The Project Gutenberg EBook of Douze ans de sjour dans la Haute-thiopie, by 
Arnauld d'Abbadie

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Title: Douze ans de sjour dans la Haute-thiopie

Author: Arnauld d'Abbadie

Release Date: July 12, 2006 [EBook #18812]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DOUZE ANS DE SJOUR DANS LA ***




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                               DOUZE ANS
                               DE SJOUR
                         DANS LA HAUTE-THIOPIE

                               TOME Ier




                               DOUZE ANS
                                DANS LA
                             HAUTE-THIOPIE

                              (ABYSSINIE)

                                  PAR
                           ARNAULD D'ABBADIE

                              TOME PREMIER




                                 PARIS
                    LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
                    77, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 77

                                  1868

             Droits de proprit et de traduction rservs




_Il semble qu'en un temps comme le ntre, o tout procde si rapidement,
il y ait peu d'opportunit  offrir au public, comme je le fais, la
relation d'un voyage en pays presque inconnu, longtemps aprs que ce
voyage a t accompli._

_Mais si un voyage fait dans un but purement gographique se trouve
quelquefois comme frapp de premption par des travaux gographiques
plus rcents, il n'en est point de mme d'un voyage entrepris, comme
celui-ci, dans le but d'tudier les moeurs, le caractre et les
institutions d'un des peuples de l'Orient les plus intressants et les
moins connus jusqu' ce jour._

_Parti pour l'Orient en 1836, j'en suis revenu une dernire fois en
1862, aprs avoir sjourn plus de douze ans dans la Haute-thiopie, et
aprs y avoir t ml, comme tmoin ou comme acteur, aux vnements qui
ont attir sur ce pays l'attention de l'Europe. Ds mon retour en
France, sous l'influence des impressions reues  l'tranger, et pour
complaire  un ami, j'ai donn  cette relation une forme crite. Mais
pour avoir le droit de parler d'un pays si dissemblable du ntre, il ne
suffit pas d'y avoir sjourn un long temps et de s'tre dnationalis
en quelque sorte, afin de voir de plus prs les hommes et les choses que
l'on se propose de faire connatre; lorsque l'on est rentr dans son
milieu natal, il faut encore, pour se soustraire  tout engouement et
purer ses jugements, carter, pour un temps, les opinions et les ides
dont on s'est imbu  l'tranger, et, reprenant les points de vue ses
compatriotes, s'habituer de nouveau  leur manire de penser, avant de
leur offrir les fruits d'une exprience acquise dans des conditions si
diffrentes de celles qui nous rgissent. Ma relation crite, j'ai donc
laiss passer un certain temps._


_Aujourd'hui, par suite du redoublement d'activit que les nations
europennes mettent  tendre leurs relations avec les peuples les plus
reculs de l'Orient, et par suite du retentissement qu'ont eu les
derniers rapports de l'Angleterre avec Thodore, j'ai pens que mon
travail ne serait pas sans utilit. Je viens de le reprendre, et je
l'offre avec la confiance que donne une tche fidlement remplie, et
avec la rserve qui convient  celui qui, comme moi, entreprend de
produire un ensemble de faits et de caractres propres  faire juger de
tout un peuple._


    Paris, 2 juin 1868.




                               DOUZE ANS
                               DE SJOUR
                         DANS LA HAUTE-THIOPIE




CHAPITRE PREMIER.

DE KNEH  GONDAR.


Nous donnmes le signal du dpart  nos chameliers. Avant de quitter la
rive du Nil, mon frre et moi, nous bmes dans le creux de la main une
dernire gorge de son eau bienfaisante, en faisant le voeu de nous
dsaltrer un jour  ses sources mystrieuses, et nous nous loignmes
de Kneh, en gypte, le 25 dcembre 1837, pour nous engager dans le
dsert.

Un prtre pimontais, un Anglais et deux domestiques, Domingo et Ali,
l'un Basque, l'autre gyptien formaient, avec mon frre et moi, notre
troupe aventureuse; le plus g d'entre nous pouvait avoir vingt-six
ans, le plus jeune dix-sept.

L'ambition de gagner le martyre avait engag le prtre  se mettre de
notre voyage. Pendant notre court sjour au Caire, j'avais dsir, pour
utiliser mon temps, prendre un matre de langue arabe, et, afin de me
renseigner  ce sujet, j'tais all un soir avec mon frre au couvent
des Pres de Terre-Sainte. Le suprieur nous disait qu'il ne savait 
qui nous adresser, lorsqu'on frappa discrtement  la porte du parloir.

--Voici justement, reprit-il en nous dsignant celui qui entrait, le
Pre Giuseppe Sapeto, de la Congrgation des Lazaristes; il a tudi
l'arabe en Syrie, o il vient de sjourner comme missionnaire, et il
pourra peut-tre nous donner un bon conseil.

Le Pre Sapeto tait jeune; sa figure avenante prvenait en sa faveur;
il s'assit  ct de moi, et notre conversation eut bientt dpass le
but de ma visite. Je lui appris que nous comptions aller dans la
Haute-thiopie, dont les lois excluaient, sous peine de mort, tout
missionnaire catholique; que plus de deux sicles auparavant ces lois
avaient fait de nombreux martyrs parmi les missionnaires jsuites et
franciscains[1]; et comme il regrettait de ne pouvoir marcher sur leurs
traces, je lui proposai de partir prochainement avec nous. Mon frre
trouva heureuse l'ide de faire notre voyage, croix et bannire en tte;
le Pre Sapeto demanda la nuit pour rflchir, et nous nous sparmes
sans nous douter de combien d'vnements notre conversation fortuite
serait l'origine.

  [1] Les missionnaires catholiques ont t expulss d'thiopie en 1629.

Le lendemain, il nous avoua que les difficults matrielles
l'arrtaient; nous lui offrmes de le dfrayer, de lui procurer les
vtements sacerdotaux qui lui manquaient: il accepta, et il fut convenu
qu'il crirait  ses suprieurs en Europe, afin d'obtenir leur
approbation et les moyens de pourvoir ultrieurement  la Mission, si
elle devait offrir des chances de succs.

L'Anglais avait fait les campagnes de Portugal en qualit de volontaire
dans la cavalerie de Don Pedro; il s'tait distingu par sa bravoure, et
n'avait quitt son drapeau qu'aprs la dfaite entire du parti de Don
Miguel. Je l'avais trouv au Caire,  bout de ressources et sur le point
de se faire musulman: deux beys s'acharnaient  le convertir; lui ne
cherchait qu'aventures. Afin de lui pargner une apostasie, nous
l'engagemes aussi  nous accompagner, et il se joignit  nous.

Mon frre revenait du Brsil, o il avait t charg par l'Acadmie des
sciences de faire des observations sur le magntisme terrestre. Son
domestique basque, Domingo, l'avait suivi pendant ce voyage.

Nous arrivmes sans incident  Kouayr, sur la cte occidentale de la
mer Rouge.

C'tait l'poque du passage des plerins qui vont  La Mecque; aussi, ne
trouvant pas  nous loger en ville, dmes-nous camper sur la grve et
faire bonne garde, la nuit,  cause des maraudeurs bdouins.

Issah, agent consulaire franais, le seul chrtien catholique de la
ville, venait d'tre pre d'une fille; il demanda  mon frre d'tre le
parrain de son enfant, et cela tablit entre nous des relations
agrables. Nous fmes bien accueillis aussi par Heussein Bey, gouverneur
de Kouayr. Il avait servi en Grce pendant plusieurs annes, s'tait
trouv en face de nos soldats et avait conu une haute estime pour les
Franais.

Tous les btiments en partance se trouvaient dj frts par les
plerins; la dunette d'un bugalet non pont, d'environ 50 tonneaux, nous
offrait seule une chance de passage. Nous y fmes embarquer nos bagages
et nos compagnons, et nous allmes, mon frre et moi, faire nos adieux
au gouverneur. Mais en retournant  bord, nous trouvmes tout en
tumulte: les plerins Maugrebins voulaient loger leurs femmes sous notre
dunette, et notre compagnon anglais s'efforait vainement de les en
empcher. J'en rfrai au ras, ou patron de barque.

--Puisque tu as  choisir entre ces gens et nous, lui dit le chef des
Maugrebins, fais donc dbarquer ces chiens de chrtiens!

Ma rponse fut vive; on se rua sur moi, et je fus dsarm. Domingo reut
une gratignure  la main, en parant un coup de sabre qui m'tait port.
Mon frre se jeta dans une yole avec le Lazariste et se rendit chez le
gouverneur. Nous descendmes, l'Anglais et moi, dans un autre canot, au
milieu des vocifrations menaantes de nos adversaires. Bientt, nous
vmes l'embarcation du gouverneur arme de dix rameurs qui volait vers
nous: mon frre en tenait le gouvernail. Heussein Bey tait debout, un
pied sur la proue; en approchant de notre bugalet, le Bey saisit un
hauban et d'un bond fut  bord. La troupe de Maugrebins s'ouvrit devant
lui.

--Chiens, leur dit-il, o croyez-vous tre, pour oser traiter ainsi ces
Franais?

--Qui donc interpelles-tu ainsi, fils de maudit?--rpliqua le chef des
plerins: et cette rplique hardie fut soutenue par un murmure de ses
compagnons. Le gouverneur rpondit par un vigoureux soufflet, et
ramenant la main sur son sabre, il se tourna vers cinq ou six de ses
soldats, en disant:

--Empoignez cet homme et faites dbarquer tous les autres.

Les Maugrebins taient tous arms; ils s'entreregardrent; mais Heussein
Bey s'avana rsolument au milieu d'eux, et, avec cet ascendant que
donnent le courage et l'habitude du commandement, il les obligea 
descendre dans les embarcations.

Le gouverneur nous emmena  son divan, fit comparatre le chef des
Maugrebins, instruisit l'affaire, et dit, en voyant l'gratignure de
Domingo:

--C'est dommage que ce ne soit pas une bonne blessure; cela m'et permis
de faire un exemple.--Et se tournant vers son chaouche:--Qu'on donne au
drle cent coups de bton!

 cet arrt, le Maugrebin, qui tait fils d'un kad de l'Algrie, exhiba
pour la premire fois son passeport franais.

L'agent franais, ayant t mand, dit au Bey qu'il ne pouvait autoriser
la bastonnade. Heussein Bey allgua que nous tions munis d'un firman du
vice-roi, et que si le gouvernement franais tait trop bnin envers ses
sujets Maugrebins, il n'entendait point agir de mme. Nous intervnmes
aussi, mais nous ne pmes obtenir que la diminution d'une moiti de la
peine.

Sur un signe du Bey, quatre hommes tendirent le condamn par terre; le
Bey, comme pour apaiser son humeur, lui appliqua vigoureusement les
premiers coups et passa le rotin  un de ses soldais qui, acheva
consciencieusement la besogne.

Le Bey nous retint  dner, nous engagea  frter le bugalet en entier
et surtout  n'admettre  notre bord aucun plerin.--Nous suivmes son
conseil, et un vent favorable nous conduisit en six jours  Djeddah.

L, mon domestique gyptien, Ali, effray des dangers d'un voyage en
thiopie, nous quitta pour s'en retourner au Caire. Quant  nous, aprs
quelques jours passs en compagnie de notre consul, l'aimable et savant
M. Fresnel, nous nous embarqumes le 11 fvrier 1838, et le 17, nous
abordions  l'le de Moussawa.

Les habitants de cette le n'avaient vu qu'un trs-petit nombre
d'Europens. Depuis peu, la Socit biblique anglaise entretenait trois
missionnaires allemands  Adwa, dans le Tigrae, o, grce  des
prsents considrables, le Dedjadj Oubi, prince rgnant dans le pays,
leur permettait de sjourner; ses sujets, du reste, tous schismatiques
eutychiens, ne voyaient aucun inconvnient  la prsence de ces
prdicateurs, dont les croyances religieuses taient si loignes des
leurs. Un naturaliste allemand, envoy par une socit scientifique de
son pays, habitait galement Adwa. Ces quatre messieurs taient, avec un
tailleur grec, et un officier allemand venu d'aprs les conseils des
missionnaires, les seuls Europens alors dans le pays; aussi, l'arrive
de cinq Europens fit-elle vnement; et une foule considrable se porta
sur le quai pour nous voir dbarquer.

L'aspect misrable des maisons de l'le, les soldats turcs dguenills,
quelques canons rongs de rouille, couchs sur des affts en ruine, et
l'aridit des grves offraient un triste spectacle.  l'horizon, du ct
de l'ouest, s'levaient de grandes montagnes d'un bleu sombre, que nous
avions  franchir pour atteindre le premier plateau thiopien. Ce ne fut
point sans un serrement de coeur que nous prmes terre.

 Moussawa, les indignes parlent la langue Kacy et ils nomment l'le
Batz. Les chrtiens du haut pays l'appellent Mitwa; les gens de Dahlac,
Miwa; enfin, en langue arabe, on lui donne le nom de Moussawa, qui est
le plus gnralement employ. La plus grande longueur de l'le est dans
le sens E.-N.-O. et O.-S.-O.; cette longueur est de 880 mtres, sur une
largeur de 260. Le sol est compos d'un corail blanchtre qui produit
une pierre cassante aux formes sinueuses et tourmentes. La plus grande
lvation de cette le plate est au nord du cimetire, o elle s'lve 
6 mtres, tandis qu' l'ouest le terrain s'abaisse jusqu'au niveau de la
mer, qui n'a que trs-peu d'eau de ce ct. En approchant de l'le, on
aperoit du ct de l'est, le cap Mdir, garni d'un fortin arm de
quatre pices de 24 et d'une de 12; puis vient un espace nu et strile,
o se trouvent quelques citernes, la plupart en ruines, qui se
remplissent en quelques heures sous des pluies annuelles, plus
abondantes que rgulires. Le cimetire musulman est du ct du nord;
les paens et les chrtiens sont enterrs dans le petit lot voisin de
Touwa-Ihout. Prs du cimetire musulman, s'lve une mosque  double
dme, nomme Cheik el Hammal, o l'on reconnat le droit d'asile  tout
homme, mme chrtien ou paen, qui, en s'y rfugiant, y a allum une
bougie. Selon les thiopiens, cet difice est l'ancienne glise ddie 
la Vierge Marie et btie par leur premier aptre Frumentius, dit par eux
Abba Salama. Lorsque Moussawa, enleve  leur empire, tomba sous la loi
musulmane, l'glise fut convertie en mosque, et les musulmans lui
conservrent son droit d'asile institu par son fondateur chrtien. La
moiti de la partie occidentale de l'le est couverte de maisons, ou
pour mieux dire de grandes huttes formes de chssis revtus de fortes
nattes en feuilles de palmier, et dont la toiture est le plus souvent
recouverte de chaume. Les habitants sont tous marchands; les plus riches
ont de grandes cours, o les trafiquants qu'amnent les caravanes
viennent dballer leurs marchandises. Ces cours contiennent souvent un
ou deux petits btiments construits en pierre, bas, carrs et sombres,
qui servent de magasins.

Comme en Grce, dans l'antiquit, chaque trafiquant,  son arrive dans
l'le, est tenu de choisir un habitant qui lui sert de patron, prside 
ses transactions et peroit de lgers droits. Durant les deux ou trois
mois dits d'hiver, seule poque o quelque fracheur se fasse sentir,
les indignes aiss habitent des maisons en pierre,  un tage; ils
vivent le reste du temps sous leurs huttes de nattes, qu'ils
construisent quelquefois sur des pilotis plants dans la mer afin de
jouir des rares brises de l't. La mare, qui ne monte pas au del d'un
pied, et les vagues, qui ne sont que de lgres ondulations,
n'incommodent aucunement ces humbles demeures. Comme les btes de somme
n'entrent pas  Moussawa, la boue et la poussire y sont trs-rares. Le
gouverneur habite une assez grande maison en pierre,  un tage, et
couverte d'une terrasse encombre de huttes en nattes destines  ses
femmes. Cette maison contient la salle du Divan, o il sige presque
toute la journe; elle longe une petite place informe qui s'tend
jusqu'au dbarcadre, situ au nord de l'le et dfendu en apparence par
une demi-douzaine de canons en mauvais tat. Le port, protg contre les
vents du sud par l'le mme, et de ceux du nord par le cap Abd el Kader,
a vingt pieds d'eau et un bon fond d'ancrage. Vis--vis le dbarcadre
et  l'O.-N.-O. se trouve le cap Gurar, jete artificielle, longue
d'une centaine de mtres et attenant  la terre ferme  500 mtres
environ de l'le; c'est par l surtout que Moussawa communique avec le
continent; c'est par l aussi que la plupart des habitants aiss passent
chaque soir en se retirant  Ommokoullo, village compos de huttes
parses et situ  une heure de la jete de Gurar. Ils s'y rendent pour
respirer un air qu'ils disent plus salubre et pour y tre plus  l'aise
que dans leurs demeures de l'le, o,  cause de la sonorit de
l'atmosphre et de l'agglomration des maisons, ils ne peuvent presque
rien cacher de leurs discours ni de leurs actions les plus intimes;  la
pointe du jour, ils reviennent dans l'le pour leurs affaires. Les
indignes valuent  1,800 ou 2,000 mes la population de l'le; aux
poques des arrives des caravanes, cette population s'accrot souvent
de plus de moiti. Le sol nu et calcin rverbre la chaleur et la rend
si intense que les indignes mme suspendent les affaires vers le milieu
du jour; les rues sont alors dsertes. Comme l'eau des citernes est
insuffisante, les gens de Dohono en apportent journellement au moins
2,000 outres, environ 700 hectolitres, mais cette eau est saumtre et
dsagrable pour un Europen; les gens aiss font venir leur provision
du village d'Ommokoullo. Dans le bazar, on entend parler la langue
indigne ou _kacy_, l'_arabe_, l'_afar_, le _bidja_, l'_amarigna_, le
_tigr_, le _saho_, le _galligna_, l'_hindoustani_, le _skipitare_ et le
_turc_, sans compter les langues plus nombreuses encore parles par les
esclaves originaires des divers pays de l'Afrique centrale. Bon nombre
des natifs de Moussawa tirent vanit de leur descendance arabe; leur
teint fonc dcle en tout cas une race mlange; l'expression
astucieuse et vile qu'impriment  leurs traits leurs habitudes
effmines et leurs penses toujours tendues vers le lucre, dispose peu
en leur faveur. Ils ont le corps chtif, puis par les chaleurs et
l'inconduite. Ils portent des turbans blancs, des caftans de couleurs
vives et ordinairement en toffe de coton trs-lgre; leurs pieds sont
chausss d'une espce de sandale particulire  Moussawa; la plupart
jouent avec un chapelet musulman dont les grains servent  leur
arithmtique commerciale beaucoup plus qu' leurs prires; durant l't,
tous agitent un ventail fait de feuilles de palmier, en forme de
guidon. Les femmes, strictement voiles, sont souvent d'une rare beaut
et d'une trs-grande lgance de formes. Allche par l'appt du gain,
cette population consent  vivre sur cette le strile et brlante, o
elle ne tarderait pas sans doute  diminuer si des trangers,
aventuriers du ngoce, ne venaient s'y fixer. La garnison variait de 50
 80 soldats; elle comptait dans son sein quelques sujets
indisciplinables que les Pachas de l'Yemen et de l'Hedjaz y envoyaient
dans l'espoir que le climat et les maladies les en dbarrasseraient
compltement.

En dbarquant, nous fmes visite au gouverneur: il nous accueillit le
plus poliment du monde et nous procura un logement. Le lendemain, nous
lui prsentmes notre firman et nos lettres de recommandation, qui, du
reste, ne pouvaient ajouter aux attentions qu'il avait dj pour nous.

Ce gouverneur, dpendant du pacha de l'Hedjaz, se nommait Adine; on lui
donnait le titre d'Aga et parfois celui de Kamacam, ou
lieutenant-colonel; son autorit tait illimite dans l'le; mais il
n'en tait pas de mme sur la terre ferme, o un nab (lieutenant)
investi par le pacha de Djeddah, servait de transition quivoque entre
l'autorit de Moussawa et les tribus des Sahos qui vivent dans les
basses-terres s'tendant entre la mer et les premiers plateaux du
Tigrae. Ces nabs devaient tre choisis parmi les descendants
malheureusement dgnrs d'une famille de colons turcs et belaw tablie
dans ce pays depuis plusieurs sicles. C'tait au nab qu'il fallait
s'adresser afin de se procurer des chameaux et des guides pour gagner
Adwa. Il habitait Dohono, village situ en terre ferme sur le bord de la
mer,  environ une heure de marche de la jete de Gurar. Nous
prfrmes y aller par mer, et le gouverneur nous donna son canot.

Le nab tait un vieillard frapp de paralysie et de mrycisme, au point
de ne pouvoir parler que difficilement; il vivait constamment tendu sur
sa couche. Nous lui fmes prsent de quelques mtres de drap rouge, et
aprs le caf d'usage, nous nous retirmes avec une impression
dfavorable. Adine Aga chercha  nous rassurer et s'employa auprs de
ce lieutenant nominal pour faciliter notre dpart. Grce  cet
intermdiaire, le nab se contenta d'une somme minime, car il prtendait
 un droit sur tous les Europens qui passaient sur ses terres, et
jusqu'alors il s'tait servi de ce prtexte pour pratiquer des
extorsions exorbitantes.

Cependant, des bruits d'un sinistre augure circulaient depuis quelques
jours: le Dedjadj Oubi, disait-on, tait devenu hostile aux
missionnaires protestants; tantt on rapportait que ces messieurs
taient enchans, tantt qu'on allait renouveler  leur gard les
scnes de massacre des anciens missionnaires catholiques; on assurait
que dans tous les cas, le Dedjadj Oubi ne voulait plus admettre
d'Europens dans ses tats. Il fut convenu que mon frre resterait 
Moussawa, avec nos compagnons et les bagages, tandis que je me rendrais
en Tigrae, pour voir le Prince et demander son assentiment  notre
voyage. Mais le Pre Lazariste et l'Anglais insistrent tellement pour
m'accompagner, que je dus y consentir. Adine Aga me fit prsent de sa
mule: nous trouvmes  louer deux autres montures, et munis de guides
sahos, nous partmes au coucher du soleil, pour traverser Chilliki,
petit dsert brlant et sans eau, que durant presque toute l'anne, les
indignes mme n'osent affronter de jour. Nous tions disposs,
l'Anglais et moi,  vendre chrement notre vie; soutenu par ce sublime
dsintressement frquent parmi les missionnaires catholiques, le Pre
Lazariste, lui, treignait sa croix et marchait gament. Plus tard,
quand je connus mieux le pays, je reconnus combien nos craintes taient
exagres; mais  cette poque, le pril nous semblait imminent.

Ayant chemin deux jours dans les gorges formes par des contreforts,
nous arrivmes au pied du premier plateau thiopien, et nous l'abordmes
de front par un sentier raide et abrupte, que nous dmes gravir  pied.
Nos guides, aux formes grles, rompus  ce genre de fatigue, marchaient
avec aisance, tandis que nous, gns par notre costume europen, nous
les suivions avec peine. Aprs plus de deux heures d'efforts, nous
atteignmes le sommet; l'air plus frais qu'on y respirait, les
ondulations des crtes recouvertes de verdure et d'arbres conifres,
nous donnaient l'espoir d'avoir  suivre dsormais des chemins moins
pnibles. Nous descendmes un peu le versant oppos et nous entrmes
bientt dans Halae, premier village chrtien, dont le chef nous
accueillit dans sa maison.

L'Anglais, excellent cavalier, mais peu fait  la marche, tait accabl
de fatigue et paraissait dcourag.

Le chef nous invita  nous asseoir devant une gamelle d'environ deux
mtres de pourtour, pose  terre et pleine d'une bouillie rsistante
faonne en pyramide dont la cme, creuse en forme de cratre,
contenait du beurre fondu. Au nombre de douze ou quatorze convives, nous
nous accroupmes autour de ce mets primitif; la montagne fut attaque
par la base: les assaillants en arrachaient la pte, en faisaient une
boulette qu'ils trempaient dans le beurre fondu, et toute ruisselante la
portaient  leur bouche, laissant complaisamment couler le beurre sur
leurs bras nus. Nous voulmes manger  cette mode; ce fut aux dpens de
nos vtements. Ds la premire bouche, l'Anglais se leva et, murmurant
qu'il en avait assez, il sortit de la maison. Aprs notre repas, je le
trouvai assis tristement sur une pierre  l'cart. Je lui dis que
peut-tre il s'tait mpris sur la nature de notre voyage et qu'il
s'tait fait une autre ide des privations qui semblaient nous attendre.
Mon frre tait soutenu par l'amour de la science, le Pre Lazariste par
l'enthousiasme religieux, et moi par le dsir d'tudier des peuples
inconnus; j'ajoutai que, pendant qu'il tait encore temps d'effectuer
facilement son retour, c'tait  lui de bien voir s'il pourrait
supporter ce nouveau genre de vie. Encourag par mes paroles, il avoua
tre tonn d'un aussi rude dbut.

--Mais, nous marchons vers le danger, me dit-il, et je ne vous quitterai
que lorsque vous serez en sret  Adwa.

Je remerciai ce bon compagnon de ses dispositions gnreuses, mais le
lendemain, je le dcidai  profiter du retour des guides pour rejoindre
mon frre. De Moussawa il se rendit  Djeddah, puis en gypte, o,
revenu  son premier dessein, il a fini par arriver  la dignit de
Pacha.

Le chef de Halae trouva moyen de nous extorquer quelques talari; et
trois jours aprs, le Pre Lazariste et moi nous arrivmes  Adwa.

En entrant en ville, nous rencontrmes un des missionnaires protestants,
abrit sous un large parasol et surveillant la construction d'une vaste
maison, presque termine. Il nous invita  nous rafrachir chez lui, et
je lui prsentai mon compagnon comme missionnaire catholique, qualit
qui parut ne pas lui tre agrable. Il s'tonna de nous voir arriver
sans bagages ni prsents pour le Prince, sans mme nous tre assurs
d'un patronage quelconque. Toutefois il voulut bien nous indiquer une
maison o nous trouvmes  nous loger; nous y passmes trois jours,
seuls, sans drogman, rduits  nous exprimer par signes avec quelques
vieilles femmes dont nous partagions la demeure. Nous apprmes alors 
faire nous-mmes notre pain, ce qui, avec de l'eau, formait depuis
Halae notre seule nourriture. Mais ce dnment eut cela de bon qu'il me
permit d'apprcier les qualits aimables du Pre Lazariste.

Le missionnaire allemand nous avait avou que le Dedjadj Oubi tait en
froid avec sa mission, mais que son humeur ne manquerait pas de cder 
un nouveau prsent qu'il comptait lui faire; il nous avait assurs que
les mauvais bruits qui couraient  la cte taient sans fondement
srieux: que le Prince, camp  une heure de marche de la ville, ne
voulait, il est vrai, recevoir la visite d'aucun Europen, mais qu'il
faisait des dmarches pour obtenir une audience, et que, sitt admis, il
nous en instruirait.

Deux jours aprs, nous vmes, en nous promenant prs de la ville, un
rassemblement tumultueux autour de la maison des Allemands. Pensant que
si on leur faisait violence, notre devoir tait de nous trouver auprs
d'eux, nous nous rendmes arms  leur demeure, au milieu des menaces
des habitants. Le chef des missionnaires nous dit d'une voix altre:

--Les Europens vont tre chasss, si toutefois on ne nous massacre
tous. Je viens d'envoyer au Prince un messager; il ne reparat pas: le
tumulte s'accrot, et je ne sais en vrit ce que nous allons devenir.

Ses compagnons et lui nous remercirent avec effusion de notre dmarche.
L'un d'eux tait accompagn de sa femme, et elle tait tout en larmes.
Cependant, les attroupements s'tant dissips, il fut convenu que ces
messieurs nous feraient prvenir en cas d'un nouveau danger, et nous
nous retirmes.

Le surlendemain matin, deux soldats entrrent chez nous et nous firent
comprendre que nous tions mands sur la place au nom du Dedjadj Oubi;
mais comme le Prince s'y faisait reprsenter par l'abb d'une glise
d'Adwa, je refusai de m'y rendre. Je fis observer toutefois au Pre
Sapeto que sa position diffrait de la mienne: j'tais un simple
voyageur, tandis que lui tait le reprsentant d'une religion qu'il
cherchait  propager; que ce caractre le mettait au-dessus de mes
susceptibilits, et que, dt-il sparer sa cause de la mienne, le mobile
lev qui l'animait devait l'engager  le faire sans hsiter. Je lui
conseillai d'viter de dire qu'il tait prtre et surtout de ne point
toucher aux points qui sparent l'glise d'thiopie de celle de Rome.

L'alaka ou abb, avec tout son clerg, sigeait sur la place du march,
au milieu d'environ 600 soldats du Prince. Il tait charg de dcider de
l'expulsion des Europens dont les croyances religieuses lui
paratraient porter atteinte  celles du pays. L'interrogatoire du Pre
Sapeto eut lieu au moyen d'un drogman arabe; et par une concidence
heureuse, les rponses que je lui avais conseilles s'adaptrent aux
questions qu'on lui fit. En terminant, on lui demanda le nom de son
compagnon.

--Il se nomme Michal.

--Et toi?

--Youssef.

--Deux noms de bon augure, dit l'abb: ces noms seuls prouvent que vous
appartenez  une autre race que celle des Europens qui sont en ville,
et dont les noms sont anti-chrtiens comme leurs croyances et leurs
moeurs. Allez; le Prince dcidera relativement  vous. Nous n'avons
affaire qu'avec ceux qui insultent notre Foi.

Le Pre Sapeto revint et se jetant  mon cou:

--Dieu vous a inspir, me dit-il; nous sommes sauvs; toutes mes
rponses ont t acclames!

Mais ce qu'il ne me dit pas, c'est qu'il tait jeune, confiant, de
faons sduisantes, et que, lorsqu'on doit russir, tout, jusqu'
l'imprudence, semble y concourir.

Les missionnaires allemands comparurent  leur tour: leurs rponses
furent,  ce qu'il parat, d'une acrimonie dplace: l'un de ces
messieurs injuria le culte des thiopiens pour la Sainte Vierge et les
traita d'idoltres. L'exaspration de l'assemble fut  son comble:
l'abb dut contenir les soldats, qui voulaient chtier sur l'heure les
dtracteurs de leur foi, et il congdia les missionnaires allemands,
leur enjoignant de quitter le pays dans les vingt-quatre heures.

Nous nous rendmes chez ces messieurs. Ils redoutaient surtout le moment
de leur sortie de la ville; nous leur prommes de les accompagner durant
la premire journe de route, dussions-nous, par cette dmarche,
provoquer contre nous-mmes l'expulsion qui les frappait. Ils obtinrent
un sursis de quarante-huit heures pour faire leurs prparatifs de
dpart. Comptant sur un tablissement durable, ils s'taient munis
d'approvisionnements en tous genres: une bibliothque, des caisses
d'armes, d'outils et de poudre, quantit de choses pour prsents, des
vins, de la bire, des liqueurs, des conserves alimentaires, une
batterie de cuisine: autant d'embarras dans un pays o tout se
transporte  dos d'homme ou  dos de mulet. Jamais, disait-on, il
n'tait sorti d'Adwa une caravane aussi nombreuse que celle qu'allait
former la suite des missionnaires. La ville, ordinairement si
tranquille, fut mise en moi par les rassemblements bruyants des
porteurs et des muletiers qui, profitant de l'occasion, exigrent un
salaire plus que double. Le prince envoya des soldats pour protger le
dpart; nanmoins nous accompagnmes ces messieurs assez loin d'Adwa.

Comme nous l'avons dit dj, ils avaient t bien reus d'abord en
Tigrae. Un de leurs compatriotes, M. Samuel Gobat, aujourd'hui vque
protestant en Orient, les avait prcds en thiopie, o il avait voyag
en se conformant modestement aux usages du pays et en laissant
adroitement dans l'ombre son caractre de pasteur protestant. Le rapport
qu'il fit  ses suprieurs motiva l'envoi de ses successeurs; mais
ceux-ci, moins heureusement inspirs, ne tardrent pas  se rendre
hostiles ceux des indignes qui ne tiraient d'eux aucun profit. Tromps
par des complaisants intresss, ils firent venir  grands frais
l'attirail volumineux du bien-tre d'Europe, sans s'apercevoir que la
supriorit matrielle qu'ils affichaient ainsi humiliait les habitants
d'un pays pauvre, mais fier. Leur conduite hautaine et irrflchie
faisait dire aux thiopiens: L'esprit de ces trangers est troubl par
l'excs du bien-tre. Le clerg les vit d'abord avec indiffrence;
mais, bless par leurs critiques immodres, il se ligua bientt contre
eux.  mesure que leur disgrce approchait, la rapacit des courtisans
du prince s'accrut; les missionnaires voulant la contenir, ne surent
qu'aigrir davantage les esprits; un des deux gnraux d'avant-garde,
qu'ils offensrent jusqu' lui refuser leur porte, monta immdiatement 
cheval, se rendit auprs de son matre, et, se disant l'cho de la voix
publique, exposa nergiquement, avec les torts rels qu'on pouvait
reprocher  ces trangers, des griefs imaginaires, et le prince dcida
l'expulsion des Europens. Quelque despotique que soit un pouvoir, il
tient  l'approbation de ses subordonns, et, si elle lui chappe, il
fait tout pour en avoir au moins l'apparence. Le prince et les
courtisans firent valoir que les principes de la religion protestante
taient subversifs de la foi nationale; l'esprit public s'mut alors,
appuya les imputations les plus absurdes, et les mesures rigoureuses
reurent la sanction de tous.

Les habitants d'Adwa nous regardaient d'assez bon oeil, mais j'tais
inquiet de ne pouvoir tre admis chez le Dedjadj Oubi. Mes dmarches
aboutirent enfin. Je me procurai un drogman parlant arabe et amarigna,
et je me rendis au camp.

Combl de prsents par les Allemands, le prince n'avait rien  attendre
de voyageurs sans bagages et pauvres en apparence; nanmoins, par
l'effet d'un caprice peut-tre, il me reut poliment, et me demanda ce
que je venais faire dans son pays.

--Je viens, dis-je, respirer l'air de vos montagnes, boire l'eau de vos
sources et chercher  contracter des amitis parmi vous.

--Et que viennent faire tes compagnons, celui rest  Adwa et ceux que
tu as laisss  Moussawa?

--Un de nos compagnons, lui dis-je, m'a quitt  Halae pour s'en
retourner au-del de la mer; mon frre tudie les airs, les eaux, et les
toiles; il est  Moussawa avec un domestique franais et tous nos
bagages, attendant votre agrment pour entrer dans votre pays; quant 
mon compagnon d'Adwa, il est venu comme moi pour fraterniser avec vos
sujets. Si vous le trouvez bon, je vais retourner  Moussawa pour
annoncer  mon frre votre accueil bienveillant, et l'amener devant
vous.

--Vis en scurit, me dit le prince, aprs m'avoir considr quelques
instants; j'accueille volontiers les trangers, pourvu qu'ils ne tentent
pas d'altrer la foi et les coutumes de nos pres.

Et il me promit, en me congdiant, de donner des ordres pour faire
protger notre caravane ds qu'elle serait sur son territoire.

Je fus d'autant plus satisfait de cette premire visite au prince, qu'il
avait rsolu,  ce qu'il parat, de ne plus permettre  aucun Europen
de sjourner dans le Tigrae. L'officier allemand et le naturaliste ne
tardrent pas, en effet,  recevoir l'ordre de quitter le pays;  force
d'instances, ce dernier obtint un sursis; il abjura ensuite le
protestantisme, pour adopter la croyance eutychienne, et il vit encore
dans le pays, o il s'est mari.

Je laissai le Pre Sapeto  Adwa, et en trois jours, j'arrivai  Halae,
o je fus rejoint par mon frre.

Le transport des marchandises et bagages se fait  dos de chameau dans
le pays bas et plat qui s'tend depuis Moussawa jusqu'au pied du plateau
o est situ Halae;  partir de ce point, l'escarpement des rampes
rendant les services du chameau impossibles, on emploie des porteurs ou
des boeufs. Dans le Tigrae et dans tout le haut pays les transports se
font  dos d'homme,  dos de mule ou  dos d'ne, et l'usage du chameau
est inconnu. Nous n'avanmes dsormais qu'en relevant la route  la
boussole; mon frre se chargeait de ce soin durant la matine, et moi
pendant l'aprs-midi; celui qui faisait ce travail suivait la caravane 
pied. Nous ne pouvions aller qu' petites journes, car nos porteurs
souffraient de la chaleur: la saison d'hiver rgnait  Moussawa, mais
depuis Halae, nous tions en plein t. Il pleut trs-rarement 
Moussawa et dans les environs peu levs au-dessus du niveau de la mer,
si ce n'est dans les mois correspondants  l'hiver de France; s'il ne
pleut pas en janvier et en fvrier, le temps est ordinairement couvert,
ce qui tempre les ardeurs du soleil; d'ailleurs, lors mme que le ciel
est sans nuages, il fait bien moins chaud, car  cette poque le soleil
est plus loin du znith, et le vent frais du nord prdomine sur toute
l'tendue de la mer Rouge. Ds que le terrain s'lve  environ 1,800
mtres (et la chane qui supporte Halae a une lvation bien plus
grande), l'ordre des saisons est brusquement interverti; en d'autres
termes, ds qu'on atteint ce premier plateau de l'thiopie, les mois de
dcembre, janvier et fvrier sont les plus chauds de l'anne, tandis que
ceux de juin, juillet et aot amnent des pluies, qui deviennent plus
abondantes et moins incertaines  mesure qu'on s'loigne du littoral de
la mer. Entre les tropiques, o il fait toujours chaud, on donne le nom
d'hiver  la saison des pluies. Il rsulte de cet antagonisme des
saisons, que le voyageur peut quitter Moussawa, qu'il laisse en plein
hiver, pour atteindre, au besoin, en 24 heures, le plateau de Halae, o
il se trouve en plein t; et  mesure qu'il suit les valles qui
relient les hautes plaines aux basses terres, les plantes et les
arbustes dclent, par leur varit, leur abondance et aussi, par
l'intensit plus ou moins grande de leur verdure, le passage graduel
d'un rgime de pluies  un autre.

En outre de nos bagages, nous avions  transporter la nourriture de nos
gens, au nombre d'une trentaine. Cette nourriture consiste en farine; la
ration ordinaire, pour les deux repas de chaque jour, est d'environ,
deux jointes par homme; chaque homme fournit le sel et fait son pain:
il prpare la pte, la faonne en forme de boule creuse, et, avant de la
mettre cuire sur la braise, introduit dans l'intrieur une pierre
pralablement rougie au feu.

Le 29 mars 1838, nous arrivmes dans un district nomm Igr-Zabo, et nous
fmes halte prs d'une source qui jaillit au pied de grands rochers.
Depuis Halae, nous tions sur le territoire du Dedjadj Kassa, fils du
Dedjadj Sabagadis, prince clbre en thiopie, et ancien alli de
l'Angleterre. Le Dedjadj Oubi avait pous la soeur de Kassa, mais ces
princes n'entretenaient que des rapports quivoques qui devaient les
conduire  une rupture violente. Le lieu de sjour habituel du Dedjadj
Kassa tait  deux journes, au sud, de notre route, mais nous savions
que le Dedjadj Oubi concevrait de la jalousie si nous faisions des
prsents ou mme une visite  son beau-frre.

Le district d'Igr-Zabo appartenait en fief  un des principaux vassaux
du Dedjadj Kassa, nomm Gabrae. Ce chef envoya un soldat pour rclamer
de nous un droit de passage sur ses terres.

En thiopie, les douanes sont tablies dans les centres de population;
le prince les afferme annuellement; mais en outre, et dans le Tigrae
surtout, certains districts, en vertu d'anciens privilges, peroivent
des droits de passage pour leur propre compte. Les pagers guettent nuit
et jour et arrtent les passants, afin de s'assurer s'ils ne sont pas
trafiquants, car l'usage veut que ces derniers seuls soient imposs. Les
droits ne sont nulle part fixs par un tarif, et varient selon l'adresse
des intresss. Dans la langue du pays, ces postes se nomment portes.
Malheureusement pour nous, les voyageurs europens, et surtout les
Allemands, avaient consenti  payer ces droits, quoiqu'aucun d'eux n'et
voyag pour faire le commerce; leur facilit  payer une fois connue,
les pagers d'abord, et bientt les paysans, se postaient sur leur
route, et allguant des droits imaginaires, leur extorquaient de
l'argent. J'ignorais alors, mais je pressentais qu'il ne convenait pas
de nous laisser assimiler  des trafiquants, et mon instinct me guidait
srement, car dans cette partie de l'Afrique, o tout est fodal, la
considration s'accorde d'aprs la classe  laquelle on appartient. Les
nobles et les hommes de guerre sont placs au premier rang, ensuite les
hommes d'glise, puis les riches cultivateurs, les propritaires de
grands troupeaux, les paysans, enfin les trafiquants, et, en dernier
lieu, ceux qui exercent quelque mtier manuel; parmi les marchands, ceux
qui font trafic d'esclaves sont mpriss. Je ne me suis jamais soumis,
en thiopie,  payer un droit de douane ou de passage; dans cette
circonstance et dans celles du mme genre o je me suis trouv depuis,
jusqu'au moment o, en changeant ma manire de voyager, je me suis
affranchi ces sortes d'ennuis, le seul mobile de ma rsistance a t de
relever la considration due  mes compatriotes. Pour arriver  ce but,
j'ai dpens bien plus de temps, d'argent et de fatigues que si j'eusse
consenti  subir ces avanies, et si mes efforts et ceux de mon frre ne
les ont pas fait disparatre compltement, du moins les ont-ils rendues
bien plus rares. La notorit de notre rsistance a servi de prcdent,
et a permis  quelques voyageurs europens, venus aprs nous, de suivre
notre exemple et d'tablir ainsi nos droits.

Ayant oppos un refus motiv  l'missaire de Gabrae, nous voulmes
nous remettre en marche; mais notre rus drogman, pour se rendre
agrable  Gabrae, s'y prit si bien qu'il nous dcida  passer la nuit
o nous tions. On chercha  dbaucher nos porteurs; le lendemain,
quatre ou cinq d'entre eux nous quittrent; nous perdmes une journe 
les remplacer, et notre provision de farine tirant  sa fin, il fallut
encore une demi-journe pour s'en procurer; enfin, j'ordonnai  nos gens
de se mettre en route; mais un tranger que j'avais remarqu parmi les
paysans qui badaudaient autour de notre campement, donna un
contre-ordre. Cet tranger, de haute taille et aux larges paules,
balanait d'un air important son javelot et son long sabre pass dans
une ceinture d'un volume dmesur.

Je demandai  mon drogman ce qu'tait cet homme.

--C'est, me rpondit-il d'un air contrit, le principal huissier du
seigneur Blata-Gabrae; il est envoy pour nous empcher d'aller plus
loin.

J'ordonnai de nouveau de brider les mules, et  cet effet, je fis passer
un muletier devant moi. L'huissier s'avana sur nous, la main leve: je
le mis bientt hors d'tat de nous nuire. Aussitt apparurent une
quarantaine de soldats qu'il avait posts aux alentours de notre
bivouac. Soldats et paysans s'empressrent auprs de l'huissier qui,
malgr mon peu de mnagement pour sa personne, montra, quoiqu'en force
dsormais, la plus grande modration. Il chargea les plus gs d'entre
les paysans de nous garder jusqu' l'arrive de Gabrae; puis quelques
soldats l'emmenrent, et il ne reparut plus. Nous apprmes dans la suite
qu'il ne passait pas pour mchant homme et qu'il tait renomm pour sa
voracit: il pouvait consommer en un seul repas un quartier de boeuf
cru, une vingtaine de pains et une cruche d'hydromel d'environ dix
litres.

Paysans et soldats nous supplirent d'attendre leur seigneur; ils
devenaient, disaient-ils, responsables de notre prsence. Je m'emportai
et j'affirmai que, dans ce lieu, je ne goterais plus ni  pain ni 
sel. Vers le soir, ces braves gens voyant que je prenais mon engagement
au srieux, consentirent  nous laisser continuer notre route: mais
aprs environ une demi-heure de marche, nous les retrouvmes arrts de
nouveau. L'un d'eux me dit:

--Maintenant tu peux prendre de la nourriture, puisque nous avons chang
de campement; nous sommes obligs, tu le sais, de vous retenir jusqu'au
moment o notre matre s'entendra avec vous.

Je ne pus m'empcher de reconnatre ce qu'il y avait de bont dans cette
concession imagine par de simples paysans et des soldats indisciplins.

Le lendemain, vers midi, Gabrae, suivi de quelques soldats, vint 
notre bivouac. C'tait un homme d'une quarantaine d'annes, maigre,
avare de paroles,  l'air distingu, froid et intelligent. S'asseyant au
pied d'un arbuste, il nous fit dire de lui donner trente talari et deux
bons fusils.

Nous rpondmes qu'en d'autres circonstances nous lui aurions peut-tre
fait un prsent avec plaisir, mais que retenus injustement et comme des
trafiquants qui se regimbent contre les pagers, nous tions d'autant
plus dcids  refuser, que l'endroit tait franc de tout droit; qu'au
surplus, il tait le plus fort et pouvait prendre tout ce qu'il
voudrait.

-- votre aise, dit-il en souriant ddaigneusement, restez o vous tes.

Il remonta  mule et partit pour son habitation situe  sept heures de
marche.

Persuads que notre volumineux attirail de voyage nous valait cette
avanie, puisque je venais de faire deux fois cette mme route sans
rencontrer d'obstacle, nous dcidmes de dtruire nos bagages. Mon frre
se rserva quelques instruments d'astronomie, et nous commenmes  tout
jeter dans les grands feux allums pour cuire le pain de nos gens. Mais
paysans, soldats, porteurs, tous se prcipitrent, arrachrent nos
bagages du feu et dispersrent les tisons et la braise. Un des porteurs
me dit ensuite:

--Pourquoi en user ainsi? Ces valeurs que vous cherchez  dtruire ne
sont-elles pas votre seule ressource dans un pays tranger? Dieu confie
les richesses  l'homme pour les utiliser et non pour les anantir sans
profit pour personne. Ne craignez-vous pas qu'il ne vous punisse
d'abuser ainsi de ses dons? Les contrarits sont phmres; quelque
occurrence peut vous rouvrir le chemin d'Adwa; vous regretteriez alors
d'avoir obi  votre impatience, et nous, qui mangeons votre pain, nous
regretterions de vous avoir laisss faire.

Malgr ces sages conseils, nous persistmes dans notre dessein. Donnant
aux esprits le temps de se calmer, nous fmes entasser nos bagages dans
notre tente, comme par mesure d'ordre, et j'allumai une mche
communiquant  une caisse de poudre; mais Domingo, que j'avais charg de
voir si personne n'approchait, attira l'attention par sa frayeur; on se
rua sur la tente: en un tour de main elle fut dplante, enleve comme
par un coup de vent, et les effets furent disperss. Je compris enfin
que je jouais le rle d'un enfant gt qui, pour se venger de parents
trop indulgents, alarme leur sollicitude en tournant sa colre contre
lui-mme.

Au bout de quelques jours, la plupart de nos porteurs, considrant
l'expdition comme infructueuse, dsertrent les uns aprs les autres.
Ces porteurs sont ordinairement de petits cultivateurs qui, lorsque la
rcolte a t mauvaise, se louent aux trafiquants pour une somme
trs-modique. Leur dpart soulagea d'autant plus notre bourse que les
sauterelles ayant dvast plusieurs provinces du Tigrae, le bl tait
hors de prix. Nous avions rencontr de longues files d'hommes tristes et
amaigris, rduits par la famine  migrer vers l'intrieur, avec leurs
enfants, leurs femmes et leurs vieillards. Le paysan tigraen passe pour
tre trs-attach au sol, peut-tre parce que ses champs exigent plus de
labeur que ceux du reste de l'thiopie; en temps de disette, avant de se
rsoudre  migrer, il puise sa dernire ressource, il immole son
dernier boeuf de labour, sa dernire chvre, sa dernire volaille, il
sustente sa famille de feuilles ou d'herbes cuites dans de l'eau, et ce
n'est qu'au dernier degr de misre, qu'il se dcide  abandonner son
champ pour aller louer ses services dans quelque province moins
prouve. C'tait avec la plus grande difficult que nous nous
procurions la farine ncessaire, et notre infidle drogman,
surenchrissant sur la disette, nous la faisait payer vingt-et-une fois
plus cher qu'en temps ordinaire. Nos provisions personnelles tant
finies, nous fmes rduits au rgime de nos porteurs.

Parmi ces derniers se trouvait un nomm Habtae: nous ne pouvions nous
comprendre que par signes, mais nous nous tions attachs l'un 
l'autre, et quand porteurs et muletiers nous abandonnrent, il resta
seul auprs de nous avec le drogman et un garon de seize ans, natif
d'Adwa, nomm Samson.

Trop peu nombreux dsormais pour demeurer camps la nuit,  cause des
lphants, des animaux carnassiers et des voleurs des environs, nous
dmes aller nous tablir  600 ou 800 mtres de l, dans le village de
Mae-Ourae. Ce village, situ sur une minence accote  une montagne
qui s'lve perpendiculairement comme un mur, domine la longue et
troite valle o nous avions camp et que le typhus rend inhabitable en
automne et au printemps; par bonheur l't durait encore. En face du
village, se dressent isolment dans la valle deux gigantesques
aiguilles de rocher, au pied desquelles se tient un march hebdomadaire.
 Mae-Ourae, notre dtention nous apparut sous des formes plus
relles; nos bagages furent mis dans une maison dont on gardait la
porte, car depuis nos deux tentatives de les dtruire, on surveillait
nos moindres actions. Gabrae nous envoya dire que nous ferions bien
d'en finir, pendant qu'il en avait encore envie. Mais nous persistmes
dans notre refus. Le Dedjadj Kassa passait pour tre quitable et, comme
son pre, favorable aux Europens; nous lui expdimes successivement
deux messagers, mais ils ne reparurent pas; nous gagnmes un paysan: il
partit, fut pris, maltrait et ramen chez lui. Il ne nous restait plus
qu' essayer de communiquer avec le Dedjadj Oubi, et comme nous
n'avions personne  lui envoyer, il fut dcid que je tenterais moi-mme
l'aventure.

Les soldats de Gabrae, fatigus sans doute de la maigre chre qu'ils
faisaient chez les paysans, avaient obtenu d'tre rappels: deux ou
trois d'entre eux, avec les paysans, furent jugs suffisants pour nous
surveiller. En m'appliquant  attirer les enfants du village, j'avais
gagn le coeur des parents, et grce  la familiarit qui s'tablit
entre nous, je m'aperus qu'ils compatissaient  notre position. Les
hommes sont honntes au fond, et leur appui moral au moins est acquis
aux victimes de l'injustice. Au moment d'une dmarche hasardeuse, on est
bien aise d'un pareil appui, ne ft-ce que pour se rconforter contre
les possibilits d'insuccs. Le sage n'a que faire peut-tre d'un tel
soutien, il se suffit  lui-mme; mais je n'tais pas un sage.

Aprs notre frugal repas du soir, nous nous tendmes, mon frre et moi,
sur nos nattes comme d'habitude, et nous conversmes longtemps, afin de
laisser  nos gardiens le temps de dsirer le sommeil. Mon frre
continua  parler seul, pendant que je me glissais furtivement dehors
avec Samson: en rampant avec prcaution, nous pmes sortir du village
sans faire aboyer les chiens.

Samson me suivait aveuglment, car, chez les thiopiens, le serviteur se
regarde comme le compagnon infod  la fortune de son matre, dont il
accrot en quelque sorte la famille, et dont il doit partager l'heur et
le malheur.

Nous commencions  cheminer, lorsque voyant se dessiner sur le ciel la
silhouette d'un homme arm, puis d'un deuxime, nous nous remmes  plat
ventre. Plus de doute, la route tait garde. Samson me fit signe de
retourner sur nos pas; je lui rpondis de la mme faon qu'il pouvait le
faire; mais rapprochant ses deux index l'un contre l'autre, et les
tournant dans la direction d'Adwa, il me fit comprendre par sa pantomime
qu'il ne se sparerait pas de moi. Je me relevai alors en faisant
rsonner les batteries de mon fusil, et nous marchmes rsolument. Soit
indcision de la part des factionnaires, soit tout autre motif, ils
disparurent dans l'ombre, et nous passmes.

Nous avions  traverser la plaine dserte de Tsam-a, qui court nord et
sud, et qui, dans cet endroit, a environ onze milles gographiques de
large; elle est infeste de lions, de lopards et d'lphants, et
parcourue par de petites bandes de malfaiteurs cherchant  enlever des
bestiaux,  tuer les bouviers attards ou  piller quelque compagnie de
hardis trafiquants qui, pour se soustraire au page, se hasardent 
voyager de nuit. Cette plaine, dont le nom signifie soif, est dpourvue
d'eau et hrisse de broussailles pineuses et d'arbres peu levs
formant d'pais fourrs o les btes fauves se retirent le jour. De
temps  autre, nous nous arrtions pour sonder de l'oreille le silence
de la nuit; et, malgr la rapidit de notre marche, la rose abondante,
particulire aux basses terres de l'thiopie, glaait nos membres. Aprs
quelques heures de marche, nous luttions contre cette somnolence qui
prend  l'avant-jour, lorsque nous arrivmes au pied du plateau o se
trouvait la frontire des tats d'Oubi. Pendant que nous gravissions la
monte, le panorama qui se dployait derrire nous s'claira:  nos
pieds, une couche paisse de vapeurs d'un blanc d'argent cachait la
plaine; on apercevait seulement les pointes des deux aiguilles de
rocher, prs desquelles mon frre songeait sans doute avec inquitude
aux chances de ma tentative. Au-del, on voyait les plans heurts et
majestueux de la chane o se trouve le village de Halae, derrire
lequel montait un soleil radieux. Nous nous assmes pour jouir de ce
spectacle et nous dtendre un peu  la chaleur des premiers rayons. Le
manteau de vapeurs qui couvrait la plaine se morcela bientt, entra en
mouvement et se fondit dans l'espace; nous restmes quelque temps 
goter le plaisir d'avoir chapp aux chances contraires de la nuit, car
 l'issue heureuse d'une entreprise qui prsente quelque danger, la vie
semble reprendre une saveur plus douce. Aprs une monte d'environ deux
heures, nous remes l'hospitalit dans le village de Ka-Bahri,
relevant du Dedjadj Oubi, et habit presque exclusivement par des
musulmans, trafiquants d'esclaves.

Depuis quelques jours, je commenais  m'exprimer en arabe. Durant mon
court sjour en gypte et jusqu' mon arrive  Moussawa, mes oreilles
s'taient accoutumes aux sons de cette langue; dpourvu de drogman 
Halae, je rencontrai un Musulman qui, comme quelques-uns de ceux du
Tigrae, parlait couramment l'arabe, et,  ma grande surprise, je me
trouvai tout--coup capable de le comprendre un peu et d'exprimer
quelques ides. Dans la suite, j'ai souvent constat chez d'autres cette
espce d'instantanit dans l'emploi d'une langue trangre, aprs un
travail inconscient d'incubation prparatoire; il est remarquable
d'ailleurs combien peu de mots suffisent pour exprimer les penses les
plus usuelles.

Mon hte m'offrit d'abord un grand hanap en corne plein de bouza que je
vidai d'un trait; puis il me servit sur une natte tendue  terre, trois
pains, un hanap de lait caill fortement assaisonn d'ail, une cuelle
de miel et une autre de moutarde dlaye dans du beurre fondu. Je fis
honneur  ces mets et mon fidle Samson put se rassasier  son tour. Mon
hte, qui parlait un peu l'arabe, me pria de visiter sa femme malade. 
cette poque, les habitants du Tigrae croyaient tout Europen mdecin,
mais depuis qu'un docteur europen a pratiqu dans leur pays, cette
croyance a disparu et ils sont revenus aux recettes empiriques de leurs
pres. Je ne pus rien comprendre  la maladie de mon htesse; je vis
seulement qu'elle tait jeune et remarquablement jolie; je dclarai son
mal nerveux et je me retirai en pronostiquant une prompte gurison. Peu
de jours aprs, j'appris qu'elle tait morte.

Je fis prsent  mon hte de deux talari; ce prsent disproportionn
rveilla en lui la cupidit du trafiquant et il me dit en
m'accompagnant, que le matre de la mule qu'il venait de me procurer
exigeait un prix suprieur au prix convenu. Comme je savais que la mule
lui appartenait, je mis aussitt pied  terre, et le laissant tout
confus de voir sa ruse vente, je repris mon chemin, en maudissant
Ka-Bahri et son hospitalit mercantile.

 la fracheur matinale avait succd une chaleur incommode: nous ne
marchions plus qu'avec peine. Prs du village de Maloksito, nous
trouvmes  louer une mule; Samson n'en pouvant plus, demanda  me
rejoindre le lendemain, et avant le coucher du soleil, j'entrai seul 
Adwa, o je revis avec plaisir le Pre Sapeto.

J'prouvai quelque difficult  me procurer un drogman parlant l'arabe
et l'amarigna. Depuis Halae, en marchant vers l'intrieur, l'arabe
n'est plus compris, si ce n'est par quelques trafiquants musulmans.
Jusqu' la rivire le Takkaz, le tigraen est la langue usuelle. Le
Dedjadj Oubi, originaire du Samen, situ  l'ouest du Takkaz, o l'on
ne parle que l'amarigna, venait d'tendre sa domination sur une portion
importante du Tigrae, et c'tait une grande cause d'irritation pour les
Tigraens d'tre obligs, dans leurs rapports avec l'autorit, de se
servir de l'amarigna, ou bien de parler par interprtes.

Je me rendis le lendemain au camp d'Oubi, et je fus introduit presque
immdiatement. Je trouvai le prince assis sur un tapis  terre, au
milieu de femmes qui lui tressaient les cheveux. Il parut prendre
intrt au rcit de mon vasion de Mae-Ourae et me dit qu'il me savait
beaucoup de gr d'avoir mis mon esprance en lui. Il me fit apporter 
djeuner et, honneur qu'il n'accordait  personne, il me servit de ses
propres mains.

Avant de me donner mon cong, il fit soulever la portire d'entre,
m'indiqua deux hommes  cheval sur la place et me dit:

--Voil les messagers que j'envoie au Dedjadj Kassa, pour le prier de
faire escorter ta caravane jusqu' ma frontire.

Je lui demandai la permission d'aller annoncer moi-mme cette bonne
nouvelle  mon frre, et prsumant que ce dernier trouverait
difficilement des porteurs, j'en engageai une trentaine en rentrant 
Adwa, et sur-le-champ je partis avec eux pour Mae-Ourae.

De son ct, mon frre avait travaill aussi  sa dlivrance: il avait
fait offrir dix talari  Gabrae, qui les accepta, tout en persistant 
rclamer les deux fusils et le complment de la somme dont il prtendait
nous imposer. Mon frre imagina alors d'branler l'obissance qu'on
avait eue jusque-l pour les ordres de Gabrae, en faisant natre chez
les paysans la crainte de dplaire au Dedjadj Kassa lui-mme: il leur
reprsenta qu'en l'empchant de se rendre auprs de leur suzerain, ils
le privaient d'un de nos trois beaux fusils de rempart que nous lui
destinions. Les paysans, aprs dlibration, le laissrent partir sous
bonne escorte. Enchant du fusil de rempart, le Dedjadj Kassa fit  mon
frre une excellente rception; il manda Gabrae, le rprimanda et lui
fit restituer les dix talari; mon frre les fit donner immdiatement 
l'glise du lieu. On servit un repas, et tout allait pour le mieux,
lorsqu'un des principaux seigneurs de la cour, m par une curiosit
indiscrte, s'avisa de toucher  la barbe naissante de mon frre;
celui-ci rpondit par un soufflet. Heureusement, le Dedjadj Kassa apaisa
l'motion de ses gens, fit faire des excuses  mon frre et lui dit que
la privaut dont il s'tait offens tait sans consquence; puis, aprs
l'avoir combl de prvenances, il le renvoya, avec un soldat charg de
l'accompagner et de faire transporter ses bagages par corves, de
village en village, jusqu' la frontire du Dedjadj Oubi. Mon frre
retourna  Mae-Ourae d'o il se mit en route pour Adwa, et je le
rejoignis avec mes trente porteurs, d'autant plus  propos qu'il
n'avanait qu'avec la plus grande peine,  cause de la difficult, qui
se renouvelait  chaque village, de runir les paysans de corve.

Deux jours aprs nous entrmes enfin  Adwa. La route de Halae  Adwa
se fait ordinairement en trois jours; nous y avions mis presque un mois;
mais notre fermet  rsister  une demande injuste avait eu du
retentissement et commenait dj  nous valoir les gards dont nous
avons joui depuis dans nos voyages.

Comme il convenait d'annoncer sans retard au prince notre heureuse
arrive, je me rendis ds le lendemain chez lui. Il tait camp 
quelques kilomtres d'Adwa sur une colline; l'arme campait autour, sur
des terrains nus, accidents, mais  proximit de sources et de bons
pturages; les principaux feudataires tant disperss dans leurs
seigneuries, il n'y avait gure l plus de 10,000 hommes. Le camp tait
compos de plusieurs enclos circulaires et contigus forms par des
huttes rondes et revtues de chaume; au milieu de chaque enclos compos
de 60  400 huttes, s'levaient de une  six tentes pour les chefs. Au
centre d'un de ces enclos form d'environ 200 huttes habites par les
gens de service, se trouvait l'tablissement personnel du Dedjadj Oubi.
Cet tablissement consistait en trois tentes dresses de front; sur leur
droite un vaste hangar construit en rame, et, derrire, deux huttes
spacieuses. Les tentes lui servaient de chapelle, de salle d'audience et
d'antichambre; le hangar, de salle de festin ou de grande rception; il
passait la nuit dans une des huttes; l'autre, un peu  l'cart, garde
par des eunuques, tait rserve  ses femmes. L'enclos n'avait qu'une
seule entre, en face des tentes. On ne voyait aux abords du camp ni
postes, ni sentinelles, ni aucun indice de ces prcautions habituelles 
la vie militaire d'Europe.

Malgr un bourdonnement continu qui s'levait de tous les quartiers, on
sentait que la vie du camp tait concentre devant les tentes du prince,
o plusieurs groupes de notables s'entretenaient d'un air circonspect.
Un huissier, les paules nues et une verge  la main, se tenait debout 
la porte du hangar, ce qui dnotait que le prince s'y trouvait.

Je voulus entrer, mais l'huissier me barra le passage, en m'appuyant 
deux mains sa verge sur la poitrine. Je le repoussai brutalement et il
alla tomber contre un des poteaux de la porte. Mon interprte s'enfuit
effar, et tous les yeux se portrent sur moi, pendant que l'huissier
entrait en gesticulant chez le prince. Je compris,  l'bahissement dont
j'tais l'objet, que ma vivacit avait une porte srieuse, et j'allai
m'asseoir  l'cart sur une pierre. Bientt un page sortant du hangar me
fit signe d'approcher: mon drogman ne se dcida qu'avec peine  me
suivre et nous fmes introduits.

Le prince,  demi tendu sur une couche leve, prsidait une runion
d'environ soixante hommes, assis par terre et vtus de la toge blanche
et du turban blanc particulier aux ecclsiastiques; son sabre, sa
javeline et son bouclier orn de bosselures en vermeil taient accrochs
derrire lui; une quinzaine d'hommes,  la mle tournure et  la
chevelure tresse, se tenaient debout autour de sa couche, immobiles et
respectueux.  l'autre bout du hangar, deux beaux chevaux gris pommel
taient attachs  des piquets devant un monceau d'herbe frache qu'ils
parpillaient d'une lvre repue. Aprs m'avoir considr un instant, le
prince me donna le bonjour, me fit signe de m'asseoir, et l'assemble
parut reprendre le cours d'une dlibration. Pendant une grande heure,
je dus me borner  observer; mon drogman,  qui je manifestais mon
impatience, me faisait des gestes suppliants pour m'engager  attendre.
Au centre de l'assemble, deux personnages d'un ge avanc consultaient
par moments un manuscrit in-folio; les assistants se levaient chacun 
leur tour, semblaient mettre des considrants termins par un avis et
se rasseyaient, le silence reprenait, interrompu seulement par le bruit
argentin des sonnailles des chevaux ou par la voix grle et sche
d'Oubi.

Enfin, un vieillard se leva; et l'intrt gnral parut s'accrotre; il
adressa quelques paroles au prince; ce dernier, promenant lentement ses
regards sur tous, dit un seul mot, qui sembla causer une motion
pnible; le grand livre fut emport; l'assemble s'coula
silencieusement et fut accueillie au dehors par une sourde rumeur. Je
restai seul en face du prince, avec mon drogman et les soldats qui
entouraient sa couche. Sur son invitation, je m'approchai, et le
remerciai d'avoir facilit mon arrive et celle de mon frre, dont
j'excusai l'absence en allguant sa fatigue. Le prince tait trs-grave;
il me congdia presque aussitt, en me disant qu'il me ferait savoir le
jour o je devrais lui prsenter mon frre et le Pre Sapeto.

 peine sorti, mon drogman poussa de gros soupirs comme un homme
longtemps oppress, et me dit:

--tonnant! tonnant! j'en suis encore abasourdi! Avoir des yeux, des
oreilles, des sens au complet, et n'en pas faire usage! Nos pres l'ont
bien dit: vite de prendre pour compagnon l'homme colre. Vous autres,
Francs, vous tes toujours bouillants. Jolie matine que tu m'as faite
l! Je l'ai chapp belle. Tu appelles donc  plaisir les catastrophes?
Frapper un huissier, l, devant tout le monde, pour nous faire hacher
sur place! Mais, apprends, jeune imberbe, que celui qui voyage doit
savoir dvorer un affront, s'il veut rentrer chez lui  la fin du jour.
Est-il ncessaire de parler la langue des gens pour se rendre compte de
ce qui se passe? Je vais t'expliquer, moi, ce que tu n'as pas su
comprendre:

--Un chef important a voulu, ces jours derniers, entrer chez le prince:
arrt comme toi par l'huissier, comme toi il a os lever sur lui la
main; et aujourd'hui,  cette mme place o vous avez l'un et l'autre
commis le mme mfait, on a tenu conseil, on a consult le livre de la
Loi, et malgr la bravoure, le rang et la nombreuse parent de l'accus,
l, sous tes yeux, on vient de le condamner  avoir la main coupe.
L'excution a eu lieu pendant que tu parlais au prince. Tu peux bien
rendre grce  la tolrance de ces barbares, qui n'ont voulu voir en toi
que jeunesse et ignorance. Ils sont, en vrit, parfois meilleurs que
nous tous.

Je l'apaisai en lui avouant ma lgret, et nous rentrmes  Adwa les
meilleurs amis du monde.

Ce brave homme, g d'une soixantaine d'annes, tait natif de Bagdad,
mais Armnien de nation. Me sachant en peine d'un drogman, il s'tait
obligeamment offert  m'accompagner chez le prince. Il parlait
l'armnien, le turc, l'arabe, le persan, le skiptare, le grec et un peu
l'amarigna et le tigraen. Il avait parcouru, comme trafiquant, la
Perse, la Circassie, la Turquie, l'Inde, les pays turkomans, toute
l'Asie mineure, une partie de l'Arabie, et s'tait enrichi et ruin
plusieurs fois. Venu par le Soudan en thiopie pour y chercher du l'or
et des esclaves, il aperut dans une caravane, en entrant  Gondar, une
jeune sidama, s'en prit sur-le-champ et dpensa, pour l'acheter, une
partie de ses maigres ressources; le reste subvint aux dpenses de la
lune de miel: il s'endetta mme. Esprant obtenir quelque secours d'un
orfvre armnien tabli  Adwa, il laissa l'esclave  Gondar en
nantissement chez son hte et partit. Son co-religionnaire l'accueillit
et s'habitua tellement  lui, que moiti avarice, moiti sympathie, il
ne voulut plus s'en sparer. La nourriture d'un homme cote si peu dans
le pays, et cet aventurier du ngoce tait si bavard, si plein d'humour
et si fcond en anecdotes, qu'il tait naturel de le retenir quand on le
pouvait.  Adwa, il oublia ses rves de fortune, et pendant six annes,
il regretta son esclave, qu'il parvint enfin  dgager des mains de son
hte de Gondar. Il est mort depuis, sur une barque qui le conduisait 
Djiddah, o il projetait un dernier trafic.

Nous savions que le Dedjadj Oubi avait conu de la jalousie au sujet du
fusil de rempart donn par mon frre  son rival Kassa. Ces fusils se
chargeaient par la culasse: nouveaut merveilleuse pour le pays. Nous
savions galement qu'il avait refus aux missionnaires allemands la
permission d'aller  Gondar, ville situe dans les tats de son suzerain
nominal, le Ras-Aly, et comme nous dsirions nous y rendre au plus tt,
nous jugemes prudent, pour ne point provoquer de nouveau sa jalousie,
de lui faire prsent, avec d'autres objets, des deux fusils de rempart
qui nous restaient. Je me rendis donc  son camp, avec mon frre et le
Pre Sapeto, que je lui prsentai. Il fut enchant des fusils. Je les
tirai en sa prsence, en prenant pour but un groupe d'arbres tellement
loign, que les assistants ne purent voir la poussire souleve par les
balles;  chaque coup ils regardaient, bouche bante, le Prince, comme
pour savoir s'il n'y avait pas quelque tour d'escamotage de ma part; par
politesse, on eut l'air d'ajouter foi  la porte que j'annonais; mais
le lendemain, un paysan tant venu montrer au prince des balles d'un
calibre inusit, lances, croyait-il, par quelque lutin, car il n'avait
entendu aucune dtonation, on reconnut mes projectiles, et le bruit se
rpandit que nous avions donn au Dedjazmatch des armes qui portaient
srement la mort  une demi-journe de route. Le prince en conut pour
nous une amiti particulire, et envoya nous demander  plusieurs
reprises en quoi il pourrait nous tre agrable. Afin de mieux tenir en
haleine ses bonnes dispositions, nous nous gardmes d'en user; mais,
ayant fait en secret nos prparatifs, environ un mois aprs, nous nous
prsentmes chez lui, suivis de nos bagages, et comme si nous n'avions
pas dout de son consentement, nous lui annonmes que nous allions 
Gondar. Pris ainsi  l'improviste et embarrass par notre assurance, il
nous permit, bien malgr lui, de continuer notre route; il nous donna
mme un soldat pour nous escorter jusqu'aux frontires de ses tats, qui
s'tendaient jusqu' une heure de marche de la ville de Gondar.
Personne, dans Adwa n'avait cru  la possibilit de notre voyage 
Gondar; car Oubi passait pour le moins affable des princes thiopiens
envers les trangers, quoiqu'il tirt vanit de leur prsence dans son
pays, surtout quand ils exeraient quelque art manuel ou se trouvaient 
mme de lui faire des prsents. En le quittant, nous lui recommandmes
le Pre Sapeto et il nous promit de lui accorder une protection
spciale.

Ayant russi  introduire et  tablir dans le Tigrae un prtre
catholique, malgr les anciennes et sanguinaires prohibitions, il avait
sembl que, pour confirmer ce premier avantage, le Pre Sapeto ne
pouvait mieux faire que de rester dans cette province, o il serait 
porte de communiquer facilement avec l'Europe par Moussawa, de recevoir
des secours, et d'accueillir d'autres missionnaires, si la Propagande
dcidait de donner suite  une mission commence d'une faon si
inespre. Il fut convenu qu'avant d'exercer son ministre, ou de
chercher  ramener les schismatiques, il s'adonnerait  l'tude de
l'_amarigna_ et du _guez_ ou langue sacre, tout en s'appliquant  se
concilier le bon vouloir des habitants. Nous partagemes nos ressources
avec cet agrable compagnon, et nous le quittmes  regret; ds lors,
notre route se bifurqua pour toujours. Quelques mois aprs, mon frre
arrivait  Rome, et la Congrgation des Lazaristes, autorise par la
Propagande, adjoignait d'autres missionnaires au Pre Sapeto, pour
continuer la mission en Tigrae et en pays Amhara.

La journe tait avance lorsque nous quittmes le camp du Prince. Ayant
reconnu les inconvnients de nombreux bagages, nous les avions rduits 
ce que nous pensions tre le strict ncessaire; nous avions fait prsent
de nos deux tentes, et  l'exception des instruments d'astronomie de mon
frre, tout tait renferm dans des outres de peau de chvre, plus
commodes  transporter et attirant moins l'attention que les malles ou
les coffres. Nous n'avions plus que vingt suivants environ, tant
porteurs que serviteurs. Le soldat d'Oubi nous faisait hberger chaque
soir;  cet effet, il nous prcdait de quelques centaines de mtres et
s'enqurait auprs des paysans occups aux champs, du nom du chef de la
localit. Parfois, ceux-ci, devinant ses intentions, tiraient du pied;
il les poursuivait, atteignait les moins lestes, et l'on riait de part
et d'autre; mais ces dbuts nous pronostiquaient ordinairement maigre
chre. Nos porteurs dposaient leur charge sur le _chango_ ou place du
village: c'est le forum thiopien, le lieu o se discutent les intrts
publics et privs; villes, bourgs, villages, les plus petits hameaux ont
le leur. Notre soldat parcourait le village, annonant  haute voix sa
mission, puis, revenait s'accroupir auprs de nous, et quelquefois nous
attendions longtemps que les habitants vinssent ngocier. En tout pays,
le laboureur est avare et madr; de plus, celui d'thiopie est
particulirement loquace. Un  un, ces braves gens s'assemblaient,
discutaient d'abord avec le soldat d'Oubi, et s'entre-querellaient pour
la rpartition de nos gens, quelquefois endormis de fatigue; on les
rveillait, on runissait les bagages dans la maison qui nous tait
destine, et chacun suivait le paysan charg de l'hberger pour la nuit.
Le Dedjadj Oubi avait recommand de nous faire donner chaque soir un
mouton; on nous servait du reste, six ou huit portions, tant en pain
qu'en mets prpars; car, en thiopie, on mange toujours avec
quelques-uns de ses serviteurs. D'ailleurs, il est d'usage de fournir le
voyageur assez abondamment pour que, sur son repas du soir, il puisse
rserver son djeuner du lendemain. Entre Adwa et Gondar, une seule
fois, les habitants refusrent de nous recevoir, leur chef s'tant
offens d'une expression chappe  notre soldat; il nous fallut presque
recourir  la violence pour qu'on nous permt d'entrer dans un parc de
moutons pour nous y abriter contre les hynes. La coutume est en pareil
cas, d'intenter une action en dommages et intrts, qui varient selon
l'importance du voyageur. Quant  nous, malgr le vif dsir de notre
guide, nous ne voulmes faire aucune plainte.

Nous arrivmes  Gondar le 28 mai, sept jours aprs notre dpart d'Adwa.
Jusqu'alors Gondar n'avait t visit que par un trs-petit nombre
d'Europens, et cela  de longs intervalles. Cette ville, voisine des
parties encore peu explores de la haute thiopie, nous offrait
plusieurs avantages pour nos investigations; son march hebdomadaire, le
plus important de l'thiopie, y attire des caravanes de toutes les
parties de l'intrieur; aussi, avions-nous dsir d'en faire le point
central de nos entreprises. En entrant en ville, nous nous fmes
conduire  la maison d'un des quatre Likaontes ou grands juges
impriaux, nomm Atskou, qui passait pour aimer les trangers et surtout
les Europens.

Le Lik Atskou, qui parlait un peu l'arabe, vint nous accueillir sur le
seuil de sa maison. C'tait un homme d'environ soixante-dix ans, grand,
d'une belle prestance, ayant le teint trs-fonc et une physionomie
douce et intelligente; il insista pour nous dfrayer, nous et notre
monde; et ce fut  grande peine que nous obtnmes le troisime jour de
vivre dsormais du ntre. Mais il ne voulut jamais consentir  nous
laisser chercher un logement ailleurs.

--Vous venez de bien loin, mes pauvres enfants; nous dit-il, et les
hommes de notre ville sont si rapaces  regard des trangers! C'est 
moi de vous garder tant que vous resterez  Gondar.

Nous chargemes le soldat d'Oubi d'un message de remercment pour son
matre, et nous le congdimes en lui donnant, selon l'usage, une mule
et quelques talari.

Durant notre sjour forc dans la plaine d'Igr-Zabo, nous avions eu tout
le loisir de rflchir; l'exprience modifiait dj nos opinions
prconues; la premire effervescence commenait  s'apaiser, et notre
voyage nous apparut sous des faces nouvelles. De Moussawa  Gondar, nous
avions minutieusement relev le pays  la boussole, mais les attractions
magntiques causes par la nature ferrugineuse du sol introduisaient
dans ce travail des incertitudes dont les voyageurs feraient bien de se
proccuper davantage. Mon frre, reconnaissant d'ailleurs l'insuffisance
de ses instruments, conut l'ide de jeter les fondements d'une carte
exacte du pays par la mthode qu'il appelle _Godsie expditive_, et il
rsolut de retourner en France pour se procurer des instruments qui
n'avaient t jusque-l employs d'une manire continue par aucun
voyageur en pays inconnus. On sait, en effet, que la plupart des cartes
de ces pays sont rdiges tant bien que mal au moyen de journes de
route, malaises  bien estimer et corriges, le plus souvent au hasard,
par des observations astronomiques trop rares et qu'il est impossible de
contrler. D'autre part, des marchands d'esclaves venus de l'Afrique
centrale nous ayant assur qu'en Innarya coulait un fleuve large comme
le fleuve Bleu et dont les eaux se dversaient dans le bassin de
l'gypte, il fut convenu que durant l'absence de mon frre, j'irais au
moins jusqu' Saka, capitale de l'Innarya; et pour mieux utiliser mon
voyage, je m'exerai sous sa direction  faire les observations
d'astronomie ncessaires pour dterminer la position d'un lieu, ainsi
que les observations mtorologiques  continuer jusqu' son retour.
Nous tions au mois de juin; on entrait dans la saison des pluies
hivernales; les chemins sont alors impraticables, les lits desschs des
ruisseaux, des torrents et des rivires s'emplissent et deviennent
souvent autant d'obstacles dangereux; d'ailleurs, le Takkaz, qui spare
le pays de Tigrae de celui de l'Amhara est infranchissable pendant sa
crue, qui dure depuis le milieu du mois de Sni, correspondant aux
derniers jours de notre mois de juin, jusqu'au milieu du mois de
Meuskeurrum, correspondant aux derniers jours de notre mois de
septembre. Pendant la crue, les communications entre le Tigrae et
l'Amhara ne sont entretenues qu' de longs intervalles par quelques
messagers, excellents nageurs, qui malgr leur exprience, sont souvent
entrans par les crocodiles ou emports par les eaux. La dernire
caravane de la saison quitte Gondar pour Moussawa, de faon  arriver au
Takkaz au plus tard le 19 juin; il ne me restait donc que quelques
jours  jouir de la compagnie de mon frre.

Le Lik Atskou nous prsenta  l'Ats ou empereur; il nous prsenta
galement  l'Itchagu ou chef de tout le clerg rgulier de l'ancien
Empire, ainsi qu' quelques notables de Gondar.

Depuis quelque temps, le vice-roi d'gypte, Mhmet-Ali, s'tant pris
de l'ide de conqurir des mines d'or, ses pachas gouverneurs du Sennaar
et des provinces environnantes, s'vertuaient  faire des expditions
contre les peuplades voisines. Ils ne dcouvraient pas de mines, mais
ils se procuraient de l'or en ramenant des milliers de prisonniers
qu'ils vendaient comme esclaves ou qu'ils incorporaient dans leurs
rgiments. Une de ces expditions, dirige contre la riche province de
Dambya, voisine de Gondar, fut repousse par le Dedjadj Conefo,
gouverneur de ce pays au nom du Ras-Ali. Les gyptiens, dit-on,
perdirent dans la bataille 700 hommes de troupe rgulire et un plus
grand nombre d'irrguliers. Mhmet-Ali comptait venger cet chec, et, 
l'poque de notre entre dans le pays, il se formait au Sennaar un
nouveau corps expditionnaire qui devait s'emparer de Gondar. Les
princes de l'thiopie chrtienne auraient aisment pu repousser
l'invasion; mais la dsunion tait parmi eux, et les populations
achevaient de se dcourager aux bruits avant-coureurs des ennemis et de
leurs engins de guerre dont ou exagrait les effets redoutables. 
Gondar et dans les provinces, on ne s'entretenait que de ces choses, ce
qui contribua  donner du retentissement  notre arrive dans la
capitale. L'Ats, l'Itchagu, les notables, apprenant que mon frre
retournait en France, dcidrent, en assemble, d'en profiter pour faire
un appel aux puissances chrtiennes de l'Europe. En consquence, ils lui
donnrent deux lettres crites au nom de la nation, l'une pour le roi de
France, l'autre pour la reine d'Angleterre, et le supplirent de ne rien
ngliger pour accomplir promptement sa mission, de laquelle dpendait,
disaient-ils, le salut des chrtiens d'thiopie.

Avant de nous sparer, nous convnmes, mon frre et moi, de nous
rejoindre,  un an de l, dans l'le de Moussawa; et il partit pour le
Tigrae avec une petite caravane, la dernire de la saison.

Dans mon inexprience, douze mois me paraissaient plus que suffisants
pour aller planter un guidon aux couleurs franaises sur un des pics des
montagnes de la Lune, ou du moins pour atteindre aux rgions o l'on
place ordinairement ces montagnes; mais je comptais sans les obstacles
que le voyageur rencontre dans cette partie de l'Afrique.

Il n'a pas, il est vrai,  affronter ces vastes dserts qui, dans
d'autres rgions de ce continent, forment des barrires si pnibles 
franchir; les pays qu'il traverse sont presque partout fertiles et
peupls, mais la diversit des races, des religions, des langues, des
moeurs, la multiplicit des rois, des princes et des petits despotes,
les intrts, les jalousies, les haines qui divisent les populations,
les pidmies accidentelles ou priodiques, sont autant d'empchements
ventuels.  chaque tape, il peut tre contraint de faire sjour, ou
devenir victime de cette tendance qu'ont les indignes de retenir
l'tranger pour toujours; enfin, les races africaines habitant loin des
ctes, regardent ordinairement le temps comme presque sans valeur; elles
semblent vivre de forces mortes comme d'autres races de forces
mouvantes, et, dans de telles conditions, l'activit individuelle risque
trop souvent de s'puiser contre la flaccidit qui l'environne. Entre
autres faits rsultant d'un pareil tat de choses, on rapporte qu'une
caravane de trafiquants a mis deux annes pour faire la route de Basso
en Gojam  Saka en Innarya, route que, dans des circonstances
favorables, un bon piton fait en quatre jours, la distance en ligne
droite n'tant que de 233 kilomtres.

Mon frre parti, je dus aviser  mon hivernage. Le Lik Atskou entendait
me garder dans sa maison, mais elle ne dsemplissait pas de visiteurs
attirs par l'originalit de son esprit, son rudition clbre dans
toute l'thiopie et les charmes de son langage. Je ne pouvais donc y
vivre assez retir  mon gr, et je fis construire  la hte, dans un
enclos attenant  sa cour, une spacieuse cabane couverte en chaume, o
je m'installai avec ma mule; mes gens rparrent pour eux-mmes une
hutte abandonne appartenant  mon hte. Domingo que mon frre avait
voulu laisser auprs de moi, un drogman, deux jeunes hommes et une
servante pour prparer notre nourriture, composaient alors toute ma
maison.

Ds la fin de juin, les pluies me retinrent chez moi: ma visite
quotidienne au Lik Atskou, une srie d'observations mtorologiques et
des hauteurs de soleil, la lecture et quelques consultations mdicales
faisaient passer rapidement mes journes. Ce genre de vie confirma les
habitants dans la haute opinion qu'ils s'taient faite de mes lumires:
malgr ma jeunesse, ils me tenaient pour astrologue et mdecin savant;
aussi bien, je possdais quelques drogues et une belle trousse
d'instruments de chirurgie. Un incident qui eut lieu avant le dpart de
mon frre aurait d pourtant leur faire ouvrir les yeux sur mon compte.

Un notable de la ville tait venu me supplier de secourir un de ses
parents qu'il aimait tendrement, disait-il. Je me rendis auprs du
malade; il avait une descente du rectum, et je dclarai l'excision
indispensable. Les parents effrays me demandrent l'emploi de moyens
plus doux et m'objectrent que les rebouteurs du pays taient incapables
d'une opration si dlicate. Je leur dis qu'il n'y avait pas d'autres
remde, j'offris d'oprer moi-mme et j'envoyai qurir mes instruments.
Mon plan tait bien simple: produire un tranglement, trancher d'un coup
de bistouri, cautriser avec un moxa et laisser la nature faire le
reste. Ayant dsign mes aides et mis le sujet en posture, je dployai
ma trousse devant l'assistance; l'aspect de mes instruments et mon
aisance impitoyable augmentrent l'motion cause par les cris du
patient qui se rclamait dj de tous les saints. Les parents me
prirent de surseoir  l'opration;--avant d'en arriver l, ils
essaieraient, dirent-ils, d'une neuvaine  Saint Takla Hamanote.--Je
m'offensai de leur manque de confiance et repliant prestement bagage, je
sortis, bien aise au fond d'tre affranchi d'une besogne peu agrable.
De retour  notre maison, mon frre, un livre de mdecine  la main,
m'apprit que l'opration et t mortelle. Cette leon, que j'aurais pu
payer d'une mort d'homme, mit un terme  mon outrecuidance chirurgicale,
et ds-lors, je me bornai  donner de simples collyres, quelques remdes
peu dangereux, ou bien  conseiller des rgles d'hygine; et j'ai
frquemment vu gurir mes clients. Quant au malade qui opra en moi ce
changement de systme, j'appris qu'il avait guri tout seul.

Le Lik Atskou, lui, tirait vanit des cures qu'il m'arrivait de faire.
Ce brave homme avait reu chez lui le peu d'Europens venus  Gondar
depuis le commencement du sicle: quelques Grecs, des Armniens ou des
soldats turcs qui,  la suite de mfaits, fuyaient la justice de
Mhmet-Ali; en dernier lieu, un Allemand, ministre protestant, et un
Franais, MM. Samuel Gobat et Dufey, lui avaient donn de l'Europe une
opinion favorable. Lorsque j'arrivai  Gondar, M. Dufey en tait parti
pour le Chawa depuis trois mois seulement, en promettant de revenir au
printemps; entre autres objets qu'il avait laisss en dpt chez le Lik
Atskou, se trouvait un Ovide portant le timbre du collge de Henri IV,
son nom et son numro d'ordre crits de sa main. Le nom, le numro et
jusqu' l'criture me firent reconnatre dans ce voyageur un camarade de
collge perdu de vue ds nos basses classes. J'inscrivis mon nom en
regard du sien, comptant qu' son retour il se rjouirait comme moi
d'une reconnaissance si lointaine. Mais Dufey ne devait plus revoir
Gondar; du Chawa, il se rendit par une route inexplore  Toudjourrah,
sur le golfe d'Aden; il passa ensuite dans l'Ymen, puis  Djiddah; l,
il fut repris par une de ces fivres endmiques si communes dans les
basses terres de l'thiopie. Il errait en dlire dans les rues de
Djiddah, o on le releva un jour sans connaissance dans le bazar. Il
profita du dpart d'une petite barque non ponte pour s'embarquer pour
l'gypte. En mer, les intempries de la saison aggravrent son mal, et,
aprs une longue agonie, couch sur des ballots, au milieu des quolibets
des matelots musulmans, il expira pendant qu'on jetait l'ancre 
Kouayr. Issah, notre agent consulaire, rclama ses restes et les fit
enterrer dans le sable brlant de cette plage aride.

M. Dufey a ouvert pour moi cette longue liste mortuaire sur laquelle
devaient prendre place, durant mes voyages, tant d'tres chers ou
intressants.




CHAPITRE II

TYPES ET COSTUMES.


En considrant les traits et les allures de la population thiopienne,
on est port  admettre les traditions indignes et celles qu'on trouve
parses encore parmi les Arabes de l'Ymen et de l'Hedjaz. Selon
ceux-ci, l'thiopie aurait reu des immigrations d'Arabes, de Grecs et
de peuples venus du ct de l'Inde; les thiopiens, eux, avouent s'tre
incorpor quelques colonies grecques ou tout au moins venues des bords
europens de la Mditerrane, et ils datent leur origine nationale de
Mnilek, fils de Salomon et de la reine de Saba. Ils disent que, lorsque
Mnilek quitta la Jude pour aller rgner en thiopie, le roi, son pre,
prit les fils des lvites, de ses officiers et de ses notables pour en
composer la maison ecclsiastique, civile et militaire de son fils, et
qu'il lui adjoignit galement un grand nombre des fils de ses sujets de
toutes les classes. Mnilek, ayant navigu heureusement sur la mer
Rouge, aurait abord en thiopie et rparti sa petite arme dans le
pays, lui donnant en sujtion les populations autochthones. Aujourd'hui
encore, les vieilles familles thiopiennes font remonter leur gnalogie
 ces colons issus d'Isral; elles se trouvent surtout dans les _deugas_
ou hauts pays, en Tegrae, en Samen, en Enderta, en Damote, en Begamdir,
en Lasta et dans l'Amara.

Je n'aspire point  dmontrer exactement les origines de ce peuple, non
plus qu' faire son anthropographie; mon but est de relater ses faits et
ses gestes contemporains, et comme, dans le drame de la vie, il existe
des corrlations troites entre le physique de l'acteur et son rle, je
crois ncessaire de dcrire l'thiopien tel qu'il frappe les yeux, et
mme de parler avec quelques dtails de ses vtements et des accessoires
qu'il joint  sa personne, accessoires auxquels il communique quelque
chose de sa personnalit et qui, par une raction naturelle, ne sont
peut-tre pas sans influer  leur tour sur son tre physique et moral.

Les thiopiens ont en gnral les traits de ce qu'on appelle communment
la race caucasienne; souvent ils reprsentent le type des statues des
Pharaons, ou bien la physionomie de l'Arabe et quelquefois du Cophte; on
trouve aussi parmi eux des hommes rappelant par leurs types et leurs
allures l'Indien de Coromandel et de Malabar, des physionomies juives du
plus beau modle, des sujets accusant  divers degrs l'immixtion du
sang ngre, et enfin, dans les deux provinces Agaw, un type trange, aux
yeux relevs vers les tempes.

Les thiopiens sont d'une stature moyenne; leur ossature est plus lgre
que celle de l'Europen, leur carnation plutt molle; leur angle facial
est ouvert comme celui des Caucasiens et leur front dvelopp; leurs
attaches sont fines, leurs mains petites et bien faites, leurs membres
infrieurs plutt grles. Ils ont en gnral le mollet plac trop haut,
les genoux ou les pieds cagneux, le talon plutt saillant, le pied
charnu et plat et les jambes rarement velues; leur denture est presque
toujours irrprochable et leur musculature moins saillante que chez
l'Europen ou le ngre. On trouve parmi eux trs-peu d'hommes
contrefaits et peu d'une grande force musculaire; leurs formes se
rapportent plutt au type d'Apollon qu' celui d'Hercule. Ils sont
adroits, souples et gracieux dans leurs mouvements; ils ont la dmarche
libre, assure, le geste sobre, distingu, sont peu aptes aux gros
travaux, mais rsistent admirablement  la faim et aux fatigues de
longue dure. Leur peau, d'une douceur remarquable, fournit des
spcimens de toutes les nuances de coloration, depuis le teint ple ou
lgrement cuivr du Chilien de souche espagnole, jusqu'au teint noir du
Berberin ou du ngre; le teint bronze florentin est celui de la
majorit. Il n'est pas rare de trouver des hommes d'une trs-grande
puret de traits et des femmes d'une beaut accomplie. Ils ont plusieurs
termes pour dsigner les nuances de teint si diverses de leurs
compatriotes et n'admirent que mdiocrement le teint europen, qu'ils
nomment teint rouge; ils prisent bien davantage le teint ple lgrement
dor. Du reste, dans leur pays, sous leur ciel inond de lumire et dans
leur atmosphre sche et diaphane, le teint de l'Europen est loin
d'tre prfrable: il se hle et brunit, il est vrai, mais s'injecte
ingalement et devient rouge par places, tandis que celui de l'indigne
reflte la lumire d'une faon douce et harmonieuse.

Les thiopiens vont habituellement pieds et jambes nus; ce n'est que par
exception qu'ils usent de chaussures. Quoique exposs  marcher sur les
terrains les plus raboteux, les paysans et les soldats surtout mettent
de l'amour-propre  ne point garantir leurs pieds. Ils regardent comme
une preuve de sant et de virilit de pouvoir fouler impunment depuis
le tapis moelleux des prairies, frquentes dans les _deugas_ ou hauts
pays, jusqu'au sol calcin et brlant des _kouallas_ ou basses-terres,
ordinairement parsems d'pines et de cailloux anguleux; la plante de
leurs pieds acquiert une paisseur et une lasticit tonnantes pour
ceux qui n'ont pas t  mme de faire l'essai toujours pnible de
marcher de la sorte. Les chefs et les hommes riches, allant
habituellement  mule ou  cheval, ont les pieds moins endurcis que les
hommes du commun, et, soit  la chasse, o il est presque toujours
indispensable d'tre pieds nus, soit au combat, lorsqu'ils sont forcs
de mettre pied  terre en terrain difficile, ils prouvent fatalement
quelquefois l'effet de leurs habitudes sdentaires ou effmines. De
mme que les Arabes, ils croient que la plante des pieds rsiste en
raison de l'tat de sant des organes abdominaux et surtout de
l'estomac; que l'homme chez lequel ces organes s'altrent prouve  la
plante des pieds une impressionnabilit qui disparat au retour de la
sant. Les habitants des kouallas, exposs,  cause de la grande
scheresse du sol,  voir se fendiller la plante du pied, y remdient
par des onctions grasses et mettent alors, jusqu' gurison, des
sandales ou une sandale seulement. Cette sandale consiste en deux ou
trois semelles de cuir, brdies ensemble, et en lanires troites
formant un oeillet pour recevoir le second doigt du pied et
s'entrelaant jusqu' la hauteur de la cheville. Les trafiquants, les
moines gyrovagues, les ecclsiastiques et les citadins se munissent
ordinairement de sandales, lorsqu'ils ont  cheminer hors des villes, et
souvent ils n'en chaussent qu'une  la fois, comme il est dit dans
l'nde. Les lpreux en portent presque toujours. Les femmes des
classes infrieures semblent prouver, moins encore que les hommes, la
ncessit de la chaussure; les indignes prtendent que cela provient de
ce que la femme marche plus prs de terre, d'une faon moins accentue
et que son pied s'chauffe moins. Quant aux femmes riches, leurs
habitudes sdentaires et la rclusion dans laquelle elles vivent font
que leurs pieds restent dlicats; et dans la maison, elles font usage
d'un vritable soulier en cuir, dont la forme est celle du _calceus_
qu'on voit sur les monuments gyptiens et trusques. Comme dans
l'antiquit, elles abandonnent cette chaussure lorsqu'elles assistent au
pleur funraire d'un parent et lorsqu'elles prennent leurs repas. Les
princes de la famille impriale, les juges de la cour suprme et
quelques dignitaires ecclsiastiques portent aussi cette chaussure, mais
plutt comme marque de dignit, que par besoin rel; de mme que les
femmes riches, lorsqu'ils ont  faire une marche tant soit peu longue,
ils montent toujours  mule: un domestique ou un esclave porte  la
main, devant eux, leurs souliers, qu'ils ne pourraient, du reste,
conserver  cheval, puisque leur trier n'est fait que pour admettre
l'orteil.

Les hommes ont une culotte en toffe lgre de coton blanc, soit
demi-aise comme nos culottes du dernier sicle et descendant comme
elles jusqu' la naissance du mollet, soit collante et s'arrtant 
quatre doigts au-dessus du genou. Dans la province du Chawa, quelques
parties du Wallo et du Tegrae et dans plusieurs kouallas, on donne de
l'ampleur  ce vtement jusqu' en supprimer quelquefois la fourche; il
a alors l'aspect d'un jupon court qui couvre des genoux  la taille o
il est fix au moyen d'une coulisse, et prsente une ressemblance
frappante avec le _campestre_, le _cinctus_ et le _semicinctium_,
vtements des athltes et des soldats reprsents sur les anciens
bas-reliefs grecs et romains. Ces dnominations me paraissent appliques
 des vtements de mme espce, diffrant entre eux par le volume
seulement. Par une corrlation singulire, dans les langues amarigna,
tigrigna et galligna ou ilmorma, on dsigne le _cinctus_ par des
expressions dont les racines sont analogues  celle du mot latin, et, de
mme que dans l'antiquit, il est surtout port par les esclaves, les
laboureurs, les chasseurs et les artisans dont le travail demande de
l'activit, et, pendant leurs occupations, forme, avec une petite
ceinture, leur unique vtement. Les habitants des kouallas lui
substituent un pagne ou pice d'toffe rectangulaire dont ils
s'entourent le milieu du corps, reproduisant ainsi le vtement qu'on
voit dans les peintures trusques et gyptiennes. Ils se servent aussi
d'une pice d'toffe, ordinairement une petite ceinture, roule autour
de la taille, passe ensuite dans l'entre-jambe et rattache  la
ceinture. Ce vtement parat tre le mme que le _subligar_ en usage
parmi les gymnastes et athltes de l'antiquit.

Les hommes portent une ceinture d'une toffe semblable  celle des
culottes, mais un peu plus forte; elle est large de une  deux coudes,
c'est--dire de 46  92 centimtres; quant  sa longueur, elle varie,
selon la mode, de 10  100 coudes, c'est--dire de 4 m. 60  46 mtres
environ[2]. Les longues ceintures s'enroulant jusqu' la hauteur du
sein, forment un volume  la fois gnant et disgracieux, mais la mode
thiopienne est trs-variable en ce point.

  [2] Les mesures thiopiennes sont la coude, l'empan, le doigt, la
    semelle, la sommire et la corde.--Ces deux dernires mesures sont
    uniquement agraires et d'un usage peu frquent; le nombre de coudes
    qui les composent varie de 8  24, selon les provinces. Malgr la
    diffrence de la taille des hommes, la longueur de la coude ne
    varie gure qu'entre 45 et 47 centimtres.

La trs-grande majorit des thiopiens ne porte ni tunique, ni chemise:
les bras et les jambes restent nus.

La langue thiopienne a un terme gnrique correspondant aux termes
_amictus_ et [Grec: ephestris] dsignant, comme chez les anciens
Romains et Grecs, tout vtement de dessus, le substantif thiopien tant
au verbe qui a la mme racine, absolument dans les mmes rapports que
les mots _amictus_ et [Grec: ephestris], aux verbes _amicire_ et
[Grec: ephennusthai]. Ils emploient ce substantif pour dsigner la
pice la plus importante de leur costume, celle qui le caractrise et
justifie l'expression de _gens togata_ qu'ils s'appliquent avec
complaisance. Leur toge, en tissu de coton blanc, comme la toge antique
 trois _plagula_ dcrite par Varron, est forme de trois ls cousus
ensemble composant un rectangle d'environ 4 m. 80 sur 2 m. 80 de large,
et orn, aux deux bouts, d'un liteau bleu ou carlate tiss dans
l'toffe sur une largeur de 10  20 centimtres, correspondant au limbe
qu'on voit sur les toges des anciens Grecs des deux sexes. La qualit de
leurs toges est peu varie; la chane est toujours d'un fil plus fin et
plus tors que celui de la trame qui ne l'est quelquefois que d'une
manire inapprciable, et le tissu souple et lastique se prte
admirablement aux draperies. La toge commune a un liteau trs-troit;
elle est faite d'un coton cru, mal pluch, et dans des dimensions
moindres en gnral que celles donnes plus haut; elle ne se vend qu'un
talaro, et, dans quelques provinces, sert comme monnaie, et se dtaille
par huitimes. Celles de qualit suprieure sont d'un coton blanc,
choisi,  larges liteaux et se rapprochant ou dpassant un peu les
proportions prcites; leur prix varie entre 2 et 5 talari; les plus
belles rappellent au toucher le moelleux du chle de cachemire. Il y a
aussi la toge de crmonie ou toge d'honneur, ordinairement d'un tissu
plus lger, plus fin; le liteau est en soie, tiss en losange ou en
damier. Il y a en outre plusieurs toges diffrentes entre elles par
leurs dimensions, depuis la toge ample de la province du Chawa et de
quelques provinces occupes par les Gallas ou Ilmormas, jusqu' la toge
 deux ls faite d'une espce de madapolam de fabrique amricaine ou
indigne; cette toge, toujours porte en simple, est en usage dans
plusieurs districts kouallas voisins des frontires; les soldats la
portent aussi quelquefois aux jours de combat ou de parade.

La toge  trois ls, de fabrique indigne, se porte toujours en double,
ce qui la rduit  2 m. 40 de haut sur 2 m. 80 de large; elle s'ajuste
de beaucoup de faons, mais sans agrafe, broche ni attache, et couvre
ordinairement depuis le cou jusqu'aux chevilles. Malgr l'adhrence et
la souplesse de son tissu, elle exige un art ou une habitude telle,
qu'il est trs-rare qu'un tranger parvienne  s'en vtir
convenablement, _nec fluat nec strangulet_, selon l'expression de
Quintilien, ce qui provoque chez les indignes un sourire de ddain.

L'Europen, en arrivant dans le pays, est frapp de la varit des
costumes; il sent que les vtements sont  peu prs les mmes, mais il
prouve de l'embarras  discerner ce qui les diffrencie. Cela provient
de ce qu'il arrive de pays, o la forme des vtements plus ou moins
amples est arrte  demeure par l'aiguille et les ciseaux, tandis qu'en
thiopie,  l'exception de la ceinture et de la culotte, les ajustements
divers sont composs de pices d'toffes rectangulaires, diffrentes de
dimension seulement et offrant tous les aspects varis que permet la
draperie. La confusion qui,  premire vue, rsulte de ces ajustements,
donnerait peut-tre la raison de l'embarras des antiquaires et de leur
dsaccord frquent, touchant les costumes de l'antiquit grecque et
romaine. Je ne sais si je m'abuse, mais mon sjour prolong au milieu de
peuples dont la manire de se vtir offre des ressemblances frappantes
avec celles des Grecs et des Romains, et l'usage que j'ai fait moi-mme
de leurs vtements, me donnent  croire que beaucoup de leurs noms
signifiaient, non des vtements diffrents, mais diffrentes faons de
draper le mme vtement[3].

  [3] Voir la note 1  la fin du volume.

Au besoin, les thiopiens font de leur toge un tapis, une courte-pointe,
une tenture ou une portire, comme le rapporte, pour les Grecs, Athne;
de mme qu'Agamemnon, ils s'en servent comme de signal; elle leur sert 
recueillir l'enfant  sa naissance; ils n'ont d'autre couverture durant
leur sommeil et un pan de toge leur sert de linceul, comme il est dit
dans Homre et Xnophon. Pour exprimer l'accueil le plus sincre et le
plus dvou, ils ont des expressions qui signifient tendre la toge le
long du chemin sous les pas de celui qu'ils veulent honorer, rappelant
ainsi les rcits vangliques de l'entre du Sauveur dans Jrusalem.
Veulent-ils courir, ils abandonnent leur toge ou l'enroulent autour du
corps, comme il est rapport dans l'Illiade. De mme que chez les
Romains et les Grecs, leur toge sert aux deux sexes; la femme de Phocion
portait celle de ce grand homme. Les mnages thiopiens, mme aiss, en
usent de mme lorsque les poux sont unis, et le refus de Xanthippe de
se vtir de la toge de son immortel poux, suffirait seul aux yeux de
tout thiopien pour donner la mesure de son caractre acaritre et de la
dsunion qui affligeait le mnage de Socrate. Comme les Romains, ils ont
soin, aux jours de fte, de revtir une toge frachement lave: et
lorsqu'ils ont  rpondre  une accusation grave, ils comparaissent avec
une toge sale et les cheveux en dsordre. Enfin, la clbre statue
d'Aristide de la collection Farnse, les personnages qu'on voit sur les
vases trusques, les bas-reliefs reprsentant des femmes grecques ou
romaines reproduisent exactement diverses faons de se draper des
thiopiens modernes. La statue de l'Apollon jouant de la lyre, du Muse
du Louvre, rappelle en tout, depuis la pose jusqu'aux plis de la toge,
quelque trouvre thiopien jouant devant ses matres. La statue de
Polymnie reproduit galement, avec une exactitude saisissante, quelque
jeune thiopienne de bonne maison; de mme les statues de Thalie, de la
Vnus d'Arles et de Plotine. La statue d'Adorante, la toge ouverte sur
la poitrine, ressemble en tout  une thiopienne qui aborde un ami. La
toge thiopienne  liteaux, celle qui est le plus universellement
porte, ne serait peut-tre que la toge-prtexte des anciens. D'aprs la
tradition des thiopiens, cette toge n'tait permise jadis qu'aux
principaux magistrats, aux ecclsiastiques, aux hommes de marque et aux
enfants de maison riche; on sait qu' Rome, l'usage de la toge-prtexte
tait  peu prs le mme.

Les thiopiens, comme nous l'avons dit plus haut, quittent leur toge
pour les travaux qui exigent un grand dploiement d'activit; ils la
dposent pour combattre ou l'enroulent autour du corps, s'ils prvoient
qu'ils ne reviendront pas  l'endroit o s'apprte la lutte; et ils
s'encapuchonnent et s'enveloppent dans ses plis pour la nuit, aprs
avoir t leurs vtements de dessous.

Ils ont diffrentes faons de draper leur toge, selon qu'ils se
prsentent  l'glise, devant un tribunal, devant un suprieur ou devant
un gal, lorsqu'ils demandent justice ou parlent devant telle ou telle
assemble, lorsqu'ils se joignent  une runion de deuil. Ils se
dcouvrent la poitrine en partie pour rpondre  un salut et
manifestent, en se drapant de telle ou telle faon, le ddain, l'veil,
l'abandon de soi-mme et les principaux sentiments qui agitent le coeur
de l'homme. Souvent des accessoires identiques inspireront l'homme de la
mme faon, et sans avoir jamais entendu parler de la fin de Csar, plus
d'un thiopien s'est couvert le visage d'un pan de sa toge, en mourant
sous le fer d'assassins.

Je ne m'tendrai pas sur les avantages et les inconvnients d'un rgime
d'habillement si diffrent de celui qui est adopt en Europe; ils se
dduisent naturellement de cette considration que l'habillement des
peuples europens est compos de pices faonnes par les ciseaux et
l'aiguille pour des portions dtermines du corps, au lieu que le
vtement des thiopiens consiste principalement en pices d'toffe
rectangulaires, susceptibles de s'adapter successivement  toutes les
parties du corps. Ce dernier rgime vestimental favorise bien plus que
l'autre le langage du geste, si naturel  l'homme, langage que les
anciens avaient soumis  des rgles et port  la hauteur d'un art,
accroissant ainsi la puissance d'expression de la pense, que les
langues humaines sont si souvent insuffisantes  rendre. Je m'arrte au
seuil d'un sujet si important et si vaste, laissant aux philosophes  y
porter la lumire; et avant de reprendre mon rcit, je prie de
considrer que, si j'tablis des rapprochements entre le vtement
thiopien et celui des trusques, des Romains et des Grecs, ce n'est
point pour faire montre de science et donner lieu  des scolies
nouvelles, mais seulement pour contribuer  clairer l'origine du peuple
qui m'occupe, et en mme temps mettre en veil ceux qui s'adonnent 
l'tude des usages antiques et qui, faute de les avoir expriments,
comme moi, par eux-mmes, en sont rduits  commenter les textes souvent
obscurs et les reprsentations mortes souvent insuffisantes.

La plupart des thiopiens n'ont qu'une toge;  mesure que l'aisance leur
arrive, ils en ajoutent d'abord une spcialement consacre  leurs
visites  l'glise, puis une plus grossire pour la nuit et une plus
paisse pour l'hiver.  la dimension et aux draperies de la toge, bien
plus qu' sa qualit, on distingue de loin l'homme d'armes du paysan,
l'artisan de l'homme d'tude, l'ecclsiastique du trafiquant, le
musulman du chrtien, et souvent mme l'on reconnat l'habitant de telle
ou telle province.

La toge donne une physionomie magistrale aux runions,  l'orateur, 
l'homme en prire; elle fait souvent ressembler les hommes endormis 
des statues renverses, et rehausse singulirement l'aspect qu'offre le
cavalier chevauchant sur une belle monture. Elle semble moins inviter 
l'gosme que nos vtements ajusts formant une part strictement dfinie
pour un seul individu. Il arrive journellement que l'thiopien tende un
pan de sa toge sur un homme que son vtement us expose  la froidure,
et il n'est pas rare qu'il en dtache un l pour couvrir la nudit de
son semblable.

On fait usage en thiopie d'une plerine en peau prpare avec son poil.
Ce vtement de dimension trs-variable est quelquefois fait de la peau
d'un poulain mort-n, d'un chevreau, d'une once, d'un chat civet, d'une
panthre, d'un lionceau, d'un veau, enfin de tous les animaux
domestiques ou sauvages, dont le pelage est agrable  l'oeil, 
l'exception toutefois du chien et de l'hyne. La peau est taille de
faon  former cinq ou six bandelettes, qui tombent sur les reins et les
cts, et  ce que la peau des deux pattes de devant vienne se croiser
sur la poitrine, comme dans la statuette de Cupidon-Hercule qu'on voit
au Louvre. Les plus riches plerines sont faites en peau de mouton,
doubles en soie carlate et quelquefois rehausses de bosselures en
vermeil; elles viennent de la frontire N. O. du Wallo et de la petite
province adjacente d'Amara, o sont soigneusement levs des moutons 
longue laine. Ces moutons fournissent une toison dont les mches
atteignent jusqu' deux coudes et plus de longueur. La toison blanche
dont les mches dpassent une coude est regarde comme la plerine la
plus aristocratique; les toisons noires d'une  deux coudes de long
sont plus communes et ordinairement soumises  une teinture qui embellit
et galise leur couleur. Les hommes de guerre, les cavaliers surtout,
portent ce vtement par dessus la toge pour l'assujtir ou pour se
prserver du froid; les jeunes paysans et les chevriers n'ont souvent
que ce seul vtement et le portent en _exomis_, de faon  figurer
exactement la _mustruca_ en usage  Carthage. Comme il a t dit plus
haut, les soldats dposent leur toge pour le combat, et, quand ils ont
une plerine, ils la gardent, mais l'adaptent en _exomis_, c'est--dire
qu'ils passent en dehors leur paule droite pour assurer la libert de
leur bras droit. En entrant dans l'glise ou dans la maison d'un
suprieur, quand on comparat devant un tribunal, il est d'usage d'ter
la plerine et de draper sa toge  la faon respectueuse. Il en est de
mme pour tout vtement surajout  la toge, que ce vtement soit en
peau ou en tissu de laine, comme ceux que les thiopiens mettent
par-dessus la toge en hiver, et qui correspondent au _lacerna_ ou au
_laena_ des cavaliers romains. Sutone rapporte que les chevaliers
avaient l'habitude de se lever et d'enlever leur lacerne lorsque
l'empereur Claudius entrait au thtre; les thiopiens manifestent de la
mme faon leur respect  l'arrive d'un haut personnage.

Lorsqu'ils veulent caractriser un peuple tranger, ils usent de
locutions analogues aux locutions latines, _gens togata_ ou _gens non
togata_, et mentionnent en outre, ce qui,  leurs yeux, est une
caractristique trs-importante, si le peuple en question porte ou ne
porte pas la chevelure tresse.

Les cheveux des thiopiens sont noirs, frisent naturellement, et quand
ils ne sont pas tresss, forment un crp qui dessine les contours du
visage d'une faon fort gracieuse. Ils ont trois noms pour indiquer
trois qualits principales de cheveux. Ils dprisent le cheveu fort,
trs crpu et se cassant avant d'atteindre une certaine longueur, et,
quoique celui qui a de tels cheveux n'ait dans sa personne aucun signe
qui ramne au type ngre, ils le regardent comme entach de ce sang. Ils
dprisent aussi le cheveu plat, et n'admirent que celui qui frise et
atteint une longueur d'une quarantaine de centimtres. Presque tous les
hommes de guerre portent les cheveux longs et tresss; leur coiffure
exige un travail de plusieurs heures, aussi ne la renouvellent-ils gure
plus de deux fois par mois. Elle consiste tantt en nattes ou tresses
coniques, larges comme des ctes de melon, partant du front et des
tempes pour aboutir  la nuque o elles se terminent en tirebouchons
tombant sur les paules; tantt en tresses fines et plates, suivant la
mme direction, ou bien en une seule tresse dcrivant une spirale
jusqu'au sommet de la tte; quelquefois aussi, elle consiste en boucles
tages pareilles au tortillement d'une grosse frange, ou  la vrille de
la vigne. Ce dernier genre de coiffure, qui est reprsent sur la
colonne trajane, n'est gure adopt que par les paysans,
francs-tenanciers de quelques frontires; quant aux autres modes de
coiffures, elles sont reprsentes sur les bas-reliefs assyriens trouvs
 Ninive.

Les tresses partent le plus prs possible du cuir chevelu, et pour
attnuer leur soulvement rsultant de la croissance, les coiffeuses
tendent les cheveux au point de rendre les racines douloureuses et
d'occasionner des maux de tte qui durent quelquefois un ou deux jours.
Les nattes d'une coiffure fripe prennent trois ou quatre heures 
dfaire; afin de faire reposer les cheveux, on les attache pour un ou
deux jours en touffe, soit  la corymbe, soit en tutule, ce qui
rappelle, et d'une faon des plus gracieuses, certaines coiffures
grecques et romaines. Pour prserver pendant leur sommeil l'intgrit de
leur coiffure, ils font encore usage de l'antique oreiller de bois qui a
la forme d'un croissant mont sur une tige  pied rond; cet oreiller
figure souvent parmi les emblmes et hiroglyphes des monuments
gyptiens.

Afin d'assurer  leurs enfants une belle chevelure, les mres ont grand
soin de les raser frquemment jusqu' ce qu'ils aient atteint l'ge de
sept  huit ans. Alors les enfants des notables et des hommes d'armes
surtout portent une tresse, puis deux, puis trois, laissant une espce
de tonsure qui va se rtrcissant  mesure qu'ils avancent en ge. Cette
coiffure, qui est peut-tre celle de la jeune actrice ou mesocure
antique, est porte par les adolescents des deux sexes jusqu' l'ge de
dix-huit ou vingt ans. Ils cessent alors de raser leur tonsure qu'ils
ont rtrcie successivement jusqu'au diamtre d'une pice de deux
francs, et ils ne passeront plus le rasoir sur leur tte, si ce n'est 
la mort d'un proche parent, d'un ami intime ou de leur matre.

Anciennement, l'homme libre et tenu au service de guerre avait seul le
privilge de porter la chevelure tresse; chaque ennemi qu'il tuait ou
faisait prisonnier lui donnait le droit d'ajouter une tresse, et dix
faits d'armes de ce genre l'autorisaient  faire tresser sa chevelure
entire. Depuis la chute de l'Empire, cet usage s'est relch au point
que quelques hommes des villes et quelques paysans, surtout ceux des
districts frontires, portent les cheveux tresss. Les esclaves mles
observent seuls l'antique interdiction. Les paysans, les
ecclsiastiques, les artisans, les trafiquants et les citadins portent
les cheveux ras ou fort peu longs; quelques-uns d'entre eux, d'une
nature belliqueuse, font tresser leurs cheveux et s'exposent ainsi  des
querelles avec des hommes d'armes, comme on l'a vu en France lorsqu'
certaines poques les militaires voulaient s'arroger le droit exclusif
de porter la moustache.

La scheresse du climat rend presque ncessaire pour tous des onctions
grasses; sans elles, le cuir chevelu devient douloureux, et les cheveux
se cassent; aussi, les indignes de toutes les classes, ceux mmes qui
se rasent les cheveux, s'oignent-ils la tte de beurre frais ml
quelquefois  des parfums. Ces onctions leur sont indispensables pour
prvenir ou attnuer les maux de tte, lorsqu'ils sortent des mains des
coiffeuses. Ils prtendent prvenir galement par ce moyen divers autres
inconvnients, parmi lesquels ils comptent l'affaiblissement de l'oue
et de la vue. Les soldats se beurrent souvent avec une abondance telle
que le beurre leur coule sur les paules, et que leurs vtements en sont
tout imprgns.

La barbe des thiopiens est noire, naturellement boucle, et n'atteint
que trs-rarement la longueur de celle de l'Europen. Contrairement 
leur peu de got pour la chevelure plate et longue de l'Europen, ils
apprcient beaucoup la barbe noire, longue et droite, et, chose digne de
remarque, aux yeux des indignes observateurs, cette barbe est souvent
l'indice d'un esprit plus apte aux spculations de l'intelligence qu'aux
proccupations de la vie purement matrielle, et qui suit de prfrence
les voies synthtiques. Ce genre de barbe se rencontre plus souvent chez
les ecclsiastiques que chez les hommes de guerre, ou chez les
laboureurs. Les chrtiens laissent pousser leur barbe et leur moustache,
et la raccourcissent frquemment au moyen de ciseaux; les musulmans sont
les seuls qui fassent usage du rasoir.

Tout thiopien chrtien porte au cou, comme signe de sa religion, un
cordon en soie bleue. Cet usage vient de ce que le prtre, en baptisant
un enfant, lui passe au cou un cordon tricolore, comme emblme de la
Trinit. Presque tous enfilent  ce cordon quelque amulette, quelque
pierre d'abraxas, des margaritini ou quelque autre verroterie; d'autres
y ajoutent un ou deux colliers forms de priaptes ou petites amulettes
renfermes dans du maroquin rouge ou vert et consistant soit en
_volumens_ ou longues bandes de parchemin enroules sur lesquelles sont
crites des formules de dvotion, rappelant les phylactres des anciens
Grecs et Hbreux, soit en corces, feuilles, herbes, racines ou autres
substances magiques. Beaucoup d'thiopiens sont trs-superstitieux;
cependant, c'est surtout le dsir d'embellir leur personne qui les
engage  porter ces priaptes, qui sont relevs de distance en distance
par des rassades de couleur clatante, des grains de corail rouge, de
pierre sanguine, d'ambre jaune, par des anneaux d'argent ou d'autres
colifichets.

Presque tous portent un anneau au doigt: les pauvres en laiton, les
riches en argent; ces derniers en mettent ordinairement de quatre  huit
 la premire phalange du petit doigt de la main gauche. Les princes
seuls sont reus  avoir ces anneaux en or.

L'habillement des femmes consiste en une stole ou tunique en toffe de
coton blanc, fort ample, tranante,  manches larges du haut et ajustes
aux poignets, et en une toge semblable  celle des hommes, qu'elles
revtent par dessus et drapent de faon  lui donner tous les aspects de
la toge ou _pplum_ antique porte en Grce par les deux sexes et
souvent sans boucle par les femmes. Comme le dit Homre pour les femmes
du haut rang dans l'antiquit, les thiopiennes riches portent leur toge
tranante  terre. Les jeunes filles appartenant aux familles aises ne
portent en gnral que la tunique seule ou la toge seule, rappelant et
justifiant ainsi les pithtes grecques [Grec: monopeplos] et [Grec:
monochitnes] appliques aux jeunes filles Spartiates. Comme  Rome, les
femmes maries qui se respectent ne paraissent point en public sans une
stole sous leur toge, rappelant ainsi l'pithte de _stolata_ indiquant
les matrones romaines par opposition aux mrtrices. Les thiopiennes
qui accomplissent habituellement les travaux du mnage, mettent une
petite ceinture au-dessous des seins,  la taille ou sur les hanches,
correspondant  la position que les antiquaires donnent au _cingulum_,
au _zona_ et au _cestus_: ceintures des femmes antiques; quelquefois
mme, elles mettent deux ceintures, une sous les seins et l'autre sur
les hanches[4]. Celles des classes riches portent des tuniques brodes
en soie de diverses couleurs, rappelant aussi la _tunica picta_ et la
_tunica palmata_ des anciens.

  [4] Voir la note 2,  la fin du volume.

Les femmes montent  mule,  chevauchons, et mettent alors sous la stole
des pantalons troits du bas et descendant jusqu'aux talons; le bas de
ces pantalons est souvent brod en soie de diverses couleurs.

Lorsque les femmes de condition se prsentent en public, elles
s'encapuchonnent et se voilent d'un pan de la toge, de faon  ne
laisser paratre que les yeux. Quelquefois, au lieu d'un pan de la toge,
elles enroulent sur la tte une charpe, de faon  couvrir le front et
 laisser pendre les bouts par derrire; elles se tiennent alors le bas
du visage cach dans un pli de la toge.

Les femmes de chefs mettent ordinairement par dessus la toge un petit
burnous en soie richement brod et souvent orn de bossettes en vermeil.

Les femmes disposent leurs cheveux de la mme faon que les hommes et, 
cet gard, ne sont point soumises comme eux aux restrictions
qu'entranent les diverses positions sociales. Les paysannes, les femmes
d'artisans ou d'ecclsiastiques, les esclaves mmes font tresser leurs
cheveux aussi bien que les grandes dames. De mme que les hommes, elles
aiment  mettre dans leurs cheveux une longue pingle en corne de buffle
ou en bois,  tte sculpte; les riches ont cette pingle en argent ou
en vermeil, surmonte quelquefois d'une grosse tte en filigrane d'or.
Elles portent aux mains une quantit de minces anneaux en argent,
qu'elles disposent, comme les femmes de l'antiquit,  chaque phalange
et phalangette; pour les faire ressortir davantage, elles les
entremlent d'anneaux en corne de buffle. Elles portent des anneaux, des
boutons ou des pendants d'oreille  l'italienne. Elles mettent aux
chevilles des prisclides forms d'une quantit de pendeloques en
argent, de petits grains lenticulaires en argent galement ou de menus
grains de verroterie, et font usage de bracelets aux poignets et  la
partie charnue du bras. Au beurre frais qu'elles prodiguent sur leur
chevelure, elles mlent de grossires essences venues d'Arabie, et elles
mettent aussi des essences dans leurs amulettes. Les plus expertes en
thymiatechnie se parfument le corps au moyen de fumigations savantes;
d'autres remplacent quelquefois un bouton d'oreille par un clou de
girofles. Beaucoup d'entre elles se peignent le bord des paupires avec
de l'antimoine.

Comme on le pense bien, le costume des enfants est fort lmentaire. Un
pan de la toge de la mre leur sert de langes, et lorsqu'ils peuvent se
tenir debout, on leur met une tunique atteignant aux genoux. Ds quatre
ou cinq ans, les enfants pauvres remplacent ce vtement par une petite
pice d'toffe rectangulaire, suffisant  peine quelquefois  leur
couvrir le tronc, et pour la libert de leurs jeux ils se drapent de
prfrence en _suffibulum_ ou en _chlamide_; souvent mme, comme dans
les bas-reliefs antiques, ils vont tout nus, portant leur vtement sur
une paule ou sur le bras comme un manipule. Les enfants des riches
gardent la tunique plus longtemps et mettent par dessus une toge 
liteaux, qui serait la toge prtexte s'ils la quittaient lorsqu'ils
atteignent l'ge d'homme, d'autant plus qu'ils portent au cou la bulla
en argent, comme les enfants des patriciens romains, et comme ceux-ci
cessent de la porter lorsqu'ils deviennent pubres, justifiant jusqu'
ce jour l'appellation de _hres bullatus_ que Juvnal donnait aux
enfants riches. Quelques-uns portent avec la bulle, une clochette et un
collier form de pendeloques en argent, au milieu desquelles se trouve
toujours la bulla. Les enfants des classes infrieures portent un
ornement du mme genre fait en cuir, comme la _bulla scortea_ de leurs
pareils  Rome.

Le costume des ecclsiastiques consiste en un caleon flottant, arrivant
jusqu' mi-jambe, fix aux hanches par une ceinture troite et longue
seulement de quatre  cinq coudes; en une sorte de tunique troite
descendant jusqu'aux chevilles,  manches larges, sans poignets, dont le
collet trs-troit tombe en deux pointes jusqu' la ceinture, et en une
toge dont la qualit varie selon leur tat de fortune. Leur cordon de
chrtient est sans priaptes et sans amulettes. Ils se rasent
frquemment la chevelure et portent un turban volumineux et de forme
particulire, par dessus une calotte de cotonnade. Les hauts dignitaires
ecclsiastiques et les titulaires d'abbayes importantes portent par
dessus la toge une espce de burnous en drap bleu ou en soie brode,
semblable  celui des femmes de haut rang.

Tel est d'une faon gnrale, le costume du peuple thiopien; la toge en
est la pice principale et fondamentale; quant aux pices accessoires,
elles varient selon les provinces et les exigences locales.

Il ne faut pas croire que ces vtements, qui semblent calqus sur ceux
de la plus haute antiquit, soient immutables et refusent satisfaction
au got de changement, grain de folie inn dans l'homme, qui fait en
partie sa noblesse, son charme et peut-tre aussi son danger. La mode
rgne en thiopie; ses dcrets y sont souverains, ses caprices, ses
extravagances mme y sont accueillies. Les thiopiens qui ont si
longtemps joui de grandes liberts politiques et civiles, ne
s'astreindraient que difficilement  s'emprisonner dans des formes de
costume invariables, et, dans cet ordre d'ides, de mme qu'en Grce et
 Rome, leur costume, sans s'carter compltement des grandes rgles de
l'esthtique, a l'avantage de se prter aussi  cette inquitude,  ces
ttonnements incessants de l'esprit humain, toujours  la recherche de
la perfection.

Plus qu'ailleurs peut-tre, en thiopie, les habitudes physiques et les
tendances morales de l'homme se jugent d'aprs sa manire de porter ses
vtements: l'initiative en ce genre laisse  chacun concourt
puissamment  dvelopper le sentiment des formes et influe sur les
manires et jusque sur le langage. On est frapp surtout de la dignit
des assembles; et, quand on est assez familiaris avec la langue des
thiopiens pour en apprcier les beauts, on est merveill quelquefois
de l'lvation de leurs vues, de la convenance, de la mesure et des
habilets de langage qu'ils dploient naturellement.




CHAPITRE III

APERU GOGRAPHIQUE, ETHNOLOGIQUE ET HISTORIQUE. L'ANCIEN EMPIRE.


Les pluies hivernales avaient atteint leur plus grande intensit; il
pleuvait quelquefois sans interruption pendant des journes entires, et
le tonnerre grondait frquemment. Un matin, le Lik Atskou vint
m'annoncer que l'Ats ou Empereur le faisait prier de m'engager  me
rendre auprs de lui, pour donner mes soins  sa femme dangereusement
malade, disait-il. Pour faire plaisir au Lik Atskou, je me rendis avec
lui au palais.

Ce palais, bti par des Portugais, il y a environ deux sicles, est
situ au milieu de quartiers en ruine. Il consiste en une agglomration
de btiments sans symtrie, termins les uns en plates-formes bordes de
crneaux, les autres en dmes ou en votes; autour, rgne une enceinte
spacieuse et irrgulire forme par une muraille crnele,  marchepied,
 meurtrires et tourele de distance en distance; le btiment principal
a pour faade une grosse et haute tour carre, qui domine tout cet
assemblage. De la salle de banquet et d'audience solennelle, il ne reste
plus qu'un pan du mur de pignon, au milieu duquel la baie cintre de la
haute porte d'entre se dcoupe sur le ciel. Les salles de bains, les
tuves sont dfonces; les chambres des femmes n'abritent plus que les
oiseaux de nuit; la trsorerie, le garde-meuble, les cuisines, les
curies, les appartements o les Empereurs se retiraient, dit-on, avec
leurs familliers pour se reposer de la rigide tiquette de la cour, tout
est inhabitable, et personne dans le pays n'tait capable mme de
fabriquer la chaux pour rparer les dgts causs par le temps. Une
ancienne prison et la grande salle o se tenait le plaid imprial sont
les seules parties bien conserves. Un vieillard de Gondar disait, en me
racontant des anecdotes sur les Empereurs:

Dieu veut qu'au milieu de ces dbris, la prison et la salle des plaids
restent debout, pour tmoigner contre les violences iniques de notre
Famille impriale.

Les indignes, quoique habitus aux aspects grandioses et austres de
leur pays, s'arrtent devant cette demeure avec un sentiment de
mlancolie respectueuse; quant  l'Europen, il est surpris agrablement
comme par une image de la patrie, mais bientt, il cde aussi  la
tristesse, en considrant ce palais mutil, hautain encore, au milieu
des humbles maisons de Gondar, comme un vtran dguenill, prt 
raconter aux enfants les guerres d'autrefois.

Le Lik Atskou s'arrta sur le palier d'un large escalier extrieur; un
enfant demi-nu nous ouvrit la grande porte d'une espce de
corps-de-garde, d'o il nous introduisit dans la salle des plaids, vaste
pice rectangulaire et dnude,  l'extrmit de laquelle tait accroupi
sur un lit  baldaquin l'Ats ou Empereur: Sahala Dinguil. Le Lik Atskou
salua comme s'il se ft prsent devant le plus magnifique des Rois, et
l'on nous fit asseoir par terre, sur un lambeau de natte.

Sahala Dinguil, vieillard d'environ soixante-dix ans, avait le teint
color et presque aussi clair que celui d'un Europen, la chevelure
crpue et blanche comme la neige, le front haut, uni, l'oeil vif, la
figure pleine et imberbe; toute sa personne un peu vulgaire tait
empreinte d'une jovialit sensuelle. Il trnait en toute srnit sur un
bois de lit indien, portant encore les restes d'une riche marqueterie en
ivoire et en nacre; un tapis turc, rp et trop troit, laissait 
dcouvert une partie des fonailles. Quatre petits pages en haillons, un
eunuque difforme et deux vieillards se tenaient immobiles et les yeux
baisss de chaque ct du pauvre trne.

On me demanda quelque remde panchymagogue, quelque panace infaillible,
pour la femme de Sa Majest, la mre de son hritier, son me, sa vie,
ajouta-t-on; mais on me dcrivit la maladie en termes tellement discrets
et vagues, que je dis que je ne prescrirais qu'aprs avoir vu la malade.
L-dessus, on se consulta d'un air mystrieux, et je fus confi 
l'eunuque, qui m'introduisit seul dans le harem imprial. Il est de ces
mots pleins d'enchantements pour un jeune homme et pleins de
dsillusions aussi. Je trouvai, couche  ct d'un brasier brch, en
terre cuite, une femme d'un ge mur, d'une corpulence formidable et
d'une figure commune; son genre de maladie tait  l'avenant: l'excs de
nourriture l'avait rduite o elle en tait. J'assurai  l'Empereur
qu'elle gurirait sous peu,  condition d'observer un rgime svre.

En regagnant notre logis, le Lik Atskou s'gaya fort  la description de
la maladie et de la personne de l'auguste patiente, qu'il n'avait jamais
t admis  voir. Il me pria nanmoins de ne rien pargner pour la
gurir; les anctres de la Famille impriale avaient toujours t,
disait-il, gnreux et bons envers les trangers. Je songeai
qu'effectivement, ils s'taient montrs tels envers l'cossais Jacques
Bruce, et pendant plus d'une semaine, deux fois le jour, malgr les
pluies, j'allai exactement au palais. Ma grosse cliente se rtablissait
 vue d'oeil. L'Ats me fit sonder relativement  mes honoraires: je
refusai d'en recevoir; il feignit de croire sa dignit offense et
saisit la premire occasion de rompre avec moi. La convalescente ne se
soumettait qu'imparfaitement au rgime prescrit. Un matin, je la trouvai
plus souffrante, elle m'avoua avoir bu de l'eau-de-vie; je lui dclarai
que je ne la reverrais que sur une nouvelle invitation de l'Empereur; et
je ne fus pas rappel.

Ce dnoment tait fort  ma convenance. Si la malade n'tait pas
radicalement gurie, ma mdication expectante avait du moins cart le
danger et le public m'attribuait tous les honneurs de la gurison.
J'avais d'ailleurs perdu le got de faire le mdicastre. Lorsque je
devais entrer chez la malade ou la quitter, me prsenter devant son
Empereur ou me retirer, enfin, ds que je paraissais au palais, les
quelques valets enhaillonns, qui passaient leur temps  muser aux
portes, prenaient des airs compasss, solennels, et j'avais  subir
toutes les simagres de l'tiquette de l'ancienne cour des Empereurs
d'thiopie. Les premiers jours, cette mise en scne bouffonne m'avait
fait piti; mais sa rptition quotidienne m'tait devenue dsagrable.
Plus tard, m'tant initi  la langue, aux coutumes et aux traditions,
je regrettai de ne m'tre pas montr plus patient  l'gard de ces
dbris d'une famille de princes tombe, dit-on, d'une hauteur de 28
sicles. Mais avant de parler de cette famille impriale qui, chaque
jour, comme une statue renverse de son pidestal, s'enlize davantage
dans la poussire des temps, il convient de donner une ide de la base
gographique sur laquelle, debout de gnrations en gnrations, elle a
su, pendant que surgissaient et s'abmaient tour  tour la plupart des
dynasties souveraines du monde, diriger l'histoire de tant de peuples de
l'Afrique orientale et de l'Arabie.

On s'est habitu, en Europe,  donner le nom d'Abyssinie  la portion
indfinie de l'Afrique orientale qui nous occupe, et sur laquelle, de
toute antiquit, et mme aujourd'hui, plane le nom primitif d'thiopie.

