The Project Gutenberg EBook of Scnes de la vie de bohme, by Henry Murger

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Title: Scnes de la vie de bohme

Author: Henry Murger

Release Date: May 28, 2006 [EBook #18446]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Note du transcripteur: Cette oeuvre, adapte en pice de thtre en
1849, et en livre en 1851, est aussi  l'origine de deux opras (avec
libretti en Italien): La Bohme de Ruggero Leoncavallo (1897) et le
mieux connu, La Bohme de Giacomo Puccini (1896).




Scnes de la vie de bohme

Henry Murger

M. Levy

1869




PREFACE


Les bohmes dont il est question dans ce livre n'ont aucun rapport avec
les bohmes dont les dramaturges du boulevard ont fait les synonymes de
filous et d'assassins. Ils ne se recrutent pas davantage parmi les
montreurs d'ours, les avaleurs de sabres, les marchands de chanes de
sret, les professeurs d'_ tout coup l'on gagne,_ les ngociants des
bas-fonds de l'agio, et mille autres industriels mystrieux et vagues
dont la principale industrie est de n'en point avoir, et qui sont
toujours prts  tout faire, except le bien.

La Bohme dont il s'agit dans ce livre n'est point une race ne
d'aujourd'hui, elle a exist de tout temps et partout, et peut
revendiquer d'illustres origines. Dans l'antiquit grecque, sans
remonter plus haut dans cette gnalogie, exista un bohme clbre qui,
en vivant au hasard du jour le jour parcourait les campagnes de l'Ionie
florissante en mangeant le pain de l'aumne, et s'arrtait le soir pour
suspendre au foyer de l'hospitalit la lyre harmonieuse qui avait chant
les _Amours d'Hlne_ et la _Chute de Troie_. En descendant l'chelle
des ges, la Bohme moderne retrouve des aeux dans toutes les poques
artistiques et littraires. Au moyen ge elle continue la tradition
homrique avec les mnestrels et les improvisateurs, les enfants du gai
savoir, tous les vagabonds mlodieux des campagnes de la Touraine;
toutes les muses errantes qui, portant sur le dos la besace du
ncessiteux et la harpe du trouvre, traversaient, en chantant, les
plaines du beau pays, o devait fleurir l'glantine de Clmence Isaure.

 l'poque qui sert de transition entre les temps chevaleresques et
l'aurore de la renaissance, la Bohme continue  courir tous les chemins
du royaume, et dj un peu les rues de Paris. C'est matre Pierre
Gringoire, l'ami des truands et l'ennemi du jene; maigre et affam
comme peut l'tre un homme dont l'existence n'est qu'un long carme, il
bat le pav de la ville, le nez au vent tel qu'un chien qui lve,
flairant l'odeur des cuisines et des rtisseries; ses yeux pleins de
convoitises gloutonnes, font maigrir, rien qu'en les regardant, les
jambons pendus aux crochets des charcutiers, tandis qu'il fait sonner,
dans son imagination, et non dans ses poches, hlas! Les dix cus que
lui ont promis messieurs les chevins en payement de la _trs-pieuse et
dvote sotie_ qu'il a compose pour le thtre de la salle du palais de
justice.  ct de ce profil dolent et mlancolique de l'amoureux
d'Esmralda, les chroniques de la Bohme peuvent voquer un compagnon
d'humeur moins asctique et de figure plus rjouie; c'est matre
Franois Villon, l'amant de _la belle qui fut haultmire_. Pote et
vagabond par excellence, celui-l! Et dont la posie, largement
imagine, sans doute  cause de ces pressentiments que les anciens
attribuent  leurs _vates_, tait sans cesse poursuivie par une
singulire proccupation de la potence, o ledit Villon faillit un jour
tre cravat de chanvre pour avoir voulu regarder de trop prs la
couleur des cus du roi. Ce mme Villon, qui avait plus d'une fois
essouffl la marchausse lance  ses trousses, cet hte tapageur des
bouges de la rue Pierre-Lescot, ce pique-assiette de la cour du duc
d'gypte, ce Salvator Rosa de la posie, a rim des lgies dont le
sentiment navr et l'accent sincre meuvent les plus impitoyables, et
font qu'ils oublient le malandrin, le vagabond, et le dbauch, devant
cette muse toute ruisselante de ses propres larmes.

Au reste, parmi tous ceux dont l'oeuvre peu connue n'a t frquente
que des gens pour qui la littrature franaise ne commence pas seulement
le jour o Malherbe vint, Franois Villon a eu l'honneur d'tre un des
plus dvaliss, mme par les gros bonnets du parnasse moderne. On s'est
prcipit sur le champ du pauvre et on a battu monnaie de gloire avec
son humble trsor. Il est telle ballade crite au coin de la borne et
sous la gouttire, un jour de froidure, par le rapsode bohme; telles
stances amoureuses improvises dans le taudis o _la belle qui fut
haultmire_ dtachait  tout venant sa ceinture dore, qui aujourd'hui,
mtamorphoses en galanteries de beau lieu flairant le musc et l'ambre,
figurent dans l'album armori d'une Chloris aristocratique.

Mais voici le grand sicle de la renaissance qui s'ouvre. Michel-Ange
gravit les chafauds de la Sixtine et regarde d'un air soucieux le jeune
Raphal qui monte l'escalier du Vatican, portant sous son bras les
cartons des loges. Benvenuto mdite son _Perse_, Ghiberti cisle les
portes du baptistre en mme temps que Donatello dresse ses marbres sur
les ponts de l'Arno; et pendant que la cit des Mdicis lutte de
chefs-d'oeuvre avec la ville de Lon X et de Jules II, Titien et
Vronse illustrent la cit des doges; Saint-Marc lutte avec
Saint-Pierre.

Cette fivre de gnie, qui vient d'clater tout  coup dans la pninsule
italienne avec une violence pidmique, rpand sa glorieuse contagion
dans toute l'Europe. L'art, rival de Dieu, marche l'gal des rois.
Charles-Quint s'incline pour ramasser le pinceau du Titien, et Franois
Ier fait antichambre dans l'imprimerie o tienne Dolet corrige
peut-tre les preuves de _Pantagruel_.

Au milieu de cette rsurrection de l'intelligence, la Bohme continue
comme par le pass  chercher, suivant l'expression de Balzac, la pte
et la niche. Clment Marot, devenu le familier des antichambres du
Louvre, devient, avant mme qu'elle et t favorite d'un roi, le favori
de cette belle Diane dont le sourire illumina trois rgnes. Du boudoir
de Diane De Poitiers, la muse infidle du pote passe dans celui de
Marguerite De Valois, faveur dangereuse que Marot paya par la prison.
Presque  la mme poque, un autre bohme, dont l'enfance avait t, sur
la plage de Sorrente, caresse par les baisers d'une muse pique, Le
Tasse, entrait  la cour du duc de Ferrare comme Marot  celle de
Franois Ier; mais, moins heureux que l'amant de Diane et de Marguerite,
l'auteur de la _Jrusalem_ payait de sa raison et de la perte de son
gnie l'audace de son amour pour une fille de la maison d'Este.

Les guerres religieuses et les orages politiques qui signalrent en
France l'arrive des Mdicis n'arrtent point l'essor de l'art. Au
moment o une balle atteignait, sur les chafauds des _Innocents_, Jean
Goujon, qui venait de retrouver le ciseau paen de Phidias, Ronsard
retrouvait la lyre de Pindare, et fondait, aid de sa pliade, la grande
cole lyrique franaise.  cette cole du _renouveau_ succda la
raction de Malherbe et des siens, qui chassrent de la langue toutes
les grces exotiques que leurs prdcesseurs avaient essay de
nationaliser sur le pernasse. Ce fut un bohme, Mathurin Rgnier, qui
dfendit un des derniers les boulevards de la posie lyrique attaque
par la phalange des rhteurs et des grammairiens qui dclaraient
Rabelais barbare et Montaigne obscur. Ce fut ce mme Mathurin Rgnier le
cynique qui, rajoutant des noeuds au fouet satirique d'Horace, s'criait
indign en voyant les moeurs de son poque:

    L'honneur est un vieux saint que l'on ne chme plus.

Au dix-septime sicle le dnombrement de la Bohme contient une partie
des noms de la littrature de Louis XIII et de Louis XIV; elle compte
des membres parmi les beaux esprits de l'htel Rambouillet, o elle
collabore  la _Guirlande de Julie_; elle a ses entres au palais
Cardinal, o elle collabore  la tragdie de _Marianne_ avec le
pote-ministre, qui fut le Robespierre de la monarchie. Elle jonche de
madrigaux la ruelle de Marion Delorme et courtise Ninon sous les arbres
de la Place Royale; elle djeune le matin  la taverne des _Goinfres_ ou
de _l'pe-Royale_, et soupe le soir  la table du duc de Joyeuse; elle
se bat en duel sous les rverbres pour le sonnet d'Uranie contre le
sonnet de Job. La Bohme fait l'amour, la guerre et mme de la
diplomatie; et sur ses vieux jours, lasse des aventures, elle met en
pome le vieux et le nouveau testament, marge sur toutes les feuilles
de bnfices, et, bien nourrie de grasses prbendes, va s'asseoir sur un
sige piscopal ou sur un fauteuil de l'acadmie, fonde par l'un des
siens.

Ce fut dans la transition du seizime au dix-huitime sicle que
parurent ces deux fiers gnies que chacune des nations o ils vcurent
opposent l'un  l'autre dans leurs luttes de rivalit littraire Molire
et Shakspeare: ces illustres bohmiens dont la destine offre tant de
rapprochements.

Les noms les plus clbres de la littrature du dix-huitime sicle se
retrouvent aussi dans les archives de la Bohme, qui, parmi les glorieux
de cette poque, peut citer Jean-Jacques et d'Alembert, l'enfant-trouv
du parvis notre-dame, et, parmi les obscurs, Malfiltre et Gilbert; deux
rputations surfaites: car l'inspiration de l'un n'tait que le ple
reflet du ple lyrisme de Jean-Baptiste Rousseau, et l'inspiration de
l'autre, que le mlange d'une impuissance orgueilleuse allie avec une
haine qui n'avait mme point l'excuse de l'initiative et de la
sincrit, puisqu'elle n'tait que l'instrument pay des rancunes et des
colres d'un parti.

Nous avons clos  cette poque ce rapide rsum de la Bohme en ses
diffrents ges; prolgomnes sems de noms illustres que nous avons
placs  dessein en tte de ce livre, pour mettre en garde le lecteur
contre toute application fausse qu'il pourrait faire prventivement en
rencontrant ce nom de bohmes, donn longtemps  des classes d'avec
lesquelles tiennent  honneur de diffrencier celle dont nous avons
essay de retracer les moeurs et le langage.

Aujourd'hui comme autrefois, tout homme qui entre dans les arts, sans
autre moyen d'existence que l'art lui-mme, sera forc de passer par les
sentiers de la Bohme. La plupart des contemporains qui talent les plus
beaux blasons de l'art ont t des bohmiens; et, dans leur gloire calme
et prospre, ils se rappellent souvent, en le regrettant peut-tre, le
temps o, gravissant la verte colline de la jeunesse, ils n'avaient
d'autre fortune, au soleil de leurs vingt ans, que le courage, qui est
la vertu des jeunes, et que l'esprance, qui est le million des pauvres.

Pour le lecteur inquiet, pour le bourgeois timor, pour tous ceux qui ne
trouvent jamais trop de points sur les _i_ d'une dfinition, nous
rpterons en forme d'axiome:

La Bohme, c'est le stage de la vie artistique; c'est la prface de
l'Acadmie, de l'Htel-Dieu ou de la Morgue.

Nous ajouterons que la Bohme n'existe et n'est possible qu' Paris.

Comme tout tat social, la Bohme comporte des nuances diffrentes, des
genres divers qui se subdivisent eux-mmes et dont il ne sera pas
inutile d'tablir la classification.

Nous commencerons par la Bohme ignore, la plus nombreuse. Elle se
compose de la grande famille des artistes pauvres, fatalement condamns
 la loi de l'incognito, parce qu'ils ne savent pas ou ne peuvent pas
trouver un coin de publicit pour attester leur existence dans l'art,
et, par ce qu'ils sont dj, prouver ce qu'ils pourraient tre un jour.
Ceux-l, c'est la race des obstins rveurs pour qui l'art est demeur
une foi et non un mtier; gens enthousiastes, convaincus,  qui la vue
d'un chef-d'oeuvre suffit pour donner la fivre, et dont le coeur loyal
bat hautement devant tout ce qui est beau, sans demander le nom du
matre et de l'cole. Cette bohme-l se recrute parmi ces jeunes gens
dont on dit qu'ils donnent des esprances, et parmi ceux qui ralisent
les esprances donnes, mais qui, par insouciance, par timidit, ou par
ignorance de la vie pratique, s'imaginent que tout est dit quand
l'oeuvre est termine, et attendent que l'admiration publique et la
fortune entrent chez eux par escalade et avec effraction. Ils vivent
pour ainsi dire en marge de la socit, dans l'isolement et dans
l'inertie. Ptrifis dans l'art, ils prennent  la lettre exacte les
symboles du dithyrambe acadmique qui placent une aurole sur le front
des potes, et, persuads qu'ils flamboient dans leur ombre, ils
attendent qu'on les viennent trouver. Nous avons autrefois connu une
petite cole compose de ces types si tranges, qu'on a peine  croire 
leur existence; ils s'appelaient les disciples de _l'art pour l'art_.
Selon ces nafs, l'art pour l'art consistait  se diviniser entre eux, 
ne point aider le hasard qui ne savait mme pas leur adresse, et 
attendre que les pidestaux vinssent se placer sous leurs pas.

C'est, comme on le voit, le stocisme du ridicule. Eh bien, nous
l'affirmons encore une fois pour tre cru, il existe au sein de la
Bohme ignore des tres semblables dont la misre excite une piti
sympathique sur laquelle le bon sens vous force  revenir; car si vous
leur faites observer tranquillement que nous sommes au dix-neuvime
sicle, que la pice de cent sous est impratrice de l'humanit, et que
les bottes ne tombent pas toutes vernies du ciel, ils vous tournent le
dos et vous appellent bourgeois.

Au reste, ils sont logiques dans leur hrosme insens; ils ne poussent
ni cris ni plaintes, et subissent passivement la destine obscure et
rigoureuse qu'ils se font eux-mmes. Ils meurent pour la plupart,
dcims par cette maladie  qui la science n'ose pas donner son
vritable nom, la misre. S'ils le voulaient cependant, beaucoup
pourraient chapper  ce dnoment fatal qui vient brusquement clore
leur vie  un ge o d'ordinaire la vie ne fait que commencer. Il leur
suffirait pour cela de quelques concessions faites aux dures lois de la
ncessit, c'est--dire de savoir ddoubler leur nature, d'avoir en eux
deux tres: le pote, rvant toujours sur les hautes cimes o chante le
choeur des voix inspires; et l'homme, ouvrier de sa vie sachant se
ptrir le pain quotidien. Mais cette dualit, qui existe presque
toujours chez les natures bien trempes dont elle est un des caractres
distinctifs, ne se rencontre pas chez la plupart de ces jeunes gens que
l'orgueil, un orgueil btard, a rendus invulnrables  tous les conseils
de la raison. Aussi meurent-ils jeunes, laissant quelquefois aprs eux
une oeuvre que le monde admire plus tard, et qu'il et sans doute
applaudie plus tt si elle n'tait pas reste invisible.

Il en est dans les luttes de l'art  peu prs comme  la guerre: toute
la gloire conquise rejaillit sur le nom des chefs; l'arme se partage
pour rcompenser les quelques lignes d'un ordre du jour. Quant aux
soldats frapps dans le combat, on les enterre l o ils sont tombs, et
une seule pitaphe suffit pour vingt mille morts.

De mme aussi la foule, qui a toujours les yeux fixs vers ce qui
s'lve, n'abaisse jamais son regard jusqu'au monde souterrain o
luttent les obscurs travailleurs; leur existence s'achve inconnue, et,
sans avoir mme quelquefois la consolation de sourire  une oeuvre
termine, ils s'en vont de la vie ensevelis dans un linceul
d'indiffrence.

Il existe dans la Bohme ignore une autre fraction; elle se compose des
jeunes gens qu'on a tromps ou qui se sont tromps eux-mmes. Ils
prennent une fantaisie pour une vocation, et, pousss par une fatalit
homicide, ils meurent les uns victimes d'un perptuel accs d'orgueil,
les autres idoltres d'une chimre.

Et ici, qu'on nous permette une courte digression. Les voies de l'art,
si encombres et si prilleuses, malgr l'encombrement et malgr les
obstacles, sont pourtant chaque jour de plus en plus encombres, et par
consquent jamais la Bohme ne fut plus nombreuse.

Si on cherchait parmi toutes les raisons qui ont pu dterminer cette
affluence, on pourrait peut-tre trouver celle-ci.

Beaucoup de jeunes gens ont pris au srieux les dclamations faites 
propos des artistes et des potes malheureux. Les noms de Gilbert, de
Malfiltre, de Chatterton, de Moreau, ont t trop souvent, trop
imprudemment, et surtout trop inutilement jets en l'air. On a fait de
la tombe de ces infortuns une chaire du haut de laquelle on prchait le
martyre de l'art et de la posie.

    Adieu, trop infconde terre,
    Flaux humains, soleil glac!
    Comme un fantme solitaire,
    Inaperu j'aurai pass.

Ce chant dsespr de Victor Escousse, asphyxi par l'orgueil que lui
avait inocul un triomphe factice, est devenu un certain temps _la
Marseillaise_ des volontaires de l'art, qui allaient s'inscrire au
martyrologe de la mdiocrit.

Car toutes ces funbres apothoses, ce _Requiem_ louangeur, ayant tout
l'attrait de l'abme pour les esprits faibles et les vanits
ambitieuses, beaucoup, subissant cette fatale attraction, ont pens que
la fatalit tait la moiti du gnie; beaucoup ont rv ce lit d'hpital
o mourut Gilbert, esprant qu'ils y deviendraient potes comme il le
devint un quart d'heure avant de mourir, et croyant que c'tait l une
tape oblige pour arriver  la gloire.

On ne saurait trop blmer ces mensonges immoraux, ces paradoxes
meurtriers, qui dtournent d'une voie o ils auraient pu russir tant de
gens qui viennent finir misrablement dans une carrire o ils gnent
ceux  qui une vocation relle donne seulement le droit d'entrer.

Ce sont ces prdications dangereuses, ces inutiles exaltations posthumes
qui ont cr la race ridicule des incompris, des potes pleurards dont
la muse a toujours les yeux rouges et les cheveux mal peigns, et toutes
les mdiocrits impuissantes qui, enfermes sous l'crou de l'indit,
appellent la muse martre et l'art bourreau.

Tous les esprits vraiment puissants ont leur mot  dire et le disent en
effet tt ou tard. Le gnie ou le talent ne sont pas des accidents
imprvus dans l'humanit; ils ont une raison d'tre, et par cela mme ne
sauraient rester toujours dans l'obscurit; car si la foule ne va pas
au-devant d'eux, ils savent aller au-devant d'elle. Le gnie, c'est le
soleil: tout le monde le voit. Le talent, c'est le diamant qui peut
rester longtemps perdu dans l'ombre, mais qui toujours est aperu par
quelqu'un. On a donc tort de s'apitoyer aux lamentations et aux
rengaines de cette classe d'intrus et d'inutiles entrs dans l'art
malgr l'art lui-mme, et qui composent dans la Bohme une catgorie
dans laquelle la paresse, la dbauche et le parasitisme forment le fond
des moeurs.

_AXIOME_.

La Bohme ignore n'est pas un chemin, c'est un cul-de-sac.

En effet, cette vie-l est quelque chose qui ne mne  rien. C'est une
misre abrutie, au milieu de laquelle l'intelligence s'teint comme une
lampe dans un lieu sans air; o le coeur se ptrifie dans une
misanthropie froce, et o les meilleures natures deviennent les pires.
Si on a le malheur d'y rester trop longtemps et de s'engager trop avant
dans cette impasse, on ne peut plus en sortir, ou on en sort par des
brches dangereuses, et pour retomber dans une bohme voisine, dont les
moeurs appartiennent  une autre juridiction que celle de la physiologie
littraire.

Nous citerons encore une singulire varit de bohmes qu'on pourrait
appeler amateurs. Ceux-l ne sont pas les moins curieux. Ils trouvent la
vie de bohme une existence pleine de sductions: ne pas dner tous les
jours, coucher  la belle toile sous les larmes des nuits pluvieuses et
s'habiller de nankin dans le mois de dcembre leur parat le paradis de
la flicit humaine, et pour s'y introduire ils dsertent, celui-ci le
foyer de la famille, celui-l l'tude conduisant  un rsultat certain.
Ils tournent brusquement le dos  un avenir honorable pour aller courir
les aventures de l'existence de hasard. Mais comme les plus robustes ne
tiendraient pas  un rgime qui rendrait Hercule poitrinaire, ils ne
tardent pas  quitter la partie, et, repiquant des deux vers le rti
paternel, ils s'en retournent pouser leur petite cousine, et s'tablir
notaires dans une ville de trente mille mes; et le soir, au coin de
leur feu, ils ont la satisfaction de raconter leur _misre d'artiste_,
avec l'emphase d'un voyageur qui raconte une chasse au tigre. D'autres
s'obstinent et mettent de l'amour-propre; mais une fois qu'ils ont
puis les ressources du crdit que trouvent toujours les fils de
famille, ils sont plus malheureux que les vrais bohmes, qui, n'ayant
jamais eu d'autres ressources, ont au moins celles que donne
l'intelligence. Nous avons connu un de ces bohmes amateurs, qui, aprs
avoir rest trois ans dans la Bohme et s'tre brouill avec sa famille,
est mort un beau matin, et a t conduit  la fosse commune dans le
corbillard des pauvres: il avait dix mille francs de rente!

Inutile de dire que ces bohmiens-l n'ont d'aucune faon rien de commun
avec l'art, et qu'ils sont les plus obscurs parmi les plus inconnus de
la Bohme ignore.

Nous arrivons maintenant  la vrai Bohme;  celle qui fait en partie le
sujet de ce livre. Ceux qui la composent sont vraiment les appels de
l'art, et ont chance d'tre aussi ses lus. Cette bohme-l est comme
les autres hrisse de dangers; deux gouffres la bordent de chaque ct:
la misre et le doute. Mais entre ces deux gouffres il y a du moins un
chemin menant  un but que les bohmiens peuvent toucher du regard, en
attendant qu'ils le touchent du doigt.

C'est la Bohme officielle: ainsi nomme, parce que ceux qui en font
partie ont constat publiquement leur existence, qu'ils ont signal leur
prsence dans la vie ailleurs que sur un registre d'tat civil;
qu'enfin, pour employer une expression de leur langage, leurs noms sont
sur l'affiche, qu'ils sont connus sur la place littraire et artistique,
et que leurs produits, qui portent leur marque, y ont cours,  des prix
modrs, il est vrai.

Pour arriver  leur but, qui est parfaitement dtermin, tous les
chemins sont bons, et les bohmes savent mettre  profit jusqu'aux
accidents de la route. Pluie ou poussire, ombre ou soleil, rien
n'arrte ces hardis aventuriers, dont tous les vices sont doubls d'une
vertu. L'esprit toujours tenu en veil par leur ambition, qui bat la
charge devant eux et les pousse  l'assaut de l'avenir: sans relche aux
prises avec la ncessit, leur invention, qui marche toujours mche
allume, fait sauter l'obstacle qu' peine il les gne. Leur existence
de chaque jour est une oeuvre de gnie, un problme quotidien qu'ils
parviennent toujours  rsoudre  l'aide d'audacieuses mathmatiques.
Ces gens-l se feraient prter de l'argent par Harpagon, et auraient
trouv des truffes sur le radeau de la _Mduse_. Au besoin ils savent
aussi pratiquer l'abstinence avec toute la vertu d'un anachorte; mais
qu'il leur tombe un peu de fortune entre les mains, vous les voyez
aussitt cavalcader sur les plus ruineuses fantaisies, aimant les plus
belles et les plus jeunes, buvant des meilleurs et des plus vieux, et ne
trouvant jamais assez de fentres par o jeter leur argent. Puis, quand
leur dernier cu est mort et enterr, ils recommencent  dner  la
table d'hte du hasard o leur couvert est toujours mis, et, prcds
d'une meute de ruses, braconnant dans toutes les industries qui se
rattachent  l'art, chassent du matin au soir cet animal froce qu'on
appelle la pice de cinq francs.

Les bohmes savent tout, et vont partout, selon qu'ils ont des bottes
vernies ou des bottes creves. On les rencontre un jour accouds  la
chemine d'un salon du monde, et le lendemain attabls sous les
tonnelles des guinguettes dansantes. Ils ne sauraient faire dix pas sur
le boulevard sans rencontrer un ami, et trente pas n'importe o sans
rencontrer un crancier.

La Bohme parle entre elle un langage particulier, emprunt aux
causeries de l'atelier, au jargon des coulisses et aux discussions des
bureaux de rdaction. Tous les clectismes de style se donnent
rendez-vous dans cet idiome inou, o les tournures apocalyptiques
coudoient le coq--l'ne, o la rusticit du dicton populaire s'allie 
des priodes extravagantes sorties du mme moule o Cyrano coulait ses
tirades matamores; o le paradoxe, cet enfant gt de la littrature
moderne, traite la raison comme on traite Cassandre dans les pantomimes;
o l'ironie a la violence des acides les plus promps, et l'adresse de
ces tireurs qui font mouche les yeux bands; argot intelligent quoique
inintelligible pour tous ceux qui n'en ont pas la clef, et dont l'audace
dpasse celle des langues les plus libres. Ce vocabulaire de bohme est
l'enfer de la rhtorique et le paradis du nologisme.

Telle est, en rsum, cette vie de bohme, mal connue des puritains du
monde, dcrie par les puritains de l'art, insulte par toutes les
mdiocrits craintives et jalouses qui n'ont pas assez de clameurs, de
mensonges et de calomnies pour touffer les voix et les noms de ceux qui
arrivent par ce vestibule de la renomme en attelant l'audace  leur
talent.

Vie de patience et de courage, o l'on ne peut lutter que revtu d'une
forte cuirasse d'indiffrence  l'preuve des sots et des envieux, o
l'on ne doit pas, si l'on ne veut trbucher en chemin, quitter un seul
moment l'orgueil de soi-mme, qui sert de bton d'appui; vie charmante
et vie terrible, qui a ses victorieux et ses martyrs, et dans laquelle
on ne doit entrer qu'en se rsignant d'avance  subir l'impitoyable loi
du _vae victis_.

_mai 1850_.

H M.




I

_COMMENT FUT INSTITU LE CNACLE DE LA BOHME_


Voici comment le hasard, que les sceptiques appellent l'homme d'affaires
du bon Dieu, mit un jour en contact les individus dont l'association
fraternelle devait plus tard constituer le cnacle form de cette
fraction de la _bohme_ que l'auteur de ce livre a essay de faire
connatre au public.

Un matin, c'tait le 8 avril, Alexandre Schaunard, qui cultivait les
deux arts libraux de la peinture et de la musique, fut brusquement
rveill par le carillon que lui sonnait un coq du voisinage qui lui
servait d'horloge.

--Sacrebleu! s'cria Schaunard, ma pendule  plumes avance, il n'est pas
possible qu'il soit dj aujourd'hui.

En disant ces mots, il sauta prcipitamment hors d'un meuble de son
industrieuse invention et qui, jouant le rle de lit pendant la nuit, ce
n'est pas pour dire, mais il le jouait bien mal, remplissait pendant le
jour le rle de tous les autres meubles, absents par suite du froid
rigoureux qui avait signal le prcdent hiver: une espce de meuble
matre-Jacques, comme on voit.

Pour se garantir des morsures d'une bise matinale, Schaunard passa  la
hte un jupon de satin rose sem d'toiles en paillet, et qui lui
servait de robe de chambre. Cet oripeau avait t, une nuit de bal
masqu, oubli chez l'artiste par une _folie_ qui avait commis celle de
se laisser prendre aux fallacieuses promesses de Schaunard, lequel,
dguis en marquis de Mondor, faisait rsonner dans ses poches les
sonorits sductrices d'une douzaine d'cus, monnaie de fantaisie,
dcoupe  l'emporte-pice dans une plaque de mtal, et emprunte aux
accessoires d'un thtre.

Lorsqu'il eut vtu sa toilette d'intrieur, l'artiste alla ouvrir sa
fentre et son volet. Un rayon de soleil, pareil  une flche de
lumire, pntra brusquement dans la chambre et le fora  carquiller
ses yeux encore voils par les brumes du sommeil; en mme temps cinq
heures sonnrent  un clocher d'alentour.

--C'est l'aurore elle-mme, murmura Schaunard; c'est tonnant. Mais,
ajouta-t-il en consultant un calendrier accroch  son mur, il n'y a pas
moins erreur. Les indications de la science affirment qu' cette poque
de l'anne, le soleil ne doit se lever qu' cinq heures et demie; il
n'est que cinq heures, et le voil dj debout. Zle coupable! cet astre
est dans son tort, je porterai plainte au bureau des longitudes.
Cependant, ajouta-t-il, il faudrait commencer  m'inquiter un peu;
c'est bien aujourd'hui le lendemain d'hier; et comme hier tait le 7, 
moins que Saturne ne marche  reculons, ce doit tre aujourd'hui le 8
avril; et si j'en crois les discours de ce papier, dit Schaunard en
allant relire une formule de cong par huissier affiche  la muraille,
c'est aujourd'hui  midi prcis que je dois avoir vid ces lieux et
compt s mains de M. Bernard, mon propritaire, une somme de
soixante-quinze francs pour trois termes chus, et qu'il me rclame dans
une fort mauvaise criture. J'avais, comme toujours, espr que le
hasard se chargerait de liquider cette affaire, mais il paratrait qu'il
n'a pas eu le temps. Enfin, j'ai encore six heures devant moi; en les
employant bien, peut-tre que... Allons... allons, en route... ajouta
Schaunard.

Il se disposait  vtir un paletot dont l'toffe, primitivement  longs
poils, tait atteinte d'une profonde calvitie, lorsque tout  coup,
comme s'il et t mordu par une tarentule, il se mit  excuter dans sa
chambre une chorgraphie de sa composition qui, dans les bals publics,
lui avait souvent mrit les honneurs de la gendarmerie.

--Tiens, tiens, s'cria-t-il, c'est particulier, comme l'air du matin
vous donne des ides, il me semble que je suis sur la piste de mon air!
Voyons.

Et Schaunard,  moiti nu, alla s'asseoir devant son piano. Et aprs
avoir rveill l'instrument endormi par un orageux placage d'accords, il
commena, tout en monologuant,  poursuivre sur le clavier la phrase
mlodique qu'il cherchait depuis si longtemps.

--_Do, sol, mi, do, la, si, do, r_, boum, boum. _Fa, r, mi, r_. Ae,
ae, il est faux comme Judas, ce _r_, fit Schaunard en frappant avec
violence sur la note aux sons douteux. Voyons le mineur... Il doit
dpeindre adroitement le chagrin d'une jeune personne qui effeuille une
marguerite blanche dans un lac bleu. Voil une ide qui n'est pas en bas
ge. Enfin, puisque c'est la mode, et qu'on ne trouverait pas un diteur
qui ost publier une romance o il n'y aurait pas de lac bleu, il faut
s'y conformer... _Do, sol, mi, do, la, si, do, r;_ je ne suis pas
mcontent de ceci, a donne assez l'ide d'une paquerette, surtout aux
gens qui sont forts en botanique. _La, si, do, r,_ gredin de _r_, va!
Maintenant, pour bien faire comprendre le lac bleu, il faudrait quelque
chose d'humide, d'azur, de clair de lune, car la lune en est aussi;
tiens, mais a vient, n'oublions pas le cygne... _Fa, mi, la, sol_,
continua Schaunard en faisant clapoter les notes cristallines de
l'octave d'en bas. Reste l'adieu de la jeune fille, qui se dcide  se
jeter dans le lac bleu, pour rejoindre son bien-aim enseveli sous la
neige; ce dnoment n'est pas clair, murmura Schaunard, mais il est
intressant. Il faudrait quelque chose de tendre, de mlancolique; a
vient, a vient, voil une douzaine de mesures qui pleurent comme des
Madeleines; a fend le coeur! Brr, brr, fit Schaunard en frissonnant
dans son jupon sem d'toiles, si a pouvait fendre le bois: il y a dans
mon alcve une solive qui me gne beaucoup quand j'ai du monde... 
dner; je ferais un peu de feu avec... _la, la... r, mi,_ car je sens
que l'inspiration m'arrive enveloppe d'un rhume de cerveau. Ah! bah!
tant pis!... Continuons  noyer ma jeune fille.

Et tandis que ses doigts tourmentaient le clavier palpitant, Schaunard,
l'oeil allum, l'oreille tendue, poursuivait sa mlodie, qui, pareille 
un sylphe insaisissable, voltigeait au milieu du brouillard sonore que
les vibrations de l'instrument semblaient dgager dans la chambre.

--Voyons maintenant, reprit Schaunard, comment ma musique s'accroche
avec les paroles de mon pote. Et il fredonna d'une voix dsagrable ce
fragment de posie employe spcialement pour les opras-comiques et les
lgendes de mirliton:

    La blonde jeune fille,
    Vers le ciel toil,
    En tant sa mantille,
    Jette un regard voil;
    Et dans l'onde _azure_
    Su lac aux flots d'_argent_...

--Comment, comment! fit Schaunard transport d'une juste indignation,
l'onde azure d'un lac d'argent, je ne m'tais pas encore aperu de
celle-l, c'est trop romantique  la fin, ce pote est un idiot, il n'a
jamais vu d'argent ni de lac. Sa ballade est stupide, d'ailleurs; la
coupe des vers me gnait pour ma musique;  l'avenir je composerai mes
pomes moi-mme, et pas plus tard que tout de suite; comme je me sens en
train, je vais fabriquer une maquette de couplets pour y adapter ma
mlodie.

Et Schaunard, prenant sa tte entre ses deux mains, prit l'attitude
grave d'un mortel qui entretient des relations avec les muses.

Au bout de quelques minutes de ce concubinage sacr, il avait mis au
monde une de ces difformits que les faiseurs de libretti appellent avec
raison des _monstres_, et qu'ils improvisent assez facilement pour
servir de canevas provisoire  l'inspiration du compositeur.

Seulement le monstre de Schaunard avait le sens commun, et exprimait
assez clairement l'inquitude veille dans son esprit par l'arrive
brutale de cette date: le 8 avril.

Voici ce couplet:

       Huit et huit font seize,
       J'pose six et retiens un.
       Je serais bien aise
       De trouver quelqu'un
       De pauvre et d'honnte
       Qui m'prte huit cents francs,
       Pour payer mes dettes
       Quand j'aurai le temps.

             Refrain.

    Et quand sonnerait au cadran _suprme_
       Midi moins un quart,
    Avec probit je payerais mon _terme_ (ter.)
        Monsieur Bernard.

--Diable, dit Schaunard en relisant sa composition, _terme_ et
_suprme_, voil des rimes qui ne sont pas millionnaires, mais je n'ai
point le temps de les enrichir. Essayons maintenant comment les notes se
marieront avec les syllabes.

Et avec cet affreux organe nasal qui lui tait particulier, il reprit de
nouveau l'excution de sa romance. Satisfait sans doute du rsultat
qu'il venait d'obtenir, Schaunard se flicita par une grimace
jubilatoire qui, semblable  un accent circonflexe, se mettait  cheval
sur son nez chaque fois qu'il tait content de lui-mme. Mais cette
orgueilleuse batitude n'eut pas une longue dure. Onze heures sonnrent
au clocher prochain; chaque coup du timbre entrait dans la chambre et
s'y perdait en sons railleurs qui semblaient dire au malheureux
Schaunard: Es-tu prt?

L'artiste bondit sur sa chaise.

--Le temps court comme un cerf, dit-il... il ne me reste plus que trois
quarts d'heure pour trouver mes soixante-quinze francs et mon nouveau
logement. Je n'en viendrai jamais  bout, a rentre trop dans le domaine
de la magie. Voyons, je m'accorde cinq minutes pour trouver, et,
s'enfonant la tte entre les deux genoux, il descendit dans les abmes
de la rflexion.

Les cinq minutes s'coulrent, et Schaunard redressa la tte sans avoir
rien trouv qui ressemblt  soixante-quinze francs.

--Je n'ai dcidment qu'un parti  prendre pour sortir d'ici, c'est de
m'en aller tout naturellement; il fait beau temps, mon ami le hasard se
promne peut-tre au soleil. Il faudra bien qu'il me donne l'hospitalit
jusqu' ce que j'aie trouv le moyen de me liquider avec M. Bernard.

Schaunard, ayant bourr de tous les objets qu'elles pouvaient contenir
les poches de son paletot, profondes comme des caves, noua ensuite dans
un foulard quelques effets de linge et quitta sa chambre, non sans
adresser en quelques paroles ses adieux  son domicile.

Comme il traversait la cour, le portier de la maison, qui semblait le
guetter, l'arrta soudain.

--H, Monsieur Schaunard, s'cria-t-il en barrant le passage 
l'artiste, est-ce que vous n'y pensez pas? C'est aujourd'hui le 8.

    Huit et huit font seize,
    J'pose six et retiens un,

fredonna Schaunard; je ne pense qu' a!

--C'est que vous tes un peu en retard pour votre dmnagement, dit le
portier; il est onze heures et demie, et le nouveau locataire  qui on a
lou votre chambre peut arriver d'un moment  l'autre. Faudrait voir 
se dpcher!

--Alors, rpondit Schaunard, laissez-moi donc passer: je vais chercher
une voiture de dmnagement.

--Sans doute, mais auparavant de dmnager il y a une petite formalit 
remplir. J'ai ordre de ne pas vous laisser enlever un cheveu sans que
vous ayez pay les trois termes chus. Vous tes en mesure probablement?

--Parbleu! dit Schaunard, en faisant un pas en avant.

--Alors, reprit le portier, si vous voulez entrer dans ma loge, je vais
vous donner vos quittances.

--Je les prendrai en revenant.

--Mais pourquoi pas tout de suite? dit le portier avec insistance.

--Je vais chez le changeur... je n'ai pas de monnaie.

--Ah! ah! reprit l'autre avec inquitude, vous allez chercher de la
monnaie? Alors, pour vous obliger, je garderai ce petit paquet que vous
avez sous le bras et qui pourrait vous embarrasser.

--Monsieur le concierge, dit Schaunard avec dignit, est-ce que vous
vous mfieriez de moi, par hasard? Croyez-vous donc que j'emporte mes
meubles dans un mouchoir?

--Pardonnez-moi, monsieur, rpliqua le portier en baissant un peu le
ton, c'est ma consigne. M. Bernard m'a expressment recommand de ne pas
vous laisser enlever un cheveu avant que vous ne l'ayez pay.

--Mais regardez donc, dit Schaunard en ouvrant son paquet, ce ne sont
pas des cheveux, ce sont des chemises que je porte  la blanchisseuse
qui demeure  ct du changeur,  vingt pas d'ici.

--C'est diffrent, fit le portier aprs avoir examin le contenu du
paquet. Sans indiscrtion, M. Schaunard, pourrais-je vous demander votre
nouvelle adresse?

--Je demeure rue de Rivoli, rpondit froidement l'artiste qui, ayant mis
le pied dans la rue, gagna le large au plus vite.

--Rue de Rivoli, murmura le portier en se fourrant les doigts dans son
nez, c'est bien drle qu'on lui ait lou rue de Rivoli, et qu'on ne soit
pas mme venu prendre des renseignements ici, c'est bien drle a. Enfin
il n'emportera pas toujours ses meubles sans payer. Pourvu que l'autre
locataire n'arrive pas emmnager juste au moment o M. Schaunard
dmnagera! a me ferait un _aria_ dans mes escaliers. Allons, bon,
fit-il tout  coup en passant la tte au travers du vasistas, le voil
justement, mon nouveau locataire.

Suivi d'un commissionnaire qui paraissait ne point plier sous son faix,
un jeune homme coiff d'un chapeau blanc Louis XIII venait en effet
d'entrer sous le vestibule.

--Monsieur, demanda-t-il au portier qui tait all au-devant de lui, mon
appartement est-il libre?

--Pas encore, monsieur, mais il va l'tre. La personne qui l'occupe est
alle chercher la voiture qui doit la dmnager. Au reste, en attendant,
monsieur pourrait faire dposer ces meubles dans la cour.

--Je crains qu'il ne pleuve, rpondit le jeune homme en mchant
tranquillement un bouquet de violettes qu'il tenait entre les dents;
mon mobilier pourrait s'abmer. Commissionnaire, ajouta-t-il, en
s'adressant  l'homme qui tait rest derrire lui, porteur d'un crochet
charg d'objets dont le portier ne s'expliquait pas bien la nature,
dposez cela sous le vestibule, et retournez  mon ancien logement
prendre ce qu'il y reste encore de meubles prcieux et d'objets d'art.

Le commissionnaire rangea au long d'un mur plusieurs chssis d'une
hauteur de six ou sept pieds et dont les feuilles, reployes en ce
moment les unes sur les autres, paraissaient pouvoir se dvelopper 
volont.

--Tenez! dit le jeune homme au commissionnaire en ouvrant  demi l'un
des volets et en lui dsignant un accroc qui se trouvait dans la toile,
voil un malheur, vous m'avez toil ma grande glace de Venise; tchez
de faire attention dans votre second voyage, prenez garde surtout  ma
bibliothque.

--Qu'est-ce qu'il veut dire avec sa glace de Venise? Marmotta le portier
en tournant d'un air inquiet autour des chssis poss contre le mur, je
ne vois pas de glace; mais c'est une plaisanterie sans doute, je ne vois
qu'un paravent; enfin, nous allons bien voir ce qu'on va apporter au
second voyage.

--Est-ce que votre locataire ne va pas bientt me laisser la place
libre? Il est midi et demi et je voudrais emmnager, dit le jeune homme.

--Je ne pense pas qu'il tarde maintenant, rpondit le portier; au reste,
il n'y a pas encore de mal, puisque vos meubles ne sont pas arrivs,
ajouta-t-il en appuyant sur ces mots.

Le jeune homme allait rpondre, lorsqu'un dragon en fonction de planton
entra dans la cour.

--M. Bernard? demanda-t-il en tirant une lettre d'un grand portefeuille
de cuir qui lui battait les flancs.

--C'est ici, rpondit le portier.

--Voici une lettre pour lui, dit le dragon, donnez-m'en le reu, et il
tendit au concierge un bulletin de dpches, que celui-ci alla signer
dans sa loge.

--Pardon si je vous laisse seul, dit le portier au jeune homme qui se
promenait dans la cour avec impatience; mais voici une lettre du
ministre pour M. Bernard, mon propritaire, et je vais la lui montrer.

Au moment o son portier entrait chez lui, M. Bernard tait en train de
se faire la barbe.

--Que me voulez-vous, Durand?

--Monsieur, rpondit celui-ci en soulevant sa casquette, c'est un
planton qui vient d'apporter cela pour vous, a vient du ministre.

Et il tendit  M. Bernard la lettre dont l'enveloppe tait timbre au
sceau du dpartement de la guerre.

-- mon Dieu! fit M. Bernard, tellement mu qu'il failli se faire une
entaille avec son rasoir, du ministre de la guerre! Je suis sr que
c'est ma nomination au grade de chevalier de la lgion d'honneur, que je
sollicite depuis si longtemps enfin, on rend justice  ma bonne tenue.
Tenez, Durand, dit-il en fouillant dans la poche de son gilet, voil
cent sous pour boire  ma sant. Tiens, je n'ai pas ma bourse sur moi je
vais vous les donner tout  l'heure, attendez.

Le portier fut tellement mu par cet accs de gnrosit foudroyante,
auquel son propritaire ne l'avait pas habitu, qu'il remit sa casquette
sur sa tte.

Mais M. Bernard, qui en d'autres moments aurait svrement blm cette
infraction aux lois de la hirarchie sociale, ne parut pas s'en
apercevoir. Il mit ses lunettes, rompit l'enveloppe avec l'motion
respectueuse d'un vizir qui reoit un firman du sultan, et commena la
lecture de la dpche. Aux premires lignes, une grimace pouvantable
creusa des plis cramoisis dans la graisse de ses joues monacales, et ses
petits yeux lancrent des tincelles qui faillirent mettre le feu aux
mches de sa perruque en broussailles.

Enfin tous ses traits taient tellement bouleverss qu'on et dit que sa
figure venait d'prouver un tremblement de terre.

Voici quel tait le contenu de la missive crite sur papier  tte du
ministre de la guerre, apporte  franc trier par un dragon, et de
laquelle M. Durand avait donn un reu au gouvernement.

     Monsieur et propritaire,

      La politesse qui, si l'on en croit la mythologie, est l'aeule des
      belles manires, m'oblige  vous faire savoir que je me trouve dans
      la cruelle ncessit de ne pouvoir point satisfaire  l'usage
      qu'on a de payer son terme, quand on doit surtout. Jusqu' ce
      matin, j'avais caress l'esprance de pouvoir clbrer ce beau
      jour, en acquittant les trois quittances de mon loyer. Chimre,
      illusion, idal! Tandis que je sommeillais sur l'oreiller de la
      scurit, le guignon, _anank_ en grec, le guignon dispersait mes
      esprances. Les rentres sur lesquelles je comptais, Dieu que le
      commerce va mal!!! Ne se sont pas opres; et sur les sommes
      considrables que je devais toucher, je n'ai encore reu que trois
      francs, qu'on m'a prts, je ne vous les offre pas. Des jours
      meilleurs viendront pour notre belle France et pour moi, n'en
      doutez pas, monsieur. Ds qu'ils auront lui, je prendrai des ailes
      pour aller vous en avertir et retirer de votre immeuble les choses
      prcieuses que j'y ai laisses, et que je mets sous votre
      protection et celle de la loi qui, avant un an, vous en interdit le
      ngoce, au cas o vous voudriez le tenter afin de rentrer dans les
      sommes pour lesquelles vous tes crdit sur le registre de ma
      probit. Je vous recommande spcialement mon piano, et le grand
      cadre dans lequel se trouvent soixante boucles de cheveux dont les
      couleurs diffrentes parcourent toute la gamme des nuances
      capillaires, et qui ont t enleves sur le front des grces par le
      scalpel de l'amour.

     Vous pouvez donc, monsieur et propritaire, disposer des lambris
      sous lesquels j'ai habit. Je vous en octroie ma permission ici-bas
      revtue de mon seing.

     Alexandre Schaunard.

Lorsqu'il eut achev cette ptre que l'artiste avait crite dans le
bureau d'un de ses amis, employ au ministre de la guerre, M. Bernard
la froissa avec indignation; et comme son regard tomba sur le pre
Durand, qui attendait la gratification promise, il lui demanda
brutalement ce qu'il faisait l.

--J'attends, monsieur!

--Quoi?

--Mais la gnrosit que monsieur...  cause de la bonne nouvelle!
Balbutia le portier.

--Sortez. Comment, drle! Vous restez devant moi la tte couverte!

--Mais, Monsieur...

--Allons, pas de rplique, sortez, ou plutt, non, attendez-moi. Nous
allons monter dans la chambre de ce gredin d'artiste, qui dmnage sans
me payer.

--Comment, fit le portier, M. Schaunard?...

--Oui, continue le propritaire, dont la fureur allait comme chez
Nicollet. Et s'il a emport le moindre objet, je vous chasse,
entendez-vous? Je vous chsse.

--Mais c'est impossible, a, murmura le pauvre portier. M. Schaunard
n'est pas dmnag; il est all chercher de la monnaie pour payer
monsieur, et commander la voiture qui doit emporter ses meubles.

--Emporter ses meubles! Exclama M. Bernard; courons, je suis sr qu'il
est en train; il vous a tendu un pige pour vous loigner de votre loge
et faire son coup, imbcile que vous tes.

--Ah! mon Dieu! Imbcile que je suis! s'cria le pre Durand tout
tremblant devant la colre olympienne de son suprieur qui l'entranait
dans l'escalier.

Comme ils arrivaient dans la cour, le portier fut apostroph par le
jeune homme au chapeau blanc.

--Ah ! Concierge, s'cria-t-il, est-ce que je ne vais pas bientt tre
mis en possession de mon domicile? Est-ce aujourd'hui le 8 avril?
N'est-ce pas ici que j'ai lou, et ne vous ai-je pas donn le denier 
Dieu, oui ou non?

--Pardon, monsieur, pardon, dit le propritaire, je suis  vous. Durand,
ajouta-t-il en se tournant vers son portier, je vais rpondre moi-mme 
Monsieur. Courez l-haut, ce gredin de Schaunard est sans doute rentr
pour faire ses paquets; vous l'enfermerez si vous le surprenez, et vous
redescendrez pour aller chercher la garde.

Le pre Durand disparut dans l'escalier.

--Pardon, monsieur, dit en s'inclinant le propritaire au jeune homme
avec qui il tait rest seul,  qui ai-je l'avantage de parler?

--Monsieur, je suis votre nouveau locataire; j'ai lou une chambre dans
cette maison au sixime, et je commence  m'impatienter que ce logement
ne soit pas vacant.

--Vous me voyez dsol, monsieur, rpliqua M. Bernard, une difficult
s'lve entre moi et un de mes locataires, celui que vous devez
remplacer.

--Monsieur, monsieur! s'cria d'une fentre situe au dernier tage de
la maison, le pre Durand; M. Schaunard n'y est pas... mais sa chambre y
est... Imbcile que je suis, je veux dire qu'il n'a rien emport, pas un
cheveu, monsieur.

--C'est bien, descendez, rpondit M. Bernard. Mon Dieu reprit-il en
s'adressant au jeune homme, un peu de patience, je vous prie. Mon
portier va descendre  la cave les objets qui garnissent la chambre de
mon locataire insolvable, et dans une demi-heure vous pourrez en prendre
possession; d'ailleurs vos meubles ne sont pas encore arrivs.

--Pardon, monsieur, rpondit tranquillement le jeune homme.

M. Bernard regarda autour de lui et n'aperut que les grands paravents
qui avaient dj inquit son portier.

--Comment! Pardon... comment... murmura-t-il, mais je ne vois rien.

--Voil, rpondit le jeune homme en dployant les feuilles du chassis et
en offrant  la vue du propritaire bahi un magnifique intrieur de
palais avec colonnes de jaspe, bas-reliefs, et tableaux de grands
matres.

--Mais vos meubles? demanda M. Bernard.

--Les voici, rpondit le jeune homme en indiquant le mobilier somptueux
qui se trouvait peint dans le _palais_ qu'il venait d'acheter  l'htel
Bullion, o il faisait partie d'une vente de dcorations d'un thtre de
socit...

--Monsieur, reprit le propritaire, j'aime  croire que vous avez des
meubles plus srieux que ceux-ci...

--Comment, du boule tout pur!

--Vous comprenez qu'il me faut des garanties pour mes loyers.

--Fichtre! Un palais ne vous suffit pas pour rpondre du loyer d'une
mansarde?

--Non, monsieur, je veux des meubles, des vrais meubles en acajou!

--Hlas, monsieur, ni l'or ni l'acajou ne nous rendent heureux, a dit un
ancien. Et puis, moi, je ne peux pas le souffrir, c'est un bois trop
bte, tout le monde en a.

--Mais enfin, monsieur, vous avez bien un mobilier, quel qu'il soit?

--Non, a prend trop de place dans les appartements, ds qu'on a des
chaises on ne sait plus o s'asseoir.

--Mais cependant vous avez un lit! Sur quoi reposez-vous?

--Je me repose sur la Providence, monsieur!

--Pardon, encore une question, dit M. Bernard, votre profession, s'il
vous plat.

En ce moment mme le commissionnaire du jeune homme, arrivant de son
second voyage, entrait dans la cour. Parmi les objets dont taient
chargs ses crochets, on remarquait un chevalet.

--Ah! Monsieur, s'cria le pre Durand avec terreur; et il montrait le
chevalet au propritaire. C'est un peintre!

--Un artiste, j'en tais sr! Exclama  son tour M. Bernard, et les
cheveux de sa perruque se dressrent d'effroi; un peintre!!! Mais vous
n'avez donc pas pris d'information sur monsieur? reprit-il en
s'adressant au portier. Vous ne saviez donc pas ce qu'il faisait?

--Dame, rpondit le pauvre homme, il m'avait donn _cinque_ francs de
_dernier_  Dieu; est-ce que je pouvais me douter...

--Quand vous aurez fini, demanda  son tour le jeune homme.

--Monsieur, reprit M. Bernard en chaussant ses lunettes d'aplomb sur son
nez, puisque vous n'avez pas de meubles, vous ne pouvez pas emmnager.
La loi autorise  refuser un locataire qui n'apporte pas de garantie.

--Et ma parole, donc? fit l'artiste avec dignit.

--a ne vaut pas des meubles... vous pouvez chercher un logement
ailleurs. Durand va vous rendre votre denier  Dieu.

--Hein? fit le portier avec stupeur, je l'ai mis  la caisse d'pargne.

--Mais, monsieur, reprit le jeune homme, je ne puis pas trouver un autre
logement  la minute. Donnez-moi au moins l'hospitalit pour un jour.

--Allez loger  l'htel, rpondit M. Bernard.  propos, ajouta-t-il
vivement en faisant une rflexion subite, si vous le voulez, je vous
louerai en garni la chambre que vous deviez occuper, et o se trouvent
les meubles de mon locataire insolvable. Seulement vous savez que dans
ce genre de location le loyer se paye d'avance.

Il s'agirait de savoir ce que vous allez me demander pour ce bouge? dit
l'artiste forc d'en passer par l.

--Mais le logement est trs-convenable, le loyer sera de vingt-cinq
francs par mois, en faveur des circonstances. On paye d'avance.

--Vous l'avez dj dit; cette phrase-l ne mrite pas les honneurs du
bis, fit le jeune homme en fouillant dans sa poche. Avez-vous la monnaie
de cinq cents francs?

--Hein? demanda le propritaire stupfait, vous dites?...

--Eh bien, la moiti de mille, quoi! Est-ce que vous n'en avez jamais
vu? ajouta l'artiste en faisant passer le billet devant les yeux du
propritaire et du portier, qui,  cette vue, parurent perdre
l'quilibre.

Je vais vous faire rendre, reprit M. Bernard respectueusement: ce ne
sera que vingt francs  prendre, puisque Durand vous rendra le denier 
Dieu.

--Je le lui laisse, dit l'artiste,  la condition qu'il viendra tous les
matins me dire le jour et la date du mois, le quartier de la lune, le
temps qu'il fera et la forme du gouvernement sous laquelle nous vivrons.

--Ah! Monsieur, s'cria le pre Durand en dcrivant une courbe de
quatre-vingt-dix degrs.

--C'est bon, brave homme, vous me servirez d'almanach. En attendant vous
allez aider mon commissionnaire  m'emmnager.

--Monsieur, dit le propritaire, je vais vous envoyer votre quittance.

Le soir mme, le nouveau locataire de M. Bernard, le peintre Marcel,
tait install dans le logement du fugitif Schaunard transform en
palais.

Pendant ce temps-l, ledit Schaunard battait dans Paris ce qu'on appelle
le rappel de la monnaie.

Schaunard avait lev l'emprunt  la hauteur d'un art. Prvoyant le cas
o il aurait  _opprimer_ des trangers, il avait appris la manire
d'emprunter cinq francs dans toutes les langues du globe. Il avait
tudi  fond le rpertoire des ruses que le mtal emploie pour
chapper  ceux qui le pourchassent; et, mieux qu'un pilote ne connat
les heures de mare, il savait les poques o les _eaux_ taient basses
ou hautes, c'est--dire les jours o ses amis et connaissances avaient
l'habitude de recevoir de l'argent. Aussi, il y avait une telle maison
o en le voyant entrer le matin on ne disait pas: voil M. Schaunard;
mais bien: voil le premier ou le quinze du mois. Pour faciliter et
galiser en mme temps cette espce de dme qu'il allait prlever,
lorsque la ncessit l'y forait, sur les gens qui avaient le moyen de
la lui payer, Schaunard avait dress par ordre de quartiers et
d'arrondissements un tableau alphabtique o se trouvaient les noms de
tous ses amis et connaissances. En regard de chaque nom taient inscrits
le maximum de la somme qu'il pouvait leur emprunter relativement  leur
tat de fortune, les poques o ils taient en fonds, et l'heure des
repas avec le menu ordinaire de la maison. Outre ce tableau, Schaunard
avait encore une petite tenue de livres parfaitement en ordre et sur
laquelle il tenait tat des sommes qui lui taient prtes jusqu'aux
plus minimes fractions, car il ne voulait pas se grever au del d'un
certain chiffre qui tait encore au bout de la plume d'un oncle normand
dont il devait hriter. Ds qu'il devait vingt francs  un individu,
Schaunard arrtait son compte, et le soldait intgralement d'un seul
coup, dt-il, pour s'acquitter, emprunter  ceux auxquels il devait
moins. De cette manire il entretenait toujours sur la place un certain
crdit qu'il appelait sa dette flottante; et comme on savait qu'il avait
l'habitude de rendre ds que ses ressources personnelles le lui
permettaient, on l'obligeait volontiers quand on le pouvait.

Or, depuis onze heures du matin qu'il tait parti de chez lui pour
tcher de grouper les soixante-quinze francs ncessaires, il n'avait
encore runi qu'un petit cu, d  la collaboration des lettres m v et r
de sa fameuse liste: tout le reste de l'alphabet, ayant comme lui un
terme  payer, l'avait renvoy des fins de sa demande.

 six heures, un apptit violent sonna la cloche du dner dans son
estomac; il tait alors  la barrire du Maine, o demeurait la lettre
u. Schaunard monta chez la lettre u, o il avait son rond de serviette,
quand il y avait des serviettes.

--O allez-vous, monsieur? Lui dit le portier en l'arrtant au passage.

--Chez M. U... rpondit l'artiste.

--Il n'y est pas.

--Et madame?

--Elle n'y est pas non plus: ils m'ont charg de dire  un de leurs amis
qui devait venir chez eux ce soir qu'ils taient alls dner en ville:
au fait, dit le portier, si c'est vous qu'ils attendaient, voici
l'adresse qu'ils ont laisse, et il tendit  Schaunard un bout de papier
sur lequel son ami U... avait crit:

Nous sommes alls dner chez Schaunard, rue... numro...; viens nous
retrouver.

--Trs-bien, dit celui-ci en s'en allant, quand le hasard s'en mle, il
fait de singuliers vaudevilles.

Schaunard se ressouvint alors qu'il se trouvait  deux pas d'un petit
bouchon o deux ou trois fois il s'tait nourri pour pas bien cher, et
se dirigea vers cet tablissement, situ Chausse du Maine, et connu
dans la basse bohme sous le nom de _la Mre Cadet._ C'est un cabaret
mangeant dont la clientle ordinaire se compose des rouliers de la route
d'Orlans, des cantatrices de Montparnasse et des jeunes premiers de
bobino. Dans la belle saison les rapins des nombreux ateliers qui
avoisinent le Luxembourg, les hommes de lettres indits, les
folliculaires des gazettes mystrieuses, viennent en choeur dner chez
_la Mre Cadet_, clbre par ses gibelottes, sa choucrote authentique,
et un petit vin blanc qui sent la pierre  fusil.

Schaunard alla se placer sous les bosquets: on appelle ainsi chez _la
Mre Cadet_ le feuillage clair-sem de deux ou trois arbres rachitiques
dont on a fait plafonner la verdure maladive.

--Ma foi, tant pis, dit Schaunard en lui-mme, je vais me donner une
bosse et faire un Balthasar intime.

Et, sans faire ni une ni deux, il commanda une soupe, une
demi-choucrote et deux demi-gibelottes: il avait remarqu qu'en
fractionnant la portion on gagnait au moins un quart sur l'entier.

La commande de cette carte attira sur lui les regards d'une jeune
personne, vtue de blanc, coiffe de fleurs d'oranger et chausse de
souliers de bal, un voile en imitation d'imitation flottait sur des
paules qui auraient bien d garder l'incognito. C'tait une cantatrice
du thtre Montparnasse, dont les coulisses donnent pour ainsi dire dans
la cuisine de _la Mre Cadet_. Elle tait venue prendre son repas
pendant un entr'acte de la _Lucie_, et achevait en ce moment, par une
demi-tasse, un dner compos exclusivement d'un artichaut  l'huile et
au vinaigre.

--Deux gibelottes, mtin! dit-elle tout bas  la fille qui servait le
garon, voil un jeune homme qui se nourrit bien. Combien dois-je,
Adle?

--Quatre d'artichaut, quatre de demi-tasse et un sou de pain. a nous
fait neuf sous.

--Voil, dit la cantatrice, et elle sortit en fredonnant:

_Cet amour que Dieu me donne_!

--Tiens, elle donne le _la_, dit alors un personnage mystrieux assis 
la mme table que Schaunard, et  demi cach derrire un rempart de
bouquins.

--Elle le donne? dit Schaunard; je crois plutt qu'elle le garde, moi.
Aussi on n'a pas ide de a, ajouta-t-il en indiquant du doigt
l'assiette o _Lucia De Lamermoor_ avait consomm ses artichauts, faire
mariner son fausset dans du vinaigre!

--C'est un acide violent, en effet, ajouta le personnage qui avait dj
parl. La ville d'Orlans en produit qui jouit  juste titre d'une
grande rputation.

Schaunard examina attentivement ce particulier, qui lui jetait ainsi des
hameons  la causerie. Le regard fixe de ses grands yeux bleus, qui
semblaient toujours chercher quelque chose, donnait  sa physionomie le
caractre de placidit bate qu'on remarque chez les sminaristes. Son
visage avait le ton du vieil ivoire, sauf les joues, qui taient
tamponnes d'une couche de couleur brique pile. Sa bouche paraissait
avoir t dessine par un lve de _premiers principes_,  qui on aurait
pouss le coude. Les lvres, retrousses un peu  la faon de la race
ngre, laissaient voir des dents de chien de chasse, et son menton
asseyait ses deux plis sur une cravate blanche, dont l'une des pointes
menaait les astres, tandis que l'autre s'en allait piquer en terre.
D'un feutre chauve, aux bords prodigieusement larges, ses cheveux
s'chappaient en cascades blondes. Il tait vtu d'un paletot noisette 
plerine, dont l'toffe, rduite  la trame, avait les rugosits d'une
rpe. Des poches bantes de ce paletot s'chappaient des liasses de
papiers et de brochures. Sans se proccuper de l'examen dont il tait
l'objet, il savourait une choucrote garnie en laissant chapper tout
haut des signes frquents de satisfaction. Tout en mangeant, il lisait
un bouquin ouvert devant lui, et sur lequel il faisait de temps en temps
des annotations avec un crayon qu'il portait  l'oreille.

--Eh bien! s'cria tout  coup Schaunard en frappant sur son verre avec
son couteau, et ma gibelotte?

--Monsieur, rpondit la fille, qui arriva avec une assiette  la main,
il n'y en a plus; voici la dernire, et c'est monsieur qui l'a demande,
ajouta-t-elle en dposant le plat en face de l'homme aux bouquins.

--Sacrebleu! s'cria Schaunard.

Et il y avait tant de dsappointement mlancolique dans ce: sacrebleu!
Que l'homme aux bouquins en fut touch intrieurement. Il dtourna le
rempart de livres qui s'levait entre lui et Schaunard; et, mettant
l'assiette entre eux deux, il lui dit avec les plus douces cordes de sa
voix:

--Monsieur, oserais-je vous prier de partager ce mets avec moi?

--Monsieur, rpondit Schaunard, je ne veux pas vous priver.

--Vous me priverez donc du plaisir de vous tre agrable?

--S'il en est ainsi, monsieur... et Schaunard avana son assiette.

--Permettez-moi de ne pas vous offrir la tte, dit l'tranger.

--Ah! Monsieur, s'cria Schaunard, je ne souffrirai pas.

Mais en ramenant son assiette vers lui il s'aperut que l'tranger lui
avait justement servi la portion qu'il disait vouloir garder pour lui.

--Eh bien! Qu'est-ce qu'il me chante, alors, avec sa politesse? Grogna
Schaunard en lui-mme.

--Si la tte est la plus noble partie de l'homme, dit l'tranger, c'est
la partie la plus dsagrable du lapin. Aussi avons-nous beaucoup de
personnes qui ne peuvent pas la souffrir. Moi, c'est diffrent, je
l'adore.

--Alors, dit Schaunard, je regrette vivement que vous vous soyez priv
pour moi.

--Comment?... pardon, fit l'homme aux bouquins, c'est moi qui ai gard
la tte. J'ai mme eu l'honneur de vous faire observer que...

--Permettez, dit Schaunard en lui mettant son assiette sous le nez.
Qu'est-ce que c'est que ce morceau-l?

--Juste ciel! Que vois-je!  dieux! Encore une tte! C'est un lapin
bicphale! s'cria l'tranger.

--Bic... dit Schaunard.

--...phale. a vient du grec. Au fait, M. De Buffon, qui mettait des
manchettes, cite des exemples de cette singularit. Eh bien, ma foi! Je
ne suis pas fch d'avoir mang du phnomne.

Grce  cet incident, la conversation tait dfinitivement engage.
Schaunard, qui ne voulait pas rester en reste de politesse, demanda un
litre de supplment. L'homme aux bouquins en fit venir un autre.
Schaunard offrit de la salade, l'homme aux bouquins offrit du dessert. 
huit heures du soir, il y avait six litres vides sur la table. En
causant, la franchise, arrose par les libations du petit bleu, les
avait pousss l'un l'autre  se faire leur biographie, et ils se
connaissaient dj comme s'ils ne s'taient jamais quitts. L'homme aux
bouquins, aprs avoir cout les confidences de Schaunard, lui avait
appris qu'il s'appelait Gustave Colline; il exerait la profession de
philosophe, et vivait en donnant des leons de mathmatique, de
scolastique, de botanique, et de plusieurs sciences en _ique_.

Le peu d'argent qu'il gagnait  courir ainsi le cachet, Colline le
dpensait en achats de bouquins. Son paletot noisette tait connu de
tous les talagistes du quai, depuis le pont de la concorde jusqu'au
pont Saint-Michel. Ce qu'il faisait de tous ces livres, si nombreux que
la vie d'un homme n'aurait pas suffi pour les lire, personne ne le
savait, et il le savait moins que personne. Mais ce tic avait pris chez
lui les proportions d'une passion; et lorsqu'il rentrait chez lui le
soir sans y rapporter un nouveau bouquin, il refaisait pour son usage le
mot de Titus, et disait: J'ai perdu ma journe. Ses manires clines
et son langage, qui offraient une mosaque de tous les styles, les
calembours terribles dont il maillait sa conversation, avaient sduit
Schaunard, qui demanda sur-le-champ  Colline la permission d'ajouter
son nom  ceux qui composaient la fameuse liste dont nous avons parl.

Ils sortirent de chez _la Mre Cadet_  neuf heures du soir,
passablement gris tous les deux, et ayant la dmarche de gens qui
viennent de dialoguer avec les bouteilles.

Colline offrit le caf  Schaunard, et celui-ci accepta  la condition
qu'il se chargerait des alcools. Ils montrent dans un caf situ rue
Saint-Germain-L'Auxerrois, et portant l'enseigne de _Momus_, dieu des
jeux et des ris.

Au moment o ils entraient dans l'estaminet, une discussion trs-vive
venait de s'engager entre deux habitus de l'endroit. L'un d'eux tait
un jeune homme, dont la figure se perdait au fond d'un norme buisson de
barbe multicolore. Comme une antithse  cette abondance de _poil
mentonnier_, une calvitie prcoce avait dgarni son front, qui
ressemblait  un genou, et dont un groupe de cheveux, si rares qu'on
aurait pu les compter, essayait vainement de cacher la nudit. Il tait
vtu d'un habit noir tonsur aux coudes, et laissant voir, quand il
levait le bras trop haut, des ventilateurs pratiqus  l'embouchure des
manches. Son pantalon avait pu tre noir, mais ses bottes, qui n'avaient
jamais t neuves, paraissaient avoir dj fait plusieurs fois le tour
du monde aux pieds du juif errant.

Schaunard avait remarqu que son nouvel ami Colline et le jeune homme 
grande barbe s'taient salus.

--Vous connaissez ce monsieur? demanda-t-il au philosophe.

--Pas absolument, rpondit celui-ci; seulement je le rencontre
quelquefois  la bibliothque. Je crois que c'est un homme de lettres.

--Il en a l'habit, du moins, rpliqua Schaunard. Le personnage avec
lequel discutait ce jeune homme tait un individu d'une quarantaine
d'annes, vou au coup de foudre apoplectique, comme l'indiquait une
grosse tte enfonce immdiatement entre les deux paules, sans la
transition du cou. L'idiotisme se lisait en lettres majuscules sur son
front dprim, couvert d'une petite calotte noire. Il s'appelait M.
Mouton, et tait employ  la mairie du ive arrondissement, o il tenait
le registre des dcs.

--Monsieur Rodolphe! s'criait-il avec un organe d'eunuque, en secouant
le jeune homme qu'il avait empoign par un bouton de son habit,
voulez-vous que je vous dise mon opinion? Eh bien, tous les journaux, a
ne sert  rien. Tenez, une supposition: je suis un pre de famille, moi,
n'est-ce pas?... bon... Je viens faire ma partie de dominos au caf.
Suivez bien mon raisonnement.

--Allez, allez, dit Rodolphe.

--Eh bien, continua le pre Mouton, en scandant chacune de ses phrases
par un coup de poing qui faisait frmir les chopes et les verres placs
sur la table. Eh bien, je tombe sur les journaux, bon... qu'est-ce que
je vois? L'un qui dit blanc, l'autre qui dit noir, et pata ti et pata
ta. Qu'est-ce que a me fait  moi? Je suis un bon pre de famille qui
vient pour faire...

--Sa partie de dominos, dit Rodolphe.

--Tous les soirs, continua M. Mouton. Eh bien, une supposition: vous
comprenez...

--Trs-bien! dit Rodolphe.

--Je lis un article qui n'est pas de mon opinion. a me met en colre,
et je me mange les sangs, parce que, voyez-vous, Monsieur Rodolphe, tous
les journaux, c'est des menteries. Oui, des menteries! hurla-t-il dans
son fausset le plus aigu, et les journalistes sont des brigands, des
folliculaires.

--Cependant, Monsieur Mouton...

--Oui, des brigands, continua l'employ. C'est eux qui sont cause des
malheurs de tout le monde; ils ont fait la rvolution et les assignats;
 preuve Murat.

--Pardon, dit Rodolphe, vous voulez dire Marat.

--Mais non, mais non, reprit M. Mouton; Murat, puisque j'ai vu son
enterrement quand j'tais petit...

--Je vous assure...

--Mme qu'on a fait une pice au cirque, l.

--Eh bien, prcisment, dit Rodolphe; c'est Murat.

--Mais qu'est-ce que je vous dis depuis une heure? s'cria l'obstin
Mouton. Murat, qui travaillait dans une cave, quoi! Eh bien, une
supposition. Est-ce que les bourbons n'ont pas bien fait de le
guillotiner, puisqu'il avait trahi?

--Qui? guillotin! trahi! quoi? s'cria Rodolphe en empoignant  son
tour M. Mouton par le bouton de sa redingote.

--Eh bien Marat...

--Mais non, mais non, Monsieur Mouton, Murat. Entendons-nous, sacrebleu!

--Certainement. Marat, une canaille. Il a trahi l'empereur en 1815.
C'est pourquoi je dis que tous les journaux sont les mmes, continua M.
Mouton en rentrant dans la thse de ce qu'il appelait une explication.
Savez-vous ce que je voudrais, moi, Monsieur Rodolphe? Eh bien, une
supposition... je voudrais un bon journal... Ah! pas grand... Bon! Et
qui ne ferait pas de phrases... L!

--Vous tes exigeant, interrompit Rodolphe. Un journal sans phrases!

--Eh bien, oui; suivez mon ide.

--Je tche.

--Un journal qui dirait tout simplement la sant du roi et les biens de
la terre. Car, enfin,  quoi cela sert-il, toutes vos gazettes, qu'on
n'y comprend rien? Une supposition: moi je suis  la mairie, n'est-ce
pas? Je tiens mon registre, bon! Eh bien, c'est comme si on venait me
dire: Monsieur Mouton, vous inscrivez les dcs, eh bien, faites ci,
faites a. Eh bien, quoi, a? Quoi, a? Quoi! a? Eh bien, les journaux,
c'est la mme chose, acheva-t-il pour conclure.

--videmment, dit un voisin qui avait compris.

Et M. Mouton, ayant reu les flicitations de quelques habitus qui
partageaient son avis, alla reprendre sa partie de dominos.

--Je l'ai remis  sa place, dit-il en indiquant Rodolphe, qui tait
retourn s'asseoir  la mme table o se trouvaient Schaunard et
Colline.

--Quelle buse! dit celui-ci aux deux jeunes gens en leur dsignant
l'employ.

--Il a une bonne tte, avec ses paupires en capote de cabriolet et ses
yeux en boule de loto, fit Schaunard en tirant un brle-gueule
merveilleusement culott.

--Parbleu! Monsieur, dit Rodolphe, vous avez l une bien jolie pipe.

--Oh! J'en ai une plus belle pour aller dans le monde, reprit
ngligemment Schaunard. Passez-moi donc du tabac, Colline.

--Tiens! s'cria le philosophe, je n'en ai plus.

--Permettez-moi de vous en offrir, dit Rodolphe, en tirant de sa poche
un paquet de tabac qu'il dposa sur la table.

 cette gracieuset, Colline crut devoir rpondre par l'offre d'une
tourne de quelque chose.

Rodolphe accepta. La conversation tomba sur la littrature. Rodolphe,
interrog sur sa profession dj trahie par son habit, confessa ses
rapports avec les muses, et fit venir une seconde tourne. Comme le
garon allait remporter la bouteille, Schaunard le pria de vouloir bien
l'oublier. Il avait entendu rsonner dans l'une des poches de Colline le
duo argentin de deux pices de cinq francs. Rodolphe eut bientt atteint
le niveau d'expansion o se trouvaient les deux amis et leur fit  son
tour ses confidences.

Ils auraient sans doute pass la nuit au caf, si on n'tait venu les
prier de se retirer. Ils n'avaient point fait dix pas dans la rue, et
ils avaient mis un quart d'heure pour les faire, qu'ils furent surpris
par une pluie torrentielle. Colline et Rodolphe demeuraient aux deux
extrmits opposes de Paris, l'un dans l'le-Saint-Louis, et l'autre 
Montmartre.

Schaunard, qui avait compltement oubli qu'il tait sans domicile, leur
offrit l'hospitalit.

--Venez chez moi, dit-il, je loge ici prs; nous passerons la nuit 
causer littrature et beaux-arts.

--Tu feras de la musique, et Rodolphe nous dira de ses vers, dit
Colline.

--Ma foi, oui, ajouta Schaunard, il faut rire, nous n'avons qu'un temps
 vivre.

Arriv devant sa maison que Schaunard eut quelque difficult 
reconnatre, il s'assit un instant sur une borne en attendant Rodolphe
et Colline qui taient entrs chez un marchand de vin encore ouvert,
pour y prendre les premiers lments d'un souper. Quand ils furent de
retour, Schaunard frappa plusieurs fois  la porte, car il se souvenait
vaguement que le portier avait l'habitude de le faire attendre. La
porte s'ouvrit enfin, et le pre Durand, plong dans les douceurs du
premier sommeil, et ne se rappelant pas que Schaunard n'tait plus son
locataire, ne se drangea aucunement quand celui-ci lui eut cri son nom
par le vasistas.

Quand ils furent arrivs tous trois en haut de l'escalier, dont
l'ascension avait t aussi longue que difficile, Schaunard, qui
marchait en avant, jeta un cri d'tonnement en trouvant la clef sur la
porte de sa chambre.

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda Rodolphe.

--Je n'y comprends rien, murmura-t-il, je trouve sur ma porte la clef
que j'avais emporte ce matin. Ah! Nous allons bien voir. Je l'avais
mise dans ma poche. Eh! parbleu! la voil encore! s'cria-t-il en
montrant une clef.

--C'est de la magie!

--De la fantasmagorie, dit Colline.

--De la fantaisie, ajouta Rodolphe.

--Mais, reprit Schaunard, dont la voix accusait un commencement de
terreur, entendez-vous?

--Quoi?

--Quoi?

--Mon piano, qui joue tout seul, _ut, la mi r do, la si sol r._ gredin
de _r_, va! Il sera toujours faux.

--Mais ce n'est pas chez vous, sans doute, lui dit Rodolphe, qui ajouta
bas  l'oreille de Colline sur qui il appuya lourdement, il est gris.

--Je le crois. D'abord, ce n'est pas un piano, c'est une flte.

--Mais, vous aussi, vous tes gris, mon cher, rpondit le pote au
philosophe, qui s'tait assis sur le carr. C'est un violon.

--Un vio... Peuh! Dis donc, Schaunard, bredouilla Colline en tirant son
ami par les jambes, elle est bonne, celle-l! Voil monsieur qui prtend
que c'est un vio...

--Sacrebleu! s'cria Schaunard au comble de l'pouvante mon piano joue
toujours; c'est de la magie!

--De la fantasma... gorie, hurla Colline en laissant tomber une des
bouteilles qu'il tenait  la main.

--De la fantaisie, glapit  son tour Rodolphe.

Au milieu de ce charivari, la porte de la chambre s'ouvrit subitement,
et l'on vit paratre sur le seuil un personnage qui tenait  la main un
flambeau  trois branches o brlait de la bougie rose.

--Que dsirez-vous, messieurs? demanda-t-il en saluant courtoisement les
trois amis.

--Ah! Ciel, qu'ai-je fait! Je me suis tromp; ce n'est pas ici chez moi,
fit Schaunard.

--Monsieur, ajoutrent ensemble Colline et Rodolphe, en s'adressant au
personnage qui tait venu ouvrir, veuillez excuser notre ami; il est
gris jusqu' la troisime capucine.

Tout  coup un clair de lucidit traversa l'ivresse de Schaunard; il
venait de lire sur sa porte cette ligne crite avec du blanc d'Espagne:

   Je suis venue trois fois pour chercher mes trennes.

                                Phmie.

--Mais si, mais si, au fait, je suis chez moi! s'cria-t-il; voil bien
la carte de visite que Phmie est venue me mettre au jour de l'an: c'est
bien ma porte.

--Mon Dieu! Monsieur, dit Rodolphe, je suis vraiment confus.

--Croyez, monsieur, ajouta Colline, que de mon ct je collabore
activement  la confusion de mon ami.

Le jeune homme ne pouvait s'empcher de rire.

--Si vous voulez entrer chez moi un instant, rpondit-il, sans doute que
votre ami, ds qu'il aura vu les lieux, reconnatra son erreur.

--Volontiers.

Et le pote et le philosophe, prenant Schaunard chacun par un bras,
l'introduisirent dans la chambre, ou plutt dans le palais de Marcel,
qu'on aura sans doute reconnu.

Schaunard promena vaguement sa vue autour de lui, en murmurant:

--C'est tonnant comme mon sjour est embelli.

--Eh bien! Es-tu convaincu, maintenant? Lui demanda Colline.

Mais Schaunard ayant aperu le piano, s'en tait approch et faisait des
gammes.

--Hein!, vous autres, coutez-moi a, dit-il en faisant rsonner les
accords...  la bonne heure! L'animal a reconnu son matre: _si la sol,
fa mi r_. Ah! Gredin de _r_! tu seras toujours le mme, va! Je disais
bien que c'tait mon instrument.

--Il insiste, dit Colline  Rodolphe.

--Il insiste, rpta Rodolphe  Marcel.

--Et a donc, ajouta Schaunard en montrant le jupon sem d'toiles, qui
tait jet sur une chaise, ce n'est pas mon ornement, peut-tre! Ah! Et
il regardait Marcel sous le nez.

--Et a, continua-t-il, en dtachant du mur le cong par huissier dont
il a t parl plus haut. Et il se mit  lire:

--En consquence, M. Schaunard sera tenu de vider les lieux et de les
rendre en bon tat de rparations locatives, le huit avril avant midi.
Et je lui ai signifi le prsent acte, dont le cot est de cinq francs.
Ah! Ah! Ce n'est donc pas moi qui suis M. Schaunard,  qui on donne
cong par huissier, les honneurs du timbre, dont le cot est de cinq
francs? Et a encore, continua-t-il en reconnaissant ses pantoufles dans
les pieds de Marcel, ce ne sont donc pas mes babouches, prsent d'une
main chre?  votre tour, monsieur, dit-il  Marcel, expliquez votre
prsence dans mes lares.

--Messieurs, rpondit Marcel en s'adressant particulirement  Colline
et  Rodolphe, monsieur, et il dsignait Schaunard, monsieur est chez
lui, je le confesse.

--Ah! exclama Schaunard, c'est heureux.

--Mais, continua Marcel, moi aussi, je suis chez moi.

--Cependant, monsieur, interrompit Rodolphe, si notre ami reconnat...

--Oui, continua Colline, si notre ami...

--Et si de votre ct vous vous souvenez que... ajouta Rodolphe, comment
se fait-il...

--Oui, reprit Colline, cho, comment il se fait!...

--Veuillez vous asseoir, messieurs, rpliqua Marcel, je vais vous
expliquer le mystre.

--Si nous arrosions l'explication? Hasarda Colline.

