The Project Gutenberg EBook of Micah Clarke - Tome I, by Arthur Conan Doyle

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Title: Micah Clarke - Tome I
       Les recrues de Monmouth

Author: Arthur Conan Doyle

Translator: Albert Savine

Release Date: June 29, 2006 [EBook #18716]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MICAH CLARKE - TOME I ***




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Arthur Conan Doyle




MICAH CLARKE

Tome I

LES RECRUES DE MONMOUTH

(1910)

Table des matires

Introduction.
Prface.
I--Le cornette Joseph Clarke, des Ctes de fer.
II--Je suis envoy  l'cole. Je la quitte.
III--Sur deux amis de ma jeunesse.
IV--Sur le poisson trange que nous primes  Spithead.
V--De l'homme aux paupires tombantes.
VI--Au sujet de la lettre venue des Pays-Bas.
VII--Du cavalier qui arriva de l'ouest.
VIII--Notre dpart pour la guerre.
IX--Une passe d'armes au Sanglier Bleu.
X--Notre prilleuse aventure dans la Plaine.
XI--Le solitaire  la caisse pleine d'or.
XII--De quelques aventures sur la lande.
XIII--Sur Sir Gervas Jrme, Chevalier Banneret du comt de Surrey.
XIV--Du Cur  la jambe raide et de ses ouailles.
XV--O nous nous mesurons avec les Dragons du Roi.




Introduction


_James Scott, duc de Monmouth, (1649-1685), fils naturel de Charles II
d'Angleterre._

_ l'avnement de Jacques II, il organisa avec le duc d'Argyle un coup
de force qui choua. Ses troupes furent crases le 6 juillet 1685 lors
de la bataille de Sedgemoor et il fut dcapit._

_Toutefois certaines thories ont prtendu qu'il aurait pu tre l'homme
au masque de fer._

_Cette victoire ne profita gure  Jacques II qui ne resta que quelques
mois sur le trne avant de venir se rfugier en France o il finit ses
jours._




Prface


Micah Clarke_, dont nous publierons successivement en traduction
franaise les trois pisodes:_ Les recrues de Monmouth, Le capitaine
Micah Clarke, La bataille de Sedgemoor, _est le grand roman historique
qui tablit la rputation en ce genre d'Arthur-Conan Doyle._

_Le romancier y a dploy une verve, un humour, un entrain qui
rappellent les bonnes pages de Dumas pre. Aussi faudrait-il s'tonner
que les traducteurs aient nglig une oeuvre aussi vivante s'il n'en
fallait voir la cause dans le peu de familiarit de nos contemporains
franais avec l'histoire trangre. Pour le lecteur d'Outre-Manche,
Conan Doyle n'avait nulle besoin d'explications prliminaires. Il nous a
paru qu'une prsentation tait ncessaire en tte de l'dition franaise
de son roman et l'on nous permettra, en outre, de renvoyer  notre
ouvrage_ La Cour galante de Charles II, _o le lecteur trouvera, sans
prjudice de bien des dtails curieux, des portraits des meilleurs
peintres et graveurs, leurs contemporains, reproduisant les traits de
Lucy Walters, mre de Monmouth, du roi Charles II, jeune homme et
vieillard, et enfin de Monmouth._

_Monmouth tait n  Rotterdam, le 9 avril 1649, de Lucy Walters, alors
matresse de Charles II, aprs l'avoir t de Robert Sydney, qui en
avait, lui-mme, hrit du clbre Algernon Sydney, son frre. C'tait
une belle fille, mais commune et sans ducation, d'ailleurs trs fire
d'tre matresse royale et mre d'un btard de roi. En 1655, la
princesse d'Orange crivant  son frre le plaisantait sur sa femme.
La concubine dominait encore les sens de son amant et le tenait dans un
servage amollissant si bien que, l'anne suivante, les ministres du
prtendant inquiets, obtinrent le dpart de Lucy pour l'Angleterre sous
promesse d'une pension annuelle de quatre cents livres. Son sjour 
Londres n'alla pas sans encombre. Lucy fut arrte et mise  la Tour:
elle y reut les hommages des Cavaliers et obtint ensuite l'autorisation
de retourner en France du gouvernement peu jaloux de fournir aux
mcontents l'occasion de prononcer pour une cause quelconque le nom des
Stuarts. Charles, prince et volage, ne tarda pas  dlaisser cette
matresse encombrante et volontaire, puis  l'oublier compltement et,
de chute en chute, la pauvre Lucy mourut, dit un chroniqueur, d'une
maladie, suite naturelle de sa profession._

_Charles II n'abandonna pas l'enfant, comme il avait abandonn la mre.
La veuve de Charles I le fit lever par lord Crofts et peu d'annes
aprs la Restauration, c'est sous le nom de celui-ci qu'il parut  la
cour. Lady Castlemaine, la reine de la main gauche du moment, le prit en
bon gr. Il tait vif, spirituel, de bonnes manires, en lve form par
les soins des Rvrends Pres de la Compagnie de Jsus  qui la
reine-mre avait confi son ducation. En 1663, ce beau cavalier, titr
duc et fils avou du roi, faisait tourner la tte  toutes les dames de
la cour quand Charles II, jaloux de la Castlemaine, le maria  une riche
hritire d'cosse, Anna Scott, duchesse de Buccleuch. Cela n'arrta pas
le cours de ses bonnes fortunes qui ne l'empchaient pas de devenir le
champion de la cause protestante.  ce titre, il paraissait dou de
toutes les vertus et de toutes les perfections. La grce, dit le pote
Dryden, accompagnait tous ses mouvements et le paradis se rvlait sur
sa figure._

_On prend got  ce jeu de la popularit. Monmouth commit imprudence sur
imprudence et passa pour s'tre associ au complot whig avec Essex,
Sydney et Russell, au moment o la conjuration de Rye-House se proposait
comme but, non plus de soulever la nation contre le gouvernement, mais
d'assassiner le roi et son frre. Alors il dut s'exiler et vivre en
Hollande dans une oisivet plus ou moins honorable. En mme temps qu'il
s'tait brouill avec la cour, il avait cess de vivre avec sa femme. Sa
matresse, Lady Henriette Wentworth, tait riche. Dans le parti
catholique, on murmurait qu'elle pourvoyait  ses besoins, les secours
que lui fournissait le roi ne suffisant point  payer ses caprices. Le
roi vieilli gardait pourtant,  travers son gosme quinteux, un faible
pour ce fils de sa jeunesse et de ses belles amours. Tant que vcut
Charles II, il y eut donc pour Monmouth espoir de rappel. En octobre
1684, le prince d'Orange qui le recevait  Leyde et  La Haye le
traitait en hte princier. Peu de mois avant la mort de Charles II (en
novembre 1684) Monmouth faisait un voyage rapide en Angleterre.
Allait-il rentrer en faveur? On le crut. Le duc d'York lui fit, on le
remarqua, un accueil cordial, comme s'il voulait dmentir ainsi les
bruits qui commenaient  courir et qui peignaient Monmouth comme un
prtendant  la couronne. Mais bientt le fils rebelle et ingrat,
repartit pour l'exil._

_Alors les rumeurs, d'abord vagues, prirent de la consistance et de la
cohsion. On prtendait parmi les exils que John Cosin, vque de
Durham, avait remis un coffret, qui contenait le contrat de mariage de
Charles II et de Lucy Walters,  son gendre Gilbert Grard, capitaine
des gardes du roi. On en jasait  Londres, dans la Cit,  la cour.
Gilbert Grard nia devant le Conseil priv avoir connaissance et de la
bote et du mariage. Beaucoup continurent  douter. La lgende de la
cassette subsista: elle devait prendre une nouvelle force quand les
avancs du parti protestant auraient intrt  opposer leur prtendant 
un roi catholique._

_ la mort de Charles II, la situation de Monmouth changea brusquement.
Il tait maintenant un exil dans toute l'acception du terme.
Consentirait-il  mener sur le sol de la Hollande une existence inactive
et presque honteuse sous la surveillance des polices continentales?
L'ambition de sa matresse ne paraissait pas devoir s'en contenter pour
lui: elle voulait le voir roi. Stimul par elle, Monmouth annona
d'abord l'intention de se rendre en Sude et d'y vivre de l'existence
d'un particulier auprs de la chre matresse qui avait sacrifi pour le
suivre la splendeur d'un grand nom et ses droits  un riche hritage.
Mais il ne partait point._

_C'est  ce point d'hsitation que le prirent les avances des exils.
Eux aussi ne savaient pas se rsigner  avoir t et  ne plus tre.
Certes Monmouth leur tait suspect  plus d'un titre. Qu'y avait-il de
commun entre ce paillard, sducteur de femmes et sceptique au point, lui
protestant, d'avoir vers leur sang, et les pieux et fanatiques martyrs
de leur foi et de leur haine pour les partisans masqus de Rome? Ils
reprochaient  Monmouth sa vie de plaisir, sa liaison extra-conjugale,
ses dsordres et ses folies. Mais la ncessit fit plus que le got. Les
exalts cdrent aux objurgations des plus politiques. Ils consentirent
 ce que Monmouth fut sond par des missaires srs. Il se montra froid,
peu dsireux de se lancer dans les aventures. Alors les travaux
d'approche visrent un autre but. Sur l'invite de Ferguson, lord Grey
agit auprs de Lady Henriette. Il lui montra le trne comme fruit d'une
alliance  laquelle il faudrait momentanment sacrifier les droits de
son amour. La matresse de Monmouth n'tait pas une amoureuse banale:
elle se jura de lui donner les moyens, tous les moyens, de conqurir une
couronne. Pedro Ronquillas, ambassadeur d'Espagne, qui voyait le fait
sans en comprendre le but, fit alors des gorges chaudes de ce prince qui
vivait aux crochets de sa matresse et vendait son amour pour ses
subsides. Ce n'tait pas par l cependant que Monmouth pchait. La
pense de Lady Henriette tait devenue la sienne._

_ son passage  Rotterdam, il se rencontra avec quelques-uns des chefs
de l'migration. L'union tait loin d'tre faite dans les rangs de
celle-ci. Le duc d'Argyle se considrait comme matre chez lui en cosse
et entendait agir d'aprs ses propres inspirations. Il eut soin de ne
paratre  Rotterdam qu'aprs le dpart de Monmouth qu'il jalousait et
quand on lui parla de diffrer l'excution des projets anciens, il fit
grand talage de ses esprances et des promesses de concours qu'il avait
reues d'cosse, ayant toujours grand soin de faire entendre qu'il tait
un chef d'arme et non un lieutenant. Il acheta une frgate, s'quipa et
arma un corps d'expdition. Cette attitude obligea les exils 
prcipiter leurs plans. Monmouth, dans ses entrevues avec eux, s'tait
prsent avant tout comme un protestant anglais. Lgitime fils de
Charles II, disait-il, il avait lgalement droit  la couronne que
portait son oncle, mais il ne voulait prendre le titre de roi que autant
que ses associs le jugeraient utile  la cause commune. Il se dclarait
mme en ce cas prt  abdiquer ce titre aprs le succs et  rentrer
dans le rang. Au besoin il servirait sous le duc d'Argyle. La
proposition ne pouvait sourire au chef cossais. Il visita
personnellement Monmouth pour lui dmontrer qu'une guerre de partisans
n'tait pas son fait et qu'il valait bien mieux qu'il attendit que
l'Angleterre put se soulever. Monmouth,  son tour, lui reprsenta que
la politique adopte par Jacques II tait plutt propre  remdier aux
plus criants abus du prcdent rgne. Argyle se dclara prt  partir au
dbut de mai. Alors Monmouth assura aux gentilshommes cossais qu'il
mettrait  la voile six jours plus tard._

_Jusqu' l'arrive des agents des exils, l'Angleterre tait paisible.
Au dbut de son rgne, Jacques II paraissait prendre  tche de donner
toute satisfaction au parti modr. En quittant le lit de mort de son
frre, n'avait-il pas promis dans un bref discours au Conseil priv de
soutenir l'glise d'Angleterre, propos qui avaient encore t accentus
dans la proclamation rdige par le solicitor gnral Finch. Toutes les
lettres qu'crivaient de Rome ou du Vatican les agents catholiques
recommandaient la patience, la modration et le respect pour les
prjugs du peuple anglais. Mais tandis que Jacques rvait ainsi la
libert de conscience pour tous ses sujets, sauf les catholiques  qui
celle-ci faisait dfaut, nul n'tait dispos  accepter pour autrui une
libert qui paraissait un empitement sur des droits acquis. Les
Dissenters, comme le clerg piscopal, paraissaient convaincus que la
dclaration ne profiterait qu'aux Catholiques. Les piscopaux se
refusrent  lire la dclaration  la presque unanimit et les
Dissenters marquaient qu'ils prfraient  la libert pour eux un
systme rsolu de perscution contre les Papistes. Les choses
s'envenimaient encore quand on apprit que les portes de la chapelle de
la reine  Saint James s'ouvraient toutes grandes et que le roi
entendait la messe avec une pompe officielle. Les gardes du corps
formant la haie, les chevaliers de la Jarretire, les lords les plus
illustres suivant le roi jusqu' son prie-dieu, parurent  tous menacer
d'un bouleversement atroce le monde protestant et aux appels des
prdicants les recrues de Monmouth se grouprent le long des chemins._

                    Albert Savine.




I--Le cornette Joseph Clarke, des Ctes de fer.


Il est possible, mes chers petits-enfants, qu' des moments divers je
vous aie cont presque tous les incidents survenus en ma vie pleine
d'aventures.

Du moins il n'en est aucun, je le sais, qui ne soit bien connu de votre
pre et de votre mre.

Toutefois, quand je vois que le temps s'coule, et qu'une tte grise est
sujette  ne plus contenir qu'une mmoire dfaillante, il m'est venu 
l'ide d'utiliser ces longues soires d'hiver  vous exposer tout cela,
en bon ordre, depuis le commencement, de telle sorte que vous puissiez
avoir dans vos esprits une image claire, que vous transmettrez dans ce
mme tat  ceux qui viendront aprs vous.

Car, maintenant que la Maison de Brunswick est solidement tablie sur le
trne et que la paix rgne dans le pays, il vous sera chaque anne de
moins en moins ais de comprendre les sentiments des gens de ma
gnration, au temps o Anglais combattaient contre Anglais et o celui
qui aurait d tre le bouclier et le protecteur de ses sujets, n'avait
d'autre pense que de leur imposer par la force ce qu'ils abhorraient et
dtestaient le plus.

Mon histoire est de celles que vous ferez bien de mettre dans le trsor
de votre mmoire, pour la conter ensuite  d'autres, car selon toute
vraisemblance, il ne resta dans tout ce comt de Hampshire aucun homme
vivant qui soit en tat de parler de ces vnements d'aprs sa propre
connaissance, ou qui y ait jou un rle plus marqu.

Tout ce que je sais, je tcherai de le classer en ordre, sans
prtention, devant vous.

Je m'efforcerai de faire revivre ces morts pour vous, de faire sortir
des brumes du pass ces scnes qui taient des plus vives au moment o
elles se passaient et dont le rcit devient si monotone et si fatigant
sous la plume des dignes personnages qui se sont consacrs  les
rapporter.

Peut-tre aussi mes paroles ne feront-elles,  l'oreille des trangers,
que l'effet d'un bavardage de vieillard.

Mais vous, vous savez que ces mmes yeux qui vous regardent, ont aussi
regard les choses que je dcris, et que cette main a port des coups
pour une bonne cause, et ce sera ds lors tout autre chose pour vous,
j'en suis sr.

Tout en m'coutant, ne perdez pas de vue que c'tait votre querelle
aussi bien que la ntre, celle pour laquelle nous combattions, et que si
maintenant vous grandissez pour devenir des hommes libres dans un pays
libre, pour jouir du privilge de penser ou de prier comme vous
l'enjoindront vos consciences, vous pouvez rendre grces  Dieu de
rcolter la moisson que vos pres ont seme dans le sang et la
souffrance, lorsque les Stuarts taient sur le trne.

C'tait en ce temps-l, en 1664, que je naquis,  Havant, village
prospre, situ  quelques milles de Portsmouth,  peu de distance de la
grande route de Londres, et ce fut l que je passai la plus grande
partie de ma jeunesse.

Havant est aujourd'hui, comme il tait alors, un village agrable et
sain, avec ses cent et quelques cottages de briques disperse de faon 
former une seule rue irrgulire.

Chacun d'eux tait prcd de son jardinet et avait parfois sur le
derrire un ou deux arbres fruitiers.

Au milieu du village s'levait la vieille glise au clocher carr, avec
son cadran solaire pareil  une ride sur sa faade grise et salie par le
temps.

Les Presbytriens avaient leur chapelle dans les environs, mais aprs le
vote de l'Acte d'Uniformit, leur bon ministre, Matre Breckinridge,
dont les discours avaient bien des fois attir une foule nombreuse sur
des bancs grossiers, pendant que les siges confortables de l'glise
restaient dserts, fut jet en prison et son troupeau dispers.

Quant aux Indpendants, du nombre desquels tait mon pre, ils taient
galement sous le coup de la loi, mais ils se rendaient  l'assemble
d'Elmsworth.

Mes parents et moi, nous y allions  pied, qu'il plt ou qu'il ft beau,
chaque dimanche matin.

Ces runions furent disperses plus d'une fois, mais la congrgation
tait forme de gens si inoffensifs, si aims, si respects de leurs
voisins, qu'au bout d'un certain temps les juges de paix finirent par
fermer les yeux, et par les laisser pratiquer leur culte, comme ils
l'entendaient.

Il y avait aussi, parmi-nous, des Papistes, qui taient obligs d'aller
jusqu' Portsmouth pour entendre la messe.

Comme vous le voyez, si petit que fut notre village, il reprsentait en
miniature le pays entier, car nous avions nos sectes et nos factions, et
toutes n'en taient que plus pres, pour tre renfermes dans un espace
aussi troit.

Mon pre, Joseph Clarke, tait plus connu dans la rgion sous le nom de
Joe Cte-de-fer, car il avait servi, en sa jeunesse, dans la troupe
d'Yaxley qui avait form le fameux rgiment de cavalerie d'Olivier
Cromwell.

Il avait prch avec tant d'entrain, il s'tait battu avec tant de
courage, que le vieux Noll en personne le tira des rangs aprs la
bataille de Dunbar, et l'leva au grade de cornette.

Mais le hasard fit que quelque temps aprs, comme il avait engag une
discussion avec un de ses hommes au sujet du mystre de la Trinit, cet
individu, qui tait un fanatique  moiti fou, frappa mon pre  la
figure, et celui-ci rendit le compliment avec un coup d'estoc de son
sabre, qui envoya son adversaire se rendre compte en personne de la
vrit de ses dires.

Dans la plupart des armes, on aurait admis que mon pre tait dans son
droit en punissant sance tenante un acte d'indiscipline aussi
scandaleux; mais les soldats de Cromwell se faisaient une si haute ide
de leur importance et de leurs privilges qu'ils s'offenseront de cette
justice sommaire accomplie sur leur camarade.

Mon pre comparut devant un conseil de guerre, et il est possible qu'il
aurait t offert en sacrifice pour apaiser la fureur de la soldatesque,
si le Lord Protecteur n'tait intervenu et n'avait rduit la punition au
renvoi de l'arme.

En consquence, le cornette Clarke se vit enlever sa cotte de buffle et
son casque d'acier.

Il s'en retourna  Havant et s'y tablit ngociant en cuirs et tanneur,
ce qui priva le Parlement du soldat le plus dvou qui et jamais port
l'pe  son service.

Voyant qu'il prosprait dans son commerce, il pousa Marie Shopstone,
jeune personne attache  l'glise, et moi, Micah Clarke, je fus le
premier gage de leur union.

Mon pre, tel que je le trouve dans mes premiers souvenirs, tait de
stature haute et droite.

Il avait de larges paules et une puissante poitrine.

Sa figure tait accidente et rude, avec de gros traits durs, des
sourcils en broussaille et saillants, le nez fort, large, charnu, de
grosses lvres qui se contractaient et se rentraient quand il tait en
colre.

Ses yeux gris taient perants, de vrais yeux de soldat, et cependant je
les ai vu s'clairer d'un bon sourire, d'un ptillement joyeux.

Sa voix tait terrible et propre  inspirer la crainte  un point que je
n'ai jamais su m'expliquer.

Je n'ai pas de peine  croire ce que j'ai appris, que quand il chantait
le centime Psaume  cheval parmi les bonnets bleus,  Dunbar, sa voix
dominait le son des trompettes, le bruit des coups de feu, comme le
roulement grave d'une vague contre un brisant.

Mais bien qu'il possdt toutes les qualits ncessaires pour devenir un
officier de distinction, il renona  ses habitudes militaires, en
rentrant dans la vie civile.

Grce  sa prosprit et  la fortune qu'il avait acquise, il aurait
fort bien pu porter l'pe.

Au lieu de cela, il avait un petit exemplaire de la Bible log dans sa
ceinture,  l'endroit o les autres suspendent leurs armes.

Il tait sobre et mesur en ses propos, et mme au milieu de sa famille,
il lui arrivait rarement de parler des scnes auxquelles il avait pris
part, o des grands personnages tels que Fleetwood et Harrison, Blake et
Ireton, Desborough et Lambert, dont quelques-uns taient comme lui
simples soldats, lorsque les troubles clatrent.

Il tait frugal dans sa nourriture, fuyant la boisson, et ne s'accordait
d'autre plaisir que ses trois pipes quotidiennes de tabac d'Oroonoko,
qu'il gardait dans une jarre brune prs du grand fauteuil de bois, 
gauche de la chemine.

Et cependant, malgr toute la rserve qu'il s'imposait, il arrivait
parfois que l'homme de jadis se fit jour en lui, et clata en un de ses
accs que ses ennemis appelaient du fanatisme, ses amis de la pit, et
il faut bien reconnatre que cette pit-l avait tendance  se
manifester sous une forme farouche et emporte.

Et quand je remonte dans mes souvenirs, deux ou trois incidents y
reparaissent avec un relief si net et si clair que je pourrais les
prendre pour des scnes tout rcemment vues au thtre, alors qu'elles
datent de mon enfance, d'une soixantaine d'annes, et de l'poque o
rgnait Charles II.

Quand survint le premier incident, j'tais si jeune, que je ne puis me
rappeler ni ce qui le prcda, ni ce qui le suivit immdiatement.

Il se planta dans ma mmoire parmi bien des choses qui en ont disparu
depuis.

Nous tions tous  la maison, par une lourde soire d't, quand nous
entendmes un roulement de timbales, un bruit de fers de chevaux, qui
amenrent sur le seuil mon pre et ma mre.

Elle me portait dans ses bras pour que je puisse mieux voir.

C'tait un rgiment de cavalerie, qui se rendait de Chichester 
Portsmouth, drapeau au vent, musique jouant, et c'tait le plus
attrayant coup d'oeil qu'eussent jamais vu mes yeux d'enfant.

J'tais plein d'tonnement, d'admiration en contemplant les chevaux au
poil lustr,  l'allure vive, les morions d'acier, les chapeaux  plumes
des officiers, les charpes et les baudriers.

Je ne croyais avoir jamais vu une aussi belle troupe runie, et dans mon
ravissement je battis des mains, je poussai des cris.

Mon pre sourit gravement, et me prit des bras de ma mre:

--H! dit-il, mon garon; tu es un fils de soldat, et tu devrais avoir
assez de jugement pour ne pas louer une cohue pareille. Est-ce que tout
enfant que tu es, tu ne vois pas que leurs armes sont mal fourbies, que
leurs perons de fer sont rouills, leurs rangs sans ordre ni cohsion?
Et ils n'ont pas envoy en avant d'eux d'claireurs ainsi que cela doit
se faire, mme en temps de paix, et leur arrire-garde a des tranards
d'ici  Bedhampton...

Oui, reprit-il en brandissant son long bras dans la direction des
soldats, et les interpellant, vous tes du bl mr pour la faucille et
qui n'attend plus que les moissonneurs.

Plusieurs d'entre eux tirrent sur les rnes  cette soudaine explosion.

--Jack, un bon coup sur le crne tondu de ce coquin, cria l'un d'eux, on
faisant faire demi-tour  son cheval.

Mais il y avait dans la figure de mon pre quelque chose qui fit reculer
l'homme, et il rentra dans les rangs sans avoir fait ce qu'il disait.

Le rgiment dfila  grand fracas sur la route.

Ma mre posa ses mains fines sur le bras de mon pre et apaisa par ses
gentillesses et ses caresses le dmon endormi qui s'tait rveill en
lui.

En une autre occasion que je puis me rappeler--c'tait quand j'avais
sept ou huit ans--sa colre clata d'une faon plus dangereuse dans ses
effets.

Je jouais autour de lui un aprs-midi de printemps pendant qu'il
travaillait dans la cour de la tannerie, lorsque par la porte ouverte
entrrent, en se dandinant, deux beaux messieurs aux revers d'habit
dors, et des cocardes coquettement fixes sur le ct de leurs
tricornes.

Ainsi que je l'appris plus tard, c'taient des officiers de la flotte
qui passaient par Havant, et nous voyant occups dans la cour, ils
taient entrs pour nous demander des renseignements sur leur route.

Le plus jeune des deux aborda mon pre, et commena l'entretien par un
grand fracas de mots qui taient pour moi de l'hbreu; mais maintenant
je me souviens que c'tait une srie de ces jurons qui sont communs dans
la bouche d'un marin.

Et pourtant que des gens qui sont sans cesse exposs  comparatre
devant le Tout-Puissant s'garassent au point de l'insulter, cela fut
toujours un mystre pour moi!

Mon pre, d'un ton rude et svre, l'invita  parler avec plus de
respect des choses saintes.

Sur quoi les deux hommes lchrent la bride  leur langue, et traitrent
mon pre de farceur prdicant, de Jacquot presbytrien  figure de
cafard.

Je ne sais ce qu'ils auraient dit encore, car mon pre saisit le gros
couteau dont il se servait pour lisser les cuirs, et s'lanant sur eux,
il l'abattit sur le ct de la tte de l'un deux, avec une telle force
que sans la duret de son chapeau, l'homme et t hors d'tat de lancer
dsormais des jurons.

En tout cas, il tomba comme une bche sur les pierres de la cour,
pendant que son camarade dgainait vivement sa rapire et portait une
botte dangereuse.

Mais mon pre, qui avait autant d'agilit que de vigueur, fit un bond de
ct, et abattant sa massue sur le bras tendu de l'officier, il le brisa
comme il aurait fait d'un tuyau de pipe.

Cette affaire ne fit pas peu de bruit, car elle survint  l'poque ou
ces archi-menteurs, Oates, Bedloe et Carstairs troublaient l'esprit
public par leurs histoires de complot, et o l'on s'attendait  voir des
meutes d'une faon o de l'autre clater dans le pays.

Au bout de peu de jours, tout le Hampshire parlait du tanneur sditieux
de Havant qui avait cass la tte et le bras  deux serviteurs de Sa
Majest.

Toutefois une enqute dmontra qu'il n'y avait rien dans l'affaire qui
ressemblait  de la dloyaut, et les officiers ayant reconnu qu'ils
avaient t les premiers  parler, les juges de paix se bornrent 
punir mon pre d'une amende et  lui faire prendre l'engagement de
rester dsormais tranquille pendant une priode de six mois.

Je vous conte ces faits pour que vous puissiez vous faire une ide de la
pit farouche et grave dont taient anims non seulement votre anctre,
mais encore la plupart des hommes qui avaient t forms dans les
troupes du Parlement.

Par bien des cts, ils ressemblaient davantage  ces Sarrasins
fanatiques, qui croient  la conversion par le glaive, qu'aux disciples
d'une croyance chrtienne.

Mais ils ont ce grand mrite d'avoir men pour la plupart une vie pure
et recommandable, car ils pratiquaient avec rigueur les lois qu'ils
auraient volontiers imposes aux autres  la pointe de l'pe.

Sans doute, il y en eut dans ce grand nombre quelques-uns, pour qui la
pit n'tait que le masque de l'ambition, et d'autres qui pratiquaient
en secret ce qu'ils condamnaient en public, mais il n'est point de
cause, si bonne qu'elle soit, qui n'ait des parasites hypocrites de
cette sorte.

Ce qui prouve que la grande majorit de ces Saints, ainsi qu'ils se
qualifiaient eux-mmes, taient des gens de vie rgulire, craignant
Dieu, c'est ce fait qu'aprs le licenciement de l'arme rpublicaine,
les vieux soldats s'empressrent de se remettre au travail dans tout le
pays, et qu'ils laissrent leur empreinte partout o ils allrent, grce
 leur industrie et  leur valeur.

Il existe en Angleterre plus d'une opulente maison de commerce, 
l'heure actuelle, qui peut faire remonter son origine  l'conomie et 
la probit d'un simple piquier d'Ireton ou de Cromwell.

Mais pour mieux nous faire comprendre le caractre de votre arrire
grand-pre, je vous conterai un incident qui montre combien taient
ardentes et sincres les motions auxquelles taient dues les crises
violentes que j'ai dcrites.

 cette poque, j'avais environ douze ans.

Mes frres, Hosea et Ephram, en avaient respectivement neuf et sept; la
petite Ruth ne devait pas en avoir plus de quatre.

Le hasard avait amen chez nous un prdicateur ambulant des
Indpendants, et ses enseignements religieux avaient rendu mon pre
sombre et excitable.

Un soir, je m'tais couch comme d'habitude, et je dormais profondment,
cte  cte avec mes deux frres, lorsque nous fmes rveills et nous
remes l'ordre de descendre.

Nous nous habillmes  la hte.

Nous suivmes mon pre dans la cuisine, o ma mre, ple, effare, tait
assise, tenant Ruth sur ses genoux.

--Runissez-vous autour de moi, mes enfants, dit-il d'une voix profonde
et solennelle, afin que nous puissions paratre tous ensemble devant le
Trne. Le Royaume du Seigneur est proche; oh! tenez-vous prts 
l'accueillir. Cette nuit mme, mes bien-aims, vous _Le_ verrez dans sa
splendeur, avec les Anges et les Archanges dans leur puissance et leur
gloire.  la troisime heure, il viendra,  cette troisime heure qui
s'approche de nous.

--Cher Joe, dit ma mre, d'un ton clin, tu t'pouvantes toi-mme et tu
terrifies les enfants hors de propos. S'il est certain que le Fils de
l'Homme vient, qu'importe que nous soyons levs ou couchs?

--Silence, femme, rpondit-il d'une voix svre, n'a-t-il pas dit qu'il
viendrait dans la nuit comme un larron, et que c'est  nous d'tre en
attente. Joignez-vous donc  moi en de continuelles prires, pour que
nous soyons l en costume de fianailles. Rendons-lui grce pour la
bont qu'il nous a tmoigne en nous avertissant par la voix de son
serviteur.  Dieu grand, jette un regard sur ce petit troupeau et
conduis-le au bercail. Ne mle pas le peu de grain au grand amas de
paille.  pre misricordieux, vois avec clmence mon pouse, et
pardonne-lui la faute de l'rastianisme, vu qu'elle n'est qu'une femme,
et peu en tat de rompre les chanes de l'Antchrist dans lesquelles
elle est ne. Et ceux-ci, pareillement, mes jeunes enfants, Miche et
Hosea, et Ephram et Ruth, dont les noms mmes sont ceux de tes fidles
serviteurs d'autrefois. Oh! place-les cette nuit  ta droite.

C'est ainsi qu'il priait, dans un flot emport de paroles ardentes ou
touchantes, qu'il se tordait prostern sur le sol, en la vhmence de
ces supplications, pendant que nous, pauvres mignons tremblants, nous
nous serrions contre les jupes de notre mre, et que nous regardions
avec pouvante sa figure bouleverse,  la faible lumire de la modeste
lampe  huile.

Soudain retentit la sonnerie de l'horloge toute neuve de l'glise, pour
nous apprendre que l'heure tait venue.

Mon pre se releva brusquement, courut  la fentre, regarda au dehors,
les yeux brillants de l'attente, vers les cieux toils.

voquait-il une vision  son cerveau excit, ou bien le flot des
sensations qui l'assaillirent en voyant que son attente tait vaine,
tait-il trop violent pour lui?

Il leva ses longs bras, jeta un cri rauque et tomba  la renverse,
l'cume aux lvres, les membres agits par des secousses.

Durant une heure et plus, ma pauvre mre et moi, nous fmes tous nos
efforts pour le calmer, pendant que les petits pleurnichaient dans un
coin.

 la fin, il se redressa en chancelant, et de quelques mots brefs
entrecoups, il nous renvoya dans nos chambres.

Depuis cette poque, je ne l'ai jamais entendu faire allusion  ce
sujet, et il ne nous apprit  aucune poque pour quelle raison il avait
cru fermement que le second _advent_ devait se produire cette nuit-l.

Mais j'ai t inform depuis que le prdicateur qui logeait chez nous
tait un de ceux qu'on nommait alors les hommes de la Cinquime
Monarchie, et que cette secte tait particulirement sujette  rpandre
des avertissements de cette sorte.

Je ne doute pas que des propos tenus par lui n'aient fait entrer cette
ide dans la tte de mon pre et que son ardent naturel n'ait fait le
reste.

Tel tait donc votre arrire-grand-pre, Joe Cte-de-fer.

J'ai jug  propos de retracer ces traits  vos yeux, conformment au
principe selon lequel les actes parlent plus haut que les mots.

J'estime que quand on dcrit le caractre d'un homme, il vaut mieux
citer des exemples de ses faons d'agir que parler en termes vagues et
gnraux.

Si j'avais dit qu'il tait farouche en sa religion, qu'il tait sujet 
d'tranges crises de pit, ce langage aurait pu ne faire sur vous
qu'une faible impression, mais aprs que vous aurez entendu conter son
algarade avec les officiers dans la cour de la tannerie, et l'ordre
qu'il nous donna, au milieu de la nuit, d'attendre le second _advent_,
vous tes en tat de juger par vous mmes jusqu' quelles extrmits sa
croyance pouvait l'entraner.

D'autre part, il s'entendait parfaitement aux affaires.

Il se montrait probe et mme large dans ses relations.

Il avait le respect de tous et l'affection d'un petit nombre, car il
tait d'un naturel trop concentr pour faire natre beaucoup
d'affection.

Pour nous il tait un pre plein de svrit et de rigueur, et nous
punissait rudement de tout ce qu'il dsapprouvait dans notre conduite.

Il avait une provision de proverbes de ce genre: Rassasiez un enfant,
et donnez  satit  un jeune chien, et ni l'un ni l'autre ne feront un
effort ou bien: Les enfants sont des soucis certains et des
consolations incertaines et il s'en servait pour modrer les impulsions
plus indulgentes de ma mre.

Il ne pouvait souffrir de nous voir jouer au tric-trac sur l'herbe, ou
danser le samedi soir avec les autres enfants.

Quant  ma mre, excellente crature, c'tait son influence calmante,
pacifiante qui retenait mon pre dans de certaines bornes et qui
adoucissait sa svre discipline.

Et vraiment il tait rare qu'en ses moments les plus sombres, il ne ft
calm par le contact de cette main si douce, que son esprit ardent ne
fut apais par le son de cette voix.

Elle appartenait  une famille de gens de l'glise, et elle tenait  sa
religion avec une force tranquille,  l'preuve de tout ce qu'on pouvait
tenter pour l'en dtourner.

Je me figure qu' une certaine poque son mari avait beaucoup raisonn
avec elle sur l'Arminianisme, sur le pch de simonie, mais qu'il avait
reconnu l'inutilit de ses exhortations, et laiss-l ces sujets,
except en de trs rares occasions.

Toutefois bien que fervente pour l'piscopat, elle tait reste
profondment Whig et ne permettait jamais que son loyalisme envers le
trne obscurct son jugement sur les actes du monarque qui l'occupait.

Il y a cinquante ans, les femmes taient bonnes mnagres, et elle se
distinguait parmi les meilleures.

Quand on voyait ses manchotes immacules, son tablier d'une blancheur de
neige, on avait peine  croire qu'elle ft une rude travailleuse.

Seules la bonne tenue de la maison, la propret des chambres exemptes de
toute poussire, dmontrait son activit.

Elle composait des remdes, des eaux pour les yeux, des poudres et
compositions, du cordial et du persicot, ou du noyau de pche, de l'eau
de fleur d'oranger, de l'eau de vie de cerise, chaque chose en son
temps, et le tout dans la perfection.

Elle s'entendait galement en herbes et en simples.

Les villageois et les travailleurs des champs aimaient mieux la
consulter sur leurs indispositions que d'aller trouver le docteur
Jackson, de Purbrook, qui ne prenait jamais moins d'une couronne
d'argent pour composer un remde.

Dans tout le pays, il n'y avait pas de femme qui ft l'objet d'un
respect, d'une estime mieux mrits, de la part de ses suprieurs et de
ses infrieurs.

Tels taient mes parents, d'aprs les souvenirs de mon enfance.

Quand  moi, je laisserai mon rcit expliquer le dveloppement de mon
caractre.

Mes frres et ma soeur taient tous de solides bambins campagnards, aux
figures brunies, sans autre particularit bien marque qu'un penchant 
jouer de mauvais tours, modr par la crainte de leur pre.

Eux et notre servante Marthe composrent toute notre maisonne pendant
ces annes de jeunesse premire o l'me flexible de l'enfant s'affermit
pour former le caractre de l'homme fait.

Quelle influence ces choses exercrent-elles sur moi, c'est ce que je
dirai dans une sance future, et si je vous ennuie en vous les
rapportant, il vous faudra songer que je raconte ces choses pour votre
profit plutt que pour votre amusement et qu'il peut vous tre utile,
dans votre voyage  travers la vie, de savoir comment un autre y a
cherch son chemin avant vous.




II--Je suis envoy  l'cole. Je la quitte.


D'aprs les influences domestiques que j'ai dcrites, on n'aura pas de
peine  croire que mon jeune esprit se proccupait beaucoup des choses
de la religion, d'autant plus que mon pre et ma mre avaient  ce sujet
des vues diffrentes.

Le vieux soldat puritain tait convaincu que la Bible seule contenait
tout ce qui est ncessaire pour le salut, et que s'il est avantageux que
les hommes dous de sagesse ou d'loquence dveloppent les critures 
leurs frres, il n'est pas du tout ncessaire, il est mme plutt
nuisible qu'il existe un corps organis de ministres ou d'vques,
prtendant  des prrogatives spciales, ou s'arrogeant le rle de
mdiateurs entre la crature et le crateur.

Il professait le plus amer mpris  l'gard des opulents dignitaires de
l'glise, qui se rendaient en carrosse  leurs cathdrales pour y
prcher les doctrines de leur Matre, alors que celui-ci usait ses
sandales  parcourir pdestrement les campagnes.

Il n'tait pas plus indulgent envers ces membres pauvres du clerg qui
fermaient les yeux sur les vices de leurs protecteurs, afin de s'assurer
une place  la table de ceux-ci, et qui restaient tout une soire 
entendre des propos scandaleux plutt que de dire adieu aux tartes, au
fromage et au flacon de vin.

L'ide que de tels hommes reprsentassent la religion faisait horreur 
son esprit, et il n'accordait pas mme son adhsion  cette forme de
gouvernement ecclsiastique chre aux Presbytriens, et dans laquelle
une assemble gnrale des ministres dirige les affaires de leur glise.

Selon son opinion, tous les hommes taient gaux aux yeux du
Tout-Puissant, et aucun d'eux n'avait le droit de rclamer une place
plus leve que son voisin dans les questions de religion.

Le Livre avait t crit pour tous.

Tous taient galement capables de le lire, pourvu que leur esprit ft
clair par le Saint-Esprit.

D'un autre ct, ma mre soutenait que l'essence mme de toute glise
tait la possession d'une hirarchie, avec une chelle gradue
d'autorits en elle-mme, le Roi au sommet, les archevques au-dessous
de lui, et ayant autorit sur les vques, et ainsi de suite on passant
par les ministres pour aboutir aux simples ouailles.

Telle tait d'aprs elle, l'glise ds sa premire institution, et
aucune religion dpourvue de ces caractres ne saurait prtendre qu'elle
est la vraie.  ses yeux le rituel avait une importance gale  celle de
la morale.

S'il tait permis au premier commerant, au premier fermier venu,
d'inventer des prires, de modifier le service au gr de sa fantaisie,
il serait impossible de conserver la doctrine chrtienne dans sa puret.

Elle admettait que la Religion est fonde sur la Bible, mais la Bible
est un livre qui renferme bien de l'obscurit, et  moins que cette
obscurit ne soit dissipe par un serviteur de Dieu lu et consacr
selon les rgles, par un homme qui descend en droite ligne des
disciples, toute la sagesse humaine est insuffisante pour l'interprter
droitement.

Ma mre occupait cette position.

Ni discussions ni prires n'taient capables de l'en dloger.

La seule question de croyance sur laquelle mes deux parents taient
d'accord et avaient la mme ardeur, c'tait leur commune aversion et
leur dfiance  l'gard des crmonies du culte de l'glise Romaine, et
sur ce point la femme, disciple fidle de l'glise, n'tait pas moins
dcide que le fanatique Indpendant.

En ces temps de tolrance, il peut vous paratre trange que les
adhrents de cette vnrable croyance aient t en butte  tant de
malveillance de la part de plusieurs gnrations successives d'Anglais.

Nous reconnaissons aujourd'hui qu'il n'y a pas de citoyens plus utiles
ou plus loyaux que nos frres catholiques, et Mr Alexandre Pope, ou tout
autre Papiste d'importance n'est pas tenu en plus mince estime  raison
de sa religion que ne le fut William Penn pour son quakerisme, sous le
rgne de Jacques.

Nous avons grand-peine  croire que des gentilshommes, comme Lord
Stafford, des ecclsiastiques comme l'archevque Plunkett, des membres
des Communes comme Langhorne et Pickering aient t trans  la mort
sur le tmoignage des gens les plus vils, sans qu'une voix se soit
leve en leur faveur, ou  comprendre comment on a pu regarder comme un
acte de patriotisme, pour un Anglais, de porter sous son manteau un
fouet garni de plomb, pour menacer ses paisibles voisins, qui n'taient
pas de son opinion en matire de doctrine.

Ce fut une longue folie qui heureusement a disparu de nos jours, ou qui
du moins se manifeste plus rarement et sous une forme plus bnigne.

Si sot que cela part, cela s'expliquait par des raisons de quelque
poids.

Vous avez sans doute lu qu'un sicle avant ma naissance le grand royaume
d'Espagne se dveloppa et prospra.

Ses navires couvraient toutes les mers.

Ses troupes remportaient la victoire partout o-elles se montraient.

Cette nation tait  la tte de l'Europe dans les lettres, dans
l'rudition, dans tous les arts de la guerre et de la paix.

Vous avez aussi entendu parler des dispositions hostiles qui existaient
entre cette grande nation et nous-mmes, et conter comment nos coureurs
d'aventures harassaient ses possessions d'au-del de l'Atlantique, et
comment elle exerait des reprsailles en faisant brler par sa
diabolique Inquisition tous ceux de nos marins qu'elle pouvait prendre,
en menaant nos ctes tant de Cadix que de ses provinces des Pays-Bas.

La querelle s'chauffa tellement que les autres nations se tinrent 
l'cart, ainsi que j'ai vu les gens faire de la place pour les tireurs
d'pe  Hockley-dans-le-Trou, si bien que le gant espagnol et la
robuste petite Angleterre se trouvrent face  face pour vider leur
querelle.

Pendant tout ce temps, ce fut en champion du Pape et en vengeur des
injures de l'glise Romaine que se posa le roi Philippe.

Il est vrai que Lord Howard et bien d'autres gentilshommes de l'ancienne
religion se battirent bravement contre les Castillans, mais il tait
impossible au peuple d'oublier que la Rforme avait t le drapeau sous
lequel il avait triomph, et que le Pape avait donn sa bndiction 
nos ennemis.

Puis, ce fut la tentative cruelle et insense que fit Marie pour imposer
une croyance qui n'avait plus nos sympathies, et aussitt aprs elle,
une autre grande Puissance catholique du continent menaa nos liberts.

La force croissante de la France provoqua en Angleterre une hostilit
proportionnelle au Papisme, hostilit qui atteignit son plus haut degr,
lorsque vers l'poque de mon rcit, Louis XIV nous menaa d'une
invasion, et cela au moment mme ou la Rvocation de l'dit de Nantes
mettait en lumire son esprit d'intolrance  l'gard de la doctrine qui
nous tait chre.

L'troit Protestantisme de l'Angleterre tait moins un sentiment
religieux qu'une rponse patriotique  la bigoterie agressive de ses
ennemis.

Nos compatriotes catholiques taient impopulaires, non pas tant parce
qu'ils croyaient  la Transsubstantiation qu' raison de ce qu'ils
taient injustement souponns de pactiser avec l'Empereur ou avec le
Roi de France.

Maintenant que nos victoires ont fait disparatre toute crainte d'une
attaque, nous avons heureusement renonc  cette pre haine religieuse
sans laquelle les mensonges d'Oates et de Dangerfield auraient t
vains.

Au temps de ma jeunesse, des causes particulires avaient enflamm cette
hostilit et l'avaient rendue d'autant plus cre qu'il s'y mlait un
grain d'effroi.

Aussi longtemps que les catholiques furent  l'tat d'obscure faction,
on put les ngliger mais vers la fin du rgne de Charles II, lorsqu'il
parut absolument certain qu'une dynastie catholique allait monter sur le
trne, que le catholicisme serait la religion de la Cour et l'chelle
pour monter aux dignits, on sentit que le jour approchait o il
tirerait vengeance de ceux qui l'avaient foul aux pieds dans le temps
o il tait sans dfense.

L'glise d'Angleterre qui a besoin du Roi comme l'arc de sa clef; la
noblesse dont les domaines et les coffres s'taient enrichis du pillage
des abbayes; la populace chez qui les notions au sujet du papisme
taient associes  celles d'instruments de torture, du martyrologe de
Fox, ne fut pas moins troubles.

Et l'avenir n'avait rien de rassurant pour notre cause.

Charles tait un protestant des plus tides, et mme, au lit de mort, il
prouva qu'il n'tait pas protestant du tout.

Il n'y avait plus aucune probabilit pour qu'il et une descendance
lgitime.

Le duc d'York, son frre cadet, tait donc l'hritier du trne.

On le savait Papiste austre et born.

Son pouse, Marie de Modne, tait aussi bigote que lui.

S'ils avaient des enfants, il tait hors de doute qu'ils seraient levs
dans la religion de leurs parents, et qu'une ligne de rois catholiques
occuperait le trne d'Angleterre.

Et c'tait une perspective intolrable tant pour l'glise, telle que la
reprsentait ma mre, que pour les non-conformistes, personnifis par
mon pre.

Je vous ai racont toute cette histoire ancienne parce que vous vous
apercevrez,  mesure que j'avance dans mon rcit, que cet tat de choses
finit par causer dans toute la nation un bouillonnement, une
fermentation telle que moi-mme, un simple jeune campagnard, je fus
entran par le tourbillon, et que pendant toute ma vie j'en ressentis
l'influence.

Si je ne vous indiquais pas avec clart la suite des vnements, vous
auriez grand-peine  comprendre les influences qui produisirent un tel
effet sur ma carrire entire.

En attendant je tiens  vous rappeler que quand le roi Jacques monta sur
le trne, ce fut au milieu du silence boudeur d'un grand nombre de ses
sujets, et que mon pre et ma mre taient au mme degr de ceux qui
souhaitaient avec ardeur une succession protestante.

Ainsi que je l'ai dj dit, mon enfance fut triste.

De temps  autre, quand il y avait par hasard une foire  Portsdown
Hell, ou quand passait un montreur de curiosits avec son thtre
portatif, ma bonne mre prlevait sur l'argent du mnage un ou deux
pence qu'elle me glissait dans la main, et mettant le doigt sur ses
lvres pour m'avertir d'tre discret, elle m'envoyait voir le spectacle.

Mais ces distractions taient des plus rares.

Elles laissaient dans mon esprit des traces si profondes que quand j'eus
atteint ma seizime anne, j'aurais pu compter sur mes doigts tout ce
que j'avais vu.

C'tait William Harker, l'homme fort, qui soulevait la jument rouanne du
fermier Alcott.

C'tait Tobie Lawson, le nain, capable d'entrer tout entier dans une
jarre  conserves.

Je me rappelle fort bien ces deux-l  cause de l'admiration qu'ils
firent natre dans ma jeune me.

Puis, c'tait la pice joue par des marionnettes, l'le Enchante avec
Mynheer Munster, des Pays-Bas, qui pirouettait sur la corde raide tout
en jouant mlodieusement de la virginale.

En dernier lieu, mais au premier rang dans mon estime, venait la grande
reprsentation  la foire de Portsdown, intitul: _La vridique et
antique histoire de Mandlin, fille du Marchand de Bristol, et de son
amant Antonio, comment ils furent jet sur les ctes de Barbarie, o
l'on voit les Sirnes flottant sur la mer, chantant dans les rochers, et
leur prdisant les dangers_.

Cette petite pice me causa un plaisir infiniment plus vif que je n'en
prouvai bien des annes aprs, en assistant aux pices les plus
clbres de Mr Congrve et de Mr Dryden, bien qu'elles fussent joues
par Kynaston, Betterton et toute la Compagnie du Roi.

Je me souviens qu'une fois,  Chichester, je payai un penny pour voir le
soulier gauche de Madame Putiphar, mais il ressemblait  n'importe quel
vieux soulier, et tait d'une pointure telle qu'il et chauss la femme
du montreur.

Plus d'une fois j'ai regrett que mon penny ne fut tomb entre les mains
des coquines.

Il y avait toutefois d'autres spectacles dont la vue ne me cotait rien,
et qui cependant taient plus rels, et plus intressants sous tous les
rapports que ceux qu'il fallait payer.