Les indignes savent que les musulmans nomment leur pays _el Habech_,
mais s'ils tolrent ce nom dans la bouche des trangers, c'est par
courtoisie ou par piti pour leur ignorance; eux-mmes, pour la plupart,
ne connaissent pas l'tymologie du mot _Habech_, mais ils sentent
qu'elle est injurieuse pour eux. En effet, _Habech_, en arabe, s'emploie
pour qualifier un ramassis de familles d'origines diverses ou bien de
gnalogie inconnue ou altre; et parmi les races smitiques, l'injure
la plus mortifiante qu'on puisse faire  un homme ou  un peuple, est de
dire qu'il ignore sa gnalogie ou qu'elle est entache de promiscuit,
parce que, chez eux, les hommes de tous les rangs sont convaincus de
l'existence d'une solidarit troite non-seulement entre les vivants,
mais surtout entre les vivants et leurs anctres. Du reste, quand on est
initi  leur vie intime, on est journellement frapp des effets plus
souvent bienfaisants que nuisibles de ce sentiment. L'Afrique orientale
a servi de lieu d'tablissement  plusieurs races, mais la grande
majorit se rattache  la famille smitique, d'aprs les caractres
fournis par leurs idimes, leurs langues, et, comme il a t dit,
d'aprs leurs traditions. Cette origine suffirait seule  expliquer
l'objection persistante des indignes  la dnomination de _Habechi_.

L'adjectif _Habechi_, dform par les Portugais, qui ont mis de ct la
premire lettre, et, selon leur usage, ont rendu le son _ch_ par _x_,
est devenu ainsi _Abexim_, en y joignant la finale portugaise; d'o, en
usant  leur tour de la licence de transcription dont les Portugais leur
avaient donn l'exemple, les copistes du seizime sicle ont fait le nom
_Abessinie_ devenu sans effort _Abyssinie_. Quelques auteurs allemands
emploient encore la dnomination _Habesch_; les Anglais crivent tantt
_Abyssinia_ et tantt _Abessinia_. Puis donc que les Arabes et les
Europens, les peuples trangers enfin, n'ont pu s'entendre sur la
manire d'crire une qualification injurieuse, convertie en dsignation
gographique, il parat convenable de revenir au nom d'thiopie, par
lequel tous les indignes dsignent leur patrie.

Quand on sait que ce peuple thiopien rattache  la Jude ses origines
historiques; qu'il justifie son nom par les textes bibliques, et qu'il
pratique le Christianisme depuis le quatrime sicle; quand on songe que
depuis cette poque, son pays a servi de lieu de refuge pour les moeurs
et les ides chrtiennes; que les peuples d'Europe, quoique nombreux et
aguerris, n'ont sauvegardes qu'avec tant de peine contre la propagande
arme des musulmans, on s'apitoie de le voir, malgr ses protestations,
dpouill mme de son nom, et l'on est peu dispos  conniver avec les
Musulmans, pour substituer  une antique dnomination une dsignation
injurieuse, qui falsifie l'acte de naissance d'un peuple, l'alli le
plus constant que nous ayions en Afrique pour le maintien de ces ides
chrtiennes, qui sont notre gloire, la base et l'essence progressive de
nos socits.

On peut objecter que le nom d'thiopie est d'origine grecque, mais les
contre-objections ne manquent pas; d'ailleurs, ce qui parat dominer
toute considration, c'est que ce nom est le plus ancien et le seul
usit dans le pays.

 dfaut d'une dfinition plus prcise de l'thiopie, on est tent de
suivre l'exemple des Romains, qui avaient divis la Gaule en _Gallia
togata_, _Gallia braccata_, _Gallia comata_, et de dire que l'thiopie
comprend la partie de l'Afrique orientale dont les habitants portent la
toge; cette _Africa togata_ aurait du moins l'avantage de comprendre
presque toutes les contres africaines jadis soumises  l'autorit de
l'Ats ou Empereur, et d'tre conforme  une locution employe
actuellement par les thiopiens, sinon pour dfinir, du moins pour
caractriser leur pays.

L'rudit gographe Ritter a dfini en deux mots le caractre le plus
saillant, non peut-tre de toute l'Afrique, comme il le dit, mais de la
portion orientale qui nous occupe; il partage le pays en terres hautes
et terres plates. Il serait plus exact de dire contres hautes et
contres basses, et, comme ces deux ides doivent entrer frquemment
dans les descriptions du pays, nous emprunterons  la langue amarigna,
langue la plus gnralement parle en thiopie, les termes de relation
_deuga_ et _koualla_[5]; celui-ci dsignant des contres dont les plus
hautes ne dpassent gure 2,000 mtres au-dessus du niveau de la mer, et
dont les plus basses sont affaisses au-dessous mme de ce niveau;
celui-l, des contres leves  2,400 mtres au moins au-dessus du
niveau de l'Ocan. Ces termes deuga et koualla correspondent aux termes
arabes _nedjd_ et _tahama_, qu'on pourrait  la rigueur exprimer en
anglais par les mots _high-land_ et _low-land_. Si la contre est
d'altitude mitoyenne, c'est--dire de 2,000  2,400 mtres environ, les
thiopiens lui donnent le nom de _wona-deuga_, ou deuga susceptible de
produire la vigne; ils donnent le nom de _beurha_ aux kouallas les plus
bas, et en Gojam, celui de _tchok_ aux deugas d'une altitude de plus de
3,000 mtres; mais on peut dire que les deux dsignations gnriques
servant  fixer l'esprit au sujet de l'altitude d'une contre sont
_deuga et koualla_.

  [5] Pour ne pas lever une discussion analogue  la mmorable et
    malheureuse querelle de Ramus,  propos de la prononciation de la
    lettre _u_ place aprs _q_, et pour ne pas enfreindre l'usage
    grammatical qui veut qu'en franais le _q_ soit toujours suivi d'un
    _u_ au commencement d'un mot, j'cris _koualla_, quoique le _k_
    franais, comme le _kh_ et le _c_ dur, reprsente une articulation
    gutturale que nous ignorons, et qu'il me semble que si j'crivais
    _qoualla_, la lettre _q_ se rapprocherait davantage du _k_ claqu
    que nous n'avons pas et qu'il faudrait pour mieux figurer la
    prononciation de ce mot.

Les thiopiens, dpourvus de mesures pour indiquer l'altitude d'un lieu,
caractrisent habituellement les deugas et les kouallas par leurs
productions les plus importantes du rgne vgtal; le deuga, par l'orge
et la fve; le koualla, par le mas, et surtout les nombreuses varits
de sorgho ou dourah des Arabes; les kouallas les plus bas, par le coton.
Ils dsignent aussi comme deuga, mais d'une faon moins absolue, la
contre o les moutons et les chevaux se reproduisent de prfrence; et
comme koualla, celle o les chvres abondent. Par suite du spectacle
habituel de contres hautes et contres basses, les indignes sont, en
gnral, assez au courant des productions zoologiques et botaniques
dpendantes de la diffrence des altitudes; mais celles que je viens de
nommer sont celles qu'ils emploient le plus frquemment.

Les deugas sont balays par des vents qui, en Afrique, bornent leurs
brises rafrachissantes aux parties leves de l'atmosphre; l'air est
frais, doux et sec; les sources sont frquentes, et la vgtation laisse
des traces abondantes et vertes pendant presque toute l'anne; les
arbres sont d'un bois tendre, et la plupart des arbustes sont inermes,
le feuillage est touffu, les feuilles sont lgres, souples, de tons
varis et doux  l'oeil; le sol est mou, lastique, et pierreux. On
voit, dans de vastes pturages, le poulain foltrant prs des troupeaux
de moutons et de boeufs-bisons aux allures majestueuses et au pelage
d'une varit inconnue en Europe; la campagne abonde en grandes perdrix
rouges; le bouquetin prospre aux flancs des prcipices, et le sanglier
 masque atteint une taille prodigieuse; les troupes de singes n'y
apparaissent que de passage; les scorpions et les reptiles sont rares;
leur venin est peu dangereux; l'hyne et le chacal y vivent
discrtement, et le grand lion  crinire noire n'y est signal que de
loin en loin.

Dans les kouallas, au contraire, le vent n'est qu' l'tat de brise
intermittente et  directions incertaines; le plus souvent, l'air s'y
meut sous forme de rvolin;  cause du voisinage des deugas, il y forme
frquemment des tourbillons, et, dans les lits encaisss des rivires,
le vent y souffle quelquefois avec une furie imprieuse pendant un petit
nombre de minutes. L'air, presque toujours chaud, est sec, comme sur les
deugas, car une scheresse permanente et bien sensible  toutes les
muqueuses est le caractre le plus saillant du climat thiopien. Aux
nuits fraches et sereines succdent des journes durant lesquelles le
sol s'chauffe quelquefois jusqu' 75 degrs. Les sources sont plus
rares que dans les hauts pays; la vgtation, fougueuse et luxuriante au
printemps, se dessche rapidement aux rayons du soleil et n'offre,
pendant plus de la moiti de l'anne, que des tons fauves, relevs de
distance en distance par quelque arbre gigantesque, aux feuilles
paisses, cassantes et d'un vert poussireux. Le bois des arbres est
dense et noueux; lianes, arbustes, arbrisseaux, une multitude de plantes
sment de leurs pines acres le sol durci, pierreux, et souvent
profondment crevass. Des herbes hautes  dissimuler un homme  cheval,
couvrent de grands espaces; une tincelle suffit pour y allumer de
vastes incendies, qui envahissent rapidement; aux crpitations, aux
craquements sinistres de ces embrasements subits, les carnassiers
terrifis fuient, et les reptiles sont dvors par les flammes. La terre
est ainsi purge de quantit d'insectes venimeux et prpare  la
recrudescence printanire, mais elle attriste le regard par ses tons
roux, sombres, et ses arbres dfeuills aux troncs noircis.

On trouve dans les kouallas les plantes aromatiques, les bois odorants,
des scorpions, d'autres insectes venimeux, ainsi que des varits
nombreuses de reptiles, depuis le boa jusqu' un serpent gros comme le
doigt, long d'une coude  peine, dont la morsure cause la mort la plus
rapide. Le boeuf est de petite taille, grle, vif, d'un pelage fin,
court et ordinairement clair. La vache donne trs-peu de lait; en
revanche, les troupeaux de chvres s'accroissent rapidement, malgr les
larcins frquents des panthres, qui pullulent dans les anfractuosits
des rochers. L'ne est la seule bte de somme; il est plus petit que sur
les deugas, plus sobre, plus agile, son poil fin et court est mi-partie
gris souris et ventre de biche.

Le cheval ne se reproduit que trs-rarement dans les kouallas d'altitude
mitoyenne et se reproduit quelquefois dans les kouallas les plus bas et
les plus chauds dits _beurha_. Les hommes riches des bas pays
l'importent souvent des deugas pour leur usage  la guerre; ils le
choisissent de petite taille, le plus ardent possible, souvent mme
emport, car son sjour en koualla, fait tomber sa fougue et le gurit
ordinairement de l'habitude de prendre le mors aux dents. Son poil
devient plus fin, sa robe plus soyeuse, son embonpoint disparat; il vit
moins longtemps, et, dans plusieurs kouallas d'altitude mitoyenne, il
n'chappe que rarement  une maladie mortelle, ressemblant au farcin,
mal dont il gurit si on l'envoie dans les pturages d'un deuga lev.
Les indignes assurent qu'on peut le soustraire  cette maladie, en
l'empchant de patre dans les kouallas o poussent une petite herbe
garnie de longues pines et bien connue des cavaliers; ce qui semblerait
donner raison  leur observation, c'est que cette herbe n'existe pas
dans les kouallas dits _beurha_, et que les chevaux n'y sont point
frapps de la maladie en question.

Les animaux sauvages, tels que les grandes et les petites antilopes, la
gazelle et tous ses congnres, abondent. Les sangliers de taille
moindre que ceux des deugas se multiplient tonnamment, quoique de
nombreux lions en fassent leur proie habituelle: les hynes et les
chacals sont d'une frocit plus grande. Dans les kouallas les plus bas,
dits _beurha_, on rencontre le buffle, le rhinocros, l'lphant, la
girafe, l'autruche, l'onagre, l'hippopotame, le crocodile et bien
d'autres animaux malfaisants. Ces quartiers sont souvent gays par des
bandes de grands singes cynocphales, mis en fuite par la fronde des
gardiens des plantations; ils s'arrtent hors porte, s'entre-pillent
les fruits de leurs larcins, cachs dans leurs joues, et regardant
malicieusement le champ qu'ils ont dvast, se rjouissent en cris et en
gambades, pendant que les vieux de la bande, les stratges, ont l'air de
prendre gravement leurs mesures pour un nouveau plan de maraude.

Cette distribution de l'thiopie en deugas et kouallas, jointe  la
priodicit de ses pluies, donne au rgime de ses eaux un caractre
spcial. Ailleurs, les cours d'eau arrosent et fertilisent; en thiopie,
ils semblent distribus comme d'aprs un vaste systme d'gouttement des
terres ou drainage, et n'arrosant que leur lit, ils vont porter la
fcondit aux terres de la Nubie et de l'gypte, qui, sans ces cours
d'eau, ne seraient qu'un dsert aride. L'hiver, les cours d'eau des
kouallas, augments de tous cts par le regorgement des eaux pluviales
des deugas, deviennent torrentueux, mais pendant l't et l'automne, il
ne reste que des lits quelquefois compltement desschs; les sources
sont rares, peu abondantes, de longs espaces en sont dpourvus. D'autre
part, les kouallas qui ont des cours d'eau continus, un peu volumineux,
sont frapps d'insalubrit. Les djins, disent les indignes, veillent
sur leurs bords pour frapper de fivres pernicieuses ou typhodes, trop
souvent mortelles, ceux que la fatigue, la fracheur et l'ombre convient
 s'y livrer au repos. Les kouallas, mme salubres, deviennent malsains
lorsque les premires pluies de l'hiver humectent les terres altres,
et lorsque le soleil du printemps les dessche de nouveau. Le sjour en
deuga passe, au contraire, pour tre toujours sain.

Du reste, mme en thiopie, les termes deuga et koualla sont relatifs;
telle contre basse est quelquefois nomme deuga par ses voisins qui
habitent un koualla plus profond encore, comme tel district deuga, sis 
une altitude de plus de 2,000 mtres, est trait de koualla par ses
voisins qui vivent sur des terres d'une altitude plus grande.

Rduit  sa dernire expression, le deuga est un plateau born par des
prcipices dont l'escarpement est souvent tel, qu'on peut s'asseoir sur
le bord, les jambes pendantes dans le vide, comme si l'on occupait la
margelle d'un puits. On trouve quelquefois, dress abruptement au milieu
d'un koualla, un deuga de la plus petite chelle, rendu inabordable par
la main de l'homme; ce deuga en miniature devient un mont-fort,
forteresse naturelle, dont les hill-forts de l'Inde ou la forteresse de
Koenigstein, en Saxe, donnera l'ide exacte. Quelques-uns de ces
mont-forts, hauts de plusieurs centaines de mtres, ont comme la
forteresse de Koenigstein, un sommet assez tendu, des sources et des
terres arables suffisantes pour nourrir une bonne garnison; aussi les
rebelles et les ambitieux ne ngligent-ils rien pour se procurer ces
forteresses, dont la plupart sont inexpugnables pour les troupes
thiopiennes. Aprs avoir grimp le long d'un sentier raide, troit et
tortueux, il faut quelquefois se faire hisser par une corde pour arriver
 la plaine du sommet; les dbouchs de ces sentiers sont ordinairement
garnis de blocs de pierre, retenus par des courroies qu'il suffit de
couper pour craser les assaillants. Quelques mont-forts, dpourvus de
sources ou de terres arables, ne servent que comme lieu de retraite
passagre. Les principaux mont-forts de l'thiopie sont dans l'Enderta,
le Lasta, l'Idjou, le Samen, le Tagad, le Wolkate, le Dambya, le
Wadla, le Wara-Himano, le Gojam. Parmi les plus petits, on peut citer
celui de Wohni, prs de Gondar, espce de colonne carre et
gigantesque, haute de trois cents mtres; son sommet troit servait de
prison pour les membres de la famille impriale que la jalousie
ombrageuse du souverain y maintenait somptueusement pendant toute leur
vie. Dans des proportions plus restreintes encore, ces curieux accidents
de terrain ne forment plus que des oblisques naturels, comme le mont
Chamo, en Begamdir, et l'on peut supposer que le souvenir de ces
aiguilles naturelles ait inspir aux gyptiens l'ide de leurs
oblisques, s'il est vrai, comme le rapportent les anciens et comme le
dit encore la tradition, que l'gypte ait t peuple par des migrants
de la Haute-thiopie.

Aprs cet aperu de la configuration du pays, j'essaierai, en suivant
les donnes gographiques recueillies par mon frre, d'en indiquer les
frontires. Cette tche est d'autant plus difficile, que les cartes et
les renseignements  cet gard manquent, et que les traditions sont
vagues et malaises  contrler; aussi, en cherchant  dlimiter le
vieil empire d'thiopie, j'ai plutt l'ambition de provoquer des tudes
 faire, que de bien donner les noms et les directions des lignes de
frontires, avec la prcision que demande la science en Europe. Ce qui
excusera d'ailleurs le vague de la dlination qui va suivre, c'est
l'usage des peuples africains de terminer un pays par une frontire
indfinie, mobile, lastique. Un des caractres les plus communs  ces
peuples est de chercher l'isolement; ils semblent redouter de confiner
de prs avec une nation quelconque, et s'en sparent au moyen de larges
frontires formes par des hernes ou terres abandonnes, dont le seul
roi est la force, suivant l'expression des indignes; si leur puissance
s'accrot, ils tendent la culture sur la lisire de ces hernes,
ravagent et dpeuplent la lisire oppose, poussant ainsi, pour
s'agrandir, le dsert devant eux. Les nations voisines usent de
reprsailles, et selon les fluctuations de ces guerres, qui ne finissent
quelquefois que longtemps aprs l'extinction des gnrations qui les ont
commences, la ligne frontire proprement dite se dplace
continuellement; enfin, la guerre, mal sporadique en Europe, tant
endmique sur le continent africain, il en rsulte naturellement que les
frontires des tats sont toujours en tat d'expansion ou de
rtrcissement. En thiopie, les limites indiques par la nature sont
insuffisantes  comprimer ce double mouvement. Il n'y a pas encore
quinze annes que les hernes produites par les guerres s'tendaient sur
l'un et l'autre versant de la chane  l'ouest de Moussawa, occupe par
les Akala-Gonza. La rivire Bchelo, et mme l'Abbae ou fleuve Bleu,
n'empchent point les adversaires de l'un et l'autre bord de chercher 
s'tendre en faisant le dsert au del de l'un ou de l'autre bord de ces
rivires. Il importe aussi de ne point perdre de vue qu'en thiopie, la
population tant moins dense qu'en Europe, ses dplacements, par suite
de famine, de guerre ou pour d'autres motifs, sont bien plus frquents.
Le sentiment patriotique de l'Europen tient plus du sol, celui de
l'thiopien, de la race; et si, en Europe, on a pu dire qu'on emportait
la patrie  la semelle de ses chaussures, cette image est bien plus
vraie, applique aux Africains et mme aux Asiatiques. En thiopie, un
des dsespoirs du voyageur, qui croit connatre le pays, est
d'apprendre, quelquefois  l'improviste, que telle petite communaut,
comprenant une famille, une portion de village, un village entier ou
mme un district, est d'une origine distincte de la population qui les
entoure. Cette communaut, dbris quelquefois d'une race lointaine ou
disparue, du jour o elle a pris racine aux lieux o on la trouve, s'est
conforme aux lois et manires d'tre de ses nouveaux voisins, en tout
ce qui est ncessaire pour la relier politiquement et civilement avec
eux; mais comme pour ne point se dgrader en reniant compltement ses
pres, elle a depuis des gnrations conserv prcieusement quelques
traits de leurs moeurs ou de leurs coutumes, qui tmoignent de sa
descendance. Les thiopiens ont une aversion instinctive pour
l'uniformit civile ou administrative; ils la regardent comme un moyen
et aussi un effet de la tyrannie. La configuration et la disposition de
leur territoire, qui offre partout des points de rsistance, et le
manque de grandes routes semblent avoir servi  confirmer et  assurer
leurs liberts locales, comme  empcher la concentration permanente de
la puissance impriale. C'est ainsi que ce peuple a pu durer jusqu' ce
jour, car la centralisation du pouvoir d'une nation prpare et facilite
son asservissement ou sa conqute. Les montagnes, les accidents de
terrain, les arbres et jusqu'aux buissons, temprent, disent les
thiopiens, l'effort des vents. Ils disent encore qu'il est aussi
injuste et aussi insens de vouloir assimiler toutes les parties d'un
empire, que d'exiger des serviteurs d'une mme maison qu'ils se
dpouillent de leur physionomie et de leur caractre personnel, pour
prendre une physionomie et une manire d'tre uniformes; ils prtendent
que le matre est alors moins bien servi, et ils traitent de rengat la
communaut ou le serviteur qui se prte  ces assimilations despotiques.

Faisant la part des restrictions rsultant de cet tat de choses,
suivons le pourtour de l'ancien Empire d'thiopie, en partant de la mer
Rouge et marchant du nord vers les contres du sud, de Badour ou Hakike,
petit port au S. de Saouakin, jusqu' Zoulla, prs l'antique Adoulis; la
cte est peuple par les Tigrs, qui, sous le nom de Natabs, Hababs,
Kacys, etc., forment diverses tribus de Smites, dont la trs-grande
majorit a adopt l'Islamisme. Ces peuplades, devenues indpendantes au
fur et  mesure de la dcadence de l'Empire, forment entre elles une
espce de ligue et ne payent tribut qu'ventuellement aux gouverneurs
thiopiens du deuga dont les demandes deviennent par trop pressantes. 
l'ouest du Tigr, et entre le deuga et la mer, sont les diverses tribus
Sahos, vivant le plus souvent  l'tat nomade  l'est de la crte de
montagne ou plutt de deuga qui court paralllement  la cte;
quelques-unes d'entre elles paissent annuellement leurs troupeaux sur le
rebord ouest du deuga, chez les Akala-Gouza; ils payent alors tribut 
la fois aux autorits du Tigr et  celles du Tegrae. Au sud de ces
tribus, se trouve le peuple Afar, dont on nomme plus de cent cinquante
tribus, appeles jadis Maras, ou tribus par excellence; elles sont
aujourd'hui nommes Taltals par les Tegraens, et Danakils par les
Arabes, qui, comme beaucoup d'Europens, donnent  la confdration
entire le nom d'une tribu aujourd'hui insignifiante. Les Afars habitent
un vaste koualla born d'un ct par la mer, depuis Makannl jusqu'aux
environs de Toudjourrah, et de l'autre par le contour du deuga qui, dans
les environs de Atsbi-Dara en Tegrae, s'lve, dit-on, dans le mont
Doa, jusqu'au del de la limite des neiges perptuelles, ce qui, de ce
ct, formerait le point culminant de l'Afrique orientale. Les Afars qui
habitent la cte sont musulmans zls; vers l'intrieur, ils sont plus
tides, et quelques-unes de leurs tribus sont mme restes paennes ou
mi-chrtiennes; aucun Afar n'a adopt, comme les Sahos d'Alitna, le
Christianisme. Il ne sera pas ici question des Somals ni des habitants
d'Adar ou Harar, qui sont probablement de race gouragu, quoique les uns
et les autres portent la toge. Il suffit de marcher vers l'Est, dans les
profondeurs du pays Afar, qui occupe ces kouallas, pour rencontrer
l'Anazo et d'autres rivires qui disparaissent, dit-on, dans les sables,
ainsi que le puissant cours de l'Aouache, qui s'panouit en lac et perd
ainsi son caractre de rivire, avant d'atteindre le rivage de l'Ocan.
C'est sur les bords de l'Aouache que les Ilmormas, dits Gallas par les
trangers, ont pris naissance; leur langue, comme celle des Sahos, se
rattache videmment  l'idiome afar. Cdant  l'impulsion mystrieuse,
mais inconteste, qu'un peuple reoit du mlange d'un sang tranger, les
Ilmormas se rpandirent de tous les cts, en envahissant les peuplades
voisines, plus vieilles et par consquent moins nergiques; ils se sont
ainsi infiltrs entre les nations voisines qu'ils ont dtruites ou
refoules. Les Somals seuls paraissent avoir chapp  leur invasion, et
dans l'absence du tout voyage  l'Est du pays Gouragu, il est difficile
d'affirmer la position de l'ancienne frontire de ce ct-l. Ce dernier
peuple, qui parle un idiome quelque peu voisin de l'amarigna, occupe un
des deugas les plus tendus de l'thiopie. Le Gouragu est le plus beau,
le plus courageux et peut-tre le plus indpendant des Africains
orientaux; les constitutions politiques si remarquables qu'on attribue 
ces huit ou neuf confdrations, allient bien leur sauvage libert 
leur dignit de chrtien. Il est probable que les Gouragus ont t
jadis sujets des Empereurs, et le caractre de visage des membres de la
famille impriale rappelle, du reste, le type gouragu. Au del de ces
peuplades, on en trouve d'autres qui sont indpendantes, sous le nom de
Tambaros, runies en monarchies dans le pays de Cambat, et que la
tradition, d'accord cette fois avec l'histoire locale, faisait obir
autrefois au souverain d'Aksoum. Les Walaytsas, Gobos et Koullos actuels
faisaient partie de l'ancienne province de Dawaro, plus compacte
probablement et surtout plus tendue que les principauts actuelles, o
l'on parle un idiome  part, et o les petites principauts paraissent
s'tre divises par les incursions incessantes des Ilmormas. On ignore
si les Toufts et les Yemmas et autres tribus dites Djandjros
obissaient, dans leurs localits actuelles,  l'ancien Empire qui nous
occupe. D'aprs la tradition, le deuga du Kafa, si remarquable par sa
vgtation tropicale et par l'indolence de ses habitants, n'a jamais
appartenu  l'Empire; mais il faut y comprendre comme frontire la
grande fort qui s'tend du Kafa jusqu'au deuga du Gura, la plus haute
terre du Gouma, le pays Chinacha-Dafilo, et toutes ces pentes termines
d'ailleurs abruptement du ct du koualla qui relie la haute terre du
Damote  la plaine basse, o coule le grand bras oriental du fleuve
Blanc. Peut-tre est-il plus probable que ces pentes ont toujours t,
comme aujourd'hui,  l'tat de hernes frontires; peut-tre faut-il, en
remontant vers le nord, prendre comme limite la rivire Did-essa, dont
le vrai cours embarrasse les gographes. Toutefois, ce qui milite contre
cette opinion, c'est le fait bien constat que le Sennaar appartenait
aussi aux Empereurs, car pendant la saison pluvieuse ils envoyaient
leurs mules de selle hiverner dans cette province. Puisque nous avons
nomm ces rivires, disons aussi que l'invasion ilmorma parat avoir
refoul dans leurs kouallas les Simitchos, qui parlent une langue
trs-voisine de celle d'Afillo, les Konfals, dont on ne connat gure
que le nom, les Kotelets, dont l'origine et les affinits sont
inconnues, et peut-tre les Tokquerouris, qui sont une vraie pierre
d'achoppement pour l'ethnographie thiopienne. Toutes les nations
ci-dessus mentionnes sont de race rouge; mais sur la rive droite de
l'Abbae, et borns  l'Est par les hernes des Aouawas ou Agaws, vivent
les Gouinzas, qui sont de vritables ngres. Sur la rive gauche de la
mme rivire, sont les Ngayas, qui, bien que ngres aussi, sont
peut-tre compltement distincts de ceux qui viennent d'tre nomms. Les
Guinjars ou habitants de la Nubie, d'origine arabe et parlant encore un
arabe corrompu, taient autrefois, comme partiellement encore
aujourd'hui, tributaires des chefs des deugas thiopiens. En suivant
vers l'Orient les hernes de l'Armatcho, en traversant la rivire
Gouangu ou Atbara, les cours d'eau du Walhat, qui finissent au
Takkaz, on arrive chez ces tribus curieuses, qui, ngres pour les uns
et rouges pour les autres, se divisent en Naras, Barias, Marias, noms
qui reprsentent autant de peuplades indpendantes que de langues. Du
reste, chacune des peuplades mentionnes dans cette numration a une
langue tout--fait distincte; il en est de mme des Bidjas et Beni-Amer,
qui ont obi au roi d'Aksoum jusqu'au jour o le fanatisme musulman fit
massacrer  Saouakin la grande caravane de chrtiens thiopiens qui se
rendait  Jrusalem. Les Bidjas sont les voisins des Tigrs, et on
arrive ainsi au point d'o nous sommes partis. Dans l'intrieur de la
vaste enceinte qui vient d'tre trace, vivent des restes de nations
antiques, qui conservent encore des langues et mme des religions
distinctes, car, comme il a t dit plus haut, le travail de fusion qui
plat tant en Europe semble n'avoir jamais t du got des thiopiens.
Ainsi l'on trouve les Asguids qui parlent encore le guez ou langue
sacre, qu'on ne parle plus sur le haut deuga; les Bilnes, identiques
peut-tre avec les Blemmyes des Romains; les Kamtas, qui perptuent prs
du Lasta une des plus belles races de l'Afrique; les Gafates du Wadla,
qui n'ont conserv de la langue antique d'autres vestiges que des
chansons officielles, les Gafates du petit Damote, le Falacha et
Quimante du Dambya, et les Sinitchos de la rive gauche de l'Abbae. Si
l'on joint  tous ces noms de tribus ou de langues, les Tegraens, les
Amaras et les Ilmormas, l'on aura une ide sommaire de la diversit des
sujets de l'ancien Empire thiopien.

Avant de terminer cette description d'un pays encore peu connu, malgr
tous nos efforts, il est bon d'insister sur un trait physique qui domine
sur toute la partie occidentale et septentrionale de cette longue ligne
de frontires. L, les hernes n'ont pas t cres tout--fait par le
gnie de conqurants stupides: si ces hernes sont dsertes, c'est
qu'elles sont, aujourd'hui du moins, inhabitables; c'est qu'au milieu
d'une vgtation luxuriante, foule seulement par la bte froce ou par
les rares caravanes de hardis trafiquants, des influences mystrieuses
donnent, pendant dix mois de l'anne, la mort aux voyageurs. En
attendant que les hommes de l'art puissent aller savoir, sans y prir
eux-mmes, quel genre de maladie attend l'tre humain qui traverse ces
hernes, mme en courant, on se bornera  mettre l'hypothse que cette
insalubrit a d aider les thiopiens  rsister aux Musulmans des
kouallas et  garder les trsors sacrs de leurs liberts et de leur foi
chrtienne.

Comme on doit le pressentir, la configuration de l'thiopie, forme de
contres d'altitudes si diffrentes: la temprature frache et uniforme
de ses deugas ombreux, fertiles et si longtemps verdoyants; la froidure
des contres dites tchoks; la temprature brlante des kouallas, dont
la vgtation luxuriante alterne avec la strilit et la scheresse la
plus extrme; l'atmosphre tide et voluptueuse qui caresse les
wona-deugas, o les villes surgissent de prfrence, comme pour convier
les compatriotes d'altitudes si opposes  s'entrevoir commodment; les
varits d'habitudes alimentaires et autres; enfin, l'action de climats
si opposs, doivent,  la longue, influer de telle sorte sur le physique
et le moral des habitants, que malgr une communaut de race, de
religion, de lois et de moeurs, il s'tablit entre eux des diffrences
marques.

L'homme des kouallas est de petite taille, souple, musculeux et bien
pris; ses extrmits sont fines et sches; il devient rarement obse,
souvent mme il est comme frapp d'maciation; il est en gnral plus
barbu et velu que l'homme des deugas; sa tte est petite, son visage
court, son teint, selon les indignes, tend  se foncer, et ses cheveux
 devenir pais et rudes; sa denture est trs-belle, ses yeux grands; il
a les traits accentus, le front souvent fuyant, le nez ordinairement
droit, petit, aux ailes grandes et mobiles, et trs-rarement aquilin.

L'homme des deugas est d'une taille plus leve, d'une ossature
relativement forte, ses extrmits sont grandes et charnues, ses muscles
peu apparents et ses chairs abondantes; son teint est souvent aussi
fonc, mais sur ces hauts plateaux l'on trouve plus frquemment les
femmes au teint clair, mat, lgrement dor, se rapprochant, comme il a
t dit, du teint europen. Les mauvaises dentures, trs-rares en
thiopie, se trouvent plutt chez le natif du deuga, dont les dents
sont, en gnral, moins remarquablement belles; son visage est plus
souvent oblong que rond; son front large et haut; l'angle facial ouvert;
les yeux moins grands, le nez plus dvelopp et quelquefois aquilin.

La physionomie de l'homme des kouallas est expressive; son regard
mobile, ardent; ses gestes et sa dmarche trahissent la vivacit de ses
impressions; aussi, manque-t-il ordinairement de cette dignit de
maintien rsultant de la possession de soi-mme. Il est abrupte dans ses
faons, original dans ses habitudes, persiffleur, goguenard et tapageur;
il parle haut, son locution est rapide et figure; son organe vibrant,
souple, musical, sa prononciation claire et sa voix blanche; ses lvres
sont plutt minces. Lorsqu'il a le don de la parole, il surprend, touche
et remue plutt peut-tre que son compatriote des hauts pays; mais il
est enclin  corrompre la langue par des innovations pittoresques. Il
passe pour tre imprvoyant, susceptible, colre, franc, charitable,
ostentateur, fantasque, actif et indolent par accs, peu soucieux de la
vie et imptueux au combat. Il aime les longs festins, la parure, la
danse, la musique, la posie, et lorsqu'au milieu du silence embras du
midi ou sur le soir, on entend dans la campagne une voix qui chante,
c'est celle de quelque chevrier ou de quelque laboureur du koualla qui
monte jusqu' vous.

Sur le bord de son plateau, l'homme du deuga s'arrte, coute et sourit
de plaisir, mais aussi de ddain. Il est plus sobre de paroles et de
gestes; il manifeste moins bruyamment les mouvements de son me; sa
physionomie et son maintien sont graves; le regard est plutt
contemplatif, l'organe lourd, voil, il parle souvent en fausset; sa
diction est lente, il affecte la rudesse, aime les formes concises,
sentencieuses, corrompt la langue  sa manire, mais parle plus purement
que l'homme du koualla. On dit que lorsqu'il a le don de l'loquence, ce
qui lui arrive plus rarement, il remue moins, mais domine et entrane
bien plus que son compatriote des kouallas. Il a la rputation d'tre
patient, mais de ne point oublier l'injure, d'tre calculateur, conome,
dfiant, pre au gain. Il est moins querelleur, moins hospitalier, moins
vain, plus orgueilleux, plus processif, plus fourbe; ses sentiments
religieux sont moins dmonstratifs et il est moins encombr peut-tre de
superstitions. Il aime aussi la posie et la musique et prfre les airs
lents, tristes, et les penses mlancoliques. Il est moins bon
fantassin, moins bon pour fournir  un effort subit et attaquer une
position, mais, quoique supportant moins bien les fatigues et les
privations, il est plus apte  faire de longues campagnes,  combattre
en ligne, et surtout  couvrir une retraite. Il mange, boit et dort plus
que l'homme des contres basses, et il vieillit bien moins vite,
assure-t-on. Les indignes disent qu'il n'est pas rare que le plus jeune
d'une famille, native du deuga, aprs avoir vcu quelques annes dans un
koualla, reparaisse au milieu des siens, avec la chevelure et la barbe
blanchies, tandis que ses frres commencent  peine  grisonner.

Les femmes des kouallas passent pour tre les plus jolies, les plus
attrayantes et savoir se draper avec le plus de coquetterie dans la
toge; leur clat est prcoce, mais peu durable; leur accortise, la
beaut de leur regard, la gracieuse souplesse de leur dmarche, la
perfection de leurs formes et la mobilit de leur caractre justifient,
du reste, la jalousie proverbiale de leurs maris.

Les femmes des deugas, plus grandes, plus fortes, sont moins avenantes,
moins gracieuses, moins fcondes, dit-on, mais plus laborieuses, plus
conomes, moins fantasques et plus soumises; belles plutt que jolies,
elles passent pour exercer des sductions moins entranantes que les
femmes des kouallas, mais elles conquirent dans la famille une
prpondrance plus durable.

Comme les liberts communales ont survcu  tous les bouleversements
politiques, la famille est encore assez forte; la constitution du
mariage civil dissoluble semble peu faite, il est vrai, pour la
conserver dans cet tat; aussi les us et coutumes ont-ils renforc la
puissance du pre jusqu'au point de lui permettre, comme  Rome, de
disposer de la vie de ses enfants. Au dire des indignes, les familles
des contres kouallas, quoique frquemment les plus nombreuses, se
perptuent moins, et les liens de famille sont moins forts que sur les
hauts plateaux. Le pre permet  l'enfant de dvelopper sa personnalit
de bonne heure, et, sinon en droit, en fait du moins l'mancipation a
lieu bien plus tt; la mre exerce moins d'empire dans la maison; les
allures et les moeurs domestiques ont un caractre indpendant et moins
respectueux.

En contre deuga, au contraire, le pre et la mre jouissent d'une
autorit durable; on y remarque plus frquemment le type de la matrone,
sigeant depuis longtemps  l'arrire-plan de la vie, ou de l'aeul
conseillant et dirigeant la conduite des petits-fils.

On attribue cette diffrence  la ptulance et au peu de gravit des
natifs du koualla, dispositions peu favorables  l'obissance filiale
comme au prestige de l'autorit paternelle; on l'attribue galement, et
avec plus de raison peut-tre,  l'instabilit du foyer domestique. En
effet, les contres kouallas sont d'une fcondit prodigieuse; souvent
elles rapportent plus de 400 pour 1; mais leur production est sujette 
des retours dsastreux causs par les scheresses, les sauterelles, les
pizooties, les animaux sauvages, enfin, par la mortalit qui suit la
recrudescence des fivres du printemps et de l'automne, et qui arrte
quelquefois, en quelques semaines, la prosprit d'une maison ou de tout
un district; aussi, les habitants des kouallas sont-ils souvent rduits
 l'migration. Comme je l'ai dit ailleurs, leur attachement  leurs
terres est tel, que ce n'est qu' la dernire extrmit qu'ils les
abandonnent. Souvent ils vivent disperss durant plusieurs annes:
quelquefois mme leur gnration s'teint  l'tranger, mais leurs
enfants guettent le moment o ils pourront se rtablir dans le district
paternel, et, trait digne de remarque, lorsqu'ils en reprennent
possession, la tradition locale est assez vivante et assez prcise, pour
qu' la premire assemble, la hirarchie communale soit rinstitue
d'aprs les rgles qui auraient t suivies si la population n'avait
jamais quitt le district. La dlimitation des proprits est rtablie
avec une exactitude qui prvient habituellement les procs; les
alliances et les dmls avec les communes voisines sont renouvels, et,
si les premires rcoltes, l'tat de la politique et les conditions
sanitaires sont favorables, la commune redevient riche, mais la famille
ne rpare qu'imparfaitement les atteintes que de telles pripties ont
portes  son esprit. Dans les contres deugas, au contraire, toutes
salubres, la fertilit est bien moindre, il est vrai, mais elle est
continue; les sauterelles et les pizooties ne les envahissent qu' de
longs intervalles; la richesse s'accrot lentement, mais sa dure
sauvegarde le calme de la famille et la transmission inaltre de son
esprit.

La portion la plus considrable, peut-tre, de la nation thiopienne
habite ces contres d'altitude intermdiaire nommes Wana-Deugas.
Est-ce parce que, ordinairement, les termes moyens l'emportent, et que
les moyennes sont  la fois les causes et le rsultat des civilisations?
Le fait est que presque toutes les villes sont tablies sur les
Wana-Deugas, et que les populations passent pour y tre les plus
civilises. Leur climat, leurs productions agricoles, leur flore et leur
faune tiennent en partie du koualla et en partie du deuga. Les habitants
de ces dernires contres ne s'adonnent qu' l'agriculture,  la guerre,
 la chasse ou  l'lve des troupeaux. Les natifs des Wana-Deugas
s'adonnent de prfrence aux mtiers, aux industries et au commerce; ils
sont peu enclins  la vie militaire, et professent du ddain pour la
condition du laboureur. Les musiciens, les trafiquants, les avocats, les
histrions, les bouffons, les dlateurs de profession, les usuriers, les
professeurs de grammaire et de controverse religieuse, sont en gnral
natifs des Wana-Deugas; c'est l que la langue est parle avec le plus
de puret; mais les professeurs d'histoire, de droit et de thologie,
viennent des kouallas et surtout des deugas. Les habitants des
Wana-Deugas sont avenants mais peu hospitaliers, sceptiques,
inconstants, paresseux, moins irascibles, moins dvous  leurs
croyances,  leurs opinions ou  un parti politique, moins respectueux
envers l'autorit paternelle que les habitants du deuga ou du koualla;
ils sont effmins, enclins aux factions, trs-rarement rebelles et
observant plutt les pratiques extrieures de la religion que ses
prceptes fondamentaux. Les chefs et les grandes familles ne ngligent
rien pour flatter ces populations intermdiaires, mais comptent peu sur
leur dvouement; ils regardent le Wana-Deuga comme la proie la plus
belle, le koualla ou le deuga, comme la base la plus sre de leur
puissance. Dans les contres Wana-Deugas, la richesse consiste
principalement en argent et en biens-meubles; l'affluence des produits
des kouallas et des deugas y maintient une abondance presque toujours
gale, malgr les exactions des hommes de guerre attirs par les
ressources et les plaisirs qu'offrent les villes. Les thiopiens sont
remarquables par leur curiosit, leur esprit critique et leur
connaissance des lois. Les habitants des Wana-Deugas, plus curieux et
plus frondeurs que les autres, sont aussi plus au courant des ressources
de la loi et plus enclins  y faire appel. Leur moralit est aussi de
beaucoup la plus relche. Tous sont trs-sensibles  la prosodie, au
beau langage et  la posie; ils admirent, avant tout, l'homme brave,
intrpide et l'homme vraiment religieux; mais le plus sr moyen de les
intresser et de gagner leur coeur, est de parler avec esprit et
lgance. Malgr cette disposition, ils ont compris sous un seul nom
appellatif les trouvres, les musiciens, les chanteurs, les bouffons,
les grotesques, les mimes, les danseurs de chica ou de vaudoux, les
hilarodes, les bardes, tous ceux enfin adonns au gai savoir, et ce nom
est regard comme injurieux et diffamatoire; ils ne l'appliquent pas au
pote auteur ou chanteur de posies religieuses, composes presque
toujours en guez ou langue sacre,  celui qui excute des danses
religieuses, au soldat coryphe, qui chante exclusivement des chants de
guerre, et  ceux qui, aux funrailles, chantent ou composent des
thrnodies. On remarque que les trouvres natifs du Wana-Deuga font de
prfrence des couplets et distiques gnomiques ou pigrammatiques, des
priapes, des facties, des farces et des compliments; ceux des kouallas
et des deugas chantent ordinairement le mieux la guerre, la vie agreste,
les faits hroques et les funrailles; les premiers passent pour savoir
le mieux chanter l'amour, les seconds ont la rputation de savoir aimer
le mieux et d'tre moins ingnieux  le dire.

Les familles des deugas et des kouallas s'allient trs-souvent entre
elles; il leur parat sage d'appuyer  la fois la prosprit d'une
maison sur les chances de fortune qu'offrent les hautes et les basses
contres. Malgr ces relations intimes, par l'effet sans doute de cette
tendance qu'ont les hommes  critiquer tout ce qui les diffrencie,
l'habitant des deugas a converti en pithte injurieuse le mot dsignant
l'habitant des kouallas, celui-ci lui riposte par une pithte analogue,
et l'un et l'autre s'y montrent on ne peut plus sensibles. Sous ce
rapport, l'homme du Wana-Deuga se regarde comme le plus heureusement
n, et il raille le natif du koualla aussi bien que celui du deuga,
celui-ci, de ce qu'il est n trop haut, celui-l, de ce qu'il est n
trop bas. Cependant, quoique sa bouche dprcie ceux qui ne naissent pas
de plain pied avec lui, il reconnat au fond leur supriorit; il
cherche  contracter avec eux des alliances de famille,  se mnager
chez eux un abri et des ressources contre les mauvais jours; il tourne
en ridicule leur navet, leur troitesse d'esprit, traite leurs moeurs
d'incivilises, mais il craint et estime au fond les hommes du koualla
et redoute ceux du deuga, comme formant la ppinire d'o sortent ses
matres et ses conqurants.

 ces traits distinctifs des populations des contres deugas,
wana-deugas et kouallas, on pourrait en ajouter bien d'autres, tant le
moindre changement dans les conditions de son existence peut modifier
l'tre humain, variable  l'infini et chappant d'autant plus  la
dfinition et au classement, que tout jugement est conjectural ou porte
sur des formes changeantes, comme l'onde qui s'entr'ouvre et se referme
de mille faons diverses sous la quille des vaisseaux qui la sillonnent.
Aussi, ne me serais-je peut-tre pas hasard, d'aprs mes seules
observations,  diviser une population entire en trois classes, bases
non-seulement sur les diffrences sensibles aux yeux, mais encore sur
les nuances morales, si je n'avais eu, pour me guider, l'exprience
d'indignes rputs sages et habiles dans les choses de leur pays. C'est
donc surtout d'aprs leurs jugements, que j'ai trac les trois portraits
typiques, autour desquels gravitent les ressemblances individuelles. Du
reste, ces populations s'harmonisent merveilleusement avec les
contrastes qu'offre la nature physique du pays; et s'il est vrai que
l'uniformit ne retient que faiblement les affections; qu'il leur faille
des ingalits, des asprits mme o se prendre, on pourrait attribuer,
en partie du moins,  tous ces contrastes dans les hommes et dans les
choses, l'ardent amour de l'thiopien pour sa patrie.

En thiopie, le paysage est trange, grandiose, saisissant; l'oeil
habitu aux transitions mnages de nos paysages est surpris tout
d'abord par les mouvements du terrain, qui procde comme par acoups et
par convulsions soudaines. En Europe, les paysages ont l'air d'tre au
repos; l, dans leur immobilit mme, on sent gronder l'action, la lutte
antdiluvienne de la matire contre la matire; l'homme se sent
rapetiss, mais sa pense grandit de tout l'lan que lui donne ce
spectacle, qui la reporte invinciblement aux pieds du Crateur, aux
ordres duquel cette matire s'est fige dans son dernier mouvement. Le
terrain facile et onduleux se drobe subitement jusqu' une profondeur
qui donne le vertige, ou, se dressant abruptement, semble vouloir porter
dans le ciel quelque haut plateau aventureux. L, un culbutis de
rochers, de blocs erratiques, d'aiguilles, de contreforts, de crtes
dsordonnes, de cnes tronqus, de pics, de masses cubiques, quelques
hameaux accroupis sur des ressants, et, couche tout au fond, une grande
valle blanchissante sous un ciel en feu et dessine par les prcipices.
Ici, un haut plateau, de vastes plaines faciles et verdissantes, des
bouquets d'arbres et des villages blottis paresseusement sous un ciel
toujours pur et limpide;  l'horizon, des montagnes aux flancs velouts
bleuissant comme la mer dans le lointain. L, le baret des lphants,
les rauquements de la panthre, la voix tonnante du lion et les cris de
l'orfraie ou un silence plus imposant encore, la fatigue, la soif,
l'isolement. Ici, sur les deugas, la clochette des troupeaux, le
blement des agneaux, des compagnies de gazelles, passant discrtes et
gracieuses, ou les hennissements du cheval, rappelant l'homme de guerre;
partout l'aisance et la quitude. Tantt on voit dans la campagne une
troupe de cavaliers aux boucliers, aux harnais tincelants, aux allures
pittoresques, insouciantes; ils ont l'air de gais et faciles compagnons
et ne vivent que de rapines, lorsqu'ils ne vivent pas en courtisans
inoffensifs; ou bien, une bande de fantassins, au pied lger, qui vont
ple-mle comme une trane de fourmis: les scintillements de leurs
hautes javelines planent au-dessus d'eux, leurs toges terreuses sont
drapes en chlamides, leurs jambes sont fines et nues, leur chevelure
longue, leurs boucliers noirs; ils plaisantent, ils s'interpellent, ils
rient; leur regard avide, audacieux, recle toutes les violences. Des
femmes surviennent: ils se rangent avec bienveillance, leur disent: Ma
soeur, et leur font des compliments au passage; d'autres arrivent: ils
les goguenardent et les dpouillent; ils rencontrent un religieux: leur
agre-t-il? Ils l'appellent: Notre pre, et lui demandent de bnir
leurs armes; plus loin, ils en trouvent un autre, le toisent, le
gouaillent et le dpouillent; ils se conduisent un jour en redresseurs
de torts; le lendemain, sans provocation, ils feront le sac d'un
village; natures aventurires avant tout, un mot les excite, une bonne
parole les concilie. Ailleurs, apparat  mule, une femme tout
enveloppe de sa toge: on ne voit d'elle que ses grands et beaux yeux;
des suivants  pied l'entourent et pressent la marche, tant ils
craignent la rencontre de quelque cavalier trop curieux. Une heure
aprs, l'on trouve des hommes  cheveux blancs, accroupis en cercle: ce
sont les Anciens qui dlibrent ou ressassent quelque affaire de la
commune; ou bien,  l'ombre d'un arbre, une assemble d'hommes assis,
coutant les plaidoyers des parties debout: ou bien des prtres, vtus
de toges et de turbans blancs,  la physionomie calme et prospre; ou
des laboureurs demi-nus, courbs sur la charrue et excitant leurs boeufs
avec de longs fouets; ou une file de sarcleuses agenouilles sur le
sillon; ou une caravane de trafiquants, haletants  la suite de leurs
btes de somme; ou une troupe de paysans arms et de paysannes se
rendant  un march lointain; ou des femmes revenant de la source et
pliant sous leurs amphores rebondies; ou une compagnie de mendiants
lpreux qui parcourent les provinces, chantant en choeur des
complaintes, des pices de posie satiriques; ou une nombreuse troupe
clameuse de paysans bien arms, conduisant une nouvelle marie au
village de son poux; ou quelque trouvre voyageant, la guzla sur
l'paule, le sabre au ct, toujours prt  bavarder ou  chanter ses
bouts-rims; ou quelque chef cheminant avec autorit, environn de ses
fantassins et de ses cavaliers causant avec lui.

Avec tout ce monde, on change des saluts, o se trouve toujours ml le
nom du Crateur.

 en croire leurs annales, les thiopiens auraient vcu, ds la plus
haute antiquit, sous le rgime fodal, avec un Ats ou Empereur pour
suzerain suprme. Leurs traditions confirment cette donne, mais elles
mentionnent des sditions, des bouleversements et des interrgnes amens
par les fautes de l'aristocratie, du clerg, quelquefois du peuple, et
plus souvent par les excs des prtentions impriales. Selon les
traditionnistes, quelques portions de l'Empire auraient essay d'autres
formes de gouvernement, mais toujours entes sur leurs formes fodales.
Ils auraient, tour  tour, rig des royauts, des oligarchies, et,
dsesprant de le trouver sur la terre, ils auraient t chercher dans
le ciel le gardien suprme de leurs intrts ici-bas, en nommant tel
saint ou tel archange comme chef inspirateur de tous les pouvoirs. Mais
quelles qu'aient t ces tentatives, de quelque ct que ce peuple se
soit retourn sur son lit de douleur social, il n'aurait jamais
abandonn l'ordonnance fodale proprement dite.

Du reste, le mot de fodalit est un de ceux dont la porte a chang
suivant les temps et les lieux o il a t appliqu. On a cherch 
prciser le pays o cette forme de gouvernement a surgi la premire
fois. Serait-ce en Europe, des suites d'une conqute? Serait-ce en Perse
ou dans l'Inde, d'o elle nous aurait t importe? Ou bien, la
devons-nous  nos premiers anctres, les Ariens? En tous cas, en Orient,
la fodalit a toujours exist en germe dans l'tat patriarcal, o elle
s'est dveloppe diversement, selon le temps, le lieu ou les vnements.
Son closion est naturelle chez les peuples pasteurs, et surtout chez
les peuples agricoles, qui n'ont pas t dforms par le despotisme,
qu'ils aient  contenir un peuple conquis, ou que les intrts de leur
propre dfense contre les dangers de l'intrieur ou de l'extrieur leur
fassent sentir l'insuffisance de leur organisation par familles
indpendantes.

Lorsque des pres ou chefs de famille, ces premiers et lgitimes
dpositaires de l'autorit, se groupent et se runissent, sous la
pression d'une ncessit devenue commune, il semble que quelques
lments de l'autorit qui est dans chacun d'eux s'en dgagent,
s'agglomrent et constituent comme une puissance qui n'attend plus
dsormais qu'une main pour la diriger au profit de tous. Alors il s'en
trouve toujours un pour assumer insensiblement, et avant que ses
concitoyens ne la lui confrent, la prpondrance, puis l'autorit, et
pour prendre enfin le pouvoir, soit en s'appuyant sur ses aptitudes
suprieures ou sur des circonstances propices, soit en profitant
simplement de cette propension qu'ont les hommes  se dcharger sur
autrui des soins qui incombent  la vie, surtout de ceux qui rsultent
de la vie commune. Ce pouvoir peut fonctionner longtemps sans tre
dfini, et se constituer de plus en plus fortement par assises
successives. Quelquefois il arrive aussi qu'une premire opposition
partielle le fasse mettre en question: il est discut; d'implicite qu'il
tait, il devient explicite et, ds qu'il a travers une pareille
preuve, il est avou, acclam ou proclam, et arm enfin ostensiblement
de son droit.

Mais en dfrant ainsi le pouvoir, ces premiers constituants, qu'ils
soient ou non conscients du jour prcis de l'investiture qu'ils donnent,
n'entendent pas s'tre dpouills, au profit de leur lu, de toute
l'autorit dont ils sont naturellement dpositaires, mais bien n'en
avoir fait qu'une cession, qu'une dlgation partielle, utile ou
ncessaire, car le pre de la plus petite famille sent qu'il est roi,
lui aussi, et cela, d'institution divine; et,  moins de corruption, il
n'accepterait pas de se dcouronner de ses propres mains. On comprend,
d'aprs ce qui prcde, que les thiopiens disent qu'il est presque
toujours aussi imprudent de vouloir prciser le premier moment de
l'existence des grands pouvoirs, que de vouloir prciser le moment o
l'me entre dans le corps de l'homme.

Ce pouvoir une fois institu, par la force des choses, des familles
voisines se runissent aussi en communauts; l'exemple gagne de proche
en proche, et les patrons, chefs ou petits suzerains de ces communes,
ont bientt  s'entendre et  aliner  leur tour une partie de leur
autorit en faveur de l'un d'entre eux, qu'ils arment de puissance pour
la sauvegarde de quelque nouvel intrt collectif. Cette hirarchie,
rsultat souvent de l'tat de guerre qu'elle tend mme  entretenir,
s'agrandit et se complique au gr des vnements, des besoins sociaux,
et de ces humbles commencements sortiront quelquefois de grandes units
politiques ou nationales.  ce point encore, la forme fodale se confond
presque avec la forme rpublicaine, puisque celle-ci se base sur le
suffrage et celle-l sur l'assentiment des sujets. Mais lorsque le
rgime fodal, solidarit et dpendance hirarchique de tous les
citoyens entre eux, fondes sur des besoins et des pactes lgitimes, se
vicie et se pervertit; lorsque les pouvoirs, se concentrant dans des
foyers de plus en plus grands, s'isolent et font disparatre les
relations proportionnelles, si importantes  conserver entre le citoyen
et l'autorit, l'individu se sent effac par les dimensions croissantes
de l'difice social, et il ne tarde pas  se dcourager; il se rsigne,
abandonne sa part d'action et de concours, et la source des pouvoirs
achve de passer de la base au sommet. Les chefs, se dtournant alors de
leur origine, vont demander leur sanction  l'autorit suprieure; la
libert et la dignit des citoyens tant frappes dans leurs racines, la
vie sociale languit et s'tiole, et la socit n'chappe  l'anarchie
qu'en recourant  un gouvernement centralis, refuge qui pourra lui
procurer encore de longs jours de repos,  la condition que le pouvoir
suprme y soit contenu par des institutions modratrices, contrepoids
ncessaires sans lesquels aucun pouvoir, quel que soit son nom ou sa
forme, ne saurait prolonger sa dure. Car les formes politiques les plus
naturelles, les plus propres  satisfaire les besoins et  garantir la
dignit de l'homme, aboutissent bientt  l'asservissement, pour peu que
les citoyens ngligent de faire respecter les droits primordiaux de la
famille et ceux de la commune, ou famille civile, qui entretiennent leur
respect d'eux-mmes, le sentiment de leur propre valeur, leur exprience
des hommes, leur proccupation de la chose publique, et les sauve de
cette apathie civique qui dveloppe l'gosme et affaiblit le corps de
la nation par des paralysies locales.

Les thiopiens ignorent l'existence historique des Pres Conscrits de
Rome comme aussi celle d'autres corps de patriciens dont les
dnominations diverses relevaient plus ou moins du mot Pre, et qui ont
conduit les destines de tant de nations en Europe. Ils n'ont donc pu se
laisser sduire par les thories vraies ou fausses qui s'appuyent sur
ces relations de noms. Nanmoins, ils considrent le pouvoir ou son
reprsentant, non comme un vainqueur, comme un ennemi ayant un intrt
distinct, mais comme le rsum des intrts de la socit et la
conscration politique la plus haute de la paternit. Tout pouvoir qui
n'a pas ces caractres est  leurs yeux entach d'illgitimit et
inconciliable, par consquent, avec le bien-tre national. Quoique dans
leur socit actuelle, depuis longtemps dsordonne, l'autorit n'ait
que des titres suspects, que de fois ne leur ai-je pas entendu dire 
leurs princes, avant ou aprs quelque rclamation: Nous venons nous
plaindre  toi, parce que tu es notre pre?

Les annales thiopiennes les plus accrdites ont t crites par les
annalistes des Empereurs[6]. Aussi, en bons courtisans, lorsqu'ils
parlent des nombreuses guerres intestines, traitent-ils indistinctement
d'gars par le dmon les adversaires, quels qu'ils soient, de leurs
matres innocents  toujours.

  [6] Grce  de puissantes protections, j'ai pu le premier en faire
    prendre copie, et si je ne fais que mentionner leur existence, c'est
    qu'elles rentrent plus spcialement dans le cadre d'tudes que s'est
    impos mon frre,  qui je les ai donnes.

D'aprs les traditions, au contraire, la plupart de ces guerres auraient
t provoques par les subtilits des lgistes et les abus de pouvoir
des Empereurs ou des grands vassaux, par leurs attentats aux liberts
communales et provinciales. Il est  croire que la nation et pri par
la conqute, si elle n'et t protge par l'aridit de ses frontires,
la configuration de son territoire particulirement favorable  la
rsistance, par son climat et par sa situation gographique  l'cart
des routes suivies par les peuples conqurants. Elle et galement pri
par l'anarchie ou par l'nervement qui succde  une priode de
despotisme et de corruption, si elle ne ft constamment revenue  ses
institutions primordiales, et si son nergie n'et t ravive par ses
guerres civiles mmes et par les guerres trangres d'autant plus
frquentes qu'elles semblent avoir t provoques par un sentiment
national exclusif, d'une susceptibilit d'autant plus continue que sa
tradition et sa foi religieuse lui faisaient regarder comme ennemis
permanents ses voisins, tous paens ou musulmans. Il est des nations qui
se perdent par la guerre; il en est qui trouvent en elle un remde
hroque ou mme une des conditions de leur dure; mais elles ne la font
pas longtemps pour des ides politiques, toujours un peu abstraites; il
leur faut des ides d'un ordre concret, accessibles  la fois aux
intelligences les plus humbles comme les plus leves. Les thiopiens
ont eu la fortune de trouver dans leurs institutions  la fois
domestiques et civiles un motif d'attachement invariable  une forme
politique bien imparfaite, il est vrai, mais qui a eu du moins le
mrite, de concert avec les ides religieuses, les seules d'un ordre
abstrait qui puissent longtemps captiver l'affection d'un peuple, de
tenir leur patriotisme en haleine depuis des sicles et de maintenir 
peu prs du moins leur cohsion nationale.

Dans leur ordonnance sociale, les thiopiens semblent avoir eu pour
proccupation de restreindre l'autorit dans son tendue et dans son
intensit, et d'attacher la responsabilit  toutes les fonctions. Plus
la rpartition des pouvoirs est grande, plus leur quilibre est facile,
et moins la tyrannie a de chance de dure. Comme tous les pays, mme
ceux o les pouvoirs sont les plus rpartis, l'thiopie a vu s'lever
des despotes, mais ils n'ont pu touffer les clats de la conscience
publique et briser compltement les rsistances locales; quant aux
petits tyrans, la commune les treignait dans des limites trop troites
pour qu'ils devinssent longtemps dangereux. Les tyrannies les plus
funestes sont celles qui s'exercent sur les grands espaces de territoire
et sur un grand nombre d'hommes. Le tyran peut alors comploter  l'cart
et surprendre d'autant plus, que ses coups partent de loin, et
qu'ignorant l'effort qu'ils ont souvent cot, les sujets s'exagrent
encore la puissance qui les frappe et achvent ainsi de se dpouiller
eux-mmes du sentiment de leurs droits et de celui de leur propre
importance.  en croire les traditions, les interrgnes, les guerres
civiles et les priodes d'anarchie ont t promptement suivis de retours
 l'ordre. Ces phnomnes seraient surprenants, n'tait la considration
que l'ordre et l'autorit sont surtout vivaces dans les pays rgis par
les us et coutumes, lesquels puisent leur sanction et leur force dans le
culte des aeux et dans la conscience publique forme en grande partie
par les traditions. Le joug des lois dcrtes et crites est d'une
nature immuable ou tout au moins peu mobile; celui des traditions de la
conscience publique reste en rapport avec les mouvements de la vie
sociale, s'adapte aux diffrentes conjonctures de temps, de lieu, dirige
 la fois les moeurs et les lois, tend  maintenir l'harmonie entre
elles et intresse  leur maintien les sujets, qui sentent qu'ils en
sont les gardiens intresss et responsables. Comme tout ce qui procde
des hommes, l'opinion publique erre quelquefois, et dplorablement, mais
aussi, lorsqu'elle part de principes vrais, elle revient et se reforme
d'elle-mme au gr des progrs qui s'accomplissent, les lois qu'elle
dicte restant comme soumises  une dlibration perptuelle.

 leur avnement, les Atss faisaient le serment de respecter les
liberts de leur peuple et de se conformer aux usages des anctres.
Cependant, comme nous l'avons dit, plusieurs d'entre eux, cdant aux
entranements du pouvoir, ont entrepris contre les droits de leurs
sujets qu'ils ont cherch  soumettre  des rgles d'obissance
uniformes, toujours commodes pour les autocrates. Ces entreprises ont
donn lieu  des luttes sans nombre,  des guerres dont l'histoire est
oublie, et si, d'aprs ce que disent les thiopiens, leur famille
impriale a rellement rgn depuis l'poque de Salomon jusqu'au sicle
dernier, il y a lieu de regretter profondment que l'histoire en soit
perdue, ne ft-ce que pour les enseignements que nous aurait fournis
cette lutte tant de fois sculaire entre l'autorit de la famille et de
la commune et celle des Csars thiopiens.

La tradition thiopienne prtend que, lors de sa visite  la cour de
Jude, la reine de Saba conut du roi Salomon un fils auquel elle donna
le jour  son retour en thiopie. Lorsque ce fils, nomm Menilek, fut en
ge, elle l'envoya auprs de son pre. Celui-ci voulant s'assurer de
l'identit de sa progniture, descendit de son trne, y fit asseoir un
de ses officiers et se tint parmi ses propres serviteurs. Le jeune
thiopien tait charg par sa mre de remettre  Salomon un anneau
qu'elle tenait de lui, et qui devait contribuer  le faire reconnatre.
Il se prosterna tout d'abord devant l'officier assis sur le trne, mais
ne pouvant dmler dans ses traits l'image paternelle que sa mre avait
grave dans sa mmoire, il parcourut des yeux les courtisans, reconnut
Salomon malgr son dguisement, et, s'avanant vers lui sans hsitation,
il lui prsenta l'anneau.

Les courtisans furent merveills. Salomon remonta sur son trne, bnit
ce fils, le fit couvrir d'habits somptueux et se complut  le voir  sa
cour, o il lui donna une fonction parmi ses serviteurs. Mais le jeune
thiopien ressemblait tellement  Salomon, que le peuple de Jude s'y
trompait. Le roi, redoutant les grandes qualits de son enfant et les
effets de la popularit qu'il s'attirait chaque jour davantage, jugea
bon de l'envoyer rgner en thiopie et de lui donner pour compagnons les
fils ans d'un grand nombre de familles de marque de ses tats, ainsi
que des reprsentants de chacune des douze tribus d'Isral, afin de
figurer et perptuer en thiopie le royaume de Jude.

Menilek dsirant emporter un signe qui lui rappelt le pays de son pre,
s'entendit avec ses compagnons pour enlever du tabernacle les Tables de
la Loi. Un vent imptueux, disent les thiopiens, vint en aide  ces
pieux voleurs, en jetant le dsordre et l'effroi parmi les habitants de
la Jude, et un nuage enveloppa mme les ravisseurs jusqu'au moment de
leur arrive  un port de la mer Rouge, d'o un flot propice les porta
rapidement jusqu'en thiopie. Les lvites, gardiens du tabernacle,
russirent, dit-on,  cacher  leur peuple la soustraction des Tables
Saintes qu'ils remplacrent comme ils purent. De mme que chez les
Isralites, les Tables auraient toujours suivi le camp des Empereurs
thiopiens jusqu' l'poque, de date incertaine aujourd'hui, o, 
l'exemple de Salomon, l'Empereur et les Grands de l'thiopie convinrent
de btir  Aksoum un temple, pour y dposer le tmoignage authentique
des miracles du Sina.

Les empereurs auraient successivement transport le sige de l'Empire
sur plusieurs points de leur territoire. Selon les thiopiens, leur
premire capitale aurait t dans la contre qu'occupent aujourd'hui les
Ilmormas, dits Gallas-Azabos; c'tait le temps de la splendeur de la
ville d'Adoulis, emporium du commerce entre l'gypte et les pays que
baignent les mers des Indes et de la Chine. La capitale de l'Empire fut
ensuite transfre  Aksoum. Jusqu'alors, la nation avait profess la
religion judaque; c'est  Aksoum, qu'au quatrime sicle de notre re,
l'Empereur rgnant, ainsi qu'une partie de sa famille, auraient adopt
le Christianisme que leur apportait Frumentius. Les princes rests
fidles au Judasme soulevrent plusieurs provinces contre l'Empereur,
apostat  leurs yeux. Aprs avoir longtemps dsol le pays, les guerres
de religion se terminrent par la rduction finale des partisants du
culte primitif, qui se rfugirent, dit-on, dans les montagnes du Samen,
o ils purent pratiquer leur religion et la transmettre  leurs
descendants pendant une longue suite de gnrations. Depuis cette poque
recule, il existe en thiopie une loi coutumire, qui interdit  tout
juif de possder terre ou maison, de sjourner mme  l'orient du
Takkaz. Aujourd'hui encore, les quelques reprsentants dgnrs de ces
antiques vaincus, disperss sous le nom de _Fellachas_, et qui n'ont
plus pour religion qu'un judasme dfigur, subissent cette loi; et
malgr l'tat dsordonn de la proprit dans toutes les provinces entre
le Takkaz et la mer Rouge, malgr la facilit relative d'y acqurir des
terres, aucun fellacha ne songerait  s'y tablir, comme aucune commune
n'y consentirait au mpris de cette interdiction antique.

 Aksoum, les Empereurs se trouvaient encore sur la grande route
commerciale qui, partant de l'gypte, passait  l'le de Mro, arrivait
 Aksoum, et par Adoulis aboutissait jusqu' la Chine. Mais les
ncessits politiques les portrent  s'tablir successivement au sud de
leurs tats, dans les provinces de Lasta et de l'Idjou, puis dans les
basses contres voisines occupes aujourd'hui par les tribus Afars,
dites Taltals ou Danakils; puis dans le Chawa, puis dans l'Amara,
province restreinte aujourd'hui par l'invasion des Ilmormas musulmans du
Wallo, dits Gallas; plus tard, au del de l'Abbae, dans le grand Damote
qu'occupent maintenant les Ilmormas paens; de l, dans le Sennaar, puis
dans le Metcha, d'o ils transportrent encore une fois leur cour 
Idjou, puis sur la frontire du Harnacenn, et successivement dans
plusieurs autres provinces, jusqu' l'poque de la grande invasion
musulmane conduite par Ahmed-Gragne, dans le seizime sicle environ,
poque  laquelle ils fixrent leur vagabonde capitale  Gondar, o vint
expirer leur pouvoir et s'accomplir le dpouillement de leur famille et
la ruine de l'Empire.

 l'origine, le mot Ats impliquait les ides de protection et de
gestion suprme; mais, de mme que celui d'Imperator chez les Romains,
il est devenu, par corruption, synonyme de despote.

Pour devenir Ats, il fallait tre agnat de la famille de Menilek, et la
primogniture tablissait le droit  la succession au trne; mais ce
droit n'tait pas si imprieux qu'il ne pt tre suspendu, lorsque
l'empereur dsignait son successeur, soit de son vivant, soit par
testament, ou lorsque la nation manifestait spontanment ses voeux.

L'Ats tait investi d'une sorte de dlgation de pouvoirs militaires,
administratifs, judiciaires et, par fiction seulement, de pouvoirs
clricaux; mais dans la limite de curateur de ces pouvoirs. D'aprs les
feudistes indignes, la nation thiopienne aurait t une nation
d'hommes libres, ayant pour chef un homme qui ne l'tait pas. En tout
cas, il semblerait que l'on pt dire des princes thiopiens ce que
Tacite disait des princes germains: _de minoribus rebus principes
consultant, de majoribus omnes_.

Tous les citoyens taient astreints au service de guerre, et leur
runion composait les armes nationales: les habitants des frontires
gardaient les frontires; les autres suivaient l'Ats  la guerre.
L'Ats tait l'organe du commandement suprme dont il puisait la raison
dans le conseil des grands Polmarques ou Dedjazmatchs dont le nom
signifie: _porte des gens en campagne_. Ces Dedjazmatchs, dont les
pouvoirs expiraient presque compltement  la fin de la campagne,
taient dsigns par les citoyens  la nomination de l'Ats, et chacun
d'eux commandait aux hommes d'armes reprsentant une province ou quelque
grande division territoriale. On rassemblait l'arme par bans impriaux
manant de l'Ats assist de son grand conseil. Certaines provinces, les
unes privilgies, les autres dsignes par le sort ou par les
circonstances, se relayaient pour veiller  la sret de la personne de
l'Ats et contribuer  la splendeur de sa cour. La garde de chaque jour
se composait de mille hommes. L'Ats avait aussi le droit de former,
pour son service personnel, un corps de troupe qui ne devait pas excder
quelques centaines d'hommes.

En sa qualit de gardien de la Justice, l'Ats cassait ou confirmait les
arrts soumis  sa cour, qui tait compose de quatre grands juges
nomms _Likaontes_ (mesureurs, modrateurs) et de quatre assesseurs
nomms _Azzages_ (ordonnateurs, commandeurs), tous hrditaires, mais
astreints nanmoins  la confirmation de l'Ats. Le nombre de ces
magistrats a t doubl quelquefois, mais il tait presque toujours de
huit. Ces huit magistrats formaient le noyau du grand Conseil de
l'Empire auquel on adjoignait quelques grands officiers de la maison de
l'Ats, quelques grands feudataires, ainsi que quelques hauts
dignitaires ecclsiastiques. La noblesse des Likaontes remontait aux
Hbreux, celle des Azzages tait d'origine thiopienne. Le costume de
ces magistrats tait celui du clerg. De mme que l'Ats, ils ne
portaient point d'armes sur leurs personnes, mais on en portait devant
eux pour leur faire honneur; ils devaient rsider auprs de l'Ats et le
suivre mme  la guerre. Les Likaontes, qui exeraient vis--vis de
l'Ats un droit de remontrances et, en quelques circonstances, celui de
_veto_ suspensif, faisaient la rpartition des impts et redevances dus
 l'Empereur par les grands vassaux; les Azzages veillaient  leur
perception et  la gestion du domaine imprial, compos de terres de peu
d'tendue, parses dans les provinces loignes.

On comprend que ce tribunal suprme, compos  la rigueur de neuf juges,
pt suffire, mme dans un vaste empire,  ses importantes attributions.
La richesse nationale tait agricole, et l'agriculture s'appuyait sur la
forte constitution de la famille, en dehors de laquelle la proprit ne
se transmettait que trs-rarement. Ce rgime excluait l'intervention de
l'autorit civile dans les questions si nombreuses relatives  la
proprit.

Chaque citoyen tait justiciable, en premire instance au moins, de sa
famille, qui relevait  son tour de la commune. Il pouvait passer en
appel au tribunal suprieur du district ou de la province, et arriver en
dernier ressort au tribunal de l'Ats et de ses Likaontes. Mais les cas
taient rares, o il y et intrt  puiser ces juridictions, car la
famille jouissait d'un ascendant tel, qu' moins d'injustice vidente,
c'tait affronter l'opinion publique que de faire appel d'un jugement
rendu dans son sein.

La femme ne jouissait pas lgalement des mmes droits que l'homme. La
terre ne passait en hritage aux femmes qu' dfaut d'hritiers mles;
dans certaines provinces, l'hritire au premier degr pouvait tre
dboute par un hritier mle du sixime et mme du septime degr. De
plus, les femmes se mariaient sans dot, et il leur tait constitu un
douaire, soit _prfix_, soit _coutumier_, ou tout au moins un
_mi-douaire_.

Mais le trait caractristique des constitutions thiopiennes, ce qui
contribuait surtout  prvenir l'encombrement des causes devant les
juridictions intermdiaires et la haute cour de l'Empereur, c'est que
pour avoir confi la puissance judiciaire  des organes remontant
hirarchiquement jusqu' l'Empereur, la nation ne s'en tait pas
dessaisie. L'accus ou le dfendeur avait le droit de choisir son juge,
tout thiopien tant considr comme apte  juger en premire instance
une cause civile, quelquefois mme criminelle,  condition toutefois
qu'il trouvt des assesseurs pour former son tribunal; et nul ne pouvait
se soustraire  l'obligation qu'imposait une dsignation pareille.
Aujourd'hui encore, la coutume rend doublement responsable le citoyen
qui refuse d'exercer ainsi le pouvoir judiciaire: il est responsable
envers l'ayant-droit d'abord des restitutions et dommages-intrts
auxquels et t condamn le dfendeur, et passible mme des peines
encourues par l'accus; il a  rpondre, en outre, de son fait de dni
de justice. Comme on le voit, c'est l'institution du jury, mais d'un
jury responsable, porte  sa dernire limite et fonde sur cette ide,
que la notion de la justice n'est point le privilge exclusif des lus
de la science judiciaire, mais un attribut de chaque homme, insparable
de sa conscience, et que c'est porter atteinte  cette conscience que de
frapper d'interdit sa principale manifestation.

Ce rgime judiciaire tablit entre les citoyens une solidarit
continuelle, soumet la justice  leur contrle permanent, les porte 
connatre leurs droits et leurs devoirs, leur permet de passer toujours
par le jugement de leurs pairs vritables, et la loi puise incessamment
une sanction et une force nouvelles dans la raison et la conscience
publique dont elle suit graduellement les progrs.

Quant  cette obligation de rendre la justice, les thiopiens disent
qu'elle est pour tout citoyen aussi imprieuse que celle de dfendre le
pays en danger, l'injustice tant de tous les ennemis le plus
redoutable.




CHAPITRE IV

CAUSES DE LA CHUTE DE L'EMPIRE.--DMEMBREMENT DU POUVOIR
IMPRIAL.--GONDAR.


En adoptant le Christianisme au quatrime sicle, la nation n'aurait
rien chang  ses constitutions dj anciennes. Les forces nationales et
leur ordonnance se cimentaient et se confirmaient de gnration en
gnration, sans autres modifications que celles qu'amne naturellement
le fonctionnement de toute vie. Notre pays, disent les traditionnistes,
vivait paisiblement sous l'oeil de Dieu; il pratiquait la justice, et
nos Empereurs, qui tenaient leur cour de l'autre ct de la mer, dans la
terre de Sana, changeaient des messages avec les rois de l'Inde, de la
Chine et du pays des Hbreux, et faisaient sentir leur influence sur les
peuples loigns. Mais, par suite de conseils que nous ignorons, ils
s'habiturent  rsider de ce ct-ci de la mer, o un climat meilleur,
un territoire fcond et facile  dfendre et des populations viriles et
bien ordonnes leur assuraient un asile inexpugnable. L'Islamisme
naquit; nos armes durent traverser la mer pour dfendre nos antiques
possessions contre les enfants d'Ismal, issu lui-mme d'une mre
mauvaise. Aprs de longues luttes, nous perdmes la terre de Sana.
Depuis lors, la mer a t notre frontire orientale, et nous avons vcu
chez nous chrtiens et heureux, sans plus intervenir dans les affaires
des autres nations. Les plerins nous apprenaient que les peuples
s'entre-dtruisaient autour de la ville de Constantin, o rgnaient les
Empereurs de Rome.

S'il faut en croire ces traditionnistes, c'est le Bas-Empire qui aurait
inocul  l'thiopie le principe de sa dcadence. Des lettrs revenus de
Jrusalem et de Bysance tonnrent le clerg indigne par les subtilits
thologiques des Grecs. Ils blouirent les Atss par la description des
splendeurs et de la toute-puissance des Csars byzantins, et leur
inspirrent l'ambition de les prendre pour modles. Les Atss envoyrent
des hommes savants  Alexandrie dont ils reconnaissaient la suprmatie
spirituelle, pour y tudier les lois du Bas-Empire. Ces hommes en
rapportrent un recueil compos des _Pandectes_, des _Institutes_ de
Justinien et d'une _Pragmatique Sanction_ altre, dit-on, par les
Cophtes, en vue de justifier la suprmatie de leur sige patriarcal. Ce
recueil, traduit en langue guez, ou langue sacre, donna naissance  une
classe d'hommes ncessaires  l'interprtation des textes. Ils se
recrutrent parmi les clercs qu'effrayaient les obligations de la vie
clricale proprement dite, et qu'attiraient la faveur du prince et les
bnfices rsultant de leurs fonctions d'organes de la loi.

Pour mettre en oeuvre ce nouveau code, les Atss augmentrent d'abord le
nombre restreint de troupes personnelles que les us leur permettaient
d'entretenir. Ils sduisirent les Likaontes et les Azzages, ces premiers
intresss  l'accroissement de la puissance impriale, et se
concilirent le clerg d'autant plus aisment que les docteurs de la loi
nouvelle sortaient de son sein.

Toujours d'aprs la tradition, ces conspirateurs contre les liberts
nationales commencrent  tendre la juridiction des Atss, en empitant
adroitement sur le droit de justice, qui appartenait encore  tous.
Quelques rvoltes partielles clatrent; l'Ats put les touffer. Mais
il fallait rompre l'accord existant entre l'aristocratie et les
communes: afin de les dsunir, l'Ats chercha  gagner les Dedjazmatchs
et autres grands commandants militaires. Ils relevaient, il est vrai, de
son investiture confirmative, mais depuis une poque recule, ils
devaient tre choisis parmi les membres de certaines familles, pour
lesquelles ces charges militaires constituaient un privilge.

Il prolongea d'anne en anne leurs pouvoirs, qui n'taient que
temporaires, et dont tous les ans il renouvelait l'investiture, lorsqu'
la fte de l'Invention de la Croix, les troupes des provinces venaient
dfiler devant lui. Bientt il leur permit de s'entourer, comme lui, de
gardes, et d'entretenir des troupes permanentes; il leur confra, comme
 ses reprsentants judiciaires, le droit de justice criminelle dans le
ressort de leurs commandements; et ds lors il eut des allis d'un bout
 l'autre de l'Empire. De paternelle qu'elle tait  l'origine, la
puissance souveraine tait devenue ennemie de la nation.

 l'exemple de l'Empereur, les Dedjazmatchs et autres grands Polmarques
eurent chacun une cour et des clercs qui les aidrent  absorber les
juridictions, en dmontrant, par leurs interprtations subtiles et
captieuses, que tout droit de juger dcoulait de l'Ats. Comme les
Atss, ils attirrent la noblesse  leurs cours, encouragrent ses
dsordres et favorisant tantt les plaintes des communes contre leurs
seigneurs, tantt les plaintes des seigneurs contre leurs communes, ils
arrivrent  dsunir la nation et finirent par concentrer en leurs mains
la juridiction civile. De gratuite qu'elle tait, la justice devint
salarie; les Likaontes, les Azzages et d'autres espces de _missi
dominici_ parcouraient les provinces pour la distribuer au nom de leur
matre. Des provinces se rvoltrent: elles furent vaincues et
expropries en masse de leurs droits.

La famille, cet lment essentiel d'ordre et de libert, tait encore
dans sa force; les nouveaux dominateurs l'affaiblirent, en accueillant
avidement les plaintes de ses membres contre son autonomie. La loi
salique qui l'avait rgie jusqu'alors cessa d'tre sa rgle absolue: les
femmes furent admises, comme les hritiers mles, au partage des terres;
des fiefs mme importants tombrent en quenouille. Nos femmes, m'ont
dit quelques indignes, ont perdu ds-lors, avec l'esprit de soumission,
leur principale vertu; notre vieux mariage chrtien et irrvocable
devint l'exception; le mariage dotal et accessible au divorce, la rgle;
les riches et les nobles, et nos Empereurs eux-mmes, y ajoutrent le
concubinat. Le discrdit cessa de frapper les btards: leur lgitimation
et l'adoption d'trangers achevrent de dtruire l'unit et la moralit
de nos foyers. La division habita parmi nous. Ds-lors les dlateurs ont
paru; les procs se sont multiplis; la connaissance des lois est
devenue une science abstruse, seme d'embches[7], et a donn naissance
 cette classe d'hommes dangereux qui font mtier de nous dfendre
devant nos juges. Nos familles se sont appauvries; nos communes se sont
dsagrges; les soldats de profession nous ont envahis; plus de sret
ni d'abondance dans nos campagnes, et au mot qui dsignait le
cultivateur on substitua la dsignation injurieuse qui prvaut
aujourd'hui. L'Empereur tait devenu tout, et tout tait devenu
l'Empereur.

  [7] On comprend que dans un pays o la justice se rendait
    gratuitement, et o la connaissance de la loi tait assez rpandue
    pour permettre  chaque citoyen de remplir les fonctions de juge ou
    de dfendre sa propre cause, la profession d'avocat, consquence de
    l'introduction d'un nouveau rgime lgal, ait t accueillie
    dfavorablement. Les avocats thiopiens se recrutent parmi les
    hommes d'une rputation quivoque. Ils se font redouter par
    l'adresse avec laquelle ils aggravent les moindres accusations et
    garent leurs adversaires dans les ddales de la chicane. Ils ne
    craignent pas de se porter comme dlateurs ou comme dnonciateurs
    publics; ils s'enrichissent, mais leur richesse passe pour n'tre
    pas durable, et il n'est pas rare, du reste, qu'ils succombent sous
    la main de quelque victime de leurs accusations. Les Wazaros ou
    nobles, et les gentilshommes, mettent de l'amour-propre  plaider
    leurs causes eux-mmes et  plaider, gratuitement bien entendu,
    celles de leurs concitoyens inhabiles  prsenter eux-mmes leur
    dfense. J'en ai vu se proccuper, au dtriment de leurs propres
    affaires, de la dfense d'un accus devant un tribunal, o le hasard
    les avait conduits. La qualification d'avocat applique  un homme
    qui ne fait pas mtier de plaider est regarde comme une injure qui
    rend passible de dommages-intrts.

Cependant Dieu envoya bientt des avertissements  nos matres. La
famille impriale se dsunit comme les autres, et l'Empire fut dchir
par des guerres entre prtendants  la couronne. On vit alors s'tablir
l'usage cruel par suite duquel,  l'avnement de chaque Empereur, tous
les agnats impriaux taient chargs de fers et relgus, leur vie
durant, dans quelque mont-fort. Aux plus favoriss on permettait les
jouissances matrielles. Ceux qui parvenaient  recouvrer leur libert
se rfugiaient dans les parties dsertes du pays, attiraient des
partisans en leur promettant le rtablissement de nos anciennes
institutions, et quelques-uns ont soutenu de longues guerres qui mirent
le trne en pril.

Il restait  dtruire compltement la proprit, gage de la stabilit de
la famille. Durant les guerres civiles, les Atss avaient expropri de
leurs terres des provinces entires; ils les donnrent  des colons
trangers ou les rendirent  leurs anciens propritaires, mais  des
conditions serviles, et ils affirmrent dsormais l'ide musulmane, que
le territoire de l'Empire appartenait  l'Empereur, et que leurs sujets
n'en pouvaient avoir que la jouissance. Bientt ils les appelrent
_leurs esclaves_, et, quel que ft son rang ou sa dignit, tout citoyen
qui avait  solliciter une faveur ou  rclamer un droit dut se dire
l'esclave de l'Empereur.

Le Lik Atskou me racontait qu'un jour les habitants d'une commune
loigne tant venus  l'audience de l'Empereur pour se plaindre de
quelque abus, l'empereur, aprs les avoir couts jusqu'au bout:

--Voyons, leur dit-il, sur la terre de qui tes-vous debout, en ce
moment?

--Sur celle de Votre Majest.

--Eh bien! trouvez d'abord dans l'Empire une motte de terre, d'o vous
puissiez rclamer sans tre sur ma terre: j'examinerai aprs.

Les hommes, ajouta le Lik Atskou, sont sourds et aveugles: on leur
crie, ils n'entendent pas; on leur montre, ils ne voient pas, jusqu' ce
qu'un jour un rien leur fasse subitement ouvrir les yeux et les
oreilles. Jusque l, dit-on, nos pres n'avaient pas cru  la ralit
d'un dpouillement aussi complet. Cette rponse sacrilge rpte
partout leur fit comprendre leur abaissement. Nous n'tions plus qu'une
nation de mendiants.

Comme pour accrotre ces misres, le clerg qu'on avait rduit au
silence en le comblant de biens, se livra avec fureur aux dissensions
thologiques. Les dissidents s'appuyrent sur des partis de mcontents:
des guerres civiles clatrent, au nom de la religion; les rpressions,
envenimes par l'esprit de secte, atteignirent tous les excs de la
barbarie, et, ces lugubres rpressions accomplies, les Empereurs se
faisaient gloire de convoquer des conciles ou des synodes et de dcider
en matres des questions du dogme. La nation tait extnue; les
Empereurs ivres d'orgueil. Il y a trois sicles environ, l'un d'eux,
aprs avoir vu dfiler pendant plusieurs jours ses armes,  la revue
annuelle, s'cria: Le monde entier ne me peut pas! et il pria Dieu
publiquement de lui envoyer un ennemi qui ft  sa taille!

Pendant toutes ces discordes, quelques provinces situes aux extrmits
de l'Empire s'en taient dtaches; entre autres, la province de Harar,
situe au S.-E.; elle avait adopt l'Islamisme et s'tait donn un roi.
Dans la seconde moiti du seizime sicle, un simple cavalier du nom
d'Ahmed, au service de ce petit souverain, prit la campagne avec
quelques compagnons, comme rebelle contre son prince qu'il accusait d'un
passe-droit. Il dtroussa les caravanes, arrta les voyageurs, pilla des
hameaux carts, et sa troupe s'augmenta. Redoutant pour ses mfaits la
vengeance de ses compatriotes, il s'loigna et s'en fut rder sur les
frontires de l'Empire. Il surprit et battit en plusieurs rencontres les
troupes du Mridazmatch ou Polmarque du Chawa, qui, s'tant mis
lui-mme en campagne, fut surpris, vaincu et tu. Les troupes d'Ahmed
grossissaient  chaque succs. Pour protger le Chawa, l'Empereur envoya
une arme; Ahmed la dfit en bataille range et tua de sa main le Ras
qui la commandait. Pour donner  ses entreprises une signification
religieuse et attirer du mme coup ses corligionnaires sous son
drapeau, Ahmed prit alors, conformment  l'usage arabe, le titre
d'Imam, qui signifie champion de la religion. Les chrtiens lui
donnrent le sobriquet de _Gragne_, qui veut dire gaucher. Il drouta
encore d'autres armes impriales. L'empereur marcha contre lui, fut
battu dans une grande bataille, et il fuyait devant son vainqueur, qui
le pourchassait de frontire en frontire, exterminant les chrtiens qui
refusaient de reconnatre Mahomet, lorsqu'une bande de hros portugais,
envoys au secours de l'Empire chrtien, dfit Ahmed Gragne dans une
bataille livre en Bgamdir. Ahmed y laissa la vie, et la restauration
de l'Empire put s'effectuer.

Les neuf annes, dit-on, durant lesquelles Ahmed Gragne ravagea l'Empire
furent les plus dsastreuses peut-tre que la nation eut  traverser.
Partout o campait l'Imam, les populations chrtiennes taient rduites
 opter entre l'Islamisme ou la mort. Son arme s'abattait sur une
province, la pillait, l'incendiait et passait au fil de l'pe tous les
habitants mles. Partout les glises furent dpouilles; quelques-unes
renfermaient des richesses considrables: on en cite dont la toiture
tait recouverte de lames d'or. D'autres possdaient des bibliothques
prcieuses, monuments des sicles les plus reculs[8], et les plus
anciens sanctuaires furent jalousement dtruits par le feu. Une portion
considrable de la population se rfugia chez les peuples voisins, o
elle vcut pour un temps: beaucoup de ces rfugis s'unirent  des
femmes trangres et donnrent naissance  des gnrations, qui ont
modifi profondment la physionomie originelle de l'antique race
chrtienne[9]. De tous cts, des bandes d'hommes rsolus  mourir au
moins les armes  la main, prenaient refuge dans les cavernes et autres
lieux-forts qu'offrent si frquemment les kouallas; ils y vivaient
d'herbes, de racines ou de la viande des animaux sauvages, s'entendaient
pour harceler les troupes musulmanes qui,  leur tour, les traquaient
comme des btes fauves, et, ds que le conqurant se portait sur
d'autres points de l'Empire, ils reparaissaient sur les deugas et
s'approvisionnaient en dvastant ce qu'avait laiss l'ennemi. Un grand
nombre de ces refuges purent se soustraire aux armes des Musulmans.
Mais, malheureusement, les monuments nationaux furent dtruits  tout
jamais. Gragne ne put nous assujettir, disent les indignes: il
paraissait, rien ni personne ne restait debout devant sa face; mais tout
se redressait contre lui, quand il tait pass; et cet obscur rebelle,
ce voleur de grands chemins n'aurait jamais pu faire impression sur
nous, si nous n'eussions t diviss et affaiblis dj par une srie
d'Empereurs qui nous avaient enlev les choses de nos pres.

  [8] Je dois  l'obligeance d'un bibliophile, M. Gustave Grandin, la
    communication d'un Trait fort rare publi au dix-septime sicle,
    et dont voici un extrait:

    ... Muleasses, Roy de Tunis, avait rig une trs-splendide
    bibliothque, au rapport de Louis d'Urreta, qui assure que Mena,
    Empereur d'thiopie, ayant entendu que l'arme de l'Empereur Charles
    V emportait cette despouille, il donna charge  des marchands
    gyptiens et vnitiens pour l'achepter  quelque prix que ce ft.
    Lesquels accomplirent une partie de son dessein, car, ils en
    obtindrent plus de trois mille, qu'ils lui envoyrent. Ce prince les
    reeut avec une grande ioye et les envoya incontinent dans la
    Bibliothque Royale des Abyssins. Laquelle  prsent ne cde  celle
    d'Alexandrie pour le nombre de ses livres; selon Paul Ioue et Henry
    de Sponde, vesque de Pamiers, _en ses Annales sacrez l'an 1535,
    num. 22..._ (_Du Roy de Tunis, pages 50, 51._)

    ... Louis Urreta, Espagnol, asseure qu'au monastre de Sainte-Croix,
    au mont Amara, il y a trois bibliothques trs-amples. Lesquelles
    contiennent _dix millions cent mille volumes_ escrits en beau
    parchemin et conseruez dans des estuis de soye. Cette grande et
    imcomparable multitude de livres (_comme l'on croit_) commena
    d'tre ramasse par Makada ou Nicaula, Reyne de Saba, et Melilek,
    son fils, qu'elle eut de Salomon. Duquel on dit que les oeuures y
    sont conserues avec celles d'Enoch, No, Abraham, et Job et des
    autres S.S. Pres: comme il appert par le catalogue fait par Antoine
    Bricus et Laurent Crmones. Lesquels par le commandement du pape
    Grgoire XIII et la prire du cardinal Guillaume Sirlet purent
    visiter ce miracle du Monde, pour les livres, que l'on appelle en
    langue thiopique ASSABRARIA. C'est une chose et trs-digne de
    remarque que la pratique qui se prit dans le couronnement des
    Empereurs des Abyssiens; qui est le don qu'on leur fait des clefs de
    cette Bibliothque Royale du Mont Amara, pages 51, 52.

    (Traict des plus belles bibliothques publiqves et particvlires,
    qvi ont est, et qvi sont  prsent dans le monde. Divis en deux
    parties. Compos par le P. Lovys Jacob.  Paris, chez Rolet Le Duc,
    rue Saint-Jacques, prs la Poste. M. DC. XLIV. Avec privilge du
    Roy.)

  [9] En Europe, o les besoins et l'attirail de la vie se sont
    multiplis, on conoit malaisment que des communes entires
    puissent effectuer de longs voyages et vivre longtemps  l'tranger,
    sans se dissoudre. J'ai t  mme de voir frquemment, sur une
    chelle rduite, ces migrations de communauts, et la constance avec
    laquelle elles gardaient leur organisation dans les pays, o elles
    avaient  vivre, m'a souvent donn lieu d'admirer ces effets de
    l'autonomie communale.

Sitt aprs la mort d'Ahmed Gragne, les populations rentrrent dans
leurs provinces, et ce dut tre un trange spectacle que celui de tout
un peuple revenant ainsi d'un exil de plusieurs annes et reprenant avec
ordre possession de l'hritage de ses pres. En consquence de leur
organisation vivace, ds leur rentre, les communes se trouvrent
reconstitues rgulirement; encourages par le clerg des campagnes,
elles se dressrent devant l'Empereur, reprirent leurs droits, et la
lutte recommena aussi vive que jamais. Les querelles religieuses
l'avivrent, et ces populations, quoique rduites, se livrrent de
nouveau aux guerres civiles. Grce  l'unit de commandement, les
partisans du Csarisme thiopien l'emportrent encore une fois, et les
Empereurs purent oprer sans entraves la restauration de leur pouvoir
d'aprs les formes les plus commodes pour leur omnipotence.

Mais quelque ingnieux que soit un lgislateur  disposer une socit
sur un plan prconu, et quelque puissant qu'il soit, elle chappe
toujours en quelques parties  ses prvisions et amne par l
l'croulement de son difice. L'homme n'invente pas plus une socit
qu'une langue: il contribue  leur vie; il les peut modifier; trop
souvent, il ne fait que les corrompre. L'invasion de Gragne tait venue
au moment o les Dedjazmatchs commenaient  se retourner contre
l'Empereur. Celui-ci, ayant matris encore une fois les communes,
disposant  son gr d'une aristocratie dcime et ruine par la rcente
invasion, et dbarrass en mme temps des craintes que lui avait donnes
la puissance dj excessive de ses Dedjazmatchs, aurait fait un retour
sur lui-mme: la solitude de son pouvoir l'effraya; il dit  ses
conseillers:

--Le fils de l'homme ne saurait porter seul la toute-puissance.

Mais il n'eut ni la grandeur d'me, ni la prudence de dposer ses
pouvoirs usurps et de reprendre ceux que lui confraient les
constitutions primitives. Il crut sauver l'Empire par des demi-mesures:
il rendit par octroi aux communes une partie de leur autonomie; mais
pour les maintenir dans sa dpendance et en imposer en mme temps aux
Dedjazmatchs et autres grands Polmarques dont il restreignit le nombre
et les attributions judiciaires, il forma des terres qui taient restes
sans matres, des fiefs ingnieusement rpartis, et les donna par
investiture annuelle aux cognats impriaux ou  ses cratures, en les
liant  la couronne par une vassalit directe. Il institua  perptuit
un nombre considrable de fiefs de franc alleu, tenus, les uns au
service de guerre, les autres  payer un cens annuel; des terres dites
de bouclier, de javeline ou de cavalier, semblables  celles dites
_Ziamet_, _Timor_ ou _Kilidj_, dans la constitution territoriale turque,
et dont le propritaire doit, en temps de guerre et selon leur tendue,
soit un service militaire personnel, soit un certain nombre de
fantassins ou de cavaliers quips. Ces dispositions abritaient la
couronne derrire une arme de vassaux directs, la plus nombreuse de
l'Empire. Il mcontenta ainsi les communes, par des restitutions
incompltes; les cognats, par la dpendance o les tenait l'investiture
annuelle; le clerg, par son immixtion dans la gestion des biens
clricaux; l'ancienne noblesse, par la cration d'une noblesse nouvelle,
et les grands vassaux par leur amoindrissement.

Malgr les efforts de ses prdcesseurs pour faire prvaloir le code de
lois import du Bas-Empire, la nation n'avait cess de protester de
diverses faons de son attachement  ses anciennes coutumes, et les
nombreux essais qu'ils avaient faits d'imposer par la force l'usage
exclusif de ces lois n'ayant produit que des rsultats phmres, il
s'tait tabli insensiblement comme un compromis, par suite duquel la
coexistence des deux rgimes de lois fut accepte, et les causes taient
soumises  l'un ou l'autre de ces rgimes, au choix du dfendeur.
Seulement, les hommes de loi, conformment  leur principe que toute
justice manait de l'Empereur, prlevaient  leur profit sur les parties
qui avaient recours  la justice coutumire, laquelle se rendait
gratuitement, les frais et cots qu'eut amens le fonctionnement de la
justice impriale.

Les Atss maintinrent l'incarcration perptuelle des agnats impriaux;
ils s'habiturent  continuer d'anne en anne le pouvoir aux princes
cognats: pour plusieurs mme, ils laissrent s'tablir une sorte
d'hrdit. Pour mieux assurer leur pouvoir en augmentant l'influence de
leur famille, ils tablirent que les princesses de leur sang
confreraient la noblesse  leurs maris, ainsi qu' leurs enfants. Le
mariage civil et soumis au divorce prvalait de plus en plus;
l'mancipation lgale de la femme avait accru les dsordres dans les
familles; les princesses impriales surtout donnaient les plus
scandaleux exemples d'immoralit, se mariaient et se dmariaient, et
finissaient par se contenter du concubinat. Les enfants issus de ces
associations tant dpourvus d'apanages proportionns  leur noblesse,
avaient recours aux libralits du souverain. Les dcorations, les
titres surtout se multiplirent, perdirent leur prestige, et propagrent
 la fois l'insolence et le servilisme. Sur plusieurs points de
l'Empire, les communes aides de leurs fidles allis, le clerg et
l'aristocratie des campagnes, entreprirent encore une fois la
revendication de leurs droits. Elles furent rprimes cruellement et
perdirent leurs dernires franchises. Tous les pouvoirs dpendirent du
caprice imprial; la hirarchie ne fut plus que fictive; une galit
servile rgna pour tous.

Mais en vertu de ce principe qui veut que les pouvoirs accumuls
s'altrent et communiquent leur corruption  leurs dpositaires, les
Atss se dpravrent, et la dissolution de l'Empire progressa
rapidement. Par condescendance pour l'opinion publique, et comme pour
faire illusion  leur peuple, les Empereurs affectaient de respecter
quelques-unes de ses anciennes liberts. Selon la coutume, l'Empereur
n'tait rellement le matre que sur une grande route; ds qu'il posait
le pied sur la terre d'une commune, il devait obissance  la loi de
cette commune et soumettre ses volonts aux officiers communaux. Les
Atss suivaient hypocritement cet usage et donnaient lieu quelquefois 
des incidents semblables  celui du moulin de Sans-Souci, faisant croire
ainsi  une libert et  une justice qui n'existaient plus. Ils
maintenaient aussi auprs de leur personne un _Akab-Saat_, officier
charg de rester debout auprs de l'Empereur quand il mangeait ou quand
il buvait, et de lui arrter mme la main, ds qu'il jugeait que son
matre dpassait les rgles de la temprance. L'Ats ne prenait pas un
repas, sans que l'Akab-Saat ft prsent; on citait des cas o cet
officier avait saisi la coupe. Mais les orgies impriales finissaient
frquemment par des excutions.

Plusieurs vastes provinces de l'empire, telles que l'Innarya et le Kafa,
le pays des Djindjerous, le Sennaar, une partie du grand Damote, le pays
des Gallas-Azabo, avaient profit des suites de l'invasion musulmane,
pour s'affranchir de leur vassalit  l'empire et se constituer en tats
indpendants. Les Empereurs, trop occups des discordes civiles pour les
faire rentrer dans l'obissance, se contentrent d'exercer vis--vis
d'elles une suzerainet qui de nominale devint fictive; ils se faisaient
donner nanmoins le titre de Rois des Rois. D'accord avec leurs
Likaontes et leurs clercs-lgistes, ils promulguaient des rescrits, des
ordonnances et des lois, statuaient sur les dogmes et discrditaient la
religion et le clerg en faisant prononcer l'excommunication contre les
infractions, mme lgres,  leur autorit. Bientt ils se livrrent
sans frein aux plus iniques extravagances. On raconte que l'un d'eux,
rentrant dans son camp et voyant l'enceinte o taient ses tentes,
imparfaitement palissade, manda le chef dont les troupes avaient
excut cette corve, et, pour complter la clture, le fit lier avec
quelques-uns de ses hommes, pour servir de palissade vivante. La nuit,
les hynes les dvorrent, pntrrent auprs de la tente impriale et
mangrent quelques gardes et le cheval favori de l'Empereur, qui
craignit pour lui-mme et cria au secours. Les traditionnistes ajoutent
que le lendemain le monstre dposa le sceptre et s'en alla, sous l'habit
religieux, mourir dans un koualla dsert, o, au jour anniversaire de
son dernier crime, on entend encore, dans la nuit, les hurlements des
hynes, les cris des victimes et un tumulte semblable  celui d'un camp
boulevers.

Un autre, pour se rfugier contre les remords et expier ses crimes, s'en
alla s'asseoir en un lieu cart et fit construire autour de lui un mur
circulaire, sans porte ni fentres, et recouvert d'une vote; on
pratiqua dans le mur pais une seule lucarne, par laquelle, sans pouvoir
le voir ni en tre vu, on lui passait le pain et l'eau. Parfois des
visiteurs compatissants l'appelaient; il leur tenait des discours
mouvants dont on rapporte encore des lambeaux. Il vcut ainsi plusieurs
annes. Un jour, comme il ne rpondait pas, on dmolit ce spulcre, et
on trouva son corps dans l'attitude d'un homme qui prie.

Les stupides tyrannies des Atss provoqurent rbellions sur rbellions.
Ils avaient ni la libert, ni jusqu' la proprit et n'avaient plus
devant eux qu'une nation miette, qui ne leur offrait plus aucun appui
contre les partis. Comme pour prcipiter l'agonie de l'Empire, des
tribus Ilmormas s'enhardirent et entamrent les frontires au S.-E.,
prirent pied et s'tendirent rapidement dans le Wollo et dans le grand
Damote, pendant que de tous cts les autres frontires se morcelaient
au profit de peuplades paennes ou musulmanes.

Les Atss devinrent le jouet de leurs Polmarques, dont la plupart
tenaient  la famille impriale par le sang ou par leurs alliances.
Dshabitus depuis longtemps de prsider  la guerre, du fond de leur
palais de Gondar, ils faisaient insidieusement ressurgir le fantme des
liberts communales et s'ingniaient  opposer entre eux l'aristocratie,
le clerg et les Dedjazmatchs, dont ils subissaient de plus en plus les
insolences croissantes. Enfin un Ras ou Polmarque du Tegrae vint 
Gondar avec son arme, dtrna l'empereur Joas, le fit trangler et
intronisa son successeur. Pendant quelques annes encore les Ras,
Dedjazmatchs et Polmarques de tous grades s'entreheurtrent autour du
palais imprial, intronisant et dtrnant leurs cratures.

Vers la fin du dernier sicle, un flot victorieux porta l'Ats Tekla
Guiorguis sur le vieux trne: il s'y cramponna et jeta la confusion
parmi ses adversaires. On put croire qu'il ferait revivre le prestige de
sa famille: son intelligence cultive, les charmes de sa personne, son
audace et ses libralits lui acquirent pendant quelque temps une
prpondrance incontestable. Le peuple, qui voyait avec chagrin
l'humiliation de son antique famille souveraine, esprait qu'il ferait
appel aux anciennes constitutions. Comme me l'ont souvent rpt les
indignes, on se serait ralli autour de lui, et les princes, les
Dedjazmatchs et tous les aventuriers militaires, qui s'entrebattaient
pour le pouvoir, auraient t rduits au silence. Plus d'une fois les
hommes d'une commune se sont rendus, la nuit, en troupe, au camp de
l'Empereur, et l, faisant entendre le cri d'usage, sinistre et
suppliant, qui annonce que des opprims rclament justice, ils
interrompaient le sommeil de l'Ats et lui disaient:-- notre pre, que
Dieu prolonge tes jours, et que nos conseils ne t'attristent pas, car
nous te sommes soumis. N'aie pas peur: le Roi de tes anctres sera avec
toi. Ne t'a-t-il pas revtu de notre pays comme d'un vtement de force?
Sois rassur et dis seulement: Je vous rends les constitutions de vos
anctres; et pour les faire revivre, tes peuples se dresseront comme
une fort sans fin, o disparatront tous les voleurs de pouvoirs, ces
vautours!

Et ces conseillers dvous disparaissaient avant le jour.

Mais Tekla Guiorguis n'osa pas, et une dernire coalition le prcipita
du trne.

Comme beaucoup de ceux qui,  quelque degr qu'ils se trouvent de la
hirarchie sociale, ont eu  porter le poids de la chute de leur
famille, l'Ats Tekla Guiorguis, que les indignes regardent comme leur
dernier Empereur, avait quelques-unes de ces vertus matresses
ncessaires  un bon souverain.

--Dieu, ajoutent-ils, le choisit comme victime, pour qu'on ne pt douter
qu'il punissait en lui ses coupables prdcesseurs.

Cependant, il rpugnait  la nation de se fractionner et de se dpartir
de son ancienne forme de gouvernement imprial. Les coaliss victorieux
mettaient en avant la ncessit de restaurer le vieux droit coutumier,
et,  l'instigation de leur principal chef, le Ras ou Polmarque du
Tegrae, ils choisirent pour Ats un agnat imprial d'une nullit
notoire; et le laissant dans Gondar sans revenus, sans gardes et sans
autorit, ils se retirrent dans leurs provinces, dsunis et comme
honteux de leur victoire. Quant aux grands vassaux qui avaient combattu
avec l'Empereur dtrn, les uns taient tombs en captivit, les
autres, sous la conduite des chefs du Gojam, ayant pu regagner leurs
gouvernements, s'y fortifirent dans l'attente des vnements; les
Dedjazmatchs rests neutres suivirent cet exemple, et au printemps,
l'thiopie se trouva toute hrisse d'hommes en armes. La restauration
de l'ancien Empire avec les coutumes servait de mot d'ordre aux coaliss
et  leurs adversaires. Mais, aux lueurs des premiers incendies, les
masques, tombant, ne laissrent apparatre que convoitises et ambitions
personnelles. Malheureusement, le peuple tait en haleine de guerre; les
provinces se rurent les unes contre les autres et donnrent le triste
spectacle de partis qui s'entredchirent au nom de l'ordre et de la
justice dont les reprsentants sincres manquaient partout. Ces partis
ne tardrent pas  se fractionner,  se multiplier, et la guerre civile
fut endmique. De localit  localit, les communications devinrent
dangereuses ou cessrent tout--fait: le commerce, les changes
journaliers ne se firent plus que les armes  la main; et pendant que
Ras, Dedjazmatchs et chefs  tous les degrs s'alliaient, se
trahissaient et se heurtaient au centre de l'Empire, les incursions
trangres en rtrcissaient encore les frontires. Les paysans ne
s'occupant plus que de combat ou de pillage, la culture des terres fut
abandonne ou laisse aux femmes et aux enfants; des famines
contriburent au dpeuplement; les hernes, ou terres abandonnes,
s'tendirent de plus en plus; les btes froces prenaient la place des
habitants; les troupeaux disparaissaient, et des bandes de soldats sans
matres, espces de miquelets, prts  passer au service du plus
offrant, pouvantaient le pays par leurs sauvages excs. Ce fut alors,
dit-on, qu'on substitua au terme gnrique dsignant le militaire,
l'homme de guerre, le mot _Wattoadder_ qui le dsigne aujourd'hui, et
dont l'tymologie signifie un homme sans feu ni lieu. Ou s'gorgeait aux
crmonies funraires, aux mariages, devant les tribunaux, aux portes
des glises; le parjure et toutes les violences devinrent les moyens;
les jouissances immdiates, l'unique but; et comme une socit, si bas
qu'elle soit tombe, a besoin pour vivre, de quelques vertus, au milieu
de ce dbordement de tous les apptits mauvais, le bien se mlait au
mal, et des clairs d'hrosme illuminaient frquemment ces sinistres
perspectives. La conscience publique se pervertit promptement au
spectacle des accouplements de vertus et de crimes. S'il faut en croire
les thiopiens, ils se seraient accoutums, ds cette poque seulement,
 tablir avec la morale de dplorables compromis qui n'excitent plus
chez eux aujourd'hui que la rprobation de quelques austres penseurs,
toujours rares en tous pays.

Le clerg sculier, de son propre aveu, avait contribu puissamment, par
ses erreurs et son indiscipline,  disloquer l'Empire; mais la
catastrophe accomplie, il reprit le sens de sa haute mission. Frapp
dans ses richesses, devenues excessives, il se rfugia dans son domaine
transterrestre, combattit toutes les injustices par ses anathmes et se
rangea rsolument du ct des opprims.

L'inscurit tant devenue gnrale, les populations s'habiturent 
dposer leurs valeurs mobilires dans les monts-forts, dans les cavernes
fortifies et surtout dans les villes et bourgs dont les glises
jouissaient du droit d'asile, et o se rfugiaient aussi, dans les
moments les plus difficiles, les femmes, les enfants, les vieillards et
les infirmes des campagnes. Ces asiles, sans remparts, sans garnison, et
d'accs facile, n'avaient, pour gardien et dfenseur, que le clerg de
la paroisse, prsid par un abb que nommait le Dedjazmatch. Ils
servirent de dernier abri au droit,  l'enseignement,  l'industrie et
au commerce; les foires et marchs hebdomadaires ne se tinrent plus que
dans leur enceinte, sous la juridiction de l'abb, laquelle s'tendait
sur tout homme ayant pos le pied en de des limites de l'asile et
couvrait galement la personne du faible, de l'opprim, du malfaiteur et
du criminel. Cet tat de choses, qui subsiste encore aujourd'hui,
mettait souvent en prsence les abbs et les puissants du dehors; le
droit d'hbergement exerc par les soldats du Polmarque de la province,
les dpts de lgalit contestable, les dlinquants de toutes sortes,
les meurtriers, les dserteurs ou les transfuges donnaient souvent lieu,
de la part des chefs militaires,  des rclamations contre la
juridiction clricale. L'abb et son clerg n'avaient  opposer  leurs
prtentions que des armes spirituelles, et les reprsentations faites au
nom du droit, de la lgalit et de l'opinion publique. En gnral, ces
ecclsiastiques se faisaient maltraiter, parfois mme tuer, plutt que
de livrer ce qu'on leur demandait: ils s'criaient: Vouons nos corps au
tranchant de l'pe! En sa qualit de suzerain de l'abb, le
Dedjazmatch dcidait de la lgalit de ces rclamations, qu'il avait
quelquefois provoques lui-mme indirectement. L'abb, accompagn de son
clerg et muni des emblmes du culte, comparaissait devant la cour de
son suzerain, dfendait ses droits, et il n'tait pas rare que, tournant
son accusation contre son suzerain lui-mme, il le sommt de descendre
de son sige pour ester en justice. Celui-ci nommait alors un
mandataire, remontait sur son alga et chargeait un de ses soldats de
conduire les parties  Gondar, devant le tribunal des Likaontes. J'ai
plus d'une fois assist  des dbats de cette nature; j'ai vu ces gens
d'glise, faibles et sans armes au milieu d'hommes de guerre, plaider au
nom du droit, fltrir les convoitises menaantes de la soldatesque qui
les entourait, invoquer loquemment la rprobation contre de puissants
adversaires, et les amener  dsavouer eux-mmes cette force qui faisait
leur orgueil.

Dans les cas de violation manifeste d'un asile, le clerg rgulier
s'mouvait; les religieux les plus vnrs quittaient leurs solitudes,
rassemblaient le clerg des paroisses, allaient dans les camps, et
gnralement ils obtenaient justice. Lorsque le vrai coupable tait le
Dedjazmatch, ils l'amenaient  rsipiscence, sinon ils l'excommuniaient,
menaaient ses serviteurs de l'anathme, s'ils continuaient  le servir,
mettaient la province en interdit, et, secourus par les religieux des
provinces voisines, soulevaient contre lui la rprobation nationale. Les
cas les plus dangereux, heureusement peu communs, taient ceux o
quelques-unes de ces bandes de soldats, passant du service d'un
Dedjazmatch  celui d'un autre, recevaient l'hospitalit pour une nuit,
et faisaient natre quelque prtexte pour piller les citadins. Les
religieux sommaient alors le Polmarque de la province, sous peine
d'excommunication, de poursuivre les violateurs, et enjoignaient  tout
chrtien de leur refuser l'eau, le feu, la nourriture, l'abri, et de
dsigner le chemin qu'ils avaient pris. Pour viter de prir par le fer,
les coupables se dispersaient ordinairement devant l'animadversion
gnrale. Justice faite, ces ermites, parmi lesquels on voyait souvent
la personnification hroque des vertus chrtiennes et de la conscience
publique, s'en retournaient  leurs dserts, laissant derrire eux une
trace bienfaisante.

On ne peut s'empcher de reconnatre chez ces religieux, spars de
l'unit chrtienne par le fait plutt que par la volont, une pit et
des vertus incontestables; leur dtachement, leur dnment de tout ce
qui excite les convoitises des hommes, leur donnent un ascendant, accru
souvent du souvenir de leur vie passe. On trouve parmi eux beaucoup
d'hommes appartenant aux premires familles, d'anciens notables, des
soldats ou des chefs clbres, qui,  la suite de quelque grand chagrin
ou d'un retour subit sur eux-mmes, ont quitt famille, dignits, rang,
fortune et jusqu' leur nom, pour prendre l'habit religieux et aller
vivre d'austrits dans les cavernes ou les hernes les plus sauvages.
Quelques-uns s'entourent, pour disparatre, de prcautions telles que
leurs meilleurs amis perdent leur trace, jusqu'au jour o ceux-ci,
frapps par quelque infortune, un chevrier, un ptre ou quelque paysan
leur apporte de la part d'un moine inconnu des encouragements et des
conseils trahissant une vieille intimit. Quelquefois une catastrophe
publique leur fournira l'occasion de reconnatre, parmi des religieux
accourus au secours de quelque principe social, celui dont ils
regrettent la perte depuis des annes. Ces ermites se prsentent
quelquefois dans les camps, o, la veille encore, les trouvres
chantaient leurs exploits militaires, leurs actes de folle gnrosit,
et l'on comprend avec quelle motion leurs anciens compagnons d'armes ou
leurs anciens adversaires les revoient, dpouills de tout l'appareil
qui faisait leur recherche et leur orgueil, et leur entendent dire: 
frres, qui tes encore dans le rve dont nous sommes sortis, nous vous
en supplions, ouvrez un instant les yeux et considrez ce qui nous
amne.

Bien avant la chute de l'Empire, le clerg sculier, par la double
raison de son origine presque exclusivement plbienne, et de cet esprit
de vritable libert qu'inspire le christianisme, se pronona
nergiquement en faveur des communes, qui, grce aussi au concours que
leur demandaient les chefs de guerre, reprirent dans plusieurs provinces
l'usage de leurs liberts. De plus, par son enseignement de l'histoire,
du droit crit, de la grammaire, de l'loquence et de la thologie, le
clerg maintint une morale chrtienne, les vertus civiques qui en
dcoulent, la puret de la langue, les traditions et l'esprit national.

On a vu qu' l'exemple du Bas-Empire, et encourag par quelques
Empereurs, le clerg s'tait adonn aux subtilits thologiques; il
n'avait pas tard  se diviser; l'ignorance s'tait accrue et le peuple
thiopien, dou d'un instinct religieux vivace, s'tait partag en trois
sectes principales, sur les rivalits desquelles s'taient entes plus
tard les rivalits politiques. C'est ainsi que le clerg a attis les
guerres civiles, branl dans l'esprit du peuple le respect de son
enseignement, et qu'en portant atteinte  son propre prestige par les
irrgularits de sa conduite, suite immanquable de son indiscipline et
du dsordre des pouvoirs sociaux, il s'est priv de la force ncessaire
pour empcher qu'il ne s'introduist dans les moeurs certaines
tolrances contraires  la moralit de la famille, qui dfigurent
aujourd'hui la physionomie chrtienne de ce peuple. Mais une runion
d'hommes ne commande pas longtemps les vertus, sans les pratiquer
elle-mme. Le clerg aurait sans doute perdu tout prestige comme
l'Empire, s'il n'et produit une succession d'hommes d'lite, dfenseurs
sincres du bien, reprsentants des plus hautes vertus clricales et
civiles, qui lui ont maintenu jusqu'aujourd'hui une certaine autorit,
la seule qui ait survcu aux dsastres, et autour de laquelle se
groupent encore les lments de la vie sociale. C'est lui qui recueille
dans ses maisons, et sous le porche de ses glises, les malades, les
infirmes et les blesss; qui amne les rconciliations et prside aux
traits de paix; qui se montre presque partout le champion de l'opprim
et fait entendre aux puissants des avertissements salutaires. Il
prodigue, il est vrai, les excommunications, au point d'en attnuer
l'effet, mais il ne cesse du moins d'entretenir le culte du droit, de la
justice et de la morale, et de sonner le tocsin en leur nom.

Pendant que le Tegrae, le Bgamdir, l'Idjou, le Gojam et le
Wora-Himano, se combattaient pour la prpotence, entranant les autres
provinces dans des alliances temporaires, dictes par les intrts du
moment, seul, le Chawa, avec ses annexes, spar du reste de l'thiopie
chrtienne par les Ilmormas du Wallo, vivait en paix. Le Polmarque de
cette province portait le titre de Maridazmatch. Le dernier qui en avait
t rgulirement investi, s'en tant dclar roi, ds la chute de
l'Empire, avait pu lguer le pouvoir  sa famille; et, pour empcher ses
hritiers d'allumer la guerre civile par leurs rivalits,  l'exemple
des Empereurs, il avait fait adopter l'usage de tenir en captivit
perptuelle tous les parents mles du prince rgnant. Mais quoique le
Chawa ft la seule portion de l'ancien Empire, o l'autorit et une
base un peu stable, les esprances nationales se concentraient ailleurs.

Les derniers Atss avaient pris l'habitude de donner en apanage au _Ras
bitwodded_ ou Grand Conntable, la province du Bgamdir et ses
dpendances, comprenant tout le pays born au Nord par la chane de
collines o est situ le col de Farka,  l'Ouest par le lac Tsana, au
Sud par l'Abbae et son grand affluent le Bechelo, et  l'Est par le
Takkaz. Sa position centrale, ses avantages au point de vue
stratgique, le caractre belliqueux de sa population nombreuse, son
voisinage de Gondar et le prcdent tabli en faveur de sa suprmatie,
contriburent  faire de cette province comme la capitale politique de
la nation et le point de mire de toutes les ambitions. Aussi fut-elle
conquise successivement par les Polmarques du Tegrae, du Gojam, du
Wora-Himano et de l'Idjou; le vainqueur se faisait nommer Ras bitwodded
par le titulaire de l'Empire, qui croupissait dans le palais dmantel
de Gondar, ou bien, plaant quelque nouvel agnat sur ce trne drisoire,
il s'inclinait devant sa propre crature et se relevait Grand
Conntable.

Vers la fin du sicle dernier, le chef d'une famille musulmane de
l'Idjou, nomm Gouangoul, Ilmorma d'origine, s'empara de l'autorit dans
sa province; son fils Guelmo lui succda, puis Ali, surnomm Tallag (le
Grand). Celui-ci soumit les provinces de Tohelederi, Dawont, Kallou et
Delanta, voisines de l'Idjou; il marcha contre le Bgamdir et le conquit
en une seule bataille, sur une arme cinq ou six fois plus nombreuse que
la sienne. Ddaignant de se faire nommer Ras, il s'intitula Imam; en
consquence, il voulut imposer l'Islamisme  ses sujets du Bgamdir,
mais cette tentative faillit le perdre; il y renona; et aprs quelques
annes de rgne, qu'il passa toujours  cheval, guerroyant contre ses
rivaux, il mourut, recommandant  sa famille de respecter la foi de son
peuple. Cette famille fut refoule en Idjou o elle maintint son
indpendance pendant quelques annes, sans pouvoir ressaisir le Bgamdir
d'une faon durable; un accident de la fortune le rendit  Gouksa,
troisime successeur d'Ali-le-Grand. Pour se faire mieux agrer de ses
sujets, Gouksa adopta le christianisme, mais resta, dit-on, musulman par
ses sympathies. Prudent, cauteleux, rancunier, conome, habile 
dissimuler et  contenir ses ennemis les uns par les autres, il dut,
quoique peu guerrier, faire trs-souvent la guerre, et, grce  son
habilet  choisir ses lieutenants, elle tourna constamment  son
avantage. Son rgne d'une trentaine d'annes fut regard comme un rgne
de paix, de scurit et d'ordre relatif.

Ds le dbut des guerres civiles, la noblesse et les paysans avaient uni
leurs intrts; le clerg leur tait acquis, et les communes s'taient
rveilles de leur lthargie; la noblesse combattit pour elles, et les
paysans soutinrent leurs seigneurs, lorsque ceux-ci opposaient quelque
rsistance aux volonts des Dedjazmatchs. La fodalit reprit de la
force de l'union sincre de ses deux lments essentiels.

Afin de mieux rduire ses sujets, Gouksa s'appliqua, comme les
Empereurs,  dsunir les paysans et les nobles; mais il s'y prit en sens
inverse. Les Empereurs avaient rendu la noblesse insolente en favorisant
son luxe et ses empitements sur les communes;  l'exemple
d'Ali-le-Grand, Gouksa affecta au contraire une simplicit galitaire et
une rusticit de moeurs, qui flattaient le peuple et provoquaient les
ddains de la noblesse. Au lieu d'employer les sommes provenant des
impts  augmenter le luxe de sa cour, il les entassait dans ses
monts-forts. Il aviva les rivalits entre les chefs des grandes
familles, afin de se mnager des prtextes de les rprimer et de rduire
leurs prrogatives. Il tint le clerg  l'cart des affaires, usa envers
lui de formes respectueuses, mais ne laissa chapper aucune occasion de
discrditer ses principaux membres par une indulgence ddaigneuse.
Lorsqu'il crut avoir gagn le peuple, il rsolut de dpossder
ouvertement la noblesse et inaugura cette politique par un ban rest
clbre, qui a fait donner  la dynastie de Gouangoul et d'Ali-le-Grand
le nom de dynastie de Gouksa. Ce ban tait ainsi conu:

Entends, pays, entends, entends! Que l'pe dcide contre les ennemis
de notre matre! La terre est  Dieu; l'homme n'en saurait tre
qu'usufruitier. Il la fconde par ses efforts; il passe; la terre
l'engloutit et reverdit au soleil. Qu'est-ce qu'un propritaire dont
l'objet est plus fort que lui? Dtenteurs de terres nobles et tenanciers
de fiefs, il n'y a pas de droit de suzerainet hrditaire. Dieu le
donne  qui il lui convient; il me l'a donn,  moi, Gouksa! Je suis le
seigneur du sol: toute terre relve de moi, et c'est moi seul qui la
dispense  mon gr! Femmes nobles et seigneurs, tenanciers de fiefs,
prsentez-vous; je confre rang et investiture! Que ceux qui ne m'aiment
pas s'loignent ds cette heure! Laboureurs, labourez; trafiquants,
continuez votre trafic. C'est moi qui suis votre droit et votre force!
Hommes et femmes nobles, cavaliers et gens de guerre, venez vous ranger
autour de moi!

On comprend difficilement que Gouksa ait os proclamer ainsi par ban, en
Bgamdir, o sa puissance n'avait aucune racine, et o les populations
taient encore frmissantes, que le droit de proprit tait rvocable.
Mais que ne peut-on pas faire d'un peuple divis! Gouksa avait eu soin
de faire rpandre la croyance qu'une certaine classe de propritaires
faisait seule obstacle  la bonne administration de ses tats et au
bonheur rgulier des cultivateurs, et que ses sujets seraient heureux,
le jour o ils deviendraient tous gaux devant lui. Cette classe se
composait des propritaires de terres allodiales, nobles ou roturires,
parmi lesquelles les unes taient censables, les autres censables. Ces
propritaires formaient la classe la plus indpendante de la nation et
la plus nombreuse aprs celle des laboureurs, dont ils partageaient les
proccupations et les intrts, et dont souvent mme ils pousaient les
filles. Malgr le droit d'anesse, l'admission de plus en plus frquente
de la femme  l'hritage territorial tendait  restreindre leurs
hritages, et, par la modicit croissante de leur fortune,  les faire
rentrer dans la catgorie des paysans,  la circonstance prs que leurs
terres restaient allodiales, quelquefois mme saliques. Cet tat de
choses leur donnait sur le paysan une influence qui leur permettait de
l'entraner  rsister avec eux aux exactions des seigneurs de grands
fiefs que les empitements des Atss avaient rendus amovibles, et qui,
depuis la chute du trne, tenant leur investiture annuelle des
Dedjazmatchs, taient devenus les instruments de leurs malttes. D'autre
part, ils taient les meilleurs soldats des Dedjazmatchs et Polmarques;
la plupart servaient quelques annes, ne ft-ce que pour acqurir
l'exprience des affaires et ce relief que confre aux yeux du peuple la
qualit d'ancien militaire; beaucoup vivaient dans les cours des
Dedjazmatchs, o ils occupaient les plus grandes charges. Depuis la
chute de l'Empire, cette classe d'hommes qui formait comme le coeur de
la nation, a fourni un grand nombre de chefs de guerre clbres et de
Polmarques. En assimilant leurs terres allodiales aux terres de fiefs
amovibles, Gouksa augmentait ses revenus d'un chiffre considrable et
brisait la dernire et la plus redoutable rsistance que le Bgamdir pt
opposer  la domination d'une famille impatiemment supporte, surtout 
cause de son origine et de ses traditions musulmanes.

Le paysan applaudit: il ne sentait pas encore que cette mesure
galitaire empirait sa situation, puisqu'elle lui enlevait ses derniers
dfenseurs, qui allaient naturellement grossir le nombre de ses tyrans,
les anciens titulaires de grands fiefs dont les Atss et les Polmarques
avaient dj fait des exacteurs en rendant leur existence prcaire. Ces
derniers reprsentants de la vritable noblesse territoriale
indpendante crurent prolonger leur existence en se prtant  leur
propre abaissement. Il y a manire de faire accepter aux hommes ce qui
leur est le moins profitable, et ces possesseurs de fiefs inalinables,
de terres libres  divers degrs, devinrent les courtisans de Gouksa.
Une premire anne, il maintint le _statu quo_, en confirmant les
investitures aux titulaires; puis, tous les ans, sous quelque prtexte,
il en dpouilla un certain nombre, et,  la fin de son rgne, il avait
ruin ou dispers les grandes familles de ses tats, dpossd les
seigneurs et notables qui lui portaient ombrage, augment
considrablement ses revenus, annul l'action politique du clerg,
rtrci les liberts des communes, tout en augmentant leurs impts; et
concentr presque tous les pouvoirs en ses mains.

Les Polmarques de sa mouvance suivirent son exemple, ainsi que les
Polmarques du reste de l'thiopie,  l'exception, toutefois, de ceux de
l'Agaw-Medir, du Damote et du Gojam. Ces provinces, gouvernes par des
princes cognats de la famille impriale, conservrent, en grande partie,
les liberts traditionnelles. Quant  la province de l'Idjou, berceau de
la dynastie de Gouksa, chaque fois que ses matres ont voulu attenter 
ses franchises, elle a rpondu par des rebellions nergiques, et c'est
jusqu' ce jour le pays de l'thiopie o le peuple jouit du plus de
libert. Presque partout ailleurs, le sort des populations fut livr 
l'arbitraire d'un systme fodal mutil en ce qu'il pouvait avoir de
bon. Les nobles dpossds se firent tous soldats de fortune: les
Polmarques mirent de l'mulation  les retenir  leur service, au moyen
de dignits et d'investitures annuelles, et ces seigneurs temporaires
exploitent et pressurent aujourd'hui  ruine les contribuables de leurs
fiefs sans avenir pour eux. La rapacit de ces tyranneaux pousse les
cultivateurs  un dsespoir tel, que parfois des communes entires
prfrent abandonner leurs terres et migrer dans les tats voisins. 
la mort ou  la chute du Polmarque, ils reprennent leurs hritages, si
le rgne de son successeur est plus quitable. Ceux qui se sentent de
l'nergie s'enrlent dans les bandes de soldats, prfrant  la
servitude de la vie des champs, les prils et l'indpendance de la vie
militaire, et dans chaque province, le camp du Polmarque regorge de
soldats turbulents et avides, vivant gament au jour le jour, tandis que
les contribuables des villes, et surtout ceux des campagnes, vivent
furtivement, en proie  toutes les craintes, et rduits  ruser pour
dissimuler mme leur pain quotidien. La puissance des Polmarques est
elle-mme prcaire: sujets aux retours qu'entrane la frquence des
guerres, aux trahisons de leurs allis, aux dsertions de leurs soldats,
peu d'entre eux peuvent se vanter d'avoir reu le pouvoir de leur pre,
presque aucun n'est assur de le lguer  son fils. Quelque soldat de
fortune, parti quelquefois des rangs les plus humbles, recueille son
hritage.

Comme on l'a vu, d'aprs la constitution antique, le droit de justice
n'manait pas des Atss; ils l'exeraient, il est vrai, mais dans des
cas dfinis et rares; ils en taient surtout les gardiens, les
dpositaires. La nation exerait ce droit elle-mme: le chef de famille,
la commune, les tribunaux improviss entre citoyens, la noblesse
territoriale; reprsentaient autant de juridictions, qui dispensaient
ordinairement d'avoir recours au tribunal suprme des Atss, et, quoique
vaincue, aprs une lutte contre eux, plusieurs fois sculaire, pour la
conservation de ce droit, la nation n'a jamais perdu compltement
l'habitude de l'exercer. Les Polmarques, qui avaient tout fait pour
accaparer ce droit au bnfice des Empereurs, eussent voulu le garder
pour eux-mmes, lorsque l'Empire tomba; mais,  cause de la nature
prcaire de leur autorit, ils n'osrent pas affronter en ce point
jusqu'au bout le sentiment intime de leurs sujets; les circonstances
leur vinrent bientt en aide.

Les communes reprirent leur juridiction primitive; mais lorsque des
conflits s'levrent entre elles, comme il ne se trouvait plus aucun
pouvoir judiciaire intermdiaire entre elles et le pouvoir central
reprsent dsormais par les Dedjazmatchs, ou autres Polmarques,
hritiers de fait, et chacun dans ses tats, du pouvoir imprial, elles
comprirent alors la faute qu'elles avaient commise en laissant draciner
ce qui restait de la noblesse territoriale, et elles durent subir en
tout la juridiction des Polmarques. Ceux-ci empitrent de plus en
plus, jusqu' absorber toutes les causes entre citoyens, en rpartissant
toutes les communes de leurs tats en fiefs qu'ils distribuaient
annuellement  leurs hommes d'armes. Chaque Dedjazmatch, depuis ce
temps, entretient quelques hommes de loi, pour interprter au besoin le
texte du code de Justinien; mais, si ce n'est pour les causes
criminelles, il est rare qu'on y ait recours, ce recours dpendant des
parties qui se rclament presque toujours des lois coutumires. Les
Polmarques et leurs dlgus jugent d'aprs elles, mais,  l'exemple
des hommes de loi des Empereurs, ils prlvent des frais de justice, qui
ruinent les plaideurs et constituent leurs principaux bnfices. Dans
les causes civiles, ces frais montent souvent jusqu' la moiti des
valeurs en litige. Depuis que la justice coutumire a cess d'tre
gratuite, sa vnalit est devenue notoire. Nanmoins ces tribunaux
dgrads subissent encore la pression de la conscience publique, qui
leur apparat comme un fantme et donne encore assez souvent le
spectacle consolant des embarras de la force injuste aux prises avec le
droit et la faiblesse qu'elle opprime. Il s'est bien trouv, tantt dans
une province, tantt dans une autre, quelques Polmarques qui se sont
efforcs de relever l'autorit de la justice et de la morale. On cite
parmi eux, le Ras Wold Sillass, qui gouverna le Tegrae pendant plus
de vingt ans; les Ras Halo et Mred, Gouverneurs du Gojam et du Damote;
le Dedjadj Sabagadis, en Tegrae; le Ras Halo, dans le Samen, et
plusieurs Polmarques de moindre importance dont la mmoire est bnie.
L'action de ces hommes de bien, quoique borne  l'tendue de leurs
domaines, a exerc nanmoins sur le reste du pays une influence
salutaire. Malheureusement, dans la longue lutte que le droit indigne
avait soutenue contre le code byzantin, il avait subi des altrations
dans ses parties essentielles, celles qui rglent la famille, la
proprit et le mariage: la famille est reste dmantele; le mariage et
la proprit n'ont plus rien de stable, et n'tait l'esprit chrtien
planant au-dessus de cette nation dsoriente, et qui, bien qu'altr,
l'illumine encore quelquefois, elle aurait atteint depuis longtemps le
dernier degr de la dchance et de l'abaissement.

