The Project Gutenberg EBook of Le dbutant: Ouvrage enrichi de nombreux
dessins de Busnel, de deux dessins... et d'un portrait de l'auteur par St-Charles, by Arsne Bessette

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Title: Le dbutant: Ouvrage enrichi de nombreux dessins de Busnel, de deux dessins... et d'un portrait de l'auteur par St-Charles
       Roman de moeurs du journalisme et de la politique dans la
       province de Qubec

Author: Arsne Bessette

Release Date: October 8, 2006 [EBook #19497]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DBUTANT: OUVRAGE ENRICHI ***




Produced by Rnald Lvesque




Il a t tir de cet ouvrage
trois cents exemplaires de luxe,
numrots de 1  300, et signs
par l'auteur.



                       ARSNE BESSETTE



                         LE DBUTANT

              Roman de moeurs du journalisme
                et de la politique dans la
                    province de Qubec.




           OUVRAGE ENRICHI DE NOMBREUX DESSINS DE
          BUSNEL, DE DEUX DESSINS ET D'UN PORTRAIT
                 DE L'AUTEUR PAR ST-CHARLES.

     Ce livre n'a pas t crit pour les petites filles.



                           ST-JEAN

           Imprim par la Compagnie de Publication
                   "LE CANADA FRANAIS."
                             1914




                  [Manuscrit]

      A mes confrres en journalisme,
      aux hommes publics sincres et droits,
       tous ceux qui ont perdu leurs illusions,
      avant et en mme temps que
      leurs cheveux, je ddie ce modeste
      travail.

                              Arsne Bessette.

      St-Jean, 15 janvier 1914.





            [Illustration: portrait de l'auteur]

      Portrait de l'auteur d'aprs un fusain de St-Charles.
        Il poursuivait alors la Chimre tout en faisant,
            dans les journaux, le triste mtier de
               reporter. Cela le tenait maigre;
                   il a engraiss depuis.




_AU LECTEUR_

_L'auteur avait d'abord song  demander  l'un de nos hommes illustres
de lui crire une prface pour son livre. Mais il y en a trop, a l'a
dcourag; il n'a pas su lequel choisir._

_Il a craint aussi la concurrence. Si on ne lisait que la prface, sans
lire le livre?_

_C'est pourquoi ce modeste volume entre dans le monde sans parrain.
C'est bien fait pour lui._

_L'auteur a crit ce livre avec la plus grande sincrit, croyant faire
oeuvre utile en montrant aux nafs et  la jeunesse inexprimente ce
qu'on leur cache avec tant de soin. Il raconte ce qu'il connat, sans se
soucier de plaire  celui-ci ou de mcontenter celui-l, par simple
amour de la Vrit, cette vierge que l'on viole si souvent, qu'il faut
sans cesse lui acheter une robe nouvelle._

_Ce livre, il ne pouvait l'crire autrement, puisqu'il l'a crit comme il
le pensait. Il a fait ce qu'il croyait bien. Le lecteur le jugera comme
il voudra._

A. B.

_N.B.--C'est de l'histoire d'hier que l'auteur s'est inspir pour crire
ce roman; mais cette histoire ressemble singulirement  celle
d'aujourd'hui. Des types du monde du journalisme qu'il prsente aux
lecteurs, beaucoup sont disparus, mais d'autres vivent encore. Quant aux
personnages politiques dont il est question, ils sont de tous les temps,
depuis la Confdration des provinces du Canada, jusqu' nos jours. Et
l'espce ne parat pas prte de s'teindre: elle fait constamment des
petits._




I

AUX CHAMPS


[Illustration] Parce qu'il tait le plus intelligent de la classe, qu'il
avait une jolie voix et que c'tait un lgant petit homme,  chaque
examen, l'institutrice du quatrime arrondissement, de la paroisse de
Mamelmont, lui faisait lire l'adresse de bienvenue  monsieur le cur et
aux commissaires d'coles. Cela ne lui plaisait gure,  cause des
profondes rvrences qu'il fallait faire au commencement et  la fin.
Dj, dans son me d'enfant il sentait l'humiliation des courbettes,
pour la dignit humaine. Mais l'institutrice tait si gentille avec lui,
elle avait une faon de lui caresser la joue qui lui eut fait faire bien
d'autres choses. Signes prcoces, chez l'enfant, indiquant que plus tard
l'homme joindrait  l'amour de l'indpendance, le culte de la beaut.

A douze ans, Paul Mirot aimait mademoiselle Georgette Jobin,
l'institutrice. Il l'aimait parce qu'elle avait de grands yeux noirs et
la peau blanche, la taille souple et le geste gracieux, bref, parce que
c'tait une belle fille. Il est vrai qu'elle tait bonne pour lui,
qu'elle le traitait en favori, parce que l'admiration de cet enfant pour
sa beaut, la touchait comme un hommage sincre, sans l'ombre d'une
mauvaise pense. Souvent elle le gardait aprs la classe, l'amenait
chez-elle, le prenait sur ses genoux et le faisait causer. Le petit
homme appuyait sa tte blonde sur cette poitrine aux contours
provocants, respirait avec dlices le parfum de cette chair de femme et
tchait de dire des choses jolies pour qu'on lui permit de rester plus
longtemps, comme cela,  la mme place. Et c'tait toujours avec peine
qu'il voyait approcher le moment o sa grande amie le remettait debout
en lui disant: "Maintenant, mon petit, file vite, on pourrait tre
inquiet chez-vous." Elle lui donnait un bon baiser de ses lvres chaudes
et il s'en allait avec l'impression de cette caresse, qui durait
jusqu'au lendemain.

Cet amour tait toute sa vie, du reste, car chez l'oncle Batche, qui
l'avait recueilli orphelin,  quatre ans, l'existence n'tait pas gaie.
L'oncle n'tait pas mchant, mais il avait ses "opinions", des opinions
que lui seul comprenait et qu'il s'efforait d'imposer, chez-lui pour se
venger des rebuffades essuyes au conseil municipal de la paroisse, dont
il tait l'un des plus beaux ornements. A cet enfant de douze ans, il
voulait inculquer des principes svres de vertu chrtienne en mme
temps que le got de la culture de la betterave, dont il aurait fait la
grande industrie du pays, si on avait voulu l'couter au conseil. Paul
prfrait les amusements de son ge,  ces discours sans suite; mais, il
lui tait impossible de s'chapper avant l'heure o le bonhomme partait
pour son champ, ou bien s'en allait autre part. La tante Zo ne valait
gure mieux, comme intelligence, cependant, elle avait plus de bont de
coeur. A sa faon, elle aimait bien le petit qui lui tait arriv tout
fait, elle qui n'avait jamais pu rien concevoir, pas plus physiquement
que moralement. Quant il tait sage, elle lui donnait un morceau de
sucre, et la fesse s'il avait sali sa culotte en jouant avec ses
camarades d'cole.

Tout de mme, le mnage Batche avait une certaine considration pour le
neveu,  qui les parents avaient laiss une ferme en mourant, et trois
mille dollars d'argent prt destin, d'aprs le testament, aux soins de
son enfance et  son ducation. En recueillant l'orphelin, l'oncle avait
t charg de l'administration de ses biens. Il les administrait le plus
honntement possible, tout en s'appropriant la presque totalit des
revenus de la ferme, en compensation de sa mise en valeur. Il y avait
aussi la dme au cur, les taxes municipales, la rente du seigneur 
payer. L'argent file si vite.

Un jour Paul confia  sa tante un gros secret: il voulait pouser
l'institutrice. La brave femme s'en boucha les oreilles:
"C'tait-y-possible,  son ge!" Elle se promit de l'envoyer  confesse
au plus tt et ne dit rien. L'enfant, prenant ce silence pour une
approbation, crut son projet de mariage parfaitement ralisable, et,
dj, presque ralis. Ce fut une joie innocente et profonde.

Hlas! au moment o il croyait que ce beau rve de toujours rester,
dsormais, dans les bras de sa bien-aime, allait s'accomplir, il fit la
dcouverte [Illustration] d'une chose affreuse: l'institutrice avait un
amoureux, _un grand_. Il le connaissait bien, c'tait Pierre Bluteau, le
beau Pierre, comme on l'appelait. Il avait la spcialit des
institutrices, ayant fait la cour  toutes celles qui taient passes
par l'cole. Il avait mme t la cause d'un scandale dont on
s'abstenait de parler devant les enfants. Quand il passait sur la route,
 la tombe de la nuit, plus d'une honnte femme de cultivateur se
disait: "Ben sr qu'y s'en va voir la matresse." Et l'on gotait, dans
cette expression, toute la saveur perverse d'une mauvaise pense. On
s'en confessait pour faire ses Pques. Il savait tout cela, le petit
Mirot, sans trop comprendre de quoi il s'agissait.

Mais c'en tait assez pour lui faire pressentir le danger que courait sa
sduisante amie. Il aurait voulu la dfendre contre ce danger en
dfendant en mme temps son amour. Mais comment faire? Il ne savait pas.
Ce qu'il avait sur le coeur, il ne savait pas, non plus, comment
l'exprimer. D'ailleurs, depuis quelque temps, l'institutrice le
ngligeait beaucoup. Il n'allait plus chez-elle aprs la classe et il ne
pouvait lui parler que devant ses petits camarades. Un soir, il voulut
la suivre, comme autrefois, elle le renvoya brusquement.

Il en fut malade huit jours.

Quand il revint  l'cole, l'institutrice parut  peine avoir remarqu
son absence et s'informa distraitement de sa sant. Il en fut
profondment bless, et  partir de ce jour il se livra, avec
acharnement au jeu, pendant les rcrations. Ses camarades ne lui
plaisaient gure, pourtant. Ils taient, pour la plupart, malpropres,
d'une brutalit rvoltante et d'intelligence mdiocre. Tous le
hassaient, [Illustration] du reste, parce qu'il tait aim de
l'institutrice. Il ne se passait pas de jour sans que l'un d'entre eux
ne fit un mauvais coup. Tous taient menteurs, sournois, cherchaient 
mettre leurs fautes sur le dos d'autrui, maltraitaient les faibles: une
vraie humanit en raccourci. Un jour que le petit Dumas, le plus fort de
l'cole et le plus redout, voulut jeter dans la boue un de ses
compagnons, enfant chtif et dguenill, parce qu'il refusait de porter
son sac, au retour, aprs la classe. Paul Mirot prit la dfense de
l'opprim et fut battu. Le lendemain, le vaincu de la veille arriva 
l'cole tenant un bton dont le bout tait arm d'une pointe de fer
menaante. Comme il s'y attendait, tous ses camarades se moqurent de
lui, et le petit Dumas, voulant prouver une seconde fois sa vaillance,
s'avana, arrogant, pour lui arracher son bton.

Paul lui dit:

--Si tu approches, je pique!

Le groupe qui entourait les deux adversaires cria en choeur:

--_Poigne-l!... Poigne-l!..._

Mais Paul vita l'lan de son ennemi, fit un bond de ct et lui planta
la pointe de fer dans le fessier. Ce dernier poussa un cri de douleur et
se sauva  toutes jambes. Aussitt, revirement complet, et les
spectateurs de crier:

--_Pique!... Pique!..._

Paul Mirot, en souvenir de son exploit, fut surnomm _Pique_, par tous
les gamins de l'cole.

Le petit Dumas, comme tous les tyrans, tait lche au fond. La crainte
de nouvelles piqres lui fit changer compltement d'attitude envers son
ennemi, dont il s'effora de calmer le ressentiment. Il commena par se
montrer complaisant, empress, puis servile auprs de lui. C'est ainsi
qu'un jour, croyant l'amuser, il lui montre au-dessous d'une armoire
fixe  la cloison sparant la salle d'tudes de l'appartement de
l'institutrice, un noeud qu'il enlevait pour observer par le trou tout
ce qui se passait dans la pice  ct. Il ne put lui expliquer ce qu'il
avait vu par l, quand l'institutrice abandonnait sa classe pour aller y
rejoindre son amoureux, mais c'tait _ben drle_. Paul ne put rsister 
l'envie de savoir et regarda par le trou. Ce qu'il vit, il ne le dit
jamais. On entendit un cri touff dans la gorge, et il s'affaissa
inanim. On le releva, on le porta  son pupitre et il ouvrit les yeux,
tonn de se voir entour des ses petits camarades. L'institutrice,
revenue dans la classe, une demi-heure plus tard, quelque peu dcoiffe
et les joues en feu, ne vit rien, ne comprit rien quand on lui apprit
que le petit Mirot avait eu une faiblesse, et sans interroger l'enfant,
se contenta de le faire conduire chez l'oncle Batche.

Le lendemain, Paul n'osait lever les yeux sur l'institutrice. A chaque
fois qu'elle l'interrogeait, il rpondait sans la regarder. Aux heures
de rcration, il se tint  l'cart. Il fut triste toute la journe.
Mademoiselle Jobin finit par remarquer l'attitude morose de l'enfant et,
aprs la classe, voulut le retenir pour le faire parler; mais, comme
elle lui caressait la joue, de sa jolie main de belle fille, il rougit,
se rejeta en arrire et avant qu'elle eut eu le temps de se remettre de
sa surprise, il se sauva par la porte ouverte.

Les jours suivants, elle essaya de pntrer le mystre de cette me
enfantine, mais Paul se drobait  ses questions comme  ses caresses.
L'examen approchait, il fallait pourtant l'amadouer. C'tait son
meilleur lve et le seul capable de lire convenablement l'adresse au
cur et aux commissaires d'coles.

Maintenant qu'elle avait perdu tout son empire sur lui, comment
ferait-elle pour l'amener  accomplir un acte qu'il excutait toujours
avec rpugnance? Comme elle s'y attendait, le petit homme refusa de lire
l'adresse au prochain examen. Aprs avoir puis tous les moyens de
persuasion possibles, l'institutrice se rendit chez l'oncle Batche, qui
tait absent. Elle fut reue par la tante Zo et lui exposa la situation
dsespre dans laquelle elle se trouvait.

La bonne femme en fut consterne. Elle appela Paul, qui s'tait sauv
furtivement dans sa chambre,  l'arrive de mademoiselle Jobin. Il
s'avana, tout penaud, et, tout  coup, fondant en larmes, il vint se
jeter dans les bras de sa tante.

Tante Zo parvint  le calmer en le gardant sur ses genoux. Elle lui
demanda:

--Pourquoi que t'aimes pas ta matresse _asteur_? Y parat que tu y a
fait de la peine.

L'institutrice ajouta:

--Est-ce bien vrai que tu ne m'aimes plus?

L'enfant resta muet.

--Pauvre p'tit! les chats y'ont mang la langue.

Paul se serra davantage sur la poitrine plate de sa mre d'adoption et
demeura silencieux.

L'institutrice voulut s'approcher; mais Paul s'cria, frmissant de tout
son tre:

--Ne me touchez pas! Ne me touchez pas!

Quand mademoiselle Jobin fut partie, tante Zo promit  son neveu un
gros morceau de sucre du pays, dont il tait friand, s'il voulait lui
dire ce qu'il avait contre sa matresse. Outre de son mutisme obstin,
elle le menaa ensuite de la colre de l'oncle Batche, qui tait
terrible avec les petits. Promesses et menaces furent inutiles, Paul
garda son secret.

Enfin, le grand jour de l'examen arriva.

[Illustration]

L'cole avait un air de fte ce matin-l: le perron avait t balay
avec soin et les vitres des fentres, laves de la veille, brillaient au
soleil. Ds huit heures, petits garons et petites filles en habits des
dimanches, dbarbouills et peigns comme pour aller  la messe,
arrivrent par le chemin poussireux et, avant d'entrer, essuyrent
leurs bottines neuves, les uns avec leurs mouchoirs, les autres plus
polics, sur l'herbe bordant la route. Paul Mirot, le dernier venu, fit
mine de passer tout droit, hsita un instant en apercevant
l'institutrice dans la porte de l'cole, qui le regardait. Comme si elle
eut devin la cause de son hsitation, mademoiselle Jobin rentra et
l'enfant, soudain rsolu, alla rejoindre ses camarades. Parce que
l'oncle Batche lui avait donn le poulain de la jument _breune_ et la
tante Zo promis de l'emmener en bateau  Sainte-Anne de Beaupr, il
avait consenti  lire l'adresse au cur et aux commissaires d'coles,
adresse qu'il savait comme sa prire; car c'tait toujours la mme
formule servant depuis des annes  toutes les institutrices  qui on
avait confi l'cole. L'auteur du petit chef-d'oeuvre tait un vieil
instituteur, qui avait autrefois port la soutane. On le disait trs
pieux, on le vnrait pour sa rputation de saintet, et changer un mot
de sa _composition_, pour ces mes simples, paraissait sacrilge. Par
mesure de prudence, cependant, l'institutrice fit relire deux fois la
fameuse adresse  Paul, devant une range de chaises, en face de la
table portant le prix destins aux lves. Ces chaises, la plus belle,
celle du milieu, reprsentait monsieur le cur qui, tantt, viendrait
s'y asseoir, les autres, les commissaires et le secrtaire de la
commission scolaire, le jeune notaire du village, devant lequel toutes
les institutrices de la paroisse se pmaient parce qu'il tait galant,
joli garon, et qu'il _soufflait_ les rponses aux lves embarrasss, 
seule fin d'obliger ses admiratrices.

Tout tait prt. Mademoiselle Jobin fit ses dernires recommandations 
ses lves. L'horloge, accroche au mur blanchi  la chaux, sonna neuf
heures. Un roulement de voitures se fit entendre sur la route: c'tait
le cur et sa suite qui arrivaient.

L'institutrice avait mis sa plus belle robe et elle tait vraiment
sduisante avec ses grands yeux noirs et son teint ple, la taille
cambre dans son corset, quand elle alla recevoir, sur le seuil, les
reprsentants de l'autorit religieuse et civile. Paul, au premier rang,
l'adresse roule dans ses deux mains, la reluqua en dessous, et de la
voir si gracieuse pour les autres, maintenant qu'elle le traitait avec
indiffrence, il se sentit bien malheureux. Tous les lves de la classe
taient debout, lui, restait assis. Concentr en lui-mme, il ne voyait
pas monsieur le cur passer, majestueux, devant les rangs de la petite
arme colire au complet. Quand tout le monde fut en place,
mademoiselle Jobin dut le secouer par l'paule pour lui faire comprendre
qu'il tait temps de lire l'adresse orne de rubans roses, recopie sur
une large feuille parchemin.

Paul se leva, comme pouss par un ressort, fit quelques pas en avant,
hsita, puis, s'inclinant, dit: "Trs digne pasteur, messieurs les
commissaires..."

Que se passa-t-il,  ce moment, dans l'me du petit homme?

L'adresse aux rubans roses roula sur le plancher, et Paul Mirot se sauva
avant qu'on eut song  l'arrter.

[Illustration] Tout le jour, le pauvre orphelin, redoutant la colre de
l'oncle Batche, peut-tre davantage les reproches de tante Zo, erra
dans les champs, se cachant derrire les buissons s'il voyait approcher
quelqu'un de suspect. On devait tout savoir  maison, on tait
assurment  sa recherche, et il frissonnait de terreur  la pense
d'avoir  expliquer son trange conduite. Il sentait qu'il avait eu
raison de faire ce qu'il avait fait: mais, comment le dmontrer aux
autres? Il se rappelait qu'au catchisme, l'anne de sa premire
communion, le jeune vicaire prparant les enfants de la paroisse  ce
grand vnement, lui avait prdit qu'il ne ferait jamais rien de bon. Et
 propos de quoi? Parce qu'il n'avait pas bien rpondu  une question
sur l'enfer. Il redoutait de s'entendre rpter la mme chose, beaucoup
plus que la perspective d'une correction.

Cet acte d'insubordination avait caus un norme scandale  l'cole.
Monsieur le cur en profita pour dmontrer, en un petit discours d'une
demi heure, le danger des caractres orgueilleux et l'avantage qu'il y a
pour un bon chrtien de pratiquer l'humilit et l'obissance. Sa voix
prenante et son geste onctueux firent verser quelques larmes aux
commissaires, et ses anathmes pouvantrent les petits enfants.

[Illustration] Quant  l'institutrice comme elle le disait elle-mme,
elle n'aimait pas  se faire de la bile. Et aussitt revenue de son
ahurissement, elle profita de l'attention religieuse que l'on portait
aux paroles de monsieur le cur pour s'attirer les bonnes grces du
jeune notaire en le fascinant de ses grands yeux prometteurs. Tout alla
bien, du reste, le scandale caus par la rvolte de Paul Mirot, suivi du
discours du cur ayant abrg l'examen. Quelques pages de lecture, un
peu de catchisme, quelques rgles simples sur le tableau, la
distribution des prix et ce fut tout.

Les examinateurs partis, mademoiselle Jobin renvoya ses lves, en
vacances, sans juger  propos de leur faire la moindre
recommandation--son beau Pierre n'tait pas loin.

coliers et colires s'en allrent joyeux, riant, se culbutant, presss
d'aller raconter ce que leur camarade, le petit Mirot, avait fait. Des
voisins charitables, aussitt mis au courant de _l'aventure_,
s'empressrent de prvenir le tuteur du _vaurien_, et sa vertueuse
pouse.

L'oncle Batche jura, en apprenant la nouvelle, tandis que la tante Zo,
au comble de la dsolation, ne savait que rpter: "Mon doux Jsus,
misricorde!" Le premier mouvement de colre pass, le brave homme
rflchit qu'il ne fallait pas, pour sa rputation et dans l'intrt de
sa bourse, abandonner l'orphelin, et il se mit  la recherche du petit.
Il chercha dans l'curie, la grange, le hangar, dans tous les coins o
il souponnait qu'il aurait pu se cacher, puis parcourut les champs et
les bois du voisinage, appelant Paul en vain. La nuit venait quand il
rentra  la maison et la tante Zo se lamenta comme une femme en couches
en apprenant que le petit tait introuvable.

Las d'errer au hasard, arriv sur le bord d'un ravin profond, une
_coule_, comme on disait  Mamelmont, l'enfant fugitif s'tait gliss
sous un buisson form de cerisiers enchevtrs de vignes sauvages, et
jugeant la retraite sre, il s'y tait endormi profondment. Quand il
s'veilla, il faisait nuit. Tortur par la faim et frissonnant de
frayeur, il n'eut plus qu'une pense: retourner vite  la maison. Malgr
l'ombre qui s'tendait sur les champs silencieux, il n'eut pas de
difficult  retrouver la route qui allait d'un bout  l'autre de la
ferme, et aprs un quart d'heure d'une course  perdre haleine, il
arrivait tout essouffl, au seuil de la demeure de son oncle. Il
entendit parler dans la cuisine o l'on remuait de la vaisselle et
s'arrta pour couter la conversation. L'oncle Batche disait:

[Illustration]

--Y'a un _boute_ pour le laisser _varnailler_. J'veux pas qu'y fasse un
bon  rien. On va _l'renfarmer_.

--_Evous_?

--C'est ben simple, batche! y faut qu'y s'instruise, comme dirait son
dfunt pre; on va _l'mette_ au collge de Saint-Innocent, l y sauront
ben l'dompter.

Paul ne savait pas au juste ce que c'tait qu'un collge; mais il aimait
l'tude, il voulait s'instruire, la rsolution prise par son tuteur, le
laissa parfaitement indiffrent, dans l'tat de dtresse o il se
trouvait. La perspective de jener jusqu'au lendemain et de coucher
dehors, le proccupait uniquement  cette minute solennelle du retour au
bercail. Sans en entendre davantage, il pntra dans la pice o l'oncle
et la tante mangeaient sans apptit leur bol de pain tremp dans du
lait, le "miton", le met favori des vieux poux. On ne lui dit rien. La
tante le fit asseoir  sa place habituelle o, les yeux en mme temps
humides de chagrin et de satisfaction, il mangea comme un petit crev.
Puis, il s'endormit sur le bord de la table et la tante Zo le prit dans
ses bras pour le bercer.

Ce retour au foyer, par une belle nuit de fin de juin, pleine d'toiles,
Paul Mirot ne devait jamais l'oublier. Plus tard, devenu homme, il
apprendrait  ses dpens combien il est difficile de faire triompher des
opinions qui ne sont pas celles de tout le monde, tout en gagnant son
pain quotidien, toujours lui reviendrait  l'esprit cette escapade
d'enfant obissant  l'instinct de libert, le souvenir de son isolement
pitoyable, de la faim qui lui tortura les entrailles, du grand calme de
la nature en face de son dsespoir, de sa course dans la nuit vers la
petite lumire, l-bas, sur cette terre fconde et humide de rose 
laquelle l'oncle Batche ne demandait qu'une forte production de
betteraves, tout en cultivant autre chose.

Il ne devait pas oublier, non plus, cet orphelin priv ds l'ge le plus
tendre des soins maternels, la piti passagre de tante Zo, pour sa
dtresse, et son rveil dans les bras de cette femme, dont la maigreur
paraissait se gonfler quelque peu, s'animer enfin, au contact de la tte
blonde de l'enfant qui reposait sur son ingrate poitrine.

Ce souvenir devait l'empcher, plus tard, de maudire son semblable,
injuste et mchant  son gard, en lui faisant comprendre que chez tout
tre humain rside une bont native et secrte touffe souvent par
l'ignorance, le prjug, le fanatisme de certaine ducation, l'intrt
mesquin et rapace, et qu'il ne s'agirait que de rformer l'tat social,
d'clairer les hommes pour les rendre meilleurs.

Les jours qui suivirent se passrent sans incident remarquable pour Paul
Mirot. L'oncle et la tante Batche le laissrent jouer et courir  sa
guise dans les champs. Le poulain de la jument _breune_ ne lui fut pas
enlev. Jusque vers le mois de septembre, il ne fut question de rien. A
cette poque son tuteur fit un petit voyage  Saint-Innocent, chef-lieu
du comt de Bellemarie, o s'levait,  ct de l'glise, l'imposant
difice du collge.

Quelques semaines plus tard, conduit par l'oncle Batche, le petit
orphelin faisait de bonne grce son entre au collge.

Au collge comme  l'cole, Paul Mirot fut un trs brillant lve, et
c'est  son application  l'tude,  sa facilit d'apprendre et de
rsoudre les problmes les plus abstraits, qu'il dut de ne pas tre
renvoy, vingt fois plutt qu'une, chez son tuteur, pour avoir manqu
d'obissance. Malgr la rgle svre de la maison, ses professeurs le
surprenaient souvent, cach dans quelque coin, lisant des livres
dfendus que lui apportait secrtement Jacques Vaillant, ou bien,
dissimul derrire les bosquets, au fond de la cour du collge,
regardant l'herbe pousser et les oiseaux voltiger sur les branches.
Selon la saison, il choisissait ses sujets d'tudes, durant les heures
consacres aux pieuses mditations.

Ses professeurs, de mme que le vicaire qui l'avait prpar  faire sa
premire communion, lui prdirent qu'il ne ferait jamais rien de bon.

A vingt ans, il avait termin ses tudes et revenait prendre place au
foyer de ses parents d'adoption. Qu'allait-il faire? Il n'en savait
rien. Au collge de Saint-Innocent on ne s'occupait que de diriger ceux
qui avaient la vocation religieuse. L'oncle Batche voulut qu'il se fit
cur pour goter le suprme bonheur d'aller finir ses jours dans un
presbytre, dont la bonne tant Zo serait la mnagre. "C'tait disait-il
 son neveu, _le meilleur mquier_, pas de mauvaises rcoltes, ben log,
ben nourri, tout  soi en ce monde et le ciel dans l'autre". Paul Mirot
ne mordait pas  l'amorce. Alors, l'oncle lui proposa la culture de la
betterave _en grand_, il y avait une fortune  faire. Ah! si le conseil
municipal de Mamelmont avait voulu adopter son plan! Les avocats aussi
gagnaient pas mal d'argent, et les mdecins qui vendaient trente sous
une petite bote de pilules ou un empltre, ne se mouchaient pas avec
des _quarquiers de terrine_.

Le jeune homme vitait toute discussion et passait son temps  lire ou 
se promener dans la campagne. Sa chambre tait encombre de livres qu'il
avait rapports d'un voyage  Montral, et l'oncle Batche ne comprenait
pas qu'on puisse dpenser tant d'argent pour du papier et s'amuser 
lire un tas de _menteries_.

Cependant, il n'osait pas crier trop fort, son pupille arrivait  sa
majorit, et il lui faudrait rendre ses comptes qui taient pas mal
embrouills.

Vint l'automne et Paul se prit d'une grande passion pour la chasse. Il
partait le matin, le fusil sur l'paule, quelques tartines de pain dans
son sac, et ne rentrait que le soir, harass de fatigue, quelquefois
bredouille, mais rapportant souvent deux ou trois perdrix, un livre ou
quelques cureuils.

Par un beau soir du mois de novembre, alors que la pourpre crpusculaire
teignait de rougeoyante couleur les branches dnudes et le tapis de
feuilles mortes, au bord d'une clairire le jeune homme aperut une
perdrix qui roucoulait sur un tronc d'arbre  demi renvers. pauler,
viser et faire feu fut pour lui l'affaire d'une seconde. Quelques
morceaux d'corce volrent, et  travers la fume de la poudre, le
chasseur vit l'oiseau bless prendre son vol pour aller s'abattre  deux
cents pas, dans un chaume dor, sur la lisire du bois. Heureux de son
exploit, il courut vers sa victime agonisante. Il se baissa pour la
saisir, mais battant des ailes la perdrix lui chappa en lui laissant
des plumes sanglantes aux doigts, et, s'levant pniblement de quelques
pieds au-dessus du sol, alla retomber un peu plus loin. Le soleil tait
disparu derrire la montagne, l-bas: il ne restait plus que de vagues
lueurs de jour pour clairer les tiges d'avoine coupes sur lesquelles
l'oiseau gracieux cribl de plomb, par soubresauts, les plumes
hrisses, les pattes en l'air, faisait ses dernires rsistances.
Impressionn malgr lui, le chasseur s'approcha, se pencha sur le gibier
agonisant, et il lui sembla que les yeux vitreux de la bte innocente se
fixaient sur lui, cependant que dans le calme de la nuit tombante l'cho
lui apportait le glas des trpasss, du clocher du village de Mamelmont.
La perdrix ne remuait plus, elle tait morte, et il restait l, sans
oser lui toucher, fascin par la fixit de ces yeux toujours ouverts.
Les tnbres envahirent la plaine. Alors il se dcida  mettre le gibier
dans son sac pour rentrer  la maison.

Tout en poursuivant pniblement son chemin  travers les prs coups et
les gurets, une pense l'obsda. Il se posa  lui-mme cette question:

--On prtend que l'oeuvre de la cration est parfaite, alors pourquoi
faut-il tuer pour vivre?

Sans dcouvrir la solution qu'il cherchait, il se convainquit que, du
moins, on ne devait pas tuer par plaisir, et de ce jour, il renona aux
jouissances que lui procuraient la chasse.

L'hiver canadien n'est pas sans charmes. Ces plaines blanches au clair
de lune, ces arbres chargs de verglas que le soleil fait resplendir le
matin, enchantent le voyageur qui, pour la premire fois, jouit de ce
spectacle. Mais la campagne, durant les longs mois de la saison
rigoureuse, toute vie, toute activit semblent suspendues, et si l'on
n'entendait de temps  autre un chien aboyer, le bruit des grelots d'un
attelage qui passe, si l'on ne voyait la fume s'chapper de la chemine
des maisonnettes semes a et l le long des routes, on se croirait 
jamais enseveli dans un dsert de neige et de glace. Les distractions
sont rares et  part les ftes de famille,  Nol et au premier de l'An,
les _repas_ des Jours Gras, chacun vit chez soi, pour ainsi dire
immobilis dans l'attente du printemps. La jeunesse pendant le carnaval,
donne bien quelque _danses_ chez Pierre, Jacques ou Baptiste, o le
violoneux de la paroisse, aux accords d'un violon reint, met en
mouvement les belles filles  marier qui transpirent aux bras de leurs
cavaliers; mais ces divertissements ne sont pas partout tolrs. De ces
transpirations il est rsult, parfois, quelque grossesse mal venue, et
ces accidents ont eu pour effet de jeter le discrdit sur le violon et
la danse.

Du reste, Paul Mirot n'avait aucun got pour ces runions de jeunes gens
s'entassant dans de petites pices mal ares, o l'acre parfum de chair
humaine s'chappant des jupes tournoyantes et des corsages mouills,
rendait suffocante la chaleur produite par la promiscuit malsaine de
tous ces tres gesticulant et dominant la chanterelle par leurs
battements de pieds sur le parquet, et leur gaiet bruyante. Une fois,
seulement, l'un de ses anciens camarades d'cole l'y avait entran et
une belle fille le contraignit  danser avec elle. Aux bras de sa
robuste partenaire, excit par l'odeur fminine,  peine attnue d'un
vague parfum d'eau de Cologne, il avait failli perdre la tte et faire
des btises. Heureusement que la belle fille, doue des meilleures
intentions du monde, n'entendait malice aux jeux de mains qui, s'il faut
en croire le proverbe, sont presque toujours jeux de vilain. D'avoir
press tant d'appas en sueur, sans la possibilit de se rafrachir un
instant, il revint de cette fte du carnaval campagnard, ayant fort mal
 la tte et un peu mal au coeur. Et depuis, il avait renonc aux chauds
transports que procurent ces plaisirs rustiques.

Quant aux ripailles pantagruliques qui avaient lieu tantt chez l'un,
tantt chez l'autre, dans le voisinage, les poux Batche et leur neveu
n'y taient jamais convis. L'oncle Batche ne voulait pas faire manger
ses _rtis_, ses pts chauds et ses saucisses par les amateurs de
festins: il l'avait dclar en plein conseil municipal et on lui en
gardait rancune. D'ailleurs, la tante Zo prtendait que les _repas_
taient d'invention diabolique, que c'tait un crime de gaspiller tant
de _mangeaille_ pour remplir la panse d'un tas de _salops_ et
de _salopes_. Ces propos rpts de bouche en bouche, avaient caus un
moi considrable dans la paroisse. On en parla longtemps chez le
marchand du village, aprs la messe, le dimanche, et  la porte de
l'glise. Aussi,  la fte de Nol, de mme qu'au premier de l'An, Paul
Mirot n'avait d'autre compagnie que l'oncle Batche, discourant sur la
culture de la betterave, et la tante Zo, dvotement silencieuse.

Sans son got pour l'tude, ce jeune homme, dont l'esprit tait
proccup de vagues projets d'avenir, aurait trouv insupportable sa
solitude. Mais l'hiver passa sans qu'il s'en aperut. Vint la saison des
_sucres_, et comme l'oncle Batche parlait d'embaucher un jeune homme
pour l'aider  faire _couler_ sa sucrerie de huit cents rables, Paul
Mirot lui offrit ses services, prtendant que cela lui ferait du bien.
La tante Zo lui fit observer qu'il trouverait peut-tre le mois long.
Mais son digne poux se rcria. a lui apprendrait  travailler: a le
renforcirait; il avait les mains trop douces, des mains de bon  rien;
si c'tait pas _bougrant_! Bref, l'offre fut accepte sans plus de
manires.

L'entaillage des rables, aux premier beaux jours de soleil, n'est pas
un jeu d'enfant. Il faut marcher dans la neige jusqu' mi-jambe, souvent
jusqu' la ceinture, pour aller d'un rable  l'autre percer le tronc de
la profondeur voulue, placer la goutterelle et y accrocher l'oblong
rcipient de fer-blanc destin  recueillir l'eau sucre. Cette
opration, qui dura deux jours, faillit avoir raison de la bonne volont
du jeune homme, tombant de fatigue au retour  la maison et
[Illustration] douloureusement courbatur le matin  son rveil. Mais
quand les chemins furent tracs et les sentiers battus, la _tourne_ que
l'on faisait matin et soir, par les jours de grande coule, et une fois
par jour en temps ordinaire, devint pour lui un salutaire et agrable
exercice. Il portait allgrement, au bout du bras, le seau rempli d'eau
d'rable qu'il allait vider dans le tonneau mont sur _sleigh_ en bois
rond, tran par deux chevaux. Quelquefois, l'oncle Batche venait lui
donner un coup de main, mais la plupart du temps il restait  la
_cabane_  chauffer ses fourneaux et surveiller la cuisson du sucre. On
mangeait dans le bois, sur un tonneau renvers, de bonnes omelettes au
lard, d'apptissantes _trempettes_, et quand il fallait veiller la nuit
pour faire bouillir la surabondance d'eau accumule, Paul Mirot, tendu
sur une peau de buffle, devant le feu, reposait dlicieusement.

Au dehors, au-dessus de la _cabane_, la fume montait vers le firmament
toil et attirait les hiboux qui perchs sur les grands arbres
d'alentour, faisaient entendre leur hou... hou... hou hou..., 
intervalles rguliers. C'taient les seuls bruits de la fort dans la
nuit claire et froide. Et pendant que l'oncle Batche dormait dans un
coin, affaiss par l'ge et les travaux de la journe, le jeune homme
donnait libre cours  son imagination ardente, qui lui ouvrait
diffrentes carrires o le succs, la gloire, les honneurs et l'amour
l'attendaient pour le combler de joies rares et de flicits
inexprimables. Il tait aim  la folie de la plus belle des princesses
des contes de fes: il devenait, tour  tour, un gnral intrpide,
chri de la Victoire; un tribun irrsistible qui entranait les foules;
un grand artiste modelant le sein ou arrondissant le ventre d'une
Vrit; un millionnaire semant l'or et les bienfaits sur ses pas.

Lentement, de jour en jour, la neige tait disparue et le dgel complet
du sol avait permis  l'herbe des champs de pointer peu  peu, en mme
temps que fleurissaient les pquerettes htives des bois. Les _sucres_
allaient finir, on songeait  _dgrayer_, lorsque l'oncle Batche reut
une lettre du dput Vaillant lui annonant qu'en compagnie de son fils
Jacques et de quelques amis de la ville, il viendrait passer le dimanche
suivant  la _cabane_. Le bonhomme fut ravi de la nouvelle. Jusqu'au
dimanche, il ne cessa de faire l'loge de ce bon dput, pas fier,
pareil comme _mo pi to_, qui n'oubliait jamais ses fidles partisans.
Pour des raisons diffrentes, son neveu n'tait pas moins content de la
visite annonce. Il allait revoir son meilleur camarade de collge de
Saint-Innocent, celui qui lui apportait des livres dfendus qu'on lisait
en cachette. Il ne se doutait pas, cependant, que cette rencontre
dciderait de sa carrire.

Ce fut le pre Gustin, le doyen des cochers du village, connu de dix
lieues  la ronde, comme il le disait  qui voulait l'entendre, pour
avoir les meilleurs chevaux du pays, qui amena les visiteurs. Le
financier Boissec lui offrit une somme fabuleuse pour sa jument grise;
mais _la grise_ n'tait pas  vendre. Horace Boissec, jouissant d'une
grande fortune, tait venu aux _sucres_ parce que Marcel Lebon,
directeur du _Populiste_, y accompagnait le dput Vaillant: car cet
homme qui s'tait enrichi dans des spculations plus ou moins avouables,
avait maintenant la manie des grandeurs et le plus profond respect pour
les journaux, dans lesquels il pouvait lire son nom imprim. Le
directeur du _Populiste_ tait pour lui un personnage plus considrable
que l'archevque de Montral, que le pape mme, malgr qu'il fut un
fervent catholique  ses heures, surtout quand une colique importune lui
faisait songer  la mort et  l'enfer. Le dput de Bellemarie, que l'on
disait ministrable, n'tait pas non plus, pour lui dplaire; et Jacques
Vaillant jouissait, en mme temps,  ses yeux, de l'avantage d'tre le
fils du futur ministre et de l'importance que lui donnait son titre de
journaliste.

Il y a des esprits faits pour se comprendre, comme il y a des mentalits
si diffrentes qu'elles ne peuvent que s'ignorer toujours ou se
combattre sans cesse, et c'est de la communaut d'ides et de sentiments
que naissent les amitis sincres et durables. Voil pourquoi Jacques
Vaillant et Paul Mirot prouvrent une joie rciproque  se retrouver
aprs leur sortie du collge. Abandonnant les visiteurs de marque aux
civilits rustiques de l'oncle Batche et aux minauderies naves de la
tante Zo, qui tait venue  la _cabane_ pour prparer l'omelette au
lard, traditionnelle, les deux amis allrent causer  l'cart. Ils
avaient trop de choses  se dire, ils ne savaient plus par quel bout
commencer. Ils s'entretinrent pendant quelques instants de propos
indiffrents. Puis, ils attaqurent la grosse question de l'avenir, que
l'on _rsout_ toujours  son avantage quand on a vingt ans. Jacques
Vaillant apprit  Paul Mirot qu'il fondait de grandes esprances sur ses
succs futurs dans le journalisme. Son pre dsirait lui faire tudier
le droit, mais des avocats il y en avait dj trop, il en connaissait
qui crevaient de faim; tandis que des journalistes srieux, savants,
aussi sincre dans l'expression de leurs opinions que redoutables par la
puissance de leur plume, on n'en dcouvrait pas encore au Canada.

Paul Mirot l'interrompit pour lui poser une de ces questions inutiles
mais qui tmoignent d'un intrt profond:

--Ainsi, le journalisme te plat beaucoup?

--Oh! normment.

--Tu cris des articles?

--Pas encore. Je me forme, j'apprends le mtier en rdigeant des
faits-divers. Mais a viendra... Et toi, que comptes-tu faire?

--Je ne sais pas. Un jour je pense  une chose, le lendemain  une
autre. Je suis un peu comme la fille du voisin qui a deux amoureux: elle
ne se marie pas parce qu'elle ne sait lequel prendre. L'un est blond,
l'autre est brun, elle admire le blond pour sa gentillesse, et le brun
parce qu'il a l'air vigoureux.

--Tu avais toujours le premier prix de composition au collge, malgr
tes mauvaises notes. Je parie que tu ferais un fameux crivain, en
passant par le journalisme. Et nous travaillerions ensemble...

--Ce serait charmant.

--Alors, si je te proposais la chose?

--J'accepterais les yeux ferms.

--C'est entendu. L'affaire est bcle. Je vais en parler tout de suite 
mon pre, qui est trs influent au _Populiste_, parce qu'on le dsigne
dj comme successeur du ministre Troussebelle, qui se fait vieux et 
Marcel Lebon, mon directeur.

Tous deux s'empressrent de revenir auprs des poux Batche et de leurs
invits pour leur faire part du beau projet qu'ils avaient conu.

Le dput Vaillant se montra beaucoup moins enthousiaste que son fils
pour la carrire de journaliste. Il conseilla mme  Paul Mirot de
choisir de prfrence le droit ou la mdecine,  dfaut du gnie civil
pour lequel le jeune homme dclara n'avoir aucune aptitude. "Les
ingnieurs sont de plus en plus demands, il y a de la place et de
l'avenir dans cette profession", affirma le dput de Bellemarie.
Toutefois, si Paul Mirot persistait dans sa rsolution de se faire
journaliste, il serait trop heureux de l'aider, son fils lui ayant
souvent parl de lui dans les termes les plus logieux, et il avait, en
outre, une dette de reconnaissance  acquitter envers son vieil ami, son
fidle partisan, le pre Batche. Ce dernier, qui assistait d'une
oreille  l'entretien, tout en tisonnant son feu, se rengorgea en
entendant un membre de la Chambre l'appeler son ami.

Quant  Marcel Lebon, il promit de faire ce qu'il pourrait, on verrait
cela dans le temps. Dans un mois, peut-tre plus tt, peut-tre plus
tard, on devait augmenter le personnel de la rdaction du _Populiste_.

Le financier Boissec flicita Paul Mirot de sa bonne rsolution et,
rempli d'un bel enthousiasme, du reste sans danger, il prit le ciel 
tmoin qu'il donnerait toute sa fortune pour avoir vingt ans et manger
de la misre en se faisant journaliste. Il se sentait de taille 
bouleverser le monde par l'clat de son gnie. Mais, voil, il tait
trop tard, il ne fallait pas y songer.

En l'coutant, Marcel Lebon souriait ddaigneusement, et quant il eut
fini sa tirade, le directeur du _Populiste_ se contenta de murmurer
entre ses dents:

--Farceur, va!

Le soir arriva et le pre Gustin, avec sa jument grise, vint chercher
les voyageurs qui devaient retourner  Montral par le train de sept
heures. Selon l'expression de Jacques Vaillant, "l'affaire tait
bcle", et ce dernier, en prenant cong de Paul Mirot, ne lui dit pas
au revoir, mais  bientt.

L'oncle Batche tait content de sa journe, la tante Zo, ravie; cette
dernire parce que ces beaux messieurs l'avaient comble de politesse,
comme si elle eut t la femme du _bailli_ de la paroisse, qu'elle
jalousait quand elle la voyait se prlasser dans le plus beau banc, 
l'glise; et son digne poux, parce que le financier Boissec lui avait
gliss dans la main en partant, un billet de dix dollars, sans compter
l'honneur d'avoir reu son dput, en ami.

Mais le plus heureux des trois tait assurment Paul Mirot, qui avait
enfin trouv sa voie et se demandait, avec tonnement, comment il se
faisait qu'il n'y avait pas song plus tt. Quand on a la passion de
lire comme il l'avait, comment ne pas avoir en mme temps la passion
d'crire? Et cette passion ne se satisfait pas secrtement, comme une
passion honteuse, inavouable. Non, il faut qu'elle se dveloppe en plein
jour, qu'on en fasse part  des milliers d'individus, et par le journal
et par le livre.

Il assista, indiffrent, aux propos changs par l'oncle Batche et la
tante, sur leurs visiteurs; son esprit tait dj loin. Comme un jeune
mari impatient d'emporter dans ses bras la rougissante vierge vers la
couche nuptiale, pour goter l'enchantement des troublantes dcouvertes,
il aurait pu s'crier, dans la satisfaction d'un dsir longtemps
contenu, en pntrant dans sa chambre, sous le toit: "Enfin seuls!"
Seuls, lui et sa pense qui se livrait complaisante, dans sa nudit
radieuse et juvnile,  toutes les entreprises hardies que son
imagination enflamme lui suggrait.

Cette nuit-l, le sommeil fut long  venir.




II

UN DBUT DANS LE JOURNALISME


[Illustration] Ce matin-l, Marcel Lebon n'tait pas content, et quand
il tait de mauvaise humeur il ne faisait pas bon d'aller frapper  la
porte de son cabinet de travail. Non pas que ce fut un mchant homme,
que le directeur du _Populiste_, au contraire, on le savait obligeant et
aimable  ses heures, pour ses subordonns. Mais les tracasseries du
mtier le mettaient souvent hors de lui-mme, et dans ces moments de
crise il fallait le laisser tranquille. La veille au soir, au Club
Canadien, le ministre Troussebelle, revenant de Qubec, l'avait blm,
devant ses amis,  propos de son article sur les amendements  la loi
lectorale. Il connaissait pourtant de longue date, la tyrannie des
hommes politiques influents, puisque par sa soumission au chefs de son
parti, par sa plume mise au service du gouvernement au pouvoir, qu'il
dfendait, du reste, avec beaucoup de talent, il en tait arriv, aprs
des annes d'obscur labeur et de misre,  occuper une situation en
vidence dans le journalisme montralais, avec des appointements qui lui
permettaient de jouir enfin de la vie lgante et mondaine. Mais, plus
il se sentait utile et bien en vue, plus il devenait sensible  la
critique. C'est pourquoi il lui eut t agrable de traiter l'honorable
Troussebelle de vieux fumiste, au lieu d'avaler, en dissimulant une
grimace, la pilule amre qu'il lui avait apport du conseil des
ministres provinciaux. S'il rsista  la tentation, c'est qu'il
redoutait une disgrce qui l'eut rejet dans l'ombre, d'o il avait eu
tant de mal  sortir. Il savait, par exprience, qu'il existe en ce pays
deux puissances redoutables contre lesquelles il est bien difficile de
regimber, tant donn la fausse ducation du peuple en matire de
justice et de libert: le fanatisme politique et le prjug religieux.
Cette pilule, il l'avait sur le coeur, avec tant d'autres, et pour se
soulager, il s'tait enferm dans son cabinet o il marchait  grands
pas, envoyant la politique et les politiciens  tous les diables.

On frappa  sa porte d'un poing vigoureux. C'tait le prote qui venait
lui demander de la copie. Marcel Lebon le reut  rebrousse poil, et
aprs lui avoir remis une liasse de feuillets griffonn au crayon, il le
congdia d'un: _Fichez-moi la paix!_ qui ne laissait aucun doute sur son
tat d'esprit. En sortant, le chef d'atelier se trouva face  face avec
un jeune homme  l'air timide, qui lui demanda si c'tait bien l le
cabinet de travail de monsieur de directeur du _Populiste_ Il arrivait
au moment opportun, ce jeune homme; s'il avait un article  faire
passer, on lui apprendrait, et de bonne faon,  crire des sottises. Le
prote, voulant se payer cet amusant spectacle, lui rpondit:

--Parfaitement. Entrez donc; ne vous gnez pas.

Le brave homme en resta pour ses frais de politesse, car le jeune homme
ne fut pas dvor par monsieur le directeur qui, devant cette figure
sympathique et intelligente, se montra plus aimable. Il prit place dans
son fauteuil, invita le visiteur matinal  s'asseoir et  lui exposer le
motif de sa visite.

Pour toute rponse, le jeune homme lui remit une lettre  son adresse.

A mesure qu'il lisait cette lettre, Marcel Lebon reprenait tout son
empire sur lui-mme et sa physionomie s'clairait de bienveillance. Il
se rappelait que nagure, il avait pass par o passait en ce moment son
jeune solliciteur. Quand il eut fini cette lecture, ce fut d'un ton
tout--fait amical qu'il lui dit:

--Je vous reconnais maintenant. Vous tes Paul Mirot, l'ami de Jacques
Vaillant. Je vous ai rencontr aux _sucres_  Mamelmont, il y a un mois
 peine?

--C'est bien cela, monsieur. Je croyais retrouver ici mon ami Vaillant;
mais on m'a dit qu'il tait absent.