De temps  autre, un jour de cong, j'avais la permission de descendre 
Portsdown.

Une fois mme, mon pre m'y mena  califourchon devant lui sur son
cheval.

J'y errai avec lui par les rues, le regard merveill, admirant les
choses singulires qui m'entouraient.

Les murailles et les fosss, les portes et les sentinelles, la longue
Grande Rue avec les grands difices du gouvernement, le bruit incessant
des tambours, le son aigu des trompettes, tout cela faisait battre plus
vite mon petit coeur sous ma jaquette de layette.

Il y avait  Portsdown la maison o, trente ans auparavant,
l'orgueilleux duc de Buckingham avait t frapp par le poignard de
l'assassin.

Il y avait aussi l'habitation du gouverneur, et je me rappelle que
pendant que je regardais, il y arrivait  cheval, la figure rouge et
colrique, avec un nez tel qu'il sied  un gouverneur, sa poitrine toute
chamarre d'or.

--Ne voil-t-il pas un bel homme? dis-je, en levant les yeux vers mon
pre.

Il rit et enfona son chapeau sur ses yeux.

--C'est la premire fois, dit-il, que j'ai vu en face Sir Ralph Lingard,
mais j'ai vu son dos  la bataille de Preston. Ah! mon garon, avec son
air fier, s'il voyait seulement le vieux Noll entrer par la porte, il ne
croirait pas au-dessous de lui de sortir par la fentre.

Le rsonnement de l'acier, la vue d'un justaucorps de buffle ne
manquaient jamais d'veiller dans le coeur de mon pre l'amertume des
Ttes-Rondes.

Mais il y avait d'autres choses  voir  Portsmouth que les habits
rouges et leur gouverneur.

C'tait le second port du royaume, aprs Chatham, et il y avait toujours
un nouveau navire de guerre tout prt sur les tais.

Il s'y trouvait alors une escadre de la marine royale.

Parfois la flotte entire tait runie  Spithead.

Alors les rues taient pleines de matelots, dont les figures taient
aussi brunes que l'acajou, avec des queues de cheveux aussi raides,
aussi dures que leurs coutelas.

Les voir dambuler d'un pas balanant, couter leur langage trange et
piquant, leurs rcits sur les guerres de Hollande, tait pour moi un
rgal des plus fins, et plus d'une fois, quand j'tais seul, je me suis
attach  un de leurs groupes, et j'ai pass la journe  aller de
taverne en taverne.

Toutefois il arriva une fois que l'un d'eux me pressa de partager son
verre de vin des Canaries, et ensuite par simple malice, me persuada
d'en avaler un second.

Il en rsulta que je revins  la maison, hors d'tat de parler, dans la
charrette du voiturier, et que depuis lors il ne me fut plus permis
d'aller seul  Portsdown.

Mon pre fut moins scandalis de cet incident que je ne m'y tais
attendu, et il rappela  ma mre que No s'tait laiss surprendre d'une
faon analogue.

Il conta aussi qu'un certain chapelain d'arme, nomm Quant, du rgiment
de Desborough, ayant vid plusieurs bouteilles de bire de Mumm, aprs
une journe chaude et sche, s'tait mis  chanter certaines chansons
peu difiantes, et  danser d'une faon qui ne convenait point  sa
profession sacre.

Il expliqua dans la suite que des garements de ce genre ne devaient
point tre regards comme des fautes individuelles, mais plutt comme
des obsessions proprement dites de l'Esprit mauvais, qui s'ingniait
ainsi  donner du scandale aux fidles, et choisissait pour cela les
hommes les plus saints.

Cette manire ingnieuse d'excuser le chapelain d'arme mit mon dos en
sret, car mon pre, qui approuvait l'axiome de Salomon, exerait une
grosse verge de bouleau et un bras vigoureux sur tout ce qui lui
paraissait s'carter de la bonne voie.

Depuis l'poque o j'appris mes lettres dans le syllabaire sur les
genoux de ma mre, je fus toujours avide d'accrotre mes connaissances.

Jamais il ne passait  ma porte quelque chose d'imprim sans que j'en
fisse mon profit, avec empressement.

Mon pre poussait la haine sectaire de l'instruction  un point tel
qu'il ne supportait pas chez lui la prsence de livres non religieux.

Ds lors, je ne pouvais m'approvisionner qu'auprs d'un ou deux de mes
amis du village, qui me prtaient un volume aprs l'autre de leurs
petites bibliothques.

Je les emportais sous ma chemise et ne les en tirais que quand j'avais
russi  m'esquiver dans la campagne, pour m'y cacher dans les hautes
herbes, ou la nuit quand brlait encore la mche de roseau, et que le
rondement de mon pre m'avertissait que je ne courais pas le risque
d'tre surpris par lui.

Ce fut ainsi que j'approfondis _Don Bellianis de Grce_ et _Les Sept
Champions_ puis les _Jeux d'esprit_ de Tarleton, et autres livres de
cette espce, jusqu' ce que je fusse en tat de goter la posie de
Waller et de Herrick, ou les pices de Massinger et de Shakespeare.

Quelles taient douces, les heures, o il m'tait permis de laisser l
toutes les questions de libre-arbitre et de prdestination, de rester
tendu, les talons en l'air parmi le trfle odorant,  couter le vieux
Chaucer qui me narrait la charmante histoire de la rsigne Grisel, 
pleurer sur la chaste Desdmone,  gmir sur la fin prmature de son
vaillant poux.

Certaines fois, je me levais, l'esprit plein de cette noble posie.

Je promenais mes regards sur la pente fleurie de la campagne, que
bornaient le miroitement de la mer et le contour pourpre de l'le de
Wight.

Alors se rvlait en moi l'ide que l'tre Crateur de toutes ces
choses, l'tre qui avait donn  l'homme la facult d'exprimer ces
belles penses, n'tait point la proprit de telle ou telle secte,
qu'il tait le pre de tous les petits enfants qu'il avait envoys
prendre leurs bats sur ce beau terrain de jeux.

J'prouvais de la peine, et j'en prouve encore en songeant qu'un homme
aussi sincre, d'un caractre aussi lev que votre arrire-grand-pre,
ft enchan ainsi par des dogmes de fer.

Pouvait-il croire ainsi que le Crateur tait chiche de sa misricorde
au point de la refuser aux quatre-vingt-dix-neuf centimes de ses
enfants?

Aprs tout, on est ce que vous a fait l'ducation, et si mon pre avait
une cervelle troite sur ses larges paules, il faut du moins lui rendre
cette justice de reconnatre qu'il tait prt  tout faire,  tout
souffrir pour ce qu'il croyait tre la vrit.

Mes chers enfants, si vous avez plus de lumires, faites en sorte
qu'elles vous amarrent  vivre conformment  ces lumires.

Lorsque j'atteignis quatorze ans, et que je fus devenu un garon aux
cheveux d'un blond filasse,  la figure brunie, je fus expdi dans une
petite cole prive,  Petersfield.

J'y passai un an, pendant lequel je retournais  la maison le dernier
samedi de chaque mois.

Je n'emportais qu'un maigre assortiment de livres scolaires, outre la
_Grammaire Latine_ de Lilly et le _Tableau de toutes les Religions de
l'Univers depuis la Cration jusqu' nos jours_ de Rosse.

Ce fut ma mre qui me glissa cet ouvrage comme prsent d'adieu.

Avec ce mince bagage littraire, j'aurais peut-tre t fort en peine,
mais heureusement mon matre, Mr Thomas Chillingworth possdait une
bonne bibliothque, et se faisait un plaisir de prter ses livres  ceux
de ses lves qui manifestaient le dsir de s'instruire par eux-mmes.

Grce  ce bon vieillard, j'acquis non seulement quelques notions de
latin et de grec, mais je trouvai le moyen de lire un grand nombre
d'crivains classiques dans de bonnes traductions anglaises, et de
connatre l'histoire de mon pays et des autres.

Je me dveloppais rapidement l'esprit et le corps, quand ma carrire fut
brusquement interrompue par un vnement qui ne fut ni plus ni moins que
mon expulsion sommaire et ignominieuse.

Il faut que je vous apprenne comment survint cette interruption
inattendue de mes tudes.

Petersfield avait toujours t une forte citadelle de l'glise, car il
et t malais de trouver un Non-Conformiste dans ses limites.

Cela venait de ce que la plupart des maisons habites taient la
proprit de partisans zls de l'glise et qu'ils ne permettaient 
personne de s'y tablir, si l'on n'tait pas un fidle de l'glise
tablie.

Le cur, nomm Pinfold, devait  cet tat de choses une grande autorit
dans la ville.

C'tait un homme  la figure fibre, au teint enflamm, aux manires
pompeuses, et qui inspirait une certaine terreur aux paisibles
habitants.

Je le revois encore, avec son nez crochu, son gilet coup en rond, ses
jambes cagneuses, qui semblaient, avoir flchi sous le poids de
l'rudition qu'elles taient condamnes  porter.

Il marchait lentement, la main droite tendue avec raideur, et faisant
sonner sur le pav le bout ferr de sa canne.

Il avait l'habitude de s'arrter chaque fois qu'il rencontrait
quelqu'un, et d'attendre pour voir si on lui ferait le salut auquel il
croyait avoir droit, de par sa dignit.

Et cette politesse, il ne se figurait pas qu'il dt la rendre, except
quand il avait affaire  quelque riche paroissien. Si par hasard on
venait  l'omettre, il courait aprs le coupable, agitait sa canne  la
figure de celui-ci et exigeait avec insistance qu'on se dcouvrt.

Nous autres, les marmots, quand nous le rencontrions dans nos
promenades, nous passions prs de lui au pas de course, comme une bande
de poussins  ct d'un vnrable dindon.

Notre digne matre lui-mme semblait dispos  s'esquiver par une rue de
traverse ds que la majestueuse carrure du cur s'apercevait tanguant de
notre ct.

Cet orgueilleux ecclsiastique se piquait de connatre l'histoire de
tous les gens de la paroisse.

Ayant appris que j'tais le fils d'un indpendant, il rprimanda
svrement Mr Chillingworth pour avoir manqu de tact en me recevant
dans son cole.

Et, en effet, il en fallut rien moins que la bonne rputation
d'orthodoxie de ma mre pour qu'il consentt  ne pas exiger mon renvoi.

 l'autre bout du village, il y avait une grande cole de jour.

Il existait une inimiti perptuelle entre les coliers qui la
frquentaient et ceux que dirigeait notre matre.

Personne n'et pu dire comment la guerre clata, mais pendant bien des
annes on se chercha querelle mutuellement, et cela finissait par des
escarmouches, des algarades, des embuscades, et une bataille range de
temps en temps.

On se faisait peu de mal dans ces rencontres, car les armes consistaient
l'hiver, en boules de neiges, l't en pommes de pin ou mottes de terre.

Alors mme qu'on s'abordait de plus prs, qu'on en venait aux coups de
poing, les pires effets se bornaient  quelques contusions, quelques
gouttes de sang.

Nos adversaires avaient sur nous la supriorit du nombre, mais nous
avions l'avantage d'tre toujours groups, d'avoir un asile sr pour
battre en retraite.

Eux, au contraire, habitaient des maisons parpilles par toute la
paroisse et il leur manquait un centre de ralliement.

Un ruisseau, que traversaient deux ponts, passait par le milieu de la
ville, et servait de frontire entre notre territoire et celui de nos
ennemis.

L'enfant, qui franchissait un des ponts, se trouvait en pays hostile.

Le hasard fit que dans la premire bataille qui suivit mon arrive 
l'cole, je me distinguai en attaquant sparment le plus redoutable de
nos adversaires, et le frappant avec tant de force qu'il tomba sans
pouvoir se relever, et fut emport comme prisonnier par notre troupe.

Cette prouesse tablit ma rputation de guerrier, si bien que j'en vins
 jouer le rle de chef de notre arme, et  tre un objet d'envie pour
des garons plus grands que moi.

Cette promotion chatouilla si bien mon amour propre, que je me mis en
tte de prouver que je la mritais, en inventant des moyens nouveaux et
ingnieux pour battre nos adversaires.

Un soir d'hiver, nous apprmes que nos rivaux se prparaient  nous
attaquer  la faveur de la nuit, et qu'ils comptaient arriver par le
pont de planches qui servait rarement, de faon  n'tre pas remarqus
de nous.

Ce pont se trouvait presque hors de la ville.

Il consistait simplement en une grosse poutre, sans parapet ni appui
quelconque, place l pour la commodit du secrtaire de la ville, qui
demeurait jute en face.

Nous dcidmes qu'on se mettrait en embuscade derrire les broussailles,
de notre ct, et qu'on attaquerait  l'improviste les envahisseurs au
passage.

Mais au moment de partir, je m'avisai d'un ingnieux stratagme qui se
pratiquait dans les guerres d'Allemagne, ainsi que je l'avais lu.

Je l'expliquai  mes camarades enchants.

Nous prmes la scie de Mr Chillingworth, et nous partmes pour le
thtre des oprations.

Lorsqu'on arriva au pont, tout tait tranquille et silencieux.

Il faisait trs noir et trs froid, car Nol approchait.

Aucun indice ne dcelait nos adversaires.

On changea quelques mots  voix basse, pour se demander qui ferait ce
coup hardi, et comme j'avais trop d'orgueil pour proposer une chose que
je n'oserais pas excuter, je pris la scie.

Je m'assis, jambe de  jambe de l, sur la planche et l'attaquai  son
centre mme.

Je me proposais d'en diminuer la rsistance au point qu'elle pt encore
porter le poids d'un corps, mais qu'elle se rompit au moment ou le gros
de la troupe ennemie s'y engagerait de faon  les prcipiter dans l'eau
glace du ruisseau.

L'eau avait au plus deux pieds de profondeur, de sorte qu'ils en
seraient quittes pour la peur et un plongeon.

La fracheur de cet accueil les dtournerait pour toujours de nous
envahir et tablirait ma rputation de chef audacieux.

Ruben Lockarby, mon lieutenant, fils du pre John Lockarby, qui tenait
la _Gerbe de bl_, rangea nos forces derrire la haie pendant que je
manoeuvrais la scie avec vigueur et que je coupais presque entirement
la planche.

Je n'prouvais aucun remords en dtruisant le pont, car je m'entendais
assez en charpente pour savoir qu'un charpentier adroit le rtablirait
en une heure de travail de telle sorte qu'il ft plus solide que jamais,
en dressant un tai sous l'endroit o je l'avais sci.

Lorsqu'enfin la courbure de la planche m'avertit que j'tais all assez
loin, et que la moindre tension la romprait d'un seul coup, je m'en
allai en rampant, je pris mon poste parmi mes condisciples, et
j'attendis l'arrive de l'ennemi.

 peine m'tais-je cach que j'entendis les pas de quelqu'un sur le
sentier qui aboutissait au pont.

On se courba derrire le rideau de la haie.

Nous tions convaincus que ce bruit venait d'un claireur que nos
adversaires avaient dpch en avant.

C'tait videmment un gros gaillard, car son pas tait pesant et lent,
et il s'y mlait un tintement mtallique auquel nous ne comprenions
rien.

Le bruit se rapprocha et nous finmes par apercevoir une vague
silhouette sortir de l'obscurit sur l'autre bord.

Elle s'arrta un instant pour pier aux alentours.

Puis elle se dirigea vers le pont.

Ce fut seulement quand le personnage mit le pied sur le pont, et
s'avana avec prcaution pour le traverser, que nous distingumes des
contours qui nous taient familiers.

Alors nous comprimes la terrible vrit.

L'individu que nous avions pris pour l'avant-garde ennemie n'tait rien
moins que le cur Pinfold, et c'tait la chute rythme du bout de sa
canne que nous avions entendu entre chacun de ses pas.

Paralys par cette vue, nous restmes l sans pouvoir l'avertir.

Nous n'tions plus qu'une range de prunelles immobiles.

L'orgueilleux ecclsiastique fit un premier pas, un second, un
troisime.

Alors on entendit un craquement sonore, et il disparut au milieu d'un
vaste claboussement dans le ruisseau au cours rapide.

Il avait d choir sur le dos, car nous distinguions au-dessus de la
surface la courbe de son ventre majestueux, pendant qu'il se dmenait
dsesprment pour se remettre sur ses pieds. Il parvint enfin  se
redresser, et grimpa sur le bord pour se secouer tout en lchant une
borde d'exclamations pieuses et de jurons profanes qui nous fit clater
de rire malgr notre frayeur.

Nous partmes sous ses pieds comme une couve de perdreaux.

Nous gagnmes au large dans la campagne et rentrmes dans l'cole. Comme
vous le pensez bien, nous ne dmes rien de ce qui s'tait pass  notre
bon matre.

Mais l'affaire tait trop srieuse pour qu'il ft possible de
l'touffer.

Le brusque refroidissement fit tourner en quelque sorte la bouteille de
vin du Rhin que le cur venait de boire avec le secrtaire de la ville,
et il eut une attaque de goutte qui le mit sur le dos pendant une
quinzaine de jours.

Pendant ce temps-l, un examen du pont fit reconnatre qu'il avait t
sci et une enqute amena  dcouvrir le rle en cette histoire des
pensionnaires de Mr Chillingworth.

Pour viter  l'cole une expulsion en masse de la ville, je me vis dans
la ncessit de me reconnatre  la fois l'inventeur et l'instrument de
l'exploit.

Chillingworth tait entirement  la discrtion du cur.

Il fut donc forc de m'adresser en public une longue homlie--qu'il
compensa par des paroles bienveillantes quand il me dit adieu en
particulier--et il dut me renvoyer solennellement de l'cole.

Jamais je n'ai revu mon vieux matre, car il mourut peu d'annes aprs,
mais j'ai appris que son second fils William dirige encore l'cole qui
est plus florissante que jamais.

Son fils an se fit Quaker et partit pour la colonie de Penn, o,
parait-il, il fut massacr par les sauvages.

Cette aventure fit grand-peine  ma mre, mais elle fut trs bien vue de
mon pre.

Il en rit au point qu'on entendit dans tout le village les clats de sa
gaiet de Stentor.

Elle lui rappelait, disait-il, un stratagme analogue, qu'avait employ
 Market-Drayton ce pieux serviteur de Dieu, le colonel Pride, et qui
eut pour rsultat la noyade d'un capitaine et de trois soldats du
rgiment de cavalerie de Lunsford,  la grande gloire de la vritable
glise, et pour la satisfaction du peuple lu.

Mme parmi les partisans de l'glise, plus d'un se rjouit en secret de
la msaventure du cur que ses prtentions et son orgueil avaient rendu
odieux dans tout le pays.

En ce temps-l, j'tais devenu un garon solide, aux larges paules.

Chaque mois ajoutait  ma force et  ma taille.

 l'ge de seize ans, j'tais capable de porter un sac de farine ou un
baril de bire aussi loin qu'aucun homme du village, et de lancer le
disque de pierre de quinze livres  la distance de trente-six pieds,
c'est--dire quatre pieds de plus que Ted Dawson, le forgeron.

Un jour, mon pre ne venant pas  bout de porter hors de la cour un
ballot de peaux, je l'enlevai d'un coup et le transportai sur mes
paules.

Le vieillard me regardait souvent d'un air grave par-dessous ses
sourcils pais et saillants, et hochait sa tte grisonnante, quand il
tait assis dans son fauteuil,  fumer sa pipe.

--Vous devenez trop gros pour votre nid, mon garon, me disait-il
parfois. Je me demande si un de ses jours les ailes ne vont pas vous
pousser et vous emporter loin d'ici.

Au fond du coeur, je soupirais aprs cette occasion, car je m'ennuyais
de la vie paisible du village.

J'avais grande envie de voir ce vaste univers au sujet duquel j'avais
entendu dire et lu tant de choses.

Je ne pouvais porter mes regards du ct du sud sans prouver une
agitation intrieure,  la vue de ces sombres vagues, dont les crtes
blanches avaient l'air d'un signal toujours prsent pour faire invite 
un jeune Anglais et le lancer  la poursuite de quelque but inconnu,
mais glorieux.




III--Sur deux amis de ma jeunesse.


Je crains, mes enfants, que vous ne trouviez le prologue trop long pour
la pice; mais il faut poser les fondations, avant d'lever l'difice,
et un rcit de cette sorte serait bien piteux, bien strile, si vous ne
saviez rien des gens qui y figurent.

Ainsi donc, patientez, pendant que je vous parlerai de mes vieux amis de
jeunesse, dont quelques-uns se retrouveront dans mon histoire, dont les
autres restrent au village natal, en exerant toutefois sur mon
caractre, ds cette poque, une influence dont les traces pourraient
encore se retrouver.

Au premier rang parmi les meilleurs de ceux que j'ai connus, tait
Zacharie Palmer, le charpentier du village, dont le corps vieilli et
dform par le travail cachait l'me la plus simple et la plus pure qui
ft.

Mais sa simplicit n'tait pas le moins du monde le rsultat de
l'ignorance, car il y avait peu de systmes qu'il n'et tudis et
pess, depuis les leons de Platon jusqu' celles de Hobbes.

 l'poque de mon enfance, les livres taient bien plus rares que de nos
jours, les charpentiers taient moins bien pays, mais le vieux Palmer
n'avait ni femme ni enfant.

Il dpensait peu pour sa nourriture ou son entretien.

Ce fut ainsi qu'il arriva  avoir sur l'tagre, au-dessus de son lit,
une collection de livres plus choisis--car ils taient peu nombreux--que
ceux du squire ou du cur.

Et ces livres, il les avait lus si bien qu'il tait non seulement en
tat de les comprendre, mais encore de les expliquer aux autres.

Ce vnrable philosophe villageois  la barbe blanche, s'asseyait
souvent par les soirs d't devant la porte de sa chaumire, et n'tait
jamais plus content que quand quelques jeunes gens dsertaient le jeu de
boules ou des anneaux pour venir s'asseoir sur l'herbe,  ses pieds, et
lui faire des questions sur les grands hommes d'autrefois, leurs paroles
et leurs actions.

Mais parmi les jeunes gens, moi et Ruben Lockarby, le fils de
l'aubergiste, nous tions ceux qu'il prfrait, car nous tions les
premiers  venir couter les propos du vieillard et les derniers  le
quitter.

Jamais pre n'eut pour ses enfants plus d'affection qu'il ne nous en
tmoignait.

Il n'pargnait aucune peine pour pntrer jusqu' nos intelligences
primitives et porter la lumire dans ce qui nous embarrassait ou nous
troublait.

Ainsi que tous les tres qui grandissent, nous donnmes de la tte
contre le problme de l'univers.

Nous avions pi, guett de nos regards d'enfants dans ces abmes
infinis o les yeux les plus clairvoyants de la race humaine n'avaient
pas vu de fond.

Et pourtant quand nous regardions ce qui nous entourait dans le monde de
notre village, devant l'amertume et l'aigreur dont taient pntres
toutes les sectes, nous ne pouvions manquer de nous dire qu'un arbre qui
portait de tels fruits devait avoir quelque tare.

C'tait une des penses que nous n'noncions point  nos parents, mais
que nous soumettions au vieux Zacharie.

Il avait  dire sur ce point bien des choses pour nous encourager et
nous rconforter.

--Les querelles, ces chamailleries, disait-il, ne sont que
superficielles. Elles ont une source dans l'infinie varit de l'esprit
humain, toujours enclin  modifier une doctrine pour l'adapter  ses
habitudes de pense. Ce qui importe, c'est le noyau poli qui se trouve
au fond de toute croyance chrtienne. Si vous pouviez revivre parmi les
Romains ou les Grecs, avant l'poque o fut prche, cette nouvelle
doctrine, vous reconnatriez alors le changement qu'elle a accompli dans
le monde. Qu'on donne tel ou tel sens  un texte, cela ne signifie rien.
Ce qui est d'une importance capitale, c'est que tout homme ait une
bonne, une solide raison pour mener une vie simple et pure. C'est l ce
que nous a donn la foi chrtienne.

Je ne voudrais pas vous voir vertueux par crainte, dit-il une autre
fois. L'exprience d'une longue vie m'a cependant appris que le pch
est toujours puni en ce monde, quoi qu'il puisse en tre dans l'autre
monde. Il n'est pas de faute qu'on ne paie de sa sant, de son
confortable, de sa tranquillit d'esprit. Il en est des nations comme
des individus. Voyez comme les luxurieux Babyloniens furent dtruits par
les Perses aux moeurs frugales, et comme les mmes Perses succombrent
sous l'pe des Grecs, lorsqu'ils eurent appris les vices de la
prosprit. Lisez encore, et remarquez que les Grecs sensuels furent
crass sous les pieds des Romains plus robustes, plus durs  la peine,
et enfin que les Romains, aprs avoir perdu leurs vertus viriles, furent
soumis par les nations du Nord. Le vice et la ruine vont toujours de
compagnie. C'est ainsi que la Providence les emploie tour  tour pour
chtier par l'un les folies de l'autre. Ces choses-l n'arrivent point
par hasard. Elles font partie d'un grand systme qui agit jusqu'en notre
propre existence. Plus vous avancerez dans la vie et mieux vous verrez
que le pch et la souffrance ne sont jamais loin l'un de l'autre, et
qu'on dehors de la vertu, il ne peut y avoir de vritable prosprit.

Un matre bien diffrent de celui-l, le loup de mer, Salomon Sprent,
qui habitait l'avant-dernier cottage sur la gauche, dans la grande rue
du village!

Il appartenait  la gnration des vieux marins, qui avait combattu sous
le pavillon  croix rouge, contre Franais, Espagnols, Hollandais,
Maures, jusqu'au jour o un boulet lui avait emport un pied et avait
mis fin pour toujours  ses exploits.

Il tait maigre de corps, dur, brun, aussi leste, aussi vif qu'un chat.

Il avait le corps court, des bras extrmement longs, dont chacun tait
termin par une grande main toujours  moiti ferme, comme si elle
serrait un cble.

Il tait couvert de la tte aux pieds, des plus merveilleux tatouages,
tracs en couleurs bleue, rouge et verte.

Elle commenait par la cration, sur son cou et se terminait par
l'Ascension, sur sa cheville gauche.

Jamais je n'ai vu pareille oeuvre d'art ambulante.

Il disait souvent que s'il avait t noy, et que son corps et t
rejet  la cte, dans quelque pays sauvage, les indignes auraient pu
apprendre tout le Saint vangile, rien qu'en tudiant sa carcasse.

Et pourtant je suis dsol d'avoir  dire que toute la religion du marin
semblait borne  sa peau, en sorte qu'il ne lui en restait gure pour
l'usage interne.

Elle avait fait ruption  la surface, comme la fivre pourpre, mais
sans laisser de trace dans le reste de son organisation.

Il savait jurer en huit langues et vingt-trois dialectes, et il ne
laissait pas rouiller, faute d'exercice, ses grandes facults.

Il jurait quand il tait triste, ou quand il tait content, quand il
tait en colre ou en disposition affectueuse, mais ses jurons n'taient
qu'une forme de langage, sans mchancet ni amertume, au point que mon
pre lui-mme ne pouvait se montrer bien svre envers ce pcheur.

Mais avec le temps, le vieillard s'assagit, et dans les dernires annes
de sa vie, il revint aux simples croyances de son enfance.

Il apprit  combattre le diable avec la mme fermet, le mme courage
dont il avait fait preuve contre les ennemis de son pays.

Le vieux Salomon tait une source inpuisable d'amusement et d'intrt
pour mon ami Lockarby et pour moi.

Aux grands jours, il nous invitait  dner cher lui et nous rgalait
d'un hachis, d'un salmigondis, ou de quelque plat tranger, du _pilau_,
une _olla podrida_, du poisson grill comme on le fait aux Aores, car
il s'entendait merveilleusement  la cuisine et savait prparer les
plats favoris de toutes les nations.

Et pendant tout le temps que nous passions en sa compagnie, il nous
contait les histoires les plus extraordinaires au sujet du Prince
Rupert, sous lequel il avait servi, comment il lanait de la poupe
l'ordre  son escadre de faire volte-face ou de charger, suivant la
circonstance, comme s'il commandait encore son rgiment de cavalerie.

Il avait aussi bien des histoires au sujet de Blake. Mais le nom de
Blake lui-mme n'tait pas aussi cher  nos marins de jadis que celui de
Sir Christophe Mings.

Salomon avait t quelque temps son matre d'quipage, et en savait, 
n'en plus finir, sur les vaillants exploits par lesquels il s'tait
distingu depuis le jour o il tait entr dans la marine comme mousse
du poste, jusqu' celui o il tomba sur le pont de son navire avec le
grade d'amiral des Rouges, et fut port en terre par son quipage en
pleurs dans le cimetire de Chatham.

--S'il est bien vrai qu'il y a l-haut une mer de jaspe, disait le vieux
marin, je parie que sir Christophe aura soin d'y faire respecter comme
il faut le pavillon anglais, et que les trangers ne viendront pas nous
narguer. J'ai servi sous ses ordres dans ce monde, et je ne demande rien
de plus que d'tre son matre d'quipage dans l'autre, si par hasard
l'emploi se trouvait vacant.

Ces rminiscences aboutissaient toujours  la prparation d'un nouveau
bol de punch, que l'on vidait solennellement en mmoire du dfunt.

Si anims que fussent les rcits de Salomon Sprent  propos de ses
anciens chefs, ils ne nous faisaient pas autant d'effet que quand, aprs
son second ou son troisime verre, s'ouvraient les cluses de ses
souvenirs.

Alors c'taient de longues histoires sur les pays qu'il avait visits,
sur les peuples qu'il avait vus.

Appuys aux dossiers de nos chaises, le menton dans notre main, nous,
les adolescents, nous restions l pendant des heures, les yeux fixs sur
le vieil aventurier, buvant ses paroles, pendant que, flatt de
l'intrt qu'il excitait, il tirait de sa pipe de lentes bouffes, et
droulait un  un les rcits des choses qu'il avait vues ou faites.

En ce temps-l, mes chers enfants, il n'y avait pas un Defoe pour nous
raconter les merveilles de l'univers, pas de _Spectateur_  notre porte
sur la table du djeuner, pas de _Gulliver_ pour contenter notre amour
des aventures en nous parlant d'aventures qui n'avaient point eu lieu.

Il se passait plus d'un mois sans qu'une _Feuille de Nouvelles_ tombt
entre nos mains.

Les relations fortuites avaient donc une importance plus grande qu'elles
n'en ont de nos jours, et la conversation d'un homme, tel que le vieux
Salomon, tait  elle seule une bibliothque.

Pour nous, tout cela tait rel.

Sa voix enroue, ses mots mal choisis, taient comme la voix d'un ange,
et nos esprits alertes ajoutaient les dtails et comblaient les lacunes
des rcits.

En une soire, nous avons fait franchir  un corsaire de Sallee les
Colonnes d'Hercule, nous avons louvoy le long des ctes du continent
africain, nous avons vu les grandes vagues de la mer espagnole se briser
sur les sables jaunes, nous avons dpass les ngres marchands d'ivoire
avec leurs cargaisons humaines, nous avons tenu tte aux terribles
ouragans qui soufflent constamment autour du Cap de Bonne-Esprance; et
pour finir, nous avons fait voile sur le vaste Ocan qui s'tend au-del
parmi les les de corail couvertes de palmiers, avec la certitude que
les royaumes du Prtre Jean commencent quelque part de l'autre ct de
la brume dore qui s'entrevoit  l'horizon.

Aprs un vol de cette tendue, lorsque nous revenions  notre village du
Hampshire, parmi les monotones ralits de la vie champtre, nous nous
sentions comme des oiseaux sauvages que l'oiseleur a pris au pige et
enferms brusquement dans d'troites cages.

C'tait alors que me revenaient  la pense les paroles de mon pre: Un
jour vous sentirez que vos ailes ont pouss et cela me jetait dans des
dispositions si inquites, que tous les sages propos de Zacharie Palmer
taient impuissants  me calmer.




IV--Sur le poisson trange que nous primes  Spithead.


Un soir de mai 1685, vers la fin de la premire semaine du mois, mon ami
Ruben Lockarby et moi nous empruntmes le bateau de plaisance de Ned
Marley, et nous allmes pcher hors de la baie de Langston.

J'avais alors bien prs de vingt et un ans, et mon camarade tait d'un
an plus jeune que moi.

Nous tions devenus des amis trs intimes, grce  une estime
rciproque; car n'ayant pas atteint toute sa croissance, il tait fier
de ma force et de ma taille, tandis que moi, avec mes dispositions
mlancoliques et mon esprit un peu lourd, je me plaisais  l'nergie et
 l'humeur joviale qui ne l'abandonnaient jamais, et  l'esprit qui
brillait avec l'clat inoffensif d'un clair d't dans tout ce qu'il
disait.

Physiquement, il tait petit et gros avec la figure ronde, les joues
colores, et  dire vrai, assez port  l'embonpoint, bien qu'il ne
voulut avouer rien de plus qu'une agrable rondeur, ce qui d'aprs lui,
tait le dernier mot de la beaut chez les Anciens.

La rude preuve du danger et des privations communes m'autorisent 
affirmer que nul n'eut jamais camarade plus attach, plus sr. Comme il
tait destin  se trouver avec moi par la suite, il tait fort  propos
qu'il s'y trouvt aussi dans cette soire de mai, qui fut le point de
dpart de nos aventures.

On dpassa  force de rames les sables de Warner pour atteindre un
endroit qui se trouvait  mi-chemin du Nab, et o d'ordinaire nous
prenions du bar en quantit.

Nous y jetmes la grosse pierre qui nous servait d'ancre, et nous mmes
nos lignes en place.

Le soleil, se couchant lentement derrire un banc de brouillards, avait
par tout le ciel d'occident de bandes carlates sur lesquelles se
dtachaient en contours vaporeux et pourpres les cimes boises de l'le
de Wight.

Une frache brise soufflait du sud-est et faisait aux longues vagues
vertes des panaches d'cume, en rpandant sur nos yeux et nos lvres la
sensation sale de l'embrun.

Aux environs de la Pointe Sainte-Hlne, un vaisseau du Roi suivait le
goulet, en mme temps qu'un grand brick isol qui virait de bord  un
mille au plus de l'endroit o nous nous trouvions.

Nous en tions si prs que nous pouvons entrevoir les figures qui se
mouvaient sur son pont, pendant qu'il donnait  la bande sous la brise.

Nous entendions mme le craquement de ses vergues, et le battement de
ses voiles salies par des intempries, au moment o il fut sur le point
de reprendre sa route.

--Regardez donc, Micah, dit mon compagnon, en levant les yeux de sa
ligne, voil un navire qui ne sait gure ce qu'il veut faire... un
navire qui ne fera pas son chemin dans le monde. Voyez-vous cette
attitude irrsolue sous le vent. Il ne sait s'il doit virer de bord ou
aller de l'avant. C'est un courtisan des circonstances, un Lord Halifax
de la mer.

--Non, dis-je en regardant fixement, les yeux abrits sous ma main,
c'est qu'il y a quelque accident  son bord. Il vacille comme s'il n'y
avait personne  la barre. Sa grande vergue descend! Non, voil qu'il se
met en marche maintenant! Les gens, qui sont sur le pont, m'ont l'air de
se battre ou de danser. Relevons l'ancre, Ruben, et ramons de son ct.

--Relevons l'ancre et ramons pour nous en loigner, rpondit Ruben,
l'oeil toujours fix sur le navire inconnu. Qu'est-ce que cette manie
que vous avez de vous fourrer toujours dans quelque danger? Il porte
pavillon hollandais, mais qui sait d'o il vient rellement? Ce serait
une jolie affaire si nous tions capturs et vendus aux plantations.

--Un boucanier dans le Solent! m'criai-je d'un ton moqueur. Il ne nous
manque plus que de voir le pavillon noir dans la Crique d'Elmsworth.
Mais coutez: qu'est-ce que cela?

Du brick arriva le bruit d'un coup de mousquet.

Il y eut un instant de silence.

Puis un second coup de mousquet rsonna, suivi d'un choeur
d'exclamations et de cris.

En mme temps les vergues tournrent pour se mettre en place, les voiles
reurent une fois de plus la brise, et le navire fila dans une direction
qui devait lui faire dpasser la Pointe de Bembridge et le faire entrer
dans le Canal anglais.

Et comme il filait, sa barre fut brusquement tourne, un nuage de fume
s'leva de sa hanche, et un boulet passa au-dessus des vagues, faisant
jaillir l'eau,  moins de cent yards de nous.

Et aprs nous avoir aussi fait ses adieux, le navire revint dans le vent
et reprit sa marche vers le sud.

--Coeur de grce! s'cria Ruben, les lvres bantes de saisissement; les
assassins, les bandits!

--Je donnerais bien quelque chose pour que le navire du Roi les cueille
au passage, m'criai-je avec fureur, car cette agression tait si peu
justifie qu'elle mouvait ma bile. Que veulent donc ces coquins?
Certainement ils sont ivres ou fous.

--Tirez sur l'ancre, l'ami, tirez sur l'ancre! cria mon camarade, en se
levant brusquement de son sige. Je comprends, tirez sur l'ancre.

--Qu'y a-t-il donc? demandai-je en l'aidant  remonter la grosse pierre,
jusqu' ce qu'elle sortit de l'eau toute ruisselante.

--Ce n'est pas sur nous qu'ils font feu, mon garon. Ils visaient
quelqu'un qui se trouve dans l'eau entre eux et nous. Tirez, Micah! un
bon coup de reins. C'est peut-tre quelque pauvre diable qui se noie.

--Oui, oui, dis-je en regardant entre deux coups de rames derrire moi.
Je vois sa tte  la crte d'une vague. Doucement, ou nous allons passer
sur lui. Encore deux coups, et tenez vous prt  le saisir. Tenez bon,
l'ami. On vient  votre aide.

--Offrez votre aide  ceux qui ont besoin d'aide! dit une voix partant
de la mer. Diantre, l'ami, faites attention  votre rame. J'ai plus de
peur d'en recevoir un coup que je n'ai peur de l'eau.

Ces mots taient prononcs avec tant de calme et de sang-froid que
toutes nos craintes au sujet du nageur disparurent.

Nous rentrmes les rames, et nous nous tournmes pour jeter un coup
d'oeil sur lui.

La barque, en drivant, s'tait rapproche de lui au point qu'il aurait
pu saisir le bord s'il avait jug  propos de le faire.

--Sapperment! s'cria-t-il d'un ton bourru, dire que c'est mon frre
Nonus qui me joue un pareil tour! Qu'aurait dit notre sainte mre si
elle avait vu cela? Tout mon quipement perdu, sans parler de ma part
dans les profits du voyage! Et maintenant voil que j'ai jet une paire
de bottes  l'cuyre toute neuve, qui cotent seize rixdollars chez
Vanseddar's  Amsterdam! Avec cela, impossible de nager! Sans cela,
impossible de marcher!

--Est-ce que vous ne voulez pas sortir de l'eau, monsieur? demanda
Ruben.

Il avait grand-peine  garder son srieux en voyant la tournure de
l'inconnu et entendant ses propos.

Au-dessus de l'eau sortaient de longs bras.

En un instant, avec des mouvements flexibles de serpent, l'homme entra
dans la barque et tendit son long corps sur les planches de l'arrire.

Il tait efflanqu  l'extrme, trs grle, avec une figure taille 
coup de hache, d'expression dure, rase de prs, recuite par le soleil,
et avec mille petites rides qui s'entrecroisaient en tous sens.

Il avait perdu son chapeau et sa courte et raide chevelure, lgrement
grisonnante, se dressait en brosse sur toute sa tte.

Il tait malais de deviner son ge, mais il devait avoir bien prs de
la cinquantaine, malgr l'agilit avec laquelle il tait entr dans
notre barque, preuve qu'il n'avait rien perdu de sa vigueur et de son
nergie.

De tous les traits qui le caractrisaient, celui qui attira le plus mon
attention, ce furent ses yeux, qui presque recouverts par l'abaissement
des paupires, apparaissaient nanmoins  travers l'troite fente avec
un clat, une vivacit remarquable.

Un regard superficiel pouvait faire croire qu'il tait dans un tat de
langueur, de demi-sommeil, mais avec plus d'attention, on apercevait ces
lignes brillantes, mobiles, et l'on y voyait un avertissement de se
tenir en garde contre ses premires impressions.

--J'aurais pu nager jusqu' Portsmouth, dit-il en fouillant dans les
poches de sa jaquette trompe d'eau. Je pourrais nager jusqu' n'importe
quel endroit. Une fois j'ai descendu le Danube  la nage depuis Gran
jusqu' Bude, pendant qu'une centaine de janissaires trpignaient de
rage sur l'autre bord. Je l'ai fait, oui, par les clefs de Saint Pierre!
Les Pandours de Wessenburg pourraient vous dire si Decimus Saxon sait
nager. Suivez mon conseil, jeune homme. Tenez toujours votre tabac dans
une bote de mtal, pour que l'eau ne puisse pas entrer.

En parlant ainsi, il tira de sa poche une bote plate et plusieurs tubes
de bois, qu'il vissa bout  bout de manire  en faire une longue pipe.

Il la bourra de tabac, l'alluma au moyen d'un silex et d'un briquet,
avec un morceau de papier amadou, qu'il avait dans sa bote.

Puis il ploya ses jambes sous lui  la faon orientale, et s'assit pour
fumer sa pipe  son aise.

Il y avait dans tout cet incident quelque chose de si bizarre, l'homme
et ses actes avaient une apparence si absurde que nous partmes tous les
deux d'un clat de rire qui dura jusqu' ce que l'puisement y mit fin.

Il ne prit aucune part  notre gat, mais n'en parut nullement bless.

Il continua  fumer jusqu'au bout d'un air parfaitement insensible et
impassible,  cela prs que ses yeux  demi voils brillaient en nous
regardant tour  tour.

--Vous nous excuserez d'avoir ri, monsieur, dis-je enfin, mais mon ami
et moi nous ne sommes pas habitus  de telles aventures, et nous sommes
joyeux que celle-ci ait fini aussi heureusement. Puis-je demander qui
nous avons recueilli?

--Je me nomme Decimus Saxon, rpondit l'inconnu. Je suis le dixime fils
d'un digne pre, ainsi que l'indique mon nom latin. Il n'y a que neuf
hommes entre moi et un hritage. Qui sait? La petite vrole ou la peste
pourraient s'en mler.

--Nous avons entendu un coup de feu sur le brick? demanda Ruben.

--C'tait Nonus, mon frre qui tirait sur moi, fit remarquer l'inconnu,
en hochant la tte avec tristesse.

--Mais il y a eu un second coup de feu.

--C'tait moi qui tirais sur mon frre Nonus.

--Grands Dieux! m'criai-je, j'espre que vous ne l'avez pas atteint.

--Oh! tout au plus une raflure en pleine chair, rpondit-il. Mais j'ai
jug prfrable de partir, de peur que l'affaire ne tournt en querelle.
Je suis sr que c'est lui qui a fait partir le canon de neuf livres
quand j'tais  l'eau. Le boulet a pass si prs qu'il a spar ma
chevelure. Il a toujours t excellent tireur au fauconneau, ou au
mortier. Il ne pouvait avoir grand mal, puisqu'il a eu le temps de
descendre de la poupe sur le pont.

Il y eut ensuite un instant de silence, pendant lequel l'inconnu prit
dans sa ceinture un long couteau, dont il se servit pour nettoyer sa
pipe.

Ruben et moi, nous primes nos rames, nous relevmes nos lignes emmles,
qui avaient tran derrire le bateau, et nous nous mmes en mesure de
regagner la cte.

--Il s'agit maintenant de savoir o nous allons, dit l'inconnu.

--Nous descendons la baie de Langston, rpondis-je.

--Nous descendons, nous descendons... fit-il d'un ton moqueur. En
tes-vous bien srs? tes-vous certains que nous n'allons pas en France?
Nous avons un mt et une voile ici,  ce que je vois, et de l'eau dans
le rservoir. Tout ce qu'il nous faut, c'est un peu de poisson, et j'ai
oui dire qu'il abonde dans ces parages, et nous pourrions faire un tour
du ct de Barfleur.

--Nous descendons la baie de Langston, rptai-je avec froideur.

--Vous savez, sur l'eau la force prime le droit, expliqua-t-il avec un
sourire qui couvrit sa figure de rides. Je suis un vieux soldat et un
rude combattant. Vous tes deux bjaunes. J'ai un couteau et vous n'avez
pas d'armes. Voyez-vous o aboutit ce raisonnement? Il s'agit maintenant
de savoir o nous allons.

Je me tournai, vers lui une rame dans les mains:

--Vous vous tes vant de pouvoir atteindre Portsmouth  la nage,
dis-je, et c'est ce que vous ferez.  l'eau, vipre de mer, ou je vais
vous y jeter, aussi vrai que je m'appelle Micah Clarke.

--Jetez votre couteau, ou je vous passe la gaffe  travers le corps,
s'cria Ruben en la poussant jusqu' quelques pouces de la gorge de
l'homme.

--Par mon plongeon, voil qui est fort louable! dit-il en remettant son
couteau dans sa gaine, et riant sous cape, j'aime  faire jaillir le
courage des jeunes gens. Voyez-vous, je suis le briquet qui fait jaillir
de votre silex l'tincelle de la valeur. C'est une comparaison
remarquable, et digne  tous les points de vue de Samuel Butler, le plus
spirituel des hommes... Ceci, reprit-il en donnant de petites tapes sur
une bosse que j'avais remarque sur sa poitrine, ce n'est point une
difformit naturelle. C'est un exemplaire de cet incomparable
_Hudibras_, qui unit la lgret d'Horace  la gat plus ample de
Catulle. Eh! que dites-vous de cette apprciation?

--Donnez ce couteau, dis-je, d'un ton sec.

--Certainement, rpondit-il en me le tendant avec une inclinaison de
tte polie. Avez-vous  me faire quelque autre demande raisonnable qui
me permettrait de vous obliger. Je donnerais n'importe quoi pour vous
tre agrable, except ma bonne rputation et mon renom de soldat, ou
cet exemplaire d'_Hudibras_, dont je ne me spare jamais, non plus que
d'un trait en latin sur les usages de la guerre, compos par un Flamand
et imprim  Lige, dans les Pays-Bas.

Je m'assis  ct de lui, le couteau  la main.

--Vous, jouez des rames, dis-je  Ruben, pendant que j'aurai l'oeil sur
notre homme, et que je veillerai  ce qu'il ne nous joue pas de tour. Je
crois que vous avez raison et que ce n'est rien de mieux qu'un pirate.
Nous le livrerons aux juges de paix, quand nous arriverons  Havant.

Je crois que le sang-froid de notre passager l'abandonna un instant et
qu'une expression d'inquitude parut sur sa figure.

--Attendez un instant, dit-il, vous vous nommez Clarke, et vous habitez
Havant,  ce que j'apprends. tes-vous un parent de Joseph Clarke,
l'ancien Tte-Ronde de cette ville?

--C'est mon pre, rpondis-je.

--coutez bien, maintenant, s'cria-t-il, aprs un fort clat de rire.
J'ai un talent particulier pour retomber sur mes pieds. Regardez cela,
mon garon, regardez cela.

Il tira de sa poche intrieure une liasse de lettres enveloppe dans un
carr de toile cire, en prit une, et la mit sur mon genou.

--Lisez, dit-il, en la montrant de son long doigt maigre.

L'adresse, en gros caractres bien nets, tait ainsi conue:

 Joseph Clarke, marchand de cuirs  Havant. Par les mains de Matre
Decimus Saxon, propritaire pour une part du vaisseau _La Providence_,
allant d'Amsterdam  Portsmouth.

Elle tait scelle des deux cts d'un gros cachet rouge, et consolide
en outre par une large bande de soie.

--J'en ai vingt-trois autres  remettre dans le pays, remarqua-t-il.
Voil qui indique ce que l'on pense de Decimus Saxon. J'ai dans mes
mains la vie et la libert de vingt-trois personnes. Ah! mon garon; ce
n'est pas de cette faon que sont faits les connaissements et les
billets de chargement. Ce n'est point une cargaison de peaux flamandes
qu'on envoie au vieux. Dans les peaux, il y a de braves coeurs anglais,
et ils ont au poing des pes anglaises pour conqurir la libert. Je
risque ma vie en portant cette lettre  votre pre, et vous son fils,
vous me menacez de me livrer aux juges! C'est honteux, honteux! J'en
rougis pour vous.

--Je ne sais pas  quoi vous faites allusion rpondis-je. Il faut parler
plus clairement si vous voulez que je vous comprenne.

--Pouvons-nous nous fier  lui? dit-il en me montrant Ruben d'un brusque
mouvement de tte.

--Comme  moi-mme.

--Voil qui est charmant! dit-il avec une grimace qui tenait du sourire
et de la raillerie. David et Jonathan, ou... soyons plus classique et
moins biblique, Damon et Pythias, hein? Donc ces papiers viennent des
fidles qui habitent  l'tranger, des exils de Hollande, vous
m'entendez? Ils songent  partir et  venir rendre visite au roi
Jacques, leurs pes boucles  la ceinture. Les lettres sont adresses
 ceux dont ils esprent la sympathie, et les informent de la date et de
l'endroit o ils opreront un dbarquement. Maintenant, mon cher garon,
vous reconnatrez que ce n'est pas moi qui suis en votre pouvoir, et
qu'au contraire vous tes si bien entre mes mains qu'un mot de moi
suffit pour anantir toute votre famille. Mais Decimus Saxon est un
homme prouv, et ce mot ne sera jamais dit.

--Si tout cela est vrai, dis-je, et si votre mission est rellement
celle dont vous parlez, pourquoi nous avez-vous propos, il n'y a qu'un
instant, de gagner la France?

--Voil une question fort bien faite et pourtant la rponse est assez
claire, rpondit-il. Vos figures sont agrables et intelligentes, mais
il ne m'tait pas possible d'y lire que vous tiez rellement des Whigs,
des amis de la bonne vieille cause. Vous auriez pu me conduire dans
quelque endroit o des douaniers et d'autres auraient prouv le besoin
de regarder de prs, de fureter, ce qui aurait fait courir des risques 
ma mission. Plutt un voyage en France dans une barque non ponte que
cela.