Comme dans toute socit anarchique, la carrire des armes offre le seul
refuge  ceux qui ont souci de leur dignit; aussi les camps
renferment-ils,  quelques exceptions prs, l'lite de la nation. Les
cognats de la famille impriale dont le nombre est grand, se font
presque tous soldats. Leur origine leur assure la considration, et,
pour peu qu'ils dploient des qualits personnelles, les plus brillantes
perspectives s'ouvrent devant eux. De cette classe sont sortis la
plupart des Ras, Dedjazmatchs ou autres Polmarques remarquables, comme
aussi les femmes les plus clbres par leur beaut, leur esprit et, il
faut le dire aussi, par leurs dsordres.  ces princes et princesses on
donne le titre qualificatif de _Wazoro_, de mme qu'aux agnats
impriaux des deux sexes, et leurs concitoyens traitent encore avec une
dfrence marque ceux qui ont droit  ce titre, quoiqu'ils l'aient
vulgaris en le donnant  presque toutes les femmes, tout comme en
Europe on l'a fait de _Madame_.

Les agnats impriaux ne pouvaient avoir aucune dotation territoriale.
Ils ne possdaient la terre que par hritage maternel ou du chef de leur
femme, et dpendaient, par consquent, des libralits de l'Empereur
rgnant. La chute de l'Empire les a mis dans un dnment complet. Les
plus dignes et les plus heureux sont ceux qui vivent de la culture d'un
matrimoine d'ordinaire fort restreint. D'autres ornent de peintures les
murs des glises ou les livres de pit, ou copient des livres d'heures,
les relient mme; d'autres encore sculptent de petits objets en bois ou
peignent des diptyques. Ils vivent petitement du produit de ces
industries, les seules qui, aux yeux de leurs compatriotes, ne les
fassent pas droger. D'aprs la croyance populaire, quand la famille
impriale aura satisfait  la justice divine par son humiliation
prolonge, un de ses membres relvera, avec le trne de ses anctres,
les anciennes lois et les constitutions, et les malheurs de la nation
auront leur terme. Par suite de cette croyance, aucun chef ne voudrait
accepter dans ses troupes un prince agnat. Aussi, parmi ces princes,
ceux qui laissent souponner quelque ambition ou quelques qualits
suprieures, sont-ils les plus malheureux. Les hommes au pouvoir
touffent leur fortune par tous les moyens et les rduisent  se
considrer heureux de pouvoir s'assurer le pain quotidien. La principale
ressource de ces agnats consiste actuellement dans les aumnes qu'ils
reoivent de quelques Dedjazmatchs. Quelques-uns se tiennent  l'afft
des vnements politiques et se font comme les clients de quelque
Polmarque, tel que celui du Tegrae, du Bgamdir, du Samen ou du Gojam,
dans l'espoir de leur voir acqurir un jour la prpotence,  l'abri de
laquelle ils pourront remplacer le simulacre d'Empereur qui sige 
Gondar.

Sahala Dinguil, dont je venais de gurir la femme, et qui portait le
titre d'Ats depuis quelques annes dj, lors de mon entre dans le
pays, avait t deux fois dtrn, sans bruit, par son patron le Ras
Ali, Gouverneur de Bgamdir, dont relve la ville de Gondar; mais,
chaque fois, il avait t rtabli dans sa majest drisoire, grce  la
croyance populaire que tant qu'il serait Ats, il ne devait y avoir ni
peste ni famine, et que la famille de Gouksa se maintiendrait au
pouvoir.

Gondar, dernire capitale de l'Empire, a t fonde par l'Ats
Facilidas, peu de temps aprs l'expulsion de la Mission portugaise.
Quelques rudits indignes prtendent que le mot _gondar_ n'est autre
que le mot Tegraen, qui signifie tnia; les savants gondariens
repoussent avec indignation cette tymologie et font observer que dans
l'idiome Flacha, encore parl dans quelques villages aux environs de la
ville, _dar_ signifie gouvernement et _gon_, cte.  l'appui de cette
explication, ils comparent  un os costal le prolongement montueux qui,
partant du mont Atanaguer, s'avance vers le S. en dominant la plaine de
Dambya, dont il est spar par les ruisseaux Angareb et Kaha, lesquels
se joignent au Magatch, un des principaux tributaires du lac Tsana.
C'est sur le sommet plat de ce prolongement que Gondar est assise, avec
ses dix-neuf glises; les indignes affirment qu'elle en contient
quarante-quatre, mais ils comptent celles des faubourgs presque
abandonnes et toutes du ct de l'Est. De quelque ct que l'on arrive,
on ne dcouvre Gondar que lorsqu'on en est dj prs. Les hauts murs
blafards du palais imprial frappent d'abord la vue; le ton bistr des
maisons basses et couvertes en chaume, les larges espaces hrisss de
ruines, les glises blotties  et l, dans leurs bosquets d'arbres
lancs et verts, le ciel toujours bleu, l'atmosphre limpide, les
alentours nus et accidents, tout concourt  donner  la ville une
physionomie attrayante, paisible et rjouie, malgr son dlabrement. Le
sol rocheux et couvert de pierres n'offre aucun vestige de ces travaux
habituels en Europe, dans les centres populeux, tels que fontaines,
aqueducs, gouts, enceintes, places rgulires, promenades et difices
dcoratifs; il est ravin par les eaux pluviales; la nature de ses
rugosits dnote partout que des mains industrieuses n'ont jamais
cherch  le modifier, et que les hommes y ont pos mais non fix leurs
demeures. Du reste, la fodalit semble tre peu favorable  la
formation de grandes villes: sous ce rgime, la famille constitue
fortement, offre partout un abri et un aliment au besoin de sociabilit;
de plus, l'homme ne prenant de valeur que par la terre, c'est dans les
campagnes que s'tablissent les ambitieux, les puissants et les forts;
les villes restent alors le refuge des dclasss, des artisans et de la
population flottante et de peu d'importance.

Les quartiers les mieux conservs sont: au S., non loin du palais, le
quartier dit de l'Itchagu et le Salamgu ou quartier musulman, situ au
pied de la colline en dedans de l'Angareb et du Kaha;  ct se trouve
une place o se tient un march important de mules et de chevaux. Au
S.-E., le quartier de Dinguiagu (pays de pierres), habit par les
trafiquants chrtiens;  ct se trouve aussi une grande place
irrgulire et pleine de roches, o se tient un march hebdomadaire
important. Au N., et au pied du mont Tegrae-Mutchoaya, le quartier de
l'Aboune ou lgat du patriarche cophte d'Alexandrie,  demi spar de la
ville par un ravin profond; et prs du palais, la maison du Ras
bitwodded ou Grand Conntable, joli castel en ruine, surmont d'une
tour.  l'E., le quartier de Bta. Au N.-O., au-del du Kaha, sur la
lisire d'une petite plaine, le faubourg ombreux de Kouskouam, o l'on
voit les jolies ruines de l'glise, de l'habitation et de la grande tour
bties  la chaux, vers 1720, par l'Itigu Mintwab, femme et mre
d'empereur, clbre par ses vertus autant que par sa subite fortune; on
dcouvre au S. la plaine de Dambya, et au loin,  l'E., le bord du
plateau du Wogara. Les autres quartiers pars au milieu des dcombres
sont insignifiants.

Le faubourg de Kouskouam n'est habit que par des cultivateurs. Le
quartier de Bta tire son nom de sa grande glise investie du droit
d'asile et renomme par son clerg nombreux, instruit et remuant; il est
surtout habit par des cultivateurs aiss; en temps de troubles, les
paysans y dposent de prfrence leurs rserves de grains. Le quartier
de l'Aboune, habit par quelques trafiquants et de petits propritaires,
jouit galement d'un droit d'asile, peu respect lorsque le lgat est
absent, mais qui, lorsqu'il y rside, attire une population indcise
compose de rfugis, de clercs et d'tudiants. Les trafiquants
chrtiens forment presque  eux seuls le quartier de Dinguiagu. Le
Salamgu, habit exclusivement par des musulmans, tous trafiquants ou
tisserands, passe pour la runion mercantile la plus considrable de
l'thiopie par ses relations lointaines et ses richesses en numraire.
Ce quartier, un des plus populeux de la ville, en est cependant le moins
salubre, tant  cause de sa situation basse, du voisinage immdiat de
l'Angareb et du Kaha, que des pidmies qu'y apportent souvent les
caravanes d'esclaves. Le quartier de l'Itchagu, le plus peupl de tous,
est en quelque sorte comme le coeur de la ville. Il doit son importance
 son droit d'asile qui est presque toujours respect. Le Dedjadj Oubi,
le Ras Ali, et beaucoup de leurs notables, y possdaient des maisons o
ils amassaient des provisions, et o leurs partisans se rfugiaient en
temps de disgrce. Ce quartier, ceint d'un haut mur, est peupl de gens
de toutes les classes: on y trouve des princes et des seigneurs dchus
ou rduits au repos par l'ge; des femmes de hauts personnages venues
pour faire leurs couches ou pour s'abriter avec leurs enfants, pendant
que leurs maris sont en expdition; des femmes divorces; des matrones
clbres par leurs aventures, leur beaut passe ou leur esprit;
quelques trafiquants, des moines, des religieuses, des ncessiteux, des
soldats mutils, des rebelles, des voleurs de grande route et des
meurtriers; des gens fuyant la vindicte des lois ou les perscutions;
quelques artisans et mme quelques musulmans, car le clerg thiopien
recueille et protge sans distinction dans ses asiles les nationaux, les
trangers ou les ennemis de sa foi.

L'Ats, dpouill de tout pouvoir et de toute autorit, vivait abandonn
dans l'isolement de son palais; nanmoins, la salle des plaids, de loin
en loin, retentissait de la voix des avocats, qui, grce  l'empire des
us et coutumes, venaient plaider en dernier appel quelques procs d'une
nature spciale, devant l'antique tribunal suprme, prsid par l'Ats,
et compos comme on sait des quatre Likaontes et de leurs quatre
Azzages, auxquels s'adjoignaient dans certaines occasions quelques
prudhommes de la ville.

L'Itchagu, chef rvocable du clerg rgulier, tait nomm par le Ras
Ali, sur la prsentation du clerg; sa juridiction attirait  Gondar des
abbs et des moines des provinces loignes, ainsi que beaucoup de
membres du clerg sculier. Toutes les causes civiles qui prenaient
origine dans son quartier ressortissaient galement de sa juridiction;
quant aux causes criminelles, instruction faite, il les renvoyait en
cour du Ras.

L'Aboune partageait avec l'Itchagu la juridiction sur le clerg
sculier, et exerait galement le droit de basse justice sur les
habitants de son quartier.

Le Ngadras (tte des trafiquants), chef de la gabelle, jugeait au civil
tous les musulmans du quartier dit Salamgu; quant au criminel, il
instruisait les causes et renvoyait en cour du Ras. Il connaissait
galement des causes commerciales entre chrtiens et musulmans, et de
tous les dlits contre la douane. Ce fonctionnaire, ordinairement
musulman, tait nomm pour trois ans par le Ras, auquel il payait une
ferme en change de la perception des droits de douane.

La ville avait aussi un Gouverneur qui prenait le titre spcial de
Kantiba: il tait nomm chaque anne par le Ras, et tait charg de la
police de toute la ville, de la direction des marchs et de la
perception de certains impts; il recrutait pour ce service une troupe
dont le chiffre variait de soixante  trois cents lances.

Gondar, un des centres commerciaux les plus importants, est galement un
centre d'industrie. La simplicit des besoins des thiopiens ne rend
ncessaire qu'un nombre restreint de mtiers: des tisserands, tous
musulmans, des corroyeurs, des maroquiniers, des lormiers, des forgerons
et des fabricants de javelines, de sabres et de couteaux; des selliers,
des sandaliers, des relieurs, des clercs, copistes et apprteurs de
diphthre ou parchemin grossier; des ganiers, et tous ceux qui cousent
le cuir; des orfvres, des fondeurs et ouvriers en cuivre; ceux qui
brodent les pretintailles pour les selles des mules ou les amulettes que
portent les femmes, les hommes et les chevaux, comme aussi ceux qui
brodent en soie de couleur les stoles ou longues chemises des femmes,
leurs burnous et ceux des prtres; des fabricants de boucliers, des
charpentiers, des tourneurs, ceux qui mettent en bois les carabines,
ceux qui faonnent les cornes  boire, les femmes qui confectionnent des
ustensiles de vannerie faite en paille et celles qui font du bouza, de
l'hydromel et de l'eau-de-vie pour la vente de dtail. La poterie est
faite par les femmes _flachas_ ou juives, et leurs maris maonnent en
bousillage; ces sectaires sont tablis dans les villages aux environs de
la ville. L'industrie de potier est partout frappe d'infamie, ainsi que
celle de tisserand, de corroyeur et d'ouvrier en fer. Tous ces ouvriers
travaillent chacun pour leur compte, mais avec mesure. Lorsque le dsir
de voyager les prend, ils vont s'tablir dans d'autres villes ou se
laissent embaucher par les seigneurs ou les princes et font quelquefois
le tour de l'thiopie  la suite des armes.

Le clerg de Gondar fournit toujours quelque clbre professeur de
grammaire, de droit ou de thologie, qui attire les tudiants de
provinces loignes. Ces tudiants se partagent en deux classes: l'une
d'hommes de tout ge se destinant  la vie monastique; l'autre, plus
nombreuse, compose de jeunes gens aspirant  la prtrise ou  la
clricature. Ils manifestent envers leurs professeurs cet attachement
profond, qui existait dans l'antiquit et le moyen-ge entre les matres
et leurs lves ou disciples. Il est touchant de voir les soins pieux
dont ils entourent leurs professeurs, qu'ils choisissent librement;
l'mulation qu'ils mettent  les servir en toutes choses, et l'on ne
peut s'empcher de regretter que ce culte filial, qui n'est que la
reconnaissance envers ceux qui se consacrent  nous enseigner  penser,
 croire,  vivre enfin, se soit refroidi parmi nous. Beaucoup de ces
tudiants mendient leur subsistance, fabriquent des parasols en roseau
et en coeur de jonc, ou bien se louent une partie de la journe pour
divers services. Des anachortes, dsireux de s'difier sur quelque
point de dogme, viennent se rfugier pour quelques jours dans les
glises les moins frquentes; en tout temps d'ailleurs, on voit en
ville beaucoup de moines mendiants et gyrovagues.

La ville de Gondar, grce  sa situation centrale,  la prsence des
deux plus grands dignitaires de l'glise d'thiopie, grce aux lumires
et  la prpondrance de son clerg,  sa vigilance  maintenir son
droit d'asile,  ses deux marchs hebdomadaires,  son commerce,  ses
diverses industries et enfin  la puissance de la tradition, se
maintient, depuis l'abaissement du pouvoir imprial, comme une sorte de
terrain neutre o les hommes de tous les partis se rencontrent, et
quoique les arbitres de l'tat politique n'y rsident plus, elle n'en
reste pas moins moralement la vritable capitale de l'thiopie. La
population, que Bruce valuait  30,000 mes, est aujourd'hui de 11 
13,000; en temps de trouble, cette population s'accrot de rfugis dans
la proportion d'un tiers environ. Comme la ville est assise sur un
terrain d'une altitude moyenne, situ entre les basses terres et les
hauts plateaux, on y jouit d'une temprature assez douce dont la moyenne
est de 20 centigrades.

En arrivant en pays tranger, le voyageur est tout d'abord impressionn
par la nouveaut des choses extrieures. Malgr leur vivacit, ces
sensations s'attnuent d'ordinaire et s'effacent peu  peu, surtout s'il
sjourne et pratique lui-mme les moeurs nouvelles; et c'est en fixant
et en coordonnant ces premires impressions avec les observations qu'il
aura faites dans la suite, qu'il arrivera  dterminer le mieux la
vritable physionomie du peuple qu'il tudie. Les allures de la
population gondarienne saisissent de prime abord par leur caractre
biblique; elle apparat ce qu'elle est en ralit: impressionnable,
hasardeuse, nonchalante, vaniteuse, lgre parfois, factieuse, pleine
d'humour, et presque toujours avenante et charitable.

Le matin, elle est rveille par les chants religieux; dans chaque
glise, il ne se dit qu'une messe; elle est chante et commence bien
avant le jour. Ds cette heure, les affligs et les dvots courent 
l'office; les autres n'y vont qu'au moment de la conscration: au soleil
levant. Les jours de fte, les fidles visitent plusieurs glises,
surtout celle de Saint Tekla-Hamanote, qui possde les reliques
vnres de ce saint.

L'horizon s'claire  peine, que tous, aux portes, dans les rues et aux
carrefours, changent le salut du matin. Les travaux et les affaires
commencent partout; les voyageurs, les soldats de passage se mettent en
route; les ptureurs, au pied des collines, runissent les vaches, les
veaux et les btes de somme qu'on voit dvaler dans toutes les
directions; des femmes et des jeunes filles, munies d'amphores,
descendent a et l, en babillant, puiser de l'eau au Kaha et 
l'Angareb, o sont dj tablis des hommes  demi-nus, lavant leurs
toges et celles de leur famille, en les pitinant dans l'eau. Sur la
place du march, les acheteurs assigent l'tal des bouchers, les chiens
se hargnent autour, au-dessus plane une vole d'perviers guettant
l'occasion de happer quelque lambeau de viande; des enfants, encore
engourdis de sommeil, se rendent  l'cole; les oisifs, les nouvellistes
de profession, groups aux carrefours, pluchent dj les nouvelles,
brocardent les passants ou bien confrent d'un air de mystre, selon que
les temps leur paraissent calmes ou difficiles.

Bientt, le soleil devient incommode; chacun rentre chez soi pour la
grande affaire du djeuner, et Gondar redevient silencieuse jusqu' deux
ou trois heures de l'aprs-midi.

Les thiopiens observent plusieurs jenes longs et rigoureux,
indpendamment de celui du mercredi et du vendredi. En temps de jene,
les offices ne commencent pas avant deux ou trois heures de
l'aprs-midi, et les habitants attendent, pour faire l'unique repas de
la journe, que les carillons aient annonc la communion.

Ne connaissant ni sablier, ni clepsydre, ni horloge d'aucune sorte, ils
divisent la journe en six parties qui ont leurs dnominations
consacres, d'aprs la hauteur du soleil sur l'horizon. Le clerg et les
hommes instruits usent d'une chronomtrie un peu moins grossire: le dos
au soleil, ils mesurent, par semelles et demi-semelles, la longueur de
leur ombre. La dure quotidienne de chacun de leurs jenes quivaut 
tel nombre de semelles et demi-semelles; quelques-uns se prolongent
jusque peu avant le coucher du soleil.

Pendant les longues matines du mercredi et du vendredi, Gondar prsente
sa physionomie la plus anime. Les glises restent ouvertes: on y voit,
au milieu de dsoeuvrs et de chercheurs d'aventures, des vieillards,
des femmes, des soldats et des clercs faisant leurs mditations, leurs
prires ou causant paisiblement  l'ombre des arbres du pourtour. Vers
huit heures, les habitants se portent aux divers plaids de l'Ats, de
l'Itchagu, de l'Aboune, du Ngadras, du Kantiba ou des prudhommes: les
dlibrations de quelque importance et les procs tant remis de
prfrence  ces jours. Comme les maisons n'offrent que trs-peu de
salles spacieuses, la plupart du temps, ces plaids se tiennent en plein
air; l't, juges et assistants sont ordinairement munis de parasols.
Ceux que les incidents judiciaires intressent moins, vont badauder chez
les ouvriers en rputation, o se runissent quelques nouvellistes, des
soldats et des trangers. Les runions choisies se tiennent chez
l'orfvre, le sellier et quelquefois chez le forgeron; la proccupation
de ces ouvriers est de se dfendre des importuns, mais ils n'y
russissent gure. L'un a quelque chose  faire  sa bague,  l'ornement
de son bouclier,  son amulette, ou bien deux points seulement, dit-il,
 sa selle; l'autre, un ardillon ou une javeline  redresser ou quelque
brche  faire disparatre de son sabre ou de sa faucille; si l'on veut
seulement lui confier un outil, il le fera lui-mme. Les ouvriers cdent
 ces instances et perdent ainsi leur temps, sans autre bnfice que
l'espoir de s'achalander par ces complaisances, tout en gayant leur
travail des conversations qui s'tablissent chez eux. Les hommes les
plus considrables ne ddaignent pas de se rendre  ces cercles o se
rptent les bons mots, les anecdotes, les scandales, les rcits des
derniers vnements; o l'on fait la description des modes nouvelles,
l'numration des qualits et des dfauts de tel cheval, de telle femme;
o l'on discute les hros d'amour, ceux de guerre et parfois mme des
points de thologie, pendant que les plus affams s'assoupissent sur
place ou vont dormir chez eux en attendant l'heure de rompre le jene. 
mesure que l'ombre s'allonge, on entend les voix plaintives des moines,
des lpreux et des tudiants, mendiant de porte en porte au nom du saint
du jour, du Remde du monde (Jsus-Christ), de Saint Tekla-Hamanote ou
de Notre-Dame-de-Miel (la Sainte Vierge).

Les ecclsiastiques, en toge bien nette et en turban blanc, s'empressent
vers leurs glises, o les clercs chantent dj les offices  tue-tte.
Les enfants sortent des coles en criant. Aux divers plaids, les avocats
plaident leurs derniers moyens, s'efforcent de retenir encore
l'assemble; les juges s'empressent de prononcer la sentence ou la
remise  huitaine. Le travail cesse partout. Sur les chemins qui
conduisent  la ville, on voit arriver les voyageurs  pied,  cheval,
et des femmes  la file, courbes sous des charges de ramilles ou de
petit bois qu'elles ont pass la journe  ramasser. Le tintement des
cloches annonce la fin des offices; les rues se dpeuplent; chacun s'est
rfugi chez soi, pour y prendre sa premire gorge, son premier
morceau. Il est quatre, cinq ou mme six heures du soir. Les animaux
reviennent des pacages et se dispersent joyeusement pour rentrer au
logis, les btes de somme hennissant, les vaches beuglant  l'approche
de leur gniture.

Tels sont les derniers bruits de la journe. Quelquefois, une bande de
soldats arrive en logement: les habitants rentrent et barrent leurs
portes; la rue reste aux trangers et  ceux qui se sentent disposs 
la querelle.

Les premires clameurs partent ordinairement des maisons des courtisanes
ou de celles des femmes qui dbitent le bouza ou l'eau-de-vie; les gens
du Kantiba tentent quelquefois de rtablir l'ordre, mais lorsque les
trangers sont trop nombreux ou qu'ils relvent de quelque favori du
Ras, on les laisse s'arranger avec les habitants.

Aprs un peu de bruit, on finit par s'entendre et rpartir les trangers
en logement.

Le soleil disparat; la ville se repose; seuls, les dtrousseurs ou les
coureurs d'aventures se glissent dans l'ombre; bientt, les hynes leur
succdent, et, si l'on se rveille pendant la nuit, on n'entend que
leurs hurlements sinistres mls  leur rire trange.




CHAPITRE V

LE ROI DU CHAWA.--DABRA TABOR.--LA WAZORO MANANN.--LE RAS ALI.


De Moussawa  Gondar, j'avais voyag plutt comme gographe que comme
ethnologue. Les thiopiens me paraissaient barbares, ignorants et peu
dignes d'intrt, si ce n'est par quelques traits de moeurs bibliques
qu'ils ont conservs plus qu'aucun autre peuple de l'Orient. Leur langue
n'tant point absolument inconnue en Europe, je jugeai qu'il me serait
inutile de l'apprendre, un drogman intelligent suffisant  mes rapports
avec eux.  Gondar, ces opinions commencrent  se modifier. Le Lik
Atskou parlait l'arabe; vieilli dans la magistrature, il se plaisait 
m'expliquer le train des hommes et des affaires; mes prventions se
dissipaient, mes yeux se dessillaient, et ses compatriotes
m'intressaient chaque jour davantage. Sentant que je m'tais mpris sur
leur compte, je ddaignai moins de me rapprocher d'eux en me conformant
 leurs habitudes. Mes habits europens s'usaient  vue d'oeil; je me
dcidai  revtir une toge, et quoique je fusse loin de savoir me draper
dans ce vtement, de tous peut-tre le plus difficile  porter, je
m'aperus qu'il me valait de la part de tout le monde, mme de mes
domestiques, un abord et des faons plus convenables. La curiosit
souvent blessante qui se manifestait  mon aspect fit place 
l'inattention ou  des dmonstrations polies. Je dus reconnatre la
puissance de la forme qui, mme dans ses manifestations les plus futiles
en apparence, influence les hommes, les captive ou les loigne. Plus
tard, les thiopiens m'ont dit maintes fois: Si tu retournes dans ton
pays, l'habitude que tu as contracte de nos moeurs civilises te fera
trouver tes compatriotes bien barbares. Plus d'un peuple entretient une
vanit analogue, et presque tous se sentent flatts qu'on se conforme 
eux.

Quelques jours avant le dpart de mon frre, trois soldats de la garde
de Sahala Sillass, Polmarque hrditaire du Chawa, taient arrivs 
Gondar, en mission confidentielle. Surpris par les pluies, ils avaient
d hiverner chez le Lik Atskou, qui entretenait des relations amicales
avec leur matre.

Les anctres de Sahala Sillass avaient pu, grce  la transmission
hrditaire de leur pouvoir, tendre les frontires de leur tat,
surtout du ct du Sud, aux dpens de populations paennes et peu
aguerries. Ils avaient aussi amass de grandes richesses; leur cour
tait la plus opulente de l'thiopie, et le Chawa passait pour tre la
province la plus populeuse et la plus sagement gouverne. Afin
d'augmenter son influence, Sahala Sillass entretenait des intelligences
et tendait ses libralits jusqu' Gondar et mme jusqu' Adwa.
Cependant, les trois envoys de ce prince ne faisaient que maigre chre
 Gondar; quelques notables, qui avaient eu part aux libralits de leur
matre ou qui espraient s'en attirer, les invitaient bien de temps en
temps  dner, mais leur ordinaire chez le Lik Atskou se ressentait de
sa parcimonie habituelle. Un jour, mon drogman me conta leurs dolances;
je les conviai chez moi et ne tardai pas  leur fournir rgulirement le
vivre et le couvert. Quand la dcrue des eaux leur permit de repartir
pour leur pays, je leur fis un petit cadeau  chacun, et je leur remis
quelques botes de capsules pour leur matre, qui en manquait,
m'avaient-ils dit.

Environ un mois aprs, cinq nouveaux envoys m'arrivrent avec une belle
mule et une esclave de race gouragu, dont Sahala Sillass me faisait
prsent. Le plus g s'inclina devant moi, la poitrine dcouverte en
signe de respect, puis, se redressant avec assurance, il me dit:

--Mon Seigneur m'a charg de vous faire entendre ces paroles:

Je te salue, quoique trangers l'un  l'autre et je te salue encore. Tu
dois tre fils de bonne mre; je ne te louerai donc pas de ta libralit
envers mes hommes dlaisss par ces Gondariens que j'ai si souvent
gratifis; mais je dsire que tu me mettes  mme de reconnatre tes
bons procds. On me dit que tu projettes d'aller en Innarya; je suis
assez puissant pour t'y faire conduire en sret. En tout cas, puisque
tu as quitt ton pays pour visiter les peuples de la terre, tu ne
saurais traverser l'thiopie sans voir la cour d'un prince comme moi, de
mme qu'il convient que j'y attire un chrtien venu de si loin. J'ai
fait prvenir de ton passage le Ras Ali et les chefs du Wallo; tous te
protgeront en mon nom. Reois cette esclave: elle te servira
fidlement; quant  la mule, qu'elle te fasse voyager sans fatigue. Ces
prsents n'ont de valeur que comme signe manifeste du salut que je
t'envoie. Viens au plus tt; je saurai combler tes souhaits. Tu
trouveras dans mon royaume le meilleur bl de l'thiopie, les meilleurs
chevaux et des hommes de bonne souche, braves  la guerre, sages au
conseil et disposs  traiter en frre l'ami de leur matre.

Mon drogman rpondit selon l'usage:

--Que Dieu continue le bonheur  votre matre!

Et aprs un repas copieusement arros d'hydromel, ils se retirrent.

Quelques jours aprs, ils m'annoncrent que, leurs affaires tant
termines, ils attendaient que je me misse en route avec eux. Je leur
dis que, pour le moment, mes projets m'entranaient ailleurs, et que je
remettais  un autre temps l'honneur de saluer en personne leur prince;
qu'en ma qualit de voyageur, je devais me restreindre le plus possible;
qu'une mule et une esclave me deviendraient un surcrot; que je les leur
rendais, mais que je gardais prcieusement ma reconnaissance pour leur
matre et que je les priais de lui faire agrer ma rponse, n'ayant rien
dsormais  redouter plus que d'encourir le dplaisir d'un si puissant
prince.

En me quittant, ils m'assurrent que Sahala Sillass finirait bien par
m'attirer en Chawa.

Cependant, je me lassais de mon inaction force. Le printemps
s'coulait, et la caravane pour l'Innarya,  laquelle je comptais me
joindre, remettait indfiniment son dpart,  cause de certaines rumeurs
inquitantes: le pays se proccupait de moins en moins, il est vrai, des
dangers d'une invasion de troupes gyptiennes, mais quelques princes
semblaient se prparer  la guerre.

J'appris un jour que le Dedjadj Gabrou, frre et chef de l'avant-garde
du Dedjadj Conefo, venait d'arriver dans sa maison du quartier de
l'Itchagu. Il m'envoya un soldat pour me dire de me prsenter chez lui;
le message, fort laconique du reste, finissait par ces mots: Sache, 
Turc, qu'il y a  gagner  me servir, car je suis celui qu'on nomme
Gabrou.

Cette forme me parut d'autant plus blessante qu' Gondar, o l'on ne
connaissait des Turcs que leurs vices, l'appellation de Turc passait
pour injurieuse.

Je fis rpondre vasivement. Bientt, je reus un second message moins
brutal, puis un troisime; enfin, je vis arriver un homme g, 
manires conciliantes, charg de m'amener  la volont de l'impatient
Gabrou. Cet homme me dit que depuis la bataille contre les Turcs, son
matre, qui s'y tait signal, croyait que tout tranger au teint ple
devait appartenir  la nation turque; que d'ailleurs, il tait malade,
jeune, imptueux, et que je devais excuser son inexprience et l'orgueil
bien naturel que lui inspiraient son rang et ses succs militaires.

J'acceptai les explications de ce mdiateur et je promis ma visite pour
le lendemain.

Ds le matin, Gabrou m'envoya saluer courtoisement; dans l'aprs-midi,
je me prsentai et je fus introduit sans attendre. Il tait  demi
couch sur un alga, au fond d'une pice obscure, pleine de ses hommes
d'armes, debout ou accroupis  terre, et conversant entre eux. Il fit
lever d'un signe deux notables assis sur un escabeau, au pied de son
alga (lit sans paneaux), me fit asseoir  leur place et se mit  presser
mon drogman de questions sur mon compte. Celui-ci, rus et spirituel
musulman, avait le don de se concilier son monde; il intressa le
personnage et me donna l'occasion de l'observer  mon aise.

Le Dedjadj Gabrou pouvait avoir vingt-huit ans; ses traits fins et
accentus dnotaient une intelligence vive et se prtaient
merveilleusement, malgr leur svrit,  un sourire d'un grand charme;
son front large et fuyant, son regard mobile et incisif, son cou long et
nerveux, ses membres souples et lgants, la mle brusquerie de ses
gestes, tout semblait concorder avec le courage tmraire, la
prodigalit, la susceptibilit fantasque, la gnrosit, les habitudes
indisciplines et les moeurs licencieuses qu'on lui attribuait. Paysans
et citadins regardaient son passage comme un flau; les hommes de marque
se garaient de lui; le Ras redoutait sa prsence  causes des dures
vrits que Gabrou lui avait dites; la Wazoro Manann ne l'admettait
plus chez elle; il tait l'pouvantail des femmes et l'idole de la
soldatesque. Sa toge dfaite laissait  dcouvert tout le haut de son
corps; il tait couch sur le ct, la tte appuye sur sa main; un
jeune et beau soldat, tendu en travers, lui tenait lieu de chevet.

Faire d'un homme un traversin, me parut un monstrueux abus d'autorit.
Dans la suite, lorsqu'ayant adopt les moeurs des camps, j'eus occasion
de me conformer quelquefois  cette coutume, je n'y vis que l'effet
d'une bienveillance rciproque, qui confond dans une mle et passagre
intimit les chefs les plus puissants et leurs plus humbles soldats.

Le Dedjazmatch me fit verser un grand verre d'eau-de-vie; mon drogman
dut affirmer par serment que je n'en buvais jamais.

--trange! tonnant! dit Gabrou; quant  moi, je ne recule devant quoi
que ce soit.

Il saisit le verre, le vida d'un trait et se remettant avec peine:

--Voyons, reprit-il, parlons un peu de ma maladie; ces soudards sont mes
intimes; on peut tout dire devant eux.

J'eus beau allguer que je n'tais pas mdecin, mes allgations
passrent pour pure modestie; il fallut se rsigner  diagnostiquer.
Gabrou me dtailla ses souffrances et me demanda quelque remde
hroque, si violent qu'il pt tre, disait-il. Son cas me parut mortel;
je ne pus que lui donner des conseils encourageants, et je pris cong,
satisfait de la rception qu'il m'avait faite, mais proccup de la
pense de son triste destin. Il avait fait signe  ses gens de me
reconduire. Deux d'entre eux me suivirent plus loin que les autres, en
me pressant tellement de leur dcouvrir mon opinion sur l'tat de leur
matre, que je leur dis:

--Vous me paraissez de fidles serviteurs; le plus sr est de demander 
Dieu de vous conserver votre prince.

Ils baissrent la tte.

--Nous esprions encore! Cependant, merci de ta franchise, dirent-ils,
et que Dieu t'pargne la perte de ceux que tu aimes.

Le Lik Atskou m'attendait, impatient d'apprendre les dtails de ma
visite.

-- la bonne heure! s'cria-t-il; voil une maladie qui consolera les
honntes gens! Encore une mauvaise herbe de moins. Que Dieu continue de
sarcler de la sorte!

Gabrou voulait absolument des remdes: il s'adressa  un transfuge turc,
ancien aide-vtrinaire dans la cavalerie gyptienne, qui s'tait tabli
dans le quartier musulman de Gondar, o il tchait de subsister en
pratiquant la mdecine. Cet homme s'engagea  gurir le Dedjazmatch et
le suivit  Fandja, o il campait avec le Dedjadj Conefo; l, il le
mdicamenta, lui fit des saignes rptes et l'acheva en moins de
quinze jours. Accus d'homicide, tout d'une voix, il et probablement
pay de sa vie son insuccs, si la clbre Wazoro Walette Takl, mre
des deux Dedjazmatchs, une des femmes les plus distingues de l'thiopie
par ses charmes, son esprit et ses vertus, ne l'et couvert de sa
protection.

--Mon pauvre Gabrou, dit-elle, n'a que trop vers de sang durant sa
courte vie; pourquoi en verser encore sur son tombeau? Moi, sa mre, je
pardonne  celui qui a peut-tre ht sa mort; personne n'a le droit
d'tre plus inflexible que moi.

La mort du Dedjadj Gabrou ne laissa  Gondar aucun regret.

Le Lik Atskou ayant divulgu mes pronostics sur sa maladie, on ne tarda
pas  assurer que j'avais prdit le lieu, le jour et jusqu' l'heure de
sa mort.

Quelques jours aprs, le Dedjadj Imam, frre utrin du Ras Ali, vint
loger dans le quartier de l'Itchagu, avec six ou sept cents soldats
indisciplins. Il tait g de seize ans; j'allai le visiter, et il me
fit un accueil amical, conforme  son ge; mais il s'prit de mon sabre
 premire vue, et, quand je fus rentr chez moi, il m'envoya dire qu'il
aurait grand plaisir  ce que je lui en fisse don. Je refusai; il
insista, m'envoya message sur message et finit par recourir aux menaces.

Je m'apprtai au pire. Outrs d'un pareil procd, le Lik Atskou et
quelques notables allrent avertir l'Itchagu, avec qui j'entretenais
des relations amicales.

Ce dignitaire fit au jeune prince de svres remontrances et le menaa,
s'il ne se dsistait, d'aller en personne porter sa plainte au Ras Ali
et  la Wazoro Manann.

La cupidit de mon jeune tyran fut ainsi rfrne. Le lendemain,  la
grande joie des habitants, sur lesquels ses soldats vivaient 
discrtion, il partit, me laissant plein de reconnaissance envers les
notables de Gondar, qui s'taient tous mus en ma faveur.

Le Lik Atskou m'avait plusieurs fois conseill, pour assurer ma position
dans le pays, de me prsenter chez le Ras Ali. Chaque fois que mon
excellent hte abordait ce sujet, il en profitait pour mdire  fond de
l'tat de son pays.

--Ne va pas t'imaginer, disait-il, qu'il en soit ici comme chez vous, o
les us et les lois sont en force; nous aussi, nous avons des us, des
lois, et en quantit, mais nous soufflons dessus tantt le chaud et
tantt le froid. Les lois, les us et coutumes, vois-tu, sont des tres
abstraits, intangibles, parfums de la sagesse de nos pres; et de mme
que les parfums des fleurs se dissipent, lorsque la bise prvaut, le
vritable esprit de la lgislation d'un peuple se dissipe, lorsque la
violence prend le dessus. Alors, l'autorit se dnature, son utilit
devient sa justice, et les illgalits lui servent de marche-pied. Tu as
vu Gabrou: son frre Conefo ne vaut pas mieux: tu viens de voir ce
louveteau d'Imam, car, entre nous, sa mre Manann est une louve double
d'hyne. On dit que le Ras est bon: o sont les effets de sa bont?
Oubi est un btard, un usurpateur des droits de son frre Meurso,
l'enfant lgitime du Dedjadj Halo; il en est de mme de presque tous
nos Princes, autant de coqueplumets, de goguelus, d'impudents bouchers;
ils coupent, ils rognent, ils taillent le pays et les hommes, et ils
appellent a gouverner. De temps  autre, j'clate, je dis  tous leurs
vrits; ils s'entreregardent, rient en se reconnaissant, et l'instant
d'aprs, retournent  leurs sottises de plus belle, en disant: Comme
cet Atskou est intressant! L'avez-vous entendu aujourd'hui? Que
veux-tu, c'est inutile de s'chauffer la bile; il faut subir le ton du
pays o l'on vit. Pour le moment, il s'agit de te prmunir contre les
avanies; concilie-toi le bon vouloir du Ras, cela en imposera aux
pillards. Quant  moi, je suis sans crdit, mon fils; je te serais
plutt nuisible, puisque je reprsente la loi et le droit. Au
commencement de ton sjour, je pouvais te servir de protecteur; on te
prenait pour un Turc ou pour quelque gyptien sans consquence;
aujourd'hui, l'on parle de toi autrement; et si quelque bandit de haut
parage te voulait du mal, je ne pourrais que partager ton sort.

L'espoir de quitter Gondar avec la caravane pour l'Innarya m'avait fait
ngliger ces sages avis; mes deux dernires aventures me dcidrent 
les suivre, d'autant plus que, mon sjour se prolongeant, mon abstention
devenait de plus en plus dsobligeante pour le Ras. Le Lik Atskou, tout
joyeux, rsolut de m'accompagner  Dabra-Tabor, o le Ras et sa mre
tenaient leur cour; depuis quatre ou cinq ans, il s'tait abstenu de
leur faire la visite annuelle que tout fonctionnaire ou client doit 
son seigneur.

--Cette fois, dit-il, je leur dirai que c'est ma visite de cong, car je
ne peux tarder  tre recueilli auprs de mes pres.

Depuis quelques annes, toute la politique de la haute thiopie reposait
principalement sur deux personnages: la Wazoro Manann et le Dedjadj
Oubi.

La Wazoro Manann ayant perdu son mari, le Dedjadj Aloula, pendant la
premire enfance de leur fils Ali, vivait dans un tat voisin de la
gne, lorsqu' la mort du Ras Mari, de la famille de Gouksa, tu dans
une bataille en Tegrae, Ali, son hritier lgitime, fut proclam Ras
par les grands feudataires; et comme il n'avait que treize ans, il fut
soumis  un conseil de rgence, sous la direction du Dedjadj Ahmd,
Polmarque du Wora-Himano et parent de la Wazoro; mais cette dernire
sut, par ses manoeuvres, dsunir le conseil et s'arroger l'autorit
souveraine, au nom de son fils. En quelques circonstances, les membres
du conseil se concertaient encore; leur opposition prvalait rarement,
mais servait du moins  temprer le pouvoir de la vindicative
usurpatrice. Peu aprs l'avnement de son fils, elle prit pour poux le
Dedjadj Sahalou, Polmarque sans importance, mais cit pour la
distinction de ses manires et son esprit conciliateur; elle en avait eu
trois enfants et venait de le perdre. Cupide, avare, astucieuse,
violente, ambitieuse, despote, vaniteuse et coquette, elle passait pour
ne reculer devant aucun moyen; on l'accusait mme d'avoir donn  son
fils Ali des breuvages magiques, afin de prolonger son enfance
intellectuelle.

Ali touchait  sa vingt-deuxime anne et n'avait encore manifest de
got que pour la chasse, le jeu de mail et le jeu de cannes. Exceller 
la lutte, au maniement du cheval, au tir  la carabine ou  lancer la
javeline, tels avaient t jusqu'alors les meilleurs moyens de s'attirer
sa faveur. On le disait intelligent, rflchi, discret, timide, d'une
sobrit, d'une temprance exceptionnelles, conome, facile  mouvoir 
la piti, et d'une simplicit qui contrastait avec l'ostentation
habituelle de sa mre. On craignait qu'il n'inclint vers l'Islamisme:
il comptait plusieurs musulmans dans sa parent, allait rarement 
l'glise et affectionnait les locutions et les allures des cavaliers du
Wora-Himano, o prvalaient la religion et les moeurs musulmanes.
Cependant on esprait encore en lui. Depuis quelques mois, il tenait en
personne ses plaids, prsids jusqu'alors par ses officiers, et les
opprims, les cultivateurs surtout, le trouvaient accessible  leurs
plaintes. Tous ses sujets dsiraient lui voir prendre en main l'exercice
du pouvoir; on le savait las de l'imprieuse tutelle de sa mre; mais
ses serviteurs les plus dvous craignaient de le seconder dans ses
tentatives d'mancipation, se rappelant que, dans des circonstances
analogues, sa vigilante mre l'avait dcontenanc et rduit  disgracier
ses confidents.

Cet tat de choses favorisait l'esprit d'indpendance des grands
vassaux; la rgente avait souvent d les rprimer par les armes; ils
taient encore menaants. La responsabilit de la Wazoro s'aggravait 
chaque victoire, et son impopularit augmentait  mesure que son fils
approchait de l'ge d'homme. Nanmoins, malgr les rbellions, malgr
les tiraillements, qui nervaient l'autorit, la prpotence acquise par
la dynastie de Gouksa tait telle, que la cour de Dabra-Tabor conservait
son ascendant sur l'thiopie, depuis Moussawa jusqu' l'Innarya, et
depuis Wohni jusqu' Ankobar, capitale du Chawa.

Comme il a t dit plus haut, pendant les quelques annes qui
prcdrent le dmembrement effectif de l'Empire, les Empereurs avaient
attribu au Ras Bitwodded, ou Grand Conntable, Gouverneur du Bgamdir,
une sorte de suprmatie sur plusieurs Dedjazmatchs, qui devinrent ainsi
les vavasseurs ou arrire-vassaux de l'Empire. Les successeurs de Tallag
Ali, s'appuyant sur ce prcdent, ont prtendu  l'hommage de tous les
Gouverneurs de l'ancien Empire, et, selon les circonstances, ils ont
cherch  faire prvaloir par les armes cette prtention, point de
dpart de toute leur politique. Cette politique consistait  prvenir ou
 dissoudre les ligues que formaient naturellement les Gouverneurs du
Tegrae, du Samen, du Lasta, du Gojam, du Damote, de l'Agaw Mdir et du
Dambya, dont les forces runies eussent t plus que suffisantes pour
balayer, sans combat, du Bgamdir, une famille trangre, entache, aux
yeux des indignes, de son origine musulmane.

Lors de mon arrive dans le pays, la suzerainet effective du Ras Ali
s'tendait sur les plus riches contres; ses principaux feudataires
taient:

Le Dedjadj Conefo, Gouverneur du Dambya et de l'Agaw Mdir;

Le Dedjadj Guoscho, Gouverneur du Damote, du Metcha et de l'Ybaba;

Le Fit-worari Birro, fils du Dedjadj Guosche, Gouverneur de la plus
grande partie du Gojam;

Le Dedjadj Ahmd, Gouverneur du Wora-Himano, du Wadla, du Dawonte et
d'une portion du Wallo;

Le Dedjadj Fars Aligaz, Gouverneur de l'Idjou et d'une partie du Lasta;

Le Wagchoum Wacen, Gouverneur du Wag, du Tcharatch-Agaw et de la
meilleure partie du Lasta;

Le Dedjadj Ceddet, Gouverneur de l'Armatcho;

Le Dedjadj Deureusso, Gouverneur de Erbabe, de Basso et de quelques
districts du Gojam;

Le Dedjadj Bchir, Gouverneur du Dlanta, des districts voisins du Wallo
et de l'Amara;

Le Dedjadj Brill, Gouverneur de l'Amara;

Enfin, quelques Dedjazmatchs rpartis dans les gouvernements du
Bgamdir.

De ces leudes ou vassaux, le moindre en importance tait le Dedjadj
Deureusso, qui se rendait  l'appel de son suzerain  la tte d'un
contingent de 5  6,000 hommes, et le plus important, le Dedjadj Ahmd,
qui en conduisait, dit-on, prs de 40,000. On estimait qu'en convoquant
le ban et l'arrire-ban, Ali devait rassembler une arme d'au moins
140,000 hommes. Mais depuis la rgence de la Wazoro Manann, la fidlit
des grands vassaux n'tait que prcaire; les Dedjazmatchs Fars, Guoscho
et Conefo donnaient le plus  craindre.

Aligaz Fars, parent loign du Ras, gouvernait un pays difficile, dont
les habitants aimaient la guerre, et o il tait trs-populaire; quatre
fois vaincu par l'arme d'Ali en bataille range, il tait tomb deux
fois aux mains des vainqueurs; mais il avait t rintgr, grce  sa
famille toujours unie, grce aussi  son habilet politique et aux
sductions de son esprit.

Le Dedjadj Guoscho tenait par sa mre  la famille impriale; son pre,
le Dedjadj Zaoud, Gouverneur du Gojam, du Damote, de l'Agaw Mdir, du
Metcha et de l'Ybaba, tait mort captif du Ras Gouksa, contre lequel il
avait combattu plusieurs annes pour son indpendance. Le Dedjadj
Guoscho, quoique rduit au gouvernement du Damote, du Metcha et de
l'Ybaba, tait encore redoutable. Princes, gens d'glise et
cultivateurs, tous le tenaient en grande considration, tant  cause de
sa haute naissance que de la bont de son caractre.

Le Dedjadj Conefo, Gouverneur du Dambya et de l'Agaw Mdir, spar du
Bgamdir par des frontires indcises au point de vue militaire, et t
peu  redouter, malgr ses forces importantes et son esprit indpendant,
mais il passait pour tre ligu secrtement avec le Dedjadj Guoscho,
pour lequel il professait une amiti dvoue.

Telles taient  cette poque les conditions gnrales de la puissance
de la maison de Gouksa.

Environ huit ans avant l'avnement d'Ali, le Dedjad Oubi usurpa les
droits de son frre Meurso au gouvernement du Samen, et s'accrut bientt
de tout le pays situ entre Gondar et le Takkaz,  l'exception
toutefois de la petite province d'Armatcho. Afin de mieux assurer son
indpendance, il avait conclu avec le Dedjadj Sabagadis, Gouverneur de
tout le Tegrae, une alliance offensive et dfensive; mais somm par le
Ras Mari de venir lui faire  Dabra Tabor sa visite de foi et hommage,
il s'y refusa, fut surpris, battu et fait prisonnier par le Ras Mari,
qui le rintgra immdiatement dans son gouvernement,  condition qu'il
marcherait sur-le-champ avec lui, en qualit de vassal, contre son
ancien alli Sabagadis.

Le Ras Mari envahit le Tegrae avec toutes ses forces; Oubi conduisait
l'avant-garde. La bataille eut lieu  Feureusse-Mae; le Ras y prit,
lguant la victoire  son arme. Sabagadis fut mis  mort, le lendemain,
et en retournant vers le Bgamdir, les grands feudataires donnrent 
Oubi l'investiture d'une portion du Tegrae. Le Dedjadj Kassa, fils de
Sabagadis, restant en possession d'une notable partie du gouvernement de
son pre, Oubi conclut avec ce nouveau rival une alliance qu'il
transgressa presque aussitt. Les hommes minents du clerg
intervinrent; ils amenrent les rivaux  une rconciliation, et Oubi
prit pour femme la soeur du Dedjadj Kassa. Mais il ne put contenir ses
projets de conqute, et, aprs des alternatives de paix arme et
d'hostilits sans importance, il venait, pendant mon sjour  Gondar, de
vaincre dans une bataille le Dedjadj Kassa et de s'emparer de sa
personne. Oubi se trouvant ainsi matre incontest du pays, depuis
Gondar jusqu' la mer Rouge, pouvait runir dsormais une arme
infrieure en nombre, disait-on,  celle du Ras, mais redoutable  cause
de la quantit de ses armes  feu. Il protestait, il est vrai, de son
obdience au Ras Ali, lui envoyait des prsents, mais trouvait des
prtextes pour se dispenser de faire  Dabra Tabor la visite annuelle de
rigueur pour tout vassal; il s'attachait  capter par ses soins et ses
libralits la Wazoro Manann et les membres du conseil de rgence; il
entretenait des intelligences avec Ali Fars, le Dedjadj Conefo et
d'autres feudataires de son Suzerain, et il les excitait  la rbellion
contre cette maison de Gouksa qui, disait-il, finirait par rduire
l'thiopie  l'Islamisme.

Cependant, l'opinion que le Ras allait prendre en main son pouvoir
s'accrditait; on prsageait que son premier acte serait de sommer le
Dedjadj Oubi de venir  Dabra Tabor, et, en cas de refus, qu'il
marcherait contre lui. On parlait aussi de la dfection du Dedjadj
Guoscho, dont le fils Birro, Fit-worari ou gnral d'avant-garde du Ras,
faisait dj ombrage  son Suzerain. Cet tat de choses causait une
inquitude gnrale, suspendait les relations de province  province, et
empchait les caravanes de trafiquants d'entreprendre des expditions
lointaines.

Nous partmes pour Dabra Tabor. Comme le Lik Atskou,  cause de son ge,
ne pouvait voyager qu' petites journes, nous n'y arrivmes que le
quatrime jour.

Le village de Dabra Tabor, situ au sud de Gondar,  une distance de
cette ville de 130 kilomtres environ, en raison des sinuosits de la
route, prend son nom de la petite montagne du Tabor, sur le flanc de
laquelle il est assis. Les prdcesseurs d'Ali avaient choisi cette
localit  cause de sa position centrale et avantageuse au point de vue
militaire, et  cause de l'abondance de ses pacages, de sa chasse et de
l'agrable fracheur de sa temprature. En y rentrant, aprs leurs
expditions toujours heureuses, ils congdiaient leurs grands
feudataires et y tenaient leur cour avec une garde qui variait, selon
les ventualits, de deux  dix mille hommes. Le Ras Ali affectionnait
Dabra-Tabor et y sjournait tout le temps qu'il n'tait pas en campagne.
La grande plaine situe au pied de la montagne lui servait  jouer au
mail et au djerid ou jeu de cannes,  essayer ses chevaux et  passer
ses revues, lorsque, selon l'usage,  la Maskal ou fte de l'Invention
de la Croix, tous ses vassaux se rendaient auprs de lui. Au nord du
village, et sur la partie culminante de la montagne, deux grandes
enceintes concentriques, formes d'un fort clayonnage renfermaient
plusieurs vastes huttes rondes parses, o il demeurait avec une partie
de son service; les huttes construites en clayonnage taient recouvertes
de toits coniques en chaume. Il y avait la maison dite des chevaux,
celle des cuisinires, celle de l'hydromel, celle des orfvres, celle du
confesseur et des clercs, tant crivains que lgistes, celle du trsor
qu'on disait tre ordinairement dgarni, et enfin la demeure de la femme
du Ras et de ses suivantes favorites. En dehors des enceintes, se
dressaient sans ordre seize  dix-sept cents maisons, huttes, cases de
toutes dimensions, quelques tentes mme, o demeuraient les officiers et
soldats de service, les compagnies de fusiliers, les courtisans, tous
ceux enfin qui vivaient habituellement auprs du Ras.

Nous mmes pied  terre  l'entre de la premire enceinte, au milieu
d'une foule remuante et clameuse. La faon pittoresque et hardie dont la
plupart taient enhaillonns de leurs toges, les chevelures tresses,
les poses fires, les gestes mles, l'absence de ttes grises, tout
indiquait des hommes de main, apprentis pillards au service des
seigneurs. C'taient des pages, des soldats, espces de menins qui les
accompagnent partout et toujours, veillant sur eux, partageant leurs
joies et leurs chagrins, toujours prts  recevoir leurs confidences ou
leurs ordres,  l'glise,  table, en marche, partout, dormant auprs
d'eux, incarns enfin  ces patrons dont ils empruntent les qualits et
les vices, dont ils connaissent mieux les affaires et prennent les
intrts avec plus de vigilance qu'eux-mmes. En change de leur
dvouement, ils reoivent des investitures et des positions, qui les
mettent souvent  mme de devenir  leur tour les protecteurs ou mme
les patrons de leurs premiers matres. Il y avait l des servants
d'armes ou porteurs du bouclier et de la javeline du matre; d'autres
portant des estramaons, sorte d'pe  deux tranchants,  poigne
cruciale garnie d'argent, qu'on porte  l'paule dans de longues housses
carlates, devant les Dedjazmatchs et certains chefs de haute marque;
des palefreniers; des fusiliers avec leurs carabines  mche, leurs
cartouchires  pulvrin pendant; mules richement enharnaches; chevaux
de combat piaffant sous leurs housses carlates; boucliers aux
brillantes lamelles d'argent, de vermeil ou de cuivre; javelines et
sabres de toutes formes; dards effils et tragules, lorillarts,
esclavines et zagayes, coutelas, bancals, lattes, cimeterres et harps 
l'antique. Ici, un groupe de paysans, aux cheveux courts, guettant le
moment propice pour se plaindre de quelque avanie; l, des bouffons,
bouffonnant au milieu des rires; des pieds poudreux de tout acabit; des
chiens en laisse se hargnant; des pages merillonns, la toge en loques,
se glissant partout, se picotant, se bravant entre eux ou chantant
pouille  quelque passant malencontreux.

 notre apparition, tout ce monde fit silence et m'entoura avec une
curiosit fort peu respectueuse. Le Lik Atskou changea quelques paroles
avec les huissiers, et heureusement ils nous laissrent pntrer dans
l'enceinte; l, le spectacle tait tout diffrent. Environ trois cents
hommes, quelques-uns debout, d'autres accroupis sur le sol poudreux,
conversaient par groupes: leurs toges fines et blanches, les couvraient
de la tte aux pieds; leur maintien annonait l'aristocratie: c'taient
les matres de ce monde bruyant laiss au dehors. Tous portrent les
yeux sur nous, mais avec une curiosit polie. Nous nous assmes par
terre, et le Lik envoya un de ses suivants parlementer avec l'huissier
de faction  la porte de la deuxime enceinte, afin qu'il fit prvenir
le Ras de notre arrive. J'eus tout le temps d'observer: quelques-uns
des personnages avaient les traits d'une distinction remarquable;
presque tous, l'allure assure que donne l'habitude du commandement. On
me dsigna les plus notables: quelques Dedjazmatchs et quelques chefs de
bandes nombreuses: les huissiers leur tmoignaient une dfrence
particulire. Les autres chefs entraient seuls, le sabre au ct; mais
eux taient admis avec quelques suivants, un servant d'armes tenant leur
bouclier et leur javeline, et un page portant  l'paule leur sabre
envelopp d'une housse carlate. Tous ces chefs, grands et petits,
taient occups  faire leur cour, qui consistait  envoyer par les
huissiers leurs civilits au Ras. Les plus zls y passaient la journe:
les autres s'y prsentaient matin et soir, pour lui faire souhaiter
bonne journe et bonne nuit. Lorsque l'arme tait disperse depuis
quelque temps, les vassaux directs du Ras se rendaient pour une
quinzaine de jours  Dabra-Tabor, afin de se retremper  l'air de la
cour, ou pour hter la solution de quelque procs ou de toute autre
affaire pendante.

Cependant, les huissiers ne faisaient aucun cas de nous; une grande
heure durant nous attendmes en vain un mot du Ras. Le Lik Atskou prit
de l'humeur et se leva en me disant tout haut:

--Allons-nous-en, mon fils. Un homme de mon caractre est mal venu dans
une cour o les soudards tiennent le haut bout. Viens chez la Wazoro
Manann.

La demeure de la Wazoro tait  deux cents mtres de l. Sitt arrivs,
le Lik fut introduit, et quelques minutes aprs, un eunuque vint me dire
d'entrer.

La maison consistait en un vaste toit conique de chaume reposant sur un
mur circulaire en clayonnage revtu de bauge, et sur douze colonnettes,
ou troncs d'arbres, plantes en rond  l'intrieur,  environ deux
mtres du mur de pourtour. Ce mur formant la cage de la maison tait de
trois mtres de haut, et le diamtre intrieur de dix  onze mtres.
L'intrieur n'tait clair que par deux portes sans vantaux, et perces
 l'opposite l'une de l'autre; la principale tait garnie extrieurement
d'une vieille toge de soldat en guise de portire, l'autre, plus
troite et rserve au service, clairait au fond de la maison
l'entre-colonnement faisant face  l'entre, o la Wazoro se tenait
derrire un rideau.

Quatre ou cinq jeunes hommes, la toge ajuste selon la plus stricte
tiquette, taient debout contre les colonnettes, immobiles comme des
statues, les pieds enfouis dans l'paisse jonche d'herbes vertes qui
tapissait le sol.

Je saluai; une grosse voix sombre m'arriva de derrire le rideau:
c'tait la Wazoro qui me souhaitait la bienvenue. Je pris place  ct
du Lik, assis  la turque sur une natte par terre; la tte basse et
l'oreille tendue, il causait avec la mme animation que s'il et t
face  face avec son interlocutrice. Il tait en veine, et,  en juger
par les rires frquents de la Wazoro, elle gotait fort son entretien.
Plusieurs fois, je compris qu'il tait question de moi; mon drogman
n'avait pas t admis, mais le Lik n'tait point en peine de faire les
honneurs de ma personne. Je connaissais dj ces rceptions faites 
travers un rideau.  Gondar, il tait d'usage que l'Itchagu ret
ainsi; mais lorsque je l'allais voir, il avait la gracieuset de lever
pour moi un coin du voile. La Wazoro m'ayant offert des
rafrachissements que je refusai, me dit de passer auprs d'elle; et une
jeune naine toute difforme tint le rideau afin que je pusse m'insinuer
le plus discrtement possible.

Sur un haut alga, garni d'un tapis d'Anatolie, la princesse tait assise
 la turque, entre deux larges coussins recouverts de taies carlates
tombant jusqu' terre. Sa chevelure, crpe avec soin, encadrait
avantageusement un front large et haut qu'clairaient de grands et beaux
yeux, intelligents et doux; les plis de sa toge lui cachaient
coquettement le bas du visage, qui perdait une grande partie de son
charme, lorsqu'en parlant elle dcouvrait sa bouche disgracieuse.

De l'autre ct du rideau, le Lik nous servit d'interprte. La Wazoro
s'tonna de ce qu'avec un extrieur si peu fait, selon elle, pour les
fatigues et les intempries, j'eusse pu venir de pays si lointains.

--Car enfin, dit-elle, des hommes comme cela doivent fondre au soleil.

Le Lik s'chauffa pour prouver la supriorit physique et morale des
Europens ou hommes rouges, comme ils nous appellent: il prit ses
preuves dans l'histoire d'Alexandre, et dans l'Histoire Sainte, passa au
Bas-Empire et aboutit  l'loge de la valeur franaise, reconnaissant,
il est vrai, que la Bible ne mentionne notre nation que d'une faon fort
obscure; mais, pour confirmer son dire, il offrit de faire venir  Dabra
Tabor une femme trs-ge, esclave en gypte  l'poque du dbarquement
du gnral Bonaparte, femme connue, disait-il, pour son discernement et
sa vracit. La princesse, quoique peu convaincue, se tint pour
satisfaite; et le Lik me dit en arabe:

--Mettez le feu  une solive, il en sortira une flamme; mais prchez-la,
il n'en rsultera rien.

La Wazoro me fit des questions sur les Franaises, mais ne s'intressa
que faiblement au rcit de nos usages et de nos moeurs. Elle regretta
qu'on nous et refus la porte du Ras, nous donna une de ses suivantes
pour nous introduire chez lui, et nous dit de revenir auprs d'elle
sitt notre visite faite.

Nous retournmes chez le Ras. Les huissiers ne voulurent rien entendre;
la suivante de la Wazoro entra seule et revint bientt, accompagne
d'un page charg de m'introduire avec mon drogman seulement. Le Lik, me
voyant contrari de son exclusion si formelle, me dit:

--Ne t'en proccupe pas; entre; sois rserv, observe tout, et tu
comprendras que je ne perds rien  rester dehors.

Je trouvai le Ras assis sur un tapis persan, devant quelques tisons qui
fumaient au milieu de la pice parseme de fanes odorantes; une
vingtaine de favoris taient debout autour de lui. Il avait les beaux
yeux de sa mre, le front troit, pauvre, les traits agrables
d'ailleurs, rien qui ft prsumer une intelligence ou des passions
actives, mais une grande bienveillance que semblaient confirmer ses
manires. Il me considra avec curiosit et me demanda tout d'abord mon
ge.

--Voici le quatrime Cophte que je vois, dit-il; celui-ci du moins
pourrait tre mon compagnon: nous avons mme ge, et il ne me fait pas
peur comme cet autre avec ses yeux garnis d'un vitrage.

Il me pria si courtoisement d'ter mon turban, que j'y consentis, et il
exprima son contentement de ce que je n'avais pas les cheveux roux,
comme tous mes compatriotes, disait-il. Selon l'usage, je me levai, et,
prenant des mains de mon drogman une pice de mousseline pour turban, je
l'offris au Ras. Ce prsent, d'une mdiocre valeur pour le pays, fut
reu avec la plus grande courtoisie. Je lui dis que si j'tais rest si
longtemps dans sa ville de Gondar sans venir lui prsenter mes hommages,
c'est que j'avais toujours compt sur le dpart de la caravane pour
l'Innarya, qui selon l'habitude, devait passer non loin de Dabra Tabor.

--Innarya est bien loin, dit-il, et tu auras  traverser des contres
bien barbares. Arrte-toi ici; vis avec moi; tu auras des chevaux, une
femme, des pays  gouverner, des fusiliers pour te prcder et de braves
cavaliers pour te faire escorte. Reste, et sois un frre pour moi.

Je me confondis en remercments et je promis de revenir aprs avoir
excut les projets d'exploration arrts avec mon frre. Il voulut me
faire prsent d'un cheval, d'une mule, d'une carabine  mche. La
proposition de ce dernier objet fit dire  son oncle le Dedjadj Bchir,
musulman renomm pour ses exploits de guerre et sa grande beaut
physique:

--Mon Seigneur voudrait faire revenir l'eau  la rivire; les carabines
ne viennent-elles pas du pays de cet tranger?

--C'est juste, dit le Ras.

Et s'adressant  moi:

--Je suis dispos  ne te rien refuser. Penses-y, et demande-moi ce que
tu voudras.

L-dessus, il reprit sa conversation avec ses favoris.

Nous tions dans une maison plus vaste que celle de la Wazoro, et
construite sur le mme modle. Quatre chevaux, attachs dans les
entre-colonnements, la tte tourne vers le centre de la maison,
jouaient avec l'herbe amoncele devant eux; je leur tournais le dos;
l'un d'eux, qui me flairait amicalement depuis mon entre, finit par
happer mon turban, et s'broua en l'emportant dans ses dents; je
ressaisis prestement ma coiffure.

--Trs-bien! dit le Ras en riant; il ne craint donc pas les chevaux?

Cet incident rtablit la conversation avec moi.

Le Ras passait pour un des plus fins connaisseurs en chevaux; il
s'intressa  ce que je lui dis de l'quitation et de l'lve des
chevaux en Europe et en Arabie, et il me congdia enfin, en me
recommandant de revenir le voir le lendemain.

Un huissier nous fit donner une maison; le Lik s'y tablit avec nous.
Dans la soire, je descendis sur le champ de manoeuvre: le Ras, sans
toge, et vtu seulement de haut de chausses et d'une petite ceinture, y
jouait au mail; un triquet recourb  la main, il courait pieds nus
aprs le tacon, en se bousculant avec les plus humbles de ses soldats.
En raison mme de l'lvation de leur pouvoir, les princes jeunes et
bons sentent le besoin de s'en dpouiller par moments pour se rapprocher
des autres hommes, l'homme tant, malgr tout, ce qu'il y a de plus
intressant et de plus attrayant sur la terre. Le Ras Ali aimait  se
confondre avec ses sujets, ce qui l'amenait frquemment  dcouvrir des
injustices commises en son nom; aussi, les opprims, dcourags par
l'avidit de ses officiers, guettaient ses sorties, et souvent
parvenaient  lui faire entendre leurs plaintes, malgr les gardiens que
la Wazoro Manann postait aux abords du champ de manoeuvre, pour
empcher, disait-elle, son fils de se ravaler devant des trangers.

Le jour suivant,  pareille heure, le Ras assista au jeu de cannes.
Environ six cents cavaliers, partags en deux camps, se chargeaient 
fond de train, s'vitaient, se poursuivaient, rusant et voluant de
toutes manires, tantt individuellement, tantt par escouades, tantt
en masse, et se lanant, en guise de javelines, de longues verges ou
mme de lourds btons. Ils esquivaient ou se drobaient par voltes,
virevoltes et caracoles; ils s'interpellaient, se provoquaient et
poussaient des cris pour applaudir aux coups heureux; les boucliers
rsonnaient sous les projectiles; les chevaux secondaient souvent leurs
matres par l'intelligence de leurs mouvements, et malgr la fivre du
jeu, les accidents taient assez rares, me dit-on. J'y vis plusieurs
chevaux et des cavaliers remarquables; le Ras montait bien, mais sans
grce; en revanche il lanait la canne  des distances considrables.

Il rgnait  Dabra Tabor une animation inaccoutume, cause par
l'affluence de chefs et de notables, accourus sous divers prtextes,
mais au fond, mus par leur impatience d'tre fixs relativement aux
bruits contradictoires qui circulaient dans les provinces. On
pressentait une campagne prochaine, soit contre le Dedjadj Oubi ou
contre le turbulent Ali Fars, du Lasta, soit en Gojam contre le Dedjadj
Guoscho; et l'on attendait de jour en jour que, selon l'usage, le Ras
manifestt sa volont par la publication d'un ban. Les maisons ne
suffisant plus, plusieurs chefs campaient sous la tente. Ces
circonstances procurrent au Lik Atskou le plaisir de revoir de nombreux
amis qu'il n'esprait plus rencontrer. Sa verve rajeunie ne tarissait
plus, et il semblait qu'aprs l'humiliation essuye publiquement  la
porte du Ras, il ft bien aise de m'avoir pour tmoin des gards
respectueux dont il tait l'objet. Matin et soir, nous tions invits au
repas de la Wazoro Manann, toujours prise de la conversation de mon
spirituel introducteur; de plus, on nous portait de chez elle un
ordinaire pour nous et nos gens; j'en recevais un galement de chez le
Ras, ce qui nous mettait dans l'abondance. Nous passmes huit jours 
cette cour; je revis plusieurs fois le Ras; il m'engagea de nouveau 
rester auprs de lui, et, malgr le soin que je pris de lui en tmoigner
ma gratitude, il me parut devenir rserv avec moi. Toutefois, en me
congdiant, il me dit que sa protection me suivrait dans toute l'tendue
de ses tats.

Nous reprmes la route de Gondar. Le deuxime jour, aprs avoir chemin
la matine, nous nous reposions  l'ombre d'un arbre lorsque le Lik, qui
saluait et questionnait tous les passants, apprit que le Dedjadj Guoscho
traversait l'Abbae, et que son avant-garde campait dj prs de la
rivire Goumara, dans le Fouogara,  une petite journe de nous.
Transport de joie  cette nouvelle, il me pressa vivement de profiter
de l'occasion pour faire la connaissance d'un prince aussi puissant, son
ami, disait-il, et un des hommes les plus accomplis de l'thiopie. Mais
j'tais dsireux de regagner Gondar, car il tait bruit que la caravane
pour l'Innarya se mettait enfin en mouvement; d'ailleurs, le Dedjadj
Guoscho devait tre prvenu contre moi. Environ deux mois auparavant,
sur le rapport exagr des cures que j'oprais  Gondar, il m'avait fait
prier de venir traiter son fils an, frapp depuis longtemps d'une
espce d'alination mentale, et, afin de me dbarrasser plus tt des
instances de ses messagers, j'avais omis de leur offrir l'hospitalit,
ce qui tait un manque d'gards envers lui. J'engageai le Lik  l'aller
voir et  me laisser rentrer  Gondar.

--Je suis vieux, me dit-il; j'ai fait bien des routes dans ma vie, sans
jamais abandonner un compagnon, pour tenter  moi seul une aventure
agrable; je ne veux pas commencer aujourd'hui. Qui a compagnon a
matre; puisqu'il te faut aller  Gondar, allons-y. Tout n'arrive-t-il
pas avec la permission de Dieu?

Chemin faisant, mon drogman, peu suspect de partialit pour le Lik, fut
touch de sa rsignation, et me fit observer que c'tait presque
malheureux cette fois d'avoir eu raison de lui, car tout en se faisant
fte de saluer un ami dans le Dedjadj Guoscho, il avait espr obtenir
de lui quelques secours pcuniaires. Je m'empressai de dire  mon
indulgent Mentor que s'il lui rpugnait tant de me laisser rentrer seul,
moi, je manquerais toutes les caravanes pour l'Innarya, plutt que de
lui causer  la fois un chagrin et un dommage.

Il m'coutait bouche bante, riait, regardait nos gens, enfin il
m'embrassa.

--Merci, mon enfant! que Dieu te fasse voir les fils de tes fils, et,
quand tu seras vieux, qu'on s'incline devant tes dsirs comme tu
t'inclines devant ceux d'un vieillard dchu comme moi! C'est que,
vois-tu, ce prince est un honnte chrtien, intelligent, gnreux.
Figure-toi bien que tu n'as vu jusqu' prsent que des bandits; tu
verras en lui un vritable prince. Cette maison de Gouksa est une
caverne d'usurpateurs, de rengats; celle de Guoscho-Zaoud est btie
sur la tradition, le droit, la justice. Je tenais  ce que tu pusses
emporter une ide favorable de ce qu'a t notre malheureux pays.

Et se tournant vers mes gens:

--Vous verrez, vous autres, comme nous allons tre bien reus. Ne
craignez rien; c'est ici tout prs, un sentier en plaine et des sources
partout.

Jusqu' mon drogman, tous nos gens taient gagns par sa joie.

Quant  moi, j'avais refus  deux reprises de connatre le Dedjadj
Guoscho; je croyais inutile de me prsenter devant lui, et cependant je
devais partager si longtemps son orageuse destine!...




CHAPITRE VI

LE DEDJADJ GUOSCHO.--ADIEUX AU LIK ATSKOU.--SOURCES DU FLEUVE
BLEU.--ARRIVE  DAMBATCHA.


Nous quittmes la route du col de Farka et nous marchmes vers le centre
du Fouogara, province basse, chaude, o rgnent des fivres
pernicieuses, et le lendemain, vers deux heures de l'aprs-midi, nous
apermes le camp du Dedjadj Guoscho, tabli dans une localit nomme
Wanzagu, remarquable par des sources chaudes, o des malades viennent
se baigner pendant l't seulement, car au printemps et en automne, les
fivres rendent l'endroit inhabitable.

Nous apprmes que le Prince s'y arrterait quelques jours pour prendre
des bains. Les proportions du camp firent supposer au Lik qu'il tait l
avec toute son arme, et que, tout en venant se mettre  la disposition
de son suzerain, il voulait tre en mesure d'intimider au besoin la
Wazoro Manann, qui lui tait hostile. Sa prsence en Fouogara prenait
d'ailleurs une grande porte politique: en confirmant l'autorit du Ras,
il contraignait le Dedjadj Oubi d'ajourner ses projets ambitieux contre
le Bgamdir; car, jusqu'alors, ce dernier esprait l'avoir pour alli et
dtacher par consquent du Ras le Dedjadj Conefo et quelques autres
grands feudataires.

On nous indiqua le gu du Goumara, qui coule de l'Est  l'Ouest et se
trouve encaiss en cet endroit entre des berges de cinq  six mtres;
nous y fmes nos ablutions, nous tirmes de nos outres des costumes
frais et nous le traversmes. Afin de me soustraire  la curiosit des
soldats, nous convnmes que j'attendrais aux abords du camp, jusqu' ce
que le Lik m'envoyt chercher de chez le Prince. Mais des ptureurs
m'ayant aperu s'empressrent vers le camp, et bientt, de toutes les
issues, s'chapprent des essaims d'hommes courant de mon ct. Les
premiers s'arrtrent pour me considrer  distance convenable; les
autres les dbordrent, se rpandirent autour de moi, et, en un moment,
je me trouvai envelopp d'une cohue de plus de deux mille hommes pris du
vertige de la curiosit; ils hurlaient, se bousculaient, s'escaladaient,
se pitinaient et se dbattaient pour mieux me voir. Le cercle effrayant
se rtrcit de plus en plus; la chaleur devint insupportable; je restai
assis, la figure dans les mains, m'attendant  tre touff par cette
masse inexorable, lorsqu'une femme, me couvrant d'un pan de sa toge, me
cacha la tte dans sa poitrine. Sa langue allait comme le claquet d'un
moulin; je ne comprenais pas un mot de son vocabulaire; elle me serrait
convulsivement; je suffoquais.

Soudain, le tumulte changea de note; et des bouffes d'air frais qui
m'arrivrent m'apprirent que la foule s'ouvrait; des huissiers du
Prince, arms de longs btons, frappaient  tour de bras sur tout ce
monde. Celle qui m'avait si nergiquement couvert de son corps,
haletante, puise, concourait du regard aux efforts de nos librateurs;
puis, redevenant femme, elle rajusta vivement sa toge, et, moiti
glorieuse, moiti confuse, elle s'en alla. C'tait une jeune et grande
fille, d'un teint couleur de spia fonce, avec de longs cheveux tresss
et oints de beurre frais, qui dgouttaient sur ses paules.

Mon drogman reparut, ahuri et tout meurtri.

--Quels sauvages a fait! s'cria-t-il en s'affaissant sur ses talons.

Il se mit  philosopher sur les coups imprvus de la fortune, et il
m'apprit que les Gojamites surtout, croyant aux malfices du mauvais
oeil, la femme, en me soustrayant aux regards, invectivait ses
compatriotes, dont l'intense curiosit pouvait, d'aprs leur croyance,
me devenir fatale.

--Par la mort de Guoscho! vos yeux maudits me transperceront avant de le
voir, criait-elle,  ce qu'il parat.

Une compagnie de rondeliers me conduisit au camp, sous une grande tente
qu'on referma soigneusement. Le matre de la tente, l'Azzage Fanta,
espce de Biarque ou Premier Intendant, me dit qu'il tait heureux de me
cder la place d'aprs l'ordre du Prince; que ma porte serait garde, et
qu'il me laissait son page favori, pour veiller  tout ce que je
pourrais dsirer.

Des pages vinrent me saluer de la part du Dedjazmatch et m'offrir deux
cornes d'une dimension extraordinaire, l'une pleine de vin, l'autre
d'eau-de-vie. Un pareil dbut promettait, car, en thiopie, le vin est
apprci et fort rare. La vigne y vient trs-bien, mais l'inscurit du
pays dtourne de sa culture; les passants la grapilleraient avant mme
la maturit; de plus, les propritaires seraient l'objet d'exactions
ruineuses.  Karoda, district du Bgamdir, ainsi que prs d'Aksoum, on
voit des champs de vignes plantes, dit-on, par les Portugais, il y a
environ trois sicles; leur culture et t abandonne, si les princes,
qui tiennent  grand honneur d'offrir parfois du vin ou de l'eau-de-vie
 leurs convives, n'eussent pris ces deux localits sous leur protection
spciale. Pour subvenir aux ncessits du culte, les prtres cultivent
bien quelques pieds de vigne dans l'enceinte de quelques glises, mais
presque partout le vin de l'autel provient des raisins secs imports de
l'Arabie.

Malgr les prceptes du Coran, mon drogman oublia toutes ses misres
rien qu' la vue de ces cornes, tant il avait de prdilection pour leur
contenu; nanmoins, aprs avoir bien admir leurs proportions
monstrueuses, je le chargeai de les reporter intactes chez le Prince, de
lui assurer que je ne buvais ni vin ni eau-de-vie, mais que j'avais
voulu retenir son cadeau quelques instants, pour conserver sous mes yeux
la preuve sensible des attentions dont il m'honorait.

Mon drogman, boudant sa soif, me rapporta une rponse des plus aimables.
Le Lik Atskou m'arriva de chez le Prince; il rayonnait de satisfaction;
on lui assigna une tente voisine de la mienne; nous soupmes de
compagnie et nous nous endormmes le plus gament du monde.

Dans la matine du lendemain, le Prince me fit dire qu'il pouvait me
recevoir. Son camp ressemblait par sa disposition  celui du Dedjadj
Oubi: une agglomration de cercles de diffrentes grandeurs forms par
les huttes des soldats, autour de leurs chefs respectifs; au centre de
cet assemblage, le cercle du Dedjazmatch, beaucoup plus large que les
autres et servant comme de place d'armes; au milieu de cette place
s'levait une hutte spacieuse, flanque de deux tentes ou pavillons,
l'une blanche, l'autre, moins grande, raye de bleu et faite, me dit-on,
de ceintures prises sur l'ennemi dans une rcente campagne au sud du
Gojam; quelques huttes et tentes, ranges derrire, abritaient les
chevaux, les mules et les gens de service du Prince. La hutte lui
servait la nuit ou pendant la grande chaleur du jour; il prenait ses
repas et prsidait le conseil et les plaids dans la tente blanche; il se
retirait dans l'autre, lorsqu'il voulait tre seul ou en petit comit
avec ses amis. On me conduisit  cette dernire, et un huissier,
soulevant discrtement le rideau, m'introduisit.

Le sol tait couvert de joncs frais et d'herbes odorantes;  terre, sur
une grande peau de boeuf au pelage blanc mouchet de noir, le
Dedjazmatch  demi couch et accoud sur un coussin carlate, causait
avec le Lik, assis  la turque, sur un tapis semblable. Deux gentils
pages de quatorze  quinze ans, un pli de la toge sur la bouche et un
chasse-mouche  la main, se tenaient debout, attentifs aux mouvements de
leur matre; un pieu garni de crochets, et plant derrire lui,
supportait son bouclier couvert de plaques en vermeil et dcor
verticalement d'une large bande de la crinire d'un lion, ainsi que son
sabre, sa javeline, son brassard d'or et sa corne  boire;  un autre
pieu taient suspendus un porte-missel en bois finement sculpt, et deux
tuis contenant les Psaumes et les vangiles, livres d'heures ordinaires
des thiopiens. Les reflets bleus de la tente transperce de soleil, la
verdure du sol, la blancheur des tapis et de la toge du Prince, l'clat
de ses armes, son grand air, les regards discrets et curieux de part et
d'autre, le Lik, avec son volumineux turban, la tte baisse, comme pour
attendre l'impression que je produirais sur son hte, tout formait un
ensemble imposant, gracieux, plein de fracheur et de posie pique.

Le Prince me donna le salut et me fit signe de m'asseoir  ct du Lik.
On introduisit mon drogman.

--Sois le bienvenu chez moi, me dit le Dedjazmatch. On assure que les
hommes de vos pays sont curieux de visiter les contres trangres; mais
quelle que soit votre curiosit, elle ne saurait surpasser celle que
nous prouvons en voyant chez nous pour la premire fois un enfant de
cette Jrusalem, o Notre-Seigneur Jsus-Christ a touch terre. Aussi,
tu excuseras l'impatiente curiosit de mes soldats, qui n'a rien de
malveillant pour toi. Lorsque ce printemps, tu nous as refus de venir
en Gojam, ton refus nous et t pnible, si nous t'eussions connu comme
aujourd'hui; c'est donc avec plaisir que nous t'accueillons, rendant
grces  Dieu d'avoir chang le cours de tes projets.

Je crus devoir expliquer au Prince ce qui m'avait empch de me rendre 
sa premire invitation.

--Notre ami, le Lik Atskou, nous a appris qu'effectivement tu es
proccup du dpart de la caravane pour l'Innarya.

Il se fit ensuite un silence de plusieurs minutes, un de ces silences
durant lesquels il semble que les sympathies ou les rpugnances
closent, se mesurent et s'changent.

Le Prince fit mander les deux principaux dignitaires de son arme, et
nous passmes dans la grande tente, o il s'installa sur un alga lev
recouvert d'un tapis turc.

Le Dedjadj Guoscho, g d'environ cinquante ans, tait grand et de belle
prestance, gros sans obsit; mais la partie infrieure de son corps
paraissait grle par rapport  son buste puissant. Il avait les attaches
fines et la main d'une lgance fminine, le teint brun cuivr, la tte
volumineuse, gracieusement pose sur un cou long et d'une beaut de
contour rare chez un homme, le front large, haut et bomb, les tempes
dlicatement dessines, le nez petit, aux ailes mobiles, et de grands
yeux  fleur de tte. Un lger duvet ombrait sa lvre suprieure; ses
dents taient petites, nacres, et son menton court, fin,  fossette;
ses joues plates, larges, dnues de barbe.

Son port de tte et ses moindres mouvements taient doucement
dominateurs; son regard rserv laissait deviner une certaine
complaisance pour lui-mme. Quoique sa physionomie intelligente ft
voile de cette impassibilit qui convient  l'exercice d'un haut
pouvoir, on y dcouvrait une grande bont, timide plutt qu'active, de
la finesse, de l'enjouement, un manque de dcision joint  l'enttement,
l'esprit d'aventures, l'intrpidit et ce doute mlancolique qui gagne
souvent ceux qui ont la responsabilit des vnements et des hommes.

Sa toge, drape avec soin, laissait entrevoir trois longs colliers
composs de priaptes ou talismans recouverts en maroquin rouge ou en
vermeil, entremls de grains de corail, d'ambre ou de verroterie rare.
Il portait au petit doigt une bague en or, forme de trois anneaux
engags les uns dans les autres, et orns chacun d'une meraude; ce
bijou antique, admirablement ouvrag, provenait de l'Inde. Une longue
pingle d'or, termine par une boule en filigrane, tait passe dans sa
chevelure noire, touffue, ondoyante et ramene en corymbe; en sa qualit
de Wazoro, il portait aux chevilles des prisclides composs de petits
cnes d'or enfils.

Il ne fut pas plutt install sur sa couche, que nous vmes entrer les
deux personnages mands.

Le premier s'avana en se dcouvrant respectueusement la poitrine,
s'inclina profondment et s'assit sur un tabouret plac pour lui au pied
de l'alga du Prince. Sa physionomie tait ouverte et intelligente; ses
cheveux taient blancs. Il paraissait avoir soixante-cinq ans, mais sa
poitrine profonde et ses paules musculeuses annonaient une vigueur
persistante; il ressemblait d'une manire frappante  Henri IV. Son
regard assur tait celui de l'homme prouv par les vnements; sa
parole digne, lente et nette, trahissait la conscience qu'il avait de
bien dire.

Le second, homme d'environ quarante ans, trs-grand, aux larges paules,
aux allures franches et dcides, avait le teint d'un bistre fonc, la
chevelure clair-seme, les dents mal ranges, le front large, les traits
d'une mobilit extrme, les yeux petits et ptillants d'esprit; il tait
laid, mais sa laideur avait un charme. Il s'appelait Ymer Sahalou; il
tait de naissance princire et tenait le rang de _Fit-Worari_ ou chef
d'avant-garde, premire dignit de l'arme, toujours confie  un homme
de guerre d'lite. L'autre s'appelait Filfilo; il tait _Blaten-Guta_,
ou premier Snchal du Prince, et beau-pre d'Ymer Sahalou.

On s'entretint d'abord avec des formes crmonieuses; mais bientt
l'entrain d'Ymer prenant le dessus, on pressa de questions l'homme de
Jrusalem, comme ils m'appelaient, et la conversation dura longtemps,
sautillante et courtoise, car elle avait lieu entre causeurs experts; le
Prince d'abord, l'humouriste Blata Filfilo, Ymer Sahalou, dont les bons
mots et les jovialits dfrayaient les cours de l'thiopie, le Lik
Atskou enfin, le beau diseur et le savant.

Quand je voulus me retirer, Ymer Sahalou me dit:

--Tu n'es pas le premier Europen que je vois: tant en Wallo, j'en ai
hberg deux qui passaient par mes villages pour aller en Chawa. J'en ai
vu aussi en Bgamdir: des ouvriers en mtaux, disait-on, ou des vendeurs
d'orvitan; et il m'a sembl que je ne pouvais avoir rien de commun avec
eux. Depuis que je te vois, quelque chose me dit que nous sommes gens 
nous convenir. Avant de donner l'ivresse, l'hydromel n'exhale-t-il pas
son bouquet? Mais on dit que tu ne bois jamais! N'importe, peut-tre
deviendrons-nous frres; en attendant, je t'offre mon amiti; donne-moi
la tienne. Par la mort de Guoscho! ne me prends pas pour un compagnon
ordinaire; je suis bon  tout, moi. Tu trouveras peut-tre que je vais
vite en besogne, mais demande  Monseigneur, comme au premier venu; tout
le monde te dira que le coeur et le cheval d'Ymer sont toujours prts 
partir de pied ferme.

Le Dedjazmatch paraissait trs-satisfait de voir son gnral favori me
faire ces avances. J'y rpondis comme je pus et je me retirai enchant
de cette premire visite.

Les allures mles et polies de mes htes, leur attachement rciproque et
leur charme particulier, charme que confrent aux hommes bien dous les
pripties de la vie militaire, tout en eux m'avait frapp au point, que
je me disais qu'on vivrait avec plaisir dans leur compagnie.

Le lendemain et le jour suivant, le Dedjazmatch convia  sa table ses
principaux chefs, afin de me prsenter  eux. La foule continuait 
stationner tout le jour autour de ma tente; des huissiers dfendaient ma
porte, et lorsque je sortais, ils me prcdaient pour loigner les
curieux. Un matin, le Dedjazmatch m'entretint de la maladie de son fils
an, le Lidj Dori, rest en Gojam.

Je rpondis que je n'tais pas mdecin; qu'on attribuait  tort cette
qualit  tout Europen; que chez nous, comme partout, le vritable
savoir procure srement rputation et fortune, et que ce sont, le plus
souvent, les charlatans, qui s'expatrient afin d'exploiter un savoir
quivoque. Mais j'avais beau dire, je n'obtenais que demi-crance; afin
de prouver du moins ma reconnaissance pour l'accueil qui m'tait fait,
j'ajoutai qu'en passant en Gojam avec la caravane, je pourrais voir le
jeune prince et conseiller ce que le simple bon sens m'inspirerait.

Le Dedjadzmatch dit alors que son fils irait  Gondar o je
l'examinerais, pendant qu'il ferait des ablutions  l'glise de Saint
Tekla-Hamanote, clbre par ses cures miraculeuses.

--Tu jugeras de son tat; tu trouveras peut-tre quelque remde, et, en
tout cas, comme je ne crois pas que ta caravane se mette en route de si
tt, tu pourras, pour utiliser ton temps, accompagner mon fils en Gojam,
visiter notre pays et te joindre  elle, lorsqu'elle passera sur mes
terres. Les vieillards racontent que, jadis, un homme comme toi est venu
d'au del de Jrusalem aux sources de l'Abbae. Aprs avoir scrut les
feuilles des arbres, mesur la localit et interrog depuis l'herbe
jusqu'aux astres, il s'cria, dit-on, que ces sources taient doues de
vertus merveilleuses; qu'elles devaient tre bnies de Dieu, ainsi que
le pays qui les produit. Ces sources sont situes dans mon gouvernement;
tu dois tre curieux de les visiter; je t'y ferai conduire, et il te
sera loisible d'y rester, tout comme si tu tais dans ton pays natal.

Imer Sahalou, le Blata Filfilo et d'autres notables prsents joignirent
leurs instances  celles du Prince, me promettant de faire tout ce qui
dpendrait d'eux pour me rendre le Gojam agrable. Le Lik Atskou vint 
mon secours, et enfin, le Dedjazmatch nous ayant donn notre cong, nous
repartmes pour Gondar.

Nous tions rests au camp sept jours, sept jours de fte ininterrompue
pour le Lik Atskou, fte d'esprit et fte de bons morceaux. Chemin
faisant, il en rappelait les moindres dtails avec des commentaires si
intressants, qu' l'couter nos gens oubliaient les fatigues de la
route; et bien qu'il vitt de faire mention de la circonstance la plus
sensible pour lui, il tournait autour avec complaisance de faon  nous
laisser comprendre qu'il emportait l'assurance que le Prince lui
donnerait, sous peu, les preuves de sa libralit. Aussi ne cessait-il
de faire l'loge du Dedjadj Guoscho et des Gojamites, au dtriment du
Ras Ali et des hommes du Bgamdir, gens incivils, disait-il, processifs
et sourds aux paroles d'anciens comme lui. Reprenant le sujet de
l'Europen venu aux sources de l'Abbae, il m'apprit qu'il s'appelait
Yakoub; que les contemporains de son pre parlaient beaucoup de lui; que
sa conduite et ses manires l'avaient fait classer dans la noblesse;
qu'il tait juste, brave, bon cavalier, adroit tireur, ami du peuple et
homme de bien en tout. Je n'eus pas de peine  reconnatre dans ce
Yacoub le voyageur cossais Jacques Bruce, et je saluai sa mmoire. De
mme que le titre d'homme de bonne compagnie, celui d'homme de bien ne
s'acquiert pas en tous pays par les mmes manires d'tre; chaque peuple
le donne d'aprs un type variable rsultant de ses besoins sociaux, de
ses passions et de son caprice, bien plus souvent que de la raison
morale pure. La religion, comme son nom l'indique, a cela de
bienfaisant, qu'en ramenant  un type moral unique, elle relie dans une
commune aspiration les races et les socits qui, livres  leurs seuls
instincts, tendent  diverger,  devenir trangres, puis ennemies. Car
plus encore que les individus, les nations tendent  l'gosme, 
l'isolement, aux dfiances et aux jalousies; et philosophes et
lgislateurs n'ayant rien trouv dans nos horizons qui puisse attnuer
la prdominence de ces principes destructeurs, c'est au del de la terre
qu'il faut aller chercher, c'est en dehors d'elle qu'il faut trouver le
point d'appui pour soulever l'homme et le faire progresser dans un
systme moral qui le rapproche de l'ternel foyer, afin que les peuples,
clairs de plus en plus, reconnaissent le but suprme et la solidarit
de leurs destins.

La nation thiopienne, entoure de socits ennemies de ses principes
religieux, et vivant dans un isolement sculaire, en a conu un
patriotisme exclusif, qui lui fait regarder comme barbares les moeurs
autres que les siennes, et tout tranger comme un ennemi  mpriser ou 
craindre. Aussi les thiopiens se montrent-ils dfiants envers le
voyageur,  moins toutefois qu'il ne soit chrtien; en ce cas, ils
l'admettent comme de plain-pied dans une sorte de familiarit qu'il
dpendra de lui de confirmer et de rendre complte. Mais malgr les
facilits que lui procure la conformit de principes religieux, il lui
reste encore bien  faire pour que les indignes se rvlent  lui tels
qu'ils se rvlent  leurs propres compatriotes. Afin d'arriver  ce
rsultat, ncessaire pour juger sainement, il lui faut dployer un tact
de tous les instants, mais surtout aimer ceux qu'il tudie; car c'est
sous l'influence de l'affection que l'homme se montre tel qu'il est, les
sentiments contraires tant autant de masques qui dforment ses traits.
Voyager avec la seule proccupation de butiner et de s'en retourner au
plus tt dans sa patrie, rend le voyageur sujet  d'tranges mprises.
Son ignorance ou son ddain des moeurs et des usages, ou son zle
intempestif  s'y conformer le mettent galement dans un jour faux, qui
l'expose  inspirer comme  concevoir des jugements errons: il subira
des situations qu'il n'et acceptes  aucun prix dans sa patrie, et il
porte  son respect de lui-mme des atteintes irrparables, car de mme
que la calomnie, une rprobation unanime, mme immrite, laisse comme
une empreinte aprs elle. Quelqu'injuste que cela puisse paratre, ses
discours, ses actes et jusqu' son maintien font prjuger de ses
compatriotes, et la faveur ou le blme qu'il s'attire s'tend jusqu'
eux.  mesure qu'il s'carte des routes battues, il assume une
responsabilit plus grande vis--vis de sa patrie; il lui incombe, sous
peine de manquer  son devoir de la faire estimer et aimer en lui; et
s'il est assez heureux pour avoir russi, il a bien mrit, puisqu'il a
sem la fraternit entre les hommes.

Ces rflexions, que m'inspiraient les derniers chos de la rputation en
thiopie du voyageur cossais, devaient naturellement veiller ma
reconnaissance envers ce hardi devancier, qui, par sa nature
bienveillante, son tact et son esprit de sagesse, avait su laisser sur
ses traces une opinion si favorable des Europens, et rendre ainsi  ses
successeurs la responsabilit plus lgre et la voie plus facile.

Un autre souvenir, bien plus ancien, qu'on retrouve en thiopie est
celui du Moallim Petros (matre Pierre), nom que les indignes donnent
au jsuite espagnol Pedro Paz. Ce missionnaire, parti vers le
commencement du dix-septime sicle, pour aller prcher le catholicisme
en thiopie, fut pris par des corsaires musulmans et vendu comme esclave
dans l'Yemen; il y resta plusieurs annes, mettant  profit son
infortune, en apprenant  fond la langue arabe. Redevenu libre, il
arriva enfin en thiopie, apprit rapidement l'_Amarigna_ et le _Guez_,
deux langues qui dcoulent de l'Arabe, et tonna par l'loquence de son
enseignement. Mand  la cour, il convertit plusieurs dignitaires, des
grands vassaux, l'Empereur lui-mme, dit-on, ainsi que l'hritier
prsomptif. Ce dernier, parvenu au trne, en vue d'entraner plus
efficacement ses sujets  abjurer le schisme d'Eutychs, manifesta en
crmonie publique son adhsion  la suprmatie du sige de Rome. Aprs
la crmonie, Paz prit cong de l'Empereur, pour rentrer  son couvent
de Gorgora, prs du lac Tsana; le peuple en grand nombre l'accompagna
pour lui faire honneur, jusqu' la sortie de Gondar. Quand il se trouva
seul avec ses compagnons de route, il leur dit que sa mission sur la
terre tait accomplie, et il entonna le _Nunc dimittis_. Arriv 
Gorgora, il fut pris d'un accs de fivre, se coucha et mourut.
Plusieurs missionnaires europens avaient rejoint Paz, et ils
continurent son oeuvre; mais un fort parti s'tant form contre eux,
ils furent perscuts, expulss du pays, et le catholicisme fut
proscrit.

S'il est des hommes qui ont le privilge de communiquer leur
personnalit  ceux qui les accompagnent, il en est aussi  qui le
public attribue tous les actes de leurs compagnons. C'est ainsi que les
thiopiens ont personnifi toute la mission portugaise dans Pierre Paz,
dont ils racontent la lgende suivante:

Il arriva chez nous un homme de Jrusalem, nomm Moallim Petros. Sa
barbe, d'un rouge ardent, tait comme une flamme; il se disait prtre,
et par sa conduite il l'tait; il parlait le Guez et connaissait tous
nos livres et la thologie mieux que nos plus savants: grands seigneurs,
femmes nobles, paysannes, soldats, thologiens, moines solitaires, tous
accouraient  ses leons, comme attirs par quelque sortilge; sa parole
tait comme un embrasement. Lorsqu'il expliquait l'vangile, c'tait
debout, et la toge ajuste, selon le crmonial usit  l'gard d'un
messager de l'Empereur. Il disait que le texte du livre tant le
messager de Dieu, c'tait bien le moins d'user envers lui de ces marques
de respect qu'il est d'usage d'accorder au messager d'un roi de la
terre. Ce qu'il avanait, il l'affirmait avec autorit. Le clerg ne
pouvant le confondre s'mut d'envie, provoqua des troubles et le fit
expulser. Les plus fervents de ses disciples l'accompagnrent jusqu'
Moussawa. L, au bord de la grande mer, ils lui dirent:

--Nous voulons aller avec toi,  notre Pre; et qu'importe que ton
navire ne puisse nous contenir tous! Saint Tekla-Hamanote n'a-t-il pas
tendu sa melote sur les eaux, et navigu ainsi jusqu' Jrusalem? Nous
avons foi en Dieu et en ses miracles; prie-le pour nous, et il
commandera  la mer de nous porter tout autour de ton navire.

Le Moallim se prosterna la face sur le sable, versa des larmes, resta
longtemps en extase, et s'tant relev, il dit  ses disciples:

--Non, cela ne doit pas tre; je vous laisse ici; sans vous, les sillons
se refermeraient.

Puis, il ouvrit les mains vers le ciel en disant:

-- Dieu, si j'ai enseign la vrit, rends manifeste l'injustice de mes
perscuteurs; si ma bouche a propag le mensonge ou l'erreur, que cette
mer se referme sur moi, que je sois dvor par les monstres des abmes!

Il monta seul sur le navire, salua une dernire fois ses disciples et
leur jeta cette parole:

--Mes frres, quel fut l'effet de l'onction que Notre-Seigneur reut
dans les eaux du Jourdain? Mditez-l-dessus.

Et le navire s'loigna. C'est  Dieu de savoir, ajoutent les thiopiens,
si nos pres furent blmables d'expulser ce savant thologien: toujours
est-il qu'il nous a jet en s'loignant cette redoutable question d'o
sont sortis le doute, la zizanie et les controverses sans issue, qui
nous divisent encore aujourd'hui[10].

  [10] Cette question est clbre en thiopie, non-seulement parmi les
    ecclsiastiques de tous les ordres, mais encore parmi les laques,
    et les diverses solutions qu'on lui a donnes ont dessin autant de
    sectes, ou pour mieux dire, autant de partis, qui s'entrehassent.
    Dans la plus grande partie du Tegrae, on croit que le Saint-Esprit
    s'unit et se confondit avec l'humanit de Notre-Seigneur, le mot
    _Towahadeh_, qui est ici sacramentel, comporte ces deux
    significations, et la croyance religieuse du Tegrae est appele:
    _Towahadou_. Le vulgaire dit aussi _Karra_, mot qui signifie
    couteau, parce que les hommes du Tegrae font souvent une fente au
    ct externe du fourreau de leur sabre pour y enganer un petit
    couteau, ce qui fait que ces deux instruments semblent n'en former
    qu'un seul. Le Hamacen, le Gojam et quelques autres provinces
    parpilles tablissent une distinction un peu subtile pour nos
    ides europennes, en disant qu'au contraire Notre-Seigneur ne fit
    que recevoir l'onction (_tekubba_) du Saint-Esprit, d'o ceux-ci
    sont tous appels _Kenbat_. Enfin, dans le Demba, le Chawa, et mme
    dans quelques couvents du Tegrae, on enseigne qu'en recevant le
    Saint-Esprit sous la forme de la colombe, le Fils de Marie naquit
    dans le Saint-Esprit, et comme il tait n deux fois, c'est--dire
    du Pre dans l'ternit et de la Sainte-Vierge dans le Temps, on
    arrive logiquement  la conclusion que Notre-Seigneur est n trois
    fois; ces derniers sectaires sont donc appels: _Sost ludet_,
    c'est--dire: trois naissances; et selon un thologien d'Europe,
    leurs paroles, si bizarres au premier aspect, ont t d'abord
    inventes et sont encore aujourd'hui trs-souvent employes pour
    voiler aux yeux de leurs compatriotes le fond de leur religion, qui
    serait identique avec celle de Rome. Ces trois interprtations ont
    enfant des sous-sectes dont le nombre s'lve  prs d'une
    trentaine. Ceux qui se rappellent l'histoire du Bas-Empire et les
    discussions subtiles qui passionnaient les Grecs de cette poque,
    comprendront l'acrimonie des discussions analogues en thiopie.
    Beaucoup d'thiopiens font par humilit leurs prires  la porte de
    l'glise, dont ils baisent ensuite le seuil, pour tmoigner de leur
    foi respectueuse. On raconte que dans le Tegrae un passant
    s'loignait aprs s'tre conform  ce pieux usage, quand le cur
    lui demanda par prcaution  quelle foi il appartenait.--Je suis
    _Kenbat_, dit l'tranger.--Vil hrtique, reprit le cur, tu as
    profan mon glise!--Et s'armant d'une hache, il enleva
    soigneusement toute la partie du bois qu'il croyait contamine par
    les lvres du passant.

 notre rentre  Gondar, chacun nous interrogea relativement au Dedjadj
Guoscho. Le bruit courait que le Ras s'tait empar tratreusement de sa
personne, au moment o il se prsentait  Dabra Tabor. Deux jours plus
tard on assurait au contraire que le Dedjadj Guoscho, parti nuitamment
avec sa cavalerie, avait surpris Dabra Tabor et emmen la Wazoro
Manann, prisonnire. On parlait aussi de la rbellion du Dedjadj Conefo,
et les Gondariens n'osaient plus sortir de la ville. Pour dissiper ces
alarmes, le Kantiba ou Gouverneur publia un ban, par lequel il menaait
de svir contre les propagateurs de fausses nouvelles, et annonait que
le Dedjadj Guoscho, aprs trois jours passs  Dabra Tabor, avait
rejoint son arme  Wanzagu et rentrait en Gojam.

Peu aprs, la ville fut encore mise en moi par l'arrive du Lidj Dori,
fils du Dedjadj Guoscho, escort d'une bande de 1,500 hommes. Ce jeune
prince m'envoya saluer. Je me rendis aussitt  l'glise de Saint
Tekla-Hamanote, dans l'enceinte de laquelle on avait dress une belle
tente pour le recevoir.

Le Lidj Dori, g d'environ vingt ans, avait les traits d'une grande
puret, mais son regard atone et l'expression d'imbcillit de sa bouche
faisaient peine  voir. Des ecclsiastiques gojamites qui
l'accompagnaient parlaient pour lui; il comprenait, dit-on, mais ne
rpondait que rarement. Les notables s'empressrent d'aller le saluer et
de lui offrir des cadeaux en pains, hydromel et comestibles de toutes
sortes.  peine rentr chez moi, je reus de sa part deux cents pains et
quelques amphores d'hydromel, et en ma qualit d'habitant de la ville,
je lui envoyai  mon tour un cadeau analogue. Les soldats de son escorte
furent hbergs chez l'habitant; mais comme Gondar relevait directement
du Ras, on les rpartit le lendemain dans des villages aux environs,
relevant du Dedjadj Conefo, li d'amiti, comme on sait, avec le Dedjadj
Guoscho.

Je visitai journellement le malade. Chaque matin, on le soumettait  une
ablution d'eau froide, consacre pralablement par des prires, et, je
crois aussi, par le contact des reliques de Saint Tekla-Hamanote, le
seul parmi les nombreux saints thiopiens qui soit admis dans les
diptyques de la liturgie thiopienne imprime  Rome. Cependant le
miracle se faisait attendre, et aprs quatorze jours de ce traitement,
le Lidj Dori se disposa  repartir. Ceux qui l'accompagnaient me
pressrent, au nom de son pre, de me joindre  eux et je m'y dcidai
d'autant plus volontiers que les trafiquants ne parlaient de rien moins
que de remettre  l'automne leur expdition en Innarya.

En faisant mes visites d'adieu  l'Itchagu et aux notables de ma
connaissance, je leur recommandai mon domestique basque, Domingo, que je
laissais  Gondar, pour servir mon frre, s'il arrivait avant mon
retour, et aussi pour assurer mes communications avec Moussawa.

J'tais impatient de me mettre enfin en route; mais je ressentais de la
peine  quitter l'excellent Lik Atskou, qui s'tait toujours montr si
paternel pour moi. Il m'accompagna jusqu'au seuil de sa maison, demanda
un sige, loigna tout le monde et se mit  prier pour mot. Il me donna
ensuite quelques conseils, qu'il interrompit plusieurs fois pour
rabrouer mes gens qui s'impatientaient.

--Avant tout, mon fils, dit-il, garde-toi bien du mauvais oeil; en
Gojam, il est commun et venimeux, et il s'attaque de prfrence, comme
tu sais,  ceux qui ont le teint clair. Tu vas tre  la cour d'un
prince sans pareil en thiopie; il est homme de bien, mais ne t'tonne
pas d'y trouver des hommes de mal: le sort des princes est d'tre
entours de ce qu'il y a de meilleur et de ce qu'il y a de pire.
Peut-tre bien cherchera-t-il  t'attacher  sa fortune; reste avec lui,
si cela te convient, mais n'oublie pas ton pays, car, soit pratiques
magiques, soit amabilit naturelle, les Gojamites sont accuss de savoir
faire oublier aux gens leur patrie. Tourne au bien la faveur dont tu
jouiras; les flatteries et les piges t'entoureront; sois discret,
rserv, et ne te laisse jamais envahir au point de ne pouvoir rentrer
parfois dans ton coeur pour t'inspirer des ides de France. Notre pays
est pauvre, dans la demi-obscurit du mal, et tu viens d'un pays de
richesse et de lumire. Va, mon enfant, suis ton destin, et que Dieu te
garde!

Je m'loignais, lorsqu'il ajouta:

--N'oublie pas que tu es jeune, et si tu tardes trop, tu ne me
retrouveras plus.

Le Dedjadj Conefo avait indiqu nos tapes: le premier jour, nous
couchmes dans des villages  quelques kilomtres seulement de Gondar;
le lendemain, nous arrivmes  Tchilga o il campait. Il ne voulut pas
voir le Lidj Dori, pour ne pas s'attrister l'esprit, dit-il, et il nous
fit loger  distance du camp, ce qui m'empcha de saluer ce Dedjazmatch,
qui, d'ailleurs, faisait peu de cas des Europens, depuis sa victoire
sur les Turcs. Deux jours aprs, nous nous mmes en route pour le
Dangal-beur ou col de Dangal, situ au Sud-Ouest de Gondar et du Dambya,
sur la rive occidentale du lac Tsana. Pour nous faire honneur, le
Dedjadj Conefo nous adjoignit une soixantaine de cavaliers et trois
cents hommes de pied, qui marchaient en avant-garde et bouleversaient
les villages par leur indiscipline.

En traversant le Dambya, je pus juger de la fertilit proverbiale de
cette province. Le pays est peu accident, presque sans arbres; sa terre
noire, profondment crevasse pendant l't, tait littralement
couverte de moissons. Les fivres y sont endmiques dans plusieurs
localits; les chevaux ne s'y propagent pas; ils y sont mme trs-sujets
 une espce de farcin, mais la population abonde. Comme dans les
Kouallas, les hommes y sont de taille plutt petite, souples, actifs,
colres et ports  la guerre; ils vivent dans des hameaux pars  et
l, ce qui indique tout  la fois la scurit et l'abondance.

Le deuxime jour, nous arrivmes  Ysmala, petite ville dont l'glise
jouit d'un droit d'asile assez respect. Nous fmes reus par le
principal notable, qui mit d'autant plus d'empressement  nous hberger
qu'il entretenait avec le Dedjadj Guoscho des relations amicales.

J'avais demand  loger seul dans une petite hutte, et je soupais,
lorsque j'entendis un grand tapage chez notre hte, o le Lidj Dori et
son monde festinaient. J'y trouvai tout en tumulte: des soldats,
brandissant la javeline ou le sabre, dbitaient avec frnsie leurs
thmes de guerre; de grandes cornes d'hydromel circulaient dans
l'assemble. Mon drogman m'apprit que le lendemain nous aurions
probablement  combattre un vassal rebelle du Dedjadj Guoscho, nomm
Aceni-Deureusse. Des espions envoys par notre hte venaient d'annoncer
qu'Aceni, embusqu sur notre route, comptait enlever le Lidj Dori, afin
de traiter plus avantageusement avec son suzerain.

L'ide d'avoir le spectacle d'un combat ne m'tant pas trop dsagrable,
je recommandai de me rveiller avant le boute-selle. Mais quand je
rouvris les yeux, il faisait grand jour, et tout tait calme. On me dit
qu'Ymer-Goualou, chef de notre escorte, avait dcid de laisser le jeune
Prince dans l'asile, pour le soustraire aux chances du combat, et que,
pour ne point encourir  mon sujet les reproches du Dedjadj Guoscho, il
avait enjoint  mon drogman, peu soucieux, du reste, de tenter
l'aventure, de me cacher le moment du dpart. Bien que flatt de
l'importance qu'on attachait  ma conservation, je regrettai d'avoir
dormi si consciencieusement. Nos gens taient partis sans bruit avant le
chant du coq, et l'on commenait  s'inquiter sur leur sort.

Enfin, vers onze heures du matin, un cavalier, hors d'haleine, vint nous
annoncer la victoire. Ymer-Goualou s'tait personnellement distingu;
nos gens avaient peu souffert: aprs un combat de peu de dure, Aceni
tait parvenu  se dgager et  oprer sa retraite, laissant aux mains
des ntres environ quatre cents prisonniers.

Pour clbrer dignement ce succs, les habitants, qui la veille criaient
famine, surent trouver comestibles, bouza et hydromel  profusion.

Des cavaliers arrivrent successivement: leurs javelines tortues; leurs
arons garnis de ceintures, de plerines et de boucliers attestaient
leurs exploits; quelques-uns avaient appendu au frontal de leurs chevaux
d'affreuses dpouilles humaines.

Les thiopiens, trs-humains  la guerre, ont cependant l'habitude de
pratiquer l'viration sur l'ennemi  terre. Cette odieuse coutume leur
vient de l'invasion d'Ahmed Gragne, qui, dsesprant de leur faire
jamais accepter l'Islamisme, entreprit d'teindre leur race entire.

En Europe, on est trop port  mconnatre la haine invtre des
musulmans contre tous ceux qui ne sont pas de leur religion et surtout
contre les chrtiens. Aujourd'hui, que la force est  la chrtient, ils
sentent qu'ils seraient mis au ban et dpouills de tout bnfice du
droit des gens, s'ils ne dissimulaient l'esprit qui les anime; et,
lorsque leur frocit se trahit de loin en loin par quelques-uns de ces
actes qui font frmir l'Europe, ils s'empressent de les dsavouer, et
l'opinion publique les explique trop aisment par cette tendance  la
cruaut qui persiste malheureusement au fond des races les plus
civilises. Quand on a surpris le musulman dans sa vie intime, quand on
l'a vu agir, lorsqu'il se croit hors porte de cette opinion publique de
l'Europe qui pse sur lui, l'obsde et en a fait cet tre rus,
astucieux, ddaigneux, fastueux et arrogant qui induit en erreur tant de
nos coreligionnaires, et les leurre de l'esprance de sa transformation,
on est convaincu que ses moindres actes sont inspirs par un fanatisme
implacable, et on ne s'tonne plus que, dans cette lutte sans tmoins,
au centre de l'Afrique, il ait os entreprendre d'effacer le
christianisme, en arrtant la gnration dans tout un pays peupl de
plusieurs millions d'hommes. Malheureusement, comme il arrive trop
souvent, les thiopiens usrent de reprsailles et s'habiturent 
dshonorer par cette coutume cruelle les guerres qu'ils ont faites
depuis. C'est un phnomne trange et qu'on retrouve en tous pays, que
la persistance des hommes  pratiquer des coutumes qu'ils rprouvent
eux-mmes. Tous les thiopiens condamnaient celle qui nous occupe, et
tous nanmoins s'en rendaient coupables  l'occasion; mais ds le
lendemain du combat, ils faisaient disparatre soigneusement les traces
de leur action, et tout homme qui se respectait vitait d'en parler. Mes
reprsentations au Dedjadj Guoscho, ou plutt l'influence de ces ides
gnreuses qui ont cours en Europe et fusent providentiellement
jusqu'aux extrmits du globe, ont fait cesser en partie cet odieux abus
de la victoire, et, lorsque je quittai le Gojam, il tait tacitement
admis qu'un homme de bonne condition se dshonorait en traitant ainsi un
ennemi chrtien. Chez les simples soldats, la rforme s'oprait plus
lentement, parce que ces dpouilles sanglantes prouvent le nombre
d'ennemis qu'ils ont tus, et sont autant de titres  l'avancement.

Le gros des combattants arriva enfin; ils firent leur entre, chantant
en choeur une espce d'embatrie. Le Lidj Dori fut plac sur un haut
alga, et fantassins, cavaliers et fusiliers, qui avaient tu ou fait des
prisonniers, vinrent l'un aprs l'autre dbiter leur thme de guerre
devant lui. Ensuite, chacun alla dposer son bouclier, ses armes,
desserrer sa ceinture, reprendre sa toge et se mler aux groupes, pour
raconter ses impressions personnelles; en dernier lieu, cortge oblig,
arrivrent les blesss et quelques morts ports sur des civires.

Comme nous tions en carme, bon nombre de vainqueurs allrent faire la
sieste, pour mieux attendre l'heure tardive du repas.

Les thiopiens font durer le carme deux mois. Ils s'abstiennent de
viande, de lait, de beurre, d'oeufs, et, dans quelques provinces, mme
de poisson; ils ne font qu'un seul repas vers la fin du jour, et ils
s'abstiennent de boire jusqu' ce moment, except le samedi et le
dimanche, o ils font deux repas. L'olive n'existant chez eux qu'
l'tat sauvage, ils la remplacent par une graine olagineuse nomme
_nouk_, dont ils tirent une huile dsagrable, et, selon leur propre
tmoignage, fort nuisible  la sant. Comme ils ne cultivent aucun fruit
et presque pas de lgumes, ils en sont rduits, en temps de jene, 
quelques sauces paisses composes de farine de pois chiches, de fves
ou d'autres grains, et fortement releves d'pices qui les aident 
manger leur pain. Ils corrigent les mauvais effets de ce rgime en
buvant d'une bire paisse nomme _tchifko_, faite avec de l'orge et
d'autres grains; les gens riches, qui ne boivent habituellement que de
l'hydromel, font alors usage de cette bire, qu'on dit tre fort
nourrissante. Quelques-uns, au moment de se mettre  table, boivent du
miel auquel on n'a ajout que l'eau strictement ncessaire  la
dglutition, et ils prennent aussitt leur repas, car le moindre retard
leur rendrait impossible toute ingestion nouvelle. Le miel pris de cette
faon fait supporter plus facilement le jene du lendemain. Les prtres
accordent la dispense ou confirment sans difficult les dcisions
individuelles prises dans les cas dits d'urgence. Nanmoins, on peut
dire que la grande majorit des thiopiens observe le jene du carme,
celui d'une quinzaine de jours en l'honneur de la sainte Vierge, et
celui du mercredi et du vendredi de chaque semaine. Les gens rigides
s'astreignent de plus au jene dit des Aptres, qui dure prs de deux
mois, et  d'autres jenes dont l'ensemble forme prs de la moiti de
l'anne. Montesquieu attribuait aux jenes des thiopiens leur
infriorit dans leurs guerres contre les Turcs. Mais ces derniers ont
le jene rigoureux du Ramadan. Pour mon compte, j'ai fait campagne avec
les thiopiens pendant plusieurs annes; je les ai vus combattre en
carme et en d'autres temps, et je n'ai pas trouv que les jours de
jene leur valeur ft refroidie. Ils supportent la faim, la soif, les
longues marches, avec une facilit telle que, sous la conduite d'un chef
habile, ils puiseraient aisment une arme turque, sans recourir au
combat. Ayant encore moins de besoins que l'Arabe, ils ont, comme lui,
la facult de pouvoir passer sans transition de la famine aux excs de
l'abondance; mais ces qualits, si prcieuses  la guerre, ne suffisent
pas  contrebalancer la grande supriorit que les Turcs avaient du
temps de Montesquieu, et qu'ils ont encore aujourd'hui, par la quantit
et la qualit de leurs armes de guerre. Sans doute, le courage, comme
toutes les vertus, emprunte quelque chose  la nourriture; mais
heureusement il puise son existence  de plus nobles sources.

Cependant le carillon de l'glise annona la fin du jene; les soldats,
n'ayant pour se refaire qu'une nourriture peu apptissante, passrent
une partie de la nuit  boire.

Avant le jour, nous fmes en route, et le soleil se levait  peine quand
nous atteignmes le lieu du combat. Une troupe de grands vautours
nudicoles disputaient  des hynes quelques cadavres couchs dans
l'herbe.  notre approche, les hynes s'enfuirent, les vautours
s'envolrent lourdement dans les arbres. L'un d'eux, plus grand encore
que les autres, se jucha en trbuchant  plusieurs reprises sur la
couronne d'un arbre lev; l, rengorg dans sa collerette blanche
tache de sang, les ailes mi-ouvertes et immobiles, prsentant le
poitrail  un premier rayon de soleil qui clairait la cime, il semblait
engourdi par l'excs de chair dont il s'tait gorg. Je l'abattis d'un
coup de carabine. Il n'tait pas encore mort, et nous pmes assister 
son agonie. Cette phase dernire est ordinairement fort belle chez les
oiseaux de proie. Celui-ci se dbattait par moments avec violence, et
maintenait  coups d'aile, au milieu des spectateurs, un espace libre,
son aire suprme; il contractait  vide ses puissantes serres, frappait
le sol de sa tte, se levait, retombait. Un instant il put se dresser,
appuy sur ses ailes, et, en ondulant son long col, il rejeta devant
nous des lambeaux de chair humaine. Les soldats rvolts lui crasrent
la tte  coups de talon de javeline. Il mesurait plus de six pieds
d'envergure. On se remit joyeusement en route, car les indignes
attribuent un effet propitiatoire au sang rpandu, surtout  celui d'un
animal sauvage.

Aceni-Deureusse avait la rputation d'tre brave et trs-habile  la
guerre de partisan; aussi nos gens, tonns de leur facile victoire, se
tenaient-ils sur leurs gardes. Environ deux cents hommes allaient en
claireurs; une bonne troupe fermait notre marche, et, toute la nuit, la
moiti de notre monde resta sous les armes. Le jour suivant, aux
environs d'une fort, le terrain devint difficile; Ymer-Goualou nous
forma en ordre de combat, et bientt nos claireurs se replirent,
annonant la prsence de l'ennemi.

C'est un spectacle toujours intressant que de voir l'homme  l'approche
du danger. Les uns s'interpellaient gament; d'autres riaient de ce rire
particulier qui prend aux natures nerveuses et nergiques; plusieurs
dbitaient avec fracas leur bardit ou thme de guerre; quelques-uns se
recueillaient en frissonnant; bon nombre dclaient malgr eux leur
incertitude; d'autres enfin entonnaient les mles refrains de chants
guerriers. Mais notre mise en scne fut en pure perte. Quoique peu
infrieur par le nombre, Aceni-Deureusse n'osa nous attendre, et,
profitant des brusques accidents du terrain, il se rfugia dans la
fort, o l'on ne jugea pas prudent de le poursuivre. Son arrire-garde,
en s'enfonant sous bois, nous envoya quelques balles qui ne blessrent
personne. Nous reprmes notre route en forant la marche, et, vers le
milieu de la nuit, nous atteignmes le village de Kouellle Kuddus
Mikal, situ prs des sources de l'Abbae.

Le village de Kouellle est assis dans une petite et haute valle situe
entre le Damote, le Metcha et le pays des Agaws; cette valle s'ouvre et
s'largit vers cette dernire province et se trouve close, du ct de
l'Est, par la runion des collines.

Je demandai  Ymer-Goualou  tre conduit aux sources; les chefs se
consultrent et me donnrent une petite escorte. Le Lidj Dori devait
m'attendre le lendemain au soir dans un district assez loign de l.
Avant le jour, je me mis en marche.

La valle et les pentes qui la circonscrivent taient revtues d'une
vgtation presse, o dominait le gracieux _Kerhaa_ (espce de bambou),
et les lianes qui entravaient notre troit sentier annonaient assez que
peu de voyageurs en troublaient la solitude. Le sol devint tourbeux,
l'atmosphre humide; les arbres plus presss et plus grands taient
revtus d'une mousse luxuriante. Bientt, le terrain croulier indiqua
l'abondance des eaux souterraines; nous arrivmes  une clairire, et un
soldat me dit, en dsignant deux trous circulaires et bords d'une
mousse paisse:

--Voil l'OEil de l'Abbae.

Ces deux trous, larges de deux mtres environ, contenaient  pleins
bords une eau limpide et sans mouvement apparent; c'est sous le sol qui
les entoure que se dversent d'une faon latente les eaux qui alimentent
 sa naissance ce fleuve, le plus grand de l'thiopie. Afin de me
dmontrer la profondeur de ces deux cavits, des soldats lancrent
perpendiculairement dans l'une et l'autre une verge longue de deux
mtres, qui disparut comme une flche et ne rejaillit qu'aprs un long
intervalle.

--Ces cavits conduisent, me dirent-ils, jusqu'au coeur de la terre.

Les environs abondent en lions, en buffles et en autres btes sauvages.
Je me disposais  faire un tour d'horizon  la boussole et  observer la
latitude du lieu, mais les gens de l'escorte s'opposant absolument 
tout dlai dans cet endroit dsert et dangereux, nous repartmes
aussitt au pas de course, et nous regagnmes le hameau de Kouellle
Kuddus Mikal.

Le nom de Guiche Abbae, qu'on donne aux sources mmes, s'tend aussi au
district qui les renferme, ainsi qu' la montagne la plus saillante
parmi celles qui forment cette valle.

J'tais le troisime Europen qui atteignait l'emplacement de ces
sources visites par Bruce et dcouvertes par Pedro Paz. En les
quittant, je voulus, malgr mes guides, suivre les premiers pas du
fleuve clbre qui en dcoule. Aprs l'avoir ctoy et enjamb plusieurs
fois, pour constater les tributs que lui apportaient ses premiers et
humbles affluents, je compris le dsaccord des plus savants gographes,
et la facilit avec laquelle s'lve un conflit d'opinions relativement
 l'lection d'un cours d'eau principal du milieu d'un rseau de
tributaires contigus, afin de signaler ce cours comme la vritable
origine d'un fleuve. Dans le choix qu'on fait ainsi, doit-on regarder
comme raison dterminante l'tendue relativement plus grande du bassin
d'un des affluents? S'en tiendra-t-on  celui dont la source est la plus
loigne de l'embouchure maritime, en mesurant toujours dans le lit du
courant? Faudra-t-il au contraire ne considrer que le volume relatif
des eaux, ou enfin ne se fixer que d'aprs la dnomination accepte par
les indignes, et qui, dans les diffrentes parties du globe, semble
avoir t motive par des raisons opposes? Mais je laisse ces
questions, celles qui en dcoulent, et les thories qui les font natre,
 ceux pour qui elles constituent un intrt de premier ordre; ce qui
m'importait avant tout dans ma visite aux sources clbres de l'Abbae,
c'tait l'tude des populations qu'il fallait traverser pour les
atteindre.

En dcoulant de la haute valle qui le voit natre, l'Abbae se dirige
d'abord vers le Nord-Ouest, puis se tourne au Nord, pour entrer dans le
lac Tsana, qu'il traverse, assure-t-on, sans y mler ses eaux et en
contournant la pninsule de Zagu, qui est attenante au district du
Metcha. Prs de Bahar-Dar, l'Abbae dbouche du lac sous la forme d'un
large dversoir; puis, coulant au Sud-Est dans un lit rocheux et
rtrci, il spare du Gojam, d'abord le Bgamdir, puis l'Amhara, l'Ahio,
le Durrah, le Djarso, le Touloma, le Kouttae, le Liben, le Gouderou et
l'Amourou. Plus bas, il spare l'Agaw-Mdir et les ngres qui
l'avoisinent, des Sinitcho du Limmou et des ngres de la rive gauche,
pour se joindre au Didessa, et devenir, sous le nom de Bahar-el-Azerak,
le vrai Nil des indignes.  Kartoum enfin, il reoit le fleuve Blanc,
et quelle que soit l'opinion des gographes en amont, ces derniers
s'accordent avec leurs savants confrres en aval, pour donner dornavant
sans conteste le nom de Nil  la jonction du fleuve Bleu et du fleuve
Blanc. Par ce que j'ai dit ci-dessus, on voit que le Gojam, le Damote,
le Metcha et l'Agaw-Mdir, compris souvent d'ailleurs sous le nom unique
de Gojam, forment au milieu de l'thiopie une vaste presqu'le terrestre
dessine par une norme fissure dont l'Abbae arrose le fond.

Au coucher du soleil, nous rejoignmes le Lidj Dori et nos compagnons,
qui nous firent compliment sur la rapidit avec laquelle nous avions
accompli notre longue marche; ils n'avaient compt, dirent-ils, nous
revoir que le lendemain. Dsormais, nous cheminions en pays relevant du
Dedjadj Guoscho. Quand mme je n'en aurais point t prvenu, je m'en
serais aperu  l'empressement joyeux des habitants, qui accouraient sur
notre passage. Nous n'avancions plus qu' petites journes, sans
prcaution et en marchant  la dbandade; en approchant de leurs
villages, nos hommes prenaient cong du Lidj Dori, et nous fmes bientt
rduits  trois cents lances. Quatre jours aprs avoir quitt Guiche
Abbae, nous dcouvrmes Dambatcha, o se trouvait le Dedjadj Guoscho,
et nous fmes halte derrire un pli de terrain qui nous masquait la
ville.

Ymer-Goualou envoya prvenir le Dedjazmatch de notre arrive et demander
la permission de faire une entre d'apparat, motive par la victoire sur
Aceni-Deureusse. Bientt, ce ne fut plus jusqu' la ville qu'un
va-et-vient continuel: des amis envoyaient  mes compagnons des toges,
des ceintures ou des culottes blanches, des plerines de guerre ou des
sabres  fourreaux neufs en maroquin rouge, des mules, des chevaux
frais, des boucliers relevs d'ornements en cuivre ou en vermeil, des
selles d'apparat, enfin, tout ce qui pouvait rehausser l'clat de notre
petite entre triomphale. Quant  moi, aprs m'tre baign dans un
ruisseau voisin, je mis un turban blanc, des babouches rouges, un
pantalon blanc  la mamelouk, une ceinture de soie raye, et enfin une
toge que j'tais loin encore de savoir porter avec aisance. Les chefs se
mirent en selle; les soldats, dposant leurs toges, se rangrent en
masse derrire eux, et nous entrmes en ville au pas gymnastique,
prcds par des trompettes et des joueurs de flte.

La nouvelle du combat avec Aceni-Deureusse, le retour du Lidj Dori et
l'arrive d'un Europen taient des appts plus qu'ordinaires pour la
curiosit des citadins, partout avides de spectacles; aussi, se
pressaient-ils en foule sur notre passage et autour de l'habitation du
Dedjazmatch, en face de laquelle notre troupe, forme en demi-cercle,
s'arrta en marquant le pas et en chantant  l'unisson un air militaire.
Les chefs mirent pied  terre, prirent le Lidj Dori au milieu d'eux, et,
s'avanant  quelques pas du seuil, s'inclinrent; le jeune prince entra
seul chez son pre. Un huissier vint aussitt m'inviter  entrer aussi.

La maison du Dedjadj Guoscho, ronde et construite comme celle du Ras,
tait pleine de monde; des huissiers maintenaient avec peine un espace
libre, afin de permettre au Dedjazmatch,  demi couch sur son alga,
dans l'alcve en face de la porte, de voir ce qui se passait sur la
place. On me fit asseoir sur un tapis tendu  terre,  la tte de
l'alga; le Lidj Dori resta debout parmi les pages de son pre. Bientt
ceux de nos compagnons qui s'taient distingus  l'affaire contre Aceni
paradrent l'un aprs l'autre devant l'entre de la maison, en dbitant
leur thme de guerre et jetant sur le seuil, qui des boucliers, qui des
ceintures, des javelines ou des baguettes, dont le nombre indiquait le
nombre des ennemis tus ou faits prisonniers, ou celui des javelines qui
leur avaient t lances durant le combat. Cette bruyante parade dura
longtemps. Le Prince voyant que le Lidj Dori, toujours  la mme place,
tait  bout de forces, l'envoya chez sa mre.

Il me dit que je devais dsirer me reposer et me fit conduire dans une
jolie tente dresse  ct de sa maison. Elle tait blanche et coquette;
une paisse couche de joncs frais en recouvrait le sol; un petit alga
garni d'un tapis tait au fond; afin de me soustraire aux curieux, deux
eunuques gardaient ma porte. Bientt une suivante de la Wazoro Sahalou,
femme du Prince, vint me souhaiter la bienvenue de la part de sa
matresse, demander si je gardais le jene et quels taient les mets que
je prfrais. Je rpondis que je ne jenais point, et que tout ce
qu'elle daignerait m'envoyer serait bien reu; et plusieurs de ses
suivantes me servirent bientt un repas parfaitement prpar. Le Prince,
 son tour, me fit inviter  venir rompre le jene avec lui. Comme
j'achevais  peine, je m'excusai; mais il me fit dire que, duss-je,
malgr l'abstinence rigoureuse qu'ils observaient, demander des viandes
 sa table, il ne voulait faire son premier repas, depuis qu'il tait
mon hte, qu'en ma compagnie.

On m'attendait pour le _Benedicite_. Le Prince m'indiqua un tabouret 
la tte de son alga; je sus plus tard que deux personnages jouissaient
seuls de cette faveur. Le plus grand silence rgna pendant qu'on
mangeait; les causeries  demi-voix s'tablirent ds qu'on servit
l'hydromel, et se prolongrent durant une couple d'heures. Les restes de
la table furent distribus par jointes  de nombreux soldats qui,
debout, avaient assist au repas; quelques-uns taient en loques; ils
reurent cette pitance en s'inclinant et la dvorrent sur place.
Assister ainsi au repas du matre, est pour ces hommes une grande marque
de faveur; on les appelle compains ou commensaux; ils ont l'espoir de
gagner un jour par leurs services le droit de s'asseoir  cette mme
table, et de devenir ainsi les compagnons ou _comites_ du Prince, dans
l'acception usite au Moyen-ge. Enfin, un prtre se leva et dit les
grces; les femmes du service de l'hydromel enlevrent leurs amphores
vides; on emporta la table, et l'huissier fit vacuer la maison, 
l'exception de quelques convives favoris, formant le cercle intime. Les
pages prennent alors le service; un huissier reste  l'intrieur, mais
charg seulement de la porte; une femme de confiance tient l'amphore
d'hydromel qu'elle ne verse plus que pour la soif du matre ou de ceux 
qui il accorde nominativement un pareil honneur. La conversation devient
familire, les rangs sont oublis, et d'ordinaire rgne la plus franche
gat.

Malgr un certain dsordre apparent, les repas sont conduits d'aprs une
tiquette rigoureuse qui ne subit que des modifications lgres,
imprimes par les habitudes particulires du matre. Prendre sa
nourriture est pour l'thiopien une grosse affaire, et, comme nous
aurons occasion de le voir dans la suite, de la faon dont il envisage
tout ce qui peut y avoir trait, rsultent les coutumes, les usages, les
moeurs de son pays et leur identit ou leur analogie avec ceux de la
Jude, de la Grce antique et du moyen-ge en Europe.

Mon drogman fut mand; je devins naturellement le centre de l'attention.
Mais, avec son tact parfait, le Prince maintint dans de justes bornes la
curiosit des assistants. On se spara vers dix heures. La nuit tait
trs-belle; je fis relever le rideau de ma tente et je songeais aux
incidents de la journe, lorsque je fus distrait par le bruit que
faisait l'eunuque pour carter un intrus. Je levai la consigne. C'tait
un clerc, qui, me voyant prolonger ma veille, venait me tenir
compagnie. Il disait avoir t  Jrusalem et parlait un peu l'arabe,
circonstance  laquelle il devait sa rcente entre en faveur, le Prince
ayant voulu, pour ses rapports, avec moi, avoir son drogman particulier.
Il tait du reste intelligent, causeur infatigable, et prtendait,
vis--vis de ses compatriotes connatre, parfaitement les moeurs, la
langue et les usages de mon pays. Je lui demandai, entre autres choses,
s'il serait facile de se procurer une belle peau de lion; il me dit
qu'elles taient fort rares, rserves aux grands seigneurs, et d'un
prix lev. Ma tente tait tellement prs de la maison du Dedjazmatch
qu'il put nous entendre; il fit appeler mon interlocuteur, et quelques
instants aprs un page m'apporta ce message:

Je ne suis pas riche comme les princes de ton pays, mais cette fois, du
moins, je peux te satisfaire. Je viens de recevoir du roi d'Innarya
trois peaux de lion en prsent; je t'en envoie une, parce que je veux
que ton premier sommeil chez moi soit celui d'un hte dont le premier
dsir a t satisfait.

Pendant que je me laissais aller au plaisir que me procurait cette
attention, le page revint avec deux autres peaux.

--Tu sais peut-tre, me faisait dire le Prince, qu'une plerine en peau
de lion est une dcoration recherche par nos cavaliers les plus
intrpides; les miens sont impatients que je leur donne celles-ci. Je te
les envoie toutes les trois, afin qu'au jour tu puisses prendre pour toi
la plus belle.

Je fis mettre les trois peaux l'une sur l'autre, et je m'endormis
dessus. Le matin, j'allai remercier le Dedjazmatch, qui se mit  rire en
apprenant quel usage j'avais fait de son prsent.

--Vous devez tre bien braves dans votre pays, me dit-il, puisque vous
faites litire de ce qui est la dcoration de nos plus vaillants; mais
puisque les trois peaux de lion sont entres chez toi, le mieux est que
tu les gardes, ne ft-ce que pour t'pargner l'embarras du choix.

Et faisant allusion  l'indiscrtion de son clerc, il ajouta avec
bienveillance:

--Ne trouve pas mauvais que le clerc m'ait appris ce que tu dsirais
avoir. Tant que tu seras avec moi, les oiseaux du ciel m'apprendront les
souhaits que tu feras le jour, et la nuit les esprits me rvleront ceux
que tu feras en rve.

Je retrouvai auprs de lui le Blata-Filfilo et Ymer-Sahalou, auxquels il
m'avait prsent lors de ma premire visite  son camp. Le premier tait
toujours grave, digne et d'une humeur doucement narquoise; l'autre,
joyeux et ptulant en paroles comme en gestes. Tous deux recherchrent
mon amiti. Ymer-Sahalou s'exaltant disait au Prince:

--Que Monseigneur assure  Mikal[11] qu'Ymer est ici pour lui
complaire. Je lui offre  prendre dans tout ce que j'ai; qu'il
choisisse, et par Notre-Dame, ce qu'il me laissera aura pour moi un
nouveau prix!

  [11] C'tait de mes noms celui que j'avais pris, comme tant familier
    aux thiopiens.

--Hol! mon gendre, disait Filfilo, avant de jeter tout ce que tu
possdes  la tte des gens, tu ferais bien de me rendre ma fille.

Et, s'adressant  moi:

--Trouve-t-on dans ton pays des cervels comme cela? Ne te fie pas  ce
gazouillard dont le cheval et la langue s'emportent  tout propos.
Quelque jour, il y laissera ses os. Toi, Mikal, tu m'as l'air
raisonnable, et tu n'ajouteras foi ici qu' la bienveillance de notre
Seigneur; elle est dj telle pour toi, que pour lui faire notre cour,
chacun s'vertue  te prouver du dvouement.

--Par Notre-Dame-de-la-Jambe-Casse[12]! reprenait Ymer, est-ce que
Monseigneur ne congdiera pas ce pronostiqueur? Fcheux beau-pre! Ah!
pourquoi sa fille tait-elle si jolie? Tiens, Mikal, n'pouse qu'une
orpheline; c'est un conseil d'ami que je te donne.

  [12] Un cavalier pntra dans l'asile de Martola Mariam, en Gojam,
    malgr la dfense de l'abb, et il en sortait aprs avoir commis
    quelque acte de violence, lorsque son cheval s'abattit sous lui et
    lui cassa la jambe. Il dit  ceux qui le relevrent, qu'au moment de
    l'accident, la Sainte-Vierge ( laquelle tait ddie l'glise de
    l'asile) lui tait apparue dans les nuages avec un visage courrouc.
    Le peuple y vit un miracle, et l'glise est connue aujourd'hui sous
    la vocable de Notre-Dame-de-la-Jambe-Casse.

Le Prince encourageait ces plaisanteries, toujours courtoises; c'taient
des lazzis, des ripostes, de francs rires. Ces trois hommes s'aimaient
sincrement.

L'arme du Dedjadj Guoscho tait disperse dans les fiefs; il n'avait
auprs de lui que les fusiliers de sa garde et quatre centeniers avec
leurs hommes. Mais ses vassaux affluaient de toutes parts pour lui faire
leur cour, solliciter ou suivre quelque affaire en justice; ce qui
entretenait une grande animation  Dambatcha.

La femme du Dedjazmatch envoyait deux, ou trois fois par jour s'informer
de mes besoins; elle manifesta le dsir de me recevoir chez elle. Le
Prince me fit sonder  ce sujet, mais je crus devoir montrer beaucoup de
rserve; je me rappelais les paroles du Lik Atskou et je voulais, autant
que possible, me tenir  l'cart de la vie intime de mes htes. Le
Prince fit dire  sa femme de ne point insister; et je n'eus pas lieu de
m'apercevoir que mon refus ait caus du dpit  la Wazoro, qui se
proccupa, comme avant, de pourvoir assidment  mon bien-tre. Elle
disait que, me voyant seul, loin de ma mre et de mes soeurs, elle
devait, par ses soins, les remplacer auprs de moi et me tenir lieu de
famille, parce qu'une femme seulement sait pourvoir avec intelligence
aux dtails de la vie matrielle. En effet, elle s'imposa cette tche,
dont elle s'acquitta toujours de la faon la plus convenable et la plus
dlicate.

Un jour, le Dedjazmatch me proposa une chasse au sanglier; je
l'accompagnai, mont sur ma modeste mule. Chemin faisant, il me demanda
si dans mon pays on aimait les mules qui vont l'amble; il en montait une
lui-mme fort belle. Je rpondis qu'en France l'homme de guerre ne
montait que le cheval; qu'on laissait la mule pour le bt. Sans faire
attention  ce qu'il pouvait y avoir, dans ma rponse, de peu aimable
pour lui, le Prince se contenta de dire:

--Ici, l'on prfre rserver l'ardeur des chevaux pour le moment du
combat, et monter des mules pour voyager srement dans notre pays
montagneux. Mais peut-tre ignores-tu ce que c'est qu'une bonne mule.

Il se fit donner la mule d'un de ses suivants et m'offrit la sienne.
Elle tait si bien dresse que, tout en allant rapidement, on et pu
tenir, sans le rpandre, un verre plein d'eau; selon l'expression
thiopienne, elle cheminait comme l'onde. Comme je louais les qualits
de ma nouvelle monture:

--Garde-la, me dit le Prince; elle te permettra de m'accompagner avec
moins de fatigue.

De retour de la chasse, je fis remettre  un des cuyers le harnais de
ma mule; mais le Dedjazmatch me fit dire de le garder, si toutefois il
ne m'tait pas dsagrable de faire usage d'une selle qui lui avait
servi deux ou trois fois. Elle tait en maroquin rouge, brode en soie
bleue et couverte de prtintailles en cuir vert, rehausses de
clinquant; une longue housse carlate servait  la recouvrir quand le
cavalier mettait pied  terre. En me donnant ce harnais, le Prince me
confrait une sorte de distinction, car les chefs d'un rang lev en
avaient seuls de pareils. Depuis la chute de l'Empire, les insignes
honorifiques ont perdu en partie de leur valeur,  cause du nombre de
Polmarques indpendants s'attribuant le droit de les confrer;
nanmoins,  mon arrive dans le Gojam, on faisait encore grand cas d'un
semblable harnais.

Je passai ainsi quelques semaines  m'oublier agrablement, partageant
mon temps entre la chasse, la lecture et mes entretiens avec le Prince,
Ymer-Sahalou et son beau-pre, et, chaque jour, je sentais crotre mon
affection pour eux. Quelquefois, le Dedjazmatch runissait des notables
curieux d'assister  nos conversations. Je les entretenais des moeurs,
des coutumes de mon pays, de ses rapports avec les autres nations; je
leur parlais de nos armes, de nos grandes guerres; je leur apprenais
que Jrusalem n'tait qu' moiti chemin de la France, et que cependant
ma qualit de Franais me protgeait depuis notre territoire jusqu'au
Sennaar et jusqu' Moussawa; je leur expliquais  quel point les forces
des puissances chrtiennes de l'Europe taient suprieures  celles de
l'Islamisme et de l'Asie entire. Ils me rpondaient:

--Les Musulmans, qui seuls chez nous traversent la mer, nous assuraient
le contraire; mais il doit en tre comme tu dis; les paroles du Livre
n'annoncent-elles pas que les enfants de la Croix domineront le monde?

Tous faisaient des rapprochements critiques entre ce qui existe chez eux
et ce que je leur racontais de mon pays; quant au Prince, il me
questionnait sans fin sur l'Europe et de la faon la plus intelligente.
Ces changes d'ides tendaient  modifier le jour sous lequel on me
regardait; les gards qu'on ne m'avait tmoigns jusque l que par
dfrence pour le Prince me parurent prendre des nuances de sympathie
personnelle.

Cependant, je dus me proccuper d'atteindre l'Innarya, but de mon
voyage; la saison s'avanait, l'Abbae allait devenir infranchissable,
et je ne voyais pas venir la grande caravane de Gondar. Je fis prendre
des informations auprs des trafiquants musulmans, fort nombreux 
Dambatcha, o, de mme qu' Gondar, ils habitent un quartier spar de
la ville; beaucoup d'entre eux frquentaient les marchs du Gouderou, du
Liben, du Horro et de l'Innarya; les plus aventureux poussaient mme
leur trafic au del. Le Prince fut inform de mes dmarches, et me dit
un soir, aprs souper:

--Je crains, Mikal, que la vie que tu mnes ici ne te soit  charge.

Je lui rpondis que je ne manquais de rien, que mon sjour m'tait
agrable, et qu' mon retour de l'Innarya j'esprais, s'il le trouvait
bon, m'arrter plus longtemps auprs de lui.

Le lendemain matin, je fus surpris d'tre appel  l'heure qu'il
consacrait d'ordinaire  l'expdition des affaires. Le Blata-Filfilo,
Ymer-Sahalou et ceux de ses familiers avec lesquels j'avais le plus de
rapports, se trouvaient auprs de lui. Mon drogman ne fut pas admis; on
envoya qurir le clerc, et ds qu'il parut, le Dedjazmatch rompit enfin
un silence qui me pesait.

--Mikal, me dit-il, tu es entr chez nous sous d'heureux auspices, le
sage Lik Atskou m'ayant dit du bien de toi. Les hommes du Gojam
n'avaient jamais vu un homme de ta race; tu as excit leur intrt, et
mes familiers te diront que, depuis ton arrive, si j'ai hte de
terminer l'expdition journalire des affaires, c'est pour causer avec
toi. On dit chez nous que l'affection nat de l'habitude. Nous esprions
d'autant plus que tu te laisserais aller  ce sentiment, que nous te
sommes frres par la foi chrtienne; nous avons tch, selon nos moyens,
de rendre heureux ton sjour, et nous nous habituions  l'ide de sa
dure. Mais voil que dj tu songes  te sparer de nous, non pour
regagner ton pays, mais pour aller chez ces Gallas, gens grossiers,
ignorants, sanguinaires, o tu n'as aucun protecteur. Je ne cherche pas,
en t'alarmant,  te dtourner de ton voyage; mais il est plus d'une
faon de l'entreprendre, et celle que tu as choisie nous parat la moins
prudente. Qui peut prvoir les impressions que ta vue fera natre chez
ces Gallas? Ils sont dans toute l'obscurit du paganisme; on dit mme
qu'ils pratiquent quelquefois le sacrifice humain. Ces trafiquants
musulmans auxquels tu veux te joindre te trahiront  la premire
occasion; et quand cela ne serait pas, ta manire d'tre est
inconciliable avec celle de ces hommes frapps  nos yeux d'infamie, ne
ft-ce que pour leur trafic de chair humaine. Tu es venu de si loin,
dis-tu, pour apprendre les coutumes et les hommes de notre pays? Tu ne
nous connais pas; c'est  peine si tu as bu  nos sources, et tu ne
parles pas encore notre langue, et la tienne nous est inconnue. Moi qui
serais ton pre par mon ge, je suis encore trop jeune et trop absorb
par les soins de mon gouvernement, pour avoir de nos pays une
connaissance complte. Mais voici Filfilo, qui a vcu plus que moi, et
qui sait davantage; il te dira si nous manquons d'hommes instruits que
nous consultons comme des matres. Je n'ai qu' ordonner, et des
thologiens, des lgistes, des historiens, des hommes sages connaissant
les lgendes, les coutumes et tout ce qui est dans nos pays, viendront
s'entretenir avec toi. Nous autres, nous te raconterons les choses de
notre temps, et si tu veux affronter avec nous les privations, nous
accomplirons ensemble notre histoire actuelle. Enfin, si malgr tout, le
dsir de visiter les Gallas continue  te proccuper, sache que nous
poursuivons leur rduction, et qu'il est possible qu'avant peu notre
arme passe de nouveau sur leur territoire. Durant mon enfance, j'ai
vcu parmi eux; je parle leur langue, et, j'ai conserv des relations
amicales avec plusieurs de leurs notables  qui je pourrai te
recommander. Mais que dirait-on de moi, si je te laissais partir dans
les circonstances actuelles? Toi-mme, plus tard, tu ne manquerais pas
de me juger svrement. Consulte-toi bien, Mikal; tu dois sentir que tu
as nos sympathies. Prends garde d'abuser de cette faveur de Dieu, en
t'loignant imprudemment d'amis qu'il te donne si loin de ton pays.

Trs-touch de ces paroles, je rpondis au Dedjazmatch qu'en quittant
famille et patrie pour voyager, j'avais plus compt sur la protection de
Dieu que sur celle des hommes, et que j'tais d'autant plus sensible 
l'appui que je trouvais chez lui; que je serais insens de mconnatre
ses bonts, et malhabile de prfrer  ses conseils la seule impulsion
d'une curiosit inexprimente; qu'enfin j'acceptais avec reconnaissance
sa proposition de l'accompagner, s'il passait en pays Galla, ou de m'y
faire introduire par les allis qu'il y avait conservs.

 mesure que le clerc traduisait ma rponse, le Prince et ses familiers
s'entreregardaient. Quand j'eus termin, le Dedjazmatch inclina
lgrement la tte; puis se redressant sur son alga, il donna l'ordre de
faire entrer le monde, et il commena l'expdition des affaires avec son
calme habituel.

Rentr chez moi, je reus des flicitations de la part de la Wazoro
Sahalou.




CHAPITRE VII

CAMPAGNE CONTRE LES ILMORMAS[13], DITS GALLAS, DU KOUTTAE ET DU LIBEN.

  [13] Ce mot, dont la composition ressemble  celle du mot hidalgo,
    veut dire fils d'homme. Ilmorma fait Oromo au pluriel; mais pour
    simplifier l'introduction dans notre langue de ce terme de relation,
    je formerai le pluriel d'Ilmorma en ajoutant un _s_ au singulier, ce
    qui du reste ne serait pas inintelligible pour les indignes.


Cependant, le bruit que le Prince allait runir son arme pour faire une
campagne chez les Gallas prenait de la consistance, et un jour
j'entendis une rumeur et de grands cris sur la place. On m'apprit qu'un
timbalier venait de proclamer le ban de guerre, ordonnant  tous ceux
qui devaient le service militaire de se rendre auprs du Dedjazmatch.
Aprs le repas du soir, il me dit que les vnements qui se passaient en
Bgamdir l'empcheraient peut-tre de quitter le Gojam, mais qu'il
voulait au moins intimider les Gallas, en runissant ses troupes. Il
ajouta qu'en tous cas je l'accompagnerais, et il ordonna  son Azzage ou
Biarque en chef, de pourvoir  ce qui me serait ncessaire durant la
campagne. Quatre jours aprs, nous quittmes Dambatcha, suivis de huit 
neuf cents lances et trois cents fusiliers seulement, et nous campmes 
quelques milles de la ville.

Je passai la nuit  observer les aspects, si nouveaux pour moi, de la
vie militaire thiopienne.

L'armement du cavalier consiste en un bouclier, un sabre et une ou deux
javelines. Son bouclier ou rondache, fait en peau de buffle, est rond,
comme le _clypeus_ romain, et garni d'un umbon ou partie prominente au
centre; son diamtre est entre 60 et 70 centimtres. Les sabres sont de
deux sortes: les uns ressemblent  nos demi-espadons de la cavalerie
lgre, en usage du temps du Directoire; les autres sont  deux
tranchants, d'une longueur qui varie entre 80 et 140 centimtres, et
recourbs au point de ressembler  une monstrueuse faucille  deux
tranchants, rappelant beaucoup le _harp_ des gladiateurs thraces. La
poigne de ces armes est en corne, sans garde ni branches d'aucune
sorte; les fourreaux, en peau crue, sont recouverts en maroquin rouge,
sans blire; le fourreau du harp est garni d'une bouterolle en forme
de boule. Quant aux dards et javelines, leur longueur varie entre 1
mtre 60 et 2 mtres 20; le fer, depuis la douille jusqu' la pointe, a
une longueur qui varie de 30  80 centimtres. Ces armes prsentent une
grande varit de formes; on y retrouve l'_espafut_ longue, large, 
deux tranchants, la _frame_, la _demi-pique_, la _guisarme_, la
_tragule_, l'_esclavine_, le _carrel_ et la _zagaye_. L'extrmit
infrieure de la hampe est garnie d'une spirale en fer qui sert de
contre-poids et de frette.

Toutes ces armes sont d'une acration trs-imparfaite; aussi, les
demi-espadons d'Europe, fabriqus d'une certaine faon, sont-ils
trs-recherchs et atteignent-ils quelquefois le prix du plus beau
cheval.

Le corps de la selle est form de deux petites planchettes ou semelles,
recouvertes de peau de boeuf verte et rase. Ces planchettes, espaces
paralllement  l'pine dorsale du cheval, sont relies entre elles par
un aron droit  courbet et un troussequin faits d'un bois trs-lger
recouvert d'une espce de parchemin, et hauts de quatre  six pouces.
Les triers sont en fer trs-lger aussi, et, comme l'trier antique, ne
permettent que d'y passer l'orteil. Une peau de mouton garnie de sa
laine sert de coussinet et empche les planchettes de blesser le dos du
cheval. Un tapis de selle en drap rouge ou en basane, fendu au
troussequin et  l'aron, remplace les quartiers et tombe de chaque ct
du cheval en deux longues pointes. Une croupire, une sangle et une
poitrinire assujtissent cette selle, aussi lgre que nos selles de
course. La tte du cheval est garnie d'un licol en cuir dont la longe
est passe  l'aron, et d'une ttire sans sous-gorge. Une lanire
troite, partant du fronteau  la muserolle, soutient quatre ou six
petites rondelles en laiton poli, qui ballottent sur le chanfrein et
miroitent  tous les mouvements du cheval. Le mors, semblable  celui
des chevaux arabes, a un anneau pour gourmette; les rnes sont comme
celles dont se servaient nos chevaliers du moyen-ge. Chaque cavalier
porte suspendue sous son tapis de selle une bougette contenant un
tranchet, quelques fines lanires et une alne pour raccommoder au
besoin son harnais. Les simples cavaliers suspendent aussi  l'aron un
faucillon servant  couper l'herbe. Tous montent  cheval en fauconnier,
c'est--dire du pied droit et du ct nomm hors-montoir. Cette habitude
provient de ce que, portant le bouclier au bras gauche, ils ne
pourraient commodment saisir la crinire en se prsentant par le ct
gauche du cheval et de ce qu'aussi les thiopiens portent le sabre au
ct droit. Le cavalier est muni d'un fouet dont le manche, d'un pied de
long, est en peau d'hippopotame, et la mche en cuir de boeuf: il excite
aussi son cheval du talon, mais ne porte jamais d'perons. La plupart
des chevaux ont un collier de petites chanettes et une sonnaille qui ne
les quitte jamais. La taille des chevaux ne dpasse gure celle de nos
chevaux de dragons; leur ossature est un peu plus forte que celle des
chevaux du Nedj, au type desquels se rapporte videmment l'ensemble de
leurs formes et mme de leurs allures. Comme eux, ils sont doux,
familiers, entrent en fougue  la moindre provocation, et reprennent
subitement leur calme au gr du cavalier. Les leveurs thiopiens, bien
moins stricts que les Arabes dans le choix des producteurs, ont laiss
dgnrer leur race chevaline. Le cheval thiopien est rustique, sobre,
mais il mange trop d'herbe et pas assez d'orge; il ne porte aucune
ferrure, a le pied trs-sr et fait un bon cheval pour le combat,
quoiqu'il n'ait plus ce fonds qui fait encore de ses anctres asiatiques
les premiers chevaux de guerre du monde.

Le soldat  pied ou rondelier est arm du sabre ou du harp, d'une ou
deux javelines, et d'un bouclier dont le diamtre excde un peu celui du
bouclier du cavalier, et rappelle quelquefois, par ses dimensions, la
_harasse_ des fantassins du moyen-ge. De mme que le cavalier et le
fusilier, il porte le sabre au ct droit; cette singularit est motive
par l'inconvnient qu'il y aurait  se dcouvrir, en dgainant du ct
gauche. Les thiopiens portent le sabre assujetti aux flancs par un
ceinturon qui maintient l'arme  un angle  peu prs droit avec le
corps; cette disposition fort commode pour permettre le dganement
d'une seule main, exposerait le cavalier qui dganerait de son flanc
gauche  blesser le col de sa monture.

Les fusiliers sont arms du sabre ou du harp et d'une carabine  mche.
Ils bouclent  la ceinture une cartouchire d'o pendent des mches
prtes et un petit pulvrin en corne; ils portent trs-rarement un
bouclier; plusieurs sont munis d'un mince bton garni  une extrmit
d'une pointe en fer, et dont trois ou quatre branches, rognes  environ
un pouce de la tige, leur servent  appuyer le canon de leur carabine,
lorsqu'ils visent un objet loign; les bons tireurs ne font usage de
cet appui ou fourchette qu' la chasse, ou lorsqu'au combat ils tirent
d'une position couverte. Quelques-uns combattent  cheval, mais il en
est trs-peu qui soient  la fois assez bons cavaliers et tireurs pour
tirailler de la selle; ils mettent pied  terre, tirent et remontent
aussitt. Chaque fusilier fabrique lui-mme sa poudre, qui est assez
bonne; mais comme ils n'ont pas de plomb, ils se servent de balles en
fer forg, d'une rotondit toujours imparfaite; ces projectiles rendent
d'ailleurs les rayures inutiles, le tir incertain, et dtriorent l'me
de leur arme. Leurs carabines longues, lourdes et mal quilibres, sont
en gnral de vieilles armes de fabrique indienne, persane, turque ou
kurde. La mise en bois, est faite dans le pays; des attaches en cuir
remplacent les capucines.

 l'exception des soldats les plus pauvres, l'homme de guerre est
constamment suivi d'un servant d'armes, qui lui porte son bouclier et sa
javeline, souvent un petit hanap ou corne  boire, et un _enkass_ ou
fort bton garni  une extrmit d'une douille en fer termine par une
forte pointe, et  l'autre d'une frette qui permet de frapper dessus
pour l'enfoncer en terre sans le faire clater. Cette espce de pieu
porte  sa partie suprieure trois ou quatre crampons; fich en terre,
il sert  suspendre les armes,  une halte ou sous la tente. Ceux qui
conduisent les btes de somme, les bcherons, les coupeurs d'herbe, et
tous les valets d'arme sont munis de cet instrument, qui, au camp, sert
 suspendre les armes ou les harnais, et qui sert d'avant-pieu pour
construire les huttes, dresser les tentes, creuser les rigoles, planter
les piquets d'attache des chevaux, dcouvrir les silos cachs dans la
campagne ou creuser la fosse pour les morts. Il se trouve dans toutes
les maisons et semble tre identique  celui que Mose recommandait aux
Hbreux, pour creuser la terre et y dposer tout ce qui pouvait nuire 
la salubrit de leur campement. Les soldats thiopiens l'emploient au
mme usage; les chefs s'en servent pour y accrocher un porte-missel et
une bougie, lorsqu'ils se lvent de nuit pour accomplir leurs dvotions.

De nombreuses dcorations honorifiques entretiennent la vanit des
thiopiens; les principales sont une espce de brassard en argent ou en
vermeil, la demi-couronne, certaines parties de la peau du lion et
diverses plerines de guerre. Le brassard, haut d'environ 20
centimtres, orn quelquefois de fort belles applications en filigrane
dor, se porte au poignet droit;  l'origine, il fallait avoir tu dix
hommes pour l'obtenir. La demi-couronne, garnie de trois tourelles, est
faite aussi en argent ou en vermeil; elle s'attache sur le front, au
moyen d'une espce de _lemnisque_ carlate; elle ne se donnait qu'aux
cavaliers les plus intrpides; l'homme qui la portait encourait la peine
du fouet, si, mme lors d'une dfaite, il tournait le dos  l'ennemi.
Quiconque s'tait rendu remarquable pour avoir pntr plusieurs fois le
premier dans des lignes ennemies, recevait du chef d'arme une bande de
la crinire d'un lion, qu'il avait le droit de fixer  l'umbon de son
bouclier. Celui qui s'tait distingu en couvrant une retraite, recevait
une queue de lion qu'il portait galement  son bouclier; et celui qui
avait tu un lion avait droit d'y accrocher galement la peau d'une des
pattes de devant arme de ses griffes.

Les chefs d'arme donnent aux combattants qui se distinguent des
plerines de guerre faites en peau de lion, en peau de panthre noire,
en velours bleu ou carlate ou en drap de mme couleur; pour les hommes
d'un rang lev, ces plerines sont souvent charges d'ornements en
argent et en vermeil. Celui qui s'est distingu plusieurs fois en
combattant avec le sabre, recevait un fourreau de sabre, garni de
nombreuses blires et d'une bouterolle en vermeil; celui qui, dans un
combat, a reu un certain nombre de javelines sur son bouclier, a seul
le droit d'y faire appliquer des ornements en cuivre ou en vermeil,
comme aussi de porter suspendu, par un cordonnet en soie, au ceinturon
de son sabre, un petit tui en argent orn de breloques. Cet tui
remplace celui en peau renfermant une pincette termine en lame de
couteau, dont tous les thiopiens se servent pour extraire les pines de
leurs pieds. Celui qui a tu un lphant a le droit d'orner la douille
de sa javeline d'une spirale de fil de laiton.

Telle tait la valeur primitive attache  ces dcorations; mais la
plupart se trouvent dmontises par suite de la prodigalit avec
laquelle des chefs d'arme, peu certains de leur pouvoir, les ont
distribues  leurs soldats. Le brassard, le fourreau de sabre garni en
argent, la demi-couronne, la queue et surtout la patte du lion sont
celles auxquelles on attribuait encore, il y a quelques annes, le plus
de valeur.

Les huttes de nos gens, presses cte  cte sur un seul rang, formaient
une enceinte circulaire d'environ 100 mtres de diamtre, n'ayant qu'une
ouverture, large d'une quinzaine de pas, en face de l'entre de la tente
du Prince, dresse au centre. Devant l'entre des huttes, toutes
tournes vers la tente, taient les feux; les chevaux de selle, les
sommiers, les mules et les nes attachs  des piquets, formaient comme
un deuxime cercle intrieur.  dix pas derrire la tente du Prince, se
trouvait celle de la Wazoro, et plus loin derrire, trois tentes en
bure pour la sellerie, la cuisine et les amphores d'hydromel; les divers
services du Prince taient encore loin, me dit-on, d'tre au complet.
Devant la sellerie, autour d'un norme feu, ses quatre chevaux et ses
trois mules mangeaient leur herbe, sous la surveillance de palefreniers
et d'un piquet de fusiliers; une autre troupe de fusiliers et des pages
se chauffaient, ou dormaient autour d'un grand feu, devant sa tente;
celle de la Wazoro tait enveloppe d'une obscurit discrte, qui
laissait  peine distinguer les eunuques de garde. Les hennissements des
chevaux et des mules, le tapage qu'ils faisaient en s'entrebattant, et
les cris et la rumeur qui s'levaient du camp, cessrent vers le milieu
de la nuit, mais le bourdonnement des conversations dura jusqu'au point
du jour. Les femmes, et il y en avait beaucoup, entretinrent cette vie
nocturne par leurs travaux et leur caquetage;  la lueur des feux, elles
s'occupaient de l'mondage des grains, de leur mouture ou de celle des
condiments qui servent de base  leur cuisine, ou bien elles prparaient
ces provisions faciles  conserver et offrant une ressource durable sous
un petit volume. Bon nombre de soldats oubliaient le sommeil pour suivre
avidement des yeux ces prparatifs apptissants, d'autres pour se donner
le plaisir d'escarmoucher et de s'escrimer de la langue avec les
travailleuses. Celles-ci, comme on le devine, n'taient point en reste,
et plusieurs fois pendant la nuit, quelque vif dialogue, quelques
bouts-rims lancs  propos soulevaient des hues ou des clats de rire
qui faisaient grommeler les dormeurs. Si la prsence des femmes dans un
campement entrane de nombreux inconvnients, elle a du moins l'avantage
de prserver souvent des attaques de nuit, car les femmes remplissent
presque toujours le rle des oies du Capitole. Ce sont elles qui portent
les ustensiles servant  faire le pain et la cuisine, et qui assurent le
plus conomiquement la nourriture; elles supportent admirablement les
fatigues et les privations, ne cessent de travailler avec un entrain
merveilleux, entretiennent la gat et soutiennent le moral des troupes.
Les conversations se ralentirent un peu avant le jour. La nuit m'avait
paru courte, tant la nouvelle vie qui s'ouvrait pour moi m'accueillait
avec ce charme souriant des choses qui commencent. Btes et gens
semblaient heureux de reprendre cette intimit que fait natre une
aventure commune.  l'aurore, les hennissements des chevaux donnrent le
signal des apprts du dpart; la tente du Prince s'ouvrit, et, aux
premiers rayons du soleil, nous laissions derrire nous, sur l'herbe
foule, les huttes vides et bantes de notre premier campement.

Mme aux yeux d'un tranger comme moi, tout dnotait dans le pays une
animation inaccoutume. Les Gojamites aiment la guerre, et malgr la
rserve du Dedjazmatch, soldats et paysans se rjouissaient  l'ide
d'une campagne contre les Gallas, leurs ennemis naturels. Nous ne
faisions que des tapes trs-courtes, afin de permettre aux contingents
de nous rejoindre. Une bande d'environ deux cents fusiliers, la crosse
en l'air, marchaient en tte; puis venaient le parasol, le gonfanon et
les quarante-quatre timbales; une trentaine de fusiliers d'lite; les
chevaux du Prince conduits  la main; une vingtaine de porte-glaives et
autant de soldats  pied, de ceux qu'on nomme compains ou commenaux du
matre, et enfin le Dedjazmatch  mule, et,  deux ou trois pas derrire
lui, une range d'une soixantaine de cavaliers monts  mule galement.
 leur suite se pressaient confusment leurs servants d'armes, leurs
chevaux de combat, des fusiliers ou des soldats monts sur des bidets;
le reste de nos gens, hommes, femmes, pages, sommiers, chiens, bagages,
valets, mls et confondus, suivaient  la dbandade. Nous avancions
prestement  travers champs, les pitons au pas gymnastique, les
cavaliers causant et riant entre eux, et les timbales battant la marche.
De temps en temps, un trouvre, dominant de ses vocalises perantes le
son des timbales, chantait un distique en l'honneur du Dedjazmatch ou de
quelque cavalier clbre par sa bravoure. Le Dedjazmatch, impassible et
droit sur sa mule  l'amble rapide, semblait entraner tout ce monde
qu'il dominait. Les toges blanches et flottantes, la varit pittoresque
de leurs draperies, le teint bronze florentin et les tresses des
chevelures noires des fantassins, ballantes au gr de leur course,
chevaux de combat, selles clatantes, housses carlates, boucliers,
javelines, les scintillations de l'argent, du cuivre, du vermeil et du
fer, les mches fumantes des carabines, timbales et trouvres chantant,
le bruissement des poitrines haletantes, le roulement sourd que rendait
la terre sous les pieds des chevaux, toute cette trange cohorte allant,
rveillait par son ensemble et ses dtails le souvenir des plus antiques
images historiques. Les habitants des villages se portaient en troupes
sur notre route pour accueillir le Dedjazmatch de leurs cris de joie;
des groupes de jeunes filles le recevaient en chantant des villanelles;
les prtres accouraient s'incliner sur son passage et bnir ses
entreprises; pour ces derniers, le Prince, par dfrence, suspendait un
moment sa marche. Nous tions en automne: pas le moindre nuage au ciel;
une chaleur douce et des brises agrables. Les moissons avaient t
d'une abondance exceptionnelle; les paysans paraissaient satisfaits.
D'innombrables troupeaux jonchaient paisiblement les vastes prairies
qu'animaient des voles d'ibis et des escouades de grues; les bergers
demi-nus, leur long bton et leur flte  la main, souriaient avec
scurit en nous voyant; jusqu' des compagnies de gazelles et
d'antilopes qui s'enfuyaient un peu, puis s'arrtaient pour regarder
passer; et pour que rien ne manqut  la marche triomphale du
Dedjazmatch au milieu de cette explosion spontane de l'affection de ses
compatriotes, comme cet admoniteur qui marchait  ct du triomphateur 
Rome, pour lui rappeler qu'il n'tait qu'un homme, quelque paysan, post
de loin en loin, faisait entendre le cri perant,  la fois suppliant et
imprieux, usit par ceux qui rclament justice.

Le Prince s'arrtait, et, s'il y avait lieu, donnait au plaignant un
soldat charg de faire redresser le grief; puis il reprenait son chemin
aux cris de joie et aux bndictions verbeuses de son vassal consol.

Des troupes de cavaliers ou de fantassins se joignaient  nous le long
de la route, et notre camp grossissait d'tape en tape. Beaucoup de
petits chefs nous attendaient sur le chemin avec leurs soldats, afin que
le Prince pt juger par ses yeux du nombre de vassaux qu'ils lui
amenaient. Les seigneurs de marque rejoignaient, suivis seulement d'une
faible escorte, et leurs troupes s'vertuaient  former un campement, le
plus grand possible; on rapportait au Dedjazmatch que depuis l'arrive
de tel ou tel, l'arme s'tendait  perte de vue. Parfois, la nuit, les
hynes faisaient tout  coup silence; le sol rsonnait sourdement, et
l'on entendait dans le lointain un choeur militaire qui grandissait en
se rapprochant: c'tait encore quelque bande qui venait rejoindre. Le
brillant Ymer-Sahalou nous arriva un matin  la tte d'environ huit
cents cavaliers; nous venions de nous mettre en route; il devanait ses
hommes de pied et ses bagages. Le lendemain, pendant la marche
galement, nous vmes une troupe d'environ douze cents lances venir
rapidement vers nous; elle s'ouvrit des deux cts de notre chemin, et
le Blata-Filfilo,  la tte d'une quarantaine de cavaliers aux boucliers
tincelants, s'avana au galop. Il montait sans jactance un magnifique
et fougueux cheval noir; une plerine de guerre remplaait sa toge, et,
en signe d'allgeance, il portait au bras son bouclier rutilant de
vermeil.  vingt pas du Prince, il mit prestement pied  terre et
s'inclina, ses hommes restant derrire et en selle. Par dfrence pour
le rang et l'ge de ce vassal, le Dedjazmatch arrta sa mule et dit
selon l'usage:

--Par Notre Dame! que mon frre se remette en selle.

Vingt voix firent cho, et un suivant jeta une toge sur les paules du
Blata Filfilo, qui enfourcha sa mule et chemina  ct du Prince.

Parfois, nous restions quelques jours au mme endroit. Toute apparence
de mystre cessa enfin: un ban invita les volontaires, tant trangers
que sujets, soldats ou paysans,  venir concourir  une expdition
contre les Gallas, et des auxiliaires, la plupart paysans du Gojam,
afflurent, malgr la saison avance qui faisait apprhender que la crue
prochaine de l'Abbae ne rendt notre retour prilleux. De leur ct,
les Gallas, instruits de nos projets, se prparaient  la rsistance.
Afin de leur donner le change sur le point o nous traverserions
l'Abbae, l'arme excuta plusieurs mouvements contraires, tantt dans
la direction du Gouderou, tantt dans celle du Liben; ensuite, revenant
sur nos pas, nous campmes en face du Horro, puis dans le centre du
Gojam. L, le bruit se rpandit que notre campagne contre les Gallas
n'tait que simule; que par suite d'une msintelligence entre le
Dedjadj Guoscho et le Ras Ali, nous allions tre obligs de dfendre nos
frontires du ct du Bgamdir. Quelques districts gallas ajoutrent foi
 cette nouvelle; d'autres demandrent des sauf-conduits, et dputrent
auprs du Dedjazmatch, pour lui offrir leur soumission, lui promettre
des tributs et se le concilier par des prsents consistant en chevaux,
btail, grains d'or, toges grossires, et quantit de miel et de beurre.
Le Prince recevait de toutes mains et faisait mme visage  tous ces
envoys, qu'il congdiait avec de vagues assurances. Un jour que nous
avions reu une cinquantaine de chevaux et beaucoup de denres, je lui
fis observer qu' ce compte, nous n'aurions bientt plus d'ennemis
contre qui faire campagne.

--Malgr leur air rustique, me dit-il, ces Gallas sont plus fins que tu
ne crois: ils n'aspirent qu' nous dpossder mme du Gojam; mais
heureusement des rivalits souvent sanglantes les occupent chez eux.
Afin de dcouvrir mes projets, plusieurs de ces envoys me proposent de
m'aider  ravager les districts voisins des leurs, et une fois chez eux,
tous se ligueront contre nous.

Le Dedjadj Guoscho tait le seul prince chrtien, qui, depuis la chute
de l'Empire, ait su prendre quelque ascendant sur les Gallas tablis au
Sud de l'Abbae. C'est, comme on l'a vu dj,  l'poque de la dcadence
de l'Empire, que le peuple Galla ou plutt Ilmorma signale pour la
premire fois son existence, en pntrant par les frontires Est et Sud
de l'thiopie chrtienne. Sa marche est bientt arrte au Nord et
Nord-Est, par les obstacles que prsentent le Bchelo et l'Abbae 
l'extrmit de la presqu'le du Gojam; contournant ce dernier obstacle,
il envahit tout le grand Damote, vaste province de l'Empire situe au
Sud et Sud-Est de l'Abbae et comprenant jusqu' l'Innarya. Mais en
s'tablissant sur ces riches territoires, ces conqurants se sont
fractionns en petites rpubliques patriarcales. Leur lan gnral de
conqute s'est ainsi perdu, et leur nergie s'est consume depuis lors
en guerres intestines, dans les intervalles desquelles, comme par un
retour aux ides de conqute de leurs pres, ils n'ont cess de
traverser l'Abbae en petites troupes, pour tuer, incendier, piller et
fuir avec leur butin. Les communes des frontires chrtiennes ont
rpondu  ces incursions par des incursions analogues, mais le plus
souvent elles ont eu le dessous, parce qu'elles ne jouissaient pas
d'autant d'initiative politique que les communes Gallas, et que
d'ailleurs elles se trouvaient dans l'obligation d'envoyer leurs hommes
auprs de leurs seigneurs engags dans les guerres civiles qui
dsolaient l'Empire. Cet tat de choses amena une dpopulation rapide en
Damote et en Gojam. Les Polmarques de ces provinces marchrent
quelquefois contre les Gallas  la tte de leurs armes, mais les
rsultats furent d'accrotre plutt que d'amoindrir l'ascendant de leurs
ennemis. Pour remdier  ces maux, les derniers Empereurs attirrent,
par des concessions territoriales et des franchises commerciales, un
nombre considrable de colons gallas; des districts entiers furent ainsi
repeupls, entre autres, celui du Metcha qui tait, dit-on, presque
dsert. Tous ces colons embrassrent le christianisme, et
s'identifirent tellement aux intrts de leur patrie adoptive, qu'ils
reprirent avec acharnement, contre les Gallas la guerre de frontires.
Quelques-uns entretinrent nanmoins, de loin en loin, des relations avec
leurs anciens compatriotes, ou prirent leurs filles en mariage. Parmi
les familles qui conservrent ainsi leurs traditions originelles, on
comptait celle de Zaoud, originaire des Gallas Amourous et tablie dans
le Damote.

Ce Zaoud, qui avait acquis une grande rputation de bravoure dans les
guerres de frontires, se rebella contre le Dedjazmatch du Damote, 
l'occasion de quelque dni de justice. Il attira autour de lui, par ses
largesses, les dserteurs, les insoumis, les mcontents de toute espce,
et ayant battu les troupes envoyes contre lui par le Dedjazmatch, il
finit par le vaincre lui-mme en bataille range. Le Ras Gouksa,
originaire, comme on sait, des Gallas de l'Idjou, s'efforait alors de
restaurer  son profit l'omnipotence impriale; et quoique le
Dedjazmatch du Damote ft son vassal, il trouva opportun de reconnatre
Zaoud, mais avec le dessein de le dpossder  la premire bonne
occasion. Le Dedjadj Zaoud pousa la Wazoro Dinnknech, princesse de
la famille impriale, et de ce mariage tait n Guoscho. Gouksa ne tarda
pas  disposer du Damote en faveur d'un de ses lieutenants, et 
l'envoyer,  la tte d'une arme, prendre possession de son investiture.
Zaoud battit ce nouvel adversaire, et, aprs quelques annes durant
lesquelles il vainquit plusieurs prtendants envoys contre lui de la
mme faon, il s'allia avec le Ras Walde Sillac, Polmarque du Tegrae,
et prit rendez-vous avec lui en Bgamdir, pour livrer bataille au Ras
Gouksa. Zaoud s'avana selon les conventions; mais au dernier moment,
il apprit que son alli, dj en marche, retournait sur ses pas, et il
se trouva seul, en face d'une arme quatre ou cinq fois plus nombreuse
que la sienne. Ses troupes furent encore rduites par la dfection de
quelques importants vassaux, qui, effrays de son audace, passrent 
l'ennemi, la veille de la bataille. On le pressa de battre en retraite
pendant qu'il en tait encore temps.

--Je mourrai, rpondit-il, plutt que de fuir un ennemi sans l'avoir
combattu.

Il combattit, en effet, et tomba aux mains de son vainqueur. Afin de
soustraire  l'ennemi de sa maison son fils encore enfant, il lui fit
dire de se rfugier auprs de ses parents en Amourou. Chaque anne, un
messager lui apportait une baguette  la mesure de la taille de
l'enfant, et il marquait une hoche correspondante sur le mur de sa
prison. La huitime anne de sa captivit, ayant reu une huitime
baguette, il la fit mesurer sur quelques soldats qui le gardaient, et en
trouvant un dont elle galait la taille:

--Que fait ton pre? lui dit-il.

--Il travaille aux champs.

--Oh! moi, pre d'Ipsa[14]! Ce fils de paysan est dj sous le harnais
militaire, et mon fils,  moi, vit inutile dans le pays d'autrui! Va,
dit-il au messager, dis  Guoscho qu'il ceigne ses reins, qu'il repasse
en terre chrtienne, et qu'avec l'aide de Dieu et du sang que je lui ai
donn, il est de taille  conduire des combats et  faire parler de lui.
Dis-lui que ma chane me pse.

  [14] Ipsa tait le nom du cheval de guerre de Zaoud et signifie
    _lumire_ en langue ilmorma ou galla.

    Tout cavalier thiopien, soit de race chrtienne, soit de race
    ilmorma, adopte un nom pour son premier cheval de combat, et ce nom,
    qui passe  tous les chevaux de combat qu'il aura par la suite, sert
     le dsigner lui-mme. Chez les Tegraens et chez les Gallas
    surtout, il est messant d'appeler un homme par son nom
    patronymique; on l'appelle en le dsignant comme le _pre_ de son
    fils an ou de son cheval de combat. Ainsi quelqu'un voulant parler
    de Zaoud ou l'interpeller, l'aurait fait en l'appelant pre de
    Guoscho, ou bien pre d'Ipsa. Dans son bardit ou thme de guerre,
    chaque guerrier se dsignera lui-mme d'aprs cet usage, ou si son
    pre a eu quelque notorit militaire, il se dsignera encore au
    moyen du nom qu'on pourrait appeler chevaleresque de son pre, comme
    dans cette exclamation de Dedjadj Guoscho: Oh! moi, fils du pre
    d'Ipsa!

    Comme on l'a vu au sujet de l'autorit des Atss, les thiopiens ne
    sparent pas l'ide d'autorit de l'ide de paternit. Ils traitent
    de _pre_ l'homme qui a une autorit sur eux, et ils se disent _ses
    fils_. De plus, le mot _pre_ exprime pour eux l'ide de proprit,
    et, pour s'informer  qui appartient tel champ ou telle toge, ils
    demanderont quel est pre de ce champ ou de cette toge. _Pre
    d'Ipsa_ veut donc dire matre, propritaire d'Ipsa. C'est une
    conception digne de remarque, que celle d'un peuple qui runit
    ainsi, sous un seul vocable, les trois ides fondamentales de toute
    socit: l'autorit, la paternit et la proprit.

 cet ordre, Guoscho repassa l'Abbae et se dclara rebelle en Damote.
Sa jeunesse, sa beaut, son courage, la renomme de son pre, redout du
paysan, mais ador du soldat, et surtout les respects traditionnels que
l'on conservait pour la race impriale,  laquelle il appartenait par sa
mre, les pieux souvenirs laisss par cette princesse qui venait de
mourir  Jrusalem, o elle tait alle en plerinage peu aprs la
dernire dfaite de son mari, toutes ces causes contriburent 
fortifier son parti. Aprs plusieurs rencontres partielles, il dfit
compltement le Dedjazmatch du Damote. Mais le brave Zaoud ne put se
rjouir longtemps de la perspective de sa dlivrance: il mourut de
maladie, la neuvime anne de sa captivit.

Pendant que le Dedjadj Guoscho tait en Amourou, les Gallas avaient
voulu le tuer, afin d'empcher, disaient-ils, que le fils d'une
chrtienne ne tournt plus tard contre eux sa connaissance de leurs
moeurs, de leur langue et de leur tat politique. Ds qu'il fut au
pouvoir, il reconnut avec libralit les soins de ses protecteurs, qui,
grce   son appui, devinrent les premiers de leur petite rpublique.
Mais, comme les Gallas l'avaient prvu, il ravagea leur pays  plusieurs
reprises, depuis l'Amourou jusqu'en Touloma, et les contraignit  cesser
leurs incursions contre les frontires chrtiennes. Nanmoins, pendant
mon sjour  Gondar, lorsqu'il avait t bruit d'une rupture entre lui
et le Ras Ali, les Gallas avaient attaqu sur plusieurs points les
frontires du Gojam et du Damote, et c'tait pour les punir que nous
nous mettions en campagne. Le Dedjadj Guoscho n'tait pas fch
d'ailleurs d'avoir ce prtexte de guerre. Ses victoires sur les Gallas
flattaient son amour-propre plus que toutes les autres; elles
enrichissaient son pays, et, dans le secret de sa pense, il caressait
l'espoir de forcer un jour ce peuple paen  adopter le christianisme.

Un matin, le Prince m'engagea  choisir un cheval parmi ceux qu'il
recevait journellement en tribut, et qu'avant de distribuer  ses
troupes, il faisait essayer devant sa tente.

--En Gojam, me dit-il,  l'exception des ecclsiastiques, tout homme de
bonne condition a son cheval de combat, et il ne convient pas que tu en
sois dpourvu.

Je vis quelques beaux chevaux, mais, par un reste de discrtion
europenne, je ne laissai pas paratre qu'ils me fissent envie; j'eusse
dsir bien davantage savoir les manier comme les cavaliers qui les
montaient, mais la libralit du Prince ne pouvait aller jusque-l. Un
jour, pendant que le Prince faisait sa sieste et qu'Ymer Sahalou causait
avec moi,  la porte de ma tente, en attendant le rveil de son matre,
il s'leva un grand tumulte, et nous vmes arriver sur la place un beau
cheval gris-pommel. Effray par l'aspect du camp, il avanait par
saccades, les crins au vent, la tte haute, les naseaux distendus, et
entranait avec lui deux robustes palefreniers plutt qu'il n'tait
conduit par eux. J'oubliai un moment Ymer pour admirer ce fougueux
animal sans selle, sans couverture, sans rien qui masqut la beaut de
ses formes.

Aprs le repas du soir, devant le petit cercle admis  la veille, le
Prince tourna la conversation de faon  dire qu'il fallait que les
chevaux de mon pays fussent bien suprieurs, puisque je n'en avais pas
encore vu un seul  mon got en Gojam; et  peine rentr dans ma tente,
un huissier vint de sa part me rendre ce message:

--Pourquoi te cacher de moi Mikal? Manqu-je de franchise avec toi?
Quand tu comprendras assez l'amarigna pour recevoir mes penses sans
intermdiaire importun, tu verras jusqu' quel point tu as ma confiance.
Que t'ai-je donc fait pour que tu restes ainsi toujours sur tes gardes?

Je ne sus rpondre que des banalits. L'huissier revint bientt me dire:

--Voici la parole de Monseigneur:

--Tu es le plus entt de nous deux; c'est donc moi qui cderai. Tu as
vu ici plus d'un beau cheval, mais, par fiert sans doute, tu as feint
l'indiffrence. Aujourd'hui mme, tu as admir le meilleur de mon curie
et tu m'as refus toute la soire le plaisir de me le demander. Je te
l'envoie, et rappelle-toi qu'ainsi que ce cheval, je voudrais fixer tes
prdilections sur moi.

Le cheval dont il s'agissait pitinait dj devant ma tente. Un cuyer
me remit un harnais complet couvert d'ornements en vermeil; ce harnais,
fait pour le Prince, tait le seul de ce genre dans notre arme. Je
sortis pour admirer mon nouveau compagnon.  la lueur des feux, il me
sembla qu'il me regardait avec ddain et colre, et ce ne fut pas sans
apprhension que je songeai au moment o il me faudrait le monter.

Mes connaissances vinrent ds le matin me fliciter. J'apprciais, il
est vrai, la gnrosit et la courtoisie du Prince; mais je n'en
comprenais pas encore la porte, non plus que celle de l'empressement de
ses gens, dont les manires prirent une nuance de familiarit plus
affectueuse. Dans ce pays fodal, les hommes sont unis par une infinit
de liens qui seraient sans valeur en Europe; ils vivent dans une
dpendance et une solidarit rciproques qu'ils avouent hautement, dont
ils se font gloire, et qui influent sur toutes leurs actions.  leurs
yeux, l'homme affranchi de toute sujtion est en dehors du pacte social;
c'est le cas de l'tranger. En acceptant la mule du Dedjazmatch, j'avais
dj contract, selon les moeurs du pays, comme un premier engagement
moral envers lui. Mais en recevant un cheval de combat, je devenais aux
yeux de ses gens l'homme de leur matre; j'tais astreint  le suivre, 
participer pendant quelque temps du moins  sa mauvaise ou  sa bonne
fortune. Quelque bienveillance qu'ils m'eussent tmoigne jusque-l,
j'avais t pour eux comme un tre  part, sans rapport social avec eux;
j'allais dsormais participer  leurs devoirs,  leurs droits; je
cessais d'tre pour eux l'tranger, dans le sens antique et hostile de
ce mot, et je devenais leur confrre, leur compagnon.

La Wazoro Sahalou, qui nous avait accompagns jusque-l, partit pour
Dima, ville d'asile, o elle devait attendre notre retour; car nous
allions dcidment envahir le Liben.

Quittant le plateau du Gojam, nous descendmes pendant plusieurs heures
les pentes prcipites qui mnent  l'Abbae, o nous campmes. En face
de nous, et ds les galets du fleuve, s'lanaient brusquement,  pic en
plusieurs endroits, les contreforts du plateau du Liben; derrire nous
se dressaient de la mme faon ceux du Gojam. Notre arme semblait comme
perdue au fond de cet immense ravin capable d'avoir servi  l'coulement
des eaux d'un dluge. Les berges gigantesques sont arides, brles,
poudreuses, dpourvues de sources, clairsemes de broussailles et
d'arbres pineux dont l'avare feuillage ne donne qu'une dentelle
d'ombre. Cette gorge serait touffante de chaleur, si quelques brises ne
s'y engouffraient parfois; car lorsque le soleil y plonge, il devient
presque impossible de rester debout sur les galets, tant ils brlent la
plante des pieds.

Le gu reconnu, toute la journe du lendemain fut employe au passage de
l'arme; plusieurs hommes furent enlevs par les crocodiles, fort
nombreux dans le fleuve.

Comme on sait, l'Abbae, ds sa sortie du lac Tsana, enceint le Gojam et
le Damote et en fait comme une presqu'le au milieu des terres. Son lit,
encaiss presque partout profondment, reoit toutes les eaux pluviales
et tous les cours d'eau. Presque nulle part, le long de ses rives, il ne
fconde des moissons; les riverains ne connaissent de lui que des
maladies endmiques et des dsastres. De mme que le Takkaz, il semble
recueillir ses trsors, et, comme un larron, cachant son cours dans des
profondeurs, il va les dverser sur les terres de la Nubie et de
l'gypte. Du reste,  l'exception de quelques petites rivires qui
coulent  pleins bords, tous les cours d'eau de l'thiopie sont des
torrents, et leurs bords, dans les kouallas ou basses terres, sont
infests de fivres durant plusieurs mois de l'anne. Une rpartition
divine, sans doute, a voulu que les deux plus grands fleuves de la
fertile thiopie ne pussent servir qu' entraner ses terres et le
surplus de sa fcondit, pour aller les distribuer  d'autres contres
dont ils sont la providence, et auxquelles ils apportent une abondance
proverbiale depuis l'origine des sicles.

Avant la pointe du jour, Ymer-Sahalou, notre chef d'avant-garde, partit
avec 2,000 hommes environ pour clairer notre marche. Au soleil levant,
l'arme le suivit, et, aprs avoir gravi pendant plus de quatre heures
des sentiers tortueux et difficiles, le Prince, entour d'un grand
nombre de chefs, atteignit un dernier ressaut spacieux et richement
cultiv, qui soutenait l'assise suprieure ou deuga du Liben. L nous
attendait Ymer-Sahalou, avec plusieurs milliers d'hommes, qui, dans
l'espoir du pillage, s'taient mis en marche de nuit. Les troupes
afflurent rapidement. Le Prince les runit par masses, et, se plaant
derrire avec les timbaliers et quelques-uns de ses principaux
seigneurs, il dsigna une petite arrire-garde pour la protection des
bagages encore engags dans la monte. Les timbaliers battirent la
marche, et l'arme, trompettes sonnantes, s'branla au pas gymnastique;
prairies, cultures, jeunes arbres, broussailles, cltures, tout fut
foul, bris, nivel sous nos pas. Le Dedjazmatch et ses seigneurs
s'accordrent  valuer  plus de 30,000 les fantassins rondeliers, les
fusiliers  1,900, et les cavaliers  prs de 5,000. Mais les thiopiens
sont peu exacts dans leurs valuations, lorsque le nombre de leurs
troupes dpasse une dizaine de mille hommes. Ils tiennent un compte plus
rigoureux des fusiliers, parce que le nombre en est toujours restreint,
et que les armes  feu constituent, outre la force, la principale
richesse mobilire des Polmarques. Il m'tait fort difficile de
contrler leur valuation. Les masses irrgulires que nous avions sous
les yeux se dformaient d'un moment  l'autre; on ne pouvait distinguer
des files, et il n'y avait ni drapeau, ni guidon, ni fanion qui indiqut
une unit numrique  prendre pour base. Cependant, vu l'tendue du
terrain que nous occupions, et prenant pour mesure approximative
l'espace occup par cent hommes, j'estimai  27,000 le nombre de nos
combattants; ce qui, considrant les habitudes des armes indignes,
impliquait que l'arme entire comptait au moins 40,000 mes.

Aprs une marche d'environ trois quarts d'heure, nous fmes halte prs
d'un magnifique _warka_. Lorsque les trompettes de notre arrire-garde
nous annoncrent son approche, les timbaliers battirent au pillage, et 
cette batterie impatiemment attendue, les soldats s'lancrent en
poussant de grandes clameurs. Les masses se rompirent, se dissminrent
par bandes et disparurent derrire les plis du terrain; nous entendions
encore leurs cris, que nos yeux ne les voyaient dj plus. Le silence et
la solitude o nous restmes taient saisissants; notre arme s'tait
dissipe comme par enchantement, laissant derrire elle le squelette
d'un camp, les femmes, les plus jeunes pages, les hommes sans armes
vous aux bas services, quelques chefs et le Dedjazmatch, qui se retira
sous sa tente plante  l'ombre du warka.

Le warka, le plus bel arbre de l'thiopie, ne vient pas en pays deuga,
et prospre surtout dans les plus bas kouallas, o il atteint des
dimensions colossales. Partout o il se montre, il semble attirer les
troupes de voyageurs et les caravanes, qu'il couvre d'une ombre paisse
et spacieuse.

Bientt des colonnes de fume s'levant au loin, nous annoncrent que
l'oeuvre de destruction commenait.

Je fis remarquer au Dedjazmatch que, dgarnis comme nous l'tions, trois
cents cavaliers gallas, bien embusqus, pourraient nous enlever
aisment, et que, bien que nombreux, nos soldats seraient impuissants 
regagner le Gojam; j'ajoutai qu'en Europe, une imprudence pareille nous
perdrait infailliblement. Le Prince sourit de mes craintes et m'expliqua
la faon dont il conduisait la guerre.

Les Gallas tablis au sud de l'Abbae ne savent faire que la guerre
d'escarmouches, leur morcellement en petites communauts hostiles les
ayant accoutums  des engagements, o souvent le nombre des combattants
n'excde pas deux ou trois cents, et, dans aucun cas, ne dpasse cinq 
six mille. Ils ignorent l'usage des armes  feu. Leur bouclier, rond
comme celui des Gojamites, est plus convexe, un peu plus troit et de
meilleure qualit. Ils portent  la ceinture un coutelas lgrement
courbe,  deux tranchants, dont la longueur varie entre 50 et 60
centimtres; leur arme principale est une tragule ou javelot,  fer
large, d'une longueur qui varie entre 2 mtres et 2 mtres 30. Ils
excellent  lancer cette arme, que quelques-uns de leurs cavaliers
envoient jusqu' 90 mtres de distance, dans les combats de cavalerie,
une distance de 40  50 mtres tant considre parmi eux comme une
porte ordinaire. L'armement suprieur des Gojamites, et surtout la vue
de leurs bandes, relativement si nombreuses, les portent toujours 
fuir. Mais lorsque les envahisseurs se dispersent pour le pillage, et
surtout lorsqu'ils commencent  rentrer avec leur butin, ils font un
retour offensif, et les harcellent jusqu'au camp, profitant, pour les
accabler parfois, de leur ignorance du terrain. La scurit des
Gojamites dpend de la fermet et de l'intelligence du chef charg de
diriger l'arrire-garde, dont l'importance varie selon la configuration
du pays et la rputation belliqueuse des habitants. Il est trs-rare que
ces Gallas attaquent un camp un peu considrable de jour, quelque
dgarni de soldats qu'il puisse tre. Le Dedjazmatch jugeait d'ailleurs
que nous tions encore trop prs de l'Abbae pour avoir  craindre une
surprise de cette nature.

L'invasion dont j'tais le tmoin rveillait naturellement en moi le
souvenir de ces hordes de barbares lances jadis  la destruction des
plus riches contres de l'Europe, et me donnait une ide saisissante et
sinistre de ces immenses tragdies, qui, heureusement, ne se voient plus
chez nous, o chaque famille se sentait isole en face d'une arme, dont
elle surexcitait la frocit par sa faiblesse mme.

Bientt quelques cavaliers arrivrent  toute bride, en dbitant leurs
thmes de guerre; ils rapportaient d'horribles dpouilles humaines
appendues  leurs boucliers ou au frontal de leurs chevaux. Fantassins
et cavaliers se succdrent, chargs de butin, et poussant devant eux
des prisonniers: des femmes, des enfants et mme des vieillards. Ces
tristes spectacles me portrent  faire une remarque un peu svre, qui,
quoique faite en mauvais amarigna, fut comprise et rpte. Au repas du
soir, pour la premire fois, le Prince ne causa pas avec moi; le
lendemain, il me fit appeler avant le djeuner et me dit:

--Revenons un peu sur tes paroles d'hier. La guerre que nous faisons te
parat peu digne de ce nom? Il faut pourtant bien rprimer les cruauts
que ces paens commettent sur nos frontires, o ils ventrent mme nos
femmes enceintes. Je les menace, ils n'en tiennent pas compte; je viens
les combattre, ils n'acceptent pas la bataille; nous dtruisons alors
leur pays, et comme ils sont braves, l'espoir de se venger les ramne 
notre porte. Quant aux cruauts de nos soldats, surtout celles de nos
paysans auxiliaires, je les dplore; mais d'une part, ce sont des
reprsailles; de l'autre, tu dois savoir que des soldats qui agissent
isolment sont ordinairement plus inhumains que lorsqu'ils combattent
par troupes. Si les panthres pouvaient aller par bandes, elles
deviendraient moins cruelles. Les Gallas ont quelques belles qualits
sans doute, mais ils ne les mettent en exercice qu'entre eux; dans leurs
relations avec nous, ils deviennent mauvais, et nous ne pouvons les
atteindre qu'en agissant comme eux. Pse un peu toutes ces
circonstances, et avec le temps, ton opinion se modifiera, j'en suis
sr.

Un soir, rentrant fort tard, par une obscurit profonde, je trbuchai
contre un homme couch auprs des restes du feu allum, suivant l'usage,
devant ma tente. Les hommes de garde endormis furent sur pied 
l'instant; on apporta une torche, et nous vmes un Galla, presque nu,
qui s'tait gliss parmi les dormeurs. Outre deux blessures, le
malheureux avait subi l'viration. Je lui fis donner une boisson
compose de miel et de graine de lin, et on l'tendit sur un lit
d'herbes sches,  ct d'un bon feu. Le lendemain, il me fit par
interprte le rcit suivant:

--Je suis matre de maison; j'ai pous une fille de bon lieu, et j'ai
deux enfants. Ayant conduit mon btail dans un district voisin, je
revenais pour prendre ma famille, lorsque je fus surpris et mutil par
vos soldats. Ma femme avec mes enfants a t entrane par vos hommes,
mon frre bless et emmen galement, et nos maisons sont incendies. Me
trouvant seul au milieu de ruines, expos aux oiseaux de proie
qu'allchaient mes blessures, je me suis tran du ct o ma famille
avait disparu. Les hynes sont venues avec la nuit, et je me suis
rfugi dans votre camp. C'est le Matre du ciel bleu qui m'a conduit,
puisque je n'ai plus ni soif, ni froid, et que j'ai un lit entre mon
corps et la terre. Tu dois tre un homme puissant, car ta tente est
voisine de celle de Zaoud Guoscho; achve donc ce que tu as commenc,
fais-moi rendre ma femme, mes fils et mon frre; que je les voie en
mourant.

Le Prince voulut bien consentir  ma demande. Des prisonnires nous
firent dcouvrir la femme du Galla, qui, aprs avoir longtemps parcouru
le camp avec un huissier du Prince, revint accompagne de son beau-frre
et de deux enfants, un gentil garon d'une dizaine d'annes, et un autre
de deux ou trois ans, qu'elle portait  chevauchons sur sa hanche. Toute
la vie du bless sembla remonter dans son regard. J'annonai  ces
infortuns que devant nous mettre en marche le jour suivant, j'allais,
afin de les soustraire aux violences de nos tranards, les faire
escorter jusqu' une certaine distance d'o ils pourraient rejoindre
leurs compatriotes. Le bless demanda alors instamment  devenir mon
fils adoptif, et mes gens m'engagrent tant  satisfaire  ce voeu d'un
moribond, que je m'y rendis.

L'adoption, usage emprunt aux thiopiens par la plupart des peuples qui
les environnent, se pratique de la faon suivante: celui ou celle qui
adopte prsente le sein aux lvres de l'adopt, qui s'engage par serment
 se conduire comme un fils. Dans quelques endroits, selon les
circonstances, l'adoptant prsente le sein et le pouce, ou, comme chez
les Gallas, le pouce seulement. Cette parent conventionnelle, reconnue
du reste par les us et coutumes, entrane parfois, comme toutes choses,
des consquences abusives, mais elle produit souvent aussi les effets
les plus salutaires.

En partant, le bless me dit:

--Tu m'as trouv dchu, car je ne suis plus rien; mais je vaux quelque
chose par mes parents; on compte parmi eux de vritables fils d'hommes,
dont le bon vouloir est recherch. Tu m'as recueilli et tu as fait
rentrer en moi mon me, en me disant: Voil ta femme, tes enfants, ton
frre; je te les donne. Tu es, dit-on, d'un pays bien loign du Gojam,
et tu marches devant toi  travers le monde; peut-tre viendras-tu un
jour chez nous. Si je vis, je te donnerai un cheval, des btes grasses,
du miel parfum; mes parents et tous mes voisins t'accueilleront comme
un des ntres, car tous dans nos pays apprendront ta conduite envers
moi. Si je suis revtu de _la toge qui ne s'use pas_ (la terre), mes
fils reconnatront ma dette. Quoi qu'il arrive, que le bien que tu nous
fais retombe sur toi comme une pluie!

La femme, qui tait jolie, ajouta:

--Sois protg de Dieu, pour m'avoir rendu mes enfants, mon mari, mon
pays et mon protecteur naturel, dit-elle navement en dsignant son
beau-frre.

J'appris  cette occasion que, comme chez les Hbreux, la loi du Lvirat
tait en pleine vigueur parmi les Gallas, et que la femme du bless
tait dsormais considre comme veuve.

Pendant trois semaines, nous parcourmes par petites tapes les
wona-deugas du Liben. L'arme allait au pillage: tantt c'taient tous
les soldats, tantt ceux du camp de droite, ou du camp de gauche, ou du
camp de derrire seulement; et quand nous avions puis les ressources
dans un rayon de quelques milles, nous portions nos tentes plus loin.
Peu aprs le dpart de l'avant-garde, les batteries des timbales
annonaient que le Dedjazmatch se mettait en marche;  ce signal,
l'arme s'branlait en tumulte et vacuait rapidement le camp;
cavaliers, fantassins, fusiliers, femmes, pages, btes de charge,
porteurs de civires, fourmillaient sans ordre le long de la route;
l'arrire-garde poussait les tranards. Un passage difficile se
prsentait-il, on mettait des heures entires  le franchir, au milieu
d'accidents et de rixes de toutes natures; ces jours l, l'arrire-garde
n'arrivait au camp qu' la tombe de la nuit.  tel ou tel de ces
passages, cinq cents Gallas, bien conduits, eussent pu amener notre
droute complte. La confiance tait telle que, malgr la dfense du
Prince, de petites bandes s'engageaient imprudemment dans le pays sur
les flancs de l'arme en marche, et que des maraudeurs se dtachaient
vers quelque point suppos inexplor; les Gallas les enlevaient
quelquefois, comme aussi quelques tranards. De pareils actes
d'indiscipline nous firent prouver trois ou quatre fois des pertes
sensibles; nanmoins, la moyenne ne dpassait gure une vingtaine
d'hommes par jour; l'ennemi en perdait un nombre bien plus grand.

Nous montmes sur le deuga du Liben, et nous campmes dans des plaines
boises o les Gallas nous inquitrent beaucoup. De jour, ils
attaquaient de tous cts nos soldats au pillage, et, la nuit, malgr
les grands abattis d'arbres dont nous entourions notre camp, ils nous
assaillaient de projectiles sur plusieurs points de notre primtre et
tuaient ainsi des hommes endormis, des femmes, des pages, des chevaux ou
des mules. Un soir, ces attaques plus multiples et plus vives nous
tinrent en veil; il pouvait tre onze heures, la lune tait pleine et
nos hommes escarmouchaient en dehors de nos dfenses; mais la lune se
voilant subitement, ils rentrrent de peur d'tre enlevs, car le haut
Liben est rput pour le nombre et l'adresse de ses cavaliers. Un Galla
s'approcha de nos dfenses, et, d'une voix sonore, demanda  tre
cout:

-- fils de Zaoud!  Guoscho! tu comprends notre langue, dit-il.
Pourquoi viens-tu dans le pays des paisibles Gallas? Pourquoi aiguiser
sur nous tes sabres et tes javelines? pourquoi faire tonner tes
carabines? Le pre du ciel lui-mme ne fait pas autant de bruit que toi.
Si nos compatriotes des frontires t'ont offens, pourquoi te venger sur
nous? Pourquoi quitter tes demeures en pierre, bien assises, pour
promener jusqu'ici tes maisons de toile, incendier, dvaster notre pays,
entraner nos femmes, affamer nos bestiaux et pousser nos hommes au
dsespoir? Souviens-toi du sang de Zaoud. Si tu ne crains pas que nous
dtruisions ton pays, crains Dieu; n'as-tu rien  lui demander? Comme tu
couteras ma prire, il coutera les tiennes. Rends-moi mon pre fait
prisonnier aujourd'hui; il ne peut payer ranon, il est vieux, il n'a
que ses fils pour tout bien, et nous ne possdons que nos femmes, nos
enfants, nos boucliers et quelques bestiaux  peine suffisants pour nous
nourrir, tandis que tes soldats  toi gorgent tout un troupeau pour
choisir une bouche de viande  leur got, laissant le reste aux
vautours et aux hynes.  fils de Zaoud! renvoie-nous un vieillard qui
n'a de valeur que pour ses enfants!

C'tait beau de voir, au milieu de la nuit, nos soldats debout, en
armes, clairs par les flammes dansantes du bivac, suivant
attentivement la voix vibrante de cet trange harangueur. On lui cria
d'attendre. Avant qu'il et achev, un vieillard d'apparence chtive se
prsenta en disant:

-- Guoscho! c'est moi qui suis le pre.

Le Prince le questionnait, lorsque soudain la lune reparaissant, le
harangueur poussa un hurlement de guerre qu'il termina par un
ricanement, et nous entendmes le bruissement des branches qu'il
froissait dans sa fuite.  distance, il nous cria:

--Tratres Gojamites! vos carabines attendaient la lune, n'est-ce pas?
Gardez le vieillard: faites-en ce que vous voudrez; mais il ne vous
servira pas d'appeau. Venez donc un peu ici, javeline  javeline.

Le Prince fit sortir une troupe avec un homme criant dans la langue des
Gallas:

--Assurance! voici le prisonnier.

Celui-ci criait galement, mais en vain. Ils furent assaillis par des
projectiles, et, malheureusement, trois ou quatre des ntres rentrrent
blesss. Le pauvre vieillard tremblait en reparaissant devant le Prince,
qui lui dit:

--Nous valons mieux que vous autres; va-t'en, si tu veux.

Le vieillard se prosterna; puis, s'arrtant un instant  l'issue du camp
pour s'annoncer  ses compatriotes, il disparut dans les fourrs.
L'ennemi nous cria:

-- la bonne heure! Maintenant reprenons la grande affaire.

Et quelques javelots vinrent de loin se ficher entre nos huttes, mais ce
fut la fin des hostilits pour cette nuit-l.

La richesse du deuga du Liben, comme celle de presque tous les deugas
thiopiens, consistait en btail, en chevaux et en objets de valeur
faciles  soustraire  nos recherches. Ayant envoy leurs femmes et
leurs troupeaux dans les kouallas  l'Ouest, les habitants, cavaliers
habiles et belliqueux, avaient pris tout d'abord l'ascendant sur les
ntres, dont les chevaux du reste manquaient de nourriture suffisante.
Nos fantassins rondeliers, mme nos fusiliers n'osaient gure
escarmoucher en plaine, de peur d'tre enlevs par l'ennemi; enfin, nos
nuits taient si peu tranquilles, qu'on rsolut de retourner vers
l'Abbae, en parcourant les wona-deugas et les kouallas, o nous
devions trouver en abondance des grains dont nous manquions, des
troupeaux, et o notre nombreuse infanterie pourrait reprendre tous ses
avantages.

L'aspect du pays que nous avions parcouru depuis l'Abbae tait fort
beau. Les Gallas, pasteurs  l'origine, se proccupent encore avec
prdilection du soin de leurs troupeaux; c'est en les poussant devant
eux qu'ils ont march  la conqute des terres qu'ils possdent, et o
ils se sont tablis d'une faon conforme  leur occupation favorite. Au
lieu d'tre runies en villages ou en hameaux, leurs maisons sont
parpilles au milieu de leurs champs et de leurs prairies, et
ressemblent mme  leurs anciennes tentes rondes qu'ils auraient
recouvertes en chaume.  moins d'invasion exceptionnelle comme la ntre,
ils n'ont jamais  souffrir du passage des armes et des dvastations
qui en sont la suite. Aucun ennemi ne venant brancher ou abattre les
arbres qu'ils aiment tant  planter auprs de leurs habitations, la
verdure et l'ombre rjouissent partout les yeux et donnent au paysage
une richesse et une varit qui en font comme un jardin sans bornes. Le
climat sain, gal et tempr, la fertilit du sol, la beaut des
habitants, la scurit dans laquelle leurs demeures semblent assises,
font rver de s'arrter en si beau pays. Souvent, durant nos marches, on
voyait un soldat fatigu quitter son rang, s'affaisser jusqu' terre en
glissant le long de la hampe de sa javeline et dire, en contemplant le
site:

--Hein, vous autres! quel dommage que cette terre ne soit pas
chrtienne! comme on y attendrait bien la fin de ses jours!

Nous apprmes par des prisonniers que les Gallas du deuga, supposant que
nous prolongerions notre sjour chez eux, avaient convoqu leurs
compatriotes des districts loigns, pour nous attaquer le lendemain
avec des forces considrables, consistant surtout en cavalerie. Le
Dedjazmatch transporta immdiatement son camp sur un premier versant de
la descente de wona-deuga, o le terrain troit, courant entre un
immense ravin, presque  pic, d'une longueur d'environ cinq milles, et
la berge du deuga, haute d'environ huit cents mtres, nous mettaient 
l'abri de la cavalerie ennemie. Le soir, il prvint par ban l'arme de
se tenir prte  se remettre en marche au petit jour.

Ds que notre arrire-garde vacuait nos campements, les Gallas, qui
nous piaient toujours, y entraient par petits groupes. J'prouvai le
dsir d'en profiter pour les voir de plus prs. Comme d'habitude, le
Prince, en sortant  mule de sa tente, me donna le bonjour et m'invita
du geste  le suivre. Mais je le laissai partir. L'arme s'coula, et
pour me soustraire aux perquisitions que l'arrire-garde faisait dans le
camp avant de le quitter, je me retirai derrire un grand rocher avec
quatre de mes hommes: l'un conduisait mon cheval, plus embarrassant
qu'utile; l'autre portait ma carabine; le troisime, mon bouclier et ma
javeline; mon drogman, un peu  contre-coeur, faisait le quatrime. Aux
timbales, aux trompettes, aux fltes, aux cris,  tout le vacarme de
l'vacuation, succda un lourd silence, interrompu seulement par les
oiseaux encore mal rassurs, qui, d'intervalle en intervalle,
s'encourageaient timidement  reprendre leurs chants du matin. Quoique
nous ne pussions rien dcouvrir, un instinct, qui depuis m'a souvent
servi dans des circonstances analogues, m'avertissait que le terrain
devenait de plus en plus hostile. Soudain, nous entendmes le cri galla:
_Hallelle! hallelle!_ signifiant: Frappe! tue! et nous vmes trois
hommes fuyant entre les huttes et serrs de prs par douze ou quatorze
Gallas. Au mme instant sortirent d'une embuscade des cavaliers qu'
leurs housses rouges nous reconnmes pour des ntres.  leur vue, les
Gallas se dtournrent pour gagner le grand ravin. Nous essaymes les
uns et les autres de leur couper la retraite, mais ils avaient trop
d'avance. Arriv un des premiers sur le bord, je pus les voir dvaler en
bondissant, comme des chamois sur les blocs bouls qui hrissaient la
berge; ils s'arrtrent  une porte de fusil et nous crirent des
injures.

Nos gens de l'embuscade nous rejoignirent. C'tait un chalaka ou chef de
millier nomm Beutto qui, avec une vingtaine de cavaliers, avait voulu,
courir aventure; il me sauta au cou en riant aux clats et me reprocha
de ne lui avoir pas communiqu mon dessein.

Des trois hommes poursuivis par les Gallas, l'un mortellement bless au
mollet, et un autre le ventre ouvert, gisaient  terre; le troisime
avait eu le bonheur d'chapper  plusieurs javelines qu'on lui avait
lances, et qui, fiches dans le sol de distance en distance,
jalonnaient la ligne en zig-zag qu'il avait suivie dans sa fuite. Un
quatrime, que nous n'avions point vu, tait sans vie et affreusement
mutil  ct d'un feu sur lequel fumaient des grillades. Les deux
blesss nous suppliaient de ne point les abandonner; mais notre position
s'aggravait d'instant en instant. Les Gallas surgissaient dj en nombre
sur les crtes du deuga dominant la droite de notre route vers l'arme;
ils pouvaient nous compter; notre arrire-garde devait tre loin, et
pour la rejoindre, nous avions  suivre un terrain buissonneux,
favorable aux surprises. Le soldat bless au mollet cessa brusquement
ses supplications, roidit ses membres et expira. L'autre criait:

-- fils d'hommes, au nom de la Vierge, ne me laissez pas ici; en moi
vous rachterez vos mes; saint Georges veillera sur vous jusqu'au camp!

Un d'entre nous fit observer que ce serait une belle prouesse que
d'empcher l'ennemi de mutiler le mort et d'achever le bless; et vite,
de sa ceinture, on lui fit un bandage pour contenir ses entrailles, puis
on l'attacha en selle; le corps de son compagnon fut mis en travers sur
un autre cheval. Mais cela nous avait fait perdre quelques minutes.

Nous partmes, en appuyant notre gauche le long du ravin. Ma carabine et
celle d'un de nos compagnons, nomm Abba-Boulla, tant les seules armes
 feu de notre troupe; on nous mit en tte, comptant sur l'effet que
produirait la vue de ces armes. Beutto, avec sept ou huit cavaliers,
ferma la marche.

Bientt parurent des Gallas se glissant derrire les broussailles sur
notre droite, pour nous intercepter le passage; nous les gagnmes de
vitesse, et ils disparurent sous bois. Nous profitmes d'un bas-fond
pour coucher furtivement dans le lit d'un torrent, et sous des dtritus
d'arbres, le cadavre de notre compagnon. Nos prudents ennemis, que nous
dclaient parfois les accidents du terrain ou le bruit des cailloux
roulant sous leurs pas, nous suivaient toujours, mais nous leur
chappions. Abba-Boulla, du haut de son grand cheval blanc, ne cessait
de braquer vers les points suspects sa carabine qu'il agitait comme un
tlgraphe. Notre chance, si heureuse jusque-l, nous donna l'espoir de
rejoindre les ntres. Chemin faisant, le bless nous expliqua sa
msaventure. Le dsir de tuer un Galla l'avait port  s'embusquer dans
le camp avec trois de ses camarades; mais la vue d'un boeuf gorg, dont
la belle viande tait presque intacte, les ayant mis en apptit, ils
s'oublirent au point d'en faire des grillades qu'ils mangeaient autour
du feu, lorsqu'un javelot, en venant se ficher dans la poitrine de l'un
d'eux, fit dtaler les trois autres.

Ayant enfin tourn le ravin, nous arrivmes  un endroit o
l'arrire-garde venait d'avoir affaire avec des Gallas embusqus dans
des grottes. Un jeune soldat gojamite, couch parmi sept ou huit morts,
se souleva sur son bouclier, nous regarda silencieusement d'abord, puis
nous dit:

-- frres, soyez les bienvenus. Relevez-moi.

Son calme, et la mle lgance de sa pose me rappelrent ces gladiateurs
des arnes romaines, qui s'tudiaient  mourir de faon  mler les
applaudissements du cirque aux angoisses de leur agonie.  l'assaut
d'une des grottes, une grosse pierre pousse par les Gallas lui avait
bris la jambe et l'avait envoy rouler jusqu'au lieu o il tait. Un
des ntres le mit sur son cheval.

Cependant une troupe d'une vingtaine de Gallas se dmasqua rsolument et
marcha sur nous. Le terrain tant trop mauvais pour les chevaux, nous
les laissmes avec les blesss au pied d'un rocher, et nous prmes
l'offensive avec une dcision qui dcontenana l'ennemi. La droute
commence par les yeux, a dit Tacite. Les Gallas furent culbuts, ils
eurent deux hommes tus et plusieurs blesss. Le brave Beutto nous cria
de mnager le terrain, et nous empcha de cder  l'attraction de
l'ennemi, dont la tactique tait de nous loigner de nos montures. Plus
loin, une charge imprvue, excute par Beutto et quelques cavaliers,
cota encore  l'ennemi deux hommes et un cheval. Nous approchions de
notre camp. Bientt des femmes, occupes  ramasser du bois, jetrent
l'alarme, et nos maladroits ennemis, en voyant des cavaliers et des
fantassins accourir  notre secours, disparurent une dernire fois.

 peine rentr dans ma tente, le Dedjazmatch m'envoya souhaiter la
bienvenue; il m'avait fait chercher partout pour le djeuner; ma part
tait rserve, et il voulut que je la prisse devant lui.

--Si tu m'eusses consult, seigneur maraudeur, me dit-il, je t'eusse
donn une compagnie de fusiliers, et tu eusses pu joncher d'ennemis ta
promenade.

Apprenant que le Chalaka Beutto tait avec moi, il le fit mander.
Celui-ci, pour excuser son acte d'indiscipline, insista sur la
concidence fortuite qui l'avait heureusement mis  mme de me ramener
au camp. Le Prince se fit rendre un compte dtaill de notre matine.
Les familiers forcrent l'entre; on fit venir de l'hydromel, les
trouvres accoururent, et l'on se mit gament  boire jusqu'au repas du
soir.

J'avais obi un peu tourdiment au dsir de voir par moi-mme ce qu'on
me racontait des Gallas guerroyant en enfants perdus. Notre campagne
tirait  sa fin, les occasions allaient manquer, et j'avais cru pouvoir
sortir un instant de la scurit qui m'enveloppait auprs du Prince,
pour y rentrer sitt ma curiosit satisfaite. Mais aucun passage troit
n'ayant entrav sa route, l'arme, ce jour-l, avait fait son tape bien
plus promptement que d'habitude, ce qui nous avait empchs de rejoindre
l'arrire-garde, quoique pendant plus de quatre heures nous eussions
acclr le pas. Les moeurs militaires indignes tolrent des escapades
de ce genre; mais si, d'une part, elles dnotent un esprit d'aventure
qui ne dplait pas aux thiopiens, de l'autre, elles leur paraissent peu
compatibles avec un rang de quelque importance; aussi le Chalaka Beutto,
un des familiers du Prince, regard comme destin  un avenir brillant,
crut-il devoir s'en justifier comme d'une dernire folie de jeunesse. Ce
qui d'ailleurs nous excusait le mieux tait notre heureuse chance
d'avoir recueilli deux blesss abandonns par l'arrire-garde.

Quelques annes aprs, l'arme traversait une rivire dont le gu tait
dangereux, et j'tais en aval avec une troupe de nageurs pour venir en
aide aux hommes que le courant entranait. Parmi ceux qu'on retira de
l'eau, il s'en trouva un ayant sur l'abdomen une large cicatrice, et mes
gens lui ayant demand  quelle affaire il avait reu cette blessure:

--En Liben, dit-il; votre matre tait encore parmi mes sauveurs, et je
dsire le remercier cette fois.

En deux mots, il raconta aux assistants  quel heureux hasard il devait
d'avoir chapp aux Gallas; puis il vint me saluer et s'en alla.

L'arme marcha encore deux jours, de faon  faire croire  l'ennemi que
nous allions repasser l'Abbae; mais, faisant volte-face, nous
remontmes sur un wona-deuga, dans l'espoir que les habitants, nous
ayant vus descendre vers l'Abbae, auraient ramen leurs troupeaux, qu'
notre premire approche ils avaient mis en sret dans un quartier
loign. Notre stratagme ne nous russit qu'imparfaitement.

Non loin de l, se trouvait un monument monolithe, clbre par la
vnration dont il tait l'objet chez les Gallas. Les traditions
gojamites l'attribuaient au conqurant Ahmed Gragne. Selon les unes,
Gragne poursuivant les dbris de l'arme impriale jusqu'en Liben, pays
alors chrtien, qui faisait partie du Grand Damote, aprs avoir fait
incendier les glises, dressa ce menhir ou pierre fiche, pour indiquer
le _kibleh_ ou direction de la Mecque; selon d'autres, il la planta
comme borne d'une de ses courses victorieuses; selon d'autres enfin,
c'tait une pierre tumulaire marquant le lieu o un de ses favoris tait
tomb en combattant. Ces traditions s'taient converties chez les Gallas
en superstitions grossires qui les portaient  vnrer cette pierre, 
lui faire,  certaines poques de l'anne, des onctions de beurre, de
graisse et de parfums, et  y accomplir des tauroboles et mme, dit-on,
des sacrifices humains. Le Dedjazmatch crut de son devoir de chrtien de
dtruire ce monument d'idoltrie; sa vanit se trouvait d'ailleurs
flatte de l'ide d'effacer les traces du conqurant musulman. Laissant
l'arme au camp sous le commandement du chef d'avant-garde, il partit 
la pointe du jour, avec huit  neuf cents cavaliers d'lite, et aprs
environ trois heures de marche, nous atteignmes le monolithe.

Ce monolithe, haut de prs de deux mtres, tait dress au sommet d'une
petite butte. L'aspect des terrains environnants donnait  supposer
qu'il avait d tre apport de loin. Sa forme un peu en pointe tait
celle d'une pierre druidique; des amulettes, des onctions de beurre, des
pritoines d'animaux et des parfums couvraient sa partie suprieure; des
fils votifs de diffrentes couleurs entouraient sa base, o l'on voyait
l'usure produite par les armes que les Gallas y aiguisaient afin de les
rendre victorieuses.

--Qui m'aime fasse comme moi! dit le Prince, en jetant quelques
broutilles contre l'idole. Et grce  l'empressement de chacun, elle
disparut sous un norme bcher. Bientt l'intensit des flammes fora
notre cercle  s'largir. Nous esprions que la pierre claterait; mais
lorsque le combustible se fut affaiss en cendres, elle reparut dans son
intgrit. On dispersa le feu. Plusieurs hommes chargrent  bras un
tronc d'arbre, et, balanant leurs efforts, donnrent  plusieurs
reprises de ce blier improvis; mais elle resta encore inbranle. Les
superstitions des assistants s'veillaient, lorsqu'un homme vigoureux,
en ruant une lourde pierre, fit enfin sauter un clat du sommet. On
poussa des hourras.

--Trs-bien! dit le Prince, mais cela ne suffit pas; duss-je venir
camper ici, il faut que je la dtruise.

Au moyen de forts _enkasss_, espce d'pieux, on la dchaussa 
grand'peine, sa partie enfouie tant la plus longue et la plus grosse;
on la fit basculer sur un lit de bois sec, on l'entoura encore de
combustible, et aprs qu'elle eut t maintenue longtemps encore dans un
immense brasier, elle finit par se fendiller de toutes parts. On la
brisa; et, jaloux de complter l'oeuvre de destruction, on combla sa
large alvole et l'on dispersa au loin les fragments de ce monument
d'idoltrie.

Mais les proccupations du Prince et des chefs taient dj tournes
d'un autre ct; on apercevait  l'horizon des bandes noires glissant
dans la direction de notre camp. Pendant les quelques heures que nous
venions de passer au mme endroit, les Gallas, qui, le matin, n'avaient
fait qu'apparatre  distance par petits pelotons, rassemblaient leur
cavalerie pour intercepter notre retour.

Except sur quelques points, le terrain  parcourir tait plat; nos neuf
cents cavaliers ne redoutaient pour eux-mmes aucune rencontre, mais nos
gens  pied allaient entraver leurs volutions. Lorsque le Dedjazmatch
ne prenait pour escorte que de la cavalerie, il arrivait ordinairement
que, malgr ses ordres, des fantassins, dans l'espoir d'avoir  se
signaler sous ses yeux, suivaient  leurs risques et prils les
mouvements rapides de l'escorte; de plus, pour mnager leurs chevaux de
combat, beaucoup de cavaliers les faisaient conduire  la main par leurs
palefreniers ou leurs servants d'armes  pied; ce qui fit qu'en cette
circonstance, tant partis le matin, imparfaitement renseigns, et
croyant n'avoir  faire qu'une petite course avant le djeuner, nous
nous trouvions  plusieurs lieues de notre camp, avec plus de quatre
cents fantassins  protger en plaine contre la cavalerie ennemie.

On s'tait bien aperu du danger qui grandissait autour de nous, mais en
vritable soldat chacun avait dissimul cette proccupation: les chefs
se plaisantaient sur leur gaucherie  manier l'enkass ou  faire du
bois; les soldats se livraient  mille espigleries. On avait ri et jou
comme des enfants. Notre besogne termine, le silence se fit subitement.
Le Prince except, chacun quitta sa toge, s'alestit, s'assura de ses
armes, du harnais de son cheval, et nous partmes: deux cents cavaliers
environ en avant-garde, les pitons, nos trente fusiliers et les hommes
 mule au centre; le Prince  l'arrire-garde; chaque corps tant 
environ cent mtres l'un de l'autre. Nos fantassins prirent le pas
gymnastique, et bientt les cavaliers ennemis, qu'on estima  plus de
deux mille, nous envelopprent en fer  cheval. Je fus frapp de
l'entente avec laquelle nos gens, sans ordres donns, rpondirent 
cette manoeuvre. Nos trois corps serrrent les distances; claireurs,
flanqueurs, escarmoucheurs, relais, se dtachrent simultanment et
prirent l'offensive sur tous les points. Les Gallas essayrent d'arrter
l'avant-garde, et la dcision qu'ils mirent  la charger nous donna lieu
un instant d'apprhender que la mle ne s'engaget. Mais des
contre-attaques habilement faites par nos flanqueurs maintinrent le
combat d'escarmouches; et sans dvier de notre route, nous continumes 
avancer rapidement, combattant toujours de faon  refuser le combat sur
place. Le Prince, sachant combien les Gallas redoutent les armes  feu,
mais s'enhardissent aprs une dcharge inefficace, dfendit aux
fusiliers de tirer sans son ordre. Il est  croire que la prsence de
ces fusiliers prserva notre centre, car les ennemis l'ayant charg en
force une fois dans l'intention de nous couper, s'en dtournrent 
porte de traits et ne s'attaqurent plus qu' l'avant ou 
l'arrire-garde. Le terrain devenait-il mauvais, ils nous prcdaient 
droite et  gauche et nous attendaient plus loin. Nous fmes ainsi
retraite, au milieu d'attaques, de contre-attaques, de feintes, de ruses
et de surprises rciproques, chaque accident de terrain donnant lieu 
des manoeuvres d'une physionomie nouvelle. Aprs des tentatives
infructueuses contre l'avant-garde, l'ennemi essaya d'entamer
l'arrire-garde, en la chargeant obliquement des deux cts  la fois.
Jusque l, le Dedjazmatch tait rest  mule; il monta  cheval, quitta
sa toge, et, le front haut, bouclier et javeline en mains avec une
trentaine de cavaliers, il se porta en premire ligne sur les points les
plus menacs. Son calme, ses allures fires et rsolues suffisaient 
faire reconnatre en lui le chef princier de tous ces combats qui
tourbillonnaient dans la plaine; ses grands yeux taient fixes, sa lvre
frissonnante souriait de ce sourire particulier  l'homme nergique qui
s'anime tout en mprisant le pril. Deux ou trois fois, passant  ct
de nos fantassins, il leur cria:

--Bon pas et courage! nous ne vous laisserons pas ici.

Nos escarmoucheurs se multipliaient pour refuser  l'ennemi toute prise
srieuse. Parfois, une troupe compacte de trente  quarante Gallas
s'lanait pour couper un peloton de six  huit cavaliers; un parti des
ntres s'lanait au secours; l'ennemi se drobait en demi-cercle,
fuyait pench sur ses chevaux et se couvrant de ses boucliers; un autre
parti ennemi contre-attaquait; les ntres voltaient, fuyaient vers nous,
taient secourus, et, lorsque des jouteurs de l'un ou de l'autre parti
chappaient  grand'peine, de toutes parts on applaudissait par des
hourras. Il tait beau de voir, autour de cette petite troupe de
fantassins, les cavaliers Gallas et Gojamites fourmillant dans la
plaine, s'pier, s'interpeller, se charger, se fuir, s'entremler et se
disjoindre au galop furieux de leurs chevaux; et les courbes gracieuses
que les javelines dcrivaient dans l'air, et le bruit sourd des
boucliers qu'elles dchiraient; les thmes de guerre, les cris, les
injures, les hourras, et la fougue intelligente des chevaux, qui, les
crins au vent, les naseaux bas, passaient et repassaient, en faisant
rsonner le sol. Par moments, on et dit de gais carrousels en l'honneur
du Prince. Une exprience savante prsidait  tous ces mouvements, si
dsordonns en apparence.

Nous arrivmes enfin prs d'un bois qui devait nous mettre  couvert
pendant plus d'un kilomtre. Un grand nombre d'ennemis prirent les
devants pour nous en disputer l'entre. Nos fantassins s'avancrent
rsolument avec la cavalerie aux ailes; nos fusiliers firent leur
premire dcharge, et, quoiqu'elle ft peu efficace, les Gallas se
drobrent  droite et  gauche, et  l'ore du bois, nous fmes une
halte dont nos chevaux et surtout nos pitons avaient grand besoin. Peu
aprs, nous traversions une novale hrisse de souches frachement
coupes qui foraient nos chevaux  changer de pied  tous moments. Une
pese ingale sur les triers fit tourner ma selle; je roulai  terre;
mon cheval s'chappa du ct de l'ennemi, vita d'abord la chasse que
lui donnrent Gallas et Gojamites et fut repris par un des ntres. Un
groupe de cavaliers tait venu m'entourer ds l'instant de ma chute,
d'autant plus intempestive, que le dsir de me protger pouvait amener
le combat sur place. Peu aprs cet incident, nous arrivmes en vue de
notre camp tabli sur des collines. Les Gallas, nous ayant harcels
encore un peu, s'arrtrent et nous donnrent l'adieu, en poussant des
cris, mls d'injures et d'loges. La nuit tombait lorsque nous
rentrmes. Les chefs taient tout glorieux d'avoir dtruit du mme coup
une idole paenne et un monument de la conqute musulmane, et de ramener
tous nos pitons, aprs avoir djou en plaine les efforts de plus de
2,000 cavaliers ennemis. Chacun tait d'autant plus satisfait, que si
les Gallas eussent russi  engager le combat sur place, pas un de nous
probablement n'et rejoint l'arme.

Il semblera peut-tre, vu notre infriorit numrique et les conditions
dfavorables dans lesquelles nous emes  oprer, que c'est grce au
manque de dcision de nos adversaires que nous avons pu excuter notre
retraite. Il n'en est rien cependant. En thiopie, dans presque toute
l'Afrique, en Arabie et dans la plupart des contres d'Asie, prvaut le
principe instinctif, que toute impulsion violente s'usant d'elle-mme,
il faut attendre, pour la combattre, que sa force initiale soit
affaiblie. C'est ce mme principe appliqu  la conduite des affaires,
qui donne aux diplomates de ces pays une supriorit mise trop souvent
au service de mauvaises causes. Quoique les thiopiens, en grande
majorit, n'emploient que l'arme blanche, il est rare qu'ils rpondent 
une attaque de faon  s'entrechoquer du premier coup. Le combat dbute,
en gnral, par un change plus ou moins rpt d'attaques, de retraites
et de retours offensifs; et ces prliminaires amnent le combat de pied
ferme ou la mle, selon les conditions de terrain ou les causes morales
qui jaillissent du conflit mme. Il peut arriver que ces volutions
prliminaires ayant caus des pertes sensibles, les partis se sparent
sans en venir  une mle; comme encore la victoire peut ds ce moment
se dcider si l'un des deux dcle, par un flottement ou d'autres
signes, la perte de son assurance. En ce cas, il ne tardera pas  tre
rompu et morcel,  moins que ses champions d'lite ne lui redonnent
l'ascendant par quelque initiative nergique. Ces moments de crise sont
ceux qui fournissent le plus  la verve des trouvres, et c'est  en
profiter que vise l'ambition des plus intrpides. Quoiqu'il n'y ait pas
de commandements, attaques et retraites se font avec ensemble, au pas de
course et sur une ou plusieurs lignes de profondeur; elles sont
inspires par le dsir de prendre ou de refuser tel ou tel avantage de
terrain, de position, par celui de couvrir un bless, de relever un
cadavre ou par d'autres motifs analogues. Le combat singulier dbute de
la mme faon, seulement, comme les adversaires n'ont  se proccuper
que de leur propre personne, leurs volutions se succdent plus
rapidement et donnent lieu  une escrime, o l'agilit, l'adresse et
surtout la puissance des poumons ont souvent plus de part que le
courage. Deux troupes de fantassins rondeliers s'avancent l'une vers
l'autre.  partir de quinze  dix-huit mtres, moyenne du jet efficace
de la javeline pour les fantassins, elles commencent  darder quelques
traits; les plus hardis, tenant la javeline par le talon, s'abordent,
s'attaquent  coup d'estoc, et quelquefois avant mme qu'un seul homme
tombe, une des troupes bat en retraite devant l'ennemi, qui la poursuit
de prs, saisissant les occasions de frapper; puis soudain elle fait
volte-face et prend l'offensive; et les rles s'changent ainsi
successivement, jusqu' ce que la mle s'engage, soit par l'effet de
l'entranement de ceux qui poursuivent, soit, ce qui est plus frquent,
parce que ceux qui cdent le terrain, esprant dsordonner leurs
adversaires, font volte-face subitement et de faon  la rendre
invitable. Les fantassins Gojamites sont bien plus habiles que les
Gallas  combattre en troupes de cette faon; et  cause de la vivacit
plus grande de leur caractre et de leurs mouvements, les natifs des
kouallas sont en gnral suprieurs  ceux des deugas. C'est, comme on
le voit, la tactique du combat des Horaces et des Curiaces; aussi,
personne en thiopie ne songerait-il  louer ou  blmer la fuite de
l'Horace vainqueur.

La cavalerie emploie la mme tactique, mais d'une faon plus accentue,
les volutions ayant lieu  fond de train et sur un champ plus tendu.
Les mles sont bien moins frquentes, quoique les corps  corps soient
plus communs, deux partis pouvant s'entremler et se disjoindre presque
aussitt. Quand les cavaliers en viennent aux mains, avant d'tre 
porte de javeline, c'est--dire  environ trente mtres, moyenne du jet
pour les cavaliers, les uns tournent bride et cdent le terrain, en
acclrant l'allure,  mesure que les autres approchent. Ils fuient, le
regard en arrire, comme les fantassins, et le bouclier sur la croupe du
cheval, prts  couvrir leur monture ou leur personne; les bons
cavaliers protgent ainsi jusqu'aux jarrets du cheval; puis  l'instant
opportun, ils reprennent l'offensive comme dans le combat  pied. Le
moment difficile, principalement pour le cavalier, est celui o il faut
volter, soit pour fuir, soit pour prendre l'offensive; dans ce
mouvement, outre qu'il dcouvre sa personne, il prsente la plus grande
surface de son cheval. Si l'un des partis est mieux mont, ou si ses
chevaux sont plus frais, il peut, en donnant la chasse, rompre et
diviser la troupe ennemie. On voit de quelle importance est le cheval
dans ce genre de combat, et l'on comprend pourquoi les cavaliers
thiopiens ont maintenu l'antique usage, rapport dans la Bible,
d'excuter leurs marches  mule ou  bidet, afin de conserver au cheval
de combat toute sa vivacit et sa souplesse. Aussi, tel qui n'a qu'un
cheval ira  pied des journes entires en le conduisant  la main.

En consquence de son armement et de sa manire de combattre, le
fantassin rondelier a peu de chance de russir contre un cavalier,
partout o le terrain laisse au cheval la libert de ses mouvements; et
un corps de plusieurs mille fantassins, dpourvu de fusiliers, se
laissera presque toujours entamer srieusement par quelques centaines de
cavaliers. Nanmoins, la cavalerie donne rarement  fond contre
l'infanterie; elle sert  disperser un corps de fantassins dj en
dsordre,  clairer les marches,  engager le combat; dans les
batailles ranges, on en forme la rserve, on la place aux ailes pour
tourner l'ennemi ou le prendre d'charpe, mais on vite de l'opposer 
une infanterie compacte. De mme que l'infanterie, lorsque deux corps de
cavalerie dpassent quelques centaines d'hommes, ils engagent rarement
une action gnrale; ils prennent position et combattent par
dtachements; et d'habitude, lorsque deux armes de quinze  trente
mille hommes chacune se sont campes en face l'une de l'autre, leur
cavalerie, appuye par des lignes d'escarmoucheurs  pied, tant
rondeliers que fusiliers, combat des heures entires et mme durant
plusieurs jours, pendant que le gros des deux armes reste en bataille.
Les chefs ignorant l'art de manoeuvrer les masses, c'est en dernier
ressort ordinairement qu'ils commettent la victoire aux ventualits qui
rsultent du choc de multitudes; ils essaient de la remporter ou de la
prparer au moins par des combats dont la direction leur chappe moins,
mais qui amnent quelquefois malgr eux l'action gnrale.

Les fusiliers ne combattent gure qu'en tirailleurs, soutenus et
protgs en pays de montagnes par des rondeliers, auxquels, en plaine,
on adjoint de la cavalerie. Cette ncessit provient de l'imperfection
de leur fourniment, de la lenteur qu'ils mettent  recharger leur arme,
et de ce que n'ayant pas de bouclier, ils seraient sans protection
contre les javelines. Ils se dploient en tirailleurs derrire une ligne
de rondeliers et de cavaliers, dont la tactique consiste  aller
attaquer l'ennemi et  le ramener de faon  le mettre  leur porte.
Lorsque sur le lieu du combat, il se trouve un bouquet d'arbres ou un
accident de terrain favorable, les fusiliers s'y postent, et la vise
des combattants tant soit de les dbusquer, soit de les soutenir, ces
points forment le centre de combats souvent longs et acharns.

Les populations chrtiennes de la Haute-thiopie, c'est--dire celles
comprises entre la mer Rouge et l'Abbae  l'Est et  l'Ouest, le Lasta
et l'Idjou au Sud, le Wohni et le Wolkate au Nord, sont redoutes de
tous les peuples voisins, les Turcs excepts. Elles doivent cet
ascendant avant tout peut-tre  ce qui reste de leur organisation
fodale: les terres allodiales dites de bouclier, de javeline ou de
cheval, tant encore en assez grand nombre, les tenanciers de ces
modestes investitures entretiennent encore le sentiment de dignit
martiale, qu'engendre l'habitude de se garder soi-mme, tant la libert
et la responsabilit donnent de la valeur  l'homme et dveloppent les
ressources d'un ordre social mme bien imparfait. De plus, la
configuration accidente de leur pays, dont les deugas, wona-deugas et
kouallas offrent tant de ressources comme positions de dfense,
accoutume les populations  en tirer un certain parti lmentaire et
entretient cet esprit militaire, qui enseigne jusqu'au dernier paysan 
se suffire,  compter sur lui-mme, et le rend apte  passer sans effort
de la vie agricole  celle des camps. Cet tat de choses permet de
runir promptement des armes et de leur faire tenir la campagne pendant
plusieurs mois. C'est ainsi que ces populations ont pu arrter jusqu'
prsent l'invasion des Gallas, qui, par suite de leur organisation
politique et de leurs moeurs plus rpublicaines et patriarcales que
fodales, ne peuvent que difficilement oprer une concentration de
forces de quelque dure.

Quoiqu'ayant conduit des armes de plus de 200,000 hommes, les Atss et
leurs Polmarques semblent n'avoir jamais eu une science militaire plus
avance qu'aujourd'hui. La stratgie, la fortification, la
castramtation sont, comme la tactique,  l'tat d'enfance. Les armes,
dont la marche est ralentie par les femmes et les gens de service
qu'elles tranent  leur suite, ne peuvent gure esprer surprendre par
des mouvements imprvus,  cause de la connaissance que tous ont du
pays, et de la diffusion rapide des nouvelles. Les travaux de
fortification consistent  achever grossirement de rendre dfensibles
les monts-forts, que, grce  l'habitude gologique du pays, on trouve
dans la plupart des provinces. Les chefs de corps dterminent l'assiette
d'un camp d'aprs des considrations plutt politiques que militaires,
et ils ne songent jamais  le fortifier de retranchements. Ils ont bien
entendu parler de travaux analogues, mais ils n'en font aucun cas pour
eux-mmes. Quant  la tactique, les bandes tant organises sur des
bases plutt civiles que militaires, et ne contenant aucune de ces
units divisionnaires qui forment comme des articulations ncessaires
aux manoeuvres, leurs mouvements sont rduits  peu prs aux volutions
que nous avons cites plus haut. Le Polmarque est ordinairement
instruit par ses espions de l'ordre de bataille projet par l'ennemi; de
concert avec ses principaux officiers, il arrte le sien en consquence,
et ordinairement les soldats supplent aux lacunes par des dcisions
qu'ils se communiquent au moyen de passe-paroles. La disposition la plus
commune consiste  mettre en premire ligne les fusiliers et les
escarmoucheurs rondeliers entremls de pelotons de cavalerie; ces
troupes engages, on fait avancer, successivement ou  la fois, des
masses d'infanterie de plusieurs rangs de profondeur et disposes en
trois corps de bataille, pendant que la cavalerie essaie de tourner
l'ennemi. En gnral, le Polmarque se tient au centre, derrire ses
timbaliers qui battent la charge, et contre lesquels se dirige le
principal effort de l'ennemi; derrire le centre, on place ordinairement
des troupes de rserve, prtes  renforcer les lignes qui flchissent.
Quelquefois le Polmarque laisse ses timbales au centre, pour y figurer
sa prsence, et il prend la conduite de cette rserve dont la direction
dcide souvent de la victoire. Quelques Polmarques, dsireux
d'accomplir des prouesses personnelles, donnent la conduite des
diffrents corps  leurs principaux officiers, et, accompagns seulement
de leurs comits ou commensaux intimes, vont combattre  une des ailes.
Mais, durant la bataille, bien qu'il leur soit impossible, quelque poste
qu'ils occupent, d'opposer aux urgences accidentelles une manoeuvre
improvise de quelque importance, chefs et soldats dsapprouvent une
ardeur, qui, tout en tmoignant de l'intrpidit de leur chef, met en
pril sa sret.

La bataille une fois bien engage, les diffrents corps chappent
compltement  la direction des chefs, qui ne combattent plus que pour
leur compte personnel. Sans confiance dans la cohsion de leurs rangs,
les bandes se dsordonnent promptement, et leurs mouvements ne dpendent
plus que de ces vertiges qui sillonnent les amas d'hommes. Aussi les
paniques clatent-elles frquemment au milieu de ces collisions
chaotiques, d'o la victoire surgit presque toujours d'une faon
imprvue.

Deux bandes s'acharneront quelquefois l'une contre l'autre dans une
mle persistante, mais en gnral les batailles sont d'autant moins
longues et sanglantes que les combattants sont plus nombreux. Quant aux
combats entre petites troupes, ils sont quelquefois fort opinitres.
Pendant notre sjour  Goudara, deux bandes de rondeliers, l'une de 163
hommes et l'autre de 206, en vinrent aux mains en Metcha sur une
question de prsance insignifiante. La plus nombreuse fut battue: il
n'en survcut que 38 hommes dont plusieurs blesss; des vainqueurs, il
n'en resta que 76, dont plus de la moiti taient aussi blesss. Le
centenier qui commandait ces derniers fut tu; l'autre centenier
survcut  ses blessures. Les paysans accourus en armes avaient tent
d'arrter le combat; d'un commun accord, les combattants, quoique
infrieurs en nombre, leur avaient couru sus, les avaient disperss,
puis ils avaient recommenc  s'entre-dtruire. Le lendemain, en
relevant les morts, on en trouva qui treignaient encore leur dernier
adversaire. Les vainqueurs attriburent leur victoire et l'acharnement
du combat aux prouesses et surtout  la verve d'un des leurs, trouvre
en rputation. Jamais ses inspirations n'avaient t aussi entranantes,
aussi heureuses; il y mourut; mais jusqu'au dernier soupir, il ne cessa
d'lectriser les deux troupes. Ses camarades taient  jeun depuis la
veille, et quelques-uns se plaignaient d'avoir soif. Voici une des
dernires strophes qu'il leur chanta:

     frres, vous avez faim et soif!  vritables fils de ma mre,
  N'tes-vous pas des oiseaux de proie? Allons, voil les viandes ennemies!
    Et moi, je serai votre cuyer tranchant! en avant!
  Et, si l'hydromel vous manque, je vous donnerai mon sang  boire!

 la suite de combats importants, il est trs-difficile d'arriver  une
apprciation exacte du chiffre des pertes; les indignes se contentent
des termes _peu_ et _beaucoup_.

Une arme, une fois srieusement aux prises, a trs-rarement su se
dgager et oprer sa retraite; toute l'infanterie reste prisonnire; la
cavalerie se retire par petits dtachements et quelquefois par masses.
Les troupes vaincues ne sont pas plutt morceles et prisonnires, que
les vainqueurs se prcipitent au pillage du camp; leur cavalerie ramasse
les pitons en fuite et engage avec les fuyards  cheval des combats qui
font parfois plus de victimes que la bataille mme. Quelque bande de
rondeliers, profitant de la confusion, s'loignera du champ de bataille,
mais ordinairement elle tombe aux mains des paysans, qui ont l'habitude
de garder les passages sur les derrires des armes prtes  en venir
aux mains; nanmoins il chappe toujours des groupes de cavaliers, d'une
dfaite mme complte. Lorsqu'on connat les localits, on peut, avec de
la rsolution et un peu de chance, dcourager les poursuivants et se
dgager des paysans, qui se montrent presque toujours impitoyables. Il
arrive aussi que les prisonniers mal gards se retournent contre leurs
capteurs et ressaisissent la victoire. Enfin, il est ais de se figurer
 combien de pripties donnent lieu deux armes de 30  40,000 hommes
chacune, se dbattant dans un mme hasard. Il est bon d'ajouter que sur
le champ de bataille,  ces moments de crise, durant lesquels
malheureusement les soldats de tout pays peuvent se livrer impunment 
des actes de cruaut gratuite, ces actes sont peu communs parmi les
soldats thiopiens, et les traits de gnrosit fort nombreux. Il est
consolant de voir que ceux-l mme dont la profession est de tuer
l'homme, s'exposent trs-frquemment pour lui sauver la vie. Ils le font
avec simplicit, et ils ont ordinairement cette pudeur virile, qui leur
fait ddaigner, de la part de ceux qu'ils ont sauvs, ces dmonstrations
verbeuses dont le moindre inconvnient est d'user la reconnaissance. Un
mot, un serrement de main, un geste mme leur suffit. D'ailleurs le
sauv d'aujourd'hui peut devenir le sauveur du lendemain.

Les thiopiens attaquent un camp la nuit et de prfrence au point du
jour; mais ces surprises pourraient tre excutes bien plus
frquemment, vu la ngligence avec laquelle les camps sont gards. Quant
aux attaques contre une arme en marche, qui offriraient des chances 
peu prs certaines de russite, elles n'ont lieu que trs-rarement.

Le sige des monts-forts mrite  peine ce nom; on leur donne rarement
l'assaut, et comme les indignes n'ont ni canon, ni machine de guerre,
ils se bornent  des blocus. Ces forteresses sont prises par trahison ou
par coups de mains; elles sont dfendues principalement par des
fusiliers et des blocs de pierre qu'une pousse suffit  faire rouler
sur les sentiers escarps qui y conduisent.

Les fusiliers, malgr la mauvaise qualit de leurs armes et le manque de
discipline, constituent la principale force des armes. Les gyptiens et
les Turcs interdisent l'introduction des armes  feu par le Sennaar et
Moussawa; la contrebande y supple par Moussawa, mais d'une faon
languissante, et les chefs du Tegrae tchent d'en profiter, 
l'exclusion des autres provinces, ce qui fait qu' l'inverse des
chevaux, les armes  feu sont plus rares  mesure qu'on avance  l'Ouest
du Takkaz.  l'poque o je me trouvais dans le pays, les deux armes
les plus nombreuses taient celle du Ras Ali et celle du Dedjadj Oubi.
Ce dernier tenait tout le pays situ entre Gondar et la mer Rouge; on
estimait  seize mille les fusils de son arme, et l'on croyait qu'il en
avait environ douze mille en dpt, tant dans ses monts-forts du Samen,
que dans quelques villes d'asile. Malgr son industrie, il n'avait pas
pu runir, assurait-on, plus de onze mille cavaliers; on valuait ses
rondeliers  plus de quarante mille. L'arme du Ras Ali, quoique plus
nombreuse, comptait  peine quatre mille fusiliers; mais on estimait 
trente-cinq mille le nombre de ses cavaliers[15], et ses rondeliers 
plus de quatre-vingt mille.

  [15] Ces chiffres ne reprsentent que des apprciations; on sait dj
    que les indignes ne tiennent pas un compte exact du nombre de leurs
    troupes, lorsqu'elles dpassent certaines proportions. Je n'ai point
    vu ces deux armes runies, mais j'ai parcouru les terrains occups
    par leurs campements; j'ai pris les valuations, admises par tous,
    du nombre de troupes que chacun des grands vassaux conduisait
    ordinairement au secours de son suzerain; enfin j'ai pris celles des
    chefs les plus  mme de juger de la vrit, et je me suis arrt 
    des chiffres bien infrieurs  tous ceux qui m'taient ainsi
    fournis. J'ai tenu compte galement de cette circonstance que tel
    grand vassal qui pourra, dans sa province, mettre en ligne 14 ou
    20,000 hommes, par exemple, ne marchera quelquefois au secours de
    son suzerain qu'avec 8 ou 12,000 hommes, si la guerre est
    impopulaire, si la campagne s'annonce comme devant tre longue ou
    funeste, ou si le vassal lui-mme est incertain dans son obissance.
    Depuis que le D. Oubi avait dpossd la famille Sabagadis et que
    toutes les provinces de Tegrae lui taient soumises, il tait  peu
    prs assur de pouvoir runir en douze ou quatorze jours une arme
    au moins aussi nombreuse que celle que nous lui avons attribue. Il
    n'en tait pas de mme du Ras Ali, que ses tats moins compacts, et
    ses grands vassaux plus belliqueux et plus indpendants exposaient 
    des refus frquents ou mme  des actes de rbellion ouverte. De
    plus, le Gojam dont il rclamait la suzerainet ne se trouve point
    compris dans l'valuation de son arme, qui, d'aprs les
    renseignements toujours vagues, n'aurait gure d tre infrieure 
    140,000 hommes, si ses vassaux et arrire-vassaux fussent accourus 
    son ban.

On comprend que la moins nombreuse de ces deux armes avait dpass le
chiffre au del duquel un accroissement numrique, loin d'tre un
accroissement de force, devenait au contraire une cause de faiblesse,
par suite de l'inhabilet des Polmarques thiopiens  faire manoeuvrer
des corps de troupes considrables. Aussi, avant d'en venir  une
rupture et  une grande bataille, ces deux rivaux se sont-ils combattus
indirectement par de savantes combinaisons politiques, qui amenrent
plusieurs fois leurs vassaux ou leurs allis  se mesurer avec des
forces ne dpassant pas quinze mille hommes. Du reste les armes
nombreuses nuisent bien plus  l'thiopie par les dvastations
qu'occasionnent leurs marches et par les dplacements d'autorit
qu'entrane la victoire, qu'elles ne se nuisent rciproquement par des
faits de guerre proprement dits.

Dans un pays o l'on se sert principalement de l'arme blanche, et o les
chevaux sont nombreux, la cavalerie prend naturellement toute son
importance et donne pour ainsi dire le ton aux combats, mme  ceux
d'infanterie. Aussi, pour les indignes, mme pour ceux du Tegrae, o
les chevaux sont rares et les armes  feu communes, l'homme qui combat 
cheval reprsente le type de l'homme de guerre. Quoiqu'ils redoutent les
fusiliers, leur esprit se refuse  leur attribuer une efficacit
d'action aussi grande qu'aux cavaliers, dont les moindres faits
militaires ont d'ailleurs,  leurs yeux, un caractre de bravoure et de
noblesse qu'ils sont loin d'attribuer aux faits accomplis au moyen
d'armes  feu. On peut s'expliquer ainsi pourquoi, malgr l'introduction
de ces armes, les fantassins ont continu de conformer leur tactique 
celle du cavalier, et de pratiquer ces fuites et ces retours offensifs,
trs-appropris  l'emploi des armes blanches, mais qui, au premier
aspect, semblent ne donner lieu qu' des simulacres de combats.

Comme on l'a vu, la tactique du cavalier est celle des Scythes, des
Parthes et des Numides; il dresse son cheval, comme ceux d'ne lous
par Homre,  suivre et  viter l'ennemi, et s'il doit tre hardi 
l'attaque, il doit, comme le hros troyen, avoir aussi la science de la
fuite.

Les combats, entre cavaliers surtout, sont faits pour tonner un
Europen. Que deux corps de cavalerie, de 2 ou 3,000 hommes chacun, se
trouvent en prsence, et ne soient point contraints par quelque
circonstance  une action gnrale immdiate, 20  25 cavaliers
s'lanceront  toute bride contre tout un escadron qui les allchera en
leur cdant du terrain. Mais, par un retour offensif, une centaine de
cavaliers peut-tre se dtachent, relancent ces assaillants et cherchent
 les envelopper avant qu'ils soient secourus. Si le terrain s'y prte,
il s'tablit ainsi, comme au jeu de barre, un va-et-vient de charges sur
plusieurs points  la fois. Ces combats partiels seront soudainement
interrompus par une charge formidable de 12  1,800 chevaux, balayant
tout devant elle, dans le but de sonder le terrain, de modifier
l'assiette des forces de l'ennemi, ou simplement de l'impressionner, ou
peut-tre pour dgager un peloton de 10  15 cavaliers, qui, dans cet
emmlement de charges et contre-charges, allait tre enlev. Au milieu
de ces changes d'attaques, de ruses, et de retours faits au grand
galop, escadrons, escouades, lignes, pelotons, se rompent, se mlent, se
disjoignent et se reforment, donnant tour  tour au combat, comme dans
un kalidoscope, des physionomies toujours nouvelles. On verra un
cavalier, spar de ses compagnons, serpenter au milieu de ses
adversaires, le sabre  la main, sous une grle de javelines, et leur
chapper quelquefois, aprs leur avoir distribu des blessures, aux
applaudissements des deux partis. Deux troupes considrables
s'essaieront rciproquement par dix, quinze ou vingt charges partielles,
avant d'excuter une charge en masse; puis elles recommenceront 
s'attaquer par petits dtachements, et elles se spareront aprs
quelques heures, n'ayant peut-tre que 60 ou 100 hommes hors de combat
par le seul effet des javelines. Si les attaques et les contre-attaques
ont t vivement menes, la journe passera pour avoir t chaude. Les
Gallas, dans leurs guerres entre eux, se sparent aprs une perte bien
moindre quelquefois, et le combat n'en a pas moins des rsultats
politiques importants; les chrtiens, cherchant davantage  s'aborder le
sabre  la main, s'entretuent bien plus. Les Gallas musulmans du Wollo
passent pour les plus habiles  cette tactique; ils reprochent aux
cavaliers chrtiens de s'entretuer, sans discernement ni science, de se
colleter en rustres avec la cavalerie, de s'aheurter contre
l'infanterie, de l'enfoncer parfois, il est vrai, mais comme le feraient
des goujats, par la seule et bestiale impulsion de leurs montures,
sacrifiant ainsi leurs meilleurs chevaux et leurs plus braves cavaliers;
et pour confirmer leur apprciation, ils rappellent les dsastres
sanglants qu'avec leur manire clectique de combattre, ils ont fait
prouver aux armes des Ras du Bgamdir en particulier, ces succs ne
leur ayant cot que des pertes insignifiantes.

Cette prdilection pour une faon de combattre qui fait de la fuite un
moyen essentiel, prvaut chez presque tous les peuples orientaux. Ils
admirent sans doute l'homme nergique qui se pose rsolument en obstacle
contre un pril pour l'arrter ou prir, mais ils admirent bien
davantage celui qui, surmontant l'ivresse qu'occasionne le pril, sait
ruser avec lui, c'est--dire disposer avec jugement et conomie de ses
moyens d'action. L'thiopien prend pour type du premier genre de courage
le taureau ou le blier, que leur nergie inintelligente et aveugle
porte  exposer du premier coup, en se heurtant front contre front, le
centre physiologique de leur vie; il symbolise le second par le lion,
bien plus intelligent, dit-il, qui, lui, circonvient cauteleusement ses
victimes, fuyasse, se fltre et se tapit, avant de se dresser en
hrissant sa crinire et d'user de sa force, sans rivale cependant;
l'homme perd sa valeur, ajoute-t-il, s'il s'abandonne  l'ivresse, que
ce soit celle du combat ou celle de l'hydromel.

Cette manire des thiopiens d'envisager la guerre est malheureusement
loin d'en avoir pur les lois et banni les brutalits, comme le prouve
la coutume barbare de l'viration; cependant, il ne faut point conclure
de cette dplorable coutume  la frocit de ceux qui l'ont adopte. Les
thiopiens chrtiens font la guerre avec assez d'humanit, surtout si on
les compare  leurs voisins musulmans, les Gallas du Wollo, les Adals,
les Taltals et les Chaawis, et mme aux Gallas paens et aux Changallas
ou ngres, qui passent pour tre moins cruels que ceux-ci.

Les thiopiens sont braves. Il serait peu prudent de dire  quel degr
ils le sont; car si tant de races et de nations s'attribuent chacune en
particulier la facult de savoir le mieux affronter la mort, il en est
heureusement peu qui n'aient quelques titres  cette supriorit, comme,
heureusement aussi, il n'en est aucune qui puisse avec justice en
revendiquer le monopole, tant de nations ayant t les plus braves,
selon les temps, les lieux ou les mobiles!

Il semble qu'on doive ranger parmi les actes qui dclent le plus la
personnalit de l'homme, celui de dfendre sa vie ou d'attaquer celle de
son semblable. Bien des dguisements et des conventions tombent alors,
et la discipline la plus prvoyante et la plus svre est impuissante
souvent  empcher le combattant de dceler sa vritable nature.
Quoiqu'en Europe l'art militaire, la discipline et les armes soient
partout les mmes, les diverses races europennes rvlent nanmoins par
leur faon de combattre et de faire la guerre, leurs caractres, leurs
aptitudes et jusqu' leurs moeurs nationales.

On peut dire des thiopiens qu'ils combattent en hommes libres, surtout
si on les compare aux soldats d'autres nations, dont la forte
organisation militaire exige en premier lieu, comme dans les ordres
monastiques, le dpouillement de la volont propre. Si l'on veut juger
les thiopiens d'aprs leurs allures  la guerre, on dira qu'ils sont
russ, pillards, formalistes, fanfarons, vains, insouciants et ardents 
la fois, aventureux, susceptibles d'attachement et de dvouement, d'une
sensibilit fminine, et stoques souvent jusqu' l'hrosme,
enthousiastes et tenaces malgr leur lgret, peu vindicatifs, d'une
obissance facile, ports  la gat malgr leur fonds de mlancolie,
accessibles  toutes les sductions de la forme et aimant  revtir
toutes choses de posie, et surtout comme  enguirlander du sentiment
religieux, qu'ils mlent  tout, jusqu'aux scnes les plus meurtrires.
Lorsque je leur expliquais notre manire de combattre, ils en
comprenaient les terribles effets, mais nous renvoyant le reproche que
leur adressaient leurs voisins les Gallas, au sujet de leur propre
tactique, ils traitaient la ntre de brutale, et ils trouvaient
rprhensible que des peuples chrtiens si polics fissent tant de
victimes dans leurs guerres.

--Vos fusils, disaient ils, sont des inventions maudites, qui doivent
servir souvent parmi vous les desseins de Satan, lequel s'attache de
prfrence  pervertir la volont des forts.

L'ide gnreuse de bannir la guerre d'entre les hommes parat tre une
utopie. En tous cas, jusqu' ce qu'elle se ralise, il est bon de
regarder la guerre comme la fonction la plus importante de l'homme,
aprs celle de se procurer la subsistance; et  ce compte, le point de
vue sous lequel les thiopiens la considrent et l'organisent, les
effets qu'elle exerce sur eux et ceux qu'ils lui attribuent mritent
peut-tre d'tre rapports.

On a dit en Europe que dclarer la guerre  une nation quivaut  la
condamner  mort. Ce principe est celui des Musulmans, et l'on sait les
rigueurs que leur inspire la victoire. Les thiopiens, moins barbares en
thorie, disent que la guerre est presque toujours une expiation amene
par les pchs des hommes; qu'en tout cas, notre vue tant ordinairement
trop circonscrite pour saisir l'ensemble des relations qui la
produisent, il convient de borner l'effusion du sang au droit du talion.
Ils n'admettent pas que le perfectionnement et la multiplicit des
engins destructeurs, en rendant les guerres plus meurtrires, les
rendent plus courtes, plus dcisives et moins frquentes. La guerre,
disent-ils, ne peut gure tre dclare ni conduite sans passion, et
sous cette influence, l'homme s'arrte d'autant plus difficilement qu'il
dispose de moyens d'action plus efficaces. Il est dangereux, disent-ils,
d'accrotre sa puissance, au point o il cesse de redouter celle de ses
semblables; le sang enivre, et plus on en verse, plus on est entran 
en verser.

Leur organisation militaire, rsultat de leur constitution fodale, fait
que chaque combattant a une valeur  la fois civile et militaire. Ils
prtendent qu'affaiblir ou effacer le caractre civil de l'homme de
guerre est un acte immoral, qui tend  faire de lui un monstre tuant et
dtruisant pour le seul fait de tuer et de dtruire; que la qualit de
soldat ne peut tre justifie que par celle de citoyen convaincu de
l'quit de la guerre qu'il fait; aussi, accordent-ils la prsance sur
les engags volontaires,  ceux qui font campagne pour acquitter un
service militaire attach  leur proprit foncire. Ils disent que les
premiers sont des malfaiteurs; que leurs faits de guerre sont autant de
crimes aussi injustifiables que ceux des autres sont dignes d'loges.
Ils disent que le ddoublement des fonctions de citoyen et de soldat est
dgradant; que l'homme perd de sa valeur et de sa dignit en confiant 
autrui le soin de le dfendre, et que celui qui accepte ce soin devient
un tre anti-social et un instrument tout fait pour la tyrannie.

Tant que dura l'Empire, tout possesseur de terres, mme ecclsiastiques,
tait tenu de suivre l'Empereur  la guerre; ceux dont les fonctions
impliquaient l'interdiction de rpandre le sang de leurs mains, devaient
s'en abstenir, mais leur prsence tait regarde par leurs concitoyens
comme une sorte de justification de la guerre. Aujourd'hui, on voit
encore dans les armes des hommes qui de leur vie n'ont brandi le sabre
ou la javeline, soit  cause de leurs fonctions, soit  cause de leur
nature pacifique; la plupart repousseraient comme un dni de leurs
droits l'interdiction de faire campagne. Un jour, quelques indignes,
aprs avoir cout attentivement le rcit des merveilles accomplies par
nos armes sous Napolon Ier, me dirent qu'on se bat partout et que
partout on s'entre-dtruit; et ils se flicitaient de ce que leur nation
n'ayant pas fait de la guerre, comme les nations europennes, un mtier
et une science, cela ne donnait point lieu chez eux  cette distinction,
qui existe chez nous, entre les initis au mtier des armes et les
profanes. Chaque citoyen tant soldat reste investi du soin de sa propre
dfense, comme de celui de concourir  la dfense de ses frres, et
cette double investiture, unissant intimement la vie civile et la vie
militaire, pargne au soldat comme au citoyen l'humiliation de son
insuffisance, et renforce par l'ide d'une valeur double, l'ide morale
que les thiopiens se font de cette double face de la vie de l'homme.
Ils ajoutaient que malheureusement ils pratiquaient l'viration sur le
champ de bataille; mais que nous autres, en Europe, nous pratiquions une
viration morale plus dsastreuse encore, en dgradant le citoyen dont
nous faisons un soldat irresponsable, et en dgradant le soldat auquel
nous enlevons sa qualit de citoyen. Ils avaient de la peine 
comprendre qu'il pt exister simultanment chez nous un code de lois
militaire et un code de lois civil.

--Dieu a donn mme aux animaux, disaient-ils, les organes ncessaires
pour se procurer leur subsistance, comme aussi pour la dfendre; ces
deux actes sont aussi lgitimes et naturels l'un que l'autre. Pourquoi
couper aux uns dents et griffes et les laisser pousser aux autres? C'est
dangereux pour un pays. Votre mode de lever les armes peut avoir du
bon; mais nos compatriotes ne l'accepteraient pas. Du reste, il faut
croire que le monde entier marche  sa perte, car nous sommes en train
de vous imiter avec nos bandes de _wottoadders_, gens sans feu ni lieu,
qui ont abandonn leurs foyers et dsert leur pass pour vivre de
hasards et de rapines.

Comme on l'a vu, en effet, le morcellement de l'thiopie en principauts
rivales a donn naissance  une nombreuse classe d'hommes, qui, faisant
mtier de la guerre, abandonnent leurs terres, vont chercher fortune au
service des Polmarques, et mettent une espce d'amour-propre 
guerroyer dans les diverses parties de l'thiopie. Quelques-uns
reviennent prendre du service chez le gouverneur de leur province
natale, et ils parviennent quelquefois  faire dgrever d'impts leurs
terres patrimoniales. La plupart meurent loin de chez eux; quelques-uns
finissent par entrer en religion; d'autres se marient au loin et se
fixent dans le pays de leur femme; mais le plus grand nombre prit par
les fatigues ou dans les combats. Quelques-uns arrivent  une haute
fortune. La plupart des Polmarques appartiennent  cette classe, de
laquelle sort Thodore, le prtendu empereur actuel, malgr ses
prtentions  une origine princire. Les cultivateurs perdent dans les
camps leurs habitudes de travail et d'honntet, et comme les femmes
sont admises  suivre les armes, celles des villes et des campagnes
vont aussi dans les camps chercher fortune, aventures, et perdent leurs
plus prcieux attributs.

Les armes actuelles, composes d'hommes servant les uns pour acquitter
le service impos  leurs terres, les autres comme volontaires et pour
une solde, ont donn lieu aux chefs thiopiens d'apprcier l'influence
que chacun de ces mobiles exerce sur le caractre du militaire. D'aprs
eux, les volontaires sont les plus turbulents, les plus gais; ils
rsistent moins aux privations et se dmoralisent plus facilement; ils
font moins de cas de la vie des vaincus, mais sont moins implacables que
les autres soldats; ils sont les meilleurs escarmoucheurs, mais ils
dsertent plus volontiers; on les entrane plus facilement au combat,
mais ils y persistent moins et passent sans transition de l'obissance 
la licence. Leur courage a plus d'clat, mais moins de fond. Nanmoins,
comme la plupart des guerres en thiopie sont injustes, les chefs
prfrent ces engags, parce qu'ils se prtent avec plus d'entrain 
toutes leurs entreprises.

Comme on vient de le voir, les manoeuvres sur le champ de bataille sont
tout  fait lmentaires; elles sont produites par la coordination
spontane des volonts individuelles, et cette espce d'opinion
publique, expression lectrique du jugement des combattants, s'est
dveloppe d'une faon surprenante. Les thiopiens prtendent que ce
dveloppement est des plus utiles; qu'il habitue les citoyens 
coordonner promptement leurs volonts et  intimider ainsi toutes les
tyranies; ils ajoutent que sous toutes les faces la vie est un combat,
et qu'il faut habituer chacun  tre constamment sur le qui-vive; aussi,
disent-ils que le citoyen n'est complet, que lorsqu'il a fait quelques
campagnes.  voir la facilit avec laquelle chefs et soldats obissent
aux impulsions collectives, on serait port  croire que les hommes, si
jaloux de leur libert, le deviennent davantage en face de pouvoirs
nettement dfinis, tant ils mettent de zle  obir aux pouvoirs
impersonnels, tels que les moeurs ou l'opinion publique, et mme les
caprices de la mode.

Peu avant mon arrive dans le pays, le Dedjadj Conefo, ayant fait, dans
sa campagne contre les gyptiens, quelques prisonniers parmi les troupes
d'infanterie rgulire, les interrogea relativement aux volutions
qu'ils venaient de faire sur le champ de bataille, et, frapp de
l'ineptie de leurs rponses, il dclara leur intelligence bien
infrieure  celle de ses propres soldats.

--C'est sans doute pour suppler  leur manque d'esprit et de courage,
ajouta-t-il, qu'on fait voluer ces mcrants comme nous l'avons vu. Ils
font la guerre comme un troupeau d'esclaves.  une force collective,
rgle comme la leur, je prfre le dsordre et l'individualit hardie
de mes hommes; ceux-ci, battus sur le champ de bataille, peuvent se
relever dans la vie civile; ceux-l, mme vainqueurs, sont faits pour
croupir dans la servitude.

Comme le soldat peut aspirer au plus haut grade, il existe dans les
armes un grand esprit d'galit, en mme temps que le sentiment de la
hirarchie. Cette galit se rpercute dans la vie civile et se
manifeste sans insolence d'une part comme sans bassesse de l'autre. Il
n'est point de pays, quelque civilis qu'il soit, o,  un moment donn,
l'homme de guerre ne tienne la premire place. En thiopie, les
prsances sont toujours pour lui; cette estime est naturelle, sans
doute, dans une socit tablie principalement sur des bases militaires,
mais elle prend sa source aussi dans l'esprit d'indpendance qui prside
 la guerre, et l'on se demande si ce n'est pas un des mrites de la
discipline europenne d'enlever quelque chose de son charme  l'action
de s'entre-dtruire, de toutes la moins conseillable assurment, quoique
la plus universellement admire.