--Il est parti, ce matin, par le premier train, pour Sainte-Marie
Immacule, une nouvelle paroisse dans le nord, o l'on inaugure une
chapelle. Il va nous revenir sanctifi, abruti et plein de puces. Car il
y a, parat-il, beaucoup de sable dans ce pays-l; et, vous savez, sans
doute, que l o il y a du sable, il y a des puces. Ces petits voyages
de dsagrment, ce n'est pas ce qu'il y a de pis pour un journaliste
avide de se renseigner sur les moeurs canadiennes... mais, parlons de
vous. Vous voulez absolument faire du journalisme?

--C'est mon plus grand dsir, monsieur.

--Eh bien! vous avez tort.

--C'est si beau, renseigner le public!

--Le public, on l'exploite au profit des autres, de ceux qui ont intrt
 le tromper.

--Cependant, monsieur le dput Vaillant...

--Oui, je sais. Monsieur le dput Vaillant peut tre de bonne foi, il
n'a jamais fait de journalisme lui, il ne connat pas les dessous de
notre mtier. Il est mandataire du peuple, par consquent esclave de
l'opinion, mais son esclavage vaut encore mieux que le ntre. Dans sa
lettre, il me parle de vous, de votre oncle Batche, un de ses fidles
partisans de la paroisse de Mamelmont, la paroisse la plus librale du
comt de Bellemarie. Vous avez du talent, c'est tout naturel qu'il vous
pousse dans les journaux, votre reconnaissance pourra lui tre utile un
jour ou l'autre. Moi, je vous parle en homme d'exprience et avec le
plus parfait dsintressement. Vous arrivez de la campagne, vous ne
savez pas ce que c'est que la vie fivreuse et ingrate qui vous attend
ici. Quand je suis entr  ce journal, j'tais jeune comme vous, le
coeur dbordant d'enthousiasme, comme vous, je me voyais dj sacr
grand homme, dominant l'univers, en livrant ma pense  la vnration
des foules. Il y a vingt ans que je suis dans le journalisme et il ne
m'a pas encore t permis de dire ce que je pense. J'cris pour
Troussebelle, j'cris pour Vaillant, j'cris pour Boissec, qui me paie
de plantureux dners au Club Canadien, ou ailleurs, et s'imagine,
l'imbcile, que cela fait mon bonheur; j'cris mme pour de petites
dames qui ont leurs influences et en profitent pour venir me montrer
leur... tat d'me. J'avoue que c'est quelquefois le ct le plus
intressant du mtier. Pour moi-mme, je n'ai jamais rien crit; mes
convictions, je les cache prcieusement; la Vrit, je l'entortille
n'importe comment avec ce qu'on me donne; je blanchis les noirs et je
noircis les blancs sur commande.

--Pas possible!

--a vous tonne, jeune homme, et pourtant vous ne connaissez encore
rien des petites misres du mtier. Je vous rserve le plaisir d'en
faire vous-mme la dcouverte, si vous persvrez dans votre rsolution.
J'ajouterai seulement, pour refroidir tant soit peu votre bel
enthousiasme, que nos grands journaux ne sont pas faits pour instruire
le peuple par la libre discussion des questions politiques,
scientifiques, sociales ou autres, en un mot de tout ce qui peut
clairer les masses ignorantes et crdules. Qu'est-ce que a peut faire
aux actionnaires du _Populiste_ et  ceux dont ils ont l'appui
intress, que le public s'instruise, que la socit s'amliore par la
science et la raison? Ce sont leurs intrts qu'ils ont sans cesse en
vue. Le journal ne critique que ce qui peut tre nuisible au parti qu'il
dfend ou aux recettes qu'il encaisse. Quant  la louange, elle se vend
 tant la la ligne pour les obscurs, pour les annonceurs; tandis que les
puissants du jour paient en faveurs et protections, les pouvoirs
tyranniques, en intimidations et menaces. Et du directeur jusqu'au
dernier des reporters, le rouage fonctionne sous la mme impulsion. Moi,
je suis la grande roue et rien de plus. Mon talent, j'en fais un bel
usage: je couvre de fleurs de rhtorique le premier idiot  qui il est
utile de faire la cour; je dfends, avec une gale souplesse, les bonnes
et les mauvaises causes. Je suis dans la forme, le fond m'est tranger.

--Alors, vous me conseillez de faire autre chose?

--Autre chose! n'importe quoi! Choisissez une profession librale.
Avocat, si le droit vous embte, vous pourrez vous lancer dans la
politique. Mdecin, si la clientle se fait trop attendre, vous
inventerez une nouvelle drogue, ouvrirez un dispensaire sous le
patronage d'une socit de charit et le succs viendra, avec le temps.
Si vous avez le compas dans l'oeil, faites vous architecte ou ingnieur.
Et  dfaut de tout cela, il y a encore le commerce qui offre beaucoup
de chances de succs. La carrire commerciale est la plus avantageuse
dans un jeune pays comme le ntre. On y fait fortune trs vite. Ceux que
le hasard favorise quelque peu ont bientt chevaux, voitures de luxe et
maison princire rue Sherbrooke. Les journalistes n'ont rien de tout
cela. Ils vont mme  pied quand il y a des barbiers et des garons de
buvette qui se prlassent en automobile. Et je me demande parfois si
cela n'est pas juste, s'il n'y a pas moins de mal  abrutir les gens
avec des alcools, s'il n'est pas moins inhumain de leur corcher la
figure avec un rasoir, que de leur imposer la lecture de journaux
destin  les tromper et  fausser leur jugement?

--Tout ce que vous dites l me parat si trange que je ne sais vraiment
que faire.

--Prenez le premier train et retournez  la campagne. Vous pourrez
rflchir tout  votre aise en respirant l'air vivifiant et pur passant
sur les prairies parfumes de trfle. Peut-tre que le charme de la
nature renaissante et fconde vous donnera l'ide de vous faire
agriculteur. C'est ce que je regrette, moi, de n'avoir pu vivre loin de
la ville, d'une existence faite de calme et de joie saine, les pieds
dans la verdure, le front lev vers le ciel bleu. Les odeurs que montent
de la terre que le soleil caresse, valent mieux que la poussire des
salles de rdaction. Ici, c'est l'esclavage: l-bas, c'est la libert. A
vous de choisir.

--Vous avez sans doute raison; peut-tre retournerai-je  Mamelmont, ce
soir. Mais, si je restais, quand mme?

--Dans ce cas revenez demain matin,  neuf heures, je tacherai de vous
employer  quelque chose.

Aprs avoir remerci le directeur du _Populiste_ de l'intrt qu'il
avait bien voulu lui tmoigner, Paul Mirot s'en alla au hasard, par les
rues de la ville, ne sachant que penser de ce qu'il venait d'entendre,
songeant  l'avenir qui lui apparaissait maintenant rempli de mystres
et de dangers. Rue Saint-Laurent les marchands juifs,  la porte de
leurs boutiques, l'invitrent  entrer: _Want a suit gentleman?... Big
sale here, to-day!... The cheapest day, the last day of the big sale!_
Des femme passaient, le frlant, les unes laides, les autres jolies; des
hommes affairs allaient et venaient, d'autres marchaient plus
lentement, en flneurs, le cigare aux lvres, la canne sous le bras. Le
jeune homme, d'abord tourdi par ce va-et-vient continuel, accompagn du
bruit agaant des tramways, ml au toc-toc rgulier du trot des chevaux
sur l'asphalte, reprit bientt son sang-froid et s'amusa de ce spectacle
nouveau pour lui. Midi venait de sonner aux glises de la mtropole. Une
petite ouvrire aux lvres rouges, au regard prometteur, sortant d'un
atelier de modiste, se trouva face  face avec lui, et il se rangea
poliment pour la laisser passer. La belle enfant lui sourit. Plus loin,
une grande brune, dhanche, le toisa de la tte aux pieds et lui
murmura en passant: _Come Deary, I love you!_ Ces [Illustration] femmes
de la ville, assurment, ne ressemblaient pas  celles de Mamelmont:
elle paraissaient aimables et hospitalires. Mais, Paul Mirot vita de
rpondre  cette trop chaleureuse invitation et pressa le pas. Il se
rappela avoir entendu parler de _vilaines cratures_, perfides et
malsaines qui perdent les hommes et surtout les jeunes gens. A quels
signes pouvait-on les reconnatre, celles-l? Voil ce qu'on avait
nglig de lui apprendre au collge de Saint-Innocent. La petite
ouvrire, toute en sourire, ne paraissait pas mchante; l'autre non
plus, la grande brune, malgr son air effront et sa dmarche
provocante. Du reste, ce n'tait pas le moment pour lui de chercher une
me sympathique et fminine, dans cette multitude de figures inconnues.
Son ami Jacques lui expliquerait, le conseillerait.

Un besoin imprieux rclama toute son attention: il avait faim.

Dans un petit restaurant  quinze sous, il s'attabla devant un potage
d'origine douteuse, suivi d'un plat de viande dont il n'aurait pu dire
le nom, et s'emplit tant bien que mal l'estomac, en attendant mieux.
Retournerait-il  la campagne le jour mme? Marcel Lebon le lui avait
conseill, mais il ignorait la monotonie de son existence, l-bas, entre
la tante Zo,  la pit ignorante, et l'oncle Batche, revenant
toujours  son ide de la culture de la betterave qui enrichirait toute
la paroisse, si le conseil municipal voulait s'en mler. Et puis,
c'tait lche de se rendre avant d'avoir combattu, pour un soldat de la
pense, peut-tre encore plus que pour celui que l'on pousse en avant,
sous les balles et la mitraille, quand il ne sait pas au juste pour qui
ou pour quoi il va se battre et se faire tuer. Et que penserait de lui
son ami Jacques et le dput Vaillant qui l'avait si chaleureusement
recommand? C'tait l le problme difficile s'imposant  son esprit
depuis son entrevue avec le directeur du _Populiste_. Il en tait 
l'affreux _pudding_ au raisin et n'avait encore rien dcid.

Le hasard vint  son secours.

Un grand jeune homme, vtu d'un pantalon de flanelle et d'un veston
noir, un faux panama  la main, vint s'asseoir, sans crmonie, au bout
de la table o Paul Mirot achevait son triste repas. On tait en mai et
la temprature, plutt frache, n'autorisait pas encore une semblable
tenue. Ce devait tre un fameux original que cet individu? A peine
assis, son panama [Illustration] pos sur le coin de la table, il sortit
un mouchoir de sa poche et s'pongea le front en s'exclamant: "Sapristi,
qu'il fait chaud!" Il rpta la petite phrase deux ou trois fois, avec
le mme geste. Voyant que son voisin n'avait pas l'air dispos  engager
la conversation, il lui demanda:

--Ne trouvez-vous pas, mon jeune ami, qu'il fait chaud?

--Mais, non, monsieur, je suis trs bien.

--Oh! c'est que, moi, je cours comme un fou depuis le matin. J'ai cette
affaire Poirot sur les bras. La femme vient d'tre arrte; le mari est
mourant  l'hpital Notre-Dame. J'ai pour le moins trois colonnes de
copie  donner  l'imprimerie avant trois heures... Sapristi qu'il fait
chaud!

--Vous tes dans les journaux, monsieur?

--Comment, vous ne me connaissez pas? C'est singulier! Tout le monde me
connat. Solyme Lafarce, c'est le nom dont mon pre m'a fait prsent. Un
joli nom, n'est-ce pas? Il a, du reste, oubli de me donner autre chose.
Mais je ne suis pas en peine pour me tirer d'affaire. Vous l'avez
devin, je suis reporter  _L'teignoir_, le plus grand journal du pays,
le mieux renseign, grce  moi surtout qui, moyennant un salaire
considrable, depuis dix ans, lui fournit des _primeurs_ dans tous les
crimes qui se commettent  Montral et  deux cents milles  la ronde.

--a doit tre bien intressant, ce mtier?

--Je vous crois! On se trouve en relations avec un tas de gens patants.
Et toujours de l'argent plein ses poches.

--Si Paul Mirot avait pris la peine de rflchir il eut, sans doute,
trouv trange qu'un homme qui a de l'argent plein ses poches puisse se
contenter d'un menu de restaurant  quinze sous, et porter un costume
aussi peu confortable pour la saison; mais il pensait  autre chose. Il
tait avide de se renseigner sur la vie du journaliste. Il demanda au
reporter de _L'teignoir_:

--Ainsi, vous tes satisfait de votre tat?

--Enchant! C'est le mot.

--Tous vos confrres ne pensent pas comme vous.

--Vous voulez parler de ceux qui posent aux savants, qui se proccupent
des questions sociales ou font de la littrature. Ce sont des imbciles.
De la littrature, il n'en faut pas dans le journalisme, pas de science
non plus, mais de la politique quand a paye, et des _histoires 
sensation_, surtout. Avec mon compte-rendu de l'affaire Poirot, par
exemple, dont je suis le seul  possder tous les dtails, _L'teignoir_
va encore augmenter son tirage, ce qui veut dire en mme temps
augmentation de la valeur de sa publicit. Plus un journal a de
circulation, plus lev est le prix de l'annonce qui est la vritable
source de revenus. Et ce n'est pas avec de beaux articles que la
populace ne lit gure qu'on arrive  ce rsultat. Ce que les milliers
d'abrutis qui s'abonnent aux journaux aiment, c'est qu'on leur apprenne
les scandales, les crimes, les accidents du jour. Les faits-divers les
plus stupides ne sont pas  ddaigner. Ce qui _prend_ aussi, ce sont les
portraits de curs, de policemen, de pompiers, de vnrables jubilaires,
de marguilliers, de conseillers municipaux, enfin de _l'homme qui a vu
l'homme qui a vu l'ours._ Le journaliste assez malin pour tirer parti de
tout cela se rend indispensable, on se dispute ses services et il en
profite pour se faire payer un fort salaire. Je suis sr que le
_Populiste_ va de nouveau essayer de m'attacher  sa rdaction aprs le
succs de mon compte-rendu de ce soir sur le crime dont je vous ai
parl, et que pour me garder _L'teignoir_ va m'augmenter de cinq ou six
dollars par semaine. On va s'arracher le journal. Lisez l'affaire
Poirot, c'est tap, je ne vous dis que a.

--C'est donc bien intressant, cette affaire Poirot?

--Tout le monde en parle. Et j'ai dcouvert des chose qui feront
sensation.

--Vraiment!

--C'est une femme de la meilleure socit  qui Poirot donnait
rendez-vous, tous les mardis, dans une maison hospitalire de la rue
Victoria.

--Ah!

--Je la connais trs bien.

--Vous connaissez tant de monde.

--Je connais aussi madame Poirot. C'est une femme d'une nergie de fer
et pas commode, d'une laideur qu'aucun charme particulier n'attnue.
Quand elle a dcouvert le pot aux roses, a n'a pas tran longtemps: un
coup de rasoir et a y tait.

Solyme Lafarce illustra l'aventure abominable d'un geste qui ne laissa
aucun doute  son interlocuteur sur la nature de l'attentat criminel. Le
fameux reporter, tout en dvorant un plat de hachis qu'on venait de lui
apporter, ajouta:

--Vous comprenez, on ne peut donner crment tous les dtails de cette
affaire scabreuse dans un journal qui pntre partout, qu'on reoit dans
les meilleures familles. Mais, comme j'excelle dans l'art de dire les
choses  mots couverts, on les trouve quand mme dans mon compte-rendu,
sous une forme dcente. Et, je parle de l'immoralit qui nous envahit de
plus en plus, grce aux mauvaises lectures, aux mauvais thtres;
j'insiste sur le danger de la diminution de la foi remplace par les
ides nouvelles qui, si on n'y met un frein, feront disparatre bientt
jusqu'au dernier vestige de nos moeurs patriarcales. Quant  la
malheureuse qu'on a arrte aprs son crime, que bien des gens
trouveront excusable, j'ai recueilli les tmoignages les plus touchants
en sa faveur: elle communie tous les premiers vendredis du mois, elle
est d'une vertu inattaquable, et l'on prtend que c'est surtout  cause
de la rigidit de ses principes qu'elle a pris ce moyen radical pour
mettre fin aux infidlits de son mari.

Paul Mirot s'tait lev, mais Solyme Lafarce le retint encore un instant
en lui posant, d'un geste sympathique, la main sur le bras:

--Ce que je vous plains, petits commis mal pays, enfouis du matin au
soir dans vos ballots de cotonnade, faisant l'article, la bouche en
coeur aux clientes qui daignent  peine vous regarder...

--Mais...

--Oh! ne protestez pas. J'ai un cousin dans le mtier, il crve de dpit
quand je l'entretiens de mes succs dans le monde. Comment avez-vous pu,
joli garon comme vous tes, songer  faire du commerce?

--Mais, vous vous trompez, je ne suis pas commis de magasin. J'ai n'ai
mme rien commis du tout.

--Bravo! Vous avez presque autant d'esprit que moi. J'aurais grand
plaisir  mous appeler confrre.

--Eh! bien, ne vous gnez pas, j'entre demain au _Populiste_.

Le sort en tait jet, il avait dit le mot qui le liait dans son esprit.
Il en prouva un grand soulagement. Dans sa joie de se sentir allg du
fardeau de l'indcision, il offrit un petit verre de _quelque chose_ au
confrre; ce dernier accepta aprs s'tre fait un peu tirer l'oreille,
comme si a n'avait pas t dans ses habitudes d'escamoter ainsi des
consommations en affichant son titre de reporter  _l'teignoir_.

On se spara les meilleurs amis du monde.

Le lendemain, Paul Mirot, qui avait lu domicile dans une maison meuble
de la rue Dorchester, commenait son apprentissage de journaliste avec
un salaire des plus modestes.

Quand il arriva au _Populiste_, son ami Jacques, revenu le matin mme de
Sainte-Marie Immacule, pench sur son pupitre, dans un coin, au fond de
la salle de rdaction, se htait de terminer son compte-rendu de la
bndiction d'une chapelle, qui avait eu lieu la veille dans un village
de colons du Nord. Conformment aux instructions qu'il avait reues,
dans un style appropri  la circonstance, il dlayait au crayon, sur
d'innombrables feuillets de copie, les pithtes ronflantes, les mots 
mille pattes, composant les phrases filandreuses, pleines d'onction et
d'encens. Parfois, il s'arrtait d'crire pour se gratter la jambe.
Marcel Lebon ne s'tait pas tromp, les puces de cette rgion  demi
sauvage avaient fait  "l'envoy spcial du _Populiste_," l'honneur de
l'accompagner jusque dans la mtropole.

Paul Mirot l'aperut, aussitt, et s'empressa d'aller le surprendre 
son travail. Il reut de Vaillant l'accueil le plus chaleureux:

[Illustration]--Comment, c'est toi!... te voil enfin!... a c'est une
bonne ide... Tu vas voir comme tout ira bien. Seulement, je ne te
souhaite pas le voyage  Sainte-Marie Immacule. Quel pays, mon cher!
Rien  manger, rien  boire, mais des puces et des indulgences tant
qu'on en veut. Les hommes sont ignorants et sales, les femmes tristes et
farouches, et les enfants  la douzaine, tout barbouills, en guenilles,
se culbutant au milieu des volailles et des cochons.

--Ainsi, tu m'approuves quand mme d'tre venu?

--Je t'applaudis  deux mains.

--Je t'avoue que j'ai t sur le point de retourner l-bas,  Mamelmont.
Ce que m'a dit ton directeur m'avait tellement dcourag...

--Bah! des btises, sans doute. C'est un homme qui n'est jamais content.

--A propos, connais-tu un reporter de _l'teignoir_, du nom de Solyme
Lafarce?

--Comment, est-ce qu'il t'aurait dj induit  lui _payer la traite!_

Et lorsque Paul Mirot lui eut racont sa conversation de la veille avec
le fameux reporter, il s'amusa beaucoup de sa navet. Il s'tait fait
rouler par ce parasite, vivant d'expdients, exploitant tous les nafs
qu'il rencontrait. Ce brigand du journalisme avait fait tous les
journaux, o on l'employait  des besognes ingrates. Quand il crevait de
faim, dans les bureaux de raction on passait le chapeau pour lui venir
en aide. Quelques maisons de commerce lui donnaient de temps  autre de
la traduction  faire, des pamphlets-rclame  rdiger; ou bien il
devenait, durant quelques semaines, agent pour une troupe de
saltimbanques en tourne, pour un cirque de troisime ordre, et il avait
d'autres moyens d'existence plus louches encore. A son dbut dans le
journalisme, Solyme Lafarce fit preuve d'un rel talent.
Malheureusement, il tomba bientt dans l'ivrognerie et la plus
crapuleuse dbauche, ce qui lui fit perdre du mme coup l'estime de ses
camarades et la confiance de ses chefs. Et comme son ami paraissait
attrist de tout ce qu'il venait d'entendre sur le compte d'un individu
qui lui en avait tout de mme impos un instant, Jacques Vaillant
ajouta, en lui frappant amicalement sur l'paule:

--Il ne faut pas te croire un imbcile parce que ce fumiste de Lafarce
t'a mont le coup. Des plus malins que toi se sont laiss prendre  ses
discours trompeurs, et dans des circonstances autrement comiques. Dans
une grande ville, vois-tu, il faut se mfier de tous les gens qu'on ne
connat pas et surtout des personnes qui se montrent par trop
accueillantes. De mme que l'on doit fuir la premire Vnus du trottoir
qui s'offre aux convoitises masculines, il est bon de se garer des
malandrins de la rue, des bars et des cafs louches.

Leur conversation fut interrompue par l'arrive de Marcel Lebon qui
prsenta le nouveau venu au secrtaire de la rdaction,  qui incombait
la tche d'initier le jeune homme au travail de bureau avant de le
mettre  la disposition du chef des reporters, commandant  une
quinzaine de chasseurs de nouvelles, fort malmens lorsqu'ils revenaient
bredouille. L'omnipotent personnage, qui rpondait au nom gracieux de
Blaise Pistache, n'tait pas un aigle, mais sa nullit n'avait d'gale
que sa prtention. L'un de ses frres tait marchand de vins et
d'alcools, il payait au journal, bon an mal an, des milliers de dollars
pour ses annonces de champagne _extra dry, de Scotch Whisky, de gin_ et
de toutes sortes d'enivrants poisons; l'autre tait jsuite, d'une telle
rputation de saintet et d'loquence, que les foules accouraient pour
l'entendre fulminer contre l'ivrognerie, la dbauche, les ides
nouvelles et toutes les turpitudes du sicle; on reproduisait ses
sermons en entier dans le _Populiste_. C'tait  cette double influence
du marchand de vins et du jsuite, que Blaise Pistache devait son
importante et lucrative situation. Il se montra fort aimable avec Paul
Mirot et lui confia la correction des correspondances venant de la
campagne. Du reste, ce gros homme, culottant des pipes tout le long du
jour, tait d'une bienveillance extrme pour ceux qui savaient admirer
ses _coups de plume_, et cherchait sans cesse  augmenter dans le
personnel de la rdaction, sa petite cour d'admirateurs intresss. Il
indiqua au jeune homme, la faon la plus pratique d'expdier rapidement
et convenablement sa besogne: il s'agissait de saisir tout de suite le
fait intressant, de le dpouiller de la phrasologie incohrente, tout
en mnageant la susceptibilit du correspondant par trop prolixe dans la
narration d'vnements ordinaires et sans importance. L'essentiel,
c'tait de n'omettre aucun nom, afin de toujours exploiter la sotte
vanit des gens qui aiment  faire parler d'eux dans les _gazettes_, ne
serait-ce que pour apprendre au public que monsieur Baptiste a rendu
visite  son voisin, ou que madame Baptiste a fait _un gros bb_.

On empila devant Paul Mirot, toute la correspondance arrive du matin.
Il prit rsolument la premire enveloppe qui lui tomba sous la main et
l'ouvrit. C'tait une jeune fille,  la fine criture, se plaignant des
assiduits compromettantes d'un soupirant un peu mr. Et elle n'y allait
pas par quatre chemins, la petite: elle menaait cet amoureux
persvrant, insensible  toutes les rebuffades, de lui mettre le pied 
bonne place, si le _moineau_ ne se htait d'aller chercher fortune
ailleurs. Le jeune homme resta perplexe. Publiait-on des choses
semblables dans le journal? Il faudrait soumettre le cas  son chef,
quand il aurait termin le dpouillement de la correspondance. Dans la
seconde lettre on faisait l'loge de Mademoiselle X., l'organiste du
village qui, lors d'une petite fte religieuse, avait fait entendre _ses
sons les plus harmonieux_. Le journaliste en herbe se demanda de quels
sons le correspondant voulait parler. Un troisime s'tendait sur le
rcit de la clbration d'un anniversaire de naissance, une fte
mmorable en l'honneur d'une jeune fille, o aprs un souper de
_premire classe_, l'ami de la _jubilaire_, lui avait lu une touchante
adresse, accompagne de cadeaux, tandis que les autres amis prsents,
_lui montraient tout ce qu'ils prouvaient envers elle_. Suivait le
compte-rendu d'une runion intime, non moins mmorable autour d'un jeune
couple rcemment uni par les liens du mariage, auquel on souhaitait,
entre autres choses, une nombreuse postrit, et, pour assurer la
ralisation de ce souhait, on demandait  Dieu de venir en aide aux
tendres poux. Puis, c'tait une martyre qui racontait son histoire au
journal, en y joignant sa photographie; la martyre de Saint-Origne.
D'aprs le portrait, cette femme paraissait toute jeune et d'assez joli
figure; elle tait grande et mince, avec les yeux troublants
d'hystrique. Son mari la souponnant d'infidlit, l'enfermait dans la
cave quant il s'absentait de sa maison, une cave humide, remplie de
rats. Et elle donnait des dtails  faire dresser les cheveux.

Dcourag, le jeune homme renona  en apprendre davantage, et il se
levait pour aller porter le paquet de correspondances au secrtaire de
la rdaction, lorsque son ami Jacques, qui avait un moment de libre,
vint  son secours:

--Eh! bien, a va les correspondances?

--a ne va pas du tout. Je vais remettre ces papiers  monsieur Pistache
et lui demander de m'employer  autre chose.

--Ah! non, ne fais pas cette btise. Dbrouille-toi n'importe comment,
mais dbrouille-toi... Voyons, qu'est-ce qu'il y a qui t'embarrasse?

--Tout. Toutes ces correspondances que je viens de parcourir: la martyre
de Saint-Origne; ce jeune couple qui ne peut pas faire ses petites
affaires tout seul; cette jubilaire  laquelle on montra je ne sais
quoi; l'organiste que fait entendre ses sons; et la jeune fille se
plaignant d'un certain moineau.

--Attends un peu, je vais t'apprendre...

Et Jacques Vaillant, aprs avoir lu ces correspondances, expliqua:

--Mais, mon cher, rien de plus simple. Jette-moi d'abord le moineau et
la martyre de Saint-Origne au panier, ils s'entendront trs bien
ensemble; couvre d'un trait de plume l'attitude quivoque des amis de la
jubilaire; laisse le jeune couple travailler  sa postrit, puisque le
ciel bnit les familles nombreuses; quant  l'organiste, enlve-lui sa
sonorit personnelle et incongrue, pour faire courir ses doigts agiles
sur le clavier d'ivoire produisant les sons les plus harmonieux.

Il dpouilla ensuite le reste des correspondances et indiqua  son ami
les retouches  faire, entre autres l'annonce du mariage prochain d'un
vieux garon qui voulait _se produire_ avec une veuve pas farouche; la
nouvelle difiante d'une paroisse o tout le monde avait pris la
temprance  la suite d'une retraite; la communication importante du
maire de La Rdemption, annonant au pays que les habitants de _par
cheux eux_ avaient fini _s'sumer leux ptaques_.

Quand l'heure du midi sonna, Paul Mirot avait tant bien que mal accompli
sa tche de la matine et il alla _luncher_ de bon apptit, tant
presque satisfait de lui-mme...

A son retour, Blaise Pistache lui dit:

--Maintenant, je vais vous mettre  la traduction des dpches: un bon
journaliste doit savoir tout faire.

Pour traduire convenablement une langue trangre, il faut surtout de la
pratique. Les traducteurs inexpriments s'attachent aux mots plutt
qu'au sens de la phrase, et il en rsulte qu'ils embrouillent tout et
n'y comprennent rien. Paul Mirot ne devait pas faire exception  la
rgle. Le premier feuillet de dpche de l'_Associated Press_, qui lui
tomba sous la main, le soumit  une dure prouve. Il s'agissait de
suffragettes arrtes  Londres _charged with conduct likely to create a
breach of peace_. Il traduisit: _charges avec une conduite..._ et
s'arrta, terrifi de ce qu'il allait crire, puis recommena la
traduction.

C'est alors qu'il comprit que les professeurs du collge de
Saint-Innocent auraient mieux fait de lui enseigner un peu moins de grec
et de latin et plus d'anglais. Mais l, comme dans d'autres maisons
d'ducation canadienne-franaises, on se souciait peu d'enseigner la
langue de Shakespeare, indispensable pourtant  tout homme qui veut
faire son chemin dans une colonie britannique dont la grande majorit de
la population est anglaise. Savoir l'anglais, pour certains esprits
troits et fanatiques, n'est-ce pas pactiser dj avec l'ennemi? Savoir
l'anglais, n'est-ce pas devenir un peu protestant, mme franc-maon?
D'une heure  trois, il donna une demi colonne de copie, ayant dpens
autant de forces crbrales qu'il en fallait au secrtaire de la
rdaction pour rdiger ses _coups de plume_, l'espace d'une anne
entire.

Le journal sous presse, tout le monde respira. Les pipes furent allumes
et on se runit par petits groupes pour causer en attendant que le
garon de l'imprimerie eut apport le numro du jour dans lequel chacun
tait anxieux de relire sa prose.

Jacques Vaillant, aprs avoir prsent le nouveau confrre  tous ses
camarades, prit deux exemplaires du journal, encore tout humide, qu'on
venait de distribuer et entrana rapidement son ami en lui disant  mi
voix:

--Filons tout de suite avant que ce chameau de _city editor_ ne remonte
de l'imprimerie.

Quand ils furent dans la rue, Paul Mirot lui demanda la raison de cette
fuite prcipite et Jacques, tout joyeux de pouvoir disposer de son
temps et jouir de sa libert jusqu'au lendemain, lui rpondit:

--C'est vrai, tu ne sais pas ce que cet animal de _city editor_ est
embtant. Chaque jour, aprs le journal, il distribue les corves du
soir aux reporters. On dirait qu'il n'est satisfait que lorsqu'il y en a
pour tout le monde, je crois qu'il en inventerait au besoin. Ce sont des
assembles de conseils municipaux de banlieue, des runions de clubs
politiques, des sances de commissions de toutes sortes sigeant le
soir, des associations de boucher, d'piciers se runissant pour parler
cochon ou fromage, des concerts de charit o le journal doit tre
reprsent sous peine d'encourir la disgrce d'un tas d'abrutis rasant
quelquefois jusqu' minuit le pauvre reporter oblig, le lendemain, de
faire l'loge de celui-ci et de celui-l, qui n'ont rien dit de nouveau
ni d'intressant. Le plus souvent possible, je me trotte avant la
distribution, except le lundi, jour o on nous gratifie de billets de
thtre. Je sais que le nomm Jean-Baptiste Latrimouille m'en garde une
sourde rancune, qu'il essaiera d'pancher  la premire occasion. Mais
je m'en moque.

--Un drle de nom, tout de mme, que celui de Latrimouille.

--Si le nom est drle, le personnage ne l'est pas. Pour le moment, tu
n'as rien  faire avec lui.

Et il fredonna:

    Ton sort est le plus beau,
    Le plus digne d'envie.

--Au fait, tu n'es pas une Enfant de Marie, mais cet air de cantique me
revient  chaque printemps, avec l'obsession du parfum des lilas que
nous respirions en rdant autour du couvent de Saint-Innocent, si prs
du collge o nous avons fait nos humanits.

--Quel homme est-ce, au fond, que ce Jean-Baptiste Latrimouille?

--Ce n'est pas un homme, c'est une machine. Car, ce que j'appelle un
homme, moi, c'est un tre qui pense, qui raisonne, qui es susceptible de
prendre une rsolution tout seul, qui ne marche pas seulement quand on
lui dit de marcher. Or, notre charmant _city editor_ est tout le
contraire de cela, il est, du reste, _the right man in the right place_,
pour employer l'expression d'une plantureuse cossaise trs prise de la
vigueur athltique de son amoureux, l'un des vainqueurs du championnat
de base-ball, de la saison dernire. L'administration du journal lui
indique la ligne de conduite  suivre, s'en fait son excuteur des
hautes oeuvres quand il s'agit de faire tomber des ttes parmi le
personnel de la rdaction, et dgage sa responsabilit de toutes les
erreurs et sottises qui s'impriment dans le _Populiste_, en les mettant
sur le compte de cet instrument docile, incapable de regimber. On lui
ordonne de faire une chose, il la fait, et si a tourne mal, on l'accuse
d'abus de confiance, d'imbcillit, et, au besoin de tous les crimes
d'Isral. Il accepte tout, courbe la tte; il s'accuserait lui-mme, si
cela tait ncessaire. Ses matres auraient honte de traiter de braves
garons instruits, intelligents, comme il les traite; mais Latrimouille
n'a aucun respect pour l'intelligence et l'instruction, en tant
dpourvu lui-mme, et ne s'en portant pas plus mal. La supriorit pour
lui, c'est le droit de commander: il se croit suprieur  toi,  moi, 
tous les autres qui, sur son ordre, courent  droite et  gauche, vont 
le recherche de la sensation du jour, dans la crainte d'tre _scoups_
C'est un esclave n, commandant  d'autres esclaves que la ncessit
fait plier sous le joug. Bref, je le crois irresponsable de ses actes et
je n'prouve pour lui aucun sentiment de rancune, pas plus que j'en
prouverais pour une machine automatique qui m'aurait pinc les doigts.

--C'est donc pour me rduire  ce pnible esclavage que tu m'as
conseill de faire du journalisme?

--Mais non! mais non! Tu n'y entends rien encore. Avec de la souplesse
et un peu de philosophie on s'arrange assez bien dans cette galre.
J'admets que l'apprentissage du mtier comporte une infinit de petites
misres. Mais, nous sommes jeunes, nous avancerons. Quand le moment sera
venu, nous quitterons le _Populiste_, et avec l'aide de mon pre, qui
deviendra ministre un de ces jours, nous fonderons un journal o il nous
sera loisible d'crire ce qu'il nous plaira, un journal srieux,
indpendant, qui ne sera pas une feuille de choux comme celui auquel
nous avons l'honneur de collaborer. Je ne voulais pas te faire part de
ce projet maintenant, mais puisque tu m'accuses de t'avoir entran dans
un guet-apens, il faut bien que je te le dise: je ne t'ai fait venir 
Montral que pour cela, afin de t'associer, quand tu auras acquis
l'exprience ncessaire,  mon entreprise, dont le succs est assur
d'avance.

--Et si tu te trompais, si tu te faisais illusion?

--Impossible! Le public instruit, clair commence  en avoir assez de
ces journaux qui ne sont en ralit que des feuilles de rclame et
d'annonces, des recueils d'histoires  dormir debout et d'opinions qui,
 de rares exceptions prs, ne sont pas celles du journal. Il ne s'agit
que de saisir l'occasion opportune pour tirer parti de la situation
dplorable dans laquelle se trouve place la presse canadienne, au point
de vue de l'avancement de nos compatriotes.

Tout en causant les deux amis taient arrivs  la maison meuble de la
rue Dorchester, o Paul Mirot avait lu domicile. Jacques Vaillant
voulut voir l'installation de son nouveau confrre et monta chez lui. Ce
n'tait pas riche, pas joli, mais en attendant mieux il fallait se
contenter de cette chambre assez mal claire par son unique fentre
donnant sur la cour, avec un tapis us et des fauteuils reints,
portant l'empreinte de postrieurs gros et petits, masculins et fminins
que s'y taient frotts aux heures de lassitude et d'abandon, depuis dix
ans, vingt ans peut-tre, qu'ils taient sortis flambant neufs de chez
le marchand de meubles.

L'inspection de la chambre termine, Jacques Vaillant fit  Paul Mirot
le portrait de leurs camarades, de leurs gaux du personnel de la
rdaction. C'taient tous de bons garons, dont quelques-uns un peu
maniaques, abrutis par de nombreuses annes d'un travail en quelque
sorte mcanique et peu rmunrateur. Un seul ne lui plaisait gure, avec
son allure de moine dfroqu, ses manires de bigote sur le retour, sa
faon de se voiler la face ou de se retirer  l'cart quand on
racontait, aprs le journal, des histoires un peu lestes, ou que
quelqu'un mettait une opinion pas tout--fait orthodoxe. Il tait, en
outre, peu soigneux de sa personne, ne se lavait jamais les dents et
portait une chevelure que le peigne n'avait pu dflorer. Il ne fumait
pas, ne buvait que de l'eau claire et baissait pudiquement les yeux si
une femme se trouvait sur son passage. De mmoire de journaliste, on ne
l'avait jamais entendu rire ni plaisanter, il n'ouvrait la bouche que
pour fltrir l'impit et les moeurs dplorables de son poque. C'tait
 lui qu'on avait confi la rdaction des nouvelles difiantes, et il
s'acquittait de cette tche en homme convaincu que sa vritable patrie
n'est pas de ce monde. Il s'appelait Pierre Ledoux, mais les reporters
du _Populiste_ l'avait surnomm _La Pucelle_, et entre camarades, on ne
le dsignait jamais autrement. Il tait, du reste, souverainement
dtest; car, on le souponnait de dnoncer, en secret, aussitt qu'il
en avait l'occasion, ceux de ses confrres dont la conduite portait
ombrage  sa vertu ou qui, par leurs propos, affichaient des principes
dangereux, parce que progressistes et contraires au maintien des
vieilles traditions.

Luc Daunais, le reporter charg du service de la police, lui, tait un
maniaque des plus amusants. Pour avoir, trop longtemps, vu le dfil des
prisonnier, enchans les uns aux autres, que l'on amne comparatre
chaque jour devant les magistrats ayant  punir les dlits dont se
rendent coupables les rdeurs nocturnes, les ivrognes et les
prostitues, il enchanait tout sur lui. Il portait neuf chanes
accroches  son gilet et  son pantalon. A part sa chane de montre et
la chane de son lorgnon, il avait une chane  son cure-dent, une
chane  son porte-cigare, une chane  sa bote d'allumettes, une
chane  son canif, une chane  ses clefs, une chane  son
porte-monnaie et une chane  son tui  chapelet. Cette ide lui tait
venue tout--coup, comme une inspiration, et il s'en glorifiait
hautement. D'abord, par ce moyen, impossible de perdre quelque chose;
ensuite, ces chanes, quand il ouvrait son veston en public, donnaient 
ceux qui ne le connaissaient pas une haute ide de sa personne: on le
prenait pour un caissier de banque ou un parfait notaire ayant la garde
de nombreux trsors. Celui-l ne savait faire autre chose que la
chronique des tribunaux de police. Tous les _policemen_ le
connaissaient, les tourne-clefs de la gele taient devenus ses amis, il
tait le confident des plus fameux dtectives. Au besoin, il savait leur
tre utile en leur fournissant des renseignements. Il accompagnait mme,
 ses heures de loisirs, les braves agents  la poursuite d'un dangereux
malfaiteur, ou allant tout simplement oprer une rafle chez Maud, Rosa
ou Mary, tenancires de maisons d'amour. C'tait le mieux pay de tous
les reporters,  cause de sa prcieuse exprience des bas-fonds de la
socit.

Le traducteur attitr des dpches, Louis Burelle, avait une autre
manie: celle d'emprunter vingt-cinq sous  tout le monde qu'il
rencontrait. Il tait toujours _cass_, c'est--dire que du lundi au
samedi, jour de la paye, il n'avait jamais d'argent. Le samedi et le
dimanche, il faisait la noce, payait volontiers des dners et des
_traites_  ses camarades, mais ne remboursait jamais les vingt-cinq
sous qu'on lui avait prts. Et, il y avait encore le reporter de
l'htel de ville, un rsign, un modeste qui, soit par timidit ou
malchance, tait toujours rest dans la mdiocre situation qu'il
occupait au journal, depuis quinze ans. Il se nommait Modeste Leblanc,
et ce nom de Modeste, convenait bien  sa modestie. Cependant, il
n'avait pas t aussi modeste avec son pouse, car il supportait
pniblement le poids d'une famille de treize enfants. Ce brave garon
tait un rudit, un penseur, il avait des ides, une plume alerte pour
les exprimer. Au dbut, il crivit des quelques articles sous sa
signature, des article fort intressants. La direction du journal
s'alarma, il devenait un homme dangereux en sortant de son rle de
machine. On lui fit des observations injustes, des reproches immrits.
Il aurait pu prendre son chapeau et s'en aller; mais, il songea  sa
femme,  ses petits qui pourraient souffrir de sa rvolte orgueilleuse
et dans l'incertitude o il tait de pouvoir trouver un emploi immdiat
ailleurs, il s'oublia, s'effaa dans l'impersonnalit de la rdaction du
_Populiste_. Quant au reporter du sport, Andr Pichette, c'tait un bon
diable, trs serviable, d'une force peu commune. Pour se mettre bien
avec lui, on n'avait qu' admirer le dveloppement prodigieux de sa
poitrine,  double ossature, comme il le prtendait, semblable  une
coque de navire blind; ou bien avoir l'air de redouter la puissance de
son poing mortel, capable d'assommer un boeuf d'un seul coup. Il
jouissait de la plus grande libert au journal, o il n'apparaissait que
le matin quand il tait en ville, passant le reste de son temps aux
courses de Blue Bonnets ou du parc Delorimier, au terrain des Shamrocks
ou des Montral, aux rgates organises par les associations de
canotage, l'hiver, suivant les _matchs de hockey_, les clubs de
_raquettes_. D'Antoine Dbout, le reporter du Palais, il y avait peu de
chose  dire: c'tait un esprit juridique dans un corps sujet  la
dysenterie, quand on voulait lui imposer un surcrot de travail. Les
quelques autres jeunes reporters qui compltaient le personnel de la
rdaction, ne faisaient souvent qu'y passer; c'taient presque toujours
des tudiants que l'on rtribuait  peine. Les uns disparaissaient
d'eux-mmes, ayant dcouvert quelque moyen plus avantageux de se
procurer de la monnaie de poche, les autres taient congdis au bout
d'une semaine ou deux, pour tre arrivs trop tard le matin, pour un
oui, pour un non, et remplacs au petit bonheur par le premier qui se
prsentait.

Jacques Vaillant, aprs avoir pass en revue tous ses camarades du
_Populiste_, eut une pense d'indulgente philosophie, qu'il exprima en
ces termes:

--Que veux-tu, mon pauvre vieux, il parat qu'il faut toutes sortes
d'individus pour faire un monde, et dans tous les milieux on rencontre
des types dgotant et des braves coeurs.

[Illustration]

Son ami parti, seul dans sa chambre, envahie peu  peu par l'ombre qui
descendait sur la ville, sa chambre sans luxe, au tapis us, aux
fauteuils reints, Paul Mirot sentit une immense tristesse lui
treindre le coeur et le cerveau. Il n'y avait rien dans cette pice,
horriblement banale, pour mettre un peu de gaiet dans son esprit, rien
pour le consoler dans sa solitude, personne non plus  qui parler. Il
prouvait la lassitude amre d'un jour de labeur strile, et il se
demandait avec angoisse s'il en serait ainsi le lendemain et les jours
suivants. A cette heure, il regrettait sincrement sa chambrette chez
l'oncle Batche, et il se disait qu'il aurait peut-tre mieux fait de
retourner vivre  Mamelmont, comme le lui avait conseill Marcel Lebon.

Les bruits de la rue, auxquels il n'tait pas habitu, prolongrent les
heures de veille solitaire, et ce n'est que tard dans la nuit qu'il
s'endormit, accabl de fatigue.




III

LES AMUSEMENTS DE LA MTROPOLE


[Illustration] Il y avait quatre mois que Paul Mirot habitait la ville.
On tait en septembre et il faisait bon, dans l'air tide encore, de se
promener vers les cinq heures, aprs le journal, par les rues
resplendissantes des feux du soleil couchant. Au Canada, septembre est
l'un des plus beaux mois de l'anne. Ce n'est plus l't avec sa chaleur
accablante, ses orages redoutables, et ce n'est pas encore l'automne au
ciel gris, au feuillage jaunissant. A la campagne, surtout, on prouve
une sensation indfinissable de rconfort et de vague attendrissement 
la vue des arbres chargs de fruits arrivs  maturit, des grains
moissonns dont on remplit les granges, sous le ciel serein, dans le
calme de la nature que le soleil caresse de ses rayons moins ardents,
comme s'il jetait avec douceur de l'or sur les choses. C'est  ce
spectacle qu'il avait tant de fois contempl, dans le rayonnement des
matins et dans la splendeur des soirs, que le jeune homme songeait en
descendant vers l'est de la rue Sainte-Catherine,  la fin de ce beau
jour septembral, en compagnie de son fidle compagnon et ami, jacques
Vaillant.

Au _Populiste_, Paul Mirot commenait  se sentir plus  l'aise. Il se
familiarisait peu  peu avec le mtier et s'en tirait maintenant assez
bien. Il avait conquis tous ses camarades par ses manires engageantes,
son obligeance et sa franchise,  l'exception de Pierre Ledoux, dit _La
Pucelle_, dont il avait plus d'une fois offens la pudeur par ses
honntes et immodestes propos. Il n'avait pas encore fait de reportage,
on le laissait  la traduction des dpches; il faisait aussi, de temps
 autre, la correction des correspondances venant de la campagne, et
presque tout les jours,  la dernire heure, on l'envoyait donner un
coup de main aux correcteurs d'preuves. C'est ainsi qu'il chappait,
pour quelque temps, aux corves que Jean-Baptiste Latrimouille, le _city
editor_, imposait  ses subordonns. Le secrtaire de la rdaction, qui
tait son chef directe, le traitait assez bien: cependant il le
regardait parfois d'un mauvais oeil. On lui avait conseill d'aller, au
moins deux ou trois fois la semaine, fliciter Pistache sur ses _coups
de plume_, mais, comme il trouvait la prose de cette _gloire du
journalisme canadien_ plutt insipide, il s'tait toujours abstenu d'une
dmarche qu'il lui eut sembl dgradante. Ses camarades avaient beau lui
rpter que ce manque de diplomatie pourrait tre non seulement
prjudiciable  son avancement, mais lui valoir un cong si jamais on le
prenait en faute, il ne voulait rien entendre. Il se disait qu'il
avancerait peut-tre moins vite en s'alinant les sympathies d'un homme
extrmement sensible aux admirations hypocrites, mais qu'il arriverait
tout de mme par le travail et la double protection de Marcel Lebon, qui
lui tmoignait une relle sympathie, et du dput Vaillant, dont le fils
tait son meilleur ami. Le dput de Bellemarie, quand il venait au
journal, lui disait en passant un mot d'encouragement. Tout allait donc
assez bien et le jeune homme, l'esprit plus libre, le coeur plus lger,
commenait  prendre got aux amusements de la mtropole.

Ce jour-l, cependant, il avait la nostalgie de l-bas. Il s'absorba
dans une vision intime du paysage pittoresque de Mamelmont, des
troupeaux de vaches laitires broutant au pied des collines du haut
desquelles tant gamin, il avait tant de fois dgringol, du robuste et
paisible cultivateur revenant du champ sur sa _charrette_ d'avoine, de
sa compagne un bton  la main, courant  droite et  gauche,
rassemblant poules, oies et dindons  l'approche du soir. Jacques
Vaillant, qui respectait son silence depuis un quart d'heure, ce qu'il
jugea suffisamment respectueux, crut devoir ramener cet esprit vagabond
 la ralit de l'heure prsente. L'occasion, du reste, tait propice:
deux petites filles en robes courtes, aux jambes normes, qui venaient
en sens inverse, souriaient aux deux amis, de faon significative. Il
poussa Paul Mirot du coude:

--Regarde donc un peu ces petites effrontes qui ont mis au moins dix
livres de coton dans leurs bas. Oh! avec de pareilles jambes, elles vont
_matcher_ quelques bons types.

--Matcher?

--Pardon! J'oubliais que tu ne connais pas encore le langage de ces
demoiselles. _Matcher_, a veux dire faire une conqute de rue, qu'on
termine... ailleurs. Et je parie que tu ne sais pas sous quel nom on
dsigne ces petites filles, de quatorze  seize ans, qui font voir de si
prodigieux mollets?

--Je l'ignore, en effet.

--Eh! bien, je vais te l'apprendre, mon cher. Ces petites btes de
joie... ou de proie, a s'appelle des _piano-legs_, parce que leurs
jambes ressemblent beaucoup aux pieds de ces meubles harmonieux que l'on
tapote dans toutes les maisons qui se respectent au grand ennui, sinon
au dsespoir des visiteurs. Seulement, je te ferai remarquer que la
comparaison ne s'applique pas au piano droit,  la mode depuis quelques
annes, mais au piano  queue.

--L'pithte est vraiment originale, et assez juste... Et, d'o
viennent-elles, ces petites filles?

--D'un peu partout, mais un grand nombre d'entre elles descendent de la
tribu des _Pieds-Noirs_.

--Il y a donc des _Pieds-Noirs_  Montral?

--S'il y en a? On aurait qu' dchausser tous les gens qui passent pour
en dcouvrir une quantit innombrable. Les pieds blancs, de mme que les
gens qui pourraient montrer patte blanche, sont beaucoup plus rares.

--Sans plaisanterie, sont-ce des sauvages que ces _Pieds-Noirs_?

--A peu prs. Ils vivent dans les faubourgs, mais, contrairement aux
autres sauvages qui vendent les petits enfants aux familles honorables
et bien pensantes, et battent les femmes pour leur faire garder le lit,
ceux-l obtiennent de leurs femmes petits garons et petites filles  la
douzaine sans tre obligs de les acheter. Ils sont ignorants,
exploits, vivent misrablement. Ils n'ont pas les moyens de faire
instruire toute cette marmaille, et il arrive ce qui doit fatalement
arriver  des enfants levs dans la rue: les garons font des rustres,
comme leurs pres, ou des mauvais sujets, les filles, de pauvres
ouvrires que les patrons sans me exploitent ou... des _piano-legs_.