--Je vous conduirai auprs de mon pre, dis-je aprs avoir rflchi
quelques instants. Vous pourrez lui remettre votre lettre et expliquer
votre affaire. Si vous tes de bonne foi, vous serez accueilli avec
empressement, mais s'il se dcouvre que vous tes un sclrat, ainsi que
je le souponne, ne comptez sur aucune piti.

--Ah! ce petit! Il parle comme le Lord grand chancelier d'Angleterre.
Que dit donc l'ancien:

    _Il ne pouvait ouvrir la bouche_
    _Qu'il n'en tombt un trope._

Non, c'est une menace qu'il faudrait, c'est la marchandise que vous
aimez le plus  dbiter:

    _Il ne pouvait laisser passer une minute_
    _Sans faire une menace._

N'est-ce pas? Waller en personne n'aurait pas trouv de meilleure rime.

Pendant ce temps, Ruben avait manoeuvr vigoureusement ses rames. Nous
tions rentrs dans la baie de Langston, au milieu des eaux abrites, et
nous avancions rapidement.

Assis sur un des bancs, je tournais et retournais dans mon esprit tout
ce que ce naufrag avait dit.

J'avais jet par-dessus son paule un coup d'oeil sur les adresses de
quelques lettres: Steadman, de Basingstoke; Wintle, d'Alresford;
Fortescue, de Bognor, tous des chefs parmi les Dissenters.

Si elles taient telles qu'il les reprsentait, il n'exagrait nullement
en disant qu'il tenait entre ses mains la fortune et le sort de ces
hommes.

Le gouvernement ne serait que trop heureux de possder un motif
plausible pour frapper fort sur les hommes qu'il redoutait.

Tout bien considr, il fallait s'avancer d'un pas prudent en cette
affaire.

Je rendis donc  notre prisonnier son couteau et le traitai avec plus de
dfrence.

Il tait presque nuit quand nous mines le bateau  sec, et il faisait
trs noir avant notre arrive  Havant, et ce fut heureux car l'tat de
notre compagnon, ruisselant d'eau, sans bottes, sans chapeau, n'aurait
pas manqu de mettre les langues en mouvement, et peut-tre aussi
d'attirer la curiosit des autorits.

Mais nous ne rencontrmes me qui vive jusqu'au moment de notre arrive
 la porte de mon pre.




V--De l'homme aux paupires tombantes.


Ma mre et mon pre taient assis dans leurs fauteuils aux dossiers
levs, de chaque ct du foyer vide, quand nous arrivmes.

Il fumait la pipe de tabac d'Oroonoko, qu'il s'accordait chaque soir, et
elle travaillait  sa broderie.

Au moment o j'ouvris la porte, l'homme que j'amenais entra vivement,
s'inclina devant les deux vieillards et se mit  s'excuser avec
volubilit sur l'heure tardive de sa visite, et  raconter de quelle
faon je l'avais recueilli.

Je ne pus retenir un sourire en voyant l'extrme tonnement que tmoigna
ma mre lorsqu'elle eut jet les yeux sur lui, car la perte de ses
hautes bottes avait laiss  dcouvert une paire de fltes qui n'en
finissaient pas, et dont la maigreur tait encore accentue par les
larges culottes bouffantes  la hollandaise dont elles taient
surmontes.

La tunique de Decimus tait d'un drap grossier de couleur triste, avec
des boutons plats, neufs, en cuivre.

Par-dessous se voyait un gilet de calamanco blanchtre bord d'argent.

Par-dessus le collet de son habit passait un large col blanc selon la
mode de Hollande, et de l sortait son long cou noueux supportant une
tte ronde que couvrait une chevelure en brosse.

On et dit le navet piqu au bout d'un bton sur lequel nous tirions
dans les ftes foraines.

Ainsi quip, il restait debout, clignotant, fermant les yeux devant
l'clat de la lumire, dbitant ses excuses qu'il accompagnait d'autant
de rvrences et de courbettes qu'en fait Sir Peter Witling dans la
comdie.

J'tais sur le point d'entrer avec lui dans la pice quand Ruben me tira
par la manche pour me retenir:

--Non, dit-il, je n'entrerai pas avec vous. Il est probable que tout
cela aboutira  quelque malheur. Il se peut que mon pre grogne quand il
a bu ses cruches de bire, mais il n'en est pas moins un partisan de la
Haute glise et un tory dtermin, et je prfre rester en dehors de
toute cette histoire.

--Vous avez raison, rpondis-je. Il n'est nullement ncessaire que vous
vous mliez de cette affaire. Gardez boucle close surtout ce que vous
avez entendu.

--Muet comme un rat, dit-il en me serrant la main, avant de s'enfoncer
dans les tnbres.

Lorsque je retournai dans la chambre, je m'aperus que ma mre avait
couru  la cuisine, o le ptillement du menu bois indiquait qu'elle
allumait du feu.

Decimus Saxon tait assis sur le bord du coffre de chne  ct de mon
pre et l'piait attentivement de ses petits yeux clignotants, pendant
que le vieillard ajustait ses lunettes de corne et brisait le sceau de
la lettre que le visiteur inconnu venait de lui remettre.

Je vis que mon pre, aprs avoir jet les yeux sur la signature qui
terminait la longue ptre d'une criture serre, laissa chapper un
mouvement de surprise et resta un instant immobile  la regarder
fixement.

Puis il commena  lire, depuis le commencement, avec la plus grande
attention.

videmment elle ne lui apportait pas de mauvaises nouvelles, car ses
yeux tincelaient de joie quand il les releva aprs sa lecture, et plus
d'une fois il rit tout haut.

Enfin, il demanda  Saxon comment elle tait parvenue entre ses mains,
et s'il en connaissait le contenu.

--Oh! pour cela, dit le messager, elle m'a t remise par un personnage
qui n'tait rien moins que Dicky Rumbold lui-mme, et en prsence
d'autres qu'il ne m'appartient pas de nommer. Quant au contenu, votre
bon sens vous dira que je me garderais bien de risquer mon cou en
portant un message sans connatre la nature de ce message. Cartels,
_pronunciamientos_, dfis, signaux de trve, propositions de
_waffenstillstand_, comme les appellent les Allemands, tout cela a pass
par mes mains, sans jamais s'garer.

--Vraiment! dit mon pre, vous tes aussi du nombre des fidles?

--J'espre tre du nombre de ceux qui marchent dans le sentier troit et
plein d'pines, dit-il en parlant du nez comme le font les sectaires les
plus endurcis.

--Un sentier sur lequel aucun prlat ne peut nous servir de guide, dit
mon pre.

--O l'homme n'est rien, o le Seigneur est tout, rpartit Saxon.

--Trs bien! trs bien! s'cria mon pre. Micah, vous conduirez ce digne
homme dans ma chambre. Vous ferez en sorte qu'il ait du linge sec, et
mon second vtement complet en velours d'Utrecht. Il pourra lui servir
jusqu' ce que le sien soit sch. Mes bottes lui seront peut-tre aussi
utiles, mes bottes de cheval, en cuir non tann. Il y a un chapeau bord
d'argent suspendu dans l'armoire. Veillez  ce qu'il ne lui manque rien
de ce qui peut se trouver dans la maison. Le souper sera prt quand il
aura chang de vtements. Je vous prie de monter tout de suite, mon bon
monsieur Saxon. Autrement vous allez vous enrhumer.

--Nous n'avons oubli qu'une chose, dit notre visiteur en se levant de
sa chaise d'un air solennel et joignant ses longues mains nerveuses, ne
tardons pas un instant de plus  adresser quelques mots d'hommages au
Tout-Puissant pour ses multiples bienfaits, et pour la faveur qu'il m'a
faite en me tirant de l'abme, moi et mes lettre, tout comme Jonas fut
sauv de la violence des mchants qui le jetrent par-dessus bord et
tirrent peut-tre sur lui des coups de fauconneau, bien qu'il n'en soit
point fait mention dans l'criture sainte. Donc, prions, mes amis.

Alors, prenant un ton lev et une voix chantante; il dbita une longue
prire d'action de grce, qu'il conclut en implorant la grce et les
lumires divines sur la maison et tous ses habitants.

Il termina par un sonore amen, et alors voulut bien se laisser conduire
en haut, pendant que ma mre qui tait survenue  l'improviste, et avait
t extrmement difie de l'entendre, repartait en toute hte pour lui
prparer un verre d'_usquebaugh_ vert, avec dix gouttes d'_lixir de
Daffy_, ce qui tait sa recette souveraine contre les suites d'un bain
froid.

Il n'y avait pas un seul vnement de la vie, depuis le baptme jusqu'au
mariage, qui ne correspondit, dans le vocabulaire de ma mre,  une
chose qui se mangeait ou se buvait, pas une indisposition pour laquelle
elle n'et un remde agrable dans ses tiroirs bien garnis.

Matre Decimus Saxon, vtu de l'habit de velours d'Utrecht, et chauss
des bottes en cuir non tann de mon pre, faisait une toute autre figure
que l'pave souille qui s'tait glisse dans notre barque de pche avec
des mouvements d'anguille congre.

On et dit qu'il avait chang de faons en changeant d'habits, car,
pendant le souper, il se montra  l'gard de ma mre d'une galanterie
discrte, et cela lui seyait bien mieux que les faons narquoises et
suffisantes dont il avait us avec nous dans le bateau.

 vrai dire, s'il tait maintenant trs rserv, c'est qu'il y avait 
cela une excellente raison, car il fit une si large brche parmi les
victuailles servies sur la table qu'il ne lui restait gure de temps
pour causer.

 la fin, aprs avoir pass de la tranche de boeuf froid au pt de
chapon, et avoir continu par une perche de deux livres, qu'il fit
descendre au moyen d'un grand pot d'ale, il nous adressa  tous un
sourire, et dclara que pour le moment ses besoins charnels taient
satisfaits.

--Je me fais, dit-il, une rgle d'obir au sage prcepte, d'aprs lequel
on doit se lever de table avec assez d'apptit pour manger autant qu'on
vient de manger.

--Je conclus de vos paroles, monsieur, que vous avez fait de rudes
campagnes, remarqua mon pre, quand la table fut desservie, et que ma
mre se fut retire pour la nuit.

--Je suis un vieux batailleur, rpondit notre hte, en revissant sa
pipe, un vieux chien si maigre de la race des Tiens ferme. Ce corps
que voici porte les traces de maints coups d'estoc et de taille reus au
service de la loi protestante, sans compter d'autres, reus pour la
dfense de la Chrtient en gnral dans les guerres contre le Turc.
Monsieur, il y a des gouttes de mon sang sur toute la carte d'Europe.
Sans doute, je le reconnais, il ne fut pas toujours vers dans l'intrt
public, mais pour dfendre mon honneur dans un ou deux duels, ou
_holmgangs_, ainsi que cela se nommait chez les nations du Nord. Il est
ncessaire qu'un cavalier de fortune, qui le plus souvent est un
tranger en pays tranger, se montre un peu chatouilleux sur ce point,
car il est en quelque sorte le reprsentant de son pays dont le bon
renom doit lui tre plus cher que le sien propre.

--En pareille circonstance, votre arme tait l'pe, je suppose? dit mon
pre, en se dmenant sur sa chaise d'un air embarrass, ainsi qu'il
faisait lorsque s'veillaient ses instincts d'autrefois.

--Sabre, rapire, lame de Tolde, esponton, hache de combat, pique ou
demi-pique, morgenstiern, et hallebarde. Je parle avec la modestie
convenable, mais quand je tiens en main le sabre  un seul tranchant, le
sabre avec poignard, le sabre avec bouclier, le sabre courbe seul ou
l'assortiment de sabres courbes, je m'engage  tenir tte  n'importe
qui aura port la cotte de buffle,  l'exception de mon frre Quartus.

--Par ma foi, dit mon pre, les yeux brillants, si j'avais vingt ans de
moins, je m'essaierais avec vous. Mon jeu au sabre droit  t estim
bon par de rudes gens de guerre. Que Dieu me pardonne de me laisser
encore mouvoir par de telles vanits!

--J'en ai entendu dire du bien par des gens pieux, remarqua Saxon.
Matre Richard Rumbold lui-mme parla de vos exploits au duc d'Argyle.
N'y avait-il pas un cossais nomm Storr ou Stour?

--Oui, oui, Stour, de Drumlithie. Je l'ai fendu en deux presque jusqu'
la selle dans une escarmouche, la veille de Dunbar. Ainsi donc Dicky n'a
pas oubli cela? Il tenait bon jusqu'au bout, qu'il s'agt de prier ou
de se battre. Nous nous sommes trouvs cte  cte sur le champ de
bataille, et nous avons cherch la vrit ensemble dans la chambre.
Ainsi donc Dick va reprendre le harnais! Il lui tait impossible de
rester tranquille, tant qu'il y avait un coup  donner pour la foi
foule aux pieds. Si le flot de la guerre s'avance de ce ct-ci, moi
aussi... qui sait, qui sait?

--Et voici un combattant solide, dit Saxon en posant sa main sur mon
bras. Il a du nerf et des muscles, et sait parler firement 
l'occasion, ainsi que j'ai de bonnes raisons pour le savoir, quoique
nous ne nous connaissions que depuis peu. Ne pourrait-il pas se faire
qu'il frappe, lui aussi, son coup dans cette querelle?

--Nous discuterons de cela, dit mon pre d'un air pensif, en me
regardant par-dessous ses sourcils en broussailles, mais je vous en
prie, Matre Saxon, donnez-nous quelques autres dtails sur cette
affaire.  ce que j'ai appris, mon fils Micah vous a tir des flots.
Comment y tiez-vous tomb?

Decimus Saxon fuma sa pipe pendant plus d'une minute sans rien dire, en
homme qui passe la revue des vnements pour les ranger en bon ordre.

--Voici de quelle faon la chose arriva, dit-il enfin. Lorsque Jean de
Pologne chassa le Turc des portes de Vienne, la paix s'tablit parmi les
Principauts, et maint cavalier errant, comme moi, se trouva sans
emploi. Il n'y avait plus de guerre nulle part, si ce n'est de menues
escarmouches en Italie, o un soldat pt s'attendre  rcolter argent ou
renomme. J'errai donc par le Continent, fort marri de l'trange paix
qui rgnait partout.  la fin pourtant, arriv aux Pays-Bas, j'appris
que la Providence ayant pour propritaires et commandants mes deux
frres Nonus et Quartus tait sur le point de partir d'Amsterdam pour
une expdition  la cte de Guine. Je leur proposai de me joindre 
eux. Je fus donc pris comme associ  condition de payer un tiers du
prix de la cargaison. Pendant que j'attendais au port, je rencontrai
quelques-uns des exils, qui, ayant entendu parler de mon dvouement 
la cause protestante, me prsentrent au Duc et au Matre Rumbold, qui
confirent ces lettres  mes soins. Voil qui explique clairement de
quelle manire elles sont venues entre mes mains.

--Mais non de quelle manire vous et elles, vous tes trouvs  l'eau,
suggra mon pre.

--Oh! c'est par le plus grand des hasards, dit l'aventurier avec un
lger trouble. Ce fut la _fortuna belli_, ou pour parler avec plus de
proprit, _pacis_. J'avais demand  mes frres de s'arrter 
Portsmouth pour que je puisse me dbarrasser de ces lettres.  quoi ils
ont rpondu en un langage de gens mal levs, de butors, qu'ils
attendaient les mille guines qui reprsentaient ma part dans
l'entreprise.  quoi j'ai rpondu avec une familiarit fraternelle que
c'tait peu de chose, et que cette somme serait prleve sur les
profits, de notre affaire. Ils ont allgu que j'avais promis de payer
d'avance et qu'il leur fallait l'argent. Alors je me suis mis en mesure
de prouver tant par la mthode d'Aristote que par celle de Platon, et la
mthode dductive que n'ayant point de guines en ma possession, il
m'tait impossible d'en payer un millier, je leur fis remarquer en mme
temps que la participation prise  l'affaire par un honnte homme tait
en elle-mme une ample compensation pour l'argent, attendu que leur
rputation avait quelque peu souffert. En outre, donnant une nouvelle
preuve de ma franchise et de mon esprit conciliant, je leur proposai une
rencontre  l'pe ou au pistolet, avec l'un quelconque d'entre eux,
proposition qui aurait satisfait tout cavalier pris d'honneur. Mais
leurs mes basses et mercantiles leur suggrrent de prendre deux
mousquets, Nonus en dchargea un sur moi, et il est probable que Quartus
l'aurait imit, si je ne lui avait arrach l'arme des mains, et si je ne
l'avais fait partir pour empcher un nouveau mfait. Je crains bien
qu'en la dchargeant, un des lingots n'ait fait un trou dans la peau de
mon frre Nonus. Voyant qu'il pourrait bien survenir d'autres
complications  bord du navire, je pris le parti de le quitter sur le
champ, et pour ce faire, il me fallut ter mes belles bottes  revers,
qui,  en croire Vanseddars lui-mme, taient la meilleure paire qui ft
jamais sortie de son magasin. Des hottes  bout carr,  double semelle!
Hlas! Hlas!

--Il est trange que vous ayez t recueilli par le fils mme de l'homme
pour qui vous aviez une lettre.

--Ce sont les voies de la Providence, rpondit Saxon. J'en ai vingt-deux
autres qui doivent tre remises de la main  la main. Si vous me
permettez d'user de votre demeure quelque temps, j'en ferai mon quartier
gnral.

--Usez-en comme si elle vous appartenait, dit mon pre.

--Votre trs reconnaissant, serviteur, rpliqua Decimus, en se levant
brusquement et mettant la main sur son coeur. Je me trouve en vrit
dans un port de repos, aprs la socit impie et profane de mes frres.
Ne chanterons-nous pas un hymne avant de nous dlasser des affaires de
la journe?

Mon pre y consentit avec empressement, et nous chantmes:  terre
heureuse.

Aprs quoi notre hte nous suivit dans sa chambre, en emportant la
bouteille d'_usquebaugh_ entame que ma mre avait laisse sur la table.

S'il agissait ainsi, c'tait, d'aprs lui, qu'il redoutait une attaque
de la fivre persane, contracte dans ses campagnes contre l'Ottoman, et
sujette  revenir d'un moment  l'autre.

Je le laissai dans notre meilleure chambre  coucher et allai retrouver
mon pre, toujours assis, la tte penche sous le poids des rflexions,
dans son coin ordinaire.

--Que pensez-vous de ma trouvaille, papa? demandai je.

--Un homme de talent et de pit, rpondit-il, mais la vrit, c'est
qu'il m'a apport les nouvelles les plus propres  me rjouir le coeur.
Aussi n'aurais je pu lui faire mauvais accueil, quand mme il et t le
pape de Rome.

--Quelles nouvelles, alors?

--Les voici, les voici, s'cria-t-il, en tirant la lettre de sa
poitrine, l'air tout joyeux. Je vais vous les lire, mon garon. Non, je
ferais mieux d'aller dormir sur cela, et de les lire demain, quand nous
aurons les ides plus claires. Que le Seigneur me dirige sur ma route,
et qu'il confonde le tyran! Priez, pour avoir des lumires, mon garon,
car il peut se faire que ma vie et la vtre soient pareillement en jeu.




VI--Au sujet de la lettre venue des Pays-Bas.


Je me levai le matin de bonne heure, et je courus, selon l'usage des
campagnards,  la chambre de notre hte pour voir si je pouvais lui tre
de quelque utilit.

En poussant sa porte, je m'aperus qu'elle rsistait.

Cela me surprit d'autant plus que je savais qu'il n'y avait en dedans ni
clef, ni verrou.

Mais elle cda peu  peu sous ma pousse, et je reconnus qu'un lourd
coffre ordinairement plac prs de la fentre avait chang de place et
t mis l pour empcher toute intrusion.

Cette prcaution, prise sous le toit paternel, comme s'il se trouvait
dans une tanire de voleurs, me mit en colre.

Je donnai un violent coup d'paule qui dplaa le coffre, ce qui me
permit d'entrer dans la chambre.

Monsieur Saxon tait assis dans le lit et jetait autour de lui des
regards fixes, comme s'il ne savait pas trs bien o il tait.

Il avait nou un mouchoir blanc autour de sa tte, en guise de bonnet de
nuit, et son visage aux traits durs, ras de prs, vu sous cet abri,
contribuait avec son corps osseux,  lui donner l'air d'une gigantesque
vieille femme.

La bouteille d'_usquebaugh_ vide tait pose  ct de son lit.

videmment les craintes s'taient ralises.

Il avait eu une attaque de fivre persane.

--Ah! mon jeune ami, dit-il enfin, c'est donc l'usage dans cette partie
du pays, de prendre d'assaut ou par escalade les chambres de vos htes,
aux premires heures du matin?

--Est-ce l'habitude, rpondis-je d'un ton rude, de barricader votre
porte quand vous dormez sous le toit d'un honnte homme! Qu'aviez-vous 
craindre pour prendre une prcaution de ce genre!

--Bon! vous tes un mangeur de feu! rpondit-il en se renversant de
nouveau sur l'oreiller et ramenant les draps sur lui, un _feuerkopf_,
comme disent les Allemands, ou plutt un _tollkopf_ mot qui, pris dans
son sens propre signifie tte folle. Votre pre,  ce que j'ai appris,
tait un homme vigoureux et violent, quand le sang de la jeunesse
circulait dans ses veines; mais, autant que je puis en juger, vous
n'tes pas en arrire de lui. Sachez donc que le porteur de papiers
importants, _documenta pretiosa sed periculosa_, a pour devoir de ne
rien laisser au hasard, et de veiller de toutes les faons sur le dpt
qui lui a t confi.  la vrit, je suis dans la maison d'un honnte
homme, mais je ne sais qui peut entrer, qui peut venir pendant les
heures de la nuit. Vraiment, pour cette affaire... Mais j'en ai dit
assez, je serai avec vous dans un instant.

--Vos habits sont secs et tout prts, fis-je remarquer.

--Assez! Assez! Je ne veux pas me plaindre du vtement complet que votre
pre m'a prt. Peut-tre tais-je accoutum  en porter de meilleurs,
mais celui-ci fera mon affaire. Le camp n'est pas la cour.

Pour moi, il tait vident que le vtement de mon pre valait infiniment
mieux soit par la coupe, soit par l'toffe, que celui qu'avait port sur
lui notre hte.

Mais comme il avait rentr compltement sa tte sous les draps du lit,
il n'y avait rien de plus  dire.

Je descendis  la chambre du bas, o je trouvai mon pre activement
occup  assujettir une boucle neuve au baudrier de son pe, pendant
que ma mre prparait le repas du matin.

--Venez dans la cour avec moi, Micah, dit mon pre. Je voudrais vous
dire un mot.

Les ouvriers n'taient pas encore  leur travail.

Nous sortmes donc par cette belle matine pour nous asseoir sur le
petit parapet de pierre qui sert  tendre les peaux.

--Je suis sorti ce matin pour voir o j'en suis de l'exercice au sabre,
dit-il. Je m'aperois que j'ai gard toute ma vivacit pour un coup de
pointu, mais pour les coups de taille je sens une raideur pnible. Je
pourrais rendre quelques services  l'occasion, mais hlas! je ne suis
plus le sabreur qui menait l'aile gauche du plus beau rgiment de
cavalerie qui ait jamais march derrire les timbaliers. Le Seigneur
m'avait donn, le Seigneur m'a t. Mais si je suis vieux et us, j'ai
le fruit de mes reins pour prendre ma place et manier la mme pe pour
la mme cause. Vous partirez  ma place, Micah.

--Partir! o?

--Chut, mon garon, et coutez. N'en dites pas trop long  votre mre,
car les femmes ont le coeur sans force. Lorsqu'Abraham offrit son
premier-n, je suis certain qu'il n'en parla gure  Sarah. Voici la
lettre. Savez-vous qui est ce Rumbold?

--Je suis sr de vous avoir entendu parler de lui comme d'un de vos
compagnons d'autrefois.

--C'est bien lui, un homme sr et sincre. Il fut si fidle--fidle
jusqu'au meurtre--que quand l'arme des Justes se dispersa, il ne dposa
point son zle en mme temps que son justaucorps de buffle. Il s'tablit
comme fabricant de malt  Hoddesdon, et ce ft chez lui qu'on prpara le
fameux complot de Rye-House, o furent impliqus tant de braves gens.

--N'tait-ce pas un dloyal projet d'assassinat, demandai-je.

--Non! Ne vous laissez pas dcevoir par les mots. Ce sont des gens
malveillants qui sont les auteurs de cette vile calomnie que Rumbold et
ses amis projetaient un assassinat. Ce qu'ils voulaient accomplir, ils
taient rsolus  le faire au grand jour,  trente d'entre eux contre
cinquante hommes de la Garde Royale, lorsque Charles et Jacques se
rendraient  Newmarket. Si le roi et son frre avaient reu une balle ou
un coup de pointe de sabre, ils l'auraient reu en pleine bataille, o
leurs agresseurs se seraient exposs. C'tait coup pour coup; ce n'tait
point un assassinat.

Il se tut et posa sur moi un regard interrogateur.

Je ne saurais dire franchement que je fus satisfait, car une attaque
contre des gens sans armes et sans dfiance, fussent-ils mme entours
par des gardes du corps, n'tait pas justifiable  mes yeux.

--Lorsque le complot eut chou, reprit mon pre, Rumbold dut fuir pour
sauver sa vie, mais il russit  glisser entre les mains de ceux qui le
poursuivaient, et  gagner les Pays-Bas. Il y trouva runis un grand
nombre d'ennemis du gouvernement. Des messages ritrs venant
d'Angleterre, et surtout des comts de l'Ouest et de Londres, leur
affirmaient que s'ils voulaient enfin tenter une invasion, ils
pourraient compter sur des secours tant en hommes qu'en argent. Mais ils
furent quelque temps dans l'embarras, faute d'un chef qui eut assez
d'importance pour excuter un aussi grand projet, mais enfin maintenant
ils en ont un, le meilleur qu'on pt choisir. Ce n'est rien moins que le
bien aim capitaine protestant, James, duc de Monmouth, fils de
Charles II.

--Fils lgitime, remarquai-je.

--C'est vrai ou c'est faux. Certains prtendent que Lucy Walters tait
pouse lgitime. Btard ou non, il professe les vrais principes de la
vnrable glise et il est aim du peuple. Qu'il se montre dans l'Ouest,
et les soldats surgiront comme les fleurs au printemps.

Il se tut et me conduisit  l'autre bout de la cour, car les ouvriers
arrivaient dj et entouraient la fosse  plonger les peaux.

--Monmouth est en route, reprit-il, et s'attend  rallier sous son
tendard tous les braves Protestants. Le duc d'Argyle doit commander un
corps distinct, qui mettra en feu tous les Highlands d'cosse.  eux
deux, ils esprent obliger le perscuteur des fidles  demander grce.
Mais j'entends la voix de l'ami Saxon, et je ne veux pas qu'il dise que
je me suis conduit comme un rustre  son gard. Voici la lettre, mon
garon. Lisez-la attentivement, et rappelez-vous que quand des braves
luttent pour leurs droits, il est juste qu'un membre de la vieille
famille rebelle de Clarke soit dans leurs rangs.

Je pris la lettre, et aprs m'tre promen dans la campagne, je
m'tablis confortablement sous un arbre pour la lire.

Cette feuille jaunie que je tiens en ce moment, c'est celle-l mme qui
fut apporte par Decimus Saxon, celle que je lus dans cette belle
matine de mai  l'ombre de l'aubpine.

Je vous la reproduis telle quelle.

 mon ami et compagnon dans la cause du Seigneur, Joseph Clarke.

Sache, ami, que la dlivrance est proche pour Isral, et que le roi
criminel ainsi que ceux qui le soutiennent seront frapps et entirement
abattus,  tel point qu'on ne sache plus l'endroit o ils se trouvaient
sur la terre.

Hte-toi, ds lors, de donner une preuve de ta foi, pour qu'au jour de
peine, tu ne sois point trouv en dfaut.

Il est arriv que de temps  autre beaucoup de ceux qui appartiennent 
l'glise souffrante, tant dans notre pays que parmi les cossais, se
sont runis en cette bonne ville luthrienne d'Amsterdam, et qu' la fin
ils se sont trouvs en nombre suffisant, pour entreprendre une bonne
besogne.

Car il y a au milieu de nous Mylord Grey de Wark, Wade, Dare de
Taunton, Ayloffe, Holmes, Hollis, Goodenough, et d'autres que tu
connatras.

Parmi les cossais, il y a le Duc d'Argyle, qui a souffert cruellement
pour le Covenant, Sir Patrick Hume, Fletcher de Saltoun, Sir John
Cochrane, le Docteur Ferguson, le Major Elphinstone et d'autres.

 ceux-ci nous aurions volontiers ajout Locke et le vieux Hal Ludlow,
mais ils ne sont ni chauds ni froids, comme ceux de l'glise de
Laodice.

Toutefois il est maintenant arriv que Monmouth, aprs avoir longtemps
vcu dans les chanes honteuses de cette femme Madianite nomme
Wentworth, s'est enfin tourn  des choses plus hautes et qu'il a
consenti  proclamer ses droits  la couronne.

Il a t reconnu que les cossais prfraient suivre un chef de leur
propre nation, et il a t en consquence dcid qu'Argyle, ou Mac
Callum le Grand, ainsi que le nomment les sauvages dpourvus de culottes
d'Inverary, commandera une expdition distincte sur la cote occidentale
de L'cosse.

On espre lever cinq mille Campbells, et tre rejoint par tous les
Convenanters et Whigs de l'Ouest, gens qui feraient de bonnes troupes
comme autrefois, s'ils avaient seulement des officiers craignant Dieu et
expriments dans les hasards des combats et les usages de la guerre.

Avec une arme pareille, il serait en mesure d'occuper Glasgow, et
d'attirer dans le Nord les forces royales.

Ayloffe et moi, nous partons avec Argyle.

Il est probable que nos pieds auront touch le sol cossais avant que
cette lettre soit sous tes yeux.

Le corps principal part avec Monmouth, et dbarque sur un point
favorable de l'Ouest, o nous sommes assurs d'amis nombreux.

Je ne puis nommer cet endroit, dans la crainte que cette lettre ne
s'gare, mais tu ne tarderas pas  l'apprendre.

J'ai crit  tous les honntes gens qui habitent prs de la cte, en
leur demandant de se tenir prts  seconder la rvolte.

Le roi est faible et dtest de la majorit de ses sujets.

Il ne faut qu'un grand coup pour faire tomber sa couronne dans la
poussire.

Monmouth partira dans quelques semaines, quand son armement sera achev
et le temps favorable.

Si tu peux venir, mon vieux camarade, je sais bien que je n'aurai pas 
te prier pour que tu sois sous notre drapeau.

Si par hasard une existence paisible et le dclin de ta force
t'interdisaient de te joindre  nous, j'espre que tu lutteras pour nous
par la prire, ainsi que le fit le saint prophte d'autrefois.

Peut-tre mme, car j'apprends que tu as prospr en ce qui concerne
les choses de ce monde, seras-tu en tat d'quiper un piquier ou deux,
ou d'envoyer un prsent pour la caisse de l'arme, laquelle ne sera pas
des mieux pourvues.

Ce n'est point dans l'or que nous mettons notre confiance, mais dans
l'acier et dans la bont de notre cause.

Cependant l'or sera le bienvenu.

Si nous chouons, nous tomberons en hommes et en chrtiens.

Si nous russissons, nous verrons comment ce parjure de Jacques, ce
perscuteur des saints, cet homme au coeur dur comme la pierre de
dessous dans un moulin, et qui souriait  Edimburg quand les pouces des
fidles taient arrachs de leur articulation, nous verrons s'il
supportera virilement l'adversit quand elle fondra sur lui.

Que la main du Tout-Puissant soit au-dessus de nous!

Je sais peu de chose sur le compte du porteur de cette lettre, except
qu'il se dit du nombre des lus.

Si tu viens au camp de Monmouth, fais en sorte de l'avoir avec toi, car
il a acquis une grande exprience dans les guerres d'Allemagne,
d'Espagne et de Turquie.

Votre ami dans la foi du Christ.

RICHARD RUMBOLD

Offre mes compliments  ton pouse. Qu'elle lise l'ptre  Timothe,
chapitre huitime, du neuvime au quinzime verset.

J'avais lu avec soin cette longue lettre.

Je la remis alors dans ma poche, et regagnai le logis pour djeuner.

Mon pre me jeta un regard interrogateur quand je rentrai, mais je ne
dis rien pour y rpondre, car j'avais l'esprit plein de tnbres et
d'incertitude.

Ce jour-l, Decimus Saxon nous quitta, en vue de faire le tour du pays
pour remettre les lettres, mais en nous promettant de revenir bientt.

Il survint une petite msaventure avant son dpart, car pendant que nous
causions de son voyage, mon frre Hosea jugea  propos de jouer avec la
poire  poudre de mon pre, qui prit feu, en lanant tout  coup une
grande flamme, et parsema les murs d'clats de mtal.

L'explosion fut si brusque et si violente que mon pre et moi nous nous
levmes en sursaut, mais Saxon, qui tournait le dos  mon frre, resta
immobile, se carrant sur sa chaise, sans jeter un coup d'oeil derrire
lui, sans qu'un changement part sur sa figure aux traits rudes.

Par une chance incroyable, personne ne fut atteint, pas mme Hosea, mais
cet incident me donna quelque estime pour notre nouvelle connaissance.

Lorsqu'il partit, qu'il parcourut la rue du village, son long corps
efflanqu, son visage trange et ses traits durs, et le chapeau brod
d'argent de mon pre, dont il tait coiff attirrent plus d'attention
que je n'en souhaitais,  raison de l'importance des missives qu'il
portait, et de la certitude qu'elles seraient dcouvertes, dans le cas
o on l'arrterait comme inconnu n'ayant nul rpondant.

Heureusement la curiosit des compagnons n'eut d'autre effet que de les
grouper sur leurs portes et  leurs fentres, d'o ils contemplaient le
passant en ouvrant de grands yeux, pendant que lui, enchant de
l'attention qu'il excitait, s'en allait  grandes enjambes, le nez en
l'air et faisant tournoyer ma trique dans sa main.

Il avait laiss derrire lui la meilleure opinion sur son compte.

La bienveillance de mon pre lui avait t acquise par sa pit et les
sacrifices qu'il prtendait avoir faite pour la foi.

Il avait enseign  ma mre comment les Serbes portent leurs bonnets.

Il lui avait aussi montr une nouvelle faon d'apprter les _marigolds_,
en usage chez les Lithuaniens.

Quant  moi, j'avoue qu'il me restait une vague rserve  l'gard de ce
personnage, et que j'tais rsolu  ne pas lui tmoigner plus de
confiance qu'il ne le faudrait.

Mais pour le moment, il n'y avait qu'une conduite  tenir, qui tait de
le traiter comme l'ambassadeur de gens amis.

Et moi? Que devais-je faire?

Obir aux dsirs paternels et tirer mon pe vierge en faveur des
insurgs, ou me tenir  l'cart et voir quelle tournure les vnements
prendraient d'eux-mmes?

Il tait plus convenable que ce fut moi qui partt et non lui.

Mais d'autre part je n'avais rien de l'ardeur du zlateur en religion.

Papisme, glise, Dissenters, tous me semblaient avoir leurs bons cts,
mais aucun ne paraissait valoir l'effusion du sang humain.

Jacques tait peut-tre un parjure, un homme mprisable, mais autant que
je pouvais le voir, il tait le roi lgitime d'Angleterre, et des
histoires de mariages secrets, de cassette noire, n'taient pas de
nature  faire oublier que son rival tait en apparence un fils
illgitime, et comme tel inligible pour le trne.

Pourrait-on dire quel acte coupable de la part du monarque donnait  son
peuple le droit de le chasser.

Qui devrait tre juge en pareil cas?

Et, cependant, il tait notoire que cet homme avait viol ses promesses,
et cela devait dlier ses sujets de leur soumission.

C'tait l une question bien difficile  rsoudre pour un jeune
campagnard.

Pourtant il fallait la rsoudre, et sans dlai.

Je pris mon chapeau et m'en allai par la rue du village en retournant la
chose dans mon esprit.

Mais il ne m'tait pas trs facile de penser  quoi que ce ft de
srieux dans le village, car j'tais jusqu' un certain point le favori
des jeunes et des vieux, en sorte que je ne pouvais faire dix pas sans
qu'on me salut ou qu'on m'adresst la parole.

Je tranais aprs moi mes frres.

Les enfants du boulanger Misford taient pendus  mes basques et je
tenais par la main les deux fillettes du meunier.

Puis, quand j'eus russi  me dbarrasser de tous ces tourdis, je
tombais sur Dame Fullerton, la veuve.

Elle me conta d'un ton lamentable l'affaire de sa meule  aiguiser, qui
tait tombe de son support, et que ni elle ni ses gens ne parvenaient 
remettre en place.

Je mis ordre  la chose, et je repris ma promenade, mais je ne pouvais
gure passer devant l'enseigne de la _Gerbe de bl_ sans que John
Lockarby, le pre Ruben, fondit sur moi, et me presst vivement d'entrer
pour boire avec lui le coup du matin.

--Un verre de la meilleure bire qu'il y ait dans le pays, brasse sous
mon propre toit, dit-il en la versant dans la coupe. Voyons, Matre
Micah,  un coffre comme le vtre, il faut certainement une forte dose
de bon malt pour le tenir en bonne condition.

--Et de la bire comme celle-l mrite bien un bon coffre pour la
contenir, dit Ruben, qui tait  la besogne parmi les bouteilles.

--Qu'en pensez-vous, Micah! dit l'htelier. Hier matin le Squire de
Milton se trouvait ici avec Johnny Fernley, celui du ct du Bank, et
ils prtendent qu'il y a  Farnham un homme capable de vous tomber  la
lutte, deux fois sur trois, et de dcouvrir votre jeu, pour une mise qui
en vaille la peine.

--Peuh! rpondis-je, vous voudriez faire de moi un mtin de combat, qui
montre les dents  tous les gens du pays! Qu'est-ce que cela prouverait
que cet homme me tombe, ou que je le tombe?

--Qu'est-ce que cela prouverait? Et bien, et l'honneur de Havant? Est-ce
que cela ne signifie rien?... Mais vous avez raison, reprit-il, en
vidant son gobelet de corne, qu'est-ce que toute cette existence
villageoise, avec ses petits triomphes, pour des gens tels que vous?
Vous tes tout aussi hors de votre place que du vin de vendange  un
souper de moisson. C'est toute la vaste Angleterre, et non pas les rues
de Havant, qui forme une scne digne d'un homme de votre sorte. Est-ce
votre affaire de battre des peaux, et de tanner du cuir?

--Mon pre voudrait que vous partiez pour faire le chevalier errant, dit
Ruben en riant. Vous risqueriez d'avoir la peau battue et le cuir tann.

--A-t-on jamais vu une langue aussi longue dans un corps aussi court?
s'cria l'htelier. Mais parlons pour tout de bon, Matre Micah. C'est
tout  fait srieusement que je vous le dis! Vous gaspillez vos jours de
jeunesse, alors que la vie ptille, qu'elle brille, et vous le
regretterez quand vous n'aurez plus que la lie sans force et sans saveur
de la vieillesse.

--Ainsi parla le brasseur, dit Ruben, mais mon pre a raison tout de
mme, avec sa faon de dire les choses en homme qui vit dans le bouillon
et l'eau.

--J'y songerai, dis-je.

Puis prenant cong de cette paire d'amis par un signe de tte, je me
remis en route.

Lorsque je passai, Zacharie Palmer tait occup  raboter une planche.

Il leva les yeux et me souhaita le bonjour.

--J'ai un livre pour vous, mon garon, dit-il.

--Je viens justement de finir le _Comus_ rpondis-je, car il m'avait
prt le pome de Milton, mais quel est ce nouveau livre, papa?

--Il a pour auteur le savant Locke, et il traite de l'tat et de la
science du gouvernement. C'est un tout petit ouvrage, mais si l'on
pouvait mettre la sagesse dans une balance, il pserait autant qu'une
bibliothque. Vous l'aurez ds que je l'aurai fini, peut-tre demain ou
aprs-demain. C'est un grand homme, Matre Locke. En ce moment
n'erre-t-il point par les Pays-Bas plutt que de flchir le genou devant
ce que sa conscience n'approuve pas?

--Il y a bien des honntes gens parmi les exils, n'est-ce pas? dis-je.

--L'lite du pays, rpondit-il. Un pays est bien malade quand il chasse
au loin les plus grands et les plus braves de ses citoyens. Le jour
approche, j'en ai peur, o chacun se verra contraint de choisir entre
ses croyances et sa libert. Je suis un vieillard, Micah, mon garon,
mais je puis vivre assez longtemps pour voir d'tranges choses dans ce
royaume jadis protestant.

--Mais si ces exils ralisaient leurs projets, objectai-je, ils
mettraient Monmouth sur le trne, et changeraient ainsi injustement
l'ordre de la succession.

--Non, non, rpondit le vieux Zacharie, en dposant son rabot, s'ils se
servent du nom de Monmouth, ce n'est que pour donner plus de force 
leur cause, et pour montrer qu'ils ont un chef renomm. Si Jacques tait
chass du trne, les Communes d'Angleterre runies en Parlement auraient
 lui dsigner un successeur. Il y a derrire Monmouth des hommes qui ne
bougeraient pas s'il devait en tre autrement.

--Alors, papa, dis-je, puisque je peux me fier  vous et que vous me
direz ce que vous pensez rellement, serait-il bien, dans le cas o le
drapeau de Monmouth serait dploy, que je me joigne  lui?

Le charpentier caressa sa barbe blanche, et rflchit un instant.

--C'est l une grosse question, dit-il enfin, et pourtant m'est avis
qu'elle ne comporte qu'une seule rponse, surtout pour le fils de votre
pre. Si l'on mettait fin au rgne de Jacques, il ne serait pas trop
tard pour maintenir la nation dans l'ancienne croyance, mais si on
laissait le mal s'tendre, il pourrait se faire que l'expulsion du tyran
lui-mme n'empcht pas la mauvaise semence de germer. Ainsi donc je
suis d'avis que si les exils font une pareille tentative, il est du
devoir de tous ceux qui attachent quelque prix  la libert de
conscience, de se joindre  eux. Et vous, mon fils, l'orgueil du
village, pouvez-vous faire un meilleur emploi de votre vigueur que de la
consacrer  l'oeuvre de dlivrer votre pays de ce joug insupportable?

C'est l un conseil qui serait qualifi de trahison, un conseil
dangereux, qui pourrait aboutir  une courte confession et  une mort
sanglante, mais, sur le Dieu vivant, je ne vous tiendrais pas un autre
langage, quand vous seriez mon propre fils.

Ainsi parla le vieux charpentier d'une voix toute vibrante, tant il y
avait de gravit.

Puis il se remit  travailler sa planche, pendant que je lui disais
quelques mots de gratitude.

Ensuite, je m'loignai en rflchissant sur ce qu'il m'avait dit.

Je n'tais pas encore bien loin, quand la voix enroue de Salomon Sprent
interrompit mes mditations.

--Oh, l-bas, oh! beugla-t-il, bien que sa bouche ft  quelques yards
seulement de mon oreille, est-ce que vous allez passer  travers mon
cubier sans ralentir la marche? Carguez les voiles, vous dis-je,
carguez les voiles.

--Ah! dis-je, capitaine, je ne vous voyais pas. J'tais tout entier 
mes rflexions.

--Tout  la drive, et personne au poste de garde! dit-il en se frayant
passage par la brche de la haie. Par tous les ngres, mon garon, les
amis ne sont pas si nombreux, croyez-vous, qu'on puisse passer devant
eux sans saluer du pavillon. Par ma foi, si j'avais de l'artillerie, je
vous aurais envoy un boulet par les baux.

--Ne vous fchez pas, capitaine, car le vtran avait l'air contrari,
j'ai bien des sujets de proccupation ce matin.

--Et moi aussi, matelot, rpondit-il d'une voix plus douce, que
dites-vous de mon grement, hein?

Il se tourna lentement en plein soleil, tout en parlant et je vis alors
qu'il tait vtu avec une recherche peu ordinaire.

Il portait un habillement complet de drap bleu avec huit ranges de
boutons, culottes pareilles, avec de gros flots de ruban attachs aux
genoux.

Son gilet tait d'une toffe plus lgre, sem d'ancres d'argent, avec
une bordure de dentelle d'un doigt de largeur.

Sa botte tait si large qu'on et dit qu'il avait le pied dans un seau,
et il portait un sabre d'abordage suspendu  un baudrier de cuir qui
reposait sur son paule droite.

--J'ai pass partout une nouvelle couche de peinture, dit-il en clignant
de l'oeil. Caramba, le vieux bateau ne fait pas eau, encore. Que
diriez-vous  prsent, si j'tais sur le point de jeter une aussire 
un petit bachot pour le prendre  l'attache.

--Une vache!

--Une vache! Pour qui me prenez-vous? Non, mon garon, une belle fille,
un petit esquif comme on n'en a gure vu de plus solides faire voile
vers le port conjugal.

--Voici bien longtemps que je n'ai appris de meilleures nouvelles,
dis-je. Je ne savais pas mme que vous fussiez fianc. Alors, pour quand
le mariage?

--Doucement, l'ami, doucement, et jetez votre sonde. Vous tes sorti de
votre chenal, et vous tes en eau basse. Je n'ai jamais dit que je fusse
fianc.

--Quoi donc, alors? demandai-je.

--Je lve l'ancre, pour le moment. Je vais porter sur elle et lui faire
sommation. Attention, mon garon, reprit-il, en tant son bonnet et
grattant ses cheveux rebelles. J'ai eu assez souvent affaire aux
donzelles, depuis le Levant jusqu'aux Antilles, des donzelles comme en
trouve le marin, toutes en maquillage et en poches. Ds qu'on a lanc sa
premire grenade  la main, elles baissent pavillon. Non, c'est un
navire d'une autre coupe, que je ne connais pas, et si je ne manoeuvre
pas la barre avec attention, il pourrait bien se faire qu'il me laisse
l entre le vent et l'eau, avant que je sache seulement si je suis
fianc. Qu'en dites-vous? H! Faut-il que je me range hardiment bord 
bord, dites, et que je l'emporte  l'arme blanche, ou bien vaut-il mieux
que je me tienne au large et que j'essaie d'un feu  distance? Je ne
suis pas de ces savants avocats, retors  la langue bien huile, mais si
elle consent  prendre un compagnon, je lui serai dvou, quelque vent,
quelque temps qu'il fasse tant que mes planches dureront.

--Je ne suis gure en tat de donner des conseils en un cas pareil,
dis-je, car mon exprience est moindre que la vtre. Je pense nanmoins
qu'il serait prfrable de lui parler le coeur sur la main, en langage
bien clair, en langage de marin.

--Oui, oui, ce sera pour elle  prendre o  laisser. C'est de Phb
Dawson, la fille du forgeron, qu'il s'agit. Manoeuvrons pour reculer, et
prenons une goutte de vritable Nantes, avant de partir. J'en ai un
baril qui vient d'arriver et qui n'a pas pay un denier au Roi.

--Non, il vaut mieux n'y pas toucher, rpondis-je.

--H! que dites-vous? Vous avez peut-tre raison. Alors coupez vos
amarres, et dployez vos voiles, car il nous faut partir.

--Mais cela ne me regarde pas, dis-je.

--Cela ne vous regarde pas? Cela...

Il tait trop agit pour continuer: il dut se borner  tourner vers moi
un visage charg de reproches.

--J'avais meilleure opinion de vous, Micah; est-ce que vous allez
laisser cette vieille carcasse toute disloque aller au combat, sans que
vous soyez l pour l'aider d'une borde?

--Que voulez-vous donc que je fasse?

--Eh bien, je voudrais que vous soyez l pour m'encourager selon les
circonstances. Si je me lance  l'abordage, il faudrait que vous la
preniez d'enfilade, de faon  la couvrir de feux. Si je l'attaque par
tribord, vous en feriez autant par bbord. Si je suis mis hors de
combats vous attireriez ses feux sur vous pendant que je me radoube.
Voyons, l'ami, vous n'allez pas m'abandonner.

Les figures, l'loquence navale du vieux marin n'taient pas toujours
intelligibles pour moi, mais il tait clair qu'il avait compt sur moi
pour l'accompagner, et j'tais galement dcid  ne point le faire.

Enfin,  force de raisonnements, je lui fis comprendre que ma prsence
lui serait plus nuisible qu'utile, et qu'elle dtruirait probablement
toutes les chances de russite.

--Bon! Bon! grommela-t-il, enfin, je n'ai jamais pris part  une
expdition de ce genre. Et si c'est la coutume des navires clibataires
de partir seuls pour les fianailles, je m'exposerai tout seul.
Toutefois vous viendrez avec moi comme compagnon de route, vous
louvoierez entre moi et la dite, ou vous me coulerez si je recule d'un
pas.

J'avais l'esprit entirement absorb par les projets de mon pre et les
perspectives qui s'offraient  moi.

Mais il me paraissait impossible de refuser, car le vieux Salomon
parlait du ton le plus convaincu.

Le seul parti  prendre tait de laisser de ct l'affaire et de voir
comment tournerait cette expdition.

--Souvenez-vous bien, Salomon, dis-je, que je ne veux pas franchir le
seuil.

--Oui, oui, matelot, vous ferez comme vous voudrez. Nous aurons 
marcher tout le temps contre le vent. Elle est aux coutes, car je l'ai
hle hier soir, et je lui ai fait savoir que je porterais sur elle, 
sept heures du quart du matin.

