The Project Gutenberg EBook of L'avaleur de sabres, by Paul Fval

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Title: L'avaleur de sabres
       Les Habits Noirs Tome VI

Author: Paul Fval

Release Date: November 26, 2006 [EBook #19920]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Paul Fval

LES HABITS NOIRS

L'AVALEUR DE SABRES

Tome VI

(1867)




Table des matires


PREMIRE PARTIE PETITE-REINE.

I       La foire au pain d'pice.
II      Le roi des tudiants.
III     Un clat de rire.
IV      Caf noir.
V       Caf au lait.
VI      La cerise.
VII     La voleuse d'enfants.
VIII    La foule.
IX      Bureau de police.
X       Odysse de madame Saladin.
XI      Rveil de Petite-Reine.
XII     Vox audita in rama....
XIII    Le berceau.
XIV     Justin.
XV      Vente de Lily.
XVI     Mmoires d'chalo.
XVII    Suite des mmoires d'chalo.
XVIII   Fin des mmoires d'chalot--Le premier roman de Saphir.
XIX     Le marquis Saladin.
XX      Saladin reconnat l'ennemi.
XXI     Le duc de Chaves.
XXII    Madame la duchesse de Chaves.

DEUXIME PARTIE MADEMOISELLE SAPHIR.

I       Mdor, dernier avaleur.
II      Saladin ouvre la tranche.
III     Saladin monte  l'assaut.
IV      Saladin fait un roman.
V       Saladin voit le pied d'un Habit-Noir.
VI      Saladin toise l'affaire.
VII     Le nuage.
VIII    Le Club des Bonnets de soie noir.
IX      La chanson de l'avaleur.
X       Le Pre--tous.
XI      L'envie.
XII     Triomphe de Languedoc.
XIII    Mademoiselle Guite ronfle.
XIV     La consultation.
XV      Le pre Justin.
XVI     Justin s'veille tout  fait.
XVII    Le guet-apens.
XVIII   Dcadence d'une grande institution.
XIX     Aventures de nui.
XX      La lettre de Mdor.
XXI     Un vieux lion qui s'veille.




Le cycle des Habits Noirs comprend huit volumes:


Les Habits Noirs
Coeur d'Acier
La rue de Jrusalem
L'arme invisible
Maman Lo
L'avaleur de sabres
Les compagnons du trsor
La bande Cadet




PREMIRE PARTIE PETITE-REINE




I

La foire au pain d'pice


Il y avait quatre musiciens: une clarinette qui mesurait cinq pieds huit
pouces et qui pouvait tre au besoin gant belge quand elle mettait
six jeux de cartes dans chacune de ses bottes, un trombone bossu, un
triangle en bas ge et une grosse caisse du sexe fminin, large comme
une tour.

Il y avait en outre un lancier polonais pour agiter la cloche, un
paillasse habill de toile  matelas pour crier dans le porte-voix, et
une fillette rousse de cheveux, brune de teint, qui tapait  coups
redoubls sur le tam-tam, roi des instruments destins  produire la
musique enrage.

Cela faisait un horrible fracas au-devant d'une baraque assez grande,
mais abondamment dlabre, qui portait pour enseigne un tableau dchir
reprsentant la passion de Notre-Seigneur Jsus-Christ, des serpents
boas, une charge de cavalerie, un lion dvorant un missionnaire et le
roi Louis-Philippe avec sa nombreuse famille, recevant les ambassadeurs
de Tippoo-Sab.

Le ciel du tableau o voltigeaient des hippogriffes, des ballons, des
comtes, des trapzes, Auriol en train d'excuter le saut prilleux, et
un oiseau rare, emportant un ne dans ses serres, tait coup par une
vaste banderole, droule en fantastiques mandres, qui laissait lire la
lgende suivante:

                 Thtre franais et hydraulique

_Prestiges savants, exercices et varits du XIXe sicle des lumires_

                    Dirig par madame Canada

      Premire physicienne des capitales de l'Europe civilise

La clarinette venait d'Allemagne, comme toutes les clarinettes. C'tait
un pauvre diable maigre, osseux, habill en chirurgien militaire. Il
portait un nez considrable, qui faisait presque le cercle quand il
suait le bec enrhum de son instrument. Le trombone bossu tait de
Pontoise, o il avait eu des peines de coeur en justice.

Le triangle venait du quartier des Invalides  Paris. Il avait quatorze
ans.  sa figure coupante, sche, srieuse et moqueuse  la fois, on lui
en et donn vingt pour le moins, mais son corps tait d'un enfant.

Le premier aspect ne lui tait pas dfavorable; son visage, assez joli,
mais vieillot et dj us, se couronnait d'une admirable chevelure
noire, arrange avec coquetterie; au second regard, on prouvait une
sorte de malaise  voir mieux cette vieillesse enfantine qui semblait ne
point avoir de sexe. Son costume, qui consistait en une veste de velours
ouverte sur une chemise de laine rouge, avait l'air propre et presque
lgant auprs des haillons de ses camarades.

La clarinette s'appelait Koehln, dit Cologne; le trombone avait nom
Poquet, dit Atlas,  cause de sa bosse, et le triangle se nommait
Saladin tout court, ou plutt monsieur Saladin, car il occupait une
position sociale.  l'ge o la plupart des adolescents sont une charge
pour les familles, il joignait  son talent sur le triangle, l'art
d'avaler des sabres, et pouvait dj remplacer madame Canada, enroue,
dans la tche difficile de tourner le compliment.

Tourner le compliment ou adresser le boniment, c'est prononcer le
discours prliminaire qui invite les populations  se prcipiter en
foule dans la baraque.

Outre sa capacit, Saladin tait fort bien dou sous le rapport de la
naissance et des protections. Il avait pour pre le lancier polonais qui
sonnait la cloche, pour nourrice le paillasse, habill de toile 
matelas, pour marraine la femme obse, charge de battre la caisse.

Cette femme n'tait autre que madame veuve Canada, non seulement
directrice du Thtre Franais et Hydraulique, mais encore dompteuse de
monstres froces. Elle pesait 220  la crie; mais sa large face avait
une expression si riante et si dbonnaire, qu'on s'tonnait toujours de
lui voir casser des cailloux sur le ventre, avec un marteau de forge.

Chez elle c'tait plutt habitude que duret de coeur.

Le paillasse, homme d'une cinquantaine d'annes, dont les jambes maigres
supportaient un torse d'Hercule, avait une physionomie encore plus
anglique que celle de madame Canada; son sourire cordial et modeste
faisait plaisir  voir. Il remplissait les fonctions du Canada mle
qu'une mort prmature avait enlev  la foire; on l'appelait mme
volontiers monsieur Canada; mais, de son vrai nom, c'tait chalot,
ex-garon pharmacien, ancien agent d'affaires, ancien modle pour le
thorax, ancien employ surnumraire de la grande maison des Habits
Noirs.

Par un juste retour, madame Canada se laissait donner le sobriquet
d'chalote. Il y avait entre elle et lui une liaison sentimentale,
fonde sur l'estime, l'amour et la commodit.

Le lancier polonais, pre de Saladin, n'avait pas de bonnes moeurs.
C'tait un homme du mme ge qu'chalot, mais plus soigneux de sa
personne; ses cheveux plats, d'un jaune grisonnant, reluisaient de
pommade  bon march et il se faisait des sourcils avec un bouchon
brl.

Cela donnait du feu  son regard, toujours dirig vers les dames.

Il n'avait pas offert de bons exemples  Saladin, son fils, et la veuve
Canada se plaignait des piges qu'il tendait sans cesse  son honneur.

Il avait un joli nom: Amde Similor. chalot et lui taient Oreste et
Pylade; seulement, comme Similor manquait de dlicatesse, il abusait de
la gnrosit d'chalot qui, sans lui, aurait dj pu prendre bon nombre
d'actions dans le Thtre Franais et Hydraulique et conduire madame
Canada  l'autel.

Similor avait t matre  danser des familles, au Grand-Vainqueur,
modle pour les cuisses, ramasseur de bouts de cigares et employ dans
les bureaux dj cits: la maison des Habits Noirs.

L'art d'avaler des sabres endurcit peut-tre l'me. Le jeune Saladin
devait tout  chalot, car Similor son pre ne lui avait jamais
distribu que des coups de pied. Nonobstant, Saladin n'entourait point
chalot d'un respect pieux. Bien que ce dernier l'et nourri au biberon,
 une poque o deux sous de lait taient pour lui une dpense bien
lourde, Saladin ne gardait  son bienfaiteur aucune espce de
reconnaissance. chalot convenait que cet adolescent avait plus d'esprit
que de sensibilit, mais il ne pouvait s'empcher de l'aimer.

La fillette brune de teint, rousse de cheveux, s'appelait Fanchon (au
thtre mademoiselle Freluche). Elle dansait sur la corde assez bien,
elle tait laide, effronte et sans ducation. Elle aurait voulu faire
celle Saladin, qui la dominait de toute la hauteur de son talent; car le
lecteur ne doit pas s'y tromper: Saladin avait l'intelligence de
Voltaire, fortifie par les trucs les plus avantageux en foire.

C'tait vers la fin d'avril 1852, l'avant-dernier jour de la quinzaine
de Pques, poque consacre par l'usage et les rglements  cette grande
fte populaire: la foire au pain d'pice. Depuis bien des annes, on
n'avait pas vu sur la place du Trne une si brillante runion d'artistes
brevets par les diffrentes cours de l'Europe. Outre les marchands de
nonnettes et de pavs de Reims, tous fournisseurs des ttes couronnes,
il y avait l le dentiste de l'empereur du Brsil, le pdicure de Sa
Trs Gracieuse Majest la reine d'Angleterre, et le savant chimiste qui
fabrique les cuirs  rasoirs de l'autocrate de toutes les Russies.

Il y avait aussi, bien entendu, la dame incompltement lave qui tire
les cartes aux archiduchesses d'Autriche, la somnambule ordinaire des
infantes d'Espagne, l'Abencrage qui livre aux palatins le vernis pour
les chaussures, et le gnral argentin qui, non content de dgraisser la
cour de Sude, fourbit encore les casseroles du palais de Saint-James,
recolle les porcelaines de l'Escurial et vend, par privilge, le poil 
gratter  toute la maison du roi de Prusse.

Quelques philosophes se sont demand pourquoi ce burlesque et pompeux
talage de recommandations royales, en plein faubourg Saint-Antoine, qui
ne passe pas pour tre peupl de courtisans. Il y a un dieu malin occup
du matin au soir  poser ces problmes qui embarrassent les philosophes.

Tandis que le milieu de l'immense rond-point tait encombr de boutiques
o vous n'eussiez pas trouv un seul paquet d'un sou qui ne ft timbr
d'un ou deux cussons souverains, le pourtour, rserv aux thtres et
exhibitions ne se montrait pas moins jaloux d'taler des protections
augustes. Je suis certain qu'au plus pais du Moyen Age, les marchands
forains rassembls au camp du Drap-d'Or ne hurlaient pas avec tant
d'emphase les noms de rois et d'empereurs.

Toute l'aristocratie de la baraque tait l, le clbre Cocherie,
Laroche l'universel, les singes polytechniques, les tableaux vivants, la
sibylle parisienne, le cheval  cinq queues, la pie voleuse, l'enfant
encphale, le petit cerf savant qui passe dans un cerceau, la lutte 
mains plates: Arpin, Marseille, Rabasson,--des albinos, des ngres, des
Peaux-Rouges,--des phoques, des crocodiles,--l'hermaphrodite, le boa
constrictor, le lapin qui joue aux dominos,--l'homme  la poupe, les
jumeaux de Siam, l'adolescent squelette,--le salon de cire et cette
cabane perce de trous ronds o l'on voyage pour deux sous  travers les
cinq parties du monde.

Il tait cinq heures du soir, le temps menaait; pour tant et de si
grandes attractions, la place du Trne contenait  peine en ce moment
une centaine de flneurs endurcis qui regardaient volontiers les
bagatelles de la porte, mais qui ne montraient aucune envie d'entrer.
Pour ces cent badauds, les mille pitres, saltimbanques, paillasses,
marquis et mres gigognes faisaient assaut dsespr de coquetteries.
C'est  ces heures de disette que les artistes en foire dploient le
mieux leur vaillance proverbiale. Porte-voix, gongs, tam-tams, crcelles,
tambours, trompettes, grosses caisses, ophiclides s'acharnent 
produire un tapage infernal, lors mme qu'il n'y a plus personne pour
les entendre. L'ide a d venir plus d'une fois  Bilboquet abandonn
d'incendier sa boutique pour avoir occasion de crier au feu.

Cela attirerait peut-tre le monde.

Les clameurs se croisaient avec une violence inoue. C'tait un
ple-mle de contorsions vhmentes, de danses furieuses, de coups de
pied toujours adresss au mme endroit, de cris, de gestes, de sons de
cloches, de vibrations mtalliques, de chansons, de ptards et de
fanfares.

--Prenez vos billets!

--Il faut le voir pour le croire!

--Deux sous!

--Le seul phnomne vivant qui ait reu une mdaille d'or de la propre
main du prince Albert!

--Dzing! boum!

--Pan! pan!

--Sa malheureuse mre mourut de douleur en voyant le monstre  qui elle
avait donn le jour!

--Tara, tantara, tantara... couac! couac!

--On offre trente mille francs comptant  qui montrera le
pareil--vivant!

--Entrez! il y a encore six places, et ce sont les meilleures!

--Suivez le monde! on verra le lion marin manger l'enfant  la mamelle!

--Ce n'est pas un franc, ce n'est pas un demi-franc, ce n'est pas mme
vingt-cinq centimes... Boum! dzing!

--Dix-huit ans! 200 kilogrammes et des attraits suprieurs  son poids!
On commence! Deux sous! deux! deux!

Le Thtre Franais et Hydraulique tait situ  l'extrmit de la place
du Trne,  gauche en montant du ct du boulevard de Montreuil: bonne
place le dimanche, o le flot vient de la barrire, mauvaise place en
semaine o les visiteurs plus rares arrivent du ct de Paris.

L'eau va toujours  la rivire: Laroche, le Rothschild des bonisseurs,
et cette puissante famille Cocherie, qui est l'opra de la foire,
prennent invariablement les bons endroits.

La journe n'avait pas t heureuse, malgr un charmant soleil de
printemps, et le ciel noir prsageait une soire nulle.

Madame Canada, coiffe d'toupes et portant sur son dos lphantin un
petit caraco d'indienne Pompadour, battait la caisse avec une
rsignation mlancolique; Cologne, la clarinette, et Poquet, dit Atlas,
le trombone soufflaient dans leurs terribles outils avec dcouragement.
Saladin, l'hritier prsomptif, pluchait son triangle mollement;
Similor, cherchant en vain  l'horizon des dames  qui dcocher le trait
galant de son regard, agitait la cloche comme par manire d'acquit.
Seul, Paillasse-chalot, imperturbable dans sa constance, envoyait au
travers de son porte-voix des appels mugissants, tout en relevant par de
bonnes paroles le dsespoir de ses compagnons.

--On n'a jamais rien vu d'analogue dans Paris! criait-il, _(bas)_ Allez,
mademoiselle Freluche, nom d'un coeur! tapez le chaudron comme un amour,
ou vous n'aurez pas d'oignons dans votre soupe! _(Dans le porte-voix)_
Jamais, jamais, jamais, on ne verra rien de si agrable! (bas) Ferme,
madame Canada, la jolie des jolies! Un peu de nerf, Similor! _(haut)_
C'est la dernire, unique et irrvocable avant le dpart de la grande
machine amricaine, lectrique, pneumatique et agricole pour le
Portugal, dont l'acadmie des sciences nationales, a voulu l'examiner en
dtail pour en faire un rapport  monsieur Leverrier! _(bas)_ Vas-y,
Cologne! pousse, Poquet! Voil trois payses l-bas qu'on peut faire...
et un artilleur, et une petite dame blonde avec sa minette! _(haut)_ Les
grandes eaux de Versailles au naturel, termines par la chute du Rhin 
Schaffhouse, avec les embarcations entranes par le courant du fleuve
qui est la frontire naturelle de la patrie, _(bas)_ Encore deux
artilleurs: c'est pour les trois payses: dur! _(haut)_ Hlose et
Ablard par mademoiselle Freluche et le jeune Saladin, premier lve du
conservatoire de la Sicile, conquise par le gnral Garibaldi! _(bas)_
Attention! Deux grosses mres et leur garon boucher! Au carillon,
Amde! _(haut)_ La mort d'Abel, par le mme qui avalera trois sabres de
cavalerie et cassera une demi-douzaine de cailloux sur les appas de
madame Canada, premire physicienne de l'Observatoire, _(bas)_ Nom de
nom! regardez! un pair de France tranger ou marchand d'esclaves des
colonies! c'est pour la petite blonde! Allume! _(haut)_ Danses et
lvations sur la corde roide, par mademoiselle Freluche, unique lve
que madame Saqui a empche depuis quelque temps de paratre en public
suite  la jalousie qu'elle lui inspire! _(dans le porte-voix)_ Madame
Saqui! madame Saqui! madame Saqui!

Tout hrosme a sa rcompense. Quand chalot s'arrta puis, il y avait
au moins une douzaine et demie de badauds devant la plate-forme du
Thtre Franais et Hydraulique: trois artilleurs, trois Picardes, deux
bonnes femmes entre lesquelles un jeune homme faisait le panier  deux
anses; quatre ou cinq soldats de la ligne et autant de gamins.

Il y avait en outre la jeune dame blonde donnant la main  une adorable
petite fille de trois ans, et un personnage de grande taille, trs brun
de poil, plus brun de peau, qui suivait d'un oeil fixe et sombre la
jolie dame et son bijou de petite fille.

L'arme de madame Canada, lectrise par cette affluence inattendue
s'veilla. Le lancier polonais agita sa cloche avec fivre en dardant
aux payses, aux grosses mres,  tout ce qui portait jupon, des
oeillades incendiaires. Dans l'humble situation que le sort lui avait
faite, cet homme tait le type pur de Don Juan. La musique clata et
mademoiselle Freluche lana des taloches frntiques au tam-tam, tandis
qu'chalot poussait des rauquements de tigre dans son porte-voix.

Hlas! tout cela fut inutile. Les trois payses passrent, et certes,
malgr la douceur de son naturel, madame Canada les et volontiers
trangles, car elles entranrent  leur suite les trois artilleurs.
Les deux grosses mres avec leur garon boucher suivirent, attirant les
gamins que ce trio divertissait. Les cinq soldats de la ligne firent
comme les gamins, et la jolie blonde elle-mme, tournant le dos en sens
contraire, prenait dj la route du faubourg Saint-Antoine, lorsque sa
petite fille dit d'une voix gentille et doucette comme le chant d'un
oiseau:

--Maman, je voudrais voir madame Saqui.

--Madame Saqui! madame Saqui! madame Saqui! rugit chalot dans son
porte-voix. Deux sous! deux sous! deux sous!

L'enfant pesa sur la main de sa mre qui s'arrta aussitt.

--Amorc! murmura le jeune Saladin, qui suivait cette scne muette d'un
regard dj connaisseur.

Les yeux de Saladin taient assez beaux, mais dans l'action de regarder
fixement, ils s'arrondissaient comme des yeux d'pervier.

La jolie blonde leva l'enfant dans ses bras en un mouvement de caresse
passionne.

--Nous demeurons bien loin, dit-elle, et il est tard. Demain, si tu
voulais, Petite-Reine, nous descendrions voir la danseuse de corde du
pont d'Austerlitz.

--Non, rpondit Petite-Reine, c'est aujourd'hui, et c'est madame Saqui
que je veux voir.

La jeune mre, obissante, monta l'escalier tremblant qui conduisait 
la plate-forme. Madame Canada, enlevant d'une main sa partie de grosse
caisse, et faisant grincer de l'autre sa paire de cymbales brches,
enveloppa la mre et l'enfant dans un regard de tendre gratitude. Elle
avait bon coeur, elle les et embrasses.

Et il y avait de quoi, car le pair de France tranger suivit la piste
de la jolie blonde en rabattant son chapeau sur ses yeux. Deux
demoiselles dont nous n'avons pas encore parl et qui semblaient ne
point appartenir au monde gourm du faubourg Saint-Germain suivirent ce
marchand d'esclaves; trois commis de magasin suivirent les deux
demoiselles.

Les cinq soldats de la ligne, ayant vu cela, se consultrent: partout o
l'on va, ils vont, le nez au vent, l'air tonn, la conscience sereine.
Ils embotrent le pas.

Les trois gamins se dirent: Parat qu'il y a quelque chose de fameux;
et ils prirent la file.

--Oh! fit le garon boucher  ses deux grosses mres, payez-vous
l'espectacle!

Et les trois artilleurs, saisissant cet instant pour offrir leurs bras
aux trois payses, proposrent les dlices du thtre en vogue.

Vous voyez si madame Canada devait de la reconnaissance  Petite-Reine!

--Deux sous! deux sous! deux sous! Prenez vos billets!

De tous les coins de la place les moutons de Panurge arrivaient.

--Suivez le monde!!!

La baraque tait pleine. chalot, altier comme une tour, finit par se
mettre au-devant de l'entre et renvoya un dernier gamin d'apparence
insolvable, en disant:

--Complet! Si je possdais la vaste salle de l'Acadmie royale de
musique, jeune homme, je ne serais pas oblig de refuser tous les jours
ma fortune!




II

Le roi des tudiants


Elle tait pleine la baraque de madame Canada, premire physicienne des
diverses capitales de l'Europe, vritablement pleine. Mais comme notre
drame est tout entier dans la jeune dame blonde qui avait cd 
l'enfantin caprice de sa fillette, nous ne nous occuperons que de
Petite-Reine et de sa mre.

Entres les premires, elles taient naturellement au premier rang, et
le parcimonieux clairage de la scne tombait d'aplomb sur elles. Il est
probable que les trois quinquets servant de rampe et de lustre au
Thtre Franais et Hydraulique n'avaient jamais envoy leurs fumeux
rayons  rien de si exquis. L'enfant tait gracieuse adorablement, mais
la jeune mre tait plus gracieuse encore.

Certes, le lecteur n'a pu supposer que nous ayons eu l'ide folle
d'introduire, pour lui, une grande dame dans la baraque de madame
Canada. Madame Lily, ou, comme on l'appelait encore dans le quartier
Mazas, la Gloriette n'tait ni comtesse ni baronne; elle tenait mme, et
par plus d'un ct trs apparent,  la classe populaire; mais il y avait
dans son maintien quelque chose de si net et de si dcent; sa toilette,
trs simple, portait un cachet si modestement mesur, et en mme temps
si lgant, malgr l'humble valeur des objets qui la composaient, qu'on
et hsit, en conscience,  la ranger dans la catgorie des simples
ouvrires.

Elle portait haut, sans le vouloir, sans le savoir aussi; elle tait
distingue en dpit du petit cabas qui lui pendait au bras, car, il
faut bien vous le dire, elle tait venue  la barrire du Trne tout
exprs pour acheter son dner un peu moins cher que dans Paris.

Elle tait jolie tout uniment et si franchement que son aspect pandait
une joie. Il y avait en elle un dlicat rayonnement de vie et de
jeunesse  peine voil par une nuance de mlancolie, qui n'tait pas sa
nature mme, et qui trahissait  demi le secret d'un malheur firement
support.

Pourquoi l'appelait-on la Gloriette? vous croirez l'avoir devin quand
je vous aurai dit que l'homme au teint bronz, cette manire de nabab
qu'chalot appelait le marchand d'esclaves, assis non loin d'elle, n'osa
point lui adresser la parole, malgr sa pauvre robe noire, coton et
laine; son chle galement noir, qui n'tait pas mme en vrai mrinos,
et son chapeau dont le taffetas avait des reflets un peu fauves.

Non, ce n'tait pas pour cela; ce n'tait pas non plus pour le regard
presque toujours souriant, mais parfois si hautain de ses grands yeux
noirs, dlicieux contraste  sa blonde chevelure.

Un matin, et il y avait dj longtemps, Petite-Reine ne marchait pas
encore, on avait vu madame Lily monter en fiacre avec une robe de soie
et un chle qui pouvait bien tre un cachemire.

Le chle et la robe n'avaient jamais reparu, et cette banque populaire
qui porte un si drle de nom: le mont-de-pit, savait sans doute ce que
la robe et le chle taient devenus. Ce n'tait pas encore pour cela,
non.

Les voisins de madame Lily l'appelaient la Gloriette,  cause de
Justine, sa chre gloire, sa fille, son trsor chri, qui avait aussi
l'honneur d'un surnom: Petite-Reine. Il faut d'ordinaire la fortune, le
talent ou le vice pour mouvoir les cancans d'un quartier de Paris.
Madame Lily tait trs pauvre; elle n'avait aucun talent connu, elle
vivait seule et rigoureusement retire. Pourtant Dieu sait que son
quartier s'occupait d'elle.

On tait parvenu  savoir vaguement quelques couplets d'une lgende dont
elle tait l'hrone.

Elle venait de trs bas--de si bas que beaucoup se demandaient si elle
n'tait point un peu princesse.

Pour trouver sa patrie, il fallait passer la Seine, et remonter le
boulevard de l'Hpital. Au-del de la barrire d'Italie, il existait
alors une ville trange, toute compose de chiffonniers qui s'taient
bti des maisons avec l'impossible.

Cette ville avait des quantits de noms. Elle s'appelait Babylone,
Pkin-la-Guenille, le Camp-des-Aristos, la Garouille, la Californie, ou
la valle de Cachemire, au choix.

Quatre ou cinq ans en a, il y avait dans cette cit de la misre
parisienne toujours prte  se railler elle-mme une jeune fille belle
comme les amours et qui n'avait jamais port la hotte, occupe qu'elle
tait du matin au soir  servir les habitus de la Maison-d'Or.

La Maison-d'Or de Pkin-la-Guenille, bien autrement achalande que
l'tablissement du mme nom, situ boulevard des Italiens, tait une
grande masure, construite avec des os, de la boue, du papier, des
tessons de bouteille et des copeaux. Nous citons seulement les
principaux matriaux; en soumettant ses murailles  l'analyse, on et
trouv d'incroyables fantaisies. Le toit tait presque entirement form
de vieilles semelles, disposes avec art comme les cailles des
poissons. Au-dessus de la porte se trouvait un squelette de chat qu'on
avait employ comme moellon de son vivant et que le temps avait
proprement dissqu.

La Maison-d'Or tait tenue par Barbe Mahaleur, dite
l'Amouret-la-Chance, ancienne guitariste, prsentement cabaretire,
sage-femme non reue par la Facult et Mre des chiffonniers.

C'tait une forte crature d'une cinquantaine d'annes, taille comme un
homme et sabre par la petite vrole. Elle avait les moeurs de la grande
Catherine et battait cruellement ses Orloff. L'un d'eux cependant lui
avait arrach l'oeil gauche dans un moment d'humeur. Il lui manquait
aussi la moiti de son nez qu'on disait avoir t mange par un autre
Potemkine. Cela ne l'empchait pas d'tre belle femme.

Elle rgnait sur les naturels de Pkin-la-Guenille par l'admiration et
la terreur. On la respectait, on la prenait pour juge; en ces occasions,
elle se montrait baroque, mais quitable,  la faon du roi Salomon,
rendant cet arrt d'un got douteux qui fonda sa renomme de
jurisconsulte.

Elle accouchait d'une main, versait la goutte de l'autre, faisait des
avances sur tas d'ordures et pratiquait mme, disait-on, la banque  la
petite semaine: 20 pour 100 par mois, 240 pour 100  l'anne: ceci
officiellement, mais, sous le manteau de la chemine, on pouvait doubler
le taux pour les emprunteurs scabreux, sans perdre la paix de la
conscience.

Elle avait encore sa guitare dans un coin. Parfois, quand le respect
public lui avait offert trop de marc, elle dcrochait l'instrument
redoutable et chantait des airs de Jean-Jacques Rousseau de Genve.

Il fallait alors applaudir  tour de bras ou s'en aller: Barbe Mahaleur
n'aimait pas les tides.

Il se trouvait  Babylone des crdules pour aller rptant qu'elle
possdait dans Paris, plus de cinquante mille livres de rentes en
immeubles.

Barbe Mahaleur avait pour esclave une fillette sauvage qui cachait dans
un fouillis norme de cheveux blonds une petite figure plotte,
illumine par une paire de grands yeux noirs. On s'tonnait que Barbe
n'et pas encore estropi Lily, son esclave; Barbe ne la maltraitait
mme pas beaucoup, mais elle la faisait travailler rondement. Elle
l'appelait tantt ma fille, tantt ma nice, tantt la _Vacabonne_.

Parmi les sujets de Barbe Mahaleur personne n'tait positivement fix
sur la question de savoir quelle sorte de lien existait entre la
Vacabonne et sa souveraine.

En ce mme temps, c'est--dire vers 1847, l'htel Corneille possdait le
plus magnifique tudiant qui et bloui le pays Latin depuis bien des
annes. L'htel Corneille tait encore  cette poque sans rival au
quartier des coles pour la richesse de ses appartements, et la
prodigalit de sa table d'hte. Il y avait des chambres  50 francs par
mois et l'on pouvait y dpenser 3 francs 50  son dner.

Depuis, ces prix ont t dpasss dans des tablissements moins
historiques.

Le lion latin dont nous parlons avait nom Justin de Vibray. Il tait
beau insolemment,  la faon des soldats et des femmes; il tait jeune,
robuste, spirituel, gnreux, noble de naissance et riche.

Il venait je ne sais d'o en Touraine. Bien rarement ces princes
blouissants de la jeunesse sont enfants de Paris. Ils arrivent
exubrants de sang et de sve; Paris casse leurs angles comme la mer
fait pour les galets; Paris les plit, les calme et les forme; Paris les
met  ce point de rondeur et d'uniformit qu'il faut avoir pour entrer
dans un des casiers de la vie commune.

Un notaire doit tre pralablement taill comme un diamant, mais non pas
 facettes.

Justin, diable  quatre s'il en fut, avait le triple talent du Barnais
et bien d'autres. Il eut l'honneur d'tre, pendant des semaines et des
mois, la coqueluche de mesdames les tudiantes, ce qui ne l'empcha
point de passer ses premiers examens avec succs; car il y avait de
l'toffe, en vrit, chez ce beau garon-l. Il avait fait d'excellentes
tudes; il pouvait mener de front le travail et le plaisir.

Un jour, il disparut  la fois de l'htel Corneille, des cours et mme
de la Chaumire.

On parla de lui l'espace de trois bals. Au dernier, il fut racont qu'on
l'avait rencontr au bois avec une femme qui tait un miracle de beaut.

Le bois est loin de l'Odon. Ce devait tre une duchesse, on chercha un
autre roi du billard et des chopes.

Mais Justin de Vibray ne fut pas oubli ni remplac, car il arriva
quelque chose comme aprs la mort d'Alexandre le Grand: l'empire du
Prado se divisa, et les successeurs de Justin luttrent en vain contre
le souvenir de ce hardi jeune homme, si brave, si doux, qui avait
l'amiti de tous les hommes et l'amour de toutes les femmes.

Ce n'tait pas une duchesse qui l'avait enlev.

 la veille de passer un examen, Justin tait sorti un matin de bonne
heure, son Rogron sous le bras. Il voulait du calme et de la solitude;
au lieu donc de franchir la grille du Luxembourg, il avait pris le
boulevard d'Arcueil, derrire l'Observatoire et s'tait plong dans la
lecture des cinq codes expliqus.

Il allait ainsi droit devant lui, sans regarder. Au bout d'une
demi-heure de marche, ayant lev les yeux par hasard, il poussa le mme
cri que Christophe Colomb  la vue de la terre des Antilles. Justin
avait dcouvert Babylone.

Un instant, il resta bahi devant cette prodigieuse capitale. Paris,
l'implacable bouffon, met du comique jusque dans la misre. Ce bivouac
des sauvages de Paris se prsentait gaillardement au regard avec ses
maisons fantastiques et sa population, dont  cette heure matinale rien
ne peut donner une ide. L'harmonie ne manquait point entre les masures,
ruines ges de quelques semaines, qui semblaient avoir t bties selon
un parti pris de moquerie burlesque, et les loques ambulantes qui
grouillaient dans les rues. Il y avait l tels ngligs de chiffonnires
qui eussent bris le crayon dans la main de Daumier.

Comme Justin tait en admiration devant les excentricits
architecturales de la Maison-d'Or; palais de Barbe Mahaleur, celle-ci
sortit, demi-nue et n'ayant pour cacher les effrayantes sductions de
son torse qu'un mouchoir cholet en lambeaux. Un kpi coiffait la rvolte
de ses cheveux grisonnants, et ses jambes d'hercule taient chastement
couvertes par un petit torchon, rattach autour de ses reins.

Elle appela Lily d'une voix de clairon enrhum; Justin attendit,
esprant une apparition encore plus grotesque.

L'enfant qui se montra sur le seuil, vtue d'une misrable robe
d'indienne frange et d'un pauvre mouchoir de cou,  jour comme une
dentelle, glaa le rire sur ses lvres.

Et pourtant l'enfant souriait. Il n'y avait en elle, videmment, ni
regret d'une meilleure existence ni dsir d'une autre vie.

Mais elle tait si belle, cette enfant, que Justin en eut le coeur
serr.