La nuit tombait. La rue s'clairait peu  peu de ples reflets
lectriques, et aux devantures des magasins les vitrines brillaient de
mille feux donnant un attrait fascinateur aux objets tals pour exciter
la convoitise des passants. D'une ruelle sombre un homme  moiti ivre,
ayant une femme  chaque bras, apparut en pleine lumire, en face des
deux amis. Le trio les croisa et Paul Mirot crut reconnatre l'une des
femmes, une grande brune dhanche. C'tait, assurment, la mme qu'il
avait rencontre rue Saint-Laurent, le jour de son arrive. Jacques
Vaillant remarqua la persistance avec laquelle il suivait cette femme du
regard, et lui demanda:

--Est-ce que, par hasard, tu connatrais cette _seineuse_?

--Cette seineuse?

--Les _seineuses_ sont les concurrentes des _piano-legs_. On les nomme
_seineuses_ parce que, si elles n'ont pas l'avantage des mollets
dcouverts et l'attrait qu'inspire aux esprits drgls le mystre des
petites filles, elles sont, en revanche, plus expertes en l'art de
tendre leur croupe et de jeter leurs filets pour attraper le poisson.
Cette grande brune est, si je ne me trompe pas, la bonne amie de Solyme
Lafarce, qui, en plus de son mtier de reporter, exerce celui de
pourvoyeur de clients dans la maison o cette drlesse exploite ses
jolis talents. Mais, tu n'as pas encore rpondu  ma question,
connais-tu cette femme?

--Oui et non. C'est--dire qu'il me semble que c'est la voix, la
dmarche et le sourire provocant de celle que je rencontrai un jour et
qui me dit: _Come, dear, I love you_. Mais, ne lui ayant pas mme
rpondu, j'ignore son nom et le reste; donc, je ne la connais pas, tout
en croyant la reconnatre.

--Tu raisonnes comme notre professeur de philosophie au collge de
Saint-Innocent, c'est admirable  ton ge. Mais trve de plaisanteries,
coute bien ce que je vais te dire. Tu es d'un temprament passionn,
par consquent capable de tous les emballements, il faut que je te mette
en garde contre ton inexprience. Ces femmes, qu'elles portent robe
courte ou robe longue, qu'elles affichent un vice prcoce ou des charmes
plus mrs, appartiennent  la basse prostitution, elles constituent un
danger public. Et on ne fait rien pour protger la jeunesse contre ce
danger, sous prtexte qu'il ne faut pas donner de sanction au vice.
Parler de rglementation  nos hypocrites, autant vaudrait s'adresser 
des eunuques. Tant pis pour les nafs qui s'y laissent prendre. Quant 
toi, tu es averti: ni _piano-legs_, ni _seineuses_.

--Oh! sois tranquille, j'ai une plus haute conception de l'amour. Du
reste, ce n'est pas pour moi le temps d'aimer. J'ai autre chose  faire,
pour le moment.

--Ce temps-l viendra peut-tre plus tt que tu ne crois.

--A propos de ce dont nous parlions, il me semble que l'autorit civile
ne devrait pas hsiter  adopter une loi pour assurer, autant que
possible, la scurit au citoyen que ces femmes peuvent entraner.

--L'autorit civile, elle s'incline toujours sous les menaces des faux
dfenseurs de notre vertu nationale, cette vertu qui change souvent de
nom quand on ose porter la main sur elle pour lui arracher son masque.
Il y a en ce pays, comme ailleurs, des femmes trompant leurs maris. Chez
nos jeunes filles, la candeur n'est pas toujours relle, et il y en a
beaucoup qui sont parfaitement renseignes, et pour cause, sur
l'admirable symbolisme de l'histoire de la pomme au Paradis Terrestre,
pomme qui joua un si grand rle dans le monde depuis l'aventure d'Adam
et Eve. Et combien d'hommes affectant des moeurs austres, ne sont que
des trousseurs de cotillons? D'autres, chez lesquels la passion de
l'argent domine, deviennent de vritables brigands en affaires, n'ont ni
parole, ni scrupules quand il s'agit de s'accaparer le bien d'autrui. Et
cela n'empche qu'on les salue chapeau bas s'ils patronnent
hypocritement des oeuvres de bienfaisance, s'ils vont  la messe tous
les dimanches et se laissent lire marguilliers. Nous avons eu le
spectacle d'hommes politiques posant  toutes les vertus quant ils
avaient tous les vices, invoquant le ciel  tout propos quand ils n'y
croyaient plus, lchant les crosses piscopales qui menaaient de leur
casser les reins, par opportunisme et lchet, abandonnant ceux qui les
avaient aids  arriver aux honneurs pour favoriser ensuite, leurs pires
ennemis. Nous en sommes rendus  ce degr d'abrutissement et de
fanatisme qu'un honnte homme exprimant franchement son opinion, si
cette opinion n'est pas conforme aux enseignements reus et accepts,
risque de compromettre gravement son avenir, heureux encore si on ne lui
enlve pas le pain de sa famille, si on ne l'accuse pas des pires
infamies. Tu te rappelles qu'au collge de Saint-Innocent on nous
reprsentait les Anglais et les Yankees comme des espces de barbares
s'enrichissant par le vol, n'ayant ni conscience ni moralit. Eh! bien,
on nous trompait comme on trompe ce bon peuple depuis si longtemps pour
le mieux exploiter. Nos compatriotes anglais, et particulirement nos
voisins des tats-Unis, doivent leur richesse  leur esprit
d'entreprise: ils sont plus avancs que nous parce qu'ils reoivent une
ducation progressiste, parce qu'ils ne repoussent et n'ignorent aucun
progrs, parce qu'ils ne ddaignent aucun moyen d'amliorer leur tat
social. Mon pre est dans ces ides-l, il aime le progrs, tt ou tard
a lui jouera quelque mauvais tour.

Jacques Vaillant fit une pause et s'apercevant que son ami ne l'coutait
plus, croyant peut-tre, dans sa hantise de l-bas, entendre le chant de
quelque rustique amoureux revenant  la maison, la journe faite, et les
chiens aboyer dans la campagne, reprit avec sa verve blagueuse:

--Bah! nous aurons bien le temps de nous occuper des rformes sociales
un autre jour. Nous sommes jeunes, libres ce soir, profitons de l'heure
que passe. J'ai de l'argent plein mes poches, a me gne beaucoup, faute
d'habitude. Il me faut dpenser au moins cinquante sous tout de suite.
Je t'offre  dner au restaurant. Aprs nous irons passer la soire 
_l'Extravaganza_, un thtre o l'on voit des choses fort intressantes.

--Est-ce un thtre de genre?

--De jambes...

--Alors, on ne s'y embte pas trop?

--C'est du burlesque amricain. Il y a des numros que tu n'apprciera
gure, ou plutt que tu apprcieras trop  leur juste valeur. Mais les
expositions des beauts plastiques t'en ddommageront. Et prcisment,
ce soir, on nous annonce un numro spcial patant, une danseuse, une
vraie Trouhanowa, excutant une de ces danses voluptueuses gyptiennes
qui ranimaient les sens blass des Pharaons. a nous fera faire,  peu
de frais, un petit voyage des plus agrables en Orient.

Les deux amis dnrent au _Restaurant Ravide_, rue Sainte-Catherine, o,
pour la modique somme de vingt-cinq sous, l'on mangeait des tripes  la
mode de Caen, des saucisses aux choux et d'excellent pain franais dont
la maison avait la spcialit. Jacques Vaillant fit des largesses, il se
fendit d'un dollar en commandant en plus du repas de table d'hte, une
bouteille de vin.

A huit heures et quart, joyeux et dispos, Vaillant et Mirot
s'installrent  l'orchestre de _l'Extravaganza_, qui commenait  se
remplir. En attendant la reprsentation, Paul Mirot examina curieusement
la salle. Autour d'eux, il n'y avait que des hommes, jeunes pour la
plupart et, par-ci par-l, quelques ttes blanches et des crnes
chauves. Dans la premire galerie dominait l'lment fminin: _Femmes
entretenues_, pour la plupart, lui expliqua son compagnon. Tout en haut,
dans le poulailler, qu'on nomme le _pit_, quand on veut faire son petit
Shakespeare, le menu fretin s'entassait ple-mle. Les loges plus
discrtes, ne laissaient entrevoir que des gestes vagues de formes
humaines imprcises. Dans l'une d'elles, cependant, une femme montra sa
petite main gante en tirant le rideau, de faon  mieux voir la scne.

[Illustration]

La salle tait maintenant bonde de monde. La montre que tira
nerveusement de sa poche le citadin tout neuf, qu'tait Paul Mirot,
impatient de jouir du spectacle attendu, marquait huit heures et demie.
L'orchestre attaqua le morceau d'ouverture et le rideau se leva sur un
dcor reprsentant un _Roof Garden_ de New-York, premire partie d'une
comdie musicale intitule _American Beauties_. Des femmes en maillot,
chantaient en levant la jambe, cambrant le torse, avanant la poitrine
ou faisant saillir les rondeurs opposes, selon qu'elles jouaient  pile
ou face. Quelques-unes de ces belles avaient des noms qui faisaient
venir l'eau  la bouche: _Miss Tutti Frutti, Miss Pussy Cafe, Miss
Bennie Dictine, Miss Creme Dementhe_. Sur une dernire mesure excute
par l'orchestre, toutes ces beauts blondes et brunes, disparurent dans
la coulisse pour faire place  l'invitable Pat, le bouillant irlandais,
jouant des tours pendables au juif Cohen, dguis en turc, sous le
regard flegmatique du Yankee, toujours prt  tirer parti de la
situation. Paul Mirot ne prtait qu'une attention distraite  cette
farce internationale et ne s'intressait vritablement au spectacle que
lorsque les femmes, aprs chaque changement de costumes, revenaient sur
la scne. L'une surtout, svelte et gracieuse, imitant une fillette
prcoce, jouant avec son _Teddy Bear_, l'amusa beaucoup. Il l'applaudit
de tout coeur lorsque, pirouettant une dernire fois, elle lana des
baisers  l'auditoire avant de disparatre dans la coulisse.

Jacques Vaillant lui demanda, sur le ton de la plaisanterie:

--Est-ce que, par hasard, tu aurais la passion snile du vieux
Troussebelle, pour les mineures?

--Troussebelle?

--Le ministre, que je crois avoir reconnu dans la personne de l'occupant
de la loge voisine de celle de la dame mystrieuse dont nous n'avons vu
que la main... gante. Tantt, il s'est pench en avant, dvorant des
yeux les jambes rondes de la petite et le retrouss de la jupe sur le
mystrieux fouillis de dentelles. Si ses lecteurs de la division
Saint-Jean Baptiste pouvaient l'apercevoir en ce moment, ils en seraient
fort difis.

--C'est peut-tre quelqu'un qui lui ressemble.

--Je ne me trompe pas, c'est bien lui. A l'entendre pontifier on ne le
croirait pas capable de la plus petite polissonnerie. Mais, dans
l'intimit, c'est, parat-il, un vieux _terrible_. Autant l'homme public
est vertueux, autant Troussebelle dpouill de son caractre officiel
est corrompu.

Un dernier tourbillon de bacchantes demi-nues passa sur la scne et ce
fut l'intermde durant lequel on puisa la srie des numros _extra_, 
l'intention de ceux qui prfraient rester dans la salle plutt que
d'aller fumer une cigarette ou absorber une consommation  la buvette du
coin.

Ces numros comprenaient des chansons illustres, _The greatest success
of the season_, des bouffonneries ngres, des exercices sur bicyclette,
et enfin, un couple d'quilibristes, homme et femme, beaux comme des
dieux paens, d'une habilit extraordinaire sur le trapze volant.

Jacques applaudit bruyamment ces deux types de beaut, de force et
d'adresse; puis, prouvant le besoin d'expliquer  son ami ce brusque
lan d'enthousiasme, il lui en dtailla les raisons:

--Voil des gens qui font plaisir  voir. Ce sont de magnifiques
spcimens de l'espce humaine. On dirait qu'ils ont t btis par les
Romains, avec ce ciment dont on a perdu la formule, ce ciment avec
lequel on construisait les monuments antiques qui ont rsist 
l'preuve du temps.

Paul Mirot lui fit observer amicalement:

--Mon cher, tu divagues: ce n'est pas avec du ciment qu'on fait les
hommes.

--Oh! je parle au figur. Les anciens apportaient les mmes soins 
lever de beaux enfants qu' construire ces temples destins 
perptuer, dans les sicles futurs, la gloire de leurs grands hommes et
la splendeur de leur gnie. Je ne parle pas de la dcadence des empires
s'effondrant dans le crime, pour faire place  l're chrtienne relevant
les faibles et les opprims, selon les admirables enseignements du
Christ. Mais, hlas! ces promesses de paix, de misricorde et de
justice, faites par les premiers aptres, furent vite oublies. D'autres
tyrans remplacrent ceux qu'on avait dtrns, et,  l'ombre de la croix
dominant le Golgotha, fustigrent et asservirent le pauvre, le faible
rgnr dans l'eau du baptme. Alors, les peuples traversrent des
temps aussi durs, souffrirent des maux aussi cruels, et n'eurent plus le
spectacle de la beaut triomphante pour consoler leur infortune. Car, on
leur enseigna que l'amour humain tait un crime, la splendeur de la
forme charnelle, une chose honteuse. On insulta le Crateur, tout en
osant prtendre travailler  sa gloire, en inspirant aux ignorants le
mpris de la plus parfaite de ses oeuvres. Aprs des sicles de
tnbres, remplis de tristesse et d'pouvante, nous revenons au culte de
la Beaut, grce aux progrs de la science qui infiltre peu  peu dans
les cerveaux obscurcis, sa lumire bienfaisante. Et ce culte, il me
semble, en considrant ce couple harmonieux et beau, assister  sa
victoire dfinitive sur celui de la Laideur.

Paul Mirot Hasarda:

--Tu as, videmment, l'me athnienne, une me semblable  celle de ces
juges devant lesquels Phryn trouva grce en leur rvlant la splendeur
de son corps dvoil.

--Cela vaut mieux que de ressembler  _La Pucelle_, qui ne va plus  la
campagne de crainte d'apercevoir les btes ne se gnant pas pour lui. Si
jamais il se marie, il prendra une femme plate, anmique, par esprit de
pnitence.

--a fera un joli couple; ils auront de beaux enfants.

--Avoir de beaux enfants, c'est--dire des enfants robustes et sains,
bien peu songent  cela. L'on voit tous les jours se faire de tristes
mariages, et des couples qui font vraiment piti dans cette bonne et
pieuse province de Qubec.

--A Mamelmont, je connais une famille dont tous les membres sont idiots.
Les parents se sont maris il y a vingt ans, l'homme tait compltement
dtraqu, la femme ce que l'on nomme communment une _simple d'esprit_,
ils eurent douze enfants dont pas un seul n'a chapp  la tare
hrditaire.

[Illustration]--L'ducation de nos jeunes filles est surtout dplorable.
Si elles taient leves en vue de devenir des mres robustes, en mme
temps que de sduisantes pouses, il y aurait plus de mnages heureux et
moins de misrables  la charge de la socit. On devrait faire entrer
dans le programme de nos pensionnats de jeunes filles plus d'exercices
propres  renforcir les muscles et  donner au corps la souplesse et la
beaut qu'il  besoin pour remplir normalement toutes ses fonctions.

Les deux amis se turent.

Le rideau se levait sur un dcor oriental reprsentant l'intrieur d'un
harem. La seconde partie de ce _Burlesque Show_ avait pour titre _The
Sultan's wives. Les American Beauties_ de tantt s'taient toutes
transformes en odalisques,  l'exception d'une vieille prude et de sa
jeune fille, accompagnant des touristes amricains  Constantinople. Il
tait inutile de chercher comment ces sujets de la patrie d'Uncle Sam
avaient pu s'introduire dans le palais du Sultan. Celui-ci commena par
donner des ordres pour faire jeter tous ces intrus dans le Bosphore,
mais en contemplant la beaut de la jeune fille amricaine, il se
ravisa. Pat, l'irlandais, qui tait du _party_ contribua aussi pour sa
part,  intresser le potentat, en dansant des gigues extravagantes
qu'il accompagnait de rparties plutt vertes. Bref, en l'honneur de ses
htes d'occasion, le Sultan fit venir ses danseuses, qui se
trmoussrent avec beaucoup de bonne volont, cependant que la vieille
dame se voilait pudiquement la figure et, finalement s'affaissait dans
les bras de Pat, qui essaya de la convaincre qu'elle avait tort en lui
disant: _I don't see any harm in it._ Le Yankee, flegmatique, dtaillait
froidement les grces de ces belles, au petit bonheur des attitudes,
tandis que le juif Cohen semblait en proie  une crise de torticolis.
Quant  la jeune fille amricaine, elle ne semblait chercher dans ce
spectacle que de nouveaux modles de _Physical Culture_. La danse
acheve, le Sultan fit retirer ses femmes, pour converser avec les
trangers. La jeune fille l'intressait surtout. Pat lui affirma
malicieusement, qu'il aurait beaucoup plus de chance de plaire  cette
beaut occidentale dans un complet  la mode de New-York, d'une coupe
parfaite comme le sien, qu'il lui offrit en change de sa veste galonne
et de son pantalon bouffant. Le grand turc, aprs s'tre fait quelque
peu tirer l'oreille, y consentit et changea sa dfroque contre celle de
l'irlandais. Et voil Pat improvis Sultan, donnant des ordres aux
eunuques et s'apprtant  pntrer dans le gynce o s'taient retires
les femmes. Le vritable Sultan fut empoign par ses propres serviteurs,
puis reconnu et relch, l'irlandais dmasqu et condamn  avoir la
tte tranche, sur l'ordre du matre. La plus grande confusion rgnait
dans le palais, entre les _musical numbers_, donnant lieu  de
successives exhibitions de femmes, sous diffrents costumes. Et tout se
termina sans effusions de sang. Pat fut pardonn, grce  la prire de
la jeune fille amricaine, qui avait fait une si profonde impression sur
le Sultan de Turquie, que ce despote voulait absolument abandonner ses
richesses et ses favorites pour la suivre en Amrique et se faire
naturaliser sujet amricain.

Il ne restait plus que le numro sensationnel, pour terminer le
spectacle.

La scne s'obscurcit soudainement, et les spectateurs attendirent, avec
impatience, ce numro. Aprs quelques minutes de silence l'orchestre, o
dominaient maintenant les instruments  corde et les fltes, attaqua en
sourdine les premires mesures d'une musique langoureuse. En mme temps,
la scne s'claira peu  peu jusqu'au trne d'un Pharaon pensif, las de
trop faciles jouissances et rvant  des volupts nouvelles. De chaque
ct du trne ses favorites, bien sduisantes pourtant, se penchaient
anxieuses vers le matre, qui semblait avoir oubli leur prsence.

Mais voil qu'un officier du palais s'avance, tirant par le bras une
nouvelle captive destine au plaisir royal. Il la trane jusqu'aux pieds
du souverain morose et, s'inclinant trs bas, se retire. Que cette
future favorite est belle, sa beaut est voile d'une gaze si lgre que
l'oeil caresse le satin de la peau, ne rencontrant d'obstacles qu'aux
pendeloques de la ceinture, remplaant la classique feuille de vigne.
Cependant le Pharaon blas semble furieux de ce qu'on ait os le
distraire de sa rverie. Il regarde  peine celle qui se prosterne  ses
genoux, et fait un geste pour la congdier. Mais la belle esclave
n'entend pas tre ddaigne ainsi, sans au moins tenter de vaincre
l'indiffrence de son nouveau seigneur. A demi courbe elle s'loigne de
quelques pas puis se redressant, cambrant la poitrine, la tte rejete
en arrire, les bras tendus comme pour saisir et treindre une forme
absente, elle danse. D'abord, elle tourne en cercle, acclrant le pas
et [Illustration] par des mouvements saccads faisant bruire ses
pendeloques telles le harnachement d'une cavale fougueuse. Puis, sa
course se ralentit, elle se balance lentement en se dhanchant, la
croupe mouvante; maintenant tout son tre tressaille, ses jambes
flchissent, et aprs un dernier soubresaut son corps s'immobilise et la
danseuse tombe  la renverse, vanouie, dans les bras des favorites
encadrant le trne du roi d'gypte.

L'orchestre aprs avoir rythm le crescendo voluptueux de la femme
amoureuse, maintenant, traduit la suprme extase dans la plainte des
fltes dominant les accords mourants des violons et des guitares,
traverss de coups de tambour de plus en plus espacs comme voils de
langueur.

Et le Pharaon,  demi conquis, se penche vers la belle inconnue.

Le numro sensationnel annonc, fut plus sensationnel qu'on l'avait
prvu:

Tout  coup la danseuse se redresse, chappe aux bras des favorites,
s'lance comme pour fuir la caresse du matre, puis, revenant peu  peu
vers lui, comme prise d'un invincible dsir, mime la possession avec une
telle ardeur que, dans la salle, les spectateurs affols, trpignent et
se hissent sur leurs fauteuils. Mais voil que les pendeloques, trop
consciencieusement secoues, entranent la ceinture qui se dtache. Ce
fut une vision rapide, car, aussitt les lumires, brusquement,
s'teignirent. Quelqu'un cria: _Police_! Sauve qui peut gnral: tout le
monde se rua vers la sortie. Jacques et son compagnon, s'appuyant l'un
sur l'autre, tentrent de se frayer un passage, mais ils furent
bousculs et repousss vers la loge o ils avaient admir, avant le
spectacle, une main de femme, finement gante. A ce moment, le thtre
s'claira de nouveau et une voix exquisment fminine, une voix
tremblante d'motion, fit retourner l'ami de Mirot:

--Oh! Jacques, je vous en prie, ne m'abandonnez pas, venez  mon
secours!

A cet appel, le jeune homme montant sur un fauteuil pour sauter dans la
loge, dit  son compagnon:

--Ne m'attends pas. A demain!

Le calme tait maintenant rtabli. La salle achevait de se vider. Paul
Mirot sortit le dernier. Sur le trottoir, il aperut son ami
accompagnant une dame voile, enveloppe dans un long manteau sombre.
Ils se perdirent dans la foule et Paul se dirigea vers la rue
Dorchester, pour regagner son domicile, se demandant qui pouvait bien
tre cette dame s'aventurant seule dans un endroit aussi compromettant.

Le lendemain, au journal, _La Pucelle_ fulmina contre le scandale de la
veille. Jacques Vaillant se moqua de lui et mit le comble  la vertueuse
indignation du rdacteur des nouvelles difiantes en lui dclarant qu'il
prouvait la plus grande admiration pour ces gyptiens levant la
volupt  la hauteur d'un culte qui en valait bien un autre. Le _city
editor_ coupa court  la discussion en dlguant Jacques  une sance de
la Chambre de Commerce. Ce ne fut que le soir, chez lui, que Paul Mirot
put interroger Vaillant sur son aventure avec la dame voile. Il prit un
long dtour pour ne pas avoir l'air de solliciter une confidence
indiscrte. Jacques, voyant o il voulait en venir, l'interrompit et lui
dit avec une gravit comique:

--Noble jeune homme, au verbe incomparablement classique et dpourvu de
sens commun, je crois comprendre par ce discours que tu brles de savoir
ce qui se passa entre ton humble serviteur et la mystrieuse personne
qu'il accompagna, hier soir,  la sortie de _l'Extravaganza_?

--Oh! je voulais, tout simplement, te demander...

--Et moi, je me fais un plaisir de te rpondre, sans remonter au dluge,
qu'il ne s'est rien pass du tout. C'est une personne trs respectable
qui est, de plus, ma cousine du ct de ma dfunte mre. Elle est veuve
depuis trois ans, et parce qu'elle fut trs malheureuse avec son mari,
elle a le mariage en horreur. On a maintes fois, tent de s'accaparer sa
modeste fortune en mme temps que sa beaut, sous le fallacieux prtexte
qu' son ge ce n'tait pas convenable de vivre seule, presque en
garon. Mais, plus fine que le corbeau de la fable, elle n'a pas laiss
tomber son fromage dans les pattes du renard. Oh! si tu la voyais, mon
cher, tu en deviendrais tout de suite amoureux avec le temprament
d'artiste, de sentimental que je te connais: brune, des yeux trs
profonds et trs doux, une bouche mignonne, prometteuse de flicits
incomparables, un cou blanc, des paules rondes, un tas de choses
rondes, des petites mains, des petits pieds... et avec cela, une rare
intelligence.

--Mais, elle est  croquer!

--Impossible! elle a peur des loups.

--Alors, comment se fait-il qu'elle soit venue seule  ce thtre?

--Elle adore les escapades de ce genre. Puis, ce n'est pas une jeune
fille.

--Aprs tout, cela ne me regarde pas.

Cependant, la conversation languit, car, sans le vouloir,
[Illustration] Paul Mirot pensait  cette femme, et les observations de
Jacques, qui avait saisi l'-propos, sur la jeune fille moderne, sur son
ducation plus ou moins nglige, sur ce qu'elle savait et sur ce
qu'elle ne savait pas, ne l'intressaient gure en ce moment.

Quelques jours plus tard, Paul Mirot se procura des billets pour le
_Thtre Populaire_ et rendit la politesse  son ami. Ce thtre tait
d'un genre tout diffrent de celui o les femmes honntes et les hommes
vertueux n'allaient qu'incognito. L, les parvenus blouissaient de leur
luxe la famille ouvrire, avide de drames sensationnels et liseuse de
romans-feuilletons. Dans les pices  grands spectacles qu'on y donnait,
il y avait toujours un jeune homme pauvre adorant une jeune fille pure.
Ces chers enfants juraient de s'pouser, mais a n'allait pas tout seul.
Les parents de la jeune fille voulaient la marier  un misrable qui
s'tait enrichi par toutes sortes de crimes, sans que personne ne s'en
fut jamais dout. Pour se dbarrasser de son rival, le _vilain_ attirait
l'intressant jeune homme pauvre dans un guet-apens et l'accusait d'un
[Illustration] meurtre que lui-mme avait commis. L'innocent tait
arrt, traduit devant la justice et, naturellement condamn. Mais, au
moment o il allait subir sa peine, moment pathtique entre tous, par un
hasard providentiel, le vrai coupable tait dcouvert. La jeune fille
pure, qui n'avait jamais dout de l'innocence de son amoureux, en tait
bien rcompense: elle l'pousait avant la chute du rideau, au dernier
acte. La mise en scne et l'intrigue variaient chaque semaine, mais au
fond, c'tait toujours la mme histoire.

Ce soir-l on jouait _l'Orpheline_, clbre mlodrame en cinq actes et
huit tableaux, qui fit rpandre des torrents de larmes aux personnes
sensibles. Il s'agissait d'une jeune fille que des mchants tenaient
squestre pour s'emparer de son hritage: mais, cette jeune fille avait
un amoureux qui jura, au pied d'un Calvaire, de la dlivrer de sa prison
et de la venger. L'entreprise n'tait pas facile, ce brave jeune homme
n'ayant que son courage pour lutter contre des ennemis puissants et
capables de tous les crimes. Peu importe, il comptait sur la justice
divine qui, dans les bons livres et dans les pices recommandables,
punit toujours les mchants et n'oublie jamais de rcompenser ceux qui
furent malheureux et perscuts, malgr que dans la vie les choses
s'arrangent quelquefois tout autrement. Ce brave jeune homme n'en fut
pas moins assassin deux ou trois fois, sans compter les plaies et
bosses dont les geliers vigilants de l'orpheline le gratifirent. A la
fin, il se fcha--il tait bien temps--et prit ses dispositions pour en
finir, une bonne fois, avec ces misrables qui lui ravissait son
bonheur. Il serait trop long ou, plutt impossible d'expliquer toutes
les pripties de la lutte suprme, qui fut palpitante d'intrt. Les
femmes en avaient presque des syncopes, et dans les galeries, on
entendait des hommes crier: _Manque le pas, le maudit!... Baptme! qu'il
est tough!_ Bref, l'amoureux de la jeune fille squestre,  coups de
poings,  coups d'pe,  coups de pistolet, en assomma, ventra, cribla
de balles un si grand nombre qu' la fin, il ne restait plus personne
pour s'opposer  son entre triomphale--quoique solitaire--dans la cave
du chteau o sa bien-aime gmissait, couche sur un lit de paille
humide. Enfin runis: quelle joie! quelle ivresse! Et, cependant, tous
les spectateurs pleuraient.

--Jacques Vaillant fit mine de considrer son compagnon avec tonnement:

--Comment, tu ne pleures pas

--Ma foi, non, c'est trop bte!

--C'est pourtant une pice extraordinaire, puisque les morts reviennent
afin qu'on les _retue_.

[Illustration] En sortant du thtre, les deux reporters furent arrts
par un gros homme qui, donnant un amical coup de poing dans le ventre de
Jacques, s'exclama:

--Y a un sicle que j'vous ai vu. Toujours au _Populiste_?

--Toujours. Mais si j'avais votre fortune, je n'y resterais pas
longtemps. Heureux homme. Tous les succs: l'argent, les honneurs de la
dputation, et avec cela, don Juan irrsistible.

--Vous me flattez!

--Pas le moins du monde. Je parie que mon ami Mirot, que j'ai le plaisir
de vous prsenter, habitant Montral depuis quelques mois  peine, a
dj entendu parler de vos succs, mon cher monsieur Poirier.

--Oh! c'est possible, tout le monde en parle... Enchant, jeune homme de
faire votre connaissance.

Il tendit la main  Paul qui, ne sachant trop  quel personnage il avait
affaire, se contenta d'accomplir le geste banal de cordialit, en
honneur chez les peuples dits civiliss.

Ce fut Jacques, qui soutint la conversation.

--Vous venez souvent au _Thtre Populaire_?

--Tous les samedis.

--Pour y rencontrer vos lecteurs, sans doute?

--Mes lecteurs, j'vas les voir qu' la veille des lections. C'est pour
mon plaisir que j'viens. C'est si beau, ces amoureux qui finissent
toujours par s'marier  force de courage. J'aime les gens courageux,
mo. Y a des gaillards dans ces pices-l qui f'raient d'bons dputs.
Parlez-mo pas des pices comme on en donne au Monument National, par
exemple; pas d'assassins, pas d'coups d'pistolets, pas d'coups de
poings. Mo, voyez-vous, j'aime qu'on s'casse un peu la _gueule_!

--Et le _Thtre Moderne_ qu'en pensez-vous?

--_Parlez-mo-z'en pas. Yinque des simagres_ dans les salons; des
_pinces_ en robes de soie qui trompent leurs maris et font des
_magnires_; des hommes qui font des grands discours, comme  la
Chambre.

--Ainsi, on n'aura pas le plaisir de vous voir  l'ouverture de la
saison de ce thtre, lundi prochain?

--_P'tte ben!_

--On annonce une nouvelle troupe franaise, patante!

--Mo, vous savez, j'aime pas beaucoup les franais; y sont trop
_cochons_ et pas assez catholiques. Si j'me dcide, a s'ra pour faire
plaisir  madame Laperle, qui m'a dit hier soir, chez mon ami Boissec,
qu'elle y s'rait. A m'dplat pas la _ptite veuve_.

Quelqu'un l'ayant interpell au passage, le dput Poirier quitta les
deux reporters, sans plus de crmonie. Quand il se fut loign, Paul
Mirot fit cette rflexion:

--Quel drle d'individu!

Son ami jugea opportun de le renseigner sur la beaut morale de cet
homme important:

--coute, je vais te le prsenter mieux que tout  l'heure: Prudent
Poirier, dput de la division de Sainte-Cungonde  la lgislature
provinciale, riche industriel dans les conserves alimentaires qu'il
falsifie abominablement, ignorant, crtin, et populaire, courant toutes
les femmes dont il peut acheter les faveurs et traitant les franais de
_cochons_; brave homme, ne manquant jamais de faire ses Pques et volant
tout le monde, faisant travailler ses ouvriers comme des btes de somme
et leur payant des salaires de misre.

--Alors la _ptite_ veuve n'a qu' se bien tenir.

--C'est une vantardise de _l'honorable dput_, Madame Laperle n'en
voudrait mme pas pour dlacer ses bottines, encore moins son corset.

--Qu'est-ce donc que cette madame Laperle?

--La femme voile de l'_Extravaganza_, qui t'intrigua si fort et dont je
t'ai dit tant de bien.

--Tant de bien que je dsire la connatre.

--Si ce n'est pas dans le sens biblique, ton dsir sera satisfait. Tu la
connatras lundi soir, au _Thtre Moderne_, o tu seras mon invit.
Quand tu auras vu ce thtre et madame Laperle, il ne te restera plus
rien  dsirer, puisque le Parc Dominion, le Parc Sohmer, que nous avons
frquent l't dernier, plus rcemment l'_Extravaganza_, puis le
_Thtre Populaire_, d'o nous sortons, t'ont livr leurs secrets.

Les deux amis, remontant vers l'ouest de la rue Sainte-Catherine,
taient arrivs devant le _caf Picon_, et Jacques Vaillant proposa 
son compagnon d'entrer prendre un verre de bire. Ils pntrrent dans
l'tablissement, frquent  cette heure par les actrices des thtres
avoisinants, soupant en cabinet particulier. A l'tage au-dessus, on
entendait le rire nerv des femmes. Les deux journalistes, n'ayant pas
l'intention de souper, s'approchrent du bar et se firent servir deux
verres de _pale ale_. Pendant qu'ils absorbaient,  petites gorges, la
bire blonde, une voix enroue d'ivrogne pronona derrire eux:

--a va bien, les confrres?

Il se retournrent et aperurent titubant, tout dbraill, le chapeau
par terre, Solyme Lafarce. Il leur raconta une histoire lamentable: un
enfant tait tomb sous un tramway qui l'avait mis en hachis. C'tait
horrible  voir! Et pour se remettre de l'impression pnible prouve 
la vue de ces chairs sanguinolentes, [Illustration] il avait d puiser
sa bourse  se payer un nombre considrable de petits verres de
_whisky-citron_. Un de plus ne lui ferait pas de tort.

Vaillant lui fit servir un _whisky-citron_. Puis il dit  Mirot:

--Maintenant, filons.

Mais Solyme Lafarce, au moment o le jeune homme allait suivre son
compagnon, s'accrocha  lui et le tirant  l'cart:

--Vous n'auriez pas dix sous  me prter? J'ai une faim de _canayen_ et
un plat de _pork and beans_ ferait bien mon affaire.

--Les voici.

--Vous tes _blood_ et je vais vous montrer que je sais reconnatre les
amis.

En mme temps, il sortait de sa poche une photographie qu'il lui mit
sous les yeux:

--C'est le portrait de May, ma bonne amie. Elle demeure rue
Lagauchetire. Vous n'aurez qu' dire que c'est moi qui vous envoie et
vous serez reu  bras ouverts.

Sur la photographie, May s'exhibait dans un costume et dans une attitude
qui racontaient toute son histoire.

Lorsqu'il eut rejoint son compagnon, dans la rue, pendant que Lafarce
buvait les dix sous qu'il lui avait donns, Paul Mirot s'cria, indign:

--Est-il possible qu'un individu dont on utilise les services dans un
journal comme _l'teignoir_, soit aussi dgotant?

Jacques Vaillant clata de rire:

--Je parie qu'il veut te faire connatre, cette fois au sens biblique,
la plantureuse May, la grande fille brune dont tu te souviens... rue
Sainte-Catherine? C'est cette hospitalire personne qui le recueille,
aux jours de misre, en change de petits services dont tu connais
maintenant la nature. Quant  _l'teignoir_, ses directeurs en ont vu
bien d'autres. Ils trouvent en ce malheureux un esclave rampant, prt 
faire toutes les besognes, au rabais. Que peuvent-ils exiger de plus?

--A ce compte-l, rien, en effet.

Jusqu'au lundi, Paul Mirot rva de cette femme qu'on lui avait faite si
sduisante, de cette femme qu'il verrait enfin  figure dcouverte et 
qui il dirait au moins: _Bonsoir, madame_. Il n'tait pas bien exigeant,
pourvu qu'elle ait la gentillesse de deviner son motion, rien qu' la
faon dont il prononcerait ces mots, il serait heureux. Mais, si elle
tait malade ce soir-l? Elle ne viendrait certainement pas au thtre.
Cela arrive aux plus jolies femmes d'tre malades. Ou bien, elle ne
serait pas seule, ou il se produirait un accident, une catastrophe?...
Deux jours durant, il vcut dans l'anxit, l'espoir, le doute, dans un
tat d'me  la fois pnible et dlicieux, que tous ceux qui furent
jeunes et enthousiastes comprendront.

La prsentation se fit de la faon la plus simple du monde. A peine
taient-ils arrivs au _Thtre moderne_, que Jacques Vaillant dit  son
ami:

--Dans quelques minutes, tu la verras.

--O?

--L, dans la premire loge  droite. C'est une abonne du lundi, qui a
droit  deux places. J'ai retenu les quatre autres places, nous y serons
plus  l'aise. Ose prtendre, maintenant, que je ne suis pas un bon
camarade?

--Tu es l'unique, le meilleur ami que je connaisse.

--Cela n'empche que Prudent Poirier ne me pardonnera jamais de lui
avoir jou ce qu'on appelle, dans le monde distingu, un sale tour.

Les deux amis avaient  peine pris place dans la loge qu'une jeune femme
brune, trs lgante et trs belle arriva. Elle changea un sourire
complice avec l'aimable cousin, qui s'empressa de lui aider  enlever
son manteau. Aprs avoir remerci son chevalier servant, elle lui
reprocha d'oublier trop souvent d'aller lui raconter les potins du jour,
les nouvelles politiques dont on est au courant dans les salles de
rdaction et que, pour une raison ou pour une autre, on ne fait pas
mention dans les journaux.

Il lui rpondit galamment:

--C'est que, madame, les veuves me causent une frayeur insurmontable,
surtout quand elles sont gentilles comme vous l'tes.

--Flatteur!

--Mais, soyez tranquille, belle cousine, de loin je pense  vous, je
veille sur vous, et comme un chien fidle, je suis toujours l au moment
du danger.

--Est-ce que, par hasard, un danger me menacerait?

--Un trs grave danger. Un reprsentant du peuple, dit souverain, dans
un pays soi-disant constitutionnel, comme le ntre, madame, mdite de
vous enlever.

--Pas possible! Et quel est ce Jupiter tonnant?

--_Tannant_, vous voulez dire... Prudent Poirier, dont l'lgance n'a
d'gale que l'esprit qui lui fait totalement dfaut... Regardez, le
voil.

Le dput de la division Sainte-Cungonde, l'air maussade, n'ayant pu
obtenir que le troisime fauteuil de la quatrime range de l'orchestre,
bousculait la dame et la jeune fille qui occupaient les deux fauteuils
plus rapprochs de l'alle centrale. Madame Laperle, aprs avoir observ
la scne, dit  Jacques:

--Vous tes donc mon ange-gardien, que je vous trouve partout o j'ai
besoin de protection?

--Vous plaisantez. J'aurais mauvaise grce, par exemple, de venir vers
vous en archange Gabriel.

--Toujours le mme. Vous ne serez donc jamais srieux?

--Peut-tre, quand je serai mort, et pour longtemps... Mais, j'oubliais
de vous dire qu' cause de la gravit de la situation, j'ai cru devoir
prendre un alli, intresser un ami  votre sort. Permettez que je vous
le prsente.

--Mais avec plaisir. J'ai bien le droit de connatre mes dfenseurs.

Et c'est ainsi que Paul Mirot connut madame Laperle.

On jouait, pour la premire fois  Montral _Suffragette_, comdie
satirique ayant obtenu un immense succs en Europe. Seulement, la troupe
franaise qui avait commenc les rptitions durant la traverse, en
arrivant  Montral, fut dsagrablement surprise d'apprendre que la
pice, soumise d'avance aux censeurs imposs  la direction du _Thtre
Moderne_, tait si dfigure, la mise en scne tellement bouleverse,
qu'on n'y comprenait plus rien. Il fallait se soumettre, quand mme,
mais les artistes se donnaient la rplique sans enthousiasme, l'oeuvre
trop grossirement mutile manquait d'ensemble, de rparties piquantes,
spirituelles, qu'on avait toutes supprimes, et cette premire
reprsentation laissa le public mcontent, dsappoint. Jacques
Vaillant, s'tant procur la pice en brochure, chez son libraire, n'en
revenait pas. Il manifesta son indignation en signalant  la jolie veuve
les coupures qu'on avait faites:

--N'est-ce pas idiot, voyons? Ici on remplace _matresse_ par _amie_,
l, _enceinte_ par _va devenir maman_, plus loin _ventre_ par
_ceinture._. On fait parler des hommes comme de vieilles dvotes, des
femmes du monde comme des sminaristes. Et la mise en scne du premier
acte, par exemple, doit reprsenter une chambre  coucher o une femme
se dshabille, au retour d'un _meeting_, et fait une scne  son poux
qui ronflait dans les draps en l'attendant, on l'a remplace par un
salon o le mari se trouve tendu dans un fauteuil, en pyjama et coiff
d'un bonnet de nuit,  trois heures du matin. Et la comdienne jouant le
rle de la suffragette attarde, ne sait que faire de ses dix doigts
dans ce salon. Elle en est rduite  casser les jardinires,  saccager
les bibelots, puis  s'asseoir dans un coin, en attendant qu'on veuille
bien baisser le rideau afin de lui permettre, sans courir le risque
d'tre arrte pour outrage aux moeurs, d'ter ses gants. Et vous allez
voir qu'on ne saura pas comment a finit: car, on a d couper la
dernire scne, qui n'est pas assez convenable pour pour mriter
l'indulgence des pieux censeurs.

--D'o vient donc qu'on laisse toute libert aux thtres anglais,
tandis que le seul thtre franais o l'on puisse goter le vritable
esprit gaulois, applaudir les oeuvres des matres de l'art dramatique,
est soumis  toutes sortes de vexations et sans cesse menac d'interdit?

--C'est que, madame, lorsqu'une femme montre ses jambes en anglais, elle
expose ses _legs_, vous comprenez bien que ce n'est pas la mme chose
que la morale ne saurait en tre offense. Mme, si cette femme dcouvre
d'autres appts, pourvu que ce soit toujours en anglais, qui oserait
prtendre que sa pudeur en a t _trouble_.

--Que vous tes amusant!

--Et la langue de Shakespeare est toujours chaste pour ceux que ne la
comprennent pas.

--Et pour ceux qui la comprennent?

--Ils n'ont qu' avoir l'air de ne pas comprendre... Maintenant, si vous
voulez que je vous parle plus srieusement, je vous dirai que l'on
redoute l'influence du thtre franais, non  cause de sa prtendue
immoralit--ce qui n'est qu'un prtexte,--mais parce que dans les
oeuvres modernes, on tudie les diffrents problmes sociaux dont la
solution proccupe les esprits humanitaires, parce qu'on y discute, mme
librement, des questions scientifiques. Ce sont des pices trop savantes
pour tre orthodoxes, trop inspires par l'esprit de justice et de
libert pour ne pas tre dangereuses. Si on laissait le _Thtre
Moderne_ faire  sa guise, empoisonner l'me de ces bons canadiens en
les habituant, peu  peu,  penser,  raisonner quand on veut leur faire
entendre que deux et deux font cinq, mais ce serait une vritable
rvolution dans toute la province de Qubec. Et le mouton ne voulant
plus se laisser tondre, que deviendrait le berger?... Non, il vaut
mieux, pour ceux qui s'engraissent de l'tat des choses actuel,
encourager les cirques, les danseurs ngres, les mlodrames stupides, en
un mot tout ce qui abrutit le peuple, le maintient dans cet tat de
bate ignorance indispensable  l'asservissement complet du troupeau
malheureux, mais rsign.

--Taisez-vous! si on vous entendait, je serais  jamais compromise.

--Pourquoi donc?

--Parce qu'on dirait que je fais cause commune avec les _sans foi_, les
rengats de notre race, et que sais-je encore? Il est vrai que cela
m'est bien indiffrent.

--Que vous tes brave et charmante. Parole d'honneur! je vous adore.

--Si vous continuez vos flatteries, je vais me fcher.

--J'en serais dsol.

--Voici l'entre-acte. Je vous punis, je vous chasse cinq minutes... et
je garde votre ami, pour le rcompenser d'avoir t bien sage.

--Je m'incline, madame, devant votre arrt, svre mais juste. Afin de
rentrer le plus tt possible dans vos bonnes grces, je vais aller voir
un peu o se trouve en ce moment ce cher dput. Je l'ai vu sortir
tantt, et il n'est pas revenu. Cela m'inquite. Si, par hasard cet
homme gras, vient vous importuner en mon absence, Mirot le rduira en
atomes sur un signe de votre gracieuse majest.

Aprs le dpart de Jacques, la jolie veuve et le jeune reporter au
_Populiste_ restrent un moment silencieux. Paul Mirot avait trop de
joie dans le coeur, il ne savait que dire. Ce fut elle qui parla la
premire:

--Vous tes journaliste, monsieur?

--Oui, madame.

--Au _Populiste_.

--Oui, madame.

--Et vous aimez votre mtier?

--Oh! ce n'est pas ce que j'avais rv... Quand j'ai quitt Mamelmont,
il y a quelques mois, pour venir  Montral, j'tais comme tous ceux que
les luttes de la vie n'ont pas encore form: je croyais la tche facile,
le succs immdiat... Et j'tais libre l-bas, tandis qu'ici...
Cependant, je dois vous dire, madame que la plupart de mes camarades
sont trs gentils pour moi, surtout ce bon Jacques, qui tait mon
confrre de classe au collge de Saint-Innocent.

--Et,  part vos camarades, vous tes sans relations, sans parents, sans
amis, dans cette grande ville?

--En effet, madame.

--Vous allez peut-tre trouver trange que je m'intresse  vous tout de
suite? Mais, je vous connais plus que vous ne pensez. Quelqu'un, que je
n'ai pas besoin de vous nommer, m'a dit beaucoup de choses de vous, et,
par lui, je savais que j'aurais l'occasion de me rendre compte un peu,
ce soir, de la justesse de certaines remarques qu'il a bien voulu me
faire  votre sujet. Vous voyez que je suis franche avec les gens qui
m'inspirent de la confiance. Je crois qu'il ne m'a pas tromp. C'est
pourquoi je voudrais pouvoir vous diriger un peu dans ce monde que vous
ignorez, vous aider de mes conseils, vous empcher de faire des btises.
Je crois qu'il m'est permis d'assumer ce rle sans inconvnient, puisque
vous tes un tout jeune homme et que je suis dj une vieille femme.

--Oh! Je...

--Ne protestez pas. J'aurai trente ans quand refleuriront les lilas...
Vous viendrez me voir, de temps  autre, me raconter vos petites
misres.

--Vous me comblez, madame. Je dois vous prvenir que je suis encore un
peu sauvage.

--Tant mieux!... Nous conviendrons du jour, de l'heure, car je suis
toujours _on the go_.

Une sonnerie annonait le lever du rideau pour le dernier acte. Jacques
Vaillant reparut et apprit  madame Laperle qu'il avait trouv le dput
de la division Sainte-Cungonde, au bar du coin, en train de se griser
de _gin_, comme un simple mortel. Le fabricant de conserves alimentaires
lui avait mme gliss dans l'oreille que puisque la petite veuve se
compromettait avec des freluquets sans le sou, il ne voulait plus en
entendre parler.

La jolie femme dit, en souriant  Mirot:

--Cela m'vitera le dsagrment de le mettre  la porte; car, chez les
Boissec, l'autre soir, il me prvint que j'aurais, un de ces jours, sa
visite; et, comme je sais ce que le mot visite signifie, dans la bouche
d'un tel individu, je m'tais prpare en consquence.

Ainsi que l'avait prvu Jacques Vaillant,  cause des coupures faites,
on et dit  coup de hache, personne ne comprit au juste le dnouement
de _Suffragette_.

Les deux amis accompagnrent [Illustration] madame Laperle jusqu' son
logement de la rue Saint-Hubert, puis revinrent  pied, tout en fumant
une cigarette, vers la rue Saint-Laurent. En arrivant prs de cette rue,
ils virent le gros Poirier, peu solide sur ses jambes, s'lancer  la
rencontre d'une petite fille en robe courte, aux mollets normes qui
tout en continuant sa mimique canaille, s'arrta pour l'attendre.

Jacques Vaillant poussa son ami du coude:

--Regarde ce vertueux reprsentant du peuple, qui va _matcher_ une
_piano-legs_.




IV

L'AMOUR QUI FAIT HOMME


Elle s'tait assise au piano, et, lui, assis sur un divan, dans un coin
du salon, regardait ses blanches mains, petites et poteles, parcourir
le clavier d'ivoire. Elle jouait la valse qu'il aimait. C'tait l'hiver,
il neigeait dans la rue, le soir tombait. Depuis des mois, Paul Mirot
avait vcu ainsi de ces heures exquises dont on garde un imprissable
souvenir qui, plus tard, aprs le grand naufrage des illusions, quand
les annes ont fltri le corps et endeuill l'me, est l'unique bien qui
reste pour combler le vide d'une existence  son dclin.

Madame Laperle, Simone, comme elle l'avait depuis quelques jours
autoris  la nommer, tait une excellente musicienne: elle savait
mettre du sentiment, beaucoup de son charme personnel, dans
l'interprtation d'une oeuvre musicale. D'ailleurs, tout tait harmonie,
tout tait musique en elle depuis l'closion tardive de l'amour en son
coeur. Au couvent, on avait voulu dtourner le penchant de sa nature
exubrante pour les joies terrestres, en lui imposant des rgles svres
et la pratique d'une dvotion outre. Puis, sans doute afin de la
rcompenser de ses annes de prires et de mortifications, on la maria 
dix-huit ans,  un homme d'ge mr, qu'elle n'aimait pas, qu'elle
connaissait  peine, et ce fut encore pis que le couvent. L'homme  qui
on la livra, comme une vierge tremblante achete sur un march
d'esclaves, avait fait toute sa fortune dans les mines du la Colombie
Anglaise, et rapport de cette rgion minire  demi sauvage, des moeurs
grossires, un mpris jaloux de la femme, puis dans les lupanars de
Rossland. Huit annes durant, elle dt subir ses brutalits, se rsigner
 une surveillance blessante de la part de cet poux souponneux et
morose. Il n'y avait que lorsqu'il faisait la fte avec quelques mineurs
revenus de l-bas, rentrant toutes les nuits ivre-mort, pendant huit ou
quinze jours, qu'elle jouissait d'un peu de libert. Frapp d'un coup de
sang,  la suite de l'une de ces orgies d'alcool, il mourut subitement
et ce fut la dlivrance. Il y avait prs de quatre ans de cela, et
rsolue de conserver une libert si chrement acquise, elle s'tait
toujours garde de tous ceux qui lui avaient fait la cour, pour le bon
ou le mauvais motif. C'est que, jusqu' l'poque o elle rencontra Paul
Mirot, elle ignorait l'ivresse,  la fois douce et poignante, qui
s'empare de l'tre sincrement pris.

