The Project Gutenberg EBook of L'le des rves, by Louis Ulbach

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Title: L'le des rves
       Aventures d'un Anglais qui s'ennuie

Author: Louis Ulbach

Illustrator: Rouargue frres

Release Date: August 6, 2006 [EBook #18995]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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[Illustration: Rouargue frres del. et sc. Imp. F. Chardon an. Voil
Monsieur, dit le peintre, toute la population de l'le.]




L'ILE DES RVES

AVENTURES

D'UN ANGLAIS QUI S'ENNUIE

PAR

LOUIS ULBACH

ILLUSTRATIONS PAR MM. ROUARGUE FRRES

[Illustration]

PARIS

MORIZOT, LIBRAIRE-DITEUR

3; RUE PAVE-SAINT-ANDR

1860

Paris.--Imprimerie P.-A. BOURDIER et Cie, rue Mazarine, 30.

Tous droits rservs




SIR OLLIVER A LA RECHERCHE DES MOTIONS.




I

Vue de face, de profil et de trois quarts d'un vritable loup de mer.


Le _Cyclope_ tait un magnifique navire, appartenant  MM. Poussin et
Cie, armateurs au Havre. Il n'avait pas t lanc  la mer un
vendredi, ni  la date du 13. Rien ne lui avait donc port malheur; et
depuis une quinzaine d'annes qu'il naviguait, il faisait la fortune de
son propritaire, la joie des matelots qui le servaient, et l'orgueil du
capitaine Michel qui le commandait.

Le capitaine Michel passait pour un vritable loup de mer. Cela ne veut
pas dire qu'il ft plus froce qu'un mouton, et que le Petit
Chaperon-Rouge et couru avec lui d'autres dangers que celui de voir
manger sa galette; car on sait que les loups de mer ressemblent aux
loups de terre comme les veaux marins ressemblent aux veaux de la
prairie, et mme aux veaux de M. Troyon. Le capitaine tait donc un
brave homme de loup; il avait,  quelque distance du Havre, dans une
jolie petite maison, aux trois quarts paye par ses conomies, laiss la
louve, sa femme, sous les traits de la meilleure mre de famille. Madame
Michel levait deux filles dans la crainte de Dieu et de l'Ocan; et le
capitaine aspirait aprs le moment o il placerait la dot de ses
hritires, les vritables patrons qui le fissent naviguer. Jusqu' ce
jour-l, il faisait son mtier honntement, ponctuellement. Personne ne
surveillait mieux que lui la manoeuvre. Rigide envers les matelots,
toujours le front pliss quand il commandait, il s'enfermait dans sa
cabine pour baiser les lettres de sa femme et les petites pattes de
mouche de ses filles. On ne l'avait jamais vu plir devant une tempte;
mais il savait bien, lui, pourquoi ses cheveux avaient grisonn si vite,
et, malgr sa reconnaissance tempre pour la mer, il s'tait bien jur,
s'il avait jamais un fils, de lui interdire les voyages au long cours.

Le ciel, qui entretenait des intelligences secrtes avec la bonne madame
Michel, n'avait pas voulu mettre le marin dans le cas de tenir un
serment injurieux pour sa profession; aussi ne lui avait-il envoy que
des filles. Mais le capitaine Michel, pour ne pas en avoir le dmenti,
avait jur alors que jamais ses filles n'pouseraient un marin. C'tait
une faon indirecte de persister dans son serment et dans cette rancune
oblige que nous avons tous, plus ou moins, contre notre plus chre
profession.

Encore quelques voyages, et le capitaine inaugurait enfin, pour ne plus
la quitter, une de ces belles paires de pantoufles que la sollicitude
des demoiselles Michel lui brodait inutilement pour chaque anniversaire
solennel. Plus de sparation, plus de hasard lointain; il s'enracinait
dans son petit jardin, il s'incrustait dans son fauteuil, il ne jurait
plus que pour rire et pour faire peur  la vieille servante. Sans doute,
il lui en coterait bien un peu de quitter le _Cyclope_, qui filait si
gentiment ses douze noeuds  l'heure, et qui se garait tout seul des
cueils, comme s'il avait eu deux yeux tout ouverts. Mais le capitaine
avait pris depuis longtemps ses prcautions; la sparation ne devait pas
tre absolue, complte, et l'effigie du _Cyclope_, puissamment colorie
pour rsister  l'action du soleil, bravait les regards et dfiait
l'oubli dans la salle  manger future du capitaine.

Il ne dsesprait pas non plus d'avoir un jour (mais c'tait l presque
une folie!), pour le guridon de marbre de son salon, un modle
microscopique en bois du cher _Cyclope_, avec tous ses grements, et un
petit bonhomme d'un sou, plac au pied du grand mt, le bras tendu, pour
rappeler toujours  M. Michel le capitaine Michel. C'tait une surprise
qu'il se mnageait  lui-mme. Il ne se sentait pas d'aise  la pense
de ce petit joujou, naviguant sous un globe de pendule, au milieu des
douze tasses  caf et du sucrier de madame Michel.

En attendant ces joies dlicates qu'il savourait par avance, le
capitaine naviguait en ralit vers la Nouvelle-Guine. Qu'allait-il
vendre, changer, acheter? cela importe peu au rcit.

Retir dans sa cabine et soigneusement verrouill, Michel avait dfendu
qu'on le dranget. Il tait si gravement occup! Il crivait  sa
femme et  ses filles, donnait  la premire ses instructions prcises
pour la plantation de quelques petits arbres et le dessin d'une pelouse
dans son jardin, et rdigeait pour les secondes son journal quotidien,
lgrement potis par excs de tendresse paternelle. Il cherchait dans
des livres de voyages les descriptions pittoresques des parages qu'il
allait aborder, et qu'il avait explors trop souvent pour s'tre jamais
donn la peine de les tudier. Mais bien qu'il n'et aucune srieuse
prtention littraire, et qu'il ne s'avout pas les motifs de cette
rudition d'emprunt, le capitaine cdait au besoin instinctif de la
couleur locale.

Un rcit de voyage sans descriptions est comme le dessert redout de
Brillat-Savarin, et la jolie femme  laquelle il manque un oeil. Or le
capitaine, en fait de cyclopes, n'admettait que son vaisseau.

A l'heure o nous faisons connaissance avec lui, loin des regards
civiliss et hors de toutes les latitudes de la politesse, nous pouvons
avouer que par prcaution contre la temprature et peut-tre aussi par
une sorte de loi raliste, qui poussait la couleur locale jusqu'
l'illusion, le brave Michel n'tait gure plus vtu, dans sa chambre,
qu'un souverain des les de la Sonde, le jour de son couronnement.

Alfred de Musset a vant la supriorit des costumes primitifs pour la
solitude; mais je dois cependant avouer que le capitaine tait plus
habill qu'un discours d'acadmicien. Cette simplification des
accessoires du commandement entrait peut-tre pour quelque chose dans la
consigne svre donne par Michel. Certain de ne pas dchoir  ses
propres yeux, et s'estimant pour la ralit et non pour l'apparence, il
tait beaucoup moins sr de conserver son prestige, s'il tait surpris
dans ce nglig.

Voil pourquoi, sans doute, quand il entendit frapper deux coups, puis
trois, puis quatre, puis un nombre considrable  la porte de sa cabine,
le capitaine profra tout haut un formidable juron, et se hta de
reprendre une apparence plus conforme aux exigences des relations
europennes.

--Qui est l? demanda-t-il, quand il fut presque habill et en
renouvelant son juron.

Notons, en passant, que le capitaine ne jurait jamais tout bas et pour
lui seul.

--C'est moi, capitaine, Pharamond!

--Que me veux-tu? animal! Qu'y a-t-il?

Le capitaine ouvrit sa porte. Pharamond tait un vieux matelot du mme
pays que lui, dont la figure et la chevelure inculte rpondaient bien 
son nom hroque.

C'tait une me damne, un sde, un de ces tres qui poussent le
dvouement jusqu' la perscution, et qui vous servent en vous grondant,
comme s'ils vous en voulaient de ne pas tomber  l'eau,  toutes les
heures, pour leur fournir l'occasion de vous en retirer.

--Eh bien! parle, dit le capitaine en laissant entrer son confident et
en refermant la porte, qu'est-ce que tu as dcouvert aujourd'hui?

--Parbleu! aujourd'hui comme toujours, j'ai dcouvert que vous tiez
trop bon, que le premier Anglais venu vous enfonait, quoi! et que, si
on vous laissait faire, tout irait bientt  la drive.

--Allons! explique-toi!

--Eh bien! voil: vous avez reu  bord ce satan goddam qui s'est
embarqu pour aller o nous irions, sans savoir seulement si nous
n'avions pas affrt pour la lune.

--Sir Olliver! o est le mal? Il paye bien.

--Il paye trop; je veux dire qu'il n'a pas besoin de rder autour des
gens de l'quipage, comme il le fait, de leur offrir des cadeaux, de les
rgaler  toute occasion. Capitaine, je ne vous dis que cela: cet
Anglais est un espion. Je n'aime pas les espions, moi.

--Dis plutt que tu n'aimes pas les Anglais. Ce n'est pas du tout la
mme chose.

--Dans ce temps-ci, c'est possible! mais autrefois! enfin, suffit. Ce
que je viens vous dire, c'est que ce sir Olliver est un drle de sire;
qu'il cherche  ameuter l'quipage contre vous. Je l'ai surpris tout 
l'heure, baragouinant je ne sais quelles promesses. Qu'est-ce qu'il
promet et qu'est-ce qu'il veut acheter?

--Au fait, tu vois bien, tes craintes sont absurdes. Quel intrt
peut-il avoir  troubler la discipline? Nous ne sommes pas en guerre
avec les Anglais.

--Non, puisque nous sommes leurs amis, ce qui est plus dangereux et ce
qui rapporte moins. On sait  quoi s'en tenir avec un boulet de canon;
cela entretient la franchise. Mais, des amis! ce sont des jaloux qui
vous ont dsarms d'avance.

--Tu parles comme un philosophe, mais tu ne penses pas de mme. Voil
tes rancunes qui t'emportent!

--Moi! mille millions de sabords! peut-on dire que je m'emporte! s'cria
Pharamond, rouge de colre et d'indignation. Je suis calme, trs-calme,
et vous me mettriez hors de moi en en doutant.

--Ah a! vas-tu finir? dit le capitaine en fronant le sourcil.

--Oh! j'ai tout fini! Dfiez-vous de l'Anglais! voil ce que j'avais 
vous dire; ce n'est pas long. Ces gens-l en veulent  la marine
franaise. Aprs tout, je sais bien que c'est votre affaire de vous
compromettre, de vous exposer; moi, je connais ma consigne, je vous
sauverai malgr vous et malgr ce goddam!

--Je te dfends de lui manquer de respect; il est mon hte, reprit le
capitaine avec fermet.

--C'est bon, c'est bon, on mnagera le requin; mais vous vous en
repentirez.

--Pas autant que de t'couter.

Et le capitaine Michel poussa doucement Pharamond dehors et lui envoya
la porte dans le dos.

Cette amicale brutalit fit grommeler le vieux matelot.

--Je me vengerai, dit-il en serrant ses grosses lvres comme pour mordre
dj  sa vengeance, mais, en ralit, pour mordre  une pince de tabac
qu'il venait de se glisser sous les dents.

Il est bien entendu que la vengeance dont parlait Pharamond ne pouvait
tre qu'un service  sa manire rendu au capitaine, malgr lui. Ce fut
ainsi que Michel le comprit, et il se remit  sa table pour continuer sa
lettre, en riant doucement.

--Bon Pharamond! serait-il heureux de mettre la main sur un coquin!
S'aviser de souponner sir Olliver! un si parfait gentleman. Je sais
bien qu'au premier abord cet Anglais a quelque chose de bizarre,
d'excentrique... Bah! comme tous les Anglais! A quoi vais-je songer?
Voil que je tombe dans les sottes ides de mon matelot. N'y pensons
plus.

Et aprs cette rsolution fermement prise, le capitaine continua  y
songer plus que jamais. Sans accorder  Pharamond aucune autorit
morale, il lui reconnaissait, avec la superstition des marins, des
voyageurs, des isols, une sorte d'instinct de dvouement infaillible,
une perspicacit canine, en quelque sorte, qui flairait bien les prils.

--Mais quel danger peut venir de cet Anglais? C'est absurde, c'est
incroyable, se dit presque  haute voix le brave capitaine. Oui; mais
c'est possible. Je vais aller trouver sir Olliver.

Et achevant de donner  sa toilette la correction qui implique l'ide de
svrit et de dignit, le capitaine Michel monta sur le pont du navire
o l'Anglais se promenait de long en large, regardant le ciel qui, ce
jour-l, tait d'un bleu azur, le plus rassurant du monde pour un
navigateur.

--Si c'est avec l'horizon qu'il complote, se dit en souriant le brave
Michel, je crois qu'il est trahi par son complice.

Et, sur ce mot, le capitaine fit trois pas en avant, toussa de faon 
arracher doucement l'Anglais  sa mditation, et le salua avec la
courtoisie la plus _terre ferme_ qu'il put voquer.

[Illustration: Eh bien! Milord, vous ne vous plaindrez pas; voil un
beau temps.]




II

Un voyageur difficile  contenter.


Sir Olliver paraissait avoir trente-cinq ans. Il attestait, par la
puret de son teint, la valeur souvent mise en doute de l'hygine
britannique.

Ses yeux taient moins bleus que le ciel qu'ils contemplaient; mais ils
eussent pu passer pour des beaux yeux d'azur parmi des yeux de faence.
Ses favoris et ses cheveux taient blonds en Angleterre et rouges sur le
continent. Assez bien fait, dou d'une jolie prestance que ses vtements
taient loin de laisser voir, il n'avait rien extrieurement qui pt
alarmer l'observateur le moins optimiste. Il fallait,  coup sr, les
prventions et les prjugs de Pharamond pour souponner des embches
dans l'esprit paisible de ce voyageur mis  la dernire mode.

Michel eut presque honte de sa dmarche, et ce fut de l'air le plus
cordial qu'il interpella l'Anglais.

--Eh bien! milord, vous ne vous plaindrez pas; voil un beau temps.

--Oui, le temps est fort beau, rpondit l'Anglais avec un soupir.

--On dirait que cela vous contrarie? Nous ne sommes pas  Londres ici;
il ne faut pas voir d'insulte dans un ciel un peu clair.

--Je suis habitu aux contrarits, rpliqua sir Olliver d'un ton
languissant.

--Est-ce que vous vous seriez embarqu, par hasard, pour assister  une
tempte?

--Oh! oui,  une tempte et  autre chose encore!

--Eh bien, milord, j'en suis fch pour vous, continua le capitaine en
raillant et en se frottant les mains; mais nous n'aurons pas le plus
petit grain, d'ici longtemps peut-tre.

--D'ici longtemps! murmura l'Anglais avec abattement.

--Quel original! se dit Michel.

Un petit silence suivit ce premier abordage. Persuad qu'il avait
affaire  un maniaque sans danger, le capitaine allait se retirer, quand
sir Olliver redressa tout  coup la tte, et reprit avec fermet:

--Monsieur le capitaine, combien coterait une tempte, au plus juste
prix?

La question tait bouffonne, faite surtout dans ce franais anglais et
avec cet accent que nous ne cherchons pas  noter, afin de laisser au
rcit toute sa clart. Michel revint sur ses pas.

--Une tempte! vous voulez rire.

--Je ne ris jamais, moi, je suis toujours srieux.

En effet, c'tait avec le plus imperturbable sang-froid que ces
singuliers propos taient tenus.

--Ma foi, milord, vous auriez beau y mettre le prix, il me serait
impossible de vous procurer aujourd'hui ce que vous demandez.

Michel, qui s'efforait de rester poli, sentait un rire goguenard
l'touffer.

--Oh! si vous le vouliez, demanda l'Anglais.

--Comment diable m'y prendrais-je?

--Je veux dire, continua sir Olliver, une petite tempte sans orage, un
joli naufrage par le beau temps. Ce serait terrible et dlicieux!

L'oeil de l'Anglais s'alluma d'une singulire convoitise.

--Dcidment, il est fou, se dit presque  demi-voix le capitaine
Michel.

--Oui, continua sir Olliver avec une animation tout intrieure, pour
ainsi dire, et sans que la vivacit de ses paroles branlt son corps
immobile, ft frmir ses favoris soigneusement peigns, branlt le
contour inflexible de son col de chemise; oui, je voudrais voir ce beau
navire se tordre, se rouler et disparatre dans les flots. Quelle scne,
 Shakspeare!

Il y avait, dans ce souhait sinistre, un ct vraiment comique. Ce fut
celui-l qui parut tout d'abord  l'imagination du capitaine, qui
s'appuya aux bastingages pour supporter le poids de son hilarit. Mais
sir Olliver ne riait pas; il trouvait, au contraire, l'hilarit du
capitaine fort injurieuse, et il arrtait sur lui son regard froid et
ddaigneux, comme s'il et attendu des excuses. Michel ne songeait gure
 s'excuser. Il dfaisait le noeud de sa cravate pour ne pas trangler.

--Il faut convenir que vous tes un homme bien aimable, disait le bon
capitaine; vous prenez votre plaisir d'une singulire faon. Ah! il vous
faudrait, pour vous seul, la reprsentation d'un naufrage. Vous n'tes
pas dgot; mais vous ne l'aurez pas.

--Oh! si, je l'aurai, dit d'un ton sec l'Anglais fort mcontent.

--Je vous en dfie bien. Regardez-moi le ciel! est-il dispos  flatter
vos manies? Regardez cette coquille? hein! est-elle faite pour la lame?

--Oui, ce vaisseau est trs-confortable, rpondit sir Olliver; mais un
petit trou dans la calle me donnerait ce que je demande.

--Heureusement que nous sommes deux  vouloir, repartit rudement Michel
qui essayait de couper court  la plaisanterie.

--Mais, moi, je veux plus que vous, continua l'Anglais.

--Il s'agit bien de notre volont  tous les deux! Suis-je fou de vous
couter! Et Michel, en haussant les paules, fit un pas pour se retirer.

--Oh! oui, il s'agit de nous deux, dit sir Olliver en se plaant avec un
beau sang-froid devant le capitaine; car je puis, si vous me refusez ce
plaisir, vous brler la cervelle.

Et le parfait gentleman tira de sa poche un lgant revolver qu'il
montra  Michel.

Le vieux marin ne broncha pas; mais la patience lui chappait.

--Savez-vous bien, monsieur, dit-il  l'Anglais, qu'il n'appela plus
milord, que je pourrais vous faire descendre  fond de cale; mais, pour
vous empcher d'y pratiquer la petite ouverture que vous dsirez, je
vous mettrais des menottes et un boulet au pied. Je suis le matre ici.
Ce navire est ma maison, et, comme nous n'avons pas de mdecin pour les
fous, c'est moi qui rdige les ordonnances et qui les applique.

--Je ne demande pas mieux, rpondit sir Olliver qui remit languissamment
son revolver dans sa poche, et qui tendit les deux poignets au
capitaine. La prison, c'est toujours quelque chose!

Et le malheureux soupirait en tournant vers le ciel les yeux de faence
dont il a t parl plus haut.

Pour le coup, Michel fut dsarm. Sa colre ne voulut pas tre en reste
de politesse avec le revolver. Il reprit sa bonne humeur, et s'adressant
 l'Anglais avec cette autorit amicale qui s'impose, en dpit des
caractres:

--Milord, lui dit-il, en donnant  ce mot de milord la grce avenante
d'une offre de rconciliation, nous ne nous entendons pas. Pourtant j'ai
vu des caractres de toutes les nuances, des fantaisies de tous les
calibres. S'il vous plaisait de causer un peu et de m'expliquer vos
ides; eh bien, je m'y ferais, je m'y habituerais, et il n'y aurait plus
de contradiction entre nous.

Michel s'tait fait le raisonnement que suggre toujours l'obstination
d'un fou.

--Cdons, s'tait-il dit, ou plutt ayons l'air de cder, et
promettons-lui la lune et le soleil, s'il tient absolument  les avoir.

Il prit, en consquence, avec une familiarit dont l'Anglais ne fut pas
trop choqu, le bras de sir Olliver, entrana celui-ci  l'cart,
s'assit et le fit asseoir  ct de lui; puis, comme un pre qui va
recevoir la confession de l'enfant prodigue:

--Voyons, milord, lui dit-il, vous avez eu des chagrins;
racontez-les-moi, je ne suis pas insensible. Nous autres, vieux loups de
mer qui ne quittons jamais l'eau sale, nous en avons quelquefois sous
les paupires. Je vous promets de pleurer s'il le faut; c'est gentil
cela, hein?

--Vous tes bon, repartit sir Olliver en tirant de sa poche des gants
qu'il mit avec le plus grand soin, et vous allez tout savoir. Ce que
j'ai  dire, d'ailleurs, peut se rsumer dans un seul mot: je m'ennuie.

--Je connais cela, interrompit Michel, et je le respecte; c'est votre
point d'honneur national.

--Oh! je m'ennuie plus que tous les Anglais  la fois. Quand j'tais
tout petit enfant, je m'ennuyais dj dans les bras de ma nourrice. Je
suis entr dans le monde en billant. J'tais riche, j'ai essay de tous
les genres de gurison. J'ai voyag, j'ai aim, j'ai tudi; j'ai pay
trs-cher des tableaux, des livres, des chevaux, des femmes, des chiens,
des coqs. Les coqs m'ont amus huit jours, et puis ils avaient une telle
ardeur  combattre que j'en suis devenu jaloux, et que je leur ai fait
tordre le cou. J'ai eu des duels; pas un ne m'a t funeste. Je suis
all dans l'Inde, et j'ai fait le sige de Delhi avec ma cravache; les
balles des rvolts avaient de si grands gards pour moi que je n'avais
plus mme l'motion du danger. J'ai eu pendant toute une nuit la
tentation de m'enrler parmi les insurgs et de courir la chance d'tre
mis  la gueule des canons. Mais si je m'ennuyais d'tre Anglais,
j'tais en mme temps trop fier de ce titre pour me compromettre avec
les sclrats que nous allions chtier. Je suis revenu en Europe. J'ai
habit Paris pendant deux ans, et je n'ai eu que deux heures de gaiet,
un jour,  une sance de l'Acadmie franaise o tout le monde dormait,
mme les orateurs. Malheureusement ces reprsentations somnambuliques
sont rares. Les thtres m'ont port au suicide; il ne suffit pas de
savoir le franais pour y aller: il faut savoir le calembour. Je n'ai
jamais pu le comprendre. J'ai cru que l'amour me gurirait; mais l'amour
n'est que l'ennui partag, et je me piquais de trop de gnrosit pour
ne pas prendre la part de celle que j'aimais. J'ai song  me prcipiter
du haut de la colonne Vendme; mais je suis parent de feu lord
Wellington, et le choix de ce monument, pour finir mes jours, et t un
manque d'gards pour la statue de mon illustre cousin. J'avais essay de
la vie parisienne; j'ai voulu interroger la mort. Je suis all, un jour,
au Pre-Lachaise, bien dcid  causer, comme Hamlet, avec les
fossoyeurs; mais ces messieurs avaient des uniformes, lisaient le
journal et manquaient compltement d'humour. Cette dsillusion m'a guri
mme de la pense de la mort; on doit bien s'ennuyer au Pre-Lachaise en
si plate compagnie. On ne me laissa toucher  rien dans le cimetire.
Tous les morts sont sous clef. Pauvre Yorick!

J'avais un bel appartement; je donnai des ftes et d'excellents dners;
j'invitai des artistes; ils mangrent bien, mais m'gayrent mal.
J'entendis parler d'un bandit qui dvastait la campagne aux environs de
Rome. Je partis pour l'Italie, mais je ne trouvai personne pour me
prsenter  ce chef de brigands; lorsque, surmontant les rgles de la
biensance britannique, je voulus me prsenter moi-mme, le coquin avait
fait sa soumission et accept un grade dans la gendarmerie du pape. Il
tenait  ses conomies.

--En vrit, vous n'aviez pas de chance, interrompit le bon Michel, qui
gardait son srieux.

--N'est-ce pas? Comme je regagnais le Havre, incertain de ce que je
devais tenter, j'aperus votre fringant navire; il me plut. Sa lgret
me fit penser qu'il ne devait pas tre trs-solide. J'entendis raconter
que vous partiez pour un long voyage; vous deviez toucher aux les de la
Sonde. L'occasion des aventures me sduisit; mais ce que vos matelots
m'ont dit des efforts tents pour adoucir les moeurs de ces peuplades
m'a refroidi. J'ai peur de trouver les insulaires de la Polynsie en
train de lire la Bible. Je ne saurais attendre plus longtemps. Ma
patience est  bout; c'est ici que je dois ressentir enfin les motions
si vainement espres. Je guettais une tempte; je n'ai plus que la
ressource d'un naufrage; mais j'y tiens. Capitaine, je vous l'ai dit, je
suis riche, j'ai sur moi de quoi payer cette coquille, toute la
cargaison et l'quipage par-dessus le march. Voyons, monsieur Michel,
faites-moi le plaisir de couler bas ce vaisseau; nous ne sommes pas
loigns d'un archipel; partez sur un bateau. Laissez-moi seul, je me
charge de tout. C'est convenu, n'est-ce pas?

--Diable! vous tes bien press, dit Michel en se levant et en ruminant
dans sa tte quelque prtexte pour donner le change  la fantaisie de
son passager.

--Dpchez-vous, car je m'ennuie, rpta langoureusement sir Olliver.

--Et moi aussi, vous m'ennuyez, dit le capitaine.

--J'avais bien song, continua l'Anglais,  susciter une rvolte de
l'quipage,  me faire nommer capitaine; mais vous tes un brave homme;
je serais dsol de vous faire violence.

--C'est l un procd dont j'apprcie toute la dlicatesse, reprit
Michel, et pour n'tre pas en reste, je ne vous ferai pas attacher avec
un boulet au pied et jeter  la mer.

--Ce serait pourtant une priptie.

--Eh bien! si le coeur vous en dit, ne vous gnez pas; sautez par-dessus
bord.

Sir Olliver parut rflchir.--Non, je ne veux pas, je sais trop bien
nager, je me sauverais.

--Ah! vous prenez la chose au srieux? Quel farceur intrpide! Mais
savez-vous bien que si vous n'avez pas d'motions, vous tes joliment
fait pour en donner! Voyons, milord, tes-vous arriv srieusement  cet
excs d'ennui que rien, pas mme une bonne action  accomplir, ne puisse
vous distraire?

--Les bonnes actions, dit sir Olliver, oh! j'en ai essay. Mais les
remercments de ceux que j'obligeais m'ont dgot de la bienfaisance.

--Eh bien, vous aviez les ingrats pour vous consoler.

--Oui, je sais, l'ingratitude serait piquante, si elle n'tait pas
banale.

--Sacrebleu! s'cria le capitaine, j'y perdrais mon latin, si je l'avais
jamais su. Vous tes un homme difficile  amuser. Avez-vous essay du
jeu?

--Le jeu? quelle ironie! D'ailleurs je n'avais pas de chance en jouant,
je gagnais toujours.

--Ah a, au lieu de l'eau sale  prendre par bain ou par gorge, si
vous essayiez du vin? voil un genre de consolation qui n'a rien
d'antinational.

--L'ivresse! ce n'est pas l'motion; c'est le suicide! Boire pour se
distraire n'est pas d'un gentilhomme; il faut boire tout au plus pour
mourir.

--Tiens! voil une issue. Tuez-vous!

--Non. La mort n'est peut-tre que l'ennui ptrifi, et je ne pourrais
pas m'y soustraire, une fois le pacte conclu. Le sommeil est un plaisir
ngatif.

--Allons, vous ne voulez pas en dmordre, il vous faut un naufrage.

--Oui, mais complet!

--Laissez-moi, du moins, le temps de la rflexion, parbleu! jusqu' ce
soir; je ne peux pas m'engager  la lgre.

--Jusqu' ce soir, onze heures, dit sir Olliver qui tira sa montre. Mais
il est bien entendu que si vous refusez, capitaine, nous sommes dlis
l'un envers l'autre, et j'aurai le droit de vous contraindre par tous
les moyens.

--Le droit! le droit! c'est une question. Mais enfin je consens  vous
laisser libre du choix de vos distractions, si je ne vous distrais pas 
ma manire.

--A ce soir, monsieur Michel.

--A ce soir, milord.

Et le capitaine se leva pour rompre l'entretien. L'Anglais resta assis,
poussa quelques soupirs, sortit enfin d'un tui brevet le plus odorant
cigare qui ait jamais aromatis des lvres masculines, et se mit  le
fumer avec une sensualit qui prouvait bien qu'il n'tait pas
compltement guri des joies de ce monde, et que la vie lui offrait
encore quelques petites douceurs.




III

O sir Olliver est presque au comble de ses voeux.


Michel n'tait pas sans inquitude: la folie de sir Olliver tait
dangereuse. Le brave capitaine ne redoutait pas la mort; quoiqu'on
puisse avouer, sans honte, que s'il est glorieux de s'exposer au pril
pour une grande cause, il est ridicule d'tre tu stupidement, par un
insens, sans profit moral pour soi et pour ses hritiers. Mais ce que
Michel craignait bien rellement, c'tait la ncessit de recourir  des
mesures de rigueur,  des prcautions violentes. Pharamond ne s'tait
gure tromp. Sir Olliver avait tent de corrompre l'quipage. Jusqu'o
le mal tait-il descendu? et comment faire pour se prserver des
tentatives de cet homme devenu froce et implacable  force d'ennui?

Pharamond avait suivi du coin de l'oeil l'entretien. Quand il vit le
capitaine se diriger, tout soucieux, vers sa cabine, il s'avana:

--Ah! c'est toi, mon brave, dit Michel.

La familiarit de cet accueil fit comprendre au matelot que le capitaine
rendait hommage  sa perspicacit. Il n'abusa pas de cette dcouverte et
triompha avec modestie.

--Eh bien! avais-je raison ce matin? demanda-t-il de l'air soumis d'un
homme qui avoue un tort.

--Tu avais raison de m'avertir; mais tu avais tort de souponner dans
sir Olliver un espion; ce n'est qu'un fou.

--Merci; je connais les douches qu'il leur faut,  ces fous-l.

--Encore une fois, pas d'imprudence, Pharamond; viens causer; j'ai  te
consulter.

Pharamond rougit jusqu'aux oreilles. Les condescendances du capitaine
taient les plus grands triomphes qu'il pt ambitionner. Il suivit donc
Michel, et resta deux heures avec lui, enferm. Le problme tait
difficile; mais Michel tait rus. Que fut-il dcid dans ce tte--tte
mystrieux? c'est ce que nous saurons bientt. Constatons seulement
qu'avant de se quitter, les deux marins eurent un accs de rire qui fit
vibrer les cloisons de la chambre. Pharamond riait  faire peur; Michel
riait  faire envie.

--Ah! la bonne farce, disait le matelot en se tapant sur l'estomac, pour
digrer son contentement.

--Comme ce sera amusant  raconter  ma femme et  mes filles, disait le
capitaine; surtout, mon brave, pas un mot!

--Moi parler  ce lord Spleen! merci, je n'ai jamais flatt les Anglais,
et ce n'est pas  mon ge que je commencerai.

--Qu'il ne se doute de rien!

--N'ayez donc pas peur! on sera muet comme une femme morte. Mais
tes-vous bien sr, capitaine, que l'affaire ne ratera pas?

--J'en rponds! Assure-toi de quelques hommes pour le moment dcisif;
prpare tout ce que je t'ai dit, et,  minuit, attends-moi.

--Comptez sur moi, monsieur Michel.

Pharamond quitta le capitaine dans un tat indescriptible. Il murmurait
entre ses dents:

--Ah! goddam, tu veux nous faire chavirer! on t'en donnera du naufrage!
Ah! il te fallait pour rire, simplement, nous voir frtiller dans la
mer! Eh bien! voil un divertissement de notre faon que tu pourras
savourer  loisir. A-t-il de l'imagination ce capitaine! quel homme!
mais moi,  sa place, j'aurais fait tout bonnement boire milord l'altr
 la grande tasse. Au lieu de lui mitonner une mystification de premier
ordre, je l'aurais guri de l'ennui des fivres chaudes. Enfin, le
capitaine aime mieux nous faire rire; on rira, voil tout!

Et aprs une interruption consacre au tabac, Pharamond reprit en riant:

--Ah! l'on rira, et crnement encore, et on dansera mme, quand ce
commissionnaire en ennui ne sera plus  bord! Pour l'argent qu'il a
donn et les petits cadeaux qu'il a faits, plus tard ils serviront 
payer la noce.

Et, les deux mains ouvertes sur les hanches, Pharamond excuta un
mouvement des pieds, qui passe, dans certains ports de mer, pour un
entrechat.

Sir Olliver tait loin de se douter du complot tram contre lui; il
perdait encore une joie, en ignorant ce danger; l'apprhension lui et
donn peut-tre le semblant d'une motion. Il fumait, grave comme un
Turc, et peut-tre bien ne rflchissait-il pas plus qu'un disciple de
Mahomet. Cette tristesse sans cause dont il avait fait son rgime, sa
temprature morale, lui paraissant sans issue et sans remde, il ne se
fatiguait pas toujours  la combattre, et avec un abandon qui tait,
tout bien considr, une petite volupt mconnue par lui, il se laissait
aller au bercement de son ennui.

Pharamond avait des dmangeaisons horribles de distribuer des coups de
poing; mais il craignait de trahir sa joie. Il allait parler aux
matelots dont il tait sr, et montrait dans sa dmarche une lgret,
une allgresse de jambes qui faisait trembler le navire. Il ne manquait
jamais dans ses promenades de passer devant l'Anglais, et de lui envoyer
un regard sournois, en fredonnant l'air national: _Bon voyage, monsieur
Dumollet!_

L'or de l'enfant d'Albion n'avait pas fait beaucoup de tratres,  en
juger par l'empressement que tous les matelots, discrtement interrogs,
mirent  entrer dans un complot contre sir Olliver. C'taient des rires
entrecoups, des commentaires nergiques, des paroles  faire frmir. Si
on leur et abandonn le programme du divertissement, les hommes de
l'quipage eussent volontiers suspendu l'Anglais, par les pieds,  une
vergue, pour lui faire rendre la mauvaise humeur qui l'obsdait. Les
plaisants du _Cyclope_ suggraient des raffinements de Polyphme.

--La couleur de ses cheveux me dplat, disait l'un; j'ai envie de les
teindre en noir.

--Ils sont si rouges qu'ils pourraient bien brler, disait un autre.

--Alors, brlons-les.

Le capitaine Michel avait donn des instructions dont on ne devait pas
se dpartir, et Pharamond, l'imprsario du petit acte annonc,
rprimait le zle des vieux par de gros jurons, et le zle des jeunes
par de gros coups de poing. On acceptait les uns et les autres en riant.

Le soir vint; un soir parsem d'toiles. _Le diable n'avait pas fait du
ciel une critoire_, comme dit le pote; mais on et dit qu'il avait
sem des perles dans un crin d'azur, pour mettre en campagne tous les
amoureux sublunaires.

Le _Cyclope_ s'avanait doucement vers cette terre inconnue qu'on
appelle la Nouvelle-Guine. La fortune du capitaine Michel tenait
prcisment  des voyages hardis et quelquefois dangereux, dans ces
parages peu explors, mais que les Anglais commencent  regarder avec
attention. On n'tait pas loin du groupe des les _Arrou_.

Michel, accoud sur le bastingage, regardait au loin et paraissait
aspirer des parfums. Si familiaris qu'il ft avec l'aspect de l'Ocan,
si blas qu'il part sur les effets de la lune, il pensait qu'un si joli
temps serait dlicieux  admirer dans son petit jardin, sous sa
tonnelle, entre sa femme et ses deux filles, et il s'imaginait que la
brise lui apportait des odeurs de rsda et de chvrefeuille. Quand il
aurait bien hum l'air dans son petit jardin, de l-bas, des antipodes,
sa femme viendrait lui frapper sur l'paule et l'avertir de rentrer,
pour ne pas attraper de rhumes; car bien sr, rendu  la vie civilise,
il s'enrhumerait, il participerait  ces bienheureuses infirmits des
gens sdentaires, qui ont le loisir de se soigner.

Hlas! le capitaine se disait que, pour jouir immdiatement, il lui
faudrait percer la terre de part en part et descendre chez lui, comme on
sort d'un puits. Il s'amusait mme, par la rflexion,  discuter le
problme de savoir s'il sortirait, le cas chant, la tte la premire
ou les pieds en avant.

Pendant qu'il s'garait de digression en digression, oubliant un peu la
Papouasie et ses vilains habitants, auxquels il allait donner des
verroteries franaises pour ajouter  leur laideur, il se sentit toucher
 l'paule. Michel se retourna brusquement. Il n'et pas t trop
surpris de se trouver nez  nez avec madame Michel, les dsirs et les
rves ayant supprim la distance.

Mais c'tait Pharamond qui, l'oeil brillant et la bouche bante, lui
dit:

--Eh bien! capitaine, vous oubliez l'heure. Il est temps de souper.
Milord a de l'apptit.

--Ah! ah! c'est vrai. Tout est-il prpar?

--Vous verrez!

--Je ne suis pas sans inquitude, Pharamond. Ce diable d'original
n'aurait qu' faire quelque coup de sa tte! et si je veux lui donner
une petite leon, je ne tiens pas  l'exposer  un danger srieux. Au
surplus, il ne s'agit que de quelques jours d'preuve!

--Soyez donc tranquille, capitaine; milord Spleen se trouvera l comme
un coq en pte. Aimez-vous mieux qu'il se livre  quelque sottise dont
nous souffririons tous, le _Cyclope_ tout le premier?

--Le _Cyclope_! qu'il y touche!

--Il y touchera, si vous ne trinquez pas ce soir avec lui.

--Je trinquerai; n'aie pas peur. Tu vois, le ciel nous vient en aide!

--Voil un temps dlicieux pour les promenades. A-t-il de la chance cet
animal-l!

--Et dire qu'il mconnat son bonheur! Comprends-tu, mon vieux
Pharamond, qu'il est millionnaire, ce coquin-l!

--Mille millions de tonnerres, et il se plaint! je vous le dis,
capitaine, il est incorrigible!

--C'est pour cela qu'il est amusant d'essayer de la correction.

Et Michel, qui dans sa belle humeur se dpartait, sans y penser, de sa
dignit de commandant, donna une poigne de main  son matelot, et le
quitta pour aller rejoindre sir Olliver. L'Anglais n'avait pas boug.
Quand il vit venir le capitaine, il leva la tte.

--Il n'est pas onze heures?

--Pas encore, milord; mais je suis beau joueur, et je viens m'acquitter.

--Vous consentez?

--Je consens  vous donner les motions que vous cherchez, rpondit
Michel, qui ne voulait pas se livrer d'avance, ni mentir tout  fait.

--Enfin voil donc un homme qui me comprend, dit l'Anglais d'un ton
glacial et en serrant avec force la main du capitaine.

Cette faon d'pancher sa reconnaissance en glaons fit sourire Michel.

--Oui, milord, reprit-il, je consens; je mets une seule condition, c'est
que nous viderons ensemble quelques bouteilles d'excellent vin, que je
ne me soucie pas de voir noyer. La mer boit mal.

--C'est parfaitement raisonn. Monsieur le capitaine, permettez-moi de
vous offrir un cigare.

--Je n'en fume gure, j'ai l'habitude de la pipe; mais puisque c'est la
dernire fois que nous fumons ensemble.....

Et Michel, qui avait beaucoup de peine  garder son srieux, prit un des
blonds cigares de sir Olliver, et le mit  ses lvres.

Tout tait prpar dans la chambre du capitaine pour un souper. Une
certaine lgance, celle qui tient surtout  l'harmonie des formes
entremles de bouteilles bien choisies, tonna sir Olliver. La partie
solide laissait  dsirer; mais le capitaine s'excusa.

--Je n'ai pas eu le temps d'crire  Paris et de prvenir Chevet, dit-il
en montrant un jambon, du fromage et quelques fruits secs.

--Nous n'avons besoin de rien de plus, rpliqua courtoisement l'Anglais
qui comptait les bouteilles; le prtexte pour boire est suffisant.

--Eh bien!  table; et faisons peur  vos chagrins! Pourvu qu'ils ne
sachent pas nager, s'cria Michel qui ne se sentait pas d'aise.

--Je ne comprends plus, demanda sir Olliver.

--Parbleu! c'est bien simple: s'ils ne savent pas nager, ils vont tre
noys.

Et le capitaine clata de rire.

L'Anglais ouvrit la bouche, comme si une douleur aigu la faisait se
contracter. C'tait son sourire  lui.

Les deux convives s'attablrent. On commena par interroger une
bouteille de tokay.

--Il et t dommage de perdre un si bon vin, dit l'Anglais, en reposant
son verre vide.

--Il est toujours dommage de perdre l'occasion de trinquer avec un si
charmant buveur, reprit Michel qui flattait sir Olliver.

--Je suis ravi de vous voir revenu  de meilleurs sentiments, monsieur
le capitaine.

--Oh! vous n'tes pas au bout!

--Vraiment! que me mnagez-vous encore?

--Plus d'motion que vous ne pouvez en rver!

--Ne vous gnez pas, j'ai de l'apptit. Ainsi, capitaine, vous
m'abandonnez votre vaisseau?

--Il faut bien faire quelque chose pour vous, dit avec une feinte
soumission le brave Michel qui dbouchait sa quatrime bouteille.
L'Anglais tait sans dfiance. Il tendit son verre, et porta un toast 
madame Michel,  sa famille et aux beaux jours passs du _Cyclope_. Le
capitaine, qui guettait depuis quelques moments l'effet de ces
panchements rels et symboliques, paraissait enchant du tour que
prenait l'humeur de sir Olliver. Il se renversa sur sa chaise, alluma sa
pipe avec le tison du cigare, et continua  s'clairer sur le vritable
caractre de la mlancolie anglaise.




IV

O les vnements dpassent les voeux de sir Olliver.


--Ah ! milord, demanda Michel, dites-moi donc un peu comment vous vous
y prendriez pour le naufrage en question.

--Comment je m'y prendrai? oh! rien de plus simple; vous l'avez dit
vous-mme, un trou dans la cale! l'eau montera; je monterai avec elle,
et quand le navire sera prs de disparatre...

--Vous disparatrez aussi?

--Non, je sauterai dans la barque, sur le radeau que j'aurai eu la
prcaution de construire, et je me dirigerai au plus tt vers une des
les voisines; car nous sommes tout prs d'un archipel.

--Ah! bah, s'cria Michel, vritablement stupfait, vous savez que nous
sommes prs des les.....

--Oh! certainement, c'est pour cela que j'ai voulu faire naufrage.

--Eh bien, vous tes un farceur de prcaution! vous vous assurez contre
l'entranement du plaisir. Pourquoi ne pas faire naufrage dans une
baignoire? c'et t encore plus prudent.

--Je suis prudent, c'est vrai, rpondit l'Anglais avec ce sang-froid
fantastique qui signale souvent les commencements de l'ivresse, parce
que je n'aime pas que l'on se moque de moi. D'ailleurs, je veux
l'motion du dbarquement aprs l'motion du naufrage.

--Vous l'aurez, milord, vous l'aurez.

--J'emporte toujours avec moi l'histoire de Robinson Cruso, que j'ai
beaucoup lue et que j'aime beaucoup, continua sir Olliver d'un ton
horriblement lugubre.

--Je voudrais bien vous voir, milord, vous installant dans votre le et
construisant votre habitation.

--Oh! j'ai une habitation toute faite, un petit chalet dmont que j'ai
achet avant de partir et que je mettrai sur le radeau.

--Vous serez fort beau allant  la chasse et cherchant votre nourriture
dans les bois.

--Sans doute, mais j'ai quelques caisses de provisions...

--Que vous mettrez encore sur votre radeau. Je parie que vous avez aussi
une cargaison de vtements.

--Pouvais-je, mon cher capitaine, m'exposer au costume primitif?

--Diable, vous perfectionnez Robinson. Est-ce que par hasard vous auriez
oubli un ngre, le fidle Vendredi?

--Je n'aime pas les ngres et j'aime la solitude.

--Je vois que toutes vos mesures sont bien prises. Buvons  votre
heureux dbarquement.

L'Anglais, dont la parole devenait de plus en plus brve, tendit son
verre, le fit emplir, et le vida en silence. Michel jasait pour deux. Le
brave capitaine s'amusait dlicieusement. Il n'avait jamais t 
pareille fte. Mystifier un Anglais qui allait si volontiers au-devant
du pige, c'tait un double triomphe, et, tout en tudiant l'effet des
toasts ritrs, Michel le provoquait encore.

--Milord, je bois  votre le dserte! milord, je bois  Robinson
Cruso! milord, je bois  vos caisses de provision.

Une batitude singulire troublait le regard de l'Anglais. Il semblait
bien prs de faire naufrage dans le monde idal. Une sorte de roulis
balanait sa tte, et des billements faisaient pressentir l'instant o
sa raison allait tomber dans les rves. Michel dgageait de sa pipe une
fume de plus en plus opaque, comme s'il avait voulu joindre des nuages
palpables aux nues invisibles qui flottaient autour du front de sir
Olliver. La figure du capitaine, si douce et si calme, s'animait d'une
vivacit malicieuse. Par une pente naturelle dont nous avons dj
constat les effets, Michel se dpartait de l'tiquette  mesure que
l'Anglais paraissait s'endormir. Il dboutonna son gilet au premier
billement; au second, il ta sa veste; au troisime, il ne lui et
fallu qu'un geste pour qu'il se retrouvt dans la toilette sommaire du
matin. Mais ce n'tait pas l'heure de prendre ses aises. Quand il vit
l'Anglais profondment endormi, le capitaine entr'ouvrit la porte.

--Pharamond, demanda-t-il  voix basse, tout est-il prt?

--Oui, mon capitaine.

--Appelle deux hommes, et en route!

--Deux hommes! allons donc! je suffis bien  moi tout seul!

Et le matelot entra dans la cabine.

--Dort-il bien, dit-il en regardant l'Anglais sous le nez. Il y met une
complaisance! Je suis sr que si on le pinait il ne s'veillerait pas.

--Pas de btise, Pharamond!

--Pas si bte! mon capitaine.

Et, soulevant l'Anglais endormi, Pharamond le prit dans ses deux bras,
et le porta sur le pont.

--Le bon vin rend lger, dit sentencieusement le matelot. Ce goddam-l
est une plume; je le porterais au bout du monde.

Quelques minutes aprs, Pharamond, toujours charg, ou plutt toujours
orn de son prcieux fardeau, passait par-dessus le bord, descendait 
l'chelle et dposait sir Olliver dans un canot prpar pour
l'expdition. Le capitaine tait dj install; toutes les caisses, tous
les bagages de l'Anglais, placs sur un radeau construit  la hte,
taient amarrs au canot.

On s'loigna du _Cyclope_. La lune rpandait sur la mer comme un sable
d'argent que les rames agitaient. La solennit de la nuit impressionna
de nouveau le capitaine. Les natures les moins sensibles, en apparence,
 la posie, subissent des bouffes d'idal. Michel eut un clair de
charit gnreuse: il craignait de blasphmer, en mystifiant une chtive
crature par cette nuit splendide.

--Le pauvre fou! dit-il avec compassion, j'ai bien envie de me contenter
de l'enfermer.

--Pourquoi pas, capitaine, l'engager aussi  nous faire sombrer?
rpliqua Pharamond.

--Je ne sais pas jusqu' quel point je respecte le droit des gens.

--Ah ! est-ce qu'il voulait le respecter, lui, tout le premier?

--Il va courir des dangers.

--Quels dangers? celui de s'enrhumer, tout au plus; mais il est connu
que les Anglais ne s'enrhument pas: ils enrhument les autres.

Michel sourit, et regarda sir Olliver, qu'on avait douillettement plac
sur une couverture. Il dormait comme dans le lit le plus confortable.

--De quoi se plaindra-t-il, demanda Pharamond; n'avons-nous pas pour lui
toutes les prcautions imaginables?

Le capitaine n'avait pas, au fond, de remords bien srieux. Il lui et
plus cot de renoncer  son projet qu'il ne lui en cotait de le
poursuivre. Le calme profond avec lequel dormait sir Olliver tait mme
pour Michel un encouragement indirect. Le trouble de son hte l'et fait
hsiter; mais par un raisonnement, ou plutt par une absence de
raisonnement assez ordinaire, il se dit que, puisque le sommeil de
l'Anglais ne protestait pas, il n'y avait pas lieu de s'alarmer.

Michel semblera sans doute un logicien mdiocre. Il et pourtant fait
honneur  certaines coles philosophiques de nos jours, qui ne discutent
pas autrement et qui prennent le sommeil de leurs auditeurs pour une
adhsion.

Le canot s'avanait vers la terre; on tait  quelques brasses d'une des
plus petites les de l'archipel Arrou, de ce paradis que les Hollandais
voudraient bien ne pas laisser perdre, et qu'ils s'efforcent en
consquence d'acqurir prochainement.

--Sera-t-il heureux l dedans! dit Pharamond, en grommelant, avec une
grimace, qui tait un sourire, comme le mouvement de ses jambes tait
une danse.

--Ah a! dit tout  coup Michel, si l'le n'tait plus dserte!

--C'est un trop beau pays pour que les hommes songent  l'habiter,
rpliqua Pharamond, qui s'levait parfois  de grandes hauteurs
humoristiques.

Des senteurs embaumes venaient du rivage. L'le, baigne de cette
lumire enchanteresse de la nuit, avait des contours indcis et
paraissait un caprice des nuages. Des bruits harmonieux, des murmures
d'oiseaux se faisaient entendre  distance.

--Vous verrez qu'il aura des rossignols pour le bercer, dit Pharamond,
en haussant les paules.

Le canot toucha la rive; on sauta  terre, on amarra les embarcations,
et l'chouage de l'Anglais sur le bord fut entrepris avec les plus
grandes prcautions.

On choisit  quelque distance du rivage le gazon le plus fin, le moins
humide qu'on put trouver. Pharamond avait bien propos qu'on laisst
quelques cailloux gars dans l'herbe, mais Michel les enleva lui-mme.
On dposa doucement le dormeur; on lui mit un oreiller sous la tte; on
rangea prs de lui les caisses de provisions, tout l'attirail
indispensable  la mise sur pied du chalet; on dboucla un ncessaire de
toilette. Pharamond voulait mme pousser la gentillesse jusqu' donner
un petit coup aux rasoirs; mais le capitaine savait bien que le coup
serait donn si fort que l'Anglais devrait laisser pousser sa barbe.

Quand on eut tout rang, tout dispos pour la plus grande surprise de
sir Olliver, le capitaine tira de sa poche une lettre qu'il mit dans les
doigts du dormeur, et donna le signal du dpart. Avouons franchement que
le bon Michel avait le coeur un peu gros. La plaisanterie tait
violente. Tous les hommes regagnaient le canot, quand Pharamond poussa
une exclamation et revint sur ses pas.

--Mille millions de tonnerres, s'cria-t-il, j'oubliais...

--Quoi donc? demanda brusquement le capitaine.

--De lui donner un baiser, rpondit Pharamond, qui, en effet, se mit 
genoux devant l'Anglais, et lui posa le moins brutalement qu'il put, et
avec des contorsions comiques, ses deux grosses lvres sur le front.

--Adieu, mon chri, dit le matelot; dors, ne fais pas de mauvais rves;
sois bien sage; et ne t'avise pas de faire sombrer la jolie petite le
que nous t'avons choisie.

Les marins s'amusrent de ces adieux de sentiment. Pharamond rvlait un
ct, inconnu jusque-l, de son caractre. On le savait brutal, on
apprciait sa jolie faon de donner des coups de poing, mais on ne
souponnait pas ses autres agrments. Il faisait preuve de lousticit;
c'tait une ressource. Seulement, il lui fallait un Anglais  mystifier
pour qu'il ft en belle humeur, c'tait une difficult.

Le canot s'loigna de la rive. Aprs quelques hsitations, Michel, qui
voulait d'abord laisser le radeau utilis pour le transport des
provisions, se ravisa, et le fit rattacher  l'embarcation.

--Il n'aurait qu' vouloir s'en servir pour nous rejoindre, se dit le
capitaine, il se noierait.....

--Nous lui avons laiss un couteau et une fourchette, ajouta, en matire
d'interruption, le spirituel Pharamond, qui devenait formidable, quand
il abordait l'ironie. Il pourrait se blesser, le malheureux!

--Avouez, mes enfants, continua gaiement Michel qui, en somme tait
assez content de son expdition, que nous n'avons pas trop mal choisi.
Sera-t-il bien, l!

--Le gueux! s'cria Pharamond, qui changea brusquement d'humeur, et qui
en voulait peut-tre  l'Anglais de l'insuccs de sa dernire
plaisanterie; le gueux! il est mieux que l'empereur  Sainte-Hlne.

--C'est pourtant vrai! s'cria un vieux marin, ancien soldat de
l'empire, qui n'avait pas encore song  cet absurde rapprochement; ah!
le sclrat!

--Capitaine, si nous retournions le rveiller et lui demander une
rparation? dit Pharamond.

--Allons, silence, et manoeuvrons bien; nous avons dj perdu trop de
temps pour cette plaisanterie.

Le canot rejoignit bientt le _Cyclope_. Les marins remontrent. Michel
essaya, avec sa longue-vue, d'apercevoir encore, dans le brouillard
argent de cette nuit clatante, l'le o il abandonnait sir Olliver;
puis le navire reprit sa route, laissant l'Anglais continuer son sommeil
sous les baisers de la lune, qui donnait au front de sir Olliver, en s'y
jouant  travers les branches d'arbres, la grce et la pleur d'un
_Endymion_.




V

Comment sir Olliver ressentit enfin une motion, et ce qui s'ensuivit.


Quelques heures aprs les vnements que nous venons de raconter, au
moment o l'aurore passait ses doigts roses mais un peu froids sur les
paupires de l'enfant d'Albion, un bruit singulier interrompit le chant
des oiseaux. On et dit que les colibris, les bengalis et les perroquets
de toute espce s'interrogeaient entre eux sur cette note inconnue et
baroque qui rompait l'harmonie de leur gai charivari.

Un silence solennel, un silence de jury musical pesa sur l'le; puis,
comme le bruit mystrieux se fit de nouveau entendre, les oiseaux
rassurs recommencrent leurs caquetages; ils semblaient se dire les uns
aux autres:

--N'ayez pas peur! ce n'est rien! ce n'est qu'un homme qui ternue!

C'tait, en effet, sir Olliver qui, malgr les paternelles prcautions
du capitaine Michel, ressentait la fracheur du matin et inaugurait son
rveil de cette faon bruyante.

L'ternument est,  coup sr, une des joies dlicates de la vie. Je
n'invoque pas le tmoignage des priseurs, qui ont abus de cette volupt
jusqu' en faire un inconvnient. Mais je m'en rapporte  tous ceux qui,
usant modrment de toute chose, secouent de temps  autre les fardeaux
de la tte, les migraines, le sommeil et l'ennui, par ces brusques
mouvements sonores et grotesques comme la gaiet, et qui sont les
clats de rire du nez.

Je sais bien que la dlicatesse mme de cette joie la fait confondre
avec la douleur. Mais les augures heureux qu'on tire  tout ge de
l'ternument rvlent sur ce point la conscience mme de l'humanit. Les
nourrices voient un signe de croissance dans l'ternument d'un enfant.
Aristote, (non pas pourtant dans le chapitre des chapeaux) s'est occup
de la question de savoir pourquoi on salue les gens qui ternuent. Les
Grecs leur disaient: _vivez_! les Romains: _portez-vous bien!_ Nous,
nous disons: _ vos souhaits_! ou: _Dieu vous bnisse!_ Mais, quels que
soient l'origine de ces politesses et le sens des mots employs, il n'en
est pas moins vrai que la croyance universelle reconnat un homme
heureux, ou en passe de le devenir, dans l'homme qui ternue.

Cette pense ne fut pas la premire qui s'offrit  l'esprit de sir
Olliver. Il eut peur tout prosaquement d'tre enrhum, et il allait se
lever pour fermer la porte ou la fentre de sa chambre et interdire le
passage aux courants d'air, quand il s'aperut que sa porte et sa
fentre taient dmesures comme l'infini, et qu'on et fatigu
l'ternit  vouloir les clore tant soit peu.

Le lecteur s'imagine sans doute que la stupeur, que l'bahissement va
enfin donner  sir Olliver l'motion qu'il a toujours vainement
souhaite. Erreur! un Anglais ne s'tonne pas si facilement. Sir
Olliver, quand il fut tout  fait veill, se crut endormi.

--C'est un songe, murmura-t-il, le songe d'une nuit d't.

Mais un second et un troisime ternument, accompagns d'une lgre
douleur dans les reins, le ramenrent  la ralit. C'tait le moment de
s'tonner; ce fut le moment du dsappointement.

--Hlas! ce n'est mme pas un songe, se dit-il, je suis btement
veill!

Et il regarda autour de lui d'un air dfiant, comme une victime dj
mystifie. La lettre dpose par Michel lui frappa les yeux; il l'ouvrit
et lut ce qui suit:

     Milord,

     Nous ne pouvions plus naviguer ensemble. Vous m'excuserez d'avoir
     pris mes prcautions pour dfendre le _Cyclope_. Vous vouliez un
     naufrage; vous l'avez eu; seulement, dans le vin et non sur l'eau.
     Ce n'est pas la coque du navire qui a chavir, mais la cervelle de
     Votre Seigneurie. Je m'empresse d'ajouter, milord, que vous avez
     t vaincu, sans que vous puissiez recevoir un reproche. Le vin
     tait bon, mais il n'tait pas pur. J'avais ajout aux bouteilles
     qui vous concernaient un narcotique dont j'espre avoir bien mnag
     les doses. Je serais dsol de m'tre tromp et de vous procurer un
     sommeil sans rveil. Le cas de lgitime dfense ne m'autorisait pas
     suffisamment; mais comme si ce malheur tait arriv, vous ne liriez
     pas ma lettre, et comme vous ne pourriez par consquent m'entendre
     que du sjour des bienheureux, o le Dieu des Franais tolre
     quelques Anglais, je n'aurais pas  perdre mon temps et mon papier
     en excuses.

     Heureusement, milord, cette supposition est une plaisanterie. Je
     viens de contempler le sommeil de Votre Grce, et jamais
     l'innocence et la bonne sant ne ronflrent avec une tranquillit
     plus parfaite.

     Vous vous veillerez dans une le charmante, coquette,  peine
     meuble de serpents, mais, en revanche, compltement dpourvue
     d'hommes. C'est le paradis terrestre sans Adam, et par consquent
     aussi sans ve. J'ose esprer que milord me saura gr du soin avec
     lequel je lui ai mnag cette surprise, et des gards de tout
     l'quipage pour sa personne.

     Si milord, malgr ces attentions, tait mcontent de son logement,
     il pourrait mettre un drapeau au sommet de la petite montagne qui
     partage l'le en deux portions; je ne doute pas qu' moins de
     brouillards et de mauvaise volont, les navires qui passeront 
     distance n'aperoivent ce signal; et comme dans quelques jours le
     _Cyclope_ sera un de ces navires, je promets  milord de bien
     essuyer les verres de ma lunette.

     Milord verra qu'on n'a rien oubli de ce qu'il avait embarqu avec
     lui. Si j'avais pu penser qu'un compagnon lui ft agrable, je lui
     aurais laiss le matelot Pharamond; mais les faons dtestables de
     ce marin, qui croit avoir toujours  se plaindre des Anglais,
     auraient pu faire souhaiter la solitude  milord, et je tiens trop
      combler les souhaits de milord pour ne pas le laisser seul.

     Je prviens milord qu'il devra se dfier de certain fruit,
     vermeil, charmant  l'oeil, agrable au got, mais mortel, qui
     crot en abondance dans cette le. C'est la pomme de ce paradis
     terrestre; mais milord ne sera pas tent puisqu'il n'aura pas de
     tentatrice, et il prend d'ailleurs trop de soins de sa sant pour
     terminer par un suicide une existence dvoue  l'imprvu.

     J'ai eu soin de rgler la montre de milord, pour qu'en s'veillant
     il puisse savoir l'heure exacte et apprendre, par comparaison, 
     mesurer le temps sur l'ombre des arbres, ainsi que cela se pratique
     dans _Robinson Cruso_. Milord me saura-t-il gr de toutes ces
     petites gteries, et voudra-t-il bien reconnatre qu'en lui
     procurant des motions, sans m'exposer  en ressentir moi-mme,
     j'ai agi avec prudence, et j'ai alli, dans la mesure convenable et
     discrte, les devoirs de l'hospitalit  ceux de ma profession?

  A bord du _Cyclope_,

                           MICHEL,
               CAPITAINE AU LONG COURS.

Sir Olliver ne put s'empcher de sourire  la lecture de cette lettre.
La pense qu'il avait caus assez de terreur  quelqu'un pour qu'on
machint contre lui toute une embche srieuse ne lui fut pas
dsagrable. Pourtant l'ironie du capitaine le choquait dans sa vanit:

--Milord! milord! pourquoi m'appelle-t-il milord? il me traite, dans
cette lettre, comme on traite les Anglais dans une caricature franaise.
Ah! quand je sortirai de cette le, je me vengerai du capitaine.

Sir Olliver se leva, et ne voyant devant lui que la mer calme et unie,
sans le plus lger vestige de barque ou de radeau, il comprit tout de
suite que le dpart ne devait pas tre aussi facile que l'arrive. Mais,
rsign  tenter l'exprience de la solitude, puisque la frquentation
des humains ne lui avait pas russi, il accepta rsolment le sort qui
lui tait fait.

--Ces insolents matelots ne verront jamais mon drapeau flotter sur la
montagne, dit-il. Je vivrai ici; je m'empare de cette le, je n'en sors
plus; elle est dsormais mon domaine.

Je n'oserais pas avancer que l'Anglais songeait  peupler son royaume.
Il avait de trop bonnes raisons pour ne pas faire ce rve-l. Mais il
pensa que bien des souverains gouvernent des solitudes, et que si
celles-ci ont l'inconvnient de rapporter trs-peu d'impts, elles ont,
en revanche, l'avantage d'tre facilement gouvernables, et, par ce
dix-neuvime sicle qui court, cet avantage n'est pas  ddaigner.

En consquence, s'avanant jusqu'aux bords de la mer, et se retournant
pour contempler l'le avec solennit, sir Olliver dclara  haute voix,
et d'un ton respectueux, qu'il prenait possession de cette terre
inconnue, au nom de Sa trs-gracieuse Majest la reine Victoria. Et ce
devoir patriotique accompli, l'le fut baptise du nom d'_le des
Rves_, l'intention de sir Olliver tant de passer sa vie  peupler au
moins d'illusions et de fantmes de son imagination cette solitude
charmante qu'il ne pouvait peupler autrement.

Une bonne conscience est un apritif, et rien ne prdispose aux
fonctions gastronomiques comme le sentiment du devoir rempli. Sir
Olliver avait si bien agi qu'il se sentit affam. Il toucha pourtant
avec discrtion  la caisse d'approvisionnement, et sut gr au capitaine
Michel de ce que celui-ci n'avait pas voulu lui procurer des motions
trop vives en lui coupant les vivres. Il prouva mme quelque
satisfaction  retrouver son portefeuille intact et avec le mme
embonpoint; c'tait l, on en conviendra, une satisfaction bien
dsintresse dans le cas prsent, et qui prouvait que sir Olliver
aimait le superflu  l'gal du ncessaire.

Il fallait choisir un gte, dresser son chalet, emmagasiner ses
provisions, aborder enfin la partie technique du rle de Robinson. Mais
sir Olliver, pleinement rassur sur l'tat de la temprature, pensa
qu'il avait tout le loisir ncessaire pour cette installation
dfinitive, et ne se pressa pas de faire oeuvre de ses mains. Il
rsolut, avant toute chose, de prendre connaissance de son le, d'en
tudier la topographie, les ressources, et de choisir pour son domaine
priv l'emplacement le plus agrable et le mieux abrit.

Mais comme il n'est pas convenable qu'un souverain passe l'inspection de
ses tats sans avoir commenc par s'inspecter lui-mme, sir Olliver, qui
ne partageait pas sur le chapitre de la toilette, non plus que sur les
autres points, les ides tolrantes du capitaine Michel, sir Olliver
crut indispensable de rparer le dsordre de son costume. Il se mit en
mesure de faire les choses en conscience, et chercha,  cet effet, un
bosquet mystrieux, un sanctuaire sous les arbres, o sa pudeur
britannique n'et pas  souffrir; scrupule naf, mais rassurant
peut-tre pour les illusions de notre naufrag. Il trouva ce cabinet de
toilette, comme si une fe anglaise l'et prpar d'avance. Un petit
rocher, convenablement abrit par des arbres  longues feuilles, offrait
 la fois un sige, un lit de repos ou une table.

Sir Olliver transporta l toutes les pices de son ncessaire et
prluda ensuite, avec le sang-froid le plus imperturbable,  la toilette
la plus correcte. Il se rasa mthodiquement, se vtit avec le soin
religieux qu'un parfait gentleman doit apporter  cette oeuvre capitale,
et aprs avoir allum un cigare il sortit pour sa promenade de
dcouverte.

Un touriste moins blas (en supposant que ces deux termes ne soient pas
toujours synonymes) ft tomb en extase devant les splendeurs de
vgtation, devant les caprices de verdure, les somptuosits de fleurs
qui se rvlaient  chaque pas. L'le de Calypso, avec son printemps
ternel, n'et t qu'une Sibrie monotone  ct de cette le
enchante. On pouvait y acclimater toutes les invraisemblances physiques
et idales. Sir Olliver crut s'apercevoir que les fleurs et les fruits
s'envolaient d'eux-mmes des arbres par un raffinement de grce qui
rendait les rcoltes faciles. Il allait mme consigner ce singulier
phnomne sur ses tablettes, quand il reconnut que ces fleurs et ces
fruits avaient des plumes, et n'taient pour les arbres que des
ornements postiches. L'le tait une volire. Chaque arbre ressemblait 
un de ces monuments domestiques que les naturalistes affectionnent, et
qui portent sur leurs branches des oiseaux empaills. Comme il allait
entrer dans une prairie, un objet, assez semblable  un chapeau de
paille d'Italie, orn de plumes, s'lana tout  coup, comme si un
tourbillon l'et enlev de la tte d'une lgante lady, et disparut dans
les airs. Sir Olliver, mis en dfiance et commenant  douter de tout,
n'osa pas crire ce qu'il avait vu, et s'en flicita quelques instants
aprs, quand il eut acquis la preuve que ce soi-disant chapeau tait un
vritable oiseau de paradis, hte ordinaire et merveilleux de l'archipel
Arrou.

Un ruisseau traversait la prairie; l'Anglais, mis en humeur potique,
lui donna le nom de ruisseau d'Ophlie, et, aprs en avoir aval
quelques gouttes puises dans le creux de sa main, il trouva une petite
saveur sale  cette eau limpide, et dcida qu'il installerait, sur ses
bords hyginiques, un petit tablissement thermal pour lui tout seul.

Par une hallucination, au moins aussi trange que celle dont il avait
t dupe quelques instants auparavant, sir Olliver crut remarquer, dans
le courant du ruisseau, un petit objet brun et oblong, qui ressemblait 
s'y mprendre  un cigare de la Havane. Mais l'invraisemblance tait
trop choquante, pour qu'un esprit, ennemi du fantastique, s'arrtt  la
discuter. Sir Olliver continua donc sa promenade, sans mentionner que
les ruisseaux de cette le charriaient des cigares.

Il marchait au milieu d'un concert; les oiseaux chantaient; et,
quoiqu'ils ne commissent aucune faute d'harmonie, l'Anglais prenait
plaisir  les couter et les admirait autant que s'ils eussent chant
faux. Il crut distinguer pourtant une note trange et presque humaine
dans ce concert. Quelque chose d'assez semblable  un clat de rire
s'levait par intervalles.

--Encore une illusion! pensa sir Olliver, qui se mit  chercher quel
instrument ail le gratifiait de cette note fantastique, de ce rire en
dise ou en bmol. Il remarqua un magnifique perroquet qui se dandinait
dans un hamac naturel form par une liane entre deux arbres, et il fit
honneur  cet artiste de l'clat de rire en question.

--C'est bizarre, dit l'Anglais; les perroquets imitent, mais ne devinent
pas; qui donc a pu rvler  celui-ci, dans cette le dserte, les
secrets du rire, et du rire europen, car je ne suppose pas que les
insulaires du voisinage se permettent de rire comme des Anglais, et mme
comme des Franais? Voil du moins un fait curieux et bon  noter.
Aussitt, tirant ses tablettes, sir Olliver crivit  la premire page:
Les les de l'archipel Arrou produisent des perroquets d'une espce
toute particulire, dont le cri ressemble,  s'y mprendre,  l'clat de
rire humain.

Voici une note dont mon savant ami, sir John Simpson, membre de la
Zoological society, saura faire son profit.

Et, enchant de cette premire conqute dans son le, plaant avec
respect ses tablettes dans une poche de ct tout prs de son coeur, sir
Olliver se livra aux mditations philosophiques qui suivent d'ordinaire
les grandes victoires.

Est-ce le perroquet qui imite l'homme, ou bien est-ce l'homme qui a
imit le perroquet? se demanda-t-il. Grave question! L'homme est la
synthse de tous les animaux. Par tous ses instincts et par toutes les
varits de ses formes, il peut ressembler  tous les tres de la
cration. Il est la seule crature qui ait autant de types que
d'individus. Le rire aura t une imitation de sa part. Mais est-ce bien
le perroquet plutt qu'un autre oiseau qu'il a imit? Le rire! autre
problme! Les pleurs sont logiques; ils soulagent ceux qui ont le
bonheur de pleurer. Mais le rire est absurde et contre nature; il peut
faire mal, et rarement il fait du bien. On meurt de trop rire; on ne
meurt pas de trop pleurer. Le rire est mchant comme il est malsain. Les
idiots, les enfants, les fous rient toujours. L'homme bon transige et
sourit seulement. Les potes comiques sont presque toujours des
misanthropes. Machiavel tait un pote comique. Le rire est la marque de
la dchance humaine. Les Grecs, qui avaient le culte de la beaut, le
sentiment de la dignit extrieure, ne faisaient jamais rire le marbre:
ils savaient que le rire est une grimace. Les Franais, qui sont plus
mchants et qui ont moins de dignit que les Anglais, rient toujours.
Moi, je ne ris jamais, et.....

Sir Olliver, absorb dans ses mditations humoristiques, lesquelles
taient aussi compltement dpourvues de sentiers, de lignes droites, de
chemins tracs que les solitudes vierges de son le, s'garait
doublement, et, la tte baisse, marchait au hasard dans les grandes
herbes, quand il lui sembla que, par un phnomne au moins aussi
extraordinaire que celui du rire entendu dans les arbres, son ombre
projete au loin et dtache de lui s'avanait gravement  sa rencontre.

Ai-je oubli de dire que sir Olliver tait trop au courant de la mode
pour n'avoir pas la vue un peu basse, et pour ne pas ajouter, dans les
cas pressants, un appendice vitr  son oeil? Mais, pendant qu'il
cherchait cet appendice, il avait eu le temps de s'imaginer que c'tait
peut-tre un habitant mconnu de cette le trop peu dserte qui venait
au-devant de lui. Un coup d'oeil rectifi par son lorgnon drangea cette
conjecture: l'ombre en question avait une apparence europenne.

Sir Olliver n'tait pas curieux. Il redoutait d'ailleurs des dceptions.
Il tourna le dos au phnomne pour n'avoir pas  le juger. Mais voici
que l'ombre se mit  courir aprs lui, enjambant les hautes herbes, et
le bruit de sa course dtruisant toute supposition d'impalpabilit,
force fut  sir Olliver de se retourner brusquement d'un air furieux
pour demander compte de cette poursuite.

L'Anglais se trouva nez  nez avec un charmant jeune homme, au teint un
peu pli, aux yeux un peu retirs dans l'orbite,  la figure
intelligente et fine, vtu d'un costume de voyage qui manquait plutt de
fracheur que d'lgance.

Ce nouveau venu, s'il tait un indigne, ne pouvait avoir germ dans
cette le qu'aprs un vent invraisemblable, qui avait transport de
Paris et du boulevard des Italiens un chantillon de la fleur des pois
franais sur la terre des antipodes.

--Que me voulez-vous? demanda sir Olliver, du ton le plus froid et le
plus ddaigneux qu'il put trouver.

--Rien qu'un peu de feu pour allumer mon cigare, repartit le jeune homme
en souriant, et dans le plus pur idiome franais.

Pour le coup, il faut le confesser, sir Olliver ressentit quelque chose
qui ressemblait  une motion. Mais ce qui le surprit profondment, ce
ne fut pas cette rencontre dans une le de l'archipel Arrou,  quelque
distance de la Nouvelle-Guine, d'un Parisien, d'un naufrag comme lui;
il se prmunissait trop contre les grands efforts pour en sentir
l'atteinte; mais son stocisme, son flegme britannique taient vaincus
par ce Robinson rival, qui, au lieu de courir  lui, dans les transports
de rigueur en pareille circonstance, de l'embarrasser d'une embrassade,
et de lui jouer la scne de sentiment qu'il attendait, le saluait, comme
s'il l'et abord sur l'asphalte et lui demandait du feu.

Sir Olliver, je le rpte, s'avoua  lui-mme qu'il n'tait pas
indiffrent  ce dtail; mais il ne voulut pas tre en reste
d'originalit, et, secouant la cendre de son cigare, il offrit en
silence du feu, et attendit, sans desserrer les dents, que le cigare de
l'inconnu ft allum, reprit le sien, salua, tourna le dos, et continua
sa route.

A peine avait-il fait quelques pas, qu'il entendit derrire lui un clat
de rire  roulades fort semblable  celui qu'il avait not sur ses
tablettes.

--Voil mon perroquet, se dit sir Olliver un peu confus; je comprends
aussi pourquoi les ruisseaux de mon le charrient des cigares. Est-ce
qu'au lieu d'tre  quelques brasses des Papous, je serais dans un
bosquet de Mabille?

Le Franais avait rejoint l'Anglais.

--Pardon, monsieur, lui dit-il, en continuant  rire, je ne vous
laisserai pas me quitter de cette faon-l. Nous sommes destins  vivre
ou  mourir ensemble; il serait bon de nous entendre.

--Je ne vous connais pas, dit sir Olliver avec le plus beau sang-froid.

--Je le sais bien; c'est prcisment pour cela que nous devons faire
connaissance. Quant  vous, monsieur, je vous connais.

--Vous me connaissez!

--Oui, vous tes un Anglais; vous voyagez pour votre dsagrment; vous
avez fait naufrage, et vous attendez l'omnibus, je veux dire un navire
pour continuer vos excursions.

Sir Olliver fut profondment surpris. Il et bien voulu rpliquer par
une rponse aussi pntrante; mais, outre qu'il se sentait embarrass
pour formuler un jugement sur l'inconnu, il prouvait quelque
rpugnance  prolonger l'entretien avec une personne qui ne lui avait
pas t officiellement prsente. L'tranger sembla deviner ce qui se
passait dans l'me de l'Anglais.

--Monsieur, lui dit-il, permettez-moi de vous prsenter, dans ma
personne, Stanislas Robert, un peintre de paysage, dont le talent n'est
pas encore assez connu pour avoir franchi les mers. Vous m'excuserez de
ne recourir  aucun introducteur. Mais si vous voulez m'en indiquer un
dans cette le qui ait quelque crdit auprs de vous, je m'empresserai
de mettre sous sa garantie l'amiti que je vous offre.

Le jeune homme, en parlant ainsi, saluait d'un ton demi-srieux qui et
dsarm l'Anglais le plus entt.

Sir Olliver jugea qu'il avait fait aux convenances tous les sacrifices
ncessaires, dans une position tellement excentrique. Il se rsigna donc
 accepter le compagnon que le sort lui envoyait, et ce fut avec
galanterie qu'il lui tendit la main. Sir Olliver avait ressenti
d'ailleurs une motion, et, quelle qu'elle ft, il lui devait de la
reconnaissance. C'tait pour la tmoigner qu'il se montrait facile dans
ses relations.

--Eh bien! monsieur Stanislas Robert, dites-moi par quel hasard vous
tes dans mon le? demanda sir Olliver avec une dignit de cacique,
tempre par un sourire de gentleman.

--Votre le! pardon, monsieur; mais il faudrait savoir quel fut le
premier occupant.

--Oh! oh! nous ne sommes que deux, nous ne nous connaissons que depuis
une minute, et voil dj une guerre entame. Horrible humanit!

--Une guerre qui finira bientt sans effusion de sang, mais avec
effusion d'amiti, si vous voulez bien accepter des arbitres pour vider
le dbat.

--Comment? des arbitres! demanda sir Olliver.

--Sans doute, reprit le jeune Franais, nous ne sommes pas seuls dans
cette le.

--Nous ne sommes pas seuls? s'cria l'Anglais vritablement mu; puis
aprs un silence:

--J'aurais d m'en douter, continua-t-il avec dcouragement. Je n'ai pas
de chance; et la seule le dserte que je dcouvre est une le peuple.

Je puis affirmer que sir Olliver en voulait beaucoup au capitaine Michel
dans ce moment, et s'il avait pu quitter l'le immdiatement, il n'et
prolong ni l'entretien ni la promenade. Mais, bien qu'il ft excellent
nageur, sir Olliver ne pouvait raisonnablement songer  s'chapper  la
nage. Comment d'ailleurs s'y ft-il pris pour emmener ses provisions et
son chalet? Or, il lui paraissait aussi impossible de renoncer  ses
esprances de confort, qu'il lui semblait dur de renoncer  ses
esprances d'motion.

Nous allons voir que sir Olliver calomniait le hasard, en lui reprochant
de gter ses impressions de voyage!




VI

Comment l'le des Rves courut le risque de changer de nom.


--A quel chiffre monte la population de l'le? demanda l'Anglais avec un
effort visible.

--Oh! rassurez-vous, monsieur, reprit Stanislas Robert, il n'y a pas
encore d'encombrement: vous serez le septime personnage et le quatrime
homme de la colonie.

--Comment! il y a des dames?

--Oui, monsieur, et comme aucune d'elles ne m'a donn le droit d'avoir
de la modestie pour son compte, je puis avouer qu'elles sont toutes les
trois fort jolies.

--Quelle le dserte! murmura sir Olliver.

--Ayez un peu de patience, nous ne sommes pas ici pour longtemps. Un
accident arriv au vaisseau qui nous transportait vers l'Australie a
contraint le capitaine  nous dposer pour quelques jours dans cette le
charmante; mais il doit nous envoyer chercher, et vous pourrez,
monsieur, reprendre le cours de vos mditations solitaires.

L'Anglais comprit qu'affecter l'amour de la solitude quand il devenait
impossible d'en jouir, c'tait fournir un prtexte  des railleries. Il
avait dj t mystifi par le capitaine Michel. S'exposer  de
nouvelles pigrammes, c'tait videmment justifier le guignon qui
s'acharnait aprs lui; d'ailleurs, la pense que des dames, fort jolies,
comme le disait le jeune peintre qui devait s'y connatre, partageaient
son sort, et taient obliges de mettre aussi en action la morale de
_Robinson Cruso_, le faisait sourire.

--Eh bien, monsieur, dit-il presque gaiement  son interlocuteur,
veuillez me prsenter  ces dames et  ces messieurs.

--Trs-volontiers, reprit Stanislas, qui s'empara du bras de l'Anglais
et le conduisit vers un point du rivage que sir Olliver n'avait pas
encore eu le temps d'explorer.

Sur une pelouse qui datait sans doute du premier printemps de la terre,
mais qui n'en tait pour cela ni moins verte, ni moins jeune, ni moins
touffue, et qui, ayant chapp  la culture des hommes, avait toutes les
perfections dsirables;  l'ombre de beaux arbres, dont je me
dispenserai (pour cause) de vous donner les noms scientifiques, et qui
n'avaient peut-tre pas de noms, puisqu'ils semblaient une grce, un
privilge exclusif de cette le enchante, les naufrags annoncs par le
jeune peintre taient installs d'une faon pittoresque, et composaient
un tableau, une sorte de Dcamron sur l'herbe qui, fort heureusement,
chappera au pinceau de M. Winterhalter, mais qui, hlas! a peut-tre
inspir M. Stanislas Robert.

Trois jeunes femmes, bien diffrentes de physionomie, mais ayant toutes
les trois cette douce analogie de la jeunesse et de la beaut, taient
assises dans des attitudes rveuses.

L'une, modestement vtue, paraissait en deuil, et effeuillait des fleurs
qu'elle jetait ensuite sans leur demander un oracle. Une autre, qu' la
figure brunie et  la flamme de ses yeux on reconnaissait pour une
Espagnole, semblait absorbe par quelque important calcul. Le menton
dans la main, et le coude appuy sur le genou, elle regardait devant
elle avec une fixit presque terrible. Quant  la troisime, elle
n'tait pas si plonge dans sa mlancolie qu'elle n'et assez de
sang-froid pour employer ses loisirs  l'occupation la plus trange
qu'on pt attendre d'une naufrage. J'ai honte de l'avouer, elle
chiffonnait des dentelles et se prparait un bonnet.

Des charpes, des ombrelles, des chapeaux de paille taient jets 
quelque distance, et des dbris attestaient, non loin de l, que les
nouveaux habitants de l'le n'avaient pas encore eu besoin, pour leur
nourriture, de recourir aux procds sommaires des sauvages.

Prs du groupe des trois femmes, deux jeunes gens s'entretenaient 
demi-voix, en fumant, l'un dans une norme pipe de porcelaine, et
l'autre une cigarette.

--Voil, monsieur, toute la population de l'le, dit le peintre en
montrant de loin ces cinq personnes.

Sir Olliver avait pris un lorgnon et regardait avec le sang-froid d'un
amateur de tableaux, lgrement blas.

--Il ne nous manque absolument qu'un chantillon des habitants du
voisinage pour que la collection soit complte, continua Stanislas.
Voici la _sentimentale_ Allemande, la _brune_ Espagnole, la _piquante_
Franaise, comme dans les gravures d'auberge. Vous avez d rencontrer
ces trois portraits-l partout.

--Oui, mais je ne m'attendais pas  les trouver ici.

--Ne vous plaignez pas, et avouez qu'on ne saurait les mettre dans un
plus joli cadre. Quant  ces deux messieurs, l'un, celui qui a une
casquette de toile cire, est un blond enfant de la blonde Allemagne; il
regrette la bire, mais vous saurez plus tard pourquoi il prend son mal
en patience. L'autre est un Italien qui avait si peur des prsents de
l'Autriche, qu'il les fuyait jusqu'en Australie. Maintenant, monsieur,
permettez-moi de vous prsenter.

L'aspect de deux personnes, au lieu d'une seule qu'on attendait, fit
pousser une exclamation en choeur aux cinq naufrags. Mais avant que
leur tonnement et pu se manifester par des questions, Stanislas
s'tait avanc et avait pris la parole.

--N'ayez pas peur, mesdames et messieurs, dit-il en riant; monsieur
tait un peu sauvage, mais je l'ai apprivois.

Les trois dames s'taient leves, les deux fumeurs s'taient rapprochs;
on se salua avec des sourires; les circonstances de la rencontre taient
si extraordinaires, qu'on et pass volontiers par-dessus les formules
de la prsentation officielle; mais Stanislas connaissait son Anglais.

--Mesdames, reprit-il avec la gravit d'un chambellan, je vous prsente
le roi de cette le; c'est  lui que vous devez l'hospitalit.

--J'ai abdiqu, interrompit sir Olliver.

--Oh! vous avez des droits et nous les respectons, continua le peintre;
d'abord, vous tes Anglais: toute le nouvellement dcouverte doit vous
appartenir. Et puis, vous tes seul de votre parti: vous avez au moins
l'unit de vues et d'action. Nous, nous sommes une bigarrure; je
craindrais l'anarchie: c'est nous qui abdiquons, n'est-ce pas,
mesdames?

L'Allemande ne paraissait pas comprendre la plaisanterie.

L'Espagnole souriait avec une petite coquetterie fire et ddaigneuse.

Quant  la Franaise, elle rpondit:

--Il faudrait d'abord savoir quelle constitution monsieur veut nous
donner.

--Voil bien une chappe de Paris, s'cria Stanislas sur le ton d'une
indignation comique. Je vous prviens, belle dame, qu'il n'y a pas ici
de principes de 89.

--Qu'en savez-vous? repartit la Franaise, en riant aux clats.

--Au fait, il ne serait pas plus invraisemblable de les trouver affichs
au coin d'un bois, qu'il ne l'tait de rencontrer monsieur.

--Et puis je tiens  savoir si les rois de cette le ne sont pas des
anthropophages.

--Oh! pas si anthropophages que vous, belle coquette, repartit lestement
le peintre. Monsieur est un souverain constitutionnel; quand il lui
arrive de croquer ses sujets, c'est par respect pour l'opinion autant
que par galanterie pour ce qui est  croquer.

--Prenez garde  vous, madame, dit sir Olliver qui s'amusait de la
plaisanterie.

--Maintenant, sire, permettez-moi, continua Stanislas, de vous prsenter
vos sujets par province: voici l'Allemagne avec deux dputs, madame
Carolina Brenner, jeune veuve de vingt ans qui a t pique par une
aiguille  tricoter de madame Ida Pfeiffer, et qui fait le tour du monde
pour utiliser son veuvage, et instruire M. Frantz, ici prsent. Voici la
plus loyale et la plus candide figure de philosophe allemand qui ait
jamais apparu  travers les nues du tabac. Ne rougissez pas, Frantz; et
vous, sire, quand vous aurez besoin d'un ministre de la logique ou de
l'esthtique, prenez monsieur. Voici madame Julie Vernier, autre veuve,
mais Franaise, dont l'esprit vous a dj saut aux yeux et  la gorge.
Madame a un grand dfaut que j'ose confesser en son nom: elle dpotise
les rossignols, et chante de faon  les humilier. Elle sera la _prima
donna_ de votre thtre royal. J'ignore le nom que Votre Majest a donn
 cette le.

--Je l'ai appele l'_le des Rves_.

--Joli nom!... mais qu'il faut changer contre celui d'_le des Veuves_,
car madame Dolorida Mendez est aussi une veuve...

--Pas encore! interrompit l'Espagnole avec un singulier soupir.

--Oh! comme vous avez bien dit cela! mais ce _pas encore_ prouve toute
la justesse de mes paroles. Vous tes veuve par les lans du coeur,
seora, et par la distance. Je me souviendrai de votre _pas encore_!
Voici mon ami Ottavio. Celui-l est un proscrit volontaire; il subit le
plus dur, le plus cruel des exils, celui dont on ne peut pas revenir, et
que la conscience impose; il est veuf, mais sa fiance n'est pas morte,
n'est-ce pas, mon Romo? Elle l'attend silencieuse, dans sa prison, dans
son tombeau; quelque jour peut-tre, une pe franaise se glissera sous
ce marbre et le soulvera. J'irai  ta noce, mon ami Ottavio, ajouta
Stanislas d'une voix mue et en serrant la main de l'Italien.

--Je ne comprends pas, dit l'Anglais.

--Ce sont les traits de 1815 qui vous empchent de comprendre, s'cria
la jeune veuve franaise avec un petit air mutin le plus charmant du
monde.

--Quelle jolie desse de la libert vous faites! dit Stanislas en
saluant madame Vernier; vous, monsieur, ajouta-t-il avec gravit, vous
comprendrez Ottavio quand vous l'aimerez, c'est--dire dans une heure.
Voici donc la prsentation au complet. Quant  vous, monsieur, je vous
ai devin, n'est-ce pas? Anglais convaincu de spleen! Soyez le bienvenu
dans notre colonie. Nous sommes tous, plus ou moins, des naufrags du
vieux monde; chacun de nous est  la recherche d'une esprance, et porte
le deuil d'une illusion. Vous avez bien nomm cette le; nous y rverons
 la fortune,  l'amour,  la libert! Nous allions en Australie, le
pays de la ralit; mais notre vaisseau s'est gar et avari en flnant
en route; le capitaine a mieux aim nous dposer ici qu'au fond de la
mer. C'est une attention dlicate que vous n'apprcierez peut-tre pas,
mais dont nous sentons tout le prix. Dans cinq ou six jours, on revient
nous prendre. Vous serez libre alors de nous suivre; jusque-l vous
reprsenterez l'Angleterre dans ce naufrage universel; et quand l'heure
des confidences sera venue, vous nous direz vos chagrins si vous en
avez; car les plus malheureux sont souvent ceux qui n'ont rien 
pleurer.

--Je vous remercie, dit l'Anglais. Si je pouvais tre guri, je vous
choisirais comme mdecin.

--Bah! il n'y a pas de mdecin ici; il n'y a que des malades. Nous nous
gurirons mutuellement, et, pour commencer, je vous ordonne de dresser
votre tente  ct de la ntre; nous allons procder  votre
emmnagement.

Sir Olliver tait subjugu, moins par la rondeur un peu familire de
l'artiste que par l'excentricit de la situation. Qui sait mme si un
magntisme dont il n'avait pas conscience ne commenait pas  agir? Ces
trois jeunes femmes avaient chacune un charme diffrent, qui empruntait
 la libert de la solitude une rapidit et une puissance d'action
dcisives.

L'Allemande, avec sa candeur pensive, avec sa douce tristesse, tait
peut-tre, des trois fes, la moins redoutable pour le repos futur de
sir Olliver. Mais l'Espagnole, avec ses grands yeux jaunes, avec ses
lvres de pourpre, avec ses dents blanches, avec l'accent dramatique
qu'elle avait mis  dire son fameux: _pas encore_; mais la Franaise,
avec son esprit, sa vivacit, ses reparties, ses provocations
politiques, avec ses yeux pleins d'tincelles et son rire sonore,
semblaient dfier l'ennui, et sir Olliver, s'il aimait  s'ennuyer,
aimait aussi  recevoir des dfis.

Les prliminaires de la connaissance une fois termins, les
renseignements une fois changs sur les ressources que chacun pouvait
offrir  la communaut, il fut convenu que le chalet de sir Olliver
serait dress et offert  ces dames comme un sanctuaire; que ces
messieurs dormiraient  la belle toile; et qu'on ne ferait pas  cette
_le des Rves_ l'injure de se plaindre des ralits blessantes qu'une
connaissance un peu plus approfondie pourrait faire dcouvrir. On avait
des provisions, des costumes et du beau temps; que pouvait-on souhaiter?

Les six voyageurs taient arrivs deux jours avant sir Olliver. La
topographie de l'le n'avait donc plus rien d'inconnu pour eux, et ils
se htrent,  force de renseignements, d'ter toute envie  l'Anglais
de continuer ses promenades de dcouvertes. La journe se passa dans des
projets. On et dit que des annes devaient s'couler dans l'Archipel.
Chacun arrangeait, attifait le paysage  sa guise. C'tait  qui
baptiserait d'une pithte la montagne, la prairie, l'arbre de droite,
le buisson de gauche. On adopta officiellement le nom d'_le des Rves_,
quoiqu'il part lgrement prtentieux au peintre et  la jeune
Franaise, peu enclins, par nature et par profession,  la mlancolie.
Tous les idiomes payrent leur tribut. On proposa d'lever un monument,
d'entailler les arbres, de graver les noms sur le roc; on se proposa
tant de choses, on voulut songer  tant d'entreprises, que, vers le
soir, le chalet seul tait dress. Mais alors on reconnut avec
stupfaction que cette maison tait une simple gurite, et qu'il tait
impossible d'y loger plus d'une personne.

--Ce sera le palais du roi, dit Stanislas; sir Olliver, nous vous le
rendons.

--Je refuse, repartit l'Anglais; j'y mets seulement les archives et les
provisions du royaume.

La nuit vint, une nuit de ferie; les toiles semblaient rire dans le
ciel; la lune chuchotait de mystrieuses harmonies. Les dames
disparurent derrire les arbres, qui parurent s'ouvrir pour les
reprendre, comme des dryades chappes. Les hommes ne s'endormirent que
trs-tard. Une confiance sereine, une simplicit touchante veillaient
sur cette socit si divise, mais qu'un accident inou condamnait  la
vie en commun.

--O Icarie! s'cria le peintre avant de croiser ses bras pour se coucher
sur l'herbe, voil ton paradis! Je me sens chaste et heureux comme dans
une utopie.

--Oh! si le capitaine Michel pouvait me voir! dit sir Olliver, qui se
sentait prendre par cette intimit dcente et complte.

L'Allemand ne s'tonnait pas. L'Italien soupirait. Ce beau pays dsert
le faisait penser  sa belle patrie.

--Dormez, mon bon Ottavio, dit le peintre en lui serrant la main. Vos
amis de l bas vous attendent dans le sommeil.

L'Italien secoua la tte et s'enroula dans son manteau.

Le lendemain, chacun s'veilla avec gaiet. Sir Olliver lui-mme se
creusa la tte pour tre triste, et fut dsol de ne pas trouver le
moindre prtexte de mauvaise humeur. Il y avait dans l'atmosphre, dans
l'entourage, dans la socit elle-mme, une bonne volont de vivre, un
panouissement de jeunesse, un hymne de sant, qui dispersaient les
papillons noirs, les brumes de la Tamise, les mlancolies du Rhin, la
mal'aria romaine. L'tranget de la situation non-seulement autorisait
toute infraction aux habitudes europennes, mais semblait mme imposer
l'obligation, le devoir de ne rien faire qui tablt une opposition
choquante, inharmonieuse entre la libert qu'on respirait dans l'le et
les allures des nouveaux habitants.

--Qu'allons-nous faire aujourd'hui? demanda le peintre en abordant les
dames qui sortaient de leurs bosquets de nuit.

--Nous allons, pour notre part, faire un peu de toilette, rpondit
madame Julie Vernier.

--Je m'y oppose, rpliqua Stanislas, parce qu'alors sir Olliver mettra
des gants, Frantz des manchettes, Ottavio un jabot, et que je perdrai
mon rang de citoyen dans une socit si raffine. Rappelez-vous,
mesdames et messieurs, que nous sommes encore trop vtus pour la mode du
voisinage.

--Mais nous ne suivons pas la mode, rpliqua la Franaise.

--Ne suivons donc pas les usages, repartit le peintre. Mesdames, j'ai
une proposition solennelle  vous faire. Il est de tradition classique
que des naufrags se racontent leurs aventures. Depuis l'Odysse,
Tlmaque, Robinson Cruso, aucun chapp de l'onde amre n'a failli 
cette loi essentielle. Jurons tous de nous y conformer.

--Pour un homme qui veut rompre avec les usages, voil une singulire
proposition, dit Frantz le sentencieux.

--Mon cher philosophe, je suis homme, et aucune contradiction ne m'est
trangre. D'ailleurs, il s'agit d'une tradition potique et
excentrique, et non pas d'un usage banal des peuples civiliss qui se
disputent et ne racontent plus.

--Monsieur, vous tes un indiscret, dit la seora Dolorida, c'est une
faon de nous demander des confidences.

--On sera libre d'inventer; et, pour ma part, je jure de mentir.

--Mesdames, je vous avertis que M. Stanislas a une histoire  nous
raconter, dit la jeune Franaise.

--Il devait le dclarer tout de suite, reprit la seora Dolorida.

--J'avoue, avec la candeur que cette le autorise, que j'ai en effet une
histoire manuscrite...

--Un manuscrit! murmura Ottavio qui coutait en souriant; c'est grave!

--C'est une prmditation, ajouta l'Anglais.

--Un manuscrit! Voyez-vous Camoens sauvant son manuscrit du naufrage!
repartit l'Espagnole.

--Je crois que nous n'avons gure la ressource d'chapper  la lecture
du manuscrit, dit Frantz.

--Est-elle amusante votre histoire? demanda la Franaise.

--Est-elle courte? demanda l'Anglais.

--Est-elle mouvante? demanda l'Espagnole.

--Est-elle vridique? demanda l'Allemande.

--Mesdames et messieurs, elle est tout cela, et plus encore; elle est
morale, authentique, mais lgrement orne de mensonges d'ailleurs, de
dimension supportable. Je ne vous dissimulerai pas que j'attache
d'autant plus de prix  vos suffrages que, si j'obtiens un succs,
j'exigerai que chacun s'excute comme je me serai excut. Si, au
contraire, je surprends le plus lger billement, je vous mettrai au
dfi de m'amuser  votre tour.

--De sorte que, de toutes les faons, nous n'chapperons pas  l'impt?
demanda madame Vernier.

--C'est un Dcamron _forc_, reprit en riant le jeune peintre.

--Mais je consens  poser cette condition: on ne sera pas _forc_
d'entendre plus d'une histoire par jour.

--Et quand chacun de nous aura dbit son histoire? dit Ottavio.

--Eh bien, repartit Stanislas, chacun de nous recommencera  son tour,
jusqu' l'arrive d'un vaisseau.

--Vous allez me faire dsirer le retour du _Cyclope_, s'cria sir
Olliver.

--Oh! monsieur, vous tes mchant!

--Je ne parle pas pour vous, je parle pour moi.

--J'ai bien envie, sir Olliver, de faire violence  votre modestie et de
vous contraindre  commencer?

--Oui! oui! sir Olliver, commencez, dit-on de toutes parts.

--Rien ne manque  ma royaut, rpondit l'Anglais en souriant gravement,
voici dj les insurrections. J'attends qu'on me dtrne.

--Vous savez bien qu'on ne peut pas vous chasser hors du royaume, dit
l'nergique Dolorida.

--C'est vrai! aussi je cde et je promets...

--Ah! ah! une histoire! Une histoire! s'crirent tous les sujets en
sextuor.

--Je promets solennellement de me rendre aux voeux des populations quand
le moment sera venu, et quand les voeux me sembleront librement
exprims.

--Ce n'est pas cela!

--Vous trichez!

--C'est une perfidie!

--Non! c'est une promesse constitutionnelle!

--Alors, s'cria Stanislas, nous agirons comme si vous n'aviez rien
promis; mais nous voulons que l'archipel soit tmoin de ce faux serment.
Vous jurez?

--Je jure!

--C'est bien, vous tes digne de rgner sur nous. Plus tard, nous vous
renverserons. Quant  moi, je suis prt  commencer mon rcit... Il
reste  savoir s'il vaut mieux que vous m'coutiez avant qu'aprs la
sieste.

--J'aimerais mieux pendant la sieste, dit l'Espagnole.

--Ce serait une lutte ingale pour moi. Djeunons, dormons, et quand
l'ombre des tamarins s'allongera dans la prairie, comme disent les
historiens de la nature, je vous convoquerai et je vous lirai mon
histoire.

--Votre histoire? demanda l'Anglais.

--Je veux dire, sir Olliver, l'histoire que j'ai crite, mais dont je ne
suis pas le hros.

On convint de l'heure et du lieu du rendez-vous; et cette grave affaire
dlibre, la colonie se livra aux soins potiques de son mnage idal.
Puis, quand le soleil fut aux deux tiers de sa course, on se runit, non
loin de la mer, sous de frais ombrages. Les dames, sans se concerter,
avaient apport chacune un peu de coquetterie dans leur toilette. Le
regard a des distractions pendant une longue lecture, et madame Julie
Vernier avait dj remarqu que sir Olliver la regardait souvent.

La seora Dolorida s'tait livre aux mmes rflexions touchant
Stanislas Robert, et elle avait mis dans ses cheveux une fleur d'un
rouge admirable, qui devait inquiter et interrompre le lecteur. Quant 
madame Carolina Brenner, elle s'tait couronne de longues herbes qui
lui donnaient l'aspect d'une muse ou d'une naade.

On se coucha sur le gazon. La mer, bleue et unie, s'tendait au loin.
Par un regard rapide, dont nul ne fit confidence  son voisin, chacun
des assistants plongea dans l'horizon, mais n'eut pas l'air dsappoint
de n'y distinguer aucune voile.

Stanislas Robert, plus hardi que les autres, osa seul exprimer tout haut
le sentiment secret des assistants.

--Ah a! personne ne viendra m'interrompre, dit-il, et faisant  son
regard un abri avec sa main il examina la mer et tous les sommets de
l'le.

--Nous sommes bien seuls, je puis commencer.

Un grand silence se fit; Ottavio roula une cigarette; sir Olliver mit
son lorgnon dans l'oeil pour mieux entendre, et le peintre droula son
manuscrit.

--Je vous pargne la prface, dit-il. Je ne vous dirai pas encore
pourquoi j'ai crit cette histoire. Supposez, si vous voulez, que la
crainte de mal vendre en Australie mes tableaux champtres m'a fait
choisir pour mes voyages une profession accessoire qui n'exige fort
heureusement ni tude, ni prparation, ni patente, et que, pensant
trouver des journaux dans cette mine d'or o l'on commence  se faire la
guerre, j'ai prpar en route ce roman qui traite de la question
financire et de la question de sentiment, pour plaire aux lectrices de
ce vilain monde.

--Mais c'est une prface en rgle que vous nous dbitez l, s'cria
madame Vernier.

--Parbleu! puisque je vous prvenais que vous n'en auriez pas.

--Et une prface sournoise, qui ne dit pas la vrit...

--Comme toutes les prfaces.

--Ah! tratre, vous tes un crivain!

--Suspendez votre jugement jusqu' la fin de mon histoire.

Et Stanislas toussa trois fois, prpara sur ses genoux les feuillets de
son manuscrit, et d'une voix flte, insinuante, qui voulait capter
l'auditoire, il commena ainsi:




COMMENT LE BIEN VIENT EN AIMANT.




I

Les ruines dans le paysage, et au point de vue du sentiment.


Si l'on refaisait la carte du Tendre, il faudrait aujourd'hui placer la
route de la Californie ou de l'Australie entre les villages de _Billets
doux_ et de _Petits soins_. La crise montaire est la seule crise de
sentiment qui fasse vibrer les nerfs de la gnration actuelle.

Peut-tre bien que Chatterton, s'il tait gar dans la cohue de nos
boulevards, ne viderait plus aujourd'hui la fiole vengeresse, parce que
le lord-maire lui offrirait une place de valet de chambre. Il n'y a plus
aujourd'hui de sot mtier; seulement, Chatterton aimerait beaucoup mieux
servir un financier qu'un magistrat; il aurait beaucoup plus de chance
d'tre initi au grand oeuvre contemporain, et il pourrait s'exercer 
quelques petites oprations, que les potes de la gnration courante ne
ddaignent pas absolument. Quant  la livre, elle n'offense plus
personne; beaucoup de gens en portent sans s'en porter plus mal.

L'amour honnte, dcent; l'amour, cette folie des vieux, cette sagesse
des jeunes, a-t-il du moins chapp  la contagion? Reste-t-il un coin
du ciel bleu o l'oiseau divin puisse dployer ses ailes et chanter?
Rien n'est perdu, si l'amour est sauf. Je crois,  parler sans
exagration, que tout est compromis, mais que rien n'est dsespr,
parce que rien ne peut l'tre.

Si Romo cherche  voir dans le porte-monnaie de Juliette, si une
question de chiffres spare et rapproche les Montaigus et les Capulets,
si la lune des amours est argente par le procd Ruolz, si une dfiance
est au fond de toutes les expansions, une vnalit au fond de la plupart
des services, une raillerie sous la plupart des joies, ces misres, ces
folies, ces ridicules, ces prjugs, passeront, comme toutes les
imperfections humaines; l'amour et l'idal ne passeront point.

Ces rflexions, que vous trouverez un peu solennelles, ne sont pas
loignes de celles que faisait un vieillard, arrt, par un beau soir
d'automne, au milieu des ruines de l'ancien chteau de Bade.

Assis sur l'une des marches d'un escalier interrompu, adoss au tapis de
lierre qui montait le long de la muraille, ce vieillard, ple et malade,
promenait ses regards sur les magnificences de vgtation qui
envahissaient les dbris. Il semblait envier cette persistance de la
vie, qui jaillissait et s'panouissait au sein de la mort, et, tendant
quelquefois sa main momifie aux rayons du soleil, il se disait, en
hochant la tte, que l'homme, avec la conscience de l'immortalit, avait
la cruelle certitude de sa destruction.

[Illustration: Il n'entendit pas venir un jeune homme et une jeune femme
qui visitaient les ruines.]

Il contemplait devant lui,  ses pieds, la ville de Bade, o tant de
fous, atteints de la maladie de l'ennui, viennent essayer de gurir et
risquer de se tuer; les plaines riantes, les montagnes pares d'autres
ruines; dans le lointain, rampant sur l'herbe, ce serpent gigantesque
qui s'enroule et se droule si souvent autour du caduce, le Rhin,
allemand ou franais, et plus loin encore,  l'extrmit de l'horizon,
il apercevait vaguement une aiguille, un fil, une ligne qui n'tait rien
de moins que la cathdrale de Strasbourg.

Cette contemplation tait un adieu. Ce vieillard se sentait mourant;
mais il avait horreur des moyens qui conservent la vie, autant que de la
mort; et plutt que de s'enfermer au milieu des remdes, et de disputer
ses derniers jours  l'agonie, il allait, il se tranait, il rampait sur
la terre, aimant le soleil jusqu' son dernier soupir, saluant la nature
jusqu' son dernier regard. Il y avait des caresses, des adorations, des
sensualits dans la faon dont il buvait la brise. Cet homme tait un
grand voluptueux, et toutes ses amours se trouvaient rsumes dans cette
suprme treinte, dans cette aspiration ardente, avec laquelle il et
voulu pntrer ses veines de quelques-uns des rayons de l'automne, et
sentir battre sur son coeur le coeur du monde.

Comme il tait absorb dans son adoration, il n'entendit pas venir un
jeune homme et une jeune femme qui visitaient les ruines, et qui,
engags dans la galerie  l'extrmit de laquelle il tait assis,
s'arrtrent  deux pas de lui, avec respect, n'osant le prier de se
dranger, et attendant qu'il tournt la tte de leur ct.

Le soleil tira les promeneurs d'embarras. Comme il baissait  l'horizon,
il tendit l'ombre du beau couple sur les genoux du vieillard. Celui-ci
fut surpris, regarda les nouveaux venus, balbutia quelques paroles
d'excuse, et essaya de se lever. Mais ses forces le trahirent;
l'engourdissement du repos avait paralys ses jambes; il chancela et
faillit tomber. Le jeune homme laissa le bras de sa compagne pour offrir
le sien au vieillard; la jeune femme elle-mme mit sa main finement
gante sous le coude de l'inconnu.

--Merci, murmura ce dernier, en saluant avec motion.

--Nous ne vous quitterons pas, monsieur, dit la jeune femme.

--Nous vous aiderons  descendre, ajouta le jeune homme.

--Ah! si j'tais pote, reprit le vieillard avec un sourire, et en
levant les yeux au ciel, je croirais  une vision de ma jeunesse! Je
rvais, monsieur,  l'ge o j'tais comme vous, promenant avec orgueil
ma joie et mon amour  travers les ruines;  l'ge o j'avais aussi 
mes cts un ange, une fe.....

La jeune femme rougit et baissa les yeux; le jeune homme plit.

--Vous ne m'avez pas veill, vous avez complt l'illusion de mon
souvenir. J'ai presque peur que vous ne me quittiez; on dit que les
dieux se font voir  ceux qui vont mourir.

Tout en parlant ainsi, le vieillard s'appuyait sur le couple,
descendait, soutenu par lui, l'escalier au sommet duquel il s'tait
assis.

On fit halte au bas des ruines. Un domestique attendait le vieillard.
Celui-ci, malgr les offres du jeune homme et de la jeune femme, voulut
quitter leurs bras.

--Ce serait une profanation que de continuer ainsi, dit-il. C'tait bon
l-haut, dans les dcombres; mais vous avez d'autres promenades 
faire; je vous ai spars trop longtemps. Les bras de vingt ans ne sont
pas faits pour servir de bquilles. Adieu, madame; au revoir, monsieur.

Les deux jeunes gens insistrent.

--Non, non, c'est inutile, dit le vieillard. Fritz est assez robuste
pour me porter au besoin. Je lui avais dfendu de me suivre, j'avais
voulu gravir seul ces ruines o j'ai gambad autrefois. J'ai bien fait,
puisque Dieu m'avait mnag la surprise de votre rencontre; mais aller
plus loin avec vous serait abuser. D'ailleurs, je ne voudrais peut-tre
plus vous quitter... les tombes s'habituent aux fleurs... laissez-moi.
Je voudrais seulement (ne vous moquez pas trop) vous demander de me
bnir. Dans le monde, on croit que la bndiction de ceux qui n'ont plus
rien  attendre, rien  donner, rien  promettre, peut porter bonheur.
On fait bnir l'avenir par le pass. Je crois que c'est aller contre
l'harmonie de la nature. Mes jeunes amis, vous qui tes la beaut, la
joie, l'amour, bnissez-moi; j'ai eu de folles et belles annes. Il
m'est rest,  travers bien des orages, le parfum des premires
tendresses: vous, qui tes l'esprance, bnissez le souvenir.

Le jeune homme et la jeune femme se regardaient attendris, et peut-tre
un peu honteux des termes dans lesquels s'panchait l'motion du
vieillard. Pour toute bndiction, ils lui serrrent la main, et la
jeune femme lui tendit le front.

--Vous n'avez pas peur que mes lvres glent les roses, dit l'inconnu en
donnant un baiser paternel.

On se spara. Le vieillard, appuy sur son domestique et tournant la
tte  chaque pas, regagna la ville.

--Ah! Fritz, disait-il, la belle rencontre! la belle soire!

Le couple avait repris en silence sa promenade. Il semblait que cet
incident et drang quelque chose de son bonheur. Comme on sortait de
l'alle qui conduit au vieux chteau:

--Ce bonhomme est un peu fou, dit la jeune femme avec un accent
ironique.

--Pourquoi? parce qu'il a parl de notre amour? demanda le jeune homme
avec un sentiment d'inquitude.

--Oh! non; car je confesse, Grard, que vous avez toute l'apparence d'un
amoureux.

--Doutez-vous de ma tendresse, madame?

--Allons! encore des reproches! Vous avez l'Allemagne mlancolique, mon
cher!

--Et vous, Angle, vous l'avez bien froide.

--Mais enfin, Grard, puisque je suis l,  vos cts, puisque j'ai mon
bras sur le vtre, puisque je dois tre votre femme!... N'est-ce pas une
preuve, cela?

--Oui, votre prsence est incontestable; mais vous n'attendez peut-tre
qu'une occasion pour repartir. Oui, votre bras est sur le mien; mais
c'est  peine si vous vous appuyez. Oui, vous avez tout quitt; mais
vous regrettez tout!

--Grard! Grard!

--Ah! laissez-moi parler, Angle, car je souffre cruellement. Il ne sait
pas le mal qu'il nous a fait, ce vieillard, en admirant notre joie,
notre amour, notre bonheur. J'tais un pauvre artiste; vous m'avez
applaudi, accueilli, encourag; vous tiez, par votre fortune, par votre
position, une grande dame, riche, titre. J'ai pris votre intrt pour
de l'affection. Vous m'avez laiss esprer votre main, par orgueil
peut-tre, pour dfier ce monde qui nous provoquait. Dieu m'est tmoin
que j'tais bien heureux. Mais, depuis quelques jours, je surprends dans
votre amour des scrupules tranges. Vous tes rveuse. Un ennemi
invisible, mais effroyable, s'est gliss entre nous. J'aurai le courage
de le nommer, Angle, c'est l'ennui; vous vous ennuyez.

--Peut-tre! mais seulement quand vous parlez ainsi. Vous tes fou,
Grard!

--Oui, comme ce vieillard, n'est-ce pas?

--Non, comme un enfant, au contraire. Vous autres, artistes, vous
empruntez aux femmes leurs nerfs et leurs vapeurs. Vous tes d'une
coquetterie, d'une susceptibilit incroyables. Vous parlez d'orgueil! le
mien baisse pavillon devant le vtre. Qu'est-ce qui me retient auprs de
vous, mon ami? Je suis veuve, je suis libre, j'ai une fortune qui me
rend indpendante. Je brave la mchancet. Si je vous ai suivi, c'est
que je vous aimais; si je reste, c'est que je vous aime.

--Est-ce bien vrai, Angle, ce que vous dites l?

--Non, j'ai menti! Je ne vous aime pas. Allons, Grard, taisez-vous!

Et la jeune femme mit sa main sur les lvres du jeune homme. Celui-ci
retint vivement cette main, qu'il couvrit de baisers.

Quelques promeneurs aperurent ce geste.

--Voil des amoureux, disait-on.

--Que c'est donc bon de s'aimer ainsi!

--Sont-ils maris?

--Vous voyez bien que non!

Grard avait besoin de croire aux douces et moqueuses paroles de son
enchanteresse.

--Se peut-il qu'on cesse de s'aimer? reprit-il en serrant avec force le
poignet de la jeune femme.

Celle-ci poussa un cri.

--Vous m'avez fait mal; vous m'avez corche avec le bouton de ma
manchette.

--Pourquoi, aussi, portez-vous des diamants au poignet? dit Grard en
embrassant la place meurtrie.

--Le reproche est singulier!

--Pourquoi souriez-vous, Angle?

--Parce que vous m'avez fait horriblement mal.

--Non, je devine. Vous vous dites que je suis bien ridicule de blmer un
luxe que je ne sais pas donner.

--Ah! mon ami, ce n'est plus  moi que vous pensez en parlant ainsi!

--Laissez-moi m'expliquer, Angle; d'ailleurs, c'est l le secret de ma
jalousie, de ma douleur, de mes doutes incurables! Je suis pauvre, vous
tes riche. Vous, baronne, veuve d'un millionnaire, vous avez quitt un
htel lgant, des domestiques habiles, un luxe raffin, pour courir les
hasards de l'hospitalit vnale. Je souffre de vous voir ainsi, et j'ai
peur que vous ne regrettiez Paris dans les auberges des bords du Rhin!

--Vous tes jaloux du confortable!

--Je suis jaloux de tout ce que vous mritez et de ce que je suis forc
de vous refuser. Si vous vouliez me permettre, Angle, de donner un
concert...

--Et je recevrais les billets  la porte, n'est-ce pas? interrompit
avec fiert la baronne. Ne vous inquitez pas de ces vulgarits, mon
ami. Ce pays est charmant; les htelleries y sont propres; je m'y trouve
 l'aise; ne souhaitez rien de plus. Nous avons nos deux coeurs; toutes
les chaumires peuvent nous suffire.

--Ces vulgarits, mon Angle, mettent bien des cailloux sous nos pas.
Vous n'osez jamais vous plaindre; mais je devine des privations. Ah!
pourquoi ne suis-je pas riche!

--Ne vous plaignez donc pas d'un dfaut qui m'attache  vous!
D'ailleurs, si je vous cote un peu cher, c'est votre faute:
cotisons-nous.

--Encore! ne renouvelez jamais ces propositions, Angle, je me
trouverais dshonor le jour o votre main, en se posant dans la mienne,
y mettrait de l'or.

--Cependant, mon cher, dit la baronne avec un petit sourire, je ne peux
pas me ruiner pour vous pouser.

Grard rougit, garda quelques instants le silence et reprit:

--Pourquoi prenons-nous plaisir  gter notre bonheur par des dfiances?

--Allons, vous voil raisonnable, rpondit Angle, qui souriait
toujours. Qu'importe le reste, quand les coeurs sont unis?... Irons-nous
ce soir au bal, mon ami?

--Encore la foule, le bruit.

--Je ne crois pas que la solitude absolue nous russisse, Grard!

--Soit! allons  ce bal!

--Et pour vous prouver, mon ami, que je n'ai pas oubli mes habitudes de
femme coquette, j'exige un beau bouquet!

--Vous l'aurez.

--Promettez-moi aussi de n'tre pas d'une assiduit trop farouche
pendant le bal. Ne compromettez pas trop celle qui doit tre votre
femme.

--Je vous admirerai de loin, mon amie. Mais nous ne sommes pas encore au
bal, Dieu merci.

La promenade se continua quelque temps encore; mais une rverie douce
avait succd aux tendres reproches. La mlancolie du bonheur semblait
prcder ce couple charmant et loigner de lui tout regard indiscret,
tout bruit discordant. Le coucher du soleil mettait de l'or  la pointe
des herbes que foulaient nos chastes amoureux; la nature coquette des
environs de Bade se revtait de solennit. C'tait l'heure des extases
et de la posie universelle. Angle et Grard paraissaient subir le
charme enivrant de cette soire.

Or, voici ce que se disait tout bas la baronne:

--Certainement, j'aime beaucoup Grard. C'est un artiste d'un grand
talent. Il a une belle figure, et je crois qu'on en ferait un mari
enviable; mais sa trop grande sentimentalit m'est suspecte. Il me parle
si souvent de sa misre et de ma fortune, que je tremble qu'il ne songe
trop  m'pouser, et pas assez  m'aimer toujours. Les artistes enrichis
sont insupportables. Je veux encore prouver sa sincrit avant de
consentir  lui donner un million.

Et la baronne se serrait contre Grard, et levait sur lui des yeux
languissants. De son ct, l'artiste murmurait dans la profondeur de son
me:--Certainement, j'adore Angle; je donnerais ma vie pour elle; mais
je n'ai pas le moyen de soupirer toujours aprs sa main. Ce soir, le bal
va me coter encore quelques louis, presque mes derniers; dans cinq ou
six jours, je n'aurai plus le sou. Accepter son aide, c'est dchoir. Je
ne crois pas faire injure au sentiment loyal que j'ai pour elle en
dsirant l'pouser promptement. Elle est trs-riche, je pourrai l'aimer
 mon aise, sans tre oblig de la quitter tous les jours pour
travailler. Mais si, dcidment, elle craint de se msallier, je ne veux
pas voler ou mendier pour lui acheter des bouquets...

Et Grard, en pressant dans son gousset les dernires pices d'or qu'il
et  dpenser, regardait Angle d'un oeil enivr d'amour et brlant de
supplication.




II

O l'on dmontre les ennuis de la pauvret.


Le soir de cette promenade de sentiment, la baronne Angle de Bligny
entrait dans la salle de bal de la maison de Conversation, avec une
toilette qui voquait Paris, et un bouquet dont le pauvre Grard savait
le prix.

La baronne tait fort belle, de cette beaut singulire et toute
franaise qui n'a rien  dmler avec l'art grec, avec les symtries de
la statuaire, mais qui se compose d'un agencement gracieux des lignes,
de la vivacit des traits, de l'clair du sourire, du vague caressant
des regards, de ce je ne sais quoi qui dconcerte l'analyse prcise.

Il y a des femmes  la physionomie placide et tout extrieure qu'on ne
regarde bien qu'en face; il en est d'autres qu'on n'ose jamais regarder,
mais qu'on entrevoit de ct, qui vous parlent toujours comme  la
drobe, dont le charme pntrant et indcis chappe  une observation
fixe, qui miroitent, et qui laissent dans le coeur une sensation
violente et imparfaite d'o nat une curiosit sans fin et sans
assouvissement.

La baronne tait une de ces cratures moires, si j'ose ainsi dire. On
ne pouvait arrter sa figure dans un contour net et immobile. Jamais
aucun portrait d'elle ne lui avait ressembl, parce que son visage
n'existait pas sans le rayonnement de ses prunelles battues par les
paupires, comme par un ventail qui les attisait; parce que sa peau
transparente, qui laissait compter les veines, avait des lueurs
fugitives; parce que sa grce tait un arome; parce que la voir, sans en
tre vu et sans qu'elle parlt, ce n'tait pas la voir. Il n'tait pas
jusqu' la nuance de ses cheveux qui ne participt  cette harmonie
vague. tait-elle brune? tait-elle blonde? c'tait une question sans
cesse agite, jamais rsolue. Angle, en un mot, tait le type le plus
complet de la Parisienne. Elle avait le secret de la coquetterie et de
l'lgance. Spirituelle, frondeuse, mais effleurant l'piderme, sans
avoir le mauvais got provincial de dchirer, parlant de tout avec
vivacit, n'approfondissant rien, passionne jusqu' la passion
exclusivement, potique jusqu' la posie, vapore avec un fond
inaltrable de bon sens pratique, elle possdait toutes les vertus
mondaines, c'est--dire tous les dfauts des Parisiennes.

Elle avait ce soir-l une toilette de tulle qui semblait accumuler les
nues autour de ses paules et de sa taille. Grard l'admirait de loin
avec amertume. Fidle  ses exigences, il n'osait rester trop assidment
prs d'elle; mais il tait remplac, selon l'change clbr dans les
romances, par son magnifique bouquet, et c'tait peut-tre bien  lui,
autant qu'aux fleurs elles-mmes, que s'adressaient les petits baisers,
ou, pour mieux dire, les petits mordillements d'Angle.

Veuve et riche, madame de Bligny avait t perscute le lendemain de
l'enterrement de feu M. le baron, son poux, par les adorations de
plusieurs cousins qui se disputaient la faveur de ne pas laisser sortir
de la famille une fortune qui s'y tait augmente. Mais l'encens de ces
hritiers manquait de dlicatesse; et la jeune veuve avait l'odorat
susceptible. Elle fut blesse jusqu'au plus profond de sa vanit, je
veux dire de son me, et jura de se venger. Quoi! c'tait pour sa
fortune qu'on la courtisait, et sa main fine et blanche, aux fossettes
dlicieuses, aux ongles roses, n'tait sollicite qu' cause des gros et
vilains sacs d'cus qu'elle tait capable de dnouer! C'tait 
rassasier des hommes et de la fortune. La baronne eut le courage de se
rsigner  la richesse, mais elle ne pardonna pas  ses cousins, et le
dpit excitant sa sensibilit, l'amour-propre froiss portant un dfi 
l'amour, elle en vint  rver une union disproportionne, dans laquelle
toute sa fortune servirait  rcompenser une tendresse dsintresse, un
dvouement sincre, une me d'lite. Tout homme souponn de possder
quelques belles rentes solides, lui devint odieux. Elle essaya de
s'apitoyer sur un jeune homme d'excellente famille qui venait de se
ruiner au jeu; mais quand on lui eut donn la preuve que cette union
tait une faillite, et qu'il y avait de la spculation mal avise dans
ce dsordre apparent de la passion, elle chercha ailleurs.

Grard passa, un soir qu'elle tait triste et fivreuse, dans un coin de
salon, regardant de jeunes hritiers faire la roue devant de jeunes
hritires, et coutant de petits ambitieux baragouinant le langage de
l'amour  de jeunes coquettes qui voulaient se marier pour porter des
cachemires.

Angle, que cette spculation universelle dsesprait, reut  cet
endroit du corps, inconnu en physiologie, o naissent les sentiments,
une commotion lectrique, quand elle vit les grands yeux rveurs de
l'artiste, ses joues un peu maigres et suffisamment ples, ses cheveux
inspirs. Mais quand elle l'entendit chanter, et lancer dans le plafond
des notes qui ne devaient s'arrter qu'au ciel, la baronne faillit
s'vanouir; elle ferma les yeux devant son idal, qui l'blouissait.
Elle apprit que Grard tait pauvre, qu'il vivait avec sa mre; qu'il
avait un grand talent de compositeur et de chanteur; qu'il tait dvor
d'ambition, et qu'il voulait faire un chef-d'oeuvre ou mourir. Pour le
coup, l'instrument de la vengeance tait forg par Dieu mme. Madame de
Bligny et manqu  tous ses devoirs envers elle-mme et envers l'amour,
en ne faisant pas  Grard l'honneur qu'elle refusait  ses avides
cousins de tous les degrs. Elle pleura des vraies larmes, en coutant
s'pancher, avec des dises et des bmols  la clef, l'me mlodieuse du
musicien. Elle s'en fit remarquer; et, huit jours aprs cette premire
rencontre, ils dchiffraient ensemble un duo, qu'ils n'avaient pas
encore appris au bout d'un mois, et dont ils avaient oubli le nom deux
mois aprs.

Grard fut sincre dans ses transports. L'amour d'une grande dame,
veuve, riche, lui donna des mouvements fivreux de reconnaissance. Il
jura de devenir illustre pour couronner tant d'abngation. Il voulut
s'lever  la hauteur du sacrifice. Il y eut vraiment, dans les premiers
temps de cette liaison, qui resta d'ailleurs dans les bornes du respect
le plus ardent, des heures sublimes, dignes des potes, et  faire envie
aux nigauds ternels qui ont invent l'amour extatique. Angle se vengea
avec luxe. Grard eut du gnie. Ces deux beaux jeunes gens, elle
sduisante et rayonnante, lui ple d'motion et de joie, tous deux
jaloux de se venger du monde, qui les trouvait, lui trop pauvre, elle
trop riche, ces deux incompris qui se comprenaient si bien eurent des
apptits de bonheur  ruiner le ciel. Ils s'aimrent en cachette, en
public,  l'Opra,  l'glise, en riant, en pleurant, en priant, de
toutes les faons; et ils s'aimrent comme il faut s'aimer, en ne
pensant qu' l'amour, en oubliant, par intervalles, lui son ambition,
elle son dpit.

Ce fut une orgie divine dont le monde parisien devina et admira les
joies, puisqu'il s'empressa de les calomnier. Au premier sifflement des
couleuvres, Angle tressaillit, non pas qu'elle se repentt de son
bonheur, mais les mchancets du dehors la rappelrent  son rle.

--Puisque l'on continue  me provoquer, se dit-elle, je les pousserai 
bout; je leur montrerai qu'il n'y a pas de caprice dans notre amour.

L'imprudente, en effet, voulut y mettre de la logique, de la raison. Ce
fut sa folie, son fruit dfendu, auquel naturellement elle fit mordre
Grard.

--Je serai ta femme, lui dit-elle.

--Hlas! tu tais ma muse! dit le pauvre musicien, auquel ce mot rappela
qu'il n'avait plus  obtenir de la grande dame que ses millions; cette
pense, en le mettant en prsence d'une convoitise d'argent, l'attrista
et le blessa d'abord. Puis, l'un et l'autre, ils s'habiturent  cette
ide du mariage, et, en s'y habituant, ils l'tudirent.

Il se fit une dchirure dans le ciel qui les enveloppait et qui les
cachait. Par ce trou, on aperut la vie positive, et l'on sentit passer
un vent glacial.

--N'est-ce pas me dshonorer, se demanda tout d'abord et tout
hroquement notre artiste, que d'pouser une femme si riche? On ne
voudra jamais croire que je l'aime pour elle; on dira que je l'aime pour
son argent.

De son ct, madame de Bligny, quand elle songea qu'un contrat de
mariage, rdig sur papier timbr, allait consacrer et immobiliser son
bonheur, se sentit prise, non pas d'un doute pour Grard, mais d'un
besoin instinctif de veiller  la sret de son rve. Puisqu'elle
portait un dfi aux soupirants de sa bourse, il fallait tre bien
certaine que Grard ne chantait pas pour ses cus; et non-seulement
cette conviction devait lui tre acquise, mais il tait d'obligation, de
bon got, de la faire entrer dans la conscience de tous.

Ds lors, la ncessit d'une preuve rciproque dsenchanta un peu
l'avenue que parcouraient nos deux amants. On s'observa, on se commenta,
et, si pur qu'on ft dispos  se trouver, on se souponna capable de
petits dfauts.

--Je saurai bien si Grard m'aime absolument et sans arrire-pense, se
dit madame de Bligny. Je le contraindrai de quitter Paris, ses succs,
ses triomphes, et je le mettrai  l'preuve du dsintressement.

--Je saurai bien si Angle veut m'pouser, dit  son tour Grard, qui ne
se souciait pas d'tre pris seulement pour exprience et par vengeance.
Je la suivrai jusqu'au bout du monde.

Et c'est ainsi que, voulant attester la solidit de leur amour, ils
coururent la chance de l'branler, et rsolurent de quitter Paris pour
aller se promener sur le Rhin. Hlas! il faut se dfier des sentiments
qui ont besoin de changer d'air et de climat. Ils usent des moyens
dsesprs de la mdecine, et sont bien prs de leur fin.

L'amour de Grard et d'Angle n'tait pas au dernier degr, mais il
avait des dchirures dans le poumon, et il tait pris de l'inquitude de
ceux qui se sentent menacs par la mort.

Grard, nous l'avons dit, tait pauvre. Fils naturel d'un pre rest
trs-inconnu, il vivait avec sa mre, ancienne actrice, autrefois
clbre, et qui avait chang son glorieux nom de thtre contre le nom
de Grard, qui lui semblait, dans ses scrupules maternels, plus pur et
plus digne de son fils.

Madame Grard n'avait rien gard de toutes les fortunes que ses caprices
avaient gaspilles. Devenue sage en devenant vieille mre, elle prenait
soin de l'intrieur, ne vivait que pour son fils et qu'en lui. Elle
tait fire de ses succs, peut-tre encore plus de ceux qu'il obtenait
dans le monde que de ceux qui l'accueillaient en public. L'amour de
madame de Bligny, qu'elle avait devin et que Grard avait fini par lui
raconter, lui semblait le plus heureux coup du sort. Aussi, quand elle
vit son fils se prparer  un voyage:

--Va! lui dit-elle en l'embrassant, et reviens millionnaire.

--Oh! ce n'est pas la fortune que j'envie, rpondit avec empressement
Grard, offens de ce conseil pratique.

--Puisqu'elle est riche, il faut bien passer sur ce dfaut-l, rpliqua
sa mre, qui savait par exprience que ce dfaut est une vertu.

L'artiste fit deux parts de son argent; il en laissa une  sa mre et
emporta l'autre. Il avait firement pos les conditions  la baronne, et
avait jur qu'il ne partirait pas, si Angle ne s'en reposait pas
absolument sur lui pour les dpenses de la route.

Madame de Bligny s'tait docilement soumise  cette exigence, dans
laquelle tout d'abord elle vit un noble mouvement, et qu'elle avait
ensuite considre avec dfiance, redoutant un calcul dans cette
affectation. Nous savons aujourd'hui  quel point ils en sont venus. Le
doute est entre eux; ils s'aiment toujours, ou plutt ils veulent encore
s'aimer. Toutefois, la baronne s'irrite en secret, et par intervalles,
des dolances de Grard, qui lui semblent des sommations, et Grard,
dont la bourse s'puise, trouve qu'on abuse de son dsintressement, et
qu'il n'y aurait que justice  le rcompenser.

Ils sont aussi sincres que des cratures humaines peuvent l'tre. Ils
ne mentent qu' leur propre conscience, ce qui n'est presque rien, dans
la confusion des hypocrisies, et la ncessit qui les pousse  se faire
rciproquement des reproches est la dernire illusion d'une tendresse
qui croit vivre, parce qu'elle accuse.

Madame de Bligny avait un grand succs au bal. Tout le monde connaissait
ou souponnait son engagement avec Grard; mais personne n'en paraissait
scandalis. La dcence de ce sentiment, le respect qu'on semblait avoir
pour le monde, suffisaient pour que celui-ci ft indulgent. Il rembourse
avec la monnaie dont on le paye et feint de pardonner  qui feint
d'avoir peur de lui.

Pendant que madame de Bligny, belle et souriante, dansait, valsait et
flairait son bouquet avec ses lvres, Grard, adoss  l'angle d'une
porte, se disait tout bas:

--Je n'ai plus que cinquante francs  dpenser pour elle. Que vais-je
faire? Lui demander de m'pouser, parce que je n'ai plus d'argent, c'est
hideux! accepter ses offres, c'est m'avilir. Je n'ai d'autres ressources
que de fuir, de voler ou de travailler. La quitter, c'est le comble de
la lchet; donner des concerts, c'est l'humilier. Je suis entre le
crime et une bassesse. Quoi que je fasse, je perds son amour. Plutt la
mort mille fois! Ah! que nous sommes fous, nous autres artistes, de nous
attacher  ces impitoyables coquettes! Un jour, une heure d'amour, c'est
tout, c'est trop; puis chacun retourne  son devoir. Mais pourquoi me
suis-je habitu  cette pense qu'elle pouvait tre, qu'elle devait tre
ma femme? N'est-ce pas elle qui m'a donn cette ambition, qui l'a
entretenue dans mon coeur?... Oui, je me rappelle toutes ses paroles:
serais-je coupable de les lui rappeler?

Et le pauvre Grard la cherchait des yeux, lui souriait de loin, lui
envoyait un baiser des lvres, quand la valse la faisait passer devant
lui, puis il reprenait ses douloureuses rflexions.

--Cinquante francs! se disait-il; ce n'est pas mme le prix du voyage
pour la fuir. Je suis oblig de vaincre ou de mourir ici.

Et comme il cherchait parmi tous ces valseurs quelqu'un  qui, en
dsespoir de cause, il pt s'adresser pour un emprunt, il aperut un
journaliste parisien en qute d'motion pour un keepsake dont il
dpensait d'avance le produit.

Grard l'aborda, renouvela connaissance et prsenta sa requte, en
s'excusant sur un retard de la poste.

--Parbleu! mon cher monsieur, dit le journaliste, je vous demande deux
heures de rpit. J'ai quelque ide que la chance me sera favorable
aujourd'hui, et je mets d'avance mon gain  votre disposition.

--Vous allez jouer?

--Oh! je suis un observateur consciencieux. J'ai promis une imprcation
contre la fivre du trente et quarante; je veux m'inoculer le mal, afin
de le mieux juger... Si vous ne craignez pas la contagion, venez avec
moi.

--Volontiers; c'tait pour jouer moi-mme que je voulais emprunter ces
quelques louis, reprit Grard, qui se voyait oblig de mentir pour
cacher son embarras, et qui, depuis son arrive  Bade, tout entier aux
spasmes de son amour, n'avait jamais song au tapis vert.

Les deux jeunes gens quittrent la salle de bal et allrent dans les
salons o la roulette et le trente et quarante tiennent leurs assises.

Grard eut une motion profonde en entrant; il sentit un frisson lui
parcourir le dos. Une voix lui disait  l'oreille:

--Ici on laisse tout amour! Vous qui entrez n'en esprez plus!

Il regarda les croupiers impassibles, les joueurs aux sensations
diverses: les uns feignant l'insolence pour intimider le sort; les
autres ples, muets, agitant leurs mains convulsives dans leur poitrine.
Il se rappela les vers d'Alfred de Musset (car, bien que musicien,
Grard tait instruit et avait de la littrature). Il chercha les _Fils
de la Fort-Noire_; il en vit quelques-uns.

    Tournant leurs grands chapeaux entre leurs doigts calleux,
    Poser sous les rteaux la sueur d'une anne,
    Et l, muets d'horreur, devant la destine,
    Suivre des yeux leur pain qui courait devant eux.

       *       *       *       *       *

Grard ne poussa pas l'exclamation du pote:

    O toi, pre immortel dont le fils s'est fait homme!...

Mais il envia plus d'un de ces paysans dont la roulette multipliait
l'enjeu, et il jeta sur la table, avec un serrement de coeur, dissimul
dans le plus faux sourire qui ait jamais brill sur des lvres humaines,
un de ses derniers louis, tide encore d'un long contact, d'une treinte
dsespre.




III

Ce que rapporte une politesse bien place.


Nous n'abuserons pas de la situation dramatique pour peindre les
motions de la circonstance. Ce qui importe, c'est de savoir que Grard
dut s'estimer trs-heureux en amour, car son malheur au jeu fut complet.
Il eut bientt perdu ses cinquante francs.

--Vous ne jouez plus? dit le journaliste, qui perdait dj la valeur du
keepsake, et qui songeait  un second volume.

--Je ne suis pas en veine ce soir, rpondit Grard, dont les jambes
tremblaient, et qui avait peur de s'vanouir.

Il se dgagea de la foule, et, au lieu de rentrer dans la salle de bal,
il sortit et alla s'asseoir sous les arbres de la promenade, se cachant
des groupes qui venaient couter l'orchestre de la danse; l, il faut
bien l'avouer, notre hros n'eut plus de courage. Le dpit, l'amertume,
le sentiment de sa dfaite l'touffrent: il pleura.

Les larmes sont une satisfaction que l'on s'accorde  soi-mme, et si
l'on doit proclamer heureux tous ceux qui pleurent, ce n'est pas parce
qu'ils sont consols, mais c'est parce qu'ils se consolent eux-mmes.
Les pleurs sont une revanche et un certificat d'innocence que l'homme
accabl se dcerne. Je suis bien  plaindre, se dit-il, puisque je
pleure! et si je suis  plaindre, c'est que je mrite d'tre consol. De
l,  s'estimer plus que les autres, en raison mme de sa douleur, il
n'y a pas loin, et Grard ne manquait pas  cette loi goste. Il en
voulait  Angle de ce qu'il pleurait pour elle. Il avait des mouvements
haineux d'amour.

--Oh! je la forcerai bien  m'pouser, se disait-il. Il serait par trop
ridicule d'avoir tout quitt pour la suivre, et d'tre laiss l parce
que je me suis ruin pour elle. Mais comment oser lui dire... que je
n'ai plus un sou... pas mme de quoi faire l'aumne? Oh! ce jeu, quelle
sottise  moi de lui demander un aide! Aprs tout, l'amour et la
roulette se devraient plus d'gards. Si j'osais, je mendierais... Je
comprends le vol! Qu'y a-t-il,  cette heure o je souffre, entre une
mauvaise action et moi?... La seule distance que remplirait une
occasion.

Et Grard, froiss dans ses esprances les plus vives et les plus
douces, se sentant  la discrtion de la femme qu'il aimait, n'ayant
aucun moyen de la contraindre, rougissant de lui devoir quelque chose,
perdant d'un seul coup cette galit apparente que son indomptable
fiert d'artiste lui avait conquise, Grard se mordait les poings,
poussait des exclamations touffes, et s'animait d'une formidable
colre contre lui-mme, contre la destine, contre la baronne.

Aprs une heure d'panchement dans la solitude, il se crut plus calme,
et rsolut de rentrer. Madame de Bligny avait remarqu son absence; elle
tait inquite et un peu jalouse. Mais quand elle le vit, elle comprit 
sa pleur qu'il souffrait, et, dans un regard expressif, elle lui
demanda pardon de l'avoir accus.

--Qu'avez-vous, mon ami? lui dit-elle en allant vers lui.

--Rien... la fracheur de la nuit m'a saisi.

--Grard, vous me cachez quelque chose.

--Moi, que puis-je vous cacher?

--Je ne sais, une mauvaise nouvelle, un duel.

--Un duel! reprit Grard avec un peu d'ironie, oh! ce n'est pas le duel
que vous supposez, madame, je me suis battu contre votre amour, et j'ai
t vaincu.

--Vous tes fou, mon ami! dit la Parisienne avec une compassion
railleuse.

--C'est possible.

--Ah! je devine! s'cria Angle, qui reconnut la vrit  certaine
fltrissure des mains,  ce petit dsordre des manchettes que causent
toujours le maniement de l'argent et l'action du jeu. Vous avez jou,
et...

--Et j'ai perdu, c'est exact; mais excusez-moi, mon amie, cette perte
est insignifiante. Pourtant la persistance du sort m'a irrit. Je suis
un mauvais joueur, je n'aime pas perdre. Voil le motif de ma pleur et
de mon motion.

--Je crois que vous me cachez quelque chose, dit Angle en lui serrant
les mains, et vous avez tort. Si quelque dette...

--Je ne dois rien... Ne parlons plus de cela, et dansons, si vous
voulez.

--Non, je me sens fatigue; je veux rentrer.

--Permettez que je vous reconduise.

Madame de Bligny tait rveuse. Cette douleur de Grard lui semblait
facile  interprter; elle ne doutait pas qu'il n'y et une question
d'argent au fond de ce dsespoir. L'preuve touchait  son terme.
Dcidment l'artiste avait triomph. Son orgueil qui n'avait jamais
flchi, son amour qui avait eu recours  toutes les luttes plutt que
d'accepter un bienfait, tout attestait le dsintressement de la
passion.

--Grard, lui dit-elle avec une sorte de gravit, laissez-moi vous dire
que je vous aime plus que jamais. J'ai t cruelle envers vous
peut-tre; mais c'tait pour mieux vous prouver mon estime. Venez me
chercher demain matin. Nous aurons une longue conversation ensemble;
nous avons tout notre bonheur  assurer.

Grard ne put que rpondre:

--A demain!

Il mit sur le front d'Angle un respectueux baiser, et il la quitta
brusquement.

--Elle m'a pris en piti, se disait-il, j'ai lu dans ses yeux la
compassion. Demain elle va m'offrir sa fortune avec sa main: c'est l
mon rve! Et pourtant je voudrais que cette offre ne vnt pas si
justement  l'heure o j'en ai besoin; elle saura plus tard que je
n'tais plus en mesure de refuser. L'humiliation pour moi sera complte.

Les scrupules de Grard devenaient absurdes, et sa dlicatesse tait
surtout de l'orgueil. Mais de toutes les tches, la plus difficile pour
l'homme est celle d'accepter simplement son bonheur. Il perd un temps
prcieux  minauder avec lui, et il a parfois des accs de fiert
chevaleresques et pervers, dans lesquels il prtend mriter les
bienfaits qui lui tombent du ciel. Grard traversait une de ces crises
folles. Il n'avait qu' passer cette nuit-l dans l'enchantement, dans
l'esprance; il aima mieux la consumer dans des enqutes pnibles sur
sa situation, sur la dpendance que sa pauvret allait lui imposer.

Aprs avoir dit adieu  madame de Bligny, il revint  la Maison de
conversation. Le bal n'tait pas fini; on dansait et on jouait encore.
L'artiste n'osa pas rentrer, mais il regarda les fentres du salon de la
roulette, comme si l'une d'elles dt s'ouvrir, et comme si quelque
joueur privilgi dt lui jeter de l tout une fortune, dont il avait
grand besoin, pensait-il.

Personne n'ouvrit de fentre; il ne tomba aucune aumne, et Grard, fort
mu par avance de l'entretien qu'il devait avoir le lendemain, rentrait
chez lui en baissant la tte, quand il remarqua, au dtour d'une rue,
une ombre masculine attache  ses pas avec une persistance singulire.
Nous ne commettrons pas la mauvaise plaisanterie d'affirmer que Grard,
ce soir-l, ne redoutait pas les voleurs. Il se retourna brusquement,
vint droit  son ombre, et lui frappant sur l'paule:

--Que me voulez-vous? lui demanda-t-il rsolment.

--Rien, si vous n'tes pas celui que je cherche, rpondit l'ombre avec
un fort accent germanique; ce qui prouvait par surcrot, aprs le
tmoignage sensible du contact, que cette ombre n'tait pas celle de
l'artiste lui-mme.

--Et, qui faut-il tre pour vous satisfaire?

--Un jeune homme de bonne tournure qui se promenait tantt dans les
ruines du vieux chteau, en compagnie d'une charmante dame.

--Et si j'tais ce jeune homme? demanda Grard.

--En ce cas, monsieur, j'affirmerais que je ne me suis pas tromp en
croyant vous reconnatre, et je vous prierais de venir parler en toute
hte  mon matre, qui dsire vivement vous entretenir.

--Quel est ton matre?

--Le baron Walter, un vieillard bien malade, que vous avez rencontr
dans les ruines.

--Quoi! ce bonhomme un peu fou!

--Je ne sais pas si mon matre est fou, reprit gravement Fritz; mais je
sais qu'il veut vous voir et qu'il m'a charg de vous amener  lui en
toute hte.

--Mais je ne le connais pas du tout, dit Grard d'assez mauvaise humeur,
et comme je ne suis ni notaire, ni mdecin, je n'ai rien  faire au lit
d'un moribond.

Fritz garda le silence, il attendait un refus plus formel.

--A moins que ce ne soit pour me nommer son hritier, continua
l'artiste, qui mlait ses proccupations d'argent  cet incident
bizarre, et qui riait  moiti; auquel cas, mon cher, je te suivrais
avec empressement.

--C'est peut-tre pour cela, en effet, rpliqua Fritz, qui s'inclina et
qui passa devant, comme pour indiquer la route.

--Au surplus, la nuit est bonne pour les aventures, continua Grard, je
ne dormirai pas; allons visiter les mourants, c'est une oeuvre
mritoire.

A quelques pas de l, Grard s'arrta tout  coup.

--Es-tu bien sr, demanda-t-il  Fritz, que ton matre soit un
vieillard?

L'Allemand ne parut pas comprendre le sens de cette interrogation.

--Il me le semble, balbutia-t-il.

--C'est que si, par hasard, tu me menais  quelque jeune ou respectable
dame, reprit l'artiste avec fatuit, je l'avoue, mon cher, que par gard
pour ta matresse, il vaudrait mieux me laisser en route.

Fritz sourit et rpondit avec dignit:

--Je suis pre de famille, monsieur, et mon matre n'est pas une femme.

--Que peut-il me vouloir? se demanda Grard, qui continua son chemin.

Le baron Walter occupait un appartement, meubl trs-confortablement, 
l'htel d'Angleterre. Grard fut introduit dans un salon, o on le
laissa seul pendant quelques minutes; puis, Fritz, qui avait t
prvenir le malade, revint chercher notre hros, qu'il conduisit  la
chambre du baron.

Grard se laissait aller aux chances de cette aventure avec
l'enthousiasme ironique d'un homme qui vient d'tre profondment atteint
et qui mprise le surcrot des petites misres humaines. La curiosit
qui naissait en lui s'aiguisait en sarcasmes.

--Parbleu! se disait-il, je veux savoir quelle sotte msaventure la
chance qui m'a trahi au jeu me rserve encore!

Le vieillard essaya de se soulever sur son sant quand il le vit entrer;
mais ses efforts furent vains, sa tte retomba sur l'oreiller.

Fritz s'approcha pour l'aider.

--Non, merci, murmura le baron, je n'ai pas besoin de toi, nous avons 
causer, laisse-nous.

Fritz avana un fauteuil pour Grard au pied du lit, ranima le feu dans
le foyer, jeta un coup d'oeil aux diverses potions ordonnes par le
mdecin et se retira.

--Monsieur, dit le mourant, en s'interrompant presque  chaque syllabe,
je vous remercie d'tre venu; vous m'enlevez une grande inquitude de
l'esprit; et si, comme je l'espre, vous voulez bien accepter la tche
que je prends la libert de vous confier, je mourrai sans remords.

--Mais, monsieur, interrompit Grard, vous ne me connaissez pas!

--Si, je vous connais bien, dit le moribond, en essayant de sourire et
en secouant la tte, vous tes la jeunesse, l'amour, l'illusion, par
consquent la candeur, la bonne foi, l'honneur. Oh! je vous connais
bien!

--Mais tout cela n'est pas sur mon passe-port, dit Grard. Avant de
recevoir des confidences qui sont peut-tre le rsultat d'une prvention
trop favorable, et par cela mme dangereuse, j'ai besoin, monsieur le
baron, de vous dire qui je suis: Je me nomme Grard, je suis musicien;
je ne vous assurerai pas que j'ai du talent, mais j'ai l'honneur d'avoir
quelques ennemis qui travaillent  ma rputation.

--Artiste et amoureux! vous tes complet, mon ami, dit le malade, et
cette belle dame...

--Sera ma femme dans quelques jours, monsieur le baron, dit Grard avec
fiert.

--Oh! le beau rve! Tchez, mon ami, de ne pas vous veiller, je ne
pouvais choisir mieux, et je vous ai bien devin! Moi, je suis le baron
Walter, un vieil Allemand sentimental qui va faire bientt son dernier
voyage dans le bleu! J'ai aim l'art et les artistes; j'ai aim tout ce
qui est aimable; maintenant il me faut aimer la mort. Aprs une
existence assez orageuse, pendant laquelle j'essuyai bien des temptes,
sans faire beaucoup de naufrages; je vais quitter la terre, en laissant
une dette  payer... Oh! cette dette-l est sacre. Je l'ai oublie
longtemps, mais le malheur m'a frapp et m'a averti. J'avais un fils
lgitime que j'aimais ardemment... Je l'aimais trop: c'tait le
tmoignage d'une union heureuse et courte. Il y a quelques mois on
m'apporta le cadavre de mon enfant bless mortellement dans un duel...
Je ne vous dirai pas combien je pleurai... mais je vous dirai que je
meurs de sa mort. Aprs quelque temps d'un dsespoir que la pense d'une
runion prochaine finit par adoucir, comme j'allais prendre des
dispositions pour distribuer ma fortune entre les diverses socits
chorales de mon pays, je me demandai si je n'avais personne  frustrer,
et si j'avais bien rellement le droit de disposer ainsi de mon bien.
Cette question fut salutaire. Je me souvins alors que, parmi les orages
d'une existence dont la passion tait la boussole, j'avais abandonn, il
y a quelque trente ans, une charmante femme, parce qu'elle m'attribuait
avec obstination la paternit d'un enfant, dont je ne consentais pas 
m'avouer le pre. Un scrupule contraire  celui que j'avais ressenti
autrefois me saisit. J'aimai cet enfant entrevu et repouss, j'eus une
vision de cette jeune mre si belle... Et puis c'tait un pch de
jeunesse que j'allais revoir... et j'ai eu une jeunesse dont les cendres
sont encore chaudes. Je rsolus de me mettre  la recherche de cet
enfant et de lui lguer mon bien. Un de mes amis, auquel je donnai des
instructions et qui avait plus de sant que moi, s'est mis en campagne.
Il m'a crit qu'il tait en bonne voie, qu'il esprait m'amener mon fils
dans quelques jours... Par malheur, je ne serai plus l, monsieur, quand
cet hritier viendra frapper  la porte du pre prodigue... Je sens que
je meurs. Cette promenade de tantt m'a achev. J'ai voulu aspirer la
vie. C'est une boisson dsormais trop forte; elle m'a enivr, elle m'a
tu. J'ai besoin de quelqu'un  qui je puisse confier mes dernires
volonts. J'ai horreur des gens de loi, je ne les aime qu'en costume et
dans des cortges de feries. Comme je cherchais dans mon esprit  qui
je pourrais m'adresser, votre pense m'est venue. Les amoureux, tant
qu'ils aiment, ont toutes les vertus; ils sont chevaleresques et
dvous: un artiste surtout a des fierts et des tendresses qui le
rendent incapable d'une flonie... Monsieur, je vous le demande avec
l'ardeur et l'insistance d'un mourant, voulez-vous accepter un dpt? Si
je meurs cette nuit ou demain, vous entrerez en possession de tous mes
papiers, de tous mes effets; j'ai ma fortune l, ralise dans ce
portefeuille, prenez-la pour la remettre  mon fils. Il viendra, amen
par mon ami Rosenheim; dites-lui que je le prie de me pardonner, et
tchez d'en faire votre ami.

Grard s'tait lev ple et mu.

--Monsieur, dit-il, ce que vous me demandez l est impossible, je n'ai
ni la libert ni le temps d'accepter ce fidicommis.

--Oh! vous serez libre demain soir, peut-tre, ou dans deux jours.
Rosenheim ne peut tarder; il devrait tre ici, j'tais venu au-devant de
lui jusqu' Bade; mais je ne peux aller plus loin.

--Pourquoi ne pas confier ce dpt  votre valet,  ce Fritz, qui me
parat dvou?

--Fritz m'est dvou, mais... je ne veux pas le tenter.

Grard voulait s'crier:

--Pourquoi me tentez-vous, moi?

Une secrte pudeur retint ce cri; il se borna  dire:

--Attendre un jour ou deux n'est pas une si longue tentation.

--D'ailleurs, reprit le vieillard, j'ai mon ide, et la voici:

--Il se peut que Rosenheim, malgr ses esprances, revienne seul, que
mon fils soit mort ou introuvable; dans ce cas, je veux que ma fortune
serve  des gens dignes du bonheur. Vous la garderez, monsieur, vous en
distrairez une part que j'ai indique pour mon ami Rosenheim; une
seconde part pour Fritz, qui retournera dans son pays, et une troisime
part, destine aux socits chorales. Je veux que tous les ans on donne,
en mmoire de moi, un petit concert dont l'cho me viendra sans doute 
travers la tombe.

--Monsieur, dit Grard, qui faisait de grands efforts pour dissimuler un
tremblement dans la voix, je ne puis accepter, moi, inconnu, des chances
pareilles... ma conscience...

--Quoi! votre conscience vous interdit de me rendre service? de me
permettre un peu de repos  mes dernires heures... de me donner l'appui
de votre probit... Allons, monsieur, n'ayez pas d'orgueil, c'est une
bonne action que je vous offre, cdez  la tentation, je suis convaincu
que celle que vous aimez vous conseillerait d'accepter.

--Soit! alors j'accepte, monsieur, dit Grard, qui se sentait le front
humide. Mais, permettez-moi de vous donner ma parole d'honneur que je
remettrai fidlement ce dpt.

--A quoi bon jurer? interrompit le vieillard; si je ne me suis pas
tromp, le serment est inutile; si vous devez me trahir, que vous
importerait un parjure? Puisque vous le voulez, donnez-moi votre main;
voici la mienne; Dieu nous voit et scelle entre nous un contrat dont il
est le seul tmoin et le seul juge. Maintenant, mon ami, prenez dans ce
secrtaire-l ces deux portefeuilles, et causons.

Grard obit; mais, sans qu'il pt dire pourquoi, il tait ple, il
tremblait, et il acceptait cette bonne action comme s'il se ft dispos
 commettre un crime.




IV

O l'on donne une excellente mthode pour devenir un coquin.


Le baron Walter mourut dans la nuit. Il avait remis  Grard les titres
de tous ses biens, et il avait dit  Fritz:

--Monsieur est le matre ici; obis-lui comme tu m'obirais, il saura
rcompenser ton zle.

Fritz s'inclina sans tonnement. Le baron l'avait habitu aux surprises.
Quand le vieillard fut mort, Grard, debout au pied de son lit, le
regarda longtemps. On et dit qu'il interrogeait ce cadavre, voulant
savoir si l'me ne se cachait point quelque part pour le guetter et pour
reparatre en l'accusant, s'il ne suivait pas les instructions reues.

Il tait grand jour. Les oiseaux chantaient dans les arbres. Ils
savaient la mort d'un Allemand mlomane, et ils voulaient l'honorer par
un petit oratorio. Grard, bris d'motion, de fatigue, plus ple que le
drap blanc sur lequel reposait le vieux baron, songea  aller se
reposer.

--Veille bien auprs de ton matre, dit-il  Fritz; je reviendrai pour
ordonner le service funbre. S'il arrivait d'Allemagne, d'Italie,
d'Espagne, de France, ou de je ne sais o, un ami de ton matre qui
s'appelle Rosenheim, avec un jeune homme, fais-moi prvenir.

Grard rentra chez lui; mais il ne put dormir. Il avait la fivre.
D'ailleurs, il lui restait beaucoup de choses  faire dans la journe
mme. Son rle de fidicommissaire l'obligeait  des soins envers le
dfunt; et puis Angle l'attendait. Angle! Pourquoi la pense de la
baronne de Bligny venait-elle se prsenter comme un danger, comme une
menace, depuis sa visite au baron de Walter? Il redoutait maintenant de
revoir celle qu'il aimait et qui lui avait paru dans de si tendres
dispositions  son gard. Il et t ravi d'apprendre qu'elle tait
devenue invisible pour quelques jours seulement. C'est qu'au fond de
lui, en dpit de lui, malgr tous les raisonnements, tous les efforts de
son coeur, une voix terrible, inexorable, retentissante, une voix
mtallique, la voix des cus de l'Allemand lui chantait, lui criait:

Si M. Rosenheim revient seul, ou ne revient pas, tu hrites.

Il tait, au premier abord, invraisemblable que M. Rosenheim ne revnt
pas. Mais il tait possible qu'il revnt seul; et alors Grard se
trouvait  la tte d'un bon gros million; il devenait aussi riche que la
baronne, son gal, il pouvait l'pouser. Si, au contraire, l'hritier
inconnu se prsentait, il ne restait au pauvre artiste que l'cret
d'une convoitise inutile, que l'amertume d'une terrible dconvenue.

Cette tentation, qui arrivait  l'heure la plus critique de son
existence, le jetait dans de grandes perplexits. Fallait-il avouer tout
 la baronne, l'associer  ses esprances, se mnager prs d'elle des
consolations, en cas de dsappointement? Fallait-il lui dire: Attendez
deux jours avant de m'accorder votre main! dans deux jours, je pourrai
devenir votre mari sans que vous me fassiez l'aumne? Ou plutt ne
valait-il pas mieux accepter ds maintenant, enchaner Angle par sa
promesse, et lui mnager la surprise d'un million comme une rcompense?

Quand il descendait au fond de ses perplexits, Grard se trouvait en
prsence de ces deux questions. Fallait-il confier  la baronne ses
chances de fortune? Et quelle tait la valeur relle de ces chances? Ce
dernier point, le plus srieux, dominait et rglait tous les autres. Si
les chances taient nulles ou de peu de poids, il devenait inutile de
les confier. Grard, dans l'entretien suprme de la nuit, n'avait eu,
relativement  la mission de l'ami Rosenheim, que de vagues confidences.
Le baron Walter n'avait pu ou n'avait rien voulu lui dire de prcis.

L'hritier allait-il venir? Les recherches seraient-elles infructueuses?

Il parut tout simple, en dehors de toute chicane de sa conscience, 
Grard, de souhaiter que l'ami Rosenheim ne rencontrt personne. Il fit
des voeux insenss pour que cet enfant, peut-tre abandonn, peut-tre
dlaiss parmi les enfants trouvs, ft introuvable. Puis, quand il
avait honte de cette ardeur, il revtait hypocritement sa convoitise de
prtextes plausibles. Il se disait que, charg de la volont expresse du
baron, il avait besoin d'apporter un soin extrme, des scrupules
rigoureux dans la remise de sa fortune. Il faudrait qu'on lui prouvt
jusqu' l'vidence, jusqu' la dmonstration la plus blouissante, le
lien du sang. Car, enfin, ce bon ami Rosenheim pouvait tre un coquin,
un intrigant, d'accord avec le premier venu, et il ne souffrirait pas,
lui, Grard, qu'on le frustrt d'un si bel hritage, ou plutt qu'on
manqut ainsi  la mmoire du baron, etc., etc.

Sur cette pente, et toujours pouss par la rage de la justice, Grard en
vint  ne plus admettre que comme une hypothse invraisemblable
l'arrive de l'hritier et de l'ami Rosenheim. Il se trouvait si digne
lui-mme et investi si bien  propos de cette norme fortune, que son
imagination inventait tous les prtextes pour n'avoir pas  la rendre.

Cependant il fallait aller chez la baronne, qui l'attendait et qui avait
promis de se prononcer.

Angle attribua l'trange pleur et l'clat des yeux de son ami 
l'animation, peut-tre  la fatigue du jeu. Mais elle ne parut ni
alarme, ni choque; au contraire, elle sourit, et lui tendant les deux
mains:

--A quelle glise nous marierons-nous, Grard?

Une larme parut dans les yeux du musicien.

--Angle! Angle! s'cria-t-il, vous tes trop bonne pour moi. Avez-vous
rflchi  la dtermination que vous prenez?

--Oui, et  moins que vous ne me refusiez, je persiste.

--Mais, voyez quelle disproportion de rang, de fortune!

--Grard, si vous me poussez  bout, je vais me ruiner d'un coup, et me
faire si pauvre que vous serez oblig de me faire l'aumne.

--Gardez-vous-en bien, Angle! Laissez-moi plutt devenir riche!

--Combien de temps vous faut-il pour cela? demanda la baronne en
souriant, mais rellement froisse de l'insistance avec laquelle Grard
parlait fortune, quand elle parlait mariage.

--Je ne vous demande qu'un jour ou deux.

--Vous tes fou, mon ami; je ne veux pas que vous retourniez au tapis
vert.

--Il ne s'agit pas du jeu...

--Quoi! fabriqueriez-vous de la fausse monnaie? ou bien feriez-vous
partie d'une bande de voleurs?

--Angle, reprit Grard, je suis fier, et je me sens pntr d'une
reconnaissance infinie quand je songe  votre amour. Cette main que vous
m'offrez, c'est mon ambition, c'est ma gloire. Mais excusez des
scrupules de dlicatesse, ridicules et insenss. Il se passe dans ma vie
quelque chose d'trange. Une fortune m'est promise. Permettez-moi
quelques jours d'attente. Si je deviens riche, j'accourrai dposer cette
fortune  vos pieds. Si la fatalit veut que je reste pauvre, je serai
vaincu et je viendrai vous demander pardon d'avoir eu un peu d'orgueil.
Mais, au nom mme de cet orgueil dont l'agonie commence et qui sera mort
peut-tre dans deux jours, accordez-moi un dlai.

--Eh! mon cher, dit la baronne un peu pique, prenez votre temps! je
n'allais vite que pour vous!

--Souponnerait-elle ma dtresse prsente? se demanda Grard. Dans ce
cas, plus que jamais, je tiendrais  l'arrive de M. Rosenheim.

--Angle, reprit-il, j'ai votre amour: c'est le seul bien que je ne
pourrais attendre patiemment. Ce qui me manque maintenant, ce n'est plus
que votre fortune; je puis, je veux attendre cet accessoire.

--En vrit, pensa Angle, il est incorrigible, il tient trop 
m'humilier avec mon argent.

--Vous vous rappellerez, Grard, que je n'ai plus de consentement  vous
donner; je serai votre femme quand il vous plaira de m'accorder cet
honneur.

--Ah! si je pouvais hter les vnements!

--Seulement, mon ami, ajouta la fine Parisienne avec un peu d'ironie,
prenez garde de devenir trop riche. Ce serait moi qui rougirais  mon
tour et qui n'oserais pas me marier.

--Raillez-moi, moquez-vous de moi, Angle; un jour, vous saurez ce que
j'ai souffert et vous m'estimerez plus.

--Vous tenez trop  l'estime, mon ami, et pas assez  l'amour.

--L'un ne vit pas sans l'autre.

--Vous tes fou, dit la baronne en haussant les paules et avec un rire
un peu forc.

Grard eut peur; il se demanda s'il ne lchait pas la proie pour
l'ombre; si la vanit de se prsenter avec un million, qui tait
d'ailleurs fort hypothtique, ne le poussait pas  froisser,  blesser
un coeur aimant et  ajourner une dot considrable. Le million de madame
de Bligny tait l; il brillait dans ses yeux, il rayonnait sur sa main.
Grard n'avait qu' s'incliner pour le prendre; un mot, un baiser, un
regard et tout tait dit.

La tentation tait grande; mais la fatuit et l'orgueil murmurrent de
leur ct:

--Tu lui diras tout dans trois jours. Si tu restes pauvre, elle
t'adorera pour tes scrupules; si tu deviens riche, elle trouvera ta
surprise de fort bon got. D'ailleurs elle cde peut-tre  un accs de
piti. Elle a souponn tes pertes au jeu. Montre-lui que tu es
suprieur  cet chec, et qu'elle ne soit pas ta femme par charit. Aie
la coquetterie de la pauvret; prends tes prcautions pour n'tre jamais
humili.

Grard se croyait bien sage, en raisonnant ainsi, le pauvre fou! Il ne
raconta pas  Angle tous les incidents de la dernire partie de la nuit
prcdente; mais il parla de la mort du baron, de la confiance
singulire que le vieil Allemand avait eue en lui, des devoirs que cette
confiance lui imposait envers la mmoire du dfunt, et de la possibilit
d'un testament qui lui ferait des avantages.

Mais de ce malencontreux Rosenheim, et du plus malencontreux hritier,
il ne dit mot. Je ne sais quelle force secrte paralysa sa langue toutes
les fois qu'il fut tent d'entrer dans ces dtails. La baronne, encore
une fois, fut choque de le voir suspendre son mariage jusqu'
l'ouverture prtendue du testament. Elle lui dit assez froidement qu'il
n'avait pas  se distraire de ses fonctions d'ordonnateur des pompes
funbres pour l'accompagner dans sa promenade, et elle le quitta, afin
d'aller bouder seule, et en grande toilette, dans l'alle de
Lichtenthal.

--Est-ce que je serais un imbcile? se demanda pour la seconde fois
notre musicien. Ne risqu-je pas tout mon bonheur en prenant trop de
prcautions pour l'amour?

Mais cette rflexion, ce remords, au lieu de faire courir Grard sur les
pas de madame de Bligny, le cloua davantage  la place o il mditait,
profondment absorb dans ses calculs; s'attachant d'autant plus
troitement  l'ide d'hriter du baron, que cette esprance de fortune
s'tait jete au travers de ses rves et avait drang les plans de sa
petite comdie d'amoureux; il devenait impatient de savoir  quoi s'en
tenir.

Dix fois dans la journe il alla  l'htel d'Angleterre demander si
quelque voyageur n'tait pas arriv. Il faisait des suppositions sur la
figure probable de M. Rosenheim, et dans chaque physionomie inconnue il
croyait le reconnatre.

--Jusqu' quand me faudra-t-il l'attendre? se demandait-il, car enfin,
il peut se faire que M. Rosenheim ne revienne pas: un accident, une mort
subite peut interrompre son voyage. Le baron ne m'a pas dit l'ge de son
ami; mais pour qu'il y et entre eux une si grande intimit, une
confiance si absolue, il fallait ncessairement qu'ils fussent
contemporains. Or, voyager  cet ge-l, c'est imprudent. Du moins, je
ne serai pas charg d'enterrer M. Rosenheim. Mais encore, faut-il que je
sache s'il est mort.

Et Grard revenait sur ses pas, questionnait Fritz.

Fritz ne savait rien. M. Rosenheim lui tait peu connu. Il n'tait entr
lui-mme que depuis quelques annes au service du baron. Il avait
entendu vaguement parler du voyage, mais il ne pouvait pas dire si
c'tait pour l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre, la France ou l'Amrique
que M. Rosenheim tait parti. Le baron avait brl ses lettres. Cet
original avait pris une sorte de plaisir  remettre tout le dnoment
posthume de son existence aux mains de Grard, sans indications, sans
notes, sans une seule trace qui pt venir en aide  la bonne foi de son
excuteur testamentaire.

Toute la journe fut un tressaillement perptuel. Grard allait, venait,
passait dans l'alle de Lichtenthal, saluait Angle, lui parlait
prcipitamment de son amour, de son bonheur, puis la quittait
brusquement pour courir au-devant d'un vieillard qu'il croyait tre
Rosenheim, ou d'un jeune homme qui lui paraissait ressembler vaguement,
c'est--dire filialement au baron Walter. Ce fut une anxit croissante
qui menaait d'atteindre au supplice.

Pour surcrot de douleur, Grard, dont les rveries avaient
ordinairement une pente musicale, ne pouvait plus songer qu' son
fantastique million. Il l'entendait carillonner  ses oreilles. Les
pices d'or ou d'argent grimpaient dans sa tte, comme des notes,  des
chelles de gammes. Il ne pouvait s'empcher de calculer ce que cette
norme fortune, ajoute  celle de la baronne, lui assurerait de beaux
revenus. Soyons juste toutefois, l'artiste ne se laissait jamais
tourdir par ce cauchemar; c'tait pour procder plus facilement  des
chefs-d'oeuvre qu'il calculait, et Angle brillait toujours, au milieu
de ces splendeurs rves, comme la reine, comme la raison de tout ce
luxe.

La journe finit. Tous les courriers taient arrivs. Aucun Rosenheim
n'avait paru. Il sembla  Grard qu'on lui enlevait un fardeau d'un
million de la poitrine. Il respira, le sang circula plus librement, et
ce fut alors qu'il s'aperut qu'il avait remu, en imagination, des tas
d'or, sans avoir un sou dans sa poche. Il alla  l'htel. Fritz,
prparait les malles, tout en veillant avec dcence sur la dpouille du
vieux baron. Le fidle valet devait partir le lendemain, aprs la
crmonie. Il osa rclamer sa part; mais avec tant d'ingnuit qu'on ne
pouvait s'en fcher.

--C'est juste, dit Grard, en soupirant, tu n'attends personne, toi!

Fritz s'inclina.

--Pourquoi ne restes-tu pas avec moi? Je te prendrais  mon service.

Fritz avoua qu'il avait, l-bas,  quelques lieues de la fort Noire,
une cousine aux joues roses, aux mains poteles, aux yeux de myosotis,
qui l'attendait. Il avait dsormais une dot et de quoi manger de la
choucrote.

Grard ne fit aucune objection. D'ailleurs Fritz tait un tmoin. Et,
sans savoir pourquoi, il aimait  se retrouver seul pour penser  son
million, pour le contempler des yeux de la foi, et l'embrasser des
lvres de l'esprance. Sa fortune tout entire, en effet, gonflait deux
gros portefeuilles. L'emprunt que leur fit Grard pour acquitter le legs
convenu envers Fritz diminua  peine leur embonpoint.

Ne sachant comment chapper aux ides singulires dont il se sentait
obsd, mordu par des dsirs dont il avait honte, Grard prit une
rsolution vraiment hroque, mais qui prouvait, par son caractre mme,
le chemin que la gangrne de l'or avait fait en lui.

--Je passerai la nuit, se dit-il, seul, face  face avec le mort. Je
veux que cette veille austre me purifie et me dbarrasse de mes
agitations indignes.

En consquence, Fritz alla dormir, en rvant  sa cousine, et aux choux
gigantesques que sa nouvelle position lui permettait de convoiter, et
Grard s'installa devant le visage bleu et grimaant du baron Walter.

Mais cette faction courageuse devant la mort, aprs avoir, pendant la
premire heure, refroidi, glac, contrari les ides profanes de Grard,
finit, au contraire, par les alimenter: le besoin instinctif de se
soustraire  cette contemplation, qui ne pouvait tre pour son coeur la
source d'motions pieuses, le poussa dans des divagations de toutes
sortes.

Il pensa plus que jamais  ses millions; et quand l'aurore fit glisser
ses premiers rayons sur le front du musicien, aussi blme que le front
du mort, voici  quelles penses, presque criminelles, Grard en tait
arriv.

--Je suis matre absolu de cette fortune. Il dpend de moi seul que
l'hritier hrite ou n'hrite pas. S'il arrive bientt, je le soumettrai
 une enqute svre, et il faudra qu'il justifie bien de sa parent
pour que je me dessaisisse. D'ailleurs, je ne puis pas l'attendre
indfiniment. Si le baron Walter m'avait rencontr avant d'expdier son
ami Rosenheim, il est probable qu'il n'et pas song  ce fils inconnu.
Cette fortune m'est bien rellement destine. Je ne m'en laisserai
certainement pas dpouiller par le premier venu. Je dposerai ici en
main sre la part de M. Rosenheim; puis, je m'en irai. Angle, qui ne
comprend rien  mon retard,  mon hsitation, s'impatiente; je ne puis
pas compromettre indfiniment mon bonheur pour des gens que je ne
connais pas, dont je n'ai pas de nouvelles, qui sont peut-tre morts,
etc., etc.

Bref, Grard tait presque convaincu qu'il pouvait toucher au million.
Il ne pensait plus  l'arrive de M. Rosenheim que comme  une injustice
effroyable du sort, qu'il lui tait permis, dans une certaine mesure,
de conjurer.

Les obsques du baron Walter furent dignes de la reconnaissance de
Grard. Celui-ci fit bien les choses, et tout le monde le loua
hautement. On ne savait pas que le dfunt payait et avait rgl ces
dtails avec lui. Le bruit se rpandit bientt dans Bade que le musicien
franais hritait. Fritz, qui rglait les dpenses, au nom de l'artiste,
et qui l'avait vu toucher au portefeuille, raconta l'trange caprice du
baron. On causa de cette bizarre aventure. Personne ne parla des
cohritiers attendus; car personne ne connaissait ce revers cuisant de
l'clatante mdaille.

Quand Grard en grand deuil revint de l'enterrement, il remarqua qu'on
le saluait avec dfrence. Le journaliste au keepsake vint lui serrer la
main.

--Bravo! mon cher, lui dit-il, je vous fais mon compliment. Ce vieux
bonhomme si sec avait du bon. Vous gagnez plus avec les osselets qu'avec
la roulette.

Les dames s'informrent du hros du million. Elles le trouvrent
adorable, et Angle qui apprit par la rumeur publique ce prodigieux
vnement envoya chercher Grard en toute hte, comme si elle avait eu
peur qu'on le lui enlevt.

Grard secoua de ses bottes la terre blanchtre du cimetire, et
s'empressa d'accourir, aprs avoir demand encore une fois d'une voix
tremblante si aucun tranger n'tait arriv. On lui rpondit que non.

--Parbleu! se dit-il en route, si c'tait une ironie! un pige, une
malice de ce baron! Si ce Rosenheim n'existait pas! Fritz tait bien
vague sur ce point, quand je l'ai interrog. Je lui en reparlerai ce
soir.

Et, bien qu'il st que le soir mme Fritz ne devait plus tre  Bade,
puisqu'il avait reu ses adieux, il se dit:

--C'est cela! j'interrogerai Fritz ce soir mme!

En attendant, il alla rpondre aux questions d'Angle.




V

Ce que cotent une chaumire et un coeur.


La baronne de Bligny avait appris les fastueuses proportions de
l'hritage attribu  Grard au moment mme o le dpit qu'elle
ressentait de l'trange conduite de son compagnon de voyage lui
conseillait presque une rupture. Elle tait humilie de ses hsitations,
et trouvait que la msalliance perdait de son charme vengeur si Grard
dlibrait ainsi.

Son amour, compos de tous les lments en discorde, n'avait pas les
vertus vangliques qui font tout souffrir, parce qu'on est dispos 
tout pardonner.

--Je veux savoir, se dit-elle, si la prosprit le changera. Voil une
merveilleuse occasion d'prouver son amour. Sa fiert excessive m'tait
suspecte; il n'a plus maintenant  faire le ddaigneux, ni  essayer le
rle de gnreux; nous sommes gaux.

Et elle l'attendit avec son plus sduisant sourire, le coeur agit d'une
motion vritable, se prparant  lire son sort dans les premiers
regards de Grard.

Mais Grard, pour des raisons que nous connaissons, n'avait pas le
regard intelligible. Il sentait la rougeur et la pleur se succder sur
son front, il coutait avec des distractions perptuelles, et rpondait,
au milieu d'une sorte de cliquetis intrieur qui l'assourdissait:

--Eh bien! mon ami, lui dit la baronne avec une grce enchanteresse, il
parat que dcidment nous n'aurons pas une chaumire, et que nous
pouvons prtendre au palais d'une fe.

--Quoi! on vous a dit dj?... balbutia Grard.

--Oui, monsieur, j'ai appris par tout le monde ce que vous n'auriez pas
d me cacher; mais il parat que monsieur hrite pour lui seul. Oh! le
vilain avare!

--J'hrite! mais cela n'est pas encore sr!

--Comment? est-ce que vous n'tes pas investi? Est-ce qu'il y aurait des
collatraux? des cousines, peut-tre, comme moi j'avais des cousins? Oh!
je vous plaindrais alors!

--Non! non! je suis bien matre absolu, se hta de reprendre Grard, qui
n'et jamais consenti  parler de Rosenheim.

--Comme vous dites cela avec tristesse, mon ami! Il semble que ce bon
vieillard qui voulait se faire bnir par nous, a, de son ct, port
bonheur  notre amour. Vos scrupules, vos fierts n'ont plus de
prtextes. Allons, riche vertueux, ayez le courage de votre fortune, et
rsignez-vous  m'apporter une grosse dot, si vous consentez toujours 
m'pouser.

--Ah! Angle, pourquoi raillez-vous? Je suis bien malheureux!

Et des larmes s'chapprent des yeux de Grard; c'tait le dernier
effort de sa probit qui rlait.

--Vous malheureux, quand vous acqurez l'indpendance envers le monde et
envers moi-mme; car je puis bien vous l'avouer maintenant que vous
voil riche, quelquefois, mon ami, je me demandais s'il n'y avait pas
de l'imprudence dans nos projets de mariage. Je ne parle pas des
calomnies, je les bravais volontiers; mais vous pouviez,  mon insu,
vous sentir bless. Je vous ai vu si prompt  repousser mes offres, que
je redoutais, de votre part, de terribles accs de repentir. Notre
mariage devient moins romanesque; mais il acquiert des chances positives
de bonheur immuable. Je n'aurai pas  me dfendre d'une msalliance, ni
vous d'une ambition d'argent.

--Quoi! madame, s'cria Grard d'une voix trangle, nous pouvions
entendre ces accusations?

--Encore une fois, mon ami, je les aurais braves. Mais vous pouviez en
souffrir, tandis que maintenant nous nous rsignerons, vous  ma fortune
et moi  la vtre.

--Ah! j'aimais mieux ma pauvret, dit Grard qui mentait, mais qui
cherchait un prtexte aux soupirs et aux sanglots qui l'touffaient.

--Moi aussi, peut-tre, ajouta la baronne en souriant; mais que
voulez-vous! ce sont l les coups du sort. Notre amour se prouvait par
le dsintressement; il lui faudra trouver une autre faon de
s'affirmer.

Grard fut tent de dire:

--Je renonce  la fortune, j'abandonne ce million pour rester pauvre.

Mais cette bouffe d'hrosme se dissipa. Il rflchit que rpudier ce
qui n'tait pas encore  lui, c'tait de l'exagration et du mauvais
got; il valait mieux le conserver.

--Quand serez-vous libre? lui demanda la baronne qui ne comprenait rien
 ses silences,  ses interjections, et qui, voulant le pousser  bout,
avait hte de lui arracher un engagement.

--Libre! mais je le suis, dit Grard.

--Ainsi, rien ne vous retient plus  Bade?

--Rien, ou peu de chose.

--Quel est ce peu de chose?

--Des comptes  rgler, des dispositions  prendre pour satisfaire  la
volont du baron.

--Je croyais que toute votre fortune tait en portefeuille, et que vous
n'aviez qu' l'emporter avec vous, dit ngligemment madame de Bligny,
comme s'il se ft agi d'une bagatelle.

--Sans doute, rpondit Grard, qui se laissait entraner sur une pente
fatale, mais qui ne se croyait pas coupable en s'imaginant qu'on lui
tait la volont.

--Eh bien! alors, puisque vous portez, heureux Bias, tout avec vous,
enlevez-moi par surcrot et allons nous marier!

Angle tait d'une grce irrsistible en parlant ainsi. Elle avait dans
les yeux cet clair  demi voil de la provocation mutine.

Grard fut vaincu. Comme M. Rosenheim n'avait pas donn signe de vie, il
en conclut subitement qu'il tait mort. Il lui tait si facile de tuer
son mandarin! Quant  l'hritier, pouvait-il le connatre? l'aller
chercher?

--Vous avez raison, Angle, s'cria-t-il avec force, comme s'il et
craint qu'on ne l'entendit pas; mais, en ralit, pour ne pas entendre
les derniers et timides chuchotements de sa conscience. A quoi bon
diffrer un bonheur qui ne dpend que de nous! partons. Je vais
commander les chevaux. Dans une heure, nous serons en route; demain, si
vous le voulez, nous serons maris.

--On m'a indiqu, dit la baronne, tout prs d'ici, une charmante
retraite, un chteau  louer; c'est l que nous nous arrterons, mon
ami.

--Pourquoi ne pas rentrer en France, et pourquoi ne pas voyager encore?

--Parce que le voyage tait un prtexte, et que nous n'avons plus besoin
de courir les chemins; nous sommes arrivs.

--Angle, demanda solennellement Grard, m'aimez-vous?

--Votre question manque d'-propos, rpliqua la baronne; il me semble
que je ne vous offre pas une preuve d'indiffrence.

--M'aimez-vous, rpta Grard,  ce point de tout braver pour moi?

--Que faut-il faire pour vous mriter? dit Angle avec ironie.

--J'ai peur, ajouta Grard en hsitant, que vous ne m'estimiez plus que
je ne vaux. Si vous dcouvriez un jour...

--Quoi donc, mon ami? que vous avez tu ou vol? Je deviendrais alors
une hrone si intressante, une victime de la perfidie humaine si digne
de compassion, que je vous pardonnerais peut-tre vos torts, en faveur
des mrites qu'ils me donneraient. Mais ne parlons pas de ces
enfantillages, Grard, et partons.

--Dans une heure, je reviens vous prendre, s'cria l'artiste qui partit
comme un fou.

D'abord, il erra dans les rues, sans savoir au juste o il allait; puis
la rflexion lui vint, il courut  l'htel d'Angleterre, et demanda, en
bgayant presque, si M. Rosenheim n'tait pas arriv.

--Je crois que oui, rpondit un monsieur tout de noir habill, un matre
d'htel qui, habitu  tout promettre et  rpondre affirmativement 
toutes les questions, n'admettait pas qu'on dt rebuter un client.

Grard se sentit dfaillir; il s'appuya au mur, et voulut continuer ses
questions; mais sa langue resta colle  son palais.

--Est-il seul? murmura-t-il avec un effort pnible.

--Je ne saurais trop vous le dire, rpliqua le matre d'htel
infaillible.

--Jacques, demanda-t-il  un garon qui passait, quand et avec qui M.
Rosenheim est-il arriv?

--Rosenheim? je ne connais pas ce nom-l; nous n'avons pas de voyageur
qui se nomme ainsi.

Grard put respirer.

--Il me semble pourtant, reprit le matre d'htel, que j'ai entendu
prononcer plusieurs fois ce nom-l!

--C'est peut-tre par moi, insinua Grard; voil, depuis deux jours, la
dixime fois que je viens le demander.

--C'est cela, sans doute, qui a fait confusion dans mon esprit. En ce
cas, je ne crois pas maintenant que M. Rosenheim soit arriv.

--Au diable l'important! se dit tout bas Grard dont les dents
claquaient.

--Toutefois, monsieur, nous allons regarder sur le livre des voyageurs,
ajouta le matre d'htel.

Grard consentit. On chercha sur le livre. M. Rosenheim n'y figurait
pas.

--Je me suis tromp, monsieur, dit avec une modestie pleine d'assurance
le majordome en habit noir. Mais puisque ce monsieur est attendu, il ne
tardera sans doute pas. Je puis garantir qu'il sera ici par le premier
courrier. J'ai remarqu, en effet, que les personnes ainsi annonces...

Grard tait dj dans la rue, laissant le matre d'htel continuer en
monologue son raisonnement.

--Sauv! sauv! s'criait le malheureux artiste. Je suis libre, je puis
partir. Il n'arrivera pas, il n'arrivera plus. Quoi! si j'tais rest
pauvre, Angle n'et cd qu' la piti en m'pousant. Elle l'a avou.
Maintenant, nous sommes gaux; mon mariage n'est plus un calcul; le sien
n'est plus une dchance. Je pourrai donc braver ces insolents qui me
toisaient tous les jours avec tant de mpris. Je suis riche, je suis
millionnaire. Qui osera dire que cet argent n'est pas  moi? personne.
Le baron Walter m'a dsign, dans son coeur, comme hritier, et les
rserves qu'il a faites en faveur d'un inconnu sont soumises  mon
apprciation. C'est moi qui suis seul juge. D'ailleurs, tant pis pour
eux, je ne puis pas m'immobiliser ici. Ils sont en retard; je suis forc
de partir.

Et s'tourdissant ainsi par des sophismes, s'aveuglant par des lueurs
chimriques, pour mieux dissimuler la route dans laquelle il
s'engageait, Grard n'admettait plus la possibilit d'une restitution.
Le sort en tait jet; la fortune tait  lui.

Il mit sous enveloppe la part rserve  M. Rosenheim, la confia au
propritaire de l'htel d'Angleterre, et, comme il fait bon prendre des
prcautions envers des gens que l'appt d'une grosse somme pourrait
tenter, Grard se fit donner un reu.

Une heure aprs, il tait,  ct de madame de Bligny, dans une berline
de voyage qui les emportait avec rapidit. A mesure qu'on s'loignait de
Bade, Grard, d'abord soucieux, inquiet, fivreux, reprenait sa gaiet.
Le remords s'vanouissait avec les tourbillons de poussire qui
s'envolaient derrire chaque roue de la voiture. Il ne voyait plus que
comme dans un brouillard la figure du vieux baron; et, comme il n'avait
jamais vu M. Rosenheim, il ne pouvait pas s'imaginer ce revendicateur
hypothtique.

La ralit, pour lui, tait cette femme charmante, enleve  ses
prjugs, qui le nommait son mari; c'tait ce luxe dont il croyait avoir
acquis le droit d'user et de jouir. La ralit, c'tait son rve de
fortune et de gloire; car les mlodies lui revenaient  l'esprit; il se
sentait de l'inspiration.

Je sais bien que quelquefois un spasme l'treignait  la gorge, que
quelque chose de semblable  un sanglot se tordait dans sa poitrine et
montait jusqu' ses lvres; mais c'taient l des mouvements nerveux,
sans raison et sans consquence, dont il tait le premier  se moquer,
et qui chappaient  Angle.

La baronne prenait son bonheur avec plus de calme. Quelque chose lui
dplaisait dans ce mariage. Elle avait voulu une union disproportionne,
et voil que son hros ne lui laissait pas le mrite de l'enrichir. Il
avait t pauvre, il est vrai; elle avait pu apprcier son courage, son
dsintressement, son amour. Mais enfin il tait dsormais un
millionnaire!

Le mariage fut contract selon la loyale promesse de la baronne ds
qu'il se trouva un moyen lgal et expditif de conclure. La lune de
miel, c'est--dire ce qui en restait, s'coula dans un charmant chteau,
lou pour la fin de la saison,  dix lieues de Bade. Les premiers temps
de ce sjour furent un apaisement rciproque.

Angle n'avait plus  choisir; elle n'avait qu' s'arranger, pour tre
heureuse, avec le mari de son choix. Grard se voyait prserv et
dfendu par son mariage. Il lui semblait que son bonheur le rendait
inviolable, et que ce Rosenheim tant redout, s'il se montrait,
reculerait et s'attendrirait devant une union pareille. Il osa, dans les
premiers jours, se laisser aller avec insouciance, avec oubli, aux
charmes de sa vie nouvelle. Des promenades, de longues causeries
insenses et sublimes, des improvisations au piano dans lesquelles
Grard panchait son coeur, des coquetteries  huis-clos, tous les
enfantillages, toutes les pits, toutes les gourmandises du bonheur
occuprent les premiers jours.

Une fois pourtant, Angle, qui se promenait au bras de Grard, lui dit
en billant un peu:

--Je voudrais bien savoir ce qui se passe.

--Ne le sais-tu pas? rpondit Grard qui tait, ce matin-l, un peu
rveur; le monde n'a pas chang depuis notre retraite. Est-ce que la
solitude te pse?

--Non; mais enfin il est bon de ne pas vivre en ermites. Si nous
retournions  Bade?

--Pourquoi faire?

--C'est l, mon ami, que nous nous sommes jur d'tre l'un  l'autre;
c'est l que tu as rencontr un bienfaiteur.

--Un bienfaiteur! s'cria Grard qui bondit comme si ce mot et t une
injure. Oh! je ne lui demandais pas son bienfait; il pouvait le garder.

--Tu ne le lui demandais pas, sans doute; tu tais trop gnreux, trop
dsintress. Mais enfin tu l'as reu, et j'avoue que, pour ma part, je
ne suis pas ingrate. On est fou quand on rve une chaumire. Il n'y a
pas d'assez beau palais pour le bonheur. J'ai toujours trouv impossible
qu'on s'estimt heureux d'un grenier, surtout quand on a vingt ans!
Remercions Dieu, mon ami; il nous a protgs, et ce vieillard nous a
bnis.

Grard tait taciturne. Il pensait que cette femme adorable, qui
l'estimait pour son dsintressement, le repousserait avec horreur si
elle savait la vrit, et ne verrait plus en lui qu'un escroc de la plus
basse espce. Il avait viol la parole donne  un mourant; il avait
manqu  sa propre conscience.

--Angle, dit-il en essayant de sourire, si le baron Walter s'tait
tromp en me laissant cette fortune, si je dcouvrais qu'il m'a pris
pour un autre!

--Eh bien, il faudrait te dpouiller pour cet autre; mais quelle
vraisemblance! il ne s'est pas tromp!

--Aussi n'ai-je rien  craindre, conclut Grard.

Un silence suivit cet change de paroles. Peu de temps aprs, Angle
reprit:

--Je suis en train de te dcouvrir un dfaut, Grard.

--Oh! si tu n'en vois qu'un, tu ne vois rien.

--C'est que celui-l est capital. Tu aimes l'argent.

--Moi! s'cria l'artiste qui sentit le froid de la peur le pntrer
jusqu'aux os.

--Oui, tu es avare. Je remarque que tu dpenses avec peine, et que tu
enfouirais volontiers le million du bonhomme Walter pour n'y pas
toucher.

--Quelle plaisanterie! dit Grard. Je le jetterais bien plutt par les
fentres, ce million-l.

--Ne le jetons pas et ne l'enfouissons pas, mais profitons-en, mon ami.

Ces entretiens se renouvelaient frquemment. Angle s'tonnait et riait
parfois des allures embarrasses de son mari en prsence de sa nouvelle
fortune. Elle attribuait  une inexprience,  une sorte de pudeur de
nouvel enrichi ce qui tenait  d'autres sentiments. Elle en riait; mais
parfois elle s'en alarmait: elle se demandait si cette me d'artiste
n'tait pas tout simplement une me de thsauriseur. Ses craintes,  cet
gard, au lieu de diminuer, augmentrent encore quand elle vit, au bout
de quelque temps, que Grard affectait dans sa toilette, dans tout ce
qui tenait  lui personnellement, une simplicit, une sorte d'abandon,
rservant tout le luxe pour sa femme; et quand elle remarqua, parmi ses
papiers de musique, des chiffres, des calculs qui lui prouvaient qu'au
lieu d'user ses revenus, son mari les capitalisait et se livrait  des
placements, entretenant avec des agents de change de Paris une
correspondance fort active.

L'humeur de Grard changeait aussi beaucoup. Plus d'abandon, de douce
intimit. Il paraissait inquiet, toujours aux aguets. Les sonnettes le
faisaient bondir. Il prtendit que c'tait  cause de leur timbre
criard qui agitait ses nerfs artistiques; mais on eut beau changer, le
timbre n'y faisait rien.

Aprs trois mois, ce couple si gracieux, si touchant, si digne d'envie
quand le baron Walter lui demandait sa bndiction, et fait piti.
Angle, triste, fire dans ses dsillusions, cachant ses blessures et ne
laissant pas paratre de repentir pour un mariage qu'elle avait voulu,
en tait arrive  craindre pour la raison de Grard, tant elle trouvait
d'agitation, de fivre continue dans celui-ci. Le musicien pliait sous
le remords. Il avait honte de lui et, en mme temps, il se sentait
attir, fascin par cette fortune dont il n'osait se sparer. Il avait
rsolu de la doubler en peu de temps par des spculations, s'imaginant
qu'il aurait la conscience plus libre s'il rendait le million intact,
tout en l'ayant pralablement utilis pour s'enrichir lui-mme; mais ses
spculations n'taient pas toujours heureuses. Il perdait au lieu de
gagner, et alors  l'angoisse de se sentir contraint de restituer  la
premire apparition de Rosenheim se joignait l'horreur de penser qu'il
ne pourrait pas mme rendre intacte une fortune qu'il avait
intentionnellement vole.

Tels taient la situation d'Angle et de Grard, et le supplice de ce
dernier quand, un beau jour, il rsolut d'en finir avec ses remords et,
au besoin, avec la vie.




VI

O la vertu n'obtient que ce qu'elle mrite.


Le courage manquait  Grard, prcisment  l'heure o il semblait
logiquement devoir lui rester. Car enfin, puisque M. Rosenheim avait eu
devant lui le temps ncessaire pour aller en Amrique et en revenir, et
qu'il n'tait pas revenu d'une simple excursion en Europe; puisque
Grard n'avait pas reu la visite de l'hritier, et que sa retraite 
lui, Grard, dont il n'avait pas fait un mystre impntrable, n'avait
pas encore t trouble, tout portait  croire que l'hritage lui tait
bien et dment acquis, et qu'il n'aurait plus de comptes  rendre.

Pourtant jamais l'existence ne lui avait paru si odieuse. Sa sensibilit
excite, irrite par la pense perptuelle de l'acte honteux qu'il avait
commis, tait arrive  un paroxysme qui le prcipitait dans des
abattements et dans des dsespoirs terribles au moindre choc extrieur.
Angle avait peur de lui. Hve, les cheveux en dsordre, les vtements
ngligs, craignant de dpenser, pour se vtir, la fortune indment
acquise, errant tout le jour, n'osant tenter aucune dmarche pour se
dpouiller de cet hritage et ne voulant pas le garder, Grard se sentit
au fond de l'abme, quand, un soir, il remarqua dans les yeux d'Angle
un vague effroi ml d'un peu de mpris.

C'tait  la fin du dner; les deux poux taient silencieux l'un
devant l'autre. Grard comptait sur ses doigts. Angle soupirait en le
regardant.

--Que peut-il avoir? se demandait-elle. Quel mystre? Est-ce un crime?
une faiblesse? mon ami, lui dit-elle enfin, est-ce que tu composes?

--Non, je calcule.

--Je n'ai pas pous un artiste, se disait-elle avec dcouragement, mais
un banquier.

--Vous avez pous un millionnaire, madame, dit gravement et btement
Grard.

--Eh! qui vous parle de votre million? qui songe  vous le disputer? En
vrit, mon ami, on dirait que vous m'avez fait trop d'honneur en
m'associant  votre fortune.

Ces mots furent prononcs avec une ironie stridente.

Grard, si absorb qu'il ft, ne s'y trompa point.

--Pardon, Angle, rpliqua-t-il avec douceur, je suis bien malheureux.
Je ne suis pas habitu  manier une fortune pareille...

--Prenez un intendant, mon ami, un comptable, qui vous voudrez;
dbarrassez-vous de tous ces ennuis qui vous rendent fort maussade. Ou
bien, si vous ne pouvez pas porter le fardeau de nos deux fortunes,
prenez la vtre, laissez-moi la mienne, et sparons-nous.

--Nous sparer! c'est vous, c'est toi, Angle, qui as prononc ce mot
pour la premire fois!

--Parce que c'est moi, monsieur, qui ai commis la faute de vous forcer
presque  m'pouser. Il est bien juste que vous ayant enchan, je vous
dlivre.

--Me dlivrer! tu ne sais pas ce je ferais de ma libert.

--Vous ne pouvez pas en faire un plus mauvais usage que celui que vous
faites aujourd'hui de votre prison.

--Vous tes cruelle, madame.

--Moi! je suis juste. On dirait, mon ami, que nous jouons un proverbe:
_le Savetier et le Financier_. Depuis que vous avez un trsor vous ne
chantez plus. A votre place, j'irais rendre au financier son argent dont
je ne sais que faire. Je vous aimais mieux au temps de vos chansons.
Elles n'taient pas toujours gaies, mais du moins leur tristesse n'tait
pas sans charme. Tandis que cette hypocondrie du million!... c'est 
faire prir d'ennui. Ce baron Walter est un esprit satanique, un
personnage d'Hoffmann. Il a vu deux tres qui paraissaient ou qui
voulaient s'aimer.--Vite, a-t-il dit, troublons cette joie!--Il a
russi. Dites donc, Grard, est-ce que le baron n'aurait pas laiss par
mgarde quelque hritier auquel vous pourriez repasser l'hritage?

Grard ne voulut pas en entendre davantage. Il se leva comme un fou et
sortit de la salle. Angle ne put retenir une larme en le suivant des
yeux.

--Je sens que je l'aimais bien, se dit-elle...

Quant au malheureux musicien, il courut dans le jardin.

--C'est fini! c'est fini! rptait-il  chaque pas, je n'ai plus qu'
mourir. Le mpris de moi-mme, le mpris d'Angle, c'est trop. Je ne
veux plus de la vie au prix de cette torture.

Quand la course l'eut un peu calm, il monta dans sa chambre, s'y
enferma, et se tenant la tte dans les deux mains, il essaya de
rflchir.

--Avant de mourir, se dit-il, il faut que je rpare ma faute; mais
comment? O trouver cet insaisissable Rosenheim? Et quand je l'aurai
trouv, o rencontrer l'hritier vritable, s'ils ne se sont pas vus?
Ah! qu'importe? je ne veux plus de cette fortune, pas mme de la part
que m'a faite cet infernal baron. Je vais emporter tout  la maison de
jeu. Je jouerai tout. Si je perds, c'est bien! Je n'aurai qu' me tuer.
Si je gagne, je dpose intacte toute la somme que j'ai reue, j'envoie
le reste  ma mre, et je meurs. Dans les deux cas, la mort est au
bout... Mais Angle! crivons-lui d'abord la vrit. Quand je serai mort
pour l'honneur, elle excusera peut-tre le crime commis pour l'amour.
Grard, un peu calm par cette rsolution, crivit, en effet, une longue
lettre  sa femme. Il lui raconta tout dans les plus entiers dtails; il
n'omit rien de ses tentations, de ses troubles, de ses remords. Quand il
eut achev cette lettre humide de ses larmes, froisse par ses baisers,
il la cacheta, la plaa sur la chemine, d'une faon apparente, prit une
paire de pistolets, un portefeuille rempli des valeurs de la succession,
et sortit.

En passant sous les fentres d'Angle, il vit de la lumire.

--Elle pleure peut-tre, dit-il, va! tu deviendras libre, tu seras veuve
encore une fois; j'aurai t un mauvais rve dans ta vie. Mais on sort
des rves. La ralit seule ne cde qu' la mort. Adieu! adieu!

Et il envoyait les baisers les plus ardents  la fentre claire.

Il n'tait que huit heures du soir. Grard se rendit  la station
voisine, et  neuf heures le chemin de fer le dposait  Bade. Il se
prcipita vers la maison de conversation, entra, en heurtant tout le
monde, chercha une place autour du tapis vert; puis, dans sa
proccupation, voulant mettre devant lui son portefeuille, il chercha
dans la poche de droite, au lieu de puiser dans la poche de gauche, et
tira un de ses pistolets qu'il plaa sur la table.

--Prenez donc garde, monsieur, vous vous trompez, lui dit  l'oreille un
de ses voisins.

--Vous croyez, rpondit Grard, qui remit avec le plus beau sang-froid
son pistolet dans sa poche, et tira, sans se tromper de nouveau, le
portefeuille qui renfermait sa fortune.

--Diable! il parat que vous tes en fonds aujourd'hui, s'cria une voix
derrire lui.

Grard tressaillit, se retourna, et reconnut le journaliste au keepsake.

--Vous ici? demanda-t-il.

--Parbleu! vous y tes bien! La saison n'est pas finie; nous avons
encore au moins huit jours. Je viens tenter la chance avec le prix d'un
second volume que j'ai promis. Mais, si je perds, je suis bien dcid 
m'en tenir l, d'autant plus que les diteurs commencent  se blaser sur
les souvenirs des eaux.

--Eh bien, mon cher ami, dit Grard, mettez-vous  ct de moi et
tentons la fortune de concert.

--Oh! vous! vous pouvez perdre, reprit le journaliste en s'attablant,
car il parat que vous vous noyez dans le Pactole! Avez-vous lu le beau
feuilleton que j'ai fait sur votre mariage, sans vous nommer tout 
fait, bien entendu? car moi je ne suis pas de ces chroniqueurs comme il
y en a tant; je suis discret. Je ne nomme jamais les hros des
histoires que je raconte.

--Eh bien, si vous restez jusqu' la fin de la nuit, je vous promets une
histoire fort intressante pour votre prochain courrier, dit Grard en
souriant.

--Ah! bah! un scandale?

--Non, une expiation! vous verrez. Mais, silence! laissez-moi faire mon
jeu!

Et Grard prit quelques billets de mille francs qu'il dposa devant lui.

--A propos, lui dit encore le journaliste, j'tais tantt  l'htel
d'Angleterre, quand on vous a demand. Le matre de l'tablissement
tait d'abord fort embarrass pour donner votre adresse. Mais il s'est
rappel que vous aviez lou le chteau de X*** pour passer votre lune de
miel, heureux gaillard!

Grard avait pli affreusement. Par un mouvement rapide, il amena  lui
les billets de banque qu'il parpillait sur la table, comme s'il et
craint que les regards des assistants ne les missent en feu.

--Ah! on m'a demand! balbutia-t-il en cherchant sa salive et comme s'il
tranglait.

--Oui, deux voyageurs.

--Deux voyageurs! un Allemand peut-tre!

--Ma foi, oui, un Allemand; il s'est nomm, je crois; il s'appelle
Ros...

--Rosenheim, s'cria Grard en se dressant tout  coup.

--C'est, en effet, ce nom-l!... Mais, qu'avez-vous donc? Eh bien, vous
ne jouez pas?...

Grard cartait la foule et sortait du salon sans entendre. Quand il fut
dehors, il chancela et fut oblig de s'asseoir sur les marches du
perron.

--Il est arriv, disait-il; voil l'expiation! Eh bien, j'aime mieux
qu'il en soit ainsi. Je serai plus libre de mourir, quand j'aurai tout
restitu.

Aprs quelques minutes de repos, il rassembla tout son courage et
parvint en se tranant, en s'arrtant  chaque pas, en s'appuyant aux
murailles, jusqu' l'htel d'Angleterre. Le mme matre d'htel, qui lui
avait donn, quelques semaines auparavant, une si violente motion, vint
encore, avec le mme sourire, au-devant de lui.

--M. Rosenheim! hurla Grard qui s'tait prpar, pendant toute la
route,  articuler ce nom.

--Il est ici, monsieur, rpondit l'infaillible matre d'htel.

--Conduisez-moi vers lui, murmura le pauvre artiste qui craignait de
tomber raide mort.

--Ah! M. Rosenheim! ce voyageur arriv de France! Je confondais avec un
autre, reprit le prototype du matre d'htel. Il tait ici il y a une
demi-heure; mais comme il a appris que M. Grard, son ami, n'habitait
plus Bade, il a pris le premier convoi du chemin de fer, et maintenant
il doit tre arriv  X..., o ils avaient hte d'arriver.

--M. Rosenheim n'tait pas seul, n'est-ce pas?

--Non, monsieur, ils taient deux.

--C'est bien cela, se dit Grard qui se dirigeait vers la porte. Il
avait avec lui un jeune homme?

--Je n'ai pas vu ce jeune homme, mais j'ai vu une dame... peut-tre
madame Rosenheim!

--Une femme! c'tait une femme que je volais et que je ruinais, pensa le
pauvre artiste avec un mouvement d'horreur. Je suis souffrant, monsieur,
et je crains de n'avoir pas la force de me rendre  la station; veuillez
me faire conduire.

--Prcisment, monsieur, voil les voyageurs qui partent.

Quelques minutes aprs, Grard tait  la station, et prenait le chemin
de fer qui le ramenait chez lui.

Quand il eut quitt le convoi, au village de ***, et quand il aperut de
loin le chteau o M. de Rosenheim l'attendait sans doute, le courage,
qui semblait l'abandonner, lui revint tout  coup comme par
enchantement.

--Soyons un homme, se dit-il. J'ai commis une lchet, mais je vais la
rparer. Probablement l'arrive de ces trangers a tout appris  Angle,
si la curiosit ne l'a pas conduite dans ma chambre, et si elle n'a pas
lu ma lettre. Quand j'aurai remis  ce Rosenheim et  cette femme la
fortune qui leur revient, je demanderai pardon  Angle, et
j'accomplirai ma rsolution. Mais la seule faon de lutter contre le
mpris, c'est d'tre inflexible envers moi-mme, et de ne pas craindre
de m'humilier par un aveu... Avouer? est-ce que je puis faire autrement?
Ah! j'prouve,  l'approche de l'expiation, un bien-tre, un apaisement!
L'honntet est donc quelque chose!

Tout en parlant, Grard s'avanait  grands pas. Il regardait avec
attendrissement cette maison o il avait pens trouver tant de bonheur,
o toute sa vie, toute son ambition taient concentres. Il lui semblait
que la nuit mettait des ombres plus obscures sur la faade, comme si
elle la couvrait dj de deuil.

--Ce deuil, se disait-il, qui le portera? Angle, oui, pendant quelque
temps, parce qu'elle m'a aim et qu'elle me plaindra. Et puis parce que
le noir lui va bien! Mais peu  peu, elle m'oubliera. Qui sait? elle se
remariera encore! Je ne resterai plus dans son souvenir que comme
quelques mois de cauchemar ou de maladie. On dira: Il mritait d'tre un
honnte homme, mais la vanit en fit un coquin! Et ce sera tout.
Personne ne me pleurera, except, l-bas, ma mre.

Il tait devant une barrire en bois qui fermait l'entre du parc.

--Allons, dit-il, je ne repasserai plus par ce chemin.

Il arriva, par une alle couverte, jusqu'au chteau. La fentre d'Angle
n'avait plus de lumire.

--Ne les aurait-elle pas vus? se demanda-t-il. Aurait-on respect sa
retraite? ou plutt, n'est-elle pas dans ma chambre occupe  lire ma
lettre de ce soir? Aprs tout, il est bien tard; Rosenheim n'a peut-tre
pas voulu nous dranger  minuit; il pensait bien que je ne lui
chapperais pas... C'est cela! on ne sait rien encore. Rentrons; et, au
point du jour, j'irai trouver Rosenheim.

--D'o venez-vous donc, mon ami? lui demanda tout  coup une voix
argentine, au-dessus de sa tte.

Grard leva les yeux. Angle tait  sa fentre. Elle avait teint la
lumire, afin de le mieux guetter sans doute. Il trouva, aux douces
paroles de sa femme, un effroyable accent d'ironie.

--D'o je viens? dit-il: de me promener.

--Pourquoi sortir si longtemps, si tard, et nous exposer  des
inquitudes? continua Angle avec la mme douceur. En votre absence, il
nous est venu des htes.

Grard sentit son sang lui monter au cerveau:

--Je vais tre frapp d'apoplexie, pensa-t-il; tant mieux, cela vitera
toute explication.

--Eh bien, vous ne rpondez pas, monsieur, continua Angle. Htez-vous,
car nos voyageurs sont fatigus, et je crains bien que dans quelques
minutes vous ne puissiez plus leur parler; je les ai laisss dans la
bibliothque.

Grard ne s'appartenait plus. Il n'avait plus de volont. Une force
invincible le poussait: il entra, gravit l'escalier comme un automate en
faisant retentir les marches sous ses pas, et il arriva devant la porte
de la bibliothque; l, il se dit tout bas:

--Dieu ne veut pas que je meure avant la honte. Que sa volont soit
faite!

Puis, poussant la porte entr'ouverte, il entra.

Une exclamation joyeuse et un cri retentirent  la fois. Une femme se
prcipita dans ses bras:

--Grard! mon enfant! comme tu as tard! lui dit-elle.

--Ma mre! vous ici? s'cria Grard, qui sentit ses cheveux se dresser
sur sa tte.

--Oui, moi, qui ai voulu accompagner M. Rosenheim.

A ce nom, Grard baisa convulsivement le front de sa mre, et se tourna
vers le terrible M. Rosenheim.

C'tait une honnte figure d'Allemand, au menton carr, aux joues
rondes, aux cheveux grisonnants, aplatis sur les tempes. Si jamais la
vengeance eut un aspect paterne, ce fut bien quand elle prit un masque
pareil. Grard voulut s'avancer, il tait blme, ses lvres s'agitrent
sans qu'il pt dire un mot.

--Remettez-vous, mon cher monsieur, dit M. Rosenheim, en lui serrant les
deux mains. Nous commencions  craindre de ne pas vous embrasser ce
soir. Ah! vous pouvez vous vanter de m'avoir fait faire un terrible
voyage... d'autant plus que mon voyage tait inutile. Ah a!
expliquez-moi donc par quel moyen miraculeux mon vieil ami Walter a
dcouvert que vous tiez son fils...

--Son fils, dit Grard, qui se sentit touch par une tincelle
lectrique, et qui ne sut pas s'il devait crier ou rire.

--Oui, son fils, ajouta madame Grard en s'avanant. Tu ne m'as jamais
parl de ton pre, mon enfant; tu ne voulais pas me faire rougir. Moi
j'avais chang mon nom de thtre, celui que je portais quand je jouais
 Francfort. Je croyais que le pass tait  jamais derrire nous. Je ne
pensais gure qu'un jour on viendrait me le remettre sous les yeux, en
me demandant mon nom. Mais je ne m'en plains pas, puisque tu trouves une
fortune... Mais comment as-tu su que le baron Walter?...

--Je n'en sais rien, le hasard, quelque chose de mystrieux; mais je
suis bien son fils, n'est-ce pas ma mre? n'est-ce pas, monsieur?

Le vieux Rosenheim sourit sans rpondre; il semblait dire: demandez 
votre mre. Madame Grard renouvela ses protestations, et en quelques
mots mit son fils au courant. Quant  celui-ci, cras, puis
d'motions, il avait peur maintenant de mourir de joie, de suffoquer. Il
faisait des efforts inous pour retrouver son sang-froid.

--C'est gal, dit le vieil Allemand, c'est mal  vous, mon ami, de
n'avoir pas crit  votre mre que vous saviez tout, que monsieur Walter
tait mort, et que vous hritiez. Vous me laissez ma part dans un coin,
et puis bon voyage! Vous partez sans me dire o vous allez. Ah! les
amoureux! les beaux gostes! Mais nous vous pardonnons. Savez-vous, mon
ami, que j'ai eu toutes les peines du monde  trouver madame votre mre,
et que sans un feuilleton qui racontait votre aventure avec le baron, en
vous dsignant presque, je n'aurais jamais t sur la voie: je
m'informai, je questionnai; j'eus votre nom, votre adresse. Je trouvai
madame votre mre; elle m'avoua tout, et nous voil.....

--Ah! mon ami! ah! ma mre! si vous saviez quelle joie! Pourquoi ma
femme n'est-elle pas l?

--Ta femme, mon fils, je t'en parlerai; elle se plaint un peu de toi;
elle t'a cherch dans toute la maison, dans ta chambre.....

--Dans ma chambre? interrompit Grard qui se souvint de sa lettre
d'adieu. Il courut comme un fou, et faillit mourir de joie en retrouvant
sur la chemine la lettre non ouverte, le cachet intact.

--Dieu soit lou, dit-il en tombant  genoux et en joignant les mains
avec ferveur, elle ne saura rien. Le secret de ma honte restera dans mon
coeur.

Il se releva comme un ressuscit. La vie, une vie nouvelle l'envahissait
par tous les pores. Aprs avoir embrass mille fois sa mre, caus et
fum avec M. Rosenheim, il alla doucement frapper  la porte de sa
femme.

--Qui est l? dit Angle.

--Un coupable, un suppliant qui est  genoux, et qui va se tuer si tu ne
pardonnes pas au plus sincre repentir.

Il entendit un bruit de verrou. Angle ouvrit la porte, et,  demi
vtue, se jeta dans ses bras.

--Tu es guri, lui demanda-t-elle, bien vrai?

--Regarde! et il essuyait ses yeux pleins de larmes avec les jolis
doigts de sa femme.

Le lendemain, comme un gai rayon du soleil entrait dans la chambre:

--Voyons, dit la jeune femme, me raconteras-tu le sujet de ta mlancolie
passe, de ta sombre humeur?

--C'est impossible, balbutia Grard.

--Pourquoi? Il n'y a qu'une infidlit que tu ne puisses pas m'avouer.

Grard eut une vision. Il lui sembla que le moyen de racheter sa faute
et de s'attacher invinciblement  jamais le coeur d'Angle, c'tait de
tout lui avouer. Il eut la noble confiance de lui raconter tout.

--Ce n'est que cela, dit Angle qui avait pourtant pli un peu  ce
rcit. Comment! je pouvais te perdre! comment! cette nuit mme! Oh! tu
ne m'aimais pas. Si, au contraire, je te pardonne ta vilaine action,
parce que tu m'aimais et que tu voulais mourir. Va! ne crains pas que je
te reproche jamais cette faute; tu as souffert, tu as lutt; c'tait moi
qui, par mes coquetteries, te poussais  l'abme.

Et Angle attendrie serra avec force son mari contre son coeur. Quelques
instants aprs:

--A quoi tient la vertu? reprit-elle en souriant. Dire que je pouvais
tre la femme d'un coquin!

[Illustration: Angle ouvrit la porte et se jeta dans ses bras.]

--Dites la veuve!

Grard et Angle furent-ils heureux? eurent-ils beaucoup d'enfants? Je
l'ignore; mais je le prsume. Il y a quelques semaines, Angle, m'a-t-on
affirm, disait avec la coquetterie d'une Parisienne ennuye d'tre
heureuse  une de ses amies qui vantait les mariages d'argent:

--Ah! la vie est une srie de dceptions; il n'y a pas de joie complte.
On croit faire la fortune d'un pauvre artiste sans le sou, et on pouse
un millionnaire!

Je connais beaucoup de femmes  Paris et ailleurs qui ne craindraient
pas d'affronter cette dception.




VII

O l'on dgage la moralit de l'histoire.


Stanislas Robert, en finissant, crut devoir s'incliner avec modestie,
comme s'il et voulu rcuser d'avance l'explosion des bravos. Mais le
succs avait t trop rel, et chacun des auditeurs tait trop vivement
proccup de l'ide de chercher un sens, un secret, un aveu, dans ce
rcit, pour donner place aux applaudissements vulgaires. Personne ne
battit des mains, chacun interrogea  son tour:

--tes-vous bien certain qu'Angle ait angliquement pardonn  son
mari? demanda madame Julie Vernier. Pour moi, j'en doute.

--Et moi je n'en doute pas, interrompit la seora Mendez: la passion
vraie purifie tout.

--Pour ma part, insinua sir Olliver, je ne crois pas  la passion des
artistes ni au pardon des dames.

--S'il y avait eu moins de vanit et par consquent plus d'amour rel
dans cette union, dit Frantz, les tentations ignobles n'auraient pas
effleur votre hros. Tout le monde peut aimer, mme les artistes, et
l'amour vrai ne conseille jamais de bassesse.

--Vous tes svre, dit le peintre.

--Que t'importe? reprit Ottavio, tu nous as dclar que ce n'tait pas
l ton histoire.

--Sans doute, mais j'en suis l'historien; et si la moralit vous en
semble immorale, je deviens complice.

--Et vous, que pensez-vous de votre hros? demanda vivement l'Espagnole.

--Oh! vous ne m'embarrassez gure. J'en pense du mal. Mais je crois que,
pendant son intervalle de coquinerie, il fut un escroc naf. Les
subtilits de raisonnement prouvent la profondeur de ses remords et son
honntet primitive.

--Dcidment, il y a de l'indulgence dans votre svrit, reprit la
Franaise.

--Je vois, mesdames et messieurs, dit le peintre en souriant, que si
vous ne me souponnez pas d'tre  la fois mon historien et mon hros,
vous tes disposs  croire que j'ai prt quelque chose de moi  mon
personnage. Eh bien, je l'avoue, je lui ai prt... ma bourse. Je lui
ressemble par le dsir de la fortune et de la gloire. Quant au reste,
l'analogie n'est pas saisissante. Je ne suis pas mari, je n'ai pas
hrit de millions, et la femme qui doit me tendre le rameau d'or est
encore inconnue. Mais il y a des rves qui ont la violence des
souvenirs. Je me suis souvent demand si la grande probit qui gesticule
pour cent mille francs offerts en public, et qui se livre  des
mouvements d'Hippocrate refusant les prsents d'Artaxercs, pour
quelques billets de banque, n'avait pas plus d'hrosme quand elle se
cramponnait seule, dans le silence et dans le secret de la conscience, 
quelques dernires branches de la vertu. J'ai voulu, avant de
m'embarquer pour l'Australie, me raconter la maladie du million. Cette
histoire n'est pas authentique, et pourtant elle est vraie. Je ne sais
pas si le musicien en question n'est pas un peintre ou un littrateur;
mais je sais qu'il y a tous les jours,  toute heure, quelque part, un
malheureux, affam de joie, ivre d'orgueil, qui fait les yeux doux  un
coffre-fort, et qui adore d'un amour platonique les petites images de la
Banque. La limite exacte de l'intrt et de la passion dsintresse; le
point o le sentiment n'est plus un calcul, et o le calcul devient un
sentiment; voil la vritable terre inconnue. C'est un petit essai de
gographie morale que j'ai voulu tenter. Ne voyez pas autre chose dans
mon rcit.

--Tant pis! dit en soupirant la belle Dolorida.

--Voil un _tant pis_ que je place dans mon coeur avec le _pas encore_
d'hier matin, rpondit en riant Stanislas Robert. Je suis bien dsol de
n'avoir aucune peccadille honteuse  confesser. Mais l'occasion m'a
peut-tre manqu, et si vous voulez bien m'honorer d'une mauvaise
opinion!.....

--Mais si ce n'est pas votre histoire que vous nous avez raconte, nous
n'avons pas fait assez honneur  votre imagination. Applaudissons,
mesdames, dit madame Vernier.

--Hourra! s'cria l'Anglais.

Tout l'auditoire applaudit; Stanislas se leva et fit un grand salut.

--Je suis on ne peut plus sensible  cette marque dsintresse
d'approbation que vous attendez sans doute aussi de moi, et que je
promets de rendre  chacun de vous  l'occasion.

--Le tratre! Il doute de tout, dit en souriant le mlancolique Frantz.

--Vous voyez bien que non, puisque je crois tout possible, au
contraire.

--Vous ne doutez pas du moins de la puissance de l'or? demanda
l'Espagnole.

--Je ne doute pas non plus, madame, de la puissance de l'amour.

--Mais, qui l'emporte du coeur ou de l'argent?

--Parbleu! vous me posez l, en plaisantant, la grande question moderne.
Voil, au fond, tout le problme social. On se dispute dans toutes les
langues, et l'on s'gorgille sous toutes les latitudes, pour savoir qui
l'emportera, ou du coeur, qui s'appelle,  l'occasion, la patrie, la
justice, la libert; ou de l'argent, qui s'appelle communment
l'gosme, la tyrannie, l'orgie. Il n'y a pas de questions politiques;
il n'y a que des questions sentimentales. Aimer ou har! voil
l'alternative des peuples et des rois.

--Enfin, tes-vous pour l'amour ou pour la haine? demanda encore
l'Espagnole.

--Je vous dirai volontiers ce que Figaro crivait sur ses tablettes, en
changeant seulement les termes:

    L'_Amour_ et la _Richesse_
    Se partagent mon coeur;
    Si l'une est ma matresse,
    L'autre est mon serviteur.

--J'entends, repartit gaiement madame Vernier, vous vous inclinez devant
la richesse, et l'amour s'incline devant vous. Vous voulez tre  la
fois don Juan et le marquis de Carabas.

--Je n'ai pas dit cela; c'est Beaumarchais qui m'a tromp par sa
comparaison. Je voulais faire comprendre que l'amour et l'argent sont
deux pouvoirs, et que je suis pour l'quilibre des pouvoirs.

--L'argent est la chambre des lords, dit sir Olliver avec un accent qui
faisait de sa plaisanterie un calembour, et l'amour est la chambre des
communes.

--L'amour, dit Ottavio avec un peu d'ironie, n'est souvent qu'une
chambre toile; on y dbite de beaux discours et de plates homlies; on
y rend des sentences despotiques; on y condamne  mort; et l'argent est
la prison o l'amour met ses victimes.

--Prenez garde d'embrouiller le dbat par des dfinitions, reprit la
jeune Franaise. L'amour se prouve et ne se dfinit pas.

--Nous n'avons pourtant rien de mieux  faire qu' dfinir, dit le
peintre.

Les dames sourirent.

--L'amour, dit l'Allemande en levant ses beaux yeux au ciel, mais de
faon  rencontrer le regard de Frantz, c'est l'_Ile des Rves_; on y
aborde parfois, comme dans un naufrage, mais les fleurs y sont plus
belles, la verdure y est plus douce que partout ailleurs. On y vit par
l'esprance.

--Et on court aussi le risque d'y mourir de faim, ajouta sir Olliver,
qui n'avait encore fait que deux repas depuis le matin.

--Compltez l'image par ce dtail: on y coute des histoires saugrenues,
et on y rve des histoires merveilleuses, repartit Stanislas.

--Vous tes modeste, monsieur, dit la seora Mendez.

--Nous verrons  la fin. A ce propos, j'ai donn bravement l'exemple;
qui veut me suivre?

Il se fit un profond silence.

--Sir Olliver n'avait-il pas promis?..... demanda Ottavio, aprs
quelques minutes.

--Je promets toujours, dit l'Anglais.

--Ottavio, mon ami, tu t'es trahi, reprit Stanislas. Invoquer la
complaisance de sir Olliver, c'est offrir la sienne.

--Je veux bien, rpondit Ottavio; mais je ne sais pas d'histoires
sentimentales.

--Eh bien, les histoires tristes ne font pas peur aux beaux yeux,
n'est-ce pas, mesdames? Tu as toute la nuit pour rflchir et pour
prparer ton improvisation,  moins que, comme moi, tu n'aies pris la
prcaution d'un manuscrit.

--Dieu m'en garde!

--Ainsi, voil qui est convenu, demain,  pareille heure, nous nous
runissons pour entendre Ottavio.

Le rendez-vous donn tait le signal qui dispersait les habitants de
l'le. Sir Olliver put aller, sans scandale, se livrer  une collation
qui lui manquait. Madame Vernier le vit partir et devina ses projets:

--Bon apptit, lui dit-elle en riant.

Sir Olliver rougit, mais envoya un salut amical  la jeune Franaise qui
l'avait compris, et, s'il l'et os, il lui et offert une part de son
goter.

Ottavio resta couch sur l'herbe, et rva jusqu' la nuit.

Frantz et Carolina se mirent en qute de myosotis. Quant  la seora
Mendez, elle s'approcha de Stanislas.

--Vous tes joueur! lui dit-elle avec vivacit.

--Je l'ai t.

--Vous avez perdu beaucoup?

--Et souvent! oui, seora.

--Suis-je indiscrte en vous demandant la confidence de quelques-unes de
vos motions?

--En aucune faon. Et Stanislas lut dans les yeux ardents de l'Espagnole
une curiosit presque fbrile. Est-ce que, vous aussi, seora, vous avez
jou?

Dolorida poussa un profond soupir.

--Tenez, lui dit-elle, je suis Espagnole, c'est--dire catholique
fervente. J'ai aim Dieu avec passion; eh bien, j'en tais arrive  le
prier, d'une faon sacrilge, sur ce chapelet.

Et la belle madame Mendez tira de son sein un chapelet en ivoire dont
chaque grain tait form d'un d  jouer.

--Combien de fois, dit-elle, tandis que, d'une main, je touchais les
cartes ou les enjeux, n'ai-je pas serr, de l'autre, ce chapelet contre
ma poitrine, mlant des prires folles  des calculs, invoquant tout
bas, avec des supplications grotesques, le Dieu que j'offensais en
croyant l'adorer! Oui, j'ai jou beaucoup; et je jouerais encore si.....
Mais je vous dirai cela plus tard. Je veux que vous m'estimiez un peu
avant de tout savoir.

--Vous estimer? ce n'est rien, dit Stanislas avec une galanterie
empresse; je veux.....

--Oh! pas de fadeurs, monsieur le Franais; je vous parle sans
coquetterie; parlez-moi sans compliments. Je vous tudie depuis que le
naufrage nous a runis dans cette le. J'ai confiance en votre
caractre. J'ai pens qu'un artiste saurait comprendre les bizarreries,
les excentricits qui feraient peur  nos campagnons..... Voil pourquoi
je vous demande des confidences.

--Rien de plus naturel, reprit le jeune peintre en souriant. coutez-moi
donc.

Nous n'avons pas les mmes raisons que la seora pour nous initier, plus
que nous ne l'avons fait jusqu'ici, aux secrets de M. Stanislas Robert;
et nous n'avons pas besoin d'couter son rcit pour apprendre plus tard
les aventures de la belle Espagnole. Laissons donc les nouveaux amis 
leur promenade, et revenons au rendez-vous gnral pris pour le
lendemain.

Ce fut avec empressement que la petite colonie se runit sur l'herbe. Le
Dcamron devenait la vie normale. Ottavio ne se fit pas prier.

--Je ne vous raconterai pas, dit-il, quand il vit tous les auditeurs
assembls, une histoire sentimentale ou dramatique; c'est un conte, si
vous le permettez, un vritable conte, absurde, fantasque, que je veux
vous offrir. J'ai fait un pacte avec l'invraisemblable; je mourrais de
la vie relle; je vis de la vie de l'imagination; d'ailleurs, ce conte
peut devenir de l'histoire.

--Esprons-le pour l'histoire! dit Stanislas. Tu es dans ton droit, mon
cher Ottavio. Arioste et Boccace sont tes anctres.

--Prends garde, mon ami, tu vas me faire tort auprs de ces dames.

--Ottavio, tu abuses de la prface.

--C'est toi qui m'as donn l'exemple.

--Moi, c'tait bien diffrent; je commenais; mais toi, qui viens aprs
moi, tu avais un point de comparaison favorable; je nie ton excuse.

Ottavio ne voulut pas prolonger ce petit assaut de modestie; il se mit
en mesure de tenir son engagement, et il dbuta ainsi.




LE PRINCE BONIFACIO.




I

O l'on prouve qu'il est difficile  un pre de contenter tout le monde
et son fils.


Il y avait une fois un prince, nomm Bonifacio, qui tait bien le
meilleur des hommes et le plus dtestable des princes.

Je ne veux mdire ni de l'humanit ni du pouvoir; mais il est certain
que les vertus prives du prince Bonifacio nuisaient  ses vertus
publiques, et qu'tant dou d'une bont fabuleuse, il ne voulait pas
qu'on fort ses sujets  payer l'impt, les voleurs  qui la prison
pourrait tre malsaine  rester sous les verrous, les soldats qui
avaient affaire chez eux  rester sous les armes; et que, par suite de
ces concessions, l'administration des finances, celle de la justice et
celle de l'arme taient dans un fcheux tat.

Or, tout le monde sait que, sans argent, les princes italiens n'ont pas
de Suisses, et que tous les princes de la terre n'ont pas de serviteurs
dvous. Il est galement constant que la justice a besoin d'tre
administre, ne serait-ce que comme on administre les coups de bton, et
il n'est personne qui ignore qu'une arme est aussi indispensable  un
ministre de la guerre qu'un livre pour faire un civet.

Mais le prince n'tait pas un rigoureux observateur des formes
monarchiques. Il en prenait  son aise, et tolrait qu'on agt de la
mme faon  son gard. Ses sujets ne le chicanaient pas  propos d'une
vieille charte octroye jadis par un de ses anctres, et lui, de son
ct, se ft reproch amrement de rclamer de ses apathiques
administrs ce qu'il tait en droit strict d'en obtenir. Une tolrance
mutuelle confondait les devoirs, et les rnes du gouvernement formaient
un cheveau assez embrouill, que personne ne songeait  dvider.

Avec un pareil systme, le prince Bonifacio tait fort endett, et il
tait oblig de recourir  de nombreux emprunts pour faire rparer les
chemines de son chteau. Le peuple n'tait gure plus riche; l'argent
qui ne circulait pas s'entassait dans les coffres de quelques
financiers; les petits bourgeois se plaignaient du mauvais tat des
chemins qui conduisaient de la capitale aux guinguettes des environs,
sans faire cette rflexion, que les belles routes se font avec de bons
impts autant qu'avec de bons cailloux.

Mais cet axiome tait inconnu dans la principaut. Les ponts et
chausses n'avaient pas de reprsentants, et c'taient les pitinements
des passants qui traaient les chemins.

Le prince Bonifacio XXIII se croyait nanmoins le bienfaiteur de son
peuple, mais il n'en tirait pas vanit. Il demandait tous les matins 
son surintendant de la police si tout le monde faisait ses quatre repas
par jour; c'tait l pour lui un scrupule de conscience. Le
surintendant, dont la table tait bien pourvue, rassurait le prince, et
celui-ci, enchant de raliser  si peu de frais l'utopie de la poule au
pot, digrait sans trouble et s'endormait sans cauchemar. On a pu dire
de lui sur son pitaphe (la seule pitaphe princire vridique) qu'il ne
cessait de rver au bonheur de son peuple. Le sommeil tant en effet
l'tat le plus ordinaire du prince, les rves taient le seul travail de
son intelligence; encore ne rvait-il que parce qu'il ne pouvait
s'empcher de rver, et ce travail tait-il involontaire.

J'ai oubli de vous dire que les tats du prince Bonifacio sont depuis
longtemps effacs de la carte d'Italie. C'est donc un vieux conte que je
vous dbite, et les amateurs de synchronismes pourraient placer le rgne
du souverain en question paralllement  l'histoire du roi d'Yvetot.

Tout allait donc mal dans la principaut. Cette ngligence, en mettant
l'incurie dans le gouvernement, mettait le dsordre dans la socit, non
pas un dsordre tumultueux, les habitants tant d'un naturel paisible,
mais un dsordre silencieux, pacifique, qui inclinait doucement,
doucement la principaut vers la hideuse banqueroute.

Quelques esprits un peu plus vigoureusement tremps, des fils de famille
qui avaient t levs dans de grandes capitales,  Monaco, par exemple,
ou qui avaient hum l'air vivifiant de quelque puissante rpublique,
comme celle de San-Marin, essayaient bien de susciter de l'opposition.
Ils voulurent fonder un journal. Personne ne les empcha. Mais la
libert tant pousse  ses dernires limites, et ce qu'on pouvait
crire restant toujours infrieur  ce qu'on pouvait dire, personne
n'prouvait le besoin de se dranger pour lire une feuille mal imprime.
Les fondateurs du journal n'eurent qu'un abonn payant, le prince
Bonifacio; encore payait-il mal, et tait-on oblig de lui prsenter
vingt fois la quittance avant d'en obtenir le montant.

Le parti de l'avenir tait dsespr. Susciter une rvolution, c'tait
un moyen fort cruel, qui rpugnait aux moeurs douces de ces bons jeunes
gens; d'ailleurs, il n'y avait pas de garde nationale dans la
principaut. Et puis, pour avoir l'apparence d'un combat srieux, il et
fallu recourir aux procds en usage dans les pices militaires, faire
servir les mmes figurants  reprsenter l'arme du prince et l'arme de
la rvolution. Or, ce moyen, excellent pour l'illusion du regard, est
dtestable dans la pratique rvolutionnaire.

On avait bien essay de mettre dans les intrts du progrs le ministre
de la cuisine du prince. Mais ce haut fonctionnaire ne voulait pas
changer de rgime, et redoutait les gens de l'opposition, comme s'ils
eussent d imposer le brouet noir, universel.

Bonifacio XXIII, averti de ces murmures de quelques-uns de ses plus
jeunes sujets, prenait plaisir  ces vellits insurrectionnelles; il
regretta beaucoup le journal, quand celui-ci, pour satisfaire  la
demande de ses nombreux abonns, cessa de paratre; surtout  cause des
charades que cet organe de l'avenir avait cru devoir publier  la fin
de chaque numro, pour stimuler le zle des abonns et des patriotes.
Mais il ne vint pas  l'ide du prince qu'il pouvait y avoir quelque
satisfaction  accorder  ces jeunes gens.

Bonifacio tait un homme d'habitudes; il voulait mourir dans son pli.
Depuis vingt-cinq ans, il avait les mmes ministres et la mme
garde-robe. Il lui tait impossible de changer de mode.

--Aprs moi, disait-il, mon fils fera ce qu'il voudra.

Cela valait mieux que de dire: aprs moi le dluge. Mais Bonifacio
parlait ainsi pour se dbarrasser de toute rflexion; car il tait, au
fond, trs-loign de l'ide de mourir et de laisser la place  son
fils. Il aimait trop ce dernier, pour lui souhaiter un deuil aussi
cuisant que le deuil d'un pre, et il dormait trop bien sur son trne,
pour songer  aller dormir sur le froid oreiller de ses anctres.

Quand je parle du trne, c'est par pure fiction. Bonifacio avait, depuis
longtemps, prt son trne classique, pour augmenter les accessoires du
thtre de la capitale, et le sige royal tait une figure de
rhtorique, absolument comme le fauteuil d'un acadmicien.

Bonifacio, je viens de vous le dire, avait un fils; il n'en avait jamais
eu qu'un. Le ciel avait eu gard  l'apathie du prince, et n'avait pas
voulu compliquer le gouvernement de ses tats du gouvernement d'une
famille un peu nombreuse. D'ailleurs, la princesse mre tait morte
quelques jours aprs la naissance de l'hritier prsomptif,  la suite
du repas des relevailles, qui avait t trop copieux.

Bonifacio avait pleur sa femme comme un homme qui n'a pas l'habitude
de pleurer, c'est--dire abondamment, bruyamment. Puis, il s'tait
consol tout  coup, en vertu de cette loi de dynamique qui nous remet
promptement en quilibre quand un brusque accident nous a drangs, et
qui fait que les caractres soumis  l'habitude en reviennent toujours 
leurs antcdents. L'habitude du prince tant d'tre heureux, il le
redevint promptement.

Satisfait d'avoir un fils, de ne pas craindre que son sceptre tombt en
quenouille, le prince s'en tenait  cet hritage lgitime, et drogeait
 la dignit de son rang sur ce point, qu'il ne voulait pas de btards.
Libre de la compagne qu'il conduisait de la main droite, il ne songea
pas  embarrasser sa main gauche, et il mit ses deux mains dans ses
poches, ou les croisa sur son ventre, avec la batitude du meilleur des
hommes, dans la meilleure des positions terrestres.

Lorenzo, le jeune prince, avait vingt ans. Il tait beau comme un prince
de conte de fes; ce n'tait pas du tout le portrait de son pre. lev
jusqu' l'ge de douze ans sous des habits de fille, pour conomiser 
la liste civile la dpense d'un prcepteur, il avait eu une institutrice
franaise qui s'tait plu  dvelopper en lui les sentiments tendres.
Elle ne lui avait rien dit des devoirs constitutionnels d'un souverain,
et si elle lui avait lu _Tlmaque_, le jeune hritier s'tait beaucoup
moins proccup des sentences de gouvernement que de l'histoire de la
nymphe Eucharis. Il connaissait tous les romans franais, et ne
demandait pas mieux que d'en faire  son tour en ralit.

Lorenzo tait aussi libre que tous les sujets de son pre, et les
loisirs infinis que lui laissait l'absence de toute profession, ou mme
de tout semblant de profession sociale, il les employait  rver,  se
promener mlancoliquement, et  passer sous une certaine fentre de la
ville,  certaines heures de la journe. Je n'affirmerais pas que
Lorenzo ne commt point en secret des petits vers; je crois mme, 
parler franchement, qu'il tait d'une certaine force sur l'art
d'Apollon; mais il n'osait confier  personne, j'entends  personne de
son sexe, les essais de sa muse. Son Altesse Bonifacio XXIII et clat
de rire et se ft bien moque de ces gots romanesques.

Le jeune prince aimait son pre; mais on peut avouer qu'il et voulu
aimer un pre un peu moins gras, un peu moins comique, un peu moins
insoucieux des choses clestes et des choses terrestres, d'une majest
plus svre, d'une bont plus grave.

Le pauvre Lorenzo tait un insuffisant convive; il n'entendait rien aux
ds ni aux cartes. Comme le conseil des ministres se tenait  table et
qu'on dlibrait des affaires de l'tat entre la poire et le fromage,
Lorenzo voulait toujours dner seul,  l'cart, par respect pour les
secrets d'tat. Quelquefois Bonifacio regardait en soupirant la place
vide de son hritier prsomptif, et disait, en faisant emplir son verre
par son premier ministre:

--Lorenzo me dsole; il n'entend rien  la politique!

La dsolation du prince ncessitait quelques rasades; et c'est ainsi que
Lorenzo faisait  la fois le malheur et le bonheur de son pre.

[Illustration: Le conseil des ministres se tenait  table]

Le parti des mcontents, qui se runissait dans une htellerie
mdiocrement fournie, et qui, par consquent, paralys dans son essor
par l'insuffisance de la carte et la mauvaise qualit des vins ne
pouvait pas s'lever jusqu' la conspiration, le parti des jeunes avait
voulu enrler Lorenzo et s'en faire un chef, c'est--dire un instrument.
Mais Lorenzo avait dclin cet honneur par devoir; seulement, il avait
cru bon d'essayer plusieurs fois d'exciter dans l'esprit de son pre
quelque activit, quelque dsir de progrs.

--Ta! ta! ta! rpondait Bonifacio, que me demandes-tu? Que je cre  mes
sujets d'autres besoins que ceux qu'ils satisfont? Ce serait courir la
chance de les rendre malheureux. Est-ce que je les tyrannise?

--Non, mon pre; mais la sollicitude...

--Ne veux-tu pas, d'un autre ct, que je me mette la tte  l'envers
pour leur procurer des distractions? Je les laisse tranquilles; qu'ils
agissent de mme  mon gard; et vive la libert!

Lorenzo quittait son pre avec dcouragement. Cette libert des
nonchalants qu'il entendait si plaisamment voquer tait l'ironie, la
parodie de cette belle et forte libert qui a l'initiative et
l'activit, et il rougissait de honte en pensant que son pays n'occupait
qu'un rle ridicule dans l'histoire, et en voyant le vide se faire peu 
peu dans les finances, et le trouble dans les esprits.

Ce n'est pas, je le rpte, que monseigneur Lorenzo et des ides de
gouvernement. Mais il avait du coeur, et il y a toujours dans la
tendresse, quelle qu'elle soit, une sorte d'illumination qui porte
bonheur  la prvoyance. Le jeune prince et t fort embarrass de
soumettre ses plans de rforme, mais il sentait confusment qu'il y
avait autre chose encore  faire qu' ne rien faire, et que l'abandon
n'est pas un principe.

D'ailleurs, il avait des ides accessoires. Ainsi il n'tait pas
belliqueux, mais il voulait une petite arme:

--Nous l'emploierions  des carrousels, disait-il au ministre de la
guerre pour l'exhorter  appuyer ses projets.

Or, le ministre n'avait aucune raison pour prfrer le travail  une
sincure, et il n'appuyait pas le moins du monde les propositions de
Lorenzo.

--Dveloppons alors les arts de la paix, essayait de dire le pote
Lorenzo; crons une acadmie, des jeux Floraux.

Mais le ministre des beaux-arts et des belles-lettres tait un joyeux
compre qui n'aimait pas l'ennui et qui, sous prtexte de bibliothque,
faisait collection de toutes les oeuvres grivoises de l'Italie.

Enfin, quand il avait chou dans toutes les propositions de l'ordre
moral, Lorenzo finissait par demander  son auguste pre qu'au moins on
ft balayer et clairer les rues.

Car, j'ai honte de le dire, la capitale de la principaut tait un
cloaque, et, la nuit, on s'y ft heurt  toutes les murailles, si les
gens dvots n'avaient eu l'ide d'allumer de petites veilleuses devant
les statues de la bonne Vierge, niches  tous les coins de rues. Grce
 ce systme, qui pouvait servir  repousser le reproche d'obscurantisme
que les gens sans foi se permettent encore, on pouvait rentrer chez soi
sans courir le risque d'tre plus d'une heure  trouver sa porte.

Mais Bonifacio XXIII ne voulait pas qu'on balayt les ordures; il
fallait, disait-il, songer  tout le monde; et les chiens errants ne
mritaient pas qu'on les privt des restes amoncels auprs des bornes.
Quant aux rverbres et aux lanternes, il les considrait comme des
inventions funestes. Voici son raisonnement:

--La nuit, tous les honntes gens doivent dormir chez eux; or, quand on
dort, on n'a pas besoin de lumire. Si je laissais clairer les rues, je
ne pourrais pas empcher qu'on s'y proment; or, en s'y promenant, on
pourrait faire du bruit et veiller ceux qui dorment.

Il semblait que le sommeil ft le but de la vie, et que le prince
Bonifacio n'et d'autre tche que de veiller  ce que personne ne
veillt.

Lorenzo tait bien triste de cette rsistance passive, d'autant plus
triste qu'il tait dans cette disposition d'me o l'on veut faire le
bien, non-seulement pour le bien, mais pour la beaut.

Lorenzo avait la faiblesse qui n'pargne pas toujours les princes: il
tait amoureux.




II

O l'on apprend ce qu'un savant ne sait jamais.


Ce n'tait ni d'une bergre, ni d'une princesse que Lorenzo tait pris.
Sous ce rapport, il manquait  la fois  son ducation romanesque et 
sa position d'hritier prsomptif. Je sais bien qu'il ne tenait qu' lui
de prier sa divinit d'endosser le costume de bergre: les mtamorphoses
n'taient pas plus difficiles que cela. Mais Lorenzo n'et pas os
exprimer ce voeu, et Marta n'y et peut-tre pas accd. Il et t plus
facile encore de devenir une princesse; mais je dois dclarer que dans
la sincrit de son culte Lorenzo ne songeait ni au charme des
ingalits, ni au prestige du rang.

Il aimait Marta, parce qu'il l'aimait. Cette raison est premptoire en
amour. Toutes les subtilits ne prvaudront jamais contre elle.

Un jour qu'il se promenait dans les champs, guettant des rimes, il
rencontra la jeune fille qui cueillait des simples. Le sort de Lorenzo
fut instantanment fix. Le doux rayon des yeux noirs de Marta, la faon
chaste et fire dont elle fit la rvrence, en saluant l'hritier de son
souverain, le petit sourire compatissant qu'elle laissa voir au beau
jeune homme un peu pli par l'ennui, tout charma et conquit Lorenzo. Se
jeter aux pieds de Marta, lui dclarer sa flamme, et la menacer de se
passer dans l'estomac une petite pe mignonne qui faisait joujou  son
ct, c'tait l le conseil que lui donnaient ses lectures et les
souvenirs de son institutrice franaise. Mais le vritable amour rend
indpendant. Lorenzo fut lui, pour exprimer des sentiments loyaux et
sincres. Il aborda simplement la jeune fille, et fut simplement
accueilli. La botanique les fiana, sans qu'ils se fussent avou qu'ils
s'aimaient, et quand l'un voulut le dire, et l'autre l'avouer, il se
trouva que la dclaration tait inutile. Ils se regardrent, rougirent
et changrent leurs deux coeurs dans une pression de main.

Marta tait la fille d'un savant, matre Marforio. Elle avait perdu sa
mre  l'ge o Lorenzo avait perdu la sienne.

Les deux orphelins se trouvaient une parent dans ce deuil dont ils
n'taient pas encore consols. L'un et l'autre se sentaient aussi libres
que s'ils eussent t seuls au monde, le savant se montrant aussi
ngligent de ses devoirs de pre que le prince Bonifacio.

Marta et Lorenzo faisaient de longues promenades, et Dieu sait qu'aucun
amour plus innocent ne reflta jamais l'azur du ciel; mais, au bout d'un
mois, Lorenzo demanda  sa fiance le droit de lui rendre visite dans la
maison paternelle, et jura solennellement, sur la dernire touffe de
fleurs qu'ils avaient cueillie ensemble, qu'il aimerait mieux renoncer
au trne que de renoncer  l'espoir d'avoir Marta pour femme.

La jeune fille tait trop ignorante des choses de ce monde pour
apprcier  sa juste valeur le serment naf de Lorenzo, et pour se dire
que le prince ne s'engageait peut-tre pas  grand'chose, le trne de
ses pres tant fort vermoulu et passablement expos. Elle reut de
bonne foi cet engagement de bonne foi et promit  Lorenzo d'obtenir
l'agrment de son pre.

Je commence mon rcit prcisment le jour o Marta doit traiter cette
dlicate question avec le moins dlicat des confidents.

Matre Marforio passait, aux yeux de quelques personnes, et surtout aux
siens, qu'il croyait infaillibles, pour le plus grand savant de
l'Italie. Je ne contredirai pas sa mmoire; et je suis dispos, aprs
que je vous aurai racont ses erreurs et ses folies,  admettre qu'il
fut en effet un grand savant, un de ceux qui ne doutent de rien et qui
n'admettent le bon Dieu que pour prendre plaisir  lui drober ses
secrets.

Matre Marforio avait tout scrut, tout analys, tout fait passer par
l'alambic de son laboratoire, et tout fait rduire dans la cornue de son
intelligence. Mais cet abus de l'investigation ne lui avait pas port
malheur, comme au docteur Faust. Il tait, au fond, d'un assez aimable
caractre. Bien diffrent de quelques-uns des savants de son temps, et
de beaucoup de savants qui l'ont suivi, il n'tait pdantesque et
sentencieux qu' ses heures, quand il plongeait dans quelque problme
difficile; mais sa bonne humeur surnageait toujours, comme l'arche de
No sur les abmes. Un mcompte le stimulait sans l'irriter. D'ailleurs,
pouvait-il admettre des mcomptes? Sa barbe avait blanchi, mais sans que
son front se ft sillonn de rides trop profondes. Le travail sdentaire
l'avait engraiss; et il est de notorit acadmique que lorsqu'un
savant prend du ventre, il est sauv de l'hypocondrie et de toutes les
influences malsaines.

Matre Marforio passait pour sorcier; et tout en riant de cette renomme
qui n'tait peut-tre pas sans danger en Italie, il n'tait pas loign
de croire qu'il avait le don des miracles.

--Qui sait? disait-il parfois, je n'ai jamais essay.

Sur ce point, matre Marforio se trompait; il avait fait un miracle:
Marta tait bien l'oeuvre la plus prodigieuse de ce savant infaillible.

Comment cette jolie crature, si douce, si simple, si bien prise dans sa
taille et d'une me si candide, comment cette harmonieuse statue de
l'innocence pouvait-elle le nommer son pre? C'tait l un problme 
confondre, mais qui ne confondait pas matre Marforio, parce qu'il n'y
songeait gure. D'ailleurs, lui qui avait trouv le secret de faire
fleurir des roses sans rosiers, il n'et pas t embarrass pour
revendiquer ce parterre embaum de toutes les vertus, fleuri de toutes
les grces. Sa fille tait classe, dans la srie de ses oeuvres, entre
une exprience de chimie ou d'alchimie et une opration de physique.

Le cabinet du docteur Marforio et rjoui un peintre et pouvant un
commissaire-priseur. Tout s'y trouvait entass, confondu, c'tait le
chaos. Des squelettes couchs sur des livres, comme la mort sur la vie;
des fleurs ple-mle avec des monstres empaills, des rchauds et des
tlescopes, et au milieu de tout cela ces ensevelisseuses infatigables,
les araignes, couvrant de leurs sombres suaires les livres, les fleurs,
les instruments, tous les dbris, comme l'ironie du progrs qui efface
et qui nivelle les instruments du pass.

A ct de ce sanctuaire officiel, dans lequel il donnait ses audiences,
le docteur Marforio avait un mystrieux rduit dans lequel personne,
j'ose dire personne de vivant, n'tait entr. Ce qui se passait dans ce
laboratoire, nul n'a pu le dire. C'tait, pour l'innocente Marta, comme
le cabinet de la _Barbe-Bleue_. La jeune fille ne croyait pas qu'il y
et des femmes mchamment mises  mort par son pre, mais elle savait
que pour une oeuvre trange, inoue, dont le secret ne lui avait pas t
confi, matre Marforio faisait commerce avec le fossoyeur, et que
celui-ci entrait et ressortait quelquefois avec de lourds fardeaux.

Au reste, l'oeuvre, quelle qu'elle ft, ne donnait aucun remords au
savant; il tait mme, aprs chacune de ces visites passablement
sinistres, d'une gaiet tourdissante. Il se frottait les mains, il se
tapait sur le ventre, il se tiraillait la barbe:

--Bravo! bravo! murmurait-il, tout va bien! l'humanit marche  son
cycle de rnovation. Paracelse n'tait qu'un niais; la pierre
philosophale n'est qu'un caillou. Isaac le Hollandais, Basile Valentin,
et tous ceux qui ont prtendu faire vivre l'humanit au del du terme,
voudront ressusciter pour jouir de ma dcouverte. L'_homunculus_ tait
une chimre. L'homme ne cre pas, mais il peut conserver; il ne donne
pas la vie, il la garde. C'est le feu sacr.

Un jour donc, au beau milieu d'un de ces monologues qui se renouvelaient
quotidiennement, avec quelques variantes, le docteur Marforio entendit
frapper  la porte de son cabinet.

--Entrez, dit-il.

Marta, le sourire sur les lvres, et un peu de rougeur sur le front,
apparut, sans oser franchir le seuil.

--C'est toi, ma fille, demanda le savant avec un vritable tonnement et
un petit ton solennel. Qu'y a-t-il de nouveau? quel motif si grave?

--Mon pre, je voulais d'abord vous embrasser. Depuis quelque temps vous
ne me regardez plus, vous ne songez plus  moi!

--J'ai tort, je le confesse, dit le docteur en entr'ouvrant sa barbe
blanche pour laisser passer un baiser. La vue de l'innocence est un bon
conseil et une prcieuse inspiration. J'ai tort,  mon toile! _Virgo
virginea_! Albert le Grand ordonne aux humains de vivre loin des hommes;
il n'a pas dit loin des jeunes filles. Je te permets de venir me dire
bonjour tous les matins, miroir du firmament, et tous les matins je te
bnirai.

En parlant ainsi avec sa volubilit ordinaire, le docteur Marforio avait
attir Marta et lui dposait, avec componction, le plus banal des
baisers paternels sur son beau front, entre les bandeaux de ses longs
cheveux noirs.

--Eh bien! es-tu contente, fillette? lui demanda-t-il aprs cette
faveur, et en faisant mine de la congdier.

Marta hsitait  parler. Il lui semblait sacrilge de livrer le pur et
cher secret de son me, qu'un clat de rire accueillerait sans doute.
Elle restait au milieu du cabinet, immobile, courbant la tte, et
traant avec son doigt des lignes bizarres et impossibles dans la
poussire qui couvrait un gros livre plac prs d'elle sur un bahut.

Fort heureusement, le docteur Marforio, s'il n'entendait pas
grand'chose  l'art de provoquer des confidences, tait d'une loquacit
commode pour les auditeurs timides; il leur donnait le temps de se
remettre et de ressaisir leurs ides. Les savants ont parfois de ces
utilits de circonstance.

--Que veux-tu de moi? dit-il  sa fille; tu n'es pas encore  l'ge o
l'on a besoin de refaire l'crin de la nature. Te faudrait-il un lixir
pour garder, conserver ta chevelure? Les savants  venir, les chimistes
allemands ou franais s'puiseront en vains efforts pour trouver l'eau
ou la pommade qui arrte la chute des cheveux. J'emporterai ce secret
avec moi. Te faut-il de l'mail pour tes dents? du vermillon pour tes
joues? Je t'en demanderais plutt, charme de ma vie. Parle: je puis
t'ouvrir l'infini; car je dispense la beaut ternelle, immuable! Ah!
j'avoue qu'il m'en coterait pourtant, continua le docteur, en devenant
pensif, d'essayer sur toi certaine opration. La main me tremblerait
peut-tre... Marta, as-tu confiance en ton pre? es-tu persuade, comme
il convient de l'tre, qu'il est le plus grand savant de la principaut,
un des plus grands savants de l'Italie, et par consquent un des plus
grands savants du monde? Si je te disais: Ma mignonne, je vais, avec un
petit instrument dont il ne faut pas t'effrayer, te faire l, au front,
une incision lgre, dont il ne faut pas prendre souci; donner avec une
jolie petite scie un ou deux petits coups  ton joli crne; dis, mon
toile, aurais-tu peur?

Marta ouvrait de grands yeux et regardait son pre: elle avait peur
rellement, mais d'tre oblige de reconnatre que son illustre pre
tait fou. La pauvre enfant n'entendait rien  la science, ni aux
savants.

--Mais il ne s'agit pas de cela, balbutia-t-elle.

--De quoi donc alors s'agit-il? C'est vrai, j'ai tort, primavera!
T'offrir de la jeunesse, c'est souhaiter des zphyrs pour le printemps
et des roses pour le mois de mai. Que veux-tu? Ton coeur soupirerait-il
aprs quelque rve impossible? Si ce n'est que cela, tu l'auras. Ou
bien, fille d'une mortelle, te faudrait-il seulement l'amour d'un
mortel, et viendrais-tu, pauvre fleur modeste, invisible aux regards, me
demander un philtre, pour tre vue et pour tre aime?

Marta ne put s'empcher de sourire; son pre effleurait son secret; mais
la jeune fille ne venait pas chercher de philtre; son regard tait un
assez puissant alchimiste qui avait fait la besogne.

--Ah! ah! dit le docteur Marforio, qui vit le sourire de son enfant,
j'ai devin! _Eurka_! A nous autres savants rien n'chappe. Tu veux un
philtre, Marta? c'est une grande imprudence, il ne faut pas jouer avec
les philtres. Heureusement que je suis toujours l, pour te gurir, pour
te sauver; et il ne me dplat pas que tu coures un danger, pour mieux
prouver combien je suis infaillible.

--Mais, mon pre, je n'ai _plus_ besoin de philtre.

Et la jeune fille, riant et rougissant  la fois, appuya sur le mot
plus, pour aider son secret  sortir.

Le docteur Marforio, bien que savant, n'tait pas absolument tranger
aux choses de ce monde. Il avait des instants lucides; c'tait un reste
d'infriorit. Hlas! qui peut se flatter d'tre parfait? D'ailleurs, il
avait peut-tre t jeune aussi. A l'ge o la science est une muse et
n'est pas encore une pouse acaritre et exclusive, il avait peut-tre
expriment quelque chose d'analogue  l'amour. Il comprit donc la
rclamation de sa fille, et faisant un mouvement de surprise qui
n'attestait pas une profonde stupfaction:

--Ah! ah! tu t'es permis?... au fait, pourquoi pas? te l'avais-je
dfendu?... Alors, explique-moi ce que tu viens me demander.

Marta, sensiblement rassure par ces faons qu'elle trouva paternelles,
avoua le nom de Lorenzo et exposa le voeu timide de l'hritier
prsomptif.

--Un prince, s'cria le docteur avec un gros rire, ce n'est qu'un
prince! J'avais peur que ce ne ft Apollon en personne. Tu mritais
mieux que cela, ma fille. Je sais bien qu'il et t difficile de
trouver quelque chose de mieux dans la principaut.

--Mon pre, murmura la jeune fille, avec un geste suppliant, vous vous
moquez de moi!

--Eh bien! ne rions plus, reprit le joyeux savant. Que veux-tu faire de
ton petit prince, ma petite fille? et que veux-tu que j'en fasse? Il
craindrait peut-tre d'humilier sa dynastie, voue par tradition 
l'inutilit, s'il soufflait mes fourneaux. D'ailleurs, Albert le Grand,
dans son huitime prcepte, dit expressment: L'homme qui rve au grand
oeuvre vitera d'avoir aucun rapport avec les princes et les seigneurs.
Est-ce que tu voudrais me faire chouer si prs du port?

Marta n'y songeait gure; elle avait bien envie d'interrompre son pre
pour lui faire remarquer qu'il ne s'agissait pas de lui, mais d'elle
seule; que Lorenzo n'adorait pas le savant, mais la fille du savant, et
qu'elle ne venait pas demander l'office de souffleur pour son hros.
Mais la jeune fille, sans tre  mme de s'avouer que les savants en
gnral ont un gosme implacable, savait par exprience filiale que le
docteur Marforio avait une faon toute particulire de juger les
vnements quotidiens, et que c'tait peine perdue de vouloir
l'intresser longtemps  autre chose qu' son laboratoire. Elle soupira
donc et continua d'couter:

--Il est gentil, ton oiseau de romance, n'est-ce pas, ma mignonne? Eh
bien! il ferait une triste figure au milieu de mes hiboux empaills.
Lche le fil qui le retient par les ailes. Laisse-le s'envoler, Marta,
et je te trouverai un beau savant qui se fera mon lve, et qui pousera
ma doctrine en mme temps que ma fille.

Marta ne savait plus trop si elle devait rire ou pleurer. Elle tait
fort mue.

--J'aime Lorenzo et je n'aimerai jamais que lui, dit-elle enfin.

--Paroles de jeune fille, feuilles lgres qu'emporte le vent! comme dit
Ovide.

--Lorenzo m'aime aussi, mon pre. Et d'ailleurs, s'il est prince, il
n'en est pas plus ignorant pour cela.

L'amour est l'cole de la diplomatie; la dernire rpublique franaise
l'avait bien prouv en crant une cole d'administration. Marta devenait
habile.

--Que sait-il, ton beau prince? demanda le docteur avec une raillerie
qui n'tait pas exempte de curiosit.

--Oh! nous n'avons pas caus de science, repartit Marta; mais nous
avons caus de vous, mon pre, et Lorenzo vous admire.

L'encens ne perd jamais son parfum. Le docteur Marforio sourit. Mais on
ne l'avait pas encore assez flatt.

--Eh bien! s'il admire ton pre, je n'admire pas le sien, moi. Son
Excellence Bonifacio XXIII est une brute dont les fourneaux ne servent
qu' la cuisine. Ah! s'il avait compris les savants! quel prince! et
quelle principaut! avec lui j'aurais pu exprimenter en grand mon
systme. Et tu veux que le fils d'un pareil prince, d'un bouffon qui ne
s'occupe pas de moi, tu veux que l'hritier de la sottise soit autre
chose qu'un sot! un joli sot, si tu veux, mais un sot.

--Je ne veux rien, mon pre, dit Marta, qui se rassurait depuis quelques
minutes et qui entrevoyait le triomphe. Je n'entends rien  la
politique; mais je suis certaine que Lorenzo a de l'esprit, et qu'il
aime assez la science pour faire aimer les savants par son pre, s'il
veut s'en donner la peine.

--Ne dirait-on pas qu'il faudrait un Cicron pour prouver ce que je
vaux? reprit le docteur en haussant les paules; mais tu crois
srieusement, ma fille, que ton prince, s'il voulait...

--Il est irrsistible, mon pre.

--Pour les jeunes filles? soit; mais pour le prince Bonifacio?

--Les bons pres n'ont rien  refuser  leurs enfants, dit Marta en
appuyant son front avec clinerie contre l'paule du docteur.

--Bonifacio est donc un bon pre? demanda matre Marforio en riant. Eh
bien, alors, c'est la seule vertu qu'il ait oubli de laisser perdre. Tu
peux dire  Lorenzo que ma maison lui est ouverte.

--Merci, mon pre, dit Marta avec effusion.

--Tu seras princesse,  la condition que ton prince est ou deviendra
savant. C'est peut-tre le grand alchimiste des coeurs qui a prpar
tout ce petit roman sentimental, pour que je sois mis  mme de prsider
aux destines de cette principaut; il y a une femme au dbut de toutes
les grandes choses; mais ce serait manquer d'gards  la fortune que de
lui cder sur un point. Tu ne seras princesse que le jour o je serai
premier ministre de Bonifacio.

--Vous m'effrayez, mon pre!

--C'est bon signe! Tant pis pour toi, ma mignonne, si tu me rends
ambitieux. J'ai aussi mon amour en tte. Tu as ton prince, je veux avoir
le mien.

Marta soupira et sourit. Lorenzo pouvait venir; voil ce qui la
ravissait; mais ces conditions burlesques, mais ces prtentions du
savant lui paraissaient gter ou compromettre le joli pome qu'elle
sentait vivre et chanter dans son coeur.

Quant au docteur, il tait d'une gaiet  faire trembler un mdecin
d'alins. Il voyait distinctement son toile s'lever  l'horizon. Et,
bien qu'il ft pnible de n'tre premier ministre que d'une principaut
microscopique, il tait impatient d'entendre sonner l'heure o la
principaut, chtive comme tat, deviendrait un gigantesque laboratoire,
o les habitants seraient ses sujets d'analyse, le ministre son rchaud
et le prince Bonifacio son soufflet de forge. Quant  l'ambition
d'avoir pour gendre le prince hrditaire, il n'y songeait gure; et
quant au bonheur pur et simple de sa fille, il n'y songeait pas.

Le docteur Marforio tait un trop grand savant pour s'abaisser  ces
sentiments vulgaires.




III

La politique du sentiment et le sentiment de la politique.


Lorenzo fut prvenu des dispositions favorables du docteur, et, aussi
mu que s'il se ft agi d'entrer, bott, peronn, cravache en main,
dans le parlement pour lui dire: Messieurs, l'tat, c'est vous! il
endossa son plus bel habit, se fit poudrer, parfumer, dvalisa les
joyaux de la couronne afin de trouver une pingle passable, et s'tudia
pendant une heure  gter ses charmes naturels.

J'ai remarqu souvent combien la ncessit des relations sociales, en
intervenant dans un pome, expose au ridicule les hros les mieux
intentionns.

C'est ainsi que Lorenzo tait un bon jeune homme, plein de coeur et
d'esprit. Si le ciel, au lieu de le faire natre prince hrditaire
d'une couronne compromise, lui avait permis d'avoir un tat utile et
productif, il n'est pas douteux qu'il n'et fait son chemin. Dans ses
promenades de sentiment, que nul ne surveillait, il avait agi avec toute
la dlicatesse souhaitable, et Marta ne pouvait pas imaginer pour lui de
plus beau costume que l'habit de soie gris perle, un peu us, qu'elle
lui voyait dans leurs rencontres de tous les jours. Mais l'inspiration,
le sentiment de l'harmonie extrieure qui ne faisait jamais dfaut au
prince, dans les rles d'amoureux, sembla l'abandonner, quand il eut 
prmditer son entrevue avec le docteur. Il sortait de son cadre. Comme
il allait se mesurer avec les prtentions de la sottise, je me trompe,
de la science, il crut ncessaire de mettre de la vanit dans son
extrieur. Il voulut se faire trs-beau, et consquemment il se fit
trs-laid. Le sraphin se travestit en lgant rp. Il emprunta des
manchettes et un jabot  la garde-robe de son pre, et il mit les
jarretires du couronnement pour sduire matre Marforio.

Cette absence de got est assez ordinaire chez les gens d'imagination et
de beaux sentiments; je n'en veux pour preuve que l'affublement
grotesque de toutes les muses contemporaines. Mais, au fond, elle
n'tait pas aussi hors de propos qu'on pourrait le croire. Si Marta
devait souffrir des travestissements de son amoureux, le docteur devait
en ressentir un trs-vif mouvement d'orgueil; et comme il s'agissait
moins de sduire la jeune fille que son pre, il pouvait bien se faire
que Lorenzo ft un fin connaisseur de l'me humaine, au lieu d'tre
simplement un amoureux naf, navement endimanch.

Quelle belle dissertation je pourrais entamer ici sur la dignit,
l'opportunit, l'loquence du costume, mme du costume le plus laid! On
ne sait pas assez combien il y a de prestige dans un habit de crmonie.
Un gnral gagnerait-il une bataille en robe de chambre? Les plaideurs
se trouveraient-ils bien jugs par un juge qui n'aurait pas sa robe, et
par un Minos qui garderait son bonnet de nuit?

Les proverbes, qui sont  la vrit ce que les remdes de bonnes femmes
sont  la grande mdecine, les proverbes sont des mensonges spcieux.
Mais de tous le plus faux est assurment celui qui prtend que l'habit
ne fait pas le moine. L'inventeur de cet axiome ne connat pas l'Italie
en particulier et ne connat pas l'humanit en gnral. Quelle
diffrence entre un fonctionnaire et un administr, si ce n'est le
costume? Et combien de diplomates qui seraient reconnus incapables si on
leur refusait un habit chamarr pour la foule et de bons cuisiniers pour
leurs collgues!

Matre Marforio n'tait pas trs-rigoureux sur l'tiquette; mais il
tait trop de fois acadmicien pour ne pas tenir  une certaine pompe
artificielle. Quand il vit Lorenzo lui faire trois saluts, et se
prsenter  lui avec un estomac charg de dentelles, des mains charges
de bijoux et le dos vot sous un habit de gala, le savant s'panouit;
il eut presque une vellit de coquetterie  son tour. Mais comme il
savait bien que son gnie tait sa plus belle parure et que sa gloire
rpandait des lueurs sur son costume, il ne s'inquita pas autrement de
rparer le dsordre de sa toilette, et il fit trois pas au-devant du
prince pour le recevoir.

Marta, la pauvre enfant, s'tait enfuie. Son amoureux lui dplaisait ce
jour-l. Il ressemblait au prince Bonifacio, et elle ne retrouvait plus
dans sa cravate empese les lignes charmantes de ce joli cou flexible
qui s'inclinait avec tant de grce de ct, quand ils marchaient seuls,
ensemble, par les petits chemins verts de la campagne. Les mains de
Lorenzo, si mignonnes, si dlies du poignet, dont elle se moquait
toujours, tant elle les trouvait jolies, les mains disparaissaient
gauchement sous de gros parements enjolivs de guipures, et le
malheureux, qui n'avait rien respect de lui-mme ce jour-l, avait
gliss  ses doigts de grosses bagues de prlat qui achevaient de le
dformer. Sa bouche seule, n'tant pas couverte, n'avait pas chang et
gardait toujours dans la sinuosit de deux lvres d'une bonne grosseur,
mais d'un irrprochable dessin, ce faible et adorable sourire qui
poursuivait Marta dans ses rveries et surtout dans ses rves. Sans
cette bouche-l, elle l'et pris en horreur; mais le moyen d'en vouloir
 ce sourire qui lui demanda pardon et auquel elle pardonna?

Lorenzo avait affich tant de respect dans sa toilette gothique et
officielle, il tait si mu en abordant le docteur, que celui-ci oublia
tout  coup le motif de l'entrevue et traita l'hritier prsomptif comme
un simple bachelier qui vient solliciter la faveur d'un grade
universitaire ou d'un examen. Il ne lui laissa pas le temps de balbutier
les quelques paroles d'introduction et d'excuse que le prince avait
rcites tout le long de la route, pour mieux s'habituer  les dire et
pour n'en pas manquer l'effet, et il le questionna _ex abrupto_ sur ses
connaissances physiques, sur ses prdispositions  la chimie, voire 
l'astronomie.

Lorenzo ne s'attendait gure  cette preuve; je crois mme que, s'y
ft-il attendu, l'preuve aurait t la mme. Le peu que le jeune prince
avait appris de physique ne valait pas la peine d'tre retenu, et le peu
qu'il avait retenu d'astronomie ne valait pas la peine d'tre rpt. Sa
science, sa vraie science, c'tait celle qui commence par les
invocations et les extases, qui parle aux choses, mais ne les interroge
pas, qui dit aux fleurs, aux herbes, aux horizons, aux toiles:--Je vous
aime!--mais non pas:--Qui tes-vous? d'o venez-vous? Lorenzo arrivait,
le coeur gonfl dans son vieil habit de crmonie, pour dire au
docteur:--Laissez-moi adorer Marta! et voici que le docteur lui
demandait son opinion sur la transmutation des mtaux, sur les frres de
la Rose-Croix, sur le microcosme, sur tout, except sur l'tat de son
coeur.

Lorenzo avoua modestement qu'il ne savait rien; que, destin au pouvoir,
on avait voulu le prserver des systmes, des partis pris, des prjugs,
et le rendre inaccessible  l'erreur, en lui dfendant de chercher la
vrit, mais qu'il ne demandait pas mieux que de courir le danger
d'apprendre.

--Ah! jeune homme! lui dit familirement le docteur, que cette dmarche
vous honore! Les sciences ne sont point ingrates. On les croit maussades
et rechignes; mais elles sont comme ces vieilles sorcires des lgendes
qui veulent tre domptes par la force, et qui livrent ensuite au
vainqueur une jeune et blanche fiance.

Au mot de fiance, Lorenzo rougit. C'tait peut-tre une allusion 
l'objet de sa visite. Il voulut tenter un effort, et pronona le nom de
Marta. Mais Marforio tait en selle sur son hippogriffe et continuait 
galoper.

--Vous rgnerez un jour, jeune homme, vous aurez charge d'mes, il vous
faudra combiner des milliers de volonts, et vous ne savez pas combiner
ensemble deux lments inertes! Vous aurez des finances en mauvais tat
 administrer, et vous ne savez pas faire de l'or! Vous enverrez
peut-tre des hommes  la guerre; au moins une fois dans votre rgne,
vous ferez tuer de braves gens qui ne demanderont pas mieux que de
vivre, pour satisfaire le temprament de quelques conseillers bilieux,
ou pour amuser les enfants qui aiment les tambours et les dfils, et
vous ne savez pas comment on peut empcher de mourir et faire peur  la
mort! Drision! drision! Qu'est-ce qu'un prince qui peut troubler
l'ordre moral et qui n'a pas de droits sur l'ordre physique? qui prend
la responsabilit du bonheur de tout un peuple et qui ne sait ni prvoir
une famine, ni empcher une tempte? Ah! jeune homme, jeune homme,
pourquoi tes-vous prince?

Lorenzo aurait pu rpondre:--Parce que mon pre est prince et s'appelle
Bonifacio XXIII.--Il n'y a pas de meilleure raison que celle-l, et les
enfants lgitimes sont le principe et les garants de la lgitimit.

Mais Lorenzo fut d'autant moins tent de rpondre que le docteur, qui
l'interrogeait toujours, ne lui laissait pas le loisir de placer un mot.
Au bout d'une heure de cette conversation, Marta, qui attendait, pleine
d'anxit et de trouble, le rsultat de la confrence, et qui avait cru
devoir, par un sentiment de respect et de pudeur, s'abstenir d'y
assister, et mme de l'couter, Marta, qui ne trouvait pas Lorenzo assez
laid pour qu'elle renont  l'espoir de le trouver beau le lendemain,
se dcida  venir frapper hardiment  la porte du laboratoire; et comme
personne ne rpondait et qu'elle entendait son pre discourir, elle
tourna la clef dans la serrure et entra pour mieux entendre.

[Illustration:...et la jeune fille entra tout d'un coup dans le
laboratoire.]

Le docteur, la tte rejete en arrire, la bouche ouverte, un pied plac
sur un escabeau, tenant en main un bocal dans lequel s'agitaient
d'horribles monstruosits, expliquait au pauvre Lorenzo, qui n'osait pas
biller, comment ce vase renfermait peut-tre le vritable homunculus,
le gnie familier de Joseph, Franois Borri le Milanais, qui avait t
arrt jadis par la sainte inquisition de Rome, pour avoir fait de la
pierre philosophale, et qui mourut en prison pour avoir refus d'en
faire au profit de ses juges.

Lorenzo, triste, comme s'il et cout la lecture d'un pome lgiaque,
renvers dans son fauteuil, regardait le docteur et se demandait tout
bas  quel moment il pourrait parler de son amour.

Heureusement pour lui, son amour incarn poussa vivement la porte, et la
jeune fille, riant d'un rire mutin, entra tout d'un coup dans le
laboratoire:

--tes-vous d'accord? dit-elle.

--D'accord! s'cria Marforio. Est-ce que par hasard, prince, vous
voudriez susciter, encourager une opposition, une cabale contre mon
grand systme? parlez, dites-le!

--Moi! murmura Lorenzo, je viens vous demander le droit d'aimer Marta.

--Tiens! c'est vrai, rpliqua le docteur Marforio, en replaant le bocal
pour prendre la main de sa fille, je l'avais oubli. Vous me parlez du
droit? il me semble que vous l'avez un peu usurp, mon prince. Sans
rancune. Mais la fille du docteur Marforio ne peut pas tre la femme du
prince Lorenzo.

--Oh! je foule aux pieds les prjugs de ma naissance, dit Lorenzo d'un
petit air rvolutionnaire.

--Parbleu! et moi aussi, repartit le savant; mais j'entends que Marta
soit la rcompense de l'homme de gnie qui me comprendra, et qui
m'aidera  appliquer mon systme au gouvernement des tats.

Lorenzo plit; le bon jeune homme avait des scrupules. Il croyait que
les sujets de son pre ne lui appartenaient pas sans condition, et qu'il
manquerait peut-tre  ses devoirs d'hritier prsomptif, en promettant
de les livrer. On le voit, Lorenzo avait t mal lev et ne connaissait
pas ses droits, en s'exagrant ses devoirs.

--Monsieur le docteur, rpondit-il gravement, ne faisons pas d'une
question de bonheur intime une question de politique. Les destins de la
principaut me sont chers; mais nous n'en sommes pas seuls les arbitres.
Rglons ce qui nous intresse personnellement; plus tard, nous verrons.

--Non, non, je ne me laisse pas leurrer repartit le docteur. Marta m'est
tout aussi chre que peut l'tre pour vous la principaut. D'ailleurs,
vos affaires ne vont dj pas si bien, mon prince, et je ne vois pas le
grand sacrifice que vous auriez  faire, en me faisant agrer par Son
Altesse Bonifacio. Soyez donc tranquille. Cela ne peut pas aller plus
mal.

--Monsieur!...

--Quoi! n'est-il pas bien connu que vous payez vos fonctionnaires avec
des petites images qui reprsentent de l'argent, mais qui n'en donnent
pas; qu'une moiti de votre arme garde le lit, pour permettre  l'autre
moiti de paratre en uniforme; que vous faites vendre au march les
lgumes de la couronne, pour acheter des gants, et si je voulais faire
le prophte, je vous prdirais l'croulement prochain d'une monarchie
sans argent, sans vigueur, sans talent, qui ne peut ni payer de la
police pour les coquins, ni payer des spectacles pour les honntes gens.

--Mais, encore une fois, monsieur, qu'a de commun l'tat de l'opinion
avec mon amour?

--Comment! vous ne comprenez pas, jeune homme, repartit majestueusement
le docteur, que je ne veux pas donner ma fille au premier prince venu?
Je veux un gendre solide qui m'offre des garanties; et puis, enfin, je
n'ai que cette occasion-l, une occasion superbe, unique, d'exprimenter
en grand ma merveilleuse dcouverte, et vous voulez que j'y renonce! Ah!
vous n'tes qu'un goste.

Lorenzo regarda la fille du docteur d'un air navr. Il souffrait de ce
dbat ridicule, comme elle avait souffert dj; mais il se mlait  sa
douleur un remords. Il pensait qu' travers ces reproches grotesques, il
y avait des vrits vraies, et qu'il tait en effet un prince bien
chtif, fils d'un pre bien imprudent. Tout  coup, une autre ide fit
diversion  celle-l. Lorenzo vit comme dans un clair, le docteur
Marforio, premier ministre du prince Bonifacio, et malgr le respect
auquel son titre de prince du sang l'obligeait pour le chef de sa
maison, il jugeait si bien son pre, et le trouvait si parfaitement
appareill avec un compagnon comme matre Marforio, qu'en dpit de
lui-mme, un sourire effleura ses lvres, sourire ironique et douloureux
encore, et qu'il se sentit vaincu et prt  toutes les concessions pour
son amour.

Aprs tout, tant pis pour les habitants de la principaut; les peuples
ont toujours les gouvernements qu'ils mritent; et puisqu'ils se
laissaient mal administrer par Bonifacio XXIII, c'est qu'ils ne
voulaient pas tre mieux administrs. Leur donner Marforio pour premier
ministre, c'tait donc aller au-devant de leurs voeux et complter le
pouvoir.

Lorenzo avait laiss pendant au moins cinq minutes son bonheur en
balance avec le bonheur de ses futurs sujets. C'tait plus qu'un prince
ordinaire n'et tent, et il avait bien acquis le droit maintenant de
faire pencher le plateau du ct qui lui plairait; d'ailleurs, on
voulait des rformes dans la principaut. Le docteur Marforio paraissait
d'humeur  en faire de toutes les nuances et de tous les calibres. On
pouvait essayer. _Le parti des jeunes_ serait peut-tre satisfait.
Malgr ses folies, ce savant n'tait pas un ignorant. Il avait mis une
opinion dont la profonde justesse avait frapp Lorenzo. Soyez
tranquille, avait-il dit, cela ne peut pas aller plus mal.--Cette
considration, qui n'est pas toujours admissible dans les projets
humains, tait de nature  rassurer le prince hrditaire. C'est la
raison qui fait essayer des remdes de bonnes femmes. On pouvait essayer
de l'utopie du bonhomme.

Et puis, enfin, Marta valait toutes les couronnes, toutes les
principauts. Pour tre le mari de la fille du docteur, le prince
Lorenzo et donn toute la gloire  laquelle il pouvait prtendre. Qui
sait si, tout au fond de son me, une petite voix ne chantait pas la
chanson qui console d'avance de toutes les peines, de toutes les chutes,
la chanson qui conseille d'aimer et d'tre heureux, avant d'tre riche
et de rgner?

Qu'importe que le vieux trne  clous dors tombe en lambeaux et ne
donne plus asile aux vers, pourvu qu'il puisse impunment, s'asseoir, le
tendre pote, le prince charmant, sur la mousse des grands bois,  ct
de sa bien-aime et lui dire: Oublions l'univers  condition que
l'univers nous oublie? Qu'importe qu'il ne mette pas  son front la
couronne hraldique, pourvu que personne ne l'empche de cueillir la
fleur des champs, de la respirer, de la mettre  sa boutonnire?

Lorenzo tait n troubadour. Il n'y a plus aujourd'hui que trs-peu de
princes qui aient cette vocation; mais avant M. de Metternich, les
cabinets europens offraient d'assez nombreuses varits de cette
espce.

Lorenzo n'essaya donc pas de lutter plus longtemps. Il promit tout ce
qu'on voulut, et risqua le bonheur de son peuple pour avoir le droit de
venir rpter tous les jours  Marta combien il l'aimait. Il y a tous
les jours des princes qui commettent la mme imprudence, sans avoir le
mme prtexte. Le docteur promit en retour sa bndiction. Marta ne
promit rien; mais elle laissa prendre un baiser qui valait bien une
province.

Quand l'hritier prsomptif eut fait ses trois saluts, et quand la porte
de la maison se fut referme sur ses pas, matre Marforio eut un soupir
de triomphe:

--Eh bien! dit-il  sa fille, es-tu contente?

Marta tomba dans les bras de son pre.

--Il est bien, ton petit prince, reprit le docteur, il est surtout
trs-lgant. Quel bel habit! mais en revanche, il ne sait rien, tu
m'avais tromp; il est ignorant comme un mouton.

Marta ne voulut pas contredire doublement son pre; mais elle trouvait
que Lorenzo en savait assez et que son habit lui allait mal. Ce dernier
point, surtout, lui tenait au coeur; elle soupira.

--Va! console-toi, repartit le savant qui se trompa une fois de plus 
ce soupir, je lui donnerai des leons.

Marta se promit bien, au contraire, de prserver son fianc des leons
paternelles. Elle suffirait  l'instruire de ce qu'il ignorait,
c'est--dire de la meilleure faon de porter les dentelles, et de faire
accommoder sa chevelure;  ces conditions-l son prince tait parfait.

Ah! si les peuples n'taient pas plus exigeants que la fille du docteur,
on n'aurait besoin pour les mettre  la raison que de se servir du fer,
j'entends du fer  papillotes!




IV

Une crise ministrielle.


Le prince Bonifacio XXIII ne se doutait gure du madrigal qui
l'attendait, ni des vises ambitieuses du docteur Marforio. Je sais bien
que comme il ne payait personne pour surveiller son fils, il avait les
plus grandes chances d'tre parfaitement renseign. Pourtant, il ne le
fut pas. Un jour, toutefois, un de ses chambellans se hasarda  lui dire
qu'il croyait le jeune Lorenzo amoureux.

--Tant mieux! s'cria Bonifacio, avec le contentement d'un bon pre et
d'un bon roi, l'art d'aimer enseigne l'art de rgner!

Cette parole mritait d'tre recueillie, commente par le journal
officiel de la principaut, et de prendre place un jour dans la
collection des bons mots et des rponses clbres de Son Altesse. Mais
Bonifacio n'aimait pas qu'on entretnt le public de ses affaires
intimes, pas plus des plaisanteries chappes  sa bonne humeur que de
sa sant; et quand il avait des indigestions, il ne mettait pas son
point d'honneur  les raconter  ses sujets. La postrit devait donc
ignorer les facties dbites et les mdecines prises par Son Altesse;
et l'histoire de cette principaut et t difficile  crire, par suite
de la rserve des journaux officiels, si le parti des jeunes dont j'ai
dj parl n'avait suppl  la ngligence,  la modestie, ou au calcul
du prince, par des notes secrtes, des mmoires et des pamphlets.

Bonifacio, en prince conome, aimait bien mieux une amourette pour les
distractions de son hritier, que quelque autre passion qui et exig de
la monnaie. Il savait qu'un des privilges des princes, c'est de faire
ou de promettre un si grand cadeau, en leur personne, qu'ils sont
ensuite dispenss d'en faire d'autres; et il ne s'inquitait en aucune
faon de savoir le but et la raison des promenades quotidiennes de
Lorenzo.

Un jour, Son Altesse tait retire dans son appartement, pour un travail
secret avec son premier ministre, quand Lorenzo, rsolu  remplir ses
engagements envers le docteur, se dcida  obtenir une audience.

On comprend, d'aprs les dtails que j'ai donns sur les finances et le
peu d'tiquette en usage dans la cour, que les laquais n'encombraient
pas les antichambres, et que si l'on s'attendait  y trouver des
huissiers, c'taient des huissiers pour saisir le mobilier de la
couronne et non pas pour introduire les visiteurs.

Lorenzo ne vit personne qui pt l'annoncer, et aprs avoir gratt 
plusieurs portes, et visit plusieurs chambres, il arriva  la salle
dite du conseil, o Bonifacio XXIII, afin de ne rien laisser chapper
des secrets de l'tat, s'tait retir avec son ministre, en ayant soin
d'ter la clef de la serrure.

Mais les prcautions excessives ont leur imprudence. Par le trou de la
serrure, dbarrasse de la clef, Lorenzo aperut son auguste pre,
attabl devant son premier ministre, et sur le tapis du conseil talant
des cartes, qui par leur dimension pouvaient bien suffire  la
topographie de la principaut, mais qui, en ralit, taient des cartes
 jouer.

Lorenzo, au lieu d'admirer la dlicatesse infinie de ce bon prince, qui
s'enfermait plutt que de donner un mauvais exemple, se sentit plir de
honte, et s'attrista de surprendre son pre dans cette rcration. Je
sais que le pre Daniel assure que les cartes sont une cole de
diplomatie, et que le jeu de piquet, entre autres, enseigne l'art de
gouverner les hommes; mais Lorenzo n'avait peut-tre pas lu le pre
Daniel, et puis ce n'tait peut-tre pas le piquet que jouait son pre.
D'ailleurs, par les actes Lorenzo jugeait la thorie, et ne l'estimait
gure. Il soupira tristement et se dit, au fond du coeur, qu'il venait
proposer sans doute une autre folie pour gurir son pre de celle-l. Le
docteur Marforio jouerait bien  un autre jeu que celui des cartes, et
Lorenzo n'tait pas sans apprhension sur l'effet du grand systme du
docteur.

Bonifacio ne se livrait pas seulement  l'oubli des grandeurs terrestres
en consentant  jouer avec son ministre; nous verrons qu'il avait son
calcul. Le soir le jeu est une lgance; le jour c'est un abandon. Ne
nous tonnons donc pas si Son Altesse, dans le huis clos absolu qu'elle
s'assurait, se laissait aller  un dbraill de costume et d'allure que
le terrible parti des jeunes et fltri en termes nergiques, s'il l'et
connu; mais jusque-l le secret n'avait pas encore transpir, et on ne
savait pas que Bonifacio XXIII, dans la salle mme o ses aeux avaient
si firement lev la tte et tenu leur rang, restait en simple veste de
basin, sans poudre et sans cravate, pour donner audience  des rois qui
s'appelaient: David, Alexandre, Csar, Charles et  des reines qui
avaient nom Judith, Argine, Rachel et Pallas.

Mais, je le rpte, ce jeu n'tait pas seulement pour le prince une
dbauche, c'tait aussi un principe d'conomie politique; et son rve,
vu la pnurie des finances, tait de regagner  ses ministres les
maigres appointements qu'il tait contraint de leur donner, quand il ne
pouvait plus se borner  les leur promettre. Ce systme financier, que
je livre pour ce qu'il vaut, ne russissait pas dans l'application, et
prcisment  l'heure o Lorenzo regardait par le trou de la serrure,
Bonifacio s'alarmait intrieurement des charges normes que son
ministre imposait au budget, et se demandait s'il ne pourrait pas se
passer de ministres, ces fonctionnaires tant un objet de luxe destin
aux reprsentations officielles, et la besogne qu'ils ne faisaient pas
pouvant tout aussi bien tre nglige sans eux.

Le premier ministre avait une chance bien irrespectueuse, et le prince
n'tait pas loign de croire qu'il possdait un chef de cabinet expert
dans l'art de donner de bons yeux au hasard aveugle. Accuser ce
fonctionnaire de haute tricherie, c'tait une extrmit  laquelle le
prince n'osait descendre sans avoir des preuves. En attendant, et bien
qu'il ne ft pas de la famille de Henri IV, il faisait lui-mme de vains
efforts pour introduire quelque intelligence dans la rpartition des
atouts, et comme ses procds taient nafs et inexpriments, le
premier ministre les devinait et les djouait, sans paratre les avoir
souponns; ce qui dpitait une fois de plus Bonifacio.

Lorenzo lut distinctement par le trou de la serrure les sentiments
empreints sur la physionomie paternelle. Son Altesse n'tait plus
srnissime; des plis orageux s'amassaient au-dessus de ses gros
sourcils, et pour que rien ne manqut  l'image de la tempte, des
gouttes normes pleuvaient du front.

Bonifacio XXIII perdait avec une incroyable persistance; son premier
ministre lui cotait aussi cher que tous les autres  la fois; aussi
jamais le sang n'tait-il mont avec une fureur plus apoplectique  la
tte du souverain. Il battait les cartes, dans le vrai sens du mot, les
frottant avec une colre qui quivalait  une gourmade; comme il
invoquait  son aide toute les ressources du savoir ou du hasard, Son
Altesse empruntait au tabac  priser des excitations factices qui ne
profitaient ni  son jeu, ni  son nez, ni  son jabot.

Le premier ministre tait d'un embonpoint analogue  celui de son
matre. D'une figure moins colore, mais aussi joufflue, il faisait le
digne pendant. L'un et l'autre eussent t complets, si par un coup de
baguette une fe malicieuse, sans rien changer  leur corpulence, les
et changs eux-mmes en porcelaine de la Chine. On et dit deux
monstrueux objets d'tagre descendus de leur place.

Lorenzo jugea le moment opportun. Son auguste pre n'osait pas par
dignit jeter les cartes au nez de son premier ministre, mais il devait
tre enchant d'une distraction.

En consquence, le prince hrditaire frappa quelques petits coups
respectueux; les joueurs s'arrtrent, comme si un fil de marionnette
les et retenus brusquement par le bras. Bonifacio, qui tait en train
de distribuer les cartes, resta la main leve, la bouche bante; le
ministre, aprs quelque hsitation, repoussa son fauteuil et vint
demander par le trou de la serrure qui tait l, et qui se permettait de
troubler les dlibrations du conseil intime.

Je dois avouer que pendant cette interrogation, le prince Bonifacio,
avec une prestesse qui dnotait certaines aptitudes politiques, essaya
de tourner le roi; mais tout en parlant, le premier ministre regardait
son souverain; le geste compromettant fut surpris. Bonifacio jura bien
qu'il ne pardonnerait jamais ce regard sournois et conut une haine
violente contre son adversaire, dont la perte fut rsolue.

Lorenzo se nomma et demanda la permission d'entrer. Dcidment le moment
tait bien choisi. En apprenant que l'importun tait son fils, Bonifacio
ramassa vivement les cartes et les enjeux et les glissa dans sa
poitrine:

--Chut! pas un mot, dit-il  son ministre, vous me rpondez du silence
sur votre tte!

La menace tait videmment exagre. Bonifacio ne tenait pas plus  la
tte de son premier ministre, que le personnage de certaine comdie ne
tenait au nez d'un marguillier. L'chafaud tait aboli depuis longtemps
dans la principaut, sans que personne (pas mme parmi les voleurs) s'en
ft trouv plus mal et en et rclam la restauration. Mais il y a des
formules banales, exagres, qui existent ainsi depuis le commencement
du monde, et qui sont  la disposition des princes et des sujets. C'est
ainsi qu'on aime  faire jurer les gens sur leur tte, et  jurer
soi-mme sur son honneur. Cela ne prouve rien, cela n'engage pas; il
semble que le parjure soit rendu plus facile par l'exagration ou par
l'inanit de la caution du serment.

Le ministre prit donc la menace pour ce qu'elle valait. Il mit le doigt
sur ses lvres et promit le silence.

--J'espre que Votre Altesse sera plus heureuse une autre fois, murmura
le courtisan, en s'inclinant devant son matre.

Ce compliment de condolance fut une dernire goutte de vinaigre;
Bonifacio redressa la tte et congdiant tout haut son ministre:

--C'est bien! c'est bien! lui dit-il, nous reparlerons de cela,
j'examinerai l'affaire, et je vous ferai savoir ma volont.

Le ministre sourit et se retira  reculons jusqu' la porte. Quand il
fut dehors, il osa rire aux clats, en se couvrant la bouche pour cacher
sa gaiet sditieuse; dans tous les pays du monde les murs des palais
ont des oreilles; en Italie, mme dans la principaut la plus
dbonnaire, ils peuvent avoir des yeux.

--Tout va bien, disait l'minent fonctionnaire; jamais il ne pourra se
rattraper. Si cela continue, je gagne un demi-sicle de ministre.
A-t-il eu peur quand son bent de fils est entr! en voil un qui
n'entend rien aux cartes et avec lequel le pouvoir sera sans profit!

Et sur cette rflexion qui consolidait son dvouement au prince rgnant,
le ministre rentra chez lui, o son secrtaire l'attendait avec des ds,
pour refaire une partie analogue  celle qui venait d'tre interrompue.
Le chef du cabinet appliquait  ses subordonns le systme que le prince
appliquait  son gard; et il payait ceux-l de la faon qu'il tait
pay par celui-ci. C'tait peut-tre l une des occasions o l'esprit de
justice trouvait le plus facilement  se satisfaire.

Pendant ce temps, le prince Bonifacio, tanchant la sueur qui mettait 
son front une couronne fluviale, et se rajustant un peu, interrogeait
son fils.

--Qu'est-il donc arriv de si grave, Lorenzo, que vous soyez venu
m'interrompre au milieu de mes occupations les plus srieuses?

Lorenzo ne broncha pas; il n'eut ni rougeur, ni sourire, et s'excusa
d'avoir eu la tmrit d'interrompre les travaux de son pre.

--Oh! ce n'est pas que je sois embarrass pour remettre  demain cette
affaire et bien d'autres, dit le prince Bonifacio en souriant, mais
quand on est en train!...

--Mon pre, dit Lorenzo avec gravit en prenant le fauteuil laiss
vacant par le ministre, j'ai  vous parler de deux choses qui vous sont
chres, mon bonheur et le bonheur de vos sujets.

--Diable, l'entretien ne sera pas gai; allons, parle, mon fils, tu as
des dettes et tu veux de l'argent, mais je n'en ai pas. J'expliquais
prcisment tout  l'heure  Colbertini un nouveau systme de banque
destin  m'en fournir.

--Je ne vous demande pas d'argent, mon pre, reprit Lorenzo avec un
certain embarras, je ne veux pas tre une charge pour le trsor.

--Une charge? quelle charge! ah ma foi, tu es bien bon, s'cria le
prince saisi d'un accs de gaiet, tu mnages le trsor! il ne t'en sait
pas gr, et ne profitera gure de ces bonnes dispositions. Tu n'as que
des vertus inutiles, mon cher Lorenzo. Le beau mrite d'tre conome 
ct d'une caisse vide! ainsi, tu n'as pas des petites dettes? quand
mme ce seraient des dettes... de jeu, tu pourrais me les avouer. Je ne
suis pas farouche, va!

Lorenzo savait bien que son pre n'tait pas farouche; mais comme pour
ajouter un commentaire  ces paroles encourageantes, le prince tira
vivement la main de sa poitrine, et la tendit  son fils. Ce geste
violent et parfaitement inutile, puisqu'il n'apprenait rien que Lorenzo
ne connt dj, eut pour effet de remuer les cartes et les jetons dans
leur retraite, et Bonifacio vit avec effroi une cascade de piques, de
coeurs, de trfles et de carreaux tomber de sa poitrine sur la table.
C'tait plus d'effusion qu'il n'en voulait d'abord laisser paratre.

Mais le joyeux prince n'tait pas homme  rester abattu, ni  se
dconcerter pour si peu.

--Tu vois prcisment, mon fils, dit-il avec une certaine solennit, les
pices qui servaient, il y a un instant,  ma dmonstration conomique.
Ne va pas croire au moins que ces instruments de plaisir.....

--Mon pre, interrompit Lorenzo, presque malgr lui et avec un accent de
doux reproche, je ne vous demande pas les secrets de l'tat.

Il y avait dans ces paroles une ironie tempre par le respect, qui alla
droit au coeur du prince Bonifacio. Il s'lana de son fauteuil comme un
ballon qui prend son essor.

--Au diable! s'cria-t-il, les rticences et le dcorum! j'ai bien le
droit de me montrer tel que je suis  mon enfant,  mon hritier,
puisque je fais dj cet honneur  des trangers,  ce Colbertini, par
exemple, que je dteste. Cet homme-l est depuis bien des annes mon
premier ministre, on le croit la clef de vote de mon cabinet. Eh bien,
entre nous, c'est un ne. Il m'assomme; sans compter que je le crois un
peu fripon. Imagine-toi que tantt, pour nous gayer, et pour rgler un
petit compte, nous avons jou aux cartes. Ne le dis  personne! le
sclrat m'a gagn avec un acharnement, une persistance!.... Il y a des
moments, Lorenzo, o je regrette de n'tre pas un prince cruel; j'aurais
du plaisir  faire souffrir ce Colbertini,  le tenailler,  le pincer
jusqu'au sang. Mais on ne refait pas son caractre. Je suis pacifique,
je suis bon, cela me ferait de la peine de trouver du plaisir  ces
cruauts, voil pourquoi je me contiens; mais si je pouvais lui jouer un
bon tour  cet insupportable ministre!....

--Prcisment, mon pre, je viens vous demander sa place.

--Pour toi? c'est impossible! tu ne peux pas tre mon ministre. Ce
serait plus conomique, j'en conviens; mais ce serait contraire aux
usages, et je crois que cela corniflerait la constitution. Or, tu
comprends que je n'ai pas envie d'attenter  une constitution  laquelle
je n'ai jamais touch.

--Je n'ai pas l'ambition des affaires, reprit Lorenzo; ce n'est pas pour
moi que je sollicite.

--Ce n'est pas pour toi? tant mieux. Tu as un ministre  me proposer?
soit, je l'accepte; je le nomme; tiens, voil du papier, une plume;
c'est Colbertini qui a taill la plume. J'cris: Moi, Bonifacio XXIII,
etc., etc., je nomme par ces prsentes le seigneur... Comment
s'appelle-t-il mon futur ministre?

--Marforio!

--Un joli nom! Je n'ai que des ministres en _i_, cela me changera. Je
signe, j'applique mon cachet, l'affaire est faite; il est nomm. Que
c'est donc beau la toute-puissance! une feuille de papier, une plume
arrache  une oie, une goutte d'encre, et on a un ministre. Il n'est
pas si facile d'avoir un bon cuisinier! Ah a, que fait-il cet homme
d'tat?

--Comment, mon pre, vous ne connaissez pas le clbre Marforio, la
gloire de votre rgne, le plus beau fleuron de votre couronne?

--Ma foi, non, je ne le connais pas. On est riche comme cela, sans s'en
douter. J'ignorais que j'eusse cette merveille. Est-ce un chanteur, un
danseur, un cuyer?

--C'est un savant, mon pre, le plus grand savant...

--De la principaut? merci! cela ne veut pas dire grand'chose. Mais je
n'en veux pas de ton savant. J'aime mieux mon imbcile de Colbertini. Il
ne manquerait plus que cela pour tre ennuy! Rends-moi mon papier;
j'annule la nomination. Un savant dans mon conseil! cela ferait
disparate.

--Cependant, mon pre, si vous connaissiez le docteur Marforio.

--Je ne veux pas le connatre! Un savant! il me brouillerait avec mon
clerg, avec mon ministre de l'instruction publique. Et puis, il lui
faudrait de l'argent, n'est-ce pas? des dotations, des colifichets, des
cordons de toutes les nuances? Les savants ne vivent plus comme des
anachortes, et tu n'ignores pas, mon pauvre enfant, que j'ai les
finances un peu dlabres. Si, du moins, il savait faire de la fausse
monnaie, ton savant!...

--Il sait mieux que cela, mon pre; il vous servira gratis. Il ne vous
demande que le droit d'exprimenter sur quelques-uns de vos sujets un
systme de perfectionnement physique et moral dont il attend les plus
grands rsultats. Du reste, le docteur Marforio est gai; ce n'est pas
un pdant, au contraire: c'est un homme aimable, spirituel, candide, un
vieillard de bonnes manires.

--Alors, tu te trompes, ce n'est pas un savant. Mais un point me touche:
il me servira pour rien. Voil les bons serviteurs, les vrais, ceux
qu'on ne saurait payer trop cher! Un ministre sans appointements! voil
une merveille! Sais-tu, d'ailleurs, que cela me donnerait un fameux
lustre dans l'histoire; et quoique je me soucie peu, au fond, de cette
muse bavarde, je ne serais pas fch de savoir ce qu'elle dira de moi un
jour: Le grand prince Bonifacio XXIII avait su rsoudre le problme de
rgner avec peu d'impts et de se faire servir pour rien. Entre nous,
c'est tout juste ce que vaut le travail; mais puisqu'il serait mesquin
de se priver de ministres, que c'est la mode d'en avoir, je me rsigne 
en supporter quelques-uns, pourvu qu'ils ne me cotent pas cher et
qu'ils aient de la tournure. A-t-il de la tournure, ton savant?

--Vous verrez, mon pre.

--Eh bien! j'aime mieux, aprs tout, avoir quelques beaux ministres
apparents et n'avoir pas  payer. Ah! Lorenzo! Lorenzo! puisses-tu
n'apprendre que trs-tard, n'apprendre jamais quels soucis donne le
pouvoir suprme! Avec ton docteur Mar... Marfur...

--Marforio! mon pre.

--Un joli nom! avec le docteur Marforio, j'ai rsolu d'un coup le fameux
problme conomique que je m'puisais  chercher avec ce tratre de
Colbertini. Puisque je ne le payerai pas, je n'aurai pas  lui jouer ses
appointements aux cartes. C'est bien simple. Je suis dcid. Va me
chercher mon nouveau ministre.

--Oui, mon pre, j'y cours, dit Lorenzo, ravi du dnoment de sa
dmarche.

--A propos, s'cria le prince, comment as-tu fait la connaissance de ton
docteur Marforio?

Lorenzo, qui allait sortir, s'arrta et rougit.

--Ceci, mon pre, est la seconde partie de mon secret, celle qui tient 
mon bonheur personnel. Puisque les intrts de l'tat sont rgls, je
puis vous parler des miens. Le docteur a une charmante fille. Quand vous
aurez vu Marta, mon pre...

--Je suis plus bte que Colbertini! s'cria le bon prince en retombant
dans son fauteuil avec un gros clat de rire. Comment! je n'ai pas
devin tout de suite que tu me tendais un pige d'amoureux! Ah! mon
gaillard, tu seras un grand politique! Ah a, est-elle aussi jolie que
son pre est savant, la belle Marta?

--Mon pre, vous la verrez, et je ne doute pas que quand vous aurez
admir sa candeur, ses grces ingnues...

--Assez, assez! je connais la nomenclature. C'tait dj la mme de mon
temps. Mais ce n'est pas un ministre que tu me proposes, c'est toute une
famille!

--Si vous le voulez bien, mon pre, ne parlons aujourd'hui que du
ministre.

--N'en parlons plus, au contraire, puisque c'est une chose convenue,
bcle. Aprs tout, j'en ai bonne opinion de ton savant, puisqu'il a
l'esprit d'avoir une jolie fille. Porte-lui sa nomination, et dis un mot
 l'office. Je donne un grand dner. Le budget peut bien me faire ce
petit cadeau sur les conomies que je lui procure.

Lorenzo sortit et courut en toute hte porter la grande nouvelle au
docteur Marforio. Pendant ce temps, le prince Bonifacio continuait 
s'essuyer le front et rptait:

--Quelle journe! quel travail! et l'on croit que je ne fais rien! Un
ministre chang, un encouragement public donn  la science dans son
personnage le plus minent, Colbertini foudroy, une conomie ralise,
mes pertes au jeu glorieusement venges! Que de choses en un jour! Si
l'opposition n'est pas contente, elle aura tort.

Le prince Bonifacio avait raison. Les vnements de la journe pouvaient
rjouir l'opposition  plus d'un titre.

--Mais, se dit le prince au bout de quelques minutes, Colbertini ignore
sa disgrce. Htons-nous de la lui annoncer.

En consquence de cette rsolution qui n'tait pas exempte de malice, le
meilleur des hommes et le plus ingrat des princes crivit  son
adversaire de la matine:

     Mon cher comte,

     Je n'ai eu jusqu'ici qu' me louer de vos services, et j'prouve
     une trs-relle satisfaction  vous donner ce tmoignage, au moment
     o de graves considrations me forcent  vous laisser aller vers
     cette retraite que votre ge et vos travaux rclament
     imprieusement.

     Je n'oublierai jamais que vous avez t le confident de mes
     penses les plus intimes. Souvenez-vous-en aussi.

     P.S. C'est le malheur des princes de rester insolvables envers
     ceux qui les ont le mieux servis. Je ne puis m'acquitter, mon cher
     comte. Mais je veux que le poids de ma dette me soit une occasion
     de penser toujours  vous.

     Sur ce, etc., etc.

                     _Sign_: BONIFACIO XXIII.

--Comprendra-t-il bien ce _post-scriptum_? demanda le prince Bonifacio
avec une certaine inquitude qui ressemblait  un remords. Je ne peux
pas lui demander grce pour la somme que j'ai perdue. Je la lui payerai,
bien certainement, sur mes conomies, quand j'en ferai. Mais s'il
s'avise de me la rclamer, je le dcrte d'accusation. Aux termes de la
constitution, il est responsable de mes bvues; j'en trouverai bien
quelques-unes d'assez solides pour le faire pendre. Voil, d'ailleurs,
un jeu de cartes qui commence le trsor des pices  conviction.

Et pleinement rassur par ces raisons d'tat dont il ne sentait pas
l'improbit, Son Altesse fit porter le fatal message et passa dans son
cabinet de toilette pour se prparer  recevoir dignement le plus grand
savant de sa principaut.




V

Les utopies du docteur Marforio.


L'entrevue du docteur et du prince mriterait les honneurs de la
comdie. Bonifacio, malgr le sentiment de sa dignit personnelle et de
sa dignit officielle, tait un peu mu  la pense d'avoir pour
ministre un savant, un vrai savant. Ces diables de gens qui discutent du
ciel et de la terre ont quelquefois envers les puissances de ce bas
monde des familiarits et des ddains que le prince redoutait. Si son
premier ministre allait devenir son matre! Je sais bien qu'aprs tout
la question des moluments pesait d'un grand poids dans l'esprit de Son
Altesse, et que la perspective d'tre servi gratis donnait 
l'apparition du docteur Marforio le charme d'une dlivrance. _Sans
appointements_! ces deux mots rayonnaient comme le: _sans dot_! aux yeux
de l'avare.

Marforio, de son ct, avait l'motion d'un artisan du Grand Oeuvre qui
touche au but suprme, et qui n'a plus qu' tirer un lger rideau pour
recevoir l'entier blouissement de la vrit. Le ministre n'tait qu'un
moyen; la science tait sa seule ambition. Peu lui importait d'tre
appel Excellence, et de monter dans le vieux carrosse dtraqu de Son
Altesse. Pour lui, l'essentiel, c'tait la possibilit de trouver des
sujets d'exprience, de faire la nique aux prjugs, et de poser le pied
sur le front d'airain de l'ignorance.

Jamais l'orgueil, la joie de participer aux choses divines n'avait mis
plus de lueurs dans les yeux et sur le front d'un mortel. La perspective
du triomphe avait attendri le coeur du docteur; il tait devenu presque
sentimental. Quand Lorenzo l'eut quitt, en lui recommandant de se hter
d'aller au palais, Marforio sentit ses jarrets s'amollir; il s'assit.

--Marta, ma fille, viens m'embrasser, dit-il  son enfant; et il lui
donna un vrai baiser paternel.

--Allons, mon pre, songez  votre toilette, rpondit Marta, dont le
coeur battait bien fort.

Le docteur endossa son plus bel habit, et regretta pendant quelques
instants d'avoir nglig jusque-l le soin de sa personne.

--C'est un habit bleu de ciel brod d'argent que je devrais avoir, se
dit-il, un habit couleur du firmament. A partir d'aujourd'hui, j'entre
au service de l'tre suprme, et le costume est un symbole.

Maria craignait que les honneurs ne rendissent son pre un peu fou. La
pauvre enfant tait indulgente pour le pass. Elle voulut arranger
elle-mme la perruque de crmonie sur les beaux cheveux gris de son
pre. Elle cousit les dentelles au jabot et les manchettes aux poignets,
tout en accumulant les recommandations.

--Savez-vous comment on salue un prince? disait-elle, en poussetant le
chapeau du docteur.

--Parbleu! je le saluerai en latin, en grec, en hbreu, dans toutes les
langues passes, prsentes, et j'oserai dire, futures.

--Ce n'est pas cela, mon pre. Il y a une rvrence  faire.

--Ne veux-tu pas que je prenne un matre  danser?

--Mon bon pre, soyez patient et prudent. Le prince Bonifacio n'a jamais
reu de savants  la cour; il pourra manquer  ce qu'il vous doit; ne le
rebutez pas!

--Sois tranquille, mon enfant, je sais quelle indulgence il faut avoir
pour les grands du monde. Je l'pargnerai d'autant plus que ce n'est pas
un aigle, ce bon Bonifacio!

--Surtout, mon pre, ne rptez pas tout haut cette opinion-l,  la
cour!

--Oh! j'imagine qu'elle doit y tre rpandue, et que Bonifacio lui-mme
ne s'aveugle pas  cet gard.

--Mais, s'il s'aveuglait, par hasard, mon bon pre, ne lui ouvrez pas
les yeux!

--Ne crains rien! As-tu encore quelque recommandation, petite prcheuse?

--Ne soyez pas trop distrait. Il vous arrive de puiser dans la tabatire
de votre interlocuteur, plus que celui-ci ne le voudrait; prenez garde 
cela. Et puis, enfin, ne m'oubliez pas; et quand vous serez install,
pensez que vous avez laiss au logis votre enfant toute seule.

--Et mon laboratoire aussi; ne crains rien: si Bonifacio me comprend,
ds demain j'installe tous mes instruments, et tu viens me rejoindre.

--Oh! non, mon pre, moi je n'irai pas; je ne dois pas aller  la cour,
rpliqua vivement la jeune fille, en rougissant beaucoup.

--Sournoise, tu ne veux pas y aller encore? mais, quand tu seras
princesse, tu ne pourras plus refuser d'y venir.

--Princesse! reprit la jeune fille avec effroi, ce mot-l me fait peur;
pourvu que je sois toujours aime, je bnirai Dieu.

--Et ton pre, n'est-ce pas, qui t'aura conquis une couronne par son
gnie? Allons, adieu; je te raconterai ma visite, et je promets de te
rapporter des bonbons de la cour; car on doit en manger  tous les
repas.

Quand on vint annoncer  Son Altesse Bonifacio que le docteur Marforio
l'attendait, le prince se cambra dmesurment, fit ouvrir  deux
battants les portes du salon o il donnait ses audiences, et s'avana
avec majest, en levant le pied et en tendant la jambe.

Le docteur ne voulait pas paratre mu devant un souverain dont il
jugeait svrement les capacits publiques et prives; mais l'effort
mme qu'il fit pour rester calme donna  sa contenance une raideur et un
embarras que Bonifacio interprta prcisment dans le sens de cette
motion. Il voulut se montrer courtois devant un savant si modeste.

--Parbleu! docteur, je suis enchant de vous voir et de faire votre
connaissance. Mon fils m'a dit qu'il vous tait agrable de prendre une
part du lourd fardeau du pouvoir. Je n'ai rien  refuser  mon fils,
vous tes ministre. Asseyons-nous et causons comme de vieux amis.

--J'avoue, prince, qu'en songeant au ministre, rpondit Marforio, j'ai
moins ressenti le puril orgueil de gouverner les hommes, que l'ambition
de doter le monde de mon systme.

--Ah! oui, vous avez un systme, une ide fixe. Nous allons en reparler.
Je ne contrarie jamais mes ministres, moi; je les laisse libres d'agir
et de faire ce qu'ils veulent,  la seule condition qu'ils ne
m'ennuieront pas davantage. Taillez, rognez, amusez-vous; mais ne me
demandez pas d'argent. Quant au gouvernement des hommes, entre nous,
c'est bien peu de chose! avec deux ou trois leons, vous en saurez
autant que Machiavel! Ah! si les peuples avaient le temps de rflchir,
ils auraient des tentations de se passer de nous! Tenez! moi qui vous
parle, je ne suis que le fils de mon pre, Bonifacio XXII; eh bien, si
je voulais m'en donner la peine, je pourrais jouer, tout comme un autre,
mon rle de grand homme; ce n'est pas la mer  boire. Seulement, j'avoue
que c'est fatigant; et puis, cela rapporte si peu  l'artiste et au
spectateur, que j'aime autant la lueur paisible de mon rgne. Cela
n'blouit pas, mais cela suffit  clairer.

--Vous tes un philosophe, dit Marforio.

--Et vous, mon cher ministre, vous tes un flatteur, ce qui prouve une
premire aptitude pour le mtier de courtisan; je vous fais mon
compliment. On dit que vous avez une jolie fille?

--Et vous, prince, vous avez un aimable fils.

--Oui, il est gentil, un peu timide; c'est la faute de son institutrice.
Heureusement, je n'ai pas besoin de lui. Il fait les yeux doux  votre
hritire, mon hritier.

--Prince, croyez que je ne suis pour rien...

--Parbleu! vous tes un savant! Vous regardez sans doute les toiles
avec une grande lunette et vous ne voyez pas ce qui se passe  votre
nez. C'est toujours comme cela.

--Si Votre Altesse daignait m'instruire des devoirs de ma charge,
demanda le docteur, un peu dcontenanc par les persiflages du prince.

--Vos devoirs? c'est de parapher les ordonnances que je signe, et, soyez
tranquille, j'conomise le papier, je n'en signe gure. C'est de
s'asseoir  ct de moi,  table, d'tre toujours de mon avis, except
quand je suis du vtre; car alors il faut avoir l'air de se rsigner et
de se courber, vaincu, sous le poids de mes raisons; et puis... Ma foi,
j'ai oubli le reste. Mais le premier garon de bureau du ministre vous
dira cela. Rgle gnrale, une seule condition est indispensable pour
tre mon ministre, la nomination. Puisque vous l'avez en poche, vous
tes un ministre aussi parfait que vos collgues. Il ne vous manque que
le costume. Je vais le rclamer  Colbertini. Bien qu'il serve depuis
vingt-cinq ans, je le crois encore mettable. Maintenant, mon cher
docteur, que nous voil lis l'un  l'autre, dites-moi donc, entre nous,
l, franchement, ce que c'est que la science.

--Ce que c'est que la science? monseigneur! s'cria le docteur qui
croyait trouver une occasion d'enfourcher son dada.

--Oui, je devine ce que vous allez me dbiter. Des grands mots, des
grandes phrases! Mais, nous autres, dont le mtier est d'en apprendre et
d'en rciter, nous ne sommes pas dupes de cette rhtorique. Je m'imagine
que la science c'est comme le pouvoir, l'art de vivre du respect des
autres et de s'en faire un joli petit dredon. Mais, vraiment, qu'est-ce
que vous savez de plus que moi, par exemple?

--Il faudrait que Votre Altesse me renseignt sur ce qu'elle a tudi.

--Moi, je n'ai rien tudi, je m'en vante. J'ai jou autrefois
trs-agrablement de la viole; je ne suis pas sans adresse au
bilboquet, et je manie les cartes sans trop de dsavantage, except
quand on me triche, ajouta Bonifacio avec amertume.

--Je ne sais rien de tout cela, moi, reprit avec fiert le pauvre
docteur, qui trouvait son prince encore infrieur  la mauvaise opinion
qu'il en avait; mais je connais l'origine du monde, je sais dcomposer
les lments, combiner des forces inconnues.

--Et puis aprs? Connaissez-vous une meilleure faon de brler le caf,
de donner moins de mlancolie aux heures qui suivent le repas? Avez-vous
trouv l'eau de Jouvence? Tant que la science ne pourra pas prolonger
d'une heure le plaisir de vivre, ni ajouter une jouissance  la somme
des prtendues flicits terrestres, elle sera, comme le pouvoir, le pis
aller des ignorants.

--Eh bien! monseigneur, dit enfin le docteur Marforio, en redressant sa
taille, en s'efforant de se faire trs-grand, pour se faire
trs-imposant, moi, votre ministre, je vous apporte prcisment cette
jouissance que vous regrettez. Cette eau de Jouvence que les jolies
femmes dsirent encore plus que les laides et dont bien des hommes
chercheraient  s'abreuver, je l'ai fait jaillir et je vous l'offre; ce
sera le payement de ma bienvenue.

--Vous pouvez rajeunir les gens? demanda Bonifacio avec une curiosit
qui n'tait pas dsintresse.

--Je n'efface pas les rides du front, et je ne fais pas refleurir les
roses dans la neige, rpliqua le docteur Marforio; mais je sais l'art,
ou plutt la science d'allger le vol des annes, d'empcher toute
action dvastatrice de la pense sur le corps. Je prolonge la vie en la
conservant. Cette flamme qui brle en nous, je l'empche de nous brler.

--Parbleu! je serais curieux de voir cela, interrompit Bonifacio, qui ne
comprenait pas bien, et qui se rendait  lui-mme cette justice que
jamais la pense n'avait fatigu son corps.

--Le problme de vivre est le seul problme intressant, continua le
docteur. Chacun l'a abord. Les uns ont invent des philtres; d'autres
ont prtendu rajeunir par des vocations et des sortilges. Ma science
est moins empirique; elle repose sur la philosophie la plus judicieuse;
elle a puis ses lments dans la connaissance du corps et dans l'tude
de l'me. Un de mes confrres, un de ces demi-savants comme l'Allemagne
en propose pour modle  la France, le docteur Florentius ne prtend-il
pas qu'il suffit de boire frais, de manger avec discernement, d'user
modrment de toute chose pour vivre jusqu' deux cents ans, terme
extraordinaire, et jusqu' cent cinquante ans, terme moyen?

--Deux cents ans! c'est joli, murmura Bonifacio.

--Bah! qu'est-ce que cela, repartit Marforio, si je vous donnais
l'ternit?

--Je l'accepterais, mais  la condition que ce ft toujours gratis, dit
en riant le prince.

--Si je supprimais d'un seul coup les querelles, les disputes, les
guerres, qui sont des agents de destruction?

--Bravo! ce serait une conomie pour mon budget et un grand sujet de
joie pour mon ministre de la guerre, qui est d'un caractre
trs-pacifique. Mais, mon cher Marforio, si les hommes ne mouraient
plus, est-ce qu'ils continueraient toujours  se multiplier? Je
craindrais l'encombrement: la terre est petite.

--J'ai prvu le cas, continua gravement le docteur; il y a des esprits
si mal faits qu'ils ne sont jamais contents de rien. Ceux-l
commenceraient  s'impatienter de la vie vers quatre-vingt-dix-neuf ans,
et se tueraient  cent vingt-cinq ans. D'ailleurs, je donne la
possibilit de ne pas mourir, mais je n'impose pas la vie.

--Oui, je comprends, on est toujours libre de ne pas boire de l'lixir.
Quant  moi, mon cher docteur, ne craignez rien, j'ai le caractre bien
fait, l'me robuste. Je m'accommodais de l'existence mesquine et borne
que je menais dj. Je ne me lasserai jamais de l'existence sans bornes
et sans limites que vous me promettez. Quand dboucherons-nous la
bienheureuse fiole?

--L'incomparable mrite de mon systme tient prcisment  ceci,
continua Marforio; je ne me sers ni de fiole, ni de pommade, ni de
philtre. Je n'emploie que les seules ressources de l'humanit banale. Il
suffira que je vive assez longtemps pour laisser des lves, et que je
trouve quelqu'un pour me faire jouir  mon tour du bienfait que j'aurai
donn. Le salut du monde est  ce prix.

--_Per Bacco_! vous allez devenir un ministre prcieux.

--J'ai remarqu, reprit le docteur, que le sommeil, qui passe
gnralement pour le repos de l'me et du corps, est bien souvent pour
celle-l une fatigue qui influe sur celui-ci, la plus dangereuse, la
plus tratre de toutes les fatigues, puisque nous n'en avons pas
conscience au moment mme, et que nous ne pouvons ni y faire diversion,
ni la suspendre.

--Je m'en tais toujours dout! s'cria Bonifacio. Je me rveille
quelquefois la tte lourde, l'estomac pesant; les rves troublent la
digestion. Ah! si l'on pouvait dormir sans rver!

--Vous touchez au point dlicat, au pivot de mon systme.

--Mon cher ministre, cette pntration m'est habituelle. Faites-moi le
plaisir de ne plus vous en tonner.

--Supprimer les rves, continua Marforio, faire que le sommeil soit
rellement ce qu'il devrait tre, le repos, l'anantissement de la
pense: ce serait doubler, tripler l'existence humaine. Combien de fois
de pauvres dormeurs ne se sont-ils pas couchs avec des cheveux noirs et
veills avec des cheveux blancs! Ils avaient vieilli de vingt ans dans
un rve. Remarquez, d'ailleurs, que les rves sont des reflets des
penses du jour prcdent ou des projections des penses du jour qui
doit suivre. Mais, d'ordinaire, ils sont inutiles au pass et 
l'avenir; et on a regard comme des miracles, comme des visitations
clestes, tous les rves qui ont eu un sens, qui ont contenu un
avertissement logique. L'humanit a donc tout  gagner  ne plus rver.

--Je ne verrais plus comme dans un cauchemar ce sclrat de Colbertini
me gagnant sans cesse! soupira Bonifacio. Mais les rves sont souvent
des remords. Vous supprimez la conscience, mon bon Marforio?

--D'abord, ce serait assez commode aux hommes d'tat, et je ne les
engagerais pas  s'en plaindre, riposta Marforio; et puis qu'importent
les remords, si je supprime les criminels?

--Vous avez raison, les remords seraient du superflu. Mais comment vous
y prendrez-vous?

--Parbleu! c'est tout simple: l'homme ne vivant plus dans une excitation
continuelle, et se reposant compltement la nuit de l'humanit qui lui
pse le jour, n'aura plus de tentations fcheuses. Supprimer
l'obstination, l'acharnement de la pense, c'est supprimer les carts,
les excs, les ivresses, les vertiges de l'imagination.

--Hum! dit le prince en respirant, comme un homme qu'on a contraint pour
la premire fois de faire un plongeon et qui cherche  prendre de l'air,
je ne vois pas trop comment vous ferez.

--Le cerveau est l'instrument de la vie intellectuelle et morale,
continua le docteur; j'ai dcouvert qu'il n'est pas l'agent principal de
la vie physique.

--Je m'en suis toujours dout, interrompit Bonifacio en croisant les
mains sur son estomac.

--En consquence de cette dcouverte, reprit Marforio, je crois que si
l'on pouvait refuser momentanment au cerveau les instruments qu'il fait
agir, il ne travaillerait plus, et il laisserait le corps dans une
immobilit profitable  l'organisme entier et au cerveau lui-mme. Fort
de cette conviction, j'ai expriment et voici mon rsultat. Au moyen
d'un dlicat instrument, qui trancherait le fer comme un fruit, je
pratique une incision circulaire dans la bote osseuse, de manire  ce
que le sommet du crne puisse s'enlever comme un couvercle.

--Comme une tabatire qu'on ouvre, dit le prince, en saisissant une
pince de tabac dans une bote d'caille.

--Votre Altesse comprend parfaitement. Avec une cuiller faite d'un mtal
compos par moi, et aprs que j'ai paralys par un narcotique les
rsistances de la volont, j'enlve dlicatement la cervelle; je laisse
le cervelet qui suffit  la vie bestiale, et je dpose dans l'eau la
plus limpide cette pauvre cervelle qui se baigne tout  son aise, et se
pntre de fracheur.

--C'est ainsi que nos fermiers font rafrachir le beurre, dit Son
Altesse qui avait un faible pour les comparaisons.

--Sans doute, repartit Marforio. Je laisse toute la nuit la cervelle se
reposer de cette faon. Le corps, pendant ce temps, ne vit que d'une vie
vgtative. Le matin, au premier chant du coq, je pche la cervelle dans
le vase de cristal o je l'ai dpose; je la replace dans le crne; je
referme le couvercle, et l'homme se rveille et agit, pense, travaille,
compltement dlass, rajeuni, sans aigreur, sans les influences
fcheuses que laissent les mauvais rves et les sommeils pnibles.

--Voil qui est prodigieux, s'cria Bonifacio. Mais croyez-vous le
procd infaillible?

--Infaillible.

--Je pensais qu'on ne touchait pas impunment  la cervelle.

--Autrefois, c'est possible, parce qu'on s'y prenait mal. Mais
maintenant on a trouv le moyen de manier et de ptrir les cerveaux
comme on veut.

--Quel prcieux ministre j'ai l! dit Bonifacio en riant.

--Vous comprenez qu'avec un pareil systme, j'allonge la vie de toute la
quantit qui se perdait dans le sommeil. C'est une lumire que je
souffle tous les soirs et que je rallume tous les matins.

--Au lieu d'emprisonner les gens, demanda le prince, ne pourrait-on pas
 l'avenir se contenter de leur prendre la cervelle pour un jour ou
deux?

--Parfaitement.

--C'est fabuleux! c'est fabuleux! mon cher ami, votre systme
m'enchante, il est peut-tre absurde, mais il doit tre amusant. Nous
verrons s'il n'offre pas des difficults dans l'application. Mais sur
qui avez-vous fait des expriences?

--Jusqu' prsent, je me suis content des morts...

--Ah bah! s'cria Son Altesse, en bondissant sur son sige; mais alors
vous ne rpondez pas des vivants?

--Au contraire, monseigneur, ceux-ci ont une complaisance qui facilite
les expriences; d'ailleurs, j'allais ajouter que j'ai aussi expriment
dans les maisons de fous, et les rsultats obtenus dpassent toutes les
prvisions de la science. C'est  confondre l'entendement.

--Vous avez guri les fous?

--Oh! non, monseigneur! Si je les avais guris, j'tais vaincu, puisque
je changeais les conditions de vie morale de leur cervelle. J'ai
remarqu que non-seulement ils taient le lendemain aussi fous que la
veille, mais qu'il y avait mme une petite recrudescence, un progrs.

--Voil qui est tout  fait premptoire, dit le prince: vous me
montrerez ces bienheureux fous, assez sages pour ne pas gurir. Mais sur
qui allons-nous oprer?

--Je pensais que monseigneur serait enchant de dormir sans mauvais
rves et de donner le bon exemple  ses sujets.

--Sans doute, sans doute; mais je ne serais pas fch non plus d'avoir
vu l'opration russir sur mes ministres d'abord; je vous les abandonne.

--Monseigneur sera content.

--Eh bien, mon cher Marforio, je ne m'tais jamais dout que le dernier
terme du progrs et le dernier mot de la science tait de fler les
crnes! Je suis curieux de vous voir  l'oeuvre; quand commenons-nous?

--Quand il plaira  Votre Altesse.

--Il faut que je prpare mon ministre  l'opration; ces gaillards-l
n'auraient qu' vouloir garder leurs cervelles intactes.

--Ah! monseigneur, croyez bien qu'ils ne tiennent pas  si peu de chose!
Donnez-leur un titre, un hochet, et vous aurez toutes les cervelles de
la principaut.

--Quel homme vous tes! Vous franchissez d'un bond tous les chelons de
la politique.

--Et vous, monseigneur, tous les abmes de la science.

--Nous sommes faits pour nous entendre, mon bon Marforio.

--J'en ai l'espoir, monseigneur.

--Il ne me reste plus qu' juger votre capacit  table. Mais j'ai de la
confiance.

--Je la justifierai, monseigneur, dit Marforio qui ne se sentait pas
d'aise, et qui, malgr la gravit des engagements pris par lui, et
dans une sarabande au milieu du salon, s'il et os. Aprs tout,
Richelieu dansait bien.

Bonifacio XXIII passa dans la salle du festin et prsenta son nouveau
ministre  ses collgues.

Marforio comprit du premier coup d'oeil qu'il aurait facilement raison
de ces excellentes gens. Ils n'avaient pas rsist  une vingtaine
d'annes de pouvoir et quelques-uns florissaient dans cet paississement
physique et moral qui tait comme le but et la rcompense des hautes
fonctions exerces dans la principaut.

--Hein! dit Bonifacio tout bas  son premier ministre, quelles bonnes
ttes!

Le docteur s'assit avec apptit. Mais en lui voyant manier avec vivacit
son couteau qui jetait des tincelles, le prince se demanda si l'aimable
docteur pensait  son systme ou au somptueux dner que le budget lui
donnait.




VI

Comment le docteur Marforio livra son secret.


Le dner fut gai. Le docteur, je l'ai dit, n'tait pdant qu' son
heure, et l'heure tait passe ce jour-l. Il tint tte au prince
Bonifacio et  tout le ministre. Or, les collgues de Marforio
n'taient pas des gens incapables. Le ministre de la guerre notamment,
qui se croyait oblig de reprsenter  lui seul toute la force militaire
de la principaut, tait une espce de colosse, rouge comme un pivoine,
orn de moustaches terribles, et buvant avec une intrpidit suprieure.
Il ne dissimulait pas son ddain pour le savant, et, aprs avoir
laborieusement cherch une plaisanterie, il finit par lui demander s'il
avait invent la poudre.

Cette factie, qui se produisait avec des rires effroyables, se
renouvela de minute en minute. Mais Marforio tait d'une douceur
admirable, et du coin de l'oeil il prenait la mesure du crne de son
collgue et se disait tout bas:

--Au lieu de faire nager sa cervelle dans de l'eau, si je la plongeais
dans le vin! ce serait son lment.

Le ministre de l'instruction publique tait le plus modeste. Il avait
peur de laisser voir son ignorance et ne soufflait mot.

Le ministre des finances calculait,  chaque plat nouveau qu'il voyait
apporter, les dpenses du festin, et songeait  la banqueroute.

Il n'y avait pas de ministre des travaux publics, le prtexte mme pour
cet emploi ayant toujours manqu.

Le ministre de la justice tait un pauvre gentilhomme ruin qui s'tait
empar, avec l'agrment de Bonifacio, du glaive de la loi pour n'en tre
point frapp, et qui n'avait trouv d'autre moyen d'chapper aux
procureurs et aux huissiers que de se faire leur gnral en chef. Il
tait inviolable, et ne destituait pas ceux qui n'essayaient pas de le
poursuivre.

C'est ainsi qu'on trouvait dans toutes les branches du gouvernement un
petit systme de compensation et d'quilibre qui faisait que la machine,
sans marcher rellement, paraissait se mouvoir.

Marforio, dans la conversation, glissa quelques mots de son systme.
Toutes Leurs Excellences ouvrirent de grands yeux. Chacun porta la main
 son front, mais personne n'offrit sa tte. Bonifacio fut outr de cet
gosme.

--Je ne prtends pas que ce soit des ttes sans cervelle, dit-il tout
bas au docteur; car alors ils nous seraient inutiles; et ils auraient
raison de nous refuser. Mais je vous affirme que ce sont des ingrats. Et
on s'tonne qu'avec de pareils instruments je ne fasse pas des
merveilles!

--Grisons-les, rpliqua laconiquement Marforio.

--Ce sera difficile. Ils se sont tous exercs, comme Mithridate,  ne
pas redouter le poison.

Marforio multiplia les rasades. Peut-tre bien trouva-t-il le moyen de
mler quelque breuvage auxiliaire aux vins verss. Quoi qu'il en ft,
sur la fin du repas, le ministre de la guerre pencha sa forte tte sur
son assiette et ronfla comme un canon. Les autres ministres subirent 
leur tour l'effet de la contagion, et bientt il ne resta plus
d'veills que le prince et le docteur.

--Enfin le moment est venu! s'cria  voix basse Son Altesse qui
s'essuyait le front avec sa serviette.

Marforio aiguisait son instrument. Il fit monter une caisse mystrieuse
qu'il avait eu soin d'apporter en venant prendre possession du
ministre, et, aprs avoir verrouill les portes, il fit les derniers
prparatifs.

La scne tait trange. Bonifacio plissait.

--J'aurais d demander l'exprience avant le dner, murmura-t-il.

Marforio, calme, solennel, radieux comme un prophte, versait de l'eau
dans des grands vases de cristal et mettait des petites tiquettes pour
les reconnatre.

--Voici le ministre de la guerre, disait-il, voil Son Excellence de
l'instruction publique. Ce bocal est pour M. le ministre des finances.

--Dpchez-vous, dpchez-vous, disait Bonifacio avec une srieuse
motion et d'une voix entrecoupe qui dmontrait suffisamment que le
dner avait t une imprudence de Son Altesse.

--Voil! je suis prt! rpondit Marforio en faisant tinceler devant les
bougies le fameux instrument qui ouvrait les crnes.

--Par qui commencerai-je? demanda-t-il.

--Je n'en sais rien, rpliqua Bonifacio dont la bonne me ressentit tout
 coup des scrupules. Si vous alliez leur faire du mal, mon cher ami!

--Je rponds du contraire, monseigneur.

--Il sera bien temps de vous contredire, quand vous les aurez tus ou
rendus idiots!

Marforio sourit; il trouvait la dernire crainte par trop chimrique.

--J'offre ma vie pour caution, pour garant, dit-il firement.

--Allons! j'ai promis, rpondit le prince en se rsignant.

--Qui Votre Altesse veut-elle m'indiquer?

Bonifacio promena un regard mlancolique sur son ministre. Au fond, il
se souciait aussi peu de l'un que de l'autre, et il les avait tous en
fort mdiocre estime; pourtant il ne voulait pas les sacrifier  la
lgre:

--Commencez par le ministre des finances, balbutia-t-il; c'est celui
auquel je tiens le moins et que je remplacerai le plus aisment.

Marforio s'avana vers son _sujet_; mais, au moment de pratiquer
l'incision circulaire, et pendant que Bonifacio, vritablement
tremblant, se couvrait les yeux pour ne pas voir cet acte de haute
tmrit, le docteur s'arrta:

--Prince, nous n'avons pas fait nos conditions. Je vous donne le secret
de vivre. Croyez-vous que le sot orgueil d'tre votre ministre suffise
pour me rcompenser?

--Qu'est-ce qu'il va me demander? se dit le prince. Je croyais, mon bon
Marforio que tout cela tait fait gratis?

--Aussi, n'est-ce pas pour moi que je stipule. Monseigneur, si je
russis, permettez au prince Lorenzo d'pouser ma fille.

--Ce n'est que cela! s'cria Bonifacio en dgonflant sa poitrine; j'ai
eu peur. Je vous donne ma parole, mon cher docteur, que Lorenzo est
libre; d'ailleurs, il rgnera si tard, si tard, s'il rgne jamais, que
je n'offense gure mes aeux en permettant cette msalliance.

--J'accepte votre parole, dit Marforio, qui fit sauter lestement la
perruque de son collgue des finances, et qui traa avec la pointe de
son instrument une ligne autour du front.

Tremblant, agit, Bonifacio plongeait la tte dans sa serviette. Au bout
de quelques secondes, n'entendant aucun bruit, il osa regarder et resta
confondu du spectacle trange qui s'offrit  lui. Le ministre des
finances souriant et dormant du sommeil le plus profond tait tendu
dans son fauteuil. Son crne tait ouvert, une partie releve permettait
de voir qu'il tait vide.

Marforio dposait avec les plus grands gards la cervelle de son
collgue au fond du vase de cristal qui lui tait destin.

Un frisson d'admiration qui participait aussi de l'pouvante parcourut
Son Altesse depuis les pieds jusqu' la tte.

--C'est inou! c'est inou! rpta-t-elle plusieurs fois. Si je ne le
voyais pas, je ne pourrais pas le croire.

--Votre Altesse peut s'assurer que son ministre est intact, et quand on
lui referme le crne, il n'a absolument rien de chang extrieurement.

Et Marforio donna un petit coup sec  la bote osseuse dont le couvercle
retomba avec un lger bruit.

--Il vit toujours? demanda Bonifacio.

--Ttez son pouls! coutez sa respiration! Voyez mme comme sa figure
est embellie! Depuis que je lui ai retir la pense, il ne fait plus la
grimace. Je suis convaincu, monseigneur, que votre ministre avait du
chagrin!

--Pauvre Manfredi! cela serait-il possible? Est-ce qu'il prendrait  ce
point mes intrts? Il faudra lui enlever ce chagrin-l, mon cher
Marforio.

--N'ayez aucune inquitude! il le laissera au fond de l'eau.

--Si nous en restions l pour aujourd'hui?

--Impossible, monseigneur, demain mes collgues hsiteraient peut-tre 
boire et  bien dner. J'ai hte d'ailleurs de vous convaincre tout 
fait.

La mme opration fut donc renouvele sur le ministre de la guerre, sur
le ministre de la justice et sur le ministre de l'instruction publique.
Marforio montra au prince que la vie n'avait pas t attaque, et que
ces minents fonctionnaires, dbarrasss du fardeau de leur pense,
prenaient dans le sommeil un air de batitude incroyable. Bonifacio
tait vraiment jaloux du calme, de la bonne mine qu'ils avaient pendant
leur repos, d'autant plus jaloux que lui n'tait pas tranquille; s'il
l'et os, il se ft offert tout de suite pour l'exprience; mais il
rflchit que l'exprience ne pourrait tre complte et dcisive  ses
yeux que quand il aurait assist au rveil; et il avait tout d'abord
grand besoin de savoir comment on se trouvait le lendemain d'une
opration si capitale.

--Mon cher Marforio, dit-il, vous tes un grand homme. Vous illustrerez
mon rgne; et je dsire apprendre au plus vite votre faon d'endormir
les gens, pour vous rendre  mon tour le service que vous avez rendu
aujourd'hui  mes pauvres ministres et que vous me rendrez demain.

--A quand le mariage de nos enfants, monseigneur, demanda Marforio?

--Quand vous voudrez. Arrangez cela avec Lorenzo.

Marforio s'inclina. Il triomphait modestement. L'immense orgueil qui
dilatait sa poitrine craignait de se manifester devant ce prince
ignorant. Il fut convenu que les cervelles des ministres seraient
enfermes dans la salle du trsor. C'tait une pice inutile, dans
laquelle personne n'entrait jamais. Il y avait pourtant un grand honneur
dans cette assimilation des objets rpandus dans l'eau avec les joyaux
de la couronne. La clef de cette premire retraite fut soigneusement
retire. Les corps furent transports sur des lits. Aucun valet ne
s'inquita au chteau des prcautions prises par Bonifacio XXIII envers
les ministres. Ce n'tait pas la premire fois qu'ils s'endormaient 
table; mais c'tait la premire fois que, dans un cas pareil, ils
dormaient ailleurs que sous la table. Bonifacio, en voyant partir le
docteur, lui renouvela encore l'expression de son admiration sincre. Il
tait impatient de rajeunir  son tour, d'avoir une mine aussi frache,
aussi repose que celle de ses ministres.

Marforio, lui, tait si gonfl qu'il avait la lgret d'un ballon. Il
revint  pied chez lui; c'tait une dernire concession qu'il faisait 
l'humanit, avant de s'lever dfinitivement au-dessus d'elle. Marta
l'attendait sur le seuil de la maison. Je dois avouer qu'elle n'tait
pas seule  l'attendre, et que Lorenzo lui tenait compagnie.

--Rjouissez-vous, mes enfants, dit le bon Marforio, en embrassant sa
fille. Marta, tu seras princesse, quand il plaira au joli prince que
voici. Son Altesse a consenti au mariage; et moi, je suis,  partir de
cet heureux jour, le plus grand savant du monde.

--Quoi! mon pre n'a pas rsist? demanda Lorenzo, qui s'inquita fort
peu de savoir si le systme avait t mis  l'preuve et si l'exprience
avait russi.

--Lui, me rsister! repartit Marforio qui pensait trop  son rcent
succs pour s'apercevoir qu'on n'y pensait pas. Venez demain au chteau,
mon ami Lorenzo, et vous verrez comment la science acquiert les titres
de noblesse.

Sur ce, Marforio, qui avait fait un sacrifice suffisant aux motions de
famille et aux dtails intrieurs, entra dans son laboratoire pour
savourer tout  son aise la joie qui le dbordait. Je respecterai ces
panchements inutiles  mon rcit, et nous resterons, si vous le voulez
bien, en compagnie des deux amoureux.

--Est-ce un rve? Marta, demanda le sentimental Lorenzo.

--Je suis bien heureuse, murmurait la jeune fille, en remerciant du
regard la lune et les toiles.

--O Marta! je vous aime! et j'eusse sacrifi l'espoir d'une couronne 
l'espoir d'tre votre poux.

--Non, monseigneur, vous vous devez au bonheur de la principaut, et
Dieu ne veut pas que j'aie besoin d'tre goste pour vous aimer.

--Si vous saviez, Marta, comme ce titre de prince me semble presque
ridicule avec cette autorit drisoire et au milieu de ces oripeaux
fans! Au lieu de vous conduire  la cour, je voudrais la fuir avec
vous.

--Je n'ai pas ces frayeurs, et comme je n'ai pas d'ambition, reprit
Marta, avec un sourire qui clairait jusqu'au fond de son coeur, je veux
tre princesse, puisque vous tes prince, et je veux vous soutenir et
vous donner confiance. Allons, mon ami, ne redoutons pas le bonheur.
Puisqu'il vient, prenons-le!

--Marta, vous tes la sagesse, comme vous tes la beaut, dit Lorenzo,
en appuyant ses lvres sur les mains de la jeune fille.

--Adieu! mon prince, rpondit-elle en s'chappant; sachez bien que quand
je serai princesse, je dtesterai les flatteurs.

Lorenzo ne protesta pas; il sourit et rentra au palais paternel, dont il
avait toujours une clef sur lui.

Par suite des dispositions plus que tolrantes que j'ai mentionnes en
commenant, Son Altesse Bonifacio XXIII n'avait pas de gardes pour
veiller aux barrires de son Louvre. Il dormait tranquillement, sans
avoir besoin qu'on ft sentinelle  sa porte; et comme il voulait que
chacun chez lui se conformt  cette habitude, ds que le prince avait
souffl sa bougie, l'obscurit teignait toutes les fentres,  tous les
tages; depuis le grenier jusqu' la loge du portier, tout le monde se
mettait en mesure de dormir. Ceux qui avaient, par exception, le droit
d'entrer ou de sortir de ce palais narcotis, taient obligs  porter
constamment avec eux une clef particulire.

Ce dtail, vous allez le voir, n'est pas tranger  mon rcit; car, au
moment o le prince Lorenzo introduisait son passe-partout dans la
serrure, il sentit qu' l'intrieur un autre passe-partout rencontrait
et contrariait le sien. Quelqu'un cherchait  sortir de la mme faon
qu'il cherchait  entrer. Comme le rsultat demand par ces deux
mouvements contradictoires tait le mme pour tous les deux, et qu'il
s'agissait en dfinitive d'entrer et de sortir, et que, pour ce faire,
l'ouverture de la porte tait ncessaire, la porte s'ouvrit.

Une ombre, assez robuste pourtant pour qu'on la sentt au passage,
essaya de se glisser entre la muraille et le prince Lorenzo.

--Qui tes-vous? demanda rsolment notre hros.

Il savait bien que les voleurs n'avaient pas plus affaire la nuit que le
jour dans le palais.

L'ombre, tenue en respect par la main fine et nerveuse du prince, parut
dcide  garder le silence.

--Prenez garde, reprit ce dernier, je vais appeler, faire venir de la
lumire, et je saurai bien, malgr vous...

--Monseigneur, ne faites pas de bruit, se hasarda enfin  rpondre
l'ombre en question.

--Quoi! c'est vous, Colbertini!

--Hlas! oui, monseigneur, c'est moi, reprit avec un soupir et un accent
piteux le prsident du conseil dpossd. C'est moi!

--Que faites-vous ici  pareille heure? demanda le prince.

--Mais, vous le voyez, monseigneur, je m'en vais comme un serviteur
qu'on a chass! Ah! voil le prix de vingt-cinq annes de bons services!
Les princes sont des ingrats.

Lorenzo sourit et fut tent de rpondre:--Et les ministres, donc! On a
toujours fait plus pour eux qu'ils n'ont fait pour le prince ou pour
l'tat.

Mais le prince hrditaire ne voulut pas entamer une discussion de
philosophie politique.

--Il me semble, monsieur le comte, dit-il  Colbertini, que vous vous en
allez bien tard. Tout le monde dort au chteau; de qui donc avez-vous pu
prendre cong  cette heure?

--J'avais oubli quelques petits objets, murmura Colbertini.

Lorenzo fut frapp de l'embarras de l'ex-premier ministre. Il sentit un
mystre. Bien que le palais de Bonifacio XXIII n'et pas de chances pour
devenir jamais un volcan, et bien que Colbertini, un peu machiavlique
quand il tenait les cartes, ne le ft plus gure, lorsqu'il s'agissait
seulement d'ides, Lorenzo craignit un complot, ou du moins une
intrigue.

--Il se passe quelque chose, demanda-t-il vivement  l'ancien ministre
et en essayant de le regarder en face; manoeuvre que l'obscurit rendait
fort difficile, mais qui russit parfaitement,  cause du peu d'hrosme
de Colbertini.

--Sans doute, monseigneur, il se commet d'effroyables folies dans le
chteau, et j'ai bien peur qu'avant peu un conseil de rgence ne soit
ncessaire  Son Altesse Srnissime.

--M. le comte! dit svrement Lorenzo.

--Excusez-moi, monseigneur; mais, en vrit, c'est  faire douter de la
raison en gnral et de celle qui prside aux destines de l'tat en
particulier. Si vous saviez les horreurs, les abominables sorcelleries
que l'on pratique. Ah! j'ai eu bien tort, quand j'tais ministre, de
refuser l'tablissement d'une inquisition dans la principaut. J'aurais
le moyen de me venger.

--Vous venger, de qui donc? demanda Lorenzo avec hauteur.

--Oh! je n'accuse pas Son Altesse, se hta de rpliquer Colbertini, dont
la premire motion se dissipait peu  peu. On a mconnu mes services,
c'tait un droit. Mais j'ai bien  mon tour le droit de har ce faux
savant, ce sorcier, qui m'a remplac  force d'intrigues, et qui aura
tu avant quinze jours la moiti de la principaut, si on le laisse
faire?

Lorenzo sourit et haussa les paules. Comme il ignorait les premiers
lments du fameux systme de Marforio, il n'admettait pas les
intentions froces attribues  celui-ci.

--Vous tes injuste, reprit-il. Le docteur vous remplace, mais ne vous a
pas supplant. Et je puis vous avouer que c'est moi qui, sans nourrir
contre vous de sentiments hostiles, ai sollicit en sa faveur. Quant 
ses prtendues cruauts...

--Ah! c'est vous, monseigneur, repartit Colbertini d'un ton aigre. Je
souhaite que vous ne vous repentiez pas un jour de l'imprudence que vous
avez commise. Mais comme je ne veux pas que vous m'accusiez de calomnie,
venez, venez, je vais vous montrer les premiers actes du nouveau
ministre.

Lorenzo ne comprenait rien  la vivacit de Colbertini; je veux dire que
tout en admettant le dpit, le ressentiment du ministre vinc, il ne
souponnait rien des prtextes que celui-ci mettait en avant pour
colorer sa vengeance. Tout le monde, je l'ai dit, dormait dans le
palais. Lorenzo et l'ex-ministre marchrent quelque temps  ttons; puis
l'hritier prsomptif trouva une cachette, o son domestique avait la
prcaution de lui placer tous les soirs un briquet et un flambeau, et
bientt les deux interlocuteurs purent se regarder tout  leur aise.

--Comme vous tes ple! dit Lorenzo  Colbertini.

--Monseigneur va le devenir autant que moi, rpliqua le ministre d'un
air pinc.

On monta vers les appartements solennels. Quand on fut arriv  la salle
du trsor, Colbertini tira d'une de ses poches une petite clef qu'il
introduisit rapidement dans la serrure.

--Entrez, monseigneur, dit-il.

Lorenzo se demanda s'il allait constater un dficit dans les joyaux de
la couronne; mais la prsence d'un trsor l'et beaucoup plus tonn que
son absence. Il regarda et ne vit rien que quelques vases de cristal
emplis d'eau.

--Eh bien? demanda-t-il.

--Eh bien, monseigneur, voici tout ce qui reste de mes anciens
collgues. Et Colbertini montrait les cervelles qui blanchissaient dans
l'eau.

Lorenzo s'approcha avec sa bougie, et lut les inscriptions places par
Marforio au bas de chaque bocal.

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire, monseigneur, reprit d'un ton hypocritement lamentable
l'ancien prsident du conseil, que vous avez livr le sort de la
principaut  un fou,  un dmoniaque, et que sa premire oeuvre a t
ce meurtre sacrilge.

--C'est impossible!

--Impossible, dites-vous! Je n'invoque que le tmoignage de mes yeux.
Justement alarm pour le bien public de la destitution qui me frappait,
je venais prsenter  Son Altesse les humbles suppliques des administrs
qui me connaissent, quand j'appris que monseigneur Bonifacio s'tait
retir et enferm avec son ministre. Une curiosit fort dsintresse,
je vous le jure, et qui ne songeait qu'au bonheur de tous, me suggra
l'ide de regarder par le trou de la serrure.

--Tiens! dit Lorenzo, il parat que c'est ainsi qu'on observe les
ministres. C'est par le trou de la serrure que je vous ai aperu ce
matin travaillant avec mon pre, vous savez?

Colbertini rougit un peu.

--Nos occupations du moins taient inoffensives, reprit-il avec un
mouvement d'orgueil. Monseigneur sait bien que si des ministres ne
s'enfermaient jamais avec leur souverain, le vulgaire n'aurait pas
confiance dans le pouvoir. Cela fait partie de l'art de rgner. Mais
jugez de mon pouvante quand j'ai vu, comme je vous vois, monseigneur,
cet abominable savant mutiler les fronts de mes anciens collgues, leur
ouvrir le crne et en retirer ces cervelles qu'il destine sans doute 
quelque oeuvre diabolique.

Lorenzo regarda tour  tour Colbertini et les bocaux et se sentit fort
troubl. Il y avait, dans ce mystre, un mlange de grotesque et
d'horrible qui rpugnait  la raison, mais qui n'tait pas incompatible
avec les extravagances du docteur.

--O sont les cadavres, demanda le prince?

--Vous doutez encore, reprit l'ancien ministre qui conduisit Lorenzo
vers le lit de repos sur lequel les membres du conseil taient couchs.

--Regardez cette ligne sanglante autour du crne, dit Colbertini; voil
la trace du meurtre.

Lorenzo se sentit pris de vertige; il eut pourtant l'effroyable courage
de toucher  un de ces crnes vides et de l'entrouvrir. Colbertini
triomphait; un forfait inou dans les fastes de la principaut avait t
commis de complicit par son pre et par son futur beau-pre. L'honneur,
l'amour, la puissance, tout croulait  la fois, et c'tait lui, qui,
dans l'intrt goste de sa passion, avait facilit ce meurtre.

Ce pauvre jeune homme, qui avait sur le pouvoir des ides romanesques,
et qui s'imaginait que l'inviolabilit de la vie humaine tait le
premier, le plus sacr des devoirs d'un souverain, ce pauvre coeur de
vingt ans clata tout  coup en sanglots; il se laissa tomber dans un
fauteuil.

--Tout est perdu! murmura-t-il, ah! Colbertini, qu'ai-je fait?

Il faut tre juste envers l'ancien prsident du conseil, cette douleur
le dsarma compltement; et il n'eut plus que le ferme dsir de tirer le
prince et la principaut de l'embarras dans lequel les mettait cette
sauvage exprience. Comme sa rentre au pouvoir tait tout naturellement
un des moyens les plus efficaces, on ne s'tonnera pas qu'il y et song
immdiatement.

--Non, tout n'est pas perdu... encore, monseigneur, dit-il  Lorenzo
avec un accent d'humble compassion. Il n'y a de moins que quelques
personnages peu essentiels  l'quilibre de l'tat. La mort de ces
bonnes gens est un malheur sans doute; mais un malheur dont ils sont les
premires, et je devrais dire les seules victimes. Que le secret demeure
entre nous et qu'on dise au public qu'ils ont t frapps  table
d'apoplexie, le public le croira. Nous ferons comprendre  votre auguste
pre que les jeux de cartes sont des jeux plus inoffensifs; nous
mettrons Marforio dans la maison des fous, et si vous le voulez, prince,
nous obtiendrons de Son Altesse Bonifacio XXIII qu'elle abdique entre
vos mains: nous administrerons alors la principaut pour la plus grande
gloire du rgne de Lorenzo; et cet accident est le point de dpart d'une
re de rnovation.

Lorenzo hochait la tte et paraissait approuver; mais il n'avait pas
entendu, ni par consquent compris un seul mot de tout le discours du
ministre. Il pensait  son amour compromis et pleurait tout bas la perte
de sa fiance, beaucoup plus que la perte des hauts fonctionnaires.

--J'attends vos ordres, monseigneur, dit enfin Colbertini.

--Mes ordres, rpondit le prince en sortant de sa rverie, que
voulez-vous que j'ordonne? D'ensevelir ces cadavres; de faire
disparatre ces horribles vestiges. La nuit nous protge au moins;
rveillez, dans le chteau, quelque serviteur dvou, faites-vous aider
par lui, et demain, je me charge de tout auprs de mon pre. Monsieur le
comte, vous tes dvou  la dynastie: jurez-moi le secret.

Colbertini hsita un peu  jurer. Mais comme c'tait un esprit faux, il
pensa qu'un serment politique n'engage que ceux qui le reoivent et
nullement celui qui le prte; en consquence il promit tout haut
d'ensevelir dans sa mmoire les mystres de cette nuit; mais il se
promit tout bas de les rvler  l'occasion, si l'on ne se htait pas de
lui rendre son portefeuille et de l'inviter  reconstituer un conseil.

Lorenzo tait candide; il reut le serment et y crut; il avait hte de
se soustraire au vilain spectacle que la salle du trsor lui offrait
dans ce moment; il se retira bien triste, inconsolable, plein de
remords, s'accusant de tous ces sortilges et voyant la douce figure de
Marta s'loigner et disparatre dans des nuages sanglants.

J'affirme que le prince hrditaire fit un cruel apprentissage du rang
suprme dans cette nuit-l; il ne se coucha pas, il resta jusqu'au point
du jour accoud  sa fentre, laissant tomber ses larmes sur le pav de
la rue et se lamentant comme fils, comme prince, comme amant, avec une
ardeur qui et provoqu l'enthousiasme du parti de l'avenir, s'il avait
pu voir cette pieuse et sainte douleur.

--Que dira-t-on demain quand on saura que tout le ministre est mort et
enterr? se demandait vingt fois par heure le pauvre prince. Croira-t-on
 cette fausse apoplexie? Comment mon pre, lui si doux, si humain,
a-t-il consenti  cette boucherie? Comment le docteur l'a-t-il demande?
Pauvre Marta! Que va-t-elle devenir? Qu'ai-je fait en rclamant le
ministre pour Marforio? Voil donc son systme! des pratiques
superstitieuses qui rappellent les poques les plus barbares. Oh! la
science! Elle ne vaut pas un simple lan du coeur, et l'inspiration
quotidienne de la conscience. Quel bonheur que Colbertini se soit trouv
l, juste  point pour m'avertir! Mais pourquoi tait-il l? Il y a
l-dessous un mystre que j'claircirai. Pourvu qu'il trouve quelqu'un
de discret pour l'aider!... Je n'ai pas os rester l, j'avais peur de
ces cadavres qui ont servi de jouet. Dans quelques heures ils seront
enterrs; je fonderai une messe expiatoire, j'irai trouver mon pre;
mais Marta! que va-t-elle devenir?

Au fond de ses remords, de ses agitations, c'tait toujours le nom de sa
fiance qu'il retrouvait comme la pointe la plus aigu, comme le glaive
le plus acr qui pt entrer dans sa poitrine!

Vers le matin, bris par cette nuit d'insomnie, Lorenzo se regarda dans
un miroir, et se fit peur  lui-mme, tant il se trouva ple.

--Colbertini avait raison, j'ai plus pli que lui; je prends mon visage
de prince. Oh! le bonheur des autres, quel pesant souci!

Ce jeune et charmant goste oublia d'ajouter  cette rflexion: que le
bonheur des autres est surtout une tche difficile, quand le bonheur
individuel s'y mle, et s'en mle, c'est--dire, le contrarie. Ajoutons
que le bonheur de la principaut et mme le salut des mes que Lorenzo
croyait mises  mort par le procd de Marforio, le proccupaient
beaucoup moins que la question de savoir si son mariage avec la fille du
docteur n'tait pas  jamais compromis; on trouve toujours et partout
des ministres en y mettant le prix. Mais l'amour, qui peut le remplacer?

--Heureusement, dit en soupirant Lorenzo pour rsumer toutes ses
mditations et toutes ses angoisses de la nuit, heureusement que les
morts sont enterrs, que Colbertini sera discret et que j'ai rpar tout
le mal.

Je puis, sans anticiper sur les faits, assurer que le prince se trompait
au moins sur deux points; il avait tout aggrav et n'avait rien rpar;
quant  Colbertini, sa discrtion tait plus que problmatique, et
peut-tre bien qu'en jurant de garder le silence, il avait suivi les
instructions du rvrend pre Sanchez, lequel assure qu'on peut se
dispenser de tenir un serment, en estropiant les mots, quand on jure; en
disant, par exemple: _uro_, je brle, au lieu de _juro_, je jure. Il est
hors de doute que s'il avait dit qu'il _brlait_, Colbertini tait dans
la vrit la plus exacte; car il brlait de ressaisir le pouvoir.

Pour ce qui est de l'ensevelissement des morts, nous verrons comment il
s'tait acquitt de cette tche. En attendant, je puis bien vous avouer
que la prsence du ministre  une heure assez avance de la soire, dans
le palais du prince, tenait au dsir immodr de Colbertini de savoir au
juste ce qu'il avait mal appris par le trou de la serrure; et quand le
hasard lui fit rencontrer Lorenzo, il partait en ruminant une effroyable
vengeance,  laquelle rien ne pouvait videmment l'avoir fait renoncer.




VII

O la fortune du docteur Marforio atteint son apoge.


Lorenzo avait t plusieurs fois tent, dans la nuit, de s'chapper du
palais, de courir chez le docteur et de lui dire:

--Fuyez, disparaissez avec vos mains teintes de sang; ne touchez pas 
votre fille et laissez-la-moi.

Mais pour parler au docteur avant l'heure de son lever, il fallait le
rveiller, faire du bruit, causer peut-tre le scandale qu'on voulait
empcher. Lorenzo tait timide devant l'esclandre; il resta dcemment
chez lui jusqu' l'heure o Bonifacio permettait qu'on remut et qu'on
donnt signe de vie dans le palais. Mais ds qu'il entendit demander le
premier djeuner de Son Altesse, laquelle faisait plusieurs djeuners,
Lorenzo descendit en toute hte et courut vers la demeure du savant.

Il le rencontra  moiti chemin, radieux, superbe, plus endimanch que
jamais, ayant sur la figure cette illumination particulire aux fous et
aux hommes de gnie, qui fait souvent confondre les uns avec les autres.
Benvenuto Cellini raconte, dans ses Mmoires, qu'arriv au point
culminant de sa carrire, il portait autour du visage une aurole
parfaitement distincte dans l'ombre. Il assure que ses amis ne s'y
trompaient pas. Les ennemis, bien entendu, n'y voyaient goutte.

L'aurole du docteur Marforio pouvait blouir ses ennemis eux-mmes.
Lorenzo tait loin de compter parmi les dtracteurs du savant, bien que
sa foi se sentt considrablement branle. Il vit cette lueur et
soupira.

Marforio tendit les bras au jeune prince; il et voulu pouvoir treindre
l'univers entier, tant son triomphe lui dilatait l'me.

--Ah! jeune homme, lui dit-il, le jour qui commence datera dans les
fastes de la principaut.

--Hlas! soupira Lorenzo qui ne savait comment entamer la srie de ses
reproches et de ses recommandations.

--Je n'ai pas ferm l'oeil de la nuit, continua le docteur; une si
grande motion,  mon ge!

--Je n'ai pas dormi non plus, reprit Lorenzo.

--En effet, monseigneur, le clair de lune a dteint sur votre visage.
Douce insomnie que celle des amoureux! Allez raconter vos soupirs  ma
fille; quant  moi, je suis press.

--O allez-vous?

--Parbleu! au palais!

--Au nom de votre honneur et de Marta, je vous en conjure, n'y allez
pas.

--Pourquoi donc?

--Vous me le demandez, docteur, aprs les tranges folies dans
lesquelles vous avez entran mon pre? Ah! le premier coupable, c'est
moi, qui vous ai cout, qui vous ai recommand; mais nous nous
repentirons, nous expierons ensemble, n'est-ce pas, docteur?

--Expier? mais quoi? Nous repentir? de quoi donc?

--Ah! docteur! vous, un homme si bon, si doux, si inoffensif!

--N'allez-vous pas ajouter si bte! Voyons, quel crime ai-je commis?

--Et le meurtre d'hier au soir! dit Lorenzo d'une voix vibrante 
l'oreille du docteur.

Celui-ci haussa les paules. Cette insouciance tait un signe de folie.
Lorenzo essaya pourtant de faire entrer le remords dans le coeur
sanguinaire de Marforio.

--Se peut-il que la science pousse au mpris des lois les plus saintes
de la nature? Vous, docteur, tuer de sang-froid!

--Mais qui ai-je donc tu? demanda le docteur en souriant et en
continuant d'avancer malgr les efforts de Lorenzo qui le retenait
doucement par le bras.

--Qui vous avez tu? Et les ministres de mon pre?

--Ah! ah! vous croyez que je les ai tus? Eh bien! venez avec moi, mon
jeune ami, et je vous ferai voir des merveilles!

--Docteur, je vous en conjure, n'allez pas au palais. Fuyez, quittez la
ville; la rumeur publique sera prompte  vous accuser; je crains que le
secret n'ait pas t gard aussi religieusement que je l'avais espr.
pargnez-nous la douleur de vous voir accus, convaincu de meurtre.

--Ah! que vous tes plaisant, mon prince, avec votre mine effraye.
J'avais bien raison de dire que vous tiez un ignorant! Mais sachez donc
que vos prcieux ministres ne courent aucun risque.

--Hlas! je le sais, ils n'en courent malheureusement plus aucun.

--Comme vous dites cela! Venez les voir dans leur bon sommeil, et vous
m'en direz des nouvelles.

--Encore une fois, il est inutile, docteur, que nous allions au palais.
Vous n'y trouverez plus rien.

--Comment?

--J'ai fait disparatre les preuves de vos sinistres erreurs.

--Quoi? que voulez-vous dire?

--Que j'ai fait respectueusement enterrer les ministres...

--Est-ce possible? s'cria Marforio qui bondit sur lui-mme avec une
fureur dont on ne l'et jamais cru capable. Triple fou que j'tais de me
confier  des princes! Mais l'assassin, c'est vous! mais le meurtrier,
c'est vous! Ah! ah! mon Dieu! vous avez raison, je suis perdu! une si
belle exprience!

Et Marforio, agitant les bras, tirant sa barbe, se livrant  un dsordre
de gestes qui dnotait la tempte, marchait en toute hte vers le
palais. Lorenzo s'efforait de le suivre, essayant de le calmer et de le
ramener  des sentiments moins barbares.

--N'avez-vous pas de honte, docteur, de ne regretter que l'exprience,
quand vous avez tu...

--Mais je n'avais tu personne! Ils vivaient, ils dormaient; vous les
avez enterrs tout vifs.

--Pourtant, dit Lorenzo que cette assurance tonnait sans le troubler,
ces crnes ouverts, ces cervelles retires?

--Ne voil-t-il pas une preuve? Est-ce qu'on meurt parce que la tte a
une flure? Est-ce que leur cervelle tait indispensable? Pour l'usage
qu'ils en faisaient!

--Vous osez rire, docteur?

--Moi! mais regardez donc si je ris, rpliqua brusquement Marforio en
forant Lorenzo  se mettre devant lui face  face et en laissant voir
ses yeux pleins d'clairs et pleins de larmes. Vous m'avez dshonor,
prince, et vous avez tu ceux que j'allais sauver!

--Pourtant, balbutia le prince qui se sentit pris de terreur, j'ai bien
vu... Et Colbertini, de son ct...

--Ah! Colbertini! c'est lui, le tratre, qui pour se venger a tout fait!
Ces pauvres collgues! enterrs! Que faire? on ne voudra pas me croire!

Lorenzo marchait, tout haletant,  ct de Marforio qui avait pris sa
course. Enfin, n'y tenant plus et suffoqu, le prince s'arrta. Mais les
jarrets et les poumons du docteur n'taient pas  bout. La crainte de
voir chouer son exprience, et, d'un autre ct, un espoir d'autant
plus ardent qu'il tait plus illusoire, plus insens, le prcipitaient
vers le chteau. Il tenait son chapeau d'une main, dnouait de l'autre
sa cravate et courait  belles enjambes. Tout  coup il s'arrta, et se
retournant vers Lorenzo:

--Si vous leur aviez tt le pouls! cria-t-il d'une voix trangle.

Lorenzo soupira et ne put s'empcher de s'avouer  lui-mme qu'il avait
en effet oubli de tter le pouls aux ministres en question; mais
comment supposer qu'il n'tait pas superflu de tter le pouls  des gens
dont on venait de voir les cervelles nager dans l'eau!

L'indignation du docteur, la singulire assurance qu'il avait mise 
protester jusqu'au bout de l'innocuit de son systme, frapprent
Lorenzo.

--Mon Dieu! se dit tout  coup le bon jeune homme, si j'avais t le
meurtrier! si par un phnomne improbable, mais possible, cette
opration n'avait pas eu les consquences que Colbertini m'avait fait
entrevoir! Et maintenant ils sont en terre! Quel horrible chtiment le
ciel inflige  mon gosme! C'est parce que j'ai voulu faire passer la
raison de mon amour avant la raison d'tat, c'est parce que j'ai voulu
que Marforio ft ministre, que tout ce dsordre est dans la principaut.
Ah! Marta, ange d'innocence! pourras-tu me regarder sans horreur?

Lorenzo exagrait un peu; car son imprudence,  lui, partait du plus
gnreux et du plus religieux mouvement du coeur. Il ne pouvait avoir eu
que le tort de faire enterrer un peu trop tt des gens vritablement
exposs. Le seul coupable, c'tait toujours le docteur. Colbertini, s'il
avait tt le pouls, n'tait pas sans reproche. Mais lui, Lorenzo, que
pouvait-il avoir sur la conscience? la responsabilit d'une inhumation
trop prcipite, tout au plus. Mais outre qu'il n'existait probablement
pas dans la principaut de rglements sur les dlais lgaux  accorder
aux spultures, il en tait du soin de diffrer l'enterrement comme de
la prcaution de tter le pouls. Soins superflus, prcaution drisoire!

Lorenzo, pour un prince, attachait donc trop d'importance  des dtails
secondaires. Il tait louable sur un seul point, louable sans
restriction, sans rserve: il n'avait pas une joie, pas un chagrin qu'il
ne ft tout aussitt une invocation  Marta. Son amour tait le ple
immuable vers lequel toutes ses penses se tournaient, et il tait
impossible d'obir plus compltement aux exigences de sa dignit
d'amoureux.

Mais si l'amour satisfait la conscience, il n'a jamais eu dans les
rapports sociaux et dans les rapports politiques la valeur d'un
principe. L'on comprend, par exemple, que dans un intrt d'ambition,
d'orgueil, un prince corne la loi morale: cela s'appelle un acte
vigoureux qu'on applaudit s'il russit, qu'on blme s'il choue; les
peuples ont l'enthousiasme facile pour les vnements engendrs par la
cupidit et la soif des honneurs. Mais qu'un joli petit prince, comme
Lorenzo, s'avise de prendre l'amour pour inspiration et pour guide;
qu'il subordonne sa conduite  ce sentiment naturel, humain, sublime,
personne ne comprendra; parce qu'il est bien convenu que le coeur n'a
rien  voir, n'a rien  dire dans le maniement des hommes, et que l'art
de rgner, quoi qu'en disait le bon Bonifacio qui ne s'y connaissait
gure, n'est pas du tout la mme chose que l'art d'aimer.

Lorenzo avait donc un grand poids sur le coeur, et sentait peser sur lui
toute la terre amoncele sur les pauvres ministres. Que dirait-on dans
la principaut quand on saurait les vnements tranges de la veille? 
qui en appeler? devant qui dfendre son pre, Marforio et lui-mme?

Le prince s'tait assis sur un banc de pierre dans une rue dserte, et
l il mditait douloureusement. Il tait entre le palais et la maison du
docteur,  peu prs comme l'ne biblique entre les deux picotins. Ce
n'tait pas, grand Dieu! que dans les circonstances ordinaires l'attrait
ft gal des deux cts; mais si les doux yeux de Maria l'appelaient 
gauche, du ct du coeur, l'honneur, le devoir l'appelaient  droite.
Que faire? Il y avait bien un troisime parti, le parti des poltrons,
que les grands politiques eussent recommand au prince: c'tait de
n'aller ni  droite, ni  gauche, mais de marcher devant lui et de s'en
aller  l'aventure. Lorenzo, me droite et candide, rpugnait  ce
moyen, et aprs bien des soupirs, bien des hlas! bien des dfaillances
et des blouissements, il rsolut de marcher droit au danger,
d'affronter tout ce pril, et d'aller d'ailleurs prter un peu d'aide 
son pre et au docteur, que l'escapade de Colbertini avait mis dans le
plus terrible embarras.

Lorenzo n'osait regarder de loin le palais paternel, il en avait
horreur; il fut tout surpris, quand il ne fut plus qu' dix pas, de
n'entendre aucune rumeur. Un cuisinier, qui plumait une volaille sur le
seuil de la porte principale, chantait, en faisant envoler le duvet de
sa victime. Je ne sais trop dire pourquoi, mais la vue de la chair
blanche du poulet donna la chair de poule  Lorenzo. tait-ce en
voquant le souvenir des ministres? ou bien tait-ce seulement parce que
ces prparatifs de gala (on ne plumait pas tous les jours dans la maison
de Bonifacio XXIII) concordaient mal avec le deuil du prince? Quoi qu'il
en ft, Lorenzo, blanc comme ses manchettes, franchit le seuil avec un
battement de coeur terrible, et gravit l'escalier en se tenant  la
muraille.

Comme il atteignait le premier tage, il entendit un cri, puis deux,
puis trois; puis une porte s'ouvrit avec violence dans la galerie 
laquelle aboutissait l'escalier, et le docteur Marforio, les habits en
dsordre, la perruque rejete en arrire, passa devant Lorenzo, et entra
dans l'appartement de Son Altesse.

--Il est fou! le dsespoir l'a achev, pensa le prince.

Au mme instant, par la porte qui venait de donner passage  Marforio,
un homme sortit. tait-ce un homme? un spectre? une apparition? Lorenzo
ne put le dire. Mais tout son sang se figea dans ses veines; il se crut
chang en statue. Le ministre de la guerre, ou l'ombre du ministre de la
guerre, s'avanait lentement, gravement, marquant le pas en quelque
sorte. Derrire lui venaient ses collgues; pas un ne manquait; tous, le
visage frais, un sourire sur les lvres, une petite ligne rouge au
milieu du front, dfilaient et pntraient dans l'appartement de
Bonifacio.

Lorenzo n'osa pas adresser la parole  ces apparences de ministres; et,
quand elles eurent disparu, il essuya son visage, soupira, leva les yeux
au ciel, cherchant dans l'air une solution, un renseignement qui lui
permt de dcider qui tait fou, de lui ou de Marforio.

Il n'tait pas sorti de sa stupeur quand une voix se fit entendre  son
oreille:

--Gardez-vous de rien dire, monseigneur. Tout est pour le mieux!

C'tait Colbertini qui, lui aussi, avait assist au dfil, et qui, sans
tre moins surpris que Lorenzo, dissimulait davantage.

--Ah! c'est vous, rpondit le prince avec un soupir d'allgement.
Expliquez-moi cette vision: les cadavres de cette nuit?

--N'taient point des cadavres, monseigneur; je m'en suis aperu au
dernier moment. Je n'ai pas abus de la facilit qui m'tait donne pour
me venger. J'aurais pu profiter du prtexte et faire enterrer dans
l'tat o je les trouvais mes anciens collgues.

--Quelle horreur!

--O prince! en politique, on se tue souvent pour moins que cela et d'une
faon plus cruelle. Mais j'ai rflchi. S'il y a quelque sorcellerie,
pourquoi ne l'aiderais-je pas  se montrer? Matre Marforio empite sur
les droits de la Providence. Grand bien lui fasse! ce n'est pas moi qui
l'empcherai, et je suis curieux de voir jusqu'o il ira.

Colbertini se frottait les mains avec une satisfaction mesquine, qui
prouvait que, chez cet homme d'tat, les passions ne s'levaient jamais
 des hauteurs impersonnelles.

--Ainsi, demanda Lorenzo stupfait, ils sont bien vivants?

--Sans aucun doute, monseigneur, je leur ai parl, et je vous atteste
qu'ils n'ont rien de chang, je puis ajouter: malheureusement pour eux!

--C'est trange! murmura le prince hrditaire que ce phnomne jetait
dans des tourbillons et qui ne savait que dire et que penser.

Colbertini s'inclina et se hta de descendre l'escalier du palais. Il se
croyait suffisamment dgag du serment de discrtion. Il avait promis de
ne pas rvler la mort des ministres; mais il n'avait pas jur de taire
l'tat singulier dans lequel il les trouvait; et pour faire germer sa
vengeance, il n'tait pas fch de semer partout dans la ville l'annonce
des prodiges accomplis par son successeur; c'tait  la fois donner une
preuve apparente de gnrosit et crer des impossibilits futures pour
le pauvre Marforio. Un ministre oblig de gouverner par des miracles
continuels ne peut rester longtemps au pouvoir; s'il n'est pas crucifi,
il est bafou. Et l'une et l'autre des deux alternatives plaisaient 
Colbertini.

--Allons, dit enfin Lorenzo ds qu'il fut seul, ne rflchissons pas;
vivons au milieu de ces sortilges; ne discutons rien! La raison est
expose  de grandes erreurs. Le coeur seul est infaillible. N'coutons,
ne suivons que mon coeur. O Marta! dans cet ocan de doutes o me
jettent des vnements si bizarres, si inexplicables, tu es mon phare de
salut, mon toile!

Et aprs cette invocation qui rsumait et compltait toujours les
diverses oprations de son esprit, Lorenzo voulut se donner le spectacle
complet des ministres ressuscits; il aimait mieux les appeler ainsi,
croyant plutt au miracle de la rsurrection qu' celui de la vie sans
cervelle. On riait, on parlait  haute voix dans les appartements de
Bonifacio. Quand Lorenzo entra, Marforio tait dans les bras de son
souverain; et comme ces deux obsits ne pouvaient pas facilement
s'treindre, elles se rapprochaient par le haut du corps, en s'loignant
par la base.

--Viens, mon fils, dit l'excellent prince, salue dans ton pre le
monarque le plus heureux de l'Italie, et dans ton beau-pre le savant le
plus infaillible.

Lorenzo eut un frisson en pensant  Colbertini et  l'ide d'enterrer
les ministres.

Ceux-ci, un peu abasourdis de l'tonnement dont ils taient l'objet,
comprenant  grand'peine ce qui s'tait pass et ce qu'on s'obstinait 
leur raconter, ne sachant pas s'ils devaient se fcher ou se rjouir,
taient l, bats et bants, tournant de temps en temps la tte pour
s'assurer qu'elle tait bien ferme.

Le ministre de la guerre, moins calme que les autres, se secouait un
peu.

--Ce n'est rien, ce n'est rien, lui disait Marforio pour le rassurer. Il
sera entr un peu d'eau dans le crne; je m'y prendrai mieux demain.
Colbertini leur avait tt le pouls, ajouta le docteur  demi-voix, en
marchant vers Lorenzo. Chut! ne parlez pas de nos terreurs, ils s'en
pouvanteraient.

Et se redressant, comme s'il n'et pas craint de se heurter au
firmament, Marforio exhalait un orgueil, resplendissait d'une joie qui
chappent  toute analyse. Bonifacio cherchait des formules, des
exclamations.

--O renversement de toutes les lois humaines!  glorieuse usurpation des
droits de la Providence! Marforio, mon ami, je t'autorise  te laisser
tutoyer par moi; tu es plus que mon ministre, tu es mon ombre, mon
satellite, mon _alter ego_, le surintendant de ma cervelle. Je vais
crer tout exprs un ordre, une dcoration, et tu en seras le premier,
le seul dcor. Je veux que les populations de ma principaut se
ressentent de l'heureux vnement qui vient de s'accomplir. Qu'elles me
demandent ce qu'elles voudront et je le leur donne immdiatement. Si une
constitution peut leur faire plaisir, je leur en donne une ou deux de
plus. Je veux tre prodigue, pour signaler un phnomne si tourdissant.
Mon bon Marforio, tu m'ouvriras le crne quand tu voudras, et celui de
Lorenzo.

--Mon pre, je n'ai pas d'ambition, dit Lorenzo, qui ne se souciait que
mdiocrement de mieux dormir et qui tenait trop  ses rveries pour ne
pas tenir galement  ses rves.

--A l'ge de Lorenzo et quand on est amoureux, rpliqua d'un petit air
misricordieux le bon Marforio, on ne songe gure  conomiser la vie et
le repos. Plus tard, il y songera.

Les ministres coutaient ce dbordement d'expansion de leur souverain et
de leur collgue sans s'y mler autrement que par un faible sourire. Ils
n'avaient pas une conviction bien assise; et, je le rpte, ils
passaient avec des petits gestes furtifs et inquiets leurs doigts autour
du front pour s'assurer que la fermeture tait hermtique.

--Oh! c'est solide, disait Marforio.

--Vous vous rappelez, n'est-ce pas, nos conversations d'hier? demandait
Bonifacio, pour s'assurer que la mmoire n'avait pas chang.

Et les complaisants ministres, rpondant aussitt, rptaient, dans les
mmes termes, les opinions qu'ils avaient exprimes la veille.

--C'est merveilleux! merveilleux! ne cessait de dire Bonifacio.

--Est-ce que cela recommencera tous les soirs? demanda le ministre de la
guerre.

--Certainement, reprit Marforio, vous en trouvez-vous mal?

--Jusqu' prsent, non; j'ai dormi comme  quinze ans, mais j'ai quelque
lger embarras.

--Oui, oui, je sais, un peu d'eau! ce n'est rien... Une premire fois,
vous comprenez, on ne prend pas toutes les prcautions.

Cette remarque judicieuse fit trembler tout le ministre. En effet, on
ne prend pas bien ses prcautions une premire fois, et ils auraient pu
courir des risques autrement srieux.

En somme, le systme du docteur fut jug, acclam. Il y eut fte au
palais, mais une fte dont on ne voulut pas dire trop haut le motif.
Marforio craignait les contrefacteurs maladroits, et il eut t
dangereux de mettre  la porte du premier venu un moyen d'endormir, qui
fournissait en mme temps le meilleur moyen d'empcher le rveil.

On but  la sant des ministres. Ceux-ci, mnageant leur cerveau et
excitant leur cervelet, tinrent tte  l'ovation. Je vous fais grce des
plaisanteries qui gayrent le repas. Marforio fut touff
d'embrassements. Il n'est pas jusqu' Lorenzo qui, contraint de se
rendre  l'vidence, n'et son petit mot louangeur et son grain
d'encens.

Colbertini, qui n'avait pas de raison d'tre discret, tait all
colporter partout la nouvelle de ce prodigieux vnement. Le soir tout
le monde sut que Marforio avait drob les secrets de Dieu. Une
manifestation populaire, qui tourna  l'honneur de la science, fut
immdiatement organise. Le parti des jeunes, irrit de longue date
contre Colbertini, fut enchant d'exalter son successeur. D'ailleurs, il
y avait, au premier aspect, dans l'application de la science et de la
physiologie au gouvernement des tats, la ralisation d'une grande ide.
Ce n'tait plus l'influence du nom, la prpondrance de la fortune qui
dcidaient de l'aptitude aux affaires, c'tait la science, dans son
expression la plus leve. Et quelle science! celle qui touchait 
l'instrument de l'intelligence lui-mme, qui en modifiait les ressorts,
qui prenait en piti les fatigues, les consomptions de l'esprit.

Quelques bonnes gens, habitus, par suite de leur costume,  voir tout
en noir, hochrent la tte et crirent au matrialisme. On les laissa
crier; mais on opposa ce miracle au miracle de saint Janvier. Personne
ne douta de la possibilit de dplacer les cervelles. Le fameux parti
des jeunes dcida que l'invraisemblable tait le vrai; que le progrs se
manifestait par des coups pareils; qu'il n'y avait pas lieu de douter;
et, je le rpte, personne ne douta. On poussa le fanatisme jusqu'
dclarer que les ministres avaient bien mrit de la patrie.

Des potes composrent des cantates sans tre pays, ce qui ne se voit
qu'en Italie. Des chanteurs les chantrent sans y tre contraints. Ce
fut un beau jour pour les tats de Bonifacio XXIII.

Si vous me demandez mon opinion personnelle sur le prtendu sortilge,
je ne serai pas loign de croire, comme les gens bien pensants de la
principaut, que ce merveilleux rsultat tait logique. Il rentre dans
la catgorie des phnomnes dont il ne faut plus se moquer, par ce seul
prtexte qu'ils sont moquables. Il n'tait pas plus absurde de croire 
ce sommeil forc qu' des tables tournantes, valsantes, parlantes; et
Marforio devait-il paratre beaucoup plus fou aux sceptiques de son
temps en se vantant de faire vivre et prosprer des gens sans cervelle,
que s'il avait prtendu leur faire lire un grimoire par l'pigastre, ou
s'il avait voqu Satan, Socrate, Platon et les anctres de Bonifacio,
et fait passer leur me dans une cruche ou dans une cuvette?

C'est par gard pour le bon sens que les savants ne nous en font pas
voir de toutes les couleurs; et puis c'est qu'ils perdent quelquefois 
tudier le temps qu'ils pourraient utiliser  enseigner. Mais tout le
monde est d'accord en principe qu'ils font de l'univers entier ce qu'ils
veulent, et il tait ridicule autrefois de leur contester un seul
miracle. Aussi ne perdait-on pas le temps  les rfuter, et quand leurs
miracles n'taient pas au got du jour, aimait-on mieux les mettre 
mort et les torturer que les chicaner.

L'adoucissement des moeurs a dtruit cet argument; et si messieurs les
savants ne trbuchaient pas au seuil des acadmies et n'aimaient pas les
croix, les pensions, les titres, comme de simples ignorants, ils
deviendraient bien vite les dispensateurs de la pluie, du beau temps, de
la chaleur et du froid. Fort heureusement pour la libert du vulgaire,
l'ambition du ridicule compense dans l'esprit des hommes de science
l'ambition de la vrit; et ils rtablissent, sans le vouloir, l'galit
entre eux et les imbciles, prcisment quand ils deviennent de
trs-grands personnages.

Qui sait  quelle autorit morale Marforio aurait pu prtendre, s'il et
pu consentir  ne point avoir d'autorit positive! Un homme qui avait
fait une si grande rvolution dans la physiologie et donn une si
furieuse entorse  la routine pouvait dcouvrir, avec un peu d'effort,
la navigation arienne et le moyen d'aborder dans la lune. Mais les
dlices de Capoue attendaient Marforio, et le progrs ne fut pas
acclr dans sa marche autant qu'on aurait pu l'esprer ou le craindre.

L'union du jeune Lorenzo et de la belle Marta tait une consquence si
naturelle de la pleine russite du fameux systme, qu'il n'y eut plus
qu' commander les cierges et les violons. Bonifacio tenait beaucoup
plus  l'existence qu' la naissance. Il ne craignit pas d'humilier ses
aeux en bnissant dans sa bru la fille d'un acadmicien. Il pensa que
cette msalliance serait agrable  son peuple.

Je dois avouer qu'elle ne lui fut pas dsagrable, car il n'y songea que
tout juste assez pour voir passer le cortge et admirer la grce et
l'clatante jeunesse des poux. Les ministres  la cervelle mobile
furent l'objet de l'examen, de l'attention publique. On ne se lassait
pas de leur trouver bon air, bonne faon; ils causaient, comme des
personnes naturelles; les gens  imagination vive prtendaient mme
qu'ils avaient acquis de l'esprit. Mais Marforio lui-mme n'allait pas
si loin dans son enthousiasme.

--A moins, disait-il, que l'eau pure n'ait des qualits qu'on n'a pas
encore souponnes! Car il est impossible que ces messieurs acquirent,
en rflchissant moins, des vertus spirituelles qui leur ont toujours
fait dfaut, quand ils avaient, nuit et jour, le libre exercice de leurs
facults.

Trois jours aprs les noces de l'hritier prsomptif, Bonifacio XXIII,
qui voyait que ses ministres engraissaient, rajeunissaient et
n'prouvaient aucun ennui, consentit  confier son auguste front au
bistouri du docteur.

--Surtout, lui dit-il, avant d'avaler le narcotique ncessaire, ne sois
pas trop mu; oublie la dignit de mon front, et dis-toi bien que ton
souverain n'est plus que ton sujet.

Marforio n'tait pas mu. Il scalpait avec une dextrit incroyable; la
cervelle de Son Altesse alla dans l'eau comme les autres; la seule
distinction que le docteur lui accorda fut un vase un peu plus orn que
les autres; mais pour la dimension, la couleur, la pesanteur, la
cervelle de Bonifacio XXIII n'avait absolument rien qui pt la faire
trouver diffrente de celle du premier crne venu.

--O galit! dit Marforio en voyant baigner dans l'eau l'instrument des
penses de son prince.

Le lendemain de son premier sommeil, Bonifacio fut ravi et se promena
dans sa capitale, pour bien montrer  ses sujets qu'il tait un illustre
exemple de la supriorit du systme de son premier ministre, et qu'il
ne reculait devant rien pour encourager les sciences, acclrer le
progrs et ajouter aux lments de bonheur et de civilisation de la
principaut.

Mais sur ce dernier point le doute commenait  natre; et le parti des
jeunes, perfidement excit par Colbertini, qui en tait devenu l'me,
aprs en avoir t pendant si longtemps la terreur et la bte noire, le
parti des jeunes commenait  murmurer, et  se demander si, de toutes
les utopies, celles de la science n'taient pas les plus vaines, et s'il
y avait d'autres moyens empiriques de faire le bonheur des peuples que
de les laisser libres et de les aimer avec intelligence.

Je vais vous montrer par quelles manoeuvres Colbertini voulait prendre
sa revanche et faire expier  Marforio sa gloire et son ambition.




VIII

O l'on dmontre que les plus grands savants ne peuvent pas tout
prvoir.


Les ministres de Bonifacio et Bonifacio lui-mme se trouvaient fort bien
de l'opration subie; ils s'veillaient sans fatigue;  peine si
quelquefois un petit peu d'air s'infiltrant dans le crne mal ferm les
faisait souvenir de leur flure. Marforio prenait les plus grandes
prcautions pour qu'il ne restt pas une goutte d'eau dans les
interstices de la masse crbrale; la salle du trsor tait un
sanctuaire qui prservait admirablement les bocaux sacrs; personne,
except Colbertini, n'avait de clef de cette retraite. Nous verrons que
l'exception tait fcheuse et combien Lorenzo eut  se repentir de
n'avoir pas rclam cette clef, lors de sa rencontre avec l'ancien
premier ministre.

Un jour, un vritable et srieux danger menaa le gouvernement: un chat
fut subrepticement introduit dans le palais, et fut trouv miaulant et
grattant  la porte de la salle du trsor. Marforio frmit en songeant
au pril que les augustes cervelles auraient pu courir. Des prcautions
furent prises en consquence, sans qu'il ft possible d'en expliquer le
motif. Les passions mauvaises n'auraient pas manqu de profiter du
renseignement; et le rgicide, mis  la porte des chats, serait devenu
un instrument d'opposition formidable.

On se contenta de charger la police de distribuer des boulettes
malsaines dans tous les coins du palais, et l'on fit griller les
fentres de la salle du trsor.

Ces dangers violents n'taient pas, au surplus, le seul ni le plus grand
inconvnient du systme; on ne tarda pas  constater le singulier
phnomne que voici:

Le cerveau, interrompant brusquement le petit travail de la rflexion
par une mort apparente de quelques heures, revenait, en reprenant ses
fonctions, au point de dpart de la veille. La mmoire ne souffrait pas
de cette interruption violente; mais la mmoire seule lui survivait, la
mmoire strile, sans acquisition nouvelle. On s'aperut (quand je dis
_on_, je pense  Lorenzo comme observateur bienveillant, et  Colbertini
comme espion), on s'aperut peu  peu que les ministres et le prince en
gagnant du repos avaient perdu ce privilge commun  tous et qui fait
dcouvrir instantanment au rveil l'ide vainement cherche avant la
nuit.

Marforio avait supprim la fatigue, cela tait incontestable; mais il
avait aussi supprim le travail.

Le ministre de l'instruction publique tait, au jour o il subit
l'opration, en train de rdiger une circulaire  ses administrs pour
leur recommander un abcdaire qui venait d'tre publi, aprs quinze
annes de prparation, par une acadmie du voisinage. L'infortun
ministre s'tait arrt, avant d'aller souper,  une phrase
trs-difficile, dans laquelle il cherchait  expliquer, ce qu'il n'avait
jamais bien su, l'utilit de la lecture. Quand le lendemain Son
Excellence, repose, calme, rafrachie, voulut continuer sa phrase, il
lui fut impossible de trouver autre chose que ce qui tait dj. Il
s'tait fait un temps d'arrt dans son intelligence.

Cette circulation incessante de la sve intellectuelle qui accumule dans
le sommeil les forces que l'activit dpensera dans le rveil, tait
interrompue et ne pouvait plus se rtablir. Il recommenait tous les
jours la mme besogne et tous les jours il la quittait de la mme faon,
au mme endroit, avec le mme mot.

Le ministre de la guerre donna un exemple tout pareil. Il examinait,
pour en doter la musique de l'anne, un systme de mirliton fort
ingnieux; mais l'intraitable ministre n'avait voulu autoriser cet
instrument qu'aprs avoir appris  en jouer lui-mme; il parat mme
qu'il avait fait jusque-l des progrs assez rapides. Aprs l'opration
en question, il s'obstina  chantonner le mme refrain, sans pouvoir en
sortir.

Les autres ministres et Bonifacio XXIII prouvrent le mme effet de
cette lacune volontaire qu'ils creusaient dans leur existence morale. Le
plus petit effort de l'esprit leur devenait inutile; on les et dits
attachs  une oeuvre de Pnlope; toutes les nuits un lutin dfaisait
le dessin trac le jour et il fallait le recommencer.

Lorenzo, inquiet de ce rsultat, demanda un remde  Marforio. Mais son
beau-pre se mit  rire; il s'tait dclar infaillible, et la meilleure
preuve qu'il pt donner de son infaillibilit, c'tait de ne pas
consentir  reconnatre une erreur.

--De quoi te mles-tu? jeune homme, dit-il  son gendre. Ai-je jamais
prtendu qu'ils auraient tous plus d'esprit aprs l'opration qu'ils
n'en avaient auparavant. Ils taient btes; ils le sont rests. Le
respect m'empche de te dire que ton pre n'tait gure plus fort.
Trouve-moi un homme d'esprit qui consente  se laisser oprer, et s'il
devient stupide ton objection aura de la valeur.

Cette rponse tait prremptoire. O trouver en effet un homme d'esprit
qui consentt  se laisser manier la cervelle?

L'hritier prsomptif, qui n'avait jamais eu d'enthousiasme pour
l'utopie de son beau-pre, croyait de son devoir de garder le secret le
plus absolu sur les observations critiques auxquelles il se livrait, et
de veiller en mme temps  ce que l'insuffisance des hommes du
gouvernement ne transpirt pas trop au dehors. Il assistait aux rares
sances du conseil; s'il y avait un dcret  rendre, une mesure 
prendre, il s'efforait d'enlever une dcision aux ttonnements des
ministres et du souverain.

Le public ne se ft jamais aperu de l'immobilit intellectuelle qui
rsultait du fameux systme, si Colbertini n'avait pris soin de la faire
remarquer au parti des jeunes, et si ce parti ne s'tait empress de
s'en tonner et de s'en indigner tout haut. La foule, qui voyait la mine
florissante de Bonifacio et qui ne se sentait pas plus gne dans ses
allures qu'auparavant, admirait l'adresse de Marforio et ne rclamait
rien.

Peu lui importait cette paralysie organise; on n'augmentait pas les
impts; et si on ne faisait rien pour elle, on ne lui demandait rien.
Mais vous savez que l'opinion publique ne se manifesterait jamais avec
force, s'il n'y avait pas des gens de prcaution pour l'veiller, la
mettre sur la route des protestations, et pour lui trouver un mot
d'ordre, une formule. C'tait prcisment l la mission du parti des
jeunes. Il allait stimuler l'apathie des habitants, et leur dmontrait
qu'au lieu de se trouver heureux, ils devaient se croire
trs-malheureux, puisqu'ils taient trs-mal administrs.

Cette propagande utile fut un peu lente  agir, et peut-tre n'et-elle
jamais abouti, sans un singulier renfort qui lui vint de France dans la
personne d'un cabaretier. Il s'tablit une htellerie nouvelle, dont les
vins et la bonne chre, en acclrant la vie dans les jeunes cervelles,
donnrent plus d'accent et plus de feu aux remontrances. La mauvaise
humeur que l'on conut contre les anciens restaurants monta jusqu'au
pouvoir.

Il est de la fatalit des gouvernements absolus (fussent-ils paternels,
comme croyait l'tre le gouvernement de Bonifacio XXIII) d'tre
responsables de tout, du mauvais temps et des pidmies, comme de la
misre et des souffrances morales. Visant au rle de la Providence, ils
en assument les charges, en voulant en recueillir les profits.
N'excitant pas, n'encourageant pas l'initiative individuelle, ils sont
comptables envers chaque individu de sa part d'activit et de son libre
arbitre. Il est injuste, selon les lois ternelles, de leur en vouloir
de la grle, de la pluie, de la peste; mais il est logique de leur
demander raison du peu de secours moral ou matriel que chacun trouve en
soi pour rsister au flau ou s'en consoler.

Je vous demande pardon de cette petite boutade un peu solennelle pour
l'histoire de la principaut en question. Mais l'histoire a des
principes immuables, et c'est surtout dans un conte qu'il faut les
invoquer.

Le parti des jeunes faisait donc de superbes dners et d'loquentes
protestations. Il fulminait contre l'engourdissement sculaire du pays,
et parlait avec irrvrence du fameux systme de Marforio qu'il avait
d'abord acclam, et des ttes fles du ministre dont il se moquait.
Les murs taient couverts de caricatures o l'opration des cervelles
tait commente et traite de la belle manire.

Je vous laisse  juger si Lorenzo tait triste de cette opposition qui
grossissait de jour en jour. Accordons-lui cette justice, que son
mariage ne l'avait pas rendu goste. Retir dans un coin du palais
paternel, il vivait dans une extase quotidienne, et il ne s'interrompait
de rpter  Marta les plus doux noms et les plus doux vers qu'il pt
imaginer, que pour la serrer tendrement sur son coeur, en bnissant Dieu
de l'avoir bni. Mais une douleur aigu se mlait  cette ivresse.
Lorenzo pensait parfois que son bonheur tait la rcompense et le
rsultat des utopies de Marforio, et il craignait toujours quelque
catastrophe. Aussi, bien qu'il n'et pas le moindre got pour le
pouvoir, et surtout pour un pouvoir impuissant et ridicule, il essayait,
comme je l'ai dit plus haut, de s'occuper un peu des affaires dont
personne ne s'occupait, et chaque soir, avec Marta, qui n'tait pas de
mauvais conseil, il causait  la belle toile, sur une terrasse du
chteau, du malheur irrparable d'tre l'hritier prsomptif d'une
rvolution imminente.

Son brave homme de pre et de souverain se trouvait le plus heureux des
monarques, et prouvait un contentement inou quand Marforio lui avait
remis le matin sa cervelle en place. Lorenzo essayait vainement de faire
entrer une ide ou l'ombre d'une ide dans cette pauvre tte.
L'intelligence, qui reprenait chaque jour son mouvement, son tic-tac,
comme un moulin arrt pendant la nuit, n'avait plus d'lan, plus de
force; elle n'avait plus ce mystrieux travail de la nuit qui est
peut-tre le seul vritable, le seul profitable. Lorenzo reconnaissait
que le sommeil n'est pas le rparateur, mais l'initiateur solennel et
tout-puissant, et il conjurait Marforio et les ttes fles de vouloir
bien renoncer au bain d'eau froide. Mais le savant ne voulait pas en
dmordre, et les sujets de l'exprience s'accommodaient trop bien de
l'inactivit pour y renoncer.

Un jour l'opposition en corps sollicita une audience de Bonifacio XXIII,
et vint lui exposer respectueusement ses griefs. Le prince reut avec le
plus charmant sourire la dputation; il tait entour de ses ministres,
et jamais la batitude n'eut des reprsentants plus frais, plus roses,
plus convaincus.

Bonifacio ne comprit pas un mot de tout ce qu'on lui dbita; il prit
avec son inaltrable bonne humeur la pancarte qu'on lui tendit et qui,
rdige dans la fameuse htellerie franaise dont j'ai parl plus haut,
avait, d'un ct, le menu du dernier dner de l'opposition, et, de
l'autre, les demandes les plus urgentes du parti des jeunes.

L'clairage, le balayage des rues, la mise en vigueur d'une constitution
un peu dlaisse, quelques ides de rforme aussi simples que modres,
formaient tout le programme. Bonifacio promit d'en dlibrer en conseil,
et, en effet, il en dlibra; mais, par une erreur bien excusable, il
avait pris la pancarte du mauvais ct, et ce fut sur le menu du dner
qu'il disserta congrment avec ses ministres, sans pouvoir tomber
d'accord. Je dois ajouter que Marforio n'assistait jamais au conseil. Il
avait trop de choses  tudier pour cela, et Lorenzo, esprant que des
griefs aussi plausibles et aussi faciles  satisfaire pouvaient tre
discuts mme par des cerveaux fls, voulant d'ailleurs s'assurer une
dernire fois de ce qu'il y avait  attendre de son pre et de ses
ministres, s'abstint de cette dlibration.

Le lendemain et les jours suivants, la dputation se reprsenta; on la
reut avec le mme sourire, on lui fit dans les mmes termes les mmes
promesses, on recommena les mmes dlibrations, pour arriver au mme
nant. C'en tait fait; l'opposition se disposa  agir nergiquement, et
Lorenzo comprit que s'il n'intervenait pas, la couronne de son pre
tait menace.

Le jeune prince ne tenait gure au pouvoir pour le pouvoir; mais s'il
avait des gots modestes, il avait aussi le sentiment d'un double
devoir; comme hritier prsomptif et comme fils, il devait dfendre les
droits de Bonifacio. Il et t bien heureux, l'innocent troubadour, de
quitter le palais en serrant sous son bras le bras charmant de Maria et
d'aller avec sa douce compagne oublier, dans quelque potique retraite,
la mchancet des gouverns et la sottise des gouvernants. Il ne
connaissait pas cette formule que les philosophes de la romance
n'avaient pas encore invente: _Une chaumire et un coeur_, mais il en
avait le sentiment, je devrais dire le _pressentiment_.

Ah! si par un miracle dont il et t reconnaissant envers Marforio, la
principaut avait pu s'vanouir dans l'air, comme s'vanouissent les
chteaux des fes; s'il avait pu se retrouver seul, avec sa chre Marta,
sous les ombres de quelque retraite comme celles que l'Arioste a
dpeintes, quelle vie potique! quel madrigal en duo! Mais son rve
devait demeurer blotti dans son me, comme un papillon qui n'a pas de
fleurs; et il lui fallait s'occuper de ces personnages grotesques,
Marforio et les ministres, sans oublier que son auguste pre ne se
sparait pas assez dans son esprit des caricatures de son entourage.

Lorenzo eut une confrence avec le chef du parti des jeunes. Il promit
d'user de toute son influence pour que les esprances de progrs ne
fussent pas toujours dues; il s'engagea, au nom du gouvernement, 
produire quelque chose de nouveau qui satisferait la curiosit publique
et qui ne tromperait pas l'attente des patriotes.

Lorenzo sentait la tmrit de ses engagements; mais depuis le jour
fatal o, n'coutant que son amour, il avait introduit Marforio chez son
pre, il se disait solidaire du bien et du mal qui se commettaient dans
la principaut; d'un autre ct, si peu prince qu'il voult tre, il
l'tait encore trop pour ne pas tomber dans le dfaut des princes et
pour ne pas promettre plus qu'il n'osait et qu'il pouvait tenir.

Un vnement extraordinaire sembla le tirer d'inquitude et donner ample
satisfaction au parti des jeunes.

Marforio venait tous les matins trs-ponctuellement visiter les bocaux
confis  ses soins, en retirer le mieux qu'il pouvait les cervelles de
Son Altesse et de Leurs Excellences, et les replacer toutes dans leurs
botes respectives. C'tait la seule occasion qu'il voult conserver de
frquenter ses collgues.

Un jour, le docteur s'tait acquitt de sa tche avec l'attention
accoutume, et aprs avoir hermtiquement ferm les ttes des minents
fonctionnaires dont il rglait les mouvements intellectuels, il tait
rentr dans son laboratoire pour continuer une srie d'expriences fort
curieuses, quand Lorenzo, essouffl, courut aprs lui et vint frapper 
sa porte.

--Eh bien! qu'y a-t-il encore? demanda le savant, surpris de l'motion
de son gendre.

--Oh! rassurez-vous, murmura Lorenzo navement, Marta n'est pas malade.

Le pauvre prince s'imaginait que le premier cri du pre tait pour sa
fille; il oubliait que le pre tait un savant.

--Il ne s'agit pas de ma fille. Est-ce qu'on aurait voulu encore
enterrer mes sujets?

--Non, rpliqua Lorenzo; mais tes-vous bien sr, docteur, de ne pas
vous tre tromp ce matin en remettant chaque cerveau dans sa bote?

--Trs-sr; les prcautions que je prends me garantissent contre toute
surprise.

--Alors il se passe un phnomne inexplicable et que je vous conjure de
venir voir. Mon pre et ses ministres ont des ides toutes nouvelles,
des gots diffrents de leurs gots habituels.

--C'est tout simple, interrompit Marforio, rougissant d'orgueil, le
progrs est accompli. Vous doutiez de la rnovation de l'intelligence;
je savais bien, moi, qu' un moment donn, l'instrument repos aurait
des accents diffrents de ceux qu'il rendait autrefois.

--Il n'est pas possible, docteur, qu'une flte, parce qu'elle aura dormi
quinze jours, vous joue des airs de violon!

--Ouais! Vous devenez railleur, mon gendre! Il vous sied bien de vous
moquer de ce que vous ne comprenez pas!

--Oh! je ne me moque pas, je vous jure, j'ai trop peur, dit Lorenzo.

--Peur de quoi?

--Peur de cette activit qui succde  cette atonie.

--Bah! je vous dmontrerai que tout cela est logique.

Lorenzo secoua la tte et revint au palais avec Marforio.

Il se passait en effet une scne fort trange et que toute la science du
docteur allait peut-tre se trouver impuissante  expliquer.




IX

O les ministres commencent  travailler.


Quand j'ai parl des sincures constitues au profit de chaque ministre
de Bonifacio, je n'ai pas exagr; mais il est bien vident que cette
inaction n'empchait pas qu'il y et une organisation, des bureaux, des
employs, du papier et des plumes et que chaque ministre et  recevoir
les compliments de ses subordonns au jour de l'an, et  leur donner des
semonces de temps en temps pour faire croire  un travail. Bonifacio
n'et pas demand mieux, cela ressort assez de ce rcit, que de
congdier tous les ministres et tous les employs du ministre.
L'quilibre du budget tait un idal insuffisant pour lui. Il en
poursuivait la lgret absolue, la volatilisation, en quelque sorte.
Mais si dispos qu'il ft aux conomies et  la simplification du
pouvoir, le prince tait contraint  un dcorum officiel envers ses
voisins. Le respect humain, je devrais dire le respect _souverain_,
l'obligeait  des complications dispendieuses dont il gmissait.

C'est une des particularits de l'Italie, que chaque tat peut y aspirer
individuellement  la libert, mais ne peut s'affranchir de l'obligation
de rendre des comptes  la curiosit du voisin. La terre o fleurit
l'oranger est contrainte  l'humiliation de mettre ses fleurs sous le
nez des trangers pour que ceux-ci rglent leur bonne humeur sur le
plus ou moins de parfum qui s'exhale. On n'a jamais su pourquoi, mais ce
pays des fes est continuellement expos aux accidents qui poursuivent
les princes charmants dans les feries; quand il veut s'asseoir, quatre
ou cinq bras tiraillent son sige sous le prtexte de s'assurer de sa
solidit. Veut-il manger; avant qu'il ait port un morceau  ses lvres,
quatre ou cinq bras se lvent et retiennent la bouche, sous le prtexte
que l'Europe est intresse  la bonne digestion du convive. C'est sans
doute pour que l'Italie soit matresse chez elle qu'il s'est form des
socits de charbonniers. On sait que le charbonnier n'aime pas en
gnral qu'on commande chez lui.

Du temps de Bonifacio XXIII, les charbonniers n'avaient pas encore
noirci l'horizon; mais la curiosit des voisins tait dj excessive, et
c'tait dj pour la satisfaire que le pre de Lorenzo gardait ses
ministres. On l'et contraint par la violence  faire comme les autres
petits potentats du voisinage et  avoir des ministres allemands, s'il
n'en avait pas eu d'italiens. Les formes et les formules, voil un des
grands principes de l'quilibre europen! Bridoison y entendait quelque
chose. Quant au sentiment, il n'a jamais rien  voir. Bonifacio pouvait
tailler, rogner, scalper les ministres et les sujets; mais il devait
avoir des ministres. C'tait dj bien assez qu'on lui passt sa
jovialit, sa tolrance de bonne humeur. Depuis longtemps on l'et
contraint  la tristesse, si un judicieux prlat, en tourne
diplomatique dans la principaut, n'avait fait remarquer que la bonhomie
de Bonifacio, au lieu de profiter  la libert, comme on le craignait,
faisait les affaires de la licence, ce qui tait bien diffrent.

En effet, la libert, parmi tous ses inconvnients, a celui d'tre d'un
fcheux exemple; elle ne justifie pas non plus toujours une
intervention. La licence, au contraire, a cela d'avantageux qu'elle met
les tats de celui qui en est atteint  la disposition du premier
redresseur de torts du voisinage, en got de conqute. Les qualits
aimables de Bonifacio n'effarouchaient donc pas les tyrans du voisinage;
l'ordre par le travail, l'activit par la libert les eussent mis dans
d'autres dispositions  son gard.

Je ne m'tends sur ces considrations qui retardent le dnoment de mon
histoire que pour faire comprendre comment Bonifacio, oblig d'avoir des
ministres, avait par consquent des employs de ministres, et comment
ces derniers furent trs-surpris un certain jour du changement qui
s'tait opr dans les ides de chacun de leurs ministres.

Le ministre de la guerre, qui commenait tous les matins ses prtendus
travaux par des tudes sur le fameux modle de mirliton, demanda ce
jour-l pourquoi les _abcdaires_ n'taient pas distribus. Il y eut
une stupfaction profonde dans les bureaux. Distribuer des abcdaires 
l'arme! Vouloir que les soldats sussent lire, et probablement crire.
Quelle innovation! Quel progrs! Crer des baonnettes intelligentes!
quelle ide hardie, mais imprudente!

Un quart d'heure aprs, le bruit s'tait rpandu dans la ville que le
gros ministre de la guerre cachait un esprit fort alerte dans son
paisse enveloppe et qu'il dployait une prodigieuse activit.

Un phnomne en sens inverse, mais galement extraordinaire avait lieu
au ministre de l'instruction publique. Le ministre tait entr en
fredonnant des couplets galants, qui constituaient l'air national de la
principaut, et s'tait inform auprs des inspecteurs de l'tat des
mirlitons. L il n'tait plus question d'abcdaires, mais de ces
curieux instruments  pelure d'oignon qui devaient donner une musique
agrable et conomique  la principaut.

Les employs se regardaient en ouvrant des yeux dmesurs; ils pensrent
que la musique allait prendre sans doute dans le programme de
l'ducation une importance mconnue jusque-l, et un chef zl expdia
tout aussitt une circulaire aux coles de la principaut pour
recommander l'tude du mirliton avant toutes choses, la volont de Son
Excellence tant expresse  cet gard.

Le ministre de la justice ne parlait que de sommes  toucher, ce qui
alarma et scandalisa d'abord un peu ses employs, lesquels eurent la
crainte que la vnalit du ministre ne se dcelt par ces propos
financiers. Mais ils finirent par penser qu'il s'agissait plutt
d'augmenter leurs appointements, et cette nouvelle manire d'envisager
la question changea en enthousiasme les premires dfiances. Encore un
ministre dont les dispositions furent publies, commentes, et, quand on
le pouvait, nergiquement prnes!

Le ministre des finances, lui, si attrist d'ordinaire par le problme
insoluble de son budget, se trouva d'une gaiet charmante. Il fit venir
son trsorier et lui parla pendant une heure, le rire sur les lvres, de
corde, de pendaison, de prison, de gendarme; si bien que le trsorier
s'imagina qu'on allait faire rendre gorge  tous les dtenteurs de
deniers, aux financiers qui profitaient de la dtresse du prince et des
embarras du peuple, et que ce bruit rpandu rapidement, s'il fit plir
quelques traitants, suscita dans la foule une explosion de bravos.

Le parti des jeunes, qui tait bien jeune, se laissa prendre  ces
rumeurs.

--Enfin, disait-il, voil le gouvernement qui va marcher; ce n'est pas
sans peine! Comme l'opposition atteint toujours son but! Dcidment
Marforio est un grand savant!

Lorenzo ne fut pas le dernier  entendre parler des rsolutions toutes
nouvelles des ministres de son pre. Il alla trouver celui-ci. Bonifacio
tait, comme d'habitude, frais, rose, souriant, assis prs d'une
fentre, occup  regarder des petits poissons rouges s'battre dans
l'eau. Par une affinit singulire et qu'il ne s'expliquait pas, depuis
quelque temps il s'tait pris d'une belle passion pour l'eau claire et
pour les bocaux.

Lorenzo interrogea; mais le prince ignorait tout. Un conseil des
ministres fut immdiatement convoqu. Les Excellences arrivrent avec
une allure qui ressemblait  l'ivresse. Elles sautillaient et secouaient
toutes la tte, comme si, avec la cervelle, on et enferm une ruche
dans chacun des crnes.

--Eh bien! qu'y a-t-il? demanda Bonifacio; vous avez des faons
singulires aujourd'hui, mes chers amis; calmez-vous et causons.

Lorenzo, par faveur spciale, tait souvent admis  l'honneur,
d'assister au conseil. Tous les ministres prirent alors la parole  la
fois, et la confusion la plus trange, la plus comique, en mme temps
que la plus effrayante, signala cette confrence. Le ministre de la
guerre croyait administrer l'instruction publique. Le ministre de
l'instruction publique parlait de la guerre. Le ministre des finances ne
voulait entendre parler que de la justice, et le ministre de la justice
cherchait querelle  Bonifacio pour ses dpenses de table.

Non-seulement les rles semblaient intervertis et les personnalits
paraissaient changes, mais chacun des ministres n'avait pas tellement
abdiqu son ancien caractre, qu'il ne restt quelque chose, soit dans
le geste, soit dans les allures, soit dans les paroles, de son tat
primitif, et ces restes d'habitude ajoutaient au dsordre et  la
cacophonie.

--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se demandait Bonifacio, dont la placidit
se maintenait avec peine au milieu de ce tohu-bohu.

--J'ai peur qu'il ne soit arriv quelque chose pendant la nuit, disait
Lorenzo, qui ne voulait pourtant pas trop alarmer son pre sur les
inconvnients du systme de Marforio.

--J'ai envie de les destituer tous, reprenait Son Altesse. Ils
m'ennuient avec leurs bourdonnements et leurs faons d'empiter sur les
devoirs les uns des autres.

--Attendez, mon pre, jusqu' l'arrive du docteur; lui seul peut
expliquer et gurir la fivre qui les agite.

Nous savons comment Lorenzo, plus mu qu'il ne l'avait laiss croire 
son pre, alla chercher Marforio; comment celui-ci le suivit en raillant
les terreurs du jeune prince; mais nous devons ajouter que le savant
lui-mme fut un peu abasourdi du tumulte au milieu duquel il tomba.

Les ministres pitinaient en se promenant et ne tarissaient pas;
c'tait un flux de paroles qui grossissait toujours, comme ces horloges
dont le ressort se brise et dont on entend le mouvement se drouler avec
bruit; toutes ces cervelles dtraques avaient un mouvement rapide,
bruyant, qui finissait par se communiquer au corps. Les figures taient
pourpres; la sueur perlait sur tous les fronts. videmment la folie
marquait et prenait ses victimes.

Marforio, en dpit de sa confiance, ressentit quelque crainte. Je dis
qu'il eut peur, je ne dis pas qu'il ressentit l'ombre d'un remords. Il
tta le pouls aux diffrents ministres, essaya de comprendre quelque
chose  leurs discours interminables et confondus.

--Quelqu'un est entr dans la salle du trsor, dit-il enfin aprs avoir
rflchi.

--Personne, dit Bonifacio.

--Et moi, dit Lorenzo, je suis de l'avis du docteur, et je crois, en
effet, qu'un imprudent et un tratre a os toucher aux bocaux.

--Si je savais son nom! s'cria Son Altesse.

Lorenzo, par prudence ou par un reste de piti, n'osa pas livrer encore
le nom de Colbertini.

--Qu'est-ce qu'on leur a fait? demanda Bonifacio srieusement inquiet et
en portant les deux mains  son front.

--Parbleu! on a chang les tiquettes et on m'a expos  changer les
cervelles de matres.

--Quelle horreur! s'cria le prince; et ce malheur pouvait m'arriver!

--Heureusement qu'il n'y avait personne contre qui l'on pt changer la
cervelle de Votre Altesse.

Cette rponse, que Bonifacio interprta comme une flatterie, le calma un
peu.

--Il faudrait aviser, dit-il.

--Sans doute, rpliqua Marforio, quoique au fond, en y rflchissant, je
ne sois pas absolument fch de l'exprience nouvelle qui m'est offerte.

--Hum! mon cher premier ministre, vous exprimentez trop.

--Laissez faire, monseigneur, il n'y a pas de danger. L'essentiel,
n'est-ce pas, c'est qu'ils vivent.

--Sans doute.

--Eh bien! les gaillards m'ont l'air robuste.

--Oui, mais cette fivre?

--Bah! quand ils parleraient un peu trop! ils gardent depuis tant
d'annes le silence.

--Sans doute, mais ce charivari?

--Bouchez-vous les oreilles. D'ailleurs, est-ce que Votre Altesse a
l'habitude de les couter?

--Je n'en sais rien; ils n'ont jamais rien dit. Mais comment ne pas les
entendre? Et puis, que pensera le public?

--Ce que pensera le public! repartit Marforio, qui avait parfois des
accs de pntration. Il sera enchant; il vous accusait de gouverner
avec des muets; il ne pourra, certes, plus en dire autant. Le public
prend le tumulte pour le travail, les paroles pour des faits; il n'aime
au fond que le changement, et se soucie fort peu du progrs, pourvu
qu'on lui renouvelle de temps en temps ses affiches, ses programmes.
C'est un maniaque dont l'estomac ne peut manger qu'une nourriture, mais
qui veut qu'on lui change frquemment les assiettes.

--Hein! Lorenzo, dit le prince ravi de cette boutade, quel homme d'tat
que ton beau-pre!

--Mais que prtendez-vous obtenir? demanda Lorenzo, qui n'tait pas
aussi prompt que son pre  avoir confiance et  se distraire de son
inquitude.

--Je n'en sais rien, rpliqua Marforio; mais j'augure bien. Si mon
systme allait prendre un dveloppement auquel je n'avais pas song
d'abord! Le hasard est le grand initiateur, comme il est souvent le
grand secret des triomphes. Est-ce que vous croyez qu'il me serait
impossible de donner au mme homme plusieurs intelligences  la fois? Du
moment que la cervelle consent  n'avoir plus l'importance exclusive que
les ignorants de savants lui attribuaient autrefois, pourquoi ne
pourrait-elle pas, en voyageant  travers diffrents crnes, acqurir
des ides? Ce sont l des conjectures, mais des conjectures qui reposent
sur l'exprience.

--Je ne tiens pas, pour ma part,  apprendre quelque chose, dit
Bonifacio.

--Mais, objecta Lorenzo, comment la cervelle, en occupant des places
vides, peut-elle acqurir des ides?

--J'attendais cette remarque, dit Marforio. Mon cher, l'intelligence se
modifie selon l'espace, l'air et la configuration de la bote qui
l'enferme. Le crne est le cabinet d'tude, et tout le monde sait que,
selon qu'on peut s'tendre, biller, se remuer  droite,  gauche, un
cabinet vous inspire plus ou moins. Il y a d'ailleurs des habitudes du
corps, des dispositions du cervelet qui influent  leur tour sur la
cervelle.

--Mais s'ils allaient devenir fous? dit Lorenzo en montrant le ministre
tout entier, qui chuchotait, s'agitait, se dmenait, en parlant  tort
et  travers.

--Il sera toujours temps de les calmer s'ils vont trop loin, dit
Marforio.

--Ainsi, mon cher, demanda le prince, votre avis?...

--Mon avis est qu'ils sont bien comme cela, qu'il faut les laisser, que
la Providence, en permettant cette confusion, m'a mis sans doute sur la
trace d'une nouvelle dcouverte, et que j'aurai l une nouvelle occasion
d'ajouter  la gloire de votre rgne et au prestige de la principaut.

Lorenzo, voyant que son pre allait consentir  prolonger cette
dangereuse comdie, voulut intervenir; mais Bonifacio ne le laissa pas
parler.

--Puisque l'exprience est commence, autant vaut la laisser achever,
dit-il. Mon bon Marforio, prends-y garde. Ne donne pas trop d'ides 
mes ministres. Ils sont assez amusants dans cette ivresse qui les tient;
mais ils font bien du bruit.

--Cela se calmera, rpondit Marforio avec autorit; ils ne sont pas
encore habitus  ce changement de cervelle.

Lorenzo s'tait enfui. Le malheureux prince avait peur de perdre la
tte.

--Ah! dans quel cabanon me faut-il vivre? murmurait-il en levant les
bras au ciel. O Marta! se peut-il que l'amour le plus pur et le plus
loyal ait eu des consquences si odieuses et si grotesques?

Nous savons dj que Lorenzo faisait du nom de Marta sa premire et sa
dernire invocation dans l'embarras; mais, fidle aux sentiments qui
l'avaient fait aspirer  la main de la fille du docteur, le plus dlicat
des princes et le plus malheureux des hritiers prsomptifs ne songeait
point  regretter son amour. Il dplorait seulement que le bonheur de la
principaut ne ft pas une consquence de son bonheur intime, et que sa
pastorale et un si fcheux dnoment.

Il sentait bien d'ailleurs qu'il n'tait pas au bout de ses preuves.
Marforio tait infatigable et intraitable. Le docteur devait trouver
toujours, mme dans les checs, la confirmation de son infaillibilit.
Jusqu'o Lorenzo verrait-il descendre la majest souveraine dans la
personne de son pre? Et c'tait lui, lui seul, lui Lorenzo, qui avait
voulu qu'on donnt le ministre  Marforio! C'tait lui qui avait
indirectement caus tout ce dsordre! Il ne pouvait s'en prendre 
personne; et il n'avait, hlas! personne sur qui il pt se venger.
Pourtant, en y rflchissant un peu, Lorenzo se dit que Colbertini, si
c'tait rellement lui qui avait chang les tiquettes des bocaux, avait
une terrible responsabilit  assumer; et comme il fallait que quelqu'un
payt pour tout le monde, et mme pour Lorenzo, par une logique assez
ordinaire de la vie et faite particulirement pour l'usage des princes
il fut convenu que Colbertini recevrait un chtiment exemplaire.

Colbertini, qui avait t pendant plus de vingt-cinq ans ministre,
n'ignorait pas la faon de raisonner des souverains; il avait prvu que
Lorenzo, quoique parfait relativement, ne renoncerait pas au plaisir de
lui faire expier les torts, c'est--dire les imprudences du chteau. En
consquence, aprs avoir jou  Marforio le tour que nous venons de
voir, il s'tait prudemment cach, et avait mis en sret la fameuse
clef de la salle du trsor que l'hritier prsomptif avait eu la
maladresse de ne pas lui rclamer.

Je sais bien que Lorenzo aurait pu conseiller  son pre de faire
changer la serrure de la salle en question. Mais on ne s'avise jamais de
tout, et si les princes taient infaillibles, il n'y aurait jamais de
dynastie en pril, de catastrophe, de rvolution, de restauration, et le
monde s'ennuierait bien.

Colbertini se rservait de se montrer au moment critique. Il esprait
bien que les sortilges de Marforio ne prvaudraient pas toujours contre
la politique traditionnelle. Il avait rendu par ses intrigues le parti
des jeunes fort exigeant, et il pensait que le ministre et Bonifacio
lui-mme ne rsisteraient pas toujours aux exigences de cette
opposition. Quant  l'opposition, Colbertini, en fait de nouveauts,
pensait lui offrir les vieux programmes et la bercer des vieux contes
d'autrefois, rajeunis pour l'occasion; d'ailleurs, rien ne calme et ne
dsarme un parti comme le triomphe, et on n'en a jamais vu un seul qui
ait persist dans l'inflexibilit de sa ligne aprs avoir t admis 
participer aux affaires.

Tel tait le calcul de Colbertini. Pour manquer de grandeur et de
gnrosit, il ne manquait pas de certaines chances; mais, par une
inexplicable illusion du pays, par un de ces mirages qui ravissent les
peuples, par une de ces utopies qui dpassent toutes les probabilits,
le pige tendu  Marforio servait  sa gloire, et le fameux
bouleversement des cervelles dterminait une explosion d'esprance et
d'enthousiasme dont Colbertini tait stupfait.

Les distinctions  tablir entre le gnie et la folie sont difficiles
dans tous les temps, sous toutes les latitudes et avec tous les
caractres; mais dans une principaut comme celle de Bonifacio, elles
taient impossibles; les termes de comparaison manquaient pour le gnie,
et ils taient trop frquents pour la folie: on n'y faisait plus
attention. C'est pourquoi les extravagances du ministre, au lieu
d'pouvanter le parti de la jeunesse, lui donnaient confiance. On ne
parlait que des innovations, des amliorations introduites par les
diffrents ministres.

Tous les soldats se promenaient, un cahier  la main, en pelant leurs
lettres. Les factions, dj si rares, taient dfinitivement remplaces
par des heures d'tude; et quand les dfenseurs de la patrie
s'arrtaient  la porte d'un cabaret, ce n'tait que pour le plaisir,
purement intellectuel, de dchiffrer l'enseigne.

Les professeurs de l'universit (ai-je dit qu'il y avait une universit?
Je ne sais pas; en tous cas, vous serez bien aise de l'apprendre), les
professeurs de l'universit se coiffaient sur l'oreille et prenaient des
petits airs conqurants les plus belliqueux du monde. On ne rencontrait
plus les tudiants que rangs par pelotons, et dfilant avec des
mirlitons gigantesques. Le mirliton tait devenu l'instrument d'Apollon.
Le ministre de l'instruction publique avait invent un mirliton ray
dont l'clat se faisait entendre  une trs-grande distance.

Les financiers, depuis que leur ministre avait troqu sa cervelle contre
celle du ministre de la justice, taient encourags  l'tude des lois,
et cette disposition causait un grand moi dans la population. Les uns
prtendaient que les hommes d'argent trouveraient dans l'arsenal
lgislatif des moyens d'augmenter leurs perfidies et leurs ressources;
les autres, au contraire, assuraient que l'tude des lois tait
l'enseignement le plus moral et le plus utile. Mais ce dbat tait
lui-mme un symptme de progrs; et si les usuriers avaient diminu,
l'avantage et t incontestable; mais c'tait dj beaucoup pour la
ralit qu'on pt le contester.

Quant au ministre de la justice, il n'tait proccup que de la question
financire. Il ne voulait pas que les plaideurs payassent les pices, et
il contraignait les avocats  indemniser leurs clients du temps qu'ils
leur faisaient perdre, de l'ennui qu'ils leur causaient, et du mal
qu'ils faisaient penser d'eux en en disant trop de bien. Le peuple
applaudissait  ce systme; mais les procureurs taient furieux. Une
excentricit fort bouffonne, et qui dpassait rellement le but, tait
celle-ci: toutes les fois qu'un magistrat dnonait et poursuivait un
dlinquant, il tait oblig de dposer une grosse somme d'argent, pour
que le prvenu, dans le cas o il aurait t injustement poursuivi et o
il aurait t victime de dnonciations calomnieuses ou d'un zle
maladroit, ft largement indemnis.

Le peuple, bien entendu, battait des mains  ce systme de prcaution et
de responsabilit; mais les vieux jurisconsultes hochaient la tte et
prtendaient que le mtier devenait impossible, et que la justice
cessait d'exister du moment qu'on lui imposait l'obligation de n'tre
jamais injuste.

Mais les murmures, les critiques disparaissaient dans le choeur gnral.
Comme on remuait beaucoup de questions, on paraissait en rsoudre
beaucoup. Le parti des jeunes tait dpass. Il avait de la peine 
coordonner ses ides et  se faire une opinion prcise sur ces rformes
qui attaquaient tout  la fois; car je ne parle l que des points
principaux, et il est bien vident que les ministres touchaient  tout.

Bonifacio s'amusait; il ne se fatiguait pas la tte  comprendre, 
prvoir; il regardait, riait des mcontents, souriait aux flatteurs,
faisait tous ses repas avec la ponctualit accoutume, avait supprim
les conseils des ministres depuis qu'il tait impossible de s'entendre
et de se concerter, et passait prcisment aux yeux de ses sujets pour
travailler un peu, depuis qu'il avait renonc  l'ombre mme du travail.

Marforio tudiait, et se flicitait chaque jour de cette nouvelle
exprience.

--Comment ne l'avais-je pas prvu? se disait-il tous les matins, en
remettant les cervelles dans les crnes dsigns par Colbertini.

Au bout de quelques jours, quand il fut bien tabli que les changements
de domicile taient sans danger pour les cerveaux, et quand la fivre
des ministres se fut en quelque sorte rgularise, le docteur prit
plaisir  bouleverser les tiquettes, ou plutt  les supprimer et 
laisser au hasard la distribution des organes qu'il plaait et
dplaait. Ce fut l'apoge du triomphe pour le savant, le signal d'une
recrudescence incendiaire pour l'activit des ministres, et par suite
pour la civilisation de la principaut. Les dcrets, les mesures, les
changements se multipliaient, se succdaient, se contredisaient avec une
rapidit vertigineuse.

--Nous allons trop vite, disait parfois Bonifacio.

--Ce n'est que le commencement, rpondait Marforio enivr.

Et toute la principaut paraissait pique de la tarentule. Comme les
cerveaux des ministres ne faisaient que transporter les ides dont ils
taient imprgns, mais ne les augmentaient pas, le mouvement n'tait en
dfinitive qu'un dplacement continuel. Ainsi les mirlitons, aprs avoir
t ordonns aux professeurs, l'taient aux magistrats qui rendaient la
justice sur des airs de tontaine et tonton. Puis, les collecteurs
d'impts venaient  leur tour percevoir les deniers publics en
s'accompagnant de ces mlodieux instruments. Chaque ministre, au hasard
de la distribution des cervelles, ordonnait, dfendait, rvoquait ce
qu'un autre semblait avoir ordonn, dfendu, rvoqu la veille.
Quelquefois les crnes rentraient en possession de leurs cerveaux
lgitimes; ces jours-l taient des jours de repos; mais on et dit que
Marforio s'arrangeait pour qu'ils fussent rares.

Pendant qu'une sorte de dlire remuait les destins de la principaut,
Lorenzo triste, et ne trouvant pas dans son bonheur l'oubli de ses
inquitudes politiques, ne cessait de demander au ciel, avec de
ferventes extases auxquelles Marta s'associait, le retour ou plutt la
venue du bon sens et de la raison. Prire superflue que le ciel ne
devait pas exaucer!

On et dit que la Providence se plaisait  cette dbauche de
gouvernement et qu'elle encourageait avec ironie cet imbroglio sans
issue logique.

Colbertini tait le seul qui ne ft pas dupe. Il s'impatientait dans sa
retraite, et se mordait les poings  la pense de voir accepter comme un
progrs, comme une marche ascendante, ce pitinement des administrateurs
et des habitants de la principaut. Je vais vous raconter par suite de
quelle imprudence, en croyant ouvrir les abmes, il ferma toutes les
crevasses du volcan rvolutionnaire, et de quelle faon, en voulant se
rendre ncessaire, il se rendit inutile. Ce sera d'ailleurs le dnoment
hypothtique, j'allais dire l'apothose de ce conte instructif et moral.

Je dis le dnoment hypothtique, parce qu'il est bien constant que rien
ne se dnoue dans la vie, et que l'histoire d'un tat, si minime que
soit ce dernier sur la carte du monde, change, se modifie, mais ne se
fixe pas dans un sort invariable. La principaut n'existe plus telle que
Bonifacio XXIII l'avait reue de Bonifacio XXII, et elle a subi bien des
destines contraires; mais le sol y est aussi riche qu'autrefois; les
femmes y sont belles comme jadis; on y trouve encore le parti des jeunes
et le parti des anciens; mais le parti des jeunes a vieilli, il ne se
contente plus des apparences; il n'a plus besoin d'un cuisinier franais
pour vouloir et pouvoir, et la lutte est beaucoup plus srieuse qu'au
temps pass. Il y aurait donc encore des drames  raconter, si ce rcit
tait une srie d'annales, au lieu d'tre un pisode; c'est donc pour
obir  une pure hypothse que je vais terminer par l'expos de la
dernire catastrophe du ministre.




X

O les ministres font le bonheur du peuple, en n'y travaillant plus.


Tout allait donc sur un rhythme violent dans la principaut; mais
l'illusion, loin de dcrotre, allait en augmentant, et la popularit de
Bonifacio avait atteint des limites qui dfiaient l'ingratitude. Quant 
Marforio, il commenait  vouloir mnager le bon Dieu, dans ces
expriences, et se promettait toujours de ne plus tant empiter sur ses
privilges, dans la crainte d'exciter  la fin son dpit. Ce sentiment
tait si naf de la part du bon docteur, qu'on ne saurait y voir un
blasphme.

Hlas! Marforio ne se doutait gure que l'impuissance et la vanit de la
science allaient lui tre dmontres d'une faon terrible par un
ignorant!

Un matin, le docteur venait de pntrer, avec l'air radieux qui ne le
quittait plus, dans la salle du trsor, pour procder  ses importantes
fonctions, quand tout  coup il en sortit en poussant un grand cri, et
il vint tomber  la porte des appartements de Lorenzo.

L'hritier prsomptif, dont le mariage n'avait pas augment les
occupations et qui avait toujours beaucoup de loisirs, se prparait 
sortir avec Marta pour une exploration botanique; il continuait  se
perfectionner dans l'tude des simples; comme si ce dt tre le meilleur
moyen d'apprendre  gouverner les hommes!

Le docteur tait tendu par terre sans mouvement. Marta l'aperut la
premire et se prcipitant sur lui essaya de le soulever, de lui faire
respirer des sels, tout en pleurant et en interrogeant par des paroles
entrecoupes Lorenzo, qui n'en savait pas plus qu'elle.

--Mon pre, mon pre, disait-elle en sanglotant, qu'avez-vous? Que vous
est-il arriv?

Marforio se remit peu  peu, et comme Lorenzo avait appel des valets
pour le transporter, il fit signe  son gendre qu'il voulait tre seul
avec lui. Quand tout le monde se fut loign:

--Ah! mon cher Lorenzo, lui dit-il en soupirant, mon dernier jour est
arriv.

--Que s'est-il donc pass? Est-ce une disgrce?

--Vous l'avez dit, une disgrce, mais la plus cruelle, la plus
inattendue, la disgrce de la science; je suis dshonor, je n'ai plus
qu' mourir.

--Vous m'effrayez, dit Lorenzo, qui pensa au fameux systme, parlez
vite.

--Eh bien! mon enfant, oh! je n'y survivrai pas! Un horrible complot a
t tram contre le prince, contre le ministre et contre moi. On tait
jaloux de ma gloire.

--Parlez! docteur, parlez!

--Je viens d'aller, selon l'obligation que je me suis impose, et 
laquelle, vous le savez, je n'ai jamais manqu, pour placer les
cervelles dans les crnes. J'avais pour aujourd'hui un si beau projet!

--Eh bien! demanda Lorenzo, tout haletant d'impatience!

--Eh bien! je trouve comme d'habitude la porte hermtiquement ferme,
rien extrieurement n'annonce l'horrible dcouverte... J'entre.

--Aprs! Voyons! Dpchez-vous.

--Je vais droit  la table o se trouvent les bocaux et...

--Quoi donc? mon Dieu!

--Et je ne trouve plus rien; les bocaux sont vides.

--Mme celui...

--Oui, mme celui qui avait l'honneur de contenir la cervelle de Son
Altesse.

--Vous avez peut-tre mal vu, balbutia Lorenzo, qui se sentait pris
d'pouvante et qui se retenait au bord de l'abme.

--Oh! j'ai bien cherch! Alors j'ai compris que c'en tait fait de ma
gloire, et j'ai cru que j'allais mourir! Oh! mon ami, continua Marforio
en tombant dans les bras de son gendre, on va croire que j'tais un
charlatan. Voil mon exprience manque, mon systme devenu la rise des
ignorants.

Lorenzo n'osait mesurer toute la profondeur du gouffre que ce vol
insigne creusait sous ses pieds. Il entrana le savant vers la salle du
trsor. On fouilla dans toutes les armoires. Les bocaux tincelants,
mais vides, semblaient rire, sous les rayons du soleil, aux angoisses
des visiteurs. Lorenzo sentit ses genoux trembler; ce bon petit prince
hrditaire pleurait sincrement Bonifacio, et ne songeait gure 
inaugurer son rgne.

--Mon pre, mon pauvre pre, dit-il, en se couvrant le visage!

--Hlas! reprit piteusement Marforio, il ne se doute pas du malheur qui
lui arrive.

La remarque avait un caractre si affreusement grotesque que Lorenzo
surpris et choqu regarda son beau-pre.

--Oui, continua le savant, il dort l bien tranquille, sans savoir qu'il
ne retrouvera pas sa cervelle au rveil.

--Il dort, balbutia Lorenzo, c'est vrai.

--Parbleu! croyez-vous qu'il soit mort? repartit Marforio, qui trouvait
dans cette faible contradiction un petit lment de rconfort.

--Mais s'il vit, tout est sauv, s'cria le bon prince, qui ne songeait
qu' ses craintes filiales.

--Il vit, tous les ministres vivent; mais ne leur demandez ni rflexion,
ni pense, ni mme une parodie d'intelligence; ils vivent comme des
automates, sans parole distincte; ils vivront ainsi, quelques mois ou
quelques annes, je ne sais au juste; car je n'avais jamais pu faire
cette dernire exprience.

--Venez! venez! Marforio, dit le jeune prince avec animation, tout n'est
peut-tre pas perdu.

On se rendit dans la salle o les ministres et le souverain avaient
l'habitude de goter leur sommeil sans conscience. En ouvrant la porte,
on entendit un grondement sourd et rhythm qui attestait l'ardeur avec
laquelle les augustes personnages s'acquittaient de leur tche et
faisaient honneur au savant qui les endormait. Lorenzo soupira; ce
ronflement candide tait l'image de la confiance et de l'innocence.
Bonifacio souriait: il s'tait probablement endormi avec le sourire
qu'il ne devait plus quitter.

Marforio et Lorenzo debout, graves, recueillis, rflchissaient.

--Il me vient une ide, dit le docteur.

--J'en ai une aussi, ajouta Lorenzo avec un soupir: voyons la vtre.

--Eh bien, tout peut encore se rparer. Mais quelques sacrifices sont
ncessaires. Nous savons par les phnomnes qui se produisent depuis peu
que les cervelles convenablement enleves servent indistinctement aux
premiers corps venus. Je vais aller trouver quelques pauvres diables que
la pense importune, des ambitieux qui visent au pouvoir, des
philosophes qui rvent le gouvernement. Je leur offrirai, moyennant une
rcompense, la possession de la puissance et des honneurs. Je leur
ouvrirai le crne, et j'apporterai ici des cervelles toutes neuves qui
seront peut-tre bien dpayses d'abord, mais qui introduiront du moins
de la varit dans le conseil.

--Oh! voil assez d'expriences, dit Lorenzo. Voil assez de tentatives
et de tentations sacrilges.

--Ah! mon gendre, reprit avec animation Marforio exalt par la
perspective d'une nouvelle lutte scientifique, vous doutez de votre
beau-pre! Vous faites injure  son systme!

Lorenzo aurait pu rpondre qu'il y avait bien de quoi; mais il suivait
avec trop d'attention un projet qui naissait et se dveloppait en lui,
pour attacher de l'importance aux rcriminations et aux offres de
Marforio.

--Pensez donc, mon prince,  l'immense avantage de cette nouvelle
combinaison, disait le savant. Les ministres deviennent des
passe-partout. Nous leur donnons les ides, je veux dire les
intelligences ncessaires au bonheur de la principaut. Le gouvernement
devient bien rellement le reprsentant de l'opinion, puisque, selon les
circonstances, nous transvasons dans le crne des ministres les
cervelles des chefs de l'opinion, si ceux-ci consentent, bien entendu.
Ds qu'une cervelle aura produit ce qu'on en attendait, on la rendra 
son premier possesseur. L'tat, pour peu que la mode de ce systme
prospre un peu, se fonde sur la participation de tous au pouvoir. Mais
comme le peuple a besoin de s'habituer aux visages de ceux qui le
gouvernent, et pour viter la confusion des physionomies, autant que
pour garder un dcorum invariable, les cervelles passeront, mais les
ministres ne passeront point.

Marforio, dj consol, se frottait les mains devant cette perspective
et se voyait dj le dispensateur de la vie sociale dans la principaut.
Son bistouri devenait un sceptre.

Lorenzo, nous l'avons dit, suivait son ide et n'coutait pas le
docteur. Il pensait  Marta, et se rappelant les conseils que cette
chre me, que cette bont vaillante lui avait donns souvent, il
concevait un projet hardi, qui mrissait dans sa tte et qui le rendait
de plus en plus grave,  mesure que la ralisation lui paraissait
vraisemblable. Comme Marforio ne recevait pas de rponse et ne trouvait
pas dans son gendre l'enthousiasme sur lequel il croyait pouvoir
compter, il lui toucha le coude.

--Eh bien! qu'en pensez-vous? lui demanda-t-il.

--Je pense, dit Lorenzo avec une douce fermet et un effort visible, que
Dieu ne veut pas qu'on empite davantage sur son domaine. En permettant
qu'un ennemi attente  votre oeuvre, il nous avertit d'interrompre ces
oprations, cette boucherie...

--Boucherie! s'cria Marforio indign. Ah! mon gendre, vous ne mritiez
pas ma fille!

--Excusez-moi, dit Lorenzo, je suis ignorant. Mais j'ai des devoirs 
remplir comme prince et je veux les remplir. Tant que mon pre a paru
agir de sa propre volont, j'ai d m'incliner devant ses fantaisies,
tout en les regrettant peut-tre. Aujourd'hui je crois qu'il est de mon
honneur et de l'intrt de la principaut de me substituer  la pense
morte.

--Dites  la pense absente et perdue; car enfin on les trouvera
peut-tre ces cervelles! Si nous les faisions afficher!

--Oh! Colbertini (car c'est lui qui a fait le coup, sans aucun doute),
Colbertini doit avoir pris ses prcautions. Le tratre se sera veng.
Pourquoi ai-je oubli de lui demander la clef?

--Avouez aussi, mon prince, qu'on ne laisse pas la clef de sa maison 
l'ennemi qu'on a chass; vous voulez rgner et vous dbutez ainsi!

--J'ai eu tort, c'est vrai. Mais le moment est venu de tout rparer, et
je sens que je suis  la hauteur de ma tche. Marforio, promettez-vous
de me seconder en toute chose, de garder le plus inviolable secret?

--Et je devrai renoncer  mes expriences? dit le savant avec tristesse.

--N'tes-vous pas contraint d'y renoncer? De qui obtiendriez-vous
l'autorisation de poursuivre vos preuves? Si vous ne m'aidez pas, je
laisse la curiosit, l'indignation publique s'informer et suivre leur
cours. Et avec la perte de votre systme, c'est l'honneur que vous
perdez.

--Oh! sauvons l'honneur de la science avant tout! s'cria Marforio. Que
faudra-t-il faire?

--Je vous l'ai dit: me garder le secret et m'aider  entretenir la
principaut dans une illusion qui, j'en ai l'espoir, ne sera pas
prjudiciable  ses intrts.

--Oh! oh! l'apptit du pouvoir vous viendrait-il, mon gendre?

--Dites l'apptit du dvouement. Vous m'assurez que les corps tendus l
peuvent vivre encore?

--Sans doute; puisqu'ils dorment, ils peuvent s'veiller.

--Et en s'veillant?

--Ils auront la mme figure, la mme allure qu' l'ordinaire; seulement
ce seront de belles ttes, sans cervelles. Pour quelques-uns, ce
changement sera insignifiant.

--Et vous croyez qu' moins de regarder dans la tte, on ne s'apercevra
pas de... ce qui manque.

--Pourvu qu'on ne les interroge pas, le vide ne sera pas constat.

--Eh bien, Marforio, rveillez-les; je penserai, j'agirai pour eux. Mais
prenez bien garde que jamais personne ne se doute de la vrit. Il y va
de notre honneur, peut-tre aussi de la vie.

--Ma foi, mon gendre, cette nouvelle manire d'utiliser la priptie que
ce diable de Colbertini nous a mnage me plat assez. Vous allez voir
si je suis  la hauteur de votre rle. Par le Grand Albert, je jure de
garder le secret.

Marforio s'approcha des ministres et de Bonifacio, et interrompit leur
sommeil. Alors il se passa une chose effrayante, dont Lorenzo garda
toujours une terreur profonde. Les corps se levrent, s'habillrent,
marchrent, billrent, sourirent, se dilatrent, ouvrirent la bouche
comme pour parler, mais sans prononcer de parole. Le prince voulut
prendre la main de son pre; Bonifacio se laissa faire et sourit. Par un
instinct machinal, le ministre se mit  la suite de son souverain, et
ce cortge silencieux, marchant  pas compts, en frappant les dalles de
marbre de la galerie, se rendit  la salle  manger. C'tait le premier
travail ordinaire de la journe. Comme celui-l rentrait dans l'instinct
animal, il fut ponctuellement rempli. Le djeuner fut grave. Les valets
regardaient et ne comprenaient rien  ce silence inaccoutum. Depuis
quelque temps surtout les runions taient fort bruyantes. Lorenzo,
assis  la droite de son pre, commenait sa comdie de prince et
mentait pour la bonne cause; il se penchait respectueusement vers
Bonifacio, paraissait en recevoir des ordres qu'il transmettait
immdiatement.

Vers la fin du repas, une rumeur monta de la rue. Le peuple, secrtement
soulev par Colbertini et ses agents, demandait  voir son souverain. Le
bruit avait couru qu'il tait malade, mort peut-tre, et que les
manoeuvres de Marforio avaient compromis les jours d'un prince et d'un
ministre qui taient en train de conqurir la popularit.

Lorenzo prit son pre par le bras, fit un signe  Marforio et se leva.
Tout le ministre, m comme par un ressort, se leva aussitt. Les deux
princes, suivis des ministres, s'avancrent vers le balcon. Des
acclamations frntiques les accueillirent. Ds qu'un peu de silence put
s'tablir, Lorenzo demanda la parole.

--Chers amis, dit-il  la populace, mon pre est trop mu de votre
touchant tmoignage de sympathie pour parler; il me charge de vous
remercier en son nom, et de vous annoncer que tous vos voeux seront
combls.

Un frmissement de joie courut dans la foule. Marforio, plac derrire
Bonifacio, le poussa lgrement par le haut du corps, et Son Altesse se
pencha et salua. Immobiles et roulant de grands yeux, les ministres
tenaient la droite et la gauche de leur souverain.

--Oui, continua Lorenzo, les rformes, longtemps ajournes, seront
aujourd'hui mme excutes. Les rues vont dsormais recevoir un
clairage qui fera du jour le clair de lune de la nuit.
(Applaudissements.) Plus d'ordures sur le pav! Les impts sur les
objets de consommation seront l'objet d'un examen, et tout fait esprer
qu'ils seront incessamment abolis.

Les cris de _Vive Bonifacio_ se firent entendre; Marforio lui-mme fut
violemment acclam. Quant  Lorenzo, on avait remarqu dans son accent,
dans son attitude, une contrainte, un chagrin, qu'on interprta comme du
dpit, et l'on se dispensa de l'associer aux tmoignages de gratitude
dont le pouvoir tait l'objet. Le jeune prince accepta ce premier
mcompte comme un augure favorable.

--Tant mieux, dit-il, ils seront plus faciles  tromper.

Le cortge quitta le balcon et se dirigea vers la salle du conseil. L
chacun prit la place qui lui tait habituelle. Lorenzo veilla  ce que
les ministres ne manquassent de rien, et sortit avec Marforio, en
fermant soigneusement la porte, et en ayant soin encore d'emporter la
clef. Il poussa mme la prcaution plus loin. Il tcha de faire trouver
dans une caserne quelques soldats qui n'eussent pas oubli le maniement
des armes et qui n'eussent pas vendu les fourniments de l'tat, pour
acheter des rubans  leurs fiances; il les fit venir et leur dit:

--Son Altesse travaille et travaillera longtemps. Elle ne veut pas tre
drange; en consquence, elle vous enjoint de poser une sentinelle  la
porte de la salle du conseil. Vous devez empcher par tous les moyens
possibles, mme par les armes, qui que ce soit de pntrer dans
l'appartement. Colbertini sera bien fin, ajouta-t-il intrieurement,
s'il djoue ces prcautions.

Colbertini n'y songeait gure. La police fut mise  ses trousses; mais
il ne faudrait pas conclure de l'inutilit des recherches qu'il se cacha
avec, beaucoup de soin. Il avait suivi la manifestation quasi sditieuse
dont il tait l'instigateur. L'apparition de Bonifacio et de ses
ministres au balcon du palais le terrassa.

--Dcidment, se dit-il, il y a l-dessous du sortilge.

Il n'osa pas avouer la coupable spoliation qu'il avait commise. C'tait
un gros attentat, et il pouvait payer de sa tte la cervelle de
Bonifacio. Il jugea plus prudent de devancer la justice du peuple, et il
partit immdiatement pour la frontire, o l'attendait un capucin de ses
amis, auquel il avait promis une part dans le maniement des affaires, si
la trame qu'il avait ourdie aboutissait. Il avait eu soin d'envoyer en
partant un petit paquet  Marforio. C'tait une lettre avec une clef.

Tratre, disait la lettre, tu l'emportes! mais pas pour longtemps! Je
vais armer contre toi toutes les foudres clestes. Prie le diable qui
t'inspire de te faire chapper  la sainte inquisition.

Marforio rit beaucoup de ce billet.

--Le sot! dit-il, il se prtend un homme d'tat, et il se fche! il
s'avoue vaincu.

Lorenzo, bris d'motion, s'tait empress d'aller tout raconter 
Marta.

--J'ai menti  la face de Dieu et des hommes, lui dit-il en la voyant,
voil mon mtier qui commence. Ah! tu m'aideras de ta sagesse et de tes
conseils.

--Je t'aiderai de mes prires et de mon amour, rpondit Marta.

La lutte si courageusement entreprise par le prince hrditaire se
continua le lendemain et les jours suivants, Dieu sait avec quelles
terreurs, quelles prcautions infinies, non-seulement sans que rien
traht l'effort gnreux de Lorenzo, mais encore avec un succs qui
dpassa ses esprances. Il levait, il couchait, il faisait boire et
manger son pre et les ministres; puis, quand il les avait tous
convenablement mis sous clef, il travaillait avec Marta et, suivant les
inspirations de leurs deux coeurs, il administrait.

Qu'il commt quelques fautes et que les illusions gnreuses de son me
le fissent continuellement tomber dans des piges et dans des erreurs
normes, je l'admets; mais il y avait une bonne volont si active et une
intention si droite que les fautes portaient en elles leur remde, et
que le bien se produisait toujours. Lorenzo, bien entendu, laissait
toute la gloire  son pre, et le peuple continuait  ne lui savoir gr
de rien, au contraire.

Une re de prosprit commena pour les tats de Bonifacio XXIII. Ce fut
le plus glorieux moment de son rgne. Ce fut  partir de cette poque
que ses ministres et lui acquirent les titres dont l'histoire n'a jamais
voulu rendre le dpt. On trouvait  ces hommes sans cervelle tout le
gnie, toute la maturit qu'on leur et refuss quelques semaines
auparavant. La parfaite dignit avec laquelle ces automates de chair et
d'os figuraient dans les crmonies, ce qu'ils gagnaient en loquence
depuis qu'ils ne parlaient plus, et en sagacit depuis qu'ils ne
pensaient pas, combla les voeux du parti des jeunes. Il s'tait rjoui
de la priode bruyante, agissante; il se rjouit davantage encore de
cette taciturnit. Bonifacio devint un politique, suprieur  Machiavel.
Des sentences, auxquelles Lorenzo n'tait pas tranger, commencrent 
circuler. Les uns affirmaient que l'empire du monde appartient aux
flegmatiques; les autres se rjouissaient de ce que le rgne des
bavardages avait cess. Comme Bonifacio tait inabordable et comme il
marchait toujours au milieu d'une haie de serviteurs dvous, il
devenait impossible de lui parler. Pourtant des mots profonds et
sublimes lui furent attribus. Lorenzo se mettait l'esprit  l'envers
pour les inventer.

Sans qu'on toucht  une seule des liberts dont le peuple avait cru
jouir jusque-l, parce qu'il les avait gaspilles, l'ordre s'tablit peu
 peu. Une mulation singulire se manifesta entre le prince et ses
sujets. Chacun voulut travailler, puisque le chef de l'tat travaillait.
Au bout de six mois, Bonifacio passait la revue d'une jolie petite
arme, quilibrait les budgets autrement qu'en se servant de quelques
belles phrases comme balanciers, encourageait les affaires sans faire
tort aux travaux intellectuels, et ralisait... tout ce qu'il n'avait
jamais rv.

Cette prosprit emplissait de joie et d'un secret orgueil le coeur de
Lorenzo.

--Mon gendre, vous tes un grand homme, lui disait Marforio, un peu
moins prsomptueux depuis sa dconvenue.

--Que je suis heureuse de t'aimer! lui disait Marta.

--Et quand je pense que le public attribue tout cela aux gros corps qui
digrent l-bas, reprenait le savant.

--Tant mieux, ajoutait Lorenzo en souriant. J'ai tous les profits du
pouvoir sans en avoir les inconvnients; je fais le bien et je n'ai pas
de louangeurs  rcompenser.

Marforio tait plus mnag que Lorenzo par l'ingratitude. On allait mme
jusqu' lui attribuer, sinon tout le bien qui s'accomplissait, du moins
l'initiative fconde dont on recueillait maintenant les rsultats. Mais
peu  peu,  mesure que la satisfaction publique s'augmentait, Bonifacio
devenait le seul objet d'estime et d'amour. Ce bon roi, si paternel et
si recueilli, cette pense mystrieuse, qui se manifestait par des
bienfaits, tait l'objet d'un culte qui variait ses formes sans
s'puiser jamais. Les monuments en l'honneur du souverain, les statues,
avec ou sans robinets d'eau, dcorrent la capitale.

Quant  Lorenzo, c'tait  peine si l'on se rappelait son existence. On
n'en parlait que comme d'un jeune prince naf qui avait fait un sot
mariage. Car les peuples les plus dmocrates pour eux-mmes adorent
l'aristocratie des unions princires, et sont humilis d'une msalliance
de leurs chefs, faite souvent pour leur gloire. Ce bon jeune homme, si
pur et si potique, passait pour un nigaud. Il en riait et trouvait une
satisfaction vritable et piquante dans cette injustice qu'il avait
cherche. Sa pit filiale, qui n'avait pas de ddommagement  recevoir
du ct de son pre, s'excitait et s'alimentait encore; et n'ayant ni
flatteurs pour corrompre ses inspirations, ni rivaux pour dfier son
zle et le porter aux prouesses dangereuses, il continuait  faire le
bien tranquillement, loyalement, saintement, pour la seule joie de faire
aimer son pre et d'tre aim de Marta qui, de son ct, ne restait pas
trangre  l'accroissement de la population et  la consolidation de la
dynastie.

Les bons rois devraient tre immortels. Mais c'est une question de
savoir si la perptuit ne corrompt pas les plus prcieuses vertus, et
si les peuples qui se fatiguaient d'Aristide ne se rvolteraient pas 
la fin contre un souverain immuable dans sa justice comme dans sa dure.
Les nations ont un faible et une tendresse pour les princes qui sont
bons diables; on n'a jamais entendu dire qu'elles en aient choy, sous
le prtexte qu'ils taient bons dieux.

Bonifacio XXIII semblait assur de vivre longtemps, surtout depuis qu'il
ne vivait plus, je veux dire depuis que le souci de son intelligence
n'effleurait plus l'ombre de son corps; mais, et c'est ici que la
fragilit de la science se montre avec clat, toutes les conjectures de
Marforio furent djoues, et l'on remarqua avec stupeur dans l'intimit
du chteau que la sant de Son Altesse et la sant de Leurs Excellences
les ministres dclinaient rapidement. Rien n'tait pourtant chang dans
la rgularit des fonctions automatiques de ces illustres personnages:
ils faisaient leurs quatre ou cinq repas par jour avec la mme abondance
et la mme exactitude. Leur sommeil et leurs promenades n'taient point
troubls; ils vgtaient dans cette locomotion somnambulique, sans
chagrins, sans douleurs. Mais, en dpit de l'excellente hygine 
laquelle ils taient soumis, on vit leurs yeux s'entourer d'un cercle de
bistre, leurs joues devenir creuses, leur taille se courber, leur
dmarche se ralentir. Marforio crut d'abord  un malaise passager. Mais
il comprit bientt que la mort allait le vaincre, et que sa prsomption
scientifique tait sur le point de recevoir un conseil de modestie.

Lorenzo pressentit ce dnoment sans douleur; non pas que l'ambition de
succder  son pre altrt ses sentiments de tendresse filiale; mais
depuis longtemps il portait le deuil secret de Bonifacio, et cet
automate sans parole et sans amiti, qui buvait et qui mangeait  ct
de lui, lui paraissait une effigie de son pre, mais n'tait plus son
pre.

Tout ce qu'on peut dployer de ressources ingnieuses pour prolonger la
vie, Marforio l'essaya en faveur du prince et de ses ministres.

--C'est monstrueux, disait-il, ces coquins-l ont fait un pacte avec
Colbertini. Puisqu'ils ne pensent plus, de quoi diable peuvent-ils
mourir?

Ils mouraient prcisment de ne plus penser, et c'tait l ce que ne
voulait pas reconnatre Marforio. Il avait peine  admettre que la
matire, pour s'panouir et pour durer, et besoin de l'intelligence; il
ne comprenait pas qu'il y a dans l'ide, dans la vie morale, un foyer,
la vie mme; et de mme qu'on voit des corps chtifs se maintenir et
persister longtemps au seuil de la tombe, parce que l'nergie de la
volont ou de l'imagination fait peur en quelque sorte  la matire et 
la mort, de mme on voit les corps les plus robustes s'affaisser et
dprir quand la flamme intrieure ne les soutient et ne les illumine
pas.

Bonifacio n'tait qu'un cadavre anim, un de ces spulcres blanchis et
mis  neuf dont parlent les critures. Ses ministres ne valaient pas
mieux.

Marforio se dsolait et se dmenait; dans les rares circonstances o
l'exhibition publique du gouvernement tait une ncessit, on fardait
Son Altesse et Leurs Excellences; mais ce petit mensonge, ce masque
tait une ironie de plus et n'empchait pas l'active dcomposition de
s'attaquer  ces hauts et puissants personnages.

Le peuple, quand il apercevait son souverain, criait  tue-tte: _Vive
Bonifacio_. Mais si la voix du peuple est la voix de Dieu, elle n'tait
pas, en tout cas, la rponse du ciel aux questions que s'adressait le
docteur.

Au bout de quelques mois, tous les fards, tous les cosmtiques furent
impuissants  dissimuler les ravages de la dcrpitude. Lorenzo, qui
craignait que dans le premier moment de sa douleur la nation ne se
portt  quelques excs contre Marforio, faisait rpandre le bruit de
l'indisposition, puis de la maladie du prince. Les glises furent alors
assiges. On brla des cierges  tous les saints du calendrier, ce qui
n'tait pas trop. On fit des plerinages  quelques endroits de
plaisance o des industriels avaient tabli de pieuses guinguettes. Des
charlatans s'offrirent avec des remdes hroques. On supplia dans des
adresses loquentes le _pre du peuple_ de moins travailler. Le parti de
l'avenir, qui s'tait un peu dband, se rorganisa et lana contre
Lorenzo des brochures et des manifestes, en accusant ce jeune homme
goste de laisser tout le soin des affaires  son pre.

--Ah! les nigauds, disait Marforio, dont l'humeur s'aigrissait
visiblement et qui jurait de ne pas survivre  l'chec de son systme,
ils ne savent pas ce qu'ils disent, et quand ils sauront que c'est vous,
mon gendre, qui avez tout fait, tout gouvern!

--Ils ne le sauront jamais, rpondait Lorenzo; puis-je avouer,
pouvons-nous avouer que nous les avons tromps?

Un matin, les cloches sonnrent un glas funbre. C'taient de belles
cloches neuves qui venaient d'tre installes et qui passaient pour un
cadeau de Bonifacio. Tous les habitants clatrent en sanglots et ne
remarqurent le doux son des cloches que pour dire avec dsolation que
leur souverain ne les entendrait pas.

Quelques heures auparavant, Son Altesse tait passe de vie  trpas,
sans douleur. Le cadavre tait hideux  voir, tant la matire se htait
de se dissoudre. Mais Bonifacio fut enterr, avec son sourire qui ne
l'avait plus quitt.

Les ministres ne valaient gure mieux. Il en mourut un en mme temps que
le prince; les autres suivirent dans la semaine, comme des serviteurs
fidles. On n'annona qu'en plaant des intervalles entre chaque dcs
cette fin du gouvernement modle.

Je ne vous dcrirai pas les magnificences relatives des funrailles qui
furent faites  Bonifacio. Ce fut une date mmorable, et comme les
grandes douleurs ne vont jamais sans de grands tiraillements d'estomac,
il y eut des repas splendides qui faisaient croire, au premier aspect,
que la principaut clbrait une noce.

Lorenzo, ple et triste, comme jamais prince hrditaire ne le fut au
convoi de son prdcesseur (ce dernier ft-il son pre), conduisait le
sinistre cortge. Marforio, comme premier ministre, tait contraint d'y
assister; mais,  vrai dire, ce fut ce jour-l que sa charge lui pesa le
plus, ou, pour mieux dire, qu'elle lui pesa vritablement. Car c'tait
quelque chose de plus qu'un prince, ft-il Alexandre, ou Csar, ou
Bonifacio XXIII, qu'il voyait enterrer, c'tait tout l'effort de la
science, toute la dcouverte, toute l'oeuvre de son gnie. Le pauvre
savant se disait bien en manire de consolation:

--Si l'infme Colbertini n'avait pas enlev les cervelles, peut-tre
eussent-ils vcu!

Mais il y avait dans ce regret la condamnation mme de son systme. Car,
du moment que les cervelles soutenaient le corps, elles n'en taient
plus l'agent destructeur et pernicieux.

Lorenzo ne fit pas sentir  son beau-pre la contradiction formelle qui
existait entre ses thories et ses soupirs; il tait lui-mme aux prises
avec de srieuses difficults qui allaient mettre encore une fois son
courage  l'preuve.

Le lendemain des funrailles, des placards sditieux furent trouvs
apposs au coin des rues, entre les images de la bonne Vierge qui
taient au-dessus et les tas d'ordures qui taient au-dessous. Dans ces
affiches on protestait contre l'lvation de Lorenzo au trne occup par
ses pres. On ne proposait pas  la principaut de se passer de
souverain; c'et t un moyen trop radical et qui ne pouvait venir  la
pense du parti de l'avenir fortement imbu du pass; mais, selon la mode
antique des petits tats d'Italie, on proposait d'aller patriotiquement
offrir l'argent, les rcoltes, les soldats et tous les autres biens de
la principaut  un vieux souverain tranger, qui, n'ayant absolument
aucun droit  l'hritage de Bonifacio, se montrerait sans doute
reconnaissant de celui qu'on lui accorderait.

Colbertini tait pour quelque chose dans la rdaction de ce programme.
Depuis qu'il tait tomb du pouvoir, cet homme d'tat tait regard
comme infaillible; cette erreur est assez commune. Ajoutez qu'il tait
migr, et que les peuples, sans piti pour l'exil, ont une assez grande
considration pour la fuite. Le tratre se vengeait de ses successeurs
et du prince. Il n'osa pas rclamer le payement de la dette contracte
envers lui par _feu_ Bonifacio; mais il pensait bien se la faire payer
par le prince dsign dans les proclamations.

Lorenzo et t bien heureux de quitter le palais, d'abdiquer les
honneurs; mais il avait des devoirs  remplir, un hritage  rclamer et
 dfendre; il essaya de rsister pacifiquement, de faire des promesses.
Mais quelles promesses pouvait-il faire qui ne fussent au-dessous de la
ralit dont son pre avait si libralement combl ses peuples? Quand
il parlait d'agir de son mieux, on lui riait au nez, en lui disant qu'il
tait incapable d'agir mieux et aussi bien que Bonifacio XXIII, dont
l'exemple avait t strile pour lui; il l'avait bien prouv.

On sait tout ce que ce modle des fils et des princes modestes, en mme
temps que des hritiers, aurait pu rpondre; mais c'tait prcisment
son silence qui faisait  ses propres yeux sa gloire et son mrite. Il
ne voulait pas rgner en fltrissant son pre. Comment d'ailleurs dire
au peuple qu'on l'avait tromp, et l'initier  cette horrible et
sinistre comdie que Lorenzo avait joue? Comment lui prouver que tous
ces ministres morts ou mourants taient des marionnettes?

Lorenzo essaya de lutter en prince; il envoya nettoyer les murailles des
placards sditieux qui les couvraient; la rvolte arme n'attendait que
ce signal. On cria  la tyrannie. Les instincts de ce jeune voluptueux
(on l'appelait ainsi parce qu'il s'tait ht de se marier lgitimement,
au lieu de se contenter des folles amours permises  son ge), les
instincts du jeune voluptueux se montraient enfin dans toute leur
perversit; et alors, les rverbres que Lorenzo avait fait mettre dans
chaque rue furent arrachs et furent lancs comme des projectiles contre
son palais; on se servit pour la premire fois contre lui des beaux
fusils tout neufs qu'il avait fait distribuer  la garde civique. Le
sang et coul, si Lorenzo, suffisamment difi sur les sentiments de
reconnaissance de la principaut envers son pre, n'et pas renonc  se
faire convaincre davantage des services qu'il avait rendus lui-mme sous
le nom de Bonifacio XXIII. Il comprit la difficult du pouvoir
monarchique et s'avoua humblement qu'il n'tait pas assez ambitieux
pour commencer par canonner ses sujets, afin de les forcer au bonheur
qu'il se sentait capable de leur procurer.

--Les sclrats! disait Marforio, qui n'tait pourtant pas envelopp
dans la disgrce, je voudrais les pendre tous.

--Ou leur enlever la cervelle, n'est-ce pas? ajoutait Lorenzo.

Non, docteur, continuait-il, ils sont logiques. Les peuples ne se payent
pas de conjectures, d'hypothses; ils ont une ingratitude qui est la
condition de leur indpendance; et s'ils subissaient toute une dynastie
d'imbciles, en souvenir d'un bienfait rendu, ils seraient toujours sous
le joug. On les dompte par la force, on les sduit par la pompe, on leur
plat par la ruse; mais on les ennuie par la bonne volont sans apparat.
Je ne suis pas un conqurant; j'ai des gots simples, et je ne peux ni
ne veux les tromper. Il est donc juste qu'ils s'imaginent perdre tout 
la mort de mon pre, dont les oeuvres sont rcentes, et qu'ils se
dfient de moi qui ne ressemble pas  mon pre.

--Mais, mon gendre, puisque c'est vous qui rgniez si bien!

--Ah! voil ce qu'il ne faut pas leur dire; est-ce qu'ils me croiraient
d'ailleurs? Allons! Marforio, prenons-en notre parti. Un acte de
violence, un crime d'tat, excusable aux yeux de l'histoire, odieux pour
ma conscience, pourrait me maintenir. Je ne suis pas assez certain
d'tre infaillible pour commettre cet attentat.

Le bon Marforio ne comprenait pas ces subtilits.

--Vous ne parlez pas en prince, dit-il, vritablement indign.

--Je parle en citoyen.

--Tu parles en honnte-homme, dit Marta, en se jetant au cou de son
mari.

C'tait en effet un trs-honnte homme que le prince Lorenzo. Fallait-il
attribuer  l'ducation reue de l'institutrice franaise,  la lecture
de _Tlmaque_ ou  sa vocation potique le dveloppement de ces
instincts de candeur et de bonne foi? C'est ce que je ne pourrais
affirmer, dans la crainte de suggrer un moyen inefficace aux princes
tents d'tre honntes. Ce que je puis dire, c'est qu'il aima mieux
renoncer au pouvoir que de le revendiquer par la force, et qu'il quitta
la principaut sans laisser une goutte de sang derrire lui.

Ds qu'on apprit le dpart de ce prince incapable, un hourra salua la
dlivrance. La gnrosit mme de Lorenzo lui fut impute  crime. Les
peuples rvolts chassent d'ordinaire les princes qui leur rsistent et
mprisent ceux qui ne leur rsistent pas. Un prince qui ne savait pas
dfendre sa couronne ne mritait pas de la porter. Son horreur de la
guerre civile passa pour de la pusillanimit. On alla offrir le pouvoir
au souverain tranger dont il a t question. Celui-ci s'empressa de
gratifier ses nouveaux sujets d'une partie de ses dettes, et fit peu de
jours aprs son entre dans la capitale.

Il fut reu, compliment par Colbertini, qu'il nomma son premier
chambellan, les ministres ayant t supprims par une mesure radicale
qui dut faire tressaillir Bonifacio dans sa tombe; si bien que l'infme
Colbertini eut le droit de porter suspendue  un cordon cette fameuse
clef de la salle des trsors qui lui avait permis enfin d'accomplir sa
vengeance.

Quant au parti de l'avenir, le nouveau souverain qui lui devait sa
couronne s'empressa de le disperser et de le menacer du _carcere duro_
s'il se reformait jamais.

Comme il avait mal agi par pur patriotisme, il dut sans doute se
dclarer satisfait de cette rcompense.

Lorenzo tait exil; mais il avait avec lui l'amour et la libert, et
cela suffisait pour lui redonner une patrie idale. Il emmena le bon
Marforio et vint en France, o le sol est particulirement hospitalier
pour les princes exotiques. Au surplus, ce titre de prince, Lorenzo le
laissa sommeiller; il tait pauvre et avait besoin de travailler: les
prtentions hrditaires n'taient plus de mise. Il tudia, devint en
quelques mois un naturaliste des plus distingus, publia plusieurs
mmoires, concourut dans des luttes scientifiques et conquit plusieurs
fois des couronnes qui ne changeaient rien  l'quilibre europen. Il ne
faut pas croire, toutefois, qu'en quittant la principaut, Lorenzo et
renonc  son affection pour elle. Il sembla, au contraire, qu'il
l'aimait mieux depuis qu'il l'avait perdue. Il y songeait nuit et jour,
et s'il s'efforait de s'instruire, s'il appliquait toute son me 
former le coeur de ses enfants, c'est qu'il pensait qu'en cas de retour
il fallait rendre  son pays des citoyens dvous qui eussent tout
oubli et tout appris.

Marforio continua de poursuivre des chimres; mais il remarqua que le
sol de la France les rend plus fugitives; il renona  exprimenter sur
les cervelles, les Franais prfrant de beaucoup les flures naturelles
du crne  celles que le docteur pouvait pratiquer; il se rsigna  de
moindres problmes et borna son ambition  la quadrature du cercle et 
la pierre philosophale.

Lorenzo vcut heureux. La patrie absente donnait  son bonheur
domestique cette mlancolie, cette tristesse qui met au frais, pour
ainsi dire, les parfums de l'me et les empche de s'vaporer. Il eut
des enfants beaux comme Marta et bons comme lui. Il s'appliqua  leur
donner une conscience droite et inflexible, le sentiment de l'honneur et
la passion du devoir; il leur apprit qu'ils taient princes, et leur
raconta son histoire, pour les prserver des vaines ambitions. Peut-tre
eut-il un tort que je dois confesser pour lui, et dont il ne se repentit
pas en mourant: il leva ses fils dans des utopies et leur persuada, par
exemple, que les peuples sont les matres de leurs destines, que les
princes ne sont pas indispensables  la prosprit des tats, et que la
justice et la libert sont plus ncessaires que le pain et les ftes du
cirque. Ces paradoxes, qui faisaient doucement calomnier Lorenzo par son
entourage et l'accuser de rpublicanisme, ont malheureusement port
leurs fruits et semblent condamner les enfants de Lorenzo  un bien long
exil, car ils ont jur de ne rentrer dans leur pays que quand l'Italie
serait libre des Alpes jusqu' l'Adriatique.




XI

O le conteur rgle ses comptes.


C'est ainsi, conclut Ottavio en soupirant, que se termine l'histoire du
prince Bonifacio.

--Mon cher ami, dit aussitt Stanislas Robert, je ne m'occuperai pas du
plus ou moins de talent que tu as dploy dans ton rcit; nous ne sommes
pas ici pour nous faire des compliments ou des critiques de style; je
tiens seulement  te dclarer que tu as fait beaucoup de concessions 
ton auditoire et que je ne trouve pas dans ce conte l'pret des
opinions et la fougue du patriote italien auquel j'ai vou une amiti
ternelle.

--Je n'aime pas beaucoup cette absurde opration des cervelles, ajouta
sir Olliver en billant un peu.

--L'pisode de Marta est trop abrg, dit l'Allemande.

--Sans compter, ajouta madame Vernier, que vous prenez un plaisir odieux
 vous moquer du parti de l'avenir. Ne voil-t-il pas une belle
pigramme: ce restaurateur franais, ces jeunes gens qui se font berner!
J'ai failli vous interrompre plus d'une fois et protester.

--Et vous, madame, demanda Ottavio  l'Espagnole, quel grief avez-vous
contre mon rcit?

--Aucun, monsieur, rpondit madame Mendez avec un petit ton ddaigneux
qui dmentait ses paroles. Je reconnais aux auteurs le droit de tout
dire et de se moquer de tout. Vous bafouez le pouvoir lgitime, vous
pouvez bien bafouer le jeu et les cartes.

--Y a-t-il encore quelqu'un pour m'accuser? demanda Ottavio en souriant.

--Moi je me lve pour ne pas rester seul indiffrent ou complaisant, dit
Frantz; je vous accuse de railler la science et l'utopie.

--Eh bien, mesdames et messieurs, je vais essayer de me disculper,
reprit Ottavio. Je pourrais vous dire: L'air est doux, le soleil de
cette le porte  la gaiet, j'ai commenc, pour vous plaire, sans bien
savoir ce que je disais. Ce serait l l'excuse banale de la plupart des
conteurs et des romanciers contemporains. Mais je puis bien vous avouer
que je ne suis pas un auteur de profession. Mon conte est absurde et
suffit  m'excuser au point de vue artistique; mais il a une intention,
et cette intention-l me tient au coeur. Tu dis, mon cher peintre, que
j'ai cach la fougue du patriote sous les indulgences du narrateur. Oh!
c'est qu' plusieurs milliers de lieues de la patrie l'amour du pays
s'idalise et court la chance de se dbarrasser de la haine. Nous sommes
des naufrags, et moi je suis le plus naufrag de vous tous. Je me fais
humble, peu exigeant, soumis envers le ciel, gracieux pour les moindres
brises qui passent, afin qu'une barque, qu'un radeau, qu'une planche me
prenne en piti et me ramne. Je ne veux pas qu'on dise de moi, et je ne
voudrais pas qu'on dt de tous ceux qui sont comme moi, que l'exil nous
donne des prjugs et des colres d'migrs.

--Assez, assez, dit Stanislas Robert, qui voyait les yeux d'Ottavio
s'allumer d'un clair rempli de larmes, et qui craignait d'avoir bless
le coeur de son ami. Je comprends tout; tes raisons me suffisent.

--Je n'ai encore rien dit, rpliqua Ottavio en riant. Tu y mets de la
bonne volont. Quant  vous, milord, vous n'aimez pas les cervelles.
Cela dpend des gots. Il vous est permis, d'ailleurs, de ne voir l
qu'une fiction; et l'image d'une cervelle humaine n'est pas plus
rvoltante pour la dlicatesse de nos instincts que l'image du coeur
invoqu  chaque page des livres,  chaque ligne des prires. Quand vous
offrez votre coeur  une dame, milord, lui offrez-vous bien cet affreux
lambeau tout sanglant qui palpite dans votre poitrine, ou plutt ne lui
offrez-vous pas la quintessence de vos penses? Les peintres qui
reprsentent dans les tableaux de saintet le coeur tout pantelant, tout
dgouttant, couronn de ronces ou d'pines, font une chose extrmement
agrable  la pit des dames. Je suis convaincu que la seora Mendez a
des images de coeurs dcoupes dans ses livres de prires. Pourquoi la
cervelle, qui est le vrai coeur humain, puisqu'elle est l'instrument
authentique de l'intelligence, et puisqu'on n'a jamais dit que les
grandes penses vinssent de la poitrine et de l'organe qui est plac
sous les poumons, pourquoi la cervelle ne jouirait-elle pas des mmes
privilges que cette masse charnue?...

--Assez, assez! dirent avec horreur toutes les dames  la fois.

--C'est pourtant du coeur que je parle. Mais il parat qu'on ne me
laissera pas me dfendre aujourd'hui. Je proteste et je continue mon
plaidoyer. Vous m'en voulez, madame la Franaise, de ce que je n'ai pas
eu suffisamment de respect pour le parti de l'avenir. Prenez garde de
m'accuser de blasphmer contre les ides! Les hommes sont des hommes, et
toutes les faiblesses, toutes les ambitions, toutes les dfaillances
peuvent les atteindre. Il est donc permis de douter des hommes. J'en ai
tant vu natre et tant vu mourir, des partis de l'avenir! Tous composs
de hros qui, tous, individuellement, eussent donn leur sang, leur
honneur mme pour le triomphe de leur cause, et qui, runis, avaient des
heures d'oubli et de faiblesse incroyable! Les ides sont infaillibles,
les partis ne le sont pas; et de mme qu'on ne peut pas dire: Le parti
des honntes gens!  l'exclusion des autres; de mme on ne peut pas
dire: Le parti qui ne se trompe jamais!

--Je viens te prter main forte, mon cher Ottavio, interrompit Stanislas
Robert. Je crois qu'il faut traiter les partis comme on traite les
nations, c'est--dire les juger, les gronder, les avertir au besoin, les
tourner mme en ridicule; mais les aimer, les servir et s'en servir!

--D'ailleurs, ajouta Ottavio avec un peu de fiert, moi seul ici ai le
droit d'tre svre: je paye de l'exil ce droit-l. Quant  mes
plaisanteries sur le jeu, dont la seora Mendez a t blesse...

--Moi, en aucune faon; je me plaignais pour ne pas applaudir.

--Est-ce un compliment? dit Ottavio en riant. On m'a reproch aussi
d'abrger les scnes d'amour. C'tait par respect pour ceux d'entre nous
qui ont aim, qui aiment ou qui aimeront.--Et le jeune Italien promenait
son regard doucement railleur sur l'assistance. D'ailleurs, les plus
beaux propos en ce genre sont ceux qu'on rve; et quand j'aurais
multipli la posie, je serais encore rest bien loin des murmures qui
ont d charmer ou qui charmeront vos oreilles, mes belles dames. Quant 
vous, mon cher monsieur Frantz, vous avez pris la dfense des savants:
je ne crois pas les avoir attaqus. Marforio ne fait tort  personne, et
ses folies n'empitent sur le domaine de qui que ce soit. Pour ce qui
est de l'utopie, je l'ai maudite, comme celui qui maudit  jeun le vin
dont il s'enivre  chaque repas. Moi, railler l'utopie! mais c'est elle
qui me fait attendre un vaisseau, c'est elle qui m'empche d'aller me
plonger dans ces vagues azures, plus sres pour y enfouir un coeur que
les vagues du ciel. Les vieux potes prtendaient qu'on ne pouvait aimer
sa matresse sans la chtier. Je chtie l'utopie. Elle me fait assez
souffrir, la chre infidle!

Ottavio avait un rire mlancolique qui allait attrister l'auditoire.

--La cause est entendue! dit Stanislas Robert; te voil suffisamment
disculp, mon cher rveur; nous pouvons maintenant, mesdames et
messieurs, l'applaudir en toute sret de conscience.

--Sans compter, dit madame Vernier, que monsieur Ottavio nous a fait la
galanterie d'improviser, et qu'il n'avait pas de manuscrit en poche!

--Ceci, madame, m'a tout l'air d'une pigramme  mon adresse, reprit le
peintre. Mais vous avez raison: Ottavio est un pote; je ne suis qu'un
misrable feuilletoniste.

--Il est tard, dit aussitt sir Olliver.

--A votre montre, milord? demanda l'Espagnole.

--Non, repartit l'impitoyable Franaise,  l'estomac de Sa Seigneurie.

Sir Olliver rit de bon coeur. Il prenait got aux pigrammes de madame
Vernier sur son compte.

--Quand vous diriez vrai, o serait le mal? demanda-t-il solennellement.
Le plaisir de manger, qui n'est qu'une fonction dans les pays peupls,
devient ici un devoir et presque un acte hroque. Quand nous n'aurons
plus de provisions et quand l'heure de nous entre-dvorer sera sonne 
tous nos estomacs, rirez-vous autant, ma belle Franaise?

--Oui, je rirai, pour mieux vous montrer mes dents et vous faire peur,
repartit madame Julie Vernier.

--A table donc! dit le peintre. Ne bougez pas, mesdames, vos esclaves
vont vous servir. Cueillons des feuilles!

Il nous importe peu de savoir comment la petite colonie s'acquitta d'un
problme qui, pendant quelque temps encore, ne devait pas tre
difficile, et nous laisserons les habitants de l'le des Rves commenter
 la belle toile la longue histoire du prince Bonifacio.

Le lendemain, quand on fut au rendez-vous gnral, sur la pelouse, on
s'aperut que personne n'avait pris d'engagement.

--Sir Olliver, dit le peintre, voil l'occasion dcisive. Excutez-vous:
racontez!

--Aprs ces dames, rpondit l'Anglais.

--Comme nous vous dtrnerons, reprit Stanislas Robert, quand nous le
pourrons! A-t-on jamais vu un monarque plus entt? Sir Olliver, je
demande votre mise en jugement immdiate.

--Rservez-moi pour les moments critiques, dit l'Anglais avec un
admirable srieux; quand vous vous ennuierez il sera temps de m'accorder
la parole.

--Pour nous distraire?

--Non, pour vous ennuyer jusqu' la mort.

--Il me semble, dit le peintre, qui ne tenait que mdiocrement aux
contes et aux histoires de sir Olliver, que la prsomption masculine a
eu sa part suffisante. La modestie de ces dames pourrait se risquer.

Un grand silence accueillit cette insinuation.

--Je ne doute pas, continua Stanislas Robert, que la seora Mendez ne
donne l'exemple  ces deux dames.

Dolorida, qui regardait beaucoup le jeune peintre, et qui paraissait lui
avoir accord une entire confiance depuis la promenade qu'ils avaient
faite ensemble, Dolorida sembla rflchir:

--Soit, dit-elle au bout de quelques minutes, je vous raconterai mon
histoire. Je suis peu experte en matire d'allusions et de symboles;
j'ai une franchise qui va droit au but. Mon rcit ne sera donc ni long,
ni compliqu.

--Est-ce pour moi, seora, que vous parlez ainsi? dit Ottavio.

--Est-ce pour moi, plutt? demanda le peintre.

--C'est pour moi-mme, messieurs, si vous le voulez bien. Vous avez fait
vos prfaces, laissez-moi faire la mienne. Je sais qu'il s'est tabli un
systme littraire qui supprime les agrments du style comme superflus,
et les agrments de l'ide comme inutiles. Voil l'cole  laquelle je
veux appartenir. Un des avantages de l'art moderne, c'est qu'il a des
combinaisons, des thories pour toutes les impuissances. M. Robert
appartient  l'cole sentimentale, M. Ottavio  l'cole ironique. J'ai
de la faiblesse pour l'cole raliste; c'est celle du premier venu
littraire qui crit comme il parle, qui parle sans se gner.

--Messieurs, je vous prviens que la seora est la plus habile d'entre
nous, et que sa prface est la meilleure.

--Maintenant, coutons son histoire, dit madame Julie Vernier.

La seora Mendez passa la main sur son front, plit un peu, regarda
devant elle, en fronant ses beaux sourcils, et commena ainsi:




LES INFORTUNES D'UNE DAME DE COEUR.




I

Une bonne ducation.


Je ne vous dirai pas que j'appartiens  une illustre famille et que je
descends en droite ligne du soleil. Mon pre tait un soldat, ma mre
seule tait de race. Mais les guenilles, qui vont assez bien aux hommes,
vont mal aux femmes, et ma mre se trouvant orpheline, sans ressources
et sans autre perspective que celle de mourir de faim, en pensant  des
aeux qui avaient regorg d'or et de toutes choses, ma mre pousa un
capitaine qui lui donna du pain... et des coups. Seulement, la pauvre
me mit sa fiert dans le silence, subit son sort et ne se plaignit
jamais.

Se vengea-t-elle? Peut-tre. Je voudrais, par pit filiale, vous
laisser croire que ma mre tait une sainte et que je ne lui ressemble
pas. Mais je suis oblige, au contraire, de vous laisser supposer que
le capitaine eut  se plaindre d'elle. Pourtant, comme il ne pouvait la
battre sans cesse, il s'escrimait avec d'autres, et j'ai entendu dire
que le deuil port par ma mre n'tait pas seulement une fantaisie de
mode, une conomie de toilette, mais aussi une muette et nergique
protestation contre l'emploi de l'autorit conjugale porte jusqu'au
meurtre. Il est bien convenu que le capitaine n'tait pas un assassin,
mais un duelliste.

Je fus le seul enfant de cette union orageuse. J'aurais pu en tre la
rconciliation, car mon pre et ma mre m'adoraient galement, et
entreprirent l'un et l'autre mon ducation. Mais, hlas! au lieu de
m'panouir dans l'harmonie, je fus battue par tous les vents. Je me sers
du mot battue avec intention.

Le capitaine m'emmenait quelquefois  la caserne, me faisait passer les
troupes en revue et me disait:

--Quel dommage que tu ne sois pas un homme! ma petite Dolorida.
Promets-moi au moins de n'tre pas une femme, et de n'tre ni frivole,
ni coquette!

Je promettais  mon pre tout ce qu'il voulait, tant j'avais de joie de
toucher  son pe orne de glands en or, tant j'tais fire d'tre
salue par les soldats du capitaine.

Quand je rentrais auprs de ma mre, elle me dpouillait bien vite de
tous mes habits, sous prtexte qu'ils sentaient le tabac. Elle me
parlait de ses anctres, qui eussent rougi de voir leur petite-fille
donner des poignes de main  des factionnaires, et elle me disait:

--Quel bonheur que tu sois une femme! Jure-moi, ma Dolorida bien-aime,
que tu porteras haut ton coeur, et que tu seras une femme digne de ce
nom.

Je promettais  ma mre le contraire de ce que j'avais promis  mon
pre, mais avec une entire bonne foi. Tiraille en sens contraire,
force, malgr la plus invincible rpugnance, de me mentir  moi-mme,
je sentais se dvelopper en moi des forces contradictoires, pour ainsi
dire; et  quinze ans j'tais la crature la plus passionne, mais tout
 la fois la plus rigide; complaisante pour les dfauts de mon pre,
pleine de tendresse pour la rsignation de ma mre.

Quand je parle de rsignation, je n'entends pas par ce mot la soumission
humble et discrte aux misres de ce monde; je n'entends pas
l'immolation de la volont, du caractre; j'entends ce pacte conclu par
les mes fires, qui jurent de boire leurs larmes, de cacher leurs
douleurs sous un sourire, et de ne pas donner  la mchancet,  la
sottise humaine, le triomphe d'une intelligence leve s'abmant dans la
douleur.

Telle tait la rsignation de ma mre. Elle se repentait d'avoir eu peur
de la misre et de n'avoir pas eu peur du capitaine; mais si elle ne
dissimulait pas  celui-ci son mpris et sa haine, si elle trouvait une
joie sauvage  l'accabler de ses sarcasmes dans l'intimit, devant le
monde elle souriait, ne permettait pas qu'on la plaignt et semblait
prendre plaisir  faire admirer ma parfaite ressemblance avec mon pre.

Celui-ci n'tait pas un mchant homme. C'tait un soldat plein
d'honneur, c'est--dire dcid  mourir plutt que de trahir son
drapeau, mais ne se piquant pas d'une fidlit  toute preuve dans
l'accomplissement des engagements de l'ordre civil. C'est ainsi que je
reconnus,  l'ge de raison, qu'il ne payait pas ses dettes et qu'il
dissipait dans le jeu la meilleure partie de son revenu.

Le capitaine avait aim ma mre, c'est--dire qu'il l'avait trouve fort
belle, qu'il avait t charm de son grand air, de son attitude de
reine, au milieu de sa pauvret, et qu'il avait t ravi d'empcher la
descendante d'une vieille et noble famille de l'Estramadure de faire des
mnages, ou de faire pis que cela.

Mais ma mre, aprs l'lan de reconnaissance pour le procd du
capitaine, n'avait pas pu tenir  ces habitudes de garnison,  ce
pittoresque continu de langage et d'allures. Elle avait essay d'abord
de n'y pas songer; mais l'odeur de la pipe la poursuivait jusque dans sa
chambre; mais les propos grossiers ne se laissaient pas intimider par
elle, et quand elle voulut faire acte d'autorit, on lui rpondit par
des actes de tyrannie.

Que se passa-t-il alors? Il n'est pas rigoureusement du devoir d'une
fille de vous le dire. J'ai entendu raconter depuis des histoires
scandaleuses et dramatiques qui expliquent l'air de sombre rsignation
qui ne quittait pas ma mre, et, ainsi que je vous l'ai dit, le deuil
qu'elle a constamment port.

Ma mre tait instruite et voulut m'instruire; mon pre, qui me trouvait
sinon jolie, du moins en passe de le devenir, prtendait qu'avec du
jarret et des clairs dans les yeux je pourrais tre, sur un des
thtres de Madrid, de Londres ou de Paris, une piquante danseuse; que
c'tait un tat productif, mme en le faisant consciencieusement, et
que, comme il n'avait pas de dot  donner  sa fille, il n'entendait
pas qu'elle et des prtentions.

Ma mre rpondait que si  l'ge o l'on se marie je ne trouvais pas un
honnte homme qui voult de moi, je devais entrer dans un couvent, et
qu'il tait bon de m'orner l'esprit et la mmoire pour m'aider 
accepter la rclusion.

J'tais tour  tour de l'avis de mon pre et de l'avis de ma mre. Je
dansais  ravir, j'coutais avec des palpitations infinies le rcit des
ftes qui attendent les grandes artistes, et quand, les joues
enflammes, le regard brillant, je retournais auprs de ma mre,
celle-ci me lanait dans des extases, dans des prires qui prolongeaient
l'exaltation et finissaient par m'enivrer.

Vous croyez sans doute que, dans cet intrieur bizarre, avec ces
tendresses hostiles qui se disputaient mon coeur, en n'tant d'accord
que pour dvelopper mon imagination, je dus me pervertir?
Dtrompez-vous. Cette gymnastique violente me donnait des apptits; mais
une ide qui naquit de bonne heure et qui s'incrusta dans ma cervelle
pour n'en plus sortir, me prserva de l'abme qui attend les femmes
leves comme je le fus. Ma mre me rptait si souvent le conseil
d'tre fire, et mon pre me recommandait si souvent d'tre un homme,
que je devins femme sans avoir t jeune fille et sans avoir pass par
ces rves qui amollissent l'me et conseillent l'amour.

La plus trange corruption, la plus inoue, me dfendit contre toutes
les autres. Les livres me devinrent odieux, parce qu'ils parlaient tous
du drame de deux coeurs invinciblement attirs l'un vers l'autre et
empchs longtemps de s'unir. Il me semblait que tous les mariages
devaient ressembler  celui de mon pre et de ma mre; et, si cela
tait, je jurais bien de ne jamais me marier.

En grandissant, je recherchais plus volontiers la socit de mon pre
que celle de ma mre, non pas que j'aimasse moins celle-ci! Je crois, au
contraire, que s'il et fallu lui donner une grande preuve d'affection,
j'aurais dpens pour elle tout ce trsor, toute cette fureur de
tendresse que je sentais vaguement s'amasser en moi. Le capitaine
m'associait  des distractions bruyantes. Avec lui je n'tais jamais
tente de rflchir, de mditer, et je n'tais pas expose aux piges du
sentiment. Nous montions  cheval pendant toute la journe, et le soir
je venais m'accouder au coin d'une table et regarder jouer mon pre.

Cela peut vous sembler trange, et vous allez concevoir de moi une ide
bien dfavorable; mais le jeu remplaait tout et me prservait de tout:
une passion sans objet qui me donnait la fivre se satisfaisait par les
ds et par les cartes. Ma mre essaya de lutter: elle fut vaincue.
Lorsqu'elle me conseillait d'utiliser autrement mes soires, je lui
rpondais que l'amour platonique du roi de _carreau_ et du roi de
_trfle_ devait la rassurer sur l'effet de ces heures, et je la
conjurais de me laisser me prserver  ma manire des malheurs qui
l'avaient accable.

--Je n'aimerai jamais personne, lui disais-je; laissez-moi aimer quelque
chose.

Mon pre tait ravi de m'avoir pour complice. Il tait joueur effrn.
Combien de nuits n'ai-je point passes  regarder les cartes tomber une
 une sur le tapis! Mes mains aimaient  remuer les jetons. Peu  peu,
je remplis des vides, je devins utile quand un partenaire manquait, et
le capitaine, qui mettait une petite bourse  ma disposition, fit de moi
un sujet distingu.

Toutes les parties n'avaient pas lieu  la maison. Le capitaine passait
quelquefois des nuits dehors. Ces nuits-l je ne dormais pas et j'avais
d'effroyables insomnies, dont je me consolais en entendant, le matin, le
rcit des prouesses ou des malheurs de la veille. Je conjurais mon pre
de m'emmener avec lui.

--N'ayez pas peur, lui disais-je: je suis un homme, un page; je ne
m'offusquerai pas des jurons que je pourrai entendre, et j'imagine que
je vous porterai bonheur.

Je ne sais pas si ce fut cette dernire raison qui triompha des
scrupules du capitaine. Mais je sais bien qu'il finit par consentir,
qu'il me donna un costume d'homme, et que je le suivis dans les cabarets
illustres et dans les cercles o il allait jouer.

Oh! les douces jeunes filles qui n'ont jamais quitt l'oeil maternel et
qui, gardes par une tendresse vigilante, s'panouissent saintement 
l'ombre du foyer domestique, les jeunes filles auxquelles l'amour et la
pit du mnage sont rvls dans de chastes leons sont bien heureuses,
et n'ont pas plus tard ces pres souvenirs qui desschent et troublent
la vie! Mais j'ai besoin de vous le rpter souvent, pour ne pas vous
faire horreur: je devenais une joueuse, sans que ma puret implacable se
sentt menace sur d'autres points; je mettais un certain hrosme de
jeune fille dans le culte de cette passion, qui me prservait des
autres.

J'allais donc partout avec mon pre; je ne sais pas s'il me fallait
traverser d'autres scandales que celui du jeu, et si je ne coudoyais pas
d'autres vices dans ces tripots; mais je sais bien que je ne voyais que
les cartes, et que, quand j'voque ces effroyables souvenirs, j'ai
l'blouissement des bougies clairant les enjeux, les mains fltries,
les visages ples, et que je n'aperois rien au del du cercle des
joueurs penchs sur le tapis vert.

Ma mre n'essaya pas de lutter; elle avait un sombre dsespoir. Elle se
demandait s'il valait mieux que je fusse ainsi qu'expose aux
entranements dont elle ne s'tait pas assez bien dfendue. Quant au
mariage, j'en semblais fort loigne, lorsqu'une catastrophe vint me
mettre plus tt que je ne le redoutais face  face avec la vie et avec
le devoir.




II

O l'on prouve que toutes les dettes de jeu ne sont pas des dettes
d'honneur.


Une nuit, dans un des cercles o mon pre avait tabli son quartier
gnral, je remarquai que la veine se dclarait avec une persistance
fcheuse contre le capitaine: il perdait plus que d'habitude, et il
perdait trop pour lui, pour ses maigres appointements, pour ses
ressources possibles. Malgr moi, et bien que tous mes instincts me
portassent  soutenir,  encourager firement la lutte, j'exhortai mon
pre  s'arrter,  remettre la revanche  une autre nuit.

--Reculer, dit-il avec fureur, jamais! va te coucher, rassure ta mre,
pauvre colombe effarouche, si ce spectacle viril te fait peur.

Je m'tais leve, ple et frmissante, pour fuir et pour entraner mon
pre. Son sarcasme me dfiait. Je craignis de paratre lche; je me
rassis en comprimant les battements de mon coeur, et j'assistai avec
angoisse  cette partie,  ce duel dont je pressentais vaguement l'issue
fatale.

Ce que le capitaine perdit sur parole, sur son honneur, comme on dit, je
ne me le rappelle plus bien; mais ce que je sais, c'est qu'il lui tait
impossible de payer, en abandonnant mme pendant vingt ans toute sa
solde. Son adversaire tait un certain capitaine de cavalerie nomm
Lopez, qui, dit-on, se vengeait sur la bourse du mari de son chec
auprs du coeur de la femme. Mon pre se sentit perdu. Au fond de
l'abme, une lueur de raison traversa son ivresse, il voulut se disposer
 partir.

--Dj, dit en raillant le capitaine Lopez.

--Je n'ai plus rien  jouer, et vous n'tes pas le diable pour accepter
mon me comme enjeu, rpondit mon pre.

--Fi! je suis trop bon chrtien pour vouloir disputer une me, repartit
Lopez; mais, si vous le voulez, je vous joue tout ce que vous avez perdu
contre le joli petit page que vous avez l.

Le capitaine me dsignait en parlant ainsi. Je me dressai avec une
inexprimable colre; mais mon pre, moins par horreur peut-tre de cette
cynique provocation que pour satisfaire sa rancune, avait jet les
cartes au visage de son adversaire, en oubliant, je crois, de retirer sa
main.

Le capitaine Lopez devint horriblement ple.

--Vous n'tes qu'un escroc, dit-il  mon pre; car de toutes les faons
maintenant vous me faites banqueroute, soit que je vous tue, ou soit que
ma mort vous donne quittance. Je devrais, pour vous punir, n'accepter un
duel qu'aprs que vous vous serez acquitt.

--Lche! si tu faisais cela, je t'assassinerais! rugit mon pre.

--Allons! je suis trop bon, rpondit Lopez en se levant, demain vous
recevrez mes tmoins.

--Non pas demain,  l'instant mme!

--Vous tes press! je veux bien encore; quoique les cartes m'aient
fatigu le poignet; o sont vos tmoins?

--Je n'en veux pas d'autre que Dolorida, dit mon pre, qui avait les
lvres pleines d'cume.

--Vous tes fou! un enfant, une jeune fille!

--Regardez-la, misrable, et voyez si le coeur doit lui manquer.

Je vous avouerai, mes amis, qu'en effet j'tais muette et droite comme
une statue, et qu'on et pu faire honneur  mon courage de ce qui venait
surtout de ma surprise et de mon effroi. Je n'ai jamais eu ces petites
faiblesses qui se trahissent par des cris ou qui se rsolvent en
vanouissements. La singulire ducation que j'ai reue m'a un peu
bronze: en tout cas, je faisais un appel si dsespr  ma volont et 
mon nergie, qu'il n'est pas tout  fait tonnant que j'eusse assist
avec une apparente impassibilit  la scne rapide qui venait de se
passer.

Les autres personnes qui jouaient dans le cercle voulurent s'interposer;
mais il tait difficile d'viter une rencontre entre deux soldats, et il
tait impossible d'amener l'un ou l'autre  des excuses. Mon pre se
prtendait l'offens,  cause du dfi grossier de Lopez, dfi qui tait,
disait-il, une injure  sa fille et  lui. Lopez montrait sa joue
considrablement rouge et ne voulait pas concder qu'il et des torts 
se reprocher.

Il faut bien le dire, d'ailleurs, il n'y avait pas dans ce tripot un
seul homme d'assez de sang-froid ou d'une autorit morale assez srieuse
pour faire entendre le langage du bon sens. Le duel fut convenu, et on
dcida qu'il aurait lieu sur l'heure. Je ne fus pas le tmoin de mon
pre; on lui en donna deux, malgr lui, et l'on offrit de me reconduire
chez ma mre; mais j'insistai en termes si nets, si brefs, si absolus,
que l'on me permit d'assister au combat.

Ces moeurs sont tranges, et il parat sinon impossible, du moins fort
peu croyable qu'une jeune fille joue un pareil rle dans un drame qui
met en jeu la vie de son pre; mais je vous rpte que mon caractre
avait reu une empreinte qui n'tait pas banale, et je me hte de vous
faire remarquer que la passion du jeu dprave vite et change les
conditions normales de la vie. Dans cette atmosphre embrase, les
prjugs ou les convenances du monde n'ont plus d'espace ni d'air. Le
jeu nivelle les ges, les sexes et les rangs. Les ds et les cartes sont
les plus nergiques galitaires. Jamais, jusqu' l'insulte du capitaine
Lopez, ma fiert de jeune fille n'avait eu  rougir dans ce milieu
quivoque, o les passions de mon pre et ma passion naissante
m'entranaient chaque soir. Il est bien vident que j'aurais pu entendre
un langage qui n'tait pas toujours correct ni dcent; mais je venais l
pour voir jouer et non pour couter. On ne faisait donc pas attention,
ordinairement,  cette jeune fille dguise en homme; et les moeurs
excentriques que donne le jeu autorisaient ma prsence  ct d'une
table et sur le terrain.

On alla dans un jardin, derrire la maison. La nuit touchait  sa fin.
Le ciel se dcolorait  l'horizon; mais comme c'tait pendant une des
plus belles nuits de l't, on et pu se battre  la clart de la lune.

Quand je vis tirer les pes de leurs fourreaux et choisir le terrain;
quand le capitaine Lopez et mon pre eurent mis bas leurs habits,
l'impntrable cuirasse que je portais autour du coeur parut
s'entr'ouvrir; une motion tendre me pntra; un spasme, un sanglot me
vint aux lvres. Je joignis les mains avec ferveur et je priai de toutes
les ardeurs de mon me pour la vie de mon pre. Je l'aimais bien alors!

Je n'ai jamais grimac les sentiments que je ne ressentais pas, et il
n'existe pas sous le ciel une crature qui puisse me reprocher d'avoir
dissimul la haine ou l'amiti. Je puis confesser que jusqu' cet
incident je me plaisais dans la compagnie de mon pre, sans m'tre
jamais demand si je l'aimais; il tait pour moi plutt un camarade, un
instituteur de jeu qu'un tuteur respectable et sacr. Je lui en voulais
de ses brutalits envers ma mre; je lui en voulais aussi peut-tre des
vices qu'il me donnait, et je n'avais jamais prouv pour lui de
vritable tendresse.

Mais au moment o je le vis ramasser une pe pour dfendre sa vie,
j'eus un lan, un soulvement de tout mon tre; quelque chose de tendre,
de doux, d'inconnu, se dilata dans mon coeur. J'eus l'intuition rapide
des douleurs et des misricordes de la femme; je me sentis bien
rellement la fille de l'homme qui allait se battre, et je jure Dieu que
mon oraison fut dite avec des larmes secrtes qui ne vinrent sans doute
pas  mes yeux, mais qui m'inondrent le coeur.

Je priais des lvres et de l'me; mais je regardais avidement. Mon pre,
aprs quelques passes heureuses dans lesquelles il avait bless son
adversaire, chancela et porta la main  sa poitrine.

Je courus  lui.

--Je ne t'ai pas venge! murmura-t-il en tombant.

Je crois que le premier instinct de ma douleur, ou plutt de ma colre,
et t de me prcipiter sur l'pe et de m'en servir pour assassiner le
capitaine Lopez; mais le sang qui couvrait la poitrine de mon pre me
pntra d'horreur. Je me mis  genoux devant lui, j'essayai avec mes
mains de fermer la plaie, j'appelai au secours. J'tais seule dans le
jardin; les tmoins, des soldats familiariss avec des scnes de ce
genre, taient alls chercher un mdecin. Quant au capitaine Lopez, il
s'tait approch et avait regard sa victime avec un regard de curiosit
triste; peut-tre avait-il pens que son tour viendrait aussi, et il
tait parti en soupirant.

Je ne pleurais pas: j'ai les larmes rebelles. Je n'ai jamais d'ailleurs
lutt beaucoup dans aucune circonstance pour les faire couler. Au
rebours d'une hrone de Lope de Vega, je n'ai pas _les yeux enfants_.
J'arrachai l'herbe autour de moi; je la posai comme une premire
compresse sur la blessure, et avec mon mouchoir j'essayai d'arrter le
sang.

Mon pre tait vanoui; au bout de quelques instants il revint  lui.

--Tu as du courage, Dolorida, me dit-il en s'interrompant  chaque mot
pour respirer. Ah! si tu tais un homme!

--Que me demanderiez-vous?

--De jouer et d'acquitter mes dettes, reprit le capitaine: les dettes de
sang et les dettes d'honneur; quoique j'aie peut-tre assez pay!...

--Ne pensez pas  cela, mon pre.

--A quoi donc veux-tu que je pense? A Dieu, n'est-ce pas? Tu as raison,
je ne l'offenserai plus; je vais m'efforcer de rentrer en grce.

Le mdecin arrivait et trouva mon pre qui essayait de joindre les mains
et de balbutier des prires.

--Allons, vous vous tes conduit en brave et vous mourez en chrtien,
dit-il.

Le jour tait venu; il clairait cette scne de mort. On voulut faire un
brancard; mais mon pre s'y opposa.

--Je ne veux pas qu'on dise que je suis mort dans mon lit. Ceci est mon
champ de bataille. Docteur, vous reconduirez cette enfant. Et toi, ma
fille, prends garde de t'enrhumer. Tu m'excuseras auprs de ta mre; tu
lui diras que je me serais battu pour elle, comme je me suis battu pour
toi. Vous me ferez une petite place dans vos oraisons.

Le mdecin, qui avait examin la blessure, dfendit  mon pre de
parler; mais celui-ci, dont le visage se contractait horriblement, fit
signe que la dfense devenait inutile et qu'il ne pourrait bientt plus
rien dire. En effet, un quart d'heure environ aprs ces paroles, qui
furent les dernires prononces, mon pre s'effora de se retourner sur
le ct et rendit le dernier soupir.

Pour djouer les premires informations de la police, on cacha le
cadavre, et le mdecin me ramena vers ma mre.

Celle-ci n'tait pas couche, ou plutt elle tait debout depuis les
premires lueurs. Elle ne s'opposait pas  ces sorties dans lesquelles
j'accompagnais mon pre. Elle savait que la rsistance  cet gard et
attis les passions qu'elle redoutait. Mais quand je rentrais puise,
fatigue, pleine de ce dgot que laisse toujours une nuit de jeu, elle
me caressait, et s'efforait toujours de profiter de ma lassitude pour
me donner des conseils.

Ce matin-l, je ne sais quel pressentiment l'agitait; aussi, quand elle
m'aperut avec mes mains rougies elle ne m'interrogea pas; elle tomba 
genoux, comprenant qu'elle tait veuve et que j'tais orpheline.

Je me suis souvent demand depuis si, malgr elle, en priant pour son
mari, ma mre n'adressa pas quelque discrte action de grces au ciel.
Cette mort la dlivrait d'un esclavage horrible et lui donnait le droit
et le devoir de m'aimer seule,  son aise, tout entire. Le soir de ce
jour, mes travestissements d'homme taient brls, et il ne restait plus
une carte dans toute la maison. Hlas! il ne restait pas non plus
beaucoup d'argent, et quand on eut pay des cierges pour l'glise,
achet une robe de deuil pour moi, il se trouva quelques pauvres pices
pour le pain d'une semaine.

J'avais eu l'intention, dans le jardin, sur le cadavre de mon pre, de
faire le serment de ne jamais me laisser tenter par le jeu. Je ne sais
quel incident m'empcha, dans ce moment, d'accomplir cet acte solennel.
Depuis, j'y songeai bien, mais je craignis d'attacher trop d'importance,
trop de gravit  une rsolution morale; et il y et eu dans ce serment,
pris par moi contre moi, une dfiance de ma force que je ne consentais
pas volontiers  subir.




III

Parallle entre le suicide et le mariage.


Notre situation n'tait pas brillante. La misre nous apparaissait si
proche, que l'pouvante paralysait toute notre volont. Ma mre parla de
travail: je la laissai dire. Je prvoyais cette preuve; mais le travail
rpugnait  ma fiert et me faisait l'effet d'une prison. Il n'y avait
pourtant pas  choisir; l'alternative tait rigoureuse: ou le pain du
labeur pnible et quotidien, ou le pain du vice et de la charit. Le
premier paraissait trop dur, le second me semblait hideux; je ne voulais
ni me courber ni m'avilir. Une indomptable fiert remplaait dans mon
coeur toutes les vertus qu'on avait craint de dvelopper. Ma mre me
supplia; mais je m'obstinai, muette et rsigne,  attendre.

Qu'attendais-je? Un hasard, un coup du ciel, une fortune; l'instinct de
la joueuse se montrait en moi: je comptais sur la chance; c'tait de la
folie. Mais l'ducation que j'avais reue me donnait des forces
insurmontables, pour me roidir dans une dtermination.

Ma mre n'essaya pas de lutter; mais elle s'y prit de la meilleure faon
pour que je cdasse. Elle chercha de l'ouvrage pour elle, en trouva, et
sortit un matin pour le rapporter  la maison. Quand je vis que, sans
m'adresser un reproche, un seul mot de blme, une exhortation, la
pauvre femme travaillait pour nous deux, je rougis et je jurai de me
tuer.

Tout ce que je vous raconte l doit vous sembler absurde, mais c'est ma
vie. On s'tait appliqu  faire de moi un tre qui restait femme par la
persistance de la volont, et qui n'avait plus les douces rsignations,
les tendresses de la femme.

J'avais jusqu' prsent une seule passion: l'amour de la richesse, de la
puissance. Je me considrais comme dchue de mon rang et j'aspirais  y
remonter. Mais comme les souverains infatus de leur droit, qui comptent
sur un miracle, sur une coopration du ciel, j'aspirais par mes rves,
sans agir; et, comme je vous l'ai dit, une souillure m'et sembl payer
trop cher toutes les richesses et toutes les couronnes du monde.

Je n'tais pas avare; je ne l'ai jamais t; j'ai remu avec frnsie
des piles d'or et des diamants. Eh bien, j'ai eu des convoitises qui me
serraient les dents et me crispaient les poings; mais je voulais la
richesse pour la dpenser et non pour l'enfouir. Le travail ne m'et
promis que le pain de chaque jour et la mdiocrit; voil pourquoi je ne
voulais pas du travail. Mais comme il ne m'tait pas possible de
demander ma splendeur  autre chose, je me considrai comme vaincue, et
 dix-huit ans, avec toute ma beaut (laissez-moi convenir que j'tais
belle), sans avoir aim, sans avoir eu de remords, et sans avoir de
fautes  effacer; pure, mais obstinment attache  mon rve, je rsolus
de mourir.

Profitant d'un moment o ma mre tait sortie, je quittai la maison; je
traversai Madrid, et dpassant les portes de la ville, je me dirigeai
vers le Mananarez, bien dcide  m'y jeter. Je ne me demandai pas si
le fleuve aurait la complaisance ce jour-l d'avoir assez d'eau pour me
noyer. Je marchai rsolment, ne craignant rien dans l'obscurit, et ne
regrettant rien de la vie; mon affection pour ma mre, quoique relle,
ne me sollicitait pas et ne me retenait pas. Mon Dieu, je puis l'avouer,
je n'aimais peut-tre personne!

Comme il n'tait pas convenable de mourir sans avoir fait ma prire du
soir, j'entrai dans une glise, qui se trouva sur ma route, et je
demandai  Dieu la permission d'aller plus tt vers lui qu'il ne
paraissait me l'avoir ordonn. Je lui demandai en mme temps de ne pas
trop souffrir et d'tre prserve des regards indiscrets quand je serais
morte. L'idal pour moi, c'tait de disparatre sans tre retrouve.

J'tais dvote, et mes prdispositions de joueuse me poussaient  la
superstition. Il ne me suffisait pas d'avoir pri; je voulais une
rponse, un oracle en quelque sorte.

Dans une chapelle devant laquelle je m'tais agenouille, quelques
petits cierges se consumaient et faisaient de leur mieux pour enfumer un
magnifique tableau qui tait au-dessus, et auquel on attribuait une
vertu miraculeuse. Je remarquai un des cierges, celui qui touchait  sa
fin, et je me dis: S'il s'teint avant que ma prire soit dite, c'est
que Dieu me permet de me tuer. Je ne trichai pas, je dis loyalement les
prires que j'avais l'habitude de dire; mais avant que la dernire ft
termine, il se fit un vide dans les toiles de la chapelle, et un petit
filet de fume, plus opaque que les autres, monta entre les blancs
cierges. C'tait ma rponse. Je crus voir mon me s'exhaler et se perdre
dans le sein de Dieu. Mon parti tait irrvocablement pris; je n'avais
plus ni  hsiter, ni  reculer, ni  m'effrayer. Le bon Dieu tait pour
moi.

Croisant donc ma mante avec une rsolution nergique, je sortis de
l'glise et je continuai ma route, le coeur entirement allg, aspirant
l'air avec force, et marchant  la mort comme  la ralisation de mes
plus beaux rves.

Le Mananarez n'a pas des bords engageants. Cette nuit-l, la lune,
clairant comme un soleil anglais, me montrait toute l'aridit du
rivage, et je voyais distinctement, au fond du fleuve, les gros cailloux
sur lesquels se briserait ma tte. Je me promenai quelque temps,
cherchant un endroit un peu moins  sec, et attendant qu'un nuage voilt
la lune dont l'opinitre espionnage me gnait beaucoup. Enfin, je
parvins  un endroit o un petit murmure annonait de l'eau, et me
tenant debout au bord du fleuve, rejetant ma mante, les bras croiss,
j'attendis le signal que devait me donner l'obscurit. Au moment o,
profitant d'une lgre clipse, j'allais m'lancer, je me sentis retenue
par le bras. Je me retournai brusquement et me trouvai face  face avec
un homme encore jeune qui me regardait avec compassion.

Je n'attendis pas qu'il m'interroget:

--De quel droit me retenez-vous? Passez votre chemin, dis-je rudement 
l'inconnu.

--Un peu de patience, seorita, me rpondit-on avec une voix lgrement
railleuse. Je vous laisserai continuer votre... promenade, quand j'en
connatrai le motif.

--Vous tes bien curieux?

[Illustration: De quel droit me retenez-vous? dis-je rudement 
l'inconnu....]

--Non, je suis journaliste, et demain, en annonant  Madrid le
suicide d'une jeune et jolie jeune fille, je devrai, pour l'enseignement
de la foule et pour son amusement, expliquer les raisons, donner la
gnalogie de la victime. Veuillez m'excuser, seorita, je suis
l'esclave des faits divers.

Le sang-froid poli avec lequel ces propos taient dbits me fit
sourire:

--Et si je consens  vous donner ces dtails, monsieur, me
laisserez-vous libre? continuai-je, en raillant  mon tour.

--Quel droit ai-je sur vous, seorita? Vous serez parfaitement libre.

--Eh bien, monsieur, rpliquai-je, je viens chercher la mort, parce que
je suis pauvre et que je ne veux pas mendier.

--Vous tuer pour si peu! jolie comme vous l'tes! demanda mon
interlocuteur.

--C'est prcisment parce que je suis jolie que je me tue. L'argent
serait trop dur  gagner.

Je parlai sans doute avec une nergie sincre; le jeune homme en fut
frapp et garda quelques instants le silence.

--tes-vous satisfait, monsieur? lui demandai-je.

--Encore une ou deux questions, seorita, et je me retire.

--J'coute.

--La misre vous rpugne, je le conois; on n'est pas matre absolument
de ses instincts. Vous prfrez l'honneur  la richesse; c'est l un
sentiment fier et tout-puissant. Mais il y a autre chose que les
guenilles et que la honte, pardon de vous dire cela: il y a le travail.

--Et si le travail me fait peur! si je me sens faite pour autre chose
que pour l'esclavage des artisans! si avec des aspirations vers la
fortune et vers la gloire, j'aime mieux la mort que le dgot d'une
existence manque ou que la fltrissure d'une lutte ingale!

--Il y a des batailles, seorita, qui se perdent faute d'allis et qu'on
peut gagner lorsqu'on est deux!

Je regardai le jeune homme qui me parlait ainsi: la lune, un instant
obscurcie, clairait en plein son visage. Sans tre beau, cet inconnu
avait un air d'intelligence et de courage qui me frappa. Je prenais
plaisir  causer avec lui.

--Vous me parlez d'allis; je n'en veux pas, rpondis-je; les allis se
payent et je suis pauvre.

--Vous n'tes pas pauvre d'amour, seorita, puisque vous venez jeter
toutes vos conomies dans le fleuve; et un peu de monnaie suffirait.

Je souris, sans tre offense. Cette plaisanterie tait un hommage.

--J'ai peur de l'amour comme du travail, monsieur.

--Alors vous avez raison, seorita; vous n'tes bonne  rien sur la
terre; je vous fais mes adieux et j'assiste  votre dpart.

Ce persiflage me provoquait  la riposte.

--C'est un plaisir cruel, monsieur, que d'assister  l'agonie,  la mort
d'une jeune fille; puisque vous avez promis de ne pas me sauver,
continuez votre chemin.

--C'est prcisment pour tre bien sr que vous ne vous sauverez pas que
je reste, dit le jeune homme sur le mme ton. Si le Mananarez ne veut
pas de vous, j'ai un autre genre de suicide  vous proposer.

--Quel est-il? Nommez-le tout de suite. Je le prfrerai peut-tre.

--C'est le mariage!

--Monsieur, vous vous moquez de moi.

--Dieu m'en garde, seorita, puisque je m'expose  tre pris au mot.

--Le mariage, dites-vous, et c'est vous sans doute...

--Oui, seorita, c'est moi qui me porte en concurrence avec le
Mananarez! Oh! je le vaux bien, pour la pauvret!

--C'est possible, rpondis-je avec un peu de gaiet; mais vous ne me
briserez pas la tte et vous ne me dbarrasserez pas de ma misre.

--Peut-tre!

--Comment?

--Tenez, seorita, reprit le jeune inconnu, je ne vous connais que
depuis cinq minutes; je ne vous ai jamais vue, et je puis mme convenir
qu'en ce moment encore je vous vois fort mal. Eh bien, je crois que le
hasard, la Providence, si vous voulez, nous a mis sur la route l'un de
l'autre. Vous avez de l'ambition et moi aussi; vous avez de la fiert,
je ne suis pas d'une humilit parfaite; vous tes pure, moi je me
souviens avec plaisir que je l'ai t. Associons-nous honntement, en
mariant nos deux misres. J'ai du pain, c'est dj beaucoup; j'aurai
quelque chose de plus dans quelque temps, car je travaille, soit dit
sans reproche, et la politique me fait de belles promesses. Consentez,
ou du moins rflchissez.

Il y avait dans cette brusque dclaration une allure romanesque qui me
plaisait. Je n'avais jamais aim et je ne sentais rien en moi qui pt
m'assurer que j'aimerais ou que je pourrais aimer cet inconnu, mais son
esprit, sa rsolution prompte me tentaient. Et puis, en dfinitive, le
Mananarez tait toujours l,  quelque distance de Madrid; il ne
fallait pas une heure pour s'y rendre; je restais toujours libre de m'y
jeter marie, aussi facilement que je me fusse noye jeune fille. Mes
instincts de joueuse s'veillrent. C'tait un jeu que me proposait cet
inconnu, un jeu de grand hasard sans doute. Mais j'aurais eu horreur de
la vie arrange mesquinement, d'un mariage prosaque. A vrai dire je
n'avais jamais song au mariage. Si j'avais pu traverser la vie, m'y
mler, comme une amazone, seule, sans amour, vierge de tout sentiment,
j'eusse repouss bien loin toute proposition de mariage, toute parole
d'amour. Mais j'avais conscience de ma faiblesse sociale qui raillait si
cruellement mon ambition, et je me disais que ce jeune homme tait
peut-tre un ami, un partenaire prdestin.

Pourtant je ne voulus pas faire cder ma rsolution devant des paroles.
Je pris encore le hasard pour arbitre. J'avais au cou une mdaille
bnite. Je l'ai encore, elle ne m'a jamais quitte. Je l'enlevai
rapidement.

--Monsieur, dis-je  l'inconnu, permettez-moi de me recueillir avant de
vous rpondre.

Il salua et s'loigna de quelques pas.

Je tenais et je retournais la mdaille en question dans ma main:--Si
c'est l'effigie de la madone que j'aperois d'abord, je refuse, me
dis-je intrieurement, si c'est la lgende, j'accepte!

Mon coeur battait. Je n'osais pas prier. J'ouvris la main toute grande;
la lune qui mit un rayon sur la pice me fit lire distinctement le
verset de psaume qui y tait grav. J'avais perdu; du moins
j'interprtais ainsi le sort.

Je m'avanai vers le jeune homme.

--J'accepte, monsieur, lui dis-je, en principe, l'offre que vous m'avez
faite.

--En principe?

--Oui, je me rserve d'y renoncer si les dtails d'application
laissaient quelque chose  dsirer.

--C'est--dire que dans le cas o vous dcouvririez que je suis un
coquin, un aventurier et que je vous ai indignement trompe, vous en
reviendriez  votre premire ide.

--Vous avez de la pntration, repris-je en riant. Oui, vous dites vrai,
je suis fiance avec le Mananarez et avec vous ds ce moment.

--Je ne crains pas mon rival, dit l'inconnu.

--Revenons  Madrid; ma mre doit tre inquite.

Le jeune homme m'offrit son bras avec respect, s'abstint pendant la
route de toute espce de propos galants, et se conduisit comme s'il et
eu la reine d'Espagne  son bras. Comme nous rentrions dans la ville par
la porte de Sgovie:

--Vous ne m'avez pas demand mon nom? dis-je  l'inconnu.

Il sourit.

--C'est une faon indirecte de me demander le mien, seorita. Je me
nomme Alonzo Mendez.

--Mais je vous connais, monsieur, vous avez un nom dj clbre.

En effet, M. Mendez s'tait acquis par la littrature et par la
politique un commencement de rputation; c'tait un journaliste honnte,
habile, ambitieux, qu'on redoutait pour sa raillerie, qu'on estimait
pour sa probit, mais qu'on n'aimait pas. Mon pre, qui avait des
opinions de soldat, c'est--dire trs-hostiles aux hommes de plume et
d'intelligence, s'tait exprim plusieurs fois sur le compte de M.
Mendez avec une brutalit qui me revint en mmoire et qui m'avait rendue
parfois trs-curieuse de connatre cet crivain tant discut.

Ma mre tait rentre, et tait dans une horrible inquitude. En ne me
trouvant plus au logis, elle n'avait pas pens au suicide; mais elle
avait cru que ma rpugnance pour le travail et mes gots de luxe et
d'indpendance m'avaient emporte pour jamais loin de sa pauvre chambre.
Elle priait et pleurait quand je frappai.

--C'est toi, Dolorida? demanda la pauvre femme d'une voix trangle par
les larmes,  travers la porte:

--Oui, c'est moi, ouvrez, ma mre.

Elle fut surprise de me trouver en compagnie d'un jeune homme; mais il y
avait tant de convenance et de dignit dans l'attitude de M. Mendez, je
portais le front si haut, que ma mre eut un cri de joie.

--Merci, mon Dieu! dit-elle en joignant les mains; j'avais calomni mon
enfant. D'o viens-tu donc, Dolorida?

J'allais avouer que je revenais du Mananarez, quand je compris que ma
fuite avait t bien cruelle et bien ingrate; je ne voulus pas ajouter
une douleur aux tortures que ma mre avait subies.

--Je viens de chercher un mari, rpondis-je en souriant. Ma mre, je
vous prsente M. Alonzo Mendez, qui sollicite l'honneur d'entrer dans
notre famille.

--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda ma mre en fronant le sourcil.

--Rien que la vrit la plus exacte, reprit M. Mendez en s'inclinant. Au
surplus, c'est assez que la premire rencontre ait eu lieu ce soir; je
me borne  vous prier, madame, d'autoriser des visites dont vous
connaissez le but loyal.

Ma mre ne savait trop que permettre; elle autorisa la recherche de M.
Mendez; et quand il fut parti, elle voulut savoir dans les plus grands
dtails tout ce qui s'tait pass. Je fis ce rcit.

--Hlas! dit ma mre quand j'eus fini, tu as un orgueil qui t'a sauve
aujourd'hui, qui demain peut-tre te perdra.

--Me perdre! repartis-je avec clat. Si vous entendez par ce mot la vie
avec la honte, je puis vous assurer que je ne cours aucun danger; si
vous voulez parler de la mort, il est possible, en effet, que je me
perde, un jour ou l'autre.

--Dolorida, reprit ma mre, je ne te demande qu'un serment: jure-moi sur
le Christ, jure-moi sur ton salut ternel que si tu pouses M. Mendez,
tu lui seras fidle et que tu resteras jusqu' la fin une honnte femme.

--Je le jure, dis-je en levant la tte: si j'pouse cet honnte homme,
je vivrai comme une honnte femme; si je me trompe, je jure de mourir
plutt que de dchoir  mes yeux.

--C'est assez, mon enfant; tu ne mens pas et tu ne mentiras jamais;
j'accepte la caution de ta franchise.




IV

Un mnage honnte.


Je n'aimais pas M. Mendez. J'avais t surprise de sa rencontre; j'avais
t touche de ses offres; mais je ne ressentais pas pour lui cette
affection enthousiaste qui doit tre l'amour. Il revint le lendemain; je
le retrouvai, comme la veille, poli, discret, doucement ironique. Il
m'expliqua sa vie; au bout de quelques jours, il me laissa comprendre
que ce n'tait pas non plus pour obir  l'entranement d'une passion
irrsistible qu'il m'avait demande en mariage. Ambitieux et rsolu 
parvenir, il s'effrayait parfois de se trouver seul dans la mle.
L'ide d'une compagne lui tait venue, comme l'ide d'une alliance pour
son coeur et pour son esprit. Mais il ne voulait donner son nom qu' un
caractre prouv, qu' une conscience droite. Il s'tait dit au premier
aspect que j'tais sans doute tout cela, et il m'avait fait la
singulire proposition que je vous ai rapporte, encourag surtout par
l'tranget de la rencontre et par la solennit de l'heure.

Je sus gr au journaliste de sa confiance. Un grimacier de paroles
galantes m'et fait horreur. Ce prtendant de sang-froid, qui
m'estimait, me parut un homme digne d'estime. Aprs une semaine de
visites, je consentis, ou plutt je ratifiai mon premier consentement,
et, un mois aprs ma rencontre au bord du Mananarez, je me mariai.

M. Mendez tait modeste quand il parlait de sa pauvret. Compare  la
ntre, sa misre tait relativement du luxe. J'entrai dans un
appartement convenablement meubl: j'atteignis tout d'un coup  une
espce de rang. Les relations de mon mari, en attirant chez lui des
hommes politiques, me permettaient de faire les honneurs d'un salon.
J'eus un jour de rception; je sus bientt dire mon mot sur les
vnements quotidiens, sur les crises ministrielles; et plus d'un
_pronunciamento_ s'crivit sur mon guridon. J'tais naturellement
entoure d'hommages. Quelques-uns mme prirent un accent assez tendre
pour que j'eusse le droit de les repousser et de m'en moquer.

Quand nous nous retrouvions seuls, mon mari et moi, nous nous amusions
de ces galanteries. Mendez me conseillait de mnager celui-ci, de
rudoyer impitoyablement celui-l. Bien assur de mon honneur et de ma
loyaut, mon mari voulait que j'eusse de la prudence dans la vertu, et
que sans m'exposer personnellement, je n'exposasse pas tout  fait son
influence.

Ce petit calcul me fit sourire d'abord; peu  peu il me donna quelque
impatience; car je le retrouvais partout et sous toutes les formes, et
c'est ici l'occasion de dfinir M. Alonzo Mendez et d'apprcier au juste
le bonheur et la paix de mon mnage.

Mon mari tait ambitieux, sans lchet; il n'avait pas fait sur ma
beaut d'ignobles calculs, et je crois qu'il tait aussi honnte qu'un
homme peut l'tre; mais il avait pens qu'une femme jeune et se rvlant
 ses cts l'aiderait sans doute  faire meilleure figure dans le monde
et lui donnerait un prestige que son talent et son esprit ne
suffisaient pas toujours  lui garantir. Il avait peut-tre cru trouver
en moi la promesse d'une de ces muses de la politique qui savent
embellir les questions de portefeuille et idaliser par un sourire le
trafic des votes lectoraux; car il est bien vident que la probit de
M. Mendez ne l'empchait pas de manoeuvrer, selon l'usage, dans
l'intrt de son parti.

Quoi qu'il en ft de tous les calculs dcents et avouables, aprs tout,
de mon mari, il est certain qu'il m'avait pouse pour plusieurs motifs,
parmi lesquels l'amour n'entrait pour rien. Je ne dis pas qu'une piti,
qui lui fit illusion, ne lui suggra pas ses premires paroles, et
qu'une fois engag, il ne voulut pas reculer. Ce que je tiens  bien
vous faire comprendre, c'est que notre intimit fut douce, mais resta
froide; que je n'eus jamais le pressentiment d'une tendresse plus vive
que la reconnaissance; et que lui, de son ct, courtois, affable, gal,
ne fit jamais un effort pour me donner ou pour se donner  lui-mme les
illusions de l'amour.

Notre mariage avait t un mariage de curiosit rciproque, de dfi
loyal et chevaleresque; notre mnage fut dans les premiers temps un
change d'estime.

Ah! Dieu vous prserve d'estimer quelqu'un, mesdames! et vous,
messieurs, Dieu vous prserve d'tre seulement estims! Rien d'horrible
pour une me jeune, ardente, neuve, comme la mienne, que cette estime
qui coupe les ailes  tout enthousiasme, qui fait vivre loin du ciel,
sur le terrain battu o tout le monde marche. Je suis ne pour les
passions. L'influence de mon pre, les douleurs de ma mre m'avaient
fait comprendre les orages, et m'en avaient prserve; mais j'avais au
fond de l'me un besoin d'ivresse, d'motions, que les devoirs de la vie
mondaine irritaient jusqu'au dgot. Ce terre--terre lgant, ce petit
vol  mi-cte, ces ambitions subtiles que je voyais se machiner et
s'crouler  ct de moi, commencrent par me distraire et finirent par
me lasser. Au bout d'un an, dans la position la plus envie, pouse d'un
mari qui faisait son chemin et qu'on dsignait comme un des futurs
orateurs de la nouvelle chambre; mais pouse sans enfants, condamne 
l'oisivet, m'ennuyant des livres qui m'affamaient sans me rassasier,
j'tais plus malheureuse que la nuit o j'tais alle firement m'offrir
 la mort.

M. Mendez tait trop intelligent, trop perspicace pour ne pas
s'apercevoir de cette disposition; il m'en parla franchement, doucement,
comme un mdecin qui cause avec sa malade.

--Vous vous ennuyez? me dit-il.

--C'est vrai.

--Mais que voulez-vous de moi?

--Rien. Je prfre mon ennui  toutes les distractions que vous pourriez
m'offrir.

M. Mendez souriait tristement, m'accusait d'tre une mauvaise tte,
allait  ses affaires et me rapportait une loge pour le thtre, un
livre nouveau; quelquefois, quand il tait le plus mal inspir, une
parure, un bijou que je jetais dans un coin.

Je vous raconte mon coeur, je ne prtends pas vous l'expliquer ni vous
en dduire logiquement les raisons et les principes; ce que je sais,
c'est que j'avais en moi un volcan qui s'exhalait en fume et qui
voulait se rpandre en lave, et que, me dbattant dans cette implacable
prison des convenances mondaines, j'aspirais aprs je ne sais quelle
libert turbulente dont il m'tait impossible de dire le nom.

Je me confesse et je dois tout dire: j'eus des tentations; quelquefois
je m'approchais de l'abme pour en mesurer la profondeur et je me
demandais si le dsordre, en me faisant oublier, en m'enlevant  la
rgularit de la vie, ne me rendrait pas plus heureuse; mais ces
faiblesses passaient vite. Je mettais mon point d'honneur  garder le
serment que j'avais prt. J'avais jur d'tre une honnte femme et de
rester fidle  M. Mendez; je n'ai pas failli  cet engagement, je n'ai
pas mme song srieusement  y manquer.

Mon mari fut nomm dput; sa fortune financire, seconde par sa
fortune politique, s'tait accrue; les modestes rceptions que j'avais
prsides jusque-l devinrent des soires lgantes o l'on entendit des
artistes, o l'on joua.

La premire fois que je vis dresser une table de jeu, un frisson
m'agita; quand j'entendis remuer de l'or, j'eus un blouissement et je
pensai  la mort de mon pre. M. Mendez crut remarquer en moi de la
rpugnance pour ces distractions:

--Il le faut bien, me dit-il, le monde devient un tripot; je vous ai
fait votre caisse de jeu, Dolorida, il est convenable que vous
prsidiez.

--Prenez garde! monsieur, lui dis-je, moiti riant, moiti pouvante,
je suis la fille d'un joueur.

--Oh! je connais votre volont! D'ailleurs, la femme de M. Mendez a trop
le sentiment de l'honneur pour faire jamais d'un plaisir un vice et
d'une distraction une passion.

Quand on en appelait, dans ce temps-l,  ma fiert, on tait toujours
sr de me convaincre. Je m'imaginai, en effet, que le jeu serait sans
danger pour moi, et ne voulant pas me redouter moi-mme plus que ne me
redoutait mon mari, je laissai jouer, ou plutt je commenai  faire
jouer chez moi.

Ces parties, forcment contenues par le monde, circonscrites d'ailleurs
dans leur dure, me mirent en apptit sans me corrompre, et elles
eussent t sans pril si tout s'tait born aux tables de jeu qu'on
dressait et que je prsidais chez moi.

Rappelez-vous que j'avais dans l'me, ou simplement dans les veines, une
ardeur sans but, une flamme sans aliment; qu'pouse, sans enfants d'un
homme que j'estimais seulement, j'avais besoin de vivre, de tromper mon
inquitude, d'aimer enfin quelque chose. La politique m'avait tente,
mais je la trouvai mesquine; la religion m'attira; mais elle ne suffit
pas  me consoler de l'inconnu; et la dvotion, exalte, fivreuse, qui
me faisait courir aux glises, avait une impatience bien loigne du
recueillement. Je ne cherche pas  m'excuser; j'explique les causes
d'une indomptable passion. Il me fallait un dsordre; la rgularit
m'touffait; la vie normale, paisible, m'et pousse au suicide. J'avais
jur de rester fidle  mon mari; je tins mon serment en trompant
l'amour sans cause qui me consumait, et en m'prenant d'une tendresse
folle, insense, pour les grces du roi de carreau, du roi de trfle et
du roi de pique.

Il semble que la frnsie du jeu soit une exception dans le coeur de la
femme. J'ai reconnu souvent la preuve du contraire. Le jeu est une
passion fminine que les hommes nous empruntent. La mobilit des
sensations, leur pret, la futilit des prtextes qui les font natre,
sont des mirages dcisifs pour la femme qui fuit l'ennui et qui n'a pas
devant elle, pour l'arrter, quelque infranchissable barrire, comme le
berceau d'un enfant.

Je me sentis devenir joueuse, d'abord avec effroi, puis avec un
indicible mouvement de triomphe. Je comprenais, au dbut de cette
vilaine passion, que j'avais un tort d'improbit en quelque sorte envers
mon mari; puis peu  peu les joies farouches, les terreurs convulsives,
les spasmes que donne le jeu, me firent tout oublier, tout mconnatre;
je me laissai aller au torrent, au vertige, ne discutant plus avec ma
conscience et l'touffant sous ce sophisme: M. Mendez doit tre bien
heureux que je lui sois infidle seulement pour les cartes!

Le jeu du monde ne me suffit bientt plus. Je veux dire le jeu du monde
dcent et officiel dans lequel la position de M. Mendez me donnait droit
d'entre et droit de prsance. Je me laissai inviter par quelques
femmes de cette socit intermdiaire qui sert de transition entre la
bonne et la mauvaise socit. Dans ces salons, o j'entrai en rougissant
un peu et o mon mari me vit aller avec peine, je fis des connaissances
qui m'amenrent  descendre encore plus dans l'chelle des concessions;
et, au bout de trois mois, j'avais franchi toute la distance qui spare
le grand monde des tripots les plus suspects.

Vous comprenez que j'abrge. Je ne vous initie pas, dtails par dtails,
 tout ce drame de ma chute. Mon mari, indulgent d'abord pour les
distractions qu'il avait autorises, qu'il avait demandes mme,
souriait  mes premires ardeurs.

--Si vous abordiez la politique avec cette passion, me disait-il, vous
seriez une femme de gnie.

Je souriais aussi et je me sentais flatte; j'tais fire de dpenser
pour mon plaisir une activit et un talent que je ddaignais d'employer
pour mon ambition ou pour ma vanit.

Quand M. Mendez comprit que j'tais entrane, il eut sans doute des
remords, et il me prsenta, avec une bienveillance sense, avec une
amiti ferme et respectueuse, des observations qui me firent plaisir en
me donnant le sentiment de la peur que mes passions pourraient inspirer.
Mon mari devenait riche et ne me mesurait pas l'argent. J'usai de cette
facult; je perdis beaucoup, je perdis trop. M. Mendez alors eut
l'imprudence de me parler avec plus d'autorit. Il voulut faire appel 
son droit. Il voqua la nuit de notre rencontre et me convainquit
d'ingratitude.

Ces reproches, trop fonds pour tre adresss  une me orgueilleuse,
loin de me ramener  la soumission, m'irritrent et m'affranchirent.
L'autorit me contraignit  la rvolte; je subissais mal un patronage,
une tutelle bienveillante: l'ide d'une lutte me sduisit. Ds ce
moment, commena pour moi l'existence horrible, haletante, qui a dcid
de mon sort et qui a fini par un double naufrage.




V

L'infidle par fidlit.


Le jeu est comme l'ivresse: il ne garde pas longtemps des prcautions
hypocrites, et il faut qu'il s'exerce  la face du ciel. Je ne me
contraignis pas, puisque mon mari, le seul qui et le droit de se
plaindre, s'tait plaint et ne m'avait pas convaincue. Je fis du jeu mon
occupation, ma mission, mon but.

--La socit m'ennuie; les intrts chtifs ou menteurs qu'on y discute
me rvoltent, disais-je  mon mari. Vos succs d'homme politique ne
suffisent pas  me donner l'ivresse. Je suis une crature maudite:
j'avais  choisir entre l'exemple de mon pre et celui de ma mre. J'ai
fait comme le capitaine; mais je tiendrai le serment que j'ai fait  ma
mre.

Quelquefois M. Mendez hochait la tte et semblait croire que je
m'abaisserais jusqu' mentir  ce serment lui-mme. Ses doutes
m'exaspraient.

--Quand vous m'aurez ruin et dshonor, madame, me disait avec un
superbe sang-froid M. Mendez, je crois que nous ferons bien de retourner
ensemble, bras dessus bras dessous, au Mananarez.

La ruine, je n'y croyais pas; l'autre dshonneur, je ne pouvais pas le
redouter, et je haussais les paules.

--Ne craignez rien, monsieur, rpondais-je  M. Mendez; le jour o vos
prdictions sinistres devraient avoir raison, je vous pargnerai une
scne pathtique, et vous pourrez porter mon deuil.

Les ressources personnelles devinrent bientt insuffisantes pour
alimenter le jeu. J'eus recours aux emprunts, aux trafics,  la mise en
gage,  la vente de mes bijoux,  de petits vols conjugaux. Je connus et
je bus jusqu' la lie cette humiliation d'aller frapper  la porte des
usuriers, des complices de nos passions caches. Je vcus de privations:
je n'avais plus le sentiment du luxe, de la toilette; d'ailleurs, je
vendais tout  l'occasion et je me contentais d'oripeaux fans qui
eussent rebut des mendiants. Me reprochant le pain que je mangeais dans
le domicile conjugal, je subissais de gaiet de coeur la faim et ses
tortures, comme si ces macrations, souffertes par fiert, dussent me
rendre la chance favorable! Ah! les superstitions des joueurs, je les ai
toutes connues, toutes pratiques. Des cierges brls aux glises, des
auspices tirs des moindres incidents, les dates, les chiffres
cabalistiques, les jours de telle ou telle semaine, la faon de
m'asseoir, de toucher aux ds ou aux cartes, tout prit pour moi une
importance norme. J'allais quelquefois, avec des transports de pit
sacrilge, me jeter  genoux devant un crucifix, lui demandant la
russite de combinaisons insenses, et mlant des actes de foi 
d'odieux calculs. On me procura des ds fameux par les gains normes
qu'ils avaient rapports. J'en fis un chapelet; je devins folle, tant
j'adorais rellement les figures peintes sur les cartes; toutes les
manies, tous les enfantillages me devinrent habituels.

Ma mre essaya de m'arrter sur cette pente. Je lui rpondis avec
vivacit, en faisant allusion aux torts qu'elle avait eus autrefois
envers son mari, et que je n'aurais pas envers le mien. La pauvre femme
prit un prtexte pour quitter Madrid, et peu de temps aprs se retira
dans une communaut.

Le dsordre que cette passion introduisit dans mon mnage, la rputation
singulire que j'acquis dans le monde furent un coup sensible, le plus
terrible peut-tre qu'il put recevoir, pour M. Mendez. Cet homme
d'esprit et de bon sens, ambitieux, avait compt que je serais l'lment
romanesque, sentimental, potique de sa vie; mais il s'pouvanta de
l'abme que je creusais sous ses pas. Il craignit de recourir aux moyens
extrmes, d'employer la violence lgale; il attendit l'occasion de me
faire un pige de ma passion elle-mme, et de me sauver par l'orgueil
qui m'avait perdue. En consquence, il s'abstint de tout reproche, il
n'essaya pas de lutter, et parut prendre son parti de ma conduite.
D'ailleurs, si l'on parlait dans Madrid de ma passion pour le jeu, si la
position de mon mari rendait la curiosit plus impitoyable, la mdisance
me savait et me reconnaissait inattaquable sous d'autres rapports, et
l'tranget de ce vice, adopt par l'amour exclusif de lui-mme, me
donnait une sorte de prestige qui n'tait pas exempt de consolation pour
M. Mendez, et qui me permettait de lever la tte.

Je ne vous fais pas un cours de morale; je n'insisterai donc pas sur les
nuits que je passais au jeu dans des maisons que les honntes femmes ne
frquentaient sans doute pas et o j'tais peut-tre la seule qui n'et
rien autre chose que le jeu en vue et qui allt jouer pour le seul
plaisir de perdre ou de gagner. Combien de fois ne suis-je pas rentre
vers l'aurore, ple, enfivre, mais jurant de me venger, concevant des
jalousies meurtrires pour un joueur plus heureux que moi! La probit
peut rsister au jeu, mais la probit de fait seulement. Il y a une
improbit d'intention ou de circonstance qui dprave intrieurement le
joueur. Je veux dire qu'on se considrerait comme un lche de tricher
manifestement, mais qu'on pactise volontiers avec certaines exigences;
et celui qui se met devant un tapis pour courir la chance de perdre ce
qu'il n'a pas, en essayant de gagner  un autre ce qu'il a, suscite une
lutte ingale pour son adversaire, trop avantageuse pour lui-mme, et
manque videmment  l'honneur troit,  l'inflexible probit.

Tous ces beaux sentiments, toutes ces belles sentences me sont revenues
depuis  l'esprit. A cette poque, je n'analysais pas philosophiquement
mes sensations. Je jouais, sans vouloir penser  autre chose qu'au jeu.

L'hiver dernier, le carnaval fut brillant  Madrid. Jamais on ne donna
tant de bals, et jamais on n'eut tant d'empressement  s'amuser. Les
travestissements surtout, les travestissements rigoureux, furent  la
mode, et l'on remit en honneur l'habitude de se masquer et le respect
des masques. Il suffisait que le matre de la maison st  peu prs 
quoi s'en tenir sur l'identit des personnes, pour que les convis
eussent le droit absolu de s'habiller et d'agir  leur aise et  leur
fantaisie.

J'allai dans le monde. Mon mari fut d'une docilit charmante pour m'y
conduire, et d'une complaisance plus grande encore pour m'y laisser
longtemps, toutes les fois qu'il put constater que je ne m'y ennuyais
pas. Mes moyens de combattre l'ennui, pour n'tre pas varis, n'en
taient pas moins trs-infaillibles: je jouais.

Une nuit, le duc de R... donnait une grande fte, d'autant plus superbe,
qu'il s'agissait de dissimuler des intrigues lectorales et de faire
danser les invits sur le petit volcan d'une crise ministrielle. Mon
mari tait un homme politique trop important pour ne pas assister  ce
bal, et il tenait trop  cacher le motif de sa prsence pour ne pas m'y
amener. Le costume tait obligatoire. Je me souviens que j'tais
dguise en bohmienne et que j'avais des sequins d'or dans les cheveux.

--Prenez garde, me dit, avec un peu d'ironie, M. Mendez au moment de
monter en voiture; n'allez pas jouer toute votre parure.

J'essayai de rire.

--Vous tes une nigme, monsieur, rpondis-je, et il y a des moments o
je ne sais pas au juste si je dois me rjouir ou m'offusquer de votre
faon d'agir.

--Seora, je suis un mari modle, repartit d'un ton singulier M. Mendez.

Mon mari tait costum en officier du temps de Philippe II. Il portait
une petite dague suspendue  son pourpoint de velours noir.

--Vous tes tout  fait beau et terrible dans cette toilette, lui
dis-je.

--N'est-ce pas? j'ai l'air farouche. Voici le poignard pour me venger de
l'infidle.

J'clatai de rire, mais je trouvai un insupportable accent de malice 
mon poux. Nous nous masqumes en montant l'escalier du duc de R..., et
aprs quelques tours dans les galeries o l'on dansait, M. Mendez
dgagea doucement mon bras du sien, me salua et me dit:

--Je reconnais l-bas le futur prsident du conseil; j'ai  lui parler.
Permettez-moi de vous laisser libre, Dolorida.

Vous comprenez, n'est-ce pas, que le premier usage que je fis de ma
libert fut d'aller vers la salle de jeu. Sur le seuil, j'tai mon
masque; on me reconnut. Je trouvai l des amies, des camarades des deux
sexes que je rencontrais un peu partout; chacun avait fait comme moi, et
il n'y avait pas d'incognito pour les joueurs.

Une demi-heure aprs mon arrive, j'tais engage dans une furieuse
partie de lansquenet, et j'avais dj gagn une somme formidable. Je
remuais avec ddain le tas d'or que j'avais devant moi, et je trouvais
pourtant  ce bruissement une harmonie dlicieuse.

--Qui veut jouer tout cela? demandai-je d'un ton superbe de dfi, mais
avec le secret dsir de n'tre point prise au mot, et de pouvoir
conserver, pour rparer des brches toutes rcentes, ce gain prodigieux,
devenu bien rare depuis quelques semaines.

Un domino noir, qui tait debout devant la table et qui me regardait
jouer depuis quelques instants, rpondit:

--Je tiens le jeu.

Je tressaillis; non pas que la voix de cet inconnu, dissimule et
dnature par le masque, me rappelt rien, mais parce que, prcisment
depuis qu'il tait arriv, ce domino m'inquitait et me troublait. Les
joueurs ont des pressentiments. Sans savoir au juste qu'il lutterait
directement avec moi, je redoutais dans ce domino un adversaire neuf
pour la veine, et par consquent plus dangereux pour moi que ceux que
j'avais dj vaincus.

--Vous tenez tout cela? balbutiai-je.

--Tout, dit l'inconnu.

--Eh bien, alors, j'attends que vous mettiez votre enjeu.

J'avais remarqu, en effet, que le domino ne se pressait pas d'avancer
son argent.

--Je joue sur parole, reprit mon adversaire.

Je respirai et je souris; j'tais bien libre de ne pas m'exposer avec un
masque qui ne payait pas d'avance. Un petit murmure avait accueilli la
rponse du domino.

--Nous jouons  visage dcouvert, monsieur, dit un de mes voisins; et si
madame veut vous faire crdit sur votre mine, il faut au moins qu'elle
puisse la voir.

--Oh! madame me connat bien, dit l'homme masqu.

Je me sentis frissonner; pourtant je voulus faire bonne contenance:

--Je vous connais, dites-vous? Je ne crois pas.

--Est-ce que la seora Dolorida a oubli le capitaine Lopez?

Les cartes que j'avais prises s'chapprent de ma main; j'eus peur. Cet
homme, que j'avais vu couvert du sang de mon pre et qui m'tait apparu
un jour comme le chtiment, revenait-il pour exiger de moi une
expiation? Devais-je bien rellement acquitter la dette paternelle?
Est-ce que pour moi aussi l'heure solennelle avait sonn? Pour les
joueurs, il n'y a rien d'insignifiant ni d'ordinaire dans la vie. Ils
sont superstitieux jusqu' la purilit.

Don Juan tait surtout un fat et un voluptueux;  ce titre, les motions
violentes lui plaisaient, et il a pu recevoir, sans trembler, la statue
du Commandeur. Si don Juan avait seulement t un joueur, il se ft
vanoui au premier coup frapp  sa porte, et il ft mort en apercevant
son convive.

Tout le monde autour de moi me regardait et s'tonnait de mon motion;
je voulus chapper  ce spectacle et me roidis de toutes mes forces.

--Certes, rpliquai-je, je connais le capitaine Lopez, et nous avons, je
crois, un compte  rgler ensemble.

--Comme il vous plaira, dit le domino.

--Ainsi vous me tenez toute cette somme?

L'homme masqu s'inclina en signe d'assentiment. Je tournai les cartes;
elles taient lourdes  manier. J'tais convaincue que j'allais perdre.
En effet, il suffit de cinq ou six cartes pour que j'amenasse celle du
capitaine; il avana la main comme pour prendre possession du tas d'or
amoncel devant moi, mais il ne toucha pas  une pice.

--Je vous offre une revanche, me dit le capitaine Lopez. Puisque nous
avons un petit compte, l'occasion est bonne.

Tout le monde entendit cette proposition. Je pouvais parfaitement bien
la dcliner. Les joueurs ont le droit d'tre capricieux. Mais refuser,
c'tait avouer que je redoutais un chec, c'tait entamer la brillante
rputation que je m'tais faite par mon audace et par mon impassibilit.

--J'accepte, murmurai-je.

Toutefois, il me parut impossible de permettre  tant de spectateurs de
savourer mes angoisses.

--Messieurs, dis-je en essayant de sourire  ceux qui nous entouraient,
permettez-nous de rester seuls en tte  tte. C'est la revanche d'un
duel que j'ai  demander au capitaine, mais d'un duel sans tmoins.

Il parat que ma voix avait un clat inaccoutum; les assistants se
regardrent avec surprise, salurent et sortirent sans insister. On
respectait les caprices des joueurs. Quand nous fmes seuls:

--Eh bien, monsieur, que voulez-vous? demandai-je au domino.

--Continuons, s'il vous plat, seora, la partie commence.

J'avais un peu d'or sur moi: je fis deux parts, et j'avanai la
premire.

--Voil ma rponse, dis-je en m'efforant de sourire.

Le capitaine avait les cartes, _il tailla_, et retourna deux cartes
semblables: j'avais perdu.

--A mon tour! m'criai-je, en saisissant les cartes.

Je gagnai le premier coup, je perdis au troisime.

Comme le capitaine, qui s'tait assis prs de moi, se levait et faisait
mine de se retirer:

--Vous ne voulez plus jouer? lui dis-je.

--Puisque vous n'avez plus rien, seora...

--Mais je joue sur parole.

Le masque remua la tte:

--J'avais jou sur parole avec votre pre, et vous savez, seora, que
mal m'en a pris. Votre pre m'a fait banqueroute.

Je me levai, la pleur de la honte me couvrait le front, la rage de la
dfaite m'emplissait le coeur. Devais-je fuir, accepter le conseil, la
leon qui m'tait si brutalement donne, ou bien fallait-il relever
firement, tmrairement le dfi de cet homme?

Je pris le parti le plus audacieux:

--Monsieur, rpondis-je  mon adversaire, je ne vous ai pas donn le
droit de m'insulter.

--C'est un droit qui s'est transmis par hritage, dit le masque.

--Il me semble que vous avez plus d'esprit qu'autrefois, capitaine
Lopez.

--C'est pour cela sans doute, seora, que je veux jouer au comptant.

--Eh bien, alors, nous ne jouerons pas, dis-je pour l'prouver, mais
bien persuade qu'aprs ses insultes le capitaine accepterait sans doute
ma partie.

--A moins, reprit le masque, que nous ne reprenions le jeu de votre
pre,  l'endroit o il l'a si maladroitement interrompu.

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire, seora, que le capitaine m'a fait tort de l'argent que
je lui gagnai, parce qu'il n'a pas voulu m'accorder un autre enjeu.

--Je me souviens, en effet, dis-je avec ironie.

--Eh bien, la seora Mendez ne peut-elle relever le dfi?

--Quoi! monsieur, vous osez.....

--Oui, seora, repartit le masque, j'ose proposer  la joueuse la plus
vaillante de Madrid, une partie, un duel digne de son courage. Fi!
l'argent salit les jolis doigts des dames. Je suis convaincu que la clef
de votre chambre est un dlicieux ouvrage de serrurerie; c'est ce
chef-d'oeuvre que je veux jouer et que j'espre gagner.

Je ne saurais vous dire quelle sourde et formidable colre s'agitait en
moi; j'eus l'ide du meurtre. L'humiliation de cette offre; ce hideux
souvenir du dernier jeu de mon pre; cette insultante faon de traiter
une femme que la calomnie avait du moins pargne sur un point; la
pense que c'tait un chtiment que le hasard m'imposait, tout me
rvolta, et pourtant tout me dcida  ne pas reculer.

--Si j'acceptais, monsieur, que mettriez-vous en balance avec cette
clef?

--Hlas! seora, nous autres hommes nous sommes bien forcs de parler
d'argent, c'est notre infriorit.

--Ah! quelle horreur! dis-je en riant avec effort.

--Que voulez-vous, seora? ma clef ne vaut pas la vtre.

--Votre argent, votre or, ne vaut pas non plus ma clef, repartis-je. Ce
n'est pas un jeu que j'ai accept, monsieur, c'est un duel, vous l'avez
dit. Je me bats et je ne joue pas. Si je perds, c'est--dire si je suis
vaincue, vous aurez ce que vous demandez; mais si je gagne,  mon tour,
j'exige plus que cet argent qui salit les doigts et qui me laisserait
une tache ineffaable.

--Que voulez-vous donc? demanda gravement mon adversaire.

--Je veux que notre duel soit un duel  mort... Je veux que vous
mouriez, si vous tes vaincu. Faisons un pacte; engagez-vous par serment
 vous tuer, sur un mot, sur un signe de moi, si vous perdez; et moi,
je m'engage sur mon honneur, sur mon salut ternel,  vous donner cette
clef si vous la gagnez.

--Mais la clef n'est qu'un gage.

--Croyez-vous donc que je n'aie pas bien compris, dis-je avec
emportement, et est-il ncessaire de me faire penser  cette honte,
avant de savoir si j'aurai  la subir? Me promettez-vous, monsieur, sur
votre honneur de soldat, d'excuter loyalement de votre ct
l'engagement que vous aurez pris?

--Sur mon honneur de soldat; et aussi vrai que je me nomme Lopez je
l'excuterai.

--Si vous perdez, vous vous tuerez?

--Si je perds, je me tue!

--Bien! moi aussi, dans le mme cas je m'acquitterai; mais Dieu ne
voudra pas que je perde.

--C'est ce que nous allons voir, dit le capitaine.

Ne me demandez pas quels sentiments m'agitaient. Ce n'tait plus le
dlire, la fivre: c'tait une folie devenue srieuse, froide; il
semblait qu'une volont fatidique diriget mes mouvements. J'avais une
lucidit parfaite, une conscience absolue de tout ce que je disais et de
tout ce que j'entendais, mais en mme temps une rsolution irrvocable.
Le capitaine et moi nous tions bien condamns! Si je gagnais, j'tais
rsolue  le tuer, dans le cas o il aurait voulu se soustraire 
l'obligation de son serment. Quant  moi, vous saurez ce que j'avais
rsolu.

Je pris les cartes. Le hasard voulut que ce ft  moi  commencer. Je
tournai, et en six cartes je dcidai de mon sort; le capitaine avait
gagn. Une sueur glaciale me mouilla le front; je devais tre livide.

--Eh bien! me demanda le domino.

--Eh bien, monsieur, j'ai perdu et je payerai, dis-je.

Je crus entendre un clat de rire dissimul. Ma fiert ne put tenir 
cet outrage.

--Otez donc votre masque, m'criai-je, que je puisse voir le visage d'un
homme qui rit lchement du dsespoir d'une femme.

Le domino dnoua lentement les cordons et jeta sur la table le masque
dtach. Je poussai un cri! j'tais victime d'une cruelle plaisanterie;
j'avais jou avec mon mari.

--Vous! monsieur, c'est vous, murmurai-je avec stupeur. Ah! c'est
infme.

--Je ne sais pas, seora, si vous devez vous plaindre de n'avoir point
eu affaire au capitaine Lopez; mais avouez que, pour ma part, j'ai bien
quelque raison de m'en fliciter.

--Vous, monsieur, descendu  ce misrable espionnage!

--Oui, c'est moi, qui n'abuserai pas, bien entendu, de ma victoire. La
partie est nulle, seora; vous ne serez pas contrainte  payer; nous
avons jou pour l'honneur, et il me suffit que vous ayez perdu.

Mendez, en parlant ainsi d'un ton dgag, s'tait assis devant moi et me
regardait avec raillerie.

Je fus pendant quelques minutes accable; la colre me rendait muette.
Je m'tais prise  un pige grossier, j'avais donn le droit  mon mari
de me mpriser.

--Eh bien, seora, reprit M. Mendez, qu'en pensez-vous?

[Illustration: Je fus pendant quelques minutes accable....]

--Je pense, monsieur, que vous avez agi dloyalement, et qu'il n'est
gure gnreux de vous targuer d'une victoire qui vient d'une embche.

--Oh! je suis modeste, seora, je sais bien que vous n'auriez pas
consenti  perdre avec moi ce que vous avez perdu avec le capitaine
Lopez.

--Mais, demandai-je, comment avez-vous eu l'ide de cette comdie?

--Je vous expliquerai cela plus tard, seora, quand vous serez tout 
fait remise de votre motion. Vous m'aviez racont autrefois l'aventure
du capitaine Lopez; j'ai pens que le carnaval autorisait la supercherie
 laquelle j'ai eu recours; vous-mme, m'avez aid, en voulant bien me
laisser croire que vous ne reconnaissiez pas le son de ma voix.

--Aprs tout, repris-je en relevant la tte et en regardant mon mari en
face, comme vous le disiez, tout est pour le mieux; j'ai eu une fausse
peur, voil tout, et vous aussi, car je n'aurais pas exig votre mort,
en cas de gain.

--Vous auriez peut-tre eu tort, seora, dit gravement mon mari, c'et
t une revanche complte; mais je vous fais mon compliment, vous tes
une joueuse exacte, et je ne doute pas que vous n'eussiez remis au
capitaine la fameuse clef qu'il avait gagne.

--Je l'aurais remise, monsieur, mais j'aurais fait comme Lucrce, je
serais morte aprs avoir pay.

--Oui, le Mananarez! Il n'a gure plus d'eau aujourd'hui qu'autrefois,
et ses bords ne sont pas assez solitaires pour qu'on puisse s'y jeter
sans tre vu.

--Vous abusez de votre triomphe, monsieur.

--Je n'abuse de rien, mais j'use et je prtends user. coutez-moi,
seora, continua mon mari aprs une pause: Quand vous avez consenti 
porter mon nom,  devenir la femme d'un homme pauvre, mais ambitieux, je
ne vous ai pas pos de condition, je vous ai seulement demand de m'tre
fidle; vous avez fait  cet gard les plus solennels serments; je n'en
demandais qu'un et je me suis content de votre parole. Je ne vous
reprocherai pas l'ennui, la lassitude que notre mnage vous a procure,
la faute en est peut-tre  moi; j'avais compt sur l'nergie, sur le
conseil, sur l'inspiration d'une compagne ambitieuse comme moi, fire
comme moi, associe  mes efforts; je me suis tromp et je ne peux pas
vous accuser de mon dfaut de perspicacit. Vous avez cherch dans les
cartes, dans les ds, dans tous les jeux des motions factices, pour
suppler  celles que le devoir et la vie ne savaient pas vous donner;
vous avez gaspill le fruit de mon travail, jou, perdu pice  pice,
tout ce que je gagnais pniblement. Quand je vous ai avertie de prendre
garde aux tripots que vous frquentiez et  mon nom que vous emportiez
l-bas, vous m'avez rpondu firement que je devais m'estimer bien
heureux de vous voir ce vice-l, qu'il vous prservait d'un autre; il
m'a bien fallu accepter ce bonheur relatif; mais je croyais  votre
bonne foi, sans croire  ses effets, et je tenais  vous prouver
qu'involontairement, en vous mentant  vous-mme, vous m'aviez menti. Le
jeu ne pouvait pas garder longtemps mon honneur: si j'avais t le
capitaine Lopez, dites-moi, madame, ce que ft devenu votre serment?

--J'tais vaincue, crase; je pouvais pourtant me dfendre; je
pouvais, en recourant aux subterfuges, dire  mon mari que je l'avais
reconnu et que j'avais jou la comdie de cette partie srieuse pour le
punir; mais c'et t m'avilir par un mensonge. Je pouvais, avec plus de
raison, lui reprocher le pige vritable qu'il m'avait tendu; sa mise en
demeure signifie au nom de mon pre, ce dfi jet  la superstition du
jeu. Mais non, j'avais reu une atteinte directe dans ma fiert; j'avais
t surprise en flagrant dlit de flonie conjugale, je n'avais plus le
droit de me vanter de mon serment; j'tais une parjure. Quel parti,
monsieur, prtendez-vous tirer de vos avantages, demandai-je froidement
 mon mari?

--Je n'en demande qu'un: l'aveu sincre que vous tes dans votre tort.

--J'ai dj fait cet aveu. Aprs, qu'en conclurez-vous?

--Vous avez trop de raison, trop de logique pour ne pas comprendre
qu'ayant mal us de votre libert, il est de bon got de consentir 
quelques restrictions.

--Ah! c'est la tyrannie que vous voulez obtenir de moi.

--Je reconnais bien l le langage de l'opposition, dit en riant M.
Mendez. Je suis un dfenseur du rgime constitutionnel et des liberts
tempres. Est-ce que j'ai des allures de Barbe-Bleue?

--Si je me soumets, si je m'incline sous votre tutelle, que ferez-vous
de moi, monsieur?

--J'essayerai d'en faire une femme du monde intelligente et noble, ayant
l'ambition des ides et n'ayant plus l'ambition des cartes; se
passionnant pour le devoir, pour les intrts du mnage.

--Je vous arrte  ce mot, dis-je  mon mari, je ne me passionnerai
jamais pour vos candidatures ministrielles et pour vos ambitions
parlementaires.

--Alors, madame, si j'choue, vous redeviendrez libre de chercher le
capitaine Lopez pour acquitter la dette paternelle; j'aurai fait mon
devoir.

--Je serai libre, dites-vous?

--A coup sr, libre jusqu'au Mananarez, et au del.

--Vous raillez, monsieur; mais je ne resterai pas au-dessous de votre
bonne humeur. J'accepte, mais je jure bien.....

--Oh! ne jurez pas, dit mon mari; les serments vous portent malheur.

Je soupirai, je courbai la tte sous cette dernire pigramme. Je
voulais tre belle joueuse et ne pas chicaner la chance mauvaise.

--Allons, monsieur, si vous n'avez plus  vous travestir, sortons du
bal.

--Pas avant d'y avoir figur avec vous, seora, reprit ironiquement M.
Mendez.

Je me levai et donnai le bras  mon mari.

Il tait rest sur le tapis vert un monceau d'or, toute la somme gagne
d'abord et perdue par moi.

--Vous n'emportez pas votre gain? dis-je  M. Mendez.

--Cet argent-l n'est pas  moi, il est au capitaine Lopez; vous ne
l'auriez pas risqu contre votre mari.

--Est-ce que le capitaine est ici?

--Non, et vous avez raison, il vaut bien mieux que j'emporte ces restes,
trop abondants pour les valets.

Je souris  la pense que cette somme considrable allait entrer
vertueusement dans le mnage, et que, voulant me faire perdre, M. Mendez
m'avait fait gagner.

Il devina le sens de mon sourire.

--Seora, nous irons demain matin dposer dans le tronc des pauvres cet
argent qui n'a pas de propritaire lgitime.

La dernire leon que me donnait mon mari avait son mrite. Il n'tait
pas indiffrent  notre budget d'accepter ou de repousser cette somme;
l'hrosme de M. Mendez me toucha.

--Vous vous vengez trop! lui dis-je, et vous allez me donner des
remords.

--Je manquerais mon but, Dolorida; je ne veux que vous donner des
regrets.

Si l'amour avait t possible entre nous, cette minute et dcid de ma
destine; mais je ne dpassais jamais l'estime dans mes lans de ferveur
conjugale, et d'ailleurs j'emportais un vif ressentiment.

Dbarrass de son domino, mon mari me donna le bras et se promena
quelque temps  travers le bal; puis nous rentrmes, sans que le long de
la route, un mot, un reproche, ou une tentative de rconciliation et
remu les douloureuses rflexions que chacun de nous portait en soi.

En rentrant, M. Mendez laissa tomber le petit poignard qu'il portait 
sa ceinture et qu'il avait dtach.

--Vous avez manqu  l'obligation du costume, monsieur, m'empressai-je
de lui dire. Ce poignard vous fait un reproche. Il fallait tuer
l'infidle.

--Je suis un jaloux du dix-neuvime sicle dans un dguisement du temps
du duc d'Albe, rpondit mon mari: la ruse m'tait aussi recommande.

--Allons! vous prvoyez tout et vous rpondez  tout.

J'allai m'enfermer dans ma chambre; j'avais hte de me trouver seule. En
posant la main sur cette fameuse clef symbolique de mon appartement, je
tressaillis et je pensai que je serais morte s'il et fallu remplir
l'engagement pris envers le capitaine Lopez.

Ce que j'prouvais ne saurait se dfinir en un mot,  moins que la
colre ne serve  dsigner et  rsumer les sensations multiples et
confuses. Oui, je dbordais de fureur: fureur contre moi, qui m'tais
prise  un pige; fureur contre mon mari, qui m'avait expose  une
humiliation; fureur contre le jeu, et contre la vie plate et rgulire
qui ne pouvait fournir d'aliment  l'activit de mon coeur. Si le
suicide ne m'et pas sembl une lchet et l'aveu solennel que je me
dclarais vaincue, j'aurais t, non pas me jeter dans ce fleuve
lointain qui m'avait refuse dj une fois, mais chercher un poignard ou
du poison.

Mais la mort ne tente pas les vritables joueurs. J'avais voulu me tuer
quand je ne voulais plus jouer; maintenant, le problme de ma vie
m'intressait, me donnait une pre curiosit. Je rsolus de lutter
d'abord contre moi, puis, si je me sentais invincible, de retourner mes
armes contre mon mari, ou plutt contre l'existence nouvelle qu'il
voulait m'imposer.




VI

Une conversion.


Oui, je luttai contre moi. J'essayai de reprendre au dmon du jeu ce
coeur qui ne pouvait se rassasier ni du mnage, ni de la politique, ni
des hommages vulgaires.

J'imaginai d'aimer mon mari; c'tait m'y prendre un peu tard. L'estime
froide que j'avais professe pour lui jusque-l ne donnait gure de
prtextes  une passion, et lui-mme ne m'aida pas dans cette tche. Je
pensai que la religion toufferait, noierait cette fivre sans but et
sans cause: je frquentai les glises, je me livrai aux pratiques les
plus minutieuses; mais je n'tais pas d'une nature mystique. Il y avait
en moi une ardeur des veines que les roses divines n'teignaient pas.

Je n'essayai mme pas de m'intresser  la politique. J'eusse volontiers
conspir; j'aurais jou  l'ambition, si l'enjeu et valu une couronne
au vainqueur, ou l'chafaud au vaincu. J'aurais suivi un bandit dans les
montagnes, et mch les balles pour un partisan. J'avais en moi une
force, une nergie qui et convenu galement  l'hrosme et au
brigandage! Mais la compagne d'un dput constitutionnel devait faire
trop de chemin pour rencontrer un hros ou un bandit. Les exploits
d'antichambre ministrielle ne pouvaient me ravir.

Les soins du mnage, quand je m'efforais d'en faire un calmant, me
semblaient un suicide. J'tais trop fire de souffrir, trop fire de ces
lans qui m'garaient dans le vague pour prfrer le repos absolu d'une
mnagre! Quelles tortures! quel invincible ennui j'eus  combattre! Le
jeu laisse dans le souvenir de ceux qu'il a corrompus une soif d'acides,
un besoin d'motions rapides qui me manquaient toujours.

Quand je vis que je ne pouvais me vaincre et que j'avais assez lutt
contre moi, je songeai  mettre M. Mendez en mesure de tenir sa promesse
et  lutter contre lui.

Il ne me laissa pas le temps de lui confesser l'tat de mon coeur.

--Vous avez bravement et loyalement combattu, madame; mais je vois bien
que vous ne suffirez jamais  vous gurir.

--Alors, monsieur, que prtendez-vous pour ma gurison?

--Le jeu tait la distraction force du mnage; quand vous tiez
enferme dans les tristes devoirs conjugaux, vous remplaciez la libert
absente par un mouvement fbrile. Je vous rends la libert. Je fais
plus, je vous l'impose.

--Que voulez-vous dire?

--Hlas! j'aurais peut-tre agi plus sagement pour votre repos en ne
contrariant pas votre rsolution lugubre, la nuit de notre rencontre.
J'en parle sans crainte, parce que je sais qu'il n'y a plus de danger.
Mais je veux rparer autant qu'il est en moi cette maladresse. Vous tes
libre,  partir de cette heure, libre de me quitter, d'agir de toutes
faons, except sur un seul point: vous n'tes plus libre de rester avec
moi.

--Alors vous me chassez!

--Dieu me prserve d'une pareille violence. J'avais pris sur vous des
droits que j'abdique. Nous nous rendions rciproquement malheureux.
Allez jouer votre jeu, laissez-moi jouer le mien, puisque nous n'avons
pas pu nous associer dans la mme partie... J'ai fait quelques conomies
pour vous. Soyez assez brave, assez orgueilleuse pour les accepter. Si
je vous avais laiss faire, dans quelques mois, dans quelques semaines
peut-tre nous tions ruins. Je ne veux plus qu'un pareil danger me
menace. C'est donc hors de l'Espagne que vous tenterez la chance.

--La libert que vous m'offrez, c'est un exil.

--Non; c'est une distraction. Vous n'avez pas essay des voyages:
gotez-en. Si vous restiez en Espagne, il arriverait  coup sr quelque
vnement qui exposerait une fois de plus ou mon nom, ou mon honneur, ou
mon argent. Je serais oblig alors d'agir comme un mari brutal qui
invoque la loi et la force, ou bien comme un mari sans intelligence et
sans volont, qui tend le cou et subit les malheurs qu'il pouvait
empcher. Je m'efforce de donner  cette crise un dnoment spirituel.
Je vais rpandre le bruit que vous tes partie pour la France,
l'Angleterre, l'Amrique mme, si vous voulez, afin de recueillir une
succession. Je serai trs-heureux de recevoir de vos nouvelles. Vous
emporterez la clef de cette chambre que le capitaine Lopez ne viendra
pas vous rclamer. Je m'en rapporte  votre probit de joueuse. Quand
vous vous sentirez gurie radicalement, et prte  subir la vie
rgulire, j'annoncerai votre retour et j'irai au-devant de vous avec
joie. Si vous vous trouvez incorrigible, alors vous me le direz encore
pour que je puisse, sur mes conomies, sur mon travail, thsauriser
votre bourse de jeu. Je tiens  ce que, partout o vous serez, vos
dettes soient exactement payes. Si, enfin, car il faut tout prvoir, la
passion sans cause et sans idal qui vous torture rencontrait un
prtexte, ou un idal, ne m'crivez pas; car ces confidences sont
toujours pnibles et choquantes  faire. Renvoyez-moi seulement la clef
de votre chambre. Je saurai ce que cela veut dire. A partir de ce
jour-l, je serai veuf. Vous serez affranchie de tout scrupule et je
porterai votre deuil, en annonant votre mort.

--Monsieur, vous tes un honnte homme et un mari spirituel.

--C'est prcisment pour rester l'un et l'autre que je prends envers moi
et envers vous ces prcautions. La patience aurait pu me trahir un jour.
De cette faon-l, je puis jurer qu'elle me restera.

--J'accepte toutes les conditions, dis-je  mon mari. Je pourrais vous
laisser cette clef que vous me tendez comme un reproche, peut-tre comme
une menace; mais je l'emporte comme le gage et la preuve de ma libert.

Deux jours aprs, je quittais Madrid. Je vins en France. J'avais entendu
dire que les femmes, du moins, y taient libres. Je trouvai Paris fort
mu par l'apparition d'un livre o l'on discutait les gards qu'un mari
doit aux amants de sa femme. Les thtres taient devenus des
succursales de modistes o le monde honnte allait prendre modle sur le
monde qui ne l'est pas. Tout le monde jouait, mais avec avarice et sans
passion. Les femmes qui jetaient un billet de banque sur un tapis
songeaient  leurs pargnes et  payer leurs dettes. Les jeunes filles
remuaient les cartes pour trouver une dot. Les hommes jouaient  la
Bourse. J'aurais t une monstruosit, dans cette lgante cohue, o des
demi-vices suffisaient pour quilibrer des demi-vertus. Les mnages que
je pus tudier me rendirent fire de M. Mendez. En France, le mariage a
de frquentes analogies avec mes fianailles sur le bord du Mananarez.
Il n'est pas besoin de se rencontrer cinq minutes pour se lier
indfiniment; et il semble que la dlicatesse des moeurs et le
raffinement tiennent surtout  unir des gens qui ne se sont jamais parl
ni jamais vus.

Je m'ennuyai de cette socit, qui n'a ni le charme austre de la vertu,
ni l'tourdissante ivresse de la corruption. Ce dsordre hypocrite et
mesquin me fatigua et me rvolta. Je serrai ma clef avec force. J'aurais
t dsespre de la laisser tomber au milieu de cette foule si bien
gante. Ils se seraient mis deux ou trois pour la ramasser.

J'allais passer en Angleterre, non pas, grand Dieu, pour y trouver plus
de distraction, mais pour boire tout de suite l'ennui jusqu' la lie,
quand, au Havre, l'ide me vint de m'embarquer sur le navire o vous
tiez dj, mesdames et messieurs. Les voyages lointains, l'inconnu, les
dangers pouvaient me plaire, m'occuper.

--Essayons, me disais-je, de faire entrer la nature et l'infini dans ce
coeur vide.

Je ressentis un effet bizarre de ce remde. Quand je quittai l'Europe,
quand je me trouvai au milieu de l'Ocan; la solitude morale dans
laquelle j'avais vcu jusque-l m'apparut plus distincte, plus
poignante. La mer a reu la premire larme que j'eusse encore verse.
Quoi! je partais, j'allais dans un monde barbare, sauvage, chercher des
motions qui ne fussent pas les vieux penchants et les vieilles passions
de l'Europe, et personne, au dpart, ne m'avait adress d'adieux;
personne ne souffrait de mon absence; personne n'tait avec moi pour
partager mes dangers, pour m'embrasser devant la mort, si le vaisseau
qui me portait devait s'engloutir.

Les amours humaines que j'avais traverses et coudoyes m'avaient
loigne de l'amour. La solitude de l'Ocan m'initia tout  coup. Ah!
vous ne savez pas ce que j'ai dvor d'angoisses, ce que j'ai souffert
d'insomnies pendant les longues nuits de la traverse. Je me sentais
inutile sous le ciel; je me disais que cette flamme de mon coeur me
dvorerait vainement, et que je ne trouverais peut-tre jamais l'emploi
de ces facults prcieuses que j'avais trompes jusque-l par le jeu et
par les superstitions. Je pensais  ma mre, qui se mourait peut-tre au
fond d'un couvent d'Espagne, et je me sentais des tendresses de fille et
des ardeurs maternelles.

--Elle me pleure! m'criais-je. Ah! si j'avais des enfants  pleurer et
 attendre!

Mon mari ne se doute gure du supplice auquel il m'a condamne. S'il
m'tait apparu tout  coup, je me serais jete dans ses bras, en le
conjurant de m'aimer. Le devoir me luisait comme un mirage; je trouvais
des joies dans le sacrifice, dans l'immolation de tous mes instincts, au
bonheur d'une famille,  la gloire d'un mnage.

Un jour, vous vous le rappelez, des matelots qui jouaient se prirent de
querelle, et, pour une misrable question de carte, s'assassinrent
entre eux. J'tais l, j'avais suivi la partie, je vis tirer les
couteaux et je vis jaillir le sang. La passion du jeu m'apparut dans sa
manifestation la plus grossire, la plus nave, la plus sincre. J'eus
horreur de moi et des cartes, et quand je pensai  tous les mouvements
de haine que j'avais parfois ressentis, je faillis sauter par-dessus le
bord et me jeter dans l'Ocan, comme complice de ces joueurs froces.

Je ne sais pas pourtant si je suis gurie, et si la frnsie qui m'a
dvore me torturerait encore; mais je sais bien que j'ai place
maintenant dans mon coeur pour d'autres sentiments. Je pourrais tre
encore joueuse; je ne serais plus la joueuse exclusive et goste qui
n'aimait rien. Mon coeur s'est amolli; ce qu'il y avait de viril dans ma
nature a disparu. L'influence de mon pre a cess; c'est au tour
maintenant de ma mre. Elle voulait que je fusse une femme; je le
deviens; je veux aimer.




VII

O l'on montre la clef de cette histoire.


La seora Mendez avait fini, elle se tut; mais ses regards anims et sa
lvre qui frmissait doucement semblaient assez dire qu'elle aurait pu
continuer quelque temps encore le commentaire qui intressait si fort
son auditoire.

Le plus mu des auditeurs tait sans contredit Stanislas Robert, quoique
sir Olliver et laiss chapper plusieurs fois des petites exclamations
qui trahissaient un assez vif plaisir. L'Anglais avait peut-tre pens
que la compagnie de la seora Mendez devait tre un puissant remde
contre la monotonie de l'existence; mais pour avoir le droit
d'accompagner fructueusement la belle Espagnole, il fallait obtenir
d'elle le soin de cacheter le paquet qui renverrait la clef symbolique 
M. Mendez, et sir Olliver ne se sentait pas des dispositions assez
nergiques  cet gard; il doutait d'ailleurs de l'accueil qui pouvait
tre fait  ses hommages.

Stanislas Robert, qui avait dj reu dans ses promenades la primeur des
confidences de la belle naufrage, tait plus vaillant et ressentait un
enthousiasme plus actif.

Un silence de quelques secondes suivit le rcit de la seora Mendez. Ce
fut madame Vernier qui le rompit:

--Le naufrage a-t-il modifi vos dispositions potiques? demanda-t-elle
avec un sourire plein de malice.

--Le naufrage les a interrompues, rpliqua l'Espagnole. Mais je
m'interroge svrement depuis quelques jours, et j'hsite  continuer
cette course  travers le monde. Le but n'est peut-tre pas devant moi;
il est peut-tre rest en Espagne.

--Ainsi, dit Ottavio,  son tour, avec une curiosit compatissante, M.
Mendez ne recevra pas la clef?

Dolorida ne put s'empcher de rougir; elle regarda le jeune peintre
franais  la drobe, et reprit avec une mlancolie qu'on n'et pas
souponne quelques jours auparavant:

--Je ne suis pas assez gurie de la passion du jeu pour ne pas m'en
rapporter, dans une certaine mesure, aux hasards des vnements. Je n'ai
pas dit que j'tais prte  aimer mon mari. Je ressens mme parfois
contre lui des mouvements de rancune et de haine qui me prouvent bien
que mon sang ne s'est pas encore refroidi dans ce bain de l'exil. Je
doute, j'attends, mais j'espre.

--Vous avez raison, dit  son tour le docteur Frantz, esprez! l'amour
trompe moins que le jeu.

--Mesdames et messieurs, se hta de dire Stanislas Robert, qui craignait
qu'on n'exert une pression fatale  ses intrts sur l'me de la
seora Mendez, ne soyons pas indiscrets; prenons l'histoire qui vient de
nous tre raconte, comme nous avons accueilli le conte bleu de mon ami
Ottavio, pour une histoire de fantaisie, et ne forons pas l'auteur 
nous en dire plus qu'il n'a voulu en laisser voir.

--Sans doute, repartit madame Vernier; puisque nous sommes le public,
nous n'avons pas le droit de savoir toute la vrit. Mais alors je
demande qu'on dgage la moralit du conte.

--A une condition, s'cria Stanislas, c'est qu'on ne prtendra pas que
l'histoire de la seora Mendez prouve les inconvnients du jeu. Ce
serait une moralit trop banale et trop facile  trouver.

--Moi, je pense, dit sir Olliver, qu'il faut conclure de ce rcit que
l'ennui est dans tout et partout. La seora n'a pris les cartes que pour
chapper au spleen.

--Au spleen ou au mariage? dit Ottavio.

--Ces deux dfauts se comprennent et s'engendrent tour  tour, rpliqua
Stanislas.

--Pourquoi M. Mendez eut-il l'ide d'empcher la seora de se jeter dans
le Mananarez? reprit l'impitoyable madame Vernier, qui entrait
dcidment en hostilit lgre contre l'Espagnole.

--Par humanit, dit Ottavio.

--Par amour, dit Frantz.

--Par caprice, dit sir Olliver.

--Par tout cela  la fois, dit Dolorida. Homme de tte et d'imagination,
le seor Mendez se dit sans doute que je valais la peine d'tre
conserve, que je pourrais tre une trs-agrable pouse de journaliste
et de dput. Il est excusable de m'avoir sauve: je ne le suis pas,
moi, de l'avoir cout. J'ai ajout l'ingratitude  la collection des
petits dfauts que je lui apportais en dot.

--Vous n'avez pas t ingrate, dit avec feu Stanislas Robert. Vous
n'aimiez plus le jeu quand vous l'avez pous. C'est lui qui vous a
donn le prtexte, et c'est lui, d'ailleurs, qui n'a pas su fournir
d'aliment assez actif  l'ardeur de votre esprit,  la flamme de votre
coeur.

--N'en dites pas trop de mal, dit la seora Mendez en souriant, vous
iriez contre votre but. Je suis redevenue joueuse parce qu'il n'y avait
pas au monde un tat, une position qui pt m'empcher de le redevenir.
Un enfant peut-tre m'et prserve; mais ni le mnage, ni la politique,
ni le monde ne pouvaient me garantir.

--Je ne vois toujours pas poindre la morale, dit avec insistance la
jeune Franaise.

--Eh, mon Dieu! rpondit avec impatience Stanislas Robert, la morale, ce
sera, si vous voulez, le conseil donn  toutes les femmes d'tre
coquettes, frivoles, de tromper et d'amoindrir leur esprit par des
petits commrages, par des petits soins de toilette, quand elles veulent
rester honntes, plutt que de s'exposer aux orages des passions.

--La morale, dit Frantz, c'est de ne se marier que quand on s'aime, et
c'est de prfrer la mort au mariage sans amour.

--A moins, repartit Ottavio, que ce ne soit la recommandation expresse
de faire faire deux clefs  la porte de sa chambre.

--La morale, je vais la donner, moi, interrompit la seora Mendez: c'est
d'lever les enfants dans l'amour du travail et du devoir; et si cette
morale ne vous satisfait pas, de grce, ne m'en demandez pas une autre
et n'en cherchez pas d'autre. Je vous ai fait passer une heure sans trop
d'impatience; ce triomphe me suffit. Ne me le gtez pas par vos
questions et par vos pigrammes.

--Voil qui est parfaitement conclu, dit Stanislas Robert, et je crois
que madame Vernier voudra bien venger demain les Franaises des
reproches que la seora leur a adresss en passant.

--Moi, monsieur, je ne raconte pas ma vie, riposta d'un air mutin la
jeune veuve.

--Vous aimez mieux, sans doute, la mditer, n'est-ce pas?

--Non, rpondit gaiement la Franaise, je n'ai pas eu de sombres
aventures. Je me suis marie de propos dlibr, et je n'en ai pas agi
plus sagement pour cela. Mais comme mon mari n'tait pas farouche, je
lui riais au nez, pour exhaler mon dpit, et je le faisais doucement
enrager, pour me venger sur lui de ma maladresse. Mon mnage fut une
comdie bourgeoise entremle de couplets. M. Vernier est seul coupable
du dnoment un peu lugubre; il est mort tout naturellement; mais ma
famille et nos amis ne m'eussent jamais pardonn de ne l'avoir pas
pleur. D'ailleurs mon tyran tait un brave homme. Je perdais avec lui
un interlocuteur commode: je le regrettai donc en conscience. Ma fortune
fut compromise par les timides spculations de mon mari. Il n'tait pas
joueur et il considrait la Bourse comme un endroit malhonnte. Si bien
qu'en refusant de se livrer aux chances hasardeuses qui dcuplaient et
centuplaient la fortune de nos voisins, mon mari fut oblig de s'en
tenir aux affaires timides et parfaitement sres. Je n'ai jamais bien
compris comment il se fit que toutes les affaires sres devinrent
mauvaises, et comment l'argent honntement plac fut maladroitement
perdu. Il parat que tout cela est logique. Je me trouvai veuve et 
demi ruine. Je voulus essayer de redevenir riche  moi seule. Je
n'avais pas de liens qui me retinssent en France. Je n'avais ni donn,
ni vendu, ni prt les clefs de mes appartements.

--Oh! oh! voici une allusion, interrompit Stanislas Robert.

--Soit, et de mauvais got, si vous voulez, ce qui vous prouve que je
n'ai pas la science du rcit. Je partis pour les pays les plus
extravagants. On m'assurait qu'il tait facile, avec une jolie voix et
quelques talents inutiles, d'y refaire fortune; je m'embarquai. Je n'ai
pas trop  me plaindre jusqu'ici. J'ai vu la mer beaucoup mieux que je
ne l'avais vue  Dieppe ou au Havre. J'ai eu un joli naufrage; je suis
tombe dans une le o les indignes brillent par leur absence. Je n'ai
pas encore t contrainte  manger quelque chose de mes compagnons
d'infortune. Tout est donc pour le mieux, et je ne rclame pas. Mais
vous voyez qu' moins de vous raconter l'histoire de la _Belle au bois
dormant_ ou l'_Oiseau bleu_, je n'ai absolument rien dans mes souvenirs
qui puisse vous mouvoir ou vous attendrir.

--Hum! dit Stanislas Robert, qui s'efforait de venger la seora Mendez
des petites flches que lui avait dcoches madame Vernier, voil un
rcit bien succinct, bien court. Il est impossible qu'une existence de
Parisienne n'ait pas plus d'pisodes.

--Les pisodes! ce sont les friandises qu'on garde pour les amis, reprit
madame Vernier.

Une rclamation gnrale et bruyante accueillit cette nouvelle boutade.

--Nous sommes tous vos amis! nous avons tous fait un pacte! s'cria le
peintre. Madame, vous introduisez la discorde.

--Oh! je m'entends, rpondit la jeune veuve; et sans mconnatre la
parfaite courtoisie de ces messieurs, l'obligeance de ces dames, je puis
faire mes rserves quant aux sentiments spontans et volontaires. Nous
sommes amis par ncessit.

--Parbleu! c'est la bonne, c'est la plus solide amiti! dit Ottavio.

--Sans aucun doute; mais excusez-moi, mes bons et chers amis, ce n'est
pas  cette amiti-l que j'entends raconter les petits mystres de mon
existence peu mystrieuse.

--Ainsi, vous me blmez, madame, demanda firement la seora Mendez.

--Non, certes, madame. Je vous remercie, au contraire; seulement, nous
autres Parisiennes, nous avons la coquetterie des rticences, et je ne
suis pas assez certaine de ne plus revoir le monde civilis pour m'en
dpartir.

--Il est impossible pourtant que vous manquiez aux engagements pris
envers la communaut, dit Stanislas. Chacun de nous a solennellement
promis une histoire ou un conte.

--Eh bien! moi, je m'engage pour un intermde; quand chacun aura pay sa
dette, nous verrons.

--Allons! je ne m'tonne plus de vos instincts politiques. Vous tes
habile  tourner autour d'un serment. Heureusement que sir Olliver est
l pour donner l'exemple de la fidlit  la foi jure. C'est  votre
tour, milord. Prparez-vous pour demain.

--Oh! oui, je me prparerai; mais j'ai besoin de beaucoup de
prparation.

--Alors, mon cher monsieur Frantz, je ne vois plus que vous qui puissiez
nous tirer d'embarras.

--Je ne me dfendrai pas, rpondit l'Allemand avec un sourire.
J'acquitterai ma dette,  une condition, c'est que je paierai pour deux,
et que madame, ajouta-t-il en dsignant sa compagne, sera libre par
mon rcit.

--Quel dvouement! dit en riant madame Vernier. Ce n'est pas vous, sir
Olliver, qui offririez de payer pour moi?

--Donnez-moi ce droit-l, madame, et je me charge de toutes vos dettes.

La jeune veuve regarda l'Anglais avec un coup d'oeil de ct et un
sourire plein d'_pisodes_; mais elle ne rpliqua pas.

--Nous consentons, mon cher Frantz,  l'arrangement propos, dit
Stanislas Robert. Heureuse la femme qui peut rester muette, parce que
tous les rves de son coeur sont devins et traduits par un interprte.

--Vous voyez que je fais bien de ne pas parler, interrompit madame
Vernier.

--Et j'ai eu tort sans doute de raconter mon histoire? demanda la seora
Mendez.

--En aucune faon, mesdames. J'excuse, j'approuve le mutisme, mais  la
condition d'un interprte. Quel est le vtre, madame Vernier? En
aurez-vous un, seora?

Au lieu de rpliquer et de prolonger cette petite chicane, les deux
dames se levrent, la jeune veuve avec une sorte de dpit, l'Espagnole
avec une mlancolie souriante. Puis chacun devint libre et l'on se
dispersa.

Sir Olliver tait all au buffet. Ottavio et Stanislas Robert restrent
seuls un moment.

--J'imagine, dit l'Italien, que c'est toi qui renverras la clef?

--Bah! rpondit Stanislas en rougissant un peu et en haussant les
paules, peut-on savoir au juste ce qui se passe dans ce coeur profond?
J'ai peur de lui parler d'amour,  cette femme trange, car elle serait
capable de profiter du conseil pour aimer son mari.

--Cela ne prouverait pas en faveur de ton loquence.

--Cela prouverait, au contraire, que je suis trop persuasif. Il y a en
elle une lutte du devoir et de la passion qui finira par un accord
harmonieux de l'un et de l'autre.

--Il faudrait, dit Ottavio avec un petit soupir complaisant pour son
ami, qu'elle devnt veuve.

--Ah! mon cher, tu souhaites tout simplement l'idal.

--A propos de veuve, reprit gaiement Ottavio,  qui donc en veut madame
Vernier?

--Si ce n'est pas  sir Olliver, c'est  toi, rpondit le peintre.

--Oh! moi, je n'ai rien de galant  dire, et je n'ai rien de rassurant 
offrir. L'Italie, cette terre des amoureux et des nouveaux poux, est la
seule terre qui me soit ferme. Quant  l'avenir, qui peut le connatre?
Madame Vernier est une Parisienne, et le got du romanesque ne s'tend
pas pour elle au del des excentricits d'un Anglais fort honnte et
fort riche. C'est elle qui dsennuiera sir Olliver. Quant  moi, tu sais
bien  qui je suis fianc et quelles sont mes amours.

Stanislas serra la main de son ami, et comme il voyait la seora Mendez
se promener seule, il pensa que le moment tait opportun pour s'assurer
de la vrit des prvisions d'Ottavio ou de la ralit de ses craintes
personnelles. Ottavio le suivit du regard.

--Ils sont heureux, ces Franais! murmura-t-il; ils peuvent aimer
plusieurs choses  la fois. C'est pourtant un bon patriote que Stanislas
Robert!

Et le pauvre exil s'en alla tout seul le long du rivage; mais il n'y
fut pas longtemps sans rencontrer madame Vernier, qui essayait de se
faire une lorgnette avec ses deux jolies petites mains arrondies en tube
et places l'une au bout de l'autre, et qui regardait vainement  tous
les coins de l'horizon.

--Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir? demanda Ottavio.

--Vous connaissez vos auteurs, dit madame Vernier. Hlas! non, monsieur,
je ne vois rien.

--Quelle impatience vous avez de quitter cette le?

--Il ne faut pas abuser de la posie, rpliqua la veuve; c'est une crme
qui plat comme dessert, qui ne suffit pas comme aliment solide. Or, je
vous avoue que le Dcamron sentimental que nous avons entrepris finit
par me lasser. Je voudrais des motions plus solides.

--C'est singulier! vous paraissiez si rsolue avant que madame Mendez
n'entamt son histoire?

--Me croiriez-vous par hasard jalouse du succs littraire de
l'Espagnole?

--De son succs littraire? non.

--Est-ce qu'elle en a d'autres? demanda madame Vernier en riant beaucoup
trop pour rire de bonne humeur.

--Avouez que vous n'aimez pas madame Mendez?

--Oh! mon Dieu! je serai franche, et...

--Les Franaises le sont toujours quand il s'agit de haine.

--Merci du compliment. Eh bien, je le mriterai. Je ne nie pas que cette
belle dame aux grands yeux jaunes, qui mle la dvotion, le jeu,  je ne
sais quelle vague aspiration, m'irrite un peu les nerfs. Avez-vous
entendu comme elle traitait les Franaises?

--Ah! ah! c'est par esprit national que vous ne l'aimez pas!

--Par esprit national et par esprit particulier. J'avais envie, quand on
cherchait la moralit de son histoire, de regretter tout haut que le
seor Mendez n'et pas us envers la seora des arguments qui avaient
rendu si humble et si rsigne la mre de Dolorida.

--Ah! madame, vous auriez manqu alors  l'esprit de votre sexe.

--Que voulez-vous? Cette dame n'y manque-t-elle pas, elle qui n'a vcu
jusqu'ici que pour l'amour du roi de trfle et l'amour du valet de
carreau?

--Mais si elle se repent?

--Eh bien, alors, je me repentirai.

Ottavio s'amusa beaucoup des scrupules philosophiques de madame
Vernier. Quand il l'eut quitte et quand il l'eut laisse sur la plage
de l'le, regardant toujours l'horizon, il se dit  lui-mme:

--Si nous restons ici huit jours encore, la guerre civile est dclare!
Pauvre le des Rves, tu ne nous auras pas mme donn l'illusion de la
paix parmi sept naufrags! Il est vrai que, dans ce nombre, il y a trois
femmes, et la proportion est bien forte pour l'harmonie.

Pendant que le jeune Italien se livre  ces rflexions et retrouve dans
un dsert un motif de dsenchantement que la foule lui a fourni souvent,
Stanislas Robert, qui a rejoint la belle Dolorida, cherche  esprer.

--Seora, j'ai une curiosit  satisfaire, bien bizarre et bien purile.

--Laquelle, monsieur?

--Ne pourrais-je pas voir un instant, contempler pendant quelques
minutes cette fameuse clef dont il a t question?

--En effet, dit la seora Mendez, la curiosit est enfantine; mais on ne
refuse rien aux enfants: voici cette clef.

--Ah, mon Dieu! comme la serrurerie est peu avance en Espagne! Elle est
horrible et pesante, cette clef-l. Et vous portez ce joyau-l sur vous?

--Il ne me quitte pas.

--Vous quittera-t-il?

--Je n'en sais rien; mais que vous importe?

--Il m'importe beaucoup, reprit avec chaleur le jeune peintre, qui se
mit  plaider une cause dans laquelle il tait videmment trop intress
pour tre impartial.

Parvint-il  persuader? C'est ce que je ne saurais dire, ici et c'est ce
que nous apprendrons peut-tre avant de quitter les divers habitants de
l'le des Rves.

Le lendemain, on se runit  l'endroit accoutum pour entendre le rcit
de Frantz. On s'attendait  une histoire assez langoureuse, le jene
Allemand devant parler en son nom et au nom de sa compagne. Nous allons
savoir si l'attente universelle fut due.

Frantz tait mu. Il regarda madame Carolina Brenner, comme un pote
regarderait sa muse, si l'invention des Muses n'tait pas une hypothse
psychologique tombe depuis longtemps en dsutude et  laquelle les
potes ont renonc; puis il commena ainsi:




UNE HISTOIRE DE REVENANT.




I

Le veuvage de Philmon.


Permettez-moi de donner aux hros de mon histoire des noms de fantaisie;
non pas que je redoute les indiscrtions; mais il me semble que je serai
plus libre dans mes allures, quand je n'aurai plus devant moi des
visages rels, et quand, en me servant de fausses dnominations, je
pourrai m'imaginer que j'invente ce que je vous raconte.

Ne craignez rien; loin d'y perdre, la vrit du rcit gagnera  ce
changement. Si je ne redoutais pas de vous ennuyer trop tt, je vous
expliquerais, par des dmonstrations de la plus pure esthtique, que le
ralisme est l'ennemi de la ralit, et qu'il faut toujours un petit
vernis de mensonge aux vnements les moins incontestables pour les
faire accepter. Mais cette preuve nous entranerait trop loin, et je la
rserve  ceux qui prtendraient contester le mrite de ma thorie.

Je suis forc de convenir que l'action se passe en Allemagne, puisque
mes hros sont Allemands. Ce n'est pas une raison pour que je les fasse
parler en alsacien, comme cela se pratique dans les vaudevilles
franais. Ils agissaient en allemand, ils parlaient en allemand; et je
traduis.

Dans une ville d'Allemagne, ou plutt,  la porte de la ville, vivait
avec sa fille un bon bourgeois que je nommerai Arnold. Ancien ngociant,
retir des affaires, M. Arnold avait vendu pendant trente ans du drap de
toutes les couleurs, et il faut croire qu'il l'avait vendu _bon teint_,
car il avait laiss dans le commerce la rputation la plus intacte.
Pourtant il s'tait enrichi; du moins il s'tait retir avec une aisance
qui faisait peut-tre des jaloux, mais qui ne faisait pas d'envieux,
tant la bont, la probit, les moeurs douces de l'ancien marchand de
draps lui avaient concili l'estime universelle. Son enseigne: _Aux
Balances d'or_, tait le plus parfait symbole de son exactitude
commerciale et de la puret de sa conscience.

Matre Arnold, comme l'appelaient ses voisins, bien qu'il ne ft matre
en aucune Facult et qu'il ft tout au plus matre chez lui; matre
Arnold serait sans doute rest toute sa vie derrire son comptoir, s'il
n'avait pas eu le malheur de perdre sa femme. Tout le monde sait que le
mariage, qui est un lien ncessaire dans la socit, en gnral, est
souvent une condition indispensable d'ordre et de prosprit dans le
commerce en particulier. Madame Arnold tenait les livres, surveillait
les commis, et portait, suspendue  une longue chane d'acier, avec une
paire de ciseaux, la clef de la caisse. Quand la chre dame se fut
endormie du dernier sommeil, matre Arnold se trouva bien embarrass. Il
essaya d'crire lui-mme, chaque soir, la vente de la journe. Mais,
habitu  une vie active et  rester debout une partie du jour, il avait
des blouissements et des vertiges, quand il lui fallait, pendant une
heure ou deux tre, immobile dans son vieux fauteuil  faire les comptes
et  mettre au net les critures. Il lui arriva plus d'une fois de
laisser tomber sa tte sur le grand-livre, vaincu par la fatigue; et
plus d'une fois, en retrouvant la grosse criture carre de madame
Arnold, de s'arrter, de jeter sa plume et de dposer deux grosses
larmes sur le papier, au lieu des griffonnages ncessaires.

Prendre un caissier, c'tait une profanation  laquelle le pauvre homme
ne pouvait pas songer. A quelle heure et-il trouv le moment de
s'entretenir avec un mercenaire de ses achats, de ses bnfices? Or,
pendant trente ans, les chastes oreillers du mnage avaient entendu les
confidences des deux poux. Matre Arnold ne rcapitulait ses profits et
ne les balanait avec ses pertes que dans le silence de l'alcve. S'il
prenait un caissier, il lui fallait ncessairement changer cette
habitude; mais s'il n'en prenait pas, le dsordre pouvait s'introduire
dans la comptabilit. Je sais bien que l'honnte marchand de draps avait
une fille. Mais le rve du pre et de la mre de mademoiselle Gertrude
avait t prcisment de la tenir loigne  jamais de l'obscure
boutique et du bureau plus obscur encore. Voir les jolis doigts roses de
sa fille toucher aux in-folio, arms de coins en cuivre, c'tait une
ide qui rvoltait la dlicatesse de matre Arnold.

Il aima mieux renoncer au commerce, dire adieu _aux Balances d'or_, et
se retirer dans la jolie petite maison que sa femme avait choisie
elle-mme  la porte de la ville. Ce fut  coup sr un grand chagrin que
de quitter la boutique; mais comme matre Arnold s'imaginait habiter la
campagne, depuis qu'il n'habitait plus une rue troite, il n'prouvait
naturellement de plaisir  se promener que quand il visitait son ancien
quartier, quand il disait bonjour aux voisins, et quand il entrait
s'asseoir pour causer avec son successeur, et s'informer si l'on avait
enfin vendu une pice de drap qui avait t son tourment pendant les
dernires annes.

D'un autre ct, ce fut une grande douleur pour l'excellent mari que
d'habiter veuf la retraite prpare avec tant d'orgueil par madame
Arnold. Toutes les fois qu'il gotait  un raisin de son jardin, il
soupirait et disait  Gertrude:

--Ah! si ta pauvre mre tait l, elle qui aimait tant les fruits!

Et matre Arnold regardait tristement  ses pieds, se rappelant toujours
qu'il avait vu sa femme descendre dans la terre; Gertrude, elle, levait
les yeux au ciel, pensant que sa mre y tait bien plutt.

La maison paraissait trop vaste  Philmon sans Baucis. Au
rez-de-chausse, la cuisine tait spare de la salle  manger par un
couloir qui allait de la rue au jardin. Bien qu'on et meubl un petit
salon, derrire la salle  manger, de fauteuils en drap amarante brods
par madame Arnold, on n'entrait dans cette pice qu'aux jours
solennels. C'tait avec la plus grande rpugnance que matre Arnold se
rsignait  s'asseoir sur ces souvenirs, qu'il avait peur de faner. Il
se tenait d'habitude dans la salle  manger, quand il faisait mauvais, 
ct de Gertrude, qui filait ou tricotait. Pendant l't, un berceau du
jardin, meubl d'une table et de bancs rustiques, servait de retraite;
et l'hiver, pour fumer sa pipe, le bon M. Arnold, qui n'tait pas fier,
venait s'installer dans la cuisine et causer avec la vieille Marguerite,
qu'il avait  son service, depuis l'heureux jour o il tait devenu  la
fois le propritaire du magasin des _Balances d'or_ et l'poux de madame
Arnold.

Au premier tage, la maison comprenait quatre chambres. M. Arnold en
gardait deux pour les amis et occupait les deux autres avec sa fille. Au
second, couchait Marguerite; et on louait  un jeune homme, dont il sera
question tout  l'heure, deux fort belles pices qui avaient t
retranches du grenier, sans offense pour le grenier ni pour personne.

Si je vous dcris la maison de matre Arnold, c'est qu'elle tait en si
parfaite harmonie avec le caractre et les moeurs de ses habitants,
qu'on se sentait tout heureux, tout consol, tout rassrn, ds qu'on
en avait franchi le seuil. C'tait bien l le sjour de l'honntet, de
la bonne foi, de la candeur  tous les degrs et  tous les ges, depuis
le front rid et courb de la vieille Marguerite, jusqu'au front lisse
et blanc de Gertrude, en comptant la figure calme et repose de matre
Arnold. La vigne tapissait, du ct du jardin et du ct de la rue, ce
paradis abrit d'un toit d'ardoise. La propret luisait  l'intrieur,
comme la conscience sans tache d'une maison patriarcale. Le pole 
triple tage de la salle  manger chantait, l'hiver, une petite chanson
douce et gaie qui donnait de bonnes digestions et de bons sommeils. Les
casseroles de Marguerite tincelaient, comme si elles eussent t du
mtal prtendu des balances de l'enseigne. Les carreaux du couloir,
hebdomadairement nettoys avec du sable et de l'huile, ravissaient
l'oeil par la perspective d'un damier irrprochable. Le jardin tait
soigneusement entretenu; les espaliers taient l'objet d'un culte tout
particulier. Il manquait pourtant un ornement que M. Arnold, dans sa
modestie, n'avait pas encore os acheter, mais aprs lequel il soupirait
tout bas, c'est--dire deux belles statues peintes et vernisses
reprsentant, l'une un berger, l'autre une bergre, avec leurs
attributs. En attendant, matre Arnold avait plac au beau milieu du
jardin une de ces grosses boules ingnieuses qui forment des tableaux
circulaires, et il s'amusait  amener Gertrude devant ces miroirs
convexes, pour qu'elle vt ses jolies petites joues dmesurment
aplaties et largies.

Ai-je besoin de vous dcrire matre Arnold? Soixante ans; un lger
embonpoint, un visage o les annes s'taient doucement appliques,
comme des hirondelles qui viennent faire leurs nids, en portant bonheur
 leur hte; des rides sommaires, pour ainsi dire (les soucis n'ayant
pas multipli ces sillons o roulent et que creusent les larmes); des
cheveux qui s'argentaient tous les jours; une tenue dcente; la
prtention d'avoir toujours du drap solide et de belle apparence: tel
tait matre Arnold. La mort de sa femme avait t son plus grand
chagrin, non pas son premier; car il avait perdu plusieurs enfants,
avant de garder et d'lever Gertrude. Mais il les avait perdus si
jeunes, et sa fille tait l'aurore d'un si riant avenir, que, sans tre
barbare, M. Arnold ne pensait plus aux petits anges envols. Il pensait
toujours  sa femme; il agissait dans cette proccupation, comme si elle
et t toujours l. Quand il devait prendre quelque grande
dtermination, il allait se mettre devant le portrait de la dfunte, qui
faisait de son salon un sanctuaire, et l, il dlibrait  demi-voix
avec lui-mme, comme si la toile et pu entendre et lui souffler un bon
conseil.

--Est-ce comme cela que vous auriez fait, ma chre femme? demandait-il
en concluant.

Le silence du portrait passait pour une approbation, et matre Arnold,
parfaitement rassur, agissait sans trouble et ne se sentait plus
responsable. Nous saurons si ce pieux systme lui porta toujours bonheur
et suffit  le prserver.

Je n'ose vous peindre mademoiselle Gertrude. A dix-huit ans, avec la
beaut de l'innocence et l'innocence de la beaut qui s'ignore, elle
allait et venait dans la maison du faubourg, comme un ange du ciel mis
en cage. Son sourire tait un pome, ses soupirs un cantique. Non pas,
je puis le dire sans l'offenser, qu'elle et la moindre prtention 
l'esprit, et qu'elle ft un effort pour atteindre  la grce; non pas
que les vertus lui missent une aurole dont sa modestie et souffert;
c'tait tout bas et tout prs, dans le silence de cette maison, que son
me parlait doucement et navement, c'tait dans l'ombre qu'elle
rayonnait.

Gertrude aidait le matin Marguerite. Elle cueillait les fleurs pour les
grands vases de faence de la salle  manger; elle prparait le djeuner
de son pre, elle excellait  mlanger le lait dans le caf, et matre
Arnold s'extasiait toujours sur la faon dont elle divisait le sucre, de
manire  ne jamais lui en donner trop ou trop peu.

--On voit bien que tu es ne  l'enseigne des _Balances d'or_, disait le
bon pre tous les matins.

Toute la journe Gertrude travaillait, ou bien lisait  haute voix le
journal  son pre. C'est une grande joie pour ceux qui n'ont jamais eu
les loisirs de la lecture que d'entendre lire; c'est une initiation qui
les fatigue moins et qui mnage leurs yeux. Quand le temps tait
trs-beau, Gertrude donnait le bras  son pre et l'accompagnait dans
ses promenades. Jamais elle n'avait mis le pied sur le seuil d'un
thtre; tout au plus allait-elle au concert. D'ailleurs, elle avait
dans sa chambre une cage pleine d'oiseaux, et elle prfrait tous ces
gazouillements aux combinaisons harmoniques du gnie de l'homme.

Quelquefois matre Arnold, qui n'tait pas un goste, ou qui du moins
avait la bonne volont de ne pas l'tre, interrogeait sa fille pour
savoir si elle s'ennuyait; Gertrude rpondait que non, se dclarait
trs-heureuse, et l'tait en effet.

Le bonheur est-il donc possible  si peu de frais? De tous les secrets
que la science a cherchs, voil le plus difficile, le secret d'tre
heureux! La bonne conscience ne suffit pas; il faut de plus, et
par-dessus tous les efforts personnels, une grce spciale. Gertrude
avait cette grce: elle tait heureuse, sans savoir comment, sans
savoir pourquoi, sans mme se demander si ce bonheur devait durer
toujours.

Que l'on ne soit pas malheureuse  dix-huit ans, c'est l un phnomne
ordinaire et fort concevable; mais que la solitude avec son pre et la
protection de la vieille Marguerite ne laissassent rien  dsirer 
Gertrude, voil ce qui peut paratre plus difficile  admettre.

Ce problme au surplus n'inquitait personne, pas mme l'hte de M.
Arnold, le locataire du second, qui, lui aussi, par un charme inhrent
sans doute  la maison, se trouvait trs-heureux, ne songeait pas 
changer quelque chose  son sort, et voulu immobiliser sa vie dans
cette paisible retraite, dans le voisinage familier de son propritaire,
de la fille du propritaire et de la vieille servante.

Ce jeune locataire, que nous appellerons Wolff, tait tudiant; mais il
avait pass tous les examens possibles; il avait dans son tiroir tous
les diplmes, et il ne paraissait pas le moins du monde empress d'aller
rpandre sa science dans le public. On et dit qu'il se dfiait des
connaissances acquises, qu'il voulait ne jamais cesser d'tudier, et que
la maison de M. Arnold renfermt toute son ambition. Cependant je puis
vous l'avouer, il tait ambitieux.

Wolff tait, je crois, un honnte homme. lev par une mre pieuse et
par un pre tolrant, qui s'taient unis pour le former, sans se
contrarier et sans se nuire, il avait la conscience en quilibre. Sa
figure, sa tournure n'avaient rien qui pt le distinguer; il gardait un
dfaut qui faisait rire ses camarades, mais dont il ne s'est pas encore
corrig au moment o je vous parle, il tait timide. Wolff ne
connaissait pas de plaisirs terrestres et ne rvait pas de plaisirs
clestes qui valussent  ses yeux le sjour dans la maison de M. Arnold
et la fracheur gaie de cette retraite. Lui aussi, tait heureux de peu
de chose: d'entendre la vieille Marguerite remuer ses casseroles; de
voir M. Arnold arroser ses tulipes; de rencontrer Mlle Gertrude et de
lui demander des nouvelles de ses oiseaux. Tous les habitants de cette
maison taient si contents  bon march, et si sages, qu'on les et pris
pour des fous.

Wolff sortait pour aller aux cours, pour visiter les bibliothques, mais
ds qu'il tait rentr, il approchait sa table de la fentre qui donnait
sur le jardin; il allumait sa pipe, laissait la fume monter sur le toit
et rvait ou travaillait. Quelquefois, du jardin, M. Arnold
l'interpellait.

--Eh! mon ami Wolff, vous qui tes un savant, comment appelez-vous cette
plante, cette fleur, en latin?

Wolff disait le mot, s'il le savait, et le cherchait dans son
dictionnaire, s'il l'ignorait. C'taient l ses grands triomphes
d'rudition.

Quand un des oiseaux de Gertrude tait malade, la jeune fille attendait
le jeune docteur dans le couloir.

--Monsieur Wolff, lui disait-elle, vous seriez bien aimable de me donner
un remde pour ce pauvre oiseau.

Wolff quittait tout pour l'amour d'un serin; s'il tait embarrass, il
courait la ville, feuilletait les livres d'histoire naturelle; et quand
l'oiseau tait sauv, il se sentait heureux, comme s'il avait eu charge
d'me.

Marguerite  son tour demandait des petits services  son voisin; elle
lui faisait crire ses lettres  sa famille et dchiffrer les rponses.
Ce n'tait pas l le travail le plus facile; mais Wolff tait si bon,
qu'aprs s'tre mis en quatre pour trouver le nom d'une fleur ou gurir
un serin, il estimait sa journe bien remplie, s'il avait content
Marguerite. Tout le monde tait donc li par la reconnaissance envers
Wolff, et lui, tait li envers tout le monde. M. Arnold, en effet,
n'et pas entam le soir un broc de bonne bire, sans appeler son ami
Wolff. Gertrude lui tricotait des petits objets parfaitement inutiles
dont il se servait beaucoup; quant  la vieille Marguerite, elle ne se
levait et ne se couchait jamais, sans couter  la porte s'il dormait
paisiblement, et elle lui prparait des friandises que Wolff affectait
de dvorer le plus gloutonnement possible.

On aurait donc pu crire sur le fronton de la maison de M. Arnold ces
simples mots: Ici l'on aime! Gens qui hassez, passez votre chemin.
Quand je dis que l'on s'aimait, je parle de cette affection nave et
chaste, qui ne connat ni ge, ni sexe, qui n'attend rien que le plaisir
de se dvouer, et qui se satisfait d'une parole, d'un serrement de main,
d'un sourire, parce qu'elle porte en elle l'infini. Si l'on et os dire
que Wolff tait amoureux, on l'et fait plir de honte; Gertrude et
rougi comme d'une offense pour elle et pour _leur_ ami; Marguerite se
ft mise en colre, et matre Arnold en ft tomb malade.

Hlas! quelqu'un devait prononcer ce mot fatal, troubler ce bonheur,
dissiper cette innocence, et faire entrer le malheur dans cette maison
qui semblait  jamais prdestine aux douces quitudes de l'amiti.

M. Arnold avait parmi ses amis un ancien commerant, comme lui, retir
plus tt que lui des affaires et dont l'activit trouvait encore 
s'occuper, en plaant de l'argent, en faisant fructifier les capitaux
rests disponibles, aprs la liquidation de son fonds de commerce.

M. Gottlieb tait un ancien joaillier. Il avait vendu pendant vingt ans
des bagues  tous les fiancs des campagnes, des bijoux  toutes les
belles dames de la ville. Bon vivant, aimable compagnon, il se croyait
trs-instruit, parce qu'il avait tudi six mois pour tre mdecin, et
il ne doutait jamais de rien. Aussi, marchait-il la tte haute, faisant
admirer le beau diamant qui tincelait entr les plis de son jabot et la
bague merveilleuse qu'il portait au petit doigt de la main droite. M.
Gottlieb ne s'tait jamais mari; il n'avait jamais trouv de femme qui
mritt l'honneur de porter son nom.

Il tait peu probable,  premire vue, que les relations intimes et
quotidiennes de M. Gottlieb et de M. Arnold tinssent  des raisons
d'affaires; mais un observateur se ft demand pourtant ce qui attirait
l'ancien joaillier dans cette maison. Marguerite croyait avoir devin,
et disait quelquefois  son petit ami Wolff:

--Cet homme-l a trop vendu d'pingles; il aime  piquer. Depuis qu'il
s'est aperu qu'il nous ennuyait, il est trs-assidu. Il faudrait le
bien recevoir pour le dgoter de revenir.

Wolff, qui n'avait pas de soupon, hochait cependant la tte et ne se
laissait pas convaincre par la vieille servante.

Une seule personne dissimulait et faisait de son mieux pour attirer M.
Gottlieb: c'tait le bon M. Arnold, qui tait cependant sa victime
perptuelle.

--Mon cher Gottlieb, lui disait-il en le reconduisant le soir jusqu'au
seuil de sa porte, s'il vous plaisait de goter demain d'une bouteille
que j'ai garde depuis la naissance de Gertrude, je vous attendrais pour
dner.

Ou bien encore:

--Mon cher Gottlieb, j'irai vous prendre demain, et nous ferons ensemble
une grande promenade.

M. Gottlieb acceptait tout, les dners plutt que les promenades, et on
le voyait arriver, de jour en jour, de meilleure heure. Ds que sa
grosse voix joviale retentissait dans la maison, Wolff devenait triste,
Gertrude rveuse et Marguerite grondeuse. Alors, la malice de l'ancien
joaillier s'exerait avec une verve bruyante qui tourdissait les chos
de cette maison, d'ordinaire silencieuse.

--Ah! ah! je fais peur  votre voisin, disait-il,  votre studieux M.
Wolff. Quand donc aura-t-il fini d'apprendre? Est-ce que vous lui
enseignez le jardinage, Arnold? ou l'histoire naturelle, Gertrude?

Puis, traversant le couloir et entrant dans le jardin, M. Gottlieb se
faisait un porte-voix de ses deux mains runies et appelait le jeune
locataire:

--M. Wolff! lui criait-il, on vous demande.

Wolff n'ouvrait pas sa fentre; alors M. Arnold montait, quatre 
quatre, jusqu' la chambre de son ami.

--Travaillez-vous, mon cher enfant? disait-il  travers la porte. Mon
ami Gottlieb est en bas qui voudrait bien vous voir; ma fille et moi
nous vous prions de descendre.

Wolff ne rsistait jamais  cette dmarche, il descendait; et des
railleries accueillaient son entre dans la salle  manger ou dans le
jardin.

--Le voil! le voil! criait l'impitoyable Gottlieb. Il a tout quitt
pour venir trinquer et discuter avec moi. Vous vous fatiguez trop, jeune
homme! la science ne vaut pas ce qu'elle cote. Ah! de mon temps, je
n'aurais pas ouvert un livre dans une maison o j'eusse trouv de si
jolis yeux pour y lire.

--Gottlieb! Gottlieb! murmurait M. Arnold avec un ton d'affectueux
reproche.

Gertrude s'loignait. Wolff rougissait, et l'ancien joaillier prenait
une pince de tabac dans une bote en or. Quand il faisait beau, on
s'asseyait sous un berceau du jardin, on buvait la bire et l'on
causait, ou plutt M. Gottlieb entremlait les anecdotes, les mdisances
de la ville de discussions saugrenues. Il prtendait rompre des lances
avec Wolff sur le terrain de la mtaphysique, et il lui poussait des
arguments d'une violence et d'une normit telles, que Wolff ne savait
bien souvent que rpondre et s'avouait vaincu.

Les triomphes de M. Gottlieb taient capables d'armer un saint. Il
riait, il s'panouissait, il tapait sur son gousset o l'argent
rsonnait toujours, et racontait invariablement comment, s'il et
continu ses tudes, il serait devenu un des plus grands mdecins de
l'Allemagne.

--Mais, ajoutait-il en terminant, j'aurais t moins longtemps que vous
 devenir savant, mon cher monsieur Wolff. Ah ! vous nous quitterez
bientt; il va falloir que M. le docteur aille professer ou exercer
ailleurs. Ce sera un grand vide, un bien grand vide dans cette maison.

--Oh! oui! disait matre Arnold en soupirant.

--Ce bon M. Wolff! quel dommage qu'il ne puisse pas toujours rester ici!

Ces mchancets mettaient Wolff au supplice, et il ne se sentait guri
que quand, le soir, trs-tard, aprs la retraite du bourreau, M. Arnold
lui disait:

--J'espre bien que Gottlieb s'est tromp! Hein? vous ne nous quitterez
pas de sitt?

--Pourquoi donc, mon pre, M. Gottlieb prend-il plaisir  tourmenter nos
amis? demandait Gertrude.

--Que veux-tu! il a l'humeur plaisante; mais, au fond, il nous aime bien
tous. Va! si tu savais comme il parle de toi!...

Un soir, pendant l'hiver, on causait, on fumait, aprs souper, dans la
salle  manger de M. Arnold, et une apparente concorde dsarmait M.
Gottlieb et rendait Wolff plus patient. Gertrude et Marguerite
travaillaient dans une autre pice.

Il faisait froid, le vent soufflait au dehors, et,  chaque rafale,
matre Arnold, se frottant les mains, se flicitait tout haut et tout
navement, d'tre chez lui, prs d'un bon pole, entre deux bons amis,
en face d'un bon pot de bire, et de n'avoir pas  courir les chemins.

Ces actes d'amour envers son domicile finirent par impatienter M.
Gottlieb, qui s'cria d'un ton aigre-doux:

--Savez-vous bien, Arnold, que vous n'tes gure charitable?

--Comment?

--Oui, vous tes un goste. Vous vantez les douceurs du pole, et de la
table et de la bonne compagnie, devant moi qui vais tre oblig de m'en
aller, seul,  pied, par la neige.

--Eh bien, mon cher Gottlieb, voulez-vous rester ici? nous vous ferons
un lit.

--Et que dirait Gudule, ma gouvernante, si demain, en m'apportant mon
caf au lait, elle ne trouvait personne dans ma chambre? Diable! j'ai ma
rputation  garder, et autre chose encore. C'est une nuit bonne pour
les voleurs.

--Hum! Crsus! vous avez les soucis de la richesse, dit en riant M.
Arnold. Je vous prterai mon manteau.

--Et une lanterne, reprit avec un peu de vivacit M. Gottlieb.

--Les rverbres ne sont pas teints.

--C'est gal, j'aime  voir trs-clair.

--Gottlieb! est-ce que vous seriez peureux?

--Moi, peureux! Ah! par exemple! repartit M. Gottlieb en se renversant
sur sa chaise; vous me prenez pour une jeune fille.

--Hum! je me rappelle, continua M. Arnold, qu'un certain soir, nous
revenions ensemble et que vous m'avez serr le bras trs-fort, en
passant devant une sentinelle que vous aviez prise pour un voleur.

--Quel conte faites-vous l? demanda M. Gottlieb de plus en plus gai,
mais avec une animation dans le visage qui trahissait un secret
mcontentement.

Wolff eut la tentation d'une action mauvaise, et il y cda; il crut
s'apercevoir que M. Gottlieb, l'esprit fort, le savant, tait un
poltron, et il voulut s'amuser.

--Il ne faudrait pas vous dfendre, mon cher monsieur Gottlieb, dit-il
avec calme, d'une dlicatesse de nerfs qui est toujours une distinction.
Avoir peur d'un autre homme, le jour, en plein midi, dans la rue, c'est
le fait d'un lche. Mais avoir peur, la nuit, dans l'obscurit, des
revenants, des ombres, de tous les mystres enfin qui comblent
l'intervalle de la vie  la mort, ce n'est l qu'un fait ordinaire, et
tout homme d'imagination peut l'avouer.

--Allons donc, murmura M. Gottlieb, vous voulez rire!

--Moi! oh! je ne ris jamais de ces choses-l! La peur est un sentiment
respectable. Vous savez que les anciens la supposaient fille de Mars et
de Vnus.

--Oui, oui, je sais cela, balbutia M. Gottlieb qui ignorait compltement
ce dtail.

--On lui donnait de singuliers parents, dit M. Arnold avec un gros
sourire, et ne sachant pas trop si son ami Wolff parlait srieusement ou
se moquait de son autre ami Gottlieb.

--Pourquoi vous tonner? reprit Wolff, la peur est la consquence d'un
vrai courage, de celui qui tient compte de toutes les influences; elle
est aussi le produit des sentiments tendres. Oui, Mars et Vnus sont
bien ses parents, et il est constant que la plupart des hros ont
sacrifi  la peur.

--Oh! oh! vous allez trop loin, dit M. Gottlieb qui ne tenait pas
absolument  passer pour un hros.

--Du tout, l'histoire est l pour le prouver. Thse, qui n'tait pas
un poltron, vous en conviendrez, monsieur Gottlieb...

--J'en conviens.

--Eh bien, Thse, qui s'exposait  rencontrer dans ses courses des
monstres effrayants, fit un sacrifice solennel  la Peur. Alexandre le
Grand...

--Comment! Alexandre, lui aussi? ne put s'empcher de crier M. Gottlieb.

--Sans doute. Alexandre, l'ignoriez-vous donc?

--Oui, oui, je le savais, mais je l'avais oubli.

--Alexandre, avant la bataille d'Arbles, rendit honneur  la fille de
Mars et de Vnus. Rome avait un temple pour la Peur et pour la Pleur.

--Pour la Pleur aussi? voil qui est trop fort! dit le bon M. Arnold
qui ouvrait de grands yeux pour mieux entendre tout ce qui se disait.
N'est-ce pas, mon cher Gottlieb? Tiens, est-ce que vous seriez malade,
mon cher ami? vous avez mauvaise mine.

--C'est la pipe ou c'est la bire, murmura M. Gottlieb; je ferai bien de
m'en aller.

--Attendez encore un peu, dit Wolff qui n'avait jamais t si tendre
pour son ennemi, l'ouragan va s'apaiser. D'ailleurs, il n'est pas
minuit, et c'est  minuit, vous le savez, mon cher monsieur Gottlieb,
que les dmons, les fantmes et les gnomes font leurs apparitions.

--Oui, oui, ce sont les bonnes femmes, les commres qui disent cela;
mais je n'y crois gure, moi, aux fantmes, aux vampires,  tous les
sortilges! Et en parlant ainsi avec une animation presque fbrile, M.
Gottlieb prenait des airs fanfarons les plus comiques du monde: C'est
que je suis un esprit fort, moi! dit-il comme conclusion et en appuyant
ses deux poings sur ses genoux pour regarder Wolff, bien en face.

--Alors, je suis sans doute un esprit faible, reprit Wolff; car je crois
tout, ou plutt je ne nie rien. Oui, j'imagine et j'aime  penser qu'il
y a au-dessus de nous, autour de nous, un monde que nous ne connaissons
pas, que nous ne pntrons pas par les yeux de la chair, mais qui peut,
dans certaines circonstances extraordinaires, se laisser entrevoir. Il y
a des visions bien constates et qu'on ne peut rvoquer en doute.

--Je ne suis pas visionnaire, moi, dit M. Gottlieb dont la voix perdait
son assurance.

--Vous n'en savez rien, mon cher monsieur Gottlieb, repartit doucement
Wolff. Je vous crois trop instruit et de trop bonne foi pour nier
l'vidence. Vous ne croyez pas aux visions parce que vous n'en avez pas
encore vu.

--C'est possible, aprs tout, rpondit M. Gottlieb qui se laissait aller
insensiblement  la pente qu'on lui mnageait.

--Est-ce qu'il n'est pas vident que les mes de ceux qu'on a bien aims
reviennent parfois nous visiter, et vivent, aprs la vie, dans l'air que
nous respirons?

--C'est vident, dit M. Arnold qui se rangeait d'ordinaire  l'opinion
de Wolff.

--C'est vident, rpta M. Gottlieb.

--Et les mes de ceux qu'on a tourments, torturs, ne reviennent-elles
pas aussi se plaindre et tourmenter leurs bourreaux?

--Oui, oui, balbutia M. Gottlieb qui regarda la grosse horloge et qui
s'aperut qu'il tait bientt minuit.

--Si nous le voulions tous les trois fermement, continua Wolff, qui
s'amusait beaucoup de son exprience, nous pourrions voquer, par la
puissance de notre volont, la personne que nous aimons ou que nous
hassons le plus.

--Moi, je ne hais personne, dit M. Gottlieb, qui chercha du regard son
chapeau et sa canne.

--Ni moi non plus, dit M. Arnold.

--Mais vous aimez, peut-tre? dit Wolff en souriant et en regardant
l'ancien joaillier avec un petit air d'interrogation sardonique.

M. Gottlieb, qui tait assez ple, rougit beaucoup et retomba sur son
sige.

--Pourquoi m'interrogez-vous? demanda-t-il.

--Allons, mon cher monsieur Gottlieb, invoquez, voquez le fantme de
l'objet aim; moi je vais en faire autant, pour ma part, en conscience.

Et Wolff, qui n'avait jamais t d'une gaiet pareille, affecta de
mettre la tte dans ses deux mains, comme s'il mditait. Les deux vieux
amis ne savaient plus trop s'ils devaient rire ou prendre la
conversation au srieux. Ils se regardaient tour  tour et regardaient
devant eux. Comme on avait fum pendant toute la soire, l'atmosphre
avait de la lourdeur et ces bonnes gens taient dans des nuages
authentiques.

Tout  coup, au beau milieu du silence qui s'tait tabli, et tandis
qu'on n'entendait que le ronflement du pole et le bruit du vent qui
frappait au dehors, la porte s'ouvrit, une femme s'avana lentement,
tendant les mains et cartant la fume, qui formait comme un voile
vaporeux, semblable  celui qui accompagne d'ordinaire les feries.

M. Gottlieb, dont les deux yeux rougis sortaient de leur orbite, comme
des escarboucles qui tombent de l'crin, poussa un cri. Arnold rpta
l'exclamation. Wolff regarda  son tour et tressaillit. Tous les trois,
ils avaient fait mentalement la mme vocation, et tous les trois, ils
taient stupfaits.

--Mademoiselle Gertrude! dit le jeune homme.

--Tiens, c'est Gertrude, rpta matre Arnold.

--Gertrude! balbutia comme un cho le pauvre M. Gottlieb, qui essayait
de raffermir son courage et qui se sentait bien, dans ce moment, le
petit-fils de Mars et de Vnus.

--On dirait que je vous ai fait peur, dit la jeune fille, qui s'tait
avance jusqu' la table.

--Peur! s'cria Gottlieb. Ah bien oui!

--Peur! rpta Arnold, toi, mon enfant!

--En effet, mademoiselle, vous nous avez fait peur, dit Wolff
simplement; nous parlions d'apparitions clestes, sans y croire
beaucoup; vous tes venue, et nous y avons cru tous les trois.

Gertrude regarda M. Wolff, en ouvrant ses grands yeux tonns. C'tait
la premire fois que leur ami hasardait quelque chose qui ressemblt 
une galanterie; elle en conut plus de tristesse que de joie.

--Je venais vous avertir de l'heure, dit-elle; il est minuit; c'est bien
tard, monsieur Gottlieb, pour vous retirer.

--Vous croyez qu'il est si tard que cela? rpondit M. Gottlieb, qui ne
connaissait que trop l'heure exacte et qui n'avait pas cess de
regarder de temps en temps l'horloge.

--Encore une fois, voulez-vous rester, mon cher ami, dit le bon M.
Arnold?

--En effet, ajouta Wolff, si vous avez peur de rentrer.

--Peur! qui vous a dit que j'avais peur?

--Je juge d'aprs moi-mme; je ne serais pas rassur, moi, tout seul,
dans les rues, par ce temps-l. Il neige, il fait un vent pouvantable.

--Vous croyez que je ferais bien de rester? demanda M. Gottlieb, qui
dsirait qu'on lui ft violence.

--Certainement, rpta-t-on en choeur.

--Eh bien, je reste.

Gertrude sortit pour aller donner des ordres  Marguerite.

--Mais j'y pense, reprit l'ancien joaillier, ma vieille Gudule sera
inquite: je me rappelle qu'elle devait m'attendre; elle ne se couchera
pas et croira qu'il m'est arriv malheur.

--Si vous le permettez, dit Wolff, je m'offre pour aller l'avertir.

--Oh! je craindrais d'abuser.

Mais Wolff ne laissa pas  M. Gottlieb le temps de refuser; il prit sa
casquette, courut  la porte, et deux minutes aprs, on l'entendait dans
la rue marcher en fredonnant.

--Le bon jeune homme! dit Arnold avec admiration.

--Ah , reprit au bout de quelques instants M. Gottlieb, puisqu'il
avait si peur, lui aussi, de la nuit et de la neige, pourquoi donc s'en
va-t-il seul, avec cet empressement?

--C'est qu'il se dvoue, rpondit M. Arnold.

--Oh! c'est plutt qu'il s'est moqu de moi, le tratre! Il a voulu me
faire passer pour un poltron. Je me vengerai.

--Bah!  quoi allez-vous songer? Couchons-nous, il est tard.

--Ce Wolff est un brigand! Je vous en avertis, Arnold.

--Lui! bont du ciel! un agneau, doux comme une femme!

--C'est cela mme: doux, mais malin comme une femme. Je me vengerai, je
me vengerai!

--Allons nous coucher, Gottlieb.

Gertrude et Marguerite parurent avec des flambeaux. La double apparition
tait prvue et ne fit peur  personne.

Une demi-heure aprs, tout le monde dormait dans la maison. Quand Wolff
rentra, il tait fort tranquille; et ce fut avec une lenteur qui donnait
raison  M. Gottlieb et qui excluait toute ide de pusillanimit, qu'il
ouvrit la porte. Mais si Wolff s'tait amus, M. Gottlieb se vengea
rellement.




II

Comme quoi les peureux peuvent faire trembler.


Puisque Wolff, qui tait un garon timide, peu rompu  toutes les
finesses de la mchancet humaine, s'tait mancip jusqu' faire sortir
de sa cachette la vilaine poltronnerie de M. Gottlieb, il et d s'en
tenir  la satisfaction de sa conscience de Machiavel, et ne pas vouloir
un hommage et un aveu public de sa victime.

Le lendemain, l'ancien joaillier, ds qu'il fut debout, monta dans la
chambre de son persifleur.

--Avez-vous bien dormi? lui demanda-t-il brusquement.

--Sans doute, rpondit Wolff.

--La joie de vous tre moqu de moi ne vous a pas donn d'insomnie?

Wolff devait videmment garder un grand srieux  cette insinuation; il
commit, au contraire, la faute de rire aux clats:

--C'est bien! c'est bien! jeune homme, riez, riez, dit M. Gottlieb en se
frottant les mains; c'est de votre ge. Eh bien! moi, je vous en
avertis, mon philosophe, je vous ferai pleurer.

--Vous croyez? demanda Wolff plus imprudent que jamais.

--Oui, je vous ferai pleurer, mon jeune ami, des vraies larmes qui
tomberont de vos yeux, et que vous essuierez  deux mains. Ah! vous avez
voulu savoir si je suis peureux! Eh bien, je prends de la peur pour moi,
c'est vrai, mais j'en donne aussi aux autres: vous verrez!

Le bonhomme Gottlieb tait vraiment formidable en parlant ainsi, avec un
petit rire sardonique; il laissa Wolff assez surpris de cette menace, et
il descendit pour savourer la tasse de caf  la crme que matre Arnold
lui avait fait servir. Que se passa-t-il entre les deux amis, quelles
mystrieuses paroles furent changes avant le dpart de M. Gottlieb,
voil ce que Wolff et bien voulu apprendre, quand il remarqua la
contenance embarrasse de M. Arnold envers lui; mais voil ce qu'il
n'apprit que bien plus tard.

Ce qui lui parut vident  la premire rencontre, ce fut l'attitude
contrainte, triste de son hte. Le pre de Gertrude avait un secret
pnible. Wolff n'osa pas interroger; il attendait discrtement les
confidences, et il se ft reproch un mot qu'on et pu interprter dans
le sens de la curiosit. Pourtant, il fit un signe  Marguerite, et
quand celle-ci monta pour se coucher, elle vint frapper  la porte du
jeune homme.

--Qu'y a-t-il, demanda la vieille servante? est-ce que, vous aussi, vous
auriez votre ide fixe?

--N'est-ce pas, ma bonne Marguerite, M. Arnold a un chagrin?

--Sans doute, demain ce sera le tour  notre chre demoiselle. Ah !
qu'est-il donc arriv?

--C'est prcisment ce que je voulais savoir, Marguerite. M. Gottlieb
n'a rien dit devant toi.

--Rien; cependant je l'ai entendu grommeler quelque chose en s'en
allant.

--Que disait-il?

--Des choses extravagantes, par exemple: On me prend pour un ne dans
cette maison, mais je ne suis pas encore bt, et je brouterai bien des
jolies petites fleurs.

--Cela ne m'apprend rien, soupira Wolff.

M. Gottlieb ne revint pas de la journe ni de la soire; il laissa
probablement grossir et s'envenimer la piqre qu'il avait faite  son
ami. Wolff, qui resta aux aguets, n'entendit aucun bruit; il remarqua
seulement qu'en baisant sa fille au front, avant d'entrer dans sa
chambre, M. Arnold avait pouss un gros soupir.

Cette situation trange se prolongea pendant deux jours; M. Gottlieb
tait devenu invisible; mais bien que son absence ft en ralit une
dlivrance, son souvenir, sa pense pesait comme une menace.

Au bout des deux jours, Wolff n'y tint plus; il voyait M. Arnold si
triste, si abattu qu'il rsolut de lui venir en aide.

--J'ai tant d'amiti pour lui qu'il me permettra peut-tre de pntrer
son secret, dit-il.

Ds les premiers mots, matre Arnold laissa chapper un vritable
sanglot.

--Ah! mon ami, je suis le plus malheureux des hommes! et j'allais
prcisment monter pour vous consulter.

--Disposez de moi, monsieur Arnold, comme d'un fils.

--Bon Wolff! ce n'est pas vous, n'est-ce pas, qui songeriez jamais 
enlever une fille  son pre?

--Comment! mademoiselle Gertrude!

--Oui, ma fille, mon bonheur, vous, cette maison, Gottlieb en veut 
tout cela! et..... je ne sais comment lui rsister.

--Mais en lui retirant votre amiti s'il en abuse, en lui fermant votre
porte s'il vous manque d'gards.

--Ah! mon ami, vous ne savez pas ce que vous me conseillez l! c'est
prcisment l'impossible. Chasser Gottlieb! quand c'est lui!... Non,
non, je n'ai qu' mourir, cela vaudrait bien mieux, pour moi, pour elle,
pour tout le monde.

Et l'excellent M. Arnold se couvrait le visage de ses deux mains.

--Montons chez moi, dit Wolff en passant son bras sous celui de son
vieil ami.

Quand on fut dans la chambre du jeune homme, l'ancien drapier s'essuya
le front, et d'une voix mue, en se renversant dans le fauteuil que
Wolff lui avait offert:

--Je vais vous faire ma confession, mon ami. Vous allez savoir ce que
tout le monde ignore dans la ville. On me croit riche, ou du moins dans
une aisance qui enlve tout souci  l'avenir; c'est l une erreur. J'ai
des dettes, de grosses dettes. Je dois  Gottlieb; et Gottlieb veut tre
pay.

--Ainsi la rumeur publique ne se trompe pas, ce faux ami est un usurier!
s'cria Wolff.

--Ne dites pas cela, ne dites pas cela, reprit M. Arnold avec vivacit.
Gottlieb est un ancien commerant trs-expriment et trs-habile; il
veut faire rapporter  ses capitaux, en les plaant, ce qu'ils lui
rapportaient dans le dtail, voil tout. Mais laissez-moi vous raconter
par ordre l'origine de mes chagrins. Ah! mon cher Wolff! il n'y a pas de
plus grand malheur pour un bon mari que de perdre sa femme. Si vous
aviez connu madame Arnold! Gertrude a toutes les qualits du coeur; mais
ma femme,  toutes celles-l, joignait celles de la tte. On m'a
toujours fait honneur de la prosprit de notre maison. Entre nous,
cette prosprit, plus apparente que relle, d'ailleurs, tait l'oeuvre
de ma chre femme. Moi, je me connaissais en draps; je savais mieux que
personne juger de la qualit, du tissage et du teint. Je faisais les
emplettes, et je crois que, sans mentir jamais, j'tais assez adroit
dans l'art de persuader les acheteurs. Mais ma femme! C'tait elle qui
enregistrait les recettes, qui dressait l'inventaire, qui tait le gnie
financier de la maison! Voyant que je me fatiguais, elle avait voulu, la
chre et tendre amie, me donner une maison hors la ville; celle-ci,
monsieur Wolff. Par malheur, nous n'tions pas assez riches pour payer
comptant. Ma femme s'avisa d'emprunter  Gottlieb. Elle tait certaine
de rembourser: elle avait fait ses calculs, et en dix ans tout devait
tre pay, et nous nous serions trouvs riches et heureux. Mais dix ans!
c'est l'infini dans le commerce. Ma pauvre femme devint malade, et je
suis certain que le chagrin de me laisser des embarras fut pour beaucoup
dans sa mort prompte. Si vous saviez, mon bon Wolff, avec quelle
sollicitude, dans sa maladie, elle essayait de m'instruire de ce que
j'aurais  faire! Elle est morte la main tendue sur le livre de caisse.
Le bon Dieu est juste; et puisqu'il nous frappe, c'est qu'il a ses
raisons. Je me courbai donc sous la terrible preuve qu'il m'envoyait.
Aprs avoir pieusement et chrtiennement enterr ma femme, je me relevai
avec courage:--Allons, matre Arnold, me dis-je  moi-mme, tu as ta
fille  lever,  aimer,  doter: travaille!--Ce n'est pas la bonne
volont, ce n'est pas le courage qui m'a manqu, c'est l'inspiration. Le
bon Dieu devrait faire mourir  la fois les deux poux, quand il frappe
des commerants. Je ne pouvais pas suffire aux achats,  la vente,  la
caisse. J'achetai trop vite, mal  propos. Je vendis  perte des
marchandises dont je m'tais encombr, et je ne sus pas calculer avec
assez de soin les comptes d'intrt. Bref, au bout de quelques mois, je
m'aperus que j'allais vers un abme. La dette envers Gottlieb, que ma
femme avait commenc  diminuer, et qui et t teinte, s'tait
considrablement accrue. Je vendis  la hte mon tablissement: il me
fallut subir un rabais norme sur des marchandises que mon successeur
traitait de dsavantageuses. Je vins m'installer ici avec ma fille et
Marguerite. Chez moi? non, chez Gottlieb, car les petits -compte donns
sur le prix de la maison ne me donnent pas le droit d'en revendiquer la
proprit. J'esprais,  force d'conomie, en utilisant des crances que
j'avais gardes, et avec l'argent provenant de la vente de ma maison,
m'acquitter peu  peu; mais d'abord, ces crances, pour en tirer parti,
il fallait attendre, profiter des occasions. Gottlieb me les racheta,
mais me fit perdre beaucoup. Les affaires allrent mal: mon successeur,
au lieu de me payer rgulirement, me demanda du temps et me fit des
billets: l'ami Gottlieb escompta ces billets. Vous le voyez, mon ami, ma
situation est bien loin d'tre aussi avantageuse que le public la
supposait. Cependant Gottlieb, qui n'est pas un mchant homme, me
laissait tranquille, et, je le crois, aurait pris patience jusqu' ma
mort, si, tout  coup, il ne s'tait mis en tte que nous nous tions
moqus de lui.

--Hlas! s'cria Wolff, c'est moi, monsieur Arnold, qui, par mon
tourderie, suis la cause de vos chagrins. Je ne m'en consolerai jamais.

--Non, mon ami. Gottlieb, je l'ai dcouvert, avait un plan. Il a t
tent de le dmasquer plus tt qu'il ne voulait, pour se venger. Mais
tt ou tard, mon bon Wolff, j'aurais t sa victime.

--Que veut-il? que demande-t-il? cet infme usurier, ce Shylok!

--Ne lui dites pas d'injures, mon bon Wolff, mme en son absence; il
trouverait moyen de les entendre: c'est un homme si fin! Ce qu'il veut?
Parbleu, il veut tout! moi, ma maison, ma fille!

--Votre fille! vous! parlez, expliquez-vous!

--Eh bien! voil: Il y a deux jours, il m'a pris  part, et il m'a
dit:--Mon cher Arnold, j'aurais besoin de tout mon argent, parce que je
songe  me marier.--J'ai voulu rire; car si Gottlieb est un peu plus
jeune que moi, il ne l'est pas assez pour prtendre me traiter en
vieillard et se traiter en jeune homme.--Et avec qui songez-vous  vous
marier, compre? lui ai-je demand.--Alors, mon ami, Gottlieb m'a
regard dans le blanc des yeux, et j'ai eu peur; et il m'a dit:--Avec
mademoiselle Gertrude, votre fille, si vous voulez bien le permettre.

Wolff sentit une lame glace lui entrer dans le coeur: il bondit sur sa
chaise.

--Et qu'avez-vous rpondu?

--Je n'ai rien rpondu d'abord, mon ami. J'ai baiss la tte.--Je vous
donne trois jours pour rflchir, pour prparer Gertrude  voir en moi
son futur mari, a ajout Gottlieb, et il est parti, me laissant navr,
dsespr.

--Il faut refuser, monsieur Arnold, il faut refuser.

--Croyez-vous que je vous demanderais un conseil, mon bon ami, s'il ne
s'agissait que de suivre le mouvement de mon coeur. Oh! certainement,
que je refuserais. Je m'tais fait  l'ide de ne jamais quitter mon
enfant. Nous tions si bien dans cette maison, vivant tous ensemble!
Mais, si je refuse, il me faut partir. O aller? Le peu qui me restera
suffira  peine  meubler une chambre. De quoi vivrons-nous? Je n'ai
plus la force de travailler. Gertrude ne sait pas d'tat. D'ailleurs, je
mourrais plutt que de lui devoir un morceau de pain... Oh! mon cher
Wolff, je suis bien malheureux!

Wolff tait tent de dire  ce pre au dsespoir:

--Donnez-moi votre fille: je travaillerai, moi, pour vous tous.

Mais Wolff tait trs-pauvre. Ses parents, d'honntes cultivateurs,
avaient fait d'normes sacrifices pour l'aider dans ses tudes. Il
devait se passer sans doute encore quelques annes, avant qu'il et un
tat, une place productive. D'ailleurs, Wolff ne voulait pas profiter de
la dtresse de la maison, pour prtendre  la main de Gertrude.

--Ne renoncez pas  tout espoir, dit-il  M. Arnold, en faisant un
effort sur lui-mme pour parler.

--Je n'ai pas tout dit, reprit M. Arnold en sanglotant. Gottlieb ne vous
aime pas. Il prtend que vous avez jur de le rendre ridicule. Il m'a
dit que votre prsence ici nous faisait du tort  tous et...

--Et il exige que je m'en aille, n'est-ce pas? dit le pauvre jeune homme
qui s'tonnait d'avoir le courage d'entendre ces cruelles confidences.

M. Arnold fit un signe de tte qui quivalait  une rponse affirmative.

--Eh bien, je m'en irai, mon vieil ami, mais quand je serai convaincu
que je n'ai plus d'autre service  vous rendre. Avez-vous interrog
mademoiselle Gertrude?

--Je n'ai pas os encore, et si vous vouliez...

--Que je lui parle de cet horrible projet? moi!

--Oui, vous, mon ami, pourquoi pas? demanda simplement M. Arnold; vous
tes avec moi et Marguerite son ami le plus cher. Elle vous dira tout 
vous.

Wolff, dont le premier mouvement avait t de refuser, se ravisa tout 
coup.

--Pourquoi pas? se dit-il aussi  lui-mme; de quel droit hsiterais-je
 lui parler? Est-ce que j'ai un intrt?

--Mon cher monsieur Arnold, c'est une mission bien dlicate et bien
pnible que vous rclamez de moi, dit-il en passant la main sur son
front pour en essuyer la sueur; mais je la remplirai. Ce soir, si vous
le permettez, je descendrai; vous me laisserez seul avec mademoiselle
Gertrude, et je serai digne, par les conseils que je lui donnerai, de
votre amiti et de la sienne.

Le pauvre M. Arnold, sinon consol, du moins tir d'un embarras relatif,
remercia Wolff du fond du coeur, essuya les grosses larmes qui roulaient
sur ses joues, et promit d'avoir du courage, quelle que ft l'preuve 
laquelle il tait rserv.

Quant  Wolff, ds qu'il se retrouva seul dans sa chambre, il s'enferma,
prit sa tte  deux mains, et, avant toute dlibration, soulagea son
coeur et pleura comme un enfant.

--Il avait raison, cet homme horrible et grotesque, rptait-il, il
avait raison, je pleure. Mon Dieu! que vais-je devenir et que
deviendront-ils tous?

Wolff n'tait pas un prsomptueux, ni un goste. S'il et suffi de
broyer son coeur, de se condamner  un malheur et  des regrets ternels
pour sauver ses amis, il n'et pas hsit. Mais son devoir lui
apparaissait plus difficile et plus obscur.

Le reste du jour s'coula dans cet entretien suprme; quand la nuit
vint, Wolff n'tait pas plus avanc: il avait les mmes doutes, les
mmes hsitations.

--Dieu m'inspirera, dit-il, en se prparant  descendre.

Gertrude tricotait dans la salle  manger. Marguerite filait auprs
d'elle, et M. Arnold, pench sur une gazette, paraissait absorb dans sa
lecture et dans le commentaire de nouvelles politiques dont il n'avait
pas dchiffr le premier mot; mais, en ralit, le pauvre homme coutait
son coeur battre, et n'osait prononcer un mot, de peur de laisser voir
l'anxit qui le torturait.

Wolff entra, rsolu, grave, dcid  tout subir, mais ne sachant trop ce
qu'il allait dire. Ds que M. Arnold l'aperut:

--Marguerite, dit-il, viens dans ma chambre, j'ai  te parler.

--Mon pre, dit aussitt Gertrude qui laissa son ouvrage pour se lever,
seriez-vous malade?

--Ne t'inquite pas, ma fille, et reste l. Tiens compagnie  notre ami
Wolff.

Gertrude, tonne de ce refus, allait insister; mais elle se trouva en
prsence de leur hte qui lui dit aussi:

--Restez, mademoiselle Gertrude. Monsieur votre pre me permet de vous
entretenir.

Gertrude avait rougi, et instinctivement elle avait port la main  sa
poitrine, tant elle tait surprise et trouble. M. Arnold se hta de
sortir, suivi de Marguerite.

Wolff prit une chaise et parla ainsi.




III

Le Paradis perdu.


--Mademoiselle Gertrude, je voudrais, avant de commencer, vous persuader
de toute l'amiti sincre et profonde que j'ai pour vous.

--J'y crois, monsieur Wolff, rpondit la jeune fille qui reprit son
ouvrage et qui trembla de la peur d'entendre dire du bien d'elle.

--Croyez-vous que j'ai pour votre pre l'affection d'un fils, pour vous
le dvouement d'un frre?

--Je le crois, monsieur Wolff.

--Vous promettez donc de me parler comme  un ami, comme  un frre?

--Comme  un ami, rpliqua Gertrude, comme  un frre, ajouta-t-elle
assez surprise de la solennit de ce dbut.

--Vous n'avez pas remarqu depuis deux jours la tristesse de ce bon M.
Arnold, et, dans ce moment, Gertrude, vous ne voyez pas ce que je
souffre?

--En effet, monsieur Wolff, rpondit la jeune fille qui releva vivement
la tte, au risque de laisser voir la rougeur de son front, mon pre
tait triste et vous tes ple.

--C'est qu'un grand malheur nous menace, mademoiselle Gertrude.

--Un malheur! vous nous quittez!

--Oh! ce n'est pas cela, reprit Wolff qui sourit tristement  la pense
des promesses contenues dans l'effroi de Gertrude, ce n'est pas
seulement cela.

--Qu'est-ce donc, alors?

--Mademoiselle, votre pre est ruin; il n'a plus rien  lui.

Gertrude regarda Wolff en face, on et dit qu'elle voulait savoir ce qui
se passait dans la conscience du jeune homme.

--Mon pre est ruin, rpta-t-elle lentement. Eh bien! nous serons
pauvres, voil tout.

--Vous parlez comme une sainte, mademoiselle; mais cette misre, qui ne
fait pas peur  votre courage, pouvante votre pre. Il s'est habitu
aux douceurs du repos, qu'il a bien mrit par trente ans de travail;
s'il quitte cette maison, il mourra.

--Oh! je ne veux pas qu'il meure! Nous le sauverons, monsieur Wolff,
nous le sauverons.

--Vous le sauverez, mademoiselle, et c'est prcisment pour vous
entretenir d'une chance de salut que je suis descendu.

--Parlez! parlez, balbutia Gertrude, qui n'osait pas prvoir les
confidences de Wolff.

--Eh bien, dit le jeune homme en affermissant sa voix, votre pre doit
tout ce qu'il possde  un seul homme,  M. Gottlieb.

--Tant mieux! nous sommes sauvs, alors.

--Peut-tre; mais savez-vous  quelle condition? M. Gottlieb ne chassera
pas son vieil ami de cette maison; il ne laissera pas sur le pav le
compagnon de sa jeunesse, si.....

--Achevez.

--Si vous voulez bien devenir madame Gottlieb.

--Mon Dieu! s'cria Gertrude, qui porta la main  son front et qui
devint plus ple qu'une morte.

--Voil ce que j'avais  vous dire, mademoiselle, murmura Wolff, qui
craignait de s'vanouir.

Il y eut un silence. Gertrude essayait de comprendre le coup qui la
frappait; mais elle le sentait et elle en mourait, sans en avoir la
conscience bien nette. Elle releva peu  peu la tte, et regardant le
jeune homme avec une pntration que celui-ci n'et jamais souponne:

--Et que me conseillez-vous? balbutia-t-elle.

--Moi!

Wolff tait au bord de l'abme qu'il avait prvu. Mais il y a dans la
jeunesse un besoin d'hrosme qui triomphe des plus grandes dfaillances
du corps. L'tudiant n'osa pas soutenir ce regard, plein de feu,
d'innocence et de foi (car le mot d'amour serait ici profane); il ferma
 demi les yeux.

--Je vous conseille, Gertrude, si M. Gottlieb est impitoyable, d'pouser
M. Gottlieb.

--Sincrement, vous me le conseillez, mon ami? demanda la jeune fille
dont la voix se raffermissait.

--Sincrement je vous le conseille. Si Dieu permet ce sacrifice, vous
devez immoler au bonheur, au repos de votre pre, votre repos, votre
bonheur. Je ferais cela pour mon pre, vous devez le faire pour le
vtre.

--Merci, dit avec motion Gertrude en lui serrant la main: vous avez
rpondu comme je le voulais; vous n'avez pas tromp mon amiti.

Wolff tait au supplice; chaque parole rapprochait de lui l'me de
Gertrude.

--Vous en mourrez, mademoiselle.

--Je le sais bien, dit-elle avec un triste et religieux sourire; mais il
n'y a pas autre chose  faire, n'est-ce pas?

Wolff hsita; il sentit un aveu frissonner sur ses lvres; mais il eut
honte du bonheur qu'il pouvait rclamer; puisque Gertrude devinait la
mort et lui souriait, pourquoi aurait-il refus sa part du calice?

--Il n'y a pas autre chose  tenter, Gertrude, je vous le rpte, M.
Gottlieb est inflexible. Votre pre, qui vous aime, n'essayera pas de
vous contraindre; mais la misre  son ge, mais le chagrin de quitter
cette maison le tueraient; le devoir de le sauver est un devoir absolu.

--Je vous estime plus que je ne puis dire, monsieur Wolff, dit Gertrude
avec un commencement d'exaltation. Vous faites bien de parler de devoir;
c'est le mot des grands coeurs. O ma mre! ajouta-t-elle en soupirant,
quel bonheur que vous ayez fait de moi une chrtienne; je puis et je
sais me dvouer. Mais pourvu que j'en meure, mon ami!

Wolff garda le silence; s'il et parl, il et peut-tre fait le mme
voeu.

--Maintenant que nous sommes d'accord, reprit Gertrude avec une srnit
de martyre, racontez-moi donc ce qui s'est pass.

Wolff transmit tous les dtails qu'il avait reus de M. Arnold. Quand il
eut fini:

--Vous avez raison, mon ami, dit la jeune fille. Mon pauvre pre ne
pourrait pas quitter la maison. Monsieur Wolff, vous me promettez de le
consoler si je meurs bientt.

--Ah! Gertrude! vous vivrez!

--Prenez garde, monsieur Wolff, vous allez mentir, dit avec un sourire
anglique la pauvre enfant. Mais ne laissez jamais supposer  mon pre
que j'ai pu sacrifier quelque chose  son bonheur. Je paye assez cher
son repos pour qu'aucun remords ne vienne le troubler. C'est tout ce que
vous avez  me dire, n'est-ce pas?

--Tout.

--Eh bien! vous voyez, cela ne demandait pas tant de prparation.
Bonsoir, monsieur Wolff, ajouta Gertrude qui se mit  enrouler son
ouvrage, et qui, pour la premire fois, ne tendit pas la main  son
voisin.

Le pauvre Wolff comprit cette rserve. La jeune fille se sentait dj
fiance  un autre. Il se leva, salua et se dirigea lentement vers la
porte. Comme il allait sortir:

--Monsieur Wolff, dit Gertrude d'une voix qui, malgr ses efforts, se
voilait de larmes, je devrais vous dire adieu, car vous partez demain,
sans doute.

L'tudiant se retourna, et joignant les mains avec ferveur:

--Merci, Gertrude, merci de me laisser partir, merci surtout de vouloir
que je parte.

Il embrassa dans un regard rapide le doux tableau qu'il voyait pour la
dernire fois: Gertrude assise et claire par la lampe, cette table o
si souvent il s'tait accoud, cette salle o tous les meubles
attestaient les longs soirs passs en famille et les beaux rves qu'il
avait faits tout bas; puis, ouvrant la porte, il regagna sa chambre en
s'appuyant au mur. M. Arnold l'attendait au passage.

--Eh bien! mon ami?

--Eh bien! mademoiselle Gertrude consent; elle vous le dira elle-mme.
Ce mariage ne lui dplat pas.

--Il ne lui dplat pas. Pauvre enfant!

Wolff craignit d'tre oblig de rpondre  d'autres questions; il se
hta de serrer la main  M. Arnold et de rentrer chez lui.

Quand il fut seul, les larmes sches depuis le matin reparurent plus
violentes, plus insenses. Une heure aprs il entendit frapper  sa
porte, il courut ouvrir. C'tait Marguerite.

--Eh bien! et vous aussi? dit-elle en lui voyant essuyer ses yeux.

--Comment? est-ce que Gertrude?...

--Ah! mon cher monsieur, quand je suis descendue dans la salle  manger,
je l'ai trouve tendue sur le carreau, comme morte; je l'ai prise dans
mes bras, je l'ai presque porte dans sa chambre; et l, bonne sainte
Vierge! elle a eu la premire, la seule attaque de nerfs que je lui aie
jamais vue. J'ai cru qu'elle allait rejoindre sa mre. Enfin elle s'est
calme, c'est--dire qu'elle a pu pleurer. Pauvre enfant! c'tait bien
la peine de lui conomiser les larmes, pour qu'elle les rpandt toutes
 la fois. Quel chagrin! Elle en mourra. Oui, je vous le dis, et vous
souffrez cela?

--Marguerite, prenez bien garde! ne laissez rien deviner  M. Arnold. Je
partirai demain matin.

--Dj!

--Oui, il n'est pas convenable que je reste. D'ailleurs, je n'aurais
peut-tre pas le courage de me taire. Marguerite, jurez-moi, sur votre
salut, que vous ne quitterez par Gertrude.

--La quitter! pourquoi donc la quitterais-je? Ah! il faudra pourtant
bien, car je suis bien vieille, et un jour ou l'autre...

--Jurez-moi, Marguerite, si elle tait malheureuse, si elle souffrait...
(Mais il est bien vident qu'elle sera malheureuse et qu'elle
souffrira!) Jurez-moi, si elle tait malade, de me faire prvenir par un
mot; vous saurez toujours mon adresse. Je ne vivrai pas loin d'elle.

--Je vous promets, monsieur Wolff, dit la vieille bonne qui pleurait 
son tour.

--Allons, Marguerite, dites-moi adieu et embrassons-nous.

--Ah! mon Dieu! mon Dieu! moi qui rvais tant de vous servir et de vous
appeler mon matre.

--Vous ne m'appellerez que votre ami, Marguerite.

--Qu'est-ce que nous allons devenir? Jsus! Marie!

Et la vieille servante se jeta en sanglotant dans les bras de Wolff, qui
fut oblig de la consoler et de lui renouveler ses instructions. Au
point du jour, sans avoir revu personne et en laissant un mot d'excuse
et d'adieu pour M. Arnold, Wolff quitta la maison. Il fut tout surpris
de ne pas sentir son coeur se dchirer plus profondment quand il
franchit le seuil. L'amour invincible qu'il emportait lui laissait, en
dpit de tous les vnements et de toutes les conjectures, une esprance
qui rayonnait tout au fond de son coeur, mme  travers la pense de la
mort et du tombeau.

M. Gottlieb devait venir dans la journe chercher la rponse. Il fut
exact. Marguerite, en lui ouvrant la porte, le regarda d'un air si
farouche, que l'ancien joaillier en conut bon espoir. M. Arnold, un peu
embarrass, ne sachant trop s'il devait se rjouir ou se dsoler de la
soumission de sa fille, triste d'ailleurs du dpart de son ami Wolff,
s'avana au-devant de son dbiteur:

--Bonjour, Gottlieb.

--Bonjour, Arnold. Eh bien! quelles nouvelles?

--Elles sont ce que vous dsirez qu'elles soient.

--Comment! vous me payerez?

--Oui, je vous donne ce que j'ai de plus prcieux, de plus cher au
monde.

--Quoi! mademoiselle Gertrude!

--Elle consent.

--Et votre voisin, notre ami Wolff, que dit-il?

--Wolff est parti pour ne plus revenir.

M. Gottlieb parut fort tonn de la prompte conclusion d'une affaire
dans laquelle sa malice se rservait sans doute plus d'une occasion de
se faire sentir. Il voulut entendre de Gertrude elle-mme la
confirmation de son bonheur.

La jeune fille, trs-ple, mais impassible en apparence, descendit.

--Est-il vrai, mademoiselle, que vous consentez  devenir ma femme?
demanda Gottlieb.

--Oui, monsieur, si mon pre le permet, voici ma main.

--C'est librement que vous me la tendez?

Gertrude hsita, comme si une protestation pouvait attendrir et dsarmer
l'usurier! Mais elle pensa que Wolff tait parti, qu'elle ne le verrait
plus, que M. Gottlieb rclamait sa proie, qu'il fallait s'immoler, en
pargnant des remords  son pre.

--C'est librement, rpondit-elle.

On et dit qu' son tour l'ancien joaillier ressentait quelque
hsitation. Craignait-il un pige? ou bien, ce tyran qui, aprs tout,
n'tait pas un monstre, mais un simple goste, tait-il touch et plus
mu qu'il ne voulait le laisser paratre de ce sacrifice? En dpit des
vraisemblances, je pencherais pour cette dernire opinion.

--Mademoiselle, dit-il le plus gracieusement qu'il put  Gertrude,
j'apprcie toute la bont, toute la gnrosit de votre coeur. Je ne
serai pas un ingrat. Mon vieux camarade, cette maison vous reste; et
vous, Gertrude, vous aurez  ma mort toute ma fortune. Je m'arrangerai
pour vivre le moins longtemps possible.

Gertrude eut un ple sourire, qui revendiquait sans doute le droit de
mourir la premire. Gottlieb ne vit que le mouvement des lvres, il n'en
devina pas le sens. Il s'inclina, remercia encore; et tout fut dit pour
ce jour-l sur ce sujet.

Le mariage s'accomplit. Il y eut des gens pour l'envier. Gertrude ne
dmentit pas un instant l'engagement qu'elle avait pris. Ple, mais
trouvant le courage de rassurer son pre, elle s'effora de ne pas
penser  Wolff en recevant l'anneau de M. Gottlieb. Elle pria avec
ferveur; et il lui sembla que sa mre dans le ciel tressaillait  la vue
de son sacrifice et lui promettait bientt une place auprs d'elle.




IV

Romo et Juliette.


M. Gottlieb, il faut le reconnatre, remplit trs-exactement sa
promesse; il dchira ou rendit  M. Arnold tous les billets qu'il en
avait reus, et ce dernier, en rentrant dans sa maison, put se dire
qu'il en tait bien vritablement le propritaire. Toutes les preuves de
sa dette avaient t ananties. Il faut avouer que la satisfaction
ressentie par M. Arnold contribua  dissiper les derniers doutes et les
quelques scrupules qui lui restaient encore. Dcidment Gottlieb tait
un honnte homme et sa fille devait tre heureuse. Cet ancien marchand
faisait entrer la probit commerciale en ligne de compte pour le
bonheur.

Gertrude ne chercha pas  dtruire cette illusion; mais sa pleur, sa
morne srnit taient de terribles confidents pour un pre ingnieux.
M. Arnold ne l'tait pas; il voyait l'apparence, et parce qu'il ne
sentait pas de larmes dans les yeux de sa fille, quand il l'embrassait
sur les yeux, il s'imaginait qu'elle ne pleurait pas. Comme si les
larmes les plus douloureuses n'taient pas celles qui s'gouttent
silencieusement au dedans de nous et qui ne vont pas chercher des
consolations en se faisant voir au dehors!

Deux personnes n'taient pas dupes de cette rsignation, Gottlieb et
Marguerite. L'ancien joaillier aimait Gertrude; il n'avait voulu
srieusement l'pouser que pour se venger de la cruelle plaisanterie de
M. Wolff. Sans cet incident, il se ft peut-tre content de la joie
paternelle de la voir tous les soirs, de lui sourire, de l'embrasser au
front. Mais, bafou par son rival, il usa et il abusa des armes
terribles qu'il avait; et, sans en prouver de repentir, il se sentait
un peu confus de sa victoire. Aussi, par tous les moyens possibles,
s'efforait-il de prouver sa reconnaissance. Mais la seule chose, hlas!
qu'il ne pt donner, c'tait la seule qui pt sauver Gertrude. La pauvre
femme dprissait. Sans hter autrement que par ses voeux l'heure de sa
mort et de sa dlivrance, elle jouissait de se sentir menace, et elle
constatait avec une joie profonde chaque symptme qui l'approchait du
but.

Marguerite tait dans le secret.

--Vous n'tes pas raisonnable! disait-elle  sa jeune matresse.

--Il s'agit bien de raison! rpliquait Gertrude en levant les yeux au
ciel.

Marguerite n'osait pas parler de M. Wolff. Elle comprenait, avec
l'instinct de son dvouement, que la pense de son ami ne rattacherait
pas Gertrude  la vie; au contraire. Du reste, la vieille servante en
voulait moins  M. Gottlieb qu' M. Arnold. N'tait-ce pas ce dernier
qui avait caus tout le mal? Comme un jour le pre de Gertrude se
plaignait seul  Marguerite du ton rogue qu'elle affectait envers lui,
le coeur de celle-ci dborda tout  coup; elle se vengea, en devenant
parjure.

--Ah! monsieur, vous vous tonnez de ma mauvaise humeur, vous devriez
dire de ma rancune!

--Que t'ai-je donc fait, Marguerite?

--A moi? rien. Mais  votre fille?

--A ma fille! N'est-elle pas heureuse?

--Heureuse, elle, la pauvre me! Vous tes donc aveugle? vous ne voulez
donc rien voir? Comment! vous ne vous apercevez pas qu'elle meurt,
qu'elle languit, et que vous la pleurerez bientt, vous qui n'avez pas
su vous sacrifier pour elle?

--Tu es folle, Marguerite. Gertrude parat heureuse. Ce mariage, c'est
elle qui l'a voulu. Je ne l'ai pas force.

--Oui, vous ne lui avez pas mis le couteau sur la gorge. Vous ne lui
avez pas dit: Meurs, pour que je vive  mon aise! Mais vous avez gmi
devant elle, et pour vous conserver la maison que vous aimiez, les
habitudes que vous aviez prises, elle s'est jete tte baisse dans le
mariage.

--C'est impossible! dit M. Arnold avec stupeur.

--Impossible! demandez  M. Wolff qui s'est en all le dsespoir dans
l'me! demandez  ces pauvres enfants qui se sont aperus qu'ils
s'aimaient, quand leur sparation est devenue fatale! Est-ce que je ne
l'ai pas rapporte morte dans sa chambre, le soir o M. Wolff lui a
conseill de se sacrifier pour vous? Est-ce que je n'ai pas entendu M.
Wolff pleurer toute la nuit? Vous avez fait le malheur de ceux que vous
aimiez, et vous voulez que je ne vous garde pas rancune! Mais si je ne
vous aimais pas, monsieur, j'aurais t capable de vous tuer.

M. Arnold rflchit et comprit. Il tomba sur un sige et se couvrit le
visage de ses deux mains:

--Oh! malheureux que je suis! J'ai t lche! Et ma femme, qui a vu
cela dans le ciel, comme elle a d me mpriser!

Quand il rencontra sa fille, M. Arnold l'attira  l'cart:

--Pardonne-moi, ma bonne Gertrude, lui dit-il en flchissant le genou,
j'ai t aveugle et sourd, je n'ai rien vu, je n'ai rien devin. Tu
souffres pour moi, pardonne-moi, car je ne me pardonnerai jamais.

Gertrude essaya de le calmer, et fit mentir son regard, n'osant pas
mentir elle-mme.

--Marguerite m'a tout dit, ajouta Arnold, et je vois clair maintenant.
Tu aimais notre...

Gertrude l'interrompit.

--Je n'aime que vous, mon pre, et vous me ferez de la peine si vous
tes triste encore.

--Vois-tu bien, s'cria assez spirituellement M. Arnold, vois-tu bien
que tu n'aimes pas ton mari!

Gertrude lui mit la main sur les lvres et l'empcha de continuer.
Marguerite fut svrement gronde; mais la pauvre femme serait morte de
ne pas parler; elle prouvait une bien insuffisante consolation des
reproches adresss  M. Arnold. Toutefois, il lui semblait juste que le
pre de Gertrude connt bien toute la violence de la tendresse de sa
fille. Hlas!  cet gard la conviction de M. Arnold fut complte. Ce
pauvre vieillard avait reu un coup mortel. Il s'enferma dans sa maison,
ne sortit plus, passa les journes entires  pleurer, et s'teignit au
bout de six mois.

Heureusement, pour la conscience de Marguerite, les mdecins ne croient
pas aux maladies morales. Ils trouvrent des raisons si plausibles de la
mort de M. Arnold, que l'on fut convaincu, et que Marguerite resta
persuade, au contraire, que, sans le sacrifice de sa fille, le pauvre
homme, min par la maladie et le dsespoir, serait mort six mois plus
tt.

Quant  l'opinion de Gertrude  cet gard, nul ne la connut jamais. Elle
voulait si bien mourir, qu'elle porta le deuil de son pre comme une
esprance, et qu'elle pleura M. Arnold, comme s'il partait sans elle
pour un rendez-vous auquel ils taient attendus l'un et l'autre. M.
Gottlieb essaya de la distraire; mais il ne put la gurir: un mal
mystrieux la dvorait. Au bout d'un an, des vanouissements qui
faisaient craindre  chaque fois qu'elle ne rendt le dernier soupir
devinrent trs-frquents. Tous les mdecins de la ville furent
consults; ils crurent  une maladie de coeur,  un anvrysme, et M.
Gottlieb fut prvenu du danger qui menaait sa femme. Il devait
s'attendre  la voir un jour tomber morte entre ses bras.

Cette perspective, qui menaait l'ancien joaillier comme un chtiment,
ne contribua pas peu  assombrir son humeur. Il craignit que sa prsence
ne htt ce moment fatal. Il vcut dsormais seul,  l'cart, laissant
Gertrude  ses longues mlancolies. Un jour, en rentrant d'une visite
qu'il avait t faire au cimetire  son vieil ami Arnold, il entendit
un grand cri. Il sentit ses cheveux se dresser sur sa tte; ses jambes
flchissaient; il tomba  genoux sur les premires marches de l'escalier
et essaya de prier; sa femme tait morte.

M. Gottlieb, dont nous connaissons d'ailleurs le courage, n'osa pas
monter dans la chambre de celle qu'il avait tue. Il se rendait justice.
Quand Marguerite, levant les bras et jetant de grands cris, descendit
lui confirmer le cruel vnement:

--Adieu, adieu, dit-il.

Et, effar, grelottant, comme s'il et t poursuivi, il vint dans la
maison de M. Arnold, reste dserte depuis la mort de ce dernier,
s'enfermer, pleurer, ou plutt mugir, en proie  tous les remords et 
toutes les pouvantes.

Marguerite resta seule, charge de rendre  la fille les tristes devoirs
qu'elle avait rendus  la mre. La pauvre femme n'oublia pas, dans sa
douleur, la promesse qu'elle avait faite  Wolff: elle le fit prvenir
en toute hte. Il n'tait pas loin. Cach dans une petite chambre de la
ville, depuis quelques jours, il usait son courage  combiner les moyens
de soustraire celle qu'il aimait  une mort certaine. Mais par une
pusillanimit qui tenait  de pieuses ides de famille, dont je n'ai pas
 le dfendre, chaque fois qu'il voulait intervenir rsolment, du droit
de son amour, et enlever Gertrude  la captivit qui l'touffait, un
scrupule l'arrtait court. Gertrude tait marie; Gertrude tait la
femme d'un autre: il la dshonorait pour la sauver. Je sais bien que ces
craintes et ce respect eussent fait sourire en France. Dans la petite
ville d'Allemagne dont je parle, elles faisaient hsiter le coeur
honnte et rigide qui craignait d'entacher d'une honte involontaire la
renomme de Gertrude.

Pourtant il tait rsolu  agir,  contraindre M. Gottlieb, quand le
sinistre message vint lui donner tous les droits.

--Elle est bien  moi maintenant! s'cria-t-il, dans le premier
transport d'une douleur farouche, et il accourut  la maison mortuaire.

Sur le seuil, il s'arrta. Des sanglots se faisaient entendre.
Marguerite, aprs avoir habill Gertrude comme pour le jour de ses
noces, n'avait pas pu soutenir plus longtemps le fardeau de son chagrin,
et, entoure de voisines et de servantes, elle s'criait vers Dieu, lui
demandant un miracle, et se reposant de son courage dans son dsespoir.

Wolff se sentit pntr de cette foi sublime qui fait contempler
l'ternit  travers la tombe.

--Rien ne nous sparera plus, dit-il; son me m'attend, et je la
rejoindrai bientt.

Refoulant ses larmes, il monta, comme un martyr qui gravit le bcher. A
sa vue, les pleurs et les cris de la pauvre Marguerite redoublrent.

--Je vous l'avais bien dit, lui cria-t-elle, qu'elle en mourrait!

Wolff sourit, mais d'un sourire  faire peur pour sa raison; il vint
droit au lit o Gertrude reposait dans sa blanche parure, et, prenant la
main de la morte, il en arracha l'anneau nuptial, s'agenouilla, et
dposa sur cette main dcolore le premier baiser qu'il et encore os
donner  Gertrude.

Tous les assistants comprirent, par une pudeur touchante, qu'il ne
fallait pas intervenir entre Dieu, l'amour et la mort, et se retirrent.
Quand Wolff se vit seul, il prit un flambeau et contempla avec une
volupt navrante ce beau visage qui lui souriait dans ses rves:

--Comme elle est change! murmura-t-il; je ne pourrai jamais me souvenir
de cette pleur et de ces yeux caves, je la verrai toujours avec ses
joues roses et son lumineux sourire; mais qu'importe le souvenir! ne
serai-je pas bientt avec elle?

Pendant quelques minutes, les ides les plus folles, les plus sauvages
lui traversrent l'esprit. Il fut tent de mettre le feu aux rideaux, de
provoquer un incendie et de se laisser brler, en tenant Gertrude entre
ses bras. Mais cette chaste amie se dfendait par la mort, comme elle
s'tait dfendue vivante, par son innocence et par sa candeur. Il
n'osait pas la prendre; il et craint de la profaner, en la soulevant de
ce lit nuptial, redevenu son lit de fiance.

Pendant qu'il la dvorait des yeux,  travers toutes les extravagances
qui assigeaient son cerveau, il se mla je ne sais quel vague souvenir
potique  sa douleur. Il est faux de croire que les grands chagrins
soient toujours simples; ils cherchent instinctivement des termes de
comparaison, des hyperboles. Wolff pensa qu'il tait comme Romo devant
la tombe de Juliette; mais Juliette n'tait pas morte, et elle avait pu
recevoir dans un baiser le dernier soupir de son amant. Juliette n'tait
pas morte! Gertrude l'tait-elle donc? Cette froideur tait-elle bien
celle du cadavre? Une illusion, une folie, un souhait impossible lui fit
regarder avec plus d'attention; il mit son oreille sur ce sein qui avait
cess de battre depuis quelques heures  peine; il lui sembla qu'un
mouvement persistait encore; il s'loigna irrit de lui-mme, mais il
revint poser la main sur le front et crut sentir une moiteur.

--Mon Dieu! mon Dieu! s'cria-t-il, ne me faites pas devenir fou!

Il courut dcrocher un petit miroir, le plaa sur les lvres de
Gertrude. O miracle, le miroir se couvrit d'une lgre vapeur.

--Elle vit! elle vit! s'cria-t-il.

Et soulevant sa bien-aime, rchauffant ses mains dans les siennes,
improvisant, avec les fioles laisses dans la chambre, un breuvage qui
pouvait tre un poison, mais dont Dieu permit qu'il ft un cordial, il
entr'ouvrit les lvres contractes par une sorte de catalepsie, versa
quelques gouttes et attendit.

Gertrude n'tait pas morte; cette longue syncope avait tromp
Marguerite. Aucun mdecin n'avait encore t prvenu, et le miracle que
demandait et que crut obtenir Wolff, n'tait qu'un phnomne tout
naturel qui se ft produit sans doute quelques minutes plus tard.

On a tant abus de ces rsurrections que je me permettrai d'abrger les
dtails de celle-ci; tout le monde peut suppler par ses souvenirs.

En revenant  la vie, Gertrude fut d'abord tonne, et n'eut pas
conscience de ce qui se passait; elle regarda autour d'elle sans voir et
balbutia:

--Marguerite!

--Elle va venir, rpondit doucement Wolff.

Cette voix fit tressaillir madame Gottlieb; on et dit que son coeur
recevait une atteinte; l'intelligence embarrasse dans les brumes se
dgagea soudainement:

--Wolff, c'est vous!

--Oui, c'est moi, Gertrude, moi, votre ami.

--Vous! Comment tes-vous ici? pourquoi suis-je l? quelle est cette
toilette?

--Gertrude, vous nous avez fait bien peur! la pauvre Marguerite s'est
imagin que je pouvais venir.

--On m'a crue morte, n'est-ce pas?

Wolff rpondit d'un mouvement de tte; il commenait  songer que la vie
lui enlevait Gertrude.

--O est mon mari? demanda celle-ci.

--Il a eu peur, il a eu honte sans doute, il se sera enfui.

--Morte! morte! voil donc comment on meurt! murmura la pauvre femme en
laissant retomber sa tte sur l'oreiller.

--Chassez ces ides funbres, Gertrude, vous vivrez; Dieu ne veut pas
que vous mouriez encore.

--Hlas! je n'ai donc pas assez souffert.

--Mais Dieu ne veut pas que vous souffriez davantage, reprit Wolff, avec
une rsolution qui frappa madame Gottlieb. Tout le monde vous croit
morte, Gertrude, restez morte pour tout le monde et ne vivez que pour
moi!

--C'est impossible, Dieu ne m'a pas dlie de mon serment.

--Mais ce lche abandon de votre mari?

--Mon honneur ne dpend pas de mon mari; il dpend de moi seule.

--Marguerite nous gardera le secret; fuyons.

--Ah! monsieur Wolff, pourquoi tes-vous venu? dit d'un ton de
supplication touchante Gertrude effraye. J'avais gard de votre courage
et de votre fidlit au devoir un si bon souvenir! Ne gtez pas notre
pass de confiance et de joie pure. Retirez-vous, mon ami. Vous avez cru
venir dans la chambre d'une morte; vous ne pouvez pas rester dans la
chambre de madame Gottlieb.

Tout cela fut dit d'une voix douce et ferme, avec une simplicit
adorable. Wolff se sentait domin par cette innocence; il se tut pendant
quelques instants, se consulta; l'orage qui grondait en lui s'apaisa
sous sa volont; il fut jaloux de Gertrude, et levant son sacrifice 
la hauteur de celui de la jeune femme:

--Vous avez raison, madame, lui dit-il avec tristesse, nous n'avons pas
encore assez souffert, la mort nous unissait, la vie nous spare. Adieu.

Il fit un pas pour sortir; mais s'arrtant tout  coup:

--C'est pourtant un plus grand sacrilge de vous abandonner  une
existence odieuse! Ah! si Gottlieb tait l, je le prendrais pour juge
entre lui et moi!

--Eh bien, dit Gertrude, avec une nergie placide qui tonnait, aprs la
longue syncope dont elle sortait  peine: conduisez-moi  mon mari.

--Quoi! vous voulez?...

--Je veux qu'il sache que pendant qu'il m'abandonnait, vous me sauviez;
que, quand il fuyait, vous accouriez, et que pouvant fuir ensemble, nous
avons respect les droits d'un homme qui ne les respectait plus
lui-mme, et fait notre devoir, quand mme.

--Gertrude, y songez-vous?...

--Je ne veux pas que M. Gottlieb apprenne par d'autres que par moi ce
qui s'est pass. Je veux que dans la solennit de cette nuit, mon coeur
soit compris par vous et par lui. Aprs..... je pourrai mourir. Monsieur
Wolff, appelez Marguerite.

Wolff alla chercher la vieille servante.

--Croyez-vous aux miracles, lui dit-il?

--Je crois en Dieu, rpondit-elle.

--Eh bien, entrez et voyez.

Marguerite fut blouie comme par une vision, en apercevant Gertrude
debout, au milieu de la chambre, dans sa toilette de marie. Elle crut 
un mirage,  un sortilge, mais quand elle sentit dans les siennes les
mains de la jeune femme; quand elle put l'embrasser; alors il fallut
bien se rendre  l'vidence et remercier Dieu.

--Ah! je savais bien que j'avais trouv les bonnes prires pour
attendrir le ciel, s'cria la pauvre femme, dans un accs de pieux
orgueil.

Wolff sourit.

--Ma bonne Marguerite, dit Gertrude, une autre fois, ne sois pas si
prompte  me croire morte.

--Vous l'tiez! n'est-ce pas, monsieur Wolff? rpliqua Marguerite.

--Eh bien! je pourrais l'tre encore, de la mme faon, sans que ce ft
pour toujours. J'ai le secret de ressusciter. Marguerite, o est M.
Gottlieb?

--Dans la maison du faubourg, sans doute.

--C'est bien, dit Gertrude; c'est l, en effet, que doit avoir lieu
notre premire rencontre. Venez, monsieur Wolff.

Et madame Gottlieb, s'enveloppant du voile qui avait t plac sur sa
tte, fit quelques pas pour sortir.

--O allez-vous ainsi,  pareille heure et dans ce costume? demanda
Marguerite.

--Je vais retrouver mon mari, rpondit Gertrude. Je vais le consoler,
ajouta-t-elle en souriant.

--Mais vous tes si faible.

--M. Wolff m'accompagnera jusque-l. Ne sois pas inquite, Marguerite,
et attends-nous!

Marguerite n'essayait plus de comprendre. Les motions de la journe et
celle qu'elle venait de ressentir par surcrot l'tourdissaient et
l'accablaient. Elle tomba dans un fauteuil, et dit avec un soupir de
lassitude:

--Jsus, Marie! que vais-je encore voir cette nuit!

Madame Gottlieb, affermissant son pas, descendit l'escalier et sortit de
la maison, appuye au bras de Wolff. La nuit tait belle et douce, on
tait au printemps; la lune clairait, et rpandait comme une tenture
argente au-devant de Gertrude; une brise lgre soulevait les
extrmits de son voile et les faisait flotter comme des ailes.

--L'air des vivants a encore des douceurs pour moi, dit la jeune femme.
Je respire plus  l'aise: je crois, monsieur Wolff, que je suis gurie!

Wolff ne rpondit rien. Il pensait que la route n'tait pas longue 
parcourir; qu'ils seraient bientt arrivs  la maison du faubourg; que
M. Gottlieb reprendrait son bien, et qu'il se retrouverait seul, lui,
avec son amour et ses regrets.

--Voyez donc, monsieur Wolff, comme les toiles sont clatantes! disait
Gertrude; quelle nuit! Dans quelle toile serais-je alle, si j'tais
morte? Vous qui tes un savant, vous me direz cela.

Wolff cherchait vainement des mots. Il regardait les toiles avec
Gertrude et soupirait. Son coeur battait dans sa poitrine; encore
quelques minutes, et il devait laisser chapper pour jamais le rve
qu'il escortait.

On arriva  la petite maison du faubourg.

--M. Gottlieb dort peut-tre, dit Wolff avec ironie; nous allons le
rveiller.

--Ne le calomniez pas, rpondit Gertrude avec douceur; lui aussi souffre
beaucoup, je le sais.

--Eh bien! voil une visite qui va le consoler, reprit Wolff avec un
accent dans lequel on sentait une fureur sourde. Et saisissant le
marteau de la porte, il frappa deux coups avec violence.

--Vous frappez comme pour rveiller un mort, dit Gertrude.

--Je frappe au nom d'une morte et  la porte d'un tombeau.

Gertrude ne rpondit rien. Des pas se faisaient entendre; on vit briller
une lumire par le trou de la serrure.

--Il hsite  ouvrir, murmura Wolff; il a peur.

Mais comme s'il et voulu dmentir cette assertion, M. Gottlieb, qui en
effet avait peur et se consultait, ouvrit rsolument la porte, en
avanant sa bougie, sans doute en guise d'arme offensive, au moins,
contre les visions et les fantmes.

A la vue de sa femme, qu'il croyait tendue dans son cercueil, M.
Gottlieb poussa un cri sourd; sa figure se contracta; jamais l'pouvante
ne mit une empreinte plus rapide, plus nergique sur un visage. Il
voulut parler, recula jusqu'au milieu du couloir, en agitant ses mains,
et tout  coup tomba foudroy.

Gertrude s'lana; Wolff ramassa la bougie chappe aux mains de M.
Gottlieb. L'ancien joaillier tendu sans mouvement rlait sur le
carreau.

--Un mdecin! s'cria Gertrude, qui souleva la tte de son mari.

Wolff courut rveiller un mdecin dans le voisinage. Celui-ci vint en
toute hte et fut assez surpris de trouver M. Gottlieb dans le couloir
de sa maison, la tte appuye sur les genoux de madame Gottlieb,
couronne comme au jour de ses noces et vtue de blanc. Il tenta une
saigne sans rsultat, et porta avec l'aide de Wolff le corps de
l'ancien joaillier sur un lit.

Le lendemain, tout le monde sut dans la ville que M. Gottlieb tait mort
de peur et qu'il croyait aux revenants.

--C'est tonnant! disait-on; lui, un esprit fort!

Il est vrai que c'tait M. Gottlieb qui avait rpandu sur lui-mme cette
opinion,  laquelle il donna lui-mme un clatant dmenti.

Wolff n'eut pas de remords. Gertrude en ressentit de vritables; mais
elle n'avait pas besoin de faire absoudre ses intentions, qui avaient
t pures, et comme, en dfinitive, les actes ne sont pas responsables,
aux yeux de la morale, des consquences qui se produisent contrairement
aux intentions, la conscience de madame Gottlieb finit par s'apaiser.

Gertrude et Wolff ne sont pas maris; mais ils le seront ds leur
retour, car ils voyagent. La vieille Marguerite les attend dans une
jolie maison qu'on prpare pour eux. Ils ne veulent pas habiter la
maison o Gertrude a failli mourir, ni la maison o M. Gottlieb est
mort. C'est dj bien assez pour leur dlicatesse d'user de la fortune
du joaillier, qui se trouva lgue  sa veuve par un testament en bonne
forme.




COMMENT L'ILE DES RVES PERDIT SES HABITANTS.


--Telle est, dit Frantz en terminant, la vridique histoire d'un jeune
homme qui ne s'appelle pas Wolff, avec une jeune femme qui ne s'appelle
pas Gertrude. Excusez les fautes du narrateur. Il est bien fch que son
rcit ait de l'analogie avec Romo et Juliette et avec toutes les
histoires de mortes ressuscites; mais il se flatte que, sur un point
pourtant, on voudra bien reconnatre de l'originalit  son histoire;
c'est sur le respect du devoir, au dtriment de la passion, respect qui,
heureusement pour la morale, trouva sa rcompense dans la fin dramatique
de M. Gottlieb, qui porte, bien entendu, un autre nom dans la ralit,
c'est--dire sur son pitaphe.

--Ce dernier trait est cruel, dit Stanislas Robert. C'est bien assez de
la pierre qui clt le sommeil de monsieur... Gottlieb, sans ajouter
cette pigramme.

Pendant le rcit de Frantz, madame Carolina Brenner avait tenu les yeux
baisss; et une rougeur trs-vive couvrait son visage.

--Ainsi, dit madame Vernier, les hros de l'histoire en question sont...

--Je m'oppose, s'cria Ottavio,  ce qu'on insiste pour forcer la
modestie de M. Frantz  des dtails et  des aveux qu'il a bien le droit
de se rserver. Nous sommes ici pour raconter et non pas pour nous
confesser.

--Je me suis bien confesse, moi! dit madame Mendez.

--Croyez-vous que la confession soit complte? demanda sir Olliver  la
belle Espagnole.

--Oui, monsieur; que manque-t-il  votre curiosit?

--Rien, ou peu de chose: je voudrais savoir ce que vous pensez de
l'histoire de la belle Gertrude et du jeune Wolff?

--Je vous comprends. Vous voulez savoir si la femme qui a sacrifi le
devoir  ses passions sait rendre justice aux mes hroques qui
sacrifient les passions au devoir rigoureux? Eh bien! soyez satisfait.
Je m'incline, je m'avoue dpasse. M. Frantz aura achev d'clairer ma
conscience.

--C'est un service que personne ne lui demandait, dit madame Vernier,
avec un petit sourire ironique et en regardant Stanislas Robert.

--Qu'en savez-vous, madame? reprit la seora Mendez, avec un
incomparable accent de fiert.

--A quoi bon ce dbat! dit vivement le peintre; l'histoire de notre ami
Frantz est fort touchante et passablement morale. J'y trouve cette
vrit: c'est que l'amour est agrable  la Providence et que le mariage
a souvent tort, aux yeux mme de l'ternelle sagesse.

--Voyez-vous ce que c'est que le sophisme! dit Frantz en se rcriant;
M. Robert va nous prouver le contraire de ce que j'ai dmontr.

--C'est que tout est vrai dans les histoires du coeur, dit Ottavio, et
que chacun y trouve ce qu'il y met.

--En somme, dit sir Olliver, ce conte nous dmontre une fois de plus
l'inconvnient des inhumations trop prcipites.

--C'est--dire, ajouta madame Vernier, que ceux qui ont la fatuit de se
croire morts vivent souvent fort bien.

--Prenez garde, milord, dit Stanislas Robert, dont l'humeur s'aigrissait
sensiblement, ceci me semble une allusion directe, et une flche 
l'endroit de la cuirasse de pierre que vous portez sur l'estomac.

Sir Olliver sourit.

--Ne serait-ce pas l'occasion d'obtenir de milord l'accomplissement de
sa promesse? reprit Ottavio. Nous nous sommes tous excuts. Je propose
de mettre sir Olliver en accusation, s'il hsite un jour de plus 
remplir les engagements qu'il a pris envers ses sujets.

--Mes sujets sont de mauvais sujets, rpondit l'Anglais en souriant.
S'ils me forcent  remplir mon programme, je dclare le gouvernement
impossible, et j'abdique.

--Soit, interrompit madame Vernier, abdiquez; mais alors, vous retombez
dans la foule, et vous devez le payement de l'impt, au profit de la
communaut.

--Allons, je vois que je n'chapperai pas, reprit l'Anglais. A demain
donc, mesdames, le rcit assez peu circonstanci de mes aventures.

Sur ces mots, chacun se leva pour la promenade. Il n'tait personne qui
ne ft mu. Frantz et Carolina avaient sans doute  repasser entre eux,
 vrifier et  rectifier les dtails du rcit du jeune Allemand.
Ottavio marchait toujours avec son rve. Madame Julie Vernier, qui, sans
en parler  personne, s'tait mise  la recherche des quelques mots
anglais qu'elle et appris autrefois, avait besoin de solitude pour
tudier sa leon, avant de demander un examen et une interrogation  sir
Olliver. Ce dernier, qui perdait de jour en jour de sa misanthropie et
qui commenait  trouver que la vie avait encore quelques bonnes
promesses  faire, tait all mesurer et corner les provisions.
Stanislas resta seul avec Dolorida Mendez.

--Ne vous loignez pas, madame, lui dit-il avec motion.

--Est-ce que vous auriez un rcit particulier  me faire? demanda
l'Espagnole. Ce serait un vol  la communaut, je vous en prviens.

--Non, madame, rpondit le jeune peintre; je n'ai rien  vous dire que
vous n'ayez devin. Est-ce pour flatter cet Allemand sentimental que
vous lui avez avou votre prtendue conversion?

--Je hais trop les flatteurs pour aimer la flatterie, repartit Dolorida.
J'ai dit, comme toujours, la vrit.

--Ainsi, vous retournerez en Espagne?

--Probablement, monsieur.

--Pourquoi dites-vous probablement?

--Parce qu'il est possible que nous ne sortions jamais de cette le, ou
bien que, sortant, nous soyons exposs  d'autres naufrages plus
dangereux. L'onde est perfide.

--C'est ce que Shakspeare disait aussi de la femme.

--Shakspeare avait raison; mais je ne vois pas ce que son pigramme peut
avoir  trancher ici.

--Vous feignez de ne pas comprendre, Dolorida?

--Eh, monsieur! laissez-moi feindre, repartit rsolment l'Espagnole.
Mais non, puisque vous m'y contraignez, parlons sans parabole. Vous tes
un honnte et loyal compagnon d'infortune. Vous avez du coeur, de
l'intelligence; je ne doute pas que vous n'ayez un grand talent. Mais
que prtendez-vous? tromper cette inquitude qui m'agite et qui m'a
suivie sur cette terre lointaine? donner un indestructible aliment  ce
feu qui me consume? Vous voulez, parce que vous avez aussi brl vos
lvres  quelques-unes des passions qui me dvorent, vous charger de mon
repos? Ce serait une tmraire entreprise, mon ami, qui ne profiterait 
aucun des deux. Vous gagneriez mon mal, et la paix que vous m'offrez ne
me tente pas assez. Oh! ne m'interrompez pas. Je pourrais peut-tre vous
aimer; mais cet amour deviendrait pour tous deux le chtiment de notre
imprudence. D'abord, si peu que je tienne  M. Mendez, c'est, croyez-le
bien, un fcheux et inquitant souvenir que celui d'un honnte homme
qu'on a quitt parce qu'il a t gnreux, et qu'on abandonne, parce
qu'il a t confiant. J'ai cru que l'oubli tait possible. Mais je sens
que le remords peut devenir pour moi une passion  laquelle je
m'intresserai comme au jeu. Ne troublons pas davantage le cours de nos
deux existences. Vous tes jeune, vous reviendrez en France, mri par
les voyages, fortifi, bronz par l'exprience, et j'aurai t peut-tre
une goutte d'acide dans le bain de cuivre que votre me aura subi. Moi,
je retournerai en Espagne, je me soumettrai humblement au devoir. Ces
deux amoureux nafs m'ont donn un bon conseil. Si le devoir me pse
trop, c'est que dcidment j'aurai t mal leve et que je ne mrite ni
l'estime, ni le pardon d'un honnte homme; alors, j'irai dans un
clotre, ou bien je verrai s'il a plu dans le Mananarez.

--Ah! quel amour serait le vtre! s'cria Robert.

--Voil une exclamation que je voudrais entendre profrer par mon mari,
dit Dolorida avec un superbe sourire.

--Se peut-il que vous l'aimiez un jour! dit le peintre.

--Je ne sais si cela se peut; mais je souhaite que cela se puisse.

--Je vous suivrai, madame.

--Vous aurez tort, mon ami; car ma porte, l-bas, en Espagne, ne ferme
pas seulement  clef, elle ferme aussi  deux verrous.

--Mais hier, mais les jours prcdents, vous sembliez m'encourager.

--Des reproches? reprit avec hauteur Dolorida. Si j'ai t coquette,
j'ai eu tort et je vous en demande pardon. Allons, monsieur Robert,
donnez-moi la main; soyons amis; c'est la seule faon de nous revoir un
jour. Mais ne nous aimons pas autrement. Je mets ma fiert  rentrer
chez mon mari la tte haute.

--Vous n'y resterez pas, je vous en prviens.

--Que vous importe! vous savez o j'irais en sortant. Assez sur ce
point, mon ami. Cette le est dj trop peuple et les mdisances
commencent  y courir. On va dire du mal de nous dans le voisinage, si
nous continuons.

Stanislas Robert vit bien que tout tait fini; qu'il se fatiguerait
vainement  insister; il soupira, salua l'Espagnole et alla confier ses
chagrins  son ami Ottavio.

Les aventures de sir Olliver allchaient vivement la curiosit; aussi,
le lendemain, mit-on un empressement, plus grand encore que les jours
prcdents  se trouver  l'endroit ordinaire du Dcamron.

--Voyez, mesdames, quelle coquetterie l'_le des Rves_ dploie pour
couter son souverain, dit madame Julie Vernier. Jamais les arbres n'ont
t si verts, et il me semble que les perroquets font silence.....

--Alors, taisons-nous, interrompit assez brusquement madame Mendez qui
sympathisait de moins en moins avec la jeune Franaise.

Madame Vernier ne rpliqua pas; mais elle regarda madame Mendez avec cet
indfinissable sourire de ddain qui sera toujours la meilleure revanche
et la plus spirituelle rponse des Parisiennes.

--Mesdames, dit sir Olliver qui s'tait habill et gant comme s'il et
d monter  la tribune du parlement, je vais vous raconter sans
rticences.....

--Diable! il faudrait peut-tre des rticences, dit Stanislas Robert,
qui ne s'amusait plus du Dcamron.

--On n'interrompt pas l'orateur, s'cria madame Vernier, laissez parler
sir Olliver. Milord, continuez.

--Mesdames, je vais vous raconter sans rticences.....

A ce moment, une formidable dtonation fit tressaillir tout l'auditoire.

--C'est le canon! un navire! un navire!

Et tout le monde de courir vers le rivage. Sir Olliver ne bougea pas; il
mit seulement son lorgnon dans l'oeil et essaya d'apercevoir quelque
chose  travers les branches.

--Eh bien! vous ne venez pas, milord? lui dit Ottavio, en se disposant 
rejoindre toute la colonie.

--Non; je veux savoir auparavant si c'est le capitaine Michel; car si
c'tait le capitaine Michel, mon capitaine,  moi, je ne partirais pas.

--Esprons que ce n'est pas lui, milord; et Ottavio descendit vers la
plage.

Ce n'tait pas le _Cyclope_, mais bien le navire qui avait, quelques
jours auparavant, dpos dans l'le, pour cause d'avarie, les
personnages de ce rcit, moins sir Olliver. Je ne peindrai pas les cris,
les acclamations qui accueillirent le canot du capitaine.

--Enfin! disaient Frantz et madame Carolina Brenner, qui pensaient 
l'Allemagne.

--Quel bonheur! murmurait Stanislas Robert, qui voulait appeler l'_le
des Rves_ l'_le des Dceptions_.

--Dieu soit lou! rptait la seora Mendez qui trouvait dans l'arrive
du vaisseau l'avantage d'affermir plus rapidement dans sa rsolution.

Ottavio ne disait rien, mais il dvorait l'tendue, comme s'il et suffi
d'un regard pour arriver  l'extrmit de l'horizon.

--Sauvs, mon Dieu! sauvs, rptait  chaque instant la Franaise.

--Eh bien, comment va la sant? demanda le capitaine  ses naufrags.

--Mais vous voyez que nous n'avons pas dpri, rpondit madame Vernier.

--Nous nous sommes mme multiplis, ajouta Robert. Vous nous avez
dbarqus six, vous nous reprendrez sept.

--Comment? dit en riant le capitaine.

--Il parat que l'le produit des Anglais. Vous l'ignoriez donc?

--Farceur!

--Demandez plutt  ces dames!

Tout en discourant, on tait avanc un peu dans l'le. Sir Olliver
apparut alors, assis au mme endroit, impassible, lorgnant toujours, la
bouche encore ouverte par les mots qu'il avait laisss passer.

--C'est ma foi vrai, dit le capitaine. Quel est ce monsieur?

--Le roi de cette le, comme nous avons l'honneur de vous le dire,
capitaine.

--Il n'a pas l'air froce.

--Oh! nous l'avons apprivois.

--Comment?

--En lui racontant des histoires.

Le capitaine aimait  rire; il en profita pour rire  grands clats.

--Ah a! messieurs et mesdames, dans une heure nous nous embarquons.
Vous ne vous tes pas trop ennuys, hein?

--Non! non! rpondit-on de toutes parts, avec une petite moue un peu
douteuse.

--Ma foi, capitaine, il tait temps que vous vinssiez, dit Ottavio; les
rapports devenaient fort diplomatiques, et un peu plus, conflagration
gnrale! Quant au vieux monde, il nous a paru  tous beaucoup moins
laid, depuis que nous y avons song dans la solitude; chacun de nous le
reverra avec plaisir.

On s'tait approch de sir Olliver.

--Milord, dit Ottavio, ce n'est pas le capitaine Michel.

--Alors je pars, rpondit l'Anglais en se levant.

Au bout d'une heure, tous les prparatifs d'embarquement taient
termins; les approvisionnements et les ustensiles de sir Olliver furent
soigneusement emballs par lui; quand il eut fini, l'Anglais tira
Stanislas Robert  l'cart:

--Je voudrais vous demander un conseil.

--Parlez, milord.

--Je voudrais bien pouser madame Vernier.

--Tout de suite? c'est impossible. Avant l'arrive du capitaine, je
n'aurais pas dit non; mais, maintenant, la socit officielle est
reprsente, il faut plus de formalits.

--Vous plaisantez; je veux seulement dire que je l'pouserai quand nous
serons en Angleterre ou en France.

--Eh bien! alors, pourquoi m'en parlez-vous maintenant?

--C'est pour avoir votre avis.

--Mais il me semble que celui de madame Vernier importe davantage.

--Non, vous tes de bon conseil.

--Pour les autres, peut-tre, rpondit avec un peu de mlancolie le
jeune peintre; mais pour moi, non. Eh bien! milord, si le coeur vous le
dit, pousez madame Vernier.

--Oh! je suis bien aise que vous soyez de cet avis.

--Et si je n'avais pas t de cet avis?

--J'aurais agi de mme, mais j'en aurais t contrari.

--Je m'en doutais! milord, vous cessez d'tre excentrique; vous faites
comme tout le monde.

--Et vous croyez que madame Vernier consentira?...

--J'en suis sr. Au surplus, vous allez tre fix.

Sir Olliver et Stanislas Robert se rapprochrent des dames.

--Madame Vernier, demanda le peintre, allez-vous toujours en Australie?

--Je n'en sais rien, rpondit la Franaise, cela dpend...

--Est-ce que vous n'aimeriez pas mieux vous perfectionner dans la langue
anglaise? voil milord qui vous offre...

--Des leons?

--Non, sa main.

--Vous avez une faon de brusquer les dnoments, reprit en riant madame
Vernier.

--Ne nous avez-vous pas dit que votre existence avait t un vaudeville
jusqu'ici? Eh bien! nous la terminerons comme un vaudeville.

Madame Vernier sourit et tendit son ombrelle  sir Olliver:

--Tenez, milord, portez-moi cela!

C'tait un aveu; sir Olliver devint aussi rouge que ses cheveux.

Stanislas s'approcha de madame Mendez:

--Vous le voyez, lui dit-il  demi-voix, Frantz et Carolina, sir Olliver
et madame Vernier, deux couples! quatre heureux! il n'y a qu' nous que
l'_le des Rves_ n'aura pas port bonheur.

--Ingrat! N'est-ce donc rien que l'amiti? rpondit Dolorida.

--Tu te plains! Et moi, dit d'une voix profonde Ottavio, qui avait
entendu, que dirai-je donc? moi que personne n'attend, moi qui nourris
dans mon coeur un amour impossible, une chimre, moi qui n'ai plus de
patrie, mme dans mon pays!

--Oh! toi, tu as l'espoir de te faire tuer, un de ces jours, pour la
libert!

--Eh bien! nigaud, fais de mme et viens avec moi! Cette passion en vaut
bien une autre!

Sir Olliver tenait  laisser de ses nouvelles au capitaine du _Cyclope_.
Il se fit donc aider par le jeune peintre, et il plaa dans l'endroit le
plus apparent du rivage une perche avec une enveloppe gigantesque 
l'extrmit.

Tout le monde descendit dans le canot, et quelques instants aprs, le
Dcamron, avec armes et bagages, s'installait sur le navire.

--Dites donc, monsieur le capitaine, demanda madame Vernier, il ne nous
arrivera plus d'accidents en route, j'espre? Votre coquille est solide?

--J'en rponds, madame.

--Tant mieux! dit madame Vernier; car vous portez mon coeur et sa
fortune!

--Tant pis! dit sir Olliver; je ne serais pas fch d'avoir l'motion
d'un second naufrage.

--Si ce sont des motions qu'il vous faut, milord, je vous en donnerai,
n'ayez pas peur, rpondit la jeune veuve.

Milord, compltement rassur par cette menace, qui comblait ses voeux,
daigna rire tout  fait. Le vaisseau leva l'ancre, et bientt l'_le des
Rves_ disparut  l'horizon.

Le lendemain, presque  la mme heure, un autre navire s'approcha de la
cte, mais sur un point diffrent. Il ne donna pas de signal, il ne tira
pas le canon. C'tait le _Cyclope_.

--Mes enfants, dit le capitaine Michel, pas de brutalit: essayons de
surprendre doucement milord dans ses mditations.

Bientt, un canot dans lequel Michel, Pharamond et quatre matelots
prirent place, se dtacha du navire et vint s'amarrer aux grands arbres
qui plongeaient leurs branches dans l'Ocan. L'quipage sortit avec
prcaution, se glissa dans l'le, qu'il se mit  explorer avec soin.
Mais sir Olliver tait invisible. Bientt des traces se firent
remarquer.

--Dites donc, capitaine, il est venu de la socit ici, dit Pharamond.
Si ce sont des voisins en visite, sir Olliver a d passer un mauvais
quart d'heure.

Michel plit.

--Allons donc! c'est histoire de rire, ce que je dis l. Ah a! il s'est
donc enterr, s'il s'est tu, cet animal d'Anglais!

Et Pharamond, autoris  faire du bruit, se mit  rivaliser de son mieux
avec le chant du coq ou le blement du mouton. Mais les chos seuls
rpondirent aux accents de Pharamond.

--Est-ce qu'il serait devenu sourd? dit le matelot.

Michel tait triste; il craignait que sa mystification n'et eu un
dnoment plus srieux qu'il ne l'avait prvu. Comme on s'approchait du
rivage, la perche dresse dans le sable, avec son papier, se rvla aux
regards.

--Capitaine, voil un renseignement, dit Pharamond.

On enleva la lettre, qui portait pour suscription: _Au capitaine
Michel._ Voici ce qu'elle contenait:

Sir Olliver Brandon, etc., etc., etc. (Suivaient deux lignes de titres
et de dnominations), a l'honneur de vous faire part de son mariage avec
madame veuve Louise Vernier.

P. S. Sir Olliver est dsol de ne pouvoir inviter tout l'quipage du
_Cyclope_  son repas de noce. Il regrette notamment de ne pouvoir
donner au matelot Pharamond, dont il a pu apprcier la gentillesse et
les bonnes manires, une bote de bonbons. Il compte bien se ddommager
 la premire rencontre.

--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Michel assez surpris.

--Cela veut dire qu'il se moque de vous, grommela Pharamond.

--Allons! en route et ne perdons pas de temps, dit Michel. Puisqu'il est
parti, bon voyage! Mes amis, ma femme et mes filles m'attendent: ne
laissons pas refroidir la soupe.

Jamais le capitaine n'avait t si familier: tout l'quipage en fit la
remarque. Mais il tait vident que c'tait une faon de dissimuler sa
mauvaise humeur. Le _Cyclope_ dploya ses voiles, leva ses ancres, et
prit sa course pour le vieux monde, c'est--dire pour le monde toujours
nouveau, toujours renouvel.

       *       *       *       *       *

Un auteur bien appris, comme un gouvernement bien rgl, a une
excellente police  ses ordres et doit compte au public de la destine
de tous les hros qu'il a mis en scne. Rglons donc ce compte, qui
n'embarrasse pas notre conscience.

Pour commencer par les derniers venus, nous dirons que le matelot
Pharamond navigue toujours et n'a pas gagn sous le rapport du bon ton
et de l'amnit. Il dteste les Anglais, et il n'est pas tranger aux
bruits de guerre et de descente en Angleterre qui circulent de temps en
temps.

Le capitaine Michel est au comble de ses voeux. Il a la goutte. Il
emploie les loisirs de sa retraite  dcouper en papier les profils des
plus fameux monuments qu'il a contempls, dans le cours de ses diverses
navigations. Il tient plus que jamais  bien marier ses filles. Voil
pourquoi celles-ci continuent  honorer sainte Catherine.

Sir Olliver voyage toujours; mais maintenant c'est afin de s'ennuyer un
peu. Sa femme lui donne trop d'motions, et il se plaint d'tre trop
heureux. Quand on se rappellera que le bonheur de sir Olliver a toujours
consist  souffrir et  prouver des mcomptes, personne ne l'enviera
plus. Milady est toujours charmante, piquante, rjouie. Elle sait assez
l'anglais et elle apprend l'italien. Est-ce en souvenir d'Ottavio?

Stanislas Robert a suivi le conseil d'Ottavio. Ils ne sont pas morts;
mais ils se sont dj battus pour leur cause et ils se battront sans
doute encore.

Frantz et sa femme vivent en Allemagne, qu'ils ne songent plus 
quitter. Je ne sais combien d'enfants ils ont dj fait baptiser, mais 
coup sr ils n'en sont plus  leur premier.

Quant  la seora Mendez, elle est en Espagne. Elle a rsolu le problme
de la paix et de la concorde dans le foyer conjugal. Elle a rendu son
mari joueur, mais en donnant  leur passion un caractre plus moderne et
plus dcent: c'est  la Bourse qu'ils jouent tous les deux!

FIN.




TABLE DES MATIRES


SIR OLLIVER A LA RECHERCHE DES MOTIONS.

CHAP. I.--Vue de face, de profil et de trois-quarts d'un loup de mer
     II.--Un voyageur difficile  contenter
    III.--O sir Olliver est presque au comble de ses voeux
     IV.--O les vnements dpassent les voeux de sir Olliver
      V.--Comment sir Olliver ressentit enfin une motion, et ce qui
          s'ensuivit
     VI.--Comment l'le des Rves courut le risque de changer de nom


COMMENT LE BIEN VIENT EN AIMANT.

CHAP. I.--Les ruines dans le paysage, et au point de vue du sentiment
     II.--O l'on dmontre les ennuis de la pauvret
    III.--Ce que rapporte une politesse bien place
     IV.--O l'on donne une excellente mthode pour devenir un coquin
      V.--Ce que cotent une chaumire et un coeur
     VI.--O la vertu n'obtient que ce qu'elle mrite
    VII.--O l'on dgage la moralit de l'histoire


LE PRINCE BONIFACIO.

CHAP. I.--O l'on prouve qu'il est difficile  un pre de contenter tout le
          monde et son fils
     II.--O l'on apprend ce qu'un savant ne sait jamais
    III.--La politique du sentiment et le sentiment de la politique
     IV.--Une crise ministrielle
      V.--Les utopies du docteur Marforio
     VI.--Comment le docteur Marforio livra son secret
    VII.--O la fortune du docteur Marforio atteint son apoge
   VIII.--O l'on dmontre que les plus grands savants ne peuvent pas tout
          prvoir
     IX.--O les ministres commencent  travailler
      X.--O les ministres font le bonheur du peuple, en n'y travaillant
          plus
     XI.--O le conteur rgle ses comptes


LES INFORTUNES D'UNE DAME DE COEUR.

CHAP. I.--Une bonne ducation
     II.--O l'on prouve que toutes les dettes de jeu ne sont pas des
          dettes d'honneur
    III.--Parallle entre le suicide et le mariage
     IV.--Un mnage honnte
      V.--L'infidle par fidlit
     VI.--Une conversion
    VII.--O l'on montre la clef de cette histoire


UNE HISTOIRE DE REVENANT.

CHAP. I.--Le veuvage de Philmon
     II.--Comme quoi les peureux peuvent faire trembler
    III.--Le Paradis perdu
     IV.--Romo et Juliette


COMMENT L'ILE DES RVES PERDIT SES HABITANTS

FIN DE LA TABLE DES MATIRES.






End of the Project Gutenberg EBook of L'le des rves, by Louis Ulbach

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'LE DES RVES ***

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