Barbe Mahaleur lui donna une bonne tape sur la joue en manire de
caresse, et lui mit quatre sous dans la main en disant:

--Va me chercher du cbl, petite vache!

Ce dernier mot tait doux comme une caresse.

Le gros cbl ou carotte double est le tabac  chiquer le plus fort.
Cette Mahaleur tait porte sur sa bouche.

Lily partit en courant. Je ne sais pourquoi Justin la suivit.

Certes, il ne prtendait point lier connaissance avec cette fille en
haillons: la petite vache. Oh! certes!

Pour gagner la route d'Italie, il y avait un long et tortueux couloir,
bord par de grands murs sans fentres, formant le derrire de plusieurs
usines. Deux personnes de corpulence ordinaire auraient eu peine 
passer de front dans ce dfil.

 moiti chemin, Lily se rencontra face  face avec un trs beau
chiffonnier en grande tenue, le crochet  la main, la hotte sur le dos.
C'tait Payoux, dit la Tulipe-de-Vnus, qui avait l'honneur d'tre le
favori actuel et rgnant de Barbe Mahaleur. Il revenait de sa tourne
avec une pointe de chambertin  trente centimes.

--Tiens, fit-il, en rejetant son crochet dans sa hotte, v'l l'agneau!
Il y a longtemps que je te guette; on va rire ensemble  la fin!

Il n'eut qu' ouvrir le bras pour barrer le passage. Lily voulut se
rejeter en arrire, il la saisit et lui planta un gros baiser sur les
lvres.

Aprs quoi il poussa un cri et tomba assomm.

Justin l'avait abattu d'un seul coup de poing.

Pourquoi cette absurde violence? Voil ce que Rogron, l'acharn
explicateur, n'aurait pas su expliquer.

Justin avait assomm ainsi de parti pris et restait plus tourdi que la
bte terrasse.

Il tait ple, mais ses tempes battaient, et il y avait du rouge  ses
yeux, qu'il frotta pour voir clair.

Il s'veilla, son Rogron sous le bras; entre l'homme couch comme un
boeuf qui a reu le coup de massue, et la fillette, vanouie ni plus ni
moins qu'une demoiselle en mousseline blanche.

Mais les vanouissements des demoiselles en mousseline blanche durent
longtemps; celui de Lily fut juste d'une demi-minute. Elle rouvrit ses
beaux yeux, regarda Payoux couch dans la boue, puis Justin, et sourit
en disant:

--J'ai eu grand-peur, merci.

Elle avait une voix douce, dont les basses cordes vibraient et
pntraient.

Justin ressentait en lui-mme une angoisse vague. Sa pense vacillait
comme s'il et subi une sorte d'ivresse. Il avait confusment conscience
du ridicule impossible de cette aventure et cependant il dit:

--Voulez-vous venir avec moi?

--Je veux bien, rpliqua Lily sans hsiter.

Cette rponse ne choqua point Justin. Et, en vrit, les yeux de Lily
qui taient fixs sur les siens avaient la limpidit d'un regard d'ange.

Il marcha devant; elle le suivit d'un pas vif et gracieux.

Un fiacre passait. Justin l'arrta et l'ouvrit.

--O allons-nous? demanda Lily, qui bondit sur le marchepied.

Le cocher riait ostensiblement.

--Je ne sais pas, rpondit Justin, rouge de honte.

Lily fit comme le cocher, elle se mit  rire et ajouta:

--La tireuse de cartes m'avait dit que je m'en irais, je m'en vas.
D'abord Payoux me faisait trop peur.

Justin monta  son tour, aprs avoir donn son adresse au cocher.

Quand il fut assis auprs de la fillette, il prouva un inexprimable
embarras. Loin de calmer cet embarras, la surprenante tranquillit de
Lily l'augmentait.

--On est bien ici, dit-elle, ds que les chevaux s'branlrent. C'est la
premire fois que je vais en voiture.

Et comme si elle et voulu mettre le comble  la dtresse de Justin,
elle ajouta:

--Les conducteurs d'omnibus ne me laissent pas monter.




III

Un clat de rire


Le plus large de tous les abmes creuss par l'orgueil ou l'intrt
entre deux cratures humaines est certainement celui qui spare le Blanc
du Noir, aux colonies.

La libre Amrique, tout en mancipant les Noirs, a rendu plus profond le
foss qui les excommunie. En aucun pays du monde le bois d'bne n'est
aussi franchement maltrait que dans les tats abolitionnistes de
l'Union.

Eh bien! l'Europe, habitue pourtant aux insolences
hyper-aristocratiques de ces dmocrates, poussa un jour un long cri
d'indignation en lisant l'histoire de cette pauvre ngresse, jete hors
d'un omnibus  New York, par la brutalit d'une demi-douzaine de
philanthropes.

Car ils s'expliqurent, ces coquins de Yankees! Ils ont toujours le
courage de leurs opinions. En lanant sur le macadam la misrable femme
qui tait enceinte et qui, en tombant, se blessa cruellement, ils
tablirent cette distinction amricaine: Nous voulons que les Noirs
soient libres, mais nous ne voulons pas qu'ils souillent l'air d'une
voiture publique o sont des Blancs!

C'est un joli peuple et pourri de logique.

Chez nous, l'omnibus, fidle aux promesses de son nom, admet tout le
monde, mme les dames qui ont des chiens; son hospitalit ne s'arrte
qu'aux limites traces par la police, et certes les conducteurs sont
plutt enclins  frauder le rglement qui dfend les incongruits, car
il y a eu des cas d'asphyxie.

On laisse monter les poissonnires.

Cette phrase, prononce par Lily sans la moindre vergogne: Les
conducteurs d'omnibus ne me laissent pas monter, tait un aveu si
terrible, une abdication si effrayante que Justin eut des frissons sous
la peau.

Il regarda cette crature dont le vtement, plus obscne que la nudit
mme, rentrait dans la catgorie des choses qui incommodent les
voyageurs. Il eut envie de sauter par la portire.

Elle souriait; son sourire montrait un trsor de perles.

Et  travers les trous de ses haillons, son exquise beaut pandait ces
parfums de pudeur fire qu'exhalent les chefs-d'oeuvre de l'art et les
chefs-d'oeuvre de Dieu. C'tait trange, offensant, presque divin.

--Je sais lire, dit-elle tout  coup en un mouvement d'enfantine vanit,
et comme si elle et devin vaguement qu'il lui fallait plaider sa
cause, je sais chanter et coudre aussi... Est-ce que vous trouvez que je
parle mal?

--Vous parlez bien... trs bien, murmura Justin au hasard.

--Ah! fit-elle, il y a chez nous bien des gens qui sont venus de loin et
de haut. Celle qui m'a appris  lire disait quelquefois en voyant passer
de belles dames dans des calches: Voici Berthe! ou voici Marie!
c'taient des lves  elle, du temps o elle tenait un grand pensionnat
de demoiselles au faubourg Saint-Germain. Elle est morte de faim  force
de tout boire. Alors, j'ai donn chaque jour un sou  l'abb, un vieil
homme  demi fou, mais bien savant, et qui se frappe la poitrine en
pleurant, quand il est ivre... La tireuse de cartes m'a dit d'avoir
seulement une chemise, une robe, un jupon, des bottines et des gants
pour aller chez un directeur de thtre qui me donnera des rles 
apprendre et autant d'argent que j'en voudrai.

--Vous parlez bien, rpta Justin qui songeait.

--Qu'est-ce que vous ferez de moi? demanda Lily brusquement. Au lieu de
rpondre, Justin demanda  son tour:

--C'est donc  cause de la tireuse de cartes que vous m'avez suivi?

--Mais oui, rpliqua-t-elle, et je vous aimerai bien si vous faites ma
fortune, allez!

Justin prouva une sorte de soulagement  entendre ces mots. Nous ne
dirons pas qu'il tait amoureux: ce serait trop et trop peu. Il agissait
sous l'empire d'une sorte de folie lucide et qui avait conscience
d'elle-mme. Il fut content parce qu'il vit jour  secouer cette
obsession.

--Vous avez envie d'tre riche, dit-il.

--Pas pour moi, reprit la fillette vivement, pour ma petite.

--Vous tes mre... dj! s'cria l'tudiant tonn.

Elle clata de rire.

--Non, non, fit-elle, je n'ai pas encore ma petite... mais je me
marierai pour l'avoir et pour l'adorer.

Ce dernier mot fut prononc avec une passion trange et le regard de
Justin se baissa devant les rayons qui s'allumrent dans les grands yeux
noirs de Lily.

Elle tait miraculeusement belle.

Il y eut un silence; quand Justin reprit la parole, sa voix tremblait:

--Lily, dit-il, je ne veux ni ne puis rien faire de vous, je vous
donnerai ce qu'il vous faut pour aller, comme vous le souhaitez, chez un
directeur de thtre.

Elle l'interrompit en frappant ses mains l'une contre l'autre.

--Tout de suite? interrompit-elle.

Justin prit dans sa poche son porte-monnaie qui contenait trois billets
de cent francs. Il avait justement reu sa pension la veille.

 pareille aventure, il n'y avait qu'un dnouement possible: l'aumne.

Justin rpta: tout de suite! et mit les trois billets de cent francs
sur les genoux de Lily.

L-bas, dans la cit des chiffonniers, rien n'est mieux connu que les
billets de banque. On n'en voit pas souvent, mais on en parle sans
cesse. C'est le rve et la posie du mtier: trouver un billet de
banque!

Le fiacre longeait au trot ce quai dsert qui fait face  l'Htel-Dieu.
Lily tait rouge comme une cerise; son sein battait; les cils recourbs
de sa paupire ne cachaient pas toute la flamme de son regard. Justin
donna le signal d'arrter. Lily sauta sur le pav et s'enfuit.

Le cocher rit encore, c'tait un observateur.

Quant  notre tudiant, il resta tout simplement abasourdi, puis il se
frotta les mains de bon coeur, puis encore il se demanda:

--Pourquoi ai-je donn les trois billets?

C'tait absurde. Paris ne contient pas dix millionnaires capables d'agir
ainsi.

Justin soupira longuement, mais ce n'tait point le remords de sa
prodigalit qui lui arrachait ce profond soupir.

Il avait devant les yeux une vision: Lily, transforme par ce qui se
peut acheter avec trois billets de banque de cent francs.

Trois billets de cent francs ne sauraient vtir une comtesse, ni mme
une bonne bourgeoise, mais trois billets de cent francs peuvent
pailleter une saltimbanque ou couvrir trs dcemment une fillette.

Ce diable de cocher vous avait encore un air goguenard en recevant le
prix de sa course,  la porte de Justin.

Celui-ci monta  sa chambre, qui lui sembla triste et vide. Il prouvait
au coeur cette meurtrissure qui reste aprs la rupture d'une vieille et
profonde amiti.

En tout, Lily et lui avaient t une demi-heure ensemble.

Il se jeta sur son lit, tout songeur, et si las qu'une orgie  tous
crins ne l'et point fatigu davantage. Il n'essaya mme pas d'en
appeler au travail, Rogron eut tort; l'examen fut oubli.

Cette le de jeunesse, le Pays latin, est toute pleine de joyeuses et
belles filles, quoiqu'on y trouve aussi les plus laides coquines de
l'univers. Justin n'avait qu' choisir parmi les plus folles et les plus
jolies. Il essaya en vain d'voquer les souriants visages de ses
danseuses prfres. C'tait l'trange beaut de Lily, demi-nue, qui
passait et repassait devant ses yeux.

Il voyait sa robe pauvre et plus que fane, drapant, mais dvoilant
l'idale perfection d'un corps de nymphe antique; il voyait ces longs
yeux noirs aux regards hardis et candides, ce front presque cleste,
perdu sous la richesse dsordonne d'une splendide chevelure blonde.

Elle s'tait enfuie, la sauvage crature, sans dire merci, ni plus ni
moins qu'un chien  qui on a jet un os.

Tout tait bizarre et insens dans cette aventure qui laissait aprs
elle la sensation d'une chute.

Et, chose incroyable, parmi cette douleur morale o il y avait de la
honte et une sorte de dgot, la rverie se dgageait brillante et
suave.

Justin avait une mre, noble, bonne, bien-aime, qui regardait de loin
avec misricorde ses fredaines d'enfant. Elle admettait, comme toutes
les mres, le facile proverbe: il faut que jeunesse se passe. Elle avait
peur seulement de ces attaches demi-srieuses qui peuvent peser sur tout
un avenir.

Jusqu' ce moment, Justin, nouant et dnouant des chanes fleuries,
n'avait jamais t arrt par l'ide de sa mre.

Aujourd'hui, la pense de sa mre vint le visiter. Pourquoi aujourd'hui
plutt qu'hier? Pourquoi,  propos de la plus folle et de la plus
passagre de toutes ses folies?

Certes, l'aventure pouvait tre ridicule au premier chef, mais du moins
elle n'tait pas dangereuse. Justin avait jet  une mendiante une
aumne un peu plus large que de raison, et c'tait tout; son budget seul
devait en souffrir. Jamais il ne la reverrait: c'tait  parier cent
contre un, car elle n'avait mme pas pris la peine de lui demander son
nom!

L'heure du djeuner passa, Justin resta tendu sur son lit comme un
malade. Il tait malade, en effet, il avait la fivre, et chaque fois
qu'un pas montait l'escalier, son coeur battait douloureusement.

Il ne se demanda pas s'il aimait mademoiselle Lily. Croyez bien que si
son meilleur camarade, mis par hasard dans le secret de son quipe,
l'et accus d'aimer mademoiselle Lily, il y aurait eu un soufflet de
lanc. Justin avait la main leste.

Non, chacun peut avoir ses mauvais jours, et nul ne rpond d'un accs de
fivre.

 l'heure du dner, Justin s'habilla et sortit. Il avait fait un mle
effort sur lui-mme et secou son vertige comme un vaillant jeune homme
qu'il tait.

Au moment o il mettait le pied dans la rue, il poussa un grand cri et
faillit tomber  la renverse.

Une jeune fille vtue de noir, avec une simplicit lgante et charmante
tait debout devant lui.

Elle souriait, montrant ces belles perles qui taient derrire les
lvres roses de Lily.

--Comment me trouvez-vous ainsi? demanda-t-elle.

Justin la trouvait tout uniment adorable; mais il ne rpondit point.
Elle ajouta:

--J'avais bien entendu que vous donniez votre adresse au cocher, mais je
ne savais pas votre nom. Comment vous demander au concierge? Je vous
attends ici depuis midi.

--Six heures!... murmura Justin.

--Oh! fit-elle, je vous aurais attendu six jours et bien plus encore. Je
ne vous avais pas dit merci.

Ce fut le lendemain matin que Justin de Vibray, le prince de la jeunesse
des coles, jeta bas son sceptre et dserta sa cour.

Il est, non loin de Saint-Denis et tout prs d'Enghien, un petit village
charmant qui mire dans la Seine ses maisons fleuries. J'ai presque peur
de l'indiquer aux Parisiens du dimanche, car jusqu'ici les fondateurs de
guinguettes l'avaient respect. Il a nom pinay. La dernire fois que je
l'ai admir en passant dans la plaine de Gennevilliers, j'y ai vu trois
cabarets neufs et deux chemines  vapeur. Que Dieu le protge.

En 1847 il tait  vingt lieues d'Asnires.

On les appelait monsieur et madame Justin, ou bien encore les nouveaux
maris. Ils taient si beaux et si bons que tout le monde les aimait.
Autour d'eux il y avait comme un respect attendri.

Avant l'anne finie, on fit un baptme. Dans le jardin plein de roses
qui descendait jusqu'au bord de l'eau, il y eut du matin au soir une
grosse fille attele  une voiture mignonne, roulant autour de la
pelouse, et dans laquelle souriait un cher enfant.

Quand la voiture s'arrtait, c'est que Lily venait aux cris du petit
ange qui appelait le sein de sa mre.

Cela dura encore trois mois, puis les feuilles tombrent. Les rosiers
taient dpouills de leurs fleurs. Justin devint triste. Un jour, Lily
pleura.

Justin voulut revenir  Paris. Ce n'tait pas pour se sparer de Lily,
au contraire, Lily eut des robes plus belles, des bijoux, des dentelles,
des cachemires. Justin fit des dettes, beaucoup.

Lily regrettait bien le large chapeau de paille qui l'abritait contre le
bon soleil d'pinay et toute sa gaie toilette de campagne qui la faisait
si jolie  si peu de frais. Justin la voulait admire. Paris la regarda
pendant trois mois. Justin devait vingt mille francs et Lily ne souriait
plus gure qu' l'enfant dans son berceau.

Elle n'avait jamais reu de lettres de Justin, parce qu'ils taient
toujours ensemble. Une fois on lui remit une lettre dont l'criture lui
serra le coeur. Elle tait de Justin. Pourquoi Justin crivait-il?

Justin disait dans sa lettre:

Ma mre est venue me chercher.  bientt. Je ne pourrais pas vivre sans
toi.

Elle eut peine  comprendre d'abord. Quand elle comprit, elle se coucha,
malade, auprs du berceau.

Justin crivit souvent, d'abord, promettant de revenir bien vite, puis
il crivit moins frquemment, puis il n'crivit plus du tout.

L'enfant avait deux ans quand Lily se retira dans une pauvre chambre du
quartier Mazas. Il y avait quinze mois qu'elle n'avait entendu parler de
Justin. Depuis un an elle vivait de son travail, vendant  et l un
bijou ou un objet de toilette.

Justine, sa fille, ou Petite-Reine, comme disaient les voisins, tait
toujours habille comme l'enfant d'un prince.

Nous retrouvons Lily au printemps de 1852. L'indigence tait venue. Le
costume de Lily en portait les marques, mais la pauvret ne touchait pas
encore  Petite-Reine.

C'tait  cause de Petite-Reine que les voisins de Lily, pris de ce
souriant et gai respect qui est le bon ct du caractre parisien,
l'appelaient la Gloriette.

Il y avait dans ce surnom une pointe de moquerie et beaucoup de
misricorde pour l'excs de son amour maternel.

La Gloriette et sa Petite-Reine taient populaires des deux cts de la
Seine. On les connaissait au Jardin des Plantes, o Lily menait jouer sa
fillette, quand l'ouvrage ne donnait pas. Malgr la diffrence de leurs
toilettes, dont chacun s'tonnait, il n'y avait point de mprise
possible: quoique l'une ft l'lgance mme et que le costume de l'autre
et pu convenir  une bonne, c'taient bien la mre et l'enfant. On les
aimait comme cela.

Revenons cependant  la baraque de madame Canada, o nous avons laiss
Lily et Petite-Reine, pour raconter leur histoire. Les bonnes gens du
quartier Mazas en savaient  peu prs aussi long que nous, sauf ce
dtail de la premire jeunesse de Lily parmi les chiffonniers et le nom
de Justin de Vibray.

Au fond elles ont toutes la mme histoire.

Petite-Reine ne se possdait pas de joie. C'tait la premire fois
qu'elle allait au spectacle, et le spectacle tait superbe.

Comme si madame Canada et voulu la remercier d'avoir montr le chemin
au monde, elle enleva de son programme la lutte  main plate,
l'exercice du canon, le travail de l'homme qui porte trois cents
livres entre ses dents gtes et gnralement tout ce qui ne devait
point amuser sa petite providence.

Au contraire, elle fit jouer force marionnettes, exhiba des figures de
cire, et jongla elle-mme avec de belles boules de cuivre, des poignards
et des saladiers; car elle possdait une grande quantit de talents.

Mais ce qui ravit la fillette au troisime ciel, ce fut la danse de
mademoiselle Freluche, qui fit une douzaine d'entrechats sur la corde
raide, et, contre son habitude, acheva son travail sans tomber une seule
fois.

Petite-Reine applaudit de ses deux mains mignonnes et bien gantes. Dans
la baraque, tout le monde la regardait et l'admirait; elle tait une
partie du spectacle.

On la regardait aussi de la scne, les deux yeux ronds du jeune Saladin
taient fixs sur elle avec une expression trange. Vous n'avez pas
oubli Saladin, le triangle.

Il tait un peu le matre chez madame Canada, ce Saladin, bien que la
bonne femme le dtestt cordialement. Elle avait peur de lui. Dans son
opinion, le blanc-bec, comme elle l'appelait, tait capable de tout.

Mais il avait la protection du beau Similor, son pre, qui l'aimait et
qui le battait; il avait surtout la protection d'chalot, sa nourrice.
Saladin dominait les autres par son intelligence rellement suprieure
au milieu dans lequel il vivait, et par son caractre trange, tantt
caressant tantt imprieux.

Il savait onduler comme un serpent et sourire mieux qu'une femme; quand
il tait en colre, le regard de ses yeux ronds coupait, froid et
tranchant comme une lame d'acier.

C'tait dj un petit homme par ses vices, mais il gardait les
faiblesses d'un enfant. Il fut jaloux du succs de mademoiselle
Freluche, ou plutt jaloux de l'impression qu'elle avait produite sur la
fillette  laquelle il accordait une attention extraordinaire.

Il voulut blouir la fillette  son tour.

Malgr madame Canada, qui avait cart son travail du programme pour ne
point effrayer Petite-Reine (et aussi pour finir plus vite, car l'heure
du dner approchait et la soupe aux choux tait  point), Saladin,
dpouill de sa jaquette et vtu d'un justaucorps paillet, s'lana sur
le devant de la scne en brandissant un sabre.

Il tait un peu grle, mais trs bien fait de sa personne, et la
blancheur de marbre de son visage ressortait nergiquement sous les
mches boucles de ses cheveux bruns.

Freluche le trouvait beau comme un dieu.

Il arriva, sr de lui-mme et planta la pointe de son sabre dans son
gosier avec un aplomb vainqueur.

Mais Petite-Reine poussa un cri perant et se couvrit le visage en
disant:

--Celui-l est laid! je ne veux pas le voir. Mre, emmne-moi!

Saladin s'arrta. Ce ne fut pas un regard d'enfant qu'il jeta sur la
fillette.

--Rat, l'effet de l'avaleur! cria un gamin.

Les deux commres protectrices du garon boucher commandrent:

--Entonne ton coupe-chou, bonhomme! Aie pas peur.

--Il est connu, fit observer un militaire, que les sabres et bancals
pour l'avalage sont en _caoutechoucre_.

Saladin brandit son glaive pour montrer qu'il tait en vrai fer. La
pleur de sa joue devenait livide.

--Viens-t'en, mre, viens-t'en! supplia Petite-Reine qui pleurait;
celui-l me fait peur!

Le sombre personnage qu'chalot avait dsign ainsi: un pair de France
tranger, dit avec un geste imposant:

--Assez!

--As-tu fini, Barrabas! miaula le gamin.

--Avale! crirent les payses.

--N'avale pas! ordonna madame Canada du fond de la coulisse.

--Il avalera!

--Il n'avalera pas!

--_La Marseillaise!_

--Et ta soeur!

--Orgeat, limonade, bire!

Au milieu du tumulte, et pendant que Petite-Reine pouvante cachait son
front dans le sein de sa mre, un large clat de rire monta de la salle
et envahit la scne. Spectateurs et saltimbanques se tordaient les ctes
 contempler Saladin, immobile, vert de honte et de rage.

Cela dura longtemps.

Quand Saladin releva ses paupires, ses yeux saignaient comme ceux des
oiseaux de proie.

Il regarda le public d'abord, puis Petite-Reine, et s'enfuit, poursuivi
jusqu'au fond de la coulisse par ce grand clat de rire qui devait
bouleverser trois destines.




IV

Caf noir


--Tu veux toujours faire  ta tte, blanc-bec, dit madame Canada 
Saladin qui rentrait dans la coulisse les sourcils froncs et la tte
basse.

--L'avalage du sabre, ajouta Similor sentencieusement, est une mcanique
qui plaisait  nos anctres, a passe au troubadour dmod comme la
guitare et la comdie.

--Toi, Amde! s'cria le misricordieux chalot, tu ne saurais jamais
dire un mot agrable  l'enfant. Il est fautif d'avoir _ostin_ madame
Canada, qu'est ici l'image de l'autorit, mais pour du talent, n'y a pas
beaucoup d'artistes en foire qu'en soient combls davantage par la
Providence, ajoute  l'ducation!

Saladin regarda du mme oeil rond, effront et hautement ddaigneux ceux
qui l'attaquaient et celui qui le dfendait.

Il remit sa jaquette, alluma sa pipe et sortit sans rpondre un seul
mot.

Une fois dehors, il fit le tour de la baraque, jusqu' ce qu'il et
trouv une large fente entre les planches. Il mit l'oeil  cette fente,
et regarda Petite-Reine. La pluie qui commenait  tomber ne le chassa
point.

--Ah! fit-il au bout de plusieurs minutes, je suis laid!... La drle de
petite marionnette! Je lui fais peur! La voil qui rit, maintenant
qu'elle ne me voit plus. C'est bon.

La reprsentation, cependant, s'achevait. En conscience, il y en avait
largement pour deux sous. Cologne, la clarinette, parut en gant, Atlas,
le bossu, dansa la polichinelle, et madame Canada fit la mre gigogne.
La sance se termina par les prestiges hydrauliques qui taient des
ombres chinoises.

Quand Lily emmena Petite-Reine enchante, la pluie tombait  torrents.
Le pair de France tranger allait peut-tre enfin proposer ses services,
mais il fut prvenu.

--Vous faut-il une citadine, ma belle dame? demanda, sur la plate-forme
mme, un jeune gars en jaquette, qui toucha son bonnet grec lgamment.

Lily jeta un regard dsol sur la toilette de Petite-Reine qui dit:

--Par exemple celui-l est bien gentil!

Sur un geste de Lily, le jeune garon sauta en bas des marches, c'tait
l'intrigant Saladin.

Deux minutes aprs, il revenait avec une voiture.

Lily le remercia et monta dans la voiture. Petite-Reine lui sourit par
la portire.

--Vous allez? demanda Saladin.

--Rue Lacue, 5, place Mazas.

Saladin rpta au cocher:

--Rue Lacue, 5, place Mazas.

Il rentra tout pensif dans la baraque, o madame Canada disposait dj,
au beau milieu de la scne, une vieille porte sur deux trteaux.

C'tait la table o fut servie la soupe aux choux.

Chacun s'assit autour de la table, savoir, la directrice et son
tat-major sur des chaises, les autres comme ils purent, qui par terre,
qui sur le tambour, qui sur quatre bouteilles, supportant une ardoise.

Chacun eut une bonne assiette de soupe.

La soupe formait le repas rglementaire fourni par le gouvernement.
Aprs la soupe, l'administration ne devait rien, mais tout pensionnaire
gardait le droit imprescriptible de se procurer  lui-mme n'importe
quelle douceur  l'aide de ses conomies.

Ainsi le bossu grignota deux sous d'arlequins qu'il tait all acheter
de grand matin,  pied, rue de Svres, o les arlequins sont bons et pas
chers; Cologne dvora un demi-pain de munition, beurr de graisse 
friture, et mademoiselle Freluche mangea une vaste brioche en mordant un
oignon cru.

Il y a toujours de l'lgance dans l'apptit des dames.

L'tat-major, compos de madame Canada, d'chalot, de Similor et de
Saladin, qui passait pour l'hritier prsomptif de l'tablissement,
avait  partager le fond de la marmite: savoir un petit morceau de lard,
quatre queues de mouton, une saucisse et des choux.

Similor, nature brillante, mais goste, avait du vin dans un cruchon de
Vichy. Il n'en offrit  personne. chalot, au contraire, muni d'une
bouteille de cidre  quatre sous en versa  madame Canada, puis 
Saladin, qui ne le remercia pas.

Le Thtre Franais et Hydraulique tait un tablissement considrable.
Outre la baraque en planches vermoulues qui laissaient passer fidlement
le vent et la pluie, il y avait les bancs qui ne tenaient plus, le
tambour, la caisse, la clarinette, le trombone, les ombres chinoises et
autres meubles industriels, plus les sabres de Saladin et la corde de
mademoiselle Freluche. Il y avait, en outre, une norme voiture, sorte
de maison roulante charge de faire voyager tout cela et un cheval
mourant qui tranait la voiture. Il se nommait Sapajou.

Encore ne parlons-nous point du tableau, trou comme une cumoire, qui
portait l'illustre signature de Coeur-d'Acier. Madame Canada faisait
volontiers ce raisonnement:

--Je ne retirerais pas cent cus du tout, mais s'il me fallait l'acheter
je n'en serais pas quitte pour trois mille francs.

Les ruines ont ainsi leur valeur mlancolique. La pluie mettait un terme
aux reprsentations pour ce soir. Quand le repas fut achev, madame
Canada dit:

--_Campo_! chacun a ses habitudes, pas vrai? Rentrez seulement de bonne
heure, rapport  ce que demain matin on commence le dmnagement au
petit jour.

--O va-t-on aller? demanda Cologne.

--Si quelqu'un veut te tirer les vers du nez  ce sujet, rpliqua
firement la directrice, tu rpondras que tu l'ignores, imbcile!

Les pensionnaires de madame Canada se dispersrent aussitt, et allrent
chacun  ses habitudes.

Le vice est hors de prix,  Paris; ils sont plus pauvres que Job, et
pourtant ils ont des vices. Comprenez-vous cela? Ils boivent, ils
jouent, ils mnent des intrigues d'amour. Comment! Cologne? oui certes
et Atlas aussi, Poquet, dit Atlas, le bossu! Le trombone! qui vous
donnerait une palette de son sang pour vingt sous!

Poquet entretient une dame!

Quelque part, tout au fond de l'inconnu, il est des trous enfums pleins
de moite chaleur et bourrs d'asphyxies, o vous tomberiez morte au bout
de dix secondes, madame, mais o l'on s'amuse autant et mieux que chez
vous.

Il y a l des lgances relatives, des raffinements qui font peur, des
galanteries, des comdies.

On vit, on pche, on aime, on trahit comme chez votre voisine; c'est un
monde, un vrai monde. Et tenez! l'amante du trombone bossu lance sous la
table des coups de pied  corcher les grandes jambes de Cologne qui est
idiot, mais gant.

Vous voyez bien que c'est le monde!

Similor et rougi de descendre jusque-l. Il gagnait rgulirement la
poule  un petit estaminet de la barrire et y faisait des dettes.

Personne ne savait o allait Saladin.

Mademoiselle Freluche se promenait comme Diogne, mais sans lanterne.

Aujourd'hui, mademoiselle Freluche et Saladin restrent  la baraque.

Saladin tait toujours songeur, mademoiselle Freluche avait sommeil.

Madame Canada et son chalot, personnes ranges, se retirrent dans
leurs appartements. Ils couchaient dans la grande voiture, ainsi que
Similor et Saladin. Leur chambre, large et longue comme deux cercueils,
 peu prs, pouvait se clore. Ils s'enfermrent.

Ils vous avaient l-dedans des airs heureux. C'taient de bonnes gens,
et ils s'aimaient.

--Amandine, dit chalot, nous avons  compter et  causer; si nous nous
lchions le caf noir, en qualit d'extra, et sans en prendre
l'habitude?

--Gros gourmand! rpondit madame Canada, qui avait dj l'eau  la
bouche. Va pour le caf noir.

C'est ici un art minemment parisien que de prparer le caf. On a pour
cela des ustensiles ingnieux et charmants, des bijoux qui laissent voir
l'eau en bullition au moment o elle saisit les parfums de la poudre
favorite. J'ai vu des mains savantes et des mains charmantes toucher 
la cafetire.

Je vais vous dire comment madame Canada faisait son caf.

Pendant qu'chalot comptait des sous et des pices blanches dans un
boursicot de cuir et traait des chiffres sur un papier gras, Amandine
ouvrit sa malle et y prit une feuille de chou contenant un bon tas de ce
mortier compact qu'on appelle du marc, et que les garons de caf
revendent aux viveurs peu favoriss par la fortune.

Ce marc, soit dit en passant, a dj servi deux fois. Aussi madame
Canada en prit-elle  pleines mains comme si elle et voulu gcher du
pltre.

Elle le mit dans un polon avec un oignon brl, une pince de poivre,
et une gousse d'ail. Sous le polon, elle alluma du feu dans un rchaud
qui boitait. Puis, ayant vers deux verres d'eau sur ce ragot, elle se
mit  remuer le tout avec une cuiller de bois, qui avait cume la soupe.

Les Spartiates n'auraient certes pas voulu de ce brouet, mais, aussitt
que la chaleur du feu en dgagea les premiers effluves, les narines
d'chalot se dilatrent nergiquement.

Il cessa de manier ses gros sous et dit avec motion:

--a n'a pas cette odeur-l dans les tablissements publics. Tout est
meilleur et moins cher dans le sein de la famille. Dieu m'avait cr
pour les plaisirs purs et l'agrment du chez soi, adouci par une honnte
aisance. Ah! que de belles annes perdues, mon Amandine! si on s'avait
rencontr plus tt avec la sympathie qu'on nourrit mutuellement l'un
pour l'autre, on aurait sem ds sa jeunesse une situation assure pour
plus tard,  se rcolter dans la maturit de l'ge.

Madame Canada laissa tomber dans le polon un bout de cervelas et un bon
petit morceau de gruyre qu'elle avait retrouvs sous sa main. Un vaste
soupir souleva sa poitrine.