Et, maintenant, elle l'adorait ce jeune homme  moustache blonde, dont
la cervelle tait remplie de rves tendres. Ce grand enfant, aux prises
avec la vie, lui avait tout de suite inspir de l'intrt. Il tait venu
la voir en ami, comme elle l'y avait engag  leur premire rencontre.
Elle se fit d'abord maternelle, lui donna des conseils, puis, un jour,
sans savoir pourquoi ni comment, comme dans la chanson, elle changea de
rle. Ce fut elle qui, un soir, provoqua les premiers aveux du
journaliste, en lui laissant pressentir son motion alors que
silencieusement, respectueusement, il appuyait ses lvres sur la main
qu'elle lui avait abandonne.

Dans la demi obscurit couvrant d'ombre les meubles et les bibelots du
petit salon, c'est  ce soir-l qu'il pensait, en contemplant la taille
lgante de Simone qu'une dernire lueur de jour, en se jouant dans la
dentelle des rideaux, clairait par derrire. Ils taient assis tous
deux sur ce divan. Il y avait dans son maintien plus d'abandon que de
coutume et il s'tait hasard  lui prendre la main pour y mettre un
baiser. Sous la caresse de sa moustache, il sentit cette main frmir, en
mme temps qu'une voix attendrie essayait, mais en vain, de parler
d'autre chose. Alors, sans abandonner cette main qu'il avait conquise il
se rapprocha davantage et, ingnument, lui avoua son grand amour.

[Illustration] Pour toute rponse, elle se jeta dans ses bras, lui
offrant sa bouche. Au contact de ces lvres s'entrouvrant comme un
calice rouge de volupt, il perdit la tte. Cette petite bouche charnue,
aux contours tentateurs, il la dsirait depuis si longtemps, sans espoir
de ne jamais obtenir la faveur d'y abreuver sa tendresse. Un geste
instinctif du jeune homme avertit Simone du pril de la situation. Elle
se dgagea doucement et lui dit: "Tu vois comme je suis faible! Je
t'aime trop. Il faut me promettre de ne jamais abuser de ma faiblesse?"
Et il le lui avait jur. Serment bien tmraire, s'il n'avait pas t
inutile puisque,  cause de son inexprience des femmes, il eut t fort
embarrass d'aller plus loin, sans qu'on y mit un peu de complaisance.
Cependant, il tait jeune, vigoureux, ardent, et parfois il souffrait de
cette rserve.

Il se rappelait qu'un jour, revenue trs lasse d'une longue course dans
les magasins, Simone avait eu la fantaisie de se reposer prs, tout prs
de lui. Ils [Illustration] trouvrent le divan propice 
l'accomplissement de ce dessein. De son bras droit, il fit un oreiller
pour la tte de sa bien-aime, dont les paules charnues s'appuyaient
avec confiance sur lui: "Que je suis bien", dit-elle en fermant les
yeux. Il la regarda dormir prs d'une heure, contemplant ses traits que
la puret des lignes faisait ressembler aux profils des desses
antiques, suivant les mouvements onduleux de sa poitrine aux rondeurs
provocantes; puis son regard s'gara  l'ampleur de ses hanches pour
s'extasier ensuite jusqu' la finesse du pied. Saint-Antoine, dans le
dsert, en ermite prvoyant, avait le soin de toujours placer sous ses
yeux une tte de mort pour rsister aux visions troublantes qui venaient
le tenter, tandis que le jeune reporter au _Populiste_ n'avait que la
pense de son grand amour, qu'il voulait chevaleresque, pour le faire
tenir sage. Quand elle s'veilla, elle le vit tout ple et comprit que
l'preuve avait t trop forte. Les jours qui suivirent, elle se montra
plus rserve et il en souffrit encore, se croyant moins aim.

La musicienne avait abandonn le piano sans qu'il s'en fut aperu et
lentement, sans faire le moindre bruit, s'tait approche de son
amoureux. Elle l'enlaa de ses bras et lui appliqua un baiser dur le
front, telle une muse visitant un pote. Puis passant les mains dans ses
cheveux, elle lui dit tendrement:

--Jure-moi que tu ne la souilleras jamais, ta belle tte d'artiste, que
je caresse en ce moment?

Il glissa  ses pieds et s'cria, dans une pose d'adoration:

--Tu es mon Dieu!

Elle se jeta  son cou, mue jusqu'aux larmes, et ne trouva que ces
paroles pour exprimer l'intensit de son motion:

--Quel beau blasphme!

Elle se fut abandonne sans la moindre rsistance si,  ce moment, il
avait voulu la prendre, mais, il se contenta de se blottir contre sa
poitrine, comme un gros bb, et de se laisser dorloter jusqu' l'heure
o elle le congdia.

Tous les jours, aprs le journal, elle l'attendait maintenant chez-elle,
rue Saint-Hubert, et le gardait jusqu' six heures. Parfois, leur
tte--tte se prolongeant plus tard, sans que ni l'un ni l'autre ne
s'en doutt, et, heureux de s'tre ainsi oublis, il avaient vite fait
d'en prendre leur parti. Elle l'envoyait chercher quelque chose 
manger, du beurre, du pain frais, pendant qu'elle prparait le caf, et
ils dvoraient ensemble ce menu improvis, sur la petite table du salon.

Jacques Vaillant n'ignorait pas que Paul Mirot faisait de frquentes
visites  madame Laperle, mais il se montrait d'une discrtion parfaite.
Les deux amis avaient perdu l'habitude des longues promenade en revenant
du _Populiste_. Paul quittait Jacques au coin de la rue Dorchester, sous
prtexte qu'il avait  travailler, et sans s'arrter chez lui, courait
o il se savait attendu avec impatience.

Un jour, Vaillant le retint de force:

--J'ai besoin de toi.

--Ah!

--J'espre que tu ne te droberas pas, quand je t'aurai dit que la
dmarche que nous allons faire t'intresse autant que moi. Pour une
fois, elle peut bien attendre.

--Qui, elle?

--Si tu veux que je te la nomme?... A propos, je l'ai rencontre hier au
St-Lawrence Hall, o comme tu le sais, les amis de mon pre avaient
organis une grande rception, suivie d'un banquet, pour clbrer
l'entre du dput de Bellemarie dans le cabinet provincial, comme
ministre des Terres de la Couronne, en remplacement de l'honorable
Troussebelle, qui a accept un fauteuil au Conseil Lgislatif.

--Je savais qu'elle devait y aller.

--Je n'en doute pas. Mais, ce que tu ignores, c'est qu'elle a eu un
immense succs auprs des jolis spcimens _high tone_ qui font
l'ornement de nos cercles mondains.

--Oh! des faiseurs de coq--l'ne.

--Oui, mais qui sont aussi des coqs  poules.

--Cela m'est bien indiffrent.

--Puisqu'il en est ainsi, je n'hsite plus  t'apprendre qu'elle fut
surtout l'objet d'attentions particulires de la part du fameux
Troussebelle qui, depuis qu'il s'est fort compromis avec une petite
actrice de l'_Extravaganza_--tu te rappelles celle en bb, qui tait si
gentille?--donne maintenant la chasse au gros gibier. On prtend qu'il
emploie des moyens infaillibles pour sduire les femmes.

Paul Mirot avait pli, son camarade se hta de le rassurer:

--Ce que je te dis l, ce n'est pas srieux. Je voulais savoir si tu
l'aimais au point d'en souffrir  l'ide qu'on pourrait te l'enlever.

Il esprait une confidence, son ami ne dit mot. Aprs une pause, il
changea de sujet:

--Maintenant, parlons de choses srieuses. Examinons un peu ce qui s'est
pass au _Populiste_ depuis quelque temps. a va mal pour nous deux, il
n'y a pas  se le dissimuler. Toi, d'abord, tu n'as pas eu de chance.
Voil qu'on te met au reportage, sous la direction imbcile de
Jean-Baptiste Latrimouille, tu rates quelques _primeurs_, ce qui te vaut
toutes sortes de dsagrment. Puis, on t'envoie faire un cas de misre
lamentable, dans un taudis habit par je ne sais combien de familles
italiennes, o hommes, femmes et enfants vivent dans la plus repoussante
promiscuit, et tu trouves le moyen de dcrire d'une faon par trop
raliste, le sans-gne avec lequel te reurent ces dames. Faute de
temps, pour rviser ta copie, ces horreurs ont paru dans le journal.
Sans l'intervention de Marcel Lebon, qui trouve que tu as rellement du
talent, a y tait, on te flanquait  la porte. Quant  moi, c'est autre
chose. Il faut bien qu'on me tolre, surtout maintenant, parce que je
suis le fils d'un ministre, ayant des faveurs  distribuer; mais on ne
me donne pas le plus petit avancement, on me paie toujours le mme
salaire, et l'onctueux Pierre Ledoux organise contre moi une campagne
honteuse. Il insinue,  droite et  gauche, que je suis le pire des
mauvais sujets: un jeune homme sans principes ni moeurs. En voil un que
je traiterais avec plaisir  coups de pieds dans le derrire, et tout le
monde au journal serait content, y compris Marcel Lebon; mais on ne peut
l'atteindre, sa personne est sacre, les administrateurs du _Populiste_
ont t forcs de l'accepter, en le payant grassement, pour se faire
espionner.

--Alors, charbonnier n'est plus matre chez-soi.

--Ce bon vieux proverbe n'a pas t fait pour les canadiens... Et, je
puis t'assurer que _La Pucelle_ accomplit scrupuleusement sa mission. Je
vais t'en citer un exemple, entre mille. Quelques mois avant ton entre
au journal, une importante maison de commerce de la rue Notre-Dame, loua
une demi page du _Populiste_ pour annoncer une nouveaut patante: _la
combinaison pour dame_. L'annonce tait illustre d'une vignette
reprsentant une femme moule dans la _combinaison_. Pierre Ledoux
rougit pudiquement en voyant cette chose immodeste reproduite en blanc
et en noir, ses yeux s'agrandirent dmesurment, ne pouvant plus se
dtacher de la gravure. Le lendemain, l'annonce ne parut pas, la maison
de commerce qui lanait cette marchandise nouvelle rclama, menaa le
journal d'un procs, et on dut la ddommager. Quant au reporter des
nouvelles difiantes, il ne dissimulait mme pas sa joie d'avoir dnonc
la cupidit honteuse d'administrateurs qui acceptaient de telles
annonces pour lui procurer le pain quotidien.

--C'est abominable!

--C'est comme cela... Aussi j'en ai plein le dos et je veux savoir si on
va bien longtemps continuer  nous traiter de la sorte. Les autre, nos
camarades: Modeste Leblanc, Andr Pichette, Luc Daunais, Louis Burelle,
Antoine Dbout, sans parler des nouveaux venus, qui ne font que passer
 la rdaction, il n'y a rien  faire avec eux, ce sont des esclaves
rsign, mais nous nous ne sommes pas de ce calibre-l.

--Que comptes-tu faire?

--Je n'en sais rien encore. Mon pre m'a dit de me rendre  son bureau
avec toi, cet aprs-midi. Nous allons le mettre au courant de la
situation et lui demander conseil.

Ils se rendirent chez le ministre des Terres, aux bureaux du
gouvernement, et aprs avoir fait antichambre pendant une demi-heure, 
cause du dput de la division Sainte-Cungonde, Prudent Poirier, le
plus acharn solliciteur auprs des ministres, qui avait t
[Illustration] reu en audience, ils furent admis dans le cabinet de
travail de l'homme du jour.

L'honorable Vaillant les reut avec beaucoup d'amabilit et les engagea
 lui exposer leurs griefs. Aprs les avoir couts attentivement, il
fit remarquer  Jacques et  son jeune ami, que ce n'tait pas de sa
faute s'ils avaient voulu se fourrer dans cette galre. Mais puisqu'ils
y taient maintenant, ils devaient patienter, attendre l'occasion
favorable pour se faire connatre, se crer une situation meilleure. Les
temps changent, les hommes disparaissent, d'autres les remplacent, il
faut se tenir prt  profiter de l'heure propice, qui se prsente... et
passe pour bien des gens, sans qu'il aient eu mme le soupon que durant
cette heure ils taient les matres de leur destine. Tout de mme, il
verrait Marcel Lebon, les _gros bonnets_ du _Populiste_ et userait de
toute son influence auprs d'eux, en leur faveur.

Au moment o les deux amis allaient prendre cong du ministre des
Terres, aprs l'avoir remerci de l'intrt qu'il avait bien voulu leur
tmoigner, l'honorable Vaillant les retint encore un instant et leur
dit:

--Mes jeunes amis, si j'tais  votre place, je me lancerais dans la
politique. Vous avez de l'nergie, de l'enthousiasme, la plume et la
parole faciles, en un mot tout ce qu'il faut pour vous lever au-dessus
des mdiocrits rampantes qui rptent partout et toujours la louange
banale du parti au pouvoir ou colportent le dernier scandale dcouvert
par ces messieurs de l'opposition. La politique a ses beauts, de mme
que ses laideurs, et vous y trouverez des moyens d'action que vous
chercheriez en vain dans la littrature, par exemple. Car, il faut bien
se rendre  l'vidence des faits dmontrant que nous sommes encore 
l'enfance de l'art en ce pays, que les soucis matriels d'une part,
l'ignorance et les prjugs des esprits troits--et ils sont
lgion--d'autre part, entravent le dveloppement artistique et l'effort
intellectuel au point de condamner  la misre, souvent au mpris
public, des crivains, des artistes d'un talent incontestable qui, dans
des milieux plus clair, auraient cr des oeuvres magnifiques, tout en
conqurant  la fois la gloire et la fortune... Je vous vois sourire, je
sais que vous pensez  me rpondre que _a marche_, que vous allez
oprer une rvolution dans les esprits, si on vous laisse la libert
d'crire ce qu'il vous plaira dans le _Populiste_. En effet, a marche,
mais si lentement que les annes vont beaucoup plus vite et qu'elles
emporteront votre jeunesse, dtruiront vos illusions bien avant que nous
ayons une vritable littrature canadienne, qu'on ait os crire la
vridique histoire du Canada franais, que nous puissions admirer des
tableaux et des statues ayant rapport au peintre et au sculpteur
canadien de quoi s'assurer une existence convenable, sinon luxueuse. Moi
qui vous parle, j'ai fait de jolis vers autrefois, j'ai mme crit un
roman pour mon plaisir, pour moi tout seul, que je lguerai vierge  la
postrit, aprs ma mort. J'ai fait, dans les journaux, quelques essais
littraires que personne n'a compris et qui me valent encore les
sarcasmes de mes adversaires durant les luttes lectorales et mme sur
le parquet de la Chambre. Pour me consoler d'avoir renonc forcment 
la carrire des lettres, me conduisant tout droit  la famine, je me
suis appliqu  devenir un tribun populaire et j'y ai trouv de relles
compensations. Ce qu'on ne lirait pas, si je l'crivais dans un journal,
je le fais pntrer dans les esprits par le geste, qui dompte les
masses, la parole, qui s'empare de l'attention de la foule, la captive
peu  peu, lui communique son enthousiasme, pour la convaincre ensuite.
Un beau succs oratoire, c'est quelque chose. L'loquence est une force
susceptible de lancer dans la voie du progrs et des rformes
ncessaires ceux qui, par manque d'instruction et de logique, ne sont
que des tres impulsifs.

Le ministre prit sur son secrtaire une petite feuille que lui avait
apport le dernier courrier de Qubec, contenant, en premire page, un
article marqu au crayon rouge, et leur expliqua qu'il s'agissait d'une
attaque trs violente contre le gouvernement,  cause de son entre dans
le ministre. C'tait _L'intgral_, qui prtendait que l'honorable
Vaillant faisait partie du groupe avanc, rvant de dmolir nos saintes
maisons d'ducation o rgnait le Christ, nos collges donnant une
instruction suprieure  celle donne dans les pays les plus clairs
d'Europe, pour les remplacer par des coles laques. L'auteur de cet
article citait en mme temps un passage de l'un des plus beaux discours
du dput de Bellemarie, dans lequel il rclamait pour le peuple plus
d'instruction, plus de justice et plus de libert. Un homme qui avait eu
l'audace d'employer son talent, incontestable,  rpandre de pareilles
erreurs, mritait la rprobation publique, au lieu d'tre lev au poste
d'aviseur de Sa Majest. En de telles mains les intrts de l'glise se
trouvaient menacs en mme temps que l'autorit civile, soutenue par la
puissance d'une aristocratie bourgeoise monopolisant la science  son
profit et exploitant toutes les forces vives de la nation. Et l'article
concluait en dmontrant, contre toute vidence, que l'injustice tait la
justice, quand il s'agissait de maintenir les saines traditions du
pass, bases sur le systme monarchique et l'autorit religieuse:

--Vous voyez, mes jeunes amis, que c'est une vritable dclaration de
guerre. Il va falloir engager la lutte sans retard, et si le coeur vous
en dit, c'est le moment favorable pour vous jeter dans la bataille. Si
nous sommes vaincus, il faudra bien en accepter les consquences; mais,
je compte sur le gros bon sens du peuple, pour lequel je me suis
toujours dvou, ce gros bon sens qui lui fera reconnatre ses
vritables amis, malgr la campagne de mensonges et de fanatisme qu'on
entreprend contre le gouvernement. Peut-tre qu'avant longtemps, j'aurai
besoin de vous. En attendant, faites-vous admettre dans un club
politique, le Club National, par exemple, renseignez-vous, habituez-vous
 parler en public.

Aprs leur avoir donn ce dernier conseil, l'honorable Vaillant les
congdia.

Il faisait nuit quand les deux reporters sortirent des bureaux du
gouvernement. Jacques Vaillant dit  son compagnon:

--Je crois que mon pre a raison. Nous devons suivre son avis et nous
attacher  sa fortune. Qu'en penses-tu?

--Je pense comme toi.

--Alors, c'est entendu, nous ferons le plus tt possible notre entre au
Club National... Maintenant, va o ton coeur t'appelle. Moi, je vais
regarder la lune, qui se lve derrire la montagne.

Il tait plus de six heures. Paul Mirot ne se le fit pas rpter deux
fois. Il sauta dans le premier tramway qui passa et, vingt minutes plus
tard, il arrivait chez madame Laperle.

Au lieu de lui faire joyeux accueil comme d'habitude, Simone lui dit
d'un ton plutt froid:

--Je ne vous attendais plus.

Ils allrent s'asseoir  la place accoutume. La froideur de cette
rception avait empch le jeune homme d'expliquer tout de suite la
cause de son retard. Lorsqu'il voulut parler, elle ne lui en donna pas
le temps. Elle l'entretint de banalits: de sa couturire qui devait lui
apporter une robe, de la temprature qui semblait s'adoucir, de la lune
dans son plein, du carme qui approchait. Il en tait navr, mais par un
sentiment d'orgueil enfantin, il s'effora de dissimuler sa peine. Ayant
puis tous les sujets de conversation, que permettent de parler sans
rien dire, Simone se tt et un silence menaant suivit:

Le pauvre garon ne savait plus quelle contenance prendre. Il n'osait
parler, de crainte qu'un mot maladroit ne vint aggraver la situation; il
n'osait s'approcher d'elle, non plus, pour ne pas s'exposer  une
rebuffade. Si c'tait leur dernire entrevue? Alors, tout le bonheur 
venir, qu'il avait escompt d'avance, s'vanouirait  la minute prcise
o il sentirait de nouveau le froid de la rue le souffleter au visage.

Elle fit un mouvement pour se lever, en disant:

--Maintenant, mon cher, je suis oblige de vous prier de vous en aller.
L'heure avance et j'attends quelqu'un.

D'un lan bien de son ge, il la retint, et comme s'il eut puis toutes
ses forces dans cet effort, il desserra aussitt son treinte et, la
tte dans ses mains, un sanglot remonta de sa poitrine oppresse. Elle
en resta muette de surprise et ne sut que l'enlacer amoureusement de ses
bras. La crise passe, il lui dit, en essayant de se dgager de son
treinte:

--C'est bte un homme qui pleure!

Elle le serra plus fort contre sa poitrine, et but sur le visage de
l'aim les larmes qu'elle avait fait verser, rptant entre chaque
baiser: "Pardon, mon chri, pardon!"

Alors, il lui confia tout ce qu'il avait sur le coeur. Il lui apprit
qu'au journal, le chef des nouvelles lui causait toutes sortes d'ennuis,
que le mtier de rdacteur de faits-divers  sensations, ne lui allait
pas du tout. Son ami, Jacques Vaillant, en avait assez, lui aussi, de ce
mtier de chien, et c'est pour cela qu'ils taient alls, tous deux,
aprs le journal, voir le ministre Vaillant, pour lui demander conseil
et protection...

Elle l'interrompit:

--J'ai t mchante, pardonne-moi? Je me suis imagin, dans l'anxit de
l'attente, des choses que j'ai honte de te dire maintenant... Voil,
j'ai cru que tu t'tais laiss entraner dans quelque mauvais lieu par
des camarades, malgr ta promesse. Car, tu t'en souviens, tu m'as promis
de ne jamais souiller ce front intelligent, cette bouche que j'ai si
souvent baise. Je ne veux pas que ses lvres indignes s'en approchent.

--Tu n'as donc plus confiance en moi?

--Je ne sais plus; j'tais folle! Mais, aussi, pourquoi m'avoir cach
tout cela! Je me doutais bien un peu que tu devais avoir des ennuis 
ton journal, tous les hommes de talent qui y ont pass en ont eu. Hier
soir,  la rception du ministre, j'ai bien song  intriguer en ta
faveur; mais la peur de me trahir m'a retenue. L'occasion tait des plus
favorables, cependant, le vieux Troussebelle paraissait en humeur de ne
rien pouvoir me refuser. Je crois qu'il m'a fait un peu la cour... Tu
n'es pas jaloux?

--Affreusement jaloux! J'en deviens cannibale.

Et il l'embrassa  pleines lvres, goulment.

Elle se laissa dvorer ainsi pendant quelques instants, puis, redevint
srieuse.

--Maintenant, parlons de ton avenir. Que comptes-tu faire?

Il rpondit:

--J'avais rv d'crire de beaux livres, de faire au moins une oeuvre
dans laquelle je mettrais,  la fois, tous les enthousiasmes et toutes
les dsillusions qui font dborder ou languir mon me, toutes les
souffrances et toutes les joies qui ont fait battre mon coeur, depuis
que je le sens s'mouvoir dans ma poitrine. La nature m'a fait vibrant
comme l'airain d'une cloche: longtemps et profondment en moi rsonne le
coup qui me frappe, pour l'allgresse ou pour la douleur. A l'cole,
j'ai connu les brutalits de mes compagnons de jeu; au collge, j'ai vu
l'injustice s'afficher sous des dehors respectables, l'hypocrisie
cultive avec un art consomm par les petits hommes qui se prparaient 
devenir la classe dirigeante. Tout cela m'a fait mal. Le got du
travail, la volont de m'instruire, afin d'tre bien arm pour les
luttes de la vie, que, d'instinct, je sentais tratresses et dures,
m'ont fait accepter bien des choses. Je voulais tre utile  mes
compatriotes, je croyais que le journalisme m'en fournirait les moyens.
Dans les journaux, hlas! c'est encore pis qu'au collge. Je croyais
navement, que le journal tait fait pour rpandre la vrit, pour
clairer le lecteur; je m'aperois qu'on y exploite la sottise, qu'on y
flatte les prjugs, bref, qu'on s'ingnue  faire en sorte de maintenir
le peuple dans l'ignorance et la sottise. Je vois que pour russir, il
me faudra faire comme les autres, dissimuler ma pense, emprisonner ma
franchise, faire ma cour aux nullits et aux petits potentats, en un
mot, mnager la chvre et le chou, jusqu'au jour--et ce jour
viendra-t-il jamais?--o je me serai cr une situation indpendante,
qui me permettra de me livrer  quelque travail utile. En attendant, on
me conseille la politique, comme moyen d'action; je crois que c'est ce
que j'ai de mieux  faire, pour le moment.

--Mon pauvre ami!

C'tait la premire fois qu'il se livrait ainsi tout entier, qu'il lui
montrait son me  nu, elle en prouva une joie intense. C'tait un
homme nouveau que ses yeux contemplaient avec extase, un homme qu'elle
ne connaissait que depuis cinq minutes. Une grande rsolution, un
gnreux vouloir germa, soudain, dans son esprit: pour que ce jeune
homme enthousiaste puisse raliser son rve, il lui fallait le
dvouement d'une femme, et elle tait prte  se consacrer toute entire
 la tche de le soutenir, de le rendre heureux, et partant, victorieux.
Elle lui dit, de cette voix grave que l'on prend pour prononcer des mots
dfinitifs:

--Veux-tu m'associer  ta grande entreprise?

--Si je veux!

--Je te consolerai aux heures de dfaillance morale; je mettrai  ton
service toutes les ressources de mon intelligence fminine; tu puiseras
sans rserve dans mon amour, la force ncessaire pour arriver au succs.
En retour, je ne te demanderai que de m'aimer quelques annes encore,
car, bientt _tu t'en iras de moi, jeunesse_, comme dit avec un si
touchant regret, un pote fminin. Alors, je mettrai tout mon bonheur 
me rappeler que tes succs sont aussi un peu les miens.

--Mais...

--Oh! ne proteste pas. Je sais ce que tu vas me dire. Le rve de toute
femme intelligente et bonne, vois-tu, c'est d'tre pour celui qu'elle
aime, cette fe des contes, qui protge le beau chevalier, de sa
puissance magique, qui le fait triompher de tous les obstacles. Si je te
donne ce qui me reste de jeunesse pour raliser ce rve, ce n'est pas
moi qui serai vole.

Un coup de sonnette l'interrompit. Elle leva les yeux sur la pendule de
la chemine: il tait plus de huit heures:

--C'est ma couturire, que m'apporte une robe  essayer. Je n'y pensais
plus.

Bien, je m'en vais.

--Impossible! Tu ne peux sortir sans que cette femme te voie, et c'est
une bien mauvaise langue. Puis, je dsire que nous soupions ensemble, ce
soir.

--Je ne demande pas mieux. Mais, que faut-il faire?

--Viens, je vais te cacher dans ma chambre.

Cette chambre donnait sur le petit salon. Une tenture sombre en
dissimulait l'entre. Elle le fit pntrer dans ce sanctuaire parfum,
lui recommanda d'tre bien sage, de ne pas faire de bruit, puis, elle
s'en alla recevoir sa couturire.

D'abord, le jeune homme ne distingua rien du tout dans la pice, mais,
peu  peu, ses yeux s'habiturent  l'obscurit. Il s'aperut qu'une
fentre, au fond, projetait sur le tapis une vague lueur provenant de la
rue voisine o brillait une grosse lampe lectrique. Cette mystrieuse
clart lui fit entrevoir le lit o Simone devait dormir en rvant de
lui. Il s'en approcha avec respect, frla la courtepointe. Sa main
tremblait, un peu de fivre garait sa pense, il voulut chapper 
cette hantise et se retourna. Prs d'une commode sur un fauteuil, un
fouillis de dentelles lui lui jeta  la figure un parfum intime et
grisant. Cela lui donna de l'audace. On riait dans le salon, il voulut
voir. Il essaya de regarder par le trou de la serrure, mais ne vit rien.
Alors, lentement, pour ne pas donner l'veil, il entrebilla la porte et
se glissa derrire la tenture. Le coeur lui battait fort. Si on allait
le dcouvrir? Il ne savait pas que lorsqu'une femme s'occupe de robes ou
de chiffons, rien ne peut l'en distraire. Quand il fut un peu remis de
son motion, [Illustration] avec des prcautions infinies, il carta
lgrement la draperie et vit la jolie femme, aux mains de sa
couturire. Le spectacle dont il fut tmoin porta son ivresse amoureuse
au paroxysme.

La couturire, qui tait une vraie pie, tout en ajustant le corsage de
la jupe, en drapant ou mettant  nu les bras potels et les paules
blanches de Simone vantait la beaut de sa cliente:

--Oh que vos bras sont beaux, madame, et quelles paules! Ah! si j'tais
homme!

--Eh bien, si vous tiez homme?

--En ce moment, je serais bien heureux.

--Et si je vous repoussais

--En supposant que vous m'aimeriez?

--On peut aimer sans se donner.

--C'est mal, madame, quand on est belle de ne faire le bonheur de
personne.

--Vous croyez?

--J'en suis sre.

--Vous avez peut-tre raison.

--Moi,  votre place, je me marierais

--C'est une ide, cela.

--A votre ge, gentille comme vous tes, vous ne pouvez rester longtemps
seule sans vous exposer  perdre la tte, un de ces jours.

--Je n'ai qu' fuir le danger.

--Le danger vient sans qu'on le voie.

--O avez-vous pris toutes ces belles maximes?

--Dans notre mtier, on apprend bien des choses. J'en sais des histoires
sur certaines dames, madame Montretout, entre autre,  qui on donnerait
le bon Dieu sans confession.

--Et vous, votre vertu n'a jamais t en pril?

--Jamais. J'ai assez de mon mari. Mais si j'avais le malheur de le
perdre mon gros Dieudonn Moquin je me hterais d'en prendre un autre,
gras ou maigre. Je ne pourrais pas supporter le veuvage.

--J'admire autant votre prudence que votre franchise.

--Je suis amoureuse, moi, mais pas coquette. Je n'avais que seize ans
lorsque mon cousin, Baptiste Poitras se noya dans la rivire
Sainte-Rose, par amour pour une jeune fille qui lui avait fait
_accraire_, comme on dit  la campagne. Ce malheur m'a fait rflchir et
j'ai compris que celle qui allume l'incendie doit l'teindre ensuite.
C'est pour cela que je ne me laisse jamais faire la cour. Je ne
pourrais, sans faiblir, voir la souffrance d'un pauvre amoureux que
j'aurais encourag.

L'essayage tait termin.

La couturire partie, Paul Mirot quitta sa cachette et s'lana vers
Simone, qui, dans le dsordre de sa toilette, pour cacher sa confusion,
se jeta dans ses bras, implorante:

--Va-t-en! Va-t-en!

--Si tu me chasses, je vais me noyer, comme Baptiste!

--Oh! mon chri, je ne veux pas que tu meures.

--Quand on allume l'incendie, il faut l'teindre.

--Mais, tu as entendu, tu sais donc tout?

--Hlas! non. J'ignore l'amour qui fait homme.

--Bien vrai? Ah! que je suis contente! que je suis heureuse!

Cet aveu mettait le comble au ravissement de cette femme. Il lui
semblait que son aim tait plus  elle, tout  elle, comme cela. Et
dans un lan de tendresse dbordante de passion longtemps contenue,
Simone fut l'initiatrice..

Le lendemain, quand le jeune homme s'veilla, il faisait grand jour, et
il fut tout surpris de ne pas reconnatre sa chambre solitaire de la rue
Dorchester. Il ne fut pas long, du reste,  se souvenir, et prs de lui,
il avait la preuve vivante qu'il n'avait pas dormi dans la solitude.

Il tait l'heure, maintenant, de se rendre au _Populiste_, et il se
prsentait une difficult que les amoureux n'avaient par prvue la
veille: comment sortir de cette maison dans la matine sans s'exposer 
quelque rencontre importune? Dehors, il faisait une tempte effroyable.
Le vent du nord soulevait des tourbillons de neige qui empchaient de
voir  dix pas devant soi. Paul s'approcha de la fentre et aperut un
norme banc de neige s'levant  la hauteur du premier tage. Cette vue
lui suggra un plan dont il fit part aussitt  Simone:

--J'ai trouv le moyen! Je vais passer par le carreau mobile du double
chssis, sauter sur le banc de neige et m'enfuir par la ruelle. Personne
ne me verra.

--Tu ne te feras pas de mal en tombant?

--Pas le moindre mal.

--C'est que j'ai peur!

--Ne crains rien, tu vas voir.

Il s'habilla  la hte, revtit son paletot, qu'il boutonna
soigneusement, s'enfona son bonnet de fourrure sur les yeux, et quand
ils eurent chang un dernier baiser, il se glissa  plat ventre dans le
carreau, les pieds devant. Tout allait bien lorsque, rendu aux paules,
son paletot tant un peu remont, il se trouva suspendu dans le vide.
Simone, alarme, lui dit, suppliante:

--Je t'en prie, remonte. Je t'aime, je suis libre, ce n'est pas la peine
de nous cacher. Il faudra bien qu'on le sache, un jour ou l'autre. Que
m'importe l'opinion, si je te garde!

Il ne put rpondre. D'un effort vigoureux il avait dgag ses paules et
tait disparu dans la neige. Inquite, Simone passa la tte par la
fentre et le vit bientt reparatre tout blanc, comme un Pierrot.

Et pendant qu'il se sauvait par la ruelle, elle battit des mains, comme
une gamine.




V

LE FLAMBEAU


La session de la lgislature provinciale, aprs l'lvation du dput de
Bellemarie au poste de ministre des Terres de la Couronne, fut longue et
orageuse. Le gouvernement, qui avait eu jusque l le tort de faire trop
de concessions  ses ennemis, dans l'espoir de se concilier leurs bonnes
grces, voulant accomplir les rformes inscrites dans son programme, se
vit attaqu de toutes parts. Le parti avanc sur lequel s'appuyait le
ministre, soutenu par les organisations ouvrires rclamant des lois
plus quitables et plus d'instruction, se refusait  tout compromis avec
les exploiteurs de prjugs sculaires, sustents par les gros
financiers et les pcheurs en eau trouble, gens fort respects,
s'enrichissant de la sueur du peuple. Pendant que les uns reprochaient
au gouvernement d'agir avec trop de prudence et de lenteur, les autres
accusaient la dputation ministrielle de faire le jeu des ennemis de
l'glise, travaillant  dmolir nos admirables institutions nationales,
agitaient mme devant le public pusillanime et crdule l'pouvantail du
socialisme et de l'anarchie.

Dans une runion de cabinet, on dcida d'abord d'engager franchement la
bataille contre l'opposition, qui prchait la guerre sainte. Le ministre
Vaillant fut charg de diriger les premires escarmouches. Aussitt, il
se jeta dans la mle avec l'imptuosit d'un homme nergique et sincre
dans ses convictions. Sa logique inattaquable et son loquence
entranante eurent bientt raison des arguments de ses adversaires. Il
profita de son triomphe pour affirmer les droits de l'tat en matire
d'ducation et prconiser, en mme temps, une lgislation garantissant
plus de libert et plus de justice  tous les citoyens que, riche ou
pauvres, grands ou petits, catholiques, protestants ou libres-penseurs
devaient tre tous gaux devant la loi. Les feuilles dvotes firent
grand bruit autour du dbat fameux, tandis que les organes ministriels,
redoutant de se compromettre, n'osaient trop rien dire. Au Club
National, o Paul Mirot et Jacques Vaillant dfendirent courageusement
l'attitude du ministre, on commenait  trembler. Quelques
manifestations, habilement organises  droite et  gauche, et dont on
exagra l'importance, suffirent pour effrayer le troupeau sans
convictions, ceux qui ne considraient que les avantages du pouvoir.

Il y eut une seconde runion du cabinet, et malgr l'avis de Vaillant,
qui soutenait que la victoire tait gagne si le ministre se montrait
ferme et rsolu, ses collgues se rallirent  l'opinion de l'honorable
Troussebelle, pontifiant sans cesse depuis qu'il avait t nomm
conseiller lgislatif et ne cessant de poser au diplomate en prchant la
conciliation de tous les intrts et de tous les partis. Les lections
allaient avoir lieu l'anne suivante, il fallait mnager tout le monde,
ne froisser aucune susceptibilit, pour s'assurer une majorit
considrable. Le ministre des terres qu'on avait pouss de l'avant, eut
beau prtendre qu'il n'tait plus temps de reculer, que le gouvernement
serait battu aux prochaines lections, s'il mcontentait ses vrais
partisans, n'ayant rien  esprer des autres, dsormais, on ne voulut
pas l'entendre. Ne pouvant rpudier les dclarations qu'il avait faites
devant la Chambre, il comprit qu'on le sacrifiait. Aussi,
s'empressa-t-il de remettre sont portefeuille  son chef, pour aller
reprendre son sige de simple dput.

Les journaux ministriels firent tomber sur le ministre dchu, la
responsabilit de l'agitation qui avait failli provoquer une crise
politique. Au _Populiste_, Pierre Ledoux, le reporter des nouvelles
difiantes, jubilait; il paraissait plus sale de contentements et
ricanait maintenant, lui qui ne riait jamais, quant Jacques Vaillant,
contre lequel il nourrissait une haine sournoise, se permettait quelque
plaisanterie  son gard. Ce n'tait plus le fils d'un ministre, et il
esprait qu'on le jetterait bientt  la porte, en mme temps que son
acolyte Mirot, tous deux tant trop pntrs du dplorable esprit du
sicle pour ne pas compromettre le journal.

Des signes certains annonaient, du reste, que les deux amis ne
moisiraient pas dans les bureaux du _Populiste_. Le gros Blaise Pistache
n'avait jamais pardonn  Paul Mirot le peu de cas qu'il faisait de ses
_coups de plume_ et se plaignait sans cesse de lui  l'administration,
appuy par Jean-Baptiste Latrimouille, accusant ce jeune reporter
d'indiscipline et d'imbcillit, parce qu'il osait rpondre aux injustes
rprimandes, au lieu de courber humblement le front. Quant  Jacques
Vaillant, c'tait beaucoup plus grave, on insinuait dans les coins, 
tous ceux qui voulaient bien prter l'oreille, qu'il appartenait  des
_socit secrtes_, et tout le monde commenait  le regarder de
travers. L'vnement se produisit encore plus tt que ne l'avait prvu
_La Pucelle_, qui, pour en avoir t la cause, n'en ressentit pas moins
l'effet immdiat.

C'tait le lendemain de la confrence de l'abb Martinet, au Cercle de
Saint-Ignace, sur le modernisme, dont Ledoux avait t charg faire le
compte-rendu. Le rdacteur des nouvelles difiantes avait eu le soin de
glisser dans son lucubration, des allusions blessantes  l'adresse de
l'ancien ministre des Terres, au moyen de citations de Louis Veillot, ce
sophiste vnr des esprits rtrogrades, parce qu'il fut un redoutable
ennemi du progrs. La mchancet onctueuse de ces allusions blmit la
figure de Jacques Vaillant, quand il eut sous les yeux la feuille
frachement imprime du numro du jour. D'un bond, il fut auprs de
l'auteur de cette goujaterie et, le saisissant  l'paule, il lui
demanda, en cherchant  fixer son regard fuyant:

--C'est toi, petit Louis Veillot, qui  crit cette salet?

Pierre Ledoux se recula en grimaant et rpondit:

--C'est moi.

Il n'eut pas le temps d'viter la gifle formidable qui le fit se sauver
en appelant au secours. Tout le monde accourut, le gros Pistache et
Jean-Baptiste Latrimouille les premiers, qui trouvrent que c'tait
_intolrable_, qu'il faillait en finir avec de pareils scandales. Paul
Mirot approuva hautement le geste de son ami et tous deux, prvenant un
renvoi certain, demandrent leur cong. Un tudiant, qui avait rat tous
ses examens, et un jeune avocat sans causes, s'tant prsents pour
demander de l'emploi au journal, on les remplaa sur l'heure. Ce qui fit
dire au grant de l'administration, un homme de chiffres, et pas autre
chose: _Des journalistes, y en a plein les rues!_

Deux mois plus tard, vers les onze heures du matin, par une fin de
semaine ensoleille _Le Flambeau_, journal du samedi,  huit pages,
faisait son apparition dans la mtropole. Au coin des rues, les petits
vendeurs de journaux criaient:

[Illustration] "_Le Flambeau!_ _Le Flambeau!_ Achetez _Le Flambeau_,
journal indpendant, littraire et scientifique, interdit aux
imbciles."

Tout le monde achetait _Le Flambeau_ Prudent Poirier le dput de la
division Sainte-Cungonde, se laissa mme distancer par une beaut
provocante qu'il suivait, pour s'en procurer un exemplaire.

Le directeur-propritaire du _Flambeau_ tait le dput de Bellemarie
qui, aprs la prorogation de la session provinciale, avait rsolu de
fonder avec ses propres ressources et l'appui financier de quelques
amis, un journal qui instruirait le peuple, tout en dfendant sa
personnalit et ses convictions contre les attaques perfides de ses
ennemis. Il avait eu l'avantage d'acheter  moiti prix, rue
Saint-Pierre, une petite imprimerie vendue par autorit de justice, et,
en quelques semaines, le journal fut organis. Il s'tait adjoint son
fils Jacques, et Mirot, pour diriger l'entreprise. L'ancien ministre des
Terres crivait les articles politiques et ses deux rdacteurs faisaient
tout le reste de la besogne,  part la partie rserve aux
collaborateurs, qui taient le peintre canadien Lajoie, le docteur
Dubreuil, jeune savant trs estim, le mutualiste Charbonneau, chef de
la Fdration Ouvrire, et le pote Beauparlant, chantant trs bien les
beaux yeux des canadiennes. Une page tait aussi consacre  la
chronique fminine, confie  mademoiselle Louise Franjeu, que
l'Universit McGill avait fait venir de France, pour donner des cours de
littrature franaise.

Le premier mois, pour mettre _Le Flambeau_ sur un pied convenable, les
deux journalistes, obligs de voir  une infinit de dtails  la fois,
travaillrent pour ainsi dire, jour et nuit. Il fallut d'abord,
complter le matriel d'atelier, voir  tablir un bureau
d'administration avec comptable, agent d'annonces et solliciteur
d'abonnements, organiser un service de correspondants, puis donner au
journal sa forme dfinitive en classant la matire qui devait entrer
dans chaque page. Il y avait quarante colonnes  remplir par numro, 
part les seize colonnes rserves aux annonces. La premire page fut
consacre aux articles politiques et aux chos et commentaires, la
seconde aux tudes littraires, la troisime aux arts et aux sciences,
la quatrime aux questions intressant particulirement les femmes et
les jeunes filles, la cinquime, les dpches trangres, la sixime 
l'agriculture, la septime  la chronique ouvrire et aux nouvelles
concernant les conditions du travail dans tous les pays du monde, la
huitime aux faits-divers de la ville et de tous les endroits du pays.
Et lorsque tout fut rgl, que le rouage fonctionna rgulirement, la
tche quotidienne, divise mthodiquement, du lundi au samedi, resta
encore assez lourde. Cependant, ni Jacques ni Paul ne songrent  se
plaindre de leurs fatigues, heureux d'tre librs de cette servitude
les obligeant, au _Populiste_,  n'tre que des machines et non des
hommes.

Madame Laperle qui, depuis le mois de mai, avait abandonn son
appartement de la rue Saint-Hubert pour aller demeurer dans le quartier
anglais, rue Peel, o elle tait libre de recevoir Paul Mirot aux heures
qui lui plaisaient, prouva une grande joie  l'apparition du nouveau
journal, voyant dans cet heureux vnement le prsage d'un brillant
avenir pour celui qu'elle avait soutenu de toute sa tendresse fminine
et dorlot comme un enfant, aux jours angoissants d'incertitude du
lendemain qu'il venait de traverser.

Jacques Vaillant ne devait pas tarder  prouver,  son tour, la
flicit  la fois douce et rconfortante que procure aux tres les
mieux tremps pour les luttes de la vie, la hantise de la femme aime
prsidant  tous vos travaux, vous accompagnant pas  pas dans le
va-et-vient journalier d'une existence active, avec qui vous causez dans
la solitude, en parlant pour elle et pour vous.

[Illustration]

Un jour, en venant au _Flambeau_ corriger les preuves de sa page
fminine, mademoiselle Louise Franjeu amena avec elle Miss Flora
Marshall, une jeune amricaine, tudiante  l'Universit McGill, qu'elle
prsenta  ses camarades en journalisme. C'tait un belle fille, grande,
robuste comme la plupart des amricaines, qui commencent de bonne heure
 la _Public School_  faire de la _Physical Culture_. Elle avait de
beaux yeux bruns, aux clairs d'or fauve, et un abondante chevelure d'un
blond ardent. Miss Marshall,  vingt-deux ans, en ressemblait en rien 
la vierge rougissante que chantent les potes les lys mlancoliques et
des roses qui se fanent, mais, elle n'en tait pas moins sduisante pour
cela. Sa franchise de langage et de manires, sa crnerie  aborder les
sujets les plus difficiles pour son sexe, sa faon de mpriser les
mensonges conventionnels pour considrer bravement les ralit de la
vie, autant que sa beaut, plurent  Jacques Vaillant. Ds cette
premire rencontre, l'ami de Mirot et l'tudiante sympathisrent
parfaitement.

[Illustration] Cette tudiante amricaine aimait beaucoup mademoiselle
Franjeu et s'intressait srieusement au _Flambeau_. Elle voulait mme
mettre de l'argent dans l'entreprise, en faisant appel  la gnrosit
d'_Uncle Jack_, vieux garon noceur et millionnaire, de New-York, sans
cesse, selon le langage pittoresque de sa nice, _in love_ avec des
_Stage Beauties_ au _Madison Square Garden_. Elle soumit son projet 
l'honorable Vaillant qui lui fit comprendre qu'il ne pouvait accepter
d'argent venant de l'tranger pour maintenir son journal. Ses ennemis
avaient dj assez de prtextes pour le combattre sans leur fournir de
Nouvelles armes.

_Uncle Jack_, qui s'tait enrichi par ses coups d'audace dans les
spculations de bourse, constituait maintenant toute la famille de Miss
Marshall, et elle devait hriter plus tard de la fortune de cet oncle
millionnaire, qui, malgr ses coteuses et frquentes fredaines,
parvenait  peine  dpenser son revenu; Elle tait ne  Los Angeles,
Californie, dans ce paysage ensoleill de la cte du Pacifique, dont
elle avait gard le reflet dans ses yeux et les rayons d'or dans la
chevelure. Son pre, le capitaine James Marshall, du _12th Regiment des
U.S. Rifles_, envoy en garnison dans le Sud, avait pous une superbe
crole qui lui donna, au bout d'une anne de mariage, la petite Flora.
Dans ce merveilleux climat, quasi oriental, la fillette grandit en
libert, courant les jambes nues sous les orangers. A seize ans, elle
tait dj compltement forme. C'est  cette poque de son adolescence
que son pre, envoy aux Philippines au dbut de la guerre
_Hispano-Amricaine_, fut tu  la tte de sa compagnie. L'oncle Jack
Marshall recueillit la veuve et l'orpheline, qui n'avaient plus pour
vivre qu'une modeste pension de l'tat. Lorsque sa mre mourut, emporte
en quelques jours par une pneumonie contract dans l'humidit de cette
grande ville de fer et de ciment,  laquelle la crole, fleur des
climats chauds, ne put jamais s'habituer, Flora avait vingt ans. Comme
cette grande fille gnait parfois le millionnaire, grand amateur de beau
sexe, qui runissait  sa somptueuse rsidence de la _Fifth Avenue_, les
plus jolies actrices du _Madison Square Garden_, et quelques intimes, en
des banquets de _pie girls_, il l'envoya terminer ses tudes 
l'Universit McGill, de Montral, dont elle suivait les cours depuis
deux ans.

A quelque temps de l, les rdacteurs du _Flambeau_ furent invits 
accompagner les membres de la _Socit des Chercheurs_,  la rserve
iroquoise de Caughnawaga, o ces messieurs, que la vue d'un vieux clou
couvert de rouille, qu'ils croient historique, fait tomber en extase, se
rendaient un dimanche, accompagns de citoyens notables et de
journalistes,  la recherche de quelque trsor digne d'enrichir leur
modeste muse de ferraille. Paul Mirot amena madame Laperle, et Jacques
Vaillant accompagna mademoiselle Franjeu et Miss Marshall. L'amricaine
tait enchante du voyage et, pour la taquiner, son grand admirateur lui
demanda:

--Vous n'avez pas peur des sauvages, charmante Miss?

Miss Marshall, ne saisissant pas l'allusion, que toute jeune fille
canadienne eut comprise pour avoir entendu dire dans sa famille que _les
sauvages_ avaient apport un enfant  sa mre ou  sa voisine, rpondit:

--Oh! _no_ J'ai vu le ngre qui voulait prendre mon amie.

Et elle raconta ses compagnons, avec une simplicit tonnante,
l'histoire du ngre qui voulait prendre son amie. La chose tait arrive
quelques mois avant son dpart de Los Angeles, pour New-York. Les deux
jeunes filles se baignaient dans un ruisseau lorsqu'un ngre, venu du
Texas, d'o il s'tait enfui aprs avoir fait subir les derniers
outrages  la femme d'un shriff, les surprit. Il les attendait, cach
sous les palmiers o elles avaient dpos leurs vtements. C'est l
qu'il saisit son amie, comme une proie, et essaya de l'entraner sous
bois. Alors, la vaillante Flora, ramassant une pierre, la lana de
toutes ses forces sur la tempe de l'immonde ravisseur, qui roula dans
l'herbe, assomm. Pour cet exploit, la courageuse jeune fille fut
dcore d'une mdaille d'or par le maire Flannigan.

Jacques Vaillant pensa qu'une femme de cette trempe ne pourrait aimer
qu'un brave et il souhaita de trouver l'occasion d'accomplir, pour ses
beaux yeux, une action chevaleresque. Cette occasion se prsenta plus
tt qu'il ne l'esprait.