L'thiopien est svelte, souple, adroit, endurci aux fatigues, excellent
piton, quand il n'est pas bon cavalier, de peu de besoins, d'une
sobrit merveilleuse et naturellement port  la vie militaire par ses
qualits comme par ses dfauts. Il fuit d'instinct toutes les entraves,
et autant il redoute la compression inexorable des grands entassements
de combattants, autant il se dploie et joue allgrement sa vie dans les
combats moins en disproportion avec son individualit.

Le combat qu'il prfre  tous, parce qu'il est plus libre d'y
dvelopper sa personnalit, est celui o l'insuffisance du terrain ou
d'autres circonstances portent les chefs  n'engager qu'une partie de
leurs forces. Il aime  voir les escarmoucheurs des deux armes s'pier
et s'aborder en vocifrant leurs thmes de guerre. Il jette joyeusement
sa toge pour revtir quelque ornement de combat, quelque oripeau
d'apparat, et se mler aux lignes largement espaces qui s'entre-suivent
et se relvent  l'attaque. Il aime  comprendre la raison des
volutions des deux partis,  pouvoir juger des coups,  savoir sous
quelle main les victimes tombent,  choisir parmi les ennemis pour
venger leur mort,  conformer ses mouvements aux instincts qui
illuminent ses compagnons, et  sentir le sol frmissant sous des
charges de cavalerie qui viennent, comme par raffales, changer
subitement la configuration du combat. Il aime  entendre, au milieu des
ptillements de la fusillade, les hourras, les cris, les dfis, les
injures, les encouragements, les allocutions, la voix perante des
trouvres, et les sons cadencs des fltes alternant avec les mles et
lugubres gmissements des trompettes,  savoir enfin que sur les
collines, derrire leurs timbaliers battant la charge sur place, les
deux chefs rivaux et les deux armes le suivent des yeux, et qu'il peut
d'un moment  l'autre retourner vers son seigneur, et, jetant devant lui
quelque trophe, lui dire en finissant son thme de guerre:

--Tiens, voil ce que je sais faire!

Cette longue digression  propos de la retraite que nos 900 cavaliers
effecturent malgr un ennemi plus du double en nombre, permettra de
considrer sous leur vrai jour ce fait de guerre et ceux que nous aurons
occasion de rapporter dans la suite. L'ennemi nous tua neuf chevaux; il
en perdit environ autant; nous emes une vingtaine de blesss, mais on
estima que les cavaliers gallas avaient moins souffert. Chacun des
ntres avait fait son devoir; quelques cavaliers s'taient signals
d'une faon particulire. Comme on le pense, je n'eus pas les honneurs
de cette journe; mon apprentissage de la guerre commenait  peine. Je
m'tais appliqu, depuis Gondar,  relever exactement  la boussole
toutes mes routes et les points saillants qui les bordaient,  rgler
frquemment mon chronomtre au moyen de hauteurs correspondantes du
soleil,  prendre des distances lunaires, et  faire journellement vingt
et une observations mtorologiques. Mais peu avant notre excursion au
monolithe, notre arme tant en marche, l'approche de l'ennemi me
contraignit  monter prcipitamment  cheval, et en franchissant le lit
rocheux d'un torrent, ma boussole de relvement s'chappa de ma ceinture
et roula sur les pierres. Au camp, je m'aperus que le pivot de
l'aiguille s'tait fauss. Ds lors, mettant de ct boussole,
chronomtre, sextant et critures, je suivis sans remords mon
inclination pour la vie militaire.

Cependant l'hiver dbutait; nous tions au mois de juin. Durant les
matines, le tonnerre grondait frquemment; le ciel tait devenu morne,
et les ondes, de plus en plus abondantes, rendaient pnible la vie de
camp; aussi l'arme se montrait-elle impatiente de prendre ses quartiers
d'hiver. Nous campmes en Kouttae; les chefs de ce pays avaient reu,
ds l'ouverture de la campagne, l'aman du Prince, et les habitants
vinrent nous vendre des chevaux, des nes, du grain, des toges, du
beurre, du miel et des poules.

Conformment  ce que le Prince m'avait dit  Dambatcha, je lui demandai
 hiverner chez ces Gallas. Il ne voulut pas en entendre parler; tout ce
que je pus obtenir fut de profiter des quelques jours que nous avions 
rester dans le pays, pour m'installer chez un notable du district que
nous occupions.

Le peu de temps que je passai  un foyer galla accrut mes sympathies
pour ce peuple libre, simple et attrayant, ainsi que mon dsir de le
visiter plus  loisir. L'arme, inquite relativement  la crue de
l'Abbae, accueillit mon retour avec de grandes dmonstrations de joie.
La plupart des soldats me tenaient pour un conjurateur d'une puissance
d'autant plus exceptionnelle que je venais de loin, et ma curiosit de
visiter les Gallas n'ayant pas paru expliquer suffisamment mon absence
du camp, ils avaient conclu que j'tais all jeter dans le fleuve
quelque charme thurgique.

Aprs m'avoir plaisant toute la soire sur le rle qu'on m'attribuait,
le Prince me dit:

--En tout cas, te voil adopt par mes soldats; tu es devenu pour eux
ncessaire  leurs succs, comme tu l'es  notre maison.

L'arme salua de hourras le ban rglant l'ordre de marche pour le
lendemain. Le Dedjazmatch prit en personne le commandement de
l'arrire-garde, compose de six  sept cents hommes.  moiti chemin de
l'Abbae, voulant donner  de nombreux tranards le temps de rejoindre,
il mit pied  terre sous un warka, et pendant que nous causions gament,
un Galla, mont sur un beau cheval blanc, vint  porte de voix, de
l'autre ct d'un profond ravin. Il nous donna le bonjour et dit:

-- Guoscho, Guoscho! tu vas hiverner chez toi, aprs avoir fait bien
des veuves et des orphelins, foul nos prairies, gorg nos troupeaux,
dont tu n'as profit que pour semer ta route de charognes; mais le Pre
du ciel bleu jugera entre toi et nous. En tout cas, nous ne nous
reverrons peut-tre pas de longtemps. Cet hiver pourrait bien te donner
de la besogne ailleurs. Tu dois connatre nos aruspices; ils y voient
clair et ils pronostiquent des bouleversements prochains pour ton pays.
Maintenant, si tu as un brave de confiance, envoie-le-moi; je lui dirai
deux mots pour toi.

Mais voyant deux cavaliers contourner le ravin pour le joindre:

--Ouais! dit-il, nous ne donnons pas nos secrets  quatre oreilles  la
fois.

Et il partit au galop, nous laissant rire  notre aise.

Pendant qu'on nous amusait de la sorte, une troupe de Gallas pntra
notre ligne de marche, tua quelques tranards, en emmena une trentaine
prisonniers, et disparut avant que nous pussions porter secours. En
arrivant sur le lieu de l'action, j'appris qu'un de mes hommes, soldat
musulman, avait t bless en protgeant vaillamment quelques femmes.

Sur le bord d'une mare o elles avaient cru peut-tre se rfugier,
gisaient d'un air repos trois victimes: un homme  barbe et  cheveux
blancs, un soldat de 18  20 ans, et,  ses cts, une toute jeune
fille, dont la jolie figure n'avait encore rien perdu de son charme.
L'ennemi l'avait compltement dpouille, mais par un pudique hasard,
l'eau trouble la recouvrait jusqu' la ceinture. Malgr leur habitude de
voir des morts, nos soldats s'arrtrent pour contempler ceux-ci et
reprirent leur chemin, en courbant la tte, aprs les avoir recouverts
de ramilles vertes. Cette pit pour les restes de l'homme, ce sentiment
de respect envers la mort sont universels chez les chrtiens de
l'thiopie. Quand des soldats trouvent un cadavre sur leur route, chacun
dpose dessus des feuillages verts, et  leur dfaut, une poigne
d'herbe, de feuilles sches, une pierre ou un peu de poussire. J'ai vu
frquemment le corps d'un inconnu, celui mme d'un ennemi, disparatre
ainsi sous ce linceul improvis, sans que la troupe, accomplissant ce
pieux devoir, et presque interrompu sa marche. Cette coutume rappelle
la coutume analogue en vigueur chez les anciens Grecs, qui vouaient 
l'opprobre celui qui, trouvant sur le rivage de la mer le corps d'un
naufrag, manquait  lui faire des funrailles. Sans cesse exposs aux
retours du sort,  passer brusquement de la plus haute fortune au
dnuement absolu,  la mutilation ou  la mort, les thiopiens, comme
tous les hommes placs sous le coup d'une destine toujours incertaine,
paraissent plus accessibles au sentiment d'une vritable piti que ceux
qui se croient garantis contre les vicissitudes.

En arrivant au fond de l'immense gorge o coule l'Abbae, bien qu'au
commencement de l'hiver, et malgr l'effet des premires pluies, nous
trouvmes la chaleur suffocante. Ymer-Sahalou avait ordre d'empcher le
passage des troupes jusqu' ce qu'il et rendu compte au Dedjazmatch de
l'tat du gu. Mais le Prince ne fut pas plus tt sur le bord de
l'Abbae, qu'une panique effroyable clata.

Il faut avoir vu des amas de cratures ainsi prises de dmence subite,
pour se faire une ide du chaos qui en rsulte. L'arme, entasse entre
le fleuve et la berge, s'tendait au loin en aval et en amont, et se
perdait dans les mandres.  une clameur gigantesque o tout sembla
s'abmer, succdrent les cris perants des femmes; des hommes
abandonnant leurs armes ou leur charge, se jetaient tout habills dans
le fleuve; d'autres s'efforaient de sauver ceux que le courant
entranait; aux abords du gu, on se harpait, on se pressait, on se
battait  coups du bouclier; ici des amis se donnaient des conseils en
se criant aux oreilles ou en se gourmandant, comme s'ils allaient
s'entre-dvorer; d'autres luttaient violemment pour se dbarrasser de
l'treinte de femmes accroches  eux pour mourir ensemble,
criaient-elles; quelques-uns s'imaginant prendre un animal par la bride,
l'empoignaient rsolument par la queue, s'obstinant  vouloir le faire
avancer  reculons; d'autres s'asseyaient et parlaient  la terre; et au
milieu de toutes ces agitations frntiques, de chevaux cabrs, de mules
et de bestiaux effars, d'hommes, de femmes et d'enfants criant,
s'entrechoquant, gesticulant, s'injuriant et tournoyant sans raison; on
en voyait qui, le col tendu, les yeux hagards, circulaient  pas
compts, sans plus voir ni entendre, comme sous l'empire de quelque
horrible cauchemar[16]. Les chefs s'gosillaient pour tcher d'apaiser
cette multitude, tandis que plus de 2,000 soldats de la garde essayaient
 grands coups de talon de javeline de la faire rentrer dans son bon
sens. Seul impassible, l'Abbae roulait ses flots fangeux. Aprs avoir
rgn six  huit minutes peut-tre, cet enfer cessa presque aussi
subitement qu'il s'tait produit, et, par une raction naturelle, une
gat bruyante lui succda.

  [16] Ceux qui se sont trouvs dans ces paniques sont d'accord pour
    dire que les femmes, tout en faisant le plus de bruit, ramassent
    ordinairement leurs ustensiles, leurs enfants et se serrent contre
    les hommes, mais n'en suivent pas moins les dtails du drame, avec
    une clairvoyance bien suprieure  celle dnote par les hommes.
    Ceux-ci semblent perdre l'instinct de la proprit et la facult
    d'observation, et sont surtout enclins  fuir ou  s'entre-battre.
    On remarque aussi que les nes entrent en gat et sont bien moins
    accessibles  l'effroi que les chevaux, les mules, les boeufs, les
    chiens ou les moutons.

Plusieurs circonstances avaient prdispos  cette panique. En causant,
quelques jours auparavant, avec le Prince sur les moyens de rduire les
pays Gallas, je lui dis qu' sa place, des Europens construiraient un
pont sur l'Abbae ou laisseraient en pays ennemi, durant l'hiver
surtout, des troupes dans un camp retranch.

Ce dernier moyen lui ayant paru d'une efficacit certaine, pour rduire
des populations qui mettaient toute leur confiance dans l'obstacle que
l'Abbae oppose, durant plus de la moiti de l'anne, aux communications
de quelque importance avec le Gojam, il en parla  quelques chefs.
Ceux-ci, craignant d'tre chargs d'une pareille mission, objectrent
qu'on ne trouverait pas dans toute l'arme mille hommes qui voulussent
accepter d'hiverner au milieu de paens, avec la perspective d'tre
privs, en cas de mort, d'une spulture en terre chrtienne. Le
Dedjazmatch renona  regret  son dessein, mais il s'tait dj
bruit, et beaucoup des ntres, redoutant le caractre entreprenant de
leur chef, s'imaginrent que le retard extraordinaire qu'il apportait 
rentrer en Gojam, provenait de son dsir secret de trouver l'Abbae
infranchissable. Il en rsulta que quand les timbaliers du Prince
dbouchrent sur le franc-bord, l'arme qu'Ymer avait empche 
grand'peine de commencer le passage, s'tait attendue  leur voir
prendre le gu; mais le Prince ayant dit qu'il traverserait le dernier,
les timbaliers remontrent un peu la berge, pour se mettre  l'ombre, et
l'ide que le passage tait remis s'tait empare comme un clair de la
multitude.

En atteignant la rive du Gojam, les fusiliers de l'avant-garde
dchargrent leurs armes; on en fit autant de notre ct, et la
fusillade roula comme au dbut d'une bataille. Nous tions  l'poque o
les fivres, trs-souvent mortelles, svissent sur les bords de
l'Abbae, comme dans beaucoup d'autres kouallas; et le commun des
thiopiens prtend que les djinns, ministres ordinaires de cette
maladie, s'enfuient au bruit des dcharges et surtout  l'odeur du
soufre, qui leur est antipathique. Cet axiome dmonologique leur
explique suffisamment le fait, admis du reste par beaucoup d'Europens,
de l'assainissement par suite de la perturbation atmosphrique qui
succde  des dcharges d'artillerie. Beaucoup de soldats se traaient
une croix sur le front avec de la poudre dlaye, afin d'loigner
srement les esprits malfaisants, tant par la vertu du soufre que par
celle du symbole du christianisme. Un large courant d'hommes s'tablit
le long du gu; vers le milieu du fleuve, ils avaient de l'eau jusqu'au
menton; et afin de n'tre pas soulevs par le courant, plusieurs
chargeaient leurs paules d'un compagnon, d'une femme ou de bagages.
Pour obvier  l'insuffisance du gu, les plus impatients se runissaient
par bandes de trois  quatre cents, et serrs les uns contre les autres,
ils traversaient le fleuve un peu en amont, escorts par des files de
nageurs. Le passage, commenc un peu avant midi, dura jusqu' la nuit. 
mesure que le jour baissait, les crocodiles multiplirent leurs
attaques; timides ordinairement quand les eaux sont claires, ils
s'enhardissent lorsqu'elles sont limoneuses, et s'approchent alors de
leurs victimes sans tre vus. Cette fois, ils attaqurent mme des
hommes qui puisaient de l'eau sur les bords.

Chacun de ces accidents tait signal par de grandes clameurs. Le
Dedjazmatch passa l'un des derniers, mont sur son cheval de combat et
entour de nageurs battant l'eau avec des btons, tandis que l'arme
poussait de grands cris pour loigner les crocodiles et les ondins.
L'obscurit venue, on voyait encore quelques nageurs traversant le
fleuve, une torche allume ou un tison  la main: autre moyen usuel
d'effrayer les crocodiles et les esprits. Nous perdmes une quarantaine
d'hommes entrans par le courant et seize enlevs par les crocodiles;
nous recueillmes cinq hommes qui n'taient que mordus. Nous perdmes
aussi quelques bagages, des btes de somme, des mules et mme quelques
chevaux de combat. Bientt, le mouvement et le vacarme cessrent; les
feux  perte de vue indiquaient seuls la prsence de nos multitudes
endormies, aux grondements des eaux du fleuve. Le niveau de l'Abbae
s'leva, vers la fin de la nuit, comme pour justifier l'inquitude
gnrale relativement  l'imminence de cette crue complmentaire; les
sous-bermes et les cours d'eau qui se jettent dans l'Abbae se forment
ou grossissent souvent avec une instantanit telle, qu'ils surprennent
jusqu' des panthres, des lions ou d'autres animaux sauvages, et les
roulent jusqu'au fleuve. Quelques heures plus tard, il et fallu
peut-tre se rsigner  hiverner en pays Galla, o, vu la saison et la
difficult de se procurer des subsistances, la plus grande partie de
notre arme aurait probablement pri par les intempries, les privations
ou le fer de l'ennemi.

Le lendemain, ds l'avant-jour, l'arme se droula en serpentant sur les
longues et raides montes qui mnent au plateau du Gojam. Le premier
hameau que nous atteignmes tait group autour d'une glise ddie 
saint Michel. Pour la saluer, les cavaliers, un pied  l'trier, de
l'autre touchaient la terre en passant; d'autres stationnaient aux
abords, le temps de faire une prire; hommes et femmes remerciaient Dieu
 haute voix de les avoir ramens en terre chrtienne; les femmes
surtout lui parlaient avec une familiarit affectueuse, parfois
touchante. Il est probable que toutes ces dmonstrations n'taient point
aussi pures qu'il l'et fallu, qu'il s'y mlait dans bien des
poitrines des penses d'un ordre plus mondain que cleste: le rveil
d'affections gostes, l'espoir de s'abriter au foyer contre les pluies
de l'hiver, d'intresser la veille par les rcits de l'expdition
accomplie; mais il faut croire aussi que pour plusieurs l'ide de la
bont providentielle se dgageait de toute proccupation terrestre.

Comme il arrive  la fin d'une expdition, lorsque le stimulant de
l'imprvu et du danger a disparu, l'entrain s'tait affaiss; btes et
gens, tous s'abandonnaient  la fatigue. Notre marche et notre campement
eurent lieu ple-mle, les mille soins de la vie des camps taient
ngligs; malgr une pluie pntrante, beaucoup de soldats, plutt que
de se construire une hutte, se pelotonnaient  plusieurs sous quelque
abri portatif ou se recoquillaient sous leur bouclier. Des chefs ne
purent retrouver leurs tentes, d'autres leurs provisions ou leurs gens
de service; on pataugeait dans la boue, on se cherchait, on
s'entre-appelait de tous cts. La tente du Prince fut assige de
messagers, accourus de toutes parts pour l'informer des vnements
survenus durant notre absence. On m'apprit que le sommier portant ma
tente s'tait abattu et avait dval toute une monte.

--Sais-tu dormir quand tu n'as pas dn? me dit le Prince. Je doute que
nous trouvions  manger ce soir, car tout le service du gobelet est
encore en route, et les drles s'abriteront sans doute dans quelque
village. Cette pluie va durer toute la nuit; tu resteras avec moi; nous
causerons pour chasser la faim et le froid.

Il faisait nuit, lorsque les gens d'un gouverneur des environs, rest
pour garder le pays, arrivrent chargs de provisions de bouche pour le
Prince. Leur matre, retenu chez lui par une ophtalmie, demandait que
j'allasse lui donner quelque remde.

--Va, va, me dit le Prince, je voudrais pour ce soir n'tre pas
Dedjazmatch, et avoir tes recettes, afin de me reposer, moi aussi,
chaudement et bien repu.

Aprs environ une demi-heure de marche, je mis pied  terre devant une
grande et confortable maison. On s'empressa autour de moi; le gouverneur
fit sortir son cheval favori de sa stalle, pour y mettre le mien, et me
jeta sur les paules une de ses toges, la mienne tant trempe de pluie;
on approcha un large brasier bien ardent, puis une table bien servie.
Mon hte se crut largement pay de son hospitalit par un collyre, qui
heureusement fut efficace; moi, je me considrai son dbiteur, et nous
mmes  profit dans la suite, plus d'une occasion de nous obliger.

Je rejoignis le Prince le lendemain, avant le boute-selle. Il venait
d'tre prvenu officieusement de la mort de son alli le Dedjadj Conefo,
Polmarque du Dambya et de l'Agaw-Mdir. Le conseil, runi sur-le-champ,
tait d'avis d'hiverner  Goudara, bourgade situe sur les confins du
Damote et de l'Agaw; car, de l, nous serions  mme de surveiller les
chefs remuants de cette dernire province, et d'influer sur les
vnements en Dambya.

Ds la monte de l'Abbae, les contingents de volontaires et
d'auxiliaires taient partis pour chez eux; un ban fut publi pour
dsassembler l'arme, et, chef d'avant-garde, seigneurs censiers,
haubergiers, bnficiers, hobereaux, francs tenanciers et vassaux  tous
les degrs se dispersrent rapidement. Les chefs de bandes se rendirent
avec leurs soldats dans les quartiers dsigns pour leur subsistance
d'hiver, et le Prince, ne gardant auprs de lui que quelques familiers
et trois ou quatre mille hommes, tant fusiliers que cavaliers et
rondeliers, s'achemina vers Goudara. La pluie commenait vers le milieu
du jour, nos tapes taient trs-courtes. Nous nous arrangions de faon
 arriver de bonne heure  des villages bien pourvus, o nous logions
chez l'habitant; et quoique la prsence du Prince ne contnt
qu'imparfaitement les exactions des soldats, les paysans les subissaient
ordinairement en tmoignant cette satisfaction trange que dnotent
certaines femmes lorsqu'elles sont battues par le mari qu'elles aiment.
Notre cortge se grossissait de plaignants, de notables, de riches
trafiquants munis de prsents, d'hommes gs ou infirmes, soldats en
retraite, de vieilles femmes titres, de clercs, de rimeurs et chanteurs
ambulants, enfin de ces happe-lopins et parasites de toute sorte qui
grouillent autour des thiopiens puissants; tous accouraient pour
complimenter le Prince sur son retour. Dans le Damote, malgr les
pluies, le clerg des paroisses voisines de notre route se portait sur
notre passage pour bnir le Dedjazmatch et lui chanter des hymnes en
guez; des troupes de paysans se prsentaient la poitrine et les paules
dcouvertes; des choeurs de jeunes filles, coryphes en tte, chantaient
des villanelles en battant des mains et en se balanant en cadence;
derrire elles, les matrones poussaient le cri de joie plaintif
particulier au pays; et, comme pour narguer les cantilnes de ces filles
des champs, nos chanteuses et improvisatrices en titre, effrontes
commres qui venaient de faire campagne avec nous, glapissaient leurs
plus bruyantes vocalises.  quelques milles de Goudara, le _Misil-ni_
ou lieutenant Sakoum Gubr Kidane, laiss  la garde du Damote, vint au
devant de nous,  la tte d'une troupe de sept  huit cents hommes,
prcde par des joueurs de flte.

Le Prince mit pied  terre au fond d'un pavillon oblong, ressemblant 
une vaste grange et consacr aux grandes runions. Les huissiers du
lieutenant s'emparrent des portes, et pendant qu'ils faisaient entrer
les convives selon leur importance, les timbaliers se rangeaient sur la
place; les cuyers tranchants gourmandaient et encourageaient tour 
tour les bcherons qui abattaient une dizaine de boeufs; les hteurs de
rt attisaient de grands feux et disposaient la braise pour les
grillades, et les comptables de la viande surveillaient le dpcement,
cartaient  coups de verge pages, soldats et chiens famliques. On se
poussait aux portes, sur la place; partout on s'battait, on riait, on
criait, on tait content, et au-dessus, comme un dais tournoyant,
planaient d'innombrables oiseaux de proie, faucons, buses, perviers ou
mouchets, qui sifflaient de joie aux apprts saignants de cette
bombance. Lorsque quelques centaines de convives furent entasss autour
des tables surcharges de pains et flanques de distance en distance de
distributeurs debout, et que les divers serviteurs bachiques,
dgustateurs, transvaseurs, chansons et comptables, avec leurs
blanchets, vidercomes, carafons, hanaps, cratres, gamelles, calebasses
et tout l'attirail htrogne de la boisson, se trouvrent  leur poste,
auprs des jarres d'hydromel, grandes  pouvoir noyer trois ou quatre
hommes, les timbaliers firent entendre la batterie d'usage; une
soixantaine de cuisinires dfilant, majordome en tte, vinrent dposer
sur les tables des mets fumants, et alors commena un festin qui se
prolongea bien avant dans la nuit, et qui formait comme la clture de
cette campagne contre les Gallas.




CHAPITRE VIII

MAISON MILITAIRE ET CIVILE D'UN DEDJAZMATCH.


Le petit bourg de Goudara consistait en une quarantaine de grandes
huttes rondes, groupes  mi-cte sur le flanc oriental d'un roidillon
couvert de rochers noirs, durs, cribls de trous et hrisss de pointes
aigus. Quelques huttes, irrgulirement chelonnes, comme si elles
gravissaient la cte, aboutissaient  un terre-plain sur lequel
s'levait, au milieu d'un bouquet de grands et beaux arbres, l'glise
entoure de son cimetire. L'extrmit nord de la colline, dfendue par
un foss rocheux, se termine par une troite plate-forme sur laquelle se
trouvaient les divers btiments composant la demeure du Prince et de sa
femme, dont l'habitation tait entoure d'un clayonnage pineux. Le
reste de la plate-forme suffisait  peine aux communs,  quelques huttes
de gens du service, et  une cour devant le grand pavillon de festin, en
face duquel une petite rampe tortueuse, compose d'un culbutis de
rochers en escaliers, conduisait au pied du roidillon, o se trouvaient
les cases des officiers, des soldats et du personnel en service
permanent; puis, dans toutes les directions, une quantit de huttes,
cases et cassines vides, attendant leurs propritaires, disperss en
subsistance ou dans leurs fiefs, formaient comme une petite ville.

Il est  prsumer qu'un gologue expliquerait par le voisinage d'un
ancien volcan la configuration du sol de Goudara, et la nature de ses
rochers ressemblant  des scories. Les indignes, eux, se contentent de
la tradition locale, selon laquelle la plate-forme, les fosss et la
rampe seraient l'ouvrage de Ahmet-Gragne: surpris par la nuit, lorsque
fuyant avec une poigne de soldats devant une arme ennemie, il aurait
roul en un tas, et dispos comme on les voit, les rochers des environs,
afin d'abriter son sommeil. En tout pays, comme par une tendance
invincible vers cet avenir qui lui permettra de se jouer en matre de ce
qui lui fait obstacle aujourd'hui, l'homme se complait  crer des
personnalits plus grandes que nature; s'il manque de hros, il en
invente; s'il s'en prsente, il les grandit d'attributs merveilleux et
les encadre de tout ce qui lui parat extraordinaire. Novice au milieu
de la cration, sa fiction se joue d'abord de la matire et de ses
empchements; jusqu' ce qu'un jour la connaissance des lois imprieuses
qui la rgissent, le porte  se rfugier dans le domaine spirituel, o
il trouve des attributs dont il grandit et transfigure les natures
d'lite qui excitent son admiration. C'est ainsi que les lgendaires
thiopiens, rapportant au hros musulman du Harar jusqu'aux accidents de
leur sol convulsionn par les volcans, l'ont grandi au point d'en faire
comme le gant traditionnel de leur histoire.

Autour de Goudara, le pays est doucement accident, bois et fertile; on
dcouvre,  l'Est, les collines qui entourent la source de l'Abbae, et
les paysages sont  la fois riches, placides et austres. Nos chevaux et
nos mules allaient se ravigourer dans de plantureux pturages, noys
d'eau pendant l'hiver et rputs, avec raison, pour refaire promptement
les animaux puiss. Les communications taient sres, aucun chef
rebelle n'infestait les routes; la prsence d'innombrables troupeaux
nous promettait le beurre et le laitage  profusion; l'Agaw-Mdir, tout
voisin, devait nous fournir  bas prix un miel rput pour ses parfums,
ainsi que des moutons et des boeufs  la chair savoureuse; les rcoltes
avaient t d'une abondance exceptionnelle; toutes les conditions
matrielles enfin nous garantissaient le repos et le bien-tre.

Je fus log dans une grande case situe entre la maison du Dedjazmatch
et celle de la Wazoro-Sahalou, sa femme. Cette case avait t
construite avec recherche, dans la pense qu'elle leur servirait de lieu
de runion. La Wazoro, qui nous avait devancs  Goudara, reprit,  mon
gard, ses attentions bienveillantes: matin et soir, elle faisait
prendre de mes nouvelles, et s'informait de ce dont je pouvais avoir
besoin. La plupart des chefs tant disperss dans leurs investitures, le
Prince vivait moins entour. Ds le chant du coq, il donnait audience
aux appelants, aux plaignants et rclamants de toute sorte; puis, il
expdiait quelques affaires avec ses Snchaux, djeunait et employait 
ses loisirs le reste de la journe; deux fois par semaine seulement il
tenait son plaid. Je commenais  parler l'amarigna, et  me passer
d'interprte; mes relations avec le Dedjazmatch devinrent plus
frquentes et plus intimes; j'tais rgulirement de ses repas et de ses
veilles; le reste de mon temps tait pris par des visiteurs, la lecture
et les soins  donner  mon cheval, qui partageait ma demeure et que je
souhaitais de pouvoir manier de faon  faire honneur  celui de qui je
le tenais.

Nous tions  l'poque de la rvision annuelle des investitures. Pour
bien apprcier l'importance de cette mesure dont la porte est  la fois
politique, administrative et domestique, et en faire ressortir l'esprit,
il est bon de revenir brivement  ce qui a t dit relativement  la
transformation des constitutions thiopiennes.

Lorsque les Atss voulurent constituer leur puissance comme celle des
Empereurs byzantins, ils durent d'abord substituer au droit national,
qui rpartissait les pouvoirs, le droit byzantin, qui les concentrait,
et ils prirent pour complices les Likaontes et ceux qui formaient avec
eux le haut tribunal, ainsi que ces hommes faisant en quelque sorte
partie du clerg, qui avaient grandi dans ses coles, et qui, sous la
dnomination de clercs, servaient de chantres aux offices, remplissaient
dans l'glise tous les services qui n'exigeaient pas l'ordination, et
fournissaient les professeurs de grammaire, d'histoire, de thologie, de
philosophie et d'autres sciences tombes aujourd'hui en oubli. Enfin,
comme il leur fallait aussi le glaive, ils intressrent  leur complot
les Polmarques, expression de l'lment militaire.

C'tait, certes, un dessein hasardeux que celui de cette poigne
d'hommes entreprenant d'enlever  une nation le droit qui faisait sa
vie, et dont chaque citoyen tait le dfenseur naturel, puisqu'il y
puisait la raison de son importance. Mais la victoire devait rester au
petit nombre, qui formait la partie la plus instruite de la nation, et
qui avait le plus d'ensemble et d'unit de vues.

Les clercs, par leur enseignement, semrent adroitement les quivoques,
pervertirent la raison publique, le sentiment des rapports des droits et
des devoirs, et, en troublant la croyance religieuse, ils relchrent le
dernier lien capable de relier les hommes, que l'intrt tend trop
souvent  dsunir.

Tantt par la ruse, tantt par la violence, ils dsagrgrent la socit
et pntrrent dans toutes ses parties. Les Empereurs, ne pouvant
dtruire la famille, la dsorganisrent. Ils se substiturent  la
commune, qu'ils laissrent subsister de nom, mais comme mcanisme
fiscal, et ils firent de mme de la province.  l'exemple des Romains,
dans la Gaule, ils concentrrent l'autorit dans les cits: le camp du
Polmarque, quoique mobile, prit le nom de _Kattama_, qui veut dire
cit, et les villes furent dsignes par un nom qui veut dire paroisse.
Comme dans tout gouvernement despotique, de l'aristocratie thiopienne
il ne resta bientt plus qu'un simulacre reprsent par des titres,
humiliants pour ceux qui les portaient lgitimement, puisqu'ils ne
constataient plus que leur dchance, dgradants pour ceux qui les
devaient  la seule volont du Prince ou  d'autres sources illgitimes.

Le peuple thiopien a perdu la connaissance des longues et sanglantes
vicissitudes de la lutte qu'il a soutenue contre le droit imprial; mais
il en a conserv le sentiment, et, d'accord avec les rares
traditionnistes en tat de relater aujourd'hui les principales phases de
cette sombre histoire, il accuse les clercs d'avoir pris la part la plus
importante dans le grand bouleversement social qui a amen sa dcadence.
Il s'est rfugi dans les mots, recours ordinaire des faibles et des
vaincus, et il a converti en injure le mot de _Debtera_ qui signifie
clerc, et qui implique aujourd'hui l'ide d'un homme instruit, subtil,
mais rus et le plus souvent vou  l'esprit du mal.

Cependant, les Atss, dans leur toute-puissance, devinrent la proie des
soupons et des inquitudes, maux ordinaires de la tyrannie. Quoique
mutiles et enchanes, la famille, la commune et la province
soubresautaient encore; elles pouvaient se redresser. La confiance entre
gouvernants et gouverns avait disparu; les Atss ne confrrent plus
l'autorit sous la seule garantie de la foi jure. Ils la rpartirent 
courte chance et la dplacrent incessamment, tant ils craignaient
qu'elle ne prt racine ailleurs qu'au pied du trne. En consquence, ils
soumirent  une rvision annuelle toutes les charges et toutes les
fonctions,  quelque degr qu'elles fussent.  l'esclave de la veille
ils donnaient le commandement, relguant parfois le matre  n'importe
quel bas rang, et, comme les dfiances surgissaient jusqu'autour du
foyer imprial, ils soumirent  la rvision leur personnel domestique.
Leurs valets, les plus infimes serviteurs, leurs pages, leurs parents,
leurs concubines, nul ne prenait rang, qualit ou position, qu'en
passant sous le joug priodique de la volont du matre. Les
Polmarques, qui se sont partag les lambeaux de l'Empire et dont
l'autorit est encore plus illgitime et plus prcaire que celle des
Empereurs, gouvernent comme eux, et pour les mmes raisons; et, chaque
anne, ils font la rvision de toutes les investitures manant d'eux;
tous leurs subordonns font une opration analogue, chacun dans le rayon
de son autorit. On comprend la crise qu'amnent ces dsagrgations et
ragrgations priodiques: tous les pouvoirs sont dposs, et le
gouvernement reste comme suspendu pendant quelques jours.

Au point o l'ont rduit ces malheureuses transformations politiques, il
n'y a aujourd'hui dans le pays que deux catgories de citoyens: celle
qui comprend le clerg, les cultivateurs, les trafiquants et les
industriels, et, au-dessus, celle des hommes de guerre, qui exercent le
pouvoir. Ceux-ci exploitent, pressurent, ruinent la portion stable et
foncire. Les citadins et les cultivateurs surtout s'puisent  subvenir
aux besoins d'une population errante de gens de guerre oisifs,
turbulents et dpensiers, investis annuellement par le Polmarque du
droit de pressurer des vassaux, et les traitant d'autant plus prement
que leur autorit est rvocable et passagre.

L'Empire thiopien tait divis en polmarchies, diverses par leur
tendue et leur importance, et confrant  celui qui en tait investi un
titre de polmarque, celui de Ras, de Dedjazmatch ou autre. On a vu que
ces Polmarques n'taient  l'origine que des chefs militaires, qui,
sitt la campagne finie, ne conservaient que des pouvoirs insignifiants.
Conformment  l'us fodal, qui veut que la terre confre sa valeur 
l'homme, depuis la chute de l'Empire, ceux qui ont pris possession de
ces polmarchies, n'importe par quels moyens, ont pris en mme temps les
titres et les insignes honorifiques dont taient revtus leurs
prdcesseurs rgulirement investis.

Pour devenir Polmarque, il suffit d'tre investi d'une polmarchie par
un Polmarque d'un ordre suprieur dont on devient le vassal, ou bien il
faut s'tre empar par la force d'une polmarchie. Les moeurs militaires
veulent que, dans le cas o un homme qui n'est pas encore Polmarque
s'empare d'une polmarchie, il n'en prenne le titre qu'aprs s'tre
rendu matre des timbales de son rival ou de celles d'un autre
Polmarque. Les titres de Ras, Dedjazmatch et autres Polmarques sont 
la fois des dignits et des grades; ils sont personnels, indlbiles, et
ne peuvent se transmettre sans la terre qui les confre. Dans la
confusion actuelle des pouvoirs, la dignit de Polmarque s'acquiert le
plus souvent par des moyens violents, et les provinces de l'ancien
Empire constituent aujourd'hui de petits tats dont les uns sont
indpendants, et les autres vassaux. Tel Ras ou tel Dedjazmatch a
commenc par dtrousser sur les grandes routes. On peut dire cependant
que la plupart de ceux qui sont arrivs  ces dignits appartiennent 
des familles de notables et souvent de princes. Tout Polmarque vassal
d'un autre relve de l'investiture annuelle de son suzerain. Les
Polmarques indpendants ne relvent que de la force.

Lorsque la rvision annuelle a lieu dans la maison d'un Dedjazmatch, les
deux Blaten Gutas ou Snchaux, l'Azzage ou Biarque, et les divers
comptables se runissent en prsence du Dedjazmatch pour contrler le
budget de l'anne coule, tablir celui de l'anne qui s'ouvre,
vrifier le cueilleret, inventorier les ressources extantes, faire le
recensement des seigneurs et autres gens de guerre dtenteurs de fiefs
et de ceux qui servent moyennant paye en argent ou en nature, relever le
nombre des pensions  servir et des charges ecclsiastiques dont la
nomination relve du Prince; plucher les croues et jusqu'aux dpenses
les plus minimes du service particulier. C'est l'poque dcisive pour
les gouvernants et les gouverns; le rveil des ambitions et des
brigues; le moment des dsertions et des rbellions, des lvations et
des abaissements subits. Les malversateurs, les inconstants, ceux dont
l'ambition dsespre, les mfiants, les mcontents et les aboyeurs
dguerpissent pour se rfugier dans les villes d'asile, ou se constituer
en rvolte ou passer au service d'un autre matre. De leur ct, les
habitants de hameaux, de villages entiers, s'apprtent  migrer, en
apprenant que tel seigneur rput pour ses malttes sollicite l'honneur
de les avoir pour vassaux.

Pour bien diriger ce mouvement de dsagrgation et de reconstitution
gnrale, les Polmarques ont besoin de dployer toute l'intelligence,
le tact, la connaissance des hommes et la fermet dont ils sont dous.
Demeurer impntrable, surveiller ceux qu'ils comptent faire dchoir et
ceux dont ils ne pourront satisfaire l'ambition, prvenir les
mcontents, concilier les rivaux, faire accepter les nouveaux
fonctionnaires, encourager et rcompenser les dvoments, svir avec
adresse contre les prvaricateurs, enlever aux Polmarques voisins des
serviteurs dont le concours leur parat dsirable, satisfaire enfin tous
ces affams d'honneurs, d'avancement et de mieux-tre, toujours enclins
 se croire lotis au-dessous de leur mrite; faire sourdre dans tous les
rangs les esprances, et imposer  tous: telle est la tche difficile
qu'ils ont  accomplir.

Aprs avoir prsid aux vrifications prliminaires, le Dedjadj Guoscho
avait l'habitude de rgler avec son confesseur les affaires de sa
conscience, et de vivre ensuite dans une retraite absolue. Deux pages
seulement faisaient le service de nuit et de jour; un ancien page de son
pre, le Chalaka Maretcho, chef des huissiers du service intime, gardait
sa porte et servait d'intermdiaire entre lui et ses sujets, dont aucun
n'tait plus admis en sa prsence. Il ne recevait mme plus sa femme,
que son intelligence remarquable et son esprit remuant portaient
volontiers  s'immiscer dans les affaires. Il confiait alors  son Grand
Snchal le soin de rendre en son nom les dcisions judiciaires
d'urgence, et son confesseur tait seul admis  partager ses repas.
Aprs avoir ainsi pass quelques jours, recueilli et inaccessible, au
milieu du dchanement des passions les plus actives de ses sujets, il
nommait d'abord, conformment  l'antique coutume du Damote, le page
porte-aiguire, dont la fonction, regarde comme la plus humble parmi
celles des pages, consistait  lui verser l'eau pour se laver les mains
avant et aprs les repas. Ce petit fonctionnaire avait le droit de
s'asseoir au bas-bout de la table, en face du Prince et  ct des plus
grands seigneurs; en campagne, il devait porter le bassin et l'aiguire
de cuivre qui reprsentaient tout son domaine. Le Prince dcidait
ensuite des nominations aux grandes charges; le Chalaka Maretcho
transmettait  mesure  un timbalier, en permanence sur la place, les
noms des titulaires et les formules d'investiture, que celui-ci rendait
immdiatement officielles par ban. Ceux que le Prince voulait priver de
leur libert taient subitement arrts, soit au camp, soit dans leurs
fiefs, par les centeniers les plus nergiques de la garde. Les
nominations termines, c'tait avec une joie d'enfant que le Prince
rouvrait sa porte  ses commensaux ordinaires et  ses familiers. Les
nouveaux grands dignitaires et ceux qui avaient t confirms dans leur
poste venaient ensuite faire leurs baise-mains et recevoir en crmonie
leur cotte-d'armes d'investiture. La plupart des Polmarques avaient au
contraire l'habitude, en ces occasions, de s'entourer de leurs familiers
et de leurs conseillers, ce qui donnait lieu  des intrigues et  des
divisions. Le Dedjadj Guoscho disait qu'un chef devait recueillir
incessamment, pendant le cours de l'anne et au milieu du calme des
esprits, les lments de ses dcisions annuelles, et que le moment venu
de les prendre, il fallait viter jusqu'aux influences de ses amis, qui
apportent toujours dans leurs conseils leurs passions et leurs
faiblesses; qu'il lui tait dj malais d'imposer silence aux siennes,
et qu'il ne voulait point commettre l'quit de ses rsolutions au
conflit des intrts de ceux mme qu'il aimait le plus.

La maison d'un Dedjazmatch se compose ordinairement des fonctionnaires
suivants:

Le _Fit-worari_ (_envahisseur en avant_), ou chef d'avant-garde. Cet
officier, le plus important en temps de guerre, devance l'arme avec ses
propres troupes; il tablit son camp  une certaine distance en avant de
celui de son suzerain, dont il a le soin de choisir et de dsigner
d'abord l'emplacement; il a droit de dresser pour lui-mme et pour ses
principaux chefs des tentes blanches. Le jour d'une bataille, il est
souvent charg d'engager l'action, sinon, runissant ses soldats  ceux
de son matre, il a de droit le commandement d'une des ailes; il
commande aussi les expditions importantes que le Prince ne conduit pas
en personne. Il a place au conseil, et il propose  l'agrment du Prince
les noms de ceux qui, adjoints aux conseillers ordinaires, composent le
grand conseil de guerre. L'importance de sa dignit quivaut  celle du
Grand Snchal, auquel pourtant il cde le premier sige. En pays
ennemi, il jouit de certains privilges de maraude et droits de prise;
il a droit aussi  une part des tributs en pays nouvellement conquis.
Lui seul, aprs le Polmarque, a le droit d'envoyer des espions auprs
de l'ennemi; pour tout enfin, il communique directement avec le
Polmarque sans l'intermdiaire mme du Grand Snchal. Son grade
entrane l'investiture de fiefs considrables, qu'il rpartit entre ses
vassaux; il prlve en outre diverses perceptions qu'amoindrit ou
multiplie la volont du Prince lors de l'investiture. Le Fit-worari du
Damote devait tre suivi d'environ 2,000 hommes de guerre, ses recrues
personnelles, et un nombre gal de vassaux directs du Dedjazmatch tait
mis sous ses ordres.

Lorsque l'arme commence un mouvement de retraite, le Fit-worari est
charg de le couvrir,  moins que le Dedjazmatch ne prenne ce soin en
personne; et si la retraite dure plusieurs jours, l'arrire-garde est
compose des vassaux les plus importants et des bandes particulires du
Polmarque dsignes  tour de rle. On choisit pour ce poste de chef
d'avant-garde un brillant cavalier, connu par son courage et ses
libralits envers les hommes de guerre, chef vigilant, pre au pillage
comme au combat, et rompu aux ruses de la guerre.  sa nomination, le
Polmarque le revt publiquement d'une cotte-d'armes en soie, identique
par sa forme  celle que nos chevaliers portaient par dessus leur
armure.

Le _Blaten-Guta_ (_seigneur des errements_), ou Grand Snchal, espce
de _procurator regius_, grand matre de la maison. La nomination  cet
office entrane pour le titulaire l'investiture d'un fief trs-important
et lui confre le premier sige au Conseil, ainsi que des droits de
perception considrables sur les impts, les nominations aux offices,
les frais et amendes judiciaires, et enfin, comme l'indiquent les
assises de Jrusalem, il a autorit sur toutes les recettes de la maison
de son suzerain; ce qui lui permet d'intervenir dans toutes les
ramifications du pouvoir de son seigneur. On choisit pour cet office un
homme d'ge, de bon conseil, savant feudiste et habile administrateur.
La plus lourde responsabilit pse sur lui: il est charg de
l'expdition de la plupart des affaires journalires; aussi sa demeure
est-elle constamment assige par des postulants. Il jouit de ses
grandes entres, mais ses occupations laborieuses ne lui permettent que
rarement d'en profiter; en revanche, des messagers vont et viennent
continuellement de sa demeure  celle du Polmarque. Sa charge, la plus
lucrative de toutes, le met  mme de thsauriser; il enrle pour son
compte de sept cents  douze cents combattants. Il campe sous une tente
blanche  l'arrire-quartier du camp.  sa nomination, il est aussi
revtu d'une cotte-d'armes en soie.

Le _Tekakin Blaten-Guta_ (_Blaten-Guta des choses secondaires_), ou
Snchal ordinaire, lieutenant du prcdent. Ses profits et droits de
perception sont plus limits que ceux de son suprieur; il a une place
au Conseil, reoit l'investiture d'un grand fief, et,  sa nomination,
il est revtu aussi d'une cotte-d'armes en soie. Il jouit des grandes et
des petites entres, et il voit le Polmarque bien plus frquemment que
ne le fait son suprieur, auprs duquel il campe sous une tente blanche.
En Damote, le fief de ce fonctionnaire lui permettait d'entretenir de
deux cent cinquante  quatre cents soldats, dont environ un quart de
cavaliers, et une dizaine de francs-tireurs.

Le _Moulla-Bet-Azzage_ (_ordonnateur de toute la maison_), ou Biarque,
intendant gnral des vivres. Les panetiers, les boutilliers, les
cuyers tranchants, les dgustateurs, les contrleurs et les porteuses
de l'hydromel, les sommiers, les gardiens de la pourvoirie, les
cuisinires, les boulangres, les mouleuses, toutes les servantes de la
cuisine, les femmes qui brassent la bire, celles qui dlayent le miel
pour l'hydromel, celles qui travaillent aux ouvrages de vannerie, les
fileuses, enfin presque toute la domesticit proprement dite reoit
directement des ordres de lui. Il s'entend avec les deux snchaux pour
distribuer les subsistances  tous ceux dont l'ordinaire a t fix par
le Polmarque; il veille  tous les approvisionnements de bouche et 
l'entretien du parc de vaches laitires et d'animaux pour la boucherie.
Il est charg des rations, de l'habillement et de la paye de tous les
gens de service. Il est gouverneur des terres domaniales, et peroit le
tiers des amendes ou frais judiciaires qui proviennent des procs entre
leurs habitants.

Il est aussi investi d'un fief important et revtu d'une cotte-d'armes
en soie; il prend place au Conseil et au Lit de justice, o il sige 
ct des snchaux. En outre des perceptions diverses que lui concde le
Polmarque, il cumule une quantit de petits profits sous-entendus. Aux
jours de festin, une longue verge  la main, et revtu de sa
cotte-d'armes, il se prsente en crmonie, suivi de tous les officiers
de bouche et de leurs valets portant sur la tte les corbeilles de pain,
des cuisinires avec leurs plats fumants, et d'une file de femmes
charges d'amphores d'hydromel, pendant que les timbaliers battent  la
ripaille. Debout  l'extrmit de la table, il dirige l'ordonnance
jusqu' ce que le Dedjazmatch ait fini de manger; alors il donne le
signal  l'chanson en chef de faire verser l'hydromel, et il s'assied
ensuite au fond de la salle, d'o il surveille tout le service. La
plupart des gens de la domesticit campent autour de sa tente blanche,
dont la place est fixe derrire les timbaliers, qui s'tablissent
toujours en face de la tente du Dedjazmatch. L'Azzage du Damote
entretenait pour son propre compte de trois cents  huit cents
combattants. Il s'entend avec son matre pour la nomination de plusieurs
contrleurs qui ne relvent que de lui et qui ne jouissent, du reste,
que d'une trs-petite considration. Il a ses grandes et petites
entres, et la facult de prlever une quantit de petits profits qui
rendent sa charge presque aussi lucrative que celle du Grand Snchal.
Cet officier a un lieutenant nomm par le Dedjazmatch, lequel lieutenant
peut n'tre pas investi d'un fief, et en ce cas son entretien et sa paye
consistent en certaines dmes sur les approvisionnements.

Le _Moulla-Bet-Beudjeround_, ou Trsorier gnral et Matre de la
garde-robe. Il est charg de la garde de toutes les valeurs-meubles, de
l'argent, des bijoux, des objets de parure, de toilette et des armes
personnelles du Dedjazmatch. Il a aussi le dpt des raisins secs, du
vin et de l'eau-de-vie que fournissent en impts certains fiefs
dsigns, les octrois des villes, des marchs, et sur lesquels il
prlve pour lui-mme un dixime; il peroit un tant par cotte-d'armes
dont son matre revt ses dignitaires, comme aussi par chaque dcoration
honorifique donne  un homme de l'arme. Il peroit encore un dixime
de tous les impts pays en or, en argent ou en sel, comme aussi un tant
sur le pesage de l'or et sur tous les cadeaux qui sont offerts au Prince
et dont la garde lui est confie. Il jouit encore de plusieurs autres
droits que leur multiplicit rend fort lucratifs. Si,  la suite d'un
dsaccord avec son matre, il prend refuge dans une ville d'asile, le
clerg de l'asile est tenu de rendre sa personne  son Seigneur; la mme
coutume existe  l'gard du Grand Snchal et son lieutenant. Le
Beudjeround commande le corps des _Eka-Bet_ ou gardes du trsor, dont il
nomme le Chalaka (_chef de millier_), espce de Chiliarque. Les
selliers, les bourreliers, les censeurs, les armuriers, les ouvriers en
fer, en cuivre, les argentiers et les artisans de toute sorte sont sous
sa direction, comme aussi les buandiers, les coiffeuses et les pages. Il
est investi d'un grand fief; dans quelques gouvernements cet officier
est revtu de la cotte-d'armes en soie, mais en Damote ce n'est point la
coutume.

Durant les festins il se tient debout au pied de l'alga du matre, et en
tout temps il jouit des grandes et des petites entres. Il a la
juridiction de toutes les causes qui ont trait  ses attributions, et il
peroit pour son compte les profits de cette judicature. Ses fonctions
le mettent en rapports journaliers avec son matre, et il en profite
pour servir d'intermdiaire pour les rclamations ou les faveurs, ce qui
lui procure encore un patronage tendu et trs-lucratif. Il est rarement
admis au Conseil. Il campe sur la gauche de la tente du Dedjazmatch, au
milieu des gardes du trsor, en outre desquels, il enrle pour son
propre compte un petit nombre de soldats. Il a droit  une tente
blanche.

Le _Moulla-bet Aggafari_ (_garde de toute la maison_). Cet officier
remplit les fonctions de grand prvt de l'arme, et il parcourt souvent
les domaines de son Seigneur pour y distribuer la justice, au nom de son
matre, ou y rprimer les attentats  la sret publique. Il est charg
de l'arrestation et de la garde des prisonniers; il fournit les hommes
chargs de garder les plaideurs sans caution et peroit un tant pour
leur garde, comme sur toutes les saisies qu'il opre. Il jouit aussi de
la perception d'un droit, dit _droit de verge_, par chaque procs qui se
vide en cour du Dedjazmatch; il est charg aussi de la publication des
bans. Il remet aux parents de la victime la personne du meurtrier
condamn  mort, et il assiste comme tmoin  l'excution que les
parents en font eux-mmes. Il commande aux huissiers; dans les grandes
runions, une verge blanche  la main, il se tient debout  la porte de
son Seigneur. Aid de son lieutenant et entour de nombreux huissiers,
il prside  la police, expulse les intrus, fait introduire les invits,
rprime la licence des festins, o les rancunes et les rivalits
rveilles par l'hydromel suscitent trop souvent des orages. Il modre
aussi les effervescences guerrires, qui donnent lieu aux rcits des
thmes de guerre; car dans ces occasions, les seigneurs se pressent,
suivis de leurs bandes en tenue de combat, et des centaines d'hommes
surexcits se trouvent en prsence les armes  la main. Aussi il est
d'usage de choisir, pour ce poste de chef des gardes, un homme d'action,
d'une nergie reconnue, et tout dvou au Dedjazmatch. Cette charge
correspond en beaucoup de points  celle de nos Rois des ribauds au
moyen ge. Des fiefs importants lui sont assigns, et il sige au
Conseil. Dans quelques provinces de l'thiopie, ce dignitaire est revtu
de la cotte d'armes en soie; mais cet honneur n'est point coutumier en
Damote. Il commande, au nom de son matre,  environ six cents cavaliers
et  mille hommes de pied, entretenus par des alleux en dehors de ses
propres fiefs; de plus, selon sa rputation de gnrosit et sa
popularit parmi les soldats, il peut enrler environ six cents
combattants, relevant uniquement de lui. Au lieu d'un corps spcial, on
lui donne souvent  commander le rgiment des gardes de l'Alga. Il campe
 l'aile droite du camp, et lui aussi a droit  une tente blanche.

L'_Elfigne-Askeulkae_ (_huissier de l'intrieur_). Il sert comme
lieutenant du dignitaire prcdent, mais il relve directement du
Dedjazmatch.  l'heure des repas, pendant les conseils et toutes les
fois que le Dedjazmatch est accessible  ses sujets, il doit tre sur le
seuil, une verge  la main, et second de quelques huissiers intimes,
ses subordonns; personne ne peut entrer sans sa permission. Si
l'Aggafari est absent, il le remplace quand le Dedjazmatch tient lit de
justice. Debout entre les parties, il conduit et rsume les dbats,
prte main-forte au besoin; toujours debout, il met son jugement le
premier, puis il provoque nominativement les juges et les assesseurs 
mettre le leur. Il peroit les amendes ou les frais judiciaires, dont
il s'attribue une partie. Il a droit  la surveillance du parc des
moutons pour la boucherie, et il en peroit pour lui un dixime. Dans
les festins, lorsque le chef des gardes est de service, il doit se tenir
debout  la tte de l'alga du matre.  moins que le Dedjazmatch ne soit
sorti ou endormi, il doit toujours tre  son poste, sur le seuil; aussi
ses fonctions sont-elles trs-fatigantes, car elles exigent une
assiduit et un veil de tous les instants. En revanche, comme c'est de
lui que dpend l'accs auprs du matre, il est l'objet des prvenances
de tous, ce qui rend sa position fort lucrative. Il est d'ailleurs
investi d'un fief, qui, en Damote, lui permet d'enrler pour son compte
de quatre-vingts  cent quarante soldats. On choisit pour ce poste de
confiance un cavalier dvou, ferme, discret, alerte et dou d'une
locution facile. Il campe prs du chef des gardes et n'a droit qu' une
tente noire.

Le _Moulla-Bet-Tkouatari_ (_comptable de toute la maison_), contrleur
gnral des recettes. Sa surveillance s'tend sur tous les dpartements,
y compris ceux attribus aux snchaux; il jouit de perceptions sur tous
les objets de son contrle, et de l'investiture d'un fief qui lui permet
d'enrler pour son compte au moins une centaine d'hommes. Il campe sous
une tente noire,  ct du campement du premier snchal.

L'_Afa-Negousse_ (_bouche du roi_). Cet officier est l'organe du
Dedjazmatch pour toutes ses dcisions judiciaires sur chacune desquelles
il peroit une dme. Il doit se rendre, avant le jour,  la porte du
Dedjazmatch, et ds qu'il est rveill, il entre pour l'avertir qu'on
demande justice; il prvient ensuite son subordonn, le
_Tchoha-Tabbaki_ (_gardien des crieurs_), que le Dedjazmatch est
dispos  our les rclamations. Chaque rclamant, sur l'invitation du
Tchoha-Tabbaki, exprime alors  haute voix et  distance de la maison
ou de la tente l'objet de son recours. Le Dedjazmatch met sa dcision,
et l'Afa-Negousse, debout sur le seuil, la transmet au dehors de faon 
tre entendu de tous. On choisit, pour remplir cet office, un homme dou
d'un organe sonore, expert feudiste et arrtiste, habile  formuler un
dispositif, vers dans la procdure et ayant une locution correcte et
choisie, car au milieu du silence o habituellement il fait entendre sa
voix, le dernier goujat de l'arme ne manquerait pas de relever
publiquement une expression impropre ou une faute de langage. Cet
officier sige au nombre des assesseurs du Dedjazmatch, quand ce dernier
tient son plaid: il est investi d'un fief important, et il est
frquemment appel au Conseil. Ses entres matinales auprs du
Dedjazmatch lui procurent un patronage considrable. Tous les
possesseurs de fiefs recherchent aussi son bon vouloir, car il peut
dpendre de lui d'envenimer les plaintes de leurs vassaux qui viennent
en appel devant le Dedjazmatch, comme aussi d'arrter ou de concilier
leurs rclamations avant qu'elles n'aboutissent. Il campe  part,
derrire les gardiens du trsor, sous une tente blanche et entour des
huttes de ses hommes, dont le nombre varie entre deux cents et quatre
cents, selon l'importance de son fief.

Le _Tchoha-Tabbaki_ (_gardien des crieurs_), ou gardien des appelants
en justice, des rclamants ou postulants de toute sorte, qui,  dfaut
d'autre aboutissant, se prsentent de jour ou de nuit, devant la demeure
du Dedjazmatch. Ds le chant du coq, il veille avec ses subordonns  la
venue successive des postulants, et il assigne  chacun d'eux son tour
pour lever la voix. Il peroit un tant sur chaque cause et sur chaque
soldat que le Dedjazmatch envoie pour transmettre sa volont aux vassaux
qui ont occasionn des plaintes. Cet officier est rarement pourvu d'un
fief; on lui assigne une paye en nature ainsi qu'un certain nombre de
rations pour lui et ses quelques suivants, et il trouve encore moyen de
se maintenir dans l'aisance, par les exactions qu'il exerce sur les
plaignants et les bonnes-mains qu'il reoit des seigneurs. Son office
est peu considr. Il campe sous une hutte, auprs des timbaliers.

Le _Feureusse-Balderasse_ (_matre de l'cole du cheval_), ou cuyer et
chef de l'curie. Il dresse les chevaux et les mules, est responsable de
leurs harnais, commande aux selliers et il exerce un droit de
rquisition sur les ouvriers de tout corps de mtier qui regarde la
sellerie et les besoins de l'curie. Lorsque le Dedjazmatch monte 
cheval, le Balderasse visite les sangles et tient l'aron, pendant qu'un
palefrenier tient le cheval par la bride. Sa place, au camp, est
immdiatement derrire la tente du Prince, o ses recrues particulires
et tous les serviteurs de l'curie de son matre campent autour de sa
petite tente noire. C'est sur son ordre que le chef de la troupe,
compose des gardes du destrier, lui envoie un piquet de soldats pour
veiller de nuit  la sret des chevaux du Dedjazmatch. Aprs que les
snchaux ont assis l'impt de l'orge, c'est lui qui est charg de la
perception; si cette opration prsente des difficults, il requiert au
besoin l'appui du corps des gardes du destrier. Il doit percevoir
mensuellement des mains du chef des cuyers tranchants une peau de boeuf
crue, qu'il fait dcouper en lanires et distribuer aux palefreniers,
qui les corroient et les tiennent prtes  tous les usages de l'curie;
il donne aussi de ces lanires  prparer aux gardes du destrier pour
les besoins de la sellerie. Tout harnais rform lui revient de droit.
Il peroit la dme sur les cadeaux de beurre faits au Dedjazmatch, sur
les toffes servant  faire des culottes et sur les chevaux reus comme
impt, comme cadeau ou mme achets; le cheval de combat du Dedjazmatch
n'entre pas en ligne de compte. Quand ce dernier donne un cheval  un
vassal important, cet cuyer peroit sur le donataire un droit de
bonne-main. Son cheval de combat et sa mule sont nourris  l'curie de
son matre.  l'poque annuelle du renouvellement des investitures, la
plupart des fonctionnaires rsignent leurs offices, le chef des gardes
et le gardien de l'intimit dposent leurs verges, l'cuyer remplit
alors leurs fonctions, et  la nomination du nouveau gardien de
l'intimit, il partage ses fonctions avec lui et les profits qui en
dcoulent, jusqu'au premier grand banquet; il dpose alors sur le
bas-bout de la table sa verge, signe de son office intrimaire. Quand le
Dedjazmatch prend un repas  l'curie, l'cuyer dirige de droit le
service,  l'exclusion des officiers spciaux, le panetier except; il
prsente lui-mme l'hydromel  son seigneur et il a droit  toute la
desserte. Il a droit aussi  une certaine partie de viande sur chaque
boeuf, chvre ou mouton de boucherie. Les jours de festin, il se tient
debout prs du chevet de l'alga; il y boit l'hydromel  discrtion, et
de plus, sur chaque grande jarre d'hydromel qui se consomme, l'chanson
doit lui rserver une certaine mesure qui lui est remise aprs le
festin. Il a ses entres chez le Dedjazmatch et jouit souvent de son
intimit. Il est pourvu d'un fief qui lui permet d'enrler pour son
compte une quarantaine de soldats. Il va sans dire qu'il doit tre
cuyer habile et avoir des recettes pour les maladies des chevaux. Il a
la police et la conduite des palefreniers et des coupeurs d'herbe, et
pour chacun de ces services le Prince nomme, sur sa prsentation, un
_Alaka_, ou mesureur, un _Tekouatari_, ou comptable, et un _Aggafari_,
ou gardien.

Les coupeurs d'herbe, munis chacun d'une faucille et de douze cordelles,
ne sont tenus en tous temps que de fournir journellement une charge
d'herbe choisie ou,  dfaut d'herbe, une charge de paille qu'ils
remettent aux palefreniers. Ces derniers sont chargs de nourrir les
chevaux et de veiller  leurs attaches; en marche, ils vont  pied et
les conduisent  la main; ils peroivent un droit par cheval donn par
le Dedjazmatch, ainsi qu'un morceau de viande spcial par bte de
boucherie. Les coupeurs d'herbe ont droit aussi  un morceau spcial de
viande. Le nombre des chevaux d'un Dedjazmatch varie beaucoup et s'lve
quelquefois  une trentaine.

Le _Siga Melkgna_ (_matre de la viande_), ou cuyer tranchant. Il a la
direction et la comptabilit du parc des boeufs, des moutons et des
chvres destins  la boucherie, sur lesquels il prlve pour son compte
un dixime. Conjointement avec l'Elfigne Askeulkae, il commande aux
bcherons, qui sont chargs, lorsque l'arme est en marche, de conduire
les troupeaux, de porter les paniers  pains, la braizire du
Dedjazmatch, la table  manger, les viandes, de traire les vaches, de
faire le bois et d'allumer les feux, d'abattre les animaux et de les
dpecer, de griller les viandes et de prparer les outres provenant des
chvres tues. Il nomme parmi eux un _Aggafari_ et un _Alaka_. En outre
de leur habillement, de leurs rations et d'une paye minime, ces
bcherons peroivent les deux tiers des peaux de boeufs et de moutons
abattus, et une certaine quantit de viande. Celui d'entre eux qui a
port la table peroit, de plus, un pain  chaque fois qu'on fait un
repas. L'cuyer tranchant peroit pour son compte, par chaque animal
abattu, un morceau de viande, ainsi qu'un tiers des peaux.  chaque
repas, il doit prsenter au Dedjazmatch le morceau choisi de viande crue
ou de carbonade; ses subordonns remplissent le mme office auprs des
convives. Pendant les grands festins, il prside aux distributions de
viande et il doit rester debout jusqu' la fin du repas; le boutillier
doit alors lui prsenter  boire. Comme les boeufs sont abattus sur la
place, devant la demeure du Dedjazmatch, cet officier de bouche est
responsable des dgts ou des blessures occasionns par les animaux
qu'il manque  matriser. Il ne jouit que des petites entres; il est
investi d'un petit fief et profite de maints bnfices non avous. Il
enrle pour son compte de quarante  soixante soldats, et campe sous une
tente noire auprs du Biarque. Le Dedjazmatch nomme un comptable pour
contrler son service.

Le _Tedj-Assallafi_ (_qui passe l'hydromel_), ou chanson. On choisit,
gnralement pour cet office un cavalier brave et avenant. Comme
l'entrain et la physionomie des repas et des festins dpendent surtout
de l'hydromel, objet des convoitises de tous, les fonctions de
l'chanson y sont trs-importantes. Il doit tre dou de tact et de
mmoire, apprcier le cas  faire de chacun, afin de diriger le boire
sans l'intervention apparente du matre et d'aprs ses intentions
secrtes.  chaque fois qu'il prsente un _buril_ (carafon en verre)
d'hydromel au Dedjazmatch, ce dernier lui en verse un peu dans le creux
de la main, et il doit le boire en prsence de tous; il est de service 
tous les repas. Sur chaque bte abattue, il prlve un morceau spcial
de viande; il a aussi une dme sur les peaux, et il use librement de
l'hydromel pour sa consommation personnelle; mais, en prsence de son
matre, il n'a droit de boire qu'un seul buril, qu'il consomme sur
place, afin d'exclure toute ide de convoitise de sa part. Il prlve
une dme sur le miel. Il a une tente blanche et un petit fief qui lui
permet d'enrler de quatre-vingts  cent vingt hommes. Il fait partie du
campement du Biarque, son suprieur direct.

En marche, les hanaps en corne et les burils sont ports par les gardes
du trsor; quand on verse une amphore, un de ces derniers nomm  la
fonction de _Gueuddavi_, tient une cuelle au-dessous du hanap ou du
buril pour y recevoir le surplus de liqueur qui se rpand, car chaque
coupe doit tre emplie jusqu'aux bords; ces goutilles forment ses
profits. Il y a plusieurs Gueuddavis; souvent cette fonction
trs-recherche est confie  un fusilier qui s'est distingu par une
action d'clat.

C'est en prsence du matre et des convives que l'chanson fait enlever
avec prcaution la tape soigneusement lute qui bouche l'amphore
d'hydromel. Il fait ensuite coiffer l'amphore d'un blanchet, et dans
quelques maisons, lorsqu'on l'incline pour verser la liqueur, un
fonctionnaire qu'on appelle _Tedj-Tchari_ (_griffeur de l'hydromel_) a
le privilge de frapper ou de gratter le blanchet, avec le bord d'un
hanap, afin d'activer la filtration de l'hydromel. L'hydromel qui tombe
dans son hanap constitue son bnfice. Si l'chanson trouve qu'il
prlve trop sur la liqueur, au lieu d'un hanap, il a le droit de lui
faire prendre, pour gratter le blanchet, une serre dessche d'oiseau de
proie. Cette fonction bachique est fort envie, et on la donne
ordinairement  un fusilier d'lite.

Les _Fellakis_ (_retrancheurs_) tiennent la coupe sous l'orifice de
l'amphore, et, avant de la remettre  l'chanson, ils en retranchent 
leur profit un doigt de la liqueur, qu'ils ramassent dans une cuelle.
Cette fonction, galement fort recherche, est souvent enleve aux
gardes du trsor pour tre confre  un fusilier d'lite. Sur la
prsentation des chefs de corps, le Dedjazmatch nomme  ces trois
offices. Les effondrilles du vase d'hydromel en vidange sont rclames
par les fusiliers prsents. L'chanson a la charge difficile de veiller
 ce que ces perceptions diverses ne donnent pas lieu  des abus.

Le _Tedj-Melkgna_ (_matre de l'hydromel_), ou boutillier, ordonnateur
de l'hydromel. Il s'entend avec les snchaux pour la fixation, la
recette et la rpartition des impts en miel, et il jouit d'une
perception sur les terres qui le fournissent. Un morceau de viande lui
est dsign sur chaque bte abattue. Il prside aux diffrentes
oprations de la fabrication de l'hydromel, il est responsable de la
qualit de la liqueur, et il en use  discrtion pour sa propre
consommation. Aux jours de festin, il doit tre debout  ct de la
jarre en vidange. Il a la surveillance des outres de miel confies aux
sommiers, ainsi que celle des porteuses d'hydromel et des femmes qui le
fabriquent. Cette charge est souvent cumule par l'chanson en chef. Il
lui est allou un certain nombre de rations pour son entretien et celui
de ses hommes. Il campe sous une petite tente noire auprs du Biarque.
Le Dedjazmatch nomme ainsi un contrleur pour surveiller sa gestion.

Le _Enjerra Assallafi_ (_qui passe le pain_), ou panetier. Le
Dedjazmatch ne gote  aucun mets sans la prsence de cet officier, qui
doit tre dans sa personne d'une propret recherche. Debout auprs de
la table, il donne  goter de chaque plat  la cuisinire en chef,
puis, la tte en arrire, il gote  son tour, en laissant tomber de
haut un morceau dans sa bouche. Il prpare les bouches pour le
Dedjazmatch, tale devant lui les morceaux pour lesquels il connat sa
prdilection et sert pareillement tous les autres convives, car lui seul
met la main aux plats. Avant le repas, il a droit  un pain de premire
qualit pour juger,  la cuisine, de la bonne prparation des mets; de
plus, par chaque repas, il a droit  quatre autres pains de premire
qualit. Quand le Dedjazmatch a mang, et qu'on loigne un peu la table
pour que la deuxime table de commensaux prenne son repas, le panetier
a le privilge de s'asseoir entre les convives et contre le milieu de
l'alga. Un morceau spcial de viande lui est rserv sur chaque bte
abattue. Il a un petit fief  gouverner, et il se cre un petit
patronage par les distributions qu'il fait de la desserte, et aussi par
des recommandations qu'il trouve quelquefois moyen d'insinuer. Durant le
repas, il doit tre muet. Sa petite tente noire fait partie du campement
du Biarque. De mme que l'chanson, il a sous ses ordres plusieurs
aides, pour les jours de grand festin.

Le _Moulla-Bet-Wouzifiadj_, ou supplant gnral. Il est muni d'un petit
fief suffisant  l'entretien d'une cinquantaine de soldats; il campe
sous une tente noire, dans le cercle du campement du Dedjazmatch et
remplace temporairement, en cas d'absence ou de suspension, les
dignitaires, officiers ou serviteurs de la maison, quels qu'ils soient.
Il peroit alors tous les bnfices attachs  leur charge. Il est
toujours aux abords de la demeure du Prince et jouit de ses entres. Il
a aussi le droit de nommer des sous-dlgus lorsque plusieurs vacances
se prsentent simultanment.

Le _Zoufan-Bet-Chalaka_ (_chiliarque des gardes de l'alga_). En marche,
il est charg de faire porter par ses hommes l'alga du Dedjazmatch, la
housse et les coussins, les tapis et certains objets du mobilier. Durant
les festins et les lits de justice, il est charg de la garde de
l'intrieur et partage certains services avec le chef des gardes. Il est
investi d'un fief et il campe sous une tente blanche  la droite du
campement du Prince; ses hommes se huttent autour de lui; leur nombre
varie entre 600 et 2,000, selon qu'il est plus ou moins populaire.

Le _Feureusse-Zbgna-Chalaka_ (_chiliarque des gardes du destrier_). Il
est charg des patrouilles et fournit les vedettes de nuit. Ds
l'obscurit, il tablit lui-mme un peloton de gardes aux abords de la
demeure de son Seigneur et en dsigne un autre pour la garde de ses
chevaux. Le poste de garde a droit  la desserte du repas du soir. Ce
Chalaka a droit  la tente blanche et campe derrire le Dedjazmatch, en
laissant un espace libre pour le campement de l'cuyer.  l'exception de
quelques cas prvus, il reoit ses ordres directement du Dedjazmatch, et
sa troupe a le pas sur toutes les autres pour les invitations aux
festins. Il est investi d'un fief. De mme que pour le Chalaka
prcdent, l'importance numrique de sa bande dpend de son
savoir-faire.

L'_Eka-Bet-Chalaka_ (_chiliarque des gardes du Trsor_). Il est sous les
ordres du Boudjeround; mais il est nomm par le Dedjazmatch. En marche,
sa troupe est charge de porter tous les objets du Trsor et ceux de la
garde-robe. C'est ordinairement dans cette bande que le Dedjazmatch
choisit les messagers qu'il expdie  ses vassaux ou aux Polmarques des
provinces loignes. Comme ce service exige de l'intelligence, de la
mmoire, de la discrtion et du dvouement, ce corps de gardes du Trsor
jouit ordinairement de beaucoup de prrogatives, qui varient du reste
selon le degr de faveur de son Chalaka, lequel est le plus souvent
charg de prfrence d'excuter les volonts directes de son Suzerain.
Au camp, cette troupe s'tablit toujours et sans intermdiaire  la
gauche de la tente du Dedjazmatch.

Le Dedjadj Guoscho avait une prdilection marque pour cette troupe,
dont le chiffre variait entre deux et trois mille hommes. L'mulation y
tait fort grande et l'esprit de corps des plus actifs. Les meilleurs
soldats de la province, comme les recrues trangres, ambitionnaient
tous d'y tre admis, ce qui en faisait un vritable corps d'lite o le
Dedjazmatch choisissait des sujets pour les postes de confiance.

Ce Chalaka a droit  la tente blanche et il est ordinairement investi
d'un fief.

Le _Sef-Djagri-Chalaka_ (_chiliarque des porte-glaives_). Les grands
feudataires de l'Empire avaient l'usage de faire porter devant eux des
pes  deux tranchants, espce d'estramaons, larges de deux pouces
environ,  poigne cruciale garnie en argent. Ces pes, recouvertes de
housses carlates et tranantes, sont encore portes sur l'paule devant
les Dedjazmatchs et figuraient,  ce que m'a dit un vieux feudiste, le
nombre de hauts barons ou possesseurs de grands fiefs qui suivaient sa
bannire. Ce Chalaka, qui a droit  une tente blanche, fait partie, avec
sa bande, du campement de droite. Il est ordinairement investi d'un
fief, et, dans le Damote, cet officier commandait une troupe d'environ
1,400 hommes.

Le _Moulla-Bet-Bacha_ (_bacha de toute la maison_), ou commandant en
chef des corps de francs-tireurs ou fusiliers. Cet officier est revtu 
sa nomination d'une cotte d'armes en soie; mais, par suite de l'ide de
dfaveur attache au combattant  l'arme  feu, malgr l'importance
reconnue de son concours, cette distinction n'entrane pas pour le Bacha
la considration attribue aux autres dignitaires pareillement revtus.
Il n'est appel au conseil qu' la veille d'une bataille; il doit avoir
grandi au milieu des francs-tireurs, tre populaire parmi eux et habile
 conduire ces soldats, dont les habitudes quinteuses rendent le
commandement proverbialement malais. Il campe sous une tente blanche
entre le campement des timbaliers et celui du Biarque. Comme les
Chalakas dont il vient d'tre parl, il nomme ses centeniers, mais il
doit soumettre  la sanction du Dedjazmatch la nomination qu'il fait des
Chalakas commandant sous ses ordres aux trois bandes de francs-tireurs.
Ces Chalakas, revtus souvent de la cotte d'armes, sont:

Le Chalaka des _Abate-Neftegna_ (_chiliarque des fusiliers vtrans_),
qui commande  ce corps d'lite de francs-tireurs, parmi lesquels
beaucoup sont investis de petits fiefs ou reoivent une paye leve.

Le Chalaka des _Zbgna-Neftegna_ (chiliarque des gardes fusiliers), qui
commande aux fusiliers chargs de fournir, concurremment avec les gardes
du corps, les postes de la garde de nuit des abords de la tente du
Dedjazmatch.

Ces deux corps campent autour de la tente du Bacha.

Et enfin le Chalaka des _Achkeur-Neftegna_ (_fusiliers adolescents_),
qui commande une troupe compose de jeunes fusiliers, laquelle est
adjointe au corps des Eka-Bets, campe avec lui, et au combat garnit son
front de bataille.

La plupart des francs-tireurs sont des hommes de pied; leur premire
ambition est d'obtenir soit une mule pour les porter durant les marches,
soit un cheval au moyen duquel ils se mlent avec moins de danger aux
combats de cavalerie. Ils sont ordinairement indociles, grossiers,
gourmands et ports  changer de matre; car, quoique peu considrs,
ils sont toujours srs de trouver partout un enrlement. Souvent ils
dsertent  la fin d'une campagne, mais ils ne manquent jamais de
laisser la carabine qui leur a t confie.

Le _Meuzeuzo Chalaka_ (_chiliarque des dganeurs_), Chiliarque des
cavaliers possesseurs de fiefs qui correspondent  nos anciens fiefs 
haubert ou aux fiefs d'cuyers. Le corps qu'il commande comprend aussi
les cavaliers possesseurs de terres allodiales, mais greves du service
militaire  peu prs comme les anciens spahis de l'Empire ottoman, et
les cavaliers trangers entretenus provisoirement par des allocations en
argent ou en nature. Tous ces cavaliers sont compris sous le nom
gnrique de _Meuzeuzos_, en opposition aux seigneurs de fiefs
importants qu'on nomme _Mokouannens_. Ces derniers correspondent  nos
chevaliers  bannire; ils ont ordinairement le droit de se faire
prcder de trompettes et d'un tambourin, ou bien de fltes, et ils
relvent sans intermdiaire de la suzerainet du Dedjazmatch. Ce Chalaka
est l'intermdiaire des cavaliers meuzeuzos pour tous leurs rapports
avec le Dedjazmatch, et, lorsque l'arme est runie, il juge en premier
ressort des procs civils et correctionnels qui s'lvent entre eux. Il
veille  la disposition et  l'ordonnance gnrale du camp, et dcide de
tous les diffrends relatifs  l'emplacement des divers corps. La veille
d'un festin, il reoit avis du chef des gardes de l'alga du nombre de
places rserves aux hommes de son corps, et c'est lui qui rpartit les
invitations nominatives. Debout durant les festins, il se tient au bas
bout de la table pour faire introduire ceux qu'il a invits, maintenir
l'ordre parmi eux, et user ventuellement, vis--vis du Biarque, de son
droit de reprsentation au sujet de la mauvaise distribution de
l'hydromel parmi ses meuzeuzos. Il a ses grandes et petites entres chez
le Dedjazmatch, et souvent une place au Conseil. Il jouit des profits
d'un patronage tendu et reoit l'investiture d'un fief, ce qui lui
permet d'enrler pour son compte de 100  300 combattants. Parmi les
cavaliers dont le Dedjazmatch lui confie le commandement, il se trouve
ordinairement des guerriers de marque, hautains, ardents, susceptibles
et ambitieux; aussi est-il ncessaire qu'il soit d'une bravoure
inconteste, qu'il ait du tact et de l'entregent, qu'il soit bon
feudiste, expert  dcider des cas militaires, juge clair des
prrogatives, des us et de l'tiquette des camps. Cette charge est fort
considre et conduit le plus souvent aux hautes dignits. Il campe sous
une tente blanche, dans un cercle form par ses Meuzeuzos, de faon 
former le front du campement gnral. Il doit consulter le Dedjazmatch
pour la nomination des officiers sous ses ordres. Ce corps de Meuzeuzos,
chez le Dedjadj Guoscho, fournissait prs de 3,000 cavaliers.

La bande commande par le Meuzeuzo Chalaka est compose, comme on le
voit, de cavaliers dont chacun est investi, soit d'un fief roturier,
soit d'un fief boursier, d'un pied de fief ou d'un fief en l'air, tous
liges. Ces fivatiers ont, comme les Mamelouks, un certain nombre de
suivants combattant, soit  pied, soit  cheval; les bandes commandes
par les autres Chiliarques sont composes presque en totalit de
fantassins et de cavaliers qui servent pour une solde ou mme pour une
simple soutenance, et jouissent par consquent d'une considration
moindre. Pour rgir la troupe sous ses ordres, le Meuzeuzo Chalaka,
comme tous les Chalakas, nomme un _End-ras-i_ (_semblable  ma tte_),
ou premier lieutenant, un _Tekouatari_ (_comptable_), un _Aggafari_
(_gardien_), un _Wouzifiadj_, ou supplant, et des _Alakas_, espce de
centurions, qui commandent les compagnies dont l'effectif varie de 60 
200 hommes. Chaque Alaka nomme pour sa compagnie un End-ras-i, un
Tekouatari, un Aggafari, des _Keunates_ (_cinquanteniers_). Ceux-ci,
enfin, nomment des dizainiers.

Aucune de ces subdivisions ne sert, comme chez nous la compagnie,
d'unit pour les manoeuvres; les mouvements de ces bandes s'excutent au
moyen de passe-paroles, si la distance ne permet pas d'entendre la voix
du Chiliarque. La paye n'est faite qu' des poques irrgulires; elle
est calcule sur ce qu'il faut pour l'acquisition du vtement. Chaque
homme se charge ordinairement d'acheter le sien au march. Son cheval ou
sa mule et ses armes,  l'exception des carabines, sont sa proprit;
ses profits licites et ses exactions subviennent amplement  leur
renouvellement, et lui permettent mme d'amasser un pcule. Il reoit du
grain, dont une partie lui sert  changer contre les quelques autres
substances alimentaires qui composent sa nourriture, quand la bande
n'est pas rpartie en subsistance chez l'habitant. Le Chalaka, et
quelques-uns de ses officiers, sont quelquefois investis de petits
fiefs. Le nombre de femmes qui suivent ces bandes est considrable;
quelques Chalakas seulement cherchent  les exclure, mais ils ne
russissent qu'imparfaitement,  cause surtout de la difficult pour le
soldat de prparer sa nourriture. En campagne, il se nourrit du produit
du maraudage, qui ne lui fournit que de la viande sur pied, quelquefois
du beurre et du miel, et surtout des grains de diverses sortes, pour la
mouture et la panification desquels les femmes sont presque
indispensables.

Le _Ngarit-Metch Alaka_ (_Alaka des frappeurs de timbales_), ou chef
des timbaliers. Les timbaliers sont au nombre de vingt-deux, mais la
plupart d'entre eux enrlent pour leur compte des serviteurs ou
doublures. Ils interviennent pour un tiers dans les fonctions de
bouchers qu'exercent les bcherons; ils cooprent  l'abattage, au
dpeage de ce tiers, et ils se rservent sur cette portion tous les
droits que ces derniers prlvent sur la viande. Si la peau d'une
timbale vient  tre creve, ils fonctionnent de droit sur la premire
bte  abattre et ils en prennent la peau pour rparer la timbale.
Chaque timbalier a deux instruments qu'il sangle sur une mule, et il
chevauche sur la croupe en excutant les batteries; si la mule vient 
mourir, il doit porter lui-mme ses timbales un jour durant. Un des
timbaliers porte un vaste parasol en toffe rouge fix  une longue
hampe; ce parasol ne sert presque jamais  garantir le Dedjazmatch, et
pourrait bien avoir t adopt en imitation des princes souverains de
l'Inde et du Japon. Un autre timbalier porte un gonfanon en toffe rouge
dont la hampe est termine par une boule en cuivre surmonte d'une croix
de mme mtal. Ce gonfanon n'est point, comme chez nous le drapeau,
l'emblme de l'honneur militaire; en thiopie, on a choisi pour
symboliser ce sentiment une timbale matresse, la plus grande de toutes,
et sur le champ de bataille, le soldat qui prend cette timbale est
considr comme ayant pris le drapeau de l'arme ennemie, et le corps
entier des timbaliers lui appartient, dans le cas o la victoire reste 
son parti. Le chef des timbaliers dsigne un de ses hommes pour faire
l'office de bourreau du Dedjazmatch; il doit recevoir lui-mme le
condamn des mains du chef des gardes, le remettre  l'excuteur et
surveiller l'excution.  l'excuteur revient de droit l'habillement du
supplici. Tout boeuf, ne ou cheval provenant d'une razzia, et ayant la
queue coupe, revient de droit au chef des timbaliers.

C'est ordinairement parmi les timbaliers, et sur la prsentation de
l'Alaka des timbaliers, que le Dedjazmatch nomme le Tchoha-Tabbaki, ou
gardien des crieurs qui rclament justice; l'Alaka prlve un lger
droit sur chacun de ces plaignants, et il jouit de plusieurs autres
droits secondaires. Il rpartit ses diffrents profits parmi ses
timbaliers et nomme ses officiers subalternes. Il est investi d'un petit
fief et il est aussi revtu d'une cotte d'armes en soie. Il commande,
mais n'excute point les batteries, et doit tre  cheval, en tte de
ses hommes. On choisit pour ce poste un soldat courageux, car souvent il
laisse sa vie sur le champ de bataille pour n'avoir point voulu faire
tourner bride  ses timbaliers ou suspendre la batterie de la charge, 
la sommation de l'ennemi. On choisit aussi un homme nergique pour
timbalier de la timbale matresse, car la perte de cette seule timbale
prive le chef de l'arme du droit de se faire prcder de ces
instruments jusqu' son investiture du Gouvernement d'une autre province
qui comporte le droit de faire battre des timbales, ou jusqu' ce qu'il
en ait conquis d'autres par les armes. Les timbaliers touchent une paye
relativement importante, mais ne jouissent d'aucune considration. Leur
grossiret, leur gourmandise et leur ivrognerie sont passes en
proverbe. En marche, leur chef donne galement le signal de jouer aux
trompettes, au tambourin et aux fltistes. Les joueurs de flte, pris
ordinairement parmi les fusiliers, et qui reoivent alors double paye,
varient depuis quatre jusqu' quinze. Leurs fltes, longues de deux
pieds environ, sont faites en bambou de calibres gradus, et ne rendent
chacune que certaines notes particulires. Comme dans les concerts
russes, chaque joueur contribue successivement, et pour une ou deux
notes seulement,  l'excution de leurs mlodies tranges. Ces artistes
jouissent de droits sur les viandes de boucherie, comme aussi les
trompettes et le tambourin, et sont rgis, du reste, par leurs Alakas et
d'autres bas officiers.

Le _Gacha-Djagri_ (_porteur de bouclier_), ou servant d'armes. Cet
office, qui mne quelquefois aux hautes dignits, est loin cependant de
procurer  son titulaire la considration qu'on accordait en Europe aux
cuyers de nos chevaliers. Il porte la rondache, le javelot et le hanap
de son matre; il remplace de droit l'chanson pour le service de toute
amphore de bire ou d'hydromel donne en cadeau au Dedjazmatch, ailleurs
que dans une maison ou une tente; il peroit un droit sur les moutons et
sur certains objets offerts en cadeaux  son matre, quand ce dernier
est en selle. On choisit pour ce poste un soldat brave, vigoureux,
adroit et bon piton. Les seigneurs de grands fiefs allouent
ordinairement  leur servant d'armes une mule de selle ou un cheval, et
ils lui adjoignent deux ou trois supplants. Ml aux pages, il entre
librement chez le Dedjazmatch; il doit tre discret, et avoir de la
tenue. Il mange ordinairement avec les pages, sous les yeux de son
matre, et prlve un morceau spcial de viande sur chaque bte abattue.
Dans la maison d'un Dedjazmatch, il y a ordinairement plusieurs
Gacha-Djagris.

Le _Neft-Yadj_ (_porte-fusil_). Celui qui porte la carabine du
Dedjazmatch. Il doit tre toujours devant son matre, et prt  lui
remettre l'arme charge. Un Dedjazmatch a ordinairement deux ou trois
carabines de prdilection, ce qui ncessite autant de porte-arquebuse,
ayant chacun un supplant. On les choisit parmi les meilleurs pitons. 
l'heure du repas, ils ont leurs entres, et ils prlvent des droits sur
les animaux tus en chasse.

Le _Woust-Achker Alaka_ (_chef des adolescents de l'intrieur_), ou chef
des pages. Le nombre de ces pages, choisis ordinairement dans de bonnes
familles, varie de douze  cinquante. Ils dorment dans le mme
appartement que le Dedjazmatch, et remplissent auprs de sa personne
tous les soins de la domesticit personnelle. Except durant le Conseil,
quelques-uns d'entre eux doivent toujours tre debout auprs de son
alga. Beaucoup des plus hauts dignitaires, et mme des Dedjazmatchs, ont
commenc par tre pages. Si le Dedjazmatch aime la chasse, il tablit
une section de pages, chargs de mener les chiens en laisse, et de leur
donner la nourriture, et il nomme, pour les surveiller, un Alaka choisi
parmi eux.  l'exception des perdrix et des pintades, qui sont rserves
pour la table du matre, presque toutes les viandes provenant de la
chasse sont partages entre les pages et les chiens. Le Dedjazmatch
nomme parmi eux un focanier, qui est charg d'entretenir le feu, de
l'attiser, et qui peroit une amende de quiconque y touche, ft-ce un
des Snchaux. Il nomme aussi le page porte-couteau, qui a la
responsabilit des couteaux qu'il donne et reprend aux convives, dont il
peroit en mme temps un lopin de desserte. Il nomme aussi le page
porte-aiguire dont nous avons parl, et le munit d'un bassin et d'une
aiguire en cuivre. Ce page doit toujours avoir de l'eau frache et
parfume pour la boisson de son matre; il en fournit galement pour ses
ablutions manuelles, ainsi que pour celles du panetier et des convives
qui composent la premire table.

Il a droit de s'asseoir au bas bout de la table, o il mange en mme
temps que le Dedjazmatch; ses camarades ne s'attablent qu'aprs que tous
les convives ont mang. Ce sont les pages qui portent les livres de
pit, le pupitre, les bougies en consommation, les bijoux et les petits
objets d'un usage journalier. Enfin, le Dedjazmatch confre quelquefois
 un page le droit de _Tchari_ (gratteur); muni de la serre dessche
d'un oiseau de proie, le tchari pendant les repas, gratte inopinment le
dos d'un convive et accompagne cette libert d'espigleries, quelquefois
spirituelles, qui lui valent alors le verre d'hydromel que tient en main
celui qu'il a provoqu. Ce petit fonctionnaire doit tre hardi, malin et
prompt  la rpartie, car s'il commet quelque balourdise, il est hu et
mis  la porte, souvent sans souper. Les pages sont, du reste, l'objet
des avances et des caresses de tout le monde et jouissent de plusieurs
petits profits domestiques. La discrtion est la premire qualit qu'on
exige d'eux.

Sur la prsentation du Biarque, le Dedjazmatch nomme:

La _Wouette-Bet_ Alaka, matresse des cuisinires;

La _Netch-Abbeza_ Alaka, matresse des boulangres qui font le pain
blanc;

La _Tokour-Abbeza_ Alaka, matresse des boulangres qui font le pain
bis;

La _Tedj-Abbeza_ Alaka, matresse de quelques femmes charges de la
fabrication de l'hydromel;

La _Talla-Abbeza_ Alaka, matresse des brasseuses de _bouza_ ou bire;

La _Gonbegna_ Alaka, matresse des porteuses des amphores d'hydromel.

Chacune de ces matresses nomme parmi ses subordonnes un lieutenant et
d'autres fonctionnaires telles que gardienne, contrleuse, directrice,
assaisonneuse (etc.). Le Dedjazmatch dsigne parmi les cuisinires une
femme qui a la fonction de lui laver les pieds lorsqu'il descend de
cheval ou lorsqu'il remonte sur son alga aprs une sortie  pied. Il
choisit aussi une femme charge du soin de tresser sa coiffure. Les
femmes qui composent ces diffrents services suivent l'arme  pied et
portent elles-mmes leurs ustensiles ou les font porter par des
apprenties qu'elles engagent pour leur compte. On donne ordinairement
une mule de selle  la matresse des cuisinires et  celle des
fabriquantes d'hydromel. Toutes ces femmes reoivent des rations par les
soins du Biarque, auprs duquel elles campent. Selon leurs attributions,
elles ont droit  certains morceaux de viande par chaque bte abattue;
les porteuses d'hydromel entre autres ont droit  l'paule. Celles-ci
doivent apporter l'eau pour la boisson des chevaux et enlever le fumier
de leurs loges; en campagne, elles sont charges de la mouture des
grains et elles prlvent un droit sur la farine; elles ont droit aussi
 la cire qu'on retire de la fabrication de l'hydromel. Quand l'arme
n'est pas en campagne, elles sont charges de la filature du coton qui
sert  la confection des toges. Les cuisinires fournissent l'eau pour
la boisson des mules de selle et enlvent le fumier de leurs loges. Les
boulangres concourent  la mouture, doivent porter leur levain, leur
pte et leurs fours, mais reoivent la farine de la main des sommiers;
de mme que les cuisinires et les brasseuses, elles ont parmi elles une
section de femmes charges de ramasser les broutilles et de faire les
fagots.

En temps prospre, ces femmes runies peuvent tre au nombre de deux 
trois cents; une campagne laborieuse ou des marches longues et rapides
les rduisent souvent de plus de moiti. Si la campagne a lieu en pays
chrtien, la fatigue les pousse souvent  la dsertion; mais en contre
musulmane ou paenne, stimules par la crainte d'tre vendues comme
esclaves ou d'tre retenues prisonnires, elles font preuve de beaucoup
d'nergie. Ces femmes reoivent de quoi acheter leur habillement, des
rations, et certains morceaux sur chaque bte abattue.

Le _Dawoulla-Bet Tabbaki_ Alaka, ou chef des gardiens de la pourvoirie.
Ces gardiens sont des hommes de confiance; ils reoivent les provisions
des mains des sommiers, auprs desquels ils campent entre les timbaliers
et le campement du Biarque; ils sont tenus aussi de construire de bonnes
huttes impermables pour y loger les provisions; ils reoivent leur
soutenance, une solde trs-modique, et ils prlvent des bas morceaux de
viande sur chaque boeuf de boucherie.

Le _Tchagne_ Alaka ou chef des sommiers. Ces serviteurs chargent,
conduisent, paissent les chevaux, mules ou nes de somme dont ils ont la
responsabilit.  l'arrive au campement, ils remettent leurs charges
aux gardiens de la pourvoirie, dressent les tentes du Dedjazmatch, les
abattent, et veillent  leur transport ainsi qu' celui de toutes les
provisions de bouche. De jour, ce sont les pages qui doivent redresser
et tendre les tentes inflchies, mais durant la nuit, les sommiers sont
chargs de ce soin, comme aussi de celui de transporter et de verser les
grandes jarres de vin, d'hydromel ou de bire, dont on se sert les jours
de festin; ils en peroivent alors l'cume, un peu de la liqueur de
dessus, ainsi que les effondrilles. Ils ont droit aussi aux curures des
outres  miel, et,  chaque bte abattue, il leur est attribu un
morceau spcial de viande. Ils sont chargs en temps ordinaire d'aller
chercher et de transporter les impts en grains, en miel, en beurre et
autres que fournissent les terres domaniales ou des alleux imposs au
profit du Dedjazmatch. Ils jouissent d'une paye relativement leve et
reoivent des rations. Ils sont au dernier rang dans la considration de
l'arme, sont trs-nombreux, bien nourris, insolents, brutaux et
querelleurs, et n'ont pour armes que des btons. Ils campent auprs des
gardiens de la pourvoirie.

Les chanteuses et improvisatrices sont appointes pour l'anne, ainsi
que les potes et les improvisateurs qui chantent en s'accompagnant de
la guzla ou de la lyre  cinq cordes. Les uns ont leurs entres aux
jours ordinaires, et d'autres ne sont admis qu'aux jours de festin.
Enfin, on rgle la soutenance des bouffons. Les potes reoivent une
paye, des rations, et prlvent un droit sur chaque bte de boucherie.

On nomme et on appointe, pour l'anne courante, quatre ou cinq clercs,
qui servent au Dedjazmatch de secrtaires, de copistes ou de lecteurs.

On dsigne aussi, parmi les soldats de la bande des gardes du Trsor,
des _Gueuddaffis_ (_supporteurs_), qui, les jours de grande parade,
marchent en tenant, l'un la bride de la mule du Dedjazmatch, l'autre le
parasol au-dessus de sa tte.

Ce poste est fort recherch, parce qu'il procure aux titulaires leurs
entres  l'heure des repas, et leur permet dans les moments de danger
de se tenir auprs de leur matre.

Aprs avoir nomm les Snchaux et quelques autres dignitaires, le
Dedjazmatch fait la distribution des fiefs importants, espce de fiefs 
bannires, qui confrent aux titulaires le droit de se faire prcder
par des joueurs de flte, ou de trompettes et tambourin, et qui selon
leur tendue permettent l'enrlement de deux cents  quinze cents
combattants. Parmi les fiefs de cette nature en Damote, aucun ne
comportait ni titre, ni la cotte d'armes en soie,  l'exception de celui
du chef de l'avant-garde et d'un autre fief qui confrait le titre de
Snchal. La dignit attache  ce dernier fief provient de ce que du
temps des Empereurs il tait attribu au grand Snchal de l'Empire. Ces
grands fivatiers, qui peuvent tre renouvels d'anne en anne,
constituent, sans toutefois les former explicitement, le corps dirigeant
de la maison d'un Dedjazmatch. C'est parmi eux souvent que la fortune
prendra son successeur ou son rival. Ils composent son conseil, et
malgr le pouvoir personnel en apparence du Dedjazmatch, on peut dire
que pour tout ce qui est important, il n'agit que d'aprs l'avis de ces
possesseurs de grands fiefs. Ils campent sous des tentes blanches au
milieu de cercles forms par les huttes de leurs soldats, et chacun
occupe dans le campement une place dtermine en raison du fief dont il
a la tenure.

Les titulaires de fiefs moins importants, dits fiefs  hydromel, parce
que les revenus de ces fiefs leur permettent l'usage journalier de cette
liqueur, sont reus  dresser au camp une ou plusieurs tentes en toile
blanche; les tenanciers de fiefs moindres n'ont que des tentes noires
faites en laine beige grossirement tisse, ou bien  chaque nouveau
campement, ils se font construire par leurs soldats une hutte recouverte
de chaume, d'herbes vertes, ou mme de feuilles.

Aprs avoir distribu les grosses investitures, le Dedjazmatch rpartit,
entre ses nombreux Meuzeuzos, les fiefs secondaires, et il arrive
graduellement  ceux dont l'tendue et les revenus sont le moins
considrables; puis, il nomme  tous les offices numrs plus haut.

Il nomme ensuite aux diffrents bnfices ecclsiastiques de ses
provinces et il nomme les Alakas ou abbs des villes d'asile. Il compose
ensuite le _Sihil-bet_ (maison  images) ou chapelle particulire,
consistant en trois ou quatre prtres et un nombre indtermin de
clercs. Ces ecclsiastiques campent  la droite de la tente du
Dedjazmatch, sous des huttes et autour d'une grande tente blanche qui
sert de chapelle, o, longtemps avant le jour, ils se runissent pour
chanter les offices.

 cause des ventualits de la guerre, ils emportent rarement une pierre
d'autel avec eux, ce qui fait qu'en campagne, ils ne disent pas la
messe. Le Dedjadj Guoscho ne se faisait point suivre de ses aumniers
quand il avait lieu de prvoir que la campagne serait prilleuse; en ce
cas, il emmenait seulement son confesseur. Parmi les clercs, il se
trouvait toujours un lgiste, muni du texte guez du code Byzantin, et
capable de le consulter dans les rares cas o les parties en rfraient
 ce code. Le Pre confesseur est ordinairement pourvu d'un bnfice;
les autres ecclsiastiques touchent des rations et de modestes
moluments.

Vient ensuite le rglement des ordinaires et rations de ceux qu'on
appelle mangeurs de la redevance. Cette catgorie est compose des
commensaux du Dedjazmatch. Ce sont des rfugis de marque, des vassaux
disgracis, ou des nobles venus d'autres provinces pour prendre du
service ou obtenir des secours, ou enfin de braves cavaliers que le
Dedjazmatch n'a pu pourvoir de fiefs, et qui se contentent
provisoirement de rations pour les hommes de leur suite et esprent, en
partageant journellement la table de leur seigneur, gagner sa faveur.
D'une anne  une autre, tel commensal peut, sans transition, recevoir
l'investiture d'un fief  trompettes. Il faut enfin pourvoir les
parasites et les intrigants, qui, en tous pays, affluent autour de la
puissance.

La Wazoro Sahalou, qui gouvernait des fiefs tendus, soumettait  son
mari la nomination annuelle d'un snchal de sa maison, de ses
camrires intimes, ainsi que des eunuques qui la gardaient. Du reste,
elle rpartissait comme elle l'entendait les fiefs qui relevaient d'elle
et nommait elle-mme  tous les offices de sa maison nombreuse, qui, 
l'exception de quelques fonctions purement militaires, tait en tout
semblable  celle du Dedjadj Guoscho.

Toutes ces fonctions, quoique ayant des attributions rgulires, sont
lastiques, au point qu'un chef de bande, un petit seigneur, mme un
simple cavalier qui se rend remarquable soit au Conseil, soit sur le
champ de bataille, peut obtenir un crdit gal  celui du chef
d'avant-garde ou du Grand Snchal.

Les forces directement disponibles d'un Dedjazmatch consistent dans ses
diverses bandes de fusiliers, de rondeliers et de cavaliers commands
par ses Chalakas, la plus grande partie de l'arme tant forme de
troupes qui n'obissent qu' leurs seigneurs respectifs. Tel Chalaka,
par sa bravoure, ses largesses ou son habilet  entraner les hommes,
portera son contingent  3 ou 4,000 combattants; le mtalent de son
successeur rduira cette mme troupe  quelques centaines d'hommes sans
entrain. Il est donc difficile de fixer l'effectif de ces bandes qui
faisaient le fond de la maison du Dedjadj Guoscho; ainsi, je l'ai vu
ranger en bataille une arme que j'estime  plus de 35,000 combattants,
et, quelques mois aprs, les vnements politiques et les dsertions
l'avaient rduite  environ 12,000 hommes. Les Chalakas de bandes, comme
Cadoc brise-tte et Allain le pourfendeur, du temps de Philippe-Auguste,
sont les flaux des provinces et quelquefois mme de leur matre. En
campagne, leurs soldats, comme toute l'arme, vivent du butin; en temps
de paix, ils reoivent des rations, ou bien ils parcourent la province
par sections pour y exercer le droit de logement et d'hbergement; les
communes ou les seigneurs de fiefs se cotisent souvent pour acheter leur
abstention et obtenir qu'ils aillent exercer un peu plus loin leur
dsastreux droit de gte.

La premire ambition de ces soudards est de grouper autour d'eux
quelques compagnons ou quelques recrues personnelles, et de former ainsi
un noyau que leur rputation de bravoure, d'audace et d'insouciante
prodigalit peut augmenter jusqu' les rendre imposants. Ils ne
thsaurisent presque jamais et dpensent tout en largesses et en
acquisition d'armes. En temps de paix, la rapacit de la soldatesque est
contenue dans des bornes assez troites; mais en temps de trouble ou de
guerre, leurs exactions deviennent ruineuses pour tout ce qui n'est pas
soldat. Telle bande de 5  600 hommes qui ne comptait qu'une quinzaine
de cavaliers, aprs avoir parcouru le pays pour sa subsistance pendant
quelques semaines seulement, rejoindra le camp avec une centaine de
chevaux provenant des exactions qu'elle vient de commettre. Aussi, dans
les temps de trve ou de paix, s'empresse-t-on de rduire leur effectif,
si toutefois quelques centeniers n'ont pas prvenu cette mesure en
passant au service de quelque Polmarque voisin, non sans avoir pill,
chemin faisant, les villages du matre qu'ils dsertent.

Pour parer  ces inconvnients, le Dedjadj Guoscho s'tait appliqu 
former la bande des Eka-Bets de soldats d'lite natifs du Damote et du
Gojam, et cette troupe fidle contenait efficacement les vellits de
dsordre des autres bandes. Toutes ces bandes taient la terreur des
cultivateurs. Quelquefois une ou plusieurs communes prenaient les armes
pour rsister  leur insolence ou  leurs exactions, et le parti vaincu
dputait auprs du Dedjazmatch quelques-uns des siens, qui allaient
dployer devant lui les toges sanglantes des blesss ou des morts et lui
demander justice.

Ces bandes, qui constituent la force directement aux ordres du
Dedjazmatch, ne reoivent, comme on vient de le voir, qu'une paye
minime, et sont entretenus par subventions en nature, lorsqu'elles ne
sont pas rparties en subsistance dans les districts, dits _y-gubtas_
(terres domaniales du Polmarque). Elles exercent aussi un droit de
logement et d'hbergement sur presque toutes les terres de la mouvance
du Dedjazmatch.

De mme que ceux qui s'enrlent au service des titulaires de fiefs, ces
soldats sont regards comme engags pour l'anne. Si, l'anne suivante,
l'investiture est confirme au mme titulaire, il est loisible aux
soldats de prendre leur cong. Ceux qui s'enrlent au moment d'une
campagne, au service de possesseurs d'alleux, de majorats, ou de fiefs
hrditaires, ne sont regards comme engags que pour la dure de la
campagne, et, ds qu'elle est termine, ils peuvent se retirer avec
leurs armes, bagages et montures, qui sont toujours leur proprit
personnelle. Les fusiliers seuls sont tenus de remettre leurs carabines
 leur matre.

Les dsertions sont assez frquentes. Lorsque la dsertion a lieu au
commencement d'une campagne, les coupables sont dpouills de leurs
armes et bagages, et quelquefois mme punis du fouet. La dsertion en
face de l'ennemi est punie quelquefois par l'amputation de la main ou du
pied.

Ce qu'on pourrait appeler le cadre de l'arme est form par les
possesseurs d'alleux, tant nobles que roturiers, et un certain nombre
d'hommes de toute provenance, qui se sont infods  la fortune du
Dedjazmatch. Lorsque le Dedjazmatch passe du gouvernement d'une province
 celui d'une autre, il n'emmne avec lui que ces derniers, qui forment
le noyau autour duquel se grouperont les seigneurs de la province dont
il va prendre le gouvernement. Chaque Dedjazmatch, chaque hobereau mme,
entretient un certain nombre de suivants, tant soldats que notables, de
cette catgorie, sur lesquels l'usage leur accorde des droits d'une
dure bien plus grande que sur leurs autres soldats. Ces _comites_, ou
compains, vivent dans une dpendance qui, pour tre volontairement
consentie, ne leur devient pas moins quelquefois fort  charge;
heureusement, l'opinion publique tempre presque toujours la prtention
du matre  exiger une fidlit perptuelle. Ils partagent en toutes
choses sa fortune, et, lorsqu'il est dans l'adversit, ils font souvent
preuve d'un dvouement qu'on trouve rarement ailleurs.

Tout chef militaire exerce sur ses subordonns un droit de basse
justice, comme tout fivatier sur les habitants de son fief. Mais leurs
jugements sont soumis  l'appel hirarchique, qui, au besoin, les fait
aboutir au plaid du Dedjazmatch. Quant aux affaires criminelles, aprs
une premire instance, ils sont tenus de les porter en Cour du
Dedjazmatch, qui seul exerce le droit de haute justice. Tout homme est
responsable, dans sa personne ou dans ses biens, des crimes et dlits
commis par ses subordonns. Il ne peut tre relev de cette
responsabilit que par une dcision judiciaire.

Selon les usages locaux, qui sont trs-varis, les titulaires de fiefs
ont la jouissance intgrale ou partielle des impts; dans certaines
localits, ils sont tenus de donner au suzerain telle ou telle somme en
reconnaissance de l'investiture: ici, un cheval de guerre; l, une mule;
ailleurs, une carabine ou des btes de somme, un certain nombre de
mesures de bl, ou ils sont tenus enfin, d'entretenir un nombre fix de
soldats du Prince.

La nature et la quotit des impts, redevances et corves varient selon
les localits et sont un motif frquent de dsaccord entre le fivatier
et ses vassaux; le fivatier a quelquefois recours  la violence,
quelquefois aussi les vassaux se soulvent en armes et le chassent de la
commune. Ces diffrends aboutissent toujours en cour du Dedjazmatch. Du
reste, la vivace organisation communale et la dpendance rciproque des
gouverns et des gouvernants suffisent ordinairement  rfrner les
empitements et les exactions des seigneurs.

Telle est,  quelque diffrence prs, l'organisation de la maison des
Ras, Dedjazmatchs, Maridazmatchs, Graazmatchs, Kagnazmatchs, Wag-Choums,
Balagaads et autres Polmarques qui se disputent entre eux les lambeaux
de l'Empire thiopien. Cette organisation est calque sur celle de
l'ancienne maison impriale et sert de modle  tous. Un seigneur,
d'importance mme mdiocre, nomme son snchal, ses prvts, ses gardes,
un biarque, un panetier, un boutillier, un cuyer, des chalakas et des
pages; il tablit enfin une hirarchie en disproportion ridicule souvent
avec sa position; ses infrieurs en font autant, et il n'est pas
jusqu'au cultivateur ais qui n'institue chez lui quelques offices et
grades analogues. Les thiopiens en rient souvent eux-mmes. Tout cet
appareil a du moins l'avantage de leur inculquer des habitudes
d'obissance et de commandement, de devoir et de respect, et de les
familiariser avec le sentiment de la responsabilit. Aussi voit-on
frquemment parmi eux des hommes, levs rapidement des derniers aux
premiers rangs, apporter dans l'exercice de l'autorit une tolrance
intelligente, un tact et une aisance qui leur fait revtir le pouvoir
sans les blouissements qui trop souvent l'accompagnent.

Toutes ces fonctions et attributions, rgles et absolues en apparence,
sont d'une lasticit qui permet  l'individu de confrer sa valeur au
rang qu'il occupe. Dans ce pays, les rapports sociaux sont fonds sur
les hommes bien plus que sur les choses et les ides abstraites, et ils
se plient sans effort  l'ingalit de l'espce humaine et aux varits
de l'individu. Lorsque je cherchais  faire comprendre aux thiopiens le
rgime immuable de nos codes: Loin de nous, disaient-ils, un pareil
rgime! On y doit vivre  l'troit comme dans vos vtements.  vos lois
et  votre costume, nous prfrons nos coutumes et le vtement ample et
peu adhrent que forme notre toge.

On peut se faire une ide, d'aprs l'ordonnance de la maison de ceux qui
ont le pouvoir en mains, de quelle faon le pays doit tre gouvern. Les
abus y sont trop nombreux sans doute; ils sont moins frquents cependant
qu'on ne pourrait le supposer quand on a t habitu  vivre dans des
socits comme les ntres, administres d'aprs une lgislation et des
rglements dont la rdaction prvoyante semble ne rien laisser 
l'arbitraire.

Il est des peuples qui ne confrent l'autorit que par contrat et avec
un appareil de prcautions jalouses, destines  dfinir et  dlimiter
l'action du mandataire, ses charges et ses prrogatives, ainsi que les
droits des mandants, et  garantir ainsi la socit contre les abus de
pouvoirs. D'autres peuples, au contraire, confrent l'autorit comme par
un acte de foi et de confiance, sans rglementations prcises et
dtailles, fondant ainsi la vie civile et politique sur le crdit. Les
thiopiens suivent cette dernire mthode avec d'autant plus de scurit
qu'ils ne se sont point dpartis de la puissance judiciaire, qui fait de
la raison publique le vritable tuteur de leur socit. Aujourd'hui que
la violence prvaut dans leur malheureux pays, la garantie qu'offre la
puissance judiciaire ainsi constitue n'est que trop souvent illusoire.
Il y a lieu de croire cependant que c'est en grande partie  cette
constitution particulire qu'il faut attribuer ce fait remarquable d'une
socit  laquelle il a suffi, malgr la mutabilit des choses, et aprs
des catastrophes sans nombre, de revenir  ses institutions pour revivre
chaque fois et maintenir pendant tant de sicles sa forme nationale.

Comme on l'a vu, la forme sociale des thiopiens est toute militaire, ce
qui peut tre une forme salutaire pour les nations numriquement
restreintes, pour celles dont la vie est peu complique, comme aussi
pour celles qui vivent sous la menace de dangers du dehors. Dans une
telle socit, chaque individu a une valeur dtermine: il se trouve li
par obligation bilatrale, et la conscience qu'il a de la solidarit
gnrale fait qu'tant fix sur ses devoirs envers ses concitoyens, sur
ses droits  leur protection efficace et sur sa valeur relative, comme
sur celle de chacun, il prend l'habitude de l'obissance, celle du
respect, et une assurance de maintien qui entretient le sentiment de sa
dignit. Quel que soit le service rendu  l'homme en vertu de
l'obdience hirarchique, il ennoblit aux yeux des thiopiens celui qui
le rend; le service rendu par l'homme  l'homme auquel il a donn sa foi
tant fondamental pour eux et le premier aprs celui qui est d  Dieu
il en rsulte que les avilissements qu'on attribue ailleurs  la
domesticit sont inconnus. Dans un camp de quelque importance, il se
trouve ordinairement un certain nombre d'artisans, tels que forgerons,
selliers, ouvriers en mtaux, engags pour la campagne; quelques-uns
sont riches, mais de ce que par tat, ils sont serviteurs de tous sans
l'tre d'un homme en particulier, ils sont regards comme ne faisant pas
partie de l'arme, et sont dconsidrs, tandis qu'il n'en est pas ainsi
mme des gardiens de la pourvoirie et des bcherons, gens
proverbialement grossiers, dont les services sont tenus pour les plus
humbles, mais qui sont du moins infods  un matre et peuvent esprer
de l'avancement. Les palefreniers, les coupeurs d'herbe, les sommiers
mme sont regards comme hommes d'armes, et, depuis le chef
d'avant-garde jusqu'au dernier munifice, chacun donne  connatre, par
l'indpendance respectueuse de ses allures, la conscience qu'il a de sa
valeur. Le respect est partout: quel que soit son rang, chaque individu
en a sa part; souvent on dirait que c'est l'galit qui rgne.
L'avancement n'tant soumis  aucune gradation fixe, celui qui se croit
dans un rang bien infrieur  son mrite peut esprer atteindre de
prime-saut le grade lev qui lui est d, et en attendant, il rappellera
 son suprieur, avec une familiarit respectueuse, les titres qu'il
croit avoir  l'avancement. On voit un soldat, occup  quelque service
des plus humbles, se redresser firement et traiter presque d'gal 
gal un homme d'un rang plus lev que le rang de celui dont il est le
serviteur. S'il sert un homme peu fortun, il se multipliera pour
remplir les fonctions de coupeur d'herbe, de palefrenier, de ptureur,
ou mme de sommier; mais, ds qu'il a achev sa corve journalire, il
se rapproche de son matre comme page, comme servant d'armes, et il
croira se relever ainsi de ce qu'il peut y avoir de servile dans ses
premires occupations.

Mon dessein n'a point t de prconiser ici le rgime fodal. Prvenu
contre ce rgime, comme la plupart des hommes de mon temps, j'ai
cependant t amen  me demander, en le voyant fonctionner, si la
reconstruction que nous en offre l'histoire est plus faite pour nous
donner l'ide de la fodalit et l'intelligence de ses allures et de
leurs effets, que la reconstruction, mme complte, du squelette d'un
homme ne le serait pour nous donner l'ide exacte de ses mouvements
habituels, de son geste et de son temprament, et si nos jugements ne
sont pas aujourd'hui encore influencs par les ressentiments trop
souvent lgitimes qu'veille le souvenir rcent d'une forme sociale
mutile et corrompue.

Ce qui frappe le plus quand on entre un peu avant dans l'esprit du pays,
c'est l'aisance avec laquelle les indignes portent ce harnais de lois,
coutumes, rglements et usages, qui enserre toute socit; et ce qui
rassure et console, en voyant ces ambitieux Dedjazmatchs, ces seigneurs
turbulents, ces paysans toujours la main sur leurs armes, c'est de
sentir qu'au-dessus d'eux tous plane en souveraine une opinion publique,
faillible sans doute comme tous les souverains de la terre, mais
vigilante  contenir ou  rparer les excs. Il semble que Dieu supple
ainsi  la direction de ceux que leurs institutions dirigent le moins.




CHAPITRE IX

HIVERNAGE  GOUDARA.--FAMILLE DU DEDJADJ GUOSCHO.--BIRRO
GUOSCHO.--COMPLICATIONS POLITIQUES.--NOUVELLE ENTRE EN CAMPAGNE.


Il y avait un an que j'tais en thiopie. J'avais employ les premiers
mois aux soins matriels de notre voyage de la mer Rouge  Gondar. L,
un trafiquant musulman m'ayant assur qu'un grand cours d'eau prenant sa
source dans l'Innarya, alimentait le Nil Blanc, il avait t convenu
avec mon frre que je me dirigerais de ce ct, pendant qu'il irait en
Europe chercher des instruments mieux appropris  ses travaux
godsiques; et depuis son dpart, mon unique souci avait t, tout en
continuant ses observations climatologiques et astronomiques, de gagner
au plus tt l'Innarya. Mais le printemps et une partie de l't
s'taient couls  attendre vainement le dpart d'une caravane, et,
quoique retenu  Gondar pendant plusieurs mois, je n'avais regard cette
ville que comme une tape. Le pays ne me paraissait offrir qu'un
mdiocre intrt au point de vue ethnographique ou plutt thographique.
J'avais nglig en consquence la langue amarigna, qui ne devait m'tre
d'aucun secours au del du Gojam, me rservant d'apprendre celle des
Gallas. J'tais d'autant plus impatient de me rendre chez les Gallas,
qu'aucun Europen ne les avait visits, que l'exploration de leur pays
pouvait contribuer  dvoiler les sources mystrieuses du fleuve Blanc,
et qu'enfin mon hte, le Lik Atskou, me parlait souvent de ce peuple de
faon  surexciter ma curiosit. Il m'intressait moins aux hommes de
son pays; et, lorsqu'il m'en parlait, c'tait moins pour me les montrer
tels qu'ils taient que pour les critiquer de ce qu'ils n'taient pas.

Quelque respect que j'eusse pour ses opinions, j'tais cependant loin de
me douter de la valeur que leur attribuaient ses compatriotes.
J'ignorais alors que les censures dont il frappait tel acte ou tel
personnage public passaient de bouche en bouche jusque dans les
provinces loignes, et qu'on le regardait comme le dernier magistrat
reprsentant l'antique loi nationale. Il s'tait tenu  l'cart, par
mcontentement d'abord, par philosophie ensuite; il observait les
vnements et les jugeait impitoyablement. Mais il restreignait ses
penses et ses discours en s'entretenant avec un jeune tranger ignorant
et inexpriment comme je l'tais, et, pour les choses contemporaines,
il ne sortait gure des lieux communs. Les hommes suprieurs, et il
l'tait, ne se dploient dans l'intimit que lorsqu'ils se sentent
compris, ou lorsqu'ils veulent bien se consacrer  l'instruction de ceux
qui les coutent. Le Lik tait paternellement bon pour moi; mais j'tais
moins pour lui un confident qu'une distraction  ses chagrins
patriotiques. Quelquefois, au milieu d'un entretien o il avait charm
ses compatriotes, il se reprenait soudain et leur disait en souriant:

--Bah!  quoi tout cela mne-t-il,  mes pauvres Gondariens? Lorsque, la
nuit, les hynes font silence, et qu'entre deux rves vous entendez un
hlement lointain, vous vous dites: Ha! oui, c'est l'oiseau nocturne
qui veille dans les ruines de notre palais imprial. Et vous ramenez
sur votre tte un pan de votre toge, et vous vous rendormez. Je suis
comme cette hulotte: je vous rappelle l'difice croul de notre
grandeur nationale. Mais  quoi bon? Fermez les yeux et dites que c'est
moi qui rve.

Cependant ma visite au camp du Dedjadj Guoscho avait t pour moi comme
une rvlation. L'urbanit, l'esprit chrtien et un je ne sais quoi
d'antique et de chevaleresque qui rgnait  sa cour, m'avaient fait
dsirer de la mieux connatre; je m'tais mis  apprendre l'amarigna, et
la campagne que je venais de faire avec l'arme gojamite avait achev de
me dterminer  donner une direction nouvelle  mes tudes et  remettre
 un autre temps mon voyage en Innarya. La gographie du Gojam, du
Damote et de l'Agaw-Mdir tait encore inconnue, il est vrai; il restait
aussi  vrifier le renseignement relatif  ce grand cours d'eau de
l'Innarya, renseignement qui avait si fort impressionn mon frre; mais,
depuis son dpart, le temps s'tait coul sans que j'eusse pu excuter
notre programme. Je savais que mon frre ne pouvait tarder  revenir, et
qu'il reprendrait avec une comptence bien suprieure  la mienne les
travaux gographiques que je venais d'interrompre si brusquement durant
notre campagne en Liben. En tous cas, la position exceptionnelle que je
devais aux bonts du Dedjadj Guoscho me faisait esprer, si je
continuais  vivre  sa cour, de pouvoir faciliter et rendre moins
prilleuses les explorations que pourrait tenter mon frre chez les
Gallas, au cas o ses renseignements ultrieurs le confirmeraient dans
la croyance que les eaux qui arrosent leur pays contribuaient  former
le Nil Blanc. Le Dedjadj Guoscho tait en relations d'amiti avec le roi
de l'Innarya, et son influence s'tendait sur les peuples gallas
intermdiaires. Ces considrations me dterminrent  me dvouer sans
rserve  la vie nouvelle que je menais en Gojam.

 ma premire indiffrence pour les populations chrtiennes de
l'thiopie avait succd cet intrt affectueux qu'il est ncessaire de
ressentir pour comprendre les hommes. Protg, comme je l'tais, par le
Prince, je n'veillais aucune convoitise; ma qualit d'tranger excluait
toute dfiance  mon gard; les sujets du Prince n'avaient encore aucun
intrt  se dguiser  mes yeux, et j'entrevoyais un vaste champ
d'observations dans cette socit si peu connue. Mais il me manquait
encore une condition ncessaire pour juger impartialement: c'tait de
m'affranchir de quelques prjugs d'Europe, de ces habitudes de l'esprit
et de ces termes de comparaison que chacun tient du milieu o il a
grandi, et qui s'interposent dans nos apprciations des hommes et des
choses de l'tranger, et nous les font apparatre sous des jours
trompeurs.

En Orient, les premiers indignes qui se prsentent aux observations du
voyageur sont ordinairement les plus mdiocres sujets des rangs
serviles; des hommes dclasss, qui ont tout  gagner avec l'tranger;
des mcontents, et ces gens msestims de leurs compatriotes, ne ft-ce
que pour l'tat fruste de leur caractre et de leurs habitudes; et la
plupart du temps, ces hommes, soit lgret, soit calcul, ne fournissent
que des renseignements inexacts ou mme dnaturs.

Aprs s'tre dbarrass de ces intermdiaires, il faut dcouvrir la
partie saine des indignes, se faire accepter d'eux, dissiper leurs
dfiances, dmler les institutions, les habitudes qui forment comme la
charpente sociale, dcouvrir les centres o s'laborent en quelque sorte
l'esprit national et qui rgissent, souvent sans le paratre, les
impulsions gnrales ou particulires; et quand on a pntr cet
organisme, il est ncessaire encore d'en suivre quelque temps le jeu,
afin d'en prouver par soi-mme les effets, et de distinguer de l'action
variable l'action permanente, qui donne les grandes lignes, les grands
traits de la physionomie d'un peuple.

J'avais encore bien  faire pour arriver  ce degr; cependant si peu
initi que je pusse tre au pays, je n'ignorais pas que la mort
inattendue du Dedjadj Conefo pouvait influer srieusement sur la
politique du Gojam. Dans l'attente des vnements, le Dedjadj Guoscho
crut prudent de n'apporter  l'ordonnance de sa maison, de son arme et
de ses tats, que des changements insignifiants: il confirma par ban
l'ordre de choses existant, et,  l'exception des deux snchaux qui
restrent auprs du Prince, seigneurs, chiliarques avec leurs bandes, et
jusqu'aux petits fivatiers, tous furent maintenus, pour l'hiver, dans
leurs fiefs ou cantonnements.

Je ne connaissais que depuis peu le nombre des enfants du Dedjazmatch.
Presque tous ses fils faisaient partie de l'arme; mais les rapports
apparents de fils  pre sont si peu diffrents de ceux de serviteur 
matre qu'il y avait lieu de s'y mprendre. Comme en Europe, au moyen
ge, la paternit d'un chef de maison s'tend en quelque sorte sur tous
ceux qui participent  sa fortune, et le vieux ou le bon serviteur, en
maintes circonstances, prendra le pas mme sur le fils an de la
famille.

Le Dedjadj Guoscho n'avait de sa femme, la Wazoro Sahalou, que deux
fils: le Lidj Dori et son pun Fit-Worari Tessemma; mais, comme
beaucoup de ses compatriotes de toutes conditions, il avait un nombre
mal dfini de btards. Dans cette catgorie, on lui connaissait quatre
filles, deux maries  des Polmarques, vassaux directs du Ras, et deux
 des seigneurs de moindre importance. L'opinion publique admettait
volontiers la ralit de leur filiation, mais il n'en tait pas de mme
 l'gard de huit ou neuf garons, dont les mres rapportaient la
paternit au Dedjazmatch, et qui faisaient prcder leur nom de la
dnomination de Lidj (enfant), impliquant la qualit de fils d'homme de
marque.

Peu d'annes auparavant, une femme tait venue solliciter, comme tant
d'autres, quelque libralit du Dedjazmatch. Selon l'usage, elle se
prsenta, un cadeau  la main, et, par une allusion qui ne fut comprise
que dans la suite, elle fit consister son cadeau en une de ces petites
corbeilles  couvercle, dans lesquelles les hommes aiss en voyage font
porter leur collation. Le Prince dsigna Ymer Sahalou comme _baldraba_
de la solliciteuse. Ce baldraba (_matre de parole_) est une espce de
patron introducteur, servant d'aide-mmoire et d'intermdiaire entre son
matre et les solliciteurs, mme de son entourage, lorsqu'ils ne sont
pas admis dans une intimit qui les autorise  rappeler directement
leurs demandes. Ymer transmit  son matre les confidences de sa
nouvelle protge, d'o rsultait pour le Dedjazmatch la paternit d'un
fils de plus. Le pre n'avait aucun souvenir de la mre, mais le zl
baldraba fit ressortir quelques petites concordances entre le rcit de
cette femme et des circonstances antrieures de la vie du Prince, et il
le pressa si bien, que, grce aussi  la facilit avec laquelle les
thiopiens se rendent en pareille occasion, le Dedjazmatch accepta ce
nouvel enfant, qui allait entrer dans l'adolescence et qu'on nomma Lidj
Birro. On l'envoya  l'cole; il grandit comme il put, et au bout de
quelques annes il fut admis  suivre son pre  l'arme, mais sans que
rien annont que sa qualit de Lidj ft prise au srieux et dt
contribuer  sa fortune.

Sur ces entrefaites, le Dedjazmatch, ayant froiss l'amour-propre de
l'altire Wazoro Manann, se vit contraint de rompre avec le Ras Ali,
qui subissait encore l'ascendant de sa mre. Les hostilits
commencrent; mais bientt, la Wazoro s'tant remarie comprit ce qu'il
y avait d'impolitique  donner cours  ses ressentiments, et feignant de
les oublier, elle fit dire au Dedjazmatch qu'ils taient faits pour
s'entendre, et que pour bannir  tout jamais l'esprit malin qui s'tait
gliss entre eux, elle lui proposait de runir leurs maisons par un
mariage entre sa fille unique, son enfant prfre, la Wazoro Oubdar
(_limite de beaut_), et Tessemma Guoscho. La paix fut conclue entre le
Ras et le Dedjadj Guoscho. Celui-ci, pour donner un titre au Lidj
Tessemma, le nomma Fit-worari de son arme, lui transfra les droits
d'anesse du Lidj Dori, frapp, comme on sait, de faiblesse d'esprit, et
quelques mois aprs il se rendit  Dabra Tabor dans le but ostensible de
confrer avec le Ras sur les affaires gnrales, mais au fond pour
conclure l'union projete.

Par cette union, la Wazoro Manann rtablissait la suzerainet de sa
maison sur un des plus puissants Dedjazmatchs; elle comptait, en outre,
se faire un appui de ce prince contre ses propres fils, le Ras Ali et
les Dedjadjs Imam et Halo, qui cherchaient en grandissant 
s'affranchir de son autorit; elle renforait son parti contre le
Dedjadj Oubi, dont l'obdience nominale menaait chaque jour de se
changer en hostilit ouverte; enfin, considration importante pour sa
vanit fminine, elle rehaussait  ses yeux l'humilit de son origine
par une alliance avec un descendant de la famille impriale.

Le jour fix pour la prsentation, le Dedjadj Guoscho se rendit chez la
Wazoro Manann, et bientt le Fit-worari Tessemma, entour d'une
brillante escorte, arriva sur la place. La Wazoro Manann profitant,
pour l'examiner, du temps qu'on mettait  l'annoncer, releva un coin du
rideau tendu devant son alga.

--Lequel est votre fils parmi ces cavaliers? dit-elle au Dedjazmatch.

--Celui qui descend de la mule noire.

--Notre Dame de misricorde! s'cria-t-elle; mais c'est un garonnet!

En effet, Tessemma, quoiqu'en ge de se marier, avait l'air d'un
adolescent; il tait bon cavalier et reprsentait  cheval; mais, 
pied, sa petite taille et ses allures enfantines dissipaient l'illusion.
Il reut nanmoins bon accueil: la Wazoro fit circuler l'hydromel, mais
sans plus s'occuper de lui; la collation termine, elle congdia tout le
monde et demeura seule avec le Dedjazmatch.

--Le Lidj Tessemma, dit-elle, a bien l'air d'un fils de prince; mais
n'en avez-vous pas un plus g  marier?

--J'en aurais; mais ils ne sont pas fils de ma femme.

--Peu importe, ds qu'ils sont bien les vtres; prsentez-les moi.

--Ils sont rests  Gojam, except un garon qui se trouvait ici
tout--l'heure parmi mes gens.

--Et celui-l a-t-il une position?

--Pas encore.

--Est-il bon cavalier?

--Oui certes, et il a tu son premier homme.

--Eh bien! voyons-le, fit la Wazoro.

Le Lidj Birro, car c'tait de lui qu'il s'agissait, se trouvait avec les
gens de la suite aux abords de la maison, contemplant de loin, comme il
me l'a racont, l'heureux Tessemma qui, assig de courtisans,
attendait, lui aussi, la sortie de son pre. Une suivante l'appela, et
il accourut pensant que le Dedjazmatch l'envoyait qurir pour quelque
service de page; mais la Wazoro, le considrant attentivement, lui dit:

--Quel est ton nom, mon fils?

--Birro, rpondit-il en s'inclinant.

--Pourquoi ne m'as-tu pas t prsent?

Et, s'adressant au Prince:

--On peut, seigneur, prsenter un pareil fils.

Et, s'adressant  Birro:

--C'est bien, mon enfant, laisse-nous seuls.

Elle ne voulut plus entendre parler de Tessemma. Ce n'tait point,
disait-elle, un compagnon d'enfance qu'elle cherchait pour sa fille;
Birro, au moins, avait l'air d'un fils d'homme, et, pour prouver au
Dedjazmatch son dsir d'allier leurs maisons, elle consentait  prendre
Birro pour gendre,  condition que sa naissance ft solennellement
lgitime, et que le droit d'anesse lui ft confr.

Le Prince, qui aimait beaucoup Tessemma, reprsenta le rang de la mre,
et l'injure qu'il leur ferait  tous deux; mais ce fut en vain.

Rentr chez lui, il runit ses conseillers, qui dcidrent qu'un refus
serait d'autant plus imprudent qu'ils taient pour le moment  la merci
du Ras. Ce dernier, sur la proposition de sa mre, accepta cette
substitution; il nomma Birro Balambaras, et lui donna la cotte d'armes
en soie, afin qu'il relevt galement de lui et du Dedjazmatch. On prit
jour, et en prsence du Ras et d'un grand concours de seigneurs du
Bgamdir et du Gojam, d'ecclsiastiques, d'hommes de loi et de clercs,
tous runis chez la Wazoro, le Dedjadj Guoscho reconnut par serment
Birro pour fils, lui confra le droit d'anesse, demanda pour lui la
main de la Wazoro Oubdar, et un des grands vassaux, s'avanant au nom
du Ras et de la Wazoro Manann, pronona les formules qui constituent
les accordailles. Les apports mutuels furent numrs: le Ras donna  sa
soeur la seigneurie de quelques villages dans le Bgamdir; le Dedjadj
Guoscho donna  son fils un nombre gal de villages en Gojam.

Le Ras, en regagnant sa maison, s'gaya avec ses familiers sur le compte
de son nouveau beau-frre; il le traita de nicodme, de dadais, et dans
la suite ne le dsigna mme plus autrement.

La Wazoro Manann, tout entire  son oeuvre, garda le fianc auprs
d'elle. Au bout de quelques jours, elle lui confia sa jeune pouse, et,
malgr ses autres proccupations de toute nature, elle se complut
pendant quelques semaines  combler de soins le jeune mnage, et
s'attacha de plus en plus  son gendre, dont les dfrences
contrastaient avec l'insubordination de ses propres fils. Elle ne tarda
pas  obtenir pour lui l'investiture de l'Enneuss et de l'Enneufs,
districts du Gojam, dont la seigneurie entranait le grade de Fit-worari
de l'arme du Ras, l'exercice du droit de haute justice et le privilge
de marcher prcd de porte-glaives, d'un gonfanon et de douze
timbaliers. Aprs tre rest encore deux mois auprs de sa belle-mre,
le nouveau Fit-worari partit avec sa femme pour son gouvernement.

Malgr cette transition si brusque de la position la plus dpendante 
l'exercice d'une autorit si tendue, Birro administra ses vassaux avec
une fermet telle, qu'il fit de ses districts, rputs pour leur
inscurit, le pays le plus sr de l'thiopie. Selon le dicton indigne,
une jolie fille pouvait y cheminer, seule et partout, tenant sur la main
une cuelle pleine de ppites d'or. Mais, afin de soudoyer les gens de
guerre, qu'il rassembla en nombre tout  fait disproportionn avec
l'importance de son gouvernement, il dut aggraver les impts, et ses
sujets se rendirent plusieurs fois  Dabra Tabor, pour rclamer auprs
du Ras; la vigilante Wazoro Manann les faisait conduire brutalement.

Bientt, Birro Aligaz, un des grands vassaux du Ras, Dedjazmatch de
l'Idjou et d'une partie du Lasta, s'tant dclar en rbellion, le Ras
convoqua par ban son arme  Dabra Tabor. Le Fit-worari Birro fit son
entre  la tte de plus de 6,000 hommes, et, avec un appareil militaire
qui veilla les jalousies des grands vassaux du Ras, mais qui flatta
l'orgueil de sa belle-mre; dans ce dernier but, il avait amen la
Wazoro Oubdar en campagne. Il la faisait prcder par ses timbaliers,
son parasol et son gonfanon, ses fusiliers et ses porte-glaives,
contraignait ses seigneurs et cavaliers de marque  former son escorte,
et ses bandes de rondeliers d'lite  la suivre, centeniers et joueurs
de flte en tte. Le Ras lui-mme ne marchait pas avec tant d'apparat.
Quant  lui, accompagn seulement de quelques cavaliers, il allait se
confondre dans l'escorte de sa belle-mre, afin, disait-il, d'tre plus
 porte de ses ordres. Si pris qu'il pt tre de la Wazoro Oubdar,
les sentiments qu'il affichait taient tellement ridicules par leur
exagration, que ses beaux-frres, les seigneurs et mme les soldats en
faisaient des gorges chaudes; seule, la Wazoro Manann, insensible aux
quolibets, trouvait naturelle la conduite de son gendre, qu'elle
affectionnait d'autant plus et dfendait en toute occasion. Fort de cet
appui, il tait d'une arrogance insoutenable envers les grands vassaux.
L'un d'eux, le Dedjadj Woll, proche parent du Ras, ayant fait une
allusion railleuse  sa naissance quivoque, il en rsulta une
altercation des plus vives. Les soldats pousrent naturellement la
querelle de leurs matres, et deux bandes se rencontrant un jour de
marche, passrent bientt des injures aux coups de sabre; le vertige se
communiqua comme par une trane de poudre, et 12  14,000 hommes des
deux partis se trouvrent aux prises le long de la ligne de marche. Le
Ras envoya des bandes pour touffer le combat: elles furent culbutes et
en partie dpouilles; puis on se battit jusqu'aux approches de la nuit.
Birro Aligaz, prvenu par ses espions, accourut avec sa cavalerie, mais
un peu trop tard pour profiter de ce dsordre qui et pu occasionner la
perte du Ras. Le nombre de morts et de blesss tait considrable. Le
Dedjadj Woll, ainsi que plusieurs hauts seigneurs dont les gens avaient
t le plus maltraits, intentrent une action en cour du Ras. La
Wazoro Manann trouva moyen de les faire dbouter, et, comme pour
justifier sa partialit, quelques jours aprs, son gendre, dtach avec
d'autres chefs,  la poursuite de Birro Aligaz, parvint, grce  la
tmrit de ses soldats,  s'emparer du rebelle, et il eut l'honneur de
le remettre aux mains du Ras.

L'heureux Fit-worari rcompensa avec prodigalit et ostentation ceux de
ses soldats qui s'taient distingus dans ce combat, et, du mme coup,
ceux qui s'taient signals contre les gens du Dedjadj Woll, ce qui
ameuta de nouveau ses ennemis. Il ne parlait qu'avec emphase de son
seigneur le Ras, le plus doux des suzerains, disait-il, mais le plus mal
servi par ses grands vassaux. Svre et hautain envers ces derniers, il
se montrait caressant envers leurs soldats dont il devint l'idole. Les
familiers du Ras, eux, l'avaient pris pour but de leurs mdisances;
seul, le Ras paraissait faire bon march de lui et l'appelait toujours
le dadais. Birro, du reste, affectait des incohrences de caractre et
de maintien faites pour fourvoyer l'opinion publique et le jugement de
son suzerain sur lui: un jour, plein d'attentions courtoises et de
gaiet, le lendemain, distrait, irritable, taciturne; tantt il se
prsentait attiff et les vtements parfums comme une femme, tantt,
culott ingalement, il se balanait en marchant, laissait traner un
pan de sa toge, pendiller un bout de sa ceinture, ou ballotter
gauchement son sabre  son flanc.

La campagne termine, on rentra  Dabra Tabor. Birro Guoscho demanda son
cong, mais le Ras l'ajournant sous divers prtextes, il se vit oblig
de renvoyer en Enneufs la meilleure partie de ses troupes qu'il ne
pouvait nourrir  Dabra Tabor, et il leur adjoignit un certain nombre
d'hommes d'lite qu'il avait dtachs secrtement du service de
plusieurs seigneurs du Ras.

Ses ennemis attendaient ce moment pour le perdre avec plus de certitude:
certains indices leur avaient fait croire que le Ras serait heureux que
l'opinion publique vnt le contraindre  disgracier le favori de sa
mre. En consquence, ils attirrent secrtement  Dabra Tabor plusieurs
de ses vassaux qui avaient des plaintes  porter contre lui, ainsi que
les chefs de plusieurs villages que ses troupes indisciplines avaient
maltraits en retournant  Enneufs.

La Wazoro et son gendre furent instruits de ces menes, et Birro, bien
moins rassur que sa belle-mre, attendait avec anxit qu'elles
clatassent, lorsqu'un nouvel incident, tout en compliquant sa position,
contribua, pour le moment du moins,  le tirer d'embarras.

Ses deux beaux-frres, les Dedjadjs Imam et Halo, l'ayant invit  les
joindre sur le mail, o, avec 150 ou 200 de leurs cavaliers, ils se
livraient au jeu de cannes, il saisit l'occasion de leur prouver que les
cavaliers du Gojam n'taient pas, comme ils le prtendaient, infrieurs
 ceux du Bgamdir: il ordonna  ses gens de se munir de bambous longs
et forts au lieu des lgres cannes d'usage, et il parut bientt  la
tte d'environ 300 chevaux.

Le Ras passionn pour ces exercices, apprenant qu'un jeu anim tait
engag et que les Gojamites malmenaient fort ses frres, se rendit
galement sur le terrain avec un escadron d'lite, et aprs avoir feint
de se joindre au parti de Birro, il alla se mettre dans le camp de ses
frres. Birro, dj piqu de ce procd, lana ses trois meilleurs
cavaliers pour rengager le jeu; ceux-ci chargrent leurs adversaires et
tournrent bride, entranant aprs eux 80 cavaliers du Ras qui
s'efforaient de les envelopper. L'un de ces trois cavaliers tait un
nomm Teumro Halou, qui devint plus tard un de mes compagnons et un de
mes plus chers amis. Il tait fils de Dedjazmatch, parent loign du Ras
Ali ainsi que du Fit-worari Birro, dont il tait l'cuyer. En fuyant,
son cheval s'abattit, il roula  terre, et deux des poursuivants,
contrairement  toute courtoisie, lui lancrent leurs cannes en plein
corps.

--Qui m'aime me suive! s'cria Birro.

Ses cavaliers se prcipitent avec lui contre ceux d'Ali; celui-ci
accourt  la rescousse avec tout son monde; des charges animes
s'entre-suivent, et le Ras, trouvant Birro  bonne porte, lui lance sa
canne dans le dos. Birro furieux tourne bride et fond sur le Ras en
criant:

-- vous, Monseigneur! parez, parez! Moi seigneur de Dempto, moi Birro,
le fils de Guoscho, je ne vous lcherai pas!

Le Ras se perdant dans ses parades se couvrit la tte de son bouclier
pour la mettre au moins  l'abri, et il ne chercha plus qu' surexciter
le galop de son cheval renomm pour sa vitesse. Mais Birro, gagnant sur
lui, au lieu de lui lancer sa canne, la prit par un bout et frappa le
Ras plusieurs fois sur son bouclier, avec si peu de mnagement, qu'il en
fit sauter les ornements. La stupfaction fut gnrale.

Birro tourna bride vers les siens et les rejoignit en faisant parader
son cheval et en criant:

-- moi, Birro! seigneur du Dempto, du coureur isabelle que rien
n'arrte, voil comment je relve mon cuyer!

Et, emmenant tous ses cavaliers, il continua sa course jusqu' son
logement, laissant l son suzerain.

L'usage voulait imprieusement qu'avant de se retirer, il reconduisit le
Ras jusqu' sa porte, le bouclier au bras en signe d'allgeance; il
avait donc commis une double infraction en frappant brutalement son
seigneur et en l'abandonnant sur le mail. Le Ras se contenta de dire:

--Il vaut mieux que ce dadais soit parti; il ne fait que dsordonner le
jeu.

La Wazoro Manann, instruite sur le champ de l'vnement, gronda
vertement son gendre par message.

Le soir, ayant soup comme d'habitude en compagnie de ses commensaux et
soldats favoris, il fit vacuer sa grande hutte et resta seul avec son
conseiller intime Tiksa Mred, et son cheval Dempto. La pice n'tait
claire que par une braisire qui flambait au milieu; dans le fond,
Dempto mangeait son orge, aux tintements argentins de sa sonnaille, et
Birro, accroupi sur un tapis  terre, tisonnait en dlibrant  voix
basse avec Tiksa Mred, accroupi aussi en face de lui, sur les suites
probables de son emportement du matin.

Les circonstances de cette soire m'ont t racontes si souvent
qu'elles sont restes dans ma mmoire, comme si j'en avais t le
tmoin.

Tiksa Mred, natif de l'Enneuss et g seulement d'une trentaine
d'annes, jouissait dj d'une rputation de bravoure exceptionnelle
acquise dans maint combat. Birro l'avait fait Fit-worari de sa petite
arme, et bientt aprs son conseiller le plus intime. Mred, petit de
taille, avait le teint presque aussi clair que celui d'un Europen, la
figure maigre, expressive, intelligente, les manires distingues,
l'locution facile. Affable, subtil, rsolu, fcond en expdients et
habile  se commander, il runissait tout ce qu'il fallait pour plaire 
son matre, dont il renforait du reste l'autorit, en lui prtant
l'appui de sa popularit et de sa nombreuse parentelle qui faisaient de
lui le notable le plus important de l'Enneuss.

Quant au cheval Dempto, la fortune l'avait tir de l'obscurit  la mme
poque et aussi brusquement que son matre. Sa taille tait moyenne, sa
robe isabelle, ses crins noirs; bien croup, goussant, membru,
court-joint, lippu, orillard et fort en bouche, il avait le col long,
le front large et de grands yeux intelligents; sous l'homme il bgayait,
s'entablait et dpassait les meilleurs coureurs. Il tait cheval de
somme, lorsqu'un petit chef du Gojam le vit sous sa charge, devina ses
qualits, l'acheta pour un prix insignifiant, l'engraissa et fut
contraint de le revendre  un riche seigneur. Celui-ci en fit don, comme
d'une merveille,  un ancien polmarque du Gojam qui attendait dans la
ville d'asile de Mota en Enneuss que sa fortune se relevt. Birro
Guoscho, en prenant possession du gouvernement de l'Enneuss entendit
parler de ce cheval, et le propritaire ayant refus de le lui vendre,
Birro fit natre un prtexte et se l'appropria. Le clerg de l'asile
prit fait et cause pour le rfugi et expdia des messagers  Dabra
Tabor pour rclamer auprs du Ras. Birro les fit intercepter et battre;
d'autres leur succdrent; le Ras ordonna la restitution, mais en vain.
Le Dedjadj Guoscho intervint sans plus de succs, et le moment d'entrer
en campagne arrivant sur ces entrefaites, Birro partit avec son cheval
qu'il nomma Dempto (_retentissant_).

Si je me suis tendu sur des particularits au sujet de ces deux
serviteurs du Fit-worari, Birro Guoscho, c'est que Dempto, si bien
assorti avec son matre, devait justifier le nom ambitieux qu'il en
avait reu, et que Tiksa Mred,  cette poque, le principal ouvrier de
la fortune de Birro Guoscho, devait en tre une des plus clatantes
victimes.

Il se faisait tard; Birro cuvait encore ses colres, lorsque le soldat
qui gardait extrieurement la porte, annona discrtement un envoy du
Ras. Birro perdit contenance.

--Vite, vite, dit Mred, que Monseigneur se couche sur son alga et fasse
le malade!

En mme temps, il poussait la braisire auprs de l'alga, et quand son
matre fut convenablement tendu, le visage tourn du ct de la
muraille, il introduisit le page du Ras en lui recommandant de parler
bas. Le message tait ainsi conu: Comment as-tu pass la soire? J'ai
envie de revoir ton Dempto; envoie-le moi donc. Les yeux se rassasient
vite de l'objet de nos fantaisies, et si dans quelques jours, tu
regrettes encore ton cheval, je verrai  te le rendre.

Birro, s'attendant  cette demande, avait rsolu de s'exposer  tout
plutt que de cder Dempto.

--Va, je te prie, t'incliner de ma part devant Monseigneur, rpondit-il
 Mred d'une voix affaiblie, et dis-lui que j'espre pouvoir aller
demain en personne lui faire hommage de mon cheval. Allez, mes frres,
et dites-lui l'tat o vous me voyez.

Le Ras ne voulait pas attendre au lendemain; mais l'adroit Mred lui
reprsenta si vivement l'indisposition de son matre, la satisfaction
qu'il prouverait  lui offrir son prsent en personne, et il le cajola
enfin si bien, qu'il obtint le dlai demand et le laissa mme de belle
humeur.

Craignant l'indiscrtion des gens de sa maison, parmi lesquels il
pouvait se trouver quelque espion du Ras, Birro contrefit le malade
toute la nuit. Le lendemain matin, il admit ses gens  djeuner, parla
de son bon suzerain Ali, de Dempto, du successeur qu'il devait lui
donner, et, dans l'aprs-midi, il se prsenta, vtu d'une toge de
crmonie,  la porte du Ras, avec la pense de gagner du temps, pendant
qu'il ferait agir sa belle-mre.

Quel que soit le rang qu'on occupe,  moins de jouir des petites
entres, il est d'usage d'attendre qu'un huissier vous annonce et vous
introduise. Birro voulut pntrer tout d'abord; les huissiers, agacs
par son arrogance ou pressentant peut-tre sa disgrce d'aprs des
bruits de l'intrieur, le repoussrent de la main, et, d'une faon ou
d'autre, sa toge se trouva dchire. Birro se retira dans un tat
d'irritation d'autant plus grande que les nombreux seigneurs, rassembls
dans la cour, s'entreregardaient en souriant de sa dconvenue. Il envoya
prvenir sa belle-mre de l'affront public qu'il venait de subir, et
celle-ci, pour couvrir cet chec et montrer qu'elle improuvait la
conduite de son fils, improvisa un banquet dont Birro eut tous les
honneurs. De son ct, le Ras Ali affecta de runir pour une collation
des seigneurs qu'on savait hostiles au Fit-worari. La soire se passa
ainsi. Vers minuit, Birro fit discrtement rassembler ses cavaliers 
une petite distance de Dabra Tabor, et il partit avec eux pour son
gouvernement. Ce dpart furtif constituait une rbellion. Le Ras se
plaignit ouvertement de la partialit de sa mre et la rendit
responsable du mpris de son autorit, quoiqu'elle et, pour dissimuler
sa complicit, refus  Birro de lui laisser emmener sa femme. Le Ras
fit garder celle-ci par ses eunuques, afin de prvenir au moins sa
fuite.

Birro arriva en Gojam lorsque nous y rentrions, de retour de notre
campagne contre les Gallas.

Il envoya en prsent au Ras deux beaux chevaux. Il chercha  pallier la
brusquerie de son dpart en faisant reprsenter  son suzerain combien
il avait t dcourag par la brutalit inoue dont il avait t
publiquement victime de la part des huissiers, et il appuya sur ce que,
en toute occurrence, sa vive affection pour la Wazoro Oubdar ferait
toujours de lui le plus dvou de ses vassaux. En mme temps, il
suppliait sa belle-mre d'obtenir que sa femme lui ft envoye, et il
mandait  celle-ci de manifester nergiquement la douleur qu'elle
ressentait de leur sparation.

La Wazoro Oubdar obit sincrement; elle passa quelques jours dans les
larmes; ses nombreuses suivantes se faisaient remarquer par la
ngligence de leur costume et le dsordre de leur coiffure, et comme le
Ras se montrait inflexible, elle se fit raser la chevelure et la lui
envoya en signe de deuil. Il lui fit dire: Puisque tu tiens tant  ce
mari, que tu as enivr de l'honneur de notre alliance, laisse-lui du
moins le temps de reprendre sa raison.

Cependant, le Dedjadj Guoscho ne pouvait paratre ignorer la nature des
rapports de Birro avec le Ras, leur suzerain commun. En annonant 
celui-ci son heureux retour en Gojam, il lui fit hommage de quatre bons
chevaux pris aux Gallas. Le Ras se montra trs-satisfait de ce prsent
et il lui envoya en retour une belle carabine, mais sans mme mentionner
le nom de Birro. Ce silence, son refus de laisser partir sa soeur, la
faon persistante et exceptionnelle dont il boudait, disait-on, sa mre,
ses confrences rptes avec ses principaux vassaux musulmans, connus
pour le pousser  amoindrir la position de la Wazoro Manann, afin de
prendre eux-mmes en mains la direction des affaires, tout faisait
craindre que le parti musulman  Dabra Tabor ne reprt le dessus, ce qui
ne pouvait manquer de provoquer une rupture avec le Dedjadj Guoscho, en
qui se personnifiait le parti chrtien.

Le Ras tait alors sous le coup de graves complications politiques. Loin
de pouvoir exercer sa suzerainet sur le Dedjadj Oubi, il en tait
rduit  compter avec lui de puissance  puissance. Le Dedjazmatch qu'il
avait nomm en Idjou, en remplacement de Birro Aligaz, ne parvenait pas
 se faire accepter par le pays, qui tait attach  son ancien
gouverneur. Son fidle et utile vassal, le Dedjadj Conefo, venait de
mourir, laissant une arme nombreuse dvoue  la fortune de ses fils
dont la fidlit lui paraissait d'autant plus suspecte que le Dedjadj
Oubi et le Dedjadj Guoscho l'engageaient  les confirmer dans le
pouvoir de leur pre. L'thiopie tait prive depuis plusieurs annes de
l'Aboune ou Primat, espce de Lgat envoy par le sige de Saint-Marc
d'Alexandrie, chef de tout le clerg, et qui seul a puissance pour
confrer les ordres. D'aprs l'antique usage,  la mort de l'Aboune, qui
une fois sur le sol thiopien ne le quitte plus, les Empereurs
envoyaient une ambassade auprs du Patriarche d'Alexandrie pour en
ramener le successeur.  l'instigation du parti musulman, le Ras Ali,
qui prtendait remplacer l'Ats, diffrait d'anne en anne de runir
les sommes ncessaires pour dfrayer l'ambassade et la venue de ce grand
dignitaire ecclsiastique. Dans beaucoup de paroisses les desservants
dfunts n'taient plus remplacs; le peuple s'en plaignait avec
amertume, et l'on parlait ouvertement d'une coalition probable des
Dedjazmatchs chrtiens pour chasser du Bgamdir le Ras, chrtien tide,
musulman d'origine, et prt, disait-on,  adopter l'islamisme.

Le Ras trouvait bien parmi ses parents et ses favoris des aspirants 
l'hritage de Conefo, mais aucun n'tait assez fort pour le recueillir
sans aide, et il lui rpugnait, disait-il, de runir son arme pour
aller en personne dpouiller les fils d'un vassal  qui il devait de la
reconnaissance pour les grands services qu'il en avait reus.
D'ailleurs, s'il marchait contre les fils de Conefo, il pouvait craindre
de les voir passer avec leurs troupes au service du Dedjadj Oubi,
dispos  les accueillir, ou se joindre au Dedjadj Guoscho,  qui leur
pre les avait recommands en mourant. Enfin, le Ras, impatient de
s'affranchir de l'ascendant de sa mre, n'osait cependant s'abandonner
au parti musulman vers lequel le portaient ses sympathies. Ce parti,
compos de ses parents et de notables de l'Idjou, du Wara-Himano et du
Wollo, tait compacte et dvou  sa maison, mais il regardait le
Bgamdir comme pays conquis, et tous les chrtiens comme d'quivoques
serviteurs, ce qui le rendait odieux aux chrtiens de cette province, de
la part desquels le Ras craignait quelque rsolution dsespre. Ces
derniers l'engageaient  faire venir un Aboune,  monter  cheval et 
marcher  leur tte contre le Dedjadj Oubi, le Dedjadj Guoscho ou tout
autre qui refuserait de reconnatre sa suzerainet; mais il n'osait s'en
remettre  eux, de peur de s'aliner ses parents musulmans. Sa mre lui
causait aussi de grands embarras; selon qu'il inclinait vers le parti
des chrtiens ou celui des musulmans, elle se rapprochait du parti
contraire, rappelant  ceux-ci que son pre et sa mre taient morts
musulmans, et  ceux-l les services qu'elle n'avait cess de leur
rendre.

 la mort du Dedjadj Conefo, selon l'usage, les notables et la famille
de ce Polmarque ayant fait asseoir sur son alga l'an de ses deux
fils, le Lidj Ilma, g de dix-huit  dix-neuf ans, avaient envoy
immdiatement au Ras Ali le bouclier, le sabre et le cheval de bataille
du dfunt, demandant pour le Lidj Ilma l'investiture du gouvernement
paternel, ou tout au moins l'exercice du droit de dport[17] pour lui,
son frre, le Lidj Moukouennen et leurs soeurs.

  [17] Ce droit consiste pour les enfants d'un fivatier  exercer durant
    un an l'autorit de leur pre dfunt.  tous les degrs de la
    hirarchie, il est d'usage d'accorder ce droit aux hritiers d'un
    serviteur, tant pour reconnatre ses bons services, que pour mettre
     l'preuve les capacits de ses hritiers  lui succder dans sa
    charge, et leur permettre en tous cas de faire des provisions pour
    l'avenir; car il est rare que les seigneurs mme laissent un
    hritage en rapport avec leur position,  cause de leur habitude de
    tout partager avec leurs soldats. Tel Dedjazmatch n'a mme pas
    laiss de quoi subvenir aux frais de son festin funraire.

Le Ras Ali avait gard le bouclier de Conefo, sans en renvoyer un autre
 ses fils. Il leur avait adress des promesses et des encouragements;
mais il ne leur accordait ni le ban d'investiture ni le droit de dport,
et ces deux jeunes gens, entours de l'arme de leur pre, attendaient
dans une attitude hostile. Ces vnements tenaient en suspens presque
toute l'thiopie, et plus particulirement le Dambya, l'Agaw-Mdir, le
Damote et le Gojam, c'est--dire, aprs le Bgamdir les pays les plus
tendus de la mouvance du Ras.

En prsence de ces graves proccupations, la msintelligence entre le
Ras Ali et son Fit-worari perdait de son importance. Nanmoins, la
Wazoro Manann, voyant le chagrin de sa fille qui dprissait de jour en
jour, fit proposer au Dedjadj Guoscho de se porter en mdiateur entre le
Ras et Birro. Le Ras accepta cette mdiation, et, de concert avec sa
mre, il invita le Dedjadj Guoscho  venir sur-le-champ  Dabra Tabor,
afin de s'entendre au sujet de Birro et sur la meilleure conduite 
tenir dans les circonstances importantes o le pays se trouvait. Birro
supplia son pre de ne point commettre sa personne chez leur suzerain
qui mditait, disait-il, de les envelopper dans une commune disgrce; et
en mme temps qu'il le poussait  se dclarer indpendant, il activait
pour son compte ses prparatifs de rbellion. Quoiqu'il ft le moins
important parmi les personnages alors en vue, le bruit se faisait
surtout autour de son nom et semblait l'annoncer comme le principal
acteur dans les vnements qui allaient suivre. La manire imprvue dont
il avait t en quelque sorte impos  son pre, au Ras et mme  la
Wazoro Manann, ses succs si rapides remports en dehors des rgles
ordinaires de la prudence, l'impunit avec laquelle il avait pu agir,
comme on l'a vu, au milieu de l'arme du Ras et  sa cour, la faon dont
il semblait peser en toute circonstance et son peu de mnagement envers
les puissants, tout concourait  surprendre; et les thiopiens, habitus
 rapporter  Dieu ce qui leur parat incomprhensible, disaient que
Birro, sans appui parmi les hommes, devait tre quelque instrument de la
volont divine.

Le Dedjadj Guoscho voulut se rendre immdiatement  l'invitation de son
suzerain, mais ses conseillers et notables furent unanimes  s'y
opposer. L'un d'eux, l'Azzage Fanta, Biarque du Damote, fut choisi comme
envoy auprs d'Ali et de sa mre, pour leur reprsenter que le voyage
du Dedjazmatch  Dabra Tabor, au plus fort de l'hiver, prterait aux
vnements une importance exagre, et, loin de rassurer le pays,
l'inquiterait; que le Dedjazmatch rpondait de la conduite et des actes
de Birro jusqu'au printemps, poque  laquelle il irait s'entendre avec
eux, et que, jusque l, il convenait, selon lui, de ne pas tenir spar
Birro de sa jeune femme; qu'on pouvait la confier  l'Azzage Fanta, et
que lui-mme veillerait sur elle, comme sur sa propre fille.

Le but de sa mission tait de dmler les intentions secrtes du Ras 
l'gard du Dedjadj Guoscho, comme aussi  l'gard des fils de Conefo, et
si enfin, comme on le disait, le Ras serait bien aise de rompre le
mariage de sa soeur avec Birro. Il devait,  tout prix, obtenir que la
jeune femme ft renvoye  son mari. Il devait en outre s'assurer de la
sincrit des encouragements que la Wazoro Manann faisait tenir
secrtement  Birro.

Le Dedjazmatch prvint le Ras Ali et sa mre, par un messager spcial,
qu'il leur envoyait l'Azzage Fanta, un de ses plus intimes conseillers,
pour leur expliquer toute sa pense et pour le suppler en tout auprs
d'eux. Deux jours aprs, Fanta partit.

Cet envoy commenait alors une fortune qu'il devait tourner plus tard
contre son matre. D'une belle prestance et dou d'une parole facile,
souple, rserv, prudent, plein de ressources dans le conseil,
cauteleux, ambitieux quoique peu fait pour la guerre,  la fois grave et
spirituel, administrateur excellent, cupide, mais gnreux  propos,
habile  enlacer ceux qu'il voulait gagner, l'Azzage Fanta tait le
meilleur ngociateur qu'on pt choisir.

Le Ras se montra prt  oublier les torts de Birro, mais il allgua ne
pouvoir exposer sa soeur aux intempries d'un voyage que la saison o
l'on tait rendait pnible mme pour un homme; il la renverrait au
printemps, et, jusque-l, pour prouver au Dedjadj Guoscho son dsir de
rester uni avec lui, il investissait Birro des districts importants de
l'Ibaba et du Metcha, situs sur les frontires du Damote, o il serait
davantage sous le contrle paternel. Le Dedjadj Guoscho accueillit cette
faveur avec une dfiance que l'Azzage Fanta confirma pleinement  son
retour. Nanmoins, Birro se rendit dans son nouveau gouvernement, aprs
tre venu passer deux jours  Goudara pour s'entendre avec son pre.

Trois semaines plus tard, le Ras Ali accrut encore les dfiances, en
confrant inopinment  Birro l'investiture du gouvernement de Conefo.

Les motifs qu'il donnait ne dguisaient qu'imparfaitement sa perfidie.
Il ne pouvait se rsoudre, disait-il,  marcher contre les fils de son
vassal regrett, aveugls par les conseils de notables ambitieux et
d'une arme turbulente; et comme leur pre, en mourant, les avait
recommands au Dedjadj Guoscho, il ne doutait pas qu'ils ne missent bas
les armes devant la volont d'un si bon tuteur, pour cder la place 
Birro, qui, de son ct, ne pouvait manquer d'agir envers eux comme un
frre. Si son choix s'tait dtourn de tant d'illustres candidats pour
confier  Birro un gouvernement si important, c'est qu'il se sentait
assez gnreux pour lui prouver, ainsi qu'aux enfants de Conefo, qu'il
oubliait les torts des fils en considration de son affection pour les
pres. Il comptait, du reste, que son beau-frre surtout s'efforcerait,
par ses loyaux services, de dissiper le nuage qui s'tait lev entre
eux.

La rpugnance du Ras  marcher contre le Lidj Ilma provenait bien moins
de sa reconnaissance pour les services de Conefo, que de l'humiliation
qu'il prouvait  montrer que, malgr ses prtentions  la suzerainet
sur toute l'thiopie, il en tait rduit  prendre lui-mme les armes
pour valider l'investiture d'une province contigu  son domaine
personnel. Les chefs du parti musulman que le Fit-worari Birro avait
offenss par ses ddains durant la campagne en Idjou, voulaient profiter
de la rancune assez lgitime que le Ras nourrissait contre lui pour le
perdre, et pour perdre du mme coup le Dedjadj Guoscho, le Lidj Ilma, et
amoindrir enfin l'ascendant de la Wazoro Manann et du parti chrtien en
Bgamdir. Ils reprsentaient au Ras, qui tenait encore au Dedjadj
Guoscho, que le moyen d'prouver la fidlit de ce prince tait de
donner le Dambya  Birro. Ils espraient ainsi dterminer le Dedjazmatch
 se coaliser ouvertement avec les fils de Conefo, auquel cas le Ras
serait dans l'obligation de marcher contre eux; ou bien, en engageant
son amour-propre paternel, ils espraient le pousser  livrer bataille 
une arme nombreuse qui les gnait. Si le Dedjadj Guoscho tait vaincu,
ce serait un ennemi de moins pour eux; s'il tait vainqueur, il se
serait affaibli par sa victoire mme, puisqu'il aurait dispers l'arme
du Conefo, qui ne demandait qu' faire cause commune avec lui. De plus,
Birro, que le Ras, sans l'avouer, tenait surtout  atteindre, en prenant
possession du gouvernement du Dambya, province ouverte et contigu au
Bgamdir, se trouverait ainsi  la discrtion du Ras. Ils cherchaient
fort justement,  leur point de vue,  prcipiter ces vnements, afin
d'empcher une coalition prsumable entre le Dedjadj Guoscho, le Lidj
Ilma et le Dedjadj Oubi, que son indcision seule empchait de se
joindre  la ligue chrtienne, dont les forces runies pouvaient presque
sans combat balayer du Bgamdir la puissance du Ras, qui ne devait sa
dure qu' la division du parti chrtien.

Sitt que le Lidj Ilma fut inform de la publication  Dabra Tabor du
ban qui investissait Birro du gouvernement du Dambya et de l'Agaw Mdir,
il offrit au Dedjadj Guoscho de se mettre sous ses ordres pour marcher
incontinent contre le Ras qu'ils pouvaient combattre avec avantage en
l'attaquant  l'improviste.

La position du Dedjadj Guoscho devenait embarrassante. Malgr le ban
publi  Dabra Tabor, Birro tait impuissant  prendre sans aide
possession de son investiture que l'arme de Conefo ne cderait pas sans
combat; et s'il refusait d'aller installer son fils en Dambya, il
froissait l'ambition de ce dernier, rompait avec le Ras, se rduisait 
marcher contre lui avec Ilma; et dans le cas o le sort des armes leur
serait favorable, l'ambitieux Dedjadj Oubi ne manquerait pas l'occasion
de l'attaquer avec son arme dj prte, sans lui laisser le temps de
runir les ressources militaires des provinces nouvellement conquises.
D'autre part, s'il battait l'arme d'Ilma, il dtruisait une force
imposante, prte  servir ses propres desseins, et dont la connivence
ventuelle rduisait actuellement le Ras  compter avec lui. D'ailleurs
Birro, en possession de son nouveau gouvernement, serait contraint de
sjourner loin de lui en Dambya, o il serait en butte  l'hostilit de
vassaux mcontents du dpouillement de leur bien-aim Conefo, et  la
discrtion du Ras qui, avec sa nombreuse cavalerie, pourrait l'atteindre
 l'improviste en une seule nuit. Enfin, s'il chouait devant l'arme
d'Ilma, un peu plus nombreuse que la sienne, et la plus aguerrie de
l'thiopie, il se ruinait, confirmait la position du Ras en le
dbarrassant de lui, et il justifiait l'opinion publique contraire  la
dpossession de ses pupilles, sans sauver ces jeunes princes contre
lesquels le Ras marcherait le lendemain.

Parmi ses conseillers, quelques-uns, mettant en premire ligne l'intrt
de sa gloire, voulaient que plutt que d'encourir les reproches
d'orphelins qui lui taient confis, il affrontt les pripties d'une
lutte ingale contre le Ras; mais la majorit du conseil soutenait
spcieusement l'opportunit d'une conduite oppose. Les fils de Conefo
pouvaient cder  la premire sommation du Prince: dans ce cas, il les
abriterait chez lui, en attendant des circonstances meilleures; si au
contraire il tait rduit  les dompter par les armes, il les
recueillerait de mme, car s'il refusait de les dpossder en faveur de
Birro, le Ras marcherait lui-mme peut-tre contre eux, et il tait
prfrable que le Dedjadj Guoscho se charget de ce soin, afin d'viter
au moins  ses pupilles le danger de tomber en d'autres mains. Pour ce
qui tait de s'en faire des allis contre le Ras, leur inexprience,
leur ambition et l'instabilit de leur conseil les rendaient trop
accessibles  l'offre, que le Ras ne manquerait pas de leur faire, de
les confirmer dans l'investiture de leur pre,  condition qu'ils
dserteraient leur tuteur. Enfin, cette considration que l'opinion
publique s'tait prononce en faveur des fils du Dedjadj Conefo, ne
devait pas arrter cette fois: quelque respectable que ft l'opinion
publique, il ne fallait pas oublier qu'elle errait souvent, que les
affaires taient presque toujours diriges par des minorits, et qu'en
cette circonstance du reste, l'exprience, la raison et une conscience
claire ne pouvaient dicter d'autre conseil que le leur.

Le Prince balana quelques jours entre les deux partis  prendre. De
tous cts lui vinrent des avis dans l'un et l'autre sens, car le Damote
et le Gojam s'taient passionns sur cette question; de plus, les chefs
de l'Agaw-Mdir, qui depuis la mort de Conefo, semblaient vouloir se
rallier  lui, lui transmettaient galement leurs avis. De son ct,
Birro lui expdiait messager sur messager pour le prmunir contre les
donneurs de conseils. En dehors de toute ambition personnelle,
disait-il, il ne pouvait comprendre qu'on hsitt  accepter la nouvelle
investiture, ne ft-ce que pour empcher les malveillants d'insinuer que
la crainte de l'arme de Conefo influait sur leur dcision; il y allait
de la gloire de son pre, de la rputation de leur maison; il lui
demandait de lui confier seulement la moiti de son arme, et il ferait
obir Ilma de gr ou de force. Ali nous tend des piges, ajoutait-il, 
nous d'avancer et de les rompre. Quant  moi, je me garderai si bien en
Dambya que toutes ses perfidies tourneront  sa confusion.

Le Dedjadj Guoscho se dcida  annoncer aux fils de Conefo la ncessit
o il se trouvait d'accepter pour Birro l'investiture de leurs
provinces, et il leur fit en mme temps les propositions les plus
caressantes. Leur conseil et leur arme rpondirent par un seul cri de
dfi, et il se dcida  prendre immdiatement la campagne.

Le mme soir, il me dit:

--Nous allons probablement avoir une grosse bataille  livrer prs de
Gondar.

--Que Dieu vous y vienne en aide! lui rpondis-je.

--Pourquoi m'isoles-tu dans un voeu pareil? Compterais-tu rester en
arrire?

Je lui demandai en riant si j'tais son lige, pour mettre mon corps dans
toutes ses entreprises.

--Tu es pour moi mieux que vassal et lige; un lien de Dieu s'est fait
entre nous, et si j'en croyais le dsir que j'ai de te complaire, c'est
toi qui serais mon suzerain. Mais tu ne songes pas, j'imagine,  me
quitter un jour de combat?

--Non, certes, Monseigneur, lui rpondis-je.

En effet, mes sympathies pour ce Prince s'taient confirmes de plus en
plus. Depuis que je m'exprimais en amarigna, par courtoisie et pour me
conformer aux usages, je l'appelais _Monseigneur_; je m'aperus bientt
que ce titre n'tait pas un mot vain dans ma bouche et qu'il signifiait
en ralit que j'tais arriv insensiblement  l'aimer assez pour
dsirer me lier  sa fortune. Sans avoir renonc  mon pays, je jugeais
que la rude vie que je m'essayais  mener me donnerait quelques
rsultats utiles, et que ma prsence auprs d'un Prince d'un esprit
lev et dsireux de connatre les progrs de l'Europe, pouvait produire
quelque bien. Comme je n'avais aucun intrt matriel  cette cour et
que je passais pour tre en crdit, les mcontents et les victimes
s'adressaient  moi dj pour faire aboutir leurs plaintes; j'tais bien
jeune, et, comme ceux de mon ge, l'ide de bannir l'injustice me
sduisait. D'ailleurs, pour tudier ce pays si curieux, nulle position
ne pouvait tre meilleure que celle que me faisait le Prince, et tout
concourait  m'engager de plus en plus envers lui. Je songeais bien 
mon foyer de France, mais je laissais aux vnements et  Dieu le soin
de m'y ramener.

Nos prparatifs de dpart se faisaient en toute hte; mais l'tat de
sant de la Wazoro Sahalou les suspendit tout  coup. Quoique demeurant
 ct d'elle, j'ignorais qu'elle ft malade, ses messages journaliers
n'ayant point t interrompus; aussi, fus-je trs-surpris quand une
matrone d'un rang lev, accompagne de plusieurs dames, vint
m'apprendre qu'elle tait  la mort et me demander si je n'avais pas
quelque remde pour elle. Le Prince avait autoris cette dmarche; je me
rendis auprs de lui et je lui rptai, comme au sujet du Lidj Dori, que
je n'tais rien moins que mdecin.

--C'est gal, tu l'es plus que nous; va la voir, et tu me diras ton
avis.

J'entrai donc chez la Wazoro. Une soixantaine de femmes et de filles de
notables pleuraient, assises devant le rideau d'une alcve. On me fit
place, et je passai derrire le rideau. Sur un alga encombr de toges
blanches, gisait la Wazoro Sahalou, inanime, les yeux ferms, la tte
sur un oreiller d'bne.  son chevet, dans la ruelle, son aumnier,
vieux prtre  barbe blanche, tait debout, une petite croix  la main,
et une jeune femme d'une clatante beaut, parente prfre de la
Wazoro, agenouille par terre et accoude sur la couche, lui tenait la
main, qu'elle baignait de larmes. Au pied de l'alga se tenaient une
naine, laide, difforme, toute bouffie de chagrin, et deux petites filles
de service, immobiles, interdites, qui semblaient attendre quelque ordre
de leur matresse. La sueur froide qui perlait sur son front, la
respiration faible et crpitante, la dcoloration des lvres, le pouls
rare et intercadent, tout m'impressionna pniblement, car j'aimais cette
princesse, parce qu'elle tait la femme de Monseigneur, parce qu'elle
faisait incessamment le bien autour d'elle, et parce qu'elle avait eu
pour moi les attentions les plus dlicates.

M'tant renseign de mon mieux, j'allai trouver le Prince et lui
proposai d'employer un remde nergique, mais qui offrait quelque danger
 cause de notre incertitude sur la nature de la maladie.

Et comme il s'en remettait  mon jugement, je lui fis remarquer que si
un malheur arrivait, j'en serais accus.

--Peut-on empcher les fous de mdire? reprit-il. Une pareille
inquitude m'tonne de ta part, car s'il s'agit pour moi de ma femme,
pour toi, ne s'agit-il pas d'une vritable mre? Va, hte-toi d'agir, et
que Dieu nous aide!

Je fis immdiatement fabriquer sous mes yeux des balances par l'orfvre
du Prince: un mince fil de cuivre servit de flau; deux petites
rondelles en papier, suspendues avec des fils de soie, compltrent
l'instrument, et le remde, minutieusement pes, je le dlayai dans un
peu d'eau.

Le Prince ayant mis le principal eunuque sous mes ordres, je fis d'abord
sortir toutes les femmes qui encombraient la maison; l'aumnier, la
parente favorite, la naine, trois ou quatre petites filles de services
et un ancien Fit-worari, proche parent de la Wazoro, furent les seules
personnes dont je tolrai la prsence. La malade tant toujours
insensible, on dut lui desserrer les dents pour lui faire prendre la
potion. Son parent fit observer que je devrais, selon l'usage, goter la
boisson avant de l'administrer, mais il n'osa pas insister. Quelques
symptmes heureux se manifestrent, mais se dissiprent bientt; des
frictions nergiques les firent reparatre, et je courus chez le Prince.
Pendant que je lui faisais mon rapport, nous entendmes des clats de
pleurs, mls au dbut d'une de ces thrnodies qu'on chante aux
funrailles. Le Prince tressaillit et m'interrogea du regard.

--Non, non, Monseigneur, cela n'est pas, lui dis-je; je ne vous l'aurais
pas cach.

J'envoyai des huissiers, des pages, des eunuques tous ceux que je pus
trouver, pour disperser les thrnodes et affirmer que la princesse
allait mieux; la cloche de l'glise commenait mme  sonner le glas,
mais on touffa tous ces bruits de sinistre augure. Cependant, de retour
auprs de la malade, je perdais moi-mme tout espoir, lorsqu'enfin elle
ouvrit les yeux. Peu  peu, comme des profondeurs de sa lthargie,
l'intelligence remonta dans son regard, qu'elle arrta sur moi, en
disant lentement:

--Tiens! Mikal!... J'ai donc t bien mal?

Bientt, elle donna d'une manire plus active et continue les preuves de
son retour  la vie; elle chercha  rassurer son aumnier et ses
suivantes, se fit soulever, demanda l'absolution et me dit, pendant
qu'on la remettait sur sa couche:

--Hlas! Mikal, que nous sommes peu de chose!

Le prtre pleurait de joie, bnissait sa pnitente, et la bnissait
encore, les autres se rpandaient en actions de grces. Je dus les
engager  contenir leurs manifestations, par mnagement pour leur
matresse; j'indiquai quelques soins  donner, et malgr l'opposition
aimable de la malade, je la quittai pour aller confirmer au Prince
l'heureuse nouvelle que je lui avais dj envoy porter par un eunuque.

La nuit tait avance; beaucoup de gens veillaient sur la place,
accroupis autour de grands feux; la bonne nouvelle circulait dj parmi
eux, et je jouis  mon passage de l'heureuse impression qu'elle leur
causait, car la Wazoro tait aime de tous.

Je trouvai le Prince, son chapelet  la main; sa physionomie s'claira
de joie, lorsque je lui dis que je lui apportais le bonsoir de la part
de sa femme, qui avait compltement repris ses sens, et qui le priait de
se rassurer sur son compte.

La Wazoro eut encore quelques vanouissements, mais la semaine n'tait
pas coule qu'elle entrait en convalescence. Ses gens ne voulaient plus
rien faire sans mes avis; le digne aumnier venait  tout propos me
chercher jusque chez le Prince, pour me mener auprs d'elle, et comme je
parlais assez couramment l'amarigna, je pus goter les charmes de la
conversation de cette femme, qui et t remarquable en tout pays.

Les prparatifs de dpart furent repris; les notables de la frontire
chargs d'intercepter les communications avec le Dambya, nous firent
dire de nous hter, que le vide fait dans les rangs d'Ilma par la
dsertion d'une partie des troupes de l'Agaw-Mdir se comblait
rapidement, grce aux volontaires venant de tous les points du Bgamdir.
Le Prince fit ses adieux  sa femme, et sans avoir publi le ban
d'usage, il alla camper  quelques milles de Goudara.

Quelque svres que soient les princes thiopiens, ils en sont
ordinairement rduits, pour runir leurs troupes,  publier plusieurs
bans; de plus, des bandes entires s'arrangent pour ne rejoindre que la
veille de la bataille, afin de vivre jusque-l,  leur aise, aux dpens
de l'habitant. En partant sans publier de ban, le Dedjazmatch comptait
jeter l'alarme et hter ainsi la runion de ses soldats, trs-enclins 
s'attarder et  mal faire, mais trop attachs  sa personne pour le
laisser courir seul au danger.

La Wazoro Sahalou avait demand  son mari de me laisser auprs d'elle,
et pour tout concilier, j'tais convenu de rejoindre l'arme  sa
troisime ou quatrime tape; en consquence, je restai auprs de la
Wazoro Sahalou cinq jours de plus, et je pus apprcier davantage cette
femme distingue. Son exprience des affaires et t surprenante chez
une personne vivant comme elle dans la retraite rigoureuse impose aux
personnes de son rang, si l'on ne savait que mme dans cet tat, les
femmes ne perdent rien de ce qui se fait dans le monde, non plus que de
leur influence. Les faits contemporains, leurs causes et leurs effets,
s'taient classs dans sa mmoire avec un ordre merveilleux. Son
intelligence vive, une diction claire, lgante et un charme particulier
dans la prononciation rendaient ses rcits des plus attrayants. Elle me
raconta les vnements dans lesquels nous tions engags, la biographie
des principaux personnages de la cour d'Ali, de celle de Conefo, de
celle de son mari, et ses apprciations tmoignaient d'une sagacit et
d'un jugement des plus remarquables; aussi m'initiait-elle, comme en se
jouant, aux intrts les plus srieux du pays. Elle passait pour avoir
reu une trs-bonne ducation, lisait couramment son psautier et les
vangiles en langue guez, et se plaisait  discuter sur les diverses
interprtations du texte; elle lisait galement la _Vie des Saints_ en
guez. Sa connaissance de cette langue morte lui donnait pour l'amarigna
le mme avantage que la connaissance du latin et du grec donne  ceux
qui parlent les langues qui en drivent. Rduite  communiquer avec tout
le monde par messages et  traiter de toute sorte d'affaires avec des
gens de tous les rangs, elle avait au plus haut point l'art de saisir le
coeur d'une question et de condenser sa pense dans une forme lucide et
frappante. Ses jeunes filles de service, habitues  transmettre ses
messages, acquraient une distinction de langage et de manires, qui
valait  la plupart d'entre elles, quoique appartenant  des familles
pauvres, des mariages avantageux. Sa religion tait claire, et sa
charit s'exerait continuellement. Elle avait parmi les femmes la
rputation de filer admirablement et d'exceller dans l'art de la
cuisine, de composer des parfums, de faire l'hydromel et de restaurer,
par un rgime intelligent, les malades ou les gens puiss par la misre
ou les fatigues. Sans quitter son alga, elle communiquait son activit
aux nombreux serviteurs, hommes et femmes, qui composaient sa maison, et
dont quelques-uns seulement avaient le droit de se prsenter devant
elle; elle inspirait  la fois la crainte et l'affection tant dans son
intrieur qu'au dehors. Vive quelquefois jusqu' l'emportement, elle
prvenait les rancunes en reconnaissant ses torts avec une rare
facilit. L'injustice la rvoltait, mais son mari avait eu  lutter
longtemps pour l'empcher de s'immiscer plus que de raison dans les
affaires de son gouvernement. Elle avait le teint d'une Espagnole brune,
le front haut, large, uni, la chevelure fort belle et de grands yeux
expressifs; la puret de ses traits, une certaine ampleur dans les
formes, la distinction de son langage, de ses manires et sa politesse
toujours aise formaient un ensemble parfaitement en rapport avec le
haut rang qu'elle occupait.

J'avais accueilli avec joie la perspective d'une nouvelle campagne, mais
la faon dont la Wazoro l'envisageait me communiqua quelques-unes de
ses apprhensions.

--L'me de Conefo, disait-elle, n'a pas t rappele depuis si
longtemps, que Dieu ne lui permette de veiller encore sur ses deux
orphelins, qui n'ont pas eu le temps de devenir coupables. Aussi, que
nous soyons vainqueurs ou vaincus, je ne cesserai de redouter les suites
de cette guerre. Mais on prtend que nous autres femmes nous n'entendons
rien  la conduite des affaires.

Ayant tent vainement de dissuader son mari de faire cette campagne,
elle avait provoqu l'intervention d'anachortes vnrs: deux d'entre
eux taient venus  Goudara, mais le Prince s'tait montr
respectueusement sourd  leurs conseils.

Ces religieux, dont j'ai dj parl, ne quittent leurs solitudes qu'
l'occasion d'vnements graves ou pour dtourner les puissants ou ceux
auxquels ils s'intressent d'une conduite qui leur parat contraire  la
morale chrtienne; ils s'arrangent pour arriver et repartir de nuit et
accomplir mystrieusement leur mission. Plusieurs sont fatuaires de
bonne foi et puisent leurs conseils dans des visions ou des extases;
d'autres sont d'anciens hommes de guerre, des chefs clbres retirs
depuis longtemps dans les solitudes et lorsqu'ils reparaissent dans le
monde, ils ne s'autorisent que de leur ge, de leur exprience, de leur
dtachement et de leur charit pour leurs semblables; les uns et les
autres sont fort couts, car leurs conseils, leurs prvisions et mme
leurs prophties se vrifient souvent d'une faon surprenante.

Lorsque je quittai la Wazoro, elle fit venir son aumnier pour qu'il me
bnt; elle m'appela son fils et elle reut mes adieux comme une bonne
mre.




CHAPITRE X

BATAILLE DE KONZOULA.--BIRRO DEDJAZMATCH.


Je me mis en route de grand matin, et j'atteignis le soir mme le camp
du Dedjazmatch.

L'hiver allait finir; le sol boueux et les ondes frquentes, notre
quipement inappropri, le nombre insuffisant de mes gens, leur
inexprience et aussi la mienne, tout concourait  aggraver pour moi les
rigueurs de cette entre en campagne.

Jusqu' la frontire de l'Agaw, nous marchmes de faon  donner  nos
gens le temps de nous rejoindre. Birro Guoscho nous arriva avec
seulement 3,000 hommes d'infanterie, 200 fusiliers et 700 chevaux. Ds
sa rentre en Gojam, aprs sa fuite de Dabra-Tabor, il s'tait dcid 
se rebeller ouvertement plutt que de se risquer dsormais  la cour du
Ras; en consquence il avait choisi les hommes rsolus  s'associer 
toutes les chances de sa fortune, et licenci le reste. L'investiture
inespre du Metcha et de l'Ibaba ne lui avait permis de recruter que
quelques centaines de soldats dans ces deux districts, qui lui en
eussent fourni un grand nombre d'excellents, s'il et eu le temps d'y
asseoir son autorit. Les habitants du Metcha sont difficiles 
gouverner  cause de leur habitude,  la moindre atteinte porte  leurs
franchises communales, de se jeter dans les hernes de leur pays
accident, couvert et trs-propre  la guerre de partisans; aussi
font-ils d'excellents soldats. Ce plantureux pays, un des plus
attrayants du Gojam, passait pour un des plus difficiles  gouverner, et
pour celui o l'on trouvait le moins de vieillards,  cause des
rsistances armes qu'il opposait  chacun des nouveaux gouverneurs que
le Ras y envoyait. L'attachement des habitants  leurs liberts locales,
ainsi que la beaut de leurs femmes, sont passs en proverbe, et,
quoique descendants, comme on sait, de colons Gallas, ils ont la
rputation de parler un amarigna plus pur que dans les provinces
avoisinantes.

Le Dedjadj Baria, gouverneur de l'Agaw-Mdir, province comprise dans le
gouvernement des fils de Conefo, s'tant dcid  opter en notre faveur,
se joignit  nous avec 900 cavaliers seulement, quoique son pays pt en
fournir neuf ou dix mille pour une expdition lointaine, et un nombre
bien plus considrable pour une campagne de peu de dure, comme celle
que nous entreprenions. Il allgua qu'il avait eu trop peu de temps pour
prparer ses compatriotes au brusque changement de leur politique.

Selon quelques traditions, le peuple Agaw aurait possd jadis la
majeure partie de l'thiopie; il se trouve circonscrit aujourd'hui dans
la province de l'Agaw-Mdir, contigu au Damote, et dans une autre
province au sud-est, voisine du Lasta, et connue en thiopie sous le nom
d'Agaw tout court. Les Agaws parlent, outre l'amarigna, une langue
compltement diffrente, dont le nom ethnique est Hamtonga; mais, comme
les deux provinces ne communiquent entre elles que trs-rarement, cette
langue a form deux dialectes distincts. Il est  croire que le petit
peuple Bilne qui habite  l'Est, sur les bords de la mer Rouge, est
encore un tronon du peuple Agaw, car les traditions des Bilnes
mentionnent leur expulsion de la haute thiopie, et mon frre, en
tudiant le rseau de langues et dialectes si nombreux parls en
thiopie, a dcouvert que les Bilnes parlent aussi un dialecte de la
langue hamtonga.

Pour mon compte, je ne connais que les Agaws de l'Agaw-Mdir. On trouve
parmi ceux-ci beaucoup d'hommes et de femmes dont l'expression du
visage, les traits et les yeux, lgrement relevs vers les tempes,
semblent dnoter une provenance trangre aux races qui les avoisinent
et vis--vis desquelles, du reste, ils vivent en tat de dfiance
constante. tablis dans un pays fertile et verdoyant, un des plus boiss
de l'thiopie, ils s'adonnent de prfrence  l'lve des chevaux et des
bestiaux, qui alimentent les marchs de l'Atchefer, du Dambya, du
Kouara, de Gondar, du Fouogara, du Bgamdir, et jusqu' ceux du Samen.
Ils sont mdiocres fantassins, mais trs-bons cavaliers, et leurs
habitudes sont plutt pastorales qu'agricoles. Unis entre eux par le
lien de leurs coutumes locales et celui d'une langue incomprise par
leurs voisins, ils aiment passionnment leur pays, et leur
insubordination  des chefs trangers  leur race est notoire. Selon les
remaniements politiques, leur province est annexe tantt au
gouvernement du Dambya, tantt  celui du Damote, et frquemment le
titulaire est contraint de la rduire par les armes. Le Dedjadj Conefo
dut faire contre eux plusieurs campagnes;  force de cruauts, il obtint
leur soumission; mais, ds sa mort, ils refusrent l'hommage  ses fils.
Les Agaws, trs-belliqueux dans leur pays, semblent perdre leur nergie
ds qu'ils s'en loignent. Le Dedjadj Guoscho me disait que, quel que
ft leur nombre, il comptait peu sur eux; du reste, leurs antcdents
sont tels que, mme sur le champ de bataille, on n'est pas assur de
leur concours: le Dedjadj Zaoud, pre du Dedjadj Guoscho, s'tant
laiss entraner par eux dans une guerre qui les concernait, les vit, au
commencement d'une bataille, passer  l'ennemi au nombre de plus de
5,000 cavaliers. Enfin, les Agaws, trs-fidles aux engagements pris
entre eux, ne se regardent pas comme lis par ceux qu'ils prennent
envers les trangers, et ils tmoignent en tout par leur conduite 
l'gard de leurs voisins du Metcha, du Damote et du Dambya, d'une
incompatibilit qui justifie la tradition d'aprs laquelle ils seraient
un peuple autochthone, dpossd par les races qui prvalent aujourd'hui
en thiopie.

Aprs six tapes fort courtes, nous dbouchmes, par le col de
Dinguil-Beur, dans un pays ouvert. On disait que le Lidj Ilma s'avanait
contre nous. De plus, les paysans se montrant hostiles  nos tranards
et  nos claireurs, nous dmes mettre un peu d'ordre dans notre marche;
car, bien que moins encombrs de femmes et de bagages que durant la
campagne contre les Gallas, nous l'tions encore assez pour qu'un petit
corps de cavalerie bien conduit pt nous mettre en droute. Le
Dedjazmatch se contenta de former une tte de colonne consistant en
2,500  3,000 hommes, en tenue de combat, et Birro, au lieu de nous
prcder de plusieurs milles, ne marcha plus qu' quelques centaines de
mtres en avant.

Nous arrivmes ainsi  la petite ville d'Ismala, dans l'Atchefer. La
nuit, le pays environnant parut tout constell des feux que chaque
habitant allume devant sa demeure  l'occasion de la _Maskal_, ou fte
de l'invention de la Croix. Les thiopiens la placent au 17 du mois de
_meuskeurreum_, date qui correspond  un jour variable de notre mois de
septembre. Les circonstances o nous nous trouvions rendaient doublement
opportune la grande revue que les chefs importants ont coutume de passer
 cette poque.

Il est d'usage qu' la Maskal les vassaux fassent dfiler leurs soldats
sous les yeux du seigneur auquel ils doivent le service militaire. Ils
mettent de l'mulation  paratre avec le plus de monde et le meilleur
quipement possible, afin de lui prouver que, loin de thsauriser, ils
emploient leurs revenus  entretenir des soldats. Souvent ils font
figurer des passe-volants, ou soldats d'emprunt, rappelant ainsi les
supercheries analogues pratiques par les barons europens au moyen ge.

Le Dedjazmatch, en habit de gala, s'tablit en dehors du camp sur un
tertre, o l'attendait un alga; son servant d'armes, le palefrenier qui
tenait son cheval, deux huissiers, une quinzaine de pages et moi
formions seuls son entourage, tous ceux qui l'accompagnaient
habituellement s'apprtant  figurer dans la revue. Ymer Sahalou, chef
de notre avant-garde, parut le premier sur le terrain, prcd de ses
trompettes et joueurs de flte et de tambourin. Ses troupes taient sans
toge, en tenue de combat; chaque soldat portait, au lieu de javeline,
soit une perche corce ayant au haut bout une fleur ou un bouquet de
verdure, soit une longue et mince fascine compose de ramilles ou de
tiges inflammables. Aprs avoir dfil devant le Dedjazmatch, ils
formrent en faisceau, en face de lui, leurs perches et fascines; ils en
firent une fois le tour au pas de course et vinrent se ranger sur la
droite de notre tertre. Birro Guoscho passa ensuite  la tte de ses
gens, parmi lesquels figurait son nouveau vassal, le Dedjadj Baria; ils
tournrent galement autour du faisceau, chaque homme y jetant sa perche
ou sa fascine, et ils allrent se ranger  distance. Hauts dignitaires,
seigneurs, chefs de bande, tous les corps de l'arme dfilrent  leur
tour, et chacun ayant rpt la mme manoeuvre se rangea de faon 
former un cercle immense autour du faisceau, qui avait atteint les
proportions d'une grande pyramide. Un prtre l'ayant bni, on y mit le
feu. Les soldats poussrent de grands cris et les fusiliers firent des
dcharges, trompettes, timbaliers, joueurs de flte et de tambourin
s'vertuant  accrotre le vacarme. Une ronde dsordonne de fantassins
et de cavaliers se forma autour du vaste bcher, tantt disparaissant
dans les nuages de fume, tantt se profilant sur les flammes: c'tait
des soldats qui, dans l'espoir de se rendre l'anne propice, couraient
trois fois autour du bcher de la Maskal, rappelant ainsi les pridromes
de l'antiquit.

Le Prince monta  cheval et rentra au camp pour le festin.

Plusieurs tentes dresses d'enfilade suffisaient  peine  contenir dans
leur longueur son alga et plusieurs tables basses, d'environ un mtre de
large, runies bout  bout. Deux ranges de galettes de pain,
artistement empiles le long des deux bords de cette table, laissaient
au milieu comme une ruelle d'une coude de profondeur, prte  recevoir
de distance en distance les plats et les terrines.

Le Prince prit place sur son alga, derrire lequel son servant d'armes,
appuy sur la javeline, tenait haut le bouclier de son matre; ses
commensaux, brassard d'honneur au poignet et sabre au ct, se rangrent
debout autour de lui. Le page porte-aiguire s'avana et les Enjerras
Assallafis (panetiers), les paules et les bras nus, s'tant
soigneusement lav les mains[18], s'chelonnrent des deux cts de la
table et se tinrent debout, les coudes au corps et les avants-bras
ouverts. Les huissiers se postrent aux issues, et chef d'avant-garde,
snchaux, tous les principaux seigneurs vinrent se placer selon leur
naissance et leur rang. Une deuxime file de convives s'assirent de
faon  pouvoir encore atteindre la table en allongeant le bras, et
derrire, les cavaliers de marque, les fantassins et fusiliers d'lite
se tassrent debout, en rangs presss et si nombreux qu'ils soulevaient
les parois des tentes. Les trompettes de l'Azzage ou biarque annoncrent
son arrive; la portire fut releve et l'Azzage Fanta, revtu des
insignes de sa charge, parut sur la place, conduisant les employs de la
bouche. Des hommes tenant sur la tte des paniers de pains de premire
qualit, recouverts de housses carlates tranantes jusqu' terre,
ouvraient la marche; puis deux files de cuisinires et de femmes de
service portant des plats et des terrines de ragots bien lutes;
ensuite le premier chanson, suivi d'une longue range de servantes
courbes sous leurs jarres d'hydromel. Pendant ce dfil, les timbaliers
au dehors battaient la berloque, et hteurs et dpeceurs s'vertuaient 
prparer la viande d'une quinzaine de boeufs qu'on venait d'abattre. Les
porteuses d'hydromel s'accroupirent au bas-bout de la tente, les
panetiers vidrent les paniers devant le Prince et les principaux
convives, et l'aumnier ayant dit le _Benedicite_, ils rompirent le
pain, plongrent leurs mains dans les ragots fumants et les ayant fait
goter par les cuisinires, les rpandirent devant les convives. Le
Prince et les principaux assistants ayant fait une collation chez eux,
ne mangrent que du bout des dents et pour la forme. L'cuyer tranchant
rpartit dans l'assemble ses serviteurs chargs de grosses pices
crues, et prenant lui-mme  deux mains la bosse entire d'un
boeuf-bison, il la prsenta au Prince et aprs lui, aux convives les
plus rputs pour leur bravoure. Ce morceau d'honneur achev, les
assistants, qui avec un couteau, qui avec son sabre, se taillrent des
lopins dans les aloyaux, longes et surlonges, cuissiers, culottes et
filets palpitants qu'on leur prsentait; puis, on servit les
carbonnades. Quelques retardataires s'acharnaient encore  dpouiller 
belles dents des ctes de boeuf  demi noircies par le feu, lorsque le
page prsenta le bassin et l'aiguire au Prince, et ceux qui taient
prs de lui le voilrent respectueusement de leurs toges tandis qu'il se
lavait. Pendant ce temps, l'chanson en chef, tenant haut le petit
_burill_ (carafon) du Dedjazmatch, se frayait un passage; il prsenta
la boisson en s'inclinant, et son matre, avant de la porter  ses
lvres, lui en versa un peu dans le creux de la main pour qu'il la
goutt en sa prsence. On offrit galement un buril d'hydromel 
l'Azzage Fanta; malgr sa dignit, la quatrime en importance, l'Azzage
se tient debout au bas de la table, tant que dure le banquet qu'il
surveille et dirige en sa qualit d'architriclin. Ce fut le signal de la
distribution gnrale de l'hydromel; chacun selon sa naissance ou son
rang, reut des deux mains et en saluant de la tte, soit un buril,
soit un hanap en corne de boeuf ou de buffle; quelques-uns de ces hanaps
taient hauts d'une coude. Les convives assis se reculrent
suffisamment pour laisser s'attabler ceux qui taient rests debout
derrire, et ceux-ci repus firent place  leur tour  plusieurs sections
successives de soldats de la garde; ces intrpides mangeurs ne tardrent
pas  faire table nette, mais la chaleur devint gnante par suite de
l'entassement de tant de monde.

  [18] Les Engerras Assallafis ont seuls le droit de mettre la main au
    plat et en rpartissent le contenu.

Les mimes et les bouffons commencrent leurs facties; les potesses,
leurs longues tresses de cheveux leur ballant sur les joues, les veines
du cou gonfles, effrontment appuyes sur les paules des soldats,
entonnrent leurs vocalises stridentes, qu'elles terminaient par des
distiques sur les plus braves combattants.

On rappela  Monseigneur que deux notables, envoys d'Ilma, taient
arrivs depuis le matin; il les fit introduire, les accueillit
courtoisement et recommanda  l'chanson de veiller  ce qu'ils ne
manquassent de rien. Il se fit un demi-silence, et deux trouvres,
s'accompagnant de la guzla, chantrent en langage relev les victoires
du matre et les prouesses de quelques-uns de ses familiers. Attila
recevant les ambassadeurs romains  la fin d'un repas, deux Scythes
s'avancrent et clbrrent les victoires de leur chef.

Les ttes s'chauffaient de plus en plus, le bourdonnement des
conversations allait croissant, lorsque soudain le silence se fit, les
huissiers dgagrent l'entre, et nous vmes sur la place un cavalier en
tenue de combat qui parcourait ventre  terre une vaste arne forme par
des rangs compactes de soldats. Il arrta court au bas-bout de la table,
et javelot et bouclier haut, il dbita son bardit ou thme de guerre,
qu'il interrompit plusieurs fois pour galoper autour de l'arne. Son
cheval, chauff  l'avance, revenait la bouche sanglante et pantelant,
heurtait la table ou foulait quelque convive. Cet nergumne eut bientt
mont les esprits  son diapason: d'autres se prsentrent
successivement, les uns seuls, d'autres  la tte de petites troupes ou
accompagns de fusiliers qui appuyaient de dcharges les discours de
leurs matres.

Trois ou quatre heures se passrent  suivre ces reprsentations
militaires, auxquelles les thiopiens se plaisent particulirement la
veille d'une bataille. Les uns profitaient de la circonstance pour
rclamer contre les oublis ou les partialits dont ils se disaient
victimes; d'autres s'engageaient  une action d'clat pour mriter
quelque faveur demande depuis longtemps; des rivaux convenaient
publiquement de rgler leur diffrend de telle ou telle manire, selon
que l'un ou l'autre se distinguerait le plus durant la bataille: duel
utile au moins  la communaut, puisqu'il se dcide au dtriment de
l'ennemi, et rappelle les duels analogues entre lgionnaires romains.

Le Prince fit dire  un vieux fusilier de sa garde, qui avait jadis tu
un lion, d'aller figurer  son tour dans l'arne, et l'apparition de ce
soldat indiqua la clture de la fte: car lorsqu'un homme qui a tu un
lion vient dbiter son thme de guerre, ou ne peut se prsenter aprs
lui,  moins d'avoir accompli plus de faits d'armes et tu galement un
lion. Pendant que le vtran achevait, on fit vacuer les tentes, et le
Prince, fatigu de toute cette reprsentation, se retira dans sa hutte.

De son ct, Birro Guoscho avait prsid un repas analogue pour ses
gens, et jusqu' dix ou onze heures du soir, des dcharges se firent
entendre par ci par l dans le camp; c'taient des chefs qui, aprs
avoir assist au festin du Dedjazmatch, faisaient banqueter aussi leurs
propres soldats.

Nous nous remmes en marche le lendemain. Le Prince envoyait message sur
message au Lidj Ilma et  son frre Mokouannen, pour les engager, s'ils
ne se dcidaient pas  licencier leur arme et  prendre refuge auprs
de lui,  la conduire du moins dans les Kouallas de leur province du
Kouara. Il obissait, disait-il,  des exigences politiques, momentanes
sans doute, et il les suppliait de lui viter, n'importe par quel moyen,
la ncessit de les combattre. Mais les jeunes princes, enivrs par la
confiance de leurs troupes dans la victoire, ne rpondaient que par des
dfis. J'tais prsent lorsqu'il leur expdia le message suivant:

Qu'avez-vous donc fait des vieux conseillers de votre pre, que vous
m'adressiez ainsi des paroles provocantes,  moi, votre meilleur
protecteur? Sachez que le temps modifie les affaires et les relations
des hommes, au point que parfois quelques jours suffisent pour faire
d'un ennemi un ami ou un alli utile. Sachez aussi qu'on n'oublie pas
les blessures faites par la langue, et mettez de la modration  user de
votre fortune.

Les fusiliers du Prince et ceux des seigneurs se runirent au nombre
d'environ dix-sept cents, dans un lieu cart; leur Bacha ou chef fit
tourner trois fois autour d'eux trois taureaux qu'il gorgea ensuite;
les fusiliers, ayant tremp la gueule de leur carabine dans le sang,
mangrent les viandes sur place et brlrent les issues et les os. Aprs
ce sacrifice de propitiation, dernier reflet du judasme, ils revinrent
au camp en tiraillant; ce qui parut rconforter nos soldats parmi
lesquels, depuis quelques jours, circulaient des rumeurs propres 
branler leur confiance dans nos forces.

Nos espions nous apprirent que le Lidj Ilma tait encore  une bonne
journe de marche, qu'il faisait reposer son arme et comptait nous
offrir la bataille le surlendemain, samedi; c'tait le mme jour que nos
chefs, runis en conseil de guerre, avaient choisi. Les croyances
superstitieuses dterminent ordinairement le choix d'un jour de
bataille; tel Dedjazmatch a son jour de prdilection; tel autre suit les
conseils d'un devin, habituellement un clerc, ou obit  un songe ou 
quelqu'autre prsage. Comme nous tions  court de vivres, on dcida de
porter le camp  quelques milles plus loin, prs d'un village nomm
Konzoula: nous y serions  porte d'un fertile district qui s'tendait
sur notre droite jusqu'au lac Tsana; nos soldats s'y ravitailleraient
sans fatigue et seraient plus dispos pour la bataille.

Nous arrivmes  Konzoula le vendredi 24 du mois de Meuskeurreum, qui,
cette anne l, correspondait au 4 octobre. Un timbalier annona la
picore par un ban; nos gens dposrent sur le champ leurs bagages selon
la configuration habituelle de nos campements, et ils disparurent dans
la direction indique, protgs par quatre cents fusiliers et plusieurs
escadrons de cavalerie.

Rduits presque exclusivement aux notables, aux femmes et aux hommes de
peine, nous ne songemes plus qu' nous installer. Nous nous trouvions
dans une petite plaine ondule, herbeuse, et ingalement partage par un
ruisseau, lequel, de mme que les environs, prend son nom du petit
village de Konzoula. Ce ruisseau, large de quatre mtres  peu prs, et
profondment encaiss dans les berges fangeuses et accores, formait pour
notre camp une dfense naturelle dans la direction de l'ennemi;
circonstance qui avait dcid Birro  choisir ce campement. Mais on
s'aperut bientt que le sol dtremp ne pouvait retenir les piquets de
nos tentes; Monseigneur fit mander Birro et Ymer Sahalou, et dcida avec
eux de transporter le camp au-del du ruisseau, et  l'extrmit de la
plaine, o les ondulations du terrain nous promettaient un sol plus
tenace; d'ailleurs, le passage du ruisseau, pouvait tre une cause de
dsordre srieux pour nos multitudes, si elles avaient  l'effectuer le
lendemain, ayant l'ennemi en vue. On donna des ordres en consquence, et
Monseigneur partit avec une quarantaine de cavaliers pour choisir le
nouveau campement.

Le passage du ruisseau, o nos btes enfonaient jusqu' la ventrire,
nous ayant retards pendant plusieurs minutes, nous reprenions  peine
notre chemin, quand nous vmes une ligne d'environ soixante cavaliers se
dtacher d'un petit bois  notre gauche et avancer rapidement sur nous.
C'taient des claireurs ennemis.

Nous n'tions plus  temps pour repasser le ruisseau. Un monticule sur
notre droite nous offrait une bonne position pour attendre du renfort de
notre camp, qui n'tait loign tout au plus que de 800 mtres: mais
l'ennemi se dirigea de faon  nous en interdire l'accs. Huit des
ntres se dvourent pour l'arrter au moins quelques instants; il
dtacha contre eux une quinzaine d'hommes et continua  toute bride dans
la direction du Prince. Nos huit cavaliers taient  peine engags, que
tous nos adversaires tournrent bride et prirent la fuite. L'apparition
subite de plus de deux cents de nos cavaliers venait de les surprendre
autant que nous: c'tait le vigilant Ymer Sahalou qui, ayant vu
l'ennemi, arrivait  point pour nous dgager. Nos adversaires, excits
par la vue du gonfanon du Dedjazmatch, taient tellement proccups de
la riche proie que nous leur offrions, qu'ils ne s'aperurent de
l'approche d'Ymer que juste  temps pour lui chapper  grand'peine et
disparatre sous bois. Encore un peu ils eussent enlev le Dedjazmatch;
car plus de la moiti de son escorte tait compose de chefs gs,
dshabitus des coups main depuis leur accession  des postes levs.
Nos huit cavaliers, dont le dvouement contribua pour une bonne part 
nous viter cette disgrce, n'eurent que deux chevaux blesss.

En accourant  notre secours. Ymer avait expdi des cavaliers pour
avertir nos picoreurs de l'approche de l'arme ennemie. Il avait
galement fait prendre une tente: quatre cavaliers la portaient par les
quatre coins.  tout vnement, elle fut dresse immdiatement comme
point de ralliement. Nos gens du camp nous rejoignirent ple-mle, et
nous ne tardmes pas  voir un gros corps d'infanterie sur le
couronnement d'un petit deuga en face de nous: c'tait la tte de
l'arme ennemie. La bataille allait tre invitable.

Heureusement le cri d'alarme des messagers d'Ymer, rpt d'minence en
minence, avertissait nos picoreurs; ils accouraient dj, formant sur
nos derrires de longues files ondulantes qui, d'instants en instants,
augmentaient notre nombre. On commena  former les rangs  environ 200
mtres en avant de la tente du Prince; derrire rgna une confusion
inexprimable. Quant  moi, aprs avoir dit  mes cinq rondeliers, mes
seuls vassaux, de prendre rang o ils voudraient, je me tins prs de
Monseigneur, sans autre soin que celui d'apaiser mon cheval qui
bondissait, chauvissait des oreilles et aspirait le tumulte de tous ses
nasaux.

On allait, on venait, on courait, on s'appelait; les cris, les adieux,
les lazzis, les invectives, les chants et thmes de guerre
s'entrecroisaient de toutes parts. Les derniers venus cherchaient  qui
confier leur toge; des femmes s'agitaient en tous sens. Ici, la
concubine de quelque seigneur, assise sur un culbutis de bagages,
oubliait de voiler son joli visage contract d'effroi.

Ne crains rien, lui disait un soldat en passant, tu es trop belle pour
avoir choisi un imprudent.

Une autre, se frappant la poitrine et pleurant, invoquait  haute voix
saint Georges et Notre-Dame de Bon-Secours.

Une autre, le regard fix sur quelque bande, s'criait: Mon bon matre,
mon orgueil, que Dieu vous garde en ce jour; toi, Notre-Dame, protge
mon corps en lui!

Des groupes de servantes, les poings sur les hanches, regardaient de
tous leurs yeux, dfendaient contre les voleurs leurs ustensiles et
paquets; quelques-unes, gourdes en mains, offraient  boire aux
passants; d'autres, court vtues, la toge enroule en ceinture, allaient
se porter rsolument derrire les hommes en ligne, prtes  dsaltrer
et  secourir les blesss. Des amis s'entredisaient  distance: Bonne
journe et au revoir!

Quelques prtres, une petite croix de bois  la main, allaient  et l
en marmottant des oraisons; des cavaliers s'arrtaient, et, sans quitter
la selle, courbaient la tte, en disant:

Pre, absolvez-moi!

Une grosse servante demanda aussi l'absolution, et, voyant qu'on la
donnait de prfrence aux hommes, elle empoigna le prtre par la toge et
lui cria sous le nez:

Mon pre, gare  vous, je vous laisse tous mes pchs sur le dos; je
vais au combat, moi!

Plus loin, une bande de six ou sept cents rondeliers rejoignaient au pas
de course; ils posaient  terre boucliers et javelines, resserraient
leurs ceintures et ceinturons, et, alestis pour le combat, repartaient
pleins d'entrain, pour grossir le front de bataille, ayant en tte un
coryphe chantant un refrain guerrier.

Un gros homme  pied s'en allait, effar, demandant o tait son cheval.

Mais tu es dessus, bonhomme, lui rpondait-on en riant: va, va, tu l'as
brid par la queue.

Les goujats entassaient en monceaux les toges des combattants. Les pages
taient partout, criaillant, observant la contenance de chacun, et
tchant de surprendre quelque cheval ou quelque mule de selle, pour
l'enfourcher et se porter, pendant le combat, partout o il se
prsenterait quelque bon coup  faire. Quelques-uns de ces enfants, la
toge enroule autour du bras gauche en guise de bouclier, et une petite
javeline  la main, nus et grelottant, allaient se poster 
l'arrire-ligne, rappelant ainsi les habitudes des enfants de la Grce
ancienne.

Certains rondeliers, d'une intrpidit reconnue, se rendaient  leur
poste, en se carrant et en brandissant leur javeline; d'autres s'en
allaient, chacun roulant un air guerrier qu'il interrompait pour
s'crier:

_Hammarr zorroff!_  moi, fils de gentille mre! Voici enfin l'heure
des vrais lurons, ma seigneurie,  moi, porte haillons!

Ou bien:

Zorroff! Ne suis-je pas l'pervier des batailles? venez, venez, mes
vautours, vous n'attendrez pas, je vais vous faire de la nourriture.

Ils ne reconnaissaient personne, ils n'entendaient plus, ils savouraient
dj l'ivresse de la bataille. On frissonnait de plaisir en les voyant,
comme aussi lorsque passaient les Tacho-Negouss, les Chalaka Beutto, et
Gouangoul-Abrou, Gouomt-Kassa, Hall-Aleltou, Beutoul-Andawa,
Halou-Mariam, Chalaka Guebr-Mikal, Birro Gubia, Andawa-Libo,
Tacho-Mniwabe, Gouxa Farad et le sanguinaire Gouolemdatch, tous
cavaliers clbres, redouts au loin; les uns muets, livides et
sinistres sur leur selle; les autres ricanant et mchonnant leur thme
de guerre. Tous avaient le brassard d'honneur au poignet droit;
quelques-uns portaient une plerine de guerre faite en crinire de lion;
d'autres s'en allaient les paules et la poitrine nues. Les chevaux
dnotaient la rsolution des matres. Les potesses proclamaient ces
rudes hommes, les interpellaient et accolaient  leur pithte de
tendresse familire:

 ma prunelle, disait l'une, je veux mourir d'amour pour toi; ma verve
s'puisait, mes chants finissaient; oui, gentil fils de ma mre,
ravives-en les sources.

Ou bien, s'adressant  son cheval:

Va, va, mon aigle; que Dieu te renforce les ailes!

Une autre criait:

Enfants de la javeline, attention! je suis ici pour dmler les braves
et compter les coups!

Ou bien, frappant vigoureusement sur l'paule de quelque soldat 
tournure martiale, elle lui disait:

Je suis ta soeur, moi! ton amie; ne rugis pas encore,  mon lopard, tu
me fais peur! Cache-moi ta javeline dans les ctes d'un ennemi.

Un trouvre chantait:

Lches, retirez-vous; c'est l'heure des mles! fils de la femme,
arrire! restez aux bagages, lchez cuelles et marmites, et ne troublez
pas le banquet des vautours, la fte des vritables fils d'hommes!  mes
lanceurs intrpides, mes cavaliers ails, faites vos troues, frayez la
route  notre seigneur et roi Guoscho; il veut passer et repasser 
travers cette peautraille l-bas; car saint Jacques lui a fait signe.
Allez, mes pourvoyeurs de chacals et d'hynes! Courage, mes entts, mes
dompteurs d'hommes! Ouvrez les sources sanglantes!  vous les viandes de
choix, et vous boirez  plein hanap l'hydromel des braves!

Quelque soldat lui criait:

Ho! l-bas! croque-lardon, mche-laurier, carquille ton oeil, dresse
ta crte et regarde-moi bien; je vais te donner matire  coqueriquer
tes vers tout le reste de tes jours!

Ou bien:

En voil assez; rimailleur, allumeur de combats! Vois-nous faire
seulement et garde bien les servantes!

Le Dedjazmatch tait encore assis sur son alga  la porte de la tente;
il parcourait d'un regard proccup les lignes de ses troupes, la
position de l'ennemi et les terrains intermdiaires. Devant lui, une
trentaine de chefs, debout, appuys sur leurs javelines et les yeux
suspendus aux siens, attendaient ses derniers ordres. Les gouttes de
sueur qui, malgr la fracheur de l'air, perlaient sur son front,
donnaient  connatre sa violente contention d'esprit; nanmoins, comme
toujours, sa contenance tait digne et mesure. Ymer Sahalou vint le
prvenir que l'ennemi s'tablissait en force sur notre gauche,  couvert
d'un bois; et au moment de repartir, il me fit signe d'approcher:

--Tu es seul, dit-il, viens te ranger avec moi; mais prviens
Monseigneur.

Je passai derrire l'alga; le Prince ne m'entendit pas, et je me permis
de lui toucher le coude. Il se retourna en fronant le sourcil, mais il
me dit en souriant et avec le calme d'un entretien ordinaire:

--Non, tu resteras avec moi; n'est-ce pas le moment de me garder?

Et d'un signe de tte il congdia Ymer, qui repartit au galop en disant:
Que Notre-Dame nous runisse ce soir!

Il pouvait tre deux heures aprs midi; le soleil tait radieux, le ciel
sans nuage, l'air embaum, et la campagne toute souriante, en fte du
printemps.

Nos phalanges dsormais au complet s'avancrent en masse  une centaine
de mtres plus loin, et s'alignrent au pied d'une monte parseme de
buissons et de blocs de roches qui conduisait au plateau couronn par
l'arme ennemie.  mi-chemin, un large ressaut formait une plaine moiti
couverte de moissons d'orge, et borne sur notre gauche par un petit
bois qui s'tendait jusqu'au plateau.

Monseigneur monta  cheval, et suivi seulement de son servant d'armes,
de deux autres cavaliers et de moi, il parcourut notre front de
bataille.

Ymer Sahalou commandait notre aile gauche, Birro l'aile droite et
Monseigneur le centre. Les fusiliers disposs en tirailleurs se tenaient
 une dizaine de mtres en avant du front de bandire, compos de
rondeliers, forms sur une profondeur qui variait de douze  vingt
hommes. Les cavaliers, selon la nature du terrain devant eux, se
tenaient en pelotons ou en ligne, mais sans ordre rgulier; les chefs et
les notables taient presque tous au premier rang. Notre aile gauche
comptait environ sept mille hommes; supposant que l'ennemi profiterait
du bois pour le prendre par son flanc gauche, Ymer Sahalou avait form
son infanterie en trois corps chelonns; les deux derniers avaient
ordre d'obliquer  gauche et de faon  s'assurer du bois, pendant
qu'avec le premier corps il irait droit  l'ennemi. Il avait mass sa
cavalerie, forte d'environ huit cents chevaux, sur sa droite, en
arrire, afin qu'elle pt au besoin appuyer notre centre, spar de
l'aile gauche par une distance d'environ cent vingt mtres.

Notre centre tait compos de deux masses profondes d'infanterie, 
environ quatre-vingts mtres l'une devant l'autre, flanques sur la
droite d'un millier de chevaux. Une rserve d'environ six cents
fantassins et d'autant de cavaliers, sous le commandement du premier
Snchal, avait ordre de suivre en se maintenant  une porte de fusil.
L'aile droite, distante de notre centre d'environ trois cents mtres, se
composait d'environ cinq mille lances. Birro avait form ses rondeliers
en un seul corps et dispos ses seize ou dix-sept cents cavaliers de
faon  en dissimuler une bonne partie derrire l'infanterie et derrire
des broussailles, o plus de quatre cents attendaient pied  terre qu'il
vnt prendre leur commandement, et tenter avec eux de tourner la gauche
ennemie. On voit que notre cavalerie de l'aile gauche, du centre et de
l'aile droite tait place de faon  agir en oblique: cette disposition
avait t prise dans la prvision que le bois permettrait  l'aile
droite ennemie une rsistance tenace. En consquence, Ymer avait ordre
de prendre l'offensive en mme temps que nous, mais l'offensive prise,
de chercher seulement  se maintenir sur son terrain, pendant que toute
notre cavalerie,  l'exception de la rserve, chargerait en charpe le
centre ennemi et sa gauche, o l'on supposait, d'aprs la prsence des
timbaliers, que se tenait le Lidj Ilma avec l'lite de ses troupes.
J'estimai notre arme  vingt-sept mille hommes; personne, du reste, ne
s'inquita d'en connatre le chiffre exact. Au dire du Prince, nous
devions avoir plus de six mille cavaliers et dix-sept cents fusiliers;
quant au nombre des fantassins, il n'avait pas de donnes plus certaines
que les miennes.

Le Dedjazmatch passa rapidement sur le front de bataille, en faisant de
brves recommandations, et saluant amicalement quelques hommes d'lite.
Nous trouvmes Ymer Sahalou gai et expansif; Birro, lui, tait en
colre; c'est  peine s'il fit accueil  son pre. Le Dedjazmatch se
plaa ensuite entre les deux corps du centre, o l'attendaient ses
timbaliers et trois cents cavaliers environ, chargs de veiller sur sa
personne.

Les fusiliers, entremls de rondeliers, s'avancrent en tirailleurs sur
toute la ligne; les fusiliers et escarmoucheurs ennemis se dtachrent 
leur rencontre, ce qui indiquait qu'Ilma descendrait au devant de nous.
La plaine intermdiaire allait donc nous servir de champ de bataille.

Un long et formidable cri, monotone et triste, s'levant  notre aile
gauche, gagna de proche en proche toute notre arme: c'tait
l'invocation que les Gojamites adressent ordinairement  Dieu 
l'instant du combat, et qui consiste en ces mots: _Dieu!
pardonnez-nous, Christ!_ prononcs avec un accent trs-prolong sur la
dernire syllabe des mots qui signifient _Dieu_ et _Christ_. Cette
supplique mle et plaintive tout ensemble, ondula une deuxime et une
troisime fois sur tous les rangs, comme ces sinistres mugissements qui
prcdent la tempte. Sur un signe du Prince, on battit la charge et
l'arme partit au pas gymnastique.

Les masses ennemies, qui s'taient formes derrire la cime de deuga,
nous apparurent tout  coup sombres, profondes et scintillantes de fer;
elles se dployrent sur les pentes qui menaient  nous. L'aile droite
forme d'une masse d'infanterie, suivie d'un corps de cavalerie,
descendait le long de la lisire du bois; elle paraissait n'tre pas
suprieure en nombre aux troupes d'Ymer, mais son aile gauche, presque
entirement compose d'infanterie, tait numriquement trs-suprieure 
notre aile droite, et la dpassait de beaucoup par l'tendue de son
front. Son centre, form comme le ntre eu deux corps l'un devant
l'autre, et flanqu de cavalerie des deux cts, dvalait  notre
rencontre en nombre si grand et avec un entrain et un ordre tels, que la
rsolution de nos gens parut un instant refroidie.

Monseigneur demanda son bouclier et dbita son thme de guerre,  peu
prs en ces termes:

--Courage! Me voici! c'est moi qui suis Guoscho, le fils de Zaoud,
l'enfant du pre d'Ipsa! Allez! Allez! Cette journe est  moi!  moi,
Guoscho, fils d'une ligne de rois! Guoscho le descendant de David,
Guoscho le vritable dominateur! Zorroff Guoscho, le fils de ses
oeuvres! Le Prince soldat! Confiance, mes enfants! Ils viennent, ils
sont  nous, ils nous appartiennent, car je suis ici, et qu'est-ce pour
moi qu'un ennemi pareil? Ne suis-je pas celui que je suis? La fortune
est mon cheval de combat! Zorroff Guoscho, le gnreux, le prodigue, le
vainqueur! Les obstacles reculent devant lui! Il est haut comme les
prcipices, il s'avance comme une montagne, il nivelle tout! Qui
arrtera Guoscho, fils de Zaoud? J'envoie mes ennemis aux abmes!
Hammar Zorroff! Les mles me nomment leur pre et je les caresse comme
mes enfants, car je suis le Guoscho, le vrai seigneur des batailles!
Marchez donc, marchez! marchez!

Les trois cents cavaliers qui entouraient le Prince dbitaient eux aussi
leurs thmes de guerre; les chevaux ne se possdaient plus, et
l'infanterie poussait  intercadences rgulires un long cri caverneux.
Ce mugissement intermittent, sortant avec ensemble de milliers de
poitrines, la batterie veloute des timbales et les notes soutenues et
vibrantes des trompettes formaient une ouverture de combat la plus
imposante qu'on puisse imaginer.

Les masses ennemies dvalaient encore la descente, lorsque nous
abordmes la plaine intermdiaire, o les tirailleurs d'Ilma
escarmouchaient contre les ntres; la fusillade ptillait sur toute la
ligne. Quelques instants encore, et un cri immense, irrsistible, parti
de toutes les poitrines, sembla confondre le ciel et la terre: c'taient
les deux armes qui s'entrechoquaient.

Tout d'abord, un flottement se manifesta dans notre centre,  droite; le
Prince s'y prcipita, contint le flchissement et poussa vigoureusement
le deuxime corps dans la mle. Je me trouvai dans le centre ennemi que
commandait le Lidj Ilma. Sa mine distingue, sa jeunesse, son bouclier
rutilant de vermeil le faisaient reconnatre; il avait l'air attr et
comme dj frapp de dfaite. Je lui criai: _Azo!_ espce
d'encouragement et d'aman que les soldats donnent pendant le combat pour
rassurer un vaincu, et il me regardait avec stupeur, lorsqu'un de nos
cavaliers lui cria en se prcipitant sur lui: Qu'il se rende! qu'il se
rende! Et le jeune prince se dcouvrit en renversant son bouclier,
indiquant ainsi qu'il se rendait.

Le centre ennemi se dbattit encore, mais se morcela devant les ntres.
 notre aile droite, un instant enveloppe, l'infanterie compacte de
Birro se maintenait solidement, et Birro lui-mme,  la tte de ses
cavaliers, prenait l'ennemi en flanc et le refoulait. Notre aile gauche
rompue cdait  une charge imptueuse excute par un millier environ de
cavaliers; mais ceux-ci voyant que le centre de leur propre arme ne
tenait plus, tournrent bride et s'enfuirent en culbutant les rangs de
leur infanterie. On se bataillait encore par ci, par l, mais notre
victoire tait dsormais assure. Les fuyards tchaient de regagner les
hauteurs d'o ils taient descendus en ordre si imposant, et nos
cavaliers commenaient la poursuite. Je pense qu'au centre, la mle
n'avait pas dur plus de dix minutes.

Je retrouvai le Dedjazmatch; son escorte n'tait plus que de huit
cavaliers: tout le reste s'tait dispers pour courir aprs le butin et
les fuyards. Le Prince allait au pas; son cheval tait pantelant. Quant
 lui, la javeline sur l'paule et le maintien toujours calme et haut,
il arrtait les violences dsormais inutiles de ses soldats vainqueurs.

--Dj fini? lui dis-je; Monseigneur est le bien venu  son succs!

 cette formule consacre, il rpondit selon l'usage:

--Amen; c'est par ton Dieu!

Il venait de croiser le Lidj Ilma qu'on emmenait prisonnier, et il lui
avait donn l'aman, assurance qui prenait une autre valeur dans sa
bouche que dans la mienne. Nous trouvmes un dtachement ennemi
d'environ cent trente rondeliers qui se rendirent prisonniers au
Dedjazmatch, et un de nos cavaliers fut dtach pour les escorter
jusqu'au camp. Plus loin, un homme  cheveux blancs, sans armes et
courant effar, vint s'incliner devant le Prince qui, reconnaissant en
lui le Chalaka Tedjaubasse, un des chefs les plus importants de la
maison de Conefo, le rassura par la formule d'usage: Heureusement, Dieu
t'a sauv, mon frre! Quelques annes auparavant, le Dedjazmatch,
rfugi  la cour du Dedjadj Conefo, avait contract des obligations
envers ce Chalaka, qui, avant la bataille, avait un instant laiss
esprer  Birro qu'il se joindrait  lui.

--Que Monseigneur me protge  cette heure, dit-il, car je dois avoir
bien des ennemis. Azo! lui dit le Prince; tiens-toi auprs de nous
jusqu'au camp.

Birro survint; il tait seul et il se mit  galoper en rond devant nous,
en criant:

--Birro! Birro! l'esclave de Guoscho! Birro, le pre de Dempto! de
l'isabelle!

Le teint assombri, les lvres dessches, la voix casse, il paraissait
harass, et il avait l'air d'un criminel. Son bouclier pendait 
l'aron; sa lourde javeline tait tortue et sanglante, et sa ceinture
galement souille de sang; sa cotte d'armes de mousseline blanche,
toute dchire, se collait en pandeloques sur les flancs de Dempto
couvert de boue et d'cume. Comme Monseigneur ne ralentissait pas son
allure, Birro lui dit prcipitamment, en guise de thme de guerre:

--Monseigneur, voil comme tes ennemis sont traits par moi, Birro, ton
fils, ton soldat, ton bras, ta javeline! Rappelle-toi que tant que la
poussire n'aura pas recouvert mon corps, tant que Birro sera au soleil,
il en sera, comme tu vois, de tous ceux qui voudront s'lever contre mon
pre.

Puis, dcrochant son bouclier et s'inclinant jusqu' l'aron:

--Monseigneur est le bien venu  la victoire, dit-il.

--Amen! Heureusement, Dieu l'a protg.

En nous quittant, Birro reconnaissant le Chalaka Tedjaubasse qui nous
suivait pniblement  distance, lui cria:

--Ah! roncin, toi aussi, tu as voulu trahir tes matres!

J'eus  peine le temps de prvenir Monseigneur; en deux bonds, il fut
auprs de son fils, qui, le bras lev, allait fendre la tte de
Tedjaubasse.

--Par ma mort! Birro, laisse donc. Tuer un vieillard!

Et Birro s'en alla grommelant:

--Voil bien mon pre! Indulger un vieux fripier d'intrigues comme a!

Le Dedjazmatch fit monter le Chalaka sur un des chevaux d'escorte, et le
pauvre homme, dont la contenance, dans cette extrmit, avait t
trs-digne, put se tenir  porte de son protecteur.

Cependant, les derniers tumultes qui accompagnent l'agonie d'une
bataille s'apaisaient. Nos hommes, chargs de butin, descendaient du
plateau, poussant devant eux les servantes et les serviteurs de
l'ennemi, et l'on emportait nos blesss et nos morts dans la direction
du camp qui nous attendait dans la plaine subjacente. En traversant un
champ d'orge, nous vmes sur les pis fouls un bless couch au milieu
de cadavres.

C'tait un bel homme dans la force de l'ge; une blessure  la poitrine
et une affreuse mutilation le retenaient  terre. Il se releva avec
effort sur son coude, et s'cria:

--Monseigneur! Que Monseigneur ne passe pas sans s'attrister sur moi! Je
suis un de ses hommes, un de ses bons liges. Qu'il voie plutt: j'ai
donn mon corps pour lui, et mon me s'en va. Que Monseigneur entende ce
que j'ai  dire, au nom de saint Michel et de Notre-Dame!

--Il n'a donc personne pour le relever! dit le Dedjazmatch.

Et il continua son chemin.

Le mourant voyant son seigneur passer sans l'couter, nous enveloppa
tous d'un regard effar; ses lvres remurent encore, mais on ne
l'entendit plus.

Des nuages noirs s'entassaient dans le ciel. En approchant du camp, nous
rencontrmes des troupes de femmes montant au champ de bataille pour
s'enqurir de ceux qui leur taient chers.  la vue du Prince, elles
poussaient des cris de joie et agitaient les pans de leurs toges,
rappelant l'orarium ou mouchoir que les Romaines agitaient en signe
d'applaudissements; elles nous entouraient, embrassaient nos genoux ou
enlaaient de leurs bras le cou de nos chevaux.

Notre camp n'tait encore indiqu que par les bagages; la tente du
Prince, la seule dresse, fut bientt envahie par des hommes de tous les
rangs, venus pour partager la joie de leur matre. Nous apprmes
qu'aucun de nos hommes de marque n'tait mort et que nos pertes taient
insignifiantes. Beaucoup de chefs ennemis taient prisonniers; le Lidj
Mokouannen, qui commandait l'aile gauche ennemie, avait pu gagner le
large, mais il tait poursuivi de prs par les cavaliers de Birro. Rien
ne troublait donc l'allgresse de notre victoire.

Bientt clata un violent orage; les coups de tonnerre se succdaient
rapidement, et la pluie transpera la tente. Un des assistants dploya
sa toge, et quatre soldats la tinrent comme un tendelet au dessus du
Prince. Le Lidj Ilma fut amen devant nous.

--Dieu t'a heureusement sauv, mon fils, lui dit le Dedjazmatch. Il le
baisa et le fit asseoir auprs de lui. Ce pauvre jeune homme tait
encore tout interdit et palpitant. Monseigneur lui dit en me dsignant:

--C'est Mikal; connais-le. C'est mon fils et mon meilleur ami: tu en
feras ton ami aussi.

Mais comme le prisonnier ne cessait de me considrer avec une aversion
manifeste, je sortis pour le mettre  son aise et aussi pour revoir mes
amis. La boue tant intolrable, j'allai m'asseoir sur mes bagages. De
mes cinq soldats, trois ayant t heureux  la bataille, il fallut
couter successivement leurs thmes de guerre. Ils me dirent qu'ils
avaient fait merveille et qu'ils accompliraient des prodiges  la
premire occasion. Il est d'usage qu' tous les degrs de la hirarchie,
un lige fasse hommage  son seigneur de ses succs militaires. J'eus
ainsi la gloire de confirmer mes trois hommes dans la possession de
quelques loques, boucliers, sabres et javelines pris  l'ennemi. Sur
leur ordre, les prisonniers qu'ils avaient faits s'inclinrent en
grelottant, et selon l'usage je dis: Azo aux uns et aux autres. Ce
mot dont l'emploi est multiple, signifiait pour les prisonniers qu'ils
taient dsormais en sret, et pour leurs loquaces capteurs que je les
encourageais  continuer leurs prouesses. Il fallut ensuite couter
thme de guerre sur thme de guerre, que des clients, des amis ou ceux
qui cherchaient  le devenir venaient dbiter devant moi, en me faisant
aussi hommage de leurs succs: dmarche regarde comme un honneur rendu
 celui qu'on traite ainsi  l'gal de son propre Seigneur. Un de mes
hommes prtendait avoir pris  l'aile gauche trois fusiliers, mais
Ymer-Sahalou les lui avait enlevs, disait-il. De pareils faits se
prsentent frquemment: les armes  feu prises  l'ennemi revenant de
droit au Prince, les chefs surtout mettent de l'mulation  lui en
rapporter le plus possible. J'allai donc  la recherche d'Ymer. Il
tait, lui aussi, assis sur des paquets, en plein air, se rjouissant au
milieu de son monde; il avait fait  lui seul plus de deux cents
prisonniers. Je mis tous les mnagements possibles  lui dire le motif
de ma visite; mon soldat, lui, enhardi par ma prsence, parla haut et
dur: Ymer se dfendit de l'avoir jamais vu; mon homme offrit de lui
dfrer le serment, mais je crus bien faire de me dsister en son nom.
Pour effacer l'impression que pouvait m'avoir laisse ce litige, Ymer
eut la bont de m'envoyer, bientt aprs, un message bienveillant et
deux belles carabines ornes d'incrustations en or, pour me prouver,
disait-il, qu'en tout cas, la cupidit ne l'aurait pas incit  agir
comme le disait mon soldat. Je renvoyai ce prsent avec une rponse
faite pour dissiper tout nuage entre nous.

Cependant la pluie menaait encore, l'eau ruisselait de tous cts et
les boues taient telles qu'on ne pouvait allumer les feux. On se dcida
 se transporter  un kilomtre environ sur les terrains onduls o
Monseigneur avait eu l'intention d'tablir notre camp, lorsque l'ennemi
nous tait subitement apparu.

Nous y arrivmes  la nuit tombante:  peine quelques chefs purent-ils
faire dresser leurs tentes; les soldats ne purent se hutter. La pluie
recommena et persista jusqu' l'avant-jour. La ncessit de surveiller
les prisonniers fit que presque tout le monde resta les armes  la main;
ceux qui avaient  garder des chefs importants les attachaient au moyen
de leur ceinture; chacun dut tenir son cheval par sa longe; personne
n'avait eu le temps de manger et beaucoup taient  jeun depuis la
veille. Nanmoins, l'entrain des soldats ne se dmentit pas; la pluie,
la froidure, l'obscurit, la fatigue et la faim runies ne purent
dompter leur gaiet. On se serrait les uns contre les autres, en
s'abritant de son bouclier ou de quelque ustensile de campement, et les
passe-temps les plus varis se succdrent sans interruption: des
cavaliers revenaient par petites troupes de la poursuite des fuyards: on
les bernait au passage; le Lidj Mokouannen fut ramen vers le milieu de
la nuit. Ceux qui avaient perdu leur servante, leur femme, leur cheval
ou leur ne, circulaient en proclamant leur signalement et terminaient
leur crie par une maldiction pour ceux qui, pouvant donner des
renseignements, ne les donneraient pas. Ces appels provoquaient des
facties et brocards.

L'un entonnait un chant militaire, un autre le parodiait. Ici, deux amis
simulant une querelle se galvaudaient au milieu des rires; l, quelque
boute-entrain, recourant  cette source ternelle de comdie,
improvisait un oariste o il donnait le beau rle au mari. Les femmes
rclamaient de tous cts, les hommes soutenaient leur champion, des
bordes de paroles s'ensuivaient, et, soit dit  l'honneur des
thiopiennes, les servantes mme les mieux langues se taisaient
confuses devant la faconde de leurs adversaires. Les redoublements de la
pluie formaient comme les intermdes de ces sayntes conduites avec une
verve grossire parfois et parfois aussi du meilleur comique. Tant est
que cette nuit incommode, mais double d'une victoire, passa lgrement
sur nous; seulement, de loin en loin, on entendait les sinistres
ricanements des hynes qui se repaissaient sur le champ de bataille.

Le soleil se leva sans nuage; on se rchauffa, on se dtendit un peu, et
chacun fit l'inventaire de ses comestibles; la plupart les partagrent
avec leurs prisonniers. Les ptureurs, munis de leur lopin de
nourriture, nous dbarrassrent de tous les animaux; les bcherons et
les coupeurs d'herbe partirent dans toutes les directions; les hommes de
corve allrent  la recherche des matriaux pour les huttes, et bientt
elles s'levrent partout selon l'ordre accoutum de nos campements.

Ds ce moment, le dmon de la chicane sembla rgner. De tous cts, des
plaideurs, debout et la toge drape comme en prsence du souverain,
avocassaient chaleureusement devant des hommes assis en demi-cercle et
formant les plaids. Un soldat faisant fonctions d'huissier, se tenait
entre les parties, rglait leurs plaidoiries, introduisait les tmoins,
recueillait les jugements des assesseurs, faisait la police de
l'audience, et, en cas d'appel, conduisait immdiatement les plaideurs
en cour suprieure.

De nombreux auditeurs se pressaient avidement  ces plaids qui,  juste
titre, intressent si fort les thiopiens. Les questions dbattues
taient palpitantes; c'tait le contentieux de la bataille qu'on
s'empressait de rgler avant le renvoi des prisonniers, dont les
tmoignages sont souvent ncessaires.

Dans les batailles entre chrtiens, les thiopiens n'ayant pour se
reconnatre ni uniforme, ni armement distinct, il leur arrive
quelquefois de prendre des ennemis pour des gens de leur propre parti;
mais bien plus souvent, des soldats revenant bredouille et voyant passer
un des leurs avec une prise, feignent de se mprendre et lui enlvent
butin et prisonniers. Ces _arracheurs_, comme on les appelle, donnent
lieu parfois  des collisions dplorables: de part et d'autre, les
camarades accourent, on se blesse, on se tue, et les procs criminels
surgissent ainsi de la victoire. De plus, comme  l'exception des armes
 feu, du parasol, du gonfanon et des timbales de l'ennemi, qui
reviennent de droit au chef de l'arme, tout soldat devient sauf la
confirmation de son seigneur, le propritaire lgitime de tout ce dont
il s'empare, le dpouillement de toute une arme ne s'effectue pas sans
fournir des sujets de litige.

D'aprs la coutume, l'lphant, le lion, le buffle ou tout autre animal,
tu  la chasse, appartient  celui qui en a tir le premier sang. Il en
est de mme au combat entre hommes. Si un ennemi est bless par
plusieurs, sa personne et son quipement reviennent  celui qui l'a
bless le premier, lui ou son cheval. Si l'on frappe le cavalier de
faon  ce qu'il vide la selle, son cheval appartient au premier qui le
saisit,  moins que le sang du bless ne soit marqu sur le cheval ou le
harnais, auquel cas le cheval devient la proprit de l'auteur de la
blessure. Il est arriv qu'un prisonnier sans blessure ait demand qu'on
lui fit une lgre corchure, afin de rendre sa prise indiscutable.
Celui qui s'empare des timbales, ordinairement au nombre de
quarante-quatre, sangles sur vingt-deux mules qui portent autant de
timbaliers en croupe, doit piquer la timbale matresse, et pour plus de
sret la mule qui la porte; les quipages, les mules et les timbaliers
deviennent alors sa proprit, jusqu'au moment o il aura l'honneur de
les remettre au chef de l'arme. Le picoreur qui s'empare de plusieurs
ttes de btail doit piquer un des animaux, de faon  ce que le sang
paraisse: ce sang protge lgalement toute sa prise contre les
prtentions ventuelles des survenants. De plus, l'habitude d'numrer
ses prouesses dans un thme de guerre et la grande importance qu'on
attache au droit de s'appliquer les pithtes honorifiques de _Nekae_,
_Zorroff_, _Hammar Zorroff_ et autres, indiquant le nombre de javelines
qu'on a reues de l'ennemi, font que chacun cherche  rendre
incontestables ses faits de guerre, et,  cet effet, le tmoignage des
prisonniers devient souvent ncessaire.

Quant  ceux-ci, leur position extra-lgale n'est que momentane. Avant
mme la publication du ban qui les libre, ils rentrent dans le droit
commun: ils peuvent intenter contre leurs vainqueurs une action
criminelle, et dans bien des cas mme une action civile; seulement,
l'action doit tre patrone par quelqu'un faisant partie du camp
vainqueur, et le respect du droit est tel que nul ne se refuse 
accorder ce patronage.

Comme on l'a vu, tout combattant doit rendre compte  son seigneur
direct de son butin et de ses prisonniers; c'est dans cet esprit qu'il
lui en fait hommage publiquement, en lui dbitant son thme de guerre.
S'il a fait prisonnier un homme de marque, il le remet  son seigneur,
qui  son tour en doit compte  son chef; et si les dpouilles sont trop
disproportionnes  la condition du capteur, le seigneur lui donne en
change une gratification conforme  sa position. Dtourner ou cler les
personnes ou les valeurs quelconques prises  l'ennemi, constitue un
acte de flonie. Si un prisonnier est accus d'un crime ou d'un dlit
antrieur  la bataille, l'accusateur donne connaissance au capteur,
devant tmoin, de son accusation; et si le prisonnier parvient 
s'chapper, le capteur encourt personnellement la peine qu'entrane le
crime commis, ft-ce un meurtre. Le prisonnier ainsi accus doit passer
de mains en mains jusqu'au seigneur dont la juridiction est comptente.
Enfin, celui qui relche un prisonnier avant d'y tre autoris par le
ban du chef d'arme, commet une flonie et peut tre rendu responsable
de tous les mfaits attribus au fugitif.

La coutume tolre la mise  ranon d'un prisonnier, et  cette fin
l'emploi mme de la torture: mais les moeurs attnuent cette rigueur, au
point qu'il est rare qu'on y ait recours, si ce n'est lorsque le
prisonnier se trouve dans un cas exceptionnel et aggravant. Si parmi les
prisonniers il se trouve des transfuges, les hommes de marque sont
condamns, selon les cas,  avoir le pied ou le poignet coup, ou 
payer une ranon et quelquefois  subir auparavant la peine du fouet, ou
bien encore  la dtention. Quant aux transfuges de peu d'importance, on
les relche,  moins toutefois que leur dsertion n'ait t accompagne
de circonstances particulires. Le chef de l'arme dsigne les
prisonniers qu'il veut garder; les autres sont renvoys dans les
vingt-quatre heures: l'usage est de ne leur laisser que la culotte et le
cordon de soie, signe de leur baptme. Il arrive quelquefois qu'un
soldat est assez pre pour changer sa vieille culotte contre celle d'un
prisonnier; mais un pareil acte l'expose aux injures de ses camarades.
La fortune la plus inconstante est souvent celle qui pervertt le moins.
Les soldats thiopiens sont convaincus de la versatilit des positions,
et cette croyance contribue  les moraliser jusque dans l'ivresse de la
victoire, et  les rendre clments envers les vaincus. La frquence mme
de leurs guerres, presque toutes intestines, en attnue les rigueurs. Un
parent, un ami ou un ami de leurs amis peut leur tomber sous la main, et
un acte gratuitement sanguinaire amnerait des vengeances. On voit des
vainqueurs et des vaincus se reconnatre, s'embrasser, s'informer avec
sollicitude de leurs rcents adversaires ou s'interposer auprs d'un
compagnon afin d'amliorer le sort de quelque ami. Des seigneurs et mme
des soldats pauvres renvoient quelquefois de nombreux prisonniers sans
toucher  leurs vtements,  leurs montures et mme  leurs armes. D'un
autre ct, si ces jours mettent souvent en lumire de nobles
sentiments, quelques hommes de guerre de tous les rangs usent
brutalement et dans toute leur tendue des droits du plus fort.

Nos prisonniers, dont le nombre dpassait 30,000, ayant pris la
permission de leurs capteurs, circulaient librement dans le camp, se
cherchaient entre eux, se racontaient leurs aventures ou causaient
familirement avec les ntres, qui, de leur ct, se montraient pleins
d'gards. L'ignorance o les hommes vivent les uns des autres fait le
plus souvent les premiers frais de leur hostilit. Il n'est tel que de
pratiquer les gens, de s'entre-mesurer: toute science conduit  quelque
forme de l'amour.

Nous nous fmes raconter par les prisonniers ce qui s'tait pass chez
eux avant la bataille. Sachant que nous tions camps prs de Konzoula,
avec l'intention de les attaquer le samedi, ils s'taient imagin que le
choix de ce jour dpendait de quelque incantation dont j'tais l'auteur,
et, pour tcher de nous surprendre et de contrecarrer mes malfices, ils
avaient rsolu au dernier moment de nous livrer bataille le vendredi. 
cet effet, ils s'taient ports  Konzoula, comptant y laisser leurs
bagages et nous assaillir avec toutes leurs forces. Enorgueillis du
reste par leur supriorit numrique et le prestige militaire qu'ils
exeraient, ils n'avaient pas dout de la victoire. Leur irritation
contre nous tait telle, qu'ils taient convenus de ne faire quartier
qu' un petit nombre, et, dans ce but, ils avaient mis un signe
distinctif  leurs fourreaux de sabre, afin de se reconnatre plus
srement dans la mle. Surpris autant que nous de nous rencontrer 
Konzoula, ils furent obligs d'accepter le combat avant l'arrive de
leur arrire-garde, forte de 4,000 hommes.

Les prisonniers nous donnrent galement la raison de l'empressement
extraordinaire que, depuis la veille, ils mettaient  me voir. Je
passais  leurs yeux pour un magicien sans pareil: mes sortilges
avaient suspendu la crue de l'Abbae lors de notre retour de chez les
Gallas; le pleur commenc lors de la maladie de la Wazoro Sahalou, et
dispers par mon ordre, faisait dire aux nouvellistes que, revenant de
la chasse au sanglier quand on portait la princesse en terre, j'avais
arrt le convoi et ressuscit la morte; c'tait moi enfin qui avais
dtermin Monseigneur  accepter l'investiture du Dambya, en consultant
la clavicule de Salomon, et en garantissant la victoire au moyen de mes
manoeuvres cacodmonologiques. Le Lidj Ilma ayant promis une grosse
rcompense  qui le dferait de moi, plusieurs fusiliers et cavaliers de
renom s'taient chargs publiquement de le satisfaire: entre autres un
centenier des fusiliers de sa garde, qui djouerait, disait-il, tous mes
malfices, en faisant le signe de la croix sur la balle qu'il mettrait
dans son infaillible carabine; et il s'engageait, s'il me manquait, 
revtir, un jour de festin, la tunique d'une servante de cuisine et 
porter un plat sur la table de son matre. Ma bonne fortune m'avait fait
rencontrer ce centenier  la fin de la mle, au moment o un des ntres
allait l'achever d'un second coup de sabre; j'avais jet mon cheval
entre les deux et contraint notre soldat  l'emmener prisonnier. Il
devint un de mes clients les plus assidus, et je le fis placer
honorablement dans la maison de Monseigneur. Il se fit bravement tuer 
son service. Quelque temps aprs la journe de Konzoula, on racontait
encore dans le Dambya qu'un instant avant la bataille j'tais pass, en
compagnie de Monseigneur, sur le front de l'arme, une torche allume
dans chaque main, en annonant que j'allais charger en tte, et que, si
celle de la main droite s'teignait, notre victoire serait pniblement
acquise et l'on devrait se maintenir les uns contre les autres, jusqu'
ce que ceux qui taient dcrts de mort parmi nous eussent accompli
leur destin; que si, au contraire, celle de gauche s'teignait, il
fallait s'empresser d'avancer, afin que pas un de nos ennemis ne pt
nous chapper. Ces bruits taient loin de trouver crance auprs de tout
le monde, et cependant chacun les rptait. Il ne faudrait pas conclure
de l  la crdulit excessive et au peu d'intelligence des thiopiens;
en tous pays, les propositions les plus incroyables s'accrditent
aisment, pour un temps du moins. Du reste, ma participation aux
vnements quotidiens de la politique du pays et la position que le
Dedjazmatch me faisait  sa cour allaient me faire connatre plus
exactement, surtout en Gojam et dans les provinces environnantes; et
comme c'est souvent sur les pas de l'erreur que la vrit fait son
chemin dans le monde, il tait assez naturel que la notorit dont
j'allais tre l'objet comment ainsi un peu  rebours de la vrit. Mes
amis s'gayrent beaucoup du caractre fabuleux qu'on m'attribuait et
qui m'expliqua du reste le sentiment d'aversion que le Lidj Ilma avait
manifest en me voyant.

Un timbalier proclama l'ordre de relcher les prisonniers,  l'exception
d'un trs-petit nombre de notables, dont le Prince et son fils jugrent
opportun de s'assurer. Ces malheureux s'assemblrent par petites troupes
aux abords du camp, selon la direction qu'ils avaient  prendre pour
rentrer chez eux; ils taient, comme ils le disent eux-mmes, quips en
tueurs de serpents, c'est--dire un bton  la main et sans autre
vtement que leur petite culotte et leur cordon de chrtient; pour se
garantir du soleil et des mouches, plusieurs se couvraient de
feuillages. Comme d'ordinaire, beaucoup s'enrlrent chez nous; d'autres
restrent chez des parents ou des amis qu'ils avaient dans notre camp,
en attendant un jour plus propice pour regagner leurs quartiers; car
lorsque deux armes ennemies se rapprochent, les paysans se runissent
en armes pour garder les passages, et ils se vengent cruellement
quelquefois des exactions qu'ils ont subies la veille. Les thiopiens
sont d'ailleurs trs-curieux, et les paysans les plus inoffensifs
guetteront galement les fuyards, souvent mme les hbergeront, pour le
seul plaisir d'entendre le rcit de la bataille.

Dans les annales thiopiennes, Konzoula figure parmi les batailles peu
meurtrires: on valua nos pertes  environ 200 hommes tus; on disait
que l'ennemi avait d laisser 500 hommes sur le champ de bataille, mais
on pensait que nos cavaliers avaient tu un nombre gal de fuyards.

Aprs souper, vers neuf ou dix heures du soir, le Prince se fit amener
les deux fils de Conefo. Il les laissa debout et leur dit:

--C'est vous, mes enfants, qui vous tes fait cette triste situation, et
qui de plus m'avez rduit  en tre l'instrument. N'attribuez donc pas 
ma rigueur le sort que vous subissez. La politique du Ras, l'attitude
passive du Dedjadj Oubi, uni d'intrt pourtant avec votre maison,
m'ont forc de recueillir l'hritage de votre pre, que vous tiez
insuffisants  dfendre. J'ai cherch  vous faire comprendre les
exigences de nos positions et le meilleur moyen de les concilier; mais
vous avez prfr,  ma sollicitude paternelle pour vous, les
instigations ambitieuses de vos coupables conseillers. Les mmes raisons
qui m'ont contraint  me porter contre vous m'obligent  m'assurer de
vos personnes jusqu'au jour, prochain sans doute, o vous reprendrez une
position digne de votre naissance. Si le Ras refuse de vous pourvoir,
vous grandirez dans ma maison, avec Tessemma, car vous tes comme des
fils pour moi aux yeux de toute l'thiopie. Le jour o je me suis dcid
 accepter pour Birro le gouvernement du Dambya, j'ai d prvoir ce
moment pnible, et si je rappelle vos fautes, c'est pour vous dire que
je vous pardonne, et que nul plus que moi ne s'efforcera de rtablir
votre fortune. Avant d'avoir atteint ge d'homme, vous en subissez les
rigueurs, mais mon affection pour vous saura les adoucir; montrez
nanmoins, par votre contenance, que vous tes les dignes fils de
Conefo, et vos fers seront lgers  porter.

Sur un signe du Prince, on fit entrer un forgeron. Les chanes qu'il
tenait sous sa toge grincrent; les deux frres s'entre-aidrent du
regard et baissrent la tte, le Lidj Mokouannen l'oeil sec, et le Lidj
Ilma, tout gonfl de larmes. On les fit asseoir par terre, et on leur
fixa  chacun une chane au poignet droit. Les assistants taient
touchs de compassion, et, l'opration termine, ils dirent l'un aprs
l'autre aux captifs: Seigneurs, que Dieu dlie vos chanes! formule
habituellement usite en abordant ou en quittant un homme enchan. Deux
notables chargs de la garde des deux frres, les emmenrent, et le
Prince et ses familiers prolongrent la veille, mais sans reprendre
leur gat habituelle.

En thiopie, la dtention permanente n'est applique qu'aux crimes ou
dlits politiques; dans presque tous les autres cas, elle n'est que
prventive. Comme l'obligation d'arrter un criminel incombe  tout
citoyen; que le droit de juger au civil peut tre attribu  presque
tous; que l'homme de guerre, investi de prfrence de ce droit, est
sujet  des dplacements frquents; de plus, comme les btiments sont
trop peu solides pour rsister  la moindre tentative d'vasion, on a
pourvu  cet tat de choses par l'usage d'emmenoter le prisonnier et de
le garder  vue ou de le lier  un gardien, la relgation proprement
dite n'existe pas. Une chane longue de deux coudes environ, termine 
chaque extrmit par un fort anneau, est fixe par un bout au poignet
droit du prisonnier et par l'autre au poignet gauche de son gardien.
Cette espce de prison vivante et ambulante a l'avantage de soustraire
le prisonnier, s'il est coupable,  un isolement dpravant; et s'il est
innocent, elle le soumet  une position fcheuse, il est vrai, mais qui
ne porte  sa dignit qu'une atteinte lgre. Le captif volontaire
vivant  ct d'un coupable, l'empche de se confirmer dans sa
perversit, et contribue  faire germer en lui le repentir ou le
remords. Le prvenu prouve d'ailleurs une difficult plus grande 
dissimuler sa faute, et quelle que soit son irritation contre un homme
ou contre la socit, elle tend  s'adoucir par le contact avec ses
concitoyens. Un homme enchan attire l'attention de tous; chacun
s'informe de la cause de son arrestation, on s'approche de lui, on le
questionne en tout sens; avant de figurer devant la justice, il subit
ainsi comme une instruction permanente dont il lui est bien difficile
d'luder la clairvoyance; car comme toute maladie violente, le mensonge
a ses trves et ne saurait empcher compltement la vrit de
transparatre. Ceux qui le frquentent apprennent l'indulgence et la
piti pour celui qui a failli et comment la plus lgre dviation du
bien peut conduire insensiblement aux plus grands carts. On voit
souvent un coupable pleurer en coutant ses consolateurs, et ceux-ci se
retirer en disant:  volutions de la conduite humaine! Que Dieu nous
pargne l'preuve des positions difficiles! Les dtenus politiques
qu'un Dedjazmatch a l'intention de recevoir  rsipiscence sont gards 
tour de rle par les chefs de confiance,  la table desquels ils sont
presque toujours admis. Souvent il arrive que ces gardiens obtiennent la
libration du prisonnier en se portant caution pour lui. Quant  ceux
dont la captivit doit tre prolonge indfiniment, ils sont relgus
dans un montfort ou autre lieu fortifi par la nature, o il est rare
qu'on leur refuse de faire venir auprs d'eux leur femme, leurs enfants
en bas ge et quelques serviteurs; en ce cas, ils demandent
ordinairement  ce qu'on remplace leur compagnon de chane par des fers
aux pieds. Il n'est pas rare que les prisonniers s'chappent des mains
des seigneurs et mme des montforts les mieux gards. Il semble que,
mme du temps des empereurs, il n'ait jamais exist de prison proprement
dite, autre que les montforts; de mme que dans l'antiquit, quoique les
grandes maisons aient encore leur ergastule ou cachot pour les esclaves
et pour les enfants.

Le Prince se fit remettre les armes et le cheval du Lidj Ilma, et il
promit au capteur une investiture en Damote. Les timbales de Conefo,
places  l'aile gauche ennemie, avaient t prises par le Dedjadj
Birro, car depuis son investiture du Dambya, on lui donnait ce titre;
son pre les lui demanda pour le Dedjadj Baria, de l'Agaw-Mdir, auquel
il les avait promises. Birro refusa.

--Si Monseigneur les voulait pour lui-mme, ce serait de grand coeur,
dit-il; mais il ferait beau voir que ce Baria ou quiconque ost les
faire battre devant soi; je les tiens de Dieu et de mon Dempto, et par
la mort de Guoscho, par Notre-Dame! nous ne les cderons  personne.

Le Prince laissa sans rponse cet orgueilleux message; mais il ressentit
vivement cette premire dsobissance publique de son fils. Quant au
Dedjadj Baria, il crut prudent de ne plus passer la nuit dans sa tente;
il vint coucher dans une hutte de soldat prs la tente de Monseigneur,
qui le lendemain obtint que Birro lui permt de retourner en Agaw-Mdir.

Deux ou trois jours aprs, dans un quartier peu frquent du camp,
j'entendis, en passant, les gmissements d'un homme qu'on torturait; je
m'arrtai, et le patient me cria d'intervenir en sa faveur. C'tait un
nomm Meragdou-Haylou, trafiquant tabli dans la ville d'asile de
Kouarata en Fouogara, et par occasion soldat ou chasseur d'lphant.

Quelques mois auparavant, le Prince ayant appris que Haylou avait deux
belles carabines  vendre, lui avait expdi un homme pour les lui
acheter. Soit crainte d'indisposer le Ras Ali, dont il tait le sujet,
soit toute autre raison, Haylou avait refus de vendre au Dedjadj
Guoscho, et qui pis est, il avait refus le vivre et le couvert au
messager et l'avait renvoy avec des paroles insultantes pour son
matre. Peu aprs, le Dedjadj Conefo mourut; Haylou fit hommage des
carabines au Lidj Ilma, qui, pour s'acquitter envers lui, l'engagea 
l'accompagner dans sa campagne contre nous, et lui promit que, sitt
notre dfaite, comme il comptait aller rduire l'Agaw-Mdir, pays riche
en ivoire, il l'emmnerait avec lui et l'enrichirait. Allch par cette
perspective, Haylou s'tait quip en guerre, avait suivi son protecteur
et avait t fait prisonnier. Quoiqu'il se ft dbarrass de tout ce qui
pouvait dceler sa position de fortune, jusqu' des anneaux d'argent
qu'il portait au doigt, un soldat le reconnut au moment o, aprs le ban
de libration, il sortait du camp avec les autres prisonniers, et il fit
demander au Prince de rcompenser ses services en l'autorisant 
ranonner un trafiquant. Mais en apprenant que ce trafiquant tait
Haylou, le Prince se le rserva pour lui-mme, et fixa sa ranon 
trente carabines, dont deux fusils de rempart servant  la chasse de
l'lphant,  cent coudes de velours carlate,  deux cents de drap et
cent onces d'or. Haylou jura qu'il avait donn pour la cause d'Ilma le
meilleur de son bien et offrit trs-peu de chose. On le mit  la
torture, au moyen de petits tessons appliqus sur ses poignets par des
liens mouills, dont le rtrcissement graduel amenait de cruelles
douleurs; le malheureux appelait la mort. Monseigneur voulut bien
consentir  relcher le prisonnier moyennant caution pour cinq carabines
et une somme d'argent insignifiante. Ce Haylou fut le seul prisonnier
ranonn  la suite de Konzoula.

Comme nos gens taient  court de vivres, Birro fit prvenir les
habitants de deux districts des environs que les soldats de son pre
iraient se ravitailler chez eux. En pareil cas, les femmes se rfugient
dans les villages voisins avec les enfants, les valeurs mobilires et le
btail; les hommes, en armes, se rassemblent  l'cart et voient passer
devant eux les troupes de pillards sondant la campagne pour dcouvrir
les silos, et emportant les grains en consommation. Quelquefois les
soldats mettent le feu aux maisons. Si les paysans sont en force, ils
les attaquent, et la connaissance du pays leur donne parfois l'avantage;
mais ordinairement ils prfrent se rendre au camp, o ils intentent
contre les coupables une action judiciaire.

L'arrire-garde des picoreurs a pour fonction de prvenir ces combats en
empchant les incendies, mais on se figure aisment que sa surveillance
est inefficace. En thiopie, comme dans l'antiquit et jusqu' une
poque rcente mme en Europe, il est admis que la guerre doit nourrir
la guerre. Comme Birro le fit en cette occasion, des Dedjazmatchs
pillent quelquefois leurs propres sujets, comme punition ou par suite de
quelque ncessit de guerre; seulement, pour viter l'effusion du sang,
ils prviennent les habitants, et, dans le cas de blessure, de mort
d'homme ou d'incendie, ils svissent contre les coupables. La fcondit
du sol est telle que lorsque le pillage s'effectue sans combat ou sans
incendie, et que la ncessit du ravitaillement leur parat vidente,
les cultivateurs sont les premiers  excuser la mesure qui les prive de
leurs rserves alimentaires. Deux ou trois mois plus tard, ils se
prsenteront devant le Polmarque pour lui demander une exemption
temporaire d'impts, moyennant laquelle ils font renatre promptement
l'abondance.

Comme tous les cultivateurs, les paysans thiopiens sont rapaces; mais
les effets de l'ducation fodale sont tels, que lorsque leur gouverneur
a su se faire aimer, il est arriv qu'allant au devant de sa dtresse,
ils l'ont engag  livrer leur localit  un pillage rgulier.

Nos gens s'tant ravitaills sans accident dans les districts dsigns,
le Dedjadj Birro partit pour Findja, rsidence habituelle des
Polmarques du Dambya, aprs avoir obtenu que son pre sjournerait dans
les environs de Konzoula, afin de lui permettre de se replier sur lui si
le Ras Ali faisait irruption en Dambya. Quinze jours lui suffisaient,
disait-il, pour fortifier ses avenues du ct du Begamdir, rduire
quelques notables, chapps de Konzoula, qui parcouraient dj le pays
en rebelles, gagner la coopration de ses nouveaux sujets et nouer avec
eux des intelligences propres  conserver sa position.

Non loin de nous, dans le district d'Atchefer, se trouvaient des sources
chaudes trs-efficaces, disait-on, contre les douleurs rhumatismales et
quelques autres maladies. Dans un but ostensible de sant, mais au fond
pour voiler ses dfiances  l'gard du Ras, et donner un motif plausible
 son sjour prolong en Dambya, Monseigneur jugea  propos de prendre
les eaux. Il porta notre camp sur le bord du plateau du wona-deuga et
descendit, avec ses plus intimes familiers, aux sources thermales
situes dans un petit koualla,  environ deux kilomtres, laissant le
commandement au Fit-worari Ymer Sahalou, et l'expdition des affaires au
Blata Teumro, son premier snchal. Nanmoins il fut assailli de
messagers des communes les plus loignes du Dambya et du Kouara, qui
lui demandaient de les protger contre les exactions de Birro, lequel,
par suite de ses rapports quivoques avec le Ras, leur paraissait devoir
les gouverner sans esprit d'avenir. Le Blata Teumro, ayant opin contre
notre campagne, se donnait le malin plaisir d'inquiter son matre sur
les suites de notre victoire en lui adressant tous ces messagers.

Le Blata Teumro tait un exemple remarquable de ces natures richement
doues et utiles  tous, mais comme prdestines aux dboires et aux
ingratitudes. Grand, laid, lourd et maladroit aux exercices de la
guerre, il tait fin, spirituel et prudent jusqu' paratre avare,
toujours calme quoique d'une activit incessante, discret,
trs-quitable, courtois, et peu parleur quoique d'une locution
lgante et lucide. Il coutait les plaintes avec une patience et un
dvouement admirables, et il inclinait de prfrence vers les opprims.
Comme administrateur, il n'avait d'gal que notre Biarque Fanta, et,
dans ce pays o rien ne s'crit, il faut des facults exceptionnelles
pour bien conduire tous les dtails d'un gouvernement de quelque
importance. Teumro tait du petit nombre de ceux qui avaient toujours
fidlement suivi la fortune du Dedjadj Guoscho. Il tait le pivot du
conseil, de toutes les affaires, et, par surcrot, il servait aussi de
bouc missaire; beaucoup de nos gens ne l'appelaient pas autrement que
_Hazazel_ (nom biblique de bouc missaire); les soldats, les notables,
les paysans, manquaient rarement de lui attribuer l'initiative des actes
de rigueur ou des mesures impopulaires manant du conseil du Prince, et
cependant c'est  lui qu'ils s'adressaient toujours dans leur dtresse.
Il tait connu pour s'vertuer en faveur de ses amis et de ses clients,
et pour en tre rgulirement pay par la froideur ou la trahison. On
l'a entendu disant en apart, aprs la sortie d'un homme fort aimable,
qui lui demandait un service: Quel dommage de s'aliner un si charmant
homme en l'obligeant! Il avait une religion sincre et bien entendue,
et il faisait secrtement d'abondantes aumnes. Son fils unique le
chagrinait par sa nullit et son inconduite, et, malgr sa grande
dvotion pour les femmes, il n'tait pas mieux trait par elles que par
les hommes. Il protgeait assidment le clerg, mais n'en recueillait
qu'indiffrence;  la fin, il perdit la vie dans une chauffoure, en
voulant empcher une bande de nos soldats d'exercer indment le droit
d'hbergement dans un petit domaine ecclsiastique; la guerre rgnait
alors, et le meurtrier put s'chapper impuni. Le Prince fit fouetter un
page pour avoir rpt quelques plaisanteries qu'on faisait sur cette
mort; cela intimida les railleurs, et quoique au fond tous le
plaignissent sincrement, le nom mme du malheureux snchal ne fut
bientt plus prononc. On ne put jamais le remplacer.

Les douze jours que nous passmes aux sources thermales forment une des
priodes les plus sereines et les plus riantes de ma vie en thiopie. Au
fond d'une gorge profonde et prcipitueuse, forme par deux longues
cules ou perons du wona-deuga, un bassin d'environ quatre mtres de
large, creus naturellement dans le roc, laissait sourdre des eaux d'une
temprature assez leve, qui se dversaient dans un ruisseau voisin, en
traversant deux bassins plus petits. Nos gens y avaient construit un
grand hangar, coup par une cloison de nattes en deux parties ingales.
La plus petite, tapisse partout d'un chaume pais, contenait le grand
bassin thermal; l'autre, tapisse de verdure et de fleurs qu'on
renouvelait chaque jour, formait l'appartement du Prince et notre lieu
de runion. Une quarantaine de huttes, perches  et l, sur les
anfractuosits de la gorge, suffisaient aux familiers,  la cuisine et 
ceux qui obtenaient la permission de venir se baigner un ou deux jours;
les pluies ayant cess, la compagnie de fusiliers et les rondeliers de
service vivaient nuit et jour en plein air.

 l'exception des moments donns au sommeil, nous passions tout notre
temps auprs de Monseigneur: on mangeait, on buvait longuement;
fusiliers, rondeliers, pages et barbes grises, tous, jusqu'aux
cuisinires, vivaient comme sur un pied d'galit fraternelle avec le
Prince; on jasait, on badinait, on usait de son franc-parler, et cette
familiarit ne donna pas lieu une seule fois  un acte,  un mot
indiscret. La nuit, comme le jour, les deux bassins, en dehors du
hangar, taient remplis de baigneurs. Au chant du coq, le Dedjazmatch
passait dans sa piscine, en compagnie d'une quinzaine de ses gens sans
distinction de rang: on restait dans l'eau deux  trois heures; parfois
on y mangeait et on y buvait l'hydromel; le soir on refaisait une sance
semblable. Monseigneur dut suspendre ses dvotions journalires; il
n'avait jamais t, disait-il, si peu dispos au recueillement.

Quatre trouvres et deux morions ou bouffons contrefaits, taient
chargs de nous divertir; on prolongeait les veilles; les trouvres
nous chantaient la guerre, dbitaient des hilarodies ou des sayntes, et
comme un peu de tristesse rehausse parfois la joie, l'un d'eux, renomm
pour ses inspirations mlancoliques, nous mouvait par ses lgies.

Pour protger son matre contre les importuns, Ymer Sahalou faisait
garder les sentiers conduisant  notre koualla. Une aprs-midi, le
soleil dardait d'aplomb, les oiseaux taient silencieux et se tenaient 
l'ombre; nous causions en buvant. Soudain, un chant intermittent se fit
entendre dans le lointain: la voix tait frache et belle; elle venait
d'en haut; le chanteur parut sur un roc en saillie, et l, aprs avoir
chant et chant, il demanda, en bouts rims, la permission de descendre
plus bas encore, afin de saluer son Seigneur et de prendre, disait-il,
son baptme de sant. On lui cria de venir, et il vint en chantant
gaiement jusque devant le Prince. C'tait un joli soldat de vingt et
quelques annes, natif du Metcha; il gagna de partager notre vie jusqu'
notre retour au camp.

Monseigneur fit rparer sous ses yeux le riche bouclier du Lidj Ilma et
me le donna. Quoique trs-touch de ce prsent, je le refusai, et, pour
motiver mon refus, je lui dcouvris pour la premire fois mon projet
d'aller  Moussawa, o j'avais rendez-vous avec mon frre. Je lui dis
que ce bouclier, trop riche pour ma condition, m'exposerait, lorsque je
ne serais plus en Gojam,  la malveillance de ceux qui se trouvaient
froisss par notre rcente victoire; que ma participation  la bataille
suffisait dj pour les inciter contre moi, et qu'il serait imprudent de
les braver en portant une arme que tout le monde reconnatrait pour
avoir t prise au Lidj Ilma.

--Soit, dit le Prince; le bouclier attendra ton retour.

Il fut convenu que je partirais la veille du jour o l'arme se mettrait
en marche pour le Damote. Cette dcision resta secrte: mon projet ne
l'tait pas, mais on regardait comme certain que le Prince s'y
opposerait.

Plus de vingt jours aprs la bataille, le Dedjadj Birro fit dire  son
pre qu'il tait tabli en Dambya de telle sorte qu'il pouvait dsormais
se suffire  lui-mme; et les soldats poussrent des cris de joie en
apprenant qu'ils allaient rentrer en Damote. L'avant-veille de la leve
du camp, j'envoyai prvenir mes amis et les principaux chefs de mon
dpart pour le lendemain matin, et je m'excusai sur ce que l'heure
avance et la brivet du temps m'empchaient de leur faire mes adieux
en personne. Tous manifestrent de l'tonnement; l'un d'eux tait 
boire, et il s'cria en entendant mon message: Venu de si loin pour me
servir de frre et me laisser de la sorte, l subitement, comme la
mort! Et il brisa contre terre son buril d'hydromel et se couvrit la
tte de sa toge.

Le lendemain, le Dedjazmatch me reut de trs-grand matin, et sans
tmoin; il me donna des conseils relatifs  mon voyage et me demanda si
je dsirais quelque chose qui ft en son pouvoir. Au sortir de l, je
trouvai un grand nombre de notables runis devant ma tente; ils me
firent asseoir au milieu d'eux et restrent quelques minutes silencieux,
la figure couverte de la toge jusqu'aux yeux.

-- fils de ma mre, me dit enfin le plus g, c'est une mauvaise
nouvelle qui nous runit ici; il et mieux valu peut-tre ne pas nous
connatre. On parlait, il est vrai, de ton voyage, mais nous pensions
que la force de vouloir te manquerait au dernier moment. Nous ne te
dirons rien, du reste, que Monseigneur ne t'ait sans doute dit. Nous
venons pour te faire la conduite, et te souhaiter de trouver o tu vas
des amis comme nous. C'est bien pour ce matin, n'est-ce pas? Eh bien!
nous allons nous ceindre et monter  cheval.

On vint me prvenir que les membres du conseil taient entrs chez le
Prince lorsque j'en sortais; que le Blata Teumro lui avait reprsent
que si mon dpart lui tait pnible, c'tait  lui de l'empcher; que le
bien-tre tant le but de tous les hommes, il n'avait pour me faire
rester qu' me donner une position qui satisft mon ambition. Le Prince
aurait rpondu: Certes, nous nous tions habitus  le considrer comme
un des ntres; mais il dit qu'il reviendra, et il donne pour motif de
son dpart un engagement pris avec son frre, fils de sa mre, qu'il va
rencontrer  Moussawa. Les gens de son pays passent pour vridiques;
pourquoi nous abuserait-il? J'ai prvenu Birro, chez qui il devra
s'arrter; Birro, qui est plus de son ge, saura peut-tre l'empcher
d'aller plus loin. Si son destin est de se restituer  la terre dans le
pays de ses pres, nous chercherions vainement  l'arrter ici; si c'est
dans notre pays, les sentiers qui en loignent se fermeront d'eux-mmes
devant lui, et notre pain le ramnera. Allez! et que Dieu vous
rcompense pour le zle que vous me montrez.

En sortant, le Blata Teumro et le Blata Filfilo vinrent me faire leurs
adieux; et mes apprts termins, j'allai prendre cong de Monseigneur.
Il tait seul,  demi-couch sur son alga; il ne rpondait que par des
signes de tte au peu que j'avais  lui dire, lorsque Ymer Sahalou, sans
tre annonc, releva le rideau de la tente. Il tait ceint, arm, un
petit fouet  la main et portait la toge rejete sur les paules comme
un homme prt  l'action:

--Allons, mes seigneurs, dit-il, puisque cela doit tre, que cela soit
avant l'ardeur du jour. Tu as une longue traite  faire, Mikal.

--Mon fils, me dit le Dedjazmatch, que Dieu te guide dans le bien; qu'il
t'affranchisse des mauvais; qu'il pargne ceux que tu aimes, et qu'il te
rapproche d'eux. Va; et ne nous oublie pas.

 chacun de ces souhaits, Ymer rpondait: _Amen!_ Et voyant que
j'hsitais  sortir, il me dit vivement:

--Prends-le, embrasse-le, tu ne sais donc pas qu'il faut oser pour lui?

Le Prince sourit et me donna l'accolade.

Un grand nombre de notables m'attendaient  cheval sur la place; ils
m'entourrent et nous nous fraymes lentement un passage  travers les
gens de l'arme accourus de toutes parts.  la sortie du camp, des
bandes de fantassins et de cavaliers venus pour me faire aussi la
conduite se joignirent  nous, tant on mettait d'mulation  plaire au
Dedjazmatch en me rendant ces honneurs extraordinaires, car j'tais loin
de connatre personnellement tout le monde.

Aprs un quart-d'heure de marche environ, je fis halte, et selon
l'usage, je dis aux principaux chefs:

--Mes seigneurs, je vous en prie, par la mort de Guoscho, retournez-vous
en!

--Par la mort de Guoscho, non, non; allons! rpondirent-ils.

Et on allait, sans parler, lorsqu'une potesse qui monte en croupe
derrire un soldat, semblait chercher des inspirations en chantonnant
des lieux communs sur un ton plaintif, m'interpella tout  coup:

--N'as-tu pas vergogne, dit-elle, de dserter de la sorte notre matre,
rest seul dans sa tente? Et ne sommes-nous pas dignes de piti de nous
affliger ainsi, un lendemain de victoire, pour le dpart d'un seul
homme?

Je rpondis qu'eux taient moins  plaindre que moi, puisqu'ils taient
si nombreux pour se partager les regrets d'un seul, tandis que j'tais
tout seul pour porter les regrets de tant d'amis. Ymer Sahalou rendit ma
pense  haute voix et en langage choisi.

--Voil qui est parl! s'cria la potesse en se frappant la poitrine; 
aveugle que j'tais! Par la mort de Guoscho, voyez donc, messeigneurs!
Du pays de Jrusalem nous est venue notre ligne d'empereurs; de l
aussi nous est venue notre religion; le mme pays nous envoie les
toffes de soie, les essences parfumes, et voici encore qu'il nous a
envoy la vritable amiti.

Et comme les prfices aux funrailles, dans l'antiquit, la commre,
continuant  broder sur ce thme, finit par mouvoir la multitude.

Par dfrence pour le rang d'Ymer, chacun attendait qu'il prt cong de
moi. Je lui reprsentai la fatigue des rondeliers qui allaient devant
nous au pas gymnastique, et je le suppliai d'y mettre un terme en nous
sparant.

--Halte! cria-t-il; messeigneurs, j'ai  m'entretenir avec mon frre.
Faites-lui vos adieux.

Tous les notables dfilrent devant nous, en me disant, selon l'usage:

--Que Dieu fasse que nous nous retrouvions dans le bien!

Nous chevauchmes seuls dsormais, cte  cte: les cavaliers de
l'escorte d'Ymer,  une centaine de pas en arrire, et le petit groupe
de mes gens en tte, au loin. Nous arrivmes  un ruisseau:

--C'est ici, me dit Ymer, que nous nous sparerons. Vois ces berges
vertes, ce gu facile et cette eau limpide. C'est de bon augure.
D'ailleurs, ce ruisseau m'a dj port bonheur une fois: je te conterai
a un jour.

Et, posant la tte sur mon paule  la manire antique:

--Bni, bni soit ton voyage, comme le jour qui nous runira! dit-il.

Un bond de son cheval l'loigna, et il me cria:

--Frre, frre, comme au combat: le plus vite, c'est le meilleur!

Et il partit  fond de train, la javeline en arrt et jetant au vent
des: _Ha! ha! ha!_ cris usuels dans la mle ou dans la chaleur du jeu
de cannes.

Et, oppress par l'isolement, je repris ma route avec une vingtaine de
suivants, dont un bon tiers taient des prisonniers librs, qui
profitaient de mon dpart pour regagner leurs quartiers.

 ces motions en succdrent bientt d'autres d'une nature bien
diffrente. Nous avions  faire deux grandes journes de route avant
d'arriver au camp du Dedjadj Birro; les cultivateurs riches s'taient
rfugis dans les villes d'asile, avec ce qu'ils avaient de prcieux; le
pays semblait dsert; mais nous savions que de derrire les accidents de
terrain, les paysans en armes nous piaient, et que la vue de notre
petit nombre pouvait les engager  nous attaquer. Nous venions de
dpossder les gouverneurs du pays, et l'administration du Dedjadj
Birro, mal assise et conteste en plusieurs endroits, laissait le champ
libre aux violences et aux dsordres habituels durant les interrgnes:
des hommes d'armes en troupe sont les seuls en cas pareils  se hasarder
loin des villes d'asile. Cependant, en nous bien gardant, nous pmes
arriver sans encombre, le surlendemain matin, au camp de Birro.

En chemin, j'avais fait une rencontre imprvue: nous marchions en
plaine, lorsque nous vmes au loin une petite file de pitons. J'allai
avec mes deux cavaliers les reconnatre: c'tait une trentaine de
messagers et de gens presss par leurs affaires, qui afin de ne point
tenter la cupidit des paysans, voyageaient sans armes et vtus de
haillons; ils se dispersrent pour aller se cacher dans les fourrs.
Voyant parmi eux un Europen, qui arpentait rsolument le terrain, je
lui coupai la retraite, et je ne fus pas peu surpris de reconnatre
matre Domingo, le domestique basque de mon frre, que j'avais laiss 
Gondar. Nous fmes aussi contents l'un que l'autre de nous retrouver.
Pour la premire fois, depuis longtemps, je pus entendre parler le
franais, mais, dans les premiers instants, ma langue dshabitue me
refusa son service si ce n'est en amarigna. Les bruits les plus
extravagants couraient  Gondar sur mon compte: les uns disaient que
j'tais parmi les blesss, d'autres parmi les morts; tous donnaient 
mon aventure une tournure faite pour alarmer mes amis. Afin de fixer ses
incertitudes, et, s'il tait possible, d'atteindre notre camp, le bon
Domingo avait profit de cette petite caravane, en ayant soin de
s'affubler de la faon la plus misrable.

Le Dedjadj Birro s'tait tabli  Kobla, dans le Dambya, sur un mamelon
pierreux qu'entouraient les campements de ses chefs; il n'avait gure
avec lui plus de 12,000 hommes. En entrant dans le camp, je ne pus
m'empcher de regretter celui de Monseigneur, o le dernier goujat
m'accueillait du geste ou du regard. Ici, j'tais presque un tranger:
au lieu de pntrer librement jusqu' la tente du chef, je dus subir la
filire des huissiers de service; mais l'empressement avec lequel l'un
d'eux vint me prier d'entrer, allgea ma pnible impression. Birro se
leva pour me recevoir et m'embrassa: marque d'honneur dont il tait
trs-avare. Il me fit asseoir  ses cts, et, aprs les premires
questions:

--Qui t'a escort jusqu'ici? me dit-il.

--Personne.

--Par la mort de Guoscho! Je reconnais l mon pre.

Et se tournant vers quelques seigneurs:

--Voil bien l'imprvoyance de Monseigneur, ajouta-t-il. Il a toujours
besoin de quelqu'un qui pense pour lui. Mes soldats osent  peine
circuler dans ce pays, et il laisse venir Mikal jusqu' moi sans
escorte, quand il et donn tout au monde pour le retenir auprs de lui!

Birro me recevait dans une hutte construite en roseaux, ronde, d'environ
sept mtres de diamtre, conique par le haut, et entirement revtue
d'un chaume pais. Elle n'avait pour ouverture qu'une porte basse et
troite, et quoiqu'en plein jour, l'obscurit y et t complte sans
quelques torches tenues par des pages.

Les chefs ont l'habitude, lorsqu'ils doivent passer quelques jours dans
un campement, de faire construire une hutte contigu  leur tente, qui
sert alors comme d'antichambre. Cette prcaution devient surtout
ncessaire dans le Dambya o, pendant une partie de la belle saison, les
mouches sont en si grande quantit qu'on a de la peine souvent  ne pas
en avaler  chaque bouche. Dans quelques localits, elles constituent
un vritable flau pour les hommes et pour les animaux; une espce
surtout, arme d'un fort aiguillon, dsespre les chevaux et les boeufs
au point de les rendre intraitables. Le meilleur moyen de s'en
affranchir est de se tenir dans des lieux obscurs et enfums.

Des joncs frais tapissaient le sol de la hutte du Prince, et au centre,
un large lit de cendres, o fumaient quelques tisons, indiquait par leur
odeur qu'on avait fait des carbonnades. Birro avait l'habitude de faire
griller ses viandes devant lui pour les soustraire  l'influence de
l'oeil malin qui ne manquait pas, disait-il, de les frapper lorsqu'on
les grillait devant sa tente, sous les yeux et le nez des soldats,
toujours ports  convoiter les bons morceaux. Sur un alga dress en
face de l'entre taient jets ple-mle toge, turban, amulettes,
ceinture, un brassard en vermeil, une magnifique plerine en peau de
mouton et le sabre du Prince; son riche bouclier tait accroch
au-dessus,  ct de son lourd javelot et de trois carabines
damasquines d'or; au chevet de l'alga, un enkass, piqu en terre,
soutenait  un de ses crampons un petit pupitre et son livre d'heures.
Birro tait assis par terre, prs du foyer, sur une peau de boeuf
prpare avec son poil; quelques seigneurs lui tenaient compagnie, et
une vingtaine de soldats, debout, suivaient la conversation et les
moindres gestes de leur matre; les plus hauts de taille subissaient, en
larmoyant, le dais de fume condense  la partie suprieure de la
hutte. Les rayons rouges des torches, qui dchiraient ingalement
l'obscurit, les physionomies mles de ces gens aux longues chevelures,
les poitrines nues, les draperies hardies et gracieuses des toges, les
scintillations des armes, tout contribuait  donner  ce tableau un
charme et une nergie tranges.

En Europe, l'homme ne reconnat pas l'homme pour matre; il lui obit
sans doute, mais indirectement et par l'intermdiaire d'institutions qui
sont ses matres impersonnels. En thiopie, l'autorit est partout
vivante et personnelle; tous commandent et obissent directement 
l'homme; c'est au moyen de l'homme qu'on arrive  tout, et c'est sur lui
et par lui qu'il faut agir. Aussi, dans les moindres runions, toutes
les intelligences sont en veil, chacun s'y dploie et observe, car rien
n'est indiffrent pour personne. Dans un tat social de cette nature,
qui fait vivre continuellement ensemble des hommes revtus de pouvoirs
ingaux et intermittents, le discernement s'accrot et l'on se
perfectionne dans l'art difficile de traiter avec ses semblables et de
matriser ses propres impressions; la rudesse disparat des manires et
du langage, les convenances acquirent l'omnipotence, la vertu mme leur
est soumise dans ses manifestations. Ces tendances se confirment dans
les centres o l'autorit  tous les degrs sert naturellement
d'attraction aux hommes d'lite, et la plupart des cours des princes
thiopiens sont des coles de savoir-vivre et de politesse, o l'nergie
et le facile dvouement de la vie barbare apparaissent mls aux reflets
des civilisations antiques.

Birro, l'paule et le bras nus passs en dehors de sa toge, trnait
familirement au milieu de ses compagnons de guerre. Il pouvait avoir
vingt-cinq ans. Grand de taille, il avait les talons saillants et les
pieds longs, mal tourns et gauchement attachs  des jambes un peu
grles; le haut du corps bien nourri, sans corpulence, et les muscles de
ses paules dnotaient la force; ses bras taient trop longs et
disgracieux dans leurs gestes; ses mains quoique un peu grandes taient
belles et lgantes. Il avait la figure ovale, la barbe noire et rare,
la bouche grande et les dents superbes; le nez aquilin, largement
enracin, les narines mobiles, les yeux vifs, grands et enfoncs sous
des arcades couronnes d'pais sourcils, le front dvelopp, lgrement
fuyant et commenant dj  se dgarnir; son col long et fort tait
d'une flexibilit telle qu'il pouvait presque regarder son dos, ce qui,
joint  la petitesse de sa tte et  l'ensemble accentu de ses traits,
lui donnait parfois la pose d'un oiseau de proie.

Tout en lui indiquait l'intelligence, la passion, une nergie cruelle et
une sensibilit exquise; il n'avait pas ce qui complte le tyran
suprieur: l'impassibilit du visage et du regard. Les muscles de son
visage, toujours prts  se contracter, indiquaient un caractre
tourment, l'inquitude, le soupon et l'astuce; et quand son regard
ordinairement bienveillant s'animait, il devenait pntrant et difficile
 supporter. Ses manires annonaient l'orgueil, la fiert et un certain
lan dominateur qui dnotait que sa fortune tait ascendante. Dou d'une
mmoire des plus heureuses, il n'oubliait plus le terrain ou l'homme
qu'il avait vu une fois. Physionomiste habile, il montrait souvent une
perspicacit fminine dans son discernement des caractres. Il
s'emportait sur ses prventions comme sur ses prfrences; ses amitis,
toujours conduites par la passion, se sont toutes teintes dans le sang.
Calculateur et cupide, ses richesses taient ordonnes d'une manire
scrupuleuse et avare; malgr cette disposition, il donnait en prince, et
sa libralit intelligente, ingnieuse souvent, lui a valu une
rputation de gnrosit qui attirait dans son parti des chefs et des
soldats de fortune des provinces les plus loignes. Langue dore 
l'occasion, il tait  son gr bourru ou gracieux et insinuant; mieux
que personne, avant d'treindre sa victime, il savait l'envelopper de sa
parole pleine d'artifice. Jaloux et envieux de toute supriorit;
aujourd'hui bon, sensible, tendre mme, demain dur, cruel, le sarcasme 
la bouche. Sa pense, qui procdait par soubresauts, tait comme un
champ de bataille o le bien et le mal se disputaient l'empire; il
passait sans transition d'une action vertueuse  un trait de frocit.
Parfois les paroles sortaient de sa bouche, comme par orage, par
explosion volcanique: il rvlait alors ses intentions les plus
secrtes; parfois c'est en silence qu'il accumulait ses rsolutions, ses
ruses, ses bassesses, et qu'il chafaudait ses projets. Un tel caractre
ne pouvait tre fort d'une faon continue; aussi tait-il dissimul et
dfiant  l'excs. Il m'arriva un jour que j'entrai de grand matin dans
sa tente, de le trouver tout en larmes devant un livre de prires. Il me
parla de quelques-uns de ses actes avec repentir, mpris, et de sa vie
entire avec dcouragement; je tchai de le relever dans l'estime de
lui-mme et de ranimer sa confiance; il se calma, se prta  mes
raisons, mais soudain il se redressa comme une couleuvre dgourdie, et
il me dit, le regard flamboyant, que je n'tais pas sincre, que je le
trahissais, que j'tais son ennemi moi aussi, et sans attendre ma
rponse, il me sauta au cou en me demandant pardon.

Cependant l'ordre fut donn de servir  djeuner. L'huissier introduisit
un homme nu jusqu' la ceinture, portant sur la tte une corbeille 
pain recouverte d'une longue housse carlate, et suivi du panetier, de
l'chanson et de deux servantes qui portaient avec prcaution deux plats
couverts et fumants.

Ces corbeilles  pain sont rondes, plates, faites en paille fine, 
dessins de couleur, montes sur un pied creux en vannerie, et munies
d'un couvercle conique; leur diamtre est d'environ cinquante
centimtres, et leur hauteur d'un dcimtre et demi. Elles contiennent
de vingt  quarante feuilles de pain et servent aux repas intimes qui
n'exigent pas qu'on dresse une table. Les plats sont poss  terre 
ct de la corbeille; le panetier s'agenouille auprs, dchire des
feuilles de pain, les imbibe de sauce et les rpartit dans la corbeille
devant les convives accroupis autour; puis il retire des plats les mets
plus solides et les portionne de la mme faon. Le pain est fait de
proherbe; on en dlaie la farine jusqu' la consistance d'une crme, et,
aprs l'avoir laisse fermenter, on en verse une mesure dans un four de
campagne, en terre cuite, trs-peu profond et dont la sole est de la
mme dimension que celle de la corbeille  pain. Ce genre de confection
donne un pain de forme circulaire, d'un centimtre  peu prs
d'paisseur, trs lger, spongieux, sans crote, rempli d'oeils et
flexible comme une crpe.

Except les jours de grand repas, le Dedjadj Birro prfrait tre servi
 la corbeille. Croyant que ces apprts taient pour moi seul,
j'allguai mon peu d'envie de manger, et Birro fit signe de tout
enlever. Bientt aprs survint un homme dont l'entre fit sensation: les
chefs se levrent et ne se rassirent qu'aprs lui; Birro l'accueillit
amicalement et me dit:

--Mikal, voici mon chef d'avant-garde; aime-le; c'est Tiksa-Mred, un
de mes meilleurs amis.

Et, s'adressant  son Fit-worari:

--Toi, Mred, aime Mikal comme un autre moi-mme.

C'tait la premire fois que je voyais ce favori dj clbre; sa
physionomie mobile ne me parut que franche  demi.

--Je viens savoir, dit-il, ce qu'a aujourd'hui Monseigneur, qu'il a
renvoy sans y toucher son djeuner?

--C'est Mikal qui l'a ainsi voulu, dit Birro. Je resterai jusqu'au
dner sur un buril d'hydromel et un bout de grillade que j'ai pris ce
matin; quand il aura faim, nous mangerons tous ensemble.

Comprenant alors la faute que j'avais faite, je m'empressai de mettre
mon apptit  sa disposition.

--Vous autres, l-bas! s'cria-t-il, qu'on nous serve!

Quand il eut mang, il distribua de sa main aux soldats ce qui restait
de la panere; et le boire se prolongea au milieu de conversations
animes.

Mes gens furent logs chez des notables, et l'on dressa pour moi une
tente  ct de la hutte du Prince.

--Fils de ma mre, me dit-il, je sais que tu n'aimes pas dormir comme
nous cte  cte avec tes amis; tu seras seul quand tu le voudras, mais
il faut que tu soies assez prs pour que je puisse m'assurer que tu dors
en paix. Si des rves omineux viennent te troubler, moi, ton frre, je
serai l, auprs de toi; et quand les soucis chasseront mon sommeil,
j'irai me rassrner  tes cts.

Je passai ainsi quelques semaines dans l'intimit orageuse de ce
Dedjazmatch. La nuit, il m'appelait ou venait me rveiller pour
m'entretenir de ses regrets, de ses craintes ou de ses esprances: il me
disait qu'il voulait tourner son pre contre le Ras, dont il redoutait
de devenir captif, et il me demandait mon avis sur la fidlit de tel ou
de tel de ses chefs. Il parlait religion, philosophie, guerre, posie,
chasse, mdecine; d'amour fort peu.  deux ou trois heures du matin, il
prtendait quelquefois que nous avions faim et il ordonnait d'gorger un
mouton gras; il voulait manger des grillades et il faisait fouetter un
page, un soldat ou une femme de service dont les allures  demi
endormies lui paraissaient trop lentes. D'autres fois, son chapelet  la
main, il venait furtivement s'asseoir sur mon alga et, rcitant ses
prires, il me rveillait de la main tout en me faisant signe de faire
silence. Son chapelet termin, il me disait:

--Je ne puis te voir dormir quand je veille. Tout ne doit-il pas tre
commun entre nous? Nous devrions mourir le mme jour. Puis, vois-tu, je
me mfie de tous mes hommes; ma vie n'est qu'un long semblant; j'ai
besoin de parler  coeur ouvert. Attristons-nous sur moi.

Quelquefois il cessait d'grener son chapelet, son regard devenait
mditatif, et, aprs tre rest silencieux, le front dans la main,
oubliant ma prsence, il se levait soudain, commenait une prire, mais
quittant la formule usite, il s'adressait  Dieu en termes improviss
et poignants; puis il se tournait vers moi en riant de confusion, mais
les yeux encore pleins de larmes.

Ds le lever du soleil, il commenait l'expdition des affaires,
prsidait le conseil, rendait la justice et envoyait de tous cts des
messagers pour nouer ses intrigues compliques. La vigilance, l'ordre,
le discernement qu'il dployait surprenaient tout le monde. Il formulait
ses instructions et ses ordres avec concision et clart, et possdait le
don de commandement; il avait l'adresse de faire croire  une
supriorit plus grande encore que celle dont il tait dou; la moindre
parole tait dite  intention; il posait toujours, souvent vis--vis de
lui-mme, et il tait comdien consomm. Quelquefois, nous montions 
cheval pour jouer au jeu de cannes; d'autres fois, le djeuner ou le
dner se prolongeait des heures entires: on buvait, on causait, on
coutait les trouvres. Un dimanche, nous nous rendmes  l'glise de
Findja.

Depuis prs d'un sicle, Findja servait de capitale aux Polmarques du
Dambya, et les libralits de plusieurs d'entre eux avaient enrichi son
glise et son clerg. C'tait la premire fois que le Dedjadj Birro s'y
rendait. Il tait mont sur une mule superbement caparaonne, et,
ddaignant d'en tenir les rnes, il les avait confies  deux pitons
qui couraient de chaque ct de sa monture. Un long collier de riches
amulettes tait pass par dessus sa toge, d'une blancheur clatante et
tranant presque jusqu' terre; il tait coiff d'un volumineux turban
de mousseline et portait une plerine blanche de peau de mouton, garnie
en vermeil: les mches de la toison, longues de plus d'une coude,
ondulaient gracieusement  ses moindres mouvements.  quelques pas
derrire, se pressaient silencieusement tous ses notables; pour lui
faire honneur, ils allaient bouclier au bras. Devant lui, son cheval
_Dempto_, conduit  la main, se balanait sous la housse carlate de sa
selle. En tte, les timbaliers, gonfanon et parasol dploys, battaient
la marche des grands jours. Une centaine de cavaliers, en tenue de
combat, ouvraient la marche, ferme par six cents rondeliers d'lite.

Tout le clerg de Findja vint  sa rencontre avec croix et images.  la
porte de l'glise, le Dedjazmatch mit lestement pied  terre, jeta sa
plerine  un soldat, et, se dcouvrant la poitrine, il se prosterna
jusqu' terre, avant mme d'entrer dans la premire enceinte, o
stationnait une foule considrable. L, drapant sa toge  la faon
respectueuse, il s'adossa  un mur et reut des mains du prieur un long
bton, en forme de bquille, qu'on trouve dans les principales glises
et dont se servent les moines pour se soutenir debout durant leurs
longues oraisons.

Quand il entrait dans une glise, c'tait avec des marques exagres de
respect; mais si l'intrieur tait dsert, il se dpouillait de ses
allures fastueuses, congdiait sa suite,  l'exception d'un ou deux
favoris, et il semblait alors prier avec ferveur.

L'office termin, tout le clerg lui chanta un hymne en guez compos en
son honneur. Ces dmonstrations courtisanesques lui dplaisaient; mais,
dans l'incertitude de ses affaires, il avait intrt  se concilier les
prtres de cette paroisse influente. Il leur dit qu'il ne voulait
gouverner que pour le bonheur du pays, et qu'ils eussent  le faire
comprendre  tous. Le plus g s'avana, le bnit, et, conformment 
l'usage, termina en rcitant avec tout le monde un _Pater_ et un _Ave_ 
son intention.

Rentr ensuite au camp, au milieu des acclamations des habitants
chelonns sur notre route, et dans tout l'orgueil d'un haut pouvoir,
Birro runit ses chefs dans un long festin.

Chaque jour, quelque ancien officier de Conefo ou de ses fils venait
prendre service chez Birro, qui s'appliquait  se faire accepter par les
notables du Dambya et  donner de lui une opinion plus favorable que
celle qu'il avait laisse  la cour du Bgamdir; car, bien que
brillante, la position que lui faisait notre victoire  Konzoula tait
encore prcaire. Le Ras Ali, satisfait de la dfaite de l'arme des fils
de Conefo, ne voyait plus dans Birro qu'un instrument bon  briser
dsormais. Dans l'espoir de s'emparer de sa personne, il l'invitait 
venir le trouver  Dabra-Tabor pour reprendre la Wazoro Oubdar et
s'entendre avec lui sur un plan de campagne contre Oubi, dont la
vassalit nominale le fatiguait, disait-il. Birro, averti par des
familiers du Ras, demandait encore quelques jours de dlai, afin d'en
finir avec les rebelles du Dambya,  la rduction desquels il procdait
en effet, mais avec des mnagements calculs; et, d'intelligence avec la
Wazoro Manann, il suppliait qu'en attendant on lui envoyt sa jeune
femme. Le Ras lui envoyait des cadeaux, et il les lui rendait avec
usure; et, afin d'entretenir le dvouement de ses soldats, il fermait
les yeux sur leur licence, leur donnait festins sur festins, pendant
lesquels il dictait  ses trouvres des bouts-rims relatifs  sa
prochaine entre en campagne contre Oubi, l'ennemi cauteleux de son
gracieux suzerain le Ras Ali. De son ct, le Ras faisait chanter par
ses potes des vers  la louange de Birro, son plus fidle vassal, son
beau-frre, le mari d'Oubdar, sa soeur de prdilection.

La Wazoro Manann, tiraille par son attachement pour son fils, par son
faible pour son gendre et par son amour pour sa fille, n'osait agir,
dans la crainte de prcipiter la catastrophe qu'elle cherchait 
conjurer. Birro achevait de la dsesprer en lui faisant dire qu'il se
mourait d'amour pour sa fille, qu'il dsirait ne point altrer ce
sentiment, mais qu'il ne pouvait plus vivre de la sorte et qu'il ne lui
restait plus qu'elle pour sauver son bonheur domestique.

Prtextant le voisinage de rebelles, il tenait ses troupes agglomres
et chelonnait des vedettes dguises depuis Furka-Beur (col qui donnait
accs  son pays du ct du Bgamdir) jusqu' son camp. Nuit et jour,
ces sentinelles taient prtes  donner l'alarme dans le cas d'une
irruption du Ras, qui, de son ct, avait runi  petit bruit prs de
Dabra-Tabor plus de quatre mille de ses meilleurs cavaliers. Mais ces
deux Polmarques essayaient en vain de cacher leurs intentions, elles
transparaissaient chaque jour davantage; la pacification du Dambya s'en
ressentait. Les marchs taient mal pourvus, les caravanes n'osaient
s'aventurer, la dfiance arrtait toute transaction, chacun se prparait
 de nouveaux troubles.

Quelques favoris du Ras, mcontents de leur position, dsertrent et
vinrent chez Birro; celui-ci leur fit excellent accueil, donna des
grades  quelques-uns et obtint du Ras la rentre en grce des autres,
avec une position plus avantageuse. Aussi, beaucoup de notables d'Ali
taient-ils prts  passer au service de son adroit vassal. Parmi eux se
prsenta un cavalier nomm Syoum, destin  une clbrit prcoce. D'une
famille noble, mais dchue, Syoum tait entr comme page chez le Ras
Imam, un des prdcesseurs d'Ali; une rponse spirituelle le fit
remarquer de son matre, qui, avant de mourir, le promut au grade
d'chanson pour ses veilles intimes. Le jeune Syoum, devenu bon
cavalier et fort lutteur, avait de plus pris cette nergie de caractre
commune  tous ceux qui, comme lui, avaient fait leur ducation
militaire dans la rude intimit d'Imam. Admis au nombre des compains du
Ras Ali, l'ambition le rendit inquiet; trouvant son avancement trop
lent, il venait chez Birro. Celui-ci lui donna l'investiture d'un fief,
auquel tait attach le titre de _Balambaras_ ou chef des curies
impriales, et il le revtit publiquement d'une cotte-d'armes en soie,
comme il est d'usage pour ce titulaire.

Syoum tait g d'environ vingt-huit ans, grand, bien fait, gracieux,
d'une force musculaire peu commune et le teint sombre et velout que les
thiopiens comparent  la couleur d'une grappe de raisin noir; il avait
une grande distinction de manires, le visage sduisant, des faons  la
fois modestes et hautes qui semblaient annoncer sa confiance dans sa
fortune. lev dans les cours, son tact le guidait srement au milieu
des ddales des intrigues; son locution facile, son amabilit, son
entrain et son intelligence, plus srieuse que ne le comportait son ge,
captivrent promptement Birro, et en quelques jours, quoique faisant
pressentir un concurrent redoutable  la faveur de son nouveau matre,
il s'tait concili les favoris, les notables et jusqu'aux pages.

Le montfort de Tchilga, le plus considrable du Dambya, o s'taient
rfugis avec leurs richesses, des partisans influents d'Ilma, dfiait
l'autorit de Birro.

Celui-ci, comptant se servir du jeune prince pour hter la soumission du
pays, avait obtenu de son pre la remise de sa personne. Il somma les
partisans de son prisonnier de lui rendre le montfort, les menaant,
s'ils persistaient dans leur refus, de faire couper le poignet de leur
ancien matre; et pour qu'ils ne doutassent pas de sa rsolution, il fit
mettre le malheureux prisonnier  la torture, en faisant resserrer
l'anneau de fer qui fixait la chane  son poignet.

--Dpecez-le et jetez ses membres aux chiens, rpondirent les assigs;
vous en aurez l'odieux; nous ne nous rendrons pas!

En apprenant la conduite cruelle de son fils, le Dedjadj Guoscho lui
envoya un message des plus svres, et la torture d'Ilma cessa. Quelques
jours aprs mon arrive, Birro porta de nouveau son camp auprs de
Tchilga pour dvaster le koualla qui l'entoure, enlever ainsi des
ressources aux assigs et ravitailler ses soldats. Nous revnmes
chargs de vivres au camp de Kobla.

Peu aprs, des chefs de partisans qui tenaient isolment la campagne, se
concertrent pour surprendre notre camp: c'tait aprs minuit; nous
dormions tous, jusqu'aux fusiliers qui taient de garde devant la tente
du Dedjazmatch. Rveill par les cris, j'entendis Birro qui maugrait en
s'armant  la hte; il s'lana hors de sa tente en faisant retentir sur
son passage le refrain bien connu de son thme de guerre. Le camp,
attaqu de deux cts opposs, tait dans une confusion inexprimable.
Birro courut au camp de droite, o l'attaque tait la plus vive; des
soldats mirent le feu  quelques huttes et de rougetres lueurs
clairrent la scne. Les assaillants, au nombre d'environ 700, avaient
fait une large irruption, et s'avanaient de plus en plus au milieu de
nos huttes en combattant avec fureur; mais nos gens affluaient, et,
encourags par la voix de Birro, se jetaient tte baisse dans la mle;
Birro lui-mme en fit autant. Pendant trois ou quatre minutes, les cris
cessrent; on n'entendit que le fer et les coups. Une clameur
victorieuse s'leva parmi les ntres: le brave Guolemdatch et une
poigne de rondeliers faisaient une troue dans les rangs de l'ennemi,
qui recula en dsordre et disparut dans l'obscurit, laissant quelques
morts et une trentaine de prisonniers. Des cavaliers, dj en selle,
poursuivirent les fuyards, mais sans oser les entamer. Nos timballiers
battaient  tout hasard la charge au centre du camp. La crainte d'avoir
le Dedjazmatch sur les bras dcontenana l'attaque faite contre notre
camp de gauche, o les assaillants taient pourtant en plus grand
nombre; ils se retirrent prcipitamment sans grande perte. Nous emes
une vingtaine d'hommes tus et un nombre moindre de blesss; on nous tua
aussi deux femmes et on nous en blessa une trentaine.

Au point du jour, Birro fit couper le poignet droit  quelques-uns des
prisonniers, et ordonna aux autres d'emmener les mutils afin qu'ils
servissent d'exemple aux rebelles; et, le mme jour, nous quittmes le
terrain incommode o nous campions pour aller nous tablir un peu plus
loin. Au moment de monter  cheval, Birro me fit cadeau de sa belle
plerine blanche que depuis quelques jours ses principaux seigneurs lui
demandaient  l'envi. Peu aprs, manquant encore de vivres, le
Dedjazmatch fit publier un ban engageant les habitants de certains
districts  mettre  couvert leurs personnes, leur btail et leurs
objets prcieux, afin qu'il envoyt ses soldats se ravitailler sur leurs
terres; il leur accordait en mme temps l'exemption d'une anne
d'impts. Les habitants se prmunirent en consquence; mais ils
s'apostrent, laissrent s'effectuer le pillage, et attaqurent nos gens
sur plusieurs points  la fois, lorsqu'ils revenaient en dsordre
chargs de vivres. Notre arrire-garde eut fort  faire pour les
dgager: nous y laissmes une soixantaine de morts; nous fmes
prisonniers une trentaine d'hommes et plus de 200 femmes.

Birro ayant perdu dans cette affaire un parent douteux, ou, pour le
moins, trs-loign, saisit ce prtexte pour svir cruellement. On
annona aux prisonniers rassembls sur la place la mort du parent du
Dedjazmatch, qui leur fit demander ce qu'ils avaient  dire pour se
justifier. Les femmes rpondirent par des sanglots; un des prisonniers
s'avana devant la tente et dit:

-- monseigneur,  toi la force! Tu es l'toile de ton matin, et tu
annonces les splendeurs de ta propre journe. Que Dieu fasse luire  tes
yeux la vrit de mes paroles. Au commencement de son rgne, Conefo
aussi nous laissa maltraiter; nous prmes les armes et nous fmes
vaincus. Mais, reconnaissant la justice de notre rsistance, il nous
gouverna avec mesure, et nous lui avons t de fidles sujets pendant
tout son rgne. Nous avons refus obissance  ses fils, parce qu'ils
ont t durs envers nous, et qu'ils ont mconnu l'hritage de leur pre;
aussi, n'tions-nous pas reprsents  la bataille de Konzoula. Par
obissance  ton ban, nous avons laiss tes soldats se ravitailler sur
nos terres; mais ils ont attent  nos personnes; et o convient-il que
le laboureur affronte la mort, si ce n'est sur son sillon? Nous
esprions qu'il en serait avec toi comme avec Conefo, et que tu
apprcierais notre rsistance. Nous voici prts  tre asservis par ton
pardon. Que ta javeline soit toujours victorieuse, et que Dieu t'inspire
notre arrt!

--Crature du jeudi! (c'est du jeudi que date la cration des animaux,
dans la Gense) s'cria Birro. Puisqu'ils ont eu recours aux armes, ils
en subiront la loi. Ils ont tu mon parent, tout meurtrier doit son
sang; je leur laisse la vie, mais qu'on leur coupe  chacun le pied et
la main!

La tente fut referme. Celui qui avait pris la parole s'offrit le
premier au rasoir du bourreau, avec ce stocisme si commun parmi les
thiopiens.

Seize malheureux subirent la mutilation, pendant qu'au milieu de ses
familiers consterns, Birro cherchait, par des discours anims,  donner
le change  son motion. Je pus enfin l'interrompre et l'engager 
gracier le reste des condamns. Malheureusement pour eux, les
assistants, malgr Tiksa-Mred qui leur faisait signe de s'abstenir,
appuyrent mes instances, et,  cette apparence de pression, Birro
clata:

--On ne les a donc pas tous branchs? s'cria-t-il. Qu'on mande mes
bcherons pour abattre ceux qui restent  coup de hache! Je ne pourrai
donc pas venger le sang de mon parent et celui de mes soldats?

Deux infortuns furent tus  coup de hache. On vint lui dire que tout
tait fini, et il sembla respirer plus  l'aise. Des soldats
compatissants avaient fait vader une dizaine des condamns. Birro
l'apprit quelques jours aprs et dit:

Tant mieux! mais c'tait mon devoir de faire un grand exemple.

 partir de ces excutions, ses soldats, mme isols, purent circuler
avec scurit dans toute la province.

Cependant, un prtendant nomm Wold Tekl augmentait le nombre de ses
troupes, et Birro s'en proccupait. Sur le rapport de nos espions, nous
partmes de nuit avec prs de 2,000 hommes pour le surprendre. Aprs
environ quatre heures de marche, nous arrivmes prs de l'endroit
dsign une soixantaine de cavaliers seulement et une quinzaine de
fantassins, les meilleurs coureurs. Nous emes  peine mis pied  terre
pour attendre nos gens, que, dans une plaine boise qui s'tendait  nos
pieds, nous crmes apercevoir environ 800 fantassins prcds par des
claireurs et marchant droit sur nous en soulevant la poussire. Birro
se remit en selle, poussa vers l'ennemi, mais la rapidit de Dempto lui
donna bientt une avance telle, qu'il crut prudent d'attendre ses
cavaliers. L'un d'eux, dou d'une meilleure vue que les autres, nous
cria:

--Tout doux! frres; nous avons bien le temps; laissons souffler nos
chevaux; les vaches doivent tre  sec  cette heure, et ne redonnent de
lait que dans la soire.

Une folle hilarit s'empara de nous: le nuage de poussire n'tait
soulev que par un beau troupeau de bestiaux. Pour complter notre
dsappointement, les vachers, nous apprirent que Wold Tekl avait
dcamp depuis longtemps.

Malgr ses qualits militaires incontestes, ce chef ne pouvait rien
mener  effet; brave, gnreux, affable et instruit, il excitait partout
des sympathies, mais sans profit pour sa cause. lev  la cour de son
parent, le clbre Dedjadj Maro, gouverneur du Dambya, de l'Agaw-Mdir,
du Metcha, du Kouara et de l'Armatcho, il devait naturellement hriter
de sa puissance. Conefo, fils de sa propre soeur, qu'il avait dote et
marie  un de ses vassaux, le supplanta par surprise. Wold Tekl se
maintint quelque temps en rbellion, mais aprs plusieurs combats
malheureux, il tomba entre les mains de son neveu Conefo, qui, aprs
l'avoir tenu captif plusieurs annes, le lia  lui par serment, le remit
en libert et lui donna un fief important.  la mort de son frre, le
Dedjadj Gabrou, Conefo sentit se rveiller des doutes sur la fidlit de
son oncle; les devins lui prdisaient  lui-mme une fin prochaine; son
intrpide frre ne serait plus l pour protger ses deux fils, Ilma et
Mokouannen, contre l'ambition lgitime de leur grand-oncle; enfin, sa
maladie s'aggravant, sans provocation de la part de Wold Tekl, il
ordonna qu'on lui crevt les yeux. Soit maladresse, soit connivence du
bourreau, cette terrible excution fut mal faite: Conefo mourut quelques
jours aprs, et Wold Tekl gurit; ses paupires seules restrent
mutiles. Il se rebella contre ses petits-neveux; mais avant la bataille
de Konzoula, il se joignit  eux, disant qu'aprs tout, ces enfants
taient siens, et que, dt-il prouver leur ingratitude, il lui
convenait de les dfendre contre un prince tranger. chapp de leur
dfaite, il parcourait le Dambya, ou il tait trs-populaire, mais sans
pouvoir faire prendre sa cause au srieux.

 quelques jours de l, nous apprmes en soupant qu'il venait de
s'arrter  un village prs de Gondar, et nous fmes en selle
immdiatement. Au point du jour, nous atteignmes ses tranards; il
avait encore dguerpi et s'tait rfugi sur les terres du Wogara,
province de la mouvance d'Oubi. En revenant de cette course, nos
soldats harasss obliqurent vers Gondar, o ils espraient que Birro
leur permettrait de se faire hberger une nuit; mais il envoya des
cavaliers pour garder les avenues de la ville et passa outre. Il
m'accorda un cong de quelques jours pour revoir le Lik Atskou.

Quoique je n'eusse avec moi que deux cavaliers et six fantassins, les
habitants de Gondar, dj alarms par le voisinage de Birro s'murent 
mon approche: le harnais en vermeil et la housse carlate de mon cheval
me firent prendre pour quelque haut personnage qui serait bientt suivi
de soldats turbulents et affams. Mais on se rassura en me
reconnaissant, et je regagnai sans incident mon ancienne demeure, o
j'avais vcu en moine et o je rentrais en soldat.

Le bon Lik Atskou me reut avec effusion, mais, aprs m'avoir considr,
il hocha tristement la tte en disant:

--Mon fils, tu as bien fait parler de toi depuis que tu m'as quitt. On
ne rflchit gure  cheval. As-tu assez song aux consquences de ta
conduite? Tes deux princes ont reu de leurs anctres une lourde dette 
acquitter devant Dieu et devant les hommes; n'as-tu pas craint d'en
devenir solidaire, toi qui es sans racine dans notre pays et de passage
seulement? Car tu ne peux avoir renonc  ta patrie, terre de vrit, de
justice et de science. Un fait futile en apparence se prsente  nous
autres, vieillards, avec toutes ses consquences; aussi suis-je pein
des changements que je vois dans ton costume: ta poitrine n'est plus
recouverte d'une tunique, tu te contentes de notre toge, tes jambes sont
nues, tu marches sans chaussure, tu n'as plus dans le vtement cette
retenue qui te distinguait de nous, tu as quitt pour le ntre le
costume de tes pres. Ce changement m'en fait craindre bien d'autres
dans tes ides. Prends garde, mon fils, en te dtournant des traditions
qui ont tay ta premire jeunesse, de nuire  ton ge mr.

Je m'efforai de rassurer mon austre et bienveillant conseiller; mais
sa dfiance tait en veil; mes protestations ne parurent l'apaiser qu'
demi.

Le lendemain, il me conduisit  son glise de prdilection pour
remercier Dieu, disait-il, de mon heureux retour.

La forme des glises en thiopie est presque toujours celle d'un
priptre circulaire; les murs, en pierre brute et en bousillage, sont
enduits d'une couche de terre blanche ou jaune; les embrasures sont en
menuiserie, les colonnes en bois et le toit en chaume. Au centre, une
norme colonne tronque et creuse renferme le sanctuaire; de sa base
forme de quatre murs  hauteur d'paule, orients aux quatre points
cardinaux, se dgage un ft carr, rond quelquefois, qui monte jusqu'
la partie centrale du toit auquel il sert d'appui; au milieu de chaque
face s'ouvre dans l'intrieur de la colonne une porte dont la partie
suprieure est dans le ft et dont le seuil s'appuie sur des marches de
bois dans la base.  quelques mtres de ce sanctuaire court un mur qui
l'enclave de faon  former une enceinte circulaire; ce mur n'a d'autre
ouverture que quatre portes tablies en face de celles du sanctuaire, et
il est enclav  son tour par une espce de pridrome ou galerie
extrieure forme de colonnes ordinairement en bois. La portion
infrieure des entre-colonnements est souvent garnie d'un treillage en
roseaux. Ces trois enceintes sont couvertes par un vaste toit en chaume,
trs-pais, de forme conique, dont le centre s'appuie sur le ft tronqu
du sanctuaire, et le pourtour sur les linteaux de la colonnade.
Ordinairement une grande croix grecque se dresse sur le sommet de ce
toit, et des oeufs d'autruche sont embrochs  quelques-uns de ses
croisillons; sur les glises riches, cette croix est en cuivre dor et
scintille au loin. Des troupes de tourterelles nichent dans les boulins
du mur de l'glise; pendant les offices mme, elles circulent impunment
dans l'intrieur, et personne n'oserait les molester, soit dans le
cimetire, soit mme au dehors. Les quatre faces externes du sanctuaire
et le mur de l'enceinte qui court autour sont couverts du haut en bas de
peintures  la colle reprsentant des sujets historiques ou religieux.
Ces peintures, vives de couleurs, sont d'un dessin trs-incorrect et
primitif; les rgles de la perspective y sont inconnues, et leur
caractre rappelle un peu celui des peintures chinoises. Autour de
l'glise court un terrain enclos d'un mur et toujours plant de grands
arbres dont la plupart sont des cdres; c'est le cimetire. Un btiment
 part, derrire l'glise, sert de sacristie. On entre dans le cimetire
par un porche quadrangulaire, bti comme les murs de l'glise, en pierre
brute et bousillage. Au-dessus du porche se trouve ordinairement une
chambre qui, lorsque l'glise possde une cloche, soutient un beffroi,
de faon  ce que la corde de la cloche descende sous le porche 
hauteur de la main;  dfaut de cet instrument on se sert de phonolithe,
d'un smantron ou de pices de bois sonores. Lorsque les ecclsiastiques
chantent les offices, ils se groupent en face de la porte principale du
sanctuaire dans l'enceinte qui le contourne; le reste de cette enceinte
est laisse aux fidles. Comme on ne prononce pas de sermons, il n'y a
pas de chaire. Pendant la messe, les portes du sanctuaire sont tantt
ouvertes, tantt fermes, selon le rite thiopien, mais un voile empche
de voir l'autel; le prtre officiant et ceux qui le servent ont seuls le
droit d'y entrer; ils se prsentent sur le seuil pour la lecture de
l'vangile, comme aussi pour donner la communion, et ils se retirent 
chaque fois derrire le voile. Ceux qui ne sont point nets, d'aprs les
rgles mosaques du pur et de l'impur, n'ont point le droit de pntrer
dans cette enceinte qu'on regarde comme l'enceinte d'Isral; ils doivent
s'arrter dans le pridrome, espce d'enceinte des Gentils, ou bien dans
le cimetire. Ceux qui sont nets depuis sept jours vont d'abord  la
porte principale du sanctuaire, et ils en baisent le seuil, ou un des
montants, avant et aprs leurs prires; les gens dvots font le tour du
sanctuaire en stationnant  chacune de ses quatre faces et baisant
successivement les quatre portes. En Amarigna et en Tegrigna, on ne dit
pas visiter les glises, mais baiser les glises. On ne s'agenouille que
durant la semaine sainte; les prires se font debout ou assis par terre;
il n'y a aucune espce de sige; a et l se trouvent des bquilles
isoles dont on se sert comme d'appui lorsqu'on est fatigu de rester
debout. Ceux qui veulent prier sans tre drangs, ou lire leurs
prires, s'adossent ordinairement aux arbres du cimetire ou s'asseyent
sur l'herbe entre les tombes. Par un reste d'obissance  la loi du
Lvitique, ceux qui peuvent possder deux toges, en rservent une
spcialement pour se prsenter  l'glise. Des sistres et des tambours 
main sont les seuls instruments dont il soit fait usage pour accompagner
les chants religieux.

Dans la plupart des glises, il est dfendu de se prsenter avec une
arme  feu, un bouclier ou une javeline: on les laisse  l'entre du
porche; dans quelques-unes, il est mme dfendu d'entrer le sabre au
ct, et, comme le fourreau est retenu aux flancs par plusieurs tours de
ceinture, il est d'usage de dgainer et de laisser l'arme sous le
porche. C'est sous le porche, qui sert aussi de porterie, que se
rfugient les mendiants, les lpreux, les voyageurs ou les tudiants
sans asile; c'est l qu'on dpose les trangers malades ainsi que les
enfants abandonns, qui heureusement sont trs-rares dans le pays. Les
voyageurs sans asile couchent aussi dans le pridrome de l'glise, mais
comme la saillie du toit est fort courte et que les colonnes sont assez
hautes, ils n'y sont gure plus abrits que s'ils taient dehors.

Lorsque l'glise jouit du droit d'asile, celui qui veut invoquer ce
droit s'empresse, en arrivant sous le porche, de sonner la cloche: il
dclare  haute voix et par trois fois son intention de prendre refuge;
ds ce moment sa personne est inviolable. Le porche se nomme en
amarigna: _porte du salut_. Si les rfugis sont nombreux, ils dressent
des tentes ou des huttes dans le cimetire. C'est parfois un spectacle
curieux qu'un millier d'hommes et plus camps de la sorte, les chevaux
broutant l'herbe des tombes; des selles, des boucliers suspendus aux
branches des arbres, des harnais, des housses, des armes de tous cts;
des femmes prparant la nourriture au milieu des agaceries des soldats;
plus loin, des chefs, la figure mi-couverte de leur toge, causant avec
anxit des vnements du dehors; des blesss couchs sur des herbes
sches et entours de leurs amis; ailleurs, des compagnons absorbs dans
une partie d'checs; d'autres occups  fourbir leurs armes,  rparer
leurs vtements; des pages dguenills courant de tous cts, provoquant
le rire par leurs espigleries, ou fuyant devant les imprcations de
quelque cuisinire  qui ils ont voulu drober des provisions; enfin
toute une population se livrant activement aux occupations et aux
gaiets de la vie, au-dessus d'une autre population endormie dans la
mort.

La jolie glise de Notre-Dame o nous conduisit le Lik Atskou, est
attenante  l'enceinte du Palais-Imprial  Gondar; par exception elle
est btie  la chaux. Malgr son style thiopien, ses matriaux, la
juste proportion de ses parties, indiquent qu'elle est l'oeuvre
d'ouvriers expriments. On dit qu'un empereur la fit btir par des
ouvriers portugais et l'enrichit d'ornements en profusion telle, qu'on
lui donna le nom, rest populaire, de _Maison de soie_. Sa splendeur a
disparu depuis la chute de l'empire; on y voit encore, parfaitement
conserves, les peintures de l'intrieur, reprsentant tous les pisodes
de la guerre parricide que Rougoum (_maudit_) Tkla-Hamanote fit  son
pre Yassous-le-Grand, qu'il fit tuer par un de ses oncles d'un coup de
carabine, dans une le du lac Tsana, on y voit aussi la mort de ce
parricide, assassin  la chasse peu aprs tre mont sur le trne. Le
quartier voisin composant la paroisse est presque entirement dtruit.
Son cimetire ombreux et recouvert d'une herbe vivace qui dissimulait
les tertres effondrs des tombes, attirait des oiseaux en grand nombre;
leur gazouillement incessant et le roucoulement des tourterelles taient
les seuls bruits qu'on y entendt. Le palais dlabr, vide et
silencieux, debout au milieu de ses cours dsertes, semblait tendre sur
cette glise son ombre mlancolique; aussi la foule portait-elle ses
dvotions dans des lieux plus souriants. Les offices s'y clbraient 
petit bruit, et l'on n'y voyait que de rares fidles, la figure macie
de quelque timide anachorte de passage, ou bien  demi cach derrire
un arbre quelque soldat, la tte basse et la pose affaisse, s'humiliant
devant Dieu.

En sortant de cette glise, je fus accost par une femme reconnaissable
 son costume pour une servante de bonne maison. Elle me dit que sa
matresse tait dans la peine, et que, sachant que j'avais mes entres
auprs du Dedjadj Birro, de qui dpendait son sort, elle me demandait
quand je pourrais la recevoir et prendre connaissance de sa situation:
et, comme j'hsitais, elle ajouta que sa dame tait la Wazoro Bir-Waha
(_eau d'argent_), fille du Dedjadj Conefo et femme du Balambaras
Aschebber, que Birro retenait dans les fers depuis la bataille de
Konzoula, o le prisonnier avait t bless. Elle me montra la Wazoro,
assise toute seule au pied d'un arbre et enveloppe d'une toge
grossire, unique vtement qu'elle voult porter, dit-elle, depuis les
malheurs qui l'accablaient. Je lui fis dire que c'tait  moi  me
rendre chez elle, et que je m'emploierais en faveur de sa cause, si elle
tait juste, et je m'loignai, laissant mes gens pour se tenir  ses
ordres et lui faire escorte de ma part jusqu' sa demeure.

Le Lik Atskou m'apprit que le Dedjadj Conefo, durant sa dernire
maladie, avait recommand ses deux fils  Aschebber, ainsi qu' quelques
autres de ses fidles. Aschebber avait nergiquement servi les intrts
d'Ilma jusqu' la bataille de Konzoula, mais il tait accus d'avoir
dtourn des valeurs de la succession de Conefo, et le Dedjadj Birro
menaait de le faire mutiler s'il ne les lui livrait.

Je promis  la Wazoro Bir-Waha de partir deux jours aprs pour le camp;
mais le lendemain,  mon grand regret, il m'arriva un Chalaka et une
compagnie de la garde de Birro, conduisant Aschebber enchan. Le
Chalaka avait ordre de s'arrter chez moi, d'y recevoir les objets
qu'Aschebber avait promis de restituer, de les soumettre  mon
inspection, et, dans le cas o la restitution serait insuffisante, de le
remettre  la torture en resserrant l'anneau qui fixait la chane  son
poignet. Le malheureux me fit observer que cet anneau le serrait encore
trop pour lui permettre de dormir: j'obtiens du Chalaka qu'on le fit
aaiser.

Grce  des cadeaux en comestibles qui m'arrivaient de tous cts, je
pus faire festiner mes htes; le prisonnier mangea, but et fut joyeux
avec nous: le Chalaka noya compltement sa raison dans l'hydromel, et
plusieurs de ses soldats l'imitrent. Le Lik Atskou, sachant qu'on
faisait grande chre chez moi, me fit dire que des vassaux d'Aschebber
rdaient par la ville, et que, pour viter toute surprise, j'eusse 
faire bonne garde de nuit; il ne dormit point lui-mme et m'envoya
d'heure en heure son esclave pour s'assurer de la vigilance de mes gens.

Le lendemain, la famille d'Aschebber produisit une partie de la ranon
demande: c'taient surtout des carabines, de vieux tapis et des toffes
en soie dont les dessins rappelaient le got qui rgnait jadis dans
l'Inde et dans l'Yemen, des pices d'orfvrerie, des poignards et des
sabres aux montures indiennes enrichies de pierres de couleur et d'un
travail exquis. La magnificence de ces objets, provenant sans doute de
quelque empereur, me confirma une partie de ce que m'ont racont les
vieillards sur la richesse des costumes de leurs aeux. Mais tout cela
tait loin de reprsenter le chiffre de la ranon impose. L'ordre vint
de remettre le prisonnier  la torture. J'obtins un dlai, et je me
rendis auprs du Dedjadj Birro, qui voulut bien permettre de relcher
Aschebber moyennant un appoint insignifiant en argent.

En rentrant  Gondar, je trouvai le Chalaka gard  vue par ses propres
soldats et son prisonnier. Je lui avais laiss trop grosse provision
d'hydromel et d'eau-de-vie, et une insolation aprs boire l'avait priv
de la raison depuis quatre jours. Je fis librer Aschebber, et je
repartis pour le camp avec les soldats de la garde. Quant au Chalaka,
toujours en proie au dlire, ses suivants personnels, trop peu nombreux
pour le bien garder dans ma maison isole, se rfugirent avec lui sous
le porche d'une glise.

Aprs quelques jours passs au camp, j'tais revenu  Gondar, lorsqu'un
matin la ville fut rveille par les soldats de Birro, qui arrivait
encore de la poursuite de l'insaisissable Wold Tkl. Birro m'envoya
prvenir, et j'allai le trouver dans une glise o il se reposait. Il me
dit que Gondar n'tait qu'un ramassis de vils marchands, de grandes
dames au rabais, d'ecclsiastiques faux savants et de clercs sditieux,
et que je devais en avoir assez. Pendant que les soldats se
rafrachissent, ajouta-t-il, allons respirer un air moins impur. Et,
suivis de quelques cavaliers seulement, nous partmes au galop, laissant
la ville sens dessus dessous. Il m'emmena  l'ancienne habitation de son
aeule, l'Itigu Mentewab, femme et mre d'empereur.

Cette habitation, situe  un kilomtre environ de Gondar, au pied des
montagnes qui entourent la ville, consiste en un joli pavillon flanqu
d'une tour carre, bti  la chaux et  l'europenne, tout auprs d'une
glise btie galement par l'Itigu et ddie  Notre-Dame, sous la
vocable de Koskouam, nom donn par les thiopiens au lieu de refuge
choisi par la mre du Sauveur durant son exil en gypte. Quelques
misrables huttes de paysans groups autour forment seules aujourd'hui
la paroisse. Caches au milieu d'un bouquet de grands arbres toujours
verts, l'glise et l'habitation, qui se dcle par sa haute tour,
offrent un des points les plus pittoresques des environs de la ville.

L'Itigu Mentewab, qui vivait encore au temps du voyageur Bruce,
reprsente une des physionomies les plus attrayantes du dclin de
l'Empire. Native de la province de Kouara, elle fut amene  Gondar dans
son enfance par sa mre, qui, ayant perdu son mari, dut suivre elle-mme
un procs en Cour suprme; et les pages impriaux, frapps de la beaut
de l'enfant, en parlrent devant l'Empereur comme d'une merveille. La
mre obtint justice, et l'Empereur retint l'enfant, qu'il confia  ses
femmes et qu'on surnomma Mentewab (_Que tu es jolie!_), nom que les
pages lui avaient donn en la voyant. Elle grandit dans le palais,
oublie durant quatre annes. Un soir  souper, un des familiers parla
d'elle, et l'Empereur dsira la voir; mais il s'endormit sans y plus
penser, et s'tant rveill avant le jour, il aperut debout, au pied de
sa couche, la belle et gracieuse Mentewab, qui seule veillait sur lui,
un flambeau de cire  la main.

Mentewab, devenue Itigu (_Impratrice_), confirma sa haute position
par la sagesse et la retenue de sa conduite, ne cessant de protester par
son exemple au moins contre les vices de la cour de son mari et de celle
de son fils, qui succda  son pre sous le nom de Yassous. Elle savait
vivre le jour en princesse et la nuit, dit-on, elle se soumettait aux
plus dures austrits de la pnitence. Durant quarante annes elle
exera par son mari, son fils et sa famille une puissance souveraine,
suffisamment interrompue par des vicissitudes pour rendre manifestes la
force et la bont de son caractre. En tout pays, on voit de ces tres
que la fortune semble se complaire  lever,  abaisser et  retourner
dans sa main, comme des joyaux dont elle veut faire briller toutes les
faces.

C'tait la premire fois que Birro visitait l'glise et l'habitation de
son aeule. Le clerg n'avait pas eu le temps de s'y runir, mais un
vieux religieux que nous trouvmes  la porterie nous servit de
cicerone. Birro devint mlancolique en voyant le domaine dlabr o, il
y a un sicle, sa famille florissait  l'abri du trne imprial. Il me
proposa de monter au haut de la tour, afin d'y jouir du point de vue,
quoique le cicerone prtendt que l'ascension tait prilleuse: de
l'escalier, en plusieurs endroits, il ne restait que la cale. Nous
atteignmes nanmoins la plate-forme; Birro s'panouit. Les
factionnaires laisss au pied de la tour cherchaient  loigner une
troupe d'environ deux cents marchands musulmans.

--Ces trafiquants, dit-il, viennent sans doute rclamer contre mes
soldats.

Un corbeau vint se poser sur le fate d'un arbre en face de nous. (On
dit vulgairement que quand un corbeau apparat seul, c'est un mauvais
prsage). Birro se saisit du pistolet que j'avais  la ceinture et
laissa errer sa main arme dans la direction des Musulmans, tout en
dtournant la tte pour parler avec moi; les Musulmans, pouvants, se
dispersrent sous les arbres.

--Si je tue ce corbeau, dit Birro, c'est que je devrai un jour rentrer
dans les possessions de mes anctres: je rgnerai; tu feras venir de ton
pays des gens qui btissent  la chaux, nous nous lverons de belles
demeures, nous les lguerons  nos neveux, et notre amiti aura ainsi un
signe dans l'avenir.

J'arrtai son bras, en lui reprsentant que le corbeau perchait un peu
loin et qu'il ne devait point risquer de manquer son coup devant tant de
gens.

--C'est juste, c'est juste, dit-il.

Et le bras sur mon cou, il m'entrana jusqu'au rebord de la tour, pour
faire juger  tout le monde, disait-il, du degr d'amiti qu'il avait
pour moi.

--Par la mort de Guoscho! ajouta-t-il, ne suis-je pas un homme fortun
de pouvoir rclamer de pareils palais comme ayant appartenu  mes aeux?
Les faucons hsiteraient avant de se poser ici, et tu viens de Jrusalem
pour y monter avec moi! Je suis jeune, et Dieu m'a dcor de la
victoire! Cependant je crois pressentir quelque revers. Mais Notre-Dame
y pourvoira, en souvenir des mrites de mon aeule, et toi, fils de ma
mre, tu seras  mes cts.

Peu  peu son treinte cessa, son bras se retira de moi, son regard
changea d'expression et il descendit en silence. En bas, il me dit 
l'oreille:

--Comme c'est bon de vivre haut et loin de terre!

Il fit approcher les Musulmans; l'un d'eux prit la parole pour dire que
leur quartier tait mis  sac par ses soldats, et qu'ils venaient se
rfugier auprs de lui. Il appuya sa supplique d'un cadeau de deux
burils pleins de poivre noir et d'une plerine de guerre en drap rouge,
ajoutant que ce qu'il y avait d'imprvu dans leur dmarche et le
dsordre dans lequel ils taient devaient faire excuser la modicit de
leur offrande.

--Que Dieu vous le rende! leur dit Birro.

Et il monta prcipitamment  cheval et partit au galop pour le Salamgu
ou quartier musulman.

J'arrivai sur la place du march quelques instants aprs lui; ses
soldats fuyaient de toutes parts, en lchant leur butin. L'un d'eux fixa
sa poursuite: le malheureux, pour allger sa course, abandonna jusqu'
son bouclier et sa javeline. Encore quelques bonds et, il tait  l'abri
derrire des rochers, lorsque le javelot de Birro l'atteignit; il tomba
perc d'outre en outre. La population musulmane poussa des cris de joie,
tandis que le servant d'armes du Prince ramassait le javelot sanglant de
son matre. Tous les pillards fuyaient dans la campagne et reprenaient
la route du camp. Birro demanda sa mule, ordonna de balayer les
tranards hors de la ville haute et donna lui-mme l'exemple du dpart
pour le camp. Avant mon arrive sur la place du march, il avait dj
tu un autre de ses soldats, qui, les mains pleines, sortait d'une
maison.

Birro avait dfendu  ses gens de descendre dans le quartier musulman,
et en svissant comme il venait de le faire d'une faon si conforme  la
fougue de son caractre, il ravivait cette terreur qu'il aimait 
inspirer, et il affichait du mme coup sa dfrence pour les intentions
de son suzerain Ali, qui protgeait les musulmans de Gondar d'une faon
spciale. Nous sortions  peine du Salamgu, qu'un musulman, tranant
aprs lui un jeune soldat, arrta le Prince par ses cris.

--Parle donc, lui dit Birro.

Le musulman accusa le soldat d'avoir pill sa maison de fond en comble
et d'avoir maltrait sa femme.

--Hol! qu'on lui coupe pieds et mains, dit Birro.

--Par Allah! mon Seigneur, dit le plaignant, que ferais-je de ses
membres? Qu'il les garde pour s'en aller le plus loin possible, mais
qu'il me rende ce qu'il m'a pris.

Le soldat terrifi protesta par serment qu'il n'avait pris qu'une
vieille ceinture, et qu'encore, un de ses camarades la lui avait enleve
sur le champ; il offrait d'ailleurs de donner celle qu'il portait. Birro
lui dit en se remettant en marche:

--Roncin que tu es! s'il en est ainsi, que ne lui frottes-tu les
oreilles  ce mcrant?

Et il laissa le musulman composer comme il put avec le soldat.

Cependant il me tardait d'aller au-devant de mon frre, et le Dedjadj
Birro remettait de jour en jour de me donner mon cong, lorsqu'il
conclut avec le Dedjadj Oubi une alliance secrte, dont le but tait de
marcher prochainement contre le Ras Ali, leur suzerain commun. Je
reprsentai  Birro que cette circonstance me permettrait d'aller et de
revenir de Moussawa avec promptitude et commodit, puisque le Dedjadj
Oubi tenait tout le pays depuis Gondar jusqu' la mer Rouge.

Aprs beaucoup d'objections, il consentit  mon dpart, et afin,
disait-il, que je pusse figurer convenablement  la cour de son alli,
il voulut me donner un bouclier richement garni en vermeil, un fort beau
sabre et une belle mule caparaonne comme la sienne. Je refusai ces
prsents, et il en prit de l'humeur:

--Celui qui reoit s'engage, me dit-il; tu veux partir sans pense de
retour.

Enfin, aprs beaucoup d'instances, il m'accorda deux mois pour faire mon
voyage, en me recommandant toutefois de me joindre  l'arme d'Oubi, si
avant cette poque cet alli oprait sa jonction avec lui pour marcher
contre le Ras.

--Car, si Dieu le permet, dit-il, nous ferons parler de nous grandement.
Mais avant de nous sparer, je veux que nous nous engagions, par
serments rciproques, toi  revenir, moi  te traiter toujours comme un
frre.

Malgr ma rpugnance  me lier de cette faon, je crus devoir cder.

--Je ne sais, me dit-il, quelles sont les formules de serment usites
dans ton pays, mais que m'importe! tout serment recle le principe
vengeur de son inobservance. Pose ta main sur ma cuisse, et engage-toi,
par la mort de Monseigneur Guoscho et par la mienne,  revenir auprs de
moi ou de mon pre, sauf la volont contraire de Dieu.

Je promis.

--Et si tes projets venaient  changer, ajouta-t-il, dis que le pain se
tourne pour toi en venin et te corrode les entrailles, et que tout ce
que tes lvres pourront boire ne serve qu' enflammer ta soif; dis que
les hommes n'prouvent pour toi que de la haine; dis que les dsirs que
tu formeras s'accomplissent pour d'autres et sous tes yeux; dis que ton
passage sur la terre, comme dans le coeur de ceux que tu aimes, ne
laisse pas plus de trace que n'en laisse le serpent maudit qui rampe sur
un rocher nu!

Je rptai ces paroles aprs lui.

--Quant  moi, mon frre, reprit-il, dicte-moi le serment que tu
voudras.

Comme je refusais:

--Si je trahis le premier notre amiti, dit-il, que mes chairs se
dchirent et flottent en lambeaux le long de mes ossements, avant que
mon me ait quitt la terre; que tous ceux en qui je me confie se
tournent contre moi et m'imputent ma confiance  crime; que mon cheval,
mes armes et jusqu' l'herbe des champs, que tout se dresse contre moi;
que Dieu fasse un exemple hideux de mon corps sur la terre et de mon me
dans l'ternit! Maintenant, mon frre, dit-il en fermant les yeux, clos
mes paupires de ta main, avec la pense que c'est la mort qui me les
scelle, si tu trahis ton serment.

Je lui obis. Et  son tour, il me ferma les yeux de sa main, en disant:

--Que mon frre meure, si je n'accomplis pas ce que je dis!

Il me fit quelques recommandations relativement  Oubi, m'offrit un
sachet contenant de l'or natif, que je refusai, et nous nous quittmes
aprs une accolade.

Aprs une journe de route, j'arrivai  Gondar. Le Lik Atskou parut peu
satisfait lorsque je lui racontai comment je venais de quitter le
Dedjadj Birro. La nature droite, judicieuse et toute magistrale de mon
hte s'accommodait mal des allures imptueuses de ce jeune prince, et il
ne se gnait nullement pour rappeler publiquement sa descendance
quivoque du Dedjadj Guoscho et pour improuver sa conduite.

--On peut bien conduire les hommes  coups de hache, disait-il, et
chafauder ainsi un semblant de puissance, mais un jour tout cela croule
sous le souffle de Dieu. Si j'tais plus jeune, ajouta-t-il, c'est en
France que je t'engagerais  retourner, afin d'y aller avec toi; mais je
suis trop vieux, et puisque tu dois revenir  Gondar, tu pourras au
moins me fermer les yeux. Triste temps que le ntre!

Il m'engagea  resserrer ma confiance  la cour d'Oubi; et, selon son
habitude, il me congdia sur le seuil de sa maison, en me donnant sa
bndiction.




CHAPITRE XI

VISITE AU DEDJADJ OUBI--RETOUR  MOUSSAWA--QUERELLE AVEC LE DEDJADJ
OUBI--RAPPORTS DU GOUVERNEMENT BRITANNIQUE AVEC LA FAMILLE DE
SABAGADIS--DPART POUR ADEN.


Comme les soldats de Wold Tekl rdaient sans cesse autour de Gondar,
je partis de nuit, sans bagage d'aucune sorte et comptant vivre
d'hospitalit. Je n'tais accompagn que d'un seul fusilier et d'une
douzaine de rondeliers; mon cheval, conduit  la main, ouvrait notre
marche: son riche harnais et sa belle apparence nous attiraient des
marques de respect le long de la route. Nous cheminmes  petites
journes, de faon  faire tape dans les localits les mieux pourvues;
mais notre rgime tait fort ingal. Un soir, nous nous prsentmes  un
village dont l'aspect prospre nous promettait bon repas et bon gte: on
nous assigna la maison des trangers, qui se trouve dans la plupart des
villages des hauts pays et qu'on donne ordinairement aux voyageurs de
peu d'importance. Selon l'usage, mes gens y brlrent une poigne de
paille afin d'y faire entrer mon cheval, car on croit vulgairement que
les farfadets, lutins et autres esprits malfaisants hantent l'habitation
dont le foyer n'est pas entretenu. Mais nous attendmes vainement notre
souper, et, vers dix heures, nous nous arrangions pour dormir  jeun,
lorsque nous entendmes un de mes hommes qui, press par la soif, tait
all demander un peu d'eau dans le voisinage et qui se querellait
violemment. J'envoyai deux de ses camarades pour le ramener; le train
augmenta; le reste de mes gens courut au secours; les thmes de guerre
commencrent, et je sortis moi-mme. Les femmes, aux portes, clairaient
avec des torches; une vingtaine de paysans arms tenaient mes gens en
chec; mon unique fusilier, un tison  la main, cherchait  allumer sa
mche rcalcitrante: Dispersez-vous, imprudents! criait-il, en
dirigeant la gueule de son arme sur les femmes, qu'il mit ainsi en
droute. Mes gens profitaient de l'obscurit pour donner contre leurs
adversaires, lorsqu'un abb, accompagn de cinq ou six clercs tenant des
flambeaux, accourut sur un petit tertre, d'o il lana contre tout le
monde des excommunications rptes. Nous pmes sparer les combattants,
et l'abb, qui tait chef du village, nous reconduisit jusqu' notre
demeure. Une instruction sommaire, faite de concert avec lui et quelques
anciens, nous apprit que mon soldat ayant trouv des habitants buvant de
la bire, leur avait demand de l'eau, et qu'ayant essuy des rebuffades
appuyes d'un coup de bton, dont il chercha du reste vainement la
marque, il avait mis flamberge au vent. Si ce n'est une gratignure
faite  un de mes hommes, les boucliers seuls portaient de part et
d'autre la trace des coups. L'abb et son monde partirent en s'excusant
gauchement de la rception qui nous tait faite, et, peu aprs, il
reparut, suivi de gens portant de l'orge, de l'herbe, de l'hydromel, de
la bire, des volailles cuites et d'autres mets, ainsi que des pains 
profusion; rien n'y manquait, jusqu' du bois pour notre loyer, mme un
luminaire. J'invitai les anciens et leur chef  rompre le pain avec
nous, pour mieux sceller notre raccommodement; ils participrent
discrtement  notre mdianoche et se retirrent bientt pour me laisser
dormir. Sous prtexte de se tenir sur leurs gardes, mes gens mangrent
et burent presque toute la nuit. Le lendemain, de grand matin, plusieurs
habitants nous firent la conduite.

De pareils incidents sont habituels dans la vie militaire en thiopie.
Les gens de guerre ont droit  l'hospitalit, surtout dans les villages
relevant de leur suzerain. Chaque village se rgle en consquence; mais
l'insolence trop frquente des soldats et la susceptibilit souvent
querelleuse des habitants provoquent des collisions qui, heureusement,
amnent rarement mort d'homme, ce qui s'explique par l'usage de l'arme
blanche seulement, dont on peut modrer l'emploi: soldats et paysans
s'entre-battent d'une faon mi-courtoise. Aprs s'tre ainsi prouv, on
se spare, on compte de part et d'autre les horions et les gratignures,
on fait la balance, on fixe le taux de la composition en faveur des plus
maltraits, et la bonne amiti s'tablit. Quelquefois une blessure
dangereuse ou mortelle envenime ces combats, qui vont alors se terminer
en cour de justice.

Neuf jours aprs mon dpart de Gondar, j'arrivai  Adwa. Le Dedjadj
Oubi campait provisoirement  quelques kilomtres de la ville; je pris
deux jours de repos et j'allai lui faire ma visite d'usage. Le Prince
djeunait en petit comit; je fus plac  ct d'un abb, un de ses
commensaux et conseillers favoris, avec qui je m'tais li  mon premier
passage en Tegrae. Le Prince ne fit aucune allusion au Dedjadj Guoscho
ni  la bataille de Konzoula, mais il me questionna  plusieurs reprises
sur les forces militaires du Ras et sur celles de Birro, en affectant sa
partialit pour ce dernier. J'eus la maladresse de faire l'loge,
irrfutable d'ailleurs, de la cavalerie du Gojam; les convives eussent
prfr entendre l'loge des troupes de leur matre; mon voisin l'abb
me coudoya mme deux ou trois fois pour me rappeler que c'tait
l'occasion de faire ma cour, mais je m'en tins  la vrit, et
j'indisposai tout le monde contre moi: circonstance qui me donna 
croire que le Dedjadj Oubi n'tait, pas sincre dans son alliance avec
le Dedjadj Birro. L'abb demanda  me loger chez lui; le Prince y
consentit et donna des ordres pour le vivre de mes hommes. On lui dit
que j'avais un fort beau cheval.

--Depuis quand, remarqua-t-il, les Europens se connaissent-ils en
chevaux?

Je fis observer qu'il y avait en Europe d'excellents chevaux et des
cavaliers dignes de les monter.

--Ouais! reprit-il, le Gojam lui a appris  parler.

Il ordonna cependant que mon cheval ft nourri des provisions de son
curie; mais il me parut qu'il me congdiait avec une nuance d'humeur.
Bientt ses palefreniers apportrent  mon logement deux trousses de
fourrage vert de rebut; je les refusai. Le palefrenier en chef, voyant
revenir ses gens, me cria de loin.

--H! l-bas, mon cophte, le roi de ton pays strile n'a pas une poigne
d'herbe comme celle-l. Rengorge-toi  ton aise, et ta haridelle
jenera.

Je ne rpondis pas  cette insolence, provoque surtout par le dpit de
voir un tranger possesseur d'un cheval comme le mien. La cavalerie du
Tegrae et du Samen dpend pour ses remontes des provinces  l'ouest de
Gondar, et le Dedjadj Oubi ne recevait que des chevaux infrieurs et 
des prix trs-levs.

Lorsqu' la chute du jour, mon hte rentra chez lui, je lui racontai
l'incident et le priai de le rapporter fidlement au Prince.

--Ce palefrenier doit-tre ivre, selon son habitude, me dit-il, mais je
vais y mettre ordre.

Il fit venir le palefrenier, le rprimanda, et comme il avait cuv son
vin, il lui ordonna de me demander pardon. Le drle, selon la coutume du
pays, se prosterna le front contre terre, en tenant  deux mains sur son
cou une grosse pierre. Je refusai d'abord, parce que je prfrais porter
ma plainte au Prince, mais sur les instances de l'abb je cdai et je
prononai la formule ordinaire du pardon. Mon cheval fut amplement
ddommag. J'appris dans la suite qu'avant l'intervention de l'abb, le
palefrenier, prvoyant ma plainte, avait immdiatement fait raconter
l'incident au Dedjazmatch d'une faon qui tait loin de m'tre
favorable. Le lendemain, je fis une visite de cong et je rentrai 
Adwa.

 la fin de la semaine, l'abb m'envoya dire que le Dedjazmatch
passerait prs d'Adwa, en se rendant dans le Samen, et que je ferais
bien d'aller au devant de lui aux abords de la ville,  cheval et le
bouclier au bras; que le Prince serait flatt qu'un Europen et pour
lui une pareille attention, qui, je ne l'ignorais pas, tait conforme
aux usages; et le lendemain, la batterie lointaine des timbales
annonant l'approche du Dedjazmatch, j'allai  sa rencontre.

Le Dedjadj Oubi passait pour tre faonnier et trs vaniteux. Coiff
d'un turban de forme allonge et drap jusqu'aux yeux dans sa toge, il
cheminait seul, silencieux et raide sur sa mule. Il tait prcd de ses
timbaliers et d'une soixantaine de porte-glaives, et suivi de trois ou
quatre cents notables portant tous le bouclier au bras; des huissiers 
cheval maintenaient un espace vide autour de lui. En me voyant, il
daigna hocher lgrement la tte en murmurant un bonjour qu'un huissier
rpta  haute voix; il se retourna mme par deux fois et me fit dire de
remettre mon bouclier  mon servant-d'armes. Je le laissai passer et je
me joignis  ses notables. Quelques minutes aprs, un fusilier me
dit:--Tu as l un beau cheval. Que ne le fais-tu parader en tte de la
colonne? Cela ferait plaisir au Dedjazmatch.

Peu soucieux de me donner en spectacle, je rpondis que mon cheval tait
encore fatigu de son voyage de Gondar.

--Et quand tu lui donnerais la fourbure, reprit-il, tu crois que
Monseigneur n'a pas de quoi te ddommager?

Cet homme ne me dit pas qu'il tait envoy par Oubi, et je venais sans
le savoir d'indisposer le Dedjazmatch.

En arrivant  l'tape, le Dedjazmatch me fit inviter  son repas, ainsi
qu'un botaniste europen, venu comme moi d'Adwa pour lui faire escorte.
La runion tait nombreuse, et tout se passa dans le plus profond
silence. L'usage est qu'aprs le repas, les convives qui restent debout
et, parmi les convives assis, ceux qui sont de condition infrieure se
retirent d'abord; les plus considrs pour leur rang ou pour leur ge se
retirent les derniers; et on laisse au tact de chacun le soin de rgler
sa sortie. Les grces taient  peine acheves, qu'un huissier
s'avanant, la verge haute, dit  mon compagnon:

--Lve-toi et va t'en.

Cet affront ne fut pas remarqu par le Prince; et comme le moment et
t mal choisi pour s'en plaindre, je crus devoir sortir avec mon
compatriote, et nous regagnmes Adwa, en nous promettant de revenir sur
ce fait  la premire occasion.

Les gens de la maison d'Oubi affectaient de faire trs peu de cas des
Europens et les traitaient mme souvent avec insolence.  quelques
exceptions prs, le trs petit nombre d'Europens, qui jusqu'alors
avaient pntr dans le pays, s'taient contents de voyager dans les
tats gouverns par Oubi; ignorant la langue et les moeurs, ils avaient
ddaign d'observer les usages de politesse indigne, tout en se
laissant aller trop facilement  des manires d'tre qu'ils n'auraient
pas os avoir dans leur propre pays. En Amarigna et en Tegrigna, on
tutoie ses infrieurs ou ses subordonns s'ils sont plus jeunes, souvent
aussi ses gaux; mais quand on veut tre convenable, on emploie le vous
avec son gal et mme avec son infrieur, s'il est plus g; et l'emploi
de la troisime personne est de rigueur lorsqu'on s'adresse aux
vieillards, aux hommes d'un rang lev ou aux prtres. Les Europens
tutoyaient tout le monde; aussi, taient-ils traits de la mme faon,
quelquefois mme par leurs domestiques. Enfin, nos manires d'tre nous
faisaient regarder comme des gens nafs, trangers  toute civilit,
colres, incapables des grands sentiments du coeur, parlant et agissant
comme l'homme du Danube, industrieux du reste, ingnieux pour les
travaux manuels et verss dans la connaissance des philtres et des
remdes: ce qui nous faisait classer tout d'abord dans les rangs
infrieurs d'une socit ou l'homme bien lev doit tre au fait des
convenances, avoir quelques connaissances en histoire sacre et
nationale, en musique, en posie, en lgislation coutumire, savoir
monter  cheval, rparer un harnais, nager, tirer la carabine, jouer aux
checs, raisonner les qualits d'une arme, d'un cheval ou d'un chien de
chasse, enfin et surtout tre affable et poli avec les femmes, les
prtres, les pauvres et les vieillards.

Les officiers de la maison d'Oubi, profitant de l'ignorance ou de la
faiblesse des Europens, avaient aussi pris l'habitude de les ranonner
de diverses manires, sous le prtexte de les faire bien venir de leur
matre. Ce n'taient plus des cadeaux qu'on attendait de nous, c'taient
de vritables impts. Ils nous disaient  brle-pourpoint que nous
tions des grands seigneurs et nous tapaient familirement sur l'paule
en nous demandant de l'argent. Enhardis par ces exemples, tous les
habitants usaient envers nous de faons analogues, et, depuis la Takkaz
jusqu' la mer Rouge, l'Europen, victime de toutes les exactions, tait
le plus souvent un objet de rise. Quant  moi, je venais du Bgamdir et
du Gojam, dont les habitants ont bien plus d'urbanit que dans le
Tegrae; je m'tais associ  la vie des indignes; je savais ce que je
leur devais et ce que tout tranger tait en droit d'attendre d'eux,
conformment  leurs moeurs. Le compatriote pour lequel je venais de
prendre fait et cause mritait d'ailleurs d'tre accueilli
convenablement; il tait docteur en mdecine et il collectionnait pour
le Jardin-des-Plantes de Paris. Aprs un long sjour, lorsqu'il comptait
retourner en Europe, il fut mang par un crocodile.

Le Dedjadj Oubi leva son camp le lendemain et continua sa route vers le
Samen.

De mon ct, je ne tardai pas  m'acheminer vers Moussawa. J'eus  subir
en route quelques tentatives de la part des pagers, qui voulurent
m'assimiler aux trafiquants et exiger des droits de passage; mais en me
reconnaissant, ils se rappelrent la longue rsistance que, mon frre et
moi, nous avions oppose dans le Koualla de Mae-Ourae aux exactions de
Blata-Guebrae, et ils se dsistrent de leurs prtentions. J'eus ainsi
la satisfaction de recueillir les fruits de notre conduite et de rentrer
dans le droit commun.

Au lieu de suivre la route des caravanes et de passer, comme  mon
entre dans le pays, par Halae, je passai par Digsa, village situ 
quelques kilomtres plus au Nord. Ces deux villages appartiennent  la
puissante tribu qui forme de ce ct la frontire des tats d'Oubi, et
qui se dit issue de deux frres nomms Akli et Ogouzae. La population
de Halae descend d'Ogouzae, et celle de Digsa d'Akli; mais nonobstant
ce lien de parent, une grande inimiti sparait ces deux villages: l'un
et l'autre soutenaient la prtention de faire passer par leur territoire
les caravanes et les voyageurs, et de prlever sur eux les droite
d'usage. Parfois ils se disputaient ce monopole les armes  la main, et
ils puisaient leurs ressources pcuniaires pour se le faire concder
par le Dedjazmatch; depuis quelques annes, Halae l'exploitait, mais
avec une rapacit dont les trafiquants se plaignaient avec raison. Je
prfrai donc passer par Digsa, malgr la fcheuse rputation de son
chef, Za-Guiorguis, qui portait le titre de Baliar-Negach (_roi de la
mer_.)

Ce chef me reut bien; il fit abattre un boeuf pour notre repas et
m'offrit de passer quelques jours avec lui; mais j'tais press de
gagner Moussawa. Les tribus des Sahos qui occupent les bas pays entre le
premier plateau thiopien et la mer Rouge, remplissent de droit les
fonctions de guides entre la frontire chrtienne et Moussawa; ce droit
donne lieu  des tracasseries et  des contestations dont les
trafiquants et surtout les trangers paient les frais. Pour m'tre
agrable, le Bahar-Negach exigea que, par exception aux rgles tablies
par les Sahos, je pusse choisir parmi eux le guide qui me conviendrait,
avec la facult de le payer au taux des indignes; de plus, il me donna
son fils an, nomm Ezzerae, pour m'accompagner durant le voyage.

Parmi les croyances superstitieuses de l'antiquit qui ont cours dans le
Tegrae, on trouve celle de l'auspicine ou divination par le chant et le
vol des oiseaux. Chemin faisant, mon guide Abdallah, me signala 
plusieurs reprises des augures de ce genre qui, selon lui, m'annonaient
que notre voyage serait des plus heureux et qu' la cte je trouverais
un ami intime ou un parent. En deux jours, j'arrivai  Moussawa. Mon
attirail et celui de mes gens excitrent la curiosit des habitants de
l'le: je ne possdais d'autre vtement que le costume thiopien que je
portais, et je sentais combien il devait contraster fcheusement avec le
costume bien plus civilis des autorits turques que j'allais avoir 
visiter. Nanmoins, en arrivant, je me prsentai chez le gouverneur
Adine Aga. Il vint au devant de moi jusqu' la porte de son divan et
m'accueillit avec cette politesse exquise qui caractrise les Osmanlis
de la vieille cole, et qui semble devoir disparatre avec eux. Je ne
fus pas plus tt install dans mon logement, que des esclaves d'Adine
vinrent m'apporter, avec ses compliments, des rafrachissement et deux
costumes turcs complets. J'gayais encore mes gens en faisant
l'inventaire de ma garde-robe, si nouvelle pour eux, lorsque des pas
prcipits me firent lever la tte, et je me trouvai dans les bras de
mon frre Antoine.

J'arrivais des pays des Gallas; mon frre venait de Paris, de Londres et
de Rome, et malgr les incertitudes que comportent deux voyages aussi
longs, nous tions  trois heures prs, exacts au rendez-vous pris en
nous sparant  Gondar vingt mois auparavant; nous nous tions quitts
au commencement de juillet 1838, et nous nous retrouvions  Moussawa en
fvrier 1840. Adine Aga et les notables de Moussawa virent dans cette
exactitude l'oeuvre de quelque gnie protecteur, et ils parlrent
longtemps de notre rencontre comme d'un fait surnaturel: mon guide
Abdallah n'y vit qu'une preuve de plus de l'infaillibilit des augures.

Aprs quelques jours passs  nous raconter mutuellement nos aventures,
nous arrtmes notre plan de voyage. Il fut convenu que nous irions 
Gondar; que mon frre passerait quelques mois, tant dans cette capitale
que dans les provinces voisines de l'Ouest, en dea de l'Abbae, tandis
que je retournerais en Gojam, o ma liaison avec le Dedjadj Guoscho, qui
tenait alors la cour la plus police de l'thiopie, m'offrait une
occasion exceptionnelle pour me perfectionner dans la langue Amarigna et
m'initier aux moeurs, aux affaires, aux us et coutumes du pays. Mon
frre, qui s'tait charg de la partie scientifique du voyage, devait
selon l'opportunit de ses travaux me rejoindre en Gojam, d'o, appuys
de la protection du Dedjadj Guoscho, nous comptions passer en pays
Galla, gagner l'Innarya et revenir sur nos pas ou nous ouvrir une route
nouvelle vers un point plus central de l'Afrique, pour rentrer ensuite
en Europe.

Nous fmes nos adieux au bienveillant Adine Aga,  qui j'avais rendu
ses costumes trop troits pour moi, et nous quittmes Moussawa, pleins
de confiance dans l'avenir.

Nous arrivmes sans encombre  Adwa.

J'envoyai  Mae-Tahalo, en Samn, un messager pour saluer le Dedjadj
Oubi, lui annoncer le retour de mon frre, et le prvenir de notre
intention d'aller lui prsenter nos hommages. Il fit une rponse polie
et nous envoya un soldat pour nous faire hberger en route.

Dsirant arriver sans dlai  Gondar, et viter  mon cheval et  nos
porteurs de bagages les difficults du chemin des montagnes, je les
expdiai sous la conduite d'un homme sr par le chemin plus direct des
caravanes,  travers les bas pays, avec ordre de m'attendre  quelques
heures de Gondar, sur la limite des tats d'Oubi.

En quittant Adwa, j'eus le chagrin de me sparer de Jean, domestique
basque que mon frre venait de m'amener de France. Je l'avais connu en
Algrie, o il achevait son temps de service militaire, et il m'avait
manifest son regret de ne pouvoir me suivre lorsque je quittai
l'Algrie pour la Grce. Lors de son retour en France, mon frre ayant
trouv Jean libr, lui avait propos de me rejoindre, et, en vritable
Basque, Jean n'avait pas hsit  entreprendre un long voyage pour
entrer  mon service. Mais sa sant ne pouvait supporter la rude vie
qu'il avait  mener avec moi. Il ne se remettait que difficilement d'une
fivre prise en passant au Caire; le manque de bon pain et de vin
l'affaiblissait; il tait loin de s'en plaindre, mais il dprissait. Je
lui dis d'aller attendre mon retour dans une proprit de ma famille au
pays basque, o l'air natal le remettrait; et  cet effet je le laissai
 Adwa, pour qu' la premire occasion il pt partir pour Moussawa et
s'embarquer pour Djeddah, d'o notre consul le repatrierait.

Je regrettai d'avoir  me sparer de ce fidle compatriote, quoique ses
services en thiopie m'eussent t plus embarrassants qu'utiles. J'avais
acquis suffisamment l'exprience des voyages en Afrique, pour savoir
qu'il vaut mieux, sous tous les rapports, n'avoir pour serviteurs que
des indignes. Parmi mes suivants, il s'en trouvait quelques-uns dont le
dvouement et la fidlit n'eussent pu tre dpasss par des compagnons
d'enfance, et je m'tais dj aperu que mes gards pour Jean leur
causaient de la jalousie; il leur semblait que j'avais moins confiance
en eux. D'ailleurs, dans les parties de l'Orient o les Europens n'ont
point pntr, la domesticit existe avec des caractres qui diffrent
essentiellement de ceux qu'elle a dans nos socits civilises. Quelles
que soient les garanties qui entourent la condition de domestique en
Europe, elle est plus servile qu'en Orient, o elle est regarde comme
un prolongement de la famille. En thiopie surtout, le contrat entre
matre et dpendant est un contrat implicite de foi et de confiance
mutuelles: les droits et les devoirs rciproques n'y sont point dfinis.
La sujtion de l'homme  l'homme y tant regarde comme d'ordre naturel
et ncessaire, elle s'opre presque toujours sans stipulations, soit de
services  rendre, soit de rmunration, et l'absence mme de contrat
fait natre des obligations qui semblent lier d'autant plus qu'elles
relvent surtout de la conscience libre. Il semblerait que les
stipulations rigoureuses, en numrant les intrts contradictoires, en
les mettant en prsence et, en les armant les uns contre les autres,
invitent trop souvent  la dfiance, aux rivalits et aux luttes. De la
faon si diffrente de la ntre dont les thiopiens envisagent la
sujtion de l'homme  l'homme dans l'ordre tant politique que civil ou
domestique, il rsulte que chez eux la position du domestique europen
est moralement fausse. S'il se conforme aux moeurs du pays, en devenant
comme le compagnon de son matre, il dnature son tat, tel qu'il lui
est fait en Europe; et s'il conserve la manire d'tre du domestique
europen, il donne aux indignes le spectacle d'une servitude qui leur
parat dgradante. C'est ainsi que j'eus lieu de moins regretter le
dpart de Jean. D'ailleurs,  cette poque, j'avais l'espoir de
retourner un jour dans mon pays et d'y retrouver, par consquent, en lui
un serviteur prouv.

Aprs avoir travers le Takkaz, nous nous engagemes dans la rgion
montagneuse du Samen. Les bois, la riche verdure, les sources limpides
et abondantes et la douce fracheur du climat rveillrent en moi les
souvenirs de mon enfance dans les Pyrnes.

Dans la matine, du cinquime jour, aprs notre dpart d'Adwa, nous
arrivmes  Mae-Tahalo. J'envoyai tout d'abord saluer l'abb chez
lequel j'avais log lors de ma dernire visite au Dedjadj Oubi. Mais il
tait absent depuis quelques jours, ce que je regrettai d'autant plus
que je ne connaissais pas d'autre personne  cette cour.

Nous fmes bientt introduits dans une grande hutte oblongue, basse et
obscure, o le Dedjazmatch buvait l'hydromel en petit comit aprs son
djeuner. Il nous fit asseoir en face de lui,  ct d'un compatriote,
M. Combes, charg par le gouvernement franais de nouer avec le Dedjadj
Oubi des relations commerciales, qui n'aboutirent pas. Le Dedjazmatch,
assis  la turque sur un haut alga, tenait son buril  la main, et
chaque fois qu'il le portait  ses lvres, deux pages debout voilaient
leur matre des pans de leurs toges. Quatre ou cinq femmes Wazoros,
dont une seule jeune et belle encore, buvaient l'hydromel en silence,
accroupies  terre au chevet et au pied de l'alga. Deux hommes  cheveux
blancs, un chanson que je reconnus pour le fusilier qui m'avait engag
 manger mon cheval devant le Dedjazmatch, un jeune soldat arm, debout
prs de la porte, et une porteuse d'hydromel tenant son amphore penche
sur ses genoux formaient, avec un de mes hommes qui s'tait gliss  ma
suite toute l'assistance.  terre se trouvait un grand portrait en buste
du roi Louis-Philippe, apport par l'envoy franais.

Le Prince parut contrari qu'il n'y et plus de viande frache  nous
offrir, et il nous fit servir des langues sches au soleil et rserves
pour lui; l'chanson nous prsenta  chacun un buril d'hydromel;
j'acceptai par dfrence, quoique je n'en busse jamais. Le Dedjazmatch
me demanda o tait mon cheval, et je lui dis les motifs qui m'avaient
engag  l'envoyer par la route du bas pays.

--Il craint sans doute de le laisser voir, dit-il.

Puis il me questionna sur le but de mes voyages et il redevint
silencieux; mais il me regardait par instants  la drobe et avec une
expression peu bienveillante. On continua  boire dans ce silence
qu'Oubi imposait durant ses repas.

Beaucoup d'thiopiens et d'thiopiennes ont l'habitude de priser; ils
font rarement usage de tabatires comme les ntres, tout leur en tient
lieu: le tuyau d'un roseau ou l'extrmit d'une corne de boeuf, une
fiole ou le pricarpe ligneux d'un fruit. Ils rpandent du tabac sur la
paume de la main, remettent leur tabatire dans leur ceinture et prisent
ensuite  petits coups, en partageant avec leurs amis. Les Europens
passaient pour avoir toujours du tabac sur eux, soit pour leur propre
usage, soit pour distribuer en petits cadeaux. Une des Wazoros demanda
par signe  l'envoy franais de lui en mettre sur la main; celui-ci fit
signe qu'il n'en avait pas, et la belle demandeuse tenait encore sa main
tendue, lorsque le Prince lui dit:

--Que veux-tu de cet homme?

--Une prise, rpondit-elle; mais il dit qu'il n'a pas de tabac.

--Il ment, dit Oubi; sa race est menteuse. Ils prtendent que nous
dguisons la vrit; ce sont eux qui vivent de tromperies.

Je traduisis  demi-voix  mon compatriote les termes de l'injure qui, 
son sujet, tait faite  notre nation, et comme il ne voulut pas la
ressentir, je fis observer avec mnagement au Dedjazmatch que mon
compatriote ne prisait pas, qu'il n'avait point de tabac sur lui, et
qu'en prsence d'un Prince tel que lui il n'en aurait que faire pour
s'acqurir des protecteurs. Mais, rptition ternelle de la fable du
Loup et de l'Agneau, le Prince, en colre, reprit:

--Si ton voisin n'en a pas, tu en as toi-mme, vous en avez tous,
puisque le tabac  priser vient de votre pays; et quand mme cela ne
serait pas, vous tes des menteurs et des intrigants que nous sommes
trop bons d'admettre chez nous; je devrais vous renvoyer tous  votre
roi et lui faire dire que je ne veux plus de ses sujets.

 ces paroles insenses, je rpliquai comme je le devais.

--Tu comptes aller  Gondar, n'est-ce pas? dit Oubi.

--Monseigneur, remarqua l'chanson, on assure qu' Gondar, il ne sort
jamais sans une grosse suite et des fusiliers devant lui; il s'est fait
petit pour venir chez nous.

--Je le sais, rpondit le Prince; et interpellant mon suivant, debout
derrire moi:

-- qui appartiens-tu, soldat?

-- lui, rpondit en me dsignant le pauvre garon, dont la voix
tremblait.

--Joli matre, par Notre-Dame! reprit Oubi.

--Et s'adressant aux femmes:

--Ces Cophtes, qui se croient des hommes! Il leur faut comme  nos
seigneurs, des gaillards comme a,  cheveux tresss, au lieu de se
contenter de quelques manants chauves pour faire porter leurs
marchandises d'aspect trompeur, avec lesquelles ils viennent abuser de
notre ignorance et capter notre bon vouloir.

J'tais dsormais en pleine querelle. J'ignorais qu'Oubi s'tait gris
ds le matin; mais mon silence n'et rien amend. Je rpliquai donc
selon mes inspirations. La Wazoro, auteur involontaire de cet clat,
faisait  mon frre des signes furtifs, l'engageant par un geste
expressif  me faire taire. Le Prince, furieux se penchant presqu'
tomber de son alga, me dit:

--J'ai envie de te raccourcir cette langue dont tu crois te bien servir!

Et comme je rpondais, il ajouta:

--Par la mort de Haylo, mon pre! je vais te faire couper un pied et une
main!

Un des deux pages fit observer, avec ce manque de piti frquent  son
ge, qu'il serait curieux et neuf de voir comment un Cophte supporterait
ce supplice; et le silence suivit cette remarque venimeuse. Je songeai
avec dsespoir que mes armes taient loin de moi: j'oubliais le pistolet
qui ne me quittait jamais, et, dans mon trouble, portant machinalement
la main  ma ceinture, j'en sentis la crosse. Mais ce mouvement fit
tomber un pan de ma toge, et laissa  dcouvert ma main sur mon arme.

--Ramne ta toge, me dit mon frre; on t'a vu.

Il ne se trouvait dans la hutte qu'un soldat arm, et il n'aurait pu
empcher une action vive et rsolue. Mais la pense que j'entranais mon
frre  une mort certaine m'arrta. Je me rsignai  mon destin. Je
savais qu'ordinairement, lorsque le supplice doit suivre de pareilles
menaces, un assistant, sur un signe ou un clignement d'oeil du matre,
sort discrtement pour prvenir qui de droit de l'excution  faire. Je
m'attendais  tre assailli  ma sortie de la hutte.

Un lourd silence succda  cette scne. Oubi vitait de me regarder;
les assistants semblaient comptir  ma position, la Wazoro surtout:
comme elle me le fit dire plus tard, elle tait native du Gojam, et
savait que ses compatriotes me traitaient comme leur enfant d'adoption,
et que quelques mois auparavant j'avais rendu service  son pre. Enfin,
Oubi dit quelques mots  l'oreille d'un page qui sortit. Les assistants
s'interrogeaient du regard. Sentant que ma position ne pouvait plus
durer, je dis  mon frre de rester, et j'allais me lever pour sortir,
lorsque le Prince disparut derrire les toges qu'tendirent les pages,
et les vieillards nous firent signe de nous en aller. L'envoy franais
demeura.

Les abords presque dserts de la hutte me rassurrent;  la porte de
l'enceinte stationnaient des soldats dont les allures n'annonaient rien
d'inquitant. En arrivant au milieu d'eux, je me sentis soulag, et
chaque pas qui m'loignait du lieu de la scne brutale que je venais
d'essuyer sembla me ramener dans une atmosphre plus lgre.

Nous nous rfugimes dans la hutte d'un Europen absent momentanment du
camp; l, je pus mesurer  loisir toute la distance qui sparait mes
rves de la triste ralit qui pesait sur nous. Entre autres choses, le
Prince m'avait dit: Avise  ne jamais plus fouler la terre de mes
tats. Les Anglais et vous, vous tes parqus sur des terres maudites et
vous convoitez notre climat salubre: l'un ramasse nos plantes, un autre
nos cailloux; je ne sais ce que tu cherches, mais je ne veux pas que ce
soit chez moi que tu le trouves!

Bientt l'envoy franais vint s'installer dans la mme hutte que nous,
mais il ne put rien nous apprendre de ce qui s'tait dit chez le
Dedjazmatch aprs ma sortie, car il ne comprenait pas l'amarigna, et il
n'avait pour interprte qu'une crature du Dedjazmatch.

Comme on se le rappelle sans doute, en quittant Adwa j'avais envoy mon
cheval et les bagages de mon frre par la route directe et relativement
facile des caravanes allant  Gondar; j'avais dit au serviteur  qui je
les avais confis de nous attendre  une tape de cette ville, et nous
n'avions emmen avec nous que quelques hommes, porteurs des instruments
astronomiques dont mon frre n'avait pas voulu se sparer. Ces gens
s'esquivrent, abandonnant leur paie plutt que de suivre dsormais des
gens tombs dans une disgrce comme la ntre. Mes suivants, qui taient
des soldats, furent les seuls  ne pas dserter. Quelques-uns d'entre
eux sont rests longtemps depuis  mon service, et en rappelant notre
position chez Oubi, il n'est arriv  aucun d'eux de faire allusion 
leur fidlit dans ce moment difficile o j'tais  leur merci.

Le lendemain, vers dix heures du matin, notre compatriote fut appel au
djeuner du Dedjazmatch. Quelques instants aprs, un soldat vint nous
porter de la part du Dedjazmatch le message suivant:

Ne passe pas la journe, ne passe pas la nuit. Va-t-en, sinon il en ira
mal pour toi; et si, dornavant, j'apprends que tu es dans mes tats, tu
auras  pleurer la perte de tes membres.

Le messager, voyant que je ne me levais point, me dit:

--Tu ne pars donc pas? Je ne dois retourner auprs de Monseigneur
qu'aprs t'avoir vu t'loigner.

Pendant que mes hommes s'apprtaient et sellaient nos mules, mon frre
n'eut que le temps d'crire quelques mots au crayon pour recommander ses
instruments  l'Europen dont la maison nous avait servi de refuge, et
nous sortmes de Mae-Tahalo, ne prenant avec nous que ce que mes gens
pouvaient commodment porter.

Ezzerae, le fils du Bahar Negach de Digsa, s'tait attach  moi. Nous
avions mme ge. Comme il tait bruit dans le Tegrae qu'une haute
position m'attendait  la cour du Gojam, son pre m'avait dit: Ezzerae
t'aime; qu'il te suive en Gojam; tu le pousseras, tu le formeras aux
faons de cette soldatesque phmre et turbulente qui nous rgit
aujourd'hui. Cela pourra lui servir lorsqu'il sera appel  me
remplacer. Moi je ne peux lui donner de pareils enseignements; je
mourrai comme j'ai vcu, en combattant ceux qui les pratiquent En
consquence Ezzerae m'avait accompagn  Adwa, et comme on accusait le
Bahar Negach auprs du Dedjadj Oubi d'incliner  la rbellion, en bon
fils, il avait voulu profiter de notre visite  Mae-Tahalo pour
s'assurer par lui-mme jusqu' quel point son pre pourrait compter sur
le bon vouloir de leur suzerain. En quittant Mae-Tahalo j'engageai
Ezzerae  rpudier toute solidarit avec moi en restant pour faire sa
cour et tcher de regagner pour son pre la faveur du Dedjazmatch.

--Suis-je donc un autre qu'Ezzerae, dit-il, pour vous abandonner dans
une passe troite? Je ne vous quitte pas. Si la maison de mon pre n'a
d'autre soutien que le caprice d'un matre comme Oubi, elle est bien
mal assise. Allons!

Et prenant son bouclier, il me suivit, assumant ainsi une complicit
qu'il aggravait en quittant le camp du Dadjazmatch, sans lui faire
hommage et sans prendre cong.

Aprs quelques minutes de marche nous nous arrtmes derrire un pli de
terrain qui nous cachait Mae-Tahalo, pour respirer un peu et permettre
 nos gens de se rajuster et de rpartir convenablement entre eux les
quelques objets qu'ils avaient emports prcipitamment et un peu au
hasard. Le sentier que nous suivions courait sur le versant nord de la
chane leve du Samn. Devant nous se dployait un paysage d'une
grandeur incomparable. Nous nous trouvions dans une atmosphre frache,
humide; nous tions entours d'une verdure luxuriante, et les dernires
gouttes de rose tombaient des arbres. Bien loin  nos pieds, le
Tillamt, le Waldoubba, le Wolkate, une partie du Tagad, tous pays
kouallas, se prsentaient  nous avec leur aspect tourment, leurs
plaines dessches et les flancs prcipitueux de leurs troits deugas
blanchissant sous un soleil qui n'avait pour nous que des rayons
temprs.  l'Est les vastes plaines de la province tegraenne du Chir,
et en de l'immense fissure bante au fond de laquelle court le
Takkaz.  l'Ouest le plateau lev du Wogara, o mes hommes
m'attendaient sans doute avec mon cheval et les bagages de mon frre, 
une petite journe seulement de Gondar; au-del mon imagination
entrevoyait le Dambya, le Gojam, le Dedjadj Guoscho, dont j'tais si
assur de recevoir bon accueil. Nous tnmes conseil, mon frre et moi,
sur la direction  prendre: je voulais aller  Gondar; dans sa
sollicitude pour moi, il s'y opposa, et nous rebroussmes chemin vers
Adwa. Je dsignai un homme de confiance pour aller dire  mes gens en
Wogara de s'en retourner avec mon cheval et les bagages; et ce fidle
messager, qui pouvait s'enrichir en me trahissant, rajusta ses armes,
nous dit adieu, s'engagea dans la descente prcipitueuse et sans route,
et disparut bientt dans la direction de Wogara.  ce moment je me
sentis comme frapp d'exil, et je pris tristement le sentier qui devait
nous conduire au Takkaz.

Aprs avoir essuy pendant la soire une de ces averses torrentielles
qui prcdent, dans les pays levs du Samen, la saison des pluies, nous
arrivmes  la nuit  un village o dj, en venant, on nous avait
refus le vivre, malgr les ordres du soldat que le Dedjadj Oubi avait
envoy pour nous faire hberger durant le voyage. Comme si nous
jouissions encore de la faveur du Prince, nous nous prsentmes, et
l'hospitalit nous fut offerte avec un empressement d sans doute en
grande partie  l'aspect de notre quipage ruisselant de pluie. Nous
repartmes  la pointe du jour, et, trouvant a et l  souper, nous
arrivmes  Adwa, aprs avoir t rejoints par mon fidle messager avec
les bagages et mon cheval, que je craignais de ne plus revoir, car si ma
disgrce se ft bruite, le premier venu aurait pu s'en emparer
impunment.

Nous avions appris en route que la guerre commenait entre le Ras, d'une
part, et le Dedjadj Guoscho et son fils Birro, de l'autre. Ce dernier
avait abandonn son gouvernement du Dambya et tait rentr en Gojam,
d'o, aid par son pre, il avait chass les vassaux du Ras, lequel,
s'tant assur la neutralit d'Oubi, marchait contre le Gojam. Ces
nouvelles me confirmrent dans ma rsolution de tout tenter pour
accomplir ma promesse de retourner auprs du Dedjadj Birro et de son
pre. De son ct, mon frre dsirant continuer son voyage
d'exploration, nous arrtmes de gagner Gondar en tournant les tats
d'Oubi, soit par le pays de Harar et le Chawa, o j'tais assur d'tre
bien reu par suite de mes relations avec Sahala Sillass, gouverneur
hrditaire du pays, soit encore par le Sennaar.

Mon frre, sous la conduite d'Ezzerae, partit immdiatement pour
Moussawa avec ses bagages. Quant  moi, quelque raison que j'eusse de
sortir au plus tt des tats d'Oubi, je dus rester  Adwa pour ne point
me sparer de mon cheval, que ses soles chauffes par sa longue marche
dans le bas pays rendaient incapable de se remettre en route. Les
chevaux ne sont pas ferrs, ce qui leur est trs-avantageux sous
quelques rapports, mais les expose, dans les Kouallas surtout,  la sole
battue qu'un repos absolu peut seul gurir. Des amis m'ayant dit qu'on
parlait de m'enlever mon cheval, nous nous gardmes de nuit et de jour
de faon  dcourager les malveillants.

 Adwa, je retrouvai Jean, qui n'tait pas encore parti, et je pus jouir
de la socit des missionnaires catholiques rcemment arrivs.

On se rappelle que lorsque, au Caire, je proposai au P. Sapeto de nous
accompagner en thiopie, je lui appris en mme temps qu'il existait dans
ce pays une loi qui excluait tout prtre catholique, et que cette loi
avait fait plusieurs martyrs parmi les missionnaires de la Propagande.
Lorsque, arriv  Moussawa, je m'tais dtach pour aller chez le
Dedjadj Oubi lui demander l'autorisation de pntrer dans le pays, le
P. Sapeto, que l'ide du danger stimulait, avait gnreusement insist
pour m'accompagner. En entrant  Adwa, je l'avais prsent aux
missionnaires protestants comme un prtre catholique, et, aprs une
pareille dmarche, son caractre sacerdotal ne pouvait rester un mystre
pour personne. Aussi, quelques jours plus tard, lorsque, immdiatement
aprs l'expulsion des Europens, le Dedjadj Oubi m'autorisait  aller
chercher mon frre et  laisser sjourner le P. Sapeto dans ses tats,
comme il contrevenait ainsi le premier  la loi qui et frapp ce Pre
lazariste, il ne parla de lui que comme d'un de mes compagnons, sans
faire aucune allusion  sa qualit de prtre. Le P. Sapeto, venu pour
affronter le martyre, reprenait ainsi l'oeuvre des missions catholiques,
interrompue dans la haute thiopie depuis plus de deux sicles. En trois
mois environ, il avait su se faire agrer par les indignes et il avait
clbr une premire messe. En consquence, lorsque mon frre tait
retourn en Europe, il lui avait donn pour la Propagande des lettres
annonant ces heureux rsultats et demandant qu'on lui adjoignt
d'autres missionnaires. Mon frre s'tait rendu  Rome, o l'avait
prcd la nouvelle des succs du P. Sapeto, auquel la Propagande avait
adjoint deux autres missionnaires lazaristes, sous la conduite de M. de
Jacobis, sacr depuis comme vque d'Abyssinie. Le Dedjadj Oubi les
avait accueillis favorablement, et, quoique arrts dans notre voyage,
nous avions dj la consolation de ne l'avoir pas tent en vain, puisque
nous tions l'humble cause de l'introduction en thiopie de prtres
catholiques destins  relever la rputation des Europens dans le pays.

Nous tions convenus avec Ezzerae qu'aprs avoir conduit mon frre
jusqu' la frontire des tats d'Oubi, il m'attendrait  Digsa chez son
pre, o je le rejoindrais. Mais, au lieu de m'y attendre, il revint 
Adwa, en me disant que son pre et lui taient trop inquiets sur mon
compte pour me laisser seul plus longtemps dans une ville occupe par
les gens d'Oubi.

Aprs un repos d'environ trois semaines  Adwa, mon cheval s'tant
remis, je me disposais  partir, lorsque j'appris que le Dedjadj Oubi
arrivait.

Afin d'viter l'apparence d'une fuite, que ma conscience n'autorisait en
rien, j'attendis qu'il vnt camper prs de la ville. Les principaux
habitants se portrent  sa rencontre pour lui souhaiter la bienvenue et
lui faire leur cour; je ne fus pas inquit, et le surlendemain, au
lever de la lune, je partis avec Ezzerae pour Digsa, o nous arrivmes
sans encombre le deuxime jour.

Quand nous entrmes chez le Bahar Ngach, Ezzerae lui dit en me
dsignant:

--Je vous le ramne; c'est  vous dsormais de veiller sur un fils de
plus que mon attachement vous a acquis.

Je trouvai chez le Bahar Ngach une lettre de mon frre qui m'apprenait
qu'Adine Aga tenait au pied du plateau de Digsa un piquet de soldats
arnautes prts  m'escorter jusqu' Moussawa. Mais la protection du
Banar Ngach me suffisait.

Quoique g de plus de soixante ans, ce chef tait actif, audacieux et
fougueux comme un jeune homme. Arriv,  force d'adresse et d'nergie, 
dominer Digsa, il dirigeait presque  son gr les alliances et les
hostilits de la sous-tribu d'Akala  laquelle il appartenait. Les
Akala-Gouzae, rputs pour la rudesse de leurs moeurs et leur courage 
la guerre, vivent clairsems sur la frontire chrtienne, entre la
province du Hamacn et celle de l'Agam. Ils entretiennent constamment
quelque motif de rivalit avec leurs voisins et profitent des
interrgnes dans le gouvernement du Tegrae pour vider leurs querelles
par les armes. Ils n'ont gard de la religion chrtienne que quelques
pratiques, suffisantes cependant  les diffrencier des Musulmans de la
cte, auxquels, pour des raisons d'intrt public ou priv, ils
consentent quelquefois  donner leurs filles en mariage, quoique ceux-ci
refusent d'en agir de mme  leur gard. Spars par deux journes de
route seulement, Moussawa et Digsa offrent le contraste de saisons
compltement opposes: quand l'hiver rgne  Moussawa, on est en plein
t  Digsa et  Halae. Digsa, moins considrable que Halae, est sis
au milieu d'un pays pierreux et tourment qui se termine bientt en
chute abrupte pour arriver au pays koualla, chaud et nervant, qui borde
la mer Rouge. Du ct du S.-O., vers le Tegrae, les pentes sont moins
brusques et s'arrtent bientt au koualla dsert de Tsam-a, domaine non
contest des lphants, des lions et d'autres animaux dangereux. Des
bandes isoles de Sahos rdent nuit et jour sur la frontire chrtienne
pour y voler des femmes et des enfants qu'ils vendent ensuite 
Moussawa, ou bien encore pour enlever quelques ttes de btail, ou
surprendre et tuer quelque habitant dont ils croient avoir  se
plaindre. Cet tat de demi-scurit tient les Akala-Gouzae en alerte
continuelle; ils ne cultivent la terre que dans la mesure approximative
de leurs besoins, et, malgr leur peu d'efforts, ils ont souvent
d'abondantes rcoltes; mais des annes de scheresse ou le passage des
sauterelles les rduisent quelquefois  migrer en grand nombre. Ils
lvent des chvres, des moutons et des boeufs, qu'ils confient
annuellement aux pasteurs Sahos pour faire profiter leurs troupeaux de
l'alternation frquente des saisons; et, malgr ce besoin qu'ils ont des
services des tribus Sahos, ils font souvent contre elles des expditions
dans lesquelles leur courage tenace se manifeste avec cette supriorit
que les populations des pays deugas ont souvent sur celles des pays
kouallas. Toutes ces circonstances faisaient du Bahar Negach un des
hommes les plus importants de cette frontire, quoique son titre de roi
de la mer n'ait plus qu'une signification drisoire depuis que
l'thiopie n'exerce plus d'action au dehors. Jadis, lorsque des glises
chrtiennes s'levaient jusqu'aux bords thiopiens de la mer Rouge, et
que les flottes de l'thiopie transportaient ses armes dans l'Arabie o
sa domination tait tablie, la fonction de Bahar Negach tait une des
principales de l'Empire: il tait charg du transport et de l'entretien
des troupes qui allaient annuellement relever les garnisons que les
empereurs tenaient dans l'Ymen; 40,000 hommes, dit-on, taient affects
 ce service. Le Bahar Negach tait, en outre, tenu d'hberger pendant
quatorze jours l'arme de retour, afin de la remettre des fatigues de la
mer.

Mais si l'on se dtourne de ces lointains embrums de l'histoire pour
considrer l'tat prsent du pays, on est pniblement impressionn par
le spectacle de ce qui est.

La pense s'attriste  contempler cette frontire, passage de tant de
puissance, de tant de grandeur, et o tout est rude, inculte,
inhospitalier et vide; o les pierres qui jonchent le sol, uses par les
sicles, ne laissent plus mme deviner si elles ont servi de matriaux
aux travaux des hommes, et roulent informes comme des galets sous le
cours du temps.

Des milliers de plerins, des caravanes, des armes, des populations
entires qui ont pass l, il ne reste aucun vestige, et n'taient
quelques bandes de cynocphales que l'on rencontre quelquefois, les
erres de l'antilope et du condoma, l'empreinte du pied de l'lphant ou
du lion et la trace sinueuse du serpent, sont les seuls indices de vie
qu'on y dcouvre aujourd'hui. Lorsqu'on arrive  Moussawa par mer, le
coeur se resserre  la vue du sol calcin qu'on aborde et  l'aspect
austre des flancs du premier plateau thiopien, qui bleuit dans le
lointain. En descendant de l'thiopie vers la mer, si l'on s'arrte un
instant sur un de ces contreforts qui tayent le pays chrtien, on
n'aperoit  ses pieds que des artes peles; plus loin, des terres
vides, plates, dsoles, puis, la mer Rouge; et si c'est le matin, un
immense disque sanglant, dsarm de ses rayons, qui semble merger des
eaux et monte  vue d'oeil: c'est le soleil qui se lve, que l'on ne
pourra bientt plus regarder, et qui, durant toute la journe, va mordre
ces gorges dsoles o souvent des hommes et des animaux meurent
d'puisement et de soif. Il semble du reste que ce pays soit
admirablement appropri pour servir comme de vestibule  l'entre en
thiopie. Il convient au voyageur de s'y recueillir, de s'y dpouiller
d'habitudes, de prjugs, d'allures de corps et d'esprit qui
l'empcheraient de participer  la vie de ce peuple thiopien, espce de
palimpseste vivant, o il trouvera entasses et confondues, ici en
caractres inaltrs, l frustes ou indchiffrables, les traces de
moeurs, de lois, d'habitudes, de coutumes, de formes de la matire ou de
l'esprit qui ont prvalu les unes dans les temps homriques, les autres
 Athnes,  Rome,  Memphis, dans l'Inde, en Jude, ou durant le moyen
ge en Europe, et enfin dans les premiers temps islamiques. Et
lorsqu'aprs des recherches pnibles le voyageur, vieilli, s'en retourne
par ce chemin, s'il a su s'identifier avec le peuple qu'il quitte, ce
n'est point sans tonnement qu'il se considre et qu'il retrouve les
premires impressions de l'tre qu'il tait au dbut de son voyage.
Heureux s'il a acquis un peu de sagesse!

Dans la soire, le Bahar Negach, aprs m'avoir regard quelque temps en
dessous, avec ses yeux gris ronds et brillants, me dit de sa voix
rauque:

--Mikal, depuis que tu es dans ma maison je te suis des yeux et
t'coute, parce que, avant de dclarer ma pense  un homme, j'aime 
m'assurer de ce qu'il est. J'ai tch de concilier avec ta personne ce
que mon fils et d'autres m'ont rapport de toi; tu me conviens, je te
donne la bienvenue. Mon hydromel est ardent comme l'clair, mais tu n'en
bois pas. Si tu voulais des repas dlicats, je te dirais: retourne ou
va-t-en plus loin. Contrairement  ceux de ta race, tu te nourris de
lait; nos vaches agiles en donnent peu, mais il est savoureux. Cette
nourriture, qu'on nous reproche comme trop primitive, fait la force et
le courage de nos jeunes hommes; tu en boiras avec eux. Mauvaise race
que ces gens du Samn! Si le Tegrae avait quelques hommes comme moi,
nous aurions fait dire depuis longtemps: O donc tait la demeure
d'Oubi? Tu es un dsaccord avec lui? il n'y a pas de mal  cela. Quand
il viendrait te chercher ici, mes fourrs sont assez pais pour te
cacher, toi et toute ma famille; l'oiseau de proie mme ne vous
dcouvrirait pas. Mes jarrets sont encore ceux de la panthre, et, de
nuit comme de jour, je saurais protger votre retraite. Quant  ton
cheval, personne n'y touchera ici. Et ne descends pas  Moussawa, o les
chaleurs de l't te fatigueraient. Reste dans l'hiver avec moi.

Je remerciai mon nouveau patron, et j'envoyai des hommes srs  Gondar,
pour avertir le Lik Atskou et me ramener Domingo et quelques effets
laisss dans ma maison. Je prvins mon frre de mon heureuse arrive 
Digsa et de la scurit dont j'y jouissais; et, comme les chaleurs
taient excessives  Moussawa, je l'engageai  venir attendre auprs de
moi, dans un climat tempr, l'arrive de Domingo. Mais mon frre
prfra rester  Moussawa, afin de pouvoir explorer les vestiges de la
ville d'Adoulis et d'autres points intressants du bas pays environnant.

On me parla du petit hameau de Maharessate situ  quatre kilomtres
environ  l'Est de Digsa, dans la zone o rgnait l'hiver, et dont les
environs dserts abondaient en animaux sauvages. Le dsir de chasser et
de m'affranchir de la gne qu'entranait pour moi la vie commune avec le
Bahar Negach, m'engagea  m'installer  Maharessate. Il n'tait pas
probable que le Dedjadj Oubi m'y ft inquiter; mais en ma qualit de
protg du Bahar Negach, je pouvais craindre ses ennemis personnels; et
il n'en manquait pas. Aussi, quand j'y fus tabli, m'envoya-t-il un
messager pour me dire: Mikal, ne t'endors pas!

Domingo avait quitt Gondar avec une grande caravane, et, comme elle
n'avanait qu' petites journes, il laissa mes gens et quelques effets
sous la protection d'un trafiquant, prit les devants et m'arriva 
Maharessate. Aprs lui avoir laiss le temps de se reposer et de jouir
du plaisir de converser en basque avec Jean, je l'envoyai rejoindre mon
frre  Moussawa.

Peu de jours aprs, je reus l'avis que mon frre tait malade. Je
laissai mes gens  Maharessate et je me rendis auprs de lui. Un clat
de capsule l'avait bless  l'oeil, et les suites de cet accident
avaient pris une gravit telle, que, sitt mon arrive  Moussawa, il
s'embarqua avec Domingo pour Aden, le lieu le plus proche o l'on peut
trouver un mdecin. Il fut convenu que j'irais le rejoindre.

Lorsque je retournai  Maharessate, une femme d'un village voisin vint
pour m'intresser au sort de sa fille enleve, disait-elle, par des
maraudeurs Sahos. Ses supplications faisaient peine  entendre.

Je mis en campagne mes amis Sahos: ils dcouvrirent bientt que la jeune
fille venait d'tre vendue  un trafiquant de Moussawa; et comme aucun
de ces trafiquants n'et voulu revendre un esclave  un chrtien, parce
que c'et t exposer l'esclave  abjurer l'islamisme, je me rendis
encore une fois  Moussawa, et je me confiai au Gouverneur. Le bon Aga
me promit de m'aider; mais afin de ne pas blesser les sentiments
religieux de ses administrs, il vita d'agir ostensiblement et me donna
des moyens dtourns d'atteindre mon but. Le trafiquant comptait envoyer
la jeune fille au march de la Mecque, avec une barcade d'autres
esclaves sur le point de partir. Adine Aga, prtextant quelque fraude
contre la douane, fit suspendre leur dpart; le trafiquant, comprenant 
demi, consentit  me cder sa proie moyennant son prix d'achat, et je
repartis aussitt.

Au lieu de suivre le chemin des caravanes, nous parcourmes le bas pays
en zigzag, chassant tout le jour et nous arrtant la nuit chez les
ptres Sahos qui pourvoyaient  notre subsistance. Ces quartiers
abondent en antilopes de toute grandeur, en condomas, en panthres, en
normes sangliers  masque, en lions et en lphants.

Une fois, aprs une qute prolonge et infructueuse, la nuit nous
surprit dans un quartier dsert, et nous dmes bivaquer sur des rochers,
en endurant la faim. Le lendemain vers midi, la soif, le jene, et la
fatigue nous faisaient traner la marche, lorsqu'un de mes hommes
signala une caravane de trafiquants. Je proposai  Soliman, mon guide
Saho, de prlever notre djeuner sur eux, comme en pareille occurence,
cela se pratique quelquefois dans le haut pays. Le vieux Soliman, dont
la voracit tait proverbiale, me dit allgrement:

--Par Allah! djeunons, djeunons, mon fils. Des honntes gens ne
doivent pas se laisser mourir de faim, si prs de ceux qui ont des
vivres. Seulement, je ne me montrerai pas; je suis trop connu, et on
dirait que c'est moi qui ai conseill le coup. De derrire ce rocher, je
verrai ce qui se passera, et qu'Allah intimide ces revendeurs de chair
humaine!

Bientt, nous leur faisions nos ouvertures  la faon imprvue et
brutale usite en pareil cas, et sans trop de rsistance, ils nous
laissaient ce que nous voulions, tant en beurre qu'en farine. En
refermant leurs outres, ils nous dirent qu'aprs tout nos procds
taient fort honntes; ils nous souhaitrent toutes sortes de
prosprits, et nous nous sparmes en trs-bons termes. L'un d'eux
revint mme sur ses pas, nous rappela que nous n'avions aucun ustensile
pour faire fondre notre beurre, et nous donna un pot de terre.

Nous tions dans le lit sinueux d'un torrent dessch; un grand feu fut
allum, et chacun se mit  ptrir sa pitance. Les quatre ou cinq hommes
qui mangeaient avec moi choisirent pour table une grande pierre plate et
proprette, sur laquelle ils morcelrent notre pain brlant et versrent
du beurre dessus. En nous attablant, je vis un petit filet d'eau courant
entre les galets; presque aussitt, un grondement sourd d'abord, puis
formidable, fit bondir mes compagnons qui s'enfuirent en ramassant nos
armes. Je fis comme eux, et une tte de torrent d'environ deux mtres
d'lvation parut en mugissant avec une telle force que cte  cte il
fallait crier pour s'entendre. Des flots mutins passrent en dressant
leurs panaches d'cume, comme les chefs fougueux de cette invasion
irrsistible; de la berge, nous vmes trois corps humains culbutant au
milieu des eaux qui les emportaient. Un coude du torrent nous permit de
sauver ces victimes, dont une tait la jeune esclave rachete. Nous nous
comptmes des yeux, et nous emes la joie de n'avoir plus personne 
rclamer  cette catastrophe si nouvelle pour moi.

Quant  notre djeuner, il s'tait perdu dans les flancs du monstre;
notre faim tait bien lgitime, il est vrai, mais notre mode de
ravitaillement ne l'tait gure, et une fois de plus, nous pouvions
rpter que ce qui vient de la flte s'en retourne au tambour.

J'avais bien entendu parler de ces formations soudaines de torrents,
mais je n'y croyais qu'-demi. Le sentier que nous suivions courait dans
le lit d'un cours d'eau dessch, bord par deux contre-forts du premier
plateau thiopien.  l'endroit o nous nous trouvions rgnait l't; 
quelques kilomtres plus haut on tait dans l'hiver. Aprs une averse
torrentielle tombe sur le plateau du deuga, il arrive parfois que les
eaux, suivant de toutes parts les pentes de terrain, se rencontrent dans
quelque carrefour, d'o elles se prcipitent dans le bas pays avec une
soudainet telle que les serpents et mme le lion, la panthre ou le
singe sont surpris et entrans jusqu' la mer. Lors de mon arrive dans
le pays, on parlait encore d'une caravane qui, surprise ainsi durant la
nuit, perdit plus de deux cents hommes et un nombre considrable de
chameaux et de charges d'ivoire.

Cependant, les eaux baissrent; deux heures aprs, nous pmes reprendre
notre marche et nous gagnmes enfin Maharessate.

Les parents de la jeune fille vole, qui avaient tout promis pour sa
ranon et pour les dpenses que j'aurais  faire pour la dcouvrir,
vinrent me la demander en allguant leur misre: je refusai; et quelques
jours aprs, ils revinrent accompagns d'amis de Bahar Ngache, m'offrir
une faible partie de ce que j'avais dbours pour eux. Indign de leur
procd, mais ddaignant d'invoquer le bnfice de leurs propres lois,
je leur rendis leur fille.

Peu de jours aprs, une grande caravane vint camper prs de Maharessate;
elle arrivait du Gojam, et elle tait forte, disait-on, de six cents
hommes arms de boucliers, ce qui avec les esclaves, les porteurs et les
sommiers supposait au moins treize cents ou quatorze cents personnes.
Une quarantaine de plerins pour Jrusalem s'taient joints  elle. Les
principaux trafiquants se runirent et vinrent me faire visite; ils me
surprirent dans une prairie o je courais une quintaine avec mes hommes.
Nous nous assmes en cercle sur l'herbe, et un des trafiquants, que je
connaissais, me prsenta crmonieusement un moine lpreux, couvert de
haillons, pour lequel tous tmoignaient de grandes dfrences: il ne
marchait qu'avec peine; sa figure tait peu prouve, mais il avait
perdu plusieurs doigts des mains et des pieds.

Aprs quelques moments de conversation gnrale, il demanda qu'on ft
silence et il m'annona que je pouvais retourner dans les tats du
Dedjadj Oubi, lequel venait de s'engager vis--vis de lui par serment,
 oublier notre scne  Mae-Tahalo et  me traiter dsormais en ami. Le
moine parut tout dcontenanc, lorsqu'aprs l'avoir bien remerci de sa
bienveillante intervention je lui dis que l'loignement de mon frre
m'empchait, pour le moment, de retourner sur mes pas.

-- ta volont, reprit-il, il suffit que la paix soit faite, et que tu
puisses aller quand tu voudras vers les pays dont les sources
t'appellent.

Bientt il demanda  m'entretenir en particulier; et les assistants
tant alls s'asseoir  l'cart, ses manires devinrent plus familires.
Oubi lui avait avou, me dit-il, que lors de ma visite  Mae-Tahalo,
il buvait depuis le matin d'un hydromel trs-capiteux, et que la
vivacit de mes rponses avait achev de le surexciter; que, du reste,
ma franchise ne lui dplaisait pas, et que si je voulais prendre du
service chez lui, il saurait satisfaire mon ambition plus amplement que
le Dedjadj Guoscho. Le moine me conseilla d'accepter de servir
temporairement Oubi, les vnements politiques ne tarderaient pas  me
permettre, ajouta-t-il, de rejoindre honorablement le Dedjadj Guoscho.
Il m'apprit que plusieurs religieux des solitudes s'taient mus de ma
msaventure et seraient toujours prts  s'employer en ma faveur.

--Ils sont au courant de ce que tu fais, mon fils, me dit-il, et ils te
veulent du bien; ils s'imaginent que ta prsence en Gojam contribuera 
rappeler le Dedjadj Guoscho aux ides de renoncement qui ont conduit sa
mre  Jrusalem.

Il finit par me confier mystrieusement qu'il tait lui mme natif du
Gojam, et que j'tais li avec quelques-uns des siens. Je lui demandai 
quelle famille il appartenait.

--Laisse-l! rpondit-il; je suis mort pour elle, quoique je veille sur
elle et que je prie; je m'efforce de me dtacher de tout, et Dieu
confirme ce dtachement en reprenant mon corps pice  pice, comme tu
vois.

Et il me montrait ses membres mutils par son affreuse maladie.

--Mais toi, tu es jeune; ton midi est devant toi, et quand tu rentreras
dans mon Gojam, aime-le bien, car c'est la fleur de notre thiopie.

Comme les trafiquants attendaient la fin de notre entretien, il les
congdia, et je pus jouir de sa conversation pendant une partie de la
soire.

Je lui dis de disposer de moi en quoi que ce ft. Il m'apprit que le
Nab d'Arkiko rigeait en droit l'habitude de prlever sur chaque
plerin de passage pour Jrusalem une petite somme en argent, et que de
plus, si l'un d'eux avait une monture ou une bte de somme, il la lui
prenait aussi, sous prtexte qu'il n'en aurait que faire dans un voyage
sur mer. Et comme je passais pour tre en crdit auprs du Nab, il me
pria d'intercder pour lui et ses compagnons.  cet effet, j'envoyai un
messager au Nab, et quelques jours aprs on me rapporta que ce chef
avait eu l'obligeance d'exempter les plerins de toute avanie.

La nuit tait dj avance, lorsque j'accompagnai ce digne religieux
jusqu' l'endroit o campaient les trafiquants. Il me donna sa
bndiction avec une motion visible, et il partit le lendemain pour
Moussawa avec la caravane.

Ce moine vivait depuis plusieurs annes dans une solitude de la province
de Waldoubba, o il s'tait acquis une grande rputation de saintet,
lorsqu'il crut, dans une extase, recevoir du ciel l'ordre d'aller
attendre sa dernire heure  Jrusalem; et il s'tait rendu  Aksoum
pour y prendre au passage quelque caravane descendant  la mer. Le
Dedjadj Oubi, instruit de sa prsence en Tegrae, l'avait amen  lui
faire visite et lui avait offert une somme d'argent pour le dfrayer de
son voyage en Terre-Sainte.

--Que Dieu vous en tienne compte, seigneur, lui avait rpondu le
religieux, mais avant d'accepter cet argent, il me faudrait le passer au
van de la justice, pour ne point devenir le complice des rapines et des
violences qui l'ont amass en vos mains; et Dieu seul peut ainsi vanner
les trsors des grands de la terre.

De pareils refus faits en termes analogues, ne sont pas rares en
thiopie, et les princes ne s'en offensent nullement, tant ils sentent
que leur puissance est peu lgitime.  la fin de l'entretien, le
Dedjazmatch, selon la coutume, lui ayant demand sa bndiction, le
digne religieux lui avait reprsent que pour la rendre efficace, il
devait accomplir quelque acte de clmence ou de pardon; et c'est ainsi
que le moine avait obtenu du Dedjadj Oubi qu'il largt deux seigneurs
de l'Agam, retenus dans les fers depuis sa victoire sur le Dedjadj
Kassa, et qu'il cesst de me tenir rigueur.

J'eus de ce bienveillant intercesseur l'explication de ma disgrce chez
le Dedjadj Oubi, et je compris que l'trange conduite de ce prince 
mon gard avait pu tre motive en partie par mon imprudence, et surtout
par mon inexprience du pays. Toute socit a des rgles explicites ou
implicites qui rgissent les rapports de ses membres entre eux, ainsi
que des principes d'action, mobiles, permanents ou passagers, qui
donnent l'intelligence des mouvements et des volutions de sa vie.
L'tranger qui les ignore est expos  concevoir de cette socit, comme
 donner de lui-mme, les opinions les plus errones. Ds le
commencement de ce sicle, le gouvernement anglais, dans le but de
sauvegarder en Orient ses intrts qu'il croyait menacs par la prsence
du gnral Bonaparte en gypte et par les projets de ce grand homme sur
l'Orient, avait song  s'assurer d'une position dans le Tegrae; et
depuis l'vacuation de l'gypte par l'arme franaise, il avait envoy
ostensiblement auprs du Dedjadj Sabagadis, qui gouvernait alors le
Tegrae, une mission conduite par un agent intelligent, M. Salt, qui
avait visit le pays, peu de temps auparavant, en compagnie de lord
Valentia. M. Salt russit dans sa mission et retourna en Angleterre;
mais les relations qu'il avait noues avec le Dedjadj Sabagadis
restrent sans effet,  cause de la mort de ce Polmarque tu peu aprs,
 la suite d'une bataille perdue contre le Ras Mari, Polmarque du
Bgamdir. Le Dedjadj Kassa, fils et successeur de Sabagadis, ne put
conserver de l'hritage paternel qu'une petite portion du Tegrae. Le
reste fut donn en investiture par le Ras du Bgamdir au Dedjadj Oubi.

Entre autres prsents, le gouvernement anglais avait envoy au Dedjadj
Sabagadis trois mille fusils, qui n'arrivrent  Moussawa qu'aprs la
mort du destinataire; et, lors de mon entre dans le pays, malgr les
rclamations du gouvernement anglais et les efforts d'un de ses agents
subalternes, nomm Coffin, l'introduction de ces armes tait arrte
tantt pour un motif, tantt pour un autre, mais surtout par
l'opposition du gouverneur de Moussawa. Coffin, ancien matelot attach 
la mission de M. Salt, vivait depuis prs de trente ans en Tegrae comme
serviteur du Dedjadj Sabagadis d'abord, et puis du Dedjadj Kassa. Adopt
par les indignes dont il avait pris les moeurs et mme la religion, il
n'tait gure plus considr comme agent de l'Angleterre; mais les
rapports entre la famille de Sabagadis et le Gouvernement anglais,
quoique tombs en apparence, avaient laiss dans le pays l'ide confuse
que l'Angleterre mditait de s'emparer du Tegrae.

Sabagadis mort, ds que la prpondrance croissante du Dedjadj Oubi fut
reconnue, des missionnaires allemands s'taient prsents  lui comme
nationaux anglais, et bientt ils obtinrent de s'tablir  Adwa. Mais,
au bout de quelque temps, le clerg vit en eux des ennemis de sa foi,
dangereux par l'argent qu'ils rpandaient, et les notables, jaloux des
dpenses hors de proportion avec le pays que faisaient ces trangers et
de l'importance de plus en plus grande qu'ils donnaient  leur
tablissement matriel, les souponnrent de n'tre venus dans le pays
que pour servir les desseins de l'Angleterre; aussi l'opinion publique
parut-elle satisfaite de leur expulsion.

Les choses en taient  ce point lorsque nous arrivmes  Moussawa. Le
Dedjadj Oubi renvoyait de ses tats les missionnaires et les trois ou
quatre autres Europens qui s'y trouvaient. Laissant mon frre 
Moussawa, je m'tais rendu  Adwa avec le pre Sapeto, et, en me
prsentant devant le Dedjadj Oubi, malgr ces circonstances si
contraires et malgr tous les avis, j'avais t assez heureux pour
trouver grce et obtenir que le pre Sapeto pt s'tablir  Adwa et mon
frre entrer dans le pays.

Jusque-l mon ignorance mme des intrts qui s'agitaient autour de moi
m'avait procur une russite inexplicable aux yeux de ceux qui taient
le mieux informs, et avait fait supposer aux missionnaires protestants
que le pre Sapeto, mon frre et moi, nous devions tre des agents du
gouvernement franais, et que nous n'tions point trangers  leur
expulsion.

Aprs cette premire chance si heureuse, je redescendis vers la cte
pour y prendre mon frre, et au retour,  deux journes de route d'Adwa,
nous fmes arrts, comme on l'a vu, par le Blata Gubrae. Mais cet
incident qui remit en question notre voyage, puisque le Blata n'allait 
rien moins qu' nous dpouiller entirement, servit au contraire  en
assurer l'excution. En effet, la faon inespre dont je pus m'chapper
de nuit des mains de ce chef, pour aller me mettre sous la protection du
Dedjadj Oubi, acheva de me gagner la faveur du Dedjazmatch.

D'aprs les moeurs fodales du pays, je devenais ainsi le client du
Dedjadj Oubi, presque son homme, et je lui donnais le droit de
rclamer, comme sien, tout ce qui tait  moi. Les paysans de
Mae-Ourae, qui retenaient encore mon frre le comprirent, et, sitt ma
fuite, ils l'encouragrent  se rendre avec un de nos trois fusils de
rempart chez le Dedjadj Kassa, Polmarque du pays, suzerain du Blata
Gubrae leur seigneur. Ils sentaient que ce dernier perdait dsormais
son importance et que c'tait entre le Dedjadj Oubi et le Dedjadj Kassa
que notre sort allait se rgler; que celui-ci ne manquerait pas
d'ordonner qu'on relcht mon frre et nos bagages; et ils taient bien
aises d'assurer au moins  leur Polmarque un prsent prcieux pour le
pays.

Dans cet ordre d'ides, mon frre et moi nous ne comprmes pas alors que
le Dedjadj Oubi, nous regardant comme ses clients, pouvait considrer
comme une espce de soustraction faite  son appartenance le don offert
 son voisin et rival le Dedjadj Kassa. Heureusement nous fmes assez
bien inspirs pour offrir au Dedjadj Oubi les deux fusils de rempart
qui nous restaient, ce qui attnua la premire impression fcheuse qu'
notre insu nous lui avions faite; et, lorsque aprs un court sjour 
Adwa, nous nous prsentmes avec nos bagages  son camp, en lui
annonant que nous partions sur-le-champ pour Gondar, l'assurance nave
de cette dmarche l'avait pris  l'improviste, et il avait consenti 
notre voyage. Malgr les prsents considrables qu'ils lui avaient faits
et la faveur dont ils avaient joui d'abord, les missionnaires
protestants n'avaient pu obtenir de se rendre dans le haut pays.

Aprs environ trois semaines de sjour, mon frre avait quitt Gondar
pour retourner en Europe, et il s'tait charg de deux lettres: l'une
pour le roi des Franais, l'autre pour la reine d'Angleterre, que les
notables de Gondar avaient crites  ces deux souverains pour les prier
d'arrter, par leur intervention, l'invasion d'une arme gyptienne qui
se rassemblait au Sennaar dans le but avou de pntrer en Dambya et de
mettre Gondar  sac. Cet acte de complaisance, qui a contribu 
sauvegarder, pour un temps du moins, l'intgrit de ce pays chrtien,
dplut nanmoins au Dedjadj Oubi, qui aurait voulu tre le seul prince
thiopien  entrer en relations avec une puissance europenne.

Lorsque, aprs mon sjour auprs des Dedjazmatchs Guoscho et Birro,
sjour qui m'avait donn une certaine notorit dans le pays, je
m'arrtai en Tegrae, en allant  Moussawa au devant de mon frre, je ne
me montrai pas assez bon courtisan  la cour du Dedjadj Oubi, et ce
qui, dans d'autres circonstances m'et t propice, le tourna encore
contre moi. Ma connaissance des moeurs du pays tait suffisante pour
apprcier la lgret avec laquelle les gens de la maison de ce prince
traitaient tout Europen, et ma rserve mme lui fut prsente dans un
sens hostile, lorsque ses gens eurent dcouvert que leur matre tait
moins bien port pour moi. De plus, la rception que j'avais trouve
auprs du Dedjadj Guoscho et du Ras Ali lui faisait dsirer,  ce que me
dit le religieux et comme cela me fut confirm depuis, que je
m'attachasse  son service. Il n'est pas surprenant que des dispositions
de cette nature dussent s'envenimer au moindre prtexte,  la moindre
maladresse de ma part.

Pendant mon sjour auprs du Dedjadj Guoscho, le Dedjadj Kassa avait t
vaincu et pris par le Dedjadj Oubi. Le vainqueur n'avait voulu voir
dans Coffin qu'un agent de l'Angleterre, et l'avait fait mettre aux fers
jusqu' ce qu'il lui et livr ce qui restait  Moussawa des fusils
envoys  la famille de Sabagadis. Depuis cette dfaite de Kassa, le
Dedjadj Oubi devait s'intresser d'autant plus aux rapports de son pays
avec des puissances trangres, que son pouvoir s'tendait dsormais
depuis Gondar jusqu' la mer Rouge.

Lorsque peu aprs nous nous prsentmes devant lui  Mae-Tahalo,
c'tait encore pour aller  Gondar. Mon frre revenait d'Europe, et le
Dedjazmatch supposait qu'il rapportait la rponse aux messages dont il
s'tait charg. Si nous avions t au courant des dispositions du
Dedjazmatch contre nous, nous aurions pu peut-tre prvenir sa mauvaise
humeur, en allant au-devant de sa pense, et en lui disant que mon frre
avait remis les lettres des notables gondariens aux chefs des
gouvernements de France et d'Angleterre, lesquels avaient immdiatement
arrt l'agression imminente du vice-roi d'gypte, mais qu'il n'tait
porteur d'aucun message en rponse. Nous n'en fmes mme pas mention.
Pour toutes ces causes, il est probable que le Dedjazmatch aurait
empch notre second voyage  Gondar; seulement il l'aurait fait avec
des formes moins indignes de son rang, si, par dernire msaventure,
nous ne fussions arrivs  Mae-Tahalo un matin qu'il avait pris d'un
hydromel trop capiteux. Car, quelque peu de sympathie que j'aie pu
sentir pour le Dedjadj Oubi, je dois reconnatre qu'il usait presque
toujours de formes courtoises.

En me mettant au courant des raisons de ma disgrce, le bon religieux,
qui dsirait me voir retourner en Gojam, m'avait conseill fortement
d'accepter la rconciliation qui m'tait offerte, en ajoutant que les
vnements politiques ne manqueraient pas de m'ouvrir une issue vers
Gondar. Mais je dus renoncer, jusqu'au jour o je saurais ce qu'tait
devenu mon frre,  profiter des nouvelles dispositions du Dedjadj
Oubi.

Tout ce que je pus apprendre dans la suite sur le compte de ce
solitaire, qui s'tait si vivement intress  moi, fut qu'on le nommait
en religion Abba (pre) Wald Mariam, et qu'il mourut, comme il le
dsirait, en arrivant  Jrusalem.

La semaine suivante, un des plerins revint de la cte me demander, de
la part d'Abba Wald Mariam et de ses compagnons, d'entrer dans une
affaire qui les proccupait vivement. Parmi les nombreux esclaves que la
caravane conduisait  Moussawa, ils avaient dcouvert une jeune
chrtienne vole en Gojam et vendue  un trafiquant musulman qui, pour
la soustraire aux recherches, l'avait fait voyager de nuit jusqu'en
Tegrae.  Moussawa, les plerins, pensant que le meilleur fruit de leur
plerinage  Jrusalem serait de sauver une me en voie de perdition,
s'taient cotiss avec les trafiquants chrtiens pour racheter
l'esclave, et ils offraient tout ce qu'ils possdaient. Mais le
musulman, encourag par ses coreligionnaires, demeurait inflexible. Je
descendis  Moussawa, o, grce  l'intervention secrte du gouverneur,
je contraignis le musulman  lcher sa proie, et Kassa, le plus riche
trafiquant chrtien de Kouarata, sur la frontire du Gojam, fut charg
de reconduire la jeune fille  sa famille. Elle tait fort jolie: il
s'en prit et il en fit sa femme.

De retour  Maharessate, je reus mes messagers venant de Gondar avec
mes effets. L'excellent Lik Atskou dplorait vivement ma disgrce chez
Oubi: Rsigne-toi, Dieu est le plus fort, me faisait-il dire, et il ne
se sert peut-tre de cet Oubi que pour te dtourner de ce malheureux
pays, o les caprices de nos soudards se sont substitus  la loi et aux
convenances, et o tu aurais fini peut-tre par succomber. Tout arrive
par la permission de Dieu; si nous ne devons plus nous revoir sur terre,
je t'attendrai l-haut.

Bientt une lettre de mon frre, date d'Aden, m'apprit qu'il tait
encore souffrant et qu'il m'attendait avec impatience. Rien ne me
retenait plus dsormais; je quittai Maharessate pour Moussawa, o l'on
se trouvait au plus fort de l't. Les chaleurs tant accablantes, je
dus aviser immdiatement  y soustraire mon cheval, sujet d'envie de la
part des principaux officiers d'Oubi et cause d'inquitude continuelle
pour mes gens, depuis que j'tais spar des Dedjazmatchs Guoscho et
Birro; car en quittant les tats de ces Polmarques, nous tions entrs
dans la catgorie de soldats sans matre, sans protecteur rgulier par
consquent, et nous ne dpendions plus que de notre adresse  nous faire
bien venir ou  nous faire respecter. Mais il restait  ce cheval bien
d'autres aventures  courir. Je le confiai  Jean, auquel l'air et le
rgime natals devenaient de plus en plus ncessaires, et, comme mon
frre m'en exprimait le dsir, je le chargeai d'offrir le cheval en son
nom  Mgr le prince de Joinville, comme tmoignage de sa reconnaissance
pour l'attention que ce prince avait bien voulu prter  ses projets de
voyages scientifiques. Ce cheval arriva heureusement, avec son
conducteur,  Djeddah, o le consul de France l'embarqua pour Kouayr.
Il fit naufrage sur la cte d'gypte, se sauva  la nage avec son
Basque, et, aprs plusieurs incidents peu ordinaires, il arriva 
Toulon, o, d'aprs la volont de son illustre destinataire, il fut
remis  Mgr le duc d'Aumale, qui partait pour l'Algrie.

Il me fallut attendre un btiment  destination d'Aden et je passai
quelque temps  jouir de l'intimit d'Adine Aga et d'un Arabe
originaire de Bassora, qui venait de remplir auprs du Ras Ali et du
Dedjadj Oubi une mission dont l'avait charg le pacha de la Mecque. Cet
Arabe, d'une rudition exceptionnelle pour son pays, avait tudi les
mathmatiques, l'astronomie et se servait mme de l'astrolabe; il
parlait avec enthousiasme de quelques matres clbres qui avaient
profess diverses sciences dans les caves de Salamanque, lors de
l'apoge de la domination des Maures en Espagne; il dplorait
l'ignorance des Arabes actuels, et lorsque je lui disais  quelle
hauteur les nations europennes portaient aujourd'hui la science, il se
laissait aller  souhaiter de les visiter un jour. Il savait par coeur
tout le Coran et ses trois commentaires les plus orthodoxes; il tait
bon pote, connaissait l'histoire et les traditions de son pays et les
racontait avec une verve et une lgance qui charmaient ses
compatriotes. Un service important que je lui rendis dtermina entre
nous une confiance bien rare de musulman  chrtien. Il avait environ
trente-cinq ans, se nommait Mahommed-el-Bassorawi, et on lui donnait le
titre de Sad.

Quant  Adine Aga, il faisait encore bonne contenance, malgr une
maladie de poitrine qui l'emportait lentement. Il fumait son narghileh
tout le long du jour, et lorsqu'on lui faisait observer qu'il aggravait
ainsi son mal, il retroussait, en souriant, sa longue moustache et
indiquant du doigt le ciel: Allah est le plus fort, disait-il. Il
aimait beaucoup le sad Mohammed et connaissait suffisamment la langue
arabe pour goter ses conversations; aussi l'attirait-il chez lui
assidment, et souvent il nous entretenait lui-mme d'une faon fort
intressante. Ayant quitt fort jeune l'Albanie, sa patrie, pour
s'attacher  Mhmet-Ali, lorsque ce grand homme n'tait encore que chef
d'une bande d'Arnautes, il l'avait fidlement suivi  travers toutes les
pripties de son orageuse carrire; aussi, connaissait-il parfaitement
les vnements de cette poque tourmente. Mhmet-Ali, devenu vice-roi
d'gypte, l'avait enrichit d'un seul coup et mis  mme de recruter 
son tour une bande de plus de deux mille Arnautes. Mais l'Aga, s'tant
ruin en prodigalits, passa avec le grade de lieutenant-colonel dans
l'arme rgulire, et le vice-roi, d'une bont inpuisable pour ses
anciens serviteurs, l'avait fait depuis quelques annes gouverneur de
Moussawa, poste modeste en apparence, dont les bnfices taient tels
cependant que mme en restant assez honnte homme, Adine en tirait
environ 80,000 francs par an.

Des nombreux musulmans avec lesquels je me suis li, Adine a t, avec
le sad Mohammed, celui qui s'est le plus dpouill de ces prjugs
invtrs que ses coreligionnaires dissimulent quelquefois avec adresse,
mais ne cessent d'entretenir contre tout chrtien. Une circonstance
particulire m'avait valu son intimit:

 mon passage  Adwa, lorsque j'allai  la rencontre de mon frre, un
botaniste allemand arrivant de Moussawa me conseilla de ne goter  quoi
que ce ft chez Adine Aga, qui venait d'essayer, croyait-il, de
l'empoisonner, afin de n'avoir point  lui rembourser un mandat de 200
talari. Il ne devait la vie, ajoutait-il, qu' des contre-poisons actifs
pris sur le champ; et aprs trois semaines de souffrances, il venait
d'adresser au consul gnral d'Autriche au Caire une plainte en forme.

Je n'attachai que peu d'importance  cet avis. Comme on se le rappelle,
quelques heures aprs mon arrive  Moussawa, mon frre y dbarqua. En
nous rendant dans la soire au divan du gouverneur, il m'apprit qu'on
disait au Caire qu'Adine avait tent d'empoisonner un Europen; que le
vice-roi faisait instruire l'affaire, et qu'il avait promis au consul
d'Autriche de faire dcapiter l'Aga, si seulement deux tmoins dignes de
foi dposaient contre lui. Je communiquais  mon frre l'avis concordant
donn par le botaniste, lorsque nous entrmes dans le divan. L'Aga, nous
accueillant avec son affabilit ordinaire, nous fit prsenter  chacun
un sorbet, et en attendant, selon l'usage, qu'on lui remt le sien, nous
changemes, mon frre et moi, un coup d'oeil interrogateur, car nous
avions oubli de concerter notre conduite, et Adine avait bien plus de
deux cents talari  gagner  notre mort. D'un seul trait, nous vidmes
nos coupes, quoique d'aprs l'tiquette, nous eussions pu n'en goter
que du bout des lvres; le regard d'Adine nous avait sembl trop
honnte pour abriter une trahison.

En effet, peu aprs, le hasard nous donna l'explication probable de
l'alarme du naturaliste. Les habitants de la terre ferme apportent
chaque matin  Moussawa des denres de consommation journalire, entre
autres, beaucoup de lait de chamelle ou de chvre, qui,  l'poque de
certaines herbes, leur emprunte des principes tels, que la plupart des
indignes cessent pour un temps de le prendre pour nourriture et ne
l'emploient plus que comme purgatif. Le botaniste allemand ignorait ce
dtail d'hygine locale; il avait reu l'hospitalit chez le gouverneur
et s'tait fait servir un matin du caf au lait, dont les consquences
l'avaient pouvant au point de lui faire croire  un empoisonnement.
Adine fut tellement troubl par l'accusation, que, sans penser mme 
ces circonstances, il se contenta de faire agir ses amis au Caire.
Heureusement pour lui, l'accusation tomba faute de preuves.

Depuis notre msaventure chez le Dedjadj Oubi, Adine Aga tmoignait de
sa sollicitude pour nous, et nos rapports taient devenus de plus en
plus intimes. Il nous dit un jour dans un moment d'panchement:--Je vous
parle l de choses dont je ne parle  personne; mais par le prophte, je
vous tiens en grande affection, et les confidences que je vous fais nous
serviront de gages pour le jour o nous nous retrouverons dans un monde
meilleur. Je me figure que le paradis est au sommet d'une montagne de
lumire; bien des sentiers en sillonnent les abords; Allah sans doute
permettra que tous aboutissent  la cme. Nos ulmas ne disent point
ainsi, non plus que les docteurs de votre loi, mais j'aime  garder
cette croyance. Je ne suis qu'un soldat de fortune; un bon matre
(qu'Allah et le prophte le glorifient!) m'a fait ce que je suis.
Presque enfant, j'ai quitt mon pays et ma religion; car j'tais n
chrtien, et voici que lorsque ma moustache grisonne, c'est de la main
de deux frres chrtiens que je reois le plus grand bienfait qu'on
puisse recevoir des hommes.

Puis, il nous raconta l'histoire suivante:

Il y avait dans une ville d'Asie un riche marchand, exact observateur
des lois du Livre, Allah et le prophte le protgeaient en tout. Sa
prosprit tait sans pareille; chaque caravane lui ramenait des
serviteurs rapportant des marchandises de toutes les parties de la
terre, o ils allaient commercer pour son compte; ses troupeaux ne se
comptaient que par mille; son harem tait gay par de nombreux enfants,
grandissant sous les yeux de mres toujours belles et fcondes. Le Pacha
de sa province se tenait pour honor par ses visites et se levait pour
le recevoir. La ville respectait ses moindres volonts; les pauvres
l'appelaient le gnreux, les ulmas de toutes les mosques l'appelaient
le magnifique; Kadis et Muftis coutaient ses conseils; et dans toutes
les villes, les potes chantaient sa louange. Il ne se promenait que
dans ses vastes jardins. Il avait des fleurs en toute saison, des
sources abondantes, beaucoup d'ombre, et il tait toujours en sant. On
le nommait Hadji Marzawane. Assis un jour dans son divan, il songeait,
lorsqu'un serpent parut en criant:

--Protection, protection, au nom d'Allah!

--Au nom d'Allah et du prophte, je te donne ma protection, dit
Marzawane. Mais d'o viens-tu? qui es-tu?

--Je suis poursuivi par les soldats de Sa Hautesse; ils vont arriver.
Cache-moi.

Marzawane lui dit de se blottir derrire les coussins de son divan.

--Non, dit le serpent, on m'a vu entrer ici, et fuss-je enroul dans
les cheveux de ta favorite, mes ennemis m'y dcouvriraient. coute; les
voil qui approchent. Si tu ne veux offenser Allah et son prophte, tu
n'as qu'un moyen: Ouvre ta bouche, que je me cache dans ta poitrine.

Marzawane recula d'horreur; mais la voix des soldats montait de plus en
plus.

--Soit, dit-il, puisque tu es venu au nom du Misricordieux!

Le serpent disparaissait dans la gorge de son hte, lorsque ses
poursuivants entrrent en criant:

--O est le tratre? Malheur  ceux qui couvrent l'ennemi du Sultan!

Marzawane leur dit que l'ennemi du Padichah tait le sien; que sa maison
tait vaste, qu'on pouvait s'y introduire inaperu, et qu'ils n'avaient
qu' la visiter en tous sens.

Les soldats fouillrent partout; ils exigrent mme de pntrer dans le
harem interdit, et c'est  peine s'ils respectrent les voiles des
femmes. Attrs d'avoir humili ainsi sans profit cet homme puissant,
ils se jetrent  ses pieds, baisrent le pan de son caftan en lui
demandant grce, et ils se retirrent pntrs de sa gnrosit.

Marzawane dit alors au serpent:

--Sois sans crainte dsormais. Sors; tu gnes les battements de mon
coeur.

Mais du fond de cette poitrine de juste, le serpent rpondit:

--Il me faut une bouche de ton coeur ou de ton poumon; choisis. Je ne
sortirai qu' ce prix.

Et comme Marzawane lui reprochait son ingratitude:

--Homme naf! dit le maudit, puis-je contrevenir  ma nature? serpent je
suis, en serpent je dois agir. C'est encore beaucoup que je te donne le
choix.

--Amen! dit Marzawane; tu auras le meilleur de ma chair. Accorde-moi
seulement comme grce dernire de me laisser disposer les choses de
faon  donner  ma mort l'apparence d'un accident, afin qu'on ne dise
point qu'aprs avoir accord sa protection au nom d'Allah et du
prophte, Marzawane mourut sous la dent de son protg. Les hommes
s'autoriseraient peut-tre d'une telle fin pour refuser  l'avenir
l'hospitalit.

Et Marzawane ordonna  un esclave d'tendre au pied d'un arbre son tapis
de prires, d'approcher l'eau pour les ablutions prparatoires; puis il
alla regarder son dernier n, et, frissonnant  la pense de le quitter
pour toujours, il se rendit au jardin, renvoya ses serviteurs, fit ses
ablutions, prit cong de son corps par une prire, et s'tant assis 
l'ombre, son chapelet  la main, il dit  l'ingrat:

--Fais ce qui doit tre.

Aussitt, un jeune homme resplendissant de beaut lui apparut et lui
dit:

--Confirme ta foi. Prononce par trois fois le nom d'Allah, dtache une
feuille de cet arbre, pose la sur ta bouche, et tu seras sauv.

--Qui es-tu donc? dit Marzawane.

--Le Prophte m'envoie pour dissiper ta peine; je suis l'ange de
l'hospitalit.

Et le cleste messager disparut.

Marzawane ne douta pas; et  peine la feuille consacre touchait-elle
ses lvres, que sa poitrine se soulevant rejeta le serpent noirci et
calcin par la justice divine. Le gnie du mal succombait devant la foi
d'un vritable croyant.

Comprenez bien cette histoire, nous dit Adine. Votre conduite envers
moi me l'a souvent rappele. J'ai abrit sous mon toit un Europen; en
rcompense, il voulut mordre  mon honneur, et cette pense oppressait
ma poitrine, lorsque toi, Mikal, tu es venu du Tegrae o l'insens
calomniateur a d te mettre en garde contre moi; et toi, dit-il en
s'adressant  mon frre, tu es venu du Caire, o j'tais accus de la
mme infamie. Vous tes arrivs ici le mme jour des deux extrmits du
monde, et Allah vous avait  peine runis, que vous tiez dans ce divan
pour partager votre bonheur avec moi. En recevant le sorbet, vos yeux
ont trahi la simultanit de vos penses; mon coeur se brisait; mais
vous avez vid jusqu' la dernire goutte ma coupe un instant
souponne. J'avais lu dans vos yeux comme je l'eusse fait dans mon
Coran, et soudain mon chagrin tait sorti de moi. Allah n'envoie plus
ses anges sur la terre, il les remplace par des hommes de bien.

Adine Aga exigeait que le Sad Mohammed et moi, nous prissions notre
repas du soir avec lui. Ses occupations le retenaient jusqu' la prire
de l'_Asr_ (quatre heures environ);  cette heure les affaires
cessaient, et  moins d'tre appel, personne ne se prsentait plus 
son divan. Il venait alors me faire visite, ou bien il exerait les
soldats de la garnison  la cible et terminait la sance en tirant avec
moi. Il mettait beaucoup d'amour propre  me gagner, en prsence de ses
hommes, des tasses de caf, qui nous servaient ordinairement d'enjeux.
De l nous allions nous mettre  table avec le Sad Mohammed, et nous
passions ensemble tout le reste de la soire. Quelquefois il invitait le
Kadi  se joindre  nous.

J'eus tout le loisir alors d'assister  ces longs rcits, o l'art de
bien dire dploie toutes ses ressources, o souvent les traits de la
nature humaine sont reproduits avec des nuances d'une justesse
merveilleuse, o l'imaginaire et le rel se mlent si trangement
parfois, et dans lesquels les Arabes se complaisent par dessus tout et
reposent doucement leur esprit. C'est un trait caractristique de ce
peuple, que malgr la longue dure de son existence il ait conserv une
habitude d'esprit synthtique, et qu'ayant  un haut degr le sens de la
vie pratique, il ait aussi celui de l'idal trs dvelopp.

Dans les villes du littoral ou dans l'intrieur de leur presqu'le, ils
peuvent paratre absorbs exclusivement par les proccupations
matrielles de la vie agricole ou pastorale, de la politique, de
l'intrigue, du ngoce et de l'industrie; mais en les tudiant de prs,
en les suivant dans leur intimit, on voit que tous,  quelque degr de
l'chelle sociale qu'ils soient placs, n'y consacrent qu'une partie de
leur tre, comme un impt qu'aggrave aujourd'hui pour eux l'invasion de
l'activit europenne, et qu'ils rservent l'autre pour le culte de
l'idal, ce qui les empche peut-tre de tomber dans une dchance
complte. Mme dans les villes du littoral de la mer Rouge et du golfe
Persique, o selon les vrais Arabes, ceux de l'intrieur, leurs
compatriotes, ont dgnr, tant par suite du mlange des races que par
les genres d'occupations auxquelles ils se livrent, aux heures o les
travaux cessent, on voit dans les bazars, sur les places publiques, dans
les cafs, au bord de la mer ou dans les divans particuliers, des
runions d'hommes occups  couter des rcits historiques, des contes
lgendaires ou fantastiques, des popes, des anecdotes, des posies de
toutes sortes, quelquefois rotiques, mais bien plus frquemment celles
du genre hroque, surtout dans les cercles composs d'hommes des basses
classes. Les conteurs ne s'astreignent pas  une version identique: ils
dveloppent leur sujet de mille manires, le quittent, le reprennent au
gr de leur inspiration ou des motions de leur auditoire. La plupart
des Arabes sont exercs  faire ces rcits, mais comme chez nous au
moyen-ge, il y a des conteurs de profession qui voyagent de villes en
villages et de tribus en tribus. Malgr les apparences contraires,
l'galit est fort grande parmi les Arabes, et ces runions contribuent
 la confirmer. Un conteur en rputation attirera les hommes de tous les
rangs; un ouvrier interrompra son labeur silencieux par un apophthegme
ou quelque sentence nouvelle annonant que son esprit suivait les
mandres d'une pense lointaine; un homme riche, en marchandant avec un
talagiste, se laissera entraner par celui-ci dans les rgions
suprieures, et quelquefois sans plus songer  son march, il continuera
son chemin, aprs avoir fraternis quelques moments avec un de ses
semblables dans le monde consolant o les conventions et les gnes de la
vie relle n'existent plus.

Je me rappellerai toujours nos longues veilles sur la terrasse d'Adine
Aga, durant ces nuits sereines,  demi claires par les toiles dont
les vives scintillations sont inconnues dans nos climats.  l'immobilit
atmosphrique et aux ardeurs du jour succdait la fracheur d'une brise
de mer discrte et caressante; la ville dormait; on n'entendait que le
bruissement rgulier du flot sur la grve; les Arnautes de garde vtus
de leur pittoresque costume taient couchs par terre a et l, et nous
nous laissions bercer par la parole lente et harmonieuse du Sad
Mohammed, qui nous faisait voyager par la pense de Bnars  Damas, de
Sanh  Samarkande. L'Aga parlait quelquefois de sa fin prochaine avec
le calme et la dignit d'un soldat. Il me semble le voir encore, avec
son tarbouch inclin sur l'oreille, ses grands yeux bleus, son nez
aquilin, lorsque d'une voix discrte il me donnait des conseils:

--Ne te fie jamais compltement  un musulman, me disait-il; tu es
chrtien et comme tel il te cachera toujours quelque chose de son coeur.

Quelquefois il posait la main sur mon paule, et me regardant de ce
regard mlancolique de l'homme qui se sent mourir:

--Il est dur, disait-il, de sentir la vie s'affaissant sous soi petit 
petit. Qu'Allah te donne ce que j'avais espr pour moi-mme, la mort
d'un soldat!

Chaque soir,  la mme heure, la voix sonore du muezzin nous
interrompait; du haut du minaret voisin, il sommait les musulmans, dans
sa formule majestueuse, d'accomplir la dernire prire. L'Aga et le Sad
faisaient leurs ablutions, s'agenouillaient, et, leur prire finie, on
apportait des narghilehs frais; on reprenait la conversation, et, bien
aprs minuit, le Sad et moi, prcds de falots, nous regagnions nos
demeures par des rues dsertes.

Un btiment marchand franais tait depuis quelque temps  Moussawa. Le
capitaine, charg des intrts commerciaux d'une maison de Bordeaux, se
disait en outre investi d'une mission politique, de concert avec
l'envoy franais que j'avais trouv chez Oubi. Je le mis en rapport
avec les principaux trafiquants thiopiens, mais j'eus le regret de ne
pouvoir dtourner par mes avis l'issue fcheuse de la premire
expdition commerciale franaise qui fut tente dans ce pays. Cdant aux
instances de mes compatriotes, je me dgageai d'une convention que je
venais de faire avec un patron de barque arabe, et je m'apprtai 
partir avec eux pour Aden.

L'Aga me dit que je ne le reverrais plus peut-tre; je cherchai, mais
sans confiance,  combattre ses tristes pressentiments et je lui fis mes
adieux; puis, je quittai mes suivants thiopiens qui m'avaient donn
tant de preuves de dvouement, et je m'embarquai, le coeur serr,
quoique heureux de me retrouver sous mon pavillon national.

Je fus frapp dans cette circonstance des caractres diffrents
qu'impriment la religion chrtienne et la religion musulmane. Adine Aga
n'avait que peu de sympathie pour les principaux habitants de l'le, et
pour son lieutenant commandant de la garnison; le Sad et moi, nous
formions sa socit de prdilection; il m'entretenait de toutes ses
affaires, et, chose plus extraordinaire, il me parlait mme de son
harem. Le Sad attendait mon dpart pour fixer le sien; Adine allait
donc rester seul  lutter contre les dcouragements de sa maladie. Il
nous parla de l'isolement o nous le laissions, mais il nous en parla
comme d'un inconvnient plutt que comme d'un regret, et il reut mes
adieux avec une duret stoque; il tait connu cependant pour tre d'une
sensibilit rare chez les hommes de son ge et de sa profession. Depuis
le Gojam jusqu' la mer Rouge, je me suis spar de plus d'un chrtien
que j'aimais, et si j'ai senti qu'en les quittant, je leur laissais une
partie de mon tre, j'ai cru parfois que j'emportais une partie du leur.
C'est que la religion chrtienne en prconisant l'amour pour ses
semblables, porte  vivre hors de soi-mme et convie aux panchements et
aux enthousiasmes du coeur; tandis que la religion musulmane, plus
personnelle et plus dure, concentre l'homme en lui-mme, lui commande la
commisration sans doute, mais l'isole dans ses oeuvres comme dans ses
esprances.




CHAPITRE XII

L'INFLUENCE ANGLAISE.


Notre brick mit  la voile avec des vents chars, mais la mousson du
S.-O. s'leva bientt avec violence et nous ne pmes arriver que le
lendemain  Ede, petit hameau situ sur une grve aride de la mer Rouge,
au S.-E. de Moussawa, et appartenant  une peuplade Afar. Le capitaine
et l'agent du gouvernement franais en achetrent le territoire au nom
des armateurs de notre navire.

Le surlendemain nous reprmes la mer; et aprs une traverse de
plusieurs jours que la violence de la mousson rendit pnible, nous
prmes refuge dans la rade de Moka.

Moka, situ un peu au nord du 13e degr de latitude, doit son
importance  sa rade forme au N. par un petit cap sablonneux et au S.
par un ban de sable consolid par quelques roches. Quand on en approche
par mer, la ville, loigne du rivage d'environ un kilomtre et protge
par le mur d'enceinte, se dessine comme toutes les villes des ctes de
la mer Rouge par ses minarets flanqus de maisons  terrasses blanchies
 la chaux. C'est assez loin de Moka que les cafiers croissent, sur les
pentes qui relient le koualla (_tahama_ en arabe) au deuga (en arabe
_nedjd_). Depuis l'vacuation des troupes du vice-roi d'gypte en 1840,
l'Ymen tait gouvern d'une faon dsastreuse par une famille de
Schrifs venus de l'intrieur de l'Arabie et dont le chef se nommait
Hussein. L'indiscipline de ses soldats rendait le commerce presque
impossible, et quelques semaines auparavant, Hussein ayant fait  Moka
une rception insultante  l'tat-major d'un btiment de guerre de la
Compagnie des Indes, les Europens n'osaient plus y dbarquer. En
consquence, bien que notre quipage manqut de vivres frais, le
capitaine jugea prudent de ne point communiquer avec la terre, et notre
brick resta en rade,  trois milles environ du dbarcadre.

La perspective d'avoir  passer plusieurs jours dans cet isolement me
dcida, malgr les avis contraires,  me rendre  terre, et pour ne pas
exposer nos canotiers  une msaventure, je me fis transborder sur une
pirogue indigne qui passait avec dfiance  distance de notre navire.
Une douzaine de soldats du schrif accoururent au devant de moi au
dbarcadre. Leurs allures quivoques ne me rassuraient gure, mais ils
me rendirent le salut et se rangrent pour me laisser passer, me prenant
sans doute pour quelque dserteur turc en qute de fortune; car afin
d'tre plus  la lgre; j'avais pris le costume Arnaute, dont l'usage
m'tait familier. En entrant en ville, je me fis indiquer la demeure du
gouverneur, le redout schrif Hussein, qui s'tait rserv
l'administration de la ville. Je fus admis sans difficult.

Le Schrif tait un homme d'environ quarante-cinq ans. Il avait les
faons hautes, aises, mais le gonflement frquent de ses narines et un
petit frmissement passager de sa lvre suprieure semblaient justifier
ce que l'on rapportait de ses implacables colres. Il me fit asseoir: je
lui dis qui j'tais et ce qui m'amenait; il me sut gr de la confiance
de ma dmarche, fit servir le caf, et lorsque je voulus me retirer il
insista gracieusement pour me faire rester. Il me questionna sur
l'thiopie, me montra ses armes, quelques toffes de prix et ses
chevaux, dont quelques-uns taient de la race la plus pure. J'admirai
entre autres choses la ceinture qu'il portait.

--Elle est peu commune, en effet, me dit-il. Un trafiquant venu de
l'Inde m'en a fait cadeau.

Et tout en causant il la dfit et me la prsenta en disant:

--Qu'elle soit bnie  tes flancs!

Aprs un entretien prolong je me retirai rassur dsormais.

J'allai loger chez un riche indigne qui tait  la fois agent
consulaire de la France, de l'Angleterre, des tats-Unis, de l'gypte et
je crois de l'Espagne aussi. Cet homme trafiquait de tous ces pavillons
avec une intelligence effronte, et quoique encore jeune, il avait
amass une trs-belle fortune qu'il essayait de prserver contre les
exactions du Schrif et de transfrer sournoisement  Aden. Il parut peu
enchant de ma visite et ne reprit son assurance que lorsque je lui eus
fait part du bon accueil du Schrif.

Le lendemain, je fis savoir  mes compatriotes que j'tais en sret,
que je pouvais mme leur procurer des provisions fraches, et ils
m'envoyrent un canot que je fis remplir de fruits et de lgumes. Le
Schrif Hussein m'ayant engag  le voir souvent, soir et matin je me
prsentais  son divan, et il m'accueillait avec une bienveillance
croissante. Pour rpondre au prsent qu'il m'avait fait, je lui donnai
une espingole qui parut lui faire grand plaisir. En apprenant que notre
btiment faisait le commerce, il manifesta le dsir de voir des
chantillons, et j'en informai le capitaine, qui vint traiter avec lui
une affaire assez importante; et ds ce moment, les gens de notre bord
purent circuler librement dans la ville.

Au bout de quelques jours, le vent du sud s'tant ralenti, le capitaine
fixa le dpart. Je fis mes adieux au Schrif dont les faons me parurent
jusqu'au dernier moment dignes en tout d'un chef de son rang. Mais en
remontant  bord, j'appris qu'il avait fait faire des menaces au
capitaine, pour le cas o il lui reprsenterait sa facture. Les
marchandises taient livres; le capitaine crut prudent de laisser ce
cadeau au Schrif, et nous remmes  la voile.

Nous passmes difficilement le dtroit de Bab-el-Mandeb et, aprs
quelques jours de vent contraire, nous mouillmes  Aden.

La ville d'Aden est situe sur une petite presqu'le,  l'extrmit
S.-O. de la pninsule arabique, qui est baigne par cette partie de
l'Ocan qu'on appelle quelquefois mer du dtroit. La presqu'le, au sud,
se compose de rochers incultes, striles et accores qui s'abaissent
brusquement au nord et offrent un terrain bas, o est situ un ramassis
de huttes qu'on appellerait  peine un bourg en France; un peu 
l'cart, plusieurs grandes et lgantes maisons construites 
l'europenne formaient le commencement de la ville anglaise qui s'est
leve depuis. Les Anglais construisaient alors les fortifications
imposantes qui font d'Aden une station maritime de premier ordre. On
l'aborde facilement, du ct de l'est, par un port affect aux btiments
de commerce, et, du ct de l'ouest, par un mouillage sr appel
Back-bey, rserv aux btiments de guerre. Les vents du nord et du sud,
qui dominent dans ces parages, sont intercepts par les hauteurs, ce qui
fait d'Aden un des endroits les plus chauds du globe.

Ce fut plein de joie et d'espoir que je pris terre: j'allais revoir mon
frre, reprendre les usages europens, me reposer un peu, me retremper
au contact des officiers anglais, qui savent si bien accueillir et
comprendre les voyageurs et qui en fournissent eux-mmes en si grand
nombre. Ne rencontrant personne dans la ville qui pt me renseigner, je
me prsentai chez M. Heines, capitaine dans la marine indienne et
gouverneur d'Aden sous le titre d'agent politique. Il parut d'abord
surpris de ma visite; il m'apprit que mon frre dont il ignorait l'tat
de sant s'tait embarqu pour Berberah; il me dit ensuite qu'ils
taient en relations, et il finit par me montrer deux lettres de mon
frre et la copie des rponses qu'il lui avait adresses. Le ton hostile
de cette correspondance me donna la mesure de leurs relations. Je pris
cong de M. Heines et mes perspectives s'assombrirent au sentiment de
mon isolement et des difficults o devait se trouver mon frre.

Suivi d'un enfant galla que j'avais amen du Gojam, je parcourus la
ville sans trouver o me loger: ni htel, ni auberge, ni cabaret, ni
caravansrail d'aucune sorte; des casernes, des magasins, des maisons
bties en madrpore, o les Banians et les Juifs tenaient leurs
boutiques; des huttes basses, sales et groupes  part servant de
retraite aux ngres ou aux Somaulis venus de la cte d'Afrique pour
travailler aux fortifications de la place, ou bien d'lgants pavillons
habits par les officiers anglais; aucun abri enfin pour un Europen
n'appartenant pas  l'administration civile ou militaire. Il n'y avait
pas  songer  retourner  notre brick qui devait remettre  la voile le
plus tt possible. La journe s'avanait, et, mon petit suivant et moi,
nous n'avions pris aucune nourriture. Dans une ville arabe, nous
eussions, sans que personne y prt garde, pris notre repas  l'tal de
quelque revendeur de comestibles; mais  Aden, les usages arabes
n'taient plus de mise; la prsence d'Europens me rappelait d'ailleurs
au sentiment de nos convenances, et il me rpugnait de manger sur la
voie publique. Nous passmes l'aprs-midi  circuler dans les bazars
troits et sales, coudoyant des Juifs indignes, des Banians, des
plerins persans, indiens et chinois de passage pour la Mecque, des
Somaulis, des Sowahalis, des Cipayes, des soldats anglais et quelques
Arabes dguenills, seuls chantillons de leur race qui consentaient 
paratre dans Aden.

Vers le soir, des officiers anglais, quelques-uns avec leurs femmes au
bras, arpentrent gravement le lieu de leur promenade habituelle; il me
sembla que quelques-uns me regardaient comme s'ils savaient dj qui
j'tais. Je me remis en qute d'un gte, mais inutilement. La nuit
approchait. J'envoyai enfin mon suivant aux provisions, mais les
choppes taient fermes, et il ne put trouver que des oignons et du
mauvais pain. Un soldat irlandais,  moiti ivre, se sentit pris en ma
faveur d'un violent accs d'hospitalit; il voulait me loger chez sa
cantinire et pour s'assurer de mon caractre, il entendait d'abord me
faire boire avec lui.

--Car on prtend que tu es notre ennemi, disait-il; et si cela tait!...

--Je ne pus qu' grand'peine me dbarrasser de cet ivrogne, qui voulait
 toute force boxer, et vers dix heures du soir, lorsque j'tais sur le
point de me coucher sur la voie publique, je parvins  dcider une
vieille ngresse  me louer pour la nuit une hutte  ct de la sienne;
j'obtins mme qu'elle nous confit un pot gueul contenant une eau
quivoque. Je m'accroupis sur mon manteau tendu  terre; mon petit
suivant tala devant moi nos oignons et nos galettes de pain, et,
debout, le pot  la main, il assista respectueusement  mon repas. Je
lui en abandonnai les restes, et je m'endormis en songeant  l'isolement
o je me trouvais au milieu d'Europens comme moi. Le lendemain, en
sortant de mon gte,  la pointe du jour, je me rendis compte de
l'atmosphre dsagrable dans laquelle j'avais pass la nuit; ma vieille
htesse avait lu domicile dans le cimetire juif.

Pour comble d'embarras, je n'avais plus que quelques pices de menue
monnaie. Je songeai  m'embarquer pour Berberah, en donnant pour mon
passage, soit mon manteau, soit les garnitures en vermeil de mon sabre;
et dans cette intention j'allais au port, lorsque prs d'un petit camp
tabli en dehors de la ville, un officier m'accosta poliment, en me
nommant, et me donna l'adresse d'un capitaine chez lequel mon frre
avait d laisser des instructions pour moi. Il m'exprima en me quittant
le regret de ne pouvoir m'tre plus utile. Je me rendis aussitt chez ce
capitaine qui me remit de la part de mon frre, une somme d'argent et
une lettre, et s'excusa pareillement de ce qu'il ne m'offrait pas
l'hospitalit: je devais sentir, disait-il, que malgr le plaisir qu'il
aurait  se lier avec moi, il tait oblig de cder aux exigences de sa
position, comme subordonn du gouverneur, qui, vu l'tat actuel de la
colonie, dsirait que les officiers de la garnison s'abstinssent de
relations avec tout tranger. Il m'indiqua cependant le logement d'un
lieutenant d'artillerie chez qui je trouverais, croyait-il, des
nouvelles rcentes de mon frre. En le remerciant, je ne pus m'empcher
de lui dire combien son accueil aimable me faisait regretter la dfiance
injustifiable du gouverneur; et je me dirigeai vers la demeure du
lieutenant d'artillerie, avec la pense d'prouver jusqu'o irait
l'espce d'interdit qui me frappait. Mais cet officier me rconforta par
sa cordiale rception: il me faisait chercher depuis la veille, et il
insista pour me retenir chez lui. J'eus beau refuser, dire que ma
prsence pourrait le compromettre, il ne voulut rien entendre, et il
m'installa dans un charmant appartement de son habitation.

J'appris alors que mon frre, aprs avoir pass quelque temps  Aden,
s'tait embarqu pour l'gypte, o il esprait trouver des soins
mdicaux plus intelligents; qu'il tait revenu  Aden, o, sous le
prtexte qu'il pourrait bien tre un agent secret du gouvernement
franais, le capitaine Heines lui avait suscit des difficults de toute
nature, jusqu' dfendre aux officiers d'entretenir des rapports avec
lui; qu'enfin mon frre avait cru opportun de s'loigner et d'aller
m'attendre  Berberah, malgr le gouverneur, qui voulait empcher son
embarquement, allguant qu'il attendait  son sujet des ordres de son
gouvernement.

Mon hte me dit que mon arrive faisait sensation; le bruit courait que,
comme frre d'un agent secret je devais tre pour le moins un homme
dangereux; les officiers n'en croyaient rien, mais le gouverneur
profitait de l'occasion pour exercer sur eux une pression qui, selon
lui, dpassait ses pouvoirs et contre laquelle il tait trs-heureux de
protester ostensiblement, ne ft-ce que pour la dignit de l'paulette.

J'envoyai une lettre  mon frre; le manque d'une occasion pour Aden
retarda sa rponse. J'eus  changer une correspondance avec le
gouverneur pour faire lever l'interdiction faite aux patrons de barques
indignes de me recevoir  leur bord; et je m'embarquai pour Berberah,
aprs avoir sjourn un mois  Aden.

Je me sparai  regret de mon aimable hte, le lieutenant Ayrton, qui,
de mme que les autres officiers de la garnison, ne douta pas un instant
du caractre de mon frre, mais qui n'hsita pas  manifester
l'indpendance de ses sympathies pour un voyageur qui se dvouait au
culte de la science.

Aprs quatre jours de mer, nous mouillmes dans la partie rade-foraine
de Berberah.

Berberah est situ dans le pays des Somaulis, sur la cte d'Afrique,
faisant face  celle d'Aden. Pendant cinq mois de l'anne, il s'y tient
une foire alimente par les caravanes venant de l'intrieur, du royaume
de Harar surtout, et par les petits btiments arrivant de la Perse, de
l'Inde, de Mascate, de Zanzibar et de l'Arabie. Il s'y fait beaucoup
d'affaires, vu le commerce relativement assez restreint de ces parages;
la premire caravane y arrive au commencement de dcembre, et la
dernire en repart vers la fin d'avril.  un jour fix, les Somaulis,
qui forment sa population annuelle, abandonnant leurs campements et
leurs maisons en nattes, chargent leurs femmes, leurs enfants et leurs
ustensiles sur des chameaux, et partent dans toutes les directions pour
l'intrieur; tous les navires reprennent la mer; et pendant sept mois de
l'anne, Berberah reste compltement dsert. Les principales provenances
qui alimentent cette foire sont: des esclaves, des boeufs, des moutons,
de la myrrhe, du caf, de l'or (en petite quantit), du civet, de
l'ivoire, de la gomme, quelques peaux, de l'encens, du cardamme et du
beurre fondu. Les importations sont: des toffes de coton de l'Inde et
de la Perse, du cuivre, de l'antimoine et surtout de l'argent. Les
Somaulis, peuple pastoral, ont peu de besoins, mais ils sont attirs 
Berberah par l'espoir d'exploiter les trafiquants. Tout tranger, dt-il
ne rester qu'un jour  Berberah, est oblig de choisir parmi les
Somaulis un _abbane_ ou protecteur,  qui il doit faire un cadeau en
argent ou en nature. Cet abbane le protge contre les avanies, rpond de
sa personne, de ses biens et de sa conduite, prside  ses ventes et
achats, sur lesquels il peroit de petits profits; il lui sert d'arbitre
dans ses contestations, et il est arriv souvent qu'il se soit fait tuer
plutt que de le laisser molester.

Je trouvai mon frre encore souffrant; l'tat de sa vue lui ayant fait
craindre au Caire de ne plus pouvoir crire, il s'tait adjoint comme
secrtaire un jeune Anglais. Il me dsigna un abbane qui, selon la
coutume, m'envoya un mouton et divers mets prpars, en change desquels
je lui fis le cadeau habituel, qui rappelle les xnies en usage dans la
Grce ancienne. En dbarquant, j'avais cru sentir que les indignes me
regardaient de mauvais oeil, et tous les dtails que mon frre me donna
sur son sjour me confirmrent dans cette opinion. Il m'apprit que peu
avant mon arrive, sur le bruit rpandu  Berberah que le capitaine
Heines serait bien aise qu'on attentt  sa sret, son abbane l'avait
engag  crire au capitaine pour qu'il dmentt au moins un pareil
bruit, et celui-ci lui avait rpondu que comme gouverneur d'Aden, il
n'avait pas  s'occuper de ces dtails d'un intrt tout personnel.

Nous cherchions  gagner le Chawa en passant par Harar, petit royaume 
quatre ou cinq jours de marche de Berberah. Mais ici encore, il nous
fallut compter avec le gouverneur d'Aden, qui employa contre nous son
agent de confiance, un Somauli nomm Scher Marka, tabli  Aden. Cet
homme, fort influent parmi ses compatriotes,  cause du trafic tendu
qu'il faisait, se tenait durant la foire  Berberah, d'o il
approvisionnait de btail et de diverses denres la garnison d'Aden; il
nous fit dire qu' moins de nous concilier le capitaine Heines, nous
chercherions vainement  gagner Harar. Un marchand maugrebin, natif de
l'Algrie franaise, nous confia qu' la suite d'instructions venues
d'Aden, Scher Marka avait fait dcider dans une runion de Somaulis
qu'aucun chef de caravane ne nous admettrait. Bientt, des bruits de
plus en plus fcheux circulrent sur notre compte; nos abbanes nous
prvinrent de ne plus sortir le soir, de ne pas nous loigner, mme le
jour, des habitations; que sinon, ils ne pourraient plus rpondre de
nous.

Des vieillards Somaulis vinrent nous demander quels motifs incitaient le
gouverneur d'Aden contre nous; mais pour leur faire comprendre notre
position, il et fallu leur expliquer l'tat des choses en Europe, et
tout un ordre d'ides peu intelligibles pour eux. Ils nous demandrent
aussi quel grand intrt nous engageait  braver, comme nous le
faisions, un pril vident; et il nous fut aussi difficile de leur
rpondre clairement sur ce point. Ils eurent cependant l'air de
comprendre, Dieu sait quoi. En partant, ils nous dirent:

Gardez-vous nanmoins; quelques mauvais Somaulis songent peut-tre 
lever contre vous leurs javelines; mais il y a encore de braves gens
parmi nous; esprons que leur influence pourra contenir ces mchants,
dont le premier tort,  nos yeux, est d'obir  des suscitations
trangres  nos tribus indpendantes.

Aucun Europen n'avait encore visit le royaume de Harar dont les
habitants, musulmans fanatiques, mettraient  mort, disait-on, tout
chrtien qui pntrerait chez eux. Nanmoins, avec un peu de
savoir-faire, nous esprions russir; mais bientt nous smes que les
mesures prises contre nous par le gouverneur d'Aden taient connues 
Harar mme, o notre succs dpendait en grande partie de l'imprvu de
notre arrive. Cette nouvelle nous dcida  changer nos plans et 
essayer d'arriver en Chawa par la voie de Toudjourrah.

Cette voie avait t ouverte, environ deux ans auparavant, par notre
compatriote M. Dufey, grce au Polmarque du Chawa, Sahala Sillass, qui
l'avait recommand  une caravane compose d'habitants de Toudjourrah.
On disait bien  Berberah et  Zeylah que le capitaine Heines rpandait
 Toudjourrah des sommes d'argent importantes, et que son influence,
quoique non avoue, y tait toute puissante. Mais nous ne pouvions sur
des on dit renoncer  notre voyage; d'ailleurs si la route par
Toudjourrah nous tait ferme, il nous restait encore deux autres routes
principales: l'une par les tats du Dedjadj Oubi dont les dispositions
s'taient modifies en ma faveur, l'autre par le Sennaar. Nous tions
fort disposs  croire que nous aurions encore  lutter  Toudjourrah
contre l'influence anglaise, mais j'esprais nanmoins que mes relations
avec le Polmarque du Chawa nous permettraient d'arriver jusqu' lui.

Quelques notables des Somaulis sachant que nous allions nous embarquer,
vinrent nous fliciter d'abandonner une lutte sans espoir, disaient-ils;
et le 15 janvier 1841, nous mmes  la voile, laissant derrire nous
cette cte aride de Berberah, rendue si inhospitalire par la
malveillance d'Europens qui auraient d tre nos protecteurs naturels.

Arrivs  Zeylah, mon frre tant souffrant, j'allai seul chez le chef
de cette petite ville; il me reut bien, se mit  mes ordres avec cette
urbanit trompeuse souvent, mais agrable du moins, qu'on est presque
toujours sr de rencontrer sur les ctes orientales de l'Afrique; et
j'tais  peine rembarqu, qu'il nous envoya en cadeau trois moutons et
des mets prpars.

Le lendemain, nous reprmes la mer; et le troisime jour, nous glissions
doucement  l'entre de la baie magnifique au fond de laquelle se trouve
Toudjourrah.

Je descendis  terre avec le patron de notre barque, et affectant une
confiance que nous n'avions pas, nous nous dirigemes vers l'habitation
du chef de la ville, auquel, par suite de je ne sais quelle tradition,
on donne le titre de Sultan.

Toudjourrah est situ tout au bord de la mer, sur une plage sablonneuse
et plate; le terrain,  environ cinq cents mtres du rivage, commence 
s'lever en ondulations gradues qui atteignent dans le lointain les
proportions de montagnes. La ville est compose d'environ deux cent
cinquante maisons parses, faites de fortes nattes en feuilles de
palmier soutenues par des chassis de bois et recouvertes d'un toit de
chaume; par ci par l, quelques btiments  toits plats, construits en
madrpore et torchis, servent de magasins. Des arbres bas, pineux et
d'un feuillage rare couvrent les alentours de la ville, et de loin
donnent au paysage un aspect de fracheur et de richesse, qui se dment
 mesure qu'on approche. Des troupeaux de chvres maigres et quelques
chameaux errent en cherchant une herbe dessche, qui fait mme dfaut
plus de la moiti de l'anne, et  laquelle ils supplent alors en
dpouillant les arbres de leurs feuilles et de leur corce. Les
habitants ont le teint noirtre, les traits caucasiens et ne portent
qu'un pagne et une toge lgre; ils sont tous musulmans et marchands
d'esclaves; la plupart parlent l'arabe, mais ils emploient entre eux la
langue afar, leur idiome national.

Mon patron s'arrta devant une maisonnette en bois faite de dbris de
navires et enduite d'un badigeon rouge qui s'caillait au soleil; haute
de prs de quatre mtres, large de trois, elle ressemblait  un de ces
jouets que l'on fabrique  Nuremberg. Au rez-de-chausse une pice
sable, entirement dpourvue de meubles servait de lieu de rception,
et au fond une petite chelle donnait accs  un fenil sous le toit.
Nous nous assmes  l'entre, sur le sol recouvert d'un gravier
trs-propre.

Le Sultan parut bientt. C'tait un homme d'environ soixante-cinq ans,
d'une maigreur qui faisait peine  voir et haut-mont sur des jambes
grles. Coiff d'un petit turban blanc, il portait  la ceinture un
poignard recourb garni en argent, et l'expression de son visage, d'un
noir luisant, annonait l'astuce et la faiblesse, comme sa dmarche vive
et saccade dnotait l'instabilit de son esprit. Il se composa un air
digne, nous fit servir le caf et nous introduisit ensuite dans la
maisonnette, o nous mangemes tous les trois une grande cuelle de riz
fortement assaisonne de carry; puis, ayant fait servir le caf une
seconde fois, il s'enquit de ce qui nous amenait  Toudjourrah. Je lui
dis que je venais attendre sous sa protection qu'il se formt une
caravane pour le Chawa, et  cet effet, je lui demandai de me faire
louer une maison pour moi et mes deux compagnons rests  bord.

Il me promit des maisons, tant que j'en voudrais, et me fit entrer dans
maints dtails que j'eus soin d'exposer de faon  l'affriander par les
profits  tirer de nous. Je me levais pour disposer notre dbarquement,
lorsqu'il me dit:

--Tu as sans doute le papier?

--Quel papier? rpondis-je.

--Le permis d'Aden, pour ton dbarquement.

J'allguai ma qualit de Franais et mon indpendance sur une terre
relevant de Constantinople.

--C'est possible, reprit-il avec suffisance, mais le gouverneur d'Aden,
notre ami, dsire qu'on ne s'arrte pas ici sans sa permission.

Je lui dis que j'tais prvenu et que je m'attendais  cette rponse,
mais qu'tant venu pour m'assurer si, comme on le disait, Toudjourrah
interdisait son territoire  mes compatriotes, je ne pouvais me
contenter d'une dclaration verbale; qu'il voult bien me la donner par
crit, et qu'immdiatement je remettrais  la voile.

Ayant vainement essay de me dissuader, il m'engagea d'un air paterne 
remonter  bord pour me concerter, disait-il, avec mes compagnons, et
revenir ensuite m'expliquer avec son conseil, qu'il allait convoquer.
Mais sentant sous mes semelles cette terre de Toudjourrah, qui
commenait dans mon esprit le chemin du Chawa et du Gojam, j'tais peu
dispos  la quitter  la lgre: si pour prvenir mon frre de ce qui
se passait, je me fusse remis sur l'eau, j'aurais perdu tous mes
avantages; je refusai donc, et j'allai me promener sur le bord de la
mer.

Je savais qu'un indigne nomm Saber avait eu des relations avec mon
compatriote, M. Dufey, et je dsirais d'autant plus le voir, que le
Sultan avait feint d'ignorer jusqu' son nom. Des enfants qui jouaient
sur la plage m'indiqurent sa demeure. J'y courus et je trouvai mon
homme,  demi-nu, accroupi sur un alga, un chapelet  la main et son
coran ouvert devant lui. Il avait la tte rase et portait, comme par
mgarde sur l'occiput, une calotte de l'Hedjaz ridiculement petite; il
tait du mme ge que le Sultan, mais sa physionomie spirituelle et
narquoise me fit bien augurer de lui. Une lgante jeune fille, assise
au pied de son alga, prparait des gteaux de bl; les tresses de ses
cheveux noirs pendaient presque jusqu' terre.  mon entre, elle ramena
son voile sur sa figure et disparut.

--Que le salut d'Allah soit sur toi! me dit Saber, en me faisant prendre
place  ct de lui.

Je lui dis qu'ayant entendu parler de ses bons rapports avec mon
compatriote M. Dufey et n'ignorant pas non plus que ses anctres taient
originaires de l'Ymen, la terre bnie, je venais pour le saluer et
m'clairer de ses conseils prcieux pour moi dans la position o je me
trouvais; je fis enfin de mon mieux pour gagner sa bonne volont.

Sur plusieurs points de ces ctes d'Afrique, il y a quelques familles
originaires d'Arabie, et ces familles sont d'autant plus fires de leur
origine que, dans ces parages, lorsqu'on veut complter l'loge d'un
homme, on dit: C'est un vritable Arabe. Il se trouvait prcisment
que Saber tait infatu de son extraction arabe, qu'il prtendait tre
la seule qui ft avre  Toudjourrah. Au ptillement de ses yeux,  la
faon dont il se rengorgea en s'agitant sur son alga, je vis que j'avais
touch juste.

-- mon matre, me dit-il, tu as donc entendu parler de moi? Je ne suis
qu'un obscur trafiquant perdu ici, au milieu de gens grossiers, et voici
que mon nom a frapp ton oreille au del de la mer! C'est naturel aprs
tout: bonne race est le plus prcieux des biens qu'Allah nous donne. Que
le Prophte bnisse ceux qui m'ont transmis le sang d'Ismal! Mais toi,
comment t'appelles-tu?

--Mikal.

--Eh bien, Mikal, puisque c'est ton nom, tu es venu ici pour aller dans
le Chawa sans doute? Mais ces gens sans religion ont alin le droit
d'accueillir les trangers. Mes pres,  moi, donnaient le pain et le
sel aux meurtriers mmes de leurs proches, quand au nom d'Allah, ils se
prsentaient devant leurs tentes; et ces fils de chiens se disent
Arabes, aprs avoir mis leur hospitalit en tutelle des Anglais! Je sais
ce qui se passe: on veut t'empcher de te reposer ici, toi, l'tranger
d'Allah, l'homme en voyage, qui ne demandes qu' laisser sur notre terre
l'empreinte de tes sandales. Aurais-tu envie de leur rsister? Il sera
curieux de voir ce qu'ils pourront faire. J'ai entendu parler des
Franais; ils ne sont pas riches comme les Anglais, dit-on, mais ils
sont braves. Notre chef et ses acolytes ont follement accept l'argent
d'Aden, croyant qu'il n'y avait qu' le prendre; ils vont avoir  le
gagner. Les Franais n'ont-ils pas aussi des vaisseaux sur la mer?

--Sans doute, rpondis-je.

--Eh bien, fortifie-toi; dis  ces gens: Allah m'a conduit ici et j'y
reste. Ils seront embarrasss.

Il appela sa fille et nous fit servir le caf et de l'eau mielle. Il
m'expliqua comme quoi mon arrive mettait la population en moi: un fort
parti faisait opposition au Sultan, et ce parti s'intressait vivement 
l'issue de ma dmarche, la premire de ce genre depuis que le Sultan et
ses partisans taient  la solde du gouverneur d'Aden.

Encourag par ces rvlations, je retournai  la demeure du Sultan,
devant laquelle une soixantaine d'hommes accroupis en cercle tenaient
conseil. Ds les premires objections opposes  notre dbarquement,
notre patron de barque, lui, avait cru prudent de remonter  bord.
J'entrai dans la maisonnette, et je me postai  la lucarne du fenil pour
observer ceux qui dlibraient sur moi. Plusieurs orateurs se levrent
successivement; aprs une discussion longue et anime en langue afar, le
Sultan et quatre ou cinq des plus anciens vinrent s'asseoir  l'entre
de la maisonnette et me firent signe de descendre. Ils me dirent que le
Conseil m'enjoignait de me rembarquer immdiatement. Je me bornai 
demander leur injonction par crit. On apporta plume, encre et papier,
et je regardai mon entreprise comme avorte. Mais la difficult fut de
s'entendre sur la rdaction: j'insistais pour l'emploi de termes
explicites et trop peu diplomatiques par leur franchise. La plume et
l'encrier furent bientt mis de ct, et le Sultan retourna avec ses
compagnons au Conseil, o la discussion reprit avec une vivacit
nouvelle. Enfin,  bout d'arguments sans doute, le Sultan s'cria en
arabe cette fois, pour que je le comprisse:

--Que veut-il donc, cet homme? Veut-il envahir la demeure des gens? Ne
serions-nous plus matres chez nous?

Tous les membres du Conseil se tournrent vers moi.

--Je ne veux envahir la demeure de personne, leur dis-je en m'avanant.
Je suis un voyageur; il y a longtemps que je n'ai d'autre abri que le
ciel; je vais au Chawa; Toudjourrah est sur ma route; je sais que vos
pres n'en ont jamais ferm l'accs aux gens inoffensifs. Si, comme on
le dit, vous avez alin votre hritage pour le mettre  la discrtion
du gouverneur d'Aden, vous avez d le faire  la face d'Allah, et tous
ces anciens ici runis ne sauraient tre honteux d'une rsolution prise
sur la terre o dorment leurs aeux. Pourquoi refuseriez-vous d'avouer
par crit ce qui, tt ou tard, ne manquera pas de devenir public? 
Moka,  Djeddah,  la Mecque, dans toute l'Arabie, qui me croirait, si
je n'apportais une preuve incontestable de l'interdiction inoue dont
vous me frappez? Que chacun de vous se mette un instant  ma place et
juge.

--C'est trs-bien, dit le Sultan; mais il nous est impossible de te
donner le papier que tu demandes.

-- dfaut de papier, repris-je, je vous offre mon corps; vous pouvez y
inscrire vos volonts.

--Mais tu veux donc jouer avec la mort? me dit l'un d'eux.

--S'il est crit que mon corps doit rester ici, rpondis-je, je ne le
porterai pas plus loin; mais les Franais sauront o est tomb leur
compatriote.

Il me sembla que plusieurs m'approuvaient; d'autres parlaient avec
vhmence et se tournaient vers moi avec des gestes menaants; un moment
je crus qu'ils ne se contiendraient plus. Mais l'effervescence se calma;
on dlibra, on discuta longtemps et le Conseil se dispersa.

Assis sur le seuil de la maisonnette, je cherchais  prvoir la fin de
toute cette affaire, lorsqu'une vieille esclave sortit d'une maison
voisine, celle de la femme du Sultan, en terminant une phrase en
amarigna. Je la saluai dans sa langue; elle s'arrta stupfaite; et
quelques mots changs tablirent un lien entre nous. Vole  une
famille chrtienne dans le Chawa et vendue  Toudjourrah, cette
malheureuse tait devenue gardienne des deux filles du Sultan, ges de
seize  dix-huit ans. Elle rentra chez ses matresses, et bientt, en
passant prs de moi, elle me dit  demi-voix en amarigna:

--Courage! Le matre ne sait que faire; persiste, et tu resteras.

Quelques instants aprs, une quarantaine d'hommes, arms de boucliers,
de coutelas et de javelines, vinrent se grouper  quelques pas de moi.
L'un d'eux, dont j'avais remarqu la violence durant le Conseil, vint me
sommer en mauvais arabe de m'embarquer sur-le-champ. Je restai assis
sans rpondre, adoss  la maisonnette. La troupe m'entoura.

--Tu n'as donc pas de sens? me dirent-ils. Que te faut-il pour partir?

--Ce que je vous ai dit: la sommation crite ou la contrainte.

Ils crirent; plusieurs tournrent leurs javelines contre moi, et l'un
d'eux tenta de me faire lever en me tirant par le bras. J'tais arm
aussi; mais ma rsistance passive les dcontenana: ils reculrent,
s'entre-regardrent; et il tait temps, car les uns et les autres nous
touchions  un de ces moments o le jugement ne conduit plus la main.
Ils se retirrent  une vingtaine de pas et s'accroupirent comme pour
dlibrer encore. La nuit vint sur ces entrefaites, et ils se
dispersrent.

Je restai seul dans l'obscurit. Bientt, le Sultan vint vers moi,
protgeant de la main un flambeau allum, et il m'invita  entrer dans
la maisonnette, o nous soupmes ensemble comme de bons amis. En buvant
le caf, il me dit:

--Tu as peu de jugement, ou bien tu te fies  quelque puissant talisman.
Je t'aime comme si tu tais mon fils; mais je ne suis pas seul matre
ici, et ta prsence soulve des questions difficiles. Tes compagnons
rests  bord doivent tre inquiets; va leur donner le bonsoir, et
demain matin, nous reprendrons cette affaire qui finira peut-tre par
s'arranger.

Je lui rpondis que mes compagnons taient sans inquitude, puisqu'ils
me savaient auprs de lui; que nous avions assez parl tout le jour, et
que le mieux tait de se reposer.

Il me regarda fixement, cligna de l'oeil et se mit  rire.

--Le rus! dit-il; comme les Franais diffrent des Anglais! Vous du
moins, vous nous traitez comme des semblables. Tiens, je souhaite que tu
restes. Bonne nuit; et qu'Allah nous rveille d'accord!

Je montai dans le fenil et je m'endormis sur le plancher, aprs avoir eu
la prcaution de tirer l'chelle.

Le lendemain, de bonne heure, des hommes vinrent successivement par deux
et par trois s'entretenir avec le Sultan. Je djeunai avec lui; il me
dit qu'on allait se runir et que notre affaire serait dcide le jour
mme. Il voulait que notre patron de barque assistt  la dlibration,
mais il ne put le dterminer  redescendre  terre. J'allai voir Saber;
il m'apprit que ma conduite de la veille avait trouv de chauds
partisans, mais que mes adversaires avaient encore la majorit.
J'crivis quelques mots au crayon pour rassurer mon frre, et Saber se
chargea de les lui faire remettre.

Vers neuf heures du matin, le Sultan trana hors de sa maison deux
vieilles timbales; il s'accroupit et leur infligea nergiquement une
batterie rapide: c'tait,  ce qu'il parat, la faon reue de convoquer
dans les grandes occasions le ban et l'arrire-ban de son parlement.

Quant  moi, je repris ma place d'observation  la lucarne de la
maisonnette. Les habitants afflurent en nombre plus que double de la
veille et ils s'accroupirent en cercle. Le Sultan se leva pour ouvrir la
sance par un petit discours qu'il pronona d'un air penaud. Les
orateurs se succdaient, et j'en tais  souhaiter que les dbats
durassent assez longtemps pour mousser l'nergie de l'assemble,
lorsqu'un homme vint me dire qu'une voile paraissait  l'entre de la
baie, et qu' sa grandeur on la croyait europenne. Il me demanda si
quelque btiment de guerre franais devait venir. Je lui rpondis que je
ne savais rien de certain  cet gard, mais, comme je l'avais dit la
veille au Sultan, que l'on s'attendait  voir dans la mer Rouge une
frgate franaise. Depuis quelque temps on disait en effet qu'une
frgate franaise devait arriver dans ces parages, bruit qui s'est
trouv confirm par l'apparition ventuelle de btiments dtachs de la
station franaise de la mer des Indes.

La faon vasive et sans arrire-pense apparente dont j'en avais parl
donna  ce bruit une crance d'autant plus grande que l'appui d'un
btiment de guerre franais pouvait seul, aux yeux des indignes,
expliquer mon obstination  vouloir rester dans le pays.

 mesure que le btiment approchait, sa haute mture couverte de toile
jeta de l'indcision parmi les parlementeurs, qui bientt levrent la
sance. Le Sultan remisa ses timbales dans sa maison et courut au bord
de la mer, o toute la population tait attentive. Il allait et venait
de la maisonnette  la plage.

--Mon frre, me dit-il enfin, le corps du btiment domine dj
l'horizon: viens voir. Je l'accompagnai sur la plage. L, il me confia
que le rle qu'on lui avait impos lui pesait; que grce  la venue d'un
btiment franais, il allait reprendre son indpendance; qu'il avait
toujours eu de la sympathie pour moi, et pour me le prouver, il m'offrit
de me donner sur l'heure une maison.

Je profitai de ce revirement; j'envoyai prendre  bord le secrtaire de
mon frre, et notre dbarquement commena. Le vieux Saber, tout
ragaillardi, prorait au milieu d'un groupe. La maison qui me fut donne
se trouvant trop petite, le Sultan fit vacuer la maison voisine. Mon
frre tait encore souffrant, je le conduisis  notre nouvelle demeure
et il y tait  peine install, notre dernier colis venait d'tre mis en
place, que le brick de guerre, arriv  trois encablures de terre, fit
ronfler la chane de son ancre, et comme jusque l il n'avait arbor
qu'une flamme, il hissa son pavillon qu'il appuya d'un coup de canon. Le
pavillon tait aux couleurs britanniques.

La stupeur fut gnrale. Le Sultan dit en arabe:

--Nous avons fait ce que nous avons pu. Francs contre Francs, qu'ils
s'arrangent maintenant!

Saber, les yeux ptillant de malice, s'cria:

--Mais il n'est pas franais, son btiment!

Et passant prs de moi:

--Allah te bnira, me dit-il, pour le tour que tu leur as jou.

Je me retirai dans notre logement. Le capitaine du brick vint tout
d'abord, avec ses officiers, nous faire visite. C'tait le capitaine
Christofer, que je connaissais dj. Je le plaignis sincrement d'avoir
 accomplir une mission qu'il dsapprouvait au fond, car c'tait un
honnte et aimable homme. Il eut une confrence avec le Sultan et les
principaux habitants; il nous fit une seconde visite dans la soire, me
serra la main d'une faon significative et retourna  bord, nous
laissant touchs de ses procds. Le lendemain, il leva l'ancre.

Ds lors commena pour nous une existence pnible et monotone. Les
habitants de Toudjourrah sont tous trafiquants; ils vont commercer 
Berberah,  Moka,  Hodeydah,  Komfodah et  Djeddah, quelques-uns
jusqu'au golfe Persique et dans l'Inde, et presque tous font le
plerinage de la Mecque; leur principal march dans l'intrieur est en
Chawa; ils se rendent aussi en Argoubba et dans le Wara-Himano, mais ils
ne vont que trs-rarement jusqu' Gondar. Ils ne sjournent que trs-peu
de temps  Toudjourrah et passent leur vie en expditions commerciales
jusqu' ce que l'ge les contraigne  rester dans leurs familles; ils se
font alors remplacer par leurs fils, ou bien ils confient leurs intrts
 des esclaves prouvs qu'ils recommandent aux chefs de caravanes.
C'est ainsi que Saber continuait son commerce. Leur richesse consiste en
argent et en troupeaux de boeufs et de chameaux, dont ils ne profitent
gure, l'aridit de leur territoire les contraignant  les confier  des
pasteurs bdouins qui vivent  trois ou quatre journes dans l'intrieur
et qui prlvent pour leur garde plus de la moiti des produits. Le
Sultan seul ne trafiquait pas. Comme il le disait bien lui-mme, son
autorit n'tait que nominale; ses sujets, tous Afars de nation, et dont
l'organisation sociale, tudie par mon frre, rappelle celle des
premiers Romains par sa division en curies, dcuries et centuries, se
gouvernent eux-mmes sous sa prsidence. Ils sont d'une grande sobrit
et appartiennent  la vieille cole des musulmans par leur abstension de
toute boisson enivrante. On trouve devant chaque maison un petit espace
de terrain bord de grosses pierres et couvert d'un gravier
scrupuleusement propre; c'est l que les habitants font leurs prires,
boivent le caf, reoivent leurs visites et prennent le frais aprs le
coucher du soleil.

Mon premier soin dut tre de me crer des relations. Dans les diverses
parties de l'Afrique que j'ai visites, j'ai t frapp des sentiments
de rpulsion et de crainte que l'Europen veille chez les indignes des
diverses races: les hommes nous regardent avec dfiance, les femmes nous
fuient, les enfants ont peur et s'cartent. Mais l'ignorance et la
curiosit naturelles  leur ge poussent ces derniers  se rapprocher de
nous; aussi, n'est-il pas sans utilit de se faire bien venir d'eux. En
tout pays, les caresses faites aux enfants plaisent aux mres, aux
nourrices, aux femmes de la maison, et quand le matre rentre chez lui,
les enfants deviennent nos meilleurs protecteurs. Que le voyageur
veuille ou non s'appliquer  l'tude des hommes, il ne doit point perdre
de vue que pour en tre accueilli, il doit se les concilier; qu' cette
fin il faut qu'il soit anim pour eux de sentiments bienveillants, je
dirai presque fraternels; et ces sentiments se dclent bien moins par
la parole que par une disposition intrieure. Car la parole est
impersonnelle; chaque homme lui communique quelque chose de lui-mme et
la frappe pour ainsi dire  son coin, au moyen de manifestations qui se
dgagent de lui  son insu et rvlent le mieux ce qui s'agite dans son
tre. Il y a aussi certaines faons, certaines contenances qui ont leur
importance que le tact indique, et qui sont comme des concessions que
l'on doit au milieu que l'on traverse. Quand on s'est trouv seul et
inconnu au milieu de gens de race, d'habitudes, de moeurs et de langue
trangres, on apprend, comme les dompteurs d'animaux,  viter ou 
assumer certains airs, certaines allures, certains gestes mme, qui,
indiffrents en apparence, n'en ont pas moins une porte srieuse; tant
il faut peu de chose quelquefois pour indisposer ou capter son
semblable!  Toudjourrah, j'eus  mettre en usage tous mes instincts et
toute mon exprience, car nous avions dbarqu malgr les indignes, et
aux nombreuses considrations qui dans leur esprit militaient contre
nous s'ajoutait encore leur fanatisme musulman. En passant mes journes
 leur faire des visites, je parvins  les habituer insensiblement  mon
voisinage: j'tais  demi-rompu aux usages africains, et, au bout de
quelques semaines, je m'tais concili plusieurs familles o l'on
m'attendait pour verser le caf du matin ou du soir.

Je me mis au courant de l'opinion publique et des divers intrts qui
agitaient ce petit peuple. Saber devint pour moi un chroniqueur
prcieux. C'tait un original que presque personne ne visitait, et il ne
sortait jamais de chez lui, si ce n'est le vendredi pour se rendre  la
mosque; mais son ge, son intelligence dlie, son esprit inquiet et
mordant faisaient de lui une autorit avec laquelle on comptait. Ses
rflexions satiriques couraient de bouche en bouche. Il s'habitua si
bien  bavarder avec moi que lorsque durant la journe, j'omettais de
l'aller voir, il ne manquait pas de m'envoyer chercher.

Il parat que Scher Marka, l'agent  Berberah du capitaine Heines,
s'tant assur de notre destination, malgr nos soins  la tenir cache,
avait averti le capitaine de notre dpart pour Toudjourrah, et que
celui-ci avait envoy sur-le-champ le capitaine Christofer pour nous
devancer  Toudjourrah et encourager les habitants  s'opposer  notre
dbarquement. Surpris par la diligence que nous avions faite et par ma
manire imprvue de traiter avec le Sultan, le capitaine Heines donna
des ordres pour rendre au moins notre sjour infructueux et
dcourageant: il tait dfendu de nous vendre aucune provision de
bouche, et les indignes rptaient que si l'on nous permettait de nous
joindre  une caravane pour l'intrieur, les croiseurs anglais
arrteraient le commerce maritime de Toudjourrah, et confisqueraient
tous les esclaves. Quant aux instructions relatives  notre rgime,
elles furent rigoureusement mises  excution; et nous serions morts de
faim sans quelques sacs de riz que par prcaution nous avions apports
de Berberah; pendant tout notre sjour, le secrtaire de mon frre et
moi, nous n'emes pour toute nourriture que du riz cuit  l'eau. Un ami,
s'tant apitoy sur l'tat de sant de mon frre, nous envoyait pour
lui, discrtement, un bol de lait chaque jour. Toudjourrah n'est, 
proprement parler, qu'un caravansrail servant de dbouch au commerce
d'esclaves. Son tablissement n'annonce aucune de ces prcautions
ncessaires pour subvenir aux besoins d'une population assise  demeure;
les habitants y sont camps plutt qu'tablis; ils n'ont presque pas de
mobilier; le chef de famille peut toujours charger sa femme, ses enfants
et ses ustensiles sur le dos d'un des chameaux agenouills  sa porte,
et, abandonnant une maison dont la valeur intrinsque est presque nulle,
il peut, dans le plus bref dlai, transporter ailleurs ses pnates. Les
habitants sont trs-sobres; chaque famille se tient en relations avec
des bdouins de l'intrieur qui lui fournissent du beurre fondu et du
sorgho; le bl, le riz et quelques autres objets de consommation
n'arrivent que sur commande et par mer; parfois ils gorgent une chvre,
et de loin en loin un boeuf ou un chameau. On ne trouve  Toudjourrah ni
bazar, ni march de comestibles. Il tait donc facile de nous empcher
d'acheter aucune denre alimentaire.

Deux partis s'taient forms  notre sujet, et le Sultan oscillait entre
eux: l'un voulait maintenir notre exclusion du droit commun, l'autre
nous laisser libres de nous joindre  une caravane qui se formait pour
le Chawa. Ce dernier parti allait prvaloir, lorsque nos adversaires
frtrent expressment un bateau arabe, et allrent  Aden prvenir le
capitaine Heines qu'ils ne rpondaient plus de pouvoir nous empcher de
partir pour le Chawa; et quelques jours aprs; un brick de guerre
anglais (_the Euphrates_) vint stationner  Toudjourrah. La semaine
suivante un second brick vint relever le premier, qui s'en retourna 
Aden, et ces deux btiments se relayrent ainsi pendant plusieurs
semaines pour tenir le gouverneur d'Aden au courant de toutes nos
actions. Le Sultan reut l'ordre de faire suspendre le dpart de la
caravane qui devait nous emmener en Chawa, et cet ordre contraria
d'autant plus les trafiquants que nous tions au mois de mars, et que
les chaleurs se faisaient dj sentir.

Un matin,  mon lever, j'appris qu'un btiment arabe venu d'Aden avait
jet l'ancre dans le port au point du jour: qu'un Europen tait
descendu  terre, et qu'on l'avait forc  coups de bton  se
rembarquer et  remettre  la voile. En sortant, j'allai chez Saber, qui
me confirma cette nouvelle et m'indiqua le btiment, qui disparaissait
dj  l'entre de la baie. Je sus plus tard que cet Europen n'tait
autre que notre compatriote M. Combes. Il avait pour mission de se
rendre auprs de Sahala Sillass, le Polmarque du Chawa.  Aden, le
capitaine Heines lui avait donn l'hospitalit dans sa maison, mais sans
oublier nanmoins de prparer  Toudjourrah la rception dplaisante qui
lui fut faite.

Les officiers des deux bricks qui se relayaient pour nous surveiller
n'eurent plus aucune relation avec nous, et nous regrettmes le
capitaine Christofer, dont la courtoisie adoucissait du moins la rigueur
des ordres qu'il tait charg de transmettre  notre sujet: il avait t
dsign  un commandement dans l'Inde. Cette attitude des officiers
anglais ne contribua pas peu, selon Saber,  encourager la malveillance
de ceux des indignes qui cherchaient  s'attirer les libralits du
gouverneur d'Aden.

Nous avions, mon frre, son secrtaire et moi, l'habitude de nous
promener chaque soir dans un endroit frquent aux alentours de
Toudjourrah. Depuis deux ou trois jours, une indisposition retenant mes
compagnons chez eux, j'allais seul faire ma promenade habituelle. Un
soir, au dtour d'un sentier, je vis, accroupis sous des arbres, trois
bdouins  qui je donnai le salut d'usage. J'eus  peine fait quelques
pas qu'une grosse pierre lance par derrire vint effleurer mon turban
et s'enterrer dans le sable devant moi. En me retournant, je me trouvai
face  face avec mes adversaires; l'un d'eux mis hors de combat, les
deux autres disparurent derrire les ruines d'une mosque. Une petite
fille, revenant de la fontaine, avait tout vu, et, courant vers les
premires maisons, elle avait pouss le cri d'alarme; ce qui avait
dtermin la fuite de mes agresseurs. Des habitants sortirent en armes;
nous retournmes au lieu de la scne, mais le bdouin tomb avait
disparu. Mes amis s'murent beaucoup de cette tentative. Saber jeta feu
et flamme contre le Sultan et son parti, qui attireraient, disait-il,
sur son pays, la vengeance des Franais, et,  son dfaut, une punition
divine.  quelques jours de l et en plein midi, le secrtaire de mon
frre fut insult et attaqu  coups de pierre par des enfants et
quelques jeunes hommes.

Durant mon hivernage  Gondar, j'avais eu avec Sahala Sillass des
relations de sa part trs-bienveillantes. Nous avions chang des
cadeaux, il m'avait press de me rendre auprs de lui, et je ne doutais
pas que, s'il apprenait que j'tais  Toudjourrah, il ne me ft ouvrir
une route, malgr les rsistances du Sultan, car,  cause de leur
commerce avec le Chawa, tous les habitants de Toudjourrah dpendaient de
lui. Aussi, ds notre arrive, avions-nous cherch  lui faire connatre
notre situation.

Plusieurs indignes avaient d'abord consenti  lui porter notre message,
mais malgr l'appt d'une forte rcompense, chacun d'eux, au moment de
partir, s'tait dgag de sa promesse, en allguant qu'il craignait de
mcontenter les partisans du Sultan. Nous savions que la Compagnie des
Indes songeait depuis quelque temps  envoyer une ambassade en Chawa. M.
Harris, capitaine dans l'arme anglaise fut dsign pour cette mission,
et le gouverneur d'Aden donna l'ordre au Sultan d'organiser une grande
caravane pour l'accompagner. Quelques trafiquants plus presss que les
autres se prparrent  partir sur-le-champ, et ils consentirent en
secret  nous prendre avec eux. Nous regardions donc notre dpart comme
certain, lorsque l'arrive d'un nouveau btiment anglais fit chouer
cette tentative. Le Sultan avait encore averti le capitaine Heines, qui
envoya cette fois  Toudjourrah un agent spcial.

Cet agent s'tablit dans une maison voisine de la ntre; il avait plus
de soixante ans et se nommait Hadjitor; il tait Armnien de nation,
parlait parfaitement l'anglais, l'hindoustani, le persan et l'arabe, et
depuis nombre d'annes, la Compagnie des Indes le chargeait de missions
difficiles dans diverses parties de l'Orient.

Cette fois, il venait  Toudjourrah pour combattre ouvertement notre
influence qui, au dire du Sultan, l'empchait d'excuter les ordres du
gouverneur anglais. Ds le lendemain de son arrive, il indiqua aux
notables runis la meilleure marche  suivre pour nous empcher de
partir pour l'intrieur. Du reste, il vint poliment nous faire visite;
il nous dit franchement que dsormais nous ne pouvions plus lutter
contre le gouverneur d'Aden; et ayant t inform de la simplicit
excessive de mon rgime, il m'offrit obligeamment par l'intermdiaire du
secrtaire de mon frre, de me prter la somme d'argent que je
dsirerais. Peu aprs, il me fit savoir que la Compagnie des Indes ne
nous refuserait pas une bonne indemnit, si nous voulions renoncer 
notre voyage en Chawa.

Les chaleurs devenaient trs-fortes; vers le milieu du jour, les
indignes vitaient de sortir de leurs maisons; les animaux mme se
rfugiaient  l'ombre; ce qui me permettait de surprendre sur les
collines des gazelles de la petite espce et d'apporter ainsi un
changement  mon insipide rgime de riz.

M. Hadjitor chercha  dtacher de nous le secrtaire de mon frre. Ce
jeune homme tait d'un caractre agrable, mais il n'avait pas, pour
affronter des privations aussi longues, les motifs qui nous animaient.
On lui offrait un emploi dans l'Inde, et ds que mon frre l'apprit, il
alla au-devant de ses scrupules, en l'encourageant  tirer parti de sa
position auprs de nous, si cela devait avancer sa fortune; et notre
jeune compagnon alla s'tablir chez M. Hadjitor.

Depuis l'arrive de cet agent, la hardiesse des partisans du Sultan
s'accroissait de jour en jour; ils avaient empch le dpart de la
petite caravane  laquelle nous comptions nous joindre, et ils
profitaient des moindres occasions pour nous susciter des dsagrments
de nature  faire prvoir que nous en arriverions  un conflit.

L'adresse et la tnacit que nous avions dployes pendant prs de
quatre mois, nous avaient acquis une position telle que les Anglais ne
pouvaient nous dbusquer de Toudjourrah, mais ils arrtaient pour
longtemps notre voyage dans l'intrieur. On s'attendait de jour en jour
 voir arriver l'ambassadeur de la Compagnie des Indes, accompagn de
son nombreux personnel et de vingt-cinq soldats anglais qui devaient lui
servir d'escorte jusqu'en Chawa; et la grande caravane tait prte 
partir ds l'arrive de tout ce monde. Comme ressource dernire, nous
aurions pu tenter de nous attacher  suivre cette caravane; mais c'et
t aux dpens de notre dignit. Vis--vis des indignes, il nous tait
permis de nous rsoudre  composer avec les habitudes conformes  notre
ducation, mais en face d'Europens comme nous, et d'Europens hostiles,
nos susceptibilits nationales se rveillaient plus vives. L'ambassadeur
anglais, entour d'un nombreux personnel, muni de cadeaux princiers,
disposant de l'autorit de Toudjourrah, appuy de vaisseaux de guerre,
marchant enfin sur une route aplanie de longue main par l'influence et
l'argent du capitaine Heines, ne devait pas manquer d'avoir aux yeux des
indignes une supriorit crasante sur deux voyageurs isols dont l'un
tait souffrant, et qui, avec leurs modestes ressources personnelles,
s'efforaient de se frayer leur route. En consquence, nous dmes nous
rsigner  abandonner une position que nous avions cependant eu tant de
peine  conqurir.

Quand on songe  la conduite du chef de la colonie d'Aden  notre gard,
elle semble se concilier difficilement avec les habitudes et la grande
figure que la nation anglaise fait en Europe. Mais trop souvent dans
leurs tablissements lointains les nations europennes, en vue de
quelque avantage commercial ou politique, ont ouvertement foul aux
pieds les notions lmentaires d'humanit, de justice et de morale que,
par respect pour la conscience de leurs concitoyens ou par crainte des
jugements de nations rivales, elles n'eussent os violer dans notre
hmisphre; et l'histoire des colonies europennes en Afrique et en
Amrique offre des exemples d'iniquit bien autrement dplorables que la
perscution dont nous tions les victimes  Toudjourrah. Aujourd'hui,
grce aux communications plus frquentes des peuples, grce surtout  ce
qu'une plus grande publicit claire leurs actions, le champ de
l'arbitraire tend  se rtrcir. Mais il est difficile de se soustraire
compltement aux effets de prcdents mauvais. De mme que le bien, le
mal a son enchanement; et  l'poque dont je parle, un gouverneur peu
scrupuleux pouvait encore rveiller contre nous avec impunit des
traditions politiques aujourd'hui dsavoues.

Du reste, dans les tablissements anglais de l'Inde, l'opinion publique
se pronona nergiquement en notre faveur; des journalistes ne
craignirent pas de prendre notre dfense, et lorsque plusieurs annes
aprs, je me trouvai au Caire, des employs militaires et civils de la
Compagnie des Indes, de passage en gypte, sont venus me fliciter de
mon retour et me dire combien leurs compatriotes avaient dsapprouv les
mesures prises contre nous. Je n'attendais point ces tmoignages pour
revenir  la juste apprciation de la loyaut des citoyens anglais; et
si je rappelle la conduite du capitaine Heines, c'est bien moins pour
attacher le blme  son nom, que pour donner  comprendre quels
sentiments pnibles devaient nous oppresser, lorsqu' Berberah et 
Toudjourrah, nous songions qu' quelques lieues de l'autre ct du
golfe, des hommes levs dans les mmes principes que nous, au lieu de
nous aider dans notre voyage, employaient tous les moyens que leur
fournissait une position suprieure pour nous empcher de l'accomplir.
Nous au moins, nous avions t assez heureux pour user ces perscutions
par quelques mois de privations et de dboires; mais d'autres Europens,
comme nous voyageurs pour la science, en ont subi plus tard les
consquences malheureuses. Quatre officiers de l'arme indienne,
dsigns par leur mrite, sont partis, en 1855, par ordre de la
Compagnie des Indes pour pntrer dans le royaume de Harar; un navire de
guerre les avait  peine dbarqus  Berberah, que les Somaulis en
turent un et en blessrent grivement deux autres, qui, grce 
l'obscurit, parvinrent heureusement  regagner leur btiment. Les
Somaulis ont des rapports journaliers avec les autorits anglaises
d'Aden, mais ds qu'il a t question d'un voyage dans l'intrieur de
leur pays, ils ont, pour satisfaire leur aversion contre les Europens,
ressuscit les arguments dont le capitaine Heines s'tait servi contre
nous.

Avant de quitter Toudjourrah, nous pensmes qu'il convenait d'informer
Sahala Sillass de nos tentatives pour arriver jusqu' lui, des causes
qui les avaient rendues infructueuses, ainsi que de l'arrive prochaine
dans ses tats de l'ambassade anglaise et des mobiles qu'elle pouvait
avoir.

Prvoyant que les agents anglais chercheraient  arrter ma lettre, mon
frre en fit cinq copies que nous donnmes  cinq messagers diffrents.
Effectivement, deux de nos messagers se laissrent sduire par nos
rivaux, et deux exemplaires tombrent entre leurs mains; mais les trois
autres sont parvenus sous les yeux de Sahala Sillass, et l'insuccs
complet de l'ambassade du capitaine Harris nous a donn satisfaction.

Quand j'appris au Sultan que nous allions quitter Toudjourrah, il me
tmoigna son contentement de me voir partir, et ne put s'empcher de
m'avouer qu'il tait malheureusement  la solde des Anglais, et que ni
lui ni ses compatriotes n'taient plus les matres chez eux; et comme il
ne se trouvait pas de barque libre, sur-le-champ, il nous en nolisa une
d'autorit. Le vieux Saber tait tout triste.

--Va, mon fils, me dit-il.  choisir, j'aimerais mieux votre position
que celle de tous ces gens; et il y a ici plus d'un honnte musulman qui
pense comme moi. J'espre vivre assez pour pouvoir passer la mer et me
retirer dans le pays de mes pres, o l'hospitalit et le culte des
aeux sont encore pratiqus. Va; qu'Allah te guide! Respecte les
vieillards comme tu l'as fait en moi; et la terre reverdira sous tes
pas.

En parlant ainsi, il m'accompagna jusque loin de sa maison; il dut
s'asseoir sur une pierre pour se reposer; et je m'loignai de lui pour
toujours.

Ds que les effets furent embarqus, les partisans du Sultan
manifestrent leur joie; les hommes du parti contraire restrent dans
leurs maisons, et je fis parmi eux ma tourne d'adieu. Deux hommes
seulement eurent le courage de nous faire la conduite jusqu' notre
barque.

Les plateaux de la haute thiopie, dont l'accs se hrissait pour nous
de difficults, devinrent  mes yeux comme une terre promise. Le serment
qui me liait au Dedjadj Birro m'incitait  de nouveaux efforts; et avec
l'nergie et l'abngation que donne l'ge o nous tions, nous dcidmes
de tout effronter, plutt que de renoncer  notre entreprise. Je
proposai cependant  mon frre de rentrer en France pour y rtablir sa
vue, mais il ne voulut rien entendre, et me rpondit que dt-il se faire
conduire et sonder le terrain avec un bton, il marcherait devant lui.

Nous mmes  la voile le 12 mai 1841. Un fort vent du sud nous fit
franchir le dtroit de Bab-el-Mandeb; et quatre jours aprs, nous
abordions  Hodeydah, dans l'Ymen.


FIN DU PREMIER VOLUME.




NOTE I.


Les rudits se sont appliqus  chercher la raison des pithtes latines
_togatus_ et _palliatus_, appliques, celle-ci pour dsigner un Grec,
celle-l un Romain. Ils se sont arrts  l'ide que la toge diffrait
du pallium, en ce qu'elle tait chancre et ronde comme le manteau
espagnol, tandis que le pallium tait rectangulaire et moins ample
d'toffe. Je ne puis le croire, par la raison que les thiopiens
reproduisent habituellement, au moyen de leur toge, toujours
rectangulaire, presque tous les genres de draperie que reprsentent les
bas-reliefs antiques tant Romains que Grecs; quant  la qualit
d'ampleur, elle me parat s'appliquer, toujours d'aprs les bas-reliefs,
tantt aux Grecs et tantt aux Romains, comme aussi dpendre du rang ou
de l'occupation du personnage reprsent. Les thiopiens de quelques
provinces emploient des pithtes analogues aux pithtes latines qui
nous occupent, pour dsigner les habitants de telle ou telle autre
province, dont la toge est lgrement diffrente de la leur; et, dans
leur esprit, ces pithtes impliquent une nuance d'hostilit ou de
ddain.

Les noms de _toga_, _togula_, _chlamis_ ou manteau des Grecs et des
empereurs romains; de _sagum_ et de _sagulum_, vtement des soldats; de
_tribon_, vtement des Spartiates et des philosophes stociens; de
_diplos_ ou pallium de grande dimension et de _semi-diplos_, _pallium_
port en double; de _pallium_ et de _scutulatus_, toges  dessins,
d'_encomboma_, _caracalla_, ou _lacerna_, et _poenula_ peut-tre; de
_paludamentum_, vtement des officiers romains; le _peplum_ des Grecs et
la _palla_ des femmes romaines; le _caliptra_; l'_endromis_, de
manufacture gauloise, port surtout aprs les exercices du stade;
l'_exomis_, le _limus_, le _flammenna_; les _cyclas_, _suffibulum_,
_tunico-pallium_, _tunicula_, _epomis_, etc., ainsi que leurs
reprsentations plastiques ou picturesques et leurs dfinitions, me
paraissent correspondre  de nombreux termes thiopiens quivalents, et
servant  dsigner tantt des faons spciales de se draper, tantt, des
pices d'toffe toujours rectangulaires, quelquefois de qualits ou de
dimensions diverses, et comprises toutes sous le nom gnrique de toge.

L'_exomis_, par exemple, sorte de vtement port, nous dit-on, dans
l'antiquit par ceux dont les occupations demandaient une activit
continue, tels que paysans, artisans et chasseurs, et que les artistes
donnent  Vulcain,  Caron et aux amazones, est dcrit par les
antiquaires comme une espce de tunique romaine d'origine grecque; il se
retrouve en thiopie chez les esclaves, les laboureurs, les chasseurs et
les pauvres, qui le forment en un clin d'oeil en fixant autour des reins
une toge  deux ls ou mme  trois par un de ses pans ou par une corde.
Comme dans les bas-reliefs antiques, l'thiopien, vtu de la sorte, a
l'paule droite, le bras et la poitrine  dcouvert; son travail
termin, en un tour de main, il dfait cet ajustement et se drape dans
sa toge: il ressemble alors, si sa toge est de petite dimension, aux
statues de la villa Borghese, drapes dans le _tribon_, qui tait port,
selon les rudits, par les Spartiates et surtout par les philosophes des
sectes stociennes et cyniques, comme marque de la simplicit et de
l'austrit de leur vie. Dans quelques oeuvres d'art grec, l'_exomis_
est reprsent comme tant fait en peau: c'est le vtement ordinaire du
laboureur thiopien.

La _chlamide_, regarde comme le manteau national des Grecs et dont la
forme a tant exerc la sagacit des rudits, se retrouve en thiopie sur
les soldats et le paysan en marche, l'enfant occup  jouer ou l'homme 
cheval. Ce vtement n'est autre qu'un mode de draper la toge de
dimension moyenne. Les Grecs et les Romains fixaient ce vtement au
moyen d'une fibule ou broche; les thiopiens s'en passent et n'en
figurent pas moins les reprsentations de la chlamide antique. Si, 
cheval surtout, les pans de leur toge sont trop courts, ils la fixent au
moyen d'une longue pine en guise de broche. De mme que chez les
anciens, les chasseurs, les voyageurs ou les cavaliers portent leur toge
en chlamide, comme est reprsent l'Apollon du Belvdre.

Le _caracalla_ ou _lacerna_ et le _paludamentum_ des Romains, ainsi que
l'_amicula_ me paraissent aussi n'tre que des pices rectangulaires
dont on se drape diffremment selon la commodit de leurs dimensions ou
l'occupation qui se prsente.

L'espce de tunique dite _encomboma_ me parat, d'aprs les figures
antiques, n'avoir t qu'une petite toge que les jeunes filles et les
esclaves grecques fixaient aux hanches, de faon  dvtir le haut du
corps et pour que, selon Varron, leur tunique restt propre. Les
enfants, les esclaves et les adolescents thiopiens des deux sexes
ajustent souvent leur toge de cette faon lorsqu'ils sont en service
devant leur matre.

Pareillement de la _tunicula_ et de nombreuses appellations de vtements
antiques, dont, au moyen de pices d'toffe rectangulaires, il est ais
de reproduire l'aspect et les formes.

La _toga restricta_ des Romains a une dnomination en thiopien qui sert
 dsigner une toge trs-petite; de mme pour la _toga fusa_ ou toge
ample, celle qui prvalut dans le sicle d'Auguste et sous les
Empereurs, et qui prvalait  la cour des Empereurs thiopiens; c'est
cette espce de toge que Quintilien qualifie de _rotunda_ et dont les
amples draperies telles qu'elles sont reprsentes sur les deux statues
de la villa Pamphili et de la villa Mdicis, sont reproduites exactement
par la toge des habitants du Chawa et de quelques provinces ilmormas.

 Gondar, les vieillards se rappellent encore une toge orne de dessins
de diverses couleurs tisss dans l'toffe; cette toge me parat tre
l'quivalent de la _toga picta_ dite aussi _capitolina_ ou _palmata_
qu'on voit sur les diptyques consulaires des derniers temps de Rome,
porte primitivement par le consul  son triomphe; en thiopie, elle
tait rserve  l'empereur et  quelques-uns de ses plus hauts
dignitaires. Tombe aujourd'hui en dsutude dans les provinces
chrtiennes, elle n'est plus en usage que chez les Ilmormas du Sud,
voisins du royaume de Kaffa, dont les habitants, spars actuellement de
leurs anciens souverains, les Empereurs d'thiopie, ont conserv ce
vtement traditionnel.

Les Ilmormas ont une toge orne seulement d'une large raie ou bande de
couleur, courant perpendiculairement le long de la toge, et rappelant le
_clavus latus_ ou _laticlave_, privilge exclusif des snateurs romains.
Les Ilmormas ne revtent cette espce de toge que si elle leur a t
confre par un de leurs rois. Ils ont aussi une toge orne de limbes
horizontaux comme la _trabe_ des consuls et des rois du Latium; ce
vtement n'est port que par les chefs  peu prs indpendants.

La toge d'honneur ou de crmonie, en usage aujourd'hui dans les
provinces chrtiennes de l'thiopie, et dont le liteau en soie est
tessell, parat correspondre au _scutulatus_ antique.

La _poenula_ ou manteau en laine, quelquefois en cuir ou en peau,
servant, selon les antiquaires, aux Romains en voyage, en remplacement
de la toge et porte galement en ville par les deux sexes contre le
froid et la pluie, jusqu' ce que Alexandre Svre l'et interdit aux
femmes des cits, a son analogue en thiopie, tant par sa forme et sa
matire que par la manire dont elle est porte. Les reprsentations
plastiques de la _poenula_ me donnent  croire que sous la Rpublique ce
manteau n'tait autre que celui qu'on retrouve en thiopie, c'est--dire
une pice d'toffe rectangulaire facile  disposer comme nous la
reprsentent les statues et les bas-reliefs romains; ou bien un
_stragulum_ ou pice de cuir ou de peau rectangulaire, que les
thiopiens emploient habituellement comme tapis pour dormir et dont ils
font souvent un manteau pendant les pluies d'hiver. Lorsque l'toffe est
trop restreinte pour que l'on puisse en arrter la disposition dans la
forme de la _poenula_, ils y obviennent au moyen d'une pine ou d'un
lacet volant. Il est trs-possible que vers la fin de la rpublique
romaine, ce vtement soit devenu un _vestimentum clausum_ ou vtement de
forme prcise; diverses autres parties du costume romain subissaient
dj le rgime du ciseau et de l'aiguille. La locution _scindere
poenulam_, employe par Cicron et d'autres auteurs, scinder, diviser la
_poenula_, pour signifier insister auprs d'un voyageur pour qu'il reste
chez vous, veut dire transformer la poenula en toge, et s'explique par
cette considration que jusqu' cette poque, beaucoup d'_amictus_ ou
vtements de dessus, consistaient en pices d'toffe rectangulaires
qu'on pliait de diffrentes faons et qu'on fixait au corps au moyen de
broches ou d'attaches rudimentaires, ne constituant point des formes
irrvocables. Le piton thiopien en voyage ajustera sa toge
non-seulement en _poenula_, mais en _chlamis_, en _diplos_ ou en autre
forme propre  lui laisser la commodit de ses mouvements. Si les
dimensions de sa toge rendent telle ou telle disposition peu stable et
qu'il ait quelque raison d'y tenir, tout en marchant, il la ramnera 
la disposition voulue, il ne lui viendra pas  l'ide pour maintenir son
vtement de le faufiler, soit effet de son habitude de le matriser sans
cela, soit parce que l'toffe en est telle que les points laisseraient
leur trace quand il voudrait s'en servir comme de toge. Si sa toge est
en laine, par la raison que ce tissu est moins adhrent et que la trame
ne conserve presque pas les traces d'une dcousure, comme il n'a point
de broche, il choisit une pine dans un buisson voisin; il fait deux
trous dans l'toffe et y passe un lacet que le soir, en arrivant  sa
couche, il retirera pour dployer sa toge et s'en envelopper pour
dormir.

Les thiopiens fabriquent un vtement grossier en laine bge, d'une
seule pice souvent, toujours rectangulaire et moins ample que la toge
ordinaire. Les cavaliers aiss le mettent par dessus leur toge pendant
les campagnes d'hiver, rappelant alors le _lacerna_ des chevaliers
romains; les soldats auxiliaires pauvres le portent au lieu de toge et
se drapent de faon  reprsenter exactement le _sagum_ ou sayon du
licteur romain, ou l'_abolla_ des militaires et des philosophes
stociens; parfois ils le fixent  l'paule au moyen d'une pine ou d'un
lacet, tel qu'on le voit sur les paules des Sarmates de la colonne
Trajane. Comme dans l'antiquit grecque et romaine, ce vtement remplace
la toge pour le paysan, et sert galement  tous dans les moments de
grande affliction, de deuil, de grave dsordre civil ou d'invasion 
main arme. Ce vtement, un peu plus ample, me parat tre le mme que
la _toga pulla_ fait en laine noire bge, vtement de deuil des Romains,
port par les artisans, les hommes des basses classes, et qui est
appliqu aux mmes usages par les thiopiens.

Les thiopiens rappellent  chaque instant par l'usage qu'ils font de la
toge les costumes et les moeurs des trusques, des Grecs et des Romains;
souvent mme leurs locutions sont semblables aux locutions latines:
celle de _brachium veste continere_, par exemple, adopte par les
traducteurs comme indiquant une certaine faon des orateurs antiques de
se draper, rend exactement celle qui dsigne en thiopie la faon dont
les professeurs se drapent souvent lorsqu'ils enseignent la thologie,
ou celle des orateurs en prsence de leurs pairs. Ceux qui parlent
devant les suprieurs ou devant les juges ajustent leurs toges d'une
faon diffrente, semblable  celle que les antiquaires dsignent sous
le nom de _cinctus gabinus_ et qui est reprsente dans le Virgile du
Vatican. De mme des expressions _sinus laxus_, _sinus brevis_,
_expapillatus_, pour celui dont la mamelle est dcouverte, et des
pithtes _cinctus_, _prcinctus_ et _succinctus_, pour indiquer un
homme actif, veill, sur ses gardes ou diligent: les adjectifs
thiopiens tant dans les mmes rapports avec leurs racines que les
adjectifs latins.

J'ai entendu maintes fois en thiopien une expression presque identique
 celle de Macrobe relativement  Csar: _Ut trahendo laciniam velut
mollis incederet_, etc.; ainsi qu' celle-ci: _Cave tibi illum puerum
male prcinctum_, dont Scylla se servait au sujet de Pompe. L'empereur
Caus, dit Sutone, transport de jalousie par les applaudissements
qu'on donnait  un gladiateur, sortit du thtre en si grand'hte, _ut
calcata lacinia tog prceps per gradus iret_; j'ai vu maintes fois des
thiopiens, bouleverss par quelque motion, se comporter de faon  se
rendre applicable la description de l'auteur latin. Avant de se
prcipiter sur Tib. Gracchus, Scipion Nasica s'enveloppa le bras gauche
d'un pan de sa toge, en guise de bouclier; Alcibiade mourut en
combattant et en se servant, en guise de bouclier, de sa toge enroule
sur le bras gauche; l'thiopien agit de mme lorsqu'il manque de
bouclier; et comme le rapporte Xnophon pour les hommes de son temps, il
arrive souvent aux chasseurs thiopiens d'enrouler leur toge autour de
l'avant-bras gauche au moment d'attaquer quelque animal sauvage,
lorsqu'ils ne l'entourent pas autour de leur ceinture, comme la Diane
chasseresse du Vatican. Selon Plaute, la _lacinia_, ou pan de la toge,
servait de mouchoir; et soit dit  leur discrdit peut-tre, les
thiopiens l'appliquent au mme usage. Ils ont aussi une expression
correspondant exactement, jusque par sa racine, au mot latin:
_alticinctus_, pour dsigner celui qui a dispos sa toge de faon  ce
qu'elle atteigne  peine le genou; comme  Rome, ce mode de vtement est
souvent adopt par les artisans, les paysans et ceux qui font un
exercice violent. Les Romains appliquaient l'pithte _nudus_ ou nu 
l'homme sans toge, quoiqu'il ft vtu de l'_inductus_ ou vtement de
dessous; les thiopiens disent galement d'un homme, dans ces
circonstances, qu'il est nu. Les Romains indiquaient quelquefois l'homme
des basses classes par l'pithte de _tunicatus_, par opposition 
_togatus_, parce que, pour la commodit de ses travaux, le manouvrier se
bornait  la tunique, tandis que l'homme ais restait drap dans sa
toge; les thiopiens dsignent quelquefois l'homme affranchi des travaux
manuels par une pithte correspondant  _togatus_. Les expressions
latines _in sago esse_ ont leur analogue en thiopien, et indiquent
qu'une personne est dans les alarmes ou dans l'affliction.




NOTE II.


De mme que les hommes ajustent leur toge ou une autre pice d'toffe
rectangulaire de manire  reproduire les divers aspects des vtements
trusques, grecs et romains, dont les dnominations diverses ont donn 
croire  autant de vtements diffrents, les femmes ajustent leur toge
selon son ampleur, sa finesse ou selon l'occurrence, de faon 
reproduire tour  tour exactement les formes et jusqu'aux plis du
_cyclas_, du _caliptra_, du _vica_, du _vicinium_, de l'_pomis_, de
l'_exomis_, du _chiton_, du _diplos_, du _semi-diplos_, de la _palla_,
etc. Ainsi, l'_pomis_, vtement attach au-dessus de chaque paule 
l'articulation de la clavicule, arrt  la taille par une ceinture et
descendant jusqu'aux deux tiers de la cuisse, a t pris pour une
tunique. Les jeunes filles thiopiennes pauvres travaillant aux champs,
et quelquefois les chasseurs ou les ptres, reproduisent ce vtement au
moyen d'une togule, de faon  imiter exactement celui de la statue de
Diane de la villa Pamphili. Quant  l'_exomis_, il ne me semble diffrer
de l'_pomis_ qu'en ce qu'il n'a d'attache ou d'agrafe que sur une
paule, et il me parat tre le mme vtement que le [Grec: schistos
chitn] ou chiton dorien qui, au dire de Clment d'Alexandrie,
atteignait  peine le genou et tait fendu sur un ct de faon 
permettre la libert des mouvements. Les jeunes paysannes thiopiennes
ajustent leur togule de cette faon lorsqu'elles vont au bois ou 
d'autres travaux exigeant la libert de leurs membres, imitant ainsi le
_chiton_ port par les amazones, selon les antiquaires. Le _diplos_ et
le _semi-diplos_ ont aussi caus de l'embarras aux archologues; les
uns ont suppos qu'ils consistaient en un mantelet mis par dessus le
_chiton_, et en ont fait, par consquent, un _amictus_; d'autres ont
avanc que c'tait seulement la partie suprieure du vtement formant le
_chiton_. Selon moi, ces derniers auraient raison; les femmes
thiopiennes des classes infrieures, les jeunes filles de service 
l'intrieur, reproduisent cette forme de vtement au moyen de leur toge,
avec ou sans le secours d'une ceinture.

Selon la faon dont elles disposent leur stole, elles reproduisent les
formes de la stole tranante de la matrone romaine, mais sans
l'appendice qu'on attribue  ce vtement; ou bien une tunique dpassant
 peine le genou. Quelquefois elles passent un bras et une paule hors
de l'encolure et l'autre bras dans la manche et troussant court le corps
de la tunique, elles la font ressembler  une petite toge adapte en
_exomis_. Leur tunique semble tre la _tunica talaris_ des colonies
ioniennes, porte galement en Grce et  Rome. De mme que les Romains,
les thiopiens regardent ce vtement comme indigne d'un homme.




TABLE DES MATIRES.


CHAPITRE I.--De Kneh  Gondar

Dpart de Kneh.--Le pre Sapeto s'adjoint  l'expdition.
Kouayr.--Issah, agent consulaire de France  Kouayr.--Querelle avec
des plerins maugrebins.--Djeddah.--Moussawa.--Adine Aga,
gouverneur.--Son autorit.--Le Nab de Dohono.--Dpart pour
l'intrieur.--Halae.--Arrive  Adwa.--Expulsion des missionnaires
protestants.--Visite au Dedjadj Oubi.--Permission pour le P. Sapeto de
rester en Tegrae et pour mon frre d'entrer dans le pays.--Retour 
Halae.--Les saisons interverties.--Droits de passage.--Rclamation
injuste de Blata Gubrae.--Dtention  Mae-Ourae.--vasion
nocturne--Retour  Adwa.--Camp du Dedjadj Oubi.--Lit de
justice.--Dpart pour Gondar.--Le Lik Atskou.--Renseignements sur les
sources du fleuve Blanc.--Hivernage  Gondar.--M. Dufey.

CHAPITRE II.--Types et costumes

Portrait physique de l'thiopien.--Son origine.--Identit des vtements
thiopiens, grecs et romains.--Diffrentes faons de draper la
toge.--Plerine.--Mesures thiopiennes.--Chevelure, coiffure,
barbe.--Cordon de chrtient, amulettes, anneaux.--Habillement des
femmes.--Habillement des enfants.--Costume des ecclsiastiques.

CHAPITRE III.--Aperu gographique, ethnologique et
historique.--L'ancien empire

Le Palais imprial.--Visite  l'_Ats_ ou Empereur Sahala Dinguil et 
l'Impratrice.--Base gographique de l'ancien empire
d'thiopie.--tymologie du mot Abyssinie.--Configuration du
pays.--_Deugas_, _Kouallas_, _Wona-Deugas_.--Productions.--Diffrences
physiques et morales entre les habitants d'altitudes diverses.--La
famille en thiopie.--La Fodalit.--Coutumes et loi crite.--Lutte
entre les Empereurs et les communes.--Origine de
l'Empire.--Mnilek.--Diverses capitales.--Conversion du pays au
christianisme.--Juifs ou _Fellachas_.--L'Ats et ses droits.--Les
_Likaoutes_ et les _Azzages_.--Constitution de la proprit
foncire.--Organisation judiciaire.--Droits de la femme.

CHAPITRE IV.--Causes de la chute de l'empire.--Dmembrement du pouvoir
imprial.--Gondar

Introduction des Pandectes et des Institutes de Justinien.--Les
clercs.--Empitements des Empereurs.--Les Polmarques suivent leur
exemple.--Affaiblissement de la famille.--Abolition de la loi
salique.--Dsunion de la famille impriale.--Corruption de l'ide de
proprit.--Invasion de Ahmed Gragne.--Plusieurs provinces
s'affranchissent.--Guerre civile.--Les soldats.--Le droit
d'hbergement.--Les religieux.--Gouvernement du Ras Bitwodded.--Le
Bgamdir et Ali-le-Grand.--Le Ras Gouksa.--Sa politique.--Son ban
clbre.--tat de la noblesse, des cultivateurs, des polmarques, des
agnats et des cognats de la famille impriale.--Superstition du peuple
en faveur de l'Ats Sahala Dinguil.--Gondar.--Division en
quartiers.--Autorits diverses.--Population, temprature, caractre et
moeurs.

CHAPITRE V.--Le roi du Chawa.--Dabra Tabor.--La Wazoro Manann.--Le Ras
Ali

Les envoys de Sahala Sillass, Polmarque du Chawa.--Politique de ce
prince.--Bruits de guerre.--Message du Dedjadj Gabrou, frre du Dedjadj
Conefo.--Sa maladie; sa mort.--Le Dedjadj Imam, frre du Ras Ali vient 
Gondar.--Opinion du Lik Atskou sur les gouverneurs de son pays.--La
Wazoro Manann et le Dedjadj Oubi.--Politique de la
Haute-thiopie.--Principaux feudataires du Ras.--Les Dedjazmatchs Fars
Aligaz, Guoscho et Conefo.--Arrive  Dabra Tabor.--Visite  la Wazoro
Manann.--Visite au Ras Ali.--Jeu de mail.--Bruits de guerre contre
Oubi, Fars Aligaz ou Guoscho.--Retour  Gondar.

CHAPITRE VI.--Le Dedjadj Guoscho.--Adieux au Lik Atskou.--Sources du
fleuve Bleu.--Arrive  Dambatcha

Porte politique de la prsence du Dedjadj Guoscho en Fouogara.--Camp du
Dedjadj Guoscho.--Curiosit de ses soldats.--Portrait du Dedjadj
Guoscho.--Ymer Sahalou et son beau-pre le Blata Filfilo.--Physionomie
de la cour du Gojam.--Rentre  Gondar.--Le Lik rappelle le voyage de
Jacques Bruce.--Lgende de Pierre Paz.--Fausses nouvelles politiques;
alarmes des Gondariens.--Dpart avec le Lidj Dori.--Camp du Dedjadj
Conefo.--Le Dambya.--Petite ville d'Ysmala.--Combat contre Aceni
Duras.--L'viration et son origine en thiopie.--Le carme.--Nourriture
en temps de jene.--Manire de prendre le miel pour prvenir la
faim.--Bon augure tir de la mort d'un oiseau de proie.--Village de
Kouellle Kuddus Mikal.--Les sources de l'Abbae.--Entre d'apparat 
Dambatcha.--Rception faite par le Dedjadj Guoscho  ses
troupes.--Analogie avec les moeurs de la Jude, de la Grce et du
moyen-ge.--Il est bruit d'une campagne contre les Gallas.

CHAPITRE VII.--Campagne contre les Ilmormas, dits Gallas, du Kouttae et
du Liben

Plan de guerre.--Dpart de Dambatcha.--Armement et quipement du
cavalier.--Armement du rondelier et du fusilier.--Dcorations
honorifiques.--Aspect du camp la nuit.--Le Dedjazmatch en
marche.--Manifestations des habitants des campagnes.--Les contingents
grossissent l'arme d'tape en tape.--Ascendant du Dedjadj Guoscho sur
les Gallas.--Leur fractionnement en petites rpubliques.--Histoire du
Zaoud, pre du Dedjadj Guoscho.--Enfance de Guoscho; ses premires
armes.--Des Gallas cherchent par des prsent  se concilier le
Dedjazmatch.--L'arme campe sur les bords de l'Abbae; aspect du
pays.--Passage du fleuve.--Rives incultes et malsaines.--Comment les
Gallas font la guerre.--Premire action de guerre.--Le Galla mutil et
sa famille.--La loi du lvirat en vigueur chez les Gallas.--Escarmouches
sur les Wona-Deugas du Libn; campement sur le Deuga du Libn.--Attaque
de nuit.--Un Galla ennemi fait une allocution au Dedjazmatch.--Aspect du
pays parcouru depuis l'Abbae.--Quelques hommes restent en enfants
perdus derrire l'arme.--Ils chappent aux Gallas.--Le monolithe de
Mohamed Gragne.--Manire de combattre des thiopiens.--Leur manire
d'envisager la guerre.--Nous campons  Kouttae.--Intrieur d'un notable
galla.--Un Galla interpelle le Dedjadj Guoscho.--Retour vers
l'Abbae.--Un parti de Gallas fait irruption dans la ligne de marche de
l'arme.--Respect des thiopiens pour les morts.--Panique.--Passage de
l'Abbae.--Les fivres, les fumigations de soufre, les
crocodiles.--Rentre en Gojam.--L'glise Saint-Michel.--Mort du Dedjadj
Conefo.--L'arme se dbande.--Le Dedjazmatch arrive  Goudara.--Clture
de la campagne.

CHAPITRE VIII.--Maison militaire et civile d'un Dedjazmatch.

Description de Goudara.--Vie  Goudara.--Rvision des investitures.--Les
Polmarchies.--Comment on devient Polmarque.--Composition de la maison
d'un Dedjazmatch.--Cadre de son arme.--Charges, fonctions, grades et
titres.--Droits et devoirs qui y sont attachs.--Distribution des
fiefs.--Bnfices ecclsiastiques.--Maison de la Wazoro Sahalou.--Les
chefs de bandes et le droit d'hbergement.--Droit de justice des
titulaires de fiefs.--Nature et quotit des impts.--Caractre militaire
de la socit thiopienne.--La domesticit se confond avec la famille.

CHAPITRE IX.--Hivernage  Goudara.--Famille du Dedjadj Guoscho.--Birro
Guoscho.--Complications politiques.--Nouvelle entre en campagne

Valeur des jugements de Lik Atskou sur ses compatriotes.--Les enfants du
Dedjadj-Guoscho.--Birro Guoscho.--Son enfance.--Ses rapports avec le Ras
Ali.--Tixa, Mred et Dempto.--Rupture avec le Ras.--La Wazoro
Oubdar.--Complications politiques.--Les fils de Conefo.--L'Azzage Fanta
est envoy avec un message auprs du Ras et de la Wazoro Manann.--Birro
investi de la succession de Conefo.--Le Dedjadj Guoscho se dcide 
marcher contre les fils de Conefo.--Il est arrt par la maladie de la
Wazoro Sahalou.--Gurison de cette princesse.--Son caractre.--Dpart
du Dedjazmatch.

CHAPITRE X.--Bataille de Konzoula.--Birro Dedjazmatch.

Entre en campagne.--Les habitants du Metcha.--Leur pays.--Le peuple
Agaw.--La Maskal ou fte de l'invention de la croix.--Festin et
parade.--Trouvres, bouffons, thmes de guerre.--Messages entre le
Dedjadj Guoscho et les fils de Conefo.--Sacrifice de trois
taureaux.--Bataille de Konzoula.--Thme de guerre du Dedjadj
Guoscho.--Ilma est fait prisonnier.--Rentre au camp.--Dsordre et
gat.--Dbats judiciaires aprs la bataille.--Droit de butin; les
prisonniers de guerre.--Paroles du Dedjadj Guoscho aux fils de
Conefo.--Ils sont enchans.--La dtention en thiopie.--Birro rclame
les timbales de Conefo.--Un trafiquant  la torture.--Soldats envoys en
ravitaillement.--Je quitte le prince.--Arrive au camp du Dedjadj
Birro.--Sjour chez Birro.--Visite  l'glise de Findja.--Position
politique de Birro en Dambya.--Syoum dserte le Ras et vient prendre du
service chez Birro.--Sige du Mont-Fort de Tchilga.--Cruaut de
Birro.--Le prtendant Wold Tekl.--Rentre  Gondar.--Reproches du Lik
Atskou.--Description d'une glise thiopienne.--Droit d'asile.--glise
de Notre-Dame  Gondar.--La Wazoro Bir-Waha.--Le Balambaras Aschebber
rendu  la libert.--Arrive de Birro  Gondar.--Visite  l'habitation
de l'Itigu Mentewab.--Birro tue de sa main deux de ses soldats
pillards.--Promesses de retour.--Serment de Birro.

CHAPITRE XI.--Visite au Dedjadj Oubi.--Rapport du Gouvernement
britannique avec la famille de Sabagadis.--Dpart pour Aden

Dpart de Gondar.--Rixe entre soldats et paysans.--Arrive 
Adwa.--Visite au Dedjadj Oubi.--Avanie chez ce prince.--Insolence de
ses gens.--Dpart pour Moussawa.--Halae et Digsa.--Le Bahar-Ngach
Za-Guiorguis.--Les augures d'Abdallah.--Arrive  Moussawa.--Rception
chez Adine Aga.--Plan de voyage.--Retour  Adwa.--Message  Oubi.--La
domesticit en thiopie.--Mae-Tahalo.--L'envoy franais.--Querelle
avec Oubi.--Menaces d'Oubi.--Dvouement d'Ezzerae.--Retour 
Adwa.--Dpart de mon frre pour Moussawa.--Bruits de guerre entre le Ras
Ali et les Dedjazmatchs Guoscho et Birro.--Le P. Sapeto et la mission
catholique.--Retour chez le Bahar-Ngach de Digsa.--Les Akala Gouzae et
les Sahos.--Importance de Bahara-Ngach.--Installation 
Maharessate.--Rachat d'une jeune esclave.--Djeuner prlev sur une
caravane.--Les torrents en thiopie.--Le moine lpreux.--Son
intervention auprs d'Oubi et explication du malveillant accueil de ce
prince.--Rapports du Gouvernement britannique avec la famille de
Sabagadis, Polmarque de Tegrae.--Rachat d'une autre esclave.--Message
du Lik Atskou.--Dpart pour Moussawa.--Intimit avec Adine Aga et le
Sad Mohammed-el-Bassarawi.--La lgende du serpent.--Les conteurs
arabes.--Adieux  Adine Aga.--Dpart pour Aden.

CHAPITRE XII.--L'influence anglaise

Arrive au petit port d'Ede.--Dbarquement et sjour  Moka.--Le Schrif
Hussein.--Arrive  Aden.--Description d'Aden.--Visite au capitaine
Heines, gouverneur d'Aden.--Motifs du dpart antrieur de mon
frre.--L'hospitalit du lieutenant d'artillerie Ayrton.--Dpart pour
Berberah.--Commerce de Berberah.--Les Somaulis.--Usage pour tout
tranger de choisir un _abbane_ ou protecteur.--Scher Marka, agent
indigne du gouverneur d'Aden, russit  nous fermer la route du royaume
de Harar.--Dpart pour Zeylah.--Arrive  Toudjourrah.--Le sultan de
Toudjourrah.--Difficults de dbarquement.--Encouragements donns par
Saber.--Le Sultan rassemble son conseil.--Permission de dbarquer due 
l'apparition d'un btiment de guerre que l'on croit franais.--Le
capitaine Christofer.--Vie  Toudjourrah.--Le sultan oscille entre deux
partis.--L'envoy franais est chass  coups de bton.--Deux briks
anglais se relayent pour nous observer--Guet-apens.--L'ambassade du
capitaine Harris.--M. Hadjitor.--Message  Sahala Sillass.--Dpart pour
Hodeydah.


FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.


Paris, imp. Balitout, Questroy et Cie, 7, rue Baillif.



[Illustration: CARTE DE LA HAUTE THIOPIE (ABYSSINIE)
pour servir aux voyages de ARNAULD D'ABBADIE.]




---------------------
NOTE DU TRANSCRIPTEUR

Les variantes d'orthographe (beige/bge, Likaoutes/Likaontes,
vnements/vnements, idiome/idime, marche-pied/marchepied, etc.)
ont t conserves conformment  l'original.






End of the Project Gutenberg EBook of Douze ans de sjour dans la
Haute-thiopie, by Arnauld d'Abbadie

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DOUZE ANS DE SJOUR DANS LA ***

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     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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- You comply with all other terms of this agreement for free
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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