--J'en ai prodigu des ressources avec feu Canada! murmura-t-elle.
Toutes les volupts n'taient pas assez pour nous. gaux par le
physique, on y mlangeait l'inconstance rciproque,  droite,  gauche,
lui avec les bourgeoises les plus huppes de l'aristocratie et du
commerce, moi avec des militaires grads et des chefs d'tablissement,
mais sans jamais manquer  l'honneur! C'est l'existence de l'artiste,
emport par ce tourbillon drgl de ne jamais penser qu' sa bouche,
bals, ftes et cafs-concerts! Rien qu'en tabac on aurait nourri un
enfant. Et des raisons, quand on revenait  la baraque, un peu lancs
tous deux! Et des coups aussi, que feu Canada n'avait pas honte de
frapper une pauvre femme comme moi dans sa faiblesse!

chalot la regardait avec admiration.

--J'ai frquent les salons de la noblesse, dit-il, avec Similor, du
temps des Habits Noirs o nous avons tremp, quoique toujours dlicats,
mais pour avoir trouv une comtesse qui s'exprime avec ta facilit,
Amandine, jamais! Si ce Canada t'avait affronte devant moi...

--Oh! fit la directrice, qui eut un pacifique sourire, pas besoin,
merci.  ces poques-l, je faisais le travail des poids. Canada tait
bel homme, mais il n'a pas dur contre moi... Que trouves-tu  la
balance?

--Soixante-trois francs quatre-vingts centimes pour les vingt et un
jours, rpondit chalot, c'est maigre.

La bouillie de marc tait chaude. Madame Canada la versa dans un
mouchoir  carreaux qui lui servait de coiffure quand elle n'avait pas
sa perruque d'toupe.

--Le temps n'est plus  faire de l'or dans la capitale, dit-elle. Faut
s'y montrer pour ne pas perdre son rang, mais c'est la province qui
sustente les artistes... Tords-moi a, Bibi!... En plus que des
particuliers comme ton Similor et ton Saladin, c'est la ruine d'une
entreprise honnte.

chalot prit un des cts du mouchoir sans rpondre.

On tordit. Quelque chose de visqueux et de noir tomba dans une grande
tasse brche.

Cela vous et fait fuir  l'autre bout du monde, mais chalot et sa
compagne se penchaient tous deux en avant pour ne rien perdre de la
fume odorante qui montait. Leurs visages souriants et avides se
rencontrrent. Ils changrent un baiser qui n'avait rien de sensuel,
sinon  l'endroit du caf.

--Parole! il embaume, dit chalot. Le polon gardait un petit got de
chou...

--C'est l le truc! interrompit madame Canada avec triomphe. Faut
toujours quelque chose pour donner du bouquet... Mets le couvert, Bibi.

chalot se hta d'obir. Le boursicot et le livre de comptes furent
serrs et remplacs par deux petites cuelles de terre brune, un carafon
d'eau-de-vie et un cornet de papier gris contenant de la cassonade.

Le carafon, hlas! tait presque vide.

Le contenu de la tasse brche remplit les petites cuelles jusqu'aux
bords.

--C'est le sec qui est court! fit chalot en regardant le carafon.

Madame Canada eut un sourire.

--On va curer le puits! dit-elle. C'est le dernier jour. Voyons voir ce
qu'il y a au fond des bouteilles.

Cinq bouteilles taient couches sous le lit, reliques de bombances
passes: une de cassis, une de parfait-amour, une d'lixir-des-braves,
une de crme de Vnus, une de bire. On passa de l'eau dans toutes, on
rina, on dcanta dans le carafon, et le niveau de la goutte monta
sensiblement.

Philmon chalot et Baucis Canada s'assirent alors en face l'un de
l'autre, le coeur content, la conscience lgre, et firent deux parts de
la cassonade terreuse qui descendit en bouillonnant dans les cuelles.

Le caf, savour  petites gorges, fut proclam dlicieux. Quand les
tasses furent  moiti, on y versa les rinures, qui,  leur tour,
mritrent un loge sincre et attendri.

La pluie faisait rage au-dehors. Le pote Lucrce l'a dit en beaux vers
bien dogmatiquement gostes: Qu'il est doux, quand la grande mer est
agite par la tempte, qu'il est doux d'tre au port, et de suivre le
danger des malheureux ballotts par la tourmente!

Ah! le philosophe!

Philmon et Baucis coutaient les tapages de l'averse et traduisaient 
leur manire le distique du pote bourgeois.

--Nous sommes bien clos, disait la Canada.

--Bien couverts, ajoutait chalot.

--Tant pis pour les gens qui se mouillent!

Ensemble ils imprimrent  leurs tasses ce mouvement de rotation qui
permet de boire la dernire goutte.

--Amandine, soupira chalot, j'ai une ide qui me trotte dans la tte.

--Moi de mme, rpliqua vivement madame Canada. Depuis quand, la tienne?

--Depuis ce soir.

--La mienne aussi.

La bote qui servait de chambre au jeune Saladin tait contigu 
l'armoire habite par Philmon et Baucis.

Saladin tait _brl_  son estaminet dont le matre lui avait prsent
sa note. Il passait forcment dans son trou cette dernire soire et
n'avait pas sommeil. L'odeur du gloria pntrant  travers les fentes de
la cloison lui inspira quelques jalouses penses qu'on trouverait aussi
dans Lucrce, puis il se mit  couter pour tuer le temps. Voici ce
qu'il entendit:

--Mon ide, reprenait chalot, c'est que Saladin tait un amour quand il
avait cinq ans. Il faisait recette.

--Et Freluche au mme ge! s'cria madame Canada. Quel chrubin! Elle
valait cent sous par jour  la moyenne!

--Nous partons pour une tourne de province.

--En province, les enfants font toujours de l'argent.

--Quand ils sont jolis...

--Comme la minette de ce soir, h?

Ce fut madame Canada qui dit cela. chalot lui prit les deux mains et
les serra en murmurant:

--Tu es suprieure  ton sexe par la capacit, Amandine!

--Je donnerais cinquante francs, s'cria la directrice,  qui
m'apporterait un ange pareil!

Saladin se redressa de l'autre ct de la cloison.

--Bah! fit chalot, c'est des rves... personne ne nous apportera cela.

--Il y a quelquefois des mres dnatures..., fit Amandine. Allons nous
coucher, la chandelle s'use.

Saladin passait ses mains maigres dans les grandes masses de ses
cheveux. Lui aussi avait son ide. Il s'assit sur le pied de son lit.

--Bonne nuit, Bibi, dit la Canada.

--On pourrait aller jusqu' cent francs, repartit chalot. Dors bien,
mon Amandine.

--Cent francs, rpta Saladin, c'est une affaire... Ah! je suis laid!...
Perruche!

Il rflchit et un sourire mchant vint  sa lvre pendant qu'il
ajoutait:

--Gagner cent francs... et se venger? a serait drle!




V

Caf au lait


Le lendemain matin,  l'heure o tout dormait encore dans
l'tablissement de madame Canada, Saladin quitta son lit et se glissa
hors de la maison roulante pour pntrer dans la baraque. En passant
prs du matelas de Similor, il tta un peu les poches de cet homme
aimable mais dbauch. Elles taient vides.

Dans la baraque,  gauche, mademoiselle Freluche tait couche sur un
sac de paille,  droite Cologne et Poquet, dit Atlas, s'tendaient tout
habills sur deux tas de rubans de menuisier.

Tous les trois ronflaient.

Saladin savait ramper comme une couleuvre. Il s'approcha sans bruit du
trombone et de la clarinette et profita des premiers rayons du jour pour
inspecter les poches de leurs pantalons. Poquet, malgr les folies qu'il
faisait pour les dames, avait la prudence des bossus. Dans le gousset,
o d'autres mettent leur montre, il cachait trois pices de vingt sous,
ressource amasse pour les jours difficiles.

Saladin les lui emprunta sans remords.

Cologne ne possdait que soixante-dix centimes. C'tait peu. Saladin les
prleva tout de mme.

Aprs quoi, toujours rampant, il traversa la scne et se rendit auprs
de mademoiselle Freluche.

Dieu a permis que les jeunes filles eussent le sommeil lger, afin de
les garder des mille dangers qui menacent leur innocence. Au moment o
Saladin prouvait d'un doigt dlicat la poche mnage dans les plis du
jupon de Freluche, elle ouvrit ses beaux yeux languissants et lui dit:

-- la fin te voil donc un homme, petite drogue! Saladin, malgr son
audace, resta dconcert.

--As-tu toujours ta pice de deux francs perce? demanda-t-il.

Le front de mademoiselle Freluche se rembrunit.

--a ne te regarde pas, rpondit-elle. File, ou je vais appeler! Saladin
lui caressa les deux mains qu'elle avait grandes et rouges.

--Ma petite Freluche, murmura-t-il en donnant  sa voix des inflexions
plus douces que les sons mme de la clarinette de Cologne, quant  la
chose de t'idoltrer, a y est, tu le sais bien, mais j'ai besoin de ta
pice pour une affaire.

--Nix! rpliqua formellement la danseuse de corde. Elle ajouta d'un ton
solennel:

--Je ne donnerais pas ma pice de deux francs pour cinquante sous!

Il faut une religion: Voltaire lui-mme a bien voulu en convenir.
Freluche ne s'inquitait pas de Dieu, mais elle croyait aux pices
perces. Saladin croyait  toutes les pices.

--coute, reprit-il, papa chalot ne me refuserait pas une avance sur
mes appointements du mois prochain, mais j'ai voulu te faire profiter de
l'affaire. C'est superbe, quoi!

Saladin avait le don de persuader. Malgr sa prudence, mademoiselle
Freluche tait dj branle.

--Qu'est-ce qui est superbe? demanda-t-elle pourtant.

--La combinaison de gagner cent francs avec tes quarante sous.

--Et combien j'aurai?

--Dix francs.

--Je veux vingt francs.

--Tope!

Saladin sortit de la baraque avec cinq francs quatorze sous.

Il arpenta la place du Trne d'un air important et qui sentait d'une
lieue son capitaliste.

Dj quelques-uns de messieurs les artistes en foire commenaient leurs
prparatifs de dpart. Saladin passa derrire les tentes et alla frapper
 la porte d'une maison roulante qui desservait le grand thtre de _La
Pie voleuse,_ situ  l'autre bout du rond-point.

N'ayant point reu de rponse, il prit la rue des Ormeaux, qui mne au
boulevard de Montreuil, et entra dans l'choppe d'un marchand de
bric--brac, au lieu dit La Petite-Allemagne.

C'est l, sans contredit, un des plus curieux coins du Paris indigent.

Sur une longueur de cinq cents pas, depuis le Trne jusqu'au centre de
Charonne, tous les chignons sont blonds, tous les jupons courts, tous
les corsages lacs  l'alsacienne. On n'y parle point franais. J'y ai
vu des barbes pointues et des houppelandes peles qui eussent fait
honneur  la Judengasse de Francfort.

Le marchand de bric--brac tait juif, jaune et maigre; sa femme tait
grasse, courte, blonde et juive. Il y avait dans la poussire, jonche
de dbris, six ou huit enfants bien dodus qui grouillaient.

Saladin expliqua qu'il avait une vieille mre, dont il tait le seul
soutien. Fils pieux, mais peu favoris sous le rapport de la fortune, il
voulait remonter  peu de frais la garde-robe maternelle.

Ces juifs allemands sont trs souvent de braves gens. L'homme maigre et
la femme grasse furent touchs par la pit filiale de Saladin. Pour
cinq francs, ils trouvrent moyen de lui composer un trousseau complet
qui ne valait rien, mais qui avait une sorte d'apparence. Il y avait
surtout un bguin  voile bleu (la vieille mre de Saladin s'en allait
aveugle) qui tait une vritable trouvaille. Saladin fit du tout un
paquet qu'il emporta sous son bras.

Il tait dix heures quand il acheva son march. Il faisait jour enfin
chez ces sybarites de _La Pie voleuse_. Saladin entra dans la voiture et
demanda monsieur Languedoc, grand premier rle, ophiclide, rgisseur et
peintureur.

Ce dernier mtier est double: il consiste  rechampir les dcors et 
_faire des ttes_ aux artistes.

 l'aide de tous ces talents runis, M. Languedoc gagnait de quoi
maigrir, et depuis dix ans, il n'avait pas pu saisir l'opportunit de
boucher les trous de sa redingote. Il tait gai comme un pinson et plus
gnreux que Guzman.

--a va au Franais et Hydraulique! s'cria-t-il en apercevant Saladin.
La Canada a une chance de rat. Vous aviez six francs passs  la
dernire d'hier, et nous n'avons eu que vingt-huit sous. La grle! Je
paye  djeuner, si tu avances les capitaux, jeune homme.

Saladin jeta son paquet sur la table et rpondit:

--Voici des effets qui m'ont cot trente francs comptant. J'en ai
besoin seulement pour aujourd'hui, qu'ils doivent me servir  pntrer
chez celle que j'adore, malgr la jalousie de son bourgeois qui me
poignarderait s'il connaissait mon sexe. Demain, le tour sera jou. Je
mettrai les hardes au clou et nous irons djeuner  la Rpe. Fais-moi
une tte analogue au costume.

Languedoc le regarda avec admiration.

--N'y a plus d'enfant! dit-il. C'est gredin avant d'avoir fait sa crue!
est-elle cale, ta chacune?

--Mieux que a! rpliqua Saladin. Elle est nourrie dans le faste, linge
fin, chaussure vernie, fiacre  l'heure et prisant du tabac  la rose!

--Alors, soupira Languedoc, elle va t'en payer un repas de corps, ce
matin, petite racaille!

Tout en parlant, il avait atteint une bote carre et plate dont
l'intrieur tait divis en une quantit de petits compartiments.
Saladin s'assit sur le pied du lit et l'opration commena aussitt.

La tte demande tait celle d'une brave femme de 45  50 ans.

Saladin fut d'abord coiff avec la maladresse voulue; un oeil de poudre
grisonna ses cheveux; puis le pinceau joua, et l'estompe, et le pouce,
et la houppe. Ce Languedoc n'tait pas de l'cole de Meissonier, il
peignait  grands traits.

--Si c'tait pour le soir,  la lumire, dit-il en se mettant au point
pour juger l'effet, on pousserait  la couleur; mais pas de btise! Le
jour, il faut mnager sa marchandise... Regarde voir si a te va, petit.

Il mit dans la main de Saladin un tesson de miroir.

--a y est! s'cria celui-ci. Je reconnais ma tendre mre! aide-moi 
m'habiller; le bourgeois de mon idole n'y verra que du feu!

Dix minutes aprs, madame Saladin, la mre, descendait le boulevard
Mazas d'un pas tranquille et discret. Similor et chalot l'auraient
croise sur le trottoir sans reconnatre en elle leur coupable fils qui
se disait:

--Je vas manger deux sous de pain, et il me restera 60 centimes pour
acheter du sucre d'orge  la petite. Ah! elle me trouve laid! Va bien!
l'affaire mitonne.

C'tait une maison de chtive apparence, situe  une trentaine de
mtres de l'angle form par la rue Lacue et la place Mazas. Tout ce
quartier tait alors en voie de reconstruction et l'angle lui-mme,
entour d'une barrire en planches, attendait une btisse nouvelle.

Au troisime tage de la maison, il y avait une petite chambre, claire
par deux fentres dont l'une s'ouvrait au levant, l'autre au midi. Comme
aucun obstacle ne masquait ces croises, la seconde regardait le Jardin
des Plantes et toute une part du vieux Paris, la premire voyait,
par-dessus Bercy et Ivry, les campagnes riveraines de la Seine.

Tout tait clair, net et propre dans cette chambrette o la pauvret
avait je ne sais quel air d'lgance. Petite-Reine dormait dans un
berceau d'osier, entour de rideaux blancs comme neige et qui cachait 
demi la couchette de sa mre: un de ces lits en fer qui ont atteint, ce
semble, le dernier degr du bon march.

Une commode, une table de couturire et quelques chaises formaient
l'ameublement. Tout cela souriait, inond de gai soleil. Il n'y avait de
triste qu'un meuble en bois de rose qui restait l, parlant d'un luxe
vanoui, et faisant contraste avec tout ce qui l'entourait.

La Gloriette tait leve depuis longtemps dj. On le voyait  l'ordre
tabli dans le modeste mnage. Elle avait savonn des chemises, des
collerettes, des bas mignons appartenant  Petite-Reine; les souliers de
Petite-Reine taient cirs et sa gentille toilette attendait, bien
brosse.

Que disions-nous qu'il tait triste le meuble en bois de rose! Il tait
joyeux plutt et, certes, Lily ne regrettait rien en le regardant.
C'tait l'armoire de Petite-Reine, il contenait tous les objets 
l'usage de l'enfant ador qui tait l'me de cette demeure.

Ah! qui pourrait dire comme on la chrissait, comme on tait follement
fire d'elle, et heureuse, et facile  glisser sur la pente d'or des
beaux rves d'avenir!

Il y avait un deuil dans le pass, un grand amour bris, une douleur que
rien ne devait teindre.

Mais supposez le coeur le mieux dou, vous y trouverez un battement qui
domine. Chaque femme surtout a une corde qui vibre plus passionnment,
un attrait, un lan suprieur  tous autres: une vocation dans la
passion.

Celle-l est mre avant tout, celle-ci, avant tout, est amante.

La Gloriette tait mre jusqu'au culte, jusqu'au dlire.

Elle avait aim Justin, elle avait pleur Justin, son premier, son
unique ami, mais ce berceau, cette allgresse, cette idoltrie!

J'en ai vu qui restaient inconsolables et mornes  regarder l'enfant
dont le pre n'tait plus; j'en ai vu qui regrettaient le pre avec
assez d'emportement furieux pour prendre l'enfant en horreur.

La Gloriette avait souri parmi ses larmes, ds le premier jour de son
veuvage, penche qu'elle tait en un recueillement dvot au-dessus du
sommeil de Petite-Reine.

Elle s'tait dit peut-tre aprs le dpart de Justin, tant il peut y
avoir de joie jalouse dans le spasme de cette folie maternelle:
Petite-Reine sera  moi toute seule.

Elle n'aura que moi au monde. Je lui donnerai ma vie. Elle me payera
avec tout son amour.

Elle aimait encore Justin, surtout parce que Justin tait le pre de
Petite-Reine; elle le regrettait, parce qu'il et si bien admir la
chre enfant du matin au soir; mais son coeur tait plein, et quand elle
parlait  Dieu, c'tait un long cantique d'actions de grces. Elle
remerciait la bont de Dieu qui faisait sourire sa fille, si jolie dans
ce pauvre berceau: elle s'agenouillait, ne sachant plus si elle adorait
Dieu ou la frle crature endormie, calme, rose, et dont les lvres
fraches, entrouvertes pour laisser passer le souffle si doux des
petits, semblaient appeler le baiser en murmurant: Maman chrie!

Elle se trouvait heureuse: il n'y avait pas au monde une crature
humaine dont elle envit le sort, car la pauvret est lgre  supporter
quand une grande joie soutient l'me, ou un grand orgueil, et la
Gloriette avait pour exalter sa jeune me la plus grande de toutes les
joies, le plus grand de tous les orgueils.

La Gloriette avait appris  Petite-Reine une prire bien courte, mais si
belle! pour demander  la bonne Vierge, qui est mre aussi, le retour de
son papa. Elle tait sre que Justin reviendrait, non point pour elle
peut-tre, mais pour Petite-Reine. Elle avait un moyen sr, infaillible!

Encore quelques semaines d'amour sans partage; puis, quand l'enfant
grandissant devait avoir des besoins que le travail acharn de ses mains
ne pourrait plus satisfaire, elle comptait se rendre chez un de ces
photographes qui font si beaux les amours dans les bras de leur mre.

Si vous saviez combien de fois elle s'tait arrte  regarder tous ces
chrubins qui rient aux vitrines de Nadar et de Carjat, jolis comme des
anges, mais moins jolis que Petite-Reine.

Elle comptait donc aller chez Carjat ou chez Nadar avec Petite-Reine
habille comme l'enfant Jsus; elle comptait enlever le filet qui tenait
captifs ces cheveux blonds o elle baignait, le matin et le soir, ses
baisers affols.--Et alors, sur la vitre miraculeuse le rayon de soleil
devait fixer un sourire d'ange, suave et doux, encadr dans les boucles
d'or de cette chevelure, glorieuse comme une aurole.

Et, ft-il au bout de l'univers, que vouliez-vous que fit Justin,
ouvrant la lettre et voyant ce portrait, sinon revenir, revenir bien
vite pour s'agenouiller de l'autre ct du berceau?

Vous souriez? mais Lily savait mieux que vous comment tait fait ce
pauvre beau Justin de Vibray, le roi des tudiants, noble intelligence,
faible volont. On devait le retenir prisonnier quelque part, et Lily ne
maudissait point le gelier de cette prison, qui tait encore une mre.

D'ailleurs, Lily, cette belle petite dame que nous vmes hier, si
discrte et si sage dans le rle de maman, tait un enfant aussi.

Ce matin,  l'heure o l'ge des femmes saute aux yeux, vous lui auriez
donn dix-huit ou dix-neuf ans  toute peine.

Elle avait son dshabill de travail: une jupe de bazin, une camisole de
percale; ses cheveux, plus riches et plus doux que ceux de l'enfant,
allaient o ils voulaient en un dsordre charmant et lui faisaient une
coiffure que nulle ne pourrait acheter, ft-ce au prix d'un trne.

Elle avait bien quelque pleur aux joues, mais vous l'en eussiez mieux
aime, tant cette pleur, dlicate et douce, se mariait heureusement aux
lumires de sa chevelure et  cette profonde tincelle qui jaillissait
de ses grands yeux noirs.

Lily tait belle, bien plus qu'autrefois; plus belle mme que
Petite-Reine n'tait jolie. Un peintre connaisseur vous et dit qu'elle
devait devenir encore plus belle.

Mais je ne sais comment exprimer cela. Ce n'tait point son exquise
beaut qui frappait le coeur ni le regard, c'tait sa gentillesse de
jeune mre, active  la besogne. En elle la mre emportait tout. Les
grces enchantes de sa taille, la splendeur de ses traits n'taient en
une sorte que des charmes accessoires auprs de la sduction attendrie
qui s'pandait autour de son travail.

Elle allait, elle venait, leste comme un oiseau, et gaie, et commenant
un doux chant, interrompu par une distraction maternelle.

C'tait une petite chemise, raide de savon, qu'il fallait retourner sur
la corde o elle schait, le manteau  brosser, le chapeau dont la plume
coquette demandait un coup de doigt, puis les brillantes bottines,
mignonnes comme des jouets--puis un regard au berceau, et aprs chaque
regard, vous pensez, l'irrsistible besoin d'un baiser, puis, que
sais-je?

Le soleil reluisait si joyeusement! On s'accoudait une minute  la
fentre... Psst! La laitire! Et le djeuner de Petite-Reine!
Paresseuse!

La laitire, figurez-vous cela, montait chaque matin les trois tages
pour quatre sous, ou plutt pour madame Lily et pour la petite.

En bas, la laitire avait la voix rauque et mettait je ne sais quoi dans
ses pots de fer-blanc; mais en haut, elle apportait de la vraie crme,
et sa voix changeait.

Y avait-il quelque chose d'assez bon, d'assez doux pour ces deux chres
cratures! Tout le quartier tait comme la laitire. On les aimait, on
les respectait.

--Madame Hureau, dit la Gloriette quand la paysanne entra, vous nous
trompez, je m'aperois bien de cela: vous faites trop bonne mesure.

Madame Hureau tait dj  regarder Petite-Reine dans son berceau.

Elle rabattit la corne de son tablier et l'enfant s'veilla, inonde de
lilas tout frais, tout mouills, de bons gros lilas de campagne, qui
rjouissent l'oeil, protgs par de robustes feuilles.

Les lilas de Paris sont chauves.

Le rveil de l'enfant fut un cri d'allgresse. Tant de fleurs! tant de
feuilles! et toute la chambre embaume!

La paysanne se sauva, riant de sa niche et la larme  l'oeil.

Sur le rchaud, prs de la porte, il y eut un petit polon d'argent.
J'ai dit d'argent: c'tait pour l'adore. Le lait chauffa pendant que la
mre et la fille jouaient avec les lilas. On s'embrassait  travers les
feuillages humides qui secouaient leurs perles sur ces fronts d'anges.

--Mre, le lait monte!

Et le gros bouquet presque achev fut jet  la diable pour sauver le
lait.

Se peut-il que deux choses soient si dissemblables? Nous avons vu la
brave Canada faire dans une marmite l'effrayante cuisine qu'elle
appelait son caf. Ici, le contenu d'un mince cornet de papier blanc
fut vers dans un joujou de verre sous lequel l'esprit-de-vin s'alluma.

L'arme se dgagea, pur et pntrant, de cette mignonne cornue. La crme
sucre prit une nuance presque aussi fine que celle des lilas pars sur
le berceau, et Petite-Reine djeuna de grand apptit avec ce mlange
dont chalot n'aurait pas voulu, le sybarite.

Il y manquait l'oignon et l'arrire-got de chou.

Notre pense est revenue vers ce digne couple de la foire,  cause de
Petite-Reine, si dlicieusement gentille en grignotant son pain rti.
C'tait en prenant leur caf noir que madame Canada et chalot avaient
mis ce souhait de possder une jolie fillette pour leur tourne de
province.

Et, en vrit, imaginez-vous les recettes que pourrait faire un amour
comme Petite-Reine, si elle savait danser sur la corde moiti si bien
seulement que mademoiselle Freluche?

Cent francs! La direction du Thtre Franais et Hydraulique aurait
donn cent francs pour raliser ce rve. C'est beaucoup d'argent.
Proportions gardes, le Thtre-Italien ne paye pas plus cher Adelina
Patti.

Mais, Seigneur Dieu! vous figurez-vous aussi Petite-Reine, le bijou qui
toujours avait dormi dans son ouate parfume, vous la figurez-vous
s'veillant au milieu de ce peuple? La voyez-vous au fond de cette
misre assombrie par le vice? entre Cologne, le gant, et Atlas, le
bossu?

Il faut les battre, vous n'ignorez pas cela, les enfants  qui on
enseigne la danse sur la corde.

Oh! certes, de pareilles penses ne viennent point aux mres amoureuses.
Ce serait folie que de nourrir des craintes si horribles.

Parfois, quand on aime passionnment, l'me est prise tout  coup d'une
terreur vague, et les yeux de la Gloriette se mouillaient bien souvent 
regarder son trsor. Elle redoutait la misre, une maladie, peut-tre,
tout ce qui effraie les mres, mais cette honte extravagante, ce malheur
invraisemblable, sa fille vole, sa fille battue, plie, change par les
larmes et dansant sur la corde comme la petite du pont d'Austerlitz, oh!
certes, certes, la Gloriette n'y avait song jamais!

Il y a un tableau de sir Thomas Lawrence, peintre de Sa Trs Gracieuse
Majest George III, qui reprsente l'honorable lady Hamilton de Hamilton
place en train de tremper des mouillettes dans une tasse de chocolat.

L'honorable lady peut tre ge de trois ans. Sa petite figure fire,
d'un blanc rose et transparent, s'inonde de plus de cheveux perls,
qu'il n'en faudrait pour coiffer l'illustre tte de Louis XIV. Elle est
jolie cette poupe-duchesse, comme tout le talent de Lawrence dont le
pinceau aurait peupl un paradis d'anges anglais; mais elle ne sourit
pas ou plutt elle sourit  l'anglaise.

Petite-Reine souriait comme  Paris;  la voir, Thomas Lawrence et
bris ses pinceaux, aujourd'hui surtout que ce gai soleil des derniers
jours d'avril envoyait des reflets nacrs  ses joues.

Quand elle eut bien djeun, sa mre la mit  genoux, sa mre, dvote 
force de tendresse. Petite-Reine joignit ses douces mains et dit, sans
s'arrter ni se tromper, cette belle prire dont j'ai parl, qui avait
deux lignes, ni plus ni moins:

Mon Dieu, je vous donne mon coeur. Bonne Vierge, mre de Dieu, je vous
aime bien, rendez-moi mon petit pre.

En bas madame Hureau, la laitire, faisait son commerce sous la porte et
racontait aux voisins le rveil du petit ange.

--C'est trop joli, quoi, disait-elle, la fille et la mre, a fait peur!

 trente pas de l, au milieu des dcombres d'une maison dmolie, une
femme, pauvrement habille, et coiffe d'un bguin  voile bleu, vint
s'asseoir sur une pice de bois. La laitire la montra aux voisines en
disant:

--Depuis ce matin, voil deux fois qu'elle vient rder, c'te
paroissienne-l. Elle regarde la maison. Une drle de touche, pas vrai?
a doit s'avoir chapp de la Salptrire. Je parie qu'on ne lui donne
pas quinze cents livres de rentes  chaque fois qu'elle ternue!

Saladin, grim et costum en vieille femme, faisait pourtant de son
mieux pour prendre une tournure dcente sous son dguisement. Il
regardait en effet la maison, il avait dj reconnu la jolie petite dame
de la veille  la fentre du troisime tage.

Il attendait. L'affaire marchait.




VI

La cerise


Aprs la prire, ce fut la toilette. Petite-Reine aurait mieux aim
jouer avec les belles branches de lilas, mais dj, sur le pied du lit,
toutes les diverses pices de son costume mignon taient ranges.

--Mre, pourquoi m'habiller de si bonne heure?

Elle parlait comme une femme et la Gloriette lui expliquait tout.

--Parce que, chrie, tu vas aller toute la journe au Jardin des
Plantes.

--Avec toi? quel bonheur!

--Non, avec madame Noblet qui mne les enfants.

Ici, une moue. Lily sourit. Les mres aiment tant qu'on les regrette.

Lily mit les pieds de l'enfant dans une large cuvette et commena les
ablutions  grande eau.

--Et toi, dit Petite-Reine, tu vas rester ici?

--Moi, je vais aller reporter de l'ouvrage. Et nous aurons de l'argent.
Et je te mnerai o tu sais bien, faire faire ton portrait pour
l'envoyer  petit pre.

On y avait t dj une fois, chez le photographe, mais Petite-Reine,
trop enfant, avait boug. Et dans l'preuve, c'tait un nuage que la
Gloriette tenait entre ses bras.

Seulement, on n'avait pas jet l'preuve parce que, je ne sais comment,
le nuage souriait.

Petite-Reine demanda:

--Y aura-t-il ma cerise sur le portrait?

Elle fut embrasse, toute mouille qu'elle tait, et la jeune mre
rpondit:

--Je voudrais bien, mais je n'oserais pas.

--Puisque tu dis que petit pre riait toujours en regardant ma cerise!

Lily passa son mouchoir sur ses yeux pour essuyer l'eau du baiser et
peut-tre une larme. Il y a des mots qui font revivre tout un bonheur
pass.

Nous sommes dans les enfantillages jusqu'au cou avec cette Gloriette et
Petite-Reine. Un de plus, un de moins, le lecteur nous pardonnera.

Petite-Reine avait une cerise, mais si bien faite! une cerise rouge,
brillante, avec un peu de jaune d'or au milieu, comme si elle et pendu
encore  l'arbre sous un rayon de soleil.

C'tait un fruit de ce travail bizarre et mystrieux que la nature
accomplit en se jouant chez celles qui vont tre mres. Elles ont des
dsirs fougueux, impossibles parfois et l'enfant vient, portant quelque
part le tmoignage du caprice qui ne fut pas satisfait. Il arrive ainsi
que la postrit de madame Canada puisse apporter en naissant une goutte
de caf sous l'oeil ou un bon verre de vin bleu rpandu sur la moiti du
visage. C'est hideux.

Et c'est charmant quand, au lieu des brutales fantaisies de la misre,
la jeune femme a souhait ce que rvent les heureuses: des fleurs, par
exemple.

Dumas fils, qui crivit ce beau livre: _La Dame aux camlias_,
trouverait dans telle noble demeure du faubourg Saint-Germain le titre
d'un autre livre aussi gracieux, mais plus chaste.

La _dame aux roses_ ne se coiffe point comme les autres marquises; elle
laisse tomber ses cheveux noirs en larges boucles sur ses paules.
Assurment, il n'y eut jamais que la main d'un poux ou le souffle du
vent pour soulever ce riche voile et dcouvrir les deux roses ples,
divin pastel qu'une envie de sa mre estompa sur le vlin de sa nuque.

J'ai dit le mot, ce sont des _envies_.

Et Lily, la sauvage, avait eu tout bonnement envie de cerises.

Au temps o Justin, bel tudiant, tait fou de Lily et de sa petite, il
jouait des heures entires auprs du berceau et c'taient de longues
joies quand on dcouvrait la cerise.

Seulement la cerise ne pouvait pas tre sur le portrait. Le hasard
l'avait place en un lieu qui se voile: entre l'paule droite et le
sein, tout prs de l'aisselle.

Avant de passer une petite chemise plus blanche que la neige, Lily baisa
la cerise avec un gros soupir.

--Tu dis toujours que pre nous aime, reprit Justine, pourquoi a-t-il
besoin d'un portrait pour venir nous voir?

--Il ne fait pas ce qu'il veut, rpliqua Lily. Donne tes jambes.

C'tait pour le pantalon festonn qui tombait sur les bas blancs, rays
d'azur. Puis vinrent les bottines, une paire de joyaux.

--Pre est donc malheureux? demanda encore la fillette.