Les descendants de ces terribles guerriers, qui ne vivaient que de
massacres aux temps glorieux de la Nouvelle-France, s'taient pars de
leurs ornements barbares en l'honneur des _visages ples_ venus des
grand _wigwams_ de la mtropole pour le admirer comme des btes
curieuses. Seul, dans l'oeil morne de l'iroquois vaincu, dompt, dcim
aprs plus de deux sicles de servitude, un clair furtif provoqu par
l'envahissement de sa bourgade, rappelait la farouche vaillance du
scalpeur de chevelures. Ces sauvages, convertis au catholicisme,
subissaient d'ailleurs l'influence de leurs prtre, qui les
entretenaient sans cesse du _grand Manitou_ et de la sainte iroquoise
Teckawita, dont le nom signifie: _celle qui s'avance en ttonnant._
Monsieur le cur, accompagn de son vicaire, vint au devant des
distingus visiteurs et les conduisit  l'glise o un choeur
d'iroquoises chanta un cantique difiant. Jacques Vaillant compara ce
chant au miaulement de chattes, par les belles nuits d't. Cette
modeste glise, dominant le fleuve Saint-Laurent, possdait de
prcieuses reliques, au dire du notaire Pardevant, le vnr prsident
de la _socit des Chercheurs_: un autel donn par le roi de France,
Louis XIV, et une cloche, cadeau du roi d'Angleterre, George III. Aprs
la messe, on se rendit sur la place du village o l'on assista aux
danses des guerriers dterrant la hache de guerre. Tous ces grands
corps, recouverts de peaux de btes, barbouills de rouge et de noir,
empanachs de plumes, sautrent et gesticulrent durant une heure, sous
le commandement du chef de la tribu, qui portait le joli nom de
Koncharonkanmatchega.

[Illustration]

C'est  ce moment que l'incident, auquel Jacques Vaillant devait tre
redevable de la conqute du coeur de l'amricaine, se produisit. Le
jeune homme fit remarquer  mademoiselle Franjeu et  Miss Marshall que
le notaire Pardevant se tenait entre le cur et son vicaire, prt  se
cacher derrire leurs soutanes dans le cas o ces sauvages feraient mine
de vouloir le scalper. Pour montrer qu'elle tait plus brave que le
prsident de la _Socit des Chercheurs_, l'tudiante s'approcha d'un
iroquois, dont le nom signifiait _celui qui court plus vite que l'lan_,
et lui arracha quelques plumes de sa coiffure. Le sauvage saisit
brutalement la jeune fille par le poignet, mais Jacques lui fit aussitt
lcher prise en le saisissant  la gorge. Les deux ennemis se prirent 
bras-le-corps et roulrent dans la poussire. Les autres iroquois,
indigns de voir qu'une blanche _squaw_ ait os porter la main sur un de
leurs frres, s'lanaient, le tomahawk lev, lorsque le cur et son
vicaire arrtrent leur lan en faisant de grands gestes et en
prononant des paroles qui firent s'abaisser aussitt les redoutables
casse-ttes. Sur un signe du chef, quelques-uns des guerriers sparrent
les combattants qui, heureusement n'avaient aucun mal. Miss Marshall
sauta au cou de son sauveur et l'embrassa devant tout le monde, ce qui
scandalisa  un tel point le notaire Pardevant, qu'il crut devoir
excuser la socit dont il avait l'honneur d'tre le prsident, d'avoir
permis  des gens de cette espce de faire partie de l'excursion.
L'esprit troubl par la frayeur qu'il avait prouv, en mme temps que
par la scne charmante comme une vieille estampe, dont il venait d'tre
le tmoin, le brave homme bafouilla et dit, en terminant sa courte
harangue: _Messieurs les membres du clerg, ainsi que les autres
sauvages, veuillez croire  ma plus sincre estime et reconnaissance
pour votre gnreuse hospitalit_.

Le samedi suivant, dans le compte-rendu de l'excursion de la _Socit
des Chercheurs_  Caughnawaga, _Le Flambeau_ reproduisait textuellement
ces paroles du prsident, prcdes de commentaires dnonant sa lchet
et son manque de tact en cette occasion. Le journal fut immdiatement
poursuivi devant la cour suprieure. Le notaire Pardevant rclamait deux
mille dollars de dommages-intrts, le tribunal lui en accorda cent. Les
frais de justice s'levant  quatre cents, _Le Flambeau_ dut payer cinq
cents dollars pour avoir dit la vrit. Le savant juge, dans ses
_considrant_ admit que la libert de presse n'existait pas au Canada;
il alla mme plus loin et posa en principe que cette libert ne pouvait
exister dans un pays soucieux du maintien des traditions, bases sur la
reconnaissance de la hirarchie sociale et le respect de l'autorit
religieuse et civile. Le notaire Pardevant tait, du reste, un homme
considr et considrable, d'une conduite exemplaire. Il avait pous
les quatre soeurs, les trois premires avaient dsert sa tendresse pour
un monde meilleur; la dernire ge de dix-huit ans  peine, subissait
le prestige de sa tte grisonnante.

Dans les milieux ractionnaires, _Le Flambeau_ fut aussitt dnonc avec
violence. Tous ceux qui n'avaient pas la conscience nette, tous les
trafiquants de vertu, toutes les nullits se prlassant dans des
sincures ou sollicitant les faveurs des puissants, se ligurent contre
le _mauvais journal_. _l'teignoir_ et le _Populiste_ se disputrent
l'honneur de porter les plus rudes coups  l'audacieux confrre. Pierre
Ledoux quitta le _Populiste_ pour fonder une petite feuille en
opposition  l'organe du dput de Bellemarie, qu'il appela _La fleur de
Lys_  cause de ses ides _Bourboniennes_. Il fut remplac au
_Populiste_, par Solyme Lafarce, en mauvaise intelligence depuis
quelques mois, avec _l'teignoir_. Et ce ne fut pas plus malin que cela.

La lutte s'engagea  propos d'une campagne entreprise dans les journaux
contre le _Thtre Moderne_, qui avait mis  l'affiche une pice juge
mauvaise par les censeurs. Ce n'tait du reste qu'un prtexte, car
depuis des mois on faisait une propagande secrte contre ce thtre,
dans les familles. Ce que l'on redoutait dans les pices donnes par ce
thtre, c'tait l'esprit, et, davantage encore, l'ide humanitaire
montrant les abus, proclamant les droits gaux des individualits,
obscures ou puissantes, aux joies de la vie, en vertu du grand principe
de solidarit humaine. La direction du _Thtre Moderne_ essayait de
faire bonne contenance, mais la recette diminuant chaque soir, on
prvoyait d'avance qu'il faudrait abandonner la partie. _Le Flambeau_,
sans hsiter, prit la dfense de ce thtre. Paul Mirot, qui rdigeait
la chronique thtrale, reprsenta  ses lecteurs tout le bien que
pouvait faire un thtre de ce genre parmi la population
canadienne-franaise,  laquelle on reprochait souvent, non sans raison,
d'tre par trop encline  s'angliciser et mme  s'amricaniser. Il
dmontrait la mauvaise foi de ceux qui accusaient d'immoralit, des
oeuvres de matres interprtes par les artistes du _Thtre Moderne_. A
tous ces arguments, Pierre Ledoux rpondit par des anathmes.

[Illustration] Les articles de Paul Mirot, en rponse  _La fleur de Lys_
firent sensation: on en causait dans les salons et dans la rue. Un jour
que le jeune rdacteur du _Le Flambeau_ passait rue Saint-Jacques, il
aperut le notaire Pardevant causant avec Solyme Lafarce de la grave
question du jour. Ce reporter ivrogne et pourvoyeur de prostitue,
assurait au gros notaire, qu'il tenait de source certaine que le
_Thtre Moderne_ tait soutenu par les francs-maons de France, dans le
but de dtruire la foi catholique au Canada. Cette rumeur sensationnelle
parut dans le _Populiste_ le lendemain. _L'teignoir_, qui avait eu la
primeur de la fameuse affaire Poirot, cette fois tait devanc par son
rival quotidien. Immdiatement, ces deux journaux  sensation se
disputrent les services de Solyme Lafarce,  coups de dollars.

[Illustration]

Madame Laperle et Miss Marshall s'taient connues lors de l'excursion 
Caughnawaga, et, depuis, taient devenues les meilleures amies du monde.
Par un heureux hasard, l'amricaine demeurait rue Peel,  quelques
portes du petit rez-de-chausse occup par Simone. Deux ou trois fois la
semaine, Jacques Vaillant, se prvalant de ses liens de parent avec la
jolie veuve allait passer la soire chez-elle, en compagnie de Paul
Mirot, et y rencontrait invariablement la sduisante Flora, qu'il allait
reconduire jusqu' sa porte aprs la soire. C'est ainsi qu'ils
apprirent  se connatre davantage. Et un soir, ils se fiancrent, tout
simplement,  l'amricaine, devant la maison qu'habitait l'tudiante.

Trois semaines plus tard, Jacques Vaillant, journaliste, pousait Miss
Flora Marshall, tudiante, non sans avoir obtenu le consentement
d'_Uncle Jack_, d'une part, et de l'honorable Vaillant, d'autre part. La
gentille pouse avait plac sur sa poitrine, pour la circonstance, la
dcoration qu'elle tenait du maire Flannigan. Dans la chambre nuptiale,
le soir, elle enleva cette mdaille qu'elle enferma dans un coffret
d'argent. Elle ne voulait pas que cet emblme de vaillance put lui
inspirer des vellits de rvolte, car elle dsirait tre vaincue
maintenant.

L'ancien ministre des Terres tait presque aussi enchant de sa
belle-fille que son fils de sa femme. L'amricaine, _annexe_ maintenant
de la plus agrable faon du monde, le payait de retour, du reste, car
elle admirait sincrement avec toute la franchise de son me yankee,
cette intelligente figure d'aptre de la libert, donc la mle nergie
se rehaussait d'une grande bont de coeur et d'une exquise dlicatesse
de manires et de sentiments.

Tous les jours la jeune femme venait passer quelques heures au
_Flambeau_ et quand son beau-pre tait l, elle causait politique avec
lui. Souvent, ils discutaient amicalement ensemble des avantages et des
inconvnients des institutions amricaines, des qualits et des dfauts
de ce peuple actif, entreprenant et hardi, en train d'tendre son
influence dans l'univers entier. Le dput de Bellemarie admettait que
le vritable esprit amricain tendait de plus en plus  la ralisation
de cet idal de fraternit rv par les philosophes humanitaires, en
accueillant dans la nation sur le mme pied d'galit, les individus de
toutes les races et de toutes les croyances, les unifiant pour ainsi
dire,  l'ombre du drapeau toil, dans le commerce de la vie
journalire et  l'cole publique, donnant  chacun indiffremment, une
ducation virile et pratique, crant des hommes libres capables de
comprendre et de s'assibiler tous les progrs. De son ct, la fille du
brave capitaine Marshall admettait que les lois de son pays n'taient
pas encore parfaites, que les trusts monstrueux, organiss sous l'oeil
bienveillant des lgislateurs, devenaient chaque jour une puissance de
plus en plus tyrannique et onreuse pour la grande majorit des
citoyens, que l'adoration du dieu Dollar, dpassant les bornes
raisonnables, dtruisait tout autre sentiment parmi cette aristocratie
de l'argent dont les membres se disputaient le haut du pav  coups de
millions. Et l'on finissait toujours par se mettre d'accord sur ce point
que la constitution amricaine tait, quand mme, la plus quitable,
celle qui garantissait la plus grande somme de libert au peuple,
indpendamment des abus qui pouvaient rsulter de son application.

Un jour que les journaux au service de ses ennemis l'avaient plus
violemment attaqu que d'habitude, le traitant de conspirateur et de
tratre  sa race,  propos de son dernier article sur la ncessit
d'enseigner plus d'anglais et moins de grec et de latin dans nos
collges classiques, l'honorable Vaillant perdit son calme habituel et
eut un geste de colre. Il froissa la feuille qu'il venait de lire et la
jeta  ses pieds en prononant, d'une voix sourde: _Les misrables!_ A
ce moment l'amricaine, qui venait chercher son mari, arrivait. Elle eut
le temps d'entrevoir le geste et de saisir l'expression de l'homme
politique calomni,  qui elle s'empressa d'aller tendre la main:

--J'ai lu la salet dans le tramway. _You have all my sympathy!_

Le directeur du _Flambeau_, ayant matris ce mouvement d'humeur, lui
rpondit en souriant:

--Merci, mon enfant, ce n'est rien. Il faut s'attendre  tout dans la
vie publique.

--Oh! si vous tiez un _american citizen_, vous deviendriez peut-tre un
jour _President of the United States_.

--Je n'en demande pas tant. Aprs cela, il me faudrait aller au diable,
en Afrique, chasser l'hippopotame, comme monsieur Roosevelt.

--Vous plaisantez. Cependant, je crois que si le Canada tait _under the
Spangled Banner_, vous auriez beaucoup plus de libert.

--Vous avez peut-tre raison. Mais, pour jouir de cette libert, nous
canadiens-franais, nous devrions nous fondre dans le grand tout de la
nation et non former un lment  part, tel que nous sommes sous le
rgime colonial anglais. Autrement, notre situation ne changerait gure.
La politique de l'Angleterre  notre gard, de mme que celle des
tats-Unis  l'gard de nos compatriotes des tats de l'est de la grande
rpublique amricaine, est semblable  celle que les romains adoptrent
en Jude, aprs que leurs lgions victorieuses eurent conquis le peuple
de Dieu. C'est--dire qu'on nous laisse nous dvorer entre nous. C'est
bien  tort que l'on fait un crime  Ponce Pilate d'avoir abandonn le
Christ aux mains de Caphe, pour tre jug selon les lois juives. Ce
gouverneur ne faisait que se conformer aux instructions qu'il avait
reues de Csar, de ne jamais se mler des querelles entre juifs. Grce
 cette politique, Rome n'avait rien  craindre d'Hrode ni des grands
prtres se disputant les richesses et les honneurs, semant la discorde,
la haine, la trahison au sein de ce peuple nagure si glorieux de ses
traditions, oubliant sa servitude pour se dtruire lui-mme sous les
yeux du vainqueur. L'histoire se rpte. Tous les esclavages sont le
rsultat de l'exploitation des prjugs de la foule ignorante par ceux
qui abusent de leur autorit pour satisfaire leur esprit de domination
et leurs apptits dmesurs. Sous le rgime anglais, notre histoire a
plus d'un point de ressemblance avec celle des Isralites soumis  une
puissance trangre. Nous nous vantons encore, dans nos ftes de
Saint-Jean-Baptiste, d'tre rests franais, malgr les sicles qui nous
sparent de la France. Cela n'empche que le sang qui coule aujourd'hui
dans nos veines s'est sensiblement refroidi et ne correspond plus au
sang chaud de gnreux du rpublicain franais. La France a march vers
la lumire et le progrs. Nous, nous sommes rests ce qu'tait le peuple
_taillable et corvable  merci_ sous le rgne des Bourbons paillards,
entours d'une cours fastueuse et corrompue. Les liberts que
l'Angleterre nous a garanties, au prix du sang vers par les hros
excommunis de mil huit cent trente-sept, nous en profitons trop souvent
pour satisfaire nos rancunes ou nos intrts mesquins, ce qui diminue
chaque jour notre prestige au bnfice des anglais s'emparant de tous
les postes avantageux, contrlant le haut commerce, les grandes
entreprises financires et industrielles. C'est bien fait, puisque nous
nous contentons de suivre le mouton symbolique qui nous empche
d'apercevoir le loup guettant dans l'ombre le moment opportun pour se
jeter sur sa proie.

--Oh! le loup va vous manger, comme dans la fable de monsieur
Lafontaine?

--J'en ai bien peur. Nous perdons tous les jours de l'influence en ce
pays. Les franais n'migrent gure chez-nous, et pour cause. On
favorise peu, du reste, cette immigration, de crainte que ces colons de
France, imbus des ides nouvelles, ne nous apprennent  penser, en un
mot,  devenir des hommes. D'un autre ct, de l'est  l'ouest, du nord
au sud, le Canada est envahi par les immigrants anglais, italiens,
irlandais, russes, polonais, juifs et mme orientaux. Les amricains
s'emparent de plus en plus des fertiles plaines de l'ouest. Et l'on peut
prdire, sans tre prophte, que dans vingt-cinq ans, l'influence de
l'lment canadien-franais dans le Dominion, aura diminu de moiti.
Alors, que nous restions sous la domination anglaise, que le Canada
devienne une nation indpendante, ou qu'il entre dans l'Union
Amricaine, nous serons oblig d'abandonner notre politique d'isolement,
prconise par des cerveaux mal quilibrs, pour compter avec le nombre,
avec la majorit des autres citoyens. C'est pourquoi je voudrais voir
mes compatriotes bnficier d'un systme d'ducation plus en rapport
avec les besoins actuels et les exigences futures auxquelles ils seront
appels  faire face. Maintenant, si vous me demandez quel est,  mon
avis la solution la plus vraisemblable que l'avenir rserve  ce pays,
plac entre les trois alternatives que j'ai mentionnes il y a un
instant, je n'hsite pas  vous rpondre qu'il me parat impossible que
le Canada puisse se contenter toujours du rgime colonial. Le temps
viendra ou la fameuse doctrine Munroe, proclamant que l'Amrique du nord
doit appartenir aux amricains, s'imposera d'elle mme  la faveur des
circonstances. Quand l'heure sera venue, sans donner au monde le
spectacle d'une guerre sanglante, sans crainte de catastrophes, de maux
imaginaires, nos hommes d'tat discuteront avec les vtres s'il vaut
mieux ajouter quelques toiles au drapeau de l'Union ou former une
rpublique indpendante, amie et allie de la grande rpublique dont
George Washington fut le pre, Lafayette et Rochambeau, les parrains.

[Illustration]

La campagne de mensonges et de calomnies entreprise contre _Le Flambeau_
et son directeur, se poursuivit sans relche et le journal, dnonc
partout, commena  perdre des abonns; plusieurs annonceurs, menacs
par leur clientle bien pensante, durent refuser de renouveler leurs
contrats d'annonces. On parvenait, quand mme,  tenir tte  l'orage et
 joindre les deux bouts, au prix d'un travail excessif et d'une
vigilance de tous les instants.

Jacques Vaillant, en pleine lune de miel, ne semblait pas se douter de
la gravit de la situation. Mais il n'en tait pas ainsi de Paul Mirot,
qui commenait  s'alarmer, prvoyant qu'il faudrait abandonner dans un
avenir plus ou moins rapproch, l'oeuvre entreprise avec tant
d'enthousiasme. Il est vrai qu'il oubliait chaque soir, auprs de
Simone, les proccupations de la journe et l'incertitude du lendemain.

Ceux qui n'ont pas connu la saveur des lvres de la vraie femme, de la
femme qui aime et se donne toute entire dans un baiser, ceux-l, ne
sauront jamais que la liqueur la plus enivrante, le fruit le plus
savoureux, ne se trouve pas dans des plateaux d'argent ou des coupes de
cristal, mais dans cette fleur de chair qui s'entrouvre pour le sourire
ou pour la caresse, lorsqu'un tendre moi fait battre le coeur fminin.
Durant de longues annes, toute la vie mme, des hommes ont conserv
l'impression toujours aussi intense des baisers semblables, survivant 
l'loignement ou  la mort de celles qui les avaient donns.

Aprs le mariage de son ami avec l'amricaine, Paul Mirot, proccup de
l'avenir de Simone, voulut se prvaloir de cet exemple pour la faire
consentir  une union lgitime, sinon ncessaire  leur amour, du moins
indispensable pour satisfaire aux exigences de la loi et de la socit.
Dans leurs tte--tte les plus tendres, aux moments o l'on ne se
refuse rien, il amena  diffrentes reprises la conversation sur le
sujet. Mais invariablement elle lui rpondit:

--Non, mon chri, ce serait une folie que tu regretterais plus tard, et
je t'aime trop pour te mettre au pied ce boulet de l'union indissoluble,
qui entraverait ta marche vers l'avenir. Je t'en ai expliqu les raisons
avant de me donner  toi, ces raisons subsistent toujours puisque, au
lieu de rajeunir, je vieillis. Et peut-tre que si nous nous sentions
enchans l'un  l'autre, nous ne nous aimerions plus du tout. Le titre
de mari, que je te donnerais, me ferait penser  l'autre. Et toi, avec
ton caractre ennemi de toute contrainte, de te savoir oblig de me
rester fidle, ne songerais-tu pas  me tromper?

C'est en vain qu'il insistait.

A l'automne, un mois aprs l'ouverture de la saison des spectacles, le
_Thtre Moderne_ fit faillite, ne pouvant rsister  la guerre
sournoise que l'on continua  lui faire aprs la violente campagne de
presse dont ce thtre avait t l'objet la saison prcdente. Ce fut le
premier coup srieux port par le parti ractionnaire, organis en
nombreuses congrgations, socits soi-disant patriotiques, associations
de jeunes gens,  ceux qui se dvouaient pour clairer le peuple afin de
le librer d'onreuses servitudes.

On s'appliquait surtout  chauffer  blanc le fanatisme inconscient des
jeunes gens enrls dans _l'Association des Paladins de la Province de
Qubec_,  tel point que bon nombre d'entre eux devenaient des espces
d'illumins, quelques-uns mme, des fous dangereux. Un jour, trois ou
quatre _Paladins_ osrent insulter mademoiselle Louise Franjeu, la
dvoue collaboratrice du _Flambeau_, qui revenait de donner son cours 
McGill. Heureusement que les insulteurs reurent un chtiment immdiat.
Deux lves de la vaillante franaise, deux athltes de l'quipe de
_football_ de l'Universit de la rue Sherbrooke, que les jeunes
fanatiques n'avaient pas remarqus, se jetrent sur eux et les rossrent
d'importance, leur mettant sur les yeux et le nez en marmelade,
l'aurole des martyrs de la foi.

Vers le mois de novembre, _Le Flambeau_ commena  enregistrer des
dficits. La circulation du journal avait diminu de moiti dans
l'espace de quelques mois, et le revenu des annonces baissait chaque
jour. On esprait, cependant, que ce ne serait qu'une crise passagre,
lorsqu'un vnement imprvu se produisit. Pierre Ledoux, dans _La fleur
de Lys_ dnona une conspiration maonnique pouvantable. Afin
d'impressionner l'opinion publique par des mots terrifiants, il parla de
secte infme, de mcrants, de vampires, de suppts de Satan portant au
front le signe de la Bte, et dsigna comme faisant partie des loges
tous ceux qui revendiquaient le droit de raisonner et d'avoir des
opinions autres que les siennes. Dans un de ses plus fameux article, il
exprimait le regret qu'on ne puisse revenir aux temps si glorieux pour
l'glise o les libres-penseurs taient condamns  mourir dans les
supplices, regrets tout imprgns de mansutude et de charit
chrtienne, et il se consolait par cette non moins charitable pense:
_Si nous ne pouvons plus brler les hrtiques, il nous reste encore la
ressource de briser leur carrire, de leur enlever leurs moyens
d'existence, en un mot de les exterminer par la famine_. C'tait
sublime!

Pour le personnel du _Flambeau_ il ne fit aucune exception: depuis le
directeur jusqu'au dernier des collaborateurs, tous y passrent. Sans
l'affirmer catgoriquement, Pierre Ledoux insinua que des runions
sataniques se tenaient dans l'difice mme du journal.

Un soir, un jeune _Paladin_ suivit Paul Mirot jusque chez Simone.
Quelques jours plus tard, Jacques Vaillant ayant oubli dans son bureau
un paquet que lui avait confi sa femme, retourna le chercher dans la
soire et s'aperut, rue Saint-Pierre, qu'un individu rasant les murs le
suivait  distance.

Le dput de Bellemarie ddaigna, d'abord, de porter la moindre
attention  ces histoires  dormir debout, se refusant  croire qu'il y
eut des gens assez gobeurs pour prendre au srieux les lucubrations
dont accouchait, dans chaque numro de _La fleur de Lys_, le cerveau
dtraqu du triste individu que Marcel Lebon lui avait un jour trs
justement dsign comme _un ennemi de la race humaine_. Pass le temps
des loups-garous qui, selon la superstition populaire, n'taient autres
que de pauvres malheureux changs en btes pour avoir omis de faire
leurs Pques sept annes durant. Cependant, ces appels au fanatisme
religieux finirent par mouvoir le troupeau des nafs et des
pusillanimes par trop enclins,  cause de son ducation superstitieuse,
 croire  tout ce qui de prs ou de loin ressemble  une puissance
occulte. En consquence, les amis de l'ancien ministre des Terres,
surtout ceux qui avaient des intrts dans _Le Flambeau_, comme le
financier Boissec, le supplirent de rduire  nant, par une
dclaration formelle, les accusations portes contre lui et son
entourage. Il se rendit de bonne grce  leur dsir, et le vingt-quatre
novembre paraissait sous sa signature, un article cinglant les
hypocrites et les exploiteurs d'odieuses lgendes. Il les accusait de
faire appel  la violence de vouloir soulever les prjugs de races et
le fanatisme religieux, de semer la haine et la discorde, au dtriment
de leurs compatriotes, prfrant voir prir la race franaise au Canada,
que de lui accorder la moindre libert. Lui, n'tait pas de cette cole.
Il aimait mieux suivre la trace des grands hommes d'tat qui ont fond
les dmocraties, des penseurs, des philosophes dont les oeuvres ont
contribu  rendre les hommes meilleurs, plus justes et plus fraternels
envers leurs semblables. Il revendiquait le droit de diffrer d'opinion
avec le clerg, quand il s'agissait d'affaires temporelles, et de
combattre son influence politique. Du reste, il n'y avait rien de secret
dans sa conduite, il agissait ouvertement, on pouvait le juger au grand
jour. Lui et ses dvous collaborateurs avaient entrepris d'clairer
leurs compatriotes, de les instruire de ce qu'on leur cachait avec tant
de soin, et ils ne faibliraient pas  leur tche, parce qu'ils taient
sincres et convaincus qu'ils dfendaient des ides justes et
respectables.

Cet article mit le parti ractionnaire en rvolution.

Le lendemain, dimanche, vingt-cinq novembre, il y eut grande runion des
_Paladins de la Province de Qubec_,  leur salle de la rue
Saint-Timothe, pour clbrer dignement la fte de cette vertueuse
Catherine d'Alexandrie, dont le savoir fut pour le moins gal  celui de
ces jeunes savants qui prtendaient sauver le monde une seconde fois en
le rgnrant dans le Christ, sans comprendre ce que cela voulait dire.

Le notaire Pardevant, de la _Socit des Chercheurs_, prsident
honoraire de l'association, Pierre Ledoux, le bourbonien, et un jeune
abb, compltement ignorant des devoirs et des responsabilits du
citoyen, ayant  faire face en mme temps aux besoins de la famille et
aux exigences de la vie sociale, furent les orateurs de la circonstance.
Tous trois, aprs s'tre inspirs de l'exemple de la grande sainte dont,
chaque anne, la jeunesse des coles commmorait le martyre par des
rjouissances, dnoncrent violemment les hommes publics et les journaux
qui tentaient de propager les ide nfastes, par trop rpandues dans la
vieille Europe. Ils citrent  ces jeunes ttes chaudes, comme modles
de vertu et de pit, ces _Rois Soleils_ qui furent les contemporains de
nos anctres, pour leur reprsenter ensuite les dtenteurs d'une
autorit usurpe aux Bourbons, sous les aspects les plus repoussants: ce
n'taient que des rengats, des impies ddaignant les glorieuses
traditions de la France monarchique et reniant la foi de leurs pres.
L'abb prdit  son auditoire, dlirant d'enthousiasme, que le chtiment
du ciel n'allait pas tarder  s'appesantir sur tous ces rformateurs
diaboliques. Le notaire Pardevant annona un tremblement de terre, des
inondations pour punir les prvaricateurs, et mme une affreuse famine,
semblable  celle qui fora les habitants de Msopotamie, d'aller
acheter du bl en gypte, o la pudeur du vertueux Joseph fut soumise 
une bien dure preuve. Mais, ce fut Pierre Ledoux qui remporta le plus
gros succs. Il conseilla  ses jeunes amis d'organiser des
protestations publiques contre _Le Flambeau_ et son directeur, qui avait
eu l'audace, non seulement d'crire, mais de publier un article
constituant une sanglante injure pour notre foi et nos traditions. De
toutes parts, dans la salle, on cria: "A bas Vaillant! A bas _Le
Flambeau!_ Vive _La fleur de Lys_."

Quand l'hiver canadien commence  la Sainte-Catherine, par une premire
borde de neige, la fte est complte. Ce jour-l, depuis le matin, la
neige n'avait cess de tomber et Jacques Vaillant, accompagn de sa
jeune femme, suivis de Paul Mirot et de madame Laperle, vers les quatre
heures de l'aprs-midi, se promenaient joyeusement dans cette blancheur
qui tombait du ciel en flocons presss et les enveloppait en
tourbillonnant, lorsqu'ils rencontrrent Luc Daunais, le reporter de la
police au _Populiste_, et Andr Pichette, le reporter du sport. Les deux
rdacteurs du _Flambeau_ avait toujours conserv d'excellentes relations
avec ces deux braves garons, un peu maniaques, mais gentils et
obligeants pour leurs confrres. Luc Daunais s'empressa de leur raconter
ce qui venait de se passer  la runion des _Paladins de la Province de
Qubec_, o il avait t envoy par Jean-Baptiste Latrimouille, pour
reprsenter _Populiste_. Andr Pichette, qui l'accompagnait par
dsoeuvrement, confirma les paroles de son compagnon. Le reporter de la
police s'offrit de prvenir l'autorit municipale de la manifestation
que l'on prparait pour le lendemain, tandis que le reporter du sport,
toujours orgueilleux de sa force peu commune, se mit  la disposition de
ses anciens camarades dans le cas o ils voudraient jouir du spectacle
de le voir crabouiller,  coups de poing, quelques douzaines de
Paladins.

Jacques Vaillant et Paul Mirot dclinrent en plaisantant ces offres
confraternelles, ne prenant pas la chose au srieux Mais les femmes
furent moins optimistes. Et le lundi, malgr le dgel rendant les rue
malpropres et glissantes, Flora et Simone se rendirent de bonne heure au
_Flambeau_, d'o il fut impossible de les dloger.

Le directeur du _Flambeau_ tait parti le samedi soir pour Qubec, o
l'appelait une affaire pressante, et les deux jeunes gens se trouvaient
seuls pour faire face  une situation qui pouvait entraner de graves
consquences. Dans la matine et jusque vers les trois heures de
l'aprs-midi, tout se passa comme  l'ordinaire. Les femmes mmes
commenaient  tre tout--fait rassures, lorsqu'une clameur menaante,
se rapprochant de plus en plus, mit tout le monde sur pied.

Jacques Vaillant descendit au rez-de-chausse et fit fermer les doubles
portes donnant sur la rue, en mme temps Paul Mirot tlphonait au
bureau central de la police, pour demander du secours.

_Paladins de la Province de Qubec_, au nombre de trois ou quatre cents,
se massrent devant les bureaux du journal et firent un tapage
indescriptible. Au milieu des hurlements de cette foule dlirante, on
distinguait les voix les plus fortes et les plus enthousiastes profrant
de douces paroles, telles que: _Dtruisons ce foyer d'infection
nationale!--Traitons-les comme des chiens!--A bas Le Flambeau!--A bas
Vaillant et ses acolytes!_ Tout--coup une vitre de la fentre de la
pice donnant sur la rue Saint-Pierre o se trouvaient Flora et Simone,
auprs des deux journalistes qui surveillaient les manifestants, vola en
clats et madame Laperle, poussant un cri de douleur s'affaissa. Elle
avait t frappe, un peu au dessus de la tempe droite, par une boule de
neige durcie renfermant un morceau de charbon. On s'empressa autour
d'elle, on la releva, et l'on s'aperut que du sang coulait en abondance
de sa blessure.

Dans la rue, le tumulte augmentait et les projectiles de toutes sortes
pleuvaient maintenant comme grle dans la pice qu'on se hta de
quitter. Cependant, la digne fille du brave capitaine Marshall ne perdit
pas son sang-froid; cette foule menaante ne l'intimidait pas plus que
le ngre qu'elle avait assomm avec une pierre sous les palmiers de la
Californie, pour dfendre une camarade d'cole. Elle chercha partout un
revolver, un arme quelconque. Sur une table, elle aperut enfin un carr
de plomb, s'en empara, et avant que son mari ait pu la retenir, elle
revint dans la pice vacue, courut  la fentre et lana de toutes ses
forces ce _bullet_ d'un nouveau [Illustration] genre dans la foule en
criant:--_Take that, Pieds-noirs!_

C'tait la plus insultante pithte qu'elle connt en franais. A ce
moment, une escouade de police arriva et dispersa les manifestants.

On avait couch Simone sur un canap et Paul Mirot lui appliquait sans
cesse des serviettes trempes d'eau froide sur le front. Le docteur
Dubreuil, appel en toute hte arriva au moment o la jolie veuve
commenait  reprendre ses sens. La blessure examine, le mdecin
affirma que a ne serait rien. Il lui fallait, tout de mme, viter de
prendre du froid et rester  la maison pendant quelques jours. Le
pansement fait on enveloppa, avec un foulard, la tte de la blesse et
Paul Mirot ayant fait venir une voiture, partit avec elle pour la
conduire rue Peel. Jacques Vaillant pria Flora de s'en aller avec eux,
mais elle ne voulut jamais consentir  le quitter. A ses supplications
elle rpondit, d'une voix ferme:

[Illustration]--I am your wife. If they come again to kill you, I will
die with you!

La police garda les abords du _Le Flambeau_ jusqu'au soir, mais aucun
des _Paladins_, fort malmens par les agents, ne se montra de nouveau. A
six heures, les employs partis, aprs avoir donn ses instructions au
gardien de nuit qui venait prendre son poste, Jacques Vaillant s'en alla
 son tour, accompagn de sa femme.

Le temps s'tait quelque peu refroidi. Un fort vent de l'est faisait
grsiller le verglas sur les btisses et dans la rue. On avait peine 
se tenir debout sur les trottoirs glacs. Par ce temps dangereux pour
les rhumes et les bronchites, on s'entassait dans les tramways et les
pitons taient rares. La vaillante amricaine entrana son mari et
voulut quand mme se rendre  leur demeure  pied. Elle glissait 
chaque instant et cela l'amusait beaucoup d'obliger son Jacques  faire
de capricieuses pirouettes en la soutenant pour l'empcher de tomber.
Les motions de l'aprs-midi avaient rendu encore plus amoureuse cette
fille de crole.

Ce fut une nuit heureuse.

Le bonheur enchanta les poux enlacs au rythme du vent soufflant par
saccades ou se mourant dans une soudaine accalmie,  laquelle succdait
[Illustration] la rafale touffant les bruits du dehors. Ils oublirent
l'avenir menaant, les _Paladins de la Province de Qubec_ hurlant de
dlire fanatique, dans leurs pmoisons plus humaines et meilleures, tant
il est vrai que les joies de l'amour ne sauraient tre compares aux
satisfactions de la haine assouvie.

Cependant, la haine accomplissait aussi son oeuvre  la faveur de la
tempte et du vent; car le lendemain,  leur rveil, Jacques et Flora
apprirent que _Le Flambeau_ n'tait plus qu'un monceau de ruines
fumantes.




VI

LA SAINT-JEAN-BAPTISTE


[Illustration] Le chaud soleil de juin brle l'asphalte, le citadin
recherchait l'ombre des verts feuillages le long des avenues et dans les
squares. La ville tincelait de partout: de ses clochers pointus et de
ses vitrines quotidiennement laves. Mme la brique rouge et la pierre
grise des btisses semblaient receler des parcelles d'argent et d'or,
dans l'blouissante lumire du jour. Les femmes s'taient vtues de
toilettes claires, de corsages ajours, et sous l'ombrelle de la
gracieuse passante un peu de la blancheur de l'paule ronde et du satin
d'un beau bras potel, s'offrait au regard rjoui du passant.

C'est un spectacle charmant que l't donne ainsi au chercher d'motions
subtiles, au rveur pris d'impossibles amours, suivant une belle
inconnue. Qu'elle soit peuple ou princesse, qu'importe! Il ne le saura
jamais. Ce qu'il entrevoit de sa beaut l'meut. C'est la femme idale,
parce qu'il ne la connat pas; sa voix est enchanteresse, parce qu'il en
ignore le son; son coeur plein de bont, parce qu'il ne lui a jamais
demand de tendresse; elle l'adore, cela va de soi, puisqu'il n'en sait
rien. Il rgle son pas sur le sine, la suit longtemps en s'imaginant
toujours que tantt elle se retournera, lui fera un geste d'appel, qu'il
sera son Prince Charmant. Ils iront cacher leur bonheur dans une
retraite inconnue o ils seront ternellement jeunes et heureux. Un
tramway passe, un [Illustration] remous de la foule les spare, et le
voil revenu  la ralit. Le rve est fini. Une affreuse vieille le
regarde de travers, parce qu'il l'a frle au passage; deux bon
bourgeois causant de la taxe d'eau ou de la hausse des loyers, marchent
 ct de lui; un brave _policeman_, au coin de la rue, disperse les
flneurs en rptant d'une voix monotone: _Move on, please! Move on!_
L'insipidit de la vie commune et journalire le reprend de nouveau. Peu
importe! il vient de vivre des minutes exquises dans un songe veill.

Comment ne pas se griser d'illusions, comment ne pas renatre 
l'esprance quand tout est joie et fcondit dans la nature, surtout
lorsqu'on est aim? Le soleil rchauffe les coeurs les plus glacs par
l'ge, de mme qu'il boit les larmes de ceux qui, aux jours mauvais, se
lamentent dans l'adversit. C'est pourquoi, la belle saison revenue, le
coeur de Paul Mirot, que Simone avait tenu chaud prs du sien, dj
consol du dsastre du _Flambeau_, n'eut pas de peine  se remettre  se
battre avec toute l'ardeur de la jeunesse. Quant  Jacques Vaillant, il
avait pass une partie de l'hiver  New-York, avec sa jeune femme, chez
_Uncle Jack_. De retour au pays aprs les ftes de Pques, il paraissait
tout dispos  continuer la lutte.

Du reste, les lections gnrales dans la province de Qubec, devant
avoir lieu  l'automne, il n'y avait pas de temps  perdre pour se
prparer  la bataille que l'lment rtrograde allait livrer au dput
de Bellemarie et  ses partisans. L'enqute faite sur l'incendie du _Le
Flambeau_, n'avait donn aucun rsultat. Le matriel de l'imprimerie
tant assur pour un montant assez considrable, l'ancien ministre des
Terres, avec l'argent provenant de l'assurance, avait fond un nouveau
journal: _Le Dimanche_. C'tait une modeste feuille de quatre pages,
renseignant le public sur les vnements qui se passaient aprs la
dernire dition des grands quotidiens paraissant dans la matine, le
samedi, jusqu' la fermeture des lieux d'amusements,  minuit. Dans la
page politique, on continuait la lutte en faveur des rformes demandes
par les esprits progressistes, mais on ne rpondait plus aux injures
baves par les fanatiques de la _La fleur de Lys_ et de _L'Intgral_. On
avait dcid de remettre  plus tard l'achat d'un matriel d'imprimerie,
et, en attendant, on confiait l'impression du _Dimanche_  un imprimeur,
pour un prix bas sur le chiffre du tirage hebdomadaire.

L'honorable Vaillant avait gard son fils et Paul Mirot comme
rdacteurs. Ce journal leur cotait relativement peu de travail, mais ne
leur rapportait pas, non plus, beaucoup d'argent. A deux reprises,
Mirot, ayant eu  faire face  des dpenses imprvues, dut entamer les
revenus de sa ferme de Mamelmont, dposs  la banque, la premire fois
pour payer son tailleur, la seconde, pour se librer du loyer mensuel de
sa chambre. A part le samedi, un seul rdacteur suffisait  la tche
quotidienne; et, depuis que Jacques Vaillant tait revenu, les deux
amis,  tour de rle, prenaient quelques jours de cong chaque semaine,
qu'il employaient  leur guise. Jacques, le plus souvent, en profitait
pour faire de petits voyages en compagnie de sa femme, avide de
connatre plus  fond la vie canadienne. Une semaine, ils allaient 
Toronto, puis  Ottawa,  Qubec; d'autres fois, ils visitaient les
campagnes environnantes ou bien descendait le fleuve Saint-Laurent en
bateau, explorait la jolie rivire Richelieu, jusqu'au lac Champlain.
Quant  Paul Mirot, il profitait de ses journes de libert pour
travailler  la prparation d'un livre, dont l'ide lui tait venue en
causant avec Simone du rle social de la femme, et qu'il comptait
publier l'hiver suivant.

La saison des chaleurs arrive, malgr la hte qu'il avait de complter
cette oeuvre sur laquelle if fondait de grandes esprances, Paul
commena  prouver une sensation de lassitude qui le faisait s'arrter
des heures sur un feuillet  demi griffonn. Depuis deux ans qu'il tait
 Montral, il n'avait pas pris de vacances, et il sentait le besoin
d'aller passer quelques jours  la campagne pour se reposer de ses
fatigues. Justement, une occasion se prsenta. Cette anne l, les
habitants de Mamelmont avaient dcid de clbrer d'une faon grandiose
la fte nationale des canadiens-franais. Le dput de Bellemarie
spcialement invit  cette fte, se trouvant dans l'impossibilit de
s'y rendre, pria Mirot d'aller prsenter ses regrets  ses fidles
lecteurs et d'assumer en mme temps la tche de faire le discours de
circonstance. Un enfant de la paroisse, a fait toujours bien dans le
tableau. La date du vingt-quatre juin tombait  merveille, c'tait un
lundi. Le jeune homme pourrait donc demeurer jusqu'au vendredi chez
l'oncle Batche, qui ne serait pas fch de l'entretenir longuement de
son projet de culture de la betterave, qu'il nourrissait toujours sans
jamais parvenir  le raliser. Et la tante Zo lui ferait manger des
omelettes au lard et de ces bonnes crpes qu'il aimait tant, quand il
tait petit.

La perspective de passer quelques jours de fainantise dans la vieille
maison, l-bas, de coucher de nouveau dans la petite chambre, qui avait
d conserver le charme mystrieux de ses rves enfantins, l'enchanta. Il
ne reconnatrait plus ses camarades d'cole, devenus pour la plupart de
solides cultivateurs, maris et dj pres de plusieurs enfants; mais
lorsqu'on lui dirait leurs noms, il tendrait avec plaisir la main  tous
ces braves gens. trangres  la corruption des villes, ces belles
filles robustes qu'il avait connues  la danse chez Pierre, Jacques ou
Baptiste, aprs sa sortie du collge, taient sans doute devenues de
superbes mres de famille, franches  la besogne, au travail comme en
amour. Il eut maintenant respir avec dlices l'odeur un peu forte des
pices trop troites et mal ares o toute cette jeunesse s'entassait
pour se divertir, durant le carnaval. Le violoneux mme l'eut attendri.
Tel est l'attrait du pass, telle est l'motion singulire et profonde
qui meut le coeur de l'homme au souvenir du sol qu'il a foul enfant,
o il a grandi insouciant et heureux, entour d'tres bons, au milieu
d'objets familiers. Plus tard, il se cre un autre chez-soi, il se
familiarise avec d'autres visages et d'autres milieux sociaux, il
s'attache aux choses nouvelles qui l'entourent. Mais les paysages de ses
premier enthousiasmes, les scnes et les figures qui ont fait image dans
son cerveau enfantin, restent quand mme gravs dans sa mmoire et un
incident sans importance, un mot, un rien, tout--coup les font revivre
avec une surprenante intensit. Ce n'est pas il y a dix, vingt ou trente
ans qu'il a vu cela, c'tait hier, c'est aujourd'hui, c'est  l'instant
mme. Tout en faisant ses prparatifs de voyage, il fredonnait les
vieilles chansons que mademoiselle Jobin lui avait apprises  l'cole,
chansons naves et rustiques comme l'air de flte qui, au sige d'Arras,
rappelait aux Gascons _la verte douceur des soirs sur la Dordogne_.

Paul Mirot avait dcid de partir seul, et c'tait aussi l'avis de
Simone qu'ils devaient s'imposer cette preuve ncessaire pour avoir le
loisir, l'un et l'autre, de mesurer dans la solitude et l'loignement,
la profondeur de leur amour. C'tait la premire fois, depuis qu'ils
s'aimaient, qu'ils allaient passer plusieurs jours sans se voir.

Cependant, tous deux songeaient qu'ils souffriraient d'tre isol l'un
de l'autre, qu'il leur faudrait renoncer momentanment aux satisfactions
du coeur, aux causeries de chaque jour, et sans se l'avouer, ils se
demandaient s'ils auraient le courage de supporter cet isolement. Leur
amour tait aussi ardent que profond, un amour n'admettant aucun
partage, se refusant  toute concession aux obligations sociales et aux
exigences de la vie dont personne n'est dispens.

Le jeune homme devait partir la veille de la fte. Au dernier moment, il
remit son dpart au lendemain. Il voulait passer quelques heures encore
auprs de cette femme qui tait l'unique joie de son existence
tourmente. La soire fut triste et le souper d'adieu sans entrain.
Simone manquait d'apptit et Paul [Illustration] n'avait pas le coeur
gai. Le jeune homme passa une nuit fort agite, et il resta longtemps,
les yeux grands ouverts, dans les tnbres, songeant  des choses
auxquelles il n'avait jamais pens encore et qui lui revenaient comme
une obsession quand il avait russi  les chasser de son esprit. Il se
rappelait qu'au dbut de leur liaison, Simone lui avait racont des
histoires peu difiantes sur le compte de madame Montretout, l'pouse
d'un mdecin sans clientle, qui avait russi  s'amasser une jolie
fortune en manipulant les fonds lectoraux, lorsque son parti tait au
pouvoir. Quand venait le temps des lections, on voyait ce type de
politicien tar, parcourir le comts de la province, les poches bien
garnies, payant au besoin de sa personne dans les joutes oratoires,
distribuant des dollars aux lecteurs et des injures  ses adversaires
politiques. Madame Montretout, dont son mari ne se souciait gure,
s'occupait aussi d'lections, et ses lus taient toujours de beaux
hommes qu'elle parvenait  attirer en leur offrant ses charmes opulents.
Un athlte avait, entre autres, obtenu ses suprmes faveurs. C'tait un
[Illustration] lutteur remarquable, bti en hercule qui faisait accourir
les amateurs de sports brutaux, au parc Sohmer. Madame Laperle fut mise
au courant de l'aventure par l'hrone mme, qui lui tmoignait beaucoup
de confiance. Par curiosit, la jolie veuve s'tait laisse entraner un
soir jusque dans la loge de l'athlte, cdant aux instances de cette
amie perverse qui voulait lui faire palper les muscles de son vainqueur.
Les manires grossires et la fatuit de ce champion des luttes 
bras-le-corps la dgotrent aussitt. Elle jura qu'on ne l'y
reprendrait plus et brisa toutes relations avec madame Montretout.

La pense de l'athlte faisait natre [Illustration] en lui un sentiment
trange de malaise et d'inquitude, un sentiment auquel il se refusait
de donner le nom de jalousie. Il dormit  peine quelques heures sur le
matin, et se leva tt pour courir rue Peel, prendre cong de Simone. Il
la trouva plie et nerveuse, ne pouvant tenir en place. Elle lui
demanda:

--Tu as bien dormi?

--Pas trs bien.

--Moi, non plus. J'ai fait de vilains rves... J'ai peur de rester seule
si longtemps.

--Puisque c'est convenu! Puisqu'il le faut!

--Il le faut! Il le faut! Je pourrais bien t'accompagner tout de mme...
La campagne est si jolie.

--Y penses-tu? Que dirait l'oncle Batche et la tante Zo?

--Ils diront ce qu'ils voudront... Tiens, j'ai une ide... Tu leur diras
que je suis ta fiance... a fait trs bien  la campagne: on prsente
toujours sa _blonde_ aux parents avant de l'pouser.

[Illustration]--En effet, c'est une ide. Mais...

--Ne dis donc pas de btises. Je suis sre que tu penses comme moi...
C'est entendu... Tu vas voir comme je vais tre bientt prte.

Et, toute joyeuse, elle courut  sa commode dont elle fouilla les
tiroirs.

Il la regardait faire et se sentait soulag d'un grand poids. La veille,
il eut dit non; mais aprs cette mauvaise nuit de doute et d'inquitude,
il se rendait compte qu'il lui eut t difficile de partir sans elle.
Aussi lorsqu'elle revint lui demander, dj  moiti vtue, s'il
consentait toujours  l'emmener, il lui rpondit tout de suite:

--Viens, nous nous arrangerons comme nous pourrons.

Elle n'avait plus qu'une robe  passer. Ce fut bientt fait. Elle
choisit un costume de toile crue, dernire nouveaut de chez Morgan,
qui lui allait  ravir. Un joli chapeau, paille et tulle, de chez
Hamilton, la coiffa gentiment. Puis elle mit dans sa sacoche le linge et
les objets de toilette indispensables  une femme lgante en voyage.
Paul ayant fait transporter sa malle  la gare Bonaventure, la veille au
soir, il ne leur resta plus qu' aller prendre le train de huit heures
pour Mamelmont, aprs avoir mang  la hte restes du souper d'adieu.

En descendant du train,  la petite gare de campagne de sa paroisse
natale, Paul Mirot respira avec joie l'air embaum des prairies
couvertes de trfle. Il revit avec plaisir le pre Gustin, qui s'offrit
 les conduire, lui et sa compagne, chez l'oncle Batche. Le vieux
cocher avait toujours la _Grise_, la meilleure jument du comt. Chemin
faisant, il leur raconta que Pierre Bluteau avait voulu lui donner son
_Black_ et deux cents piastres en change de la _Grise_, offre qu'il
refusa avec indignation. Ce nom de Pierre Bluteau, prononc tout--coup
devant lui, laissa Paul tout songeur. Il lui rappelait mademoiselle
Georgette Jobin l'institutrice, et la scne dont il avait t tmoin 
l'cole.

L'ide de Simone russit  merveille. L'oncle Batche, en apprenant que
cette jolie veuve qui sentait bon tait toute dispose  faire le
bonheur de son neveu, dit  ce dernier, en le tirant  l'cart: "A ta
place, je _berlanderais pas_." Et la tante Zo fut aussitt sduite par
la gentillesse de l'trangre, qu'elle considrait dj comme sa nice.
Elle se montra pleine de prvenance pour cette dame de la ville.
L'accueil de ces vieillards confiants et nafs toucha madame Laperle au
point qu'elle regretta un instant d'tre venue. Quand elle se trouva
seule avec Paul, elle lui dit:

--C'est mal, tout de mme, de tromper ces braves gens.

La fte devait commencer par une messe solennelle. On se rendit au
village tout de suite. L'oncle Batche avait endoss sa plus belle
_bougrine_, pour faire honneur  sa future nice, et la tante Zo avait
tir de la vieille armoire de chne, sa robe de mrinos des grands
jours. Les rues du petit village taient toutes pavoises de drapeaux et
de banderoles tricolores. Devant l'glise une foule endimanche se
pressait. Paul Mirot alla de groupe en groupe serrer la main, en
passant, aux vieux citoyens qui le reconnaissaient et aux jeunes gens
qu'il se rappelait avoir connus  l'cole ou aprs sa sortie du collge.
Tous se montraient fiers d'avoir t remarqus par ce jeune homme de la
ville, qui gagnait gros _asteur_, et pas _pet-en-l'air_ avec cela.

Dans le banc familial, dont les places se trouvaient remplies par les
seuls tres qui constituaient sa famille, et celle qu'il aimait le plus
au monde, pendant que le prtre officiait  l'autel, le jeune homme se
laissa gagner par une attendrissante motion. Il retrouvait la posie de
cette foi nave de humbles, mlant l'ide de Dieu  toutes les
manifestations de la nature. On eut bien tonn ce bon cur de campagne,
qui ne sortait gure de sa paroisse, en lui disant, par exemple, que
l'on faisait servir la religion  des fins politiques, et que des
dignitaires du clerg s'occupaient souvent d'autre chose que du salut
des mes. Lui, il ne faisait pas de politique quand il allait porter la
consolation aux mourants, visiter les malades, quter pour ses pauvres.
Son prdcesseur avait endett la fabrique en se faisant construire un
presbytre somptueux; mais, lui, trouvait cette maison trop belle et
aurait volontiers habit une demeure plus modeste, en rapport avec la
mission du prtre qui est de prcher la mortification et le dtachement
des biens de ce monde. Aussi, le laissait-on vieillir en faisant le bien
dans cette paroisse, la plus petite du diocse, tandis que d'autres plus
intrigants, taient devenus chanoines, occupaient des cures importantes,
dirigeaient des socits, des collges ou remplissaient  l'vch des
fonctions qui en faisaient les agents secrets de l'glise. L'un de
ceux-l tait prcisment le desservant qui l'avait prcd  Mamelmont,
celui devant lequel Mirot enfant s'tait rvolt en refusant de lire
l'adresse de bienvenue  l'examen de fin d'anne,  l'cole. Quand la
cloche sonna pour le _Sanctus_, Paul s'inclina comme tout le monde, par
respect pour ce prtre et ces braves gens.

[Illustration] Puis ce fut le sermon de circonstance. Le bon cur n'tait
pas un grand orateur ni un savant. Mais son accent de sincrit
supplait au savoir et  la pit de Champlain, du martyre des Pres
Lallemant et Brboeuf, de l'hrosme de Madeleine de Verchres, de
l'acte chevaleresque du marquis de Lavis, et rappela la vaillance de
tous ces nobles qui portaient les noms de Vaudreuil, de Boucherville, de
La Salle, d'Iberville, de Maisonneuve, de Jolliet, il s'attaqua  la
Pompadour, accusant cette femme galante d'avoir t la cause des
malheurs de la Nouvelle France passant  l'Angleterre aprs des annes
de guerres sanglantes. Il croyait fermement  cette lgende absurde,
invente pour couvrir les faiblesses d'un roi avili, condamnant le
peuple  la plus misrable servitude pour satisfaire les apptits
insatiables d'une cour compose de vils courtisans et de nobles
prostitues. Il termina son sermon en exhortant les fidles 
s'inspirer, en ce grand jour de la Saint-Jean-Baptiste, de l'exemple de
ces hros et de ces martyrs pour se raffermir dans la foi et le
patriotisme.

La dmonstration en plein air, dbutant par un discours de circonstance,
que devait prononcer Paul Mirot, avait t annonce pour trois heures de
l'aprs-midi. A l'heure convenue tous le citoyens de la paroisse, et
mme des paroisses environnantes, taient runis devant le perron du
magasin Carignan & Dsourdis. Sur l'herbe, de l'autre ct de la rue, on
avait transport tous les bancs disponibles du village, mme ceux de la
sacristie. Ces bancs taient rservs aux femmes et aux enfants. Le
prsident de la fte, que tait le notaire du village, devenu un homme
srieux et considrable, depuis l'poque o il s'amusait  taquiner les
institutrices, lut d'abord une lettre d'excuse de l'honorable Vaillant,
puis prsenta _l'enfant de la paroisse_ au public. Paul Mirot s'avanant
pour prendre la parole aperut assise sur le premier banc,  ct de la
tante Zo, Simone qui le fixait de ses grands yeux. A partir de ce
moment il ne vit plus qu'elle et c'est pour elle qu'il fut loquent.

Quand il eut expliqu comment il se faisait que leur dput l'avait
charg de la tche difficile de le reprsenter  cette fte de la
Saint-Jean-Baptiste, il entra dans le vif de son sujet. Ils avaient
entendu, le matin, le ministre de Dieu parler du pass, lui, leur
parlerait du prsent. Les enseignements du pass ne [Illustration] sont
utiles qu'en autant qu'on sait en retenir ce qui peut tre appliqu aux
conditions prsentes et l'existence des peuples comme individus. On
n'apprend plus au jeune cultivateur  faucher  la faucille puisque la
lieuse mcanique a remplac ce procd primitif et pnible de faire la
moisson. Seulement, on lui rappelle que son grand-pre, qui a accompli
ce dur labeur, lui a donn une leon d'nergie dont il doit s'inspirer
pour tirer le meilleur parti possible des avantages que lui offre le
progrs moderne. Il en tait de mme de l'exemple de ces martyrs et de
ces hros d'autrefois dont la mmoire devait tre honore, sans pour
cela renouveler les querelles et recommencer les luttes du pass, dans
un sicle o tous les esprits clairs admettaient la libert des
croyances,  une poque o des relations plus faciles et plus constantes
entre le diffrents peuples de la terre tendaient  assurer la paix
universelle, pour le plus grand bien de l'humanit. Le courage de ces
hros et de ces martyrs, chacun devrait l'imiter dans l'effort de chaque
jour pour amliorer son sort et celui de ses semblables, acqurir plus
de connaissances utiles, crer plus de bonheur autour de soi.

Le ton de ce discours tait peut-tre un peu trop lev pour ces braves
gens, qui ne voyaient pas si haut ni si loin. Mais Simone l'encouragea
de son regard approbateur.

Il dnona les petits saints et les faux patriotes se proclamant les
seuls dfenseurs des droits des canadiens-franais et de leur religion,
afin d'exploiter la crdulit populaire  leur profit, tout en
commettant sans danger les pires injustices. Pour chapper au triste
sort que ces faux patriotes nous prparent, dit-il, l'on doit renoncer 
l'isolement dans lequel on essaie de nous maintenir, fermer l'oreille
aux discours flagorneurs de Saint-Jean-Baptiste, nous proclamant chaque
anne, au mois de juin, les seuls tres bons, honntes, courageux,
intelligents et instruits qui existent au monde. On ne s'y prendrait pas
autrement pour suborner une coquette imbcile et jolie. Les hommes
srieux ne doivent pas se laisser aveugler par ces louanges mensongres.
Il faut avoir le courage de regarder la vrit en face. Nous occupons
une situation infrieure en ce pays et par notre faute: parce que l'on
ne fait pas la part assez large  l'enseignement pratique: parce que
nous avons peur de raisonner et de marcher avec le sicle; parce qu'on
nous a trop longtemps habitus  vivre dans la contemplation du pass,
ou lieu de tourner nos regards vers l'avenir. _L'Intgral_, un journal
rtrograde qui en est encore  ressasser les ides du moyen-ge,
n'a-t-il pas eu la sottise d'crire que l'aviation tait un crime contre
Dieu, parce que si le Crateur avait voulu que l'homme s'levt dans les
airs, il lui eut fait pousser des ailes. Les vritables ennemis des
canadiens-franais sont les gens de cette espce et non l'anglais
entreprenant, progressiste, qui ne nous demande que de l'aider  faire
du Canada une nation prospre et libre,  ct de la grande rpublique
amricaine, accordant des droits gaux  toutes les races et admettant
toutes les opinions religieuses et philosophiques.

Ses auditeurs l'coutaient avec tonnement, mais trouvaient qu'il
parlait bien, tout de mme. Ils sentaient confusment qu'il avait
raison. Cependant, ces gens habitus  applaudir les priodes ronflantes
et connues o reviennent  chaque instant les mots magique de _gloire
nationale_, de _destin providentielle_, de _foi de nos aeux_, de
_traditions glorieuses_, ne savaient plus que faire de leurs mains.

Le jeune homme rsuma brivement sa pense. Il n'tait pas question
d'abandonner nos coutumes franaise, nos droits reconnus par la
constitution britannique, pas plus que ce parler de France dont nous
avons su conserver les mles accents, de mme que l'exquise posie.
Personne nous demandait ce sacrifice qui serait une lchet. Ce que les
vrais patriotes dsiraient, le dput de Bellemarie, entre-autre,
c'tait que nous nous armions pour les luttes de la vie, non avec des
arquebuses  mches, datant de l'poque de Samuel de Champlain, mais en
nous procurant des armes perfectionnes modernes. En d'autres termes si
les canadiens-franais voulaient avoir leur part lgitime dans
l'exploitation des richesses de ce pays, et, au point de vue
intellectuel, jouer le rle dont ils taient dignes par leur
intelligence, ils devaient marcher de l'avant en se mettant au niveau de
la civilisation des autres peuples, ou lieu de se retrancher derrire le
mur de Chine, fait de prjugs illusoires qu'on aurait d relguer
depuis longtemps au paradis des caravelles et des drapeaux fleurdeliss.

Quand l'orateur se tut, les bonnes gens de Mamelmont lui firent une
ovation. Tous ne demandaient qu' s'armer comme il le leur avait dit.
L'oncle Batche tait fier de son neveu. Il le flicita  sa manire, en
lui disant: _C'est bien envoy_. La tante Zo ne dit rien, parce qu'elle
ne savait pas quoi dire. Quant  Simone, elle pressa tendrement la main
de Paul, faute de mieux.

Le reste de la journe se passa en amusements varis. Il y eut des
courses pour jeunes filles, pour garons, pour hommes et femmes maris,
puis une [Illustration] course au cochon graiss. Ce fut le vieux Dumas
que Paul Mirot avait connu  l'cole, qui terrassa l'animal enduit de
suif, appartenant au vainqueur comme prix de la course. Le pauvre homme
tait radieux et toute sa vieille face ride s'clairait en pensant que
cela lui ferait du boudin et de la saucisse pour les ftes de Nol et du
Jour de l'An. Depuis que son fils l'avait quitt, sans le prvenir de
son dpart ni lui dire o il allait, le vieillard travaillait _ la
journe_ chez les cultivateurs et gagnait misrablement sa vie. Tout le
monde tait content qu'il eut attrap le cochon. Aprs les courses, on
se runit par groupes pour causer de choses et d'autres et chanter des
vieilles chansons franaises et canadiennes: _La belle Franoise qui
veut s'y marier, A la claire fontaine, Sur le pont d'Avignon, Fanfan La
Tulipe, O Canada, terre de nos aeux_.

La nuit venue, une belle nuit calme et tide d't, en plusieurs
endroits, on alluma des brasiers ardents aliments de branches sches.
Dans toutes les maisonnettes du village, on avait coll aux carreaux des
fentres des papier transparents, bleu, blanc et rouge, qu'clairaient
par derrire une lampe  ptrole. Le coup d'oeil tait ferique pour ces
humbles habitants de la campagne, aux coeurs franais. Ce fut du dlire
 l'apparition de la premire fuse dans le ciel serein. Des cris
d'allgresse s'levrent de partout. En mme temps, une compagnie de
_miliciens_ d'occasion arms de fusils de chasse, arriva par le _chemin
du roi_ et vint se placer autour de l'estrade d'o on lanait les pices
pyrotechniques qu' tour de rle les notabilits de la paroisse et les
invits venaient allumer. A partir de ce moment, les dtonations se
succdrent presque sans interruption pendant plus d'une heure, mles
au sifflement des fuses et aux clameurs de la foule.

A onze heures, tout tait fini et le village avait reconquis son calme
habituel.

Paul Mirot, qui s'tait fait une fte de coucher de nouveau dans sa
petite chambre sous le toit, toute pleine de souvenirs de son enfance et
de sa jeunesse, n'y retrouva pas le charme du pass. Simone qui
occupait, au dessous, la chambre destine  la _visite_ tait trop prs
de lui pour qu'il puisse oublier le prsent. Et pourtant, c'tait par
des nuits semblables de clair de lune, qu'accoud  la petite fentre,
tout prs, il avait fait de ces rves merveilleux d'amour et de gloire,
comme en font tous les adolescents quelque peu imaginatifs; c'tait par
ces belles nuits d't, pleines d'toiles, qu'il avait interrog
l'infini pour dcouvrir le mystre de la cration des mondes.

[Illustration]

Il avait pressenti la puissance de Dieu, dans ces grandioses
manifestations de la nature, d'un Dieu qui n'tait pas celui que
proclament les pouvoirs tyranniques pour asservir leurs semblables, d'un
Dieu que l'on calomnie en lui attribuant des ides d'orgueil, de haine
et de vengeance. Il tendit l'oreille pour surprendre les bruits qui
venaient de la chambre au-dessous, et quand il eut entendu le lit
craquer sous le poids du corps de Simone, il se coucha  son tour et
s'endormit.

Le lendemain, il pleuvait et la journe fut triste. L'oncle Batche
expliqua pour la millime fois  son neveu, son fameux projet
d'exploitation de la betterave. Il en avait encore parl au conseil
municipal,  l'assemble de juin, mais sans plus de rsultat. Depuis
vingt ans, il prchait le mme vangile, l'vangile de la betterave,
sans tre parvenu  convertir personne  sa croyance. Quant  la tante
Zo, elle parla  Simone de la _Confrrie des Dames de Sainte Anne_ dont
elle tait la prsidente honoraire. C'tait une bien belle et trs
pieuse confrrie. Elle l'entretint ensuite de ses poules, qu'elle avait
eu de la misre  faire couver au printemps; des petits cochons qu'on
engraissait au lait de beurre et  la moule, pour l'hiver; de la vache
caille, la meilleure du troupeau, qui vlait toujours de bonne heure et
donnait du lait jusqu' l'automne avanc. A cause de la pluie, qui ne
cessait de tomber, les deux amoureux durent subir ces conversations sans
pouvoir s'isoler un instant.

Vers le soir, un fort vent d'ouest s'leva et nettoya le ciel. Pendant
que l'oncle Batche allait traire ses vaches et que la tante Zo pelait
ses pommes de terre tout en faisant rchauffer la soupe, Paul et Simone
allrent faire une promenade dans le jardin. Ils se communiqurent leurs
impressions de la nuit prcdente. Simone aurait bien voulu causer avec
lui dans la paix sereine de la nuit. Mais, comment faire? Il ne fallait
pas s'exposer  abuser de la confiance de ces coeurs simples. On rsolut
de rester bien sage. Pourtant, Paul affirmait que c'tait bien joli
l-haut, dans sa petite chambre, o par la fentre ouverte on voyait les
toiles. Et pour voir les toiles par curiosit fminine, pour visiter
cette petite chambre [Illustration] o le jeune homme avait vcu enfant,
o il avait travaill, dout de lui-mme, souffert quelquefois, cette
petite chambre dont il lui avait tant de fois parl, Simone risqua de se
compromettre. Aprs la veille quand le couple Batche fut endormi,
pieds nus, elle se rendit auprs de Paul, sans faire de bruit, et elle
lui apparut comme une vision de rve dans un rayon de lune.

Le mercredi, le soleil se leva blouissant et incendia l'atmosphre.
Dans la matine, malgr une chaleur accablante, on alla se promener dans
les champs o l'on commenait la fenaison. On respirait  pleins poumons
l'agrable et vivifiante odeur de foin coup. L'oncle Batche se moqua
de son voisin, qui tait  faucher une grande pice de mil, prdisant de
l'orage  brve chance. Quant  lui, il attendrait que la temprature
se soit remise au beau fixe pour rcolter son foin dans d'excellentes
conditions. Vers les quatre heures de l'aprs-midi, on dcida d'aller
pcher la perche et le crapet dans le ruisseau Bernier, situ  quelques
arpents de la maison, sur le bord de la rivire. L'oncle Batche
accompagna son neveu et Simone. L'endroit tait charmant, ombrag de
feuillage rempli d'oiseaux. Parmi le nnuphars et les ajoncs mergeant
de l'eau, montait le croassement espac et monotone des grenouilles. Pas
la moindre brise ne venait temprer la chaleur crasante du jour. Les
deux hommes tirrent de l'ombre la chaloupe qu'ils avaient emprunte 
un voisin et tous trois tendirent leurs lignes. _a mord pas_, dit aprs
une demi heure de silence attentif, le vieil homme. Et pour distraire la
jolie compagne de son neveu, il lui raconta des histoires de son _jeune
temps_. Un jour, il s'tait dguis en loup-garou pour faire peur  son
voisin Franois, qui courtisait la Maritaine en mme temps que lui, et
se vantait partout de lui faire _manger de l'avoine_. Le pauvre garon
avait failli en crever de frayeur. Puis il lui parla de feux-follets, de
chasse-galeries, d'un malheureux qui avait vendu son me au diable et
que le cur arracha des griffes de Satan. Bref, il lui donna une foule
de dtails intressants sur les moeurs campagnardes d'autrefois.

[Illustration]

Un coup de tonnerre gronda dans le lointain. Personne ne s'tait encore
aperu que depuis quelques minutes le soleil se cachait derrire les
nuages. Les hirondelles rasaient la surface de l'eau. L'oncle Batche,
aprs avoir interrog l'horizon qui, de l'ouest au sud, tait d'un noir
d'encre, dit: _On va en avoir une rdeuse_. Les pcheurs se htrent de
dguerpir.

Quand ils arrivrent  la maison, il faisait sombre comme  la tombe de
la nuit et les clairs commenaient  sillonner le firmament. Il tait
temps: de grosses gouttes de pluie tombaient et aussitt le seuil
franchi, la tempte clata. Un torrent d'eau inonda la terre encore
brlante des ardeurs du soleil. La force de la tourmente faisait craquer
la maison et les coups de tonnerre se succdaient presque sans
interruption. La tante Zo s'tait agenouille prs de la table, sur
laquelle elle avait plac un cierge bni allum, tandis que l'oncle
Batche, assis prs de la fentre, fumait stoquement une bonne pipe de
tabac canadien. Simone, s'tait rfugie dans les bras de Paul et 
chaque clair qui illuminait la pice o se tenaient ces quatre
personnes, dans des attitudes bien diffrentes, un tremblement nerveux
la secouait toute.

Tout--coup la maison s'emplit d'une lumire fulgurante en mme temps
qu'un bruit formidable, pareil  une explosion de dynamite, fit
sursauter tout le monde. La foudre venait de frapper l'orme dont les
branches ombrageaient le perron. Chacun se tta, tonn d'tre encore
vivant. L'orage s'loignait, on respira.

Le soleil reparut et on ouvrit les portes et fentres. La joie de se
sentir vivre est dlicieuse aprs des motions pareilles. Simone, dans
une dtente de toute sa nervosit fminine, riait sans raison. On alla
examiner l'arbre foudroy par l'tincelle lectrique. C'tait un bel
orme, droit, majestueux, la tte en parasol, un vieux gant que la hache
du dfricheur avait respect. La foudre lui avait enlev une lisire
d'corce, du haut jusqu'en bas. L'orage grondait encore dans le
lointain, et, sur le fond sombre de ce tableau magnifique se dtachait
un brillant arc-en-ciel. Toute la vgtation, lave, rafrachie,
resplendissait sous les rayons du couchant qui donnaient aux
gouttelettes de pluie attardes  la pointe des feuilles ou suspendues
aux brins d'herbe, des scintillements de pierreries semes  profusion
sur l'crin vert des pelouses et dans la chevelure touffue des bosquets.
L'me sensible de Paul Mirot en tait toute motionne.

C'est sous l'effet de cette motion que le jeune homme proposa  sa
compagne une promenade sentimentale au clair de lune, quant les vieux
seraient couchs. Ils se donnrent rendez-vous dans le jardin, qu'ils
avaient explor la veille.

Durant la soire, les amoureux coutrent distraitement l'oncle Batche
parler de son intention de se porter candidat  la mairie au mois de
Janvier. Tout le monde lui assurait une lection par acclamation, la
chose lui tant due en raison des ses services passs Il les entretint
ensuite des lections parlementaires prochaines, dans la province de
Qubec. On commenait  annoncer la candidature d'un homme du comt
contre l'honorable Vaillant, qui aurait peut-tre de la misre  se
faire rlire parce qu'on disait qu'il voulait dtruire les curs pour
faire plaisir aux anglais. Ses ennemis, et ils taient nombreux,
citaient le fait que son fils avait reni sa race en pousant une
protestante. Il en tait  numrer le vnements notables de l'anne:
les mariages, les mortalits, les malheurs de l'un qui avait d vendre
sa terre pour payer ses dettes, les succs de l'autre prtant maintenant
de grosses sommes d'argent sur hypothques, lorsque la tante Zo, aprs
avoir dpos sur la table le bas de laine qu'elle ravaudait, annona
qu'il tait temps d'aller se coucher.

Une heure plus tard, Paul tait dans le jardin, attendant Simone, qui ne
tarda pas  le rejoindre. Les amoureux s'loignrent jusqu'au bout d'une
alle, borde de carrs d'oignons et de concombres, o ils s'arrtrent
et se dirent de si tendres choses, au clair de lune, que la tante Zo,
qui ne dormait pas et les avait suivis, en fut toute bouleverse, n'en
pouvant croire ses yeux ni ses oreilles.

Paul sommeillait profondment, le lendemain matin, lorsqu'une main un
peu rude, une main qu'il connaissait bien, qui l'avait veill tant de
fois dans le pass, lorsqu'il faisait la grasse matine, le tira de son
sommeil. Il ouvrit les yeux et aperut, prs de son lit, la figure
svre de tante Zo. Il comprit avant qu'elle eut profr une seule
parole. Elle savait tout. Il en fut atterr. Elle le croyait perdu, avec
cette _mauvaise femme_. Il essaya de lui expliquer l'aventure, le mieux
qu'il put. Mais elle ne comprenait qu'une chose, c'est que cette femme
tait _anne salope_, elle que toute sa vie s'tait montre si rserve,
mme dans ses panchements lgitimes, avec l'oncle Batche. Tout ce
qu'il put obtenir, c'est qu'elle ne dirait rien  son oncle, qui tait
capable de bavarder ensuite, lui ayant reprsent que cela nuirait  sa
candidature  la mairie. Il lui promit, en retour, de partir le matin
mme avec sa prtendue fiance, et de revenir seul ou mari, la
prochaine fois.

Dans le train, Simone pleura quand elle apprit la vrit. Paul avait d
tout lui dire, ne pouvant la tromper comme l'oncle Batche sur le motif
de ce dpart prcipit. L'absence de la tante Zo au moment des adieux
eut suffi, du reste, pour faire comprendre  la jolie veuve qu'elle
tait la cause de ce retour prcipit dans la mtropole.

C'tait une belle journe et la campagne tait toute fleurie et anime
le long de la ligne du Grand Tronc, qui les conduisait  Montral. Quand
ils arrivrent  la ville, il faisait dj une chaleur crasante. Aux
alentours de la gare, des italiens stationnaient devant leur petite
voiture-glacire et criaient de leur voix chantante, rebelle  l'accent
anglais: _Ice cream!... Ice cream!_ Une belle fille des pays du soleil
jouait de l'orgue de barbarie, un peu plus loin. Les cochers de place
mlaient leur note basse, mouille de _gin_,  ce concert discordant de
la rue et bredouillaient sans conviction: _Cab, Sir! Cab, Sir!_ Et le
bruit agaant des tramways, le cliquetis de chanes et de moyeux de
lourds camions touffaient, dominaient tout ce vacarme. Ce tapage
incessant parut insupportable aux deux amoureux que venaient de goter
la douceur de vivre en pleine nature pare de toutes les splendeurs du
ciel et de la terre. Autant le dpart avait t joyeux, autant le retour
fut triste.

[Illustration]

En montant la rue Windsor, ils rencontrrent Jacques Vaillant qu'ils
mirent au courant de leur voyage  Mamelmont, sans lui parler de
l'aventure qui avait t la cause de leur retour  la ville avant la fin
de la semaine. Se doutant de quelque chose, il demanda:

--Pourquoi tes-vous revenus si tt?

Simone, les larmes aux yeux, rpondit:

--C'est  cause de moi...

Paul vint  son secours:

--C'est la tempte d'hier, une tempte pouvantable, l-bas... le
tonnerre... un terrible coup de tonnerre!




VII

LA VOIX DU PEUPLE


[Illustration] La lgislature provinciale fut dissoute le vingt aot et
l'on fixa la date des lections gnrales dans la province de Qubec, au
dix-huit septembre, la mise en nomination des candidats dans les
diffrents comt ruraux et dans les divisions lectorales des villes
devant avoir lieu le onze septembre.

Le gouvernement, qui avait ddaign les sages avis de l'honorable
Vaillant pour se rallier  l'opinion du vieux Troussebelle, s'apercevait
maintenant qu'il avait commis une erreur de tactique mettant son
existence en danger. C'tait ses derniers atouts qu'il jouait dans cette
lutte, et afin de donner le moins de chances possibles  l'ennemi, il
avait rduit  vingt-huit jours la priode lectorale. Il tait trop
tard cependant, pour s'engager dans une voie nouvelle. Les ministres du
cabinet dcidrent de ne pas appuyer les candidats du groupe dont le
dput de Bellemarie tait le chef. Si ces candidats parvenaient quand
mme  se faire lire et dans le cas o le gouvernement serait maintenu
au pouvoir, on tcherait de s'entendre avec eux aprs les lections.
Quant au prdcesseur de Vaillant, il voulait  tout prix aller
combattre celui dont il avait triomph devant le conseil des ministres.
On le laissa faire.

Marcel Lebon,  qui on avait enlev la direction politique du
_Populiste_, sur les instances de l'honorable Troussebelle, son ennemi
dclar, se portait candidat dans la division Saint-Jean-Baptiste, que
ce mme Troussebelle reprsentait avant d'abandonner son portefeuille de
ministre pour accepter un fauteuil au Conseil Lgislatif. Le financier
Boissec, qui avait fond de grandes esprances sur Lebon, caressant
l'espoir de se faire nommer snateur un de ces jours, se chargeait de
dfrayer les frais de l'lection de celui qu'il appelait son meilleur
ami. Son adversaire tait le notaire Pardevant, qui comptait sur l'appui
de toutes les personnes pieuses et particulirement sur les appels au
fanatisme religieux que ne manqueraient pas de faire en sa faveur ses
jeunes amis, _Paladins de la Province de Qubec_.

Dans la division Sainte-Cungonde, Prudent Poirier avait un concurrent
redoutable dans la personne du chef de la Fdration Ouvrire, le
mutualiste Charbonneau. Cet industriel, qui traitait mal ses ouvriers et
les exploitait sans cesse, tait arriv  la dputation dans cette
division o les proltaires formaient la masse de l'lectorat, par un de
ces hasards mettant parfois en vidence la premier venu dont la sottise
tonne d'abord et dgote ceux-l mme qui l'ont pouss de l'avant.
L'amateur de _piano-legs_ avait bien des comptes  rendre  ses
mandataires, et il n'tait pas de taille  faire face  la musique.

Les ennemis de l'honorable Vaillant s'taient entendus pour lui choisir
un adversaire,  la fois dangereux et humiliant, dans la personne de
Boniface Sarrasin, ancien commerant de volailles de la paroisse de
Saint-Innocent, qui n'avait pas d'opinions politiques, mais s'engageait
 appuyer les chefs que l'lectorat de la province choisirait, soit d'un
ct, soit de l'autre. Ce candidat incolore, sachant  peine signer son
nom, tait connu de tous les cultivateurs du comt, dont il avait
frquent la basse-cour, pour en acheter poules, poulets et dindons.
Retir du commerce, on le disait riche et, bien entendu, de bon conseil.
On venait de trs loin lui emprunter de l'argent,  un taux d'intrt
assez lev, ou le consulter sur la meilleure manire de faire couver
les canards. Et ce n'tait pas un monsieur de la ville, mais un homme
sans prtention, vivant au milieu des citoyens de Bellemarie. Cette
dernire considration ralliait beaucoup d'indiffrents et d'indcis 
la candidature du Pre Boniface, comme tout le monde l'appelait depuis
qu'il exhortait hommes, femmes et enfants qui l'approchait  faire
pnitence afin de se prserver du feu de l'enfer.

Les fidles partisans de l'ancien ministre des Terres de la Couronne
rptaient,  tous ceux qui voulaient les entendre, que le _bonhomme_
Sarrasin devait redouter lui-mme d'tre rti par le diable dans l'autre
monde, puisqu'il avait toujours cette ide en tte. Il ne s'tait
peut-tre pas enrichi avec des indulgences?

C'est si facile, pour un commerant, de ramasser,  la nuit tombante,
les volailles qui s'garent loin du poulailler. Et les renards ont le
dos large. Du reste, personne n'ignorait qu' la suite d'une retraite
prche  Saint-Innocent, par les _Pres du Rdempteur_, qui avait fait
trembler les plus vertueux des fidles en les plongeant et replongeant
dans l'enfer pour la moindre peccadille, Boniface Sarrasin avait perdu
la raison, qu'il avait voulu jener pendant quarante jours, enferm dans
une chambre aux murs nus et sans lit, qu'il prenait pour le dsert. On
rptait que le cur de la paroisse tait parvenu  le gurir de sa
folie en lui faisant porter sur la poitrine un morceau du bois de croix
et en clbrant, durant plusieurs semaines, le saint sacrifice de la
messe  son intention.

Le _Populiste_ rpudia d'une faon vhmente, Vaillant et ses adeptes,
dans le but de protger le gouvernement contre les attaques du parti
ractionnaire. Ce fut en vain, car _La fleur de Lys_ et _L'intgral_, de
mme que les autres feuilles bigotes, dnoncrent le clan ministriel,
prtendant qu'il y avait eu avant la dissolution des Chambres, un pacte
secret sign entre le ministre et les ennemis de la religion.
_l'teignoir_ ne prit fait et cause pour personne, trouvant plus
lucratif et plus sr de pcher dans toutes les eaux fangeuses que
charrie le ruisseau lectoral gonfl par les passions populaires. Tout
en faisant aux candidats ministriels une lutte acharne pour toute la
province, les ennemis de la libert et du progrs concentrrent surtout
leurs efforts contre Vaillant, Lebon et Charbonneau, qui n'avaient que
le _Dimanche_ pour les dfendre des attaques perfides et des calomnies
de la grande et petite presse.

Jacques Vaillant et Paul Mirot ne pouvant suffire  la tche, Modeste
Leblanc se prsenta  point pour les tirer d'embarras. L'ancien reporter
de l'htel de ville au _Populiste_, aprs avoir quitt le journal pour
entrer  _l'teignoir_, qui lui offrait une augmentation d'un dollar par
semaine, venait de perdre sa situation pour avoir manqu une primeur
sensationnelle: le maire de Montral, pris d'une colique subite, oblig
d'interrompre la sance du conseil municipal et de se faire conduire
chez lui en toute hte, redoutant une attaque de cholra, les journaux
annonant depuis quelque temps que ce terrible flau faisait des ravages
pouvantables en Russie. Le pauvre garon se dsolait, sans ressources
et ayant sa nombreuse famille  nourrir, lorsque, par hasard, il entra
au bureau du _Dimanche_, au moment o les deux amis se demandaient o
ils pourraient trouver un homme de confiance pour prendre charge du
journal pendant qu'ils iraient appuyer leurs candidats et prparer sur
place les comptes-rendus des assembles politiques. Ils n'auraient pu
trouver mieux que ce trop modeste mais intelligent et honnte
journaliste. On le mit tout de suite au courant de ses nouvelles
fonctions. Le lendemain Paul Mirot partait pour le comt de Bellemarie,
tandis que Jacques Vaillant se disposait  aller combattre tour  tour,
aux ct de Marcel Lebon, contre le notaire Pardevant, et du candidat
Charbonneau, contre Prudent Poirier.

La premire assemble de cette mmorable campagne, dans le comt de
Bellemarie, eut lieu  Mamelmont. On tait venu mme des comts voisins
pour entendre la discussion, car on s'attendait  une belle joute
oratoire entre l'honorable Vaillant, ancien ministre des Terres de la
Couronne, et l'honorable Troussebelle, conseiller lgislatif, qui
taient tous deux de redoutables tribuns, quoique de genres diffrents.
Autant le premier en imposait par sa mle loquence, sa logique serre,
son geste nergique, autant le second tait insinuant, perfide, habile
dans l'art de dnaturer les faits et de faire appel aux prjugs
populaires. Le temps tait beau, sans la moindre brise, les orateurs
pouvaient se faire entendre de tout le monde du haut du perron du
magasin Carignan & Dsourdis, malgr la foule immense qui couvrait la
place de l'glise. L'oncle Batche eut l'honneur d'tre dsign  la
prsidence de l'assemble.

Ce fut l'honorable Troussebelle qui parla le premier. Il commena par
faire l'loge de Boniface Sarrasin, un _self made man_, un homme de
_basse classe_ qui avait su, par son labeur incessant et son
intelligence du commerce, se crer une vieillesse heureuse, tout en
rvant de consacrer ses loisirs au bien du pays. Puis il loua le savoir
et le talent de celui qui lui avait succd, pour peu de temps, au
ministre. On fondait sur lui de belles esprances. Malheureusement, cet
homme orgueilleux et sans doute domin par des influences nfastes, dans
son dsir de monter plus haut, de jouer le rle de dictateur, avait
trahi ses compatriotes pour s'attirer les bonnes grces des anglais. Il
s'tait mme attaqu  nos saints vques,  nos admirables institutions
religieuses, aux bonnes soeurs, aux doux frres et aux dignes prtres de
nos communauts enseignantes et de nos collges qui se dvouent pour
l'ducation de la jeunesse canadienne-franaise et catholique. Cet
homme,  la Chambre, dans les runions publiques et dans son journal _Le
Flambeau_, d'excrable mmoire, avait pouss l'audace jusqu' rclamer
plus d'anglais et moins de latin dans nos maisons d'ducation. C'tait
l un crime abominable. Ce rengat de sa race ne mritait pas d'tre le
mandataire des braves gens du comt de Bellemarie, fidles aux
traditions de foi de leurs anctres, fiers d'tre canadiens-franais et
catholiques, de faire partie de cette nationalit  part dans le
Dominion du Canada, faisant l'admiration de l'univers entier par sa
supriorit intellectuelle et morale. C'est en nous laissant guider
aveuglment par notre incomparable clerg, dit-il, c'est en conservant
les vieilles coutumes de nos anctres, tout en fermant l'oreille aux
suggestions dangereuses des esprits progressistes, que nous conserverons
cette vertu nationale, envie de tous les peuples de la terre. Et
surtout, pas de pacte avec l'anglais protestant, franc-maon, ennemi
jur de Notre Saint Pre le Pape. Les anglais ne seraient rien sans
nous, dans ce pays; c'est nous qui les avons sauvs en maintes
occasions; et si l'Angleterre perdait la province de Qubec, ce serait
le commencement de sa dcadence. Profitons des avantages que cette
situation exceptionnelle nous offre pour combattre l'anglais et le
forcer  capituler. C'est en levant  la dputation des hommes
d'affaires et des patriotes comme Boniface Sarrasin, et honnte et
humble serviteur de la religion et de la patrie, que les
canadiens-franais deviendront les matres du Canada, qui sait,
peut-tre de l'empire britannique tout entier, qu'ils s'empareront des
places et des richesses trop longtemps accapares par les anglais.

Malgr la perfidie de l'attaque et l'odieux des accusations portes
contre lui par l'ancien dput de la division Saint-Jean-Baptiste,
l'honorable Vaillant s'avana, calme et souriant, pour lui rpondre. Il
tait confiant dans la fidlit braves amis de Bellemarie et dans
l'ascendant que son loquence de tribun populaire exerait sur les
foules. Il reprit la [Illustration] question, au point o son adversaire
l'avait abandonne et compara Troussebelle au Tentateur transportant le
Christ sur la montagne et lui offrant, s'il voulait l'adorer, les
immenses royaumes s'tendant  ses pieds. Autant le diable avait employ
d'artifices pour sduire le Matre, autant cet homme s'tait montr
hypocrite, menteur et dloyal en essayant de soulever les prjugs
religieux et les haines de race au profit de son candidat. L'honorable
conseiller lgislatif, dit-il, a prch la guerre sainte, voulant
exterminer les anglais, puis s'emparer de l'Angleterre. Il rougirait de
rpter de semblables absurdits ailleurs qu' la campagne o ces propos
en l'air se perdent dans le vent qui passe. Si l'anglais nous porte
ombrage, il n'y a qu'un moyen de lutter d'gal  gal avec lui, quelle
que soit la condition sociale dans laquelle nous somme placs: une
ducation plus pratique et plus conforme aux besoins de notre poque.
C'est le but vers lequel tendent ceux que demandent des rformes
scolaires. Il faut que le contrle de l'ducation soit plac entre les
mains de personnes responsables au peuple et parfaitement au courant de
la situation conomique du pays. Il faut sparer l'instruction
religieuse de l'instruction proprement dite, c'est--dire, de cette
instruction non seulement ncessaire  l'homme pour gagner son pain
quotidien, mais en mme temps indispensable  une race qui--surtout dans
un pays comme le ntre--vit  ct d'autres races, pour conserver son
prestige et aspirer aux destines auxquelles elle a droit. La religion,
quand on n'y mle pas de politique, a un tout autre but, un but
essentiellement spirituel: celui d'lever les mes vers la Divinit pour
la conqute d'un royaume qui n'est pas de ce monde. Qu'on enseigne le
catchisme, trs bien! Que l'on consacre quelques heures  de pieuses
lectures ou  la prire, personne n'y voit d'inconvnient. Mais si
l'enfant n'apprend que le catchisme et si l'homme ne sait que prier,
sans armes et sans ressources pour les luttes de l'existence, il
deviendra une proie facile de la misre et l'esclave de ceux qui, mieux
aviss, ont compris que Dieu a donn  la crature humaine
l'intelligence et la raison pour qu'elle en fit usage en pntrant les
secrets de la nature et en jouissant des biens de la terre. Laissons 
chacun sa libert de croyance et contentons-nous d'tre des hommes
honntes et sincres, ne cherchant que le bien et la justice, non pour
une classe privilgie, mais pour tous.

L'ancien ministre des Terres de la Couronne eut la gnrosit d'ignorer
Boniface Sarrasin. Cet homme n'tait que l'instrument inconscient de ses
ennemis, il crut plus digne de sa part de ne pas descendre jusqu' lui.

En terminant, il ajouta qu'il remettait avec la plus entire confiance,
son sort entre les mains des braves lecteurs du comt de Bellemarie,
qui ne s'en laisseraient pas imposer par l'attitude dvote et les gestes
scandaliss du trop fameux comdien charg de la direction de la lutte
sans merci qu'on avait dcid de lui faire.

L'orateur fut chaleureusement applaudi. L'assemble tait conquise.
Vaillant venait de remporter un nouveau triomphe.

On voulait entendre le candidat du comt, parce qu'un candidat muet,
dans la province de Qubec, a ne s'est jamais vu. Il faut dire quelque
chose, n'importe quoi, des btises. Boniface Sarrasin ne connaissait que
le commerce de la volaille, il en parla. Mais un farceur, dans
l'assemble, l'apostropha:

--Parle donc politique, gros pansu!

Cette interruption dtermina l'orateur  rsumer son programme politique
en quelques paroles _bien senties_. Il s'cria:

--Messieurs, c'est un homme comme vous autres, qui s'prsente
aujourd'hui, un homme qui a lev des cochons comme vous autres. J'sus
contre l'instruction publique. Y'a trop d'gens instruits, c'est pour a
qu'le foin s'vend pas plus cher. Si vous m'lisez, j'voterai _tejours_
pour les bonnes mesures.

Paul Mirot, oblig de rpondre  cet loquent discours, voyant tout le
monde en belle humeur, continua la plaisanterie. Il dit qu'il n'avait
pas l'intention de demander au nomm Sarrasin combien il avait lev de
cochons au cours de sa brillante carrire, pas plus que de mettre en
doute sa comptence dans la direction d'une basse-cour, parce que cela
n'avait aucun rapport avec les devoirs d'un dput, collaborant 
l'administration des affaires publiques et  la confection des lois.
Puis, il s'appliqua  dmontrer plaisamment  ses auditeurs ce qui
arriverait s'ils lisaient cet homme aussi ignorant que pitre orateur.
La Chambre tait dj trop encombre de ces nullits ne sachant remplir
leur sige qu'en s'asseyant dessus, sans jamais desserrer les lvres
tout le temps que durait la session. On citait, entre autres, le fameux
Prudent Poirier, le dput de la division Sainte-Cungonde, qui, au
cours du dernier Parlement, n'avait jamais ouvert la bouche que pour
dire  son voisin, un irlandais: _Come have a drink!_ C'est ce mme
dput qui rpondait un jour  un de ses lecteurs menac de cour
d'assises, que le grand jury pouvait rendre un verdict de quatre
manires diffrentes: _True Bill, No Bill, Buffalo Bill_ et _Automo
Bill_. C'est d'une faon aussi stupide que rpondrait le gros Boniface,
si on lui demandait un renseignement dans un cas semblable. Et, comment
supposer qu'un Sarrasin ou un Poirier, le premier bon tout au plus pour
la _galette_, le second excellent pour les poires, puisse toujours voter
en faveur des bonnes mesures, puisque ni l'un ni l'autre n'tait en tat
de comprendre les projets de loi soumis  la Chambre. De tels dputs
sont non seulement inutiles, mais deviennent quelquefois dangereux. Et
il en donna un exemple des plus rcents. Le vertueux conseiller
lgislatif dont vous avez admir comme moi la pit, il y a un instant,
dit-il, lorsqu'il tait ministre, ressemblait quelque peu  ces dvotes
confondant--oh! bien involontairement--leur amour de Dieu avec l'amour
humain, c'est--dire que sa main droite, toujours leve vers le ciel,
s'efforait d'ignorer ce que faisait sa main gauche, abaisse derrire
son dos et recevant des gratifications pour ses complaisances. Or, une
puissante compagnie de Montral avait charg l'honorable Troussebelle,
non sans lui avoir mis quelque chose dans la main gauche, de combattre
devant la lgislature un projet de loi prsent par une compagnie rivale
pour obtenir certains privilges, tablissant ainsi une concurrence
quitable dont le public en gnral, et la classe ouvrire, en
particulier devaient profiter. Prudent Poirier, car c'est encore du
dput de Sainte-Cungonde qu'il s'agit, quand le projet de loi vint
devant la Chambre, ne prta qu'une attention fort distraite au dbat qui
s'en suivit, n'y comprenant rien du tout. Ce n'est que lorsque le
ministre vendu s'cria, avec un beau geste d'indignation: "C'est une
pe de Damocls que l'on veut suspendre au-dessus de nos ttes", que le
Poirier fut brusquement secou de sa somnolence habituelle. Le sentiment
de la conservation lui donna du courage, et regardant les statues
symboliques dominant l'enceinte parlementaire, il dit, d'une voix mal
assure: "Monsieur le ministre a raison, il ne faut pas donner d'pe
aux dames en glaise suspendues sur nos ttes". Ce fut un succs, toute
la chambre clata de rire. Mais Prudent Poirier reprsentant une
division essentiellement ouvrire, vota contre l'intrt de ses
lecteurs.

De tous cts, on cria: _Hourrah pour la dame en glaise!--Hourrah pour
le p'tit Mirot!--Hourrah pour notre dput!_

L'honorable Troussebelle s'tait rserv dix minutes de rplique, mais
il lui fut impossible de se faire entendre. On l'appela _vendu_ et il
dut se retirer sous les hues de la foule.

La campagne lectorale dbutait bien. Dans les autres paroisses du
comt, l'honorable Vaillant et ses amis conservrent l'avantage sur leur
adversaires. Mais le jour de l'appel nominal des candidats 
Saint-Innocent, chef-lieu du comt, il se fit un revirement d'opinion.
Les professeurs du Collge o Jacques et Paul avaient fait leurs tudes,
s'taient dclars ouvertement contre l'ancien ministre des Terres de la
Couronne, le considrant comme un ennemi de leur maison d'ducation. De
plus, la veille, qui tait un dimanche, plusieurs curs des paroisses du
comt de Bellemarie, du haut de la chaire, avaient parl des oeuvres
abominables et impies pervertissant la vieille Europe, et prdit des
malheurs incalculables pour le Canada si les fidles aveugls,
ddaignant les conseils de leurs sages pasteurs, votaient en faveur
d'hommes perfides dissimulant sous de prtendues ides de libert et de
progrs, leur haine contre l'glise et ses institutions gardiennes de la
foi et des traditions nationales des canadiens-franais. Ces hommes
[Illustration] ne pouvaient tre que les missaires de puissances
sataniques rvant d'enserrer dans leurs griffes immonde les descendants
des hros de la Nouvelle-France, pour les plonger dans un ocan de feu
o il n'y aurait que pleurs et grincements de dents durant toute
l'ternit. L'allusion tait claire, personne ne s'y trompa. Les mes
soumises et craignant l'enfer, qui taient pour Vaillant, se tournrent
contre lui. Ceux qui manifestrent quelque hsitation, furent vite
circonvenus par leurs pieuses pouses.

L'honorable Troussebelle et ses amis srs qu'ils taient maintenant les
plus forts ne mirent plus de bornes  leur fureur contre l'ancien dput
du comt, dont ils voulaient empcher la rlection. Le docteur
Montretout tait arriv de la veille  Saint-Innocent, charg de
munitions de guerre, c'est--dire de dollars puiss dans la caisse
lectorale mise  la disposition des amis de la bonne cause. Durant les
dernier huit jours au cours desquels devait se dcider le sort des
candidats, il avait reu instruction de corrompre tous ceux qui se
montraient indcis dans leur choix, _sur la clture_, selon le terme
consacr. Solyme Lafarce, toujours en grande faveur au _Populiste_,
l'accompagnait, ainsi qu'Antoine Dbout, embauch par _l'teignoir_,
aprs avoir eu maille  partir avec Jean-Baptiste Latrimouille,  cause
de son incurable paresse. La colique constante dont souffrait Dbout,
ennemie irrductible de son esprit juridique, le rendait presque
inoffensif. Mais il n'en tait pas ainsi de Lafarce, cherchant sans
cesse la sensation et le scandale.

Dans la division Saint-Jean-Baptiste,  Montral, l'amant de coeur de la
plantureuse May, avait prpar des coups pendables contre la candidature
de Marcel Lebon. C'est lui, par exemple, qui eut l'ide d'expdier 
tous les lecteurs de la division un numro de _La fleur de Lys_, dans
lequel Pierre Ledoux fulminait contre la franc-maonnerie, aprs avoir
crit au bas de l'article, au crayon bleu, le nom de l'ancien rdacteur
en chef du _Populiste_, avec cette note explicative: _On dit qu'il en
est_. Les cabaleurs ractionnaires, et surtout _Paladins de la Province
de Qubec_, prenant une part active dans cette lection, s'taient
empars de la chose et, par ce moyen, faisaient une lche cabale en
faveur de leur vnrable ami le notaire Pardevant, payant des messes
dans toutes les glises pour le succs de sa candidature.

Paul Mirot se douta tout de suite, en apercevant Lafarce dans la foule,
qu'il n'tait pas venu pour rien  Saint-Innocent. Il lui fallait  tout
prix un compte-rendu sensationnel de l'assemble de l'aprs-midi. Les
vnements, qu'il aida autant qu'il put, le servirent  souhait.

Aprs la proclamation des candidats mis en nomination par
l'officier-rapporteur,  deux heures prcises, l'assemble commena.
L'honorable Vaillant, d'aprs les conventions acceptes de part et
d'autre, devait parler le premier, ce jour-l. La noblesse de son
maintien, sa parole sincre et loquente en imposrent quand mme  la
foule qui lui tait en majorit hostile. Quand il se retira aprs avoir
annonc qu'il se rservait le privilge de rpondre aux attaques de ses
adversaires lorsqu'il les aurait entendues, des applaudissements assez
nombreux soulignrent ses dernires paroles.

L'honorable conseiller lgislatif, comme d'habitude, pontifia et rappela
les enseignements de l'glise, les encycliques du Souverain Pontife sur
les ides modernes. Il noircit autant qu'il put le caractre de Vaillant
et lui attribua des projets diaboliques. C'tait un socialiste, sinon un
anarchiste, n'osant encore montrer ses couleurs. Ce qu'il ne disait pas,
cet homme le pensait. Gare aux lecteurs s'ils ne voulaient subir le
joug du protestantisme et de l'Angleterre. Et le bon aptre, qui
ricanait dans les poils rares de sa barbe dcolore, termina sa harangue
en conseillant  ses auditeurs d'aller demander au Pape ce qu'il pensait
de l'ancien directeur du _Flambeau_, ce vieillard auguste, que cet homme
nfaste, qui sollicitait de nouveau leurs suffrages, avait fait tant de
fois pleurer.

Tout le monde trembla d'pouvante.

Lorsque Paul Mirot, rpondant au boniment invariable de Boniface
Sarrasin voulut, comme dans les assembles prcdentes, amuser le public
au dpens du candidat des bonnes mesures, il ne rencontra que de la
froideur au lieu de rcolter des applaudissements. Toutes le figures
demeuraient graves et inquites.

Les amis du candidat Sarrasin avaient rserv au docteur Montretout le
ct malpropre de la discussion. Il s'acquitta consciencieusement de
cette tche. De l'honorable Vaillant, dont la vie prive tat
inattaquable, ne pouvant rien dire, il s'en prit  sa famille. Il parla
d'abord de son fils, qui avait pous une amricaine dvergonde, une
protestante sans pudeur, dont l'oncle millionnaire faisait une vie
scandaleuse  New-York. Puis il fit allusion  Simone, nice de l'ancien
ministre, prtendant que de mauvais bruits couraient sur son compte,
bruits auxquels n'tait pas tranger le jeune journaliste, sans
exprience et sans cervelle, qui combattait pour Vaillant, et qu'on
venait d'entendre insulter tous les braves citoyens de Saint-Innocent,
en essayant de ridiculiser l'un des leurs dans la personne de Boniface
Sarrasin, le futur dput du comt de Bellemarie.

Mirot, au comble de l'indignation, interrompit l'orateur en lui disant:
_Taisez-vous, misrable cocu!_

Des partisans de Vaillant, dans la foule, rptrent: _Cocu!... Cocu!!_

Sans se dconcerter, tellement il en avait l'habitude, Montretout
rpliqua:

--Oui, messieurs, je suis cocu, et je le sais depuis longtemps. La
diffrence qu'il y a entre moi et ceux qui crient si fort, c'est qu'ils
le sont, eux aussi, et ne le savent pas.

Pendant l'altercation qui s'en suivit, Solyme Lafarce, rdigeant ses
notes sur l'estrade des orateurs, s'clipsa.

Lorsque le calme se fut rtabli, l'honorable Vaillant voulut qualifier
comme elle le mritait la conduite du docteur Montretout. Mais juste 
ce moment, on vit s'avancer, en face de l'estrade, un cultivateur tenant
en laisse un veau de printemps sur le dos duquel on avait crit au
pinceau tremp de goudron: _Vaillant tratre  sa race_. La foule
stupide et mchante  ses heures, surtout lorsqu'on exploite
grossirement ses prjugs, clata en bravos. Le grand tribun populaire,
l'homme qui avait sacrifi ses plus chers intrts pour travailler au
dveloppement intellectuel de ses compatriotes et amliorer leur
condition matrielle, plit sous l'insulte et se roidissant contre le
dgot qui lui montait aux lvres, essaya de parler. Ce fut en vain. A
chaque fois qu'il ouvrait la bouche, quelqu'un tirait la queue du veau
qui se mettait  braire lamentablement. A la fin, des protestations
d'levrent, des coups de poings s'changrent autour du veau et une
mle gnrale s'ensuivit. Solyme Lafarce remontait sur l'estrade,
radieux pour jour du spectacle qu'il avait sournoisement prpar, quand
il se trouva face  face avec Paul Mirot qui lui sauta  la gorge en lui
criant, la voix tremblante de colre: _C'est toi, ivrogne, vil
souteneur, qui a fait cela!..._ Et  plusieurs reprises il le souffleta
en pleine figure. Le reporter du _Populiste_ se dbattit, essaya
d'appeler au secours, mais son adversaire le saisit  bras-le-corps et
l'envoya rouler dans la poussire.

Le soir, on envisagea froidement la situation: elle n'tait pas rose.
L'honorable Vaillant, profondment affect par les vnements de
l'aprs-midi, ne conservait que peu d'espoir dans le rsultat final de
la lutte. Il est vrai qu'il pouvait compter sur le ferme appui d la
majorit des lecteurs de quelques paroisses, telles que Mamelmont, mais
dans les autres paroisses il eut fallu beaucoup d'argent pour
contrebalancer l'effet des servons du dimanche et de la corruption des
consciences par le docteur Montretout, qui achetait les votes 
n'importe quel prix. C'tait du reste, une manoeuvre  laquelle l'ancien
ministre n'avait jamais voulu se prter.

Toute la mprisable et nombreuse catgorie d'lecteurs pour que le mot
lection veut dire bombance et argent, voyant que la lutte tait chaude,
s'en rjouissait. Aux lections prcdentes, ces individus que les
anglais qualifient de l'pithte mprisante de _suckers_, n'avaient pas
eu de chance: la popularit de Vaillant tait trop grande et, partant,
la lutte trop ingale entre lui et ses adversaires pour que l'on en
puisse tirer grand profit. Aussi se promettait-on de se rattraper, le
cas chant. C'tait le moment d'agir et dans la soire,  l'htel o se
retiraient l'ancien dput du comt et son jeune ami, tous les individus
louches se prsentrent et demandrent  parler  leur candidat. Tous
protestrent de leur dvouement et lui offrirent leurs services. Ils ne
demandaient rien pour eux. Au contraire, ils taient prts  s'imposer
les plus grands sacrifices pour battre cet imbcile de Sarrasin. Mais il
y avait des petites dpenses  faire pour _l'organisation_, et l'on
rencontrait des lecteurs _ben_ exigeants. C'tait honteux de se faire
payer pour voter, mais y comprenaient pas a. L'un conseiller municipal,
avec cinquante dollars, pouvait contrler cinquante votes. Un autre
connaissait un brave homme qui demandait vingt-cinq dollars, juste la
somme dont il avait besoin pour payer un billet venant chu  la
Toussaint, en change de son vote, de ceux de ses cinq fils et d'un
neveu qui restait  la maison. D'autres s'offrirent sans dtour, comme
cabaleurs de premire force, connaissant toutes les roueries du mtier,
prts  tout faire, mme  se parjurer au besoin. Tout ce qu'ils
demandaient, c'tait _une petite reconnaissance_, comme qui dirait dix,
quinze, vingt-cinq ou cinquante dollars, et puis de l'argent pour
acheter quelques gallons de _whisky_. Il s'en trouva de plus cupides qui
ne pouvaient se dranger  moins de cent dollars.

L'honorable Vaillant les congdia tous en leur disant qu'il y verrait,
qu'il n'avait pas encore prvu ces complications. Mais quand le dernier
de ces cumeurs d'lection fut parti, il respira plus  l'aise,
dbarrass de la prsence de ces tristes individus. Il dit  Mirot, qui
l'interrogeait du regard:

--Ces gens-l, malgr toutes leurs protestations de dvouement, seront
bientt chez Sarrasin, lui offrant leurs services aux mmes conditions,
puis au rabais si le commerant de volailles refuse de se laisser
tromper sur la valeur de la marchandise.

La soire, qui fut plutt triste, se termina par la lecture des
journaux. Les nouvelles de la division Saint-Jean-Baptiste, la plus
arrire de Montral taient mauvaises. Le notaire Pardevant communiait
tous les matins, et le public se rassemblait devant la porte de l'glise
pour le voir sortir, son livre de messe  la main. Il avait acquis une
grande rputation de saintet. Sa photographie, qu'il distribuait dans
les familles, tait place entre la statue de Saint-Joseph et de la
Vierge Marie. Et partout o son adversaire Marcel Lebon, se montrait,
les jeunes _Paladins de la Province de Qubec_, fidles  leur mission
de tout rgnrer dans le Christ, par la calomnie et la violence,
l'accablaient d'injures, le traitaient de mangeur de prtres,
l'accusaient d'tre l'instrument de Vaillant le rengat. Et ceux-l mme
qui rpudiaient ces procds malhonntes, qui ne croyaient pas un mot
des accusations portes contre lui, hurlaient avec les autres pour ne
pas tre remarqus, de crainte de s'attirer des ennuis. L'picier tenait
 vendre son fromage moisi, le marchand de nouveauts  trouver des
acheteuses pour ses corsets doubls de satin, ses bas ajours et ses
pantalons  garnitures de dentelles; et, ainsi de suite, jusqu'au
mdecin du quartier qui se plongeait prudemment dans l'tude d'ouvrages
de pathologie qu'il n'avait pas consults depuis des annes.

Quant au mutualiste Charbonneau, dans la division Sainte-Cungonde, il
fouaillait d'importance, Prudent Poirier, dvoilant au grand jour tous
les mfaits de l'industriel _vert-galant_. Devant des auditoires
ouvriers, il dmontrait que cet homme n'tait qu'un vil exploiteur de la
misre humaine, encaissant des bnfices exorbitants et payant des
salaires de famine  ses employs. Il l'accusait partout d'avoir,  la
suggestion de Troussebelle, vot contre l'intrt de la classe ouvrire
 la Chambre, en s'opposant  l'octroi de privilges  une compagnie
concurrente d'un monopole dont tout le monde avait souffrir. Dans cette
division, plus avance que celle de Saint-Jean-Baptiste, les _Paladins
de la Province de Qubec_ essayrent,  plusieurs reprises, de se
faufiler pour combattre la candidature de Charbonneau, mais ils furent 
chaque fois hus et obligs de fuir devant la foule indigne et
menaante. Le candidat ouvrier, disaient les journaux, mme le
_Populiste_ avait de grandes chances de succs. Ses amis prtendaient
qu'il battrait son adversaire par une forte majorit.

L'honorable Vaillant, en rejetant le journal qu'il venait de parcourir,
dit  Mirot:

--Si je suis dfait, voil l'homme qui appuiera devant la Chambre, les
rformes que j'ai proposes. Ce sont les classes ouvrires qui nous
sauveront en forant le gouvernement  donner au peuple plus de libert
et plus d'instruction.

Durant la semaine prcdant le scrutin, les candidats parcoururent les
diffrentes paroisses du comt de Bellemarie, et Vaillant et ses amis
remportrent quelques succs. Une raction s'tait faite aprs
l'assemble de Saint-Innocent et les lecteurs, un moment branls dans
leurs convictions, se ralliaient autour de la candidature de leur ancien
dput. Les dernier jours de la bataille furent consacrs 
l'organisation. L'ancien ministre visita ses comits et fut accueilli
partout avec enthousiasme. Cependant, certaines figures connues
manquaient ici et l, gagnes par l'argent et le _whisky_ que l'on
distribuait gnreusement dans les comits de l'adversaire.

La veille de l'ouverture des bureaux de votation, un numro spcial du
_Dimanche_ parut  plusieurs milliers d'exemplaires, qui furent
distribus dans la comt de Bellemarie, les divisions
Saint-Jean-Baptiste et Sainte-Cungonde. Ce vaillant petit journal qui
avait soutenu habilement la lutte, sous la direction de Jacques Vaillant
et de Modeste Leblanc, contre les journaux hostiles aux candidats
rformistes, rsumait la politique proclame par ces hommes de progrs
et rduisait  nant les accusations portes contre eux par leurs
adversaires.

Ce journal fut dnonc par les ractionnaires, aux portes des glises,
et des exemplaires du _Dimanche_ furent dchirs par centaines et
trans dans la boue, sous les pieds de ceux qui voulaient passer pour
tre plus fervents que les autres.

Tous ceux qui ont pris une part active aux lections savent que durant
la nuit prcdant le scrutin les cabaleurs sont sur pieds et que c'est
souvent cette nuit-l que se dcide le sort des candidats. On va de
maison en maison rveiller les lecteurs susceptibles d'tre influencs
par des promesses, de l'argent ou quelque bonne bouteille. Il y en a qui
se vendent et se revendent deux ou trois fois entre minuit et cinq
heures du matin. Pour viter, autant que possible, les poursuites en
invalidation, on emploie toutes sortes de moyens dtourns de
corruption. A la campagne, on achte par exemple, des oeufs  cinq
dollars la douzaine, un coq se paye dix dollars et un cochon maigre
vingt-cinq dollars. A la ville, on achte autre chose: il y a des femmes
si coquettes et des hommes qui ont toujours quelque bibelot  vendre,
quelque pice  louer.

Le lundi, dix-huit septembre, ds neuf heures du matin, tous les bureaux
de votation furent assigs d'lecteurs anxieux de jeter le plus tt
possible, dans l'urne lectorale, le bulletin marqu d'une croix en
faveur du candidat choisi par chacun d'eux, selon ses convictions, par
influence indue ou cupidit. Dans les villes on remplaa les morts et
les absents dont les noms taient inscrits sur les listes, par des
individus que l'on payait de deux  cinq dollars le vote. A la campagne,
o ces procds taient par trop dangereux, les reprsentants des
candidats connaissant tous les voteurs dans chaque bureau de votation,
on employa d'autres moyens pour violer la loi. Des bulletins de vote
furent subtiliss, des illettrs furent tromp au point de voter 
l'encontre de leurs opinions. Au bureau de votation du village de
Mamelmont, o le candidat Sarrasin ne pouvait compter sur un seul vote,
on fit assermenter durant les deux heures prcdant la clture du
scrutin, c'est--dire entre trois et cinq heures, tous ceux qui se
prsentrent, de sorte que, vu la longueur des formalits  remplir,
plusieurs citoyens obligs d'attendre leur tour pour voter, furent
privs de leurs droits d'lecteurs.

Par toute la province, les procds les plus malhonntes furent
employs, la corruption la plus effrne rgna au cours de ces lections
gnrales auxquelles le parti ractionnaire tait prpar de longue
date, soutenu par les fdrations de socits religieuses et soi-disant
patriotique, y compris les _Paladins de la Province de Qubec_,
association dans laquelle on avait enrl une multitude de jeunes gens.

A sept heures du soir, la foule se pressait devant le bureau de
tlgraphie de la petite gare du village de Saint-Innocent, et devant le
bureau de tlphone situ  quelques pas de la gare, pour apprendre le
rsultat des lections. Les messages tlgraphiques et tlphoniques
taient apports au comit de l'honorable Vaillant aussitt qu'ils
arrivaient. C'tait Paul Mirot que recevait ces messages et les
communiquait ensuite aux amis, de moins en moins nombreux dans la salle,
aprs chaque mauvaise nouvelle reue. A sept heures et demie, lorsqu'on
eut le rsultat du vote dans toutes les paroisses du comt, Vaillant et
Mirot restrent seuls avec un jeune homme du village qui agissait,
depuis le commencement de la lutte, comme secrtaire du comit de
Saint-Innocent. Ce rsultat tait accablant. Boniface Sarrasin,
commerant de volailles, compltement dtraqu depuis la retraite
prche par les _Pres du Rdempteur_ dans sa paroisse, battait son
adversaire, ancien ministre, par une majorit de plus de cinq cents
voix. L'honorable Vaillant avait prvu la dfaite, mais il ne
s'attendait pas  un crasement. Aussi, eut-il une seconde de
dfaillance morale. Une larme brilla dans son regard clair, et tendant
la main  son lieutenant fidle, il lui dit:

--Mon jeune ami, je suis bien malheureux!

Il resta  son poste, cependant, pour attendre les dpches donnant le
rsultat des lections dans toute la province. Ce furent les nouvelles
de Montral que le tlgraphe apporta les premires. Dans la division
Saint-Jean-Baptiste, le notaire Pardevant triomphait avec une majorit
de plus de mille voix. La dfaite de Marcel Lebon tait encore moins
humiliante que celle de Prudent Poirier, dfait par le mutualiste
Charbonneau, de la division Sainte-Cungonde, qui avait donn une
majorit de deux mille huit cent voix au candidat ouvrier. Cette
nouvelle fut une consolation pour le vaincu de Bellemarie. Au moins, un
sur trois triomphait. A onze heures, le rsultat final tait connu. La
prdiction de l'ancien ministre des terres de la couronne s'tait
ralise aux trois quarts. Le gouvernement se maintenait au pouvoir,
mais seulement avec une majorit de quelques siges. Le recomptage des
bulletins, les demandes en invalidation  prvoir, la dfection de
quelques dputs passant  l'ennemi pouvait dterminer, d'un moment 
l'autre la chute du ministre.

[Illustration]

Lorsque le candidat dfait, accompagn de Mirot et du secrtaire du
comit vaillant, sortit de la salle pour se rendre  son htel, la foule
entourait la demeure de Boniface Sarrasin, dcore de lanternes en
papier rose, et acclamait encore le vainqueur de la journe. Les amis
mmes de Vaillant, ceux qui l'avaient suivi jusqu' la fin, n'taient
pas les moins ardents  manifester leur joie au nouveau dput. La lutte
termine, tout le monde prtendait avoir vot pour le candidat
victorieux dont le front imbcile s'aurolait de gloire.

[Illustration]

Devant ce spectacle, l'ancien ministre retrouva son nergie. Saisissant
le bras du journaliste, d'une voix presque calme, il lui expliqua:

--Je ne pouvais vaincre Troussebelle et ses acolytes, car j'avais contre
moi _l'Ignorance, la Sottise et la Lchet_, les trois plus redoutables
ennemis du genre humain. Il y a prs de deux mille ans le Christ, le
premier de philosophes humanitaires, fut trahi et vendu par ses aptres,
abandonn de ses disciples et crucifi par son peuple qu'il voulait
clairer. Depuis ces temps anciens, le monde a subi l'influence nfaste
des _Pharisiens_ et des _Judas_. Esprons qu'un jour leur rgne prendra
fin. Car il ne faut pas se dcourager, et surtout ne jamais abandonner
la lutte. Les semeurs d'ides prparent l'avenir aux gnrations
futures. S'ils recueillent souvent la haine et la trahison en rcompense
de leurs peines, ils ont au moins la satisfaction, quant la mort arrive,
d'avoir dvelopp en eux la vie dans toute sa plnitude, en pensant,
travaillant, aimant et souffrant. C'est pour vous, mon ami, qui tes
jeune, que je dis ces choses. Quant  moi, ma carrire politique est
brise et je suis trop vieux pour recommencer ma vie.

Le lendemain, dans le train qui les ramenait vers la mtropole, Mirot
constata qu'en effet, l'honorable Vaillant tait devenu vieux, sinon
d'ge, du moins de fatigues accumules dans les batailles sans trve
qu'il livrait depuis quelques annes contre le fanatisme, l'ignorance,
la calomnie, la cupidit des exploiteurs de peuple, l'hypocrisie
triomphante. Et il remarqua pour la premire fois, que la chevelure du
tribun avait blanchi.

En regardant ces cheveux blancs mettre de l'hiver aux tempes de l'homme
qu'il admirait le plus au monde, le journaliste murmura entre ses dents:

--La voix du peuple, c'est la voix des... autres.




VIII

LA LITTRATURE NATIONALE


_Le Dimanche_ cessa de paratre aprs les lections, faute d'argent. Du
reste, l'honorable Vaillant, retir de la politique active, n'avait plus
besoin de journal pour le dfendre. Il venait de partir pour un long
voyage  travers l'Europe, ayant besoin de repos et de distractions
aprs avoir vu s'anantir l'oeuvre qu'il avait difi pniblement, au
prix de longues annes de travail incessant. Quant  Jacques Vaillant, 
demi gagn par les cajoleries de sa femme, la sduisante Flora, il
songeait  aller s'tablir  New-York, o _Uncle Jack_ lui offrait une
trs jolie situation. Et Paul Mirot dont le talent tait, quand mme
hautement apprci, entra comme assistant rdacteur en chef 
_l'teignoir_,  la condition qu'il ne signerait pas ses articles--son
nom seul tant par trop compromettant--qui devaient tre crits dans
l'esprit du journal. Cette condition, il l'accepta plutt avec plaisir.
Signer ses articles, il n'y tenait gure, puisqu'il tait condamn jouer
le rle de machine  crire pour gagner tout simplement sa vie.

Mirot ne consentit  cet esclavage que temporairement, se promettant
d'en secouer le joug aussitt aprs la publication de son livre, qui le
mettrait en vidence et lui rapporterait de l'argent. Il tait convaincu
que ce livre, auquel il travaillait depuis prs d'une anne, inspir par
Simone, marquerait une poque dans l'histoire de la littrature
canadienne.

Le changement qui s'tait opr dans le caractre de la jolie veuve,
l'avait engag  modifier quelque peu les derniers chapitres de son
livre qui y gagnait beaucoup en vrit et en intrt: cependant,
l'auteur constatait avec chagrin et inquitude que l'ternit du bonheur
en amour est subordonn  bien des causes accidentelles et indpendantes
de la volont de l'homme et de la femme. Depuis le coup de tonnerre de
Mamelmont, madame Laperle n'tait plus la mme. Et lorsqu'elle apprit
que le misrable docteur Montretout avait os,  la runion lectorale
de Saint-Innocent, jeter sa liaison avec Mirot, comme une suprme
injure,  la face de l'honorable Vaillant, elle en pleura longtemps de
honte. Pourtant, elle tait bien moins coupable que l'pouse de ce vil
insulteur: elle n'avait tromp personne puisqu'elle tait libre. Et elle
essayait de se consoler en lisant ces vers de Victor Hugo:

    _La foule hait cet homme et proscrit cette femme._
    _Ils sont maudits. Quel est leur crime? Ils ont aim._

Cette crise sentimentale dtermina, chez elle, un retour vers la pit
de son enfance, dont son me tait encore imprgne. Les craintes
superstitieuses, les scrupules de son ducation premire combattirent
les lans de son coeur. Certains jours, elle formait le projet d'aller
s'enfermer dans un couvent, afin de se purifier par la prire et la
mortification. Puis, brusquement, son amour reprenait le dessus et dans
les bras de l'homme aim, elle se livrait avec toute la fougue de son
temprament passionn  la volupt terrestre. Aprs ces abandons venait
les repentirs et alors, durant un temps plus ou moins long, sa porte
restait close pour Paul dont elle redoutait la prsence. Le jeune homme
comprenant que son bonheur tait srieusement menac, luttait
dsesprment pour reconqurir Simone toute entire; mais aprs la
victoire succdait la dfaite, et c'tait toujours  recommencer.

Pour chasser la tristesse de ses trop frquentes soire solitaires, le
jeune homme s'absorba davantage dans le travail et  la fin d'octobre
son livre tait termin. Avant d'en livrer le manuscrit  l'imprimeur,
il voulut connatre l'opinion de ses amis et de personnes comptentes
sur la valeur de l'oeuvre. Car ce n'est pas chose facile que d'crire un
roman de plus de trois cents pages, et cela reprsente une somme de
travail considrable, une tension d'esprit qui ne laisse aucun repos
tant que le dernier mot n'est pas crit au bas de la dernire page. Et
quand on a fini, il n'y a plus qu' recommencer. Il faut retrancher,
ajouter, polir, modifier certaine situation, donner de l'lan  un
personnage pour qu'il aille plus vite, en excuter un autre que
s'obstine  ne pas vouloir disparatre  temps, en rappeler un troisime
qu'on avait perdu de vue. Puis, vient la correction des preuves et l'on
dcouvre sur la bande imprime des phrases boiteuses, des mots que l'on
jurerait ne jamais avoir crits. Bref, le livre parat et on n'est pas
content: on voudrait avoir dit ceci plutt que cela, on s'tonne de
trouver des fautes dans le fond et dans la forme, des fautes que l'on
voit comme tout le monde maintenant, et qu'on n'apercevait pas avant.
C'tait pourtant bien simple et on n'y a pas pens. Le journaliste
doutait de lui-mme et sollicitait l'approbation d'esprits clairs,
afin de laisser le moins de prise possible  la critique malveillante
dont son livre serait assurment l'objet.

[Illustration] Il fut convenu qu'un dimanche on se runirait  l'atelier
du peintre Lajoie,  qui Paul Mirot avait confi l'illustration du
roman, et que l'auteur y ferait la lecture de son manuscrit devant les
juges qu'il s'tait choisis. Cette runion eut lieu au commencement de
novembre: Marcel Lebon, le pote Beauparlant, le docteur Dubreuil,
Jacques Vaillant et sa jeune femme, mademoiselle Louise Franjeu et
l'illustrateur formaient _quorum_. Simone, qui ne sortait plus gure de
chez-elle que pour se rendre  l'glise, malgr les instances de son
amie Flora que l'on avait dlgue rue Peel, avec instruction de la
ramener morte ou vive, refusa obstinment de venir. Elle tait dans ses
mauvais jours, ses jours de repentir, car elle avait eu encore la
faiblesse de poser le jeudi prcdent pour le dernier dessin de
l'illustrateur du roman de Mirot. Cette oeuvre, toute imprgne d'elle
lui tait chre et odieuse tour  tour, comme son auteur.

Les auditeurs qui, au dbut, redoutaient quelque peu la longueur et la
monotonie du roman, furent bientt intresss par l'originalit de
l'oeuvre, la hardiesse des tableaux qui y figuraient, l'ingniosit de
l'intrigue, jointe  la finesse de l'observation se dgageant des faits
habilement exposs. Cette lecture dura trois heures, sans que personne
n'ait song  s'en plaindre. Et, lorsque le dnouement fut connu, toutes
les mains se tendirent vers Mirot que l'on flicita chaleureusement.

Marcel Lebon, qui avait t, pour ainsi dire, le parrain du jeune homme
lors de son entre dans la carrire du journalisme, tait fier de son
lve. L'ancien rdacteur en chef du _Populiste_, le candidat dfait
dans la division Saint-Jean-Baptiste, avait bris sa plume et renonc 
toute ambition politique ou littraire. Le gouvernement, qui le savait
au courant de bien des secrets compromettants pour le parti, l'avait
cas en crant pour lui une situation de commissaire enquteur sur les
dossiers perdus au Palais de Justice de Montral. De mme, afin de
dissiper la mauvaise humeur du financier Boissec, souscrivant des sommes
considrables au fonds lectoral, et qui avait pris fait et cause pour
le candidat progressiste contre le notaire Pardevant aux dernires
lections, on le nomma snateur. Lebon se montra trs optimiste 
l'gard de Mirot. Il s'cria:

--Voil un brave garon qui a au moins fait quelque chose. Le
journalisme lui aura servi, il fera son chemin. Tandis que moi, et bien
d'autres, nous n'avons t pendant dix, quinze ou vingt ans, que les
instruments de politiciens accapareurs et fourbes comme Troussebelle, ou
imbciles comme Poirier, nous obligeant sans cesse  changer leurs
mfaits en actes mritoires, leur sottise en traits de gnie, par une
gymnastique intellectuelle quotidienne et fatigante, aboutissant
toujours  des articles logieux. Et  la moindre rvolte contre cette
odieuse exploitation de l'intelligence humaine, on vous chasse, sans
gard pour les services rendus. Je me suis port candidat  le
dputation et tous ceux que j'avais oblig au _Populiste_, m'ont
combattu avec acharnement,  l'exception de mon ami Boissec.

Jacques Vaillant, lui, n'avait pas une grande confiance dans l'accueil
que le public en gnral, ferait au roman qui venait de le charmer. Il
s'exprima avec la plus grande franchise:

--Mon cher Paul, je voudrais avoir crit ton livre et je n'hsiterais
pas un seul instant  le publier. Mais il est bon que tu saches  quoi
tu t'exposes. Au lendemain de sa publication, il te faudra d'abord
dguerpir de _l'teignoir_. Tu connais aussi bien que moi l'esprit de ce
journal qui en est rendu  se servir de priphrases d'une demi colonne
pour viter un mot de cinq ou six lettres. Du reste, le _Populiste_ est,
pour le moins, aussi convenable. Tous les journaux vont te traiter comme
le dernier des misrables,  quelques exceptions prs. Et je ne parle
pas, bien entendu de _La fleur de Lys_. a, c'est le bouquet.

--Mais je ne dis que la vrit.

--C'est beaucoup trop. Puis, ton livre sort de l'ordinaire, c'est un
genre nouveau, donc il est mauvais. Et constatation aggravante, on y
dcouvre du talent, mme de l'esprit. Pour crire un livre qui soit
digne d'tre catalogu parmi les chefs-d'oeuvre de notre littrature
nationale, il faut faire le niais quand on ne l'est pas, et se montrer
autant que possible, plus bte qu'un autre. Ton hrone est trop humaine
pour ne pas tre suspecte. Si tu veux qu'elle soit bien accueillie,
donne-lui des vertus clestes. Puis, donne comme poux  cette vierge
ignorante des choses de ce monde, un beau jeune homme sage et candide
qui a brav mille morts afin de la conqurir. N'oublie pas de leur faire
lever ensuite de nombreux enfants, au moins deux ou trois douzaines,
dans la pratique de toutes les vertus, et le respect des vieilles
traditions. Ce sera une histoire banale, mais  la porte de toutes les
intelligences, n'veillant les scrupules et ne froissant les prjugs de
personne, par consquent, indiffrente  tout le monde. Les petites
filles la liront sans danger, les vieilles femmes romanesques en
parcourront les chapitres aprs avoir rcit leur chapelet, et les
autres en useront pour vaincre l'insomnie. Peut-tre aussi que, suprme
rcompense de l'crivain chaste, doux et humble de coeur, on donnera ce
livre en prix dans les coles aux lves les plus mritants.

--Ce serait trop beau, ma modestie m'empche d'ambitionner un pareil
honneur.

Le docteur Dubreuil et le pote Beauparlant prtendirent qu'il ne
fallait pas s'occuper des journaux crits par les ignorants, pas plus
que des feuilles pudibondes rdiges par des eunuques tels que Pierre
Ledoux. Le livre de Mirot s'adressait  la classe instruite, qui saurait
bien l'apprcier. Le peintre Lajoie fut du mme avis. Les lecteurs du
_Populiste_ et de _l'teignoir_, du reste, n'achetaient jamais de
livres, et ceux de _La fleur de Lys_, que des livres de messe. Le
peintre, allant chercher sur sa table o il rangeait ses pinceaux et ses
couleurs, les numros de la veille de _l'teignoir_ et du _Populiste_,
les exhiba comme des objets de curiosit.

--A propos, regardez, dans ce numro du _Populiste_, ce titre flamboyant
sur trois colonnes: _Bndiction d'une fabrique de tomates en conserve_.
La chose est arrive dans une paroisse des environs de Trois-Rivires.
Et il y a le portrait du cur, du maire de la paroisse et de deux
marguilliers. Ces pauvres tomates, ce qu'elles doivent tre contentes!
Mais il y a mieux que cela dans _l'teignoir_, qui a dcouvert la
fameuse panthre de Sainte-Perptue, d'autant plus redoutable que
personne ne l'a jamais vue. Hier, cet excellent journal _d'information_,
publiait le portrait de la famille de l'homme qui a entendu rugir la
panthre. Vous ne me croyez pas? Lisez. Voil!

La plantureuse fille du brave capitaine Marshall, que le roman de Mirot
intressait beaucoup, n'tait pas de temprament  conseiller la
reculade. Elle n'avait pas eu peur du ngre qui voulait entraner son
amie, un ngre bien plus dangereux que la panthre de Sainte-Perptue,
pourquoi Mirot, un homme courageux, craindrait-il les petits _indians_
qui essaieraient de le scalper?

L'ancienne collaboratrice du _Flambeau_, mademoiselle Franjeu, se rangea
du ct des pessimistes. Elle prvoyait pour son jeune ami ce qu'avait
prvu Jacques Vaillant. Mais son livre ne perdrait rien de sa valeur
pour cela. On le lirait quand mme et il ferait du bien. Une fois le
grelot attach, d'autres jeunes crivains canadiens imiteraient son
exemple, et qui sait, dans l'espace de quelques annes la littrature
canadienne, rompant pour toujours avec le genre dmod, datant de
l'poque des romans de chevalerie, ferait peut-tre un pas de gant.

Le pote Beauparlant, qui se rjouissait dj de la perspective de
pouvoir crire des vers sans trembler de frayeur,  cause d'un mot qu'on
pourrait trouver _os_, demanda  mademoiselle Franjeu ce qu'elle
pensait de nos crivains et de notre littrature, dite nationale. Ce
qu'elle en pensait, elle le dit tout simplement.

--Votre littrature nationale, mais elle n'existe pas, si je fais
exception de quelques rares oeuvres d'crivains et de potes de votre
pays qui ont clbr les hros de la Nouvelle-France et les patriotes de
mil huit cent trente-sept. Tous les livres qu'on m'a signals--je ne
parle, bien entendu, que des romans--ne m'ont rien appris d'intressant,
d'indit, sur le Canada et les canadiens. Vos romanciers n'ont fait
qu'esquisser des idylles plus ou moins invraisemblables, n'ayant pas
mme le mrite de l'originalit. On a beaucoup imit le vieux roman
franais, quelquefois avec talent, ce qui dmontre qu'on aurait pu faire
mieux. Les personnages de ces romans n'ont rien de particulier qui les
caractrisent et on ne dcouvre un peu de couleur locale que dans les
descriptions de paysages et quelques pisodes de la vie canadienne. Il
serait bien inutile de chercher des documents humains dans ces libres
saturs de mysticisme et des plus propres  exercer une influence
dprimante sur le lecteur et surtout  fausser l'esprit des jeunes
filles.

Jacques Vaillant fit remarquer qu'il avait exprim la mme opinion  son
ami Mirot, tout frais dball de Mamelmont et venant faire du
journalisme  Montral.

Mademoiselle Franjeu reprit:

--Quant  vos crivains, je me garderai de les juger trop svrement,
car ceux qui ont des ides et de la valeur ne peuvent donner la mesure
de leur talent. La plupart d'entre eux on fait la dure exprience du
journalisme et appris qu'il faut dissimuler sa pense, crire souvent 
l'encontre de ses opinions pour gagner sa misrable pitance et vivre en
paix. Combien de jeunes gens de talent,  McGill, sont venus me parler
de leurs projets de rforme littraire, qu'ils n'ont jamais os mettre 
excution. Il y a tant de chose  considrer avant de se lancer dans une
telle entreprise: la ncessit de se crer une carrire autre que celle
des lettres qui ne paye pas, les susceptibilits de la famille 
mnager, de prcieuses relations sociales  conserver dans le monde
bourgeois et bien pensant. Et, dans tous les arts c'est la mme chose.
N'est-ce pas Lajoie?

--Je vous crois. Depuis mon dernier voyage  Paris, il y a deux ans, je
suis devenu _faiseur d'anges_. Sans blague, je ne fabrique plus que des
chrubins assis sur des nuages.

--L'art doit tre libre. O il n'y a pas de libert, il n'y a pas d'art.
Croyez vous que les artistes qui ont excut les admirables sculptures
des cathdrales au moyen-ge, en France, auraient cr ces oeuvres
imprissables si on avait mis un frein  leur imagination fantaisiste et
hardie. Ils ont cisel dans la pierre la chronique journalire de leur
poque sans se soucier du qu'en dira-t-on? Michel-Ange a fait de mme et
ses peintures ont brav la critique des sicles. Et Rabelais, et
Brantme, dans leurs histoires de _haulte graisse_, n'ont pas craint,
eux, ces matres de la langue et de la rconfortante gaiet gauloise, de
raconter les valeureuses _chevaulches_ des nobles seigneurs avec leurs
_haquenes_, les ripailles pantagruliques auxquelles se livraient leurs
contemporains. En France, malgr les fortunes diverses par lesquelles la
patrie a pass, malgr les changements de rgime, les rvolutions, les
transformations des conditions conomiques et sociales du peuple, tantt
opprim et tantt souverain, les crivains et les artistes ont toujours
conserv avec un soin jaloux leur indpendance. Les snateur Brenger de
tous les temps, essayant de contrecarrer les manifestations de cette
libert ncessaire au gnie crateur de chefs-d'oeuvres, n'ont russi
qu' se rendre ridicules.

Aprs cette runion, lorsque Paul Mirot retourna chez lui, fort de
l'appui moral qu'il venait de recevoir il tait prt  tout braver et se
croyait vritablement un hros. Il lana mme une chiquenaude vers la
lune.

Le lendemain,  _l'teignoir_, Paul Mirot apprit que le parti
ractionnaire, rendu plus audacieux par le rsultat des dernires
lections parlementaires, venait d'assouvir sa haine en faisant
destituer plusieurs fonctionnaires publics souponns de manquer
d'orthodoxie et n'allant pas assez souvent  la messe, quelques-uns
d'entre [Illustration] eux ayant mme nglig de faire leurs Pques.

Sous le coup de la plus vive indignation, il alla trouver son chef et
lui demanda s'il approuvait ces destitutions. Voici la rponse qu'il en
reut:

--Me prenez-vous pour un crtin, doubl d'un imbcile? Il n'y a pas un
honnte homme, jouissant de toute sa raison, qui puisse approuver des
mesures aussi odieuses et aussi arbitraires.

--Alors, quelle est l'attitude que doit prendre le journal?

--Approuver!

--Approuver?

--Mais non jeune ami, le journal, c'est autre chose. Voulez-vous que
_l'teignoir_, qui reprsente un capital de prs d'un million: difice,
matriel, circulation et annonces compris, ait le sort du _Le Flambeau_
et du _Dimanche_? les deux seuls journaux que je lisais, je vous en fais
mon compliment.

L'assistant rdacteur en chef retourna s'asseoir  son pupitre sans
ajouter un mot, jugeant inutile d'essayer de rfuter un pareil argument.
Il en serait de mme, du reste, pour son livre. Son chef le lirait avec
plaisir, ce qui ne l'empcherait pas d'en dire le plus de mal possible
dans un article tout fulminant d'indignation. Quant  lui, il n'avait
qu'un parti  prendre: donner sa dmission, ce qu'il fit le jour mme.

La maison Hofffman se chargea de l'impression du roman de Mirot. Le
jeune auteur ayant fait les avances ncessaires, les douze cents
exemplaires de son livre lui furent livrs au bout d'un mois, vers le
quinze dcembre.

Comme on s'y attendait, ce livre donna lieu  de nombreuses polmiques
dans les journaux. La critique du rdacteur en chef de _l'teignoir_
dpassa les esprances de Mirot. On n'eut pas trait avec plus de mpris
le dernier voyou de la rue. Solyme Lafarce, dans le _Populiste_, trouva
des mots magiques pour foudroyer l'audacieux _crivailleur_. Quant 
Pierre Ledoux, si justement surnomm _La Pucelle_, dans _La fleur de
Lys_, il demanda, ni plus ni moins, aux pouvoirs publics de faire un
exemple, de punir de la faon la plus svre, cet insulteur de nos
traditions les plus sacres, de l'expulser, sinon du pays, au moins de
la province de Qubec. Cette province, peuple des descendants du grand
Saint-Louis, du bon Saint-Louis, si pieux et si impitoyable pour les
hrtiques qu'il rva d'allumer des bchers par tout le royaume de
France, appartenait par consquent  l'glise, au Pape, et il convenait
de venger le Souverain Pontife et notre sainte religion. Pour une
intelligence se prtendant inspire du Trs Haut, comme celle de Pierre
Ledoux, les contradictions n'avaient pas la moindre importance, pas plus
que les arguments frappant dans le vide. Mirot n'attaquait ni le Pape ni
l'glise dans son livre, et cet appel aux pouvoirs publics amusa
beaucoup ceux qui connaissaient le roman et les gens sachant dans quel
esprit tait rdige la feuille _fleurdelise_. Les autres, tels que le
notaire Pardevant, dput, et tous les ractionnaires, y compris ces
braves jeunes gens de la socit des _Paladins_, furent convaincus que
Mirot tait possd du diable, et ne le croisrent dans la rue qu'en se
signant.

Tout ce bruit fait autour du nouveau roman et de son auteur, eut l'effet
contraire de ce qu'on esprait. Tous les hommes libres et instruits
achetrent le livre. Beaucoup de femmes, mme, auraient fait des folies
pour se le procurer. Celles qui tenaient  conserver intacte, leur
rputation de farouche vertu, le lurent en cachette, se gardant bien de
l'avouer, mme  leur meilleure amie. Tous les frais pays ce roman
rapporta  Mirot environ six cents dollars. C'tait beaucoup plus que la
somme sur laquelle il comptait.

[Illustration] Ce que Mirot avait le moins prvu arriva: il devint
l'homme  la mode. C'tait la saison des ftes mondaines, il fut d'abord
invit  _euchre party_ chez le snateur Boissec, puis  une brillante
rception chez le colonel Heward, ensuite chez Hercule Pistache,
importateur de vins et de liqueurs fines, prcisment le frre de
l'incommensurable Blaise Pistache, secrtaire perptuel de la rdaction,
au _Populiste_. La famille Pistache ne figurait dans la _bonne socit_
que depuis que l'importateur avait ralis, dans le commerce des vins et
liqueurs alcooliques, une fortune d'au-del d'un million. La grande
rputation de saintet et d'loquence du Pre Pistache, jsuite, lui
avait aussi ouvert biens des portes. Les poux Pistache, un peu
ridicules, avaient cependant une jeune fille charmante, leur unique
enfant, que tout le monde adorait. leve en enfant gte, Germaine
Pistache,  dix-huit ans, quoique un peu libre d'allures et de paroles,
tait tout  fait gracieuse et bonne. Elle trouva Paul Mirot beau
garon, et parce qu'elle le savait attaqu, calomni, parce qu'on lui en
avait dit beaucoup de mal, son petit coeur s'mut et elle l'aima. Le
jeune homme surprit ce tendre moi et en fut vivement touch. Il lui fit
plusieurs visites. Elle l'attirait et il en avait peur en mme temps,
parce qu'il n'tait pas libres, parce que des liens qu'il considrait
sacrs l'attachaient  une autre femme. C'est alors qu'il se surprit 
songer qu'il avait peut-tre fait fausse route, qu'il aurait pu fonder
un foyer, se crer une famille  lui, lever de beaux enfants. Mais il
chassait vite ces importuns regrets, et son coeur revenait  Simone qui,
elle aussi l'avait aim parce qu'il souffrait et tait bien malheureux,
tant il est vrai que tous les coeurs de femmes se ressemblent.

Jacques Vaillant et sa femme, dont la beaut faisait sensation, taient
de toutes les ftes auxquelles Mirot assistait. _Uncle Jack_, venu pour
ramener le jeune mnage avec lui  New-York, s'amusant beaucoup 
Montral, avait dcid de prolonger son sjour d'un mois. Il mditait
d'blouir la mtropole de son faste de millionnaire yankee avant de
retourner dans la patrie d'Uncle Sam. Simone avait t invite au
_euchre party_ chez le snateur Boissec, et en acceptant l'invitation
elle eut pu briller dans tous les salons fashionables,  ct de son
amie l'ancienne tudiante de McGill, mais elle refusait obstinment de
sortir de chez-elle, redoutant quelque allusion indiscrte aux
vnements auxquels son nom avait t ml. Du reste, sa pit
d'autrefois revenue,  cause de l'empreinte profonde laisse dans son
esprit par une jeunesse presque clotre, l'avait reconquise toute
entire, et Jacques Vaillant affirmait que sa belle cousine tait perdue
pour le monde, qu'elle se ferait religieuse un de ces matins.

La carrire du journalisme tant ferme  Mirot, en se crant beaucoup
de relations dans le monde, il esprait pouvoir trouver une situation
qui lui permettrait d'attendre de meilleurs jours. Le snateur Boissec
lui avait promis un emploi dans les bureaux du gouvernement, le
directeur d'une grande compagnie d'assurance voulait le prendre comme
secrtaire particulier, un troisime l'engageait  fonder une revue
mensuelle et lui promettait de lui fournir des capitaux s'il pouvait
trouver deux ou trois autres associs. En attendant, le jeune homme
occupait ses loisirs  baucher un nouveau roman. La peinture aussi
l'intressait, et il passait des heures  l'atelier du peintre Lajoie.
Un jour, en arrivant chez le peintre, il le trouva juch sur un
escabeau, en train de dessiner des anges, tout prs du plafond, sur une
grande toile adosse  un mur, et jurant comme un _rough-man_ des
_chantiers_ de l'Ottawa. Il lui dit en riant:

--Matre corbeau votre langage ternit la beaut de votre plumage.

--Va au diable!

--Venez avec moi, sublime artiste!

--Je n'ai pas le temps. Il me faut livrer cette grande machine  la fin
de la semaine.

--Alors, pour ne pas vous distraire de votre travail, je m'en fais.

--Imbcile. C'est justement de distraction que j'ai besoin pour me
rsigner  demeurer sur ce perchoir. C'est un travail machinal que je
fais l, sans recherche d'art, une vulgaire copie. C'est ennuyeux comme
un discours du notaire Pardevant, not' dput.

--Puisqu'il en est ainsi, je reste.

[Illustration] Le peintre avait boulevers tout son atelier pour placer
cette grande toile: divan, table, fauteuils, chevalets, palettes,
pinceaux avaient t jets ple-mle, ici et l, et une peinture dpose
sur un tabouret attira aussitt l'attention du visiteur. Cette peinture
reprsentant une nymphe nonchalante, vue de dos, le bras droit lev et
appuy sur un arbre, chevelure en dsordre, comme aprs une lutte suivie
d'une fuite prcipite, ses cheveux abondants et soyeux lui couvrant
toute une paule et le flan. La figure tait cache, mais en examinant
cette peinture de plus prs, le coeur de Paul battit  se rompre. C'est
qu'il croyait la reconnatre, quand mme, cette femme, et plus ses yeux
s'attachaient au tableau, plus sa conviction s'affermissait. C'tait
Simone, assurment, qui avait pos pour cette nymphe, avant qu'il la
connut, depuis peut-tre. Si elle l'avait tromp avec Lajoie? Et il
souffrit cruellement, durant quelques minutes il connut la jalousie. Il
n'avait pas le courage d'interroger l'homme de l'escabeau. L'atmosphre
qu'il respirait lui devint insupportable. Il se disposait  s'en aller.
Lajoie s'en aperut, et lui demanda:

--O vas-tu donc, espce de tourte... je veux dire illustre matre?

--Je ne sais pas... J'ai des courses  faire... un tas de choses que
j'avais oublies...

--A ton aise. Reviens demain, tu verras mes anges, ils seront patants.

Paul Mirot se rendit d'un trait rue Peel. C'tait le premier vendredi du
mois, la jolie veuve appartenant depuis quelque temps  la confrrie des
dames de _Sainte-Anne_, avait communi le matin et n'tait pas d'humeur
 foltrer ni  lui donner d'explications de nature  le rassurer de ses
doutes. En l'apercevant elle lui dit, avec humeur:

--Ah! je ne vous attendais pas.

--C'est ainsi que tu me reois maintenant?

--Vous avez t la cause de ma perte. Vous tes l'image vivante de mon
pch. Oh! que je suis malheureuse!

Il se contint, essaya de lui faire entendre raison:

--Mais mon amie, ce n'est pas srieux. Moi qui t'ai aime jusqu'
vouloir t'pouser. Pourquoi n'as-tu pas voulu?

--Les hommes sont tous des misrables! Maintenant, c'est fini... Il faut
nous sparer... Je l'ai promis  mon confesseur.

--Ton confesseur se met le nez o il n'a pas d'affaires.

--Je vous dfends de parler ainsi, chez-moi. Vous attirez la maldiction
du ciel sur nous deux... Il m'a parl aussi de ce livre, de ce roman que
j'ai inspir  votre imagination corrompue, de ce mauvais livre dont je
porte ma part de responsabilit devant Dieu, pour tout le mal qu'il a
dj fait et qu'il fera.

Elle se leva brusquement, se dirigea vers une petite bibliothque
contenant de nombreux volumes qu'ils avaient lus ensemble, et prenant le
livre de Mirot sur le rayon o elle l'avait plac, elle le dchira
devant lui, en s'criant:

--Tu crois avoir du talent, tu n'as que le gnie du mal.

Il eut l'impression que c'tait son coeur qu'elle dchirait rageusement
de ses jolies mains assassines. Ainsi soufflet en pleine figure, le
sang lui monta  la tte, il chancela. Puis, faisant appel  toute son
nergie pour matriser sa colre en mme temps que sa douleur, il se
sauva sans lui dire un mot d'adieu.

Rendu chez-lui il pleura, songeant  l'irrparable. On n'avait pas
seulement bris sa carrire parce qu'il s'tait montr franc et avide de
libert et de justice, c'tait, par un raffinement de cruaut inoue,
son soutien moral, cette femme qu'il avait chrie plus que tout au
monde, qu'on lui arrachait, qu'on lui volait pour en faire une
malheureuse comme lui.

Le lendemain, fatigu, abattu par une nuit d'insomnie, il se rendit
quand mme chez le peintre. Son intention tait bien arrte. Que Simone
fut innocente ou coupable, il achterait le tableau pour lequel il tait
convaincu qu'elle avait pos. Il retrouva Lajoie juch sur son escabeau,
mettant de la couleur aux ailes des anges. Il n'y prta aucune
attention. Saisissant la toile convoite, il demanda:

--Combien pour cette peinture?

Le peintre, qui ne s'attendait gure  faire de vente ce jour-l,
descendit de son escabeau avant de rpondre  la question
qu'on [illustration] lui posait. Il prit le petit tableau des mains du
jeune homme, le mit bien en vidence, en pleine lumire, et lui dit:

--a, mon vieux, c'est deux cents dollars, si tu me trouves un amateur.

--L'amateur, c'est moi.

--Ce n'est plus la mme chose. Pour toi, ce ne sera rien. Je te le donne
en paiement des articles logieux dont tu m'as bombard dans _Le
Flambeau_ et _Le Dimanche_. Ces articles m'ont fait beaucoup de bien:
ils m'ont dbarrass d'une bande de crtins qui venaient m'ennuyer
chaque jour, et m'ont valu quelques commandes en plus. C'est tout de
mme un joli cadeau. Regarde-moi cette ligne, ce velout, cette pose
gracieuse de lassitude.

--Je voudrais bien connatre le modle qui a pos pour cette nymphe.

--Bah! une vulgaire _ptasse_ aujourd'hui. Tu es en retard. Autrefois,
quand elle m'a pos cette _bonne-femme_, elle tait fort gentille. Oh!
si elle avait voulu m'couter. Mais elle a eu le malheur de rencontrer
Solyme Lafarce, qui l'a entrane dans la dbauche la plus crapuleuse.
Je n'ai plus voulu la recevoir, je l'ai flanque  la porte.

--Serait-ce la belle May, de la rue Lagauchetire?

--Tu la connais?

--Solyme Lafarce a voulu me la faire connatre, un soir que nous l'avons
rencontr, Jacques et moi, et qu'il tait gris.

--Et puis aprs?

--Aprs, je l'ai vue passer dans la rue. Et c'est tout.

--Tant mieux pour toi.

Paul Mirot ne voulut pas accepter ce cadeau, prtextant que ce serait de
l'indlicatesse, qu'il n'y tenait pas tant que cela, qu'il plaisantait.
Et puis, il n'tait pas encore assez riche pour se monter une galerie de
peintures. En ralit, cette oeuvre magnifique lui tait odieuse
maintenant. Qu'il ait pu se tromper  ce point, de confondre Simone avec
cette vulgaire prostitue, cela lui paraissait monstrueux, inconcevable.
La crise qu'il traversait garait son esprit et l'empchait de faire ce
simple raisonnement, que la beaut est un don naturel qui choit tout
aussi bien  la plus misrable des femmes qu' la plus digne et  la
plus aime.

Lajoie se demanda si le _jeune matre_ tait devenu subitement fou et
lui dit:

--Tu m'pates, mon garon. On dirait que tu viens d'apprendre qu'une
vieille tante, dont tu convoitais l'hritage, n'est pas morte... Mais je
suis bon prince, cette toile est  toi. Tu viendras la chercher un autre
jour, si le coeur t'en dit.

Lajoie remonta sur son escabeau et Paul Mirot s'en alla.

Dans la rue, le froid vif de l'hiver lui fit du bien. Il tait furieux
et content  la fois: content de ne plus douter de la fidlit de
Simone, et furieux contre cette May ayant si odieusement profan sa
beaut aprs avoir pos pour une oeuvre qu'il avait cru fait de la grce
de celle qu'il aimait toujours.

Et il se souvint que dans son livre il rclamait plus de protection et
plus de piti pour ces malheureuses victimes de conditions sociales dont
elles n'taient pas responsables, voues au vice par la perfidie et
l'gosme des uns, l'hypocrisie et les prjugs des autres.




IX

UN BAL A L'HOTEL WINDSOR


[Illustration] Le millionnaire Jack Marshall, qui tait venu passer les
ftes avec sa nice Flora et son neveu canadien, comme il l'avait
promis, ne voulait pas quitter la mtropole de la province de Qubec
sans blouir la socit montralaise de sa munificence en mme temps que
de la beaut de sa nice. Il voulait aussi remplir magnifiquement son
devoir de galant homme en rendant les politesses qu'il avait reues. Il
dcida donc de donner un grand bal  l'htel Windsor, le quatre fvrier,
et d'y inviter tout ce que Montral comptait de mondains, de mondaines
et de personnages connus y compris les journalistes, mme Pierre Ledoux
qui s'empressa de refuser l'invitation, comme si cela eut t un pige
que satan lui tendait.

On limita  deux mille le nombre des invitations, qui furent presque
toutes acceptes. La plupart des invits ne connaissaient le
millionnaire que pour avoir entendu parler de cet aventurier de la
finance, clbre sur tout le continent amricain et mme en Europe, par
ses audacieux coups de bourse. On s'attendait  une blouissante fte
dans le magnifique et spacieux htel du square Dominion. Le bruit
courait que ce riche tranger avait rsolu de dpenser vingt-cinq mille
dollars pour faire de ce bal quelque chose de ferique et dont on
parlerait longtemps. Durant les huit jours prcdant le bal, cet
vnement annonc partout fit l'objet de toutes les conversations. Les
hommes en causrent dans leurs moments de loisirs et les femmes
dpensrent des sommes folles pour leur toilettes. Jamais encore on
avait vu pareille animation dans les magasins lgants, chez les
couturires en vogue o on travaillait jour et nuit, et les recettes de
la huitaine furent une vritable moisson de billets de banque.

Madame Laperle avait refus d'assister  ce bal, malgr les
supplications de son cousin Jacques Vaillant et de l'ancienne tudiante
de McGill, devenue sa cousine, qui devait tre la reine de la fte. Paul
Mirot ne put intervenir pour user de son influence auprs de la jolie
veuve, ayant rsolu, aprs la scne pnible qui avait dtermin sa
rupture avec Simone de ne plus se prsenter chez-elle sans y tre
appel. A certains moments, il esprait encore; d'autres fois, il se
disait que tout tait bien fini entre eux.

Autant pour chapper  l'obsession de cette pense que c'en tait fait
de son amour, que par dsir de contempler un spectacle unique, le jeune
homme accepta l'invitation qui lui fut adress, et dcida qu'il irait
seul au bal du Windsor. Il se doutait bien un peu aussi, qu'il y
rencontrerait une jeune fille qui, depuis quelque temps, n'tait pas
tout  fait trangre  sa pense lorsqu'il se laissait aller  des
rves vagues de bonheur futur, cette Germaine Pistache, si jolie, au
coeur ingnu, dont les yeux tendres lui avaient rvl un secret que ses
lvres n'osaient encore murmurer. Il est vrai qu'il n'avait rien fait
pour provoquer un aveu.

Vers les huit heures du soir, le quatre fvrier, Paul Mirot venait de
mettre son habit et se prparait  sortir afin de passer chez le
fleuriste avant de se rendre  l'htel Windsor, lorsqu'on frappa  sa
porte. Croyant qu'il s'agissait de la visite d'un ami importun, il alla
ouvrir avec peu d'empressement, et ce fut une femme qui entra. Cette
femme, toute emmitoufle, car il faisait grand froid, il crut la
reconnatre sans pouvoir la nommer. Il lui demanda:

--Que dsirez-vous madame?

--Je vous apporte une lettre... la voici.

Il prit l'enveloppe qu'elle avait retire d'une des poches de son
manteau et la dcacheta. C'tait une lettre de Simone. Elle lui
demandait de ne pas aller  ce bal, au nom de leur ancien amour. Elle
savait bien qu'elle n'tait plus rien pour lui, que leur bonheur bris,
mais elle regrettait la scne de l'autre jour, elle voulait lui en
demander pardon avant la sparation dfinitive. Elle l'attendait. Il
hsita un instant. Son coeur lui disait de renoncer  cette femme qu'il
avait tant aime et qu'il tait peut-tre encore temps d'arracher  la
dtresse morale dans laquelle elle se dbattait. Mais son orgueil
d'homme bless dans sa dignit et ses sentiments les plus chers lui
parla un autre langage. Il se dit aussi que s'il pardonnait trop vite,
Simone attacherait moins de prix  ce pardon, que le remde ne serait
pas assez nergique pour la gurir, qu'aprs l'avoir reconquise, il la
perdrait de nouveau. Et puis, pouvait-il maintenant se drober, ne pas
paratre  ce bal? Ce serait faire injure  son meilleur ami, et  Flora
qui s'tait toujours montre trs aimable pour lui. Il rpondit donc 
madame Laperle qu'il ne pouvait se rendre  son dsir sans manquer aux
rgles les plus lmentaires de la courtoisie, sans trahir l'amiti. Il
lui dit en mme temps qu'il s'empresserait de se rendre chez elle le
lendemain, prt  tout oublier si elle voulait recommencer leur vie si
heureuse d'autrefois.

Au moment o la messagre allait se retirer, le jeune homme lui demanda:

--Depuis combien de temps tes-vous chez madame Laperle? Il me semble
vous avoir dj vue.

--C'est possible. J'tais couturire autrefois et j'allais chez les
_pratiques_. J'ai habill madame Laperle durant plusieurs annes.

--Ah! c'est vous alors... Je me souviens: le cousin Baptiste qui s'est
noy par amour.

--Oui, c'est moi, madame Moquin.

Elle lui raconta que son mari, Dieudonn, s'tait mal conduit, qu'il
avait imit la signature de son patron, ce qui l'obligea  se sauver 
Chicago pour chapper  la justice. Afin de racheter les billets
contrefaits, elle vendit tout ce qu'elle possdait et alla rejoindre le
fugitif. Le misrable la fit travailler pour le nourrir et lui procurer
de l'argent. Il essaya de l'induire  la dbauche, elle s'indigna.
Voyant qu'elle persistait dans son refus de se prostituer aux clients
qu'il lui amenait, il la chassa et s'associa  une autre femme plus
complaisante. C'est alors qu'elle revint au Canada, pauvre, misrable,
anantie. Le hasard lui fit rencontrer madame Laperle, qui l'avait prise
 son service en attendant de lui trouver une situation. Sans le secours
de cette femme charitable, elle serait peut-tre morte de misre.

Cette lamentable histoire mut profondment le jeune homme. Il fut sur
le point de changer d'avis, de reprendre sa lettre. Cette abandonne,
cette malheureuse, lui faisait penser  l'autre abandonne. Mais
l'ancienne couturire de Simone tait dj dans l'escalier et il eut
honte de la rappeler.

Ds neuf heures, les passants traversant le square Dominion, sous la
neige qui commenait  tomber, furent blouis par les guirlandes de
lampes lectriques embrasant la faade de l'htel Windsor, projetant son
rayonnement jusque sur le dme de la cathdrale, imitation de
Saint-Pierre de Rome. Les gens du peuple, d'origine anglaise, se
disaient que ce pouvait bien tre le roi d'Angleterre, arriv incognito,
afin de surprendre ses fidles sujets du Canada; ceux d'origine
franaise et catholique parlaient du Pape perscut venant demander
asile et protection aux canadiens.

Vers les neuf heures et demie, les invits commencrent  arriver. Une
escouade de police en grand uniforme, faisait le service d'ordre. Il y
eut bientt encombrement d'quipages et les _policemen_ durent se
multiplier pour faire avancer chaque voiture  son tour, devant l'entre
principale de l'htel. Ce dfil dura prs de deux heures. Dans le hall,
un immense vestiaire avait t install et toute une arme de laquais
tait  la disposition des htes du millionnaire. L'immense et
somptueuse salle, dite des banquets, orn de gerbes de fleurs naturelles
embaumant l'atmosphre, de plantes exotiques, de faisceaux de drapeaux
ou le tricolore fraternisait avec l'_Union Jack_ et le _Stars and
Stripes_, avait tait t convertie en salle de bal. Le buffet,
abondamment pourvu de mets les plus exquis et de fine champagne, de
punch et de sorbets occupait tout un pan de mur, prs de la galerie des
dames. Les salons du premier tage taient galement  la disposition
des invits.

A l'entre de la grande salle se tenaient la belle Flora et _Uncle
Jack_, recevant leurs invits. Si les hommes taient blouis par la
beaut sculpturale de la superbe amricaine, coiffe d'un diadme de
pierres prcieuses que son oncle lui avait donn comme _Christmas
present_, les femmes, aprs avoir dtaill sa toilette, d'un coup d'oeil
rapide, portaient plus d'attention  cet oncle millionnaire dont chacune
enviait la richesse. Quant  Jacques Vaillant, il agissait en quelque
sorte comme matre de crmonie, et il ne s'tait jamais vu pareille
corve.

[Illustration] Lorsque Paul Mirot, trs lgant, une fleur sur le revers
de son habit, vint prsenter ses hommages  la matresse de cans et
fliciter M. Jack Marshall sur le succs de la fte, il rencontra la
famille Pistache, arrive en mme temps que lui. Germaine lui lana un
regard des plus flatteurs pour sa vanit, et s'emparant de son bras,
sans plus se soucier de ses parents, elle se perdit avec lui dans la
foule des habits noirs et des paules nues.

A onze heures, l'orchestre dissimul [Illustration] derrire un bosquet
de plantes vertes, attaqua les premires mesures d'un quadrille et le
bal commena. Puis, valses, two-steps schottiches, lanciers se
succdrent presque sans interruption. On dansa mme le tango et le
turkey trot. De nouveaux danseurs remplaaient ceux qui allaient se
rafrachir, manger quelque chose au buffet, ou bien causer dans les
salons. Le spectacle tait  la fois suggestif et magnifique de voir
tous ces couples enlacs tournoyer, gracieux, dans cette atmosphre
grisante d'odeur de femme et de parfum, de fixer toutes ces paules
blanches, tous ces bras potels, toutes ces tailles onduleuses, tous ces
yeux brillant de plaisir, toutes ces figures  demi pmes de danseuses
s'abandonnant  la griserie de la minute prsente, sous l'treinte de
leurs danseurs. Les violons rythmaient des caresses et les notes
stridentes des cuivres sonnaient la charge.

Plus d'une liaison s'baucha durant cette nuit de bal et plus d'une
jeune fille laissa quelque peu friper sa robe blanche.

Flora, qui tait revenue vers Jacques aprs avoir vals  son gr, lui
indique Paul Mirot dansant encore avec la petite Pistache:

--Oh! ils vont bien.

--L'oncle Jack va bien mieux.

--O est-il?

--Je n'en sais rien. Mais je l'ai vu, il y a environ une heure, pench
sur la poitrine opulente de madame Montretout. Ils sont disparus
ensemble. C'est scandaleux... une si honnte femme!

Le peintre Lajoie, qui avait bu quelques coupes de Champagne frapp, au
buffet, simulant la frayeur, se prsenta devant eux, en s'criant avec
des gestes comiques:

--Ah! mes amis, au secours! Sauvez-moi! Cet homme-l c'est Gargantua en
personne. Il va m'avaler.

Jacques lui demanda:

--O est-il cet homme extraordinaire?

Et le peintre le lui dsigna d'un geste svre:

--Cet homme mange et boit depuis onze heures,  la mme place.

--Mais, c'est Blaise Pistache, secrtaire de la rdaction du
_Populiste_, devenu chevin et prsident de la _Ligue de l'Est de la
Socit de Temprance_. Tout le monde le connat. Depuis vingt ans il
_trimballe_ son imposante bedaine et son fessier rasant le trottoir, rue
Saint-Jacques, de la Cte Saint-Lambert  la Place d'Armes. Il arrte
tous les passants pour les entretenir de ses ides nouvelles sur la
morale, le commerce et l'agriculture, dont il est l'inventeur. Lorsqu'il
se porta candidat  l'chevinat, il y a un an, dans un quartier
canadien-franais dont la population mercenaire est peu claire, il fit
sa campagne en comparant les mres canadiennes  la mre du Christ
pleurant au pied de la Croix, parce que leurs fils serait crucifis s'il
n'tait pas lu, et, il expliquait que le conseil de ville, vendu aux
anglais, qui, en mil huit cent trente-sept, sont entrs dans les glises
et ont fait boire leurs chevaux dans les bnitiers, permettait aux
orangistes de parader dans les rues de Montral et de mettre tout  feu
et  sang. On le crut et il fut lu par une forte majorit.

--C'est trs joli cela. Mais vous ne pourriez jamais deviner ce que cet
homme vertueux me disait tantt? Que ce bal est inconvenant: les femmes
sont trop dcolletes, les danses impudiques. Pour n'en rien voir et
prserver son me de toute pense coupable, il tourne le dos aux
danseurs et s'absorbe dans les pts de foie gras qu'il trouve
orthodoxes et dlicieux en les arrosant de champagne. Il a voulu
m'expliquer en quoi la danse est contraire aux bonnes moeurs et je
[Illustration] me suis sauv, pour chapper au supplice.

--Quand j'tais au _Populiste_, je m'en suis fort bien tir un jour
qu'il voulait m'entretenir du perfectionnement de la culture du tabac
dans la province de Qubec, afin d'obtenir une production suffisante et
de qualit telle que nos fabricants de cigares ne seraient plus obligs
d'employer le tabac des Antilles. Je l'interrompis pour lui demander:
"Vous avez visit ces pays merveilleux?--Non, mais je connais leur
histoire.--Alors, que pensez-vous des femmes  Cuba?--Polisson!" Et le
voil parti, furieux, idiot. Demandez-en des nouvelles  Mirot, qui
assistait  la conversation.

La libre amricaine, que cette histoire avait beaucoup amuse,
apercevant le jeune homme dans la foule des habits noirs, s'exclama:

--Il vient de ce ct... Oh! mais il n'est pas seul. Il est avec la
nice de cet homme qui mange beaucoup.

Paul Mirot, un peu ple, voulut dire un mot  ses amis, en passant, mais
Germaine, que l'avait compltement accapar, l'entrana vers le buffet
o ils se trouvrent face  face avec Blaise Pistache. Le secrtaire de
la rdaction au _Populiste_, fit un assez bon [Illustration] accueil au
jeune homme, pour ne pas froisser sa nice. Il se permit cependant
quelques recommandations dont cette enfant gte se moqua lorsqu'elle se
perdit de nouveau dans la vaste salle aprs avoir grignot quelque
chose, au bras de Paul qu'elle emmenait  la recherche d'un coin discret
de salon. Le gros homme, en les regardant s'loigner, se soulagea d'un
mot familier:

--_Dplorable! Dplorable!_

Et il se remit  boire et  manger sans plus se soucier de personne.

Germaine Pistache avait en tte une ide qui dominait toute autre
proccupation, celle d'amener le jeune homme  lui dclarer qu'il
l'aimait; car, malgr sa rserve polie, Paul n'tait pas indiffrent 
son charme captivant de jeune fille, elle le savait, elle tait dj
trop femme pour ne pas pressentir cet amour, pour ne pas comprendre que
cette froideur n'tait qu'une discrtion voulue, de la mfiance,
peut-tre. Sur le divan dissimul par une tenture, o ils s'taient
assis, Germaine se montra cline, enveloppante, ses yeux brillaient
d'une flamme amoureuse, elle perdait la tte, un peu. Et, lui, allait la
prendre dans ses bras, lui dire: "Je t'aime", lorsque des pas se
rapprochrent, des voix d'hommes rompirent le charme. C'taient deux
chevins qui causaient derrire la tenture. L'un disait:

--Cette question de gondoles me parat bien complique. Enfin, pourquoi
demandes-tu des gondoles au parc Lafontaine?

Et l'autre reprsentant le quartier aux gondoles, rpliqua:

--Ce sont mes lecteurs que le veulent. Moi, je ne connais pas a. Mais
j'ai une ide.

--Ah!

--Si la ville en achetait un couple?

--Un couple!

--Oui, un couple de gondoles, elles pourraient se reproduire et a
coterait moins cher.

Un clat de rire formidable fit sursauter les amoureux qui s'enfuirent,
sans tre vus des chevins discutant une aussi grave question.

Rentre dans la salle de bal, la jeune fille voulut danser encore. Ses
parents, qui ne savaient rien lui refuser, consentirent  la laisser aux
soins de Mirot, qui la reconduirait chez-elle, et s'en allrent,
confiants dans l'honntet de leur unique enfant.

Il tait tomb beaucoup de neige durant la nuit et il faisait une
tempte effroyable. C'tait le _coup de fvrier_. Devant l'htel et dans
la rue Windsor, le vent d'ouest descendant des hauteurs du Mont Royal,
balayait la neige en tourbillons aveuglants, ce qui rendait la
circulation difficile. Les tramways mmes taient enneigs et ne
passaient plus. La maison des Pistache se trouvait situe trs loin,
dans le haut de la rue Saint-Denis, et le trajet de l'htel Windsor 
cet endroit dura plus d'une heure,  cause de l'obstruction des rues par
les bancs de neige. Au fond de la voiture, Germaine, toute frissonnante,
s'tait laisse envelopper dans les bras de Paul et paraissait bien
heureuse. Oh! vivre ainsi, toute la vie, s'appuyant l'un sur l'autre
dans les bons comme dans les mauvais jours, tre deux et ne faire plus
qu'un en attendant qu'un troisime arrive pour les lier davantage, les
unir plus troitement. Le mot qui aurait pu amener la ralisation de ce
dsir d'une existence meilleure et plus douce, faire relle cette vision
de bonheur, vint plusieurs fois sur les lvres du jeune homme, mais il
ne le dit pas. L'ombre de Simone tait entre eux, les sparait. Le
moment n'tait pas venu. Il fallait attendre encore. Cette ombre, il la
voyait se dresser devant lui, menaante et accusatrice: c'tait le dos
du cocher juch sur son sige, du cocher jurant quand le _sleigh_
menaait d'tre renvers par les bonds et les carts du cheval se
dbattant dans la neige. Le voyage fut plutt silencieux, et la jeune
fille parut triste en le quittant, due, parce qu'il ne lui avait rien
dit de ce qu'elle esprait. Le retour ne fut pas gai pour lui, non plus.
Quand il arriva chez-lui, transi de froid et accabl de sommeil, il
tait prs de six heures du matin.

Paul ne songeait plus qu' une chose: dormir. Il enleva son paletot  la
hte, jeta son habit sur un fauteuil et, au moment o il s'approchait de
sa toilette pour ter son faux col, il y trouva un billet griffonn  la
hte, apport durant son absence. Ce billet dpos l,  quatre heures
du matin, lui apprenait la maladie subite de Simone qui rclamait dans
son dlire, sa prsence auprs d'elle. Au bas du papier, il lut la
signature de l'ancienne couturire. Ainsi, pendant qu'il s'amusait au
bal o elle l'avait suppli de ne pas aller, pendant qu'il se laissait
prendre au charme de cette Germaine, qu'il dtestait maintenant, qu'il
accusait injustement d'avoir voulu le sduire en se faisant accompagner
jusque chez elle, Simone qu'il avait tant aime,  qui il devait d'avoir
surnag au naufrage de ses illusions, d'avoir rsist aux dboires que
l'attendaient au dbut de son apprentissage de journaliste, cette femme
qui l'avait fait homme, agonisait. Et il n'tait pas l pour rpondre 
son premier appel. En ce moment sa conduite lui paraissait tellement
odieuse qu'il eut accept n'importe quel chtiment pour lui pargner une
minute de souffrance.

La tempte continuait de plus belle et il fallut au jeune homme plus
d'une demi heure pour se rendre au petit appartement de la rue Peel, en
marchant pniblement dans la neige jusqu' mi-jambe. Ce fut la femme
Moquin qui le reut. Il l'interrogea aussitt avec anxit. Elle lui
apprit que madame Laperle, aprs avoir lu la rponse  la lettre qu'elle
lui avait envoy porter, pleura beaucoup; puis, qu'elle tait sortie par
cette tempte, sans prendre le temps de s'habiller chaudement, et
qu'elle n'avait pas voulu lui dire o elle allait. Revenue vers onze
heures, toute mouille d'avoir march dans la neige, toute grelottante
de froid, elle eut une nouvelle crise de larmes, suivie de frissons
auxquels succda une fivre intense. Quelques minutes aprs trois
heures, elle l'avait suppli d'aller chercher celui qu'elle appelait
sans cesse dans son dlire. Elle eut beaucoup de difficult  se rendre
chez lui par ce temps affreux et y laissa le billet qu'il avait trouv
sur sa toilette. Depuis, le docteur Dubreuil tait venu, et sous l'effet
des calmants, Simone reposait.

La douleur du jeune homme augmenta encore d'intensit en coutant ce
rcit et il se prcipita dans la chambre de la malade, dont la
respiration difficile et la figure empourpre rvlait la gravit de son
tat. C'tait la pneumonie si dangereuse, mme pour les tempraments les
plus robustes, dans notre climat rigoureux. Le jeune homme s'agenouilla
 ct du lit, prit la main de Simone dans les siennes et touffa ses
sanglots dans les plis de l'paisse couverture avec laquelle on avait
envelopp sa malheureuse amie. Il perdit ainsi la notion du temps et ne
se releva que vers les huit heures pour se pencher sur Simone qui
s'veillait et demandait  boire. Elle but avidement le breuvage qu'il
lui prsentait et ne le reconnut pas tout de suite, le prenant pour le
mdecin. Mais ayant pos la tasse sur la table de nuit, il entoura de
ses bras sa belle tte  la chevelure en dsordre, baisa ses lvres
brlantes en lui murmurant:

--Pardon! Pardon!

Simone eut un cri de joie et se suspendit  son cou:

--Enfin, c'est toi! C'est toi!... Maintenant je ne souffre plus, je n'ai
plus peur de mourir puisque tu es l, que tu vas rester toujours l,
prs de moi.

--Pardonne-moi, je ne savais pas... J'aurais d venir hier.

--Je n'ai rien  te pardonner. C'est moi qui ait t mchante, qui t'ai
fait de la peine. On a voulu m'arracher de toi et on m'a tue... Oui,
hier, en apprenant que tu ne viendrais pas... que tu irais  ce bal o
tu verrais d'autres femmes plus belles que moi... j'ai eu peur de te
perdre pour toujours. Alors, la jalousie m'a mordu au coeur... je suis
partie... j'ai t l-bas... dans la neige... pour voir si elle y
serait, cette Germaine. J'ai attendu au froid... le vent me glaait...
je sentais la neige me descendre dans le cou, entre les paules... mais
je voulais voir... et j'ai vu. C'tait fou, mais on ne raisonne pas...
vois-tu... dans ces moments-l. Je sais bien, maintenant que tu ne peux
pas l'aimer... que tu n'aimes que moi... que tu n'aimeras toujours que
moi.

--Oh! a, je te le jure! Mais ne te fatigue pas, je t'en prie.
Repose-toi bien. Sois tranquille, je vais rester l dans ce fauteuil,
tant que tu ne seras pas gurie. Et aprs, nous ne nous quitterons plus,
nous serons encore plus heureux qu'avant.

--Plus heureux, est-ce possible?... Je veux bien t'couter...Et si l'on
vient pour m'arracher de toi... au nom de Dieu qui a voulu que nous nous
aimions... tu me dfendra contre tous... contre moi-mme.

Et ce fut pendant neuf longs jours la lutte terrible, angoissante contre
la mort qui menaait cette vie si chre, se poursuivant avec des
alternatives d'espoir et de dcouragement. Paul Mirot mangeait  peine,
sommeillait quelques heures chaque nuit, dans un fauteuil, prs du lit
de la malade qu'il refusait de quitter, mme un instant. Parfois il
sentait une torpeur l'envahir, ses oreilles tinter le signal de
l'puisement, mais, quand mme, il s'obstinait  demeurer  son poste.
Jacques Vaillant et Flora passaient aussi des heures auprs de Simone.
Il avaient remis leur dpart  la quinzaine et _Uncle Jack_, rappel 
New-York, pour des affaires pressantes, n'avait pu les attendre. On
n'pargna rien pour tenter de sauver madame Laperle, mais ce fut
inutile.

Elle mourut dans la nuit du treize fvrier. Paul Mirot tait seul auprs
d'elle  ce moment suprme. Simone qui, depuis la veille, ne paraissait
avoir conscience de rien de ce qui se passait autour d'elle, fit
entendre une faible plainte. Le jeune homme se prcipita vers la malade
qui le cherchait du regard. Elle lui fit signe de se pencher, de la
prendre. Il essaya de la soulever un peu. Alors elle s'accrocha
dsesprment  lui, en articulant pniblement ces dernires paroles:
"Je ne veux pas... je ne peux pas te quitter... je t'aime!"

Puis, son treinte se desserra, sa tte retomba en arrire, et Paul
Mirot vit passer dans ses yeux grands ouverts, toute son me qu'elle lui
donnait. C'tait la fin. Son oeil se voila, ses membres se raidirent, un
dernier soubresaut l'agita, telle la perdrix que Mirot avait tue un
soir d'automne, expirant  la lisire du bois, dans la chaume que dorait
le crpuscule. Cette pense, plus amre que la mort, lui vint  cette
minute terrifiante, que c'tait encore lui le meurtrier.

Fou de douleur, il tenta de la ranimer, palpant ce corps qu'il avait si
souvent tenu dans ses bras, y cherchant un peu de vie, un peu de
chaleur, baisant ces lvres dj froides qu'il essayait de rchauffer
sur sa bouche. Il lui parla de leur bonheur pass, il lui jura qu'elle
seule avait enchant sa vie et l'enchanterait toujours. Protestations
inutiles et tentatives vaines. Les yeux vitreux de la morte le fixaient,
impassibles. C'en tait trop, aprs tant de fatigues et d'angoisses. Il
sentit un cercle de fer lui enserrer le front, des choses confuses
passrent devant ses yeux, et une sensation de vide, de nant l'envahit.
Il ne souffrit plus, il ne pensa plus, il se sentit plus, il s'affaissa
sur le cadavre qu'il avait tent de ressusciter.

Le docteur Dubreuil, qui arriva quelques minutes plus tard, trouvant sa
patiente morte et son jeune ami dans la position o il tait tomb,
craignit pour les jours de Mirot et le fit transporter immdiatement
chez-lui, afin de le surveiller de prs, laissant  l'pouse dlaisse
de Dieudonn Moquin la mission de prvenir Jacques Vaillant, qui devait
rendre les dernier devoirs  sa parente dfunte.

[Illustration] Ainsi furent pargns  Paul le supplice des apprts
funraires, la torture de voir se dcomposer la forme matrielle de
l'tre aim qui,  chaque minute sur son lit de parade, semble mourir
davantage, le spectacle obligatoire des visites sympathiques violant le
mystre de la chambre mortuaire, la corve accablante des funrailles.

La maladie et la mort de Simone, qui mirent la vie de Mirot en danger et
l'loignrent du monde extrieur pendant plus d'un mois, lui firent
aussi ignorer l'article outrageant pour vaillant et ses amis, publi
dans _La fleur de Lys_ sur le bal de l'htel Windsor, un htel
protestant. Le vertueux Pierre Ledoux terminait cet article en affirmant
que Satan en personne avait dploy toutes ses pompes et accompli toutes
ses oeuvres  ce bal maudit o des jeunes filles innocentes et pures
avaient t conduites par des parents orgueilleux et sans foi. Le
jugement de Dieu serait terrible, surtout pour ces derniers.




X

ALL ABOARD


Paul Mirot fut pendant plus de trois semaines trs grivement malade. Le
docteur Dubreuil, que l'avait install dans une chambre du logement
qu'il occupait avec sa soeur, le soigna comme un frre, et ce fut grce
 ces soins de tous les instants qu'il russit  le ramener  la sant
et  le sauver de la folie, que le mdecin redoutait surtout au dbut de
la maladie.

Jacques Vaillant et sa femme taient venus bien des fois s'asseoir au
chevet du malade. Ces deux fidles amis ne partirent pour New-York
qu'aprs avoir reu du docteur Dubreuil l'assurance formelle que Mirot
ne courait plus aucun danger. La convalescence serait un peu longue,
leur avait-il dit, mais la gurison certaine. Le jeune homme devait
quitter la ville aussitt que son tat le permettrait, et aller passer
quelques mois  la campagne, dans le calme le plus absolu. Ensuite, son
ami Vaillant pourrait l'inviter  le rejoindre  New-York, comme il en
avait l'intention.

Un vnement imprvu retarda quelque peu le dpart de Paul Mirot pour
Mamelmont. Un certain Hyacinthe Nitouche, un _Paladin_, reporter 
_l'teignoir_, l'ayant insult publiquement un jour qu'il se rendait
chez son diteur, rue Saint-Paul, pour terminer le rglement de ses
affaires avant de partir, il s'en suivit une prise de corps en pleine
rue et les deux combattants furent arrts. Paul dposa une plainte
contre Nitouche et le dix-sept mars, la cause s'instruisit devant un
magistrat de police. Des tmoins tablirent que le _Paladin_ avait t
l'agresseur et le juge le condamna  vingt sous d'amende ou une heure de
prison.

Le terme de la Cour du Banc du roi tait ouvert depuis deux jours. Avant
de quitter le palais, le jeune homme eut la curiosit d'assister  la
sance de la cour d'assises. Son avocat lui avait dit qu' cette sance,
le juge devait prononcer la sentence dans l'affaire de la femme Jobin,
trouve coupable la veille par le jury, en mme temps que son complice
Dumas. Ces noms de Jobin et Dumas le frapprent et il voulut voir ce que
c'tait. Il s'agissait d'un vol sur la personne, compliqu d'un
dtournement de mineure. La femme Jobin tenait un magasin de tabac et de
liqueurs douces, avec le nomm Dumas, qui tait le souteneur de
l'tablissement. En arrire de la boutique on louait des chambres  tout
venant, des chambres garnies... c'est--dire pourvues de femmes
habitues du lieu. Un homme de la campagne avait t amen  cet endroit
par Dumas et livr aux entreprises hardies de la femme Jobin et d'une
fille mineure, qui l'avaient soulag de tout son argent. La victime,
d'abord, et les parents de la petite fille, ensuite, s'taient plaints
en justice, et de l l'arrestation des tenanciers de ce mauvais lieu.
Paul Mirot causait avec Luc Daunais, le reporter de la police au
_Populiste_, lorsqu'on introduisit les prisonniers. Par un sentiment de
curiosit dj en veil, il leva les yeux sur eux, et les traits des
deux misrables, quoique bien changs, lui rappelrent ceux de son
ancienne institutrice  Mamelmont, et du vilain camarade avec lequel il
s'tait battu  l'cole. Quand le juge les dsigna par leurs noms et
prnoms et fit quelques remarques sur leurs antcdents il n'y eut plus
de doute possible pour lui. D'ailleurs, l'ancienne institutrice avait
conserv quelques vestiges de sa beaut, malgr les fltrissures du
[Illustration] temps et de la dbauche. Quant au petit Dumas, c'tait un
Dumas plus grand, mais avec la mme figure bestiale, le mme regard
stupide et mchant. La misre et le vice avaient runi ces deux tres,
si diffrents autrefois. La _blonde_ du beau pierre Bluteau, vieillie et
perdue, s'tait fait de l'lve ignorant et bte, un soutien et un
pourvoyeur de clients que pouvaient tenter encore ses charmes avilis et
fans.

Le jeune homme n'entendit pas la fin des remarques du prsident des
assises ni le prononc de la sentence, car il n'tait plus au palais de
justice, mais  l'cole. L'institutrice allait bientt l'interroger et,
sournoisement, le petit Dumas lui faisait la grimace en l'appelant
_Pique_. Depuis des annes, il l'avait oubli ce surnom et, cependant,
il tait rest _Pique_ comme autrefois. Son caractre n'avait pas
chang, il demeurait, malgr l'ge et l'exprience, l'enfant tendre et
sensible, fier et enthousiaste, attir par la lumire et la beaut comme
le papillon vivant de soleil et butinant la fleur. Petit, il s'tait
heurt  la sottise et il s'y heurtait encore; petit, il avait souffert
par le coeur et l'esprit, et il souffrait de mme aujourd'hui. Depuis
qu'il avait chang la culotte contre le pantalon, qui est la robe
virile des temps modernes, il s'tait battu avec bien d'autres Dumas.
Pour se dfendre, en guise de bton arm d'un clou pointu, il avait
mani la plume. Comme au temps o il tait colier, s'il eut voulu
s'incliner bien bas et faire sa cour aux personnages dtenant le
pouvoir, choy, combl d'loges, il eut rcolt de beaux prix. Mais
lorsqu'on avait tent de le contraindre  dissimuler ses sentiments, son
geste avait toujours t le mme que lorsqu'il jeta par terre l'adresse
enrubanne, devant monsieur le cur et les commissaires d'coles ahuris.

Le lendemain, Paul Mirot partit pour Mamelmont, terminer sa
convalescence. L'oncle Batche et la tante Zo le trouvrent bien
chang. La tante pensa tout de suite  la mauvaise femme, et chaque fois
que son vieil poux voulait faire allusion  celle qu'il avait considr
un instant comme sa future nice, elle lui faisait signe de se taire.
Bientt ce fut la saison des _sucres_, puis le printemps radieux avec sa
verdure et ses oiseaux. Aprs un mois de cette vie au grand air, le
jeune homme se sentit de nouveau fort et courageux. C'est alors qu'il
envisagea froidement le problme de l'avenir. Retourner  Montral,
reprendre le mtier de journaliste, il ne fallait plus y penser. Il
avait bien la ressource de demeurer  la campagne, de s'intresser 
l'agriculture; mais il n'tait pas encore  l'ge o l'on renonce avec
joie  l'existence fivreuse et passionnante des villes, un fois qu'on y
a got. Son ami Vaillant, dont il avait reu plusieurs lettres, le
pressait de plus en plus d'aller le rejoindre  New-York o il
trouverait tout de suite amiti et situation. Flora joignait ses
instances  celles de son mari et lui promettait de lui faire pouser la
plus belle et la plus riche de ses compatriotes. Son coeur et sa raison
le convainquirent que c'tait l le parti le plus sage  prendre.

De Germaine Pistache il n'avait pas eu de nouvelles [Illustration] depuis
la terrible preuve qui avait failli lui coter la vie, lorsqu'un jour,
en lisant le journal, il apprit son mariage avec Pierre Ledoux, le
bourbonien. Une lettre de Marcel Lebon, qu'il reut le lendemain, lui
donna des dtails plus complets concernant ce mariage. Lebon racontait
que le rdacteur de _La fleur de Lys_ paraissait bien chaste en se
rendant  l'autel unir sa destine  celle de la jeune fille qu'il
s'tait jur d'arracher aux frivolits du monde pour en faire une
sainte. Il avait orn le revers de sa redingote, pour cette circonstance
solennelle, de nombreux insignes de pit en _cellulode_. Lebon
assistait  la crmonie et il avait remarqu que la smillante Germaine
paraissait bien triste. Ce mariage, du reste, avait surpris tout le
monde, et on affirmait que c'tait  la suite d'un chagrin d'amour et
sur les instances de son oncle, le jsuite, que la jeune fille avait
consenti  pouser _La Pucelle_.

Ce furent une tristesse et un regret de plus pour Paul Mirot, que de
savoir celle qui lui avait inspir un bien tendre sentiment,  laquelle
il eut dclar son amour le soir du bal du Windsor, s'il avait t
libre, enchane pour la vie  ce visqueux personnage.

Et c'est ce qui le dcida, dfinitivement,  s'en aller au plus tt
refaire sa vie sur une terre trangre.

Une fois la chose rsolue, il rgla immdiatement ses affaires. Un
acqureur se prsentait pour sa ferme, il la vendit, avec l'assentiment
de l'oncle Batche qui dsirait depuis longtemps aller vivre de ses
rentes au village o la tante Zo pourrait se rendre  l'glise tous les
jours, autant de fois que cela lui ferait plaisir. Seulement, ces
vieilles gens qui l'avaient lev, regrettaient de le voir partir pour
aller si loin. Il les consola en leur disant qu'on lui offrait une
situation magnifique qu'il ne pouvait refuser, et qu'il reviendrait les
voir avant longtemps, quand il serait aussi riche que le roi
d'Angleterre.

Trois semaines aprs la vente de sa ferme de Mamelmont, ayant ralis en
espces tout ce qu'il possdait, Mirot retourna  Montral o il devait
demeurer deux ou trois jours avant son dpart pour les tats-Unis. Il
n'y avait que quelques personnes auxquelles il tenait  faire ses
adieux: Marcel Lebon, le peintre Lajoie, le docteur Dubreuil, le
snateur Boissec et le dput Charbonneau. Quant  mademoiselle Louise
Franjeu, elle ne pourrait lui demander de la rappeler au souvenir de son
ancienne lve de McGill, car elle venait de partir pour la France.

La veille de son dpart, il se rendit au cimetire [Illustration] de la
Cte des Neiges, dposer quelques fleurs sur la tombe de celle qu'il
avait tant aime. Aprs avoir longtemps cherch, il trouva le petit
tertre isol sur lequel il s'inclina longtemps, revivant toute leur vie
intime jusqu'au dnouement fatal. Puis, il revint par les sentiers
ombrags de la montagne o des familles gotaient sur l'herbe verte, o
des couples  l'cart changeaient des serments ternels que la brise
printanire [Illustration] emportait. L-bas c'tait la mort et l'oubli,
ici la vie dans toute sa beaut et sa puissance cratrice. A ce
contraste, il comprit le grand enseignement de la nature qui veut que
l'homme vive dans l'avenir et non dans le pass afin que le prsent soit
fcond. Le soir, il alla  _L'Extravaganza_ o, pour la premire fois,
il avait aperu la silhouette charmante de Simone. Le spectacle tait le
mme et la vue des jolies danseuses lui fit oublier un instant que des
figures trangres seules l'entouraient, qu' la sortie du thtre il ne
verrait pas la personne dont le souvenir l'avait ramen en ce lieu.

La journe du lendemain, il la passa  faire ses malles, qu'il fit
transporter  la gare o il les soumit  l'examen de la douane, aprs
avoir achet son billet pour New-York. A six heures, tout tait termin.
Le [Illustration] train du Delaware & Hudson, dans lequel il avait retenu
une place de wagon-dortoir partait de la gare Bonaventure  sept heures
et demie.

Il lui restait donc une heure et demie pour aller prendre un bon repas
avant de partir. Mais, lorsqu'il fut attabl dans un restaurant voisin
de la gare, c'est en vain qu'il essaya d'avaler quelques bouches. La
fivre du dpart, le malaise qui s'empare de celui qui s'en va en
songeant  tout ce qu'il laisse et qu'il ne reverra peut-tre jamais.

C'tait un beau soir de fin de mai, un de ces soirs inspirant des vers
tendres au pote, un soir que la nature semblait avoir cr tout exprs
pour donner  celui qui allait quitter la terre natale, un souvenir
glorieux de son pays. Car, c'tait sans doute en signe d'adieu que les
rayons du soleil descendu vers l'horizon faisaient resplendir avec tant
d'clat les clochers [Illustration] et les dmes des difices,
incendiaient les immenses fentres de la gare. Du moins, ce fut
l'impression attendrissante qu'en prouva Paul Mirot en revenant du
restaurant.

Sur le quai, les employs se htaient de transporter les bagages; les
voyageurs allaient et venaient, affairs. Il y avait de jolies femmes de
gracieuses fillettes, des messieurs fort bien mis, des gamins  l'allure
dcide, parlant l'anglais, de vrais petits amricains. Parmi tous ces
voyageurs, on dcouvrait quelques canadiens-franais se rendant 
Saint-Lambert ou  Saint-Jean, les deux seuls endroits o le train
devait s'arrter avant de franchir la frontire. Monter dans ce train,
c'tait dj mettre le pied sur la terre trangre. Sept heures et
demie. Les colosses ngres, casquettes avec plaque en mtal et tuniques
 boutons [Illustration] jaunes, posts  l'entre des vagons Pullman,
rptrent pour la dernire fois, de leur voix de basse profonde:
_Sleeping for New-York!_ Puis le chef du train passa en criant: _All
aboard!... All aboard!..._ A l'avant l'norme locomotive pouffait et
laissait chapper de ses flancs des jets de vapeur sifflante,
concentrant ses forces pour s'lancer  toute vitesse sur les rails
mesurant l'espace immense  parcourir. Paul Mirot eut une minute
d'hsitation, puis, abandonnant son sac de voyage au ngre qui
l'invitait  monter, il s'lana sur le marchepied, le coeur gros, une
larme au coin de la paupire. Il tait temps, le train se mit aussitt
en mouvement.

Par la fentre prs de laquelle il s'tait assis, le jeune homme
s'emplit les yeux de toutes ces choses du pays qui dfilaient rapidement
au passage du train, comme des images cinmatographiques sur une toile.
A cette heure, tout lui paraissait splendide, mme les vilaines
constructions enfumes longeant la voie. Devant les gares de Saint-Henri
et de la Pointe Saint-Charles, le train passa  toute vitesse, pour
s'engager ensuite sur le pont Victoria. Que l'immense Saint-Laurent
tait majestueux et calme par ce beau soir d't! Sur ses eaux
tranquilles on n'apercevait, au loin, que deux golettes  voiles
blanches et le bateau de Laprairie revenant vers la ville, tachant la
limpidit du ciel d'une longue colonne de fume noire.

Un arrt de quelques minutes  Saint-Lambert, puis le train s'lana en
pleine campagne. Partout de la verdure, des arbres feuillus, et  et
l, comme des grains de sel sems sur le tapis vert, des blanches
maisonnettes, demeures paisibles et rustiques de l'homme des champs. Des
troupeaux de vaches laitires des juments avec leurs poulains relevaient
la tte au passage bruyant de la locomotive vomissant de la fume et des
charbons en feu. Paul rvait maintenant de la vie au grand air, des
joies saines du robuste paysan. Pourquoi n'tait-il pas rest 
Mamelmont, cherchant dans les rudes travaux de la terre la paix et
l'oubli?

[Illustration]

Mais le train filait toujours et, aprs avoir pass Brosseau et Lacadie,
on arriva  Saint-Jean. Un arrt de cinq minutes. Il eut envie de
descendre, mais il n'en fit rien, redoutant un dfaillance de sa volont
sous le coup d'une motion qu'il avait peine  contenir. Devant la gare,
des officiers de cavalerie mlaient, dans le soir tombant, le rouge de
leurs uniformes aux robes blanches des femmes. Il y avait l toute une
joyeuse jeunesse, venue  la rencontre de quelques amis, qui, tantt,
irait valser au _Yacht Club_ dont on apercevait la faade illumine, sur
le bord de la rivire, entre les arbres du parc public, voisin de
l'cole militaire. Cette petite ville o il n'tait jamais venu, avait
l'air d'un immense bosquet mystrieux, trou seulement par des clochers
d'glises et quelques chemines d'usines, qui, seuls enlevaient
l'illusion que ce ne fut un vritable paradis terrestre. Le train
reparti, le jeune homme ne vit plus rien. La nuit avait noy toutes
choses dans ses ombres indcises. Et ce fut  ce moment-l qu'il se
sentit vraiment seul et malheureux plus que jamais. Sous l'treinte de
la douleur, il eut conscience qu'un homme nouveau allait natre en lui.
Il s'en pouvanta. La jeune mre sentant ses entrailles se tordre dans
les souffrances de l'enfantement doit prouver une angoisse pareille.
Cet enfant qu'elle va mettre au monde et  qui elle a attribu d'avance
toutes les qualits, pourrait tre, par un caprice de la nature, bossu,
boiteux, ou bien idiot, mchant. Elle a rv pour lui une brillante
destine; qui sait ce que la vie lui rserve? A cet autre lui-mme
qu'adviendrait-il? se demandait Mirot. Serait-il un rveur, un utopiste,
ou bien un de ces hommes se marchant sur le coeur et pesant leurs
actions au poids de l'or, bref, un homme pratique, rfractaire  tout
sentiment gnreux? Celui-l, qui n'aurait pas connu Simone, aimerait-il
une autre femme, fonderait-il un foyer au pays qui vit natre George
Washington et Edgar Poe?

Et pourtant plus que jamais,  cette heure, il le chrissait ce pass
plein de rves, d'espoirs trompeurs, d'lans enthousiastes, de baisers
gourmands, de larmes et de souffrances aussi. C'est que toutes ces
motions juvniles, toute cette sensibilit vibrante qui font si
exquises les heures, par cette facilit qu'on a,  l'poque de la vraie
jeunesse, d'aimer et de souffrir voluptueusement, il sentait bien qu'il
ne les retrouverait plus, que c'tait fini d'tre jeune de cette faon.
Ses larmes, dsormais, s'il lui advenait de pleurer, seraient amres, et
ses joies moins constantes et moins profondes. Celles qu'il lui
arriverait d'aimer n'auraient plus cette aurole potique que les beaux
adolescents mettent au front de la femme.

A dix heures, le ngre  la disposition des voyageurs du wagon dans
lequel il se trouvait, le ngre qui s'tait empar de son sac de voyage
au dpart de Montral, avec un bon sourire entrouvrant ses lvres
lippues sur ses dents blanches, vint prparer son lit. Paul, aprs
l'avoir considr attentivement, se fit cette rflexion de noy qui
s'accroche  quelque grossire pave: "Que je voudrais tre ngre,
satisfait de bte comme celui-l." Il lui glissa un dollar dans la main
en lui demandant:

--_Where do you come from?_

Le ngre lui rpondit:

--_From old Tennessee!_

Et un reflet de tristesse passa dans le yeux de ce simple enfant d'une
race avilie par l'esclavage et mprise. Lui aussi regrettait sa terre
natale, et peut-tre mme le fouet du matre qui courbait ses anctres
sur les champs de cotonniers.

Toutes ces motions avaient bris le corps robuste du voyageur s'en
allant vers l'inconnu, et il espra mettre fin  sa souffrance morale en
cherchant la quitude dans le sommeil.

La frontire tait franchie. Au moment o il s'tendait sur son matelas
le train avait dpass Plattsburg. Mais le sommeil ne vint pas lui
fermer les paupires, et jusqu' l'aube, il entendit rsonner  ses
oreilles,  chaque arrt du train, comme le glas espac de sa jeunesse
morte, ces paroles brves, au timbre tranger:

_All aboard! All aboard!_

[Illustration]






                  COMBIEN D'AUTRES SONT PARTIS
                      QU'ON N'A JAMAIS VUS
                            REVENIR

                         [Illustration]




APPENDICE

[Illustration]

A la mmoire de Thophile Busnel.


_Thophile Busnel, qui a fait les illustrations de ce livre-- part deux
dessins et un portrait de St-Charles--n'est plus._

_Il tait venu au Canada, confiant dans son nergie et son talent, se
chercher une situation; il se cra en mme temps un foyer. Dj le
succs couronnait ses efforts, le bonheur lui souriait, il avait ralis
une partie de ses esprances. On l'apprciait, il faisait son chemin,
une pouse dvoue, un enfant gazouilleur et charmant peuplaient sa
maison, lorsque la maladie le terrassa._

_Des dessins qu'il tait en train de terminer pour ce roman canadien,
plusieurs restrent inachevs. L'auteur n'a pas voulu qu'on fit la
moindre retouche, prfrant les publier tels qu'ils taient au moment o
le crayon tomba des mains de celui pour lequel il prouvait la plus
sincre amiti._

_Busnel venu de France, y retourna beaucoup plus tt qu'il ne l'avait
prvu, pour y mourir._

_Il repose maintenant dans cette terre de Bretagne, qu'il aimait tant,
au bord de la mer dont le bruit des vagues se brisant sur les rochers
aux jours de tempte ou venant expirer sur les galets par les temps
calmes, ne saurait troubler la paix de son tombeau._

_Cette oeuvre  laquelle il a donn la beaut artistique, il ne pourra
la voir termine, puisque ses yeux se sont clos pour jamais: il ne saura
pas l'accueil que lui fera le public, puisqu'il dort maintenant dans
cette nuit ternelle qui n'a pas de matin._

_Mais il restera tout de mme quelque chose de lui. Aprs avoir
feuillet les pages de ce livre, ami lecteur, sduisante lectrice,
donnez une pense  sa mmoire._

A. B.




TABLE DES MATIRES

    Au lecteur.
    I.--Aux champs.
    II.--Un dbut dans le journalisme.
    III.--Les amusements de la mtropole.
    IV.--L'amour qui fait homme.
    V.--_Le Flambeau_.
    VI.--La Saint-Jean-Baptiste.
    VII.--La voix du peuple.
    VIII.--La littrature nationale.
    IX.--Un bal  l'htel Windsor.
    X.--All aboard.
    Appendice.







End of the Project Gutenberg EBook of Le dbutant: Ouvrage enrichi de
nombreux dessins de Busnel, de deux dessins... et d'un portrait de l'auteur par St-Charles, by Arsne Bessette

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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
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opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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