Tout en cheminant avec lui sur la route, je me disais que Phb devrait
tre fort au courant des termes nautiques pour comprendre quelque chose
aux propos du bonhomme, quand il s'arrta court, et donna une tape sur
ses poches.

--Diable! s'cria-t-il, j'ai oubli de prendre un pistolet.

--Au nom du ciel! dis-je tout effar, qu'avez-vous besoin d'un pistolet?

--Eh! mais pour faire des signaux, dit-il. C'est bien singulier que je
n'aie pas pens  cela. Comment un convoyeur saura-t-il ce qui se passe
en avant de lui, si le navire amiral n'a point d'artillerie? Si la jeune
personne m'avait bien reu, j'aurais tir un coup de canon pour vous le
faire savoir.

--Mais, rpondis-je, si vous ne sortez pas, je supposerai que tout va
bien. Si les choses tournent mal, je ne serai pas longtemps  vous
revoir.

--Oui ou  attendre. Je hisserai un pavillon blanc au sabord de gauche;
un pavillon blanc signifiera qu'elle s'est rendue. _Nombre de Dios_, au
temps o j'tais mousse canonnier sur le vieux navire le _Lion_, le jour
o nous attaqumes le _Spiritus Sanctus_, qui avait deux tages de
canons, la premire fois que j'entendis le sifflement d'une balle, mon
coeur ne battit jamais comme il le fait maintenant. Qu'en dites-vous, si
nous battions en retraite pour attendre un vent favorable et dire un mot
 ce baril d'eau-de-vie de Nantes?

--Non, l'ami, tenez ferme, dis-je.

 ce moment, nous tions arrivs au cottage revtu de lierre derrire
lequel se trouvait la forge du village.

--Quoi, Salomon! repris-je. Un marin anglais a-t-il jamais craint un
ennemi, avec ou sans jupons?

--Non, que je sois maudit si j'ai peur! dit Salomon en se carrant.
Jamais un seul Espagnol, diable ou hollandais! Donc en avant sur elle!

Et en disant cela, il pntra dans le cottage, et me laissa debout  la
porte  claire-voie du jardin, o j'tais diverti autant que vex de
voir mes rflexions interrompues.

Et, en effet, le marin n'eut pas des peines bien grandes  faire agrer
sa demande.

Il manoeuvra de manire  capturer sa prise, pour employer son propre
langage.

J'entendis du jardin le bourdonnement de sa voix rude, puis un carillon
de rire aigu finissant par un petit cri.

Cela signifiait sans doute qu'on se serrait de prs.

Puis, il y eut un court instant de silence, et enfin je vis un mouchoir
blanc s'agiter  la fentre, et je m'aperus que c'tait Phb en
personne qui le faisait voltiger.

Bah! c'tait une fille pimpante,  l'me tendre, et au fond du coeur, je
fus enchant que le vieux marin et prs de lui, pour le soigner, une
telle compagne.

Ainsi donc voil un excellent ami dont l'existence tait dfinitivement
fixe.

Un autre, que je consultais, m'assurait que je gaspillais mes meilleures
annes au village.

Un troisime, le plus respect de tous, m'engageait franchement  me
joindre aux insurgs, si l'occasion s'en prsentait.

En cas de refus, j'aurais la honte de voir mon vieux pre partir pour
les combats, pendant que je languirais  la maison.

Et pourquoi refuser?

N'tait-ce pas depuis longtemps le secret dsir de mon coeur de voir un
peu le monde, et pouvait-il se prsenter une chance plus favorable?

Mes souhaits, le conseil de mes amis, les esprances de mon pre, tout
cela tendait dans la mme direction.

--Pre, dis-je en rentrant  la maison, je suis prt  partir o vous le
voulez.

--Que le Seigneur soit glorifi! s'cria-t-il d'un ton solennel.
Puisse-t-il veiller sur votre jeune existence et conserver votre coeur
fermement attach  la cause qui est certainement la sienne!

Et ce fut ainsi, mes chers petits-enfants, que fut prise la grande
rsolution, et que je me vis engag dans un des partis de la querelle
nationale.




VII--Du cavalier qui arriva de l'ouest.


Mon pre se mit sans retard  prparer notre quipement.

Il en agit avec Saxon, comme avec moi, de la faon la plus librale, car
il avait dcid que la fortune de ses vieux jours serait consacre  la
Cause, autant que l'avait t la vigueur de sa jeunesse.

Il fallait agir avec la plus grande prudence dans ces prparatifs, car
les piscopaux taient nombreux dans le village, et dans l'tat
d'agitation o se trouvait l'esprit public, l'activit, qu'on aurait
remarque chez un homme aussi connu, aurait tout de suite veill
l'attention.

Mais le vieux et rus soldat manoeuvra avec tant de soin que nous nous
trouvmes bientt en tat de partir une heure aprs en avoir reu
l'avis, sans qu'aucun de nos voisins s'en doutt.

Le premier soin de mon pre fut d'acheter, par l'intermdiaire d'un
agent, deux chevaux convenables au march de Chichester.

Ils furent conduits dans l'curie d'un fermier whig, homme de confiance,
qui habitait prs de Portchester, et qui devait les garder jusqu' ce
qu'on les lui demandt.

L'un de ces chevaux tait gris pommel, et remarquable par sa force et
son entrain, haut de dix-sept travers de main et demi, et fort capable
de porter mon poids, car,  cette poque, mes chers enfants, je n'tais
pas surcharg de chair, et malgr ma taille et ma force, je pesais un
peu moins de deux cent vingt-quatre livres.

Un juge difficile aurait peut-tre trouv que Covenant, ainsi que je
nommai mon talon, avait un peu de lourdeur dans la tte et l'encolure,
mais je reconnus en lui une bte sre, docile, avec beaucoup de vigueur
et de rsistance.

Saxon, qui, tout quip, devait peser au plus cent soixante quatre
livres, avait un gent d'Espagne bai clair, trs rapide et trs ardent.

Il nomma sa jument Chlo, nom que portait une pieuse demoiselle de sa
connaissance, quoique mon pre trouvt je ne sais quoi de profane et de
paen dans ce nom-l.

Ces chevaux et leur harnachement furent tenus prts sans que mon pre
et  se montrer en quoi que ce ft.

Lorsque ce point important eut t rgl, il restait  discuter une
autre question, celle de l'armement.

Elle donna lieu  plus d'une grave discussion entre Decimus Saxon et mon
pre.

Chacun d'eux prenait des arguments dans sa propre exprience, et
insistait sur les consquences trs graves que pouvait avoir pour le
porteur la prsence ou l'absence de telle ou telle tassette ou telle ou
telle plaque de cuirasse.

Votre arrire-grand-pre tenait beaucoup  me voir porter la cuirasse
que marquaient encore les traces des lances cossaises de Dunbar, mais
lorsque je l'essayai, elle se trouva trop petite pour moi.

J'avoue que j'en fus surpris, car quand je me rappelle l'effroi et le
respect que j'prouvais en contemplant la vaste carrure de mon pre,
j'avais bien sujet de m'tonner devant cette preuve convaincante que je
l'avais dpass.

Ma mre trouva le moyen d'arranger l'affaire en fendant les courroies
latrales et en perant des trous par lesquels passerait un cordon, et
elle fit si bien que je pus ajuster cette cuirasse sans tre gn.

Une paire de tassettes ou cuissards, des brassards pour protger le
bras, et des gantelets furent emprunts  l'attirail de l'ancien soldat
du Parlement, ainsi que le lourd sabre droit, et la paire de pistolets
d'aron qui formaient l'armement ordinaire du cavalier.

Mon pre m'avait achet  Portsmouth un casque  cannelures, avec de
bonnes barrettes, bien capitonn de cuir flexible, trs lger et
nanmoins trs solide.

Lorsque je fus compltement quip, Saxon, ainsi que mon pre,
reconnurent que j'avais tout ce qu'il fallait pour faire un soldat bien
mont.

Saxon avait achet une cotte de buffle, un casque d'acier, une paire de
bottes montantes, de sorte qu'avec la rapire et les pistolets dont mon
pre lui fit prsent, il tait prt  entrer en campagne au premier
appel.

Nous esprions ne pas rencontrer de grandes difficults  rejoindre les
forces de Monmouth quand l'heure serait venue.

En ces temps de trouble, les principales routes taient si infestes de
bandits de grand chemin et de vagabonds que les voyageurs avaient
l'habitude de porter des armes, et mme des armures pour leur dfense.

Il n'y avait donc aucune raison pour que notre aspect extrieur fit
natre le soupon.

Si l'on nous interrogeait, Saxon tenait toute prte une longue histoire,
d'aprs laquelle nous tions en route pour nous rendre auprs d'Henry
Somerset, duc de Beaufort,  la maison duquel nous appartenions.

Il m'expliqua cette invention, en m'enseignant maints dtails que
j'aurais  fournir pour la confirmer, mais lorsque je lui eus dit que
j'aimais mieux tre pendu comme rebelle que de dire un mensonge, il me
regarda en ouvrant de grands yeux, et hocha la tte d'un air offens.

--Quelques semaines de campagne, dit-il, me guriraient bientt de mes
scrupules.

Quant  lui, un enfant qui tudie son syllabaire n'tait pas plus
sincre que lui, mais sur le Danube, il avait appris  mentir et
regardait cela comme une partie indispensable de l'ducation du soldat.

--En effet, arguait-il, que sont tous les stratagmes, que sont les
embuscades, les piges, s'ils ne consistent pas  mentir sur une vaste
chelle? Qu'est-ce qu'un commandant habile, sinon celui qui sait
aisment dguiser la vrit?  la bataille de Senlac, lorsque Guillaume
de Normandie ordonna  ses gens de simuler la fuite, afin de rompre les
rangs de l'ennemi, ruse fort employe par les Scythes d'autrefois et par
les Croates de notre temps, je vous demande si ce n'tait pas l mettre
un mensonge en action? Et quand Annibal attacha des torches aux cornes
de nombreux troupeaux de boeufs et fit ainsi croire aux consuls romains
que son arme battait en retraite, n'tait-ce point une supercherie, une
infraction  la vrit?... C'est un sujet qui a t trait  fond par un
soldat renomm dans le trait qui a pour titre: _An in bello dolo uti
liceat; an apud hostes falsiloquio uti liceat_ (Ce qui veut dire: est-il
permis d'user de tromperie  la guerre? Est-il permis d'employer avec
l'ennemi, de paroles propres  le tromper?) Ainsi donc si, d'aprs
l'exemple de ces grands modles, et en vue d'arriver  nos fins, je
dclare que nous allons rejoindre Beaufort, alors que nous nous rendons
auprs de Monmouth, n'est-ce pas conforme aux usages de la guerre, aux
coutumes des grands gnraux?

Je n'essayai point de rpondre  ces raisonnements spcieux.

Je me bornai  rpter qu'il pouvait s'autoriser de cet usage, mais
qu'il ne devait pas compter sur moi pour confirmer ses dires.

D'ailleurs, je promis de ne rien laisser chapper qui pt lui causer des
difficults et il lui fallut se contenter de cette garantie.

Me voici maintenant, mes patients auditeurs, en tat de vous emmener
loin de l'humble existence villageoise.

Je n'aurai pas  bavarder sur des gens qui taient des vieillards au
temps de ma jeunesse, et qui maintenant reposent depuis bien des annes
dans le cimetire de Bedhampton.

Vous allez donc partir avec moi, vous verrez l'Angleterre telle qu'elle
tait en ce temps-l; vous apprendrez comment nous nous mmes en route
pour la guerre, et toute les aventures qui nous advinrent.

Et si ce que je vous dit ne ressemble pas toujours  ce que vous aurez
lu dans les ouvrages de Mr Coke ou de Mr Oldmixon, ou de tout autre
auteur qui aura publi des crits sur ces vnements, rappelez-vous que
je parle de choses que j'ai vues de mes propres yeux, que j'ai concouru
 faire l'histoire, ce qui est chose plus noble que de l'crire.

Donc, ce fut vers la tombe de la nuit, le 12 juin 1685, que l'on apprit
dans notre rgion le dbarquement opr la veille par Monmouth  Lyme,
petit port de mer sur la limite entre les comts de Dorset et de Devon.

Un grand feu allum comme signal sur la montagne de Portsdown en fut la
premire nouvelle.

Puis, vinrent les bruits de ferraille, les roulements de tambours de
Portsmouth, o les troupes furent rassembles sous les armes.

Des messagers  cheval parcoururent  grand fracas la rue du village, la
tte penche trs bas sur le cou de leurs montures, car il fallait
porter  Londres la grande nouvelle, afin que le gouverneur de
Portsmouth st ce qu'il avait  faire.

Nous tions  notre porte contemplant la rougeur du couchant, les alles
et venues, le flamboiement de la ligne des signaux de feu qui
s'allongeait dans la direction de l'est, lorsqu'un petit homme arriva au
galop jusqu' la porte, et arrta son cheval essouffl.

--Joseph Clarke est-il ici? demanda-t-il.

--C'est moi, dit mon pre.

--Ces hommes sont-ils srs? dit-il tout bas en me dsignant, ainsi que
Saxon, de son fouet.

... Alors, reprit-il, le rendez-vous est Taunton. Passez-le  tous ceux
que vous connaissez. Donnez  boire et  manger  mon cheval, je vous en
prie, car je dois me remettre en route.

Mon jeune frre Hosea s'occupa de la bte fatigue, pendant que nous
faisions entrer le cavalier pour lui faire prendre un rafrachissement.

C'tait un homme nerveux, aux traits anguleux, avec une loupe sur la
tempe.

Sa figure et ses vtements taient couverts de terre dessche, et ses
membres taient si raides, que quand il fut descendu de cheval, il
pouvait  peine mettre un pied devant l'autre.

--J'ai crev un cheval, dit-il et celui-ci aura  peine la force de
faire vingt milles de plus. Il faut que je sois  Londres ce matin, car
nous esprons que Danvers et Wildman seront en mesure de soulever la
Cit. Hier j'ai quitt le camp de Monmouth. Son tendard bleu flotte sur
Lyme.

--Quelles forces a-t-il? demanda anxieusement mon pre.

--Il n'a amen que des chefs. Quant aux troupes, elles devront lui tre
fournies par vous autres, les gens du pays. Il a avec lui Lord Grey de
Wark, Wade, l'Allemand Buyse, et quatre-vingt ou cent autres. Hlas,
deux de ceux qui sont arrivs sont dj perdus pour nous. C'est mauvais,
mauvais prsage.

--Qu'y a-t-il donc eu de fcheux?

--Dare, l'orfvre de Taunton, a t tu par Fletcher, de Saltoun, dans
une querelle purile  propos d'un cheval. Les paysans ont rclam 
grands cris le sang de l'cossais, et il a t forc de se sauver sur
les navires. C'est une triste msaventure, car c'tait un chef habile et
un vieux soldat.

--Oui, oui, s'cria Saxon avec emportement, il y aura bientt dans
l'ouest d'autres chefs habiles, d'autres vieux soldats, pour prendre sa
place. Mais s'il connaissait les usages de la guerre, comment se fait-il
qu'il se soit engag dans une querelle personnelle, en un moment pareil?

Et tirant de dessous son habit un livre brun mince, il promena son long
doigt mince sur la table des matires.

--Sous-section neuvime, reprit-il, voici: le cas trait: _Si dans une
guerre publique, l'on peut refuser par amiti particulire un duel
auquel on aura t provoqu_. Le savant Fleming est d'avis que l'honneur
priv d'un homme doit cder la place au bien de la cause. N'est-il pas
arriv, en ce qui me regarde personnellement, que la veille du jour o
fut lev le sige de Vienne, nous, les officiers trangers, avions t
invits dans la tente du gnral. Or, il arriva qu'un rousseau
d'Irlandais, un certain O'Daffy, qui servait depuis longtemps dans le
rgiment de Pappenheimer, rclama le pas sur moi, en allguant qu'il
tait de meilleure naissance. Sur quoi, je lui passai mon gant sur la
figure, non pas, remarquez-le, non pas que je fusse en colre, mais pour
montrer que je n'tais pas tout  fait de son avis. Ce dsaccord l'amena
 offrir tout de suite de faire valoir son assertion, mais je lui fis
lecture de cette sous-section, et je lui dmontrai que l'honneur nous
interdisait de rgler cette affaire avant que le Turc ft chass de
Vienne. Aussi, aprs l'attaque...

--Non, monsieur... J'couterai peut-tre le reste de l'histoire un jour
ou l'autre, dit le messager qui se leva en chancelant. J'espre trouver
un relais  Chichester, et le temps presse. Travaillez  la cause
maintenant, ou soyez ternellement esclaves. Adieu.

Et il se remit pniblement on selle.

Puis, nous entendmes le bruit des fers qui diminuait peu  peu sur la
route de Londres.

--Le moment du dpart est venu pour vous, Micah, dit mon pre avec
solennit... Non, femme, ne pleurez pas. Encouragez plutt notre garon
par un mot affectueux et une figure gaie. Je n'ai pas besoin de vous
dire de combattre comme un homme, sans rien craindre, dans cette
querelle. Si le flux des vnements de la guerre se dirige de ce
ct-ci, il pourra se faire que vous retrouviez votre vieux pre
chevauchant prs de vous. Maintenant mettons-nous  genoux et implorons
la faveur du Tout-Puissant sur cette expdition.

Nous nous mimes tous  genoux dans la pice basse, au plafond form de
grosses solives, pendant que le vieillard improvisait une ardente, une
nergique prire pour notre succs.

 ce moment encore, pendant que je vous parle, je revois votre anctre,
avec sa face aux traits marqus,  l'expression austre, aux sourcils
runis, avec ses mains noueuses jointes dans la ferveur de sa
supplication.

Ma mre est agenouille prs de lui, les larmes coulant une  une sur sa
douce et placide figure.

Elle touffe ses sanglots de peur qu'en les entendant je ne trouve la
sparation plus cruelle.

Les petits sont dans la chambre  coucher d'en haut, et le bruit de
leurs pieds nus arrive jusqu' nous.

Messire Saxon est vautr sur l'une des chaises de chne, o il a pos un
genou, tout en se penchant.

Ses longues jambes tranent par derrire, et il cache sa figure dans ses
mains.

Tout autour de moi,  la lueur clignotante de la lampe suspendue,
j'aperois les objets qui me sont familiers depuis mon enfance, le banc
prs du foyer, les chaises aux dossiers hauts, aux appuis raides, le
renard empaill au-dessus de la porte, le tableau de Christian
considrant la Terre Promise du haut des Montagnes dlectables, tous ces
menus objets sans valeur propre, mais dont la runion constitue cette
chose merveilleuse que nous appelons le foyer domestique, cet aimant
tout puissant qui attire du bout de l'univers le voyageur.

Le reverrai-je jamais, mme dans mes rves, moi qui m'loigne de cette
rade si bien abrite pour me plonger au coeur de la tempte?

La prire termine, tout le monde se leva,  l'exception de Saxon, qui
resta la figure cache dans ses mains une ou deux minutes avant de se
redresser.

J'eus l'audace de penser qu'il s'tait profondment assoupi, bien qu'il
prtendit que son retard tait d  une prire supplmentaire.

Mon pre mit ses mains sur ma tte et invoqua sur moi la bndiction des
Cieux.

Puis, il prit  part mon compagnon et j'entendis le tintement de pices
de monnaie, ce qui me fit supposer qu'il lui donnait quelque viatique
pour le voyage.

Ma mre me serra sur son coeur et glissa dans ma main un petit carr de
papier, en me disant que je devrais le lire quand je serais de loisir,
et que je la rendrais heureuse si je me conformais aux instructions
qu'il contenait.

Je lui promis de le faire, et alors m'arrachant de l, je gagnai la rue
noire du village, ayant  ct de moi mon compagnon qui marchait 
longues enjambes.

Il tait prs d'une heure du matin, et depuis longtemps tous les
campagnards taient couchs.

Lorsque je passai devant la _Gerbe_ et devant la demeure du vieux
Salomon, je ne pus m'empcher de me demander ce qu'ils penseraient de
mon accoutrement guerrier, s'ils taient levs.

J'avais eu  peine le temps de me faire la mme question devant le
cottage de Zacharie Palmer que sa porte s'ouvrit et que le charpentier
accourut, sa chevelure blanche flottant  la frache brise de la nuit.

--Je vous attendais, Micah, s'cria-t-il. J'ai appris que Monmouth avait
paru, et je savais que vous ne laisseriez pas passer une nuit avant de
partir. Dieu vous bnisse, mon garon, Dieu vous bnisse! Fort de bras,
doux de coeur, tendre au faible et farouche contre l'oppresseur, vous
avez les prires et l'affection de tous ceux qui vous connaissent!

Je serrai ses mains tendues, et le dernier des objets de mon village
natal qui s'offrit  ma vue, ce fut la silhouette confuse du
charpentier, pendant que d'un geste de sa main il m'envoyait ses
meilleurs souhaits  travers la nuit.

Nous traversmes les champs pour nous rendre chez Whittier, le fermier
Whig.

Saxon s'y harnacha en guerre.

Nous trouvmes nos chevaux sells, tout prts, car  la premire alarme,
mon pre y avait envoy un messager pour dire que nous en aurions
besoin.

 deux heures du matin, nous longions la colline de Portsdown, arms,
monts, et nous nous mettions en route cette fois pour gagner le camp
des Rebelles.




VIII--Notre dpart pour la guerre.


En cheminant le long des hauteurs de Portsdown, nous vmes tout le temps
les lumires de Portsmouth, et celles des navires du port, qui
clignotaient  notre gauche, pendant qu' notre droite la fort de Bere
tait illumine par les signaux de feu qui annonaient le dbarquement
de l'envahisseur.

Un grand bcher flambait  la cime du Butser, et plus loin, jusqu'aux
limites de la vue, des scintillements lumineux montraient que la
nouvelle gagnait au Nord le Berkshire et  l'Est le Sussex.

Parmi ces feux, les uns taient faits de fagots entasss; d'autres avec
des barils de goudron plants au bout d'une perche.

Nous passmes devant un de ces derniers, en face mme de Portchester.

Ceux qui les gardaient, entendant le bruit de nos chevaux et de nos
armes, poussrent une bruyante acclamation, car sans doute ils nous
prirent pour des officiers du Roi en route pour l'Ouest.

Matre Decimus Saxon avait jet au vent ces faons mticuleuses qu'il
avait tales en prsence de mon pre et il jasait abondamment, en
mlant frquemment des vers ou des bouts de chansons  ses propos,
pendant que nous galopions dans la nuit.

--Ah! Ah! disait-il franchement, il fait bon parler sans contrainte,
sans qu'on s'attende  vous voir finir chaque phrase par un Allluia ou
un Amen!

--Vous tiez toujours le premier dans ces pieux exercices, remarquai-je
d'un ton sec.

--Oui, c'est vrai, vous avez mis en plein dans le but: quand une chose
doit tre faite, arrangez-vous pour la mener vous-mme, quelle qu'elle
soit. C'est une recommandation fameuse, et qui m'a bien des fois servi
jusqu' ce jour. Je ne me rappelle pas si je vous ai cont qu' une
certaine poque je fus fait prisonnier par les Turcs et emmen 
Istamboul, nous tions l plus d'une centaine, mais les autres ont pri
sous le bton, ou bien ils sont prsentement enchans  une rame sur
les galres impriales ottomanes, et ils y resteront sans doute jusqu'au
jour o une balle vnitienne ou gnoise trouvera le chemin de leur
misrable carcasse. Moi seul, j'ai russi  ravoir ma libert.

--Ah! dites-moi donc comment vous vous tes chapp? demandai-je.

--En tirant parti de l'esprit dont m'a dou la Providence, reprit-il
d'un ton enchant, car en voyant que leur maudite religion est justement
ce qui aveugle ces infidles, je me mis  l'oeuvre pour en profiter.
Dans ce but, j'observai la faon dont nos gardes procdaient  leurs
exercices du matin et du soir. Je fis de ma veste un prie-dieu et je les
imitai. Seulement j'y mettais plus de temps et plus de ferveur.

--Quoi! m'criai-je avec horreur, vous avez fait semblant d'tre
musulman?

--Non, je n'ai pas fait semblant. Je le suis devenu tout  fait.
Toutefois c'est entre nous, attendu que cela pourrait ne pas me mettre
en odeur de saintet, auprs de quelque Rvrend _Aminadab-Source-de-Grce_,
s'il s'en trouve dans le camp rebelle, qui ne soit point admirateur
de Mahomet.

Je fus si abasourdi de cette impudente confession dans la bouche d'un
homme, qui avait toujours t le premier  diriger les exercices d'une
pieuse famille chrtienne, qu'il me fut impossible de trouver un mot.

Decimus Saxon siffla quelques mesures d'un air guilleret.

Puis il reprit:

--Ma persvrance dans ces dvotions eut pour rsultat qu'on me spara
des autres prisonniers. J'acquis assez d'influence sur les geliers,
pour me faire ouvrir les portes, et on me laissa sortir,  condition de
me prsenter une fois par jour  la porte de la prison. Et quel emploi
fis-je de ma libert? Vous en doutez-vous?

--Non, vous tes capable de tout, dis-je.

--Je me rendis aussitt  leur principale mosque, celle de
Sainte-Sophie. Quand les portes s'ouvraient et que le muezzin lanait
son appel, j'tais toujours le premier  accourir pour faire mes
dvotions et le dernier  les cesser. Si je voyais un Musulman frapper
de son front le pav une fois, je le frappais deux fois. Si je le voyais
pencher le corps ou la tte, je m'empressais de me prosterner.

Aussi ne se passa-t-il gure de temps avant que la pit du Gnaim ne
devint le sujet des conversations de toute la ville, et on me fit
prsent d'une cabane pour m'y livrer  mes mditations religieuses.

J'aurais pu fort bien m'en accommoder, et  vrai dire j'avais pris le
ferme parti de me poser en prophte et d'crire un chapitre
supplmentaire pour le Koran, lorsqu'un sot dtail inspira aux fidles
des doutes sur ma sincrit.

Bien peu de choses d'ailleurs.

Une bcasse de donzelle se laissa surprendre dans ma cabane par
quelqu'un qui venait me consulter sur quelque point de doctrine; Mais il
n'en fallut pas davantage pour mettre en mouvement les langues de ces
paens. Je jugeai donc prudent de leur glisser entre les doigts en
montant  bord d'un caboteur levantin et en laissant le Koran inachev.

La chose vaut peut-tre autant, car ce serait une cruelle preuve que
de renoncer aux femmes chrtiennes et au porc pour leurs _houris_ qui
fleurent l'ail et leurs maudits _kybobs_ de mouton.

Pendant cette conversation, nous avions travers Farnham et Botley; nous
nous trouvions alors sur la route de Bishopstoke.

En cet endroit, le sol change de nature: le calcaire fait place au
sable, en sorte que les fers de nos chevaux ne rendaient plus qu'un son
sourd.

Cela n'tait point fait pour gner notre conversation ou plutt celle de
mon compagnon; car je me bornais au rle d'auditeur.

 la vrit, j'avais l'esprit si plein d'hypothses sur ce qui nous
attendait et de penses, qui allaient au foyer que je laissais derrire
moi, que je n'tais gure en veine de propos plaisants.

Le ciel tait un peu nbuleux, mais la lune brillait d'un clat
mtallique  travers les dchirures des nuages et nous montrait devant
nous un long ruban de route.

Les deux cts taient dissmins des maisons avec jardins, sur les
pentes, qui descendaient vers la route.

On sentait dans l'air une lourde et fade odeur de fraises.

--Avez-vous jamais tu un homme dans un moment de colre? demanda Saxon,
pendant que nous galopions.

--Jamais, rpondis-je.

--L! vous reconnatrez alors que quand vous entendez le cliquetis de
l'acier contre l'acier, et que vous regardez dans les yeux de votre
adversaire, vous oubliez  l'instant toutes les rgles, toutes les
maximes, tous les prceptes de l'escrime que vous ont enseigns votre
pre ou d'autres.

--J'ai appris fort peu de ces choses-l, dis-je. Mon pre ne m'a appris
qu' porter un bon et franc coup droit. Ce sabre ci peut trancher une
barre de fer d'un pouce d'paisseur.

--La sabre de Scanderbeg a besoin du bras de Scanderbeg, remarqua-t-il.
J'ai constat que c'tait une lame du meilleur acier. C'est l un de ces
vritables arguments de jadis pour faire entrer un texte, ou expliquer
un psaume, tel qu'en dgainaient les fidles du temps jadis, alors
qu'ils prouvaient l'orthodoxie de leur religion par des coups et des
bourrades apostoliques. Ainsi donc vous n'avez pas fait beaucoup
d'escrime?

--J'en ai trs peu fait, presque pas, dis-je.

--Cela vaut presque autant. Pour un vieux manieur d'pe qui a fait ses
preuves comme moi, le point capital est de connatre son arme, mais pour
un jeune Hotspur de votre sorte, il y a beaucoup  esprer de la force
et de l'nergie. J'ai remarqu bien des fois que les gens les plus
adroits dans le tir  l'oiseau, dans l'art de fendre la tte de turc, et
d'autres sports, sont toujours des tranards sur le champ de bataille.
Si l'oiseau tait, lui aussi, arm d'une arbalte, avec une flche sur
la corde, si le turc avait un poing aussi bien qu'une tte, votre
freluquet aurait tout juste les nerfs assez solides pour son jeu. Matre
Clarke, j'en suis certain, nous serons d'excellents camarades. Que
dit-il, le vieux Butler?

    _Jamais fidle cuyer ne fit mieux le saut avec un chevalier._
    _Jamais chevalier ne fit mieux le saut avec un cuyer._

Voil plusieurs semaines que je n'ai pas os citer _Hudibras_ par
crainte de mettre le Covenant en bullition dans les veines du vieux.

--Si vraiment nous devons tre camarades, dis-je d'un ton rude, il faut
que vous appreniez  parler avec plus de respect et moins de
dsinvolture au sujet de mon pre. Il ne vous aurait jamais accord
l'hospitalit, s'il avait entendu l'histoire que vous m'avez raconte,
il n'y a qu'un instant.

--C'est probable, dit l'aventurier en riant sous cape. Il y a pas mal de
chemin entre une mosque et un conventicule. Mais n'ayez pas la tte si
chaude, mon ami. Il vous manque cette galit de caractre que vous
acquerrez, sans aucun doute, en vos annes de maturit. Comment! mon
garon, moins de cinq minutes aprs m'avoir vu, vous allez m'assommer 
coups de rame, et depuis lors vous avez toujours t sur mes talons
comme un chien de meute, tout prt  donner de la voix, pour peu que je
mette le pied sur ce que vous appelez la ligne droite. Songez-y, vous
allez vous trouver au milieu de gens qui se battent  l'occasion de la
moindre querelle. Un mot de travers et un coup de rapire se suivent de
prs.

--tes-vous dans ces dispositions-l? rpondis-je avec vivacit. J'ai le
caractre paisible, mais des menaces dguises, des bravades voiles, je
ne les tolrerai pas.

--Diantre! s'cria-t-il, je vois que vous vous disposez  me couper en
morceaux et  m'envoyer ainsi par morceaux au camp de Monmouth. Non,
nous aurons assez  nous battre, sans nous chercher noise mutuellement.
Quelles sont ces maisons,  gauche?

--C'est le village de Swathling, rpondis-je. Les lumires de
Bishopstoke brillent  droite, dans le creux.

--Alors nous avons fait quinze milles de notre trajet, et il me semble
qu'on voit dj une faible lueur d'aube. Hallo! qu'est-ce que cela? Il
faut que les lits soient rares pour que les gens dorment sur les grandes
routes.

Une tache sombre que j'avais remarque sur la chausse en avant de nous
devint  une approche un corps humain, tendu de tout son long, la face
contre terre, la tte posant sur ses bras croiss.

--Un homme qui aura fait la fte,  l'auberge du village sans doute?
remarquai-je.

--Il y a du sang dans l'air, dit Saxon en relevant son nez recourb
comme un vautour qui flaire la charogne.

La lueur ple et froide de la premire aube, tombant sur des yeux grands
ouverts et sur une face exsangue me prouva que l'instinct du vieux
soldat ne l'avait pas tromp et que l'homme avait rendu le dernier
soupir.

--Voil de la belle besogne; dit Saxon en s'agenouillant  ct du
cadavre et lui mettant les mains dans les poches, des vagabonds sans
doute! Pas un _farthing_ dans les poches! Pas mme la valeur d'un bouton
de manchette pour payer son enterrement.

--Comment a-t-il t tu? demandai-je, plein d'horreur en voyant cette
pauvre face sans expression, maison vide, dont l'habitant tait parti.

--Un coup de poignard par derrire, et un coup sec sur la tte avec la
crosse d'un pistolet. Il ne peut pas tre mort depuis longtemps, et
cependant il n'a pas un denier sur lui. Pourtant c'tait un homme
d'importance,  en juger par ses vtements: du drap fin, d'aprs le
toucher, culottes de velours, boucles d'argent aux souliers. Les coquins
ont d faire un riche butin sur lui. Si nous pouvions les rattraper,
Clarke, ce serait une grande et belle chose.

--En effet, ce serait beau! m'criai-je avec enthousiasme. Quelle tche
plus noble que de faire justice d'assassins aussi lches!

--Peuh! Peuh! s'cria-t-il. La justice est une dame sujette aux
glissades et l'pe qu'elle porte a deux tranchants. Il pourrait bien se
faire qu'en notre rle de rebelles, nous ayons de la justice  en
revendre. Si je songe  poursuivre ces voleurs, c'est pour que nous les
soulagions de leur _spolia opima_, en mme temps que des autres choses
prcieuses qu'ils ont pu amasser illgalement. Mon savant ami le Flamand
tablit que ce n'est point voler que de voler un voleur. Mais o
allons-nous cacher ce corps?

--Pourquoi le cacherions-nous? demandai je.

--Eh! l'ami, si ignorant que vous soyez des choses de la guerre ou des
prcautions du soldat, vous devez voir que si l'on trouvait ce cadavre
ici, on crierait au meurtre dans tout le pays, et que des inconnus comme
nous seraient arrts comme suspects. Et si nous arrivions  nous
justifier, ce qui n'est pas chose facile, le juge de paix voudrait au
moins savoir d'o nous venons, o nous allons; et tout cela finirait par
des recherches qui ne prsagent rien de bon.

Ainsi donc, mon ami inconnu et silencieux, reprit-il, je vais prendre
la libert de vous traner jusque dans les broussailles. Il est probable
que vous y passerez au moins un ou deux jours sans qu'on s'aperoive de
votre prsence, et qu'ainsi vous ne causerez pas d'ennuis  d'honntes
gens.

--Au nom du Ciel, ne le traitez pas avec cette brutalit, m'criai-je en
sautant  bas de mon cheval, et posant ma main sur le bras de mon
compagnon. Il n'est nullement ncessaire de le traner avec autant de
sans-gne. Puisqu'il faut l'enlever d'ici, je le transporterai avec tous
les gards ncessaires.

En disant ces mots, je pris le corps entre mes bras. Je le portai dans
un amas d'ajoncs en fleur prs de la route, je l'y dposai avec respect
et ramenai les branches sur lui pour le cacher.

--Vous avez les muscles d'un boeuf et un coeur de femme, marmotta mon
compagnon. Par la Messe, il avait raison, ce chanteur de psaumes en
cheveux blancs, car, si ma mmoire est fidle, il a dit quelque chose de
ce genre. Quelques poignes de poussire feront disparatre les taches.
Maintenant nous pouvons nous remettre en route sans crainte d'tre
appels  rpondre des crimes d'un autre. Je vais seulement serrer ma
ceinture et sans doute nous serons bientt hors de danger.

J'ai eu affaire, reprit Saxon, pendant que nous reprenions notre
chevauche,  bien des gentilshommes de cette espce, avec les brigands
albanais, les _banditti_ pimontais, les lansquenets, les
francs-cavaliers du Rhin, les _picaroons_ d'Algrie, et autres de leurs
pareils. Cependant je ne puis m'en rappeler un seul qui ait pu prendre
sa retraite en sa vieillesse avec une fortune suffisante. C'est un
commerce toujours prcaire, et qui doit finir tt ou tard par une danse
dans le vide au bout d'une corde raide, avec un bon ami vous tirant de
toute sa force par les jambes pour vous dbarrasser de l'excs de
souffle qui peut vous rester.

--Et tout ne finit pas l! remarquai-je.

--Non, il y a de l'autre ct Tophet et le feu de l'enfer. Ainsi nous
l'apprennent nos bons amis les curs. Eh bien, si l'on ne russit pas 
gagner de l'argent dans ce monde, si l'on finit par y tre pendu, et si
l'on doit enfin brler ternellement, il est certain qu'on s'est engag
dans une route seme d'pines. Mais d'autre part, si l'on parvient 
mettre la main sur une bourse bien garnie, ainsi que l'on fait cette
nuit ces coquins, on peut bien risquer quelque chose, dans le monde 
venir.

--Mais, dis-je,  quoi leur servira cette bourse pleine? De quelle
utilit seront les vingt ou trente pices enleves  ce malheureux par
ces coquins, quand sonnera leur dernire heure?

--C'est vrai, dit schement Saxon, mais elles pourront leur rendre
quelques services en attendant. Vous dites que c'est l Bishopstoke? Que
sont ces lumires qu'on voit plus loin?

--Elles viennent de Bishop's Waltham, rpondis je.

--Il faut aller plus vite, car je tiendrais beaucoup  tre  Salisbury
avant qu'il fasse grand jour.

Nous y donnerons du repos  nos cheveux jusqu'au soir, et nous nous
reposerons aussi, car l'homme et la bte ne gagnent rien  arriver
fourbus sur le thtre de la guerre.

Pendant toute cette journe, on ne verra pas que courriers sur
courriers par toutes les routes de l'ouest.

Il y aura peut tre aussi des patrouilles de cavalerie et nous ne
pourrons y montrer nos figures sans risquer d'tre arrts et
interrogs.

Or, si nous restons dedans pendant le jour, et si nous reprenons notre
voyage  la tombe de la nuit, en nous cartant de la grande route et
traversant la plaine de Salisbury et les dunes du comt de Somerset,
nous arriverons probablement au but sans accident.

--Mais si Monmouth avait engag la lutte avant que nous soyons arrivs?

--Alors nous aurons manqu une occasion de nous faire couper la gorge.

H! l'ami, en supposant qu'il ait t mis en droute, et son monde
dispers, ne serait-ce pas une fameuse ide de notre part que de nous
prsenter comme deux loyaux yeomen, qui auraient fait  cheval tout le
trajet depuis le Hampshire, pour frapper un coup contre les ennemis du
Roi?

Nous pourrions obtenir un prsent en argent ou en terre comme
rcompense de notre zle...

Non, ne froncez pas le sourcil, ce n'tait qu'une plaisanterie.

Laissons souffler nos chevaux en montant cette cte au pas.

Mon gent est aussi frais qu'au dpart, mais votre grande carcasse
commence  peser sur votre gris pommel.

La tache lumineuse de l'orient s'tait allonge et largie.

Le ciel tait parsem de petites aigrettes carlates formes par des
nuages.

Comme nous franchissions les collines basses prs du gu de Chandler et
Romsey, nous pmes voir la fume de Southampton au Sud-Est, et la vaste
et sombre masse de la New Forest sur laquelle planait la brume matinale.

Quelques cavaliers passrent prs de nous, jouant de l'peron, et trop
proccups de leurs affaires pour s'enqurir des ntres.

Deux ou trois charrettes, et une longue file de chevaux de bt, dont la
charge consistait principalement en ballots de laine arrivrent fort
espacs par un chemin, de traverse.

Les conducteurs nous trent leurs chapeaux et nous souhaitrent bon
voyage.

 Dunbridge, les habitants commenaient  se mettre en mouvement.

Ils enlevaient les volets des cottages et venaient  la barrire de
leurs jardins pour nous voir passer.

Lorsque nous entrmes  Dean, le grand soleil rouge levait son globe
ros au-dessus de l'horizon.

L'air s'emplissait du bourdonnement des insectes et des doux parfums du
matin.

Nous mmes pied  terre dans le dernier village et bmes un verre d'ale
pendant que nos chevaux se reposaient et se dsaltraient.

L'htelier ne put nous donner aucun renseignement au sujet des insurgs
et paraissait d'ailleurs se soucier fort peu que l'affaire tournt dans
un sens ou dans l'autre.

--Tant que le brandy paiera un droit de six shillings huit pence par
gallon et qu'avec le fret et le coulage il reviendra  une
demi-couronne, dont je compte bien tirer douze shillings, peu m'importe
que tel ou tel soit roi d'Angleterre. Parlez-moi d'un roi qui
empcherait la maladie du houblon, je suis son homme.

Telle tait la politique de l'htelier, et j'oserai dire qu'il y en
avait bien d'autres qui pensaient comme lui.

De Dean  Salisbury, on va en droite ligne  travers de la lande, des
marais, des bourbiers de chaque ct de la route, sans autre halte que
le hameau d'Aldesbury,  cheval sur la limite mme du comt de Wilts.

Nos montures, ragaillardies par un court repos, allaient d'un bon train.

Ce mouvement rapide, l'clat du soleil, la beaut du matin, tout
concourait  nous gayer l'esprit,  nous remonter, aprs l'abattement
que nous avaient caus notre longue chevauche nocturne et l'incident du
voyageur assassin.

Les canards sauvages, les macreuses, les bcasses partaient  grand
bruit des deux cts de la route au son des fers des chevaux.

Une fois, une harde de daims rouges se dressa au milieu de la fougre et
s'enfuit dans la direction de la fort.

Une autre fois, comme nous passions devant un pais bouquet d'arbres,
j'entrevis une crature de formes indcises,  demi cache par les
troncs des arbres, et qui tait sans doute,  ce que j'imagine, un de
ces boeufs sauvages dont j'ai entendu les paysans parler, tres, qui,
d'aprs eux, habitent les profondeurs des forts du sud et sont si
farouches, si intraitables que nul n'ose en approcher.

L'tendue de la perspective, la fracheur piquante de l'air, la
sensation toute nouvelle d'une grande tche  accomplir, tout concourait
 faire circuler dans mes veines comme une vie ardente, et telle que le
tranquille sjour au village n'et jamais pu me la donner.

Mon compagnon, avec sa supriorit d'exprience, prouvait aussi cette
influence car il se mit  chanter d'une voix fle une chanson monotone,
qui, prtendait-il, tait une ode orientale et qui lui avait t apprise
par la soeur cadette de l'Hospodar de Valachie.

--Parlons un peu de Monmouth, remarqua-t-il, revenant soudain aux
ralits de notre situation. Il est peu probable qu'il soit en tat
d'entrer en campagne avant quelques jours, quoiqu'il soit d'extrme
importance pour lui de frapper un coup sans retard, de faon  exciter
le courage de ses partisans avant d'avoir sur les bras les troupes du
roi.

Remarquez-le, il lui faut non seulement trouver des soldats, mais
encore les armer, et il est probable que ce sera plus difficile encore.

Supposons qu'il russisse  rassembler cinq mille hommes--et il ne peut
faire un mouvement avec un nombre infrieur--il n'aura pas un mousquet
par cinq hommes. Le reste devra se tirer d'affaires avec des piques, des
massues et les armes primitives qu'on pourra trouver.

Tout cela prend du temps; il y aura peut-tre des escarmouches, mais
sans doute aucun engagement srieux avant notre arrive.

--Lorsque nous le rejoindrons, il aura dbarqu depuis trois ou quatre
jours, dis-je.

--C'est bien peu de temps, avec son petit tat-major d'officiers pour
enrler ses hommes et les organiser en rgiments. Je ne m'attends gure
 le trouver  Taunton, quoiqu'on nous y ait envoys. Avez-vous entendu
parler de riches Papistes dans ce pays?

--Je ne sais, rpondis-je.

--S'il y en avait, il y aurait des caisses d'orfvrerie, de la vaisselle
d'argent, sans parler des bijoux de Milady et autres bagatelles propres
 rcompenser un fidle soldat.

Que serait la guerre sans le pillage?

Une bouteille sans vin, une coquille sans hutre.

Voyez-vous l-bas cette maison qui regarde furtivement entre les
arbres. Je parie qu'il y a sous ce toit un tas de bonnes choses, que
vous et moi nous les aurions, rien qu'on prenant la peine de les
demander, pourvu que nous les demandions, le sabre bien en main. Vous
m'tes tmoin que votre pre m'a fait prsent de ce cheval, qu'il ne me
l'a point prt?

--Alors pourquoi dites-vous cela?

--De peur qu'il ne rclame la moiti du butin que je pourrai faire. Que
dit mon rudit Flamand dans le chapitre intitul: _An qui militi equum
proebuit proedoe ab eo captoe particeps esse debeat_? ce qui signifie:
Si celui qui prte un cheval  un soldat, doit avoir part au butin fait
par celui-ci?

En ce passage, il cite le cas d'un commandant espagnol, qui avait prt
un cheval  l'un de ses capitaines, et le capitaine ayant fait
prisonnier le gnral ennemi, le commandant l'assigna en justice pour
avoir la moiti des vingt mille couronnes auxquelles se monta la ranon
du prisonnier. Un cas analogue est rapport par le fameux Petrinus
Bellus en son livre: _De Re militari_ lecture favorite des chefs de
grand renom.

--Je puis vous promettre, dis-je, que jamais mon pre ne vous fera
aucune rclamation, de ce genre. Voyez-vous, l, par-dessus la cime de
la colline, comme le soleil fait briller le haut clocher de la
cathdrale, qui semble comme un gigantesque doigt de pierre, montrant la
route que tout homme doit suivre.

--Il y a une belle provision d'orfvrerie et d'argenterie dans ces mmes
glises, dit mon compagnon. Je me souviens qu' Leipzig, au temps de ma
premire campagne, je mis la main sur un chandelier, que je fus forc de
vendre  un brocanteur juif pour un quart de sa valeur; et pourtant,
mme  ce prix-l, j'en eus assez pour remplir de grosses pices mon
havresac.

Pendant qu'il parlait, il se trouva que la jument de Saxon avait gagn
une o deux longueurs sur ma monture, ce qui me permit de le considrer
 loisir sans tourner la tte.

Pendant notre chevauche, j'avais eu trop peu de lumire pour juger de
l'air qu'il avait sous son quipement, je fus stupfait du changement
que cela avait produit chez mon homme.

Habill en simple particulier, sa maigreur extrme, la longueur de ses
membres lui donnaient l'air gauche, mais  cheval, sa face maigre et
sche, vue sous son casque d'acier, sa cuirasse et son justaucorps de
buffle largissant son corps, ses hautes bottes de cuir souple montant
jusqu' mi-cuisse, il avait bien l'air du vtran qu'il prtendait tre.

L'aisance avec laquelle il se tenait en selle, l'expression hautaine et
hardie de sa figure, la grande longueur de ses bras, tout indiquait
l'homme capable de bien jouer son rle dans la mle.

Son langage seul m'inspirait peu de confiance, mais son attitude
suffisait aussi pour convaincre un novice que c'tait un homme
profondment expriment dans les choses de la guerre.

--Voici l'Aven qui brille parmi les arbres, remarquai-je. Nous sommes 
environ trois milles de la ville de Salisbury.

--Voici un beau clocher, dit-il en jetant un regard sur la haute tour de
pierre qui se dressait devant nous. On dirait que les gens d'autrefois
passaient leur vie  entasser pierres sur pierres.

Et pourtant l'histoire nous conte de rudes batailles, nous parle de
bons coups donns! Cela prouve qu'ils avaient des loisirs pour se
distraire par des exercices guerriers, et qu'ils n'taient pas toujours
occups  des besognes de maons.

--En ce temps-l, l'glise tait rude, rpondis-je, en secouant mes
rnes, car Covenant commenait  donner des signes de paresse. Mais
voici quelqu'un qui pourrait peut-tre nous donner des nouvelles de la
guerre.

Un cavalier, dont l'extrieur indiquait qu'il avait d faire une longue
et pnible traite, s'approchait rapidement vers nous.

Homme et cheval taient pareillement couverts de poussire grise,
barbouills de boue.

Nanmoins l'homme se mit au galop en laissant aller les rnes, et en se
courbant sur l'encolure comme un homme pour lequel une foule de plus a
de la valeur.

--Hol! h, l'ami, s'cria Saxon, en dirigeant sa jument de faon 
barrer la route sur le passage de l'homme, quoi de nouveau dans l'Ouest?

--Je ne dois pas m'attarder, dit le messager d'une voix haletante, en
ralentissant un instant son allure, je porte des papiers importants
envoys par Gregory Alford, maire de Lyme, pour le Conseil de Sa
Majest.

Les Rebelles lvent la tte, et se rassemblent comme les abeilles au
temps de l'essaimage. Il y en a dj quelques milliers en armes, et tout
le comt de Devon s'agite.

La cavalerie rebelle, commande par Lord Grey, a t chasse de
Bridport par la milice rouge de Dorset, mais tous les whigs  l'oreille
en pointe, depuis le Canal jusqu' la Severn, vont rejoindre Monmouth.

Et aprs ce bref rsum des nouvelles, il nous dpassa et reprit sa
route  grand bruit, au milieu d'un nuage de poussire, pour remplir sa
mission.

--Ainsi donc voil la bouillie sur le feu, dit Decimus Saxon, lorsque
nous nous remmes en marche, maintenant qu'il y a des peaux troues, les
rebelles peuvent tirer les pes et jeter les fourreaux. Ou bien c'est
la victoire pour eux, ou bien leurs quartiers seront accrochs dans
toutes les villes du royaume qui ont un march. H! mon garon, nous
jetons une basse carte pour une belle mise.

--Remarquez que Lord Grey a prouv un chec, dis-je.

--Peuh! cela n'a pas d'importance. Une escarmouche de cavalerie, tout au
plus, car il est impossible que Monmouth ait amen le gros de ses forces
 Bridport, et s'il avait pu l'y amener, il s'en serait gard, car cet
endroit n'est pas sur sa route.

a t une de ces affaires qui se composent de trois coups de feu et un
temps de galop, o chacun des combattants gagne au large en s'attribuant
la victoire. Mais nous voici dans les rues de Salisbury. Maintenant
laissez-moi la parole. Sans quoi votre maudite vracit peut nous faire
faire la culbute avant que l'heure ait sonn.

Nous descendmes la large Grand-Rue pour mettre pied  terre devant
l'Htellerie du Sanglier Bleu.

Nous confimes nos chevaux fatigus au valet d'curie, auquel Saxon fit
de minutieuses recommandations au sujet de la faon de les soigner, en
parlant  trs haute voix, et maillant ses propos de nombreux et rudes
jurons soldatesques.

Aprs quoi, il fit une entre bruyante dans la salle commune, s'assit
sur une chaise, posa ses pieds sur une autre chaise, et fit comparatre
l'htelier devant lui, pour lui faire connatre nos besoins, sur un ton
et avec des faons bien propres  lui donner une haute ide de notre
condition.

--Ce que vous avez de mieux, et tout de suite, dit-il. Tenez prte votre
plus grande chambre  coucher  deux lits, auxquels vous mettrez les
draps les plus fins, parfums  la lavande, car nous avons fait un
fatigant trajet  cheval, et nous avons besoin de repos.

Et puis, vous m'entendez bien, htelier, n'essayez pas de nous faire
passer de vos marchandises ventes et moisies pour des denres
fraches, non plus que de votre lessive de vin franais pour du Hainaut
authentique.

Je tiens  vous faire savoir que mon ami et moi nous sommes des
personnages qui jouissent de quelque considration dans le monde, bien
que nous ne pensions pas devoir faire connatre nos noms au premier
croquant venu.

Faites donc en sorte de bien mriter de nous, ou autrement ce sera tant
pis pour vous.

Ce discours, ainsi que les faons hautaines et l'air farouche de mon
compagnon, produisit tant d'effet sur l'htelier qu'il nous servit
aussitt un djeuner qui avait t prpar pour trois officiers des
Bleus, lesquels l'attendaient dans la pice voisine.

Il leur fallut passer une demi-heure de plus  jeun.

Nous entendions fort bien leurs jurons et leurs plaintes pendant que
nous dvorions leur chapon et leur pt de gibier.

Lorsque nous emes fait ce bon repas, arros d'une bouteille de
Bourgogne, nous montmes  notre chambre, pour tendre sur les lits nos
membres fatigus, et nous fmes bientt plongs dans un profond sommeil.




IX--Une passe d'armes au Sanglier Bleu.


Je dormais depuis quelques heures, lorsque je fus rveill brusquement
par un fracas prodigieux, suivi d'un bruit d'armes entrechoques et de
cris perants qui parvenaient du rez-de-chausse.

Je me levai aussitt.

Je m'aperus que le lit qu'avait occup mon camarade tait vide, et que
la porte de la chambre tait ouverte.

Comme le vacarme continuait et qu'il me semblait y reconnatre sa voix,
je pris mon pe et sans prendre le temps de me couvrir de mon casque,
de ma cuirasse et de mes brassards, je courus vers l'endroit o avait
lieu cette scne de dsordre.

Le vestibule et le corridor taient encombrs de sottes servantes et de
voituriers, qui restaient l, ouvrant de grands yeux, et que le vacarme
avait attirs, comme moi.

Je me frayai passage  travers ces gens, jusque dans la salle o nous
avions djeun le matin, et o rgnait la plus grande confusion.

La table ronde, qui en occupait le centre, avait t renverse et trois
bouteilles de vin brises.

Des pommes, des poires, des noix, les morceaux des assiettes qui les
avaient contenues, jonchaient le sol.

Deux paquets de cartes et un cornet  ds gisaient parmi les dbris du
festin.

Prs de la porte, Decimus Saxon tait debout, la rapire nue en main,
une seconde rapire sous ses pieds.

En face de lui, un jeune officier en uniforme bleu, la figure pourpre de
confusion et de colre, jetant autour de lui des regards furieux comme
s'il cherchait une arme pour remplacer celle qu'on lui avait enleve.

Il aurait pu servir de modle  Cibber ou  Gibbons pour une statue
reprsentant la rage impuissante.

Deux autres officiers, portant le mme uniforme bleu, taient debout
prs de leur camarade, et comme je les avais vus mettre la main sur la
garde de leurs pes, je pris place  ct de Saxon, en me tenant prt 
frapper, si l'occasion se prsentait.

--Qu'est-ce que dirait le matre d'armes, le matre d'escrime? raillait
mon compagnon. M'est avis qu'il serait cass de son emploi pour ne vous
avoir point appris  faire meilleure figure. Foin de lui! Est-ce ainsi
qu'il enseigne aux officiers de la garde de Sa Majest  se servir de
leurs armes?

--Cette raillerie, monsieur, dit le plus g des trois, un homme trapu,
brun, aux gros traits, n'est pas immrite. Et pourtant, vous auriez pu
vous en dispenser. Je me permets de trouver que notre ami vous a attaqu
avec un peu trop de prcipitation et qu'un soldat aussi jeune aurait d
tmoigner un peu plus de dfrence  un cavalier aussi expriment que
vous.

L'autre officier, personnage aux traits fins,  l'air noble, s'exprima
d'une faon presque identique.

--Si ces excuses sont admises, dit-il, je suis prt  y ajouter les
miennes. Si toutefois on en demande davantage, je serai heureux de
prendre la querelle  mon compte.

--Non, non, ramassez votre poinon, rpondit Saxon, d'un ton de
bonhomie, en poussant du pied la rapire du ct de son tout jeune
adversaire, seulement faites attention  ceci: quand vous vous fendez 
fond, dirigez votre pointe en bas plutt qu'en haut. Sans quoi vous
risquez d'exposer votre poignet au coup de votre adversaire, qui, sans
doute, ne manquera pas de vous dsarmer. Qu'on tire en quarte, en tierce
ou en seconde, la mme rgle est applicable.

Le jeune homme remit son pe au fourreau, mais il tait si confus
d'avoir t battu avec tant de facilit, et de la faon ddaigneuse dont
son adversaire le renvoyait, qu'il fit demi-tour et sortit.

Pendant ce temps, Decimus Saxon et les deux officiers se mirent 
l'oeuvre pour redresser la table et rtablir un ordre relatif dans la
pice.

Je fis de mon mieux pour les y aider.

--J'avais en main trois dames aujourd'hui pour la premire fois,
grommela le soldat de fortune. J'allais les annoncer quand ce jeune coq
m'a saut  la gorge. C'est galement lui qui nous a caus la perte de
trois bouteilles du meilleur vin. Lorsqu'il aura bu du vin dtestable
autant qu'il m'a fallu en avaler, il ne sera pas aussi press d'en
gaspiller du bon.

--C'est un gamin qui a la tte chaude, dit le plus g des officiers, et
quelques instants de rflexions solitaires ajouts  la leon que vous
lui avez donne pourront lui tre utiles. Quant au vin muscat, la perte
en sera aisment rpare, d'autant plus joyeusement que votre ami ici
prsent nous aidera  le boire.

--J'ai t rveill par le bruit des armes, dis-je, et maintenant je me
doute  peine de ce qui est arriv.

--Bah! une simple dispute de cabaret, que l'habilet et la jugement de
votre ami a empche de tourner au srieux. Je vous en prie, prenez
cette chaise  fond de jonc, et vous Jack, commandez le vin. Si notre
camarade a rpandu la dernire bouteille, c'est  nous  offrir
celle-ci, et du meilleur qu'il y ait  la cave.

Nous faisions une partie de bossette, ou Mr Saxon ici prsent faisait
preuve de la mme habilet qu'au maniement de l'pe de combat.

Le hasard a fait tourner la chance contre le jeune Horsford, ce qui
sans doute l'a dispos  prendre trop vite les choses du mauvais ct.

Au cours de la conversation, votre ami, parlant de ce qu'il avait vu en
diffrents pays, remarqua que les troupes de la garde, en France,
semblaient soumises  une discipline plus stricte que nos rgiments.

Sur ces mots, Horsford a pris feu, et aprs quelques paroles vives, ils
se sont trouvs comme vous les avez vus, face  face, l'pe tire.

Le petit n'a pas encore fait campagne. Aussi est-il trs dsireux de
prouver qu'il a du courage.

--En quoi, dit l'officier de haute taille, il a montr assez peu
d'gards pour moi, car si les propos avaient t offensants, c'et t 
moi de les relever, en ma qualit de capitaine plus ancien et major 
brevet, et non  un petit bout d'enseigne, qui en sait tout juste assez
pour faire l'exercice  sa troupe.

--Vous parlez raison, Ogilvy, dit l'autre officier en reprenant son
sige prs de la table et essuyant les cartes qui avaient t
clabousses par le vin.

Si la comparaison avait t faite par un officier de la garde de Louis
dans le but d'insulter et par bravade, il aurait t  propos pour nous
de risquer une passe.

Mais ces mots venant d'un Anglais mri par l'exprience ne peuvent
constituer qu'une critique instructive dont on devrait profiter au lieu
de s'en fcher.

--C'est vrai, Ambroise, rpondit l'autre, sans des critiques de cette
sorte, une arme moisit sur place, et elle ne peut esprer de se
maintenir au niveau de ces troupes continentales qui rivalisent sans
cesse entre elles  qui deviendra la plus efficace.

Je fus si enchant d'entendre ces officiers faire ces remarques pleines
de bon sens, que je fus vraiment heureux d'avoir l'occasion de faire
plus ample connaissance avec eux par l'intermdiaire d'une bouteille
d'excellent vin.

Les prjugs de mon pre m'avaient amen  croire qu'un officier du Roi
ne pouvait tre autre chose qu'un compos du fat et du fanfaron, mais je
reconnus, devant la ralit, que cette ide-l tait comme presque
toutes celles qu'on accepte de confiance, dpourvue de tout fondement.

En fait, s'ils avaient t vtus d'habits moins guerriers, si on leur
avait t leurs pes et leurs bottes montantes, on aurait pu les
prendre pour des gens remarquables par la douceur de leurs manires, car
leur causerie roulait sur des sujets de science.

Ils discutaient sur les recherches de Boyle, sur le passage de l'air,
d'un rire fort grave, et avec grand talage de connaissances.

En mme temps, leurs mouvements alertes, et leur port viril prouvaient
qu'en cultivant le lettr, ils n'avaient point sacrifi le soldat.

--Puis-je vous demander, dit l'un d'eux en s'adressant  Saxon, si au
cours de vos nombreux voyages, vous avez jamais rencontr un de ces
sages, de ces philosophes qui ont valu tant d'honneur et de gloire  la
France et  l'Allemagne?

Mon compagnon parut embarrass.

Il avait l'air d'un homme qu'on met sur un terrain qui n'est pas le
sien.

--Il y en avait en effet un  Nuremberg, dit-il, un certain Gervinus ou
Gervianus qui, d'aprs les on-dit, tait capable de changer un morceau
de fer en un lingot d'or aussi aisment que je change en cendres ce
tabac. Le vieux Pappenheimer l'enferma avec une tonne de mtal, en le
menaant de lui faire subir les poucettes s'il ne le changeait pas en
pices d'or.

Je puis vous garantir qu'il n'y avait pas un jaunet dans la tonne, car
j'tais capitaine de la garde, et je fouillai minutieusement la prison.
Je le dis  mon regret, car j'avais ajout de mon chef une petite grille
de fer au tas, dans l'espoir que s'il y avait quelques mtamorphose de
ce genre, il serait bon que j'eusse ma petite part du l'exprience.

--L'Alchimie, la transmutation des mtaux et d'autres choses de cette
sorte ont t rejetes par la vritable science, remarqua le grand
officier. Mme le vieux Sir Thomas Browne, de Norwich, qui fut toujours
port  plaider la cause des Anciens, ne trouve rien  dire en faveur de
ces ides. Depuis Trismegiste, en passant par Albert le Grand, Thomas
d'Aquin, Raymond Lulle, Basile Valentin, Paracelse et les autres, il n'y
en a pas un qui ait laiss derrire lui autre chose qu'un nuage de mots.

--Et le coquin dont je parle n'en laissa pas davantage, dit Saxon. Il y
en eut un autre, Van Helstadt, qui tait un savant. Il tirait des
horoscopes moyennant un petit tarif ou honoraire. Je n'ai jamais connu
d'homme aussi avis que lui, il parlait plantes, constellations, comme
s'il les gardait toutes dans son arrire-cour. Il ne faisait pas plus de
cas d'une comte que si c'tait une orange de Chine pourrie, et il nous
en expliquait la nature, en disant que c'taient tout simplement des
toiles ordinaires dans lesquelles on avait fait un trou, par o
sortaient leurs intestins, leurs entrailles. C'tait un vrai philosophe,
celui-l.

--Et avez-vous jamais mis son habilet  l'preuve? demanda l'un des
officiers en souriant.

--Non, pas moi, car je me suis toujours tenu  l'cart de la magie
noire, et de toute la diablerie de cette espce. Mon camarade Pierre
Scotton, qui tait _oberst_ (colonel) dans la brigade de cavalerie
impriale, lui paya un noble  la rose pour se faire dvoiler son
avenir.

Si je m'en souviens bien, les toiles dirent qu'il aimait trop le vin
et les femmes: il avait l'oeil coquin, et le nez couleur d'escarboucle.

Elles lui prdirent aussi qu'il aurait un jour le bton de marchal,
qu'il mourrait  l'ge mr, et tout cela aurait bien pu arriver s'il
n'tait pas tomb de cheval un mois aprs  Obergraustock et s'il
n'avait pas pri sous les fers de ses propres chevaux.

Ni les plantes, ni mme le marchal-ferrant du rgiment, homme
d'exprience pourtant, n'auraient pu prdire que l'animal aurait crev
aussi compltement.

Les officiers rirent  gorge dploye de la faon de voir de mon
compagnon et se levrent de leurs chaises, car la bouteille tait finie,
et il se faisait tard.

--Nous avons de la besogne  faire par ici, dit l'un d'eux, celui qui
avait rpondu au nom d'Ogilvy. En outre, il nous faut retrouver notre
jeune sot et lui dmontrer qu'il n'y a rien de dshonorant  tre
dsarm par un tireur d'pe aussi exerc. Nous devons prparer les
quartiers pour le rgiment, qui doit se runir aux troupes de Churchill
ds ce soir. Vous aussi, vous tes envoys dans l'Ouest,  ce que je
pense.

--Nous faisons partie de la maison du duc de Beaufort, dit Saxon.

--Ah! vraiment! je croyais que vous apparteniez au rgiment jaune de
milice de Portman. Je compte que le Duc armera, autant de monde que
possible et qu'il occupera le tapis jusqu' l'arrive des troupes
royales.

--Combien d'hommes amnera Churchill? demanda mon compagnon d'un air
indiffrent.

--Huit cents chevaux au plus, mais milord Feversham suivra avec bien
prs de quatre mille fantassins.

--Nous nous rencontrerons peut-tre sur le champ de bataille, sinon
avant, dis-je.

Et nous fmes des adieux pleins de cordialit  nos excellents ennemis.

--Voil qui n'est pas mal comme quivoque, matre Micah, dit Decimus
Saxon, et cela vous a un parfum de restriction mentale chez un homme
pris de vracit comme vous. Si jamais nous les rencontrons sur le
champ de bataille, j'espre bien que ce sera derrire des chevaux de
frise faits de piques et de _morgenstierns_, et doubls, en avant, d'une
range de chausse-trapes, car Monmouth n'a pas de cavalerie capable de
tenir un instant contre la garde royale.

--Comment en tes-vous venu  faire leur connaissance? demandai-je.

--J'ai dormi quelques heures  peine, mais j'ai appris dans les camps 
me contenter d'un court sommeil. Vous voyant profondment endormi, et
entendant l-bas le bruit du cornet  ds, je suis descendu tout
doucement, et j'ai trouv le moyen de prendre part  leur jeu, ce qui
m'a enrichi de trente guines et aurait pu m'enrichir encore davantage,
si ce jeune imbcile n'avait pas saut sur moi, ou si la conversation
n'avait pas dvi ensuite du ct de sujets indcents, comme les lois de
la chimie et le reste.

Je vous le demande quel rapport y a-t-il entre la cavalerie bleue de la
garde et les lois de la chimie!

Wessemburg, des Pandours, admettait le franc-parler  sa propre table
du mess. Il en tolrait peut-tre mme plus qu'il ne convient  un chef
qui se respecte.

Mais si ses officiers s'taient risqus sur des sujets pareils, il et
tt fait de les traduire en conseil de guerre, ou tout au moins de les
casser de leur grade.

Sans m'arrter  discuter les apprciations de Matre Saxon, non plus
que celles de Wessenburg, des Pandours, je proposai de commander le
souper, et de passer une heure ou deux du grand jour  faire un tour
dans la ville.

La chose la plus intressante  voir tait videmment la majestueuse
cathdrale, construite sur des proportions si justes qu' moins d'y
entrer et d'en parcourir les sombres ailes dans toute leur longueur, il
tait impossible d'en comprendre les vastes dimensions.

Il y avait tant de grandeur dans ces larges arcades, dans ces longues
bandes de lumire colore qui passaient par les vitraux et qui jetaient
des ombres tranges parmi les colonnes, que mon compagnon, pourtant
difficile  mouvoir, restait silencieux, subjugu.

C'tait une grande prire en pierre.

En retournant  l'htellerie, nous passmes devant la prison de la
ville.

La faade en tait forme par une grille, et trois gros mtins aux
museaux noirs s'y promenaient les yeux froces, injects de sang, et
leurs langues rouges pendant hors de la bouche.

Quelqu'un qui se trouvait l nous apprit qu'ils taient employs  la
chasse des coupables dans la Plaine de Salisbury, qui tait devenue un
refuge de coquins et de voleurs, jusqu'au jour o l'on avait recouru 
ce moyen pour les atteindre jusque dans leurs cachettes.

Il tait presque nuit lorsque nous revnmes  l'htellerie, et tout 
fait nuit quand nous emes soup, pay notre dpense, et que nous nous
remmes en route.

Avant de partir, je me rappelai le papier que ma mre m'avait gliss
dans la main au moment de la sparation.

Je le tirai de ma sacoche et je le lus  la lueur de la mche de jonc.

On y voyait encore les taches laisses par les larmes qu'y avait laiss
tomber la bonne crature.

Il tait ainsi conu:

Instructions donnes par _Mistress_ Marie Clarke  son fils Micah, le
douzime de Juin, l'an du Seigneur mil huit cent quatre-vingt-cinq.

 l'occasion de ce qu'il partit, comme David le fit jadis, pour livrer
bataille au Goliath du Papisme, qui avait couvert de son ombre et mis en
mauvaise renomme ce sincre et respectable attachement au rituel qui
devrait exister dans la vritable glise d'Angleterre, telle qu'elle est
constitue par la loi.

Qu'il se conforme aux avis ci-dessous, savoir:

1 Changez de caleons quand l'occasion le rendra ncessaire; vous en
avez deux paires dans la sacoche de votre selle, et vous pourrez en
acheter d'autres, vu que les lainages sont de bonne qualit dans
l'Ouest.

2 Une patte de livre pendue au cou prserve de la colique.

3 Dites l'oraison dominicale le soir et le matin. Lisez aussi les
critures, et spcialement Job, les Psaumes et l'vangile selon
Saint-Mathieu.

4 L'lixir de Daffy possde des vertus extraordinaires pour purifier
le sang, et chasser au dehors tous les flegmes, humeurs, vapeurs ou
flux. La dose est de cinq gouttes. Il s'en trouve un petit flacon dans
le canon de votre pistolet de gauche, avec de l'toffe autour pour qu'il
ne soit pas endommag.

5 Dix pices d'or sont cousues dans le bord de votre doublet de
dessous. N'y touchez que comme  une dernire ressource.

6 Battez-vous vaillamment pour le Seigneur! Et cependant, Micah, je
vous prie de ne pas vous exposer trop dans le combat, et de laisser les
autres faire leur part de besogne. Ne vous lancez pas en pleine mle,
et toutefois n'abandonnez point l'tendard protestant.

 Micah! mon brave fils, revenez sain et sauf auprs de votre mre, ou
bien je mourrai certainement de chagrin.

Et la soussigne ne cessera de prier.

La soudaine effusion de tendresse qui dbordait dans les dernires
lignes fit monter des larmes  mes yeux; et cependant je ne pouvais
m'empcher de sourire en lisant l'ensemble de cette composition.

Ma mre avait eu bien peu de temps pour cultiver les grces du style.

Elle avait certainement eu l'ide de rendre ses instructions plus
impratives en les exprimant sous une forme qui avait quelque chose de
lgal.

Mais je n'eus gure le loisir d'y rflchir, car j'avais  peine termin
la lecture, que j'entendis la voix de Decimus Saxon.

Le bruit sonore des fers des chevaux sur les galets, dont la cour tait
pave, m'apprit que tout tait prt pour notre dpart.




X--Notre prilleuse aventure dans la Plaine.


Nous nous tions  peine loigns d'un demi-mille de la ville quand le
roulement des timbales, et la fanfare des trompettes, dont les sons
musicaux se faisaient entendre de plus en plus clairement  travers
l'obscurit, annoncrent l'arrive du rgiment de cavalerie attendu par
nos amis de l'htellerie.

--Nous avons trs bien fait de les planter l, dit Saxon, car ce jeune
tourneau aurait pu venter le gibier et nous jouer quelque mauvais
tour. Est-ce que par hasard, vous auriez vu mon mouchoir de soie?

--Non, rpondis-je.

--Non? Alors il a d tomber de ma boutonnire pendant la querelle.
J'aurai de la peine  m'en passer, car je ne me charge gure de bagages
en route... Huit cents hommes d'abord, a dit le major, et bientt aprs,
trois mille. S'il m'arrive de rencontrer ce mme Oglethorpe, ou Ogilvy,
quand la petite affaire sera finie, je lui donnerai une leon pour lui
apprendre  s'occuper moins de chimie et un peu plus de la ncessit de
se conformer aux rgles de la prudence militaire... C'est bien d'tre
toujours poli avec les inconnus et de donner des renseignements, pourvu
que ces renseignements soient faux.

--Comme le sont peut-tre les siens, suggrai-je.

--Oh! non, ils sont sortis de sa bouche avec trop de volubilit... Tout
doux! Chlo, tout doux. Elle est bourre d'avoine et ne demande qu'
prendre le galop, mais il fait diablement noir. C'est  peine si nous
voyons notre chemin.

Nous avions suivi au trot la grande route indique par une vague
blancheur dans les tnbres, pendant que le feuillage pais des arbres
s'agitait des deux cts,  peine entrevu sur le fond noir des nuages.

Nous arrivions alors au bord oriental de la grande plaine qui s'tend 
quarante milles dans un sens et  vingt milles dans l'autre, sur une
grande partie du comt de Wilts, et plus loin que la limite du comt de
Somerset.

La grande route de l'Ouest longe ce dsert, mais nous avions dcid de
suivre un chemin moins battu qui nous conduirait  notre but, mais d'une
faon plus ennuyeuse.

Son peu d'importance, ainsi que nous l'esprions, ferait oublier  la
cavalerie royale de le surveiller.

Nous tions parvenu  l'endroit o ce chemin de traverse se dtache de
la route principale, quand nous entendmes derrire nous le bruit des
pas d'un cheval.

--En voici un qui ne craint pas de galoper, remarquai-je.

--Faisons halte ici dans l'ombre! cria Saxon.

Puis d'une voix basse et rapide.

--Assurez-vous que votre pe joue bien dans le fourreau. Il faut qu'il
ait un ordre  transmettre pour aller de ce train en pleine nuit.

 force de sonder du regard l'obscurit de la route, nous finmes par
entrevoir une tache indcise qui bientt prit la forme d'un homme 
cheval.

Le cavalier tait presque sur la mme ligne que nous, avant qu'il se ft
aperu de notre prsence.

Alors il poussa son cheval d'un geste singulier et maladroit et fit demi
tour de notre ct.

--Micah Clarke est-il ici? dit-il d'une voix dont le timbre m'tait
trangement familier.

--Je suis Micah Clarke, dis-je.

--Et moi, je suis Ruben Lockarby, s'cria celui qui nous poursuivait, en
prenant une intonation hro-comique. Ah! Micah, je vous embrasserais,
si je n'tais pas sr qu'en essayant de le faire je tomberai de cheval,
et peut-tre en vous entranant avec moi. Cette brusque volution a
failli me jeter sur la grande route. Je n'ai fait que glisser et me
cramponner tout le temps depuis que j'ai dit adieu  Havant. Srement
jamais n'a t mont un cheval qui s'entende si bien  glisser sous
vous.

--Grands Dieux! Ruben! m'criai-je tout abasourdi, pourquoi tout ce
trajet depuis la maison?

--C'est la mme cause qui vous a fait partir, vous et Don Decimo Saxon,
ci-devant du Solent, que je crois entrevoir dans l'ombre derrire vous.
Comment cela va-t-il, illustre personnage?

--C'est donc vous, jeune coq des bois? grogna Saxon d'une voix qui
n'exprimait pas un excs de joie.

--Ni plus, ni moins, dit Ruben. Et maintenant, mes gais cavaliers,
faites faire demi-tour  vos chevaux, et au trot, en route. Il n'y a pas
un moment  perdre. Il faut que nous soyons tous  Taunton demain.

--Mais, dis-je, mon cher Ruben, il n'est pas possible que vous veniez
avec nous pour rejoindre Monmouth. Que dirait votre pre? Il ne s'agit
pas d'une promenade de vacances, mais d'une expdition qui peut finir
d'une faon triste et cruelle. Mettons les choses au mieux. La victoire
ne sera obtenue qu'au prix de beaucoup de sang et de dangers. Si cela
tourne mal, il peut arriver que nous ayons  monter sur l'chafaud.

--En avant, les amis, en avant! s'cria-t-il, en donnant de l'peron 
son cheval, tout est arrang, rgl. Je viens exprs offrir mon auguste
personne, en mme temps qu'une pe que j'ai emprunte, et un cheval que
j'ai drob,  Son Altesse trs Protestante, James, duc de Monmouth.

--Mais comment cela se fait-il? demandai-je, pendant que nous
chevauchions cte  cte. Cela me rchauffe jusqu'au fond du coeur de
vous voir, mais vous ne vous tes jamais occup de religion ni de
politique; d'o vient donc cette soudaine rsolution?

--Eh bien,  dire la vrit, rpondit-il, je ne suis homme ni du Roi ni
du duc, et je ne donnerais pas un bouton pour voir l'un ou l'autre sur
le trne. Je ne suppose pas que l'un contribue plus que l'autre 
augmenter la clientle de la _Gerbe de bl_, ou qu'il ait besoin des
conseils de Ruben Lockarby. Je suis l'homme de Micah Clarke, de la
pointe des cheveux  la plante des pieds, et s'il part  cheval pour la
guerre, que la peste m'emporte, si je ne suis pas  ses cts.

Et en parlant, il leva la main d'un geste enthousiaste.

Cela lui fit perdre l'quilibre, et il tomba dans un pais fourr de
broussailles sur le bord de la route, d'o ses jambes mergrent,
s'agitant dsesprment dans les tnbres.

--C'est la dixime fois, dit-il en se dgageant et grimpant de nouveau
sur sa selle. Mon pre me disait: prends l'habitude de ne pas rester
coll  ton cheval. Il faut se hausser et se laisser tomber doucement.
Cela ne fait rien, on se laisse tomber plus souvent qu'on ne se hausse.
Et la chute n'est pas douce.

--Pardieu, c'est vrai, s'cria Saxon, au nom de tous les saints du
calendrier, comment esprez-vous de vous tenir en selle, en face de
l'ennemi, si vous n'y arrivez pas sur une route tranquille?

--Tout ce que je peux faire, c'est d'essayer, illustre personnage, dit
Ruben en rparant le dsordre de ses vtements. Peut-tre que la vue
soudaine et inattendue de mes mouvements dconcertera ledit ennemi.

--Bon, bon, il y a peut-tre plus de vrit que vous n'en souponnez
dans ce que vous dites, fit Saxon en chevauchant du ct o Lockarby
tenait la bride, de faon qu'il n'y eut gure de place entre nous pour
une nouvelle chute.

--J'aimerais mieux avoir  combattre contre un homme comme ce jeune fou
de l'htellerie, que contre Micah que voici, ou contre vous, qui ne
savez rien.

On peut prvoir ce que le premier va faire, mais l'autre inventera un
systme qui lui servira pour la circonstance.

Muller, le capitaine en premier, passait pour le plus fin joueur au
fleuret qu'il y et dans l'arme impriale, et il tait capable, pour un
peu de faire sauter n'importe quel bouton du gilet de son adversaire
sans toucher l'toffe.

Et cependant il prit dans un duel avec le porte-drapeau Zollner, qui
tait cornette dans notre corps de Pandours, et qui se connaissait en
escrime autant que vous en quitation.

Car, sachez le bien, la rapire est faite pour les coups de pointe et
non pour les coups de taille, en sorte que celui qui la manie ne se
tient jamais en garde contre un coup de ct.

Mais Zollner, qui avait les bras longs, frappa son adversaire au
travers de la figure comme il l'aurait fait avec une canne, et alors
avant que l'autre et le temps de revenir de son tonnement, il
l'embrocha.

videmment, si c'tait  recommencer, le capitaine en premier se serait
arrang pour donner le premier un coup de pointe, mais la chose tait
faite; aucune explication, aucune excuse ne pouvait rien changer  ce
fait que mon homme tait mort.

--Si le dfaut de savoir rend dangereux un homme d'pe, dans ce cas,
dit Ruben, je suis bien plus redoutable que le gentleman au nom barbare
dont vous venez de parler.

Pour revenir  mon histoire, que j'ai interrompue pour descendre de
cheval, j'appris ds la premire heure du matin que vous tiez parti, et
Zacharie Palmer put me dire dans quel but.

Ma rsolution fut aussitt prise. J'irais moi aussi faire mon tour du
monde.

Dans cette intention, j'empruntai une pe  Salomon Sprent, et comme
mon pre tait all  Gosport, je m'emparai du meilleur cheval qu'il et
dans son curie, car je respecte trop le vieux pour admettre qu'un homme
de sa chair et de son sang parte pour la guerre en piteux quipage.

J'ai chevauch tout le jour, depuis la premire heure du matin, j'ai
t arrt deux fois comme suspect de mauvaises intentions, mais j'ai eu
la chance de m'en tirer deux fois. Je savais que je vous suivais de
prs, car j'ai vu qu'on vous cherchait  Salisbury.

Decimus Saxon siffla.

--On nous cherche?

--Oui, il parat qu'on se figure l-bas que vous n'tiez pas ce que vous
prtendiez tre. En sorte que quand je suis pass, l'htellerie tait
cerne, mais personne ne savait quelle route vous aviez prise.

--Ne l'avais-je pas dit? s'cria Saxon. Cette petite vipre a remu tout
le rgiment contre nous. Il faut aller d'un bon train, car on peut
envoyer un dtachement sur nos traces.

--Nous voici maintenant hors de la grande route, remarquai-je, et lors
mme qu'on nous poursuivrait, il est peu probable qu'on prenne ce chemin
de traverse.

--Nanmoins il serait sage de leur montrer une bonne paire de talons,
dit saxon, lanant sa jument au galop.

Lockarby et moi, nous suivmes son exemple, et nous allmes  fond de
train par ce sentier  travers la lande.

Nous traversmes des bosquets pais de pins, o le chat sauvage hurlait,
o la chouette huait, puis de larges tendues de fougres, de marcages,
o le silence n'tait interrompu que par le cri sourd du butor, ou par
le bruit d'ailes du canard sauvage bien au-dessus de nos ttes.

Dans certains endroits, la route tait entirement envahie par les
ronces et coupe d'ornires si profondes, avec des trous si nombreux,
aux bords si abrupts, si dangereux, que nos chevaux tombrent  genoux
plus d'une fois.

Ailleurs, le pont de bois que franchissait un ruisseau tait rompu. On
n'avait rien fait pour le rparer.

Nous fmes donc forcs de faire entrer nos chevaux dans l'eau, jusqu'aux
sangles pour passer le torrent.

D'abord, quelques lumires parses nous avaient indiqu le voisinage
d'habitations humaines, mais elles se firent plus rares  mesure que
nous avancions, et quand la dernire eut disparu, nous tions dans une
lande dsole qui s'tendait de toutes parts, vaste solitude que
limitait l'horizon noir.

La lune s'tait montre  travers les nuages.  ce moment, elle brillait
sous une bue lgre, parmi des bandes de brouillards.

Elle jetait une vague lueur sur ce paysage farouche, ce qui nous
permettait de suivre le sentier, qui n'tait indiqu par aucune barrire
et se distinguait  grand-peine de la plaine environnante.

Nous avions ralenti notre allure, en nous disant que nous n'avions plus
aucune poursuite  craindre, et Ruben nous divertissait en nous
racontant l'agitation qu'avait produite  Havant notre disparition,
quand il nous arriva  travers le silence de la nuit un bruit scand,
_rat-tat-tat_, mais touff.

Au mme instant, Saxon sauta  bas de son cheval et se mit aux coutes,
attentif, la tte penche de ct.

--Botte et selle! s'cria-t-il en remontant d'un bond  cheval. Ils sont
aprs nous, aussi certainement que le destin. D'aprs le bruit, il y a
une douzaine de soldats. Il faut nous en dbarrasser, ou sinon, bonjour
 Monmouth.

--Laissons leur la bride sur le cou, rpondis-je.

Nous donnmes de l'peron  nos coursiers, et avanmes avec un bruit de
tonnerre  travers l'obscurit.

Covenant et Chlo taient aussi frais qu'on pouvait le souhaiter, et ils
ne tardrent pas  prendre un galop bondissant, allong.

Mais le cheval de mon ami avait voyag toute la journe. Son souffle
pnible, laborieux indiquait qu'il ne pourrait tenir bien longtemps
encore.

 travers le bruit sonore des fers de nos chevaux, je distinguais de
temps  autre l'inquitant murmure qui venait de derrire nous.

--Cela ne va pas, Ruben, dis-je d'un ton anxieux, au moment o sa bte
puise butait, et o son cavalier fut bien prs de faire le saut
par-dessus la tte.

--Le vieux cheval est presque fourbu, rpondit-il piteusement. Nous
voil hors de la grande route maintenant, et ce terrain ingal le
fatigue trop.

--Oui, nous sommes au dehors de la piste, s'cria Saxon, par-dessus son
paule, car il nous prcdait de quelques pas. Souvenez-vous que les
habits bleus ont t en marche tout le jour, et que leurs chevaux sont
peut-tre fourbus aussi. Comment par le ciel, ont-ils pu dcouvrir la
route que nous avons prise?

Et comme pour rpondre  son interrogation, il s'leva derrire nous
dans la nuit un son isol, clair, vibrant comme un son de cloche, dont
le volume s'accrut, s'enfla, si bien que sa mlodie semblait remplir
tout l'espace.

--Un mtin, s'cria Saxon.

Un autre son plus aigu, plus perant, finissant par un hurlement sur
lequel il tait impossible de se mprendre, succda au premier.

Et un autre! dit-il. Ils ont lch leurs animaux, ceux que nous avons
vus prs de la cathdrale. Pardieu, quand nous les regardions  travers
les barreaux, il y a quelques heures  peine, nous ne nous doutions
gure que nous les aurions si tt sur nos traces. Genoux fermes, et
tenez-vous bien en selle, car une glissade serait la dernire.

--Sainte Vierge! s'cria Ruben, je me suis couvert d'acier pour mourir
dans la bataille; mais devenir de la viande  chiens! Voil qui n'est
pas dans le contrat!

--Ils les tiennent en laisse, dit Saxon entre ses dents. Sans quoi ils
dpasseraient les chevaux et on les perdrait de vue dans les tnbres.
Si nous pouvions seulement trouver de l'eau courante, nous leur ferions
peut-tre perdre la piste.

--Mon cheval ne pourra plus faire que quelques pas encore,  cette
allure, s'cria Ruben. Si je tombe, allez toujours de l'avant, car
souvenez-vous qu'ils sont sur votre piste, et non sur la mienne. Ils ont
trouv des motifs de soupon contre les deux inconnus de l'htellerie,
mais ils n'en ont point sur moi.

--Non, Ruben, on se sauvera ou on mourra ensemble, dis-je avec
tristesse, car  chaque pas son cheval faiblissait davantage. Dans cette
obscurit, ils ne feront pas grande diffrence entre les personnes.

--Ayez le coeur ferme, cria le vieux soldat, qui alors nous prcdait de
vingt yards au plus. Nous pouvons les entendre parce que le vent souffle
de ce ct, mais ce serait bien singulier qu'ils nous entendent. Il me
semble qu'ils ralentissent leur poursuite.

--En effet, le bruit de leurs chevaux est devenu moins distinct, dis-je
avec joie.

--Si peu distinct, que je ne l'entends plus du tout, s'cria mon
camarade.

Nous arrtmes nos coursiers haletants, et tendmes l'oreille.

Mais on n'entendait aucun bruit si ce n'est le doux murmure de la brise
 travers les gents et le cri mlancolique de l'engoulevent.

Derrire nous s'tendait la vaste plaine ondule,  moiti claire, 
moiti dans l'ombre, et fuyant vers l'horizon sombre, sans qu'il s'y
remarqut un indice de vie ou de mouvement.

--Nous les avons entirement dpasss, ou bien ils ont renonc  nous
faire la chasse, dis-je. Mais qu'ont donc les chevaux pour trembler et
rencler ainsi?

--Ma pauvre bte est presque morte, remarqua Ruben, en se penchant en
avant, et frappant la main sur la crinire fumante de son cheval.

--Malgr tout cela, impossible de prendre du repos, dit Saxon, il peut
se faire que nous ne soyons pas encore hors de danger. Un ou deux milles
de plus nous tireront d'affaire. Mais voici quelque chose qui ne me
plat pas.

--Qu'est-ce qui ne vous plat pas.

--Ces chevaux, et leur frayeur.  certains moments les animaux peuvent
voir et entendre mieux que nous, ainsi que je serais en tat de le
prouver par divers exemples tirs de ma propre exprience sur le Danube
ou dans le Palatinat, si le moment et l'endroit s'y prtaient. Encore un
effort, avant de nous reposer!

Les chevaux fatigus rpondirent bravement  l'appel, et parcoururent
ainsi  grand-peine un assez long trajet sur ce sol ingal.

Nous songions  nous arrter pour tout de bon et nous allions nous
fliciter d'avoir vaincu nos poursuivants par la fatigue, lorsque tout 
coup retentit le coup de voix semblable  un son de cloche, et cette
fois bien plus sonore qu'il n'avait t jusqu'alors, si sonore mme
qu'il tait vident que nous avions les chiens presque sur les talons.

--Maudits mtins! cria Saxon, en peronnant son cheval, et s'lanant en
avant de nous, voil ce que je craignais. Ils leur ont t leur laisse.
Impossible d'chapper  ces dmons, mais nous pouvons choisir un endroit
pour leur faire tte.

--En avant, Ruben, m'criai-je, nous n'avons plus affaire qu'aux chiens
maintenant. Leurs matres les ont lchs pour retourner  Salisbury.

--Fasse le ciel qu'ils se cassent le cou avant d'y arriver,
s'cria-t-il. Ils lancent des chiens aprs nous comme si nous tions des
rats enferms dans une arne de coqs. Et dire qu'on appelle l'Angleterre
un pays chrtien? C'est peine perdue, Micah! la pauvre Didon ne peut
faire un pas de plus.

Pendant qu'il parlait, l'aboiement perant, froce des mtins, se fit
entendre de nouveau, clair, pre, dans l'air de la nuit.

Il montait, passant du grondement sourd, bas, au coup de voix aigu et
furieux.

On eut cru saisir une vibration, joyeuse au plus haut point, dans leur
cri farouche, comme s'ils croyaient leur proie prte  tre dpece.

--Pas mme un pas de plus, dit Ruben Lockarby, en arrtant son cheval et
tirant son pe. S'il faut combattre, je combattrai ici.

--Impossible de trouver un endroit plus favorable, rpondis-je.

Deux grands rochers dentels se dressaient devant nous, sortant
brusquement du sol, et laissant entre eux un intervalle de douze 
quinze pieds.

Nous nous plames  cheval dans cette ouverture et je criai de toute ma
force  Saxon de venir se joindre  nous.

Mais son cheval n'avait cess de prendre de l'avance sur les ntres.

Ce redoublement d'alarme lui fit augmenter encore sa vitesse, de sorte
qu'il tait  quelques centaines de yards de distance.

Il tait inutile de le rappeler, alors mme qu'il aurait pu entendre nos
voix, car les chiens arriveraient sur nous avant qu'il ft revenu  nos
cts.

--Ne vous inquitez pas de lui, dis-je d'une voix prcipite. Attachez
votre cheval par la bride derrire ce rocher-ci, j'en ferai autant
derrire l'autre. Cela servira toujours  rsister au premier choc. Ne
mettez pas pied  terre. Frappez bas, mais frappez fort.

Nous attendmes en silence, cte  cte, dans l'ombre des rochers,
l'arrive de nos terribles chasseurs.

Lorsque je regarde en arrire, mes chers enfants, je ne puis m'empcher
de trouver que c'tait une rude preuve  subir pour des soldats aussi
jeunes que Ruben et moi, que de nous trouver dans une situation
pareille, quand nous avions  tirer l'pe pour la premire fois.

En effet, j'ai reconnu, et d'autres m'ont confirm dans mon opinion, que
de tous les dangers auxquels un homme se voit oblig de faire face, il
n'en est pas de plus propre  vous faire perdre courage que l'attaque
d'animaux sauvages et rsolus.

Quand on a affaire  des hommes, il y a toujours une chance pour qu'un
dtail trahisse le ct faible ou le dfaut de courage, qui vous assure
la supriorit sur lui, mais on ne peut compter sur rien de semblable
avec des btes.

Nous savions que les tres,  l'attaque desquels nous tions en proie,
ne cesseraient pas de nous sauter  la gorge tant qu'ils auraient un
souffle de vie dans le corps.

Puis, on sent, au fond du coeur que la lutte est ingale, car votre vie
est chose prcieuse, au moins pour vos amis, tandis que leur vie...
qu'est-elle?

Toutes ces penses, et bien d'autres encore, se prsentrent rapidement
 notre esprit pendant que l'pe  la main, nous attendions l'arrive
des mtins, rassurant de notre mieux nos chevaux effrays.

Et nous n'emes pas longtemps  attendre.

Un autre aboiement long, sonore, retentissant comme le tonnerre, fut
suivi d'un profond silence, o l'on percevait  peine la respiration
rapide et agite des chevaux.

Puis, tout  coup, sans bruit, une norme bte, couleur de tan, son noir
museau contre terre, avec des lvres pendantes de chaque ct de la
mchoire, passa au clair de lune entre les rocs, puis disparut dans les
tnbres, plus loin.

Elle ne s'arrta pas, ne se dtourna pas un instant.

Elle poursuivit sa course, tout droit devant elle, sans regarder 
droite ni  gauche.

Presque aussitt derrire elle, une autre se montra, puis une troisime,
toutes les trois de taille norme, et paraissant d'autant plus grosses
et plus terribles, qu'elles se trouvaient dans une lumire indcise et
mobile.

De mme que la premire, elles ne firent aucune attention  notre
prsence.

Elles partirent par grands bonds sur la piste de Decimus Saxon.

Je laissai passer le premier et le second des chiens, car j'avais 
peine le temps de voir qu'ils ne s'occupaient pas du tout de nous.

Mais quand le troisime se trouva par un bond en pleine lumire, je
tirai de la fonte de droite mon pistolet, je posai son long canon sur
mon bras gauche et je fis feu sur lui au passage.

La balle alla au but, car l'animal jeta un farouche hurlement de rage et
de douleur, mais resta coll  la piste, sans dvier, sans se retourner.

Lockarby fit feu de son ct au moment o l'animal disparaissait dans
les broussailles, mais sans produire d'effet visible.

Les grands chiens avaient pass si vite et avec si peu de bruit, qu'on
et pu les prendre pour les redoutables et silencieux esprits de la
nuit, les chiens fantmes du chasseur Herne, sans le lugubre aboiement
qui avait succd  mon coup de feu.

--Quelles brutes! s'cria mon camarade. Qu'allons-nous faire, Micah?

--Il est vident qu'ils ont t lancs sur la piste de Saxon, dis-je, et
il faut les suivre jusqu'au bout, sans quoi ils seront trop pour lui.
Entendez-vous quelque chose du ct de ceux qui nous poursuivent?

--Rien.

--Alors c'est qu'ils ont renonc  la chasse, et qu'ils ont lch les
chiens, comme une dernire ressource. Sans doute ces animaux sont
dresss  revenir au logis. Mais il faut nous hter, Ruben, si nous
voulons secourir notre compagnon.

--Encore un coup de collier, alors, petite Didon, s'cria Ruben.
Pouvez-vous rassembler assez de forces pour cela? Non, je n'ai pas le
courage d'employer l'peron. Si vous pouvez le faire, je sais que vous
le ferez.

La brave jument rencla, comme si elle comprenait le langage de son
cavalier, et joua des jambes pour se mettre au galop.

Elle rpondit si nergiquement  l'appel que mme en mettant Covenant 
son allure la plus rapide, il ne put regagner les deux ou trois
longueurs qu'elle avait sur lui.

--Il a pris cette direction, dis-je en sondant d'un regard anxieux
l'obscurit. Il ne peut pas tre all bien loin, il a parl de faire
tte. Ou bien peut-tre, ne nous voyant pas avec lui, il s'est fi  la
vitesse de son cheval.

--Quelle chance a un cheval de gagner de vitesse des animaux pareils?
rpondit Ruben. Ils le forceront jusqu' ce qu'il s'abatte et il sait
cela. Hallo! Qu'est-ce que ceci?

Un corps sombre, aux contours vagues, gisait devant nous  la clart de
la lune. C'tait le cadavre d'un chien, videmment celui sur lequel
j'avais fait feu.

--En voici un qui a son compte, m'criai-je d'un ton joyeux. Nous
n'avons plus affaire qu' deux.

Pendant que je parlais, j'entendis deux dtonations de pistolet  une
petite distance sur la gauche.

Nous mmes nos chevaux dans cette direction, en les poussant de toute la
vitesse possible.

Bientt nous entendmes partir des tnbres en face de nous un
grondement, un aboiement si furieux que nous nous sentmes presque
dfaillir.

Ce n'tait point un cri isol, comme les mtins en lanaient quand ils
taient sur la piste.

C'tait un grondement contenu, d'un timbre grave, si froce, et
prolong, que nous n'emes pas un instant de doute.

Ils taient arrivs au but de leur course.

--Dieu veuille qu'ils ne l'aient point fait tomber.

La mme ide m'tait venue  l'esprit, car j'avais entendu un vacarme du
mme genre, mais moins intense, se produire dans une meute qui chassait
la loutre, au moment o les chiens avaient atteint la proie et la
mettaient en pices.

Le coeur dfaillant, je tirai mon pe, bien rsolu  venger la mort de
mon compagnon sur ces dmons  quatre pattes, si nous arrivions trop
tard pour le sauver.

Nous franchmes par bonds une paisse lisire de gents et d'ajoncs
emmls et nous nous trouvmes devant une scne si diffrente de celle
que nous attendions que dans notre tonnement, nous arrtmes nos
chevaux.

Nous avions devant nous une clairire de forme circulaire, qu'illuminait
l'clat argent de la lune.

Au centre se dressait une pierre gigantesque, l'un de ces hauts et noirs
piliers qu'on trouve pars dans toute la plaine, et surtout dans
l'endroit nomm Stonehenge.

Celle-ci devait avoir au moins quinze pieds de haut.

Elle avait t certainement verticale, mais le vent, les intempries, le
tassement du sol l'avaient incline graduellement  un angle tel qu'un
homme agile pouvait grimper jusqu' son extrmit.

Au sommet de ce bloc antique, Decimus Saxon, les jambes croises,
immobile, pareil  une trange idole sculpte du temps jadis, tait
assis, et tirait tranquillement des bouffes de la longue pipe qui tait
sa consolation certaine dans les moments difficiles.

Au-dessous de lui,  la base du monolithe, pour employer le langage de
nos savants, les deux normes mtins se dressaient de toute leur
hauteur, faisaient des bonds, grimpaient sur le dos l'un et l'autre,
dans leurs efforts enrags et impuissants pour atteindre l'impassible
personnage qui tait perch au-dessus d'eux, ils exhalaient leur rage et
leur dsappointement en faisant l'affreux vacarme qui avait fait natre
en notre esprit de si terribles penses.

Mais nous n'emes gure le temps de contempler cette scne trange.

Ds notre apparition, les mtins renoncrent  leurs efforts inutiles
pour atteindre Saxon et jetant un farouche grondement de satisfaction,
ils s'lancrent sur Ruben et sur moi.

Un grand animal, aux yeux flamboyants,  la gueule bante, aux crocs
blancs luisant  la clart de la lune, sauta  la gorge de mon cheval,
mais je l'arrtai tout net d'un coup lanc  tour de bras, qui lui
trancha le mufle, et l'envoya rouler et se tordre dans une mare de sang.

Pendant ce temps, Ruben avait donn de l'peron  son cheval pour
aborder son ennemi, mais la pauvre bte fourbue faiblit  la vue du
froce mtin et s'arrta soudain, ce qui eut pour rsultat de lancer son
cavalier la tte en avant, et de le jeter par terre presque sous la
mchoire de l'animal.

La chose aurait peut-tre mal tourn pour Ruben, s'il avait t
abandonn  ses propres ressources.