--Oui, puisqu'il est loin de toi... Au corset!

C'tait Lily qui avait fait le corset, calcul pour ne point gner cette
chre et frle taille; c'tait Lily qui avait brod le fichu et la
collerette.

--Il faut l'aimer, bien l'aimer, le pauvre pre!

--Pas tant que toi, maman?

--Si, autant que moi... passe tes manches.

Elle pensait, la pauvre Gloriette:

--S'il la voyait, mon Dieu!

Et c'tait vrai, il et suffi d'un regard jet sur cette adorable enfant
pour ramener le plus indiffrent des pres.

Et Justin autrefois avait si bon coeur!

La robe fut agrafe: une toffe bien simple, mais choisie avec un got!
et qui vous avait une tournure sur le jupon bouffant! Puis le petit
manteau, vas comme une cape espagnole, puis la toque d'o les cheveux
ruisselants s'chappaient.

Un instant la Gloriette resta en extase. Elle n'avait jamais vu
Petite-Reine si jolie.

Petite-Reine elle-mme, bien qu'il n'y et point de glace dans la
chambrette, avait conscience de sa parure. Elle se tenait droite; on
devinait en elle une vague tentation d'tre raide.

Mais les lilas de la laitire taient encore pars sur le berceau. Aprs
avoir hsit pendant la moiti d'une minute, Petite-Reine fut vaincue,
et, prenant son lan franchement, elle se roula parmi les fleurs.

En ce moment, un bruit monta de la rue, un bruit plaintif de clochette.

--Mre Noblet! s'cria Lily. Nous sommes donc en retard!

Il y avait eu une montre et mme une pendule, mais c'tait de
l'histoire.

Lily s'lana vers la croise, d'o elle vit, sur la place Mazas, une
bonne femme coiffe d'un large chapeau de paille, couleur tabac, qui
conduisait un troupeau de petits enfants, diversement habills.

C'tait madame Noblet, dite la Promeneuse et aussi la Bergre.

En marchant, elle agitait une clochette, comme celle qui pend au cou des
moutons, et les mres sortaient des maisons,  ce signal connu, pour lui
amener leurs enfants.

--Attendez-moi, mre Noblet, dit Lily par la fentre, nous descendons
tout de suite.

La Bergre souleva son grand chapeau pour regarder en l'air et fit un
signe de tte caressant.

-- votre aise, madame Lily, rpondit-elle. Les petits vont s'amuser un
peu dans les terrains.

Le troupeau se prcipita aussitt vers un chantier ouvert o
s'amassaient des matriaux et o restaient quelques arbres poudreux qui
attendaient la hache. On caquetait, on riait, on se disait: Nous allons
avoir Petite-Reine!

Et la Bergre suivait gravement, tricotant un bas de laine.

Saladin, derrire son voile bleu, attach au bguin d'apparence
monastique, lorgnait tout cela. Les choses se prsentaient mieux encore
qu'il n'et os l'esprer. La Bergre avait l'air d'une momie, sous son
vaste abat-jour; le troupeau tait nombreux; il ne s'agissait que d'un
peu d'adresse.

--J'en ai aval d'une autre longueur, des sabres! se dit Saladin. Si on
avait le placement de la marchandise, j'emporterais la moiti de ce
petit monde-l dans ma poche.

Ne perdez jamais aucune parole de ce Saladin qui devait tre, avec le
temps, un homme considrable. Sous sa chtive enveloppe, il possdait
dj ce grand esprit d'entreprise qui est un don de Dieu. En province,
il avait vol  l'amricaine avec succs. Le choix du vol  l'amricaine
indique une intelligence  la fois hardie et pratique. Tout le monde ne
peut avoir une boutique de changeur sur le boulevard.

Il y avait mme, dans le talent prcoce de notre jeune Saladin comme
avaleur de sabres, une promesse morale et une garantie. Je ne sais pas
si les populations seront de mon avis: pour moi il y a quelque chose de
chevaleresque dans le travail de ces mangeurs de fer. Personne plus que
moi ne respecte l'arme, cette vaillante gloire de la France. Mais
l'imagination est une folle et je me suis laiss parfois bercer par
cette pense pacifique: un Saladin dvorant, quelque beau jour, tous les
sabres de l'univers.

On garderait, bien entendu, les panaches et les paulettes qui ne font
de mal  personne pour embellir les ftes publiques.

Nous ferons, une fois ou l'autre, la biographie de Saladin, dont
l'enfance avait t un pome.

Ds  prsent, veuillez remarquer en lui, outre l'initiative, la
dcision et le courage  la besogne, cette tendance heureuse 
gnraliser les oprations. S'il avait eu le placement de la
marchandise, il et dtourn la moiti de la clientle de madame Noblet.

C'est,  l'tat lmentaire, le dialogue sublime de la production et du
dbouch.

videmment, cet adolescent, dont l'ducation avait t nglige et qui
n'avait mme pas t employ dans le commerce, possdait en lui le germe
des grandes combinaisons industrielles.

Il quitta sa pice de bois o on aurait pu le remarquer et tourna
l'angle du boulevard Mazas.

Un seul dtail contrariait dans ce qu'il avait vu: c'tait la prsence
d'un gros garon portant l'uniforme du gamin de Paris, plus un tablier
de bonne d'enfant. Ce joufflu semblait innocent mais trs robuste. Il
avait au bras un immense panier et faisait manifestement partie du
troupeau de la Bergre en qualit de chien.

Il n'est pas hors de propos de constater ici que madame Noblet avait une
administration fort bien monte, et mritant  tous gards la confiance
des familles. Outre le joufflu, qu'on appelait familirement Mdor, elle
employait une sous-bergre, bossue et puissamment laide, qui n'offrait
aucun danger au point de vue de messieurs les militaires.

La Gloriette fut juste trois minutes  faire sa toilette. Au bout de ce
temps, Saladin, qui allait  pas tremblants, courb en deux comme une
pauvre vieille, la vit sortir de la maison, tenant Petite-Reine par la
main. Elle traversa la place, rcoltant partout sur son passage des
sourires et de caressants bonjours.

Justine, la petite coquette, se tenait cambre dj et jouissait de son
succs.

L'oeil rond de Saladin brilla sous son voile, pendant qu'il se disait:

--Elle fait sa sucre... ah! tu me trouves laid, toi? Patience!

La Gloriette, habille comme la veille et si jolie que madame Noblet
poussa un grand soupir en songeant  ses vingt ans, avait sous le bras
un paquet assez volumineux.

--Je vais reporter de l'ouvrage jusqu' Versailles, dit-elle, un voile
de marie qu'on attend; je ne serai pas revenue avant quatre heures. Je
vous recommande bien Justine, ma bonne madame Noblet... mais o donc est
votre gardienne?

--Madame, rpondit la Bergre, mais j'ai Mdor, et puis, je n'aurai qu'
choisir au Jardin des Plantes. Il y en a assez qui tournent autour de
chez moi; la place est bonne... D'ailleurs vous savez bien que tous mes
enfants mettent Petite-Reine dans du coton... Est-elle assez mignonne,
ce trsor-l!

Lily enleva sa fille dans ses bras et lui donna un dernier baiser.

L'omnibus passait.

Mais l'omnibus fut oblig d'attendre, parce que Lily donna encore des
recommandations et une pice blanche pour le cas o Petite-Reine aurait
envie de quelque chose, et d'autres baisers aprs le dernier, et des
promesses de bientt revenir.

Eh bien, dans l'omnibus, personne ne se fcha. Quand Lily monta enfin,
le conducteur lui prit galamment son paquet, et un sourire gnral salua
son entre.

Au moment o l'omnibus repartait, un coup qui stationnait de l'autre
ct de la place s'branla. L'homme au teint de multre que nous avons
vu entrer au thtre de madame Canada sur les pas de la Gloriette, le
pair de France tranger, montra sa figure bronze  la portire et dit
au cocher:

--Suivez!

Le cocher mit aussitt son attelage au trot.

Madame Noblet et son troupeau prenaient en mme temps le chemin du
Jardin des Plantes, par le pont d'Austerlitz.

Il y avait un ordre tabli. Ordinairement la sous-bergre bossue
marchait en avant, suivie des plus petites allant trois par trois. La
bergre en chef cheminait sur le flanc de la colonne, et Mdor fermait
la marche, derrire les grandes.

Aujourd'hui, Mdor tait en avant et madame Noblet avait le poste
d'honneur  l'arrire-garde.

Saladin s'branla quand toute la petite arme fut engage sur le pont,
et suivit le mme chemin d'un air pensif. Il se demandait ce qu'il
allait faire de ses 100 francs, car le doute ne lui venait mme pas sur
le succs de son entreprise.

Si Boileau crivait de nos jours une ptre sur les inconvnients de
Paris, les militaires y auraient une place considrable. Promenant par
la ville leur apptit proverbial, leur soif qui jamais ne s'teint et
leur incessant besoin d'aimer, ils encombrent et gnent tout
naturellement, comme les voitures de blanchisseuses.

Comme ils n'ont rien  faire, ils marchent  pas lents, regardant tout
et dsirant tout ce qu'ils regardent; ils font partie intgrante de tous
les embarras et n'en savent rien. Leur coeur est un incendie menaant la
voie publique. Suprieurs  don Juan, qui n'aimait que l'amour, ils ont
appris, dans les casernes de Quimper ou de Bziers, la ferique lgende
de Paris, plein de cuisinires distribuant des bouillons et de
bourgeoises ges offrant des petits verres  la jeunesse.

Sur le champ de bataille, ce sont des hros; en temps de paix, on ne
sait vraiment o les mettre. Il y a cette lugubre histoire de
Versailles, dpeupl par le prestige de l'uniforme. Ce n'est pas loin,
allez-y voir.

Le foin y pousse dans les rues, les duchesses y font la soupe, en
l'absence du dernier cordon bleu, mang par les cuirassiers. Entre dix
et soixante-douze ans, nulle personne du sexe n'ose sortir sans l'appui
d'un brigadier corrobor de quatre gendarmes.

Tel est l'tat actuel et vraiment malheureux de la ville fonde par le
grand roi. Que Paris tremble!

 gauche en entrant par la grille du Jardin des Plantes qui ouvre sur la
place Valhubert, on trouve un bosquet trs vaste, dvolu aux jeux des
enfants et aux galanteries entre bonnes et militaires. J'ai entendu de
vieilles gens appeler ce lieu le bois de la Reine; madame Noblet y
prtendait un vague droit de proprit; quand les collges y venaient,
elle se plaignait  un fossile de ses amis, nourri dans une pension de
la rue Copeau et remarquable par l'immensit de son garde-vue vert.

Le fossile n'tait pas loign non plus de considrer comme des
usurpateurs ceux qui venaient s'asseoir sur _son_ banc, en face des
plates-bandes contenant la srie des plantes alimentaires.

Ce fut vers le bosquet que madame Noblet dirigea son troupeau, en bon
ordre. Elle le parqua, selon la coutume, dans un carr dlimit par un
certain nombre d'arbres connus, et comprenant le banc du fossile. Madame
Noblet prit position sur le banc o elle garda une place  son ami, et
Mdor, avec le panier, fut plac  l'autre extrmit du carr.

Il tait matin, les bonnes n'arrivaient pas encore. C'est  peine si
quelques uniformes impatients se montraient dj dans les parties
sombres du bosquet, o l'on voyait aussi une demi-douzaine d'tudiants
assis par terre sans faon au pied des arbres et lisant qui Ducaurroy et
Touillier, qui un trait de matire mdicale.

C'est ici un autre Pays latin peu connu. Presque toutes les pensions
bourgeoises du quartier Saint-Victor nourrissent  prix rduit des
tudiants pauvres et laborieux dont le Jardin des Plantes est
l'acadmie.

La Bergre s'tant installe commodment, le petit peuple se mit 
jouer, gardant une excellente discipline. Il y avait bien une vingtaine
d'enfants de diffrents ges. Personne ne dpassait jamais les limites
imaginaires, traces par la volont de madame Noblet. Mdor, assis
auprs du panier, se mit  dvorer un petit tas de desserts achet 
l'Arlequin de la rue Moreau, avec un demi-pain de munition.

On jouait  la dame, et bien entendu, malgr son jeune ge, Petite-Reine
tait la dame. Elle pandait autour d'elle un charme; on l'enviait, mais
on l'aimait.

Saladin fit le tour de la grille et entra par la porte de la rue Buffon.
Il se tint longtemps  l'cart, regardant le jeu comme un renard qui
guette des poules et combinant sans doute son plan.

Tous les jeunes soldats, pars dans le bosquet, vinrent tour  tour lui
faire des yeux tendres. Quelques-uns mme se risqurent jusqu' glisser
sous sa coiffe des paroles passionnes. Son dguisement avait beau faire
de lui une vieille trs laide, don Juan, non grad, ne s'arrte pas pour
si peu. Ce sont des volcans que nos conscrits.

Madame Saladin les repoussait avec fiert, mais sans rudesse, les priant
de ne pas outrager une mre de famille. Elle devinait vaguement que ces
acharns chercheurs d'aventures pouvaient,  leur insu, devenir ses
auxiliaires.

Elle en avait besoin, car les choses n'allaient pas comme elle l'avait
espr. Le petit troupeau, parqu sous l'oeil de ses gardiens, se
dfendait de lui-mme, et madame Saladin avait dj considr en
elle-mme que la grosse main de Mdor devait lancer,  l'occasion, de
formidables coups de poing.

Ce qu'il et fallu, ce que Saladin avait rv, c'tait la promenade
autour des parcs o sont les animaux; des alles, des venues,
l'attention des enfants sans cesse excite, Mdor courant aprs les
tranards, et madame Noblet ne sachant plus lequel entendre.

Saladin se disait:

--a sera dur. Elle est ruse, la vieille rodriguesse! Elle aime mieux
tricoter son bas tranquillement que de courir, et puis, je parie qu'elle
frquente une antiquaille qui va venir s'asseoir sur son banc... L!
j'ai gagn!

Le fossile arrivait en effet, descendant l'alle Buffon  petits pas
compts. Il portait une lvite  gigot du temps de la Restauration, des
souliers  boucles et une casquette  auvent.

C'tait un beau sujet, bien dessch, avec une canne en corbin et le
calendrier de 1819 imprim sur sa tabatire.

Il avait tu en duel autrefois, lors de l'invasion, deux officiers
russes, un Prussien et un Autrichien. On l'appelait alors, au caf
Lamblin, le mangeur de cosaques.

Il racontait cela.

Ce que c'est que de nous!

Maintenant, on lui avait donn le nom de fossile  cause de son tat
trs avanc de ptrification et parce que le quartier est plein de la
gloire du Cuvier. Il tait courtois, mais irritable. Quand il se
fchait, il avait la mme voix que les trois pygargues, logs entre les
aigles et les vautours, au bout de la hutte des oiseaux.

Ds que les pygargues l'entendaient de loin ils criaient.

Le fossile vint s'asseoir  sa place, sur _son_ banc; madame Noblet et
lui se firent les politesses d'usage, aprs quoi l'ancien mangeur de
cosaques appela Petite-Reine pour lui donner trois pastilles de
chocolat, apportes dans du papier.

Il dtestait les enfants, mais il aimait Petite-Reine.

Ces choses tant faites, il croisa ses deux mains sur sa canne, plante
entre ses deux jambes, et se laissa aller au sommeil en disant:

--Si elle saute  la corde, vous m'veillerez, chre madame.

Elle, c'tait Petite-Reine.

En vrit, jusqu' prsent, le dguisement du pauvre Saladin n'avait pas
produit de rsultats bien apprciables. L'arrive du fossile marquait
l'heure de midi aussi srement que le canon du Palais-Royal.

Aprs tout, c'est un dur mtier que celui de loup. Ils rdent parfois
terriblement longtemps, le ventre creux, autour des bergeries. Personne
n'a piti d'eux, parce que personne n'en mange; mais comme nous
plaignons ces doux agneaux,  cause des ctelettes!

Vers une heure, sur un signe de la Bergre, Mdor ouvrit le panier aux
provisions et tous les enfants vinrent reconnatre leur djeuner.
Saladin commenait  avoir faim, ce qui engendre la tristesse. Il se
demanda pour la premire fois:

--Est-ce que tu vas te casser une jambe de cent sous, ma fille?

Il s'loigna, craignant d'exciter l'attention en pure perte. L'heure
passait. De la faon dont les choses allaient, il tait aussi impossible
de faire ses frais que de prendre la lune avec les dents.

Saladin, soucieux et se creusant la tte, atteignit la grande grille, o
il djeuna d'un de ces petits pains qu'on jette aux ours. Avec le reste
de son argent, il acheta un sucre de pomme, une demi-douzaine de
biscuits et un bonhomme de pain d'pice; puis il revint par l'alle
Buffon.

Le jardin s'emplissait, les provinciaux arrivaient; malheureusement les
neuf diximes des promeneurs tournaient  droite pour rendre leurs
devoirs aux lions,  l'lphant,  la girafe et  l'hippopotame.

Il y avait une place libre sur le banc le plus rapproch de celui o
madame Noblet et son mangeur de cosaques poursuivaient leur silencieuse
entrevue. Saladin s'y assit  tout hasard, les mains croises sous son
chle et si doucement humble que chacun pensa: Voil une bonne vieille
qui n'a pas l'air heureuse!

-- la corde!  la corde! fit-on dans le troupeau.

Aussitt et comme par enchantement, un cercle de curieux se forma.

--Que personne ne se mette devant moi! cria le fossile sous son norme
visire, en levant sa canne d'un geste tremblant et menaant.

On obit en riant et il y eut une ouverture au cercle, en face du banc.

Mdor prit un bout de la corde; ordinairement, c'tait la sous-bergre
qui tenait l'autre bout. Son emploi fut donn  une grande. Madame
Saladin, sous prtexte de mieux voir, se glissa dans le cercle.

La grande tournait mal et fit manquer Petite-Reine au premier _vinaigre_.
Or, depuis que le monde est monde, on n'avait jamais vu _entrer, sauter_
et _sortir_ aussi adroitement que Petite-Reine. Le mangeur de cosaques
jeta son cri d'oiseau auquel les pygargues rpondirent dans le lointain,
et Mdor chercha des yeux dans le cercle une figure connue.

Juste  ce moment, madame Saladin cartait son chle comme si la main
lui dmangeait.

--C'est a, la mre, dit Mdor qui vit le mouvement, prenez la corde! et
attention!

Le coeur de madame Saladin battit, elle eut un bon sourire et prit la
corde. Petite-Reine, bien seconde, rcolta un tonnerre
d'applaudissements.

--Remercie madame, trsor, lui cria la Bergre. Il faut de la politesse.

Justine, toute rose et toute gracieuse, vint tendre son front  madame
Saladin, qui lui donna un sucre de pomme aprs l'avoir embrasse.




VII

La voleuse d'enfants


Le Petit Chaperon rouge devait tre bien jeune quand il prit le loup
pour sa mre-grand. Saladin avait toute sorte d'avantages sur le loup;
sa figure de gamin, dj use, se prtait merveilleusement au rle qu'il
avait choisi. Petite-Reine l'embrassa du meilleur de son coeur et lui
fit une belle rvrence.

Mais, d'un autre ct, compre le loup tait tout seul dans la cabane
avec le petit chaperon rouge, tandis que Saladin avait ici des centaines
de tmoins qui le gnaient.

La corde  sauter l'avait, il est vrai, rapproch de Justine; mais le
bosquet tait dsormais encombr.

C'tait de l'enthousiasme que Justine excitait. Tout le monde la
regardait, tout le monde voulait lui donner une caresse. Les difficults
de l'entreprise augmentaient au lieu de diminuer.

Saladin se retira discrtement au second rang. Deux heures sonnaient 
l'horloge du Musum.

--Veux-tu te reposer, trsor? demanda la Bergre  Petite-Reine.

--Non, rpondit l'enfant insatiable, je veux jouer aux quatre coins.

Elle tait toujours obie. Le jeu des quatre coins commena. Madame
Saladin, appuye contre un arbre, se disait:

--C'est la lune  prendre avec les dents, quoi, mauvaise affaire! On ne
peut pas escamoter a en plein jour comme une muscade. J'avais compt
sur les animaux, sur le labyrinthe et le tremblement. Rien de tout a!
Pas mme un embarras d'omnibus  esprer. Ras! chou blanc! cent
quatorze sous de perdus! Va bien! je renonce au commerce!

Je ne crois pas qu'il y ait une providence pour les loups, et pourtant,
vous allez voir.

Au moment o madame Saladin, perdant courage, allait peut-tre jeter le
manche aprs la cogne, un grand mouvement se fit du ct de la grille
de la rue Buffon: c'tait une pension du voisinage qui venait promener
ses premires communiantes. En mme temps, par la place Valhubert, un
collgue entra. Ce n'est pas tout: le thtre des btes en cage fermait;
le flot des curieux tablit son cours par l'alle des nfliers du Japon
et descendit vers les bosquets, tandis que les visiteurs du Musum
revenaient par l'alle Buffon.

On causait de l'ours dans les groupes faubouriens; l'ours est la gloire
la plus populaire qu'il y ait  Paris. On racontait l'aventure du chat,
imprudent et gourmand, qui s'tait lanc dans la fosse  la poursuite
d'un oiseau bless; Martin avait mang l'oiseau et le chat d'une seule
bouche, en se dandinant horriblement.

Tant que Paris vivra, il radotera cette palpitante histoire.

La famille anglaise tait l: sept demoiselles, sept tartans roses et
bleus, sept voiles verts, quatorze longues jambes qui sautillent en
marchant comme des pattes d'ibis d'Egypte,--la _mamma_ sentimentale et
maigre; la _governess_, humble plus qu'un chien battu, et le _lord_
couleur d'apoplexie, qui est coutelier de son tat dans le Strand.

La socit de province tait l aussi: une douzaine de parapluies,
hommes et femmes, parlant haut, avec l'accent de ces pays-l, exaltant
Marseille ou Landerneau, au dtriment de Paris qui, au total, n'a qu'une
chose bonne, curieuse, succulente et profitable: les dners  32 sous.

C'tait dj la foule, et c'tait la foule particulire au Jardin des
Plantes, o l'on trouve des paysans comme aux foires du Calvados, des
gamins, ainsi que partout, des hommes d'tat en quantit, des guerriers
par compagnies, des pachas, des odalisques et mme des savants gars.

Saladin ouvrit ses yeux ronds tout grands, et un vent d'espoir enfla ses
narines. Il ne fallait dsormais qu'un hasard gros comme le doigt pour
transformer la foule en cohue.

Les pcheurs troublent l'eau. Quand le hasard ne vient pas de lui-mme,
on peut le faire natre.

Saladin balaya l'horizon d'un regard d'aigle, cherchant l'embryon de
hasard. Il aperut un marchand de nougat de Constantine qui allait seul,
les mains derrire le dos, portant sous son turban la mlancolie de
_Mignon regrettant la patrie_. Il aperut aussi,  la grille qui mne au
chemin de fer d'Orlans, une vaste tapissire pleine de coiffes.

Il remercia le dieu des loups au fond de son me, car les zouaves
abondaient et flairaient dj ce chargement de nourrices.

En tournant la corde pour Petite-Reine, Saladin--la brave femme-,
s'tait concili la bienveillance gnrale. Il se pencha  l'oreille de
son voisin, qui tait empailleur de reptiles rue Geoffroy-Saint-Hilaire,
et lui dit en dsignant le marchand de nougat:

--Voulez-vous voir l'mir Abd el-Kader?

Il fut entendu de six personnes qui dirent aussi: Abd el-Kader.

--Abd el-Kader! crirent aussitt cent voix de proche en proche. Et le
marchand de nougat lui-mme, mu  l'ide de rencontrer son illustre
compatriote, chercha tout autour de lui Abd el-Kader.

Un tumultueux mouvement s'tait fait. La famille anglaise, la socit
de province, les gamins, les paysans, les armes en disponibilit, les
collgiens, les communiantes se rurent tous ensemble et imptueusement
pour voir l'hroque bdouin qui tint si longtemps en chec les armes
de la France.

--En rang, les enfants! cria madame Noblet effraye.

Mdor se mit  rassembler le troupeau.

Mais le chargement de nourrices arrivait semblable  un triomphant
bouquet de pivoines carlates. En marchant, les luronnes riaient et
causaient toutes  la fois. Elles taient une douzaine, elles avaient bu
en route comme un demi-cent de sapeurs.

Les zouaves et autres prestiges de l'uniforme, cavaliers ou fantassins,
prisonniers de la cohue, les entendaient et les respiraient. Vtes-vous
jamais le superbe talon briser l'obstacle qui barre le chemin de la
prairie o sont les cavales? Tous les prestiges hennissant, frmissant,
bondissant, humant  pleins naseaux le vent qui venait des nourrices,
attaqurent la cohue en sens divers, la percrent, la criblrent, et
chaque pivoine dtache du bouquet fut bientt entoure d'une guirlande
d'uniformes.

Cela ne s'tait pas fait sans une mmorable pousse. Il y eut des cris
d'Anglaises, les plus dchirants de tous les cris connus, des hues de
gamins, des jurons de campagnards. Madame Noblet tricotant et Mdor
mangeant couraient comme deux mes en peine au milieu de ce tapage
au-dessus duquel s'leva la clameur inhumaine du fossile dont le pied
goutteux venait d'tre cras par un professeur d'histoire naturelle
errant.

Tout a une fin, cependant. La foule, moiti riant, moiti grondant,
s'aperut qu'on l'avait mystifie. Au moment o le tumulte allait
s'apaisant, la Gloriette passa en courant la grande grille, tout
heureuse qu'elle tait d'avoir gagn dix minutes sur le temps de son
absence.

Il faut peu de chose pour inquiter les mres; la Gloriette eut peur de
ce rassemblement qui encombrait le bosquet et hta le pas en perdant son
sourire.

Mais elle fut rassure tout d'abord par la vue de la Bergre et de Mdor
qui tenaient le troupeau en bon ordre comme une phalange compacte.

Petite-Reine tait sans doute au milieu, puisque c'tait la place la
plus sre: la place d'honneur. D'ailleurs, le visage de madame Noblet
tait si tranquille que toute crainte devait disparatre.

--Nous avons eu une alerte, dit-elle. Dieu merci, le gouvernement fait
ce qu'il veut. Il laisse entrer maintenant un tas de fainants et de
vagabonds, mais avec mon organisation les accidents sont impossibles...
Justine! Voici maman.

--Elle se cache, la coquette, dit madame Lily en s'asseyant. A-t-elle
t bien sage?

--Comme une image! Et nous avons saut  la corde, il fallait voir!...
Voici maman, Justine.

Madame Lily se mit  rire, et comme Justine ne venait pas:

--Il parat qu'on veut me faire une grosse niche! murmura-t-elle. La
foule s'coulait lentement. Le troupeau ne demandait qu' se dbander
pour reprendre ses jeux. Mdor, inflexible, maintenait la discipline,
mais il y avait une chose singulire: Mdor avait lch son pain et ne
faisait pas sa randonne habituelle comme un bon chien de berger; il
restait derrire le groupe d'enfants, allant de l'un  l'autre, les
drangeant mme pour voir l'intrieur de la phalange. Il avait l'air de
compter; il tait tout ple, et, sous ses cheveux crpus, de larges
gouttes de sueur perlaient.

--Allons! ordonna madame Noblet, rompez les rangs pour qu'on voie
Petite-Reine! c'est assez se cacher, maman a peur.

La Gloriette coutait d'avance le rire argentin de l'enfant qui allait
crier coucou avant d'tre dcouverte, puis courir et se prcipiter
dans ses bras.

Mais ce ne fut pas cela qu'elle entendit.

Une voix s'leva derrire le troupeau, disant:

--Il manque quelqu'un!

Cette voix tait sourde et rauque.

Elle parlait si bas, que madame Noblet n'avait point saisi le sens des
mots prononcs.

Mais Lily frissonna de la tte aux pieds, et la teinte rose que la
course avait amene  ses joues tourna subitement au livide.

--M'obit-on,  la fin! s'cria la Bergre avec impatience. Ici,
Petite-Reine! mademoiselle!

Les rangs s'ouvrirent, Mdor passa au travers en chancelant. Ses gros
yeux battaient, et il faillit s'trangler de l'effort qu'il fit pour
prononcer ces mots:

--C'est elle qui manque!

Lily se leva toute droite et porta ses deux mains  son coeur. La
Bergre ne comprenait point encore, ou ne voulait point comprendre.

--Qui manque! rpta-t-elle.

Puis elle ajouta:

--Avec mon organisation c'est impossible!

Lily marchait vers les enfants qui reculrent  l'aspect de son visage
dconcert. Mdor se mit  la suivre pas  pas, tandis que madame
Noblet, retrouvant un peu de prsence d'esprit dans le sentiment de sa
fonction, s'criait:

--Messieurs, allez aux grilles, pour l'amour de Dieu! Prvenez les
gardiens et les factionnaires et tout le monde! Il y a un enfant de
vol!

--Justine! Justine! appela en ce moment la Gloriette d'une voix
caressante et douce.

Elle ne donnait aucune attention au grand mouvement qui se faisait
autour d'elle. La foule s'tait reforme avec une rapidit
extraordinaire. La nouvelle du malheur arriv courait comme le vent.
Quelques braves gens, moins presss de bavarder que de bien faire, se
htaient de courir aux grilles.

La Gloriette disait:

--Justine! ne te cache plus, je t'en prie! je sais bien que tu es l,
mais je ne veux plus jouer. C'est un jeu cruel. Rponds-moi, o es-tu?

Elle drangeait chaque enfant l'un aprs l'autre, et ceux-ci la
regardaient, bahis, avec des larmes dans les yeux.

Ils avaient compassion instinctivement, parce qu'elle les suppliait 
mains jointes.

--Mes petits, mes petits, priait-elle avec un sourire qui mendiait une
consolation, laissez-moi voir ma chrie. Je sais bien qu'elle n'est pas
perdue, mais... mais voyez-vous, je n'ai plus la force de jouer!

Il y eut un enfant qui rpondit:

--Cherchons!

Et le troupeau s'parpilla, tournant autour des arbres, qutant,
furetant, appelant:

--Petite-Reine! Petite-Reine!

Mdor laissait faire, il semblait ananti.

Madame Noblet, au milieu du groupe, dtaillait le signalement de
Justine, mais chacun rpondait:

--Nous connaissons bien Petite-Reine!

Et beaucoup partaient, les bonnes mes, pour fouiller le jardin de bout
en bout. D'autres arrivaient: le bosquet tait plein, l'alle aussi. Le
nom de Petite-Reine allait et venait par la foule.

Tous l'aimaient et disaient  ceux qui ne l'avaient jamais vue, sa
gentillesse, sa grce et la mignonne vivacit de ses reparties. Tout 
l'heure encore on l'avait applaudie, sautant  la corde, comme si on et
t au thtre.

Et sa mre qui en tait si fire! si folle! sa mre qui,  cause d'elle,
s'appelait la Gloriette!

On se la montrait de partout. Elle ne pleurait pas. On devinait bien
qu'elle avait un coup au cerveau.

Je ne sais comment dire cela: elle tait belle,  l'adoration, l-bas,
tout isole au milieu des groupes qui semblaient craindre son approche,
tant il y avait de douleur terrible, navrante, prte  faire explosion
sous l'apparente srnit produite en elle par l'engourdissement moral.

Elle avait l'air d'une dame; on n'avait jamais si bien remarqu cela
qu'aujourd'hui, et pourtant ce n'tait qu'une pauvre ouvrire. Sa fille
tait tout son bien, tout son coeur: elle n'avait au monde que sa fille.

Elle ne parlait plus. Elle regardait la foule avec une sorte
d'indiffrence; seulement ses doigts tremblants touchaient son front et
dnouaient peu  peu ses cheveux, qui tombrent bientt en boucles
mles sur ses paules.

Il y avait un homme au visage bronz, encadr dans une barbe noire
paisse, qui se tenait  l'cart et suivait d'un oeil fixe tous ses
mouvements. Cet homme semblait de marbre, tant son immobilit tait
complte. Nous l'avons vu dj par deux fois, au thtre forain et dans
le coup qui stationnait au coin du boulevard Mazas lors du dpart de la
Gloriette et quand la Gloriette tait monte en omnibus, c'tait lui qui
avait dit au cocher: Suivez.

Depuis le dpart de Justin, la Gloriette n'en tait plus  compter ceux
qui avaient essay en vain de s'approcher d'elle.  supposer que
celui-ci ft un amoureux, il ne ressemblait point aux autres qui
parlent, qui s'insinuent, qui osent. Il tait muet.

La Gloriette rencontrait souvent sur son chemin sa figure rgulire et
sombre, mais elle ne connaissait pas le son de sa voix.

Elle se tourna enfin vers madame Noblet qui lui dit au hasard:

--On la retrouvera! jamais rien de pareil ne m'est arriv.

--Oui, oui, fit Mdor, qui secoua ses cheveux hrisss, comme s'il se
ft veill tout  coup, je promets bien qu'on la retrouvera!

Lily revint sur le banc et s'y assit, les mains croises sur ses genoux.
De toutes les parties du Jardins des Plantes, les curieux affluaient
maintenant. La perte d'un enfant est malheureusement chose peu rare dans
les promenades parisiennes; il n'y a pas toujours vol: l'incurie
proverbiale des bonnes et les distractions que leur apportent leurs
galants civils et militaires causent des alertes frquentes.

