The Project Gutenberg EBook of Le marquis de Loc-Ronan, by Ernest Capendu

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Title: Le marquis de Loc-Ronan

Author: Ernest Capendu

Release Date: April 20, 2006 [EBook #18215]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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ERNEST CAPENDU

LE MARQUIS DE LOC-RONAN

DU MME AUTEUR

dition in-18,  1 franc 25

(_Franco par la poste_)

Mademoiselle la Ruine       2 vol.
Les Colonnes d'Hercule      1 vol.
Arthur Gaudinet             2 vol.
Surcouf                     1 vol.
Marcof le Malouin           1 vol.
Le Marquis de Loc-Ronan     1 vol.
Le Chat du bord             1 vol.
Blancs et bleus             1 vol.
La Mary-Morgan              1 vol.
Voeu de Haine               1 vol.
Le Pr Catelan              1 vol.

Sceaux.--Impr. Charaire et fils
PARIS
A. DEGORCE-CADOT, DITEUR
9, RUE DE VERNEUIL, 9





MARCOF LE MALOUIN

DEUXIME PISODE

LE MARQUIS DE LOC-RONAN




I

LA GUERRE DE L'OUEST


Au confluent de l'Isac et de la Vilaine,  quelques lieues au sud de
Redon, et  peu de distance de la mer, s'tend, ou pour mieux dire
s'tendait une magnifique fort dont les arbres, presss et entrelaant
leurs rameaux, attestaient que la hache dvastatrice de la spculation
n'avait pas encore entam leurs hautes futaies, vritable bois
seigneurial, dont les propritaires successifs avaient d se montrer
jaloux presque autant de la vtust de leurs chnes, que de celle de
leurs parchemins.

Ceux qui connaissent cette partie de la rive droite de la Loire, ce
quadrilatre naturel form par la Loire, la Vilaine, l'Erdre et l'Isac,
seront sans doute prts  nous accuser d'inexactitude en lisant les
lignes prcdentes. Aujourd'hui, en effet, que la rage du dboisement
s'est par malheur empare de la population des exploiteurs
territoriaux, c'est  peine si, dans la vieille Armorique, on retrouve
quelque reste de ces forts magnifiques plantes par les druides, forts
qui portaient en elles quelque chose de si mystrieux et de si
grandement noble, qu'elles ont inspir les potes du moyen ge, et
qu'ils n'ont pas voulu d'autre sjour pour thtre des exploits des
chevaliers de la _Table-Ronde_, des amours de la belle _Genevive_, et
des enchantements du fameux _Merlin_.

Avant que la Rvolution et appuy sur les ttes son niveau galitaire,
coupant avec le fer de la guillotine celles qui demeuraient trop
droites, la Bretagne et la Vende avaient religieusement conserv leur
aspect sauvage. Il tait rare de pouvoir quitter un chemin creux, bord
d'ajoncs et de gents, sans donner dans quelque bois pais et touffu, ou
dans quelque marais de longue tendue.

Dans le pays de Vannes surtout, dans la partie septentrionale du
dpartement de la Loire-Infrieure, de Nantes  Pont-Chteau, de Blain
mme  Gumn, le _sillon de Bretagne_ forme une srie de collines dont
la pente, presque insensible sur le versant oppos  la Loire, est
beaucoup plus prononce du ct du fleuve. Sur toute l'tendue de ce
vaste coteau, dont le sommet atteint presque Sverac, et o donne le
cours infrieur de la Loire qu'on aperoit jusqu' son embouchure dans
l'Ocan, le sol n'offre, sur plus d'un tiers de son parcours, que des
forts, des landes et des marais.

Avant les premires annes de ce sicle, la route de Nantes  Redon ne
traversait pour ainsi dire qu'un seul bois, et, de la Loire  la
Vilaine, l'oeil ne se reposait que sur les hautes futaies, les chnes
gigantesques, les champs de bruyres et les cpes sculaires. Au
confluent de l'Isac et de la Vilaine, la fort prenait des proportions
vritablement grandioses et pouvait,  bon droit, passer pour l'une des
plus belles parties du pays de Vannes, si riche cependant en sites
sauvages et pittoresques.

Aux derniers jours de la terrible anne 1793, la guerre de l'Ouest tait
dans toute sa fureur, et dchirait la Bretagne et la Vende avec un
acharnement sans exemple. Rpublicains et royalistes, chouans ou
sans-culottes se livraient aux plus odieuses et aux plus pouvantables
reprsailles. La terre de France tait baigne du sang de ses enfants,
et fertilise par leurs cadavres.

--Il n'y a qu'un moyen d'en finir, disait un officier rpublicain, c'est
de retourner de trois pieds le sol venden et le sol breton!

C'est que, ainsi que l'avait prdit La Bourdonnaie, la Bretagne et la
Vende taient tout entires en armes, et que l'arme royaliste s'tait
augmente des trois quarts de la population. Jamais, selon Barrre,
depuis les croisades, on n'avait vu tant d'hommes se runir si
spontanment. Les paysans s'taient levs lentement, ainsi que l'avait
fait observer Boishardy; mais, une fois levs, ils marchrent
audacieusement en avant.

Quatre chefs principaux, quatre noms qui resteront ternellement souds
 l'histoire de cette malheureuse guerre, commandaient les royalistes.
Selon un historien contemporain, Bonchamp tait la tte de cette arme,
dont Stofflet et La Rochejacquelein taient les bras, dont Cathelineau
tait le coeur.

On connat les premiers efforts tents ds 1791 par les gentilshommes de
Bretagne pour opposer une digue  l'influence rvolutionnaire.
L'avortement de la conspiration de La Rouairie et la mort de ce chef
arrtrent momentanment l'explosion du vaste complot mri dans l'ombre.
Mais si les bras manquaient encore, les ttes taient prtes, et
attendaient avec impatience un acte du gouvernement qui excitt les
esprits  la rvolte. Le dcret relatif  la leve des trois cent mille
hommes fut l'tincelle qui mit le feu aux poudres.

Le 10 mars 1793, jour fix pour le tirage, la guerre commena sur tous
les points. Un coup de canon, tir imprudemment dans la ville de
Saint-Florent-le-Vieux sur des conscrits rfractaires, porta la rage
dans tous les coeurs. Le soir mme, six jeunes gens qui rentraient dans
leur famille, traversant le bourg de Pin-en-Mauge, furent accosts par
un homme qui leur demanda des nouvelles. Cette homme qui, les bras nus,
les manches retrousses, ptrissait le pain de son mnage, tait un
colporteur marchand de laine, pre de cinq enfants, et qui se nommait
Cathelineau. Faisant passer son indignation dans l'esprit de ses
auditeurs, il se met  leur tte, fait un appel aux gars du pays,
recrute des forces de mtairie en mtairie, et arrive le 14  la
Poitevinire. Bientt le tocsin sonne de clocher en clocher. A ce
signal, tout paysan valide fait sa prire, prend son chapelet et son
fusil, ou, s'il n'a pas de fusil, sa faux retourne, embrasse sa mre ou
sa femme, et court rejoindre ses frres  travers les haies.

Le chteau de Jallais, dfendu par un dtachement du 84e de ligne et
par la garde nationale de Chalonnes, est attaqu. Le mdecin Rousseau,
qui commande, fait braquer sur les assigeants une pice de six; mais
les jeunes gens, improvisant la tactique qui leur vaudra tant de
victoires, se jettent tous  la fois ventre  terre, laissent passer la
mitraille sur leurs ttes, se relvent, s'lancent, et enlvent la pice
avec ses artilleurs.

Ces premiers progrs donnent  la rvolte d'normes et rapides
dveloppements qui viennent porter l'inquitude jusqu'au sein de la
capitale. Le 19 mars, la Convention rend un dcret dont l'article 6
condamne  mort les prtres, les ci-devant nobles, les ci-devant
seigneurs, leurs agents ou domestiques, ceux qui ont eu des emplois ou
qui ont exerc des fonctions publiques sous l'ancien gouvernement ou
depuis la Rvolution, pour le fait seul de leur prsence en pays
insurg. Cette sommation, si elle ne parvenait pas  touffer la guerre,
devait lui donner un caractre ouvertement politique. C'est ce qui
arriva.

Charette, La Rochejacquelein, La Bourdonnaie, de Lescure, d'Elbe,
Bonchamp, Dommaign, Boishardy, Cormatin, Chantereau, se mirent
rapidement  la tte des rvolts, les uns habitant la Vende, les
autres arrivant  la hte de Bretagne. Les ordres de rassemblement,
distribus de tous cts, portaient:

Au saint nom de Dieu, de par le roi, la paroisse de *** se rendra tel
jour,  tel endroit, avec ses armes et du pain.

L, on s'organisait par compagnie et par clocher. Chaque compagnie
choisissait son capitaine par acclamation: c'tait d'ordinaire le paysan
connu pour tre le plus fort et le plus brave. Tous lui juraient
l'obissance jusqu' la mort. Ceux qui avaient des chevaux formaient la
cavalerie. L'aspect de ces troupes tait des plus tranges: c'taient
des hommes et des chevaux de toutes tailles et de toutes couleurs; des
selles entremles de bts; des chapeaux, des bonnets et des mouchoirs
de tte; des reliques attaches  des cocardes blanches, des cordes et
des ficelles pour baudriers et pour triers. Une prcaution qu'aucun
n'oubliait, c'tait d'attacher  sa boutonnire,  ct du chapelet et
du sacr coeur, sa cuiller de bois ou d'tain. Les chefs n'avaient gure
plus de coquetterie: les capitaines de paroisse n'ajoutaient  leur
costume villageois qu'une longue plume blanche fixe  la Henri IV sur
le bord relev de leur chapeau.

La masse des combattants vendens se divisait en trois classes. La
premire se composait de gardes-chasse, de braconniers, de
contrebandiers, tous ayant une grande habitude des armes, pour la
plupart tireurs excellents, et en grande partie arms de fusils  deux
coups et de pistolets. C'tait l le corps des claireurs, l'infanterie
lgre, les tirailleurs. Sans officiers pour les commander, ils
faisaient la guerre comme ils avaient fait la chasse au gibier ou aux
douaniers. Leur tactique tait simple: se porter rapidement le long des
haies et des ravins sur les ailes de l'ennemi et les dpasser. Alors, se
cachant derrire les plus lgers obstacles, ne tirant qu' petite
porte, et, grce  leur adresse, abattant un homme  chaque coup, ils
devenaient pour les troupes rpublicaines des assaillants aussi
dangereux qu'invisibles. Souvent une colonne se voyait dcime sans
qu'il lui ft permis de combattre l'ennemi qui l'accablait.

Quinze ans plus tard, les soldats de l'empire retrouvaient dans la
Catalogne un pendant  cette guerre d'extermination. Les gurilleros
avaient plus d'un point de ressemblance avec les Vendens.

La seconde classe de l'arme royaliste tait celle forme par les
paysans les plus dtermins et les plus exercs, militairement parlant,
au maniement du fusil. C'tait la cohorte des braves, le bataillon sacr
toujours en avant, toujours le premier dans l'attaque et le dernier dans
la retraite. Tandis que la majorit d'entre eux se dressait en muraille
inbranlable en face de l'arme rpublicaine, une partie soutenait les
tirailleurs, et tous attaquaient sur la ligne l'ennemi; mais seulement
lorsque les ailes commenaient  plier.

Une compagnie de ce bataillon portait le nom terrible et symbolique de
le Vengeur. Rendus promptement illustres par leurs exploits, les hros
du bataillon sacr ne marchaient que prcds de l'effroi qui mettait
les bleus en fuite sur leur sanglant passage. _Le Vengeur_ devait tomber
ananti, semblable au vaisseau son homonyme, sans laisser debout un seul
de ses hommes. C'tait  Cholet que devait s'lever son tombeau.

La troisime classe, compose du reste des paysans, la plupart mal
arms, s'tablissait en une masse confuse autour des canons et des
caissons. La cavalerie, forme des hommes les plus intelligents et les
plus audacieux, servait  la dcouverte de l'ennemi,  l'ouverture de la
bataille,  la poursuite des vaincus et des fuyards, et surtout  la
garde du pays aprs la dispersion des soldats.

Quand les combattants se trouvaient runis pour une expdition au lieu
qui leur avait t dsign, avant d'attaquer les bleus ou d'essuyer leur
charge, la troupe entire s'agenouillait dvotement, chantait un
cantique, et recevait l'absolution du prtre qui, aprs avoir bni les
armes, se mlait souvent dans les rangs pour assister les blesss ou
exciter les timides en leur montrant le crucifix.

La manire de combattre des Vendens ne variait jamais. Pendant que
l'avant-garde se portait intrpidement sur le front de l'ennemi, tout le
corps d'arme enveloppait les rpublicains, et se dispersait  droite et
 gauche au commandement de: gaillez-vous, les gars! Ce cercle
invisible se resserrait alors en tiraillant  travers les haies, et, si
les bleus ne parvenaient point  se dgager, ils prissaient tous dans
quelque carrefour ou dans quelque chemin creux.

Arrivs en face des canons dirigs contre eux, les plus intrpides
Vendens s'lanaient en faisant le plongeon  chaque dcharge. Ventre
 terre, les gars! criaient les chefs. Et se relevant avec la rapidit
de la foudre, ils bondissaient sur les pices dont ils s'emparaient en
exterminant les canonniers.

Au premier pas des rpublicains en arrire, un cri sauvage des paysans
annonait leur droute. Ce cri trouvait  l'instant, de proche en
proche, mille chos effroyables, et tous, sortant comme une vritable
fourmilire des broussailles, des gents, des coteaux et des ravins, de
la fort et de la plaine, des marais et des champs de bruyre, se
ruaient avec acharnement  la poursuite et au carnage.

On comprend quel tait l'avantage des indignes dans ce labyrinthe
fourr du Bocage, dont eux seuls connaissaient les mille dtours.
Vaincus, ils vitaient de mme la poursuite des vainqueurs; aussi en
pareil cas, les chefs avaient-ils toutes les peines du monde  rallier
leurs soldats. Au reste, il ne fallait pas que la dure des expditions
dpasst une semaine. Ce terme expir, quel que ft le dnouement, le
paysan retournait  son champ, embrasser sa femme et _prendre une
chemise blanche_, quitte  revenir quelques jours aprs, avec une
religieuse exactitude, au premier appel de ses chefs. Le respect de ces
habitudes tait une des conditions du succs: on en eut la preuve,
lorsque, le cercle des oprations s'largissant, on voulut assujettir
ces vainqueurs indisciplins  des excursions plus loignes et  une
plus longue prsence sous les armes.

Tout Venden fit d'abord la guerre  ses frais, payant ses dpenses de
sa bourse, et vivant du pain de son mnage. Plus tard, quand les
chteaux et les chaumires furent brls, on mit des bons au nom du
roi; les paroisses se cotisrent pour les fournitures des grains, des
boeufs et des moutons. Les femmes apprtaient le pain, et,  genoux sur
les routes o les blancs devaient passer, elles rcitaient leur chapelet
en attendant les royalistes, auxquels elles offraient l'aumne de la
foi.

Les paroisses armes communiquaient entre elles au moyen de courriers
tablis dans toutes les communes, et toujours prts  partir. C'taient
souvent des enfants et des femmes qui portaient dans leurs sabots les
dpches de la plus terrible gravit, et qui, connaissant  merveille
les moindres dtours du pays, se glissaient invisibles  travers les
lignes des bleus.

En outre, les Vendens avaient organis une correspondance tlgraphique
au sommet de toutes les hauteurs, de tous les moulins et de tous les
grands arbres. Ils appliquaient  ces arbres des chelles portatives,
observaient des plus hautes branches la marche des bleus, et tiraient un
son convenu de leur corne de pasteur. Une sorte de gamme arrte
d'avance possdait diffrentes significations, suivant la note mise par
le veilleur. Le son, rpt de distance en distance, portait la bonne ou
mauvaise nouvelle  tous ceux qu'elle intressait. La disposition des
ailes des moulins avait aussi son langage. Ceux de la montagne des
Alouettes, prs les Herbiers, taient consults  toute heure par les
divisions du centre.

Les premiers jours de mars avaient vu clater la guerre. En moins de
deux mois l'insurrection prit des proportions gigantesques, menaant
d'envahir l'ouest entier de la France. Des cruauts inoues se
commettaient au nom des deux partis, et plus le temps s'coulait, plus
la guerre avanait, plus la haine et la sauvagerie prenaient des deux
cts de force et d'ardeur. Pour rpondre aux atrocits accomplies par
le gnral rpublicain Westerman, auquel Bonchamp ne donnait que
l'pithte de _tigre_, quatre cents soldats bleus prisonniers furent
gorgs  Machecoul. Sauveur, receveur  La Roche-Bernard, ayant refus
de livrer sa caisse aux insurgs qui s'taient empars de la ville aux
cris de Vive le roi! fut attach  un arbre et fusill.

A partir du mois d'avril 1793, la Vende, thtre de la guerre, ne
devint plus qu'un vaste champ de carnage. La proscription des Girondins,
le 31 mai suivant, vint redonner encore de la vigueur au soulvement des
populations et faire atteindre  la guerre civile toute l'apoge de sa
rage.

Il y avait loin de la guerre qui se faisait alors  celle commence sous
les auspices de La Rouairie, et qui n'tait, pour ainsi dire, qu'une
intrigue de gentilshommes bretons. Le 7 juin, une proclamation au nom de
Louis XVIII fut faite et lue  l'arme vendenne, qui s'empara le jour
mme de Dou. Le 9, elle arriva devant Saumur, emporta la ville et fora
le lendemain le chteau  se rendre. Matres du cours de la Loire, les
royalistes pouvaient alors marcher sur Nantes ou sur La Flche, mme sur
Paris.

La France rpublicaine tait dans une position dsesprante. Au nord et
 l'est, l'tranger envahissait son sol. A l'ouest, ses propres enfants
dchiraient son sein.

La Convention, pour rsister aux rvoltes de Normandie, de Bretagne et
de Vende, tait oblige de dissminer ses forces, par consquent de les
amoindrir.

Cathelineau, nomm gnralissime des Vendens, rsolut de s'emparer de
Nantes, dfendue par le marquis de Canclaux. Une balle, qui tua le chef
royaliste, sauva la ville en mettant le dcouragement parmi les
assigeants. Pendant plusieurs jours, l'arme des blancs, dsole,
demanda des nouvelles de celui qu'elle appelait son pre. Un vieux
paysan annona ainsi la mort du gnral:

--Le bon gnral a rendu l'me  qui la lui avait donne pour venger sa
gloire.

Cathelineau laissa un nom respect: aucun chef plus que lui n'a
reprsent le caractre venden. On le surnommait le _saint d'Anjou_.

Le 5 juillet, Westerman fut dfait  Chtillon. Les 17 et 18,
Labarollire fut battu  Vihiers. A la fin du mois, l'insurrection, plus
menaante que jamais en dpit de son chec devant Nantes, dominait toute
l'tendue de son territoire.

Biron, Westerman, Berthier, Menou, dnoncs par Ronsin et ses agents,
furent mands  Paris. Beaucoup de gens ne se faisaient point
d'illusion: les dangers de la Rpublique existaient en Vende; cette
guerre ragissait sur l'extrieur.

--Dtruisez la Vende, s'criait Barrre, Valenciennes et Cond ne
seront plus au pouvoir de l'Autrichien! Dtruisez la Vende, l'Anglais
ne s'occupera plus de Dunkerque! Dtruisez la Vende, le Rhin sera
dlivr des Prussiens. Enfin, chaque coup que vous frapperez sur la
Vende retentira dans les villes rebelles, dans les dpartements
fdralistes, sur les frontires envahies.

La Convention, dans une sance solennelle, crut ne pouvoir faire mieux
que de fixer au 20 octobre suivant (1793) la fin de la guerre vendenne,
et elle accompagna son dcret de cette nergique proclamation:

Soldats de la libert, il faut que les brigands de la Vende soient
extermins avant la fin du mois d'octobre; le salut de la patrie
l'exige, l'impatience du peuple franais le commande, son courage doit
l'accomplir! La reconnaissance nationale attend  cette poque tous
ceux dont la valeur et le patriotisme auront affermi sans retour la
libert et la Rpublique!

Ainsi la Convention dcrtait, par avance, la victoire; mais autre chose
est de vaincre sur le papier, dans les conseils, ou de vaincre sur le
champ de bataille. Le gouvernement envoya d'autre gnraux en Vende, o
Canclaux se proposait d'oprer un grand mouvement offensif et battait
effectivement Bonchamp, dans le moment mme o un dcret le destituait,
ainsi qu'Aubert du Brayer et Grouchy.

Cependant l'arme de Mayence, ayant Klber  sa tte, avanait  marches
forces. Le 18 septembre, elle rencontra  Torfou les royalistes. Le
combat fut sanglant, et les rpublicains battus aprs une lutte
pouvantable.

Les Vendens les appelaient, par drision, les Faenais; mais les
rpublicains ne devaient pas tarder  prendre leur revanche: la bataille
de Cholet, la seule qui eut le caractre des batailles militaires, vint
porter un rude coup aux royalistes. Elle eut lieu le 14 octobre. Tout y
fut carnage, acharnement, hrosme de part et d'autre. Les Vendens
s'lancrent en courant en colonnes serres sur une lande dcouverte, et
enfoncrent d'abord les bataillons ennemis.

Un tourbillon de fuyards entrana Carrier  cheval, et le reprsentant
Merlin, brave et payant de sa personne, fit le service du canon; mais
les Mayenais accouraient la baonnette en avant. Klber, Marceau,
Beaupuy, Haxo, se multipliaient et donnaient l'exemple. Tout tait
encore incertain sur le sort de la journe cependant, lorsque d'Elbe et
Bonchamp tombrent grivement blesss.

Alors la fortune se dcida pour les Mayenais. Les Vendens se
dispersrent, emmenant nanmoins avec eux les prisonniers qu'ils avaient
faits au commencement de l'action.

Quatre jours aprs, le 18 du mme mois, les bleus, marchant sur
Beauprau, entendirent tout  coup les cris de:

--Vive la Rpublique! vive Bonchamp.

C'taient quatre mille prisonniers qui revenaient vers leurs camarades.
Ils racontrent que Bonchamp les avait dlivrs avant de rendre le
dernier soupir: Bonchamp, en effet, tendu sur un matelas et expirant,
avait dit aux Vendens, qui voulaient fusiller ces hommes:

--Grce aux prisonniers! Bonchamp l'ordonne.

Puis il mourut. Bonchamp tait l'homme le plus aim, le plus vnr de
l'arme royaliste depuis la mort de Cathelineau. Plus tard, Napolon dit
qu'il en avait t le meilleur gnral.

Les Vendens passrent alors sur la rive droite de la Loire, et les
reprsentants crivirent  la Convention: La Vende n'est plus! Le
dcret qui ordonnait de terminer la guerre avant la fin d'octobre tait
donc excut ds le 18 du mois. Les Parisiens se livrrent  un
enthousiasme sans pareil. Joie prmature cependant. L'opinion de
Klber, qui prtendait que tout n'tait pas fini, devait l'emporter avec
le temps.

Moins de quinze jours aprs, on apprit que les Vendens existaient
encore. Lchelle fut battu, Beaupuy mourut d'une balle en pleine
poitrine. Le commandement des bleus fut donn  Chalbos, et les
royalistes, prenant pour chef suprme La Rochejacquelein, avec Stofflet
sous ses ordres, attaqurent Granville le 14 novembre. Ne russissant
pas  prendre la place, ils furent vengs par leurs succs  Pontorson,
 Dol et  Anhain, qui rallumrent leur ardeur prte  s'teindre. Les
armes rpublicaines perdaient chaque jour du terrain sous les ordres
d'Antoine Rossignol, clbre par ses continuels revers, bien que le
comit de Salut public l'appelt son fils an. Ce fut alors que, sur
la proposition de Klber, Marceau,  vingt-deux ans, devint gnral en
chef de l'arme rpublicaine.

Les luttes opinitres allaient recommencer plus terribles que jamais,
car la Bretagne vint  ce moment au secours de sa soeur la Vende. Jean
Chouan, ou plutt Jean Cottereau, puisqu'il est plus connu sous ce nom,
avait rejoint, avec ses bandes, l'arme de La Rochejacquelein  Laval,
et le prince de Talmont tait arriv avec un renfort de cinq mille
Manceaux. Cette fois, la guerre allait changer de nom, et se nommer
dfinitivement la chouannerie.




II

LE PLACIS DE SAINT-GILDAS


Nous sommes en 1793, au mois de dcembre, dans l'antique fort de
Saint-Gildas. Les arbres, dnus de feuilles, rvlent la rigueur de
l'hiver; le ciel gris menace de laisser tomber sur la terre ce manteau
blanc que l'on nomme la neige, et que les savants nous ont appris tre
les vapeurs d'un nuage qui, se runissant en gouttelettes, passent par
des rgions plus froides, se conglent en petites aiguilles, et,
continuant de descendre, se rencontrent, s'moussent, se pressent et
s'entrelacent pour former des flocons. Un vent du nord-ouest, froid et
soufflant par rafales, s'engouffre dans la fort et la fait trembler
jusque dans ses profondeurs. Il est quatre heures du soir, et  cette
poque de la saison, le crpuscule du soir commence  assombrir cette
partie de l'hmisphre boral o se trouve le vieux monde. La nuit va
descendre rapidement.

Longeant la rive gauche de la Vilaine, un homme vtu du costume breton,
portant au chapeau la cocarde noire et sur la poitrine l'image du sacr
coeur, qui indique le chouan, se dirige vers la lisire de la fort. Une
paire de pistolets est passe  sa ceinture de cuir qui supporte dj un
sabre sans fourreau; une carabine est appuye sur son paule; il porte
en sautoir une poire  poudre, et dans un mouchoir nou devant lui
quelques douzaines de balles de calibre.

Une large cicatrice, rose encore, sillonne sa joue droite et indique que
cet homme n'est pas rest tranger  la guerre pouvantable qui dchire
la province.

Au moment o nous le rencontrons, il se dirige vers la fort de
Saint-Gildas. Cette fort tait alors au pouvoir des royalistes, comme
tout le pays environnant jusqu' Nantes, et les chouans y avaient tabli
un placis.

On dsignait par ce nom de placis un campement de chouans dans une
fort. Les royalistes choisissaient pour cela une clairire de plusieurs
arpents entoure d'abatis. Des cabanes de gazon, de feuillage, de bois
mort, taient bties rapidement au milieu de l'enceinte. Au centre on
rservait un arbre, ou,  son dfaut, on levait un poteau sur lequel on
plaait une croix d'argent. Un autel de terre et de mousse tait dress
au pied.

C'tait dans le placis que se rfugiaient les femmes et les enfants qui
avaient dsert leurs fermes et leurs granges pilles ou brles par les
bleus. Les uns s'occupaient  moudre du grain, les autres fondaient des
balles. Les enfants tressaient des chapeaux ou fabriquaient des
cocardes. Les placis servaient aussi d'ambulance pour les blesss et de
quartier gnral pour les chefs. Des sentinelles, disperses dans les
environs, qui dans les gents, qui sur les arbres, taient toujours
prtes  donner le signal d'alarme. Le placis de Saint-Gildas tait
command par M. de Boishardy.

Avant de s'engager dans la fort, l'homme fit entendre le cri de la
chouette. Un cri pareil lui rpondit; puis le son d'une corne, rpt
successivement, annona au placis l'arrive d'un paysan.

En pntrant dans la clairire, le chouan s'arrta:

--Te voil, mon gars? dit un homme en lui tendant la main. Tu as donc
chapp aux balles des bleus?

--Oui, mais il y en a deux ou trois qui garderont souvenir des miennes.

--Tu as t attaqu?

--J'ai pass au milieu des avant-postes du gnral Guillaume.

--Et tu n'as pas t bless, Keinec?

--Non, Fleur-de-Chne.

--Ils ont tir sur toi, pourtant?

--Les balles m'ont siffl aux oreilles.

--Le pauvre Jahoua va tre bien heureux de te revoir; depuis douze jours
que tu es parti, il ne parle que de toi.

--Comment va-t-il?

--Mieux.

--Sa blessure est ferme?

--Pas encore, mais cela ne tardera pas.

--Tant mieux.

--Ah ! vous vous aimez donc bien?

--Comme deux gars qui ont voulu se tuer jadis et qui maintenant
sacrifieraient leur existence pour se sauver mutuellement.

--C'est donc a qu'on vous appelle les insparables?

--Oui.

--Veux-tu venir le voir?

--Non, il faut que je parle  M. de Boishardy.

--Cela ne se peut pas, il est en confrence avec trois autres chefs.

--Lesquels?

--Tu les verras tout  l'heure quand ils vont sortir.

--Dis toujours leurs noms!

--Non! fit Fleur-de-Chne en souriant avec finesse.

--Pourquoi ne veux-tu pas parler?

--Je tiens  te faire une surprise.

--Je ne te comprends pas, dit Keinec avec tonnement. Que peuvent me
faire les noms des chefs qui sont l?

--J'ai ide qu'il y en aura un qui te fera sauter de joie.

--Eh bien, dis-le donc!

--Tu le veux?

--Oui.

--Allons! je ne veux pas te faire languir. D'abord, il y a Obissant[1].

  [Note 1: Obissant tait le nom de guerre de M. de Cormatin.]

--Aprs?

--Serviteur[2].

  [Note 2: Nom de guerre de M. de Chantereau.]

--Et puis?...

--Devine!

--Comment veux-tu que je devine?

--Un ancien ami  toi.

--Marcof? s'cria Keinec dont les yeux brillrent de joie.

--Lui-mme!

--Oh! le ciel soit bni! Depuis quand est-il ici?

--Depuis deux heures.

--Et son lougre?

--Il est prs de Poenestin.

--Mne-moi prs de Marcof, Fleur-de-Chne!

--Tout  l'heure, mon gars. Je t'ai dit qu'il y avait confrence.
Attends un peu!

--Eh bien, rpondit Keinec, je vais voir Jahoua. Tu m'appelleras ds que
je pourrai entrer.

--Sois calme, mon gars.

Keinec remercia son compagnon, et se dirigea vers une petite cabane  la
porte de laquelle travaillait une jeune fille.

--Bonjour, Mariic, dit Keinec.

--Bonjour, Keinec, rpondit la Bretonne.

--Jahoua est au lit?

--Hlas! oui, puisqu'il ne peut pas se lever.

--Tu le soignes toujours bien?

--Je fais ce que je puis, Keinec, et ton ami est content.

--Merci, ma fille.

Keinec entra. Une petite table en bois blanc, et quelques matelas
entasss dans un coin, formaient tout l'ameublement de la cabane. Une
petite lampe clairait ce modeste rduit.

Jahoua tait tendu sur le lit. Sa figure, ple et amaigrie, dcelait
la souffrance. Un linge ensanglant lui entourait la tte et cachait une
partie de son front. Un autre lui bandait le bras droit. En voyant
entrer Keinec, sa figure exprima un profond sentiment de joie, et, se
soulevant avec peine, il lui tendit les deux bras.

--Comment vas-tu? demanda Keinec en s'asseyant sur le pied du lit.

--Aussi bien que possible, et mieux encore depuis que je te vois revenu.

--Brave Jahoua!

--Dame! Keinec, c'est que je t'aime maintenant autant que je t'ai
dtest autrefois.

--Et moi, Jahoua, quand je songe que j'ai failli te tuer, j'ai envie de
me couper le poignet.

--Ne pensons plus  nous. Tu viens de la Cornouaille?

--Oui.

--Eh bien? Aucune nouvelle?

--Aucune!

--Elle sera morte!

--Assassine par les bleus, peut-tre!

--Pauvre Yvonne! murmura le bless.

Deux grosses larmes coulrent lentement sur ses joues, tandis que Keinec
fermait si violemment ses mains que les ongles de ses doigts
s'enfonaient dans les chairs. Les deux hommes taient plongs dans de
sombres penses.

Aprs un silence, Jahoua leva la tte.

--Tu as t  Fouesnan? demanda-t-il.

--Oui, dit Keinec.

--Et tu n'as rien entendu dire?

--Le village est brl, les gars sont sauvs, je n'ai vu personne.

--Et  Plogastel?

--Rien non plus.

--Et le vieil Yvon?

--Il est mort.

--Mort! rpta Jahoua.

--Mort! il y a sept mois.

--Pauvre homme! le chagrin l'aura tu!

--Non, dit sourdement le jeune Breton, il n'est pas mort de chagrin dans
son lit, il a t assassin dans les gents.

--Assassin! s'cria Jahoua; par qui donc?

--Par les patriotes de Rosporden! Un soir que le pauvre vieux revenait
de Quimper, o il s'tait rendu, esprant toujours recueillir quelques
nouvelles de sa fille, il a t arrt par une troupe de sans-culottes
de Rosporden, qui rentraient en ville aprs avoir t fraterniser, comme
ils disent, avec les brigands de Quimper. Ils ont voulu lui faire crier:
_Vive la Rpublique!_ Yvon n'a pas voulu. Les autres ont insist. Tu
connaissais le vieux pcheur; tu penses si on pouvait le faire cder
facilement. Aux sommations des autres, il rpondit invariablement par
les cris de: _Vive le roi!_ Les bandits exasprs le contraignirent 
se mettre  genoux, et comme Yvon ne se rendait pas  leurs ordres
ritrs de crier comme eux et avec eux, trois patriotes se jetrent sur
lui, le terrassrent, le garrottrent, et, l'attachant ensuite  un
arbre, le prirent pour cible. Les lches dchargrent en riant leurs
fusils sur le vieillard. Le lendemain, on retrouvait son cadavre, et les
trois patriotes se vantaient hautement dans le pays de leur expdition.

--Ah! dit Jahoua, nous saurons un jour le nom de ces infmes.

--Je les ai sus, moi, rpondit Keinec.

--Alors nous vengerons Yvon!

--C'est fait!

--Que dis-tu, mon gars?

--Je dis que je me suis rendu  Rosporden; que je m'y suis cach trois
jours de suite. Le deuxime jour,  la nuit tombante, je me suis gliss
dans la maison qu'habitaient ensemble deux des assassins d'Yvon. L'un
d'eux dormait, je l'ai poignard. L'autre a voulu crier et se dfendre,
je lui ai bris le crne d'un coup de ma hache. Le lendemain, je
m'embusquai en guettant le troisime, et la balle de ma carabine
l'atteignit en pleine poitrine. Il est tomb sans pousser un soupir.
Yvon tait veng. La mission que m'avait confie M. de Boishardy avait
t remplie quelques jours auparavant; rien ne me parlait d'Yvonne; je
partis, et me voil!

Jahoua serra silencieusement la main de Keinec. Le jeune homme reprit:

--Je suis all aussi  la baie des Trpasss.

--Et Carfor?

--Il n'a pas reparu.

--Keinec, dit Jahoua, quand je pense comment cet homme nous a chapp,
je suis tent de croire  la vertu de ses sortilges.

--C'est trange, en effet.

--Quand nous l'avons forc  nous dire ce qu'tait devenue Yvonne, il
tait bris par la douleur.

--Je me souviens. Et mme nous l'avions port dans cette crevasse des
falaises dont nous avions ferm l'ouverture.

--Oui; et nous devions l'y retrouver! il devait mourir l!

--Le lendemain, cependant, il n'y tait plus.

--Et personne ne l'avait vu dans le pays.

--Qui a pu le dlivrer?

--Oh! c'est incroyable de penser qu'un autre ait t le dcouvrir dans
cet endroit.

--D'autant plus incroyable, que personne n'osait descendre dans la baie.

--Et pourtant il n'y tait plus.

--Il aura appel le diable  son aide!

En ce moment Fleur-de-Chne entra dans la cabane.

--Viens! dit-il  Keinec.

Le jeune homme s'empressa de le suivre, aprs avoir promis  Jahoua de
revenir promptement.




III

LA CONFRENCE


Keinec et son guide traversrent le placis, et pntrrent dans le
rduit qui servait d'habitation au chef. Un paysan en gardait l'entre.

--Attends! fit Fleur-de-Chne en laissant Keinec sur le seuil, et en
disparaissant dans l'intrieur.

Mieux dispose que les autres, la cabane tait divise en deux
compartiments. Fleur-de-Chne reparut promptement dans le premier.

--Faut-il entrer? demanda Keinec.

--Pas encore; dans quelques minutes on t'appellera.

Keinec s'appuya contre le tronc d'un arbre voisin. On entendait
confusment un bruit de voix animes s'chapper de l'intrieur.

La demeure du chef n'tait pas mieux meuble que celle des soldats. Dans
la premire pice, un banc de bois et une petite table. Dans la seconde,
celle-ci tait la chambre  coucher, une paillasse de fougre tendue
dans un angle. Cinq ou six chaises et une vaste table en chne
composaient le reste de l'ameublement. Cinq hommes taient assis autour
de la table sur laquelle tait tendue une carte dtaille de la Vende
et de la Bretagne. Quatre d'entre eux portaient un costume  peu prs
semblable, un peu plus lgant que celui des paysans, mais fort dlabr
par les fatigues de la guerre et par le sjour dans les bois. Le
cinquime seul semblait trs soign dans sa mise. Il portait des bottes
molles, une veste brode, une culotte de peau et un habit de velours
cramoisi. Un panache vert s'panouissait sur son chapeau, et il tenait 
la main un mouchoir de fine batiste. Le premier, celui qui tenait le
haut bout de la table, tait M. de Boishardy. Le second tait M. de
Cormatin. Le troisime, M. de Chantereau. Le quatrime, l'homme au
panache et au mouchoir, tait le marquis de Jausset, rcemment arriv
de l'migration, et qui n'avait encore pris aucune part aux affaires
actives. Il tait envoy par le comte de Provence. Enfin, en dernier
venait Marcof, dont l'oeil intelligent changeait souvent avec celui de
Boishardy de nombreux signes qui chappaient  leurs interlocuteurs.

La confrence touchait  son terme. MM. de Cormatin et de Chantereau
venaient de se lever. Boishardy leur remit  chacun une feuille de
papier sur laquelle se lisaient des caractres d'impression.

--N'oubliez pas, leur dit-il, de faire placarder ce dcret partout,
c'est un puissant auxiliaire pour notre cause.

--Quel dcret, mon trs cher? demanda le marquis d'une voix grle et
avec un accent tranard qui contrastait trangement avec la voix rude et
le ton ferme et impratif de Boishardy.

--Le dcret de la Convention, dont je vous parlais tout  l'heure.

--Vous plairait-il de le relire?

--Volontiers.

Boishardy ouvrit l'une des feuilles.

--Dcret du 31 juillet 1793, dit-il.

--Mais, interrompit Marcof, si ce dcret a quatre mois de date, il doit
tre connu de tous.

--Non pas, capitaine. Ce dcret porte la date du 31 juillet, mais il
parat qu'il est rest longtemps en carton  Paris, car il n'est arriv
ici et n'a t placard qu'il y a quinze jours.

--Continuez alors.

Boishardy reprit:

--Je vous fais grce des considrants, messieurs. Il y en a deux pages,
dans lesquels ces bandits assassins de la Convention nous traitent de
brigands, d'aristocrates; j'en arrive aux arrts, les voici:

Arrtons et dcrtons ce qui suit:

1 Tous les bois, taillis et gents de la Vende et de la Bretagne
seront livrs aux flammes;

2 Les forts seront rases;

3 Les rcoltes coupes et portes sur les derrires de l'arme;

4 Les bestiaux saisis;

5 Les femmes et les enfants enlevs et conduits dans l'intrieur;

6 Les biens des royalistes confisqus pour indemniser les patriotes
rfugis;

7 Au premier coup du tocsin, tous les hommes, sans distinction, depuis
seize ans jusqu' soixante, devront prendre les armes dans les districts
limitrophes, sous peine d'tre dclars tratres  la patrie et traits
comme tels par tous les bons patriotes.

Boishardy jeta le papier sur la table.

--Qu'en pensez-vous, messieurs? demanda-t-il; la Convention pouvait-elle
mieux agir, et nos gars, en lisant ou en coutant les termes de ces
articles, ne se dfendront-ils pas jusqu' la mort?

--Sans doute! rpondit Cormatin.

--Permettez, fit le marquis en s'ventant gracieusement avec son
mouchoir. Tout cela est bel et bon, mais ce n'est pas suffisant. Il faut
craser la Rpublique et remettre sur le trne nos princes lgitimes.

--C'est ce  quoi nous tchons, monsieur, dit Chantereau.

--Et vous n'y parviendrez qu'en suivant une autre marche.

--Laquelle? demanda Boishardy en souriant ironiquement.

--Il faut d'abord lire des chefs.

--Nous en avons.

--Mais j'entends par chefs des hommes de naissance.

--Douteriez-vous de la mienne?

--Dieu m'en garde, monsieur de Boishardy! Seulement, vous reconnatrez
qu'il y a en France des noms au-dessus du vtre.

--O sont-ils, ceux-l?

--A l'tranger.

--Eh bien, qu'ils y restent!

--Sans eux vous ne ferez rien de bon, cependant.

--Qu'ils viennent, alors! s'cria Marcof en frappant sur la table.

--Ils viendront, messieurs, ils viendront!

--Quand il n'y aura plus rien  faire, n'est-ce pas, monsieur le
marquis?

--Vous prenez d'tranges liberts, mon cher.

--Marcof a raison, interrompit Boishardy. Nous commenons  tre
fatigus de cette migration qui ne fait rien, qui parle sans cesse, et
qui, lorsque nous aurons prodigu notre sang pour rtablir la monarchie,
viendra, sans nous honorer d'un regard, reprendre les places qu'elle
dira lui appartenir! Morbleu! qu'elle les garde donc ces places, ou tout
au moins qu'elle les dfende! Pourquoi a-t-elle pris la fuite, cette
migration qui doit tout abattre? Est-ce le devoir d'un gentilhomme
d'abandonner son roi lorsque le danger menace? Rpondez, monsieur le
marquis! Vous prtendez que les migrs veulent venir en Bretagne. Qui
les en empche? qui s'oppose  leur venue parmi nous? qui les retient de
l'autre ct du Rhin, o il n'y a rien  faire? Pourquoi ces retards?
Est-ce d'aujourd'hui, d'ailleurs, qu'ils devraient songer  combattre
dans nos rangs et  donner leur sang comme nous avons donn le ntre?
Leur place n'est-elle pas auprs de nous? Encore une fois, monsieur,
rpondez!

Boishardy s'arrta. Cormatin et Chantereau approuvaient tacitement.
Marcof reprit la parole sans laisser le temps au marquis d'articuler un
mot.

--Quand monsieur de Jausset a parl d'hommes de naissance pour
commander, dit-il, il a dirig ses regards vers moi.

--Aprs?... fit ddaigneusement le marquis.

--Je lui demanderai donc ce qu'il avait l'intention de dire.

--C'est fort simple. Il y a ici une confusion de rangs incroyable, vous
avez obi  un Cathelineau. Vous avez pour chefs des gens ns pour
pourrir dans les grades infrieurs.

--Comme moi, n'est-ce pas?

--Comme vous, mon cher.

Marcof plit. Boishardy voulut s'interposer, le marin l'arrta.

--Ne craignez rien, dit-il; je traite les hommes suivant leur valeur, et
je ne me fche que contre les gens qui en valent la peine.

Puis, se tournant vers le marquis:

--Monsieur, continua-t-il, vos amis de Gand et de Coblentz nous
considrent, nous, les vrais dfenseurs du trne, comme des laquais qui
gardent leurs places au spectacle. Si vous leur crivez, rappelez-leur
ce que je vais vous dire; et, si vous ne leur crivez pas, faites-en
votre profit vous-mme.

--Qu'est-ce donc, je vous prie?

--C'est que, n'ayant rien fait, ils n'ont droit  rien, et qu'ils ne
pourront tre dsormais quelque chose qu'avec notre permission et notre
volont.

--Trs bien! dirent les autres chefs.

--Et quant  vous, monsieur, vous n'aurez le droit de parler ici, devant
ces messieurs, devant moi, que quand vous aurez accompli seulement la
moiti de ce que chacun de nous a fait. Je ne vous en demande que la
moiti, attendu que je vous crois incapable d'en essayer davantage.

--Et moi, rpondit le marquis, je vous prviens qu' partir de ce jour
vous n'tes qu'un simple soldat.

--En vertu de quoi?

--En vertu de ceci.

Et le gentilhomme posa un papier pli sur la table.

--Qu'est-ce que cela? demanda Boishardy.

--Une commission de monseigneur le rgent du royaume, Son Altesse Royale
le comte de Provence.

--Un brevet de marchal de camp, fit Boishardy en lisant froidement le
papier et en le rendant au marquis.

--Vous comprenez?

--Je comprends que ce grade vous sera accord quand nous aurons vu si
vous en tes digne.

--En doutez-vous?

--Certainement.

--Vous m'insultez! s'cria le marquis en portant la main  la garde de
son pe.

--Il ne peut y avoir de duel ici, rpondit Boishardy avec ddain.

--Pardon! je croyais tre entre gentilshommes. Mais rpondez nettement.
Refusez-vous oui, ou non, de m'obir?

--Oui, mille fois oui!

--Je me plaindrai; j'en appellerai aux royalistes.

--Faites.

--On vous retirera vos troupes, monsieur de Boishardy.

--Si vous demandez cela, priez Dieu de ne pas russir, monsieur le
marquis de Jausset.

--Et pourquoi?

--Parce que, s'cria Boishardy avec vhmence, je vous ferais fusiller
avec votre brevet sur la poitrine.

--Vous oseriez?

--N'en doutez pas.

--Et M. de Boishardy a parfaitement raison, ajouta Cormatin. Jusqu'ici,
monsieur le marquis, nous nous sommes passs de l'migration, et nous
saurons nous en passer encore. Je vous engage  retourner  Gand: c'est
l qu'est votre place. Mais gardez-vous de pareilles rodomontades devant
d'autres chefs. Tous n'auraient pas la patience de mon ami, et, tout
gentilhomme que vous tes, vous pourriez bien tre accroch  une
branche de chne.

--Messieurs! messieurs! s'cria le marquis blme de colre, il faut que
l'un de vous me rende raison de tant d'insolence!

--Assez! fit Boishardy.

Il appela Fleur-de-Chne en entr'ouvrant la porte. Le paysan accourut.

--Tu vas prendre dix hommes avec toi et escorter monsieur, continua-t-il
en dsignant le marquis. Tu le mneras  La Roche-Bernard, et l
monsieur s'embarquera pour aller o bon lui semblera.

Le marquis se leva brusquement et sortit sans dire un mot.

--Tonnerre! s'cria Marcof, on ose nous envoyer de pareils hommes avec
des brevets dans leur poche.

--Les migrs sont fous, dit Chantereau.

--Pis que cela, rpondit Boishardy, ils sont ridicules! Mais oublions
cette scne et reprenons notre conversation au moment o cet imbcile
empanach est venu nous interrompre. Vous, Cormatin, quelles nouvelles
de la Vende?

--Mauvaises, rpondit le chouan en s'avanant. Depuis la bataille de
Cholet, Charette s'est tenu isol dans l'le de Noirmoutier, dont il a
fait son quartier gnral. Il y a quelques jours seulement, il apparut
dans la haute Vende pour y recruter des hommes. Un conseil tenu aux
Herbiers l'a confirm dans son commandement en chef.

--Mais, dit Boishardy, n'a-t-il pas vu La Rochejacquelein? Celui-ci est
pass ici se rendant en Vende cependant; et, depuis, je n'en ai pas eu
de nouvelles.

--Si; ils se sont vus  Maulevrier.

--L'entrevue a t mauvaise. Ils ne s'aiment pas.

--Oh! s'cria Marcof; toujours la mme chose donc; ici comme parmi les
bleus! Quoi! Charette et La Rochejacquelein ne runissent pas leurs
forces? Ils font passer l'intrt personnel avant le salut de la
royaut, les causes particulires avant la cause commune? De stupides
rancunes, de sots orgueils l'emportent sur le bien de la patrie?

--La Rochejacquelein a repass la Loire, continua Cormatin.

--Et, ajouta Chantereau, il marche sur le Mans.

--O il trouvera Marceau, Klber et Canuel avec des forces triples des
siennes! dit Marcof. Enfin, esprons en Dieu, messieurs.

--Et attendons ici les rsultats de cette marche nouvelle, ajouta
Boishardy. La Rochejacquelein m'a ordonn de garder  tout prix ce
placis, qui renferme d'abondantes munitions et offre une retraite sre
en cas de revers. Vous, Cormatin, et vous Chantereau, regagnez vos
campements et tenez-vous, prts  agir et  vous replier sur moi au
premier signal. Adieu, messieurs! fidles toujours et quand mme, c'est
notre devise. Que personne ne l'oublie!

Les deux chefs prirent cong et s'loignrent. Marcof et Boishardy
demeurrent seuls. Il y eut entre eux un court instant de silence. Puis,
Boishardy s'approchant vivement du marin:

--Vous avez donc t  Nantes? dit-il.

--Oui, rpondit Marcof.

--Si vous aviez t reconnu?

--Eh! il fallait bien que j'y allasse, aurais-je d affronter des
dangers mille fois plus terribles et plus effrayants.

--Vous vouliez tenter de revoir Philippe, n'est-ce pas?

--Oui.

--Avez-vous russi?

--Malheureusement non.

--Ainsi, il est toujours dans les prisons?

--Toujours.

--Et cet infme Carrier continue  mettre en pratique son systme
d'extermination?

--Plus que jamais.

--Philippe est perdu, alors?

--Perdu, si je ne parviens  le sauver avant huit jours.

--Le sauver! Est-ce possible?

--Je n'en sais rien.

--Mais vous le tenterez?

--Je partirai pour Nantes demain mme.

--C'est une folie! C'est tenter le ciel par trop d'imprudence.

--Folie ou non, je le ferai. Je sauverai le marquis de Loc-Ronan, ou
nous mourrons ensemble.

--Quels sont vos projets?

--Tuer Carrier, rpondit Marcof sans la moindre hsitation.

--Mais vous ne parviendrez jamais jusqu' lui!

--Peut-tre.

Boishardy se promena avec agitation dans la chambre, puis revenant se
poser en face de Marcof:

--Vous partez demain? dit-il.

--Oui.

--Vous pensez qu'avant huit jours d'ici vous aurez sauv Philippe?

--Ou que nous serons morts tous deux.

--Bien!

--Vous m'approuvez, n'est-ce pas?

--Je fais mieux.

--Comment cela? dit Marcof tonn.

--Je vous aide.

--Je n'ai pas besoin de monde; j'ai laiss mes hommes  bord de mon
lougre.

--Non; mais vous avez besoin d'un bras et d'un coeur dvous qui vous
secondent et agissent comme un autre vous-mme si, par malheur, vous
succombiez.

--Oui, c'est vrai.

--Avez-vous choisi quelqu'un?

--Personne encore.

--Alors ne choisissez pas!

--Pourquoi?

--Parce que j'irai avec vous.

--Vous, Boishardy?

--Moi-mme.

--Mais....

--Ne voulez-vous pas de moi pour compagnon?

--Si fait! tonnerre!  nous deux nous le sauverons.

Et Marcof, prenant Boishardy dans ses bras nerveux, le pressa sur sa
poitrine, tandis que des larmes de reconnaissance glissaient sous ses
paupires.




IV

M. DE BOISHARDY


M. de Boishardy connaissait Marcof depuis longtemps. Comme tous les
braves coeurs qui s'taient trouvs en contact avec cette nature si
loyale, si franche et si forte, M. de Boishardy s'tait pris pour le
marin d'une amiti troite et vive. L'expansion de Marcof le toucha
profondment. Ces deux hommes, au reste, taient bien faits pour se
comprendre et s'aimer. D'une bravoure  toute preuve, d'une hardiesse 
dfier toutes les tmrits, d'un sens droit, d'un coup d'oeil ferme et
rapide, tous deux taient crs pour la vie d'aventurier dans ce qu'elle
a de noble et de prilleux.

M. de Boishardy est certes l'un des personnages historiques de la
chouannerie qui ont lgu le plus de souvenirs vivaces sur la vieille
terre bretonne. Gentilhomme obscur, peu soucieux des plaisirs de la
cour, il avait vu sa jeunesse s'couler dans une existence toute
rustique. A vingt ans, il avait servi comme officier dans le rgiment de
royale-marine; cinq ans plus tard, il donnait sa dmission et rentrait
dans ses terres. Grand amateur de gibier et de beauts champtres, il
chassait le loup, le sanglier et les jeunes filles, lorsque clatrent
les premiers troubles de l'Ouest. Fermement attach  son roi, il avait
song tout d'abord  lever l'tendard de l'insurrection.

Comme tous les hommes dont la destine est de devenir populaire, il
avait t dou par la nature de vertus relles;  ct de chacune se
trouvait un dfaut qui lui servait pour ainsi dire de repoussoir.
Subissant les lois de ses passions, il faisait bon march de la vie d'un
homme, lorsque cet homme se dressait sur sa route comme un obstacle, et
que, pour passer, il fallait l'abattre et marcher sur son cadavre.
nergique, vigoureux et puissant, il avait  un haut degr la gnrosit
de la force.

Ses aventures amoureuses l'avaient rendu clbre dans les paroisses. A
sa vue, les mres tremblaient, les maris plissaient, mais les jeunes
filles et les jeunes femmes souriaient en faisant une gracieuse
rvrence au don Juan bas-breton, qui faisait le sujet de bien des
causeries intimes au bord de la fontaine et le soir sous la saulaie.

Boishardy inspirait deux sentiments opposs aux paysans. Les uns le
redoutaient  cause de sa force et de son audace, les autres
l'admiraient  cause de sa bravoure et de son adresse. Tous l'aimaient
pour sa familiarit franche et cordiale, ses lans de rude bont et sa
gaiet entranante. A quinze lieues  la ronde chacun en parlait et
chacun voulait le voir.

Cette popularit lui devint d'un puissant secours lorsqu'il voulut
soulever le pays. Ml d'abord aux intrigues de La Rouairie, ainsi que
nous l'avons vu, il se lana  corps perdu dans le soulvement de 1793,
ds que la Vende eut arbor l'tendard de la contre-rvolution, et il
ne tarda pas  devenir l'un des chefs les plus renomms et les plus
redouts de la chouannerie bretonne. Charette se mit en rapport avec
lui; Jean Chouan l'coutait souvent comme un oracle; La Rochejacquelein
tait son ami. En avril, Boishardy avait dbut par parcourir les fermes
et les communes, en appelant les paysans aux armes.

--C'est  vous de voir, leur disait-il, si vous voulez dfendre vos
enfants, vos femmes, vos biens et vos corps, et si vous n'aimez pas
mieux obir  un roi qu' un ramassis de brigands qui forment la
Convention nationale.

La plupart de ceux auxquels il s'adressait n'hsitrent pas  marcher.
Ses premiers et rapides succs contre les bleus entranrent les autres,
si bien qu'en quinze jours il se trouva  la tte d'une petite arme, et
bientt il alla rejoindre Cathelineau sous les murs de Nantes. Son nom,
son titre d'ancien officier, sa force prodigieuse, sa hardiesse et son
intrpidit, lui valurent promptement un commandement suprieur dans
l'arme vendenne.

Aprs la mort de Cathelineau, lorsque les royalistes furent rejets de
l'autre ct de la Loire, Boishardy fut charg de la prilleuse mission
de garder et d'observer tout le haut pays, de Saint-Nazaire  Redon. La
Rochejacquelein, comptant sur lui plus peut-tre que sur aucun autre
chef, lui confia ses munitions, ses rserves d'artillerie et ses papiers
les plus importants, puis il lui ordonna de s'tablir  Saint-Gildas, au
milieu de la fort, et de garder ses prcieux dpts jusqu' ce que la
guerre prt une nouvelle face. Les royalistes, tout en marchant  l'est,
espraient toujours repasser bientt en Vende et reconqurir le
territoire envahi par les bleus. L'espce de relais form par Boishardy
leur devenait donc de la plus grande utilit. Aussi, en dpit de son
ardeur et de sa soif des combats, le brave gentilhomme tait-il forc
depuis quelque temps  demeurer dans une inaction presque complte,
oppose  sa fivreuse nature. Le projet de Marcof d'aller  Nantes
dlivrer le marquis de Loc-Ronan lui souriait donc d'autant mieux qu'il
le mettait  mme de payer de sa personne et de se rapprocher des
ennemis de sa cause.

A peine venait-il de prendre cette rsolution, que Fleur-de-Chne entra
dans la pice. Il attendait respectueusement que son chef l'interroget.
Boishardy lui fit signe d'approcher.

--Ne m'as-tu pas dit que quelqu'un dsirait me parler? demanda-t-il.

--Oui, commandant.

--Qui cela?

--Celui de nos gars que vous aviez envoy en mission il y a prs de
quinze jours.

--Il est revenu?

--Il arrive  l'instant.

--Bien!

--Faut-il le faire entrer?

--Oui, rpondit Boishardy, et se retournant vers Marcof: nous allons
avoir des nouvelles de la Cornouaille, dit-il.

--Et de La Bourdonnaie? ajouta Marcof.

--Oui.

--Qui donc avez-vous envoy l?

--Un homme sr.

--Qui se nomme?

--Keinec.

--Tonnerre!... qu'il entre vite!

Fleur-de-Chne sortit et Keinec pntra prs des deux chefs. En voyant
Marcof, le jeune homme ne put retenir un mouvement de joie; le marin lui
tendit les mains par un geste tout amical, et comme Keinec les saisit
pour les lui baiser, Marcof l'arrta vivement en le pressant sur sa
poitrine. Boishardy les regardait avec tonnement.

--Vous connaissez donc Keinec? demanda-t-il  Marcof.

--Oui, rpondit le marin; son pre m'a arrach  la mort et a t tu en
me sauvant; lui-mme m'a rendu de grands services; enfin c'est un enfant
auquel j'ai appris  combattre et que je regarde comme mon matelot.

--Tant mieux! car Keinec est un brave coeur et un gars solide. J'ai t,
moi aussi,  mme de l'apprcier.

En entendant ce double loge, Keinec rougit de plaisir. Boishardy
s'assit, et, s'adressant au jeune homme:

--Tu as accompli ta mission? dit-il.

--Oui, commandant.

--Tu as vu La Bourdonnaie?

--Je l'ai vu.

--Quelles nouvelles de la Cornouaille?

--Les bleus ravagent toujours le pays; la guillotine est en permanence 
Brest comme ailleurs; ils tuent, ils tuent tant que le jour dure.

--Aprs?

--Ceux d'Audierne, de Rosporden et de Quimper ont traqu les gars dans
les forts.

--Ils les ont pris?

--Quelques-uns ont t arrts et massacrs.

--Et Yvon? fit Marcof vivement.

--Il est mort!

--Tu?

--Martyris par les rpublicains!

--Tonnerre! s'cria le marin en prenant sa tte dans ses mains par un
magnifique mouvement de colre.

--Fouesnan, Penmarckh, Plogastel, Plomlin, Trogat, Plohars, ont t
rduits en cendres; les habitants se sont sauvs dans les forts.

--Et que fait le comte de La Bourdonnaie? demanda Boishardy.

--Il ravage aussi les campagnes et dtruit tout ce qui appartient aux
amis des bleus; il brle tout et coupe les communications dans
l'intrieur; les convois des rpublicains sont tous arrts par nos gars
et ne peuvent plus arriver  Brest. Avant un mois, la ville sera prise
par la famine.

--C'est tout?

--Non.

--Qu'y a-t-il encore?

--Un papier que je dois vous remettre.

Keinec ta sa veste, dchira la doublure et en retira une feuille de
parchemin. Boishardy avana vivement la main pour la prendre; il
l'ouvrit et la parcourut avec une attention extrme. C'tait une sorte
de feuille d'appel dispose d'une faon bizarre. Sur une premire
colonne, on lisait des noms; sur une seconde, la dsignation exacte et
dtaille de la position politique et financire de chacun des individus
dsigns; enfin suivaient les indications nombreuses relatives  la
demeure, au pays,  la ville ou au village habits par chacun d'eux.
Puis, devant tous les noms sans exception, on voyait, trace  l'encre
rouge, une des lettres: S.--R.--T.

--Qu'est-ce que cela? fit Marcof en se penchant en avant.

--Les noms de ceux qui, depuis Brest jusqu' La Roche-Bernard, en
suivant le littoral, s'obstinent  ne vouloir pas prendre les armes.

--Et que veulent dire ces lettres?

--S.--R.--T.?

--Oui.

--Surveiller, Ranonner, Tuer.

--Je comprends.

--Je vais faire copier cette liste et expdier des doubles  tous nos
amis du pays de Vannes. Avant trois fois vingt-quatre heures, chaque
individu dsign sera trait en consquence.

--Est-ce que de pareilles mesures ont dj t prises?

--Oui.

--Avec succs?

--Certes.

Marcof fit un geste d'tonnement.

--Dsapprouvez-vous cette faon d'agir? demanda Boishardy.

--Non, rpondit le marin; mais je suis surpris que l'on fasse ainsi
marcher des hommes et qu'ils se rallient  ceux qui les menacent ou qui
frappent.

--Que voulez-vous? le rsultat est contre vous.

--C'est possible; mais je n'aurais pas confiance en mes troupes si je
commandais  de pareils soldats.

--Bah! aprs deux ou trois rencontres avec les bleus, ils se battent
aussi bien que les autres. Et puis, d'ailleurs, nous allons en avant.
Pouvons-nous risquer de laisser des tratres derrire nous?

--C'est juste.

--Donc, le temps d'expdier une demi-douzaine de nos courriers fminins,
et je suis  vous pour ce qui nous est personnel.

Boishardy se plaa devant la table et prit des papiers.

--Mais, fit observer Marcof, pouvez-vous bien vous absenter huit jours?
Le placis se passera-t-il de vous?

--Sans aucun doute.

--Votre absence, cependant, peut nuire  la scurit gnrale.

--Elle sera ignore, rpondit Boishardy  voix basse en dsignant Keinec.

--Ne craignez pas de parler devant lui. Je rponds de Keinec, dit Marcof
 voix basse. D'ailleurs, puisque vous voulez venir avec moi, il est bon
je pense, que quelqu'un ici connaisse l'endroit o nous sommes.

--Cela est vrai. Vous avez raison. Il faut que l'on sache o nous
trouver, ou du moins o nous serons alls tous deux.

--Autant Keinec qu'un autre pour lui confier ce secret.

--Mieux qu'un autre, mme, rpondit Boishardy.

Puis s'adressant au jeune homme.

--coute, continua-t-il, je vais mettre notre existence  tous deux
entre tes mains. Un seul mot de toi pourra nous perdre si ce mot est
entendu d'un bleu ou d'un tratre. Marcof et moi nous partirons cette
nuit pour Nantes. Pour tous nos gars,  l'exception de Fleur-de-Chne,
il faut que nous soyons alls prs de La Rochejacquelein. Tu comprends?

--Parfaitement, rpondit l'amoureux d'Yvonne.

--Songe que la moindre indiscrtion peut nous perdre; si, en mon
absence, on attaquait le placis, tu dirais  nos hommes de tenir ferme
et que tu vas me prvenir, que tels sont mes ordres. Alors tu courrais
prs de Cormatin et tu lui annoncerais  lui seul notre absence, en
l'invitant  venir prendre le commandement du placis. Il viendrait. Je
donnerai des instructions semblables  Fleur-de-Chne, afin qu'en cas de
malheur l'un de vous puisse agir. Et maintenant, comme nous allons 
Nantes, comme nous nous risquons dans l'antre de Carrier, il est fort
possible que nous n'en revenions pas. Si dans dix jours tu ne nous avais
pas revus, tu irais trouver M. de La Rochejacquelein et tu lui
remettrais le papier cachet que je laisserai dans le tiroir de cette
table. A dfaut de La Rochejacquelein, tu t'adresserais  Stofflet. Tu
entends bien, n'est-ce pas?

--Oui, commandant.

--Nous pouvons nous fier  toi?

--Eh bien! non, dit rsolument Keinec.

--Comment! s'cria Boishardy stupfait, tandis que Marcof faisait un
geste d'tonnement.

--Je dis qu'il vous faut prendre un autre confident, fit le jeune homme
d'un ton ferme.

--Pourquoi?

--Je vais vous le dire, commandant.

Et Keinec s'approcha solennellement des deux hommes.

--Vous venez de me confier que vous alliez  Nantes? dit le jeune homme
d'un ton respectueux mais parfaitement ferme et dtermin.

--Oui, mon gars, rpondit Boishardy en regardant avec tonnement son
interlocuteur.

--Avec Marcof?

--Oui encore.

--J'irai avec vous.

--Toi!

--Sans doute. Vous allez dans la caverne de Carrier, comme vous le dites
vous-mme. Il y a dix-neuf chances sur vingt pour que vous vous laissiez
emporter par votre indignation, et que vous soyez menacs. Un bras de
plus aide toujours. Acceptez le mien.

Boishardy regarda Marcof. Keinec surprit ce coup d'oeil, et saisissant
la main du marin:

--Marcof, lui dit-il, tu sais si je te suis dvou, si je t'aime, si je
te suis fidle? Eh bien! tu vas  Nantes accomplir quelque grand acte de
courage, quelque sublime oeuvre de dvouement, j'en suis sr. Je ne le
sais pas, mais je le devine. D'ailleurs, je ne demande pas ton secret;
garde-le. Que m'importe? Ne me dis rien; seulement ne repousse pas ma
prire. Laisse-moi t'accompagner! Sers-toi de moi comme le chef se sert
du soldat, comme le matre se sert du chien. J'obirai  tes moindres
ordres, je te le jure, sans mme essayer d'en souponner le but, si ce
but est un secret que je doive ignorer. Mais tu vas risquer ta vie, je
veux aller avec toi! Je le veux et je le ferai!

--Et si je te refusais, moi? fit Boishardy.

--Si je t'ordonnais de rester au placis? ajouta Marcof.

--Vous auriez tort, rpondit Keinec d'un ton toujours respectueux, mais
plus fermement rsolu encore; car je suivrais vos pas malgr vous! Je
dsobirais! Je vous ai toujours bien servi, monsieur de Boishardy. Je
t'ai toujours regard comme un chef, comme un pre respect, Marcof. Tu
m'as vu  l'oeuvre, et vous savez que vous pouvez compter tous deux sur
mon entier dvouement; ne me repoussez pas, je vous le rpte.
Emmenez-moi avec vous, je vous en conjure. Laissez-moi combattre  vos
cts, triompher prs de vous ou mourir avec vous. Avant de servir la
cause du roi, je veux servir la tienne, Marcof. C'est mon droit, et vous
ne pouvez le mconnatre. D'ailleurs, je n'ai jamais rien demand pour
les services que j'ai pu rendre jusqu'ici. Pour prix de mon sang
prodigieusement vers, je n'exige rien que la faveur de vous suivre.
C'est la premire et la seule grce que j'aie sollicite. Encore une
fois, je vous en conjure, je vous en supplie, accordez-la-moi.

Keinec s'arrta. En parlant ainsi, il s'tait avanc encore, et
flchissait le genou devant les deux chefs. Son regard, plus loquent
que ses paroles, adressait une muette prire et dnotait l'motion qui
s'tait empare de son coeur. On sentait que le jeune homme,
profondment impressionn, exprimait simplement ce qu'prouvait son me.
Puis  ct de cette simplicit de langage se devinait une rsolution de
fer que l'on aurait pu briser peut-tre, mais qu' coup sr on n'aurait
pas fait plier. Boishardy et Marcof se regardrent de nouveau. Le
premier fit un lger signe de tte. Marcof posa le main sur l'paule de
Keinec.

--Sois prt cette nuit  trois heures; nous partirons ensemble, lui
dit-il enfin.

--Merci! s'cria le jeune homme.

Et Keinec, runissant dans les siennes les mains des deux hommes, les
porta chaleureusement  ses lvres. Puis, relevant la tte avec fiert,
il salua et sortit.

--Si j'avais dix mille gars semblables  celui-ci, s'cria Boishardy
lorsque le jeune homme se fut retir, j'accomplirais ce que Cathelineau
n'a pu faire avec soixante mille et nous marcherions sur Nantes bannire
au vent.

--Je crois qu' nous trois nous ferons bien des choses, rpondit Marcof.

--Je le crois aussi.

--Maintenant, reprit le marin, maintenant, mon cher Boishardy, que tout
est convenu entre nous et que vous allez risquer votre vie pour sauver
celle du marquis de Loc-Ronan, il faut que vous connaissiez un secret
que je vais vous confier.

--Pourquoi?

--Parce que, si Philippe vient  tre massacr, si je suis tu aussi, il
faut qu'aprs nous il existe une main pour chtier les coupables. Cette
main sera la vtre, et jamais une main plus loyale n'aura accompli un
acte de justice. Je vais vous confier la vie entire de Philippe, et je
n'ajouterai mme pas que je m'adresse  votre honneur.

Marcof prit une liasse de papiers qu'il avait dpose prs de ses armes
en entrant dans la pice. C'taient les manuscrits qu'il avait trouvs
dans l'armoire de fer du chteau de Loc-Ronan. Marcof le Malouin les
dposa sur la table devant Boishardy.

--Lisez cela, dit-il, je vous raconterai le reste ensuite.

Et le marin, laissant son compagnon qui dj feuilletait les papiers
avec une curiosit ardente, sortit  pas lents de la cabane, et se
dirigea vers le ct oppos du placis. Fleur-de-Chne tait prs de
l'autel improvis. Marcof l'appela.

--O est Jahoua? lui demanda-t-il.

--Dans la cabane de Mariic, l sur la droite, rpondit le chouan en
dsignant du doigt la petite maisonnette dans laquelle venait de
pntrer Keinec.

Marcof en gagna l'entre et en franchit le seuil. Il trouva les deux
jeunes gens ensemble, et causant tous deux les mains dans les mains,
comme deux frres.

--Je vais  Nantes, disait Keinec au fermier; je vais  Nantes, et
Nantes est la seule ville de Bretagne dans laquelle nous n'ayons pas
encore pntr.

--Tu espres donc toujours? rpondit Jahoua.

--Dieu est bon, et sa puissance est infinie!

--Bien parl, mon gars! dit Marcof en entrant.

Et, approchant un sige du lit du malade, il s'assit  son chevet.




V

LES AMIS DE PHILIPPE DE LOC-RONAN


Vers dix heures du soir, Marcof quitta la cabane de Mariic, et regagna
la demeure de Boishardy. Lorsqu'il y pntra, le chef des chouans se
promenait avec agitation dans la petite pice.

--Je vous attendais avec impatience, dit-il en voyant entrer le marin.

--Vous avez lu? rpondit Marcof en dsignant le manuscrit.

--Oui.

--Eh bien?

--Je savais, ou du moins je supposais depuis longtemps une partie de ces
mystres.

--Comment cela?

--J'tais  Rennes jadis, lorsque Philippe pousa mademoiselle de
Chteau-Giron, de laquelle j'ai l'honneur d'tre un peu parent, et
j'assistai  leur union en qualit de tmoin. Je sus plus tard qu'elle
s'tait retire dans un couvent, et j'avais d'abord attribu cette
rsolution  quelque chagrin de mnage, chagrin dont j'tais tout
d'abord fort loin de supposer la cause pouvantable. Enfin, lorsqu'il y
a deux ans passs, le soir mme o vous nous apprtes,  La Bourdonnaie
et  moi, que le marquis n'tait pas mort, j'entendis la femme que nous
avions arrte se parer du titre de marquise de Loc-Ronan; une partie de
la lumire se fit  mes yeux, bien que je ne pusse croire que cette
aventurire dt vrai et et droit au noble nom sous l'gide duquel elle
se plaait.

--Elle avait droit cependant  ce titre qu'elle prenait.

--Le croyez-vous?

--Philippe l'avait pouse!

--Sans doute; mais il y a l dedans quelque trange mystre.

--Qui vous le fait penser?

--La conduite de cette femme.

--Vraiment?

--Oui: une femme de qualit, une demoiselle de Fougueray, aurait tenu
autrement son rang.

--Comment cela? Je ne comprends pas.

--C'est fort simple. Vous savez que je l'avais fait diriger sur le
chteau de La Guiomarais?

--Oui.

--Vous n'ignorez pas non plus que c'est dans ce chteau que La Rouairie
vint mourir?

--Je le sais.

--Donc cette femme s'est trouve forcment en rapport avec lui.

--Eh bien?

--Vous ne devinez pas? La Rouairie tait aussi ardent auprs des belles
que courageux au milieu du feu; aussi intrpide en amour qu'au combat.
Notre malheureux ami vit cette demoiselle de Fougueray et la trouva
charmante. Le fait est qu'elle tait  cette poque vritablement fort
jolie. Quoique n'tant plus de la premire jeunesse, elle avait conserv
cette grce attrayante et luxuriante, ce je ne sais quoi enfin qui fait
la puissance de la courtisane. Elle s'aperut facilement de l'effet
qu'elle avait produit, et elle en profita avec une habilet et une
coquetterie infernales. J'tais alors en Vende, La Rouairie tait seul,
et, comme toujours, il se laissa dominer par ses passions. Bref, vous
le devinez, cette femme, cette marquise qui portait un nom illustre,
sduisit compltement son gardien et devint sa matresse!

--La misrable! murmura Marcof.

--Attendez donc, mon cher; elle avait un plan tout trac d'avance en
agissant ainsi, et ce plan, elle le mettait  excution. Il est probable
qu'elle ne comptait plus depuis longtemps ses amants, et qu'un de plus
ou de moins lui paraissait chose insignifiante. Donc, ainsi que je vous
le disais, elle se donna  La Rouairie dans l'espoir de parvenir 
s'vader en abusant de son empire sur le coeur de ce malheureux dont le
corps tait affaibli par les souffrances. Elle allait, par ma foi, y
russir, lorsque j'arrivai subitement  La Guiomarais. C'tait quelques
jours avant la mort de La Rouairie. Je vis promptement le mange de la
dame; j'en parlai  notre ami; mais lui, aveugl par la passion, me
rpondit que j'tais dans l'erreur, et que sa prisonnire tait la plus
belle et la meilleure des cratures de Dieu. J'insistai inutilement, il
ne voulut rien entendre. J'offris des preuves, il ne voulut pas ouvrir
les yeux. Alors j'avisai  employer un moyen violent. Le soir mme, je
fis enlever la marquise, et je la conduisis moi-mme  La Roche-Bernard,
o Cathelineau tait tabli. Celui-l, pensais-je, ne se laissera pas
facilement sduire. Eh bien! savez-vous ce qu'elle fit? Elle sduisit un
rustre, vrai paysan grossier qui la gardait  vue, et, grce  cet
homme, elle parvint  fuir.