Il arrivait  grand-peine  loigner un court instant de sa gorge les
dents cruelles; mais  la vue de cet accident, je pris le pistolet qui
me restait, je sautai  bas de mon cheval, et je dchargeai mon arme
dans le flanc de la bte, pendant qu'elle se dbattait contre mon ami.

Le chien jeta un dernier hurlement de rage et de douleur.

Dans un dernier et impuissant effort, il allongea le cou pour donner un
coup de dent.

Puis, il s'affaissa lentement et tomba sur le flanc, pendant que Ruben
se dgageait de dessous, effar, contusionn, mais sans avoir autrement
souffert de sa prilleuse chute.

--Voil ma premire dette avec vous, Micah, dit-il d'un ton
reconnaissant. Je vivrai peut-tre assez pour m'en acquitter.

--Et je vous suis redevable  tous les deux, dit Saxon, qui tait
descendu de son refuge. Moi aussi, je paie mes dettes, pour le bien
comme pour le mal. J'aurais pu rester l jusqu'au jour o j'aurais mang
mes bottes montantes, car je n'avais gure de chance de jamais
redescendre. Santa Maria! Quel beau coup de sabre vous avez donn l,
Clarke! La tte de l'animal a t coupe en deux comme une citrouille
gte. Il n'y a rien d'tonnant  ce qu'ils aient suivi ma piste, car
j'ai laiss non seulement ma sangle de rechange, mais encore mon
mouchoir l-bas, et cela a suffi pour les mettre sur la piste de Chlo
comme sur la mienne.

--Et Chlo, o est-elle? demandai-je en essuyant mon pe.

--Chlo a d se tirer d'affaire comme elle pouvait. Voyez-vous, je me
suis aperu que les chiens me gagnaient de vitesse. Je les ai laiss
approcher jusqu' porte de mes pistolets, mais avec un cheval lanc 
l'allure de vingt milles par heure, il n'y a gure de chance pour qu'une
seule balle arrive au but. La chose prenait donc une tournure funbre,
car je n'avais pas le temps de recharger, et la rapire, qui est la
reine des armes en un duel, n'est pas assez lourde pour qu'on puisse
compter sur elle on pareille occasion. Et au moment mme de mon plus
grand embarras, qu'est-ce que le hasard vient m'offrir? Cette pierre si
accessible, que les bons prtres d'autrefois ont dresse videmment dans
le but unique d'assurer  de dignes _caballeros_ une ressource contre
ces ennemis ignobles, grogneux. Sans perdre de temps, j'ai grimp
dessus, non sans avoir eu quelque peine  arracher un de mes talons de
la gueule du premier; il aurait peut-tre russi  m'entraner s'il
n'avait pas trouv mon peron un peu trop dur  avaler. Mais je suis sr
qu'une de mes balles est arrive au but.

Allumant un morceau de papier amadou pris dans sa bote  tabac, il le
promena le long du corps du chien qui m'avait attaqu, puis sur l'autre.

--Tiens! Celui-ci est cribl comme une cumoire, s'cria-t-il. Avec quoi
chargez-vous donc vos ptrinaux, bon matre Clarke?

--Avec deux chevrotines de plomb.

--Avec deux chevrotines de plomb qui ont fait au moins une vingtaine de
trous. Et ce qu'il y a de plus curieux au monde, c'est qu'il y a
incrust dans la peau de la bte, un goulot de bouteille.

--Grands Dieux! m'criai-je, je me souviens: ma bonne mre avait plac
un flacon d'lixir de Daffy dans le canon de mon pistolet.

--Et vous l'avez dcharg sur ce mtin? brailla Ruben. Ho! Ho! quand on
entendra conter cette histoire devant les robinets  la _Gerbe de bl_,
il y aura plus d'un gosier de sec  force de rire. Ce qui m'a sauv la
vie, c'est un flacon d'lixir de Daffy tir dans le corps d'un chien.

--Mais il y avait aussi une balle, Ruben, et je crois bien que les
compres n'auront garde de mentionner ce dtail. C'est un vrai coup de
chance que le pistolet n'ait pas clat. Et maintenant, que
proposez-vous de faire, Matre Saxon?

--D'abord je veux tcher de ravoir ma jument, si la chose est possible,
dit l'aventurier. Mais sur cette immense lande dans l'obscurit, ce sera
aussi malais que de trouver les culottes d'un cossais ou un vers sans
saveur dans _Hudibras_.

--Et la monture de Ruben Lockarby est incapable d'aller plus loin,
remarquai-je. Mais est-ce que mes yeux me trompent? Il me semble que
j'aperois l-bas un point lumineux.

--Un feu follet, dit Saxon. Un _ignis fatuus_ qui ensorcelle et attire
les gens dans des mares et des fondrires. Mais je reconnais que son
tat est fixe et clair, comme s'il tait produit par une lampe, une
chandelle, une torche, une lanterne, ou autre objet sorti de la main des
hommes.

--O il y a de la lumire, il y a de la vie, s'cria Ruben, dirigeons
nos pas de ce ct, et voyons quel abri le hasard nous y aura offert.

--Cela ne peut venir de nos amis les dragons, fit observer Decimus. Que
la peste soit avec eux. Comment ont-ils pu dcouvrir notre vrai rle. 
moins que ce ne soit pour venger un affront fait  tout le rgiment que
ce jeune enseigne les eut lancs sur notre piste. Si jamais je le tiens
au bout de mon pe, il ne s'en tirera pas  aussi bon compte. Bon,
conduisez vos chevaux  la main, et nous allons voir ce que c'est que
cette lumire, puisque nous n'avons pas de meilleur parti  prendre.

Nous nous guidmes de notre mieux  travers la lande, en marchant du
ct du point brillant qui scintillait au loin.

Tout en avanant, nous fmes bien des conjectures sur l'endroit d'o il
pouvait provenir.

Si c'tait d'une habitation humaine, quel tait donc l'tre qui, non
content de vivre au coeur mme de la solitude, avait choisi un endroit
aussi loign des routes battues qui la traversaient?

La grande route tait  plusieurs milles en arrire de nous, et selon
toute probabilit, ceux-l seuls qui y taient contraints par la
ncessit, comme nous l'avions t, pouvaient se trouver par hasard dans
cette rgion dsole.

Un ermite n'aurait pas souhait un endroit aussi compltement isol de
toute communication avec ses semblables.

En nous approchant, nous vmes que la lumire venait en effet d'un petit
cottage bti dans un creux, de faon  tre invisible de tous les cts,
except de celui par lequel nous arrivions.

Devant cet humble logis, un petit espace avait t dbarrass des
ronces, et c'tait au milieu de ce carr de terre que notre cheval perdu
se trouvait, broutant  loisir le maigre gazon.

La mme lumire, qui nous avait attirs, avait sans doute frapp son
regard, et il s'y tait dirig dans l'espoir d'obtenir de l'avoine et de
l'eau.

Saxon poussa un grognement de satisfaction en reprenant possession de
son bien perdu, et tirant le cheval par la bride, il approcha de la
porte du cottage solitaire.




XI--Le solitaire  la caisse pleine d'or.


La forte lumire jaune qui nous avait attirs  travers la lande,
filtrait par une seule fente troite de la porte, qui remplissait en
mme temps d'une faon primitive le rle de fentre.

 notre approche, la lumire prit soudain une couleur rouge, puis tourna
au vert, en rpandant sur nos figures une teinte fantastique, et faisant
surtout ressortir la nuance cadavreuse des traits durs de Saxon.

En mme temps nous sentmes une odeur trs subtile, trs dsagrable,
qui empoisonnait l'air tout autour du cottage.

Cette runion de singularits, dans un lieu aussi dsert, agit sur les
ides superstitieuses du vieux guerrier avec tant de force qu'il
s'arrta pour nous jeter un regard interrogateur.

Mais Ruben et moi, nous tions pareillement rsolus  aller jusqu'au
bout de l'aventure.

Il se borna donc  rester un peu en arrire de nous et  marmotter pour
son compte un exorcisme appropri  la circonstance.

Je m'avanai vers la porte, o je frappai avec le pommeau de mon pe,
en annonant que nous pions des voyageurs fatigus et que nous
cherchions un abri pour la nuit.

Le premier rsultat de mon appel fut un bruit analogue  celui qu'on
ferait en allant et venant avec prcipitation, en remuant des objets
mtalliques, en tournant des clefs dans des serrures.

 ce bruit succda le silence, et j'allais frapper de nouveau, lorsque,
de l'autre ct de la porte, une voix fle nous accueillit:

--Il y a peu de chose pour vous abriter, gentilshommes, et moins encore
de provisions, disait-elle. Vous n'tes qu' six milles d'Amesbury et
vous y trouverez  l'enseigne des _Armes de Cecil_ tout ce qu'il faut
pour gens et btes.

--Non pas, mon invisible ami, dit Saxon qui retrouva tout son aplomb en
entendant une voix humaine, voil srement un accueil rebutant. Un de
nos chevaux est entirement fourbu, et aucun n'est en bien bonne
condition, en sorte qu'il nous serait aussi impossible de nous rendre 
Amesbury _Aux Armes de Cecil_ que d'aller  l'_Homme Vert_  Lubeck. Je
vous en prie donc, permettez-nous de passer le reste de la nuit sous
votre toit.

Cet appel fut suivi de nombreux grincements de serrures fermes, de
verrous tirs, et quand ce fut fini, la porte s'ouvrit lentement et
laissa apercevoir la personne qui nous avait rpondu.

Grce  la forte lumire qui brillait derrire lui, nous vmes un homme
d'aspect vnrable, aux cheveux blancs comme neige, aux traits qui
indiquaient un caractre pensif mais ardent.

Le front haut, intelligent, la longue barbe flottante, tout cela sentait
le philosophe, mais l'clat des yeux, le nez aquilin  courbure trs
forte, le corps svelte et droit que le poids des annes n'avait pu faire
flchir, faisaient deviner un soldat.

Son port fier, son costume riche, quoique svre, de velours noir,
contrastaient singulirement avec l'humble aspect du logis qu'il avait
choisi pour sa demeure:

--Oh! dit-il, en nous jetant un regard pntrant, deux d'entre vous sont
novices  la guerre, et l'autre est un vieux soldat. Vous avez t
poursuivis,  ce que je vois.

--Mais comment le savez-vous? demanda Saxon.

--Ah! mon ami, moi aussi j'ai servi en mon temps. Mes yeux ne sont point
si vieux qu'ils ne puissent reconnatre que des chevaux ont t
peronns  outrance, et il n'est pas malais de voir que l'pe de ce
jeune gant a t employe  une besogne moins innocente qu' griller du
lard. Votre assertion peut donc s'admettre. Un vritable soldat commence
toujours par s'occuper de son cheval. Je vous prie donc de mettre les
vtres  l'entrave au dehors, car je n'ai ni valet d'curie ni
domestiques  qui les confier.

La maison inconnue, o nous entrmes aussitt, avait t agrandie aux
dpens de la pente de la hauteur contre laquelle elle avait t
construite, en sorte qu'elle formait une salle trs longue et trs
troite.

Les extrmits de cette grande pice, au moment de notre entre, taient
plonges dans l'ombre, mais au centre flambait avec une vive lumire un
brasier plein de charbon, au-dessus duquel tait suspendue une marmite
de cuivre.

 ct du feu, une longue table de bois tait couverte de flacons de
verre au goulot recourb, de bassins, de tubes, d'autres instruments
dont je ne connaissais ni le nom ni l'usage.

Une longue range de bouteilles contenant des liquides et des poudres de
diverses couleurs tait dispose sur une tagre.

Une autre tagre supportait une assez belle collection de volumes
bruns.

Il y avait, en outre, une seconde table d'un travail grossier, deux
commodes, trois ou quatre tabourets de bois, plusieurs grandes feuilles
pingles aux murs et entirement couvertes de chiffres, de figures
symboliques, auxquelles je ne compris rien.

L'odeur dsagrable qui nous avait accueillis au dehors, tait encore
plus infecte  l'intrieur et paraissait produite par les vapeurs du
liquide en bullition que contenait la marmite de cuivre.

--Vous voyez en moi, dit notre hte, en s'inclinant poliment devant
nous, le dernier descendant d'une ancienne famille. Je suis Sir Jacob
Clancing, de Snellaby-Hall.

--Ce serait plutt de _Snelle a pue Hall_,  mon avis, murmura Ruben,
dont la boutade, heureusement, ne fut point entendue du vieux chevalier.

--Veuillez vous asseoir, je vous prie, dit-il, tez vos cuirasses, vos
casques et vos bottes.

Regardez ce logis comme votre auberge et mettez-vous  l'aise. Vous
voudrez bien m'excuser un instant si je cesse de m'occuper de vous pour
surveiller l'opration que j'ai commence ce qui ne comporte pas de
retard.

Saxon se mit aussitt  dfaire ses boucles, ter les pices de son
quipement, pendant que Ruben, se laissant tomber sur une chaise
semblait trop las pour faire mieux que de dtacher son ceinturon. Quant
 moi, j'tais content de pouvoir me dbarrasser de mon armement, mais
je ne cessai pas un instant d'observer les actes de notre hte, dont les
manires courtoises et le langage distingu avaient veill ma curiosit
et mon admiration.

Il s'approcha de la marmite  l'odeur dsagrable et en remua le
contenu, avec une expression de physionomie qui indiquait la plus vive
anxit.

Il tait vident qu'il avait pouss la courtoisie envers nous jusqu'au
point de manquer peut-tre une exprience importante.

Il plongea une cuiller dans le liquide, en ramena une certaine quantit
et la reversa dans le vase, ce qui permit de voir un fluide jaune et
trouble.

L'aspect lui en parut videmment rassurant, car l'air d'anxit disparut
de ses traits et il poussa une exclamation de soulagement.

Puis, prenant sur une assiette,  ct de lui, une pince de poudre
blanchtre, il la jeta dans la marmite, dont le contenu se mit aussitt
 bouillir, et  projeter de l'cume sur le feu, ce qui donnait  la
flamme l'trange teinte verte que nous avions remarque avant d'entrer.

Ce traitement eut pour rsultat de rendre le liquide clair, car le
chimiste put verser dans une bouteille une certaine quantit de liquide
aussi transparent que l'eau, pendant qu'au fond du vase se formait un
dpt brun qui fut vers sur une feuille de papier.

Cela fait, Sir Jacob Clancing rangea de ct tous les flacons et se
tourna vers nous, l'air souriant et satisfait.

--Nous allons voir ce que peut fournir mon pauvre garde-manger, dit-il,
mais cette odeur peut-tre gnante pour votre odorat qui n'y est point
accoutum; nous allons la chasser.

Il jeta sur le feu quelques grains d'une rsine balsamique, qui remplit
toute la pice du parfum le plus agrable.

Puis, il tendit sur la table une nappe blanche, prit dans un placard un
plat de truite froide et un grand pt de viande, qu'il mit devant nous,
aprs nous avoir invits  rapprocher nos siges et  nous mettre  la
besogne.

--Je ne demanderais pas mieux que de vous offrir quelque chose de plus
apptissant, dit-il. Si nous tions  Snellaby-Hall, vous ne seriez pas
accueillis de cette faon misrable, je vous le promets. Mais enfin cela
peut rendre service  des gens qui ont faim, et je suis encore en mesure
de mettre la main sur une paire de bouteilles de vieil Alicante.

En disant ces mots, il tira d'un enfoncement deux bouteilles.

Il nous invita  nous servir,  remplir nos verres, et s'assit sur une
chaise de chne  haut dossier, pour prsider  notre festin avec la
courtoisie de l'ancien temps.

Pendant le souper, je lui contai nos aventures de la nuit, sans rien
dire de notre destination.

--Vous tes en route pour le camp de Monmouth, dit-il tranquillement, en
me regardant bien en face de ses yeux noirs et pntrants, quand j'eus
fini. Je le sais, mais vous n'avez point  craindre que je vous
trahisse, lors mme que ce serait en mon pouvoir.  votre avis, quelle
chance a le Duc en prsence des troupes royales?

--Autant de chances qu'un coq de basse-cour contre un coq de combat arm
d'perons, s'il ne devait compter que sur ceux qu'il a autour de lui,
rpondit Saxon. Toutefois il a des raisons de croire que toute
l'Angleterre est comme une poudrire, et il espre tre l'tincelle qui
y mettra le feu.

Le vieillard hocha la tte avec tristesse.

--Le Roi, remarqua-t-il, a de grandes ressources. O Monmouth
prendra-t-il des soldats exercs?

--Il y a la milice, suggrai-je.

--Et il reste encore un bon nombre des vieux troupiers parlementaires,
qui ne sont pas tellement gs qu'ils ne puissent frapper un coup pour
leur croyance, dit Saxon. Qu'on mette dans un camp seulement une
demi-douzaine de ces prdicants avec leur chapeau  large bord, leur
parler nasillard, et toute la tribu des Presbytriens fourmillera autour
d'eux comme les mouches autour d'un pot de miel. Jamais sergents
recruteurs ne rassembleront une arme comparable  celle des prdicants
du vieux Noll dans les comts de l'Est, o la promesse d'une place 
ct du Trne de l'Agneau avait plus de prix qu'une gratification de dix
livres. Je ne demanderais pas mieux que de payer mes dettes avec des
promesses comme celles-l.

-- en juger par votre langage, monsieur, remarqua notre hte, vous
n'tes pas du nombre des sectaires. Ds lors comment se fait-il que vous
jetiez le poids de votre pe et de votre exprience dans le plateau le
plus faible?

--Pour cette raison mme, qu'il est le plus faible, dit le soldat de
fortune. Je serais volontiers parti avec mon frre pour la Cte de
Guine, et je ne me serais ml  l'affaire que pour porter des lettres,
ou pour d'autres bagatelles. Puisqu'il me faut faire quelque chose, je
prends le parti de combattre pour le Protestantisme et pour Monmouth. Il
m'est parfaitement indiffrent de voir sur le trne Jacques Stuart ou
Jacques Walters, mais la Cour et l'arme du roi, ce sont des choses dj
toutes faites. Eh bien, puisque Monmouth en est encore  chercher
courtisans et soldats, il pourrait bien arriver qu'il soit enchant de
mes services et qu'il les rcompense par des avantages et des honneurs.

--Votre logique est irrprochable, dit notre hte, sauf sur un point:
c'est que vous avez laiss de ct le trs grand risque que court votre
tte, dans le cas o le parti du duc succomberait sous la disproportion
des forces.

--On ne joue pas un coup de ds sans mettre un enjeu.

--Et vous, jeune monsieur, demanda le vieillard, qu'est-ce qui vous a
engag dans cette partie si pleine de dangers?

--Je suis fils d'un des Ttes-Rondes, rpondis-je, et les gens de ma
famille ont toujours combattu pour la libert du peuple et l'abaissement
de la tyrannie. Je viens prendre la place de mon pre.

--Et vous, monsieur? reprit le questionneur, en regardant Ruben.

--Je pars pour voir un peu le monde et pour accompagner mon ami et
camarade ici prsent, rpondit-il.

--Et moi j'ai des raisons plus puissantes qu'aucun de vous, s'cria Sir
Jacob, pour partir en guerre contre tout homme qui porte le nom de
Stuart. Si je n'avais pas une mission qui ne comporte aucune ngligence,
je serais peut-tre tent de faire route avec vous pour l'Est et de
faire poser sur mes cheveux gris la rude compression d'un casque
d'acier.

O est-il maintenant le noble chteau de Snellaby? o sont ces
bosquets, ces forts dans lesquelles ont grandi, ont vcu, et sont morts
les Clancing, depuis l'poque o Guillaume de Normandie mit le pied sur
le sol anglais.

Un trafiquant, un homme qui a amass une fortune mprisable, grce  la
sueur d'ouvriers  demi-mort de faim, est maintenant possesseur de ce
beau domaine.

Si moi, le dernier des Clancing, je m'y montrais, on aurait le droit de
me livrer  l'huissier du village comme un vagabond, ou de m'en chasser
 coup de fouets tresss avec les cordes d'arbalte d'insolents
piqueurs.

--Et comment est arriv un aussi brusque changement de fortune?
demandai-je.

--Remplissez vos verres, s'cria le vieillard en joignant l'action  la
parole. Je bois  votre sant, je bois  la perte de tous les princes
sans foi.

Comment cela arriva-t-il, demandiez-vous? Eh bien! Lorsque Charles Ier
vit fondre sur lui les premires agitations, je le soutins comme s'il
avait t mon propre frre.  Edgehill,  Naseby, dans vingt
escarmouches ou combats, je me battis vaillamment pour sa cause,
j'entretins  mes frais une troupe de cavalerie, leve parmi mes
jardiniers, palefreniers et domestiques.

Puis, la caisse de l'arme commenait  se vider; il fallait de
l'argent pour prolonger la lutte.

Ma vaisselle et mes chandeliers d'argent furent jets au creuset. Ils y
entrrent  l'tat de mtal et en sortirent sous forme de soldats et de
piquiers.

Nous durmes ainsi quelques mois, jusqu'au jour o l'escarcelle se
vida; et, par nos efforts communs, nous la remplmes de nouveau. Cette
fois, ce fut la ferme du domaine et le bois de chnes qui partirent.

Puis advint Marston Morr. Il fallut recourir au dernier penny, au
dernier homme, pour rparer ce grand dsastre.

Je ne faiblis pas.

Je donnai tout.

Ce fabricant de savon, homme prudent  la face rubiconde et joufflue,
s'tait tenu en dehors des querelles civiles, et depuis longtemps, il
jetait ses regards avides sur le chteau.

C'tait son ambition,  ce misrable ver, d'tre un gentleman, comme
s'il suffisait pour cela d'un toit en pignon et d'une maison qui
s'miette.

Mais je le laissai satisfaire son caprice, et l'argent que je reus je
le jetai jusqu' la dernire guine, dans les coffres du roi.

Et je tins bon ainsi jusqu' la catastrophe finale, celle du Worcester,
o je couvris la retraite du jeune prince, et je puis dire  bon droit
qu'en dehors de l'le de Man, je fus le dernier Royaliste qui dfendit
l'autorit de la Couronne.

La rpublique mit ma tte  prix, me regardant comme un ennemi
dangereux.

Je fus donc forc de m'embarquer sur un navire marchand  Harwich et
j'arrivai aux Pays-Bas sans autre bien que mon pe et quelques pices
d'argent dans ma poche.

--Un cavalier peut fort bien se tirer d'affaire avec cela, fit remarquer
Saxon. Il y a en Allemagne des guerres incessantes o un homme peut
vendre ses services, quand les Allemands du Nord ne sont pas en armes
contre les Sudois ou les Franais, les Allemands du Sud sont srs
d'avoir sur les bras les Janissaires.

--En effet, je portai les armes quelque temps au service des
Provinces-Unies, ce qui me mit plus d'une fois face  face avec mes
vieux ennemis les Ttes-Rondes.

Olivier avait prt aux Franais la brigade de Reynolds, et Louis fut
enchant d'avoir  son service des troupes aussi prouves. Par Dieu, je
me trouvai sur la contrescarpe  Dunkerque, et il m'arriva d'applaudir 
l'attaque alors que mon devoir aurait t d'encourager la dfense.

Mon coeur s'enfla d'orgueil quand je vis ces gaillards, tenaces comme
des bouledogues, grimper sur la brche leurs piques tranant derrire
eux, chantant leurs psaumes d'une voix qui ne tremblait pas, bien que
les balles partissent autour d'eux aussi denses que les abeilles au
moment de l'essaimage.

Et quand ils en furent au corps  corps avec les Flamands, je vous
rponds qu'ils poussrent un cri o il y avait tant de joie soldatesque
que mon orgueil de retrouver de pareils Anglais l'emporta sur ma haine
contre des ennemis.

Mais ma carrire militaire ne fut pas de longue dure, car la paix fut
bientt conclue.

Alors je me remis  l'tude de la chimie pour laquelle j'avais une
grande passion, d'abord sous Vorhaager de Leyde, puis avec De Huy, de
Strasbourg, mais je crains bien que ces grands noms ne soient lettre
morte pour vous.

--Vraiment, dit Saxon, on dirait que cette chimie exerce une attraction
bien puissante, car nous avons rencontr  Salisbury deux officiers de
la garde bleue, qui avaient aussi un faible de ce genre, bien que ce
fussent de solides gaillards, de vrais soldats pour tout le reste.

--Ha! s'cria Sir Jacob, avec intrt,  quelle cole appartenaient-ils?

--Oh! je n'entends rien  ces choses-l, rpondit Saxon, je sais
seulement que selon eux Gervinus, de Nuremberg, celui que j'ai gard en
prison, ou n'importe quel autre homme, tait capable de transformer les
mtaux.

--Pour Gervinus, je ne saurais en rpondre, dit notre hte, mais pour ce
qui est de la possibilit de la chose, je puis engager ma parole de
chevalier. Nous reparlerons de cela.

Vint enfin l'poque o Charles II fut invit  reprendre possession du
trne, et nous tous, depuis Jeffrey Hudson, le nain de la cour, jusqu'
Mylord Clarendon, nous fmes transport de joie  la pense que nous
recouvrerions ce qui nous appartenait.

Je laissai dormir ma crance quelque temps, m'imaginant que le Roi se
montrerait magnanime en aidant un pauvre Cavalier qui s'tait ruin pour
sa famille, sans attendre que celui-ci l'en sollicitt.

J'attendis, j'attendis! Je ne reus pas un mot.

Un jour donc, je me rendis au lever, et je fus prsent en bonne et due
forme:

--Ah! dit-il, avec cette cordialit qu'il savait si bien feindre, si je
ne me trompe, vous tes Sir Jaspar Killigrew?

--Non, Sire, rpondis-je, je suis Sir Jacob Clancing, jadis de
Snellaby-Hall, dans le comt de Stafford.

Ensuite je rappelai  son souvenir la bataille de Worcester, et
plusieurs autres vnements qui nous taient arrivs en commun.

--Oh! parbleu, s'cria-t-il, comme je suis oublieux! Et comment va-t-on
 Snellaby?

Je lui expliquai alors que le Manoir n'tait plus ma proprit.

Je lui dis en quelques mots  quelle situation j'tais rduit.

Sa figure s'obscurct aussitt, et il me tmoigna une froideur
glaciale.

--Tout le monde se jette sur moi pour avoir de l'argent et des places,
dit-il, et la vrit est que les Communes se montrent si chiches que je
n'ai gure de quoi tre gnreux pour les autres. Toutefois, Sir Jacob,
nous verrons ce qu'on peut faire pour vous.

Et sur ces mots il me renvoya.

Ce mme soir, le secrtaire de Mylord Clarendon vint me trouver, et
m'apprit qu'en considration de mon long dvouement et des pertes que
j'avais subies, le Roi me faisait la grce de me donner le titre de
Chevalier de la Loterie.

--Je vous prie, monsieur, dites-nous ce que c'est qu'un Chevalier de la
Loterie, demandais-je.

--C'est le tenancier d'une maison de jeu, ni plus ni moins. Voil
comment il me rcompensait.

Je recevais l'autorisation de tenir un tapis-franc sur la Place de
Covent-Garden et d'y attirer les jeunes tourneaux de la ville pour les
tondre au jeu de l'hombre.

Pour rtablir ma fortune, il me fallait ruiner autrui.

Mon honneur, ma famille, ma rputation, tout cela ne pesait aucun
poids, du moment que j'avais le moyen de soutirer leurs guines 
quelques imbciles.

--J'ai entendu dire que certains chevaliers de la Loterie ont fait de
bonnes affaires, dit Saxon, d'un air rflchi.

--Bonnes ou mauvaises, ce n'tait point un emploi convenable pour moi,
j'allai trouver le Roi et je le suppliai de donner  sa gnrosit une
autre forme.

Il me rpondit seulement que je faisais bien le difficile pour un homme
aussi pauvre que je l'tais.

Je tournai autour de la Cour pendant des semaines.

Moi et d'autres cavaliers, nous avons vu le Roi et son frre gaspiller
au jeu et en courtisanes des sommes qui nous auraient rendu nos
patrimoines.

J'ai vu Charles risquer sur une seule carte une somme qui aurait
content le plus exigeant de nous.

Je faisais tout mon possible pour me tenir dans les Parcs de
Saint-James, dans la galerie de White-hall, esprant qu'on ferait
quelque chose pour moi.

 la fin, je reus de lui un second message.

Il m'y tait dit que si je ne pouvais m'habiller plus  la mode, il me
dispensait de mon assiduit.

Voil ce qu'il faisait dire au vieux soldat us qui avait sacrifi
sant, fortune, position, tout au service de son pre et au sien.

--Quelle honte! crimes-nous d'une seule voix.

--Pouvez-vous ds lors vous tonnez que j'aie maudit toute la race des
Stuart, cette race menteuse, dbauche, et cruelle? Quant au Manoir, je
pourrais le racheter demain, si cela me plaisait, mais pourquoi le
ferais-je, puisque je n'ai pas d'hritier.

--Ho! vous avez donc russi? dit Decimus Saxon, avec un de ses coups
d'oeil de ct si pleins de malice. Vous avez peut-tre trouv vous mme
le moyen de convertir en or marmites et casseroles, d'aprs ce que vous
avez dit. Mais c'est impossible, car je vois dans cette pice-ci qu'il
reste encore du cuivre et du fer  changer en or.

--L'or a son emploi, le fer a son usage, dit Sir Jacob, d'un ton
d'oracle. L'un ne peut prendre la place de l'autre.

--Pourtant, remarquai-je, ces officiers nous ont affirms que c'tait l
uniquement une superstition du vulgaire.

--Alors ces officiers ont prouv que leurs connaissances taient moins
tendues que leurs prjugs. Alexander Setonius, un cossais, a t le
premier  le faire, parmi les modernes. En 1602 au mois de mars, il a
chang en or une barre de plomb dans la main d'un certain Hansen, 
Rotterdam, et celui-ci en a tmoign.

Il ne s'est pas born  recommencer cette opration devant les savants
envoys par l'Empereur Rodolphe; il l'a encore enseigne  Johann
Wolfgang Dreisheim de Fribourg, et  Gustenhofer, de Strasbourg, qui l'a
lui-mme enseigne  mon illustre matre le...

--Qui vous l'a enseigne  son tour, s'cria Saxon d'un ton de triomphe.
Je n'ai pas une provision de mtal sur moi, cher monsieur, mais voici
mon casque, ma cuirasse, mes brassards, mes cuissards, puis mon pe,
mes perons, les boucles de mon harnachement.

Je vous en prie, employez votre art trs excellent, trs louable sur
ces objets, et je vous promets de vous apporter sous peu de jours une
quantit de mtal plus digne de votre habilet.

--Non, non, dit l'alchimiste en souriant et hochant la tte, cela peut
tre fait, sans doute, mais avec lenteur, peu  peu, par petits morceaux
 la fois, avec beaucoup de dpenses et de patience.

Ce serait une longue et pnible tche pour un homme que de chercher 
s'enrichir ainsi, mais je ne nierai pas que la chose ne se puisse faire
 la fin.

Et maintenant, comme les bouteilles sont vides, et que votre jeune
camarade s'assoupit sur sa chaise, il est peut-tre prfrable pour vous
d'employer au sommeil le reste de la nuit.

Il prit dans un coin plusieurs couvertures et tapis, et les tendit sur
le sol.

--C'est un lit de soldat, remarqua-t-il, mais vous serez peut-tre plus
mal couchs encore, d'ici au jour o vous aurez mis Monmouth sur le
trne d'Angleterre. Quant  moi, j'ai l'habitude de dormir dans une
chambre intrieure pratique l haut.

Aprs avoir ajout quelques mots relatifs aux prcautions  prendre pour
tre  notre aise, il se retira en emportant la lampe, et passa par une
porte qui se trouvait au bout de la pice, et qui avait chapp  notre
observation.

Ruben, qui n'avait pas eu un instant de repos depuis son dpart de
Havant, s'tait dj tendu sur les couvertures, et dormait
profondment, avec une selle comme oreiller.

Quant  Saxon et  moi, nous restmes assis quelques minutes encore, 
la lumire du brasier qui brlait.

--On pourrait faire pire que de s'adonner  ce mtier de chimiste, fit
remarquer mon compagnon, en secouant les cendres de sa pipe. Voyez-vous
l, dans le coin, ce coffre renforc de ferrures?

--Eh bien?

--Il est rempli jusqu'aux deux tiers de l'or qu'a fabriqu le digne
gentleman.

--Comment le savez-vous? demandais-je d'un ton incrdule.

--Quand vous avez frapp au panneau de la porte avec le pommeau de votre
pe, comme si vous vouliez l'y faire entrer, vous avez sans doute
entendu des alles et venues rapides, puis le bruit d'une ferrure.

Eh bien, grce  ma haute taille, j'ai pu jeter un regard  travers
cette fente du mur, et j'ai vu notre ami jeter dans ce coffre quelque
chose de sonore, avant de le fermer.

Je n'ai pu qu'entrevoir le contenu, mais je peux jurer que cette
couleur jaune fonc ne vient pas d'un autre mtal que de l'or. Voyons si
elle est bien ferme  clef.

Il se leva, se dirigea vers le coffre, et tira avec force sur le
couvercle.

--Arrtez, Saxon, arrtez, criai-je avec colre, que dirait notre hte,
s'il nous surprenait.

--Bon, il ne devrait pas garder des choses pareilles sous son toit. Avec
un ciseau ou un poignard, on pourrait peut-tre forcer le couvercle.

--Par le ciel, dis-je  demi-voix, si vous l'essayez, je vous couche sur
le dos.

--C'est bon, c'est bon, jeune Anak, ce n'tait qu'une fantaisie, pour
jeter encore un coup d'oeil sur le trsor. Maintenant, si c'tait un
partisan dvou du Roi, ce serait l une belle prise de guerre.
N'avez-vous pas remarqu qu'il prtendait avoir t le dernier Royaliste
qui ait tir l'pe en Angleterre et qu'il a reconnu que sa tte avait
t mise  prix comme rebelle? Votre pre, tout pieux qu'il est,
n'prouverait gure de componction  dpouiller un pareil Amalcite. En
outre, ne l'oubliez pas, il n'est pas plus embarrass pour faire de
l'or, que votre bonne mre ne le serait pour faire des beignets aux
framboises.

--En voil assez, rpondis-je d'un ton pre, inutile de discuter!
Couchez-vous, ou j'appelle notre hte et je lui apprends  quel
personnage il a donn l'hospitalit.

Saxon, aprs avoir pouss maints grognements, prit enfin le parti
d'tendre ses longs membres sur une natte, pendant que je me reposais 
ct de lui.

Je restai veill jusqu'au moment o la douce lumire du matin se montra
 travers les fentes des solives mal couvertes du toit.

 vrai dire, je n'osais m'endormir, de peur que les habitudes pillardes
du soldat de fortune ne prissent le dessus et qu'il ne nous dshonort
aux yeux de notre hte si prvenant.

 la fin, cependant, sa respiration  temps prolongs me prouva qu'il
s'tait endormi et je pus goter quelques heures d'un repos bien gagn.




XII--De quelques aventures sur la lande.


Dans la matine, aprs avoir djeun des restes de notre souper, nous
nous occupmes de nos chevaux et des prparatifs du dpart.

Mais, avant de nous laisser monter en selle, notre excellent hte
accourut  nous, portant une armure.

--Venez par ici, dit-il  Ruben. Mon garon, il n'est pas bon que vous
alliez  l'ennemi, la poitrine sans protection, alors que vos camarades
sont couverts d'acier. J'ai ici ma cuirasse et mon casque, qui vous
iront, je crois, car si vous tes mieux en chair que moi, je suis,
d'autre part, d'une construction plus large.

Ah! ne l'avais-je pas dit! Quand Silas Thompson, l'armurier de la Cour,
vous l'aurait fait sur mesure, cela ne vous irait pas mieux.

Maintenant voyons pour le casque. Il s'ajuste aussi trs bien.

Vous voil  prsent devenu un cavalier comme Monmouth ou n'importe
quel autre chef seraient fiers d'en avoir autour de sa bannire.

Le casque et la cuirasse complte taient du meilleur acier de Milan,
avec de riches incrustations d'argent et d'or, des dessins rares et
curieux en relief de tous cts.

Il en rsultait un effet si svre, si martial, que la rouge et gaie
physionomie de mon ami, vue sous cette panoplie, avait je ne sais quoi
qui heurtait, je ne sais quoi de plaisant.

--Non, non, s'cria le vieux Cavalier, en voyant un sourire sur nos
traits, il n'est que juste qu'un aussi prcieux joyau que l'est un coeur
honnte soit dans un crin capable de le protger.

--Je vous suis vraiment reconnaissant, monsieur, dit Ruben. Je ne sais
comment trouver des mots pour vous remercier. Ah! Sainte Mre! j'ai
grande envie de revenir tout droit  Havant pour leur montrer le solide
homme d'armes qui a t lev parmi les habitants.

--C'est de l'acier qui a fait ses preuves, insista Sir Jacob. Une balle
de pistolet rebondirait dessus.

Et vous, reprit-il, en s'adressant  moi, voici un petit prsent qui
vous rappellera notre rencontre. J'ai remarqu que vous jetiez des
regards curieux sur mon tagre de livres. Ce sont les _Vies des grands
Hommes d'autrefois_, par Plutarque, mises en anglais par l'ingnieux Mr
Latimer. Portez ce volume avec vous et conformez votre vie aux exemples
des gants dont les exploits y sont raconts.

Je mets dans vos poches d'aron un paquet de peu de volume mais d'une
grande importance, que je vous prie de remettre  Monmouth le jour o
vous arriverez  son camp.

Pour vous, monsieur, dit-il en parlant  Decimus Saxon, voici un lingot
d'or vierge, dont vous pourrez faire une pingle ou tout autre ornement.
Ayez la conscience tranquille en le portant, car il vous est donn en
toute loyaut et n'a point t filout  votre hte pendant son sommeil.

Saxon et moi, nous changemes un prompt regard de surprise  ce
discours, qui nous prouvait que notre hte n'ignorait pas les propos
tenus par nous pendant la nuit.

Mais Sir Jacob ne laissa percer aucun indice de colre.

Il se mit en devoir de nous indiquer la route  suivre et de nous
conseiller pour notre voyage.

--Il faut que vous suiviez ce chemin trac par les moutons jusqu' ce
que vous arriviez  un autre chemin plus large qui se dirige vers
l'ouest, dit-il. Mais c'est un chemin dont on ne fait que peu d'usage,
et il y a peu de chance pour que vous tombiez sur des ennemis. Le chemin
vous fera passer entre les villages de Fovant et de Hindon, avant de
vous conduire  Mere, qui est  peu de distance de Bruton, sur la limite
du comt de Somerset.

Aprs avoir remerci notre vnrable hte de la bont qu'il nous avait
tmoigne, nous laissmes aller les rnes, et il put reprendre l'trange
et solitaire existence o nous l'avions trouv.

L'emplacement de son cottage avait t si habilement choisi, que quand
nous nous retournmes pour lui adresser un dernier salut, lui et sa
demeure avaient dj disparu  nos yeux, et que parmi les nombreux
tertres, les nombreuses cavits, il nous fut impossible de reconnatre
l'endroit o tait la maisonnette dans laquelle nous avions trouv un
abri aussi opportun.

En avant et  ct de nous la plaine s'tendait en un tapis de couleur
brune jusqu' l'horizon, sans que rien fit saillie  sa surface strile
et couverte d'ajoncs.

Sur tout cet espace, rien ne dcelait la vie,  l'exception de rares
lapins, qui rentraient  la hte dans leurs trous au bruit de notre
approche, ou de quelques moutons dcharns, affams, qui trouvaient 
peine leur subsistance dans l'herbe grossire et filandreuse que
produisait ce sol strile.

Le sentier tait si troit que nous ne pouvions le suivre qu'un  un,
mais nous ne tardmes pas  le quitter entirement, ne nous en servant
que pour nous guider, et galopant cte  cte  travers la plaine
ondule.

Nous gardions tous le silence.

Ruben contemplait sa nouvelle cuirasse, ainsi que je pouvais en juger
par les frquents regards qu'il y jetait.

Saxon, les yeux  demi clos, ruminait quelque affaire qui l'intressait.

Quant  moi, mes penses se reposaient sur les infmes projets que le
coffre d'or avait inspirs au vieux soldat, et sur le surcrot de honte
que me causait la certitude que notre hte avait, je ne sais comment,
devin son intention.

Il ne pouvait rsulter rien de bon d'une alliance avec un homme  ce
point dpourvu de tous sentiments d'honneur ou de gratitude.

Je sentis cela si fortement que je rompis enfin le silence, en montrant
un sentier qui coupait le notre, et s'en loignait, et en lui
recommandant de le suivre, puisqu'il avait prouv qu'il n'tait point
fait pour la compagnie d'honntes gens.

--Par la sainte croix! dit-il en mettant la main sur la poigne de sa
rapire, est-ce que vous avez donn cong  votre bon sens? Ce sont l
des paroles qu'aucun cavalier d'honneur ne saurait tolrer.

--Elles n'en sont pas moins l'expression de la vrit, rpondis-je.

Sa lame sortit aussitt du fourreau, pendant que sa jument faisait un
bond de deux fois sa longueur, sous le brusque contact des perons.

--Voici, s'cria-t-il en lui faisant faire demi-tour, sa figure farouche
et maigre toute frmissante de colre, voici un emplacement bien nivel,
qui sera excellent pour rgler l'affaire. Tirez votre aiguille et
soutenez vos dires.

--Je ne bougerai pas de l'paisseur d'un cheveu pour vous attaquer,
rpondis-je. Pourquoi le ferais-je, alors que je ne vous en veux
nullement. Mais si vous fondez sur moi, je vous jetterai srement  bas
de votre selle, malgr tous vos artifices d'escrimeur.

En parlant ainsi, je tirai mon sabre et me mis en garde, car je sentais
bien qu'avec un vieux soldat comme celui-l, le premier choc serait rude
et brusque.

--Par tous les Saints du ciel, cria Ruben, le premier des deux qui
frappe l'autre, je lui dcharge ce pistolet dans la tte. Pas de ces
jeux-l, Don Decimo, car par le Seigneur, je fonds sur vous, quand mme
vous seriez le fils de ma propre mre. Rengainez votre pe, car une
dtente part aisment, et le doigt me dmange.

--Au diable soit le trouble-fte! grogna Saxon, remettant son pe au
fourreau d'un air bourru.

Non, Clarke, reprit-il, aprs quelques moments de rflexion, ce n'est
qu'une plaisanterie d'enfants, que jouent deux camarades pour voir
lequel des deux se fchera pour une bagatelle. Moi qui suis assez g
pour tre votre pre, j'aurais d me matriser assez pour ne pas
dgainer contre vous, car la langue d'un jeune homme part sur une
impulsion, et sans rflchir. Dites seulement que vous en avez dit plus
que vous ne pensiez.

--Ma faon de le dire a pu tre trop claire et trop rude, rpondis-je,
car je vis qu'il ne demandait qu'un peu d'onguent pour l'endroit o mes
brves paroles l'avaient bless; mais nos caractres diffrent du votre,
et cette diffrence doit disparatre, autrement vous ne sauriez tre
pour nous un camarade sr.

--Trs bien, Matre la Morale, il va falloir que je dsapprenne
quelques-uns des tours de mon mtier. Corbleu, mon homme, si vous faites
le difficile sur mon compte, qu'est-ce que vous penseriez de certaines
gens que j'ai connus? Il n'est que temps que nous commencions la guerre,
car nos bonnes lames ne veulent pas se tenir tranquilles dans leurs
fourreaux.

    _La lame tranchante, la fidle lame de Tolde,_
    _S'tait rouill faute de combats,_
    _Et s'tait ronge elle-mme, n'ayant_
    _Personne  tailler,  dpecer._

Vous ne sauriez exprimer une ide que le vieux Samuel ne l'ait eue
avant vous.

--Nous allons certainement arriver bientt au bout de cette terrible
plaine, s'cria Ruben. La platitude insipide suffit pour mettre aux
prises les meilleurs amis. Nous pourrions nous trouver dans les dserts
de Libye aussi bien que dans le Wiltshire, qui appartient  Sa Trs
Disgracieuse Majest.

--Voici de la fume l-bas, sur le flanc de cette hauteur, dit Saxon, en
montrant le sud.

--M'est avis que j'aperois une range de maisons en ligne droite,
remarquai-je en abritant mes yeux avec ma main. Mais c'est loin, et
l'clat du soleil m'empche de bien distinguer.

--Ce doit tre le hameau de Hindon, dit Ruben. Oh! comme on a chaud sous
cet habit d'acier!

Je me demande si ce serait conforme aux us militaires de le dfaire et
de le pendre au cou de Didon. Sans quoi je vais y tre rti tout vif
comme un crabe dans sa carapace. Qu'en dites-vous, homme illustre?
Est-ce contraire  l'un de ces Trente-neuf articles de guerre que vous
portez dans votre coeur?

--Porter le poids du harnachement, jeune homme, rpondit gravement
Saxon, c'est un des exercices de la guerre, et ds lors c'est une
qualit  laquelle on n'atteint qu'en pratiquant l'preuve  laquelle
vous tes soumis en ce moment. Vous avez bien des choses  apprendre, et
l'une d'elles, c'est de ne point mettre si vite que cela un ptrinal 
la tte des gens quand vous tes  cheval. La secousse brusque, que
produit votre cheval, aurait suffi pour faire abattre la dtente, en une
seconde, ce qui aurait priv Monmouth d'un vieux et expriment soldat.

--Votre remarque aurait une grande importance, rpondit mon ami, si je
ne me rappelais pas maintenant que j'ai oubli de recharger mon
pistolet, depuis que je l'ai dcharg hier soir sur cette norme bte
jaune.

Decimus Saxon hocha la tte d'un air dcourag:

--Je me demande, remarqua-t-il, si nous ferons jamais de vous un soldat.
Vous tombez de cheval ds que l'animal change d'allure. Vous faites
preuve d'une lgret qui n'est gure en harmonie avec le srieux du
vrai _soldado_. Vous menacez de votre ptrinal quand il n'est pas
charg, et pour finir, vous sollicitez la permission d'attacher au cou
de votre cheval votre armure, une armure que le Cid lui-mme pourrait
tre fier de porter. Cependant vous avez du coeur, de l'activit, je
crois. Sans cela vous ne seriez pas ici.

--_Gracias_, _Senior_, dit Ruben, en faisant un salut qui faillit le
dsaronner, cette dernire remarque fait passer tout le reste.
Autrement j'aurais t forc de croiser le fer avec vous, pour maintenir
mon renom de soldat.

-- propos de cet incident de la nuit, dit Saxon,  propos du coffre,
qui selon moi, tait plein d'or et que j'tais dispos  saisir comme
lgitime butin, je suis maintenant tout prt  reconnatre que j'ai
laiss voir trop de hte, trop de prcipitation, car le vieillard nous
avait accueillis loyalement.

--N'en parlez plus, rpondis-je, si vous voulez seulement vous tenir
dsormais en garde contre de telles impulsions.

--Elles ne m'appartiennent point en propre, rpondit-il. Elles viennent
de Will Spotterbridge, qui tait un homme sans rputation.

--Et comment se trouve-t-il ml  l'affaire? demandai-je avec
curiosit.

--Eh bien, voici comment: mon pre pousa la fille dudit Will
Spotterbridge, et il affaiblit ainsi la valeur d'une bonne vieille
famille par l'introduction d'un sang malsain. Will tait un diable
d'enfer de Fleet-Street, au temps de Jacques, une lumire remarquable de
l'Alsace, sjour des bravaches et des chercheurs de querelles. Son sang
a t transmis par l'intermdiaire de sa fille  nous dix, bien que
j'aie la joie de pouvoir dire qu'tant le dixime, il avait perdu 
cette poque une bonne partie de sa virulence, et il n'en reste gure
plus qu'une dose convenable de fiert et un dsir louable de russir.

--Mais en quoi a-t-il affect la race? demandai-je.

--Le voici, rpondit-il. Les Saxons d'au temps jadis taient une
gnration de gens  figure pleine, contente, occups  leurs bureaux
pendant six jours et  leurs Bibles le septime. Si mon pre buvait un
verre de petite bire de plus qu' l'ordinaire, ou si par suite d'une
provocation, il lui arrivait de lcher l'un de ses jurons favoris comme:
Oh! noiraud! ou bien: coeur vivant! il s'en tourmentait comme si
c'taient les sept pchs capitaux. Est-il vraisemblable, conforme au
cours naturel des choses qu'un homme de cette sorte ait engendr dix
garons allongs, efflanqus, dont neuf auraient pu tre cousins au
premier degr de Lucifer et frres de lait de Belzbuth!

--C'tait bien pnible pour lui, remarqua Ruben.

--Pour lui? Oh non, tous les ennuis furent pour nous! Si les yeux
ouverts, il jugea  propos d'pouser la fille d'un diable incarn comme
Will Spotterbridge, parce que ce jour-l elle tait poudre et peinte 
son got, quel sujet eut-il de se plaindre? C'est nous qui avons dans
les veines du sang de ce _bravo_ de taverne, greff sur notre bonne,
notre honnte nature, c'est nous qui avons le plus de raison de
protester.

--Sur ma foi, d'aprs le mme enchanement de raisons, dit Ruben, un de
mes anctres a d pouser une femme qui avait la gorge terriblement
sche, car mon pre et moi nous sommes affligs de la mme maladie.

--Vous avez srement hrit d'une langue bien pendue, grogna Saxon.
D'aprs ce que je vous ai dit, vous voyez que toute notre vie est un
conflit entre notre vertu naturelle de Saxon, et les impulsions impies
dues  la tache des Spotterbridge. Celle dont vous avez eu sujet de vous
plaindre, la nuit dernire, n'est qu'un exemple du mal auquel je suis
sujet.

--Et vos frres et soeurs, demandai-je, quel effet a produit en eux
cette circonstance?

La route tait triste et longue, en sorte que le bavardage du vieux
soldat tait une diversion des plus opportunes  l'ennui du voyage.