Il n'est gure de semaines sans qu'on rencontre aux Tuileries quelque
rougeaude, essouffle  force de courir et qui demande aux gens si l'on
n'a pas vu Alfred ou Emma, qui s'est perdu.

Le public est trs svre en ces circonstances, et il a raison. La faute
de la bonne est invariablement mise sur le compte de son soldat. Ce
n'est pas toujours juste, mais c'est juste beaucoup trop souvent.

On nous a dit que des mesures disciplinaires avaient t prises pour
modrer la fougue de ces vaillants coeurs  qui la paix laisse trop de
loisirs. Si les mesures n'ont pas t prises, il faudrait les prendre.

La libert d'action de chacun est chose sacre; mais d'autre part,
certains jeux sont dfendus au nom de la morale ou dans l'intrt de la
scurit gnrale. Au nom de la scurit et de la morale, il faut
dnoncer ce jeu qui met de si vilains tableaux sous nos marronniers et
qui constitue un danger permanent pour les familles.

Ici, rien de semblable ne s'tait produit; madame Noblet, par son ge,
tait au-dessus des sductions, et pourtant, d'un bout  l'autre du
bosquet, les groupes rptaient la lgende de la Picarde, amuse par son
voltigeur, pendant que l'enfant confi  ses soins est entran Dieu
sait o. La caricature a essay de provoquer le rire  l'aide de cette
terrible histoire de Mars, chang en chenille et infestant nos jardins.

Paris ne demande jamais mieux que de rire, mais il n'est pas dsarm
pour cela.

Soyez srs que la rancune inexplicable contre l'arme qui apparat chez
nous  de certains moments n'est pas sans connexion avec ces misres. Le
bouillon du sapeur, grenadier dclarant sa flamme pendant que le marmot
crie et pleure  plat ventre sur le sable, ce ne sont pas l des plaies
bien profondes, n'est-ce pas? c'est du moins une irritante dmangeaison
qui s'attaque justement  des pidermes trs susceptibles. Les mres de
famille et les matresses de maison n'aiment pas jouer des rles de
Prussiennes dans cette parodie de la comdie du pays conquis.

Ceux qui professent pour l'arme affection et respect voudraient voir
l'arme elle-mme appliquer un remde quelconque  de si burlesques
maladies.

Il y avait cependant un fait bizarre: de tous les gens directement
intresss  retrouver Petite-Reine, personne ne bougeait, madame Noblet
mettait en rang le troupeau constern, Mdor restait immobile  regarder
la Gloriette, et celle-ci, courbe en deux, l'oeil  demi ferm,
semblait incapable d'agir et mme de penser.

Les gardiens arrivaient, et ceux qui s'taient chargs d'aller aux
grilles revenaient l'un aprs l'autre. Les factionnaires n'avaient rien
remarqu.

Lily leva les yeux, parce que le nom de Petite-Reine fut prononc prs
d'elle par ceux qui donnaient des renseignements aux gardiens.

--Elle est cache, dit-elle doucement, elle se met comme cela derrire
les arbres pour me faire des niches.

Le fossile se leva et s'en alla. On le vit tirer son mouchoir pour
s'essuyer les yeux. C'tait poignant. Mdor dit avec un sanglot:

--Si on ne retrouve pas la petite ce soir, celle-l sera morte demain.

--Quelqu'un connaissait-il la femme qui a tourn la corde? demanda tout
 coup une voix dans la foule.

Madame Noblet frmit et Mdor sauta sur ses pieds.

--Aprs? fit-on de toutes parts.

Celui qui avait parl sortit des rangs, mais il n'ajouta rien, sinon
ceci:

--Elle avait mchante mine, c'est sr!

Un des enfants dit:

--Elle a donn un sucre de pomme  Petite-Reine.

Et un autre:

--Quand les soldats ont fonc pour aller aux paysannes, la femme a
embrass Petite-Reine et lui a encore donn un bonhomme de pain d'pice.
Petite-Reine tait bien contente; elle a dit  la femme: mne-moi voir
les communiantes.

En trois coups de coude, Mdor pera le cercle form par la foule. On le
vit courir lourdement mais de toute sa force dans l'alle Buffon.

Un des gardiens prit par crit le signalement de Petite-Reine et celui
de la femme qui avait tourn la corde, puis il indiqua  madame Noblet
la srie de dmarches  faire pour mettre la police sur les traces de
l'enfant.

--Mais, ajouta-t-il, ce n'est pas en restant comme a, les bras croiss,
que vous la retrouverez, non!

--Parbleu! firent vingt voix, et c'est de drle de monde tout de mme!

--J'ai mes autres petits... balbutia madame Noblet pour s'excuser.

--Mais la mre! que diable! quand on a perdu son enfant...

Les yeux de Lily tombrent par hasard sur celui qui allait parler.

Il eut froid dans les veines et se tut, en reculant de plusieurs pas.

--Moi d'abord, dit une grosse femme qui portait un chien dans ses bras,
je n'ai jamais eu d'enfants, mais je ne les aurais pas donns  garder 
une promeneuse!

--Ah! s'cria madame Noblet avec dsespoir, je sais quel tort cette
histoire-l va faire  mon commerce!

Elle jeta  Lily un regard o il y avait de la rancune et ajouta:

--Voyons, ma bonne dame, remuons-nous un peu! Vous devriez tre dj
chez le commissaire.

Lily ne bougea pas. De ses deux mains qui taient blmes comme des mains
de morte, elle rejeta ses cheveux en arrire et dit tout bas:

--Tout ce monde lui fait peur et m'empche de la voir... Je sais bien
qu'elle n'est pas perdue.

Un travail mental se faisait en elle pourtant, car le cercle bleutre
qui entourait ses yeux devenait plus profond, et par intervalles, une
sorte de grelottement agitait tout son corps.

Au bout d'une minute, elle se mit sur ses pieds avec effort et marcha
droit devant elle, toute chancelante. Les gens s'cartaient pour la
laisser passer, et je ne sais pourquoi sa merveilleuse beaut, prenant
un caractre enfantin par le voile qui tait sur son intelligence,
rappela plus nergiquement  tous, en ce moment, Petite-Reine perdue.

--Comme elle lui ressemble! balbutia madame Noblet, au milieu d'un
murmure compos de cent voix qui changeaient des paroles  voix basse.

Tout est spectacle  Paris. C'tait ici un spectacle trange et qui ne
rappelait en rien les scnes analogues. Il n'y avait ni grand mouvement,
ni pleurs, ni cris, mais toutes les poitrines taient oppresses. Et
depuis que Lily avait quitt son banc, une douloureuse curiosit se
peignait dans tous les regards.

Ceux qui connaissaient Petite-Reine redisaient  satit comme elle
tait belle et douce, et riante, quel enchantement c'tait que de la
voir jouer sous les arbres, entoure d'enfants qui semblaient ses sujets
et ses courtisans.

Certes, Lily n'entendait pas. Elle allait comme si elle et essay
d'touffer le faible bruit de ses pas pour surprendre quelqu'un. Un
sourire o il y avait de l'espiglerie entrouvrait ses lvres
dcolores.

Je l'ai dit et je le rpte: c'tait navrant, mais d'une autre faon que
l'angoisse ordinaire.

Elle n'alla pas bien loin. Elle s'arrta au premier arbre qui se trouva
sur son chemin et s'y appuya.

Puis, ainsi soutenue, elle en fit le tour vivement.

Ce n'tait pas de l'espoir qui clairait son visage, c'tait comme une
certitude de voir derrire l'arbre ce qu'elle cherchait.

Quand elle vit que, derrire l'arbre, il n'y avait rien, elle secoua la
tte lentement et reprit sa marche vers l'arbre suivant.

Le silence s'tait fait. On voyait des gens qui pleuraient.

Rien encore derrire le second arbre. Lily toucha son front et appela
d'une voix chevrotante:

--Justine, ma petite fille!

Mais elle ne se dcouragea point et continua sa route vers le troisime
arbre.

En marchant, elle dit avec des pleurs dans la voix:

--Je t'assure que je ne veux plus jouer, Justine... quand je souffre tu
m'obis toujours.

Au pied du troisime arbre, l'homme au visage bronz tait debout. Ceux
qui suivaient Lily le remarqurent, plus ple qu'elle et le regard clou
sur elle comme s'il et subi une fascination.

 l'approche de la jeune femme, il se retira pas  pas,  reculons, sans
cesser de la regarder.

Elle atteignit l'arbre, elle chercha derrire; elle se laissa aller,
accroupie et disant:

--Je ne veux plus jouer, je ne veux plus jouer... ah! que je souffre!

 ce moment, Mdor, lanc comme un boulet de canon, pera la foule de
nouveau. Il tait baign de sueur.

Il se rua sur l'homme au teint de bistre qui regardait Lily d'un oeil
gar, et le saisit au collet avec violence, en criant:

--C'est lui! le factionnaire l'a reconnu! Il a parl  la voleuse
d'enfants! Si personne ne m'aide  l'arrter je l'arrterai tout seul!




VIII

La foule


Mdor s'appelait de son nom Claude Morin. Il n'en tait pas plus fier,
attendu que cette tiquette lui avait t fournie par l'administration
de l'hospice des Enfants trouvs.

Il tait bon chien de berger; peut-tre n'aurait-il point su faire autre
chose. On lui donnait chez mre Noblet quinze sous par jour et le
djeuner. Le soir, il travaillait en chambre et gagnait encore cinq sous
 piquer des bretelles. C'tait juste son loyer. Sa chambre lui
appartenait en propre; il louait seulement le terrain, au sixime tage
d'une maison de la rue Moreau, entre deux toits, dans les plombs.

Sa chambre tait une ancienne stalle d'curie des Arnes nationales, o
il avait t balayeur. Il l'avait eue  bon compte, lors de la vente; il
l'avait monte, couverte, installe, meuble, cramponne; il y tenait,
ainsi qu' son mnage, comme tout homme tabli tient  son avoir.

Quand on parlait devant lui d'embellir la ville et d'exproprier des
immeubles, il devenait sombre; il avait peur d'tre dmoli.

On ne lui connaissait d'amiti que pour sa chambre, et il ne souriait
jamais qu' Petite-Reine.

Lorsqu'on avait fait allusion, tout  l'heure,  la femme inconnue qui
s'tait offerte si obligeamment pour tourner la corde, Mdor avait t
frapp d'un trait de lumire. Ce n'tait pas assurment un observateur,
mais il avait l'instinct, et au moment o il prit sa course  travers la
foule, il tait sr de tenir la piste de la voleuse d'enfants.

La figure de cette femme se reprsentait  lui de plus en plus suspecte,
 mesure qu'il interrogeait sa mmoire. Mdor ne savait mme pas qu'on
pt se faire une tte, mais les tons bizarres et violents de ce teint,
les rides farineuses, tout ce que le voile du bguin laissait entrevoir
lui sauta aux yeux par souvenir, bien mieux que dans la ralit mme.

Il avait son ide. Les factionnaires avaient pu ne pas remarquer
l'enfant, mais cette caricature n'avait pu passer inaperue.

Il fit le tour des grilles  toute course, demandant sur son chemin si
on n'avait point vu une fillette, jolie comme les amours avec de grands
cheveux boucls sous un petit toquet  plumes et conduite par une
manire de folle qui portait un bonnet de bguine, auquel pendait un
voile bleu.

Ses questions restrent longtemps sans rponse, mais enfin,  la petite
porte donnant sur la rue Cuvier, derrire les btiments de
l'administration, un brave soldat du centre se mit  rire ds les
premiers mots de la phrase, rpte dj tant de fois.

--En plus, qu'elle est cocasse, la bonne soeur, rpondit-il, et qu'elle
bourrait la petite de biscuits.

Mdor s'tait arrt haletant.

--Par o a-t-elle pris? interrogea-t-il.

--Par un fiacre qui passait et qui a remont au grand trot vers la place
Saint-Victor... et qu'il y a eu quelque chose de rigolo par un
particulier bien mis et beau linge avec une peau de basan multre,
approchant, et une barbe noire comme du cigare qui a fait mine de lui
barrer la route. Il a regard l'enfant, mais la vieille lui a riv son
clou en deux temps, et puis elle a tendu la main, qu'elle avait l'air de
se moquer de lui, disant: payez-moi mon d. Il a tir sa bourse: comme
quoi a me parat que c'est lui qui a sold le fiacre avec son or.

Le soldat continua de rire et tourna le dos, se disant  lui-mme:

--Il y a des personnes farces tout de mme!

Mdor resta un instant pensif. Suivre le fiacre n'offrait aucune chance.
Comment savoir la route qu'il avait prise en arrivant au bout de la rue
Cuvier? Mdor se remit  courir et revint au bosquet pour chercher
conseil.

En arrivant, la premire personne qu'il vit fut l'homme  la peau
bronze, dont le regard tait fix sur la Gloriette par une sorte de
fascination.

Toute la personne de cet homme se rapportait d'une faon si frappante au
signalement donn par le soldat que Mdor n'arrta mme pas son lan et
tomba sur lui comme on s'empare d'une proie.

L'homme n'essaya pas de rsister. Le rouge lui monta au visage et ses
yeux, qui exprimaient l'tonnement de quelqu'un qu'on et veill en
sursaut, interrogrent la foule avec une sorte de timidit sauvage.

La foule, Dieu merci, rpondit  ce regard. L'incident lui plaisait au
suprme degr. C'tait une priptie nouvelle apporte au drame et qui
poussait la curiosit de tous jusqu' la fivre.

Notez que cette curiosit endmique de nos Parisiens n'empche ni la
compassion, ni aucun bon sentiment. En nul autre pays du monde les
chagrins d'un hros de mlodrame ne font couler tant de larmes qu'
Paris.

Seulement, en place publique comme au thtre, l'motion a son ct
amusant qu'il est permis de cueillir.

Chacun regardait l'inconnu et s'tonnait de ne l'avoir pas encore
remarqu. C'tait bien vraiment une figure fatale comme disaient
volontiers les romans de cette poque. Sa tte ne ressemblait point 
celles qu'on rencontre du matin au soir dans la rue.

Mre Noblet dit la premire.

--Il a l'air mchant, c'est un tranger.

--Et surtout cal! ajouta une dame sans cavalier, dont l'accent n'avait
rien de malveillant.

--Un beau mle, oui-da! fit observer une autre personne du sexe qui
avait dpass la quarantaine.

--Ses yeux font peur! murmura une jeune ouvrire. Une bonne d'enfant
ajouta:

--Dire qu'on rencontre de cela  Paris!

Les petits n'taient pas loigns de le prendre pour l'ogre et le
regardaient avec de grands yeux pouvants.

Il n'y avait pour ne le point voir que Lily, la pauvre crature. Elle
restait affaisse sur elle-mme au pied de son arbre, les yeux fixes et
sans lumire. Sur ses lvres qui remuaient lentement, sans produire
aucun son, un nom se devinait, toujours le mme, le nom de sa fille:
Justine.

Le cercle s'tait resserr autour de l'inconnu qui venait d'abaisser les
deux mains de Mdor, en disant avec un fort accent tranger que personne
n'avait jamais entendu:

--Laissez-moi, je ne m'chapperai pas.

Sa voix tait sourde et grave.

--Pas de danger qu'il s'chappe! cria un gamin, moins haut qu'une botte,
on veille au grain par ici!

--Son affaire est bonne, ajouta mre Noblet. Il donnera des dommages et
intrts.

--Mais que voulait-il faire de l'enfant? demanda un naf au second rang.

--On en a besoin quelquefois comme a, dans les grandes familles,
rpondit d'un air important la jeune ouvrire, pour la chose des
successions.

--Ou perptuer le nom des nobles, fit sa voisine, c'est connu.

--Sans compter, insinua la dame sans cavalier, que la petite mre est
jolie comme un coeur, et qu'on a pu subtiliser l'enfant pour faire
suivre la mre.

Cette ide eut un succs. Elle produisit un mouvement dans la foule qui
eut envie d'applaudir. Dsormais, l'tranger qui avait la barbe trop
noire, atteint et convaincu d'tre un tratre de mlodrame, tait perc
 jour.

Dans la foule, on cria:

--Ici les gardiens! Et d'autres:

--Voil les sergents de ville!

Il tait temps d'arrter ce coupable, et, contre l'ordinaire, les
sergents de ville avaient aussi du succs.

L'opinion publique est sujette  de singulires erreurs; elle accuse
volontiers de brutalit ce corps utile des sergents de ville dont le
costume sert de modle aux tailleurs de l'cole polytechnique. Je parie
qu'en prenant au hasard un sergent de ville et en mettant un oeuf dans
sa poche, vous retrouverez l'oeuf intact au bout de huit jours.

C'est l'tat paisible par excellence, pratiquant avec religion la
philosophie pripatticienne et dvot  la maxime _festina lente_.

Ils arrivent toujours quand la roue a pass sur la jambe de la vieille
dame renverse; jamais on ne les voit qu'au moment o la rixe s'apaise,
et je sais beaucoup de fcheux esprits qui demanderaient leur
suppression, s'il n'tait bien doux de les contempler, arpentant le
trottoir, causant deux par deux, trois par trois, de choses honorables,
et prsentant l'image consolante de ce suprme _farniente_ qui est la
rcompense des justes aux Champs-Elyses.

Les sergents de ville arrivaient, fidles  leur devise: Mieux vaut
tard que jamais. Ils ne se pressaient pas, de peur de casser l'oeuf.
Derrire eux venaient deux hommes qui n'avaient pas d'uniforme, mais que
personne n'et pris pour vous ou moi.

Une partie de la foule courut  eux et les entoura pour les mettre au
fait de l'affaire.

Elle tait bien simple; il y avait l un malfaiteur, anglais, russe ou
de quelque autre pays suspect qu'on venait de prendre en flagrant dlit
de vol d'enfant, c'est--dire, non pas lui, mais sa complice, une femme
dguise en soeur grise,  qui il avait donn devant tmoins, une bourse
pleine d'or.

Peut-tre est-ce ici la raison qui pousse la prudence des sergents de
ville jusqu' l'immobilit. Ils savent de quelle manire Paris s'y prend
pour raconter une histoire.

D'un air srieux, mais sceptique, les deux fonctionnaires abordrent
l'attroupement.

Ils avaient les mains derrire le dos, ce qui fait partie du fourniment.

 leur suite marchaient toujours les deux hommes en bourgeois.

Vingt voix dirent avec colre:

--C'est a, ne vous pressez pas!

--L'enfant voyage pendant ce temps-l!

--Allons, pas de faiblesse parce qu'il s'agit d'un milord!

--Et qui gagnera mon pain, si je n'ai plus la confiance des familles?
ajouta mre Noblet. Le voil; empoignez-le!

Mdor tendit sa main crispe en disant:

--Devant Dieu! je jure que c'est lui!

Les deux sergents de ville cartrent un peu trop sans faon ceux qui
gnaient leur passage. Dans ces choses accessoires, il est permis de
leur conseiller plus de moelleux.

Quand ils furent en face de l'inconnu, l'un d'eux lui dit
tranquillement:

--Vos papiers, s'il vous plat.

--Qu'est-ce que a fait les papiers! cria-t-on de toutes parts. Ils en
ont tous des papiers. L'enfant! l'enfant!

Celui des deux sergents de ville qui n'avait pas parl rpondit:

--Donnez-nous la paix et au large! circulez!

Il y eut un grand murmure, mais le sergent fit un pas en avant et la
foule recula.

Ce mouvement mit  dcouvert la Gloriette, toujours accroupie et n'ayant
aucune conscience de ce qui se passait autour d'elle. Mdor, qui n'avait
plus  garder l'accus, vint  elle et essaya de la relever. Elle lui
sourit sans rien dire, faisant signe qu'elle voulait rester ainsi. Mdor
s'agenouilla auprs d'elle.

La foule ne donna point attention  cela.

Tous les yeux taient sur le milord, tir ainsi par l'animadversion
publique, au grand mpris de toutes les notions acceptes sur la couleur
du teint et du poil des Anglais. La foule esprait qu'il n'avait point
de papiers, car au lieu d'atteindre son portefeuille, le milord, d'un
air embarrass, semblait chercher des paroles d'explication.

Le sergent de ville, dfiant par devoir, mais poli  cause du beau
linge, tendait la main d'un air calme et fier.

--C'est un faux milord! suggra le gamin. Il n'a pas sur lui la preuve
de sa naissance!

--Il n'en manque pas, soupira la dame isole, qui font de la poussire
et qui n'ont rien sur eux!

--Voil plus de vingt ans que je fais les promenades avec succs, disait
cependant mre Noblet au second sergent de ville. Un temps qui fut, on
aurait serr les pouces de ce polisson-l dans un tau de taillandier
jusqu' ce qu'il ait dit o est la petite et pay gros pour la mre, qui
me devrait bien quelque chose en ce cas-l...

--Oh! oh! fit l'assistance en resserrant le cercle, attention! Le voil
qui met la main  la poche! Il a son passeport!

L'tranger, en effet, dboutonnait lentement le revers de sa redingote
noire. Il prit dans la poche de ct un portefeuille o il choisit,
parmi plusieurs papiers, une simple carte de visite qu'il tendit au
sergent de ville.

--En voil une belle preuve! grondrent quelques voix.

Mais  la vue du nom grav sur la carte, le sergent de ville ta son
tricorne comme si c'et t un simple chapeau bourgeois.

Les deux hommes sans uniforme qui se tenaient  quelques pas changrent
un regard.

--C'est sr qu'il a l'air de quelqu'un comme il faut, murmura la dame
sans cavalier.

--Avez-vous jamais vu! gronda la Bergre au comble de l'indignation; il
ne manquerait plus que de lui faire des excuses!

--Monsieur le duc, dit en ce moment le premier sergent de ville d'une
voix basse mais distincte, je vous demande pardon, j'ai d accomplir mon
devoir.

--Voil, conclut amrement la mre Noblet. Ni vu ni connu! Et moi mon
commerce est flamb! Ah! les riches!

Une hue bruyante s'leva de la foule.

--L'enfant! l'enfant! l'enfant! criait-on.

La Gloriette mit sa main sur l'paule de Mdor et lui demanda:

--Quel enfant?

On et dit qu'un travail se faisait en elle et que son intelligence
allait s'veiller. Mdor ferma ses gros poings et sa voix domina tous
les autres bruits.

--Je n'ai pas menti, dit-il, l'homme a caus avec la voleuse d'enfants.
Si on le laisse s'en aller, je le suivrai... et je l'aurai!

La Gloriette rpta en regardant le vague:

--La voleuse d'enfants...

Puis elle devint attentive, et sa pauvre jolie tte se redressa dans une
pose inquite.

Les groupes s'agitaient en colre; on se montrait au doigt l'tranger
qui reboutonnait sa redingote paisiblement. Madame Noblet ordonna  son
troupeau de se mettre en rangs et dit  Mdor avec rudesse:

-- ton ouvrage, toi!

--Non, repartit Mdor, celle-l est trop malheureuse, je reste avec
elle.

--Ah! fit la Gloriette qui l'interrogea d'un regard perdu, est-ce
moi?... est-ce moi qui suis trop malheureuse!

La Bergre s'lana vers les sergents de ville pour faire respecter son
autorit, mais ceux-ci, qui jugeaient l'affaire finie et bien finie, se
mirent dos  dos pour prononcer le commandement sacramentel:

--Circulez!

--Mais l'enfant! l'enfant! rpta l'assistance.

Mdor ajouta:

--Et la mre!

--O est la mre? demanda un des sergents.

Personne ne rpondit, parce que la Gloriette venait de se mettre sur ses
pieds. Elle semblait attendre que quelqu'un parlt. Le sergent la devina
et marcha vers elle.

--Vous allez suivre ces messieurs au bureau de police de votre quartier,
lui dit-il avec douceur, en montrant les deux agents. C'est heureux
qu'ils se soient trouvs l  la gare, vous ferez votre dclaration.
S'il y a des tmoins, ils dposeront. La Gloriette avait ses grands yeux
fixs sur lui.

--C'est donc moi! murmura-t-elle. Tout ce monde-l est ici pour moi! Et
on m'a vol ma Petite-Reine!

Mdor la prit dans ses bras pour l'empcher de tomber  la renverse.

Tous les bruits taient morts comme par enchantement. Un silence profond
entourait cette scne. L'angoisse des mres est contagieuse entre
toutes. On voyait un large cercle de figures attristes, dont
l'expression avait quelque chose de respectueux.

--Je l'ai quitte ce matin, poursuivit la Gloriette; chaque fois que je
la quittais, j'avais peur. Il me semblait que j'tais trop heureuse, et
qu'on me prendrait mon bonheur. J'ai pens  elle tout le long du
chemin,  elle, rien qu' elle. Jamais je ne pense qu' elle...
Etes-vous bien sr qu'on me l'ait vole? Pourquoi me l'aurait-on vole?
 quoi peut-elle leur servir, puisqu'ils ne sont pas sa mre!

Elle disait tout cela lentement et presque  voix basse, mais chacun
l'entendait, mme aux derniers rangs de la foule.

Deux grosses larmes, les premires qu'elle et verses, coulaient sur sa
joue ple.

--On la retrouvera, insinurent quelques voix compatissantes.

La Gloriette se raidit dans les bras de Mdor et ses yeux lancrent un
grand clair, mais sa voix resta faible et brise, tandis qu'elle
disait:

--Que veut-on pour la retrouver? Je donnerai tout ce qu'on voudra, mon
sang, ma chair... Ah! les ongles de mes doigts, et mes cheveux et mes
yeux, et mon me!

--En route, ordonna un des deux hommes sans uniforme, qui ajouta entre
ses dents: a vous retourne, parole d'honneur!

Ils se dirigrent, lui et son compagnon, vers la sortie. On ne les
regarda pas. Le sergent de ville dit:

--Celles qui crient, ce n'est rien, mais de l'entendre plaindre si
doucement, j'en ai le coeur touff.

Et c'tait l'impression de tout le monde. Dsormais ce n'tait plus
l'motion thtrale, la curiosit elle-mme tombait devant cette
dchirante douleur. La foule tait comme la jeune mre, elle avait le
coeur touff.

L'tranger que le sergent de ville avait appel monsieur le duc et qui
avait excit un instant les violents soupons de la cohue n'avait point
profit de la libert qui lui tait donne. Il restait toujours  la
mme place et toujours regardant.

Au moment o l'on se mettait en marche, il fit quelques pas vers le
groupe principal et aborda les reprsentants de l'autorit.

--Ce jeune homme a dit vrai, pronona-t-il avec une extrme difficult
en dsignant du doigt Mdor. J'ai vu la voleuse d'enfants, je lui ai
parl. Conduisez-moi chez le magistrat.

--Vous tes donc un brave homme, vous! s'cria Mdor chaudement.

Il traduisait ainsi avec tant de navet la surprise qui tait sur tous
les visages que l'tranger eut un grave sourire.

--Oui, rpondit-il, je suis un brave homme.

Quand il souriait, sa physionomie tait remarquablement belle. Il prit
avec les sergents de ville la tte de la nombreuse colonne qui
descendait vers la place Valhubert.

Les opinions de la foule sont changeantes: elle est femme. La foule
n'tait pas loigne maintenant de voir en cet homme, atteint et
convaincu nagure de vampirisme, un hros de roman ou mme un ange
sauveur.

Le premier sergent de ville aidait Lily  droite, pendant que Mdor la
soutenait  gauche, puis venait la Bergre avec son troupeau, puis la
masse du public qui n'avait pas sensiblement diminu.

La Bergre faisait remarquer, autant qu'elle le pouvait, le bon ordre de
son petit bataillon.

Comme on dpassait la grande grille, Lily, qui, en apparence, tait
reste insensible depuis ses dernires paroles, tendit ses bras vers la
marchande de jouets et de gteaux, tablie  droite de l'entre, et un
profond sanglot souleva son sein.

--Est-ce vrai, vraiment, ce qu'on dit? demanda la marchande. A-t-on
dtourn ce joli bijou de Petite-Reine?

--C'est vrai, balbutia Lily, vrai, vrai!... Hier elle s'est arrte ici,
elle a voulu une bouteille de drages...

--Et tout ce qu'elle voulait, elle l'avait, dit la marchande. Quand vous
n'aviez pas d'argent, je vous faisais crdit de si bon coeur!

--Je l'ai quitte, toute la moiti d'un jour... et on me l'a vole!...
Ah! c'est vrai, vrai, vrai!

Ses larmes coulaient avec plus d'abondance, et sa parole prenait plus de
volubilit. La fivre venait.

--Allons, du courage! dit le sergent.

--Toute la moiti d'un jour, rpta la Gloriette. Chaque minute peut
apporter un malheur. Ah! celles qui sont riches! celles qui n'ont pas
besoin de donner leurs petits  garder!

--C'est a! gronda mre Noblet en passant  son tour devant la
marchande. C'est  moi la faute! elle va me demander une rente. Je
connais mon affaire... Et la maison est abme!... parce qu'on laisse
entrer des communiantes, et des collges, et des tourlourous, la misre!
et des nourrices, la grle! Il sera bientt permis d'amener des chiens
enrags, va comme je te pousse! Ce n'est pas moi qui dfendrai le
gouvernement, si on fait des barricades!

On marchait. De tous cts les gens accouraient sur la place pour voir.
Voir! la passion des grands et des petits! Et ils voyaient Lily aller,
chevele, admirablement belle dans ses larmes.

Et ds qu'on avait prononc le nom de Petite-Reine, ils comprenaient.
C'tait le quartier. La plupart connaissaient Petite-Reine. Vous eussiez
dit un deuil public. Il y en avait qui pleuraient, des femmes, des
hommes aussi, quand Lily les regardait de ses grands yeux baigns, et en
gmissant:

--Je ne l'ai plus! ils me l'ont vole! c'est vrai! c'est vrai! c'est
vrai!




IX

Bureau de police


 la tte du pont d'Austerlitz, la Gloriette s'arrta brusquement. Elle
se dgagea des deux bras  la fois et essuya ses yeux. L le terrain se
relve; en se retournant elle put voir le Jardin des Plantes par-dessus
le flot de ttes qui l'en sparait. Elle murmura, perdant une ide
qu'elle avait:

--Tous ceux-l sont ici pour elle. On l'aimait bien. S'ils cherchaient
tous, comme je chercherai, le jour, la nuit...

--Moi, je chercherai, pronona une voix  son oreille, le jour, la
nuit...

Elle regarda celui qui parlait. La pauvre figure de Mdor tait toute
bouffie de larmes.

--Demain, dit-elle, tous ceux-l auront oubli...

--Moi, interrompit rsolument Mdor, je n'oublierai jamais!

Lily, au lieu de remercier, haussa les paules comme un enfant  qui on
promet une chose impossible.

--Vous verrez, dit Mdor avec simplicit.

Mais l'ide de la Gloriette lui revenait.

--Je veux retourner! je veux retourner s'cria-t-elle, on n'a pas
cherch, le jardin est grand, et elle est si petite. Pour la cacher, il
suffit d'une touffe de fleurs. Aujourd'hui, tout le monde est avec moi,
personne ne refusera de chercher pour l'amour de moi, mais demain...

Et puis, s'interrompit-elle, rsistant  ceux qui la soutenaient, j'ai
oubli quelque chose l-bas... Vous ne me croyez pas, mais je vous
assure que j'ai oubli quelque chose... coutez! mre Noblet me montrera
l'endroit o elle l'a vue pour la dernire fois... et je retrouverai la
place de son petit pied chri... et j'emporterai la terre... et je
l'aurai... et je la garderai...

Un sanglot la suffoqua.

--Voyons! voyons! dit le sergent, dont la paupire battit.

Et comme Mdor faisait mine de se rvolter, il ajouta:

--Bonhomme, j'approuve ta sensibilit, mais le temps presse. Monsieur
Picard et monsieur Rioux me font signe l-bas... J'ai ide qu'ils
veulent battre la foire au pain d'pice, dont c'est le dernier jour,
place du Trne. En avant!

Mdor comprit et enleva la pauvre Gloriette qui ne rsistait plus.

Monsieur Picard et monsieur Rioux, les deux agents, avaient disparu.

La procession continua sa marche.  mesure qu'on approchait de la rue
Lacue, l'intrt des passants augmentait. Sur la place Mazas, le convoi
se recruta de tous les badauds rassembls autour de la danseuse de corde
qui est l en permanence et dont Petite-Reine tait une cliente assidue.
La danseuse de corde vint elle-mme avec ses trois petites filles et ses
deux petits garons qui ne se ressemblaient point entre eux.

La Gloriette sembla frappe; elle regarda attentivement la famille de la
saltimbanque et murmura:

--Sont-ils bien  elle, tous ces enfants?

--Les mamans sont sorcires, dit le sergent. On va plucher le Trne. En
avant! en avant!

Mais c'taient maintenant des voisins qui se prsentaient sur la route,
des gens que Lily voyait tous les jours, et qui tous les jours
arrtaient Petite-Reine pour avoir un baiser ou un sourire.

--Est-ce bien vrai? est-ce bien vrai? Elle tait si mignonne ce matin,
en partant pour la promenade! Elle se tenait si droite! elle tournait si
bien ses jolis pieds en dehors.

--Elle m'a dit bonjour en passant...

--Elle riait, elle chantait...

--Ils me l'ont prise! rpondait la Gloriette. Je suis toute seule, je
n'ai plus rien, c'est bien vrai, c'est bien vrai!

--Et il faut que ce soit celle-l pour la premire fois que a m'arrive!
ajoutait la Bergre qui pleurait aussi sous son grand chapeau de paille:
une enfant si connue! mon commerce est flamb, je n'ai plus que
l'hpital!

Par le fait, mre Noblet n'eut pas besoin, ce soir-l, de reconduire ses
brebis  domicile.

Tout le long du chemin, on put voir les parents qui venaient l'un aprs
l'autre reprendre leurs enfants sans mot dire, et les emportaient comme
une proie.

Quand on arriva devant la maison du commissaire de police, la Bergre
n'avait plus de troupeau.

Elle croisa ses mains sous son vieux chle, et lana  Lily un regard
plein de rancune en disant:

--Et c'est elle qu'ils plaignent!

On la fit entrer au bureau de police sur les pas de la Gloriette, qui
gardait maintenant le silence, affaisse dans sa douleur. Une douzaine
de tmoins, choisis un peu au hasard, furent introduits, et la grande
masse de l'attroupement resta dehors.

Le milord, comme on persistait  appeler dans la foule cet tranger qui
avait le teint d'un sang-ml, tait dj dans le cabinet du
commissaire, avec les deux agents et un des sergents de ville.

Dans la pice d'entre, o se tenait le secrtaire, on donna une chaise
 Lily, prs de qui Mdor restait comme une sentinelle.

--a fait pis qu'une meute, dit le second sergent de ville au
secrtaire. Depuis douze ans que je suis dans la partie, jamais je n'ai
rien vu de pareil. Cette bichette-l, c'est comme si on avait enlev une
princesse.

Le secrtaire, attentif, ayant mis la plume  l'oreille, il fallut, pour
la centime fois, entamer le rcit dtaill de ce qui avait eu lieu.
Lily pleurait silencieusement; la Bergre ponctuait les phrases, en
disant:

--Et c'est moi qui en ptirai! moi toute seule! vous verrez! Dans le
cabinet voisin il n'y avait plus personne que le milord assis auprs du
commissaire de police qui l'coutait avec une respectueuse dfrence,
gardant  la main une large carte sur laquelle taient inscrits ses noms
et qualits.

Hernan-Maria Gers da Guarda, duc de Chaves, grand de Portugal de
premire classe, envoy de S. M. l'empereur du Brsil.

Le duc de Chaves parlait lentement et avec une extrme difficult, mais
vis--vis d'un magistrat, il avait repris tout naturellement le ton qui
convenait  sa dignit.

--Pour des motifs qui me sont personnels, dit-il, je m'intresse 
l'enfant et  la mre. J'aurais pu tout  l'heure rparer le mal rien
qu'en tendant la main, car le hasard m'a plac sur le chemin de la
misrable crature qui a dtourn l'enfant, mais la peine que j'ai 
parler votre langage, mon dsir de garder l'incognito et encore une
circonstance qu'il me plat de ne point mentionner: tout cela joint 
une certaine timidit produite par mon ignorance de vos usages et de vos
moeurs (je suis  Paris seulement depuis un mois) m'a empch de parler
et d'agir. J'ai laiss chapper l'occasion et j'en ai un regret mortel,
car les larmes de cette malheureuse jeune mre m'ont perc le coeur.
Tout ce que je puis faire, c'est de fournir le portrait exact de la
femme qui a enlev l'enfant.

Le commissaire de police prit la plume et crivit sous sa dicte le
signalement minutieux de Saladin dguis en femme.

--Monsieur le duc, dit-il quand ce travail fut achev, m'est-il permis
d'interroger Votre Excellence?

--Cela vous est permis, rpondit le duc de Chaves.

--L'homme qui vous a introduit m'a dit que Votre Excellence avait parl
 la voleuse d'enfants.

--C'est la vrit.

--Il me serait utile de connatre les paroles changes entre cette
femme et Votre Excellence.

Le duc rflchit quelques instants avant de rpondre.

--Ce qui a t dit entre cette femme et moi, dclara-t-il enfin, n'a
aucun trait  l'affaire prsente, sauf ma premire question et sa
premire rponse. Je lui ai demand: O menez-vous cette enfant?

--La petite vous connaissait?

--Oui, car elle m'a souri... La femme m'a rpondu: Je suis gardienne
chez mre Noblet, la promeneuse, et je conduis Petite-Reine au logis de
son pre o sa maman viendra la chercher.

--Est-ce tout?

--Non... La femme a ajout quelques mots qui ne regardent que moi... et
a fait appel  ma gnrosit.

Le commissaire de police mit la main devant ses yeux et enveloppa son
interlocuteur d'un regard perant.

--Vous lui avez donn? pronona-t-il tout bas.

--Oui, repartit le duc simplement. Je suis trs riche.

--C'tait une pure aumne?

Sous le bronze de sa peau, le duc rougit.

--Monsieur, dit-il au lieu de rpondre et avec un visible embarras, dans
mon pays, il est possible d'activer les recherches de la police avec de
l'argent.

--En France, rpliqua simplement le commissaire, les magistrats
regardent toute offre d'argent comme la plus grave des insultes.

Le duc s'inclina, puis se leva.

--Je suppose bien pourtant, continua le commissaire, que Votre
Excellence n'a point voulu outrager un honnte homme qui ne lui a jamais
fait de mal. Je suppose encore, ou plutt je suis certain, que Votre
Excellence a des motifs tout charitables pour s'intresser  cette
affaire.

Peut-tre y avait-il ici une toute petite pointe de moquerie, voile
sous la gravit respectueuse du dbit. Le duc de Chaves se redressa.

--Je parle ainsi, poursuivit encore le commissaire, pour entrer, autant
que cela est possible, dans les ides de Votre Excellence. En France,
comme partout, l'administration emploie des subalternes. Ce sont mme
des subalternes qui cherchent et qui trouvent. Il est certain que
l'argent met  leur disposition des moyens de trouver; il est certain
aussi que la perspective d'une rcompense les encourage et les stimule.

Le duc de Chaves prit dans son portefeuille deux billets de mille francs
qu'il dposa sur le bureau.

--C'est trop, dit le commissaire en souriant. Nous n'avons pas de mines
d'or chez nous. Avec la moiti de cette somme je ferai plus que le
ncessaire, et il vous sera rendu compte de l'emploi de votre argent.

Il prit un des billets et crivit quelques lignes sur un papier  tte
imprime qu'il prsenta ouvert au noble Portugais.

--J'engage Votre Excellence  se rendre sur-le-champ chez monsieur le
chef de la sret,  la prfecture, dit-il en se levant  son tour. Ce
mot servira d'explication et, l-bas, l'autre billet pourra trouver son
emploi.

Il salua respectueusement, et le duc prit cong.

Aussitt qu'il fut sorti, le commissaire sonna. Picard entra.

--Il y a quelque chose l-dessous, lui dit le commissaire. Est-ce que la
jeune femme est jolie?

--Plus que jolie, rpliqua Picard. Elle est  croquer, malgr ses yeux
rouges et ses pauvres joues ples.

--Faites venir Rioux.

Rioux tait un assez vilain bourgeois, mais un bel agent. Son profil
affectait un peu la forme fuyante des ttes de levrettes, mais, en dpit
de l'vangile phrnologique, il ne manquait pas d'intelligence. Il
arriva tout soucieux.

--Ce duc avait sa voiture  la grande grille, dit-il; quoiqu'il soit
entr au Jardin des Plantes par la porte de la rue Cuvier. C'est drle.

--Et la voiture a suivi au pas derrire le monde, par le pont
d'Austerlitz, ajouta Picard, elle attend  la porte.

Le commissaire consulta sa montre d'un air grillard.

--Chacun a ses petites histoires d'amour, fit-il en ramenant les faces
de ses cheveux: ce sont des sauvages qui roucoulent comme des tigres,
l-bas. Celui-ci n'a pas invent la poudre. Je l'ai envoy  la
prfecture pour la rgle, mais je ne serais pas fch que le pot aux
roses ft dcouvert par nous. Attention! il y a une prime.

--Le grand seigneur m'en avait l'air, rpondit Picard. Je suis rest
pour a.

Rioux tendit les cinq doigts de sa maigre main.

--Preu! dit-il comme les enfants au jeu. J'ai un truc.

--Moi aussi, s'cria Picard. Ecrivons!

Ils saisirent  la fois leurs carnets, qui ne brillaient pas par la
propret, et tracrent une ou deux lignes au crayon. Le commissaire lut
d'abord le _truc_ du brigadier et dit: Pas mal! Il jeta les yeux sur
celui du sergent de ville et se prit  rire.

--Le mme! fit-il. _Ex aequo_. a doit tre bon. Carte blanche et cent
francs de mise en train pour les frais. Cinq cents au gagnant.  Dieu
vat!

Rioux et Picard se prcipitrent dehors.

Le commissaire avait lu sur leurs carnets la mme phrase, crite
lisiblement, avec des orthographes diverses, mais galement fautives.

Faire aujourd'hui mme l'pluchage de la foire au pain d'pice.

Rioux et Picard montrent fraternellement en fiacre place Mazas, car il
s'agissait de se hter.

--Ma vieille, dit Rioux, la prime ne nuit pas, mais j'y mettrais du mien
pour retrouver la petiote.

--Rapport  la jeune dame, rpliqua Picard, compris, le sentiment, je le
partage.

--Et on va y aller comme des tigres pas vrai?

-- l'oeuf! mle-t-on?

--On mle... Au galop, le cocher!

Saladin ne se doutait gure d'tre serr de si prs.

Il ne savait pas que l'ennemi allait l'attendre dans ses propres
quartiers.

Il avait manoeuvr comme un ange, et nous ne pouvons nous dispenser de
donner au lecteur les dtails de son expdition, en faisant toutefois
observer qu'il tait bien jeune. On ne peut demander la perfection  la
quatorzime anne. Plus tard, il devait se comporter mieux encore.

Les enfants sont conduits par de singuliers caprices, et Petite-Reine
avait les dfauts de ses qualits.  force d'tre sociable et gentille
avec le monde, elle arrivait  tre un peu banale, toujours prte 
prodiguer des caresses, pour faire natre ces sourires d'admiration qui
partout l'accueillaient. Elle aimait son succs, il lui fallait sa
vogue, et la Gloriette, hlas! n'avait pas peu contribu  exalter ce
besoin d'tre adule.

Ces murmures d'admiration que soulevait le passage de l'enfant-bijou
c'tait la vie, c'tait le bonheur de la pauvre Gloriette.

Au Jardin des Plantes, quand pour la premire fois le regard de
Petite-Reine tait tomb sur madame Saladin, l'impression avait t une
vive rpugnance et un mouvement de frayeur instinctive. Le voile bleu
pendu au bguin, surtout, lui faisait peur.

Sans le hasard qui avait permis  madame Saladin de montrer son talent
pour tourner la corde, l'impression aurait eu de la peine  s'effacer,
mais Petite-Reine avait t applaudie grce  cette vieille qui avait
mis un voile bleu, et bientt aprs cette mme vieille lui avait donn
un sucre de pomme. Petite-Reine tait gourmande presque autant que
coquette et amie des bravos. La connaissance fut faite.

Quand arriva la bagarre que nous avons amplement dcrite, madame Saladin
trouva moyen de placer la foule entre Petite-Reine et le troupeau. Elle
lui donna le bonhomme en pain d'pice qui enchanta l'enfant et dtourna
son attention pendant deux grandes minutes.

C'tait plus qu'il n'en fallait. Madame Saladin, qui dj gagnait au
large vers l'extrmit du bosquet, saisit tout  coup Petite-Reine dans
ses bras en disant d'une voix touffe:

--Prends garde! prends garde! les lions sont chapps! Vois comme les
demoiselles de la communion se sauvent!

Il y avait en effet un mouvement dans la foule, et les communiantes
s'loignaient. Petite-Reine, pouvante, regarda et vit les lions. Les
enfants voient tout ce qu'ils craignent et tout ce qu'ils dsirent. Elle
mit sa tte dans le sein de madame Saladin, qui se prit  courir en
disant:

--N'aie pas peur! je les tuerai s'ils veulent te faire du mal.
Petite-Reine se serrait de toutes ses forces contre sa protectrice qui
s'arrta dans l'alle des Robinias, o elle entama un tout autre genre
de travail.

--Est-ce que tu ne te souvenais pas de moi? demanda-t-elle. Justine
dcouvrit sa jolie petite figure pour la regarder avec tonnement.

La prtendue vieille marchait toujours, mais moins vite, pour ne pas
veiller les soupons. Les communiantes taient dpasses.

--Et les lions? fit l'enfant.

--Ils sont enchans, on les a repris.

--Retournons  mre Noblet, alors.

--Nous y allons, tu vois bien! fit madame Saladin qui tourna l'angle de
la grande alle du milieu.

--Mais non! repartit Justine, cherchant  s'orienter, c'est l-bas
qu'est mre Noblet, sous les arbres.

--Est-elle drle! s'cria la vieille en la mangeant de baisers. Elle
veut savoir a mieux que moi!... alors, tu m'avais tout  fait oublie,
petiote?

Elle lui fourra un biscuit entre les dents.

--Le joli petit ange! dit un groupe de dames  la hauteur de la fosse
aux ours. Voyez donc cet amour!

Petite-Reine fut aussitt distraite et envoya aux dames un beau sourire
avec un baiser. Saladin la mit  terre et lui dit  l'oreille:

--Fais-leur voir comme tu marches bien!

Et l'enfant, reprenant aussitt son rle de petite merveille, marcha en
se tenant droit, en balanant sa crinoline bouffante et les pieds bien
en dehors.

--Pour ta peine, reprit Saladin qui passa la porte du jardin zoologique,
je vais te montrer les gros moutons et les cocottes qui vont dans
l'eau... C'est tonnant comme les enfants oublient! Te souviens-tu de
petit pre, au moins?

Justine s'arrta court, ouvrant ses grands yeux qui interrogeaient.

--Viens, continua la prtendue vieille. C'est moi que tu appelais
bobonne, en ce temps-l...

--Quand donc? interrompit l'enfant dont la curiosit s'veillait.

--Viens!... au temps o tu tais bien riche. Tu dormais dans un berceau
tout plein de dentelles.

--Mre m'a dit cela! murmura l'enfant.

--Tous les matins et tous les soirs, tu pries le bon Dieu pour petit
pre, pas vrai?

--Ah! je crois bien!... comme tu vas vite!

--Voici les cocottes, annona madame Saladin, arrivant au parc des
oiseaux aquatiques. Est-elle laide, celle-l qui se tient sur un pied,
avec son bec pointu! regarde!... Seras-tu bien contente quand tu vas
revoir petit pre!

Justine sauta de joie.

--Est-ce que c'est aujourd'hui? s'cria-t-elle.

Saladin la reprit dans ses bras, car il tait sur les pines. Le temps
passait. D'une minute  l'autre, on pouvait le poursuivre.

--coute, dit-il en baissant la voix, il y a des mchants, des bien
mchants, qui empchent ton petit pre de demeurer avec ta petite mre.
Tu tais trop petite, on ne pouvait pas t'expliquer a.

Justine fit un signe d'intelligence; elle tait tout oreilles.

--Alors, continua Saladin qui pressait le pas, petite mre m'a dit:
Bobonne, il faut que le pre la voie. Quand il l'aura vue si mignonne,
si jolie, avec ses joues roses, ses cheveux blonds et ses yeux bleus...

--Et mes belles bottines, ajouta Petite-Reine.

--Et ses belles bottines, et son toquet  plumes... alors, il voudra la
voir toujours!

--Mais, voulut objecter l'enfant, mre Noblet...

--Attends donc... alors, petite maman a fait mine de s'absenter
aujourd'hui...

--Pourquoi?

-- cause des mchants. Et si nous en rencontrons, des mchants, prends
bien garde! il faut rire et m'embrasser bien fort... On peut en trouver
plus d'un avant la maison tout en or o est petit pre, dans la ville
des nobles et des riches.

Vaguement, Justine avait peur, mais ce n'tait rien auprs de l'ide de
petit pre et de sa maison tout en or.

--Comment sont-ils faits, les mchants? demanda-t-elle.

--Ils sont noirs... et d'autres couleurs. Alors tu comprends. Petite
maman a t en avant...

--Chez papa! s'cria Justine qui battit des mains dans sa joie.

--Juste! chez petit papa chri. Elle nous attend.

Ils avaient travers tout le jardin zoologique, et sortaient par la
petite porte de la rue Cuvier.

Justine ne faisait plus attention  rien, sinon  ce conte de fes o
elle jouait un rle.

Madame Saladin, triomphant  la vue de cette issue qui tait pour elle
le port, prit dans sa poche son dernier biscuit et le mit entre les
lvres de Petite-Reine.

Mais c'est au port qu'on choue souvent. Au moment o Saladin venait de
dpasser le factionnaire, il se trouva face  face avec une figure de
connaissance: l'homme au teint bronz qui, la veille au soir, tait
entr sur les pas de la Gloriette, dans la baraque de madame Canada.

Saladin ne s'attendait pas  cela. Au premier instant sa terreur alla
jusqu' l'angoisse.

--Tu trembles? lui dit Justine effraye.

--C'est un mchant, balbutia Saladin.

--Alors il faut rire et t'embrasser?

Et Petite-Reine couvrit de baisers sa fausse bobonne, en ajoutant:

--C'est vrai qu'il est tout noir!

Le duc avait reconnu Petite-Reine du premier coup d'oeil. Nous savons
qu'un soupon tait n en lui et qu'il avait interrog madame Saladin,
nous savons aussi la rponse de madame Saladin.

Il nous reste  dire le surplus de l'entrevue: ce que monsieur le duc
avait refus de confier au commissaire de police.




X

Odysse de madame Saladin


Il y avait en ce Saladin, si remarquable ds son jeune ge, de la femme,
de la vieille femme.

Notre sicle, du reste, est extraordinairement fcond en adolescents
ratatins. Nous voyons cela dans les lettres, dans les arts, partout,
mme dans l'amour. Chrubin a toujours quinze ans, mais il fait ses
farces avec un lorgnon dans l'oeil: il a mal aux dents, il craint les
courants d'air, et porte de la flanelle sur la peau, en se moquant de
ses illusions perdues.

Une vieille femme, sachant l'enfance sur le bout du doigt, n'aurait pas
pris de meilleures prcautions que Saladin, et sa conduite adroite
mrite d'autant plus l'approbation des connaisseurs qu'en dfinitive il
n'avait pu donner aux tudes de moeurs qu'une portion trs minime de son
temps, occup qu'il tait, depuis sa plus tendre jeunesse, 
perfectionner son talent d'avaleur de sabres.

Il les avalait trs bien au figur comme au rel, et nous le verrons
travailler sur un thtre bien autrement important que celui de madame
Canada.

Le trouble produit en lui par la rencontre de monsieur le duc de Chaves
ne dura qu'un instant. Il ne savait point son nom; il le connaissait
seulement pour l'avoir vu la veille dans cette position fcheuse d'un
homme du monde suivant une femme appartenant  la classe populaire.

L'ide lui vint tout  coup d'exploiter cette situation.

Faisant appel  son effronterie native, il intervertit les rles
rsolument et attaqua au lieu de se dfendre.

--Si vous vous dpchez bien vite, mon prince, dit-il, vous allez
peut-tre encore la rencontrer l-bas... N'ayez pas peur: le
factionnaire ne peut pas nous entendre, et d'ailleurs il s'en bat
l'oeil, ce brave militaire.

Le duc avait le rouge au front. Pour riposter  de pareilles attaques,
mme quand on est grand de Portugal de premire classe et qu'on a
affaire  la plus misrable des cratures, il faut avoir le mot net et
prcis qui remet chacun  sa place.

Le duc parlait franais avec difficult.

Il garda le silence et fit mine de s'loigner. Saladin l'arrta sans
faon, il prtendait pousser plus loin sa victoire.

--Tu vois si je m'embarrasse des mchants! dit-il  Petite-Reine. Si je
veux, il va me donner de l'argent, regarde!

Et barrant le passage  son adversaire, il ajouta insolemment:

--Les femmes d'ge comme moi a voit tout, possdant un coup d'oeil
d'Amrique. Je m'ai aperu de la chose ds la premire fois que vous
avez rd autour de chez nous et je me suis dit: voil un beau brun qui
perdra son temps et sa peine, si je ne m'en mle pas un petit peu, car
la personne est vertueuse comme l'or pur...

Voyons voir! s'interrompit-il, parce que le duc faisait le geste de
l'carter pour passer son chemin, ne mprisez pas le monde. Etes-vous
gnreux? Payez quelque chose  la minette et on glissera un ou deux
mots avantageux pour vous dans l'oreille de vous savez bien qui.

Il tendit la main vaillamment.

Le duc de Chaves hsita, puis y dposa une pice d'or, aprs avoir bais
le bout des doigts de l'enfant. Il dit ensuite:

--Je vous dfends de parler de moi  la mre de cette fillette.

Et il s'loigna.

Un fiacre passait. Saladin eut envie de lancer Petite-Reine en l'air,
comme il en agissait avec sa casquette aux heures de triomphe, pour la
rattraper  la vole, mais il se contint, bornant sa joie  crier tout
bas:

--Sauvs! sauvs, mon Dieu! Merci, la Providence! les jambes n'y taient
dj plus, et on nous aurait rattraps au demi-cercle... As-tu vu,
bichette, comme j'arrange les mchants! Nous allons arriver chez petit
pre en carrosse.

Il arrta le fiacre et y monta sous les yeux du factionnaire qui avait
suivi toute cette scne d'un regard curieux et qui reprit sa promenade
en disant  part lui:

--Elle est cocasse, la bonne soeur, et le basan a eu un rude coup de
soleil. C'est peut-tre le pre de la moutarde, au moyen de l'adultre
ou autre inceste... on y voit des choses qui sont farces dans Paris.

Le fiacre trottait dj vers la place Saint-Victor; Saladin avait dit au
cocher:

--Place du Panthon.

Il avait son plan arrt dsormais. Il voulait prvenir toute
possibilit de poursuite.

Justine adorait aller en voiture, elle s'assit bien sage, sur la
banquette de devant, faisant bouffer sa robe comme une petite dame et
demanda:

--Est-ce bien loin, chez papa?

--Non, rpondit Saladin, qui pensait  part lui: cette barbe noire de
multre paierait peut-tre des mille et des cents pour ravoir la minette
et l'offrir  la mre comme un bouquet. Moi, en reprenant ma figure
naturelle de joli garon, je pourrais me prsenter comme sauveteur...
mais s'il me reconnaissait! Il doit avoir une poigne d'enrag, ce
particulier-l... Je prfre les cent francs de maman Canada. C'est plus
modeste, mais moins dangereux.

--Je m'ennuie! dit Petite-Reine, c'est trop loin.

Saladin la mit sur ses genoux.

--Combien y a-t-il encore de chemin? demanda-t-elle.

--Nous allons changer de voiture pour aller plus vite, rpondit Saladin
qui se pencha  la portire et commanda: Vous arrterez rue de
l'Estrapade.

Dans la maison tout en or, ajouta-t-il, en faisant sauter Petite-Reine,
tu auras une voiture en rubis, trane par quatre chvres qui ont les
cornes rose et bleu de ciel.

--Tu as pourtant l'air bien pauvre, dit Petite-Reine sans trop de
dfiance.

--C'est pour tromper les mchants, rpondit Saladin.

Le fiacre s'arrta. Saladin regarda par l'une et l'autre portire, puis
il paya avec l'argent de monsieur le duc et il fit descendre Justine.

Il la prit par la main, il entra chez un ptissier pour renouveler sa
provision de friandises; rien ne lui cotait.

Mais il rflchissait laborieusement et se disait:

--Tout a n'est rien. Si on avait sa chambre en ville, on irait tout
uniment changer de hardes et faire un peu la toilette  la petiote. Car
je ne veux pas que papa chalot et madame Canada devinent mon truc, et
je ne veux pas non plus qu'ils reconnaissent la minette d'hier. Ils
seraient capables de s'attendrir! Mais je n'ai pas de pied--terre et il
faudra aller chercher ma dfroque chez Languedoc,  _La Pie voleuse_. En
plus que je ne sais pas vers quels rivages vogue prsentement le Thtre
Franais et Hydraulique... Je n'ai pas encore fait la moiti du chemin.
Il y a de l'ouvrage!

--Dis donc, demanda-t-il brusquement en sortant de chez le ptissier,
comment t'appelles-tu, amour?

--Tu sais bien: Justine.

--Justine qui?

Petite-Reine le regarda bouche bante.

--Tu sais bien, rpta-t-elle.

--Certes, certes, je sais bien. C'est pour voir comme tu es avance,
trsor. O demeures-tu?

--Chez nous, tu sais bien!

Saladin remercia encore le dieu des loups qui lui faisait la partie si
belle.

--O est-ce, chez toi, ma chrie?

--Au-dessus de la danseuse de corde, pardi! fit l'enfant avec
impatience.

--Comme quoi les petits sont analogues aux chiens, pensa l'heureux
Saladin. Quand on nglige de leur mettre au cou un collier avec plaque
de cuivre, bernique!

Il insista pourtant:

--Je parie que tu sais le nom de ta mre? interrogea-t-il bien
doucement.

--C'est maman, repartit Justine qui ajouta: ils l'appellent aussi la
Gloriette... pourquoi?

--En route pour la maison tout en or! s'cria Saladin. Il n'y a pas
d'ange pareil  toi dans le paradis! viens que je te recoiffe.

Il poussa la porte d'une alle noire, et d'un tour de main escamota le
toquet de Petite-Reine qu'il remplaa par un mouchoir  carreaux.
L'enfant voulut se fcher, pour le coup, mais le rus drle se mit  la
regarder avec admiration et battit des mains, en disant:

--Ah! comme te voil belle! Si tu pouvais seulement te regarder un peu
dans un miroir! Ton papa va te manger de caresses.

Il la reprit dans ses bras, un peu tonne et craintive. Son plan tait
que le second cocher, en cas d'accident, ne pt donner le signalement de
l'enfant, dont il couvrait maintenant le corps avec les pans de son
vieux chle.

En marchant, il redoublait de gaiet, promettant monts et merveilles et
dpensant des trsors d'loquence  dcrire les miracles de la maison
tout en or.

Petite-Reine, tourdie, ne souriait plus, mais elle ne pleurait pas.

Ils arrivrent ainsi  une place de fiacres, o Saladin choisit une
paire de forts chevaux.

-- l'heure, dit-il en montant. 17, rue Saint-Paul, au Marais. N'allez
pas trop vite, rapport  l'enfant qui est malade en voiture.

Petite-Reine, qui tait dj sur les coussins, entendit et dit:

--Mais non, je ne suis pas malade en voiture!

Saladin monta  son tour.

--Tais-toi donc, minette! fit-il en clignant de l'oeil, c'est pour lui
jouer une niche, tu vois bien!

--Je ne veux pas lui jouer de niche! s'cria Justine entrant en rvolte
avec la soudainet des enfants idoles. Je ne suis pas malade, et tu es
une menteuse!

Saladin entonna une chanson, pensant  part lui:

--Un peu plus tt, un peu plus tard, il aurait toujours bien fallu
l'endormir pour faire ma visite  Languedoc. Va, trsor, on connat son
affaire. Tu vas bientt commencer ton petit somme!

Il ne cessa de chanter qu'au moment o le fiacre s'branla. Petite-Reine
le regardait d'un air boudeur. Il arracha d'un geste brusque son voile
et son bguin du mme coup, fixant sur l'enfant ses yeux ronds qu'il
faisait  dessein terribles.

Petite-Reine ouvrit la bouche pour s'crier, mais elle ne put.
L'tonnement et la frayeur l'touffaient.

Saladin se remit  chanter. En chantant, il ferma les portires et
abaissa tous les stores l'un aprs l'autre, de sorte que l'intrieur du
fiacre s'emplit d'une obscurit rougetre.

--Me reconnais-tu bien? dit-il en grossissant sa voix. Je suis un grand
enchanteur. C'est moi qui avale des sabres, des couteaux, des poignards,
des rasoirs et des serpents. Tu as dit que j'tais laid, et je te mne 
l'ogre.

Il fit en mme temps deux ou trois contorsions accompagnes de grimaces.

Petite-Reine, qui tremblait de tous ses membres, mit ses mains sur ses
yeux.

--Et l'ogre va te manger! acheva Saladin terriblement.

Les mains de Petite-Reine glissrent sur ses joues et tombrent. Elle
avait les paupires baisses. Elle sanglotait silencieusement.

C'est une science.

Certains procs qui effrayent de plus en plus souvent la conscience
publique ont rvl ce hideux secret: il est plus facile et plus court
d'endormir un enfant par les larmes que par le sourire. Les cratures
dnatures qui n'ont pas le temps de bercer leurs petits les font
pleurer.

Il y a dans les larmes du premier ge un soporifique puissant qui jamais
ne manque son effet. Les btes froces qui viennent de temps en temps
devant nos tribunaux rpondre du dprissement de leurs fils et de leurs
filles savent cela; les voleuses d'enfants savent cela.

C'est une science comme celle qui consiste  dompter les chevaux
sauvages par la faim et la douleur.

Mais on dit, et voil ce qui oppresse bien autrement le coeur, on dit
que la simple misre sait aussi cela. Pour gagner le pain qui nourrit
l'enfant, il faut travailler sans trve ni relche. On n'a pas le loisir
de bercer. Ce sont les pleurs de l'enfant qui gagnent sa vie.

Saladin savait tout. Pendant quelques minutes il regarda pleurer
Petite-Reine dont la poitrine se soulevait par soubresauts convulsifs.
Elle n'essayait plus de crier et ses yeux ne s'ouvraient pas.

Saladin n'tait pas mu le moins du monde. Il avait la duret froide du
caillou, ce petit gaillard-l; il devait assurment faire son chemin
dans les affaires.

En examinant le travail mystrieux des larmes qui peu  peu amenait le
sommeil, il songeait, il combinait.

--Quant  tre une jolie bestiole, se disait-il, jamais on n'aura vu sa
pareille en foire. C'est bti dans la perfection! Des paules d'amour,
quoi! et des mollets. C'est a qui serait drle, si elle devenait madame
Saladin avec le temps. Eh! l-bas? madame la marquise de Saladin,
peut-tre, car je ferai mon trou, c'est sr, comme un fer de pioche!

Il haussa les paules en clatant de rire.

--Il en passera de l'eau, sous le pont, d'ici l, murmura-t-il, mais ce
n'est pas si bte que a en a l'air. Y a manire d'avaler des sabres qui
ne sont pas de la vieille ferraille, en gilet de satin et cravate de
batiste, dans les salons des premires socits, pour soutirer des
billets de mille, au lieu d'arracher des gros sous. Papa Similor, avant
d'tre une ganache, a connu le fil, frquentant des banquiers et des
colonels. Je lui tirerai bien quelque jour le fin mot de sa grande
mcanique du _Fera-t-il jour demain_. C'est mort ou ce n'est pas mort,
cette chose des Habits Noirs. Si ce n'est pas mort, on s'y fourre; si
c'est mort, on peut la ressusciter.

Une plainte s'exhala des lvres de Petite-Reine.

--La paix! fit-il rudement.

--Oh! mre! gmit l'enfant, viens, viens, je t'en prie!

--La paix! rpta Saladin.

Justine eut comme une faible convulsion, puis elle ne bougea plus.
Saladin releva un des stores pour la regarder mieux.

--Partie! dit-il, bonsoir les voisins! a va se rveiller artiste et
premire lve de mademoiselle Freluche, seule hritire de madame
Saqui.

--N'empche, s'interrompit-il pour reprendre le cours de ses
mditations, que tout dpend de la position qu'on occupe. Il y en a qui
raflent des boisseaux d'or sans risquer le quart de ce que j'affronte,
moi, pour grappiller cent francs. Seulement, a vous fait la main, et il
faut commencer par le commencement.

Le fiacre s'arrtait devant le numro 17 de la rue Saint-Paul.

--Cocher, dit-il, mon petit malade s'est endormi sur mes genoux, je ne
veux pas le rveiller pour rien; voyez donc voir si c'est ici que
demeure madame Gurinet, rentire.

Le cocher quitta son sige et revint au bout d'un instant. Quand il mit
la tte  la portire, Saladin avait repris sa coiffure de bguine et
tenait Justine dans ses bras.

Madame Gurinet, rentire, tait, bien entendu, inconnue dans la maison.
Saladin parut vivement contrari et dit avec un gros soupir:

--Que voulez-vous, il y a des personnes qui ne sont pas honntes. C'est
une fausse adresse, quoi, qu'on m'a donne. Conduisez-nous au coin du
boulevard de Montreuil et de l'avenue des Triomphes... Voyez si c'est
plot, ce pauvre trsor!

--Une jolie petite fille, dit le cocher.

--C'est un garon, mais c'est si mivre! tout le monde le prend pour une
fille.

Il embrassa l'enfant qui tait entortill dans le vieux chle, et le
cocher reprit son sige.

La route entre la rue Saint-Paul et le boulevard de Montreuil qui touche
 la barrire du Trne fut employe par Saladin  dfaire compltement
la toilette de Petite-Reine. Il ne lui laissa que sa jupe de dessous,
sans crinoline. Dans le courant de cette opration, il aperut le signe
que l'enfant portait au ct droit de sa poitrine auprs de l'paule
droite.