--Horrible crature! s'cria Marcof; et elle prostitue ainsi le nom sans
tache des Loc-Ronan!

--coutez donc encore! A peine libre, elle alla trouver un gnral
rpublicain, lui rvla la cachette de La Rouairie, et lui promit de le
conduire  La Guiomarais.

--Elle le fit?

--Sans doute. Malheureusement pour elle, La Rouairie tait mort; mais on
dcouvrit son cadavre, mais on fouilla le chteau, et l'on trouva un
bocal dans lequel taient enferms les doubles de nos plans et le nom
de tous les chefs royalistes. Grce  cette misrable, notre cause fut 
deux doigts de sa perte.

--Et qu'est-elle devenue?

--Je l'ignore.

--Elle vit sans doute  Paris au milieu des saturnales rvolutionnaires?

--Je ne crois pas, car dernirement Cormatin m'a envoy le signalement
d'une femme qui lui ressemblait d'une faon miraculeuse.

--Et cette femme?

--Cette femme venait de traverser Rennes dans la voiture de Carrier.

--Si cela est, nous la verrons  Nantes.

--Prenons garde surtout qu'elle ne nous voie, rpondit Boishardy en
souriant.

Puis changeant de ton:

--Maintenant, continua-t-il, maintenant que je vous ai dit ce que je
savais, apprenez-moi  votre tour ce que Philippe est devenu pendant ces
deux annes que nous venons de parcourir.

--Mon rcit sera court; moi-mme je n'ai pas revu le marquis depuis
qu'il s'est fait passer pour mort.

--Alors, comment avez-vous su qu'il tait prisonnier  Nantes?

--Par mademoiselle de Chteau-Giron.

--Sa seconde femme?

--Oui.

--Un ange de bont, dit-on.

--Et l'on a raison de le dire.

--O est-elle?

--A bord de mon lougre.

--Depuis longtemps?

--Depuis six semaines.

--Racontez vite, mon cher Marcof; tout cela m'intresse au dernier
point.

--Philippe, vous le savez, commena Marcof, sjourna quelque temps en
Angleterre, et de l passa en Allemagne. Il demeura dix-huit mois
enferm dans un petit village sur les bords de la Moselle,  trois
lieues de Coblentz, esprant toujours que la cause du roi toufferait la
Rvolution. Il n'en fut point ainsi, malheureusement. Chaque jour les
nouvelles arrivaient plus sinistres. Chaque jour on parlait des guerres
qui dsolaient la Vende et la Bretagne. Enfin, la mort du roi vint
jeter la consternation parmi les vritables amis du trne. Ds lors,
Philippe ne fut plus en proie qu' une ide fixe: c'tait qu'en
demeurant inactif il manquait  ses devoirs de gentilhomme,  la foi
jure, au sang de ses anctres. Ses amis se battaient ici, et lui tait
en Allemagne; son inaction lui semblait criminelle. Le pauvre ami ne
pensait plus qu' nous. Il avait pris, vous le savez encore, un nom
suppos. Ne voulant pas voir se renouveler les tortures qui l'avaient si
cruellement assailli nagure, il renonait  son titre mme, esprant
tre ainsi  l'abri des poursuites des deux misrables qui s'taient
attachs sans piti  lui. Il attribuait la tranquillit morale dont il
tait enfin parvenu  jouir au pseudonyme qu'il s'tait donn en
quittant la France. Philippe alors tait, ou du moins aurait pu tre
heureux. Vivant entre mademoiselle de Chteau-Giron, la femme que son
coeur adorait, et le vieux Jocelyn, un ami vritable, il voyait ses
jours s'couler dans une douce quitude. Mais, je vous l'ai dit, l'amour
de ses devoirs, la conscience de son inactivit, le danger que couraient
ses amis, tout l'appelait en France, au sein mme de la guerre. En dpit
des prires de sa femme, il s'embarqua. Elle, courageuse et digne de
lui, voulut l'accompagner. Jocelyn naturellement tait prs d'eux. Ils
avaient rsolu d'aborder sur les ctes de la Cornouaille; une bourrasque
les contraignit  atteindre Saint-Nazaire. Il y a deux mois et demi de
cela. A peine dbarqus, ils tombrent dans un parti de soldats bleus
qui venaient de s'emparer nouvellement du pays. Arrts et interrogs,
ils furent dirigs sur Nantes. A quelque distance de la ville, leur
escorte, qui servait  plusieurs centaines d'autres malheureux
prisonniers, leur escorte, dis-je, fut attaque par les ntres.

--Commands par qui? demanda Boishardy.

--Par moi.

--Par vous?

--Oui, et c'est le ciel qui m'avait conduit l.

--Mais comment y tiez-vous? Je vous croyais arriv depuis quinze jours
seulement sur nos ctes.

--Vous vous tes tromp; mon lougre a jet l'ancre dans le chenal
d'Anjoubert le 28 septembre dernier, et nous sommes aujourd'hui en
dcembre.

--Comment ne l'ai-je pas su alors?

--Je vais vous le dire, mon cher Boishardy. Lorsque je touchai terre,
j'appris par les paysans que l'arme royaliste avait chou devant
Nantes et que Cathelineau tait mort. On me dit que beaucoup de gens
s'taient dbands et erraient sans chef dans le pays, tombant chaque
jour entre les mains des bleus. Je rsolus de rallier ces hommes, et de
les conduire sur l'autre rive de la Loire que je savais tre en votre
puissance. En consquence, j'envoyai mon lougre  La Roche-Bernard, et
prenant avec moi dix de mes plus solides matelots, je me mis  battre le
pays de Beauvoir  Pornic, en me dirigeant vers la Loire. J'tais, vous
le voyez, en plein pays ennemi; mais je n'en avanais pas moins.

--Cela ne m'tonne pas, dit Boishardy en souriant.

--En peu de jours, je runis deux cents hommes autour de moi; en une
semaine, ce nombre tait doubl. Alors je songeai  suivre les ctes, et
 me rendre  Paimboeuf o, m'avait-on dit, Cormatin et Chantereau
tenaient encore. Rampant donc au milieu des postes rpublicains,
traversant les gents, enfonant dans les marais, nous gagnmes la
ville. Elle tait au pouvoir des bleus, qui nous assaillirent rudement.
Mes hommes firent bonne contenance, et tantt attaquant, tantt
repoussant l'ennemi, nous atteignmes Corsept au milieu de la nuit, et
nous traversmes la Loire sur des radeaux que je fis fabriquer  la hte
avec tout ce qui se trouvait de planches et de troncs d'arbres sur ce
point de la rive. Nous nous dirigemes alors vers Savenay que
j'atteignis sans coup frir. L, j'appris qu'un convoi de prisonniers
royalistes tait dirig de Saint-Nazaire sur Nantes. Je rsolus de
l'attaquer. Effectivement, nous nous embusqumes dans les gents et nous
attendmes. C'tait entre Boue et Lavau. On ne m'avait pas tromp. Les
bleus arrivrent, ils taient deux mille environ, escortant une norme
bande de pauvres victimes, qu'ils tranaient au milieu d'eux. L'affaire
s'engagea, et chaudement, je vous l'affirme. Ma troupe tait divise en
deux corps. L'un, conduit par Bervic, tenant le haut de la rivire; moi,
je devais couper la retraite avec l'autre. Des gents protgeaient notre
attaque. Nanmoins les bleus se dfendirent vaillamment; ils avaient
l'avantage du nombre. Mes gars attaqurent avec une frnsie qui tenait
de l'invraisemblable. Chacun d'eux esprait retrouver parmi les
prisonniers un pre, un frre, une femme, un enfant, un ami, un parent.

--Aprs? fit vivement Boishardy en voyant Marcof s'arrter pour
reprendre haleine.

Le marin continua:

--J'avais dj entam la queue de la colonne, j'avais arrach prs de la
moiti des prisonniers, lorsqu'un renfort arriva de Saint-tienne, d'o
l'on avait entendu le bruit de la fusillade. Bervic commena  faiblir,
il tait cras et pris entre deux feux. Voyant l'impossibilit de tenir
contre les rpublicains, je donnai l'ordre de _s'gailler_ dans les
gents. Les bleus voulurent nous poursuivre; mais ils ne jugrent pas
prudent de s'aventurer trop loin, car mes gens tiraillaient de tous
cts et leurs balles arrivaient  coup sr. Je commandais
l'arrire-garde. Bref, la nuit vint, les bleus se remirent en marche et
nous avions remport une demi-victoire. Soixante-deux prisonniers
avaient t repris par nous. C'taient les femmes et les enfants que la
fatigue avait fait laisser en arrire et que les bleus avaient
abandonns comme de moindre importance. Ds que nous fmes en sret,
je visitai ces malheureux. Plusieurs de mes gars venaient de retrouver
leurs femmes, leurs filles ou leurs mres. Les autres apprenaient
d'elles des nouvelles de leurs parents. Cinq religieuses de la
Misricorde taient parmi les prisonniers. Les pauvres filles,
terrifies par leur arrestation, ne pouvaient croire  leur dlivrance.
Elles demandrent comme grce de les envoyer  un de nos placis pour y
soigner les blesss. Je le leur promis, lorsque Bervic, venant me rendre
compte de l'excution de diffrents ordres que je lui avais donns,
pronona mon nom devant elles. En m'entendant nommer, l'une des
religieuses fit un brusque mouvement vers moi en joignant les mains
comme pour m'adresser une prire.

--Vous vous appelez Marcof? me dit-elle d'une voix tremblante.

--Oui, rpondis-je assez tonn de cette demande.

--Vous tes marin?

--Oui, ma soeur.

--Comment se nomme le btiment que vous montiez?

--Le _Jean-Louis_.

Elle ne me rpondit pas; mais, se laissant tomber  genoux, elle me
sembla murmurer de vives actions de grces.

--Qu'avez-donc, ma soeur? lui demandai-je de plus en plus surpris.

--Il faut que je vous parle! me dit-elle.

--Quand cela?

--Sur l'heure; sans perdre un instant.

Je la suivis  l'cart. Elle me prit les mains et examina attentivement
mes traits avec une curiosit qu'elle ne cherchait point  dissimuler.
J'attendais qu'il lui plt de m'adresser la parole. Enfin elle se
dcida.

--Vous ne me connaissez pas, me dit-elle, et moi je vous connais. J'ai
souvent entendu parler de vous.

--Par qui donc?

--Par ceux qu'il vous faut sauver.

--Leurs noms? demandai-je vivement en obissant  un pressentiment qui
me serrait le coeur.

--Philippe de Loc-Ronan et Jocelyn.

--Philippe, m'criai-je. Mais qui donc tes-vous?

--Je suis mademoiselle de Chteau-Giron, marquise de Loc-Ronan.

Je poussai un cri de joie qui se changea bientt en une expression
douloureuse, lorsqu'elle me raconta ce qui s'tait pass, et ce que je
vous ai dit prcdemment. Elle ajouta qu' peine dbarqus, ils avaient
t pris par les rpublicains et jets en prison: puis, comme ni
Philippe, ni elle, ni Jocelyn, n'avaient aucun papier pouvant servir 
leur faire rendre la libert, ils devaient tre jugs  Nantes par le
tribunal rvolutionnaire, et tous trois se trouvaient dans la colonne
que je venais d'attaquer, et  la quelle je n'avais pu arracher que les
femmes et les enfants. Or, un jugement du tribunal rvolutionnaire
quivaut  une condamnation. En apprenant que Philippe et Jocelyn
taient demeurs parmi les prisonniers que Bervic n'avait pu dlivrer,
je me sentis devenir la proie d'un dsespoir jusqu'alors inconnu  mon
me. Cependant mon nergie naturelle reprit le dessus. Je laissai Bervic
prendre le commandement de la bande, et je lui ordonnai de regagner
Savenay, o Stofflet devait arriver deux jours aprs. Avec mademoiselle
de Chteau-Giron, je me dirigeai vers La Roche-Bernard. J'avais pris une
rsolution. J'installai la pauvre femme  bord du _Jean-Louis_, et je la
laissai sous la garde de mes matelots, puis je partis pour Nantes,
rsolu  tout tenter. J'y entrai le jour mme o Carrier tait reu par
les autorits de la ville. Tout ce que je pus obtenir, aprs un sjour
de deux semaines, fut de savoir que Philippe et Jocelyn avaient t
enferms au chteau d'Aux. J'esprais pouvoir parvenir jusqu' eux; mais
il me fallait pour russir l'aide de bras vigoureux. Ce fut alors que je
vins vous trouver.

--Il y a quinze jours, interrompit Boishardy.

--Oui.

--Vous ne m'avez cependant parl de rien.

--Parce qu'en arrivant je reus la nouvelle que le chteau d'Aux avait
t vacu, et que les prisonniers qu'il renfermait avaient t
incarcrs dans les prisons de la ville. Il me fallait retourner 
Nantes et je le fis. Cette fois je fus plus malheureux encore, car je ne
rapportai aucun renseignement positif.

--Vous ne savez pas ce qu'est devenu Philippe alors?

--Je sais qu'il existe encore, voil tout.

--En tes-vous certain?

--Oui. J'ai pu voir les listes des accuss et la date de leurs
jugements. Philippe passera devant le tribunal le 26 dcembre. Or, vous
savez que l'excution suit de prs la condamnation.

--Donc, il faut le sauver avant cette poque, interrompit Boishardy. Eh
bien! mon cher, nous ferons humainement ce que trois hommes peuvent
faire, et si Dieu est pour nous, nous russirons.

A trois heures du matin, au moment o l'on venait de relever les
sentinelles, trois hommes sortaient de l'humble demeure de Boishardy.
D'eux d'entre eux taient envelopps dans de vastes manteaux, prcaution
que justifiait la neige abondante qui tombait et la rigueur de la
saison. Celui qui marchait en avant de ceux-ci, bravant le froid de la
nuit, tait Keinec, Marcof et Boishardy le suivaient.

Pour que leur absence ft compltement ignore des paysans du placis, le
chef royaliste avait donn le mot de passe  Keinec, qui clairait la
route et avertissait les sentinelles nombreuses veillant autour du
campement; de sorte que Boishardy n'avait pas besoin de se nommer ni de
se faire reconnatre.

Aprs avoir franchi la dernire ligne, les trois hommes atteignirent un
carrefour au milieu duquel Fleur-de-Chne avait conduit trois chevaux
sells et brids. Les trois royalistes s'lancrent d'un mme
mouvement. Boishardy se pencha vers Fleur-de-Chne, lui donna ses
dernires instructions et piqua sa monture.

--En avant! murmura Marcof.

Presque aussitt les cavaliers disparurent dans les tnbres de la nuit,
que les branches noueuses des chnes, entrelaces au-dessus de leurs
ttes, faisaient plus paisses encore.




VI

NANTES


Il en est du sort des villes comme de celui des hommes. Pour celles-ci
comme pour ceux-l le destin se montre clment ou cruel; envers les unes
comme envers les autres, il est favorable ou nfaste, les conduisant de
la naissance  la mort, de l'rection  la ruine, soit par une route
dore, toute parseme de joies et de bonheur, soit par un chemin escarp
et difficile, constamment bord de ronces et de prcipices.

De mme que certains hommes, ns sous une heureuse toile, voient les
obstacles s'aplanir sous leurs pas et arrivent  la prosprit suprme
en compagnie de la sant, de la beaut et de la richesse, de mme
certaines cits, toujours florissantes, profitent des vnements
heureux, des circonstances favorables; et jolies, riantes, situes
pittoresquement, bien solides sur leurs fondations, atteignent un renom
illustre qui fait accourir dans leur sein les populations trangres.

Pour d'autres, le contraire existe. Que de villes pauvres, malingres,
rachitiques, deshrites de la nature et du hasard! Combien d'autres
voient leur avenir constamment assombri, leur prosprit d'un jour
devenir misre, les calamits sans nombre s'abattre sur elles!

Parmi ces dernires, ces villes martyres, il en est peu en France qui
aient subi des vicissitudes aussi nombreuses que la vieille capitale de
la Bretagne.

Nantes tait ne non seulement viable, mais encore vigoureusement
constitue. Son enfance fut belle, et elle atteignit l'adolescence sous
les auspices les plus brillants. Puis tout  coup l'enfant bien portant
devint dbile: la guerre, le partage, l'incendie, ces terribles maladies
des villes, rendirent sa jeunesse sombre et triste. L'ge mr la vit
puissante, vivace, supportant rsolument les terribles secousses des
flaux qui fondirent sur elle; souffrante un jour, convalescente le
lendemain, en pleine sant la semaine suivante, il fallut l'pidmie
rvolutionnaire pour lui porter un coup dont elle ne put se relever.
Vieille, maintenant, elle subit le sort ordinaire, et se voit abandonne
pour de plus jeunes; mais comme ces femmes aimables sur le retour, qui
savent encore attirer prs d'elles un cercle d'amis fidles et de jeunes
gens intelligents, Nantes ne sait pas et ne saura jamais ce que c'est
que la triste solitude.

L'poque de la fondation de Nantes est  peu prs inconnue. Entrept des
mtaux de l'Armorique et de la Grande-Bretagne, sous la domination
romaine, elle acquit rapidement une importance vritable. Longtemps
subsista prs de la porte Saint-Pierre un monument qui attesta cette
prosprit: c'tait une salle vote, longue de cinquante pieds, large
de vingt-cinq, qui pouvait avoir t une bourse ou un tribunal de
commerce.

Nantes florissait lorsque l'invasion des barbares vint scher dans sa
source cette prosprit radieuse. Rattache  la Bretagne sous Clovis,
ramene sous le joug des Francs sous Clotaire, elle finit par recevoir
le gouvernement d'un vque, Flix, que Grgoire de Tours a charg
d'anathmes, et que les Nantais rvrent encore. Flix commena cette
srie d'vques qui devaient exercer longtemps dans la ville de la
souverainet temporelle. Homme intelligent et instruit, Flix fut le
bienfaiteur du pays. L'Erdre se rpandait en marais, il l'endigua.
Nantes tait  quelques lieues de la Loire, au confluent de l'Erdre et
du Seil, il amena, par des travaux gigantesques, la Loire dans la ville
mme, de sorte que Nantes se trouva baigne dsormais par trois cours
d'eau, dont un grand fleuve.

C'est votre gnie, Flix, crivait  l'vque le pote Fortunat, lors
du deuxime concile de Tours, c'est votre gnie qui, leur donnant un
meilleur cours, force les fleuves  couler dans un nouveau lit. O Flix!
que vous devez tre habile  diriger la mobilit des hommes, vous qui
avez su soumettre  vos lois des torrents rapides!...

En 568, Flix fit  Nantes la ddicace d'une cathdrale commence par
son prdcesseur Evhmre,  la place mme o s'lve la cathdrale
actuelle. La conversion des Saxons du Croisic inaugura la nouvelle
maison de Dieu, dont le vaisseau estoit si superbe en sa structure, dit
le P. Albert, et si riche en ornemens et parures, qu'il ne s'en trouvoit
pas de pareil en France.

Comme on le voit, le clerg nantais tait riche. Nantes reprenait toute
sa prosprit premire, et un miracle accompli  ses portes l'avait
consacre en lui donnant un rang distingu parmi les villes chrtiennes.

Un jour deux hommes se rendaient de compagnie au couvent de Vertou. Ces
hommes taient accompagns d'un ne portant leurs bagages. L'un d'eux,
nomm Martin, s'loigna, recommandant  l'autre la garde de l'animal.
Or, le compagnon, accabl de fatigue, s'endormit si bel et si bien,
qu'il n'entendit pas, durant son sommeil, un ours gigantesque venir
faire son djeuner du pauvre ne, lequel dut cependant ne pas se laisser
avaler sans essayer de pousser quelques plaintes. Mais, soit que le
dormeur et l'oreille dure, soit qu'il et un sommeil semblable  celui
de ce prince allemand qui ne se rveillait qu'au bruit d'une batterie
d'artillerie tonnant  la porte de sa chambre, toujours fut-il qu'il
n'ouvrit les yeux que pour voir l'ours s'en aller bien tranquillement
faire sa digestion du ct du fleuve. Le malheureux, dsespr, ne
savait que dire  son compagnon, lorsque Martin fut de retour.
Heureusement l'ours avait respect les bagages. Martin, sans plus
s'embarrasser de la situation, appela l'ours, et lui commanda de porter
les objets pesants qui gisaient sur le chemin. L'animal accourut, et se
prta de si bonne grce  la circonstance, qu'il accompagna les deux
amis, dont l'un tremblait de tous ses membres, jusqu' la porte du
couvent. Grandes furent la stupfaction et l'admiration des moines qui,
en voyant ce miracle, ne purent faire autrement que de reconnatre pour
un saint l'homme qui possdait une telle puissance sur les btes
froces. Donc, Martin devint saint Martin, se vit ft et vnr dans la
contre, et transforma le couvent en abbaye.

Grce  ses vques, qui la gouvernaient sagement,  sa situation
minemment favorable qui faisait d'elle un des marchs o les Francs
rencontraient les Bas-Bretons, Nantes voyait s'accrotre de jour en jour
sa richesse, son commerce et sa population. Mais on et dit qu'il tait
crit au livre du Destin que la prosprit de la ville, ayant acquis une
certaine limite, ne devait jamais la franchir, et que la ruine
l'atteindrait de priode en priode.

En comparant la vie de Nantes et la vie humaine, j'ai dit que sa
jeunesse avait t maladive. Le premire pidmie qui fondit sur elle et
faillit la tuer, fut l'invasion des barbares. La seconde, qui la mit
encore  deux doigts de sa perte, fut celle des Northmans. Un prtendant
au comt de Nantes, nomm Lambert, vinc par Charles le Chauve, appela
ses pirates, qui marquent une poque de deuil dans l'histoire de presque
toutes nos provinces du littoral de l'Ouest. Trois fois les Northmans
ravagrent et saccagrent la ville au temps de Nomeno et d'Erispo,
rois de Bretagne, qui essayrent en vain de les combattre. Salomon fit
la paix avec eux et les laissa libres d'agir: si bien que ces sauvages,
aprs avoir gorg l'vque Gohard et son clerg au pied des autels,
chassrent les habitants qui s'enfuirent.

Pendant l'espace de trente annes conscutives, la ville ne fut plus
qu'un vaste et triste dsert. Enfin le comte Alain Barbe-Torte rsolut
de mettre un terme  ces cruelles invasions. Rassemblant une arme
imposante, il courut sus aux pirates qu'il rencontra dans la pre
d'Aniane (aujourd'hui quartier Sainte-Catherine).

Avant la bataille, les soldats du comte, privs d'eau depuis plusieurs
heures, mouraient de soif. Alain invoqua la Vierge, et une fontaine
jaillit, qui fut nomme la _fontaine de Notre-Dame_.

Ce miracle, en portant l'pouvante dans le coeur des Northmans, augmenta
l'ardeur de leurs ennemis, qui les massacrrent impitoyablement. Alain
voulut alors rentrer dans Nantes; mais telle avait t la calamit qui
avait caus l'abandon de la ville, et telles en taient les funestes
consquences que, pour aller rendre grces  Dieu dans la superbe
basilique rige par Flix, il lui fallut de son sabre se frayer un
passage  travers les ronces et les broussailles qui avaient pouss sur
les ruines. Cependant, avec Alain, la vie rentra dans le cadavre: le
coeur de la cit palpita, ses principales artres reprirent quelque
animation, la population circula de nouveau, le commerce revint, et,
grce au comte mdecin, la sant reprit rapidement force et vigueur,
bien que durant le Xe, le XIe sicle et une partie du XIIe, des
indispositions frquentes entravassent la marche du rtablissement
complet.

Ces indispositions nombreuses furent causes d'abord par Conan le Tors,
duc de Bretagne, qui s'empara violemment de la ville. Foulques d'Anjou
la dlivra et battit le duc  Conquereul en 992. Puis, annexe au trne
ducal en 1084, ce fut la rvolte contre ses ducs qui vint encore la
dsoler par de continuelles dissensions intestines.

En dpit de ces guerres incessantes, de ces perptuels dchirements, la
ville, grce  sa forte constitution, continuait sa marche ascendante
vers le bien-tre lorsqu'une rechute pouvantable vint la terrasser en
1118. A cette poque un incendie terrible la consuma,  ce point qu'il
ne resta debout qu'un ou deux difices. Pour la seconde fois, il fallut
la rebtir en entier. De l vient qu'aujourd'hui,  dix pieds au-dessous
du pav de la nouvelle ville, on retrouve la chausse de l'ancienne.

On voit que le destin se montrait cruel envers la malheureuse cit.
Enfin, aprs l'assassinat d'Arthur en 1202, Nantes passa sous le
protectorat de Philippe-Auguste, quoique demeurant toujours annexe au
duch de Bretagne, et vit recommencer une troisime re de prosprit.

Alain Barbe-Torte avait jadis divis la ville en trois parts: il en prit
une, il avait donn la seconde aux seigneurs ses compagnons, et remis la
troisime  l'vque. Ce mode de partage, qui se maintint longtemps
aprs la mort du destructeur des Northmans, fut une source de discordes.
L'vque, en souvenir de ses prdcesseurs qui avaient t matres
absolus, se montra toujours jaloux de ses droits. Ses hommes ne
prtaient serment au duc que sous cette rserve: Sauf la fidlit que
nous devons  l'vque. Le tiers des revenus bruts de la ville revenait
au prlat, qui percevait rigoureusement et rgulirement ses droits de
tierage et de pasts nuptial. En temps de guerre, son arme, sous la
bannire piscopale, marchait distincte de l'arme ducale. De plus
l'vque prtendait  une juridiction tout  fait indpendante de celle
du duc, et on le voit mme, dans un acte du XIIIe sicle, affirmer
que son glise est un fief plus noble que comt ou baronnie, et ne
relve ni de duc, ni de prince, mais du pape seul. Enfin, lorsqu'il
entrait dans la ville de Nantes, les quatre plus puissants seigneurs du
comt, les barons de Chateaubriand, d'Ancenis, de Retz et de
Pontchteau, taient tenus, par une ancienne coutume, de le porter sur
leurs paules depuis le parvis de la cathdrale jusqu'au matre-autel.
On vit un duc de Bretagne lui-mme, Jean IV, comme baron de Retz et de
Chateaubriand, placer sa noble paule sous la chaise piscopale.

Cependant, par suite de concessions mutuelles, les Nantais se soudrent
de plus en plus aux Bretons bretonnants, et si la ville ne marqua pas
d'une manire prononce dans les guerres de parti dont la Bretagne fut
le thtre au XIVe sicle, elle se dclara pourtant avec nergie
contre le roi Charles V, et, oblige d'ouvrir ses portes  Duguesclin,
elle saisit la premire occasion de revenir au duc.

Jean V, reconnaissant, y tablit sa rsidence et en fit la capitale du
duch. Profitant de tous les avantages attachs  ce nouveau titre,
Nantes, plus forte, plus vivante et plus belle que jamais, traversa
assez tranquillement la longue priode qui aboutit  l'abolition du
duch de Bretagne par le mariage de la duchesse Anne avec Charles VIII.
Ds lors elle devint franaise; mais on conoit l'attachement que les
Bretons conservrent pour leurs souverains nationaux, lorsqu'on remarque
que l'poque d'abolition du duch fut prcisment la plus brillante de
la Bretagne indpendante.

Franois II avait tabli une universit  Nantes; il avait achev, en
1480, ce beau chteau fond en 938 par Alain Barbe-Torte, et qui, plus
tard, fit dire  Henri IV: Ventre-saint-gris! les ducs de Bretagne
n'taient pas de petits compagnons.

Des traits de commerce passs avec l'Angleterre, l'Espagne et les
puissances du Nord, assuraient la tranquillit de la marine. Alors aussi
florissait le pote nantais Meschinot, dont Marot prisait fort les vers,
et Michel Colomb, l'habile sculpteur, qui devait lever le tombeau du
dernier duc.

Nantes tait si riche, qu'elle avait pu envoyer  Charles VIII deux
navires de mille tonneaux chacun, et nanmoins, devenue franaise, elle
devait voir encore sa prosprit augmenter.

A chaque visite royale, la ville se livrait, par ostentation,  des
prodigalits immenses qui dnotaient sa richesse. C'taient des seize
mille litres de vin, des dix mille livres de confitures, des joutes sur
l'eau, des processions, des ftes de toutes sortes organises rapidement
ou luxueusement, et qui augmentaient sa rputation par toute la France.

Sagement administre, elle vit s'couler, sans en souffrir, la pnible
poque des guerres religieuses, respectant humainement les cultes divers
en dpit de l'un de ses vques, Antoine de Crquy, qui voulait
massacrer les protestants. A la Saint-Barthlemy, elle refusa
nergiquement et hroquement de prendre part aux horreurs commises. On
lit encore aujourd'hui dans le livre de ses dlibrations: Rassembls
dans la maison commune, le 3 septembre 1572, le maire de Nantes, les
chevins et suppts de la ville, les juges consuls, firent le serment de
maintenir celui prcdemment fait de ne point contrevenir  l'dit de
pacification rendu en faveur des calvinistes, et firent dfense aux
habitants de se porter  aucun excs contre eux.

Peut-tre fut-ce cette dclaration, plus encore que sa rvolte ouverte
en faveur du duc de Mercoeur, qui amena dans ses murs le Barnais
triomphant pour y rendre ce fameux dit par lequel la tolrance
religieuse aurait d devenir une loi de l'tat, et qui, comment,
interprt, viol et rtabli tour  tour, fut la source de tant de maux
et de tant de crimes.

Louis XIII vint trois fois  Nantes; la dernire, en 1626: Richelieu
l'accompagnait et fit tomber, au pied du vieux chteau du Bouffay, la
tte illustre d'Henri de Talleyrand, comte de Chalais, qui ne se dtacha
compltement du corps qu'au trente-cinquime coup de hache!

Ce chteau du Bouffay ne devait pas manquer de prisonniers fameux: le
cardinal de Retz, Fouquet, du Coudic, de Pontcallec, de Talhout, de
Montlouis, y furent incarcrs, les quatre derniers pour n'en sortir
que le 18 juin 1720, jour de leur excution,  l'endroit mme o Chalais
tait tomb.

Pendant le cours du XVIIIe sicle, Nantes atteignit l'apoge de sa
splendeur. Calme et heureuse aprs la conspiration Cellamare, elle
tendit son commerce avec une prodigieuse activit. Ses nombreux
vaisseaux sillonnaient les mers, ses armateurs la transformaient en une
ville coquette, lgante, spacieuse et admirablement construite.

Mais cette fois encore, comme les fois prcdentes, Nantes, arrive au
sommet de la colline de la fortune qu'elle avait gravie si pniblement,
devait tre subitement prcipite de l'autre ct dans un effrayant
abme. Sa plus douloureuse maladie allait encore lui ravir ses forces et
sa puissance. Cette maladie, ce flau, s'appela Jean-Baptiste Carrier.

La Rvolution clata; la guerre de Vende survint. Nantes, qui avait
donn tte baisse dans les ides nouvelles, tenait pour la Rpublique.
Les Vendens rsolurent de s'en emparer. Onze mille hommes dfendirent
la ville contre les cent mille soldats de Cathelineau.

--Prir et assurer le triomphe de la libert plutt que de se rendre!
disait le maire Baco, soutenu par le vaillant gnral Canclaux. Soyons
tous sous les armes, et dcrtons la peine de mort contre quiconque
parlera de capituler!

L'hroque magistrat municipal fut bless, mais Cathelineau fut tu, et
Nantes fut sauve. Pour la rcompenser de cette belle dfense, de ce
sublime exemple donn aux autres villes rpublicaines, la Convention ne
trouva rien de mieux  faire que de lui envoyer Carrier.

Le jour mme o Marcof confiait  Boishardy les secrets du marquis de
Loc-Ronan, l'envoy extraordinaire de la Convention nationale tait 
Nantes depuis deux mois accomplis. La pauvre ville avait senti la griffe
de ce tigre s'enfoncer dans ses flancs dcharns et amaigris par la
souffrance. Le sige qu'elle avait soutenu l'avait dj cruellement
prouve. Ses faubourgs, incendis et dtruits, n'offraient plus que
l'aspect dsol de vastes ruines, et les bras, l'argent, le courage,
manquaient galement pour les relever. Les quelques maisons qui y
restaient debout chancelaient sur leurs murs noircis, crevasss par les
boulets et lzards par les balles et la mitraille. Les habitants,
pouvants, s'taient rfugis dans l'intrieur de la ville. La solitude
rendait plus affreux encore ce triste et navrant spectacle de la
dvastation.

La ville proprement dite avait un peu moins souffert. Deux quartiers
entre autres taient demeurs  l'abri des boulets: celui de l'le
Feydeau d'abord, puis celui fond en 1785 par le capitaliste Graslin,
qui lui avait donn son nom. Le Bouffay, les quais et le port n'avaient
pas eu non plus beaucoup  souffrir; et cependant l'aspect de la ville
tait plus sombre encore et plus dsol que celui des faubourgs. Nulle
part on ne voyait plus ce mouvement, ce bruit, cette activit, qui
dclent la cit commerante. Les rues taient dsertes, les quais
mornes et silencieux. Au Bouffay seul il y avait de l'animation. C'est
que sur la grande place des excutions se dressait l'chafaud surmontant
une cuve couverte d'un prlat rougetre.

Le prlat est un grand carr de toile goudronne. C'tait un
perfectionnement d aux nombreuses rclamations des boutiquiers voisins,
dont les magasins taient inonds de sang par suite des excutions
journalires. Autour de la guillotine, on voyait des quantits de bancs,
de tabourets et de chaises. D'intelligents spculateurs les louaient aux
chauds patriotes pour les mettre  mme de mieux contempler l'horrible
spectacle.

Partout la stupeur et l'pouvante rgnaient en matresses absolues. En
pntrant dans cette pauvre ville, ensanglante jour et nuit par des
crimes auxquels l'imagination se refuse  croire, on et dit contempler
l'une de ces cits du moyen ge, agonisant sous la peste, et torture
par les mains de fer de quelque bandit qui l'treignait. Les plus lches
tremblaient sous l'empire de la terreur; les plus forts et les plus
braves se sentaient engourdis et nervs. On ne savait plus rsister 
la mort; elle venait, on ne la fuyait mme pas. C'est que, hlas! sur
cette ville jadis si florissante s'appesantissait le joug de l'un de ces
monstres que la nature se plat parfois  produire pour prouver que rien
ne lui est impossible, et que, si l'homme est le roi de la cration par
son gnie, il peut aussi en devenir l'animal le plus odieux et le plus
abject par ses vices.

Jean-Baptiste Carrier tait n  Yolai, prs d'Auriac, en 1756. Obscur
procureur lorsque la Rvolution clata, il s'acharna immdiatement  la
poursuite de la noblesse et se mit sur les rangs comme candidat  la
Convention,  laquelle il fut effectivement envoy en 1792.

Votant la mort de Louis XVI sans sursis et sans appel au peuple, il
contribua ensuite  la formation du tribunal rvolutionnaire, et prit
une part active  la journe du 31 mai, qui amena la proscription de la
Gironde. A cette poque, la Montagne victorieuse, voulant imprimer aux
dpartements une impulsion conforme  ses vues, songea  revtir
quelques-uns de ses membres de pouvoirs proconsulaires. Charg d'une
mission extraordinaire en Normandie et dans le Nord, Carrier dploya une
exaltation frntique qui lui valut l'approbation de ses amis. Puis
Nantes, laissant apparatre depuis le 31 mai des tendances fdralistes,
on y envoya Carrier. Ses prdcesseurs, Foucher et Villers, Merlin et
Gillet, lui avaient prpar les voies.

Carrier, commissaire de la Convention, arriva dans le chef-lieu du
dpartement de la Loire-Infrieure le 8 octobre 1793, ayant en poche des
instructions et des pouvoirs discrtionnaires qui l'autorisaient 
employer toutes les rigueurs qu'il jugerait convenables. C'tait
simplement envoyer tout entire la ville de Nantes au bourreau, et
c'tait dignement la rcompenser de sa belle dfense patriotique. Au
reste, Canclaux avait t rappel, et Baco, le maire Baco, qui avait
prodigu son sang pour la cause de la libert, avait t jet dans les
prisons de l'Abbaye pendant un voyage qu'il avait fait  Paris. Avec le
proconsul, la terreur tait venue s'abattre sur la pauvre cit jadis
florissante, maintenant morne et dvaste.




VII

LA COMPAGNIE MARAT


La maison dont Carrier avait fait choix pour y transporter ses dieux
lares et qu'il avait fait arranger pour son usage personnel tait situe
dans cette partie de la ville que l'on nomme Richebourg. C'tait une
habitation d'assez belle apparence, qui semblait tenir  la fois d'une
rsidence de ministre et d'un corps de garde de sans-culottes.

Un poste tait tabli au rez-de-chausse. Deux sentinelles gardaient
l'entre de la maison. D'autres soldats, si ce n'est pas dshonorer ce
nom que de le donner  de pareils tres, fumaient, buvaient ou
chantaient: les uns assis sur des bancs, les autres couchs sur les lits
de camp du poste. Ces hommes faisaient partie de la compagnie Marat,
dont le chef tait Carrier, et le lieutenant, Pinard.

Fonde par Carrier et organise par Pinard, Grandmaison, Goullin,
Bachelier et Chaux, cette compagnie tait digne de son chef suprme et
de ses principaux officiers. Ainsi Chaux, ancien ngociant, connu par
cinq ou six banqueroutes, avait fait incarcrer tous ses cranciers sous
prtexte de royalisme et de modrantisme; Bachelier, notaire infidle
que la Rvolution avait seule sauv des galres; Goullin, dont le
moindre des crimes avait t de faire mourir en prison le bienfaiteur
qui l'avait recueilli tout enfant, et lui avait servi de pre;
Grandmaison, accus jadis de deux assassinats, et qui n'avait d la vie
qu' des lettres de grce sollicites prs du roi par quelques nobles
qu'il avait su attendrir, et qu'il fit guillotiner plus tard.

La mission de la compagnie Marat tait, suivant l'expression consacre
par ses membres, de _fouiller_ les gros ngociants. Le jour o Carrier
l'avait organise, il avait adress l'allocution suivante  la runion
Vincent la Montagne:

Vous, mes bons sans-culottes, qui tes dans l'indigence, tandis que
d'autres sont dans l'abondance, ne savez-vous pas que ce que possdent
les gros ngociants vous appartient? Il est temps que vous jouissiez 
votre tour. Faites-moi des dnonciations. Le tmoignage de deux bons
sans-culottes me suffira pour faire rouler les ttes; car la parole d'un
vrai patriote vaut mieux que la vie de cent aristocrates!

Puis, le mme jour, le proconsul dcrtait _l'arrestation de tous les
gens riches et de tous les gens d'esprit_. Dcret d'une absurdit
telle, qu'aujourd'hui l'on a peine  y ajouter foi, mais qui existe
intact dans les archives de Nantes.

C'tait comme on voit, d'une part un moyen aussi nouveau qu'ingnieux de
rlargir le cercle des accusations, et de l'autre, une facilit grande
pour les excellents patriotes de la noble compagnie de plumer les
bourgeois sans s'inquiter de leurs cris. Aussi les sans-culottes ne
s'en firent pas faute. Ils emplissaient  la fois les prisons et leurs
poches, quitte  faire vider les premires par les cabaretiers et les
filles prostitues.

En agissant ainsi, Carrier n'avait eu d'autre but que de se concilier
les bonnes grces des sans-culottes et de se les rendre dvous, but
qu'il atteignit promptement.

La compagnie Marat montait seule la garde dans la maison du proconsul, 
la porte de laquelle nous venons de conduire le lecteur. De nombreuses
sentinelles veillaient nuit et jour  ce poste d'honneur. Ces
sentinelles et les autres sans-culottes portaient le costume peu
lgant de l'poque: le pantalon ray, blanc et bleu, la carmagnole
brune, la ceinture rouge  laquelle pendait un briquet d'infanterie, et
le bonnet phrygien orn de la cocarde tricolore. A la place de cette
cocarde, quelques-uns portaient, attaches  leur coiffure, des oreilles
de femmes frachement dtaches, et d'o tombaient encore des
gouttelettes sanglantes.

Au moment o nous arrivons devant le corps de garde de la compagnie
Marat, un homme, dbouchant d'une rue voisine, se dirigeait rapidement
vers la maison du proconsul. Le nouveau venu tait un personnage de
quarante  quarante-cinq ans, haut de taille et fort maigre. Son front
bas, ses yeux gris, son nez crochu, ses lvres minces et presque
imperceptibles, dnotaient, s'il faut en croire le systme de Lavater,
un caractre faux, des instincts rapaces, et une lchet mchante;
tandis que ses dents de devant, croises les unes sur les autres,
taient, toujours suivant le mme systme, un indice terrible et
effrayant de frocit. Il portait  peu prs le mme costume que les
satellites de la compagnie Marat. Ses mains taient trangement
mutiles. Par suite probablement d'un accident, ses deux pouces taient
rongs, et la peau de la partie intrieure s'appuyait sur l'os dnud et
dnu de la moindre paisseur de chair. Cet homme tait le fameux
Pinard, l'ami de Carrier, le lieutenant de la compagnie Marat.

--Salut et fraternit, citoyen! lui cria une sorte d'Hercule  face
patibulaire en lui tendant cordialement la main.

--Bonjour, Brutus! rpondit Pinard.

--D'o viens-tu?

--De l'entrept.

--Les brigands y foisonnent toujours, n'est-ce pas?

--Dame! on manque de temps pour les expdier, et cet aristocrate de
Gonchon, le prsident de la commission militaire, veut se donner des
airs de les entendre tous avant de les condamner! Comme si ces
brigands-l n'taient pas tous coupables. Aussi je viens de l'avertir
qu'il y passerait bientt lui-mme, s'il ne se dpchait un peu plus.

--a ne va pas! interrompit un sans-culotte; on n'en a guillotin que
vingt-trois ce matin.

--Aussi j'ai une ide, mes Romains, rpondit Pinard; une ide toute
neuve, et qui vous ira un peu proprement, j'imagine.

--Laquelle? demanda-t-on de toutes parts en entourant l'ami de Carrier.

--Je vais vous conter cela.

Pinard se recueillit quelques instants.

--Tu disais, Cincinnatus, reprit-il en s'adressant  l'un de ses
auditeurs, que l'on n'avait guillotin que vingt-trois aristocrates ce
matin?...

--Oui, rpondit le sans-culotte.

--Eh bien! Gonchon prtend qu'en se dpchant il ne peut en juger que
trente-cinq par jour.

--Gonchon est un modr! s'cria une voix.

--Un suspect! dit un autre.

--C'est mon avis, continua Pinard, attendu que cinq minutes suffisent
pour condamner. Or,  cinq minutes par aristocrate, a en ferait douze
par heure, et  juger seulement cinq heures par jour, a en ferait dj
soixante.

--C'est vident! dit Brutus.

--Soixante par jour, a n'en ferait jamais que dix-huit cents par mois,
fit observer Cincinnatus.

--Et nous en avons dj trois mille dans les prisons, sans compter ceux
que l'on amne tous les jours, rpondit Pinard.

--Alors, faut trouver un moyen.

--Sans cela nous serions pourris d'aristocrates.

--Faut les brler en masse!

--Faites sauter les prisons avec eux!

--Faites marcher le rasoir national jour et nuit!

--Trs bien, mes Romains, interrompit Pinard; vous avez tous d'assez
bonnes ides, mais je crois en avoir trouv une meilleure.

--Qu'est-ce que c'est?

--Parle vite!

--Raconte-nous cela!

--La parole est  Pinard.

Et les sans-culottes, se pressant davantage, contraignirent le
lieutenant de Carrier  monter sur un banc pour tre  mme d'tre mieux
entendu de tous. Pinard jeta autour de lui un regard de complaisance et
commena:

--Mes braves sans-culottes, vous allez me comprendre en deux mots. Vous
connaissez tous la place du dpartement, qui est situe  l'autre
extrmit de la ville?

--Oui! cria-t-on de toutes parts.

--Eh bien! je propose que l'on y conduise tous les soirs quelques
centaines d'aristocrates; qu'on les range en ligne: que l'on tablisse
une batterie d'artillerie en face d'eux, et que, pour s'entretenir la
main, les vrais patriotes tirent dessus  mitraille. a vous va-t-il?

--Bravo! s'crirent les sans-culottes.

--A-t-il des ides, ce Pinard! disait l'un.

--En voil un vrai rpublicain! ajoutait un autre.

--Un pur patriote!

--Dame! il tait  Paris en septembre.

--Vive Pinard! hurla la bande.

--Mais, fit observer une voix, Gonchon n'aura pas le temps de les juger!

--On ne jugera pas! rpondit Pinard.

--C'est vrai, ajouta Brutus; a nous pargnera du temps.

--Alors, c'est bien convenu, bien entendu? demanda encore Pinard.

--Oui! oui! oui!

--Eh bien! qui est-ce qui veut venir avec moi porter la motion au
citoyen Carrier?

--Moi! moi! moi! crirent vingt bouches diffrentes.

--Vous tes trop presss, mes Romains. Il ne m'en faut que deux, et je
dsigne Brutus et Chaux.

Les deux sans-culottes dsigns taient ceux qui portaient  leurs
bonnets des oreilles sanglantes. Pinard sauta  bas de son banc, et, au
milieu d'un concert louangeux d'nergiques flicitations, il se dirigea
vers la porte donnant accs dans l'intrieur de la maison. Chaux et
Brutus le suivirent.

La demeure de Carrier tait garde soigneusement de toutes parts. On n'y
pntrait jamais, mme les familiers les plus connus, sans un mot de
passe, chang chaque jour. L'exemple de Marat, assassin le 14 juillet
prcdent, tait toujours devant les yeux du proconsul. Il redoutait les
vengeances particulires qu'auraient pu exercer sur lui les parents de
ses victimes. Aussi se faisait-il garder  vue. Nanmoins, Pinard et ses
deux amis pntrrent facilement dans la maison, car tous trois avaient
le mot d'ordre. Arrivs au premier tage, un factionnaire les empcha de
passer.

--Est-ce que le citoyen n'est pas dans son cabinet? demanda Pinard.

--Si fait.

--Alors je vais lui parler.

--Pas maintenant. Il est en confrence, et il m'a donn l'ordre
d'empcher d'entrer.

--Alors nous allons attendre dans le salon.

--Tu en as le droit, d'autant que a ne sera pas long.

Pinard, Chaux et Brutus poussrent une porte  deux battants et
entrrent dans une vaste pice parfaitement meuble et garnie de siges
en bois dor, recouverts d'toffes de soie. Ils allumrent leurs pipes
au brasier qui brlait dans la chemine, et, s'enfonant chacun dans un
moelleux fauteuil, ils se mirent en devoir de passer en causant le temps
de l'attente. Le contraste qu'offraient ces hommes aux costumes hideux,
tout maculs de taches de sang, et ce mobilier superbe, tait quelque
chose d'impossible  dcrire. De temps en temps on entendait  travers
l'paisseur de la muraille un bruit de voix confus arriver jusqu'au
salon. Ce bruit de voix partait du cabinet du proconsul.

--Le citoyen a l'air de se fcher, dit Brutus en lchant une norme
bouffe de fume.

--Peut-tre bien qu'il se dispute avec sa femme, rpondit Pinard.

--Ou qu'il s'amuse avec la citoyenne Anglique Carron, ajouta Chaux en
riant.

--Et comment Anglique vit-elle avec sa nouvelle compagne? demanda
Pinard.

--Laquelle?

--Ah! c'est vrai, ce Carrier est pire qu'un Turc. Il en change tous les
jours.

--Dame! il a les prisons  sa disposition. Il fouille l dedans et prend
ce qui lui plat.

--Avec a que vous vous en privez, vous autres de la compagnie Marat!

--Tiens! est-ce que les femmes d'aristocrates ne sont pas bien faites
pour nous amuser?

--Et sont-elles assez btes! dit Brutus en riant d'un gros rire; on leur
promet la libert, ou celle de leur frre, de leur pre; elles croient
cela, et elles sont douces comme des agneaux!

--Et les religieuses de la Misricorde qu'on nous a amenes
dernirement! Il y en avait deux qui taient jolies comme des amours.

--Oui; elles plaisaient assez  Grandmaison.

--C'est donc cela qu'il les a fait sortir des prisons pendant deux
jours?

--Tiens! il a eu un peu raison.

--a devait tre ennuyeux! elles taient devenues folles toutes les
deux[3]!

  [Note 3: Historique.]

--Imbcile! qu'est-ce que cela fait?

--A propos, Pinard! fit Chaux en se tournant vers le sans-culotte; j'ai
visit les registres, et j'ai vu le nom d'un ci-devant domestique
d'aristocrate que j'ai connu autrefois, et qui est incarcr depuis plus
de deux mois.

--Eh bien?

--On lui fait donc des passe-droit  ce gaillard-l? Il devrait tre
expdi depuis longtemps.

--Comment le nommes-tu?

--Jocelyn.

--Ah! oui, l'ancien valet du ci-devant marquis de Loc-Ronan.

--Tu le connais aussi?

--Je l'ai vu en Bretagne autrefois.

--C'est un aristocrate comme son ci-devant matre.

--Je le sais bien. Mais Carrier m'a donn l'ordre positif de ne pas le
faire passer avec les autres, ainsi que son compagnon, un autre
aristocrate aussi!

--Tu les a vus?

--Non! je sais qu'ils sont incarcrs, voil tout.

--J'ai t visiter les prisons avant-hier, dit Brutus, et je me suis
trouv avec les gens dont vous parlez. Eh bien! je parierais que ce
compagnon du valet est un ancien matre, un ci-devant, un chien
d'aristocrate qui se cache sous un faux nom.

--Tu crois?

--J'en rponds.

--J'irai voir cela, rpondit Pinard.

--Mais pourquoi Carrier veut-il qu'on garde ces deux brigands-l?

--Je n'en sais rien; c'est un ordre positif, voil tout: mais
j'claircirai la chose. En attendant, que Carrier adopte mon projet, et
nous serons libres de faire filer dans la masse qui bon nous semblera.

--a me va un peu! s'cria Chaux en se frottant les mains, tous mes
aristocrates de cranciers y passeront.

--Et tu seras libr?...

--Sans que a me cote rien, au contraire!




VIII

LE SULTAN TERRORISTE


Le cabinet de travail de Carrier tait une pice de moyenne grandeur
claire sur un beau jardin. Par surcrot de prcautions, le sanguinaire
agent de la Convention n'avait pas voulu habiter ordinairement une des
chambres dont les fentres donnaient sur la rue.

Cette pice tait tapisse richement, et orne d'une profusion de glaces
et de dorures du plus mauvais got. Des rideaux de soie rouge
garnissaient les fentres et les portes. Un lustre tait suspendu au
plafond. Une magnifique pendule, flanque de deux candlabres mesquins,
crasait une chemine dans l'tre de laquelle brillait un feu plus que
suffisamment motiv par la rigueur de la saison. Les pieds foulaient un
moelleux tapis.

Les murailles taient recouvertes d'arrts, de dcrets, de lois votes
par la Convention ou rendues par Carrier lui-mme en vertu de ses
pouvoirs discrtionnaires. Partout les yeux rencontraient ces entte si
connus: _Libert, galit ou la mort!_ Une gravure, reprsentant une
petite guillotine surmonte d'un bonnet phrygien, occupait la place
d'honneur. Au bas de cette intressante gravure enferme dans un cadre
dor, on lisait ce quatrain trac  la main.

          Franais, le bonheur idal
          Ne pourra rgner parmi nous,
          Que quand les rois priront tous
          Sous le rasoir national...

Puis, en normes lettres, tait crit au-dessous:

_Vive la Rpublique! Mort aux aristocrates, aux suspects et aux
modrs!_

En regard de cette gravure, on voyait une norme carte des environs de
Nantes appendue  la muraille. Sur cette carte, une grande quantit de
noms de communes et de villages taient barrs par une raie rouge. Ces
raies indiquaient les communes, bourgs ou villages qui devaient tre
brls, et dont les habitants seraient massacrs sans piti. Carrier
avait apport tout prpar de Paris cet intressant chantillon de
gographie patriotique, et il se vantait d'avoir trac ces barres 
l'aide d'un encrier rempli de sang humain provenant des victimes de
septembre.

Le reste de l'ameublement se composait d'une table ronde, d'un large
divan de prs de huit pieds de longueur, et de quatre fauteuils.

Sur l'un de ces fauteuils, plac prs de la fentre, tait assise ou
plutt accroupie une femme qui tricotait avec acharnement. Cette femme
avait une physionomie repoussante. Elle pouvait galement avoir trente
ans et en avoir cinquante. Ses yeux rouges et caills, aux paupires
dnues de cils, brillaient sous des sourcils d'un blond fade, qui, par
un hasard singulier chez les blondes, se rejoignaient au-dessus du nez.
Son teint tait livide, ses pommettes saillantes et son front dprim.
Assise, elle paraissait petite; debout, elle tait fort grande.

Cette diffrence provenait de la petitesse du buste et de la longueur
dmesure des jambes. Ses mains sches, ses doigts crochus, sa poitrine
troite, dnotaient une extrme maigreur qu'il tait difficile de
constater sous l'paisse carmagnole qui enveloppait les paules et la
taille. Une jupe de laine raye rouge et gris compltait ce costume avec
un norme bonnet empes, surmont d'une cocarde tricolore.

Le ct moral de cette crature peu sduisante rpondait entirement au
ct physique. Hargneuse, cruelle, avare, grondeuse, les dfauts
remplissaient tellement son coeur, que la plus petite qualit n'avait pu
y trouver place pour y apporter compensation. Elle torturait  plaisir
les malheureux qui se trouvaient sous sa dpendance.

Cette agrable personne tait la citoyenne Carrier, pouse lgitime du
ci-devant procureur; maintenant commissaire tout-puissant.

Carrier avait eu plusieurs fois la fantaisie de se dbarrasser de sa
femme et de la faire guillotiner; mais au moment d'en donner l'ordre, il
s'tait senti retenu par la force de l'habitude; puis son caractre le
rcrait quelquefois.

--Elle me fait, disait-il, l'effet d'un gros dindon en colre, et cela
m'amuse[4].

  [Note 4: Historique.]

Enfin, heureusement pour elle, la citoyenne avait jadis cultiv avec
succs l'art des Vatel et des Grimod de La Reynire. Or, Carrier tait
sensuel et gourmand; personne ne savait lui prparer des mets  son got
comme la citoyenne Carrier. Ses qualits culinaires, plus encore que
l'habitude que son mari avait d'elle, taient bien certainement entres
pour beaucoup dans les raisons qui empchaient celui-ci de la faire
jeter en prison.

Autre qualit: la citoyenne n'tait nullement jalouse, et mme elle se
montrait complaisante au suprme degr. Puis, faut-il le dire? Carrier
avait peur de sa femme.

Carrier tait lche et brutal. Dans ses moments d'irritabilit, il
prouvait le besoin de passer sa rage en frappant sur plus faible que
lui. Un matin, tant fort en colre et ne trouvant personne sous sa main
pour se dtendre les nerfs, il avait naturellement appel sa femme.
Celle-ci accourut. Sous un prtexte quelconque, Carrier leva le poing et
le laissa retomber. Mais la citoyenne tait Auvergnate. La faible femme
cachait sous sa maigreur une force peu commune; elle riposta largement,
si largement que Carrier fut oblig de demander grce. Depuis ce moment,
le couple avait vcu en paix. Carrier continuait  avoir des matresses
et  faire tomber des ttes. La citoyenne se mlait de la cuisine, mais
le proconsul n'avait plus eu la vellit de passer sur elle ses rages
frquentes.

Carrier tait un homme de trente ans; sa taille tait leve, mais il y
avait dans toute sa personne quelque chose de gauche et de dsagrable.
Sa dmarche tait cauteleuse et gne comme celle de la hyne avec
laquelle il avait tant d'autres points de ressemblance. Son front tait
bas, ses yeux, ronds et verdtres, ne regardaient jamais en face et
avaient toujours une expression d'inquitude; son nez tait recourb,
ses lvres minces et incolores; son teint olivtre tranchait mal avec
ses cheveux noirs colls aux tempes. Jamais on ne pouvait parvenir  le
voir compltement en face. Il affectait une grande brutalit de gestes
pour cacher ce qu'il y avait dans sa nature primitive de prcautionneux
et de craintif. Au premier abord, on devinait sa lchet.

Son costume affichait une certaine recherche; copiant Robespierre, il
portait les culottes courtes, les bas de soie et l'habit noir,  la
boutonnire duquel s'panouissait une fleur; seulement, il faisait fi de
la poudre. L'charpe tricolore tait toujours noue autour de sa taille.

Au moment o nous pntrons dans le cabinet que nous venons de dcrire,
la citoyenne Carrier tait accroupie prs d'une fentre, tricotant avec
acharnement.

C'tait un quart d'heure  peu prs avant l'arrive de Pinard sur la
place.

Le proconsul, assis au milieu du large divan adoss  la muraille,
au-dessous de la gravure reprsentant la guillotine en question, se
prlassait sur les coussins soyeux. Sur ce mme divan taient couches
deux femmes, l'une  droite, l'autre  gauche du commissaire national,
toutes deux tendues dans une position  peu prs semblable, et toutes
deux ayant leur tte appuye sur un coussin de chaque ct de Carrier.
Chacune des mains du proconsul jouait avec les tresses de cheveux qui se
droulaient sur les paules des deux femmes.

La premire, celle de droite, tait une jeune fille de vingt 
vingt-quatre ans, admirablement belle; ses grands yeux arabes
flamboyaient dans l'ombre, dgageant leur fluide magntique; ses
sourcils, finement dessins, tranchaient, par leur nuance fonce, avec
la blancheur rose du teint; ses lvres un peu paisses, taient plus
rouges que le corail de l'Adriatique; sa pose indiquait une admirable
perfection de formes, une souplesse harmonieuse du corps et une sorte de
distinction naturelle.

Elle portait le costume qui commenait  faire fureur dans les salons
des terroristes et qui devait briller de tout son clat sous le rgne
cyniquement dprav du Directoire. Une tunique blanche, rehausse de
franges cramoisies, tait attache sur l'paule gauche par un superbe
came, laissant  dcouvert une partie de la gorge; les jambes nues
sortaient  demi de la jupe, et du bout de ses pieds mignons, chausss
de la sandale antique, elle jouait avec les glands du coussin sur lequel
ils reposaient.

Cette femme se nommait Anglique Caron, et tait depuis quelques mois la
favorite du harem. L'alliance de cette crature si belle et de ce lche
assassin est une de ces monstruosits dont la bizarrerie est si grande
qu'elle blouit ceux qui la contemplent. Anglique tait vive,
spirituelle et gaie; elle se servait souvent de son influence sur le
proconsul pour lui arracher quelque grce qu'elle sollicitait aux heures
propices. Nanmoins, l'histoire ne lui a pas pardonn de s'tre faite la
compagne des orgies de Carrier. L'histoire a fltri Anglique et
l'histoire a eu raison: rien ne peut excuser son sjour auprs du
monstre sanguinaire.

L'autre femme, vtue  peu prs du mme costume, paraissait de quelques
annes plus ge qu'Anglique, mais elle tait fort belle encore et
certainement plus lgante que sa compagne; les traits de sa figure
taient plus nets, mieux dessins, les formes de son corps plus
accentues et plus robustes. Il y avait plus de science dans sa pose,
plus de coquetterie effronte dans son regard et l'expression ironique
qui se peignait sur sa physionomie lorsqu'elle jetait un coup d'oeil sur
sa rivale, dnotait la conscience qu'elle avait de sa supriorit
morale.

Carrier se rcrait prs de ces deux femmes, tandis que la citoyenne
Carrier tricotait philosophiquement.

--Ainsi, disait le proconsul  sa compagne de gauche dont il s'amusait 
tirer les longues tresses d'bne, ce qui parfois arrachait un cri de
douleur  la femme, ainsi, tu trouves mon ide  ton got?

--Je la trouve excellente.

--Eh bien, nous l'essayerons ce soir.

--Sur qui?

--Sur la bande de calotins que l'on a arrts hier.

--Mais je ne comprends pas, moi, dit Anglique.

--Sotte! fit Carrier en frappant sur l'paule nue de sa belle matresse
un coup tellement sec de sa main droite, que la marque des doigts se
dtacha aussitt, rouge et marbre, sur la peau blanche et satine
d'Anglique Caron.

--Tu me fais mal!... fit-elle en tressaillant sous l'effet de la
douleur.

--Pourquoi as-tu l'intelligence si dure?

--Explique-toi mieux, je te comprendrai.

--Hermosa comprend bien, elle.

--Hermosa a toutes les qualits depuis deux jours, nous savons cela,
rpondit Anglique avec ironie. Au reste, elle a le droit d'avoir plus
d'intelligence que moi, elle a plus d'annes.

--Que veux-tu dire? s'cria Hermosa en se redressant comme si elle
venait d'tre mordue par un serpent.

--Je veux dire ce que je dis.

--Insolente!

--Insolente, oui; menteuse, non.

--Assez! interrompit brusquement Carrier en se levant; vous m'ennuyez
toutes les deux.

--Tu n'es pas aimable aujourd'hui, rpondit Anglique.

--C'est qu'il me plat d'tre ainsi.

--Explique-nous encore une fois tes beaux projets! fit Hermosa en
s'appuyant gracieusement sur le bras du proconsul.

--Ah! cela te tient au coeur?

--Sans doute! Ne s'agit-il pas de punir des aristocrates?

--Et tu les hais, n'est-ce pas?

--Oui! je les hais et je voudrais voir tous les royalistes de la
Bretagne et de la Vende sous le couteau de la guillotine: deux surtout.

--Lesquels?

--Boishardy d'abord.

--Et puis?

--Un marin nomm Marcof.

--Sois tranquille; tu jouiras de ce spectacle plus promptement que tu ne
le crois.

--Comment cela?

--Tu le sauras plus tard.

--Mais ce projet? fit Anglique avec impatience.

--Je vais te le raconter, ma belle! rpondit Carrier en passant le bras
autour de la taille souple de la jeune femme, qui se cambra et se
renversa  demi comme si elle et voulu appeler sur ses lvres le baiser
de la bte venimeuse qui l'enlaait.

Pendant ce temps, la citoyenne Carrier tricotait toujours. La porte du
cabinet s'ouvrit brusquement.

--Que me veut-on? s'cria le proconsul en faisant un pas en arrire et
en s'abritant instinctivement derrire les deux jeunes femmes.

Le misrable tait tellement lche, qu'il s'effrayait au moindre bruit.
Un sans-culotte de garde parut sur le seuil.

--C'est quelqu'un qui demande  te parler, citoyen, dit-il sans saluer.

--Je ne reois personne!

--Il dit que tu le recevras.

--Son nom, alors?

--Je n'en sais rien.

--Et tu laisses ainsi pntrer dans ma maison des gens que tu ne
connais pas! s'cria Carrier avec fureur.

--Il a une carte de civisme du comit de Paris.

--Qu'est-ce que cela me fait?

--Alors je vais lui dire qu'il s'en aille?

--Adresse-le au secrtaire.

--Bien! rpondit le sans-culotte en se retirant.

Cinq minutes aprs, il rentra.

--Encore? fit le proconsul: si tu me dranges de nouveau, je te fais
incarcrer.

--C'est le citoyen qui veut entrer.

--Passe-lui ta baonnette dans le ventre,  ce brigand-l.

--Comme tu y vas, citoyen Carrier! rpondit une voix forte et bien
timbre. Est-ce ainsi que tu as l'habitude de recevoir les envoys
extraordinaires du Comit de salut public de Paris?

Ces paroles n'taient pas acheves, qu'un nouvel interlocuteur se
prsentait  la porte du cabinet. C'tait un homme de haute taille, un
peu obse et aux cheveux grisonnants. Il portait un costume  peu prs
semblable  celui du proconsul. En voyant cet homme, Hermosa
tressaillit, et un clair de joie brilla dans ses yeux.

--Digo! murmura-t-elle.

Le nom du Comit de salut public de Paris tait une sorte de Ssame qui,
 cette poque, ouvrait toutes les portes, mme les mieux fermes. En
l'entendant prononcer, Carrier fit un geste de surprise, et changeant de
ton:

--Tu es dlgu par Robespierre? demanda-t-il brusquement.

--Oui! rpondit le nouveau venu.

--O sont tes pouvoirs?

--Les voici.

Et l'envoy du Comit parisien entra d'un pas assur dans la pice et
tendit un paquet de papiers  Carrier. Celui-ci s'empressa de les ouvrir
et les parcourut rapidement.

--Il parat que tu es un chaud patriote! fit-il en levant les yeux sur
l'inconnu.

--Tout autant que toi, rpondit ce dernier.

--Alors nous nous entendrons.

--Je le pense.

--Tu as  me parler?

--Sans doute.

--Immdiatement?

--Oui.

--Scvola, ferme la porte, et cette fois, massacre le premier qui
voudrait me dranger!

Le sans-culotte obit. L'envoy du Comit de salut public jeta un regard
autour de lui et put voir seulement alors les trois femmes.

--Tiens! fit-il en attirant Anglique, celle-ci est jolie.

Et il l'embrassa familirement. Carrier devint blme; il tait jaloux 
l'excs. Anglique s'chappa des bras qui l'enlaaient et se recula
vivement.

--L'oiseau est farouche, dit le nouveau venu avec insouciance.

--Elle est ma matresse! rpondit brusquement Carrier.

--Eh bien! si je reste quelques jours  Nantes, tu me la cderas,
n'est-ce pas?

--Est-ce pour cela que Robespierre t'envoie?

--Robespierre m'envoie pour t'aider  pacifier la Vende.

--Toi?

--Moi-mme.

--Est-ce que la Convention trouve que je ne fais pas mon devoir?

--Elle trouve que tu vas lentement.

--Elle n'a donc pas eu connaissance de mes projets?

--Si fait.

--Eh bien!

--Elle les approuve.

--Ah! s'cria Carrier avec un rire forc, alors elle ne pourra plus me
reprocher ma lenteur.

Puis se retournant vers les femmes:

--Allez-vous-en! ordonna-t-il brutalement, j'ai  causer avec le
citoyen.

Madame Carrier se leva et obit en grommelant. Hermosa et Anglique la
suivirent. Arrive  la porte, l'Italienne laissa passer les deux
femmes, sortit la dernire, et, se retournant un peu, elle changea un
regard rapide avec l'envoy parisien; puis elle sortit, et la porte fut
referme avec soin.




IX

LES PROJETS DE CARRIER


Quand les deux hommes furent seuls, ils s'examinrent rciproquement. La
dfiance se lisait dans les yeux du proconsul.

--Ton nom? demanda-t-il brusquement pour couper court  l'examen que son
interlocuteur passait de sa personne.

Carrier ne pouvait supporter les regards fixs sur lui.

--Ton nom? rpta-t-il.

--Le citoyen Fougueray.

--Tu es un pur?

--Ma mission te le dit assez.

--Oui; mais sais-tu ce que j'entends par un bon patriote, moi?

--Non.

--Je vais te le dire.

--J'coute, dit le nouveau personnage en prenant une pose insouciante.

--J'entends un rpublicain capable de boire on verre de sang
d'aristocrate (_sic_).

--Verse, je boirai.

--Bien! Assieds-toi, alors, et causons.

Les deux hommes s'installrent sur le divan.

--Tu dis donc, reprit Carrier, que la Convention a lu mon projet?

--Oui.

--Et qu'elle l'approuve?

--Entirement. Je ne suis venu  Nantes que pour en surveiller
l'excution.

--Veux-tu que je te l'explique en dtail?

--Cela me fera un vritable plaisir.

--Eh bien! coute-moi.

--Je suis tout oreilles.

Tout en parlant, Carrier regardait en dessous, selon sa coutume, son
interlocuteur. L'espce de petite mise en scne qu'il venait d'excuter
en jouant les grands sentiments rpublicains, si fort de mode alors,
n'avait eu d'autre but que d'impressionner l'envoy de Robespierre.

Mais Carrier avait vu avec dpit que cet homme n'avait paru prouver non
seulement aucune gne en la prsence du proconsul, mais mme n'avait
manifest aucun tonnement, ni aucune curiosit. La proposition de boire
un verre de sang d'aristocrate l'avait fait lgrement sourire, et il
avait accompagn sa rponse laconique d'un regard quelque peu railleur
qui avait dmontr  Carrier que le nouveau venu tait un homme peu
facile  jouer. Aussi le commissaire rpublicain se tint-il sur ses
gardes, et le proconsul s'effaa momentanment pour faire place au
procureur.

--Tu sais, citoyen Fougueray, reprit Carrier en caressant pour ainsi
dire chacune de ses paroles, tu sais, citoyen Fougueray, que de toute la
France, y compris Paris, Nantes est la ville o les aristocrates
abondent le plus?

--Sans doute, rpondit Digo, et cela s'explique d'autant mieux que
Nantes est au centre du foyer de l'insurrection de l'Ouest.

--Depuis deux mois passs que je suis ici, j'ai fait activement
rechercher les brigands pour les incarcrer.

--C'tait ton devoir.

--Et je l'ai accompli.

--Nous n'en doutons pas  Paris.

--Oui; mais ce que vous ne savez pas, c'est que les prisons sont
petites; elles regorgent d'aristocrates.

--Bah! c'est un btail qu'il ne faut pas craindre d'entasser.

--Sans doute; mais l'entassement amne le typhus, et la nuit dernire un
poste entier de grenadiers a succomb en quelques heures. Au Bouffay,
les gardiens eux-mmes tombent quelquefois en ouvrant les portes des
cachots.

--Et tu crains que le typhus ne gagne la ville?

--Certainement; les bons patriotes ptiraient pour les mauvais.

--Et comme tu es bon patriote tu pourrais y passer comme les autres. Je
comprends ta susceptibilit  l'endroit de l'entassement des
prisonniers. Aprs?

--Il s'agissait donc de trouver un moyen de vider les prisons aussi vite
qu'elles se remplissaient, et de donner en mme temps un peu d'agrment
aux braves sans-culottes.

--C'est ce moyen que tu cherchais?...

--Et que j'ai trouv.

--Voyons cela!

--J'ai fait mettre en rquisition tous les navires depuis Nantes jusqu'
Saint-Nazaire.

--Bon!

--On clouera avec soin les sabords.

--Trs bien.

--Chaque soir on embarquera quelques centaines d'aristocrates sur un de
ces navires.

--Et ils s'embarqueront avec d'autant plus de plaisir qu'ils croiront
que l'on va les dporter tout simplement.

--C'est cela. Je les dporte aussi; tu vas voir! fit Carrier en souriant
d'un sourire monstrueux.

--J'coute avec la plus scrupuleuse attention.

--Une fois les sabords clous et les aristocrates  fond de cale, on
ferme l'entre du pont avec des planches....

--Bien cloues galement?

--Sans doute!

--Continue, citoyen; c'est plein d'intrt, ce que tu me dis l.

--Puis on conduit le bateau au milieu de la Loire; les sans-culottes se
retirent dans des barques, les charpentiers donnent un coup de hache
dans les flancs du navire, et la Loire fait le reste.

--Trs bien!

--J'appellerai cela _les dportations verticales_, ajouta Carrier en
riant.

--Des baignades rvolutionnaires, fit Digo.

--Et la Loire sera _la baignoire nationale!_

--Bien dit, citoyen! Touche l; tu me vas!

--Et toi aussi, citoyen! J'crirai  Robespierre pour le remercier de
t'avoir envoy ici!

--Et quand commencerons-nous?

--Ce soir.

--Qui est-ce qui prendra le premier bain?

--Quatre-vingt-dix-huit calotins royalistes que je conservais  cet
effet. Tu comprends, ceux-l iront ouvrir la porte du paradis pour les
autres et les annonceront au sans-culotte Pierre.

--A quelle heure la fte?

--A sept heures; et aprs cela souper chez moi. Tu en seras?

--Naturellement.

--Tous les bons patriotes se rjouiront ensemble, et si cet aristocrate
de Gonchon rclame des jugements, on le fera baigner avec les autres!

En ce moment on frappa doucement  la porte du cabinet.

--Entrez! cria Carrier.

La porte s'entr'ouvrit, et la tte de Scvola parut dans
l'entre-billement.

--Citoyen... fit-il en s'adressant  Carrier.

--Quoi?

--Il y a l Pinard, Chaux et Brutus qui demandent  te voir pour faire
une motion.

--Qu'ils entrent! ce sont des bons!

Les sans-culottes de la compagnie Marat furent introduits par Scvola.
Carrier, mis en belle humeur par l'ide des noyades qu'il allait
commencer  mettre  excution, les accueillit avec familiarit. Pinard
et Digo se touchrent la main.

--Vous vous connaissez donc? fit le proconsul en remarquant ce double
mouvement.

--Oui, rpondit Pinard; le citoyen et moi avons fait la chasse aux
aristocrates en septembre  Paris.

--Et nous l'avions commence autrefois en Bretagne, ajouta Digo;
n'est-ce pas, Carfor?

--Je ne m'appelle plus comme cela.

--Tiens, tu as chang de nom?

--Oui.

--Pourquoi!

--Parce que, quand je m'appelais Ian Carfor, je subissais la tyrannie
des aristocrates. Les gueux avaient prononc ce nom, il tait souill,
et j'en ai chang.

--Tu aurais pu le garder; car, s'il tait souill, tu l'as diablement
lav! s'cria Carrier en faisant allusion aux massacres des prisons
auxquels le sans-culotte avait pris jadis si grande part.

Tous rirent gaiement du spirituel mot du proconsul.

--Et comment t'appelles-tu, maintenant? demanda Digo.

--Je me nomme Pinard.

--Comment! c'est toi le fameux sans-culotte dont on parle  la
Convention?

--Moi-mme.

--Je t'en fais mes compliments.

--Et que me voulais-tu? ajouta Carrier.

--Te faire une motion.

--Laquelle?

--C'est rapport  ces brigands qui encombrent l'entrept.

--Tu as donc une ide aussi?

--Et une bonne.

--Dis-nous cela.

Pinard, alors, raconta son atroce projet de faire mitrailler les
prisonniers en masse. En l'entendant parler, l'oeil de Carrier
flamboyait. Quand Pinard eut achev, le proconsul lui tendit la main.

--Adopt! cria-t-il.

--Et l'autre manire? fit observer Digo en souriant.

--Cela n'empchera pas.

--C'est juste! nous irons plus vite.

Carrier alors communiqua  son tour  ses trois amis le plan qu'il avait
conu, plan qui non seulement avait t approuv par la Convention, mais
encore avait t _honorablement mentionn au procs-verbal de la
sance_.

En comprenant que l'eau et le feu allaient venir en aide  la
guillotine, et activer les moyens connus jusqu'alors d'exterminer les
honntes gens, les farouches patriotes poussrent des hurlements de
joie. Il fut convenu que Carrier et Digo, Anglique et Hermosa
assisteraient  cinq heures  la mitraillade, et  sept heures aux
noyades. Deux premires reprsentations en un seul jour! Quel plaisir!

Pinard devait tre le principal metteur en scne. Il dirigerait le feu
et assisterait  l'oeuvre des charpentiers lorsqu'ils feraient couler le
navire. Puis on s'occupa minutieusement des moindres dtails de cette
double opration.

Trois heures sonnaient  la cathdrale lorsque la confrence se termina.
Digo, en sa qualit d'envoy du Comit de salut public de Paris, avait
prvenu Pinard qu'il l'accompagnerait pour assister aux dispositions que
le sans-culotte allait prendre  l'occasion de la double fte du soir.
Pinard et ses amis s'taient donc loigns en prvenant Digo qu'il les
retrouverait devant le corps de garde de la compagnie Marat. L'Italien
et le proconsul restrent seuls de nouveau.

--J'ai encore  te parler, dit Fougueray en s'asseyant.

--Qu'est-ce donc? demanda Carrier.

--Il s'agit d'une affaire importante.

--Concernant la Rpublique?

--Oui et non.

--Explique-toi.

Au lieu de rpondre, Digo prit son portefeuille, en tira une lettre,
et, la dpliant, il la prsenta tout ouverte au proconsul.

--Lis cela! dit-il.

Carrier se pencha en avant et lut  voix haute:

     Je prsente mes amitis fraternelles au citoyen Carrier et lui
     ordonne, au nom de la Rpublique franaise, une et indivisible,
     d'avoir gard  tout ce que pourra lui communiquer le citoyen
     Fougueray  l'endroit d'un aristocrate cach sous un faux nom et
     dtenu  Nantes. Il s'agit de l'un des deux hommes pour lesquels
     j'ai dj donn au citoyen commissaire des ordres antrieurs.

     Cette lettre doit tre toute confidentielle, et ne pas sortir des
     mains du citoyen Fougueray.

     Salut et fraternit,

                         Robespierre.

     Paris, 24 frimaire, an II de la Rpublique franaise.

Aprs avoir achev cette lecture, Carrier rflchit quelques instants.

--Robespierre veut parler sans doute des deux brigands dont l'un se
nomme Jocelyn? dit-il.

--C'est cela mme, rpondit Digo.

--Il m'a crit jadis  ce propos en me disant de ne pas faire
guillotiner ces deux hommes.

--Ainsi ils sont dans les prisons!

--Je le crois.

--Tu n'en es pas sr?

--Non.

--Comment cela?

--Il en meurt tant tous les jours dans les prisons.

--N'as-tu pas les registres?

--Est-ce qu'on a le temps de tenir des comptes de la vie de ces
gueux-l?

--Alors, j'irai voir moi-mme.

--Va, si tu veux.

--Donne-moi un laissez-passer pour la gele.

Carrier prit une feuille de papier et crivit rapidement quelques lignes
qu'il signa.

--Voici ce que tu me demandes, dit-il en tendant la feuille  Digo.

Celui-ci la prit et la mit dans sa poche.

--Je vais m'y faire conduire par Pinard, rpondit-il. S'ils vivent
encore, je prendrai des prcautions pour l'avenir.

--Ah ! toi et Robespierre, vous tenez donc bien  ces brigands?

--normment.

--Vous voulez les empcher d'tre punis comme ils le mritent?

--Non pas.

--Alors que voulez-vous?

--Qu'ils vivent deux ou trois jours encore.... Robespierre t'avait crit
de ne pas faire tomber leurs ttes, parce que je ne pouvais  ce moment
venir  Nantes, et que moi seul dois agir dans cette affaire.

--J'avoue que je ne comprends pas. Explique-toi.

--Plus tard.

--Et dans deux jours on pourra les envoyer avec les autres?

--Certainement.

Digo allait sortir et se dirigeait dj vers la porte; Carrier l'arrta
en posant la main sur son paule.

--J'ai une ide, fit-il. Robespierre dit dans sa lettre qu'un de ces
deux hommes est un ci-devant.

--Oui.

--Quel est son nom?

--Que t'importe?

--Dis toujours.

--Je le veux bien, d'autant mieux que tu ne le connais pas.

--Enfin?...

--Le ci-devant marquis de Loc-Ronan.

--Et Jocelyn?

--C'est son domestique.

--Ah! ah! continua Carrier pouss par cet instinct de l'homme de loi qui
flaire une bonne affaire et des victimes innocentes  dpouiller. Ah!
ah! fit-il encore.

--Que signifient ces exclamations? demanda Digo avec impatience.

--Elles signifient que je crois avoir devin tes intentions.

--Je ne comprends pas.

Carrier regarda autour de lui en baissant la voix:

--Nous partagerons! dit-il.

--Quoi? rpondit Digo avec tonnement.

--Allons, ne joue pas au plus fin avec moi. Parlons nettement; nous nous
moquons tous deux d'un aristocrate de plus ou de moins; tu t'occupes de
celui-l, donc il y a quelque chose  en tirer, j'en suis sr.

--Tu crois?

--Certainement.

--Tu te trompes.

--Impossible!

--Si fait, te dis-je!

--Alors je le ferai noyer ce soir.

Digo fit un geste violent.

--Et la lettre de Robespierre? dit-il.

--Elle est confidentielle, elle protge un aristocrate, Robespierre la
reniera. Je ferai noyer ce soir les prisonniers, et je dfie de me faire
rendre compte de mes actions.

--Renard!... murmura Digo.

--Ancien procureur, mon cher!... rpondit Carrier qui avait tout  fait
dpouill le nouvel homme pour faire place  l'ancien. Je ne sais rien
et je sais tout. Rflchis maintenant, et parle. Nous sommes seuls, tu
n'as rien  craindre.

--Eh bien! veux-tu tre franc?

--Oui; personne ne nous entend et je puis nier mes paroles.

--A la bonne heure!

--A notre aise, alors.

--Si demain tu trouvais un million  gagner pour te faire royaliste, que
rpondrais-tu?

--As-tu donc des propositions  me faire?

--Suppose-le.

--Impossible!

--Pourquoi?

--Les royalistes ne me prendront jamais parmi eux.

--Si l'on ne te demandait seulement qu' les aider en ayant l'air de les
perscuter... comprends-tu?

--Je commence.

--Que ferais-tu?

--Je n'en sais rien.

--Allons donc! s'cria Digo avec emportement; puis baissant la voix il
ajouta: Est-ce que tu vas vouloir jouer au rpublicain avec moi? Est-ce
que tu vas continuer ton rle de patriote? Niaiserie que tout cela!...
Tu es homme d'esprit; tu te moques pas mal des principes de la
Rpublique, pourvu que tu en retires des avantages. Si tu t'es fait
rvolutionnaire comme tous les autres, c'est parce que tu ne pouvais pas
tre noble! Tu tues les aristocrates pour t'enrichir de leurs
dpouilles! Est-ce que tu crois que je ne connais pas l'histoire des
ranons?

--Je dfends la Rpublique! rpondit Carrier en plissant de colre.

--Oui, tu la dfends, comme dans les Abruzzes je dfendais l'asile o
taient entasses mes richesses. Tu l'aimes comme on aime ses vices.

--Citoyen Fougueray!...

--Tu vas me menacer de me faire arrter?

--Oui, si tu continues! s'cria le proconsul devenu furieux en se voyant
dmasqu.

Digo haussa les paules.

--Je te croyais intelligent, et tu n'es qu'un gorgeur stupide!
rpondit-il.

--Tu vas payer tes paroles! hurla Carrier en se dirigeant vers la porte.

Digo tira froidement un pistolet de sa poche et en appuya le canon sur
la poitrine du proconsul.

--Un pas... un mot, tu es mort! dit-il tranquillement.




X

A BON CHAT BON RAT


Carrier se laissa tomber sur le divan prs duquel il se trouvait. Le
misrable tremblait comme un enfant. Digo remit son pistolet dans sa
poche, et, toujours impassible, se croisa les bras sur la poitrine en
crasant son interlocuteur d'un regard de mpris.

--Tu n'es qu'un lche! lui dit-il, et tu veux faire le bravache. Tu n'es
qu'un misrable fripon, et tu veux jouer au bandit! Tu ignores  qui tu
parles. Est-ce que tu crois qu'un homme comme moi serait venu
stupidement se jeter dans tes griffes sans avoir  sa disposition le
moyen de les rogner. Je t'ai fait voir mes pouvoirs d'envoy du Comit
de salut public. Je t'ai montr la lettre de Robespierre, il me reste 
te communiquer un autre document.

Tout en parlant ainsi, Digo avait atteint de nouveau son portefeuille
et en tirait un acte en blanc portant le seing de Robespierre, surmont
des mots: Pleins pouvoirs. Il en prit encore trois autres de mme
forme. Le premier tait revtu de la signature de Collot-d'Herbois, le
second de celle de Saint-Just, le troisime de celle de
Billaud-Varennes. Tous ces pouvoirs taient donns au nom du Comit de
salut public et du Comit de sret gnrale. Digo les runit tous les
quatre et les plaa sous les yeux de Carrier qui, stupfait et atterr,
n'osait bouger de place ni prononcer un mot.

--Tu vois, continua Digo, que je suis en mesure. Je puis te faire jeter
en prison si bon me semble, et si tu osais attenter  ma libert, le
Comit t'en demanderait compte. Donc, oublions ce petit mouvement de
mauvaise humeur et concluons. Je vais tre clair et prcis. Tu voles
ici; je prtends voler avec toi. Seulement, nous organiserons la chose
sur un pied plus convenable. Tu entends?

--Oui! rpondit Carrier, qui reprit courage en voyant la tournure que
Digo donnait  la conversation.

--Malgr mes pouvoirs, tu pourrais me nuire en faisant gorger le
marquis de Loc-Ronan, et c'est cette circonstance qui me dcide  parler
comme je le fais. Tu as d songer dj que ce qui se passe ne peut
durer. Il arrivera un moment o la raction renversera le pouvoir. Ce
jour-l, nous serons tous perdus. Il s'agit simplement de parer 
l'vnement en s'y prenant adroitement d'avance. Nous sommes en
position, profitons-en. Engraissons-nous, enrichissons-nous, pillons,
prenons, et, l'heure venue, sauvons-nous!

--Les aristocrates sont ruins! rpondit Carrier.

--Pas tous, et les ngociants ne le sont qu' demi!

--Mais ce Loc-Ronan?

--Ce Loc-Ronan, entre nos mains, nous rapportera trois ou quatre
millions. Aide-moi, et je t'abandonne un tiers, quelle que soit la
somme.

--Je veux moiti! dit Carrier en se levant.

--Allons donc! Te voil revenu  de bons sentiments!

--Est-ce conclu?

--A une condition.

--Laquelle?

--J'aurai moiti des ranons.

--Je ne partage pas seul.

--Bah! laisse-moi faire, et nous garderons tout pour nous deux.

--Soit.

--C'est convenu?

--Arrt.

--Je savais bien que nous finirions par nous entendre.

--Eh bien! va vite  l'entrept; assure-toi que ton ci-devant n'est pas
mort, et dpchons.

--Tu es press maintenant?

--Autant que toi. Mais, continua Carrier en rflchissant, explique-moi
comment nous pourrons tirer quatre millions du marquis?

--C'est trs simple. Il est mari; sa femme l'adore et cette femme, qui
est religieuse maintenant, possde une norme fortune. Cette fortune,
ralise il y a deux ans, n'a pu sortir de France. Elle est enferme
dans quelque coin du dpartement d'Ille-et-Vilaine. Je ne sais pas o,
mais j'ai des donnes certaines qui me permettent d'tre sr du fait. En
passant  Rennes, j'ai fait incarcrer l'ancien notaire de la famille,
et, pour racheter sa libert et sa vie, il m'a racont cela. L'imbcile
ne m'a rien cach, et lorsque j'ai vu qu'il avait dfil son chapelet,
je l'ai laiss marcher avec les autres.

--Il est mort?

--Certainement.

--Trs bien! s'cria Carrier qui comprenait mieux que personne cette
manire de procder.

--Or, le marquis et sa femme taient hors de France, continua Digo, et
ils y sont rentrs depuis deux mois. Le marquis est en prison, mais sa
femme a chapp.

--O est-elle?

--A La Roche-Bernard.

--Qui l'a conduite l?

--Un diable incarn nomm Marcof, frre naturel du marquis.

--Marcof! murmura Carrier. Hermosa m'a parl plusieurs fois de cet
homme.

--Imprudente! dit Digo entre ses dents.

Carrier ne l'entendit pas.

--Tu comprends, continua l'Italien, que ds que la religieuse saura son
mari en danger, elle sacrifiera tout pour le sauver.

--C'est probable.

--Toute sa fortune y passera.

--Et ensuite?

--Ensuite nous dporterons verticalement le cher marquis.

--Adopt.

--Tout ce qu'il nous faut, c'est qu'il consente  me donner une lettre
pour sa femme, lettre dans laquelle il lui dira seulement qu'il est en
prison et qu'il va tre jug.

--Et il y consentira?

--J'en rponds.

--En ce cas, agis vite, et n'oublie pas qu' cinq heures nous serons 
la place du dpartement.

--Je n'y manquerai pas. Mais je ne veux pas agir aujourd'hui; je veux
seulement m'assurer que le marquis vit encore. Je prtends le laisser
durant quelques jours, afin que l'excution de tes projets porte la
terreur dans son esprit et me le livre compltement. Quant  toi, dresse
une liste de ceux qu'il y a encore  ranonner dans la ville.

--Elle sera faite.

--Et demain, nous commencerons  empocher.

--C'est cela! Les noyades et les mitraillades feront bon effet et
rendront les parents plus coulants en affaire. C'est parfaitement
imagin.

Et les deux hommes se serrrent la main et se sparrent. Carrier
retourna prs de ses matresses. Digo descendit vivement et rejoignit
Pinard qui l'attendait.

Le sans-culotte prit familirement le bras de l'envoy du Comit de
salut public.

--Veux-tu aller aux prisons? lui demanda-t-il.

--Est-ce que tu n'as pas des ordres  donner pour les noyades et les
mitraillades de ce soir? rpondit Digo.

--Bah! ils sont donns depuis longtemps.

--Alors, allons chez toi.

--Soit.

Tous deux se dirigrent vers le Bouffay.

--Eh bien! fit Pinard aprs un lger silence et en parlant avec
prcaution, de manire  ne pas tre entendu des rares passants qui
longeaient les murailles, eh bien! mon brave, es-tu content?

--Enchant.

--a marche alors?

--Suprieurement.

--Carrier en est?

--Parbleu! je te l'avais bien dit.

--As-tu t oblig de montrer tes pouvoirs?

--Oui.

--Et... qu'est-ce qu'il a dit?

--Rien.

--Il les a crus bons?

--Je lui avais montr un pistolet avant, et a l'avait rendu stupide.

--Alors il ne doute de rien?

--Il me croit bel et bien envoy du Comit; tu avais si parfaitement
imit les signatures.

--Dame! j'y avais mis tous mes soins.

--Aussi, je te le rpte, cela marchera tout seul.

--Tu as vu comme j'ai jou mon rle.

--Et moi qui t'ai demand ton nouveau nom!

--C'tait superbe!

--Carrier partagera avec moi les ranons.

--Bonne affaire; et pour le marquis?

--Je lui ai promis moiti.

--Moiti! s'cria Pinard; es-tu fou! Quoi! tu partagerais?

--Allons donc!... quelle btise! Il n'aura rien!

--Et si Carrier se fche?

--Tant pis pour lui!

--Il pourrait te causer des dsagrments.

--Et  toi aussi.

--Oh! moi, je ne le crains pas; la compagnie Marat m'obit au doigt et 
l'oeil; je l'ai forme, tous ces hommes me sont dvous, et je leur
dirais de massacrer Carrier qu'ils obiraient.

--Trs bien.

--Mais toi?

--Bah! j'ai libre accs  Richebourg, maintenant. Que Carrier
m'inquite, et son affaire sera claire!

--Ah! nous sommes de rudes joueurs.

--C'est pour cela que nous gagnerons la partie.

--Esprons-le.

En ce moment les deux hommes s'engageaient dans une rue troite, au bas
de laquelle demeurait Pinard.

--A propos, fit le sans-culotte en approchant de sa maison, j'ai plac
l'homme que tu m'as adress.

--Pitro?

--Oui.

--C'est un bon garon, qui m'est dvou. Tu en as fait ce que je t'ai
dit?

--Oui.

--Il est guichetier  la prison?

--C'est lui qui veille sur Jocelyn et sur le marquis.

--Trs bien!

--Mais, vois-tu, Digo, il faut nous hter. Tous les jours on me parle
de ces deux hommes; on s'tonne qu'ils soient encore vivants.

--Ils vivent encore, n'est-ce pas?

--Certainement.

--C'est que Carrier m'avait parl du typhus.

--Je les avais fait mettre  part par prcaution, sachant ce qu'ils
valent. Mais je te le dis encore, dpchons-nous. Je ne sais plus que
rpondre  ceux qui m'interrogent  ce sujet; et j'ai t contraint de
les faire remettre dans la salle commune.

--Avant quatre jours la chose sera faite, et nous pourrons les laisser
noyer ou fusiller,  leur choix.

--Pourquoi quatre jours encore?

--Parce que le marquis n'est pas facile  intimider, et que je compte
beaucoup sur l'effet des excutions qui commenceront ce soir. D'ailleurs
j'attends de nouveaux renseignements indispensables.

--Nous voici arrivs, dit Pinard en s'arrtant et en poussant la porte
d'une alle troite. Entre et monte; nous causerons plus  l'aise.

--Il n'y a personne chez toi?

--Personne que la petite.

--Elle est toujours dans le mme tat?

--Toujours.

--Pourquoi l'as-tu garde?

--Cela m'amuse de la faire souffrir, et cela me venge de ce que m'ont
fait endurer ces brigands que tu connais.

--En parlant d'eux, je n'ai pas eu de chance de n'avoir pas tu Marcof.

--a, c'est bien vrai.

--Mais je le retrouverai.

--Esprons-le! soupira Pinard en tirant une clef de sa poche, et en
l'introduisant dans la serrure d'une porte devant laquelle les deux
hommes se trouvaient.

La chambre dans laquelle ils pntrrent tait situe au troisime tage
de la maison. C'tait une vaste pice dmeuble et garnie seulement
d'une table et de quelques chaises. Les chaises taient en paille
grossire, et, sur la table, on voyait une grande quantit de bouteilles
et de verres  moiti vides. Un fusil, une paire de pistolets, un sabre
d'infanterie et un autre de cavalerie taient suspendus  la muraille.
Deux fentres basses et  chssis de bois dits  la guillotine,
laissaient pntrer le jour qui commenait  baisser. Une seconde porte,
communiquant avec une autre pice, tait place en regard de celle
d'entre.

Pinard et son compagnon prirent chacun une chaise et s'approchrent de
la table.

--As-tu soif? demanda le sans-culotte.

--Cela dpend du vin que tu as dans ta cave, rpondit Digo.

--Oh! sois sans crainte; il provient des celliers d'un aristocrate de
gros armateur que j'ai fait guillotiner il y a six semaines. Les
premiers crus de Bordeaux, rien que cela.

--Du vin girondin!

--Il vaut mieux que les dputs de son pays.

--Fais-m'en goter, alors.

--Oh! la Bretonne! cria Pinard en se tournant vers la porte qui donnait
dans l'intrieur.

Un bruit lger rpondit  cette interpellation prononce d'une voix
rude. La porte s'ouvrit doucement, et une jeune fille parut timidement
sur le seuil.

En apercevant la nouvelle venue, qui paraissait ne pas oser entrer,
Digo ne put matriser un geste d'tonnement. Pinard se mit  rire.

--Tu la trouves change, n'est pas? dit-il en frappant sur l'paule de
son compagnon.

--Mconnaissable! rpondit l'Italien en considrant attentivement la
jeune fille qui demeurait immobile, encadre par le chambranle de chne
comme une gravure ancienne.

--Elle est encore assez gentille, pourtant, continua le sans-culotte.

Digo garda le silence. La jeune fille n'avait pas chang de position.
Elle portait un costume complet de paysanne de la basse Bretagne; mais
ce costume, qui jadis avait d briller d'lgance et de coquetterie,
tait prt  tomber en lambeaux. Ses pieds nus taient marbrs par le
froid. Sa coiffe dchire retombait sur ses paules. Et cependant, comme
l'avait fait observer Pinard, cette jeune fille tait belle encore sous
cette livre ignoble de la plus profonde misre. Ses longs cheveux
blonds descendaient en flottant, et l'enveloppaient de leurs tresses
soyeuses. Ses joues amaigries et ples faisaient ressortir l'clat de
ses yeux noirs; mais ces yeux, largement ouverts, semblaient manquer de
regard. Ils taient d'une fixit trange.

De temps en temps sa bouche mignonne se contractait, et elle paraissait
murmurer quelques mots  voix basse. Ses mains sches et rougies se
rapprochaient alors comme celles des enfants  qui on apprend le saint
langage de la prire. La physionomie s'illuminait d'une lueur subite,
puis l'expression changeait tout  coup. De grosses gouttes de sueur
perlaient  la racine des cheveux, ses doigts se crispaient, son visage
indiquait l'pouvante, ses yeux s'ouvraient plus grands encore, et un
cri s'touffait dans sa gorge.

Elle tremblait de tous ses membres et paraissait touffer. Enfin des
larmes abondantes tombaient de ses paupires et le calme renaissait.
Puis aux pleurs succdait le rire; mais ce rire effrayant dont on a tant
parl, ce rire nerveux et strident qui indique la souffrance et fait mal
 ceux qui l'entendent. Pinard fit un geste brusque en se tournant vers
la jeune fille. Celle-ci tressaillit, et, baissant la tte par un
mouvement semblable  celui d'un enfant qui a peur d'tre maltrait,
elle s'avana craintivement, obissant au sans-culotte comme un esclave
et obi  un matre cruel et redout.

Pinard, sans prononcer un mot, leva le bras, et dsigna du doigt les
bouteilles vides qui encombraient la table; tirant ensuite de la poche
de ct de sa carmagnole une clef d'une dimension peu commune, il la
tendit  la jeune fille, en fixant sur elle son oeil fauve d'o se
dgageait une sorte de fluide magntique pareil  celui du serpent
fascinateur. La pauvre enfant fit encore un pas en avant, et, toujours
craintive et frmissante, elle prit la clef qui lui tait offerte.

Digo, stupfait, regardait sans comprendre la scne muette qui se
passait sous ses yeux, cherchant en vain  en deviner le sens, lorsque,
sur un geste de son compagnon, plus imprieux encore que le premier, la
malheureuse insense tourna sur elle-mme par un mouvement raide et
machinal, et s'loigna vivement, traversant la pice dans toute sa
largeur.

--Que diable signifie cette comdie? demanda Digo en se retournant vers
l'me damne du proconsul.

--Tu vas voir, attends un peu, rpondit Pinard avec un sourire
triomphant.

En effet, cinq minutes ne s'taient pas coules que le pas de la jeune
fille retentit lgrement au dehors, et qu'elle apparut sur le seuil de
la chambre portant de l'une de ses mains mignonnes deux bouteilles
pleines et de l'autre deux verres vides. Elle s'approcha doucement,
dposa le tout avec prcaution sur la table, et se retira ensuite dans
l'angle de la pice le plus loign des buveurs.

--Eh bien! dit Pinard en attirant  lui l'une des bouteilles qu'il
dboucha, et dont il versa le contenu dans les deux verres; eh bien!
comment la trouves-tu dresse? Lui ai-je appris  faire convenablement
le service et  se rendre utile en socit!

--Elle n'est donc plus folle? demanda Digo en baissant la voix.

--Folle! elle l'est plus que jamais, au contraire!

--Mais si elle tait prive de raison, elle ne te comprendrait pas.

--Bah! je lui ai parl un langage que la brute elle-mme entend
parfaitement, dit Pinard en dsignant de la main une grosse corde pendue
 la muraille.

--Tu la bats?

--Tiens! il faut bien lui faire son ducation. D'ailleurs, elle ne
comprend que cela! Parle-lui, tu vas voir.

Digo se leva et se dirigea vers la jeune fille. Lui prenant les mains,
il l'attira vers lui:

--Yvonne! lui dit-il avec une sorte de prcaution tendre.

La jeune fille tourna la tte de son ct, et fixa sur l'Italien ses
grands yeux ouverts dont les regards vagues semblaient avoir perdu le
don de la vue.

--Yvonne! rpta Digo, veux-tu me rpondre?

La Bretonne ne parut pas avoir entendu. Toute son attention tait
captive par un norme paquet de breloques qui, suivant la mode du
temps, pendait au bout de la chane de montre de l'ami de Pinard.

--Quand je te dis qu'elle ne comprend que cela! dit le sans-culotte en
dsignant toujours la corde et en haussant les paules avec mpris.

--Voyons! continua Digo, coute-moi, petite; je ne te ferai pas de mal,
je ne veux pas te battre, moi!

--Bien vrai? fit Yvonne en relevant la tte.

--Non, je veux avoir soin de toi, au contraire.

Cette fois encore, Yvonne ne parut pas comprendre et ses yeux se
reportrent sur les breloques qui semblaient uniquement occuper sa
pense. Elle les toucha d'abord du doigt, timidement, craintivement;
puis s'enhardissant peu  peu, elle les prit dans sa main, et se baissa
pour les contempler de plus prs, les examinant attentivement une  une.
Digo sourit, et pour satisfaire le caprice de la pauvre folle, il tira
sa montre de son gousset, et la donna  la jeune fille. Celle-ci poussa
alors une exclamation joyeuse.

--Tu vas la gter! s'cria Pinard avec emportement. Il faudra que je
recommence  la battre pour la ramener dans la bonne voie.

Au son rauque de cette voix brutale, qui vint subitement interrompre son
plaisir enfantin, Yvonne tressaillit. Ses traits se contractrent, son
visage changea d'expression, et sa main tremblante laissa chapper la
montre, qui tomba et se brisa sur le plancher.

--Imbcile! tu lui as fait peur, et tu as fait casser ma montre! s'cria
Digo en s'adressant  son ami.

Puis il revint vers Yvonne pour essayer de la calmer; mais la pauvre
enfant, en proie  une terreur folle, se recula vivement, les dents
serres et les mains frmissantes.

Tout  coup son oeil hagard lana un clair d'intelligence, son bras se
dressa comme s'il et voulu repousser une apparition effrayante, elle
arracha sa main qu'avait saisie Digo, poussa un cri aigu qui sembla lui
dchirer la poitrine et la gorge, ses joues s'empourprrent, et elle
roula de toute sa hauteur sur le carreau humide. Sa tte heurta en
tombant l'angle aigu d'une chaise voisine, et le sang jaillit avec
abondance; puis la jeune fille demeura tendue sans mouvement.

--Elle m'a reconnu! s'cria Digo avec stupeur.

--Eh non! rpondit tranquillement Pinard en dbouchant la seconde
bouteille.

--Elle m'a reconnu, te dis-je; son regard tait lucide lorsqu'elle le
fixait sur moi.

--Tu te trompes, mon cher.

--Mais cependant....

--Bah! elle est comme cela chaque fois qu'elle voit un autre visage que
le mien; a lui produit de l'effet. La petite n'aime pas le changement.

--Tu crois?

--Parbleu! j'en suis sr. Elle s'est fait dj une demi-douzaine de
trous  la tte en se pmant ainsi lorsqu'un ami venait me visiter et
lui adressait la parole pour se distraire.

Digo s'tait rapproch de la jeune fille, et, se penchant vers elle, il
se disposa  la relever pour la prendre dans ses bras.

--O faut-il la transporter? demanda-t-il.

--Qu'est-ce que tu dis? rpondit Pinard avec un sourire ironique.

--Je te demande o est son lit, pour l'y porter.

--Il est l. Et le sans-culotte dsigna du geste de la paille  moiti
pourrie tendue dans un coin de la seconde pice, et que la porte reste
ouverte permettait d'apercevoir.

--Ce tas de fumier? fit Digo en reculant.

--Tiens, est-ce que ce n'est pas assez bon pour elle? Mais ne t'en
occupe pas davantage. Laisse-la l; elle est bien revenue toute seule
les autres fois, elle reviendra bien celle-ci encore. Et puis, si elle
en meurt, ce sera de la besogne toute faite, car elle commence 
m'ennuyer, et un de ces quatre matins je la conduirai  l'entrept.

--Je te dfends de le faire! s'cria l'Italien.

--Comment dis-tu cela? fit Pinard en levant son verre  la hauteur de
l'oeil par ce mouvement familier  tous les buveurs.

--Je t'ordonne de garder cette jeune fille, reprit Digo.

Pinard se mit  rire en se renversant sur le dossier de sa chaise qu'il
rejeta en arrire pour tre  mme de mieux contempler son
interlocuteur.

--Tu oublies nos conventions, dit-il en dgustant  petites gorges le
verre qu'il venait de porter  ses lvres. Tu oublies ce qui s'est pass
entre nous  la baie des Trpasss, le soir o, poursuivi toi-mme par
Keinec et Jahoua, tu as quitt la route de Brest pour venir me demander
asile.

--Et sans mon arrive, tu mourais comme un chien dans ton trou,
interrompit Digo.

--Possible.

--C'est moi qui t'ai sauv.

--Je ne le nie pas; mais il s'agit d'autre chose. Rappelle-toi, cher
ami, qu'Yvonne tait devenue folle, et que tu n'avais d'autre parti 
prendre que de la noyer en la jetant  la mer, ou de la laisser errer 
l'aventure. Or, la raison pouvait lui revenir. Dans ce cas, elle aurait
infailliblement donn des renseignements prcieux et prcis sur ton
aimable individualit, comme dit le procureur de la commune; donc tu ne
pouvais la laisser aller. Je t'offris de la garder prs de moi. Tu
acceptas.

--Oui.

--A condition que j'en ferais ce que je voudrais.

--Mais tu ne devais jamais la tuer.

--J'ai chang d'avis aujourd'hui.

--Pourquoi?

--Parce que, je te le rpte, cela commence  me fatiguer de la trouver
toujours en rentrant. Et puis, je l'ai fait assez souffrir; elle ne sent
plus les coups, qu'est-ce que tu veux que j'en fasse?

--Je l'emmnerai, et je la placerai chez quelqu'un.

--C'est cela, pour qu'on la soigne.

--Eh bien?

--Imbcile! fit Pinard en haussant les paules; et si en la soignant on
la gurissait? N'oublie pas que sa folie a t provoque par une fivre
crbrale, et que, par consquent, elle peut revenir  la raison: j'ai
pris des renseignements l-dessus.

--Alors je la garderai prs de moi.

--Pour en faire ta matresse, comme tu en as toujours eu l'intention.

--Quand cela serait?

--Impossible.

--Non!

--Ne suis-je pas libre?

--Non.

--Corpo di Bacco! tu m'chauffes les oreilles,  la fin.

--Laisse-les refroidir! Rflchis que tu n'es pas libre de nous
compromettre tous deux.

--Et en quoi nous compromettrais-je?

--Si Yvonne revient  la raison, elle s'chappera promptement; elle
pourra rencontrer Marcof, Keinec ou Jahoua et mettre l'un de ces
tres-l sur nos traces. Le premier surtout! s'il nous souponnait ici
seulement, il serait capable de venir  Nantes nous chercher.

--C'est possible! dit Digo en rflchissant.

--Alors, adieu nos beaux projets!

L'Italien ne rpondit pas, mais un nuage sombre tait descendu sur son
front et il paraissait mditer profondment; son oeil mme se dtourna
du corps de la pauvre Bretonne.

Pinard vida un nouveau verre et continua:

--Songe que tout nous a russi jusqu'ici. Carrier a cru bonnes les
signatures que j'ai su imiter; il pense agir en vertu d'ordres manant
de Robespierre; il te prend pour un envoy du Comit de salut public;
bref, il obit et il marche  la baguette. Nous ne pouvions dsirer
mieux. Mais maintenant que tu as t contraint de lui livrer une partie
de notre secret concernant la fortune du marquis, il serait homme,
sais-tu bien,  nous faire disparatre pour la confisquer tout entire 
son profit et ne plus avoir  partager avec nous. Or, s'il se doutait de
la vrit, la chose lui serait facile et nous serions guillotins ce
soir mme. Enfin, mon cher, j'ajouterai encore que je puis disposer
d'Yvonne  mon gr, et je t'engage  rflchir aussi que ta vie est
entre mes mains.

--Comment cela?

--Tu as jou au noble, jadis. Si je t'appelais tout haut monsieur le
comte de Fougueray, tu pourrais la danser, mon cher!

--Oui, mais tu perdrais un million  ce jeu-l. Sans moi, tu ne pourrais
rien tirer du marquis, et je ne suis pas assez bte pour te livrer mon
secret. Moi mort, adieu tes rves d'ambition et le moyen de les raliser
jamais.

--Eh! je le sais bien! Tu me tiens par l'intrt! dit Pinard avec
cynisme.

--Parbleu! si la chose n'tait pas ainsi, crois-tu que j'aurais t me
mettre dans tes griffes? Tu as t tmoin de mon aplomb auprs de
Carrier, et pour agacer le tigre dans son antre il faut avoir du
courage, tu en conviendras?

--Je ne dis pas non.

--Alors puisque tu sais ce que je vaux et que je ne suis pas homme 
reculer, ne nous fchons pas.

--Si nous nous fchons, ce sera ta faute. Pourquoi viens-tu me parler de
cette petite bonne  guillotiner?

--Parce qu'elle est encore si jolie que cela m'ennuie de la voir
martyriser.

--Bah! tu t'occupes de sa sant! s'cria Pinard dont la physionomie prit
subitement une expression de haine et de sauvagerie pouvantable. Tu ne
penses donc pas  ceux qui la cherchent? Moi, entends-tu, je ne vois en
elle que la fiance de Jahoua, l'amie de Marcof, celle que Keinec adore,
et je la fais souffrir pour me venger. Si je faiblissais, je regarderais
mes mains mutiles et je n'aurais plus de piti.... Non, il faut qu'elle
me paye les tortures que j'ai supportes!... J'en ai fait mon esclave,
mon chien! A force de la battre, je lui ai appris  m'obir malgr sa
folie! Que m'importe qu'elle soit belle ou laide, pourvu qu'elle sente
la douleur et qu'elle crie sous la corde qui meurtrit ses paules!
Chacun de ses gmissements me fait du bien au coeur. En gardant Yvonne
prs de moi, c'est ma vengeance sur laquelle je veille, et si
aujourd'hui je pense  en finir, c'est que parfois j'ai peur qu'elle ne
m'chappe.

Digo ne rpondit pas, mais il se dtourna avec un geste de dgot. Le
misrable avait commis bien des crimes, et cependant il se voyait si
largement distanc par la farouche frocit du sans-culotte qu'il se
demandait si c'tait bien une crature humaine qu'il avait en face de
lui. Une sorte de compassion luttait dans son esprit avec son dsir
ardent de voler la fortune de mademoiselle de Chteau-Giron. Il se leva
et parcourut la chambre  grands pas, tandis que Pinard jetait un regard
de chat-tigre sur le corps inanim et ensanglant de la pauvre Yvonne
toujours vanouie. Le sang se coagulant sous la chevelure avait fini par
arrter l'hmorrhagie et ne coulait plus que lentement.

Enfin l'Italien revint  sa place; son visage avait chang d'expression.
Il prit la bouteille, remplit son verre, le vida vivement et le reposa
ensuite sur la table. Son parti tait arrt.

--Fais ce que tu voudras de la jeune fille, dit-il brusquement, je te
l'abandonne, l'argent vaut mieux.

--Allons donc! te voil raisonnable! rpondit Pinard.

--Ne parlons plus d'elle et pensons  la grande affaire.

--C'est juste.

--Si tu m'en crois, nous allons aller aux prisons. On va faire choix des
aristocrates qui nous donneront la fte ce soir. Il faut veiller sur le
marquis, sur le vieux valet, et sur tous ceux enfin qui peuvent payer.
Une mprise nous coterait trop cher, et les petites ranons ne sont pas
non plus  ddaigner.

--C'est cela mme! Ils payeront d'abord, tous ces brigands engraisss,
tous ces tyrans.

--Et ils y passeront ensuite comme les autres, n'est-ce pas?

--Cela va sans dire. A quoi cela servirait-il de les garder quand ils
n'auront plus de plumes aux ailes? Faut bien purger le pays!

--Partons alors.

--Partons!

Les deux hommes se levrent, et, sans accorder un regard  la jeune
fille, ils se dirigrent vers la porte. Pinard posa la main sur le
bouton de la serrure et s'arrta.

--Minute!... dit-il. Nous pouvons ne pas tre libres de causer ce soir;
convenons de nos faits.

--Soit.

--Dans trois jours tu iras  l'entrept.

--Oui.

--Tu verras le marquis.

--Et j'obtiendrai une lettre pour sa femme, j'en rponds, surtout aprs
l'histoire des noyades,  laquelle nous lui laisserons le temps de
penser.

--Et ensuite?

--Ensuite? Le reste me regarde.

--Tu iras chercher les cus?

--Oui, sans doute.

--Et, une fois que tu les auras, tu partiras sans me prvenir? a ne
peut pas m'aller.

--Comment veux-tu faire, alors?

--Nous ne nous quitterons pas.

--Mais encore faut-il sortir de Nantes.

--Nous en sortirons ensemble.

--Cependant....

--Cependant... c'est mon dernier mot.... A prendre ou  laisser. Je te
conduirai dans trois jours aux prisons; je t'attendrai  la sortie et
nous ne nous sparerons que quand nous aurons partag.

--Comme tu voudras.

--Convenu alors?

--Convenu!

--Eh bien! partons.

Pinard ouvrit la porte et la referma soigneusement ds que lui et son
compagnon furent sur le palier de l'escalier. Puis on entendit leurs pas
lourds faire rsonner les marches chancelantes, et tous deux quittrent
la maison.




XI

LA FOLLE


Une demi-heure s'coula encore sans qu'Yvonne ft un mouvement. Puis un
lger frmissement des mains annona que la jeune fille revenait  elle:
l'air pntra plus facilement dans sa poitrine, et elle respira
doucement. Sa tte se souleva; elle ouvrit les yeux, et ses paupires
alourdies se refermant presque aussitt, elle reprit son immobilit.

Mais cette seconde syncope fut courte, et elle recouvra rapidement
connaissance. Alors, se soulevant et s'appuyant sur une chaise voisine,
elle parvint  se dresser sur ses pieds; mais, affaiblie par le sang
perdu, elle chancela et fut oblige de se retenir  la muraille en
attendant que l'tourdissement ft dissip. Enfin elle reprit un peu de
force.

La pauvre folle porta les deux mains  son front, rejeta en arrire les
mches de cheveux qui se jouaient sur son visage, et fit quelques pas en
avant. Aucun sentiment n'animait sa physionomie froide et impassible
comme celle d'une statue; ple comme celle d'un cadavre. Elle tourna
lentement autour de la chambre sans paratre avoir conscience de ce
qu'elle faisait. Elle toucha tour  tour  la table, aux verres, aux
bouteilles, sans que ses regards accompagnassent sa main; puis elle
recommena sa promenade. Enfin elle s'agenouilla, et, suivant son
habitude, elle se mit  prier; mais ses prires n'avaient aucune suite
et taient d'une incohrence trange. C'taient des invocations  la
Vierge, des discours adresss  l'abbesse de Plogastel, au Christ; des
mots se heurtant auxquels se mlaient des cris rauques et des sanglots.
Cependant, les larmes qui coulaient en abondance sur ses joues amaigries
parurent la calmer un peu et apporter quelque soulagement  son cerveau
malade.

--Il fait bien chaud! murmura-t-elle en se relevant.

La pauvre enfant grelottait de froid: son cou et ses paules bleuis et
marbrs frissonnaient sous les vtements en lambeaux qui les couvraient
 peine. Une pluie fine et continue tombait au dehors.

--J'ai chaud! j'ai bien chaud! rptait-elle en s'efforant de dgrafer
son corsage et en arrachant son justin dlabr.

Tout  coup sa physionomie changea subitement d'expression, comme cela
lui tait arriv en prsence de Digo. Le calme fut remplac par la
terreur; son esprit parut subir une tension extraordinaire. Le corps
pench en avant, une main place prs de l'oreille, elle prit la pause
d'une personne qui coute attentivement.

--Voil les gendarmes! dit-elle  voix basse. Ils viennent pour arrter
le recteur! Oh! non! non! je ne le crois pas! Qu'a-t-il fait, notre bon
recteur, pour qu'on veuille le conduire en prison?

Puis, s'adressant  un personnage imaginaire:

--Pre, continua-t-elle, ne sors pas! Reste.... Pourquoi m'ordonnes-tu
d'aller prvenir Jahoua?... Il va venir, tu le sais bien. Tu le veux?...
Non, laisse-moi prs de toi; j'ai peur!... Tu te fches?... Eh bien! ne
me gronde pas... j'y vais... tu le vois... j'obis... je sors par le
jardin. Ah! voici les gents.... Il faut les traverser pour gagner la
route des Pierres-Noires. Oh! comme la nuit descend vite! Il fait
sombre! Vite!... vite!... Je vais courir....

Ici l'expression de son visage dcela un effroi plus grand encore. Elle
poussa un cri et se dbattit en reculant.

--Laissez-moi!... laissez-moi!... cria-t-elle; je ne vous connais
pas.... Que voulez-vous? O suis-je donc maintenant?... Oh! ce
cheval!... Mon Dieu!  mon secours! Ah! la cellule de la bonne abbesse.
Oui... je la reconnais; c'est elle! c'est le couvent de Plogastel.... Je
vais prier... je vais.... Non... non!... Il faut que je me sauve... que
je me....

Yvonne s'arrta; ses yeux s'ouvrirent dmesurment. Elle voulut crier
encore; cette fois le cri ne put sortir de sa gorge. Une pense
effrayante la dominait videmment.

--La baie des Trpasss! murmura-t-elle enfin. La baie des Trpasss!
Mon pre!... Jahoua, je ne vous verrai plus sur cette terre. Adieu!...
Je suis morte!... Mon me revient! Oh! je prierai pour vous!... Ne
m'oubliez pas!!...

Yvonne s'arrta encore.

--Quel est cet homme? Que me veut-il? dit-elle brusquement. Il
m'emmne... il me prend dans ses bras.... A moi!  moi! au secours!...
Ah! je le reconnais! Je l'ai vu!... C'est lui... c'est lui!...
rpta-t-elle machinalement en se calmant tout  coup.

Elle se laissa tomber sur une chaise, et ses penses parurent prendre un
autre cours. Un bruit lger, semblable  celui d'une clef que l'on
introduit dans une serrure, retentit  la porte. Yvonne se leva
doucement et marcha sur la pointe du pied.

--C'est lui!... dit-elle en coutant; c'est Jahoua....

La porte s'ouvrit et Pinard parut sur le seuil. Il tait seul. A peine
fut-il entr qu'Yvonne courut  lui. La nuit tait venue peu  peu, et
l'obscurit tait complte. La jeune fille saisit les mains du
sans-culotte:

--C'est toi? dit-elle doucement; c'est toi? Tu es venu bien tard!

--Tiens! tiens! tiens! pensa Pinard, nous sommes donc dans un moment
d'amabilit! Au fait! elle est gentille, la petite.

Et le misrable, passant son bras autour de la taille d'Yvonne,
l'embrassa familirement.

--C'est mal; tu m'as surprise, fit Yvonne en se reculant. Je t'avais
dfendu de m'embrasser. Si mon pre nous voyait!

--Mais il ne nous voit pas! rpondit Pinard en ricanant.

Yvonne poussa un cri.

--Ce n'est pas Jahoua! dit-elle vivement. Mon Dieu! qui donc est ici?

--Eh! c'est moi, parbleu! s'cria le sans-culotte. Allons, viens ici. Je
me sens en gaiet ce soir. Nous allons rire un peu, et, si tu es sage,
je te conduirai  souper chez Carrier. Bonne ide, tout de mme!
continua Pinard. Je ne sais pas pourquoi elle ne m'est pas venue plus
tt. a les fera enrager tous ces gueux-l, qui croient que je ne peux
pas tre ador comme les autres, parce que, jusqu'ici, ces aristocrates
des prisons ont mieux aim mourir que d'tre gentilles avec moi. On leur
montrera qu'on a une matresse qui vaut bien les leurs! Allons, la
Bretonne. Tu vas mettre les beaux atours que j'ai rapports avant-hier.
C'est une robe d'aristocrate; a t'ira!

Yvonne, en reconnaissant la voix de son bourreau, s'tait mise 
trembler. Se reculant peu  peu, elle avait t se blottir dans un des
angles de la pice. Pinard l'appelait en vain; elle ne bougeait pas.

--Attends, murmura le sans-culotte en tirant un briquet de sa poche; je
vais bien te faire venir. Quand l'Italien te verra avec moi, il s'en
pmera de rage, que a fera plaisir  voir!

L'tincelle jaillit de la pierre et enflamma l'amadou. Pinard chercha
sur la table et trouva des allumettes. Puis il s'approcha d'une
chandelle  demi consume qui tait plante dans un chandelier sale et
gras.

Pendant ce temps, Yvonne murmurait  voix basse:

--Ce n'est pas Jahoua, ce n'est pas Jahoua!

La pice s'claira peu  peu. Pinard aperut la jeune fille et se
dirigea vers elle. Il tenait sa lumire  la main, et les rayons,
frappant en plein sur son visage, l'clairaient merveilleusement et en
faisaient ressortir la laideur repoussante.

Yvonne leva les yeux sur lui. Une inspiration soudaine illumina son
front. Sa physionomie changea brusquement d'expression et dpouilla tout
ce qu'elle avait d'insens.

--Ian Carfor! s'cria-t-elle.

Le sans-culotte la saisit par le bras.

--Ah! tu me reconnais encore! dit-il avec rage. Voil la seconde fois
que cela t'arrive! La raison te revient: il faut en finir.

Et, repoussant la jeune fille, il l'envoya violemment rouler  quelques
pas. Yvonne tomba sans pousser un cri. Pinard frappa du poing sur la
table avec colre.

--Fougueray dira ce qu'il voudra, murmura-t-il; mais il est temps de
prendre des prcautions. Au diable mes ides de ce soir! Demain elle ira
 l'entrept, et le soir aux dportations verticales, comme dit Carrier.
Je savais bien que la raison lui revenait peu  peu, moi, et ce serait
par trop dangereux de la laisser vivre!




XII

JULIE DE CHTEAU-GIRON


Situe sur la route de Nantes  Vannes, formant le point central du
petit golfe o la Vilaine vient se perdre dans l'Ocan, et  l'extrmit
sud duquel se trouve Pnestin, la petite ville de la Roche-Bernard lve
orgueilleusement, sur la limite du dpartement du Morbihan et de celui
de la Loire-Infrieure, ses maisons gothiques dont les toits aigus se
mirent pittoresquement dans les eaux limpides de la rivire qui coule 
leurs pieds. La Roche-Bernard, dont la premire partie du nom vient d'un
gros rocher qui s'lve du lit mme de la Vilaine, et la seconde du plus
ancien seigneur du lieu que l'on connaisse, la Roche-Bernard est un de
ces nombreux ports naturels aux entres difficiles comme il en abonde
sur les ctes de Bretagne.

Clbre entre toutes les villes de la province pour avoir t la
premire qui reut la rforme protestante apporte et propage dans son
sein par d'Andelot, frre de l'amiral de Coligny, la Roche-Bernard
n'avait pas hsit  arborer le drapeau royaliste, et tait devenue, en
1793, l'un des principaux foyers de l'insurrection de l'Ouest. Son petit
port, abrit des vents du nord et de ceux du nord-est, offrait un asile
sr aux nombreuses barques de pche qui sillonnaient les ctes, portant
de Bretagne en Vende et de Vende aux les voisines des nouvelles, des
vivres, des munitions, et souvent des soldats _blancs_.

Il tait six heures du matin. Une brume paisse, qui enveloppait les
ctes de son manteau humide, augmentait encore la profondeur des
tnbres. Les vagues de la mare montante, refoulant les eaux de la
rivire, venaient mourir en clapotant sur la carne d'un petit navire.

Sur le pont de ce navire, du grand mt au beaupr, taient dissmins
les marins de quart: les uns assis sur les canons, les autres appuys
sur les bordages, tous faisant bonne veille avec cette conscience du
prsent et cette insouciance de l'avenir qui distinguent l'homme de mer.

Deux personnages occupaient seuls l'arrire. L'un portant les insignes
de matre d'quipage, les galons d'or aux manches et le sifflet suspendu
 la boutonnire de la veste, se promenait lentement de bbord  tribord
avec cette impassibilit du marin qui sait se contenter du plus troit
espace pour accomplir des promenades interminables.

Le lavage du navire venait d'tre termin sous l'oeil vigilant du chef,
et chacun tait  son poste. Prs du banc de quart se tenait assise une
femme revtue du costume de l'ordre religieux que, plusieurs annes
auparavant, portaient seules les nonnes de l'abbaye de Plogastel. Cette
femme,  la dmarche digne, au geste lgant,  la beaut anglique, aux
regards rveurs, aux yeux rougis par les larmes, aux traits fatigus par
la souffrance, courbait la tte sous le voile qui lui descendait sur les
paules, et les mains entrelaces sur sa poitrine, grenant un chapelet
de ses doigts effils, elle offrait la vivante image de l'ange de la
prire, tant elle paraissait absorbe dans ses pieuses penses. Un lger
bruit, qui retentit prs d'elle, vint rappeler la religieuse aux choses
de ce monde. Ce bruit tait caus par un petit mousse. Le pauvre enfant,
accroupi au pied du mt d'artimon auquel tait adosse la sainte femme,
s'tait laiss engourdir par le sommeil, et un vieux matelot, passant
prs de lui, l'avait rveill brusquement  l'aide d'un coup de poing
paternellement administr. Le mousse se dressa sur ses jambes, secoua sa
tte intelligente, se frotta les yeux, et courut en avant se mler aux
hommes de quart. La religieuse se leva alors, et, laissant retomber le
lourd chapelet attach  sa ceinture, elle tourna les regards vers le
ciel noir en poussant un profond soupir.

--Rien encore, murmura-t-elle. Aucune nouvelle de terre. Marcof
aurait-il chou dans son entreprise? Serait-il bless? Serait-il mort?
Hlas! que deviendrait Philippe? que deviendrions-nous tous?

Tout  coup un brusque mouvement s'opra  l'avant du _Jean-Louis_; un
matelot, montant sur les bastingages, sauta sur la poulaine, et se
retenant d'une main aux cordages du beaupr, s'avana doucement, fixant
avec persistance ses regards sur la mer que lui drobait en partie la
brume. Un grand silence se fit dans la borde de quart qui suivait
attentivement les mouvements du marin. Un bruit sourd et rgulier,
semblable  celui d'avirons frappant avec prcaution les vagues,
retentit  peu de distance. Le matelot, toujours suspendu au-dessus de
l'abme, tourna la tte vers ses compagnons.

--Une embarcation! dit-il  voix basse.

--La vois-tu? demanda le contrematre.

--Non, pas encore, la brume est trop forte; mais j'entends le bruit des
rames.

--Dans quelle aire?

--A bbord.... Ah! j'aperois un point noir se dtachant dans
l'obscurit.

--Chacun  son poste, alors! commanda le contrematre sans lever la
voix. Si ce sont des bleus, nous les recevrons au bout de nos piques.
Les servants  leurs pices! Parez tout et vivement!

Puis s'adressant au mousse qui dormait quelques minutes auparavant
auprs de la religieuse:

--Va prvenir le patron! dit-il.

L'enfant se dtacha aussitt du groupe des matelots, et, tandis que
ceux-ci gagnaient silencieusement leur poste de combat, il courut 
l'arrire. Le bruit des avirons devenait plus distinct, et un canot
s'avanait certainement dans les eaux du lougre.

Le mousse avait interrompu bravement la promenade du marin, devant
lequel il se planta en tenant respectueusement  la main son chapeau
goudronn.

--Matre! fit l'enfant levant ses yeux bleus sur le vieux marin, on
signale une embarcation  bbord.

--Venant de terre?

--Oui, matre! On le suppose, du moins.

--Qu'on ne la laisse pas accoster!

Le mousse porta rapidement l'ordre. Le matre s'approcha alors des
bastingages du navire, et, concentrant ses regards vers la terre, il
s'effora  son tour de percer la brume. La religieuse s'tait place
prs de lui.

--Bervic, dit-elle d'une voix douce et harmonieuse, en posant sa main
dlicate sur le bras du second du _Jean-Louis_.

--Madame? rpondit le marin en se retournant et s'efforant de rendre
doux et agrable le rude accent de son organe.

--Que vient-on de vous dire, mon ami?

--Rien d'important, madame.

--Mais encore?

--On me signale une embarcation venant de terre.

--Oh! ce sont sans doute des nouvelles de Marcof.

--Je ne crois pas.

--Pourquoi?

--Parce que le commandant aurait donn le signal convenu si c'tait lui,
et une embarcation du bord serait alle le prendre.

--Qui croyez-vous que ce soit, alors?

--Je l'ignore. Peut-tre des ennemis, des bleus damns.

--Ils ne sont pas  la Roche-Bernard cependant, vous le savez bien.

--Je sais qu'ils n'y taient pas hier soir, madame, mais ils peuvent
bien tre venus cette nuit; aussi, pour plus de prcaution, ai-je donn
l'ordre de ne pas laisser accoster le canot.

--Et si ce sont des amis?

--Ils se feront reconnatre.

--Tenez! je crois entendre le bruit des rames.

--Vous ne vous trompez pas, madame, rpondit Bervic en quittant la
religieuse pour monter sur le bastingage.

Puis, portant la main  son sifflet et le sifflet  ses lvres, il en
tira un son aigu accompagn de modulations. Tous les hommes de quart se
prcipitrent vers les carabines suspendues au pied du grand mt et s'en
saisirent vivement. Trois matelots s'approchrent d'une caronade. Les
deux servants se mirent de chaque ct de l'afft mobile, l'un un
goupillon, l'autre un refouloir  la main, puis le chef de pice pointa
le petit canon dans la direction de la chaloupe qui semblait vouloir
accoster le lougre.

Alors se reculant et se plaant de ct, il prit une mche allume et
attendit.

--Tout est par! dit-il en s'adressant  Bervic.

--Bien! rpondit le vieux matre d'quipage.

Un profond silence se fit  bord du navire et suivit ce court change
des paroles sacramentelles que nous venons de transcrire. La religieuse
s'tait remise  prier avec une ferveur nouvelle. On entendait alors
trs distinctement le bruit des avirons criant sur le bordage de
l'embarcation inconnue dont on distinguait nettement l'ombre sur les
flots et le sillage plus clair. Bervic jeta un coup d'oeil rapide autour
de lui, et, assur que tous ses hommes taient  leur poste et prts au
combat, il se pencha alors sur le bastingage de l'arrire.

--Oh! du canot! cria-t-il d'une voix imprieuse.

Aucune rponse ne lui fut faite.

--Oh! du canot! rpta-t-il une seconde fois.

Un nouveau silence suivit ces paroles.

--Oh! du canot! rpondez ou je vous coule! fit le vieux marin en se
redressant avec colre et en sautant sur le banc de quart.

Le chef de pice approcha sa mche de la lumire; il attendait le
commandement de: feu! Mais au moment mme o Bervic allait donner
l'ordre, le cri de la chouette retentit faiblement.

--Ce sont des amis! murmura un matelot.

--C'est peut-tre une ruse, mes enfants! rpondit Bervic. Parez vos
carabines et attention!

Le canot entrait alors dans les eaux mmes du lougre.

--Le commandant! s'cria le mousse avec joie.

--Marcof! fit la religieuse en s'approchant vivement. Oh! Dieu soit
lou! le Seigneur a exauc ma prire.

Bervic, en reconnaissant son chef, avait lanc dans la nuit un nouveau
coup de sifflet. Tous les hommes, se portant vivement  tribord,
s'apprtrent  rendre les honneurs militaires en se rangeant sur une
double ligne de la tte de l'escalier d'honneur au pied du grand mt.
L'embarcation accostait, et l'un de ceux qui la montaient, saisissant un
bout d'amarre lanc du haut du lougre, la contraignait  demeurer bord 
bord avec le petit navire. Marcof, suivi de Boishardy et de Keinec,
s'lana sur le pont et promena autour de lui un regard attentif.

--Bien, mes enfants, dit-il de sa voix franche et sympathique, vous
faites bonne veille et on ne peut vous surprendre; trs bien! je suis
content, vous tes de vrais matelots.

Puis, se tournant vers le vieux matre:

--Bervic! ajouta-t-il d'un ton amical.

--Mon commandant? rpondit le marin en s'avanant respectueusement.

--Tu feras donner double ration  l'quipage.

--Oui, commandant.

En ce moment la religieuse s'avana vers Marcof et lui tendit sa petite
main.

--Vous ici,  pareille heure! fit le marin d'un ton de doux reproche et
en portant  ses lvres la main qui lui tait offerte avec une grce
chevaleresque, digne d'un preux du moyen ge.

--Oui, mon ami, rpondit la religieuse: je veillais prs de ces braves
gens qui sont pour moi pleins de complaisance et de respect.

--Ils ne font que leur devoir, madame; vous tes,  mon bord, matresse
souveraine.

Pendant ce temps Keinec changeait quelques poignes de main amicales
avec le vieux Bervic et les autres matelots, et M. de Boishardy,
examinant curieusement le pont du navire, jetait autour de lui un regard
o se peignaient l'tonnement et l'admiration. Enfin il s'approcha de
Marcof qui venait de quitter Julie, laquelle, sur la prire du marin,
tait redescendue dans l'entrepont.

--Ma foi, mon cher! s'cria gaiement le chef royaliste, je ne
m'attendais pas  voir ce que je vois.

--Comment cela? rpondit Marcof en souriant.

--Mais votre lougre est gr, amnag et arm  faire rougir un vaisseau
du roi. Quel ordre! quel soin! quel aspect guerrier!

--Vous trouvez?

--D'honneur! je suis dans l'admiration.

--Vous venez de voir mon navire et mon quipage en temps de paix, fit le
marin en prenant un accent plus srieux; que diriez-vous donc si vous
pouviez le contempler en temps de guerre, quand le _Jean-Louis_
s'accroche  une frgate ennemie et que mes matelots s'lancent la hache
au poing et le poignard aux dents!

--Cordieu! ce doit tre un beau spectacle, et l'eau m'en vient  la
bouche, rien qu'en y pensant.

--Tonnerre! pourquoi sommes-nous obligs de faire la guerre civile?

--Parce que des brigands nous y contraignent.

--Vous avez raison et vous me rappelez que ce n'est pas pour philosopher
que nous avons quitt le placis, il y a trois heures, et fait douze
lieues au galop. Mais quand je pose le pied sur ce lougre, c'est plus
fort que moi; je sens quelque chose comme une larme qui me mouille les
yeux, et un dsir effrn de combattre sans retourner  terre.

--Malheureusement cela ne se peut, mon cher, car c'est  terre seulement
que nous pourrons sauver Philippe.

--Oui, et il faut mme nous hter! Voulez-vous descendre visiter madame
la marquise de Loc-Ronan?

--Sans doute; c'tait elle qui vous parlait tout  l'heure, n'est-ce
pas?

--Oui.

--Eh bien, faites-moi l'honneur de me prsenter, je vous suis.

Marcof se dirigea vers l'escalier conduisant dans l'intrieur du navire
et descendit, accompagn de M. de Boishardy. Julie les attendait dans
son appartement. Ce mot appartement pourrait sembler trange  tous ceux
qui connaissent l'intrieur d'un petit navire de guerre, et cependant
les cabines runies qu'habitait la religieuse mritaient parfaitement ce
titre  tous les points de vue et  tous les gards.

Lorsque Marcof avait conduit Julie  son bord, il avait donn des ordres
antrieurs et tout fait disposer en consquence. Il voulait que la
religieuse, accoutume au bien-tre du couvent, que la fille noble
leve dans le luxe et dans l'abondance, que la marquise de Loc-Ronan,
enfin, la femme de son frre, ne souffrt pas d'un sjour prolong dans
un humble navire amnag pour des hommes aux habitudes grossires. Il
voulait enfin que Julie ft traite en reine et honore comme telle.

Quelques jours d'un travail assidu et intelligemment dirig avaient
suffi pour excuter les ordres du chef suprme. A bord d'un navire de
guerre, les ouvriers en tous genres sont nombreux: il s'y trouve
naturellement des charpentiers, des menuisiers, des forgerons, et il est
rare que tous les autres corps d'tats manuels n'y aient pas chacun leur
reprsentant. D'ailleurs, le calfat est  moiti maon, le voilier 
demi-tapissier, le matre charg des pavillons presque un artiste en
ornements. Tout se rencontre sous la main dans ces coques admirables:
bois, fers, tentures, richesses de toutes sortes sont l  profusion.
Puis le marin a, en gnral, un got prononc pour l'art de
l'ameublement. Ingnieux dans les moindres dtails, comme l'homme qui se
trouve constamment aux prises avec la ncessit, aucun obstacle ne
l'arrte; et si la difficult est trop forte, il la tourne avec adresse.
Cela s'explique facilement: enferm les trois quarts de sa vie entre les
parois de sa prison flottante, il cherche  en dorer les barreaux, et,
le temps ne lui faisant jamais faute, il arrive toujours  son but.
Ensuite, les voyages, les sjours en pays trangers, qui lui font
emprunter un usage  l'un, un usage  l'autre, dveloppent son sentiment
artistique sans qu'il s'en rende compte lui-mme.

A bord du _Jean-Louis_, navire corsaire, dont le chef n'avait  obir
qu' sa propre volont, le travail qui concernait l'appartement destin
 Julie tait plus facile encore  excuter. Quelques cloisons abattues
avaient form un vaste salon clair par les fentres perces 
l'arrire du lougre. Des caisses d'toffes orientales, rapportes des
prcdentes excursions, avaient fourni largement aux tentures, et les
boiseries des murailles disparaissaient sous les clatantes couleurs,
sous les splendides dessins des damas de Smyrne et des cachemires du
Bengale. Un pais tapis gyptien couvrait le plancher et offrait aux
pieds le moelleux appui de sa laine vierge.

Des meubles d'un merveilleux fini, et venant de tous les coins du monde,
ornaient la pice sans l'encombrer. Un prie-Dieu en bne et un Christ,
vritable chef-d'oeuvre fouill par la main d'un artiste dans un bloc
d'ivoire jauni par le temps, avaient droit surtout  l'admiration de
tous les amants du beau et semblaient, par leur style svre et
grandiose, inviter  la prire.

Une seconde pice tait dispose en chambre  coucher, et celle-ci
rappelait les austres habitudes du clotre par sa simplicit dans les
moindres dtails. Deux mousses bien dresss avaient t mis aux ordres
de la marquise, et Julie, le jour o elle posa le pied sur le pont du
_Jean-Louis_, s'tait sentie remue jusqu'au fond du coeur  la vue des
prvenances attentives et des soins empresss dont l'entourait Marcof.

--Vous tes reine et matresse  bord du _Jean-Louis_, madame, lui dit
le marin en la conduisant dans son appartement. Chacun ici n'aura
dsormais qu'un dsir, celui de vous plaire, et vos moindres volonts
seront des ordres pour tous. Je serai le premier heureux de vous obir.

Julie, doucement mue, avait tendu ses deux mains au frre de son mari,
que ses larmes remercirent plus encore que ses paroles. Puis, le soir
mme, Marcof tait parti pour le placis de Saint-Gildas, sans que la
religieuse chercht  s'opposer  ce dpart; car, pour ces deux nobles
mes, le salut de Philippe tait la seule proccupation de tous les
instants.

On sait que les premires tentatives de Marcof furent vaines et que son
premier sjour  Nantes n'amena aucun rsultat. Alors il tait revenu 
la Roche-Bernard, et ensuite il tait retourn auprs de Boishardy.
Cette seconde expdition devait tre dcisive, car le temps marchait
avec une rapidit effrayante, et le marquis ne vivait encore qu' l'aide
d'un miracle.

--Je le sauverai! avait dit Marcof en quittant pour la seconde fois la
marquise.

--Dieu vous aidera! avait simplement rpondu celle-ci avec une sainte
confiance dans la protection divine.

C'tait ainsi qu'ils s'taient spars, et huit jours s'taient couls
sans voir apporter la plus insignifiante nouvelle. Ds lors, on comprend
les inquitudes, les cruelles angoisses ressenties par la marquise, et
la joie qu'elle prouva  l'arrive si pniblement attendue du marin.
Marcof lui avait promis de revenir prs d'elle avant de tenter un effort
suprme. Julie savait que son hardi beau-frre allait au placis de
Saint-Gildas retrouver M. de Boishardy, et elle esprait instinctivement
que l'intrpide royaliste, si connu par sa force, sa tmrit, son
intelligence et son courage, voudrait aider Marcof de tout son pouvoir,
et mettrait tout en oeuvre pour lui prodiguer ses secours. Elle ne
s'tait pas trompe, en effet; mais au moment o Boishardy tait mont 
bord du lougre avec le commandant, elle tait loin de supposer la part
active que voulait prendre le chef chouan  la dlivrance de Philippe.

Boishardy, marchant sur les pas de Marcof, tait donc descendu dans
l'entrepont: l encore, son admiration se manifesta vive et bruyante, et
vint agrablement flatter l'orgueil satisfait du corsaire. Celui-ci se
dirigea vers l'arrire, et, s'adressant  un mousse qui veillait
extrieurement  la porte de la religieuse:

--Demande  madame la marquise, lui dit-il, si elle veut bien nous
recevoir.

Le mousse entra dans le salon, et ressortit presque aussitt en laissant
la porte ouverte et en s'effaant pour livrer passage. Marcof et
Boishardy pntrrent dans la pice lgante au milieu de laquelle se
tenait Julie qui venait  leur rencontre. En quelques mots, le marin
prsenta son compagnon  la marquise, qui le reut avec une familiarit
noble et empresse.

La situation tait trop tendue pour se livrer  des compliments et  des
dmonstrations de politesse. Au nom de Boishardy, Julie avait donn sa
main au gentilhomme chouan; puis la conversation s'tait engage rapide,
prcise, nullement entrave par les rticences, et dpourvue des
banalits d'usage.

Julie prodigua  Boishardy tout ce que sa tendresse pour Philippe lui
inspirait d'expressions touchantes pour tmoigner au noble aventurier ce
qu'elle ressentait au fond de son coeur.

--Sauvez-le, dit-elle, et vous m'aurez sauve moi-mme; car si Philippe
meurt, je mourrai!

En parlant ainsi, sa voix tait si douce, si calme, et indiquait tant de
foi dans ce pronostic lugubre, que Marcof et Boishardy se sentirent
profondment touchs. Le marin, dominant son motion, fit un mouvement
pour quitter le salon; il avait, dit-il,  donner quelques ordres
relatifs au dpart.

--Est-ce que vous quittez le lougre ce matin? demanda Julie.

--Non, rpondit Marcof; nous passons la journe  bord; mais comme le
vent est bon et la mare favorable, je vais faire lever l'ancre, et nous
mettrons le cap sur le Croisic, qui vient d'tre repris par nos amis.
L, nous serons  peu de distance de Nantes, et si nous parvenons 
enlever le marquis, le navire sera un refuge dont je rponds, car j'en
dfends l'entre!

--Faites et ordonnez, Marcof, dit Boishardy; je me fie  vous.

Le marin le remercia du geste et disparut. Boishardy et la marquise
demeurrent seuls. Le gentilhomme jetait malgr lui ses regards sur le
vtement de la religieuse; Julie s'en aperut.

--Vous regardez mon habit monastique, dit-elle, et vous vous tonnez que
je sois reste fidle  mes voeux dans ces temps o chacun n'a plus le
respect de ses serments?

--Non, madame, rpondit Boishardy, je ne m'tonne pas, mais j'admire.

--Puis, aprs un lger silence, il reprit:

--Si nous dlivrons Philippe, ne consentirez-vous pas  reparatre dans
le monde?

--Peut-tre! fit la religieuse en dtournant la tte.

Boishardy n'insista pas; il avait lu les manuscrits que lui avait
confis Marcof; il connaissait l'histoire entire des douleurs de la
pauvre femme, et sa dlicatesse l'empchait d'insister sur un semblable
sujet.

Il se disposait mme  se retirer  son tour, car Julie semblait
absorbe dans des rflexions pnibles, lorsqu'un lger tressaillement du
navire fit chanceler les objets mobiles qui ornaient la chambre.

--Nous prenons la mer? dit-il.

--Oui, rpondit la religieuse; et demain soir vous serez  Nantes. Que
Dieu vous accompagne! Moi je vais prier tout le jour! Malheureusement,
hlas! c'est l toute la part que je puis prendre  cette entreprise.

Boishardy s'inclina profondment, et sortant de l'appartement de la
marquise, il monta rapidement sur le pont du lougre.

Jusqu'alors Marcof avait veill en personne  la manoeuvre et  la
marche du navire, mais une fois en mer, une fois la route prise, il
appela Keinec, lui remit le commandement du lougre et alla retrouver
Boishardy qu'il emmena dans sa cabine.




XIII

LA ROUTE DE NANTES


Cinq heures aprs que le lougre eut quitt la Roche-Bernard, Bervic
descendit auprs de son chef le prvenir que l'on tait en vue du
Croisic, et lui demander ses ordres pour le mouillage.

--Nous ne mouillerons pas, rpondit Marcof. Tiens le cap droit devant
toi, double la pointe du Croisic et cours une borde sur Saint-Nazaire.

--Quoi! dit Boishardy avec tonnement, voulez-vous donc entrer en Loire?

--Sans doute.

--Mais il tait convenu que nous dbarquerions au Croisic?

--Oui; mais j'ai rflchi que le Croisic tait encore  vingt lieues de
Nantes; que Philippe serait bien faible pour faire  cheval cette longue
tape; qu'il fallait diminuer la distance et nous rapprocher de la
ville. J'ai l'intention de remonter le fleuve jusqu' la hauteur de
Lavau.

--Vous n'y pensez pas!

--Pourquoi?

--Parce que toute la rive gauche de la Loire est au pouvoir des bleus,
qui ont mme tabli garnison  Paimboeuf. Et qui sait si, depuis nos
dernires nouvelles, ils ne se sont pas empars de Savenay, de
Saint-Nazaire, de Lavau et des environs?

--Bah! qu'importe! Qui ne risque rien n'a rien, et au bout du compte,
nous ne risquons pas grand'chose, car les rpublicains n'ont pas un
navire en tat de lutter avec _le Jean-Louis_, et, s'ils tentaient de
l'arrter au passage, nos canons sauraient bien rpondre. D'ailleurs, en
quittant le lougre, je donnerai  Bervic des ordres en consquence.

--Mais, mon cher Marcof, vous oubliez encore que, d'aprs mes ordres,
Fleur-de-Chne doit envoyer  Batz nos chevaux, et Batz est  une porte
de fusil du Croisic.

--Eh bien! mon cher Boishardy, je vais faire mettre en panne. Keinec
descendra  terre et ira donner au gars qui nous attend l'ordre de
pousser jusqu' Lavau, et, en cas de prsence des bleus, de se cacher
dans les bruyres de Saint-tienne.

--Faites donc, alors; je n'ai plus d'objection  soulever.

Marcof monta sur le pont; cinq minutes aprs, un canot tait  la mer,
Keinec y descendait, et _le Jean-Louis_, orientant sa voilure, demeurait
stationnaire  la hauteur de la pointe du Croisic. Moins d'une heure
ensuite, Keinec remontait  bord, aprs avoir accompli sa mission, et le
lougre, rendant au vent toute la toile qu'il lui avait un moment
retire, suivait la cte en se dirigeant vers l'embouchure de la Loire.

On tait en dcembre, et la nuit vient vite  cette poque de l'anne;
aussi lorsque _le Jean-Louis_ atteignit Saint-Nazaire, la ville ne lui
apparut-elle que dans la pnombre du crpuscule. Nanmoins Marcof,
ignorant s'il se trouvait en pays ami ou en pays ennemi, voulut attendre
que l'obscurit ft complte pour pntrer dans le cours du fleuve.
Louvoyant doucement, le lougre s'engagea dans la Loire avec des
prcautions infinies, et, remorqu par ses chaloupes, il n'atteignit
Lavau que vers quatre heures du matin.

Marcof, avant de mouiller, envoya  terre un matelot avec ordre
d'obtenir des renseignements prcis. Le matelot rapporta d'excellentes
nouvelles: les royalistes dominaient  Lavau, et aucun soldat bleu ne
s'y trouvait.

--Trs bien! dit Marcof avec joie; nous sommes en sret ici, et, le
jour venu, nous nous mettrons en route.

Il s'occupa alors des soins  donner  son navire et des recommandations
 adresser  Bervic, qui allait se trouver de nouveau investi du
commandement.

--Tu tiendras toujours le milieu du fleuve, dit Marcof au vieux matre.
Aucun homme ne devra descendre  terre, et tu ne laisseras accoster
aucune embarcation. Vous avez des vivres  bord; donc toute
communication avec Lavau est inutile. Tu mettras des hommes en vigie
comme si l'on tait en mer. Si les bleus viennent, tu as du canon et des
boulets plein la cale. S'ils t'inquitent trop vivement, tu retourneras
au Croisic, sinon tu tiendras ferme jusqu' notre retour. Si dans cinq
jours tu n'as pas de nos nouvelles, tu regagneras la Roche-Bernard, et
tu enverras un homme trouver La Rochejacquelein; il te donnera des
ordres que tu excuterais  la lettre. Enfin, si je ne reviens pas, si
je suis tu, eh bien! mon vieux, tu me donneras un regret et tu garderas
le lougre.

Bervic avait cout attentivement les recommandations de son chef; mais
 ces dernires paroles, il changea de physionomie. Une motion trs
vive se rflta sur ses traits, et il voulut balbutier quelques mots;
mais Marcof l'arrta.

--Pas de phrases! dit-il; je te connais, je sais que tu m'aimes; ainsi
tu n'as pas besoin de te mettre la cervelle vent dessus vent dedans,
pour me dire ta pense. Tu m'as compris, obis!

Vers midi, aprs avoir pris cong de la religieuse qui bnit une
dernire fois le courageux marin, Marcof s'lana dans un canot que l'on
venait de mettre  la mer. Boishardy et Keinec l'accompagnaient seuls.
Le jeune homme arma les avirons, Marcof s'assit  la barre, et
l'embarcation se dirigea rapidement vers la terre.

A Lavau, la Loire, coupe par de nombreuses les, est plus large et plus
majestueuse qu' Saint-Nazaire, c'est presque un bras de mer. Le
_Jean-Louis_, demeur au milieu du fleuve, avait mouill  l'abri de
l'un de ces gros lots, qui le drobait presque compltement  la vue
des rives voisines, et bientt l'embarcation fut spare de lui, moins
encore par la distance que par les obstacles dont nous venons de parler.
Keinec ramait vigoureusement. Tout  coup l'un de ses avirons rencontra
une rsistance subite, et le jeune homme poussa un grand cri.

--Qu'est-ce donc? dit Boishardy en se soulevant sur son banc.

--Un noy! rpondit Keinec en dsignant du geste un cadavre surnageant
entre deux eaux; c'tait ce cadavre qui avait arrt l'aviron.

--Un noy! rpta Marcof en saisissant une gaffe.

--Inutile! fit Boishardy en arrtant Marcof. Le sauvetage n'est pas
possible; ce corps est dans l'eau depuis au moins douze heures.

--Un autre! un autre! s'cria Keinec en dsignant un second cadavre qui
flottait  la suite du premier; celui-l remue!

--Non, mon gars; c'est le mouvement de l'eau qui te fait illusion.

--Mais en voici encore! dit Marcof stupfait.

Bientt, en effet, le canot fut entour par une double range de corps
morts qui descendaient vers la mer obissant au cours de la Loire. De
minute en minute le nombre augmentait et allait toujours croissant. Les
trois hommes taient braves, mais leurs cheveux se hrissrent  la vue
de ce spectacle trange et pouvantable.

--Tonnerre! s'cria Marcof: la Loire est-elle donc devenue un charnier?
Nage, Keinec! nage ferme, mon gars, et gagnons la terre au plus vite!

Keinec ferma les yeux pour ne pas voir, et il enfona ses avirons dans
les eaux du fleuve; mais les corps des noys qui froissaient ses rames
le faisaient tressaillir, et une sueur abondante perlait  la racine de
ses cheveux. Marcof et Boishardy se regardaient en silence, n'osant pas
s'adresser la parole. Enfin le canot toucha la rive, et les trois hommes
sautrent vivement  terre. Un vieux pcheur raccommodant ses filets se
trouvait  quelque distance, Marcof l'appela.

--Que signifie cette nue de cadavres qui encombrent le fleuve? lui
demanda-t-il brusquement.

--Ah! mon bon monsieur, rpondit le pcheur en secouant la tte, c'est
une maldiction qui est sur le pays, bien sr. Depuis deux jours, la
Loire charrie des morts! On dit que c'est  Nantes qu'on les noie, parce
que les prisons sont pleines et que la guillotine ne va pas assez vite!

--Horreur! s'crirent les deux hommes en reculant d'pouvante.

Puis une mme pense leur traversa subitement l'esprit.

--Philippe! dirent-ils ensemble.

Et tous deux, par un mme mouvement, quittrent le vieux pcheur et
s'lancrent dans la direction de la dernire maison de la ville, en
face de laquelle ils avaient aperu en dbarquant trois chevaux que
tenait en main un paysan breton. Ce paysan tait celui que Keinec avait
t trouver  Batz, et auquel il avait transmis l'ordre donn par Marcof
de se rendre  Lavau. Le gars reconnut son chef et le salua
respectueusement.

Pendant ce temps, Keinec tait remont dans le canot, et, suivant la
rive, il le conduisait  l'extrmit de Lavau, dans une sorte de petite
anse naturelle,  demi cache par de gros arbres qui garnissaient
l'embouchure d'un petit ruisseau. Il amarra soigneusement l'embarcation
au tronc noueux de l'un d'eux; puis, aid du jeune paysan auquel il
avait fait signe de venir prs de lui, il coupa  la hte des gents,
des bruyres et des branches de chne. Alors tous deux, avec une adresse
merveilleuse, dissimulrent le canot sous un vritable difice de bois
mort. L'absence totale des feuilles rendait leur travail plus difficile,
nanmoins ils l'accomplirent rapidement. Cela fait, le paysan prit les
ordres de Boishardy et s'loigna, tandis que les trois hommes,
s'lanant  cheval, se mirent en devoir de gagner Nantes en vitant
soigneusement la grand'route qui, venant de Saint-Nazaire et passant 
Savenay, les et exposs  rencontrer des dtachements rpublicains.

--Les chevaux sont bons, fit observer Boishardy en modrant l'ardeur de
celui qu'il montait et en prouvant le besoin de parler pour chasser les
terribles impressions qui venaient de l'assaillir ainsi que ses
compagnons.

--Oui, rpondit Marcof; nous serons  Nantes au coucher du soleil.

--Je le crois aussi.

--J'avais calcul notre dpart en consquence.

--A propos, mon cher ami, savez-vous que nous agissons comme de vrais
fous? dit Boishardy en se frappant le front.

--Pourquoi donc? demanda Marcof.

--Regardez nos habits.

--Eh bien?

--Le premier rustre qui nous rencontrera nous appellera chouans. Je
crois, Dieu me damne! que nous avons mme conserv tous trois la cocarde
noire!

--Vous dites vrai.

--Si nous entrons  Nantes avec ce costume-l, nous ne ferons pas trois
pas dans la ville sans tre arrts, incarcrs et tout ce qui s'en
suit. Qu'en penses-tu, mon gars? continua Boishardy en s'adressant 
Keinec qui demeurait sombre et silencieux.

Le jeune homme releva la tte.

--Je pense, rpondit-il, que j'entrerai  Nantes n'importe sous quel
costume, mais que j'y entrerai.

--Pardieu! nous aussi nous entrerons. La question n'est pas l! Pour
moi, je trouverais par trop innocent d'aller se jeter ainsi dans la
gueule de ce Carrier que Dieu confonde!

--J'ai prvu tout cela, interrompit Marcof; ne vous inquitez de rien.
Nous nous arrterons  Saint-tienne pour laisser souffler nos chevaux;
l nous trouverons un ami qui nous fournira trois vtements complets de
sans-culottes: nous serons mconnaissables!

--Corbleu! cela m'agace de penser que je vais me salir par le contact de
pareilles dfroques.

--Connaissez-vous un meilleur dguisement?

--Non.

--Eh bien, alors?

--Va donc pour cette livre de valets de bourreau!

--J'endosserais celle du diable, rpondit le marin, pour arriver  mon
but!

--Et vous auriez raison, mon brave ami! J'ai tort, je le confesse; ne
pensons qu' Philippe.

--Et  Yvonne! murmura Keinec.

Marcof l'entendit.

--Tu espres donc encore? demanda-t-il.

--J'esprerai tant que je n'aurai pas acquis une certitude.

--Pauvre enfant! soupira le marin.

--J'ai fouill toutes les villes de Bretagne, except Nantes, continua
Keinec; peut-tre Yvonne y est-elle?

--Qu'est-ce qu'Yvonne? demanda Boishardy.

--Celle que j'aime, monsieur le comte.

--Au fait, Boishardy ne connat pas cette histoire, ajouta Marcof.
Raconte-la-lui, Keinec; elle l'intressera, et peut-tre te donnera-t-il
d'excellents conseils.

--Parle, mon gars, fit affectueusement le chef royaliste en cartant un
peu son cheval pour que Keinec pt s'approcher.

Le jeune homme poussa sa monture entre celles des deux cavaliers, puis
il rflchit quelques instants. Enfin, dans ce style d'une rusticit
sauvage mais pleine de posie qui n'appartient qu'au paysan breton, il
entama la lgende de ses amours et de celles de Jahoua. Keinec s'animait
en parlant; au souvenir d'Yvonne enleve par Digo, des larmes de rage
sillonnrent son visage; son poing crisp meurtrissait le pommeau de sa
selle, et, par une contraction des muscles, il treignit si vivement
son cheval que le pauvre animal poussa un hennissement de douleur.

En entendant prononcer les noms du chevalier de Tessy et du comte de
Fougueray, Boishardy changea un regard rapide avec Marcof.

--Ce sont les mmes, n'est-ce pas? lui demanda-t-il.

--Oui, rpondit le marin.

--Eh bien! la chose s'claircit au lieu de se compliquer, c'est bon
signe.

--Sans doute; mais je ne saurais oublier les dernires paroles
prononces par ce misrable chevalier.

--Quand vous l'avez trouv mourant  l'abbaye de Plogastel?

--Oui.

--Et quelles taient ces paroles?

--Les voici: Venge-moi de ceux qui m'ont assassin, tu les livreras 
la justice... elle n'est pas notre soeur, c'est sa matresse  lui...
.... Et il expira sans pouvoir achever, ajouta Marcof avec un
mouvement de colre.

--Mais qui accusait-il de sa mort?

--Le comte de Fougueray.

--Son frre?

--Il disait que cet homme n'tait pas son frre!

--Comment cela?

--Voil ce que je ne sais pas, ce que je donnerais tout au monde pour
savoir.

--Peut-tre ce misrable n'avait-il plus sa raison et dlirait-il en
parlant ainsi; l'agonie cause par le poison amne souvent des
hallucinations tranges.

--Malheureusement; mais cependant je crois volontiers que cet homme
avait conscience de ses paroles.

--Qui vous porte  le croire?

--Une vrit qu'il m'a avoue et qui prouve videmment qu'il n'tait pas
le frre du comte.

--Qu'est-ce donc?

--Je l'ai reconnu pour un ancien bandit que j'avais rencontr jadis dans
les Abruzzes. A cette poque, je ne l'avais vu que quelques minutes,
mais cela s'tait pass dans des circonstances telles que sa figure
tait demeure grave dans ma mmoire.

--Et il a avou cela?

--Parfaitement, n'est-ce pas, Keinec?

--Je l'ai entendu, ainsi que Jahoua.

--Que pensez-vous de cela, Marcof?

--Je ne sais que supposer! tait-ce Raphal (ce misrable se nommait
ainsi), tait-ce Raphal qui trompait le comte de Fougueray; tait-ce le
comte de Fougueray qui se servait de cet homme? C'est dans la rponse
que se trouverait le noeud de cette intrigue, et malheureusement je ne
puis rpondre moi-mme.

--C'est trange! dit Boishardy en rflchissant profondment.

--Voici les clochers de Saint-tienne, fit observer Keinec en dsignant
du doigt deux flches aigus qui apparaissaient en ce moment sur la
droite des voyageurs.

--Pressons l'allure! rpondit Boishardy, et enfonons-nous sur la
gauche; nous redescendrons ensuite sur la ville, aprs nous tre assurs
que les bleus n'y sont pas. Eh bien, continua-t-il tout en peronnant
son cheval et en fixant un regard perant sur les campagnes avoisinant
la Loire; Eh bien! cette jeune Yvonne m'intresse et je donnerais de bon
coeur le peu qui me reste de bien pour dcouvrir l'endroit o on la
retient prisonnire.

--Si toutefois elle vit encore! rpondit Marcof.

--N'en doute pas! s'cria Keinec. Si Yvonne tait morte, j'aurais t
tu, j'en suis sr.

--Espre, mon gars, dit le chef royaliste. Quant  moi je te promets
qu'aprs avoir russi  dlivrer le marquis de Loc-Ronan, je
t'accorderai mon aide pour chercher la pauvre enfant dont tu parles.

--Et si nous la retrouvons, continua Marcof, malheur  ceux qui l'auront
fait souffrir!

Keinec ne rpondit pas; mais il leva les yeux au ciel en tordant la
poigne du sabre qui pendait  son ct. On comprenait que le jeune
homme murmurait intrieurement un serment terrible, et qu'il n'y
faillirait pas.




XIV

LA PLACE DU DPARTEMENT


Quatre heures et demie sonnaient  l'horloge de la cathdrale de Nantes
au moment o le soleil, dclinant rapidement, cachait son disque sous
les nuages qui couraient de l'ouest  l'est, et jetait horizontalement
ses rayons ples et blafards sur les rives alors dvastes de la petite
rivire de l'Erdre, qui traverse dans toute sa longueur l'un des
principaux faubourgs de la ville pour aller verser ses eaux dans la
Loire, en face l'le Feydeau au centre mme de la vieille capitale du
duch de Bretagne.

Dsert et dsol, ce faubourg offrait l'aspect d'une cit aprs le
pillage.

Les maisons en ruines servaient d'asile aux chiens affams que
l'affreuse disette qui dsolait la ville avait laisss sans matres. A
peine obtenait-on chez le boulanger la ration de pain ncessaire  la
nourriture quotidienne: il avait bien fallu chasser sans piti du logis
les animaux domestiques, et les chiens errants s'taient instinctivement
runis en bandes dans les quartiers dserts, comme ils se runissent
encore de nos jours dans les environs de Constantinople, ne pntrant
que la nuit dans le coeur de la cit. Au centre du faubourg, se dressait
un magnifique peuplier orn de guirlandes, de rubans entrelacs aux
trois couleurs nationales, et devenu depuis peu arbre symbolique de la
libert.

 et l quelques enfants sortis de la ville et venant jouer dans cette
solitude, l'animaient seuls. C'taient des fils de vrais patriotes
auxquels, aprs les excutions, revenaient de droit les vtements qui
couvraient le corps des victimes au moment o le couteau les frappait.
Bien entendu que ces vtements taient ceux que le bourreau rejetait
comme ne pouvant lui convenir.

Ces jeunes sans-culottes, espoir de la Rpublique une et indivisible,
avaient tabli, dans le faubourg dont nous parlons, une sorte de
succursale de la halle aux habits, et s'amusaient  imiter les marchands
et les crieurs. C'tait quelque chose de hideux  contempler que ces
jeunes ttes blondes, brunes et roses, coiffes de perruques
ensanglantes ou de chapeaux galement maculs de taches de sang humain.

Deux d'entre eux, les plus grands (ils pouvaient avoir de douze  treize
ans), en taient dj venus aux coups  propos d'un habit couleur tabac
d'Espagne garni de boutons d'acier. videmment les deux drles avaient
fait main basse sur les hardes que se rservait l'excuteur; car l'habit
qui formait le principal sujet de contestation tait trop frais et trop
neuf encore pour avoir t ddaign par _monsieur de Nantes_, comme on
disait sous l'ancien rgime.

Dans la lutte dont il tait l'objet, le prix du combat avait eu 
souffrir de nombreux accidents. Une manche tait reste entre les mains
de l'un des deux antagonistes, tandis que l'autre gamin brandissait les
basques au bout d'un bton; mais ce qui causait la dispute, c'tait la
partie du vtement o se trouvait la garniture de boutons.

--Veux-tu lcher, Bertrand! hurlait l'un des combattants, en tirant 
lui le restant de l'habit que son compagnon venait de saisir.

--Non! je ne lcherai pas! rpondait l'autre sans lcher prise, et en se
cramponnant des deux mains au fragment qu'il serrait de toutes ses
forces.

--Ah! tu ne veux pas lcher?

--Non!

--Dis-le voir encore?

--Non! non! non! Entends-tu, grand imbcile?

--Tiens!...

Ici, Bertrand reut un coup de poing qui fit jaillir le sang de son nez,
lequel enfla subitement et menaa de prendre des proportions
gigantesques.

--Oh! c'est comme a! cria l'enfant en rendant coup pour coup. Je dirai
que tu es un aristocrate!

--Essaie donc un peu!

--Oui, je te dnoncerai!

--Je suis un sans-culotte. Chaux est mon cousin!

--Et Pinard est l'ami de papa!

--Je te ferai passer sous le rasoir national!

--Et toi dans la baignoire nationale!

--Je le dirai au club!

--Au club! crirent les autres enfants qui jusqu'alors taient demeurs
muets spectateurs de la scne. Tu vas au club, toi, Pichet?

--Oui, que j'y vas;  preuve que j'ai t reu membre de la Socit
rgnre.

Bertrand s'arrta, et le combat cessa momentanment.

--Vrai? dit-il avec un accent dans lequel l'admiration succdait
rapidement  la colre; t'es au club pour de vrai!

--Oui, pour de vrai!

--Pourquoi donc qu'on t'a reu?

--Ah! voil!

--Raconte-nous a! hurla la bande.

--J'y consens, rpondit Pichet en prenant une pose magistrale. Faut que
vous sachiez que papa m'a emmen avec lui l'autre soir.

--Tu nous l'as dit, interrompit Bertrand.

--Veux-tu me laisser parler, imbcile!

Et Pichet reprit:

--V'l qu'un citoyen fait une motion osqu'il fallait crire. Le
secrtaire n'y tait pas. On demande quelqu'un qui sait crire. Papa
crie en me montrant: Voil! L-dessus je m'en vais au bureau, et
j'cris; et puis quand j'ai fini, comme a m'amusait de griffonner sur
le papier osqu'il y a des imprims en haut, j'ai crit l'exemple
d'criture qu'on nous a donn la semaine dernire.

--Oh! oui, interrompit de nouveau Bertrand; l'exemple osqu'il y avait:
Le monde ne sera heureux que lorsqu'on aura guillotin quarante
millions d'aristocrates et cent millions de modrs!

--C'est a! rpondit Pichet. Pour lors, v'l un citoyen qui regardait et
qui me dit: C'est joli tout de mme ce que tu cris l! Et il monte 
la tribune, osqu'il a fait un discours dans quoi qu'il a dit que les
enfants qu'avaient de vrais sentiments patriotiques devaient tre reus
au club. Alors on a cri bravo, on a applaudi la motion, et on m'a donn
les honneurs de la sance.

--Qu'est-ce que c'est que a, les honneurs de la sance? demanda l'un
des jeunes compagnons du narrateur.

--C'est, dit Pichet, d'tre assis tout seul sur un grand tabouret  ct
de la tribune.

--Et t'as eu les honneurs de la sance, toi?

--Oui, que je te dis, et si tu ne me crois pas, je te vas flanquer des
coups!

Un murmure d'admiration courut dans les rangs des auditeurs. Il tait
vident que Pichet avait grandi normment dans l'estime de ses amis;
aussi se redressant avec satisfaction:

--Et voil! continua-t-il, je suis un pur, un rgnr, un vrai
patriote, un sans-culotte pur, comme dit papa.

Et l'enfant se mit  chanter  haute voix, comme pour clbrer son
triomphe, ce couplet alors des plus  la mode:

          La guillotine l-bas
          Fait toujours merveille!
          Le tranchant ne mollit pas,
          La loi frappe et veille.
          Mais quand viendra-t-elle ici
          Travailler en raccourci?
          Cette guillotine,  gu?
              Cette guillotine.

Bertrand cependant paraissait ne pas partager l'admiration gnrale dont
son antagoniste tait l'objet. Il se mit  rire en se moquant de Pichet
qui se promenait les mains derrire le dos, et peut-tre la querelle,
pour avoir chang d'objet, allait se rallumer non moins vive, lorsque
des pas de chevaux retentirent sur la route. Au mme instant, le canon
rsonna vigoureusement du ct de Nantes, et au bruit du canon se mla
celui d'une vive fusillade. Les enfants, dont l'attention se trouva
attire par ce double fait, se mirent  courir du ct des cavaliers
d'abord. Le bruit du canon les charmait moins sans doute que la vue des
chevaux et des voyageurs.

Trois hommes, en effet, dbouchaient dans le faubourg se dirigeant vers
la ville. Ces trois hommes portaient le costume complet des patriotes de
l'poque: carmagnole bleue de _tyran_, pantalons courts, ceinture rouge,
sabots garnis de paille, bonnet de la libert enfonc sur la tte et
descendant jusqu'aux yeux. Ils marchaient au pas de leurs chevaux
ctoyant les rives de l'Erdre.

Boishardy, Marcof et Keinec, semblaient mconnaissables sous ces habits
nouveaux. Les deux premiers surtout affectaient les allures des
sans-culottes avec une perfection d'imitation peu commune. Keinec seul
ne se donnait pas la peine de changer de manires. En entendant le bruit
de la canonnade et de la mousqueterie, les cavaliers se regardrent
tonns et inquiets.

--Qu'est-ce que cela? s'cria Boishardy.

--Se battrait-on  Nantes? murmura Marcof.

--Pas possible!

--Cependant c'est bien le bruit du canon.

--Sans doute.

--Avanons toujours!

--Pardieu! voil des gamins qui vont peut-tre nous renseigner.

Et Boishardy, se levant sur ses triers, appela  haute voix les
enfants. Pichet accourut le premier.

--Dis donc, mon gars, demanda le gentilhomme, sais-tu pourquoi on tire
le canon?

--Oui, que je le sais, rpondit l'enfant.

--Pourquoi alors?

--C'est pour les aristocrates, les chouans, les brigands!

--On se bat donc!

--Eh non! c'est la prire du soir, comme dit le citoyen Carrier.

Marcof et Boishardy se regardrent.

--Quelque nouvelle infamie! murmura le marin.

Boishardy lui fit un signe pour lui recommander la prudence, et se
retournant vers Pichet, qui tait plant droit devant lui, jouant avec
la crinire de son cheval:

--Qu'est-ce que c'est donc que la prire du soir du citoyen Carrier?
demanda-t-il avec aisance.

--Tiens! rpondit l'enfant, vous n'tes donc pas venu  Nantes depuis
deux jours?

--Non, mes camarades et moi nous arrivons de Saint-Nazaire.

--Oh bien! alors, vous ne savez pas.

--Qu'est-ce que nous ne savons pas?

--La nouvelle invention du citoyen, donc.

--Et tu la connais, toi?

--Je crois bien! papa m'y a men hier.

--O cela?

--A la place du Dpartement donc!

--Qu'est-ce qu'on y fait  la place du Dpartement?

--Tiens! on y tue les brigands!

--On a donc transport la guillotine? interrompit Marcof avec
impatience.

--Eh non! rpondit Pichet en faisant un pas vers son nouvel
interlocuteur.

On entendait toujours gronder le canon. Boishardy, craignant
l'emportement du marin, reprit aussitt la parole:

--Si tu sais quelque chose, explique-toi!

--Voil, citoyen! d'abord, faut que vous sachiez qu'on ne juge plus les
aristocrates....

--On ne juge plus?

--Eh non! c'tait trop long.

--Aprs?

--La guillotine ne va plus assez vite....

--Alors?

--Alors on a conduit hier soir trois cents brigands qu'on a pris 
l'entrept sur la place du Dpartement, et l les bons patriotes leur
ont tir dessus avec des fusils et des canons.

--Tu es sr de ce que tu dis?

--Tiens! je crois bien! papa y tait et moi aussi. Ah! c'tait drlement
joli, citoyen!

--Et on recommence ce soir!

--Oui; a sera comme a tous les jours.

Marcof poussa un soupir qui ressemblait  un rugissement. Boishardy
comprit que cette puissante nature allait clater. Aussi, craignant
encore une imprudence qui aurait pu compromettre leur sret  tous
trois, il remercia brusquement l'enfant, et, saisissant la bride du
cheval de son compagnon, il partit au galop. Keinec les suivit
silencieusement. En ce moment la fusillade cessa.

--C'est fini! s'cria Marcof.

--tes-vous fou? rpondit le chef royaliste. Vous avez failli nous
perdre! Songez que ces enfants sont plus dangereux encore que les hommes
par le temps qui court. On arrte vite, et une dnonciation est bientt
faite.

--Vous avez agi sagement, Boishardy, car en entendant les atroces
paroles de ce petit drle, le sang me montait  la gorge, et j'allais
faire passer mon cheval sur ce fils de bourreau, apprenti bourreau
lui-mme.

--Mettons nos chevaux au pas et calmez-vous un peu. Attendons la nuit,
si vous le voulez, pour entrer dans la ville; elle ne tardera pas.

Marcof ne rpondit pas, mais il arrta l'lan de sa monture. Un quart
d'heure ne s'tait pas coul que le crpuscule du soir jetait son voile
de brouillard sur la vieille cit bretonne. Les trois voyageurs
continurent leur route en suivant toujours les rives de l'Erdre.
Bientt ils atteignirent la ville. Tout  coup le cheval de Boishardy
s'arrta net et pointa. Celui de Marcof poussa un hennissement et se
jeta de ct.

--Qu'est-ce que cela? dit le chef royaliste en corrigeant vertement sa
monture.

Mais l'animal refusa d'avancer. La nuit sombre et brumeuse empchait de
distinguer devant soi. Keinec s'lana  terre.

--Un cadavre! dit-il.

--En voici un second! continua Marcof.

--Et un troisime, ajouta Boishardy. C'est ici comme c'tait ce matin
sur la Loire,  ce qu'il parat. Du sang, toujours du sang et rien que
du sang!

--Nous sommes sur la place du Dpartement, rpondit le marin d'une voix
frmissante.

Les chevaux tremblaient et avanaient avec une rpugnance visible. A
chaque instant ils glissaient dans le sang dont le sol tait dtremp.
Keinec marchait toujours  pied, conduisant sa monture par la bride, et
se baissant de temps  autre.

--Voici des enfants, dit-il, des femmes, des jeunes filles demi-nues.

--Tonnerre! la place est pave de cadavres!

Marcof ne se trompait pas. La lune se levant derrire un nuage et
glissant ses rayons  travers la brume, claira faiblement autour d'eux
et leur fit pousser  chacun une exclamation d'horreur. Plus de trois
cents corps atrocement mutils gisaient dans un vritable lac de sang.
C'taient pour la plupart des vieillards, des femmes et des enfants en
bas ge.

A chaque pas, les chevaux menaaient de s'abattre. Deux fois celui de
Boishardy glissa et roula avec son matre, qui se releva couvert de
sang. Certes, ces trois hommes taient braves, si braves mme qu'on
pouvait les taxer de tmrit folle. Eh bien! des gouttes de sueur
froide inondaient leurs visages. Comme le matin, sur la Loire, ils se
regardaient sans oser changer une parole, et bientt mme ils cessrent
de se regarder, dans la crainte d'changer leur pense. Peut-tre parmi
ces cadavres qu'ils foulaient se trouvait-il des amis chers  leur
coeur.

Nanmoins ils avanaient toujours. Ils taient  peine arrivs aux deux
tiers de la place, qu'une meute de chiens se prcipita en aboyant.
C'taient ceux que la famine avait transforms en loups voraces et en
chacals froces. Ils se rurent sur les cadavres. Puis les aboiements
s'teignirent peu  peu et on entendit le bruit des crocs arrachant des
lambeaux de chair humaine, ml  de sourds grondements et  l'clat des
os se brisant sous ces mchoires affames.

On apercevait de temps  autre les cadavres, jusqu'alors immobiles, se
remuer dans l'ombre, tiraills en sens inverse par ces gueules
ensanglantes et avides de carnage.

--Sortons au plus vite de ce charnier! dit Marcof d'une voix sourde.

--Je voudrais avoir quelque chose  tuer! murmura Boishardy.

--Que fais-tu donc, Keinec? s'cria le marin en apercevant le jeune
homme presque agenouill sur la terre humide.

--Je trempe mes armes dans le sang de mes amis, rpondit Keinec. Je les
laisserai rouiller, et tant qu'il y aura une tache sur la lame de mon
sabre ou le fer de ma hache, je fais serment devant Dieu qui m'entend et
sur les cadavres qui m'entourent, de frapper sans piti et sans merci
tous les bleus que je pourrai atteindre.

Il y avait dans le ton qui accompagnait ces paroles un tel accent de
rsolution et de fermet, que Marcof et Boishardy tressaillirent. Keinec
remonta  cheval; tous trois se dirigrent vers l'extrmit de la place.
Sur leur passage ils drangeaient des troupes de chiens occups  leur
horrible cure; les animaux grondaient en levant vers eux leurs yeux
sauvages et leurs museaux rougis, puis ils se remettaient  fouiller les
chairs mortes.

--Mon Dieu! dit subitement Marcof en plissant encore sous le coup d'une
horrible pense qui lui traversait l'esprit; si parmi les cadavres qui
flottaient ce matin sur la Loire, ou si parmi ceux que nous foulons en
ce moment aux pieds de nos chevaux se trouvait le corps de celui que
nous voulons sauver! Si nous tions venus trop tard!

--Le Seigneur aurait donc abandonn la cause du juste et de l'innocent
alors! rpondit Boishardy. Cela ne peut tre, Marcof; cette pense est
presque un sacrilge!

--Ne voyez-vous pas, Boishardy, que Dieu a abandonn Nantes!

--Eh bien! fit brusquement le gentilhomme, avanons toujours! Si ces
monstres ont tu Philippe, ne faut-il pas que nous vengions sa mort?
D'ailleurs, une fois en ville, nous saurons promptement  quoi nous en
tenir; on doit vendre ici comme on vend  Paris, la liste des victimes
immoles sous le couteau rvolutionnaire et par la rage des bourreaux.

--Vous avez raison, dit Marcof en baissant la tte.




XV

LA VILLE MARTYRE


Les trois cavaliers atteignaient alors l'extrmit de la place, laissant
derrire eux l'ignoble champ de carnage. Absorbs par les penses
affreuses qu'un tel spectacle venait de leur suggrer, les voyageurs
s'engagrent dans la premire rue qui s'offrit  eux et la parcoururent
dans toute sa longueur sans se proccuper de la partie de la ville dans
laquelle ils se trouvaient. Mais ce qu'ils venaient de contempler
n'tait pour ainsi dire que le prologue du drame auquel il leur fallait
assister.

A l'extrmit de la rue, un attroupement assez considrable de monde les
contraignit  s'arrter. Cet attroupement tait caus par deux hommes et
une femme; celle-ci paraissait chanter, et ses deux compagnons jouaient
du violon. Un triple cercle de rangs de curieux s'tait form autour des
musiciens ambulants. Les deux hommes, vtus de la carmagnole, du bonnet
rouge, et portant la dcoration des sans-culottes, annonaient au
public qu'ils pouvaient lui vendre des recueils de chansons _propres 
entretenir_, disaient-ils, _dans l'me des bons citoyens, la gaiet
rpublicaine_, et, pour preuve, l'un des joueurs de violon fit entendre
une ritournelle, tandis que la femme, se plaant au centre du cercle,
s'apprtait  chanter.

--_La ronde des guillotins mettant leur tte  la trappe!_ dit-elle,
par le citoyen Landr, vrai sans-culotte et mangeur d'aristocrates.
Premier couplet.

Et elle se mit  hurler d'une voix tranante et nasillarde, cette
chanson dont la rputation tait immense et que la foule couta avec une
attention profonde et de frquentes marques de sympathie.

          Vous vouliez tre toujours grands,
            Traitant les sans-culottes
            De canailles et de brigands;
            Ils ont par vos bottes
            Par le triomphe des vertus.
          Pour que vous ne nous trompiez plus,
            La justice vous sape;
            Ducs et comtes, marquis, barons,
            Pour trop soutenir les Bourbons,
            Mettez votre tte  la trappe.

Les auditeurs applaudirent avec enthousiasme. Marcof et Boishardy
changrent  voix basse quelques paroles, tandis que Keinec promenait
autour de lui un regard sombre et menaant.

--Deuxime couplet, reprit la chanteuse.

          Vous qui paraissiez plus hardis
          Que des ci-devant pages,
          Croyant d'aller en paradis
          Suivant les vieux usages;
          Vous riez, allant au nant,
          Dans la charrette en reculant,
          Comme crevisse et CRAPPE (_sic_);
          Montez le petit escalier,
          Rira bien qui rira dernier,
          Passez votre tte  la trappe!

A peine la chanteuse eut-elle termin que les applaudissements
redoublrent et clatrent avec une frnsie qui tenait de la rage.

Pendant ce temps, Marcof et Boishardy, toujours dans l'impossibilit de
continuer leur route, s'taient approchs d'une boutique assez claire
qu'ils contemplaient avec curiosit. Cette boutique tait celle d'un
libraire et avait pour enseigne: A Notre-Dame de la Guillotine. Le
marchand, jeune homme  la physionomie fausse et sinistre, se tenait sur
le seuil de sa porte. Il semblait regarder Boishardy avec une
persistance opinitre qui finit par fatiguer le gentilhomme, au point
que celui-ci, s'approchant davantage du libraire, lui demanda
brusquement pourquoi il le fixait ainsi.

--Citoyen, rpondit le jeune homme, comme tu regardais ma boutique, j'ai
cru que tu voulais m'acheter quelque chose. J'ai tout ce qu'il y a de
plus nouveau. Tiens! voici un volume qui vient de paratre, un beau
titre: _La Rpublique ou le Livre du sang, ouvrage d'une grande nergie
rpublicaine, propre  former les bons citoyens._ Je tiens galement
les journaux de Paris: _l'Anti-Brissotin_, la _Trompette du pre
Bellerose_, _la Discipline rpublicaine_.

Marcof, sans se proccuper de la faconde du marchand, poussa Boishardy
du coude:

--Regardez donc! lui dit-il en dsignant de la main un livre plac en
montre. Celui-ci est curieux!

En effet, le livre indiqu par Marcof portait cet entte significatif:

Compte-rendu aux sans-culottes de la Rpublique franaise.

Puis, au-dessous, on lisait:

Par trs haute, trs puissante et trs expditive dame Guillotine, dame
du Carrousel, de la place de la Rvolution, de Grve et autres lieux,
contenant le nom et le surnom de ceux  qui elle a accord des
passe-ports pour l'autre monde, le lieu de leur naissance, leur ge et
qualit, le jour de leur jugement, depuis son tablissement au mois de
juillet 1792 jusqu' ce jour, rdig et prsent aux amis des prouesses
par le citoyen Tisset, cooprateur du succs de la Rpublique franaise
(_sic_).

--Ce livre-l! s'cria le libraire qui flairait une affaire, est le
meilleur de tous, aussi vrai que je m'appelle Niveau.

--Niveau? rpta Marcof avec tonnement.

--Eh bien! fit le marchand, ce nom-l vaut bien celui de Leroy,
ci-devant de Monflabert, jur au tribunal rvolutionnaire, mon parent,
et qui, honteux de son premier nom, s'est fait appeler Dix-Aot!

--C'est juste, dit Boishardy, et vous et votre parent avez parfaitement
fait.

--Tiens! fit observer le libraire en ricanant, il parat que le
tutoiement fraternel n'est pas dans tes habitudes, citoyen! Vous est
aristocrate, et toi est sans-culotte, tu sais, et le vous est
guillotin ou se guillotinera.

Boishardy fit un geste d'impatience; il sentait que le moindre soupon
pourrait le perdre et perdre aussi ses compagnons, dans une ville o la
justice rvolutionnaire tait aussi expditive qu' Nantes, et il
comprenait qu'il venait de commettre une faute. Aussi, touffant en lui
la colre qu'avait fait natre le sourire insolent de son interlocuteur,
il haussa les paules avec un geste de piti.

--Tu as raison, citoyen, dit-il, et je te fais mes excuses; mais,
vois-tu, j'ai vcu jusqu'ici avec de mauvais patriotes, et cela m'a
gt. Si je viens  Nantes, c'est pour m'purer et me retremper un peu
parmi les vrais rpublicains. Voyons, pour me faire passer une bonne
soire, il faut que j'achte ton livre. Combien le vends-tu?

Le libraire sourit finement; il tait vident qu'il ne croyait pas un
mot de l'explication que venait de lui donner le cavalier, mais l'appt
du gain fit taire sa conscience rpublicaine, et il ne vit plus qu'un
acheteur l o il tait prt  voir un suspect! Il prit le livre dans
la montre et le tendit  Boishardy.

--C'est trente-cinq sols! dit-il, parce que tu parais tre un pur et que
je veux aider  te rgnrer.

Le royaliste fouilla dans la poche de sa carmagnole et en tira sa
bourse. C'tait une nouvelle imprudence, et un second sourire du
libraire, accompagn d'un regard avide qui s'effora de percer les
mailles de soie vint l'en avertir. Boishardy dsireux de se drober
promptement  cet incessant espionnage, prit vivement dans sa bourse
ouverte une pice d'argent, pas si vivement cependant que le marchand
n'et pu apercevoir de nombreux louis d'or aux reflets rutilants, et il
la tendit au vendeur en ajoutant d'un ton brusque:

--Trouve-t-on au moins dans ton livre les noms de tous les aristocrates
excuts  Nantes jusqu' ce jour mme?

--Oh! non, citoyen; ce livre-l ne concerne que Paris. La liste des
guillotins se vend  part, au profit des pauvres sans-culottes de la
ville, et Nantes a la sienne qui parat tous les soirs. Veux-tu la
collection complte?

--Oui! dit Marcof en avanant  son tour.

--La voici, c'est vingt sols, en tout cinquante-cinq sols, dit le
marchand en tendant au cavalier un cahier de feuilles dtaches
semblables  celles que dbitent les crieurs des rues.

Marcof arracha plutt qu'il ne prit des mains qui les lui tendaient les
listes fatales, et se pencha sous la lueur d'un rverbre accroch
au-dessus de la boutique, pour les parcourir avidement.

--Ah! ah! citoyen! fit remarquer le libraire, toujours avec son mchant
sourire, il faut que tu espres trouver l-dedans les noms des gens que
tu dtestes, ou que tu craignes d'y rencontrer ceux que tu aimes; cela
se voit.

Marcof n'entendit pas cette rflexion, mais Boishardy, que la colre
commenait  aveugler en dpit de sa rsolution de demeurer calme,
poussa si brusquement sa monture sur le libraire, que celui-ci recula
vivement pour ne pas tre renvers; sa figure blmit de peur.

--Paye-toi! dit imprieusement le gentilhomme en montrant l'cu de trois
livres qu'il tenait  la main.

Le marchand prit la pice et rendit au royaliste quatre bons d'un sol
chacun et deux de deux liards. Le papier tait alors la monnaie
courante. Sur les bons d'un sou on lisait cet aphorisme philosophique
parfaitement de circonstance: _Doit-on regretter l'or quand on peut
s'en passer?_ Et sur les bons de deux liards tait imprime cette
phrase sentimentale: _Ne me refuse pas au mendiant qui t'implore._

Boishardy prit le livre et les papiers, et mit le tout dans sa poche. En
ce moment, les chanteurs ambulants ayant termin leur sance, la rue se
dsencombra et le passage devint libre. Les trois cavaliers en
profitrent. Le marchand les regarda s'loigner.

--Ceux-l! se dit-il, en dsignant Boishardy et Marcof, sont des
aristocrates ou tout au moins des suspects ou des fdralistes; j'en
jurerais. Ah! ils ont de l'or dans leurs bourses, tandis que les vrais
patriotes meurent de faim! Faudra qu'ils payent ranon comme les autres,
et ce ne sera pas long! En attendant, je vais voir o ils vont.

Et le jeune libraire, fermant vivement sa boutique, mit la clef dans sa
poche et pressa le pas pour suivre  distance convenable les trois amis
qui avanaient lentement dans la rue mal claire.

--Eh bien! demanda vivement Boishardy  Marcof, qui froissait dans sa
main les feuilles qu'il venait d'acheter.

--Eh bien! son nom ne s'y trouve pas!

--Bon espoir, alors!

--Oui; mais il n'y a l-dessus que les noms des guillotins et pas ceux
dont nous avons heurt les cadavres.

--N'importe! esprons toujours. Ah! nous voici arrivs au bout de la
rue. Tournons-nous  droite ou  gauche?

--A gauche; cette petite ruelle nous mnera, je le crois, au Bouffay, et
ce n'est que l que nous pourrons obtenir quelques renseignements sur
Philippe, si toutefois nous parvenons  en avoir.

--A qui nous adresserons-nous?

--Le sais-je? Mais grce  nos costumes et aux cartes de civisme que je
me suis procures  Saint-tienne, nous pourrons interroger sans trop
veiller les soupons.

Les trois amis continurent donc leur route; on et dit qu'un dmon
attach  leur suite, se faisait un malin plaisir de les contraindre 
assister en une seule soire  toutes les horreurs qui ensanglantaient
Nantes. La nouvelle rue qu'ils avaient prise les conduisit au Bouffay,
ainsi que le pensait le marin; mais l les attendait une terrible
preuve. Une grande affluence de monde se pressait aux abords de la
place, au milieu de laquelle se dressait la guillotine, et une foule
immense l'encombrait dj lorsque Marcof, Boishardy et Keinec y
pntrrent. Des myriades de torches de rsine jetaient une lueur
blafarde sur le sombre chafaud, et augmentaient encore ce que son
aspect avait de lugubre.

--On tue encore ici? murmura Boishardy.

--On tue partout  Nantes! rpondit Marcof.

--Tournons bride alors; j'en ai assez!

Mais il tait dj trop tard; la foule bouchait toutes les issues.

--Allons, reprit le chef royaliste, il faut faire contre fortune bon
coeur.... Assistons  ces nouvelles infamies; mais, pour Dieu!
souvenons-nous de Philippe, et quoi que nous puissions voir, ne
commettons point d'imprudence.

--Vous avez raison toujours, Boishardy, rpondit Marcof  voix basse; la
dernire fois que je suis venu dans cette ville maudite, c'tait en
plein jour, on guillotinait comme on le fait aujourd'hui, et la premire
tte que je vis rouler, fut celle du baron de Saint-Vallier, auquel
j'avais serr la main deux semaines plus tt. Oh! il nous faut faire
provision de force et de rsignation, si nous devons demeurer calmes
spectateurs.

--Philippe sera notre sauvegarde; seulement, prvenez Keinec; je crains
la colre du pauvre gars.

Marcof se retourna vers le jeune homme, et lui ordonna de ne pas laisser
chapper une seule exclamation qui dcelt son indignation. Keinec fit
un signe qui indiquait sa promesse d'obissance, mais il ne parla point.
Depuis qu'il avait racont l'histoire de ses amours, il tait devenu
plus sombre encore et plus taciturne que par le pass. Une seule pense
l'absorbait, c'tait celle de trouver Yvonne. En ce moment, des cris de
joie retentirent dans la foule, et l'on vit une ondulation se produire
dans la direction de l'chafaud.

--Ah! s'cria un sans-culotte en indiquant de la main le fatal convoi
dont on apercevait la premire charrette, dominant les ttes amonceles
de la foule, ah! voici la _bire roulante!_

--Les aristocrates vont mettre _la tte  la chatire!_ ajouta un
autre.

--Et ce soir, ils seront en _terre libre!_ (au cimetire.)

--Eh! Chaux! tu vas voir quelle mine ils feront au vasistas!

--Faut bien dblayer le sol de la rpublique!

--Ah! dit le premier sans-culotte, il n'y aura pas relche aux
reprsentations ce soir. Les gueux vont _ternuer dans le sac!_ Les
autres seront baigns, et leurs amis ont eu tantt une indigestion de
fer et de plomb!

Ces allusions aux trois manires de procder du proconsul obtinrent un
bruyant succs. Puis quatre  cinq voix avines entonnrent ensemble ce
refrain d'un style sauvage et infme:

          Mettons-nous en oraison,
              Maguingueringon,
          Devant sainte guillotinette,
              Maguingueringon,
            Maguingueringuette.

Les deux chefs royalistes baissaient leurs paupires pour ne pas laisser
voir les clairs de colre qui tincelaient dans leurs regards. Ils
taient tombs au milieu d'une bande de la _compagnie Marat_.

Cependant Boishardy, plus matre de lui, avait remarqu que plusieurs de
ceux qui les entouraient jetaient sur ses compagnons et sur lui des
regards inquisiteurs, et il jugea prudent d'aller au-devant des
soupons. Tirant une pipe courte de la poche de sa carmagnole, et la
bourrant tout en sifflant un air patriotique, il se pencha sur
l'encolure de son cheval.

--Citoyen! fit-il en affectant les tournures de phrases de l'poque et
en s'adressant au sans-culotte de la _compagnie Marat_ qui prorait
dans le groupe, et qui n'tait autre que Brutus, l'ami de Pinard; eh!
citoyen, donne-moi du feu!

--Volontiers, rpondit Brutus qui secoua les cendres de sa pipe en
frappant le fourneau sur l'ongle de son pouce gauche.

Boishardy se pencha davantage et les deux pipes se rencontrrent.

--Merci, continua-t-il en tirant une norme bouffe de fume;
maintenant, citoyen, faut que tu me rendes encore un service.

--Lequel? rpondit Brutus.

--D'abord, es-tu un vrai, un chaud, un pur, un sans-culotte, enfin?

--Un peu que je m'en vante. La compagnie Marat ne se recrute pas parmi
les tides et les timors.

--Ah! tu es de la compagnie Marat?

--Tu ne connais donc pas le costume?

--Non.

--Comment, non?

--Dame! coute donc, il y a six mois que je ne suis venu  Nantes.

--D'osque tu viens, pour lors?

--De Brest.

--a va-t-il l bas?

--Pas mal, mais moins bien qu'ici,  ce que je vois.

--Ah! c'est qu'il n'y a pas des Carrier partout! En v'l un vrai
patriote!

--C'est pour le voir que je suis venu avec les citoyens, mes amis; des
purs, j'en rponds.

--Eh bien! ils ont crnement bien fait, et toi aussi. D'abord, vous
arrivez tous  point pour jouir du spectacle gratis. As-tu vu les
mitrailles de la place du Dpartement?

--Non, nous sommes arrivs trop tard, rpondit Marcof en se mlant  la
conversation.

--C'est dommage, vous auriez ri avec nous. Fallait voir les grimaces de
ces brigands d'aristocrates quand ils avalaient du plomb et du fer. Mais
soyez calmes, vous n'avez pas tout perdu!

--Qu'est-ce qu'il y a donc encore?

--D'abord le rasoir national, qui fonctionne  prsent jusqu' huit
heures du soir, et puis aprs les dportations verticales.

--Qu'est-ce que c'est que a?

--Une nouvelle ide du citoyen Carrier, donc!

Ici Brutus raconta dans son langage pittoresquement sanguinaire les
noyades qui, pour la premire fois, avaient eu lieu l'avant-veille.
Marcof et Boishardy comprirent alors pourquoi ils avaient vu tant de
cadavres sur la Loire. Le vieux pcheur avait dit vrai.

--Et ce soir, ajouta Brutus en terminant, troisime reprsentation!
Aprs la fin du rasoir, ces brigands de dports vont passer sur la
place; nous les suivrons et nous verrons le coup d'oeil.

Et Brutus entonna  tue-tte le lugubre _a ira!_ tandis que Boishardy
saisissait la main de Marcof, et la lui serrait silencieusement.

--Ah! s'cria le sans-culotte, voil les charrettes! Tout  l'heure on
va commencer.

En effet, l'ondulation que nous avons mentionne et qui agitait les
flots de la populace se fit sentir plus vive encore. On vit dboucher
par une des rues adjacentes les funbres voitures escortes de
sans-culottes  cheval. Les charrettes passrent devant l'endroit o se
trouvaient les trois royalistes. Quatre victimes taient attaches dans
la premire. Deux hommes d'abord: l'un portant le costume d'un modeste
ouvrier; celui-l tait coupable d'avoir sauv et cach un prtre
rfractaire. L'autre, habill en paysan venden, et portant firement sa
veste sur laquelle tait encore l'image du Sacr-Coeur. En l'apercevant,
Keinec, fit un mouvement brusque et poussa son cheval en avant. Il
venait de reconnatre un ancien compagnon dans le malheureux qui
marchait  la mort.

--Eh! dis donc, prends garde; tu vas m'craser avec ton cheval! hurla
Brutus en arrtant la monture du jeune homme.

Keinec ne l'entendit pas. Il dvorait des yeux la charrette, la _bire
roulante_ comme l'avait si pittoresquement dit l'ami de Pinard. Brutus,
avec cet instinct du mal qui distingue ses pareils, devina en partie ce
qui se passait dans l'me du jeune Breton.

--Dis donc, citoyen, continua-t-il d'un air moqueur, comme tu les
reluques, ces brigands d'aristocrates. On jurerait que tu en reconnais
un!

--C'est possible! rpondit schement Keinec, qui avait oubli
compltement et l'endroit o il tait, et la qualit de l'interlocuteur
qui lui adressait la parole.

Boishardy se mordit les lvres, Marcof voulut s'approcher de son ami;
mais Brutus ne lui en donna pas le temps.

--Si tu connais des aristocrates, c'est que tu es un aristocrate
toi-mme! dit-il d'un ton menaant.

Puis s'adressant aux frres et amis qui l'entouraient:

--Oh! les autres, les vrais, les purs, continua-t-il; voyez-vous cet
aristocrate qui nous crase avec son cheval. Faut le conduire au club et
savoir ce qui en retourne.

--Oui! oui! crirent dix voix ensemble. Au club! au club!

--Si c'est un aristocrate, autant le conduire tout de suite au dpt!
ajouta un sans-culotte.

La situation devenait critique. Les hues qui s'levaient autour de lui
attirrent enfin l'attention du jeune homme. Marcof et Boishardy firent
simultanment un mouvement pour s'interposer; mais Keinec ne leur permit
pas de prononcer un mot. Le Breton s'leva sur ses triers, et, laissant
retomber sa main puissante, il saisit Brutus  la gorge, l'enleva de
terre, et le jeta sur le cou de son cheval.

--Qu'est-ce que tu me veux? lui demanda-t-il.

Chacun connat l'influence de la force physique sur les masses
populaires. La brusque action de Keinec, la vigueur extraordinaire dont
il avait fait preuve, lui attirrent des admirateurs; et de ceux-l
furent d'abord ceux-mmes qui voulaient, quelques secondes auparavant,
le conduire au dpt. Boishardy profita habilement de la situation.

--Voil ce que c'est que d'insulter un bon patriote en l'appelant
aristocrate! dit-il en riant. Allons! Keinec, remets le citoyen sur ses
pieds. Je suis certain que, maintenant, il est convaincu que tu es aussi
bon sans-culotte que lui.

Keinec obit, et Brutus, rouge, non pas de honte, mais bien par l'effet
de la pression exerce sur son cou, se retrouva  terre, chancelant et
tourdi. La foule le hua  son tour. Brutus, sans paratre se soucier
des applaudissements dcerns  son antagoniste, reprit sa place au
milieu des sans-culottes.

--C'est gal, dit-il seulement, le citoyen aurait pu serrer moins fort.

--Pourquoi diable viens-tu l'offenser? rpondit Marcof en souriant.

--C'est bon! on le repincera! murmura le sans-culotte.

Pendant ce temps, les charrettes avaient presque franchi la distance qui
les sparait de l'chafaud. L'attention de chacun se reporta sur la
terrible machine. Enfin les voitures s'arrtrent. Les deux hommes dont
nous avons parl descendirent les premiers. Seulement, le Venden
s'arrta quelques secondes et cria  haute voix du haut de la charrette:

--Vive le roi!

A ce cri, pouss d'un ton fermement accentu, des vocifrations, des
menaces, des hurlements inintelligibles rpondirent de toutes parts.
Marcof et Boishardy se retournrent d'un mme mouvement vers Keinec, et
lui mirent la main sur la bouche. Le chouan allait crier aussi. Fort
heureusement que ce double geste chappa aux nombreux spectateurs qui
les entouraient.

--Tais-toi! dit Marcof  voix basse. Tais-toi! tu nous perdrais sans
profit pour personne.

--Oh! les infmes! les lches! murmura le jeune homme. Mais, vois donc!
il y a une femme et un vieillard dans la seconde voiture!

--Nous ne pouvons les sauver! Songe  ce que nous avons  faire!

--C'est bien! je me tais! mais....

Et Keinec dtourna ses regards sans achever la phrase commence, grosse
de promesses terribles que le jeune homme comptait mettre  excution.
Brutus l'observait du coin de l'oeil.

--Tout a, murmura le sans-culotte, c'est du gibier de guillotine, j'en
rponds; on verra tout  l'heure, et on saura ce qu'il en revient de
vouloir trangler un soldat de la compagnie Marat.

Brutus allait probablement communiquer ses observations  ses voisins,
lorsque des cris joyeux retentirent sur la place. La premire tte
venait de rouler. C'tait celle du Venden. Le peuple applaudit. Puis ce
fut le tour de l'artisan et les bravos retentirent tout aussi nombreux.

Les deux autres victimes qui restaient encore dans la seconde charrette
taient, ainsi que l'avait dit l'ami de Marcof, une femme et un
vieillard. Le vieillard pouvait avoir soixante-dix ans. Ses cheveux
blancs flottaient en dsordre autour de sa tte vnrable. Il semblait
calme et rsign. La femme, jeune encore et fort jolie, tait vtue d'un
peignoir de mousseline blanche, seul vtement qu'on lui et laiss,
malgr la rigueur de la saison. Elle paraissait en proie  une terreur
folle. Ses yeux gars, ses traits bouleverss, les contractions
nerveuses de sa bouche indiquaient que la malheureuse sentait sa raison
vaciller  l'approche du moment fatal. Quand elle monta sur l'chafaud,
le vieillard la soutint. Elle devait mourir la premire. La pauvre femme
se dbattait et poussait des cris affreux. Les aides du bourreau
s'approchrent d'elle pour l'attacher. Alors son peignoir se dchira, et
la malheureuse demeura presque entirement nue, expose aux regards de
la populace. De tous cts ce furent des exclamations, des rires
cyniques, des paroles obscnes, des quolibets grossiers. Les misrables
ne respectaient pas mme la mort.

--Est-elle belle, cette aristocrate de malheur! s'cria Brutus dont les
yeux tincelaient.

--En v'l des paules de satin! rpondit un autre.

--Eh hop! son affaire est faite! dit un troisime en voyant tomber la
tte de la belle jeune femme.

Boishardy ne put retenir un mouvement de dgot. Il dtourna la tte
pour ne pas assister aux excutions suivantes. Les charrettes se
vidrent rapidement, et les derniers bravos de la foule s'teignirent
avec la voix de la dernire victime. Quatorze innocents venaient de
prir.

--La farce est joue quant au rasoir! s'cria Brutus. Maintenant en
avant la baignoire nationale et les dportations verticales!

Puis, se retournant vers Boishardy:

--Dis donc, citoyen, continua-t-il, toi qui arrives  Nantes, faut que
tu viennes avec nous pour assister  la fte: Troisime
reprsentation!

--Nos chevaux sont fatigus, rpondit schement le royaliste.

--Mets-les  l'curie. Tiens, voil l'aubergiste des
Vrais-Sans-Culottes; tu y seras comme un coq en pte, toi, tes chevaux
et tes amis.

En parlant ainsi, Brutus dsignait une espce de cabaret dont l'enseigne
reprsentait une guillotine avec cet exergue: Au Rasoir national.
Puis, au-dessous, en lettres normes: _Ici on s'honore du titre de
citoyen!_ (sic).

La foule commenait  s'couler et se dirigeait vers les quais.
Boishardy regarda Marcof.

--Allons avec eux, dit le marin; sans cela ces misrables nous
souponneraient; et puis peut-tre nous donneront-ils des renseignements
utiles.

--Conduisons nos chevaux  l'auberge, alors.

--Volontiers.

Boishardy se retourna vers Brutus:

--Veux-tu nous attendre? demanda-t-il.

--Tout de mme, si vous n'tes pas longtemps.

--Nous allons mettre nos chevaux  l'curie.

--Convenu; vous me retrouverez ici avec les amis.

Marcof, Boishardy et Keinec s'loignrent, se dirigeant vers le cabaret.
En ce moment, un homme qui, depuis l'arrive des trois royalistes sur la
place de l'excution ne les avait pas perdus de vue une minute, et avait
plusieurs fois manifest des signes non quivoques de satisfaction en
les voyant entours des sans-culottes, un homme, disons-nous, se glissa
dans les rangs serrs de la populace et vint frapper doucement sur
l'paule de Brutus. Celui-ci se retourna:

--Tiens, Niveau! dit-il en reconnaissant le jeune libraire.

--Chut! fit Niveau en baissant la voix; je tiens une bonne affaire!

--Alors j'en suis.

--Naturellement.

--Qu'est-ce que c'est?

--Tu causais tout  l'heure avec trois hommes  cheval?

--Oui, trois gueux qui me dplaisent, et  qui il faut que je fasse
payer les marques noires que j'ai au cou. Je m'arrangerai pour les
envoyer au dpt.

--Garde-t'en bien!

--Pourquoi?

--Parce qu'ils sont riches,  en juger par l'un d'eux au moins.

--Comment sais-tu cela?

--J'ai vu la bourse de celui  qui tu parlais tout  l'heure, et elle
est pleine d'or.

Les yeux de Brutus s'ouvrirent dmesurment.

--Bah! fit-il. Tu es sr?

--Puisque je te rpte que j'ai vu!

--Alors, comme tu dis, il y a l une bonne affaire, et je m'en charge.

--Mais tu me garderas ma part?

--Cette btise! Si je te volais, tu ne m'amnerais plus de tes
pratiques, et j'y perdrais trop; ainsi, sois calme. Seulement, comme ils
sont trois, faudra que j'emmne des amis, et nous serons plus 
partager.

--Fais pour le mieux.

Niveau serra les mains de Brutus et s'clipsa prudemment. Le
sans-culotte revint auprs de ses compagnons.

--Nous les tenons, mes amours! dit-il en s'adressant  six de ses
collgues qui taient demeurs prs de lui, et qui tous faisaient partie
de la compagnie Marat; nous les tenons!

--Qui a? demanda l'un d'eux.

--Eh bien! les aristocrates de tout  l'heure.

--Tu crois donc que c'est des aristocrates! reprit l'un des assistants.

--J'en rponds, dit Brutus, qui voulait, aux yeux de ses amis, se donner
le mrite de la dcouverte.

--Si nous les dnoncions?

--Eh! non.

--Pourquoi?

--Autant faire l'affaire nous-mmes. T'as donc pas remarqu qu'il y en a
deux qu'ont des chanes d'or  leur gousset de montre?

--Si, je l'ai vu.

--Eh bien! s'ils sont riches, et ils le sont, j'en suis sr et je m'y
connais, autant garder la ranon pour nous que de la partager avec
Pinard et Carrier!

--C'est une ide, cela!

--J'en ai toujours, Spartacus!

--Et puis nous serons libres d'en finir quand nous voudrons; nous avons
nos sabres et nos pistolets.

--Et nous sommes sept, tandis qu'ils ne sont que trois. Faut que celui
qui m'a molest me paye son compte cette nuit mme.

--Si nous prvenions Pinard, tout de mme?

--Eh non! encore une fois! nous sommes assez. Aprs les dportations,
nous les conduirons chez Nicoud, sur les quais, et nous verrons la
couleur des louis qu'ils ont dans leurs poches.

--Les v'l! fit Spartacus en baissant la voix.

En effet, les trois hommes se dirigeaient  pied vers le groupe de
sans-culottes. Tous trois, en guise de sabre, portaient une hache
d'abordage accroche  leur ceinture rouge. Brutus prit familirement le
bras de Boishardy, et ils ouvrirent la marche, suivant le flot de la
foule qui les entranait dans la direction de la Loire. Ils arrivrent
ainsi jusqu' une haie de soldats qui formaient leurs rangs de chaque
ct du grand escalier du Bouffay.

--V'l le dfil qui commence. Attention! hurla Brutus.




XVI

LES NOYADES


Des prisonniers descendaient les marches de l'escalier. Les malheureux
ignoraient o on les conduisait. Plusieurs rvaient la libert et
croyaient  une dportation  l'tranger; presque tous taient demi-nus.
Ils marchaient par couple de deux personnes: un homme et une femme, une
jeune fille et un jeune garon, troitement lis ensemble.

Carrier appelait cela _les mariages rpublicains_. On entendait des
gmissements sourds et des prires interrompues, des cris d'enfants et
des pleurs de femmes. Des torches, agites au milieu des piques et des
baonnettes, clairaient ce dsolant spectacle.

--Tiens! v'l Robin! dit Brutus en accostant un sans-culotte. Bonsoir,
vieux! comment a va?

--a va bien, et a va aller mieux, rpondit Robin qui tait l'un des
chefs des noyeurs.

--Tu vas leur faire faire un tour au chteau d'Aulx,  ces brigands
d'aristocrates?

--Ah! fameux le calembourg! cria Robin en clatant de rire. Est-il
drle, ce Brutus!

Pour comprendre ce spirituel jeu de mots, il faut savoir que le chteau
d'Aulx est le nom d'une petite forteresse situe prs de Nantes. Chteau
d'Aulx (chteau d'Eau), le calembourg n'et t rellement pas trop
mauvais s'il n'avait t fait dans des circonstances aussi atroces. A
partir de ce jour, le mot de Brutus fit fortune et fut rpt aux
prisonniers qui croyaient souvent tre transfrs dans une autre prison
lorsqu'ils marchaient au supplice.

--Dis donc, Brutus, continua Robin en riant toujours.

--Quoi?

--On a rendu un dcret au Comit aujourd'hui.

--Bah!

--Et un fameux, encore.

--Qui l'a rendu?

--Grandmaison.

--Et quoi qui dit, ce dcret?

--Il dit qu'on incarcrera tous ceux qui ont voulu empcher ou entraver
le cours de la justice rvolutionnaire en sollicitant pour leurs parents
et amis qui sont  l'entrept (historique).

--Fameux! fameux! nous allons avoir de la besogne!

Pendant ce temps, les prisonniers descendaient toujours.

On voyait des femmes tenant dans leurs bras des enfants  la mamelle;
de temps en temps quelques-unes de ces malheureuses criaient avec
dsespoir:

--Une mre!... une mre pour mon pauvre enfant.

Quelquefois deux mains charitables s'avanaient entre les baonnettes,
la mre jetait son fils ou sa fille et continuait sa marche, sans savoir
seulement  qui elle avait lgu son enfant. Enfin les derniers
parurent, et la haie des soldats se referma sur eux. Marcof, Boishardy
et Keinec frmissaient d'horreur. Brutus et ses amis les entranrent 
la suite du cortge qui se dirigeait sur les quais. Chemin faisant,
Brutus leur expliqua en dtail ce que c'tait que les dportations
verticales. Le misrable gayait ses discours de quolibets et de jeux de
mots; il revendiqua mme l'honneur d'avoir, avec Pinard et Chaux,
prsent  Carrier la motion concernant les excutions de la place du
Dpartement.

--Au reste, dit-il en parlant des noyades, la Convention a approuv les
ides du citoyen reprsentant; et la preuve, c'est qu'elle lui a expdi
un envoy du Comit de salut public.

--Et comment se nomme cet envoy? demanda Boishardy.

--Fougueray, rpondit Brutus.

--N'est-ce pas un homme de taille moyenne, un peu gros et pouvant avoir
cinquante ans? fit Marcof d'une voix parfaitement calme.

--Tiens! tu le connais donc? rpondit le sans-culotte.

--Mais oui, et tu serais bien aimable de me faire trouver avec lui.

--C'est facile.

--Quand cela?

--Ce soir, si tu veux.

--Je ne demande pas mieux.

--Eh! aprs la fte, nous irons chez Nicoud vider une bouteille, et je
l'enverrai chercher; je sais o le trouver.

Marcof serra le bras de Boishardy, et ils changrent tous deux un
regard rapide.

--Le ciel est pour nous! murmura le marin.

Boishardy affecta de s'occuper de ce qui se passait.

--Qu'est-ce que ces patriotes-l? demanda-t-il  Brutus en voyant des
hommes porteurs de grands paniers couverts traverser la place.

--Ce sont les nippes des maris que l'on emporte, vu qu'ils n'en ont
plus besoin, rpondit Brutus; a va chez Carrier.

Le cortge tait arriv sur le quai, et l'on embarquait les prisonniers.
Lorsque tous furent entasss  fond de cale, on cloua l'entre de
l'escalier, puis le bateau fut pouss au large et gagna lentement le
milieu du fleuve. Des sans-culottes, porteurs de torches,
l'accompagnaient dans une embarcation plus petite. L'obscurit ne
permettait pas de distinguer trs bien.

Tout  coup des coups de hache retentirent; un silence se fit dans la
foule; puis un cri, un immense cri partit du milieu de la Loire, et le
bateau s'abma dans les flots. Les sans-culottes regagnaient le rivage
en chantant! Suivant l'expression de Brutus, la troisime reprsentation
tait termine, et le misrable ajouta gaiement:

--La suite  demain!

Marcof et Keinec se tenaient appuys dans l'angle d'un mur avoisinant le
quai. Leur front tait d'une pleur livide, leurs dents serres, leurs
yeux rougis, leurs traits contracts, et de leurs doigts crisps et de
leurs mains fivreuses, ils labouraient le ciment qui soudait ensemble
les pierres du mur auquel ils taient adosss. Leur respiration tait
haletante, le sang leur montait  la gorge; ils touffaient.

Boishardy, spar de ses compagnons, toujours au bras du sans-culotte de
la compagnie Marat, sentait son coeur bondir dans sa poitrine devenue
trop troite pour en contenir les battements convulsifs. Ses yeux
avaient une expression de frocit qui et terrifi Brutus, si celui-ci
l'et regard. De sa main droite, le royaliste tourmentait la crosse
d'un pistolet cach sous sa carmagnole. Frmissant de rage, de douleur
et d'horreur, il dtournait la tte pour ne pas entendre les propos
grossiers, les paroles froces de ceux qui l'entouraient.

La foule, avide d'excutions, s'coulait lentement devant eux,
regrettant que la fte ft dj termine, et ne se consolant qu'en
pensant que le jour suivant en apporterait une nouvelle. Les chansons
sanguinaires, les appellations triviales, les interpellations cyniques
se croisaient dans l'air.

Un moment Marcof et ses amis se crurent transports en dehors du monde
rel. Il leur semblait assister  un horrible cauchemar,  l'un de ces
rves fantastiques o l'imagination dlirante et exalte par la fivre
se forge  plaisir les monstruosits les plus invraisemblables. Marcof
se rappelait les Calabres, et il se demandait ce qu'taient ces hommes
qu'il coudoyait, comparativement  ces brigands repousss par tous.
Enfin, la conscience de la situation prsente revint  chacun.

--Et maintenant, dit Brutus, allons boire!

La petite troupe se remit en route. Marcof et Keinec s'taient
rapprochs l'un de l'autre, ou, pour mieux dire, ne s'taient pas
quitts depuis les noyades.

--Keinec? dit le marin  voix basse.

--Que veux-tu?

--Ils sont sept avec nous, n'est-ce pas?

--Oui.

--J'ai dans l'ide qu'aucun ne verra le jour se lever demain matin;
qu'en penses-tu?

--Je pense comme toi, Marcof!

--C'est bien! Je vais prvenir Boishardy, et  mon premier signal,
frappe tant que ton bras pourra frapper.

--C'est dommage qu'ils ne soient que sept.

--Bah! nous nous rattraperons une autre fois. Mais le sang m'a gris; il
faut que je tue quelques-uns de ces monstres cette nuit mme.

--Et moi aussi! rpondit Keinec.

Ils arrivaient en ce moment au cabaret dsign par Brutus. C'tait une
maison de chtive apparence et compltement isole, situe sur les
bords de la Loire, en face de l'extrme pointe de l'le des Chevaliers,
dans le faubourg o s'lve aujourd'hui le quartier Launay.

Construite dans le style Louis XV le plus pur, la petite habitation,
devenue un cabaret de troisime ordre, avait autrefois appartenu  l'un
des plus riches financiers de la ville, qui l'avait fait lever pour lui
servir de petite maison. Ce financier, auquel Nantes doit un quartier
tout entier, bti de 1785  1790, se nommait Graslin, et tait fermier
gnral. Homme de got et puissamment riche, Graslin, l'un des meilleurs
conomistes du XVIIIe sicle, avait voulu mettre ses thories en
pratique: il avait fait dfricher des forts, desscher des marais,
agrandir la ville, et l'avait dote enfin d'une salle de thtre; mais
tout cela n'avait excit que l'envie et les calomnies de ses
concitoyens, et l'ingratitude et l'oubli furent les fruits amers qu'il
recueillit de son intelligence et de sa libralit. Il mourut en 1799, 
peine regrett, et ses biens furent vendus lors du dcret concernant les
migrs, sa famille ayant pris la fuite.

La petite maison du quai de la Loire, qui lui servait de lieu de repos,
fut acquise, au prix d'un paquet d'assignats, par un cabaretier voisin,
nomm Nicoud. Cet homme s'empressa de faire gratter l'or qui couvrait 
profusion les lambris et les portes, afin d'en retirer un bnfice qui
quivalut amplement aux prix mme de la maison; puis il fit couvrir
d'une couche de blanc les belles peintures qui ornaient les murailles,
travestit le salon en salle de bal public, les boudoirs et les chambres
lgantes en cabinets particuliers, mit des rideaux rouges aux fentres,
des tables en bois partout, un comptoir au rez-de-chausse, dans
l'ancien vestibule, et posa une enseigne l o Graslin avait fait
sculpter  grands frais un mdaillon remarquable. Le vin tait bon, la
maison commode, puisque le jardin qui l'entourait l'isolait entirement
des constructions voisines: les sans-culottes en firent un lieu de
rendez-vous.

Brutus tait l'une des meilleures pratiques du cabaret; aussi,
lorsqu'il frappa  la porte d'une faon particulire, cette porte
s'ouvrit-elle aussitt.

--Que veux-tu, citoyen? demanda matre Nicoud en paraissant sur le
seuil.

--Ton vin numro un! du vin de sans-culotte, rpondit Brutus; du vin
rouge comme du sang d'aristocrate! Dpche, ou je te fais incarcrer
demain matin.

Pendant ce temps, Marcof qui s'tait gliss prs de Boishardy lui
parlait  voix basse. Le chef des royalistes fit un geste nergique, et
tous entrrent dans le cabaret.




XVII

CHOUANS ET SANS-CULOTTES


Brutus conduisit ses compagnons dans une vaste salle dont les fentres
donnaient sur la Loire; c'tait l'ancienne salle  manger du fermier
gnral: mais le cabaretier l'avait rendue mconnaissable. Puis, sous
prtexte de commander  souper, Brutus sortit presque aussitt. Le
sans-culotte, qui connaissait les tres de la maison, se dirigea vers la
cuisine dans laquelle il trouva le cabaretier.

--As-tu du monde dans ta cassine? demanda-t-il brusquement.

--Je n'ai que toi et tes amis, rpondit Nicoud.

--Bien sr?

--Dam! visite la maison depuis la cave jusqu'au grenier, et si tu y
trouves un visage humain autre que le tien, le mien et ceux de tes
compagnons, tu me traiteras comme vous avez trait cet aristocrate de
Claude, le cabaretier de Richebourg.

Matre Nicoud faisait allusion  des actes de frocit commis deux jours
auparavant par la compagnie Marat sur un pauvre homme dont le seul crime
avait t de prier les sans-culottes de solder leurs dpenses. Brutus
sourit agrablement  ce souvenir, et reprenant la parole:

--C'est bon; je veux le croire. Ainsi il n'y a personne que nous ici?

--Personne que vous.

--Eh bien!... tu vas filer toi-mme.

--Moi?

--Et vivement.

--Pourquoi?

--a ne te regarde pas.

--Et o veux-tu que j'aille  cette heure?

--a m'est tout  fait gal.

--Mais....

--Ah! pas d'observations, ou je t'envoie  l'entrept.

--Faut donc que je vous laisse ma maison?

--Oui.

--Toute la nuit?

--Oui.

--Cependant....

--Rien! interrompit Brutus. La patrie est en danger, et nous sommes en
train de la sauver. Si tu nous en empches, tu deviens un ami des
aristocrates, et tu sais ce qu'on en fait, n'est-ce pas, des
aristocrates?

Un geste atroce accompagna la phrase.

--Je m'en vais, citoyen, je m'en vais! dit vivement le malheureux
aubergiste en frissonnant de tous ses membres.

Le pauvre Nicoud s'apercevait depuis quelque temps que la situation du
cabaretier attitr des sans-culottes comportait une foule de
dsagrments qui en balanaient fcheusement l'honneur.

--Avant cela, reprit Brutus, tu nous apporteras du vin et du meilleur!

--Oui, citoyen oui!

Sur ce, Brutus pirouetta sur ses sabots et reprit le chemin de la grande
salle.

--J'ai ide que c'est des gros ngociants mls d'aristocrates, qui nous
la payeront bonne en louis d'or, murmura-t-il. En tout cas, faut que je
saigne celui qui m'a trangl, et que je vide la bourse de celui que m'a
dsign Niveau.

Brutus, en entrant, trouva ses compagnons assis autour d'une vaste
table. Soit hasard, soit intention prmdite, les trois royalistes se
trouvaient assis chacun entre deux sans-culottes. Brutus sourit en
remarquant ce dtail, et lana un regard d'intelligence  Spartacus. La
conversation tait dj engage entre Marcof, Boishardy et les membres
de la compagnie Marat.

--Ainsi, disait Marcof qui poursuivait toujours la mme pense relative
 Philippe, ainsi on ne dressera pas une liste des aristocrates noys ce
soir?

--Pas plus que de ceux qui sont encore sur la place du Dpartement,
rpondit Spartacus.

--Pourquoi?

--Imbcile! Pour faire une liste, faut-il pas savoir les noms?

--Sans doute.

--Eh bien?

--Eh bien quoi?

--Est-ce qu'on se donne la peine de prendre les noms de tous ces
gueux-l? On les tire de l'entrept par fournes, au hasard. Les uns ont
la chance de la baignade, les autres celle de la mitraillade, voil!

--Mais on ne les juge donc pas?

--Est-ce qu'on a le temps! D'ailleurs, pourquoi les juger, ne sont-ils
pas tous coupables?

--Ah a! dit Brutus en prenant un sige, qu'est-ce que a te fait  toi,
qu'on les juge ou non, qu'on dresse des listes ou qu'on n'en dresse pas?
Tu as donc intrt  savoir les noms des aristocrates qui restent, que
tu demandes ceux des brigands qui s'en vont?

--C'est possible, rpondit Marcof; j'ai connu du monde jadis  Nantes,
et j'aurais voulu savoir si ceux que je connaissais taient morts ou
vivants.

--Carrier lui-mme ne pourrait pas te rpondre. Il n'en sait rien.
Faudrait fouiller les prisons pour connatre ceux qui y sont encore.

--Mais ce dlgu de Paris dont tu me parlais, ne pourrait-il pas me
renseigner, lui?

--Le citoyen Fougueray?

--Oui.

--Dame! c'est possible. Mais il ne s'agit pas de a; nous allons boire!

--Nous boirons, soit; mais tu m'as promis d'envoyer chercher le dlgu
du Comit de salut public de Paris, et je te rappelle ta promesse.

--Bah! nous verrons demain matin.

--Non, ce soir!

--Ah a! tu tiens donc bien  voir le citoyen Fougueray?

--normment.

--Cette nuit?

--Je te l'ai dit.

--Qu'est-ce que tu lui veux de si press? Tu tiens donc bien  te
renseigner sur les aristocrates! Est-ce que tu es de leurs amis?

--a ne te regarde pas.

--Je veux le savoir, moi! hurla Brutus, emport par sa brutalit, et
peut-tre par le dsir de faire natre une querelle.

--Comment as-tu prononc?

--J'ai dit: Je veux le savoir!

Au lieu de rpondre, Marcof se laissa aller sur le dossier de sa chaise,
et se livra  un accs immodr de joyeuse hilarit. Brutus devint
cramoisi de colre. Enfin, le marin reprit son srieux, et dsignant du
geste un drapeau tricolore suspendu au fond de la salle:

--Va lire ce qu'il y a crit sur ce drapeau! dit-il.

--Je ne sais pas lire, rpondit Brutus; je ne suis pas un aristocrate,
moi!

--Eh bien! je vais lire pour toi.

Et Marcof se levant, et dployant le drapeau en attirant un coin  lui,
rcita  haute voix la fameuse lgende inscrite sur l'tendard:
_Libert! galit! ou la Mort!_

--Ce qui veut dire, continua Marcof, libert  chacun de faire ce que
bon lui semble, galit des volonts; en d'autres termes, je suis libre
de mes paroles et de mes actions, et s'il te plat de dire: Je veux
savoir, il me plat  moi de te rpondre: Je ne veux pas t'apprendre!
Quant  ce qui concerne la Mort, j'ajouterai que je n'ai jamais refus
un coup de sabre  personne, et que je suis  ton service si tu te
trouves offens par mes paroles. Comprends-tu?

--Je comprends que tu es un aristocrate!

--Bah! tu crois?

--Oui.

--Eh bien! crois-le!

--Va, tu feras connaissance avec la guillotine!

--Bah! l'acier du rasoir qui doit me couper la tte n'est pas encore
tremp!

Marcof parlait ainsi en se laissant peu  peu entraner par le sang qui
bouillonnait dans son cerveau. Il savait n'avoir affaire qu' sept
ennemis. Or, il avait deux compagnons braves et forts. Peu lui importait
donc une lutte; mais cependant il se contenait encore, ne voulant rien
brusquer avant que Brutus n'envoyt chercher Fougueray.

Brutus, de son ct, lche comme tous ses semblables, voulait agir
seulement sur des hommes sans dfense. La vigueur dont Keinec avait fait
preuve l'effrayait  juste titre. Dj le jeune homme se soulevait sur
son sige, et l'on sentait que sur un seul geste de Marcof, il allait
prendre part  l'action qui commenait  s'engager. Brutus comprit que
le moment n'tait pas venu, et il profita de la venue de matre Nicoud,
lequel entrait en ce moment portant des verres et des bouteilles, pour
passer une partie de sa colre.

--Arrive donc! cria-t-il d'un ton menaant; tu te donnes des airs de
faire attendre des sans-culottes de la compagnie Marat! Dcidment tu
tournes  l'aristocrate, et a ne peut pas durer longtemps!

Le pauvre cabaretier dposa sur la table ce qu'il portait dans ses mains
et se retira sans rpondre. Cependant, arriv  la porte, il se retourna
et s'adressant  Brutus:

--Tu n'as plus besoin de rien? demanda-t-il.

--Non!

--Alors je vais sortir; je laisserai la clef sur la porte.

--Ah! fit le sans-culotte en l'arrtant de la main, puisque tu vas te
promener, tu me feras une commission.

--Avec plaisir, citoyen Brutus.

--Tu vas aller  Richebourg.

--Oui, citoyen.

--Tu connais la maison de Carrier?

--Sans doute.

--Tu demanderas  la sentinelle le citoyen Fougueray, et tu lui diras
que des amis l'attendent chez toi.

--C'est tout?

--Qu'il vienne ce soir; tu ajouteras que Brutus l'attend et que la
patrie est en danger! a le pressera.

--Bien.

--Il nous trouvera encore ici dans deux heures.

--J'y vais!

--Es-tu content? demanda Brutus en s'adressant  Marcof, tandis que
matre Nicoud s'esquivait avec empressement.

--Oui, rpondit le marin.

--Alors buvons, et pas de rancune.

--Buvons, je le veux bien.

--Et parlons un peu des affaires de la Rpublique, ajouta Boishardy.

--Parlons-en.

--Y a-t-il longtemps que le citoyen Fougueray est  Nantes?

--Depuis deux jours.

--Et il est bien avec Carrier?

--Je crois bien, c'est un ami de Pinard.

--Qu'est-ce que c'est que Pinard?

--Comment tu ne connais pas Pinard?

--Non.

--C'est drle!

--Eh non! c'est naturel. Je t'ai dit qu'il y avait six mois que nous
avions quitt Nantes.

--Eh bien! Pinard, c'est comme qui dirait le chef de la compagnie Marat.
Lui et Grandmaison, c'est les trois doigts de la main avec Carrier;
c'est lui qui fixe les ranons?

--Quelles ranons?

--Celles que payent les prisonniers.

--Les nobles?

--Oh! que non! Depuis qu'on a confisqu leurs biens, ils n'ont plus un
liard  donner; aussi on les excute sans attendre; mais les gros
ngociants, faut bien leur tirer le sang du ventre.

--Tiens! c'est trs adroit, cela.

--Tu trouves?

--Parbleu!

--Comme a, continua Brutus en affectant un ton goguenard, comme a tu
approuves les ranons?

--Trs bien!

--Et si tu tais incarcr, tu payerais?

--Peut-tre.

--Eh bien! j'ai dans l'ide que tu payeras, fit Brutus en se rapprochant
de la porte  laquelle il donna un tour de clef.

Boishardy et Marcof changrent de nouveau un regard significatif. Les
choses commenaient  se dessiner nettement. Le gentilhomme reprit
nanmoins d'un ton parfaitement calme:

--Qu'est-ce qui te donne cette ide-l?

--Je vais te le dire, rpondit le sans-culotte, tandis que ses
compagnons se levrent vivement en portant la main  la poigne de leur
sabre.

Marcof et Keinec bondirent sur leur sige et furent sur la dfensive en
un clin d'oeil. Boishardy ne bougea pas. Il arrta mme ses deux
compagnons.

--Eh mais, dit-il froidement, il me semble que le temps se gte.

--Tu veux dire qu'il est gt! hurla Brutus.

--Et  quoi devons-nous ce brusque changement de temprature?

--A ce que tu n'es pas plus sans-culotte que je ne suis aristocrate.

--Et puis aprs?

--Aprs?

--Oui.

--Eh bien! toi et tes amis nous allons vous conduire  l'entrept; 
moins que....

--Que quoi?

--Que nous ne nous entendions.

--Alors parle.

--Nous avons besoin d'argent.

--Bon.

--Il nous en faut.

--Combien?

--Vingt-cinq louis chacun.

--En assignats?

--En or!

--Diable! vous tes sept, et cela fait cent soixante-quinze louis.

--Tout juste.

--Et tu crois que nous payerons?

--Si vous ne payez pas, vous y passerez demain.

--Pour qui nous prends-tu donc?

--Pour des gueux de ngociants, pour des accapareurs qui viennent
affamer les bons patriotes. Allons! pas tant de raisons! nous sommes
sept, vous tes trois; allons-y gaiement!

--Qu'est-ce que vous en pensez? demanda Boishardy en se tournant vers
ses deux compagnons. Faut-il payer?

--C'est mon avis, rpondit Marcof en souriant.

--A la bonne heure! cria Brutus tandis que la joie rayonnait sur le
visage de ses amis.

--Eh bien! reprit le gentilhomme toujours impassible, nous allons
payer... mais pas en argent.

--Je t'ai dit que nous ne voulions pas d'assignats.

--Je ne t'en parle pas non plus.

--De quoi parles-tu alors?

--D'un bon avis que je vais vous donner.

--C'est une monnaie qui n'a pas cours.

--Peut-tre. coute-moi seulement.

Et Boishardy se leva  son tour.

--Vous connaissez les noms des chefs de l'arme royaliste, n'est-ce pas?
demanda-t-il en haussant la voix.

--Parbleu! rpondit Brutus, j'ai le signalement de ces brigands dans ma
poche.

--Vous savez que leur tte est mise  prix?

--Oui.

--Combien Carrier estime-t-il une tte de chef?

--Trois mille livres.

--Voulez-vous les gagner?

--Tu connais un chouan? fit Brutus en s'adoucissant subitement. Tu peux
nous le livrer?

--Oui.

--Quand cela?

--Ce soir mme.

--Loin d'ici?

--Tout prs.

--Et comment le nommes-tu?

--Boishardy!

--Tu nous le livreras?

--Je vous le jure!

--Si tu fais cela, je passe la ranon pour moiti.

--Bah! tu n'en parleras mme plus, ajouta Marcof; car nous t'en
livrerons deux au lieu d'un.

--Comment s'appelle le second?

--Marcof le Malouin.

--Celui qui nous a enlev une partie des prisonniers que les soldats
nous amenaient de Saint-Nazaire?

--Lui-mme.

--Oh! s'cria Brutus, Carrier a dit que s'il tenait celui-l, il
donnerait deux mille livres de plus.

--Et il fera bien, car il en vaut la peine! rpondit le marin. Marcof a
dit qu'il tuerait Carrier et qu'il ferait pendre par les pieds au bout
des vergues de son navire tous les misrables qui composent la
compagnie Marat. Il a dit que les sans-culottes comme toi et tes amis
taient des galriens en rupture de ban. Il a dit qu'il gorgerait  son
tour les gorgeurs de Nantes. Et tout ce qu'il dit, il a l'habitude de
le faire. Ah! continua Marcof en donnant enfin libre cours  sa fureur,
ah! vous avez pens que nous tions des ngociants faciles  ranonner!
Ah! vous avez suppos que sept bandits de votre espce, sept misrables
tirs de la fange des gouts sanglants feraient reculer trois hommes de
coeur! Nous vous avons promis de vous livrer deux chefs royalistes. Eh
bien! nous vous les livrons. A vous  les prendre maintenant! Voici M.
de Boishardy, et moi je suis celui qui ai dfait vos bandes sur la route
de Saint-Nazaire, celui  propos duquel Carrier augmente le prix du
sang; je suis Marcof le Malouin! Vive le roi!

--Vive le roi! rptrent Boishardy et Keinec.

Un moment d'hsitation suivit ces paroles. Les sans-culottes, stupfis
de l'audace des chouans, reculrent. Mais, rflchissant bientt qu'ils
taient sept contre trois, ils mirent le sabre  la main. Quelques-uns
taient arms de piques. D'autres prparaient leurs pistolets. Brutus,
toujours entre la porte de sortie et les hommes qui emplissaient la
salle, demeurait indcis. Keinec bondit sur lui et, le saisissant  la
gorge, l'envoya rouler sous la table.

--Tu m'appartiens! cria le jeune homme en brandissant son arme, et j'ai
fait voeu de laver ma hache rougie dans le sang de tes victimes.

Ce fut le signal de la mle. Les sans-culottes, comprenant que c'tait
un combat mortel que celui qui allait se livrer, s'lancrent les
premiers. Les misrables ignoraient  quels ennemis ils avaient affaire.

Marcof et Boishardy levrent leurs bras arms, et deux d'entre eux
tombrent sans pousser un cri, tant le coup qui les frappa les atteignit
rapidement. La lutte devenait presque gale. Alors, ce qui se passa dans
cette salle d'auberge fut quelque chose d'horrible et d'indescriptible.
Les sans-culottes se battaient avec la rage du dsespoir. Les trois
chouans attaquaient, ivres de vengeance et de colre. Les cris et le
choc des armes, le bruit des meubles briss, celui des corps tombant
lourdement sur le sol, le rle des mourants, tout cela formait un
vacarme effrayant, rendu plus lugubre encore par le silence qui rgnait
au dehors.

Le combat se livrait  l'arme blanche. Deux coups de pistolet avaient
seuls t tirs sans atteindre personne. Boishardy, Marcof et Keinec ne
se servaient que de leur hache d'abordage. Ils voulaient sentir les
coups qu'ils frappaient. Brutus, bless d'abord par Keinec au
commencement de l'action, s'tait relev et avait bondi sur le jeune
homme; mais un coup de hache qui l'atteignit en plein visage le renversa
de nouveau. Brutus rlait en se tordant dans les convulsions de
l'agonie.

Le drame qui se passait dans cette petite auberge isole tait plus
sinistre peut-tre que ceux qui s'taient passs sur la place du
Dpartement et dans le lit de la Loire. L'lgant parquet sur lequel
s'taient poss jadis les petits pieds mignonnement chausss des
invites du fermier gnral, ruisselait alors du sang des patriotes. Les
chaises, les tables brises dans la lutte, le jonchaient de leurs dbris
mutils; les bouteilles renverses laissaient couler  flots le vin qui
se mlait au sang, tandis que leurs tessons servaient d'armes  ceux qui
avaient perdu les leurs.

Les sans-culottes, vaincus, blesss, pouvants, faiblissaient
rapidement. Quatre, tus sur le coup, gisaient prs de la table. Deux
autres, renverss sous les mains puissantes de Keinec et de Boishardy,
demandaient grce d'une voix teinte; mais les deux chouans avaient trop
longtemps contenu l'clat de leur colre: leur cerveau dlirant ne leur
permettait pas de comprendre les supplications qui leur taient
adresses, et leurs ennemis tombrent  leurs pieds, la poitrine
ouverte. Seul le septime vivait encore, et il s'efforait de gagner la
porte de sortie, ferme  double tour par Brutus, alors qu'il croyait
tre certain de la victoire, quand Marcof l'atteignit et l'envoya rouler
auprs de ses compagnons.

Enfin les royalistes s'arrtrent avec le regret de ne plus avoir
d'ennemis  combattre. Les cadavres des sans-culottes taient tendus 
terre baigns dans une mare de sang noirtre. La compagnie Marat tait
veuve de sept de ses enfants. Tous taient morts.

Par surcrot de prcaution, Keinec examina attentivement chacun des
corps et s'assura qu'aucun d'eux ne palpitait plus. Marcof, la bouche
entr'ouverte, les narines dilates, regardait d'un oeil tincelant
l'horrible spectacle.

--Bien commenc! dit Boishardy en essuyant le fer rougi de sa hache.
Voil de la besogne de moins pour le bourreau et des compagnes envoyes
aux mes de l'enfer.

--Tonnerre! rpondit Marcof en soupirant, pourquoi n'taient-ils que
sept!

--L, mon brave lion! Nous nous sommes fait la main, et nous
recommencerons bientt.

--Dieu le veuille! fit Keinec.

--Dieu le voudra, car Dieu est juste, dit Boishardy en frappant sur
l'paule du jeune homme. Maintenant, qu'allons-nous faire de ces
charognes.

--La Loire est proche....

--Eh bien! jetons-y ces cadavres.

--Pas encore, interrompit Marcof; ne compromettons pas nos affaires par
trop de prcipitation.... Laissons les choses dans l'tat o elles sont.
Je ne suis pas fch de donner audience dans cette salle  celui que
Brutus a envoy chercher.

--Croyez-vous donc qu'il vienne?

--Je l'espre.

--Non! ce Fougueray est trop renard pour ne pas flairer la gueule du
loup!

--Toujours est-il que nous devons l'attendre.

--Soit; attendons.

--Pendant ce temps Keinec va se rendre  l'auberge o nous avons laiss
nos chevaux; nous pouvons en avoir besoin.

Boishardy fit un geste d'assentiment. Marcof tira sa bourse de sa poche
et la tendit  Keinec.

--Va vite, mon gars, dit-il au jeune homme. Paie la dpense; et si l'on
s'inquite des taches de sang qui couvrent tes habits, tu rpondras que
tu as t prs de la guillotine.

--On ne s'en inquitera pas, rpondit Keinec; le costume que je porte en
ce moment n'en est que plus exact.

--C'est juste. Va et fais promptement. Tu nous retrouveras ici.

Keinec examina l'amorce de ses pistolets, raccrocha la hache  sa
ceinture et s'lana au dehors. Boishardy et Marcof restrent seuls. Ils
repoussrent du pied ceux des cadavres qui les gnaient, et, prenant des
siges, ils se disposrent  attendre l'arrive du citoyen Fougueray.




XVIII

MATRE NICOUD


Lorsque, sur l'ordre de Brutus, matre Nicoud avait quitt son auberge,
il s'tait rapidement dirig vers la demeure de Carrier afin d'accomplir
la mission dont il tait charg. Il devait, lui avait dit le
sans-culotte, prvenir le citoyen Fougueray que des amis l'attendaient
au cabaret du quai de la Loire. Nicoud atteignit promptement Richebourg
et trouva, devant la maison du proconsul, les sentinelles ordinaires qui
l'empchrent de passer. Il demanda le chef du poste. Celui-ci le
renvoya  Pinard, qui avait la haute main sur la garde de la maison de
Carrier. Pinard tait prcisment dans la cour de la maison. Nicoud
l'aborda et lui demanda la permission de parler au citoyen Fougueray.

--De quelle part viens-tu? rpondit le sans-culotte.

--De la part du citoyen Brutus.

--O est-il, le citoyen Brutus?

--Chez moi.

--A l'auberge du quai?

--Oui, citoyen.

--Il est seul?

--Oh! non; il est avec des amis.

--Lesquels?

--Des membres de la compagnie d'abord, et puis trois autres que je ne
connais pas.

--Qu'est-ce que c'est que ces trois-l?

--Je n'en sais rien; mais ils ont l'air de bons patriotes.

--Et tu dis qu'ils demandent le citoyen Fougueray?

--C'est--dire que j'ai compris, en entendant un bout de leur
conversation, que c'tait l'un de ceux dont je vous parle, qui dsirait
voir le citoyen, et que Brutus, pour lui faire plaisir, m'avait ordonn
de venir le chercher.

Pinard rflchit quelques instants. On sait qu'il avait intrt 
connatre les dmarches de Digo. Aussi trouva-t-il dans cette affaire
quelque chose de singulier et de mystrieux qu'il se promit d'claircir.
A quel propos Brutus envoyait-il chercher le citoyen Fougueray? Cette
dmarche cachait-elle quelque chose que Digo ne voulait pas qu'il st?
Or, si Digo ne voulait pas qu'il st, il tait vident que lui, Pinard,
avait intrt  savoir. Donc, en vertu de ce syllogisme parfaitement
logique, il pensa  claircir la situation.

--C'est bien! rpondit-il brusquement  Nicoud. Je prviendrai le
citoyen Fougueray moi-mme.

--Alors, je vais retourner dire  Brutus que sa commission est faite?

--Non pas!... Tu vas entrer au poste et y attendre mon retour; surtout,
fais en sorte que je t'y retrouve, sinon je te fais chercher par mes
hommes et je t'envoie au dpt.

--Sois tranquille, citoyen Pinard, je ne bougerai pas! rpondit Nicoud.
C'est l tout ce que tu as  m'ordonner?

--Oui.

Quelques minutes aprs, Pinard, aprs avoir donn des ordres concernant
le service de la nuit, se dirigeait seul vers les quais de la Loire, et
matre Nicoud, obissant avec un empressement digne d'loges au side du
proconsul, s'incarcrait lui-mme dans le poste des vrais sans-culottes.

--Je veux voir par moi-mme, se disait Pinard, et si Fougueray avait eu
l'intention de me jouer, il le payerait cher! Je le ferais noyer demain
soir. Mais non, continua-t-il aprs un silence pendant lequel il
rflchit profondment; mais non, si Fougueray avait eu l'intention de
me tromper, il est trop fin pour se servir de cet imbcile de Brutus.
Cela ne peut tre! Ne serait-ce pas plutt un pige tendu par d'autres
au courant comme lui des affaires du marquis, et qui voudraient profiter
des circonstances en dtruisant notre combinaison? Cela est plus
probable, et si cela est, c'est  moi  veiller! En voyant ceux qui
accompagnent Brutus, je saurai bien reconnatre  qui nous avons
affaire.

L'ancien berger de Penmarckh marchait rapidement malgr l'obscurit. Les
rues taient dsertes, car onze heures du soir venaient de sonner, et
les malheureux habitants de Nantes se renfermaient avec soin chez eux,
priant le ciel que la nuit entire se passt sans recevoir la visite des
sans-culottes de la compagnie Marat. Pinard atteignit le quai et suivit
la rive du fleuve.

--Oh! pensait-il, si Fougueray russit, dans huit jours j'aurai quitt
la France et je serai riche  mon tour. Mon but sera atteint! Je
remuerai de l'or et je commanderai en matre. O irai-je? Bah! que
m'importe. Je changerai encore de nom, et comme j'aurai la fortune, je
serai bien reu partout. Oui! oui! Fougueray russira! Quant  Yvonne,
demain matin je l'enverrai au Bouffay, et le soir elle sera dporte
verticalement; cela lui apprendra  faire la bgueule avec un ami de
Carrier! Elle a eu de la chance que le temps m'ait manqu depuis
quarante-huit heures pour m'occuper d'elle!

Pinard en tait l de ses rflexions et de ses projets lorsqu'il
s'arrta court dans sa marche. Il lui semblait entendre un bruit de voix
arriver jusqu' lui. Il couta attentivement. Des cris retentirent plus
distinctement  son oreille; ces cris partaient d'une maison situe 
quelque distance et compltement spare des autres.

--C'est dans l'auberge de Nicoud, murmura-t-il; que s'y passe-t-il donc?

Alors il approcha avec prcaution, mais en coutant toujours. Bientt le
vacarme cessa et tout rentra dans le silence. Pinard arrivait au moment
mme o la lutte entre les chouans et les sans-culottes venait de se
terminer.

La salle du cabaret dans laquelle s'tait passe la scne sanglante
tait situe au rez-de-chausse de la maison. Trois larges fentres
l'clairaient sur une vaste cour dans laquelle stationnaient autrefois
les quipages des grands seigneurs et des financiers que recevait
Graslin, et que matre Nicoud avait transforme en une sorte de jardin 
l'usage de ses clients qui trouvaient l, durant l't, l'air et la
fracheur sous une succession de berceaux verdoyants. Ces fentres
perces  hauteur d'appui, taient garnies de barreaux de fer que le
cabaretier avait fait poser par mesure de prcaution, la porte de la
cour ayant t enleve et l'accs en tant par consquent toujours
ouvert. A la gauche de ces trois fentres se trouvait la porte
conduisant dans l'intrieur de l'habitation, porte troite, basse,
mystrieuse, comme il convenait  une petite maison; cette porte ouvrait
sur un premier vestibule, troit galement et communiquant lui-mme avec
la salle o matre Nicoud avait plac son comptoir. Cette salle, tait
l'ancien grand vestibule, en forme de rotonde, au pied de l'escalier
conduisant aux tages suprieurs. La rampe de cet escalier avait t
commande par le fermier gnral  un artiste de l'poque, qui l'avait
excute en cuivre cisel recouvert ensuite d'une paisse dorure. Nicoud
avait gratt la dorure, fait fondre le cuivre et remplac le tout par
une rampe en bois de chne soutenue par d'pais pilastres.

La maison tait fort petite et n'avait qu'une pice de profondeur, de
sorte que la salle o se trouvaient Marcof et Boishardy tait claire,
non seulement sur l'ancienne cour, mais encore sur le jardin plant par
Graslin d'arbres prcieux, et, par son successeur, de lgumes, plus
utiles  la consommation qu'agrables  la vue. Trois autres fentres
donc ouvraient sur le derrire de la maison. Comme un petit mur de
clture sparait la cour du jardin, Nicoud n'avait pas cru devoir
prendre  l'gard de ces fentres les prcautions qu'il avait prises
pour les premires, et elles taient vierges de la plus mince barre de
fer.

Lorsque Brutus et ses compagnons taient arrivs  l'auberge, l'heure
tait dj avance; aussi matre Nicoud avait-il ferm dj les
contrevents des fentres ouvertes sur la faade, et aucun des survenants
n'avait song  les relever. Pinard, aprs s'tre approch doucement,
essaya donc, mais en vain de faire pntrer son regard dans la salle. Un
faible rayon de lumire glissant entre les contrevents, lui indiquait
seul que la pice tait habite, mais il ne pouvait distinguer ce qui se
passait  l'intrieur. Il couta de nouveau et n'entendit aucun bruit.

Alors il pensa  tourner la maison et  pntrer dans le petit jardin
situ au fond. Dj il atteignait l'angle du mur lorsqu'un nouveau bruit
le fit retourner subitement, Pinard s'accroupit dans l'ombre. L'infme
satellite de Carrier tait brave et ne redoutait pas le danger. Il
attendit tranquillement. La porte de la maison s'ouvrit, et un homme
parut sur le seuil. Cet homme tait Keinec, lequel allait accomplir
l'ordre dont venait de le charger Marcof. Keinec referma la porte sur
lui et prit sa course dans la direction du Bouffay. Il frla Pinard sans
le voir.

En ce moment la lune, se dgageant d'un nuage, resplendit subitement, et
claira le jeune homme. Pinard porta vivement la main  ses lvres pour
touffer un cri.

--Keinec! murmura-t-il.

Mais Keinec tait dj loin. Le sans-culotte se redressa d'un bond.

--Qu'est-ce que cela veut dire? pensa-t-il. Keinec dans la mme maison
que Brutus! Oh! il faut absolument que je sache la vrit. Keinec 
Nantes! Saurait-il donc que j'y suis moi-mme, et qu'Yvonne....

Pinard s'arrta.

--Non, reprit-il vivement; impossible! Il n'aurait pas eu la patience
d'attendre. Il ne sait rien. Mais que vient-il faire?

Et le sans-culotte se prit de nouveau  rflchir profondment. Tout 
coup il se frappa le front.

--C'est cela! dit-il en lui-mme, Keinec est un chouan. Keinec fait
partie de la bande de ce damn Boishardy; s'il vient  Nantes c'est
qu'il s'agit d'un complot royaliste! Voyons maintenant ce qui se passe
dans l'intrieur de l'auberge, et pourquoi Fougueray se trouve ml 
tout ceci.

Sur ce, Pinard tourna la maison, et franchissant le petit mur de clture
dont nous avons parl, il sauta dans le jardin converti en verger. Une
fois dans ce verger, et assur que tout tait entirement dsert autour
de lui, il se glissa le long du btiment, et gagna les fentres places
sur ce ct de la maison. Ces fentres,  la hauteur desquelles il
atteignit facilement, car le terrain du jardin se trouvait plus lev
que celui de la cour, avaient leurs contrevents ouverts. Seulement, une
paisse couche de poussire qui faisait rideau, empchait tout d'abord
de distinguer nettement l'intrieur. Pinard s'approcha davantage.

Certain de ne pas tre vu, il colla son visage aux carreaux infrieurs
de l'une des croises, et regarda attentivement. La premire chose qu'il
vit fut le cadavre de Brutus plac en pleine lumire, en face de ses
regards qui tombaient d'aplomb sur le corps ensanglant. Pinard
reconnut aussitt son compagnon; mais ne manifesta aucune surprise.

Puis, prs de ce cadavre, il distingua deux hommes assis; l'un lui
tournait le dos et masquait le visage de l'autre. Autour de ces hommes,
et gisant sur le parquet macul de sang on apercevait les corps inanims
des membres de la compagnie Marat. Pinard tressaillit en voyant ce
massacre des siens; mais il continua stoquement  porter toute son
attention sur ceux qui occupaient principalement ses regards.

Au bout de quelques minutes, l'homme qui lui drobait les traits de son
compagnon fit un mouvement brusque et se leva en se retournant. Le
sans-culotte put alors entrevoir le visage des deux individus enferms
avec les cadavres.

Sans doute reconnut-il les deux hommes d'un seul coup d'oeil, car il fit
un pas en arrire si vivement que son pied glissa et qu'il tomba  la
renverse. Se relevant comme pouss par un ressort, il traversa le
verger, s'lana sur le mur, et se dirigea d'une course furieuse vers
l'intrieur de la ville.

--Marcof et Boishardy  Nantes! murmurait-il. Oh! quelle prise! Cote
que cote, il faut m'en emparer; si ces hommes voyaient demain luire le
soleil, tant encore libres, Fougueray et moi serions perdus! Plus de
doute, ils savent tout; mais ils n'auront pas le temps d'agir.

Pinard atteignit bientt la place o se dressait la guillotine. De
joyeuses clameurs, entremles de chansons, de jurons nergiques et de
mots d'un cynisme hont retentissaient dans une maison voisine. Cette
maison tait le cabaret  l'enseigne du _Rasoir national_, cabaret o
Keinec avait conduit les chevaux. Pinard, connaissant cette auberge pour
le lieu des runions ordinaires des sans-culottes de la compagnie Marat,
frappa rudement  la porte qui s'ouvrit presque aussitt.

Pinard pntra dans une salle fumeuse, mal claire par un quinquet en
fer battu, et dont l'atmosphre nausabonde soulevait le coeur de
dgot. L'ami de Carrier fut reu avec des acclamations frntiques. Une
vingtaine d'hommes taient l, les uns attabls et buvant, les autres
debout et vocifrant.

--Vive Pinard! hurla la bande.

--Merci, mes Romains! rpondit le lieutenant de la compagnie Marat; mais
il n'est pas temps de boire et de chanter. Les aristocrates font des
leurs. Brutus et vos amis ont t gorgs ce soir. Il faut les venger!

--Brutus a t gorg! s'cria un sans-culotte.

--Par qui? demandrent sept ou huit voix.

--Par des brigands de chouans qui ont pntr dans la ville, et ont
souill par leur infme prsence la terre de la libert.

--Les chouans sont  Nantes! s'cria-t-on de toutes parts avec
stupfaction.

--Oui! rpondit Pinard.

--Sont-ils nombreux?

--O sont-ils?

--Quand les as-tu vus?

Et les questions, les interpellations se croisrent dans un tumulte
effroyable.

--Je les ai vus il n'y a pas une heure! dit l'ami du proconsul en
s'efforant de dominer le bruit assourdissant qui se faisait dans la
salle. Ils sont  l'auberge du quai de la Loire, chez Nicoud, et je ne
crois pas qu'ils soient nombreux, car je n'en ai compt que trois; mais
peut-tre les autres se cachaient-ils dans la maison.

--Et ce sont ceux-l qui ont assassin Brutus et nos amis?

--Je vous rpte que mes yeux ont contempl leurs cadavres; les brigands
causaient tranquillement assis auprs d'eux.

A cette nouvelle assurance, la colre et la rage des sans-culottes ne
connurent plus de bornes.

--A mort les chouans! s'cria-t-on.

--A la Loire les aristocrates!

--Vengeons nos frres!

--Mort aux aristocrates!

Et vingt autres exclamations menaantes partirent de tous les coins de
la salle. Les sans-culottes, entourant Pinard et se pressant autour de
lui, sollicitaient de nouveaux dtails en brandissant leurs sabres et
leurs piques avec des gestes furibonds. La scne tait tellement anime,
qu'aucun des assistants ne remarqua que par l'entre-billement de la
porte du fond venait d'entrer un nouveau venu qui, en apercevant Pinard,
se recula vivement, et prta une oreille attentive  tout ce qui allait
se dire. Cet homme tait Keinec.

Le chouan, aprs avoir brid les chevaux, se disposait  gagner la rue,
lorsque la voix de Pinard tait arrive jusqu' lui. Keinec s'tait
d'abord arrt comme s'il et t clou sur le sol par une force
invincible; puis il s'tait rapproch, et, ainsi que nous venons de le
dire, il s'tait hasard jusqu' pntrer dans la salle. En
reconnaissant Carfor, qu'il entendait nommer Pinard, il comprit que le
secret de sa prsence et de celle de ses chefs dans la ville tait connu
du terrible ami du proconsul.

Keinec pouvait fuir sur-le-champ; mais, avec cette indiffrence du
danger qui faisait le fond de son caractre, il voulut entendre jusqu'au
bout l'espce de conciliabule qui se formait. Seulement la prudence lui
avait fait rouvrir la porte de la salle, et il coutait en dehors tenant
 la main les brides des chevaux, et prt  fuir par la grande porte de
derrire, la seule qui, donnant accs aux voitures et aux chevaux,
demeurait ouverte toute la nuit. Pinard tait mont sur une table et
haranguait les patriotes. Pinard avait compris que, pour mieux entraner
les sans-culottes et s'en faire suivre, il lui fallait donner quelques
explications. D'ailleurs les discours taient  l'ordre du jour  cette
poque: on en faisait partout et pour tout,  toute heure et  tous
propos, et le lieutenant de Carrier et risqu de se dpopulariser aux
yeux de ses amis en manquant une si belle occasion de lancer une
allocution patriotique. Puis, d'une part, le berger terroriste ignorait
le nombre des chouans  attaquer; il ne pouvait supposer, malgr la
tmrit des trois royalistes, qu'ils se fussent hasards seuls et sans
secours dans la ville, et il s'imaginait que la maison du quai de la
Loire tait remplie de soldats blancs. D'un autre ct, il connaissait
la valeur passablement ngative de ces valets de la guillotine qui
l'entouraient, et qui, les premiers  l'assassinat et au pillage,
avaient grand soin de ne pas quitter les murs de Nantes, dans l'enceinte
desquels ils ne couraient aucun danger, laissant aller au feu de
l'ennemi les vrais soldats de la Rpublique. Il s'agissait donc de
chauffer  blanc le patriotisme des sans-culottes, et de faire passer
dans leur coeur le dsir de la vengeance et la ferme volont d'exprimer
ce dsir autrement que par des cris et des vocifrations. En
consquence, Pinard s'tait lanc sur une table, et, dominant
l'assemble, avait commenc ce que l'on nommait une _carmagnole de
Barrre_; c'est--dire une improvisation fulminante, patriotique et
splendidement colore.

Sans prononcer les noms des deux chefs royalistes, car il voulait se
rserver l'aubaine de les apprendre lui-mme  Carrier et de toucher la
prime promise par le proconsul, il fit, en style de circonstance, un tel
tableau de la honte qui allait rejaillir sur la compagnie Marat tout
entire, si elle ne vengeait pas son honneur outrag par la mort de sept
de ses enfants, que les auditeurs, transports de rage et de fureur,
l'interrompirent par des rugissements d'indignation; menaces de mort,
promesses de tortures, serments de vengeance, de meurtre et de carnage,
partaient de tous cts en une seule et mme explosion. Tous, d'un mme
mouvement, se prcipitrent sur leurs armes. En un clin d'oeil les
satellites de Carrier furent prts  marcher, les uns arms de piques et
de pistolets, les autres de sabres et de fusils de munition. Bref, il
fut dcid sur l'heure qu'une expdition nocturne allait avoir lieu
contre les brigands royalistes, sous le commandement du citoyen Pinard,
qui se rservait ainsi non seulement le mrite de l'initiative, mais
encore celui d'avoir men  bonne fin une affaire aussi importante.

D'une part, Pinard allait satisfaire sa haine contre Marcof et Keinec;
de l'autre, il allait d'un seul coup s'lever au-dessus des Grandmaison
et des Chaux, de ceux enfin qui contre-balanaient son influence auprs
du proconsul. La capture des chefs royalistes le faisait le second dans
Nantes. Aussi son oeil fauve lanait-il des clairs de joie froce, et,
voulant terminer par une proraison digne de son brillant exorde:

--Sans-culottes! s'cria-t-il, braves patriotes purs, montrez une fois
encore que vous tes la force de la Rpublique et que vous seuls tes la
vritable barrire entre la nation et les gueux qui veulent la perdre! A
vous l'honneur de laver avec le sang des brigands la tache qu'ils ont
os faire au sol rpublicain en le foulant sous leurs pieds indignes! A
vous la gloire d'craser ces serpents qui se sont glisss dans notre
sein! Sans-culottes! la patrie est en danger! Aux armes et vive la
nation!

--Vive la nation! hurla l'auditoire.

--En avant! rpondit Pinard qui comprit que l'exaltation avait atteint
son apoge.

Ils sortirent en masse confuse du cabaret. Arrivs sur la place, Pinard
les fit mettre en rangs et prit la tte en recommandant le plus grand
silence. Les sans-culottes, y compris leur chef, taient au nombre de
vingt-quatre; c'tait juste huit hommes que chacun des royalistes allait
avoir  combattre, en supposant que Keinec pt arriver  temps pour
prter  ses chefs le secours de son bras. La troupe prit le chemin
qu'avaient parcouru Brutus et ses compagnons, et se dirigea en bon ordre
vers le cabaret isol.




XIX

LION ET TIGRE


Boishardy et Marcof taient demeurs dans la salle basse, l'oreille au
guet, et attendant toujours l'arrive de Digo. Plus d'une demi-heure
s'tait coule depuis le dpart de Keinec.

--Tonnerre! s'cria le marin avec violence. Ce Fougueray ne viendra pas!

--Je vous avait dit que le drle flairerait ce qu'il aurait trouv,
rpondit Boishardy.

--Et Keinec?

--Je ne comprends pas le retard qu'il met  revenir.

--Lui serait-il arriv malheur?

--Cordieu! si je le savais, je braverais tout pour secourir ce gars qui
nous a si dignement seconds!

--coutez Boishardy! il me semble entendre du bruit au dehors.

--Vous vous trompez, mon cher, ce sont les murmures du fleuve qui vous
arrivent aux oreilles, et le vent du nord qui secoue les portes.

--Vous avez raison.

--Voici la lampe qui s'teint, fit observer Boishardy.

--C'est vrai; il n'y a plus d'huile.

--Nous ne pouvons pas rester ici sans lumire!

--Qu'importe!

--Si nous tions dcouverts, la position ne serait pas tenable!

--Eh bien! sortons alors.

--Soit. Nous demeurerons sur le seuil de la porte, et nous attendrons
Keinec.

Boishardy et Marcof se dirigrent vers la porte qui donnait sur la cour,
l'ouvrirent et se trouvrent en plein air. Le marin se baissa vers la
terre.

--Je vous rpte, Boishardy, que j'entends quelque chose.

--Un galop de chevaux?

--Non.

--Des pas d'hommes?

--Non plus.

--Qu'entendez-vous donc alors?

--Je ne sais... quelque chose de confus que je ne puis dfinir.

--Allons sur le quai.

Les deux hommes traversrent la cour et gagnrent l'ouverture situe sur
la rive du fleuve. L'obscurit tait profonde et rendue plus paisse
encore par le brouillard qui s'levait de la Loire, et qui, couvrant le
faubourg, interposait son opacit entre les regards des deux amis et
l'horizon qu'ils s'efforaient d'interroger.

Le froid, dont la bise soufflant du nord augmentait l'intensit, tait
devenu trs vif. De bruyantes rafales faisaient courber les ttes
dnudes des grands arbres plants sur le quai, et sifflaient aigrement
dans leurs branchages noirs. Marcof coutait toujours avec une attention
profonde; mais par suite d'un phnomne assez commun, le brouillard
humide empchait la perception du son, et ce n'tait que lorsque le
vent, chassant devant lui la brume, tablissait un courant entre la
ville et le faubourg, que le marin pouvait saisir ce bruit vague et
indescriptible qui avait veill sa vigilance. Boishardy n'entendait
rien et affirmait  son compagnon qu'il s'tait tromp.

--Ce sont les feuilles mortes tourbillonnant sur nos ttes qui causent
par leur froissement ce bruit mystrieux qui vous inquite, dit-il 
voix basse.

Marcof lui fit signe de garder le silence et se pencha en avant.

--Encore une fois, dit-il, je vous affirme que je ne suis pas le jouet
d'une illusion.

--Alors, fit Boishardy avec rsolution, tenons-nous sur nos gardes! Au
diable ce brouillard qui vient de s'lever et qui nous drobe les rayons
de la lune! La nuit est tellement noire que l'on ne peut distinguer 
deux pas devant soi....

Marcof l'interrompit en lui saisissant la main:

--Entendez-vous? dit-il.

--Oui, oui... j'entends, cette fois, rpondit Boishardy. Qui diable est
cela? On dirait le roulement d'une voiture, et l'on ne distingue pas le
bruit des chevaux.

--Attention! il me semble voir quelque chose se remuer dans la brume.
N'apercevez-vous rien?

--Si fait! je vois une masse confuse qui s'avance rapidement vers nous!

Boishardy et Marcof saisirent leurs pistolets qu'ils armrent, et se
tinrent prpars en silence  l'vnement qui menaait. Le gentilhomme
et le marin ne s'taient pas tromps: un bruit sourd devenant de plus en
plus distinct retentissait sur le quai dans la direction de la ville, et
une ombre arrivait effectivement sur eux avec une rapidit vritablement
fantastique, car cette ombre paisse et noire courait sur la terre sans
faire entendre autre chose qu'un roulement indescriptible et presque
insaisissable. Enfin elle arriva devant la porte de l'auberge, et
s'arrta brusquement.

--Les chevaux! s'cria Marcof.

C'tait en effet Keinec conduisant les trois animaux.

--Tu leur as donc envelopp les fers avec du foin? demanda Boishardy en
voyant le jeune homme s'lancer  terre.

--Oui, rpondit Keinec; c'est cette prcaution qui m'a retard, et il
est heureux que j'aie employ mon temps  la prendre, sans elle nous
tions perdus.

--Comment cela? demandrent les deux hommes.

--Je vous l'expliquerai plus tard, messieurs; mais d'abord  cheval et
piquons! Il y va de notre salut.

--Que s'est-il donc pass?

--Vous le saurez. A cheval!  cheval!

L'accent avec lequel Keinec pronona ces paroles tait tellement
pressant, que toute hsitation devenait impossible. Puis les deux chefs
savaient le jeune homme trop brave pour s'effrayer d'un danger vulgaire.
Ils sautrent donc lestement en selle.

--Regardez! fit Keinec en se retournant.

Les rayons de la lune glissant sous un nuage percrent en ce moment
l'opacit du brouillard, et clairrent d'une lueur ple une partie du
quai. Marcof et Boishardy, imitant le mouvement de leur compagnon,
purent alors distinguer au loin des piques et des baonnettes qui
s'avanaient en silence. Les cavaliers rendirent la main et les chevaux
partirent. Grce au foin qui entourait les sabots de leurs montures, le
bruit du galop s'amortissait de telle sorte qu'il tait vident qu'il
serait absorb par celui que faisaient les pas des sans-culottes.

--Nous sommes donc dcouverts? demanda Marcof.

--Oui, rpondit Keinec.

--Tu en es sr? ajouta Boishardy.

--J'ai entendu l'ordre que l'on donnait de nous traquer dans l'auberge.

--Et qui donnait cet ordre?

--Celui qui a dcouvert notre prsence dans la ville.

--Le connais-tu?

--Oui.

--Quel est-il?

--Ian Carfor!

--Ian Carfor! rpta Marcof en arrtant son cheval par une saccade si
brusque que l'animal plia sur ses jarrets de l'arrire-train; Ian
Carfor, dis-tu? Ce misrable est donc  Nantes?

--Oui.

--Tu l'as vu?

--Je l'ai vu.

--Et tu ne l'as pas tu?

--Je me serais fait massacrer sans pouvoir vous prvenir. Mais vous ne
savez pas tout: Carfor a chang de nom; il se nomme aujourd'hui Pinard.

--Pinard! s'cria Boishardy  son tour; Pinard, l'infme satellite de
Carrier, le lieutenant de ses crimes, l'aide du bourreau! Parle vite,
Keinec; dis-nous ce que tu sais, ce que tu as appris. Nous sommes 
l'abri ici, et les misrables gorgeurs atteignent  peine le seuil de
l'auberge.

Keinec raconta brivement ce qu'il avait vu et entendu au cabaret du
_Rasoir national_. Quant il eut achev son rcit, Marcof sauta  bas de
son cheval.

--Descends! dit-il  Keinec.

Keinec obit.

--Vous, Boishardy, continua le marin, vous allez prendre les brides de
nos chevaux et nous suivre au pas.

--Qu'allez-vous faire?

--Vous le saurez; mais cela ne doit pas vous concerner. C'est une
vieille histoire que Keinec et moi connaissons, et comme nous l'avons
commence ensemble, c'est ensemble que nous devons la terminer. Quand
nous serons  deux ou trois cents pas de l'auberge que les bandits vont
fouiller pour nous trouver, vous vous arrterez et vous nous attendrez.
Au nom de l'honneur, Boishardy, je vous somme de ne pas vous mler  ce
que nous allons entreprendre. Attendez-nous seulement; que nous
puissions fuir ensemble; car il faudra quitter Nantes cette nuit.

--Et Philippe?

--Soyez tranquille, nous le sauverons demain, s'il est vivant encore;
maintenant, j'en rponds.

--C'est bien, rpondit le gentilhomme. Marchez, je vous suis; je
m'arrterai l o vous me le direz, et je vous attendrai,  moins que
vous m'appeliez vous-mme.

--Merci, Boishardy. Maintenant retournons sur nos pas.

La distance que les chevaux avaient franchie tait assez courte. Arrivs
 deux cents pas environ de la maison, Marcof fit arrter Boishardy prs
d'un mur qui l'abritait de son ombre. Puis, saisissant le bras de
Keinec, tous deux s'avancrent, profitant habilement de tout ce qui
pouvait dissimuler leur marche.

--coute, dit le marin, les sans-culottes ont sans doute plac une ou
deux sentinelles  la porte du cabaret. Il faut que ces sentinelles
meurent sans pousser un cri. Laisse tes pistolets  ta ceinture.
Assure-toi seulement que la chane qui retient ta hache  ton bras droit
est solidement accroche. Bien, c'est cela! Maintenant prends ce
poignard.

Marcof tirant deux espces de dagues corses de la poche de sa carmagnole
en remit une  Keinec et garda l'autre.

--Encore une recommandation, continua-t-il. Ne frappe qu' la gorge,
mais frappe d'une main ferme et enfonce jusqu'au manche. L'homme qui
meurt ainsi tombe sans pousser un soupir. Tu m'as bien compris?

--Parfaitement! rpondit Keinec.

--Rappelle-toi que si Yvonne est  Nantes, Carfor, mieux que personne,
peut nous en donner des nouvelles; car il sait tout ce qui se passe dans
la ville. Il faut donc que nous le prenions vivant.

--Compte sur moi, Marcof! Ou je mourrai sous tes yeux ou nous aurons
Carfor!

--Nous russirons et tu ne mourras pas, car Dieu est juste, et c'est lui
qui nous envoie ce misrable. Ils sont vingt qui l'accompagnent, dis-tu?
ce serait folie que de vouloir lutter et livrer un combat en rgle. Ce
qu'il nous faut seulement, c'est Carfor; peu nous importent les autres!
Donc il s'agit de pratiquer une troue jusqu' lui et de l'enlever de
vive force. Une fois ce brigand entre nos mains, nous passerons sur ceux
qui voudraient nous arrter ou le dfendre, et nous fuirons au plus
vite. Convenons seulement que celui de nous deux qui atteindra le
premier Carfor l'emportera, et que l'autre protgera sa sortie. C'est
dit, n'est-ce pas?

--Oui.

--Alors sparons-nous et ne te laisse pas entraner par l'ardeur de la
lutte; ne frappe que ce qu'il faudra frapper.

Keinec fit un signe affirmatif, et s'apprtait  pntrer dans la cour,
lorsque Marcof le retint encore par la main.

--Suis les bosquets  ta gauche, dit le marin, et s'il y a deux
sentinelles, gorge le sans-culotte qui se trouvera le plus loign de
la maison; je rponds de l'autre. Seulement ne t'lance qu'au moment o
tu m'entendras siffler doucement: ce sera le signal qui t'apprendra que
je suis prt, et il est essentiel que nous agissions ensemble!
Maintenant rappelle-toi les ruses des Indiens d'Amrique, avec lesquels
nous avons combattu; profite des moindres accidents, de l'paisseur du
brouillard, et ne frappe qu' coup sr, car de ce premier coup dpend
peut-tre notre sort et celui de ceux que nous voulons sauver. Donne-moi
la main, et songe  Yvonne!

Les deux hommes s'treignirent les mains en silence, et se quittrent
pour pntrer dans la cour. Keinec appuya sur la gauche et Marcof gagna
le ct droit, puis les tnbres les sparrent.

Ainsi que l'avait suppos Marcof, Pinard avait laiss au dehors deux de
ses compagnons avec ordre de veiller attentivement, dans la crainte que
ceux qu'il voulait surprendre ne lui chappassent par un moyen qu'il
ignorait. L'un des sans-culottes se promenait devant la porte du cabaret
et sa silhouette se dtachait nettement sur l'intrieur de la maison
clair par les torches des soldats de la compagnie Marat. L'autre,
plac  la hauteur des premiers bosquets, disparaissait au milieu de
l'obscurit profonde.

Ces prcautions prises, Pinard avait pntr dans la maison  la tte du
reste de ses hommes. Toujours persuad que Marcof, Boishardy et Keinec
n'avaient pas agi seuls, il s'attendait  trouver une rsistance
srieuse, aussi n'avanait-il qu'avec une prudence calcule. Laissant la
moiti de son monde au pied de l'escalier dans la pice o se trouvait
le comptoir, il fit allumer des torches et des flambeaux qui taient
symtriquement rangs sur une planche voisine, puis il tourna le bouton
de la porte donnant dans la salle commune, celle-l mme o gisaient
dans leur sang Brutus et ses collgues. Aucun tre vivant ne se
prsenta aux yeux tonns du sans-culotte. Fouillant scrupuleusement la
vaste chambre, il s'assura qu'aucune autre issue que celle par laquelle
il venait de pntrer n'avait pu protger la fuite des royalistes.
Repoussant du pied les cadavres qui gnaient leur marche, Pinard et ses
subordonns examinrent les fentres; toutes taient fermes en dedans.
Le sans-culotte vomit une suite d'nergiques jurons.

--Les gueux nous auront sentis! s'cria-t-il. Ils se sont sauvs comme
des lches!

Cette supposition, que le silence qui rgnait dans l'auberge semblait
justifier, fit clater l'ardeur belliqueuse des sans-culottes que
l'approche du danger avait menac d'teindre.

--Fouillons la cuisine! dit un des assistants.

Pinard laissa deux autres hommes dans la salle et gagna la cuisine
situe du ct oppos. Elle tait galement dserte et les fentres qui
donnaient sur le jardin taient fermes en dedans, comme celles de la
salle.

--Ils sont au premier, peut-tre! murmura Pinard. Allons! explorons la
maison tout entire, mais surtout que l'on garde bien la porte d'en bas!

Et, toujours suivi des siens, il gravit les marches de l'escalier. Trois
hommes taient demeurs dans l'troit couloir sur lequel ouvrait la
porte. Ces trois hommes pouvaient facilement communiquer avec les deux
sentinelles places au dehors, bien que la nuit les empcht de les
distinguer. C'tait donc, en somme, cinq obstacles vivants qu'allaient
avoir  affronter Marcof et Keinec pour pntrer seulement dans le
cabaret.

Ces dispositions venaient d'tre tablies, et Pinard et ses amis
atteignaient le premier tage au moment o les deux royalistes suivaient
chacun l'un des cts de la cour, toujours protgs par le brouillard
qui redoublait d'intensit et par les treillages arrondis des bosquets
placs sur deux lignes parallles.

Keinec se glissait avec une prcaution infinie, touffant le bruit de
ses pas, le poignard serr dans la main droite et l'oeil ardemment fix
en avant. Marcof imitant la mme marche, avanait pas  pas, le corps
ramass sur lui-mme, les jarrets  demi plis comme une bte fauve
guettant la proie sur laquelle elle va bondir. Le marin se dirigeait
vers la maison qu'il voulait atteindre pour s'lancer sur le
sans-culotte dont il distinguait la forme malgr l'opacit des tnbres,
claire qu'elle tait par les lumires brillant dans le corridor.

Bientt il aperut l'ombre de la premire sentinelle se projetant
presque  porte de son bras; celle-ci, d'aprs le plan arrt,
appartenait  Keinec, Marcof ne s'en proccupa donc pas. Se courbant
vers la terre, il se coucha doucement et se mit  ramper pour passer
sans veiller l'attention du patriote.

En ce moment un vacarme vritablement infernal clata au premier tage
du cabaret. C'tait Pinard et ses compagnons qui, furieux de l'inutilit
de leurs recherches, brisaient les meubles de matre Nicoud pour passer
leur colre impuissante. Des cris, des blasphmes, des imprcations
ignobles retentissaient par les fentres enfonces. Ce bruit subit fit
tourner la tte au sans-culotte au pied duquel passait Marcof. Le marin
profitant de l'heureux hasard qui le protgeait, s'lana rapidement et
atteignit la maison; l il se blottit et attendit.

La seconde sentinelle, accomplissant sa promenade rgulire tait 
l'extrmit de l'auberge, mais devait passer, en revenant, devant le
royaliste accroupi. Marcof avait la main gauche appuye sur la terre
pour tre  mme de donner plus de puissance  son lan, et sa main
droite, arme de la dague corse  la lame triangulaire, rapproche de la
poitrine.

Une minute se passa, minute terrible, pendant la dure de laquelle
toutes les facults du marin se concentrrent sur un mme point, se
runissant pour atteindre un seul but: la mort de celui qui approchait.
Enfin, le sans-culotte tourna sur ses sabots et, longeant la maison,
atteignit l'endroit o se tenait Marcof.

Les nerfs du marin se dtendirent d'un seul coup, comme la corde d'une
arbalte, et il s'lana d'un seul bond en lanant dans l'espace un
sifflement aigu. La flche d'un archer ne serait pas arrive plus rapide
que la lame acre du poignard de Marcof au cou de la sentinelle,
qu'elle traversa de part en part. Le sans-culotte, littralement gorg,
roula sur le sable sans exhaler une seule plainte. A peine Marcof se
redressait-il, que Keinec tait devant lui.

--C'est fait, dit simplement le jeune homme en montrant son poignard
ensanglant.

--Bien, mon gars! Maintenant, le plus difficile reste  faire, mais nous
le ferons! Suis-moi; seulement, si tu te trouves avant moi en face du
berger, tends-le d'un coup de poing mais ne frappe pas trop fort; il ne
faut pas l'assommer.

--Je tcherai.

--Viens.

Et Marcof entra rsolument dans l'auberge. Un pouvantable tumulte y
rgnait du rez-de-chausse aux combles. Les sans-culottes, ne
dsesprant pas encore du rsultat de leur expdition, en dpit de leurs
premires et infructueuses recherches, s'taient parpills dans la
maison et la sondaient de la cave au grenier. En arrivant prs de
l'escalier, Marcof se trouva face  face avec l'un de ceux que Pinard
avait laisss dans le couloir donnant accs dans la salle commune.

--O est Pinard? demanda-t-il brusquement.

--Il cherche des aristocrates, rpondit le patriote nantais qui, en
voyant le costume dchir et ensanglant du marin, n'eut pas le moindre
soupon et le prit pour un des siens.

--Est-il en haut, en bas, dans la cour?

--Est-ce que je le sais?

--Tonnerre! sais-tu que j'ai un ordre de Carrier  lui remettre, et que
cet ordre ne permet aucun retard?

--Attends, alors, je vais l'appeler.

Et le sans-culotte, enflant la voix, cria  tue-tte:

--Oh, Pinard! oh, Pinard! on vient te chercher de la part de Carrier!

--Qui cela? rpondit Pinard, dont la voix partit de l'tage suprieur.

--Je n'en sais rien.

--Eh bien, dis que l'on monte!

--Monte! rpta le sans-culotte.

Marcof passa devant le soldat de la compagnie Marat et, suivi de Keinec,
il s'lana sur les marches de l'escalier avec une nergie que dcuplait
l'imminence du danger. Tous deux eurent soin de baisser la tte afin que
Carfor ne pt reconnatre de loin les traits de leur visage, car le
digne patriote se penchait sur la rampe pour examiner les nouveaux
venus.

Le lieutenant de Carrier tait sur le palier du premier tage entour de
trois sans-culottes portant des flambeaux. Marcof, en arrivant au sommet
de l'escalier, redressa sa tte menaante qui se trouva tout  coup
claire par le jeu des lumires. Carfor poussa un cri.

--Les aristocrates! les....

Il n'eut pas le temps d'achever. Le marin s'tait lanc sur lui. Mais
Pinard, se jetant en arrire, se retrancha derrire un sans-culotte.
Marcof, frappant dans le vide, fut entran par la force du coup qu'il
portait. Il trbucha, chancela et tomba sur ses genoux; un sans-culotte
leva son sabre sur lui; peut-tre c'en tait-il fait du frre de
Philippe de Loc-Ronan, lorsque Keinec, saisissant entre ses mains de fer
l'homme qui allait frapper, l'enleva et le jeta par-dessus la rampe de
l'escalier. Puis, renversant un second du revers de sa hache, il assna
 Carfor un de ces nergiques coups de poing comme les matelots savent
seuls en donner, un coup de poing  assommer un cheval,  renverser une
cloison. Pinard le reut en plein visage. Le sang jaillit du nez, de la
bouche et des yeux, et le misrable roula sans connaissance.

Pendant ce temps, Marcof s'tait relev et terrassait le troisime
combattant auquel il ouvrait la poitrine d'un coup de poignard. Keinec
avait saisi Carfor dans ses bras et le chargeait sur ses paules.

--Viens! htons-nous! s'cria Marcof en s'lanant en avant.

Mais le bruit de la lutte, si courte qu'elle et t, avait donn
l'veil aux autres sans-culottes. Les premires marches de l'escalier et
la porte de sortie se trouvaient obstrues par huit ou dix hommes.
Marcof brandit sa hache et sauta tte baisse, toujours suivi par le
brave gars qui treignait  l'touffer le corps inanim de l'ancien
berger de Penmarckh. Les sans-culottes les reurent la baonnette et la
pique en avant, appelant  leur aide leurs autres compagnons, qui
accoururent de tous cts. Marcof tomba au milieu d'un cercle press
d'ennemis menaants.




XX

BOISHARDY, EN AVANT!


A l'aide d'un moulinet terrible, le marin opra une premire troue dans
la masse, et dgagea le couloir. Les sans-culottes, surpris 
l'improviste, n'avaient pas eu le temps de se servir de leurs armes 
feu. D'ailleurs l'espace manquait pour manier un fusil, et aucun d'entre
ceux qui se trouvaient l n'avait, par bonheur, de pistolets chargs.
Cette double circonstance, la dernire surtout, tait un puissant
auxiliaire.

Marcof avait abattu trois hommes en trois coups de hache donns avec une
rapidit qui tenait du miracle. Les autres reculrent par un mouvement
de terreur assez comprhensible, en face de ce fer sanglant qui les
menaait. Le marin profita du vide laiss devant la porte. Il poussa
Keinec devant lui, et, se retournant, il fit face seul aux sans-culottes
qui accouraient de toutes parts.

L'endroit dans lequel se passait cette scne tait, nous le rptons, un
corridor fort peu large, servant jadis de premier vestibule, et dont la
porte donnait sur la cour. Une fois Keinec en dehors de la maison,
Marcof voulait lui donner le temps d'emporter Pinard, et de gagner sans
tre inquit l'endroit o se tenait Boishardy avec les chevaux. Le
jeune homme, comprenant l'intention de son chef, s'lana de toute la
vitesse de ses jambes en dpit du lourd fardeau qu'il portait sur ses
paules.

Marcof s'opposa donc comme une digue  la fureur des sans-culottes, et,
se plaant sur le seuil de la porte, il se tint terrible et menaant, sa
hache d'une main son poignard de l'autre. Les fentres de la salle
donnant sur la cour taient grilles, aucune autre issue ne faisait
communiquer la maison avec l'escalier: il fallait donc passer sur le
corps du royaliste pour poursuivre celui qui venait d'enlever si
audacieusement le lieutenant de Carrier.

Les membres de la compagnie Marat cumaient de rage. Deux dfaites
successives dans la mme soire portaient  son comble leur frnsie
sanguinaire. D'une part, Brutus et ses amis tus, massacrs, et dont les
cadavres fumaient encore; de l'autre, leur chef fait prisonnier au
milieu de ses soldats, sous leurs yeux, arrach pour ainsi dire de leurs
mains, et en face d'eux un homme, un seul, dont l'arme terrible avait
abattu dj trois de leurs compagnons.

Un mme cri de vengeance s'chappa de toutes les poitrines, et tous se
prcipitrent pour craser l'audacieux ennemi; mais les ignobles
assassins, habitus  voir trembler devant eux leurs victimes
quotidiennes, ignoraient  quel effrayant adversaire ils allaient
s'adresser. Marcof rugissait comme le lion que les tigres viennent
attaquer dans son antre. Ses prunelles flamboyaient; ses lvres ouvertes
se contractaient en laissant  dcouvert ses dents serres; sa
physionomie avait revtu une expression saisissante; tout son tre,
enfin, frmissait d'une ardeur sauvage. Marcof, ainsi, tait admirable 
contempler.

Un dlire pouvantable s'tait empar de son cerveau sous les
vocifrations de ceux qui le menaaient; il ne voyait plus, il
n'entendait plus, il n'avait plus qu'un but, qu'une volont: tuer
encore, tuer toujours! C'tait la passion du carnage dans toute sa
farouche posie. Sa fureur, excite par les crimes sans nom auxquels il
avait assist depuis plusieurs heures, sa fureur, un moment assouvie par
les meurtres de Brutus et de ses compagnons, s'tait rveille
subitement, plus puissante encore, et centuplait ses forces
herculennes.

Marcof avait oubli et la noble mission qui l'avait conduit  Nantes, et
ses amis qu'il allait perdre peut-tre par sa folle tmrit; ce n'tait
plus le frre du marquis de Loc-Ronan, voulant arracher une victime au
couteau rvolutionnaire, ce n'tait plus le chouan dvou  la cause
royale, c'tait le dmon de la vengeance en face de ceux qu'il devait
punir. Sa hache, manie avec une adresse merveilleuse par ses doigts
crisps, s'abaissait et se relevait pour s'abaisser encore plus rapide,
frappant sans relche ds qu'elle trouvait jour  tuer ou  blesser. Les
tincelles jaillissaient de l'acier au contact du fer des piques, des
lances et des sabres. Heureusement le manque d'espace obligeait les
sans-culottes  ne combattre que deux de front; mais les derniers rangs
poussant les premiers, ceux-ci tombrent, sans pouvoir reculer sous les
coups du marin.

En l'espace de quelques secondes quatre autres sans-culottes roulrent 
ses pieds. Enfin deux coups de feu retentirent. Une balle effleura
l'paule de Marcof, l'autre arriva en plein sur le manche de sa hache,
qu'elle brisa un peu au-dessous du fer. Le royaliste tait dsarm, et
les piques acres menaaient sa poitrine. Saisissant son poignard de la
main gauche, sans reculer d'un pas, il carta violemment les fers prts
 le frapper, et de la main droite, arrachant un pistolet pass  sa
ceinture, il cassa la tte de celui qui le serrait de plus prs.
Cependant la position n'tait plus tenable.

Marcof s'tait bien empar d'une pique, mais cette arme, moins
favorable que la hache pour attaquer et se dfendre, ne lui permettrait
pas de lutter longtemps.

Puis, malgr son nergie et sa force extraordinaire, son bras commenait
 s'engourdir. Sa respiration haletante sifflait dans sa poitrine. Une
sueur abondante l'aveuglait par moments.

Ivre de sang et de carnage, il frappait sans plus se soucier des coups
qui lui taient ports. Sa carmagnole pendait en lambeaux.

Par un hasard providentiel il n'tait pas encore bless; mais il allait
tre cras par le nombre. Sept cadavres de ses adversaires lui
servaient de rempart. Dj ses genoux flchissaient, un nuage de sang
passa sur ses yeux. Il allait tomber en arrire lorsqu'il se sentit
enlever de terre et jeter de ct par deux bras nerveux. Deux clairs
brillrent au-dessus de sa tte, deux dtonations retentirent
simultanment, et deux sans-culottes roulrent sur les dalles qui
pavaient le corridor. Puis un fer de hache en abattit deux autres.
C'tait Boishardy qui, l'oeil en feu, frappait  son tour.

Le gentilhomme, dvor d'impatience, avait attendu nanmoins le retour
de Keinec; mais ds que le jeune Breton tait arriv, portant toujours
Pinard inanim sur ses paules, le brave royaliste lui avait
imprativement command de prendre sa place  la garde des chevaux, et
s'tait lanc au secours de son ami.

Il y avait une telle similitude de bravoure, d'audace, de force et
d'adresse entre Marcof et Boishardy, que les sans-culottes, tromps
encore par l'apparence de la taille et par l'aspect du costume, ne
s'aperurent pas tout d'abord de la substitution d'adversaire qui venait
d'avoir lieu. Les plus hardis reculrent devant cette nouvelle attaque
imptueuse. Prs de la moiti de la bande avait dj succomb. Il
taient nombreux encore nanmoins; mais une sorte de terreur panique
s'empara d'eux en voyant Marcof qui se relevait et revenait plus
terrible.

Ils crurent  l'arrive subite d'une troupe entire de royalistes. Les
misrables prirent la fuite par le verger.

Marcof bondit pour les poursuivre; mais Boishardy l'arrta d'une main
ferme. Sans mot dire, il l'entrana dans la direction des chevaux. En ce
moment Keinec, dvor par la rage de l'inaction  laquelle Boishardy
l'avait contraint, Keinec arrivait avec les chevaux. Pinard, pieds et
poings lis, tait couch en travers sur l'encolure de celui que montait
son gardien. Marcof et Boishardy se mirent en selle, et partirent au
galop. La rapidit de la course rafrachit le sang du marin. Son cerveau
se dgagea et il secoua la tte.

--Oh! j'en ai bien tu! furent ses premires paroles.

--Oui! rpondit joyeusement le gentilhomme. La nuit a t bonne, et la
compagnie Marat en garde mmoire! Vous n'tes pas bless, au moins?

--Je ne crois pas.

--A la bonne heure! Et toi, Keinec?

--Moi, rpondit le Breton en fermant les poings, je n'ai rien fait!
Marcof a agi seul.

--Ne dis pas cela, fit vivement le marin. Tu m'as encore une fois sauv
la vie, et c'est toi qui as pris Carfor.

--Et cette fois je ne le lcherai pas.

--Tu auras raison, mon gars, dit Boishardy en souriant. Ah! s'il y avait
seulement deux mille hommes comme nous trois dans l'arme royaliste,
nous serions dans huit jours sous les murs de Paris, et les gorgeurs
monteraient  leur tour sur l'chafaud qu'ils ont dress pour le roi
martyr.

--En attendant, nous voici loin de Nantes. O allons-nous?

--A Saint-tienne, rpondit Marcof.

--Chez Krouac, qui nous a donn ces dguisements.

--Oui.

--Mais il y a plus de six lieues de Nantes  Saint-tienne.

--Qu'importe! Il faut mettre notre prisonnier dans un endroit o nous
soyons certains qu'il soit bien gard.

--C'est juste. Demain nous rentrerons dans la ville.

--Oui, et nous sauverons Philippe, car maintenant je rponds du succs.
Pinard est le bras droit de Carrier; Pinard fait tout et sait tout 
Nantes; Pinard fouille les prisons  son gr, condamne ou absout suivant
sa fantaisie; Pinard nous donnera tous les renseignements ncessaires,
et Pinard nous procurera les moyens d'enlever Philippe de cette caverne
de bandits.

--S'il ne voulait pas parler?

--Lui? Il a essay une fois de refuser de me rpondre quand je voulais
l'interroger. Demandez  Keinec si j'ai su lui dlier la langue? Le
sclrat doit encore porter les marques de ma colre! Oh! il parlera,
cela ne m'inquite pas!

Tandis que Marcof rpondait ainsi aux questions du chef royaliste,
Pinard tait peu  peu revenu de l'tourdissement caus par le coup de
poing du jeune Breton.

La situation tait trop tendue et trop critique pour que la mmoire lui
ft dfaut et que la prsence d'esprit ne lui revnt pas en mme temps
que la conscience de l'existence. Il entr'ouvrit les yeux, il vit
au-dessus de sa tte le buste athltique de Keinec,  sa droite et  sa
gauche Marcof et Boishardy galopant rapidement, et, n'essayant pas de
tenter un seul mouvement qui pt dceler qu'il et repris connaissance,
il demeura dans une immobilit complte, obissant comme une masse
inerte aux secousses que l'allure du cheval sur le cou duquel il tait
attach donnait  son corps.

--Ah ! demanda tout  coup Boishardy en se retournant vers Marcof,
lorsque vous aurez tir de lui ce que nous en voulons, qu'est-ce que
vous en ferez?

--Je ne sais encore, rpondit le marin.

--Vous ne le tuerez donc pas comme un chien qu'il est?

Un lger frmissement agita convulsivement le corps du sans-culotte. Le
misrable attendait avec une anxit horrible la rponse de son ennemi,
qui paraissait hsiter; Pinard tenait  la vie.

--Cela dpendra de ses rponses, dit enfin Marcof.




XXI

KROUAC


Un soupir de soulagement expira sur les lvres du prisonnier. Les trois
cavaliers, qui suivaient la leve du fleuve depuis Nantes, atteignaient
en ce moment le petit bourg de Chantenay. Le brouillard s'tait en
partie dissip, et la nuit, plus claire, permettait de distinguer la
campagne environnante.

--Quittons la route, dit Boishardy; Chantenay est au pouvoir des bleus;
prenons par Saint-Herblain.

--Non, rpondit Marcof; cela nous ferait faire un crochet inutile.
Tournons seulement Chantenay et suivons la Loire jusqu' Couron; de l,
nous gagnerons Saint-tienne  travers les bruyres.

Boishardy fit un geste d'assentiment et s'lana sur la droite, coupant
le pays du sud  l'ouest. Marcof et Keinec le suivirent. Les trois
hommes continurent en silence leur course furieuse et eurent bientt
doubl les dernires maisons du petit bourg.

La situation de Pinard devenait de minute en minute plus intolrable et
se mtamorphosait graduellement en un vritable et atroce supplice.
Couch sur l'encolure du cheval de Keinec, sa tte et ses bras pendaient
d'un cte le long du poitrail, et de l'autre ses jambes ballottaient
dans le vide. Sa poitrine se trouvant plus leve que les extrmits, le
sang ne circulait plus et menaait de l'touffer ou d'envahir
compltement le cerveau. La figure du sans-culotte, ensanglante dj
par le coup que lui avait port le jeune homme avant de l'enlever de
l'auberge, tait devenue violace et se dcomposait rapidement. Les
veines du cou, gonfles  clater, apparaissaient en saillie comme des
cordes. Un rle sourd s'chappait avec peine de sa gorge, menace d'une
strangulation prochaine. Pinard ferma les yeux et perdit de nouveau
connaissance.

Les cavaliers avaient dpass Couron et atteint les hautes bruyres
dans lesquelles leurs chevaux enfonaient jusqu'au poitrail. Ils
galopaient toujours cependant.

Bientt les maisons de Saint-tienne se dtachrent sur les nuages gris
qui couraient au-dessus de leurs ttes, et, quittant les landes de
bruyres, ils entrrent dans la petite ville, qui paraissait plonge
dans un profond sommeil. Ils tournrent les premires maisons sans
ralentir leur allure; puis, mettant brusquement leurs chevaux au pas,
ils s'avancrent vers une ruelle troite dans laquelle l'obscurit
semblait plus profonde encore.

Marcof sauta  terre et heurta doucement  une porte situe au
rez-de-chausse d'une humble maison ayant toute l'apparence d'une
modeste ferme bretonne. On veillait sans doute  l'intrieur, malgr
l'heure avance de la nuit, car la porte s'ouvrit aussitt. Un
vieillard, tenant  la main un flambeau, parut sur le seuil. En
apercevant le marin et ses compagnons, sa physionomie exprima la joie la
plus vive.

--Vous avez donc russi? dit-il.

--Pas prcisment, rpondit Marcof; mais nous avons bon espoir, mon
brave Krouac.

--Grand Dieu! s'cria le vieillard en remarquant le dsordre des
vtements des trois cavaliers et le sang dont ils taient couverts;
grand Dieu! seriez-vous blesss?

--Non pas, tonnerre!

--Vous vous tes battus cependant?

--Et vigoureusement, je te le jure! Mais entrons vite; nous te
raconterons la chose en dtail. Pour le moment il s'agit de transporter
chez toi le prisonnier.

--Un prisonnier!

--Fait  Nantes cette nuit mme.

--Qui donc?

--Pinard.

--Le lieutenant de Carrier?

--En personne!

--Oh! fit le vieillard dont les yeux tincelrent. Merci de l'avoir
amen vivant! Je pourrai le tuer de ma main comme ils ont tu mon frre
et ma fille!

--Peut-tre ne te refuserai-je pas cette consolation.

--Entrez vite, messieurs! dit Krouac en s'effaant pour laisser passer
Marcof, Boishardy et Keinec qui portait toujours le corps inanim du
sans-culotte. Entrez vite; j'aurai soin des chevaux.