--En cassant une crote, ajouta Rodolphe.

Les quatre jeunes gens se mirent  table et donnrent l'assaut  un
morceau de veau froid que leur avait cd le marchand de vin.

Marcel expliqua alors ce qui s'tait pass le matin entre lui et le
propritaire, quand il tait venu pour emmnager.

--Alors, dit Rodolphe, monsieur a parfaitement raison, nous sommes chez
lui.

--Vous tes chez vous, dit poliment Marcel.

Mais il fallut un travail norme pour faire comprendre  Schaunard ce
qui s'tait pass. Un incident comique vint encore compliquer la
situation. Schaunard, en cherchant quelque chose dans le buffet, y
dcouvrit la monnaie du billet de cinq cents francs que Marcel avait
chang le matin  M. Bernard.

--Ah! J'en tais bien sr! s'cria-t-il, que le hasard ne
m'abandonnerait pas. Je me rappelle maintenant... que j'tais sorti ce
matin pour courir aprs lui.  cause du terme, c'est vrai, il sera venu
pendant mon absence. Nous nous sommes croiss, voil tout. Comme j'ai
bien fait de laisser la clef sur mon tiroir!

--Douce folie! murmura Rodolphe en voyant Schaunard qui dressait les
espces en piles gales.

--Songe, mensonge, telle est la vie, ajouta le philosophe.

Marcel riait.

Une heure aprs ils taient endormis tous les quatre.

Le lendemain,  midi, ils se rveillrent et parurent d'abord
trs-tonns de se trouver ensemble: Schaunard, Colline et Rodolphe
n'avaient pas l'air de se reconnatre et s'appelaient monsieur. Il
fallut que Marcel leur rappelt qu'ils taient venus ensemble la veille.

En ce moment le pre Durand entra dans la chambre.

--Monsieur, dit-il  Marcel, c'est aujourd'hui le neuf avril mil huit
cent quarante... il y a de la boue dans les rues, et S M. Louis-Philippe
est toujours roi de France et de Navarre. Tiens! s'cria le pre Durand
en apercevant son ancien locataire. Monsieur Schaunard, par o donc
tes-vous venu?

--Par le tlgraphe, rpondit Schaunard.

--Mais dites donc, reprit le portier, vous tes encore un farceur,
vous!...

--Durand, dit Marcel, je n'aime pas que la livre se mle  ma
conversation; vous irez chez le restaurant voisin, et vous ferez monter
 djeuner pour quatre personnes. Voici la carte, ajouta-t-il en
donnant un bout de papier sur lequel il avait indiqu son menu. Sortez.

--Messieurs, reprit Marcel aux trois jeunes gens, vous m'avez offert 
souper hier soir, permettez-moi de vous offrir  djeuner ce matin, non
pas chez moi, mais chez nous, ajouta-t-il en tendant la main 
Schaunard.

 la fin du djeuner, Rodolphe demanda la parole.

--Messieurs, dit-il, permettez-moi de vous quitter...

--Oh! Non, dit sentimentalement Schaunard, ne nous quittons jamais.

--C'est vrai, on est trs-bien ici, ajouta Colline.

--De vous quitter un moment, continua Rodolphe; c'est demain que parat
_l'charpe d'Iris_, un journal de modes dont je suis le rdacteur en
chef; et il faut que j'aille corriger mes preuves, je reviens dans une
heure.

--Diable! dit Colline, a me fait penser que j'ai une leon  donner 
un prince indien qui est venu  Paris pour apprendre l'arabe.

--Vous irez demain, dit Marcel.

--Oh! Non, rpondit le philosophe, le prince doit me payer aujourd'hui.
Et puis je vous avouerai que cette belle journe serait gte pour moi,
si je n'allais pas faire un petit tour  la halle aux bouquins.

--Mais tu reviendras? demanda Schaunard.

--Avec la rapidit d'une flche lance d'une main sre, rpondit le
philosophe, qui aimait les images excentriques.

Et il sortit avec Rodolphe.

--Au fait, dit Schaunard rest seul avec Marcel, au lieu de me dorloter
sur l'oreiller du _far niente,_ si j'allais chercher quelque or pour
apaiser la cupidit de M. Bernard?

--Mais, dit Marcel avec inquitude, vous comptez donc toujours
dmnager?

--Dame! reprit Schaunard, il le faut bien, puisque j'ai cong par
huissier, cot cinq francs.

--Mais, continua Marcel, si vous dmnagez, est-ce que vous emporterez
vos meubles?

--J'en ai la prtention; je ne laisserai pas un cheveu comme dit M.
Bernard.

--Diable! a va me gner, fit Marcel, moi qui ai lou votre chambre en
garni.

--Tiens, c'est vrai, au fait, reprit Schaunard. Ah bah! ajouta-t-il avec
mlancolie, rien ne prouve que je trouverai mes soixante-quinze francs
aujourd'hui, ni demain, ni aprs.

--Mais attendez donc, s'cria Marcel, j'ai une ide.

--Exhibez, dit Schaunard.

--Voici la situation: lgalement, ce logement est  moi, puisque j'ai
pay un mois d'avance.

--Le logement, oui; mais les meubles, si je paye, je les enlve
lgalement; et, si cela tait possible, je les enlverais mme
extralgalement, dit Schaunard.

--De faon, continua Marcel, que vous avez des meubles et pas de
logement, et que moi j'ai un logement et pas de meubles.

--Voil, fit Schaunard.

--Moi, ce logement me plat, reprit Marcel.

--Et moi, donc, ajouta Schaunard, il ne m'a jamais plus plu.

--Vous dites?

--Plus plu pour davantage. Oh! Je connais ma langue.

--Eh bien, nous pouvons arranger ces affaires-l, reprit Marcel; restez
avec moi, je fournirai le logement, vous fournirez les meubles.

--Et les termes? dit Schaunard.

--Puisque j'ai de l'argent aujourd'hui, je les payerai; la prochaine
fois ce sera votre tour. Rflchissez.

--Je ne rflchis jamais, surtout pour accepter une proposition qui
m'est agrable; j'accepte d'emble: au fait, la peinture et la musique
sont soeurs.

--Belles-soeurs, dit Marcel.

En ce moment rentrrent Colline et Rodolphe, qui s'taient rencontrs.

Marcel et Schaunard leur firent part de leur association.

--Messieurs, s'cria Rodolphe en faisant sonner son gousset, j'offre 
dner  la compagnie.

--C'est prcisment ce que j'allais avoir l'honneur de proposer, fit
Colline en tirant de sa poche une pice d'or qu'il se fourra dans
l'oeil. Mon prince m'a donn a pour acheter une grammaire
indoustan-arabe, que je viens de payer six sous comptant.

--Et moi, dit Rodolphe, je me suis fait avancer trente francs par le
caissier de _l'charpe d'Iris_, sous le prtexte que j'en avais besoin
pour me faire vacciner.

--C'est donc le jour des recettes? dit Schaunard; il n'y a que moi qui
n'ai pas trenn, c'est humiliant.

--En attendant, reprit Rodolphe, je maintiens mon offre du dner.

--Et moi aussi, dit Colline.

--Eh bien, dit Rodolphe, nous allons tirer  pile ou face quel sera
celui qui payera la carte.

--Non, s'cria Schaunard, j'ai mieux que a, mais infiniment mieux 
vous offrir pour vous tirer d'embarras.

--Voyons!

--Rodolphe payera le dner, et Colline offrira un souper.

--Voil ce que j'appellerai de la jurisprudence Salomon, s'cria le
philosophe.

--C'est pis que les noces de Gamache, ajouta Marcel.

Le dner eut lieu dans un restaurant provenal de la rue dauphine,
clbre par ses garons littraires et son _ayoli_. Comme il fallait
faire de la place pour le souper, on but et on mangea modrment. La
connaissance bauche la veille entre Colline et Schaunard, et plus tard
avec Marcel, devint plus intime; chacun des quatre jeunes gens arbora le
drapeau de son opinion dans l'art; tous quatre reconnurent qu'ils
avaient courage gal et mme esprance. En causant et en discutant, ils
s'aperurent que leurs sympathies taient communes, qu'ils avaient tous
dans l'esprit la mme habilet d'escrime comique, qui gaye sans
blesser, et que toutes les belles vertus de la jeunesse n'avaient point
laiss de place vide dans leur coeur, facile  mettre en moi par la vue
ou le rcit d'une belle chose. Tous quatre, partis du mme point pour
aller au mme but, ils pensrent qu'il y avait dans leur runion autre
chose que le quiproquo banal du hasard, et que ce pouvait bien tre
aussi la Providence, tutrice naturelle des abonns, qui leur mettait
ainsi la main dans la main, et leur soufflait tout bas  l'oreille
l'vanglique parabole, qui devrait tre l'unique charte de l'humanit:
Soutenez-vous, et aimez-vous les uns les autres.

 la fin du repas, qui se termina dans une espce de gravit, Rodolphe
se leva pour porter un toast  l'avenir, et Colline lui rpondit par un
petit discours qui n'tait tir d'aucun bouquin, n'appartenait par
aucun point au beau style, et parlait tout simplement le bon patois de
la navet qui fait si bien comprendre ce qu'il dit si mal.

--Est-il bte ce philosophe! murmura Schaunard, qui avait le nez dans
son verre, voil qu'il me force  mettre de l'eau dans mon vin.

Aprs le dner on alla prendre le caf  _Momus_, o on avait dj pass
la soire la veille. Ce fut  compter de ce jour-l que l'tablissement
devint inhabitable pour les autres habitus.

Aprs le caf et les liqueurs, le clan bohme, dfinitivement fond,
retourna au logement de Marcel, qui prit le nom d'_lyse_ Schaunard.
Pendant que Colline allait commander le souper qu'il avait promis, les
autres se procuraient des ptards, des fuses et d'autres pices
pyrotechniques; et, avant de se mettre  table, on tira par les fentres
un superbe feu d'artifice qui mit toute la maison sens dessus dessous,
et pendant lequel les quatre amis chantaient  tue-tte:

Clbrons, clbrons, clbrons ce beau jour!

Le lendemain matin, ils se retrouvrent ensemble de nouveau, mais sans
en paratre tonns, cette fois. Avant de retourner chacun  leur
affaire, ils allrent de compagnie djeuner frugalement au caf _Momus_,
o ils se donnrent rendez-vous pour le soir, et o on les vit pendant
longtemps revenir assidment tous les jours.

Tels sont les principaux personnages qu'on verra reparatre dans les
petites histoires dont se compose ce volume, qui n'est pas un roman, et
n'a d'autre prtention que celle indique par son titre; car les scnes
de la vie de bohme ne sont en effet que des tudes de moeurs dont les
hros appartiennent  une classe mal juge jusqu'ici, et dont le plus
grand dfaut est le dsordre; et encore peuvent-ils donner pour excuse
que ce dsordre mme est une ncessit que leur fait la vie.




II

_UN ENVOY DE LA PROVIDENCE_


Schaunard et Marcel, qui s'taient vaillamment mis  la besogne ds le
matin, suspendirent tout  coup leur travail.

--Sacrebleu! Qu'il fait faim! dit Schaunard; et il ajouta ngligemment:
est-ce qu'on ne djeune pas aujourd'hui.

Marcel parut trs-tonn de cette question, plus que jamais inopportune.

--Depuis quand djeune-t-on deux jours de suite? dit-il. C'tait hier
jeudi.

Et il complta sa rponse en dsignant de son appui-main ce commandement
de l'glise:

    Vendredi chair ne mangeras,
     Ni autre chose pareillement.

Schaunard ne trouva rien  rpondre et se mit  son tableau, lequel
reprsentait une plaine habite par un arbre rouge et un arbre bleu qui
se donnent une poigne de branches. Allusion transparente aux douceurs
de l'amiti, et qui ne laissait pas en effet que d'tre
trs-philosophique.

En ce moment, le portier frappa  la porte. Il apportait une lettre pour
Marcel.

--C'est trois sous, dit-il.

--Vous tes sr? Rpliqua l'artiste. C'est bon, vous nous les devrez.

Et il lui ferma la porte au nez.

Marcel avait pris la lettre et rompu le cachet. Aux premiers mots, il se
mit  faire dans l'atelier des sauts d'acrobate et entonna  tue-tte la
clbre romance suivante, qui indiquait chez lui l'apoge de la
jubilation:

    Y'avait quat' jeunes gens du quartier,
    Ils taient tous les quat' malades;
    On les a m'ns  l'htel-Dieu
       Eu! Eu! Eu! Eu!

--Eh bien, oui, dit Schaunard en continuant

    On les a mis dans un grand lit,
    deux  la tte et deux aux pieds.

--Nous savons a.

Marcel reprit:

    Ils virent arriver un' petit' soeur,
       Eur! Eur! Eur! Eur!

--Si tu ne te tais pas, dit Schaunard, qui ressentait dj des symptmes
d'alination mentale, je vais t'excuter l'allgro de ma symphonie sur
_l'influence du bleu dans les arts_.

Et il s'approcha de son piano.

Cette menace produisit l'effet d'une goutte d'eau froide tombe dans un
liquide en bullition.

Marcel se calma comme par enchantement.

--Tiens! dit-il en passant la lettre  son ami. Vois.

C'tait une invitation  dner d'un dput, protecteur clair des arts
et en particulier de Marcel, qui avait fait le portrait de sa maison de
campagne.

--C'est pour aujourd'hui, dit Schaunard; il est malheureux que le billet
ne soit pas bon pour deux personnes. Mais au fait, j'y songe, ton dput
est ministriel; tu ne peux pas, tu ne dois pas accepter: tes principes
te dfendent d'aller manger un pain tremp dans les sueurs du peuple.

--Bah! dit Marcel, mon dput est centre gauche; il a vot l'autre jour
contre le gouvernement. D'ailleurs, il doit me faire avoir une commande,
et il m'a promis de me prsenter dans le monde; et puis, vois-tu, a a
beau tre vendredi, je me sens pris d'une voracit ugoline, et je veux
dner aujourd'hui, voil.

--Il y a encore d'autres obstacles, reprit Schaunard, qui ne laissait
pas que d'tre un peu jaloux de la bonne fortune qui tombait  son ami.
Tu ne peux pas aller dner en ville en vareuse rouge et avec un bonnet
de dbardeur.

--J'irai emprunter les habits de Rodolphe ou de Colline.

--Jeune insens! Oublies-tu que nous sommes pass le vingt du mois, et
qu' cette poque les habits de ces messieurs sont _clous_ et
_surclous_?

--Je trouverai au moins un habit noir d'ici cinq heures, dit Marcel.

--J'ai mis trois semaines pour en trouver un quand j'ai t  la noce de
mon cousin; et c'tait au commencement de janvier.

--Eh bien, j'irai comme a, reprit Marcel en marchant  grands pas. Il
ne sera pas dit qu'une misrable question d'tiquette m'empchera de
faire mon premier pas dans le monde.

-- propos de a, interrompit Schaunard, prenant beaucoup de plaisir 
faire du chagrin  son ami, et des bottes?

Marcel sortit dans un tat d'agitation impossible  dcrire. Au bout de
deux heures il rentrait charg d'un faux col.

--Voil tout ce que j'ai pu trouver, dit-il piteusement.

--Ce n'tait pas la peine de courir pour si peu, rpondit Schaunard, il
y a ici du papier de quoi en faire une douzaine.

--Mais, dit Marcel en s'arrachant les cheveux, nous devons avoir des
effets, que diable!

--Et il commena une longue perquisition dans tous les coins des deux
chambres.

Aprs une heure de recherche, il ralisa un costume ainsi compos:

Un pantalon cossais,

Un chapeau gris,

Une cravate rouge,

Un gant jadis blanc,

Un gant noir.

--a te fera deux gants noirs au besoin, dit Schaunard. Mais quand tu
seras habill, tu auras l'air du spectre solaire. Aprs a, quand on est
coloriste!

Pendant ce temps Marcel essayait les bottes.

Fatalit! Elles taient toutes deux du mme pied!

L'artiste, dsespr, avisa alors dans un coin une vieille botte dans
laquelle on mettait les vessies uses. Il s'en empara.

--De _Garrick_ en _Syllabe_, dit son ironique compagnon: celle-ci est
pointue et l'autre est carre.

--a ne se verra pas, je les vernirai.

--C'est une ide! Il ne te manque plus que l'habit noir de rigueur.

--Oh! dit Marcel en se mordant les poings, pour en avoir un, je
donnerais dix ans de ma vie et ma main droite, vois-tu!

Ils entendirent de nouveau frapper  la porte. Marcel ouvrit.

--Monsieur Schaunard? dit un tranger en restant sur le seuil.

--C'est moi, rpondit le peintre en le priant d'entrer.

--Monsieur, dit l'inconnu, porteur d'une de ces honntes figures qui
sont le type du provincial, mon cousin m'a beaucoup parl de votre
talent pour le portrait; et, tant sur le point de faire un voyage aux
colonies, o je suis dlgu par les raffineurs de la ville de Nantes,
je dsirerais laisser un souvenir de moi  ma famille. C'est pourquoi je
suis venu vous trouver.

-- sainte Providence!... murmura Schaunard. Marcel, donne un sige 
monsieur...

--M. Blancheron, reprit l'tranger; Blancheron de Nantes, dlgu de
l'industrie sucrire, ancien maire de V, capitaine de la garde
nationale, et auteur d'une brochure sur la question des sucres.

--Je suis fort honor d'avoir t choisi par vous, dit l'artiste en
s'inclinant devant le dlgu des raffineurs. Comment dsirez-vous avoir
votre portrait?

-- la miniature, comme a, reprit M. Blancheron en indiquant un
portrait  l'huile; car, pour le dlgu comme pour beaucoup d'autres,
ce qui n'est pas peinture en btiments est miniature, il n'y a pas de
milieu.

Cette navet donna  Schaunard la mesure du bonhomme auquel il avait
affaire, surtout quand celui-ci eut ajout qu'il dsirait que son
portrait ft peint avec des couleurs fines.

--Je n'en emploie jamais d'autres, dit Schaunard. De quelle grandeur
monsieur dsire-t-il son portrait?

--Grand comme a, rpondit M. Blancheron en montrant une toile de vingt.
Mais dans quel prix a va-t-il?

--De cinquante  soixante francs; cinquante sans les mains, soixante
avec.

--Diable! Mon cousin m'avait parl de trente francs.

--C'est selon la saison, dit le peintre; les couleurs sont beaucoup plus
chres  diffrentes poques.

--Tiens! C'est donc comme le sucre?

--Absolument.

--Va donc pour cinquante francs, dit M. Blancheron.

--Vous avez tort, pour dix francs de plus vous auriez les mains, dans
lesquelles je placerais votre brochure sur la question sucrire, ce qui
serait flatteur.

--Ma foi, vous avez raison.

--Sacrebleu! dit en lui-mme Schaunard, s'il continue, il va me faire
clater, et je le blesserai avec un de mes morceaux.

--As-tu remarqu? Lui glissa Marcel  l'oreille.

--Quoi?

--Il a un habit noir.

--Je comprends et je coupe dans tes ides. Laisse-moi faire.

--Eh bien! Monsieur, dit le dlgu, quand commencerons-nous? Il ne
faudrait pas tarder, car je pars prochainement.

--J'ai moi-mme un petit voyage  faire; aprs-demain je quitte Paris.
Donc, si vous le voulez, nous allons commencer tout de suite. Une bonne
sance avancera la besogne.

--Mais il va bientt faire nuit, et on ne peut pas peindre aux lumires,
dit M. Blancheron.

--Mon atelier est dispos pour qu'on puisse travailler  toute heure...
reprit le peintre. Si vous voulez ter votre habit et prendre la pose,
nous allons commencer.

--ter mon habit! Pourquoi faire?

--Ne m'avez-vous pas dit que vous destiniez votre portrait  votre
famille?

--Sans doute.

--Eh bien, alors, vous devez tre reprsent dans votre costume
d'intrieur, en robe de chambre. C'est l'usage d'ailleurs.

--Mais je n'ai pas de robe de chambre ici.

--Mais j'en ai, moi. Le cas est prvu, dit Schaunard en prsentant  son
modle un haillon histori de taches de peintures et qui fit tout
d'abord hsiter l'honnte provincial.

--Ce vtement est bien singulier, dit-il.

--Et bien prcieux, rpondit le peintre. C'est un vizir turc qui en a
fait prsent  M. Horace Vernet, qui me l'a donn  moi. Je suis son
lve.

--Vous tes lve de Vernet? dit Blancheron.

--Oui, monsieur, je m'en vante. Horreur, murmura-t-il en lui-mme, je
renie mes dieux.

--Il y a de quoi, jeune homme, reprit le dlgu en endossant la robe de
chambre qui avait une si noble origine.

--Accroche l'habit de monsieur au porte-manteau, dit Schaunard  son ami
avec un clignement d'yeux significatif.

--Dis donc, murmura Marcel en se jetant sur sa proie et en dsignant le
Blancheron, il est bien bon! Si tu pouvais en garder un morceau?

--Je tcherai! mais ce n'est pas a, habille-toi vite et file. Sois de
retour  dix heures, je le garderai jusque-l. Surtout rapporte-moi
quelque chose dans tes poches.

--Je t'apporterai un ananas, dit Marcel en se sauvant.

Il s'habilla  la hte. L'habit lui allait comme un gant, puis il sortit
par la seconde porte de l'atelier.

Schaunard s'tait mis  la besogne. Comme la nuit tait tout  fait
venue, M. Blancheron entendit sonner six heures et se souvint qu'il
n'avait pas dn. Il en fit la remarque au peintre.

--Je suis dans le mme cas; mais, pour vous obliger, je m'en passerai ce
soir. Pourtant j'tais invit dans une maison du faubourg Saint-Germain,
dit Schaunard. Mais nous ne pouvons pas nous dranger, a compromettrait
la ressemblance.

Il se mit  l'oeuvre.

--Aprs a, dit-il tout  coup, nous pouvons dner sans nous dranger.
Il y a en bas un excellent restaurant qui nous montera ce que nous
voudrons.

Et Schaunard attendit l'effet de son trio de pluriels.

--Je partage votre ide, dit M. Blancheron, et en revanche j'aime 
croire que vous me ferez l'honneur de me tenir compagnie  table.

Schaunard s'inclina.

--Allons, se dit-il  lui-mme, c'est un brave homme, un vritable
envoy de la Providence. Voulez-vous faire la carte? demanda-t-il  son
amphitryon.

--Vous m'obligerez de vous charger de ce soin, rpondit poliment
celui-ci.

--Tu t'en repentiras, Nicolas, chanta le peintre en descendant les
escaliers quatre  quatre.

Il entra chez le restaurateur, se mit au comptoir et rdigea un menu
dont la lecture fit plir le Vatel en boutique.

--Du bordeaux  l'ordinaire.

--Qu'est-ce qui payera?

--Pas moi probablement, dit Schaunard, mais un mien oncle que vous
verrez l-haut, un fin gourmet. Ainsi, tchez de vous distinguer, et que
nous soyons servis dans une demi-heure, et dans de la porcelaine
surtout.

       *       *       *       *       *

 huit heures, M. Blancheron sentait dj le besoin d'pancher dans le
sein d'un ami ses ides sur l'industrie sucrire, et il rcita 
Schaunard la brochure qu'il avait crite.

Celui-ci l'accompagna sur le piano.

 dix heures, M. Blancheron et son ami dansaient le galop et se
tutoyaient.  onze heures, ils jurrent de ne jamais se quitter et
firent chacun un testament o ils se lguaient rciproquement leur
fortune.

 minuit, Marcel rentra et les trouva dans les bras l'un de l'autre; ils
fondaient en pleurs. Et il y avait dj un demi-pouce d'eau dans
l'atelier. Marcel se heurta  la table et vit les splendides dbris du
superbe festin. Il regarda les bouteilles, elles taient parfaitement
vides.

Il voulut rveiller Schaunard, mais celui-ci le menaa de le tuer s'il
voulait lui ravir M. Blancheron, dont il se faisait un oreiller.

--Ingrat! dit Marcel en tirant de la poche de son habit une poigne de
noisettes. Moi qui lui apportais  dner!




III

_LES AMOURS DE CARME_


Un soir de carme, Rodolphe rentra chez lui de bonne heure avec
l'intention de travailler. Mais  peine se fut-il mis  table et eut-il
tremp sa plume dans l'encrier, qu'il fut distrait par un bruit
singulier; et, appliquant l'oreille  l'indiscrte cloison qui le
sparait de la chambre voisine, il couta et distingua parfaitement un
dialogue altern de baisers et autres amoureuses onomatopes.

--Diable! pensa Rodolphe en regardant sa pendule, il n'est pas tard...
et ma voisine est une Juliette qui garde ordinairement son Romo bien
aprs le chant de l'alouette. Je ne pourrai pas travailler cette nuit.
Et, prenant son chapeau, il sortit.

En remettant la clef dans la loge, il trouva la femme du portier
emprisonne  demi dans les bras d'un galant. La pauvre femme fut
tellement effarouche qu'elle resta plus de cinq minutes sans pouvoir
tirer le cordon.

--Au fait, pensa Rodolphe, il y a des moments o les portires
redeviennent des femmes.

En ouvrant la porte il trouva dans l'angle un sapeur-pompier et une
cuisinire en sortie qui se donnaient la main et changeaient les arrhes
de l'amour.

--Eh parbleu! dit Rodolphe en faisant allusion au guerrier et  sa
robuste compagne, voil des hrtiques qui ne songent gure que nous
sommes dans le carme.

Et il prit chemin pour se rendre chez un de ses amis qui habitait le
voisinage.

--Si Marcel est chez lui, se disait-il, nous passerons la soire  dire
du mal de Colline. Il faut bien faire quelque chose...

Comme il frappait un vigoureux appel, la porte s'entrebilla  demi, et
un jeune homme simplement vtu d'un lorgnon et d'une chemise se
prsenta.

--Je ne peux pas te recevoir, dit-il  Rodolphe.

--Pourquoi? demanda celui-ci.

--Tiens! dit Marcel en dsignant une tte fminine qui venait
d'apparatre derrire un rideau: voici ma rponse.

--Elle n'est pas belle, rpondit Rodolphe auquel on venait de refermer
la porte sur le nez. Ah , se dit-il quand il fut dans la rue, que
faire? Si j'allais chez Colline? Nous passerions le temps  dire du mal
de Marcel.

En traversant la rue de l'ouest, ordinairement obscure et peu
frquente, Rodolphe distingua une ombre qui se promenait
mlancoliquement en mchant des rimes entre ses dents.

--H! H! dit Rodolphe, quel est ce sonnet qui fait le pied de grue?
Tiens, Colline!

--Tiens, Rodolphe! O vas-tu?

--Chez toi.

--Tu ne m'y trouveras pas.

--Qu'est-ce que tu fais l?

--J'attends.

--Et qu'est-ce que tu attends?

--Ah! dit Colline avec une emphase railleuse, que peut-on attendre quand
on a vingt ans, qu'il y a des toiles au ciel et des chansons dans
l'air?

--Parle en prose.

--J'attends une femme.

--Bonsoir, fit Rodolphe qui continua son chemin tout en monologuant.
Ouais! disait-il, est-ce donc aujourd'hui la Saint-Cupidon, et ne
pourrais-je faire un pas sans me heurter  des amoureux? Cela est
immoral et scandaleux. Que fait donc la police?

Comme le Luxembourg tait encore ouvert, Rodolphe y entra pour abrger
son chemin. Au milieu des alles dsertes, il voyait souvent fuir devant
lui, comme effrays par le bruit de ses pas, des couples mystrieusement
enlacs et cherchant, comme dit un pote: la double volupt du silence
et de l'ombre.

--Voil, dit Rodolphe, une soire qui a t copie dans un roman. Et
cependant, pntr malgr lui d'un charme langoureux, il s'assit sur un
banc et regarda sentimentalement la lune.

Au bout de quelque temps, il tait entirement sous le joug d'une fivre
hallucine. Il lui sembla que les dieux et les hros de marbre qui
peuplent le jardin quittaient leurs pidestaux pour s'en aller faire la
cour aux desses et hrones leurs voisines; et il entendit
distinctement le gros Hercule faire un madrigal  la Vellda, dont la
tunique lui parut singulirement raccourcie.

Du banc o il tait assis, il aperut le cygne du bassin qui se
dirigeait vers une nymphe d'alentour.

--Bon! Pensa Rodolphe, qui acceptait toute cette mythologie, voil
Jupiter qui va au rendez-vous de Lda. Pourvu que le gardien ne les
surprenne pas!

Puis il se prit le front dans les mains et s'enfona plus avant les
aubpines du sentiment.

Mais,  ce beau moment de son rve, Rodolphe fut subitement rveill par
un gardien qui s'approcha de lui et lui frappa sur l'paule.

--Il faut sortir, monsieur, dit-il.

--C'est heureux, pensa Rodolphe. Si je restais encore ici cinq minutes,
j'aurais dans le coeur plus de _vergiss-meinnicht_ qu'il n'y en a sur
les bords du Rhin ou dans les romans d'Alphonse Karr.

Et, prenant sa course, il sortit en toute hte du Luxembourg, fredonnant
 voix basse une romance sentimentale, qui tait pour lui la
marseillaise de l'amour.

Une demi-heure aprs, ne sais comment, il tait au _Prado_, attabl
devant du punch et causant avec un grand garon clbre par son nez,
qui, par un singulier privilge, est aquilin de profil et camard de
face; un matre nez qui ne manque pas d'esprit, et a eu assez
d'aventures galantes pour pouvoir en pareil cas donner un bon avis et
tre utile  son ami.

--Donc, disait Alexandre Schaunard, l'homme au nez... vous tes
amoureux?

--Oui, mon cher... a m'a pris tout  l'heure, subitement, comme un
grand mal de dents qu'on aurait au coeur.

--Passez-moi le tabac, dit Alexandre.

--Figurez-vous, continua Rodolphe, que depuis deux heures je ne
rencontre que des amoureux, des hommes et des femmes deux par deux. J'ai
eu l'ide d'entrer dans le Luxembourg, o j'ai vu toutes sortes de
fantasmagories; a m'a remu le coeur extraordinairement; il m'y pousse
des lgies; je ble et je roucoule; je me mtamorphose moiti agneau,
moiti pigeon. Regardez donc un peu, je dois avoir de la laine et des
plumes.

--Qu'est-ce que vous avez donc bu? dit Alexandre impatient, vous me
faites poser, vous.

--Je vous assure que je suis de sang-froid, dit Rodolphe. C'est--dire
non. Mais je vous annoncerai que j'ai besoin d'embrasser quelque chose.
Voyez-vous, Alexandre, l'homme ne doit pas vivre seul: en un mot, il
faut que vous m'aidiez  trouver une femme... nous allons faire le tour
du bal, et la premire que je vous montrerai, vous irez lui dire que je
l'aime.

--Pourquoi n'allez-vous pas le lui dire vous-mme? rpondit Alexandre
avec sa superbe basse nasale.

--Eh! Mon cher, dit Rodolphe, je vous assure que j'ai tout  fait oubli
comment on s'y prend pour dire ces choses-l. De tous mes romans
d'amour, ce sont mes amis qui ont crit la prface, et quelques-uns mme
le dnoment. Je n'ai jamais su commencer.

--Il suffit de savoir finir, dit Alexandre; mais je vous comprends. J'ai
vu une jeune fille qui aime le hautbois, vous pourrez peut-tre lui
convenir.

--Ah! reprit Rodolphe, je voudrais bien qu'elle et des gants blancs et
des yeux bleus.

--Diable! Des yeux bleus, je ne dis pas... mais les gants... vous savez
qu'on ne peut pas avoir tout  la fois... cependant, allons dans le
quartier de l'aristocratie.

--Tenez, dit Rodolphe en entrant dans le salon o se tiennent les
lgantes du lieu, en voici une qui parat bien douce... et il indiquait
une jeune fille assez lgamment mise qui se tenait dans un coin.

--C'est bon! rpondit Alexandre, restez un peu en arrire; je vais lui
lancer pour vous le brlot de la passion. Quand il faudra venir... je
vous appellerai.

Pendant dix minutes, Alexandre entretint la jeune fille qui, de temps en
temps, partait en joyeux clats de rire et finit par lancer  Rodolphe
un sourire qui voulait assez dire: venez, votre avocat a gagn la cause.

--Allez donc, dit Alexandre, la victoire est  nous, la petite n'est
sans doute pas cruelle; mais ayez l'air naf pour commencer.

--Vous n'avez pas besoin de me recommander cela.

--Alors, passez-moi un peu de tabac, dit Alexandre, et allez vous
asseoir prs d'elle.

--Mon Dieu! dit la jeune fille, quand Rodolphe eut pris place  ses
cts, comme votre ami est drle, il parle comme un cor de chasse.

--C'est qu'il est musicien, rpondit Rodolphe.

Deux heures aprs, Rodolphe et sa compagne taient arrts devant une
maison de la rue Saint-Denis.

--C'est ici que je demeure, dit la jeune fille.

--Eh bien, chre Louise, quand vous reverrai-je, et o?

--Chez vous, demain soir,  huit heures.

--Bien vrai?

--Voil ma promesse, rpondit Louise en tendant ses joues fraches 
Rodolphe qui mordit  mme dans ces beaux fruits mrs de jeunesse et de
sant. Rodolphe rentra chez lui _ivre fou_.

--Ah! dit-il en parcourant sa chambre  grands pas, a ne peut pas se
passer comme a; il faut que je fasse des vers.

Le lendemain matin, son portier trouva dans la chambre une trentaine de
feuilles de papier en tte desquelles s'talait avec majest cet
alexandrin solitaire:

 l'amour!  l'amour! Prince de la jeunesse!

Ce jour-l, le lendemain, contre ses habitudes, Rodolphe s'tait
rveill de fort bonne heure, et, bien qu'ayant peu dormi, il se leva
sur-le-champ.

--Ah! s'cria-t-il, c'est donc aujourd'hui le grand jour... mais douze
heures d'attente... avec quoi combler ces douze ternits?...

Et comme son regard tait tomb sur son bureau, il lui sembla voir
frtiller sa plume qui avait l'air de lui dire: travaille?

--Ah! bien oui, travaille, foin de la prose!... Je ne veux pas rester
ici, a pue l'encre.

Il fut s'installer dans un caf o il tait sr de ne point rencontrer
d'amis.

--Ils verraient que je suis amoureux, pensa-t-il, et me plumeraient
d'avance mon idal.

Aprs un repas trs-succinct, il courut au chemin de fer et monta dans
un wagon.

Au bout d'une demi-heure, il tait dans les bois de Ville-D'Avray.

Rodolphe se promena toute la journe, lch  travers la nature
rajeunie, et ne revint  Paris qu'au tomber de la nuit.

Aprs avoir fait mettre en ordre le temple qui allait recevoir son
idole, Rodolphe fit une toilette de circonstance, et regretta beaucoup
de ne pouvoir s'habiller en blanc.

De sept  huit heures, il fut en proie  la fivre aigu de l'attente.
Supplice lent qui lui rappela ses jours anciens, et les anciennes amours
qui les avaient charms. Puis, suivant son habitude, il rva dj une
grande passion, un amour en dix volumes, un vritable pome lyrique avec
clairs de lune, soleils couchants, rendez-vous sous les saules,
jalousies, soupirs, et le reste. Et il en tait ainsi chaque fois que le
hasard amenait une femme  sa porte, et pas une ne l'avait quitt sans
emporter au front une aurole et au cou un collier de larmes.

--Elles aimeraient mieux un chapeau ou des bottines, lui disaient ses
amis.

Mais Rodolphe s'obstinait, et jusqu'ici les nombreuses coles qu'il
avait commises n'avaient pu le gurir. Il attendait toujours une femme
qui voult bien poser en idole, un ange en robe de velours  qui il
pourrait tout  son aise adresser des sonnets crits sur feuilles de
saule.

Enfin, Rodolphe entendit sonner l'heure sainte; et comme le dernier
coup rsonnait sur le timbre de mtal, il crut voir l'_Amour_ et la
_Psych_ qui surmontaient sa pendule enlacer leurs corps d'albtre.

Au mme moment on frappa deux coups timides  la porte. Rodolphe alla
ouvrir; c'tait Louise.

--Je suis de parole, dit-elle, vous voyez!

Rodolphe ferma les rideaux et alluma une bougie neuve.

Pendant ce temps, la petite s'tait dbarrasse de son chle et de son
chapeau, qu'elle alla poser sur le lit. L'blouissante blancheur des
draps la fit sourire, et presque rougir.

Louise tait plutt gracieuse que jolie; sa frache figure offrait un
piquant mlange de navet et de malice. C'tait quelque chose comme un
motif de Greuze arrang par Gavarni. Toute la jeunesse attrayante de la
jeune fille tait adroitement mise en relief par une toilette qui, bien
que trs-simple, attestait chez elle cette science inne de coquetterie
que toutes les femmes possdent, depuis leur premier lange jusqu' leur
robe de noce. Louise paraissait en outre avoir particulirement tudi
la thorie des attitudes, et prenait devant Rodolphe, qui l'examinait en
artiste, une foule de poses sduisantes dont le manirisme avait
souvent plus de grce que le naturel: ses pieds, finement chausss,
taient d'une exigut satisfaisante... mme pour un romantique pris
des miniatures andalouses ou chinoises. Quant  ses mains, leur
dlicatesse attestait l'oisivet. En effet, depuis six mois, elles
n'avaient plus  redouter les morsures de l'aiguille. Pour tout dire,
Louise tait un de ces oiseaux volages et passagers qui, par fantaisie
et souvent par besoin, font pour un jour, ou plutt une nuit, leur nid
dans les mansardes du quartier latin et y demeurent volontiers quelques
jours, si on sait les retenir par un caprice, ou par des rubans.

Aprs avoir caus une heure avec Louise, Rodolphe lui montra comme
exemple le groupe de l'amour et psych.

--Est-ce pas Paul et Virginie? dit-elle.

--Oui, rpondit Rodolphe, qui ne voulut pas d'abord la contrarier par
une contradiction.

--Ils sont bien imits, rpondit Louise.

--Hlas! pensa Rodolphe en la regardant, la pauvre enfant n'a gure de
littrature. Je suis sr qu'elle se borne  l'orthographe du coeur,
celle qui ne met point d'_s_ au pluriel. Il faudra que je lui achte un
Lhomond.

Cependant, comme Louise se plaignait d'tre gne dans sa chaussure, il
l'aida obligeamment  dlacer ses bottines.

Tout  coup la lumire s'teignit.

--Tiens, s'cria Rodolphe, qui donc a souffl la bougie?

Un joyeux clat de rire lui rpondit.

Quelques jours aprs, Rodolphe rencontra dans la rue un de ses amis.

--Que fais-tu donc? Lui demanda celui-ci. On ne te voit plus.

--Je fais de la posie intime, rpondit Rodolphe.

Le malheureux disait vrai. Il avait voulu demander  Louise plus que la
pauvre enfant ne pouvait lui donner. Musette, elle n'avait point les
sons d'une lyre. Elle parlait, pour ainsi dire, le patois de l'amour, et
Rodolphe voulait absolument en parler le beau langage. Aussi ne se
comprenaient-ils gure.

Huit jours aprs, au mme bal o elle avait trouv Rodolphe... Louise
rencontra un jeune homme blond, qui la fit danser plusieurs fois, et 
la fin de la soire il la reconduisit chez lui.

C'tait un tudiant de seconde anne, il parlait trs-bien la prose du
plaisir, avait de jolis yeux et le gousset sonore.

Louise lui demanda du papier et de l'encre, et crivit  Rodolphe une
lettre ainsi conue:

Ne conte plus sur moi du tout, je t'embrse pour la dernire foi.
Adieu.

Louise.

Comme Rodolphe lisait ce billet le soir en rentrant chez lui, sa lumire
mourut tout  coup.

--Tiens, dit Rodolphe en manire de rflexion, c'est la bougie que j'ai
allume le soir o Louise est venue: elle devait finir avec notre
liaison. Si j'avais su, je l'aurais choisie plus longue, ajouta-t-il
avec un accent moiti dpit, moiti regret, et il dposa le billet de sa
matresse dans un tiroir qu'il appelait quelquefois les catacombes de
ses amours.

Un jour, tant chez Marcel, Rodolphe ramassa  terre, pour allumer sa
pipe, un morceau de papier sur lequel il reconnut l'criture et
l'orthographe de Louise.

--J'ai, dit-il  son ami, un autographe de la mme personne; seulement,
il y a deux fautes de moins que dans le tien. Est-ce que cela ne prouve
pas qu'elle m'aimait mieux que toi?

--a prouve que tu es un niais, lui rpondit Marcel: les blanches
paules et les bras blancs n'ont pas besoin de savoir la grammaire.




IV

_ALI-RODOLPHE, OU LE TURC PAR NCESSIT_


Frapp d'ostracisme par un propritaire inhospitalier, Rodolphe vivait
depuis quelque temps plus errant que les nuages, et perfectionnait de
son mieux l'art de se coucher sans souper, ou de souper sans se coucher;
son cuisinier l'appelait le hasard, et il logeait frquemment 
l'auberge de la Belle-toile.

Il y avait pourtant deux choses qui n'abandonnaient point Rodolphe au
milieu de ces pnibles traverses, c'tait sa bonne humeur, et le
manuscrit du _Vengeur_, drame qui avait fait des stations dans tous les
lieux dramatiques de Paris.

Un jour, Rodolphe, conduit au _violon_ pour cause de chorgraphie trop
macabre, se trouva nez  nez avec un oncle  lui, le sieur Monetti,
polier-fumiste, sergent de la garde nationale, et que Rodolphe n'avait
pas vu depuis une ternit.

Touch des malheurs de son neveu, l'oncle Monetti promit d'amliorer sa
position, et nous allons voir comme, si le lecteur ne s'effraye pas
d'une ascension de six tages.

Donc prenons la rampe et montons. Ouf! Cent vingt-cinq marches. Nous
voici arrivs. Un pas de plus nous sommes dans la chambre, un autre nous
n'y serions plus, c'est petit, mais c'est haut; au reste, bon air et
belle vue.

Le mobilier se compose de plusieurs chemines  la prussienne, de deux
poles, de fourneaux conomiques, quand on n'y fait pas de feu surtout,
d'une douzaine de tuyaux en terre rouge ou en tle, et d'une foule
d'appareils de chauffage; citons encore, pour clore l'inventaire, un
hamac suspendu  deux clous fichs dans la muraille, une chaise de
jardin ampute d'une jambe, un chandelier orn de sa bobche, et divers
autres objets d'art et de fantaisie.

Quant  la seconde pice, le balcon, deux cyprs nains, mis en pots, la
transforment en parc pour la belle saison.

Au moment o nous entrons, l'hte du lieu, jeune homme habill en turc
d'opra-comique, achve un repas dans lequel il viole effrontment la
loi du prophte, ainsi que l'indique la prsence d'un ex-jambonneau et
d'une bouteille ci-devant pleine de vin. Son repas termin, le jeune
turc s'tendit  l'orientale sur le carreau, et se mit  fumer
nonchalamment un narguill marqu J G. Tout en s'abandonnant  la
batitude asiatique, il passait de temps en temps sa main sur le dos
d'un magnifique chien de Terre-Neuve, qui aurait sans doute rpondu 
ses caresses s'il n'et aussi t en terre cuite.

Tout  coup un bruit de pas se fit entendre dans le corridor, et la
porte de la chambre s'ouvrit, donnant entre  un personnage qui, sans
mot dire, alla droit  l'un des poles servant de secrtaire, ouvrit la
porte du four et en tira un rouleau de papiers qu'il considra avec
attention.

--Comment, s'cria le nouveau venu avec un fort accent pimontais, tu
n'as pas achev encore le chapitre des Ventouses?

--Permettez, mon oncle, rpondit le turc, le chapitre des ventouses est
un des plus intressants de votre ouvrage, et demande  tre tudi avec
soin. Je l'tudie.

--Mais, malheureux, tu me dis toujours la mme chose. Et mon chapitre
des calorifres, o en est-il?

--Le calorifre va bien. Mais,  propos, mon oncle, si vous pouviez me
donner un peu de bois, cela ne me ferait pas de peine. C'est une petite
Sibrie ici. J'ai tellement froid, que je ferais tomber le thermomtre
au-dessous de zro, rien qu'en le regardant.

--Comment, tu as dj consum un fagot?

--Permettez, mon oncle, il y a fagots et fagots, et le vtre tait bien
petit.

--Je t'enverrai une bche conomique. a garde la chaleur.

--C'est prcisment pourquoi a n'en donne pas.

--Eh bien! dit le pimontais en se retirant, je te ferai monter un petit
cotret. Mais je veux mon chapitre des calorifres pour demain.

--Quand j'aurai du feu, a m'inspirera, dit le turc, qu'on venait de
renfermer  double tour. Si nous faisions une tragdie, ce serait ici le
moment de faire apparatre le confident. Il s'appellerait Noureddin ou
Osman, et d'un air  la fois discret et protecteur il s'avancerait
auprs de notre hros, et lui tirerait adroitement les vers du nez 
l'aide de ceux-ci:

    Quel funeste chagrin vous occupe, seigneur,
     votre auguste front, pourquoi cette pleur?
    Allah se montre-t-il  vos desseins contraire?
    Ou le farouche Ali, par un ordre svre,
    A-t-il sur d'autres bords, en apprenant vos voeux,
    loign la beaut qui sut charmer vos yeux?

Mais nous ne faisons pas de tragdie, et, malgr le besoin que nous
avons d'un confident, il faut nous en passer.

Notre hros n'est point ce qu'il parat tre, le turban ne fait pas le
turc. Ce jeune homme est notre ami Rodolphe recueilli par son oncle,
pour lequel il rdige actuellement un manuel du _Parfait Fumiste_. En
effet, M. Monetti, passionn pour son art, avait consacr ses jours  la
fumisterie. Ce digne pimontais avait arrang pour son usage une maxime
faisant  peu prs pendant  celle de Cicron, et dans ses beaux moments
d'enthousiasme, il s'criait: _Nascuntur po... liers_. Un jour, pour
l'utilit des races futures, il avait song  formuler un code thorique
des principes d'un art dans la pratique duquel il excellait, et il
avait, comme nous l'avons vu, choisi son neveu pour encadrer le fond de
ses ides dans la forme qui pt les faire comprendre. Rodolphe tait
nourri, couch, log, etc... et devait,  l'achvement du _Manuel_,
recevoir une gratification de cent cus.

Dans les premiers jours, pour encourager son neveu au travail, Monetti
lui avait gnreusement fait une avance de cinquante francs. Mais
Rodolphe, qui n'avait point _vu_ une pareille somme depuis prs d'un an,
tait sorti  moiti fou, accompagn de ses cus, et il resta trois
jours dehors: le quatrime il rentrait, seul!

Monetti, qui avait hte de voir achever son _manuel_, car il comptait
obtenir un brevet, craignait de nouvelles escapades de son neveu; et
pour le forcer  travailler, en l'empchant de sortir, il lui enleva ses
vtements et lui laissa en place le dguisement sous lequel nous l'avons
vu tout  l'heure.

Cependant, le fameux _Manuel_ n'en allait pas moins _piano, piano,_
Rodolphe manquant absolument des cordes ncessaires  ce genre de
littrature. L'oncle se vengeait de cette indiffrence paresseuse en
matire de chemines, en faisant subir  son neveu une foule de misres.
Tantt il lui abrgeait ses repas, et souvent il le privait de tabac 
fumer.

Un dimanche, aprs avoir pniblement su sang et encre sur le fameux
chapitre des ventouses, Rodolphe brisa sa plume qui lui brlait les
doigts, et s'en alla se promener dans son parc.

Comme pour le narguer et exciter encore son envie, il ne pouvait
hasarder un seul regard autour de lui sans apercevoir  toutes les
fentres une figure de fumeur.

Au balcon dor d'une maison neuve, un lion en robe de chambre mchait
entre ses dents le panatellas aristocratique. Un tage au-dessus, un
artiste chassait devant lui le brouillard odorant d'un tabac levantin
qui brlait dans une pipe  bouquin d'ambre.  la fentre d'un
estaminet, un gros allemand faisait mousser la bire et repoussait avec
une prcision mcanique les nuages opaques s'chappant d'une pipe de
cudmer. D'un autre ct, des groupes d'ouvriers se rendant aux barrires
passaient en chantant, le _brle-gueule_ aux dents. Enfin, tous les
autres pitons qui emplissaient la rue fumaient.

--Hlas! disait Rodolphe avec envie, except moi et les chemines de mon
oncle, tout le monde fume  cette heure dans la cration.

Et Rodolphe, le front appuy sur la barre du balcon, songea combien la
vie tait amre.

Tout  coup un clat de rire sonore et prolong se fit entendre
au-dessous de lui. Rodolphe se pencha un peu en avant pour voir d'o
sortait cette fuse de folle joie, et il _s'aperut_ qu'il avait t
aperu par la locataire occupant l'tage infrieur: Mademoiselle
Sidonie, jeune premire au thtre du Luxembourg.

Mademoiselle Sidonie s'avana sur sa terrasse en roulant entre ses
doigts, avec une habilet castillane, un petit papier gonfl d'un tabac
blond qu'elle tirait d'un sac en velours brod.

--Oh! La belle tabatire, murmura Rodolphe avec une admiration
contemplative.

--Quel est cet _Ali-Baba_? pensait de son ct Mademoiselle Sidonie.

Et elle rumina tout bas un prtexte pour engager la conversation avec
Rodolphe, qui, de son ct, cherchait  en faire autant.

--Ah! Mon Dieu! s'cria Mademoiselle Sidonie, comme si elle se parlait 
elle-mme; Dieu! Que c'est ennuyeux! Je n'ai pas d'allumettes.

--Mademoiselle, voulez-vous me permettre de vous en offrir? dit Rodolphe
en laissant tomber sur le balcon deux ou trois allumettes chimiques
roules dans du papier.

--Mille remerciements, rpondit Sidonie en allumant sa cigarette.

--Mon Dieu, mademoiselle... continua Rodolphe, en change du lger
service que _mon bon ange_ m'a permis de vous rendre, oserais-je vous
demander?...

--Comment! Il demande dj! Pensa Sidonie en regardant Rodolphe avec
plus d'attention. Ah! dit-elle, ces turcs! On les dit volages, mais bien
agrables. Parlez, monsieur, fit-elle ensuite en relevant la tte vers
Rodolphe: que dsirez-vous?

--Mon Dieu, mademoiselle, je vous demanderai la charit d'un peu de
tabac; il y a deux jours que je n'ai fum. Une pipe seulement...

--Avec plaisir, monsieur... mais comment faire? Veuillez prendre la
peine de descendre un tage.

--Hlas! Cela ne m'est point possible... je suis enferm; mais il me
reste la libert d'employer un moyen trs-simple, dit Rodolphe.

Et il attacha sa pipe  une ficelle, et la laissa glisser jusqu' la
terrasse, o Mademoiselle Sidonie la bourra elle-mme avec abondance.
Rodolphe procda ensuite, avec lenteur et circonspection,  l'ascension
de sa pipe, qui lui arriva sans encombre.

--Ah! mademoiselle, dit-il  Sidonie, combien cette pipe m'et sembl
meilleure si j'avais pu l'allumer au feu de vos yeux!

Cette agrable plaisanterie en tait au moins  la centime dition,
mais Mademoiselle Sidonie ne la trouva pas moins superbe.

--Vous me flattez! Crut-elle devoir rpondre.

--Ah! mademoiselle, je vous assure que vous me paraissez belle comme les
trois Grces.

--Dcidment, _Ali-Baba_ est bien galant, pensa Sidonie... Est-ce que
vous tes vraiment turc? demanda-t-elle  Rodolphe.

--Point par vocation, rpondit-il, mais par ncessit; je suis auteur
dramatique, madame.

--Et moi artiste, reprit Sidonie.

Puis elle ajouta:

--Monsieur mon voisin, voulez-vous me faire l'honneur de venir dner et
passer la soire chez moi?

--Ah! Mademoiselle, dit Rodolphe, bien que cette proposition m'ouvre le
ciel, il m'est impossible de l'accepter. Comme j'ai eu l'honneur de vous
le dire, je suis enferm par mon oncle, le sieur Monetti,
polier-fumiste, dont je suis actuellement le secrtaire.

--Vous n'en dnerez pas moins avec moi, rpliqua Sidonie; coutez bien
ceci: je vais rentrer dans ma chambre et frapper  mon plafond. 
l'endroit o je frapperai, vous regarderez et vous trouverez les traces
d'un _judas_ qui existait et a t condamn depuis: trouvez le moyen
d'enlever la pice de bois qui bouche le trou, et, quoique chacun chez
nous, nous serons presque ensemble...

Rodolphe se mit  l'oeuvre sur-le-champ. Aprs cinq minutes de travail,
une communication tait tablie entre les deux chambres.

--Ah! fit Rodolphe, le trou est petit, mais il y aura toujours assez de
place pour que je puisse vous passer mon coeur.

--Maintenant, dit Sidonie, nous allons dner... Mettez le couvert chez
vous, je vais vous passer les plats.

Rodolphe laissa glisser dans la chambre son turban attach  une ficelle
et le remonta charg de comestibles, puis le pote et l'artiste se
mirent  dner ensemble, chacun de son ct. Des dents, Rodolphe
dvorait le pt, et des yeux, Mademoiselle Sidonie.

--Hlas! Mademoiselle, dit Rodolphe, quand ils eurent achev leur repas,
grce  vous, mon estomac est satisfait. Ne satisferiez-vous pas de mme
la fringale de mon coeur, qui est  jene depuis si longtemps?

--Pauvre garon! dit Sidonie.

Et, montant sur un meuble, elle apporta jusqu'aux lvres de Rodolphe sa
main, que celui-ci _ganta_ de baisers.

--Ah! s'cria le jeune homme, quel malheur que vous ne puissiez faire
comme Saint Denis, qui avait le droit de porter sa tte dans ses mains.

Aprs le dner commena une conversation amoroso-littraire. Rodolphe
parla du _Vengeur_, et Mademoiselle Sidonie en demanda la lecture.
Pench au bord du trou, Rodolphe commena  dclamer son drame 
l'actrice, qui, pour tre plus  porte, s'tait assise dans un
fauteuil chafaud sur sa commode. Mademoiselle Sidonie dclara _le
Vengeur_ un chef-d'oeuvre; et, comme elle tait un peu _matresse_ au
thtre, elle promit  Rodolphe de lui faire recevoir sa pice.

Au moment le plus tendre de l'entretien, l'oncle Monetti fit entendre
dans le corridor son pas lger comme celui du _Commandeur_. Rodolphe
n'eut que le temps de fermer le judas.

--Tiens, dit Monetti  son neveu, voici une lettre qui court aprs toi
depuis un mois.

--Voyons, dit Rodolphe. Ah! Mon oncle, s'cria-t-il, mon oncle, je suis
riche! Cette lettre m'annonce que j'ai remport un prix de trois cents
francs  une acadmie de jeux floraux. Vite ma redingote et mes
_affaires_, que j'aille cueillir mes lauriers! On m'attend au Capitole.

--Et mon chapitre des ventouses? dit Monetti froidement.

--Eh! Mon oncle, il s'agit bien de cela! Rendez-moi mes _affaires_. Je
ne peux pas sortir dans cet quipage...

--Tu ne sortiras que lorsque mon _manuel_ sera termin, dit l'oncle, en
enfermant Rodolphe  double tour.

Rest seul, Rodolphe ne balana point longtemps sur le parti qu'il avait
 prendre... Il attacha solidement  son balcon une couverture
transforme en corde  noeuds; et, malgr le pril de la tentative, il
descendit,  l'aide de cette chelle improvise, sur la terrasse de
Mademoiselle Sidonie.

--Qui est l? s'cria celle-ci en entendant Rodolphe frapper  ses
carreaux.

--Silence, rpondit-il, ouvrez...

--Que voulez-vous? Qui tes-vous?

--Pouvez-vous le demander? Je suis l'auteur du _Vengeur_, et je viens
rechercher mon coeur que j'ai laiss tomber dans votre chambre par le
judas.

--Malheureux jeune homme, dit l'actrice, vous auriez pu vous tuer!

--coutez, Sidonie... continua Rodolphe en montrant la lettre qu'il
venait de recevoir. Vous le voyez, la fortune et la gloire me
sourient... que l'amour fasse comme elles!...

       *       *       *       *       *

Le lendemain matin,  l'aide d'un dguisement masculin que lui avait
fourni Sidonie, Rodolphe pouvait s'chapper de la maison de son oncle...
il courut chez le correspondant de l'acadmie des jeux floraux recevoir
une glantine d'or de la force de cent cus, qui vcurent  peu prs ce
que vivent les roses.

Un mois aprs, M. Monetti tait convi, de la part de son neveu,
d'assister  la premire reprsentation du _Vengeur_. Grce au talent de
Mademoiselle Sidonie, la pice eut dix-sept reprsentations et rapporta
quarante francs  son auteur.

Quelque temps aprs, c'tait dans la belle saison, Rodolphe demeurait
avenue de Saint-Cloud, dans le troisime arbre  gauche en sortant du
bois de Boulogne, sur la cinquime branche.




V

_L' CU DE CHARLEMAGNE_


Vers la fin du mois de dcembre, les facteurs de l'administration
Bidault furent chargs de distribuer environ cent exemplaires d'un
billet de faire part, dont voici une copie que nous certifions sincre
et vritable:

     M.

     MM. Rodolphe et Marcel vous prient de leur faire l'honneur de
     venir passer la soire chez eux, samedi prochain, veille de nol.
     On rira!

     _P.-S._ nous n'avons qu'un temps  vivre!!

     Programme de la fte.

      7 heures, ouverture des salons; conversation vive et anime.

      8 heures, entre et promenade dans les salons des spirituels
     auteurs de la _montagne en couches_, comdie refuse au thtre de
     l'Odon.

      8 heures et demie, M. Alexandre Schaunard, virtuose distingu,
     excutera sur le piano l'_Influence du bleu dans les arts_,
     symphonie imitative.

      9 heures, premire lecture du mmoire sur l'abolition de la peine
     de la tragdie.

      9 heures et demie, M. Gustave Colline, philosophe hyperphysique,
     et M. Schaunard entameront une discussion de philosophie et de
     mtapolitique compares. Afin d'viter toute collision entre les
     deux antagonistes, ils seront attachs l'un et l'autre.

      10 heures, M. Tristan, homme de lettres, racontera ses premires
     amours. M. Alexandre Schaunard l'accompagnera sur le piano.

      10 heures et demie, deuxime lecture du mmoire sur l'abolition
     de la peine de la tragdie.

      11 heures, rcit d'une chasse au casoar, par un prince tranger.

     Deuxime partie.

      minuit, M. Marcel, peintre d'histoire, se fera bander les yeux,
     et improvisera au crayon blanc l'entrevue de Napolon et de
     Voltaire dans les Champs lyses. M. Rodolphe improvisera galement
     un parallle entre l'auteur de _Zare_ et l'auteur de la _Bataille
     d'Austerlitz_.

      minuit et demi, M. Gustave Colline, modestement dshabill,
     imitera les jeux athltiques de la 4e olympiade.

      une heure du matin, troisime lecture du Mmoire sur l'abolition
     de la peine de la tragdie, et qute au profit des auteurs
     tragiques qui se trouveront un jour sans emploi.

      2 heures, ouverture des jeux et organisation des quadrilles, qui
     se prolongeront jusqu'au matin.

      6 heures, lever du soleil, et choeur final. Pendant toute la
     dure de la fte, des ventilateurs joueront.

     _N.-B._ toute personne qui voudrait lire ou rciter des vers sera
     immdiatement mise hors des salons et livre entre les mains de la
     police; on est galement pri de ne pas emporter les bouts de
     bougie.

Deux jours aprs, des exemplaires de cette lettre taient en circulation
dans les troisimes dessous de la littrature et des arts, et y
dterminaient une profonde rumeur.

Cependant, parmi les invits, il s'en trouvait quelques-uns qui
mettaient en doute les splendeurs annonces par les deux amis.

--Je me mfie beaucoup, disait un de ces sceptiques: j'ai t
quelquefois aux mercredis de Rodolphe, rue de la tour-d'Auvergne, on ne
pouvait s'asseoir que moralement, et on buvait de l'eau peu filtre dans
des poteries clectiques.

--Cette fois, dit un autre, ce sera trs-srieux. Marcel m'a montr le
plan de la fte, et a promet un effet magique.

--Est-ce que vous aurez des femmes?

--Oui, Phmie, Teinturire a demand  tre reine de la fte, et
Schaunard doit amener des dames du monde.

Voici, en quelques mots, l'origine de cette fte qui causait une si
grande stupfaction dans le monde bohmien qui vit au del des ponts.
Depuis environ un an, Marcel et Rodolphe avaient annonc ce somptueux
gala, qui devait toujours avoir lieu _samedi prochain;_ mais des
circonstances pnibles avaient forc leur promesse  faire le tour de
cinquante-deux semaines, si bien qu'ils en taient arrivs  ne pouvoir
faire un pas sans se heurter  quelque ironie de leurs amis, parmi
lesquels ils s'en trouvait mme d'assez indiscrets pour formuler
d'nergiques rclamations. La chose commenant  prendre le caractre
d'une _scie_, les deux amis rsolurent d'y mettre fin en se liquidant
des engagements qu'ils avaient pris. C'est ainsi qu'ils avaient envoy
l'invitation plus haut.

--Maintenant, avait dit Rodolphe, il n'y a plus  reculer, nous avons
brl nos vaisseaux, il nous reste devant nous huit jours pour trouver
les cent francs qui nous sont indispensables pour faire bien les choses.

--Puisqu'il les faut, nous les aurons, avait rpondu Marcel. Et avec
l'insolente confiance qu'ils avaient dans le hasard, les deux amis
s'endormirent convaincus que leurs cent francs taient dj en route; la
route de l'impossible.

Cependant la surveille du jour dsign pour la fte, et comme rien
n'tait encore arriv, Rodolphe pensa qu'il serait peut-tre plus sr
d'aider le hasard, s'il ne voulait pas rester en affront quand l'heure
serait venue d'allumer les lustres. Pour plus de facilit, les deux amis
modifirent progressivement les somptuosits du programme qu'ils
s'taient impos.

Et de modification en modification, aprs avoir fait subir force
deleatur  l'article gteaux, aprs avoir soigneusement revu et diminu
l'article rafrachissements, le total des frais se trouva rduit 
quinze francs.

La question tait simplifie, mais non encore rsolue.

--Voyons, voyons, dit Rodolphe, il faut maintenant employer les grands
moyens, d'abord nous ne pouvons pas faire relche cette fois.

--Impossible! reprit Marcel.

--Combien y a-t-il de temps que j'ai entendu le rcit de la bataille de
Studzianka?

--Deux mois  peu prs.

--Deux mois, bon, c'est un dlai honnte, mon oncle n'aura pas  se
plaindre. J'irai demain me faire raconter la bataille de Studzianka, ce
sera cinq francs, a, c'est sr.

--Et moi, dit Marcel, j'irai vendre un _Manoir abandonn,_ au vieux
Mdicis. a fera cinq francs aussi. Si j'ai assez de temps pour mettre
trois tourelles et un moulin, a ira peut-tre  dix francs, et nous
aurons notre budget.

Et les deux amis s'endormirent, rvant que la princesse de Belgiojoso
les priait de changer leurs jours de rception, pour ne point lui
enlever ses habitus.

veill ds le grand matin, Marcel prit une toile et procda vivement 
la construction d'un _Manoir abandonn,_ article qui lui tait
particulirement demand par un brocanteur de la place du carrousel. De
son ct Rodolphe alla rendre visite  son oncle Monetti, qui excellait
dans le rcit de la retraite de Russie, et auquel Rodolphe procurait,
cinq ou six fois par an, dans les circonstances graves, la satisfaction
de narrer ses campagnes, moyennant un prt de quelque argent que le
vtran-polier-fumiste ne disputait pas trop quand on savait montrer
beaucoup d'enthousiasme  l'audition de ses rcits.

Sur les deux heures, Marcel, le front bas et portant sous ses bras une
toile, rencontra, place du carrousel, Rodolphe qui venait de chez son
oncle; son attitude annonait une mauvaise nouvelle.

--Eh bien, dit Marcel, as-tu russi?

--Non, mon oncle est all voir le muse de Versailles. Et toi?

--Cet animal de Mdicis ne veut plus de _Chteaux en ruine;_ il m'a
demand un _Bombardement de Tanger._

--Nous sommes perdus de rputation si nous ne donnons pas notre fte,
murmura Rodolphe. Qu'est-ce que pensera mon ami le critique influent, si
je lui fais mettre une cravate blanche et des gants jaunes pour rien?

Et tous deux rentrrent  l'atelier, en proie  de vives inquitudes.

En ce moment quatre heures sonnaient  la pendule d'un voisin.

--Nous n'avons plus que trois heures devant nous, dit Rodolphe.

--Mais, s'cria Marcel en s'approchant de son ami, es-tu bien sr,
trs-sr, qu'il ne nous reste pas d'argent ici?... hein?

--Ni ici ni ailleurs. D'o proviendrait ce reliquat.

--Si nous cherchions sous les meubles... dans les fauteuils? On prtend
que les migrs cachaient leurs trsors, du temps de Robespierre. Qui
sait!... Notre fauteuil a peut-tre appartenu  un migr; et puis il
est si dur, que j'ai souvent eu l'ide qu'il renfermait des mtaux...
Veux-tu en faire l'autopsie?

--Ceci est du vaudeville, reprit Rodolphe d'un ton o la svrit se
mlait  l'indulgence. Tout  coup Marcel qui avait continu ses
fouilles dans tous les coins de l'atelier, poussa un grand cri de
triomphe.

--Nous sommes sauvs, s'cria-t-il, j'tais bien sr qu'il y avait des
valeurs ici... tiens, vois! Et il montrait  Rodolphe une pice de
monnaie grande comme un cu et  moiti ronge par la rouille et le
vert-de-gris.

C'tait une monnaie carlovingienne de quelque valeur artistique. Sur la
lgende heureusement conserve, on pouvait lire la date du rgne de
Charlemagne.

--a, a vaut trente sous, dit Rodolphe en jetant un coup d'oeil
ddaigneux sur la trouvaille de son ami.

--Trente sous bien employs font beaucoup d'effet, rpondit Marcel. Avec
douze cents hommes, Bonaparte a fait rendre les armes  dix mille
autrichiens. L'adresse gale le nombre. Je m'en vais changer l'cu de
Charlemagne chez le pre Mdicis. N'y a-t-il pas encore quelque chose 
vendre ici? Tiens, au fait, si j'emportais le moulage du tibia de
Jaconowski, le tambour-major russe, a ferait masse.

--Emporte le tibia. Mais c'est dsagrable, il ne va pas rester un seul
objet d'art ici.

Pendant l'absence de Marcel, Rodolphe, bien dcid  donner la soire
quand mme, alla trouver son ami Colline, le philosophe hyperphysique
qui demeurait  deux pas de chez lui.

--Je viens te prier, lui dit-il, de me rendre un service. En ma qualit
de matre de maison, il faut absolument que j'aie un habit noir, et...
je n'en ai pas... prte-moi le tien.

--Mais, fit Colline en hsitant, en ma qualit d'invit, j'ai besoin de
mon habit noir aussi, moi.

--Je te permets de venir en redingote.

--Je n'ai jamais eu de redingote, tu le sais bien.

--Eh bien, coute, a peut s'arranger autrement. Au besoin, tu pourrais
ne pas venir  ma soire, et me prter ton habit noir.

--Tout a, c'est dsagrable; puisque je suis sur le programme, je ne
peux pas manquer.

--Il y a bien d'autres choses qui manqueront, dit Rodolphe. Prte-moi
ton habit noir et, si tu veux venir, viens comme tu voudras... en bras
de chemise... tu passeras pour un fidle domestique.

--Oh! Non, dit Colline en rougissant. Je mettrai mon paletot noisette.
Mais enfin, c'est bien dsagrable tout a. Et comme il aperut Rodolphe
qui s'tait dj empar du fameux habit noir, il lui cria:

--Mais attends donc... Il y a quelques petites choses dedans.

L'habit de Colline mrite une mention. D'abord cet habit tait
compltement bleu, et c'tait par habitude que Colline disait mon habit
noir. Et comme il tait alors le seul de la bande possdant un habit,
ses amis avaient galement la coutume de dire en parlant du vtement
officiel du philosophe: l'habit noir de Colline. En outre, ce vtement
clbre avait une forme particulire, la plus bizarre qu'on pt voir:
les basques trs-longues, attaches  une taille trs-courte,
possdaient deux poches, vritables gouffres, dans lesquelles Colline
avait l'habitude de loger une trentaine de volumes qu'il portait
ternellement sur lui, ce qui faisait dire  ses amis que, pendant les
vacances des bibliothques, les savants et les hommes de lettres
pouvaient aller chercher des renseignements dans les basques de l'habit
de Colline, bibliothque toujours ouverte aux lecteurs.

Ce jour-l, par extraordinaire, l'habit de Colline ne contenait qu'un
volume in-quarto de Bayle, un trait des facults hyperphysiques en
trois volumes, un tome de Condillac, deux volumes de Swedenborg et
l'_Essai sur l'homme_ de Pope. Quand il en eut dbarrass son
habit-bibliothque, il permit  Rodolphe de s'en vtir.

--Tiens, dit celui-ci, la poche gauche est encore bien lourde; tu as
laiss quelque chose.

--Ah! dit Colline, c'est vrai; j'ai oubli de vider la poche aux langues
trangres. Et il en retira deux grammaires arabes, un dictionnaire
Malai et un _Parfait bouvier_ en chinois, sa lecture favorite.

Quand Rodolphe rentra chez lui, il trouva Marcel qui jouait au palet
avec des pices de cinq francs, au nombre de trois. Au premier moment,
Rodolphe repoussa la main que lui tendait son ami, il croyait  un
crime.

--Dpchons-nous, dpchons-nous, dit Marcel... nous avons les quinze
francs demands... voici comment: j'ai rencontr un antiquaire chez
Mdicis. Quand il a vu ma pice, il a failli se trouver mal: c'tait la
seule qui manqut  son mdailler. Il a envoy dans tous les pays pour
combler cette lacune, et il avait perdu tout espoir. Aussi, quand il a
eu bien examin mon cu de Charlemagne, il n'a pas hsit un seul moment
 m'offrir cinq francs. Mdicis m'a pouss du coude, son regard a
complt le reste. Il voulait dire: partageons le bnfice de la vente
et je surenchris; nous avons mont jusqu' trente francs. J'en ai donn
quinze au juif, et voil le reste. Maintenant nos invits peuvent venir,
nous sommes en mesure de leur donner des blouissements. Tiens tu as un
habit noir, toi?

--Oui, dit Rodolphe, l'habit de Colline. Et comme il fouillait dans la
poche pour prendre son mouchoir, Rodolphe fit tomber un petit volume de
_mandchou_, oubli dans la poche aux littratures trangres.

Sur-le-champ les deux amis procdrent aux prparatifs. On rangea
l'atelier; on fit du feu dans le pole; un chssis de toile, garni de
bougies, fut suspendu au plafond en guise de lustre, un bureau fut plac
au milieu de l'atelier pour servir de tribune aux orateurs; l'on plaa
devant l'unique fauteuil, qui devait tre occup par le critique
influent, et l'on disposa sur une table tous les volumes: romans,
pomes, feuilletons dont les auteurs devaient honorer la soire de leur
prsence. Afin d'viter toute collision entre les diffrents corps de
gens de lettres, l'atelier avait t, en outre, dispos en quatre
compartiments,  l'entre de chacun desquels, sur quatre criteaux
fabriqus en toute hte, on lisait:

CT DES POTES.--ROMANTIQUES.

CT DES PROSATEURS.--CLASSIQUES.

Les dames devaient occuper un espace pratiqu au centre.

--Ah ! Mais, a manque de chaises, dit Rodolphe.

--Oh! fit Marcel, il y en a plusieurs sur le carr qui sont accroches
le long du mur. Si nous les cueillions!

--Certainement qu'il faut les cueillir, dit Rodolphe en allant s'emparer
des siges qui appartenaient  quelque voisin.

Six heures sonnrent; les deux amis allrent dner en toute hte et
remontrent procder  l'clairage des salons. Ils en demeurrent
blouis eux-mmes.  sept heures, Schaunard arriva accompagn de trois
dames qui avaient oubli de prendre leurs diamants et leurs chapeaux.
L'une d'elles avait un chle rouge, tach de noir. Schaunard la dsigna
particulirement  Rodolphe.

--C'est une femme trs comme il faut, dit-il, une anglaise que la chute
des Stuarts a force  l'exil; elle vit modestement en donnant des
leons d'anglais. Son pre a t chancelier sous Cromwell,  ce qu'elle
m'a dit; faut tre poli avec elle; ne la tutoie pas trop.

Des pas nombreux se firent entendre dans l'escalier, c'taient les
invits qui arrivaient; ils parurent tonns de voir du feu dans le
pole.

L'habit noir de Rodolphe allait au-devant des dames et leur baisait la
main avec une grce toute rgence; quand il y eut une vingtaine de
personnes, Schaunard demanda s'il n'y aurait pas une tourne de quelque
chose.

--Tout  l'heure, dit Marcel; nous attendons l'arrive du critique
influent pour allumer le punch.

 huit heures, tous les invits taient au complet, et l'on commena 
excuter le programme. Chaque divertissement tait altern d'une tourne
de quelque chose; on a jamais su quoi.

Vers les dix heures on vit apparatre le gilet blanc du critique
influent; il ne resta qu'une heure et fut trs-sobre dans sa
consommation.

Sur le minuit, comme il n'y avait plus de bois et qu'il faisait
trs-froid, les invits qui taient assis tiraient au sort  qui
jetterait sa chaise au feu.

 une heure tout le monde tait debout.

Une aimable gaiet ne cessa point de rgner parmi les invits. On n'eut
aucun accident  regretter, sinon un accroc fait  la poche aux langues
trangres de l'habit de Colline, et un soufflet que Schaunard appliqua
 la fille du chancelier de Cromwell.

Cette mmorable soire fut pendant huit jours l'objet de la chronique du
quartier; et Phmie, Teinturire, qui avait t reine de la fte, avait
l'habitude de dire en en parlant  ses amies:

--C'tait firement beau; il y avait de la bougie, ma chre.




VI

_MADEMOISELLE MUSETTE_


Mademoiselle Musette tait une jolie fille de vingt ans, qui, peu de
temps aprs son arrive  Paris, tait devenue ce que deviennent les
jolies filles quand elles ont la taille fine, beaucoup de coquetterie,
un peu d'ambition et gure d'orthographe. Aprs avoir fait longtemps la
joie des soupers du quartier latin, o elle chantait d'une voix
toujours trs-frache, sinon trs-juste, une foule de rondes
campagnardes qui lui valurent le nom sous lequel l'ont depuis clbre
les plus fins lapidaires de la rime, Mademoiselle Musette quitta
brusquement la rue de la harpe pour aller habiter les hauteurs
cythrennes du quartier Brda.

Elle ne tarda pas  devenir une des lionnes de l'aristocratie du
plaisir, et s'achemina peu  peu vers cette clbrit qui consiste 
tre cite dans les courriers de Paris, ou lithographie chez les
marchands d'estampes.

Cependant Mademoiselle Musette tait une exception parmi les femmes au
milieu desquelles elle vivait. Nature instinctivement lgante et
potique, comme toutes les femmes vraiment femmes, elle aimait le luxe
et toutes les jouissances qu'il procure; sa coquetterie avait d'ardentes
convoitises pour tout ce qui tait beau et distingu; fille du peuple,
elle n'eut t aucunement dpayse au milieu des somptuosits les plus
royales. Mais Mademoiselle Musette, qui tait jeune et belle, n'aurait
jamais voulu consentir  tre la matresse d'un homme qui ne ft pas
comme elle jeune et beau. On lui avait vu une fois refuser bravement les
offres magnifiques d'un vieillard si riche, qu'on l'appelait le Prou de
la Chausse-D'Antin, et qui avait mis un escalier d'or aux pieds des
fantaisies de Musette. Intelligente et spirituelle, elle avait aussi en
rpugnance les sots et les niais, quels que fussent leur ge, leur titre
et leur nom.

C'tait donc une brave et belle fille que Musette, qui, en amour,
adoptait la moiti du clbre aphorisme de Champfort: L'amour est
l'change de deux fantaisies. Aussi, jamais ses liaisons n'avaient t
prcdes d'un de ces honteux marchs qui dshonorent la galanterie
moderne. Comme elle le disait elle-mme, Musette jouait franc jeu, et
exigeait qu'on lui rendt la monnaie de sa sincrit.

Mais si ses fantaisies taient vives et spontanes, elles n'taient
jamais assez durables pour arriver  la hauteur d'une passion. Et la
mobilit excessive de ses caprices, le peu de soin qu'elle apportait 
regarder la bourse et les bottes de ceux qui lui en voulaient conter,
apportaient une grande mobilit dans son existence, qui tait une
perptuelle alternative de coups bleus et d'omnibus, d'entre-sol et de
cinquime tage, de robes de soie et de robes d'indienne.  fille
charmante! Pome vivant de jeunesse, au rire sonore et au chant joyeux!
Coeur pitoyable, battant pour tout le monde sous la guimpe
entre-bille,  Mademoiselle Musette! Vous qui tes la soeur de
Bernerette et de Mimi Pinson! Il faudrait la plume d'Alfred De Musset
pour raconter dignement votre insouciante et vagabonde course dans les
sentiers fleuris de la jeunesse; et certainement il aurait voulu vous
clbrer aussi, si, comme moi, il vous avait entendu chanter de votre
jolie voix fausse ce rustique couplet d'une de vos rondes favorites:

    C'tait un beau jour de printemps
    Que je me dclarai l'amant,
      L'amant d'une brunette
      Au coeur de Cupidon,
      Portant fine cornette,
      Pose en papillon.

L'histoire que nous allons raconter est un des pisodes les plus
charmants de la vie de cette charmante aventurire, qui a jet tant de
bonnets par-dessus tant de moulins.

 une poque o elle tait la matresse d'un jeune conseiller d'tat qui
lui avait galamment mis entre les mains la clef de son patrimoine,
Mademoiselle Musette avait l'habitude de donner une fois par semaine des
soires dans son joli salon de la rue de La Bruyre. Ces soires
ressemblaient  la plupart des soires parisiennes, avec cette
diffrence qu'on s'y amusait; quand il n'y avait pas assez de place, on
s'asseyait les uns sur les autres, et il arrivait souvent aussi que le
mme verre servait pour un couple. Rodolphe, qui tait l'ami de Musette,
et qui ne fut jamais que son ami (ils n'ont jamais su pourquoi ni l'un
ni l'autre), Rodolphe demanda  Musette la permission de lui amener son
ami, le peintre Marcel; un garon de talent, ajouta-t-il,  qui l'avenir
est en train de broder un habit d'acadmicien.

--Amenez! dit Musette.

Le soir o ils devaient aller ensemble chez Musette, Rodolphe monta chez
Marcel pour le prendre. L'artiste faisait sa toilette.

--Comment, dit Rodolphe, tu vas dans le monde avec une chemise de
couleur?

--Est-ce que a blesse l'usage? dit tranquillement Marcel.

--Si a le blesse? Mais jusqu'au sang, malheureux.

--Diable, fit Marcel en regardant sa chemise qui tait  fond bleu, avec
vignettes reprsentant des sangliers poursuivis par une meute, c'est que
je n'en ai pas d'autre ici... ah bah! Tant pis! Je prendrai un faux col;
et, comme _Mathusalem_ boutonne jusqu'au cou, on ne verra pas la couleur
de mon linge.

--Comment, dit Rodolphe avec inquitude, tu vas encore mettre
_Mathusalem_?

--Hlas! rpondit Marcel, il le faut bien; Dieu le veut, et mon tailleur
aussi; d'ailleurs, il a une garniture de boutons neuve, et je l'ai
repris tantt avec du noir de pche.

_Mathusalem_ tait simplement l'habit de Marcel; il le nommait ainsi
parce que c'tait le doyen de sa garde-robe. _Mathusalem_ tait fait 
la dernire mode d'il y a quatre ans, et tait en outre d'un vert
atroce; mais, aux lumires, Marcel affirmait qu'il jouait le noir.

Au bout de cinq minutes, Marcel tait habill; il tait mis avec le
mauvais got le plus parfait: tenue de rapin allant dans le monde.

M. Casimir Bonjour ne sera jamais si tonn le jour o on lui apprendra
son lection  l'institut, que ne furent tonns Marcel et Rodolphe en
arrivant  la maison de Mademoiselle Musette. Voici la cause de leur
tonnement: Mademoiselle Musette, qui depuis quelque temps s'tait
brouille avec son amant le conseiller d'tat, avait t dlaisse par
lui dans un moment fort grave. Poursuivie par ses cranciers et par son
propritaire, ses meubles avaient t saisis et descendus dans la cour
de la maison pour tre enlevs et vendus le lendemain. Malgr cet
incident, Mademoiselle Musette n'eut pas un moment l'ide de fausser
compagnie  ses invits, et ne dcommanda point la soire. Elle fit
gravement disposer la cour en salon, mit un tapis sur le pav, prpara
tout comme  l'ordinaire, s'habilla pour recevoir, et invita tous les
locataires  sa petite fte,  la splendeur de laquelle le bon Dieu
voulut bien contribuer pour les illuminations.

Cette bouffonnerie eut un succs norme; jamais les soires de Musette
n'avaient eu tant d'entrain et de gaiet; on dansait et on chantait
encore, que les commissionnaires vinrent enlever meubles, tapis et
divans, et force fut alors  la compagnie de se retirer.

Musette reconduisait tout son monde en chantant:

    On en parlera longtemps, la ri ra,
      De ma soire de jeudi;
    On en parlera longtemps, la ri ri.

Marcel et Rodolphe restrent seuls avec Musette, qui tait remonte dans
son appartement, o il ne restait plus que le lit.

--Ah ! Mais, dit Musette, ce n'est pas dj si gai mon aventure; il va
falloir que j'aille loger  l'htel de la belle toile. Je le connais,
cet htel; il y a furieusement des courants d'air.

--Ah! Madame, dit Marcel, si j'avais les dons de Plutus, je voudrais
vous offrir un temple plus beau que celui de Salomon, mais...

--Vous n'tes pas Plutus, mon ami. C'est gal, je vous sais gr de
l'intention... Ah bah! ajouta-t-elle en parcourant son appartement du
regard, je m'ennuyais ici, moi; et puis le mobilier tait vieux. Voil
prs de six mois que je l'avais! Mais ce n'est pas tout, a; aprs le
bal on soupe, que je souponne.

--Soupe-onnons donc, dit Marcel, qui avait la maladie du calembour, le
matin surtout, o il tait terrible.

Comme Rodolphe avait gagn quelque argent au lansquenet qui s'tait fait
pendant la nuit, il emmena Musette et Marcel dans un restaurant qui
venait d'ouvrir.

Aprs le djeuner, les trois convives, qui n'avaient aucune envie
d'aller dormir, parlrent d'aller achever la journe  la campagne; et
comme ils se trouvaient prs du chemin de fer, ils montrent dans le
premier convoi prs de partir, qui les descendit  Saint-Germain.

Toute la journe, ils coururent les bois, et ne revinrent  Paris qu'
sept heures du soir, et cela malgr Marcel, qui soutenait qu'il ne
devait tre que midi et demi, et que s'il faisait nuit, c'est parce que
le temps tait couvert.

Pendant toute la nuit de la fte et tout le reste de la journe, Marcel,
dont le coeur tait un salptre qu'un seul regard allumait, s'tait
pris de Mademoiselle Musette, et lui avait fait une cour _colore_,
comme il disait  Rodolphe. Il avait t jusqu' proposer  la belle
fille de lui racheter un mobilier plus beau que l'ancien, avec le
produit de la vente de son fameux tableau du _Passage de la mer Rouge_.
aussi l'artiste voyait-il avec peine arriver le moment o il faudrait se
sparer de Musette, qui, tout en se laissant baiser les mains, le cou et
divers autres accessoires, se bornait  le repousser doucement toutes
les fois qu'il voulait pntrer dans son coeur avec effraction.

En arrivant  Paris, Rodolphe avait laiss son ami avec la jeune fille,
qui pria l'artiste de l'accompagner jusqu' sa porte.

--Me permettrez-vous de venir vous voir? demanda Marcel; je vous ferai
votre portrait.

--Mon cher, dit la jolie fille, je ne peux pas vous donner mon adresse,
puisque je n'en aurai peut-tre plus demain; mais j'irai vous voir, et
je vous raccommoderai votre habit qui a un trou si grand qu'on pourrait
dmnager au travers sans payer.

--Je vous attendrai comme le messie, dit Marcel.

--Pas si longtemps, dit Musette en riant.

--Quelle charmante fille! disait Marcel en s'en allant lentement; c'est
la desse de la gaiet. Je ferai deux trous  mon habit.

Il n'avait pas fait trente pas qu'il se sentit frapper sur l'paule:
c'tait Mademoiselle Musette.

--Mon cher Monsieur Marcel, lui dit-elle, tes-vous chevalier franais?

--Je le suis: Rubens et ma dame, voil ma devise.

--Eh bien, alors, voyez ma peine et y compatissez, noble sire, reprit
Musette, qui tait un peu teinte de littrature, bien qu'elle se livrt
sur la grammaire  d'horribles Saint-Barthlemy; mon propritaire a
emport la clef de mon appartement, et il est onze heures du soir:
comprenez-vous?

--Je comprends, dit Marcel en offrant son bras  Musette. Il la
conduisit  son atelier, situ quai aux fleurs.

Musette tombait de sommeil; mais elle eut encore assez de force pour
dire  Marcel en lui serrant la main:

--Vous vous rappelerez ce que vous m'avez promis.

-- Musette! Charmante fille, dit l'artiste d'une voix un peu mue,
vous tes ici sous un toit hospitalier; dormez en paix, bonne nuit; moi,
je m'en vais.

--Pourquoi? dit Musette, les yeux presque ferms; je n'ai point peur, je
vous assure; d'abord il y a deux chambres, je me mettrai sur votre
canap.

--Mon canap est trop dur pour y dormir, ce sont des cailloux cards. Je
vous donne l'hospitalit chez moi, et je vais aller la demander pour moi
 un ami qui demeure l sur mon carr; c'est plus prudent, dit-il. Je
tiens ordinairement ma parole; mais j'ai vingt-deux ans, et vous
dix-huit,  Musette... et je m'en vais. Bonsoir.

Le lendemain matin,  huit heures, Marcel rentra chez lui avec un pot de
fleurs qu'il avait t acheter au march. Il trouva Musette qui s'tait
jete tout habille sur le lit et dormait encore. Au bruit qu'il fit
elle se rveilla et tendit la main  Marcel.

--Brave garon! Lui dit-elle.

--Brave garon, rpta Marcel, n'est-il point l un synonyme  ridicule?

--Oh! fit Musette, pourquoi me dites-vous cela? Ce n'est pas aimable; au
lieu de me dire des mchancets, offrez-moi donc ce joli pot de fleurs.

--C'est en effet  votre intention que je l'ai mont, dit Marcel.
Prenez-le donc, et, en retour de mon hospitalit, chantez-moi une de vos
jolies chansons; l'cho de ma mansarde gardera peut-tre quelque chose
de votre voix, et je vous entendrai encore quand vous serez partie.

--Ah ! mais, vous voulez donc me mettre  la porte? dit Musette. Et si
je ne veux pas m'en aller, moi? coutez, Marcel, je ne monte pas 
trente-six chelles pour dire ma faon de penser. Vous me plaisez et je
vous plais. a n'est pas de l'amour, mais c'en est peut-tre de la
graine. Eh bien! Je ne m'en vais pas; je reste, et je resterai ici tant
que les fleurs que vous venez de me donner ne se faneront pas.

--Ah! s'cria Marcel, mais elles seront fltries dans deux jours! Si
j'avais su, j'aurais pris des immortelles.

       *       *       *       *       *

Depuis quinze jours Musette et Marcel demeuraient ensemble et menaient,
bien qu'ils fussent souvent sans argent, la plus charmante vie du monde.
Musette sentait pour l'artiste une tendresse qui n'avait rien de commun
avec ses passions antrieures, et Marcel commenait  craindre qu'il ne
ft amoureux srieusement de sa matresse. Ignorant qu'elle-mme
redoutait fort d'tre prise de lui, il regardait chaque matin l'tat
dans lequel se trouvaient les fleurs dont la mort devait amener la
rupture de leur liaison, et il avait grand'peine  s'expliquer leur
fracheur chaque jour nouvelle. Mais il eut bientt la clef du mystre:
une nuit, en se rveillant, il ne trouva plus Musette  ct de lui. Il
se leva, courut dans la chambre, et aperut sa matresse qui profitait
chaque nuit de son sommeil pour arroser les fleurs et les empcher de
mourir.




VII

_LES FLOTS DU PACTOLE_


C'tait le 19 mars... et dt-il atteindre l'ge avanc de M.
Raoul-Rochette, qui a vu btir Ninive, Rodolphe n'oubliera jamais cette
date, car ce fut ce jour-l mme, jour de Saint-Joseph,  trois heures
de releve, que notre ami sortait de chez un banquier, o il venait de
toucher une somme de cinq cents francs en espces sonnantes et ayant
cours.

Le premier usage que Rodolphe fit de cette tranche du Prou, qui venait
de tomber dans sa poche, fut de ne point payer ses dettes; attendu qu'il
s'tait jur  lui-mme d'aller  l'conomie et de ne faire aucun extra.
Il avait d'ailleurs  ce sujet des ides extrmement arrtes, et disait
qu'avant de songer au superflu, il fallait s'occuper du ncessaire;
c'est pourquoi il ne paya point ses cranciers, et acheta une pipe
turque, qu'il convoitait depuis longtemps.

Muni de cette emplette, il se dirigea vers la demeure de son ami Marcel,
qui le logeait depuis quelque temps. En entrant dans l'atelier de
l'artiste, les poches de Rodolphe carillonnaient comme un clocher de
village le jour d'une grande fte. En entendant ce bruit inaccoutum,
Marcel pensa que c'tait un de ses voisins, grand joueur  la baisse,
qui passait en revue ses bnfices d'agio, et il murmura:

--Voil encore cet intrigant d' ct qui recommence ses pigrammes. Si
cela doit durer, je donnerai cong. Il n'y a pas moyen de travailler
avec un pareil vacarme. Cela donne des ides de quitter l'tat d'artiste
pauvre pour se faire quarante voleurs. Et sans se douter le moins du
monde que son ami Rodolphe tait mtamorphos en Crsus, Marcel se remit
 son tableau du _Passage de la mer Rouge_, qui tait sur le chevalet
depuis tantt trois ans.

Rodolphe, qui n'avait pas encore dit un mot, ruminant tout bas une
exprience qu'il allait faire sur son ami, se disait en lui-mme:

--Nous allons bien rire tout  l'heure; ah! Que a va donc tre gai, mon
Dieu! Et il laissa tomber une pice de cinq francs  terre.

Marcel leva les yeux et regarda Rodolphe, qui tait srieux comme un
article de la _Revue des deux Mondes._

L'artiste ramassa la pice avec un air trs-satisfait et lui fit un
trs-gracieux accueil, car, bien que rapin, il savait vivre et tait
fort civil avec les trangers. Sachant, du reste, que Rodolphe tait
sorti pour aller chercher de l'argent, Marcel, voyant que son ami avait
russi dans ses dmarches, se borna  en admirer le rsultat, sans lui
demander  l'aide de quels moyens il avait t obtenu.

Il se remit donc sans mot dire  son travail, et acheva de noyer un
gyptien dans les flots de la mer Rouge. Comme il accomplissait cet
homicide, Rodolphe laissa tomber une seconde pice de cinq francs. Et
observant la figure que le peintre allait faire, il se mit  rire dans
sa barbe, qui est tricolore, comme chacun sait.

Au bruit sonore du mtal, Marcel, comme frapp d'une commotion
lectrique, se leva subitement et s'cria:

--Comment! Il y a un second couplet?

Une troisime pice roula sur le carreau puis une autre, puis une autre
encore; enfin tout un quadrille d'cus se mit  danser dans la chambre.

Marcel commenait  donner des signes visibles d'alination mentale, et
Rodolphe riait comme le parterre du thtre-franais  la premire
reprsentation de _Jeanne de Flandre_. Tout  coup, et sans aucuns
mnagements, Rodolphe fouilla  pleines mains dans ses poches, et les
cus commencrent un _steeple chase_ fabuleux. C'tait le dbordement du
Pactole, le bacchanal de Jupiter entrant chez Dana.

Marcel tait immobile, muet, l'oeil fixe; l'tonnement amenait  peu
prs chez lui une mtamorphose pareille  celle dont la curiosit rendit
jadis la femme de Lot victime; et comme Rodolphe jetait sur le carreau
sa dernire pile de cent francs, l'artiste avait dj tout un ct du
corps sal.

Rodolphe, lui, riait toujours. Et auprs de cette orageuse hilarit, les
tonnerres d'un orchestre de M. Saxe eussent sembl des soupirs d'enfant
 la mamelle.

bloui, strangul, stupfi par l'motion, Marcel pensa qu'il rvait; et
pour chasser le cauchemar qui l'obsdait, il se mordit le doigt jusqu'au
sang, ce qui lui procura une douleur atroce au point de le faire crier.

Il s'aperut alors qu'il tait parfaitement veill; et voyant qu'il
foulait l'or  ses pieds, il s'cria, comme dans les tragdies:

--En croirais-je mes yeux!

Puis il ajouta, en prenant la main de Rodolphe dans la sienne:

--Donne-moi l'explication de ce mystre.

--Si je te l'expliquais, ce n'en serait plus un.

--Mais encore?

--Cet or est le fruit de mes sueurs, dit Rodolphe en ramassant l'argent,
qu'il rangea sur une table; puis se reculant de quelques pas, il
considra avec respect les cinq cents francs rangs en piles, et il
pensait en lui-mme:

--C'est donc maintenant que je vais raliser mes rves?

--Il ne doit pas y avoir loin de six mille francs, disait Marcel en
contemplant les cus qui tremblaient sur la table. J'ai une ide. Je
vais charger Rodolphe d'acheter mon _Passage de la mer Rouge_. Tout 
coup Rodolphe prit une pose thtrale, et, avec une grande solennit
dans le geste et dans la voix, il dit  l'artiste:

--coute-moi, Marcel, la fortune que j'ai fait briller  tes regards
n'est point le rsultat de viles manoeuvres, je n'ai point trafiqu de
ma plume, je suis riche mais honnte; cet or m'a t donn par une main
gnreuse, et j'ai fait serment de l'utiliser  acqurir par le travail
une position srieuse pour l'homme vertueux. Le travail est le plus
saint des devoirs.

--Et le cheval le plus noble des animaux, dit Marcel en interrompant
Rodolphe. Ah ! ajouta-t-il, que signifie ce discours, et d'o tires-tu
cette prose? Des carrires de l'cole du bon sens, sans doute?

--Ne m'interromps point et fais trve  tes railleries, dit Rodolphe,
elles s'mousseraient d'ailleurs sur la cuirasse d'une invulnrable
volont dont je suis revtu dsormais.

--Voyons, assez de prologue comme cela. O veux-tu en venir?

--Voici quels sont mes projets.  l'abri des embarras matriels de la
vie, je vais travailler srieusement; j'achverai ma _grande machine_,
et je me poserai carrment dans l'opinion. D'abord, je renonce  la
bohme, je m'habille comme tout le monde, j'aurai un habit noir et
j'irai dans les salons. Si tu veux marcher dans ma voie, nous
continuerons  demeurer ensemble, mais il faudra adopter mon programme.
La plus stricte conomie prsidera  notre existence. En sachant nous
arranger, nous avons devant nous trois mois de travail assur sans
aucune proccupation. Mais il faut de l'conomie.

--Mon ami, dit Marcel, l'conomie est une science qui est seulement  la
porte des riches, ce qui fait que toi et moi nous en ignorons les
premiers lments. Cependant, en faisant une avance de fonds de six
francs, nous achterons les oeuvres de M Jean-Baptiste Say, qui est un
conomiste trs-distingu, et il nous enseignera peut-tre la manire de
pratiquer cet art... Tiens, tu as une pipe turque, toi?

--Oui, dit Rodolphe, je l'ai achete vingt-cinq francs.

--Comment! Tu mets vingt-cinq francs  une pipe... et tu parles
d'conomie?...

--Et ceci en est certainement une, rpondit Rodolphe: je cassais tous
les jours une pipe de deux sous;  la fin de l'anne, cela constituait
une dpense bien plus forte que celle que je viens de faire... C'est
donc en ralit une conomie.

--Au fait, dit Marcel, tu as raison, je n'aurais pas trouv celle-l.

En ce moment, une horloge voisine sonna six heures.

--Dnons vite, dit Rodolphe, je veux ds ce soir me mettre en route.
Mais,  propos de dner, je fais une rflexion: nous perdons tous les
jours un temps prcieux  faire notre cuisine; or, le temps est la
richesse du travailleur, il faut donc en tre conome.  compter
d'aujourd'hui nous prendrons nos repas en ville.

--Oui, dit Marcel, il y a  vingt pas d'ici un excellent restaurant; il
est un peu cher, mais comme il est notre voisin, la course sera moins
longue, et nous nous rattraperons sur le gain de temps.

--Nous irons aujourd'hui, dit Rodolphe; mais demain ou aprs, nous
aviserons  adopter une mesure encore plus conomique... Au lieu d'aller
au restaurant, nous prendrons une cuisinire.

--Non, non, interrompit Marcel, nous prendrons plutt un domestique qui
sera en mme temps notre cuisinier. Vois un peu les immenses avantages
qui en rsulteront. D'abord, notre mnage sera toujours fait: il cirera
nos bottes, il lavera mes pinceaux, il fera nos commissions; je tcherai
mme de lui inculquer le got des beaux-arts, et j'en ferai mon rapin.
De cette faon,  nous deux nous conomiserons au moins six heures par
jour en soins et en occupations qui seraient d'autant nuisibles  notre
travail.

--Ah! fit Rodolphe, j'ai une autre ide, moi... mais allons dner.

Cinq minutes aprs, les deux amis taient installs dans un des cabinets
du restaurant voisin, et continuaient  deviser d'conomie.

--Voici quelle est mon ide: si, au lieu de prendre un domestique, nous
prenions une matresse? Hasarda Rodolphe.

--Une matresse pour deux! fit Marcel avec effroi, ce serait l'avarice
porte jusqu' la prodigalit, et nous dpenserions nos conomies 
acheter des couteaux pour nous gorger l'un l'autre. Je prfre le
domestique; d'abord, cela donne de la considration.

--En effet, dit Rodolphe, nous nous procurerons un garon intelligent;
et s'il a quelque teinture d'orthographe, je lui apprendrai  rdiger.

a lui sera une ressource pour ses vieux jours, dit Marcel en
additionnant la carte qui se montait  quinze francs. Tiens, c'est assez
cher. Habituellement, nous dnions pour trente sous  nous deux.

--Oui, reprit Rodolphe, mais nous dnions mal, et nous tions obligs de
souper le soir.  tout prendre, c'est donc une conomie.

--Tu es comme le plus fort, murmura l'artiste vaincu par ce
raisonnement, tu as toujours raison. Est-ce que nous travaillons ce
soir?

--Ma foi, non. Moi, je vais aller voir mon oncle, dit Rodolphe; c'est un
brave homme, je lui apprendrai ma nouvelle position, et il me donnera de
bons conseils. Et toi, o vas-tu, Marcel?

--Moi, je vais aller chez le vieux Mdicis pour lui demander s'il n'a
pas de restaurations de tableaux  me confier.  propos, donne-moi donc
cinq francs.

--Pourquoi faire?

--Pour passer le pont des Arts.

--Ah! Ceci est une dpense inutile, et, quoique peu considrable, elle
s'loigne de notre principe.

--J'ai tort, en effet, dit Marcel, je passerai par le pont neuf... mais
je prendrai un cabriolet.

Et les deux amis se quittrent en prenant chacun un chemin diffrent,
qui, par un singulier hasard, les conduisit tous deux au mme endroit,
o ils se retrouvrent.

--Tiens, tu n'as donc pas trouv ton oncle? demanda Marcel.

--Tu n'as donc point vu Mdicis? demanda Rodolphe. Et ils clatrent de
rire.

Cependant ils rentrrent chez eux de trs-bonne heure... le lendemain.

Deux jours aprs, Rodolphe et Marcel taient compltement mtamorphoss.
Habills tous deux comme des maris de premire classe, ils taient si
beaux, si reluisants, si lgants, que, lorsqu'ils se rencontraient dans
la rue, ils hsitaient  se reconnatre l'un l'autre.

Leur systme d'conomie tait, du reste, en pleine vigueur, mais
l'organisation du travail avait bien de la peine  se raliser. Ils
avaient pris un domestique. C'tait un grand garon de trente-quatre
ans, d'origine suisse, et d'une intelligence qui rappelait celle de
Jocrisse. Du reste, il n'tait pas n pour tre domestique; et si un de
ses matres lui confiait quelque paquet un peu apparent  porter,
Baptiste rougissait avec indignation, et faisait faire la course par un
commissionnaire. Cependant Baptiste avait des qualits; ainsi, quand on
lui donnait un livre, il en faisait un civet au besoin. En outre, comme
il avait t distillateur avant d'tre valet, il avait conserv un grand
amour pour son art, et drobait une grande partie du temps qu'il devait
 ses matres  chercher la composition d'un nouveau vulnraire
suprieur, auquel il voulait donner son nom; il russissait aussi dans
le brou de noix. Mais o Baptiste n'avait pas de rival, c'tait dans
l'art de fumer les cigares de Marcel et de les allumer avec les
manuscrits de Rodolphe.

Un jour Marcel voulut faire poser Baptiste en costume de pharaon, pour
son tableau du _Passage de la mer Rouge._  cette proposition, Baptiste
rpondit par un refus absolu et demanda son compte.

--C'est bien, dit Marcel, je vous le rglerai ce soir, votre compte.

Quand Rodolphe rentra, son ami lui dclara qu'il fallait renvoyer
Baptiste. Il ne nous sert absolument  rien, dit-il.

--Il est vrai, rpondit Marcel; c'est un objet d'art vivant.

--Il est bte  faire cuire.

--Il est paresseux.

--Il faut le renvoyer.

--Renvoyons-le.

--Cependant il a bien quelques qualits. Il fait trs-bien le civet.

--Et le brou de noix, donc. Il est le Raphal du brou de noix.

--Oui; mais il n'est bon qu' cela, et cela ne peut nous suffire. Nous
perdons tout notre temps en discussions avec lui.

--Il nous empche de travailler.

--Il est cause que je ne pourrai pas avoir achev mon _Passage de la mer
Rouge_ pour le salon. Il a refus de poser pour pharaon.

--Grce  lui, je n'ai point pu achever le travail qu'on m'avait
demand. Il n'a pas voulu aller  la bibliothque chercher les notes
dont j'avais besoin.

--Il nous ruine.

--Dcidment, nous ne pouvons pas le garder.

--Renvoyons-le... mais alors il faudra le payer.

--Nous le payerons, mais qu'il parte! Donne-moi de l'argent, que je
fasse son compte.

--Comment, de l'argent! Mais ce n'est pas moi qui tiens la caisse, c'est
toi.

--Du tout, c'est toi. Tu t'es charg de l'intendance gnrale, dit
Rodolphe.

--Mais je t'assure que je n'ai pas d'argent! Exclama Marcel.

--Est-ce qu'il n'y en aurait dj plus? C'est impossible! On ne peut pas
dpenser 500 fr en huit jours, surtout quand on vit, comme nous l'avons
fait, avec l'conomie la plus absolue, et qu'on se borne au strict
ncessaire. (C'est au strict superflu qu'il aurait d dire.) il faut
vrifier les comptes, reprit Rodolphe; nous retrouverons l'erreur.

--Oui, dit Marcel; mais nous ne retrouverons pas l'argent. C'est gal,
consultons les livres de dpense.

Voici le spcimen de cette comptabilit, qui avait t commence sous
les auspices de la sainte conomie:

--De 19 mars. En recette, 500 fr. En dpense: une pipe turque, 25 fr;
dner, 15 fr; dpenses diverses, 40 fr.

--Qu'est-ce que c'est que ces dpenses-l? dit Rodolphe  Marcel qui
lisait.

--Tu sais bien, rpondit celui-ci, c'est le soir o nous ne sommes
rentrs chez nous que le matin. Du reste, cela nous a conomis du bois
et de la bougie.

--Aprs? Continue.

--Du 20 mars. Djeuner, 1 fr 50 c; tabac, 20 c; dner, 2 fr; un lorgnon,
2 fr 50 c. Oh! dit Marcel, c'est pour ton compte le lorgnon! Qu'avais-tu
besoin d'un lorgnon? Tu y vois parfaitement...

--Tu sais bien que j'avais  faire un compte rendu du salon dans
_l'charpe d'Iris_; il est impossible de faire de la critique de
peinture sans lorgnon; c'tait une dpense lgitime. Aprs?...

--Une canne en jonc...

--Ah! a, c'est pour ton compte, fit Rodolphe, tu n'avais pas besoin de
canne.

--C'est tout ce qu'on a dpens le 20, fit Marcel sans rpondre. Le 21,
nous avons djeun en ville, et dn aussi, et soup aussi.

--Nous n'avons pas d dpenser beaucoup ce jour-l?

--En effet, fort peu...  peine 30 fr.

--Mais  quoi donc, alors?

--Je ne sais plus, dit Marcel; mais c'est marqu sous la rubrique
dpenses diverses.

--Un titre vague et perfide! interrompit Rodolphe.

--Le 22. C'est le jour d'entre de Baptiste; nous lui avons donn un
-compte de 5 fr sur ses appointements; pour l'orgue de barbarie, 50 c;
pour le rachat de quatre petits enfants chinois condamns  tre jets
dans le fleuve Jaune, par des parents d'une barbarie incroyable, 2 fr 40
c.

--Ah ! dit Rodolphe, explique-moi un peu la contradiction qu'on
remarque dans cet article. Si tu donnes aux orgues de barbarie, pourquoi
insultes-tu les parents barbares? Et d'ailleurs quelle ncessit de
racheter des petits chinois? S'ils avaient t  l'eau-de-vie,
seulement.

--Je suis n gnreux, rpliqua Marcel, va, continue; jusqu' prsent on
ne s'est que trs-peu loign du principe de l'conomie.

--Du 23, il n'y a rien de marqu. Du 24, idem. Voil deux bons jours. Du
25, donn  Baptiste, -compte sur ses appointements, 3 fr.

--Il me semble qu'on lui donne bien souvent de l'argent, fit Marcel en
manire de rflexion.

--On lui devra moins, rpondit Rodolphe. Continue.

--Du 26 mars, dpenses diverses et utiles au point de vue de l'art, 36
fr 40 c.

--Qu'est-ce qu'on peut donc avoir achet de si utile? dit Rodolphe; je
ne me souviens pas, moi. 36 fr 40 c, qu'est-ce que a peut donc tre?

--Comment! Tu ne te souviens pas?... C'est le jour o nous sommes
monts sur les tours notre-dame pour voir Paris  vol d'oiseau...

--Mais a cote huit sous pour monter aux tours, dit Rodolphe.

--Oui, mais en descendant nous avons t dner  Saint-Germain.

--Cette rdaction pche par la limpidit.

--Du 27, il n'y a rien de marqu.

--Bon! Voil de l'conomie.

--Du 28, donn  Baptiste, -compte sur ses gages, 6 fr.

--Ah! Cette fois, je suis sr que nous ne devons plus rien  Baptiste.
Il se pourrait mme qu'il nous dt... il faudra voir.

--Du 29. Tiens, on n'a pas marqu le 29; la dpense est remplace par un
commencement d'article de moeurs.

--Le 30. Ah! Nous avions du monde  dner; forte dpense, 30 fr 55 c. Le
31, c'est aujourd'hui, nous n'avons encore rien dpens. Tu vois, dit
Marcel en achevant, que les comptes ont t tenus trs-exactement. Le
total ne fait pas 500 fr.

--Alors, il doit rester de l'argent en caisse.

--On peut voir, dit Marcel en ouvrant un tiroir. Non, dit-il, il n'y a
plus rien. Il n'y a qu'une araigne.

--Araigne du matin, chagrin, fit Rodolphe.

--O diable a pu passer tant d'argent? reprit Marcel atterr en voyant
la caisse vide.

--Parbleu! C'est bien simple, dit Rodolphe, on a tout donn  Baptiste.

--Attends donc! s'cria Marcel en fouillant dans le tiroir o il aperut
un papier. La quittance du dernier terme! s'cria-t-il.

--Bah! fit Rodolphe, comment est-elle arrive l?

--Et acquitte, encore, ajouta Marcel; c'est donc toi qui as pay le
propritaire?

--Moi, allons donc! dit Rodolphe.

--Cependant, que signifie...

--Mais je t'assure...

--Quel est donc ce mystre? Chantrent-ils tous deux en choeur sur
l'air final de _la Dame Blanche_.

Baptiste, qui aimait la musique, accourut aussitt.

Marcel lui montra la quittance.

--Ah! Oui, fit Baptiste ngligemment, j'avais oubli de vous le dire,
c'est le propritaire qui est venu ce matin pendant que vous tiez
sortis. Je l'ai pay, pour lui viter la peine de revenir.

--O avez-vous trouv de l'argent?

--Ah! Monsieur, fit Baptiste, je l'ai _prise_ dans le tiroir qui tait
ouvert; j'ai mme pens que ces messieurs l'avaient laiss ouvert dans
cette intention, et je me suis dit: mes matres ont oubli de me dire en
sortant: Baptiste, le propritaire viendra toucher son terme de loyer,
il faudra le payer; et j'ai fait comme si l'on m'avait command... sans
qu'on m'ait command.

--Baptiste, dit Marcel avec une colre blanche, vous avez outrepass nos
ordres;  compter d'aujourd'hui vous ne faites plus partie de notre
maison. Baptiste, rendez votre livre!

Baptiste ta la casquette de toile cire qui composait sa livre et la
rendit  Marcel.

--C'est bien, dit celui-ci: maintenant vous pouvez partir...

--Et mes gages?

--Comment dites-vous, drle? Vous avez reu plus qu'on ne vous devait.
Je vous ai donn 14 fr en quinze jours  peine. Qu'est-ce que vous
faites de tant d'argent? Vous entretenez donc une danseuse?

--De corde, ajouta Rodolphe.

--Je vais donc rester abandonn, dit le malheureux domestique, sans abri
pour garantir ma tte!

--Reprenez votre livre, rpondit Marcel mu malgr lui. Et il rendit la
casquette  Baptiste.

--C'est pourtant ce malheureux qui a dilapid notre fortune, dit
Rodolphe en voyant sortir le pauvre Baptiste. O dnerons-nous
aujourd'hui?

--Nous le saurons demain, rpondit Marcel.




VIII

_CE QUE COTE UNE PICE DE CINQ FRANCS_


Un samedi soir, dans le temps o il n'tait pas encore en mnage avec
Mademoiselle Mimi, qu'on verra paratre bientt, Rodolphe fit
connaissance,  sa table d'hte, d'une marchande  la toilette en
chambre, appele Mademoiselle Laure. Ayant appris que Rodolphe tait
rdacteur en chef de _l'charpe d'Iris_ et du _Castor_, journaux de
fashion, la modiste, dans l'esprance d'obtenir des rclames pour ses
produits, lui fit une foule d'agaceries significatives.  ces
provocations, Rodolphe avait rpondu par un feu d'artifice de madrigaux
 rendre jaloux Benserade, Voiture et tous les Ruggieri du style galant;
et  la fin du dner, Mademoiselle Laure, ayant appris que Rodolphe
tait pote, lui donna clairement  entendre qu'elle n'tait pas
loigne de l'accepter pour son Ptrarque. Elle lui accorda mme, sans
circonlocution, un rendez-vous pour le lendemain.

--Parbleu! Se disait Rodolphe en reconduisant Mademoiselle Laure, voil
certainement une aimable personne. Elle me parat avoir de la grammaire
et une garde-robe assez cossue. Je suis tout dispos  la rendre
heureuse.

Arrive  la porte de sa maison, Mademoiselle Laure quitta le bras de
Rodolphe en le remerciant de la peine qu'il avait bien voulu prendre en
l'accompagnant dans un quartier aussi loign.

--Oh! Madame, rpondit Rodolphe en s'inclinant jusqu' terre, j'aurais
dsir que vous demeurassiez  Moscou ou aux les de la Sonde, afin
d'avoir plus longtemps le plaisir d'tre votre cavalier.

--C'est un peu loin, rpondit Laure en minaudant.

--Nous aurions pris par les boulevards, madame, dit Rodolphe.
Permettez-moi de vous baiser la main sur la personne de votre joue,
continua-t-il en embrassant sa compagne sur les lvres, avant que Laure
et pu faire rsistance.

--Oh! Monsieur, exclama-t-elle, vous allez trop vite.

--C'est pour arriver plus tt, dit Rodolphe. En amour les premiers
relais doivent tre franchis au galop.

--Drle de corps! Pensa la modiste en rentrant chez elle.

--Jolie personne! disait Rodolphe en s'en allant.

Rentr chez lui, il se coucha  la hte, et fit les rves les plus doux.
Il se vit ayant  son bras, dans les bals, dans les thtres et aux
promenades, Mademoiselle Laure vtue de robes plus splendides que celles
ambitionnes par la coquetterie de peau-d'ne.

Le lendemain  onze heures, selon son habitude, Rodolphe se leva. Sa
premire pense fut pour Mademoiselle Laure.

--C'est une femme trs-bien, murmura-t-il; je suis sr qu'elle a t
leve  Saint-Denis. Je vais donc enfin connatre le bonheur d'avoir
une matresse qui ne soit pas grle. Dcidment, je ferai des
sacrifices pour elle, je m'en vais toucher mon argent  _l'charpe
d'Iris_, j'achterai des gants et je mnerai Laure dner dans un
restaurant o on donne des serviettes. Mon habit n'est pas trs-beau,
dit-il en se vtissant; mais, bah! Le noir, a habille si bien!

Et il sortit pour se rendre au bureau de _l'charpe d'Iris_. En
traversant la rue, il rencontra un omnibus sur les panneaux duquel tait
colle une affiche o on lisait:

AUJOURD'HUI DIMANCHE, GRANDES EAUX  VERSAILLES.

Le tonnerre tombant aux pieds de Rodolphe ne lui aurait pas caus une
impression plus profonde que la vue de cette affiche.

--Aujourd'hui dimanche! Je l'avais oubli, s'cria-t-il, je ne pourrai
pas trouver d'argent.

Aujourd'hui dimanche!!! Mais tout ce qu'il y a d'cus  Paris est en
route pour Versailles.

Cependant, pouss par un de ces espoirs fabuleux auquel l'homme
s'accroche toujours, Rodolphe courut  son journal, comptant qu'un
bienheureux hasard y aurait amen le caissier.

M. Boniface tait venu, en effet, un instant, mais il tait reparti
immdiatement.

--Pour aller  Versailles, dit  Rodolphe le garon de bureau.

--Allons, dit Rodolphe, c'est fini... mais, voyons, pensa-t-il, mon
rendez-vous n'est que pour ce soir. Il est midi, j'ai donc cinq heures
pour trouver 5 francs, 20 sous l'heure, comme les chevaux du bois de
Boulogne. En route!

Comme il se trouvait dans le quartier o demeurait un journaliste qu'il
appelait le critique influent, Rodolphe songea  faire prs de lui une
tentative.

--Je suis sr de le trouver, celui-l, dit-il en montant l'escalier;
c'est son jour de feuilleton, il n'y a pas de danger qu'il sorte. Je lui
emprunterai cinq francs.

--Tiens! C'est vous, dit l'homme de lettres en voyant Rodolphe, vous
arrivez bien; j'ai un petit service  vous demander.

--Comme a se trouve! Pensa le rdacteur de _l'charpe d'Iris_.

--tiez-vous  l'Odon, hier?

--Je suis toujours  l'Odon.

--Vous avez vu la pice nouvelle, alors?

--Qui l'aurait vue? Le public de l'Odon, c'est moi.

--C'est vrai, dit le critique: vous tes une des cariatides de ce
thtre. Le bruit court mme que c'est vous qui en fournissez la
subvention. Eh bien! Voil ce que j'ai  vous demander: le compte rendu
de la nouvelle pice.

--C'est facile; j'ai une mmoire de crancier.

--De qui est-ce, cette pice? demanda le critique  Rodolphe pendant que
celui-ci crivait.

--C'est d'un monsieur.

--a ne doit pas tre fort.

--Moins fort qu'un turc, assurment.

--Alors, a n'est pas robuste. Les turcs, voyez-vous, ont une rputation
usurpe de force, ils ne pourraient pas tre savoyards.

--Qu'est-ce qui les en empcherait?

--Parce que tous les savoyards sont auvergnats, et que les auvergnats
sont commissionnaires. Et puis, il n'y a plus de turcs, sinon aux bals
masqus des barrires et aux Champs-lyses, o ils vendent des dattes.
Le turc est un prjug. J'ai un de mes amis qui connat l'orient, il m'a
assur que tous les nationaux taient venus au monde dans la rue
Coquenard.

--C'est joli, ce que vous dites-l, dit Rodolphe.

--Vous trouvez? fit le critique. Je vais mettre a dans mon feuilleton.

--Voil mon analyse; c'est carrment fait, reprit Rodolphe.

--Oui, mais c'est court.

--En mettant des tirets, et en dveloppant votre opinion critique, a
prendra de la place.

--Je n'ai gure le temps, mon cher, et puis mon opinion critique ne
prend pas assez de place.

--Vous mettrez un adjectif tous les trois mots.

--Est-ce que vous ne pourriez pas me faufiler  votre analyse une petite
ou plutt une longue apprciation de la pice, hein? demanda le
critique.

--Dame, dit Rodolphe, j'ai bien mes ides sur la tragdie, mais je vous
prviens que je les ai imprimes trois fois dans _le Castor_, et
_l'charpe d'Iris_.

--C'est gal, combien a fait-il de lignes, vos ides?

--Quarante lignes.

--Fichtre! Vous avez de grandes ides, vous! Eh bien, prtez-moi donc
vos quarante lignes.

--Bon! Pensa Rodolphe, si je lui fais pour vingt francs de _copie_, il
ne pourra pas me refuser cinq francs. Je dois vous prvenir, dit-il au
critique, que mes ides ne sont pas absolument neuves. Elles sont un peu
rpes, au coude. Avant de les imprimer, je les ai hurles dans tous les
cafs de Paris, il n'y a pas un garon qui ne les sache par coeur.

--Oh! _quque_ a me fait!... Vous ne me connaissez donc pas! Est-ce
qu'il y a quelque chose de neuf au monde? Except la vertu.

--Voil, dit Rodolphe quand il eut achev.

--Foudre et tempte! Il manque encore deux colonnes... Avec quoi combler
cet abme? s'cria le critique. Tandis que vous y tes, fournissez-moi
donc quelques paradoxes!

--Je n'en ai pas sur moi, dit Rodolphe: mais je puis vous en prter
quelques-uns; seulement, ils ne sont pas de moi; je les ai achets 50
centimes  un de mes amis qui tait dans la misre. Ils n'ont encore que
peu servi.

--Trs-bien! dit le critique.

--Ah! fit Rodolphe en se mettant de nouveau  crire, je vais
certainement lui demander dix francs; en ce temps-ci, les paradoxes sont
aussi chers que les perdreaux. Et il crivit une trentaine de lignes o
on remarquait des balivernes sur les pianos, les poissons rouges,
l'cole du bon sens et le vin du Rhin, qui tait appel un vin de
toilette.

--C'est trs-joli, dit le critique; faites-moi donc l'amiti d'ajouter
que le bagne est l'endroit du monde o on trouve le plus d'honntes
gens.

--Tiens, pourquoi a?

--Pour faire deux lignes. Bon, voil qui est fait, dit le critique
influent, en appelant son domestique pour qu'il portt son feuilleton 
l'imprimerie.

--Et maintenant, dit Rodolphe, poussons-lui la botte! Et il articula
gravement sa demande.

--Ah! Mon cher, dit le critique, je n'ai pas un sou ici. Lolotte me
ruine en pommade, et tout  l'heure elle m'a dvalis jusqu' mon
dernier as pour aller  Versailles, voir les Nrides et les monstres
d'airain vomir des jets liquides.

-- Versailles! Ah ! Mais, dit Rodolphe, c'est donc une pidmie?

--Mais pourquoi avez-vous besoin d'argent?

--Voil le pome, reprit Rodolphe. J'ai ce soir,  cinq heures,
rendez-vous avec une femme du monde, une personne distingue, qui ne
sort qu'en omnibus. Je voudrais unir ma destine  la sienne pour
quelques jours, et il me parat dcent de lui faire goter les douceurs
de la vie. Dner, bal, promenades, etc, etc: il me faut absolument cinq
francs; si je ne les trouve pas, la littrature franaise est dshonore
dans ma personne.

--Pourquoi n'emprunteriez-vous pas cette somme  cette dame mme?
s'cria le critique.

--La premire fois, ce n'est gure possible. Il n'y a que vous qui
puissiez me tirer de l.

--Par toutes les momies d'gypte, je vous jure ma grande parole
d'honneur qu'il n'y a pas de quoi acheter une pipe d'un sou ou une
virginit. Cependant, j'ai l quelques bouquins que vous pourriez aller
_laver_.

--Aujourd'hui, dimanche, impossible; la mre Mansut, Lebigre, et toutes
les piscines des quais et de la rue Saint-Jacques sont fermes.
Qu'est-ce que c'est que vos bouquins? Des volumes de posie, avec le
portrait de l'auteur en lunettes? Mais a ne s'achte pas, ces
choses-l.

-- moins qu'on n'y soit condamn par la cour d'assises, dit le
critique. Attendez donc, voil encore des romances et des billets de
concert. En vous y prenant adroitement, vous pourriez peut-tre en faire
de la monnaie.

--J'aimerais mieux autre chose, un pantalon, par exemple.

--Allons! dit le critique, prenez encore ce Bossuet et le pltre de M.
Odilon Barrot; ma parole d'honneur, c'est le denier de la veuve.

--Je vois que vous y mettez de la bonne volont, dit Rodolphe. J'emporte
les trsors; mais si j'en tire trente sous, je considrerai cela comme
le treizime travail d'Hercule.

Aprs avoir fait environ quatre lieues, Rodolphe,  l'aide d'une
loquence dont il avait le secret dans les grandes occasions, parvint 
se faire prter deux francs par sa blanchisseuse, sur la consignation
des volumes de posies, des romances et du portrait de M. Barrot.

--Allons, dit-il en repassant les ponts, voil la sauce, maintenant il
faut trouver le fricot. Si j'allais chez mon oncle.

Une demi-heure aprs, il tait chez son oncle Monetti lequel lut sur la
physionomie de son neveu de quoi il allait tre question. Aussi se
mit-il en garde, et prvint toute demande par une srie de
rcriminations telles que celles-ci:

--Les temps sont durs, le pain est cher, les cranciers ne payent pas,
les loyers qu'il faut payer, le commerce dans le marasme, etc, etc,
toutes les hypocrites litanies des boutiquiers.

--Croirais-tu, dit l'oncle, que j'ai t forc d'emprunter de l'argent 
mon garon de boutique pour payer un billet?

--Il fallait envoyer chez moi, dit Rodolphe. Je vous aurais prt de
l'argent; j'ai reu deux cents francs il y a trois jours.

--Merci, mon garon, dit l'oncle, mais tu as besoin de ton avoir... ah!
Pendant que tu es ici, tu devrais bien, toi qui as une si belle main, me
copier des factures que je veux envoyer toucher.

--Voil cinq francs qui me coteront cher, dit Rodolphe en se mettant 
la besogne qu'il abrgea.

--Mon cher oncle, dit-il  Monetti, je sais combien vous aimez la
musique, et je vous apporte des billets de concert.

--Tu es bien aimable, mon garon. Veux-tu dner avec moi?...

--Merci, mon oncle, je suis attendu  dner Faubourg Saint-Germain; je
suis mme contrari, parce que je n'ai pas le temps d'aller chez moi
prendre de l'argent pour acheter des gants.

--Tu n'as pas de gants? Veux-tu que je te prte les miens? dit l'oncle.

--Merci, nous n'avons pas la mme main; seulement vous m'obligeriez de
me prter...

--Vingt-neuf sous pour en acheter? Certainement, mon garon, les voil.
Quand on va dans le monde, il faut y aller bien mis. Mieux vaut faire
envie que piti, disait ta tante. Allons, je vois que tu te lances, tant
mieux... Je t'aurais bien donn plus, reprit-il, mais c'est tout ce que
j'ai dans mon comptoir; il faudrait que je monte en haut, et je ne peux
pas laisser la boutique seule:  chaque instant il vient des acheteurs.

--Vous disiez que le commerce n'allait pas? L'oncle Monetti fit semblant
de ne pas entendre, et dit  son neveu, qui empochait les vingt-neuf
sous:

--Ne te presse pas pour me les rendre.

--Quel cancre! fit Rodolphe en se sauvant. Ah ! fit-il, il manque
encore trente et un sous. O les trouver? Mais j'y songe, allons au
carrefour de la Providence.

Rodolphe appelait ainsi le point le plus central de Paris, c'est--dire
le Palais-Royal. Un endroit o il est presque impossible de rester dix
minutes sans rencontrer dix personnes de connaissance, des cranciers
surtout. Rodolphe alla donc se mettre en faction au perron du
Palais-Royal. Cette fois, la Providence fut longue  venir. Enfin,
Rodolphe put l'apercevoir. Elle avait un chapeau blanc, un paletot vert
et une canne  pomme d'or... une Providence trs-bien mise.

C'tait un garon obligeant et riche, quoique phalanstrien.

--Je suis ravi de vous voir, dit-il  Rodolphe; venez donc me conduire
un peu, nous causerons.

--Allons, je vais subir le supplice du phalanstre, murmura Rodolphe en
se laissant entraner par le chapeau blanc, qui, en effet, le
_phalanstrina_  outrance.

Comme ils approchaient du pont des Arts, Rodolphe dit  son compagnon:

--Je vous quitte, n'ayant pas de quoi acquitter cet impt.

--Allons donc, dit l'autre en retenant Rodolphe, et en jetant deux sous
 l'invalide.

--Voil le moment venu, pensait le rdacteur de _l'charpe d'Iris_ en
traversant le pont; et arriv au bout, devant l'horloge de l'institut,
Rodolphe s'arrta court, montra le cadran avec un geste dsespr et
s'cria:

--Sacrebleu! Cinq heures moins le quart! Je suis perdu?

--Qu'y a-t-il? dit l'autre tonn.

--Il y a, dit Rodolphe, que, grce  vous, qui m'avez entran malgr
moi jusqu'ici, j'ai manqu un rendez-vous.

--Important?

--Je le crois bien, de l'argent que je devais aller chercher  cinq
heures... aux Batignolles... Jamais je n'y serai... Sacrebleu! Comment
faire?...

--Parbleu! dit le phalanstrien, c'est bien simple, venez chez moi, je
vous en prterai.

--Impossible! Vous demeurez  Montrouge, et j'ai une affaire  six
heures Chausse-D'Antin... sacrebleu!...

--J'ai quelques sous sur moi, dit timidement la Providence... mais
trs-peu.

--Si j'avais de quoi prendre un cabriolet, peut-tre arriverais-je 
temps aux Batignoles.

--Voil le fond de ma bourse, mon cher, trente et un sous.

--Donnez vite, donnez que je me sauve! dit Rodolphe qui venait
d'entendre sonner cinq heures, et il se hta de courir au lieu de son
rendez-vous.

--'a t dur  tirer, fit-il en comptant sa monnaie.+

Cent sous, juste comme de l'or. Enfin, je suis par, et Laure verra
qu'elle a affaire  un homme qui sait vivre. Je ne veux pas rapporter un
centime chez moi ce soir. Il faut rhabiliter les lettres, et prouver
qu'il ne leur manque que de l'argent pour tre riches.

Rodolphe trouva Mademoiselle Laure au rendez-vous.

-- la bonne heure! dit-il. Pour l'exactitude, c'est une femme Brguet.

Il passa la soire avec elle, et fondit bravement ses cinq francs au
creuset de la prodigalit. Mademoiselle Laure tait enchante de ses
manires, et voulut bien s'apercevoir que Rodolphe ne la reconduisait
pas chez elle qu'au moment o il la faisait entrer dans sa chambre 
lui.

--C'est une faute que je fais, dit-elle. N'allez point m'en faire
repentir par une ingratitude qui est l'apanage de votre sexe.

--Madame, dit Rodolphe, je suis connu pour ma constance. C'est au point
que tous mes amis s'tonnent de ma fidlit, et m'ont surnomm le
gnral Bertrand de l'amour.




IX

_LES VIOLETTES DU PLE_


En ce temps-l, Rodolphe tait trs-amoureux de sa cousine Angle, qui
ne pouvait pas le souffrir, et le thermomtre de l'ingnieur Chevalier
marquait douze degrs au-dessous de zro.

Mademoiselle Angle tait la fille de M. Monetti, le polier-fumiste
dont nous avons eu occasion de parler dj. Mademoiselle Angle avait
dix-huit ans, et arrivait de la Bourgogne, o elle avait pass cinq
annes prs d'une parente qui devait lui laisser son bien aprs sa mort.
Cette parente tait une vieille femme qui n'avait jamais t ni jeune ni
belle, mais qui avait toujours t mchante, quoique dvote, ou parce
que, Angle qui,  son dpart, tait une charmante enfant, dont
l'adolescence portait dj le germe d'une charmante jeunesse, revint au
bout de cinq annes change en une belle, mais froide, mais sche et
indiffrente personne. La vie retire de province, les pratiques d'une
dvotion outre et l'ducation  principes mesquins qu'elle avait reue,
avaient rempli son esprit de prjugs vulgaires et absurdes, rtrci son
imagination, et fait de son coeur une espce d'organe qui se bornait 
accomplir sa fonction de balancier. Angle avait, pour ainsi dire, de
l'eau bnite au lieu de sang dans les veines.  son retour, elle
accueillit son cousin avec une rserve glaciale, et il perdit son temps
toutes les fois qu'il essaya de faire vibrer en elle la tendre corde des
ressouvenirs, souvenirs du temps o ils avaient bauch tous deux cette
amourette  la Paul et Virginie, qui est traditionnelle entre cousin et
cousine. Cependant, Rodolphe tait trs-amoureux de sa cousine Angle,
qui ne pouvait pas le souffrir; et ayant appris un jour que la jeune
fille devait aller prochainement  un bal de noces d'une de ses amies,
il s'tait enhardi jusqu'au point de promettre  Angle un bouquet de
violettes pour aller  ce bal. Et aprs avoir demand la permission 
son pre, Angle accepta la galanterie de son cousin, en insistant
toutefois pour avoir des violettes blanches.

Rodolphe, tout heureux de l'amabilit de sa cousine, gambadait et
chantonnait en regagnant son _mont Saint-Bernard._ C'est ainsi qu'il
appelait son domicile. On verra pourquoi tout  l'heure. Comme il
traversait le Palais-Royal, en passant devant la boutique de Madame
Provost, la clbre fleuriste, Rodolphe vit des violettes blanches 
l'talage, et par curiosit il entra pour en demander le prix. Un
bouquet prsentable ne cotait pas moins de dix francs, mais il y en
avait qui cotaient davantage.

--Diable! dit Rodolphe, dix francs, et rien que huit jours devant moi
pour trouver ce million. Il y aura du tirage; mais c'est gal, ma
cousine aura son bouquet. J'ai mon ide.

Cette aventure se passait au temps de la gense littraire de Rodolphe.
Il n'avait alors d'autre revenu qu'une pension de quinze francs par mois
qui lui tait faite par un de ses amis, un grand pote qui, aprs un
long sjour  Paris, tait devenu,  l'aide de protections, matre
d'cole en province. Rodolphe, qui avait eu la prodigalit pour
marraine, dpensait toujours sa pension en quatre jours; et, comme il ne
voulait pas abandonner la sainte et peu productive profession de pote
lgiaque, il vivait le reste du temps de cette manne hasardeuse qui
tombe lentement des corbeilles de la Providence. Ce carme ne
l'effrayait pas; il le traversait gaiement, grce  une sobrit
stoque, et aux trsors d'imagination qu'il dpensait chaque jour pour
atteindre le 1er du mois, ce jour de pques qui terminait son jene.
 cette poque, Rodolphe habitait rue Contrescarpe-Saint-Marcel, dans un
grand btiment qui s'appelait autrefois l'htel de _l'minence grise_,
parce que le pre Joseph, l'me damne de Richelieu, y avait habit,
disait-on. Rodolphe logeait tout en haut de cette maison, une des plus
leves qui soient  Paris. Sa chambre, dispose en forme de belvdre,
tait une dlicieuse habitation pendant l't; mais d'octobre  avril,
c'tait un petit kamtchatka. Les quatre vents cardinaux, qui pntraient
par les quatre croises dont chaque face tait perce, y venaient
excuter de farouches quatuor durant toute la mauvaise saison. Comme une
ironie, on remarquait encore une chemine dont l'immense ouverture
semblait tre une entre d'honneur rserve  Bore et  toute sa suite.
Aux premires atteintes du froid, Rodolphe avait recouru  un systme
particulier de chauffage: il avait mis en coupe rgle le peu de meubles
qu'il avait, et au bout de huit jours son mobilier se trouva
considrablement abrg, il ne lui restait plus que le lit et deux
chaises; il est vrai de dire que ces meubles taient en fer et, par
ainsi, naturellement assurs contre l'incendie. Rodolphe appelait cette
manire de se chauffer, dmnager par la chemine.

On tait donc au mois de janvier, et le thermomtre, qui marquait douze
degrs au quai des lunettes, en aurait marqu deux ou trois de plus s'il
avait t transport dans le belvdre que Rodolphe avait surnomm le
_mont Saint-Bernard,_ le _Spitzberg_, la _Sibrie_.

Le soir o il avait promis des violettes blanches  sa cousine, Rodolphe
fut pris d'une grande colre en rentrant chez lui: les quatre vents
cardinaux avaient encore cass un carreau en jouant aux quatre coins
dans la chambre. C'tait le troisime dgt de ce genre depuis quinze
jours. Aussi Rodolphe s'emporta en imprcations furibondes contre ole
et toute sa famille le brise-tout. Aprs avoir bouch cette brche
nouvelle avec un portrait d'un de ses amis, Rodolphe se coucha tout
habill entre les deux planches cardes qu'il appelait ses matelas, et
toute la nuit il rva violettes blanches.

Au bout de cinq jours, Rodolphe n'avait encore trouv aucun moyen qui
pt l'aider  raliser son rve, et c'tait le surlendemain qu'il devait
donner le bouquet  sa cousine. Pendant ce temps-l, le thermomtre
tait encore descendu, et le malheureux pote se dsesprait en songeant
que les violettes taient peut-tre renchries. Enfin la Providence eut
piti de lui, et voici comme elle vint  son secours.

Un matin, Rodolphe alla  tout hasard demander  djeuner  son ami, le
peintre Marcel, et il le trouva en conversation avec une femme en deuil.
C'tait une veuve du quartier; elle avait perdu son mari rcemment, et
elle venait demander combien on lui prendrai pour peindre sur le tombeau
qu'elle avait fait lever au dfunt une _main d'homme_, au-dessous de
laquelle on crirait:

JE T'ATTENDS, MON POUSE CHRIE.

Pour obtenir le travail  meilleur compte, elle fit mme observer 
l'artiste qu' l'poque o Dieu l'enverrait rejoindre son poux il
aurait  peindre une seconde main, sa main  elle, orne d'un bracelet,
avec une nouvelle lgende qui serait ainsi conue:

NOUS VOIL DONC ENFIN RUNIS...

--Je mettrai cette clause dans mon testament, disait la veuve, et
j'exigerai que ce soit  vous que la besogne soit confie.

--Puisque c'est ainsi, madame, rpondit l'artiste, j'accepte le prix que
vous me proposez... mais c'est dans l'esprance de la _poigne de main_.
N'allez pas m'oublier dans votre testament.

--Je dsirerais que vous me donniez cela le plus tt possible, dit la
veuve; nanmoins, prenez votre temps et n'oubliez pas la cicatrice au
pouce. Je veux une main vivante.

--Elle sera parlante, madame, soyez tranquille, fit Marcel en
reconduisant la veuve. Mais, au moment de sortir, celle-ci revint sur
ses pas.

--J'ai encore un renseignement  vous demander, monsieur le peintre; je
voudrais faire crire sur la tombe de mon mari une _machine_ en vers, o
on raconterait sa bonne conduite et les dernires paroles qu'il a
prononces  son lit de mort. Est-ce distingu?

--C'est trs-distingu, on appelle a une pitaphe, c'est
trs-distingu!

--Vous ne connatriez pas quelqu'un qui pourrait me faire cela  bon
march? Il y a bien mon voisin, M. Gurin, l'crivain public, mais il me
demande les yeux de la tte.

Ici Rodolphe lana un coup d'oeil  Marcel, qui comprit sur-le-champ.

--Madame, dit l'artiste en dsignant Rodolphe, un hasard heureux a amen
ici la personne qui peut vous tre utile en cette douloureuse
circonstance. Monsieur est un pote distingu, et vous ne pourriez mieux
trouver.

--Je tiendrais  ce que ce soit trs-triste, dit la veuve, et que
l'orthographe ft bien mise.

--Madame, rpondit Marcel, mon ami sait l'orthographe sur le bout du
doigt: au collge, il avait tous les prix.

--Tiens, dit la veuve, mon neveu a eu aussi un prix; il n'a pourtant que
sept ans.

--C'est un enfant bien prcoce, rpliqua Marcel.

--Mais, dit la veuve en insistant, monsieur sait-il faire des vers
tristes?

--Mieux que personne, madame, car il a eu beaucoup de chagrins dans sa
vie. Mon ami excelle dans les vers tristes, c'est ce que les journaux
lui reprochent toujours.

--Comment! s'cria la veuve, on parle de lui dans les journaux! Alors,
il est bien aussi savant que M. Gurin, l'crivain public.

--Oh! Bien plus! Adressez-vous  lui, madame, vous ne vous en repentirez
pas.

Aprs avoir expliqu au pote le sens de l'inscription en vers qu'elle
voulait faire mettre sur la tombe de son mari, la veuve convint de
donner dix francs  Rodolphe, si elle tait contente; seulement, elle
voulait avoir les vers trs-vite. Le pote promit de les lui envoyer le
lendemain mme par son ami.

-- bonne fe Artmise, s'cria Rodolphe quand la veuve fut partie, je
te promets que tu seras contente; je te ferai bonne mesure de lyrisme
funbre, et l'orthographe sera mieux mise qu'une duchesse.  bonne
vieille, puisse, pour te rcompenser, le ciel te faire vivre cent sept
ans, comme la bonne eau-de-vie!

--Je m'y oppose, s'cria Marcel.

--C'est vrai, dit Rodolphe, j'oubliais que tu as encore sa main 
peindre aprs sa mort, et qu'une pareille longvit te ferait perdre de
l'argent. Et il leva les mains en disant: ciel n'exaucez pas ma prire!
Ah! J'ai une fire chance d'tre venu ici, ajouta-t-il.

--Au fait, qu'est-ce que tu me voulais? dit Marcel.

--J'y resonge, et maintenant surtout que je suis forc de passer la nuit
pour faire cette posie, je ne puis me dispenser de ce que je venais de
demander: 1  dner; 2 du tabac, de la chandelle; et 3 ton costume
d'ours blanc.

--Est-ce que tu vas au bal masqu? C'est ce soir le premier, en effet.

--Non; mais tel que tu me vois, je suis aussi gel que la grande arme
pendant la retraite de Russie. Certainement mon paletot de lasting vert
et mon pantalon en mrinos cossais sont trs-jolis; mais c'est trop
printanier, et bon pour habiter sous l'quateur; lorsqu'on demeure sous
le ple, comme moi, un costume d'ours blanc est plus convenable, je
dirai mme plus, il est exigible.

--Prends le _martin_, dit Marcel; c'est une ide; il est chaud comme
braise, et tu seras l-dedans comme un pain dans un four.

Rodolphe habitait dj la peau de l'animal fourr.

--Maintenant, dit-il le thermomtre va tre furieusement vex.

--Est-ce que tu vas sortir comme a? dit Marcel  son ami, aprs qu'ils
eurent achev un dner vague, servi dans de la vaisselle, timbre  cinq
centimes.

--Parbleu, dit Rodolphe, je me moque pas mal de l'opinion; d'ailleurs,
c'est aujourd'hui le commencement du carnaval. Et il traversa tout Paris
avec l'attitude grave du quadrupde dont il habitait le poil. En passant
devant le thermomtre de l'ingnieur Chevalier, Rodolphe alla lui faire
un pied de nez.

Rentr chez lui, non sans avoir caus une grande frayeur  son portier,
le pote alluma sa chandelle, et eut grand soin de l'entourer d'un
papier transparent pour prvenir les malices des aquilons; et
sur-le-champ il se mit  la besogne. Mais il ne tarda pas  s'apercevoir
que si son corps tait prserv  peu prs du froid, ses mains ne
l'taient pas; et il n'avait point crit deux vers de son pitaphe,
qu'une ongle froce vint lui mordre les doigts, qui lchrent la plume.

--L'homme le plus courageux ne peut pas lutter contre les lments, dit
Rodolphe en tombant ananti sur sa chaise. Csar a pass le Rubicon,
mais il n'aurait point pass la Brsina.

Tout  coup le pote poussa un cri de joie du fond de sa poitrine
d'ours, et il se leva si brusquement, qu'il renversa une partie de son
encre sur la blancheur de sa fourrure: il avait eu une ide, renouvele
de Chatterton.

Rodolphe tira de dessous son lit un amas considrable de papiers, parmi
lesquels se trouvaient une dizaine de manuscrits normes de son fameux
drame du _Vengeur_. Ce drame, auquel il avait travaill deux ans, avait
t fait, dfait, refait tant de fois, que les copies runies formaient
un poids de sept kilogrammes. Rodolphe mit de ct le manuscrit le plus
rcent et trana les autres devant la chemine.

--J'tais bien sr que j'en trouverais le placement, s'cria-t-il...
avec de la patience! Voil certainement un joli cotret de prose. Ah! Si
j'avais pu prvoir ce qui arrive, j'aurais fait un prologue, et
aujourd'hui j'aurais plus de combustible... Mais bah! On ne peut pas
tout prvoir. Et il alluma dans sa chemine quelques feuilles du
manuscrit,  la flamme desquels il se dgourdit les mains. Au bout de
cinq minutes, le premier acte du _Vengeur_ tait _jou_ et Rodolphe
avait crit trois vers de son pitaphe.

Rien au monde ne saurait peindre l'tonnement des quatre vents
cardinaux en apercevant du feu dans la chemine.

--C'est une illusion, souffla le vent du nord qui s'amusa  rebrousser
le poil de Rodolphe.

--Si nous allions souffler dans le tuyau, reprit un autre vent, a
ferait fumer la chemine. Mais comme ils allaient commencer  tarabuster
le pauvre Rodolphe, le vent du sud aperut M. Arago  une fentre de
l'Observatoire, o le savant faisait du doigt une menace au quatuor
d'aquilons.

Aussi le vent du sud cria  ses frres: Sauvons-nous bien vite,
l'almanach marque un temps calme pour cette nuit; nous nous trouvons en
contravention avec l'observatoire, et, si nous ne sommes pas rentrs 
minuit, M. Arago nous fera mettre en retenue.

Pendant ce temps-l, le deuxime acte du _Vengeur_ brlait avec le plus
grand succs. Et Rodolphe avait crit dix vers. Mais il ne put en crire
que deux pendant la dure du troisime acte.

--J'avais toujours pens que cet acte-l tait trop court, murmura
Rodolphe, mais il n'y a qu' la reprsentation qu'on s'aperoive d'un
dfaut. Heureusement que celui-ci va durer plus longtemps: il y a
vingt-trois scnes, dont la scne du trne, qui devait tre celui de ma
gloire... La dernire tirade de la scne du trne s'envolait en
flammches comme Rodolphe avait encore un sixain  crire.

--Passons au quatrime acte, dit-il, en prenant un air de feu. Il durera
bien cinq minutes, c'est tout monologue. Il passa au dnoment, qui ne
fit que flamber et s'teindre. Au mme moment, Rodolphe encadrait dans
un magnifique lan de lyrisme les dernires paroles du dfunt en
l'honneur de qui il venait de travailler. Il en restera pour une seconde
reprsentation, dit-il en poussant sous son lit quelques autres
manuscrits.

       *       *       *       *       *

Le lendemain,  huit heures du soir, Mademoiselle Angle faisait son
entre au bal, ayant  la main un superbe bouquet de violettes blanches,
au milieu desquelles s'panouissaient deux roses, blanches aussi. Toute
la nuit, ce bouquet valut  la jeune fille des compliments des femmes,
et des madrigaux des hommes. Aussi Angle sut-elle un peu gr  son
cousin qui lui avait procur toutes ces petites satisfactions
d'amour-propre, et elle aurait peut-tre pens  lui davantage sans les
galantes perscutions d'un parent de la marie qui avait dans plusieurs
fois avec elle. C'tait un jeune homme blond, et porteur d'une de ces
superbes paires de moustaches releves en crocs, qui sont les hameons
o s'accrochent les coeurs novices. Le jeune homme avait dj demand 
Angle qu'elle lui donnt les deux roses blanches qui restaient de son
bouquet, effeuill par tout le monde... mais Angle avait refus, pour
oublier  la fin du bal les deux fleurs sur une banquette, o le jeune
homme blond courut les prendre.

 ce moment-l il y avait quatorze degrs de froid dans le belvdre de
Rodolphe, qui, appuy  sa fentre, regardait du ct de la barrire du
Maine les lumires de la salle de bal o dansait sa cousine Angle, qui
ne pouvait pas le souffrir.




X

_LE CAP DES TEMPTES_


Il y a dans les mois qui commencent chaque nouvelle saison des poques
terribles: le 1er et le 15 ordinairement. Rodolphe, qui ne pouvait
voir sans effroi approcher l'une ou l'autre de ces deux dates, les
appelait _le Cap des Temptes_. Ce jour-l, ce n'est point l'aurore qui
ouvre les portes de l'orient, ce sont des cranciers, des propritaires,
des huissiers et autres gens de sac... oches. Ce jour-l commence par
une pluie de mmoires, de quittances, de billets, et se termine par une
grle de protts, _Dies irae_!

Or, le matin d'un 15 avril, Rodolphe dormait fort paisiblement... et
rvait qu'un de ses oncles lui lguait par testament toute une province
du Prou, les Pruviennes avec.

Comme il nageait en plein dans un Pactole imaginaire, un bruit de clef
tournant dans la serrure vint interrompre l'hritier prsomptueux au
moment le plus reluisant de son rve dor.

Rodolphe se dressa sur son lit, les yeux et l'esprit encore
ensommeills, et il regarda autour de lui.

Il aperut alors vaguement, debout au milieu de sa chambre, un homme qui
venait d'entrer, et quel homme?

Cet tranger matinal avait un chapeau  trois cornes, sur le dos une
sacoche, et  la main un grand portefeuille; il tait vtu d'un habit 
la franaise, couleur gris de lin, et paraissant fort essouffl d'avoir
gravi les cinq tages. Ses manires taient trs-affables, et sa
dmarche sonore comme pourrait tre celle d'un comptoir de changeur qui
entrerait en locomotion.

Rodolphe fut un instant effray, et, vu le chapeau  trois cornes et
l'habit, il pensa voir un sergent de ville.

Mais la vue de la sacoche passablement garnie le fit revenir de son
erreur.

--Ah! J'y suis, pensa-t-il, c'est un -compte sur mon hritage, cet
homme vient des les... Mais alors pourquoi n'est-il pas ngre? Et
faisant un signe  l'homme, il lui dit en dsignant la sacoche:

--Je sais ce que c'est. Mettez a l. Merci.

L'homme tait un garon de la Banque de France.  l'invitation de
Rodolphe, il rpondit en mettant sous les yeux de celui-ci un petit
papier hiroglyph de signes et de chiffres multicolores.

--Vous voulez un reu? dit Rodolphe. C'est juste. Passez-moi la plume et
l'encre. L, sur la table.

--Non, je viens recevoir, rpondit le garon de recette, un effet de
cent cinquante francs. C'est aujourd'hui le 15 avril.

--Ah! reprit Rodolphe en examinant le billet... ordre Birmann. C'est mon
tailleur... Hlas! ajouta-t-il avec mlancolie en portant
alternativement les yeux sur une redingote jete sur son lit et sur le
billet, les causes s'en vont, mais les effets reviennent. Comment! C'est
aujourd'hui le 15 avril? C'est extraordinaire! Je n'ai pas encore mang
de fraises!

Et le garon de recette, ennuy de ses lenteurs, sortit en disant 
Rodolphe:

--Vous avez jusqu' quatre heures pour payer.

--Il n'y a pas d'heure pour les honntes gens, rpondit Rodolphe.
L'intrigant, ajouta-t-il avec regret en suivant des yeux le financier en
tricorne, il remporte son sac.

Rodolphe ferma les rideaux de son lit, et essaya de reprendre le chemin
de son hritage; mais il se trompa de route, et entra tout enorgueilli
dans un songe, o le directeur du thtre-franais venait, chapeau bas,
lui demander un drame pour son thtre, et Rodolphe, qui connaissait les
usages, demandait des primes. Mais au moment mme o le directeur
paraissait vouloir s'excuter, le dormeur fut de nouveau veill  demi
par l'entre d'un nouveau personnage, autre crature du 15 avril.

C'tait M. Benot, le mal nomm, matre de l'htel garni o logeait
Rodolphe: M. Benot tait  la fois le propritaire, le bottier et
l'usurier de ses locataires; ce matin-l, M. Benot exhalait une
affreuse odeur de mauvaise eau-de-vie et de quittance chue. Il avait 
la main un sac vide.

--Diable! Pensa Rodolphe... ce n'est plus le directeur des _Franais_...
il aurait une cravate blanche... et le sac serait plein!

--Bonjour, Monsieur Rodolphe, fit M. Benot en s'approchant du lit.

--Monsieur Benot... bonjour. Quel vnement me procure l'avantage de
votre visite?

--Mais je venais vous dire que c'est aujourd'hui le 15 avril.

--Dj? Comme le temps passe vite! C'est extraordinaire; il faudra que
j'achte un pantalon de nankin. Le 15 avril! ah! mon Dieu! Je n'y aurais
jamais song sans vous, Monsieur Benot. Combien je vous dois de
reconnaissance!

--Vous me devez aussi cent soixante-deux francs, reprit M. Benot, et il
se fait temps de rgler ce petit compte.

--Je ne suis pas absolument press... il ne faut pas vous gner,
Monsieur Benot. Je vous donnerai du temps... petit compte deviendra
grand...

--Mais, dit le propritaire, vous m'avez dj remis plusieurs fois.

--En ce cas, rglons, rglons, Monsieur Benot, cela m'est absolument
indiffrent; aujourd'hui ou demain... Et puis, nous sommes tous
mortels... Rglons.

Un aimable sourire illumina les rides du propritaire; et il n'y eut pas
jusqu' son sac vide qui ne se gonflt d'esprance.

--Qu'est-ce que je vous dois? demanda Rodolphe.

--D'abord, nous avons trois mois de loyer  vingt-cinq francs; ci,
soixante-quinze francs.

--Sauf erreur, dit Rodolphe. Aprs?

--Plus, trois paires de bottes  vingt francs.

--Un instant, un instant, Monsieur Benot, ne confondons pas; je n'ai
plus affaire au propritaire, mais au bottier... je veux un compte 
part. Les chiffres sont chose grave, il ne faut pas s'embrouiller.

--Soit, dit M. Benot, adouci par l'espoir qu'il avait de mettre enfin
un acquit au bas de ses mmoires. Voici une note particulire pour la
chaussure. Trois paires de bottes  vingt francs; ci, soixante francs.

Rodolphe jeta un regard de piti sur une paire de bottes fourbues.

--Hlas! Pensa-t-il, elles auraient servi au _Juif Errant_ qu'elles ne
seraient point pires. C'est pourtant en courant aprs Marie qu'elles se
sont uses ainsi... Continuez, Monsieur Benot...

--Nous disons soixante francs, reprit celui-ci. Plus, argent prt,
vingt-sept francs.

--Halte-l, Monsieur Benot. Nous sommes convenus que chaque saint
aurait sa niche. C'est  titre d'ami que vous m'avez prt de l'argent.
Or donc, s'il vous plat, quittons le domaine de la chaussure, et
entrons dans les domaines de la confiance et de l'amiti, qui exigent un
compte  part.  combien se monte votre amiti pour moi?

--Vingt-sept francs.

--Vingt-sept francs. Vous avez un ami  bon march, Monsieur Benot.
Enfin, nous disons donc: soixante-quinze, soixante et vingt-sept... Tout
cela fait?

--Cent soixante-deux francs, dit M. Benot en prsentant les trois
notes.

--Cent soixante-deux francs, fit Rodolphe... c'est extraordinaire.
Quelle belle chose que l'addition! Eh bien! Monsieur Benot, maintenant
que le compte est rgl, nous pouvons tre tranquilles tous les deux,
nous savons  quoi nous en tenir. Le mois prochain, je vous demanderai
votre acquit, et comme pendant ce temps la confiance et l'amiti que
vous avez en moi ne pourront que s'augmenter, au cas ou cela serait
ncessaire, vous pourrez m'accorder un nouveau dlai. Cependant, si le
propritaire et le bottier taient par trop presss, je prierai l'ami de
leur faire entendre raison. C'est extraordinaire, Monsieur Benot; mais
toutes les fois que je songe  votre triple caractre de propritaire,
de bottier et d'ami, je suis tent de croire  la Sainte-Trinit.

En coutant Rodolphe, le matre d'htel tait devenu  la fois rouge,
vert, jaune et blanc; et,  chaque nouvelle raillerie de son locataire,
cet arc-en-ciel de la colre allait se fonant de plus en plus sur son
visage.

--Monsieur, dit-il, je n'aime pas qu'on se moque de moi. J'ai attendu
assez longtemps. Je vous donne cong, et si ce soir vous ne m'avez pas
donn d'argent... je verrai ce que j'aurai  faire.

--De l'argent! de l'argent! est-ce que je vous en demande, moi? dit
Rodolphe; et puis d'ailleurs, j'en aurais que je ne vous en donnerais
pas... Un vendredi, a porte malheur.

La colre de M. Benot tournait  l'ouragan; et si le mobilier ne lui
et pas appartenu, il aurait sans doute fractur les membres de quelque
fauteuil.

Cependant il sortit en profrant des menaces.

--Vous oubliez votre sac, lui cria Rodolphe en le rappelant.

--Quel mtier! murmura le malheureux jeune homme quand il fut seul.
J'aimerais mieux dompter des lions.

--Mais, reprit Rodolphe en sautant hors du lit et en s'habillant  la
hte, je ne peux pas rester ici. L'invasion des allis va se continuer.
Il faut fuir, il faut mme djeuner. Tiens, si j'allais voir Schaunard.
Je lui demanderai un couvert et je lui emprunterai quelques sous. Cent
francs peuvent me suffire... Allons chez Schaunard.

En descendant l'escalier, Rodolphe rencontra M. Benot qui venait de
subir de nouveaux checs chez ses autres locataires, ainsi que
l'attestait son sac vide, un objet d'art.

--Si l'on vient me demander, vous direz que je suis  la campagne...
dans les Alpes... dit Rodolphe. Ou bien, non, dites que je ne demeure
plus ici.

--Je dirai la vrit, murmura M. Benot, en donnant  ses paroles une
accentuation trs-significative.

Schaunard demeurait  Montmartre. C'tait tout Paris  traverser. Cette
prgrination tait des plus dangereuses pour Rodolphe.

--Aujourd'hui, se disait-il, les rues sont paves de cranciers.

Pourtant il ne prit point les boulevards extrieurs comme il en avait
envie. Une esprance fantastique l'encouragea, au contraire,  suivre
l'itinraire dangereux du centre parisien. Rodolphe pensait que, dans un
jour o les millions se promenaient en public sur le dos des garons de
recette, il se pourrait bien faire qu'un billet de mille francs,
abandonn sur le chemin, attendt son Vincent De Paul. Aussi Rodolphe
marchait-il doucement, les yeux  terre. Mais il ne trouva que deux
pingles.

Au bout de deux heures il arriva chez Schaunard.

--Ah! C'est toi, dit celui-ci.

--Oui, je viens te demander  djeuner.

--Ah! Mon cher, tu arrives mal; ma matresse vient de venir, et il y a
quinze jours que je ne l'ai vue; si tu tais arriv seulement dix
minutes plus tt...

--Mais tu n'as pas une centaine de francs  me prter? reprit Rodolphe.

--Comment! Toi aussi, rpondit Schaunard qui tait au comble de
l'tonnement... tu viens me demander de l'argent! Tu te mles  mes
ennemis!

--Je te le rendrai lundi.

--Ou  la trinit. Mon cher, tu oublies donc quel jour nous sommes? Je
ne puis rien pour toi. Mais il n'y a rien de dsespr, la journe n'est
pas acheve. Tu peux encore rencontrer la Providence, elle ne se lve
jamais avant midi.

--Ah! reprit Rodolphe, la Providence a trop de besogne auprs des petits
oiseaux. Je m'en vais aller voir Marcel.

Marcel demeurait alors rue de Brda. Rodolphe le trouva trs-triste en
contemplation devant son grand tableau qui devait reprsenter le
_Passage de la mer Rouge_.

--Qu'as-tu? demanda Rodolphe en entrant, tu parais tout mortifi.

--Hlas! fit le peintre en procdant par allgorie, voil quinze jours
que je suis dans la Semaine Sainte.

Pour Rodolphe, cette rponse tait transparente comme de l'eau de roche.

--Harengs sals et radis noirs! Trs-bien. Je me souviens.

En effet, Rodolphe avait la mmoire encore sale des souvenirs d'un
temps o il avait t rduit  la consommation exclusive de ce poisson.

--Diable! Diable, fit-il, ceci est grave! Je venais t'emprunter cent
francs.

--Cent francs! fit Marcel... Tu feras donc toujours de la fantaisie. Me
venir demander cette somme mythologique  une poque o l'on est
toujours sous l'quateur de la ncessit! Tu as pris du hatchich...

--Hlas! dit Rodolphe, je n'ai rien pris du tout.

Et il laissa son ami au bord de la mer Rouge.

De midi  quatre heures, Rodolphe mit tour  tour le cap sur toutes les
maisons de connaissance; il parcourut les quarante-huit quartiers et fit
environ huit lieues, mais sans aucun succs. L'influence du 15 avril se
faisait partout sentir avec une gale rigueur; cependant on approchait
de l'heure du dner. Mais il ne paraissait gure que le dner approcht
avec l'heure, et il sembla  Rodolphe qu'il tait sur le radeau de la
_Mduse_.

Comme il traversait le pont neuf, il eut tout  coup une ide:

--Oh! Oh! Se dit-il en retournant sur ses pas, le 15 avril... le 15
avril... mais j'ai une invitation  dner pour aujourd'hui.

Et, fouillant dans sa poche, il en tira un billet imprim ainsi conu:

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|             BARRIRE DE LA VILLETTE.              |
|                                                   |
|               AU GRAND VAINQUEUR.                 |
|                                                   |
|              Salon de 300 couverts.               |
|                                                   |
|              BANQUET ANNIVERSAIRE                 |
|                                                   |
|           EN L'HONNEUR DE LA NAISSANCE            |
|                                                   |
|                      DU                           |
|                                                   |
|              MESSIE HUMANITAIRE,                  |
|                                                   |
|              _le 15 avril 184..._                 |
|                                                   |
|            Bon pour une personne.                 |
|                                                   |
|N.-B.--On n'a droit qu' une demi-bouteille de vin.|
+---------------------------------------------------+

--Je ne partage pas les opinions des disciples du messie, se dit
Rodolphe... mais je partagerai volontiers leur nourriture. Et avec une
vlocit d'oiseau il dvora la distance qui le sparait de la barrire.

Quand il arriva dans les salons du _Grand-Vainqueur_, la foule tait
immense... Le salon de trois cents couverts contenait cinq cents
personnes. Un vaste horizon de veau aux carottes de droulait  la vue
de Rodolphe.

On commena enfin  servir le potage.

Comme les convives portaient leur cuiller  leur bouche, cinq ou six
personnes en bourgeois et plusieurs sergents de ville firent irruption
dans la salle, un commissaire  leur tte.

--Messieurs, dit le commissaire, par ordre de l'autorit suprieure, le
banquet ne peut avoir lieu. Je vous somme de vous retirer.

--Oh! dit Rodolphe en sortant avec tout le monde, oh! La fatalit qui
vient de renverser mon potage!

Il reprit tristement le chemin de son domicile, et y arriva sur les onze
heures du soir.

M. Benot l'attendait.

--Ah! C'est vous, dit le propritaire. Avez-vous song  ce que je vous
ai dit ce matin? M'apportez-vous de l'argent?

--Je dois en recevoir cette nuit; je vous en donnerai demain matin,
rpondit Rodolphe en cherchant sa clef et son flambeau dans la case. Il
ne trouva rien.

--Monsieur Rodolphe, dit M. Benot, j'en suis bien fch, mais j'ai lou
votre chambre, et je n'en ai plus d'autre qui soit disponible; il faut
voir ailleurs.

Rodolphe avait l'me grande, et une nuit  la belle toile ne
l'effrayait pas. D'ailleurs, en cas de mauvais temps, il pouvait coucher
dans une loge d'avant-scne  l'Odon, ainsi que cela lui tait arriv
dj. Seulement, il rclama _ses affaires_  M. Benot, lesquelles
affaires consistaient en une liasse de papiers.

--C'est juste, dit le propritaire: je n'ai pas le droit de vous retenir
ces choses-l, elles sont restes dans le secrtaire. Montez avec moi;
si la personne qui a pris votre chambre n'est pas couche, nous pourrons
entrer.

La chambre avait t loue dans la journe  une jeune fille qui
s'appelait Mimi, et avec qui Rodolphe avait jadis commenc un duo de
tendresse.

Ils se reconnurent sur-le-champ. Rodolphe parla tout bas  l'oreille de
Mimi, et lui serra doucement la main.

--Voyez comme il pleut! dit-il en indiquant le bruit de l'orage qui
venait d'clater.

Mademoiselle Mimi alla droit  M. Benot, qui attendait dans un coin de
la chambre.

--Monsieur, lui dit-elle en dsignant Rodolphe... monsieur est la
personne que j'attendais ce soir... ma porte est dfendue.

--Ah! fit M. Benot avec une grimace. C'est bien!

Pendant que Mademoiselle Mimi prparait  la hte un souper improvis,
minuit sonna.

--Ah! dit Rodolphe en lui-mme, le 15 avril est pass, j'ai enfin doubl
mon cap des temptes. Chre Mimi, fit le jeune homme en attirant la
belle fille dans ses bras et l'embrassant sur le cou  l'endroit de la
nuque, il ne vous aurait pas t possible de me laisser mettre  la
porte. Vous avez la bosse de l'hospitalit.




XI

_UN CAF DE LA BOHME_


Voici par quelle suite de circonstances Carolus Barbemuche, homme de
lettres et philosophe platonicien, devint membre de la Bohme en la
vingt-quatrime anne de son ge.

En ce temps-l, Gustave Colline, le grand philosophe Marcel, le grand
peintre, Schaunard, le grand musicien, et Rodolphe, le grand pote,
comme ils s'appelaient entre eux, frquentaient rgulirement le caf
_Momus_, o on les avait surnomms les _quatre mousquetaires_,  cause
qu'on les voyait toujours ensemble. En effet, ils venaient, s'en
allaient ensemble, jouaient ensemble, et quelquefois aussi ne payaient
pas leur consommation, toujours avec un ensemble digne de l'orchestre du
conservatoire.

Ils avaient choisi pour se runir une salle o quarante personnes
eussent t  l'aise; mais on les trouvait toujours seuls, car ils
avaient fini par rendre le lieu inabordable aux habitus ordinaires.

Le consommateur de passage qui s'aventurait dans cet antre y devenait,
ds son entre, la victime du farouche quatuor, et, la plupart du temps,
se sauvait sans achever sa gazette et sa demi-tasse, dont des aphorismes
inous sur l'art, le sentiment de l'conomie politique faisaient tourner
la crme. Les conversations des quatre compagnons taient de telle
nature que le garon qui les servait tait devenu idiot  la fleur de
l'ge.

Cependant les choses arrivrent  un tel point d'arbitraire, que le
matre du caf perdit enfin patience, et il monta un soir faire
gravement l'expos de ses griefs:

1 M. Rodolphe venait ds le matin djeuner, et emportait dans _sa_
salle tous les journaux de l'tablissement; il poussait mme l'exigence
jusqu' se fcher quand il trouvait les bandes rompues, ce qui faisait
que les autres habitus, privs des organes de l'opinion, demeuraient
jusqu'au dner ignorants comme des carpes en matire politique. La
socit Bosquet savait  peine les noms des membres du dernier cabinet.

M. Rodolphe avait mme oblig le caf  s'abonner au _Castor_, dont il
tait rdacteur en chef. Le matre de l'tablissement s'y tait d'abord
refus; mais comme M. Rodolphe et sa compagnie appelaient tous les
quarts d'heure le garon, et criaient  haute voix: _le Castor_!
apportez-nous _le Castor_! quelques autres abonns, dont la curiosit
tait excite par ces demandes acharnes, demandrent aussi _le Castor_.
On prit donc un abonnement au _Castor_, journal de la chapellerie, qui
paraissait tous les mois, orn d'une vignette et d'un article de
philosophie en _varits_, par Gustave Colline.

2 Ledit M. Colline et son ami M. Rodolphe se dlassaient des travaux de
l'intelligence en jouant au trictrac depuis dix heures du matin jusqu'
minuit; et comme l'tablissement ne possdait qu'une seule table de
trictrac, les autres personnes se trouvaient lses dans leur passion
pour ce jeu par l'accaparement de ces messieurs, qui, chaque fois qu'on
venait le leur demander, se bornaient  rpondre:

--Le trictrac est en lecture; qu'on repasse demain.

La socit Bosquet se trouvait donc rduite  se raconter ses premires
amours ou  jouer au piquet.

3 M. Marcel, oubliant qu'un caf est un lieu public, s'est permis d'y
transporter son chevalet, sa bote  peindre et tous les instruments de
son art. Il pousse mme l'inconvenance jusqu' appeler des modles de
sexes divers.

Ce qui peut affliger les moeurs de la socit Bosquet.

4 suivant l'exemple de son ami, M. Schaunard parle de transporter son
piano dans le caf, et n'a pas craint d'y faire chanter en choeur un
motif tir de sa symphonie: _l'Influence du bleu dans les arts_. M.
Schaunard a t plus loin, il a gliss dans la lanterne qui sert
d'enseigne au caf un transparent sur lequel on lit:

          COURS GRATUIT DE MUSIQUE VOCALE ET INSTRUMENTALE,

                       L'USAGE DES DEUX SEXES.

                      _S'adresser au comptoir_.

Ce qui fait que ledit comptoir est tous les soirs encombr de personnes
d'une mise nglige, qui viennent s'informer _par o qu'on passe_.

En outre, M. Schaunard y donne des rendez-vous  une dame qui s'appelle
Phmie, Teinturire, et qui a toujours oubli son bonnet.

Aussi M. Bosquet le jeune a-t-il dclar qu'il ne mettrait plus les
pieds dans un tablissement o l'on outrageait ainsi la nature.

5 non contents de ne faire qu'une consommation trs-modre, ces
messieurs ont essay de la modrer davantage. Sous prtexte qu'ils ont
surpris le moka de l'tablissement en adultre avec de la chicore, ils
ont apport un filtre  esprit-de-vin, et rdigent eux-mmes leur caf,
qu'ils dulcorent avec du sucre acquis au dehors  bas prix, ce qui est
une insulte faite au laboratoire.

6 corrompu par les discours de ces messieurs, le garon _Bergami_
(ainsi nomm  cause de ses favoris), oubliant son humble naissance et
bravant toute retenue, s'est permis d'adresser  la dame de comptoir une
pice de vers dans laquelle il l'excite  l'oubli de ses devoirs de mre
et d'pouse; au dsordre de son style on a reconnu que cette lettre
avait t crite sous l'influence pernicieuse de M. Rodolphe et de sa
littrature.

En consquence, et malgr le regret qu'il prouve, le directeur de
l'tablissement se voit dans la ncessit de prier la socit Colline de
choisir un autre endroit pour y tablir ses confrences
rvolutionnaires.

Gustave Colline, qui tait le Cicron de la bande, prit la parole, et,
_ priori_, prouva au matre du caf que ses dolances taient ridicules
et mal fondes; qu'on lui faisait grand honneur en choisissant son
tablissement pour en faire un foyer d'intelligence; que son dpart et
celui de ses amis causeraient la ruine de sa maison, leve par leur
prsence  la hauteur de caf artistique et littraire.

--Mais, dit le matre du caf, vous et ceux qui viennent vous voir, vous
consommez si peu.

--Cette sobrit dont vous vous plaignez est un argument en faveur de
nos moeurs, rpliqua Colline.

Au reste, il ne tient qu' vous que nous fassions une dpense plus
considrable; il suffira de nous ouvrir un compte.

--Nous fournirons le registre, dit Marcel.

Le cafetier n'eut pas l'air d'entendre, et demanda quelques
claircissements  propos de la lettre incendiaire que Bergami avait
adresse  sa femme.

Rodolphe, accus d'avoir servi de secrtaire  cette passion illicite,
s'innocenta avec vivacit.

--D'ailleurs, ajouta-t-il, la vertu de madame tait une sre barrire
qui...

--Oh! dit le cafetier avec un sourire d'orgueil, ma femme a t leve 
Saint-Denis.

Bref, Colline acheva de l'enferrer compltement dans les replits de son
loquence insidieuse, et tout s'arrangea sur la promesse que les quatre
amis ne feraient plus leur caf eux-mmes, que l'tablissement recevrait
dsormais _le Castor_ gratis, que Phmie, Teinturire, mettrait un
bonnet; que le trictrac serait abandonn  la socit Bosquet, tous les
dimanches de midi  deux heures, et surtout qu'on ne demanderait pas de
nouveaux crdits.

Tout alla bien pendant quelques jours.

La veille de nol, les quatre amis arrivrent au caf accompagns de
leurs pouses.

Il y a Mademoiselle Musette, Mademoiselle Mimi, la nouvelle matresse de
Rodolphe, une adorable crature dont la voix bruyante avait l'clat des
cymbales, et Phmie, Teinturire, l'idole de Schaunard. Ce soir-l,
Phmie, Teinturire, avait un bonnet. Quant  Madame Colline, qu'on ne
voyait jamais, elle tait comme toujours reste chez elle, occupe 
mettre des virgules aux manuscrits de son poux. Aprs le caf qui fut,
par extraordinaire, escort d'un bataillon de petits verres, on demande
du punch. Peu habitu  ces grandes manires, le garon se fit rpter
deux fois l'ordre. Phmie, qui n'avait jamais t au caf, paraissait
extasie et ravie de boire dans des verres  patte. Marcel disputait
Musette  propos d'un chapeau neuf dont il suspectait l'origine. Mimi et
Rodolphe, encore dans la lune de miel de leur mnage, avaient ensemble
une causerie muette alterne d'tranges sonorits. Quant  Colline, il
allait de femme en femme grener avec une bouche en coeur toutes les
galantes verroteries de style ramasses dans la collection de
l'_Almanach des Muses_.

Pendant que cette joyeuse compagnie se livrait ainsi aux jeux et aux
ris, un personnage tranger, assis au fond de la salle  une table
isole, observait le spectacle anim qui se passait devant lui avec des
yeux dont le regard tait trange.

Depuis quinze jours environ, il venait ainsi tous les soirs: c'tait de
tous les consommateurs le seul qui avait pu rsister au vacarme
effroyable que faisaient les bohmiens. Les scies les plus farouches
l'avaient trouv inbranlable, il restait l toute la soire, fumant sa
pipe avec une rgularit mathmatique, les yeux fixes comme s'il gardait
un trsor, et l'oreille ouverte  tout ce qui se disait autour de lui.
Au demeurant, il paraissait doux et fortun, car il possdait une montre
retenue en esclavage dans sa poche par une chane d'or. Et un jour que
Marcel s'tait rencontr avec lui au comptoir, il l'avait surpris
changeant un louis pour payer sa consommation. Ds ce moment, les quatre
amis le dsignrent sous le nom du _capitaliste_.

Tout  coup Schaunard, qui avait la vue excellente, fit remarquer que
les vers taient vides.

--Parbleu! dit Rodolphe, c'est aujourd'hui le rveillon; nous sommes
tous bons chrtiens, il faut faire un extra.

--Ma foi oui, fit Marcel; demandons des choses surnaturelles.

--Colline, ajouta Rodolphe, sonne un peu le garon. Colline agita la
sonnette avec frnsie.

--Qu'allons-nous prendre? dit Marcel. Colline se courba en deux comme un
arc et dit en montrant les femmes:

--C'est  ces dames qu'il appartient de rgler l'ordre et la marche des
rafrachissements.

--Moi, dit Musette en faisant claquer sa bouche, je ne craindrais pas du
champagne.

--Es-tu folle? Exclama Marcel, du champagne, ce n'est pas du vin,
d'abord.

--Tant pis, j'aime a, a fait du bruit.

--Moi, dit Mimi en clinant Rodolphe d'un regard, j'aime mieux du
_beaune_, dans un petit panier.

--Perds-tu la tte? fit Rodolphe.

--Non, je veux la perdre, rpondit Mimi, sur qui le beaune exerait une
influence particulire. Son amant fut foudroy par ce mot.

--Moi, dit Phmie, Teinturire, en se faisant rebondir sur l'lastique
divan, je voudrais bien du _parfait amour_. C'est bon pour l'estomac.

Schaunard articula d'une voix nasale quelques mots qui firent
tressaillir Phmie sur sa base.

--Ah! Bah! dit le premier Marcel, faisons pour cent mille francs de
dpense, une fois par hasard.

--Et puis, ajouta Rodolphe, le comptoir se plaint qu'on ne consomme pas
assez. Il faut le plonger dans l'tonnement.

--Oui, dit Colline, livrons-nous  un festin splendide: d'ailleurs nous
devons  ces dames l'obissance la plus passive, l'amour vit de
dvouement, le vin est le jus du plaisir, le plaisir est le devoir de la
jeunesse, les femmes sont des fleurs, on doit les arroser. Arrosons!
Garon! Garon! Et Colline se pendit au cordon de sonnette avec une
agitation fivreuse.

Le garon arriva rapide comme les aquilons.

Quand il entendit parler de champagne, et de beaune, et de liqueurs
diverses, sa physionomie excuta toutes les gammes de la surprise.

--J'ai des trous dans l'estomac, dit Mimi, je prendrais bien du jambon.

--Et moi des sardines et du beurre, ajouta Musette.

--Et moi des radis, fit Phmie, avec un peu de viande autour...

--Dites donc tout de suite que vous voulez souper, alors, reprit Marcel.

--a nous irait assez, reprirent les femmes.

--Garon! Montez-nous ce qu'il faut pour souper, dit Colline gravement.

Le garon tait devenu tricolore  force de surprise.

Il descendit lentement au comptoir, et fit part au matre du caf des
choses extraordinaires qu'on venait de lui demander.

Le cafetier crut que c'tait une plaisanterie, mais  un nouvel appel
de la sonnette, il monta lui-mme et s'adressa  Colline, pour qui il
avait une certaine estime. Colline lui expliqua qu'on dsirait clbrer
chez lui la solennit du rveillon, et qu'il voult bien faire servir ce
qu'on lui avait demand.

Le cafetier ne rpondit rien, il s'en alla  reculons en faisant des
noeuds  sa serviette. Pendant un quart d'heure il se consulta avec sa
femme, et, grce  l'ducation librale qu'elle avait reue 
Saint-Denis, cette dame, qui avait un faible pour les beaux-arts et les
belles-lettres, engagea son poux  faire servir le souper.

--Au fait, dit le cafetier, ils peuvent bien avoir de l'argent, une fois
par hasard. Et il donna ordre au garon de monter en haut tout ce qu'on
lui demandait. Puis il s'abma dans une partie de piquet avec un vieil
abonn. Fatale imprudence!

Depuis dix heures jusqu' minuit le garon ne fit que monter et
descendre les escaliers.  chaque instant on lui demandait des
supplments. Musette se faisait servir  l'anglaise et changeait de
couvert  chaque bouche; Mimi buvait de tous les vins dans tous les
verres; Schaunard avait dans le gosier un Sahara inaltrable; Colline
excutait des feux croiss avec ses yeux, et, tout en coupant sa
serviette avec ses dents, pinait le pied de la table, qu'il prenait
pour le genoux de Phmie. Quant  Marcel et Rodolphe, ils ne quittaient
point les triers du sang-froid, et voyaient, non sans inquitude,
arriver l'heure du dnoment.

Le personnage tranger considrait cette scne avec une curiosit grave;
de temps en temps on voyait sa bouche s'ouvrir comme pour un sourire;
puis on entendait un bruit pareil  celui d'une fentre qui grince en se
fermant. C'tait l'tranger qui riait en dedans.

 minuit moins le quart, la dame de comptoir envoya l'addition. Elle
atteignait des hauteurs exagres, 25 fr 75 c.

--Voyons, dit Marcel, nous allons tirer au sort quel sera celui qui ira
parlementer avec le cafetier. a va tre grave.

On prit un jeu de dominos et on tira au plus gros d.

Le sort dsigna malheureusement Schaunard comme plnipotentiaire.
Schaunard tait excellent virtuose, mais mauvais diplomate. Il arriva
justement au comptoir comme le cafetier venait de perdre avec son vieil
habitu. Flchissant sous la honte de trois capotes, Momus tait d'une
humeur massacrante, et, aux premires ouvertures de Schaunard, il entra
dans une violente colre. Schaunard tait bon musicien, mais il avait un
caractre dplorable. Il rpondit par des insolences  double dtente.
La querelle s'envenima, et le cafetier monta en haut signifier qu'on et
 le payer, sans quoi l'on ne sortirait pas. Colline essaya d'intervenir
avec son loquence modre, mais en apercevant une serviette avec
laquelle Colline avait fait de la charpie, la colre du cafetier
redoubla, et, pour se garantir, il osa mme porter une main profane sur
le paletot noisette du philosophe et sur les pelisses des dames.

Un feu de peloton d'injures s'engagea entre les bohmiens et le matre
de l'tablissement.

Les trois femmes parlaient amourettes et chiffons.

Le personnage tranger se drangeait de son impassibilit; peu  peu il
s'tait lev, avait fait un pas, puis deux, et marchait comme une
personne naturelle; il s'avana prs du cafetier, le prit  part et lui
parla tout bas. Rodolphe et Marcel le suivaient du regard. Le cafetier
sortit enfin en disant  l'tranger:

--Certainement que je consens, Monsieur Barbemuche, certainement;
arrangez-vous avec eux.

M. Barbemuche retourna  sa table pour prendre son chapeau, le mit sur
sa tte, fit une conversion  droite, et, en trois pas, arriva prs de
Rodolphe et de Marcel, ta son chapeau, s'inclina devant les hommes,
envoya un salut aux dames, tira son mouchoir, se moucha et prit la
parole d'une voix timide:

--Pardon, messieurs, de l'indiscrtion que je vais commettre, dit-il. Il
y a longtemps que je brle du dsir de faire votre connaissance, mais je
n'avais pas trouv jusqu'ici d'occasion favorable pour me mettre en
rapport avec vous. Me permettez-vous de saisir celle qui se prsente
aujourd'hui?

--Certainement, certainement, fit Colline qui voyait venir l'tranger.

Rodolphe et Marcel salurent sans rien dire.

La dlicatesse trop exquise de Schaunard faillit tout perdre.

--Permettez, monsieur, dit-il avec vivacit, vous n'avez pas l'honneur
de nous connatre, et les convenances s'opposent  ce que... Auriez-vous
la bont de me donner une pipe de tabac?... Du reste, je serai de l'avis
de mes amis...

--Messieurs, reprit Barbemuche, je suis comme vous un disciple des
beaux-arts. Autant que j'ai pu m'en apercevoir en vous entendant causer,
nos gots sont les mmes, j'ai le plus vif dsir d'tre de vos amis, et
de pouvoir vous retrouver ici chaque soir... le propritaire de cet
tablissement est un brutal, mais je lui ai dit deux mots, et vous tes
libres de vous retirer... j'ose esprer que vous ne me refuserez pas les
moyens de vous retrouver en ces lieux, en acceptant le lger service
que...

La rougeur de l'indignation monta au visage de Schaunard.

--Il spcule sur notre situation, dit-il, nous ne pouvons pas accepter.
Il a pay notre addition: je vais lui jouer les vingt-cinq francs au
billard, et je lui rendrai des points.

Barbemuche accepta la proposition et eut le bon esprit de perdre, mais
ce beau trait lui gagna l'estime de la Bohme.

On se quitta en se donnant rendez-vous pour le lendemain.

--Comme a, disait Schaunard  Marcel, nous ne lui devons rien; notre
dignit est sauvegarde.

--Et nous pouvons presque exiger un nouveau souper ajouta Colline.




XII

_UNE RCEPTION DANS LA BOHME_


Le soir o il avait, dans un caf, sold sur sa cassette particulire la
note d'un souper consomm par les bohmes, Carolus s'tait arrang de
faon  se faire accompagner par Gustave Colline. Depuis qu'il assistait
aux runions des quatre amis dans l'estaminet o il les avait tirs
d'embarras, Carolus avait spcialement remarqu Colline, et prouvait
dj une sympathie attractive pour ce Socrate, dont il devait plus tard
devenir le Platon. C'est pourquoi il l'avait choisi tout d'abord pour
tre son introducteur dans le cnacle. Chemin faisant, Barbemuche offrit
 Colline d'entrer prendre quelque chose dans un caf qui se trouvait
encore ouvert. Non-seulement Colline refusa, mais encore il doubla le
pas en passant devant ledit caf, et renfona soigneusement sur ses yeux
son feutre hyperphysique.

--Pourquoi ne voulez-vous pas entrer l? dit Barbemuche, en insistant
avec une politesse de bon got.

--J'ai des raisons, rpliqua Colline: il y a dans cet tablissement une
dame de comptoir qui s'occupe beaucoup de sciences exactes, et je ne
pourrais m'empcher d'avoir avec elle une discussion fort prolonge, ce
que j'essaye d'viter en ne passant jamais dans cette rue  midi, ni aux
autres heures du soleil. Oh! C'est bien simple, rpondit navement
Colline, j'ai habit ce quartier avec Marcel.

--J'aurais pourtant bien voulu vous offrir un verre de punch et causer
un instant avec vous. Ne connatriez-vous pas dans les alentours un
endroit o vous pourriez entrer sans tre arrt par des difficults...
mathmatiques? ajouta Barbemuche, qui jugea  propos d'tre normment
spirituel.

Colline rva un instant.

--Voici un petit local o ma situation est plus nette, dit-il.

Et il indiquait un marchand de vin.

Barbemuche fit la grimace et parut hsiter.

--Est-ce un lieu convenable? fit-il.

Vu son attitude glaciale et rserve, sa parole rare, son sourire
discret, et vu surtout sa chane  breloques et sa montre, Colline
s'tait imagin que Barbemuche tait employ dans une ambassade, et il
pensa qu'il craignait de se compromettre en entrant dans un cabaret.

--Il n'y a pas de danger que nous soyons vus, dit-il;  cette heure,
tout le corps diplomatique est couch.

Barbemuche se dcida  entrer; mais, au fond de l'me, il aurait bien
voulu avoir un faux nez. Pour plus de sret, il demanda un cabinet et
eut soin d'attacher une serviette aux carreaux de la porte vitre. Ces
prcautions prises, il parut moins inquiet et fit venir un bol de punch.
Excit un peu par la chaleur du breuvage, Barbemuche devint plus
communicatif; et, aprs avoir donn quelques dtails sur lui-mme, il
osa articuler l'esprance qu'il avait conue de faire officiellement
partie de la socit des bohmes, et il sollicitait l'appui de Colline
pour l'aider dans la russite de ce dessein ambitieux.

Colline rpondit que pour son compte il se tenait tout  la disposition
de Barbemuche, mais qu'il ne pouvait cependant rien assurer d'une
manire absolue.

--Je vous promets ma voix, dit-il, mais je ne puis prendre sur moi de
disposer de celle de mes camarades.

--Mais, fit Barbemuche, pour quelles raisons refuseraient-ils de
m'admettre parmi eux?

Colline dposa sur la table le verre qu'il se disposait  porter  sa
bouche, et d'un air trs-srieux parla  peu prs ainsi  l'audacieux
Carolus:

--Vous cultivez les beaux-arts? demanda Colline.

--Je laboure modestement ces nobles champs de l'intelligence, rpondit
Carolus, qui tenait  arborer les couleurs de son style.

Colline trouva la phrase bien mise, et s'inclina:

--Vous connaissez la musique? fit-il.

--J'ai jou de la contre-basse.

--C'est un instrument philosophique, il rend des sons graves. Alors, si
vous connaissez la musique, vous comprenez qu'on ne peut pas, sans
blesser les lois de l'harmonie, introduire un cinquime excutant dans
un quatuor; autrement a cesse d'tre quatuor.

--a devient un quintette, rpondit Carolus.

--Vous dites? fit Colline.

--Quintette.

--Parfaitement, de mme que, si  la trinit, ce divin triangle, vous
ajoutez une autre personne, a ne sera plus la trinit, ce sera un
carr, et voil une religion fle dans son principe!

--Permettez, dit Carolus, dont l'intelligence commenait  trbucher
parmi toutes les ronces du raisonnement de Colline, je ne vois pas
bien...

--Regardez et suivez-moi... continua Colline, connaissez-vous
l'astronomie?

--Un peu; je suis bachelier.

--Il y a une chanson l-dessus, fit Colline. Bachelier dit Lisette...
Je ne me souviens plus de l'air... Allons, vous devez savoir qu'il y a
quatre points cardinaux. Eh bien, s'il surgissait un cinquime point
cardinal, toute l'harmonie de la nature serait bouleverse. C'est ce
qu'on appelle un cataclysme. Vous comprenez?

--J'attends la conclusion.

--En effet, la conclusion est le terme du discours, de mme que la mort
est le terme de la vie, et que le mariage est le terme de l'amour. Eh
bien! Mon cher monsieur, moi et mes amis nous sommes habitus  vivre
ensemble, et nous craignons de voir rompre, par l'introduction d'un
autre, l'harmonie qui rgne dans notre concert de moeurs, d'opinions, de
gots et de caractres. Nous devons tre un jour les quatre points
cardinaux de l'art contemporain; je vous le dis sans mitaines; et,
habitus  cette ide, cela nous gnerait de voir un cinquime point
cardinal...

--Cependant, quand on est quatre, on peut bien tre cinq, hasarda
Carolus.

--Oui, mais on n'est plus quatre.

--Le prtexte est futile.

--Il n'y a rien de futile en ce monde, tout est dans tout, les petits
ruisseaux font les grandes rivires, les petites syllabes font des
alexandrins, et les montagnes sont faites de grains de sable; c'est dans
la _Sagesse des nations_; il y en a un exemplaire sur le quai.

--Vous croyez alors que ces messieurs feront des difficults pour
m'admettre  l'honneur de leur compagnie intime?

--Je le _crains_, de cheval, fit Colline, qui ne ratait jamais cette
plaisanterie.

--Vous avez dit?... demanda Carolus tonn.

--Pardon... c'est une paillette! Et Colline reprit: dites-moi, mon cher
monsieur, quel est, dans les nobles champs de l'intelligence, le sillon
que vous creusez de prfrence?

--Les grands philosophes et les bons auteurs classiques sont mes
modles; je me nourris de leur tude. _Tlmaque_ m'a le premier inspir
la passion qui me dvore.

--_Tlmaque_, il est beaucoup sur le quai, fit Colline. On l'y trouve 
toute heure, je l'ai achet cinq sous, parce que c'tait une occasion;
cependant je consentirais  m'en dfaire pour vous obliger. Au reste,
bon ouvrage, et bien rdig, pour le temps.

--Oui, monsieur, continua Carolus, la haute philosophie et la saine
littrature, voil o j'aspire.  mon sens, l'art est un sacerdoce.

--Oui, oui, oui... dit Colline, il y a aussi une chanson l-dessus.

Et il se mit  chanter:

    Oui, l'art est sacerdoce
    Et sachons nous en servir.

--Je crois que c'est dans _Robert le Diable_, ajouta-t-il.

--Je disais donc que, l'art tant une fonction solennelle, les crivains
doivent incessamment...

--Pardon, monsieur, interrompit Colline qui entendait sonner une heure
avance, il va tre demain matin, et je crains de rendre inquite une
personne qui m'est chre; d'ailleurs, murmura-t-il  lui-mme, je lui
avais promis de rentrer... c'est son jour!

--En effet, il est tard, dit Carolus; retirons-nous.

--Vous logez loin? demanda Colline.

--Rue Royale-Saint-Honor, numro 10...

Colline avait eu autrefois occasion d'aller dans cette maison, et se
ressouvint que c'tait un magnifique htel.

--Je parlerai de vous  ces messieurs, dit-il  Carolus en le quittant,
et soyez sr que j'userai de toute mon influence pour qu'ils vous soient
favorables... ah! Permettez-moi de vous donner un conseil.

--Parlez, dit Carolus.

--Soyez aimable et galant avec mesdemoiselles Mimi, Musette et Phmie;
ces dames exercent une autorit sur mes amis, et, en sachant les mettre
sous la pression de leurs matresses, vous arriveriez plus facilement 
obtenir ce que vous voulez de Marcel, Schaunard et Rodolphe.

--Je tcherai, dit Carolus.

Le lendemain, Colline tomba au milieu du phalanstre bohme: c'tait
l'heure du djeuner, et le djeuner tait arriv avec l'heure. Les
trois mnages taient  table et se livraient  une orgie d'artichauts 
la poivrade.

--Fichtre! dit Colline, on fait bonne chre ici, a ne pourra pas durer.
Je viens, dit-il ensuite, comme ambassadeur du mortel gnreux que nous
avons rencontr hier soir au caf.

--Enverrait-il dj redemander l'argent qu'il a avanc pour nous?
demanda Marcel.

--Oh! fit Mademoiselle Mimi, je n'aurais pas cru a de lui, il a l'air
si comme il faut?

--Il ne s'agit pas de a, rpondit Colline; ce jeune homme dsire tre
des ntres, il veut prendre des actions dans notre socit, et avoir une
part dans les bnfices, bien entendu.

Les trois bohmes levrent la tte et s'entre-regardrent.

--Voil, termina Colline; maintenant la discussion est ouverte.

--Quelle est la position sociale de ton protg? demanda Rodolphe.

--Ce n'est pas mon protg, rpliqua Colline: hier soir, en vous
quittant, vous m'aviez pri de le suivre; de son ct, il m'a invit 
l'accompagner, a se trouvait parfaitement bien. Je l'ai donc suivi; il
m'a abreuv une partie de la nuit d'attentions et de liqueurs fines,
mais j'ai nanmoins gard mon indpendance.

--Trs-bien, dit Schaunard.

--Esquisse-nous quelques-uns des traits principaux de son caractre, fit
Marcel.

--Grandeur d'me, moeurs austres, a peur d'entrer chez les marchands de
vin, bachelier s lettres, hostie de candeur joue de la contre-basse,
nature qui change quelquefois cinq francs.

--Trs-bien, dit Schaunard.

--Quelles sont ses esprances?

--Je vous l'ai dj dit, son ambition n'a pas de bornes; il aspire 
nous tutoyer.

--C'est--dire qu'il veut nous exploiter, rpliqua Marcel. Il veut tre
vu montant dans nos carrosses.

--Quel est son art? demanda Rodolphe.

--Oui, continua Marcel, de quoi joue-t-il?

--Son art? dit Colline, de quoi il joue? Littrature et philosophie
mles.

--Quelles sont ses connaissances philosophiques?

--Il pratique une philosophie dpartementale. Il appelle l'art un
sacerdoce.

--Il dit sacerdoce! fit Rodolphe avec pouvante.

--Il le dit.

--Et en littrature quelle est sa voie?

--Il frquente TLMAQUE.

--Trs-bien, dit Schaunard en mchant le foin des artichauts.

--Comment! Trs-bien, imbcile? interrompit Marcel; ne t'avise pas de
rpter cela dans la rue.

Schaunard, contrari de cette rprimande, donna par-dessous la table un
coup de pied  Phmie, qu'il venait de surprendre faisant une invasion
dans sa sauce.

--Encore une fois, dit Rodolphe, quelle est sa condition dans le monde?
De quoi vit-il? Son nom? Sa demeure?

--Sa condition est honorable, il est professeur de toutes sortes de
choses au sein d'une riche famille. Il s'appelle Carolus Barbemuche,
mange ses revenus dans des habitudes de luxe et loge rue Royale, dans un
htel.

--Un htel garni?

--Non, il y a des meubles.

--Je demande la parole, dit Marcel. Il est vident pour moi que Colline
est corrompu; il a vendu d'avance son vote pour une somme quelconque de
petits verres. N'interromps pas, fit Marcel, en voyant le philosophe se
lever pour protester, tu rpondras tout  l'heure. Colline, me vnale,
vous a prsent cet tranger sous un aspect trop favorable pour qu'il
soit l'image de la vrit. Je vous l'ai dit, j'entrevois les desseins de
cet tranger. Il veut spculer sur nous. Il s'est dit: voil des
gaillards qui font leur chemin; il faut me fourrer dans leur poche,
j'arriverai avec eux au dbarcadre de la renomme.

--Trs-bien, dit Schaunard; est-ce qu'il n'y a plus de sauce?

--Non, rpondit Rodolphe, l'dition est puise.

--D'un autre ct, continua Marcel, ce mortel insidieux que patronne
Colline n'aspire peut-tre  l'honneur de notre intimit qu'avec de
coupables penses. Nous ne sommes pas seuls ici, messieurs, continua
l'orateur en jetant sur les femmes un regard loquent; et le protg de
Colline, en s'introduisant  notre foyer sous le manteau de la
littrature, pourrait bien n'tre qu'un sducteur flon. Rflchissez!
Pour moi, je vote contre l'admission.

--Je demande la parole pour une rectification seulement, dit Rodolphe.
Dans son improvisation remarquable, Marcel a dit que le nomm Carolus
voulait, dans le but de nous dshonorer, s'introduire chez nous sous le
MANTEAU DE LA LITTRATURE.

--C'tait une figure parlementaire, fit Marcel.

--Je blme cette figure; elle est mauvaise. La littrature n'a pas de
manteau.

--Puisque je fais ici les fonctions de rapporteur, dit Colline en se
levant, je soutiendrai les conclusions de mon rapport. La jalousie qui
le dvore gare les sens de notre ami Marcel, le grand artiste est
insens...

-- l'ordre! Hurla Marcel.

--...Insens, au point que lui, si bon dessinateur, vient d'introduire
dans son discours une figure dont le spirituel orateur qui m'a succd 
cette tribune a relev les incorrections.

--Colline est un idiot, s'cria Marcel en donnant sur la table un
violent coup de poing qui dtermina une profonde sensation parmi les
assiettes, Colline n'entend rien en matire de sentiment, il est
incomptent dans la question, il a un vieux bouquin  la place du coeur.
(Rires prolongs chez Schaunard.) Pendant tout ce tumulte, Colline
secouait gravement les torrents d'loquence contenus aux plis de sa
cravate blanche. Quand le silence fut rtabli, il continua ainsi son
discours.

--Messieurs, je vais d'un seul mot faire vanouir dans vos esprits les
craintes chimriques que les soupons de Marcel auraient pu y faire
natre  l'endroit de Carolus.

--Essaye un peu de faire vanouir, dit Marcel en raillant.

--Ce ne sera pas plus difficile que a, rpondit Colline, en teignant
d'un souffle l'allumette avec laquelle il venait d'allumer sa pipe.

--Parlez! Parlez! Crirent en masse Rodolphe, Schaunard et les femmes,
pour qui le dbat offrait un grand intrt.

--Messieurs, dit Colline, bien que j'aie t personnellement et
violemment attaqu dans cette enceinte, bien qu'on m'ait accus d'avoir
vendu l'influence que je puis exercer parmi vous pour des spiritueux,
fort de ma conscience, je ne rpondrai pas aux attaques qu'on fait  ma
probit,  ma loyaut,  ma moralit. (motion.) Mais, il est une chose
que je veux faire respecter, moi. (L'orateur se donne deux coups de
poing sur le ventre.) C'est ma prudence bien connue de vous qu'on a
voulu mettre en doute. On m'accuse de vouloir faire pntrer parmi vous
un mortel ayant le dessein d'tre hostile  votre bonheur...
sentimental. Cette supposition est une insulte  la vertu de ces dames,
et, de plus, une insulte  leur bon got. Carolus Barbemuche est fort
laid. (Dngation visible sur le visage de Phmie, Teinturire, rumeur
sous la table. C'est Schaunard qui corrige  coups de pied la franchise
compromettante de sa jeune amie.)

--Mais, continua Colline, ce qui va rduire en poudre le misrable
argument dont mon adversaire se fait une arme contre Carolus en
exploitant vos terreurs, c'est que ledit Carolus est philosophe
PLATONICIEN. (Sensation au banc des hommes, tumulte au banc des femmes.)

--Platonicien, qu'est-ce que a veut dire? demanda Phmie.

--C'est la maladie des hommes qui n'osent pas embrasser les femmes, dit
Mimi, j'ai eu un amant comme a, je l'ai gard deux heures.

--Des btises, quoi! fit Mademoiselle Musette.

--Tu as raison, ma chre, lui dit Marcel, le platonisme en amour, c'est
de l'eau dans du vin, vois-tu? Buvons notre vin pur.

--Et vive la jeunesse! ajouta Musette.

La dclaration de Colline avait dtermin une raction favorable envers
Carolus. Le philosophe voulut profiter du bon mouvement opr par son
loquente et adroite inculpation.

--Maintenant, continua-t-il, je ne vois pas quelles seraient justement
les prventions qu'on pourrait lever contre ce jeune mortel, qui, aprs
tout, nous a rendu service. Quant  moi qu'on accuse d'avoir agi 
l'tourdie en voulant l'introduire parmi nous, je considre cette
opinion comme attentatoire  ma dignit. J'ai agi dans cette affaire
avec la prudence du serpent; et si un vote motiv ne me conserve pas
cette prudence, j'offre ma dmission.

--Voudrais-tu poser la question de cabinet? dit Marcel.

--Je la pose, rpondit Colline. Les trois bohmes se consultrent, et
d'un commun accord on s'entendit pour restituer au philosophe le
caractre de haute prudence qu'il rclamait. Colline laissa ensuite la
parole  Marcel, lequel, revenu un peu de ses prventions, dclara qu'il
voterait peut-tre pour les conclusions du rapporteur. Mais avant de
passer au vote dfinitif qui ouvrirait  Carolus l'intimit de la
bohme, Marcel fit mettre aux voix cet amendement:

     Comme l'introduction d'un nouveau membre dans le cnacle tait
      chose grave, qu'un tranger pouvait y apporter des lments de
      discorde, en ignorant les moeurs, les caractres et les opinions de
      ses camarades, chacun des membres passerait une journe avec ledit
      Carolus, et se livrerait  une enqute sur sa vie, ses gots, sa
      capacit littraire et sa garde-robe. Les bohmiens se
      communiqueraient ensuite leurs impressions particulires, et l'on
      statuerait aprs sur le refus ou l'admission: en outre, avant cette
      admission, Carolus devrait subir un noviciat d'un mois,
      c'est--dire qu'il n'aurait pas avant cette poque le droit de les
      tutoyer et de leur donner le bras dans la rue. Le jour de la
      rception arriv, une fte splendide serait donne aux frais du
      rcipiendaire. Le budget de ces rjouissances ne pourrait pas
      s'lever  moins de douze francs.

Cet amendement fut adopt  la majorit de trois voix contre une, celle
de Colline, qui trouvait qu'on ne s'en rapportait pas assez  lui, et
que cet amendement attentait de nouveau  sa prudence.

Le soir mme, Colline alla exprs de trs-bonne heure au caf, afin
d'tre le premier  voir Carolus.

Il ne l'attendit pas longtemps. Carolus arriva bientt, portant  la
main trois normes bouquets de roses.

--Tiens! dit Colline avec tonnement, que comptez-vous faire de ce
jardin?

--Je me suis souvenu de ce que vous m'avez dit hier, vos amis viendront
sans doute avec leurs dames, et c'est  leur intention que j'apporte ces
fleurs; elles sont fort belles.

--En effet, il y en a au moins pour quinze sous.

--Y pensez-vous? reprit Carolus: au mois de dcembre, si vous disiez
quinze francs.

--Ah! Ciel! s'cria Colline, un trio d'cus pour ces simples dons de
flore, quelle folie! Vous tes donc parent des cordillres? Eh bien, mon
cher monsieur, voil quinze francs que nous allons tre forcs
d'effeuiller par la fentre.

--Comment! Que voulez-vous dire?

Colline raconta alors les soupons jaloux que Marcel avait fait
concevoir  ses amis, et instruisit Carolus de la violente discussion
qui avait eu lieu entre les bohmes  propos de son introduction dans le
cnacle. J'ai protest que vos intentions taient immacules, ajouta
Caroline, mais l'opposition n'a pas t moins vive. Gardez-vous donc de
renouveler les soupons jaloux qu'on a pu concevoir sur vous en tant
trop galant avec ces dames, et, pour commencer, faisons disparatre ces
bouquets.

Et Colline prit les roses et les cacha dans une armoire qui servait de
dbarras.

--Mais ce n'est pas tout, reprit-il: ces messieurs dsirent avant de se
lier intimement avec vous, se livrer, chacun en particulier  une
enqute sur votre caractre, vos gots, etc. Puis, pour que Barbemuche
ne heurtt pas trop ses amis, Colline lui traa rapidement un portrait
moral de chacun des bohmes. Tchez de vous trouver d'accord avec eux
sparment, ajouta le philosophe, et  la fin ils seront tous pour vous.

Carolus consentit  tout.

Les trois amis arrivrent bientt, accompagns de leurs pouses.

Rodolphe se montra poli avec Carolus, Schaunard fut familier, Marcel
resta froid. Pour Carolus, il s'effora d'tre gai et affectueux avec
les hommes, en tant trs-indiffrent avec les femmes.

En se quittant le soir, Barbemuche invita Rodolphe  dner pour le
lendemain. Seulement, il le pria de venir chez lui  midi.

Le pote accepta.

--Bon, se dit-il  lui-mme, c'est moi qui commencerai l'enqute.

Le lendemain,  l'heure convenue, Rodolphe se rendit chez Carolus.
Barbemuche logeait en effet dans un fort bel htel de la Rue Royale, et
y occupait une chambre o rgnait un certain confortable. Seulement,
Rodolphe parut tonn de voir, bien qu'on ft en plein jour, les volets
ferms, les rideaux tirs et deux bougies allumes sur une table. Il en
demanda des explications  Barbemuche.

--L'tude est fille du mystre et du silence, rpondit celui-ci. On
s'assit et on causa. Au bout d'une heure de conversation, Carolus, avec
une patience et une adresse oratoire infinies, sut amener une phrase
qui, malgr sa forme humble n'tait rien moins qu'une sommation faite 
Rodolphe d'avoir  couter un petit opuscule qui tait le fruit des
veilles dudit Carolus.

Rodolphe comprit qu'il tait pris. Curieux, en outre, de voir la couleur
du style de Barbemuche, il s'inclina poliment, en assurant qu'il tait
enchant de ce que...

Carolus n'attendit pas le reste de la phrase. Il courut mettre le verrou
 la porte de la chambre, la ferma  clef en dedans, et revint prs de
Rodolphe. Il prit ensuite un petit cahier dont le format troit et le
peu d'paisseur amenrent un sourire de satisfaction sur la figure du
pote.

--C'est l le manuscrit de votre ouvrage? demanda-t-il.

--Non, rpondit Carolus, c'est le catalogue de mes manuscrits, et je
cherche le numro de celui que vous me permettez de vous lire... Voil:
_Don Lopez, ou la Fatalit,_ numro 14. C'est sur le troisime rayon,
dit Carolus, et il alla ouvrir une petite armoire dans laquelle Rodolphe
aperut avec pouvante une grande quantit de manuscrits. Carolus en
prit un, ferma l'armoire et vint s'asseoir en face du pote.

Rodolphe jeta un coup d'oeil sur l'un des quatre cahiers dont se
composait l'ouvrage, crit sur un papier format du champ de mars.

--Allons, se dit-il, ce n'est pas en vers... mais a s'appelle DON
LOPEZ!

Carolus prit le premier cahier et commena ainsi sa lecture:

     Par une froide nuit d'hiver, deux cavaliers, envelopps dans les
      plis de leurs manteaux et monts sur des mules indolentes,
      cheminaient cte  cte sur l'une des routes qui traversent la
      solitude affreuse des dserts de la Sierra Morena...

--O suis-je? Pensa Rodolphe atterr par ce dbut. Carolus continua
ainsi la lecture du premier chapitre, crit tout dans ce style.

Rodolphe coutait vaguement et songeait  trouver un moyen de s'vader.

--Il y a bien la fentre, se disait-il en lui-mme; mais, outre qu'elle
est ferme, nous sommes au quatrime. Ah! Je comprends maintenant toutes
ces prcautions.

--Que dites-vous de mon premier chapitre? demanda Carolus; je vous en
supplie, ne me mnagez pas les critiques.

Rodolphe crut se rappeler qu'il avait entendu des lambeaux de
philosophie dclamatoire sur le suicide, profrs par le nomm Lopez,
hros du roman, et il rpondit  tout hasard:

--La grande figure de Don Lopez est tudie avec conscience; a rapelle
la _Profession de foi du vicaire savoyard;_ la description de la mule de
Don Alvar me plat infiniment; on dirait une bauche de Gricault. Le
paysage offre de belles lignes; quant aux ides, c'est de la graine de
J-J Rousseau seme dans le terrain de Lesage.

Seulement, permettez-moi une observation. Vous mettez trop de virgules,
et vous abusez du mot _dornavant_; c'est un joli mot qui fait bien de
temps en temps, a donne de la couleur, mais il ne faut pas en abuser.
Carolus prit son second cahier et relut encore une fois le titre de
D LOPEZ OU LA FATALIT.

--J'ai connu un Don Lopez jadis, dit Rodolphe; il vendait des cigarettes
et du chocolat de Bayonne, c'tait peut-tre un parent du vtre...
Continuez...

 la fin du second chapitre, le pote interrompit Carolus.

--Est-ce que vous ne vous sentez pas un peu de mal  la gorge? Lui
demanda-t-il.

--Aucunement, rpondit Carolus; vous allez savoir l'histoire
d'Insille.

--J'en suis trs-curieux... Cependant, si vous tiez fatigu, dit le
pote, il ne faudrait pas...

--CHAPITRE III dit Carolus d'une voix claire.

Rodolphe examina attentivement Carolus, et s'aperut qu'il avait le cou
trs-court et le teint sanguin.

J'ai encore un espoir, pensa le pote aprs qu'il eut fait cette
dcouverte. C'est l'apoplexie.

--Nous allons passer au CHAPITRE IV. Vous aurez l'obligeance de me dire
ce que vous pensez de la scne d'amour.

Et Carolus reprit sa lecture.

Dans un moment o il regardait Rodolphe pour lire sur sa figure l'effet
que produisait son dialogue, Carolus aperut le pote qui, inclin sur
sa chaise, tendait la tte dans l'attitude d'un homme qui coute des
sons lointains.

--Qu'avez-vous? Lui demanda-t-il.

--Chut! dit Rodolphe: n'entendez-vous pas? Il me semble qu'on crie au
feu! Si nous allions voir? Carolus couta un instant, mais n'entendit
rien.

--L'oreille m'aura tint, fit Rodolphe, continuez; Don Alvar m'intresse
prodigieusement; c'est un noble jeune homme.

Carolus continua  lire et mit toute la musique de son organe sur cette
phrase du jeune Don Alvar.

      Insille, qui que vous soyez, ange ou dmon, et quelle que soit
      votre patrie, ma vie est  vous, et je vous suivrai, ft-ce au
      ciel, ft-ce en enfer.

En ce moment on frappa  la porte, et une voix appela Carolus du dehors.

--C'est mon portier, dit-il en allant entre-biller sa porte.

C'tait en effet le portier; il apportait une lettre; Carolus l'ouvrit
avec prcipitation. Fcheux contre-temps, dit-il; nous sommes obligs de
remettre la lecture  une autre fois; je reois une nouvelle qui me
force  sortir sans retard.

--Oh! Pensa Rodolphe, voil une lettre qui tombe du ciel; je reconnais
le cachet de la Providence.

--Si vous voulez, reprit Carolus, nous ferons ensemble la course 
laquelle m'oblige ce message, aprs quoi nous irons dner.

--Je suis  vos ordres, dit Rodolphe.

Le soir, quand il revint dans le cnacle, le pote fut interrog par ses
amis  propos de Barbemuche.

--Es-tu content de lui? T'a-t-il bien trait? demandrent Marcel et
Schaunard.

--Oui, mais a m'a cot cher, dit Rodolphe.

--Comment? Est-ce que Carolus t'aurait fait payer? demanda Schaunard
avec une indignation croissante.

--Il m'a lu un roman dans l'intrieur duquel on se nomme Don Lopez et
Don Alvar, et o les jeunes premiers appellent leur matresse _Ange ou
Dmon_.

--Quelle horreur! Dirent tous les bohmes en choeur.

--Mais autrement, fit Colline, littrature  part, quel est ton avis sur
Carolus?

--C'est un bon jeune homme. Au reste, vous pourrez faire personnellement
vos observations: Carolus compte nous traiter tous les uns aprs les
autres. Schaunard est invit  djeuner pour demain. Seulement, ajouta
Rodolphe, quand vous irez chez Barbemuche, mfiez-vous de l'armoire aux
manuscrits, c'est un meuble dangereux.

Schaunard fut exact au rendez-vous, et se livra  une enqute de
commissaire-priseur et d'huissier oprant une saisie. Aussi revint-il le
soir l'esprit rempli de notes; il avait tudi Carolus sous le point de
vue des choses mobilires.

--Eh bien lui demanda-t-on, quel est ton avis?

--Mais, reprit Schaunard, ce Barbemuche est ptri de bonnes qualits; il
sait les noms de tous les vins, et m'a fait manger des choses dlicates,
comme on n'en fait pas chez ma tante le jour de sa fte. Il me parat
li assez intimement avec des tailleurs de la rue Vivienne et des
bottiers des panoramas. J'ai remarqu, en outre, qu'il tait  peu prs
de notre taille  tous, ce qui fait qu'au besoin nous pourrions lui
prter nos habits. Ses moeurs sont moins svres que Colline voulait
bien le dire; il s'est laiss mener partout o j'ai voulu le conduire,
et m'a pay un djeuner en deux actes, dont le second s'est pass dans
un cabaret de la halle, o je suis connu pour y avoir fait des orgies
diverses dans le carnaval. Carolus est entr l-dedans comme un homme
naturel. Voil! Marcel est invit pour demain.

Carolus savait que Marcel tait, parmi les bohmes, celui qui faisait
le plus obstacle  sa rception dans le cnacle: aussi il le traita avec
une recherche particulire; mais o il se rendit surtout l'artiste
favorable, ce fut en lui donnant l'esprance qu'il lui procurerait des
portraits dans la famille de son lve.

Quand ce fut au tour de Marcel de faire son rapport, ses amis n'y
trouvrent plus cette hostilit de parti pris qu'il avait montre
d'abord contre Carolus. Le quatrime jour, Colline informa Barbemuche
qu'il tait admis.

--Quoi! Je suis reu, dit Carolus au comble de la joie.

--Oui, rpondit Colline, mais  corrections.

--Qu'entendez-vous par l?

--Je veux dire que vous avez encore un tas de petites habitudes
vulgaires dont il faudra vous corriger.

--Je ferai en sorte de vous imiter, rpondit Carolus. Pendant tout le
temps que dura son noviciat, le philosophe platonicien frquenta
assidment les bohmes; et, mis  mme d'tudier plus profondment les
moeurs, il n'tait pas sans prouver quelquefois de grands tonnements.

Un matin, Colline entra chez Barbemuche le visage radieux.

--Eh bien, mon cher, lui dit-il, vous tes dfinitivement des ntres,
c'est fini. Reste maintenant  fixer le jour de la grande fte et
l'endroit o elle aura lieu; je viens m'entendre avec vous.

--Mais a se trouve parfaitement, rpondit Carolus: les parents de mon
lve sont en ce moment  la campagne; le jeune vicomte, dont je suis le
mentor, me prtera pour une soire les appartements: comme a, nous
serons plus  notre aise; seulement, il faudra inviter le jeune vicomte.

--Ce serait assez dlicat, rpondit Colline; nous lui ouvrirons les
horizons littraires; mais croyez-vous qu'il consente?

--J'en suis sr d'avance.

--Alors il ne reste plus qu' fixer le jour.

--Nous arrangerons cela ce soir au caf, dit Barbemuche.

Carolus alla ensuite retrouver son lve et lui annona qu'il venait
d'tre reu membre d'une haute socit littraire et artistique, et
que, pour clbrer sa rception, il comptait donner un dner suivi d'une
petite fte; il lui proposait donc de faire partie des convives:

--Et comme vous ne pouvez pas rentrer tard, et que la fte se prolongera
dans la nuit, pour notre commodit, ajouta Carolus, nous donnerons ce
petit gala ici, dans les appartements. Franois, votre domestique, est
discret, vos parents ne sauront rien, et vous aurez fait connaissance
avec les gens les plus spirituels de Paris, des artistes, des auteurs.

--Imprims? dit le jeune homme.

--Imprims, certainement; l'un d'eux est rdacteur en chef de _l'charpe
d'Iris_ que reoit madame votre mre; ce sont des gens trs-distingus,
presque clbres; je suis leur ami intime; ils ont de charmantes femmes.

--Il y aura des femmes? dit le vicomte Paul.

--Ravissantes, reprit Carolus.

-- mon cher matre, je vous remercie; certainement, nous donnerons la
fte ici; on allumera tous les lustres et je ferai ter les housses des
meubles. Le soir, au caf, Barbemuche annona que la fte aurait lieu le
samedi suivant.

Les bohmes invitrent leurs matresses  songer  leur toilette.

--N'oubliez pas, leur dirent-ils, que nous allons dans des vrais salons.
Ainsi donc, prparez-vous; toilette simple, mais riche.

 compter de ce jour, toute la rue fut instruite que mesdemoiselles
Mimi, Phmie et Musette allaient dans le monde.

Le matin de la solennit, voici ce qui arriva. Colline, Schaunard,
Marcel et Rodolphe se rendirent en choeur chez Barbemuche, qui parut
tonn de les voir si matinalement.

--Serait-il arriv quelque accident qui oblige la fte  tre remise?
demanda-t-il avec une certaine inquitude.

--Oui et non, rpondit Colline. Seulement, voici ce qui arrive. Entre
nous, nous ne faisons jamais de crmonie; mais quand nous devons nous
trouver avec des trangers, vous voulons garder un certain dcorum.

--Eh bien? fit Barbemuche.

--Eh bien, continua Colline, comme nous devons nous rencontrer ce soir
avec le jeune gentilhomme qui nous ouvre ses salons, par respect pour
lui et par respect pour nous, que notre tenue quasi-nglige pourrait
compromettre, nous venons simplement vous demander si vous ne pourriez
pas, pour ce soir, nous prter quelques hardes d'une coupe avantageuse.
Il nous est presque impossible, vous devez le comprendre, d'entrer en
vareuse et en paletot sous les lambris somptueux de cette rsidence.

--Mais, dit Carolus, je n'ai pas quatre habits noirs.

--Ah! dit Colline, nous nous arrangerons de ce que vous aurez.

--Voyez donc, fit Carolus en leur ouvrant une garde-robe assez bien
fournie.

--Mais vous avez l un arsenal complet d'lgances.

--Trois chapeaux! dit Schaunard avec extase; peut-on avoir trois
chapeaux quand on n'a qu'une tte?

--Et les bottes, dit Rodolphe, voyez donc!

--Il y en a des bottes! Hurla Colline.

En un clin d'oeil ils avaient choisi chacun un quipement complet.

-- ce soir, dirent-ils en quittant Barbemuche; ces dames se proposent
d'tre blouissantes.

--Mais, dit Barbemuche en jetant un coup d'oeil sur les porte-manteaux
compltement dgarnis, vous ne me laissez rien,  moi. Comment vous
recevrai-je?

--Ah! Vous, c'est diffrent, dit Rodolphe, vous tes le matre de la
maison; vous pouvez laisser l'tiquette de ct.

--Cependant, dit Carolus, il ne reste plus qu'une robe de chambre, un
pantalon  pied, un gilet de flanelle et des pantoufles; vous avez tout
pris.

--Qu'importe? Nous vous excusons d'avance, rpondirent les bohmiens.

 six heures, un fort beau dner tait servi dans la salle  manger. Les
bohmiens arrivrent. Marcel boitait un peu et tait de mauvaise humeur.
Le jeune vicomte Paul se prcipita au-devant des dames et les conduisit
aux meilleures places. Mimi avait une toilette de haute fantaisie.
Musette tait mise avec un got plein de provocation. Phmie ressemblait
 une fentre garnie de verres de couleur, elle n'osait pas se mettre 
table. Le dner dura deux heures et demie et fut d'une gaiet
ravissante.

Le jeune vicomte Paul marchait avec fureur sur le pied de Mimi qui tait
sa voisine, et Phmie redemandait quelque chose  chaque service.
Schaunard tait dans les pampres. Rodolphe improvisait des sonnets et
cassait des verres en marquant le rhythme. Colline causait avec Marcel,
qui tait toujours maussade.

--Qu'as-tu? Lui disait-il.

--Je souffre horriblement des pieds et a me gne. Ce Carolus a un pied
de petite-matresse.

--Mais, dit Colline, il suffira de lui faire comprendre que a ne peut
pas durer comme a, et qu' l'avenir il ait  faire faire sa chaussure
quelques points plus large; sois tranquille, j'arrangerai cela. Mais
passons au salon, o les liqueurs des les nous appellent.

La fte recommena avec plus d'clat. Schaunard se mit au piano et
excuta, avec une verve prodigieuse, sa nouvelle symphonie: LA MORT DE
LA JEUNE FILLE. Le beau morceau de la marche du CRANCIER obtint les
honneurs du _ter_. Il y eut deux cordes brises au piano.

Marcel tait toujours morose, et comme Carolus venait s'en plaindre 
lui, l'artiste lui rpondit:

--Mon cher monsieur, nous ne serons jamais amis intimes, et voici
pourquoi. Les dissemblances physiques sont presque toujours l'indice
certain d'une dissemblance morale, la philosophie et la mdecine sont
d'accord l-dessus.

--Eh bien? fit Carolus.

--Eh bien, dit Marcel en montrant ses pieds, votre chaussure, infiniment
trop troite pour moi, m'indique que nous n'avons pas le mme caractre;
du reste, votre petite fte tait charmante.

 une heure du matin, les bohmiens se retirrent et rentrrent chez eux
en faisant de longs dtours. Barbemuche fut malade et tint des discours
insenss  son lve qui, de son ct, rvait aux yeux bleus de
Mademoiselle Mimi.




XIII

_LA CRMAILLRE_


Ceci se passait quelque temps aprs la mise en mnage du pote Rodolphe
avec la jeune Mademoiselle Mimi; et depuis environ huit jours tout le
cnacle bohmien tait fort en peine  cause de la disparition de
Rodolphe, qui tait subitement devenu impondrable. On l'avait cherch
dans tous les endroits o il avait habitude d'aller, et partout on avait
reu la mme rponse:

--Nous ne l'avons pas vu depuis huit jours. Gustave Colline, surtout,
tait dans une grande inquitude, et voici  quel propos. Quelques jours
auparavant, il avait confi  Rodolphe un article de haute philosophie
que celui-ci devait insrer dans les colonnes _Varits_ du journal _le
Castor_, revue de la chapellerie lgante dont il tait rdacteur en
chef. L'article philosophique tait-il paru aux yeux de l'Europe
tonne? Telle tait la question que se posait le malheureux Colline; et
on comprendra cette anxit quand on saura que le philosophe n'avait pas
encore eu les honneurs de la typographie, et qu'il brlait du dsir de
voir quel effet produirait sa prose imprime en caractre _cicro_. Pour
se procurer cette satisfaction d'amour-propre, il avait dj dpens six
francs en sance de lecture dans tous les salons littraires de Paris,
sans y rencontrer _le Castor_. N'y pouvant plus tenir, Colline se jura 
lui-mme qu'il ne prendrait pas une minute de repos avant d'avoir mis la
main sur l'introuvable rdacteur de cette feuille.

Aid par des hasards qu'il serait trop long de faire connatre, le
philosophe s'tait tenu parole. Deux jours aprs, il connaissait bien le
domicile de Rodolphe, et se prsentait chez lui  six heures du matin.

Rodolphe habitait alors un htel garni d'une rue dserte situe dans le
faubourg Saint-Germain, et il logeait au cinquime parce qu'il n'y avait
point de sixime. Lorsque Colline arriva  la porte, il ne trouva point
la clef dessus. Il frappa pendant dix minutes sans qu'on lui rpondt de
l'intrieur; le vacarme matinal attira mme le portier qui vint prier
Colline de se taire.

--Vous voyez bien que ce monsieur dort, dit-il.

--C'est pour cela que je veux le rveiller, rpondit Colline en frappant
de nouveau.

--Il ne veut pas vous rpondre, alors, reprit le concierge en dposant 
la porte de Rodolphe une paire de bottes vernies et une paire de
bottines de femme qu'il venait de cirer.

--Attendez donc un peu, fit Colline en examinant la chaussure mle et
femelle, des bottes vernies toutes neuves! Je me serai tromp de porte,
ce n'est pas ici que j'ai affaire.

--Au fait, dit le portier, aprs qui demandez-vous?

--Des bottines de femme! continua Colline en se parlant  lui-mme et en
songeant aux moeurs austres de son ami; oui, dcidment je me suis
tromp. Ce n'est pas ici la chambre de Rodolphe.

--Faites excuse, monsieur, c'est ici.

--Eh bien, alors, c'est donc vous qui vous trompez, mon brave homme?

--Que voulez-vous dire?

--Certainement que vous faites erreur, ajouta Colline en indiquant les
bottes vernies. Qu'est-ce que c'est que a?

--Ce sont les bottes de M. Rodolphe; qu'est-ce qu'il y a d'tonnant?

--Et ceci, reprit Colline en montrant les bottines, est-ce aussi  M.
Rodolphe?

--C'est  sa dame, dit le portier.

-- sa dame! Exclama Colline stupfait! Ah! Le voluptueux! Voil
pourquoi il ne veut pas ouvrir.

--Dame! dit le portier, il est libre, ce jeune homme; si monsieur veut
me dire son nom, j'en ferai part  M. Rodolphe.

--Non, dit Colline, maintenant que je sais o le trouver, je reviendrai;
et il alla sur-le-champ annoncer les grandes nouvelles aux amis.

Les bottes vernies de Rodolphe furent gnralement traites de fables,
dues  la richesse d'imagination de Colline, et on dclara  l'unanimit
que sa matresse tait un paradoxe.

Ce paradoxe tait pourtant une vrit; car, le soir mme, Marcel reut
une lettre collective pour tous les amis. Cette lettre tait ainsi
conue:

     Monsieur et Madame Rodolphe, hommes de lettres, vous prient de
      leur faire l'honneur de venir dner chez eux demain soir,  cinq
      heures prcises.

      N.-B. Il y aura des assiettes.

--Messieurs, dit Marcel en allant communiquer la lettre  ses camarades,
la nouvelle se confirme; Rodolphe a vraiment une matresse; de plus il
nous invite  dner, et, continua Marcel, le post-scriptum promet de la
vaisselle. Je ne vous cache pas que ce paragraphe me parat une
exagration lyrique; cependant il faudra voir.

Le lendemain,  l'heure indique, Marcel, Gustave Colline et Alexandre
Schaunard, affams comme le dernier jour du carme, se rendirent chez
Rodolphe, qu'ils trouvrent en train de jouer avec un chat carlate,
tandis qu'une jeune femme disposait le couvert.

--Messieurs, dit Rodolphe en serrant la main  ses amis et en leur
dsignant la jeune femme, permettez-moi de vous prsenter la matresse
de cans.

--C'est toi qui es cans, n'est-ce pas? dit Colline, qui avait la lpre
de ce genre de bons mots.

--Mimi, rpondit Rodolphe, je te prsente mes meilleurs amis, et
maintenant va tremper la soupe.

--Oh! Madame, fit Alexandre Schaunard en se prcipitant vers Mimi, vous
tes frache comme une fleur sauvage.

Aprs s'tre convaincu qu'il y avait en ralit des assiettes sur la
table, Schaunard s'informa de ce qu'on allait manger. Il poussa mme la
curiosit jusqu' soulever le couvercle des casseroles ou cuisait le
dner. La prsence d'un homard lui causa une vive impression.

Quant  Colline, il avait tir Rodolphe  part pour lui demander des
nouvelles de son article philosophique.

--Mon cher, il est  l'imprimerie. Le _Castor_ parat jeudi prochain.

Nous renonons  peindre la joie du philosophe.

--Messieurs, dit Rodolphe  ses amis, je vous demande pardon si je suis
rest si longtemps sans vous donner de mes nouvelles, mais j'tais dans
ma lune de miel. Et il raconta l'histoire de son mariage avec cette
charmante crature qui lui avait apport en dot ses dix-huit ans et six
mois, deux tasses en porcelaine et un chat rouge qui s'appelait Mimi
comme elle.

--Allons, messieurs, dit Rodolphe, nous allons pendre la crmaillre de
mon mnage. Je vous prviens, au reste, que nous allons faire un repas
de bourgeois; les truffes seront remplaces par la plus franche
cordialit.

En effet, cette aimable desse ne cessa point de rgner parmi les
convives, qui trouvaient cependant que ce repas, soi-disant frugal, ne
manquait pas d'une certaine tournure. Rodolphe, en effet, s'tait mis en
frais. Colline faisait remarquer qu'on changeait d'assiettes, et dclara
 haute voix que Mademoiselle Mimi tait digne de l'charpe azure dont
on dcore les impratrices du fourneau, phrase qui tait compltement
_sanscrite_ pour la jeune fille, et que Rodolphe traduisait en lui
disant: qu'elle ferait un excellent cordon bleu.

L'entre en scne du homard causa une admiration gnrale. Sous le
prtexte qu'il avait tudi l'histoire naturelle, Schaunard demanda  le
partager lui-mme; il profita mme de la circonstance pour casser un
couteau et pour s'adjuger la plus grosse part, ce qui excita
l'indignation gnrale. Mais Schaunard n'avait point d'amour-propre, en
matire de homard surtout; et comme il en restait encore une portion, il
eut l'audace de la mettre de ct, disant qu'elle lui servirait de
modle pour un tableau de nature morte qu'il avait en train.

L'indulgente amiti eut l'air de croire  ce mensonge, fils d'une
gourmandise immodre.

Quant  Colline, il rservait ses sympathies pour le dessert, et
s'obstina mme cruellement  ne point changer sa part de gteau au rhum
contre une entre  l'orangerie de Versailles que lui proposait
Schaunard.

En ce moment, la conversation commena  s'animer. Aux trois bouteilles
de cachet rouge succdrent trois bouteilles de cachet vert, au milieu
desquelles on vit bientt apparatre un flacon qu' son goulot surmont
d'un casque argent on reconnut pour faire partie du rgiment de
Royal-Champenois, un champagne de fantaisie rcolt dans les vignobles
de Saint-Ouen, et vendu  Paris deux francs la bouteille, pour cause de
liquidation,  ce que prtendait le marchand.

Mais ce n'est pas le pays qui fait le vin, et nos bohmes acceptrent
comme de l'a authentique la liqueur qu'on leur servit dans des verres
_ad hoc_; et malgr le peu de vivacit que le bouchon mit  s'vader de
sa prison, ils s'extasirent sur l'excellence du cr en voyant la
quantit de mousse. Schaunard employa ce qui lui restait de sang-froid 
se tromper de verre et  prendre celui de Colline, lequel trempait
gravement son biscuit dans le moutardier, en expliquant  Mademoiselle
Mimi l'article philosophique qui devait paratre dans le _Castor_; puis
tout  coup il devint ple et demanda la permission d'aller  la fentre
pour voir le soleil couchant, bien qu'il ft dix heures du soir et que
le soleil ft couch et endormi depuis longtemps.

--C'est bien malheureux que le champagne ne soit pas frapp, dit
Schaunard en essayant encore de substituer son verre vide au verre plein
de son voisin, tentative qui n'eut point de succs.

--Madame, disait  Mimi Colline, qui avait cess de prendre l'air, on
frappe le champagne avec la glace, la glace est forme par la
condensation de l'eau, _aqua_ en latin. L'eau gle  deux degrs, et il
y a quatre saisons, l't, l'automne et l'hiver; c'est ce qui a caus la
retraite de Russie; Rodolphe, donne-moi un hmistiche de champagne.

--Qu'est-ce qu'il dit donc, ton ami? demanda Mimi, qui ne comprenait
pas,  Rodolphe.

--C'est un mot, rpondit celui-ci; Colline veut dire un _demi-verre_.

Tout  coup Colline frappa brusquement sur l'paule de Rodolphe, et lui
dit d'une voix embarrasse qui semblait mettre des syllabes en pte:

--C'est demain jeudi, n'est-ce pas?

--Non, rpondit Rodolphe, c'est demain dimanche.

--Non, jeudi.

--Non, encore une fois, c'est demain dimanche.

--Ah! Dimanche, fit Colline en dodelinant de la tte, plus souvent,
c'est demain jeu... di...

Et il s'endormit en allant mouler sa figure dans le fromage  la crme
qui tait sur son assiette.

--Qu'est-ce qu'il chante donc avec son jeudi? fit Marcel.

--Ah! J'y suis maintenant, dit Rodolphe qui commenait  comprendre
l'insistance du philosophe, tourment par son ide fixe; c'est  cause
de son article du _Castor..._ tenez, il en rve tout haut.

--Bon! dit Schaunard, il n'aura pas de caf, n'est-ce pas, madame?

-- propos, dit Rodolphe, sers-nous donc le caf, Mimi.

Celle-ci allait se lever, quand Colline, qui avait retrouv un peu de
sang-froid, la retint par la taille et lui dit confidentiellement 
l'oreille:

--Madame, le caf est originaire de l'Arabie, o il fut dcouvert par
une chvre. L'usage en passa en Europe. Voltaire en prenait
soixante-douze tasses par jour. Moi, je l'aime sans sucre, mais je le
prends trs-chaud.

--Dieu! Comme ce monsieur est savant! Pensait Mimi en apportant le caf
et les pipes.

Cependant l'heure s'avanait; minuit avait sonn depuis longtemps, et
Rodolphe essaya de faire comprendre  ses convives qu'il tait temps de
se retirer. Marcel, qui avait conserv toute sa raison, se leva pour
partir.

Mais Schaunard s'aperut qu'il y avait encore de l'eau-de-vie dans une
bouteille, et dclara qu'il ne serait pas minuit tant qu'il resterait
quelque chose dans le flacon. Pour Colline, il tait  cheval sur sa
chaise et murmurait  voix basse:

--Lundi, mardi, mercredi, jeudi.

--Ah ! disait Rodolphe trs-embarrass, je ne peux pourtant pas les
garder ici cette nuit; autrefois, c'tait bien; mais maintenant c'est
autre chose, ajouta-t-il en regardant Mimi, dont le regard, doucement
allum, semblait appeler la solitude  deux.

--Comment donc faire? Conseille-moi donc un peu, toi, Marcel. Invente
une ficelle pour les loigner.

--Non, je n'inventerai pas, dit Marcel, mais j'imiterai.

--Je me rappelle une comdie o un valet intelligent trouve le moyen de
mettre  la porte de chez son matre trois coquins ivres comme Silne.

--Je me souviens de a, fit Rodolphe, c'est dans _Kean_. En effet, la
situation est la mme.

--Eh bien, dit Marcel, nous allons voir si le thtre est la nature.
Attends un peu, nous commencerons par Schaunard. Eh! Schaunard! s'cria
le peintre.

--Hein? Qu'est-ce qu'il y a? rpondait celui-ci, qui semblait nager dans
le bleu d'une douce ivresse.

--Il y a qu'il n'y a plus rien  boire ici, et que nous avons tous soif.

--Ah! Oui, dit Schaunard, ces bouteilles, c'est si petit.

--Eh bien, reprit Marcel, Rodolphe a dcid qu'on passerait la nuit ici;
mais il faut aller chercher quelque chose avant que les boutiques soient
fermes...

--Mon picier demeure au coin de la rue, dit Rodolphe. Schaunard, tu
devrais y aller. Tu prendras deux bouteilles de rhum de ma part.

--Oh! Oui, oh! Oui, oh! Oui, dit Schaunard en se trompant de paletot et
prenant celui de Colline, qui faisait des losanges sur la nappe avec son
couteau.

--Et d'un! dit Marcel quand Schaunard fut parti. Passons maintenant 
Colline, celui-l sera dur. Ah! Une ide. Eh! Eh! Colline, fit-il en
heurtant violemment le philosophe.

--Quoi?... quoi?... quoi?...

--Schaunard vient de partir et a pris par erreur ton paletot noisette.

Colline regarda autour de lui et aperut en effet,  la place ou tait
son vtement, le petit habit  carreaux de Schaunard. Une ide soudaine
lui traversa l'esprit et l'emplit d'inquitude. Colline, selon son
habitude, avait bouquin dans la journe, et il avait achet, pour
quinze sous, une grammaire finlandaise et un petit roman de M. Nisard,
intitul: _le Convoi de la Laitire._  ces deux acquisitions taient
joints sept ou huit volumes de haute philosophie, qu'il avait toujours
sur lui, afin d'avoir un arsenal o puiser des arguments en cas de
discussion philosophique. L'ide de savoir cette bibliothque entre les
mains de Schaunard lui donna une sueur froide.

--Le malheureux! s'cria Colline, pourquoi a-t-il pris mon paletot?

--C'est par erreur.

--Mais mes livres... il peut en faire un mauvais usage.

--N'aie point peur, il ne les lira pas, dit Rodolphe.

--Oui, mais je le connais, moi; il est capable d'allumer sa pipe avec.

--Si tu es inquiet, tu peux le rattraper, dit Rodolphe, il vient de
sortir  l'instant; si tu trouveras  la porte.

--Certainement que je le rattraperai, rpondit Colline en se couvrant de
son chapeau, dont les bords sont si larges, qu'on pourrait facilement
servir dessus un th pour dix personnes.

--Et de deux, dit Marcel  Rodolphe; te voil libre, je m'en vais, et je
recommanderai au portier de ne point ouvrir si on frappe.

--Bonne nuit, fit Rodolphe, et merci.

Comme il venait de reconduire son ami, Rodolphe entendit dans l'escalier
un miaulement prolong, auquel son chat carlate rpondit par un autre
miaulement, en essayant avec subtilit une vasion par la porte
entre-bille.

--Pauvre Romo! dit Rodolphe, voil sa Juliette qui l'appelle; allons,
va, fit-il en ouvrant sa porte  la bte enamoure qui ne fit qu'un bond
de l'escalier jusque entre les pattes de son amante.

Rest seul avec sa matresse qui, debout devant un miroir, bouclait ses
cheveux dans une charmante attitude provocatrice, Rodolphe s'approcha de
Mimi et l'enlaa dans ses bras. Puis, comme un musicien qui, avant de
commencer son morceau, frappe un placage d'accords pour s'assurer de la
capacit de son instrument, Rodolphe assit la jeune Mimi sur ses genoux
et lui appuya sur l'paule un long et sonore baiser qui imprima une
vibration soudaine au corps de la printanire crature.

L'instrument tait d'accord.




XIV

_MADEMOISELLE MIMI_


 mon ami Rodolphe, qu'est-il donc advenu pour que vous soyez chang
ainsi? Dois-je croire les bruits que l'on rapporte, et ce malheur a-t-il
pu abattre  ce point votre robuste philosophie? Comment pourrai-je,
moi, l'historien ordinaire de votre pope bohme, si pleine d'clats de
rire, comment pourrai-je raconter sur un ton assez mlancolique la
pnible aventure qui met un crpe  votre constante gaiet, et arrte
ainsi tout  coup la sonnerie de vos paradoxes?

 Rodolphe, mon ami! Je veux bien que le mal soit grand, mais l, en
vrit, ce n'est point de quoi s'aller jeter  l'eau. Donc je vous
convie au plus vite  faire une croix sur le pass. Fuyez surtout la
solitude peuple de fantmes qui terniseraient vos regrets. Fuyez le
silence, o les chos des souvenirs seraient encore pleins de vos joies
et de vos douleurs passes. Jetez courageusement  tous les vents de
l'oubli le nom que vous avez tant aim, et jetez avec lui tout ce qui
vous reste encore de celle-l qui le portait. Boucles de cheveux mordues
par les lvres folles du dsir; flacon de Venise, o dort encore un
reste de parfum, qui, en ce moment, serait plus dangereux  respirer
pour vous que tous les poisons du monde; au feu les fleurs, les fleurs
de gaze, de soie et de velours; les jasmins blancs; les anmones
empourpres par le sang d'Adonis, les myosotis bleus, et tous ces
charmants bouquets qu'elle composait aux jours lointains de votre court
bonheur. Alors, je l'aimais aussi, moi, votre Mimi, et je ne voyais pas
de danger  ce que vous l'aimassiez. Mais suivez mon conseil: au feu les
rubans, les jolis rubans roses, bleus et jaunes dont elle se faisait des
colliers pour agacer le regard; au feu les dentelles et les bonnets, et
les voiles et tous ces chiffons coquets dont elle se parait pour aller
faire de l'amour mathmatique avec M. Csar, M. Jrme, M. Charles, ou
tel autre galant du calendrier, alors que vous l'attendiez  votre
fentre, frissonnant sous les bises et les givres de l'hiver; au feu,
Rodolphe, et sans piti, tout ce qui lui a appartenu et pourrait encore
vous parler d'elle; au feu les lettres d'_amour_. Tenez, en voici
prcisment une, et vous avez pleur dessus comme une fontaine,  mon
ami infortun!

_Comme tu ne rentres pas, je sors pour aller chez ma tante; j'emporte
l'argent qu'il y a ici, pour prendre une voiture.--Lucile._ Et ce
soir-l,  Rodolphe, vous n'avez pas dn, vous en souvenez-vous? Et
vous tes venu chez moi me tirer un feu d'artifice de plaisanteries qui
attestaient de la tranquillit de votre esprit. Car vous croyiez Mimi
chez sa tante, et si je vous avais dit qu'elle tait chez M. Csar, ou
avec un comdien de Montparnasse, vous auriez certainement voulu me
couper la gorge. Au feu encore cet autre billet qui a toute la tendresse
laconique du premier:

_Je vais me commander des bottines, il faut absolument que tu trouves
de l'argent pour que je les aille chercher aprs-demain._ Ah! mon ami,
ces bottines-l ont dans bien des contre-danses o vous ne faisiez pas
vis--vis.  la flamme tous ces souvenirs, et au vent leurs cendres.

Mais d'abord,  Rodolphe, par amour pour l'humanit et pour la gloire de
_l'charpe d'Iris_ et du _Castor_, reprenez les rnes du bon got que
vous aviez abandonnes durant votre souffrance goste, sans quoi il
peut arriver des choses horribles et dont vous seriez responsable. Nous
en reviendrions aux manches  gigot, aux pantalons  petit pont, et on
verrait un jour venir  la mode des chapeaux qui fcheraient l'univers
et appelleraient la colre du ciel.

Et maintenant, voici le moment venu de raconter les amours de notre ami
Rodolphe avec Mademoiselle Lucile, surnomme Mademoiselle Mimi. Ce fut
au dtour de sa vingt-quatrime anne, que Rodolphe fut pris subitement
au coeur par cette passion, qui eut une grande influence sur sa vie. 
l'poque o il rencontra Mimi, Rodolphe menait cette existence
accidente et fantastique que nous avons essay de dcrire dans les
prcdentes scnes de cette srie. C'tait certainement un des plus gais
porte-misre qui fussent au pays de Bohme. Et lorsque dans sa journe
il avait fait un mauvais dner et un bon mot, il marchait plus fier sur
le pav qui souvent faillit lui servir de gte, plus fier sous son habit
noir criant merci par toutes les coutures, qu'un empereur sous la robe
de pourpre. Dans le cnacle o vivait Rodolphe, par une pose assez
commune  quelques jeunes gens, on affectait de traiter l'amour comme
une chose de luxe, un prtexte  bouffonnerie. Gustave Colline, qui
tait depuis fort longtemps en relation avec une giletire qu'il rendit
contrefaite de corps et d'esprit  force de lui faire copier jour et
nuit les manuscrits de ses ouvrages philosophiques, prtendait que
l'amour tait une espce de purgation, bonne  prendre  chaque saison
nouvelle, pour se dbarrasser des humeurs. Au milieu de tous ces faux
sceptiques, Rodolphe tait le seul qui ost parler avec quelque
rvrence de l'amour; et quand on avait le malheur de lui laisser
prendre cette corde, il en avait pour une heure  roucouler des lgies
sur le bonheur d'tre aim, l'azur du lac paisible, chanson de la brise,
concert d'toiles, etc, etc. Cette manie l'avait fait surnommer
l'_harmonica_, par Schaunard. Marcel avait aussi fait  ce propos un mot
trs-joli, o, faisant allusion aux tirades sentimentales et germaniques
de Rodolphe, ainsi qu' sa calvitie prcoce, il l'appelait: _myosotis
chauve_. La vrit vraie tait ceci: Rodolphe croyait alors srieusement
en avoir fini avec toutes les choses de jeunesse et d'amour; il chantait
insolemment le _De Profundis_ sur son coeur qu'il croyait mort, alors
qu'il n'tait qu'immobile, mais prt au rveil, mais facile  la joie et
plus tendre que jamais  toutes les chres douleurs qu'il n'esprait
plus et qui le dsespraient aujourd'hui. Vous l'avez voulu,  Rodolphe!
et nous ne vous plaindrons pas, car ce mal dont vous souffrez est un de
ceux qu'on envie le plus, surtout si l'on sait qu'on en est  jamais
guri.

Rodolphe rencontra donc la jeune Mimi qu'il avait jadis connue, alors
qu'elle tait la matresse d'un de ses amis. Et il en fit la sienne. Ce
fut d'abord un grand haro parmi les amis de Rodolphe lorsqu'ils
apprirent son mariage; mais comme Mademoiselle Mimi tait fort avenante,
point du tout bgueule, et supportait sans maux de tte la fume de la
pipe et les conversations littraires, on s'accoutuma  elle et on la
traita comme une camarade. Mimi tait une charmante femme et d'une
nature qui convenait particulirement aux sympathies plastiques et
potiques de Rodolphe. Elle avait vingt-deux ans; elle tait petite,
dlicate, mivre. Son visage semblait l'bauche d'une figure
aristocratique; mais ses traits, d'une certaine finesse et comme
doucement clairs par les lueurs de ses yeux bleus et limpides,
prenaient en de certains moments d'ennui ou d'humeur un caractre de
brutalit presque fauve, o un physiologiste aurait peut-tre reconnu
l'indice d'un profond gosme ou d'une grande insensibilit. Mais
c'tait le plus souvent une charmante tte au sourire jeune et frais,
aux regards tendres ou pleins d'imprieuse coquetterie. Le sang de la
jeunesse courait chaud et rapide dans ses veines, et colorait de teintes
roses sa peau transparente aux blancheurs de camlia. Cette beaut
maladive sduisait Rodolphe, et il passait souvent, la nuit, bien des
heures  couronner de baisers le front ple de sa matresse endormie,
dont les yeux humides et lasss brillaient  demi clos sous le rideau de
ses magnifiques cheveux bruns. Mais ce qui contribua surtout  rendre
Rodolphe amoureux fou de Mademoiselle Mimi, ce furent ses mains que,
malgr les soins du mnage, elle savait conserver plus blanches que les
mains de la desse de l'oisivet. Cependant, ces mains si frles, si
mignonnes, si douces aux caresses de la lvre, ces mains d'enfant entre
lesquelles Rodolphe avait dpos son coeur de nouveau en floraison, ces
mains blanches de Mademoiselle Mimi devaient bientt mutiler le coeur du
pote avec leurs ongles roses.

Au bout d'un mois, Rodolphe commena  s'apercevoir qu'il avait pous
une tempte, et que sa matresse avait un grand dfaut. Elle
_voisinait_, comme on dit, et passait une grande partie de son temps
chez des femmes entretenues du quartier, dont elle avait fait la
connaissance. Il en rsulta bientt ce que Rodolphe avait craint
lorsqu'il s'tait aperu des relations contractes par sa matresse.
L'opulence variable de quelques-unes de ses _amies_ nouvelles avait fait
natre une fort d'ambition dans l'esprit de Mademoiselle Mimi, qui
jusque-l n'avait eu que des gots modestes et se contentait du
ncessaire, que Rodolphe lui procurait de son mieux. Mimi commena 
rver la soie, le velours et la dentelle. Et malgr les dfenses de
Rodolphe, elle continua  frquenter les femmes, qui toutes taient
d'accord pour lui persuader de rompre avec le bohmien qui ne pouvait
pas seulement lui donner cent cinquante francs pour s'acheter une robe
de drap.

--Jolie comme vous tes, lui disaient ses conseillres, vous trouverez
facilement une position meilleure. Il ne faut que chercher.

Et Mademoiselle Mimi se mit  chercher. Tmoin de ses frquentes
sorties, maladroitement motives, Rodolphe entra dans la voie
douloureuse des soupons. Mais ds qu'il se sentait sur la trace de
quelque preuve d'infidlit, il s'enfonait avec acharnement un bandeau
sur les yeux, afin de ne rien voir. Cependant, quoi qu'il en ft, il
adorait Mimi. Il avait pour elle cet amour jaloux, fantasque, querelleur
et bizarre que la jeune femme ne comprenait pas, parce qu'elle
n'prouvait alors pour Rodolphe que cet attachement tide qui rsulte de
l'habitude. Et d'ailleurs, la moiti de son coeur avait dj t
dpense au temps de son premier amour, et l'autre moiti tait encore
pleine des souvenirs de son premier amant.

Huit mois se passrent ainsi, alterns de jours bons et mauvais. Pendant
ce temps, Rodolphe fut vingt fois sur le point de se sparer de
Mademoiselle Mimi, qui avait pour lui toutes les cruauts maladroites de
la femme qui n'aime pas.  proprement parler, cette existence tait
devenue pour tous deux un enfer. Mais Rodolphe s'tait habitu  ces
luttes quotidiennes, et ne craignait rien tant que de voir cesser cet
tat de choses, parce qu'il sentait qu'avec lui cesseraient  jamais et
ces fivres de jeunesse et ces agitations qu'il n'avait point ressenties
depuis si longtemps. Et puis, s'il faut tout dire aussi, il y avait des
heures o Mademoiselle Mimi savait faire oublier  Rodolphe tous les
soupons auxquels il se dchirait le coeur. Il y avait des moments o
elle courbait  ses genoux comme un enfant, sous le charme de son regard
bleu, ce pote  qui elle avait fait retrouver la posie perdue, ce
jeune  qui elle avait rendu la jeunesse, et qui, grce  elle, tait
rentr sous l'quateur de l'amour. Deux ou trois fois par mois, au
milieu de leurs orageuses querelles, Rodolphe et Mimi s'arrtaient d'un
commun accord dans l'oasis frache d'une nuit d'amour et de douces
causeries. Alors, Rodolphe prenait entre ses bras la tte souriante et
anime de son amie, et pendant des heures entires il se laissait aller
 lui parler cet admirable et absurde langage que la passion improvise 
ses heures de dlire. Mimi coutait calme d'abord, plutt tonne
qu'mue, mais  la fin, l'loquence enthousiaste de Rodolphe, tour 
tour tendre, gai, mlancolique, la gagnait peu  peu. Elle sentait
fondre, au contact de cet amour, les glaces d'indiffrence qui
engourdissaient son coeur, des fivres contagieuses commenaient 
l'agiter, elle se jetait au cou de Rodolphe et lui disait en baisers
tout ce qu'elle n'aurait pu lui dire en paroles. Et l'aube les
surprenait ainsi, enlacs l'un  l'autre, les yeux dans les yeux, les
mains dans les mains, tandis que leurs bouches humides et brlantes
murmuraient encore le mot immortel:

          Qui, depuis cinq mille ans,
    Se suspend chaque nuit aux lvres des amants.

Mais le lendemain, le plus futile prtexte amenait une querelle, et
l'amour pouvant s'enfuyait encore pour longtemps.

 la fin, cependant, Rodolphe s'aperut que, s'il n'y prenait garde, les
mains blanches de Mademoiselle Mimi l'achemineraient  un abme o il
laisserait son avenir et sa jeunesse. Un instant la raison austre parla
en lui plus fort que l'amour, et il se convainquit par de beaux
raisonnements appuys de preuves que sa matresse ne l'aimait pas. Il
alla jusqu' se dire que les heures de tendresse qu'elle lui accordait
n'taient qu'un caprice de sens pareil  ceux que les femmes maries
prouvent pour leurs maris lorsqu'elles ont la fivre d'un cachemire,
d'une robe nouvelle, ou que leur amant se trouve loign d'elles, ce qui
fait pendant au proverbe: quand on n'a point de pain blanc on se
contente de pain bis. Bref, Rodolphe pouvait tout pardonner  sa
matresse, except de n'tre point aim. Il prit donc un parti suprme
et annona  Mademoiselle Mimi qu'elle et  chercher un autre amant.
Mimi se mit  rire et fit des bravades.  la fin, voyant que Rodolphe
tenait bon dans sa rsolution, et l'accueillait avec beaucoup de
tranquillit lorsqu'elle rentrait  la maison aprs une nuit et un jour
passs au dehors, elle commena  s'inquiter un peu devant cette
fermet  laquelle elle n'tait point habitue. Elle fut alors charmante
pendant deux ou trois jours. Mais son amant ne revenait point sur ce
qu'il avait dit, et se contentait de lui demander si elle avait trouv
quelqu'un.

--Je n'ai seulement pas cherch, rpondait-elle. Cependant elle avait
cherch, et mme avant que Rodolphe lui en et donn le conseil. En
quinze jours elle avait fait deux tentatives. Une de ses amies l'avait
aide et lui avait d'abord mnag la connaissance d'un jeune jouvenceau
qui avait fait briller aux yeux de Mimi un horizon de cachemires de
l'Inde et de mobiliers en palissandre. Mais, de l'avis de Mimi
elle-mme, ce jeune lycen, qui pouvait tre trs-fort en algbre,
n'tait pas un trs-grand clerc en amour; et comme Mimi n'aimait point 
faire les ducations, elle planta l son amoureux novice avec ses
cachemires, qui broutaient encore les prairies du Tibet, et ses
mobiliers de palissandre, encore en feuilles dans les forts du
nouveau-monde.

Le lycen ne tarda pas  tre remplac par un gentilhomme breton, dont
Mimi s'tait rapidement affole, et elle n'eut point besoin de prier
longtemps pour devenir comtesse.

Malgr les protestations de sa matresse, Rodolphe eut vent de quelque
intrigue; il voulut savoir au juste o il en tait, et un matin, aprs
une nuit o Mademoiselle Mimi n'tait point rentre, il courut 
l'endroit o il la souponnait tre, et l il put  loisir s'enfoncer en
plein coeur une de ces preuves auxquelles il faut croire quand mme. Les
yeux bords d'une aurole de volupt, il vit Mademoiselle Mimi sortir du
manoir o elle s'tait fait anoblir, pendue au bras de son nouveau
matre et seigneur, lequel, il faut le dire, paraissait beaucoup moins
fier de sa nouvelle conqute que ne le fut Pris, le beau berger grec,
aprs l'enlvement de la belle Hlne.

En voyant arriver son amant, Mademoiselle Mimi parut un peu surprise.
Elle s'approcha de lui, et pendant cinq minutes ils s'entretinrent fort
tranquillement. Ils se sparrent ensuite pour aller chacun de son ct.
Leur rupture tait rsolue.

Rodolphe rentra chez lui et passa la journe  disposer en paquets tous
les objets qui appartenaient  sa matresse.

Durant la journe qui suivit le divorce avec sa matresse, Rodolphe
reut la visite de plusieurs de ses amis, et leur annona tout ce qui
s'tait pass. Tout le monde le complimenta de cet vnement comme d'un
grand bonheur.

--Nous vous aiderons,  mon pote, lui disait un de ceux-l qui avaient
t le plus souvent tmoins des misres que Mademoiselle Mimi faisait
endurer  Rodolphe, nous vous aiderons  retirer votre coeur des mains
d'une mchante crature. Et avant peu, vous serez guri et tout prt 
courir avec une autre Mimi les verts chemins d'Aulnay et de
Fontenay-Aux-Roses.

Rodolphe jura que c'en tait  jamais fini avec les regrets et le
dsespoir. Il se laissa mme entraner au bal Mabille, o sa tenue
dlabre reprsentait fort mal _l'charpe d'Iris_ qui lui procurait ses
entres dans ce beau jardin de l'lgance et du plaisir. L, Rodolphe
rencontra de nouveaux amis avec qui il se mit  boire. Il leur raconta
son malheur avec un luxe inou de style bizarre, et, pendant une heure,
il fut tourdissant de verve et d'entrain.

--Hlas! Hlas! disait le peintre Marcel en coutant la pluie d'ironie
qui tombait des lvres de son ami, Rodolphe est trop gai, beaucoup trop!

--Il est charmant! rpondit une jeune femme  qui Rodolphe venait
d'offrir un bouquet; et, quoiqu'il soit bien mal mis, je me
compromettrais volontiers  danser avec lui s'il voulait m'inviter.

Deux secondes aprs, Rodolphe, qui avait entendu, tait  ses pieds,
enveloppant son invitation dans un discours aromatis de tout le musc et
de tout le benjoin d'une galanterie  80 degrs Richelieu. La dame
demeura confondue devant ce langage paillet d'adjectifs blouissants et
de phrases contournes et rgence au point de faire rougir le talon des
souliers de Rodolphe, qui n'avait jamais t si gentilhomme
vieux-svres. L'invitation fut accepte.

Rodolphe ignorait les premiers lments de la danse  l'gal de la rgle
de trois. Mais il tait m par une audace extraordinaire, il n'hsita
point  partir, et improvisa une danse inconnue  toutes les
chorgraphies passes. C'tait un pas qu'on appelle le _pas des regrets
et soupirs_, et dont l'originalit obtint un incroyable succs. Les
trois mille becs de gaz avaient beau lui tirer la langue, comme pour se
moquer de lui, Rodolphe allait toujours, et jetait sans relche,  la
figure de sa danseuse, des poignes de madrigaux entirement indits.

--Hlas! disait le peintre Marcel, cela est incroyable, Rodolphe me fait
l'effet d'un homme ivre qui se roule sur des verres casss.

--En attendant, il _a fait_ une femme superbe, dit un autre en voyant
Rodolphe s'enfuir avec sa danseuse.

--Tu ne nous dis pas adieu, lui cria Marcel.

Rodolphe revint prs de l'artiste et lui tendit la main. Cette main
tait froide et humide comme une pierre mouille.

La compagne de Rodolphe tait une robuste fille de Normandie, riche et
abondante nature dont la rusticit native s'tait promptement
aristocratise au milieu des lgances du luxe parisien et d'une vie
oisive. Elle s'appelait quelque chose comme Madame Sraphine, et tait
pour le prsent la matresse d'un rhumatisme, pair de France, qui lui
donnait 50 louis par mois, qu'elle partageait avec un gentilhomme de
comptoir qui ne lui donnait que des coups. Rodolphe lui avait plu, elle
espra qu'il ne lui donnerait rien, elle l'emmena chez elle.

--Lucile, dit-elle  sa femme de chambre, je n'y suis pour personne. Et,
aprs avoir pass dans sa chambre, elle revint au bout de cinq minutes,
revtue d'un costume spcial. Elle trouva Rodolphe immobile et muet, car
depuis son entre il s'tait malgr lui enfonc dans des tnbres plein
de sanglots silencieux.

--Vous ne me regardez plus, tu ne me parles pas, dit Sraphine tonne.

--Allons, se dit Rodolphe en relevant la tte, regardons-la, mais pour
l'art seulement!

    Et quel spectacle, alors, vint s'offrir  ses yeux!

comme dit Raoul dans _les Huguenots_.

Sraphine tait admirablement belle. Ces formes splendides, habilement
mises en valeur par la coupe de son vtement, s'accusaient pleines de
provocations sous la demi-transparence du tissu. Toutes les imprieuses
fivres du dsir se rveillrent dans les veines de Rodolphe. Un chaud
brouillard lui monta au cerveau. Il regarda Sraphine autrement que pour
l'amour de l'esthtique, et il prit dans ses mains celles de la belle
fille. C'taient des mains sublimes et qu'on et dites sculptes par les
plus purs ciseaux de la statuaire grecque. Rodolphe sentit ces
admirables mains trembler dans les siennes; et, de moins en moins
critique d'art, il attira prs de lui Sraphine, dont le visage se
colorait dj de cette rougeur qui est l'aurore de la volupt.

--Cette crature est un vritable instrument de plaisir un vrai
_stradivarius_ d'amour, et dont je jouerais volontiers un air, pensa
Rodolphe, en entendant d'une manire trs-distincte le coeur de la belle
battre une charge prcipite.

En ce moment un coup de sonnette violent retentit  la porte de
l'appartement.

--Lucile, Lucile, cria Sraphine  la femme de chambre, n'ouvrez pas;
dites que je ne suis pas rentre.

 ce nom de Lucile, deux fois prononc, Rodolphe se leva.

--Je ne veux vous gner en aucune faon, madame, dit-il. D'ailleurs, il
faut que je me retire, il est tard et je demeure trs-loin. Bonsoir.

--Comment! Vous partez? s'cria Sraphine en redoublant les clairs de
son regard. Pourquoi, pourquoi partez-vous? Je suis libre, vous pouvez
rester.

--Impossible, rpondit Rodolphe. J'attends ce soir un de mes parents qui
arrive de la terre de feu, et il me dshriterait s'il ne me trouvait
pas chez moi pour lui faire accueil. Bonsoir, madame!

Et il sortit avec prcipitation. La servante alla l'clairer, Rodolphe
leva par mgarde les yeux sur elle. C'tait une jeune femme frle,  la
dmarche lente; son visage trs-ple faisait une charmante antithse
avec sa chevelure noire onde naturellement, et ses yeux bleus
semblaient deux toiles malades.

-- fantme! s'cria Rodolphe en se reculant devant celle qui portait le
nom et le visage de sa matresse.

Arrire! Que me veux-tu? Et il descendit l'escalier  la hte.

--Mais, madame, dit la camriste en rentrant chez sa matresse, il est
fou, ce jeune homme!

--Dis donc qu'il est bte, rpondit Sraphine exaspre.

Oh! ajouta-t-elle, a m'apprendra  tre bonne. Si cet imbcile de Lon
avait au moins l'esprit de venir  prsent!

Lon tait le gentilhomme dont la tendresse portait une cravache.

Rodolphe courut chez lui tout d'une haleine. En montant l'escalier, il
trouva son chat carlate qui poussait des gmissements plaintifs. Il y
avait deux nuits dj qu'il appelait ainsi vainement son amante
infidle, une Manon Lescaut angora, partie en campagne galante sur les
toits d'alentour. Pauvre bte, dit Rodolphe, toi aussi on t'a tromp; ta
Mimi t'a fait des traits comme la mienne. Bast! Consolons-nous. Vois-tu,
ma pauvre bte, le coeur des femmes et des chattes est un abme que les
hommes et les chats ne pourront jamais sonder.

Lorsqu'il entra dans sa chambre, bien qu'il ft une chaleur
pouvantable, Rodolphe crut sentir un manteau glac descendre sur ses
paules. C'tait le froid de la solitude, de la terrible solitude de la
nuit que rien ne vient troubler. Il alluma sa bougie et aperut alors la
chambre dvaste. Les meubles ouvraient leurs tiroirs vides, et, du
plafond au sol, une immense tristesse emplissait cette petite chambre,
qui parut  Rodolphe plus grande qu'un dsert. En marchant, il heurta du
pied les paquets renfermant les objets appartenant  Mademoiselle Mimi,
et il ressentit un mouvement de joie en voyant qu'elle n'tait pas
encore venue pour les prendre, comme elle lui avait dit qu'elle le
ferait le matin. Rodolphe sentait, malgr tous ses combats, approcher
l'heure de la raction, et il devinait bien qu'une nuit atroce allait
expier toute la joie amre qu'il avait dpense dans la soire.
Cependant, il esprait que son corps, bris par la fatigue,
s'endormirait avant le rveil des angoisses, si longtemps comprimes
dans son coeur.

Comme il s'approchait du lit et en cartait les rideaux, en voyant ce
lit qui n'avait pas t drang depuis deux jours, devant les deux
oreillers placs l'un  ct de l'autre, et sous l'un desquels se
cachait encore  demi la garniture d'un bonnet de femme, Rodolphe sentit
son coeur treint dans l'invincible tau de cette douleur morne qui ne
peut clater. Il tomba au pied du lit, prit son front dans ses mains;
et, aprs avoir jet un regard dans cette chambre dsole, il s'cria:

-- petite Mimi, joie de ma maison, est-il bien vrai que vous soyez
partie, que je vous ai renvoye, et que je ne vous reverrai plus, mon
Dieu!  jolie tte brune qui avez si longtemps dormi  cette place, ne
reviendrez-vous plus y dormir encore?  voix capricieuse dont les
caresses me donnaient le dlire, et dont les colres me charmaient,
est-ce que je ne vous entendrai plus?  petites mains blanches aux
veines bleues, vous  qui j'avais fianc mes lvres,  petites mains
blanches, avez-vous donc reu mon dernier baiser? Et Rodolphe plongeait,
avec une ivresse dlirante, sa tte dans les oreillers, encore imprgns
des parfums de la chevelure de son amie. Du fond de cette alcve il lui
semblait voir sortir le fantme des belles nuits qu'il avait passes
avec sa jeune matresse. Il entendait retentir claire et sonore, au
milieu du silence nocturne, le rire panoui de Mademoiselle Mimi, et il
se ressouvint de cette charmante et contagieuse gaiet avec laquelle
elle avait su tant de fois lui faire oublier tous les embarras et toutes
les misres de leur existence hasardeuse.

Pendant toute cette nuit il passa en revue les huit mois qu'il venait
d'couler auprs de cette jeune femme qui ne l'avait jamais aim
peut-tre, mais dont les tendres mensonges avaient su rendre au coeur de
Rodolphe sa jeunesse et sa virilit premires.

L'aube blanchissante le surprit au moment o, vaincu par la fatigue, il
venait de fermer les yeux rougis par les larmes verses durant cette
nuit. Veille douloureuse et terrible, et comme les plus railleurs et les
plus sceptiques d'entre nous pourraient en retrouver plus d'une au fond
de leur pass.

Le matin, lorsque ses amis entrrent chez lui, ils furent effrays en
voyant Rodolphe, dont le visage tait ravag par toutes les angoisses
qui l'avaient assailli durant sa veille au mont d'oliviers de l'amour.

--Bon, dit Marcel, j'en tais sr: c'est sa gaiet d'hier qui lui a
tourn sur le coeur. a ne peut pas durer comme a.

Et, de concert avec deux ou trois camarades, il commena sur
Mademoiselle Mimi une foule de rvlations indiscrtes, dont chaque mot
s'enfonait comme une pine au coeur de Rodolphe. Ses amis lui
_prouvrent_ que de tout temps sa matresse l'avait tromp comme un
niais, chez lui et au dehors, et que cette crature ple comme l'ange de
la phthisie tait un crin de sentiments mauvais et d'instincts froces.

Et l'un et l'autre, ils alternrent ainsi dans la tche qu'ils avaient
entreprise, et dont le but tait d'amener Rodolphe  ce point o l'amour
aigri se change en mpris; mais ce but ne fut atteint qu' moiti. Le
dsespoir du pote se changea en colre. Il se jeta avec rage sur les
paquets qu'il avait prpars la veille; et aprs avoir mis de ct tous
les objets que sa matresse avait en sa possession en entrant chez lui,
il garda tout ce qu'il lui avait donn pendant leur liaison,
c'est--dire la plus grande partie, et surtout les choses de toilette
auxquelles Mademoiselle Mimi tenait par toutes les fibres de sa
coquetterie, devenue insatiable dans les derniers temps.

Mademoiselle Mimi vint le lendemain dans la journe pour prendre ses
effets. Rodolphe tait chez lui et seul. Il fallut que toutes les
puissances de l'amour-propre le retinssent, pour qu'il ne se jett point
au cou de sa matresse. Il lui fit un accueil plein d'injures muettes,
et Mademoiselle Mimi lui rpondit par ces insultes froides et aigus qui
font pousser des griffes aux plus faibles et aux plus timides. Devant le
ddain avec lequel sa matresse le flagellait avec une opinitret
insolente, la colre de Rodolphe clata brutale et effrayante; un
instant, Mimi, blanche de terreur, se demanda si elle allait sortir
vivante d'entre ses mains. Aux cris qu'elle poussa, quelques voisins
accoururent et l'arrachrent de la chambre de Rodolphe.

Deux jours aprs, une amie de Mimi vint demander  Rodolphe s'il voulait
rendre les affaires qu'il avait gardes chez lui.

--Non, rpondit-il.

Et il fit causer la messagre de sa matresse. Cette femme lui apprit
que la jeune Mimi tait dans une situation fort malheureuse, et qu'elle
allait manquer de logement.

--Et son amant, dont elle est si folle?

--Mais, rpondit Amlie, l'amie en question, ce jeune homme n'a point
l'intention de la prendre pour matresse. Il en a une depuis fort
longtemps, et il parat peu s'occuper de Mimi, qui est  ma charge et
m'embarrasse beaucoup.

--Qu'elle s'arrange, dit Rodolphe, elle l'a voulu; a ne me regarde
pas... Et il fit des madrigaux  Mademoiselle Amlie, et lui persuada
qu'elle tait la plus belle femme du monde.

Amlie fit part  Mimi de son entrevue avec Rodolphe.

--Que dit-il? Que fait-il? demanda Mimi. Vous a-t-il parl de moi?

--Aucunement; vous tes dj oublie, ma chre. Rodolphe a une nouvelle
matresse, et il lui a achet une toilette superbe, car il a reu
beaucoup d'argent, et lui-mme est vtu comme un prince. Il est
trs-aimable, ce jeune homme, et il m'a dit des choses charmantes.

--Je saurai ce que cela veut dire, pensa Mimi.

Tous les jours, Mademoiselle Amlie venait voir Rodolphe sous un
prtexte quelconque; et, quoi qu'il ft, celui-ci ne pouvait s'empcher
de lui parler de Mimi.

--Elle est fort gaie, rpondait l'amie, et n'a point l'air de se
proccuper de sa position. Au reste, elle assure qu'elle reviendra avec
vous quand elle voudra, sans faire aucune avance et uniquement pour
faire enrager vos amis.

--C'est bien, dit Rodolphe; qu'elle vienne et nous verrons.

Et il recommena  faire la cour  Amlie, qui s'en allait tout
rapporter  Mimi, et assurait que Rodolphe tait fort pris d'elle.

--Il m'a encore bais la main et le cou, lui disait-elle; voyez, c'est
tout rouge. Il veut m'emmener au bal demain.

--Ma chre amie, dit Mimi pique, je vois o vous en voulez venir,  me
faire croire que Rodolphe est amoureux de vous, et qu'il ne pense plus 
moi. Mais vous perdez votre temps, et avec lui, et avec moi. Le fait
tait que Rodolphe n'tait aimable avec Amlie que pour l'attirer chez
lui souvent, et avoir l'occasion de lui parler de sa matresse, mais
avec un machiavlisme qui avait peut-tre son but; et, s'apercevant bien
que Rodolphe aimait toujours Mimi, et que celle-ci n'tait pas loigne
de rentrer avec lui, Amlie s'efforait, par des rapports adroitement
invents,  viter tout ce qui pourrait rapprocher les deux amants.

Le jour o elle devait aller au bal, Amlie vint dans la matine
demander  Rodolphe si la partie tenait toujours.

--Oui, lui rpondit-il, je ne veux pas manquer l'occasion d'tre le
chevalier de la plus belle personne des temps modernes.

Amlie prit l'air coquet qu'elle avait le soir de son unique dbut dans
un thtre de la banlieue, dans les quatrimes rles de soubrette, et
elle promit qu'elle serait prte pour le soir.

-- propos, fit Rodolphe, dites  Mademoiselle Mimi que, si elle veut
faire une infidlit  son amant en ma faveur et venir passer une nuit
chez moi, je lui rendrai toutes ses affaires.

Amlie fit la commission de Rodolphe et prta  ses paroles un sens tout
autre que celui qu'elle avait su deviner.

--Votre Rodolphe est un homme ignoble, dit-elle  Mimi, sa proposition
est une infamie. Il veut vous faire descendre par cette dmarche au rang
des plus viles cratures; et si vous allez chez lui, non-seulement il ne
vous rendra pas vos affaires, mais il vous servira en rise  tous ses
amis: c'est une conspiration arrange entre eux.

--Je n'irai pas, dit Mimi; et comme elle vit Amlie en train de prparer
sa toilette, elle lui demanda si elle allait au bal.

--Oui, rpondit l'autre.

--Avec Rodolphe?

--Oui, il doit venir m'attendre ce soir  vingt pas de la maison.

--Bien du plaisir, dit Mimi; et voyant l'heure du rendez-vous avancer,
elle courut en toute hte chez l'amant de Mademoiselle Amlie et le
prvint que celle-ci tait en train de lui machiner une petite trahison
avec son ancien amant  elle.

Le monsieur, jaloux comme un tigre et brutal comme un bton, arriva chez
Mademoiselle Amlie, et lui annona qu'il trouvait excellent qu'elle
passt la soire avec lui.

 huit heures, Mimi courut  l'endroit o Rodolphe devait trouver
Amlie. Elle aperut son amant qui se promenait dans l'attitude d'un
homme qui attend; elle passa deux fois  ct de lui, sans oser
l'aborder. Rodolphe tait mis trs-lgamment ce soir-l, et les crises
violentes auxquelles il tait en proie depuis huit jours avaient donn
 son visage un grand caractre. Mimi fut singulirement mue. Enfin,
elle se dcida  lui parler. Rodolphe l'accueillit sans colre, et lui
demanda des nouvelles de sa sant, aprs quoi il s'informa du motif qui
l'amenait prs de lui; tout cela d'une voix douce, et o un accent de
tendresse cherchait  se contraindre.

--C'est une mauvaise nouvelle que je viens vous annoncer: Mademoiselle
Amlie ne peut venir au bal avec vous, son amant la retient.

--J'irai donc au bal tout seul.

Ici, Mademoiselle Mimi feignit de trbucher et s'appuya sur l'paule de
Rodolphe. Il lui prit le bras et lui proposa de la reconduire chez elle.

--Non, dit Mimi, j'habite avec Amlie; et, comme elle est avec son
amant, je ne pourrai rentrer que lorsqu'il sera parti.

--coutez, lui dit alors le pote, je vous ai fait faire tantt une
proposition par Mademoiselle Amlie; vous l'a-t-elle transmise?

--Oui, dit Mimi, mais en des termes auxquels, mme aprs ce qui est
arriv, je n'ai pu ajouter foi. Non, Rodolphe, je n'ai pas cru que,
malgr tout ce que vous pouvez avoir  me reprocher, vous me croyiez
assez peu de coeur pour accepter un semblable march.

--Vous ne m'avez pas compris, ou on vous a mal rapport les choses. Ce
qui est dit est toujours dit, fit Rodolphe; il est neuf heures, vous
avez encore trois heures de rflexion. Ma clef sera sur ma porte jusqu'
minuit. Bonsoir. Adieu, ou au revoir.

--Adieu donc, dit Mimi d'une voix tremblante. Et ils se quittrent...
Rodolphe rentra chez lui et se jeta tout habill sur son lit.  onze
heures et demie Mademoiselle Mimi entrait dans sa chambre.

--Je viens vous demander l'hospitalit, dit-elle: l'amant d'Amlie est
rest chez elle, et je n'ai pu rentrer.

Jusqu' trois heures du matin ils causrent. Une conversation
explicative, o de temps en temps le _tu_ familier succdait au _vous_
de la discussion officielle.

 quatre heures leur bougie s'teignit. Rodolphe voulut en allumer une
neuve.

--Non, dit Mimi, ce n'est point la peine; il est bien temps de dormir.

Et cinq minutes aprs, sa jolie tte brune avait repris sa place sur
l'oreiller; et, d'une voix pleine de tendresse, elle appelait les lvres
de Rodolphe sur ses petites mains blanches aux veines bleues, dont la
pleur nacre luttait avec les blancheurs du drap. Rodolphe n'alluma pas
la bougie.

Le lendemain matin, Rodolphe se leva le premier; et, montrant  Mimi
plusieurs paquets, il lui dit trs-doucement:

--Voici ce qui vous appartient, vous pouvez l'emporter; je tiens ma
parole.

--Oh! dit Mimi, je suis bien fatigue, voyez-vous, et je ne pourrai pas
emporter tous ces gros paquets d'une seule fois. J'aime mieux revenir.

Et comme elle s'tait habille, elle prit seulement une collerette et
une paire de manchettes.

--J'emporterai ce qui reste... petit  petit, ajouta-t-elle en souriant.

--Allons, dit Rodolphe, emporte tout ou n'emporte rien; mais que cela
finisse.

--Que cela recommence, au contraire, et que cela dure surtout, dit la
jeune Mimi en embrassant Rodolphe.

Aprs avoir djeun ensemble, ils partirent pour aller  la campagne. En
traversant le Luxembourg, Rodolphe rencontra un grand pote qui l'avait
toujours accueilli avec une charmante bont. Par convenance, Rodolphe
allait feindre de ne pas le voir. Mais le pote ne lui en donna pas le
temps; et, en passant prs de lui, il lui fit un geste amical, et salua
sa jeune compagne avec un gracieux sourire.

--Quel est ce monsieur? demanda Mimi.

Rodolphe lui rpondit un nom qui la fit rougir de plaisir et d'orgueil.

--Oh! dit Rodolphe, cette rencontre du pote qui a si bien chant
l'amour est d'un bon augure, et portera bonheur  notre rconciliation.

--Je t'aime, va, dit Mimi en serrant la main de son ami, bien qu'il
fussent au milieu de la foule.

--Hlas! Pensa Rodolphe, lequel vaut le mieux, ou de se laisser tromper
toujours pour avoir cru, ou ne croire jamais dans la crainte d'tre
tromp toujours?




XV

_DONEC GRATUS..._


Nous avons racont comment le peintre Marcel avait connu Mademoiselle
Musette. Unis un matin par le ministre du caprice, qui est le maire du
13e arrondissement, ils avaient cru, ainsi que la chose arrive
souvent, s'pouser sous le rgime de la sparation de coeur. Mais un
soir, aprs une violente querelle o ils avaient rsolu de se quitter
sur-le-champ, ils s'aperurent que leurs mains, qui s'taient serres en
signe d'adieu, ne voulaient plus se sparer. Presque  leur insu leur
caprice tait devenu de l'amour. Ils se l'avourent tous deux en riant 
moiti.

--C'est trs-grave ce qui nous arrive l, dit Marcel. Comment diable
avons-nous donc fait?

--Oh! reprit Musette, nous sommes des maladroits, nous n'avons pas pris
assez de prcautions.

--Qu'est-ce qu'il y a? dit en entrant Rodolphe, devenu le voisin de
Marcel.

--Il y a, rpondit celui-ci en dsignant Musette, que mademoiselle et
moi, nous venons de faire une jolie dcouverte. Nous sommes amoureux. a
nous sera venu en dormant.

--Oh! Oh! en dormant, je ne crois pas, fit Rodolphe. Mais qu'est-ce qui
prouve que vous aimez? Vous exagrez peut-tre le danger.

--Parbleu! reprit Marcel, nous ne pouvons pas nous souffrir.

--Et nous ne pouvons plus nous quitter, ajouta Musette.

--Alors, mes enfants, votre affaire est claire. Vous avez voulu jouer au
plus fin, et vous avez perdu tous les deux. C'est mon histoire avec
Mimi. Voil bientt deux calendriers que nous usons  nous disputer
jour et nuit. C'est avec ce systme-l qu'on ternise les mariages.
Unissez un oui avec un non, vous obtiendrez un mnage Philmon et
Baucis. Votre intrieur va faire pendant au mien; et si Schaunard et
Phmie viennent demeurer dans la maison, comme ils nous en ont menacs,
notre trio de mnages en fera une habitation bien agrable.

En ce moment Gustave Colline entra. On lui apprit l'accident qui venait
d'arriver  Musette et  Marcel.

--Eh bien, philosophe, dit celui-ci, que penses-tu de a?

Colline gratta le poil du chapeau qui lui servait de toit, et murmura:

--J'en tais sr d'avance. L'amour est un jeu du hasard. Qui s'y frotte
s'y pique. Il n'est pas bon que l'homme soit seul.

Le soir, en rentrant, Rodolphe dit  Mimi:

--Il y a du nouveau. Musette est folle de Marcel, et ne veut plus le
quitter.

--Pauvre fille! rpondit Mimi. Elle qui a si bon apptit!

--Et de son ct, Marcel est empoign par Musette. Il l'adore 
trente-six carats, comme dirait cet intrigant de Colline.

--Pauvre garon! dit Mimi, lui qui est si jaloux!

--C'est vrai, dit Rodolphe, lui et moi nous sommes lves d'Othello.

Quelque temps aprs, aux mnages de Rodolphe et de Marcel vint se
joindre le mnage de Schaunard; le musicien emmnageait dans la maison,
avec Phmie, Teinturire.

 compter de ce jour, tous les autres voisins dormirent sur un volcan,
et,  l'poque du terme, ils envoyaient un cong unanime au
propritaire.

En effet, peu de jours se passaient sans qu'un orage clatt dans l'un
des mnages. Tantt c'tait Mimi et Rodolphe qui, n'ayant plus la force
de parler, s'expliquaient  l'aide des projectiles qui leur tombaient
sous la main. Le plus souvent c'tait Schaunard qui faisait, au bout
d'une canne, quelques observations  la mlancolique Phmie. Quant 
Marcel et Musette, leurs discussions taient renfermes dans le silence
du huit clos; ils prenaient au moins la prcaution de fermer leurs
portes et leurs fentres.

Si d'aventure la paix rgnait dans les mnages, les autres locataires
n'taient pas moins victimes de cette concorde passagre. L'indiscrtion
des cloisons mitoyennes laissait pntrer chez eux tous les secrets des
mnages bohmes, et les initiait malgr eux  tous leurs mystres.
Aussi, plus d'un voisin prfrait-il le _casus belli_ aux ratifications
des traits de paix.

Ce fut,  vrai dire, une singulire existence que celle qu'on mena
pendant six mois. La plus loyale fraternit se pratiquait sans emphase
dans ce cnacle, o tout tait  tous et se partageait en entrant, bonne
ou mauvaise fortune.

Il y avait dans le mois certains jours de splendeur, o l'on ne serait
pas descendu dans la rue sans gants, jours de liesse, o l'on dnait
toute la journe. Il y en avait d'autres o l'on serait presque all 
la cour sans bottes, jours de carme o, aprs n'avoir pas djeun en
commun, on ne dnait pas ensemble, ou bien l'on arrivait,  force de
combinaisons conomiques,  raliser un de ces repas dans lesquels les
assiettes et les couverts _faisaient relche_, comme disait Mademoiselle
Mimi.

Mais, chose prodigieuse c'est que, dans cette association o se
trouvaient pourtant trois femmes jeunes et jolies, aucune bauche de
discorde ne s'leva entre les hommes; ils s'agenouillaient souvent
devant les plus futiles caprices de leurs matresses, mais pas un d'eux
n'et hsit un instant entre la femme et l'ami.

L'amour nat surtout de la spontanit; c'est une improvisation.
L'amiti, au contraire, s'difie pour ainsi dire: c'est un sentiment qui
marche avec circonspection; c'est l'gosme de l'esprit, tandis que
l'amour c'est l'gosme du coeur.

Il y avait six ans que les bohmes se connaissaient. Ce long espace de
temps pass dans une intimit quotidienne avait, sans altrer
l'individualit bien tranche de chacun, amen entre eux un accord
d'ides, un ensemble qu'ils n'auraient pas trouv ailleurs. Ils avaient
des moeurs qui leur taient propres, un langage intime dont les
trangers n'auraient pas su trouver la clef. Ceux qui ne les
connaissaient pas particulirement appelaient leur libert d'allure du
cynisme. Ce n'tait pourtant que de la franchise. Esprits rtifs  toute
chose impose, ils avaient tous le faux en haine et le commun en
mpris. Accuss de vanits exagres, ils rpondaient en talant
firement le programme de leur ambition; et, ayant la conscience de leur
valeur, ils ne s'abusaient pas sur eux-mmes.

Depuis tant d'annes qu'ils marchaient ensemble dans la mme vie, mis
souvent en rivalit par ncessit d'tat, ils ne s'taient pas quitt la
main et avaient pass, sans y prendre garde, sur les questions
personnelles d'amour-propre, toutes les fois qu'on avait essay d'en
lever entre eux pour les dsunir. Ils s'estimaient d'ailleurs les uns
les autres juste ce qu'ils valaient; et l'orgueil, qui est le
contre-poison de l'envie, les prservait de toutes les petites jalousies
de mtier.

Cependant, aprs six mois de vie en commun, une pidmie de divorce
s'abattit tout  coup sur les mnages.

Schaunard ouvrit la marche. Un jour, il s'aperut que Phmie,
Teinturire, avait un genou mieux fait que l'autre; et comme, en fait de
plastique, il tait d'un purisme austre, il renvoya Phmie, lui donnant
pour souvenir la canne avec laquelle il lui faisait de si frquentes
observations. Puis il retourna demeurer chez un parent qui lui offrait
un logement gratis.

Quinze jours aprs, Mimi quittait Rodolphe pour monter dans les
carrosses du jeune vicomte Paul, l'ancien lve de Carolus Barbemuche,
qui lui avait promis des robes couleur du soleil.

Aprs Mimi, ce fut Musette qui prit la clef des champs et rentra  grand
bruit dans l'aristocratie du monde galant, qu'elle avait quitt pour
suivre Marcel.

Cette sparation eut lieu sans querelle, sans secousse, sans
prmditation. Ne d'un caprice qui tait devenu de l'amour, cette
liaison fut rompue par un autre caprice.

Un soir du carnaval, au bal masqu de l'Opra, o elle tait alle avec
Marcel, Musette eut pour vis--vis dans une contredanse un jeune homme
qui autrefois lui avait fait la cour. Ils se reconnurent et, tout en
dansant, changrent quelques paroles. Sans le vouloir peut-tre, en
instruisant ce jeune homme de sa vie prsente, laissa-t-elle chapper un
regret sur sa vie passe. Tant fut-il qu' la fin du quadrille, Musette
se trompa; et, au lieu de donner la main  Marcel qui tait son
cavalier, elle prit la main de son _vis--vis_, qui l'entrana et
disparut avec elle dans la foule.

Marcel la chercha, assez inquiet. Au bout d'une heure, il la trouva au
bras du jeune homme; elle sortait du caf de l'opra, la bouche pleine
de refrains. En apercevant Marcel, qui s'tait mis dans un angle les
bras croiss, elle lui fit un signe d'adieu, en lui disant: je vais
revenir.

--C'est--dire ne m'attendez pas, traduisit Marcel. Il tait jaloux,
mais il tait logique et connaissait Musette; aussi ne l'attendit-il
pas; il rentra chez lui le coeur gros nanmoins, mais l'estomac lger.
Il chercha dans une armoire s'il n'y avait pas quelques reliefs 
manger; il aperut un morceau de pain granitique et un squelette de
hareng saur.

--Je ne pouvais pas lutter contre des truffes, pensa-t-il. Au moins
Musette aura soup. Et aprs avoir pass un coin de son mouchoir sur ses
yeux, sous le prtexte de se moucher, il se coucha.

Deux jours aprs, Musette se rveillait dans un boudoir tendu de rose.
Un coup bleu l'attendait  sa porte, et toutes les fes de la mode,
mises en rquisition, apportaient leurs merveilles  ses pieds. Musette
tait ravissante, et sa jeunesse semblait encore rajeunir au milieu de
ce cadre d'lgances. Alors elle recommena l'ancienne existence, fut de
toutes les ftes et reconquit sa clbrit. On parla d'elle partout,
dans les coulisses de la bourse et jusque dans les buvettes
parlementaires. Quant  son nouvel amant, M. Alexis, c'tait un charmant
jeune homme. Souvent il se plaignait  Musette de la trouver un peu
lgre et un peu insoucieuse lorsqu'il lui parlait de son amour; alors
Musette le regardait en riant, lui tapait dans la main, et lui disait:

--Que voulez-vous, mon cher? Je suis reste pendant six mois avec un
homme qui me nourrissait de salade et de soupe sans beurre, qui
m'habillait avec une robe d'indienne et me menait beaucoup  l'Odon,
parce qu'il n'tait pas riche. Comme l'amour ne cote rien, et que
j'tais folle de ce monstre, nous avons considrablement dpens
d'amour. Il ne m'en reste gure que des miettes. Ramassez-les, je ne
vous en empche pas. Au reste, je ne vous ai pas trich; et si les
rubans ne cotaient pas si cher, je serais encore avec mon peintre.
Quant  mon coeur, depuis que j'ai un corset de quatre-vingts francs,
je ne l'entends pas faire grand bruit, et j'ai bien peur de l'avoir
oubli dans un des tiroirs de Marcel.

La disparition des trois mnages bohmes occasionna une fte dans la
maison qu'ils avaient habite. En signe de rjouissance, le propritaire
donna un grand dner, et les locataires illuminrent leurs fentres.

Rodolphe et Marcel avaient t se loger ensemble; ils avaient pris
chacun une idole dont ils ne savaient pas bien le nom au juste.
Quelquefois il leur arrivait, l'un de parler de Musette, l'autre de
Mimi; alors ils en avaient pour la soire. Ils se rappelaient leur
ancienne vie et les chansons de Musette, et les chansons de Mimi, et les
nuits blanches, et les paresseuses matines, et les dners faits en
rve. Une  une, ils faisaient raisonner dans ces duos de souvenirs
toutes ces heures envoles; et ils finissaient ordinairement par ce
dire: qu'aprs tout, ils taient encore heureux de se trouver ensemble,
les pieds sur les chenets, tisonnant la bche de dcembre, fumant leur
pipe, et de savoir l'un l'autre, comme un prtexte  causerie, pour se
raconter tout haut  eux-mmes ce qu'ils se disaient tout bas lorsqu'ils
taient seuls: qu'ils avaient beaucoup aim ces cratures disparues en
emportant un lambeau de leur jeunesse, et que peut-tre ils les aimaient
encore.

Un soir, en traversant le boulevard, Marcel aperut  quelques pas de
lui une jeune dame qui, en descendant de voiture, laissait voir un bout
de bas blanc d'une correction toute particulire; le cocher lui-mme
dvorait des yeux ce charmant _pourboire_.

--Parbleu, fit Marcel, voil une jolie jambe; j'ai bien envie de lui
offrir mon bras; voyons un peu... de quelle faon l'aborderai-je? Voil
mon affaire... c'est assez neuf.

--Pardon, madame, dit-il en s'approchant de l'inconnue dont il ne put
tout d'abord voir le visage, vous n'auriez pas par hasard trouv mon
mouchoir?

--Si, monsieur, rpondit la jeune femme; le voici. Et elle mit dans la
main de Marcel un mouchoir qu'elle tenait  la main.

L'artiste roula dans un prcipice d'tonnement. Mais tout  coup un
clat de rire qu'il reut en plein visage le fit revenir  lui;  cette
joyeuse fanfare, il reconnut ses anciennes amours.

C'tait Mademoiselle Musette.

--Ah! s'cria-t-elle, Monsieur Marcel qui fait la chasse aux aventures.
Comment la trouves-tu celle-l, hein? Elle ne manque pas de gaiet.

--Je la trouve supportable, rpondit Marcel.

--O vas-tu si tard dans ce quartier? demanda Musette.

--Je vais dans ce monument, fit l'artiste en indiquant un petit thtre
o il avait ses entres.

--Pour l'amour de l'art?

--Non, pour l'amour de Laure. Tiens, pensa Marcel, voil un calembour,
je le vendrai  Colline: il en fait collection.

--Qu'est-ce que Laure? continua Musette dont les regards jetaient des
points d'interrogation. Marcel continua sa mauvaise plaisanterie.

--C'est une chimre que je poursuis et qui joue les ingnues dans ce
petit endroit. Et il chiffonnait de la main un jabot idal.

--Vous tes bien spirituel ce soir, dit Musette.

--Et vous bien curieuse, fit Marcel.

--Parlez donc moins haut, tout le monde nous entend; on va nous prendre
pour des amoureux qui se disputent.

--a ne serait pas la premire fois que cela nous arriverait, dit
Marcel.

Musette vit une provocation dans cette phrase et rpliqua prestement:

--Et a ne sera peut-tre pas la dernire, hein? Le mot tait clair; il
siffla comme une balle  l'oreille de Marcel.

--Splendeurs des cieux, dit-il en regardant les toiles vous tes
tmoins que ce n'est pas moi qui ai tir le premier. Vite ma cuirasse!

 compter de ce moment le feu tait engag.

Il ne s'agissait plus que de trouver un trait d'union convenable pour
aboucher ces deux fantaisies qui venaient de se rveiller si vivaces.

Tout en marchant, Musette regardait Marcel, et Marcel regardait Musette.
Ils ne se parlaient pas; mais leurs yeux, ces plnipotentiaires du
coeur, se rencontraient souvent. Au bout d'un quart d'heure de
diplomatie, ce congrs de regards avait tacitement arrang l'affaire. Il
n'y avait plus qu' ratifier.

La conversation interrompue se renoua.

--Franchement, dit Musette  Marcel, o allais-tu tout  l'heure?

--Je te l'ai dit, j'allais voir Laure.

--Est-elle jolie?

--Sa bouche est un nid de sourires.

--Connu, dit Musette.

--Mais toi-mme, fit Marcel, d'o venais-tu sur les ailes de cette
citadine?

--Je venais de conduire au chemin de fer Alexis, qui va faire un tour
dans sa famille.

--Quel homme est-ce que cet Alexis?

-- son tour, Musette fit de son amant actuel un ravissant portrait.
Tout en se promenant, Marcel et Musette continurent ainsi, en plein
boulevard, cette comdie du _revenez-y_ de l'amour. Avec la mme
navet, tour  tour tendre et railleuse, ils refaisaient strophe 
strophe cette ode immortelle o Horace et Lydie vantent avec tant de
grce les charmes de leurs amours nouvelles, et finissent par ajouter un
post-scriptum  leurs anciennes amours. Comme ils arrivaient au dtour
d'une rue, une assez forte patrouille dboucha tout  coup.

Musette _organisa_ une petite attitude effraye, et se cramponnant au
bras de Marcel elle lui dit:

--Ah! mon Dieu, vois donc, voil de la troupe qui arrive, il va encore y
avoir une rvolution. Sauvons-nous, j'ai une peur affreuse; viens me
reconduire!

--Mais o allons-nous? demanda Marcel.

--Chez moi, dit Musette; tu verras comme c'est joli. Je t'offre 
souper, nous parlerons politique.

--Non, dit Marcel qui pensait  M. Alexis; je n'irai pas chez toi malgr
l'offre du souper. Je n'aime pas boire mon vin dans le verre des autres.

Musette resta muette devant ce refus. Puis,  travers le brouillard de
ses souvenirs, elle aperut le pauvre intrieur du pauvre artiste; car
Marcel n'tait pas devenu millionnaire; alors Musette eut une ide; et,
profitant de la rencontre d'une autre patrouille, elle manifesta une
nouvelle terreur.

--On va se battre, s'cria-t-elle; je n'oserai jamais rentrer chez moi.
Marcel, mon ami, mne-moi chez une de mes amies qui _doit_ demeurer dans
ton quartier.

En traversant le pont neuf, Musette poussa un clat de rire.

--Qu'y a-t-il? demanda Marcel.

--Rien! dit Musette; je me rappelle que mon amie est dmnage; elle
demeure aux Batignolles.

En voyant arriver Marcel et Musette, bras dessus, bras dessous, Rodolphe
ne fut pas tonn.

--Ces amours mal enterres, dit-il, c'est toujours comme a!




XVI

_LE PASSAGE DE LA MER ROUGE_


Depuis cinq ou six ans, Marcel travaillait  ce fameux tableau qu'il
affirmait devoir reprsenter le _Passage de la mer Rouge_ et, depuis
cinq ou six ans, ce chef-d'oeuvre de couleur tait refus avec
obstination par le jury. Aussi,  force d'aller et de revenir de
l'atelier de l'artiste au muse, et du muse  l'atelier, le tableau
connaissait si bien le chemin, que, si on l'et plac sur des roulettes,
il et t en tat de se rendre tout seul au Louvre. Marcel, qui avait
refait dix fois, et du haut en bas remani cette toile, attribuait  une
hostilit personnelle des membres du jury l'ostracisme qui le repoussait
annuellement du salon carr; et, dans ses moments perdus, il avait
compos en l'honneur des cerbres de l'institut un petit dictionnaire
d'injures, avec des illustrations d'une frocit aigu. Ce recueil,
devenu clbre, avait obtenu dans les ateliers et  l'cole des
beaux-arts le succs populaire qui s'est attach  l'immortelle
complainte de Jean Blin, peintre ordinaire du grand sultan des turcs;
tous les rapins de Paris en avaient un exemplaire dans leur mmoire.

Pendant longtemps, Marcel ne s'tait pas dcourag des refus acharns
qui l'accueillaient  chaque exposition. Il s'tait confortablement
assis dans cette opinion que son tableau tait, dans des proportions
moindres, le pendant attendu par les _Noces de Cana_, ce gigantesque
chef-d'oeuvre dont la poussire de trois sicles n'a pu ternir
l'clatante splendeur. Aussi, chaque anne,  l'poque du salon, Marcel
envoyait son tableau  l'examen du jury. Seulement, pour drouter les
examinateurs et tcher de les faire faillir dans le parti pris
d'exclusion qu'ils paraissaient avoir envers le _Passage de la mer
Rouge_, Marcel, sans rien dranger  la composition gnrale, modifiait
quelque dtail et changeait le titre de son tableau.

Ainsi, une fois il arriva devant le jury sous le nom de _Passage du
Rubicon_; mais Pharaon, mal dguis sous le manteau de Csar, fut
reconnu et repouss avec tous les honneurs qui lui taient dus.

L'anne suivante, Marcel jeta sur un des plans de sa toile une couche de
blanc simulant la neige, planta un sapin dans un coin, et, habillant un
gyptien en grenadier de la garde impriale, baptisa son tableau:
_Passage de la Brsina_.

Le jury, qui avait ce jour-l rcur ses lunettes sur le parement de son
habit  palmes vertes, ne fut point dupe de cette nouvelle ruse. Il
reconnut parfaitement la toile obstine, surtout  un grand diable de
cheval multicolore qui se cabrait au bout d'une vague de la mer Rouge.
La robe de ce cheval servait  Marcel pour toutes ses expriences de
coloris, et dans son langage familier, il l'appelait tableau synoptique
des _tons fins_, parce qu'il reproduisait, avec leurs jeux d'ombre et de
lumire, toutes les combinaisons les plus varies de la couleur. Mais
une fois encore, insensible  ce dtail, le jury n'eut pas assez de
boules noires pour refuser le _Passage de la Brsina_.

--Trs-bien, dit Marcel, je m'y attendais. L'anne prochaine je le
renverrai sous le titre de: _Passage des Panoramas_.

--Ils seront bien attraps... traps... attrape... trape... chantonna le
musicien Schaunard sur un air nouveau de sa composition, un air
terrible, bruyant comme une gamme de coups de tonnerre, et dont
l'accompagnement tait redout de tous les pianos circonvoisins.

--Comment peuvent-ils refuser cela sans que tout le vermillon de ma mer
Rouge leur monte au visage et les couvre de honte? murmurait Marcel en
contemplant son tableau... quand on pense qu'il y a l-dedans pour cent
cus de couleur et pour un million de gnie, sans compter ma belle
jeunesse, devenu chauve comme mon feutre. Une oeuvre srieuse qui ouvre
de nouveaux horizons  la science des _glacis_. Mais ils n'auront pas le
dernier; jusqu' mon dernier soupir, je leur enverrai mon tableau. Je
veux qu'il se grave dans leur mmoire.

--C'est la plus sre manire de le faire jamais graver, dit Gustave
Colline d'une voix plaintive; et en lui-mme il ajouta: il est
trs-joli, celui-l, trs-joli... je le rpterai dans les socits.
Marcel continuait ses imprcations, que Schaunard continuait  mettre en
musique.

--Ah! Ils ne veulent pas me recevoir, disait Marcel.

Ah! Le gouvernement les paye, les loge et leur donne la croix,
uniquement dans le seul but de me refuser une fois par an, le premier
mars, une toile de cent sur chssis  clef... je vois distinctement leur
ide, je la vois trs-distinctement; ils veulent me faire briser mes
pinceaux. Ils esprent peut-tre, en me refusant ma _mer Rouge_, que je
vais me jeter dedans par la fentre du dsespoir. Mais, ils connaissent
bien mal mon coeur humain, s'ils comptent me prendre  cette ruse
grossire. Je n'attendrai mme plus l'poque du salon.  compter
d'aujourd'hui, mon oeuvre devient le tableau de Damocls ternellement
suspendu sur leur existence. Maintenant, je vais une fois par semaine
l'envoyer chez chacun d'eux,  domicile, au sein de leur famille, au
plein coeur de leur vie prive. Il troublera leurs joies domestiques, il
leur fera trouver le vin sr, le rti brl, et leurs pouses amres.
Ils deviendront fous trs-rapidement, et on leur mettra la camisole de
force pour aller  l'institut les jours de sance. Cette ide me
sourit.

Quelques jours aprs, et comme Marcel avait dj oubli ses terribles
plans de vengeance contre ses perscuteurs, il reut la visite du pre
_Mdicis_. On appelait ainsi dans le cnacle un juif nomm Salomon et
qui,  cette poque, tait trs-connu de toute la Bohme artistique et
littraire, avec qui il tait en perptuels rapports. Le pre Mdicis
ngociait dans tous les genres de bric--brac. Il vendait des mobiliers
complets depuis _douze_ francs jusqu' mille cus. Il achetait tout et
savait le revendre avec bnfice. La banque d'change de M. Proudhon est
bien peu de chose compare au systme appliqu par Mdicis, qui
possdait le gnie du trafic  un degr auquel les plus habiles de sa
religion n'taient point arrivs jusque-l. Sa boutique, situe place du
carrousel, tait un lieu ferique o l'on trouvait toute chose 
souhait. Tous les produits de la nature, toutes les crations de l'art,
tout ce qui sort des entrailles de la terre et du gnie humain, Mdicis
en faisait un objet de ngoce. Son commerce touchait  tout, absolument
 tout ce qui existe, il travaillait mme dans _l'idal_. Mdicis
achetait des _ides_ pour les exploiter lui-mme ou les revendre. Connu
de tous les littrateurs et de tous les artistes, intime de la palette
et familier de l'critoire, c'tait l'Asmode des arts. Il vous vendait
des cigares contre un plan de feuilleton, des pantoufles contre un
sonnet, de la mare frache contre des paradoxes; il causait _ l'heure_
avec les crivains chargs de raconter dans les gazettes les cancans du
monde; il vous procurait des places dans les tribunes des parlements, et
des invitations pour les soires particulires; il logeait  la nuit, 
la semaine ou au mois les rapins errants, qui le payaient en copies
faites au Louvre d'aprs les matres. Les coulisses n'avaient point de
mystres pour lui. Il vous faisait recevoir des pices dans les
thtres; il vous obtenait des tours de faveur. Il avait dans la tte un
exemplaire de l'almanach des vingt-cinq mille adresses, et connaissait
la demeure, les noms et les secrets de toutes les clbrits, mme
obscures.

Quelques pages copies dans le _brouillard_ de sa tenue de livres
pourront, mieux que toutes les explications les plus dtailles, donner
une ide de l'universalit de son commerce.

                                  20 mars 184...

--Vendu  M. L, antiquaire, le compas dont Archimde s'est servi pendant
le sige de Syracuse, 75 fr.

--Achet  M. V, journaliste, les oeuvres compltes, non coupes, de M,
membre de l'acadmie, 10 fr.

--Vendu au mme un article de critique sur les oeuvres compltes de
M***, membre de l'acadmie, 30 fr.

--Vendu  M***, membre de l'acadmie, un feuilleton de douze colonnes
sur ses oeuvres compltes, 250 fr.

--Achet  M. R, homme de lettres, une apprciation critique sur les
oeuvres compltes de M***, de l'Acadmie Franaise, 10 fr; plus 50
livres de charbon de terre et 2 kilog. de caf.

--Vendu  M*** un vase en porcelaine ayant appartenu  Madame du Barry,
18 fr.

--Achet  la petite D... ses cheveux, 15 fr.

--Achet  M. B... un lot d'articles de moeurs et les trois dernires
fautes d'orthographe faites par m le prfet de la Seine, 6 fr; plus une
paire de souliers napolitains.

--Vendu  Mademoiselle O... une chevelure blonde, 120 fr.

--Achet  M. M..., peintre d'histoire, une srie de dessins gais, 25
fr.

--Indiqu  M. Ferdinand l'heure  laquelle Madame la Baronne R... De
P... va  la messe.--Au mme, lou pour une journe le petit entre-sol
du faubourg Montmartre, le tout 30 fr.

--Vendu  M. Isidore son portrait en Apollon, 30 fr.

--Vendu  Mademoiselle R... une paire de homards et six paires de gants,
36 fr (reu 2 fr 75 c).

-- la mme, procur un crdit de six mois chez Madame***, modiste.
(Prix  dbattre.)

--Procur  Madame***, modiste, la clientle de Mademoiselle R... (Reu
pour ce, trois mtres de velours et six aunes de dentelle.)

--Achet  M. R..., homme de lettres, une crance de 120 fr sur le
journal***, actuellement en liquidation, 5 fr; plus deux livres de tabac
de Moravie.

--Vendu  M. Ferdinand deux lettres d'amour, 12 fr.

--Achet  M. J..., peintre, le portrait de M. Isidore en Apollon, 6
fr.

--Achet  M*** 75 kilog. de son ouvrage, intitul: _des Rvolutions
sous-marines_, 15 fr.

--Lou  Madame la Comtesse de G... un service de Saxe, 20 fr.

--Achet  M***, journaliste, 52 lignes dans son _Courrier de Paris,_
100 fr; plus une garniture de chemine.

--Vendu  MM. O... et Cie 52 lignes dans le _Courrier de Paris_ de
M***, 300 fr; plus deux garnitures de chemine.

-- Mademoiselle S... G..., lou un lit et un coup pour un jour
(nant). (Voir le compte de Mademoiselle S G..., grand-livre, folios 26
et 27.)

--Achet  M. Gustave C..., un mmoire sur l'industrie linire, 50 fr;
plus une dition rare des oeuvres de Flavius Josphe.

-- Mademoiselle S... G... vendu un mobilier moderne 5, 000 fr.

--Pour la mme, pay une note chez le pharmacien, 75 fr.

--_Id_. Pay une note chez la crmire, 3 fr 85.

Etc, etc, etc.

On voit, par ces citations, sur quelle immense chelle s'tendaient les
oprations du juif Mdicis, qui, malgr les notes un peu illicites de
son commerce infiniment clectique, n'avait jamais t inquit par
personne.

En entrant chez les bohmes avec cet air intelligent qui le distinguait,
le juif avait devin qu'il arrivait  un moment propice. En effet, les
quatre amis se trouvaient en ce moment runis en conseil, et, sous la
prsidence d'un apptit froce, dissertaient la grave question _du pain
et de la viande_. C'tait un dimanche! De la fin du mois. Jour fatal et
quantime sinistre.

L'entre de Mdicis fut donc acclame par un joyeux chorus; car on
savait que le juif tait trop avare de son temps pour le dpenser en
visites de politesse; aussi sa prsence annonait-elle toujours une
affaire  traiter.

--Bonsoir, messieurs, dit le juif, comment vous va?

--Colline, dit Rodolphe couch sur son lit et engourdi dans les douceurs
de la ligne horizontale, exerce les devoirs de l'hospitalit, offre une
chaise  notre hte: un hte est sacr. Je vous salue en Abraham, ajouta
le pote.

Colline alla prendre un fauteuil qui avait l'lasticit du bronze, et
l'avana prs du juif en lui disant avec une voix hospitalire:

--Supposez un instant que vous tes Cinna, et prenez ce sige.

Mdicis se laissa tomber dans le fauteuil, et allait se plaindre de sa
duret, lorsqu'il se ressouvint que lui-mme l'avait jadis chang avec
Colline contre une profession de foi vendue  un dput qui n'avait pas
la corde de l'improvisation. En s'asseyant, les poches du juif
rsonnrent d'un bruit argentin, et cette mlodieuse symphonie jeta les
quatre bohmes dans une rverie pleine de douceurs.

--Voyons la chanson maintenant, dit Rodolphe tout bas  Marcel,
l'accompagnement parat joli.

--Monsieur Marcel, fit Mdicis, je viens simplement faire votre fortune.
C'est--dire que je viens vous offrir une occasion superbe d'entrer dans
le monde artistique. L'art, voyez-vous bien, Monsieur Marcel, est un
chemin aride dont la gloire est l'oasis.

--Pre Mdicis, dit Marcel sur les charbons de l'impatience, au nom de
50 pour cent, votre patron vnr, soyez bref.

--Oui, dit Colline, bref ainsi que le roi Ppin, qui tait un sire
concis comme vous: car vous devez l'tre, circoncis, fils de Jacob!

--Ouh! Ouh! Ouh! firent les bohmes en regardant si le plancher ne
s'entr'ouvrait pas pour engloutir le philosophe.

Mais Colline ne fut pas encore englouti cette fois.

--Voici l'affaire, reprit Mdicis. Un riche amateur qui monte une
galerie destine  faire le tour de l'Europe m'a charg de lui procurer
une srie d'oeuvres remarquables. Je viens vous offrir vos entres dans
ce muse. En un mot, je viens pour vous acheter votre _Passage de la mer
Rouge_.

--Comptant? fit Marcel.

--Comptant, rpondit le juif en faisant jouer l'orchestre de ses
goussets.

--L'es-tu content? dit Colline.

--Dcidment, fit Rodolphe furieux, il faudra se procurer une poire
d'angoisse pour fermer le soupirail  sottises de ce gueux-l. Brigand,
ne vois-tu pas qu'il cause d'_cus_? Il n'y a donc rien de sacr pour
toi, athe?

Colline monta sur un meuble, et prit la pose d'Harpocrate, dieu du
silence.

--Continuez, Mdicis, dit Marcel en montrant son tableau. Je veux vous
laisser l'honneur de fixer vous-mme le prix de cette oeuvre qui n'en a
pas. Le juif posa sur la table 50 cus en bel argent neuf.

--Aprs? dit Marcel, c'est l'avant-garde.

--Monsieur Marcel, dit Mdicis, vous savez bien que mon premier mot est
toujours mon dernier. Je n'ajouterai rien; rflchissez: 50 cus, cela
fait 150 francs. C'est une somme, a!

--Une faible somme, reprit l'artiste; rien que dans la robe de mon
Pharaon, il y a pour 50 cus de cobalt. Payez-moi au moins la faon,
galisez les piles, arrondissez le chiffre, et je vous appellerai Lon
X, Lon X _bis_.

--Voici mon dernier mot, reprit Mdicis: je n'ajoute pas un sou de plus;
mais j'offre  dner  tout le monde, vins varis  discrtion, et au
dessert je paye en or.

--Personne ne dit mot? Hurla Colline en frappant trois coups de poing
sur la table. Adjug.

--Allons, dit Marcel, convenu.

--Je ferai prendre le tableau demain, fit le juif. Partons, messieurs,
le couvert est mis.

Les quatre amis descendirent l'escalier en chantant le choeur des
_Huguenots:  table,  table_!

Mdicis traita les bohmes d'une faon tout  fait magnifique. Il leur
offrit une foule de choses qui jusques-l taient restes pour eux
compltement indites. Ce fut  compter de ce dner que le homard cessa
d'tre un mythe pour Schaunard, et il contracta ds lors pour cet
amphibie une passion qui devait aller jusqu'au dlire.

Les quatre amis sortirent de ce splendide festin ivres comme un jour de
vendange. Cette ivresse faillit mme avoir des suites dplorables pour
Marcel qui, en passant devant la boutique de son tailleur,  deux heures
du matin, voulait absolument veiller son crancier pour lui donner en
-compte les 150 francs qu'il venait de recevoir. Une lueur de raison
qui veillait encore dans l'esprit de Colline retint l'artiste au bord de
ce prcipice.

Huit jours aprs ce festival, Marcel apprit dans quelle galerie son
tableau avait pris place. En passant dans le faubourg Saint-Honor, il
s'arrta au milieu d'un groupe qui paraissait regarder curieusement la
pose d'une enseigne au-dessus d'une boutique. Cette enseigne n'tait
autre chose que le tableau de Marcel, vendu par Mdicis  un marchand de
comestibles. Seulement, le _Passage de la mer Rouge_ avait encore subi
une modification et portait un nouveau titre. On y avait ajout un
bateau  vapeur, et il s'appelait: _Au port de Marseille_. Une ovation
flatteuse s'tait leve parmi les curieux quand on avait dcouvert le
tableau. Aussi Marcel se retourna-t-il ravi de ce triomphe, et murmura:
_La voix du peuple, c'est la voix de Dieu_.




XVII

_LA TOILETTE DES GRCES_


Mademoiselle Mimi, qui avait coutume de dormir la grasse matine, se
rveilla un matin sur le coup de dix heures, et parut trs-tonne de ne
point voir Rodolphe auprs d'elle ni mme dans la chambre. La veille au
soir, avant de s'endormir, elle l'avait pourtant vu  son bureau, se
disposant  passer la nuit sur un travail extra-littraire qui venait de
lui tre command, et  l'achvement duquel la jeune Mimi tait
particulirement intresse. En effet, sur le produit de son labeur, le
pote avait fait esprer  son amie qu'il lui achterait une certaine
robe printanire dont elle avait un jour aperu le coupon aux _deux
magots_, un magasin de nouveauts fameux,  l'talage duquel la
coquetterie de Mimi allait faire de frquentes dvotions. Aussi, depuis
que le travail en question tait commenc, Mimi se proccupait-elle avec
une grande inquitude de ses progrs. Souvent elle s'approchait de
Rodolphe, pendant qu'il crivait, et, penchant la tte par-dessus son
paule, elle lui disait gravement:

--Eh bien, ma robe avance-t-elle?

--Il y a dj une manche, sois calme, rpondait Rodolphe.

Une nuit, ayant entendu Rodolphe qui faisait claquer ses doigts, ce qui
indiquait ordinairement qu'il tait content de son labeur, Mimi se
dressa brusquement sur son lit, et cria en passant sa tte brune 
travers les rideaux:

--Est-ce que ma robe est finie?

--Tiens, rpondit Rodolphe en allant lui montrer quatre grandes pages
couvertes de lignes serres, je viens d'achever le corsage.

--Quel bonheur! fit Mimi, il ne reste plus que la jupe. Combien faut-il
de pages comme a pour faire une jupe.

--C'est selon; mais comme tu n'es pas grande, avec une dizaine de pages
de cinquante lignes de trente-trois lettres nous pourrions avoir une
jupe convenable.

--Je ne suis pas grande, c'est vrai, dit Mimi srieusement; mais il ne
faudrait cependant pas avoir l'air de pleurer aprs l'toffe: on porte
les robes trs-amples, et je voudrais de beaux plis pour que a fasse
_frou-frou_.

--C'est bien, rpondit gravement Rodolphe, je mettrai dix lettres de
plus  la ligne, et nous obtiendrons le _frou-frou_.

Et Mimi se rendormait heureuse.

Comme elle avait commis l'imprudence de parler  ses amies,
Mesdemoiselles Musette et Phmie, de la belle robe que Rodolphe tait en
train de lui faire, les deux jeunes personnes n'avaient pas manqu
d'entretenir messieurs Marcel et Schaunard de la gnrosit de leur ami
envers sa matresse; et ces confidences avaient t suivies de
provocations non quivoques  imiter l'exemple donn par le pote.

--C'est--dire, ajoutait Mademoiselle Musette en tirant Marcel par les
moustaches, c'est--dire que si cela continue encore huit jours comme
a, je serai force de t'emprunter un pantalon pour sortir.

--Il m'est d onze francs dans une bonne maison, rpondit Marcel; si je
rcupre cette valeur, je la consacrerai  t'acheter une feuille de
vigne  la mode.

--Et moi? demandait Phmie  Schaunard. Mon peigne _noir_ (elle ne
pouvait pas dire peignoir) tombe en ruine.

Schaunard tirait alors trois sous de sa poche, et les donnait  sa
matresse en lui disant:

--Voici de quoi acheter une aiguille et du fil. Raccommode ton peignoir
bleu, cela t'instruira en t'amusant, _utile dulci_.

Nanmoins, dans un conciliabule tenu trs-secret, Marcel et Schaunard
convinrent avec Rodolphe que chacun de son ct s'efforcerait de
satisfaire la juste coquetterie de leurs matresses.

--Ces pauvres filles, avait dit Rodolphe, un rien les pare, mais encore
faut-il qu'elles aient ce rien. Depuis quelque temps les beaux-arts et
la littrature vont trs-bien, nous gagnons presque autant que des
commissionnaires.

--Il est vrai que je ne puis pas me plaindre, interrompit Marcel: les
beaux-arts se portent comme un charme, on se croirait sous le rgne de
Lon X.

--Au fait, fit Rodolphe, Musette m'a dit que tu partais le matin et que
tu ne rentrais que le soir depuis huit jours. Est-ce que tu as vraiment
de la besogne?

--Mon cher, une affaire superbe, que m'a procure Mdicis. Je fais des
portraits  la caserne de _l'Ave Maria_, dix-huit grenadiers qui m'ont
demand leur image  six francs l'une dans l'autre, la ressemblance
garantie un an, comme les montres. J'espre avoir le rgiment tout
entier. C'tait bien aussi mon ide de requinquer Musette quand Mdicis
m'aura pay, car c'est avec lui que j'ai trait et pas avec mes modles.

--Quant  moi, fit Schaunard ngligemment, sans qu'il y paraisse, j'ai
deux cents francs qui dorment.

--Sacrebleu! Rveillons-les, dit Rodolphe.

--Dans deux ou trois jours je compte marger, reprit Schaunard. En
sortant de la caisse, je ne vous cacherai pas que je me propose de
donner un libre cours  quelques-unes de mes passions. Il y a surtout,
chez le fripier d' ct, un habit de nankin et un cor de chasse qui
m'agacent l'oeil depuis longtemps; je m'en ferai certainement hommage.

--Mais, demandrent  la fois Rodolphe et Marcel, d'o espres-tu tirer
ce nombreux capital?

--coutez, messieurs, dit Schaunard en prenant un air grave et en
s'asseyant entre ses deux amis, il ne faut pas nous dissimuler aux uns
et aux autres qu'avant d'tre membres de l'institut et contribuables,
nous avons encore pas mal de pain de seigle  manger, et la miche
quotidienne est dure  ptrir. D'un autre ct, nous ne sommes pas
seuls; comme le ciel nous a crs sensibles, chacun de nous s'est choisi
une chacune,  qui il a offert de partager son sort.

--Prcd d'un hareng, interrompit Marcel.

--Or, continua Schaunard, tout en vivant avec la plus stricte conomie,
quand on ne possde rien, il est difficile de mettre de ct, surtout si
l'on a toujours un apptit plus grand que son assiette.

--O veux-tu en venir?... demanda Rodolphe.

-- ceci, reprit Schaunard, que, dans la situation actuelle, nous
aurions tort les uns et les autres de faire les ddaigneux, lorsqu'il se
prsente, mme en dehors de notre art, une occasion de mettre un chiffre
devant le zro qui constitue notre apport social!

--Eh bien! dit Marcel, auquel de nous peux-tu reprocher de faire le
ddaigneux? Tout grand peintre que je serai un jour, n'ai-je pas
consenti  consacrer mes pinceaux  la reproduction picturale de
guerriers franais qui me payent avec leur sou de poche? Il me semble
que je ne crains pas de descendre de l'chelle de ma grandeur future.

--Et moi, reprit Rodolphe, ne sais-tu pas que depuis quinze jours je
compose un pome didactique mdico-chirurgical-osanore pour un dentiste
clbre qui subventionne mon inspiration  raison de quinze sous la
douzaine d'alexandrins, un peu plus cher que les hutres?... Cependant,
je n'en rougis pas; plutt que de voir ma muse rester les bras croiss,
je lui ferais volontiers mettre le _Conducteur parisien_ en romances.
Quand on a une lyre... que diable! C'est pour s'en servir... Et puis
Mimi est altre de bottines.

--Alors, reprit Schaunard, vous ne m'en voudrez pas quand vous saurez de
quelle source est sorti le pactole dont j'attends le dbordement.

Voici quelle tait l'histoire des deux cents francs de Schaunard.

Il y avait environ une quinzaine de jours, il tait entr chez un
diteur de musique qui lui avait promis de lui trouver, parmi ses
clients, soit des leons de piano, soit des accords.

--Parbleu! dit l'diteur en le voyant entrer, vous arrivez  propos, on
est venu justement aujourd'hui me demander un pianiste. C'est un
anglais; je crois qu'on vous payera bien... tes-vous rellement fort?

Schaunard pensa qu'une contenance modeste pourrait lui nuire dans
l'esprit de son diteur. Un musicien, et surtout un pianiste, modeste,
c'est en effet chose rare. Aussi Schaunard rpondit-il avec beaucoup
d'aplomb:

--Je suis de premire force; si j'avais seulement un poumon attaqu, de
grands cheveux et un habit noir, je serais actuellement clbre comme le
soleil, et, au lieu de me demander huit cents francs pour faire graver
ma partition de _la Mort de la jeune fille_, vous viendriez m'en offrir
trois mille,  genoux, et dans un plat d'argent.

--Il est de fait, poursuivit l'artiste, que mes dix doigts ayant dix ans
de travaux forcs sur les cinq octaves, je manipule assez agrablement
l'ivoire et les dises.

Le personnage auquel on adressait Schaunard tait un anglais nomm M.
Birn'n. Le musicien fut d'abord reu par un laquais bleu, qui le
prsenta  un laquais vert, qui le repassa  un laquais noir, lequel
l'avait introduit dans un salon o il s'tait trouv en face d'un
insulaire accroupi dans une attitude spleenatique qui le faisait
ressembler  _Hamlet_, mditant sur le peu que nous sommes. Schaunard se
disposait  expliquer le motif de sa prsence, lorsque des cris perants
se firent entendre et lui couprent la parole. Ce bruit affreux qui
dchiraient les oreilles tait pouss par un perroquet expos sur un
perchoir au balcon de l'tage infrieur.

-- le bte, le bte! le bte! murmura l'Anglais en faisant un bond dans
son fauteuil, il fera mourir moi.

Et au mme instant le volatile se mit  dbiter son rpertoire, beaucoup
plus tendu que celui des jacquots ordinaires; et Schaunard resta
confondu lorsqu'il entendit l'animal, excit par une voix fminine,
commencer  dclamer les premiers vers du rcit de _Thramne_ avec les
intonations du conservatoire.

Ce perroquet tait le favori d'une actrice en vogue dans son boudoir.
C'tait une de ces femmes qui, on ne sait ni pourquoi ni comment, sont
cotes des prix fous sur le turf de la galanterie, et dont le nom est
inscrit sur les menus des soupers de gentilshommes, o elles servent de
dessert vivant. De nos jours, cela pose un chrtien d'tre vu avec une
de ces paennes, qui souvent n'ont d'antique que leur acte de naissance.
Quand elles sont jolies, le mal n'est pas grand, aprs tout: le plus
qu'on risque, c'est d'tre mis sur la paille pour les avoir mises dans
le palissandre. Mais quand leur beaut s'achte  l'once chez les
parfumeurs et ne rsiste pas  trois gouttes d'eau verses sur un
chiffon, quand leur esprit tient dans un couplet de vaudeville, et leur
talent dans le creux de la main d'un claqueur, on a peine  s'expliquer
comment des gens distingus, ayant quelquefois un nom, de la raison et
un habit  la mode, se laissent emporter, par amour du lieu commun, 
lever jusqu'au terre--terre du caprice le plus banal, des cratures
dont leur frontin ne voudrait pas faire sa lisette.

L'actrice en question tait du nombre de ces beauts du jour. Elle
s'appelait Dolors et se disait Espagnole, bien qu'elle fut ne dans
cette Andalousie parisienne qui s'appelle la rue Coquenard. Quoiqu'il
n'y ait pas dix minutes de la rue Coquenard  la rue de Provence, elle
avait mis sept ou huit ans pour faire le chemin. Sa prosprit avait
commenc au fur et  mesure de sa dcadence personnelle. Ainsi, le jour
o elle fit poser sa premire fausse dent, elle eut un cheval, et deux
chevaux le jour o elle fit poser la seconde. Actuellement elle menait
grand train, logeait dans un Louvre, tenait le milieu de la chausse les
jours de Longchamp, et donnait des bals o tout Paris assistait. Le tout
Paris de ces dames? C'est--dire cette collection d'oisifs courtisans de
tous les ridicules et de tous les scandales; le tout Paris joueur de
lansquenet et de paradoxes, les fainants de la tte et du bras, tueurs
de leur temps et de celui des autres; les crivains qui se font hommes
de lettres pour utiliser les plumes que la nature leur a mises sur le
dos; les bravi de la dbauche, les gentilshommes biseauts, les
chevaliers d'ordre mystrieux, toute la Bohme hante, venue on ne sait
d'o et y retournant; toutes les cratures notes et annotes; toutes
les filles d've qui vendaient jadis le fruit maternel sur un ventaire,
et qui le dbitent maintenant dans des boudoirs; toute la race
corrompue, du lange au linceul, qu'on retrouve aux premires
reprsentations avec Golconde sur le front et le Tibet sur les paules,
et pour qui cependant fleurissent les premires violettes du printemps
et les premires amours des adolescents. Tout ce monde-l, que les
_chroniques_ appellent tout Paris, tait reu chez Mademoiselle Dolors,
la matresse du perroquet en question.

Cet oiseau, que ses talents oratoires avaient rendu clbre dans tout le
quartier, tait devenu peu  peu la terreur des plus proches voisins.
Expos sur le balcon, il faisait de son perchoir une tribune o il
tenait, du matin jusqu'au soir, des discours interminables. Quelques
journalistes lis avec sa matresse lui ayant appris certaines
spcialits parlementaires, le volatile tait devenu d'une force
surprenante sur _la question des sucres_. Il savait par coeur le
rpertoire de l'actrice et le dclamait de faon  pouvoir la doubler
elle-mme en cas d'indisposition. En outre, comme celle-ci tait
polyglotte dans ses sentiments et recevait des visites de tous les coins
du monde, le perroquet parlait toutes les langues et se livrait
quelquefois dans chaque idiome  des blasphmes qui eussent fait rougir
les mariniers  qui _Vert-Vert_ dut son ducation avance. La socit de
cet oiseau, qui pouvait tre instructive et agrable pendant dix
minutes, devenait un supplice vritable quand elle se prolongeait. Les
voisins s'taient plaints plusieurs fois; mais l'actrice les avait
insolemment renvoys des fins de leur plainte. Deux ou trois locataires,
honntes pres de famille, indigns des moeurs relches auxquelles les
indiscrtions du perroquet les initiaient, avaient mme donn cong au
propritaire, que l'actrice avait su prendre par son faible.

L'anglais chez lequel nous avons vu entrer Schaunard avait pris patience
pendant trois mois.

Un jour, il dguisa sa fureur qui venait d'clater sous un grand costume
d'apparat; et tel qu'il se ft prsent chez la reine Victoria un jour
de baisemain,  Windsor, il se fit annoncer chez Mademoiselle Dolors.

En le voyant entrer, celle-ci pensa d'abord que c'tait _Hoffmann_ dans
son costume de _lord Spleen_; et, voulant faire bon accueil  un
camarade, elle lui offrit  djeuner. L'anglais lui rpondit gravement
dans un franais en vingt-cinq leons que lui avait appris un rfugi
espagnol.

--Je acceptai votre invitation,  la condition que nous mangerons cet
oiseau... dsagrable, et il dsignait la cage du perroquet, qui, ayant
dj flair un insulaire, l'avait salu en fredonnant le _God save the
king._

Dolors pensa que l'Anglais, son voisin, tait venu pour se moquer
d'elle, et se disposait  se fcher, quand celui-ci ajouta:

--Comme je tais fort riche, je mettrais le prix  la bte.

Dolors rpondit qu'elle tenait  son oiseau, et qu'elle ne voulait pas
le voir passer entre les mains d'un autre.

--Oh! Ce n'tait pas dans mes mains que je voulais le mettre, rpondit
l'Anglais; c'est dessous mes pieds, et il montrait le talon de ses
bottes.

Dolors frmit d'indignation, et allait s'emporter peut-tre,
lorsqu'elle aperut, au doigt de l'Anglais, une bague dont le diamant
reprsentait peut-tre 2,500 francs de rentes. Cette dcouverte fut
comme une douche tombe sur sa colre. Elle rflchit qu'il tait
peut-tre imprudent de se fcher avec un homme qui avait cinquante mille
francs  son petit doigt.

--Eh bien, monsieur, lui dit-elle, puisque ce pauvre coco vous ennuie,
je le mettrai sur le derrire; de cette faon, vous ne pourrez plus
l'entendre.

L'anglais se borna  faire un geste de satisfaction.

--Cependant, ajouta-t-il en montrant ses bottes, je aurais beaucoup
prfr...

--Soyez sans crainte, fit Dolors;  l'endroit o je le mettrai, il lui
sera impossible de troubler milord.

--Oh! Je tais pas milord... je tais seulement esquire.

Mais au moment mme o M. Birn'n se disposait  se retirer aprs l'avoir
salue avec une inclinaison trs-modeste, Dolors, qui ne ngligeait en
aucune occasion ses intrts, prit un petit paquet dpos sur un
guridon, et dit  l'Anglais:

--Monsieur, on donne ce soir, au thtre de... une reprsentation  mon
bnfice, et je dois jouer dans trois pices. Voudriez-vous me permettre
de vous offrir quelques coupons de loges? Le prix des places n'a t que
peu augment.

Et elle mit une dizaine de loges entre les mains de l'insulaire.

--Aprs m'tre montre aussi prompte  lui tre agrable, pensait-elle
intrieurement, s'il est un homme bien lev, il est impossible qu'il me
refuse; et, s'il me voit jouer, avec mon costume rose, qui sait? Entre
voisins! Le diamant qu'il porte au doigt est l'avant-garde d'un million.
Ma foi, il est bien laid, il est bien triste, mais a me fournira une
occasion d'aller  Londres sans avoir le mal de mer.

L'anglais, aprs avoir pris les billets, se fit expliquer une seconde
fois l'usage auquel ils taient destins, puis il demanda le prix...

--Les loges sont  soixante francs, et il y en a dix... Mais cela n'est
pas press, ajouta Dolors en voyant l'Anglais qui se disposait 
prendre son portefeuille; j'espre qu'en qualit de voisin vous voudrez
bien de temps en temps me faire l'honneur d'une petite visite.

M. Birn'n rpondit:

--Je n'aimai point  faire les affaires  terme; et, ayant tir un
billet de mille francs, il le mit sur la table, et glissa les coupons de
loges dans sa poche.

--Je vais vous rendre, fit Dolors en ouvrant un petit meuble o elle
serrait son argent.

--Oh! Non, dit l'Anglais, ce tait pour boire; et il sortit en laissant
Dolors foudroye par ce mot.

--Pour boire! s'cria-t-elle en se trouvant seule. Quel butor! Je vais
lui renvoyer son argent.

Mais cette grossiret de son voisin avait seulement irrit l'piderme
de son amour-propre; la rflexion le calma; elle pensa que vingt louis
de _boni_ faisaient aprs tout un joli _banco_, et qu'elle avait jadis
support des impertinences  meilleur march.

--Ah bah! Se dit-elle, faut pas tre si fire. Personne ne m'a vue, et
c'est aujourd'hui le mois de ma blanchisseuse. Aprs a, cet anglais
manie si mal la langue, qu'il a cru peut-tre me faire un compliment.

Et Dolors empocha gaiement ses vingt louis.

Mais le soir, aprs le spectacle, elle rentra chez elle furieuse. M.
Birn'n n'avait point fait usage des billets, et les dix loges taient
restes vides.

Aussi, en entrant en scne  minuit et demi, l'infortune bnficiaire
lisait-elle, sur le visage de ses _amies_ de coulisse, la joie que
celles-ci prouvaient en voyant la salle si pauvrement garnie.

Elle entendit mme une actrice de ses amies dire  une autre, en
montrant les belles loges du thtre inoccupes:

--Cette pauvre Dolors n'a _fait_ qu'une avant-scne.

--Les loges sont  peine garnies.

--L'orchestre est vide.

--Parbleu! Quand on voit son nom sur l'affiche, cela produit, dans la
salle, l'effet d'une machine pneumatique.

--Aussi, quelle ide d'augmenter le prix des places!

--Un beau bnfice. Je parierais que la recette tient dans une tirelire
ou dans le fond d'un bas.

--Ah! Voil son fameux costume  coques de velours rouge...

--Elle a l'air d'un buisson d'crevisses.

--Combien as-tu fait  ton dernier bnfice? demanda l'une des actrices
 sa compagne.

--Comble, ma chre, et c'tait jour de _premire_; les tabourets
valaient un louis. Mais je n'ai touch que six francs: ma marchande de
modes a pris le reste. Si je n'avais pas si peur des engelures, j'irais
 Saint-Ptersbourg.

--Comment! tu n'as pas encore trente ans, et tu songes dj  _faire_ ta
Russie?

--Que veux-tu! fit l'autre; et elle ajouta: et toi, est-ce bientt ton
_bnf_?

--Dans quinze jours. J'ai dj mille cus de coupons de pris, sans
compter mes saint-cyriens.

--Tiens! Tout l'orchestre s'en va.

--C'est Dolors qui chante.

En effet, Dolors, pourpre comme son costume, cadenait son couplet au
verjus. Comme elle l'achevait  grand'peine, deux bouquets tombaient 
ses pieds, lancs par la main des deux actrices ses bonnes amies, qui
s'avancrent sur le bord de leur baignoire, en criant:

--Bravo, Dolors!

On s'imagina facilement la fureur de celle-ci. Aussi, en rentrant chez
elle, bien qu'on ft au milieu de la nuit, elle ouvrit la fentre et
rveilla _Coco_, qui rveilla l'honnte M. Birn'n, endormi sous la foi
de la parole donne.

-- compter de ce jour, la guerre avait t dclare entre l'actrice et
l'Anglais: guerre  outrance, sans repos ni trve, dans laquelle les
adversaires engags ne reculeraient devant aucuns frais. Le perroquet,
duqu en consquence, avait approfondi l'tude de la langue d'Albion,
et profrait toute la journe des injures contre son voisin, dans son
fausset le plus aigu. C'tait, en vrit, quelque chose d'intolrable.
Dolors en souffrait elle-mme, mais elle esprait que, d'un jour 
l'autre, M. Birn'n donnerait cong: c'tait l o elle plaait son
amour-propre. L'insulaire, de son ct, avait invent toutes sortes de
magies pour se venger. Il avait d'abord fond une cole de tambours dans
son salon; mais le commissaire de police tait intervenu. M. Birn'n, de
plus en plus ingnieux, avait alors tabli un tir au pistolet; ses
domestiques criblaient cinquante cartons par jour. Le commissaire
intervint encore, et lui fit exhiber un article du code municipal qui
interdit l'usage des armes  feu dans les maisons. M. Birn'n cessa le
feu. Mais huit jours aprs, Mademoiselle Dolors s'aperut qu'il
pleuvait dans ses appartements. Le propritaire vint rendre visite  M.
Birn'n, qu'il trouva en train de prendre les bains de mer dans son
salon. En effet, cette pice, fort grande, avait t revtue sur tous
les murs de feuilles de mtal; toutes les portes avaient t condamnes;
et, dans ce bassin improvis, on avait ml dans une centaine de voies
d'eau une cinquantaine de quintaux de sel. C'tait une vritable
rduction de l'ocan. Rien n'y manquait, pas mme les poissons. On y
descendait par une ouverture pratique dans le panneau suprieur de la
porte du milieu, et M. Birn'n s'y baignait quotidiennement. Au bout de
quelque temps, on sentait la mare dans le quartier, et Mademoiselle
Dolors avait un demi-pouce d'eau dans sa chambre  coucher.

Le propritaire devint furieux, et menaa M. Birn'n de lui faire un
procs en ddommagement des dgts causs dans son immeuble.

--Est-ce que je avais pas le droit, demanda l'Anglais, de me baigner
chez moi?

--Non, monsieur.

--Si je avais pas le droit, c'est bien, dit l'Anglais plein de respect
pour la loi du pays o il vivait. C'est dommage, je amusais beaucoup
moi.

Et le soir mme il donna des ordres pour qu'on ft couler son ocan. Il
n'tait que temps: il y avait dj un banc d'hutres sur le parquet.

Cependant M. Birn'n n'avait pas renonc  la lutte, et cherchait un
moyen lgal de continuer cette guerre singulire, qui faisait les
dlices de tout Paris oisif; car l'aventure avait t rpandue dans les
foyers de thtre et autres lieux de publicit. Aussi Dolors
tenait-elle  honneur de sortir triomphante de cette lutte,  propos de
laquelle des paris taient engags.

Ce fut alors que M. Birn'n avait imagin le piano. Et ce n'tait point
si mal imagin: le plus dsagrable des instruments tait de force 
lutter contre le plus dsagrable des volatiles. Aussi, ds que cette
bonne ide lui tait venue, s'tait-il dpch de la mettre  excution.
Il avait lou un piano, et il avait demand un pianiste. Le pianiste, on
se le rappelle, tait notre ami Schaunard. L'anglais lui raconta
familirement ses dolances  cause du perroquet de la voisine, et tout
ce qu'il avait fait dj pour tcher d'amener l'actrice  composition.

--Mais, milord, dit Schaunard, il y a un moyen de vous dbarrasser de
cette bte: c'est le persil. Tous les chimistes n'ont qu'un cri pour
dclarer que cette plante potagre est l'acide prussique de ces animaux;
faites hacher du persil sur vos tapis, et faites-les secouer par la
fentre sur la cage de _Coco_: il expirera absolument comme s'il avait
t invit  dner par le pape Alexandre VI.

--J'y ai pens, mais le bte est gard, rpondit l'Anglais; le piano est
plus sr.

Schaunard regarda l'Anglais, et ne comprit pas tout d'abord.

--Voici ce que je avais combin, reprit l'Anglais. La comdienne et son
bte dormaient jusqu' midi. Suivez bien mon raisonnement...

--Allez, fit Schaunard, je lui marche sur les talons.

--Je avais entrepris de lui troubler le sommeil. La loi de ce pays me
autorise  faire de la musique depuis le matin jusqu'au soir.
Comprenez-vous ce que je attends de vous?...

--Mais, dit Schaunard, ce ne serait pas dj si dsagrable pour la
comdienne, si elle m'entend jouer du piano toute la journe, et gratis
encore. Je suis de premire force, et, si j'avais seulement un poumon
attaqu...

--Oh! Oh! reprit l'Anglais. Aussi je ne dirai pas  vous de faire de
l'excellente musique. Il faudrait seulement taper l-dessus votre
instrument. Comme a, ajouta l'Anglais en essayant une gamme; et
toujours, toujours le mme chose, sans piti, monsieur le musicien,
toujours la gamme. Je savais un peu le mdecine, cela rend fou. Ils
deviendront fou l-dessous, c'est l-dessus que je compte. Allons,
monsieur, mettez-vous tout de suite; je payerai bien vous.

--Et voil, dit Schaunard qui avait racont tous les dtails que l'on
vient de lire, voil le mtier que je fais depuis quinze jours. Une
gamme, rien que la mme, depuis sept heures du matin jusqu'au soir. Ce
n'est point l prcisment de l'art srieux; mais que voulez-vous, mes
enfants, l'Anglais me paye mon tintamarre deux cents francs par mois;
faudrait tre le bourreau de son corps pour refuser une pareille
aubaine. J'ai accept, et dans deux ou trois jours je passe  la caisse
pour toucher mon premier mois.

Ce fut  la suite de ces mutuelles confidences que les trois amis
convinrent entre eux de profiter de la commune rentre de fonds, pour
donner  leurs matresses l'quipement printanier que la coquetterie de
chacune convoitait depuis si longtemps. On tait convenu, en outre, que
celui qui toucherait son argent le premier attendrait les autres, afin
que les acquisitions se fissent en mme temps, et que mesdemoiselles
Mimi, Musette et Phmie pussent jouir ensemble du plaisir de faire _peau
neuve_, comme disait Schaunard.

Or, deux ou trois jours aprs ce conciliabule, Rodolphe tenait la corde,
son pome osanore avait t pay, il pesait quatre-vingts francs. Le
surlendemain, Marcel avait marg chez Mdicis le prix de dix-huit
portraits de caporaux,  six francs.

Marcel et Rodolphe avaient toutes les peines du monde  dissimuler leur
fortune.

--Il me semble que je sue de l'or, disait le pote.

--C'est comme moi, fit Marcel. Si Schaunard tarde longtemps, il me sera
impossible de continuer mon rle de Crsus anonyme.

Mais le lendemain mme les bohmes virent arriver Schaunard,
splendidement vtu d'une jaquette en nankin jaune d'or.

--Ah! mon Dieu, s'cria Phmie, blouie en voyant son amant si
lgamment reli, o as-tu trouv cet habit-l?

--Je l'ai trouv dans mes papiers, rpondit le musicien en faisant un
signe  ses deux amis pour qu'ils eussent  le suivre. J'ai touch leur
dit-il, quand ils furent seuls. Voici les piles, et il tala une poigne
d'or.

--Eh bien, s'cria Marcel, en route! Allons mettre les magasins au
pillage! Comme Musette va tre heureuse!

--Comme Mimi sera contente! ajouta Rodolphe.

Allons, viens-tu, Schaunard?

--Permettez-moi de rflchir, rpondit le musicien. En couvrant ces
dames des mille caprices de la mode, nous allons peut-tre faire une
folie. Songez-y. Quand elles ressembleront aux gravures de _l'charpe
d'Iris_, ne craignez-vous pas que ces splendeurs n'exercent une
dplorable influence sur leur caractre? Et convient-il  des jeunes
hommes comme nous d'agir avec les femmes comme si nous tions des
Mondors caducs et rids? Ce n'est pas que j'hsite  sacrifier quatorze
ou dix-huit francs pour habiller Phmie; mais je tremble; quand elle
aura un chapeau neuf elle ne voudra plus me saluer peut-tre! Une fleur
dans ses cheveux, elle est si bien! Qu'en penses-tu, philosophe?
interrompit Schaunard en s'adressant  Colline qui tait entr depuis
quelques instants.

--L'ingratitude est fille du bienfait, dit le philosophe.

--D'un autre ct, continua Schaunard, quand vos matresses seront bien
mises, quelle figure ferez-vous  leur bras dans vos costumes dlabrs?
Vous aurez l'air de leurs femmes de chambre. Ce n'est pas pour moi que
je dis cela, interrompit Schaunard en se carrant dans son habit de
nankin; car, Dieu merci, je puis me prsenter partout maintenant.

Cependant, malgr l'esprit d'opposition de Schaunard, il fut convenu de
nouveau que l'on dpouillerait le lendemain tous les bazars du voisinage
au bnfice de ces dames.

Et le lendemain matin, en effet,  l'heure mme o nous avons vu, au
commencement de ce chapitre, Mademoiselle Mimi se rveiller trs-tonne
de l'absence de Rodolphe, le pote et ses deux amis montaient les
escaliers de l'htel, accompagns par un garon des _Deux Magots_ et par
une modiste, qui portaient des chantillons. Schaunard, qui avait achet
la fameuse trompe, marchait devant en jouant l'ouverture de _la
Caravane_.

Musette et Phmie, appeles par Mimi qui habitait l'entresol, sur la
nouvelle qu'on leur apportait des chapeaux et des robes, descendirent
les escaliers avec la rapidit d'une avalanche. En voyant toutes ces
pauvres richesses tales devant elles, les trois femmes faillirent
devenir folles de joie. Mimi tait prise d'une quinte d'hilarit et
sautait comme une chvre, en faisant voltiger une petite charpe de
barge. Musette s'tait jete au cou de Marcel, ayant dans chaque main
une petite bottine verte, qu'elle frappait l'une contre l'autre comme
des cymbales. Phmie regardait Schaunard en sanglotant, elle ne savait
que dire:

--Ah! Mon Alexandre, mon Alexandre!

--Il n'y a point de danger qu'elle refuse les prsents d'Artaxercs,
murmurait le philosophe Colline.

Aprs le premier lan de joie pass, quand les choix furent faits et les
factures acquittes, Rodolphe annona aux trois femmes qu'elles eussent
 s'arranger pour essayer leur toilette nouvelle le lendemain matin.

--On ira  la campagne, dit-il.

--La belle affaire! s'cria Musette, ce n'est point la premire fois que
j'aurais achet, taill, cousu et port une robe le mme jour. Et
d'ailleurs nous avons la nuit. Nous serons prtes, n'est-ce pas,
mesdames?

--Nous serons prtes! s'crirent  la fois Mimi et Phmie.

Sur-le-champ elles se mirent  l'oeuvre, et pendant seize heures, elles
ne quittrent ni les ciseaux ni l'aiguille.

Le lendemain matin tait le premier jour du mois de mai. Les cloches de
pques avaient sonn depuis quelques jours la rsurrection du printemps,
et de tous les cts il arrivait empress et joyeux; il arrivait, comme
dit la ballade allemande, lger ainsi que le jeune fianc qui va planter
le mai sous la fentre de sa bien-aime. Il peignait le ciel en bleu,
les arbres en vert, et toutes choses en belles couleurs. Il rveillait
le soleil engourdi qui dormait couch dans son lit de brouillards, la
tte appuye sur les nuages gros de neige qui lui servaient d'oreiller
et il lui criait: ha! h! l'ami! c'est l'heure, et me voici! vite  la
besogne! Mettez sans plus de retard votre bel habit fait de beaux rayons
neufs, et montrez-vous tout de suite  votre balcon pour annoncer mon
arrive.

Sur quoi, le soleil s'tait en effet mis en campagne, et se promenait
fier et superbe comme un seigneur de la cour. Les hirondelles, revenues
de leur plerinage d'orient, emplissaient l'air de leur vol; l'aubpine
blanchissait les buissons; la violette embaumait l'herbe des bois, o
l'on voyait dj tous les oiseaux sortir de leurs nids avec un cahier de
romances sous leurs ailes. C'tait le printemps en effet, le vrai
printemps des potes et des amoureux, et non pas le printemps de
Matthieu Laensberg, un vilain printemps qui a le nez rouge, l'ongle aux
doigts, et qui fait encore frissonner le pauvre au coin de son tre, o
les dernires cendres de sa dernire bche sont depuis longtemps
teintes. Les brises attidies couraient dans l'air transparent, et
semaient dans la ville les premires odeurs des campagnes environnantes.
Les rayons du soleil, clairs et chaleureux, allaient frapper aux vitres
des fentres. Au malade ils disaient: ouvrez, nous sommes la sant! Et
dans la mansarde de la fillette penche  son miroir, cet innocent et
premier amour des plus innocentes, ils disaient: ouvre, la belle, que
nous clairions ta beaut! Nous sommes les messagers du beau temps; tu
peux maintenant mettre ta robe de toile, ton chapeau de paille et
chausser ton brodequin coquet: voici que les bosquets o l'on danse sont
panachs de belles fleurs nouvelles, et les violons vont se rveiller
pour le bal du dimanche. Bonjour, la belle!

Comme l'angelus sonnait  l'glise prochaine, les trois coquettes
laborieuses, qui avaient eu  peine le temps de dormir quelques heures,
taient dj devant leur miroir, donnant leur dernier coup d'oeil  leur
toilette nouvelle.

Elles taient charmantes toutes trois, pareillement vtues, et ayant sur
le visage le mme reflet de satisfaction que donne la ralisation d'un
dsir longtemps caress.

Musette tait surtout resplendissante de beaut.

--Je n'ai jamais t si contente, disait-elle  Marcel; il me semble que
le bon Dieu a mis dans cette heure-ci tout le bonheur de ma vie, et j'ai
peur qu'il ne m'en reste plus! Ah! Bah! quand il n'y en aura plus, il y
en aura encore. Nous avons la recette pour en faire, ajouta-t-elle
gaiement en embrassant Marcel.

Quant  Phmie, une chose la chagrinait.

--J'aime bien la verdure et les petits oiseaux, disait-elle, mais  la
campagne on ne rencontre personne, et on ne pourra pas voir mon joli
chapeau et ma belle robe. Si nous allions  la campagne sur le
boulevard?

-- huit heures du matin, toute la rue tait mise en moi par les
fanfares de la trompe de Schaunard qui donnait le signal du dpart. Tous
les voisins se mirent aux fentres pour regarder passer les bohmes.
Colline, qui tait de la fte, fermait la marche, portant les ombrelles
des dames. Une heure aprs, toute la bande joyeuse tait disperse dans
les champs de Fontenay-Aux-Roses.

Lorsqu'ils rentrrent  la maison le soir, bien tard, Colline, qui,
pendant la journe, avait rempli les fonctions de trsorier, dclara
qu'on avait oubli de dpenser six francs, et dposa le reliquat sur une
table.

--Qu'est-ce que nous allons en faire? demanda Marcel.

--Si nous achetions de la rente? dit Schaunard.




XVIII

_LE MANCHON DE FRANCINE_


I

Parmi les vrais bohmiens de la vraie bohme, j'ai connu autrefois un
garon nomm Jacques D...; il tait sculpteur et promettait d'avoir un
jour un grand talent. Mais la misre ne lui a pas donn le temps
d'accomplir ses promesses. Il est mort d'puisement au mois de mars
1844,  l'hpital Saint-Louis, salle Saint-Victoire, lit 14.

J'ai connu Jacques  l'hpital, o j'tais moi-mme dtenu par une
longue maladie. Jacques avait, comme je l'ai dit, l'toffe d'un grand
talent, et pourtant il ne s'en faisait point accroire. Pendant les deux
mois que je l'ai frquent, et durant lesquels il se sentait berc dans
les bras de la mort, je ne l'ai point entendu se plaindre une seule
fois, ni se livrer  ces lamentations qui ont rendu si ridicule
l'artiste incompris. Il est mort sans _pose_, en faisant l'horrible
grimace des agonisants. Cette mort me rappelle mme une des scnes les
plus atroces que j'aie jamais vues dans ce caravansrail des douleurs
humaines. Son pre, instruit de l'vnement, tait venu pour rclamer le
corps et avait longtemps marchand pour donner les trente-six francs
rclams par l'administration. Il avait marchand aussi pour le service
de l'glise, et avec tant d'instance, qu'on avait fini par lui rabattre
six francs. Au moment de mettre le cadavre dans la bire, l'infirmier
enleva la serpillire de l'hpital et demanda  un des amis du dfunt
qui se trouvait l de quoi payer le linceul. Le pauvre diable, qui
n'avait pas le sou, alla trouver le pre de Jacques, qui entra dans une
colre atroce, et demanda si on n'avait pas fini de l'ennuyer.

La soeur novice qui assistait  ce monstrueux dbat jeta un regard sur
le cadavre et laissa chapper cette tendre et nave parole:

--Oh! Monsieur, on ne peut pas l'enterrer comme cela, ce pauvre garon:
il fait si froid; donnez-lui au moins une chemise, qu'il n'arrive pas
tout nu devant le bon Dieu.

Le pre donna cinq francs  l'ami pour avoir une chemise, mais il lui
recommanda d'aller chez un fripier de la rue Grange-aux-Belles qui
vendait du linge d'occasion.

--Cela cotera moins cher, ajouta-t-il.

Cette cruaut du pre de Jacques me fut explique plus tard; il tait
furieux que son fils et embrass la carrire des arts, et sa colre ne
s'tait pas apaise, mme devant un cercueil.

Mais je suis bien loin de Mademoiselle Francine et de son manchon. J'y
reviens: Mademoiselle Francine avait t la premire et unique matresse
de Jacques, qui n'tait pourtant pas mort vieux, car il avait  peine
vingt-trois ans  l'poque o son pre voulait le laisser mettre tout nu
dans la terre. Cet amour m'a t cont par Jacques lui-mme, alors qu'il
tait le numro 14 et moi le numro 16 de la salle Sainte-Victoire, un
vilain endroit pour mourir.

Ah! tenez, lecteur, avant de commencer ce rcit, qui serait une belle
chose si je pouvais le raconter tel qu'il m'a t fait par mon ami
Jacques, laissez-moi fumer une pipe dans la vieille pipe de terre qu'il
m'a donne le jour o le mdecin lui en avait dfendu l'usage. Pourtant,
la nuit, quand l'infirmier dormait, mon ami Jacques m'empruntait sa pipe
et me demandait un peu de tabac: on s'ennuie tant la nuit dans ces
grandes salles, quand on ne peut pas dormir et qu'on souffre!

--Rien qu'une ou deux bouffes, me disait-il, et je le laissais faire,
et la soeur Sainte-Genevive n'avait point l'air de sentir la fume
lorsqu'elle passait faire sa ronde. Ah! Bonne soeur! Que vous tiez
bonne, et comme vous tiez belle aussi quand vous veniez nous jeter
l'eau bnite! On vous voyait arriver de loin, marchant doucement sous
les votes sombres, drape dans vos voiles blancs, qui faisaient de si
beaux plis, et que mon ami Jacques admirait tant. Ah! Bonne soeur! Vous
tiez la Batrice de cet enfer. Si douces taient vos consolations,
qu'on se plaignait toujours pour se faire consoler par vous. Si mon ami
Jacques n'tait pas mort, un jour qu'il tombait de la neige, il vous
aurait sculpt une petite bonne vierge pour mettre dans votre cellule,
bonne soeur Sainte-Genevive!

UN LECTEUR.--Eh bien, et le manchon? Je ne vois pas le manchon, moi.

AUTRE LECTEUR.--Et Mademoiselle Francine? O est-elle donc?

PREMIER LECTEUR.--Ce n'est point trs-gai, cette histoire!

DEUXIME LECTEUR.--Nous allons voir la fin.

--Je vous demande bien pardon, messieurs, c'est la pipe de mon ami
Jacques qui m'a entran dans ces digressions. Mais d'ailleurs, je n'ai
point jur de vous faire rire absolument. Ce n'est point gai tous les
jours la Bohme.

Jacques et Francine s'taient rencontrs dans une maison de la rue de
la Tour-d'Auvergne, o ils taient emmnags en mme temps au terme
d'avril.

L'artiste et la jeune fille restrent huit jours avant d'entamer ces
relations de voisinage qui sont presque toujours forces lorsqu'on
habite sur le mme carr; cependant, sans avoir chang une seule
parole, ils se connaissaient dj l'un l'autre. Francine savait que son
voisin tait un pauvre diable d'artiste, et Jacques avait appris que sa
voisine tait une petite couturire sortie de sa famille pour chapper
aux mauvais traitements d'une belle-mre. Elle faisait des miracles
d'conomie pour mettre, comme on dit, les deux bouts ensemble; et comme
elle n'avait jamais connu le plaisir, elle ne l'enviait point. Voici
comment ils en vinrent tous deux  passer par la commune loi de la
cloison mitoyenne. Un soir du mois d'avril, Jacques rentra chez lui
harass de fatigue,  jene depuis le matin et profondment triste,
d'une de ces tristesses vagues qui n'ont point de cause prcise, et qui
vous prennent partout,  toute heure, espce d'apoplexie du coeur 
laquelle sont particulirement sujets les malheureux qui vivent
solitaires. Jacques, qui se sentait touffer dans son troite cellule,
ouvrit la fentre pour respirer un peu. La soire tait belle, et le
soleil couchant dployait ses mlancoliques feries sur les collines de
Montmartre. Jacques resta pensif  sa croise, coutant le choeur ail
des harmonies printanires qui chantaient dans le calme du soir, et cela
augmenta sa tristesse. En voyant passer devant lui un corbeau qui jeta
un croassement, il songea au temps o les corbeaux apportaient du pain 
lie, le pieux solitaire, et il fit cette rflexion que les corbeaux
n'taient plus si charitables. Puis, n'y pouvant plus tenir, il ferma sa
fentre, tira le rideau; et comme il n'avait pas de quoi acheter de
l'huile pour sa lampe, il alluma une chandelle de rsine qu'il avait
rapporte d'un voyage  la Grande-Chartreuse. Toujours de plus en plus
triste, il bourra sa pipe.

--Heureusement que j'ai encore assez de tabac pour cacher le pistolet,
murmura-t-il, et il se mit  fumer.

Il fallait qu'il ft bien triste ce soir-l, mon ami Jacques, pour qu'il
songet  cacher le pistolet. C'tait sa ressource suprme dans les
grandes crises, et elle lui russissait assez ordinairement. Voici en
quoi consistait ce moyen: Jacques fumait du tabac sur lequel il
rpandait quelques gouttes de laudanum, et il fumait jusqu' ce que le
nuage de fume qui sortait de sa pipe ft devenu assez pais pour lui
drober tous les objets qui taient dans sa petite chambre, et surtout
un pistolet accroch au mur. C'tait l'affaire d'une dizaine de pipes.
Quand le pistolet tait entirement devenu invisible, il arrivait
presque toujours que la fume et le laudanum combins endormaient
Jacques, et il arrivait aussi souvent que sa tristesse l'abandonnait au
seuil de ses rves.

Mais, ce soir-l, il avait us tout son tabac, le pistolet tait
parfaitement cach, et Jacques tait toujours amrement triste. Ce
soir-l, au contraire, Mademoiselle Francine tait extrmement gaie en
rentrant chez elle, et sa gaiet tait sans cause, comme la tristesse de
Jacques: c'tait une de ces joies qui tombent du ciel et que le bon Dieu
jette dans les bons coeurs. Donc, Mademoiselle Francine tait en belle
humeur, et chantonnait en montant l'escalier. Mais, comme elle allait
ouvrir sa porte, un coup de vent entra par la fentre ouverte du carr
teignit brusquement sa chandelle.

--Mon Dieu, que c'est ennuyeux! Exclama la jeune fille, voil qu'il faut
encore descendre et monter six tages.

Mais ayant aperu de la lumire  travers la porte de Jacques, un
instinct de paresse, ent sur un sentiment de curiosit, lui conseilla
d'aller demander de la lumire  l'artiste. C'est un service qu'on se
rend journellement entre voisins, pensait-elle, et cela n'a rien de
compromettant. Elle frappa donc deux petits coups  la porte de Jacques,
qui ouvrit, un peu surpris de cette visite tardive. Mais  peine
eut-elle fait un pas dans la chambre, la fume qui l'emplissait la
suffoqua tout d'abord, et, avant d'avoir pu prononcer une parole, elle
glissa vanouie sur une chaise et laissa tomber  terre son flambeau et
sa clef. Il tait minuit, tout le monde dormait dans la maison. Jacques
ne jugea point  propos d'appeler du secours, il craignait d'abord de
compromettre sa voisine. Il se borna donc  ouvrir la fentre pour
laisser pntrer un peu d'air; et, aprs avoir jet quelques gouttes
d'eau au visage de la jeune fille, il la vit ouvrir les yeux et revenir
 elle peu  peu. Lorsqu'au bout de cinq minutes elle eut entirement
repris connaissance, Francine expliqua le motif qui l'avait amene chez
l'artiste, et elle s'excusa beaucoup de ce qui tait arriv.

--Maintenant que je suis remise, ajouta-t-elle, je puis rentrer chez
moi.

Et il avait dj ouvert la porte du cabinet, lorsqu'elle s'aperut que
non-seulement elle oubliait d'allumer sa chandelle, mais encore qu'elle
n'avait pas la clef de sa chambre.

--tourdie que je suis, dit-elle, en approchant son flambeaux du cierge
de rsine, je suis entre ici pour avoir de la lumire, et j'allais m'en
aller sans.

Mais, au mme instant, le courant d'air tabli dans la chambre par la
porte et la fentre, qui taient restes entr'ouvertes, teignit
subitement le cierge, et les deux jeunes gens restrent dans
l'obscurit.

--On croirait que c'est un fait exprs, dit Francine. Pardonnez-moi,
monsieur, tout l'embarras que je vous cause, et soyez assez bon pour
faire de la lumire, pour que je puisse retrouver ma clef.

--Certainement, mademoiselle, rpondit Jacques en cherchant des
allumettes  ttons.

Il les eut bien vite trouves. Mais une ide singulire lui traversa
l'esprit; il mit les allumettes dans sa poche, en s'criant:

--Mon Dieu! Mademoiselle, voici bien un autre embarras. Je n'ai pas une
seule allumette ici, j'ai employ la dernire quand je suis rentr.

J'espre que voil une ruse crnement bien machine pensa-t-il en
lui-mme.

--Mon Dieu! Mon Dieu! disait Francine, je puis bien encore rentrer chez
moi sans chandelle: la chambre n'est pas si grande pour qu'on puisse s'y
perdre. Mais il me faut ma clef; je vous en prie, monsieur, aidez-moi 
chercher, elle doit tre  terre.

--Cherchons, mademoiselle, dit Jacques.

Et les voil tous deux dans l'obscurit en qute de l'objet perdu; mais,
comme s'ils eussent t guids par le mme instinct, il arriva que
pendant ces recherches leurs mains, qui ttonnaient dans le mme
endroit, se rencontraient dix fois par minute. Et, comme ils taient
aussi maladroits l'un que l'autre, ils ne trouvrent point la clef.

--La lune, qui est masque par les nuages, donne en plein dans ma
chambre, dit Jacques. Attendons un peu. Tout  l'heure elle pourra
clairer nos recherches.

Et, en attendant le lever de la lune, ils se mirent  causer. Une
causerie au milieu des tnbres, dans une chambre troite, par une nuit
de printemps; une causerie qui, d'abord frivole et insignifiante, aborde
le chapitre des confidences, vous savez o cela mne... Les paroles
deviennent peu  peu confuses, pleines de rticences; la voix baisse,
les mots s'alternent de soupirs... Les mains qui se rencontrent achvent
la pense qui, du coeur, monte aux lvres, et... Cherchez la conclusion
dans vos souvenirs,  jeunes couples. Rappelez-vous, jeune homme,
rappelez-vous, jeune femme, vous qui marchez aujourd'hui la main dans la
main, et qui ne vous tiez jamais vus il y a deux jours.

Enfin, la lune se dmasqua et sa lueur claire inonda la chambrette;
Mademoiselle Francine sortit de sa rverie en jetant un petit cri.

--Qu'avez-vous? lui demanda Jacques, en lui entourant la taille de ses
bras.

--Rien, murmura Francine; j'avais cru entendre frapper. Et, sans que
Jacques s'en apert, elle poussa du pied, sous un meuble, la clef
qu'elle venait d'apercevoir.

Elle ne voulait pas la retrouver.

       *       *       *       *       *

PREMIER LECTEUR.--Je ne laisserai certainement pas cette histoire entre
les mains de ma fille.

DEUXIME LECTEUR.--Jusqu' prsent je n'ai point encore vu un seul poil
du manchon de Mademoiselle Francine; et, pour cette jeune fille, je ne
sais pas non plus comment elle est faite, si elle est brune ou blonde.

Patience,  lecteurs, patience. Je vous ai promis un manchon, et je vous
le donnerai  la fin, comme mon ami Jacques fit  sa pauvre amie
Francine, qui tait devenue sa matresse, ainsi que je l'ai expliqu
dans la ligne en blanc qui se trouve au-dessus. Elle tait blonde,
Francine, blonde et gaie; ce qui n'est pas commun. Elle avait ignor
l'amour jusqu' vingt ans; mais un vague pressentiment de sa fin
prochaine lui conseilla de ne plus tarder, si elle voulait le
connatre.

Elle rencontra Jacques et elle l'aima. Leur liaison dura six mois. Ils
s'taient pris au printemps, ils se quittrent  l'automne. Francine
tait poitrinaire, elle le savait, et son ami Jacques le savait aussi:
quinze jours aprs s'tre mis avec la jeune fille, il l'avait appris
d'un de ses amis qui tait mdecin. Elle s'en ira aux feuilles jaunes,
avait dit celui-ci.

Francine avait entendu cette confidence, et s'aperut du dsespoir
qu'elle causait  son ami.

--Qu'importent les feuilles jaunes? Lui disait-elle, en mettant tout son
amour dans un sourire; qu'importe l'automne, nous sommes en t et les
feuilles sont vertes: profitons-en, mon ami... quand tu me verras prte
 m'en aller de la vie, tu me prendras dans tes bras en m'embrassant et
tu me dfendras de m'en aller. Je suis obissante, tu sais, et je
resterai.

Et cette charmante crature traversa ainsi pendant cinq mois les misres
de la vie de bohme, la chanson et le sourire aux lvres. Pour Jacques,
il se laissait abuser. Son ami lui disait souvent: Francine va plus mal,
il lui faut des soins. Alors Jacques battait tout Paris pour trouver de
quoi faire faire l'ordonnance du mdecin; mais Francine n'en voulait
point entendre parler, et elle jetait les drogues par les fentres. La
nuit, lorsqu'elle tait prise par la toux, elle sortait de la chambre et
allait sur le carr pour que Jacques ne l'entendt point.

Un jour qu'ils taient alls tous les deux  la campagne, Jacques
aperut un arbre dont le feuillage tait jaunissant. Il regarda
tristement Francine qui marchait lentement et un peu rveuse.

Francine vit Jacques plir, et elle devina la cause de sa pleur.

--Tu es bte, va, lui dit-elle en l'embrassant, nous ne sommes qu'en
juillet; jusqu' octobre, il y a trois mois; en nous aimant nuit et
jour, comme nous faisons, nous doublerons le temps que nous avons 
passer ensemble. Et puis, d'ailleurs, si je me sens plus mal aux
feuilles jaunes, nous irons demeurer dans un bois de sapins: les
feuilles sont toujours vertes.

       *       *       *       *       *

Au mois d'octobre, Francine fut force de rester au lit. L'ami de
Jacques la soignait... La petite chambrette o ils logeaient tait
situe tout au haut de la maison et donnait sur une cour o s'levait un
arbre, qui chaque jour se dpouillait davantage. Jacques avait mis un
rideau  la fentre pour cacher cet arbre  la malade: mais Francine
exigea qu'on retirt le rideau.

-- mon ami, disait-elle  Jacques, je te donnerai cent fois plus de
baisers qu'il n'a de feuilles... Et elle ajoutait: je vais beaucoup
mieux, d'ailleurs... Je vais sortir bientt; mais comme il fera froid,
et que je ne veux pas avoir les mains rouges, tu m'achteras un manchon.
Pendant toute la maladie, ce manchon fut son rve unique.

La veille de la toussaint, voyant Jacques plus dsol que jamais, elle
voulut lui donner du courage; et, pour lui prouver qu'elle allait mieux,
elle se leva. Le mdecin arriva au mme instant, il la fit recoucher de
force.

--Jacques, dit-il  l'oreille de l'artiste, du courage! Tout est fini,
Francine va mourir.

Jacques fondit en larmes.

--Tu peux lui donner tout ce qu'elle demandera maintenant, continua le
mdecin: il n'y a plus d'espoir.

Francine _entendit des yeux_ ce que le mdecin avait dit  son amant.

--Ne l'coute pas, s'cria-t-elle en tendant les bras vers Jacques, ne
l'coute pas, il ment. Nous sortirons ensemble demain... c'est la
toussaint; il fera froid, va m'acheter un manchon... je t'en prie, j'ai
peur des engelures pour cet hiver.

Jacques allait sortir avec son ami, mais Francine retint le mdecin
auprs d'elle.

--Va chercher mon manchon, dit-elle  Jacques; prends-le beau, qu'il
dure longtemps.

Et quand elle fut seule elle dit au mdecin:

--Oh! Monsieur, je vais mourir, et je le sais... Mais avant de m'en
aller, trouvez-moi quelque chose qui me donne des forces pour une nuit,
je vous en prie; rendez-moi belle pour une nuit encore, et que je meure
aprs, puisque le bon Dieu ne veut pas que je vive plus longtemps...

Comme le mdecin la consolait de son mieux, un vent de bise secoua dans
la chambre et jeta sur le lit de la malade une feuille jaune, arrache 
l'arbre de la petite cour.

Francine ouvrit le rideau et vit l'arbre dpouill compltement.

--C'est la dernire, dit-elle en mettant la feuille sous son oreiller.

--Vous ne mourrez que demain, lui dit le mdecin, vous chez une nuit 
vous.

--Ah! Quel bonheur! fit la jeune fille... une nuit d'hiver... elle sera
longue.

Jacques rentra; il apportait un manchon.

--Il est bien joli, dit Francine; je le mettrai pour sortir.

Elle passa la nuit avec Jacques.

Le lendemain, jour de la toussaint,  l'angelus de midi, elle fut prise
par l'agonie et tout son corps se mit  trembler.

--J'ai froid aux mains, murmura-t-elle; donne-moi mon manchon.

Et elle plongea ses pauvres mains dans la fourrure...

--C'est fini, dit le mdecin  Jacques; va l'embrasser.

Jacques colla ses lvres  celle de son amie. Au dernier moment, on
voulait lui retirer le manchon, mais elle y cramponna ses mains.

--Non, non, dit-elle; laissez-le-moi: nous sommes dans l'hiver; il fait
froid. Ah! Mon pauvre Jacques... ah! Mon pauvre Jacques... qu'est-ce que
tu vas devenir? Ah! mon Dieu!

Et le lendemain Jacques tait seul.

PREMIER LECTEUR.--Je le disais bien que ce n'tait point gai cette
histoire.

Que voulez-vous, lecteur? On ne peut pas toujours rire.


II

C'tait le matin du jour de la toussaint, Francine venait de mourir.

Deux hommes veillaient au chevet: l'un, qui se tenait debout, tait le
mdecin; l'autre, agenouill prs du lit, collait ses lvres aux mains
de la morte, et semblait vouloir les y sceller dans un baiser dsespr,
c'tait Jacques, l'amant de Francine. Depuis plus de six heures, il
tait plong dans une douloureuse insensibilit. Un orgue de Barbarie
qui passa sous les fentres vint l'en tirer.

Cet orgue jouait un air que Francine avait l'habitude de chanter le
matin en s'veillant.

Une de ces esprances insenses qui ne peuvent natre que dans les
grands dsespoirs traversa l'esprit de Jacques. Il recula d'un mois dans
le pass,  l'poque o Francine n'tait encore que mourante; il oublia
l'heure prsente, et s'imagina un moment que la trpasse n'tait
qu'endormie, et qu'elle allait s'veiller tout  l'heure la bouche
ouverte  son refrain matinal.

Mais les sons de l'orgue n'taient pas encore teints que Jacques tait
dj revenu  la ralit. La bouche de Francine tait ternellement
close pour les chansons, et le sourire qu'y avait amen sa dernire
pense s'effaait de ses lvres o la mort commenait  natre.

--Du courage! Jacques, dit le mdecin, qui tait l'ami du sculpteur.

Jacques se releva et dit en regardant le mdecin:

--C'est fini, n'est-ce pas, il n'y a plus d'esprance? Sans rpondre 
cette triste folie, l'ami alla fermer les rideaux du lit; et, revenant
ensuite vers le sculpteur, il lui tendit la main.

--Francine est morte... dit-il, il fallait nous y attendre. Dieu sait
que nous avons fait tout ce que nous avons pu pour la sauver. C'tait
une honnte fille, Jacques, qui t'a beaucoup aim, plus et autrement que
tu ne l'aimais toi-mme; car son amour n'tait fait que d'amour, tandis
que le tien renfermait un alliage. Francine est morte... mais tout n'est
pas fini, il faut maintenant songer  faire les dmarches ncessaires
pour l'enterrement. Nous nous en occuperons ensemble, et pendant notre
absence nous prierons la voisine de veiller ici.

Jacques se laissa entraner par son ami. Toute la journe ils coururent
 la mairie, aux pompes funbres, au cimetire. Comme Jacques n'avait
point d'argent, le mdecin engagea sa montre, une bague et quelques
effets d'habillement pour subvenir aux frais du convoi, qui fut fix au
lendemain.

Ils rentrrent tous deux fort tard le soir; la voisine fora Jacques 
manger un peu.

--Oui, dit-il, je le veux bien; j'ai froid, et j'ai besoin de prendre un
peu de force, car j'aurai  travailler cette nuit.

La voisine et le mdecin ne comprirent pas. Jacques se mit  table et
mangea si prcipitamment quelques bouches qu'il faillit s'touffer.
Alors il demanda  boire. Mais en portant son verre  sa bouche, Jacques
le laissa tomber  terre. Le verre qui s'tait bris avait rveill dans
l'esprit de l'artiste un souvenir qui rveillait lui-mme sa douleur un
instant engourdie. Le jour o Francine tait venue pour la premire fois
chez lui, la jeune fille, qui tait dj souffrante, s'tait trouve
indispose, et Jacques lui avait donn  boire un peu d'eau sucre dans
ce verre. Plus tard, lorsqu'ils demeurrent ensemble, ils en avaient
fait une relique d'amour.

Dans les rares instants de richesse, l'artiste achetait pour son amie
une ou deux bouteilles d'un vin fortifiant dont l'usage lui tait
prescrit, et c'tait dans ce verre que Francine buvait la liqueur o sa
tendresse puisait une gaiet charmante.

Jacques resta plus d'une demi-heure  regarder, sans rien dire, les
morceaux pars de ce fragile et cher souvenir, et il lui semblait que
son coeur aussi venait de se briser et qu'il en sentait les clats
dchirer sa poitrine. Lorsqu'il fut revenu  lui, il ramassa les dbris
du verre et les jeta dans un tiroir. Puis il pria la voisine d'aller lui
chercher deux bougies et de faire monter un seau d'eau par le portier.

--Ne t'en va pas, dit-il au mdecin qui n'y songeait aucunement, j'aurai
besoin de toi tout  l'heure.

On apporta l'eau et les bougies; les deux amis restrent seuls.

--Que veux-tu faire? dit le mdecin en voyant Jacques qui, aprs avoir
vers de l'eau dans une sbile en bois, y jetait du pltre fin 
poignes gales.

--Ce que je veux faire, dit l'artiste, ne le devines-tu pas? Je vais
mouler la tte de Francine; et comme je manquerais de courage si je
restais seul, tu ne t'en iras pas.

Jacques alla ensuite tirer les rideaux du lit et abaissa le drap qu'on
avait jet sur la figure de la morte. La main de Jacques commena 
trembler et un sanglot touff monta jusqu' ses lvres.

--Apporte les bougies, cria-t-il  son ami, et viens me tenir la sbile.
L'un des flambeaux fut pos  la tte du lit, de faon  rpandre toute
sa clart sur le visage de la poitrinaire; l'autre bougie fut place au
pied.  l'aide d'un pinceau tremp dans l'huile d'olive, l'artiste
oignit les sourcils, les cils et les cheveux, qu'il arrangea ainsi que
Francine faisait le plus habituellement.

--Comme cela elle ne souffrira pas quand nous lui enlverons le masque,
murmura Jacques  lui-mme. Ces prcautions prises, et aprs avoir
dispos la tte de la morte dans une attitude favorable, Jacques
commena  couler le pltre par couches successives jusqu' ce que le
moule et atteint l'paisseur ncessaire. Au bout d'un quart d'heure
l'opration tait termine et avait compltement russi.

Par une trange particularit, un changement s'tait opr sur le visage
de Francine. Le sang, qui n'avait pas eu le temps de se glacer
entirement, rchauff sans doute par la chaleur du pltre, avait afflu
vers les rgions suprieures, et un nuage aux transparences roses se
mlait graduellement aux blancheurs mates du front et des joues. Les
paupires, qui s'taient souleves lorsqu'on avait enlev le moule,
laissaient voir l'azur tranquille des yeux, dont le regard paraissait
recler une vague intelligence; et des lvres, entr'ouvertes par un
sourire commenc, semblait sortir, oublie dans le dernier adieu, cette
dernire parole qu'on entend seulement avec le coeur.

Qui pourrait affirmer que l'intelligence finit absolument l o commence
l'insensibilit de l'tre? Qui peut dire que les passions s'teignent et
meurent juste avec la dernire pulsation du coeur qu'elles ont agit?
L'me ne pourrait-elle pas rester quelquefois volontairement captive
dans le corps vtu dj pour le cercueil, et, du fond de sa prison
charnelle, pier un moment les regrets et les larmes? Ceux qui s'en vont
ont tant de raisons pour se dfier de ceux qui restent!

Au moment o Jacques songeait  conserver ses traits par les moyens de
l'art, qui sait? Une pense d'outre-vie tait peut-tre revenue
rveiller Francine dans son premier sommeil du repos sans fin. Peut-tre
s'tait-elle rappel que celui qu'elle venait de quitter tait un
artiste en mme temps qu'un amant; qu'il tait l'un et l'autre, parce
qu'il ne pouvait tre l'un sans l'autre; que pour lui l'amour tait
l'me de l'art, et que, s'il l'avait tant aime, c'est qu'elle avait su
tre pour lui une femme et une matresse, un sentiment dans une forme.
Et alors, peut-tre, Francine, voulant laisser  Jacques l'image humaine
qui tait devenue pour lui un idal incarn, avait su, morte, dj
glace, revtir encore une fois son visage de tous les rayonnements de
l'amour et de toutes les grces de la jeunesse; elle ressuscitait objet
d'art.

Et peut-tre aussi la pauvre fille avait pens vrai; car il existe,
parmi les vrais artistes, de ces Pygmalions singuliers qui, au contraire
de l'autre, voudraient pouvoir changer en marbre leurs Galates
vivantes.

Devant la srnit de cette figure, o l'agonie n'offrait plus de
traces, nul n'aurait pu croire aux longues souffrances qui avaient servi
de prface  la mort. Francine paraissait continuer un rve d'amour; et
en la voyant ainsi, on et dit qu'elle tait morte de beaut.

Le mdecin, bris par la fatigue, dormait dans un coin.

Quant  Jacques, il tait de nouveau retomb dans ses doutes. Son esprit
hallucin s'obstinait  croire que celle qu'il avait tant aime allait
se rveiller; et comme de lgres contractions nerveuses, dtermines
par l'action rcente du moulage, rompaient par intervalles l'immobilit
du corps, ce simulacre de vie entretenait Jacques dans son heureuse
illusion, qui dura jusqu'au matin,  l'heure o un commissaire vint
constater le dcs et autoriser l'inhumation.

Au reste, s'il avait fallu toute la folie du dsespoir pour douter de sa
mort en voyant cette belle crature, il fallait aussi pour y croire
toute l'infaillibilit de la science.

Pendant que la voisine ensevelissait Francine, on avait entran Jacques
dans une autre pice, o il trouva quelques-uns de ses amis venus pour
suivre le convoi. Les bohmes s'abstinrent vis--vis de Jacques, qu'ils
aimaient pourtant fraternellement, de toutes ces consolations qui ne
font qu'irriter la douleur. Sans prononcer une de ces paroles si
difficiles  trouver et si pnibles  entendre, ils allaient tour  tour
serrer silencieusement la main de leur ami.

--Cette mort est un grand malheur pour Jacques, fit l'un d'eux.

--Oui, rpondit le peintre Lazare, esprit bizarre qui avait su vaincre
de bonne heure toutes les rbellions de la jeunesse en leur imposant
l'inflexibilit d'un parti pris, et chez qui l'artiste avait fini par
touffer l'homme, oui; mais un malheur qu'il a volontairement introduit
dans sa vie. Depuis qu'il connat Francine, Jacques est bien chang.

--Elle l'a rendu heureux, dit un autre.

--Heureux! reprit Lazare, qu'appelez-vous heureux, comment nommez-vous
bonheur une passion qui met un homme dans l'tat o Jacques est en ce
moment? Qu'on aille lui montrer un chef-d'oeuvre: il ne dtournerait pas
les yeux; et pour revoir encore une fois sa matresse, je suis sr qu'il
marcherait sur un Titien ou sur un Raphal. Ma matresse  moi est
immortelle et ne me trompera pas. Elle habite le Louvre et s'appelle
_Joconde_.

Au moment o Lazare allait continuer ses thories sur l'art et le
sentiment, on vint avertir qu'on allait partir pour l'glise.

Aprs quelques basses prires, le convoi se dirigea vers le cimetire...
Comme c'tait prcisment le jour de la fte des morts, une foule
immense encombrait l'asile funbre. Beaucoup de gens se retournaient
pour regarder Jacques qui marchait tte nue derrire le corbillard.

--Pauvre garon! disait l'un, c'est sa mre sans doute...

--C'est son pre, disait un autre.

--C'est sa soeur, disait-on autre part.

Venu l pour tudier l'attitude des regrets  cette fte des souvenirs
qui se clbre une fois l'an sous le brouillard de novembre, seul, un
pote, en voyant passer Jacques, devina qu'il suivait les funrailles de
sa matresse.

Quand on fut arriv prs de la fosse rserve, les bohmiens, la tte
nue, se rangrent autour. Jacques se mit sur le bord, son ami le mdecin
le tenait par le bras.

Les hommes du cimetire taient presss et voulurent faire vitement les
choses.

--Il n'y a pas de discours, dit l'un d'eux. Allons! Tant mieux. Houp!
Camarade! Allons, l! Et la bire, tire hors de la voiture, fut lie
avec des cordes et descendue dans la fosse. L'homme alla retirer les
cordes et sortit du trou, puis, aid d'un de ses camarades, il prit une
pelle et commena  jeter de la terre. La fosse fut bientt comble. On
y planta une petite croix de bois.

Au milieu de ses sanglots, le mdecin entendit Jacques qui laissait
chapper ce cri d'gosme:

-- ma jeunesse! C'est vous qu'on enterre! Jacques faisait partie d'une
socit appele _les Buveurs d'eau_, et qui paraissait avoir t fonde
en vue d'imiter le fameux cnacle de la rue des quatre-vents, dont il
est question dans le beau roman du _Grand Homme de province_. Seulement,
il existait une grande diffrence entre les hros du cnacle et les
_Buveurs d'eau_, qui, comme tous les imitateurs, avaient exagr le
systme qu'ils voulaient mettre en application. Cette diffrence se
comprendra par ce fait seul que, dans le livre de M. De Balzac, les
membres du cnacle finissent par atteindre le but qu'ils se proposaient,
et prouvent que tout systme est bon qui russit; tandis qu'aprs
plusieurs annes d'existence la socit des _Buveurs d'eau_ s'est
dissoute naturellement par la mort de tous ses membres, sans que le nom
d'aucun soit rest attach  une oeuvre qui pt attester de leur
existence.

Pendant sa liaison avec Francine, les rapports de Jacques avec la
socit des _Buveurs_ devinrent moins frquents. Les ncessits
d'existence avaient forc l'artiste  violer certaines conditions,
signes et jures solennellement par les _Buveurs d'eau_, le jour o la
socit avait t fonde.

Perptuellement juchs sur les chasses d'un orgueil absurde, ces jeunes
gens avaient rig en principe souverain, dans leur association, qu'ils
ne devraient jamais quitter les hautes cimes de l'art, c'est--dire que,
malgr leur misre mortelle, aucun d'eux ne voulait faire de concession
 la ncessit. Ainsi, le pote Melchior n'aurait jamais consenti 
abandonner ce qu'il appelait sa lyre, pour crire un prospectus
commercial ou une profession de foi. C'tait bon pour le pote Rodolphe,
un propre  rien qui tait bon  tout, et qui ne laissait jamais passer
une pice de cent sous devant lui sans tirer dessus n'importe avec quoi.
Le peintre Lazare, orgueilleux porte-haillons, n'et jamais voulu salir
ses pinceaux  faire le portrait d'un tailleur tenant un perroquet sur
ses doigts, comme notre ami le peintre Marcel avait fait une fois en
change de ce fameux habit surnomm _Mathusalem_, et que la main de
chacune de ses amantes avait toil de reprises. Tout le temps qu'il
avait vcu en communion d'ides avec les _Buveurs d'eau_, le sculpteur
Jacques avait subi la tyrannie de l'acte de socit; mais ds qu'il
connut Francine, il ne voulut pas associer la pauvre enfant, dj
malade, au rgime qu'il avait accept tout le temps de sa solitude.
Jacques tait par-dessus tout une nature probe et loyale. Il alla
trouver le prsident de la socit, l'exclusif Lazare, et lui annona
que dsormais il accepterait tout travail qui pourrait lui tre
productif.

--Mon cher, lui rpondit Lazare, ta dclaration d'amour tait ta
dmission d'artiste. Nous resterons tes amis si tu veux, mais nous ne
serons plus tes associs. Fais du mtier tout  ton aise; pour moi, tu
n'es plus un sculpteur, tu es un gcheur de pltre. Il est vrai que tu
pourras boire du vin, mais nous, qui continuerons  boire notre eau et 
manger notre pain de munition, nous resterons des artistes.

Quoi qu'en et dit Lazare, Jacques resta un artiste. Mais pour conserver
Francine auprs de lui, il se livrait, quand les occasions se
prsentaient,  des travaux productifs. C'est ainsi qu'il travailla
longtemps dans l'atelier de l'ornemaniste Romagnsi. Habile dans
l'excution, ingnieux dans l'invention, Jacques aurait pu, sans
abandonner l'art srieux, acqurir une grande rputation dans ces
compositions de genre qui sont devenues un des principaux lments du
commerce de luxe. Mais Jacques tait paresseux comme tous les vrais
artistes, et amoureux  la faon des potes. La jeunesse, en lui,
s'tait veille tardive, mais ardente; et avec un pressentiment de sa
fin prochaine, il voulait tout entire l'puiser entre les bras de
Francine. Aussi il arriva souvent que les bonnes occasions de travail
venaient frapper  sa porte, sans que Jacques voult y rpondre, parce
qu'il aurait fallu se dranger, et qu'il se trouvait trop bien  rver
aux lueurs des yeux de son amie.

Lorsque Francine fut morte, le sculpteur alla revoir ses anciens amis
les _Buveurs_. Mais l'esprit de Lazare dominait dans ce cercle, o
chacun des membres vivait ptrifi dans l'gosme de l'art. Jacques n'y
trouva pas ce qu'il venait y chercher. On ne comprenait gure son
dsespoir, qu'on voulait calmer par des raisonnements; et voyant ce peu
de sympathie, Jacques prfra isoler sa douleur plutt que de la voir
expose  la discussion. Il rompit donc compltement avec les _Buveurs
d'eau_ et s'en alla vivre seul.

Cinq ou six jours aprs l'enterrement de Francine, Jacques alla trouver
un marbrier du cimetire Montparnasse, et lui offrit de conclure avec
lui le march suivant: le marbrier fournirait au tombeau de Francine un
entourage que Jacques se rservait de dessiner et donnerait en outre 
l'artiste un morceau de marbre blanc, moyennant quoi Jacques se mettrait
pendant trois mois  la disposition du marbrier, soit comme ouvrier
tailleur de pierres, soit comme sculpteur. Le marchand de tombeaux avait
alors plusieurs commandes extraordinaires; il alla visiter l'atelier de
Jacques, et, devant plusieurs travaux commencs, il acquit la preuve que
le hasard qui lui livrait Jacques tait une bonne fortune pour lui. Huit
jours aprs, la tombe de Francine avait un entourage, au milieu duquel
la croix de bois avait t remplace par une croix de pierre, avec le
nom grav en creux.

Jacques avait heureusement affaire  un honnte homme, qui comprit que
cent kilogrammes de fer fondu et trois pieds carrs de marbre des
Pyrnes ne pouvaient point payer trois mois de travaux de Jacques, dont
le talent lui avait rapport plusieurs milliers d'cus. Il offrit 
l'artiste de l'attacher  son entreprise, moyennant un intrt, mais
Jacques ne consentit point. Le peu de varit des sujets  traiter
rpugnait  sa nature inventive; d'ailleurs, il avait ce qu'il voulait,
un gros morceau de marbre, des entrailles duquel il voulait faire sortir
un chef-d'oeuvre qu'il destinait  la tombe de Francine.

Au commencement du printemps, la situation de Jacques devint meilleure:
son ami le mdecin le mit en relation avec un grand seigneur tranger
qui venait se fixer  Paris, et y faisait construire un magnifique htel
dans un des plus beaux quartiers. Plusieurs artistes clbres avaient
t appels  concourir au luxe de ce petit palais. On commanda 
Jacques une chemine de salon. Il me semble encore voir les cartons de
Jacques; c'tait une chose charmante: tout le pome de l'hiver tait
racont dans ce marbre qui devait servir de cadre  la flamme.
L'atelier de Jacques tant trop petit, il demanda et obtint, pour
excuter son oeuvre, une pice dans l'htel encore inhabit. On lui
avana mme une assez forte somme sur le prix convenu de son travail.
Jacques commena par rembourser  son ami, le mdecin l'argent que
celui-ci lui avait prt lorsque Francine tait morte; puis il courut au
cimetire, pour y faire cacher sous un champ de fleurs la terre o
reposait sa matresse.

Mais le printemps tait venu avant Jacques, et sur la tombe de la jeune
fille mille fleurs croissaient au hasard parmi l'herbe verdoyante.
L'artiste n'eut pas le courage de les arracher, car il pensa que ces
fleurs renfermaient quelque chose de son amie. Comme le jardinier lui
demandait ce qu'il devait faire des roses et des penses qu'il avait
apportes, Jacques lui ordonna de les planter sur une fosse voisine
nouvellement creuse, pauvre tombe d'un pauvre, sans clture, et n'ayant
pour signe de reconnaissance qu'un morceau de bois piqu en terre, et
surmont d'une couronne de fleurs en papier noirci, pauvre offrande de
la douleur d'un pauvre. Jacques sortit du cimetire tout autre qu'il
tait entr. Il regardait avec une curiosit pleine de joie ce beau
soleil printanier, le mme qui avait tant de fois dor les cheveux de
Francine lorsqu'elle courait dans la campagne, fauchant les prs avec
ses blanches mains. Tout un essaim de bonnes penses chantait dans le
coeur de Jacques. En passant devant un petit cabaret du boulevard
extrieur, il se rappela qu'un jour, ayant t surpris par l'orage, il
tait entr dans ce bouchon avec Francine, et qu'ils y avaient dn.
Jacques entra et se fit servir  dner sur la mme table. On lui donna
du dessert dans une soucoupe  vignettes; il reconnut la soucoupe et se
souvint que Francine tait reste une demie heure  deviner le rbus qui
y tait peint; et il se ressouvint aussi d'une chanson qu'avait chante
Francine, mise en belle humeur par un petit vin violet, qui ne cote pas
bien cher, et qui contient plus de gaiet que de raisin. Mais cette crue
de doux souvenirs rveillait son amour sans rveiller sa douleur.
Accessible  la superstition, comme tous les esprits potiques et
rveurs, Jacques s'imagina que c'tait Francine qui, en l'entendant
marcher tout  l'heure auprs d'elle, lui avait envoy cette bouffe de
bons souvenirs  travers sa tombe, et il ne voulut pas les mouiller
d'une larme. Et il sortit du cabaret, pied leste, front haut, oeil vif,
coeur battant, presque un sourire aux lvres, et murmurant en chemin ce
refrain de la chanson de Francine:

    L'amour rde dans mon quartier,
    Il faut tenir ma porte ouverte.

Ce refrain dans la bouche de Jacques, c'tait encore un souvenir, mais
aussi c'tait dj une chanson; et peut-tre, sans s'en douter, Jacques
fit-il ce soir-l le premier pas dans ce chemin de transition qui de la
tristesse mne  la mlancolie, et de l  l'oubli. Hlas! Quoi qu'on
veuille et quoi qu'on fasse, l'ternelle et juste loi de la mobilit le
veut ainsi.

De mme que les fleurs qui, nes peut-tre du corps de Francine, avaient
pouss sur sa tombe, des sves de jeunesse fleurissaient dans le coeur
de Jacques, o les souvenirs de l'amour ancien veillaient de vagues
aspirations vers de nouvelles amours. D'ailleurs, Jacques tait de cette
race d'artistes et de potes qui font de la passion un instrument de
l'art et de la posie, et dont l'esprit n'a d'activit qu'autant qu'il
est mis en mouvement par les forces motrices du coeur. Chez Jacques,
l'invention tait vraiment fille du sentiment, et il mettait une
parcelle de lui-mme dans les plus petites choses qu'il faisait. Il
s'aperut que les souvenirs ne lui suffisaient plus, et que, pareil  la
meule qui s'use elle-mme quand le grain lui manque, son coeur s'usait
faute d'motion. Le travail n'avait plus de charmes pour lui;
l'invention, jadis fivreuse et spontane, n'arrivait plus que sous
l'effort de la patience; Jacques tait mcontent, et enviait presque la
vie de ses anciens amis les _Buveurs d'eau_.

Il chercha  se distraire, tendit la main aux plaisirs, et se cra de
nouvelles liaisons. Il frquenta le pote Rodolphe, qu'il avait
rencontr dans un caf, et tous deux se prirent d'une grande sympathie
l'un pour l'autre. Jacques lui avait expliqu ses ennuis; Rodolphe ne
fut pas bien longtemps  en comprendre le motif.

--Mon ami, lui dit-il, je connais a... et lui frappant la poitrine 
l'endroit du coeur, il ajouta: vite et vite, il faut rallumer le feu
l-dedans; bauchez sans retard une petite passion, et les ides vous
reviendront.

--Ah! dit Jacques, j'ai trop aim Francine.

--a ne vous empchera pas de l'aimer toujours. Vous l'embrasserez sur
les lvres d'une autre.

--Oh! dit Jacques; seulement, si je pouvais rencontrer une femme qui lui
ressemblt!... et il quitta Rodolphe tout rveur.

       *       *       *       *       *

Six semaines aprs, Jacques avait retrouv toute sa verve, rallume aux
doux regards d'une jolie fille qui s'appelait Marie, et dont la beaut
maladive rappelait un peu celle de la pauvre Francine. Rien de plus joli
en effet que cette jolie Marie, qui avait dix-huit ans moins six
semaines, comme elle ne manquait jamais de le dire. Ses amours avec
Jacques taient nes au clair de la lune, dans le jardin d'un bal
champtre, au son d'un violon aigre, d'une contre-basse phthisique et
d'une clarinette qui sifflait comme un merle. Jacques l'avait rencontre
un soir, o il se promenait gravement autour de l'hmicycle rserv  la
danse. En le voyant passer roide, dans son ternel habit noir boutonn
jusqu'au cou, les bruyantes et jolies habitues de l'endroit, qui
connaissaient l'artiste de vue, se disaient entre elles:

--Que vient faire ici ce croque-mort? Y a-t-il donc quelqu'un 
enterrer?

Et Jacques marchait toujours isol, se faisant intrieurement saigner le
coeur aux pines d'un souvenir dont l'orchestre augmentait la vivacit,
en excutant une contredanse joyeuse qui sonnait aux oreilles de
l'artiste, triste comme un _De Profundis_. Ce fut au milieu de cette
rverie qu'il aperut Marie qui le regardait dans un coin, et riait
comme une folle en voyant sa mine sombre. Jacques leva les yeux, et
entendit  trois pas de lui cet clat de rire en chapeau rose. Il
s'approcha de la jeune fille, et lui adressa quelques paroles auxquelles
elle rpondit; il lui offrit son bras pour faire un tour de jardin, elle
accepta. Il lui dit qu'il la trouvait jolie comme un ange, elle se le
fit rpter deux fois; il lui vola des pommes vertes qui pendaient aux
arbres du jardin, elle les croqua avec dlices en faisant entendre ce
rire sonore qui semblait tre la ritournelle de sa constante gaiet.
Jacques pensa  la bible et songea qu'on ne devait jamais dsesprer
avec aucune femme, et encore moins avec celles qui aimaient les pommes.
Il fit avec le chapeau rose un nouveau tour de jardin, et c'est ainsi
qu'tant arriv seul au bal il n'en tait point revenu de mme.

Cependant Jacques n'avait pas oubli Francine: suivant les paroles de
Rodolphe, il l'embrassait tous les jours sur les lvres de Marie, et
travaillait en secret  la figure qu'il voulait placer sur la tombe de
la morte.

Un jour qu'il avait reu de l'argent, Jacques acheta une robe  Marie,
une robe noire. La jeune fille fut bien contente; seulement elle trouva
que le noir n'tait pas gai pour l't. Mais Jacques lui dit qu'il
aimait beaucoup le noir, et qu'elle lui ferait plaisir en mettant cette
robe tous les jours. Marie lui obit.

Un samedi, Jacques dit  la jeune fille:

--Viens demain de bonne heure, nous irons  la campagne.

--Quel bonheur! fit Marie. Je te mnage une surprise, tu verras; demain
il fera du soleil.

Marie passa la nuit chez elle  achever une robe neuve qu'elle avait
achete sur ses conomies, une jolie robe rose. Et le dimanche elle
arriva, vtue de sa pimpante emplette,  l'atelier de Jacques.

L'artiste la reut froidement, brutalement presque.

--Moi qui croyais te faire plaisir en me faisant cadeau de cette
toilette rjouie! dit Marie, qui ne s'expliquait pas la froideur de
Jacques.

--Nous n'irons pas  la campagne, rpondit celui-ci, tu peux t'en aller,
j'ai  travailler.

Marie s'en retourna chez elle le coeur gros. En route, elle rencontra un
jeune homme qui savait l'histoire de Jacques, et qui lui avait fait la
cour,  elle.

--Tiens, Mademoiselle Marie, vous n'tes donc plus en deuil? Lui dit-il.

--En deuil, dit Marie, et de qui?

--Quoi! Vous ne savez pas? C'est pourtant bien connu; cette robe noire
que Jacques vous a donne...

--Eh bien? dit Marie.

--Eh bien, c'tait le deuil: Jacques vous faisait porter le deuil de
Francine.

-- compter de ce jour, Jacques ne revit plus Marie.

Cette rupture lui porta malheur. Les mauvais jours revinrent: il n'eut
plus de travaux et tomba dans une si affreuse misre, que, ne sachant
plus ce qu'il allait devenir, il pria son ami le mdecin de le faire
entrer dans un hpital. Le mdecin vit du premier coup d'oeil que cette
admission n'tait pas difficile  obtenir. Jacques, qui ne se doutait
pas de son tat, tait en route pour aller rejoindre Francine.

On le fit entrer  l'hpital Saint-Louis.

Comme il pouvait encore agir et marcher, Jacques pria le directeur de
l'hpital de lui donner une petite chambre dont on ne se servait point,
pour qu'il pt y aller travailler. On lui donna la chambre, et il y fit
apporter une selle, des bauchoirs et de la terre glaise. Pendant les
quinze premiers jours il travailla  la figure qu'il destinait au
tombeau de Francine. C'tait un grand ange aux ailes ouvertes. Cette
figure, qui tait le portrait de Francine, ne fut pas entirement
acheve, car Jacques ne pouvait plus monter l'escalier, et bientt il ne
put plus quitter son lit.

Un jour, le cahier de l'externe lui tomba entre les mains, et Jacques,
en voyant les remdes qu'on lui ordonnait, comprit qu'il tait perdu; il
crivit  sa famille, et fit appeler la soeur Sainte-Genevive, qui
l'entourait de tous ses soins charitables.

--Ma soeur, lui dit Jacques, il y a l-haut, dans la chambre que vous
m'avez fait prter, une petite figure en pltre; cette statuette, qui
reprsente un ange, tait destine  un tombeau, mais je n'ai pas le
temps de l'excuter en marbre. Pourtant, j'en ai un beau morceau chez
moi, du marbre blanc vein de rose. Enfin... ma soeur, je vous donne ma
petite statuette pour mettre dans la chapelle de la communaut.

Jacques mourut peu de jours aprs. Comme le convoi eut lieu le jour mme
de l'ouverture du _salon_, les _Buveurs d'eau_ n'y assistrent pas.
L'art avant tout, avait dit Lazare.

La famille de Jacques n'tait pas riche, et l'artiste n'eut pas de
terrain particulier.

Il fut enterr en quelque part.




XIX

_LES FANTAISIES DE MUSETTE_


On se rappelle peut-tre comment le peintre Marcel vendit au juif
Mdicis son fameux tableau du _Passage de la mer Rouge_, qui devait
aller servir d'enseigne  la boutique d'un marchand de comestibles. Le
lendemain de cette vente, qui avait t suivie d'un fastueux souper
offert par le juif aux bohmes, comme appoint au march, Marcel,
Schaunard, Colline et Rodolphe se rveillrent fort tard le matin.
Encore tourdis les uns et les autres par les fumes de l'ivresse de la
veille, ils ne se ressouvinrent plus d'abord de ce qui s'tait pass; et
comme l'_Angelus_ de midi sonnait  une glise prochaine, ils
s'entre-regardrent tous trois avec un sourire mlancolique.

--Voici la cloche aux sons pieux qui appelle l'humanit au rfectoire,
dit Marcel.

--En effet, reprit Rodolphe, c'est l'heure solennelle o les honntes
gens passent dans la salle  manger.

--Il faudrait pourtant voir  devenir d'honntes gens, murmura Colline,
pour qui c'tait tous les jours la saint-apptit.

--Ah! Les botes au lait de ma nourrice, ah! Les quatre repas de mon
enfance, qu'tes-vous devenus? ajouta Schaunard; qu'tes-vous devenus?
Rpta-t-il sur un motif plein d'une mlancolie rveuse et douce.

--Dire qu'il y a  cette heure,  Paris, plus de cent mille ctelettes
sur le gril! fit Marcel.

--Et autant de biftecks! ajouta Rodolphe.

Comme une ironique antithse, pendant que les quatre amis se posaient
les uns aux autres le terrible problme quotidien du djeuner, les
garons d'un restaurant qui tait dans la maison criaient  tue-tte
les commandes des consommateurs.

--Ils ne se tairont pas, ces brigands-l! disait Marcel; chaque mot me
fait l'effet d'un coup de pioche qui me creuserait l'estomac.

--Le vent est au nord, dit gravement Colline, en indiquant une girouette
en volution sur un toit voisin, nous ne djeunerons pas aujourd'hui,
les lments s'y opposent.

--Pourquoi a? demanda Marcel.

--C'est une remarque atmosphrique que j'ai faite, continua le
philosophe: le vent au nord signifie presque toujours abstinence, de
mme que le vent au midi indique ordinairement plaisir et bonne chre.

C'est ce que la philosophie appelle les avertissements d'en haut.

-- jene, Gustave Colline avait la plaisanterie froce.

En ce moment Schaunard, qui venait de plonger l'un de ses bras dans
l'abme qui lui servait de poche, l'en retira en poussant un cri
d'angoisse.

--Au secours! Il y a quelqu'un dans mon paletot, hurla Schaunard en
essayant de dgager sa main serre dans les pinces d'un homard vivant.

Au cri qu'il venait de pousser rpondit tout  coup un autre cri.
C'tait Marcel qui, en enfouissant machinalement sa main dans sa poche,
venait d'y dcouvrir une Amrique  laquelle il ne songeait plus:
c'est--dire les cent cinquante francs que le juif Mdicis lui avait
donns la veille en payement du _Passage de la mer Rouge_.

La mmoire revint alors en mme temps aux bohmes.

--Saluez, messieurs! dit Marcel en talant sur la table un tas d'cus,
parmi lesquels frtillaient cinq ou six louis neufs.

--On les croirait vivants, fit Colline.

--La jolie voix! dit Schaunard en faisant chanter les pices d'or.

--Comme c'est joli, ces mdailles! ajouta Rodolphe; on dirait des
morceaux de soleil. Si j'tais roi, je ne voudrais pas d'autre monnaie,
et je la ferais frapper  l'effigie de ma matresse.

--Quand on pense qu'il y a un pays o c'est des cailloux, dit Schaunard.
Autrefois, les amricains en donnaient quatre pour deux sous. J'ai un
de mes anciens parents qui a visit l'Amrique: il a t enterr dans le
ventre des Sauvages. a a fait bien du tort  la famille.

--Ah ! Mais, demanda Marcel en regardant le homard qui s'tait mis 
marcher dans la chambre, d'o vient cette bte?

--Je me rappelle, dit Schaunard, qu'hier j'ai t faire un tour dans la
cuisine de Mdicis; il faut croire que ce reptile sera tomb dans ma
poche sans le faire exprs, a a la vue basse, ces btes-l. Puisque je
l'ai, ajouta-t-il, j'ai envie de le garder, je l'apprivoiserai et je le
peindrai en rouge, ce sera plus gai. Je suis triste depuis le dpart de
Phmie, a me fera une compagnie.

--Messieurs, s'cria Colline, remarquez, je vous prie, la girouette a
tourn au sud; nous djeunerons.

--Je le crois bien, dit Marcel en prenant une pice d'or, en voici une
que nous allons faire cuire, et avec beaucoup de sauce.

On procda longuement et gravement  la discussion de la carte. Chaque
plat fut l'occasion d'une discussion et vot  la majorit. L'omelette
souffle, propose par Schaunard, fut repousse avec sollicitude, ainsi
que les vins blancs, contre lesquels Marcel s'leva dans une
improvisation qui mit en relief ses connaissances oenophiles.

--Le premier devoir du vin est d'tre rouge, s'cria l'artiste; ne me
parlez pas de vos vins blancs.

--Cependant, fit Schaunard, le champagne?

--Ah! Bah. Un cidre lgant! Un coco pileptique! Je donnerais toutes
les caves d'pernay et d'A pour une futaille bourguignonne. D'ailleurs,
nous n'avons pas de grisettes  sduire, ni de vaudeville  faire. Je
vote contre le champagne.

Le programme une fois adopt, Schaunard et Colline descendirent chez le
restaurant du voisinage, pour commander le repas.

--Si nous faisions du feu! dit Marcel.

--Au fait, dit Rodolphe, nous ne serions pas en contravention: le
thermomtre nous y invite depuis longtemps; faisons du feu. La chemine
sera bien tonne.

Et il courut dans l'escalier et recommanda  Colline de faire monter du
bois.

Quelques instants aprs, Schaunard et Colline remontrent, suivis d'un
charbonnier charg d'une grosse falourde.

Comme Marcel fouillait dans un tiroir, cherchant quelques papiers
inutiles pour allumer son feu, il tomba par hasard sur une lettre dont
l'criture le fit tressaillir et qu'il se mit  lire en se cachant de
ses amis.

C'tait un billet au crayon, crit jadis par Musette, au temps o elle
demeurait avec Marcel; cette lettre avait jour pour jour un an de date.
Elle ne contenait que ces quelques mots.

     Mon cher ami,

      Ne sois pas inquiet aprs moi, je vais rentrer bientt. Je suis
      alle me promener un peu pour me rchauffer en marchant, il gle
      dans la chambre et le charbonnier a clos la paupire. J'ai cass
      les deux derniers btons de la chaise, mais a n'a pas brl le
      temps de faire cuire un oeuf. Avec a le vent entre comme chez lui
      par le carreau, et me souffle un tas de mauvais conseils qui te
      feraient du chagrin si je les coutais. J'aime mieux m'en aller un
      instant, j'irai voir les magasins du quartier. On dit qu'il y a du
      velours  dix francs le mtre. C'est incroyable, il faut voir cela.
      Je serai rentre pour dner.

     Musette.

--Pauvre fille! murmura Marcel en serrant la lettre dans sa poche... Et
il resta un instant pensif, la tte entre ses mains.

-- cette poque, il y avait dj longtemps que les bohmes taient en
tat de veuvage,  l'exception de Colline pourtant, dont l'amante tait
toujours reste invisible et anonyme.

Phmie elle-mme, cette aimable compagne de Schaunard, avait rencontr
une me nave qui lui avait offert son coeur, un mobilier en acajou, et
une bague de ses cheveux, des cheveux rouges. Cependant, quinze jours
aprs les lui avoir donns, l'amant de Phmie avait voulu lui reprendre
son coeur et son mobilier, parce qu'il s'tait aperu, en regardant les
mains de sa matresse, qu'elle avait une bague en cheveux, mais noire;
et il osa la souponner de trahison.

Pourtant Phmie n'avait pas cess d'tre vertueuse; seulement, comme
plusieurs fois ses amies l'avaient raille  cause de sa bague en
cheveux rouges, elle l'avait fait _teindre_ en noir. Le monsieur fut si
content, qu'il acheta une robe de soie  Phmie, c'tait la premire. Le
jour o elle l'trenna, la pauvre enfant s'cria:

--Maintenant je puis mourir.

Quant  Musette, elle tait redevenue un personnage presque officiel, et
il y avait trois ou quatre mois que Marcel ne l'avait rencontre. Pour
Mimi, Rodolphe n'en avait plus entendu parler, except par lui-mme
quand il tait seul.

--Ah , s'cria tout  coup Rodolphe en voyant Marcel accroupi et
rveur au coin de la chemine, et ce feu, est-ce qu'il ne veut pas
prendre?

--Voil, voil! dit le peintre en allumant le bois qui se mit  flamber
en ptillant.

Pendant que ses amis s'agaaient l'apptit en faisant les prparatifs du
repas, Marcel s'tait de nouveau isol dans un coin, et rangeait, avec
quelques souvenirs que lui avait laisss Musette, la lettre qu'il venait
de retrouver par hasard. Tout  coup il se rappela l'adresse d'une femme
qui tait l'amie intime de son ancienne passion.

--Ah! s'cria-t-il assez haut pour tre entendu, je sais o la trouver.

--Trouver quoi? fit Rodolphe. Qu'est-ce que tu fais l? ajouta-t-il en
voyant l'artiste se disposer  crire.

--Rien, une lettre trs-presse que j'oubliais. Je suis  vous dans
l'instant, rpondit Marcel, et il crivit:

     Ma chre enfant,

      J'ai des _sommes_ dans mon secrtaire, c'est une apoplexie de
      fortune foudroyante. Il y a  la maison un gros djeuner qui se
      mitonne, des vins gnreux, et nous avons fait du feu, ma chre,
      comme des bourgeois. Il faut voir a, ainsi que tu disais
      autrefois. Viens passer un moment avec nous, tu trouveras l
      Rodolphe, Colline et Schaunard; tu nous chanteras des chansons au
      dessert: il y a du dessert. Tandis que nous y sommes, nous allons
      probablement rester  table une huitaine de jours. N'aie donc pas
      peur d'arriver trop tard. Il y a si longtemps que je ne t'ai
      entendue rire! Rodolphe te fera des madrigaux, et nous boirons
      toutes sortes de choses  nos amours dfuntes, quitte  les
      ressusciter. Entre gens comme nous... le dernier baiser n'est
      jamais le dernier. Ah! S'il n'avait pas fait si froid l'an pass,
      tu ne m'aurais peut-tre pas quitt. Tu m'as tromp pour un fagot,
      et parce que tu craignais d'avoir les mains rouges: tu as bien
      fait, je ne t'en veux pas plus pour cette fois-l que pour les
      autres; mais viens te chauffer pendant qu'il y a du feu.

      Je t'embrasse autant que tu voudras.

     Marcel.

Cette lettre acheve, Marcel en crivit une autre  Madame Sidonie,
l'amie de Musette, et il la priait de faire parvenir  celle-ci le
billet qu'il lui adressait. Puis il descendit chez le portier pour le
charger de porter les lettres. Comme il lui payait sa commission
d'avance, le portier aperut une pice d'or reluire dans les mains du
peintre; et, avant de partir pour faire sa course, il monta prvenir le
propritaire, avec qui Marcel tait en retard pour ses loyers.

--_Mossieu_, dit-il tout essouffl, l'_artisse_ du sixime a de
l'argent! Vous savez, ce grand qui me rit au nez quand je lui porte la
quittance.

--Oui, dit le propritaire, celui qui a eu l'audace de m'emprunter de
l'argent pour me donner un -compte. Il a cong.

--Oui, monsieur. Mais il est cousu d'or aujourd'hui, a m'a brl les
yeux tout  l'heure. Il donne des ftes... C'est le bon moment...

--En effet, dit le propritaire, j'irai moi-mme tantt.

Madame Sidonie, qui se trouvait chez elle quand on lui apporta la lettre
de Marcel, envoya sur-le-champ sa femme de chambre remettre la lettre
adresse  Mademoiselle Musette.

Celle-ci habitait alors un charmant appartement dans la
Chausse-D'Antin. Au moment o on lui remit la lettre de Marcel, elle
tait en compagnie, et avait prcisment, pour le mme soir, un grand
dner de crmonie.

--En voil un miracle! s'cria Musette en riant comme une folle.

--Qu'est-ce qu'il y a donc? Lui demanda un beau jeune homme roide comme
une statuette.

--C'est une invitation  dner, fit la jeune femme. Hein! Comme a se
trouve?

--a se trouve mal, dit le jeune homme.

--Pourquoi a? fit Musette.

--Comment!... penseriez-vous  aller  ce dner?

--Je le crois bien que j'y pense... Arrangez-vous comme vous voudrez.

--Mais, ma chre, cependant il n'est pas convenable... vous irez une
autre fois.

--Ah! C'est joli, a! Une autre fois! C'est une ancienne connaissance,
Marcel, qui m'invite  dner, et c'est assez extraordinaire pour que
j'aille voir a en face! Une autre fois! Mais c'est rare comme les
clipses, les dners srieux dans cette maison-l!

--Comment! Vous nous manquez de parole pour aller voir _cette_ personne,
dit le jeune homme, et c'est  moi que vous le dites!...

-- qui voulez-vous que je le dise donc? Au grand turc? a ne le regarde
pas, cet homme.

--Mais c'est une franchise singulire.

--Vous savez bien que je ne fais rien comme les autres, rpliqua
Musette.

--Mais que penserez-vous de moi si je vous laisse aller, sachant o vous
allez? Songez-y, Musette, pour moi, pour vous, cela est bien
inconvenant: il faut vous excuser prs de ce jeune homme...

--Mon cher Monsieur Maurice, dit Mademoiselle Musette d'une voix
trs-ferme, vous me connaissiez avant que de me prendre; vous saviez que
j'tais pleine de caprices, et que jamais me qui vive n'a pu se vanter
de m'en avoir fait rentrer un.

--Demandez-moi ce que vous voudrez... dit Maurice, mais cela!... Il y a
caprice... et caprice...

--Maurice, j'irai chez Marcel: j'y vais, ajouta-t-elle en mettant son
chapeau. Vous me quitterez si vous voulez; mais c'est plus fort que moi;
c'est le meilleur garon du monde, et le seul que j'aie jamais aim. Si
son coeur avait t en or, il l'aurait fait fondre pour me donner des
bagues. Pauvre garon! dit-elle en montrant sa lettre... voyez, ds
qu'il a un peu de feu, il m'invite  venir me chauffer. Ah! s'il
n'tait pas si paresseux et s'il n'y avait pas eu de velours et de
soieries dans les magasins!!! J'tais bien heureuse avec lui; il avait
le talent de me faire souffrir, et c'est lui qui m'a donn le nom de
Musette,  cause de mes chansons. Au moins, en allant chez lui, vous
tes sr que je reviendrai auprs de vous... si vous ne me fermez pas la
porte au nez.

--Vous ne pourriez pas avouer plus franchement que vous ne m'aimez pas,
dit le jeune homme.

--Allons donc, mon cher Maurice, vous tes trop homme d'esprit pour que
nous engagions l-dessus une discussion srieuse. Vous m'avez comme on a
un beau cheval dans une curie; moi, je vous aime... parce que j'aime le
luxe, le bruit des ftes, tout ce qui rsonne et tout ce qui rayonne; ne
faisons point de sentiment, ce serait ridicule et inutile.

--Au moins, laissez-moi aller avec vous.

--Mais vous ne vous amuserez pas du tout, fit Musette, et vous nous
empcherez de nous amuser. Songez donc qu'il va m'embrasser, ce garon,
ncessairement.

--Musette, dit Maurice, avez-vous souvent trouv des gens aussi
accommodants que moi?

--Monsieur le vicomte, rpliqua Musette, un jour que je me promenais en
voiture aux Champs-lyses avec lord, j'ai rencontr Marcel et son ami
Rodolphe qui taient  pied, trs-mal mis tous deux, crotts comme des
chiens de berger, et fumant leur pipe. Il y avait trois mois que je
n'avais vu Marcel, et il m'a sembl que mon coeur allait sauter par la
portire. J'ai fait arrter la voiture, et pendant une demi-heure j'ai
caus avec Marcel devant tout Paris qui passait l en quipage. Marcel
m'a offert des gteaux de Nanterre et un bouquet de violette d'un sou,
que j'ai mis  ma ceinture. Quand il m'a eu quitte, lord voulait le
rappeler pour l'inviter  dner avec nous. Je l'ai embrass pour la
peine. Et voil mon caractre, mon cher Monsieur Maurice; si a ne vous
plat pas, il faut le dire tout de suite, je vais prendre mes pantoufles
et mon bonnet de nuit.

--C'est donc quelquefois une bonne chose que d'tre pauvre! dit le
vicomte Maurice avec un air plein de tristesse envieuse.

--Eh! Non, fit Musette: si Marcel tait riche, je ne l'aurais jamais
quitt.

--Allez donc, fit le jeune homme en lui serrant la main. Vous avez mis
votre nouvelle robe, ajouta-t-il, elle vous sied  merveille.

--Au fait, c'est vrai, dit Musette; c'est comme un pressentiment que
j'ai eu ce matin. Marcel en aura l'trenne. Adieu! fit-elle, je m'en
vais manger un peu du pain bni de la gaiet.

Musette avait ce jour-l une ravissante toilette; jamais reliure plus
sductrice n'avait envelopp le pome de sa jeunesse et de sa beaut. Au
reste, Musette possdait instinctivement le gnie de l'lgance. En
arrivant au monde, la premire chose qu'elle avait cherche du regard
avait d tre un miroir pour s'arranger dans ses langes; et avant
d'aller au baptme, elle avait dj commis le pch de coquetterie. Au
temps o sa position avait t des plus humbles, quand elle en tait
encore rduite aux robes d'indienne imprime, aux petits bonnets 
pompons et aux souliers de peau de chvre, elle portait  ravir ce
pauvre et simple uniforme des grisettes. Ces jolies filles moiti
abeilles, moiti cigales, qui travaillaient en chantant toute la
semaine, ne demandaient  Dieu qu'un peu de soleil le dimanche,
faisaient vulgairement l'amour avec le coeur, et se jetaient quelquefois
par la fentre. Race disparue maintenant, grce  la gnration actuelle
des jeunes gens: gnration corrompue et corruptrice, mais par-dessus
tout vaniteuse, sotte et brutale. Pour le plaisir de faire de mchants
paradoxes, ils ont raill ces pauvres filles  propos de leurs mains
mutiles par les saintes cicatrices du travail, et elles n'ont bientt
plus gagn assez pour s'acheter de la pte d'amandes. Peu  peu ils sont
parvenus  leur inoculer leur vanit et leur sottise, et c'est alors que
la grisette a disparu. C'est alors que naquit la lorette. Race hybride,
cratures impertinentes, beauts mdiocres, demi-chair, demi-onguents,
dont le boudoir est un comptoir o elles dbitent des morceaux de leur
coeur, comme on ferait des tranches de rosbif. La plupart de ces filles,
qui dshonorent le plaisir et sont la honte de la galanterie moderne,
n'ont point toujours l'intelligence des btes dont elles portent les
plumes sur leurs chapeaux. S'il leur arrive par hasard d'avoir, non
point un amour, pas mme un caprice, mais un dsir vulgaire, c'est au
bnfice de quelque bourgeois saltimbanque que la foule absurde entoure
et acclame dans les bals publics, et que les journaux, courtisans de
tous les ridicules, clbrent par leurs rclames. Bien qu'elle ft
force de vivre dans ce monde, Musette n'en avait point les moeurs ni
les allures; elle n'avait point la servilit cupide, ordinaire chez ces
cratures qui ne savent lire que barme et n'crivent qu'en chiffres.
C'tait une fille intelligente et spirituelle, ayant dans les veines
quelques gouttes du sang de Manon; et, rebelle  toute chose impose,
elle n'avait jamais pu ni su rsister  un caprice, quelles que dussent
en tre les consquences.

Marcel avait t vraiment le seul homme qu'elle et aim. C'tait du
moins le seul pour qui elle avait rellement souffert, et il avait fallu
toute l'opinitret des instincts qui l'attiraient vers tout ce qui
rayonne et tout ce qui rsonne pour qu'elle le quittt. Elle avait
vingt ans, et pour elle le luxe tait presque une question de sant.
Elle pouvait bien s'en passer quelque temps, mais elle ne pouvait y
renoncer compltement. Connaissant son inconstance, elle n'avait jamais
voulu consentir  mettre  son coeur le cadenas d'un serment de
fidlit. Elle avait t ardemment aime par beaucoup de jeunes gens
pour qui elle avait eu elle-mme des gots trs-vifs; et toujours elle
procdait envers eux avec une probit pleine de prvoyance; les
engagements qu'elle contractait taient simples, francs et rustiques
comme les dclarations d'amour des paysans de Molire. Vous me voulez
bien et je vous veux aussi; tope, et faisons la noce. Dix fois, si elle
et voulu, Musette aurait trouv une position stable, ce qu'on appelle
un avenir; mais elle ne croyait gure  l'avenir, et professait  son
gard le scepticisme du figaro.

--Demain, disait-elle parfois, c'est une fatuit du calendrier; c'est un
prtexte quotidien que les hommes ont invent pour ne point faire leurs
affaires aujourd'hui. Demain, c'est peut-tre un tremblement de terre. 
la bonne heure, aujourd'hui, c'est la terre ferme.

Un jour, un galant homme, avec qui elle tait reste prs de six mois,
et qui tait devenu perdument amoureux d'elle, lui proposa srieusement
de l'pouser. Musette lui avait jet un grand clat de rire au nez 
cette proposition.

--Moi, mettre ma libert en prison dans un contrat de mariage? Jamais!
dit-elle.

--Mais je passe ma vie  trembler de la crainte de vous perdre.

--Vous me perdriez bien plus si j'tais votre femme, rpondit Musette.
Ne parlons plus de cela. Je ne suis pas libre d'ailleurs, ajouta-t-elle,
en songeant sans doute  Marcel.

Ainsi elle traversait sa jeunesse, l'esprit flottant  tous les vents de
l'imprvu, faisant beaucoup d'heureux et se faisant presque heureuse
elle-mme. Le vicomte Maurice, avec qui elle tait en ce moment, avait
beaucoup de peine  se faire  ce caractre indomptable, ivre de
libert; et ce fut dans une impatience oxyde de jalousie qu'il attendit
le retour de Musette aprs l'avoir vue partir pour aller chez Marcel.

--Y restera-t-elle? Se demanda toute la soire le jeune homme en
s'enfonant ce point d'interrogation dans le coeur.

--Ce pauvre Maurice! disait Musette de son ct, il trouve a un peu
violent. Ah! Bah! Il faut former la jeunesse. Puis, son esprit passant
subitement _ d'autres exercices_, elle pensa  Marcel, chez qui elle
allait; et, tout en passant en revue les souvenirs que rveillait le nom
de son ancien adorateur, elle se demandait par quel miracle on avait mis
la nappe chez lui. Elle relut, en marchant, la lettre que l'artiste lui
avait crite, et ne put s'empcher d'tre un peu attriste. Mais cela ne
dura qu'un instant. Musette pensa avec raison que c'tait moins que
jamais l'occasion de se dsoler, et comme en ce moment un grand vent
venait de s'lever, elle s'cria:

--C'est bien drle, je ne voudrais pas aller chez Marcel, que le vent
m'y pousserait.

Et elle continua sa route en pressant le pas, joyeuse comme un oiseau
qui revole  son premier nid.

Tout  coup la neige tomba avec abondance. Musette chercha des yeux si
elle ne trouverait pas une voiture. Elle n'en rencontra point. Comme
elle se trouvait prcisment dans la rue o demeurait son amie Madame
Sidonie, celle-l qui lui avait fait parvenir la lettre de Marcel,
Musette eut l'ide d'entrer un instant chez cette femme pour attendre
que le temps lui permt de continuer sa route.

Quand Musette entra chez Madame Sidonie, elle y trouva une nombreuse
compagnie. On y continuait un lansquenet commenc depuis trois jours.

--Ne vous drangez pas, dit Musette, je ne fais qu'entrer et sortir.

--Tu as reu la lettre de Marcel? lui dit bas  l'oreille Madame
Sidonie.

--Oui, rpondit Musette, merci; je vais chez lui; il m'invite  dner.
Veux-tu venir avec moi? Tu t'amuseras bien.

--Eh! Non, je ne peux pas, fit Sidonie en montrant la table de jeu, et
mon terme?

--Il y a six louis, dit tout haut le banquier qui tenait les cartes.

--J'en fais deux! s'cria Madame Sidonie.

--Je ne suis pas fier, je pars pour deux, rpondit le banquier, qui
avait dj pass plusieurs fois. Roi et as. Je suis flamb!
continua-t-il en faisant tomber les cartes, tous les rois sont morts...

--On ne parle pas politique, fit un journaliste.

--Et l'as est l'ennemi de ma famille, acheva le banquier, qui retourna
encore un roi. Vive le roi! s'cria-t-il. Ma mie Sidonie, envoyez-moi
deux louis.

--Mets-les dans ta mmoire, fit Sidonie, furieuse d'avoir perdu.

--a fait cinq cents francs que vous me devez, petite, dit le banquier.
Vous irez  mille. Je passe la main.

Sidonie et Musette causaient tout bas. La partie continua.

-- peu prs  la mme heure, on se mettait  table chez les bohmes.
Pendant tout le repas Marcel parut inquiet. Chaque fois qu'on entendait
un bruit de pas dans l'escalier, on le voyait tressaillir.

--Qu'est-ce que tu as? demandait Rodolphe; on dirait que tu attends
quelqu'un. Ne sommes-nous pas au complet?

Mais  un certain regard que l'artiste lui lana, le pote comprit
quelle tait la proccupation de son ami.

--C'est vrai, pensa-t-il en lui-mme, nous ne sommes pas au complet.

Le coup d'oeil de Marcel signifiait Musette; le regard de Rodolphe
voulait dire Mimi.

--a manque de femmes, dit tout  coup Schaunard.

--Sacrebleu! Hurla Colline, vas-tu te taire avec tes rflexions
libertines! Il a t convenu qu'on ne parlerait pas d'amour, a fait
tourner les sauces.

Et les amis recommencrent  boire  plus amples rasades, pendant qu'en
dehors la neige tombait toujours, et que dans l'tre le bois flambait
clair en tirant des feux d'artifice d'tincelles.

Au moment o Rodolphe fredonnait tout haut le couplet d'une chanson
qu'il venait de trouver au fond de son verre, on frappa plusieurs coups
 la porte.

 ce bruit, comme un plongeur qui, frappant du pied le fond de l'eau,
remonte  la surface, Marcel, engourdi dans un commencement d'ivresse,
se leva prcipitamment de sa chaise et courut ouvrir.

Ce n'tait point Musette.

Un monsieur parut sur le seuil. Il tenait  la main un petit papier. Son
extrieur paraissait agrable, mais sa robe de chambre tait bien mal
faite.

--Je vous trouve en bonne disposition, dit-il en voyant la table, au
milieu de laquelle apparaissait le cadavre d'un gigot colossal.

--Le propritaire! fit Rodolphe, qu'on lui rende les honneurs qui lui
sont dus.

Et il se mit  battre aux champs sur son assiette avec son couteau et sa
fourchette.

Colline lui offrit sa chaise, et Marcel s'cria:

--Allons, Schaunard, un verre blanc  monsieur. Vous arrivez
parfaitement  propos, dit l'artiste au propritaire. Nous tions en
train de porter un toast  la proprit. Mon ami que voil, Monsieur
Colline, disait des choses bien touchantes. Puisque vous voici, il va
recommencer pour vous faire honneur. Recommence un peu, Colline.

--Pardon, messieurs, dit le propritaire, je ne voudrais pas vous
dranger.

Et il dploya le petit papier qu'il tenait  la main.

--Quel est cet imprim? demanda Marcel.

Le propritaire, qui avait promen dans la chambre un regard
inquisitorial, aperut l'or et l'argent qui taient rests sur la
chemine.

--C'est la quittance, dit-il rapidement, j'ai dj eu l'honneur de vous
la faire prsenter.

--En effet, dit Marcel, ma mmoire fidle me rappelle parfaitement ce
dtail; c'tait mme un vendredi, le 8 octobre,  midi un quart;
trs-bien.

--Elle est revtue de ma signature, fit le propritaire; et si a ne
vous drange pas...

--Monsieur, dit Marcel, je me proposais de vous voir. J'ai longuement 
causer avec vous.

--Tout  vos ordres.

--Faites-moi donc le plaisir de vous rafrachir, continua Marcel en
l'obligeant  boire un verre de vin. Monsieur, reprit l'artiste, vous
m'aviez envoy dernirement un petit papier... avec une image
reprsentant une dame qui tient des balances. Le message tait sign
Godard.

--C'est mon huissier, dit le propritaire.

--Il a une bien vilaine criture, fit Marcel. Mon ami, qui sait toutes
les langues, continua-t-il en dsignant Colline, mon ami a bien voulu me
traduire cette dpche, dont le port cote cinq francs...

--C'tait un cong, fit le propritaire, mesure de prcaution... c'est
l'usage.

--Un cong, c'est cela mme, fit Marcel. Je voulais vous voir pour que
nous eussions une confrence  propos de cet acte, que je dsirerais
convertir en un bail. Cette maison me plat, l'escalier est propre, la
rue est fort gaie, et puis des raisons de famille, mille choses
m'attachent  ces murs.

--Mais, dit le propritaire en dployant de nouveau sa quittance, il y a
le dernier terme  liquider.

--Nous le liquiderons, monsieur, telle est bien ma pense intime.

Cependant le propritaire ne quittait point des yeux la chemine o se
trouvait l'argent; et la fixit attractive de ses regards pleins de
convoitise tait telle, que les espces semblaient remuer et s'avancer
vers lui.

--Je suis heureux d'arriver dans un moment o, sans que cela vous gne,
nous pourrons terminer ce petit compte, dit-il en tendant la quittance
 Marcel, qui, ne pouvant parer l'attaque, rompit encore une fois et
recommena avec son crancier la scne de don Juan avec M. Dimanche.

--Vous avez, je crois, des proprits dans les dpartements?
demanda-t-il.

--Oh! rpondit le propritaire, fort peu; une petite maison en
Bourgogne, une ferme, peu de chose, mauvais rapport... les fermiers ne
payent pas... Aussi, ajouta-t-il en allongeant toujours sa quittance,
cette petite rentre arrive  merveille... C'est soixante francs, comme
vous savez.

--Soixante, oui, fit Marcel en se dirigeant vers la chemine, o il prit
trois pices d'or. Nous disons soixante, et il posa les trois louis sur
la table,  quelque distance du propritaire.

--Enfin! murmura celui-ci, dont le visage s'claircit soudain, et il
posa galement sa quittance sur la table.

Schaunard, Colline et Rodolphe examinaient la scne avec inquitude.

--Parbleu! Monsieur, fit Marcel, puisque vous tes bourguignon, vous ne
refuserez pas de dire deux mots  un compatriote.

Et faisant sauter le bouchon d'une bouteille de vieux mcon, il en versa
un plein verre au propritaire.

--Ah! parfait, dit celui-ci... Je n'en ai jamais bu de meilleur.

--C'est un de mes oncles que j'ai par l-bas, et qui m'en envoie
quelques paniers de temps en temps.

Le propritaire s'tait lev et allongeait la main vers l'argent plac
devant lui, quand Marcel l'arrta de nouveau.

--Vous ne refuserez pas de me faire raison encore une fois, dit-il en
versant encore  boire et en forant le crancier  trinquer avec lui et
avec les trois autres bohmes.

Le propritaire n'osa pas refuser. Il but de nouveau, posa son verre, et
se disposait encore  prendre l'argent, quand Marcel s'cria:

--Au fait, monsieur, il me vient une ide. Je me trouve un peu riche en
ce moment. Mon oncle de Bourgogne m'a envoy un supplment  ma pension.
Je craindrais de dissiper cet argent. Vous savez, la jeunesse est
folle... Si cela ne vous contrarie pas, je vous payerai un terme
d'avance.

Et, prenant soixante autres francs en cus, il les ajouta aux louis qui
taient sur la table.

--Je vais alors vous donner une quittance du terme  choir, dit le
propritaire. J'en ai en blanc dans ma poche, ajouta-t-il en tirant son
portefeuille. Je vais la remplir et l'antidater. Mais il est charmant,
ce locataire, pensa-t-il tout bas en couvant les cent vingt francs des
yeux.

-- cette proposition, les trois bohmes, qui ne comprenaient plus rien
 la diplomatie de Marcel, restrent stupfaits.

--Mais cette chemine fume, cela est fort incommode.

--Que ne m'en avez-vous prvenu? J'aurais fait appeler le fumiste, dit
le propritaire qui ne voulait pas tre en reste de procds. Demain, je
ferai venir les ouvriers. Et ayant termin de remplir la seconde
quittance, il la joignit  la premire, les poussa toutes les deux
devant Marcel, et approcha de nouveau sa main de la pile d'argent. Vous
ne sauriez croire combien cette somme arrive  point, dit-il. J'ai des
mmoires  payer pour rparations  mon immeuble... et j'tais fort
embarrass.

--Je regrette de vous avoir fait un peu attendre, fit Marcel.

--Oh! Je n'tais pas en peine... Messieurs... J'ai l'honneur... Et sa
main s'allongeait encore...

--Oh! Oh! Permettez, fit Marcel, nous n'avons pas encore fini. Vous
savez le proverbe: quand le vin est tir...

Et il emplit de nouveau le verre du propritaire.

--Il faut boire...

--C'est juste, dit celui-ci en se rasseyant par politesse.

Cette fois,  un coup d'oeil que leur lana Marcel, les bohmes
comprirent quel tait son but.

Cependant le propritaire commenait  jouer de la prunelle d'une faon
extraordinaire. Il se balanait sur sa chaise, tenait des propos
grivois, et promettait  Marcel, qui lui demandait des rparations
locatives, des embellissements fabuleux.

--En avant la grosse artillerie! dit l'artiste bas  Rodolphe, en lui
indiquant une bouteille de rhum.

Aprs le premier petit verre, le propritaire chanta une gaudriole qui
fit rougir Schaunard.

Aprs le second petit verre, il raconta ses infortunes conjugales; et,
comme son pouse s'appelait Hlne, il se compara  Mnlas.

Aprs le troisime petit verre, il eut un accs de philosophie, et mit
des aphorismes comme ceux-ci:

    La vie est un fleuve.
     La fortune ne fait pas le bonheur.
     L'homme est phmre.
     Ah! Que l'amour est agrable!

Et prenant Schaunard pour confident, il lui raconta sa liaison
clandestine avec une jeune fille qu'il avait mise dans l'acajou, et qui
s'appelait Euphmie. Et il fit un portrait si dtaill de cette jeune
personne, aux tendresses naves, que Schaunard commena  tre travaill
par un trange soupon, qui devint une certitude lorsque le propritaire
lui montra une lettre qu'il tira de son portefeuille.

--Oh! Ciel! s'cria Schaunard en apercevant la signature. Cruelle fille!
tu m'enfonces un poignard dans le coeur.

--Qu'a-t-il donc? s'crirent les bohmes, tonns de ce langage.

--Voyez, dit Schaunard, cette lettre est de Phmie; voyez ce pt qui
sert de signature. Et il fit circuler la lettre de son ancienne
matresse; elle commenait par ces mots:

    Mon gros louf-louf!

--C'est moi qui suis son gros louf-louf, dit le propritaire en essayant
de se lever, sans pouvoir y parvenir.

--Trs-bien! fit Marcel qui l'observait, il a jet l'ancre.

--Phmie! cruelle Phmie! murmurait Schaunard, tu me fais bien de la
peine.

--Je lui ai meubl un petit entre-sol, rue Coquenard, numro 12, dit le
propritaire. C'est joli, joli... a m'a cot bien cher... Mais l'amour
sincre n'a pas de prix, et puis j'ai vingt mille francs de rente...
Elle me demande de l'argent, continua-t-il en reprenant la lettre.
Pauvre chrie!... Je lui donnerai celui-l, a lui fera plaisir... et il
allongea la main vers l'argent prpar par Marcel. Tiens, tiens! fit-il
avec tonnement en ttonnement sur la table, o donc est-il?...

L'argent avait disparu.

--Il est impossible qu'un galant homme se prte  d'aussi coupables
manoeuvres, avait dit Marcel. Ma conscience, la morale, m'interdisent de
verser le prix de mes loyers s mains de ce vieillard dbauch. Je ne
payerai point mon terme. Mais mon me restera du moins sans remords.
Quelles moeurs! Un homme aussi chauve! Cependant le propritaire
achevait de se couler  fond et tenait tout haut des discours insenss
aux bouteilles.

Comme il tait absent depuis deux heures, sa femme, inquite de lui,
l'envoya chercher par la servante, qui poussa de grands cris en le
voyant.

--Qu'est-ce que vous avez fait  mon matre? demanda-t-elle aux bohmes.

--Rien, dit Marcel; il est mont tout  l'heure pour rclamer ses
loyers; comme nous n'avions pas d'argent  lui donner, nous lui avons
demand du temps.

--Mais il s'est _ivrogn_, dit la domestique.

--Le plus fort de cette besogne tait fait, rpondit Rodolphe: quand il
est venu ici, il nous a dit qu'il tait all ranger sa cave.

--Et il avait si peu de sang-froid, continua Colline, qu'il voulait nous
laisser nos quittances sans argent.

--Vous les donnerez  sa femme, ajouta le peintre en rendant les
quittances; nous sommes d'honntes gens, et nous ne voulons pas profiter
de son tat.

-- mon Dieu! Qu'est-ce que va dire madame? fit la servante en
entranant le propritaire, qui ne pouvait plus se tenir sur ses jambes.

--Enfin! s'cria Marcel.

--Il reviendra demain, dit Rodolphe; il a vu de l'argent.

--Quand il reviendra, fit l'artiste, je le menacerai d'instruire son
pouse de ses relations avec la jeune Phmie, et il nous donnera du
temps.

Quand le propritaire fut dehors, les quatre amis se remirent  boire et
 fumer. Seul, Marcel avait conserv un sentiment de lucidit dans son
ivresse. D'instant en instant, au moindre bruit des pas qu'il entendait
dans l'escalier, il courait ouvrir la porte. Mais ceux qui montaient
s'arrtaient toujours aux tages infrieurs; alors l'artiste venait
lentement se rasseoir au coin de son feu. Minuit sonna, et Musette
n'tait point venue.

--Au fait, pensa Marcel, peut-tre n'tait-elle point chez elle quand on
lui a port ma lettre. Elle la trouvera ce soir en rentrant, et elle
viendra demain, il y aura encore du feu. Il est impossible qu'elle ne
vienne pas. Allons,  demain. Et il s'endormit au coin de l'tre.

Au moment mme o Marcel s'endormait, rvant d'elle, Mademoiselle
Musette sortait de chez son amie, Madame Sidonie, chez qui elle tait
reste jusque-l. Musette n'tait point seule, un jeune homme
l'accompagnait, une voiture attendait  la porte, ils y montrent tous
deux; la voiture partit au galop.

La partie de lansquenet continuait chez Madame Sidonie.

--O donc est Musette? s'cria tout  coup quelqu'un.

--O donc est le petit Sraphin? dit une autre personne.

Madame Sidonie se mit  rire.

--Ils viennent de se sauver ensemble, dit-elle. Ah! C'est une curieuse
histoire. Quelle singulire crature que cette Musette! Figurez-vous...

Et elle raconta  la socit comment Musette, aprs s'tre fche
presque avec le vicomte Maurice, aprs s'tre mise en chemin pour aller
chez Marcel, tait monte un instant par hasard chez elle, et comment
elle y avait rencontr le jeune Sraphin.

--Ah! Je me doutais bien de quelque chose, dit Sidonie en interrompant
son rcit: je les ai observs toute la soire: il n'est pas maladroit,
ce petit bonhomme. Bref, continua-t-elle, ils sont partis sans dire
gare, et bien fin qui les attraperait.

C'est gal, c'est bien drle, quand on pense que Musette est folle de
son Marcel.

--Si elle en est folle,  quoi bon le Sraphin, un enfant presque? Il
n'a jamais eu de matresse, dit un jeune homme.

--Elle veut lui apprendre  lire, fit le journaliste, qui tait fort
bte quand il avait perdu.

--C'est gal, reprit Sidonie, puisqu'elle aime Marcel, pourquoi
Sraphin? Voil qui me passe.

--Hlas! Oui, pourquoi?

       *       *       *       *       *

Pendant cinq jours, et sans sortir de chez eux, les bohmes menaient la
plus joyeuse vie du monde. Ils restaient  table depuis le matin
jusqu'au soir. Un admirable dsordre rgnait dans la chambre, que
remplissait une atmosphre pantagrulique. Sur un banc presque entier de
coquilles d'hutres tait couche une arme de bouteilles de divers
formats. La table tait charge de dbris de toute nature, et une fort
brlait dans la chemine.

Le sixime jour, Colline, qui tait l'ordonnateur des crmonies,
rdigea, comme il le faisait tous les matins, le menu du djeuner, du
dner, du goter et du souper, et le soumit  l'apprciation de ses
amis, qui le revtirent chacun de leur paraphe, en signe
d'acquiescement.

Mais lorsque Colline ouvrit le tiroir qui servait de caisse, afin de
prendre l'argent ncessaire  la consommation du jour, il recula de deux
pas, et devint blme comme le spectre de Banquo.

--Qu'y a-t-il? demandrent nonchalamment les autres.

--Il y a, qu'il n'y a plus que trente sous, dit le philosophe.

--Diable! Diable! firent les autres, a va causer des remaniements dans
notre menu. Enfin, trente sous bien employs!... C'est gal, nous aurons
difficilement des truffes.

Quelques instants aprs, la table tait servie. On y voyait trois plats
dresss avec beaucoup de symtrie:

Un plat de harengs;
Un plat de pommes de terre;
Un plat de fromage.

Dans la chemine fumaient deux petits tisons gros comme le poing.

Au dehors la neige tombait toujours.

Les quatre bohmes se mirent  table et dployrent gravement leurs
serviettes.

--C'est singulier, disait Marcel, ce hareng a un got de faisan.

--a tient  la manire dont je l'ai arrang, rpliqua Colline; le
hareng a t mconnu.

En ce moment, une joyeuse chanson montait l'escalier, et s'en vint
frapper  la porte. Marcel, qui n'avait pu s'empcher de tressaillir,
courut ouvrir.

Musette lui sauta au cou, et le tint embrass pendant cinq minutes.
Marcel la sentit trembler dans ses bras.

--Qu'as-tu? lui demanda-t-il.

--J'ai froid, dit machinalement Musette en s'approchant de la chemine.

--Ah! dit Marcel, nous avions fait si bon feu!

--Oui, dit Musette en regardant sur la table les dbris du festin qui
servait depuis cinq jours; je viens trop tard.

--Pourquoi? fit Marcel.

--Pourquoi? dit Musette... en rougissant un peu. Et elle s'assit sur les
genoux de Marcel; elle tremblait toujours et ses mains taient
violettes.

--Tu n'tais donc pas libre? Lui demanda Marcel bas  l'oreille.

--Moi! Pas libre! s'cria la belle fille. Ah! Marcel! je serais assise
au milieu des toiles, dans le paradis du bon Dieu, et tu me ferais un
signe, que je descendrais auprs de toi. Moi! Pas libre!... Elle se
remit  trembler.

--Il y a cinq chaises ici, dit Rodolphe, c'est un nombre impair, sans
compter que la cinquime est d'une forme ridicule. Et brisant la chaise
contre le mur, il en jeta les morceaux dans la chemine. Le feu
ressuscita soudain en flamme claire et joyeuse; puis, faisant un signe 
Colline et  Schaunard, le pote les emmena avec lui.

--O allez-vous? demanda Marcel.

--Nous allons acheter du tabac, rpondirent-ils.

-- la Havane, ajouta Schaunard en faisant un signe d'intelligence 
Marcel, qui le remercia du regard.

--Pourquoi n'es-tu pas venue plus tt? demanda-t-il de nouveau  Musette
lorsqu'ils furent seuls.

--C'est vrai, je suis un peu en retard...

--Cinq jours pour traverser le pont Neuf! Tu as donc pris par les
Pyrnes? dit Marcel.

Musette baissa la tte et demeura silencieuse.

--Ah! Mchante fille! reprit mlancoliquement l'artiste en frappant
lgrement avec la main sur le corsage de sa matresse. Qu'est-ce que tu
as donc l-dessous?

--Tu le sais bien, repartit vivement celle-ci.

--Mais qu'as-tu fait depuis que je t'ai crit?

--Ne m'interroge pas! reprit vivement Musette en l'embrassant 
plusieurs reprises; ne me demande rien! Laisse-moi me chauffer  ct de
toi pendant qu'il fait froid. Tu vois, j'avais mis ma plus belle robe
pour venir... Ce pauvre Maurice, il ne comprenait rien quand je suis
partie pour venir ici; mais c'tait plus fort que moi... Je me suis mise
en route... C'est bon, le feu, ajouta-t-elle en approchant ses petites
mains de la flamme. Je resterai avec toi jusqu' demain. Veux-tu?

--Il fera bien froid ici, dit Marcel, et nous n'avons pas de quoi dner.
Tu es venue trop tard, rpta-t-il.

--Ah! Bah! dit Musette, a ressemblera mieux  autrefois.

       *       *       *       *       *

Rodolphe, Colline et Schaunard restrent vingt-quatre heures  aller
chercher leur tabac. Quand ils revinrent  la maison, Marcel tait seul.

Aprs six jours d'absence, le vicomte Maurice vit arriver Musette.

Il ne lui fit aucun reproche, et lui demanda seulement pourquoi elle
paraissait triste.

--Je me suis querelle avec Marcel, dit-elle, nous nous sommes mal
quitts.

--Et pourtant, dit Maurice, qui sait? Vous retournerez encore auprs de
lui.

--Que voulez-vous? fit Musette, j'ai besoin de temps en temps d'aller
respirer l'air de cette vie-l. Mon existence folle est comme une
chanson; chacun de mes amours est un couplet; mais Marcel en est le
refrain.




XX

_MIMI A DES PLUMES_


I

Eh! Non, non, non, vous n'tes plus Lisette. Eh! Non, non, non, vous
n'tes plus Mimi.

Vous tes aujourd'hui Madame la Vicomtesse; aprs-demain peut-tre
serez-vous Madame la Duchesse, car vous avez pos le pied sur
l'escalier des grandeurs; la porte de vos rves s'est enfin ouverte 
deux battants devant vos pas, et voici que vous venez d'y entrer
victorieuse et triomphante. J'tais bien sr que vous finiriez ainsi une
nuit ou l'autre. Il fallait que ce ft, d'ailleurs; vos mains blanches
taient faites pour la paresse, et appelaient depuis longtemps l'anneau
d'une alliance aristocratique. Enfin vous avez un blason! Mais nous
prfrons encore celui que la jeunesse donnait  votre beaut, qui, par
vos yeux bleus et votre visage ple, semblait carteler d'azur sur champ
de lis. Noble ou vilaine, allez, vous tes toujours charmante; et je
vous ai bien reconnue quand vous passiez l'autre soir dans la rue, pied
rapide et finement chauss, aidant d'une main gante le vent  soulever
les volants de votre robe nouvelle, un peu pour ne point la salir,
beaucoup pour laisser voir vos jupons brods et vos bas transparents.
Vous aviez un chapeau d'un style merveilleux, et vous paraissiez mme
plonge dans une profonde perplexit  propos du voile en riche dentelle
qui flottait sur ce riche chapeau. Embarras bien grave, en effet! Car il
s'agissait de savoir lequel valait le mieux et tait le plus profitable
 votre coquetterie, de porter ce voile baiss ou relev. En le portant
baiss, vous risquiez de n'tre pas reconnue par ceux de vos amis que
vous auriez pu rencontrer, et qui, certes, auraient pass dix fois prs
de vous sans se douter que cette opulente enveloppe cachait Mademoiselle
Mimi. D'un autre ct, en portant ce voile relev, c'tait lui qui
risquait de ne pas tre vu, et alors,  quoi bon l'avoir? Vous avez
spirituellement tranch la difficult, en baissant et en relevant tour 
tour de dix pas en dix pas, ce merveilleux tissu, tram sans doute dans
ces contres d'arachnides qu'on appelle les Flandres, et qui,  lui tout
seul, a cot plus cher que toute votre ancienne garde-robe... Ah!
Mimi!... pardon... Ah! Madame la vicomtesse! J'avais bien raison, vous
le voyez, quand je vous disais: patience, ne dsesprez pas; l'avenir
est gros de cachemires, d'crins brillants, de petits soupers, etc. Vous
ne vouliez pas me croire, incrdule! Eh bien, mes prdictions se sont
pourtant ralises, et je vaux bien, je l'espre, votre _Oracle des
Dames_, un petit sorcier in-dix-huit que vous aviez achet cinq sous 
un bouquiniste du pont neuf, et que vous fatiguiez par d'ternelles
interrogations. Encore une fois, n'avais-je pas raison dans mes
prophties, et me croiriez-vous maintenant si je vous disais que vous
n'en resterez pas l? Si je vous disais qu'en prtant l'oreille
j'entends dj sourdre, dans les profondeurs de votre avenir, le
pitinement et les hennissements des chevaux attels  un coup bleu,
conduit par un cocher poudr qui abaisse le marchepied devant vous en
disant: O va Madame? me croiriez-vous encore si je vous disais aussi
que plus tard... ah! Le plus tard possible, mon Dieu! Atteignant le but
d'une ambition que vous avez longtemps caresse, vous tiendrez une table
d'hte  Belleville ou aux Batignolles, et vous serez courtise par de
vieux militaires et des Cladons  la rforme, qui viendront faire chez
vous des lansquenets et des baccarats clandestins? Mais avant d'arriver
 cette poque o le soleil de votre jeunesse aura dj dclin,
croyez-moi, chre enfant, vous userez encore bien des aunes de soie et
de velours; bien des patrimoines sans doute se fondront aux creusets de
vos fantaisies; vous fanerez bien des fleurs sur votre front, bien des
fleurs sous vos pieds; bien des fois vous changerez de blason. On verra
tour  tour briller sur votre tte le tortil des baronnes, la couronne
des comtesses et le diadme emperl des marquises; vous prendrez pour
devise: _Inconstance_, et vous saurez, selon le caprice ou la ncessit,
satisfaire, chacun  son tour ou mme  la fois, tous ces nombreux
adorateurs qui s'en viendront faire la queue dans l'antichambre de votre
coeur comme on fait la queue  la porte d'un thtre o l'on joue une
pice en vogue. Allez donc, allez devant vous, l'esprit allg de
souvenirs, remplacs par des ambitions; allez, la route est belle, et
nous la souhaitons longtemps douce  vos pieds: mais nous souhaitons
surtout que toutes ces somptuosits, ces belles toilettes ne deviennent
pas trop tt le linceul o s'ensevelira votre gaiet.

Ainsi parlait le peintre Marcel  la jeune Mademoiselle Mimi, qu'il
venait de rencontrer trois ou quatre jours aprs son second divorce avec
le pote Rodolphe. Bien qu'il se ft efforc de mettre une sourdine aux
railleries qui parsemaient son horoscope, Mademoiselle Mimi ne fut point
dupe des belles paroles de Marcel, et comprit parfaitement que, peu
respectueux pour son titre nouveau, il s'tait moqu d'elle  outrance.

--Vous tes mchant avec moi, Marcel, dit Mademoiselle Mimi, c'est mal:
j'ai toujours t trs-bonne fille avec vous quand j'tais la matresse
de Rodolphe; mais si je l'ai quitt, aprs tout, c'est sa faute. C'est
lui qui m'a renvoye presque sans dlai; et encore, comment m'a-t-il
traite pendant les derniers jours que j'ai passs avec lui? J'ai t
bien malheureuse, allez! Vous ne savez pas, vous, quel homme c'tait que
Rodolphe: un caractre ptri de colre et de jalousie, qui me tuait par
petits morceaux. Il m'aimait, je le sais bien, mais son amour tait
dangereux comme une arme  feu; et quelle existence que celle que j'ai
mene pendant quinze mois! Ah! Voyez-vous, Marcel, je ne veux pas me
faire meilleure que je ne suis, mais j'ai bien souffert avec Rodolphe,
vous le savez d'ailleurs aussi. Ce n'est point la misre qui me l'a fait
quitter, non, je vous l'assure, j'y tais habitue d'abord; et puis, je
vous le rpte, c'est lui qui m'a renvoye. Il a march  deux pieds sur
mon amour-propre; il m'a dit que je n'avais pas de coeur si je restais
avec lui; il m'a dit qu'il ne m'aimait plus, qu'il fallait que je fisse
un autre amant; il a mme t jusqu' me dsigner un jeune homme qui me
faisait la cour, et il a, par ses dfis, servi de trait d'union entre
moi et ce jeune homme. J'ai t avec lui autant par dpit que par
ncessit, car je ne l'aimais pas; vous savez bien cela, vous, je n'aime
pas les _si_ jeunes gens, ils sont ennuyeux et sentimentals comme des
harmonicas. Enfin, ce qui est fait est fait, et je ne le regrette pas,
et je ferais encore de mme si c'tait  refaire. Maintenant qu'il ne
m'a plus avec lui et qu'il me sait heureuse avec un autre, Rodolphe est
furieux et trs-malheureux; je sais quelqu'un qui l'a rencontr ces
jours-ci; il avait les yeux rouges. Cela ne m'tonne pas, j'tais bien
sre qu'il en arriverait ainsi et qu'il courrait aprs moi; mais vous
pouvez lui dire qu'il perdra son temps, et que cette fois-ci c'est tout
 fait srieux et pour de bon. Y a-t-il longtemps que vous l'avez vu,
Marcel, et est-ce vrai qu'il est bien chang? demanda Mimi avec un autre
accent.

--Bien chang, en effet, rpondit Marcel. Assez chang.

--Il se dsole, cela est certain; mais que voulez-vous que j'y fasse?
Tant pis pour lui! Il l'a voulu; il fallait que cela et une fin,  la
fin. Consolez-le... vous.

--Oh! Oh! dit tranquillement Marcel, le plus gros de la besogne est
fait. Ne vous inquitez pas, Mimi.

--Vous ne dites pas la vrit, mon cher, reprit Mimi avec une petite
moue ironique: Rodolphe ne se consolera pas si vite que cela; si vous
saviez dans quel tat je l'ai vu, la veille de mon dpart! C'tait le
vendredi; je n'avais pas voulu rester la nuit chez mon nouvel amant,
parce que je suis superstitieuse et que le vendredi est un mauvais jour.

--Vous aviez tort, Mimi: en amour, le vendredi est un bon jour; les
anciens disaient: _Dies Veneris_.

--Je ne sais pas le latin, dit Mademoiselle Mimi en continuant. Je m'en
revenais donc de chez Paul; j'ai trouv Rodolphe qui m'attendait en
faisant sentinelle dans la rue. Il tait tard, plus de minuit, et
j'avais faim, car j'avais mal dn. Je priai Rodolphe d'aller chercher
quelque chose pour souper. Il revint une demi-heure aprs; il avait
beaucoup couru pour rapporter pas grand'chose de bon: du pain, du vin,
des sardines, du fromage et un gteau aux pommes. Je m'tais couche
pendant son absence; il dressa le couvert prs du lit; je n'avais pas
l'air de le regarder, mais je le voyais bien: il tait ple comme la
mort, il avait le frisson, et tournait dans la chambre comme un homme
qui ne sait pas ce qu'il veut faire. Dans un coin, il aperut plusieurs
paquets de mes hardes qui taient  terre. Cette vue parut lui faire du
mal et il mit le paravent devant ces paquets pour ne plus les voir.
Quand tout fut prpar, nous commenmes  manger; il essaya de me faire
boire; mais je n'avais plus ni faim ni soif, et j'avais le coeur tout
serr. Il faisait froid, car nous n'avions pas de quoi faire du feu; on
entendait le vent qui soufflait dans la chemine. C'tait bien triste.
Rodolphe me regardait, il avait les yeux fixes; il mit sa main dans la
mienne, et je sentis sa main trembler, elle tait  la fois brlante et
glace.

--C'est le souper des funrailles de nos amours, me dit-il tout bas. Je
ne rpondis rien, mais je n'eus pas le courage de retirer ma main de la
sienne.

--J'ai sommeil, lui dis-je  la fin; il est tard, dormons. Rodolphe me
regarda: j'avais mis une de ses cravates sur ma tte pour me garantir
du froid; il ta cette cravate sans parler.

--Pourquoi tes-tu cela? lui demandai-je, j'ai froid.

--Oh! Mimi, me dit-il alors, je t'en prie, cela ne te cotera gure,
remets, pour cette nuit, ton petit bonnet ray.

C'tait un bonnet de nuit en indienne raye, blanc et brun. Rodolphe
aimait beaucoup  me voir ce bonnet, cela lui rappelait quelques belles
nuits, car c'tait ainsi que nous comptions nos beaux jours. En pensant
que c'tait la dernire fois que j'allais dormir auprs de lui, je
n'osai pas refuser de satisfaire son caprice; je me relevai, et j'allai
prendre mon bonnet ray qui tait au fond d'un de mes paquets: par
mgarde, j'oubliai de replacer le paravent; Rodolphe s'en aperut, et
cacha les paquets, comme il avait dj fait.

--Bonsoir, me dit-il.--Bonsoir, lui rpondis-je. Je croyais qu'il allait
m'embrasser, et je ne l'aurais pas empch, mais il prit seulement ma
main, qu'il porta  ses lvres. Vous savez, Marcel, combien il tait
fort pour m'embrasser les mains. J'entendis claquer ses dents, et je
sentis son corps froid comme un marbre. Il serrait toujours ma main, et
il avait plac sa tte sur mon paule, qui ne tarda pas  tre toute
mouille. Rodolphe tait dans un tat affreux. Il mordait les draps du
lit, pour ne pas crier; mais j'entendais bien des sanglots sourds, et je
sentais toujours ses larmes couler sur mes paules, qu'elles brlaient
d'abord, et qu'elles glaaient ensuite. En ce moment-l, j'eus besoin de
tout mon courage; et il m'en a fallu, allez. Je n'avais qu'un mot 
dire, je n'avais qu' retourner la tte: ma bouche aurait rencontr
celle de Rodolphe, et nous nous serions raccommods encore une fois. Ah!
un instant, j'ai vraiment cru qu'il allait mourir entre mes bras, ou que
tout au moins il allait devenir fou, comme il faillit le devenir une
fois, vous rappelez-vous? J'allais cder, je le sentais; j'allais
revenir la premire, j'allais l'enlacer dans mes bras, car il faudrait
vraiment n'avoir point d'me pour rester insensible devant de pareilles
douleurs. Mais je me souvins des paroles qu'il m'avait dites la veille:
Tu n'as point de coeur si tu restes avec moi, car je ne t'aime plus.
Ah! en me rappelant ces durets, j'aurais vu Rodolphe prs d'expirer et
il n'aurait fallu qu'un baiser de moi, que j'aurais dtourn ma lvre,
et que je l'aurais laiss mourir.  la fin, vaincue par la fatigue, je
m'endormis  moiti. J'entendais toujours Rodolphe sangloter, et, je
vous le jure, Marcel, ce sanglot dura toute la nuit; et quand le jour
revint et que je regardai dans ce lit, o j'avais dormi pour la dernire
fois, cet amant que j'allais quitter pour aller dans les bras d'un
autre, j'ai t pouvantablement effraye en voyant des ravages que
cette douleur faisait sur la figure de Rodolphe.

Il se leva, comme moi, sans rien dire, et faillit tomber dans la chambre
aux premiers pas qu'il fit, tant il tait faible et abattu. Cependant il
s'habilla trs-vite, et me demanda seulement o en taient mes affaires
et quand je partais. Je lui rpondis que je n'en savais rien. Il s'en
alla sans me dire  revoir, sans me serrer la main. Voil comment nous
nous sommes quitts. Quel coup il a d recevoir dans le coeur lorsqu'il
ne m'a plus trouve en rentrant, hein?

--J'tais l lorsque Rodolphe est rentr, dit Marcel  Mimi essouffle
d'avoir parl aussi longtemps. Comme il prenait sa clef chez la
matresse d'htel, celle-ci lui a dit:

--La petite est partie.

--Ah! rpondit Rodolphe, cela ne m'tonne pas; je m'y attendais. Et il
monta dans sa chambre, o je le suivis, craignant aussi quelque crise;
mais il n'en fut rien.

--Comme il est trop tard pour aller louer une autre chambre ce soir, ce
sera pour demain matin, me dit-il, nous nous en irons ensemble. Allons
dner.

Je croyais qu'il voulait se griser, mais je me trompais. Nous avons fait
un dner trs-sobre dans un restaurant o vous alliez quelquefois manger
avec lui. J'avais demand du vin de Beaune pour tourdir un peu
Rodolphe.

--C'tait le vin favori de Mimi, me dit-il; nous en avons bu souvent
ensemble,  cette table o nous sommes. Je me souviens qu'un jour elle
me disait, en tendant son verre dj plusieurs fois vid: Verse encore,
cela me met du _baume_ dans le coeur. C'tait un mot assez mdiocre,
trouves-tu pas? Digne tout au plus de la matresse d'un vaudevilliste.
Ah! Elle buvait bien, Mimi. Le voyant dispos  s'enfoncer dans les
sentiers du ressouvenir, je lui parlai d'autre chose, et il ne fut plus
question de vous. Il passa la soire entire avec moi, et parut aussi
calme que la Mditerrane. Ce qui m'tonnait le plus, c'est que ce calme
n'avait rien d'affect. C'tait de l'indiffrence sincre.  minuit nous
rentrmes.

--Tu parais surpris de ma tranquillit dans la situation o je me
trouve, me dit-il; laisse-moi te faire une comparaison, mon cher, et, si
elle est vulgaire, elle a du moins le mrite d'tre juste. Mon coeur est
comme une fontaine dont on a laiss le robinet ouvert toute la nuit; le
matin, il ne reste pas une seule goutte d'eau. En vrit, de mme est
mon coeur: j'ai pleur cette nuit tout ce qui me restait de larmes. Cela
est singulier; mais je me croyais plus riche de douleurs, et, pour une
nuit de souffrances, me voil ruin, compltement  sec, ma parole
d'honneur! C'est comme je le dis; et dans ce mme lit o j'ai failli
rendre l'me la nuit dernire, prs d'une femme qui n'a pas plus remu
qu'une pierre, alors que cette femme appuie maintenant sa tte sur
l'oreiller d'un autre, je vais dormir comme un portefaix qui a fait une
excellente journe.

--Comdie, pensai-je en moi-mme; je ne serai pas plus tt parti, qu'il
battera les murailles avec sa tte. Cependant je laissai Rodolphe seul,
et je remontai chez moi, mais je ne me couchai pas.  trois heures du
matin, je crus entendre du bruit dans la chambre de Rodolphe; j'y
descendis en toute hte, croyant le trouver au milieu de quelque fivre
dsespre...

--Eh bien? dit Mimi.

--Eh bien, ma chre, Rodolphe dormait, le lit n'tait pas dfait, et
tout prouvait que son sommeil avait t calme, et qu'il n'avait pas
tard  s'y abandonner.

--C'est possible, dit Mimi: il tait si fatigu de la nuit prcdente...
mais le lendemain?...

--Le lendemain, Rodolphe est venu m'veiller de bonne heure, et nous
avons t louer des chambres dans un autre htel, o nous sommes
emmnags le soir mme.

--Et, demanda Mimi, qu'a-t-il fait en quittant la chambre que nous
occupions? qu'a-t-il dit en abandonnant cette chambre o il m'a tant
aime?

--Il a fait ses paquets tranquillement, rpondit Marcel; et comme il
avait trouv dans un tiroir une paire de gants en filet que vous avez
oublie, ainsi que deux ou trois lettres galement  vous...

--Je sais bien, fit Mimi avec un accent qui semblait vouloir dire: je
les ai oublis exprs pour qu'il lui restt quelque souvenir de moi.
Qu'en a-t-il fait? ajouta-t-elle.

--Je crois me rappeler, dit Marcel, qu'il a jet les lettres dans la
chemine et les gants par la fentre; mais sans geste de thtre, sans
pose, fort naturellement, comme on peut le faire lorsqu'on se dbarrasse
d'une chose inutile.

--Mon cher Monsieur Marcel, je vous assure qu'au fond de mon coeur je
souhaite que cette indiffrence dure. Mais encore une fois, l, bien
sincrement, je ne crois pas  une gurison si rapide, et, malgr tout
ce que vous me dites, je suis convaincue que mon pauvre pote a le coeur
bris.

--Cela se peut, rpondit Marcel en quittant Mimi; mais cependant, ou je
me trompe fort, les morceaux sont encore bons.

Pendant ce colloque sur la voie publique, M. le vicomte Paul attendait
sa nouvelle matresse, qui se trouva fort en retard, et qui fut
parfaitement dsagrable avec M. le vicomte. Il se coucha  ses genoux
et lui roucoula sa romance favorite,  savoir: qu'elle tait charmante,
ple comme la lune, douce comme un mouton; mais qu'il l'aimait surtout 
cause des beauts de son me.

--Ah! pensait Mimi en droulant les ondes de ses cheveux bruns sur la
neige de ses paules, mon amant Rodolphe n'tait pas si exclusif.


II

Ainsi que Marcel l'avait annonc, Rodolphe paraissait tre radicalement
guri de son amour pour Mademoiselle Mimi, et trois ou quatre jours
aprs sa sparation d'avec elle, on vit reparatre le pote compltement
mtamorphos. Il tait mis avec une lgance qui devait le rendre
mconnaissable pour son miroir mme. Rien en lui, du reste, ne semblait
faire craindre qu'il ft dans l'intention de se prcipiter dans les
abmes du nant, comme Mademoiselle Mimi en faisait courir le bruit avec
toutes sortes d'hypocrisies condolantes. Rodolphe tait en effet
parfaitement calme; il coutait, sans que les plis de son visage se
drangeassent, les rcits qui lui taient faits sur la nouvelle et
somptueuse existence de sa matresse, qui se plaisait  le faire
renseigner sur son compte par une jeune femme qui tait reste sa
confidente, et qui avait occasion de voir Rodolphe presque tous les
soirs.

--Mimi est trs-heureuse avec le vicomte Paul, disait-on au pote, elle
en parat follement _amourache_; une seule chose l'inquite, elle
craint que vous ne veniez troubler sa tranquillit par des poursuites
qui, du reste, seraient dangereuses pour vous, car le vicomte adore sa
matresse et il a deux ans de salle d'armes.

--Oh! Oh! rpondait Rodolphe, qu'elle dorme donc bien tranquille, je
n'ai aucunement envie d'aller rpandre du vinaigre dans les douceurs de
sa lune de miel. Quant  son jeune amant, il peut parfaitement laisser
sa dague au clou, comme _Gastibelza_, l'homme  la carabine. Je n'en
veux aucunement aux jours d'un gentilhomme qui a encore le bonheur
d'tre en nourrice chez les illusions.

Et comme on ne manquait pas de rapporter  Mimi l'attitude avec laquelle
son ancien amant recevait tous ces dtails de son ct, elle n'oubliait
pas de rpondre en haussant les paules:

--C'est bon, c'est bon, on verra dans quelques jours ce que tout cela
deviendra.

Cependant, et plus que toute autre personne, Rodolphe tait lui-mme
fort tonn de cette soudaine indiffrence, qui, sans passer par les
transitions ordinaires de la tristesse et de la mlancolie, succdait
aux orageuses temptes qui l'agitaient encore quelques jours auparavant.
L'oubli, si lent  venir, surtout pour les dsols d'amour, l'oubli
qu'ils appellent  grands cris, et qu' grands cris ils repoussent quand
ils le sentent approcher d'eux; cet impitoyable consolateur avait
subitement, tout  coup, et sans qu'il et pu s'en dfendre, envahi le
coeur de Rodolphe, et le nom de la femme tant aime pouvait dsormais y
tomber sans rveiller aucun cho. Chose trange, Rodolphe, dont la
mmoire avait assez de puissance pour rappeler  son esprit les choses
qui s'taient accomplies aux jours les plus reculs de son pass, et les
tres qui avaient figur ou exerc une influence dans son existence la
plus lointaine; Rodolphe, quelques efforts qu'il fit, ne pouvait pas se
rappeler distinctement, aprs quatre jours de sparation, les traits de
cette matresse qui avait failli briser son existence entre ses mains si
frles. Les yeux aux lueurs desquels il s'tait si souvent endormi, il
n'en retrouvait plus la douceur. Cette voix mme, dont les colres et
dont les tendres caresses lui donnaient le dlire, il ne s'en rappelait
point les sons. Un pote de ses amis, qui ne l'avait pas vu depuis son
divorce, le rencontra un soir; Rodolphe paraissait affair et soucieux,
il marchait  grands pas dans la rue, en faisant tournoyer sa canne.

--Tiens, dit le pote en lui tendant la main, vous voil! et il examina
curieusement Rodolphe.

Voyant qu'il avait la mine allonge, il crut devoir prendre un ton
condolant.

--Allons, du courage, mon cher, je sais que cela est rude, mais enfin il
aurait toujours fallu en venir l; vaut mieux que ce soit maintenant que
plus tard; dans trois mois vous serez compltement guri.

--Qu'est-ce que vous me chantez? dit Rodolphe, je ne suis pas malade,
mon cher.

--Eh! mon Dieu, dit l'autre, ne faites point le vaillant, parbleu! Je
sais l'histoire, et je ne la saurais pas que je la lirais sur votre
figure.

--Prenez garde, vous me faites un quiproquo, dit Rodolphe. Je suis
trs-ennuy ce soir, c'est vrai; mais quant au motif de cet ennui, vous
n'avez pas absolument mis le doigt dessus.

--Bon, pourquoi vous dfendre? Cela est tout naturel; on ne rompt pas
comme cela tranquillement une liaison qui dure depuis prs de deux ans.

--Ils me disent tous la mme chose, fit Rodolphe impatient. Eh bien,
sur l'honneur, vous vous trompez, vous et les autres. Je suis
profondment triste, et j'en ai l'air, c'est possible; mais voici
pourquoi: c'est que j'attendais aujourd'hui mon tailleur qui devait
m'apporter un habit neuf, et il n'est point venu; voil, voil pourquoi
je suis ennuy.

--Mauvais, mauvais, dit l'autre en riant.

--Point mauvais; bon, au contraire, trs-bon, excellent mme. Suivez mon
raisonnement, et vous allez voir.

--Voyons, dit le pote, je vous coute; prouvez-moi un peu comment on
peut raisonnablement avoir l'air si attrist, parce qu'un tailleur vous
manque de parole. Allez, allez, je vous attends.

--Eh! dit Rodolphe, vous savez bien que les petites causes produisent
les plus grands effets. Je devais, ce soir, faire une visite
trs-importante, et je ne la puis faire  cause que je n'ai pas mon
habit. Y tes-vous?

--Point. Il n'y a pas jusqu'ici motif suffisant  dsolation. Vous tes
dsol... parce que... enfin. Vous tes trs-bte de faire des poses
avec moi. Voil mon opinion.

--Mon ami, dit Rodolphe, vous tes bien obstin; il y a toujours de quoi
tre dsol lorsqu'on manque un bonheur ou tout au moins un plaisir,
parce que c'est presque toujours autant de perdu, et qu'on a souvent
bien tort de dire,  propos de l'un ou de l'autre, je te rattraperai une
autre fois. Je me rsume; j'avais, ce soir, un rendez-vous avec une
femme jeune; je devais la rencontrer dans une maison d'o je l'aurais
peut-tre ramene chez moi, si 'avait t plus court que d'aller chez
elle, et mme si 'avait t le plus long. Dans cette maison il y avait
une soire, dans une soire on ne va qu'en habit; je n'ai pas d'habit,
mon tailleur devait m'en apporter un; il ne me l'apporte pas, je ne vais
pas  la soire, je ne rencontre pas la jeune femme, qui est peut-tre
rencontre par un autre; je ne la ramne ni chez moi ni chez elle, o
elle est peut-tre ramene par un autre. Donc, comme je vous disais, je
manque un bonheur ou un plaisir; donc je suis dsol, donc j'en ai
l'air, et c'est tout naturel.

--Soit, dit l'ami; donc un pied dehors d'un enfer, vous remettez l'autre
pied dans un autre, vous; mais, mon bon ami, quand je vous ai trouv l,
dans la rue, vous m'aviez tout l'air de faire le pied de grue.

--Je le faisais aussi parfaitement.

--Mais, continua l'autre, nous sommes l dans le quartier o habite
votre ancienne matresse; qu'est-ce qui me prouve que vous ne
l'attendiez pas?

--Quoique spar d'elle, des raisons particulires m'ont oblig  rester
dans ce quartier; mais, bien que voisins, nous sommes aussi loigns que
si nous restions elle  un ple et moi  l'autre. D'ailleurs,  l'heure
qu'il est, mon ancienne matresse est au coin de son feu et prend des
leons de grammaire franaise avec M. le vicomte Paul, qui veut la
ramener  la vertu par le chemin de l'orthographe. Dieu! Comme il va la
gter! Enfin, a le regarde, maintenant qu'il est le rdacteur en chef
de son bonheur. Vous voyez donc bien que vos rflexions sont absurdes,
et qu'au lieu d'tre sur la trace efface de mon ancienne passion, je
suis au contraire sur les traces de ma nouvelle, qui est dj ma voisine
un peu, et qui le deviendra davantage; car je consens  faire tout le
chemin ncessaire, et, si elle veut faire le reste, nous ne serons pas
longtemps  nous entendre.

--Vraiment! dit le pote, vous tes amoureux, dj?

--Voil comme je suis, rpondit Rodolphe: mon coeur ressemble  ces
logements qu'on met en location, sitt qu'un locataire les quitte. Quand
un amour s'en va de mon coeur, je mets criteau pour appeler un autre
amour. L'endroit d'ailleurs est habitable et parfaitement rpar.

--Et quelle est cette nouvelle idole? O l'avez-vous connue, et quand?

--Voil, dit Rodolphe, procdons par ordre. Quand Mimi a t partie, je
me suis figur que je ne serais plus jamais amoureux de ma vie, et je
m'imaginai que mon coeur tait mort de fatigue, d'puisement, de tout ce
que vous voudrez. Il avait tant battu, si longtemps, si vite, et trop
vite, que la chose tait croyable. Bref, je le crus mort, bien mort,
trs-mort, et je songeais  l'enterrer, comme M. Marlborough.  cette
occasion, je donnai un petit dner de funrailles o j'invitai
quelques-uns de mes amis. Les convives devaient prendre une mine
lamentable, et les bouteilles avaient un crpe  leur goulot.

--Vous ne m'avez pas invit!

--Pardon, mais j'ignorais l'adresse du nuage o vous demeurez!

--Un des convives avait amen une femme, une jeune femme, dlaisse
aussi depuis peu par un amant. On lui conta mon histoire, ce fut un de
mes amis, un garon qui joue fort bien sur le violoncelle du sentiment.
Il parla  cette jeune veuve des qualits de mon coeur, ce pauvre dfunt
que nous allions enterrer, et l'invita  boire  son repos ternel.
Allons donc, dit-elle en levant son verre, je bois  sa sant, au
contraire; et elle me lana un coup d'oeil, un coup d'oeil  rveiller
un mort, comme on dit, et c'tait ou jamais l'occasion de dire ainsi,
car elle n'avait pas achev son toast que je sentis mon coeur chanter
aussitt l'_O Filii_ de la rsurrection. Qu'est-ce que vous auriez fait
 ma place?

--Belle question!... comment se nomme-t-elle?

--Je l'ignore encore, je ne lui demanderai son nom qu'au moment o nous
signerons notre contrat. Je sais bien que je ne suis pas dans les dlais
lgaux au point de vue de certaines gens; mais voil, je sollicite prs
de moi-mme, et je m'accorde les dispenses. Ce que je sais, c'est que ma
future m'apportera en dot la gaiet, qui est la sant de l'esprit, et la
sant, qui est la gaiet du corps.

--Elle est jolie?

--Trs-jolie, de couleur surtout; on dirait qu'elle se dbarbouille le
matin avec la palette de Watteau.

    Elle est blonde, mon cher, et ses regards vainqueurs
    Allument l'incendie aux quatre coins des coeurs.

Tmoin le mien.

--Une blonde? vous m'tonnez.

--Oui, j'ai assez de l'ivoire et de l'bne, je passe au blond; et
Rodolphe se mit  chanter en gambadant:

      Et nous chanterons  la ronde,
             Si vous voulez,
    Que je l'adore, et qu'elle est blonde
           Comme les bls.

--Pauvre Mimi, dit l'ami, sitt oublie!

Ce nom, jet dans la gaiet de Rodolphe, donna subitement un autre tour
 la conversation. Rodolphe prit son ami par le bras, et lui raconta
longuement les causes de sa rupture avec Mademoiselle Mimi; les
terreurs qui l'avaient assailli lorsqu'elle tait partie; comment il
s'tait dsol parce qu'il avait pens qu'avec elle elle emportait tout
ce qui lui restait de jeunesse, de passion; et comment, deux jours
aprs, il avait reconnu qu'il s'tait tromp, en sentant les poudres de
son coeur, inondes par tant de sanglots et de larmes, se rchauffer,
s'allumer et faire explosion sous le premier regard de jeunesse et de
passion que lui avait lanc la premire femme qu'il avait rencontre. Il
lui raconta cet envahissement subit et imprieux que l'oubli avait fait
en lui, sans mme qu'il et appel au secours de sa douleur, et comment
cette douleur tait morte, ensevelie dans cet oubli.

--Est-ce point un miracle que tout cela? disait-il au pote, qui,
sachant par coeur et par exprience tous les douloureux chapitres des
amours briss, lui rpondit:

--Eh! Non, mon ami, il n'y a point de miracle plus pour vous que pour
les autres. Ce qui vous arrive m'est arriv. Les femmes que nous aimons,
lorsqu'elles deviennent nos matresses, cessent pour nous d'tre ce
qu'elles sont rellement. Nous ne les voyons pas seulement avec les yeux
de l'amant, nous les voyons aussi avec les yeux du pote. Comme un
peintre jette sur un mannequin la pourpre impriale ou le voile toil
d'une vierge sacre, nous avons toujours des magasins de manteaux
rayonnants et de robes de lin pur, que nous jetons sur les paules de
cratures inintelligentes, maussades ou mchantes; et quand elles ont
ainsi revtu le costume sous lequel nos amantes idales passaient dans
l'azur de nos rveries, nous nous laissons prendre  ce dguisement;
nous incarnons notre rve dans la premire femme venue,  qui nous
parlons notre langue et qui ne nous comprend pas.

Cependant que cette crature, aux pieds de laquelle nous vivons
prosterns, s'arrache elle-mme la divine enveloppe, sous laquelle nous
l'avions cache, pour mieux nous faire voir sa mauvaise nature et ses
mauvais instincts; cependant qu'elle nous met la main  la place de son
coeur, o rien ne bat plus, o rien n'a jamais battu peut-tre;
cependant qu'elle carte son voile et nous montre ses yeux teints, et
sa bouche ple, et ses traits fltris, nous lui remettons son voile et
nous nous crions: Tu mens! Tu mens! Je t'aime et tu m'aimes aussi.
Cette poitrine blanche est l'enveloppe d'un coeur qui a toute sa
juvnilit; je t'aime et tu m'aimes! Tu es belle, tu es jeune! Au fond
de tous tes vices, il y a de l'amour. Je t'aime et tu m'aimes!

Puis  la fin, oh! Bien  la fin toujours, lorsque, aprs avoir eu beau
nous mettre de triples bandeaux sur les yeux, nous nous apercevons que
nous sommes nous-mmes la dupe de nos erreurs, nous chassons la
misrable qui la veille a t notre idole; nous lui reprenons les voiles
d'or de notre posie, que nous allons le lendemain jeter de nouveau sur
les paules d'une inconnue, qui passe sur-le-champ  l'tat d'idole
aurole: et voil comme nous sommes tous, de monstrueux gostes,
d'ailleurs, qui aimons l'amour pour l'amour; vous me comprenez, n'est-ce
pas? Et nous buvons cette divine liqueur dans le premier vase venu.

    Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse?

--C'est aussi vrai que deux et deux font quatre, ce que vous dites-l,
dit Rodolphe au pote.

--Oui, rpondit celui-ci, c'est vrai et triste comme la moiti et demie
des vrits. Bonsoir.

Deux jours aprs, Mademoiselle Mimi apprit que Rodolphe avait une
nouvelle matresse. Elle ne s'informa que d'une chose, savoir: s'il lui
embrassait aussi souvent les mains qu' elle.

--Aussi souvent, rpondit Marcel. De plus, il lui embrasse les cheveux
les uns aprs les autres, et ils doivent rester ensemble jusqu' ce
qu'il ait fini.

--Ah! rpondit Mimi en passant ses mains dans sa chevelure, c'est bien
heureux qu'il n'ait pas imagin de m'en faire autant, nous serions
rests ensemble toute la vie. Est-ce que vous croyez que c'est bien vrai
qu'il ne m'aime plus du tout, vous?

--Peuh!... Et vous, l'aimez-vous encore?

--Moi, je ne l'ai jamais aim de ma vie.

--Si, Mimi, si, vous l'avez aim,  ces heures o le coeur des femmes
change de place. Vous l'avez aim, et ne vous en dfendez pas, car c'est
votre justification.

--Ah! bah! dit Mimi, voil qu'il en aime une autre, maintenant.

--C'est vrai, fit Marcel, mais _n'empche_. Plus tard, votre souvenir
sera pour lui pareil  ces fleurs qu'on place encore toutes fraches et
toutes parfumes entre les feuillets d'un livre et que, bien longtemps
aprs, on retrouve mortes, dcolores et fltries, mais ayant conserv
toujours comme un vague parfum de leur fracheur premire.

Un soir qu'elle fredonnait  voix basse autour de lui, M. le vicomte
Paul dit  Mimi:

--Que chantez-vous l, ma chre?

--L'oraison funbre de nos amours que mon amant Rodolphe a compose
dernirement. Et elle se mit  chanter:

    Je n'ai plus le sou, ma chre, et le Code,
    Dans un cas pareil, ordonne l'oubli;
    Et sans pleurs, ainsi qu'une ancienne mode,
    Tu vas m'oublier, n'est-ce pas, Mimi?

    C'est gal, vois-tu, nous aurons, ma chre,
    Sans compter les nuits, pass d'heureux jours.
    Ils n'ont pas dur longtemps; mais qu'y faire?
    Ce sont les plus beaux qui sont les plus courts.




XXI

_ROMO ET JULIETTE_


Mis comme une gravure de son journal _l'charpe d'Iris_, gant, verni,
ras, fris, la moustache en crocs, le stick en main, le monocle 
l'oeil, panoui, rajeuni, tout  fait joli: tel on et pu voir, un soir
du mois de novembre, notre ami le pote Rodolphe, qui, arrt sur le
boulevard, attendait une voiture pour se faire reconduire chez lui.

Rodolphe attendant une voiture? Quel cataclysme tait donc tout  coup
survenu dans sa vie prive?

-- cette mme heure o le pote, transform, tortillait sa moustache,
mchait entre ses dents un norme rgalia, et charmait le regard des
belles, un sien ami passait aussi sur le mme boulevard. C'tait le
philosophe Gustave Colline. Rodolphe l'aperut venir et le reconnut bien
vite; et de ceux qui l'auraient vu une seule fois, qui donc aurait pu ne
pas le reconnatre? Colline tait charg, comme toujours, d'une douzaine
de bouquins. Vtu de cet immortel paletot noisette dont la solidit fait
croire qu'il a t construit par les romains, et coiff de ce fameux
chapeau  grands rebords, dme en castor sous lequel s'agitait l'essaim
des rves hyperphysiques, et qui a t surnomm l'armet de Mambrin de la
philosophie moderne, Gustave Colline marchait  pas lents, et ruminait
tout bas la prface d'un ouvrage qui tait depuis trois mois sous
presse... dans son imagination.

Comme il s'avanait vers l'endroit o Rodolphe tait arrt, Colline
crut un instant le reconnatre; mais la suprme lgance tale par le
pote jeta le philosophe dans le doute et l'incertitude.

--Rodolphe gant, avec une canne, chimre! Utopie! Quelle aberration!
Rodolphe fris! Lui qui a moins de cheveux que _l'Occasion_. O donc
avais-je la tte? D'ailleurs,  l'heure qu'il est, mon malheureux ami
est en train de se lamenter, et compose des vers mlancoliques sur le
dpart de la jeune Mademoiselle Mimi, qui l'a plant l, ai-je ou dire.
Ma foi, je la regrette, moi, cette jeunesse; elle apportait une grande
distinction dans la manire de prparer le caf, qui est le breuvage des
esprits srieux. Mais j'aime  croire que Rodolphe se consolera, et
qu'il prendra bientt une nouvelle _cafetire_.

Et Colline tait si enchant de son dplorable jeu de mots, qu'il se
serait volontiers cri _bis_... si la voix grave de la philosophie ne
s'tait intrieurement rveille en lui, et n'avait mis un nergique
hol  cette dbauche d'esprit.

Cependant, comme il tait arrt prs de Rodolphe, Colline fut bien
forc de se rendre  l'vidence; c'tait bien Rodolphe, fris, gant,
avec une canne; c'tait impossible, mais c'tait vrai.

--Eh! eh! parbleu, dit Colline, je ne me trompe pas, c'est bien toi,
j'en suis sr.

--Et moi aussi, rpondit Rodolphe.

Et Colline se mit  considrer son ami, en donnant  son visage
l'expression employe par M. Lebrun, peintre du roi, pour exprimer la
surprise. Mais tout  coup il aperut deux objets bizarres dont Rodolphe
tait charg: 1 une chelle de corde; 2 une cage dans laquelle
voltigeait un oiseau quelconque.  cette vue, la physionomie de Gustave
Colline exprima un sentiment que M. Lebrun, peintre du roi, a oubli
dans son tableau des passions.

--Allons, dit Rodolphe  son ami, je vois distinctement la curiosit de
ton esprit qui se met  la fentre de tes yeux; je vais te satisfaire;
seulement, quittons la voie publique, il fait un froid qui glerait tes
interrogations et mes rponses.

Et tous deux entrrent dans un caf.

Les yeux de Colline ne quittaient point l'chelle de corde, non plus que
la cage o le petit oiseau, rchauff par l'atmosphre du caf, se mit 
chanter dans une langue inconnue  Colline, qui tait cependant
polyglotte.

--Enfin, dit le philosophe en montrant l'chelle, qu'est-ce que c'est
que a?

--C'est un trait d'union entre ma bonne amie et moi, rpondit Rodolphe
avec un accent de mandoline.

--Et a? dit Colline en indiquant l'oiseau.

--a, fit le pote, dont la voix devenait douce comme le chant de la
brise, c'est une horloge.

--Parle-moi donc sans paraboles, en vile prose, mais correctement.

--Soit. As-tu lu Shakspeare?

--Si je l'ai lu! _To be or not be_. C'tait un grand philosophe... Oui,
je l'ai lu.

--Te souviens-tu de _Romo et Juliette_?

--Si je m'en souviens! dit Colline. Et il se mit  rciter:

    Non, ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette,
    Dont les chants ont frapp ton oreille inquite,
    Non, c'est le rossignol...

Parbleu! Oui, je m'en souviens. Mais aprs?

--Comment! dit Rodolphe en montrant l'chelle et l'oiseau, tu ne
comprends pas? Voil le pome: je suis amoureux, mon cher, amoureux
d'une femme qui s'appelle Juliette.

--Eh bien, aprs? continua Colline impatient.

--Voil: ma nouvelle idole s'appelant Juliette, j'ai conu un plan,
c'est de refaire avec elle le drame de Shakspeare. D'abord, je ne
m'appelle plus Rodolphe, je me nomme _Romo Montaigu_, et tu m'obligeras
de ne pas m'appeler autrement. Au surplus, pour que tout le monde le
sache, j'ai fait graver des nouvelles cartes de visite. Mais ce n'est
pas tout, je vais profiter de ce que nous ne sommes pas dans le carnaval
pour m'habiller en pourpoint de velours et porter une pe.

--Pour tuer Tybald? dit Colline.

--Absolument, continua Rodolphe. Enfin, cette chelle que tu vois doit
me servir pour entrer chez ma matresse, qui se trouve prcisment
possder un balcon.

--Mais l'oiseau, l'oiseau? dit l'obstin Colline.

--Eh! parbleu, cet oiseau, qui est un pigeon, doit jouer le rle du
rossignol, et indiquer, chaque matin, le moment prcis o, prt 
quitter ses bras adors, ma matresse m'embrassera par le cou et me dira
de sa voix douce, absolument comme dans la scne du balcon: Non, ce
n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette... c'est--dire non, il n'est
pas encore onze heures, il y a de la boue dans la rue, ne t'en va pas,
nous sommes si bien ici. Afin de complter l'imitation, je tcherai de
me procurer une nourrice, pour la mettre aux ordres de ma bien-aime; et
j'espre que l'almanach sera assez bon pour m'octroyer de temps en temps
un petit clair de lune, alors que j'escaladerai le balcon de ma
Juliette. Que dis-tu de mon projet, philosophe?

--C'est joli comme tout, fit Colline; mais pourrais-tu m'expliquer aussi
le mystre de cette superbe enveloppe qui te rend mconnaissable... Tu
es donc devenu riche?

Rodolphe ne rpondit pas, mais il fit signe  un garon de caf et lui
jeta ngligemment un louis en disant:

--Payez-vous!

Puis il frappa sur son gousset, qui se mit  chanter.

--Tu as donc un clocher dans tes poches, que a sonne tant que a?

--Quelques louis seulement.

--Des louis en or? dit Colline d'une voix trangle par l'tonnement;
montre un peu comment c'est fait. Sur quoi les deux amis se sparent,
Colline pour aller raconter les moeurs opulentes et les nouvelles amours
de Rodolphe; celui-ci pour rentrer chez lui.

Ceci se passait dans la semaine qui avait suivi la seconde rupture des
amours de Rodolphe avec Mademoiselle Mimi. Accompagn de son ami Marcel,
le pote, quand il eut rompu avec sa matresse, prouva le besoin de
changer d'air et de milieu, et quitta le noir htel garni, dont le
propritaire le vit partir sans trop de regrets ainsi que Marcel. Tous
deux, comme nous l'avons dj dit, allrent chercher gte ailleurs, et
arrtrent deux chambres dans la mme maison et sur le mme carr. La
chambre choisie par Rodolphe tait incomparablement plus confortable
qu'aucune de celles qu'il et habites jusque-l. On y remarquait des
meubles presque srieux; surtout un canap en toffe rouge devant imiter
le velours, laquelle toffe n'observait aucunement le proverbe: Fais ce
que dois.

Il y avait aussi, sur la chemine, deux vases en porcelaine avec des
fleurs, au milieu une pendule en albtre avec des agrments affreux.
Rodolphe mit les vases dans une armoire; et comme le propritaire tait
venu pour monter la pendule arrte, le pote le pria de n'en rien
faire.

--Je consens  laisser la pendule sur la chemine, dit-il, mais
seulement comme objet d'art; elle marque minuit, c'est une belle heure,
qu'elle s'y tienne! Le jour o elle marquera minuit cinq minutes, je
dmnage... Une pendule! disait Rodolphe, qui n'avait jamais pu se
soumettre  l'imprieuse tyrannie du cadran, mais c'est un ennemi intime
qui vous compte implacablement votre existence heure par heure, minute
par minute, et vous dit  chaque instant: voici une partie de ta vie qui
s'en va. Ah! Je ne pourrais pas dormir tranquille dans une chambre o se
trouverait un de ces instruments de torture, dans le voisinage desquels
la nonchalance et la rverie sont impossibles... Une pendule dont les
aiguilles s'allongent jusqu' votre lit et viennent vous piquer le matin
quand vous tes encore plong dans les molles douceurs du premier
rveil... Une pendule dont la voix vous crie: _ding, ding, ding_! C'est
l'heure des affaires, quitte ton rve charmant, chappe aux caresses de
tes visions (et quelquefois  celles des ralits). Mets ton chapeau,
tes bottes, il fait froid, il pleut, va-t'en  tes affaires, c'est
l'heure, _ding, ding..._ C'est dj bien assez d'avoir l'almanach... Que
ma pendule reste donc paralyse, sinon...

Et tout en monologuant ainsi, il examinait sa nouvelle demeure et se
sentait agit par cette secrte inquitude qu'on prouve presque
toujours en entrant dans un nouveau logement.

--Je l'ai remarqu, pensait-il, les lieux que nous habitons exercent une
influence mystrieuse sur nos penses, et par consquent sur nos
actions. Cette chambre est froide et silencieuse comme un tombeau. Si
jamais la gaiet chante ici, c'est qu'on l'amnera du dehors; et encore
elle n'y restera pas longtemps, car les clats de rire mourraient sans
chos sous ce plafond bas, froid et blanc comme un ciel de neige. Hlas!
quelle sera ma vie entre ces quatre murs?

       *       *       *       *       *

Cependant, peu de jours aprs, cette chambre si triste tait pleine de
clarts et rsonnait de joyeuses clameurs; on y pendait la crmaillre,
et de nombreux flacons expliquaient l'humeur gaie des convives. Rodolphe
lui-mme s'tait laiss gagner par la bonne humeur contagieuse de ses
convives. Isol dans un coin avec une jeune femme venue l par hasard et
dont il s'tait empar, le pote madrigalisait avec elle de la parole et
des mains. Vers la fin de la _fte_, il avait obtenu un rendez-vous pour
le lendemain.

--Allons, se dit-il lorsqu'il fut seul, la soire n'a pas t trop
mauvaise, et ce n'est pas mal inaugurer mon sjour ici.

Le lendemain,  l'heure convenue, arriva Mademoiselle Juliette. La
soire se passa seulement en explications. Juliette avait appris la
rcente rupture de Rodolphe avec cette fille aux yeux bleus qu'il avait
tant aime; elle savait qu'aprs l'avoir quitte dj une fois, Rodolphe
l'avait reprise, et elle craignait d'tre la victime d'un nouveau
_revenez-y_ de l'amour.

--C'est que, voyez-vous, ajouta-t-elle avec un joli geste de mutinerie,
je n'ai point du tout envie de jouer un rle ridicule. Je vous prviens
que je suis trs-mchante; une fois _matresse_ ici, et elle souligna
par un regard l'intention qu'elle donnait au mot, j'y reste et ne cde
point ma place.

Rodolphe appela toute son loquence  la rescousse pour la convaincre
que ses craintes n'taient point fondes, et la jeune femme ayant de son
ct bon dsir d'tre convaincue, ils finirent par s'entendre.
Seulement, ils ne s'entendirent plus quand sonna minuit; car Rodolphe
voulait que Juliette restt, et celle-ci prtendit s'en aller.

--Non, lui dit-elle comme il insistait. Pourquoi tant se presser? Nous
arriverons bien toujours o nous devons arriver,  moins que vous ne
vous arrtiez en route; je reviendrai demain.

Et elle revint ainsi tous les soirs pendant une semaine, pour s'en
retourner de mme quand sonnait minuit.

Ces lenteurs n'ennuyaient point trop Rodolphe. En amour ou mme en
caprice, il tait de cette cole de voyageurs qui n'ont jamais
grand'hte d'arriver, et qui,  la route droite menant au but
directement, prfrent les sentiers perdus qui allongent le voyage et le
rendent pittoresque. Cette petite prface sentimentale eut pour rsultat
d'entraner d'abord Rodolphe plus loin qu'il ne voulait aller. Et
c'tait sans doute pour l'amener  ce point o le caprice, mri par la
rsistance qu'on lui oppose, commence  ressembler  de l'amour, que
Mademoiselle Juliette avait employ ce stratagme.

-- chaque nouvelle visite qu'elle faisait  Rodolphe, Juliette
remarquait un ton de sincrit plus prononc dans ce qu'il lui disait.
Il prouvait, lorsqu'elle tait un peu en retard, de ces impatiences
symptomatiques qui enchantaient la jeune fille; et il lui crivait mme
des lettres dont le langage avait de quoi lui faire esprer qu'elle
deviendrait prochainement sa _matresse lgitime_.

Comme Marcel, qui tait son confident, avait une fois surpris une des
ptres de Rodolphe, il lui dit en riant:

--Est-ce du style, ou bien penses-tu rellement ce que tu dis l?

--Vraiment oui, je le pense, rpondit Rodolphe, et j'en suis bien un peu
tonn; mais cela est ainsi. J'tais, il y a huit jours, dans une
situation d'esprit trs-triste. Cette solitude et ce silence, qui
avaient succd si brutalement aux temptes de mon ancien mnage,
m'pouvantaient horriblement; mais Juliette est arrive presque
subitement. J'ai entendu rsonner  mon oreille les fanfares d'une
gaiet de vingt ans. J'ai eu devant moi un frais visage, des yeux pleins
de sourire, une bouche pleine de baisers, et je me suis tout doucement
laiss entraner  suivre cette pente du caprice qui m'aura peut-tre
amen  l'amour. J'aime  aimer.

Cependant Rodolphe ne tarda pas  s'apercevoir qu'il ne tenait plus
gure qu' lui d'amener une conclusion  ce petit roman; et c'est alors
qu'il avait imagin de copier dans Shakspeare la mise en scne des
amours de _Romo et Juliette_. Sa future matresse avait trouv l'ide
amusante et consentit  se mettre de moiti dans la plaisanterie.

C'tait le soir mme o ce rendez-vous tait fix que Rodolphe rencontra
le philosophe Colline, comme il venait d'acheter cette chelle de soie
en corde qui devait lui servir  escalader le balcon de Juliette. Le
marchand d'oiseaux auquel il s'tait adress n'ayant point de rossignol,
Rodolphe y substitua un pigeon, qui, lui assura-t-on, chantait tous les
matins, au lever de l'aube.

Rentr chez lui, le pote fit cette rflexion qu'une ascension sur une
chelle de corde n'tait point chose facile, et qu'il tait bon de faire
une petite rptition de la scne du balcon, s'il ne voulait pas, outre
les chances d'une chute, courir le risque de se montrer ridicule et
maladroit aux yeux de celle qui allait l'attendre. Ayant attach son
chelle  deux clous, solidement enfoncs dans le plafond, Rodolphe
employa les deux heures qui lui restaient  faire de la gymnastique; et,
aprs un nombre infini de tentatives, il parvint tant bien que mal 
pouvoir franchir une dizaine d'chelons.

--Allons, c'est bien, se dit-il, je suis maintenant sr de mon affaire,
et d'ailleurs, si je restais en chemin _l'amour me donnerait des ailes_.

Et, charg de son chelle et de sa cage  pigeon, il se rendit chez
Juliette qui habitait dans son voisinage. Sa chambre tait situe au
fond d'un petit jardin et possdait bien, en effet, une espce de
balcon. Mais cette chambre tait au rez-de-chausse, et ce balcon
pouvait s'enjamber le plus facilement du monde.

Aussi Rodolphe fut-il tout atterr lorsqu'il s'aperut de cette
disposition locale qui mettait  nant son potique projet d'escalade.

--C'est gal, dit-il  Juliette, nous pourrons toujours excuter
l'pisode du balcon. Voil un oiseau qui nous veillera demain par sa
voix mlodieuse, et nous avertira du moment prcis o nous devrons nous
sparer l'un de l'autre avec dsespoir. Et Rodolphe accrocha la cage
dans un angle de la chambre.

Le lendemain,  cinq heures du matin, le pigeon fut parfaitement exact,
et remplit la chambre d'un roucoulement prolong qui aurait rveill les
deux amants s'ils avaient dormi.

--Eh bien, dit Juliette, voil le moment d'aller sur le balcon et de
nous faire des adieux dsesprs; qu'en penses-tu?

--Le pigeon _avance_, dit Rodolphe; nous sommes en novembre, le soleil
ne se lve qu' midi.

--C'est gal, dit Juliette, je me lve, moi.

--Tiens! Pourquoi faire?

--J'ai l'estomac creux, et je ne te cacherai pas que je mangerais bien
un peu.

--C'est extraordinaire l'accord qui rgne dans nos sympathies, j'ai
galement une faim atroce, dit Rodolphe en se levant aussi et en
s'habillant en toute hte.

Juliette avait dj allum du feu, et cherchait dans son buffet si elle
ne trouverait rien; Rodolphe l'aidait dans ses recherches.

--Tiens, dit-il, des oignons!

--Et du lard, dit Juliette.

--Et du beurre.

--Et du pain.

--Hlas! C'tait tout!

Pendant ces recherches, le pigeon optimiste et insoucieux chantait sur
son perchoir.

Romo regarda Juliette, Juliette regarda Romo; tous deux regardrent le
pigeon.

Ils ne s'en dirent pas davantage. Le sort du pigeon-pendule tait fix;
il en aurait appel en cassation que c'et t peines perdues, la faim
est une si cruelle conseillre.

Rodolphe avait allum du charbon, et faisait revenir du lard dans le
beurre frmissant; il avait l'air grave et solennel.

Juliette pluchait des oignons dans une attitude mlancolique.

Le pigeon chantait toujours, c'tait sa _Romance du saule_.

 ces lamentations se joignit la chanson du beurre dans la casserole.

Cinq minutes aprs, le beurre chantait encore; mais, pareil aux
_templiers_, le pigeon ne chantait plus.

Romo et Juliette avaient accommod leur pendule  la crapaudine.

--Il avait une jolie voix, disait Juliette et se mettant  table.

--Il tait bien tendre, fit Romo en dcoupant son _rveille-matin_
parfaitement rissol.

Et les deux amants se regardrent et se surprirent ayant chacun une
larme dans les yeux.

...Hypocrites, c'taient les oignons qui les faisaient pleurer!




XXII

_PILOGUE DES AMOURS DE RODOLPHE ET DE MADEMOISELLE MIMI_


I

Pendant les premiers jours de sa rupture dfinitive avec Mademoiselle
Mimi, qui l'avait quitt, comme on se rappelle, pour monter dans les
carrosses du vicomte Paul, le pote Rodolphe avait cherch  s'tourdir
en prenant une autre matresse.

Celle-l mme qui tait blonde, et pour laquelle nous l'avons vu
s'habiller en Romo dans un jour de folie et de paradoxe. Mais cette
liaison, qui n'tait chez lui qu'une affaire de dpit, et chez l'autre
qu'une affaire de caprice, ne pouvait pas avoir une longue dure. Cette
jeune fille n'tait, aprs tout, qu'une folle personne, vocalisant dans
la perfection le solfge de la rouerie; spirituelle assez pour remarquer
l'esprit des autres et s'en servir  l'occasion, et n'ayant de coeur que
pour y avoir mal, quand elle avait trop mang. Avec tout cela, un
amour-propre effrn et une coquetterie froce qui l'et pouss 
prfrer une jambe casse  son amant plutt qu'un volant de moins  sa
robe ou un ruban fan  son chapeau. Beaut contestable, crature
ordinaire, dote nativement de tous les mauvais instincts, et cependant
sductrice par certains cts et  certaines heures. Elle ne tarda pas 
s'apercevoir que Rodolphe l'avait prise uniquement pour l'aider  lui
faire oublier l'absente, qu'elle lui faisait regretter au contraire, car
jamais son ancienne amie n'avait t si bruyante et si vivante dans son
coeur.

Un jour, Juliette, la nouvelle matresse de Rodolphe, causait de son
amant le pote avec un lve en mdecine qui lui faisait la cour;
l'tudiant lui rpondit:

--Ma chre enfant, ce garon-l se sert de vous comme on se sert du
nitrate pour cautriser les plaies, il veut se cautriser le coeur;
aussi vous avez bien tort de vous faire du mauvais sang et de lui tre
fidle.

--Ah! ah! s'cria la jeune fille en clatant de rire, est-ce que vous
croyez bonnement que je me gne? Et le soir mme elle donna  l'tudiant
la preuve du contraire.

Grce  l'indiscrtion d'un de ces amis officieux qui ne sauraient
garder indite la nouvelle susceptible de vous causer un chagrin,
Rodolphe eut vent de l'affaire et s'en fit un prtexte pour rompre avec
sa matresse par intrim.

Il s'enferma alors dans une solitude absolue, o toutes les
chauves-souris de l'ennui ne tardrent pas  venir faire leur nid, et il
appela le travail  son secours, mais ce fut en vain. Chaque soir, aprs
avoir su autant de gouttes d'eau qu'il avait us de gouttes d'encre, il
crivait une vingtaine de lignes dans lesquelles une vieille ide plus
fatigue que le juif errant, et mal vtue de haillons emprunts aux
friperies littraires, dansait lourdement sur la corde roide du
paradoxe. En relisant ces lignes, Rodolphe demeurait constern comme un
homme qui voit pousser des orties dans la plate-bande o il a cru semer
des roses. Il dchirait alors la page o il venait d'grener ces
chapelets de niaiseries, et la foulait aux pieds avec rage.

--Allons, disait-il en se frappant la poitrine  l'endroit du coeur, la
corde est casse, rsignons-nous. Et comme depuis longtemps une
semblable dception succdait  toutes ses tentatives de travail, il fut
pris d'une de ces langueurs dcourages qui font trbucher les orgueils
les plus robustes et abrutissent les intelligences les plus lucides.
Rien n'est plus terrible, en effet, que ces luttes solitaires qui
s'engagent quelquefois entre l'artiste obstin et l'art rebelle, rien
n'est plus mouvant que ces emportements alternes d'invocations tour 
tour suppliantes et impratives adresses  la muse ddaigneuse ou
fugitive.

Les plus violentes angoisses humaines, les plus profondes blessures
faites au vif du coeur ne causent pas une souffrance qui approche de
celle qu'on prouve dans ces heures d'impatience et de doute si
frquentes pour tous ceux qui se livrent au prilleux mtier de
l'imagination.

-- ces violentes crises succdaient de pnibles abattements; Rodolphe
restait alors pendant des heures entires comme ptrifi dans une
immobilit hbte. Les coudes appuys sur sa table, les yeux fixement
arrts sur l'espace lumineux que le rayon de sa lampe dcrivait au
milieu de cette feuille de papier, champ de bataille o son esprit
tait vaincu quotidiennement et o sa plume s'tait fourbue  poursuivre
l'insaisissable ide, il voyait dfiler lentement, pareils aux figures
des chambres magiques dont on amuse les enfants, de fantastiques
tableaux qui droulaient devant lui le panorama de son pass. C'taient
d'abord les jours laborieux o chaque heure du cadran sonnait
l'accomplissement d'un devoir, les nuits studieuses passes en
tte--tte avec la muse qui venait parer de ses feries sa pauvret
solitaire et patiente. Et il se rappelait alors avec envie
l'orgueilleuse batitude qui l'enivrait jadis lorsqu'il avait achev la
tche impose par sa volont. Oh! Rien ne vous vaut, s'criait-il,
rien ne vous gale, voluptueuses fatigues du labeur, qui faites trouver
si doux les matelas du _far niente_. Ni les satisfactions de
l'amour-propre, ni celles que procure la fortune, ni les fivreuses
pamoisons touffes sous les rideaux lourds des alcves mystrieuses,
rien ne vaut et n'gale cette joie honnte et calme, ce lgitime
contentement de soi-mme que le travail donne aux laborieux comme un
premier salaire. Et les yeux toujours fixs sur ces visions qui
continuaient  lui retracer les scnes des poques disparues, il
remontait les six tages de toutes les mansardes o son existence
aventureuse avait camp, et o la muse, son seul amour d'alors, fidle
et persvrante amie, l'avait suivi toujours, faisant bon mnage avec la
misre, et n'interrompant jamais sa chanson d'esprance. Mais voici
qu'au milieu de cette existence rgulire et tranquille apparaissait
brusquement la figure d'une femme; et en la voyant entrer dans cette
demeure o elle avait t jusque-l reine unique et matresse, la muse
du pote se levait tristement et livrait la place  la nouvelle venue en
qui elle avait devin une rivale, Rodolphe hsitait un instant entre la
muse  qui son regard semblait dire reste, tandis qu'un geste attractif
adress  l'trangre lui disait viens. Et comment la repousser, cette
crature charmante qui venait  lui, arme de toutes les sductions
d'une beaut dans son aube? Bouche mignonne et lvre rose, parlant un
langage naf et hardi, plein de promesses clines; comment refuser sa
main  cette petite main blanche aux veines bleues, qui s'tendait vers
lui toute pleine de caresses? Comment dire va-t'en  ces dix-huit ans
fleuris dont la prsence embaumait dj la maison d'un parfum de
jeunesse et de gaiet? Et puis, de sa douce voix tendrement mue, elle
chantait si bien la cavatine de la tentation! Par ses yeux vifs et
brillants, elle disait si bien: je suis l'amour; par ses lvres o
fleurissait le baiser: je suis le plaisir; par toute sa personne enfin:
je suis le bonheur, que Rodolphe s'y laissait prendre. Et d'ailleurs
cette jeune femme, aprs tout, n'tait-ce pas la posie vivante et
relle, ne lui avait-il pas d ses plus fraches inspirations? Ne
l'avait-elle pas souvent initi  des enthousiasmes qui l'emportaient si
haut dans l'ther de la rverie, qu'il perdait de vue les choses de la
terre? S'il avait beaucoup souffert  cause d'elle, cette souffrance
n'tait-elle point l'expiation des joies immenses qu'elle lui avait
donnes? N'tait-ce point la vengeance ordinaire de la destine humaine,
qui interdit le bonheur absolu comme une impit? Si la loi chrtienne
pardonne  ceux qui ont beaucoup aim, c'est aussi parce qu'ils auront
beaucoup souffert, et l'amour terrestre ne devient une passion divine
qu' la condition de se purifier dans les larmes. De mme qu'on s'enivre
 respirer l'odeur des roses fanes, de mme Rodolphe s'enivrait encore
en revivant par le souvenir de cette vie d'autrefois, o chaque jour
amenait une lgie nouvelle, un drame terrible, une comdie grotesque.
Il repassait par toutes les phases de son trange amour pour la chre
absente, depuis leur lune de miel jusqu'aux orages domestiques qui
avaient dtermin leur dernire rupture; il se rappelait le rpertoire
de toutes les ruses de son ancienne matresse, il redisait tous ses
_mots_. Il la voyait tourner autour de lui dans leur petit mnage,
fredonnant sa chanson de _Ma mie Annette_, et accueillant avec la mme
gaiet insoucieuse les bons et les mauvais jours. Et en fin de compte il
arrivait  se dire que la raison avait toujours eu tort en amour. En
effet, qu'avait-il gagn  cette rupture? Au temps o il vivait avec
Mimi, celle-ci le trompait, il tait vrai; mais s'il le savait, c'tait
sa faute, aprs tout, et parce qu'il se donnait un mal infini pour
l'apprendre, parce qu'il passait son temps  l'afft des preuves, et que
lui-mme aiguisait les poignards qu'il s'enfonait dans le coeur.
D'ailleurs, Mimi n'tait-elle pas assez adroite pour lui dmontrer au
besoin que c'tait lui qui se trompait? Et puis, avec qui lui tait-elle
infidle? C'tait le plus souvent avec un chle, avec un chapeau, avec
des choses et non avec des hommes. Cette tranquillit, ce calme qu'il
avait esprs en se sparant de sa matresse, les avait-il retrouvs
aprs son dpart? Hlas! Non. Il n'y avait de moins qu'elle dans la
maison. Autrefois sa douleur pouvait s'pancher, il pouvait s'emporter
en injures, en reprsentations, il pouvait montrer tout ce qu'il
souffrait, et exciter la piti de celle qui causait ses souffrances. Et
maintenant sa douleur tait solitaire, sa jalousie tait devenue de la
rage; car autrefois il pouvait du moins, quand il avait des soupons,
empcher Mimi de sortir, la garder prs de lui, dans sa possession; et
maintenant, il la rencontrait dans la rue, au bras de son amant nouveau,
et il fallait qu'il se dtournt pour la laisser passer, heureuse sans
doute, et allant au plaisir.

Cette misrable vie dura trois ou quatre mois. Peu  peu le calme lui
revint. Marcel, qui avait fait un long voyage pour se distraire de
Musette, revint  Paris et se logea encore avec Rodolphe. Ils se
consolaient l'un par l'autre.

Un jour, un dimanche, en traversant le Luxembourg, Rodolphe rencontra
Mimi, en grande toilette. Elle allait au bal. Elle lui fit un signe de
tte, auquel il rpondit par un salut. Cette rencontre lui donna un
grand coup dans le coeur, mais cette motion fut moins douloureuse que
de coutume. Il se promena encore quelque temps dans le jardin du
Luxembourg, et revint chez lui. Quand Marcel rentra le soir, il le
trouva au travail.

--Ah! Bah! fit Marcel en se penchant sur son paule, tu travailles...
des vers?

--Oui, rpondit Rodolphe avec joie. Je crois que la petite bte n'est
pas tout  fait morte. Depuis quatre heures que je suis l, j'ai
retrouv la verve des anciens jours. J'ai rencontr Mimi.

--Bah! fit Marcel avec inquitude. Et o en tes-vous?

--A pas peur, dit Rodolphe, nous n'avons fait que nous saluer. a n'a
pas t plus loin que a.

--Bien vrai? dit Marcel.

--Bien vrai. C'est fini entre nous, je le sens; mais si je me remets 
travailler, je lui pardonne.

--Si c'est tant fini que a, ajouta Marcel qui venait de lire les vers
de Rodolphe, pourquoi lui fais-tu des vers?

--Hlas! reprit le pote, je prends ma posie o je la trouve.

Pendant huit jours il travailla  ce petit pome. Quand il eut fini, il
vint le lire  Marcel, qui s'en dclara satisfait, et qui encouragea
Rodolphe  utiliser autrement la veine qui lui tait revenue.

--Car, lui observa-t-il, ce n'tait pas la peine de quitter Mimi, si tu
dois toujours vivre avec son ombre. Aprs a, dit-il en souriant, au
lieu de prcher les autres, je ferais mieux de me prcher moi-mme, car
j'ai encore de la Musette plein le coeur. Enfin! Nous ne serons
peut-tre pas toujours des jeunes gens affols de cratures du diable.

--Hlas! Rpliqua Rodolphe, il n'est pas besoin de dire  la jeunesse:
va-t'en.

--C'est vrai, dit Marcel, mais il y a des jours o je voudrais tre un
honnte vieillard, membre de l'institut, dcor de plusieurs ordres, et
revenu des musettes de ce monde. Le diable m'emporte si j'y
retournerais! Et toi, ajouta l'artiste en riant, aimerais-tu avoir
soixante ans?

--Aujourd'hui, rpondit Rodolphe, j'aimerais mieux avoir soixante
francs.

Peu de jours aprs, Mademoiselle Mimi, tant entre dans un caf avec le
jeune vicomte Paul, ouvrit une _Revue_ o se trouvaient imprims les
vers que Rodolphe avait faits pour elle.

--Bon! s'cria-t-elle en riant d'abord, voil encore mon amant Rodolphe
qui dit du mal de moi dans les journaux.

Mais quand elle eut achev la pice de vers, elle resta silencieuse et
toute rveuse. Le vicomte Paul, devinant qu'elle songeait  Rodolphe,
essaya de l'en distraire.

--Je t'achterai des pendants d'oreilles, lui dit-il.

--Ah! dit Mimi, vous avez de l'argent, vous!

--Et un chapeau de paille d'Italie, continua le vicomte Paul.

--Non, dit Mimi, si vous voulez me faire plaisir, achetez-moi a.

Et elle lui montrait la livraison o elle venait de lire la posie de
Rodolphe.

--Ah! pour cela, non, fit le vicomte piqu.

--C'est bien, rpondit Mimi froidement. Je l'achterai moi-mme, avec de
l'argent que je gagnerai moi-mme. Au fait, j'aime mieux que ce ne soit
pas avec le vtre.

Et pendant deux jours Mimi retourna dans son ancien atelier de
fleuriste, o elle gagna de quoi acheter la livraison. Elle apprit par
coeur la posie de Rodolphe; et, pour faire enrager le vicomte Paul,
elle la rptait toute la journe  ses amis. Voici quels taient ces
vers:

    Alors que je voulais choisir une matresse
    Et qu'un jour le hasard fit rencontrer nos pas,
    J'ai mis entre tes mains mon coeur et ma jeunesse
    Et je t'ai dit: fais-en tout ce que tu voudras.

    Hlas! Ta volont fut cruelle, ma chre:
    Dans tes mains ma jeunesse est reste en lambeaux,
    Mon coeur s'est en clats bris comme du verre,
      Et ma chambre est le cimetir
      O sont enterrs les morceaux
      De ce qui t'aima tant nagure.

    Entre nous maintenant, n--i, ni--, c'est fini,
    Je ne suis plus qu'un spectre et tu n'es qu'un fantme,
    Et sur notre amour mort et bien enseveli,
    Bous allons, si tu veux, chanter le dernier psaume.

    Pourtant ne prenons point un air crit trop haut,
    Nous pourrions tous les deux n'avoir pas la voix sre;
    choisissons un mineur grave et sans fioriture;
    moi je ferai la basse et toi le soprano.

    _Mi, r, mi, do, r, la_.--Pas cet air, ma petite!
    S'il entendait cet air que tu chantais jadis,
    Mon coeur, tout mort qu'il est, tressaillirait bien vite,
    Et ressusciterait  ce _De Profundis_.

    _Do, mi, fa, sol, mi, do_.--Celui-ci me rappelle
    Une valse  deux temps qui me fit bien du mal
    Le fifre au rire aigu raillait le violoncelle
    Qui pleurait sous l'archet ses notes de cristal.

    _Sol, do, do, si, si, la_.--Point cet air, je t'en prie,
    Nous l'avons, l'an dernier, ensemble rpt
    Avec des allemands qui chantaient leur patrie
    Dans les bois de Meudon, par une nuit d't.

    Eh bien! ne chantons pas, restons-en l, ma chre;
    Et pour n'y plus penser, pour n'y plus revenir,
    Sur nos amours dfunts, sans haine et sans colre
    Jetons en souriant un dernier souvenir.

    Nous tions bien heureux dans ta petite chambre
    Quand ruisselait la pluie et que soufflait le vent;
    Assis dans le fauteuil, prs de l'tre, en dcembre
    Aux lueurs de tes yeux j'ai rv bien souvent.

    La houille ptillait; en chauffant sur les cendres,
    La bouilloire chantait son refrain rgulier,
    Et faisait un orchestre au bal des salamandres
      Qui voltigeaient dans le foyer.

    Feuilletant un roman, paresseuse et frileuse,
    Tandis que tu fermais tes yeux ensommeills,
    Moi je rajeunissais ma jeunesse amoureuse,
    Mes lvres sur tes mains et mon coeur  tes pieds.

    Aussi, quand on entrait, la porte ouverte  peine,
    On sentait le parfum d'amour et de gat
    Dont notre chambre tait du matin au soir pleine,
    Car le bonheur aimait notre hospitalit.

    Puis l'hiver s'en alla; par la fentre ouverte,
    Le printemps un matin vint nous donner l'veil,
    Et ce jour-l tous deux dans la campagne verte
    Nous allmes courir au-devant du soleil.

    C'tait le vendredi de la Sainte Semaine,
    Et, contre l'ordinaire, il faisait un beau temps,
    Du val  la colline, et du bois  la plaine,
    D'un pied leste et joyeux, nous courmes longtemps.

    Fatigus cependant par ce plerinage,
    Dans un lieu qui formait un divan naturel
    Et d'o l'on pouvait voir au loin le paysage,
    Nous nous sommes assis en regardant le ciel.

    Les mains pressant les mains, paule contre paule,
    Et sans savoir pourquoi, l'un et l'autre oppresss,
    Notre bouche s'ouvrit sans dire une parole,
      Et nous nous sommes embrasss.

    Prs de nous l'hyacinthe avec la violette
    Mariaient leur parfum qui montait dans l'air pur;
    Et nous vmes tous deux, en relevant la tte,
    Dieu qui nous souriait  son balcon d'azur.

    Aimez-vous, disait-il; c'est pour rendre plus douce
    La route o vous marchez que j'ai fait sous vos pas
    Drouler en tapis le velours de la mousse.
    Embrassez-vous encor,--je ne regarde pas.

    Aimez-vous, aimez-vous: dans le vent qui murmure,
    Dans les limpides eaux, dans les bois reverdis,
    Dans l'astre, dans la fleur, dans la chanson des nids,
    C'est pour vous que j'ai fait renatre ma nature.

    Aimez-vous, aimez-vous; et de mon soleil d'or,
    De mon printemps nouveau qui rjouit la terre,
    Si vous tes contents, au lieu d'une prire
    Pour me remercier--embrassez-vous encor.

    Un mois aprs ce jour, quand fleurirent les roses
    Dans le petit jardin que nous avions plant,
    Quand je t'aimais le mieux, sans m'en dire les causes
    Brusquement ton amour de moi s'est cart.

    O s'en est-il all? Partout un peu, je pense;
    Car, faisant triompher l'une et l'autre couleur,
    Ton amour inconstant flotte sans prfrence
    Du brun valet de pique au blond valet de coeur.

    Te voil maintenant heureuse: ton caprice
    Rgne sur une cour de galants jouvenceaux,
    Et tu ne peux marcher sans qu' tes pieds fleurisse
    Un parterre maill d'odorants madrigaux.

    Dans les jardins de bal, quand tu fais ton entre,
    Autour de toi se forme un cercle langoureux;
    Et le frmissement de ta robe moire,
    Pme en choeur laudatif ta meute d'amoureux.

    lgamment chauss d'une souple bottine
    Qui serait trop troite au pied de Cendrillon,
    Ton pied est si petit qu' peine on le devine
    Quand la valse t'emporte en son gai tourbillon.

    Dans les bains onctueux d'une huile de paresse,
    Tes mains, brunes jadis, ont retrouv depuis
    La pleur de l'ivoire ou du lis que caresse
    Le rayon argent dont s'clairent les nuits.

    Autour de ton bras blanc une perle choisie
    Constelle un bracelet cisel par Froment,
    Et sur tes reins cambrs un grand chle d'Asie
    En cascade de plis ondule artistement.

    La dentelle de Flandre et le point d'Angleterre,
    La guipure gothique  la mate blancheur,
    Chef-d'oeuvre arachnen d'un ge sculaire,
    De ta riche toilette achve la splendeur.

    Pour moi, je t'aimais mieux dans tes robes de toile
    Printanire, indienne ou modeste organdi,
    Atours frais et coquets, simple chapeau sans voile,
    Brodequins gris ou noirs, et col blanc tout uni.

    Car ce luxe nouveau qui te rend si jolie
    Ne me rappelle pas mes amours disparus,
    Et tu n'es que plus morte et mieux ensevelie
    Dans ce linceul de soie o ton coeur ne bat plus.

    Lorsque je composai ce morceau funraire
    Qui n'est qu'un long regret de mon bonheur pass,
    J'tais vtu de noir comme un parfait notaire,
    Moins les besicles d'or et le jabot pliss.

    Un crpe enveloppait le manche de ma plume,
    Et des filets de deuil encadraient le papier
    Sur lequel j'crivais ces strophes, o j'exhume
    Le dernier souvenir de mon amour dernier.

    Arriv cependant  la fin d'un pome
    O je jette mon coeur dans le fond d'un grand trou,
    --Gat de croque-mort qui s'enterre lui-mme,
    Voil que je me mets  rire comme un fou.

    Mais cette gat-l n'est qu'une raillerie:
    Ma plume en crivant a trembl dans ma main,
    Et quand je souriais, comme une chaude pluie,
    Mes larmes effaaient les mots sur le vlin.


II

C'tait le 24 dcembre, et ce soir-l le quartier latin avait une
physionomie particulire. Ds quatre heures du soir, les bureaux du
mont-de-pit, les boutiques des fripiers et celles des bouquinistes
avaient t encombres par une foule bruyante qui s'en vint dans la
soire prendre d'assaut les boutiques des charcutiers, des rtisseurs et
des piciers. Les garons de comptoir, eussent-ils eu cent sous comme
Briare, n'auraient pu suffire  servir les chalands qui s'arrachaient
les provisions. On faisait la queue chez les boulangers comme aux jours
de disette. Les marchands de vins coulaient les produits de trois
vendanges, et un statisticien habile aurait eu peine  nombrer le
chiffre des jambonneaux et des saucissons qui se dbitrent chez le
clbre Borel de la rue dauphine. Dans cette seule soire, le pre
Cretaine, dit _Petit-Pain_, puisa dix-huit ditions de ses gteaux au
beurre. Pendant toute la nuit, des clameurs bruyantes s'chappaient des
maisons garnies dont les fentres flamboyaient, et une atmosphre de
kermesse emplissait le quartier.

On clbrait l'antique solennit du rveillon.

Ce soir-l, sur les dix heures, Marcel et Rodolphe rentraient chez eux
assez tristement. En remontant la rue dauphine, ils aperurent une
grande affluence dans la boutique d'un charcutier marchand de
comestibles, et ils s'arrtrent un instant aux carreaux, tantaliss par
le spectacle des odorantes productions gastronomiques; les deux bohmes
ressemblaient, dans leur contemplation,  ce personnage d'un roman
espagnol, qui faisait maigrir les jambons rien qu'en les regardant.

--Ceci s'appelle une dinde truffe, disait Marcel en indiquant une
magnifique volaille laissant voir,  travers son piderme ros et
transparent, les tubercules prigourdins dont elle tait farcie. J'ai vu
des gens impies manger de cela sans se mettre  genoux devant, ajouta le
peintre en jetant sur la dinde des regards capables de la faire rtir.

--Et que penses-tu de ce modeste gigot de pr-sal? ajouta Rodolphe.
Comme c'est beau de couleur, on le dirait frachement dcroch de cette
boutique de charcutier qu'on voit dans un tableau de Jordans. Ce gigot
est le mets favori des dieux, et de Madame Chandelier, ma marraine.

--Vois un peu ces poissons, reprit Marcel en montrant des truites, ce
sont les plus habiles nageurs de la race aquatique. Ces petites btes,
qui ont l'air de n'avoir aucune prtention, pourraient pourtant
s'amasser des rentes en faisant des tours de force; figure-toi que a
remonte le courant d'un torrent  pic aussi facilement que nous
accepterions une invitation  souper ou deux. J'ai failli en manger.

--Et l-bas, ces gros fruits dors  cne, dont le feuillage ressemble 
une panoplie de sabres sauvages, on appelle sa des ananas, c'est la
pomme de reinette des tropiques.

--a m'est gal, rpondit Marcel, en fait de fruits je prfre ce
morceau de boeuf, ce jambon ou ce simple jambonneau cuirass d'une gele
transparente comme de l'ambre.

--Tu as raison, reprit Rodolphe; le jambon est l'ami de l'homme, quand
il en a. Cependant je ne repousserais pas ce faisan.

--Je le crois bien, c'est le plat des ttes couronnes.

Et comme en continuant leur chemin ils rencontrrent de joyeuses
processions qui rentraient pour fter Momus, Bacchus, Comus et toutes
les gourmandes divinits en _us_, ils se demandrent l'un l'autre quel
tait le seigneur Gamache dont on clbrait les noces avec une si grande
profusion de victuailles.

Marcel fut le premier qui se rappela la date et la fte du jour.

--C'est aujourd'hui rveillon, dit-il.

--Te souviens-tu de celui que nous avons fait l'an dernier? fit
Rodolphe.

--Oui, rpondit Marcel, chez Momus. C'est Barbemuche qui l'a pay. Je
n'aurais jamais suppos qu'une femme aussi dlicate que Phmie pt
contenir autant de saucisson.

--Quel malheur que Momus nous ait retir nos entres, dit Rodolphe.

--Hlas! dit Marcel, les calendriers se suivent et ne se ressemblent
pas.

--Est-ce que tu ne ferais pas bien rveillon? demanda Rodolphe.

--Avec qui et avec quoi? Rpliqua le peintre.

--Avec moi, donc.

--Et de l'or?

--Attends un peu, dit Rodolphe, je vais entrer dans ce caf o je
connais des gens qui jouent gros jeu. J'emprunterai quelques sesterces 
un favoris de la chance, et je rapporterai de quoi arroser une sardine
ou un pied de cochon.

--Va donc, fit Marcel, j'ai une faim _caniche_! je t'attends l.

Rodolphe monta au caf, o il connaissait du monde. Un monsieur, qui
venait de gagner trois cents francs en dix tours de bouillotte, se fit
un vritable plaisir de prter au pote une pice de quarante sous,
qu'il lui offrit enveloppe dans cette mauvaise humeur que donne la
fivre du jeu. Dans un autre instant et ailleurs qu'autour d'un tapis
vert, il aurait peut-tre prt quarante francs.

--Eh bien? demanda Marcel en voyant redescendre Rodolphe.

--Voici la recette, dit le pote en montrant l'argent.--Une crote et
une goutte, fit Marcel.

Avec cette somme modique, ils trouvrent cependant le moyen d'avoir du
pain, du vin, de la charcuterie, du tabac, de la lumire et du feu.

Ils rentrrent dans l'htel garni o ils habitaient chacun une chambre
spare. Le logement de Marcel, qui lui servait d'atelier, tant le plus
grand, fut choisi pour la salle du festin, et les amis y firent en
commun les apprts de leur Balthasar intime.

Mais  cette petite table o ils s'taient assis, auprs de ce feu o
les bches humides d'un mauvais bois flott se consumaient sans flamme
et sans chaleur, vint s'asseoir et s'attabler, convive mlancolique, le
fantme du pass disparu.

Ils restrent, pendant une heure au moins, silencieux et pensifs, tous
deux sans doute proccups de la mme ide et s'efforant de la
dissimuler. Ce fut Marcel le premier qui rompit le silence.

--Voyons, dit-il  Rodolphe, ce n'est pas l ce que nous nous tions
promis.

--Que veux-tu dire? fit Rodolphe.

--Eh! mon Dieu! Rpliqua Marcel, vas-tu pas feindre avec moi maintenant!
Tu songes  ce qu'il faut oublier, et moi aussi, parbleu... Je ne le nie
pas.

--Eh bien, alors...

--Eh bien, il faut que ce soit la dernire fois. Au diable les souvenirs
qui font trouver le vin mauvais et nous rendent tristes quand tout le
monde s'amuse! s'cria Marcel en faisant allusion aux cris joyeux qui
s'chappaient des chambres voisines de la leur. Allons, pensons  autre
chose, et que ce soit la dernire fois.

--C'est ce que nous disons toujours, et pourtant... fit Rodolphe en
retournant  sa rverie.

--Et pourtant nous y revenons sans cesse, reprit Marcel. Cela tient  ce
que, au lieu de chercher franchement l'oubli, nous faisons des choses
les plus futiles des prtextes pour rappeler le souvenir; cela tient
surtout  ce que nous nous obstinons  vivre dans le mme milieu o ont
vcu les cratures qui ont fait si longtemps notre tourment. Nous sommes
les esclaves d'une habitude, moins que d'une passion. C'est cette
captivit qu'il faut rompre, ou nous nous puiserons dans un esclavage
ridicule et honteux. Eh bien, le pass est pass, il faut briser les
liens qui nous y rattachent encore; l'heure est venue d'aller en avant
sans plus regarder en arrire; nous avons fait notre temps de jeunesse,
d'insouciance et de paradoxe. Tout cela est trs-beau, on en ferait un
joli roman; mais cette comdie des folies amoureuses, ce gaspillage des
jours perdus avec la prodigalit des gens qui croient avoir l'ternit 
dpenser, tout cela doit avoir un dnoment. Sous peine de justifier le
mpris qu'on ferait de nous, et de nous mpriser nous-mmes, il ne nous
est pas possible de continuer  vivre encore longtemps en marge de la
socit, en marge de la vie presque. Car enfin, est-ce une existence que
celle que nous menons? Et cette indpendance, cette libert de moeurs
dont nous nous vantons si fort, ne sont-ce pas l des avantages bien
mdiocres? La vraie libert, c'est de pouvoir se passer d'autrui et
d'exister par soi-mme; en sommes-nous l? Non! Le premier gredin venu,
dont nous ne voudrions pas porter le nom pendant cinq minutes, se venge
de nos railleries et devient notre seigneur et matre le jour o nous
lui empruntons cent sous, qu'il nous prte aprs nous avoir fait
dpenser pour cent cus de ruses ou d'humilit. Pour mon compte, j'en ai
assez. La posie n'existe pas seulement dans le dsordre de l'existence,
dans les bonheurs improviss, dans des amours qui durent l'existence
d'une chandelle, dans des rbellions plus ou moins excentriques contre
les prjugs qui seront ternellement les souverains du monde: on
renverse plus facilement une dynastie qu'un usage, ft-il mme
ridicule.

Il ne suffit point de mettre un paletot d't dans le mois de dcembre
pour avoir du talent; on peut tre un pote ou un artiste vritable en
se tenant les pieds chauds et en faisant ses trois repas. Quoi qu'on
dise et quoi qu'on fasse, si l'on veut arriver  quelque chose, il faut
toujours prendre la route du lieu commun. Ce discours t'tonne
peut-tre, ami Rodolphe, tu vas dire que je brise mes idoles, tu vas
m'appeler corrompu, et cependant ce que je te dis est l'expression de ma
pense sincre.  mon insu, il s'est opr en moi une lente et salutaire
mtamorphose: la raison est entre dans mon esprit, avec effraction, si
tu veux, et malgr moi peut-tre; mais elle est entre enfin, et m'a
prouv que j'tais dans une mauvaise voie et qu'il y aurait  la fois
ridicule et danger  y persvrer. En effet, qu'arrivera-t-il si nous
continuons l'un et l'autre ce monotone et inutile vagabondage? Nous
arriverons au bord de nos trente ans, inconnus, isols, dgots de tout
et de nous-mmes, pleins d'envie envers tous ceux que nous verrons
arriver  un but, quel qu'il soit, obligs pour vivre de recourir aux
moyens honteux du parasitisme, et n'imagine pas que ce soit l un
tableau de fantaisie que j'invoque exprs pour t'pouvanter. Je ne vois
pas systmatiquement l'avenir en noir, mais je ne le vois pas en rose
non plus; je vois juste. Jusqu' prsent, l'existence que nous avons
mene nous tait impose; nous avions l'excuse de la ncessit.

Aujourd'hui nous ne serions plus excusables; et si nous ne rentrons pas
dans la vie commune, ce sera volontairement, car les obstacles contre
lesquels nous avons eu  lutter n'existent plus.

--Ah ! dit Rodolphe, o veux-tu en venir?  quel propos et  quoi bon
cette mercuriale?

--Tu me comprends parfaitement, rpondit Marcel avec le mme accent
srieux; tout  l'heure, ainsi que moi, je t'ai vu envahi par des
souvenirs qui te faisaient regretter le temps pass: tu pensais  Mimi
comme moi je pensais  Musette; tu aurais voulu, comme moi, avoir ta
matresse  tes cts. Eh bien, je dis que nous ne devons plus ni l'un
ni l'autre songer  ces cratures; que nous n'avons pas t crs et mis
au monde uniquement pour sacrifier notre existence  ces Manons
vulgaires, et que le chevalier Desgrieux qui est si beau, si vrai et si
potique, ne se sauve du ridicule que par sa jeunesse et par les
illusions qu'il avait su conserver.  vingt ans, il peut suivre sa
matresse aux les sans cesser d'tre intressant; mais  vingt-cinq ans
il aurait mis Manon  la porte, et il aurait eu raison. Nous avons beau
dire, nous sommes vieux, vois-tu, mon cher; nous avons vcu trop et trop
vite; notre coeur est fl et ne rend plus que des sons faux; on n'est
pas impunment pendant trois ans amoureux d'une Musette ou d'une Mimi.
Pour moi, c'est bien fini; et, comme je veux divorcer compltement avec
son souvenir, je vais actuellement jeter au feu quelques petits objets
qu'elle a laisss chez moi dans ses diverses stations, et qui me forcent
 songer  elle quand je le retrouve.

Et Marcel, qui s'tait lev, alla prendre dans le tiroir d'une commode
un petit carton dans lequel se trouvaient les souvenirs de Musette, un
bouquet fan, une ceinture, un bout de ruban et quelques lettres.

--Allons, dit-il au pote, imite-moi, ami Rodolphe.

--Eh bien, soit! s'cria celui-ci en faisant un effort, tu as raison.
Moi aussi, je veux en finir avec cette fille aux mains ples.

Et s'tant lev brusquement, il alla chercher un petit paquet contenant
des souvenirs de Mimi,  peu prs de la mme nature que ceux dont Marcel
faisait silencieusement l'inventaire.

--a tombe bien, murmura le peintre. Ces _biblots_ vont vous servir 
rallumer le feu qui s'teint.

--En effet, ajouta Rodolphe, il fait ici une temprature capable de
faire clore des ours blancs.

--Allons, dit Marcel, brlons en duo. Tiens, voil la prose de Musette
qui flambe comme un feu de punch; elle aimait joliment a, le punch.
Allons, ami Rodolphe, attention!

Et, pendant quelques minutes, ils jetrent alternativement dans le
foyer, qui flambait clair et bruyant, le reliquaire de leur tendresse
passe.

--Pauvre Musette, disait tout bas Marcel en regardant la dernire chose
qui lui restait dans les mains. C'tait un petit bouquet fan, compos
de fleurs des champs.

--Pauvre Musette, elle tait bien jolie pourtant, et elle m'aimait
bien, n'est-ce pas, petit bouquet, son coeur te l'a dit le jour o tes
fleurs taient  sa ceinture? Pauvre petit bouquet, tu as l'air de me
demander grce; eh bien, oui, mais  une condition, c'est que tu ne me
parleras plus d'elle, jamais! jamais!

Et, profitant d'un moment o il croyait n'tre pas aperu par Rodolphe,
il glissa le bouquet dans sa poitrine.

--Tant pis, c'est plus fort que moi. Je triche, pensa le peintre.

Et comme il jetait un regard furtif sur Rodolphe, il vit le pote qui,
arriv  la fin de son auto-da-f, mettait sournoisement dans sa poche,
aprs l'avoir bais avec tendresse, un petit bonnet de nuit qui avait
appartenu  Mimi.

--Allons, murmura Marcel, il est aussi lche que moi.

Au moment mme o Rodolphe allait rentrer dans sa chambre pour se
coucher, on frappa deux petits coups  la porte de Marcel.

--Qui diable peut venir  cette heure? dit le peintre en allant ouvrir.

Un cri d'tonnement lui chappa quand il eut ouvert sa porte.

C'tait Mimi.

Comme la chambre tait trs-obscure, Rodolphe ne reconnut pas d'abord sa
matresse; et, distinguant seulement une femme, il pensa que c'tait une
des conqutes de passage de son ami, et par discrtion il se disposa 
se retirer.

--Je vous drange, dit Mimi, qui tait reste sur le seuil de la porte.

-- cette voix, Rodolphe tomba sur sa chaise comme foudroy.

--Bonsoir, lui dit Mimi en s'approchant de lui et en lui serrant la
main, qu'il se laissa prendre machinalement.

--Qui diable vous amne ici, demanda Marcel, et  cette heure?

--J'ai bien froid, reprit Mimi en frissonnant; j'ai vu de la lumire
chez vous en passant dans la rue, et, quoiqu'il soit bien tard, je suis
monte. Et elle tremblait toujours; sa voix avait des sonorits
cristallines qui entraient dans le coeur de Rodolphe comme un glas
funbre et l'emplissaient d'une lugubre pouvante et la regarda plus
attentivement  la drobe. Ce n'tait plus Mimi, c'tait son spectre.
Marcel la fit asseoir au coin de la chemine. Mimi sourit en voyant la
belle flamme qui dansait joyeusement dans le foyer.

--C'est bien bon, dit-elle en approchant de l'tre ses pauvres mains
violettes.  propos, Monsieur Marcel, vous ne savez pas pourquoi je suis
venue chez vous?

--Ma foi non, rpondit celui-ci.

--Eh bien, reprit Mimi, je venais tout simplement vous demander si vous
ne pouviez pas me faire avoir une chambre dans votre maison. On vient de
me renvoyer de mon htel garni, parce que je dois deux quinzaines, et je
ne sais pas o aller.

--Diable! fit Marcel en hochant la tte, nous ne sommes pas en bonne
odeur chez notre htelier, et notre recommandation serait dplorable, ma
pauvre enfant.

--Comment donc faire alors? dit Mimi, c'est que je ne sais pas o aller.

--Ah ! demanda Marcel, vous n'tes donc plus vicomtesse?

--Ah! mon Dieu, non, plus du tout.

--Mais depuis quand?

--Depuis deux mois dj.

--Vous avez donc fait des misres au jeune vicomte?

--Non, dit-elle en jetant un regard  la drobe sur Rodolphe, qui
s'tait mis dans l'angle le plus obscur de la chambre, le vicomte m'a
fait une scne  cause des vers qu'on a composs sur moi. Nous nous
sommes disputs, et je l'ai envoy promener; c'est un fier cancre,
allez.

--Cependant, dit Marcel, il vous avait joliment bien nippe,  ce que
j'ai vu le jour o je vous ai rencontre.

--Eh bien! fit Mimi, figurez-vous qu'il m'a tout repris quand je suis
partie, et j'ai appris qu'il avait mis mes effets en loterie dans une
mauvaise table d'hte, o il m'emmenait dner. Il est pourtant riche ce
garon, et avec toute sa fortune il est avare comme une bche
conomique, et bte comme une oie; il ne voulait pas que je boive du vin
pur, et me faisait faire maigre les vendredis. Croiriez-vous qu'il
voulait que je misse des bas de laine noire, sous le prtexte que
c'tait moins salissant que les blancs! On n'a pas ide de sa; enfin, il
m'a joliment ennuye, allez. Je puis bien dire que j'ai fait mon
purgatoire avec lui.

--Et sait-il quelle est votre position? demanda Marcel.

--Je ne l'ai pas revu ni ne veux pas le voir, rpliqua Mimi, il me donne
le mal de mer quand je pense  lui; j'aimerais mieux mourir de faim que
de lui demander un sou.

--Mais, continua Marcel, depuis que vous l'avez quitt, vous n'tes pas
reste seule.

--Ah! s'cria Mimi avec vivacit, je vous assure que si, Monsieur
Marcel: j'ai travaill pour vivre; seulement, comme l'tat de fleuriste
n'allait pas trs-bien, j'en ai pris un autre: je pose pour les
peintres. Si vous avez de l'ouvrage  me donner... ajouta-t-elle
gaiement.

Et, ayant remarqu un mouvement chapp  Rodolphe qu'elle ne quittait
pas des yeux tout en parlant  son ami, Mimi reprit:

--Ah! mais, je ne pose que pour la tte et pour les mains. J'ai beaucoup
d'ouvrage, et on me doit de l'argent dans deux ou trois endroits; j'en
recevrai dans deux jours, c'est d'ici l seulement que je voudrais
trouver o loger. Quand j'aurai de l'argent, je retournerai dans mon
htel. Tiens, dit-elle en regardant la table, o se trouvaient encore
les prparatifs du modeste festin auquel les deux amis avaient  peine
touch, vous allez souper?

--Non, dit Marcel, nous n'avons pas faim.

--Vous tes bien heureux, dit navement Mimi.

-- cette parole, Rodolphe sentit son coeur qui se serrait horriblement;
il fit  Marcel un signe que celui-ci comprit.

--Au fait, dit l'artiste, puisque vous voil, Mimi, vous partagerez la
fortune du pot. Nous nous tions propos de faire rveillon avec
Rodolphe, et puis... ma foi, nous avons pens  autre chose.

--Alors, j'arrive bien, dit Mimi, en jetant sur la table o tait la
nourriture un regard presque affam. Je n'ai pas dn, mon cher,
glissa-t-elle tout bas  l'artiste, de faon  ne pas tre entendue de
Rodolphe qui mordait son mouchoir pour ne pas clater en sanglots.

--Approche-toi donc, Rodolphe, dit Marcel  son ami nous allons souper
tous les trois.

--Non, dit le pote en restant dans son coin.

--Est-ce que a vous fche, Rodolphe, que je sois venue ici? Lui demanda
Mimi avec douceur; o voulez-vous que j'aille?

--Non, Mimi, rpondit Rodolphe, seulement j'ai du chagrin  vous revoir
ainsi.

--C'est ma faute, Rodolphe, je ne me plains pas; ce qui est pass est
pass, n'y songez pas plus que moi. Est-ce que vous ne pourriez plus
tre mon ami, parce que vous avez t autre chose? Si, tout de mme,
n'est-ce pas? Eh bien, alors, ne me faites pas mauvaise mine, et venez
vous mettre  table avec nous.

Elle se leva pour aller le prendre par la main, mais elle tait si
faible, qu'elle ne put faire un pas et retomba sur la chaise.

--La chaleur m'a engourdie, dit-elle, je ne peux pas me tenir.

--Allons, dit Marcel  Rodolphe, viens nous faire compagnie.

Le pote s'approcha de la table et se mit  manger avec eux. Mimi tait
trs-gaie.

Quand le frugal souper fut termin, Marcel dit  Mimi:

--Ma chre enfant, il ne nous est pas possible de vous faire donner une
chambre dans la maison.

--Il faut donc que je m'en aille, dit-elle en essayant de se lever.

--Mais non! Mais non! s'cria Marcel, j'ai un autre moyen d'arranger
l'affaire; vous allez rester dans ma chambre, et moi j'irai loger avec
Rodolphe.

--a va bien vous gner, fit Mimi, mais a ne durera pas longtemps, deux
jours.

--Comme a, a ne nous gne pas du tout, rpondit Marcel; ainsi, c'est
entendu, vous tes ici chez vous, et nous, nous allons nous coucher chez
Rodolphe. Bonsoir, Mimi dormez bien.

--Merci, dit-elle en tendant la main  Marcel et  Rodolphe qui
s'loignaient.

--Voulez-vous vous enfermer? Lui demanda Marcel quand il fut prs de la
porte.

--Pourquoi? fit Mimi en regardant Rodolphe, je n'ai pas peur!

Quand les deux amis furent seuls dans la chambre voisine qui tait sur
le mme carr, Marcel dit brusquement  Rodolphe:

--Eh bien, qu'est-ce que tu vas faire, maintenant?

--Mais, balbutia Rodolphe, je ne sais pas.

--Allons, voyons, ne lanterne pas, va rejoindre Mimi; si tu y retournes,
je te prdis que demain vous serez remis ensemble.

--Si c'tait Musette qui ft revenue, qu'est-ce que tu ferais, toi?
demanda Rodolphe  son ami.

--Si c'tait Musette qui ft dans la chambre voisine rpondit Marcel, eh
bien, franchement, je crois qu'il y a un quart d'heure que je ne serais
plus dans celle-ci.

--Eh bien, moi, dit Rodolphe, je serai plus courageux que toi, je reste.

--Nous le verrons parbleu bien, dit Marcel qui s'tait dj mis au lit;
est-ce que tu vas te coucher?

--Certes, oui, rpondit Rodolphe.

Mais, au milieu de la nuit, Marcel s'tant rveill, il s'aperut que
Rodolphe l'avait quitt.

Le matin, il alla frapper discrtement  la porte de la chambre o tait
Mimi.

--Entrez, lui dit-elle; et en le voyant elle lui fit signe de parler bas
pour ne pas rveiller Rodolphe qui dormait. Il tait assis dans un
fauteuil qu'il avait approch du lit, sa tte pose sur l'oreiller 
ct de celle de Mimi.

--C'est comme a que vous avez pass la nuit? demanda Marcel
trs-tonn.

--Oui, rpondit la jeune femme.

Rodolphe se rveilla subitement, et, aprs avoir embrass Mimi, il
tendit la main  Marcel, qui paraissait trs-intrigu.

--Je vais aller chercher de l'argent pour djeuner, dit-il au peintre,
tu tiendras compagnie  Mimi.

--Eh bien! demanda Marcel  la jeune femme quand ils furent seuls, que
s'est-il pass cette nuit?

--Des choses bien tristes, dit Mimi, Rodolphe m'aime toujours.

--Je le sais bien.

--Oui, vous avez voulu l'loigner de moi, je ne vous en veux pas,
Marcel, vous aviez raison; je lui ai fait du mal  ce pauvre garon.

--Et vous, demanda Marcel, est-ce que vous l'aimez encore?

--Ah! Si je l'aime, dit-elle en joignant les mains, c'est ce qui fait
mon tourment. Je suis bien change, allez, mon pauvre ami, et il a fallu
peu de temps pour cela.

--Eh bien! Puisqu'il vous aime, que vous l'aimez, et que vous ne pouvez
pas vous passer l'un de l'autre, remettez-vous ensemble, et tchez donc
d'y rester une bonne fois.

--C'est impossible, fit Mimi.

--Pourquoi? demanda Marcel. Certainement il serait plus raisonnable que
vous vous quittassiez; mais pour ne plus vous revoir, il faudrait que
vous fussiez  mille lieues l'un de l'autre.

--Avant peu, je serai plus loin que a.

--Hein, que voulez-vous dire?

--N'en parlez pas  Rodolphe, cela lui ferait trop de chagrin, je vais
m'en aller pour toujours.

--Mais o?

--Tenez, mon pauvre Marcel, dit Mimi en sanglotant, regardez. Et
relevant un peu le drap de son lit, elle montra  l'artiste ses paules,
son cou et ses bras.

--Ah! mon Dieu! s'cria douloureusement Marcel, pauvre fille!

--N'est-ce pas, mon ami, que je ne me trompe pas et que je vais mourir
bientt?

--Mais, comment tes-vous devenue ainsi en si peu de temps?

--Ah! rpliqua Mimi, avec la vie que je mne depuis deux mois, ce n'est
pas tonnant: toutes les nuits passes  pleurer, les jours  poser dans
les ateliers sans feu, la mauvaise nourriture, le chagrin que j'avais;
et puis, vous ne savez pas tout: j'ai voulu m'empoisonner avec de l'eau
de javelle; on m'a sauve, mais pas pour longtemps, vous voyez. Avec a
que je n'ai jamais t bien portante; enfin, c'est ma faute: si j'tais
reste tranquille avec Rodolphe, je n'en serais pas l. Pauvre ami,
voil encore que je lui retombe sur les bras, mais a ne sera pas pour
longtemps, la dernire robe qu'il me donnera sera toute blanche, mon
pauvre Marcel, et on m'enterrera avec. Ah! si vous saviez comme je
souffre de savoir que je vais mourir! Rodolphe sait que je suis malade;
il est rest plus d'une heure sans parler, hier, quand il a vu mes bras
et mes paules si maigres; il ne reconnaissait plus sa Mimi, hlas!...
Mon miroir mme ne me reconnat plus. Ah! c'est gal, j'ai t jolie, et
il m'a bien aime. Ah! mon Dieu! s'cria-t-elle en cachant sa figure
dans les mains de Marcel, mon pauvre ami, je vais vous quitter et
Rodolphe aussi. Ah! mon Dieu! et les sanglots tranglrent sa voix.

--Allons, Mimi, dit Marcel, ne vous dsolez pas, vous vous gurirez; il
faut seulement beaucoup de soins et de tranquillit.

--Ah! Non, fit Mimi, c'est bien fini, je le sens. Je n'ai plus de
forces; et quand je suis venue ici hier au soir, j'ai mis plus d'une
heure  monter l'escalier. Si j'avais trouv une femme, c'est moi qui
serais joliment descendue par la fentre. Cependant il tait libre,
puisque nous n'tions plus ensemble; mais, voyez-vous, Marcel, j'tais
bien sre qu'il m'aimait encore. C'est pour a, dit-elle en fondant en
larmes, c'est pour a que je ne voudrais pas mourir tout de suite: mais
c'est fini, tout  fait. Tenez, Marcel, faut qu'il soit bien bon ce
pauvre ami, pour m'avoir reue aprs tout le mal que je lui ai fait. Ah!
Le bon Dieu n'est pas juste, puisqu'il ne me laisse pas seulement le
temps de faire oublier  Rodolphe le chagrin que je lui ai caus. Il ne
se doute pas de l'tat o je suis. Je n'ai pas voulu qu'il se coucht 
ct de moi, voyez-vous, car il me semble que j'ai dj les vers de la
terre aprs mon corps. Nous avons pass la nuit  pleurer et  parler
d'autrefois. Ah! comme c'est triste, mon ami, de voir derrire soi le
bonheur auprs duquel on est pass jadis sans le voir! J'ai du feu dans
la poitrine; et quand je remue mes membres, il me semble qu'ils vont se
briser. Tenez, dit-elle  Marcel, passez-moi donc ma robe. Je vais faire
les cartes pour savoir si Rodolphe apportera de l'argent. Je voudrais
faire un bon djeuner avec vous! Comme autrefois, a ne me ferait pas de
mal; Dieu ne peut pas me rendre plus malade que je ne le suis. Voyez,
dit-elle  Marcel en montrant le jeu de cartes qu'elle venait de couper,
voil du pique. C'est la couleur de la mort. Et voil du trfle,
ajouta-t-elle plus gaiement. Oui, nous aurons de l'argent.

Marcel ne savait que dire devant le dlire lucide de cette crature qui
avait, comme elle le disait, les vers du tombeau aprs elle!

Au bout d'une heure Rodolphe rentra. Il tait accompagn de Schaunard et
de Gustave Colline. Le musicien tait en paletot d't. Il avait vendu
ses habits de drap pour prter de l'argent  Rodolphe, en apprenant que
Mimi tait malade. Colline, de son ct, avait t vendre des livres. On
aurait voulu lui acheter un bras ou une jambe, qu'il y aurait consenti
plutt que de se dfaire de ces chers bouquins. Mais Schaunard lui avait
fait observer qu'on ne pourrait rien faire de son bras ou de sa jambe.

Mimi s'effora de reprendre sa gaiet pour accueillir ses anciens amis.

--Je ne suis plus mchante, leur dit-elle, et Rodolphe m'a pardonn.
S'il veut me garder avec lui, je mettrai des sabots et une marmotte, a
m'est bien gal. Dcidment la soie n'est pas bonne pour ma sant,
ajouta-t-elle avec un affreux sourire. Sur les observations de Marcel,
Rodolphe avait envoy chercher un de ses amis, qui venait d'tre reu
mdecin. C'tait le mme qui avait jadis soign la petite Francine.
Quand il arriva, on le laissa seul avec Mimi.

Rodolphe, prvenu d'avance par Marcel, savait dj le danger que courait
sa matresse. Lorsque le mdecin eut consult Mimi, il dit  Rodolphe:

--Vous ne pouvez pas la garder.  moins d'un miracle elle est perdue. Il
faut l'envoyer  l'hpital. Je vais vous donner une lettre pour la
piti; j'y connais un interne, on prendra bien soin d'elle. Si elle
atteint le printemps, peut-tre la tirerons-nous de l; mais si elle
reste ici, dans huit jours elle ne sera plus.

--Je n'oserai jamais lui proposer cela, dit Rodolphe.

--Je le lui ai dit, moi, rpondit le mdecin, et elle y consent. Demain
je vous enverrai le bulletin d'admission  la piti.

--Mon ami, dit Mimi  Rodolphe, le mdecin a raison, vous ne pourriez
pas me soigner ici.  l'hospice on me gurira peut-tre; il faut m'y
conduire. Ah! Vois-tu, j'ai tant envie de vivre  prsent, que je
consentirais  finir mes jours une main dans le feu, et l'autre dans la
tienne. D'ailleurs tu viendras me voir. Il ne faudra pas te faire de
chagrin; je serai bien soigne, ce jeune homme me l'a dit. On donne du
poulet,  l'hpital, et on fait du feu. Pendant que je me soignerai, tu
travailleras pour gagner de l'argent, et quand je serai gurie, je
reviendrai demeurer avec toi. J'ai beaucoup d'esprance maintenant. Je
redeviendrai jolie comme autrefois. J'ai dj t malade dans le temps,
quand je ne te connaissais pas; on m'a sauve. Pourtant je n'tais pas
heureuse dans ce temps-l, j'aurais bien d mourir. Maintenant que je
t'ai retrouv et que nous pouvons tre heureux, on me sauvera encore,
car je me dfendrai joliment contre la maladie. Je boirai toute les
mauvaises choses qu'on me donnera, et si la mort me prend, ce sera de
force. Donne-moi le miroir, il me semble que j'ai des couleurs. Oui,
dit-elle en se regardant dans la glace, voil dj mon bon teint qui me
revient; et mes mains, vois, dit-elle, elles sont toujours bien
gentilles; embrasse-les encore une fois, a ne sera pas la dernire, va,
mon pauvre ami, dit-elle en serrant Rodolphe par le cou et en lui noyant
le visage dans ses cheveux drouls.

Avant de partir  l'hpital, elle voulut que ses amis les bohmes
restassent pour passer la soire avec elle. Faites-moi rire, dit-elle,
la gaiet c'est ma sant. C'est ce bonnet de nuit de vicomte qui m'a
rendue malade. Il voulait m'apprendre l'orthographe, figurez-vous;
qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? Et ses amis donc, quelle
socit! Une vraie basse-cour, dont le vicomte tait le paon. Il
marquait son linge lui-mme. S'il se marie jamais, je suis sre que
c'est lui qui fera les enfants.

Rien de plus navrant que la gaiet quasi posthume de cette malheureuse
fille. Tous les bohmes faisaient de pnibles efforts pour dissimuler
leurs larmes et maintenir la conversation sur le ton de plaisanterie o
l'avait monte la pauvre enfant, pour laquelle la destine filait si
vite le lin du dernier vtement.

Le lendemain au matin, Rodolphe reut le bulletin de l'hpital. Mimi ne
pouvait pas se tenir sur ses jambes; il fallut qu'on la descendit  la
voiture. Pendant le trajet, elle souffrit horriblement des cahots du
fiacre. Au milieu de ces souffrances, la dernire chose qui meurt chez
les femmes, la coquetterie, survivait encore; deux ou trois fois elle
fit arrter la voiture devant les magasins de nouveauts, pour regarder
les talages.

En entrant dans la salle indique par son bulletin, Mimi ressentit un
grand coup au coeur; quelque chose lui dit intrieurement que c'tait
entre ces murs lpreux et dsols que s'achverait sa vie. Elle employa
tout ce qu'elle avait de volont pour dissimuler l'impression lugubre
qui l'avait glace.

Quand elle fut couche dans le lit, elle embrassa Rodolphe une dernire
fois et lui dit adieu, en lui recommandant de venir la voir le dimanche
suivant, qui tait jour d'entre.

--a sent bien mauvais ici, lui dit-elle, apporte-moi des fleurs, des
violettes, il y en a encore.

--Oui, dit Rodolphe, adieu,  dimanche. Et il tira sur elle les rideaux
du lit. En entendant sur le parquet les pas de son amant qui s'en
allait, Mimi fut prise soudainement d'un accs de fivre presque
dlirante. Elle ouvrit brusquement les rideaux, et, se penchant  demi
hors du lit, elle s'cria d'une voix entrecoupe de larmes:

--Rodolphe, r'emmne-moi! Je veux m'en aller! La religieuse accourut 
son cri et tcha de la calmer.

--Oh! dit Mimi, je vais mourir ici.

Le dimanche matin, qui tait le jour o il devait aller voir Mimi,
Rodolphe se rappela qu'il lui avait promis des violettes. Par une
superstition potique et amoureuse, il alla  pied, par un temps
horrible, chercher les fleurs que lui avait demandes son amie, dans ces
bois d'Aulnay et de Fontenay, o tant de fois il avait t avec elle.
Cette nature si gaie, si joyeuse, sous le soleil des beaux jours de juin
et d'aot, il la trouva morne et glace. Pendant deux heures il battit
les buissons couverts de neige, souleva les massifs et les bruyres avec
un petit bton, et finit par runir quelques brins de paillettes,
justement dans une partie de bois qui avoisine l'tang du Plessis, et
dont ils faisaient tous les deux leur retraite favorite quand ils
venaient  la campagne.

En traversant le village de Chtillon pour retourner  Paris, Rodolphe
rencontra sur la place de l'glise le cortge d'un baptme, dans lequel
il reconnut un de ses amis qui tait parrain avec une artiste de
l'opra.

--Que diable faites-vous par ici? demanda l'ami, trs-surpris de voir
Rodolphe dans ce pays.

Le pote lui conta ce qui lui arrivait.

Le jeune homme, qui avait connu Mimi, fut trs-attrist par ce rcit,
et, fouillant dans sa poche, il tira un sac de bonbons du baptme, et le
remit  Rodolphe.

--Cette pauvre Mimi, vous lui donnerez a de ma part, et vous lui direz
que j'irai la voir.

--Venez donc vite, si vous voulez arriver  temps, lui dit Rodolphe en
le quittant.

Quand Rodolphe arriva  l'hpital, Mimi, qui ne pouvait pas bouger, lui
sauta au cou d'un regard.

--Ah! Voil mes fleurs, s'cria-t-elle avec le sourire du dsir
satisfait.

Rodolphe lui conta son plerinage dans cette campagne qui avait t le
paradis de leurs amours.

--Chres fleurs, dit la pauvre fille en baisant les violettes. Les
bonbons la rendirent trs-heureuse aussi. On ne m'a donc pas tout  fait
oublie! Vous tes bons, vous autres jeunes gens. Ah! Je les aime bien,
tous tes amis, va! dit-elle  Rodolphe.

Cette entrevue fut presque gaie. Schaunard et Colline avaient rejoint
Rodolphe. Il fallut que les infirmiers vinssent les faire sortir, car
ils avaient dpass l'heure de la visite.

--Adieu, dit Mimi;  jeudi, sans faute, et venez de bonne heure.

Le lendemain, en rentrant chez lui le soir, Rodolphe reut une lettre
d'un lve en mdecine, interne  l'hpital, et  qui il avait
recommand sa malade. La lettre ne contenait que deux mots:

Mon ami, j'ai une bien mauvaise nouvelle  vous apprendre: le numro 8
est mort. Ce matin, en passant dans la salle, j'ai trouv le lit vide.

Rodolphe tomba sur une chaise et ne versa pas une larme. Quand Marcel
rentra le soir, il trouva son ami dans la mme attitude abrutie; d'un
geste, le pote lui montra la lettre.

--Pauvre fille! dit Marcel.

--C'est trange, fit Rodolphe, je ne sens rien l.

Est-ce que mon amour tait mort en apprenant que Mimi devait mourir?

--Qui sait! murmura le peintre.

La mort de Mimi causa un grand deuil dans le cnacle de la Bohme.

Huit jours aprs, Rodolphe rencontra dans la rue l'interne qui lui avait
annonc la mort de sa matresse.

--Ah! Mon cher Rodolphe, dit celui-ci en courant au devant du pote,
pardonnez-moi le mal que je vous ai fait avec mon tourderie.

--Que voulez-vous dire? fit Rodolphe tonn.

--Comment, rpliqua l'interne, vous ne savez pas, vous ne l'avez pas
revue!

--Qui? s'cria Rodolphe.

--Elle, Mimi.

--Quoi, dit le pote qui devint tout ple.

--Je m'tais tromp. Quand je vous ai crit cette affreuse nouvelle,
j'avais t victime d'une erreur; et voici comment. J'tais rest absent
de l'hpital pendant deux jours. Quand j'y suis revenu, en suivant la
visite, j'ai trouv le lit de votre femme vide. J'ai demand  la soeur
o tait la malade; elle m'a rpondu qu'elle tait morte dans la nuit.
Voici ce qui tait arriv. Pendant mon absence, Mimi avait t change
de salle et de lit. Au numro 8 qu'elle avait quitt, on avait mis une
autre femme qui mourut le mme jour. C'est ce qui vous explique l'erreur
dans laquelle je suis tomb. Le lendemain du jour o je vous ai crit,
j'ai retrouv Mimi dans une salle voisine. Votre absence l'avait mise
dans un tat horrible; elle m'a donn une lettre pour vous. Je l'ai
porte  votre htel  l'instant mme.

--Ah! mon Dieu! s'cria Rodolphe, depuis que j'ai cru que Mimi tait
morte, je ne suis pas rentr chez moi. J'ai couch  droite et  gauche
chez mes amis. Mimi est vivante!  mon Dieu! Que doit-elle penser de mon
absence! Pauvre fille! pauvre fille! comment est-elle? quand l'avez-vous
vue?

--Avant-hier matin, elle n'allait ni mieux ni plus mal; elle est
trs-inquite et vous croit malade.

--Conduisez-moi sur-le-champ  la piti, dit Rodolphe, que je la voie.

--Attendez-moi un instant, dit l'interne quand ils furent  la porte de
l'hpital, je vais demander au directeur une permission pour vous faire
entrer.

Rodolphe attendit un quart d'heure sous le vestibule. Quand l'interne
revint vers lui, il lui prit la main et ne lui dit que ces mots:

--Mon ami, supposez que la lettre que je vous ai crite il y a huit
jours, tait vraie.

--Quoi! dit Rodolphe en s'appuyant sur une borne, Mimi...

--Ce matin,  quatre heures.

--Menez-moi  l'amphithtre, dit Rodolphe, que je la voie.

--Elle n'y est plus, dit l'interne. En montrant au pote un grand
fourgon qui se trouvait dans la cour, arrt devant un pavillon,
au-dessus duquel on lisait: _Amphithtre_, il ajouta: Elle est l.

C'tait, en effet, la voiture dans laquelle on transporte dans la fosse
commune les cadavres qui n'ont pas t rclams.

--Adieu, dit Rodolphe  l'interne.

--Voulez-vous que je vous accompagne? Proposa celui-ci.

--Non, fit Rodolphe en s'en allant. J'ai besoin d'tre seul.




XXIII

_LA JEUNESSE N'A QU'UN TEMPS_


Un an aprs la mort de Mimi, Rodolphe et Marcel, qui ne s'taient pas
quitts, inauguraient par une fte leur entre dans le monde officiel.
Marcel, qui avait enfin pntr au salon, y avait expos deux tableaux,
dont l'un avait t achet par un riche anglais qui jadis avait t
l'amant de Musette. Du produit de cette vente et de celui d'une commande
du gouvernement, Marcel avait en partie liquid les dettes de son pass.
Il s'tait meubl un logement convenable, et avait un atelier srieux.

Presque en mme temps Schaunard et Rodolphe arrivaient devant le public,
qui fait la renomme et la fortune, l'un avec un album de mlodies qui
fut chant dans tous les concerts, et qui commena sa rputation;
l'autre avec un livre qui occupa la critique pendant un mois. Quant 
Barbemuche, il avait depuis longtemps renonc  la Bohme, Gustave
Colline avait hrit et fait un mariage avantageux, il donnait des
soires  musique et  gteaux.

Un soir Rodolphe, assis dans _son_ fauteuil, les pieds sur _son_ tapis,
vit entrer Marcel tout effar.

--Tu ne sais pas ce qui vient de m'arriver? dit-il.

--Non, rpondit le pote. Je sais que j'ai t chez toi, que tu y tais
parfaitement, et qu'on n'a pas voulu m'ouvrir.

--Je t'ai entendu, en effet. Devine un peu avec qui j'tais.

--Que sais-je, moi.

--Avec Musette, qui est tombe chez moi, hier soir, en dbardeur.

--Musette! Tu as retrouv Musette? fit Rodolphe avec un accent de
regret.

--Ne t'inquite pas, il n'y a pas eu de reprise d'hostilits; Musette
est venue chez moi passer sa dernire nuit de bohme.

--Comment?

--Elle se marie.

--Ah bah! s'cria Rodolphe. Contre qui, seigneur?

--Contre un matre de poste qui tait le tuteur de son dernier amant, un
drle de corps,  ce qu'il parat. Musette lui a dit: Mon cher
monsieur, avant de vous donner dfinitivement ma main et d'entrer  la
mairie, je veux huit jours de libert. J'ai mes affaires  arranger, et
je veux boire mon dernier verre de champagne, danser mon dernier
quadrille, et embrasser mon amant, Marcel, qui est un monsieur comme
tout le monde,  ce qu'il parat. Et pendant huit jours, la chre
crature m'a cherch. C'est comme a qu'elle est tombe chez moi hier
soir, juste au moment o je pensais  elle. Ah! Mon ami, nous avons
pass une triste nuit en somme, ce n'tait plus a du tout, mais du
tout. Nous avions l'air d'une mauvaise copie d'un chef-d'oeuvre. J'ai
mme fait  propos de cette dernire sparation une petite complainte
que je vais te larmoyer, si tu permets; et Marcel se mit  fredonner les
couplets suivants:

    Hier, en voyant une hirondelle
    Qui nous ramenait le printemps,
    Je me suis rappel la belle
    Qui m'aima quand elle eut le temps
    --Et pendant toute la journe,
    Pensif, je suis rest devant
    Le vieil almanach de l'anne
    O nous nous sommes aims tant.

    --Non, ma jeunesse n'est pas morte,
    Il n'est pas mort ton souvenir;
    Et si tu frappais  ma porte,
    Mon coeur, Musette, irait t'ouvrir.
    Puisqu' ton nom toujours il tremble,--
    Muse de l'infidlit,--
    Reviens encor manger ensemble
    Le pain bni de la gat.

    --Les meubles de notre chambrette,
    Ces vieux amis de notre amour,
    Dj prennent un air de fte
    Au seul espoir de ton retour.
    Viens, tu reconnatras, ma chre,
    Tous ceux qu'en deuil mit ton dpart.
    Le petit lit-et le grand verre
    O tu buvais souvent ma part.

    Tu remettras la robe blanche
    Dont tu te parais autrefois,
    Et comme autrefois, le dimanche,
    Nous irons courir dans les bois.
    Assis le soir sous la tonnelle,
    Nous boirons encor ce vin clair
    O ta chanson mouillait son aile
    Avant de s'envoler dans l'air.

    Musette qui s'est souvenue,
    Le carnaval tant fini,
    Un beau matin est revenue,
    Oiseau volage,  l'ancien nid;
    Mais en embrassant l'infidle,
    Mon coeur n'a plus senti d'moi,
    Et Musette, qui n'est plus elle,
    disait que je n'tais plus moi.

    Adieu, va-t'en, chre adore,
    Bien morte avec l'amour dernier;
    Notre jeunesse est enterre
    Au fond du vieux calendrier.
    Ce n'est plus qu'en fouillant la cendre
    Des beaux jours qu'il a contenus,
    Qu'un souvenir pourra nous rendre
    La clef des paradis perdus.

--Eh bien, dit Marcel, quand il eut achev, tu es rassur maintenant;
mon amour pour Musette est bien trpass, puisque les _vers_-s'y
mettent, ajouta-t-il ironiquement, en montrant le manuscrit de sa
chanson.

--Pauvre ami, dit Rodolphe, ton esprit se bat en duel avec ton coeur,
prends garde qu'il ne le tue!

--C'est dj fait, rpondit le peintre; nous sommes finis, mon vieux,
nous sommes morts et enterrs. La jeunesse n'a qu'un temps! O dnes-tu
ce soir?

--Si tu veux, dit Rodolphe, nous irons dner  douze sous dans notre
ancien restaurant de la rue du four, l o il y a des assiettes en
faence de village, et o nous avions si faim quand nous avions fini de
manger.

--Ma foi, non, rpliqua Marcel. Je veux bien consentir  regarder le
pass, mais ce sera au travers d'une bouteille de vrai vin, et assis
dans un bon fauteuil. Qu'est-ce que tu veux? Je suis un corrompu. Je
n'aime plus que ce qui est bon!

FIN.






End of Project Gutenberg's Scnes de la vie de bohme, by Henry Murger

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCNES DE LA VIE DE BOHME ***

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