--Tiens! tiens! dit-il en le considrant curieusement: une cerise! et
une belle, ma foi! Il parat que la maman est porte sur sa bouche.
Voil une marque qui serait bien gnante si elle tait sur la figure.
Heureusement que a ne se voit pas,  moins d'tre firement dcollete!

Tout en causant ainsi avec lui-mme, de bonne amiti, il laissa de ct
la cerise, pur objet de curiosit qui ne se pouvait point vendre, pour
dtacher une chanette d'or  laquelle pendait une croix du mme mtal.

--Je ne donnerais pas a pour vingt francs, dit-il, au poids.

Puis, s'interrompant:

--Tiens! tiens! fit-il encore, je parlais de colliers qu'il faudrait
mettre autour du cou des bbs, comme on fait aux petits pagneuls. La
Gloriette avait eu la mme ide!

Il venait de lire, au revers de la croix, ces mots, gravs lisiblement:
Justine Justin, rue Lacue, numro 5. Madame Lily.

--a, grommela-t-il en prenant au fond de sa poche un mchant couteau
us jusqu'au dos de la lame, c'est connu. J'en ai vu les dangers de ces
croix de ma mre, au cinquime acte de plusieurs pices de l'Ambigu. Je
vas d'abord gratter la croix, et puis on verra peut-tre  gratter la
cerise.

En deux tours de main, la pointe du mauvais couteau eut effac les mots
gravs sur le mtal, et Saladin, content de sa prudence, fourra le bijou
dans sa poche, en se disant:

--Il n'y a pas de petites prcautions; maintenant, au coup de feu! Si je
peux ravoir mes effets chez Languedoc, l'affaire est dans le sac!

Le cocher arrtait ses chevaux. Saladin descendit, bien embguin, et
vint jusque sous le sige.

--Je ne peux pas emporter l'enfant, crainte de l'veiller, dit-il. C'est
des factures que j'ai  recouvrer en foire et je resterai bien un gros
quart d'heure. Vous avez l'air d'un brave homme, d'ailleurs, j'emporte
votre numro. Gardez-moi bien mon minet et vous aurez un joli pourboire.
S'il s'veillait, dites donc, empchez-le de parler, car a lui casse sa
petite poitrine. Il a dj quelque chose comme du dlire. Si jeune, a
fait piti, pas vrai? Il veut voir sa maman, qu'est morte, pauvre
femme... Ah! Dieu de Dieu!

Ici, Saladin s'essuya les yeux sous son voile et poursuivit:

--Moi, je suis la grand-mre, et Dieu sait que si j'ai repris  vendre
en foire c'est pour qu'il ait du pain et des soins, le pauvre mignon
trsor!

Il descendit l'alle des Triomphes en trottinant et tourna l'angle de la
place du Trne.

La journe avanait. Il pouvait tre alors cinq heures de l'aprs-midi.

Depuis le matin, la foire avait compltement chang d'aspect. De larges
vides s'taient produits entre les baraques, et celles qui restaient
debout s'entouraient de tous les symptmes d'un prochain dpart.

Saladin s'attendait  cela; nanmoins, comme il avait au plus haut degr
l'astuce du sauvage, il avana avec beaucoup de prcaution.

Le _truc_ invent par Rioux et Picard tait tout  fait  la porte de
son imagination. Les choses de police sont merveilleusement connues en
foire. Sans prciser ses craintes, Saladin avait un vague serrement de
poitrine qui pouvait se traduire ainsi:

--L'ennemi est peut-tre ici.

D'un coup d'oeil, il vit d'abord que la baraque de maman Canada avait
disparu. _La Pie voleuse_, au contraire, retraite de Languedoc, tait
encore debout au milieu des dbris de deux tablissements voisins.

C'tait bien. Mais ces dbris restaient solitaires, personne ne se
montrait parmi les banquettes amonceles et les autres pices du
mobilier industriel. Au contraire, vers le centre de la place, des
groupes affairs s'taient forms et bavardaient activement. C'tait
mauvais signe.

 l'heure du dpart, il faut quelque chose de bien grave pour suspendre
les prparatifs, surtout quand on est si prs de la nuit tombante.

Il y avait quelque chose. Saladin eut un frisson dans les mollets.
L'ide lui vint de prendre ses jambes  son cou et de se dguiser en
cerf, comme ils disent, bornant ses bnfices au petit collier d'or et
 la croix.

Mais si c'tait vraiment la police, mise en chasse dj pour l'affaire
du Jardin des Plantes, Languedoc, interrog, parlerait. Au premier mot
du signalement de la voleuse d'enfants, Languedoc reconnatrait son
propre ouvrage: _la tte_, faite avec tant d'art. Puis il y avait le
vieux chle, le bguin, le voile bleu.

Saladin s'tait, en vrit, travesti comme pour jouer une farce au
thtre. Il avait, l'imprudent, attach un criteau  son propre dos!
Hlas! hlas! on est jeune. Si prcoce que soit l'intelligence, il y a
la fougue du premier ge. Citerez-vous le grand Cond?  Rocroy il avait
dj quatre ans de plus que Saladin.

Ce sont d'ailleurs ces imprudences qui mrissent et qui forment les mes
exceptionnellement trempes.

Ce jour-l, Saladin devait vieillir d'un lustre.

Il fit comme aurait fait Cond ou mme Henri IV: il dompta sa colique et
entra rsolument  _La Pie voleuse_ par la porte de derrire, affecte 
messieurs les artistes.

Languedoc tait justement dans son trou, occup  arrimer son bagage.

--C'est toi, blanc-bec, dit-il en regardant son ouvrage du coin de
l'oeil. La peinture a bien tenu, hein? Je pensais  toi tout  l'heure.
Il y a eu un enfant de vol.

--Bah! fit Saladin. Un des vtres?

--Non, non. Ni un des ntres, ni un des autres. Un enfant de la ville.

--Bah!

Saladin faisait de son mieux pour assurer sa voix, et tout en parlant il
dpouillait son costume de vieille femme.

--a arrive, reprit-il, et c'est malheureux pour les parents.  quelle
heure les Canada ont-ils dmarr?

-- trois heures.

--Ont-ils dit o ils allaient?

-- Melun, pour la fte.

--Route de Lyon, fit Saladin assez crnement, c'est bon, merci.

Il emplit d'eau une cuvette brche et y plongea sa tte.

--La petite drogue a le fil dcidment! pensait Languedoc, qui
s'approcha et lui toucha l'paule par-derrire.

Saladin tressaillit aussi violemment que si on l'et poignard.

-- la bonne heure, dit Languedoc, qui eut un rire pacifique. Qu'as-tu
fait toute la journe, blanc-bec?

--Je me suis donn de l'agrment, balbutia Saladin, avec la personne....

--Tu en as bien l'air... Dpche-toi  reprendre tes nippes.

--Pourquoi? demanda Saladin de plus en plus troubl.

--Parce que nous avons des agents et quarts-d'oeil qui visitent les
divers tablissements de fond en comble.

--Ils sont venus ici?

--Ils vont y venir!... coute!

Saladin retint son souffle. On entendait marcher et causer  l'intrieur
de la baraque. Languedoc regarda Saladin en face et dit:

--Les voil! Tiens-toi bien!




XI

Rveil de Petite-Reine


Saladin tait trs ple sous l'eau qui ruisselait de son visage et de
ses cheveux, mais il se tenait droit et le regard de ses yeux ronds
restait singulirement assur.

--Tu iras loin, toi, si tu ne butes pas en route, grommela Languedoc.
Moi, j'aime assez cela. Tu m'intresses.

On parlait toujours  quelque vingt pas de l, dans l'intrieur de la
baraque. Saladin passa un chiffon sur sa figure et chaussa son pantalon.

--Tu as voulu m'effrayer, dit-il en tchant de rire. Comment saurais-tu
si ce sont des agents puisqu'ils ne sont pas venus?

--Parce que, rpondit Languedoc qui l'aida complaisamment  mettre son
gilet, je les ai entr'aperus comme ils entraient chez monsieur
Cocherie, et que a se reconnat d'un coup d'oeil, tant toujours de
trs vilains oiseaux. Tu as peur, hein, bonhomme?

Saladin se trompait de manche en voulant passer sa casaque.

--Je vas te dire, rpliqua-t-il avec une motion que ses paroles mmes
pouvaient expliquer  la rigueur. Le mari de ma particulire est un
enrag qu'a de la fortune, tabli, dput, dcor, et des accointances
en masse dans le gouvernement. Possible qu'il a invent la frime de
l'enfant vol pour me contrepincer et flanquer dans les fers 
perptuit jusqu' la fin de mes jours, par jalousie, celui qu'a troubl
la paix de son mnage.

--Pas mal! dit Languedoc.

Les voix et les pas approchaient. Saladin avait la sueur froide et
grelottait en dedans; mais il gardait son sourire. Il se donna un coup
de peigne devant le tesson de miroir, rassembla sa dfroque de vieille
et s'assit dessus.

La serpillire qui servait de porte au trou de Languedoc s'ouvrit, et le
matre de _La Pie voleuse_ montra sa vnrable tournure sur le seuil.

--Ma vieille, dit-il  Languedoc, tu es en compagnie; mais ces messieurs
dsirent visiter ton sjour, et j'espre que tu ne t'y opposes pas.

--Comment donc! dit le faiseur de ttes en saluant avec gentilhommerie,
trop heureux de leur tre agrable,  ces messieurs.

Rioux et Picard faisaient, en effet, une paire d'assez vilains oiseaux.
Le directeur de _La Pie voleuse_ s'tant effac, ils entrrent et
inventorirent le trou d'un seul regard.

Saladin, renvers sur sa chaise, secouait les cendres d'une pipe qu'il
n'avait pas fume.

--Alors, dit courtoisement Languedoc, ces messieurs n'ont encore rien
lev?

--On nous a vents ds l'arrive, grommela Picard qui tait de
dtestable humeur.

--Affaire de physionomie, pronona gravement Languedoc.

Saladin dit d'un air modeste:

--Il y a une dame qu'est entre tantt avec une petite chez les singes,
l-bas, au bout.

--Comment faite, la dame? s'cria Rioux.

--Une personne d'ge, pas heureuse et mal aux yeux, car elle portait un
voile bleu.

Picard avait dj bondi hors de la baraque, Rioux le suivit sans dire
merci.

Ils gagnrent  toute course la cabane qui servait de thtre aux singes
savants.

Le matre de _La Pie voleuse_ regarda Saladin de travers et dit 
Languedoc svrement:

--Ma vieille, tu n'as pas de jolies connaissances.

Aprs quoi il tourna le dos firement.

Saladin et Languedoc taient seuls. Languedoc tendit sa large main sale
d'un geste plein de dignit:

--Blanc-bec, pronona-t-il majestueusement, a te cotera vingt francs
au plus juste prix.

--Comment! vingt francs! voulut se rcrier Saladin.

--Quatre pices de cent sous, ce n'est pas cher. C'est toi qui as
effarouch la fillette.

--Parole d'honneur!...

--Crains de te parjurer! C'est bte quand a ne sert  rien. Si tu
refuses de m'obliger de vingt francs, je vais aux singes et je te
dnonce comme un jeune constrictor que tu es.

Saladin prit dans sa poche la chanette et la croix d'or.

--a vaut le triple de ce que tu demandes, dit-il, je n'ai pas de
monnaie. Je te les laisse en gage.

Il remit sa robe de femme par-dessus ses habits d'homme. Languedoc le
regardait faire et hsitait.

-- prendre ou  laisser! dit Saladin.

Languedoc prit et mit dans sa poche. Saladin s'lana dehors en disant
avec un geste thtral:

--C'est bien! tu es mon complice!

Il regagna l'alle des Triomphes en trois sauts. Une fois l, toujours
courant, il coiffa de nouveau le bguin au voile bleu et se coula dans
la voiture pendant que le cocher faisait boire ses chevaux.

--Le bibi ne s'est pas veill? demanda-t-il par la portire referme.

--Tiens, c'est vous, la mre, fit le cocher. Le mioche n'a pas boug, on
dirait un pauvre petit mort.

Saladin poussa un norme soupir.

-- Charenton, par le boulevard de Picpus et la Brche-aux-Loups,
ordonna-t-il, c'est le plus court. Vous allez faire une bonne journe,
parce que mes recouvrements ont t assez bien en foire.

Le cocher repartit, les chevaux trottaient solidement. Saladin ne
retrouva sa libre respiration qu'au moment o le fiacre cahotait dans
les ornires de la Brche-aux-Loups.

--Allons! s'cria-t-il, incapable de contenir son triomphe, veille-toi,
bichette! nous avons men cette histoire-l  la papa! je n'avais pas un
fil de sec sur moi pendant que les deux hiboux me regardaient, mais
flte! ils n'y ont vu que du feu. J'ai t oblig de lcher la croix,
c'est vrai, mais j'avais gratt l'adresse. Pas bte, h? Peut-tre bien
que je me serais fait pincer en essayant de la vendre. Allons, bibiche,
c'est pour le coup que nous allons  la maison tout en or! veille-toi!
Papa! maman! des confitures! sauvs! mon Dieu! sauvs! Tous! tous!

Il prit Petite-Reine dans ses bras et la caressa en vrit de tout son
coeur. Le succs le faisait bon prince. Il aurait voulu de la joie
autour de lui. Mais Petite-Reine ne s'veillait point, il la sentait
froide  travers le tissu raill du vieux chle.

--Bah! fit-il, dtermin  ne point s'attrister, je ne l'ai pas tue en
lui faisant des grimaces et en lui disant de se taire, peut-tre! On
parle de l'ogre  tous les enfants, et cela ne les tue pas.  tout
prendre, il vaut mieux qu'elle reste endormie jusqu' ce que j'aie pay
le cocher. Comme je vas descendre en plein champ, si elle se mettait 
geindre, a pourrait paratre louche. Dodo, mimiche!

Saladin, qui savait tant de choses, ne pouvait manquer de connatre sur
le bout du doigt les moeurs de sa tribu. Il tait bien sr que la lourde
voiture de madame Canada, attele d'un seul cheval valtudinaire,
n'avait pu fournir une longue tape. Toute la question gisait entre
Maisons-Alfort, aux portes de Paris, et Villeneuve-Saint-Georges, situe
 quelques kilomtres de plus.

Aussitt qu'on eut dpass Charenton, Saladin mit la tte  la portire
et interrogea l'horizon de la route. Trois heures de marche n'avaient
pas d mener bien loin la maison roulante qui contenait la fortune du
Thtre Franais et Hydraulique.

En effet,  un kilomtre de Charenton-le-Pont, dans la brume qui
commenait  se faire, Saladin reconnut le toit paternel voyageant au
milieu d'un nuage de poussire. Bientt il put lire une portion de la
lgende, colle  l'arrire, comme les marins crivent le nom de leur
navire sous le chteau de poupe:

Prestiges savants, exercices--varits du XIXe sicle.

L'indisposition chronique du malheureux cheval Sapajou avait augment,
sans doute, car Kohln, dit Cologne, clarinette d'Allemagne et gant
chinois, ainsi que Poquet, dit Atlas, bossu et trombone, poussaient  la
roue de droite; la roue de gauche tait soigne par le directeur chalot
et la propre madame Canada, tandis que Similor, toujours gentilhomme,
les mains dans les poches et le chapeau gris sur l'oreille, tranait 
l'cart ses bottes cules en glissant  mademoiselle Freluche des
propositions anacrontiques.

Cela formait tableau. Si le jeune Saladin avait eu un coeur, son coeur
aurait battu doucement  l'aspect de cette mouvante patrie.

Mais Saladin se borna  dire:

--Arrtons les frais, nous voil chez nous.

Il reprit sa place au fond du fiacre et guetta les deux cts de la
route; sur la gauche, il aperut un petit sentier, trop troit pour
donner passage  une voiture.

--Stop! cria-t-il.

--O a? demanda le cocher; il n'y a pas de maisons.

Saladin sauta sur la chausse, tenant Petite-Reine dans ses bras.

--Deux heures dans Paris, cinq francs, dit-il, une heure dehors, trois
francs, vingt sous de retour, vingt sous de pourboire, est-ce gentil? a
fait juste dix francs que voici...  l'avantage, mon brave!

Le cocher reut les deux pices de cent sous et vit la vieille trottiner
en traversant la route pour disparatre dans le petit sentier. Il ta
son chapeau de cuir et se gratta le front.

--Une drle de paroissienne tout de mme, pensa-t-il. a me fait l'effet
comme si on m'avait mis dedans, quoiqu'elle m'a bien pay tout mon d...
et un joli boni pour une quasiment pauvresse. C'est gal, je vas
toujours bien regarder l'endroit. J'ai ide qu'on m'en demandera des
nouvelles  la prfecture.

Il fit ses remarques pour retrouver au besoin le petit sentier, tourna
ses chevaux et reprit le chemin de Paris.

Saladin n'avait pas t bien loin. Au bout d'une centaine de pas,
derrire l'angle d'un mur, il avait rencontr un bon gros tas de fumier
carr, qui flanquait l'entre d'un terrain, plant de betteraves.
C'tait,  ce qu'il paratrait, son affaire. Il dposa Petite-Reine sur
le fumier et mit  ct d'elle le paquet contenant l'lgante petite
robe, le toquet  plumes, les bottines et la crinoline, aprs quoi il
examina les alentours avec soin.

La nuit tombait rapidement. Le lieu tait dsert.

Saladin revint sur ses pas jusqu'au bout du sentier pour voir si le
cocher tait parti. Satisfait  cet gard, il regagna son fumier, et
travaillant  pleines mains, il y fit un trou d'assez grande dimension,
dans lequel il mit d'abord les effets de Petite-Reine, puis sa propre
robe  lui, et le fameux bguin, orn d'un voile bleu.

--a se trouvera, c'est sr, pensait-il, mais quand? On ne fumera pas le
champ avant l'automne, et les objets auront une drle de mine dans six
mois.

--D'ailleurs, ajouta-t-il, on ne peut pas les brler, pas vrai? J'ai
fait tout le possible.

Ayant ainsi assur la paix de sa conscience, Saladin reboucha le trou et
para le fumier de manire  enlever toute trace de son opration. Il
avait repris sa forme naturelle: c'tait un gamin de quatorze ans, un
peu mivre, mais leste et dur de muscles, avec une figure assez jolie,
malgr ce je-ne-sais-quoi de vieillot qui distingue les adolescents de
son espce.

Il fit exprs de secouer Petite-Reine en la rechargeant sur son bras,
mais Petite-Reine ne donna pas signe de vie.

--Je lui aurai fait tout de mme trop peur, se dit Saladin
philosophiquement. Bah! on va la rchampir  la maison. Marche!

Et il dtala vers la route  longues enjambes.

Un quart d'heure aprs, il rejoignait le Thtre Franais et
Hydraulique, bivouaquant sur la place du march  Maisons-Alfort.

Son absence avait provoqu des sentiments divers parmi les membres de la
famille Canada.

Poquet le bossu lui attribuait franchement la perte de ses trois pices
de vingt sous, le gant Cologne le souponnait d'avoir escamot ses
soixante-quinze centimes, et mademoiselle Freluche regrettait amrement
de lui avoir confi sa pice de quarante sous perce: tous trois
dsiraient son retour.

chalot tait triste. Malgr l'gosme et la mchante conduite de
Saladin, chalot avait pour lui des entrailles paternelles, bien plus
que son vrai pre, Amde Similor, homme de plaisirs. D'ailleurs, pour
employer la formule d'chalot: L'enfant _avalait_ si bien! Pas un seul
souverain, en Europe, n'avait  sa cour un _avaleur_ de la force de
l'enfant.

--Bon dbarras, disait madame Canada. Tant mieux s'il a t se faire
pendre ailleurs!

Similor ne partageait pas cette joie. Il avait, au milieu mme de son
indiffrence, quelques souvenirs attendris. Saladin, excellent
maraudeur, rapportait souvent des canards ou des poules, en campagne. On
l'avait vu mme, parfois, revenir avec un mouton.

En ces occasions, Similor se souvenait qu'il tait pre, pour exiger les
meilleurs morceaux.

Quand Saladin fut signal  l'horizon, chalot dissimula sa joie pour ne
pas affronter madame Canada, qui criait de sa grosse voix enroue:

--On ne pourra jamais le dcoller de notre tablissement, cet
escargot-l!

Mademoiselle Freluche, Cologne, et  leur tte Poquet, principal
crancier, s'lancrent  la rencontre du retardataire dans un but tout
autre que de lui souhaiter la bienvenue.

--Mes trois francs! mes quinze sous! ma pice perce! Saladin se
prsenta d'un air fier.

--Connais pas, dit-il. Tchez de garder vos distances! Si vous tes
sages, on ne refuse pas de vous faire un petit cadeau sur les bnfices
de l'opration.

--Qu'est-ce que tu apportes, mchant sujet? demanda de loin madame
Canada. Tu finiras par ternir la rputation de l'tablissement.

Saladin continua d'avancer, la tte haute. Il rpondit:

--Faudra quitter ce ton-l quand on me parle. Je suis un jeune homme, et
sans moi, l'tablissement ne vaudrait pas cher.

--Quand tu voudras nous faire l'amiti de t'en aller... commena madame
Canada, prompte  se mettre en courroux.

Mais chalot la prit par la taille--une taille que ses deux bras tendus
ne pouvaient entourer--et lui dit:

--Amandine, ne casse pas les carreaux! Il a du talent comme avaleur.

--Quand je voudrai vous faire l'amiti de m'en aller, reprenait
cependant Saladin, je n'aurai qu' choisir entre tous les tablissements
de la capitale et des dpartements dont j'ai les offres de m'embaucher 
prix d'or, et je ne m'attendais pas  ce qu'on m'aurait invectiv juste
 l'instant o je vous apporte votre fortune.

Il arrivait sous la roue de la grande voiture.

--Il a un colis! s'cria Similor en se rapprochant vivement.

Son apptit tromp flairait des comestibles. Par-derrire, les trois
victimes de Saladin radotaient.

--Mes trois francs! mes quinze sous! ma pice perce!

Il faisait trs sombre. La scne n'tait claire que par un rverbre
lointain. Saladin repoussa son pre qui, toujours indiscret, voulait
tter le contenu du vieux chle et dit avec solennit:

--C'est trois sommes insignifiantes. Taisez vos becs. J'ai  parler dans
le particulier  madame la directrice et  papa chalot.

--Et je n'en suis pas? demanda Similor.

--Si fait, repartit Saladin. D'aprs les lois de la nature, tu dois
dfendre mes intrts pcuniaires et autres. Embote le pas. Nous allons
nous rassembler dans l'appartement de madame.

Il monta le marchepied qui donnait accs dans la maison roulante.
Similor le suivit de prs. On put remarquer qu'ils changeaient quelques
paroles  voix basse.

La curiosit tait trs vivement excite. chalot et madame Canada se
regardaient. Poquet, dit Atlas, secoua sa grosse tte crpue qui
crasait son petit corps et grommela:

--Il va leur arracher une dent... une grosse!

--Calme-toi, Amandine, murmurait le doux chalot  l'oreille de sa
compagne. Le petit en sait long: c'est moi qui lui ai dvelopp son
intelligence.

Deux minutes aprs, la direction du Thtre Franais et Hydraulique,
plus Similor et son fils naturel Saladin, taient runis en conseil dans
la cabine o nous vmes madame Canada cuisiner son fameux caf noir. Le
vieux chle avait pass des mains de Saladin dans celles de Similor qui
avait dpos le paquet sur le lit et s'occupait d'un mystrieux travail.

De la chambre, on ne pouvait voir quelle tait sa besogne, parce que le
lit tait une armoire et que Similor, tournant le dos au conseil,
bouchait compltement l'entre.

Saladin dit aux directeurs femelle et mle:

--Veuillez prendre la peine de vous asseoir.

--Qu'est-ce que c'est que toutes ces manires,  la fin! s'cria madame
Canada, dont tous les exordes jaillissaient _ab irato_. As-tu ide de
nous faire poser, pierrot!

--Laissez bouillir le mouton, pronona Similor au fond de l'alcve. J'ai
cru d'abord que la minette tait dcde, mais du tout. Le petit me
ressemble, il n'est pas maladroit.

--Il a vol une angorate, pensa le naf chalot, et il veut nous la
glisser comme animal savant ou phnomne!

Saladin fit un grand geste.

--Depuis les jours de ma plus tendre enfance, commena-t-il sur un mode
emphatique qui ne laissa pas d'impressionner favorablement le mnage
Canada, j'ai trouv dans ces lieux asile et protection. Mon pre, nature
agrable mais volage, s'occupait exclusivement de ses plaisirs; monsieur
chalot, que j'appelle papa chalot dans l'lan de ma reconnaissance,
m'a servi de mre, et mme,  l'instar de la chvre Amalthe, clbre
dans la mythologie, il m'a communiqu son sou de lait tous les matins.

--Il en sait long! il en sait long! murmura chalot, qui dj fondait en
larmes.

Madame Canada elle-mme passa le revers de sa grosse main sur ses yeux
et dit:

--Sr qu'il a le fil, c'est pas l'embarras.

--Ne te gne pas pour me dbiner, mulot! marmottait Similor tout entier
 son oeuvre mystrieuse. Je la pince, a la fait frtiller. Nom de nom!
c'est un mignon petit coeur!

--Par consquence, poursuivit Saladin, les liens de la gratitude la plus
sincre m'attachent  la baraque, d'autant que madame Canada cache un
coeur gnreux sous sa brutalit.

--De quoi! de quoi! fit la directrice.

--Ne mousse pas! insinua chalot. Il fait l'loge de ton fonds.

--D'autres, continua Saladin, emports par l'inconstance de l'artiste 
mon ge et les offres sduisantes de la plupart des concurrences comme
premier avaleur, auraient dcamp  la recherche d'moluments plus
srieux, car il n'y a pas gras au Thtre Franais et Hydraulique.

--As-tu fini? gronda madame Canada.

--Mnage tes expressions, conseilla chalot.

--Moi, pas! reprit Saladin avec plus d'motion. C'est tranger  mon
caractre! Loin de nourrir des penses de vous planter l  cause de ma
supriorit, je me rogne mes propres ailes pour arrter mon essor, et
pareillement, j'amuse mon imagination fertile  chercher les bagatelles
et trucs qui pourraient vous tre agrables en vous prouvant ma
tendresse. Exemple! c'est tout chaud tout bouillant: hier au soir en
vous couchant vous avez manifest le dsir d'avoir une petite bichette
qui soit comme ci et comme a pour faire son ducation  la corde raide,
avec et sans balancier, en remplacement de mademoiselle Freluche, dont
vous prouvez du tort dans vos recettes par sa mdiocrit...

--C'est pourtant vrai, confessa chalot. Mais l'a-t-il dore, sa langue!

--Alors tu coutes  la serrure! fit madame Canada.

--Qu'ai-je fait! s'cria Saladin au lieu de rpondre. Vous m'aviez donn
carte blanche jusqu' cent francs...

-- toi! comment! s'crirent  la fois les deux directeurs. Saladin mit
la main sur son coeur.

--Comme quoi, acheva-t-il, dans l'unique but de remplir vos voeux, j'ai
t trouver des parents gns, et je leur ai achet leur petite fille.

--Et qu'il ne s'agit pas de se ddire, les vieux! ajouta Similor qui se
retourna tout  coup, levant Petite-Reine entre ses bras. J'tais
prsent dans la soupente du petit quand vous avez dit cent francs. C'est
cent francs que vous devez au jeune homme.

--Oh! le joli bijou! fit madame Canada  la vue de Petite-Reine toute
ple, toute interdite et regardant ce qui l'entourait avec de grands
yeux tonns. Elle ressemble  celle d'hier.

--Elle est plus jolie! enchrit chalot. Et comment a se fait-il que
des pre et mre se sparent d'un trsor pareil!

--Maman! soupira Petite-Reine avec un mouvement d'effroi. Son regard
tait tomb sur Saladin et d'instinct ses yeux venaient de se refermer.
Similor la dposa sur les genoux de madame Canada et rpta:

--C'est cent francs!

chalot et sa compagne voulurent encore protester, mais Similor, non
moins loquent que son fils, passa ses deux pouces dans les entournures
dchires de son gilet et parla en ces termes:

--Tuteur du jeune homme, je n'ai pas le choix, je dois dfendre sa cause
jusqu' la mort! Si on veut lui faire tort de la somme qu'il a avance
sur son crdit auprs des parents malheureux, y a les sabres de
l'avalage! chalot et moi nous en avons tous les deux les brevets de
prvt, on s'alignera au champ d'honneur.

--Oh! fit le paillasse rvolt, moi, verser ton sang, Amde!

--Alors, paye!

chalot hsitait. Madame Canada prit un grand parti.

--a les vaut! dit-elle en dvorant de baisers Petite-Reine. Quand on
aura sold la note du pierrot, on ne devra rien  personne, par rapport
 la minette... et je suis sre qu'elle fera de l'argent  la prochaine
foire au pain d'pice.

Elle prit cent francs dans son boursicot. Similor et Saladin avancrent
la main en mme temps.

--Je suis ton tuteur, dit Similor.

Ces sauvages ont un vague respect de la lgalit. Ce fut dans la main de
Similor que madame Canada versa l'argent.

Saladin tait ple jusqu' paratre vert. Ses yeux ronds se fixrent sur
son pre avec une expression trange.

--Qu'est-ce que tu vas me donner l-dessus? demanda-t-il d'une voix
qu'on ne lui connaissait point.

--Ma bndiction, rpondit Similor qui glissa la somme tout entire dans
sa poche. Va te coucher, pierrot!

Les yeux de Saladin se baissrent.

--C'est bien, dit-il tout bas. Faut un apprentissage  tout. Tu es le
plus fort aujourd'hui, papa, mais gare  demain!

Petite-Reine s'tait endormie sur les genoux de la grosse femme
enchante de son march. chalot la couvrait d'un bon regard.

--En voil une, dit-il, qui sera heureuse avec nous, h! Amandine?

--Dans du coton, quoi! rpondit madame Canada. Elle a rudement de la
chance.




XII

Vox audita in rama...


Quand le commissaire de police donna l'ordre d'introduire la pauvre
Gloriette et les tmoins, il n'avait plus rien  apprendre.

L'enqute fut courte, quoique chacun et la bonne envie de parler
longuement.

La Bergre interrompait tout le monde pour tablir qu'il n'y avait point
de sa faute, et qu'on lui devait un ddommagement.

Lily n'entendait gure ce qui se disait, elle parlait peu et, comme au
hasard, rappelant hors de propos des dtails, frivoles pour ceux qui
l'coutaient, mais qui vous auraient mis les larmes dans les yeux. Elle
tait fort affaire; videmment sa raison chancelait.

Le commissaire de police ayant demand si quelqu'un voulait se charger
de la ramener chez elle, vingt personnes s'offrirent, et, en effet, on
lui fit jusqu' sa maison une nombreuse escorte,  laquelle se
joignirent bientt les voisins. Telle commre qui avait suivi l'aventure
depuis le Jardin des Plantes, eut la volupt de raconter la mme
histoire au moins cent fois, avec des variantes.

Mais, de toutes les passions, le bavardage est la seule qui soit
insatiable. L'amour se lasse, la gourmandise s'emplit: le besoin de
parler ne s'assouvit jamais.

 la porte de sa maison, Lily s'arrta et regarda avec tonnement tout
ce monde qui la suivait. Elle ne dit point merci. Les groupes restrent
bien longtemps autour de sa demeure, causant toujours, et racontant, et
radotant avec un plaisir acharn.

Lily avait gravi pniblement les marches de son escalier: quelqu'un la
suivait, mais elle n'y prenait point garde. Elle entra chez elle sans se
retourner.

Mdor s'assit par terre sur le carr et s'adossa contre la porte
referme.

--Autant l qu'ailleurs, caniche, se dit-il  lui-mme. Si elle a
besoin, je l'entendrai.

Ceux qui restaient en bas virent Lily paratre  sa croise et dcrocher
la cage o tait le petit oiseau.

Elle referma ensuite ses deux fentres.

Elle tait si ple  ces derniers rayons du jour qui, d'ordinaire,
rougissent la pleur mme, qu'on et dit une vision. Ses grands cheveux
pars tombaient sur sa robe, et ses yeux qui regardaient le ciel
n'avaient plus de pense.

--Quant  devenir folle, disait-on sur la place, c'est tout simple. Elle
tait fire de cette enfant-l comme on ne l'est pas. Et bien sr
qu'elle a dj eu de gros chagrins avec le pre!

--La petite Clmence de la rue Moreau qui riait toujours, rappela un
chroniqueur, ne devint pas folle quand on lui eut vol, son enfant. Elle
crivit cette lettre qui fut mise dans les journaux et qui faisait
pleurer, malgr l'orthographe. Aprs a, elle alla se noyer.

--C'tait encore une jolie fille, celle-l!

--Et son petit garon, vous avait-il un air crne?

--Ce fut Mdor, le chien de mre Noblet, qui vit le corps dans le
canal...

--La police est bonne pour empcher le monde de passer tranquillement
sur le trottoir, voil!

C'tait un peu pour cela que Mdor tait assis par terre contre la porte
de la Gloriette. Sa mmoire n'tait pas trs richement meuble, mais les
souvenirs qu'il avait tenaient bon.

Il ne voulait pas que Lily et le sort de la petite Clmence, qui riait
toujours avant le vol de son enfant, et dont lui, Mdor, avait vu le
corps dans le canal.

Pourquoi, cependant, prenait-il tant de souci?

Il appartenait trs franchement  cette classe que le ddain des riches
et la charit des pauvres appellent les brutes. Faut-il chercher le
mobile de sa conduite dans ces seuls mots prononcs par lui au Jardin
des Plantes:

--Celle-l est aussi trop malheureuse!

tait-ce pure piti? ou bien, car ces brutes ont un coeur, le pauvre
diable avait-il t touch, comme beaucoup d'autres qui avaient de
l'esprit, par l'exquise beaut de Lily?

Il y avait de ceci peut-tre et aussi de cela et encore autre chose.

Lily ne s'en souvenait sans doute plus elle-mme. Au commencement de son
sjour dans la maison, un matin qu'elle sortait avec Justine dans ses
bras, car celle-ci ne marchait pas encore, elle avait vu passer, venant
du quai de la Rpe, un convoi--le convoi du pauvre--en tout semblable 
l'estampe justement clbre qui porte ce titre.

Seulement, au lieu du chien c'tait Mdor qui suivait la voiture noire
des indigents, emportant la dpouille d'une vieille femme.

Lily avait accompagn Mdor jusqu'au Pre-Lachaise.

Et Mdor ne l'avait point remercie.

C'est tout, cette fois. Pour Mdor, il n'y avait vraiment pas hrosme 
dormir sur les tuiles d'un palier. Ce n'tait que le dbut: il comptait
faire mieux  l'occasion.

Il entendit les deux croises se fermer, puis il lui sembla que Lily,
subitement affaire, allait et venait dans sa chambre avec une trange
vivacit.

Il y a d'autres moyens que la rivire; Mdor eut peur, il mit son oeil 
la serrure.

Et sa peur augmenta. Il vit la Gloriette qui versait du charbon dans son
rchaud, vite, vite, et qui allumait le feu en soufflant de toutes ses
forces.

C'est surtout dans ces quartiers, l-bas, que tout le monde, mme les
brutes, connat l'emploi du charbon, avec les fentres closes, dans les
chambres o il n'y a pas de chemine.

Mais la porte tait mince et la Gloriette se mit  parler.

--Ah ! dit-elle de sa voix claire et douce, et le souper! Il est plus
que l'heure! Aprs la promenade, on a grand-faim...

Et elle soufflait tant qu'elle pouvait. Mdor secoua sa grosse tte,
pensant:

--Ce n'est pas pour elle, le souper!

En effet, la Gloriette s'arrta tout d'un coup de souffler. Elle poussa
un cri bref, mit ses deux mains sur sa poitrine  la place du coeur et
se redressa violemment.

Elle resta ainsi immobile, l'oeil agrandi, les cheveux agits.

Elle laissa le rchaud qui s'teignit.

La nuit venait. C'tait  peu prs l'heure o Saladin congdiait son
fiacre sur la route de Maisons-Alfort.

Lily ne parla plus. Elle s'assit sur le pied de son lit, la tte
incline. Ses cheveux inondrent son visage.

Mdor reprit sa premire place en poussant un gros soupir.

Il se passa du temps. Le palier tait tout noir quand Mdor entendit le
frottement d'une allumette chimique. La bougie s'alluma dans la chambre
de la Gloriette.

--Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! dit par trois fois une voix dsole que
Mdor n'aurait point reconnue. C'est vrai, c'est vrai, c'est vrai!

Puis il y eut des sanglots dchirants et profonds comme l'agonie d'un
coeur.

C'tait la crise.

Toute brute qu'il tait, Mdor sentait bien cela.

Il se souleva sur le coude, et sa poitrine haleta comme celle d'un
pauvre chien fatigu qui tire la langue.

Il coutait de toutes ses oreilles.

--Elle tait l, ce matin, disait Lily. Je l'ai quitte sur la place et
quelque chose m'a serr le coeur; mais n'avais-je pas le coeur serr
chaque fois que je la quittais? Et je riais en la retrouvant. Que
craindre? Ah! je reconnatrai bien l'endroit o j'ai eu son dernier
baiser! Elle me suivait du regard: savait-elle en mettant ses doigts sur
sa bouche pour m'envoyer l'adieu que tout tait fini... tout! tout! Elle
n'a plus sa mre!  cet ge-l! plus de mre! moi qui avais si
grand-peur de mourir!

Sa voix chevrotait et faiblissait.

--Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! dit-elle encore; c'est vrai! Je ne l'ai
plus! je ne l'aurai plus jamais! Notre pre qui tes au ciel, que votre
nom soit bni! que votre rgne arrive, que votre volont soit faite...
Oh! ce n'est pas votre volont, cela! non, non, mon Dieu! pourquoi
voudriez-vous faire un si horrible mal! Vous me l'aviez donne, mon
Dieu, mon Dieu, mon Dieu! que votre volont soit faite sur la terre
comme aux cieux... Ah! si nous tions mortes toutes deux, mortes
ensemble. Vous qui tes si bon, mon Dieu, prenez-nous, mais que je l'aie
dans mes bras  l'heure de mourir!

Elle se mit sur ses pieds brusquement et saisit la lumire pour aller
vers le berceau dont une sorte d'instinct l'avait jusqu'alors loigne:
le berceau tait tel qu'on l'avait laiss le matin; les draps restaient
frips et le petit serre-tte de Justine tait demi-cach par les lilas,
cadeau de la bonne laitire.

Les lilas avaient dj leurs fleurs et leurs feuilles fanes.

La poitrine de la Gloriette rendit un rle.

Au-dehors, Mdor s'agenouilla, coutant la voix de plus en plus change
qui disait:

--Plus jamais! mon petit coeur! mon amour chri! Justine! Est-ce
possible, tout cela! Tu tais l! je vois la forme de ton corps... et tu
me souriais derrire ces fleurs, si jolie! oh! si jolie!

Elle se pencha pour baiser avec fivre l'oreiller, le bonnet, les fleurs
fltries, tout ce que Petite-Reine avait touch. Ses yeux brlaient et
n'avaient plus de larmes.

Ses narines se gonflaient, cherchant l'manation adore...

Puis elle tomba sur ses genoux et rapprocha le flambeau du sol.

Il y avait l deux traces de petits pieds nus sur la poudre du carreau.

Lily contempla ces empreintes, plonge qu'elle tait dans une navrante
extase. Elle lcha le flambeau pour mettre ses deux mains  terre, elle
se coucha  plat ventre, et les deux traces furent effaces  force de
baisers.

--Ayez piti, mon Dieu! je ne vous ai rien fait! Notre pre qui tes au
ciel, que votre nom soit bni, que votre rgne arrive...

Et de l'autre ct de la porte, Mdor, pauvre crature, balbutiait
aussi! les paroles du _Pater Noster_.

Dieu devait entendre, pourtant!

Lily fit un voeu, elle en fit dix, promettant des choses folles et si
touchantes que le bienfait des pleurs lui revint.

Elle s'affaissa, ivre de larmes, dans une sorte de repos, mais cherchant
encore avec l'enttement de toutes les ivresses  achever la prire
commence.

--Si je pouvais prier, se disait-elle, prier bien! Donnez-nous
aujourd'hui notre pain quotidien. Mon Dieu! o est-elle? et que lui
rpond-on quand elle dit en pleurant: Petite mre! petite mre!...
Pardonnez-nous nos offenses, comme vous pardonnez  ceux qui nous ont
offenss. Elle n'avait offens personne, mon Dieu! et souvenez-vous!
tout son pauvre petit argent tait pour les pauvres.

--Elle est plus calme, pensait Mdor.

Mais il tressaillit de la tte aux pieds au son d'une voix qui lui
sembla autre et qui clata comme une imprcation, criant dans le
silence:

--C'est lche! c'est cruel! c'est barbare! Pourquoi ne pas craser d'un
coup, d'un seul coup, Dieu! Dieu fort! je suis faible; je ne peux pas me
dfendre, ni la dfendre. Une femme! une enfant! oh! c'est cruel! cruel!
Je veux l'enfer, que je n'ai pas mrit. Je veux te punir par mon
injuste souffrance, Dieu aveugle! Dieu sourd!

La voix se brisa, et ce furent des gmissements inarticuls. Puis
quelque chose de doux comme un chant:

--Pardon! je sais bien que vous me pardonnez, Dieu de bont, Dieu de
misricorde! Je souffre trop, vous voyez cela, et punirez-vous la pauvre
innocente de mon blasphme! Je suis folle, mais je suis  genoux, les
mains jointes, les yeux en pleurs; je prie! je prie! donnez-nous
aujourd'hui notre pain quotidien... pardonnez-nous.... ne nous induisez
point en tentation, mais dlivrez-nous du mal. Ainsi soit-il.

Elle se trana, toujours agenouille, jusqu'au crucifix qui tait dans
la ruelle de son lit. Au-dessus du crucifix il y avait une image de la
Vierge.

Elle tendit ses deux mains tremblantes.

--Sainte Vierge, reprit-elle, ranime et belle jusqu'au sublime dans
l'ardeur de sa passion maternelle, Sainte Vierge, vous tes mre. Dites
 Dieu de me pardonner. Je vous salue, Marie, pleine de grce, le
Seigneur est avec vous, vous tes bnie entre toutes les femmes, et le
fruit de vos entrailles est bni. Ah! vous me souriez, bonne Vierge, et
l'enfant Jsus me sourit dans vos bras. Sainte Marie, mre de Dieu,
priez pour nous, pauvres pcheurs, maintenant et  l'heure de notre
mort. Ainsi soit-il.

Ce dernier mot fut coup par un cri d'allgresse.

La Gloriette s'tait dresse comme un ressort. Elle rejeta en arrire
les boucles de ses cheveux et toute sa merveilleuse beaut rayonna
l'espoir qui venait d'envahir son me.

--C'est vous! c'est vous! dit-elle en portant ses lvres jusqu'aux pieds
de la Vierge, c'est vous qui m'inspirez cela, sainte Marie adore!
merci! merci! J'avais oubli, moi qui n'ai plus ni mmoire ni pense. La
marque! n'est-ce pas un miracle du bon Dieu cette cerise qu'elle porte 
la poitrine? Et je ne l'ai pas dit! et vous me l'avez rappel! Je vais
courir, Sainte Vierge, je vais rparer mon oubli, et ma Justine sera
retrouve!

Sans prendre son chapeau ni mettre son chle sur ses paules, elle
ouvrit la porte si brusquement que Mdor eut  peine le temps de se
jeter de ct. Lily passa sans le voir et descendit l'escalier en se
tenant  la rampe.

Mdor descendit aprs elle.

Dans cette pauvre maison, il n'y avait point de concierge: ils purent
sortir tous les deux sans veiller l'attention de personne.

Le temps avait march. Il tait onze heures du soir environ. Lily trouva
sa route jusqu' la maison de police. Elle allait d'un pas lger,
presque joyeux. La servante qui gardait le bureau vint lui rpondre, 
travers un guichet, que monsieur le commissaire tait au thtre.

Il n'y a, certes, point de mal  cela, d'autant que les thtres ont des
loges spciales pour la surveillance, mais rien n'est parfait, et je
vous engage  n'avoir jamais besoin du commissaire aprs la nuit tombe.

Lily ne pouvait comprendre que le monde entier ne ft pas  sa
disposition pour retrouver son cher trsor perdu. Quand la servante lui
dit de revenir le lendemain, elle s'loigna rvolte.

Toute une nuit! En une nuit, un enfant peut tre emport si loin que la
police elle-mme n'a plus le bras assez long pour le joindre. Et qui
sait ce qui peut nous arriver en une nuit? Les mdecins vont la nuit au
secours des malades; on vend du vin la nuit, on soupe, on danse, on
vole, on joue, et les gardiens en uniforme veillent; mais tout ce qui
est administration, commis ou fonctionnaire, ferme boutique la nuit et
dort.

Lily parla aux sergents de ville, qui furent bons pour elle, car ils
savaient dj son histoire. On lui rendit compte de l'expdition faite
en foire: la place du Trne avait t rgulirement pluche, mais
sans rsultat aucun.

--Et que va-t-on faire,  prsent? demanda Lily.

Les sergents de ville ne sont pas institus pour savoir. Ils rpondirent
par cette fameuse phrase qui est le fond de la langue administrative et
qui berce chez nous, du matin jusqu'au soir, dans des milliers de
bureaux, des milliers d'intrts:

--ON VA PRENDRE DES MESURES.

Phrase immense! qui permet  quatre Franais sur dix de recevoir des
appointements gras ou maigres.

La Gloriette ne connaissait pas bien tout l'tonnant mrite de cette
phrase, cependant elle se dit, comme le moissonneur de la fable:

--J'aurai plus tt fait d'agir par moi-mme.

Cela est bien vrai, en principe, mais chercher dans Paris, la nuit, une
fillette perdue! Pauvre Lily!

Il y a des entreprises, folles au premier chef, qui, du moins, sont un
soulagement par l'occupation qu'elles donnent au corps et  la pense.
Lily se mit  marcher activement, revenant sur ses pas vers la Seine et
travaillant mentalement.

Comme elle traversait le pont d'Austerlitz, Mdor se rapprocha d'elle,
parce qu'il craignait un malheur.

Jusqu' ce moment Lily n'avait point vu qu'elle tait suivie. Elle
reconnut le pauvre bon garon et lui dit:

--C'est encore vous?

--a n'est pas pour vous gner, rpondit Mdor; mais on peut avoir
besoin, pas vrai?

Il essayait de sourire. Lily se mit  marcher.

--Oui, dit-elle en se rapprochant brusquement du parapet, j'aurai besoin
de tout le monde.

Elle se pencha au-dessus de l'eau; Mdor la saisit  bras-le-corps. Elle
ne se dfendit point et releva sur lui son regard anglique.

--Si je me tuais, murmura-t-elle, qui la chercherait? qui la trouverait?
qui serait sa mre?

Non, non, reprit-elle en marchant plus vite, si je la voyais morte, je
ne dis pas... mais elle n'est pas morte.

--a, c'est juste! approuva Mdor de tout son coeur. Pourquoi
l'auraient-ils tue? Et puis, si elle tait morte, je le sentirais bien
au fond de moi.

Elle traversa d'un pas dlibr la place Valhubert et s'en alla tout
droit  la grande grille du Jardin des Plantes, qu'elle s'tonna de
trouver ferme.

--Il faut pourtant bien que j'entre, se dit-elle; comment entrer? Elle
frappa  la grille comme  une porte et le fer rendit  peine un son
sous son doigt.

Mdor dit:

--Il n'y a personne; le concierge est couch, on n'entre pas.

--Ah! fit la Gloriette, et si elle est l, pourtant? car on n'a pas
cherch partout, on n'a pas cherch du tout!

--C'est vrai, murmura Mdor.

--Dans ma chambre, tout  l'heure, reprit Gloriette, j'avais un rve; je
la voyais couche et dormant sous un grand buisson tout en fleur. Je
sais o est le buisson. Oh! je voudrais tant y aller voir!

--Dame! fit Mdor, les rves, c'est quelquefois des avertissements.

Lily frissonna.

--Et les btes! s'cria-t-elle, les lions, les tigres...

--Quant  a, interrompit le bon garon, les animaux restent dans leurs
cages.

Mais Lily continuait, emporte par la fivre qui la tenait:

--Et les serpents! elle a si grand-peur des serpents! Et les ours. Si
elle allait tomber dans la fosse aux ours!

Mdor se grattait l'oreille tant qu'il pouvait. Lily prit sa course 
toutes jambes, suivant la grille qui longe le quai.

--Il y a d'autres portes, dit-elle, je veux entrer, j'entrerai!

Puis une pense l'arrta; elle rebroussa chemin toujours courant, et
gagna la rue Buffon en faisant tout le tour des grilles.

Il y avait un beau ciel toile, o la lune  son second quartier nageait
dans l'azur sans nuages. Sous l'ombre des tilleuls, de rares chappes
de lumire pntraient, tigrant le sol noir de taches blanches
capricieusement dessines.

--C'est ici! ah! c'est ici! s'cria la Gloriette en secouant la grille
avant tant de force que les hampes oscillrent sous sa main, dlicate
comme la main d'un enfant. Voil l'endroit o les petits jouaient. Elle
ne peut pas tre loin, allez, c'est certain. Dites! dites! comment
voulez-vous qu'elle soit bien loin?

--Dame! fit pour la seconde fois Mdor.

Son oreille saignait, tant il la tourmentait.

--Est-ce qu'il n'y avait pas trop de monde? continuait Lily avec
exaltation et volubilit. On ne pouvait pas voir derrire chaque arbre.
Elle est l quelque part; j'en suis sre, sre! Elle aura mis sa tte
sur son petit bras, comme elle faisait toujours dans son berceau, et si
vous saviez combien j'ai pass d'heures  la regarder dormir! les
belles, les chres heures! Le bon petit sourire! Les longs cils plus
doux que de la soie! Et ses cheveux blonds qui s'chappaient du
serre-tte pour boucler sur l'oreiller! Et sa petite haleine tranquille!
Et ses lvres: deux fleurs unies que je baisais si doucement pour ne pas
l'veiller! Vous pleurez! pourquoi pleurez-vous? Est-ce que vous la
croyez morte?

Mdor se fourrait les poings dans les yeux.

Lily haletante et se pendant  la grille poursuivait:

--Moi je vous dis qu'elle n'est pas morte! Elle fut une fois bien
malade, il y eut un instant o le mdecin me dit: j'ai peur. Mais moi,
je regardai tout au fond de mon me et j'esprai. Je la retirai de son
lit, je la pris dans mes bras et je collai son petit coeur contre le
mien, en pensant: il faut que toute ma vie aille en elle, toute la
chaleur de mon sang, tout ce que j'ai! C'tait  Dieu que je disais
cela, et c'tait une si ardente prire! Elle tait froide, je la sentis
se rchauffer petit  petit. Elle s'endormit sur mon sein o je la
gardai douze heures... coutez! n'a-t-elle pas appel?

Elle se fit mal en essayant de passer sa tte entre les barreaux, mais
elle ne sentait pas son mal.

Mdor, obissant, couta de toutes ses oreilles. Il n'entendit rien.

Mais Lily entendait. Une petite voix suave comme un chant venait  elle
et lui pntrait l'me. La petite voix disait:

--Maman, maman chrie, ne me vois-tu pas? Je suis l; viens me chercher!

Lily rpta ces paroles une  une et Mdor finit par entendre. Et Lily
regarda tant qu'elle finit par voir.

--L, dit-elle d'une voix brve et saccade, au pied de l'arbre! Sa tte
est renverse dans ses cheveux blonds, et ce point plus blanc, c'est sa
toque... et sa robe... Ah! je vois tout, jusqu' ses jambes bien-aimes
et ses bottines qui brillent L... je vous dis l... l...

Son doigt tendu convulsivement tremblait. Mdor carquillait ses pauvres
yeux.

--Alors, cria la Gloriette frappant du pied avec colre, vous ne voulez
pas voir!

--Eh bien, si! dit Mdor avec sa crdulit sublime, je veux voir... et
je vois! parole d'honneur!

La Gloriette poussa un long cri de joie et se lana contre la grille
pour la briser.

Mdor sauta sur la murette, saisit deux hampes et se hissa  la force
des poignets. Il tait robuste, il put arriver au sommet de la grille et
redescendre de l'autre ct. Lily suivait ce travail, haletante et
balbutiait des paroles inarticules.

Quand Mdor sauta sur le sol du jardin, elle lui envoya des baisers,
pleurant, riant tout ensemble et disant:

--Ah! ah! Dieu vous rcompensera. Vous tes heureux, vous! vous allez
l'embrasser le premier!




XIII

Le berceau


Quinze jours s'taient couls, quinze misrables jours de tristesse
morne et d'angoisse.

Cette nuit o la Gloriette avait _vu_ Petite-Reine, couche sous un
arbre, aux rayons de la lune dans le bosquet du Jardin des Plantes,
Mdor l'avait rapporte chez elle vanouie.

Le bon garon, en effet, avait trouv au pied de l'arbre un petit tas de
feuilles sches qu'il aurait d connatre, car c'tait le troupeau de
mre Noblet qui l'avait amass. Lily l'attendait de l'autre ct de la
grille, Lily ne doutait mme pas du tmoignage de ses sens gars, elle
tait ivre de joie.

Elle tomba comme morte quand Mdor, au lieu de revenir avec l'enfant
dans ses bras, poussa du pied les feuilles sches qui bruirent et se
dispersrent sous le rayon de lune menteur.

Elle tomba sans pousser mme un cri. Ce dernier espoir perdu lui avait
bris le coeur. Mdor vint la rejoindre et, franchissant de nouveau la
grille, il la souleva; elle s'veilla dans son lit, aprs un long
vanouissement.

Mdor tait assis prs d'elle.

Depuis ce moment-l, Mdor ne l'avait point quitte. La Gloriette
s'tait accoutume  le voir. Il la servait. Sans lui, elle n'aurait pas
mang. Il s'tait arrang un lit de paille dans le bcher. Il dormait l
si lgrement que le moindre soupir de la malade le mettait debout.

J'ai dit la malade, faute d'un autre mot.  proprement parler, Lily
n'avait point de maladie, sinon la plus cruelle de toutes: le chagrin,
la torture plutt, qui ne lui donnait point de trve et qui la minait
comme un poison mortel.

Le premier jour, elle avait crit une lettre de quelques lignes et ce
travail l'avait laisse dans un tat d'puisement.

Le second jour, elle mit l'adresse:  monsieur Justin de Vibray, au
chteau de Monceaux, en Blr, prs Tours.

Mdor avait port la lettre  la poste.

Le troisime jour, elle vida le chiffonnier mignon qui servait d'armoire
 Petite-Reine et en disposa le contenu sur le berceau. Ce fut ds lors
une besogne sans fin, comparable  l'agitation que se donnent les
enfants pour ranger leur mnage imaginaire.

Tout ce qui appartenait  Petite-Reine, tout ce qu'elle avait touch,
les objets de sa toilette, ses jouets, ses pauvres jouets surtout,
passs  l'tat de relique sacres, furent tags sur le berceau qui
devint un autel.

Au fond du berceau, entre les rideaux, Lily suspendit ce portrait
photographi o elle semblait tenir une ombre dans ses bras.

Et c'tait un symbole navrant, ce portrait de jeune mre qui berait un
nuage.

Lily le regardait parfois pendant des heures entires, cherchant parmi
cette brume des lignes, des traits, une image.

Et l'image venait  force d'tre appele: Lily revoyait Petite-Reine,
hlas! comme elle l'avait vue aux lueurs de la lune sous le bosquet du
Jardin des Plantes.

C'tait un jeu terrible et charmant qui tuait la pauvre Gloriette, mais
qui lui donnait de si doux rves!

Quand elle avait fini de contempler sa chimre, elle baisait le portrait
et croisait sur ses genoux ses deux mains, qui n'avaient plus de forces.

Puis, comme si elle se ft reproch sa paresse, elle se levait, n'ayant
plus le poids d'un enfant, mais trop lourde encore pour la faiblesse
chancelante de ses jambes; elle s'agitait, elle rangeait, non point sa
chambre, mais le berceau, l'autel--toujours!

Une fois, la laitire vint, la pauvre bonne femme. La Gloriette lui
montra le bouquet de lilas dessch. Elles ne se parlrent point. La
laitire dit en bas parmi les larmes qui l'touffaient:

--a fait l'effet d'un petit enfant qui souffre pour mourir. Elle est
redevenue un petit enfant, et si jolie avec a, et si douce! a fend le
coeur!

On chercherait longtemps avant de trouver une parole qui puisse exprimer
davantage.

Lily tait un petit enfant.

Sans cela elle n'aurait pas pu supporter une heure de ce poignant
martyre.

Elle pensait peu, en dehors de ce culte puril et admirable rendu au
berceau de Justine.

Elle ne sortait point. L'ide de chercher ne lui venait plus. Il ne faut
pas dire qu'elle et perdu tout espoir pourtant; l'espoir ne meurt
jamais dans le coeur d'une mre; mais elle ne s'efforait plus, elle
esprait comme on rve. C'tait un petit enfant, un pauvre petit enfant.

Mdor travaillait pour elle; entre eux deux il y avait un accord tacite:
Lily ne s'tonnait plus de le voir dans sa chambre. Elle ne s'tait
jamais demand pourquoi cet homme la servait.

Mdor tenait tout en ordre; il balayait, il allait acheter la
nourriture. On vivait avec l'argent du voile brod. Cela pouvait durer
longtemps; Lily mangeait moins qu'un oiseau et Mdor tait fait au pain
sec.

Il sortait chaque matin et chaque soir; il allait aux renseignements, il
cherchait. Une chose certaine, c'est que la vieille femme au voile bleu
et pass un mchant quart d'heure s'il l'avait rencontre sur son
chemin.

C'tait celle-l qu'il guettait. Il avait son signalement dans la tte,
il se croyait sr de la reconnatre sous n'importe quel dguisement.

Et il se disait sans ambages ni circonlocutions:

--Je lui serrerai le cou jusqu' ce qu'elle ait avou o elle a mis la
petiote, et par aprs je l'tranglerai.

Il et fait comme il le disait, avec plaisir.

On le connaissait dsormais au bureau de police, et on le redoutait. Les
recherches, en effet, conduites d'abord avec beaucoup de zle et
actives par des promesses de primes taient restes sans rsultat. On
n'avait pas dcouvert la moindre piste depuis l'expdition de la place
du Trne, mene par Rioux et Picard; or, dans ces sortes de battues,
chaque heure qui passe donne une scurit au gibier et diminue les
chances de la meute.

Il y avait pourtant une chose qui donnait  penser. Rioux, le plus
ardent des deux agents, au dbut des poursuites, s'tait arrt tout 
coup.

Il parlait de fatigue, de dgot et ne cachait pas son intention de
quitter sous peu le service de la Sret. C'tait Rioux qui tait charg
de rendre compte des recherches  monsieur le duc de Chaves.

Mdor tait svre vis--vis de ces messieurs du bureau; lui, si timide,
il parlait haut, et on le laissait dire, quoiqu'il et, au plus triste
degr, la tournure et le costume de ceux  qui on ferme volontiers la
bouche; mais l'affaire de Petite-Reine faisait du bruit dans Paris, et
ces messieurs n'taient pas fiers.

Il tait fort rare que Mdor vnt rapporter  la Gloriette ses dmarches
inutiles. Il rentrait toujours d'un air riant et ne parlait que si on
l'interrogeait.

On ne l'interrogeait pas souvent. La Gloriette causait peu des choses
prsentes.

Quand elle parlait, c'tait pour grener tout le chapelet de ses
souvenirs.

Elle ne tarissait pas alors, racontant le sommeil de Justine, son
rveil, ses sourires, disant comme on l'aimait et comme on l'admirait,
dcrivant ses succs dans le cercle o l'on saute  la corde, rptant
ses reparties enfantines, ses navets, ses finesses, ses caprices, ses
mchancets mignonnes, et les lans de son petit coeur. C'tait comme
une litanie d'amour o la pauvre me blesse panchait son tourment.

Mdor coutait religieusement ce radotage enfantin qu'il avait dj
entendu tant de fois, et, tout en faisant son ouvrage, il donnait la
rplique juste comme il le fallait, rappelant au besoin quelque cher
dtail que la mre elle-mme oubliait.

Dans le monde entier, la bont de Dieu n'aurait pas pu choisir un
oreiller plus neutre et plus doux pour reposer la tte endolorie de la
Gloriette.

tait-elle reconnaissante? Elle tait bonne, mais on ne saurait dire si
elle avait conscience du soulagement que lui apportait ce dvouement
inespr. Elle vivait en elle-mme, ou mieux elle vgtait, absorbe et
engourdie.

Quoi qu'il en ft, Mdor ne lui demandait rien de plus; on le laissait
se dvouer. Sans claircir la question plus que Lily, il allait son
chemin, reconnaissant et content.

Une circonstance, cependant, proccupait Lily en dehors de ses adors
souvenirs, c'tait la lettre crite et envoye le surlendemain de la
catastrophe. Elle avait dit, en mettant l'adresse que nous avons
transcrite:

--Pour avoir la rponse, il faut trois jours.

Le troisime jour, vers le soir, elle avait attendu le facteur, le
lendemain aussi; le soir qui suivit, elle avait secou sa blonde tte si
douloureusement plie en murmurant:

--Tout est fini! bien fini!

Et depuis lors, pourtant, chaque fois que venait le soir elle paraissait
inquite; elle coutait; si un bruit de pas venait de l'escalier, elle
attendait.

Le dernier jour de la seconde semaine, quand Mdor revint de ses
courses, il la trouva occupe, selon l'habitude,  faire et dfaire
l'arrangement de ses bien-aimes reliques.

Elle semblait plus gaie; une nuance rose animait l'ivoire de sa joue; en
montant l'escalier, Mdor l'entendit, qui chantait tout bas une petite
chanson qu'elle avait apprise nagure  Justine.

C'tait tout  fait la voix d'un enfant. On et dit qu'elle essayait de
se tromper elle-mme et d'couter encore une fois le chant argentin de
l'absente.

Au moment o Mdor entra, elle se tut et demanda:

--N'avez-vous rien appris de nouveau?

Mdor fut tonn; il y avait plus d'une semaine qu'elle n'avait
interrog.

--Tout va bien, rpondit-il, on cherche, on trouvera.

Lily lui tendit la main; c'tait la premire fois. On aurait pu voir le
coeur du pauvre garon battre sous sa veste.

--Vous l'aimiez bien, dit-elle. C'est pour elle que vous avez piti de
moi.

--C'est pour elle et pour vous, reprit Mdor vivement.

Mais il s'interrompit pour ajouter:

--Oui, c'est vrai, je l'aimais bien, c'est pour elle.

Ce fut tout. La Gloriette reprit son ouvrage.

Au bout de quelques instants, elle revint  Mdor qui s'tait assis prs
de la porte et qui songeait. Elle tenait  la main deux bijoux de petits
souliers.

--J'ai retrouv cela, dit-elle toute joyeuse, je les lui avais mis pour
son baptme.

Et elle raconta le baptme avec cette volubilit qu'elle avait chaque
fois qu'elle parlait de Petite-Reine.

--Son pre tait si heureux ce jour-l! soupira-t-elle en finissant.

Elle n'avait jamais parl du pre de Petite-Reine, quoique Mdor et
bien devin que c'tait l'homme qui demeurait au chteau de Monceaux, en
Blr, par Tours. Il resta muet, Lily continua:

--Il est peut-tre mort, puisqu'il ne me rpond pas. Il avait bon coeur
et il adorait l'enfant.

--Il est peut-tre aussi en voyage, suggra l'excellent Mdor, qui
s'tonna d'prouver une certaine rpugnance  plaider la cause du pre
de Petite-Reine.

--Ou bien ma lettre tait mal faite, pensa tout haut la Gloriette. Je
n'ai pas pu en crire bien long, ma main tremblait trop. Je cherche  me
souvenir.

Elle pressa son front entre ses doigts.

--Oui, reprit-elle, c'est cela, je lui ai dit: Mon cher Justin, notre
petite est perdue, on me l'a vole, viens  mon secours. Est-ce assez?

--Ah! fit Mdor, si j'avais t au bout du monde, moi, ou sur le lit de
mon agonie...

Il n'acheva pas. La Gloriette continua en se parlant  elle-mme.

--Non, ce n'est pas assez; j'aurais d ajouter: Ce n'est pas pour vous
retenir prs de moi. Ds que vous m'aurez aide  retrouver l'enfant,
vous serez libre.

--L'aimez-vous bien? balbutia Mdor malgr lui.

Lily le regarda.

--Je ne sais pas, rpondit-elle. C'est son pre.

Elle baisa les petits souliers et leur chercha une place sur l'autel.
Puis elle dit encore:

--On doit parler d'elle au Jardin des Plantes, bien sr. Je pensais
cette nuit: mre Noblet va tous les jours dans le bosquet avec ses
petits; c'est  elle qu'on doit dire tout ce qu'on apprend, tout ce
qu'on sait, tout ce qui court... Si vous alliez causer avec mre Noblet?

Mdor tait dj debout. Il mit sa casquette, passa la porte et
descendit l'escalier quatre  quatre.

--Quoique, reprit Lily dont les yeux s'teignirent, mre Noblet est une
bonne vieille, elle n'aurait pas attendu; si elle savait quelque chose,
elle serait venue me voir...

--Quinze jours! s'interrompit-elle. Mon Dieu! mon Dieu! quinze jours que
je ne l'ai plus!

Elle se laissa tomber sur une chaise, auprs du berceau et resta
immobile, les mains jointes sur ses genoux.

Elle tait merveilleusement belle avec la pleur presque transparente de
ses joues, encadres dans le splendide dsordre de ses cheveux. Le jene
involontaire avait agrandi ses grands yeux. Il y avait je ne sais quoi
d'attendrissant et de charmant dans la dsolation mme de son sourire.
Elle avait ce rayonnement de suave douleur qui fait adorer la Mre des
larmes.

Elle demeura ainsi longtemps, muette et perdue dans ce rve, toujours le
mme, qui ressuscitait les joies mlancoliques de son pass. Le jour
allait baissant. