The Project Gutenberg EBook of Le conte d'hiver, by William Shakespeare

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Le conte d'hiver

Author: William Shakespeare

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: May 4, 2006 [EBook #18311]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CONTE D'HIVER ***




Produced by Paul Murray, Rnald Lvesque and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica))





  Note du transcripteur.

    ===========================================================
    Ce document est tir de:


    OEUVRES COMPLTES DE
    SHAKSPEARE

    TRADUCTION DE
    M. GUIZOT

    NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
    AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
    DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

    Volume 4

    Mesure pour mesure.--Othello.--Comme il vous plaira.
    Le conte d'hiver.--Trolus et Cressida.

    PARIS
    A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
    DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
    35, QUAI DES AUGUSTINS
    1863


    ==========================================================




                           LE CONTE D'HIVER

                               TRAGDIE



                    NOTICE SUR LE CONTE D'HIVER

Cette pice embrasse un intervalle de seize annes; une princesse y nat
au second acte et se marie au cinquime. C'est la plus grande infraction
 la loi d'unit de temps dont Shakspeare se soit rendu coupable; aussi
n'ignorant pas les rgles comme on a voulu quelquefois le dire, et
prvoyant en quelque sorte les clameurs des critiques, il a pris la
peine au commencement du quatrime acte, d'voquer le Temps lui-mme qui
vient faire en personne l'apologie du pote; mais les critiques auraient
voulu sans doute que ce personnage allgorique et aussi demand leur
indulgence pour deux autres licences; la premire est d'avoir viol la
chronologie jusqu' faire de Jules Romain le contemporain de l'oracle de
Delphes; la seconde d'avoir fait de la Bohme un royaume maritime.
Ces fautes impardonnables ont tellement offens ceux qui voudraient
rconcilier Aristote avec Shakspeare, qu'ils ont rpudi le _Conte
d'hiver_ dans l'hritage du pote; et qu'aveugls par leurs prventions,
ils n'ont pas os reconnatre que cette pice si dfectueuse tincelle
de beauts dont Shakspeare seul est capable. C'est encore dans une
nouvelle romanesque, _Dorastus et Faunia_, attribue  Robert Greene,
qu'il faut chercher l'ide premire du _Conte d'hiver_;  moins que,
comme quelques critiques, on ne prfre croire la nouvelle postrieure
 la pice, ce qui est moins probable. Nous allons faire connatre
l'histoire de Dorastus et Faunia par un abrg des principales
circonstances.

Longtemps avant l'tablissement du christianisme, rgnait en Bohme un
roi nomm Pandosto qui vivait heureux avec Bellaria son pouse. Il en
eut un fils nomm Garrinter. gisthus, roi de Sicile, son ami, vint le
fliciter sur la naissance du jeune prince. Pendant le sjour qu'il fit
 la cour de Bohme son intimit avec Bellaria excita une telle
jalousie dans le coeur de Pandosto, qu'il chargea son chanson Franio
de l'empoisonner. Franio eut horreur de cette commission, rvla tout
 gisthus, favorisa son vasion et l'accompagna en Sicile. Pandosto
furieux tourna toute sa vengeance contre la reine, l'accusa publiquement
d'adultre, la fit garder  vue pendant sa grossesse, et, ds qu'elle
fut accouche, il envoya chercher l'enfant dans la prison, le fit mettre
dans un berceau et l'exposa  la mer pendant une tempte.

Le procs de Bellaria fut ensuite instruit juridiquement. Elle persista
 protester de son innocence, et le roi voulant que son tmoignage ft
reu pour toute preuve, Bellaria demanda celui de l'oracle de Delphes.
Six courtisans furent envoys en ambassade  la Pythonisse qui confirma
l'innocence de la reine et dclara de plus que Pandosto mourrait sans
hritier si l'enfant expos ne se retrouvait pas. En effet, pendant que
le roi confondu se livre  ses regrets, on vient lui annoncer la mort de
son fils Garrinter, et Bellaria, accable de sa douleur, meurt elle-mme
subitement.

Pandosto au dsespoir se serait tu lui-mme si on n'et retenu son
bras. Peu  peu ce dsespoir dgnra en mlancolie et en langueur;
le monarque allait tous les jours arroser de ses larmes le tombeau de
Bellaria.

La nacelle sur laquelle l'enfant avait t expos flotta pendant deux
jours au gr des vagues, et aborda sur la cte de Sicile. Un berger
occup  chercher en ce lieu une brebis qu'il avait perdue, aperut la
nacelle et y trouva l'enfant envelopp d'un drap carlate brod d'or,
ayant au cou une chane enrichie de pierres prcieuses, et  ct de lui
une bourse pleine d'argent. Il l'emporta dans sa chaumire et l'leva
dans la simplicit des moeurs pastorales; mais Faunia, c'est le nom que
donna le berger  la jeune fille, tait si belle que l'on parla bientt
d'elle  la cour; Dorastus, fils du roi de Sicile, fut curieux de la
voir, en devint amoureux, et sacrifiant les esprances de son avenir et
la main d'une princesse de Danemark  la bergre qu'il aimait, s'enfuit
secrtement avec elle. Le confident du prince tait un nomm Capino qui
allait tout prparer pour favoriser la fuite des deux amants, lorsqu'il
rencontra Porrus le pre suppos de Faunia. Malgr le dguisement dont
Dorastus s'tait servi pour faire la cour  sa fille adoptive, Porrus
avait enfin reconnu le prince, et, craignant le ressentiment du roi,
venait lui rvler qu'il n'tait que le pre nourricier de Faunia, en
lui portant les bijoux trouvs dans la nacelle.

Capino lui offre sa mdiation, et sous divers prtextes il l'entrane au
vaisseau o taient dj les fugitifs. Porrus est forc de les suivre.
La navigation ne fut pas heureuse, et le navire choua sur les ctes de
Bohme. On voit que Shakspeare ne s'est pas inquit d'tre plus savant
gographe que le romancier.

Redoutant la cruaut de Pandosto, le prince rsolut d'attendre incognito
sous le nom de Mlagre, l'occasion de se rfugier dans une contre plus
hospitalire; mais la beaut de Faunia fit encore du bruit: le roi de
Bohme voulut la voir, et, oubliant sa douleur, conut le projet de s'en
faire aimer; il mit Dorastus en prison de peur qu'il ne ft un obstacle
 ce dsir, et fit les propositions les plus flatteuses  Faunia qui les
rejeta constamment avec ddain.

Cependant le roi de Sicile tait parvenu  dcouvrir les traces de son
fils. Il envoie ses ambassadeurs en Bohme pour y rclamer Dorastus, et
prier le roi de mettre  mort Capino, Porrus et sa fille Faunia.

Pandosto se hte de tirer Dorastus de prison, lui demande pardon du
traitement qu'il lui a fait essuyer, le fait asseoir sur son trne, et
lui explique le message de son pre.

Porrus, Faunia et Capino sont mands; on leur lit leur sentence de mort.
Mais Porrus raconte tout ce qu'il sait de Faunia, et montre les bijoux
qu'il a trouvs auprs d'elle. Le roi reconnat sa fille, rcompense
Capino, et fait Porrus chevalier.

Il ne faut pas chercher dans ce conte le retour d'Hermione, la touchante
rsignation de cette reine, et le contraste du zle ardent et courageux
de Pauline; les scnes de jalousie et de tendresse conjugale, et
surtout celles o Florizel et Perdita se disent leur amour avec tant
d'innocence, et o Shakspeare a fait preuve d'une imagination qui a
toute la fracheur et la grce de la nature au printemps. Il ne faut
pas y chercher les caractres encore intressants, quoique subalternes,
d'Antigone, de Camillo, du vieux berger et de son fils, si fier d'tre
fait gentilhomme qu'il ne croit plus que les mots qu'il employait
jadis soient dignes de lui: Ne pas le jurer,  prsent que je suis
gentilhomme! Que les paysans le _disent_ eux, moi je le jurerai.

Mais le rle le plus plaisant de la pice, c'est celui de ce fripon
Autolycus, si original que l'on pardonne  Shakspeare d'avoir oubli de
faire la part de la morale, en ne le punissant pas lors du dnoument.

Walpole prtend que le _Conte d'hiver_ peut tre rang parmi les drames
historiques de Shakspeare, qui aurait eu visiblement l'intention de
flatter la reine lisabeth par une apologie indirecte. Selon lui, l'art
de Shakspeare ne se montre nulle part avec plus d'adresse; le sujet
tait trop dlicat pour tre mis sur la scne sans voile; il tait trop
rcent, et touchait la reine de trop prs pour que le pote pt
hasarder des allusions autrement que dans la forme d'un compliment.
La draisonnable jalousie de Lontes, et sa violence, retracent le
caractre d'Henri VIII, qui, en gnral, fit servir la loi d'instrument
 ses passions imptueuses. Non-seulement le plan gnral de la pice,
mais plusieurs passages sont tellement marqus de cette intention,
qu'ils sont plus prs de l'histoire que de la fiction. Hermione accuse
dit:

.... _For honour, 'Tis a derivative from me to mine.
And it only that I stand for_.

Quant  l'honneur, il doit passer de moi  mes enfants, et c'est lui
seul que je veux dfendre.

Ces mots semblent pris de la lettre d'Anne Boleyn au roi avant son
excution. Mamilius, le jeune prince, personnage inutile, qui meurt dans
l'enfance, ne fait que confirmer l'opinion, la reine Anne ayant mis au
monde un enfant mort avant lisabeth. Mais le passage le plus frappant
en ce qu'il n'aurait aucun rapport  la tragdie, si elle n'tait
destine  peindre lisabeth, c'est celui o Pauline dcrivant les
traits de la princesse qu'Hermione vient de mettre au monde, dit en
parlant de sa ressemblance avec son pre:

_She has the very trick of his frown._

Elle a jusqu'au froncement de son sourcil.

Il y a une objection qui embarrasse Walpole, c'est une phrase si
directement applicable  lisabeth et  son pre, qu'il n'est gure
possible qu'un pote ait os la risquer. Pauline dit encore au roi:

    _'Tis yours
    And might we lay the old proverb to your charge
    So like you 'tis worse_.

C'est votre enfant, et il vous ressemble tant que nous pourrions vous
appliquer en reproche le vieux proverbe, _il vous ressemble tant que
c'est tant pis_.

Walpole prtend que cette phrase n'aurait t insre qu'aprs la mort
d'lisabeth.

On a plusieurs fois voulu soumettre  un plan plus rgulier la pice
du _Conte d'hiver,_ nous ne citerons que l'essai de Garrick, qui n'en
conserva que la partie tragique, et la rduisit en trois actes.

Selon Malone, Shakspeare aurait compos cette pice en 1604.




PERSONNAGES

LONTES, roi de Sicile.
MAMILIUS, son fils.
CAMILLO,   )
ANTIGONE,  )
CLOMNE,  ) seigneurs de Sicile.
DION,      )
UN AUTRE SEIGNEUR de Sicile.
ROGER, gentilhomme sicilien.
UN GENTILHOMME attach au prince Mamilius.
POLIXNE, roi de Bohme.
FLORIZEL, son fils.
ARCHIDAMUS, seigneur de Bohme.
OFFICIERS de la cour de justice.
UN VIEUX BERGER, pre suppos de Perdita.
SON FILS.

UN MARINIER.
UN GELIER.
UN VALET du vieux berger.
AUTOLYCUS, filou.
LE TEMPS, personnage faisant l'office de choeur.
HERMIONE, femme de Lontes.
PERDITA, fille de Lontes et d'Hermione.
PAULINE, femme d'Antigone.
MILIE,            ) suivantes
DEUX AUTRES DAMES, ) de la reine.
MOPSA,   )
DORCAS,  ) jeunes bergres.
SATYRES DANSANT, BERGERS ET BERGRES, GARDES, SEIGNEURS, DAMES ET
SUITE, ETC.

La scne est tantt en Sicile, tantt en Bohme.




                            ACTE PREMIER


SCNE I

La Sicile. Antichambre dans le palais de Lontes.

CAMILLO, ARCHIDAMUS.


ARCHIDAMUS.--S'il vous arrive, Camillo, de visiter un jour la Bohme,
dans quelque occasion semblable  celle qui a rclam maintenant mes
services, vous trouverez, comme je vous l'ai dit, une grande diffrence
entre notre Bohme et votre Sicile.

CAMILLO.--Je crois que, l't prochain, le roi de Sicile se propose de
rendre  votre roi la visite qu'il lui doit  si juste titre.

ARCHIDAMUS.--Si l'accueil que vous recevrez est au-dessous de celui que
nous avons reu, notre amiti nous justifiera; car en vrit...

CAMILLO.--Je vous en prie...

ARCHIDAMUS.--Vraiment, et je parle avec connaissance et franchise, nous
ne pouvons mettre la mme magnificence... et une si rare... Je ne sais
comment dire. Allons, nous vous donnerons des boissons assoupissantes,
afin que vos sens incapables de sentir notre insuffisance ne puissent du
moins nous accuser, s'ils ne peuvent nous accorder des loges.

CAMILLO.--Vous payez beaucoup trop cher ce qui vous est donn
gratuitement.

ARCHIDAMUS.--Croyez-moi, je parle d'aprs mes propres connaissances, et
d'aprs ce que l'honntet m'inspire.

CAMILLO.--La Sicile ne peut se montrer trop amie de la Bohme. Leurs
rois ont t levs ensemble dans leur enfance; et l'amiti jeta ds
lors entre eux de si profondes racines, qu'elle ne peut que s'tendre 
prsent. Depuis que l'ge les a mris pour le trne, et que les devoirs
de la royaut ont spar leur socit, leurs rapprochements, sinon
personnels, ont t royalement continus par un change mutuel de
prsents, de lettres et d'ambassades amicales; en sorte qu'absents,
ils paraissaient tre encore ensemble; ils se donnaient la main comme
au-dessus d'une vaste mer, et ils s'embrassaient, pour ainsi dire, des
deux bouts opposs du monde. Que le ciel entretienne leur affection!

ARCHIDAMUS.--Je crois qu'il n'est point dans le monde de malice ou
d'affaire qui puissent l'altrer. Vous avez une consolation indicible
dans le jeune prince Mamilius. Je n'ai jamais connu de gentilhomme d'une
plus grande esprance.

CAMILLO.--Je conviens avec vous qu'il donne de grandes esprances. C'est
un noble enfant; un jeune prince, qui est un vrai baume pour le coeur de
ses sujets; il rajeunit les vieux coeurs: ceux qui, avant sa naissance,
allaient dj avec des bquilles, dsirent vivre encore pour le voir
devenir homme.

ARCHIDAMUS.--Et sans cela ils seraient donc bien aises de mourir?

CAMILLO.--Oui, s'ils n'avaient pas quelque autre motif pour excuser leur
dsir de vivre.

ARCHIDAMUS.--Si le roi n'avait pas de fils, ils dsireraient vivre sur
leurs bquilles jusqu' ce qu'il en et un.

(Ils sortent.)


SCNE II

Une salle d'honneur dans le palais.

LONTES, HERMIONE, MAMILIUS, POLIXNE, CAMILLO, _et suite_.


POLIXNE.--Dj le berger a vu changer neuf fois l'astre humide des
nuits, depuis que nous avons laiss notre trne vide; et j'puiserais,
mon frre, encore autant de temps  vous faire mes remerciements, que je
n'en partirais pas moins charg d'une dette ternelle. Ainsi, comme un
chiffre plac toujours dans un bon rang, je multiplie, avec un merci,
bien d'autres milliers qui le prcdent.

LONTES.--Diffrez encore quelque temps vos remerciements: vous vous
acquitterez en partant.

POLIXNE.--Seigneur, c'est demain: je suis tourment par les craintes de
ce qui peut arriver ou se prparer pendant notre absence. Veuillent les
dieux que nuls vents malfaisants ne soufflent sur mes tats, et ne me
fassent dire: mes inquitudes n'taient que trop fondes! et d'ailleurs
je suis rest assez longtemps pour fatiguer Votre Majest.

LONTES.--Mon frre, nous sommes trop solide pour que vous puissiez
venir  bout de nous.

POLIXNE.--Point de plus long sjour.

LONTES.--Encore une huitaine.

POLIXNE.--Trs-dcidment, demain.

LONTES.--Nous partagerons donc le temps entre nous; et, en cela, je ne
veux pas tre contredit.

POLIXNE.--Ne me pressez pas ainsi, je vous en conjure. Il n'est point
de voix persuasive; non, il n'en est point dans le monde, qui pt me
gagner aussitt que la vtre, et il en serait ainsi aujourd'hui, si ma
prsence vous tait ncessaire, quand le besoin exigerait de ma part un
refus. Mes affaires me rappellent chez moi; y mettre obstacle, ce serait
me punir de votre affection; et un plus long sjour deviendrait
pour vous une charge et un embarras; pour nous pargner ces deux
inconvnients, adieu, mon frre.

LONTES.--Vous restez muette, ma reine? Parlez donc.

HERMIONE.--Je comptais, seigneur, garder le silence jusqu' ce que vous
l'eussiez amen  protester avec serment qu'il ne resterait pas; vous le
suppliez trop froidement, seigneur. Dites-lui que vous tes sr que
tout va bien en Bohme; le jour d'hier nous a donn ces nouvelles
satisfaisantes: dites-lui cela, et il sera forc dans ses derniers
retranchements.

LONTES.--Bien dit, Hermione.

HERMIONE.--S'il disait qu'il languit de revoir son fils, ce serait une
bonne raison; et s'il dit cela, laissez-le partir; s'il jure qu'il en
est ainsi, il ne doit pas rester plus longtemps, nous le chasserons
d'ici avec nos quenouilles.--(_A Polixne._) Cependant je me hasarderai
 vous demander de nous prter encore une semaine de votre royale
prsence. Quand vous recevrez mon poux en Bohme, je vous recommande de
l'y retenir un mois au del du terme marqu pour son dpart: et pourtant
en vrit, Lontes, je ne vous aime pas d'une minute de moins, que toute
autre femme n'aime son poux.--Vous resterez?

POLIXNE.--Non, madame.

HERMIONE.--Oh! mais vous resterez.

POLIXNE.--Je ne le puis vraiment pas.

HERMIONE.--Vraiment? Vous me refusez avec des serments faciles; mais
quand vous chercheriez  dplacer les astres de leur sphre par des
serments, je vous dirais encore: Seigneur, on ne part point. Vraiment
vous ne partirez point: le _vraiment_ d'une dame a autant de pouvoir que
le _vraiment_ d'un gentilhomme. Voulez-vous encore partir? forcez-moi de
vous retenir comme prisonnier, et non pas comme un hte; et alors vous
payerez votre pension en nous quittant, et serez par l dispens de tous
remerciements; qu'en dites-vous? tes-vous mon prisonnier, ou mon hte?
Par votre redoutable _vraiment_, il faut vous dcider  tre l'un ou
l'autre.

POLIXNE.--Votre hte, alors, madame! car tre votre prisonnier
emporterait l'ide d'une offense, qu'il m'est moins ais  moi de
commettre qu' vous de punir.

HERMIONE.--Ainsi je ne serai point votre gelier, mais votre bonne
htesse. Allons, il me prend envie de vous questionner sur les tours de
mon seigneur et les vtres, lorsque vous tiez jeunes. Vous deviez faire
alors de jolis petits princes.

POLIXNE.--Nous tions, belle reine, deux tourdis, qui croyaient qu'il
n'y avait point d'autre avenir devant eux, qu'un lendemain semblable 
aujourd'hui, et que notre enfance durerait toujours.

HERMIONE.--Mon seigneur n'tait-il pas le plus fou des deux?

POLIXNE.--Nous tions comme deux agneaux jumeaux, qui bondissaient
ensemble au soleil, et blaient l'un aprs l'autre; notre change mutuel
tait de l'innocence pour de l'innocence; nous ne connaissions pas l'art
de faire du mal, non: et nous n'imaginions pas qu'aucun homme en fit.
Si nous avions continu cette vie, et que nos faibles intelligences
n'eussent jamais t exaltes par un sang plus imptueux, nous aurions
pu rpondre hardiment au ciel, _non coupables_, en mettant  part la
tache hrditaire.

HERMIONE.--Vous nous donnez  entendre par l que depuis vous avez fait
des faux pas.

POLIXNE.--O dame trs-sacre, les tentations sont nes depuis lors: car
dans ces jours o nous n'avions pas encore nos plumes, ma femme n'tait
qu'une petite fille; et votre prcieuse personne n'avait pas encore
frapp les regards de mon jeune camarade.

HERMIONE.--Que la grce du ciel me soit en aide! Ne tirez aucune
consquence de tout ceci, de peur que vous ne disiez que votre reine
et moi nous sommes de mauvais anges. Et pourtant, poursuivez: nous
rpondrons des fautes que nous vous avons fait commettre, si vous avez
fait votre premier pch avec nous, et que vous avez continu de pcher
avec nous, et que vous n'ayiez jamais trbuch qu'avec nous.

LONTES, _ Hermione_.--Est-il enfin gagn?

HERMIONE.--Il restera, seigneur.

LONTES.--Il n'a pas voulu y consentir,  ma prire. Hermione, ma
bien-aime, jamais vous n'avez parl plus  propos.

HERMIONE.--Jamais?

LONTES.--Jamais, qu'une seule fois.

HERMIONE.--Comment? j'ai parl deux fois  propos? et quand a t la
premire, s'il vous plat? Je vous en prie, dites-le-moi. Rassasiez-moi
d'loges, et engraissez-m'en comme un oiseau domestique; une bonne
action qu'on laisse mourir, sans en parler, en tue mille autres qui
seraient venues  la suite; les louanges sont notre salaire: vous pouvez
avec un seul doux baiser nous faire avancer plus de cent lieues, tandis
qu'avec l'aiguillon vous ne nous feriez pas parcourir un seul acre. Mais
allons au but. Ma dernire bonne action a t de l'engager  rester:
quelle a donc t la premire? Celle-ci a une soeur ane, ou je ne vous
comprends pas: ah! fasse le ciel qu'elle se nomme vertu! Mais j'ai
dj parl une fois  propos: quand? Je vous en prie, dites-le-moi, je
languis de le savoir.

LONTES.--Eh bien! ce fut quand trois tristes mois expirrent enfin
d'amertume, et que tu ouvris ta main blanche pour frapper dans la mienne
en signe d'amour;--tu dis alors: Je suis  vous pour toujours.

HERMIONE.--Allons, c'est vertu.--Ainsi, voyez-vous, j'ai parl  propos
deux fois: la premire, afin de conqurir pour toujours mon royal poux;
la seconde, afin d'obtenir le sjour d'un ami pour quelque temps.

(Elle prsente la main  Polixne.)

LONTES, _ part_.--Trop de chaleur quand on mle de si prs l'amiti,
on finit bientt par mler les personnes: j'ai en moi un _tremor
cordis_: mon coeur bondit; mais ce n'est pas de joie, ce n'est pas de
joie.--Cet accueil peut avoir une apparence honnte: il peut puiser
sa libert dans la cordialit, dans la bont du naturel, dans un coeur
affectueux, et tre convenable pour qui le montre: il le peut, je
l'accorde. Mais de se serrer ainsi les mains, de se serrer les
doigts comme ils le font en ce moment, et de se renvoyer des sourires
d'intelligence, comme un miroir; et puis de soupirer comme le signal
de mort du cerf: oh! c'est l un genre d'accueil qui ne plat ni  mon
coeur, ni  mon front.--Mamilius, es-tu mon enfant?

MAMILIUS.--Oui, mon bon seigneur.

LONTES.--Vraiment! c'est mon beau petit coq. Quoi! as-tu noirci ton
nez? On dit que c'est une copie du mien. Allons, petit capitaine,
il faut tre _propre_. Je veux dire _propre[1]_ au moins, capitaine,
quoique ce mot s'applique galement au boeuf,  la gnisse et au veau.
Quoi, toujours jouant du virginal[2] sur sa main. (_Observant Polixne
et Hermione.) (A son fils_.) Mon petit veau, es-tu bien mon veau?

[Note 1: quivoque sur le mot _neat_ qui veut dire _btail  cornes_ et
_propre, gentil_.]

[Note 2: Espce d'pinette. Un livre des leons de cet instrument ayant
appartenu  la reine lisabeth existe encore.]

MAMILIUS.--Oui, si vous le voulez bien, mon seigneur.

LONTES.--Il te manque la peau rude et cette crue que je me sens
au front pour me ressembler parfaitement.--Et pourtant, nous nous
ressemblons comme deux oeufs: ce sont les femmes qui le disent, et elles
disent tout ce qu'elles veulent. Mais quand elles seraient fausses,
comme les mauvais draps reteints en noir, comme les vents, comme les
eaux; fausses comme les ds que dsire un homme qui ne connat point de
limite entre le tien et le mien; cependant il serait toujours vrai de
dire que cet enfant me ressemble. Allons, monsieur le page, regardez-moi
avec votre oeil bleu-de-ciel.--Petit fripon, mon enfant chri, ta mre
peut-elle?... se pourrait-il bien?... O imagination! tu poignardes mon
coeur, tu rends possibles des choses rputes impossibles, tu as un
commerce avec les songes... (Comment cela peut-il tre?...) avec ce qui
n'a aucune ralit: toi, force coactive, qui t'associes au nant;--il
devient croyable que tu peux t'unir  quelque chose de rel, et tu le
fais au del de ce qu'on te commande; j'en fais l'exprience par les
ides contagieuses qui empoisonnent mon cerveau et qui endurcissent mon
front.

POLIXNE.--Qu'a donc le roi de Sicile?

HERMIONE.--Il parat un peu troubl.

POLIXNE, _au roi_.--Qu'avez-vous, seigneur, et comment vous
trouvez-vous? Comment allez-vous, mon cher frre?

HERMIONE.--Vous avez l'air d'tre agit de quelque pense: tes-vous
mu, seigneur?

LONTES.--Non, en vrit. (_A part_.). Comme la nature trahit
quelquefois sa folie et sa tendresse pour tre le jouet des coeurs
durs!--En considrant les traits de mon fils, il m'a sembl que je
reculais de vingt-trois annes; et je me voyais en robe, dans mon
fourreau de velours vert; mon pe emmusele: de crainte qu'elle ne
mordt son matre et ne lui devnt funeste, comme il arrive souvent 
ce qui sert d'ornement. Combien je devais ressembler alors,  ce
que j'imagine,  ce ppin,  cette gousse de pois verts,  ce petit
gentilhomme!--Mon bon monsieur, voulez-vous changer votre argent contre
des oeufs[3]?

MAMILIUS.--Non, seigneur, je me battrais.

LONTES.--Oui-da! Que ton lot[4] dans la vie soit d'tre heureux!--Mon
frre, tes-vous aussi fou de votre jeune prince que nous vous semblons
l'tre du ntre?

[Note 3: Expression proverbiale usite quand un homme se voit outrag
et ne fait aucune rsistance, nous avons en Franais le proverbe: A qui
vendez-vous vos coquilles?]

[Note 4: _Dole_ signifiait la portion d'aumnes distribue aux pauvres
dans les familles riches. _Happy man be his dole_, tait une expression
proverbiale.]

POLIXNE.--Quand je suis chez moi, seigneur, il fait tout mon exercice,
tout mon amusement, toute mon occupation. Tantt il est mon ami dvou
et tantt mon ennemi, mon flatteur, mon guerrier, mon homme d'tat, tout
enfin: il me rend un jour de juillet aussi court qu'un jour de dcembre;
et par la varit de son humeur enfantine, il me gurit d'ides qui
m'paissiraient le sang.

LONTES.--Ce petit cuyer a le mme office prs de moi: nous allons nous
promener nous deux; et nous vous laissons, seigneur,  vos affaires plus
srieuses.--Hermione, montrez combien vous nous aimez dans l'accueil que
vous ferez  votre frre: que tout ce qu'il y a de plus cher en Sicile
soit regard comme de peu de valeur; aprs vous et mon jeune promeneur,
c'est lui qui a le plus de droits sur mon coeur.

HERMIONE.--Si vous nous cherchiez, nous serons  vous dans le jardin;
vous y attendrons-nous?

LONTES.--Suivez  votre gr vos penchants: on vous trouvera, pourvu que
vous soyez sous le ciel. (_A part, observant Hermione_.)--Je pche en
ce moment, quoique tu n'aperoives point l'hameon. Va, poursuis.
Comme elle tient son bec tendu vers lui! et comme elle s'arme de toute
l'audace d'une femme devant son poux indulgent! (_Polixne, Hermione,
sortent avec leur suite_.) Les voil partis! M'y voil enfonc jusqu'aux
genoux, me voil cornard par-dessus les oreilles! (_A Mamilius_.) Va,
mon enfant, va jouer.--Ta mre joue aussi, et moi aussi: mais je joue
un rle si fcheux, qu'il me conduira au tombeau au milieu des sifflets;
les mpris et les hues seront ma cloche funbre. Va, mon enfant, va
jouer. Il y a eu, ou je suis bien tromp, des hommes dshonors avant
moi; et  prsent, au moment mme o je parle, il est plus d'un poux
qui tient avec confiance sa femme sous le bras et qui ne songe gure
qu'elle a reu des visites en son absence, et que son vivier a t pch
par le premier venu, par monsieur _Sourire_, son voisin. Enfin, c'est
toujours une consolation qu'il y ait d'autres hommes qui aient des
grilles, et que ces grilles soient, comme les miennes, ouvertes
contre leur volont. Si tous les hommes qui ont des femmes dloyales
s'abandonnaient au dsespoir, la dixime partie du genre humain se
pendrait. C'est un mal sans remde: c'est quelque plante licencieuse
dont l'influence se fait sentir partout o elle domine; et sa
puissance, croyez-le, s'tend de l'orient  l'occident, du nord au midi.
Conclusion, il n'y a point de barrires pour garder une femme; retiens
cela. Elle laisse entrer et sortir l'ennemi avec armes et bagages: des
milliers d'hommes comme moi ont cette maladie et ne la sentent pas.--Eh
bien! mon enfant?

MAMILIUS.--On dit que je vous ressemble.

LONTES.--Oui, c'est une sorte de consolation. (_Il aperoit Camillo._)
Quoi! Camillo ici?

CAMILLO.--Oui, mon bon seigneur.

LONTES, _ Mamilius_.--Va jouer, Mamilius, tu es un brave
garon.--(_Mamilius sort._) Eh bien! Camillo, ce grand monarque prolonge
son sjour.

CAMILLO.--Vous avez bien de la peine  faire tenir son ancre dans votre
port; vous aviez beau la jeter, elle revenait toujours  vous.

LONTES.--Y as-tu fait attention?

CAMILLO.--Il ne voulait pas cder  vos prires; ses affaires devenaient
toujours plus urgentes.

LONTES.--T'en es-tu aperu? Voil donc dj des gens autour de moi qui
murmurent tout bas et se disent  l'oreille: Le roi de Sicile est un...
et ctera. C'est dj bien avanc, lorsque je viens  le sentir le
dernier.--Comment s'est-il dtermin  rester, Camillo?

CAMILLO.--Sur les prires de la vertueuse reine.

LONTES.--De la reine, soit:--vertueuse, cela devrait tre, sans doute;
mais voil, cela n'est pas. Cette ide-l est-elle entre dans quelque
autre cervelle que la tienne? Car ta conception est d'une nature
absorbante, elle attire  elle plus de choses que les esprits vulgaires.
Cela n'est-il remarqu que par les intelligences plus fines, par
quelques ttes d'un gnie extraordinaire? Les cratures subalternes
pourraient bien tre tout  fait aveugles dans cette affaire: parle.

CAMILLO.--Dans cette affaire, seigneur? Je crois que tout le monde
comprend que le roi de Bohme fait ici un plus long sjour.

LONTES.--Tu dis?

CAMILLO.--Qu'il fait ici un plus long sjour.

LONTES.--Oui, mais pourquoi?

CAMILLO.--Pour satisfaire Votre Majest et se rendre aux instances de
notre gracieuse souveraine.

LONTES.--Se rendre aux instances de votre souveraine? se rendre? Je
n'en veux pas davantage.--Camillo, je t'ai confi les plus chers secrets
de mon coeur aussi bien que ceux de mon conseil; et, comme un prtre, tu
as purifi mon sein; je t'ai toujours quitt comme un pnitent converti:
mais je me suis tromp sur ton intgrit, c'est--dire tromp sur ce qui
m'en offrait l'apparence.

CAMILLO.--Que le ciel m'en prserve, seigneur!

LONTES.--Oui, de le souffrir.--Tu n'es pas honnte, ou, si ton
penchant t'y porte, tu es un lche qui coupes le jarret  l'honntet
et l'empches de suivre sa course naturelle; ou autrement, il faut te
regarder comme un serviteur initi dans ma confiance intime et ngligent
 y rpondre; ou bien comme un insens qui voit chez moi jouer un jeu o
je perds le plus riche de mes trsors, et qui prend le tout en badinage.

CAMILLO.--Mon noble souverain, je puis tre ngligent, insens et
timide; nul homme n'est si exempt de ces dfauts que sa ngligence,
sa folie et sa timidit ne se montrent quelquefois dans la multitude
infinie des affaires de ce monde. Si jamais, seigneur, j'ai t
ngligent dans les vtres  dessein, c'est une folie  moi; si jamais
j'ai jou exprs le rle d'un insens, 'aura t par ngligence et
faute de rflchir assez aux consquences; si jamais la crainte m'a fait
hsiter dans une entreprise dont l'issue me semblait douteuse et dont
l'excution tait rclame  grands cris par la ncessit, 'a t par
une timidit qui souvent attaque le plus sage. Ce sont l, seigneur,
autant d'infirmits ordinaires dont l'homme le plus honnte n'est jamais
exempt. Mais, j'en conjure Votre Majest, parlez-moi plus clairement;
faites-moi connatre et voir en face ma faute, et si je la renie, c'est
qu'elle ne m'appartient pas.

LONTES.--N'avez-vous pas vu, Camillo (mais cela est hors de doute, vous
l'avez vu, ou le verre de votre lunette est opaque comme la corne d'un
homme dshonor), ou entendu dire (car sur une chose aussi visible la
rumeur publique ne peut pas se taire), ou pens en vous-mme (car il n'y
aurait pas de facult de penser dans l'homme qui ne le penserait pas)
que ma femme m'est infidle?--Si tu veux l'avouer (ou autrement nie
avec impudence, nie que tu aies des yeux, des oreilles et une pense),
conviens donc que ma femme est un cheval de bois[5] et qu'elle mrite un
nom aussi infme que la dernire des filles qui livre sa personne avant
d'avoir engag sa foi; dis-le et soutiens-le.

[Note 5: _Hobby horse_.]

CAMILLO.--Je ne voudrais pas rester l en coutant noircir ainsi ma
souveraine matresse sans en tirer sur-le-champ vengeance. Maldiction
sur moi-mme! vous n'avez jamais profr de parole plus indigne que
celle-l; la rpter serait un crime, aussi grand que celui que vous
imaginez, quand il serait vrai.

LONTES.--Et n'est-ce rien que de se parler  l'oreille? que d'appuyer
joue contre joue? de mesurer leur nez ensemble? de se baiser les
lvres en dedans? d'touffer un clat de rire par un soupir? Et, signe
infaillible d'un honneur profan, de faire chevaucher leur pied l'un
sur l'autre? de se cacher ensemble dans les coins, de souhaiter que
l'horloge aille plus vite? que les heures se changent en minutes et midi
en minuit, que tous les yeux fussent aveugls par une taie, hors les
leurs, les leurs seulement, qui voudraient tre coupables sans tre vus:
n'est-ce rien que tout cela? En ce cas, et le monde, et tout ce qu'il
enferme, n'est donc rien non plus; ce ciel qui nous couvre n'est
rien; la Bohme n'est rien; ma femme n'est rien, et tous ces riens ne
signifient rien, si tout cela n'est rien.

CAMILLO.--Mon cher seigneur, gurissez-vous de cette funeste pense, et
au plus tt, car elle est trs-dangereuse.

LONTES.--C'est possible, mais c'est vrai.

CAMILLO.--Non, seigneur, non.

LONTES.--C'est vrai: vous mentez, vous mentez. Je te dis que tu mens,
Camillo, et je te hais. Je te dclare un homme stupide, un misrable
sans me, ou un hypocrite qui temporise, qui peut voir de tes yeux
indiffremment le bien et le mal, galement enclin  tous les deux. Si
le sang de ma femme tait aussi corrompu que l'est son honneur, elle ne
vivrait pas le temps qu'un sablier met  s'couler.

CAMILLO.--Qui est donc son corrupteur?

LONTES.--Qui? Eh! celui qui la porte toujours pendue  son cou, comme
une mdaille, le roi de Bohme. Qui?... Si j'avais autour de moi des
serviteurs zls et fidles qui eussent des yeux pour voir mon honneur
comme ils voient leurs profits et leurs intrts personnels, ils
feraient une chose qui couperait court  cette dbauche. Oui, et toi,
mon chanson, toi que j'ai tir de l'obscurit et lev au rang d'un
grand seigneur, toi qui peux voir aussi clairement que le ciel voit
la terre et que la terre voit le ciel, combien je suis outrag... Tu
pourrais picer une coupe pour procurer  mon ennemi un sommeil ternel,
et cette potion serait un baume pour mon coeur.

CAMILLO.--Oui, seigneur, je pourrais le faire, et cela non avec une
potion violente, mais avec une liqueur lente, dont les effets ne
trahiraient pas la malignit, comme le poison. Mais je ne puis croire 
cette souillure chez mon auguste matresse, si souverainement honnte et
vertueuse. Je vous ai aim, sire...

LONTES.--Eh bien! va en douter et pourrir  ton aise!--Me crois-tu
assez inconsquent, assez troubl pour chercher  me tourmenter
moi-mme, pour souiller la puret et la blancheur de mes draps, qui, en
se conservant, procure le sommeil, mais qui, une fois tache, devient
des aiguillons, des pines, des orties et des queues de gupes,--pour
provoquer l'ignominie  propos du sang du prince mon fils, que je
crois tre  moi et que j'aime comme mon enfant, sans de mres et
convaincantes raisons qui m'y forcent, dis, voudrais-je le faire? Un
homme peut-il s'garer ainsi?

CAMILLO.--Je suis oblig de vous croire, seigneur, et je vous
dbarrasserai du roi de Bohme, pourvu que, quand il sera cart, Votre
Majest consente  reprendre la reine et  la traiter comme auparavant,
ne ft-ce que pour l'intrt de votre fils et pour imposer par l
silence  l'injure des langues dans les cours et les royaumes connus du
vtre et qui vous sont allis.

LONTES.--Tu me conseilles l prcisment la conduite que je me suis
prescrite  moi-mme. Je ne porterai aucune atteinte  son honneur,
aucune.

CAMILLO.--Allez donc, seigneur, et montrez au roi de Bohme et  votre
reine le visage serein que l'amiti porte dans les ftes. C'est moi
qui suis l'chanson de Polixne: s'il reoit de ma main un breuvage
bienfaisant, ne me tenez plus pour votre serviteur.

LONTES.--C'est assez: fais cela, et la moiti de mon coeur est  toi;
si tu ne le fais pas, tu perces le tien.

CAMILLO.--Je le ferai, seigneur.

LONTES.--J'aurai l'air amical, comme tu me le conseilles. (Il sort.)

CAMILLO, _seul_.--O malheureuse reine!--Mais moi,  quelle position
suis-je rduit?--Il faut que je sois l'empoisonneur du vertueux
Polixne; et mon motif pour cette action, c'est l'obissance  un
matre,  un homme qui, en guerre contre lui-mme, voudrait que tous
ceux qui lui appartiennent fussent de mme.--En faisant cette action,
j'avance ma fortune.--Quand je pourrais trouver l'exemple de mille
sujets qui auraient frapp des rois consacrs et prospr ensuite, je
ne le ferais pas encore; mais puisque ni l'airain, ni le marbre, ni
le parchemin ne m'en offrent un seul, que la sclratesse elle-mme se
refuse  un tel forfait..., il faut que j'abandonne la cour; que je
le fasse ou que je ne le fasse pas, ma ruine est invitable. toiles
bienfaisantes, luisez  prsent sur moi! Voici le roi de Bohme.

(Entre Polixne.)

POLIXNE.--Cela est trange! Il me semble que ma faveur commence 
baisser ici! Ne pas me parler!--Bonjour, Camillo.

CAMILLO.--Salut, noble roi.

POLIXNE.--Quelles nouvelles  la cour?

CAMILLO.--Rien d'extraordinaire, seigneur.

POLIXNE.--A l'air qu'a le roi, on dirait qu'il a perdu une province,
quelque pays qu'il chrissait comme lui-mme. Je viens dans le moment
mme de l'aborder avec les compliments accoutums; lui, dtournant ses
yeux du ct oppos, et donnant  sa lvre abaisse le mouvement du
mpris, s'loigne rapidement de moi, me laissant  mes rflexions sur ce
qui a pu changer ainsi ses manires.

CAMILLO.--Je n'ose pas le savoir, seigneur...

POLIXNE.--Comment, vous n'osez pas le savoir! vous n'osez pas? Vous
le savez, et vous n'osez pas le savoir pour moi? C'est l ce que vous
voulez dire; car pour vous, ce que vous savez, il faut bien que vous le
sachiez, et vous ne pouvez pas dire que vous n'osez pas le savoir. Cher
Camillo, votre visage altr est pour moi un miroir o je lis aussi
le changement du mien; car il faut bien que j'aie quelque part  cette
altration en trouvant ma position change en mme temps.

CAMILLO.--Il y a un mal qui met le dsordre chez quelques-uns de nous,
mais je ne puis nommer ce mal, et c'est de vous qu'il a t gagn, de
vous qui pourtant vous portez fort bien.

POLIXNE.--Comment! gagn de moi? N'allez pas me prter le regard
du basilic: j'ai envisag des milliers d'hommes qui n'ont fait que
prosprer par mon coup d'oeil, mais je n'ai donn la mort  aucun.
Camillo... comme il est certain que vous tes un gentilhomme plein de
science et d'exprience, ce qui orne autant notre noblesse que peuvent
le faire les noms illustres de nos aeux, qui nous ont transmis la
noblesse par hritage, je vous conjure, si vous savez quelque chose
qu'il soit de mon intrt de connatre, de m'en instruire; ne me le
laissez pas ignorer en l'emprisonnant dans le secret.

CAMILLO.--Je ne puis rpondre.

POLIXNE.--Une maladie gagne de moi, et cependant je me porte bien! Il
faut que vous me rpondiez, entendez-vous, Camillo? Je vous en conjure,
au nom de tout ce que l'honneur permet (et cette prire que je vous fais
n'est pas des dernires qu'il autorise), je vous conjure de me dclarer
quel malheur imprvu tu devines tre prt de se glisser sur moi, 
quelle distance il est encore, comment il s'approche, quel est le
moyen de le prvenir, s'il y en a; sinon, quel est celui de le mieux
supporter.

CAMILLO.--Seigneur, je vais vous le dire, puisque j'en suis somm au nom
de l'honneur et par un homme que je crois plein d'honneur. Faites donc
attention  mon conseil, qui doit tre aussi promptement suivi que je
veux tre prompt  vous le donner, ou nous n'avons qu' nous crier,
vous et moi: _Nous sommes perdus!_ Et adieu.

POLIXNE.--Poursuivez, cher Camillo.

CAMILLO.--Je suis l'homme charg de vous tuer.

POLIXNE.--Par qui, Camillo?

CAMILLO.--Par le roi.

POLIXNE.--Pourquoi?

CAMILLO.--Il croit, ou plutt il jure avec conviction, comme s'il
l'avait vu de ses yeux ou qu'il et t l'agent employ pour vous y
engager, que vous avez eu un commerce illicite avec la reine.

POLIXNE.--Ah! si cela est vrai, que mon sang se tourne en liqueur
venimeuse et que mon nom soit accoupl au nom de celui qui a trahi le
meilleur de tous; que ma rputation la plus pure se change en une odeur
infecte qui offense les sens les plus obtus, en quelque lieu que je me
prsente, et que mon approche soit vite et plus abhorre que la plus
contagieuse peste dont l'histoire ou la tradition aient jamais parl!

CAMILLO.--Jurez, pour le dissuader, par toutes les toiles du ciel et
par toutes leurs influences; vous pourriez aussi bien empcher la mer
d'obir  la lune que russir  carter par vos serments ou branler
par vos avis le fondement de sa folie: elle est appuye sur sa folie, et
elle durera autant que son corps.

POLIXNE.--Comment cette ide a-t-elle pu se former?

CAMILLO.--Je l'ignore, mais je suis certain qu'il est plus sr d'viter
ce qui est form que de s'arrter  chercher comment cela est n. Si
donc vous osez vous fier  mon honntet, qui rside enferme dans
ce corps, que vous emmnerez avec vous en otage, partons cette nuit:
j'informerai secrtement de l'affaire vos serviteurs, et je saurai les
faire sortir de la ville par deux ou par trois  diffrentes poternes.
Quant  moi, je dvoue mon sort  votre service, perdant ici ma fortune
par cette confidence. Ne balancez pas; car, par l'honneur de mes
parents, je vous ai dit la vrit: si vous en cherchez d'autres preuves,
je n'ose pas rester  les attendre; et vous ne serez pas plus en sret
qu'un homme condamn par la propre bouche du roi, et dont il a jur la
mort.

POLIXNE.--Je te crois. J'ai vu son coeur sur son visage. Donne-moi ta
main, sois mon guide, et ta place sera toujours  ct de la mienne. Mes
vaisseaux sont prts, et il y a deux jours que mes gens attendaient mon
dpart de cette cour.--Cette jalousie a pour objet une crature bien
prcieuse; plus elle est une personne rare, plus cette jalousie doit
tre extrme: et plus il est puissant, plus elle doit tre violente;
il s'imagine qu'il est dshonor par un homme qui a toujours profess
d'tre son ami; sa vengeance doit donc, par cette raison, en tre plus
cruelle. La crainte m'environne de ses ombres; qu'une prompte fuite soit
mon salut et sauve la gracieuse reine, le sujet des penses de Lontes,
mais qui est sans raison l'objet de ses injustes soupons. Viens,
Camillo; je te respecterai comme mon pre, si tu parviens  sauver ma
vie de ces lieux. Fuyons.

CAMILLO.--J'ai l'autorit de demander les clefs de toutes les poternes:
que Votre Majest profite des moments: le temps presse; allons,
seigneur, partons. (Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.




                            ACTE DEUXIME


SCNE I

Sicile.--Mme lieu que l'acte prcdent.

_Entrent_ HERMIONE, MAMILIUS, Dames.


HERMIONE.--Prenez-moi cet enfant avec vous; il me fatigue au point que
je n'y peux plus tenir.

PREMIRE DAME.--Allons, venez, mon gracieux seigneur. Sera-ce moi qui
serai votre camarade de jeu?

MAMILIUS.--Non, je ne veux point de vous.

PREMIRE DAME.--Pourquoi cela, mon cher petit prince?

MAMILIUS.--Vous m'embrassez trop fort, et puis vous me parlez comme
si j'tais un petit enfant. (_A la seconde dame._) Je vous aime mieux,
vous.

SECONDE DAME.--Et pourquoi cela, mon prince?

MAMILIUS.--Ce n'est pas parce que vos sourcils sont plus noirs;
cependant des sourcils noirs,  ce qu'on dit, sient le mieux 
certaines femmes, pourvu qu'ils ne soient pas trop pais, mais qu'ils
fassent un demi-cercle ou un croissant trac avec une plume.

SECONDE DAME.--Qui vous a appris cela?

MAMILIUS.--Je l'ai appris sur le visage des femmes.--Dites-moi, je vous
prie, de quelle couleur sont vos sourcils?

PREMIRE DAME.--Bleus, seigneur.

MAMILIUS.--Oh! c'est une plaisanterie que vous faites: j'ai bien vu le
nez d'une femme qui tait bleu, mais non pas ses sourcils.

SECONDE DAME.--coutez-moi. La reine votre mre va fort s'arrondissant:
nous offrirons un de ces jours nos services  un beau prince nouveau-n;
vous seriez bien content alors de jouer avec nous, si nous voulions de
vous.

PREMIRE DAME.--Il est vrai qu'elle prend depuis peu une assez belle
rondeur: puisse-t-elle rencontrer une heure favorable!

HERMIONE.--De quels sages propos est-il question entre vous? Venez, mon
ami; je veux bien de vous  prsent; je vous prie, venez vous asseoir
auprs de nous, et dites-nous un conte.

MAMILIUS.--Faut-il qu'il soit triste ou gai?

HERMIONE.--Aussi gai que vous voudrez.

MAMILIUS.--Un conte triste va mieux en hiver; j'en sais un d'esprits et
de lutins.

HERMIONE.--Contez-nous celui-l, mon fils: allons, venez vous
asseoir.--Allons, commencez et faites de votre mieux pour m'effrayer
avec vos esprits; vous tes fort l-dessus.

MAMILIUS.--Il y avait une fois un homme...

HERMIONE.--Asseyez-vous donc l... Allons, continuez.

MAMILIUS.--Qui demeurait prs du cimetire.--Je veux le conter tout bas:
les grillons qui sont ici ne l'entendront pas.

HERMIONE.--Approchez-vous donc, et contez-le-moi  l'oreille.

(Entrent Lontes, Antigone, seigneurs et suite.)

LONTES.--Vous l'avez rencontr l? et sa suite? et Camillo avec lui?

UN DES COURTISANS.--Derrire le bosquet de sapins: c'est l que je les
ai trouvs; jamais je n'ai vu hommes courir si vite. Je les ai suivis
des yeux jusqu' leurs vaisseaux.

LONTES.--Combien je suis heureux dans mes conjectures et juste dans mes
soupons!--Hlas! plt au ciel que j'eusse moins de pntration! Que
je suis  plaindre de possder ce don!--Il peut se trouver une araigne
noye au fond d'une coupe, un homme peut boire la coupe, partir et
n'avoir pris aucun venin, car son imagination n'en est point infecte;
mais si l'on offre  ses yeux l'insecte abhorr, et si on lui fait
connatre ce qu'il a bu, il s'agite alors, il tourmente et son gosier
et ses flancs de secousses et d'efforts.--Moi j'ai bu et j'ai vu
l'araigne.--Camillo le secondait dans cette affaire; c'est lui qui
est son entremetteur.--Il y a un complot tram contre ma vie et ma
couronne.--Tout ce que souponnait ma dfiance est vrai.--Ce perfide
sclrat que j'employais tait engag d'avance par l'autre: il lui a
dcouvert mon dessein; et moi, je reste un simple mannequin dont ils
s'amusent  leur gr.--Comment les poternes se sont-elles si facilement
ouvertes?

LE COURTISAN.--Par la force de sa grande autorit, qui s'est fait obir
ainsi plus d'une fois d'aprs vos ordres.

LONTES.--Je ne le sais que trop.--Donnez-moi cet enfant. (_A
Hermione_.) Je suis bien aise que vous ne l'ayez pas nourri; quoiqu'il
ait quelques traits de moi, cependant il y a en lui trop de votre sang.

HERMIONE.--Que voulez-vous dire? Est-ce un badinage?

LONTES.--Qu'on emmne l'enfant d'ici: je ne veux pas qu'il approche
d'elle; emmenez-le.--Et qu'elle s'amuse avec celui dont elle est
enceinte; car c'est Polixne qui vous a ainsi arrondie.

HERMIONE.--Je dirais seulement que ce n'est pas lui, que je serais
bien sre d'tre crue de vous sur ma parole, quand vous affecteriez de
prtendre le contraire.

LONTES.--Vous, mes seigneurs, considrez-la, observez-la bien; dites
si vous voulez: _C'est une belle dame_, mais la justice qui est dans vos
coeurs vous fera ajouter aussitt: _C'est bien dommage qu'elle ne soit
pas honnte ni vertueuse!_ Ne louez en elle que la beaut de ses formes
extrieures, qui, sur ma parole, mritent de grands loges; mais ajoutez
de suite un haussement d'paules, un murmure entre vos dents, une
exclamation, et toutes ces petites fltrissures que la calomnie emploie;
oh! je me trompe, c'est la piti qui s'exprime ainsi, car la calomnie
fltrit la vertu mme.--Que ces haussements d'paules, ces murmures,
ces exclamations surviennent et se placent immdiatement aprs que vous
aurez dit: _Qu'elle est belle!_ et avant que vous puissiez ajouter:
_Qu'elle est honnte!_ Qu'on apprenne seulement ceci de moi, qui ai le
plus sujet de gmir que cela soit: c'est une adultre.

HERMIONE.--Si un sclrat parlait ainsi, le sclrat le plus accompli du
monde entier, il en serait plus sclrat encore: vous, seigneur, vous ne
faites que vous tromper.

LONTES.--Vous vous tes trompe, madame, en prenant Polixne pour
Lontes. O toi, crature..., je ne veux pas t'appeler du nom qui te
convient, de crainte que la grossiret barbare, s'autorisant de mon
exemple, ne se permette un pareil langage, sans gard pour le rang, et
n'oublie la distinction que la politesse doit mettre entre le prince et
le mendiant.--J'ai dit qu'elle est adultre, j'ai dit avec qui: elle est
plus encore, elle est tratre  son roi, et Camillo est son complice, un
homme qui sait ce qu'elle devrait rougir de savoir, quand le secret en
serait rserv  elle seule et  son vil amant. Camillo sait qu'elle est
une profanatrice du lit nuptial, et aussi corrompue que ces femmes  qui
le vulgaire prodigue des noms nergiques; oui, de plus elle est complice
de leur rcente vasion.

HERMIONE.--Non, sur ma vie, je n'ai aucune part  tout cela. Combien
vous aurez de regret, quand vous viendrez  tre mieux instruit, de
m'avoir ainsi diffame publiquement! Mon cher seigneur, vous aurez bien
de la peine  me faire une rputation suffisante en disant que vous vous
tes tromp.

LONTES.--Non, non, si je me trompe, d'aprs les preuves sur lesquelles
je me fonde, le centre de la terre n'est pas assez fort pour porter la
toupie d'un colier.--Emmenez-la en prison; celui qui parlera pour elle
se rend coupable seulement pour avoir parl.

HERMIONE.--Il y a quelque plante malfaisante qui domine dans le ciel.
Je dois attendre avec patience que le ciel prsente un aspect plus
favorable.--Chers seigneurs, je ne suis point sujette aux pleurs, comme
l'est ordinairement notre sexe; peut-tre que le dfaut de ces vaines
larmes tarira votre piti; mais je porte log l (_elle montre son
coeur_) cette douleur de l'honneur bless qui brle trop fort pour
qu'elle puisse tre teinte par les larmes. Je vous conjure tous,
seigneurs, de me juger sur les penses les plus honorables que votre
charit pourra vous inspirer: et que la volont du roi s'accomplisse.

LONTES, _aux gardes_.--Serai-je obi?

HERMIONE.--Quel est celui de vous qui vient avec moi?--Je demande en
grce  Votre Majest que mes femmes m'accompagnent; car vous voyez que
mon tat le rclame. (_A ses femmes_.) Ne pleurez point, pauvres amies,
il n'y a point de sujet: quand vous apprendrez que votre matresse a
mrit la prison, fondez en larmes quand j'y serai conduite; mais cette
accusation-ci ne peut tourner qu' mon plus grand honneur.--Adieu,
seigneur: jamais je n'avais souhait de vous voir afflig; mais
aujourd'hui, j'ai confiance que cela m'arrivera.--Venez, mes femmes;
vous en avez la permission.

LONTES.--Allez, excutez nos ordres.--Allez-vous-en.

(Les gardes conduisent la reine accompagne de ses femmes.)

UN SEIGNEUR.--J'en conjure Votre Majest, rappelez la reine.

ANTIGONE.--Soyez bien sr de ce que vous faites, seigneur, de crainte
que votre justice ne se trouve tre de la violence. Trois grands
personnages sont ici compromis, vous-mme, votre reine et votre fils.

LE SEIGNEUR.--Pour elle, seigneur, j'ose engager ma vie, et je le ferai
si vous voulez l'accepter, que la reine est sans tache aux yeux du ciel
et envers vous; je veux dire innocente de ce dont vous l'accusez.

ANTIGONE.--S'il est prouv qu'elle ne le soit pas, j'tablirai mon
domicile  ct de ma femme, j'irai toujours accoupl avec elle; je ne
me fierai  elle que lorsque je la sentirai et la verrai: si la reine
est infidle, il n'y a plus un pouce de la femme,--que dis-je? une
drachme de sa chair qui ne soit perfide.

LONTES.--Taisez-vous.

LE SEIGNEUR.--Mon cher souverain...

ANTIGONE.--C'est pour vous que nous parlons, et non pas pour nous. Vous
tes tromp par quelque instigateur qui sera damn pour sa peine: si
je connaissais ce lche, je le damnerais dj dans ce monde.--Si son
honneur est souill... j'ai trois filles; l'ane a onze ans, la seconde
neuf, et la cadette environ cinq: si cette accusation se trouve fonde,
elles me le payeront, sur mon honneur; je les mutile toutes trois:
elles ne verront pas l'ge de quatorze ans pour enfanter des gnrations
btardes: elles sont mes cohritires, et je me mutilerais plutt
moi-mme que de souffrir qu'elles ne produisent pas des enfants
lgitimes.

LONTES.--Cessez; plus de vaines paroles; vous ne sentez mon affront
qu'avec des sens aussi froids que le nez d'un mort: mais moi, je le
vois, je le sens; sentez ce que je vous fais, et voyez en mme temps la
main qui vous touche[6].

[Note 6: Il y avait ici quelque geste indiqu pour l'acteur, peut-tre
celui de mettre deux doigts sur la tte d'Antigone en forme de cornes.]

ANTIGONE.--Si cela est vrai, nous n'avons pas besoin de tombeau pour
ensevelir la vertu: il n'y en a pas un seul grain pour adoucir l'aspect
de cette terre fangeuse.

LONTES.--Quoi! ne m'en croit-on pas sur parole?

LE SEIGNEUR.--J'aimerais bien mieux que ce ft vous qu'on refust de
croire sur ce point, seigneur, plutt que moi, et je serais bien plus
satisfait de voir son honneur justifi que votre soupon, quelque blm
que vous en pussiez tre.

LONTES.--Eh! qu'avons-nous besoin aussi de vous consulter l-dessus?
Que ne suivons-nous plutt l'instinct qui nous force  le croire? Notre
prrogative n'exige point vos conseils: c'est notre bont naturelle
qui vous fait cette confidence; et si (soit par stupidit, ou par une
adroite affectation) vous ne voulez pas ou ne pouvez pas goter et
sentir la vrit comme nous, apprenez que nous n'avons plus besoin de
vos avis. L'affaire, la conduite  suivre, la perte ou le gain, tout
nous est personnel.

ANTIGONE.--Et je souhaiterais, mon souverain, que vous eussiez
jug cette affaire dans le silence de votre jugement, sans en rien
communiquer  personne.

LONTES.--Comment cela se pouvait-il? Ou l'ge a renforc votre
ignorance, ou vous tes n stupide. Ne sommes-nous pas autoriss dans
notre conduite par la fuite de Camillo, jointe  leur familiarit, qui
tait palpable autant que peut tre une chose qui n'a plus besoin que
d'tre vue pour tre prouve, tant les circonstances taient videntes?
Rien ne manquait  l'vidence, que d'avoir vu la chose. Cependant, pour
une plus forte confirmation (car, dans une affaire de cette importance,
la prcipitation serait lamentable), j'ai envoy en hte  la ville
sacre de Delphes, au temple d'Apollon, Dion et Clomne, dont vous
connaissez le mrite plus que suffisant. Ainsi c'est l'oracle qui me
dictera la marche  suivre, et ce conseil spirituel, une fois obtenu,
m'arrtera ou me poussera en avant. Ai-je bien fait?

LE SEIGNEUR.--Trs-bien, seigneur.

LONTES.--Quoique je sois convaincu et que je n'aie pas besoin d'en
savoir plus que je n'en sais, cependant l'oracle servira  tranquilliser
les esprits des autres, et ceux dont l'ignorante crdulit se refuse 
voir la vrit. Ainsi nous avons trouv convenable qu'elle ft spare
de notre personne et emprisonne, de peur qu'elle ne soit charge
d'accomplir la trahison trame par les deux complices qui ont pris la
fuite. Allons, suivez-nous; nous devons parler au peuple; car cette
affaire va nous mettre tous en mouvement.

ANTIGONE, _ part_.--Pour finir par en rire,  ce que je prsume, si la
bonne vrit tait connue.

(Ils sortent.)


SCNE II

L'extrieur d'une prison.

_Entre_ PAULINE _et sa suite_.


PAULINE.--Le gelier! Qu'on l'appelle. (_Un serviteur sort._) Faites-lui
savoir qui je suis.--Vertueuse reine! Il n'est point en Europe de cour
assez brillante pour toi; que fais-tu dans cette prison? (_Le serviteur
revient avec le gelier._) (_Au gelier._) Vous me connaissez, n'est-ce
pas mon ami?

LE GELIER.--Pour une vertueuse dame, et que j'honore beaucoup.

PAULINE.--Alors je vous prie, conduisez-moi vers la reine.

LE GELIER.--Je ne le puis, madame; j'ai reu expressment des ordres
contraires.

PAULINE.--On se donne ici bien de la peine pour emprisonner l'honntet
et la vertu, et leur dfendre l'accs des amis sensibles qui viennent
les visiter!--Est-il permis, je vous prie, de voir ses femmes?
quelqu'une d'elles, milie, par exemple?

LE GELIER.--S'il vous plat, madame, d'carter de vous votre suite, je
vous amnerai milie.

PAULINE.--Eh bien! je vous prie de la faire venir.--Vous, loignez-vous.

(Les gens de la suite sortent.)

LE GELIER.--Et il faut encore, madame, que je sois prsent  votre
entretien.

PAULINE.--Eh bien!  la bonne heure; je vous prie... (_Le gelier
sort._) On se donne ici tant de peine pour ternir ce qui est sans tache,
que cela dpasse toute ide. (_Le gelier reparat avec milie._) (_A
milie_.) Chre demoiselle, comment se porte notre gracieuse reine?

MILIE.--Aussi bien que peuvent le permettre tant de grandeur et
d'infortunes runies. Dans les secousses de ses frayeurs et de ses
douleurs, les plus extrmes qu'ait souffertes une femme dlicate, elle
est accouche un peu avant son terme.

PAULINE.--D'un garon?

MILIE.--D'une fille. Un bel enfant, vigoureux, et qui semble devoir
vivre. La reine en reoit beaucoup de consolation; elle lui dit: _Ma
pauvre petite prisonnire, je suis aussi innocente que toi._

PAULINE.--J'en ferais serment.--Maudites soient ces dangereuses et
funestes lunes[7] du roi! Il faut qu'il en soit instruit, et il le sera;
c'est  une femme que cet office sied le mieux, et je le prends sur
moi. Si mes paroles sont emmielles, que ma langue s'enfle et ne puisse
jamais servir d'organe  ma colre enflamme.--Je vous prie, milie,
prsentez l'hommage de mon respect  la reine: si elle a le courage de
me confier son petit enfant, j'irai le montrer au roi, et je me charge
de lui servir d'avocat avec la dernire chaleur. Nous ne savons pas 
quel point la vue de cet enfant peut l'adoucir: souvent le silence de la
pure innocence persuade o la parole chouerait.

[Note 7: Expression emprunte du franais.]

MILIE.--Trs-noble dame, votre honneur et votre bont sont si
manifestes que cette entreprise volontaire de votre part ne peut manquer
d'avoir un succs heureux: il n'est point de dame au monde aussi propre
 remplir cette importante commission. Daignez entrer dans la chambre
voisine: je vais sur-le-champ instruire la reine de votre offre
gnreuse. Elle-mme aujourd'hui mditait cette ide: mais elle n'a pas
os proposer  personne ce ministre d'honneur, dans la crainte de se
voir refuse.

PAULINE.--Dites-lui, milie, que je me servirai de cette langue que
j'ai: et s'il en sort autant d'loquence qu'il y a de hardiesse dans mon
sein, il ne faut pas douter que je ne fasse du bien.

MILIE.--Que le ciel vous bnisse! Je vais trouver la reine. Je vous
prie, avancez un peu plus prs.

LE GELIER.--Madame, s'il plat  la reine d'envoyer l'enfant, je ne
sais pas  quel danger je m'exposerai en le permettant, n'ayant aucun
ordre qui m'y autorise.

PAULINE.--Vous n'avez rien  craindre, mon ami: l'enfant tait
prisonnier dans le sein de sa mre; et il en a t dlivr et affranchi
par les lois et la marche de la nature. Il n'a point part au courroux du
roi: et il n'est pas coupable des fautes de sa mre, si elle en a commis
quelqu'une.

LE GELIER.--Je le crois comme vous.

PAULINE.--N'ayez aucune crainte: sur mon honneur, je me placerai entre
vous et le danger. (Ils sortent.)


SCNE III

Salle dans le palais.

_Entrent_ LONTES, ANTIGONE, SEIGNEURS _et suite_.


LONTES.--Ni le jour, ni la nuit, point de repos: c'est une vraie
faiblesse de supporter ainsi ce malheur... Oui, ce serait pure
faiblesse, si la cause de mon trouble n'tait pas encore en vie. Elle
fait partie de cette cause, elle, cette adultre.--Car le roi suborneur
est tout  fait hors de la porte de mon bras, au del de l'atteinte de
mes projets de vengeance. Mais elle, je la tiens sous ma main. Suppos
qu'elle soit morte, livre aux flammes, je pourrais alors retrouver la
moiti de mon repos.--Hol! quelqu'un!

(Un de ses officiers s'avance.)

L'OFFICIER.--Seigneur?

LONTES.--Comment se porte l'enfant?

L'OFFICIER.--Il a bien repos cette nuit: on espre que sa maladie est
termine.

LONTES.--Ce que c'est que le noble instinct de cet enfant! Sentant le
dshonneur de sa mre, on l'a vu aussitt dcliner, languir, et en tre
profondment affect: il s'en est comme appropri, incorpor la honte;
il en a perdu la gaiet, l'apptit, le sommeil, et il est tomb en
langueur. (_A l'officier_.) Laissez-moi seul; allez voir comment il
se porte. (_L'officier sort_.)--Fi donc! fi donc!--Ne pensons point
 Polixne. Quand je regarde de ce ct, mes penses de vengeance
reviennent sur moi-mme. Il est trop puissant par lui-mme, par ses
partisans, ses alliances: qu'il vive, jusqu' ce qu'il vienne une
occasion favorable. Quant  la vengeance prsente, accomplissons-la sur
elle. Camillo et Polixne rient de moi; ils se font un passe-temps de
mes chagrins; ils ne riraient pas, si je pouvais les atteindre; elle ne
rira pas non plus, celle que je tiens sous ma puissance.

(Entre Pauline tenant l'enfant.)

UN SEIGNEUR.--Vous ne pouvez pas entrer.

PAULINE.--Ah! secondez-moi tous plutt, mes bons seigneurs: quoi!
craignez-vous plus sa colre tyrannique que vous ne tremblez pour la
vie de la reine? une me pure et vertueuse, plus innocente qu'il n'est
jaloux!

ANTIGONE.--C'en est assez.

L'OFFICIER.--Madame, le roi n'a pas dormi cette nuit; et il a donn
ordre de ne laisser approcher personne.

PAULINE.--Point tant de chaleur, monsieur; je viens lui apporter le
sommeil. C'est vous et vos pareils qui rampez prs de lui comme des
ombres, et gmissez  chaque inutile soupir qu'il pousse; c'est vous
qui nourrissez la cause de son insomnie: moi, je viens avec des paroles
aussi salutaires que franches et vertueuses pour le purger de cette
humeur qui l'empche de dormir.

LONTES.--Quel est donc ce bruit que j'entends?

PAULINE.--Ce n'est pas du bruit, seigneur, mais je sollicite une
audience ncessaire pour les affaires de Votre Majest.

LONTES.--Comment?--Qu'on fasse sortir cette dame audacieuse. Antigone,
je vous ai charg de l'empcher de m'approcher; je savais qu'elle
viendrait.

ANTIGONE.--Je lui avais dfendu, seigneur, sous peine d'encourir votre
disgrce et la mienne, de venir vous voir.

LONTES.--Quoi! ne pouvez-vous la gouverner?

PAULINE.--Oui, seigneur, pour me dfendre tout ce qui n'est pas honnte,
il le peut: mais dans cette affaire ( moins qu'il n'use du moyen dont
vous avez us, et qu'il ne m'emprisonne, pour mes bonnes actions), soyez
sr qu'il ne me gouvernera pas.

ANTIGONE.--Voyez maintenant, vous l'entendez vous-mme, lorsqu'elle veut
prendre les rnes, je la laisse conduire: mais elle ne fera pas de faux
pas.

PAULINE.--Mon cher souverain, je viens, et je vous conjure de m'couter;
moi, qui fais profession d'tre votre loyale sujette, votre mdecin, et
votre conseiller trs-soumis; mais qui pourtant ose le paratre moins,
et flatter moins vos maux que certaines gens qui paraissent plus dvous
 vos intrts;--je viens, vous dis-je, de la part de votre vertueuse
reine.

LONTES.--Vertueuse reine!

PAULINE.--Vertueuse reine, seigneur; vertueuse reine; je dis vertueuse
reine; et je soutiendrais sa vertu dans un combat singulier, si j'tais
un homme, fuss-je le dernier de ceux qui vous entourent.

LONTES.--Forcez-la de sortir de ma prsence.

PAULINE.--Que celui qui n'attache aucun prix  ses yeux mette le premier
la main sur moi: je sortirai de ma propre volont; mais auparavant je
remplirai mon message.--La vertueuse reine, car elle est vertueuse,
vous a mis au monde une fille; la voil: elle la recommande  votre
bndiction.

LONTES.--Loin de moi, mchante sorcire[8]! Emmenez-la d'ici, hors des
portes.--Une infme entremetteuse!

[Note 8: _Mankind witch._]

PAULINE.--Non, seigneur; je suis aussi ignorante dans ce mtier que vous
me connaissez mal, seigneur, en me donnant ce nom. Je suis aussi honnte
que vous tes fou; et c'est l'tre assez, je le garantis, pour passer
pour honnte femme, comme va le monde.

LONTES.--Tratres! ne la chasserez-vous pas? Donnez-lui cette btarde.
(_A Antigone_.) Toi, radoteur, qui te laisses conduire par le nez, coq
battu par ta poule[9], ramasse cette btarde, prends-la, te dis-je, et
rends-la  ta commre.

[Note 9: _Woman-tried._]

PAULINE.--Que tes mains soient  jamais dshonores, si tu relves
la princesse sur cette outrageante et fausse dnomination qu'il lui a
donne.

LONTES, _ Antigone_.--Il a peur de sa femme!

PAULINE.--Je voudrais que vous en fissiez autant: alors il n'y aurait
pas de doute que vous n'appelassiez vos enfants vos enfants.

LONTES.--Un nid de tratres!

ANTIGONE.--Je ne suis point un tratre, par le jour qui nous claire.

PAULINE.--Ni moi, ni personne, hors un seul ici, et c'est lui-mme;
(_montrant le roi_) lui qui livre et son propre honneur, et celui de sa
reine, et celui de son fils, d'une si heureuse esprance, et celui de
son petit enfant,  la calomnie, dont la plaie est plus cuisante que
celle du glaive: lui qui ne veut pas (et, dans la circonstance, c'est
une maldiction qu'il ne puisse y tre contraint) arracher de son coeur
la racine de son opinion, qui est pourrie, si jamais un chne ou une
pierre fut solide.

LONTES.--Une crature d'une langue effrne, qui tout  l'heure
maltraitait son mari, et qui maintenant aboie contre moi! Cet enfant
n'est point  moi: c'est la postrit de Polixne. tez-le de ma vue, et
livrez-le aux flammes avec sa mre.

PAULINE.--Il est  vous, et nous pourrions vous appliquer en reproche le
vieux proverbe: _Il vous ressemble tant que c'est tant pis_.--Regardez,
seigneurs, quoique l'image soit petite, si ce n'est pas la copie et le
portrait du pre: ses yeux, son nez, ses lvres, le froncement de son
sourcil, son front et jusqu'aux jolies fossettes de son menton et de ses
joues, et son sourire; la forme mme de sa main, de ses ongles, de ses
doigts.--Et toi, nature, bonne desse, qui l'as forme si ressemblante 
celui qui l'a engendre, si c'est toi qui disposes aussi de l'me, parmi
toutes ses couleurs, qu'il n'y ait pas de jaune[10]; de peur qu'elle ne
souponne un jour, comme lui, que ses enfants ne sont pas les enfants de
son mari!

[Note 10: Couleur de la jalousie.]

LONTES.--Mchante sorcire!--Et toi, imbcile, digne d'tre pendu, tu
n'arrteras pas sa langue?

ANTIGONE.--Si vous faites pendre tous les maris qui ne peuvent accomplir
cet exploit,  peine vous laisserez-vous un seul sujet.

LONTES.--Encore une fois, emmne-la d'ici.

PAULINE.--Le plus mchant et le plus dnatur des poux ne peut faire
pis.

LONTES.--Je te ferai brler vive.

PAULINE.--Je ne m'en embarrasse point: c'est celui qui allume le bcher
qui est l'hrtique, et non point celle qui y est brle. Je ne vous
appelle point tyran: mais ce traitement cruel que vous faites subir 
votre reine, sans pouvoir donner d'autres preuves de votre accusation
que votre imagination drgle, sent un peu la tyrannie et vous rendra
ignoble; oui, et un objet d'ignominie aux yeux du monde.

LONTES.--Sur votre serment de fidlit, je vous somme de la chasser de
ma chambre. Si j'tais un tyran, o serait sa vie? Elle n'aurait pas os
m'appeler ainsi, si elle me connaissait pour en tre un. Entranez-la.

PAULINE.--Je vous prie, ne me poussez pas, je m'en vais. Veillez sur
votre enfant, seigneur; il est  vous. Que Jupiter daigne lui envoyer un
meilleur gnie tutlaire! (_Aux courtisans_.) A quoi bon vos mains? Vous
qui prenez un si tendre intrt  ses extravagances, vous ne lui ferez
jamais aucun bien, non, aucun de vous; allez, allez; adieu, je m'en
vais.

(Elle sort.)

LONTES, _ Antigone_.--C'est toi, tratre, qui as pouss ta femme 
ceci! Mon enfant!... qu'on l'emporte!--Toi-mme, qui montres un coeur si
tendre pour lui, emporte-le d'ici et fais-le consumer sur-le-champ
par les flammes; oui, je veux que ce soit toi, et nul autre que toi.
Prends-le  l'instant, et avant une heure songe  venir m'annoncer
l'excution de mes ordres, et sur de bonnes preuves, ou je confisque ta
vie avec tout ce que tu peux possder; si tu refuses de m'obir et que
tu veuilles lutter avec ma colre, dis-le, et de mes propres mains je
vais briser la cervelle de ce btard. Va, jette-le au feu, car c'est toi
qui animes ta femme.

ANTIGONE.--Non, sire; tous ces seigneurs, mes nobles amis, peuvent,
s'ils le veulent, me justifier pleinement.

UN SEIGNEUR.--Oui, nous le pouvons, mon royal matre; il n'est point
coupable de ce que sa femme est venue ici.

LONTES.--Vous tes tous des menteurs.

UN SEIGNEUR.--J'en conjure Votre Majest, accordez-nous plus de
confiance; nous vous avons fidlement servi, et nous vous conjurons de
nous rendre cette justice; tombant  vos genoux, nous vous demandons en
grce, comme une rcompense de nos services passs et futurs, de changer
cette rsolution; elle est trop atroce, trop sanguinaire, pour ne pas
conduire  quelque issue sinistre; nous voil tous  vos genoux.

LONTES.--Je suis comme une plume, pour tous les vents qui
soufflent.--Vivrai-je donc pour voir cet enfant odieux  mes genoux
m'appeler son pre? Il vaut mieux le brler  prsent que de le maudire
alors. Mais soit, qu'il vive... Non, il ne vivra pas.--(_A Antigone_.)
Vous, approchez ici, monsieur, qui vous tes montr si tendrement
officieux, de concert avec votre dame Marguerite, votre sage-femme, pour
sauver la vie de cette btarde (car c'est une btarde, aussi sr que
cette barbe est grise): quels hasards voulez-vous courir pour sauver la
vie de ce marmot?

ANTIGONE.--Tous ceux, seigneur, que mes forces peuvent supporter et que
l'honneur peut m'imposer, j'irai jusque-l, et j'offre le peu de sang
qui me reste pour sauver l'innocence; tout ce que je pourrai faire.

LONTES.--Tu pourras le faire. Jure sur cette pe que tu excuteras mes
ordres[11].

[Note 11: Forme de serment jadis usite.]

ANTIGONE.--Je le jure, seigneur.

LONTES.--coute et obis; songes-y bien, car la moindre omission
sera l'arrt, non-seulement de ta mort, mais de la mort de ta femme 
mauvaise langue; quant  prsent, nous voulons bien lui pardonner. Nous
t'enjoignons, par ton devoir d'homme lige, de transporter cette fille
btarde dans quelque dsert loign, hors de l'enceinte de nos domaines,
et l de l'abandonner sans plus de piti  sa propre protection, aux
risques du climat. Comme cet enfant nous est survenu par un hasard
trange, je te charge au nom de la justice, au pril de ton me et des
tortures de ton corps, de l'abandonner comme une trangre  la merci
du sort,  qui tu laisseras le soin de l'lever ou de la dtruire;
emporte-la.

ANTIGONE.--Je jure de le faire, quoiqu'une mort prsente et t plus
misricordieuse. Allons, viens, pauvre enfant; que quelque puissant
esprit inspire aux vautours et aux corbeaux de te servir de nourrices!
On dit que les loups et les ours ont quelquefois dpouill leur frocit
pour remplir de semblables offices de piti. Seigneur, puissiez-vous
tre plus heureux que cette action ne le mrite! Et toi, pauvre petite,
condamne  prir, que la bndiction du ciel, se dclarant contre cette
cruaut, combatte pour toi!

(Il sort, emportant l'enfant.)

LONTES.--Non, je ne veux point lever la progniture d'un autre.

(Entre un serviteur.)

LE SERVITEUR.--Sous le bon plaisir de Votre Majest, les dputs que
vous avez envoys consulter l'oracle sont revenus depuis une heure.
Clomne et Dion sont arrivs heureusement de Delphes; ils sont tous les
deux dbarqus, et ils se htent pour arriver  la cour.

UN SEIGNEUR.--Vous conviendrez, seigneur, qu'ils ont fait une incroyable
diligence.

LONTES.--Il y a vingt-trois jours qu'ils sont absents; c'est une grande
clrit; elle nous prsage que le grand Apollon aura voulu manifester
sur-le-champ la vrit. Prparez-vous, seigneurs; convoquez un conseil
o nous puissions faire paratre notre dloyale pouse; car, comme elle
a t accuse publiquement, son procs se fera publiquement et avec
justice. Tant qu'elle respirera, mon coeur sera pour moi un fardeau.
Laissez-moi, et songez  excuter mes ordres.

(Tous sortent.)

FIN DU DEUXIME ACTE.




                            ACTE TROISIME


SCNE I

Une rue d'une ville de Sicile.

_Entrent_ CLOMNE ET DION.


CLOMNE.--Le climat est pur, l'air est trs-doux; l'le est fertile, et
le temple surpasse de beaucoup les rcits qu'on en fait communment.

DION.--Moi, je citerai, car c'est ce qui m'a ravi surtout, les clestes
vtements (c'est le nom que je crois devoir leur donner) et la vnrable
majest des prtres qui les portent.--Et le sacrifice! quelle pompe,
quelle solennit dans l'offrande! Il n'y avait rien de terrestre.

CLOMNE.--Mais, par-dessus tout, le soudain clat et la voix
assourdissante de l'oracle, qui ressemblait au tonnerre de Jupiter; mes
sens en ont t si tonns que j'tais ananti.

DION.--Si l'issue de notre voyage se termine aussi heureusement pour la
reine (et que les dieux le veuillent!) qu'il a t favorable, agrable
et rapide pour nous, le temps que nous y avons mis nous est bien pay
par son emploi.

CLOMNE.--Grand Apollon, dirige tout pour le bien! Je n'aime point ces
proclamations qui cherchent des torts  Hermione.

DION.--La rigueur mme de cette procdure manifestera l'innocence ou
terminera l'affaire. Quand une fois l'oracle, ainsi muni du sceau du
grand-prtre d'Apollon, dcouvrira ce qu'il renferme, il se rvlera
quelque secret extraordinaire  la connaissance publique.--Allons, des
chevaux frais, et que la fin soit favorable!


SCNE II

Une cour de justice.

LONTES, _des_ SEIGNEURS _et des_ OFFICIERS _sigeant_ _selon leur
rang_.


LONTES.--Cette cour assemble, nous le dclarons  notre grand regret,
porte un coup cruel  notre coeur. L'accuse est la fille d'un roi,
notre femme, et une femme trop chrie de nous.--Soyons enfin justifis
du reproche de tyrannie par la publicit que nous donnons  cette
procdure: la justice aura son cours rgulier, soit pour la conviction
du crime, soit pour son acquittement.--Faites avancer la prisonnire.

UN OFFICIER DE JUSTICE.--C'est la volont de Sa Majest que la reine
comparaisse en personne devant cette cour.--Silence!

(Hermione est amene dans la salle du tribunal par des gardes; Pauline
et ses femmes l'accompagnent.)

LONTES.--Lisez les chefs d'accusation.

UN OFFICIER _lit  haute voix._--_Hermione, pouse de l'illustre
Lontes, roi de Sicile, tu es ici cite et accuse de haute trahison
comme ayant commis adultre avec Polixne, roi de Bohme, et conspir
avec Camillo pour ter la vie  notre souverain seigneur, ton royal
poux: et ce complot tant en partie dcouvert par les circonstances,
toi, Hermione, au mpris de la foi et de l'obissance d'un fidle sujet,
tu leur as conseill, pour leur sret, de s'vader pendant la nuit, et
tu as favoris leur vasion_.

HERMIONE.--Tout ce que j'ai  dire tendant ncessairement  nier les
faits dont je suis accuse, et n'ayant d'autre tmoignage  produire
en ma faveur que celui qui sort de ma bouche, il ne me servira gure
de rpondre _non coupable_; ma vertu n'tant rpute que fausset,
l'affirmation que j'en ferais serait reue de mme. Mais si les
puissances du ciel voient les actions humaines (comme elles le font),
je ne doute pas alors que l'innocence ne fasse rougir ces fausses
accusations et que la tyrannie ne tremble devant la patience.--(_Au
roi._) Vous, seigneur, vous savez mieux que personne (vous qui voulez
feindre de l'ignorer) que toute ma vie passe a t aussi rserve,
aussi chaste, aussi fidle que je suis malheureuse maintenant, et je le
suis plus que l'histoire n'en donne d'exemple, quand mme on inventerait
et qu'on jouerait cette tragdie pour attirer des spectateurs. Car,
considrez-moi,--compagne de la couche d'un roi, possdant la moiti
d'un trne, fille d'un grand monarque, mre d'un prince de la plus
grande esprance, amene ici pour parler et discourir pour sauver ma
vie et mon honneur devant tous ceux  qui il plat de venir me voir et
m'entendre. Quant  la vie, je la tiens pour tre une douleur que je
voudrais abrger; mais l'honneur, il doit se transmettre de moi  mes
enfants, et, c'est lui seul que je veux dfendre. J'en appelle  votre
propre conscience, seigneur, pour dire combien j'tais dans vos bonnes
grces avant que Polixne vnt  votre cour, et combien je le mritais.
Et depuis qu'il y est venu, par quel commerce illicite me suis-je
carte de mon devoir pour mriter de paratre ici? Si jamais j'ai
franchi d'un seul pas les bornes de l'honneur, si j'ai pench de ce ct
en action ou en volont, que les coeurs de tous ceux qui m'entendent
s'endurcissent, et que mon plus proche parent s'crie: Opprobre sur son
tombeau!

LONTES.--Je n'ai jamais ou dire encore qu'aucun de ces vices effronts
et moins d'impudence pour nier ce qu'il avait fait que pour le
commettre d'abord.

HERMIONE.--Cela est assez vrai, mais c'est une maxime dont je ne mrite
pas l'application, seigneur.

LONTES.--Vous ne l'avouerez pas.

HERMIONE.--Je ne dois rien avouer de plus que ce qui peut m'tre
personnel dans ce qu'on m'impute  crime. Quant  Polixne (qui est le
complice qu'on me donne), je confesse que je l'ai aim en tout honneur,
autant qu'il le dsirait lui-mme, de l'espce d'affection qui pouvait
convenir  une dame comme moi, de cette affection et non point d'une
autre, que vous m'aviez commande vous-mme. Et si je ne l'eusse pas
fait, je croirais m'tre rendue coupable  la fois de dsobissance et
d'ingratitude envers vous et envers votre ami, dont l'amiti avait, du
moment o elle avait pu s'exprimer par la parole, ds l'enfance, dclar
qu'elle vous tait dvoue. Quant  la conspiration, je ne sais point
quel got elle a, bien qu'on me la prsente comme un plat dont je dois
goter; tout ce que j'en sais, c'est que Camillo tait un honnte homme;
quant au motif qui lui a fait quitter votre cour, si les dieux n'en
savent pas plus que moi, ils l'ignorent.

LONTES.--Vous avez su son dpart, comme vous savez ce que vous tiez
charge de faire en son absence.

HERMIONE.--Seigneur, vous parlez un langage que je n'entends point; ma
vie dpend de vos rves, et je vous l'abandonne.

LONTES.--Mes rves sont vos actions: vous avez eu un enfant btard de
Prolixne, et je n'ai fait que le rver? Comme vous avez pass toute
honte (et c'est l'ordinaire de celles de votre espce), vous avez aussi
pass toute vrit. Il vous importe davantage de le nier, mais cela ne
vous sert de rien; car de mme que votre enfant a t proscrit, comme il
le devait tre, n'ayant point de pre qui le reconnt (ce qui est
plus votre crime que le sien), de mme vous sentirez notre justice, et
n'attendez de sa plus grande douceur rien moins que la mort.

HERMIONE.--Seigneur, pargnez vos menaces. Ce fantme dont vous voulez
m'pouvanter, je le cherche. La vie ne peut m'tre d'aucun avantage:
la couronne et la joie de ma vie, votre affection, je la regarde comme
perdue: car je sens qu'elle est partie, quoique je ne sache pas comment
elle a pu me quitter. Ma seconde consolation tait mon fils, le premier
fruit de mon sein: je suis bannie de sa prsence, comme si j'tais
attaque d'un mal contagieux. Ma troisime consolation, ne sous
une malheureuse toile, elle a t arrache de mon sein dont le lait
innocent coulait dans sa bouche innocente, pour tre trane  la mort.
Moi-mme, j'ai t affiche sous le nom de prostitue sur tous les
poteaux: par une haine indcente, on m'a refus jusqu'au privilge des
couches, qui appartient aux femmes de toute classe. Enfin, je me suis
vue trane dans ce lieu en plein air, avant d'avoir recouvr les forces
ncessaires. A prsent, seigneur, dites-moi de quels biens je jouis dans
la vie, pour craindre de mourir? Ainsi, poursuivez; mais coutez encore
ces mots: ne vous mprenez pas  mes paroles.--Non; pour la vie, je
n'en fais pas plus de cas que d'un ftu.--Mais pour mon honneur (que
je voudrais justifier), si je suis condamne sur des soupons, sans le
secours d'autres preuves que celles qu'veille votre jalousie, je vous
dclare que c'est de la rigueur, et non de la justice. Seigneur, je m'en
rapporte  l'oracle: qu'Apollon soit mon juge.

UN DES SEIGNEURS, _ la reine_.--Cette requte, de votre part, madame,
est tout  fait juste; ainsi qu'on produise, au nom d'Apollon, l'oracle
qu'il a prononc.

(Quelques-uns des officiers sortent.)

HERMIONE.--L'empereur de Russie tait mon pre; ah! s'il vivait encore,
et qu'il vt ici sa fille accuse! Je voudrais qu'il pt voir seulement
la profondeur de ma misre; mais pourtant avec des yeux de piti et non
de vengeance!

(Quelques officiers rentrent avec Dion et Clomne.)

UN OFFICIER.--Clomne, et vous, Dion, vous allez jurer, sur l'pe
de la justice, que vous avez t tous deux  Delphes; que vous en avez
rapport cet oracle, scell et  vous remis par la main du grand-prtre
d'Apollon; et que, depuis ce moment, vous n'avez pas eu l'audace de
briser le sceau sacr, ni de lire les secrets qu'il couvre.

CLOMNE ET DION.--Nous jurons tout cela.

LONTES.--Brisez le sceau et lisez.

L'OFFICIER _rompt le sceau et lit_.--Hermione est chaste, Polixne est
sans reproche, Camillo est un sujet fidle, Lontes un tyran jaloux, son
innocente enfant un fruit lgitime; et le roi vivra sans hritier, si ce
qui est perdu ne se retrouve pas.

TOUS LES SEIGNEURS _s'crient._--Lou soit le grand Apollon!

HERMIONE.--Qu'il soit lou!

LONTES, _ l'officier_.--As-tu lu la vrit?

L'OFFICIER.--Oui, seigneur, telle qu'elle est ici couche par crit.

LONTES.--Il n'y a pas un mot de vrit dans tout cet oracle: le procs
continuera; tout cela est pure fausset.

(Un page entre avec prcipitation.)

LE PAGE.--Mon seigneur le roi, le roi!

LONTES.--De quoi s'agit-il?

LE PAGE.--Ah! seigneur, vous allez me har pour la nouvelle que
j'apporte. Le prince, votre fils, par l'ide seule et par la crainte du
jugement de la reine, est parti[12].

[Note 12: C'est le _vixit_ des Latins.]

LONTES.--Comment, parti?

LE PAGE.--Est mort.

LONTES.--Apollon est courrouc, et le ciel mme se dchane contre mon
injustice.--Eh! qu'a-t-elle donc?

(La reine s'vanouit.)

PAULINE.--Cette nouvelle est mortelle pour la reine.--Abaissez vos
regards, et voyez ce que fait la mort.

LONTES.--Emmenez-la d'ici; son coeur n'est qu'accabl, elle reviendra
 elle.--J'en ai trop cru mes propres soupons. Je vous en conjure,
administrez-lui avec tendresse quelques remdes qui la ramnent 
la vie.--Apollon, pardonne  ma sacrilge profanation de ton oracle!
(_Pauline et les dames emportent Hermione_.) Je veux me rconcilier
avec Polixne; je veux faire de nouveau ma cour  ma reine; rappeler
l'honnte Camillo, que je dclare tre un homme d'honneur, et d'une me
gnreuse; car, pouss par ma jalousie  des ides de vengeance et
de meurtre, j'ai choisi Camillo pour en tre l'instrument, et pour
empoisonner mon ami Polixne; ce qui aurait t fait, si l'me vertueuse
de Camillo n'avait mis des retards  l'excution de ma rapide volont.
Quoique je l'eusse menac de la mort s'il ne le faisait pas, et
encourag par l'appt de la rcompense s'il le faisait, lui, plein
d'humanit et d'honneur, est all dvoiler mon projet  mon royal hte;
il a abandonn tous les biens qu'il possde ici, que vous savez tre
considrables, et il s'est livr aux malheurs certains de toutes les
incertitudes, sans autres richesses que son honneur.--Oh! comme il
brille  travers ma rouille! combien sa pit fait ressortir la noirceur
de mes actions!

(Pauline revient.)

PAULINE.--Ah! coupez mon lacet, ou mon coeur va le rompre en se brisant!

UN DES SEIGNEURS.--D'o vient ce transport, bonne dame?

PAULINE, _au roi_.--Tyran, quels tourments tudis as-tu en rserve pour
moi? Quelles roues, quelles tortures, quels bchers? M'corcheras-tu
vive, me brleras-tu par le plomb fondu ou l'huile bouillante?... Parle,
quel supplice ancien ou nouveau me faut-il subir, moi, dont chaque mot
mrite tout ce que ta fureur peut te suggrer de plus cruel? Ta tyrannie
travaillant de concert avec la jalousie... Des chimres, trop vaines
pour des petits garons, trop absurdes et trop oiseuses pour des petites
filles de neuf ans! Ah! rflchis  ce qu'elles ont produit, et alors
deviens fou en effet; oui, frntique; car toutes tes folies passes
n'taient rien auprs de la dernire. C'est peu que tu aies trahi
Polixne, et montr une me inconstante, d'une ingratitude damnable;
c'est peu encore que tu aies voulu empoisonner l'honneur du vertueux
Camillo, en voulant le dterminer au meurtre d'un roi: ce ne sont l que
des fautes lgres auprs des forfaits monstrueux qui les suivent, et
encore je ne compte pour rien, ou pour peu, d'avoir jet aux corbeaux
ta petite fille, quoiqu'un dmon et vers des larmes au milieu du feu
avant d'en faire autant; et je ne t'impute pas non plus directement la
mort du jeune prince, dont les sentiments d'honneur, sentiments levs
pour un ge si tendre, ont bris le coeur qui comprenait qu'un pre
grossier et imbcile diffamait sa gracieuse mre; non, ce n'est pas
tout cela dont tu as  rpondre, mais la dernire horreur,-- seigneurs,
quand je l'aurai annonce, criez tous: malheur!--La reine, la reine, la
plus tendre, la plus aimable des femmes, est morte; et la vengeance du
ciel ne tombe pas encore!

UN SEIGNEUR.--Que les puissances suprmes nous en prservent!

PAULINE.--Je vous dis qu'elle est morte, j'en ferai serment, et si mes
paroles et mes serments ne vous persuadent pas, allez et voyez, si vous
parvenez  ramener la plus lgre couleur sur ses lvres, le moindre
clat dans ses yeux, la moindre chaleur  l'extrieur, ou la respiration
 l'intrieur, je vous servirai comme je servirais les dieux. Mais toi,
tyran, ne te repens point de ces forfaits; ils sont trop au-dessus de
tous tes remords; abandonne-toi au seul dsespoir. Quand tu ferais mille
prires  genoux, pendant dix mille annes, nu, jenant sur une montagne
strile, o un ternel hiver enfanterait d'ternels orages, tu ne
pourrais pas amener les dieux  jeter un seul regard sur toi.

LONTES.--Poursuis, poursuis; tu ne peux en trop dire, j'ai mrit que
toutes les langues m'accablent des plus amers reproches.

UN SEIGNEUR, _ Pauline_.--N'ajoutez rien de plus; quel que soit
l'vnement, vous avez fait une faute, en vous permettant la hardiesse
de ces discours.

PAULINE.--J'en suis fche; je sais me repentir des fautes que j'ai
faites, quand on vient  me les faire connatre. Hlas! j'ai trop montr
la tmrit d'une femme; il est bless dans son noble coeur. (_Au
roi_.) Ce qui est pass, et sans remde, ne doit plus tre une cause de
chagrin; ne vous affligez point de mes reproches. Punissez-moi plutt
de vous avoir rappel ce que vous deviez oublier.--Mon cher souverain,
sire, mon royal seigneur, pardonnez  une femme insense; c'est l'amour
que je portais  votre reine.--Allons, me voil folle encore!--Je ne
veux plus vous parler d'elle, ni de vos enfants; je ne vous rappellerai
point le souvenir de mon seigneur, qui est perdu aussi. Recueillez toute
votre patience, je ne dirai plus rien.

LONTES.--Tu as bien parl, puisque tu ne m'as dit que la vrit; je
la reois mieux que je ne recevrais ta piti. Je t'en prie, conduis-moi
vers les cadavres de ma reine et de mon fils; un seul tombeau les
enfermera tous deux, et les causes de leur mort y seront inscrites, 
ma honte ternelle. Une fois le jour, j'irai visiter la chapelle o ils
reposeront, et mon plaisir sera d'y verser des larmes. Je fais voeu de
consacrer mes jours  ce devoir, aussi longtemps que la nature voudra
m'en donner la force.--Venez, conduisez-moi vers les objets de ma
douleur.

(Ils sortent.)


SCNE III

Un dsert de la Bohme voisin de la mer.

ANTIGONE _portant l'enfant, et un_ MATELOT.


ANTIGONE.--Tu es donc bien sr que notre vaisseau a touch les ctes
dsertes de la Bohme?

LE MARINIER.--Oui, seigneur, et j'ai bien peur que nous n'y ayons
dbarqu dans un mauvais moment; le ciel a l'air courrouc et nous
menace de violentes rafales. Sur ma conscience, les dieux sont irrits
de notre entreprise et nous tmoignent leur colre.

ANTIGONE.--Que leurs saintes volonts s'accomplissent! Va, retourne
 bord, veille sur ta barque, je ne serai pas longtemps  t'aller
rejoindre.

LE MARINIER.--Htez-vous le plus possible, et ne vous avancez pas
trop loin dans les terres; nous aurons probablement du mauvais temps:
d'ailleurs, le dsert est fameux par les animaux froces dont il est
infest.

ANTIGONE.--Va toujours: je vais te suivre dans un moment.

LE MARINIER.--Je suis bien joyeux d'tre ainsi dbarrass de cette
affaire.

(Il sort.)

ANTIGONE.--Viens, pauvre enfant.--J'ai ou dire (mais sans y croire) que
les mes des morts revenaient quelquefois; si cela est possible, ta mre
m'a apparu la nuit dernire: car jamais rve ne ressembla autant  la
veille. Je vois s'avancer  moi une femme, la tte penche tantt d'un
ct, tantt de l'autre. Jamais je n'ai vu objet si rempli de douleur et
conservant tant de noblesse: vtue d'une robe d'une blancheur clatante
comme la saintet mme, elle s'est approche de la cabine o j'tais
couch: trois fois elle s'est incline devant moi, et sa bouche
s'ouvrant pour parler, ses yeux sont devenus deux ruisseaux de larmes:
aprs ce torrent de pleurs, elle a rompu le silence par ces mots:
Vertueux Antigone, puisque la destine, faisant violence  tes bons
sentiments, t'a choisi pour tre charg d'exposer mon pauvre enfant,
d'aprs ton serment, la Bohme t'offre des dserts assez loigns:
pleures-y et abandonne mon enfant au milieu de ses cris; et comme cet
enfant est rput perdu pour toujours, appelle-la, je t'en conjure, du
nom de Perdita. Et toi, pour ce barbare ministre qui t'a t impos
par mon poux, tu ne reverras jamais ta femme Pauline.--Et  ces mots,
poussant un cri aigu, elle s'est vanouie dans l'air. Trs-effray, je
me suis remis avec le temps, et je suis rest persuad que c'tait une
ralit et non un songe. Les rves sont des illusions; et cependant pour
cette fois je cde  la superstition et j'y crois. Je pense qu'Hermione
a subi la mort; et qu'Apollon a voulu que cet enfant, tant en vrit la
progniture de Polixne, ft dpos ici, pour y vivre, ou pour y prir,
sur les terres de son vritable pre.--Allons, jeune fleur, puisses-tu
prosprer ici! Repose l, voici ta description et de plus ceci (_Il
dpose auprs d'elle un coffre rempli de bijoux et d'or_) qui pourra,
s'il plat  la fortune, servir  t'lever, ma jolie enfant, et
cependant rester en ta possession.--La tempte commence: pauvre
petite infortune, qui, pour la faute de ta mre, est ainsi expose 
l'abandon, et  tout ce qui peut s'ensuivre.--Je ne puis pleurer,
mais mon coeur saigne. Je suis maudit d'tre forc  cela par mon
serment.--Adieu!--Le jour s'obscurcit de plus en plus: tu as bien l'air
d'avoir une affreuse tempte pour te bercer: jamais je n'ai vu le ciel
si sombre en plein jour. Quels sont ces cris sauvages? Pourvu que je
puisse regagner la barque. Voil la chasse.--Allons, je te quitte pour
jamais.

(Il fuit, poursuivi par un ours.)

(Un vieux berger s'avance prs des lieux o est l'enfant.)

LE BERGER.--Je voudrais qu'il n'y et point d'ge entre dix et
vingt-trois ans, ou que la jeunesse dormt tout le reste du temps dans
l'intervalle: car on ne fait autre chose dans l'intervalle que donner
des enfants aux filles, insulter des vieillards, piller et se battre.
coutez donc! Qui pourrait, sinon des cerveaux brls de dix-neuf et de
vingt-deux ans chasser par le temps qu'il fait? Ils m'ont fait garer
deux de mes meilleures brebis, et je crains bien que le loup ne les
trouve avant leur matre; si elles sont quelque part, ce doit tre sur
le bord de la mer, o elles broutent du lierre. Bonne Fortune, si tu
voulais... Qu'avons-nous ici? (_Ramassant l'enfant._) Merci de nous,
un enfant, un joli petit enfant! Je m'tonne si c'est un garon ou
une fille?... Une jolie petite fille, une trs-jolie petite fille; oh!
srement c'est quelque escapade; quoique je n'aie pas tudi dans les
livres, cependant je sais lire les traces d'une femme de chambre en
aventure. C'est quelque oeuvre consomme sur l'escalier, ou sur un
coffre, ou derrire la porte. Ceux qui l'ont fait avaient plus chaud
que cette pauvre petite malheureuse n'a ici; je veux la recueillir par
piti; cependant j'attendrai que mon fils vienne; il criait il n'y a
qu'un moment: hol, ho! hol!

(Entre le fils du berger.)

LE FILS.--Ho! ho!

LE BERGER.--Quoi, tu tais si prs? Si tu veux voir une chose dont on
parlera encore quand tu seras mort et rduit en poussire, viens ici.
Qu'est-ce donc qui te trouble, mon garon?

LE FILS.--Ah! j'ai vu deux choses, sur la mer et sur terre, mais je ne
puis dire que ce soit une mer; car c'est le ciel  l'heure qu'il est,
et entre la mer et le firmament, vous ne pourriez pas passer la pointe
d'une aiguille.

LE BERGER.--Quoi! mon garon, qu'est-ce que c'est?

LE FILS.--Je voudrais que vous eussiez vu seulement comme elle cume,
comme elle fait rage, comme elle creuse ses rivages; mais ce n'est
pas l ce que je veux dire. Oh! quel pitoyable cri de ces pauvres
malheureux! qu'il tait affreux de les voir, et puis de ne plus les
voir; tantt le vaisseau allait percer la lune avec son grand mt, et
retombait aussitt englouti dans les flots d'cume, comme si vous jetiez
un morceau de lige dans un tonneau... Et puis ce que j'ai vu sur la
terre! comme l'ours a dpouill l'os de son paule, comme il me
criait _au secours!_ en disant que son nom tait Antigone, un grand
seigneur.--Mais pour finir du navire, il fallait voir comme la mer l'a
aval; mais surtout comme les pauvres gens hurlaient et comme la mer
se moquait d'eux.--Et comme le pauvre gentilhomme hurlait, et l'ours
se moquait de lui, et tous deux hurlaient plus haut que la mer ou la
tempte.

LE BERGER.--Misricorde! quand donc as-tu vu cela, mon fils?

LE FILS.--Tout  l'heure, tout  l'heure: il n'y a pas un clin d'oeil
que j'ai vu ces choses. Les malheureux ne sont pas encore froids
sous l'eau, et l'ours n'a pas encore  moiti dn de la chair du
gentilhomme: il l'achve  prsent.

LE BERGER.--Je voudrais bien avoir t l, pour secourir le pauvre
vieillard.

LE FILS, _ part_.--Et moi, je voudrais que vous eussiez t prs du
navire pour le secourir. Votre charit n'aurait pas tenu pied.

LE BERGER.--C'est terrible!--Mais regarde ici, mon garon, maintenant,
bnis ta bonne fortune; toi, tu as rencontr des mourants, et moi
des nouveau-ns. Voil qui vaut la peine d'tre vu: vois-tu, c'est le
manteau d'un enfant de gentilhomme! Regarde ici, ramasse, mon fils,
ramasse, ouvre-le. Ah! voyons.--On m'a prdit que je serais enrichi par
les fes; c'est quelque enfant chang par elles.--Ouvre ce paquet: qu'y
a-t-il dedans, garon?

LE FILS.--Vous tes un vieux tir d'affaire; si les pchs de votre
jeunesse vous sont pardonns, vous tes sr de bien vivre. De l'or, tout
or!

LE BERGER.--C'est de l'or ds fes; et cela se verra bien; ramasse-le
vite, cache-le; et cours, cours chez nous par le plus court chemin. Nous
avons du bonheur, mon garon, et pour l'tre toujours il ne nous faut
que du secret.--Que mes brebis aillent o elles voudront.--Viens, mon
cher enfant, viens chez nous par le plus court.

LE FILS.--Prenez, vous, le chemin le plus court avec ce que vous avez
trouv; moi, je vais voir si l'ours a laiss l le gentilhomme, et
combien il en a dvor. Les ours ne sont jamais froces que quand ils
ont faim; s'il en a laiss quelque chose, je l'ensevelirai.

LE BERGER.--C'est une bonne action: si tu peux reconnatre par ce qui
restera de lui quel homme c'tait, viens me chercher pour me le faire
voir.

LE FILS.--Oui, je le ferai, et vous m'aiderez  l'enterrer.

LE BERGER.--Voil un heureux jour, mon garon, et nous ferons de bonnes
actions avec ceci.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIME ACTE.




                            ACTE QUATRIME


LE TEMPS, _faisant le rle d'un choeur_.

LE TEMPS.--Moi qui plais  quelques-uns, et qui prouve tous les hommes,
la joie des bons et la terreur des mchants; moi qui fais et dtruis
l'erreur, en vertu de mon nom, je prends sur moi de faire usage de mes
ailes. Ne me faites pas un crime  moi, ni  la rapidit de mon vol,
si je glisse sur l'espace de seize annes, laissant ce vaste intervalle
dans l'oubli: puisqu'il est en mon pouvoir de renverser les lois, et de
crer et d'anantir une coutume dans l'espace d'une des heures dont
je suis le pre, laissez-moi tre encore ce que j'tais avant que
les usages anciens ou modernes fussent tablis. Je sers de tmoin aux
sicles qui les ont introduits, et j'en servirai de mme aux coutumes
les plus nouvelles qui rgnent de nos jours; je mettrai hors de mode ce
qui brille maintenant, comme mon histoire le parat  prsent. Si votre
indulgence me le permet, je retourne mon horloge, et j'avance mes scnes
comme si vous eussiez dormi dans l'intervalle. Laissant Lontes, les
effets de sa folle jalousie et le chagrin dont il est si accabl, qu'il
s'enferme tout seul; imaginez, obligeants spectateurs, que je vais me
rendre  prsent dans la belle Bohme, et rappelez-vous que j'ai fait
mention d'un fils du roi que je vous nomme maintenant Florizel; je
me hte aussi de vous parler de Perdita, qui a acquis des grces
merveilleuses. Je ne veux pas vous prdire ce qui lui arrive plus tard,
mais que les nouvelles du Temps se dveloppent peu  peu devant vous. La
fille d'un berger, ce qui la concerne et ce qui s'ensuit, voil ce que
le Temps va prsenter  votre attention. Accordez-moi cela, si vous avez
quelquefois plus mal employ votre temps; sinon, le Temps lui-mme vous
dit qu'il vous souhaite sincrement de ne jamais l'employer plus mal.

(Il sort.)


SCNE I

Appartement dans le palais.

_Entrent_ POLIXNE ET CAMILLO.


POLIXNE.--Je te prie, cher Camillo, ne m'importune pas davantage; c'est
pour moi une maladie de te refuser quelque chose; mais ce serait une
mort de t'accorder cette demande.

CAMILLO.--Il y a seize annes que je n'ai revu mon pays. Je dsire y
reposer mes os, quoique j'aie respir un air tranger pendant la plus
grande partie de ma vie. D'ailleurs, le roi repentant, mon matre, m'a
envoy demander: je pourrais apporter quelque soulagement  ses cruels
chagrins, ou du moins j'ai la prsomption de le croire; ce qui est un
second aiguillon qui me pousse  partir.

POLIXNE.--Si tu m'aimes, Camillo, n'efface pas tous tes services
passs, en me quittant  prsent: le besoin que j'ai de toi, c'est ta
propre vertu qui l'a fait natre; il valait mieux ne te possder jamais
que de te perdre ainsi: tu m'as commenc des entreprises que personne
n'est en tat de bien conduire sans toi: tu dois ou rester pour les
mener toi-mme jusqu' leur entire excution, ou emporter avec toi tous
les services que tu m'as rendus. Si je ne les ai pas assez rcompenss,
et je ne puis trop les rcompenser, mon tude dsormais sera de t'en
prouver mieux ma reconnaissance, et j'en recueillerai encore l'avantage
d'augmenter notre amiti. Je te prie, ne me parle plus de ce fatal pays
de Sicile, dont le nom seul me rappelle avec douleur le souvenir de mon
frre, avec lequel je suis rconcili, de ce roi repentant, comme tu le
nommes, et pour lequel on doit mme  prsent dplorer comme de nouveau
la perte qu'il a faite de ses enfants et de la plus vertueuse des
reines.--Dis-moi, quand as-tu vu le prince Florizel, mon fils? Les rois
ne sont pas moins malheureux d'avoir des enfants indignes d'eux que de
les perdre lorsqu'ils ont prouv leurs vertus.

CAMILLO.--Seigneur, il y a trois jours que j'ai vu le prince: quelles
peuvent tre ses heureuses occupations, c'est ce que j'ignore; mais
j'ai remarqu parfois que, depuis quelque temps il est fort retir de
la cour, et qu'on le voit moins assidu que par le pass aux exercices de
son rang.

POLIXNE.--J'ai fait la mme remarque que vous, Camillo, et avec quelque
attention: au point que j'ai des yeux  mon service qui veillent sur son
loignement de la cour; et j'ai t inform qu'il est presque toujours
dans la maison d'un berger des plus simples, un homme qui, dit-on, d'un
tat de nant, est parvenu, par des moyens que ne peuvent concevoir ses
voisins,  une fortune incalculable.

CAMILLO.--J'ai entendu parler de cet homme, seigneur; il a une fille des
plus rares: sa rputation s'tend au del de ce qu'on peut attendre, en
la voyant sortir d'une semblable chaumire.

POLIXNE.--C'est l aussi une partie de ce qu'on m'a rapport. Mais je
crains l'appt qui attire l notre fils. Il faut que tu m'accompagnes en
ce lieu: je veux aller, sans nous faire connatre, causer un peu avec ce
berger, et le questionner: il ne doit pas tre bien difficile, je pense,
de tirer de la simplicit de ce paysan le motif qui attire ainsi mon
fils chez lui. Je t'en prie, sois de moiti avec moi dans cette affaire,
et bannis toute ide de la Sicile.

CAMILLO.--J'obis volontiers  vos ordres.

POLIXNE.--Mon bon Camillo!--Il faut aller nous dguiser.

(Ils sortent.)


SCNE II

Un chemin prs de la chaumire du berger.


AUTOLYCUS _entre en chantant_.

  Quand les narcisses commencent  se montrer,
  Oh! eh! la jeune fille danse dans les vallons:
  Alors commence la plus douce saison de l'anne.
  Tout se colore dans les domaines de l'hiver[13].
  La toile blanchit tendue sur la haie;
  Oh! eh! les tendres oiseaux! comme ils chantent!
  Cela aiguise mes dents voraces;
  Un quart de bire est un mets de roi.

  L'alouette joyeuse qui chante tira lira,
  Eh! oh! oh! eh! la grive et le geai
  Sont des chants d't pour moi et pour mes tantes[14],
  Lorsque nous nous roulons sur le foin.

[Note 13: Il y a sans doute ici une antithse entre les mots _red_ et
_pale_, _rouge_ et _ple_: mais _pale_, par l'arrangement des mots,
n'est pas adjectif comme l'a cru Letourneur, et veut dire le giron;
_winter's pale_, le giron de l'hiver, les domaines de l'hiver.]

[Note 14: _Aunt_, dans le jargon des mauvais lieux, voulait dire la
matresse de la maison.]

J'ai servi le prince Florizel, et dans mon temps j'ai port du velours.
Aujourd'hui je suis hors de service.

  Mais irai-je me lamenter pour cela, ma chre?
  La ple lune luit pendant la nuit;
  Et lorsque j'erre  et l,
  C'est alors que je vais le plus droit.
  S'il est permis aux chaudronniers de vivre
  Et de porter leur malle couverte de peau de cochon
  Je puis bien rendre mes comptes
  Et les certifier dans les ceps.

Mon trafic, c'est les draps. L o le milan btit son nid, veillez sur
votre menu linge. Mon pre m'a nomm Autolycus; et tant, comme je le
suis, entr dans ce monde sous la plante de Mercure, j'ai t destin
 escamoter des bagatelles de peu de valeur. C'est aux ds et aux femmes
de mauvaise vie que je dois d'tre ainsi caparaonn, et mon revenu est
la menue filouterie. Les gibets et les coups sur le grand chemin sont
trop forts pour moi: tre battu et pendu, c'est ma terreur; quant  la
vie future, j'en perds la pense en dormant. (_Apercevant le fils du
berger_.) Une prise! une prise!

(Entre le fils du berger.)

LE BERGER.--Voyons, onze bliers donnent vingt-huit livres de laine:
vingt-huit livres rapportent une livre et un schelling en sus: 
prsent, quinze cents toisons...  combien monte le tout?

AUTOLYCUS, _ part_.--Si le lacet tient, l'oison est  moi.

LE BERGER.--Je ne puis en venir  bout sans jetons.--Voyons: que vais-je
acheter pour la fte de la tonte des moutons?--Trois livres de sucre,
cinq livres de raisins secs, et du riz.--Qu'est-ce que ma soeur veut
faire du riz?--Mais mon pre l'a faite souveraine de la fte, et elle
sait  quoi il est bon. Elle m'a fait vingt-quatre bouquets pour les
tondeurs, tous chanteurs  trois parties, et de fort bons chanteurs:
mais la plupart sont des tnors et des basses-tailles; il n'y a parmi
eux qu'un puritain qui chante des psaumes sur des airs de bourres. Il
faut que j'aie du safran pour colorer des gteaux, du macis, des dattes,
point... je ne connais pas cela; des noix muscades, sept; une ou deux
racines de gingembre; mais je pourrais demander cela. Quatre livres de
pruneaux et autant de raisins schs au soleil.

AUTOLYCUS, _poussant un gmissement et tendu sur la terre._--Ah!
faut-il que je sois n!

LE BERGER.--Merci de moi...

AUTOLYCUS.--Oh!  mon secours!  mon secours! tez-moi ces haillons, et
aprs, la mort, la mort!

LE BERGER.--Hlas! pauvre homme, tu aurais besoin d'autres haillons pour
te couvrir, au lieu d'ter ceux que tu as.

AUTOLYCUS.--Ah! monsieur, leur malpropret me fait plus souffrir que les
coups de fouet que j'ai reus; et j'en ai pourtant reu de bien rudes,
et par millions.

LE BERGER.--Hlas! pauvre malheureux! un million de coups. C'est
beaucoup de choses!

AUTOLYCUS.--Je suis vol, monsieur, et assomm. On m'a pris mon argent
et mes habits, et l'on m'a affubl de ces dtestables lambeaux.

LE BERGER.--Est-ce un homme  cheval, ou un homme  pied?

AUTOLYCUS.--Un homme  pied, mon cher monsieur, un homme  pied.

LE BERGER.--En effet, ce doit tre un homme  pied, d'aprs les
vtements qu'il t'a laisss: si c'tait l le manteau d'un homme 
cheval, il a fait un rude service.--Prte-moi ta main, je t'aiderai  te
relever; allons, prte-moi ta main.

(Il lui aide  se relever.)

AUTOLYCUS.--Ah! mon bon monsieur, doucement; ah!

LE BERGER.--Hlas! pauvre malheureux!

AUTOLYCUS.--Ah! monsieur! doucement, mon bon monsieur: j'ai peur,
monsieur, d'avoir mon paule dmise.

LE BERGER.--Eh bien! peux-tu te tenir debout?

AUTOLYCUS.--Doucement, mon cher monsieur... (_Il met la main dans la
poche du berger_.) Mon cher monsieur, doucement; vous m'avez rendu un
service bien charitable.

LE BERGER.--Aurais-tu besoin de quelque argent? je peux t'en donner un
peu.

AUTOLYCUS.--Non, mon cher monsieur, non, je vous en conjure, monsieur.
J'ai un parent  moins de trois quarts de mille d'ici chez qui j'allais;
je trouverai l de l'argent et tout ce dont j'aurai besoin: ne m'offrez
point d'argent, monsieur, je vous en prie; cela me fend le coeur.

LE BERGER.--Quelle espce d'homme tait-ce que celui qui vous a
dpouill?

AUTOLYCUS.--Un homme, monsieur, que j'ai connu pour donner  jouer au
trou-madame: je l'ai vu au service du prince; je ne saurais vous dire,
mon bon monsieur, pour laquelle de ses vertus c'tait; mais il a t
fustig et chass de la cour.

LE BERGER.--Pour ses vices, voulez-vous dire? Il n'y a point de vertu
chasse de la cour; on l'y choie assez pour l'engager  s'y tablir, et
cependant elle ne fera jamais qu'y sjourner en passant.

AUTOLYCUS.--Oui, monsieur, j'ai voulu dire _ses vices_; je connais bien
cet homme-l; il a t depuis porteur de singes; ensuite, solliciteur
de procs, huissier: ensuite, il a fabriqu des marionnettes de l'enfant
prodigue, et il a pous la femme d'un chaudronnier,  un mille du lieu
o sont ma terre et mon bien; aprs avoir parcouru une multitude de
professions malhonntes, il s'est tabli dans le mtier de coquin:
quelques-uns l'appellent Autolycus.

LE BERGER.--Maldiction sur lui! c'est un filou, sur ma vie, c'est
un filou: il hante les ftes de village, les foires et les combats de
l'ours.

AUTOLYCUS.--Justement, monsieur, c'est lui; monsieur, c'est lui; c'est
ce coquin-l qui m'a accoutr comme vous me voyez.

LE BERGER.--Il n'y a pas de plus insigne poltron dans toute la Bohme.
Si vous aviez seulement fait les gros yeux, ou que vous lui eussiez
crach au visage, il se serait enfui.

AUTOLYCUS.--Il faut vous avouer, monsieur, que je ne suis pas un homme 
me battre; de ce ct-l, je ne vaux rien du tout, et il le savait bien,
je le garantirais.

LE BERGER.--Comment vous trouvez-vous  prsent?

AUTOLYCUS.--Mon cher monsieur, beaucoup mieux que je n'tais; je puis me
tenir sur mes jambes et marcher; je vais mme prendre cong de vous, et
m'acheminer tout doucement vers la demeure de mon parent.

LE BERGER.--Vous conduirai-je un bout de chemin?

AUTOLYCUS.--Non, mon bon monsieur; non, mon cher monsieur.

LE BERGER..--Alors portez-vous bien; il faut que j'aille acheter des
pices pour notre fte de la tonte.

(Il sort.)

AUTOLYCUS _seul_.--Prosprez, mon cher monsieur.--Votre bourse n'est pas
assez chaude  prsent pour acheter vos pices. Je me trouverai aussi 
votre fte de la tonte, je vous le promets. Si je ne fais pas succder 
cette filouterie un autre escamotage, et si des tondeurs je ne fais pas
de vrais moutons, je consens  tre effac du registre, et que mon nom
soit enregistr sur le livre de la probit.

  Trotte, trotte par le sentier,
  Un coeur joyeux va tout le jour;
  Un coeur triste est las au bout d'un mille.

(Il s'en va.)


SCNE III

La cabane du berger.

_Entrent_ FLORIZEL ET PERDITA.


FLORIZEL.--Cette parure inaccoutume donne une nouvelle vie  chacun
de vos charmes. Vous n'tes point une bergre: c'est Flore, se laissant
voir  l'entre d'avril:--cette fte de la tonte me parat une assemble
de demi-dieux, et vous en tes la reine.

PERDITA.--Mon aimable prince, il ne me sied pas de blmer vos loges
exagrs; ah! pardonnez, si j'en parle ainsi: vous, l'objet illustre des
regards de la contre, vous vous tes clips sous l'humble habit d'un
berger; et moi, pauvre et simple fille, je suis pare comme une desse.
Si ce n'est que nos ftes sont toujours marques par la folie, et que
les convives avalent tout par la coutume, je rougirais de vous voir dans
cet appareil, et de me voir moi, dans le miroir: votre rang vous met 
l'abri de la crainte.

FLORIZEL.--Je bnis le jour o mon bon faucon a pris son vol au travers
des mtairies de votre pre.

PERDITA.--Veuille Jupiter vous en donner sujet: pour moi, la diffrence
entre nous me remplit de terreurs. Votre Grandeur n'a pas t accoutume
 la crainte. Je tremble en ce moment mme  la seule ide que votre
pre, conduit par quelque hasard, vienne  passer par ici, comme vous
avez fait. O fatalit! De quel oeil verraitil son noble ouvrage si
pauvrement reli! Que dirait-il? ou comment soutiendrais-je moi, au
milieu de mes splendeurs empruntes, le regard svre de son auguste
prsence?

FLORIZEL.--Ne songez qu'au plaisir. Les dieux eux-mmes, soumettant leur
divinit  l'amour, ont emprunt la forme des animaux: Jupiter s'est
mtamorphos en taureau, et a pouss des gmissements; le verdtre
Neptune est devenu blier, et a fait entendre ses blements; et le dieu
vtu de feu, Apollon dor, s'est fait humble berger, tel que je parais
tre maintenant; jamais leurs mtamorphoses n'eurent pour objet une plus
rare beaut, ni des intentions aussi chastes. Mes dsirs ne dpassent
pas mon honneur, et mes sens ne sont pas plus ardents que ma bonne foi.

PERDITA.--Oui, mais, cher prince, votre rsolution ne pourra tenir,
quand une fois il lui faudra essuyer, comme cela est invitable, toute
l'opposition de la puissance du roi; et alors ce sera une alternative
ncessaire, ou que vous changiez de dessein, ou que je cesse de vivre.

FLORIZEL.--Chre Perdita, je t'en conjure, n'assombris point, par ces
rflexions forces, la joie de la fte. Ou je serai  toi, ma belle, ou
je ne serai plus  mon pre; car je ne puis tre  moi, ni  personne,
si je ne suis pas  toi. C'est  cela que je resterai fidle, quand les
destins diraient non! Sois tranquille et joyeuse; touffe ces penses
importunes par tout ce que tu vas voir tout  l'heure. Voil vos htes
qui viennent; prenez un air gai, comme si c'tait aujourd'hui le jour
de la clbration de ces noces, que nous nous sommes tous deux jur
d'accomplir un jour.

PERDITA.--O fortune, sois-nous favorable!

(Entrent le berger, son fils, Mopsa, Dorcas, valets, Polixne et Camillo
dguiss.)

FLORIZEL, _ Perdita_.--Voyez: vos htes s'avancent; prparez-vous  les
recevoir gaiement, et que nos visages soient colors par l'allgresse.

LE BERGER, _ Perdita._--Fi donc! ma fille. Quand ma vieille femme
vivait, elle tait, dans un jour comme celui-ci, le panetiers,
l'chanson, le cuisinier, la matresse et la servante tout ensemble;
elle accueillait tout le monde, chantait sa chanson et dansait  son
tour: tantt ici au haut bout de la table, et tantt au milieu; sur
l'paule de celui-ci, sur l'paule de celui-l; le visage en feu de
fatigue; et la liqueur qu'elle prenait pour teindre ses feux, elle en
buvait un coup  la sant de chacun. Et vous, vous tes  l'cart
comme si vous tiez un de ceux qu'on fte, et non pas l'htesse de
l'assemble. Je vous en prie, souhaitez la bienvenue  ces amis qui nous
sont inconnus: c'est le moyen de nous rendre plus amis et d'augmenter
notre connaissance. Allons, qu'on m'efface ces rougeurs, et
prsentez-vous pour ce que vous tes, pour la matresse de la fte;
allons, et faites-leur vos remerciements de venir  votre fte de la
tonte, si vous voulez que votre beau troupeau prospre.

PERDITA, _ Polixne et Camillo_.--Monsieur, soyez le bienvenu: c'est
la volont de mon pre que je me charge de faire les honneurs de cette
fte. (_A Camillo_.) Vous tes le bienvenu, monsieur. (_A Dorcas_.)
Donne-moi les fleurs que tu as l.--Respectable seigneur, voil du
romarin et de la rue pour vous: ces fleurs conservent leur aspect et
leur odeur pendant tout l'hiver; que la grce et le souvenir[15] soient
votre partage; soyez les bienvenus  notre fte.

[Note 15: La rue tait appele l'herbe de grce, et le romarin l'herbe
du souvenir. On portait du romarin aux funrailles. On croyait jadis que
cette plante fortifiait la mmoire.]

POLIXNE.--Bergre, et vous tes une charmante bergre, vous avez bien
raison de nous prsenter,  nos ges, des fleurs d'hiver.

PERDITA.--Monsieur, l'anne commence  tre ancienne.--A cette poque,
o l't n'est pas encore expir, o l'hiver transi n'est pas n non
plus, les plus belles fleurs de la saison sont nos oeillets et les
girofles rayes, que quelques-uns nomment les btardes de la nature;
mais, pour cette dernire espce, il n'en crot point dans notre jardin
rustique, et je ne me soucie pas de m'en procurer des boutures.

POLIXNE.--Pourquoi, belle fille, les mprisez-vous ainsi?

PERDITA.--C'est que j'ai ou-dire qu'il y a un art qui, pour les
bigarrer, en partage l'ouvrage avec la grande cratrice, la nature.

POLIXNE.--Eh bien! quand cela serait, il est toujours vrai qu'il n'est
point de moyen de perfectionner la nature sans que ce moyen soit encore
l'ouvrage de la nature. Ainsi, au-dessus de cet art que vous dites
ajouter  la nature, il est un art qu'elle cre: vous voyez, charmante
fille, que tous les jours nous marions une tendre tige avec le tronc le
plus sauvage, et que nous savons fconder l'corce du plus vil arbuste
par un bouton d'une race plus noble; ceci est un art que perfectionne la
nature, qui la change plutt: l'art lui-mme est encore la nature.

PERDITA.--Cela est vrai.

POLIXNE.--Enrichissez donc votre jardin de girofles, et ne les traitez
plus de btardes.

PERDITA.--Je n'enfoncerai jamais le plantoir dans la terre pour y mettre
une seule tige de leur espce, pas plus que je ne voudrais, si j'tais
peinte, que ce jeune homme me dt que c'est bien et qu'il ne dsirt
m'pouser que pour cela.--Voici des fleurs pour vous: la chaude lavande,
la menthe, la sauge, la marjolaine et le souci, qui se couche avec le
soleil et se lve avec lui en pleurant. Ce sont les fleurs de la mi-t,
et je crois qu'on les donne aux hommes d'un certain ge. Vous tes les
trs-bienvenus.

CAMILLO.--Si j'tais un de vos moutons, je cesserais de patre et je ne
vivrais que du plaisir de vous contempler.

PERDITA.--Allons donc! Hlas! vous deviendriez bientt si maigre que
le souffle des vents de janvier vous traverserait de part en part. (_A
Florizel_.) Et vous, mon bon ami, je voudrais bien avoir quelques fleurs
de printemps qui pussent convenir  votre jeunesse; et pour vous aussi,
bergres, qui portez encore votre virginit sur vos tiges vierges.--O
Proserpine! que n'ai-je ici les fleurs que, dans ta frayeur, tu
laissas tomber du char de Pluton! Les narcisses, qui viennent avant que
l'hirondelle ose se montrer, et qui captivent les vents de mars par leur
beaut; les violettes, sombres, mais plus douces que les yeux bleus de
Junon ou que l'haleine de Cythre; les ples primevres, qui meurent
vierges avant qu'elles puissent voir le brillant Phbus dans sa force,
malheur trop ordinaire aux jeunes filles; les superbes jonquilles et
l'impriale; les lis de toute espce, et la fleur de lis en est une; oh!
je suis dpourvue de toutes ces fleurs pour vous faire des guirlandes et
pour vous en couvrir tout entier, vous, mon doux ami.

FLORIZEL.--Quoi! comme un cadavre?

PERDITA.--Non pas, mais comme un gazon sur lequel l'amour doit jouer et
s'tendre; non comme un cadavre, ou du moins pour tre enseveli vivant
dans mes bras.--Allons, prenez vos fleurs; il me semble que je fais ici
le rle que j'ai vu faire dans les Pastorales de la Pentecte: srement
cette robe que je porte change mon humeur.

FLORIZEL.--Ce que vous faites vaut toujours mieux que ce que vous avez
fait. Quand vous parlez, ma chre, je voudrais vous entendre parler
toujours; si vous chantez, je voudrais vous entendre; vous voir vendre
et acheter, donner l'aumne, prier, rgler votre maison, et tout faire
en chantant; quand vous dansez, je voudrais que vous fussiez une vague
de la mer, afin que vous pussiez toujours continuer, vous mouvoir
toujours, toujours ainsi, et ne jamais faire autre chose: votre manire
de faire, toujours plus piquante dans chaque mouvement, relve tellement
tout ce que vous faites, que toutes vos actions runies sont celles
d'une reine.

PERDITA.--O Doricls! vos louanges sont trop fortes: si votre jeunesse
et la puret de votre sang, qui se montre franchement sur vos joues,
ne vous annonaient pas clairement pour un berger exempt de fraude,
j'aurais raison de craindre, mon Doricls, que vous ne me fissiez la
cour avec des mensonges.

FLORIZEL.--Je crois que vous avez aussi peu de raison de le craindre,
que je songe peu moi-mme  vous en donner des motifs.--Mais allons,
notre danse, je vous prie. Votre main, ma Perdita; ainsi s'unit un
couple de tourterelles, rsolues de ne jamais se sparer.

PERDITA.--Je le jure pour elles.

POLIXNE.--Voil la plus jolie petite paysanne qui ait foul le vert
gazon: elle ne fait pas un geste, elle n'a pas un maintien qui ne
respire quelque chose de plus relev que sa condition: elle est trop
noble pour ce lieu.

CAMILLO.--Il lui dit quelque chose qui lui fait monter la rougeur sur
les joues: en vrit, c'est la reine du lait et de la crme.

LE FILS DU BERGER.--Allons, la musique, jouez.

DORCAS, _ part_.--Mopsa doit tre votre matresse: et un peu d'ail,
pour prservatif contre ses baisers.

MOPSA.--Allons en mesure.

LE FILS DU BERGER.--Pas un mot, pas un mot: il s'agit aujourd'hui
d'avoir de bonnes manires.--Allons, jouez.

(On excute ici une danse de bergers et de bergres.)

POLIXNE.--Bon berger, dites-moi, je vous prie, quel est ce jeune paysan
qui danse avec votre fille?

LE BERGER.--On l'appelle Doricls, et il se vante de possder de riches
pturages; je ne le tiens que de lui, mais je le crois: il a l'air de
la vrit. Il dit qu'il aime ma fille: je le crois aussi, car jamais la
lune ne s'est mire dans les eaux aussi longtemps qu'on le voit debout,
et lisant, pour ainsi dire, dans les yeux de ma fille; et  parler
franchement, je crois qu' un demi-baiser prs on ne saurait choisir
lequel des deux aime le mieux l'autre.

POLIXNE.--Elle danse avec grce.

LE BERGER.--Elle fait de mme tout ce qu'elle fait, quoique je le dise,
moi, qui devrais le taire. Si le jeune Doricls se dcidait pour elle,
elle lui apporterait ce  quoi il ne songe gure.

LE VALET, _au fils du berger_.--Ah! matre, si vous aviez entendu le
colporteur  la porte, vous ne voudriez plus danser au son du tambourin
ni du chalumeau: non, la cornemuse ne vous ferait plus d'impression.
Il chante plusieurs airs diffrents plus vite que vous ne compteriez
l'argent; il les dbite comme s'il avait mang des ballades et que
toutes les oreilles fussent ouvertes  ses airs.

LE FILS DU BERGER.--Il ne pouvait pas venir plus  propos. Il faut qu'il
entre; moi, j'aime de passion les ballades, quand c'est une histoire
lamentable chante sur un air joyeux, ou une histoire bien plaisante
chante sur un ton lamentable.

LE VALET.--Il a des chansons pour l'homme ou la femme de toutes
grandeurs. Il n'y a pas de marchande de modes qui puisse aussi bien
accommoder de gants ses pratiques: il a les plus jolies chansons d'amour
pour les jeunes filles, et sans aucune licence, ce qui est trange; et
avec de si charmants refrains, de _flon flon_ et _lon lon la_, et _Tombe
dessus, et puis pousse_[16]; et dans le cas o quelque vaurien  la
bouche bante voudrait, comme qui dirait, y entendre malice et casser
grossirement les vitres, il fait rpondre  la fille: _Finissez, ne me
faites pas de mal, cher ami_. Elle s'en dbarrasse et lui fait lcher
prise avec: _Finissez, ne me faites pas de mal, mon brave homme_[17].

[Note 16: Noms de chansons de rondes anciennes.]

[Note 17: Autres titres de chansons.]

POLIXNE.--Voil un honnte garon.

LE FILS DU BERGER.--Sur ma parole, tu parles d'un marchand bien
ingnieux. A-t-il quelques marchandises fraches?

LE VALET.--Il a des rubans de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, plus
de pointes[18] que n'en pourraient employer les avocats de la Bohme
quand ils tomberaient sur lui  la grosse[19], rubans de fil, cadis[20],
batistes, linons, etc., et il met toute sa boutique en chansons comme si
c'tait autant de dieux et de desses; vous croiriez qu'une chemise est
un ange, il chante les poignets et toute la broderie du jabot.

[Note 18: _Points_, pointes et points.]

[Note 19: _By the grosse_; si la traduction du mot est un peu hasarde,
la pense est juste.]

[Note 20: Espce de drap dont les Arlsiennes font encore des cotillons
un peu lourds pour le climat.]

LE FILS DU BERGER.--Je t'en prie, amne-le-nous, et qu'il s'avance en
chantant.

PERDITA.--Avertissez-le d'avance de ne pas se servir de mots
inconvenants dans ses airs.

LE FILS DU BERGER.--Vous avez de ces colporteurs qui sont tout autre
chose que ce que vous pourriez croire, ma soeur.

PERDITA.--Oui, mon cher frre, ou que je n'ai envie de le savoir.

AUTOLYCUS _s'avance en chantant_.

  Du linon aussi blanc que la neige,
  Du crpe noir comme le corbeau,
  Des gants parfums comme les roses de Damas,
  Des masques pour la figure et pour le nez,
  Des bracelets de verre, des colliers d'ambre,
  Des parfums pour la chambre des dames,
  Des coiffes dores et des devants de corsages
  Dont les garons peuvent faire prsent  leurs belles,
  Des pingles et des agrafes d'acier,
  Tout ce qu'il faut aux jeunes filles, des pieds  la tte.
  Venez, achetez-moi; allons, venez acheter, venez acheter,
  Achetez, jeunes gens, ou vos jeunes filles se plaindront.
  Venez acheter, etc.

LE FILS DU BERGER.--Si je n'tais pas amoureux de Mopsa, tu n'aurais
pas un sou de moi; mais, tant captiv comme je le suis, cela entranera
aussi la captivit de quelques rubans et de quelques paires de gants.

MOPSA.--On me les avait promis pour la fte, mais ils ne viendront pas
encore trop tard  prsent.

DORCAS.--Il vous a promis plus que cela, ou bien il y a des menteurs.

MOPSA.--Il vous a pay plus qu'il ne vous a promis, peut-tre mme
davantage, et ce que vous rougiriez de lui rendre.

LE FILS DU BERGER.--Est-ce qu'il n'y a plus de retenue parmi nos jeunes
filles? Porteront-elles leurs jupes l o on devrait voir leurs visages?
N'avez-vous pas l'heure d'aller traire, celle de vous coucher ou d'aller
au four pour venter ces secrets, sans qu'il faille que vous veniez
en jaser devant tous nos htes? Il est heureux qu'ils se parlent 
l'oreille. Faites taire vos langues, et pas un mot de plus.

MOPSA.--J'ai fini. Allons, vous m'avez promis un joli lacet et une paire
de gants parfums.

LE FILS DU BERGER.--Ne vous ai-je pas dit comment on m'avait filout en
chemin et pris tout mon argent?

AUTOLYCUS.--Oh! oui, srement, monsieur, il y a des filous par les
chemins, et il faut bien prendre garde  soi.

LE FILS DU BERGER.--N'aie pas peur, ami, tu ne perdras rien ici.

AUTOLYCUS.--Je l'espre bien, monsieur, car j'ai avec moi bien des
paquets importants.

LE FILS DU BERGER.--Qu'as-tu l? des chansons?

MOPSA.--Oh! je t'en prie, achtes-en quelques-unes. J'aime une
chanson imprime  la fureur, car celles-l, nous savons qu'elles sont
vritables.

AUTOLYCUS.--Tenez, en voil une sur un air fort lamentable: comment la
femme d'un usurier accoucha tout d'un coup de vingt sacs d'argent, et
comment elle avait envie de manger des ttes de serpents et des crapauds
grills.

MOPSA.--Cela est-il vrai? le croyez-vous?

AUTOLYCUS.--Trs-vrai, il n'y a pas un mois de cela.

DORCAS.--Les dieux me prservent d'pouser un usurier!

AUTOLYCUS.--Voil le nom de la sage-femme au bas, une madame Porteconte;
et il y avait cinq ou six honntes femmes qui taient prsentes.
Pourquoi irais-je dbiter des mensonges?

MOPSA, _au jeune berger_.--Oh! je t'en prie, achte-la.

LE FILS DU BERGER.--Allons, mets-la de ct, et voyons encore d'autres
chansons; nous ferons les autres emplettes aprs.

AUTOLYCUS.--Voici une autre ballade d'un poisson qui se montra sur
la cte, le mercredi quatre-vingts d'avril,  quarante mille brasses
au-dessus de l'eau, et qui chanta cette ballade contre le coeur
inflexible des filles. On a cru que c'tait une femme qui avait t
mtamorphose en poisson, pour ne pas avoir voulu aimer un homme
amoureux d'elle: la ballade est vraiment touchante, et tout aussi vraie.

DORCAS.--Cela est vrai aussi? Le croyez-vous?

AUTOLYCUS.--Il y a le certificat de cinq juges de paix, et de tmoins
plus que n'en contiendrait ma balle.

LE JEUNE BERGER.--Mettez-la aussi de ct: une autre.

AUTOLYCUS.--Voici une chanson gaie, mais bien jolie.

MOPSA.--Ah! voyons quelques chansons gaies.

AUTOLYCUS.--Oh! c'est une chanson extrmement gaie, et elle va sur l'air
de: _Deux filles aimaient un amant_; il n'y a peut-tre pas une fille
dans la province qui ne la chante: on me la demande souvent, je puis
vous dire.

MOPSA.--Nous pouvons la chanter tous deux; si vous voulez faire votre
partie, vous allez entendre: elle est en trois parties.

DORCAS.--Nous avons eu cet air-l, il y a un mois.

AUTOLYCUS.--Je puis faire ma partie, vous savez que c'est mon mtier:
songez  bien faire la vtre.

CHANSON.

AUTOLYCUS.--Sortez d'ici, car il faut que je m'en aille.--O? c'est ce
qu'il n'est pas bon que vous sachiez.

DORCAS.--O?

MOPSA.--O?

DORCAS.--O?

MOPSA.--Vous devez, d'aprs votre serment, me dire tous vos secrets.

DORCAS.--Et  moi aussi; laissez-moi y aller.

MOPSA.--Tu vas  la grange, ou bien au moulin.

DORCAS.--Si tu vas  l'un ou  l'autre, tu as tort.

AUTOLYCUS.--Ni l'un ni l'autre.

DORCAS.--Comment! ni l'un ni l'autre?

AUTOLYCUS.--Ni l'un ni l'autre.

DORCAS.--Tu as jur d'tre mon amant.

MOPSA.--Tu me l'as jur bien davantage. Ainsi, o vas-tu donc? Dis-moi,
o?

LE FILS DU BERGER.--Nous chanterons tout  l'heure cette chanson  notre
aise.--Mon pre et nos htes sont en conversation srieuse, et il ne
faut pas les troubler; allons, apporte ta balle et suis-moi. Jeunes
filles, j'achterai pour vous deux.--Colporteur, ayons d'abord le
premier choix.--Suivez-moi, mes belles.

AUTOLYCUS, _ part_.--Et vous payerez bien pour elles.

(Il chante.)

  Voulez-vous acheter du ruban,
  Ou de la dentelle pour votre plerine,
  Ma jolie poulette, ma mignonne?
  Ou de la soie, ou du fil,
  Quelques jolis colifichets pour votre tte,
  Des plus beaux, des plus nouveaux, des plus lgants?
  Venez au colporteur;
  L'argent est un touche  tout
  Qui fait sortir les marchandises de tout le monde.

(Le jeune berger, Dorcas et Mopsa sortent ensemble pour choisir et
acheter; Autolycus les suit.)

(Entre un valet.)

LE VALET.--Matre, il y a trois charretiers, trois bergers, trois
chevriers, trois gardeurs de pourceaux qui se sont tous faits des hommes
 poil: ils se nomment eux-mmes des _saltires_[21], et ils ont une
danse qui est, disent les filles, comme une galimafre de gambades,
parce qu'elles n'en sont pas; mais elles ont elles-mmes dans l'ide
qu'elle plaira infiniment, pourvu qu'elle ne soit pas trop rude pour
ceux qui ne connaissent que le jeu de boules.

[Note 21: _Saltires_ pour satyres.]

LE BERGER.--Laisse-nous; nous ne voulons point de leur danse; on n'a
dj que trop foltr ici.--Je sais, monsieur, que nous vous fatiguons.

POLIXNE.--Vous fatiguez ceux qui nous dlassent; je vous prie, voyons
ces quatre trios de gardeurs de troupeaux.

LE VALET.--Il y en a trois d'entre eux, monsieur, qui, suivant ce qu'ils
racontent, ont dans devant le roi; et le moins souple des trois ne
saute pas moins de douze pieds et demi en carr.

LE BERGER.--Cesse ton babil; puisque cela plat  ces honntes gens,
qu'ils viennent; mais qu'ils se dpchent.

LE VALET.--H! ils sont  la porte, mon matre.

(Ici les douze satyres paraissent et excutent leur danse.)

POLIXNE, _ part_.--Oh! bon pre, tu en sauras davantage dans
la suite.--Cela n'a-t-il pas t trop loin?--Il est temps de les
sparer.--Le bonhomme est simple, il en dit long.--(_A Florizel._) Eh
bien! beau berger, votre coeur est plein de quelque chose qui distrait
votre me du plaisir de la fte.--Vraiment, quand j'tais jeune et que
je filais l'amour comme vous faites, j'avais coutume de charger ma belle
de prsents: j'aurais pill le trsor de soie du colporteur, et l'aurais
prodigu dans les mains de ma belle.--Vous l'avez laiss partir, et
vous n'avez fait aucun march avec lui. Si votre jeune fille allait
l'interprter mal, et prendre cet oubli pour un dfaut d'amour ou de
gnrosit, vous seriez fort embarrass au moins pour la rponse, si
vous tenez  conserver son attachement.

FLORIZEL.--Mon vieux monsieur, je sais qu'elle ne fait aucun cas de
pareilles bagatelles. Les cadeaux qu'elle attend de moi sont emballs
et enferms dans mon coeur, dont je lui ai dj fait don, mais que je ne
lui ai pas encore livr. (_A Perdita_.) Ah! coute-moi prononcer le voeu
de ma vie devant ce vieillard, qui,  ce qu'il semble, aima jadis: je
prends ta main, cette main aussi douce que le duvet de la colombe, et
aussi blanche qu'elle, ou que la dent d'un thiopien et la neige pure
repousse deux fois par le souffle imptueux du nord.

POLIXNE.--Que veut dire ceci? Comme ce jeune berger semble laver avec
complaisance cette main qui tait dj si blanche auparavant!--Je vous
ai interrompu.--Mais revenez  votre protestation: que j'entende votre
promesse.

FLORIZEL.--coutez, et soyez-en tmoin.

POLIXNE.--Et mon voisin aussi que voil?

FLORIZEL.--Et lui aussi, et d'autres que lui, et tous les hommes, la
terre, les cieux et l'univers entier; soyez tous tmoins que, fuss-je
couronn le plus grand monarque du monde et le plus puissant, fuss-je
le plus beau jeune homme qui ai fait languir les yeux, euss-je plus
de force et de science que n'en ait jamais eu un mortel, je n'en
ferais aucun cas sans son amour, que je les emploierais tous et les
consacrerais tous  son service, ou les condamnerais  prir.

POLIXNE.--Belle offrande!

CAMILLO.--Qui montre une affection durable.

LE BERGER.--Mais vous, ma fille, en dites-vous autant pour lui?

PERDITA.--Je ne puis m'exprimer aussi bien, pas  beaucoup prs aussi
bien, non, ni penser mieux; je juge de la puret de ses sentiments sur
celle des miens.

LE BERGER.--Prenez-vous les mains, c'est un march fait.--Et vous,
amis inconnus, vous en rendrez tmoignage; je donne ma fille  ce jeune
homme, et je veux que sa dot gale la fortune de son amant.

FLORIZEL.--Oh! la dot de votre fille doit tre ses vertus. Aprs une
certaine mort, j'aurai plus de richesses que vous ne pouvez l'imaginer
encore, assez pour exciter votre surprise; mais, allons, unissons-nous
en prsence de ces tmoins.

LE BERGER, _ Florizel_.--Allons, voire main.--Et vous, ma fille, la
vtre.

POLIXNE.--Arrtez, berger; un moment, je vous en conjure.--(_A
Florizel_.) Avez-vous un pre?

FLORIZEL.--J'en ai un.--Mais que prtendez-vous?

POLIXNE.--Sait-il ceci?

FLORIZEL.--Il ne le sait pas et ne le saura jamais.

POLIXNE.--Il me semble pourtant qu'un pre est l'hte qui sied le mieux
au festin des noces de son fils. Je vous prie, encore un mot: votre pre
n'est-il pas incapable de gouverner ses affaires? n'est-il pas tomb
en enfance par les annes et les catarrhes de l'ge? peut-il parler,
entendre, distinguer un homme d'un autre, administrer son bien? n'est-il
pas toujours au lit, incapable de rien faire que ce qu'il faisait dans
son enfance?

FLORIZEL.--Non, mon bon monsieur, il est plein de sant, et il a mme
plus de forces que n'en ont la plupart des vieillards de son ge.

POLIXNE.--Par ma barbe blanche, si cela est, vous lui faites une injure
qui ne sent pas trop la tendresse filiale: il est raisonnable que mon
fils se choisisse lui-mme une pouse; mais il serait de bonne justice
aussi que le pre,  qui il ne reste plus d'autre joie que celle de voir
une belle postrit, ft un peu consult dans pareille affaire.

FLORIZEL.--Je vous accorde tout cela; mais, mon vnrable monsieur, pour
quelques autres raisons qu'il n'est pas  propos que vous sachiez, je ne
donne pas connaissance de cette affaire  mon pre.

POLIXNE.--Il faut qu'il en soit instruit.

FLORIZEL.--Il ne le sera point.

POLIXNE.--Je vous en prie, qu'il le soit.

FLORIZEL.--Non, il ne le faut pas.

LE BERGER.--Qu'il le soit, mon fils; il n'aura aucun sujet d'tre fch,
quand il viendra  connatre ton choix.

FLORIZEL.--Allons, allons, il ne doit pas en tre instruit.--Soyez
seulement tmoins de notre union.

POLIXNE, _se dcouvrant_.--De votre divorce, mon jeune monsieur, que
je n'ose pas appeler mon fils. Tu es trop vil pour tre reconnu, toi,
l'hritier d'un sceptre, et qui brigues ici une houlette.--(_Au pre_.)
Toi, vieux tratre, je suis fch de ne pouvoir, en te faisant pendre,
abrger ta vie que d'une semaine.--(_A Perdita_.) Et toi, jeune et belle
sductrice, tu dois  la fin connatre malgr toi le royal fou auquel tu
t'es attaque.

LE BERGER.--O mon coeur!

POLIXNE.--Je ferai dchirer ta beaut avec des ronces, et je rendrai
ta figure plus grossire que ton tat.--Quant  toi, jeune tourdi, si
jamais je m'aperois que tu oses seulement pousser un soupir de regret
de ne plus voir cette petite crature (comme c'est bien mon intention
que tu ne la revoies jamais), je te dclare incapable de me succder,
et je ne te reconnatrai pas plus pour tre de notre sang et de notre
famille, que ne l'est tout autre descendant de Deucalion. Souviens-toi
de mes paroles, et suis-nous  la cour.--Toi, paysan, quoique tu aies
mrit notre colre, nous t'affranchissons pour le prsent de son coup
mortel.--Et vous, enchanteresse, assez bonne pour un ptre, oui, et
pour lui aussi, car il se rendrait indigne de nous s'il ne s'agissait
de notre honneur,--si jamais tu lui ouvres  l'avenir l'entre de cette
cabane, ou que tu entoures son corps de tes embrassements, j'inventerai
une mort aussi cruelle pour toi que tu es dlicate pour elle.

(Il sort.)

PERDITA.--Perdue sans ressources, en un instant! Je n'ai pas t fort
effraye; une ou deux fois j'ai t sur le point de lui rpondre, et de
lui dire nettement que le mme soleil qui claire son palais ne cache
point son visage  notre chaumire, et qu'il les voit du mme oeil. (_A.
Florizel_.) Voulez-vous bien, monsieur, vous retirer? Je vous ai bien
dit ce qu'il adviendrait de tout cela. Je vous prie, prenez soin de
vous; ce songe que j'ai fait, j'en suis rveille maintenant, et je ne
veux plus jouer la reine en rien.--Mais je trairai mes brebis, et je
pleurerai.

CAMILLO, _au berger_.--Eh bien! bon pre, comment vous trouvez-vous?
Parlez encore une fois avant de mourir.

LE BERGER.--Je ne peux ni parler, ni penser, et je n'ose pas savoir ce
que je sais. (_A Florizel_.) Ah! monsieur, vous avez perdu un homme de
quatre-vingt-trois ans, qui croyait descendre en paix dans sa tombe;
oui, qui esprait mourir sur le lit o mon pre est mort, et reposer
auprs de ses honntes cendres; mais maintenant quelque bourreau doit me
revtir de mon drap mortuaire, et me mettre dans un lieu o nul prtre
ne jettera de la poussire sur mon corps. (_A Perdita_.) O maudite
misrable! qui savais que c'tait le prince, et qui as os l'aventurer
 unir ta foi  la sienne.--Je suis perdu! je suis perdu! Si je pouvais
mourir en ce moment, j'aurais vcu pour mourir  l'instant o je le
dsire.

(Il sort.)

FLORIZEL, _ Perdita_.--Pourquoi me regardez-vous ainsi? Je ne suis
qu'afflig, mais non pas effray. Je suis retard, mais non chang. Ce
que j'tais, je le suis encore. Plus on me retire en arrire, et plus je
veux aller en avant: je ne suis pas mon lien avec rpugnance.

CAMILLO.--Mon gracieux seigneur, vous connaissez le caractre de votre
pre. En ce moment il ne vous permettra aucune reprsentation; et je
prsume que vous ne vous proposez pas de lui en faire; il aurait aussi
bien de la peine, je le crains,  soutenir votre vue; ainsi, jusqu' ce
que la fureur de Sa Majest se soit calme, ne vous prsentez pas devant
lui.

FLORIZEL.--Je n'en ai pas l'intention. Vous tes Camillo, je pense?

CAMILLO.--Oui, seigneur.

PERDITA.--Combien de fois vous ai-je dit que cela arriverait? Combien de
fois vous ai-je dit que mes grandeurs finiraient ds qu'elles seraient
connues?

FLORIZEL.--Elles ne peuvent finir que par la violation de ma foi: et
qu'alors la nature crase les flancs de la terre l'un contre l'autre,
qu'elle touffe toutes les semences qu'elle renferme! Lve les
yeux.--Effacez-moi de votre succession, mon pre; mon hritage est mon
amour.

CAMILLO.--coutez les conseils.

FLORIZEL.--Je les coute; mais ce sont ceux de mon amour; si ma raison
veut lui obir, j'coute la raison; sinon, mes sens, prfrant la folie,
lui souhaitent la bienvenue.

CAMILLO.--C'est l du dsespoir, seigneur.

FLORIZEL.--Appelez-le de ce nom, si vous voulez; mais il remplit mon
voeu; je suis forc de le croire vertu. Camillo, ni pour la Bohme, ni
pour toutes les pompes qu'on y peut recueillir, ni pour tout ce que le
soleil claire, tout ce que le sein de la terre contient, ou ce que la
mer profonde cache dans ses abmes ignors, je ne violerai les serments
que j'ai faits  cette beaut que j'aime. Ainsi, je vous prie, comme
vous avez toujours t l'ami honor de mon pre, lorsqu'il aura perdu
la trace de son fils (car je le jure, j'ai l'intention de ne plus le
revoir), temprez sa colre par vos sages conseils. La fortune et moi
nous allons lutter ensemble  l'avenir. Voici ce que vous pouvez savoir
et redire, que je me suis lanc  la mer avec celle que je ne puis
conserver ici sur le rivage; et, fort heureusement pour notre besoin,
j'ai un vaisseau prt  partir, qui n'tait pas prpar pour ce dessein.
Quant  la route que je veux tenir, il n'est d'aucun avantage pour vous
de le savoir, ni d'aucun intrt pour moi que vous puissiez le redire.

CAMILLO.--Ah! seigneur, je voudrais que votre caractre ft plus docile
aux avis, ou plus fort pour rpondre  votre ncessit.

FLORIZEL.--coutez, Perdita. (_A Camillo_.) Je vais vous entendre tout 
l'heure.

CAMILLO, _ part._--Il est inbranlable: il est dcid  fuir.
Maintenant je serais heureux si je pouvais faire servir son vasion
 mon avantage; le sauver du danger, lui prouver mon affection et mon
respect; et parvenir ainsi  revoir ma chre Sicile, et cet infortun
roi, mon matre, que j'ai si grande soif de revoir.

FLORIZEL.--Allons, cher Camillo, je suis charg d'affaires si
importantes que j'abjure toute crmonie.

CAMILLO, _se prparant  sortir_.--Seigneur, je pense que vous avez
entendu parler de mes faibles services, et de l'affection que j'ai
toujours porte  votre pre?

FLORIZEL.--Vous avez bien mrit de lui; c'est une musique pour mon
pre que de raconter vos services; et il n'a pas nglig le soin de les
rcompenser suivant sa reconnaissance.

CAMILLO.--Eh bien! seigneur, si vous avez la bont de croire que j'aime
le roi, et en lui ce qui lui tient de plus prs, c'est--dire votre
illustre personne, daignez vous laisser diriger par moi, si votre
projet plus rflchi et mdit  loisir peut encore souffrir quelque
changement. Sur mon honneur, je vous indiquerai un lieu o vous
trouverez l'accueil qui convient  Votre Altesse; o vous pourrez
possder librement votre amante (dont je vois que vous ne pouvez tre
spar que par votre ruine, dont vous prserve le ciel!). Vous pourrez
l'pouser, et par tous mes efforts, en votre absence je tcherai
d'apaiser le ressentiment de votre pre, et de l'amener  approuver
votre choix.

FLORIZEL.--Eh! cher Camillo, comment pourrait s'accomplir cette espce
de miracle? Apprenez-le-moi, afin que j'admire en vous quelque chose de
plus qu'un homme, et qu'ensuite je puisse me fier  vous.

CAMILLO.--Avez-vous pens  quelque lieu o vous vouliez aller?

FLORIZEL.--Pas encore. Comme c'est un accident inopin qui est coupable
du parti violent que nous prenons, nous faisons de mme profession
d'tre les esclaves du hasard et de l'impulsion de chaque vent qui
souffle.

CAMILLO.--coutez-moi donc: voici ce que j'ai  vous dire.--Si vous ne
voulez pas absolument changer de rsolution, et que vous soyez rsolu 
cette fuite, faites voile vers la Sicile, et prsentez-vous avec votre
belle princesse (car je vois qu'elle doit l'tre) devant Lontes. Elle
sera vtue comme il convient  la compagne de votre lit. Il me semble
voir Lontes vous ouvrant affectueusement ses bras, vous accueillant par
ses larmes, vous demandant pardon  vous, qui tes le fils, comme  la
personne mme du pre, baisant les mains de votre belle princesse, et
son coeur partag entre sa cruaut et sa tendresse, se reprochant l'une
avec des maldictions et disant  l'autre de crotre plus vite que le
temps ou la pense.

FLORIZEL.--Digne Camillo, quel prtexte donnerai-je  ma visite?

CAMILLO.--Vous direz que vous tes envoy par le roi votre pre, pour
le saluer et lui donner des consolations. Je veux vous mettre par crit,
seigneur, la manire dont vous devez vous conduire avec lui, et ce que
vous devez lui communiquer, comme de la part de votre pre, des
choses qui ne sont connues que de nous trois; et ces instructions vous
guideront dans ce que vous devrez dire  chaque audience, de sorte qu'il
ne s'apercevra de rien, et qu'il croira que vous avez toute la confiance
de votre pre, et que vous lui rvlez son coeur tout entier.

FLORIZEL.--Je vous suis oblig, cette ide a de la sve.

CAMILLO.--C'est une marche qui promet mieux que de vous dvouer
inconsidrment  des mers infrquentes,  des rivages inconnus, avec
la certitude de rencontrer une foule de misres, sans aucun espoir
de secours; pour sortir d'une infortune, afin d'tre assailli par une
autre; n'ayant rien de certain que vos ancres, qui ne peuvent vous
rendre de meilleur service que celui de vous fixer dans des lieux o
vous serez fch d'tre. D'ailleurs, vous le savez, la prosprit est le
plus sr lien de l'amour; l'affliction altre  la fois la fracheur et
le coeur.

PERDITA.--L'un des deux est vrai; je pense que l'adversit peut fltrir
les joues, mais elle ne peut atteindre le coeur.

CAMILLO.--Oui-da! dites-vous cela? il ne sera point n dans la maison de
votre pre, depuis sept annes, une autre fille comparable  vous.

FLORIZEL.--Mon cher Camillo, elle est autant en avant de son ducation,
qu'elle est en arrire par la naissance.

CAMILLO.--Je ne puis dire qu'il soit dommage qu'elle manque
d'instruction; car elle me parat tre la matresse de la plupart de
ceux qui instruisent les autres.

PERDITA.--Pardonnez, monsieur, ma rougeur vous exprimera mes
remerciements.

FLORIZEL.--Charmante Perdita!--Mais, sur quelles pines nous sommes
placs! Camillo, vous, le sauveur de mon pre, et maintenant le mien, le
mdecin de notre maison, comment ferons-nous? Nous ne sommes pas quips
comme doit l'tre le fils du roi de Bohme, et nous ne pourrons pas
paratre en Sicile...

CAMILLO.--Seigneur, n'ayez point d'inquitude l-dessus. Vous savez, je
crois, que toute ma fortune est situe dans cette le; ce sera mon soin
que vous soyez entretenu en prince, comme si le rle que vous devez
jouer tait le mien. Et, seigneur, comme preuve que vous ne pourrez
manquer de rien... un mot ensemble.

(Ils se parlent  l'cart.)

(Entre Autolycus.)

AUTOLYCUS.--Ah! quelle dupe que l'honntet! et que la confiance, sa
soeur insparable, est une sotte fille! J'ai vendu toute ma drogue: il
ne me reste pas une pierre fausse, pas un ruban, pas un miroir, pas une
boule de parfums, ni bijou, ni tablettes, ni ballade, ni couteau, ni
lacet, ni gants, ni ruban de soulier, ni bracelet, ni anneau de corne;
pour empcher ma balle de jener, ils sont accourus,  qui achterait
le premier, comme si mes bagatelles avaient t bnies et pouvaient
procurer la bndiction du ciel  l'acheteur: par ce moyen, j'ai observ
ceux dont la bourse avait la meilleure mine, et ce que j'ai vu, je m'en
suis souvenu pour mon profit. Mon paysan,  qui il ne manque que bien
peu de chose pour tre un homme raisonnable, est devenu si amoureux des
chansons des filles, qu'il n'a pas voulu bouger un pied qu'il n'ait eu
l'air et les paroles; ce qui m'a si bien attir le reste du troupeau,
que tous leurs autres sens s'taient fixs dans leurs oreilles: vous
auriez pu pincer un jupon, sans qu'il l'et senti: ce n'tait rien que
de dpouiller un gousset de sa bourse: j'aurais enfil toutes les clefs
qui pendaient aux chanes; on n'entendait, on ne sentait que la chanson
de mon monsieur, et on n'admirait que cette niaiserie. En sorte que,
pendant cette lthargie, j'ai escamot et coup la plupart de leurs
bourses de fte; si le vieux berger n'tait pas venu avec ses cris
contre sa fille et le fils du roi, s'il n'et pas chass nos corneilles
loin de la balle de bl, je n'eusse pas laiss une bourse en vie dans
toute l'assemble.

(Camille, Florizel et Perdita s'avancent.)