Les trois hommes pntrrent dans la maison. Arriv dans la premire
pice, Keinec allait jeter Pinard sur un sige, lorsque Marcof l'arrta.

--Pas ici, dit-il.

--Au cellier, n'est-ce pas? fit Boishardy.

--Oui.

Et Marcof, prenant une lumire, conduisit ses compagnons vers l'entre
de l'escalier qui descendait dans les fondations de la maison.

--L'endroit dans lequel ils se trouvaient tait une ancienne ferme,
dvaste deux fois dj par les bleus. Le cellier, o l'on dposait
autrefois les provisions, tait vide et dsert. D'normes crocs scells
dans la muraille montraient leurs pointes acres, veuves des quartiers
de viande sale et des jambons fums qui y taient appendus jadis en
prvision de l'hiver.

--Jette-le l, dit Marcof  Keinec en dsignant le sol de la cave.
Maintenant prends des cordes, attache-lui les mains derrire le dos, et
lie-le solidement au croc le moins lev.

Keinec s'empressa d'obir.

--Ah! fit-il en serrant les deux mains dj lies du misrable, Carfor a
conserv la trace de notre visite  la baie des Trpasss, ses pouces
sont rongs. Nous ne pourrons plus employer le mme moyen pour le faire
parler.

--Nous en trouverons d'autres, mon gars, rpondit Boishardy.

En ce moment Krouac entra dans le cellier.

--Laissez-moi voir la figure de ce tigre, dit-il en cartant Keinec et
en plaant en pleine lumire le visage de Pinard.

Les paupires du sans-culotte firent un mouvement qui n'chappa pas 
Marcof.

--Le drle revient  lui, dit-il.

--Oh! continuait le vieillard, c'est donc cet homme qui a fait mourir ma
fille; c'est lui qui a donn l'ordre de frapper mon frre!

Et ses regards dvoraient pour ainsi dire toute la personne de l'ancien
berger de Penmarckh. Marcof vit l'motion profonde qui se peignait sur
la physionomie de Krouac. Il craignit une scne qui et retard
l'excution de son plan.

--Krouac, dit-il doucement, laisse-nous, mon vieil ami; personne ne
veille en haut, et il est urgent, par le temps qui court, que nous
soyons avertis des moindres vnements du dehors.

Le vieillard hsita.

--Vous ne le tuerez pas sans moi? demanda-t-il avec anxit.

--Non.

--Tu me le promets?

--Je te le jure.

--Alors je vais veiller.

Et Krouac remonta lentement les degrs de l'escalier qui conduisait 
la pice suprieure. Le vieillard avait dj disparu que l'on entendait
encore ses sanglots.

--Pauvre homme! dit Boishardy, on lui a massacr son enfant?

--Oui, rpondit le marin, les bleus sont venus ici; ils ont emmen sa
fille et son frre  Nantes. L'une a servi de jouet aux orgies de
Carrier et est morte de faim et de douleur dans les prisons. L'autre a
t guillotin. Krouac tait  Nantes ce jour mme, et il a vu rouler
la tte de son frre en mme temps qu'un gelier compatissant lui
apprenait qu'il avait perdu sa fille.

--Les monstres! murmura le gentilhomme.

Puis dsignant Pinard:

--Celui-l payera pour tous! ajouta-t-il.

--Celui-l, rpondit Marcof, celui-l nous procurera les moyens de
satisfaire notre vengeance et d'arriver  notre but. Il nous aidera 
frapper Carrier et  dlivrer Philippe, ou, sur mon salut ternel, je le
jure, il souffrira toutes les tortures de l'enfer. Allons, Keinec, il
est temps d'agir. Tire ton poignard et pique ce misrable jusqu' ce
qu'il soit revenu compltement  lui.

Keinec appuya la lame aigu de son arme contre le bras de Pinard, et
enfona graduellement. Le sans-culotte poussa un cri de douleur.

--Le voil rveill! dit froidement le marin.

--Oui, rpondit Carfor en se redressant, oui, je t'entends et je te
vois, Marcof; mais sache bien que si je suis en ta puissance, ma volont
est plus forte que la tienne. Tu me tueras, cette fois, je ne dirai
rien. J'ai subi dj les tortures que tu m'as infliges; mais
aujourd'hui mon me saura braver la douleur et sera plus puissante que
mon corps!

--Je crois que le bandit parle de son me! fit Marcof en riant. Il nous
dfie; eh bien! nous allons voir.

Et s'adressant  Keinec:

--Va nous chercher, dit-il, un rchaud de charbon et un morceau de fer.

Keinec sortit vivement.

--Qu'allez-vous faire? demanda Boishardy.

--Employer un procd fort simple que j'emprunte aux Indiens de Ceylan
pour faire obir les lphants.

--Et quel est ce procd?

--Il consiste,  l'aide d'une forte brlure,  entretenir une plaie vive
sur le cou de l'animal; c'est dans le milieu de cette plaie que l'on
enfonce la lame qui sert d'peron. Le moyen est d'autant meilleur qu'il
n'altre nullement la sant ni les forces, et que la douleur est
insurmontable.

Boishardy fit un geste de dgot. Marcof haussa les paules.

--Nous n'avons pas le choix des moyens, dit-il; il faut que cet homme
vive et qu'il parle, qu'il parle promptement surtout.

--Et vous croyez qu'il parlera?

--Vous allez voir par vous-mme.

Keinec rentrait, portant un rchaud de charbons enflamms et une plaque
de tle d'une petite dimension, surmonte d'une tige de fer qui lui
servait de manche.

--Boishardy, veuillez faire chauffer  blanc la plaque, dit
tranquillement Marcof; nous, pendant ce temps, nous prparerons le
prisonnier.

Le gentilhomme s'approcha du rchaud, activa, en soufflant dessus de
toute la force de ses poumons, l'incandescence des combustibles, et
prsenta, en la tenant par le manche, la petite plaque de tle aux
charbons tincelants. Marcof et Keinec avaient dli les bras du
prisonnier, et lui enlevrent sa carmagnole d'abord, puis sa veste et sa
chemise; cela fait, Marcof tendit le corps de Pinard sur la terre, la
face tourne vers le sol, et lui rattachant les bras au-dessus des
poignets, il fixa solidement l'extrmit de la corde aux barreaux de fer
d'un soupirail voisin, tandis que Keinec, suivant le mme procd,
agissait en sens contraire  l'gard des jambes du sans-culotte. Pinard,
ainsi garrott, tait dans l'impossibilit de tenter un seul mouvement.
Il ne poussa ni un cri ni une plainte, et une rsolution farouche se
lisait sur son front lgrement relev.

--La tle est-elle chaude? demanda froidement Marcof.

--Oui, rpondit Boishardy qui avait pris, dans un coin, de fortes pinces
 l'aide desquelles il soutenait le morceau de fer.

--Donnez-moi cela alors! dit le marin.

Boishardy passa les pinces  son compagnon. Sur la tle rougie  blanc
on voyait des myriades d'toiles qui semblaient la parcourir dans tous
les sens, s'teignant aussi rapidement qu'elles apparaissaient
scintillantes. Marcof secoua la tte en signe de satisfaction et revint
vers Pinard.




XXII

LE DLGU DU COMIT DE SALUT PUBLIC


A l'heure mme o Marcof, Boishardy et Keinec, enferms avec Pinard dans
le cellier de la petite ferme de Saint-tienne, s'apprtaient  employer
les moyens les plus extrmes pour contraindre Carfor  les servir dans
l'excution de leurs projets, et lui faire rvler ce qu'il tait
essentiel qu'ils sussent, des vnements nouveaux et importants avaient
lieu  Nantes.

Ce soir-l, comme cela tait sa coutume chaque soir depuis son avnement
au pouvoir proconsulaire, le sensuel reprsentant de la Convention
donnait  souper aux patriotes purs qui lui servaient de courtisans
assidus. Carrier avait un grand faible pour la bonne chre et les
runions bruyantes, et il ne s'en privait pas.

Le citoyen Fougueray, dlgu du Comit de salut public de Paris, tait
tout naturellement au nombre des invits.

Deux heures et demie du matin venaient de sonner, et l'orgie tait dans
tout son clat. Digo seul conservait son sang-froid. Plac  ct
d'Hermosa, il changeait  voix basse avec son ancienne matresse des
paroles en apparence frivoles, mais, en ralit, des plus srieuses, car
tous deux discutaient  propos de Philippe de Loc-Ronan, et surtout 
propos de l'immense fortune de Julie, fortune dont la courtisane ne
paraissait nullement dispose  abandonner sa part.

Les deux associs, spars aux yeux de tous par les vnements, mais
qui, cependant, n'avaient jamais cess de s'entendre, taient en qute
d'un adroit moyen de tromper Carrier et Pinard, et de garder pour eux
seuls le butin dont Digo avait dj promis deux portions assez
considrables.

--Sois tranquille, disait l'Italien; tu me connais et tu peux t'en
rapporter  moi. Ces deux hommes sont des machines dont je me sers, des
rouages ncessaires pour faire marcher l'oeuvre; mais une fois nos
efforts couronns de succs, je briserai les rouages ou je les jetterai
de ct. Pinard n'est qu'une bte froce, possdant l'instinct du crime
sans profit; il n'est pas de ma force. J'ai l'air de le trouver cousu de
ruses et confit de prcautions, pour mieux lui donner confiance dans sa
propre imagination, mais au demeurant, je m'en moque comme de ceci!

Et Digo lana sur la table un grain de raisin sec qu'il faisait danser
dans la paume de sa main.

--Et Carrier? dit Hermosa.

--Celui-l, c'est diffrent: il est plus difficile  jouer, et il est 
craindre, car il n'a pas l'habitude d'hsiter devant les moyens
violents, mais il ne m'inquite gure non plus: il a tant de vices,
qu'il offre prise aux gens vritablement habiles. D'ailleurs, s'il le
faisait, j'emploierais les pouvoirs que ce niais de Pinard a si bien
confectionns. Avant qu'on en ait reconnu la fausset, j'aurais dix fois
le temps de casser la tte au proconsul et de mettre Nantes sens dessus
dessous. C'est mme peut-tre l une ide  laquelle j'aurais d songer
plus tt. Ce serait rjouissant de se servir contre Pinard de son propre
ouvrage, et de le faire guillotiner en vertu des ordres qu'il aurait
falsifis lui-mme. Qu'en penses-tu?

--Je pense qu'il nous faut d'abord pour nous seuls la fortune de la
marquise.

--Mon Dieu! tu deviens d'un matrialisme pouvantable! Tu ne penses qu'
l'argent! tu n'as plus de posie!

--J'aurai de la posie  mon heure, quand j'aurai les millions.

--Eh bien, ma belle, encore une fois, sois tranquille, mon plan est
fait, et nous ne partagerons rien. Seulement, sois plus aimable que
jamais avec Carrier. Sur ce, il est tard, je suis fatigu, cette ignoble
socit me dgote, je quitte la compagnie. On ne respire pas ici, et
j'ai besoin d'air. Adieu! demain je te dirai ce que j'aurai fait, car
demain, bien certainement, j'aurai jou la seconde manche de cette
partie dcisive, et peut-tre bien que le soir venu nous fuirons
ensemble.

Les deux complices se pressrent mystrieusement les mains, et Digo, se
levant de table, repoussa sa chaise et quitta la chambre au milieu des
cris, des chants et des vocifrations des convives, dont les trois
quarts menaaient de rouler bientt sous la table. L'Italien traversa le
salon et descendit les degrs de l'escalier qui conduisait dans le
vestibule. De l il atteignit la cour qu'il allait traverser pour gagner
la rue, lorsqu'un tumulte effroyable, partant de l'intrieur du
corps-de-garde, l'arrta brusquement dans sa marche. Il s'avana
vivement pour connatre la cause de ce bruit inattendu.

Ce corps-de-garde, habitation ordinaire des sans-culottes de la
compagnie Marat, tait une vaste pice oblongue, meuble, comme le sont
toutes celles servant au mme usage, d'un norme pole, de chaises de
paille, de lits de camp et de rateliers pour les fusils; mais les
murailles, peintes  la chaux et noircies par la fume, rappelaient 
profusion la destination particulire qui lui tait rserve. L'image du
patron sous l'invocation duquel s'tait place la trop fameuse compagnie
abondait sur toutes les faces du poste. Ici c'tait une peinture
grossire reprsentant l'ami du peuple frapp dans son bain par
Charlotte Corday, et accompagne de cette inscription:

     NE POUVANT LE CORROMPRE ILS L'ONT ASSASSIN.

Plus loin, c'tait un buste voil d'un crpe funbre et couronn
d'immortelles, avec ce couplet trac sur la muraille:

            Marat, du peuple vengeur,
            De nos droits la ferme colonne,
            De l'galit dfenseur,
            Ta mort a fait couler nos pleurs,
            Des vertus reois la couronne;
            Ton temple sera dans nos coeurs!
              Mourir pour la patrie,
          C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.

De l'autre ct de ce couplet, on voyait crit en lettres normes:

          Pleure, mais souviens-toi qu'il doit tre veng.
            Ennemis de la patrie, modrez votre joie;
              Il aura des vengeurs!

De tous cts l'oeil ne rencontrait que mdailles en pltre et en
ivoire, reprsentant, les unes Marat, les autres Chalier et Lepelletier,
avec cet exergue:

                   MARTYR DE LA LIBERT!

Enfin une norme affiche, qui, quelque temps avant, avait couvert les
murs de Paris, cachait presque entirement un ct de la muraille. Cette
affiche tait ainsi conue:

                       LEPELLETIER.

          Pour avoir assassin le brigand, il fut assassin
                  Par un brigand.

                         BRUTUS.

          Le vrai dfenseur des lois rpublicaines
              Et l'ennemi jur des rois.

                          MARAT.

                Le vritable ami du peuple,
          Fut assassin par les ennemis du peuple.

Au-dessus de cette affiche pendait le drapeau national; au-dessous on
lisait ce quatrain:

     Peuple, Marat est mort; l'amant de la patrie,
     Ton ami, ton soutien, l'espoir de l'afflig,
     Est tomb sous les coups d'une horde fltrie.
     Pleure, mais souviens-toi qu'il doit tre veng!

Puis ces inscriptions places et rptes partout:

_Vive la Rpublique! Vive la Montagne! Vivent  jamais les
sans-culottes!_

Et bon nombre d'affiches, d'arrts et dcrets, de motions, parmi
lesquels on distinguait un placard portant cet en-tte:

_Boussole des patriotes pour les diriger sur la mer du civisme, imite
de Marie-Joseph Chalier, mort  Lyon._

C'tait une longue liste de ce que Nantes renfermait de gens riches et
de coeurs honntes, et qui, tous, devaient tre envoys  la guillotine!
Comme on le voit, ce lieu, dont la description est de la plus rigoureuse
exactitude, tait bien digne de ceux qui l'habitaient.

Au moment o Digo y pntra, un grand tumulte rgnait dans le
corps-de-garde. Une trentaine de sans-culottes entouraient un malheureux
et taient en train de le pousser dans la rue pour le pendre  la corde
de la lanterne qui clairait l'entre de la demeure du proconsul.
L'homme menac d'un genre de supplice qui tait alors de mode pour les
petits coupables et le menu des aristocrates, n'tait autre que matre
Nicoud.

Voici ce qui s'tait pass: On se rappelle que Pinard avait donn
l'ordre au cabaretier d'entrer dans le poste et d'y attendre son retour,
sous peine de se voir incarcrer. Or, tre incarcr signifiait tout
simplement tre guillotin, fusill ou noy. Donc matre Nicoud s'tait
empress d'obir, et le malheureux avait une telle confiance dans les
promesses du lieutenant, qu'il ne se serait pas avis de bouger de
place, se ft-il agi de tout l'or des mines du Prou. (La Californie, et
l'Australie n'ayant pas encore t inventes en l'an de grce 1793).

Nicoud connaissait presque tous les sans-culottes, qui taient devenus
ses pratiques quotidiennes depuis les noyades, le cabaret tant situ 
proximit du fleuve, et l'opration attirant fort en cet endroit
messieurs de la compagnie Marat. Matre Nicoud avait donc pass les deux
premires heures assez agrablement, causant, riant, plaisantant, et se
prtant aux bons mots d'un got assez quivoque que ses clients se
permettaient assez familirement  son endroit.

On sait, pendant ce temps, ce qui s'accomplissait dans la maison du
quai de la Loire. Aprs l'enlvement de Pinard, et la boucherie que les
royalistes avaient faite des sans-culottes, les sept ou huit survivants
avaient pris la fuite en se dispersant dans le verger. Le premier moment
de terreur pass, la honte d'avoir t battus par deux hommes, ou plutt
par un seul homme, car Marcof avait lutt presque seul; la honte,
disons-nous, rallia les fuyards. D'un commun accord ils revinrent  la
charge. Mais ils ne trouvrent plus d'ennemis, et, grce  la prcaution
qu'avait prise Keinec d'envelopper de foin les sabots des chevaux, ils
ne purent mme pas dcouvrir la direction par laquelle s'taient lancs
les royalistes. Ils parcoururent en vain la maison, jurant, sacrant,
maudissant, sans mme se soucier de porter secours aux blesss qui
criaient et aux mourants qui rlaient. Enfin, bien convaincus qu'ils ne
pouvaient venger leur dfaite, les misrables se runirent pour tenir
conseil.

Que fallait-il faire? tait la grande question que l'on se renvoyait de
bouche en bouche. La position en effet tait difficile.

Ils ne pouvaient se dissimuler que, de toute faon, il fallait en
arriver  prvenir Carrier. De plus, il tait fort vident que le
proconsul ferait massacrer sans piti celui ou ceux qui lui
annonceraient la triste nouvelle que trois royalistes avaient tu plus
de vingt sans-culottes, avaient enlev son lieutenant, et n'avaient pas
reu la moindre gratignure. La dlibration fut bruyante. Enfin, l'on
arrta, faute d'une dcision meilleure, qu'il fallait de toute ncessit
aller rendre compte  Carrier de ce qui s'tait pass, et l'avertir de
la disparition de Pinard. En consquence, les sans-culottes se mirent en
route, dcids  se prsenter en corps et ayant l'intention de faire
monter avec eux une partie de ceux de leurs compagnons qu'ils
trouveraient au poste de la maison du proconsul. C'tait l'excution de
ce projet arrt qui avait mis le malheureux Nicoud dans la position o
nous l'avons laiss.

Lorsqu'en entrant dans le corps-de-garde, les patriotes trouvrent le
cabaretier dans l'auberge duquel vingt des leurs venaient d'tre
massacrs, ils l'avaient accus de complicit avec les royalistes.
Nicoud avait voulu protester, et il essaya mme d'un discours destin 
prouver la blancheur de sa conscience et son innocence de toute
participation aux crimes qui venaient d'tre commis; mais on avait
touff ses paroles sous des vocifrations effrayantes. Les cris de: A
mort le tratre! A la lanterne l'aristocrate! retentirent de toutes
parts.

Les sans-culottes songeaient qu'en sacrifiant Nicoud, ils auraient une
sorte de vengeance  prsenter  Carrier, et ils avaient rsolu de
pendre le malheureux cabaretier avant d'affronter la colre du matre.
L'aubergiste se dbattait sous les poignets de fer qui le poussaient au
dehors, protestant plus que jamais et essayant en vain d'attendrir ses
bourreaux. C'taient ces cris, ce bruit, ces dbats qui avaient provoqu
le vacarme dont le citoyen Fougueray s'tait mu en traversant la cour
de la maison du proconsul.

Le tumulte tait si grand, que personne ne prit garde au dlgu du
Comit de salut public lorsqu'il pntra dans le poste; mais en sa
qualit d'envoy de Paris, Digo crut de son devoir, afin de mieux jouer
le rle qu'il avait pris, d'intervenir et de demander la cause de cette
excution nocturne, et de ce scandale qui mettait en moi tous les bons
citoyens.

Matre Nicoud le prit tout au moins pour un ange librateur, et se
prcipita  ses pieds, laissant une partie de ses vtements entre les
mains de ceux qui le retenaient. Les sans-culottes interrogs
expliqurent rapidement au citoyen dlgu les raisons qu'ils avaient
pour pendre l'aubergiste. En entendant raconter les vnements de la
nuit, Digo plit horriblement. Il comprenait qu'un seul homme,  sa
connaissance, avait assez d'audace pour tenter un tel coup, et assez de
courage pour l'excuter. Il ne douta pas un seul instant que le
royaliste dont on lui parlait ne ft Marcof.

Marcof  Nantes! Il y avait bien l en effet de quoi faire plir
l'ancien bandit calabrais. Aussi demeura-t-il tout d'abord ptrifi et
ananti. Mais sa conception si vive lui dmontra rapidement qu'il ne
fallait pas se laisser entraner par le dcouragement.

--Prvenons Carrier, dit-il; et pendez toujours cet homme; cela ne peut
pas nuire, quoiqu'il soit vident qu'il ne sache rien.

Ces mots n'taient pas achevs que Nicoud, enlev de terre, pouss,
battu, dchir, fut jet au milieu de la rue, puis la lanterne tomba, la
corde fut enroule autour du cou du malheureux, et un hourra retentit
dans la foule. Le corps de l'aubergiste se balanait au-dessus de la
tte des sans-culottes.

--Cela vous servira d'introduction auprs de Carrier, fit observer
tranquillement Fougueray.

En effet, le bruit extrieur avait attir l'attention du proconsul, et
un aide-de-camp en sabots et en paulettes de laine accourut pour en
connatre la cause. Tous les sans-culottes voulurent parler ensemble.
Fougueray les interrompit et leur imposa silence.

--Je vais prvenir le citoyen reprsentant, dit-il. Tenez-vous prts 
recevoir ses ordres.

Comme l'intention qu'exprimait Fougueray satisfaisait les sans-culottes
qui, de cette faon, n'allaient plus se trouver en face de la premire
colre du proconsul, personne n'leva la voix pour mettre un autre
avis. Le citoyen dlgu, c'est ainsi qu'on appelait l'Italien, gravit
prcipitamment le premier tage de l'escalier, et entra dans le salon o
nous avons dj introduit nos lecteurs. Il alla droit  Carrier qui
causait devant la chemine avec Anglique et Hermosa.

--J'ai  te parler, lui dit-il.

--D'affaires? demanda le proconsul.

--Oui.

--Au diable, alors! j'ai ferm boutique pour aujourd'hui. A demain
matin.

--Non pas!

--Je te rpte que je ne t'couterai pas.

Puis se penchant  l'oreille de Carrier, Fougueray ajouta:

--Les chouans ont pntr dans Nantes cette nuit mme.

Carrier devint blanc comme un linceul. Le misrable lche frissonna de
tous ses membres. Son oeil vitreux exprima une terreur invincible.

--Bien vrai? fit-il d'une voix suppliante, comme s'il et espr que
Digo allait se rtracter, aprs avoir essay d'une plaisanterie.

--Certes, cela est vrai! rpondit vivement Fougueray.

--Ils ont attaqu la ville?

--Non.

--Qu'ont-ils fait alors?

--Ils ont tu plus de vingt hommes de la compagnie Marat! Mais viens
dans ton cabinet, je te dirai tout. Il est urgent de prendre des mesures
vigoureuses pour rattraper les brigands, ou, s'ils sont hors de Nantes,
les empcher d'y rentrer. Viens, te dis-je; nous aviserons.

Carrier, quittant les deux femmes, se laissa entraner; Fougueray
raconta tout ce qu'il venait d'apprendre.

--Il est impossible qu'un homme ait fait cela! dit Carrier en entendant
son interlocuteur lui faire part des exploits de Marcof.

--Malheureusement, la chose est exacte.

--Impossible! te dis-je.

--Pourquoi?

--Il n'y a pas de crature au monde capable de tant de force et de
hardiesse.

--Je te certifie pourtant qu'il existe un homme capable de tout cela, et
cet homme, je le connais.

--Et c'est lui qui a accompli ce que tu viens de me dire? C'est lui qui
a tu seul prs de vingt sans-culottes?

--Lui, aid de deux autres.

--Quel est son nom?

--Marcof le Malouin.

--Marcof le Malouin? Marcof qui a attaqu le convoi des prisonniers
venant de Saint-Nazaire?

--Lui-mme.

--Et les deux hommes qui accompagnaient?

--J'ignore qui ils sont.

--Que devons-nous faire pour nous emparer de ces brigands?

--Mettre toute la police sur pied; donner le signalement de Marcof; je
vais l'crire. Fouiller Nantes jusque dans les moindres cachettes de ses
plus humbles demeures; faire donner l'ordre de veiller attentivement aux
portes de la ville, arrter tous ceux qui inspireraient le plus lger
doute. En un mot, redoubler d'attention et de rigueur.

--C'est facile, rpondit Carrier; je vais faire faire des arrestations
sur une grande chelle; par exemple, il faudra nous hter de vider les
prisons, augmenter le nombre des baignades et des mitraillades, car du
diable si je sais o fourrer un prisonnier. Les dpts regorgent! Enfin,
n'importe! on trouvera un moyen! Je vais faire arrter, arrter quand
mme, arrter en masse, arrter sans trve, sans relche, et on
excutera tous ces brigands! Dans le nombre, nous aurons bien la chance
de nous dbarrasser de quelques-uns de ceux qui conspirent contre la
Rpublique!

Fougueray regardait Carrier avec une sorte de stupfaction. Tout
sclrat qu'il ft, il avait peine  comprendre que la manie du meurtre
pt tre porte  un point aussi pouvantable. Il contemplait avec
stupeur cet homme qui parlait d'arrter, de noyer, de mitrailler, avec
un calme, un sang-froid qui dcelaient l'indiffrence de son me et le
peu de trouble que ressentait sa conscience.

--Mais, fit observer l'Italien, as-tu le droit d'arrter ainsi sans
preuves, sans indices de culpabilit?

--Ce droit-l, je le prends, rpondit le proconsul.

Puis, haussant les paules et prsentant  Fougueray une feuille
imprime place sur le bureau, il ajouta en souriant:

--D'ailleurs, lis la loi contre les _suspects_, et tu verras qu'on peut
arrter tout le monde. Tiens, coute ce dcret.

Et il lut  haute voix, en soulignant pour ainsi dire chacune des
phrases:

     Doivent dornavant tre considrs comme _suspects_ et mis en tat
     d'arrestation et d'incarcration:

     1 Ceux qui, dans les assembles du peuple, arrtent son nergie
     par des discours astucieux, des cris turbulents et des menaces.

     2 Ceux qui, plus prudents, parlent mystrieusement des malheurs
     de la Rpublique, s'apitoient sur le sort du peuple et sont
     toujours prts  rpandre de mauvaises nouvelles avec une douleur
     affecte.

     3 Ceux qui ont chang de conduite et de langage selon les
     vnements, qui, muets sur les crimes des royalistes et des
     fdralistes, dclament avec emphase contre les fautes lgres des
     patriotes, et affectent, pour paratre rpublicains, une austrit,
     une svrit tudies, et qui cdent aussitt qu'il s'agit d'un
     modr ou d'un aristocrate.

     4 Ceux qui plaignent les fermiers, les marchands contre lesquels
     la loi est oblige de prendre des mesures.

     5 Ceux qui, ayant toujours les mots de libert, rpublique ou
     patrie sur les lvres, frquentent les ci-devant nobles, les
     contre-rvolutionnaires, les aristocrates, les feuillants, les
     modrs, et s'intressent  leur sort.

     6 Ceux qui n'ont pris aucune part active dans tout ce qui
     intresse la rvolution, et qui, pour s'en disculper, font valoir
     le payement de leurs contributions, leurs dons patriotiques, leur
     service dans la garde nationale par remplacement ou autrement.

     7 Ceux qui ont reu avec indiffrence la constitution
     rpublicaine, et ont fait part de fausses craintes sur son
     tablissement et sa dure.

     8 Ceux qui, n'ayant rien fait contre la libert, n'ont aussi rien
     fait pour elle.

     9 Ceux qui ne frquentent pas leur section et donnent pour excuse
     qu'ils ne savent pas parler, ou que leurs affaires les en
     empchent.

     10 Ceux qui parlent avec mpris des autorits constitues, des
     signes de la loi, des socits populaires, des dfenseurs de la
     libert.

     11 Ceux qui ont sign des ptitions contre-rvolutionnaires ou
     frquent des clubs et socits anti-civiques.

     12 Ceux qui sont reconnus pour avoir t de mauvaise foi,
     partisans de La Fayette, et ceux qui ont march au pas de charge au
     Champ de Mars.

--Eh bien! demanda Carrier aprs avoir achev sa lecture, et en rejetant
la feuille imprime sur le bureau. Eh bien! tu as entendu? Dis-moi
maintenant qui est, ou plutt qui n'est pas _suspect_ en France? Est-ce
qu'avec cela on ne peut pas faire incarcrer tous les citoyens, depuis
le premier jusqu'au dernier? J'ai le champ libre, et si la Convention me
tracassait jamais, je saurais lui rpondre. Donc, je vais donner mes
ordres, ou mieux encore, tu les donneras toi-mme. Tu me plais, citoyen.
Tu as l'air d'un bon patriote, d'un rus compre. Puisque cet imbcile
de Pinard s'est laiss enlever, veux-tu sa place?

--La place de Pinard?

--Oui.

--En quoi consistait-elle?

--Dans l'inspection des prisons d'abord. Dans le commandement de la
compagnie Marat. Dans la rdaction des ordres et des dcrets qu'il me
donnait  signer.

--C'est tout?

--Oui. Ne trouves-tu pas que cela soit assez? Pinard avait toute ma
confiance.

--Et tu la reporteras sur moi?

--Je te le promets.

--Alors, march conclu, j'accepte. Donne-moi des signatures en blanc et
je te rponds du reste.

--Tu veilleras  la sret de ma personne?

--A mon tour, je te le promets.

Et Carrier, attirant  lui cinq ou six feuilles de papier aux en-ttes
rpublicains, y apposa sa signature au bas. Fougueray s'en empara en
dguisant la joie qu'il prouvait sous une apparence calme. Les
blancs-seings de Carrier lui assuraient le succs de ses plans en lui
aplanissant tous les obstacles.

--Rentre au salon si bon te semble, dit-il; moi, je me charge des ordres
 donner et de leur excution.

Carrier fit un geste d'assentiment, ouvrit une porte voisine et sortit.
On entendait le bruit confus de l'orgie qui avait atteint l'apoge de sa
fureur et de son cynisme.

Carrier fit sa rentre au milieu du tumulte en se frottant les mains et
en lanant  droite et  gauche des regards de jubilation. Le proconsul
tait enchant d'avoir trouv, sans plus chercher, un remplaant au
sans-culotte enlev par les royalistes. Pinard pargnait  son patron
une grande partie de la besogne journalire et ne lui laissait que les
plaisirs du mtier. Or, Carrier, sensuel et paresseux, s'tait
parfaitement arrang de cette existence qui allait tre continue, grce
 la bonne volont de Fougueray.

Puis, une autre pense avait pouss le reprsentant  se fier  l'envoy
du Comit de salut public, dont il tait loin de suspecter les pouvoirs.
Fougueray lui avait paru bien autrement dli que Pinard, bien autrement
apte  remplir la caisse proconsulaire  laquelle, du premier coup, il
allait apporter deux millions. Enfin, l'intrt personnel liait
Fougueray  Carrier, et l'ancien procureur regardait ce lien comme bien
autrement srieux que ceux forms par l'amiti ou par une opinion
commune.

--Je partage l'affaire du marquis, disait le proconsul, mais il partage,
lui, les ranons et les autres bnfices; or, le chiffre de ces ranons
peut et doit tre norme, s'il agit adroitement; donc il a intrt 
protger ma vie, donc il est l'homme qu'il me fallait. Je ne me suis pas
fch, au reste, que Pinard soit au diable! D'ailleurs, que celui-ci me
donne les millions en question, aprs, nous verrons bien!

Et Carrier alla rejoindre Hermosa et Anglique qui l'attendaient.
Fougueray, demeur seul, se leva vivement et fit quelques tours dans la
pice. L'expression de sa physionomie avait chang subitement depuis
quelques minutes; de soucieuse et inquite, elle tait devenue joyeuse
et hautaine. Revenu en face du bureau, il se laissa tomber dans un
fauteuil, et, frappant le meuble du plat de sa main droite:

--Victoire! s'cria-t-il, victoire! Dcidment, la soire est bonne! Je
me croyais prs de ma perte, et la position devient plus belle que
jamais! Mes esprances se changent en certitudes! Les difficults
disparaissent. Pinard me gnait; Marcof m'en dbarrasse! Merci, Marcof!
tu ne croyais pas si bien me servir! J'ai entre les mains la
tranquillit de la ville, toutes les forces dont elle dispose, et les
moyens d'atteindre mes ennemis l o ils sont. Cela durera-t-il?
continua-t-il aprs avoir rflchi un instant. Bah! que m'importe! Ce
qu'il me fallait, c'tait vingt-quatre heures de pouvoir absolu, et je
les ai. Demain, ou pour mieux dire ce matin, car voici bientt le jour,
j'aurai vu Loc-Ronan et je l'aurai contraint  me donner une lettre pour
Julie de Chteau-Giron. Oui, mais le difficile ne sera pas fait; il me
restera  voir la religieuse. Or, elle est  bord du _Jean-Louis_.

Ici Digo tira un portefeuille de la poche de son habit, l'ouvrit et y
prit une lettre qu'il parcourut du regard.

--Oui, continua-t-il, ces renseignements doivent tre exacts. Julie
tait au nombre des prisonniers de Saint-Nazaire, puisque Pernelles, le
patron du navire sur lequel s'tait embarqu Philippe, m'avait annonc
que le marquis avait avec lui une religieuse et un vieillard. Ce
vieillard, c'est Jocelyn: la religieuse est sa femme sans doute. Damn
Marcof! Grce  mon gnie,  mon habilet, je les avais tous trois entre
mes mains. Dnoncs par mes soins, ils sont arrts  leur dbarquement,
et il faut que ce dmon incarn vienne se jeter au travers de mes
projets et qu'il arrache Julie aux soldats qui escortaient les
prisonniers. Maintenant, voyons encore ce que me dit Agsilas.

Digo prit une seconde lettre et lut  voix basse:

La Roche-Bernard, 22 frimaire. Le lougre _le Jean-Louis_ est  l'ancre
prs de la ville; il est admirablement gard. Celui dont tu me parles
n'est pas  bord.

--Ce n'est pas cela, interrompit Digo en refermant la lettre.

Il en ouvrit une autre.

20 frimaire, lut-il.

--Ah! c'est cela.

Un homme et une religieuse sont arrivs cette nuit. L'homme est le
patron du lougre; quant  la religieuse, je lui ai entendu donner le
titre de madame la marquise. La religieuse est reste  bord; le patron
est revenu  terre. S'il survient un vnement, je t'en donnerai avis.

Digo s'interrompit une seconde fois dans sa lecture, et, ne terminant
pas la lettre, il la replaa dans le portefeuille.

--Et rien depuis ce moment, dit-il; donc Julie est encore  bord du
_Jean-Louis_ et Marcof n'est pas retourn  la Roche-Bernard; or, il est
incontestable que c'est lui qui a tu les sans-culottes dans l'auberge
du quai. C'est lui qui a enlev Pinard, qu'il aura reconnu, malgr le
changement de nom et de condition. Eh bien! qu'il demeure vingt-quatre
heures seulement  Nantes ou dans les environs, et j'aurai eu le temps
d'agir. Je verrai la religieuse tandis qu'il sera absent de son bord, et
j'enlverai l'affaire  leur nez et  leur barbe! Qu'il sauve son frre
s'il le veut, peu m'importe, quand j'aurai les cus! Allons, j'tais un
sot de me tourmenter! Tout est pour le mieux, au contraire! Pinard
disparu, je n'ai plus de moyens  trouver pour viter le partage. Quelle
heureuse inspiration que de n'avoir pas agi prcipitamment et d'avoir
attendu! Les noyades et les mitraillades auront d, grce  leur aimable
perspective, rendre le cher marquis souple comme un gant, et quant 
Carrier, il n'aura rien! c'est convenu! Allons, Digo! tu es n sous une
heureuse toile, mon cher ami, et la sorcire qui, dans ta jeunesse, t'a
prdit une triste fin, a vol l'argent de ta mre. Corpo di Bacco!
quelle succession de bonheurs!

Ici Digo s'arrta brusquement.

--Si Pinard allait tout rvler!... dit-il. Non! reprit-il au bout d'un
moment de rflexion, non, il ne le fera pas.... Et puis, le fit-il,
j'agirai si vite que l'on n'aura pas le temps d'entraver mes desseins!

Sur ce, Digo s'assit, et attirant  lui les feuilles revtues de la
signature du proconsul, il se mit  crire rapidement. Le jour parut et
le surprit encore dans ces occupations. Alors Digo se leva, mit les
diffrents ordres dans sa poche, et, regardant  sa montre:

--Sept heures et demie, dit-il; il est temps d'aller au Bouffay et de
voir le marquis de Loc-Ronan! C'est ce jour qui doit dcider de ma
fortune!




XXIII

L'ENTREPT


L'entrept tait le nom que les sans-culottes donnaient  la prison
principale. Cette prison, situe prs de l'endroit o se dressait la
guillotine, se trouvait  une distance assez considrable de Richebourg
o demeurait le proconsul. Digo-Fougueray, avant de quitter la maison
de Carrier, entra dans le poste des sans-culottes, et fit porter les
diffrents ordres qu'il venait de rdiger aux chefs de corps de la
garnison.

Puis s'enveloppant dans un pais manteau, vtement parfaitement justifi
par la rigueur du froid, il s'achemina vers Bouffay. Il avait gard sur
lui, par mesure de prcaution, un blanc-seing du citoyen reprsentant.

Ce blanc-seing, joint aux pices fausses fabriques par Pinard et qui
faisaient de Fougueray un personnage officiel, il n'y avait nul doute
que les geliers ne lui obissent sans la moindre hsitation.

Aussi, fut-ce d'un ton de matre qu'il leva la voix en s'adressant au
gardien gnral des prisonniers. Il demanda le porte-clefs Pitro. Un
sans-culotte s'empressa de l'introduire dans la premire cour, et le
conduisant  travers un vritable ddale de corridors et d'escaliers, le
mit en prsence d'un homme de petite taille, maigre et dlicat
d'apparence, au teint fortement basan et  l'oeil expressif.

Cet homme tait le gelier Pitro qui, en apercevant Fougueray, laissa
chapper un geste du plus profond tonnement. Le sans-culotte se retira.
Les deux hommes demeurrent seuls dans une sorte de chambre mal claire
par une fentre garnie de barreaux, et qui servait de gte au gelier.
Pitro joignit les mains en poussant une exclamation.

--Sainte madone! dit-il en dialecte napolitain. Toi ici, Digo!

--Est-ce que tu ne m'attendais pas? rpondit Fougueray en prenant
l'unique sige qui se trouvait dans la pice, et en s'asseyant avec
l'aplomb d'un matre qui se sait en prsence de son subordonn.

--Non; je te croyais encore  Paris o je t'avais rencontr il y a deux
mois.

--Heureusement pour toi encore.

--Sans doute, et je ne le nie pas.

--Tu te rappelles donc ce que tu me dois?

--Comment l'oublierais-je? Sans toi je serais mort de faim et de misre!
Tu m'as recueilli, tu m'as donn de l'argent pour venir  Nantes, o tu
me procurais une place. Grce  toi, j'existe encore, et quoique le
mtier ne soit gure de mon got, comme il me nourrit, je m'y rsigne.

--A propos, caro mio, j'ai toujours oubli de te demander pourquoi tu
avais quitt le pays?

--Nos bandes avaient t dtruites.

--Par qui?

--Par les carabiniers, donc!

--Comment! vous vous tes laiss battre par ces drles?

--A la premire rencontre, Cavaccioli avait t tu. La dsunion s'est
mise parmi nous. Alors chacun tira de son ct. Sachant bien que si
j'tais pris je serais pendu, je passai en Sicile avec ma femme. L je
la perdis en peu de temps. C'est la fivre qui me l'a tue. Alors me
trouvant seul au monde, je pensai  aller  l'tranger. Un patron de
barque, de mes amis, me jeta en Sardaigne: de l je gagnai la Corse,
puis la France. J'esprais, une fois  Paris, me tirer d'affaire, car on
prtendait qu'il tait facile d'y faire des siennes; mais....

--Tu t'tais tromp!

--Je le sais.

--Ce qui fait que je te trouvai un jour mourant de misre et de faim,
comme tu le dis trs bien toi-mme, et que j'eus compassion de toi.

--Aussi te suis-je dvou, Digo!

--C'est ce que nous verrons.

--Mets-moi  l'preuve.

--Patience! D'abord, commence par me rendre compte de l'tat des deux
prisonniers que le citoyen Pinard t'a confis.

--Ah! ces deux hommes dont l'un se nomme Jocelyn?

--Oui.

--C'est d'eux qu'il s'agit?

--Prcisment.

--Ils sont l!

--Dans la salle commune?

--Sans doute; il n'y a de place nulle part.

--Tu vas me conduire prs d'eux.

--Il vaut mieux qu'ils viennent ici.

--Pourquoi?

--Tu n'as donc pas encore visit les prisons?

--Non.

--Alors viens avec moi. Tu vas voir pourquoi je te conseille de ne pas
entrer.

Digo se leva, et les deux hommes sortant de la petite pice
traversrent un large corridor et se trouvrent en face d'une porte
toute barde de barres de fer et de plaques de tle. Pitro souleva le
trousseau de clefs pendu  sa ceinture, suivant la coutume
traditionnelle. Il en choisit une qu'il introduisit dans l'norme
serrure de la porte; puis il fit jouer deux verrous et poussa le battant
de chne massif.

Une bouffe de vapeur ftide, apportant une odeur affreuse vint frapper
Fougueray en plein visage. Il chancela et recula d'un pas.

--Qu'est-ce que cela? demanda-t-il en se dtournant pour ne pas respirer
les miasmes putrides qui s'exhalaient de la salle des prisonniers.

--C'est l'odeur des cadavres, rpondit tranquillement Pitro.

--Les prisonniers sont-ils donc morts?

--Presque tous.

--Mais les deux hommes dont je te parlais?

--Oh! tranquillise-toi! Ceux-l sont encore vivants; je le crois du
moins.

--Comment; tu le crois?

--Sans doute. Il y a quatre heures que je ne suis entr dans les salles;
car, tu comprends? on y entre le moins possible, et en quatre heures il
en meurt ici. C'est pis que la mal'aria dans nos marais Pontins.

--Mais enfin o sont-ils?

--Ils doivent tre l.

--Dans ce cloaque?

--Oui. Veux-tu toujours y pntrer?

--Je veux voir, rpondit Digo en s'avanant.

Il passa devant Pitro, poussa tout  fait le battant de la lourde
porte, et essaya de faire quelques pas en avant.

Nous disons essaya car l'Italien ne put pntrer dans la salle. Certes
Digo, le bandit des Abruzzes, Fougueray, le soi-disant envoy de
Robespierre, l'homme, enfin, qui avait la conscience charge de meurtres
et de pillages, possdait une solidit de nerfs  l'preuve des plus
rudes atteintes; eh bien! telle tait la monstruosit repoussante du
hideux spectacle qui s'offrit  ses yeux, que le brigand, l'assassin, le
perscuteur sans piti du marquis de Loc-Ronan, demeura tout d'abord
ptrifi et clou sur place sans pouvoir avancer. Puis faisant un
violent effort pour s'arracher  la contemplation qui le fascinait, il
s'lana au dehors en frissonnant d'horreur et de crainte.

C'est que rien au monde, heureusement pour l'humanit tout entire, rien
dans les plus sanglantes annales du moyen ge, rien parmi les narrations
des atrocits commises par les peuplades les plus sauvages, rien mme
dans l'histoire des plus mauvais temps de l'inquisition espagnole, ne
peut donner une ide du terrifiant tableau qu'offrait l'intrieur des
prisons de Nantes sous le proconsulat de Carrier, de Carrier le
reprsentant de la Rpublique une et indivisible, l'envoy
extraordinaire de la Convention nationale.

La salle de laquelle venait de sortir si prcipitamment le citoyen
Fougueray, aprs avoir tent d'en affronter l'accs, tait une de celles
consacres aux prisonniers destins aux noyades et aux mitraillades, 
ceux qui taient conduits  la mort sans avoir paru devant les juges, 
ceux enfin qui, suivant l'expression de Brutus, devaient donner la
_reprsentation_ aux bons sans-culottes de la compagnie Marat.

C'tait un vaste paralllogramme clair sur la cour intrieure de la
prison par quatre fentres perces rgulirement dans une paisse
muraille, et soigneusement grilles. Des contrevents en forme de
soufflet ne laissaient pntrer que difficilement un jour blafard
quivalant  la demi-obscurit du crpuscule. Les murs, entirement nus,
soutenaient un plafond trs bas. Une seule porte permettait d'entrer
dans cette salle: c'tait celle qu'avait ouverte le porte-clefs.

Au pied des murailles, dans toute la longueur de la pice, tait tendue
une sorte de litire de paille, semblable  celle que l'on voit dans les
curies mal tenues; cette paille putrfie, pourrie par le temps,
s'tait transforme en un fumier aux exhalaisons ftides qu'auraient
refus des chevaux de labour. Sur ce fumier immonde, qui avait fini par
envahir la salle entire, gisaient ple-mle, entasss les uns sur les
autres d'une muraille  l'autre, et tellement nombreux et serrs
qu'aucun endroit libre n'existait pour poser le pied, des corps demi-nus
formant une couche humaine.

Ces corps taient ceux d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards de
tous ges et de toutes conditions. Aucun d'eux ne bougeait: tous ceux
qui taient  terre taient morts!

Il y avait dans cette salle plus de deux cent cinquante prisonniers;
cinq seulement taient debout. Ceux-l seuls vivaient encore! De ces
cadavres amoncels en une masse repoussante, les premiers taient l
depuis plus d'un mois!

--Toutes les salles reprsentent-elles donc le mme spectacle? demanda
Digo en se remettant  peine du sentiment d'horreur et de dgot qu'il
venait d'prouver.

--Toutes sans exception, rpondit Pitro.

--Mais pourquoi n'enlve-t-on pas les morts?

--Est-ce que l'on a le temps? Et puis quand mme, qui oserait toucher
aux cadavres? C'est trop dj de respirer les miasmes qui manent de
leurs corps: y toucher, ce serait vouloir mourir. Dernirement un
guichetier, celui d'en bas, est tomb asphyxi en ouvrant la porte de sa
salle. Il y a huit jours, on offrit aux prisonniers qui voudraient se
dvouer  cette tche prilleuse, de leur rendre la libert aprs
l'excution. Quarante se sont prsents. Trente ont pri avant la fin du
travail.

--Et les dix autres?

--Ceux qui avaient survcu?

--Oui.

--Carrier les a fait guillotiner le soir mme, disant qu'ils allaient
ainsi tre libres.

--Mais de quoi meurent donc ainsi les prisonniers?

--De tout! de maladie d'abord; le typhus ravage les prisons; presque
tous les soirs, le poste de garde est dcim quand il ne meurt pas tout
entier dans la nuit. Je ne sais pas comment nous pouvons y rsister. Et
puis la faim tue pas mal.

--La faim?

--Sans doute.

--Ne les nourrit-on pas?

--On leur donne par jour une demi-livre de riz cru et un morceau de pain
ml de paille. Encore voil-t-il quarante-six heures que la
distribution n'a t faite. On leur vend l'eau, et ceux qui n'ont pas de
quoi la payer meurent de soif.

--Mais pourquoi ces cadavres sont-ils superposs les uns sur les autres?

--Pourquoi?

--Oui.

--C'est bien simple. Les premiers morts ayant occup toute la place de
la salle, et la place manquant aux nouveaux venus, ceux-l ont t
obligs pour se coucher de s'tendre sur les dfunts. Dans la salle d'en
bas, il y en a trois rangs les uns sur les autres; et si les quarante
prisonniers dont je te parlais n'avaient pas, il y a huit jours,
dblay les prisons, je ne sais pas trop comment on pourrait aujourd'hui
ouvrir les portes!...

Digo, pouvant de ce qu'il avait vu et de ce qu'il entendait, continua
cependant  interroger le porte-clefs, lequel entra alors dans de si
ignobles dtails que nous nous refusons  les transcrire ici. Que ceux
qui ne reculent pas devant ces pages effrayantes de l'histoire
consultent toute la srie du _Moniteur_ du 1er au 25 frimaire an III
(du 20 novembre au 15 dcembre 1794), poque du procs de Carrier;
qu'ils lisent attentivement les rapports faits  la Convention sur le
proconsul de Nantes, l'acte d'accusation dress contre lui, les
dpositions des tmoins oculaires, entre autres celles du citoyen
Thomas; qu'ils fouillent, comme nous l'avons fait, les archives de la
ville martyre, qu'ils tudient les mmoires de l'poque, et ils
trouveront, non seulement tous les dtails qui prcdent donns par
Pitro au citoyen Fougueray, mais encore tous ceux plus atroces que nous
ne voulons pas dcrire[5].

  [Note 5: Plusieurs crivains ont cherch  tablir le chiffre des
  victimes immoles pendant l'poque de la Terreur. Il n'est aucun d'eux
  qui offre autant de garantie, pour l'exactitude, que le rpublicain
  Prud'homme: partisan de la Rvolution, il a recueilli dans six gros
  volumes tous les dtails des vnements qui se passaient sous ses yeux.

  Deux de ces volumes sont consacrs  un dictionnaire o chaque
  _condamn_ se trouve inscrit,  sa lettre alphabtique, avec ses noms,
  prnoms, ge, lieu de naissance, qualit, domicile, profession, date et
  motif de la condamnation, jour et lieu de l'excution.

  Nous en extrayons les chiffres suivants concernant le proconsulat de
  Carrier  Nantes:

          _Victimes sous le proconsulat de Carrier  Nantes._
         En tout 32,360 qu'il faut rpartir ainsi qu'il suit:

           Enfants au-dessous de 12 ans, _noys_      1,500
             Id.         id.            _fusills_      500
           Femmes   _noyes_                            500
             Id.    _fusilles_                         264
           Prtres  _noys_                             460
             Id.    _fusills_                          300
           Nobles   _noys_                           1,400
           Artisans _noys_                           3,300
             Id.    _fusills_                        2,000
           _Guillotins_ en tout                      9,136
           _Morts de faim_ dans les prisons           5,000
           _Morts du typhus_ dans les prisons         8,000
                                                     ------
                                          Total      32,360

  Or, le consulat de Carrier de Nantes a dur deux cent trente jours.

  C'est donc une moyenne d'environ 141 victimes par jour.

  Quand on consulte les tables de population de cette poque, et que l'on
  trouve que la ville de Nantes contenait 70,000 habitants, quand on
  rflchit que les trois quarts de ces 32,360 victimes taient prises au
  sein mme de cette population, on en vient  douter que de tels excs de
  frocit aient pu trouver place dans un cerveau humain.

  Cependant les faits sont l.
                                      (_Note de l'auteur._)]

Digo, atterr, ne pouvait revenir de la stupfaction dans laquelle le
rcit de son ancien compagnon l'avait plong. Enfin, secouant la tte
pour en chasser les ides terrifiantes qui s'y taient loges:

--Ah bah! fit-il avec insouciance, aprs tout, cela ne me regarde pas;
mais je ne comprends pas le meurtre qui ne profite pas, moi, et il
parat qu'il tait temps que j'arrivasse.

Puis, continuant sa pense et s'adressant  Pitro:

--Tu m'assures que le marquis de Loc-Ronan et Jocelyn ne sont pas morts?

--Qui cela, le marquis de Loc-Ronan?

--Le compagnon du prisonnier Jocelyn.

--Ah! c'est un marquis?

--Oui.

--Tiens! tiens! tiens!

--Qu'as-tu donc?

--Il l'a chapp belle!

--Comment cela?

--On l'a appel trois fois au moins par son nom depuis que je suis ici.

--Pour quoi faire?

--Pour aller avec les autres, donc!

--Et il n'a pas rpondu?

--Non.

--On ne l'a donc pas cherch?

--Est-ce qu'on a le temps? Quand un prisonnier ne rpond pas, on suppose
qu'il est mort et on ne s'en occupe plus.

--C'est donc a que j'avais entendu dire que plusieurs s'taient sauvs
par ce moyen.

Allons, pensa Digo, Carfor ne m'avait pas tromp; il avait fait
prvenir Philippe.

--Que faut-il faire maintenant? demanda Pitro en voyant son compagnon
garder le silence.

--Amne le marquis dans ta chambre.

--Sans l'autre prisonnier?

--Oui.

--Mais, as-tu un pouvoir pour que j'agisse ainsi sans me compromettre?

--Tiens! lis ces papiers, rpondit Digo en tendant  Pitro les
feuilles qu'il avait dans sa poche.

--Inutile, rpondit le gelier, je ne sais pas lire, je prfre m'en
rapporter  toi.

--Fais donc vite.

Fougueray rentra dans la pice dans laquelle il avait pntr en
premier, et Pitro se hasarda dans la salle.

Quelques minutes aprs, l'amant d'Hermosa et le mari de la misrable
taient en prsence. Philippe de Loc-Ronan avait vieilli de dix ans
depuis le jour o nous l'avons quitt lors de sa fuite de l'abbaye de
Plogastel. Ses traits amaigris dnotaient tout ce qu'il avait souffert
de douleurs et de privations, de chagrins et d'inquitudes, de honte et
de misre. C'tait vritablement grand miracle que le marquis et pu
rsister au sjour des prisons, depuis plus de deux mois qu'il en
respirait l'air infect et qu'il subissait toutes les tortures que les
terroristes infligeaient  leurs victimes.

Ainsi que Marcof l'avait racont  Boishardy, Philippe et Jocelyn
faisaient partie de la bande des prisonniers que les soldats
rpublicains conduisaient de Saint-Nazaire  Nantes, lorsque l'intrpide
marin avait attaqu l'escorte, et un malheureux hasard avait voulu
qu'ils fussent demeurs aux mains de ceux qui les gardaient. Philippe et
son fidle serviteur avaient donc t conduits au chteau d'Aulx
d'abord, puis transfrs ensuite dans l'intrieur de la ville.




XXIV

LE MARCH


Lorsque le marquis entra dans la pice o l'attendait son estimable
beau-frre, Digo s'tait brusquement retourn, afin que le jour, qui
pntrait par une troite fentre, ne tombt pas tout d'abord sur ses
traits, qu'il voulait cacher au prisonnier. En dpit de lui-mme,
l'Italien se sentait mu, non de commisration pour sa victime, mais de
la partie qu'il allait jouer. Encore quelques minutes peut-tre, et il
aurait entre les mains la lettre qui mettait  sa discrtion cette
fortune si ardemment convoite, si laborieusement poursuivie. Il avait
voulu attendre jusqu'alors, pour donner le temps aux noyades et aux
mitraillades quotidiennes d'impressionner le marquis. Il comptait
normment sur l'impression cause par ces horreurs pour dcider
Philippe, dont il connaissait la fermet. Puis,  dfaut de ce moyen, il
en tenait un autre en rserve: celui-l concernait l'amour du marquis
pour sa seconde femme.

Enfin, matre de lui-mme, il se retourna froidement. Philippe, dont les
yeux rougis par les veilles taient devenus d'une faiblesse extrme, ne
distingua pas la physionomie de l'Italien. Croyant qu'il allait subir un
interrogatoire, il se retourna vers Pitro qui demeurait sur le seuil de
la porte:

--O me conduisez-vous? demanda-t-il.

--Ici, citoyen, rpondit le gelier.

--Pour quoi faire?

--Quelqu'un veut te parler.

--Qui cela?

--Le citoyen.

Et Pitro dsigna du geste le dlgu du comit de Salut public. Le
marquis de Loc-Ronan fit alors un pas en avant vers celui qu'on lui
indiquait.

Philippe, en dpit de son sjour prolong dans les prisons, n'avait rien
perdu de sa dignit morale. C'tait toujours ce beau gentilhomme aux
faons lgantes et chevaleresques, aux grands airs de noble seigneur.
En apercevant Digo, qu'il reconnut au premier coup d'oeil, le sang lui
monta au visage.

--Le comte de Fougueray! dit-il en reculant.

--Le citoyen Fougueray, si vous le voulez bien, rpondit Digo avec une
ironique politesse et en faisant un geste  Pitro, qui sortit et
referma la porte.

--Cela devait tre! murmura le marquis avec un mpris profond.

Digo sourit.

--Tu ne m'attendais gure, n'est-ce pas, citoyen? reprit-il avec cette
brutalit de langage qui tait de mode  cette triste poque.

--Si fait, je vous attendais.

--Bah! vraiment?

--J'ai t victime d'une infme dlation; puisqu'il s'agissait de
lchet, je devais penser  vous.

--Citoyen Loc-Ronan!

--Monsieur le comte!

--Encore une fois, je suis le citoyen Fougueray! s'cria Digo avec
colre, car il craignait que quelque surveillant, en rdant dans le
corridor, n'entendt le marquis lui donner un titre qui entranait alors
le dernier supplice pour ceux qui le portaient.

Philippe devina la pense de son interlocuteur, mais il se contenta de
hausser ddaigneusement les paules.

--Que me voulez-vous donc encore? demanda-t-il froidement et avec une
hauteur extrme.

--Causer quelques instants, avec vous, cher beau-frre, rpondit Digo
avec une affabilit railleuse. Il y a si longtemps que nous ne nous
sommes vus que nous devons avoir bien des choses  nous dire!

--Assez! dit brusquement Philippe. Je n'ai plus ni or, ni argent, ni
terres, ni chteaux, ni fortune enfin. Que me voulez-vous donc?

--Vous avez un bien plus prcieux que tout cela  dfendre, et ce bien
c'est la vie.

--Est-ce donc  ma vie que vous en voulez?

--Je veux la dfendre, mon cher beau-frre.

--Vous?

--Moi-mme, qui vous ai toujours apprci comme vous le mritez.

--Je suis condamn, monsieur, dit froidement le marquis, et j'ai hte de
mourir pour tre dlivr de tous mes maux. D'ailleurs l'existence venant
de vous, je la repousserais!

--Cependant, dit Digo, la mort est une vilaine chose, surtout par la
faon dont elle arrive ici, et sans parler du typhus, il me semble
qu'tre noy dans la Loire ou fusill sur la place du Dpartement....

--Vaut mieux mille fois que d'tre guillotin devant une foule
sanguinaire et stupide! interrompit Philippe. Mourir par le fer est la
mort du soldat; ce doit tre la mienne. Mourir noy dans le fleuve,
c'est quitter la vie entour de pauvres innocents qui vous font cortge
pour monter au ciel. L'une ou l'autre faon de gagner l'ternel sommeil
ne m'effraye pas, au contraire, je les attends toutes deux avec calme,
presque avec impatience.

Digo se mordit les lvres. Les excutions n'avaient nullement port
l'effroi dans l'me du stoque gentilhomme, et le bandit avait perdu en
vain quatre jours  attendre. Le marquis fit un pas pour quitter la
chambre.

--Vous voyez, dit-il, qu'il est inutile de prolonger l'entretien.

--Si fait! s'cria Digo; causons au contraire, et plus que jamais je
tiens  votre aimable compagnie.

--Je n'ai rien  entendre, vous dis-je.

--Vous croyez?

--J'en suis certain.

--Peut-tre vous trompez-vous?

--Non.

--C'est ce que nous allons voir.

Et Digo, aprs une lgre pause, reprit d'une voix ferme:

--Il s'agit de votre seconde femme.

--De Julie! s'cria Philippe avec un violent mouvement.

--D'elle-mme.

--Mon Dieu! un danger la menace-t-il? Est-elle donc arrte de nouveau,
elle qu'un miracle avait sauve?

--Non; elle est libre encore; mais je connais l'endroit o elle se
cache!

Philippe poussa un soupir.

--Vous voyez bien que nous avons  causer! continua Digo en souriant.

--Seigneur! s'cria le marquis en levant les mains vers le ciel;
Seigneur! qui me dlivrera donc de ces maudits attachs  mes pas!

--Oh! les grands mots! rpondit l'Italien. Les phrases  la Voltaire!
Ceci est un peu bien pass de mode, je vous en avertis. Et puis, vous
venez de commettre une norme faute de grammaire. Vous employez le
pluriel. Vous dites: _les maudits!_ Erreur, cher beau-frre, grave
erreur. Il fallait vous crier: _le maudit!_ car j'ai une bonne
nouvelle  vous annoncer. Le chevalier de Tessy est mort et bien mort.
Le diable ait son me! n'est-ce pas? Allons, je vois  votre physionomie
que cela ne vous suffit pas. Vous voudriez que j'allasse rejoindre le
plus tt possible ce cher frre que je pleure tous les jours. Mais, bah!
j'ai l'me cheville dans le corps, moi! Donc n'y songez pas, et sachez
seulement que je demeure seul, avec la marquise, bien entendu, la douce
et belle Hermosa, que vous avez tant aime.

--Assez! interrompit brusquement Philippe. Parlez clairement; que me
voulez-vous?

--Causer, je vous l'ai dit.

--A quel propos?

--A propos des choses les plus intressantes pour nous deux. Mais
d'abord n'tes-vous pas un peu curieux de savoir comment j'ai pu deviner
que vous tiez vivant, vous  l'enterrement duquel j'ai assist jadis?

--Allez au but!

--Pour y arriver, je suis contraint de faire un dtour.

Philippe fit un mouvement convulsif; mais il s'arrta.

--Parlez comme bon vous l'entendrez, dit-il; j'coute.

--A la bonne heure. Je commence, et je vous rponds que vous ne
languirez pas longtemps. Sachez seulement que je viens vous proposer la
vie, la libert et la tranquillit.

--Vous?

--En personne!

--Je n'y crois pas.

--Vous me mconnaissez.

--M. de Fougueray, vous m'avez dit  l'instant que vous connaissiez la
retraite o s'est cache mademoiselle de Chteau-Giron. Si vous m'avez
parl ainsi, c'est que, par un moyen que j'ignore, je puis vous payer ce
secret. Quel prix y mettez-vous? Dites-le promptement et cessons cette
conversation qui me soulve le coeur!

--Soit, citoyen Loc-Ronan, soyons brefs, je le veux bien. Voici ce qui
m'amne. Votre seconde femme a une fortune immense. Cette fortune,
ralise jadis en or et en bijoux, est enfouie dans un endroit dont elle
seule possde le secret. Eh bien! je veux connatre ce secret et avoir
cette fortune. Suis-je suffisamment clair et prcis?

--Infme! s'cria le marquis, vous voulez dpouiller une femme!

--Parfaitement.

--Et c'est  moi que vous venez le dire!

--Pour que vous m'aidiez!

--Moi?

--Sans doute; vous lui conseillerez d'agir selon mes vues.

--Jamais!

--Vous le ferez.

--Jamais, vous dis-je!

--J'aurai ce secret aujourd'hui mme, marquis Philippe de Loc-Ronan, ou
sans cela....

--Sans cela?

--La citoyenne Chteau-Giron sera arrte demain.

--Vous voulez me tromper; vous ne savez pas o est Julie.

--Rflchissez donc! Si je l'ignorais, pourquoi viendrais-je vous
demander une lettre pour elle? Cette lettre ne me servirait de rien.
Vous savez peut-tre le secret; mais je sais galement que vous ne me le
rvlerez pas. C'est pourquoi je vous demande une lettre pour madame de
Loc-Ronan; lettre dans laquelle vous lui conseillerez de faire ce que je
lui demanderai en ce qui concerne sa fortune. De deux choses l'une, ou
je remettrai cette lettre, et ds lors il faut bien que je sache o est
la marquise, ou je ne la remettrai pas, et dans ce cas, pourquoi et dans
quel intrt l'exigerais-je? Il me semble que ce raisonnement est
parfaitement logique. Vous ne me rpondez pas? Vous me croyez plus
ignorant que je ne le suis. Pour vous convaincre, coutez-moi.

Et Digo continua en dardant ses regards ardents sur Philippe, qui, 
demi convaincu, pressait douloureusement sa noble tte entre ses mains
amaigries:

--Le soir mme du jour o vous vous tes fait passer pour mort, vous
avez pris la fuite avec Jocelyn. Vous vous tes rendu  l'abbaye de
Plogastel, abbaye dans laquelle nous tions nous-mmes; mais nous
ignorions compltement votre prsence. Dans les cellules souterraines,
vous avez retrouv votre femme, Julie de Chteau-Giron. Puis vous vous
tes sauv  Audierne, et l, le fils d'une fermire des environs vous
a fait passer sur son navire de pche et vous a conduit en Angleterre
ainsi que votre femme et Jocelyn. Je suis bien instruit, qu'en
pensez-vous, mon cher beau-frre? Ma police est-elle convenablement
faite?

--Mais qui donc vous a rvl tous ces dtails? dit Philippe avec
stupeur.

--Cela vous serait agrable  savoir? Je vais vous le dire, d'autant que
le mystre m'importe peu maintenant. Huit jours aprs votre dpart de
France, un homme me racontait ces vnements qu'il tenait de la bouche
mme de celui qui vous avait embarqu et qui vous avait parfaitement
reconnu. Cet homme tait un simple berger et se nommait Carfor. Grce
aux sottes croyances des paysans bretons, Carfor exerait une grande
influence sur le pays, et le pcheur en question tait  la dvotion du
prtendu sorcier. Celui-ci s'est renseign d'abord et m'a racont
ensuite. Voil tout. Le fait est simple et croyable, car vous tiez hors
de France, et ceux qui parlaient ne pensaient pas vous compromettre.
Seulement le hasard m'a bien servi. Une fois certain de vous retrouver 
Londres, je me mis  votre recherche. Vous veniez de rejoindre les
migrs en Allemagne. Ne pouvant vous suivre, je payai largement des
gens  moi pour me suppler, et depuis deux ans, depuis votre tonnante
rsurrection, j'ai connu jour par jour vos moindres dmarches....

--Qu'aviez-vous donc  gagner en agissant ainsi? je ne possdais plus
rien.

--Vous oubliez la fortune dont je vous parlais tout  l'heure.
Laissez-moi achever. C'est sur ma dnonciation, ainsi que vous le
supposez, que vous avez t arrt en dbarquant sur les ctes de
France. C'est encore d'aprs mes ordres que vous tes vivant
aujourd'hui.

--D'aprs vos ordres!

--Je le rpte, c'est grce  moi que vous vivez.

--Je n'accepte pas l'existence  ce prix.

--Ne jurez pas avant de m'avoir entendu. Six jours aprs votre
incarcration, votre gelier vous apporta vos provisions de pain et de
riz comme  l'ordinaire. En rompant ce pain, n'y avez-vous pas trouv un
billet?

--Si fait.

--Que vous disait ce billet?

--Il me recommandait de ne pas rpondre dans le cas o mon nom serait
appel; il me recommandait cela au nom de mon amour pour Julie, et il
tait sign: un ami inconnu.

--C'est bien cela.

--Ainsi vous en aviez connaissance?

--Il avait t dict par moi et enferm sous mes yeux dans le pain qui
vous tait destin.

--Et vous ne m'avez donn cet avertissement salutaire que pour tre
toujours  mme de torturer mon coeur, n'est-ce pas?

--Je vous ai donn cet avis pour vous prserver de la mort et ne pas
ruiner mes projets. Je suis franc, vous le voyez. Bref, arrivons au
fait, maintenant que vous connaissez les principaux dtails. Il me faut
la fortune entire de votre femme. Cette fortune une fois entre mes
mains, vous serez dlivr sur l'heure et vous aurez les moyens de
quitter Nantes la nuit mme de mon entrevue avec la citoyenne de
Chteau-Giron. Libre  vous alors de rejoindre votre seconde femme et de
vivre auprs d'elle. Pour moi, je quitterai la France en emmenant
Hermosa. Cette fois, vous ne me reverrez plus. Comprenez-moi bien avant
de rpondre: la libert pour vous, c'est la vie, c'est plus que la vie.
C'est l'amour de Julie de Chteau-Giron; c'est votre bonheur et le sien;
c'est enfin l'honneur de votre nom: car vous pourrez combattre pour
votre cause. Mais si vous refusez, oh! si vous refusez, ne vous en
prenez qu' vous de tous les malheurs qui en rsulteront. Vous ne
mourrez pas de suite. Je veux, avant, que vous voyiez souffrir ceux que
vous aimez. Julie arrte sera d'abord jete en prison, puis elle
servira de jouet aux amis de Carrier.

--Misrable! s'cria Philippe. Ne dis pas cela ou tu vas mourir!

Et, plus rapide que la pense, le marquis s'lana sur Digo et
l'treignit. On sait que les colres de Philippe taient terribles.
L'accs que l'Italien avait provoqu dcuplait les forces du prisonnier;
mais malheureusement ces forces taient presque teintes par les
souffrances qu'il subissait depuis deux mois. Cependant la supposition,
ou plutt le pronostic infme de Digo, avait tellement surexcit le
courroux du marquis que, malgr toute sa vigueur, l'Italien plia et fut
 demi renvers. Mais hlas! ce fut tout ce que put faire Loc-Ronan.

Pitro avait dit que la nourriture des prisonniers manquait depuis
quarante-six heures. Le fait tait exact. Il y avait prs de deux jours
que Philippe n'avait mang! Digo sentit donc mollir les bras qui
l'treignaient. Il fit un violent effort et rejeta le marquis sur son
sige.

--Continuons, dit-il froidement, en voyant Philippe dsormais incapable
de rsistance. Je disais que Julie servirait de jouet aux amis de
Carrier: puis ensuite elle sera noye ou fusille. Tu crois, citoyen
Loc-Ronan, que tu mourras alors? Pas encore. Il te restera autre chose 
voir. Cette autre chose sera le supplice de Marcof le Malouin, de Marcof
le chouan, de Marcof ton frre, entends-tu?

--Marcof! rpta Philippe.

--Oui. Il est  Nantes, et, suivant son habitude de folle tmrit, il y
est venu accompagn seulement de deux hommes. Il est arriv hier soir.
Il te cherche sans doute; mais je le dfie de pntrer jusqu'ici. Tous
mes ordres sont donns. J'ai les pleins pouvoirs de Carrier pour agir.
Dans quelques heures, Marcof et ses compagnons seront entre mes mains.
Tu le verras mourir avant toi. Allons! parle, maintenant. Veux-tu, oui
ou non, me donner pour ta femme la lettre que je te demande?

Philippe se leva lentement. Il jeta un regard de mpris sur l'homme qui
lui parlait ainsi avec une brutalit si horrible. Il parut hsiter.
Puis les forces l'abandonnrent, et il retomba sur sa chaise en
comprimant son front entre ses mains crispes. Digo le couvait sous ses
regards ardents.

--Dcide-toi! dit-il.

En ce moment la porte s'ouvrit brusquement et Pitro entra.

--On te demande de la part de Carrier, dit-il  Digo.

--Qui cela?

--Son aide de camp.

--Qu'il attende.

--Non pas. Il a l'ordre de te ramener avec lui. Pinard est retrouv!

--Pinard est retrouv?

--Oui.

--C'est bien! je te suis.

Pitro sortit et referma la porte. Digo revint vivement vers le
marquis.

--Dans deux heures je serai de retour, dit-il. Rflchis, et sache bien
qu'il faut que ta rponse soit dcisive. La libert et la vie en change
de la fortune de Julie. La mort de ta femme, celle de ton frre et la
tienne si tu refuses. Dans deux heures! Si tu te laissais mourir avant,
j'agirais comme si tu avais refus. Tu vois que la tte est bonne et que
je prvois tout. Adieu! ou plutt au revoir;  bientt!

Et Digo s'lana au dehors.

Philippe tait atterr. Il n'entendit pas Pitro rentrer prs de lui. Le
gelier s'arrta cependant devant le gentilhomme, et, le considrant
attentivement, il murmura:

--Ah! ce pauvre homme est le frre de Marcof! Eh bien! je vais d'abord
lui donner la moiti de mon pain. Aprs, nous verrons.




XXV

A BRIGAND, BRIGAND ET DEMI


Digo trouva l'aide de camp du proconsul dans la cour de la prison. Tous
deux se dirigrent rapidement vers Richebourg. Carrier tait seul dans
son cabinet.

--Viens donc! dit-il brutalement  Digo en le voyant apparatre sur le
seuil de la porte; viens donc, citoyen Fougueray, j'ai du nouveau  te
communiquer.

--Qu'est-ce que c'est? demanda l'Italien.

--J'ai reu une lettre de Pinard.

--Quand cela?

--A l'instant.

--Et qui te l'a remise?

--Un sans-culotte de garde.

--Ce n'est pas cela que je te demande. Comment cette lettre a-t-elle t
apporte  Nantes, et par qui a-t-elle t donne au sans-culotte?

--Par un paysan breton de Saint-tienne, un rude patriote que nous
connaissons depuis longtemps.

--Et cette lettre est bien de Pinard?

--Sans doute.

--Voyons-la!

--Tiens; relis-la moi.

Et Carrier tendit  Digo une feuille de papier soigneusement plie que
l'Italien prit avec une mauvaise humeur vidente.

Il l'ouvrit et lut ce qui suit:

          Citoyen reprsentant,

     Tu as d apprendre que j'tais tomb, la nuit dernire, entre les
     mains des brigands qui avaient pntr dans Nantes. J'ai endur les
     tortures qu'il leur a plu de me faire subir, et j'ai d me montrer
     digne de toi. Aussi le hasard m'a-t-il protg. J'ai pu retrouver,
     parmi ces aristocrates maudits, deux braves patriotes qui les
     suivaient  contre-coeur. Nous nous sommes compris; les instants
     taient prcieux; nous avons agi sans retard.

     A l'heure o je t'cris, je suis libre, mais je suis oblig de me
     cacher jusqu' la nuit prochaine. Alors j'arriverai  Nantes avec
     les deux patriotes qui m'ont sauv. Les brigands seront punis de
     leur infamie, car j'ai dcouvert le secret de leur retraite.

     Envoie donc  dix heures du soir la compagnie Marat  la porte qui
     avoisine l'Erdre. Je la rejoindrai l, et cette nuit mme je
     m'emparerai de deux chefs: Marcof et Boishardy. Demain tu les auras
     en ton pouvoir. Je compte sur toi pour agir vigoureusement.

          Salut et fraternit,

                               Pinard.