--Ils ont tous succomb, dit Saxon, en gmissant. Hlas! hlas! quelle
pieuse troupe ils auraient fait, s'ils avaient employ leurs talents 
de meilleurs usages.

Prima fut notre ane. Elle vcut bien jusqu' ce qu'elle ft devenue
femme.

Secundus fut un vaillant marin, et il avait son vaisseau  lui qu'il
n'tait encore qu'un jeune homme. Toutefois on fit la remarque qu'il
partit en voyage sur un schooner, et qu'il revnt sur un brick, ce qui
donna lieu  des recherches. Il peut se faire, comme il le dit, qu'il
l'ait rencontr allant  la drive dans la Mer du Nord, et qu'il ait
abandonn son vaisseau pour sa trouvaille, mais on le pendit avant qu'il
eut pu le prouver.

Tertia se sauva avec un meneur de bestiaux du Nord, et depuis ce
temps-l elle court encore.

Quartus et Nonus se sont livrs longtemps  leur mtier d'arracher les
noirs  leurs pays de tnbres et d'idoltrie pour les transporter comme
cargaison dans les plantations, o ils peuvent apprendre les beauts de
la religion chrtienne. Toutefois ce sont des hommes d'un caractre
emport, au langage profane, qui n'prouvent aucune affection envers
leur jeune frre.

Quintus tait un jeune garon qui promettait beaucoup, mais il trouva
un baril de rhum qui avait t jet par-dessus bord dans un naufrage, et
il mourut peu aprs.

Septus aurait pu bien tourner, car il tait devenu clerc chez John
Tranter, attorney, mais il tait d'une nature entreprenante et
transporta au Pays-Bas tout ce qu'il y avait dans l'tude, papiers,
argent, et le reste; ce qui ne causa pas de minces ennuis  son patron,
qui n'a jamais pu ravoir ni les uns ni les autres depuis ce jour jusqu'
prsent.

Septimus mourut jeune.

Quant  Octavus, le sang de Will Spotterbridge se fit jour de bonne
heure chez lui, et il fut tu dans une rixe  propos d'un coup de ds,
que ses ennemis prtendirent avoir t pips de faon  faire sortir
invariablement le six.

Que cet mouvant rcit vous serve d'avertissement: si vous tes assez
sots pour vous imposer la charge d'une femme, faites en sorte qu'elle ne
soit afflige d'aucun vice, car une jolie figure est une bien faible
compensation pour un esprit mauvais.

Ruben et moi nous ne pmes nous empcher de rire en entendant cette
confession de famille, que notre camarade dbita sans laisser voir la
moindre confusion, le moindre embarras.

--Vous avez pay cher le manque de discernement de votre pre,
remarquais-je. Mais que peut donc tre cet objet que voici,  notre
gauche?

--C'est une potence,  en juger par l'apparence, dit Saxon en examinant
la haute charpente qui se dressait sur un petit tertre.
Rapprochons-nous, car c'est  peu de distance de notre route. Ce sont
des objets rares en Angleterre, et je vous rponds sur ma foi, que quand
Turenne tait dans le Palatinat, on voyait plus de potences que de
bornes sur les routes. Aussi, pour ne rien dire des espions, des
tratres qu'engendrait la guerre, les coquins de Chevaliers Noirs et de
Lansquenets, des vagabonds bohmiens, et par ci par l d'un homme du
pays qu'on supprimait pour l'empcher de mal faire, jamais les corbeaux
ne se virent  pareille fte.

Lorsque nous fmes prs de ce gibet solitaire nous apermes comme un
paquet de guenilles dessches o il tait  peine possible de
reconnatre des restes humains, et qui se balanait au centre.

Ce misrable dbris d'humanit tait attach  la barre transversale par
une chane de fer, et oscillait d'un mouvement monotone en avant et en
arrire, au souffle de la brise matinale.

Nous avions arrt nos chevaux, et nous regardions en silence cette
enseigne de la mort, quand l'objet qui nous avait sembl tre un paquet
de guenilles jet au pied de la potence, remua soudain et se tourna vers
nous montrant la figure ravage d'une vieille femme, si profondment
empreinte de passions mauvaises, si mchante dans son expression,
qu'elle nous inspira plus d'horreur encore que l'objet impur qui se
balanait au-dessus de sa tte.

--_Gott in Himmel_! s'cria Saxon, c'est toujours ainsi. Une potence
attire les sorcires aussi fort qu'un aimant attire les aiguilles. Toute
la sorcellerie du pays veut s'installer autour, comme des chats autour
d'une jatte de lait. Mfiez-vous d'elle, car elle a le mauvais oeil.

--Pauvre crature, c'est plutt le mauvais estomac qu'elle a, dit Ruben
en poussant son cheval vers la femme. Qui a jamais vu un pareil sac 
os. Je parie qu'elle est en train de mourir, faute d'une crote de pain.

La crature gmit et tendit deux griffes dcharnes pour saisir la pice
d'argent que mon ami lui avait jete.

Ses yeux noirs  l'expression farouche, son nez en forme de bec, les os
desschs sur lesquels la peau jaune et parchemine tait fortement
tire, lui donnaient l'air d'un esprit qui inspire la crainte.

On et dit un impur oiseau de proie, un de ces vampires dont parlent les
conteurs.

-- quoi bon de l'argent dans ce dsert? remarquai-je. Elle ne peut pas
se nourrir d'une pice d'argent.

Elle se hta de nouer la pice de monnaie dans un coin de ses haillons
comme si elle craignait que je vinsse la lui prendre par force.

--Cela servira  acheter du pain, croassa-t-elle.

--Mais qui vous en vendra, bonne femme? demandai-je.

--On en vend  Fovant, et on en vend  Hindon, rpondit-elle. Je reste
ici pendant le jour, mais je voyage pendant la nuit.

--Je garantis qu'elle voyage en effet, et sur un manche  balai, dit
Saxon, mais dites-nous, la mre, qui est ce pendu, au-dessus de vous?

--C'est celui qui a fait prir mon dernier-n, dit la vieille, en jetant
un regard mchant  la momie qui pendait l-haut, et lui tendant son
poing ferm, o il ne restait gure plus de chair que sur l'autre. C'est
celui qui a fait prir mon brave petit garon. Il le rencontra sur la
vaste lande, et lui arracha sa jeune vie, quand aucune main secourable
n'tait l pour arrter le coup. C'est ici qu'a t vers le sang de mon
garon.

C'est ainsi que sous cet arrosage a pouss cette belle potence, avec le
fruit mr qu'elle porte. Et ici, qu'il pleuve, qu'il fasse du soleil,
moi, sa mre, je resterai tant que deux os tiendront encore ensemble, de
l'homme qui a fait prir le chri de mon coeur.

Et en parlant ainsi, elle se serra dans ses haillons, puis appuyant son
menton sur ses mains, elle leva les yeux pour contempler avec un
redoublement de haine les hideux dbris.

--Partons, Ruben, criai-je, car cette vue tait bien de nature 
inspirer l'horreur de son semblable, c'est une goule, non une femme.

--Pouah! dit Saxon, voil qui vous fait monter  la bouche une saveur de
cadavre! Qui veut partir  fond de train sur les Dunes? Au diable le
souci et la charogne!

    _Sir John enfourcha son brave coursier brun,_
    _Pour une chevauche  Monmouth, ah!_
    _Un bon justaucorps de buffle sur le dos,_
    _Un sabre au ct. Ah!_
    _Ha! Ha! jeune homme, nous les rebelles, saurons,_
    _Abattre l'orgueil du roi Jacques. Ah!_
    _En avant, mes gaillards,  toute bride, et du sang  l'peron!_

Nous donnmes de l'peron  nos chevaux pour nous loigner au galop de
ce lieu maudit aussi vite que nos braves btes pouvaient nous porter.

L'air avait pour nous tous une saveur plus pure, la bruyre un parfum
plus doux, grce au contraste avec les deux tres horribles que nous
avions laisss derrire nous.

Que le monde serait charmant, mes enfants, sans l'homme et ses
pratiques.

Lorsque nous nous arrtmes enfin, nous avions mis trois ou quatre
milles entre la potence et nous.

Juste en face de nous, sur une pente douce, s'levait un charmant petit
village, avec son glise au toit rouge surgissant du milieu d'un bouquet
d'arbres.

Pour nos yeux, aprs le monotone tapis de la plaine, c'tait un
spectacle rjouissant que ce vaste dploiement de feuille verte, et ces
agrables jardins qui entouraient de tous cts le hameau.

Pendant toute la matine, nous n'avions vu d'autres tres humains que la
vieille sorcire de la lande et quelques coupeurs de tourbe dans le
lointain.

Puis, nos ceintures commenaient  devenir trop larges, et nous n'avions
qu'un faible souvenir de notre djeuner.

--Cela, dis-je, ce doit tre le village de Mere, que nous devions
dpasser avant d'arriver  Bruton. Nous franchirons bientt la limite du
comt de Somerset.

--J'espre que nous arriverons bientt en prsence d'un beefsteak, gmit
Ruben. Je suis  demi mort de faim. Un aussi joli village doit avoir une
htellerie passable, bien que dans mes voyages je n'en aie rencontr
aucune qui soutienne la comparaison avec la vieille _Gerbe de Bl_.

--Il n'y a pour nous en ce moment-ci ni auberge ni dner, dit Saxon.
Regardez l-bas vers le Nord et dites-moi ce que vous voyez.

 l'extrme horizon s'apercevait une longue file de points brillants,
scintillants, qui lanaient des rayons rapides comme un collier de
diamants.

Toutes ces taches brillantes taient animes d'un mouvement rapide, et
cependant elles conservaient leurs distances respectives.

--Qu'est-ce donc? fmes-nous d'une seule voix.

--Cavalerie en marche, dit Saxon. Il se pourrait que ce soient nos amis
de Salisbury, qui auront fait une longue journe de marche, ou bien,
comme je suis port  le croire, c'est un autre corps de la cavalerie
royale. Ils sont trs loin, et ce que nous voyons n'est que le reflet du
soleil sur leurs casques; et cependant, si je ne me trompe, c'est vers
ce village mme qu'ils se dirigent. Il serait fort prudent de n'y point
entrer, de peur que les paysans ne les mettent sur nos traces. Il faut
le doubler et pousser jusqu' Bruton, o nous aurons du temps de reste
pour potage et souper.

--Hlas! Hlas! notre dner! s'cria Ruben d'un ton piteux. J'ai
tellement diminu que mon corps s'agite en dedans de cette carapace
d'armure, comme un pois dans sa gousse. N'importe, mes amis. En avant
pour la foi protestante!

--Encore un bon coup de collier, pour arriver  Bruton, et nous pourrons
nous reposer tranquillement. C'est un mauvais dner que celui o on peut
nous servir un dragon comme dessert aprs le rti. Nos chevaux sont
encore frais, et nous arriverons en une heure au plus.

L'on se remit donc en route, en se tenant  distance du danger et de
Mere, ce village ou Charles II se cacha aprs la bataille de Worcester.

Au sortir de l, la route tait encombre de paysans, qui abandonnaient
le comt de Somerset, et de carrioles de fermiers, qui transportaient
des charges de vivres dans l'ouest et qui taient disposs  recevoir
quelques guines des troupes royales comme des rebelles.

Nous en interrogemes un grand nombre pour avoir des nouvelles de la
guerre, mais bien que nous fussions alors dans le voisinage du pays qui
tait troubl, nous ne pmes rien savoir de prcis sur la situation,
sinon que, de l'avis de tous, le soulvement gagnait du terrain.

La contre que nous parcourions tait belle: forme de collines basses,
ondulantes, bien cultive et arrose par de nombreux petits cours d'eau.

Nous franchmes la rivire de Brue sur un bon pont de pierre et nous
arrivmes enfin  la petite ville campagnarde qui tait le but de notre
course.

Elle s'tend au milieu d'une vaste tendue de prairies, de vergers, et
de pacages fertiles.

De la hauteur qui domine la ville, notre vue se promena sur la plaine
que nous avions laisse derrire nous, sans apercevoir trace de soldats.

Nous apprmes aussi d'une vieille femme de l'endroit qu'une troupe des
Yeomen du Comt de Wilts avait bien pass par l, le jour prcdent,
mais qu'il n'y avait pas de soldats tablis dans le pays.

Ainsi rassurs, nous fmes hardiment notre entre  cheval dans la
ville, et nous emes bientt trouv le chemin de la principale
htellerie.

J'ai un vague souvenir d'une vieille glise situe sur une hauteur, et
d'une bizarre croix de pierre dans la place du March, mais assurment
de tous les souvenirs que j'ai emports de Bruton, aucun ne m'est plus
agrable que celui de la figure panouie de la matresse de
l'htellerie, et des plats fumants qu'elle nous servit sans perdre de
temps.




XIII--Sur Sir Gervas Jrme, Chevalier Banneret du comt de Surrey.


L'htellerie tait pleine de monde, car il s'y trouvait  la fois de
nombreux agents et courriers du gouvernement allant et venant sur les
chemins du foyer de la rbellion, et les compres de la localit, qui
s'y rendaient pour changer des nouvelles et consommer la bire que
fabriquait elle-mme Dame Robson, l'htelire.

Malgr cette cohue de clients et le vacarme qui en rsultait,
l'htelire consentit  nous conduire dans sa propre chambre, o nous
pourrions dguster sa bonne chre en toute paix et scurit.

Cette faveur,  ce que je crois, tait due  de petites manoeuvres
adroites, et  quelques mots dits  demi-voix par Saxon.

Entre autres talents acquis au cours de sa carrire mouvemente, il
avait un tour de main particulirement agrable pour se mettre sur un
pied amical avec le beau sexe, sans se proccuper autrement de l'ge, de
la taille et de la rputation.

Noblesse et populaire, amies de l'glise ou _dissenters_, Whig et Tory,
peu importait, du moment qu'on tait enjuponne, notre camarade
russissait toujours, malgr ses cinquante ans,  s'tablir dans les
bonnes grces du sexe,  l'aide de sa langue bien pendue et de son
assurance.

--Nous sommes vos reconnaissants serviteurs, _Mistress_, dit-il, quand
le rti fumant et le pudding eurent t servis. Nous vous avons prive
de votre chambre. Voulez-vous nous faire le grand honneur de vous
asseoir  notre table et de partager notre repas?

--Non, cher monsieur, dit l'imposante dame, trs flatte de la
proposition, il ne m'appartient pas de prendre place  ct de gentlemen
comme vous.

--La beaut  des droits que les personnes de qualits et avant tout les
_caballeros_ de l'pe sont les premiers  reconnatre, s'cria Saxon,
fixant ses petits yeux clignotants et pleins d'une expression admirative
sur la personne dodue de l'htelire. Non, sur ma foi, vous ne nous
quitterez pas. Je commencerai par fermer la porte  clef. Si vous ne
voulez pas manger, vous boirez au moins avec nous un verre d'Alicante.

--Non, monsieur, c'est trop d'honneur que vous me faites-l, s'cria
Dame Robson, en minaudant; je vais descendre  la cave et j'apporterai
une bouteille du meilleur.

--Non, par ma foi d'homme, vous n'irez pas, dit Saxon en se levant
brusquement. O sont donc ces endiabls fainants de domestiques, pour
que vous soyez rduite  faire des besognes serviles?

Et installant la veuve sur une chaise, il partit  grand bruit pour la
grande salle, o nous l'entendmes jurer aprs les garons, les traiter
de bande de coquins qui se donnent l'air affair, qui abusent de
l'anglique bont de leur matresse et de son incomparable douceur de
caractre.

--Voici le vin, belle _Mistress_, dit-il en lui tendant une bouteille de
chaque main. Permettez-moi de remplir votre verre. Ah! comme il coule
clair et jaune, pareil  de la premire cuve. Ces coquins se remuent
quand ils sentent qu'ils ont un homme pour les commander.

--Ah! s'ils pouvaient toujours tre ainsi, dit la veuve, d'un ton
significatif, en jetant  notre compagnon un regard langoureux.  vous,
monsieur... Et  vous aussi, mes jeunes messieurs, ajouta-t-elle en
portant le verre  ses lvres. Plaise  Dieu que l'insurrection prenne
bientt fin, car  en juger par votre bel quipement, vous tes au
service du Roi.

--Ses affaires nous appellent dans l'Ouest, dit Ruben, et nous avons
toutes les raisons d'esprer que l'insurrection sera bientt termine.

--Oui, oui, mais il y aura auparavant du sang vers, dit-elle en hochant
la tte. On m'a dit que les rebelles sont maintenant au nombre de sept
mille, qu'ils jurent de ne donner ni demander quartier; les bandits, les
assassins! Hlas! comment un gentilhomme peut-il se livrer  cette
sanglante besogne, alors qu'il pourrait s'occuper d'une faon vertueuse,
honorable, comme de tenir une htellerie! C'est ce que mon pauvre esprit
ne peut pas concevoir. Il y a une triste diffrence entre l'homme qui
dort sur la terre froide, sans savoir s'il sera longtemps avant d'en
avoir trois pieds d'paisseur sur le corps, et celui qui passe la nuit
sur un lit de plume bien chaud, peut-tre au-dessus d'une cave bien
fournie de vin comme celui que nous buvons en ce moment mme.

Et en parlant ainsi, elle regardait Saxon bien en face, pendant que
Ruben et moi nous changions des signaux sous la table.

--Cette affaire a sans doute fait marcher votre commerce, belle
_Mistress_, dit Saxon.

--Oui, et de la faon qui donne le plus de bnfice, dit-elle. Quelques
barils de bire de plus ou de moins, bus par les petites gens, ne font
pas grande diffrence dans un sens ou dans l'autre. Mais maintenant que
nous avons des lieutenants de comt, des officiers, des maires, de la
noblesse, jouant de l'peron comme s'il s'agissait de sauver sa vie, sur
tous les grands chemins, j'ai vendu plus de mes vins vieux, de mes vins
prcieux en trois jours que je n'en vendais jamais en un mois de trente
jours. Je vous en rponds, ce n'est pas de l'ale, ni de l'eau-de-vie,
que boivent ces gentilshommes. Il en faut du Prignac, du Languedoc, du
Tent, du Muscat, du Chianti, du Tokay: pas une bouteille qui cote moins
d'une demi-guine.

--Ah! Vraiment, fit Saxon, d'un air pensif, une maison confortable et un
revenu rgulier!

--Ah! si mon pauvre Pierre avait vcu pour en jouir avec moi, dit Dame
Robson en posant son verre, et frottant ses yeux avec le coin de son
mouchoir. C'tait un bon homme, le pauvre dfunt, et pourtant, on peut
bien le dire, entre amis, car c'est la vrit, il tait devenu aussi
gros, aussi large qu'une des futailles. C'est vrai, mais le coeur, c'est
l'essentiel. Mais en fait, aprs tout, si une femme devait toujours
attendre que l'objet de son caprice vienne  passer, il y aurait plus de
demoiselles que de mamans dans le pays.

--Je vous le demande, bonne dame, comment est-il l'objet de votre
caprice? demanda malicieusement Ruben.

--Ce n'est pas un jeune homme gros et gras, riposta-t-elle avec
vivacit, en jetant un regard narquois sur notre camarade grassouillet.

--Elle vous a envoy cela en plein visage, Ruben, dis-je.

--Je ne voudrais pas d'un jeune freluquet  la langue bien pendue,
reprit-elle, mais un homme qui connat le monde, qui est mri par
l'exprience. Il le faudrait grand, et pourvu de bons muscles, avec la
langue assez dlie pour distraire des longues heures et aider  amuser
les gentilshommes pendant qu'ils dgustent une bouteille de bon vin. Il
faut aussi qu'il ait l'habitude des affaires, car n'est-ce pas ici une
htellerie bien achalande, et o deux cents bonnes livres lui passent
chaque anne entre les mains si jamais Dame Robson se laisse conduire de
nouveau  l'autel, il faudra que ce soit par un homme comme celui-l.

Saxon avait cout fort attentivement les propos de la veuve et venait
d'ouvrir la bouche pour lui rpondre quand un grand bruit et des alles
et venues annoncrent l'arrive d'un voyageur.

Notre htesse finit son vin et dressa les oreilles, mais une voix forte
et autoritaire s'tant fait entendre dans le corridor pour demander une
chambre particulire et un verre de vin du Rhin, elle se dit que son
devoir l'emportait sur ses affaires personnelles, et elle sortit
aussitt en s'excusant en quelques mots pour prendre la mesure du nouvel
arrivant.

--Corbleu, mes enfants, dit Decimus Saxon, ds qu'elle eut disparu, vous
voyez aisment o nous en sommes. J'ai presque envie de laisser Monmouth
se frayer passage, et de dresser tente dans cette tranquille localit
anglaise.

--Votre tente! dites-vous, fit Ruben. C'est une belle tente que
celle-ci, avec des caves garnies de vin comme celui que nous buvons. Et
quant au repos, mon illustre personnage, si vous tablissez votre
rsidence ici, je vous garantis que vous ne resterez pas longtemps en
repos.

--Vous avez vu la dame, dit Saxon, le front tout sillonn de rides sous
l'influence de la proccupation. Elle a bien des choses pour la
recommander. Un homme doit pourvoir  ses intrts. Deux cents livres
par an, cela ne se ramasse pas sur la grande route, tous les matins de
juin. Ce n'est pas princier, mais c'est quelque chose pour un vieux
soldat de fortune qui guerroie depuis trente-cinq ans, qui voit venir le
temps o ses membres deviendront raides sous le harnais. Qu'en dit notre
savant Flamand: _an mulier_ (est-ce qu'une femme...). Mais, au nom du
diable, que se passe-t-il?

L'exclamation de notre compagnon tait provoque par le bruit d'une
lgre bousculade derrire la porte, accompagne d'un: Oh! monsieur
et: Qu'est-ce que penseront les servantes?

La discussion se termina par la rentre de Dame Robson, qui avait la
figure toute rouge et l'apparition sur ses talons d'un tout jeune homme
fluet, vtu  la dernire mode.

--Je suis convaincue, mes bons messieurs, dit-elle, que vous ne vous
opposerez pas  ce que ce jeune gentilhomme boive son vin dans la mme
chambre que vous, d'autant que les autres pices sont pleines des gens
de la ville et du conseil.

--Sur ma foi, il faut que je sois mon propre introducteur, dit
l'tranger en mettant sous son bras gauche sa coiffure  broderie d'or,
et posant la main sur son coeur, et s'inclinant en mme temps si bas que
son front faillit heurter le bord de la table. Votre trs humble
serviteur, Sir Gervas Jrme, chevalier banneret de Sa Majest pour le
comt de Surrey et jadis _custos rotulorum_ (garde des rles) pour le
district de Blacham Ford.

--Soyez le bienvenu, monsieur, dit Ruben, avec un clignement de l'oeil.
Vous avez devant vous Don Decimo Saxon, de la noblesse espagnole, ainsi
que Sir Micah Clarke, et Sir Ruben Lockarby, tous deux sujets de Sa
Majest, comt de Hampshire.

--Fier et heureux de faire votre connaissance, dit le nouvel arrivant,
avec un grand geste de la main. Mais qu'y a-t-il sur la table? de
l'Alicante? Fi! Fi! c'est un breuvage de jeunes garons. Qu'on nous
donne du bon vin du Rhin, bien cors. Du clairet pour les jeunes gens,
dis-je, le vin du Rhin pour l'ge mr, et de l'eau-de-vie pour la
vieillesse. Vole, ma belle, remue tes jolis petits pieds, car, pardieu,
j'ai la gorge comme du cuir. C'est vrai, j'ai pas mal bu la nuit
dernire, et cependant je n'avais pas assez bu, car en m'veillant
j'tais aussi sec qu'une concordance.

Saxon tait assis  la table, ne disant mot, mais jetant sur l'inconnu,
 travers ses paupires mi-closes, un regard si sournois de ses yeux
brillants, que je redoutai d'assister  une autre querelle comme celle
que nous avions eue  Salisbury, et qui peut-tre tournerait plus mal
encore.

Mais finalement la mchante humeur que lui causaient les faons sans
gne et l'empressement du galant auprs de l'htelire se rduisirent 
quelques jurons prononcs  demi-voix, et il alluma sa longue pipe, sa
ressource infaillible quand il tait contrari.

Quant  Ruben et  moi, nous examinions notre nouveau compagnon avec un
mlange de surprise et d'amusement, car son extrieur et ses faons
taient bien propres  exciter l'intrt de deux jeunes gens sans
exprience comme nous.

J'ai dit qu'il tait vtu  la dernire mode.

Telle tait, en effet, l'impression qu'il produisait au premier coup
d'oeil.

Sa figure tait maigre, aristocratique, son nez fort, ses traits
dlicats, son air gai, insouciant.

Une certaine pleur des joues, les yeux lgrement cerns, qui pouvaient
tre l'effet d'un trajet fatigant, ou de l'abus des plaisirs, ne
faisaient qu'ajouter une grce nouvelle  son apparence.

Sa perruque blanche, son habit de cheval en velours et argent, son gilet
couleur de lavande, ses culottes de satin rouge descendant jusqu'au
genou, tout cela tait du meilleur style, de la meilleure coupe, mais
quand on y regardait de prs toutes les pices de ce costume et son
ensemble laissaient deviner qu'ils avaient vu des jours meilleurs.

Sans parler de la poussire et des taches produites par le voyage, il y
avait  et l des endroits luisants ou dcolors qui taient peu en
rapport avec le haut prix de l'toffe ou le port de celui qui en tait
vtu.

De ses longues bottes de cheval, l'une avait une fente bante sur le
ct, tandis que les orteils cherchaient  sortir par le bout de
l'autre.

Quant au reste, il portait une belle rapire  poigne d'argent, une
chemise de mousseline  plis bouffants, qui n'avait rien gagn  tre
longtemps porte, et qui s'ouvrait sur le devant, selon la mode adopte
par les galants de cette poque.

Pendant qu'il parlait, il ne cessait de mchonner un cure-dents, ce qui,
joint  son habitude de prononcer les o comme les a, rendaient sa
conversation assez trange pour nos oreilles.

Pendant que nous remarquions ces dtails, il s'tirait sur le meilleur
des fauteuils couverts en taffetas de Dame Robson et peignait
tranquillement sa perruque avec un mignon peigne d'ivoire qu'il avait
tir d'un sachet de satin suspendu  droite de son baudrier.

--Que le Seigneur nous prserve des htelleries de campagne
remarqua-t-il. Et puis tous ces lourdauds qui fourmillent dans chaque
chambre, sans parler du manque de miroirs, du dfaut de jasmin et autres
choses ncessaires, je veux crever si on n'est pas forc de faire sa
toilette dans la salle commune. Ah! j'aimerais tant voyager dans le pays
du Grand Mongol.

--Quand vous serez arriv  mon ge, jeune monsieur, rpondit Saxon,
vous en saurez assez pour ne pas faire fi d'une confortable htellerie
de campagne.

--C'est probable, monsieur, trs probable, rpondit le galant avec un
rire insouciant. Mais  mon ge, je n'en trouve pas moins que les
dserts du cont de Wilts, et les htelleries de Bruton sont un fcheux
changement, aprs le Mail, et le menu de chez Pantack, ou de l'Arbre
Caca. Ah! Lud, voici le vin du Rhin qui arrive. Dbouchez, ma jolie
Hb, et envoyez un garon avec d'autres verres, car ces gentlemen vont
me faire l'honneur de boire avec moi. Une prise de tabac, messieurs? Ah!
oui, vous pouvez bien regardez cette tabatire. Un trs joli petit
objet, messieurs, et qui me vient d'une certaine dame titre, laquelle
ne sera point nomme. Toutefois, si je disais que son nom commence par
un D et finit par un C, un gentleman de la Cour pourrait risquer une
supposition.

Notre htelire apporta de nouveaux verres et se retira.

Decimus Saxon eut bientt trouv un prtexte pour la suivre.

Sir Gervas Jrme continua  babiller familirement avec Ruben et avec
moi, tout en buvant le vin, jouant de la langue avec autant de
laisser-aller et de sans-gne que si nous tions de vieilles
connaissances.

--Que je crve, si je n'ai pas mis en fuite votre camarade,
remarqua-t-il. Ou bien se pourrait-il qu'il soit parti sur la piste de
cette grosse veuve. Il me semble qu'il n'avait pas l'air de fort bonne
humeur lorsque j'ai embrass la dame devant la porte. Pourtant c'est une
civilit que je refuse rarement  toute crature qui porte un bonnet.
L'aspect de votre camarade faisait songer  Mars plutt qu' Vnus; bien
que d'ordinaire les adorateurs du Dieu soient gnralement en bons
termes avec la desse. Un rude vieux soldat,  mon avis, d'aprs ses
traits et son costume.

--Il a beaucoup servi  l'tranger, rpondis-je.

--Ah! vous avez de la chance, vous, de partir en guerre en compagnie
d'un cavalier aussi accompli. Je suppose en effet que vous partez pour
la guerre, puisque vous tes tous arms et quips ainsi.

--En effet nous partons pour l'Ouest, rpondis-je, avec quelque gne,
car en l'absence de Saxon, je ne tenais pas  laisser libre cours  mes
paroles.

--Et en quelle capacit? insista-t-il. Allez-vous risquer vos cus pour
la dfense du Roi Jacques, o allez-vous frapper, touche ou manque, en
compagnie de ces butors du Devon et du Somerset? Que mon souffle vital
s'arrte si je n'aimerais pas autant me ranger du ct du rustre, plutt
que de celui de la couronne, toutefois en ayant tous les gards qui sont
dus  vos principes.

--Vous tes un homme audacieux, dis-je pour proclamer ainsi vos opinions
dans la premire chambre d'auberge venue. Ne savez-vous pas qu'un mot de
ce que vous nous avez dit, rpt  l'oreille du juge de paix le plus
proche, peut vous coter la libert, sinon la vie?

--Je me soucie de la libert, et mme de la vie autant que de l'corce
d'une orange gte, s'cria notre rcent ami, en faisant claquer ses
doigts. Qu'on me brle, si ce ne serait pas une sensation toute nouvelle
pour moi que de me prendre de bec avec un juge de paix rural,  la
tournure lourde, avec le complot papiste encore enfonc dans le gsier,
pour tre ensuite enferm dans une prison, comme ce hros de la dernire
pice de John Dryden. J'ai t fourr dans la maison ronde plus d'une
fois par la garde, aux temps passs de Haweub, mais ce serait cette fois
une affaire plus dramatique, le billot et la hache comme toile de
fond...

--Et le chevalet, et les tenailles comme prologue, dit Ruben. Cette
ambition-l est bien la chose la plus trange dont j'aie jamais ou
parler.

--Un changement  n'importe quel prix, s'cria Sir Gervas, en
remplissant un verre. Celui-ci  la jeune fille qui nous tient le plus
au coeur, et cet autre au coeur qui aime les jeunes demoiselles! La
guerre, le vin, les femmes, comme le monde serait morne sans cela! Mais
vous n'avez pas rpondu  ma question.

--Vraiment, monsieur, dis-je, si franc que vous ayez t avec nous, je
ne puis l'tre autant avec vous, sans la permission du gentleman qui
vient de sortir. C'est le chef de notre troupe. Si agrable qu'ait t
notre courte entrevue, nous n'en sommes pas moins en un temps difficile,
et des confidences prcipites peuvent tre un sujet de repentir.

--Un Daniel pour le jugement! Voil des paroles antiques, vraiment
antiques pour une tte si jeune. Vous avez, je crois, cinq ans de moins
qu'un cervel comme moi, et pourtant vous parlez comme les sept Sages
de la Grce. Voulez-vous de moi pour valet?

--Pour valet! m'criai-je.

--Oui, pour valet, pour domestique. J'ai t servi si longtemps, que
c'est maintenant  mon tour de servir, et je ne me souhaite pas de
meilleur matre. Par le Seigneur! en demandant une place, il faut que je
donne le dtail de mon caractre, et une liste de mes talents. C'est
ainsi que mes coquins ont toujours fait avec moi, bien qu' vrai dire,
je n'aie jamais cout leurs histoires.

Honntet! ici je marque un tour. Sobrit! Ananie en personne ne
saurait dire que j'ai cette qualit. Sincrit, assez mauvais  ce point
de vue. Persvrance! hum!  peu prs autant que la girouette de
Gorraway. Que je sois pendu, l'ami, si je ne suis bourr de bonnes
rsolutions, mais le ptillement d'un verre, un oeil fripon me voil qui
me fait dvier comme les marins disent de la boussole. Voil pour mes
faiblesses.

Maintenant voyons quelles qualits je puis mettre en avant. Les nerfs
bien tremps, si ce n'est le matin, quand j'ai mes crises, et le coeur
dispos  la joie; je marque deux pour cela.

Je sais danser la sarabande, le menuet, la courante, faire de
l'escrime, monter  cheval, chanter des chansons franaises. Bon dieu,
a-t-on jamais entendu un valet faire valoir de telles connaissances. Je
suis le meilleur joueur de piquet qu'il y ait  Londres. C'est ce que
dit Sir George Etheredge, le jour o je lui gagnai bel et bien mille
livres, au _Groom Parter_, mais voil qui ne m'avancera pas beaucoup.

De quoi donc puis-je me recommander? Ah! j'y suis: je sais prparer un
bol de punch et je sais faire rtir une volaille  la broche, ce n'est
pas beaucoup mais enfin je m'en tire fort bien.

--Vraiment, mon cher Monsieur, dis-je en souriant, aucun de ces talents
ne semble devoir nous tre de quelque utilit dans l'affaire qui nous
occupe. Mais sans doute, vous voulez simplement plaisanter quand vous
parlez de vous abaisser  une situation pareille.

--Pas du tout! Pas du tout, rpondit-il d'un air srieux, C'est  ces
bas emplois que nous en venons ainsi que le dit Will Shakespeare. Si
vous voulez tre en mesure de dire que vous avez comme domestique Sir
Gervas Jrme, chevalier banneret, seul propritaire de
Beacham-Ford-Park, ayant un revenu de quatre mille bonnes livres par an,
il est maintenant en vente, et sera livr  l'acqureur qui lui plat le
mieux.

Vous n'avez qu'un mot  dire, et nous ferons venir une autre bouteille
de vin du Rhin pour sceller le march.

--Mais, dis-je, si vous tes vraiment possesseur de cette belle fortune,
pourquoi descendre  une profession aussi servile?

--Les juifs, les juifs,  vous le matre plus rus et cependant le plus
lent d'esprit qu'il ait! Les dix tribus ont fondu sur moi. J'ai t
harass, dvast, li, enlev, dpouill. Jamais Agag, roi d'Amalek, ne
fut plus compltement aux mains du peuple lu. La seule diffrence,
c'est qu'ils ont coup mon domaine en menus morceaux au lieu de me
dpecer moi-mme.

--Est-ce que vous avez tout perdu? demanda Ruben, en ouvrant de grands
yeux.

--Tout, non... pas tout, il s'en faut de beaucoup, rpondit-il avec un
rire joyeux. J'ai un Jacobus d'or et une ou deux guines dans ma bourse.
C'est de quoi boire encore une ou deux bouteilles.

Voici ma rapire  poigne d'argent, mes bagues, ma tabatire en or, ma
montre oeuvre de Thompson,  l'enseigne des _Trois Couronnes_. Elle n'a
pas t paye moins de cent livres, je le garantis.

Puis, il reste encore quelques dbris de ma grandeur sur ma personne,
comme vous le voyez, bien qu'ils commencent  prendre l'air aussi
fragile, aussi us que la vertu d'une soubrette.

Dans ce sachet, je conserve encore de quoi entretenir cette propret,
cette lgance personnelles qui a fait de moi, si je puis le dire,
l'homme le mieux astiqu qui ait jamais mis le pied dans Saint James
Park. Il y a l des ciseaux franais, une brosse pour ses sourcils, une
bote  cure-dents, une bote  mouches, un sachet de poudre, un peigne,
une houppe et ma paire de souliers  talons rouges.

Qu'est-ce qu'un homme peut dsirer de plus?

Cela, et en outre une gorge sche, un coeur content, une main adroite,
voil tout mon fonds de commerce.

Ruben et moi, nous ne pmes nous empcher de rire en entendant ce
curieux inventaire des objets que Sir Gervas avait sauvs du naufrage de
sa fortune.

Quant  lui, en voyant notre hilarit, il se sentit si chatouill de ses
propres malheurs qu'il clata d'un rire suraigu qui retentit dans toute
la maison.

--Par la Messe! s'cria-t-il enfin. Au cours de ma prosprit, je ne me
suis jamais amus aussi honntement que maintenant aprs ma dchance.
Remplissez vos verres.

--Nous avons encore du chemin  faire ce soir, et il ne faut pas que
nous buvions davantage, fis-je remarquer.

La prudence me faisait entendre que c'tait jouer un jeu dangereux pour
deux jeunes campagnards sobres que de se mesurer avec un buveur qui
avait fait ses preuves.

--Vraiment, dit-il avec surprise, j'aurais cru que c'tait une raison de
plus, comme disent les Franais. Mais je voudrais bien voir revenir
votre ami aux longues jambes, alors mme qu'il aurait l'intention de me
couper le sifflet pour me punir de mes attentions envers la veuve. Il
n'est pas homme  reculer devant la boisson, j'en rponds. Maudite
poussire du comt de Wilts, qui reste adhrente  ma perruque.

--En attendant le retour de mon camarade, Sir Gervas, dis-je, puisque ce
sujet semble n'avoir rien de pnible pour vous, contez-nous comment sont
venus ces temps malheureux que vous supportez avec tant de philosophie.

--La vieille histoire! rpondit-il en chassant quelques grains de tabac
avec son mouchoir de batiste couvert de broderies. La vieille, vieille
histoire!

Mon pre, un brave baronnet campagnard, dans l'aisance, trouvant la
bourse de la famille un peu trop lourde, juge  propos de m'envoyer  la
ville pour faire de moi un homme.

Tout jeune, je fus prsent  la Cour, et comme j'tais un drille de
belle tournure, et plein d'activit,  la langue bien pendue, et ayant
beaucoup d'aplomb, j'attirai l'attention de la Reine, qui fit de moi un
de ses Pages d'honneur.

Je conservai ce poste jusqu'au jour o mon ge m'en chassa, et alors je
quittai la ville, mais sur ma foi, je reconnus qu'il me fallait y
retourner, car Beacham Ford Park tait aussi morne qu'un monastre,
aprs la joyeuse vie que j'avais mene.

De retour  la ville, je me liai avec de joyeux compagnons, comme Tommy
Lawson, Mylord Halifax, Sir Jasper Lemarck, le petit Geordie Chichester,
oui, et le vieux Sidney Godolphin, de la Trsorerie; car avec ses faons
poses, et sa comptabilit  n'en plus finir, il savait vider un verre
comme pas un de nous et se connaissait aussi bien dans l'assortiment des
coqs de combat que dans un comit des voies et moyens.

Bon, on s'amusa normment tant que cela dura, et je veux tre noy si
je ne suis pas prt  recommencer, au cas o je serais libre de le
faire.

Tout de mme, c'est comme si l'on glissait sur une planche savonne,
car d'abord on va assez lentement, et l'on se figure qu'on pourra se
retenir, mais bientt on va de plus en plus vite, et on finit par
arriver au bout, pour se briser avec fracas contre les rocs de la ruine
qui vous attendent en bas.

--Et tes-vous venu  bout de quatre mille livres de revenu annuel?
m'criai-je.

--Ah! Bons Dieux! Vous parlez de cette misrable somme comme s'il
s'agissait de toute la richesse des Indes. Eh bien, depuis Ormonde ou
Buckingham, qui avaient leurs vingt mille livres, jusqu' ce prcheur de
Dick Talbot, il n'y en avait pas un de ma socit qui n'et pu
m'acheter.

Et pourtant il me fallait ma voiture  quatre chevaux, ma maison  la
ville, mes domestiques  livre, mon curie pleine de chevaux.

Pour tre  la mode, il me fallait mon pote, auquel je jetais une
poigne de guines pour payer sa ddicace.

Eh! Le pauvre diable, il est le seul  me regretter.

Je suis sr qu'il avait sur le coeur un poids aussi lourd que ses vers
le jour ou il s'aperut que j'avais disparu, bien qu' ce moment l, il
ait peut-tre gagn quelques guines  composer une satire contre moi.

Elle aurait trouv de nombreux acheteurs parmi mes amis.

Pardieu! je me demande o en sont mes levers et sur qui mes courtisans
se sont jets prsentement.

Ils taient l, tous les matins, le maquereau franais, le fanfaron
anglais, l'homme de lettres besogneux, l'inventeur mconnu, je n'aurais
jamais cru pouvoir me dbarrasser d'eux, mais maintenant je m'en suis
dlivr de la faon la plus complte. Quand le pot  miel est cass,
adieu les mouches!

--Et vos nobles amis? demandai-je, aucun d'entre eux n'est-il venu 
votre aide dans l'adversit?

--Eh! Eh! je n'ai aucun sujet de me plaindre, s'cria Sir Gervas,
c'taient pour la plupart de braves garons, j'aurais eu leur signature
sur mes billets tant que leurs doigts auraient pu tenir une plume, mais
que je sois gorg, je ne veux pas saigner mes compagnons.

Ils auraient pu aussi me trouver un emploi, si j'avais consenti  jouer
le second violon, l o j'avais pris l'habitude de diriger l'orchestre.
Par ma foi, il m'est indiffrent de tendre la main  des inconnus, mais
je tiendrais beaucoup  laisser un bon souvenir  la Ville.

--Quant  votre proposition de nous servir de valet, dis-je, il n'y faut
pas songer. En dpit de l'allure tourdie de mon camarade, nous ne
sommes que deux jeunes paysans trs frustres, et nous n'avons pas plus
besoin de domestique qu'un de ces potes dont vous avez parl. D'autre
part, si vous consentiez  suivre notre parti, nous aurons soin de vous
mener l o vous aurez  faire un service plus  votre gr que de friser
des perruques ou de lisser des sourcils.

--Ah! mon ami, s'cria-t-il, ne parlez pas avec cette inconvenante
lgret des mystres de la toilette. Vous-mmes, vous ne vous
trouveriez pas trop mal d'un coup de mon peigne d'ivoire, et si vous
appreniez  connatre les vertus de la fameuse lotion purifiante pour la
peau, invente par Murphy, et dont j'ai l'habitude de me servir...

--Je vous suis fort oblig, monsieur, dit Ruben, mais la fameuse lotion
 l'eau de source de la Providence est parfaitement approprie  cet
usage.

--Puis, ajoutai-je, Dame Nature m'a mis sur la tte une perruque de sa
faon que je ne tiendrais pas du tout  changer.

--Quels Goths! De vrais Goths! s'cria le petit matre, en levant ses
mains blanches... Mais j'entends un pas lourd et un bruit d'armure dans
le corridor. C'est notre ami le chevalier de la colrique figure, si je
ne me trompe.

C'tait, en effet, Saxon, qui entrait  grandes enjambes, pour nous
prvenir que nos chevaux taient  la porte et que tout tait prt pour
notre dpart.

Je le pris en particulier, et je le mis au fait,  voix basse, de ce qui
s'tait pass entre l'inconnu et nous, en ajoutant les dtails qui
m'avaient fait penser qu'il se joindrait  notre parti.

 ces nouvelles, le vieux soldat frona les sourcils.

--Que peut-on faire d'un fat de ce genre? dit-il. Nous avons en
perspective de rudes coups et une existence plus rude encore. Il n'est
pas propre  cette besogne.

--Vous avez dit vous-mme, rpondis-je, que Monmouth manquait de
cavalerie, voici un cavalier bien mont, et selon toutes les apparences
un homme accul aux dernires extrmits et prt  tout. Pourquoi ne
l'enrlerions-nous pas?

--Ce que je crains, dit Saxon, c'est que son corps ne soit comme le son
dont est bourr un coussin neuf et qui n'a d'autre valeur que celle de
son enveloppe. Mais c'est peut-tre mieux ainsi. La srie de ses titres
pourra lui assurer un bon accueil au camp, car,  ce qu'on me dit, on ne
serait pas trs satisfait de l'indiffrence que montre la noblesse 
l'encontre de l'entreprise.

--J'ai eu peur, dis-je toujours  voix basse, que nous ne perdions l'un
de nous au lieu de faire une recrue, dans cette htellerie anglaise.

--J'ai fait mes rflexions, rpondit-il en souriant. Mais je vous en
parlerai plus tard... Eh bien, Sir Gervas Jrme, reprit-il  haute voix
en s'adressant  notre nouvel associ, j'apprends que vous venez avec
nous. Il faudra vous contenter de nous suivre pendant un jour sans faire
de question, ni de remarque. Est-ce convenu?

--J'accepte avec empressement, s'cria Sir Gervas.

--Maintenant, vidons un verre pour faire plus ample connaissance,
s'cria Saxon, en levant son verre.

--Je bois  vous tous, dit le galant. Buvons  une lutte loyale et au
triomphe des plus braves!

--clair et tonnerre! dit Saxon, malgr votre joli plumage, vous me
paraissez un gaillard dtermin, je commence  vous prendre en got.
Donnez-moi votre main.

La longue griffe brune du soldat de fortune se ferma sur la main fine de
notre nouvel ami, en gage de camaraderie.

Puis, aprs avoir pay notre dpense, nous fmes un cordial adieu  Dame
Robson qui, je crois, lana un regard de reproche ou d'interrogation 
Saxon.

On se mit en selle et on reprit le voyage au milieu d'une foule de
villageois bahis, qui nous applaudirent  grands cris, lorsque nous
emes franchi leur cercle.




XIV--Du Cur  la jambe raide et de ses ouailles.


Notre itinraire nous fit traverser Castle Carey et Somerton, petites
villes qui se trouvent dans une trs belle rgion pastorale, bien boise
et arrose par de nombreux cours d'eau.

Les valles, dont la route coupe le centre, sont d'une richesse
exubrante, abrites contre les vents par de longues collines ondules,
qui sont, elles aussi, cultives avec le plus grand soin.

De temps  autre, nous passions devant la tourelle couverte de lierre
d'un vieux chteau, ou devant les pignons pointus d'une maison de
campagne de construction irrgulire, qui surgissait parmi les arbres.

Cela marquait la rsidence rurale de quelque famille bien connue.

Plus d'une fois, lorsque ces manoirs ne se trouvaient pas trop loin de
la route, nous pmes distinguer les traces intactes, les lzardes
bantes qu'avaient causes dans les murailles les orages des guerres
civiles.

Fairfax,  ce qu'il parait, avait pass par l et avait laiss de
nombreux vestiges de sa visite.

Je suis convaincu que mon pre aurait eu bien des choses  raconter sur
ces signes de la colre puritaine, s'il avait chevauch cte  cte avec
nous.

La route tait encombre de paysans qui voyageaient en formant deux
forts courants en sens contraire: l'un dirig de l'est  l'ouest et
l'autre de l'ouest  l'est.

Le dernier se composait surtout de gens gs et d'enfants, qu'on
envoyait en lieu sr, rsider dans les comts moins agits jusqu' la
fin des troubles.

Bon nombre de ces pauvres gens poussaient des brouettes charges de
literie et de quelques ustensiles fls qui formaient toute leur fortune
en ce monde.

D'autres, plus aiss, avaient des petites carrioles, tires par les
petits chevaux sauvages et velus que produisent les landes du Somerset.

Par suite de l'entrain de ces btes  moiti dresses et de la faiblesse
des conducteurs, les accidents n'taient point rares et nous passmes
prs de plusieurs groupes malchanceux, qui avaient vers dans le foss
avec leurs effets, ou qui faisaient cercle, en discutant avec inquitude
au sujet d'un timon fendu ou d'un essieu bris.

Quant aux campagnards qui faisaient route vers l'ouest, c'taient pour
la plupart des hommes  la fleur de l'ge, et peu ou point chargs de
bagages.

Leurs figures brunies, leurs grosses bottes, et leurs limousines,
indiquaient qu'ils taient en grande majorit de simples valets de
ferme, quoique parmi eux, on reconnut,  leurs bottes  revers ou  leur
vtement en toffe  ctes, de petits fermiers ou propritaires.

Ces gens-l marchaient par bandes.

Le plus grand nombre taient arms de grosses triques de chne, qui leur
servaient de btons pendant leur voyage, mais qui, manies par des
hommes robustes, pouvaient tre des armes formidables.

De temps  autre, l'un d'eux entonnait un psaume, qui tait repris en
choeur par tous ceux qui taient  porte de l'entendre, en sorte que le
chant finissait par gagner toute la longueur de la route par vagues
successives.

Sur notre passage, plusieurs nous lancrent des regards de colre.

D'autres changrent quelques paroles  demi-voix en hochant la tte, et
se demandant videmment qui nous tions et quel tait notre but.

a et l, parmi ce peuple, nous apermes le haut chapeau  larges bords
et le manteau genevois qui taient les insignes du clerg puritain.

--Nous voici enfin dans le pays de Monmouth, me dit Saxon, car Ruben
Lockarby et sir Gervas Jrme nous prcdaient, voil les matriaux
brutes qu'il nous faudra tailler pour en faire des soldats.

--Et des matriaux qui ne sont pas trop mauvais, rpondis-je, car
j'avais remarqu la force corporelle, et l'expression d'nergie et de
bonhomie des figures. Ainsi donc vous croyez que ces gens-l sont en
route pour le camp de Monmouth?

--Certainement, ils y vont. Voyez-vous l bas ce prdicant aux longs
membres,  gauche, celui qui a un chapeau  grande visire. Ne
remarquez-vous pas la raideur avec laquelle il marche?

--Mais oui, c'est sans doute qu'il est las d'avoir voyag!

--Ho! Ho! fit mon compagnon, en riant, j'ai dj vu cette sorte de
raideur: c'est que notre homme  un sabre droit dans une des jambes de
sa culotte. C'est un artifice qui sent bien son Parlementaire.