CAMILLO.--Oui, mais mes lettres qui, par ce moyen, seront rendues en
Sicile aussitt que vous y arriverez, clairciront ce doute.

FLORIZEL.--Et celles que vous vous procurerez de la part du roi
Lontes...

CAMILLO.--Satisferont votre pre.

PERDITA.--Soyez  jamais heureux! Tout ce que vous dites a belle
apparence.

CAMILLO, _apercevant Autolycus_.--Quel est cet homme qui se trouve
l?--Nous en ferons notre instrument; ne ngligeons rien de ce qui peut
nous aider.

AUTOLYCUS, _ part_.--S'ils m'ont entendu tout  l'heure!...--Allons, la
potence.

CAMILLO.--H! vous voil, mon ami? Pourquoi trembles-tu ainsi? Ne
craignez personne: on ne veut pas vous faire du mal.

AUTOLYCUS.--Je suis un pauvre malheureux, monsieur.

CAMILLO.--Eh bien! continue de l'tre  ton aise; il n'y a personne
ici qui veuille te voler cela; cependant, nous pouvons te proposer un
change avec l'extrieur de ta pauvret; en consquence, dshabille-toi
 l'instant: tu dois penser qu'il y a quelque ncessit pour cela;
change d'habit avec cet honnte homme. Quoique le march soit 
son dsavantage, cependant sois sr qu'il y a encore quelque chose
par-dessus le march.

AUTOLYCUS.--Je suis un pauvre malheureux, monsieur. (_A part_.) Je vous
connais de reste.

CAMILLO.--Allons, je t'en prie, dpche: ce monsieur est dj 
demi-dshabill.

AUTOLYCUS.--Parlez-vous srieusement, monsieur?--(_A part_.) Je
souponne le jeu de tout ceci.

FLORIZEL.--Dpche-toi donc, je t'en prie.

AUTOLYCUS.--En vrit, j'ai dj des gages, mais en conscience je ne
puis prendre cet habit.

CAMILLO.--Allons, dnoue, dnoue. (_A Perdita_.) Heureuse amante, que
ma prophtie s'accomplisse pour vous!--Il faut vous retirer sous quelque
abri; prenez le chapeau de votre amant et enfoncez-le sur vos sourcils:
cachez votre figure. Dshabillez-vous et dguisez autant que vous le
pourrez tout ce qui pourrait vous faire reconnatre, afin que vous
puissiez (car je crains pour vous les regards) gagner le vaisseau sans
tre dcouverte.

PERDITA.--Je vois que la pice est arrange de faon qu'il faut que j'y
fasse un rle.

CAMILLO.--Il n'y a point de remde. (_A Florizel_.) Eh bien! avez-vous
fini?

FLORIZEL.--Si je rencontrais mon pre  prsent, il ne m'appellerait pas
son fils.

CAMILLO.--Allons, vous ne garderez point de chapeau.--Venez, madame,
venez.--(_A Autolycus_.) Adieu, mon ami.

AUTOLYCUS.--Adieu, monsieur.

FLORIZEL.--O Perdita! ce que nous avons oubli tous deux!--Je vous prie,
un mot.

CAMILLO, _ part_.--Ce que je vais faire d'abord, ce sera d'informer le
roi de cette vasion et du lieu o ils se rendent, o j'ai l'esprance
que je viendrai  bout de le dterminer  les suivre; et je
l'accompagnerai et reverrai la Sicile, que j'ai un dsir de femme de
revoir.

FLORIZEL.--Que la fortune nous accompagne! Ainsi donc, nous allons
gagner le rivage, Camillo?

CAMILLO.--Le plus tt sera le mieux.

(Florizel, Perdita et Camillo sortent.)

AUTOLYCUS _seul_.--Je conois l'affaire, je l'entends; avoir l'oreille
fine, l'oeil vif et la main lgre sont des qualits ncessaires pour un
coupeur de bourses. Il est besoin aussi d'un bon nez, afin de flairer
de l'ouvrage pour les autres sens. Je vois que voici le moment o un
malhonnte homme peut faire son chemin. Quel change aurais-je fait s'il
n'y avait pas eu de l'or par-dessus le march? Mais aussi combien ai-je
gagn ici avec cet change? Srement les dieux sont d'intelligence avec
nous cette anne, et nous pouvons faire tout ce que nous voulons _ex
tempore_. Le prince lui-mme est  l'oeuvre pour une mauvaise action en
s'vadant de chez son pre et tranant son entrave  ses talons. Si je
savais que ce ne ft pas un tour honnte que d'en informer le roi, je
le ferais: mais je tiens qu'il y a plus de coquinerie  tenir la chose
secrte, et je reste fidle  ma profession. (_Entrent le berger et son
fils_.) Tenons-nous  l'cart,  l'cart. Voici encore matire pour une
cervelle chaude. Chaque coin de rue, chaque glise, chaque boutique,
chaque cour de justice, chaque pendaison procure de l'occupation  un
homme vigilant.

LE FILS DU BERGER.--Voyez, voyez, quel homme vous tes  prsent! Il n'y
a pas d'autre parti que d'aller dclarer au roi qu'elle est un enfant
chang au berceau, et point du tout de votre chair et de votre sang.

LE BERGER.--Mais, coute-moi.

LE FILS.--Mais, coutez-moi.

LE BERGER.--Allons, continue donc.

LE FILS.--Ds qu'elle n'est point de votre chair et de votre sang, votre
chair et votre sang n'ont point offens le roi; et alors votre chair
et votre sang ne doivent pas tre punis par lui. Montrez ces effets que
vous avez trouvs autour d'elle, ces choses secrtes, tout, except ce
qu'elle a sur elle; et cela une fois fait, laissez siffler la loi, je
vous le garantis.

LE BERGER.--Je dirai tout au roi; oui, chaque mot, et les folies de son
fils aussi, qui, je puis bien le dire, n'est point un honnte homme,
ni envers son pre, ni envers moi, d'aller se jouer  me faire le
beau-frre du roi.

LE FILS.--En effet, beau-frre tait le degr le plus loign auquel
vous pussiez parvenir, et alors votre sang serait devenu plus cher je ne
sais pas de combien l'once.

AUTOLYCUS, _toujours  l'cart_.--Bien dit... Idiot!

LE BERGER.--Allons, allons trouver le roi: il y a dans le petit paquet
de quoi lui faire se gratter la barbe.

AUTOLYCUS.--Je ne vois pas trop quel obstacle cette plainte peut mettre
 l'vasion de mon matre.

LE FILS.--Priez le ciel qu'il soit au palais.

AUTOLYCUS.--Quoique je ne sois pas honnte de mon naturel, je le suis
cependant quelquefois par hasard.--Mettons dans ma poche cette barbe
de colporteur. (_Il s'avance auprs des deux bergers_.) Eh bien!
villageois, o allez-vous ainsi?

LE BERGER.--Au palais, si Votre Seigneurie le permet.

AUTOLYCUS.--Vos affaires, l, quelles sont-elles? Avec qui? Dclarez-moi
ce que c'est que ce paquet, le lieu de votre demeure, vos noms, vos
ges, votre avoir, votre ducation, en un mot tout ce qu'il importe qui
soit connu?

LE FILS.--Nous ne sommes que des gens tout unis, monsieur.

AUTOLYCUS.--Mensonge! Vous tes rudes et couverts de poil. Ne vous
avisez pas de mentir: cela ne convient  personne qu' des marchands, et
ils nous donnent souvent un dmenti  nous autres soldats; mais nous les
en payons en monnaie de bonne empreinte et nullement en fer homicide.
Ainsi, ils ne nous donnent pas un dmenti.

LE FILS.--Votre Seigneurie avait tout l'air de nous en donner si elle ne
s'tait pas prise sur le fait.

LE BERGER.--tes-vous un courtisan, monsieur, s'il vous plat?

AUTOLYCUS.--Que cela me plaise ou non, je suis un courtisan; est-ce que
tu ne vois pas un air de cour dans cette tournure de bras? Est-ce que ma
dmarche n'a pas en elle la cadence de cour? Ton nez ne reoit-il pas
de mon individu une odeur de cour? Est-ce que je ne rflchis pas sur ta
bassesse un mpris de cour? Crois-tu que, parce que je veux dvelopper,
dmler ton affaire, pour cela je ne suis pas un courtisan? Je suis un
courtisan de pied en cap et un homme qui fera avancer ou reculer ton
affaire; en consquence de quoi je te commande de me dclarer ton
affaire.

LE BERGER.--Mon affaire, monsieur, s'adresse au roi.

AUTOLYCUS.--Quel avocat as-tu auprs de lui?

LE BERGER.--Je n'en connais point, monsieur, sous votre bon plaisir.

LE FILS.--Avocat est un terme de cour pour signifier un faisan. Dites
que vous n'en avez pas.

LE BERGER.--Aucun, monsieur. Je n'ai point de faisan, ni coq, ni poule.

AUTOLYCUS, _ haute voix_.--Que nous sommes heureux, pourtant, de n'tre
pas de simples gens! Et pourtant la nature aurait pu me faire ce qu'ils
sont; ainsi je ne veux pas les ddaigner.

LE FILS.--Ce ne peut tre qu'un grand courtisan.

LE BERGER.--Ses habits sont riches, mais il ne les porte pas avec grce.

LE FILS.--Il me parat  moi d'autant plus noble qu'il est plus bizarre:
c'est un homme important, je le garantis, je le reconnais  ce qu'il se
cure les dents[22].

[Note 22: Manire de petit-matre, du temps de Shakspeare.]

AUTOLYCUS.--Et ce paquet, qu'y a-t-il dans ce paquet? Pourquoi ce
coffre?

LE BERGER.--Monsieur, il y a dans ce paquet et cette bote des secrets
qui ne doivent tre connus que du roi, et qu'il va apprendre avant une
heure, si je peux parvenir  lui parler.

AUTOLYCUS.--Vieillard, tu as perdu tes peines.

LE BERGER.--Pourquoi, monsieur?

AUTOLYCUS.--Le roi n'est point au palais; il est all  bord d'un
vaisseau neuf pour purger sa mlancolie et prendre l'air: car, si tu
peux comprendre les choses srieuses, il faut que tu saches que le roi
est dans le chagrin.

LE BERGER.--On le dit, monsieur,  l'occasion de son fils, qui voulait
se marier  la fille d'un berger.

AUTOLYCUS.--Si ce berger n'est pas dans les fers, qu'il fuie
promptement; les maldictions qu'il aura, les tortures qu'on lui fera
souffrir, briseront le dos d'un homme et le coeur d'un monstre.

LE FILS.--Le croyez-vous, monsieur?

AUTOLYCUS.--Et ce ne sera pas seulement lui qui souffrira tout ce que
l'imagination peut inventer de fcheux et la vengeance d'amer, mais
aussi ses parents, quand ils seraient loigns jusqu'au cinquantime
degr, tous tomberont sous la main du bourreau. Et quoique ce soit une
grande piti, cependant c'est ncessaire. Un vieux maraud de gardien
de brebis, un entremetteur de bliers, consentir que sa fille s'lve
jusqu' la majest royale! Quelques-uns disent qu'il sera lapid, mais
moi je dis que c'est une mort trop douce pour lui: porter notre trne
dans un parc  moutons! Il n'y a pas assez de morts, la plus cruelle est
trop aise.

LE FILS.--Ce vieux berger a-t-il un fils, monsieur? l'avez-vous entendu
dire, s'il vous plat, monsieur?

AUTOLYCUS.--Il a un fils qui sera corch vif; ensuite, enduit partout
de miel et plac  l'entre d'un nid de gupes, pour rester l jusqu'
ce qu'il soit aux trois quarts et demi mort; ensuite on le fera revenir
avec de l'eau-de-vie ou quelque autre liqueur forte; alors tout au vif
qu'il sera, et dans le jour prdit par l'almanach, il sera plac
contre un mur de briques aux regards brlants du soleil du midi, qui
le regardera jusqu' ce qu'il prisse sous la piqre des mouches. Mais
pourquoi nous amuser  parler de misrables tratres? Il ne faut que
rire de leurs maux, leurs crimes tant si grands. Dites-moi, car vous
me paraissez de bonnes gens bien simples, ce que vous voulez au roi.
Si vous me marquez comme il faut votre considration pour moi, je vous
conduirai au vaisseau o il est, je vous prsenterai  Sa Majest, je
lui parlerai  l'oreille en votre faveur; et s'il est quelqu'un auprs
du roi qui puisse vous faire accorder votre demande, vous voyez un homme
qui le fera.

LE FILS.--Il parat un homme d'un grand crdit; accordez-vous avec
lui, donnez-lui de l'or; et quoique l'autorit soit un ours froce,
cependant, avec de l'or, on la mne souvent par le nez. Montrez le
dedans de votre bourse au dehors de votre main, et sans plus tarder.
Souvenez-vous, _lapid et corch vif_.

LE BERGER.--S'il vous plaisait, monsieur, de vous charger de l'affaire
pour nous, voici de l'or que j'ai sur moi; je vous promets encore
autant, et je vous laisserai ce jeune homme en gage jusqu' ce que je
vous le rapporte.

AUTOLYCUS.--Aprs que j'aurai fait ce que j'ai promis?

LE BERGER.--Oui, monsieur.

AUTOLYCUS.--Allons, donnez-m'en la moiti.--tes-vous personnellement
intress dans cette affaire?

LE FILS.--En quelque faon, monsieur; mais, quoique ma situation soit
assez triste, j'espre que je ne serai pas corch vif pour cela.

AUTOLYCUS.--Oh! c'est le cas du fils du berger. Au diable si on n'en
fait pas un exemple.

LE FILS, _ son_ pre.--Du courage, prenez courage; il faut que nous
allions trouver le roi, et lui montrer les choses tranges que nous
avons  faire voir; il faut qu'il sache qu'elle n'est point du tout
votre fille, ni ma soeur, autrement nous sommes perdus. (_A Autolycus_.)
Monsieur, je vous donnerai autant que ce vieillard quand l'affaire sera
termine; et je resterai, comme il vous le dit, votre otage, jusqu' ce
que l'or vous ait t apport.

AUTOLYCUS.--Je m'en rapporte  vous; marchez devant vers le rivage;
prenez sur la droite. Je ne ferai que regarder par-dessus la haie, et je
vous suis.

LE FILS.--Nous sommes bien heureux d'avoir trouv cet homme, je puis le
dire, bien heureux.

LE BERGER.--Marchons devant, comme il nous l'ordonne; la Providence nous
l'a envoy pour nous faire du bien.

(Le berger et son fils s'en vont.)

AUTOLYCUS, _seul_.--Quand j'aurais envie d'tre honnte homme, la
fortune ne le souffrirait pas; elle me fait tomber le butin dans la
bouche; elle me gratifie en ce moment d'une double occasion: de l'or,
et le moyen de rendre service au prince mon matre; et qui sait combien
cela peut servir  mon avancement? Je vais lui conduire  bord ces deux
taupes, ces deux aveugles: s'il juge  propos de les remettre sur le
rivage, et que la plainte qu'ils veulent prsenter au roi ne l'intresse
en rien, qu'il me traite s'il le veut de coquin, pour tre si officieux;
je suis  toute preuve contre ce titre, et contre la honte qui peut y
tre attache. Je vais les lui prsenter; cela peut tre important.

(Il sort.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




                           ACTE CINQUIME


SCNE I

Sicile.--Appartement dans le palais de Lontes.

LONTES, CLOMNE, DION, PAULINE, _suite_.


CLOMNE.--Seigneur, vous en avez assez fait; vous avez tmoign le
repentir d'un saint; si vous avez commis des fautes, vous les avez bien
expies, et mme votre pnitence a surpass vos fautes: finissez enfin
par faire ce que le ciel a dj fait, oubliez vos offenses, et vous les
pardonnez comme il vous les pardonne.

LONTES.--Tant que je me souviendrai d'elle et de ses vertus, je ne puis
oublier mon injustice envers elle; je songe toujours au tort que je
me suis fait  moi-mme; tort si grand qu'il laisse mon royaume sans
hritier, et qui a dtruit la plus douce compagne sur laquelle un poux
ait fond ses esprances.

PAULINE.--Cela est vrai, trop vrai, seigneur; quand vous pouseriez
l'une aprs l'autre toutes les femmes du monde, ou quand vous prendriez
quelque bonne qualit  toutes pour en former une femme parfaite, celle
que vous avez tue serait encore sans gale.

LONTES.--Je le crois ainsi. Tue? Moi, je l'ai tue?--Oui, je l'ai
fait; mais vous me donnez un coup bien cruel, en me disant que je l'ai
tue. Ce mot est aussi amer pour moi dans votre bouche que dans mes
penses:  l'avenir, ne me le dites que bien rarement.

CLOMNE.--Ne le prononcez jamais, bonne dame; vous auriez pu dire
mille choses qui eussent t plus convenables aux circonstances, et plus
conformes  la bont de votre coeur.

PAULINE, _ Clomne_.--Vous tes un de ceux qui voudraient le voir se
remarier.

DION.--Si vous ne le dsirez pas, vous n'avez donc aucune piti de
l'tat; et vous ne vous souvenez pas de son auguste nom? Considrez un
peu quels dangers, si Sa Majest ne laisse point de postrit, peuvent
tomber sur ce royaume et dvorer tous les tmoins indcis de sa ruine.
Quoi de plus saint que de se rjouir de ce que la feue reine est en
paix? quoi de plus saint que de faire rentrer le bonheur dans la couche
de Sa Majest, avec une douce compagne, pour soutenir la royaut, nous
consoler du prsent et prparer le bien  venir?

PAULINE.--Il n'en est aucune qui soit digne, auprs de celle qui
n'est plus. D'ailleurs, les dieux voudront que leurs desseins secrets
s'accomplissent. Le divin Apollon n'a-t-il pas rpondu, et n'est-ce pas
l le sens de son oracle, que le roi Lontes n'aura point d'hritier
qu'on n'ait retrouv son enfant perdu? Et l'espoir qu'il soit jamais
retrouv est aussi contraire  la raison humaine, qu'il l'est que mon
Antigone brise son tombeau, et revienne  moi, car, sur ma vie, il a
pri avec l'enfant. Votre avis est donc que notre souverain contrarie le
ciel et s'oppose  ses volonts? (_Au roi_.) Ne vous inquitez point de
postrit: la couronne trouvera toujours un hritier. Le grand Alexandre
laissa la sienne au plus digne, et par l son successeur avait chance
d'tre le meilleur possible.

LONTES.--Chre Pauline, vous qui avez en honneur, je le sais, la
mmoire d'Hermione, ah! que ne me suis-je toujours dirig d'aprs vos
conseils! Je pourrais encore  prsent contempler les beaux yeux de ma
reine chrie, je pourrais encore recueillir des trsors sur ses lvres.

PAULINE.--En les laissant plus riches encore, aprs le don qu'elles vous
auraient fait.

LONTES.--Vous dites la vrit: il n'est plus de pareilles femmes: ainsi
plus de femme. Une pouse qui ne la vaudrait pas, et qui serait mieux
traite qu'elle, forcerait son me sanctifie  revtir de nouveau son
corps et  nous apparatre sur ce thtre o nous l'outrageons en ce
moment; et  me dire, dans les tourments de son coeur: Pourquoi plutt
moi?

PAULINE.--Si elle avait le pouvoir de le faire, elle en aurait une juste
raison.

LONTES.--Oui, bien juste: et elle m'exciterait  poignarder celle que
j'aurais pouse.

PAULINE.--Je le ferais comme elle: si j'tais le fantme qui revint, je
vous dirais de considrer les yeux de votre nouvelle pouse, et de me
dire pour quels attraits vous l'auriez choisie; et ensuite je pousserais
un cri en vous adressant ces mots: Souviens-toi de moi.

LONTES.--Les toiles, les toiles mmes, et tous les yeux du monde ne
sont auprs des siens que des charbons teints! Ne craignez point une
autre pouse; je ne veux plus de femme, Pauline.

PAULINE.--Voulez-vous jurer de ne jamais vous marier que de mon libre
consentement?

LONTES.--Jamais, Pauline; je le jure sur le salut de mon me.

PAULINE.--Vous l'entendez, seigneurs, soyez tous tmoins de son serment.

CLOMNE.--Vous le tentez au del de toute mesure.

PAULINE.--A moins qu'une autre femme, ressemblant autant  Hermione que
son portrait, ne se prsente  ses yeux.

CLOMNE.--Chre dame...

PAULINE.--J'ai dit.--Cependant, si mon roi veut se marier...--Oui, si
vous le voulez seigneur, et qu'il n'y ait pas de moyen de vous en ter
la volont, donnez-moi l'office de vous choisir une reine; elle ne sera
pas aussi jeune que l'tait la premire; mais elle sera telle que, si
l'ombre de votre premire reine revenait, elle se rjouirait de vous
voir dans ses bras.

LONTES.--Ma fidle Pauline, nous ne nous marierons point que sur votre
avis.

PAULINE.--Et je vous le conseillerai, quand votre premire reine
reviendra  la vie; jamais auparavant.

(Entre un gentilhomme.)

LE GENTILHOMME.--Quelqu'un qui se donne pour le prince Florizel, fils
de Polixne, vient avec sa princesse, la plus belle personne que j'aie
jamais vue, demander  tre introduit auprs de Votre Majest.

LONTES.--Quelle affaire avons-nous avec lui? Il ne vient point dans un
appareil digne de la grandeur de son pre; son arrive, si soudaine et
si imprvue, nous dit assez que ce n'est point une visite volontaire,
mais une entrevue force par quelque besoin ou quelque accident. Quelle
suite a-t-il?

LE GENTILHOMME.--Peu de suite, et ceux qui la composent ont pauvre mine.

LONTES.--Sa princesse, dites-vous, est avec lui?

LE GENTILHOMME.--Oui, la plus incomparable beaut terrestre, je crois,
que jamais le soleil ait claire de sa lumire.

PAULINE.--O Hermione! comme le sicle prsent se vante toujours
au-dessus du sicle pass, qui valait mieux, de mme, la tombe cde le
pas aux objets que l'on voit  prsent. Vous-mme, monsieur, vous avez
dit, et vous l'avez crit aussi (mais maintenant vos crits sont plus
glacs que celle qui en tait le sujet), qu'elle n'avait jamais t, et
que jamais elle ne serait gale. Vos vers, qui suivaient autrefois sa
beaut, ont trangement recul, pour que vous disiez  prsent que vous
en avez vu une plus accomplie.

LE GENTILHOMME.--Pardon, madame; j'ai presque oubli l'une: daignez
me pardonner; et l'autre, quand une fois elle aura obtenu vos regards,
obtiendra aussi votre voix. C'est une si belle crature que, si elle
voulait fonder une secte, elle pourrait teindre le zle de toutes les
autres sectes, et faire des proslytes de tous ceux  qui elle dirait de
la suivre.

PAULINE.--Comment! pas des femmes?

LE GENTILHOMME.--Les femmes l'aimeront, parce qu'elle est une femme qui
vaut plus qu'aucun homme; les hommes l'aimeront, parce qu'elle est la
plus rare de toutes les femmes!

LONTES.--Allez, Clomne; et vous-mme, accompagn de vos illustres
amis, amenez-les recevoir nos embrassements. (_Clomne sort avec les
seigneurs et le gentilhomme_.) Toujours est-il trange qu'il vienne
ainsi se glisser dans notre cour.

PAULINE.--Si notre jeune prince (la perle des enfants) avait vcu
jusqu' cette heure, il aurait bien figur  ct de ce seigneur: il n'y
avait pas un mois d'intervalle entre leurs naissances.

LONTES.--Je vous prie, taisez-vous: vous savez qu'il meurt pour moi
de nouveau quand on m'en parle. Lorsque je verrai ce jeune homme, vos
discours, Pauline, pourraient me conduire  des rflexions capables de
me priver de ma raison.--Je les vois qui s'avancent.

(Entrent Florizel, Perdita, Clomne et autres seigneurs.)

LONTES, _ Florizel_.--Prince, votre mre fut bien fidle au mariage,
car, au moment o elle vous conut, elle reut l'empreinte de votre
illustre pre. Si je n'avais que vingt et un ans, les traits de votre
pre sont si bien gravs en vous, vous avez si bien son air, que je
vous appellerais mon frre, comme lui, et je vous parlerais de quelques
tourderies de jeunesse que nous fmes ensemble. Vous tes le bienvenu,
ainsi que votre belle princesse, une desse. Hlas! j'ai perdu un couple
d'enfants qui auraient pu se tenir ainsi entre le ciel et la terre, et
exciter l'admiration comme vous le faites, couple gracieux. Et ce fut
alors que je perdis (le tout par ma folie) la socit et l'amiti de
votre vertueux pre, que je dsire voir encore une fois dans ma vie,
quoiqu'elle soit maintenant accable de malheurs.

FLORIZEL.--Seigneur, c'est par son ordre que j'ai abord ici en Sicile,
et je suis charg de sa part de vous prsenter tous les voeux qu'un roi
et un ami peut envoyer  son frre, et si une infirmit, qui attaque les
forces uses n'avait fait tort  la vigueur qu'il dsirait, il aurait
lui-mme travers l'tendue de terres et de mers qui spare votre trne
et le sien, pour vous revoir, vous qu'il aime (il m'a ordonn de vous le
dire) plus que tous les sceptres et plus que tous ceux qui les portent
en ce moment.

LONTES.--Ah! mon frre, digne prince, les outrages que je t'ai faits se
rveillent en moi, et tes soins, d'une gnrosit si rare, accusent ma
ngligence tardive!--Soyez le bienvenu ici, comme le printemps l'est sur
la terre. Et a-t-il donc aussi expos cette merveille de la beaut aux
cruels ou tout au moins aux rudes traitements du terrible Neptune, pour
venir saluer un homme qui ne vaut pas ses fatigues, bien moins encore
les hasards auxquels elle expose sa personne?

FLORIZEL.--Mon cher prince, elle vient de la Libye.

LONTES.--O le belliqueux Smalus, ce prince si noble et si illustre,
est craint et chri?

FLORIZEL.--Oui, seigneur, de l; et c'est la fille de ce prince dont les
larmes ont bien prouv qu'il tait son pre au moment o il s'est spar
d'elle; c'est de l que, seconds par un officieux vent du midi, nous
avons fait ce trajet pour excuter la commission que m'avait donne mon
pre, de visiter Votre Majest. J'ai congdi sur vos rivages de Sicile
la plus brillante portion de ma suite: ils vont en Bohme, pour annoncer
mon succs dans la Libye, et mon arrive et celle de ma femme dans cette
cour o nous sommes.

LONTES.--Que les dieux propices purifient de toute contagion notre
atmosphre, tandis que vous sjournerez dans notre climat! Vous avez
un respectable pre, un prince aimable; et moi, toute sacre qu'est son
auguste personne, j'ai commis un pch dont le ciel irrit m'a puni, en
me laissant sans postrit: votre pre jouit du bonheur qu'il a mrit
du ciel, possdant en vous un fils digne de ses vertus. Qu'aurais-je pu
tre, moi qui aurais pu voir maintenant mon fils et ma fille aussi beaux
que vous?

(Entre un seigneur.)

LE SEIGNEUR.--Noble seigneur, ce que je vais annoncer ne mriterait
aucune foi, si les preuves n'taient pas si prs. Apprenez, seigneur,
que le roi de Bohme m'envoie vous saluer et vous prier d'arrter son
fils, qui, abandonnant sa dignit et ses devoirs, a fui loin de son pre
et de ses hautes destines, pour s'vader avec la fille d'un berger.

LONTES.--O est le roi de Bohme? parlez.

LE SEIGNEUR.--Ici, dans votre ville: je viens de le quitter; je parle
avec dsordre, mais ce dsordre convient et  mon tonnement, et  mon
message. Tandis qu'il se htait d'arriver  votre cour, poursuivant,
 ce qu'il parat, le beau couple, il a rencontr en chemin le pre de
cette prtendue princesse, et son frre, qui tous deux avaient quitt
leur pays avec le jeune prince.

FLORIZEL.--Camillo m'a trahi, lui, dont l'honneur et la fidlit avaient
jusqu'ici rsist  toutes les preuves.

LE SEIGNEUR.--Vous pouvez le lui reprocher  lui-mme.--Il est avec le
roi votre pre.

LONTES.--Qui? Camillo?

LE SEIGNEUR.--Oui, Camillo, seigneur. Je lui ai parl, et c'est lui qui
est actuellement charg de questionner ces pauvres gens. Jamais je n'ai
vu deux malheureux si tremblants; ils se prosternent  ses genoux, ils
baisent la terre; ils se parjurent  chaque mot qu'ils prononcent; le
roi de Bohme se bouche les oreilles et les menace de plusieurs morts
dans la mort.

PERDITA.--O mon pauvre pre!--Le ciel suscite aprs nous des espions qui
ne permettront pas que notre union s'accomplisse.

LONTES.--tes-vous maris?

FLORIZEL.--Nous ne le sommes point, seigneur, et il n'est pas probable
que nous le soyons. Les toiles, je le vois, viendront baiser auparavant
les vallons: la comparaison n'est que trop juste.

LONTES.--Prince, est-elle la fille d'un roi?

FLORIZEL.--Oui, seigneur, quand une fois elle sera ma femme.

LONTES.--Et cela, je le vois, par la prompte poursuite de votre bon
pre, viendra bien lentement. Je suis fch, trs-fch, que vous vous
soyez alin son amiti, que votre devoir vous obligeait de conserver;
et aussi fch que votre choix ne soit pas aussi riche en mrite qu'en
beaut, afin que vous puissiez jouir d'elle.

FLORIZEL.--Chrie, relve la tte: quoique la fortune, qui se dclare
ouvertement notre ennemie, nous poursuive avec mon pre, elle n'a pas
le moindre pouvoir pour changer notre amour. (_Au roi_.) Je vous en
conjure, seigneur, daignez vous rappeler le temps o vous ne comptiez
pas plus d'annes que je n'en ai  prsent; en souvenir de ces
affections, prsentez-vous mon avocat:  votre prire, mon pre
accordera les plus grandes grces comme des bagatelles.

LONTES.--S'il voulait le faire, je lui demanderais votre prcieuse
amante, qu'il regarde, lui, comme une bagatelle.

PAULINE.--Mon souverain, vos yeux sont trop jeunes: moins d'un mois
avant que votre reine mourut, elle mritait encore mieux ces regards que
ce que vous regardez  prsent.

LONTES.--Je songeais  elle, mme en contemplant cette jeune
fille.--(_A Florizel_.) Mais je n'ai pas encore donn de rponse  votre
demande. Je vais aller trouver votre pre. Puisque vos penchants n'ont
point triomph de votre honneur, je suis leur ami et le vtre: je vais
donc le chercher pour cette affaire; ainsi, suivez-moi et voyez le
chemin que je ferai.--Venez, cher prince.

(Ils sortent.)


SCNE II

La scne est devant le palais.

AUTOLYCUS ET UN GENTILHOMME.


AUTOLYCUS.--Je vous prie, monsieur, tiez-vous prsent  ce rcit?

LE GENTILHOMME.--J'tais prsent  l'ouverture du paquet; j'ai
entendu le vieux berger raconter la manire dont il l'avait trouv; et
l-dessus, aprs quelques moments d'tonnement, on nous a ordonn 
tous de sortir de l'appartement; et j'ai seulement entendu,  ce que je
crois, que le berger disait qu'il avait trouv l'enfant.

AUTOLYCUS.--Je serais bien aise de savoir l'issue de tout cela.

LE GENTILHOMME.--Je vous rends la chose sans ordre.--Mais les
changements que j'ai aperus sur les visages du roi et de Camillo
taient singulirement remarquables: ils semblaient, pour ainsi dire, en
se regardant l'un l'autre, faire sortir leurs yeux de leurs orbites; il
y avait un langage dans leur silence, et leurs gestes parlaient:  leurs
regards, on et dit qu'ils apprenaient le salut ou la perte d'un
monde; tous les symptmes d'un grand tonnement clataient en eux, mais
l'observateur le plus pntrant, qui ne savait que ce qu'il voyait,
n'aurait pu dire si leur motion tait de la joie ou de la tristesse:
toujours est-il certain que c'tait l'une ou l'autre pousse 
l'extrme.

(Survient un autre gentilhomme.)

PREMIER GENTILHOMME.--Voici un gentilhomme qui peut-tre en saura
davantage. Quelles nouvelles, Roger?

SECOND GENTILHOMME.--Rien que feux de joie. L'oracle est accompli, la
fille du roi est retrouve; tant de merveilles se sont rvles dans
l'espace d'une heure, que nos faiseurs de ballades ne pourront jamais
les clbrer.

(Arrive un troisime gentilhomme.)

SECOND GENTILHOMME.--Mais voici l'intendant de madame Pauline, il pourra
vous en dire davantage.--(_A l'intendant_.) Eh bien! monsieur, comment
vont les choses  prsent? Cette nouvelle, qu'on assure vraie, ressemble
si fort  un vieux conte, que sa vrit excite de violents soupons.
Est-il vrai que le roi a retrouv son hritire?

TROISIME GENTILHOMME.--Rien n'est plus vrai, si jamais la vrit fut
prouve par les circonstances. Ce que vous entendez, vous jureriez le
voir de vos yeux, tant il y a d'accord dans les preuves: le mantelet de
la reine Hermione,--son collier autour du cou de l'enfant,--les lettres
d'Antigone, trouves avec elle, et dont on reconnat l'criture,--les
traits majestueux de cette fille et sa ressemblance avec sa mre,--un
air de noblesse que lui a imprim la nature, et qui est au-dessus de
son ducation,--et mille autres preuves videntes proclament avec toute
certitude qu'elle est la fille du roi.--Avez-vous assist  l'entrevue
des deux rois?

SECOND GENTILHOMME.--Non.

TROISIME GENTILHOMME.--Alors vous avez perdu un spectacle qu'il
fallait voir et qu'on ne peut raconter. Alors vous auriez vu une joie
en commencer une autre; et de manire qu'il semblait que le chagrin
pleurait de s'loigner d'eux, car leur joie nageait dans des flots de
larmes. Il fallait les voir lever leurs regards et leurs mains vers le
ciel avec des visages si altrs, qu'on ne pouvait les reconnatre qu'
leurs vtements et nullement  leurs traits. Notre roi, comme prt 
s'lancer hors de lui-mme, dans sa joie de retrouver sa fille, s'crie,
comme si sa joie et t une perte: _Oh! ta mre! ta mre!_ Ensuite il
demande pardon au roi de Bohme, et puis il embrasse son gendre; et puis
il tourmente sa fille en la prenant dans ses bras, et puis il remercie
le vieux berger, qui tait l debout prs de lui, comme un conduit rong
par le laps de plusieurs rgnes successifs. Je n'ai jamais ou parler
de pareille entrevue, qui ne permet pas au rcit boiteux de la suivre et
dfie la description de la reprsenter.

SECOND GENTILHOMME.--Et qu'est devenu, je vous prie, Antigone, qui
emporta l'enfant d'ici?

TROISIME GENTILHOMME.--C'est encore comme un vieux conte, o il y a
matire  raconter, lors mme que toute foi serait endormie et qu'il n'y
aurait pas une oreille ouverte. Il a t mis en pices par un ours,
et cela est garanti par le fils du berger, qui a non-seulement sa
simplicit (qui semble incroyable) pour appuyer son tmoignage, mais
qui produit encore un mouchoir et des anneaux d'Antigone, que Pauline
reconnat.

PREMIER GENTILHOMME.--Et sa barque, et ceux qui le suivaient, que
sont-ils devenus?

TROISIME GENTILHOMME.--Naufrags au mme instant o leur matre a pri,
et  la vue du berger, en sorte que tous les instruments qui avaient
servi  exposer l'enfant furent perdus au moment o l'enfant a t
trouv. Mais quel noble combat entre la joie et la douleur s'est pass
dans l'me de Pauline! Elle avait un oeil baiss  cause de la perte de
son poux; un autre lev dans la joie de voir l'oracle accompli. Elle
soulve de terre la princesse et elle la serre dans ses bras, comme
si elle et voulu l'attacher  son coeur, de faon  ne plus avoir 
craindre de la perdre.

PREMIER GENTILHOMME.--La grandeur de cette scne mritait des rois et
des princes pour spectateurs, puisqu'elle avait des rois pour acteurs.

TROISIME GENTILHOMME.--Mais un des plus touchants incidents, et qui a
pch dans mes yeux (pour y prendre de l'eau et non du poisson), c'tait
un rcit de la mort de la reine, avec les dtails de la manire dont
elle est arrive (confesss avec courage et pleures par le roi); c'tait
de voir l'attention de sa fille, et la douleur qui la pntrait, jusqu'
ce que d'un signe de douleur  l'autre, elle a pouss un _hlas_! et, je
pourrais bien le dire, saign des larmes; car je suis sr que mon coeur
a pleur du sang. Alors le spectateur qui tait le plus froid comme
marbre, a chang de couleur; quelques-uns se sont vanouis, tous
s'attristaient; et, si l'univers entier avait assist  cette scne, la
douleur et t universelle.

PREMIER GENTILHOMME.--Sont-ils revenus  la cour?

TROISIME GENTILHOMME.--Non. La princesse a entendu parler de la statue
de sa mre, qui est entre les mains de Pauline; morceau qui a cot
plusieurs annes de travail, et rcemment achev par ce clbre matre
italien, Jules Romain[23]. S'il possdait lui-mme l'ternit, et qu'il
pt de son souffle la communiquer  son ouvrage, il priverait la nature
de son ouvrage, tant il l'imite parfaitement. Il a fait Hermione si
ressemblante  Hermione, qu'on dit qu'on lui adresserait la parole,
et qu'on attendrait sa rponse: c'est l qu'ils sont tous alls avec
l'ardeur de l'affection, et ils se proposent d'y souper.

[Note 23: Jules Romain vcut prcisment le mme nombre d'annes que
Shakspeare, qui naquit dix-huit ans aprs sa mort. Le pote commet ici
un anachronisme volontaire pour louer le peintre. Mais comment songer 
Jules Romain, lorsqu'il s'agit ici d'une statue? Il faut se rappeler que
les statues taient autrefois enlumines.]

SECOND GENTILHOMME.--Je m'tais toujours imagin qu'elle avait l
quelque grande affaire en main, car, depuis la mort d'Hermione, elle ne
manquait jamais d'aller deux ou trois fois par jour visiter cette maison
carte. Irons-nous les y trouver et nous associer  la joie commune?

PREMIER GENTILHOMME.--Et quel est celui qui, jouissant de la faveur
d'y tre admis, voudrait s'en priver? A chaque clin d'oeil, nouvelle
dcouverte et nouveau plaisir. Notre absence nous fait perdre des
connaissances prcieuses. Partons[24].

(Ils sortent.)

[Note 24: On voit que Shakspeare tait ici press de terminer; la
scne aurait t complte, si ce qui se passe en rcit avait t mis en
action. _Segnis irritant animos demissa per aurem, etc._]

AUTOLYCUS.--C'est maintenant, si je n'avais pas contre moi les torts de
mon ancienne conduite, que les honneurs pleuvraient sur ma tte! C'est
moi qui ai conduit le vieillard et son fils  bord du navire du prince,
qui lui ai dit que je leur avais entendu parler d'un paquet et de je ne
savais pas quoi, mais il tait alors enivr de son amour pour la
fille du berger (comme il la croyait alors), qui commenait  avoir
cruellement le mal de mer; et lui-mme ne se sentait gure mieux par la
tempte qui continuait toujours; ce mystre est ainsi demeur sans tre
dcouvert. Mais cela m'est gal; car quand j'aurais trouv ce secret,
il ne m'aurait pas t d'un grand avantage, au milieu des autres raisons
qui me discrditent. _(Entrent le berger et son fils_.) Voici ceux  qui
j'ai fait du bien, contre mon intention, et qui paraissent dj dans la
fleur de leur fortune.

LE BERGER.--Viens, mon garon: j'ai pass l'ge d'avoir des enfants,
mais tes fils et tes filles natront tous gentilshommes.

LE FILS, _ Autolycus_.--Je suis bien aise de vous rencontrer, monsieur.
Vous avez refus de tous battre avec moi l'autre jour, parce que je
n'tais pas n gentilhomme: voyez-vous ces habits? Dites que vous ne
les voyez pas, et croyez encore que je ne suis pas n gentilhomme.
Vous feriez bien mieux de dire que ces vtements ne sont pas ns
gentilshommes. Osez me donner un dmenti, et essayez si je ne suis pas 
prsent n gentilhomme.

AUTOLYCUS.--Je sais que vous tes actuellement, monsieur, un gentilhomme
n.

LE FILS.--Oui, et c'est ce que je suis depuis quatre heures.

LE BERGER.--Et moi aussi, mon garon.

LE FILS.--Et vous aussi.--Mais j'tais n gentilhomme avant mon pre,
car le fils du roi m'a pris par la main et m'a appel son frre; et
ensuite les deux rois ont appel mon pre leur frre; et ensuite le
prince mon frre et la princesse ma soeur ont appel mon pre, leur
pre, et nous nous sommes mis  pleurer; et ce sont les premires larmes
de gentilhomme que nous ayons jamais verses.

LE BERGER.--Nous pouvons vivre, mon fils, assez pour en verser bien
davantage.

LE FILS.--Sans doute, ou il y aurait bien du malheur, tant devenus
nobles un peu tard.

AUTOLYCUS.--Je vous conjure, monsieur, de me pardonner toutes les fautes
que j'ai commises contre Votre Seigneurie, et de vouloir bien m'appuyer
de votre favorable recommandation auprs du prince mon matre.

LE BERGER.--Je t'en prie, fais-le, mon fils; car nous devons tre
obligeants,  prsent que nous sommes gentilshommes.

LE FILS.--Tu amenderas ta vie?

AUTOLYCUS.--Oui, si c'est le bon plaisir de Votre Seigneurie.

LE FILS.--Donne-moi ta main: je jurerai au prince que tu es un aussi
honnte et brave homme qu'on en puisse trouver en Bohme.

LE BERGER.--Tu peux le dire, mais non pas le jurer.

LE FILS.--Ne pas le jurer,  prsent que je suis gentilhomme? Que les
paysans et les franklins[25] le _disent_, moi, je le _jurerai_.

[Note 25: Propritaire libre.]

LE BERGER.--Et si cela est faux, mon fils?

LE FILS.--Quelque faux que cela puisse tre, un gentilhomme peut le
jurer en faveur de son ami.--Oui, et je jurerai au prince que tu es un
robuste garon pour ta taille et que tu ne t'enivreras point; mais
je sais que tu n'es pas un robuste garon pour ta taille et que tu
t'enivreras; je le jurerai tout de mme; et je voudrais que tu fusses un
robuste garon pour ta taille.

AUTOLYCUS.--Je me montrerai tel, monsieur, tant que je pourrai.

LE FILS.--Oui, montre-toi au moins un garon robuste, si je ne suis pas
tonn comment tu oses t'aventurer  t'enivrer, n'tant pas un garon
robuste, ne fais pas tat de ma parole.--coute: les rois et les princes
nos parents sont alls voir le portrait de la reine; viens, suis-nous,
nous serons tes bons matres.

(Ils sortent.)


SCNE III

Appartement dans la maison de Pauline.

_Entrent_ LONTES, POLIXNE, FLORIZEL, PERDITA, CAMILLO, PAULINE,
COURTISANS _et suite_.


LONTES.--O sage et bonne Pauline! quelles grandes consolations j'ai
reues de vous!

PAULINE.--Mon souverain, ce qui n'a pas bien russi, je le faisais dans
de bonnes intentions. Quant  mes services, vous me les avez bien pays;
l'honneur que vous m'avez fait de daigner visiter mon humble demeure
avec votre frre couronn, et ce couple fianc d'hritiers de vos
royaumes, c'est de votre part un surcrot de bienfaits que ma vie ne
pourra jamais assez reconnatre.

LONTES.--Ah! Pauline, c'est un honneur plein d'embarras. Mais nous
sommes venus pour voir la statue de notre reine; nous avons travers
votre galerie en regardant avec plaisir toutes les curiosits qu'elle
prsente; mais nous n'avons pas vu celle que ma fille est venue y
chercher, la statue de sa mre.

PAULINE.--Comme de son vivant elle n'eut point d'gale, je suis
persuade aussi que sa ressemblance inanime surpasse tout ce que vous
avez jamais vu, et tout ce qu'a fait la main de l'homme. Voil pourquoi
je la tiens seule et  part. Mais la voici: prparez-vous  voir la vie
aussi parfaitement imite, que le sommeil imite la mort. Regardez,
et avouez que c'est beau. _(Pauline tire un rideau et dcouvre une
statue._) J'aime votre silence, il prouve mieux votre admiration.
Mais parlez pourtant, et vous le premier, mon souverain, dites,
n'approche-t-elle pas un peu de l'original?

LONTES.--C'est son attitude naturelle! Cher marbre, fais-moi des
reproches, afin que je puisse dire: oui, tu es Hermione:--ou plutt,
c'est bien mieux toi encore dans ton silence; car elle tait aussi
tendre que l'enfance et les grces.--Mais cependant, Pauline, Hermione
n'tait pas si ride; elle n'tait pas aussi ge que cette statue la
reprsente.

POLIXNE.--Oh! non, de beaucoup.

PAULINE.--C'est ce qui prouve encore plus l'excellence de l'art du
statuaire, qui laisse couler seize annes, et la reprsente telle
qu'elle serait aujourd'hui si elle vivait.

LONTES.--Comme elle aurait pu vivre pour me procurer des consolations
aussi vives que la douleur dont elle me perce l'me aujourd'hui. Oh!
voil son maintien et son air majestueux (plein de vie alors, comme
il est l glac) la premire fois que je lui parlai d'amour! Je suis
honteux: ce marbre ne me reprend-il pas d'avoir t plus dur que lui?--O
noble chef-d'oeuvre! il y a dans ta majest une magie, qui voque dans
ma mmoire tous mes torts, et qui a priv de ses sens ta fille, dont
l'admiration fait une seconde statue.

PERDITA.--Et permettez-moi, sans dire que c'est une superstition, de
tomber  ses genoux et d'implorer sa bndiction.--Madame, chre reine,
qui fintes lorsque je ne faisais que de commencer, donnez-moi cette
main  baiser.

PAULINE.--Oh! arrtez! la statue n'est pose que tout nouvellement; les
couleurs ne sont pas sches.

CAMILLO.--Seigneur, vous n'avez que trop cruellement ressenti le chagrin
que seize hivers n'ont pu dissiper, qu'autant d'ts n'ont pu tarir; 
peine est-il de bonheur qui ait dur aussi longtemps; il n'est point de
chagrin qui ne se soit dtruit lui-mme beaucoup plus tt.

POLIXNE, _au roi_.--Chre frre, permettez que celui qui a t la cause
de tout ceci, ait le pouvoir de vous ter autant de chagrin qu'il en
peut prendre lui-mme pour sa part.

PAULINE.--En vrit, seigneur, si j'avais pu prvoir que la vue de ma
pauvre statue vous et fait tant d'impression (car ce marbre est  moi),
je ne vous l'aurais pas montre.

(Elle va pour fermer le rideau.)

LONTES.--Ne tirez point le rideau.

PAULINE.--Vous ne la contemplerez pas plus longtemps: peut-tre votre
imagination en viendrait-elle  penser qu'elle se remue.

LONTES.--Je voudrais tre mort, si ce n'est qu'il me semble que dj...
Quel est cet homme qui l'a faite? Voyez, seigneur, ne croiriez-vous pas
qu'elle respire, et que le sang circule en effet dans ses veines?

POLIXNE.--C'est le chef-d'oeuvre d'un matre: la vie mme semble animer
ses lvres.

LONTES.--Son oeil, quoique fixe, semble anim, tant est grande
l'illusion de l'art!

PAULINE.--Je vais fermer le rideau: mon seigneur est dj si transport
qu'il va croire tout  l'heure qu'elle est vivante.

LONTES.--O ma chre Pauline! faites-le-moi croire pendant vingt annes
de suite; il n'est point de raison sage dans ce monde qui puisse galer
le plaisir de ce dlire. Laissez-moi la voir.

PAULINE.--Je suis bien fche, seigneur, de vous avoir caus tant
d'motion; mais je pourrais vous affliger encore davantage.

LONTES.--Faites-le, Pauline; car cette tristesse a autant de douceur
que les plus grandes consolations.--Eh quoi! il me semble qu'il sort de
sa bouche un souffle: quel habile ciseau a donc pu sculpter l'haleine!
Que personne ne rie; mais je veux l'embrasser.

PAULINE.--Mon cher seigneur, arrtez. Le vermillon de ses lvres
est encore humide; vous le gteriez, si vous l'embrassiez, et vous
souilleriez les vtres de l'huile de la peinture. Fermerai-je le rideau?

LONTES.--Non, non, pas de vingt ans.

PERDITA.--Je pourrais rester tout ce temps  la contempler.

PAULINE.--Ou arrtez-vous l et quittez cette chapelle, ou prparez-vous
 un plus grand tonnement. Si vous pouvez en soutenir la vue, je vais
faire mouvoir vritablement la statue, la faire descendre et venir vous
prendre la main; mais alors vous croiriez, et cependant je proteste
qu'il n'en est rien, que je suis aide des esprits du mal.

LONTES.--Tout ce qu'il est en votre pouvoir de lui faire faire, je
serai satisfait de le voir; tout ce qu'il est en votre pouvoir de lui
faire dire, je serai satisfait de l'entendre; car il est aussi ais de
la faire parler que de la faire mouvoir.

PAULINE.--Il faut que vous rveilliez toute votre foi. Allons, demeurez
tous immobiles, ou que ceux qui croiront que j'accomplis quelque oeuvre
illicite se retirent.

LONTES.--Commencez; personne ne bougera d'un pas.

PAULINE, _ des musiciens_.--Musique, veillez-la. Commencez,--il
est temps; descends, cesse d'tre une pierre; approche et frappe
d'tonnement tous ceux qui te regardent. Allons, je vais fermer ta
tombe; remue, descends, rends  la mort ce silence obstin; car la vie
chrie te rachte de ses bras.--Vous le voyez, elle se remue. _(Hermione
descend_.) Ne tressaillez point; ses actions seront saintes comme
l'enchantement que vous tenez pour lgitime; ne l'vitez point que vous
ne la revoyiez mourir une seconde fois; car vous lui donneriez deux fois
la mort.--Allons, prsentez-lui votre main: lorsqu'elle tait jeune,
c'tait vous qui lui faisiez la cour;  prsent qu'elle est plus ge,
c'est elle qui vous prvient.

LONTES, _en l'embrassant_.--Oh! sa main est chaude! Si ceci est de la
magie, que ce soit un art aussi lgitime que de manger.

POLIXNE.--Elle l'embrasse!

CAMILLO.--Elle se suspend  son cou! Si elle appartient  la vie,
qu'elle parle donc aussi!

POLIXNE.--Oui, et qu'elle nous rvle o elle a vcu, ou comment elle
s'est chappe du milieu des morts?

PAULINE.--Si l'on n'et fait que vous dire qu'elle tait vivante, vous
auriez bafou cette ide comme un vieux conte: mais vous voyez qu'elle
vit, quoiqu'elle ne parle pas encore. Faites attention un petit
moment.--(_A Perdita_.) Voudriez-vous, belle princesse, vous jeter entre
elle et le roi? tombez  ses genoux, et demandez la bndiction de
votre mre. (_A Hermione_.) Tournez-vous de ce ct, chre reine, notre
Perdita est retrouve.

(Elle lui prsente Perdita, qui s'agenouille aux pieds d'Hermione.)

HERMIONE, _prenant la parole_.--O vous, dieux! abaissez ici vos regards,
et de vos urnes sacres versez toutes vos grces sur la tte de ma
fille! (_A sa fille_.) Dis-moi, ma fille, o tu as t conserve? O tu
as vcu? Comment as-tu retrouv la cour de ton pre? Car, sachant par
Pauline que l'oracle avait donn l'esprance que tu tais en vie, je me
suis conserve pour en voir l'accomplissement.

PAULINE.--Il y aura assez de temps pour cela.--De crainte que les
spectateurs, excits par cet exemple, n'aient l'envie de troubler
votre joie par de pareilles relations,--allez ensemble, vous tous qui
retrouvez en ce moment quelque bonheur: et communiquez  chacun votre
allgresse: moi, tourterelle vieillie, je vais me reposer sur quelque
rameau fltri, et l pleurer mon compagnon, que jamais je ne retrouverai
qu'en mourant moi-mme.

LONTES.--Ah! calmez-vous, Pauline: vous devriez prendre un poux sur
mon consentement, comme je prends moi une pouse sur le vtre: c'est un
pacte fait entre nous, et confirm par nos serments. Vous avez trouv
mon pouse, mais comment? C'est l la question: car je l'ai vue morte, 
ce que j'ai cru: et j'ai fait en vain plus d'une prire sur son
tombeau. Je n'irai pas chercher bien loin (car je connais en partie ses
sentiments) pour vous trouver un honorable poux.--Avancez, Camillo,
et prenez-la par la main; son mrite et sa vertu sont bien connus,
et attests encore ici par le tmoignage de deux rois.--Quittons ces
lieux.--Quoi? (_A Hermione_.) Regardez mon frre! Ah! pardonnez-moi
tous deux, de ce que j'ai pu jamais me placer par mes soupons entre
vos chastes regards. (_A Hermione_.) Voici votre gendre, le fils du
roi, qui, grce au ciel, a engag sa foi  votre fille.--Chre Pauline,
conduisez-nous dans un lieu o nous puissions  loisir nous questionner
mutuellement et rpondre sur le rle que chacun de nous a jou dans ce
long intervalle de temps depuis l'instant o nous avons t spars les
uns des autres: htez-vous de nous conduire.

(Tous sortent.)

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.






End of the Project Gutenberg EBook of Le conte d'hiver, by William Shakespeare

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CONTE D'HIVER ***

***** This file should be named 18311-8.txt or 18311-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/1/8/3/1/18311/

Produced by Paul Murray, Rnald Lvesque and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica))


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