Digo replia froidement la lettre, la remit  Carrier et plongea ses
regards ardents dans les yeux du proconsul. Carrier dtourna la tte.

--Que feras-tu? demanda l'Italien.

--Que ferais-tu  ma place? rpondit Carrier en ludant ainsi une
rponse  la question si nettement pose.

--Ce que je ferais?...

--Oui.

--Si je m'appelais Carrier et que j'eusse tes pouvoirs, dit Fougueray
d'une voix nette et ferme, j'enverrais des sans-culottes autres que ceux
de la compagnie Marat, et je ferais arrter Pinard.

--Arrter Pinard!

--Parfaitement.

--Et ensuite?

--Ensuite, je le dporterais... verticalement.

--Pourquoi?

--Parce que Pinard ne t'est plus utile, parce que Pinard partagerait
avec toi les ranons que je te ferai donner, parce que Pinard te gne,
et parce qu'enfin je trouve absurde de lui abandonner un tiers des
millions que nous avons  toucher.

--Ceux du marquis de Loc-Ronan?

--Oui.

--Tu lui avais donc promis quelque chose?

--Il le fallait bien!

--Comment cela?

--Pinard avait la surveillance des prisons, il pouvait faire mourir le
marquis.

--C'est vrai.

--Comprends-tu, maintenant?

--Je commence. Et o en est cette affaire?

--Elle sera termine aujourd'hui mme.

--Nous aurons l'argent? s'cria Carrier dont les yeux brillrent.

--Non; mais nous aurons la lettre qui nous le fera avoir.

--Comment toucherai-je, moi?

--Rien de plus simple. La lettre dont je te parle, une fois entre mes
mains, j'irai  la Roche-Bernard l'changer contre une autre qui me
rvlera l'endroit o est enfoui le trsor. Donne-moi une escorte pour
aller  la Roche-Bernard et ordonne au chef de me ramener  Nantes mort
ou vif.

--J'accepte.

--Le secret connu de nous deux, nous irons ensemble  l'endroit indiqu
et nous partagerons.

Cette fois, Digo agissait avec franchise et sans la moindre
arrire-pense. Il prfrait de beaucoup avoir affaire  Carrier plutt
qu' Pinard. Il avait espr que le lieutenant du proconsul aurait t
massacr, et il avait nourri la pense de s'approprier entirement la
fortune de Julie. Mais en apprenant le retour de Pinard, il comprit vite
qu'il n'aurait pas le temps d'agir seul, ou que son complice, instruit
de son manque de foi  son gard ne ngligerait rien pour se venger.
Alors il perdait tout. Bien mieux valait partager avec le proconsul,
faire disparatre Pinard et s'assurer ainsi une certitude de gain.

Avec sa rapidit de conception ordinaire, Digo avait envisag la
situation sous ses diffrentes faces et s'tait promptement dcid,
ainsi qu'on vient de le voir. Puis, un autre sentiment encore s'tait
fait jour dans sa pense. L'ancien bandit rflchissait qu'Yvonne
demeurait seule  sa merci; sa passion touffe se rveilla tout  coup
en voyant les obstacles tomber.

De son ct, Carrier se laissait aller  des ides qui, quoique
diffrentes, devaient aboutir au mme but. Il trouvait plus simple et
plus avantageux de ne pas partager avec Pinard, et en mme temps il
songeait aux moyens de ramener Fougueray  Nantes aprs avoir dpouill
le trsor. Une fois l'affaire faite et son complice entre ses mains, il
ne doutait pas qu'il ne parvnt  s'approprier la somme tout entire.

Aussi, aprs quelques minutes de silence, la conversation reprit-elle
plus vive entre les deux hommes. Carrier entra nettement dans la
question.

--Tu veux faire disparatre Pinard? dit-il.

--Oui, rpondit Digo sans hsiter.

--J'y consens.

--Trs bien.

--A une condition.

--Laquelle?

--Tu te chargeras de tout; je ne ferai rien; je laisserai faire.

--Soit.

--Tu le feras arrter?

--Ce soir mme, s'il se prsente.

--Mais tu ne sortiras pas de la ville?

--Je te le promets.

--Cela ne suffit pas.

--Que veux-tu pour te rassurer compltement?

--Une certitude matrielle.

--Parle!

--Nous allons retourner aux prisons ensemble; tu verras ton aristocrate,
et ensuite je te donnerai l'escorte que tu m'as demande pour te rendre
 la Roche-Bernard.

--Si je pars, qui arrtera Pinard?

--C'est juste.

--Tu te dfies de moi?

--J'aime les choses claires, et je ne veux pas te laisser le moyen de me
tromper.

--Dans la crainte que la tentation ne soit forte?

--Prcisment.

--Alors, autre chose.

--Quoi?

--Je ne te quitte que pour aller donner les ordres relatifs  Pinard, et
ce ne sera qu'aprs l'arrestation de celui-ci que je me rendrai au
Bouffay.

--Qui m'assure que tu ne le feras pas avant?

--Agis en consquence; dfends jusqu' nouvel ordre l'accs des prisons.

--Tu as raison.

Et Carrier appela  haute voix. Un sans-culotte ouvrit la porte du
cabinet.

--Chaux est-il en bas? demanda Carrier.

--Oui, citoyen.

--Fais-le monter.

Deux minutes aprs, Chaux faisait son entre dans le cabinet du
proconsul. Carrier crivit rapidement quelques lignes et tendit le
papier au sans-culotte.

--Cet ordre au Bouffay, dit-il. Tu l'excuteras toi-mme; prends des
hommes de garde avec toi et que personne ne puisse pntrer dans les
prisons avant onze heures du soir. Personne, entends-tu? Je ferais
guillotiner toi et tous les geliers si j'apprenais que quelqu'un et pu
voir un prisonnier.

Chaux sortit sans rpondre. Carrier paraissait tre de mauvaise humeur,
et dans ces moments-l ses meilleurs amis eux-mmes, ses plus dvous
lieutenants n'osaient lui adresser la parole.

--Trs bien, dit Fougueray aprs la sortie du sans-culotte.

Carrier donna un violent coup de poing sur la table.

--Tu te moques de moi! s'cria-t-il dans un style plus nergique que
celui qu'il nous est permis d'employer; tu te moques de moi, citoyen!

--C'est possible, rpondit imperturbablement Fougueray; mais, dans ce
cas, c'est sans le vouloir. Explique-toi.

--Tu me dis d'empcher d'entrer dans les prisons et tu en sors! c'est au
Bouffay que mon aide de camp t'a trouv.

--Eh bien, aprs?

--Eh bien! tu as vu le marquis!

--Oui.

--Et tu as la lettre, et tu n'as plus besoin de le voir.

Fougueray haussa les paules.

--Me crois-tu donc un niais? dit-il ddaigneusement. Si j'avais la
lettre du marquis, si j'avais pu me passer de toi, est-ce que je serais
ici? Au lieu de suivre ton aide de camp, je galoperais en ce moment sur
la route en tournant le dos  la ville.

Carrier sourit; cette franchise de voleur le rassura compltement.

--C'est vrai! dit-il. Tu es plus fort que je ne le pensais. Mais si tu
n'as pu avoir cette lettre....

--Je l'aurai, interrompit Fougueray. Je tiens le marquis  tel point
qu'il n'oserait pas mme se tuer pour m'chapper. Les millions seront 
nous, vois-tu, comme nous voici deux bandits dans la mme chambre. Ce
soir,  onze heures, je serai  la prison, et je ne reviendrai ici
qu'avec la lettre, j'en rponds.

--Je donnerai l'ordre  Chaux de ne pas te quitter depuis ton entre au
Bouffay jusqu' ton retour ici.

--A ton aise!

--Maintenant, dit Carrier, va  tes affaires, et  ce soir! Oh! nous
avons joyeuse runion  souper, tu sais?

--Avant d'aller au Bouffay, je viendrai ici prendre tes ordres pour
pouvoir entrer dans les prisons, et en mme temps je t'amnerai
quelqu'un.

--Homme ou femme?

--Femme.

--Jeune?

--Vingt ans.

--Jolie?

--Blonde comme un pi et blanche comme un ci-devant lis.

--Aimable?

--Elle est un peu folle.

--Bah! ce sera plus amusant. Nous la ferons boire, et peut-tre sa
raison se retrouvera-t-elle au fond d'une bouteille. Amne ta protge;
je lui rserve bon accueil, d'autant plus qu'Anglique et Hermosa
commencent  me fatiguer.

--Sultan! rpondit Digo en riant. Cet aristocrate de Salomon n'tait
qu'un caniche pour la fidlit auprs de toi! Allons,  ce soir. Tu
seras content!

Et Digo, changeant une poigne de main avec le proconsul, quitta le
cabinet de travail.

--Si j'ai l'argent dans quarante-huit heures, pensait Carrier en le
regardant s'loigner, dans cinquante, toi, tu seras dport
verticalement!

--Ah! tu ne veux pas que je revoie Philippe de Loc-Ronan sans tes
ordres! se disait de son ct Digo, en traversant la cour. Ah! j'ai eu
un accs de loyaut et de franchise, et tu ne m'en sais pas gr! Eh
bien! tant pis pour toi! Dcidment, tu n'auras rien, et j'aurai tout!
Imbcile, qui oublie qu'il m'a remis hier soir trois blancs-seings!
Est-ce que j'aurais t assez bte pour les employer tous! Il m'en reste
un, et avec celui-l j'entrerai dans les prisons quand je voudrai!




XXVI

LA MARCHANDE A LA TOILETTE


Digo tait sorti et avait gagn la place. Tout  coup il s'arrta en
rflchissant profondment.

--Le renard, dit-il, est capable de me faire pier, et cinq minutes
aprs mon entre au Bouffay il serait averti. Mon blanc-seing ne me
servirait donc  rien qu' me faire prendre. Il faut trouver autre
chose!

Et l'Italien se remit en marche, la tte penche, le front soucieux,
dans l'attitude de quelqu'un qui mdite, absorb dans sa pense.
L'imagination du bandit tait de celles qu'on ne prend jamais sans vert:
son cerveau, clos sous le soleil des Calabres, tait dou d'une
activit dvorante. Bientt son oeil tincela et sa lvre baucha un
sourire.

--Tout me sert! dit-il joyeusement, mme l'ide que j'ai eue de lui
conduire Yvonne. La Bretonne est encore jolie, je la parerai en
consquence: ce sera du fruit nouveau. Elle l'occupera bien deux heures
cette nuit, le temps d'aller aux prisons, d'avoir la lettre et de sortir
de Nantes. Voyons; c'est cela! A cinq heures, je suis  la place du
Dpartement avec Carrier;  six heures, nous assistons, toujours
ensemble, aux noyades. Je parle de la beaut d'Yvonne; je monte la tte
au sultan pour qu'il attende avec impatience. Ensuite je prends des
soldats et je vais  la porte de l'Erdre; j'attends Pinard  dix heures;
je l'expdie au dpt, o je le fais crouer moi-mme. A onze heures, je
conduis Yvonne chez Carrier; nous soupons. Carrier se grise, selon son
habitude; il fait l'aimable avec la petite; je remets l'affaire du
marquis sous un prtexte que je trouverai; je l'ajourne, puis, tandis
que Carrier emmne Yvonne dans son boudoir, je file au Bouffay sans mot
dire, mon blanc-seing m'ouvre les portes, je prends la lettre... et
bonsoir! C'est dit. Si le marquis ne se dcide pas immdiatement, je le
presse en faisant enlever Jocelyn sous ses yeux.... Cela ira tout seul!
Quant  Hermosa.... Ma foi! elle deviendra ce qu'elle pourra! Si Carrier
a assez d'elle, il saura bien s'en dbarrasser, et il nous rendra
service  tous deux. A moi seul les millions de la marquise. Per Bacco!
je n'ai pas perdu mon temps, et la chance est pour moi! Ce dont il
s'agit maintenant, c'est de faire la leon  la Bretonne, et de parer sa
beaut de faon  ce qu'elle fascine le citoyen reprsentant!

Et Digo, le front haut, la face illumine, la physionomie rayonnante,
le regard charg de ruses, s'engagea dans l'intrieur de la ville, se
dirigeant vers la demeure de Pinard.

Digo avanait rapidement, lorsqu'en traversant un petit carrefour,
form par l'embranchement sur un mme point de trois rues diffrentes,
ses yeux s'arrtrent sur une petite boutique de la plus modeste
apparence, mais aux montres de laquelle resplendissait un vritable amas
de robes, de chiffons, de fichus, de souliers de satin, de colliers, de
bracelets, de bijoux de toutes sortes, d'oripeaux sans nombre enfin,
qui, s'talant ple-mle, offraient un coup d'oeil bizarre et
indescriptible.

Au-dessus de la porte d'entre, sur un cartouche de bois peint en rouge,
et support par deux tringles de fer scelles dans la muraille, on
lisait en lettres blanches ces mots significatifs:

             A LA CURE DES ARISTOCRATES.

Puis, sur la vitre suprieure de la porte tait colle une large bande
de papier blanc, avec cette autre inscription:

               LA CITOYENNE CARBAGNOLLES,
                MARCHANDE A LA TOILETTE.

Madame Carbagnolles, ou, suivant son propre style, la citoyenne
Carbagnolles, tait, disait-on, la nice du bourreau de Nantes, et
trafiquait des effets de femme, _des dfroques de la guillotine_,
suivant le langage des sans-culottes, dfroques que son digne oncle lui
envoyait.

Fougueray tourna le bouton de cuivre de la serrure, poussa la porte qui,
en s'ouvrant, fit violemment tinter une sonnette fle, et pntra dans
l'intrieur du magasin. Une femme de trente  trente-cinq ans, petite,
grasse, mignonne, rondelette, trottant menu, souriant toujours, se
tenait derrire le comptoir. Cette femme tait la citoyenne
Carbagnolles.

Affable, avenante, gaie, d'une loquacit remarquable, la main fine et
potele, les dents blanches, les lvres rouges, le nez en l'air, la tte
ronde comme une pleine lune, la citoyenne, parfaitement conserve pour
son ge, dont elle pouvait cacher cinq bonnes annes sans faire sourire
ses voisines, la citoyenne Carbagnolles offrait le type parfait de ces
aimables marchandes, dont la rputation de coquetterie et les manires
provocantes suffisaient, au temps des petits chevaliers et des abbs
parfums, pour amener la fortune dans une maison.

Heureusement pour la citoyenne qu'elle tait nice du citoyen excuteur;
car, ayant conserv des faons du temps pass et des ides tant soit peu
anti-rpublicaines, elle avait souvent excit les froncements de
sourcils des sans-culottes, qu'elle n'aimait pas, et qui l'accusaient de
modrantisme, en dpit du patriotisme de son enseigne. Mais sa parent
avec le bourreau tait une gide puissante; aussi la citoyenne
continuait-elle paisiblement son commerce en regrettant tout bas de ne
plus avoir affaire aux soubrettes des grandes dames et aux camristes
des _impures_, et d'tre oblige, chaque fois qu'un vtement nouveau
entrait en magasin, de laver le sang qui le souillait.

Digo qui, d'aprs l'enseigne et le nom, s'attendait  trouver dans la
boutique une de ces cratures stigmatises  jamais par le titre de
_tricoteuses_ qu'on leur avait donn  Paris, Digo fut surpris de
l'air gracieux, accort et engageant de la belle marchande. Aussi, mis
en rminiscence d'aristocratie par les faons de la citoyenne
Carbagnolles, l'envoy du Comit de Salut public porta la main  son
jabot, et reprenant le laisser-aller lgant dont avait su se doter le
comte de Fougueray:

--Citoyenne, dit-il, j'ai besoin de robes, de dentelles et de bijoux.

--J'aurai tout ce qu'il te faudra, citoyen, rpondit la marchande en
montrant l'mail clatant des perles qui garnissaient sa bouche. Tu veux
une robe en belle toffe, n'est-ce pas? J'ai tout ce qu'il y a de mieux;
tiens, regarde, examine.

Et la marchande ouvrit une vaste armoire porte-manteau, plaque contre
la muraille, et se mit en devoir de dnombrer les richesses qu'elle
renfermait.

--Voici des robes de ci-devant duchesses, fraches et jolies  faire
pmer d'aise la citoyenne la plus difficile: des robes _pkin velout et
lact_, des caracos _ la cavalire_, des robes _rondes  la
parisienne_, des chemises _ la prtresse_, des ceintures _ la Junon_,
des robes _au lever de Vnus_, des baigneuses; voil des fichus _ la
Marie-Ant_..., _ la citoyenne Capet_, reprit-elle en se mordant les
lvres.

Digo la regarda en souriant.

--Je ne te dnoncerai pas, dit-il. Voyons, donne-moi cette robe en satin
bleu garnie de dentelles blanches. C'est cela! Maintenant, il me faut
des bas de soie, des souliers, des boucles d'oreilles, enfin tout ce qui
est ncessaire  la toilette complte d'une jeune et jolie femme. Je ne
paye pas en assignats, ajouta-t-il en voyant la marchande qui, avant de
le servir, semblait l'examiner avec attention pour savoir ce qu'elle
devait montrer; je paye en pices d'or  l'effigie de l'ex-tyran!

--Je vais vous donner tout ce que vous demandez, rpondit madame
Carbagnolles en souriant finement et en substituant le _vous_
aristocratique au _toi_ sans-culotte; car elle comprenait qu'un homme
qui payait en or avait droit  cette subtile distinction.

La marchande attira  elle un escabeau, y monta lgrement, et posa son
pied sur le comptoir pour tre mieux  mme d'atteindre une srie de
cartons verts placs dans des rayons levs tout autour du magasin. Or,
si la citoyenne avait la main fine et potele, son pied tait mignon et
cambr. Ce petit pied, gracieusement chauss d'un bas bien blanc et d'un
joli soulier  boucle d'acier, attira l'oeil de l'acheteur.

Tandis que Digo caressait du regard un bas de jambe lgamment model
que dcouvrait une jupe fort courte, la marchande avait tir du rayon
deux cartons, qu'elle dposa successivement sur le comptoir, puis elle
sauta lestement sur le plancher. Ces cartons contenaient ce que dsirait
Fougueray. Celui-ci fit son choix, et, ayant fait mettre de ct tout ce
qui devait parer Yvonne, depuis les souliers jusqu'aux fleurs de la
coiffure, il paya et pria la marchande de faire porter ses emplettes par
une personne qui l'accompagnerait.

--Votre nom, citoyen? fit la jolie boutiquire en ouvrant son registre
de vente. Vous savez que la Commune exige que nous inscrivions celui de
tous nos acheteurs, afin de s'assurer que nous ne fournissons que de
bons patriotes?

--Eh bien! citoyenne, cris simplement l'envoy du Comit de salut
public de Paris, rpondit Digo en se redressant sous cette pompeuse
dnomination. Mon nom n'a pas besoin d'tre ajout  ce titre.

La marchande crivit la patriotique qualit de l'acheteur; puis elle
appela une femme de service qui prit le carton renfermant les achats
faits par le citoyen. Fougueray salua madame Carbagnolles, lui adressa
un dernier compliment, et sortit suivi par la porteuse.

La belle marchande laissa la porte se refermer, le citoyen disparatre,
puis, s'lanant hors de son comptoir, elle courut  son
arrire-boutique. Un homme blotti dans un coin obscur s'avana vers
elle.

--Eh bien! dit l'homme, qu'est-ce que celui-l?

--Un rpublicain comme moi, rpondit la marchande; il a des faons de
gentilhomme, il ne s'est pas formalis de l'absence du tutoiement, et il
a souri lorsque j'ai prononc  demi le nom de la feue reine.

--Mais comment se nomme-t-il?

--Je l'ignore, rpondit madame Carbagnolles; il n'a pas voulu dire son
nom; mais en revanche, il s'est qualifi d'envoy du Comit de Salut
public de Paris.

--Un envoy du Comit de Salut public, madame Rosine? rpta vivement
l'inconnu. Vous tes certaine de ce que vous dites?

--J'ai crit ce titre sous sa dicte.

L'homme fit un geste nergique, puis faisant rapidement quelques pas
dans la chambre, il s'arrta en se frappant le front.

--Un envoy du Comit de Salut public de Paris, murmura-t-il; mais il
doit tre tout-puissant  Nantes! Il doit entrer et sortir des prisons 
son gr! D'ailleurs il peut, dans tous les cas, devenir un otage
prcieux! Il faut que je devienne matre de cet homme!

Et l'homme s'avana vers la porte. La marchande l'arrta.

--O allez-vous? demanda-t-elle avec inquitude.

--Il faut que je suive celui qui sort d'ici, que je sache o il va, o
je dois le retrouver!

--Inutile! Marguerite l'accompagne. En revenant, elle nous dira o il
s'est rendu; alors le jour sera tomb, et vous pourrez sortir sans
danger.

L'homme fit un geste d'assentiment et, se jetant sur un sige, treignit
le manche d'un poignard plac dans sa ceinture, tandis que son oeil
sombre lanait un clair charg de menaces.




XXVII

L'AMOUR D'UN BANDIT


Digo continuait rapidement sa route, toujours accompagn par la femme
qui portait ses riches emplettes. Arriv  la porte de Pinard, il
congdia la femme, prit le carton et monta rapidement les marches de
l'escalier tortueux. La porte du logement de l'ancien berger tait
ferme  triple tour. Digo introduisit la lame d'un poignard dans la
serrure, et se mit en devoir de la faire sauter. Aprs quelques secondes
d'un travail opinitre, il y russit. La porte s'ouvrit, et l'Italien
entra.

Yvonne tait dans la seconde pice. La pauvre enfant, accroupie par
terre, tenait sa tte dans ses mains et pleurait en sanglotant. Elle
paraissait plus calme. Au bruit que fit Digo, elle se leva avec un
mouvement de terreur et se rfugia dans un angle de la chambre.

--Carfor! murmura-t-elle, Carfor! Carfor!

Digo l'entendit. Il s'approcha doucement, et s'efforant de donner  sa
voix toute la suavit dont elle tait capable.

--Non, chre Yvonne, dit-il, ce n'est pas Carfor.

--Qui donc? demanda la jeune fille en s'avanant timidement.

--C'est un ami.

--Un ami?

Et Yvonne fixa ses grands yeux humides sur le nouveau venu. Cette fois,
elle ne fit aucun mouvement pouvant dceler qu'elle reconnt son
interlocuteur ou qu'elle prouvt un moment de crainte.

--Oui, un ami, continua Fougueray, un ami qui vous aime, qui s'intresse
 vous et qui veut vous voir heureuse. Voulez-vous quitter cette maison?

--Quitter cette maison?

--Oui....

Yvonne demeura immobile. Elle parut rflchir profondment; puis une
expression douloureuse envahit ses traits, et elle s'cria avec une
terreur indicible:

--Non, non, il me battrait encore. Je ne veux pas, je ne veux pas.

--Vous ne voulez pas fuir?

--Non.

--Vous resterez donc ici?

--Il le veut.

--Carfor, n'est-ce pas?

Yvonne ne rpondit pas; mais elle se mit  trembler si fort que Digo
crut qu'elle allait avoir une attaque nerveuse. Mais Yvonne se calma peu
 peu. L'Italien pensa qu'il tait prudent de changer le sujet de
l'entretien.

Allant prendre sur la table le carton qu'il y avait dpos en entrant,
il l'ouvrit, en tira d'abord la robe de satin qu'il venait d'acheter, et
qui avait encore conserv une certaine fracheur. Il tait vident que
la pauvre victime  laquelle cette robe avait appartenu n'avait pas d
faire un long sjour dans les prisons. Digo prsenta le vtement  la
jeune fille qui l'admira avec une joie d'enfant.

--C'est pour moi? demanda-t-elle.

--Oui, rpondit l'Italien.

--Pour moi? Bien vrai?

--Sans doute.

--Et ces beaux souliers aussi?

--Certainement.

--Et ces fleurs, ces bracelets, ces bijoux?

--Tout cela est  vous et pour vous, ma belle petite.

--Alors... je puis les prendre... me parer...?

--Je vous y engage et je vous en prie. Habillez-vous, Yvonne, et ensuite
je vous emmnerai d'ici; je vous conduirai dans une belle maison o il y
a de vives lumires, des jeunes femmes et d'aimables cavaliers. Nous
souperons. Vous ne mangerez plus l'ignoble morceau de pain que le
misrable vous donnait.

Yvonne n'coutait pas.

Absorbe dans la contemplation des lgants objets qu'elle avait sous
les yeux, et qu'elle maniait d'une main frmissante comme l'enfant
auquel on apporte subitement un jouet nouveau ardemment dsir, elle ne
se lassait pas de dplier la robe, la dentelle, et de toucher les bijoux
tincelants.

Parfois ses regards s'abaissaient sur les horribles haillons qui la
couvraient, et ils se reportaient ensuite sur les parures. Elle semblait
tablir une comparaison intrieure entre sa pauvret et ces richesses,
et un combat visible avait lieu dans son me. videmment elle doutait
que tout cela pt tre pour elle, et elle hsitait  s'en parer. Enfin
la coquetterie, ce sentiment inn chez la femme et qui l'abandonne
rarement, mme lorsque la raison est gare, la coquetterie l'emporta.
Elle prit les bas de soie et les chaussa; puis elle mit les souliers
coquets.

Alors elle se regarda avec une admiration nave et profonde; elle
joignit les mains en poussant un cri de joie, et, ramenant ensuite les
plis trous de sa jupe de laine, elle marcha dans la chambre, ne pouvant
se lasser d'examiner ce commencement de toilette. La fivre du plaisir
donnait de l'clat  son teint et ranimait ses lvres plies. Digo la
contemplait en silence.

--Le diable me damne si elle n'est pas plus jolie encore! murmura-t-il;
et ce brigand de Carrier sera trop heureux!

Yvonne s'tait arrte prs de la table. S'imaginant dans sa folie tre
seule, elle commena lentement  dgrafer son justin. Le corsage tomba
en glissant sur ses bras, et ses paules rondes et blanches, ravissantes
encore de suaves contours, en dpit des tortures qu'elle avait subies,
apparurent dans toute leur dlicate beaut.

Les yeux de Digo tincelaient dans l'ombre: l'Italien sentait revenir
dans son coeur la passion que la vue de la jolie Bretonne y avait jadis
allume.

La jeune fille se mit alors  chanter d'une voix douce et mlancolique
une vieille complainte de la Cornouaille, tout en dtachant les pingles
qui retenaient  peine ses cheveux, lesquels se droulrent autour
d'elle en splendide manteau aux reflets dors. Ses bras nus, arrondis
gracieusement au-dessus de sa tte, s'efforaient en vain de runir le
flot de ses boucles soyeuses. Elle tait ainsi ravissante de coquetterie
enfantine.

Digo, s'avanant doucement, se rapprocha d'elle. Yvonne ne l'entendit
pas et ne le vit pas. L'Italien prit alors dans ses mains les mains de
la jeune fille, et l'attirant  lui sans mot dire, il voulut la presser
tendrement sur sa poitrine. Yvonne frissonna et se dgagea vivement.

--Qui tes-vous? que voulez-vous? s'cria-t-elle avec cet accent de
terreur particulier aux personnes que l'on rveille subitement, les
arrachant par un fait matriel au rve qui les berait.

Digo ne rpondit pas; mais il s'avana encore, et s'effora de saisir
la pauvre enfant demi-nue, qui essayait en vain de se dbattre.
Cependant, au contact de ces mains frmissantes effleurant ses paules,
Yvonne rassembla ses forces, poussa un cri, raidit ses bras et se recula
vivement....

Cet instinct de la pudeur, qui ne fait jamais dfaut  la femme, lui fit
chercher  couvrir ses paules  l'aide de ses vtements en dsordre;
mais Digo ne lui en laissa pas le temps.

--Au diable Carrier! s'cria-t-il avec la rage des bandits de son espce
habitus  ne reculer devant aucun crime pour satisfaire leurs passions;
au diable Carrier! Tu es trop jolie, ma mignonne, pour que j'abandonne
les droits que me donne le hasard. Je t'aime, continua-t-il d'une voix
brve et saccade, et avec une expression hideuse. Je t'aime,
entends-tu!

Et le misrable, enlaant sa victime, imprima ses lvres sur les paules
et sur le cou de la jolie Bretonne. La pauvre insense poussait des cris
inarticuls en s'efforant de se soustraire  cette horrible treinte.

Tout  coup, avec une suprme nergie, elle s'arracha des bras de
l'Italien, et, se jetant brusquement en arrire, elle passa la main sur
son front brlant en lanant autour d'elle des regards rapides. Dans ses
regards brilla un lumineux rayon d'intelligence qui claira soudain sa
physionomie entire. Redressant la tte, et tendant la main vers son
perscuteur, elle demeura durant l'espace d'une seconde, immobile et
sans voix; puis enfin sa bouche s'entr'ouvrit, et tout son tre frmit,
agit par un frisson convulsif.

--Ah! s'cria-t-elle d'une voix ferme; ah! je vous reconnais! Vous tes
le comte de Fougueray!

Digo, stupfait du changement trange qui venait de s'oprer dans la
jeune fille, recula malgr lui; mais, se remettant promptement, il
s'lana vers elle, la saisit de nouveau, et s'effora de l'enlever de
terre. Yvonne voulut en vain lutter. Enlace par les bras vigoureux de
Fougueray, elle se dbattait sans pouvoir chapper au misrable.

--Va! disait Digo tout en contenant les mouvements de la jeune fille;
va! personne ne peut venir  ton aide.

Yvonne poussait des cris dchirants. Malheureusement pour la pauvre
enfant, la maison que Pinard avait choisie pour gte tait habite par
lui seul. Les anciens locataires avaient fui le voisinage du satellite
de Carrier. Digo avait dit vrai; Yvonne tait  sa merci, et nul ne
pouvait la secourir.

Dj les forces manquaient  la jeune fille. puise par la lutte, elle
demeura inerte et sans dfense entre les mains du bandit. Digo laissa
chapper un rugissement de joie. Il souleva Yvonne, et approcha de ses
lvres la tte virginale de la fiance de Jahoua.

Yvonne ne sentit mme pas le baiser impur dont le monstre souilla ses
beaux yeux teints. Digo, entran par une sorte de frnsie, porta la
main sur les vtements qui couvraient le corps de la malheureuse enfant.
Ce mouvement ranima Yvonne. Elle se redressa, et parvint une fois encore
 s'chapper des bras de l'Italien. Elle se prcipita dans la premire
pice.

--Au secours! au secours! cria-t-elle dans un paroxysme de dsespoir.

Mais Digo l'avait suivie.

--Appelle si bon te semble! hurla-t-il en s'emparant de nouveau de sa
proie. Je te l'ai dit, personne ne viendra.

En effet, personne ne rpondit aux cris de la jeune fille. La pauvre
enfant, haletante et sans force, implorait la misricorde divine. Dieu
seul pouvait la sauver. Dieu ne l'abandonna pas.

Au moment mme o Digo emportait Yvonne  demi-vanouie, la porte
d'entre, que le bandit n'avait pu refermer, puisqu'il en avait fait
sauter la serrure, la porte d'entre s'ouvrit avec fracas, et un homme
bondit d'un seul lan jusqu'au milieu de la pice. Digo s'arrta.

Par un double mouvement plus rapide que l'clair, il fut sur la
dfensive. Laissant glisser Yvonne sur le plancher, il saisit un
pistolet pass  sa ceinture et l'arma.

L'entre du nouveau personnage qui venait interrompre cette scne
pouvantable, avait t si brusque, que celui-ci demeura lui-mme comme
tourdi de son action et dans un premier moment d'indcision inquite.

A la vue de cet homme, Yvonne s'tait redresse, et ses yeux
dmesurment ouverts, sa bouche bante, indiquaient une motion
violente, terrible, venant se joindre encore  celle qu'elle prouvait
dj. Tous trois demeurrent un instant immobiles; mais cet instant fut
court.

Le nouveau venu se trouvait plac en face d'Yvonne; ses regards
s'arrtrent tout  coup sur la jeune fille et un rugissement effrayant
s'chappa de sa poitrine.

--Yvonne! s'cria-t-il d'une voix rauque et trangle.

Puis se retournant sur Digo:

--Ah! ajouta-t-il avec une expression de frocit inoue. Tu vas mourir!

Et d'un bond, d'un seul bond de chat-tigre s'lanant sur sa proie, il
tomba sur l'Italien. Le pistolet de l'envoy du Comit de Salut public
s'abaissa et le coup partit. La balle traversa de part en part le bras
du dfenseur d'Yvonne; mais telle tait la force de cet homme et la
puissance de la folle colre qui le dominait, qu'il ne sentit mme pas
la blessure dont le sang partit  flots.

treignant son adversaire  la gorge, il le terrassa d'un seul effort
comme il et pli un faible roseau. Le bandit rla sous cette nergique
pression, sa face s'empourpra, puis passa rapidement du rouge vif au
violet, et il demeura tendu sur le sol, la poitrine crase par le
genou puissant de son ennemi.

--Une corde! une corde! dit l'inconnu en s'adressant  Yvonne et en
lanant autour de lui un regard rapide et investigateur.

Mais la jeune fille, immobile et pour ainsi dire fascine par le
spectacle qu'elle avait sous les yeux, tait incapable de comprendre et
d'agir. Alors l'homme qui tait venu si miraculeusement au secours
d'Yvonne treignit Digo d'une seule main, en contenant tous ses
mouvements, et de l'autre il arracha un poignard plac  sa ceinture,
puis, se penchant sur le misrable, il lui saisit le bras droit, le
contraignit  l'tendre, lui ouvrit violemment la main, l'appuya sur le
parquet, et levant la lame tranchante et acre, il la laissa retomber
en traversant cette main, qu'il cloua littralement sur le plancher.
Digo poussa un cri aigu de douleur, auquel rpondit un cri de joie
chapp des lvres d'Yvonne.

--Keinec! s'cria la jeune fille en se prcipitant dans les bras de son
sauveur.

Keinec, car c'tait lui, contempla quelques instants en silence la jolie
Bretonne. Le pauvre gars revoyait enfin cette Yvonne qu'il adorait,
qu'il cherchait depuis deux ans avec un courage que rien ne pouvait
abattre, qu'il croyait perdue  jamais, et que le hasard venait de lui
faire retrouver. Keinec ignorait la prsence  Nantes de la pauvre fille
du vieux pcheur dont il avait rcemment veng la mort.

Keinec n'avait pas assist  l'interrogatoire que Marcof s'tait prpar
 faire subir  Pinard dans le cellier de la petite ferme de
Saint-tienne.

Boishardy avait fait observer qu'il fallait que l'un d'eux retournt
sur-le-champ  Nantes, afin de se tenir au courant des nouvelles, de se
mettre  mme de connatre l'motion que provoquerait la connaissance du
combat qui avait eu lieu dans le cabaret du quai de la Loire, et de voir
ce qui rsulterait de la disparition du lieutenant de la compagnie
Marat.

Ayant l'intention de rentrer en ville le lendemain, il tait urgent de
ne pas tomber dans un pige et de pouvoir tre prvenus en cas de
besoin. En consquence, Keinec tait remont  cheval sur l'heure, et
tandis que se prparait le supplice de Carfor, il avait repris la route
qu'il venait de parcourir.

Marcof, lors de ses prcdents sjours  Nantes, s'tait mis en rapport
avec la marchande  la toilette, dont, en sa qualit de chef royaliste,
il connaissait les secrtes fonctions. Ce fut  elle qu'il adressa le
chouan en lui recommandant de redoubler de vigilance et en lui ordonnant
de veiller  la sret du jeune homme. S'il y avait danger  pntrer
dans la ville, la jolie marchande devait en prvenir Keinec, lequel
aurait plac  la porte de l'Erdre, prs la tour Gillet, un signal
convenu.

Keinec, en entendant le titre que s'tait donn l'acheteur qui venait de
quitter le magasin de Rosine, Keinec avait pens judicieusement que la
capture d'un tel personnage pouvait devenir de la plus puissante
utilit, et il avait rsolu, puisque l'occasion s'en prsentait, de s'en
emparer cote que cote. La femme qui avait accompagn l'envoy du
Comit de Salut public avait, en rentrant dans le magasin, donn au
jeune homme l'adresse de la maison  la porte de laquelle elle avait
laiss le citoyen Fougueray, et Keinec s'tait lanc sur la piste.

La vue d'une femme violente par celui qu'il venait chercher avait tout
d'abord excit sa colre; mais en reconnaissant Yvonne dans cette femme
qui implorait secours d'une voix dfaillante, cette colre avait atteint
le paroxysme de son exaltation. Maintenant qu'il se trouvait en face de
la jeune fille, maintenant qu'elle n'avait plus rien  craindre et que
lui n'avait plus  frapper, Keinec sentait une motion profonde succder
 la rage, et des larmes abondantes jaillissaient de ses yeux et
roulaient sur ses joues bronzes. Enfin, terrasse par la joie, cette
nature de fer ne put dominer le trouble qui s'tait empar d'elle, et,
se laissant tomber  deux genoux, le jeune homme murmura  voix basse:

--Merci, Seigneur, mon Dieu! merci, ma bonne sainte Anne d'Auray!
maintenant je puis mourir, Yvonne est sauve!

Quant  Yvonne, toujours immobile et pour ainsi dire paralyse par le
travail mystrieux qui s'oprait dans son cerveau, elle ne quittait pas
du regard le jeune homme qu'elle avait tout d'abord reconnu dans le
moment lucide provoqu par la force de la scne terrible  laquelle elle
venait d'assister. Puis ses regards se dtachrent de Keinec et
parcoururent la chambre. Alors un tonnement profond se peignit sur sa
physionomie expressive; on et dit qu'elle voyait pour la premire fois
le lieu dans lequel elle se trouvait; enfin ses yeux revinrent de
nouveau s'arrter sur le hardi Breton.

En ce moment Keinec s'agenouillait. Yvonne se pencha vers lui comme
attire par un fluide magntique, et elle couta attentivement l'action
de grces que prononait son sauveur.

Alors son front s'claira subitement; elle parut en proie  un trouble
extrme, mais ce moment fut rapide: le calme se fit, et s'agenouillant
pieusement prs de son sauveur, elle murmura en pleurant une fervente
prire. Mais cette fois la prire ne fut pas interrompue par des phrases
sans suite; cette fois la pense prsida  l'action, et les pleurs qui
inondrent son visage ne s'chapprent plus en sanglots convulsifs.
C'taient de douces larmes, des larmes de joie et de bonheur que versait
la pauvre enfant, tandis que l'une de ses mains, cherchant celles de
Keinec, les saisit et les pressa avec reconnaissance.

--Oui, dit la jeune fille en levant vers le ciel son oeil limpide, dans
lequel brillait la flamme divine de l'intelligence, oui, Keinec,
remercions Dieu ensemble, car, dans sa misricorde, il a permis non
seulement que tu sois venu  temps pour me sauver, mais encore que je
puisse, moi, t'exprimer ma gratitude. J'tais folle tout  l'heure,
maintenant j'ai toute ma raison.

Yvonne disait vrai. Par un phnomne physiologique assez commun dans
certains cas d'alination mentale, les secousses successives que venait
de subir l'esprit de la Bretonne avaient fait tomber le voile qui le
couvrait. Yvonne avait recouvr la raison.




XXVIII

LES TROIS SANS-CULOTTES


Deux heures environ aprs la scne qui venait d'avoir lieu dans le logis
du lieutenant de la compagnie Marat, et au moment o la nuit close
s'tendait sur le bassin de la Basse-Loire, trois hommes, ou pour mieux
dire trois sans-culottes aux allures avines, dbrailles et
chancelantes, suivaient, bras dessus bras dessous, les rives de l'Erdre,
se dirigeant vers la tour Gillet, prs de laquelle s'ouvrait la porte de
la ville par o taient entrs, la veille au soir, Boishardy, Marcof et
Keinec. Deux des trois sans-culottes, dont l'un portait des paulettes
d'officier attaches sur les paules de sa carmagnole, hurlaient 
tue-tte un refrain patriotique; seul, celui qui se trouvait plac entre
eux deux, ne chantait pas. Arrivs en face de la tour, les chanteurs,
sans discontinuer leur symphonie, examinrent chacun, d'un oeil
trangement intelligent pour celui d'un ivrogne, les abords de la
vieille forteresse.

--Rien! dit l'un d'eux.

--Alors, l'entre est libre! rpondit l'autre.

Ces paroles brves s'changrent entre deux rimes, et les trois
promeneurs s'avancrent plus chancelants que jamais vers la porte
devant laquelle veillait un soldat. Celui-ci prsenta les armes 
l'officier, se fit montrer les cartes de civisme pur des deux autres
citoyens, et les laissa continuer tranquillement leur route. Tous trois
reprirent leur marche et leur chant suspendus. Seulement, celui qui se
trouvait plac au milieu et qui gardait le silence, lana un regard du
ct du corps de garde, tandis que l'un de ses compagnons portait
ngligemment la main  la crosse d'un pistolet qui sortait  moiti de
la poche de sa carmagnole.

--Pas d'imprudence si tu tiens  la vie! murmura-t-il  l'oreille de
l'homme dont il serrait fortement le bras sous le sien.

La porte franchie, les nouveaux arrivs s'engagrent dans l'intrieur de
la ville; mais plus ils avanaient et moins bruyant devenait leur chant,
moins avine paraissait leur dmarche; enfin les jambes s'affermirent,
les bustes se redressrent et les bouches se turent compltement. Ils
venaient d'atteindre l'extrmit de la place du Dpartement, pave plus
encore peut-tre que la veille de cadavres ensanglants.

--Halte! dit brusquement l'un de ceux qui soutenaient le troisime
sans-culotte. C'est ici que Keinec nous a donn rendez-vous, n'est-ce
pas, Marcof?

--Sans doute, Boishardy, rpondit le marin, sans doute, et le gars ne va
pas tarder  venir, si toutefois Carfor ne nous a pas tromps.

--Et comment vous aurais-je tromps? rpondit le troisime
interlocuteur, qui n'tait autre que le lieutenant de Carrier. N'ai-je
pas fait ce que vous avez voulu?

--C'est justice  te rendre, et tu n'y as mme pas mis trop de mauvaise
volont.

--Alors tu tiendras ta parole, Marcof?

--Est-ce que j'ai jamais failli  un serment?

--Non!

--Eh bien, alors?

--Je ne doute pas! mais dis-le-moi encore; tu ne me tueras pas?

--Tu auras la vie sauve, mais tu sais  quelles conditions?

--Oui, faire retrouver Yvonne et vous aider  dlivrer le marquis et
Jocelyn.

--C'est cela mme.

--Eh bien! Yvonne est chez moi, je te l'ai dit et je le rpte. Veux-tu
que je t'y conduise?

--Non, rpondit Marcof; attendons Keinec, ds qu'il sera venu, je
l'enverrai dlivrer la jeune fille, tandis que nous irons tous trois 
la prison.

--Keinec tarde bien! dit Boishardy en regardant autour de lui avec
impatience.

--Il va venir, fit Marcof.

--Oui! si le pauvre gars n'a pas t reconnu et arrt, fit observer
Boishardy.

--Je lui avais donn le mot de passe hier, vous le savez, dit Carfor,
comme c'est moi qui vous ai appris que les officiers entraient et
sortaient librement, et qu'il fallait que l'un de vous en prt le
costume.

--Cela est vrai; mais ces paulettes me psent, fit le chef royaliste en
arrachant les insignes du grade qu'il avait pris.

--Qu'as-tu donc? demanda brusquement Marcof en soutenant Carfor qui
chancelait.

--Ma blessure me fait horriblement souffrir!

--Pourquoi nous as-tu contraints  te martyriser, puisque tu devais
finir par parler?

Carfor poussa un soupir et chancela de nouveau en baissant la tte.

--Hum! fit Boishardy d'un air mcontent, je n'aime pas ces
demi-pmoisons et ces accs de douleur. Le tigre fait patte de velours.

--Oui! mais il est entre les griffes du lion! rpondit Marcof.

--Tonnerre! Keinec ne vient pas! reprit le chef royaliste aprs un
silence.

--Je l'avais envoy chez Rosine, et s'il lui tait arriv malheur, elle
aurait trouv moyen de nous prvenir. La tour Gillet ne portait aucun
signal, donc tout doit bien aller.

Marcof s'arrta en fixant son oeil d'aigle sur un point noir qui
apparaissait dans les tnbres.

--Ah! fit-il, voici quelqu'un! Ce doit tre Keinec! Voyez donc,
Boishardy.

Boishardy s'avana avec prcaution et se trouva bientt en face d'un
nouveau personnage; celui-ci, qui arrivait au pas de course, s'arrta
brusquement  deux pas du chef royaliste: c'tait effectivement le jeune
Breton. Tous deux revinrent vers Carfor et Marcof.

--Eh bien? demanda le marin.

--Sauve! rpondit Keinec avec un lan joyeux impossible  exprimer.

--Qui cela? s'crirent en mme temps Boishardy et Marcof.

--Yvonne! Yvonne est sauve!

--Tu l'as retrouve?

--Oui.

--O cela?

--Chez Carfor, et je suis arriv  temps.

--Comment? Explique-toi?

Keinec raconta rapidement la scne qui avait eu lieu entre lui et Digo.
Seulement, le jeune chouan ne connaissait pas le misrable Italien; il
ne l'avait aperu qu'une fois jadis, lorsque celui-ci fuyait des
souterrains de l'abbaye en emportant Yvonne, mais l'loignement avait
empch Keinec de distinguer ses traits. Tout ce qu'il put dire fut donc
qu'il avait solidement garrott l'envoy du Comit de salut public avec
lequel il avait lutt, et qu'il l'avait laiss sous la garde d'Yvonne.

--Nous verrons cela plus tard, rpondit Marcof. Maintenant, ne perdons
pas un instant et allons aux prisons. Yvonne est sauve! songeons 
Philippe et  Jocelyn!

Puis, se retournant vers Carfor, il ajouta:

--Tu avais dit vrai en ce qui concernait Yvonne. Songe  ce qui te reste
 faire. Voici le moment dcisif arriv. Tu vas payer de ta personne.
Rappelle-toi qu' la moindre hsitation tu es mort!

Carfor ne rpondit pas. Marcof lui prit le bras et tous quatre se
dirigrent vers le Bouffay. Arrivs au poste de garde, Pinard demanda le
chef et se fit reconnatre. Quelques sans-culottes taient l; ils
poussrent des hurlements de joie en revoyant le lieutenant de la
compagnie Marat. Carfor, toujours enlac  Marcof, les remercia de leurs
dmonstrations d'amiti et voulut passer outre, mais l'officier de garde
l'arrta.

--On n'entre pas! dit-il.

--Comment, on n'entre pas? rpondit Pinard avec tonnement.

--Non.

--Pourquoi?

--C'est la consigne.

--Est-ce que tu ne me reconnais pas?

--Si fait.

--Tu sais que je suis l'ami de Carrier?

--Sans doute.

--Eh bien?

--Il y a ordre du citoyen reprsentant de ne laisser pntrer qui que ce
soit dans les prisons avant onze heures du soir, et il en est sept 
peine.

Cet ordre, on se le rappelle, avait t donn le matin par Carrier 
l'instigation du citoyen Fougueray. Carfor regarda Marcof avec
inquitude. Le marin comprit qu'il ne pouvait forcer l'entre de la
prison.

--Nous reviendrons  onze heures, dit-il en entranant Carfor.

Tous quatre retournrent sur leurs pas.

--Allons sur les quais, dit Boishardy, nous serons plus libres et nous
ne rencontrerons personne.

Ils traversrent la place et gagnrent les rives de la Loire. Aprs
avoir jet un regard investigateur autour de lui et s'tre assur de la
solitude complte de l'endroit o il se trouvait, Marcof s'arrta et ses
compagnons l'imitrent.

--Fcheux contre-temps! dit Boishardy.

Marcof frappa du pied avec impatience. Tout  coup il saisit la main de
Carfor et s'cria brusquement:

--Si tu nous avais tromps!

--Grce! fit le sans-culotte d'une voix dchirante; j'ai dit la vrit,
je ne vous trompe pas.

Marcof haussa les paules.

--Es-tu sr que Carrier ait ajout foi  ta lettre? demanda Boishardy en
s'adressant  Pinard.

--Je le crois.

--Cet ordre en serait-il la consquence?

--Je l'ignore.

--Pourquoi aussi avoir fait crire cette lettre! s'cria le marin.

--Pourquoi! rpliqua le chef royaliste.

--Oui.

--Pour mieux russir.

--Je ne vous comprends pas.

--coutez-moi alors, Marcof, et vous allez comprendre. J'avais pens, et
cela tait indubitable, que Pinard serait reconnu  son entre dans la
ville. Or, Pinard reconnu, il devait d'abord voir Carrier, et, au
besoin, ses amis l'y auraient conduit de force. Qu'eussions-nous pu
faire, alors? Nous battre? Aurions-nous pu pour cela sauver Philippe?
Non, n'est-ce pas?

--Cela est vrai! rpondit Marcof.

--Tandis qu'en adressant  Carrier la lettre dont vous parlez,
poursuivit M. de Boishardy, en le prvenant de l'arrive de Pinard et
surtout, en lui indiquant une heure que nous devions devancer, notre
tranquillit provisoire tait assure, et de notre tranquillit prsente
dpend la russite de nos projets. Enfin, mon cher, nos affaires de la
nuit dernire m'ont mis en got de bataille. J'ai pens que nous
pourrions tirer parti de la recommandation faite au reprsentant
d'envoyer un dtachement de sans-culottes  la porte de l'Erdre.

--Je comprends! s'cria Marcof; l'ordre que vous avez donn ce matin 
Krouac est une consquence de tout ceci.

--Sans doute.

--Il est all au placis?

--Oui. Ce soir,  onze heures, Fleur-de-Chne et une partie de nos gars
seront embusqus sur la route de Saint-Nazaire.

--De sorte qu' un moment donn, nous exterminerons les sans-culottes,
qui croient marcher  une victoire facile.

--C'est cela.

--Mais Philippe?

--Il faut qu'il soit libre avant, et qu'il sorte sous la conduite de
l'un de nous. Il s'chappera plus facilement pendant que nous
ferraillerons.

--Admirable!

--Oui, tout irait bien si nous pouvions pntrer dans la prison avant
onze heures.

--Nous y pntrerons!

--Comment cela?

--J'ai mon plan.

--Dites! fit vivement le chef royaliste.

Marcof rflchit quelques instants, puis s'adressant  Carfor:

--Tu as entendu nos projets; tu sais ce qu'il nous faut; parle.

--Carrier peut seul faire ouvrir les prisons, rpondit Pinard.

--Alors tu vas lui en demander l'ordre.

--Quand cela?

--Tout de suite.

--Mais il faut que j'aille  Richebourg pour voir Carrier et obtenir cet
ordre que tu exiges.

--Tu vas y aller!

Carfor ne put matriser un violent geste de joie, et son oeil fauve
lana un clair sinistre.

--Comment, s'cria Boishardy, vous allez vous fier  cet homme?

--Allons donc! rpondit le marin, je ne le quitte pas, et je reste soud
 ses cts.

--Vous parlez d'aller chez Carrier, cependant.

--Eh bien! sans doute!

--Quoi! vous iriez avec lui?

--Certainement.

--Et nous?

--Vous m'attendrez sur la place du Bouffay.

--Marcof! Marcof! rflchissez!

--A quoi?

--Ce que vous voulez faire est impossible! c'est d'une tmrit
tellement folle que rien ne saurait la justifier. Vous n'irez pas!

--Si fait!

--Non pardieu! je ne vous laisserai pas aller seul dans cette tanire de
btes froces. Si vous tes dcid, si rien ne peut vous arrter, eh
bien! nous irons tous ensemble; mais encore une fois, vous n'irez pas
seul!

--Il le faut, Boishardy, il le faut cependant.

--Non, s'cria Keinec  son tour.

--Il le faut, vous dis-je! Seul avec Carfor, je n'inspire aucune
dfiance. Quatre ensemble nous deviendrions l'objet de l'attention
gnrale. Puis vous devez aller chercher Yvonne, et vous assurer du
prisonnier fait par Keinec. Enfin, si je suis tu, il faut que vous
viviez tous deux pour sauver Philippe. Nous avons fait d'avance le
sacrifice de notre vie. Ne retardons rien par des paroles inutiles; ma
rsolution est prise. Vous, Boishardy, je vous conjure de m'obir; toi,
Keinec, je te l'ordonne!

Les deux hommes demeurrent indcis. Enfin Boishardy poussa un soupir.

--Faites donc, dit-il.

--J'obirai! ajouta Keinec.

--Bien, mes amis, rpondit Marcof. Le temps presse, agissons donc sans
retard. Je vais  Richebourg avec Pinard, je verrai Carrier. Pinard, que
je ne quitte pas plus que son ombre et que je tiens toujours au bout de
mon pistolet, Pinard demandera l'ordre au tyran de Nantes. Cet ordre, il
l'aura, j'en rponds; je ne sais pas ce que je ferai si Carrier hsite,
mais j'aurai cet ordre ou nous prirons tous. Courez donc tous deux
auprs d'Yvonne, et trouvez-vous sur la place du Bouffay dans une heure.
Je vous attendrai au pied mme de la guillotine. C'est le dernier
endroit o l'on ira chercher des honntes gens. A bientt!

Et Marcof, brusquant les adieux dans la crainte d'une opposition
nouvelle, entrana rapidement Pinard stupfait d'une pareille
dtermination. Le sans-culotte ne pouvait croire  tant d'audace, et il
se sentait petit  ct du terrible marin. C'tait, comme l'avait dit
Marcof, le tigre dompt par le lion.

Boishardy et Keinec gardrent d'abord le silence en suivant de l'oeil
l'ombre des deux hommes qui disparaissaient peu  peu dans l'paisseur
de la nuit. Le chef royaliste frappa du pied la terre et ferma les
poings avec colre. Puis touchant l'paule de Keinec:

--Viens! lui dit-il; htons-nous, et ensuite tenons-nous prts  porter
secours  Marcof.

Tous deux s'lancrent  leur tour, et gagnrent promptement le quartier
qu'habitait Pinard. Keinec pntra dans l'intrieur de la maison.
Boishardy le suivit.




XXIX

LE FIL D'ARIANE


Keinec et Boishardy gravirent lestement les marches de l'escalier sombre
et tortueux qui conduisait au logement de Pinard. Keinec avait hte de
rejoindre Yvonne; Boishardy tait impatient de se trouver en face du
prisonnier qu'avait fait le jeune chouan. Une faible clart, brillant
sur le palier du deuxime tage, vint activer leurs pas, et bientt ils
eurent atteint la porte d'entre du misrable logis.

Au pied de cette porte, accroupie sur la dernire marche de l'escalier,
ils aperurent,  la lueur s'chappant d'une petite lampe pose sur le
carreau, Yvonne, dormant doucement la tte appuye contre la muraille,
et les mains jointes comme si le sommeil ft venu la surprendre dans la
prire. La jeune fille avait cd  la fatigue morale aussi bien qu'
l'puisement physique, et elle s'tait endormie. La pauvre enfant
n'avait pas voulu rester dans la mme pice que Digo, bien que celui-ci
fut incapable d'essayer un seul mouvement.

Keinec avait solidement attach l'Italien au pied du lit de Pinard; et
comme il n'avait pas pris la prcaution de bander la blessure que son
poignard avait faite en traversant la main du misrable, le sang avait
continu  couler avec violence, et Digo avait senti ses forces
diminuer d'heure en heure. Une pouvantable crainte s'tait empare de
lui. Une pense horrible le torturait. Cette pense tait que,
peut-tre, Keinec voulait le laisser mourir lentement d'puisement et de
faim. Il voyait, comme dans un rve fantastique, dfiler devant lui
toutes les effrayantes angoisses de l'homme condamn  une semblable
mort. Billonn troitement, il ne pouvait articuler un son, et tout
espoir d'tre secouru tait bien perdu pour lui. Cependant, de temps 
autre, semblable au noy qui se raccroche  une branche frle et
dlicate, et croit trouver un moyen de salut, Digo se reprenait 
songer  Pinard.

--Il est libre, pensait-il; il rentrera  Nantes ce soir; il viendra ici
et il me dlivrera.

Puis une autre rflexion venait anantir cette suprme esprance.

--Carrier le fera disparatre. Il sera arrt et noy ce soir peut-tre;
et c'est de moi qu'est ne cette inspiration! Oh! tous mes plans
dtruits, tout mon avenir bris par un hasard fatal. Maudite soit cette
passion inspire par Yvonne! Maudite soit la pense qui m'est venue de
me servir d'elle! Qu'avais-je donc besoin de rentrer dans cette maison?
Y a-t-il donc un Dieu pour guider ainsi nos pas en dpit de nous-mmes?
Un Dieu! reprit-il en frmissant; un Dieu! Oh! non! non! Je ne veux pas
y croire! Un Dieu! une justice! une autre vie! Je souffrirais trop! Cela
n'est pas! cela n'est pas!

Et l'oeil de l'ancien bandit calabrais, se relevant vers le ciel,
semblait lui jeter un regard de menace et de dfi. Le marquis de
Loc-Ronan commenait  tre veng des supplices que lui avait infligs
son bourreau.

Bientt,  l'puisement caus par la perte du sang, se joignirent les
hallucinations provoques par la fivre. Digo vit alors passer sous ses
yeux, qui se fermaient en vain pour ne pas regarder, le panorama de sa
vie antrieure, et le cortge de ses victimes.

A chaque crime,  chaque meurtre commis dans les Abruzzes, l'Italien
poussait un blasphme nouveau esprant conjurer ces apparitions
sinistres; mais la justice divine, nie par cette me dprave, semblait
s'acharner  une juste vengeance. Digo ne se vit dlivr de cette sorte
de revue rtrospective que pour retomber dans les angoisses du prsent.
Ce fut en ce moment qu'un bruit extrieur le fit tressaillir.
L'esprance et la crainte se succdrent dans sa pense, et son esprit
tendu passa, en quelques secondes, par toutes les nuances nervantes de
l'inquitude et de l'anxit.

--Est-ce Pinard? se disait-il. Est-ce l'homme qui m'a bless? est-ce la
dlivrance? est-ce la mort?

Cependant Yvonne aussi avait entendu le bruit qui avait mu l'Italien.
Elle se redressa vivement, et vit devant elle Keinec et Boishardy. La
jeune fille tendit la main  son sauveur, tandis que le chef royaliste
la contemplait en souriant avec bont.

--C'est-elle, n'est-ce pas, Keinec? demanda-t-il en dsignant Yvonne.

--Oui, monsieur le comte, rpondit le jeune homme.

Et se tournant vers Yvonne, il ajouta:

--C'est M. de Boishardy. Sans lui et sans Marcof, je ne te sauvais pas.
Ils ont fait plus que moi, car, sans leur secours, je ne serais pas 
Nantes, et tu serais la victime de ce misrable.

La jeune fille voulut s'incliner sur la main du chef; mais le
gentilhomme, l'attirant doucement  lui, dposa un baiser sur son front
pli.

--Pauvre enfant! murmura-t-il, vous avez bien souffert!

--Hlas! monseigneur, j'ai t folle!

--Oh! les monstres! fit Boishardy avec une colre sourde. Enfin, mon
enfant, vous tes sauve maintenant, et dsormais vous aurez de braves
coeurs pour vous dfendre. Keinec et Jahoua seront les premiers; mais je
viendrai ensuite si vous le voulez bien. Pauvre Jahoua! il doit maudire
deux fois sa blessure qui l'a contraint  rester au placis.

En entendant prononcer le nom du fermier, Yvonne rougit subitement, et
Keinec sentit les mains de la jeune fille frissonner dans les siennes.
Une motion terrible agita le brave gars. Ses yeux se voilrent et il
devint d'une pleur extrme.

--Elle l'aime toujours! pensa-t-il.

Puis une rvolution subite sembla s'accomplir dans son me, et une
douceur ineffable remplaa peu  peu l'expression de haine qui avait
envahi ses traits.

--Elle l'aime! se dit-il encore. Il faut qu'elle soit heureuse! Mon
Dieu! permettez que je sois tu cette nuit!

Boishardy se mordait les lvres. Le gentilhomme avait compris ce qui se
passait dans l'me des deux jeunes gens, et il se repentait du mot
imprudent qu'il venait de prononcer. Aussi, voulant carter le nuage
sombre qu'il remarquait sur le front de Keinec, s'empressa-t-il de
changer le sujet de la conversation.

--O est ton prisonnier? lui demanda-t-il brusquement.

--En haut, rpondit le jeune homme.

--Montons alors, et htons-nous!

Yvonne les suivit. La pauvre enfant, elle aussi, s'tait aperue des
sentiments qui se peignaient sur le visage de son sauveur, et elle
sentait le trouble et la crainte entrer de nouveau dans son me.

Pendant les quelques heures qu'ils taient demeurs ensemble, Keinec
avait racont une majeure partie des vnements qui s'taient succd
depuis la nuit fatale o Raphael avait enlev la jolie Bretonne.
Seulement, par un sentiment d'une dlicatesse exquise, il ne lui avait
pas fait part du serment chang entre lui et Jahoua, lors de la fuite
de Digo, ce serment, qui avait pour but d'abandonner l'amour d'Yvonne 
celui qui parviendrait le premier  retrouver la jeune fille et qui
l'arracherait aux griffes de ses ravisseurs.

Yvonne, ignorant cette circonstance et connaissant le caractre
imptueux de Keinec, s'tait donc sentie saisie par une terreur vague en
remarquant l'altration des traits du jeune homme, et,  cette terreur,
venait encore se joindre un autre sentiment. La pauvre enfant aimait
toujours Jahoua; elle venait d'entendre dire  Boishardy que son fianc
tait bless, et elle avait compris que, lui aussi, tait demeur
fidle. Elle voulait savoir et elle n'osait interroger. Son regard, en
rencontrant celui de Keinec, arrta subitement sur ses lvres les
questions prtes  s'en chapper. Elle baissa la tte et comprima un
soupir. Keinec alors se rapprocha d'Yvonne. Un violent combat avait lieu
dans l'me du Breton. Enfin, il passa la main sur son front et leva les
yeux vers le ciel avec une expression de rsignation infinie.

Boishardy pntrait dans le logement de Pinard. Keinec retint Yvonne
prte  le suivre, et se penchant vers son oreille:

--Jahoua sera guri lors de notre arrive, dit-il  voix basse, et il
t'aime plus que jamais!

Yvonne poussa un cri, ses yeux rayonnrent d'un suprme clat de joie,
et, saisissant la main du jeune homme, elle la porta  ses lvres avant
que celui-ci et pu deviner son intention et arrter ce mouvement.

--Sois bni! murmura-t-elle; tu es bon comme le Dieu de clmence!

--Qu'y a-t-il? fit Boishardy en se retournant.

--Rien! rpondit Keinec. Entrons maintenant et htons-nous! Marcof est
peut-tre en pril et j'ai besoin de me trouver en face d'hommes 
combattre, de prils  braver, d'ennemis  frapper!

Le jeune homme pronona ces derniers mots avec un tel lan de frocit
sauvage, qu'Yvonne frissonna de tout son tre. Boishardy comprit encore
ce qui se passait dans le coeur du pauvre gars.

--Ton coeur est aussi grand par la bont que par le courage, dit-il.
Viens! ne pensons plus qu' notre mission.

--Ce n'est pas de la bont, rpondit Keinec en pressant la main que le
gentilhomme lui tendait affectueusement, c'est encore de l'amour!

Yvonne demeura dans la premire pice et les deux hommes passrent dans
celle o tait attach Digo.




XXX

UN SOUPER CHEZ CARRIER.


Tandis que Boishardy reconnaissait l'infme beau-frre du marquis de
Loc-Ronan sous le costume de l'envoy du Comit de salut public, Marcof
et Carfor pntraient dans la maison du citoyen proconsul. En passant
devant le poste de la compagnie Marat, le marin se contenta de serrer
davantage, en signe d'avertissement, le bras de l'ex-berger pass sous
le sien. Le sans-culotte comprit  merveille. Les sentinelles,
reconnaissant Pinard, lui livrrent passage sans difficult. La
compagnie Marat savait que son lieutenant tait attendu chez Carrier.
Pinard marcha donc droit au cabinet du reprsentant.

Carrier tait alors chez Anglique, dont l'appartement tait situ 
l'tage suprieur. Lorsqu'on vint lui annoncer le retour de Pinard, il
lcha un juron nergique exprimant  moiti ce qui se passait en lui.
Cependant faisant contre fortune bon coeur (au fond il craignait son
lieutenant), il se hta de descendre et pntra dans son cabinet avec de
grandes dmonstrations de joie.

Pinard, sous l'treinte de Marcof, joua son rle  merveille. Il savait
que la moindre hsitation de sa part, le plus lger signe surpris, la
plus simple parole empreinte de trahison eussent t le signal d'une
mort immdiate. Il prsenta Marcof comme l'un des braves patriotes
annoncs dans sa lettre du matin.

--C'est lui qui t'a aid  fuir? demanda Carrier.

--Oui, rpondit le marin en s'avanant.

--Tu as donc sjourn parmi les brigands.

--Comme tu le dis.

--Longtemps?

--Trois mois.

--O cela?

--Un peu partout, dans les environs de Nantes.

--Quoi! ont-ils de leurs bandes si proches de la ville?

--Mais oui. Les gueux sont assez hardis. La preuve en est qu'ils ont os
pntrer ici la nuit dernire.

--Qui les commandait?

--Boishardy.

--Tu sais que Pinard m'a promis de me mettre  mme, dans quelques
heures, de m'emparer de ces brigands d'aristocrates.

--Oh! je te le promets aussi, moi. Je te jure de te mettre face  face
avec eux!

--Mais Pinard m'annonait deux hommes. Pourquoi es-tu seul?

--Mon compagnon est au Bouffay.

--Il devait venir avec toi.

--Il n'a pas voulu.

--Pourquoi?

--Parce qu'il a ses raisons. Que t'importe? Pourvu que nous nous
battions c'est tout ce qu'il te faut; et nous nous battrons
parfaitement. Si tu en doutes, demande  Pinard; il sait ce que nous
pouvons faire....

Tout en parlant ainsi, Marcof s'tait peu  peu rapproch du proconsul.
Sa main droite jouait avec le manche de son poignard. Une pense rapide
venait de traverser son cerveau. Carrier tait l, en face de lui, 
porte de son bras terrible. Marcof fit encore un mouvement, mais il
s'arrta.

Une hsitation effrayante se lisait sur sa physionomie expressive. En
une seconde, toute la honte de l'action qu'il allait commettre se rvla
 lui. Lui, l'homme de guerre, le soldat, le marin, lui habitu 
frapper ses ennemis en face, lui Marcof enfin, lever son bras arm sur
un tre sans dfense, tuer dans l'ombre comme un bandit, assassiner un
homme, quel qu'il ft, qui se livrait  ses coups sans dfiance,
n'tait-ce pas l'action d'un lche qu'il allait accomplir? Marcof
recula.

Carrier ne se doutait pas du danger momentan qu'il venait de courir.
Pinard, profitant du moment d'hsitation du marin, s'tait avanc peu 
peu vers la porte, lorsque Marcof releva brusquement la tte. Du geste
il rappela prs de lui le sans-culotte.

--coute, lui dit-il. A toi  parler au citoyen Carrier. Raconte-lui ce
que je veux faire et ce que je demande.

--Ah! tu demandes quelque chose? interrompit le proconsul.

--Oui.

--Si c'est de l'argent, je t'avertis que la Rpublique est pauvre.

--Je ne veux pas d'argent.

--Que veux-tu donc?

--Pinard va te le dire.

--Parle, alors.

--Il veut, rpondit Carfor, il veut avoir le droit de fouiller dans les
prisons et de disposer de deux hommes.

--C'est une vengeance, n'est-ce pas? demanda le proconsul dont les
regards s'claircirent.

--Peut-tre, rpondit le marin.

--Tu crains qu'ils n'chappent, et tu veux les tuer toi-mme.

--Je crois que tu as devin.

--Eh bien! laisse-les o ils sont, alors; ils souffriront davantage.

--Non; je veux les avoir entre les mains.

--Tu y tiens donc bien?

--Beaucoup.

--Eh bien, cela pourra se faire.

--Ce soir?

--Je n'y vois pas d'inconvnient.

--Donne l'ordre alors de nous laisser passer. On nous a refus l'entre
des prisons.

--cris-le, je vais signer.

Et Carrier dsigna du geste le bureau sur lequel se trouvaient papier,
plumes et encre. Marcof se dirigea vers le meuble, attira un sige, prit
place, et posa la main sur une feuille orne de l'entte rpublicain.
Pinard touffa un soupir de joie. Son oeil vitreux s'claircit
brusquement, et il fit un pas en arrire. Marcof lui tournait le dos, et
Carrier plac entre eux assurait encore sa retraite. Alors le lieutenant
de la compagnie Marat s'avana silencieusement vers la porte; profitant
du moment de libert que lui avait imprudemment laiss le marin, il
allait fuir, il allait s'lancer au dehors. Dj il tendait la main
pour saisir le bouton de la porte. Une seconde encore et c'en tait fait
de Marcof; car la libert de Pinard c'tait la mort immdiate du frre
de Philippe de Loc-Ronan.

Marcof avait pris une plume et allait la tremper dans l'encrier;
l'accomplissement de cet acte si simple allait peut-tre lui coter la
vie.... Par bonheur, le tapis ne couvrait pas toute l'tendue du
plancher de la pice; un craquement d'une feuille du parquet sur lequel
Carfor posa le pied, cependant avec une prcaution extrme, rappela le
marin  la situation prsente. D'un seul bond il fut debout, et sa main
saisit la crosse d'un pistolet. Pinard vit le geste, le comprit 
merveille, et revint sur ses pas en affectant une tranquillit d'esprit
qui tait loin de son me. Carrier n'avait rien vu, rien devin; il
songeait  Fougueray qui manquait l'heure du rendez-vous, et dont il
cherchait  s'expliquer l'absence.

--Eh bien? fit-il en voyant Marcof se lever.

--Je ne sais pas crire, dit le marin. Que Pinard prenne la plume.

Et, s'approchant du sans-culotte, il lui passa familirement la main sur
l'paule gauche, et appuya son doigt lgrement sur la naissance du cou.
Pinard devint ple comme un linceul, tout son corps frissonna
convulsivement, et il se prcipita vers le fauteuil plac devant le
bureau.

--Je suis prt! dit-il en attirant fivreusement  lui la feuille de
papier que Marcof avait repousse. Que faut-il crire?

--L'ordre de nous laisser entrer dans les prisons sur l'heure.

Pinard traa rapidement quelques lignes et passa l'ordre prpar et la
plume au citoyen reprsentant. Carrier prit l'un et l'autre et se pencha
pour signer. Mais relevant la tte.

--A propos, dit-il en s'adressant  Marcof qui avait repris le bras de
Pinard;  propos, citoyen, quels sont les noms de ceux que tu veux
avoir?

--Qu'est-ce que cela te fait? rpondit le marin, que toutes ces lenteurs
commenaient singulirement  impatienter.

--Cela fait beaucoup, attendu qu'il y a certain prisonnier que je ne
dois et ne puis livrer. Le bien de la Rpublique avant tout.

--Oh! ceux-l n'intressent gure le salut de la Rpublique! Il s'agit
d'un ci-devant domestique d'un ci-devant noble.

--Un domestique seul?

--Non; lui et son compagnon.

--Et comment les nommes-tu?

--Je ne sais pas sous quel nom le dernier a t crou; mais le premier
se nomme Jocelyn.

--Jocelyn! reprit Carrier en se redressant et en lchant la plume.

--Eh bien oui, Jocelyn! dit Marcof tonn de l'accent avec lequel le
proconsul venait de rpter le nom du vieux serviteur.

--Oh! oh! fit Carrier, cela demande rflexion alors.

--Pourquoi?

--Parce qu'il me plat de rflchir.

--Mais il ne me plat pas d'attendre,  moi! s'cria Marcof qui sentait
qu'il allait bientt ne plus tre matre de lui-mme.

--Plat-il? fit Carrier en relevant le front avec insolence.

En ce moment la porte s'ouvrit doucement.

--Qu'est-ce? demanda Carrier  une sorte de valet qui parut timidement
sur le seuil.

--Citoyen, rpondit le pauvre diable, c'est le souper.

--Eh bien, le souper?

--Il est prt....

--A table, alors! s'cria le proconsul avec une joie manifeste;  table!

--Et cet ordre? signe-le donc! dit Marcof en se contenant  peine.

--Quel ordre?

--Tonnerre! celui que je te demande, et qu'il faut que tu me donnes.

--Aprs souper, citoyen!...

--Cependant....

--Allons,  table! Tu m'as tout l'air d'un bon patriote. Soupons
ensemble, et ensuite tu prendras tous les aristocrates que tu voudras.
Ce sera de la besogne toute faite. Viens donc, les amis nous attendent.

Marcof dvora son impatience. Il sentait,  n'en pas douter, qu'un clat
perdrait non seulement lui, mais encore Philippe. Carrier l'avait pris
par le bras et s'efforait de l'entraner.

Le marin n'hsita plus. Se dgageant doucement, il saisit la main de
Pinard qu'il voulait avoir toujours  sa porte; et s'adressant 
Carrier:

--Eh bien! rpondit-il, soupons ensemble et nous verrons si tu sais
boire!

Puis se penchant  l'oreille de Pinard, tandis que le proconsul ouvrait
la porte communiquant avec le salon:

--Garde  toi! murmura-t-il; nous mourrons ensemble si je dois mourir!
Il faut griser Carrier, et lui faire signer ce que je voudrai qu'il
signe.

Une inspiration subite venait de traverser l'esprit du brave marin; sa
pense courait rapidement vers un plus vaste horizon; il esprait
pouvoir sauver d'autres victimes encore. C'tait cette inspiration
gnreuse qui lui avait donn la force de dominer sa nature violente et
imptueuse.

Carrier, lui, avait accueilli avec une joie relle l'annonce du souper
qui le dispensait et de signer immdiatement l'ordre demand et de
donner une explication de son refus.

--Ds que Fougueray sera arriv, se disait-il, je saurai  quoi m'en
tenir. Alors j'agirai en consquence et je ferai envoyer ce drle au
dpt. Si Fougueray a voulu se jouer de moi, au contraire, en pensant me
drober un ordre qui lui permette d'agir avant l'heure convenue, il se
trahira en se trouvant chez moi en face de son complice. D'ailleurs,
j'ai tout  gagner en attendant et rien  perdre.

Quant  Pinard, lui aussi se rjouissait de ce retard, car il se disait
de son ct qu'il tait impossible qu'au milieu du tumulte ordinaire
prsidant  toutes les orgies du proconsul, il ne trouvt moyen de se
dbarrasser de Marcof et de se venger de son ennemi. Tous trois taient
donc entrs dans le salon, chacun ayant, comme on le voit, des penses
bien diffrentes.

Ce salon, dans lequel ils venaient de pntrer, tait une vaste pice,
aux proportions lgantes, splendidement claire, et envahie, comme
cela tait la coutume chaque soir, par nue foule nombreuse et peu
choisie. Rien n'tait plus trange, plus incroyable, plus
pittoresquement hideux que la vue de cette socit bizarre qui formait
la cour du proconsul. On y voyait des gnraux rpublicains, des
officiers suprieurs de la garnison de Nantes en sabots et en paulettes
de laine, suivant l'usage de l'poque; des membres du dpartement en
carmagnoles, la tte coiffe du bonnet phrygien, les bras nus, les
manches dchires; des juges au tribunal rvolutionnaire, sans gilet et
sans cravate; des sans-culottes de la compagnie Marat, aux vtements
sales, graisseux, maculs de taches de sang; des fournisseurs, des
habitus des clubs, des orateurs patriotes aux allures grossires, aux
propos ignobles; des femmes sans nom aux yeux ardents, aux regards
honts.

Les uns jouaient, les autres hurlaient, presque tous fumaient la pipe 
la bouche, se prlassant sur des siges soyeux que le sybaritisme du
citoyen reprsentant avait fait mettre en rquisition dans les somptueux
htels des ex-grands seigneurs. Des blasphmes effrayants retentissaient
dans tous les coins du salon, non qu'ils fussent l'expression de
violentes disputes, mais c'taient tout simplement les fleurs dont on
ornait le langage.

Marcof, l'intrpide corsaire, le voyageur infatigable qui avait tour 
tour visit les tavernes anglaises, les musicos de la Hollande, tous les
lieux de dbauche qui sont l'apanage des villes maritimes, Marcof
n'avait jamais contempl un ensemble plus hideux, plus repoussant, plus
dgradant pour l'espce humaine.

Aprs s'tre esquiv des empressements dont lui et Pinard taient
l'objet, il avait entran son compagnon dans un angle de la pice, et,
quoique Carrier ft venu l'y retrouver, absorb qu'il tait par ce qu'il
voyait et ce qu'il entendait,  peine coutait-il le citoyen
reprsentant. Enfin la prsence d'esprit lui revint. Il comprit que
rester en arrire des autres serait se mettre mal dans la pense du
proconsul. Sans quitter Carfor, il se jeta dans le tourbillon 
l'annonce que le souper tait servi, et tous passrent ple-mle dans la
salle  manger.

Carrier prit place au centre de la table. Marcof s'assit en face de
lui, et Carfor se laissa tomber sur un sige  ct de celui que l'on
pouvait,  bon droit, nommer son matre. Deux places seules demeurrent
vides: l'une  la gauche de Carrier, l'autre  la droite de Marcof.

La table tait servie avec une profusion qui contrastait outrageusement
avec l'tat de famine dans lequel tait plonge la ville entire; mais
Carrier tait sensuel, mais Carrier tait matre absolu, mais Carrier ne
reculait devant aucun crime, aucune infamie pour assouvir ses passions,
ses gots ou ses moindres dsirs, et peu lui importait qu'une partie de
la population mourt de faim et de misre, pourvu qu'il ne manqut de
rien. D'ailleurs plus la mortalit serait grande et plus vite sa mission
serait accomplie, puisque la seule qu'il se ft donne tait de tuer, de
tuer toujours.

Le placement des convives excita bien par-ci par-l quelques querelles,
beaucoup de blasphmes et pas mal de gourmades, mais ces gentillesses
taient l'assaisonnement ordinaire des soupers et avaient l'avantage
d'amuser singulirement le proconsul. Enfin, tous s'assirent et le calme
se rtablit presque.

--Servez! dit alors Carrier d'une voix de matre, et prvenez les
citoyennes que nous les attendons!

Les valets, ou pour nous servir du style de l'poque, les officieux,
s'empressrent d'obir.

--O donc est le citoyen dlgu? demanda Grandmaison, plac sur le mme
rang que Marcof et presque en face de Carrier.

--Fougueray? rpondit le reprsentant. Je ne sais ce qu'il fait; il
devrait tre ici.

Au nom de Fougueray, Marcof avait tressailli.

--Fougueray! rpta-t-il.

--Un dlgu du Comit de salut public de Paris, dit Goullin.

--Est-ce que tu l'as vu, Pinard? dit le marin en baissant la voix et en
touchant, ainsi qu'il l'avait dj fait dans le cabinet de Carrier, le
sans-culotte entre les deux paules.

Pinard se courba sous la faible pression, et lana  son voisin un
regard suppliant.

--Oui, rpondit-il.

--Est-ce donc le Fougueray que Brutus devait envoyer chercher? Est-ce le
comte de Fougueray avec lequel tu tais en relation politique? Rponds
nettement, rponds vite!

--C'est lui! dit prcipitamment Carfor; c'est le mme! Ne me touche pas,
je t'en conjure! Je souffre trop!

Marcof laissa chapper de ses lvres un sifflement de joie.

--Ah! se dit-il, c'est dcidment Dieu qui m'a conduit  Nantes!

En ce moment la porte du fond s'ouvrit, et deux femmes rayonnantes de
beaut et de parure firent leur entre dans la salle. Tous les regards
se tournrent vers elles, et des applaudissements les accueillirent de
toutes parts. Ces deux femmes taient Anglique Caron et Hermosa.

La situation se compliquait singulirement pour Marcof. Le marin
reconnut sur-le-champ Hermosa, et comprit que la seconde qui allait
suivre devait dcider de son sort et du succs de la soire.

Sur un double signe de Carrier, Anglique accourut prendre place  ses
cts, et l'Italienne se dirigea firement vers le sige rest vide  la
droite de Marcof. Hermosa, occupe de rpondre aux propos qu'on lui
adressait sur son passage, n'avait pas pu voir encore celui qui allait
tre son voisin de table. Cependant elle approchait lentement. Le moment
devenait horriblement critique.

Marcof, rsolu  tout, la main droite appuye sur la crosse de son
pistolet, se tourna compltement vers Pinard, avec lequel il parut
engag dans une conversation des plus intressantes. Il entendit, sans
bouger, le murmure soyeux de la jupe qui frlait sa chaise; il sentit
Hermosa prendre place et s'installer  son ct.

Alors, tout en paraissant jouer ngligemment avec l'arme meurtrire
qu'il avait saisie, il la tira de sa ceinture, appuya la main droite sur
la table, et la tenant de faon  ce que le canon menaant ft dirig
vers Hermosa, il se retourna lentement. Une rsolution terrible se
lisait sur son front, et ses yeux tincelrent de menaces.

Le geste de Marcof avait attir tout d'abord l'attention de sa voisine,
qui se pencha en avant pour essayer de distinguer les traits de l'homme
 ct duquel elle se trouvait. Alors Marcof releva brusquement la tte,
et ils se trouvrent subitement tous deux face  face.

Hermosa plit affreusement. Du premier coup d'oeil elle reconnut le
frre du marquis de Loc-Ronan, le chouan qui, deux ans auparavant,
l'avait interroge dans la fort de Plogastel, l'homme auquel enfin elle
avait vou une mortelle haine.

La situation tait tellement tendue, que le moindre incident pouvait en
rompre l'quilibre, et transformer le souper en une scne sanglante.
Marcof se taisait, mais ses yeux parlaient pour lui. Hermosa y lut si
nettement l'arrt de sa mort  la plus lgre imprudence, qu'elle
refoula au fond de sa poitrine le cri prt  jaillir de sa gorge.

Les autres convives, heureusement, taient trop occups  vider les
bouteilles et  fter les mets qui encombraient la table, pour prter
attention  ce qui se passait sur le visage d'Hermosa.

--Eh! citoyen, cria tout  coup Carrier en s'adressant  Marcof; eh!
citoyen, comment te nommes-tu? Cet aristocrate de Pinard a oubli de
m'annoncer ton nom!

--On m'appelle le tueur de hynes, rpondit Marcof.

--Le tueur de hynes?

--Oui.

--O diable as-tu pris ce nom-l?

--Je ne l'ai pas pris, on me l'a donn.

--O cela?

--En Afrique!

--Tu as donc tu des hynes?

--Pardieu! sans compter celles que je tuerai encore.

--Est-ce que tu es marin?

--Mais oui.

--Et maintenant tu restes  terre pour faire la chasse aux aristocrates?

--Tu l'as devin.

--Bravo!  ta sant!

--A la tienne et  celle de la citoyenne! rpondit Marcof en levant son
verre de la main gauche, tandis que de la droite il enlaait Hermosa et
l'attirait  lui comme pour l'embrasser, mouvement fort ordinaire  la
table du proconsul.

Hermosa plia sous l'treinte du marin.

--Un mot et tu es morte! lui glissa Marcof  l'oreille, en effleurant de
ses lvres le cou de la courtisane, afin de motiver son action.

--Hermosa! hurla Carrier, si tu m'es infidle, je te fais dporter ce
soir!

--Tiens! tu es jaloux? riposta Marcof; vilain dfaut, citoyen, et qui
sent l'aristocrate. Libert, galit, c'est ma devise! Donc, si tu es
libre d'embrasser la citoyenne, je sois libre aussi de le faire, et nous
sommes gaux tous deux devant son amour. Bois donc! et vive la nation!

--Vive la nation! hurla l'assemble tout entire.

--Bravo le tueur de hynes!

--Vive la libert!

--Vive l'galit! cria-t-on de toutes parts.

Marcof grandissait en popularit. Carrier lui-mme, habitu  voir tout
plier devant lui, trouvait amusante la franchise du marin. Nron aussi
avait ses bons jours.

--Dis donc, citoyen, reprit-il en ricanant, est-ce que c'est en Afrique
que tu as pris l'habitude de souper avec un pistolet  ct de ton
assiette?

--Justement.

--Mais ce n'est pas d'usage ici.

--Et la libert donc? D'ailleurs, demande  Pinard pourquoi je ne quitte
jamais mes armes. Il te le dira, lui. Allons, Pinard, qu'est-ce que tu
as? Tu ne dis rien! Tu ne parles pas! Est-ce que ton sjour parmi les
aristocrates t'a rendu muet?

Et Marcof, passant encore son bras autour du cou du misrable, appuya le
doigt sur la place qu'il avait dj touche deux fois. Carfor se
redressa comme s'il venait d'tre mordu par un serpent.

--Parle donc! rpta Marcof.

--Qu'ai-je  dire? s'cria le sans-culotte avec une volubilit
fivreuse, tandis que le sang envahissait subitement son visage et
tendait les veines de son cou; qu'ai-je  dire, si ce n'est que tu es le
meilleur des patriotes que j'aie jamais connus. Vive le tueur de hynes!

Pinard s'arrta. Ses traits crisps exprimaient une douleur effrayante.
Mais l'orgie montait rapidement  son comble; les paroles
s'entre-croisaient de tous cts. Personne, pas mme Carrier, ne fit
attention  l'expression de la physionomie de Pinard. On entendit
seulement qu'il vantait le patriotisme de son voisin, et comme celui de
Pinard avait une grande rputation, on chanta les louanges du nouveau
venu. Le lieutenant de la compagnie Marat se pencha vers Marcof, et, le
regard plus suppliant que jamais, il murmura  voix basse:

--Par piti, je ne pourrais en endurer davantage. J'aimerais mieux
mourir!

--Tu souffres donc?

--Comme un damn.

--Alors, songe  ceux que tu as fait souffrir!

--Oh! pensa Carfor, duss-je tre tu cette nuit par toi, tu ne sortiras
pas vivant de cette maison.




XXXI

PITRO


Un tumulte tourdissant rgnait dans la salle. On tait  peine  la
moiti du souper, et presque tous les convives taient ivres. Carrier
prodiguait ses caresses  Anglique Caron. Chacun criait, jurait,
blasphmait, sans s'occuper de son voisin. Marcof alors se pencha vers
Hermosa,  laquelle il n'avait encore adress la parole que pour lui
donner l'avertissement que nous connaissons.

--Tu m'as donc reconnu? demanda-t-il d'une voix railleuse.

--Oui, rpondit sourdement la courtisane.

--Et cela t'tonne de me rencontrer ici?

--Qu'y viens-tu faire?

--Es-tu vraiment curieuse de le savoir?

--Peut-tre.

--Allons! ne joue pas la comdie en prenant des airs de reine. Je te
connais trop pour que tu te donnes cette peine. Cordieu! matresse de
Carrier, c'est une belle fin, et j'ai dans l'ide que ce sera l ton
dernier amour.

--Comme ce souper sera ton dernier repas.

--Je ne crois pas.

--Moi, je l'espre; tu vois que je suis franche.

--A merveille; seulement, n'oublie pas que si je tombe, tu tomberas
avant moi! Cependant, il te reste un moyen de t'chapper de mes mains.

--Lequel?

--Celui de continuer  tre franche.

--A quel propos?

--A propos des questions que je vais t'adresser.

--Des questions,  moi?

--Sans doute.

--Je ne comprends pas.

--Tu vas comprendre. Oh! ne t'alarme pas. Personne ne nous entend, et au
milieu de ce bruit pouvantable nous pouvons causer ensemble; seulement,
ne t'tonne pas de ce que je me tiens  demi pench vers ce cher Pinard;
c'est un ami que j'aime tant, que je veux toujours avoir un oeil sur
lui; et puis, quand il entendrait notre conversation, il n'en abusera
pas, je m'en porte garant. Dis-moi, ma belle, lorsqu'il y a un peu plus
de deux annes tu tombas entre mes mains, tu te rappelles, sans doute?

--Oui. Aprs?

--Un peu de patience. Cette mme nuit, je trouvai dans l'abbaye de
Plogastel un homme mourant. Cet homme se nommait le chevalier de Tessy,
et passait pour ton frre....

--C'tait mon frre, interrompit Hermosa.

--Vraiment?

--Certes!

--Eh bien! cela est fcheux pour la famille, car j'ai reconnu dans celui
qui se donnait ce titre un ancien bandit que j'avais vu dans les
Calabres.

--Impossible!

--Bah! Il l'a avou lui-mme.

--Tu mens! dit Hermosa avec rage, car elle crut que le marin tait plus
instruit encore qu'il ne le paraissait. Tu mens! Aussi bien, dis ce que
tu voudras, je ne rpondrai plus.

--Tu ne rpondras plus?

Hermosa garda le silence.

--Allons, continua Marcof, il faut que je te raconte une petite
histoire. Tu vois ce digne Pinard qui est l, assis prs de moi. Cette
nuit, nous tions ensemble  quelques lieues de Nantes. J'avais  lui
parler d'affaires, et j'tais venu le chercher hier. Eh bien! lui aussi
ne voulait pas parler. Sais-tu ce que j'ai fait? Le moyen est des plus
simples, mais il est infaillible. J'ai fait chauffer  blanc une petite
plaque de tle et je l'ai applique sur l'paule droite du citoyen. La
chair a cri, la plaque s'est enfonce, et lorsque je l'ai enleve, elle
emportait avec elle la peau et laissait l'paule  vif. Alors j'ai fait
scier une trille d'curie et j'en ai appliqu un morceau du ct des
piquants, bien entendu, sur la brlure. Puis, j'ai fait attacher
solidement l'trille sur la plaie. En posant seulement le doigt dessus,
je fais de Pinard tout ce que je veux; en ce moment, je n'ai qu'un
geste  accomplir pour le voir tomber  genoux et demander grce!

--Que m'importe! dit Hermosa; me crois-tu en ton pouvoir?

--Je ne dis pas cela prcisment; mais ce qui est incontestable, c'est
que je puis te brler la cervelle avec ce pistolet.

--Tu ne le ferais pas!

--Pourquoi donc?

--Parce que ce serait assurer ta mort.

--On ne tue pas Marcof comme cela. J'ai encore un poignard et un autre
pistolet; c'est plus qu'il n'en faut pour profiter de la surprise que
causera ta mort.

--Mais que me veux-tu donc? dit la courtisane domine compltement par
son interlocuteur dont elle connaissait l'audace  toute preuve.

--Je veux que tu rpondes  mes questions.

--Encore?

--Toujours! Regarde! le canon de cette arme est  deux pouces de ta
poitrine; personne ne peut te sauver. Veux-tu rpondre?

--Mais....

--Veux-tu rpondre, oui ou non?

--Eh bien!... oui!

--Franchement?

--Franchement.

--Ce Raphal tait-il ton frre?

--Non!

--Avait-il donc vol le titre qu'il portait?

--Oui!

--Tout  l'heure, Carrier t'a appele Hermosa. Est-ce ton nom?

--Oui.

--Tu ne te nommes donc plus Marie-Augustine?

--Non!

--Mais qui es-tu?

--Qui je suis?

--Oui.

--La marquise de Loc-Ronan!

--Mensonge!

--Tu sais bien que je ne mens pas!

--Je veux connatre le mystre qui t'environne, s'cria Marcof avec
violence. Je le veux! Parle!... parle! ou tu es morte!

--Qui donc va mourir? rpondit Carrier qui depuis un moment prtait une
attention singulire  ce qui se passait en face de lui et remarquait
enfin la contenance d'Hermosa.

Marcof, entran par la violence de son caractre, avait abandonn toute
prudence.

Il n'tait plus temps de reculer. Il se leva brusquement, et appuyant le
canon de son pistolet sur le front de la courtisane:

--Rponds! s'cria-t-il.

Hermosa poussa un cri d'horreur. Carrier, pouvant, se leva avec
prcipitation. Tous les convives, surpris, hsitrent un moment; mais ce
moment eut  peine la dure d'un clair.

Pinard venait de profiter de la faute commise par son voisin; saisissant
l'instant o Marcof se levait, il avait arrach le second pistolet qui
pendait  la ceinture du marin.

--C'est toi qui vas mourir! hurla-t-il d'une voix triomphante.

Marcof fit un bond en arrire au moment o Carfor pressait la dtente,
et la balle, dirige par la main de Dieu, effleura la poitrine du marin
et brisa le crne de la courtisane. Le corps inanim d'Hermosa
s'affaissa sur la table qu'il inonda de sang. Un cri d'pouvante
rpondit  la dtonation. Marcof comprit qu'il tait perdu.

Rassemblant toutes ses forces, il saisit le bord de la table, roidit ses
nerfs d'acier et renversa le meuble sur les convives qui lui faisaient
face. Les flambeaux glissrent, les bougies s'teignirent et l'obscurit
remplaa subitement l'clat des lumires. Alors le marin, son poignard
 la main, s'lana, abattant et renversant tout ce qui lui faisait
obstacle.

Il gagna rapidement la porte au milieu des cris et du ple-mle. Dans
l'escalier il rencontra quelques sans-culottes qui accouraient. Une
fentre s'ouvrait en face de lui; Marcof n'hsita pas un moment, il la
franchit et sauta en dehors. Il tait tomb devant le poste mme de la
compagnie Marat. La sentinelle croisa la baonnette sur lui. Le marin se
releva vivement et prit la fuite. Une balle siffla  ses oreilles et
hta encore sa course.

Par bonheur, Marcof avait pris la direction du Bouffay. Arriv sur la
place, il se prcipita vers l'chafaud. Boishardy et Keinec l'y
attendaient.

--Perdu! s'cria Marcof avec dsespoir; tout est perdu par ma faute!

--Non! rpondit Boishardy, tout est sauv; nous pouvons pntrer dans la
prison!

--Comment cela? Il est neuf heures  peine.

--J'ai un blanc-seing de Carrier!

--Un blanc-seing de Carrier?

--Le voici; je l'ai rempli. Venez! je vous expliquerai tout plus tard.
J'ai trouv ce papier dans la poche du prisonnier fait tantt par
Keinec; venez, htons-nous!

La prison tait voisine; les trois hommes y furent en quelques secondes.
Boishardy s'avana le premier.

--Ordre de Carrier! dit-il en prsentant la feuille tout ouverte 
l'officier de service. Celui-ci la prit, puis la mettant dans le tiroir
de la petite table devant laquelle il tait assis:

--Passez, citoyens, dit-il.

--Tu vois ce qu'il nous faut? rpondit Boishardy.

--Oui; mais ce n'est pas mon affaire. Entrez et adressez-vous aux
geliers.

Boishardy, Marcof et Keinec pntrrent dans la prison. Marcof laissait
agir son ami. Celui-ci alla droit au bureau du directeur de l'entrept,
comme disaient les sans-culottes. L'officier les avait fait accompagner
par un grenadier charg d'appuyer leur demande. Il avait gard par
devers lui l'ordre en blanc rempli par Boishardy, selon l'usage, afin de
mettre sa responsabilit  couvert.

Boishardy formula le but de sa mission. Il venait chercher, au nom du
citoyen reprsentant, deux prisonniers: le ci-devant marquis de
Loc-Ronan et le citoyen Jocelyn, ci-devant valet de chambre. Le
grenadier appuya la demande, comme il en avait l'ordre de son chef.

--Jocelyn... et Loc-Ronan... rpta l'inspecteur; mais ils sont excuts
depuis longtemps.

--Impossible, rpondit Marcof; Pinard m'a affirm le contraire.

--Quand cela?

--Aujourd'hui mme.

--Peut-tre a-t-il raison.... En tous cas, ils ont t incarcrs dans
la salle numro 7; s'ils vivent, ils y sont encore.

--Et o est cette salle?

--Au fond de la deuxime cour, escalier H, troisime tage; voici
l'ordre pour le gelier de service.... Veux-tu que je te fasse
accompagner?

--Inutile, rpondit Boishardy, nous trouverons bien.

Au moment o Marcof et ses compagnons gravissaient l'escalier indiqu,
un roulement de tambour, appelant aux armes les hommes du poste de
garde, retentit dans la premire cour.

Ils s'lancrent plus rapides que la pense. A la faible lueur d'une
lanterne fumeuse qui clairait le corridor, ils distingurent deux
portes se faisant face. L'une d'elles portait le numro 7. L'autre tait
surmonte de cette inscription trace en lettres noires:

                  CHAMBRE DU SURVEILLANT

Boishardy heurta violemment  cette dernire. Elle s'ouvrit aussitt et
Pitro parut sur le seuil. Il tenait  la main une petite lampe.

--Que veux-tu, citoyen? demanda-t-il.

--Le prisonnier Loc-Ronan et le prisonnier Jocelyn.

--Le citoyen Loc-Ronan? rpta le gelier.

--Eh oui, tonnerre! s'cria Marcof en avanant.

La figure du marin se trouvait alors en lumire. Pitro poussa une
exclamation joyeuse.

--Marcof! s'cria-t-il.

--Tais-toi! rpondit le marin en tirant son poignard.

--Ne me reconnais-tu pas? Mais regarde-moi donc! disait le gelier
tremblant de joie. Quoi! tu ne veux pas reconnatre Pitro le Calabrais?

--Pitro?

--Lui-mme.

--Eh bien, si tu m'aimes toujours, mon garon, rends-moi un dernier
service.... Fais sortir tout de suite MM. de Loc-Ronan et Jocelyn.

--Le marquis?

--Oui.

--Ils ne sont plus dans la salle commune.

--O sont-ils?

--L, dans ma chambre. J'ai su que cet homme tait ton frre, et je
voulais le sauver.

--Brave garon! s'cria Marcof dont les larmes sillonnaient le visage.

--Ainsi Philippe est l? demanda Boishardy.

--Oui, messieurs, rpondit le marquis de Loc-Ronan qui venait de pousser
la porte et se prcipitait dans les bras de ses amis.

Keinec, pendant ce temps, pntra dans la chambre et s'approcha vivement
de la fentre donnant sur la cour. Il aperut des sans-culottes portant
des torches, et il reconnut Carfor parmi eux.

--Nous sommes cerns! s'cria-t-il.

--Allons... dit Boishardy, il ne nous reste plus qu' mourir.

--Mais au moins nous mourrons ensemble, rpondit Philippe. Une arme!
Donnez-moi une arme! Nous sommes quatre!...

--Vous m'oubliez donc, monseigneur? fit une voix mue.

Le vieux Jocelyn s'avanait  son tour.

--Tiens, dit Marcof, prends ce poignard.

--Ils montent, cria Keinec.

--Essayons toujours de vaincre, rpondit Marcof.

--Non, non, fuyons, interrompit Pitro. Venez, venez, suivez-moi. Que
l'un de vous seulement teigne la lanterne.

Keinec brisa la lampe. Pitro alors saisit la main de Marcof et
l'entrana dans l'obscurit. Leurs compagnons les suivirent. On
entendait les pas des sans-culottes qui gravissaient htivement
l'escalier. L'obscurit pouvait encore protger Pitro et ceux qu'il
dirigeait; mais cette obscurit allait cesser, car dj la lueur des
torches apparaissait  l'entre du corridor.

Pitro venait d'atteindre l'extrmit oppose. Il poussa une porte tout
ouverte, et pntra dans une petite pice dans laquelle brlait une
bougie enferme dans une lanterne sourde. Tous se prcipitrent. Pitro
referma la porte et poussa deux verrous intrieurs.

--La porte est double de fer, dit-il; pendant qu'ils l'abattront, nous
aurons le temps de fuir.

--Par o? demanda Boishardy.

Pitro dsigna les fentres. Il y en avait trois toutes garnies de
barreaux de fer.

--Nous n'aurons pas le temps de scier les barreaux, fit observer Marcof.

--Ils le sont, rpondit le gelier. Dtachez-les vite.

Keinec, Boishardy et Jocelyn s'lancrent. Effectivement, les barreaux
des trois fentres, scis habilement, aux deux extrmits, n'offrirent
aucune rsistance. Pendant ce temps, Pitro, ouvrant un coffre, en
tirait trois cordes  noeuds.

--Attachez cela, dit-il; j'ai mnag un barreau exprs. Comme il n'y a
pas de prisonniers dans cette aile, on ne pose plus de sentinelle au
dehors de ce ct.

--Mais, dit Marcof, tu avais donc tout prpar?

--Sans doute. Puisque cet homme tait ton frre, je devais le sauver.

--Oui, ajouta Philippe, ce pauvre garon m'avait promis de fuir avec
nous.

--Les cordes sont attaches, cria Keinec.

En ce moment, un bruit pouvantable clata dans le corridor, et la porte
trembla sous les coups de la hache.

--Partez! fit Pitro.

--Philippe, Jocelyn et toi, d'abord, rpondit Marcof.

--Mais....

--Il y va de la vie. Partez, tonnerre! ou nous prirons tous.

L'hsitation n'tait pas possible; la porte commenait  se fendre.
Philippe enjamba une fentre. Pitro s'lana sur l'autre, et Marcof
aida Jocelyn  escalader la troisime. Tous trois disparurent.

--A nous! fit M. de Boishardy. Dpchons!

Il tait temps en effet. La porte volait en clats, les fers des piques
la traversaient. Les plaques de tle offraient seules encore une minime
rsistance. Pinard, l'oeil en feu, l'cume aux lvres, excitait les
sans-culottes. Boishardy et Keinec taient dj au dehors; leur tte
passait encore au-dessus de l'appui de la fentre.

--Venez donc! cria le gentilhomme  Marcof qui restait immobile.

Tout  coup la porte tomba, renverse dans l'intrieur. Marcof venait de
saisir la corde  noeuds.

--Vite! cria-t-il  ses compagnons qui se laissrent glisser rapidement.

--Coupez les cordes, hurla Pinard en se prcipitant vers la fentre sur
laquelle venait de monter le marin. Coupez-les....

Il ne put achever. Une balle lui fracassait la mchoire. Marcof laissa
tomber son pistolet dsarm, et se laissant glisser rapidement, il
acheva de descendre. Philippe le reut dans ses bras.

--En avant, dit Boishardy; du silence, et suivez-moi tous!...

--O est Keinec? demanda Marcof.

--Il est parti en claireur, rpondit Philippe.

--Silence! ordonna Boishardy; on se bat  l'une des portes de la ville.

Keinec accourait.

--Fleur-de-Chne vient d'attaquer, dit-il vivement.

--Alors, nous sommes sauvs; en avant!

Et tous, suivant les pas du gentilhomme soldat, s'lancrent dans la
direction de l'Erdre.

--Comment Fleur-de-Chne est-il dj  Nantes? demanda Marcof sans
ralentir la marche.

--Keinec lui a port l'ordre de s'approcher de la ville. Tout s'est fait
pendant votre absence. Seulement, Fleur-de-Chne a attaqu trop tt.

--Qu'importe! qu'il tienne jusqu' notre arrive, et nous passerons.

--Oh! il tiendra. Il a d surprendre la garde; il avait le mot de passe.

--Qui le lui avait donc donn?

--Moi.

--Vous, Boishardy?

--Sans doute. J'ai fait de la besogne de mon ct. Savez-vous quel tait
l'homme que j'ai trouv chez Pinard?

--Non.

--C'tait le comte de Fougueray.

--Le comte de Fougueray?

--Eh oui, morbleu! le comte de Fougueray. C'est sur lui que j'ai trouv
le blanc-seing de Carrier, qui nous a servi  pntrer dans la prison.
C'est lui qui m'a donn le mot de passe que j'ai transmis 
Fleur-de-Chne, et grce auquel Keinec a pu sortir de la ville et
conduire Yvonne prs de nos gars. J'ai su le faire parler. Cela a t
long, mais enfin j'en suis venu  bout.

--Et qu'est-il devenu?

--Il est mort.

--Mort?

--Les souffrances l'ont tu.

--Tonnerre! Je ne saurai donc jamais la vrit? Je ne saurai donc jamais
ce qu'tait rellement ce bandit?

--Si fait, dit Pitro qui n'avait pas quitt Marcof, et venait
d'entendre cette courte conversation. Je te la dirai, moi, car je sais
tout.

--Tu connaissais cet homme? s'cria le marin avec tonnement.

--Cet homme se nommait Digo, celui dont tu as dtruit la bande dans les
Abruzzes, la nuit mme o tu nous as quitts. Rappelle-toi les deux
voyageurs assassins, la jeune fille sauve par toi, et tu devineras la
vrit.

--Oh! je comprends....

--Attention! interrompit Boishardy, nous voici en prsence de l'ennemi!

Ils venaient en effet d'arriver prs de la porte de la ville d'o
partait la fusillade. Un violent combat s'y livrait. Les soldats
rpublicains, surpris dans le sommeil par la bande de Fleur-de-Chne,
opposaient nanmoins une vive rsistance.

Ils attendaient du secours de la ville. Ce secours arrivait. Goullin, 
la tte des sans-culottes, dboucha sur la petite place au moment mme
o Boishardy et ses compagnons s'lanaient vers les leurs.

Le tambour battant la charge annonait en mme temps la rapide arrive
d'un nouveau renfort. Marcof et Boishardy comprirent que la lutte allait
devenir impossible, et qu'il fallait forcer le passage cote que cote.
Le marin fit entendre le cri de ralliement des chouans.

Aussitt Fleur-de-Chne arrta l'lan de ses hommes. Les soldats de
garde, dcims, se replirent sur les sans-culottes. Un passage tait
libre. Boishardy en profita habilement.

--Fuyez! cria Marcof. Je reste avec Fleur-de-Chne pour protger la
retraite.

--Non pas, partez tous! je rponds du reste! rpondit le chouan qui
venait de pousser un cri de joie en reconnaissant ses chefs.

Boishardy et Keinec saisirent Marcof et l'entranrent malgr lui. En ce
moment le combat recommena. Fleur-de-Chne soutint bravement le choc.
Il avait deux cents hommes avec lui, et il avait choisi les meilleurs
soldats et les gars les plus dtermins du placis.

Les sans-culottes reculrent; mais les soldats rpublicains les
soutinrent. Alors une tuerie pouvantable ensanglanta la porte de la
ville. Aprs une heure d'efforts surhumains, Fleur-de-Chne, bless,
donna l'ordre de la retraite. Il avait perdu un quart de son monde.

Les chouans,  un signal donn, se dispersrent tout  coup, et, mettant
l'obscurit  profit, s'lancrent dans la campagne. L'officier bleu qui
avait pris le commandement des troupes, n'osa pas les poursuivre. Il
craignait d'aventurer ses hommes, connaissant par exprience les ruses
royalistes. Pendant ce temps, Pinard tait transport sans connaissance
dans la maison du proconsul.

Quant  Marcof,  Boishardy,  Philippe,  Yvonne et  leurs compagnons,
ils avaient atteint Saint-tienne. La mission du marin tait accomplie;
il avait sauv son frre. Seul Keinec tait triste et sombre.




PILOGUE

MADEMOISELLE DE FOUGUERAY




I

ALGSIRAS


A l'extrmit sud-ouest de l'Europe, au plein sud de la pninsule
espagnole, et  l'entre de ce canal troit creus entre les deux vieux
continents par quelque bouleversement gigantesque, par quelque
cataclysme effroyable, et qui du lac mditerranen a fait une mer
tributaire du vaste Ocan, se creuse dans les terres, en dcoupures
capricieuses, une norme baie, profonde et sre, frquente ds
l'enfance de la navigation par les nombreux navires de toutes les
nations maritimes. Cette baie est celle d'Algsiras, dont les deux bras,
s'lanant  droite et  gauche dans les eaux bleutres qui les
baignent, semblent s'efforcer de tendre  l'Afrique une main amie, que
celle-ci refuse de prendre en s'loignant.

Par un phnomne bizarre, et qui prouve jusqu' l'vidence que jadis les
deux continents ont t violemment dsunis, tout ce qui est saillie dans
l'un est creux dans l'autre. De Ceuta au Spartel, du cap Trafalgar  la
pointe d'Europe, on dirait une vaste langue de terre dcoupe par le
milieu  l'aide d'un seul coup d'un emporte-pice: ici un promontoire,
en face une baie;  droite et  gauche, les deux versants opposs d'une
montagne tranche par son centre en deux parties gales. De sorte que
si, par un effort titanesque, un rapprochement subit avait lieu, creux
et saillies rentreraient les uns dans les autres pour ne former qu'un
mme tout, exactement comme la chose se pratique dans ces jeux de
casse-tte chinois qui font la joie et le dsespoir de l'enfance.
Nanmoins, l'Afrique semble se renfermer dans son impassibilit
orientale et se recule devant les dmonstrations amicales que lui font
les deux bras tendues de sa vieille soeur l'Europe. Ces deux bras, ces
deux points extrmes, sont Gibraltar et Tarifa.

Gibraltar, avec sa montagne aride descendant  pic dans la mer, comme
s'enfonce en face d'elle la montagne des Singes, qui lui sert de pendant
sur la terre africaine, Gibraltar, avec ses maisons anglaises, ses
jardins impossibles, sa fume de charbon de terre, ses sentinelles aux
habits rouges, abrites des ardeurs du ciel sous de petits toits en
paille; Gibraltar, avec ses canons qui percent le roc et montrent leurs
gueules menaantes comme des milliers de ttes d'pingles enfonces dans
une grosse pelotte de soie brune.

Tarifa avec ses maisons mauresques, ses habitudes arabes, ses femmes
enveloppes dans leur _haich_ savamment drap, qui leur couvre la
figure et ne laisse passer que l'clair d'un grand oeil noir frang de
cils d'bne; Tarifa, enfin, avec ses balcons espagnols aux verts
feuillages, et ses rues dsertes  l'heure du soleil.

Au centre du golfe, assises sur la terre du Cid, on voit,  droite,
San-Roque,  gauche, Algsiras, toutes deux vritables villes
espagnoles, toutes deux filles non dgnres de la potique Andalousie.
Puis pour horizon les montagnes qui entourent Grenade. Sur la tte un
soleil sans nuage. Sous les pieds une mer calme et azure. Gibraltar est
un diamant maritime de l'Europe, et, suivant leur habitude, les Anglais
l'ont fait monter pour le passer  leur doigt. Ils ont ddaign les
autres points du golfe dont la position topographique, pour tre tout
aussi pittoresque, est bien moins dfendue par la nature. Mais ces
considrations, dont le dveloppement nous entranerait trop loin, ne
sont pas du ressort du roman. Contentons-nous de dire au lecteur que,
sans plus ample peinture, nous le conduisons dans la baie que nous
venons de nommer. Treize mois se sont couls depuis le moment o nous
avons interrompu notre rcit. C'est au mois de janvier 1794 que nous
allons le reprendre.

Il est dix heures du matin; l'air est tide et le soleil rayonnant. Une
forte brise de l'est souffle dans le dtroit et augmente la force du
courant qui porte la Mditerrane vers l'Ocan. Un navire vient de
doubler le rocher de Gibraltar et se dirige vers le centre du golfe. Ce
navire est le lougre _le Jean-Louis_.

A l'avant, le vieux Bervic est appuy sur les bastingages et contemple
avec indiffrence le riche paysage qui se droule sous ses regards
blass. Un groupe de cinq personnes est  l'arrire. C'est d'abord
Marcof, puis Keinec, Jahoua et Pitro. Ils entourent un sige sur lequel
est assise une femme aux traits amaigris, aux longs cheveux blonds, 
l'expression mlancolique.

Cette femme peut avoir quarante ans. Toute sa personne est empreinte
d'un cachet indfinissable de distinction et de noblesse. Sa bouche
souriante, son front pur, ses yeux aux doux rayonnements, aux regards
bienveillants, indiquent l'ineffable bont de l'ange qui a souffert et
qui pardonne  ses bourreaux. Elle coute avec une anxit visible les
paroles de Marcof, qui semble terminer un long rcit.

--Aprs? demanda-t-elle en voyant le marin s'interrompre.

--Aprs?

--Oui.

--Pitro vous donnera plus de dtails, mademoiselle. Qu'il complte mes
rvlations.

L'inconnue se tourna alors vers l'Italien.

--Vous avez entendu, mon ami. Voulez-vous avoir la bont de parler 
votre tour? Surtout n'omettez rien; racontez les plus lgers dtails.
Vous devez penser  quel point ce rcit m'intresse. Ne vous inquitez
pas de mes larmes, si elles coulent encore. Il faut bien que je sache
tout.

Pitro interrogea Marcof du regard.

--Parle! rpondit le marin.

L'Italien s'inclina respectueusement devant son interlocutrice et
commena:

--Ce que je vais vous dire, mademoiselle, je l'ai dj racont  Marcof,
et je le tiens de la bouche mme de Cavaccioli, l'ami de Digo. Voici ce
qui s'est pass aprs que Marcof vous eut arrache  une mort certaine.
Digo et Raphal avaient emport la cassette contenant les papiers de
vos deux frres. Il parat que dans ces papiers ils dcouvrirent un
secret de famille.

--Secret que je puis vous rvler maintenant, interrompit l'inconnue,
car ce secret n'en est plus un. Il faut que vous sachiez, messieurs,
qu'en 1768 mon pre fut exil de France par ordre du roi Louis XV. Il
avait eu le malheur de dplaire  madame Du Barry, et de s'tre dclar
le partisan zl de M. de Choiseul et des parlements. Libre de choisir
le lieu de son exil, il adopta l'Italie, et vint avec sa famille
s'installer  Rome. Nous tions trois enfants. L'an, mon frre, qui
devait un jour hriter du nom et des armes de la famille, tait alors le
vicomte de Fougueray. Le second se nommait le chevalier de Tessy; et moi
enfin, Marie-Augustine de Fougueray. Les premires annes de notre
sjour dans la capitale du monde chrtien se passrent calmes et
heureuses. Mon pre avait fait raliser une grande partie de sa fortune.
Il ne possdait plus en France qu'une petite terre situe dans la basse
Normandie. Nous vivions grandement  Rome. Enfin le malheur s'abattit
sur nous. Nous perdmes notre pre. Mon frre an sollicita du roi
notre rentre en France et il l'obtint. Nous rsolmes de quitter
l'Italie. Nous tions alors en 1774.

La pauvre femme s'arrta comme domine par l'motion, puis elle reprit:

--Il y avait douze annes que j'avais quitt la France. Notre nom
n'tait pas oubli; mais il n'en devait pas tre de mme de nos
personnes. Nous tions enfants lors du dpart de notre pre, et nous
allions revenir personnages d'importance. Qui nous reconnatrait? Nous
n'avions plus de proches parents. Qui nous attendrait, qui nous
recevrait avec joie? Nous n'avions pas d'amis, nous tions bien seuls
tous trois. Aussi n'tions-nous pas presss de revoir la patrie. Mon
frre an, le comte de Fougueray, nous proposa de visiter la partie de
l'Italie que nous ne connaissions pas encore. J'avais un vif dsir de
parcourir les Calabres. Nous partmes. Hlas! qui nous ayant vus joyeux
au dpart aurait pu supposer les malheurs sans nombre qui furent les
suites de ce voyage? Mes deux frres tus sous mes yeux! Et moi!...
moi!... Oh! que serais-je devenue sans la misricordieuse intervention
de celui qui m'a dfendue au pril de ses jours! Marcof! comment vous
exprimer jamais ce que je vous dois de reconnaissance?

--En aimant ceux prs desquels je vous conduis, rpondit le marin, qui
d'un geste dsignait la terre.

--Sommes-nous donc si prs du port?

--Voici Algsiras, et bientt des mains amies vont serrer les vtres. Il
y a entre vous et eux la fraternit du malheur, car vous avez tous
souffert les tortures imposes par les mmes bourreaux.

--Mais comment se fait-il que ces hommes aient eu l'audace de commettre
une telle infamie?

--Vous allez le savoir en coutant Pitro. Continue, mon ami.

Pitro reprit:

--La cassette que Digo et Raphal avaient emporte contenait
probablement la relation exacte de tout ce que vous venez de dire,
mademoiselle.

--Sans doute. Le chevalier avait l'habitude de tenir par crit un compte
rgulier des moindres actions de sa vie. Il nommait cela son journal.
Hlas! je prvois que ce soin puril est devenu la source d'une partie
des malheurs qui sont arrivs.

--Vous ne vous trompez pas. Ces deux hommes, sachant bien que personne
en France ne vous connaissait, et croyant sans doute trouver dans le nom
de Fougueray une source intarissable de fortune, prirent la rsolution
de remplacer vos deux frres. Ils avaient en leur puissance tous vos
papiers de famille. Ils taient  peu prs du mme ge que les deux
gentilshommes assassins. Ils ne manquaient ni d'esprit ni
d'intelligence; lors mme qu'ils vous eussent rencontre, ils vous
eussent accuse d'imposture. Je dois vous dire maintenant que Digo
avait ramass dans les boues de Naples une femme dont il avait fait sa
matresse. Cette crature, belle comme une madone du Titien, avait seize
ans  peine  l'poque dont vous parlez. Mais son artifice et sa
perfidie avaient devanc l'ge pour en faire une courtisane honte et
dangereuse. A elle revint le rle de la jeune fille. Hermosa se fit
appeler Marie-Augustine de Fougueray. Ce fut sous ces noms vols qu'ils
s'embarqurent  Messine. C'est l tout ce que Cavaccioli en avait su.

--Le reste est facile  comprendre, reprit Marcof. Une fois  Paris, les
bandits dissiprent promptement leur fortune. Ils se souvinrent alors de
la beaut d'Hermosa. Le marquis de Loc-Ronan fut la premire proie qui
tomba dans leurs filets.

--Et ces monstres sont morts? demanda Marie-Augustine.

--Oui, mademoiselle. Le premier, Raphal, fut empoisonn par ses deux
complices. Hermosa, elle, tomba frappe par une balle qui m'tait
destine, et Digo fut tu par M. de Boishardy, dont je vous ai souvent
parl.

--Justice du ciel! murmura mademoiselle de Fougueray, tes dcrets sont
invitables.

Il y eut un moment de silence. Marie-Augustine semblait absorbe dans de
sombres rflexions. Enfin, elle fit un effort pour s'arracher aux
penses qui assombrissaient son doux visage, et s'adressant  Marcof:

--Ainsi, dans quelques heures, je vais connatre le marquis de
Loc-Ronan? demanda-t-elle, tandis que son regard errait sur la cte
voisine.

Le lougre doublait en ce moment le port militaire, et mettait le cap sur
Algsiras. Les maisons de Gibraltar apparaissaient sur la droite,
accroches  la base du rocher dnud.

--Dans moins d'une heure, mademoiselle, rpondit le marin, vous serez
prs du marquis et de sa digne femme.

--Elle a quitt le voile?

--Pas encore; mais je veux qu'elle vous doive le bonheur de reprendre le
nom de son poux.

--Comment cela?

--Le voyage que je viens d'accomplir avait un double but. Jusqu' ce
jour, j'avais voulu vous laisser entirement  vos tristes souvenirs et
ne pas y mler le spectacle du bonheur d'autrui. Aujourd'hui, grce au
ciel, la force vous est revenue, et aprs vous avoir racont les
diffrentes particularits de la vie du marquis de Loc-Ronan, je puis
reprendre mon rcit au moment o je l'avais interrompu. Nous avons
encore prs d'une heure avant de nous occuper du mouillage. Vous
plat-il de m'couter?

--De grand coeur; parlez vite. Vous vous tiez arrt  l'instant o,
grce  votre dvouement,  celui de vos amis, vous veniez d'arracher
votre frre, pardon, M. le marquis....

--Oh! interrompit Marcof, vous pouvez dire mon frre. Philippe a fait
serment de ne me revoir jamais si je n'acceptais pas ce titre.

--Eh bien, votre frre, qui sans doute est digne de vous, vous veniez de
l'arracher, dis-je,  une mort certaine.

--C'est cela mme, mademoiselle. Je vous ferai grce, cependant, des
dtails des nouveaux dangers que nous avons courus pendant trois mois,
et de la joie qu'prouva mademoiselle de Chteau-Giron en revoyant son
poux. Bref, j'exigeai que Philippe abandonnt, momentanment au moins,
cette terre de Bretagne sur laquelle il avait tant souffert. Sa sant
dlabre ordonnait imprieusement le calme et le repos. Lui ne voulait
pas partir; il se devait, disait-il,  ses amis et  la cause royale. Sa
pauvre femme se dsesprait. Encore six semaines de fatigues, et
Philippe se mourrait d'puisement. Alors je n'hsitai plus; j'employai
la ruse et la force pour l'embarquer  bord de mon lougre. Une fois en
mer, il me maudit d'abord, puis il m'embrassa ensuite. La jeune fille
dont je vous ai parl, cette Yvonne, qui, elle aussi, avait si
cruellement souffert, se partageait avec Julie le soin de veiller sur le
malade. Il fallait un ciel pur, un air chaud, un pays calme pour rendre
la sant  Philippe. J'avais toujours t charm par le paysage qui nous
entoure; je connaissais quelques braves gens  Algsiras, et cette
petite ville prsentant toutes les conditions exigibles, je rsolus d'y
conduire Philippe. Puis j'tais pouss encore par deux autres penses;
je voulais aller en Italie, et l'Espagne se trouvait sur ma route. En
Italie, j'avais deux missions  remplir; la premire vous concernait.

--Brave et excellent coeur! murmura mademoiselle de Fougueray avec une
motion profonde; vous n'avez jamais song qu'aux autres, et vous avez
t la providence de tous ceux qui vous ont approch.

--Je remplissais un devoir, mademoiselle. Pitro, en me racontant la
vrit, en m'apprenant quels taient les deux gentilshommes dont Digo
et Raphal avaient pris les noms, Pitro me parla de la jeune fille qui
les accompagnait. Il savait que cette jeune fille avait t sauve par
moi. Jusqu'alors je n'avais pu m'informer de ce qu'elle tait devenue.
Lorsque, arrivs tous deux  Messine, je vous avais remise dans cette
maison de sant, mademoiselle, votre tat alarmant ne me permettait pas
d'esprer une prompte gurison.

--Oui, interrompit Marie-Augustine; j'tais prive de la raison. La
terreur m'avait rendue folle. Hlas! je suis reste dix-sept ans dans ce
malheureux tat! Le docteur Luizzi ne m'a jamais abandonne. Et pourtant
j'tais pauvre, je ne possdais rien. Ce digne homme avait gard un si
profond souvenir de votre gnreuse action, Marcof, car il savait, lui,
ce que je n'ai appris que plus tard, c'est--dire que vous m'aviez
laiss tout ce que vous possdiez, payant de votre travail votre passage
en France, le docteur Luizzi, vous disais-je, avait conserv de cette
action un tel souvenir qu'il reporta sur moi toute la tendresse ne de
l'admiration qu'elle lui avait inspire. Quand, il y a deux ans, je
revins  la raison, il m'offrit de m'avancer l'argent ncessaire pour me
mettre  mme de retourner en France. Mais, il y a deux ans, la France
tait dj interdite aux familles nobles. Il me fallut demeurer 
Messine. C'tait dans l'endroit mme o vous m'aviez laisse que vous
deviez me retrouver.

--J'ignorais ces dtails, reprit Marcof. Mon frre lui-mme m'engagea
vivement  me rendre en Sicile et me fit promettre de vous ramener prs
de lui si vous viviez encore. Cette espce de similitude qui rgnait
entre les malheurs qui vous avaient accabls tous deux, lui faisait
considrer mademoiselle de Fougueray comme faisant rellement partie de
sa famille. Julie elle-mme dsirait vivement vous connatre, car elle
vous savait dsormais seule au monde. Aller  Messine et vous ramener
prs d'eux tait donc d'abord le premier but de mon voyage en Italie.

--Et le second? demanda Marie-Augustine.

Au lieu de rpondre, Marcof appela un mousse qui rdait autour du mt
d'artimon. L'enfant accourut.

--Descends dans ma cabine, dit le chef, et apporte-moi le portefeuille
en cuir rouge que tu trouveras sur ma table.

--Oui, commandant, rpondit le mousse en se prcipitant pour excuter
l'ordre qu'il venait de recevoir.

Il reparut promptement tenant  la main le portefeuille indiqu. Marcof
le prit et l'ouvrit; il en tira une large enveloppe toute constelle de
cachets; au centre taient empreintes sur la cire les armes papales. La
suscription portait:

             _A Mademoiselle Julie de Chteau-Giron._

Les cachets taient volants. Marcof tendit l'enveloppe  mademoiselle de
Fougueray.

--Prenez! dit-il.

--Qu'est-ce que cela? rpondit-elle en tournant l'enveloppe de tous
cts.

--Veuillez ouvrir et lire.

Marie-Augustine s'empressa d'user de la permission. Elle dploya une
large feuille de parchemin couverte d'critures.

--Ah! fit-elle aprs l'avoir parcourue du regard. Sa Saintet consent 
relever mademoiselle de Chteau-Giron des voeux qu'elle avait prononcs.
Il lui est permis de demeurer prs de son poux et de reprendre le titre
auquel elle a droit. C'est donc pour cela que nous avons touch 
Civita-Vecchia et que vous tes all  Rome?

--Pour cela mme, mademoiselle.

--Et vous voulez, n'est-ce pas, que ce soit moi qui remette cette lettre
 la marquise?

--Je vous en prie!

En ce moment Bervic, son chapeau cir  la main, s'approcha du groupe.

--Tout est par pour le mouillage, dit-il.

--Bien, rpondit Marcof.

Puis, se tournant vers Keinec qui tait demeur immobile prs de Jahoua,
sans mler un mot  la conversation qui venait d'avoir lieu:

--Veille  la manoeuvre, lui dit-il.

Keinec s'lana sur le banc de quart et Jahoua s'approcha du
bastingage. Marcof les suivit des yeux et laissa chapper un geste
d'impatience.

--Qu'avez-vous, mon ami? demanda Marie-Augustine.

--J'ai que je serais compltement heureux si ces deux gars pouvaient
l'tre galement.

--Pauvres jeunes gens!

--Oui, plaignez-les, car ils sont vritablement  plaindre. Jadis
ennemis acharns, maintenant frres dvous l'un  l'autre, le bonheur
du premier doit faire le malheur du second.

--Leur amour n'a pas faibli?

--Nullement.

--Et lequel Yvonne aime-t-elle?

--Elle prfre Jahoua, mais la pauvre enfant s'efforcera d'aimer Keinec;
c'est lui qu'elle doit pouser.

--Pourquoi?

--Ne vous rappelez-vous pas l'histoire de ce serment, que je vous ai
raconte?

--La jeune fille devait pouser celui qui la sauverait?

--Oui, et Keinec est celui-l.

--Pourtant, il semble plus triste que son compagnon.

--Il l'est davantage, en effet. C'est un coeur d'or que celui de ce
garon-l. Depuis un an il lutte en secret contre son amour pour ne pas
tre un obstacle au bonheur d'Yvonne et de Jahoua. Moi seul connais ce
qui se passe dans son me. Il y a un an, avant qu'Yvonne s'embarqut
pour suivre Philippe et Julie, Keinec devait l'pouser. Il a
volontairement retard le mariage. Lors de notre arrive  Algsiras, il
a voulu faire ce voyage d'Italie avec moi. C'est entre eux une lutte
perptuelle de gnrosit. Chacun emploie la ruse pour ne pas se laisser
vaincre; ainsi Jahoua n'est pas marin, eh bien, il n'a jamais voulu
quitter mon bord pour ne pas demeurer seul  terre prs d'Yvonne. Oh!
les pauvres enfants sont vritablement malheureux. Cependant il faut que
cet tat de choses ait un terme. Nous allons dbarquer, et le mariage
doit avoir lieu: eh bien, j'ai peur, je crains un funeste dnouement.

--Que Dieu nous aide! murmura Marie-Augustine.

--Mouille! interrompit la voix rude de Keinec.

La chane fila sur le fer de l'cubier et une lgre secousse indiqua
que l'ancre venait de mordre le fond de sable.

--Commandant, dit Bervic en s'approchant, une chaloupe  tribord.

--C'est Philippe, Julie et Yvonne! s'cria Marcof en se penchant sur le
bastingage.

Puis, s'adressant  Marie-Augustine:

--Venez, dit-il, venez, mademoiselle, que je vous prsente votre
nouvelle famille.

Mademoiselle de Fougueray, trs mue, se leva et s'appuya sur le bras
que lui offrait Marcof. Un canot accostait le lougre, et Philippe,
s'lanant sur le pont, se retournait pour donner la main  sa charmante
femme. Yvonne venait aprs elle. Keinec descendit lentement du banc de
quart; Jahoua le saisit par le bras.

--Viens donc aussi, lui dit-il; viens saluer ta fiance!

--Tu souffres bien, n'est-ce pas? rpondit Keinec.

--Non, fit le bon fermier en s'efforant de sourire; je suis heureux
puisque tu vas l'tre, et ton bonheur, vois-tu, c'est le mien.

Et Jahoua entrana Keinec au-devant d'Yvonne. Pendant ce temps, Marcof
avait prsent mademoiselle de Fougueray  son frre et  la marquise de
Loc-Ronan. Tous trois s'accueillirent mutuellement comme de vieux amis.

--On vous a bien fait souffrir en mon nom, dit Marie-Augustine en
pressant dans les siennes les mains que Julie lui avait tendues.
Pourrez-vous jamais oublier assez pour m'aimer un peu?




II

_Le Moniteur_ DU 25 FRIMAIRE AN III


Philippe de Loc-Ronan habitait une charmante petite maison situe sur le
bord de la mer, et enfouie au milieu de touffes de jasmins, d'orangers
et de grenadiers.

Le lendemain du jour qui suivit l'arrive du _Jean-Louis_, la joie la
plus vive rgnait parmi la petite famille.

Marie-Augustine avait trouv une soeur dans la personne de Julie de
Loc-Ronan.

Marcof, heureux du bonheur dont,  juste titre, chacun le prtendait
l'auteur, Marcof, disons-nous, n'avait plus qu'une proccupation, celle
de voir terminer l'union d'Yvonne et de Keinec. Mais Keinec tait sombre
et rveur: Yvonne lui prodiguait en vain des tmoignages de tendresse.
Jahoua affectait inutilement une indiffrence complte  l'gard de la
jeune fille, rien ne parvenait  dissiper les nuages qui couvraient le
front du jeune gars. Philippe de Loc-Ronan partageait les proccupations
de son frre. Il aimait Yvonne qui l'avait entour de soins dignes d'une
fille dvoue. Son coeur reconnaissant voulait le bonheur de Keinec, qui
avait risqu ses jours pour sauver les siens, et il admirait la grandeur
d'me du fermier qui, plus fort que le Spartiate, riait quand le
dsespoir et le chagrin le dvoraient. Mais Jahoua tenait son serment;
Jahoua se sacrifiait, et il essayait de cacher ses souffrances.

Le soir du jour dont nous venons de parler, les diffrents personnages
qui habitaient la petite maison d'Algsiras taient runis dans une
vaste salle du rez-de-chausse. Marcof venait d'entrer en tenant  la
main un paquet de journaux.

Le courrier anglais de Gibraltar avait apport, le jour mme, des
nouvelles de France.

Chacun tait avide de connatre ce qui s'y passait. Philippe ouvrit les
journaux et les parcourut rapidement. Tout  coup il fit un geste
d'tonnement, et son regard exprima une joie vive et inattendue.

--Qu'est-ce donc, mon ami? demanda la marquise.

--Ce journal... rpondit Philippe en dsignant le numro du _Moniteur_
qui portait la date du 25 frimaire an III de la Rpublique franaise.

--Eh bien? fit Marcof.

--Il s'agit de Carrier.

--De Carrier?

--Oui.

--Encore de nouveaux crimes?

--Non; un juste chtiment.

--Il est mort?

--Guillotin  Paris, le 13 dcembre dernier.

--Ah! s'cria Marcof; il y a une justice au ciel!

Et, s'emparant du journal, il lut  haute voix les dtails de la
condamnation du terrible proconsul.

Aprs avoir donn rapidement connaissance du procs, il en arriva aux
lignes suivantes:

     ...Sance du 25 frimaire an III de la Rpublique franaise une et
     indivisible.

     Aprs de longs dbats, aprs une dfense habilement conue, le
     reprsentant du peuple Carrier, sur la dclaration de nombreux
     tmoins, dont les paroles ont fait plus d'une fois frmir
     l'auditoire, a t dclar coupable d'avoir donn des ordres
     d'excution, sans jugement pralable, signs de lui, et que le
     tribunal lui reprsente.

     Deux de ses coaccuss, le citoyen Pinard et le citoyen
     Grandmaison, l'un comme lieutenant de la compagnie Marat, l'autre
     comme membre du comit du dpartement, convaincus de complicit
     avec le citoyen reprsentant, sont galement dclars coupables.

     En consquence, les accuss Carrier, Pinard et Grandmaison sont
     condamns  la peine de mort.

     Les autres accuss, considrs comme instruments passifs, sont
     renvoys purement et simplement, dclars innocents des crimes
     reprochs aux trois premiers.

--Ainsi, s'cria Marcof en s'interrompant, ce misrable Carfor n'avait
pas t tu par moi, comme je l'esprais. Je l'avais cependant vu
tomber, et ma balle l'avait atteint  la tte.

--Mon Dieu! dit Marie-Augustine, qui donc avait pu pousser cet homme au
crime?

--Rien autre que ses propres instincts, rpondit Jahoua. J'ai connu
jadis ce Ian Carfor en Bretagne. Avant d'tre berger, sorcier et espion,
il avait t garon de ferme chez mon pre. Obissant  ses vices
pouvantables, il avait vol et laiss accuser un pauvre gars innocent.
Ce fut moi qui dcouvris son crime et qui avertis mon pre. Un hasard me
fit surprendre Carfor au moment o il accomplissait un nouveau vol.
Chass honteusement de la ferme, il me voua une haine mortelle. Trop
lche pour me braver ouvertement, il chercha  exploiter la haine d'un
ami.

--La mienne, interrompit Keinec. Le monstre m'avait conduit  commettre
un assassinat, et Dieu sait ce qui serait arriv sans l'intervention de
Marcof!

--Il a conserv jusqu'au dernier moment toute l'atrocit de son
caractre, ajouta Philippe, qui venait d'ouvrir un autre journal. Voici
ce que l'on crit sur l'excution de ces trois hommes: Carrier et ses
deux coaccuss ont march tous trois  l'chafaud, le premier protestant
nergiquement de son innocence, et disant qu'il n'avait fait qu'excuter
les ordres de la Convention. Au moment de l'excution, et tandis que les
aides du bourreau s'emparaient de Grandmaison qui devait mourir le
premier, Pinard, transport d'une sorte de rage, se prcipita tte
baisse sur Carrier, et, le frappant  la poitrine avec violence, le
jeta presque sans vie sur les degrs de l'chafaud. Peut-tre allait-il
se porter  de nouveaux excs sur son complice, lorsqu'on parvint 
l'entraner et  le lier sur la bascule. Carrier, toujours inanim,
subit le dernier la peine capitale.

--Les brigands sont morts, dit Marcof; mais j'aurais voulu les frapper
moi-mme.

--Ne parlez pas ainsi! fit Julie en saisissant la main du marin.

--Pourquoi? j'craserais sans piti le scorpion que je rencontrerais sur
ma route. Agir ainsi, c'est rendre service  l'humanit.

--N'importe! ajouta Marie-Augustine; ces nouvelles sont un grand
soulagement pour nous: et puisque vous tes rsolu  retourner en
France, au moins saurons-nous que vous n'aurez pas  redouter les
poursuites de ces hommes.

--Tu es donc dcid, frre? demanda Philippe.

--Il le faut, repartit Marcof.

--Tu pars... et je reste.

--Il le faut galement. Tu n'es plus seul et tu as prs de toi une
pauvre femme qui a souffert, et qui mourrait de ta mort. Vis donc pour
elle et consacre-toi  son bonheur! Puis n'insiste pas. Mon parti est
pris, mes ordres sont donns. Demain _le Jean-Louis_ reprend la mer.
Peut-tre pourras-tu bientt rentrer en France. Nous avons emport en
partant une partie de la fortune de ta femme; je te promets, quoi qu'il
arrive, de te rapporter le reste dans moins d'une anne. Allons, mes
amis, ne vous attristez pas; je pars demain; que mes derniers moments
soient gais, et qu'ils demeurent au fond de mon coeur comme un souvenir
doux et bienfaisant qui m'aidera  supporter les fatigues et les
dangers.

--A quelle heure l'appareillage? demanda Yvonne.

--Aprs ton mariage, ma fille; je veux assister  la bndiction
nuptiale avant mon dpart.

--Eh bien, dit Jahoua en souriant, vous pourrez lever l'ancre de bon
matin; car j'ai prvenu le prtre aujourd'hui mme, et il bnira les
poux au point du jour. Maintenant, Marcof, j'ai une grce  vous
demander.

--Laquelle?

--Laissez-moi partir avec vous.

--Volontiers, mon gars.

--Oui, mais j'entends partir comme marin. Je ne veux plus vivre  terre.
La Bretagne est saccage, ma ferme est brle; je n'ai plus rien.
Engagez-moi!

--Ta place est prte  mon bord. Tu prendras celle qu'avait Keinec.

--Merci!

Keinec se leva brusquement.

--O vas-tu? demanda Marcof.

--A bord du lougre; puisque tu pars demain, il faut que je transporte 
terre le peu que je possde.

--Je vais avec toi, dit vivement le fermier.

--Non, non, demeure; avant une heure je serai de retour.

Et, sans attendre une rponse, le jeune homme s'lana au dehors. Marcof
frappa du pied avec impatience. Yvonne s'tait leve avec inquitude.
Jahoua allait sortir, lorsque le marin le retint.

--Laisse-le faire, dit-il; moi-mme je vais  bord pour donner les
derniers ordres, je saurai bien le ramener.

       *       *       *       *       *

Une heure du matin venait de sonner  la charmante glise de la petite
ville, et un morne silence rgnait dans le jardin attenante l'habitation
du marquis. Une fentre du rez-de-chausse donnant sur un massif tait
seule ouverte. Yvonne, la tte enveloppe dans ses petites mains, y
tait accoude. La pauvre enfant pleurait en touffant ses sanglots.
Tout  coup les branches du massif s'cartrent, une ombre traversa
rapidement l'alle et s'approcha de la fentre. Yvonne surprise releva
la tte.

--Jahoua! murmura-t-elle.

--Oui, rpondit le fermier, Jahoua qui voulait te voir une dernire fois
et te parler.

--Keinec?

--Il n'est pas revenu.

--Mon Dieu!

--Oh! sois sans crainte! il est  bord avec Marcof. Mais coute, Yvonne,
le temps presse, il faut que je te parle. Yvonne, tu sais si je t'ai
aime, si je t'aime encore. Je donnerais sur l'heure la moiti de ce qui
me reste  vivre pour qu'il me ft permis de passer l'autre moiti prs
de toi. Hlas! un pareil bonheur m'est refus! Tu pleures, tu es mue,
tu m'aimes encore peut-tre?

--Oui, murmura la jeune fille.

--Alors, c'est au nom de notre amour  tous deux, que je te conjure de
m'oublier. J'aime Keinec presque autant que je t'aime. Tu lui
appartiens. Nous nous devons au serment prononc lorsque nous te
croyions  jamais perdue pour nous. Keinec t'a sauve. Keinec a veng la
mort de ton pre. Keinec t'aime autant que je t'aime. pouse-le, Yvonne,
pouse-le sans regrets. Deviens sa compagne et rends-lui amour pour
amour. C'est un grand coeur, fais qu'il soit heureux!

--Oh! s'cria la jeune fille, demain je serai sa femme, et je te jure,
par la mmoire de mon pre, d'tre pour lui une compagne aimante et
fidle; mais que veux-tu, Jahoua! demain il faudra que je sourie;
laisse-moi pleurer cette nuit.

--Pleure donc, pauvre enfant, pleure, et que ces larmes te donnent la
force ncessaire pour accomplir le sacrifice.

--J'aurai du courage, Jahoua! Jahoua! je saurai lutter et tre digne de
toi et de lui.

--Adieu alors! adieu pour longtemps, pour toujours peut-tre.

--Mon Dieu! ne te reverrai-je donc plus?

--Keinec connat mon amour; Keinec sait que tu m'as aim; ma prsence
pourrait le faire souffrir plus tard. Il ne le faut pas. Demain, aprs
la bndiction, je m'embarque avec Marcof, et j'irai chercher l'oubli
dans les dangers. Adieu donc, Yvonne! adieu; c'est l tout ce que je
voulais te dire. Sois forte maintenant; sois digne de celui qui va
recevoir ta foi.

Et le jeune homme, serrant avec force la main de la jeune fille,
s'lana sans oser tourner la tte, et disparut dans le jardin. Yvonne
leva les yeux vers le ciel, et, refermant la fentre, alla s'agenouiller
devant une image de la Vierge appose dans un angle de la chambre. Le
silence rgna de nouveau dans le petit jardin. Alors du massif mme
qu'avait travers Jahoua sortit un homme qui, pendant toute la
conversation prcdente, s'tait tenu blotti sans mouvement. Cet homme
tait Keinec.

Depuis deux heures il guettait, pour ainsi dire, les sanglots d'Yvonne
sans avoir eu le courage de se montrer. Enfin il allait le faire,
lorsque Jahoua tait arriv. Alors il avait cout. Lorsque le jardin
tait devenu dsert et silencieux, il s'tait relev doucement, ainsi
que nous venons de le dire. Il demeura un moment immobile. Il fit
ensuite quelques pas dans la direction de la fentre d'Yvonne, puis il
s'arrta de nouveau.

Enfin, prenant un parti dcisif, il traversa le jardin, franchit le
petit mur qui servait d'enclos, et gagna le bord de la mer.

_Le Jean-Louis_ se balanait  une demi-lieue en rade. Aucune
embarcation n'tait sur la grve. Keinec se dshabilla, attacha ses
effets sur une planche, se jeta  la nage, et, poussant la planche
devant lui, il se dirigea vers le lougre. Arriv sous le beaupr, il
saisit une amarre et grimpa lestement  bord. Bervic veillait sur le
pont.

--O est Marcof? demanda le jeune homme en reprenant ses habits.

--Dans sa cabine, rpondit le vieux marin.

--Merci.

Et Keinec s'lana dans l'entrepont.

Marcof effectivement tait assis dans son hamac, et paraissait absorb
dans ses rveries.

Keinec courut  lui.

--Que veux-tu? demanda vivement le marin en remarquant la profonde
altration des traits de son ami.

--Je veux qu'Yvonne soit heureuse! rpondit Keinec d'une voix sourde; je
veux que tu m'aides  assurer son bonheur, et je vais te dire ce qu'il
faut que tu fasses.




III

LE MARIAGE


A l'aube naissante du jour, Julie et Marie-Augustine vinrent frapper 
la porte d'Yvonne. Les deux femmes voulaient parer de leurs mains la
jeune fille. Chacune lui apportait un souvenir d'amiti et un tmoignage
d'affection: Yvonne souriante, la pauvre enfant avait sch ses larmes,
Yvonne coutait avec une respectueuse reconnaissance les douces paroles
murmures  son oreille.

Julie surtout, la sainte crature qui, mieux que personne, comprenait
l'abngation de soi-mme, Julie, qui avait devin depuis longtemps ce
qui se passait dans le coeur de la jeune fille, lui prodiguait les mots
les plus affectueux. A sept heures et demie Yvonne tait prte.

Le mariage devait avoir lieu  huit. Yvonne voulut aller saluer le
marquis. Les trois femmes croyaient Keinec et Marcof auprs de Philippe.
Elles n'y trouvrent que Jahoua qui, par de ses plus beaux habits,
devait servir de tmoin  la jeune fille.

--Keinec n'est-il donc pas ici? demanda Julie avec tonnement.

--Non, rpondit Philippe; il se prpare sans doute. Il aura pass la
nuit  bord du _Jean-Louis_, et Marcof va nous le ramener.

--Nous allons sans doute voir les embarcations du lougre, ajouta Jahoua
en s'approchant de la fentre qu'il ouvrit.

Le fermier poussa un cri touff. Puis il passa la main sur ses yeux et
regarda encore.

--Mon Dieu! dit-il.

--Qu'est-ce donc? s'cria Julie effraye en accourant prs de lui.

--_Le Jean-Louis_ n'est plus au mouillage!

--Impossible! s'cria Philippe en s'lanant  son tour.

--Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire? murmura Yvonne en plissant.

--La rade est nue! fit le marquis avec stupeur.

En ce moment on ouvrit la porte du salon et un domestique entra.

--Que voulez-vous? demanda Philippe en voyant le valet s'avancer vers
lui.

--C'est une lettre, monseigneur, que le commandant m'a dit de vous
remettre.

--Marcof?

--Oui, monseigneur.

--Et quand vous a-t-il donn cette lettre?

--Ce matin,  quatre heures.

--Pourquoi ne pas me l'avoir remise plus tt?

--Parce que le commandant m'avait ordonn expressment de ne la remettre
 monseigneur qu'au moment de la clbration du mariage, et huit heures
viennent seulement de sonner.

Philippe prit la lettre, fit un signe, et le valet sortit.

Tous attendaient avec anxit.

Le marquis brisa le cachet d'une main tremblante.

Puis sa physionomie si noble s'illumina; et tendant le papier  Julie:

--Lisez, dit-il, je me sens trop mu.

Julie parcourut la lettre; et faisant un doux geste de la main:

     Cher frre, lut-elle, au moment o tu recevras ces lignes, _le
     Jean-Louis_ sera en plein dtroit. Il met le cap sur la France.
     Keinec est  bord. Le brave gars a voulu jusqu' la fin se
     sacrifier au bonheur de celle qu'il aime.

     Sa volont expresse est qu'Yvonne pouse Jahoua ce matin mme. Il
     l'ordonne au nom de son propre bonheur. Keinec a voulu se tuer
     cette nuit.

     Maintenant il est calme; et ce calme vient de la certitude o il
     est que sa volont sera accomplie. Je lui en ai engag ma parole.
     Que Jahoua et Yvonne obissent et ne l'oublient pas. Pour moi, mon
     frre, je vais o tu sais: servir mon pays, et combattre les
     ennemis de la France.

     A bientt, si j'en crois mes pressentiments secrets. Soyez heureux
     tous; et quand le vent mugira, quand la tempte grondera, priez
     quelquefois pour les marins. Au revoir, frre; au revoir  tous
     ceux que j'aime.

                                     Marcof.

Julie s'arrta. Des larmes taient dans tous les yeux. Yvonne sanglotait
et n'osait pas regarder Jahoua. Philippe s'avana lentement vers eux.

--Enfants, leur dit-il d'une voix grave; enfants, vous avez entendu?
Vous n'avez pas le droit de refuser. Keinec l'ordonne.... Le prtre vous
attend au pied des autels, venez; et nous prierons le Seigneur pour
qu'il envoie l'oubli  l'un, le bonheur aux autres, le calme et le repos
 tous.

A neuf heures, les cloches de la chapelle sonnaient  toutes voles
pendant la bndiction nuptiale.

Yvonne et Jahoua, courbs religieusement devant l'autel, changeaient
leur foi en prsence du marquis, de Julie, de mademoiselle de Fougueray
et du vieux Jocelyn.

A l'instant o le prtre officiant levait, en s'agenouillant, le divin
calice, un navire doublait la pointe de Tarifa et longeait les ctes du
Maroc.

Ce navire naviguait sous le pavillon de la vieille monarchie franaise:
c'tait le lougre _le Jean-Louis_.

Deux hommes,  l'arrire, laissaient errer leurs regards sur l'azur de
la mer.

--Keinec, disait l'un, jadis je t'avais propos de devenir mon second;
aujourd'hui tu me le demandes, la moiti de ce que j'ai t'appartient. Tu
as perdu ta fiance, mais tu as retrouv un pre. Viens dans mes bras,
enfant, et sois fort, car ton coeur est grand! Le pass porte le voile
des veuves, l'avenir celui des vierges. Derrire nous les souvenirs,
devant nous l'immensit de l'esprance. La main de Dieu sait mettre un
baume sur chaque blessure! Espre et regarde en avant!

FIN






SCEAUX.--IMPRIMERIE CHARAIRE ET FILS.






End of Project Gutenberg's Le marquis de Loc-Ronan, by Ernest Capendu

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARQUIS DE LOC-RONAN ***

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receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