Quand il sera sur un terrain sr, il le sortira de l, et il s'en
servira aussi, mais tant qu'il ne sera pas hors de danger, qu'il
risquera de tomber sur la cavalerie royale, il se gardera bien de
l'attacher  son ceinturon.

 sa coupe, on reconnat un ancien, un de ceux:

    _Qui appellent l'incendie, l'pe, la dsolation,_
    _Une pieuse et parfaite rformation._

Le vieux Samuel vous les pose d'un trait de plume.

En voici un autre, en avant de lui, qui cache sous sa limousine un fer
de faucille; n'en distinguez-vous pas le contour?

Je parie qu'il n'y a pas un de ces coquins qui ne soit arm d'un fer de
pioche, d'une lame de faux dissimule quelque part sur sa personne.

Je commence  sentir encore une fois le souffre de la guerre, et cela
me rajeunit. coutez, mon garon, je suis enchant de ne pas m'tre
attard  l'htellerie.

--Vous aviez l'air d'hsiter entre deux partis  ce sujet, dis-je.

--Oui, oui, c'tait une belle personne, et les quartiers taient
confortables. Pour cela, je ne dis pas le contraire. Mais, voyez-vous,
le mariage est une citadelle o il est diablement ais de pntrer, mais
une fois qu'on y est entr, le vieux Tilly lui-mme ne vous en ferait
pas sortir  votre honneur.

J'ai vu jadis un traquenard de ce genre sur le Danube.  la premire
attaque, les Mameluks avaient abandonn la brche tout exprs pour
attirer les troupes impriales dans le pige, dans les rues troites qui
s'tendaient au-del, et bien peu d'hommes en revinrent. Ce n'est pas
avec des ruses pareilles qu'on attrape les vieux oiseaux.

J'ai trouv le moyen de causer avec un des compres et de lui demander
ce qu'il pensait de la bonne dame et de son htellerie.

Il parat qu' l'occasion, elle sait faire des scnes et que sa langue
a plus contribu  la mort de son mari que l'hydropisie  laquelle le
mdecin l'a impute.

En outre, il s'est cr dans le village une autre htellerie, qui est
bien conduite, et qui probablement lui enlvera la clientle.

Et puis, comme vous l'avez dit, c'est un pays ennuyeux, endormi. J'ai
pes toutes ces raisons, et j'ai dcid qu'il valait mieux renoncer 
assiger la veuve et battre en retraite quand je pouvais le faire encore
avec la rputation et les honneurs de la guerre.

--Cela vaut mieux aussi, dis-je. Vous auriez t incapable de vous
habituer  une vie de buveur et de fainant. Mais notre nouveau
camarade... que pensez-vous de lui?

--Par ma foi, rpondit Saxon, nous finirons par former un peloton de
cavalerie, si nous nous adjoignons tous les galants en qute d'une
besogne. Mais quant  ce Sir Gervas, je suis d'avis, comme je l'ai dit 
l'auberge, qu'il a plus d'activit qu'on ne lui en attribuerait 
premire vue.

Ces jeunes tourdis de la noblesse sont toujours prts  se battre,
mais je me demande s'il est suffisamment endurci, s'il a assez de
persvrance pour une campagne telle que sera sans doute celle-ci.

Puis, son extrieur est de nature  le faire voir d'un mauvais oeil par
les Saints, et bien que Monmouth ne soit pas d'une vertu farouche, il
est probable que les Saints auront voix prpondrante dans son conseil.

Mais regardez seulement de quel air il mne son bel talon gris de si
belle apparence, et comme il se retourne pour nous regarder. Voyez ce
chapeau de cheval enfonc sur ses yeux, sa poitrine  demi dcouverte,
sa cravache suspendue  sa boutonnire, la main sur la hanche, et autant
de jurons  la bouche que de rubans  son doublet.

Remarquez de quel air il toise les paysans  ct de lui.

Il faudra qu'il change de manires, s'il veut combattre cte  cte
avec ces fanatiques. Mais attention! ou je me trompe fort, ou bien il
s'est dj mis dans l'embarras.

Nos amis avaient arrt leurs chevaux pour nous attendre.

Mais  peine avaient-ils fait halte que le flot des paysans qui roulait
au mme niveau qu'eux ralentit sa marche.

Ils se serrrent autour d'eux, en faisant entendre des murmures de
mauvais augure, accompagns de gestes menaants.

D'autres campagnards, voyant qu'il se passait quelque chose, accoururent
pour soutenir leurs compagnons.

Saxon et moi, nous donnmes de l'peron  nos montures.

Nous nous fmes passage  travers la foule, qui devenait de minute en
minute plus nombreuse et plus hostile, et nous accourmes au secours de
nos amis, mais nous tions presss de tous cts par la cohue.

Ruben avait mis la main sur la garde de son pe, pendant que Sir Gervas
mchait tranquillement son cure-dent et regardait la foule irrite d'un
air o il y avait  la fois de l'amusement et du ddain.

--Un ou deux flacons d'eau de senteur ne seraient pas de trop,
remarqua-t-il, si j'avais un vaporisateur.

--Tenez-vous sur vos gardes, mais ne dgainez pas, cria Saxon; Qu'est-ce
donc qui les prend, ces mangeurs de lard? Eh bien! mes amis, que
signifie ce vacarme?

Cette question, au lieu d'apaiser le tumulte, parut le rendre dix fois
plus violent.

Tout autour de nous, c'taient, sur vingt hommes de profondeur, des
figures farouches, des yeux irrits,  et l le reflet d'une arme 
demi sortie de sa cachette. Le tapage, qui d'abord n'tait qu'un
grondement rauque, prenait maintenant une forme dfinie.

-- bas le Papiste, criait-on,  bas les prlatistes!

-- mort le boucher rastien!

-- mort les cavaliers philistins!

-- bas!  bas!

Quelques pierres avaient dj siffl  nos oreilles, et pour nous
dfendre, nous avions t forcs de tirer nos pes, lorsque le ministre
de haute taille, que nous avions dj remarqu, se fraya passage 
travers la cohue, et grce  sa stature et  sa voix imprieuse, parvint
 obtenir le silence.

--Qu'avez-vous  dire? demanda-t-il, en se tournant vers nous.
Combattez-vous pour Baal ou pour le Seigneur? Qui n'est pas avec nous
est contre nous.

--De quel ct se trouve Baal, trs Rvrend monsieur, et de quel ct
se trouve le Seigneur? demanda Sir Gervas Jrme. M'est avis que si vous
parliez en bon anglais au lieu de parler hbreu, nous arriverions plutt
 nous entendre.

--Ce n'est pas le moment pour des propos lgers, s'cria le ministre,
dont la figure s'empourpra de colre. Si vous tenez  l'intgrit de
votre peau, dites-moi si vous tes pour le sanguinaire usurpateur
Jacques Stuart, ou pour sa Trs Protestante Majest le Roi Monmouth.

--Quoi! il a dj pris ce titre? s'cria Saxon. Eh bien, sachez que nous
sommes, tous les quatre, indignes instruments sans doute, en route pour
offrir nos services  la cause protestante.

--Il ment, bon matre Pettigrue, il ment trs impudemment, cria du fond
de la foule un robuste gaillard. A-t-on jamais vu un bon Protestant dans
ce costume de Polichinelle, comme celui de l-bas? Le nom d'Amalcite
n'est-il pas crit sur son vtement? N'est-il pas habill ainsi qu'il
convient  un fianc de la Courtisane Romaine. Ds lors pourquoi ne les
frapperions-nous pas?

--Je vous remercie, mon digne ami, dit Sir Gervas, dont le costume avait
excit la colre de ce champion, si j'tais plus prs de vous, je vous
rendrais une bonne partie de l'attention que vous m'avez accorde.

--Quelle preuve avons-nous que vous n'tes pas  la solde de
l'usurpateur et en route pour aller perscuter les fidles? demanda
l'ecclsiastique puritain.

--Je vous le rpte, mon homme, dit Saxon d'un ton d'impatience, nous
avons fait tout le trajet depuis le Hampshire pour combattre contre
Jacques Stuart. Nous allons nous rendre  cheval au camp de Monmouth en
votre compagnie. Pouvez-vous exiger une preuve meilleure?

--Il peut se faire que vous cherchiez simplement le moyen d'chapper 
la captivit parmi nous, fit remarquer le ministre, aprs avoir dlibr
avec un ou deux chefs de paysans. Nous sommes donc d'avis qu'avant de
nous accompagner, vous nous remettiez vos pes, pistolets, et autres
armes charnelles.

--Non, cher monsieur, cela ne saurait tre. Un cavalier ne peut se
dfaire honorablement de sa lame ou de sa libert, de la faon que vous
demandez. Tenez-vous tout prs de moi du ct de la bride, Clarke, et
sabrer le premier coquin qui mettra la main sur vous.

Un bourdonnement de fureur monta de la foule.

Une vingtaine de btons et de lames de faucilles se levaient contre
nous, quand le ministre intervint de nouveau et imposa silence  sa
bruyante escorte.

--Ai-je bien entendu? demanda-t-il. Est-ce que vous vous nommez Clarke?

--Oui, rpondis je.

--Votre nom de baptme?

--Micah.

--Demeurant ...?

--Havant.

Le Clergyman s'entretint quelques instants avec un barbon aux traits
durs, vtu de bougran noir, qui se trouvait tout prs de lui.

--Si vous tes rellement Micah Clarke, de Havant, dit-il, vous pourrez
nous dire le nom d'un vieux soldat, qui a appris la guerre en Allemagne
et qui devait se rendre avec vous au camp des fidles.

--Mais le voici, rpondis-je. Il se nomma Decimus Saxon.

--Oui, oui, matre Pettigrue, s'cria le barbon, c'est bien le nom
indiqu par Dicky Rumbold. Il a dit que le vieux Tte-Ronde Clarke ou
son fils viendrait avec lui. Mais quels sont ces gens-l?

--Celui-ci, c'est l'ami Ruben Lockarby, de Havant lui aussi, et Sir
Gervas Jrme, du Surrey. Ils sont ici l'un et l'autre comme
volontaires, dsireux de servir sous le duc de Monmouth.

--Je suis tout  fait charm de vous voir alors, dit l'imposant
ministre. Amis, je puis vous certifier que ces gentlemen sont bien
disposs pour les honntes gens et pour la vieille cause.

 ces mots, la fureur de la foule fit place instantanment 
l'adulation,  la joie la plus extravagante.

On se serra autour de nous; on caressa nos bottes de cheval; on tira les
bords de nos habits; on nous serra la main; on appela les bndictions
du ciel sur nos ttes.

Le Clergyman parvint enfin  nous dlivrer de ces attentions et 
remettre son monde en marche.

Nous nous plames au milieu de la foule, le ministre allongeant le pas
entre Saxon et moi.

Ainsi que Ruben en fit la remarque, il tait bti de faon  servir de
transition entre nous deux, car il tait plus grand mais moins large que
moi.

Il tait plus large et moins grand que l'aventurier.

Il avait la face longue, maigre, avec des joues creuses, et une paire de
sourcils trs prominents, d'yeux trs enfoncs,  l'expression
mlancolique, o passait de temps  autre comme un clair la flamme
soudaine d'un enthousiasme ardent.

--Je me nomme Josu Pettigrue, gentlemen, dit-il. Je suis un digne
ouvrier dans la vigne du Seigneur, et prt  rendre tmoignage par ma
voix et mon bras  son saint Covenant. Voici mon fidle troupeau, que
j'emmne vers l'Ouest, afin qu'il soit tout prt pour sa moisson,
lorsqu'il plaira au Tout-Puissant de le convoquer.

--Mais pourquoi ne leur avez-vous pas fait prendre une sorte d'ordre ou
de formation? demanda Saxon. Ils sont parpills sur toute la longueur
de la route comme une bande d'oies par un terrain communal,  l'approche
de la Saint-Michel. Est-ce que vous ne craignez rien? N'est-il pas crit
que votre malheur survient  l'improviste, que vous serez briss
brusquement, sans remde?

--Oui, ami, mais n'est-il pas crit d'autre part: Mets ta confiance en
Dieu de tout ton coeur, et ne l'appuie pas sur ta propre intelligence.
Remarquez-le, si je rangeais mes hommes  la faon des soldats, cela
attirerait l'attention, et amnerait une attaque de la part de la
cavalerie de Jacques qui arriverait de notre ct. Mon dsir est
d'amener mon troupeau au camp de Monmouth et de leur procurer des
mousquets avant de les exposer dans une lutte aussi ingale.

--Vraiment, monsieur, c'est l une sage rsolution, dit Saxon d'un air
svre, car si une troupe de cavalerie fondait sur ces bonnes gens, le
berger n'aurait plus de troupeau.

--Non, cela n'arriverait jamais, s'cria Matre Pettigrue avec lan.
Dites plutt que berger, troupeau, et le reste se mettraient en marche
sur le sentier pineux du martyre, qui conduit  la Jrusalem nouvelle.
Sache, ami, que j'ai quitt Monmouth pour amener ces hommes sous son
tendard. J'ai reu de lui, ou plutt de Matre Ferguson, des
instructions m'ordonnant de vous trouver, ainsi que plusieurs autres des
fidles, dont nous attendons l'arrive du ct de l'Est. Par quelle
route tes-vous venu?

-- travers la plaine de Salisbury, et ensuite par Bruton.

--Et avez-vous rencontr de nos gens on route?

--Pas un seul, rpondit Saxon, mais nous avons laiss les Gardes bleus 
Salisbury, et nous avons vu soit ceux-ci, soit un autre rgiment tout
prs de ce ct-ci de la Plaine, au village de Mere.

--Ah! voici qu'a lieu le rassemblement des aigles, s'cria Matre Josu
Pettigrue, en secouant la tte. Ce sont des gens aux beaux vtements,
avec chevaux de guerre et chariots, et harnais, comme les Assyriens de
jadis, mais l'Ange du Seigneur soufflera sur eux pendant la nuit. Oui,
dans sa colre, il les tranchera tous, et ils seront dtruits.

--Amen! Amen! crirent tous ceux des paysans qui taient assez prs pour
entendre.

--Ils ont lev leur corne, Matre Pettigrue, dit le Puritain aux
cheveux gris. Ils ont tabli leur chandelier sur une hauteur, le
chandelier d'un rituel corrompu et d'un crmonial idoltre. Ne
sera-t-il pas abattu par les mains des justes?

--Oh! voici que ledit chandelier a grossi et qu'il brle en produisant
de la suie et qu'il fut mme un sujet de rpugnance pour les narines,
dans les jours de nos pres, s'cria un lourdaud,  figure rouge, que
son costume indiquait comme appartenant  la classe des yeomen. Il en
tait ainsi quand le vieux Noll prit ses mouchettes et se mit 
l'arranger. C'est une mche qui ne peut tre taille que par l'pe des
fidles.

Un rire farouche de toute la troupe montra combien elle gotait les
pieuses plaisanteries du compagnon.

--Ah! frre Sandcroft, s'cria le pasteur, il y a tant de douceur, tant
de manne caches dans votre conversation. Mais la route est longue et
monotone. Ne l'allgerons-nous pas par un chant d'loges? O est frre
Thistlethwaite, dont la voix est comme la cymbale, le tambour et le
dulcimer.

--Me voici, trs pieux Matre Pettigrue, dit Saxon. Moi-mme je me suis
hasard  lever ma voix devant le Seigneur.

Et sans autre prambule, il attaqua d'une voix de stentor l'hymne
suivant, repris en choeur au refrain par le pasteur et son troupeau:

    Le Seigneur! Il est un morion
    _Qui me protge contre toute blessure;_
    _Le Seigneur! Il est une cotte de mailles_
    _Qui m'entoure tout le corps._
    _Ds lors qui craint de tirer l'pe._
    _Et de livrer les combats du Seigneur?_

    _Le Seigneur! Il est mon bouclier fidle,_
    _Qui est suspendu  mon bras gauche,_
    _Le Seigneur! Il est la cuirasse prouve_
    _Qui me dfend contre tous les coups._
    _Ds lors, qui craint de tirer l'pe_
    _Et de livrer les combats du Seigneur?_

    _Qui donc redoute les violents_
    _Ou tremble devant l'orgueilleux._
    _Est-ce que je fuirai devant deux ou trois,_
    _Lorsqu'IL sera  mon ct._
    _Ds lors, qui craint de tirer l'pe,_
    _Et de livrer les combats du Seigneur?_

    _Qu'entourant de toute part foss et murailles_
    _Ni mine, ni sape, ni brche, ni ouverture_
    _Ne sauraient prvaloir contre elle_
    _Ds lors, qui craint de tirer l'pe_
    _Et de livrer les batailles du Seigneur?_

Saxon se tut, mais le Rvrend Josu Pettigrue agita ses longs bras et
rpta le refrain qui fut repris bien des fois par la colonne des
paysans en marche.

--C'est un hymne pieux, dit notre compagnon, qui avait repris la voix
nasillarde et pleurarde,  laquelle il avait recouru en prsence de mon
pre, et qui excitait ainsi mon dgot, en mme temps que l'tonnement
de Ruben et de Sir Gervas, et il a rendu de grands services sur le champ
de bataille.

--Vritablement, dit le clergyman, si vos camarades sont de saveur aussi
douce que vous-mme, vous vaudrez aux fidles une brigade de piquiers.

Cette apprciation souleva un murmure approbateur chez les Puritains qui
nous entouraient.

--Monsieur, reprit-il, puisque vous tes plein d'exprience dans les
pratiques de la guerre, je serai heureux de vous remettre le
commandement de ce petit corps de fidles jusqu'au moment o nous
rejoindrons l'arme.

--En effet, dit tranquillement Decimus Saxon, il n'est que temps, de
bonne foi, de mettre  votre tte un soldat. Ou bien mes yeux me
trompent singulirement, ou j'aperois le reflet des pes et des
cuirasses au haut de cette pente. M'est avis que nos pieux exercices ont
attir l'ennemi sur nous.




XV-O nous nous mesurons avec les Dragons du Roi.


 peu de distance de nous, une autre route aboutissait  celle que nous
suivions en compagnie de cette foule bigarre.

Cette route dcrivait une courbe autour de la base d'une hauteur bien
boise. Puis, elle se continuait en droite ligne un ou deux milles avant
de rejoindre l'autre.

Au point culminant de la hauteur, il se trouvait un pais fourr
d'arbres.

Parmi leurs troncs, on voyait aller et venir de brillants reflets
d'acier indiquant la prsence de gens arms.

Plus loin,  l'endroit o la route changeait brusquement de direction,
et courant sur la crte de la hauteur, on voyait le contour de plusieurs
cavaliers se dtacher nettement sur le ciel du soir.

Et, cependant, il rgnait un tel calme, une telle paix sur cette vaste
tendue de campagne, o s'pandait la lumire adoucie et dore du soleil
 son dclin, avec sa douzaine de clochers de villages, et ses manoirs
surgissant parmi les bois, qu'on avait peine  croire que le nuage,
charg de tonnerres guerriers, descendait peu  peu sur cette belle
valle, et que d'un instant  l'autre, la foudre pouvait en jaillir.

Toutefois les campagnards parurent comprendre sans aucune difficult le
danger auquel ils taient exposs.

Ceux qui fuyaient de l'Ouest, poussrent un hurlement de consternation
et descendirent en courant perdument, fouettrent leurs btes de somme,
dans l'espoir de mettre autant de distance que possible entre eux et les
assaillants.

Le choeur de cris perants, d'exclamations, le claquement des fouets, le
grincement des roues, et le bruit d'croulement, quand une charrette
charge venait  verser, tout cela formait un vacarme assourdissant, que
dominait la voix de notre chef de son timbre vif, nergique.

Il encourageait, il donnait des ordres.

Mais quand le chant sonore, mtallique des clairons jaillit du bois et
que les premiers rangs d'un escadron de cavalerie commencrent 
descendre la pente, la panique s'accrut, et il nous devint difficiles de
maintenir un ordre quelconque dans ce flot furieux de fuyards
pouvants.

--Arrtez cette charrette, Clarke, cria Saxon d'une voix ferme.

De son pe, il me dsignait une vieille charrette sur laquelle taient
entasss meubles et literie et qui cheminait lourdement, trane par
deux chevaux aux os saillants.

Au mme instant, je le vis pousser son cheval en pleine foule et saisir
les traits d'un autre char semblable.

Je donnai de la bride  Covenant. Je fus bientt sur la mme ligne que
la charrette indique par lui, et dont je parvins  matriser les deux
jeunes chevaux malgr leur rsistance.

--Amenez-la, cria notre chef, manoeuvrant avec le sang-froid que donne
seul un long apprentissage de la guerre. Maintenant, ami, coupez les
traits.

Aussitt une douzaine de couteaux furent  l'oeuvre.

Les animaux, qui ruaient, qui se dbattaient, s'enfuirent, laissant leur
charge derrire eux.

Saxon sauta  bas de son cheval, et donna l'exemple pour placer la
charrette en travers de la route, pendant que d'autres paysans, sous les
ordres de Ruben et de Matre Josu Pettigrue, disposaient deux autres
charrettes de faon  barrer la route  une cinquantaine de yards plus
loin.

Cette dernire prcaution avait pour but de parer  une attaque de la
cavalerie royale, qui pouvait couper  travers champs et nous prendre
par derrire.

Ce plan fut si promptement conu et excut que bien peu de minutes
aprs la premire alarme, nous nous trouvions  l'abri derrire une
haute barricade, et que cette forteresse improviss contenait une
garnison de cent cinquante hommes.

--De combien d'armes  feu pouvons-nous disposer? demanda Saxon, d'une
voix prcipite.

--Une douzaine de pistolets tout au plus, rpondit le vieux Puritain,
que ses compagnons appelaient Williams _mon-Espoir-est-l-haut_. John
Rodway, le voiturier, a son espingole. Il y a aussi deux hommes pieux de
Hungerford, qui sont garde-chasse et qui ont apport leurs mousquets.

--Les voici, monsieur, cria un autre, en montrant deux solides gaillards
barbus, occups  pousser avec la baguette les charges dans leurs longs
mousquets. Ils se nomment Wat et Nat Millman.

--Deux hommes, qui touchent le but, valent un bataillon qui tire en
l'air, remarqua notre chef. Placez-vous sous les charrettes, mes amis,
et appuyez vos mousquets sur les rayons des roues. Ne pressez pas la
dtente, avant que les fils de Betial soient  la distance de la
longueur de trois piques.

--Mon frre et moi, dit l'un d'eux, nous abattons un daim  la course 
deux cents pas. Notre vie est entre les mains du Seigneur, mais du moins
nous expdierons avant nous deux de ces bouchers mercenaires.

--Avec autant de plaisir que quand nous avons tu des fouines ou des
chats sauvages, s'cria l'autre en se glissant sous la charrette.
Maintenant nous veillons sur la chasse garde du Seigneur, frre Wat, et
vraiment ces gens-l, sont du nombre. Les btes nuisibles qui
l'infestent.

--Que tous ceux qui ont des pistolets se rangent derrire la charrette,
dit Saxon, en attachant sa jument  la haie, et nous fmes comme lui...
Clarke, chargez-vous de la droite, avec Sir Gervas, tandis que Lockarby
aidera Matre Pettigrue  veiller sur la gauche. Vous autres,
placez-vous en arrire, avec des pierres. Si l'on venait  forcer nos
barricades, lancez vos coups de faux aux chevaux. Une foie  terre, les
cavaliers sont incapables de vous rsister.

Un sourd et sombre murmure, indiquant une ferme rsolution, s'leva du
milieu des paysans, ml d'exclamations pieuses et de quelques lambeaux
d'hymnes ou de prires.

Tous avaient tir de dessous leurs manteaux quelque arme rustique.

Dix ou douze d'entre eux avaient des ptrinaux qui,  en juger d'aprs
leur air antique et la rouille qui les couvrait, paraissaient devoir
tre plus dangereux pour leurs possesseurs que pour l'ennemi.

D'autres avaient des faucilles, des faux, des demi-piques, des flaux,
ou des maillets; quelques-uns, de longs couteaux et des triques de
chne.

Si simples que fussent de telles armes, il est prouv par l'histoire
qu'elles ne sont nullement  ddaigner, entre les mains d'hommes
possds du fanatisme religieux.

Il suffisait de jeter un coup d'oeil sur les figures austres,
contractes de nos hommes, sur leurs yeux brillants d'enthousiasme et
d'attente, pour voir qu'ils n'taient pas gens  s'effrayer en face
d'adversaires suprieurs soit en nombre soit en armement.

--Par la messe! dit  demi-voix Sir Gervas. C'est magnifique! Une heure
passe ici vaut un an du Mail. Ce vieux taureau puritain est bel et bien
aux abois. Voyons quelle sorte de sport ce sera quand les chiens de
combat vont l'attaquer! Je parie cinq contre quatre pour les mangeurs de
lard.

--Non, ce n'est pas le moment convenable pour de futiles paris, dis-je
d'un ton bref, car son babillage tourdi m'agaait en une circonstance
aussi solennelle.

--Cinq contre quatre pour les soldats, alors! insista-t-il. C'est un
trop beau match pour ne pas mettre un enjeu d'un ct ou de l'autre.

--C'est notre vie qui sert d'enjeu, dis-je.

--Ma foi! je n'y pensais plus, rpondit-il, en mchant son cure-dent.
tre ou ne pas tre, comme le dit Will, de Stratford. Kynaston tait
superbe dans cette tirade. Mais voici le coup de cloche qui annonce le
lever du rideau.

Pendant que nous faisions nos prparatifs, l'escadron--car il semblait
qu'il n'y en et qu'un--avait descendu au trot par le chemin de traverse
et s'tait rang sur la grande route.

Il se composait, autant que je pus en juger, de quatre-vingt-dix
soldats, et il tait vident, d'aprs leurs tricornes, leurs cuirasses,
leurs manches rouges et leurs bandoulires, qu'ils faisaient partie des
dragons de l'arme rgulire.

Le gros de la troupe s'arrta  un quart de mille de nous.

Trois officiers s'avancrent sur le front, se consultrent un court
instant, et comme consquence probable de cet entretien, l'un d'eux
peronna son cheval et trotta de notre ct.

Un trompette le suivait  quelque pas, agitant un mouchoir blanc et
lanant de temps  autre des coups de clairon.

--Voici un parlementaire, dit Saxon, qui se tenait debout sur sa
charrette. Maintenant, mes frres, nous n'avons ni timbales, ni airain
sonore, mais nous avons l'instrument dont nous  pourvus la Providence.
Montrons aux habits rouges que nous savons nous en servir.

    _Ds lors pourquoi craindre le violent,_
    _Pourquoi redouter l'orgueilleux_
    _Est-ce que je fuirai devant deux ou trois,_
    _S'il est  ct de moi, Lui._

Cent quarante voix lui rpondirent en un choeur de voix rauques:

    _Qui donc craindrait de tirer l'pe_
    _Et de livrer les combats du Seigneur?_

 ce moment je n'eus pas de peine  comprendre comment les Spartiates
avaient dcouvert dans Tyrte, le chantre boiteux, le plus heureux de
leurs gnraux, car le son de leur propre voix augmentait la confiance
des paysans, en mme temps que les paroles martiales de l'hymne
excitaient en leur coeur une dtermination invincible.

Leur courage s'exalta tellement que leur chant s'acheva en un
retentissant cri de guerre, qu'ils brandirent leurs armes au-dessus de
leurs ttes et qu'ils taient prts, je crois,  s'lancer hors de leurs
barricades pour se jeter sur les cavaliers.

Au milieu de cette clameur, de cette agitation, le jeune officier de
dragons, un beau jeune homme au teint bronz, s'approcha sans crainte de
la barricade, arrta son superbe cheval rouan et leva la main d'un geste
imprieux pour demander le silence.

--Quel est le chef de cette bande? demanda-t-il.

--Adressez-moi votre message, monsieur, dit notre commandant, du haut de
la charrette, mais sachez que votre drapeau blanc ne vous protgera que
si vous employez le langage qui convient entre adversaires courtois.
Dites ce que vous avez  dire ou retirez-vous?

--Courtoisie et l'honneur, dit l'officier d'un ton narquois, ne sont pas
de mise avec des rebelles qui s'arment contre leur lgitime souverain.
Si vous tes le chef de cette cohue, je vous avertis que si dans cinq
minutes ( ces mots, il tira une belle montre en or) ils ne se
dispersent pas, nous allons les charger et les sabrer.

--Le Seigneur saura protger les siens, rpondit Saxon, au milieu d'un
grondement farouche par lequel la foule tmoignait son approbation.
Est-ce  cela que se rduit votre message?

--C'est tout, et vous verrez que cela suffit, tratre Presbytrien, cria
le cornette de dragons. coutez-moi, sots qu'on gare, reprit-il en se
dressant sur ses perons et parlant aux paysans qui se trouvaient de
l'autre ct de la charrette. Vous pouvez encore sauver votre peau, si
vous consentez seulement  livrer vos chefs,  jeter ce qu'il vous plat
d'appeler vos armes, et de vous remettre  la misricorde du Roi.

--Voil qui dpasse les bornes de vos privilges, dit Saxon en tirant de
sa ceinture un pistolet qu'il amora. Si vous dites encore un mot pour
dtourner ces gens de leur fidlit, je fais feu.

--N'esprez pas de renforcer Monmouth, cria le jeune officier sans
s'inquiter de la menace, et s'adressant toujours aux paysans. Toute
l'arme royale se rassemble pour le cerner et...

--Prenez garde, cria notre chef d'une voit gutturale et dure.

--...sa tte roulera sur l'chafaud dans moins d'un mois.

--Mais vous ne vivrez pas assez pour le voir, dit Saxon, en se baissant
et tirant son coup de feu droit  la tte du cornette.

 la flamme du pistolet, le trompette fit demi-tour et partit au galop
comme s'il s'agissait de sa vie, pendant que le cheval rouan pirouettait
de son ct et partait aussi, avec son cavalier solidement fix sur sa
selle.

--Vraiment, vous l'avez manqu, ce Madianite! cria Williams
_mon-Espoir-est-l-haut_.

--Il est mort, dit notre chef, en rechargeant son pistolet. C'est la loi
de la guerre, Clarke, ajouta-t-il, en se tournant vers moi. Il a jug 
propos de l'enfreindre et il lui a fallu payer sa faute.

Pendant qu'il parlait, je vis le jeune officier s'incliner peu  peu sur
sa selle.

Puis, quand il fut  moiti chemin de sa troupe, il perdit l'quilibre,
et tomba lourdement sur la route, o la violence de sa chute le fit
tourner deux ou trois fois sur lui-mme.

Un grand cri de rage partit de l'escadron  cette vue et les paysans
puritains y rpondirent par un cri de dfi.

--Face contre terre, tout le monde! cria Saxon. Ils vont faire feu.

Le ptillement de la mousqueterie, une grle de balles frappant le sol
dur, coupant les petites branches des haies sur les deux cts, appuya
l'ordre de notre chef.

Un grand nombre de paysans se couchrent derrire les matelas de plumes
et les tables qui avaient t tires de la charrette.

D'autres s'tendirent de tout leur long dans la charrette mme.

D'autres cherchrent un abri derrire ou par-dessous.

D'autres encore se jetrent dans les fosss de droite et de gauche.

Quelques-uns prouvrent leur confiance dans l'intervention de la
Providence, en restant debout, impassibles, sans se courber devant les
balles.

Du nombre de ceux-ci taient Saxon et Sir Gervas.

Le premier voulait donner un exemple  ses troupes inexprimentes. Le
second agissait ainsi simplement par insouciance, par indiffrence.

Ruben et moi, nous nous assmes cte  cte dans le foss, et je puis
vous assurer, mes chers petits-enfants, que nous prouvmes la plus
grande envie de baisser la tte, quand nous entendmes les balles
siffler tout autour de nous.

Si jamais un soldat vous a racont qu'il ne l'a point fait la premire
fois qu'il est all au feu, ce soldat-l est un homme qui ne mrite
aucune confiance.

Toutefois, quand nous fmes rests assis, raides et silencieux, comme si
nous avions le cou engourdi, pendant quelques minutes au plus, cette
sensation disparut entirement, et depuis ce jour je ne l'ai jamais
prouve.

Vous le voyez, la familiarit engendre le mpris pour les balles comme
pour d'autres choses, et bien qu'il ne soit pas ais d'en venir  les
aimer, comme le roi de Sude ou Mylord Cutts, il n'est pas trs
difficile de les voir avec indiffrence.

La mort du cornette ne resta pas longtemps sans tre venge.

Un petit vieux, arm d'une faucille, et qui tait rest debout prs de
Sir Gervas, jeta tout  coup un cri aigu, bondit, en lanant un sonore
Gloire  Dieu et tomba la face contre terre.

Il tait mort.

Une balle l'avait frapp juste au-dessus de l'oeil droit. Presque au
mme instant un des paysans, qui se trouvaient dans la charrette, eut la
poitrine traverse et se laissa tomber assis, couvrant les roues de son
sang qu'il rendait en toussant.

Je vis Matre Josu Pettigrue le saisir dans ses longs bras et lui
mettre quelques oreillers sous la tte, de sorte que l'homme resta
tendu, respirant pniblement et marmottant des prires.

En ce jour-l, le ministre se montra un homme, car il allait hardiment
parmi le feu, ses carabines, son pe dans la main gauche--car il tait
gaucher--et sa Bible dans la main droite.

--C'est pour ceci que vous mourez, chers frres, ne cessait-il de crier,
en tenant en l'air le volume brun, n'tes-vous pas prts  mourir pour
LUI?

Et chaque fois qu'il faisait cette question, un sourd et prompt murmure
d'adhsion partait du foss, de la charrette et de la route.

--Ils tirent comme des rustauds  une revue de la milice, dit Saxon, en
s'asseyant sur le bord de la charrette. Comme tous les jeunes soldats,
ils visent trop haut. Quand j'tais adjudant, je ne manquais jamais de
faire abaisser les canons des mousquets jusqu' ce qu'un coup d'oeil me
prouvt qu'ils taient dirigs en ligne horizontale. Ces coquins se
figurent qu'ils se sont acquitts de leur besogne quand ils ont fait
partir leur arme, bien qu'ils soient aussi srs d'atteindre les pluviers
que de nous atteindre.

--Cinq des fidles sont tombs, dit William _mon-Espoir-est-l-haut_.
Est-ce que nous n'allons pas faire une sortie, et livrer bataille aux
enfants de l'Antchrist? Allons nous rester ici comme des oiseaux de
bois sur lesquels les soldats s'exercent  tirer  une fte de village?

--Il y a une grange de pierre l-haut, sur la pente, fis-je remarquer.
Si nous qui avons des chevaux, et quelques autres, nous pouvions occuper
les dragons, le peuple russirait peut-tre  s'y rendre et il serait
ainsi  l'abri du feu.

--Au moins laissez-nous, moi et mon frre, leur rendre une ou deux
balles, s'cria un des tireurs posts entre les roues.

Mais  toutes nos prires,  tous nos conseils, notre chef rpondait en
secouant la tte, et il continuait  balancer ses longues jambes sur les
cts de la charrette, et  tenir les yeux attentivement fixs sur les
cavaliers, dont un grand nombre avaient mis pied  terre et appuyaient
leurs carabines sur les croupes de leurs chevaux.

--Cela ne peut pas durer, monsieur, dit le ministre, d'une voix basse et
grave, il y a encore deux hommes d'atteints.

--Quand mme il y en aurait cinquante de plus, rpondit Saxon, nous
devons attendre qu'ils chargent. Que feriez-vous, mon homme? Si vous
quittez cet abri, vous serez coups et anantis jusqu'au dernier. Quand
vous aurez vu la guerre autant que moi, vous apprendrez  vous
accommoder tranquillement de ce qui est invitable. Je me souviens qu'en
pareille situation, comme l'arrire-garde, ou _nach hut_ de l'arme
impriale, tait poursuivie par les Croates, alors  la solde du Grand
Turc, je perdis la moiti de ma compagnie avant de pouvoir combattre
corps  corps contre ces rengats mercenaires. Ah! mes braves garons.
Voici qu'ils remontent  cheval: nous n'aurons pas  attendre longtemps.

En effet, les dragons se remettaient en selle et se formaient sur la
route, videmment dans l'intention de nous charger.

En mme temps, une trentaine d'hommes se dtachaient de l'escadron et
traversaient au trot les champs  notre gauche.

Saxon touffa un juron sincre en les voyant.

--Ils s'entendent quelque peu  la guerre, aprs tout, dit-il. Ils se
prparent  nous charger de front et en flanc. Matre Josu, faites en
sorte que vos hommes arms de faux se rangent le long de la haie vive
qui est sur la droite. Tenez bon, mes frres, et ne reculez pas devant
les chevaux. Vous autres, qui avez des faucilles, couchez-vous dans ce
foss, et coupez les jambes des chevaux. Une ligne de lanceurs de
pierres derrire ceux-l. Une lourde pierre vaut une balle,  bout
portant. Si vous tenez  revoir vos femmes et vos enfants, dfendez bien
cette haie contre les cavaliers. Maintenant voyons pour l'attaque de
front. Que les hommes arms de ptrinaux montent dans la charrette. Il y
a vos deux pistolets, Clarke, et les deux vtres, Lockarby. Il m'en
reste un  moi aussi: cela fait cinq. Puis dix autres de mme sorte et
trois mousquets, cela fait vingt coups en tout. Vous n'avez pas de
pistolets, sir Gervas?

--Non, mais je puis m'en procurer, dit notre compagnon qui sauta en
selle, franchit le foss, dpassa la barricade et fut bientt sur la
route, dans la direction des dragons.

Cette manoeuvre fut si soudaine, si inattendue, qu'il se fit pendant
quelques secondes un silence absolu, auquel succda une clameur gnrale
de haine et de maldictions parmi les paysans.

--Feu sur lui! Feu sur le perfide amalcite! hurlaient-ils. Il est all
rejoindre ses pareils. Il nous a livrs aux mains de l'ennemi. Judas!
Judas!

Quant aux dragons, qui continuaient  se former pour la charge et qui
attendaient que l'attaque de flanc fut prte, ils restrent immobiles,
silencieux, ne sachant que penser du cavalier en brillant costume qui
arrivait  leur rencontre.

Mais nous ne restmes pas longtemps dans le doute.

Ds qu'il fut arriv  l'endroit o tait tomb le cornette, il sauta 
bas de son cheval, prit le pistolet du mort et la ceinture qui contenait
la poudre et les balles.

Puis il se remit en selle, sans se presser, au milieu d'une grle de
balles qui faisaient voltiger autour de lui la poussire blanche, se
dirigea vers les dragons et dchargea sur eux un de ses pistolets.

Alors faisant demi-tour, il leur ta poliment son chapeau et vint nous
rejoindre au galop, sans avoir reu une gratignure, bien qu'une halle
et corch un pturon de son cheval, et qu'une autre et fait un trou
dans le pan de son habit.

Les paysans jetrent un grand cri de joie en le voyant revenir, et
depuis ce jour-l, notre ami put porter ses brillants costumes et se
conduire  sa fantaisie, sans tre souponn d'tre mont sur un cheval
infernal ou de manquer de zle pour la cause des Saints.

--Ils avancent, cria Saxon. Que personne n'appuie sur la dtente avant
de m'avoir vu tirer! Si quelqu'un le fait, je lui envoie une balle,
dt-elle tre ma dernire, et quand mme les soldats seraient au milieu
de nous.

Quand notre chef eut prononc cette menace et promen sur nous un regard
farouche pour bien montrer qu'il l'excuterait, le son perant d'un
clairon partit de la cavalerie qui nous faisait face, et ceux qui nous
menaaient de flanc y rpondirent de mme.

 ce signal, les deux troupes jourent des perons et s'lancrent sur
nous de toute leur vitesse.

Ceux qui taient dans le champ furent retards un instant et mis quelque
peu en dsordre par la nature molle du terrain dtremp, mais aprs en
tre sortis, ils se reformrent de l'autre ct et poussrent vivement
vers la haie.

Quant  nos adversaires qui n'avaient pas d'obstacle  vaincre, ils ne
ralentirent point leur allure et fondirent, avec un bruit de tonnerre,
un vacarme de harnais, une tempte de jurons sur nos barricades
sommaires.

Ah! mes enfants, quand un homme, parvenu  la vieillesse, tente de
dcrire de pareilles choses et de faire voir  autrui ce qu'il a vu,
alors seulement il comprend combien est pauvre le langage d'un homme
ordinaire, le langage qui lui suffit pour les usages de la vie, et
combien il est insuffisant en de semblables cas.

En effet, si en ce moment mme je puis voir cette blanche route de
Somerset, avec la charge furieuse, tournoyante des cavaliers, les
figures rouges, irrites des hommes, les naseaux dilats des chevaux,
parmi les nuages de poussire qui se soulvent et les encadrent, je ne
saurais esprer de reprsenter nettement devant vos jeunes yeux une
scne pareille, que vous n'avez jamais contemple et que vous ne
contemplerez, jamais, je l'espre.

Puis, quand je pense au bruit, d'abord un simple grincement, un
tintement, qui s'enflait, redoublait de force et d'tendue  chaque pas,
jusqu'au moment o il arriva sur nous, formidable comme le tonnerre,
avec un grondement qui donnait l'ide d'une puissance irrsistible, je
sens qu'il y a l aussi quelque chose que ne sauraient exprimer mes
faibles paroles.

Pour des soldats inexpriments comme nous, il semblait que notre
fragile protection, et nos faibles armes fussent absolument impuissantes
 arrter l'lan et l'impulsion des dragons.

 droite et  gauche, je voyais des figures ples, contractes, aux yeux
dilats, aux traits rigides, avec un air d'obstination qui exprimait
moins l'esprance que le dsespoir.

De tous cts s'levaient des exclamations et des prires:

--Seigneur, sauve ton peuple!

--Misricorde, Seigneur, misricorde!

--Sois avec nous en ce jour!

--Reois nos mes,  Pre misricordieux!

Saxon tait couch en travers de la charrette.

Ses yeux scintillaient comme des diamants.

Il tenait son pistolet au bout de son bras tendu et rigide.

Suivant son exemple, chacun de nous visa avec tout le sang-froid
possible le premier rang ennemi.

Notre seul espoir de salut consistait  faire cette unique dcharge
assez terrible pour que nos adversaires fussent branls et aussi hors
d'tat de poursuivre leur attaque.

Ne ferait-il donc jamais feu, cet homme?

Ils n'taient plus qu' une dizaine de pas de nous.

Je distinguais aisment les boucles des cuirasses, et les cartouches
portes en bandoulire.

Ils firent un pas de plus.

Enfin le pistolet de notre chef partit, et nous tirmes  toute vole 
bout portant, soutenus par une grle de grosses pierres que lanaient
les mains de robustes paysans, placs derrire nous.

Je les entendis heurter casques et cuirasses.

On et dit la grle frappant des vitres.

Le nuage de fume qui, pendant un instant, avait voil la ligne des
chevaux lancs au galop et des braves cavaliers, se dissipa lentement
pour nous montrer une scne bien diffrente.

Une douzaine d'hommes et de chevaux formaient un amas confus, se
roulant, s'claboussant de jets de sang, ceux qui n'taient pas atteints
tombant sur ceux que nos balles et nos pierres avaient abattus.

Des destriers qui se dmenaient, renclaient, des pieds ferrs, des
corps humains qui se relevaient, chancelaient, retombaient, des soldats
affols, sans chapeau, perdus, presque assomms par une chute, ne
sachant de quel ct se tourner, tel tait le premier plan du tableau,
et au fond le reste de l'escadron fuyait  toute allure, les blesss et
les autres, tous pousss par un commun dsir d'arriver  un endroit sr,
o ils pussent reformer leurs rangs en dsordre. Un grand cri
d'enthousiasme et de reconnaissance se fit entendre parmi les paysans
ravis.

Ils sautrent par-dessus les barricades, turent ou mirent hors de
combat les quelques soldats non blesss qui n'avaient pu ou qui
n'avaient pas voulu suivre leurs compagnons dans leur fuite.

Les vainqueurs s'emparrent avec empressement des carabines, pes et
bandoulires, car plusieurs d'entre eux avaient servi dans la milice et
savaient fort bien manier les armes qu'ils avaient conquises.

Mais la victoire tait encore loin d'tre complte.

L'escadron de flanc avait hardiment abord la haie.

Une douzaine au moins de cavaliers s'y taient frays passage, malgr la
pluie de pierres et les coups de pique et de faux lancs avec une
nergie dsespre.

Ds que les dragons, avec leurs longs sabres et leurs cuirasses, furent
au milieu des paysans, ils eurent une grande supriorit sur eux et bien
que les faucilles eussent abattu plusieurs chevaux, les soldats
continuaient  jouer du sabre et  tenir en respect la rsistance
farouche de leurs adversaires mal arms.

Un sergent de dragons, homme trs rsolu, et d'une force prodigieuse,
semblait commander le peloton et encourageait ses hommes tant par ses
paroles que par son exemple.

Un coup de demi-pique abattit son cheval, mais il sauta  bas avant que
l'animal ft tomb et vengea sa mort par un coup qu'il porta  tour de
bras avec son lourd sabre.

Brandissant son chapeau de sa main gauche, il continuait  rallier ses
hommes,  frapper tout Puritain qui se hasardait contre lui.

Enfin un coup de hachette le fit tomber  genoux et un flau brisa son
sabre prs de la poigne.

En voyant tomber leur chef, ses camarades firent demi-tour et
s'enfuirent  travers la haie.

Mais le vaillant soldat, bless, couvert de sang, persistait  faire
tte et il aurait fini par tre assomm pour expier sa bravoure, si je
ne l'avais pas saisi et jet dans la charrette, o il eut le bon sens de
rester tranquille, jusqu' la fin de l'escarmouche.

Sur les douze qui avaient forc la haie, quatre au plus s'chapprent.

Plusieurs autres gisaient morts ou blesss, embrochs par les faux ou
jets  bas de leurs chevaux par les pierres.

Au total neuf dragons priront, quatorze furent blesss, et nous en
fmes prisonniers sept autres qui n'avaient pas t atteints.

Il demeura entre nos mains dix chevaux en tat de servir, une vingtaine
de carabines, avec une bonne provision de mche, de poudre et de balles.

Le reste de l'escadron se borna  des coups de feu isols, pars,
irrguliers. Puis ils partirent au galop par le chemin de traverse et
disparurent parmi les arbres d'o ils taient sortis.

Mais le rsultat n'avait pas t atteint sans de cruelles pertes de
notre ct.

Trois hommes avaient t tus et six blesss; l'un d'eux l'avait t
fort gravement par le feu de la mousqueterie.

Cinq avaient t sabrs par le peloton de flanc lorsqu'il avait forc la
haie; un seul d'entre eux laissait quelque espoir de gurison.

En outre, un homme avait pri par suite de l'explosion d'un antique
ptrinal et un autre avait eu un bras cass par un coup de pied de
cheval.

Nos pertes totales se montaient donc  huit tus et autant de blesss,
mais il fallait bien reconnatre que ce nombre tait faible, aprs une
escarmouche aussi vive, et en face d'un ennemi qui nous tait suprieur
en discipline comme en armement.

Les paysans furent si enthousiasms de leur victoire que ceux d'entre
eux, qui avaient pris des chevaux, rclamaient  grands cris la
permission de poursuivre les dragons, et cela d'autant plus instamment
que Sir Gervas Jrme et Ruben s'offraient avec ardeur pour les
conduire.

Mais Decimus Saxon refusa nettement de se prter  aucune entreprise de
cette sorte.

Il ne se montra pas plus accueillant  l'gard du Rvrend Josu
Pettigrue, quand celui-ci parla, en sa qualit de pasteur, de monter sur
la charrette, pour prononcer les quelques paroles encourageantes et
onctueuses que comportait la situation.

--Il est vrai, bon Matre Pettigrue, que nous sommes obligs  bien des
loges et des actions de grce et qu'il nous faut rivaliser de douce et
sainte mulation pour clbrer la bndiction qui a t rpandue sur
Isral, dit-il, mais le temps n'est pas encore venu. Il y a une heure
pour la prire, il y a une heure pour le labeur. coutez-moi, l'ami,
dit-il  l'un des prisonniers.  quel rgiment appartenez-vous?

--Ce n'est pas  moi de rpondre  vos questions, rpondit l'homme d'un
ton rude.

--Non? Alors nous allons essayer si une corde autour du crne, bien
serre au moyen d'une baguette de tambour, ne vous dliera pas la
langue, dit Saxon en rapprochant sa figure de celle du prisonnier et le
regardant dans les yeux d'un air si froce que l'homme recula d'effroi.

--C'est un escadron du second rgiment de dragons, dit-il.

--Et le rgiment mme, o est-il?

--Nous l'avons laiss sur la route d'Ilchester et de Landport.

--Vous entendez? dit notre chef. Nous n'avons pas un moment  perdre,
autrement nous pourrons avoir toute la troupe sur les bras. Qu'on mette
les morts et les blesss sur la charrette! Nous y attellerons ces deux
chevaux de troupe. Nous ne serons en sret qu'aprs tre arrivs 
Taunton.

Matre Josu lui-mme comprit que l'on tait trop press pour avoir le
temps de se livrer  aucune pratique spirituelle.

Les blesss furent hisss dans la charrette et tendus sur les matelas,
pendant que les morts taient dposs dans l'autre charrette qui avait
protg notre arrire.

Les paysans, qui en taient possesseurs, bien loin de faire des
objections contre cette faon de disposer de leur bien, nous aidrent de
leur mieux, en serrant les sous-ventrires et bouclant les traits.

Moins d'une heure aprs le combat, nous avions repris notre marche et
nous jetions  travers le crpuscule un dernier regard sur des taches
sombres et parpilles qui marquaient la route blanche.

C'taient les corps des dragons qui indiquaient l'endroit o nous avions
t victorieux.





End of Project Gutenberg's Micah Clarke - Tome I, by Arthur Conan Doyle

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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

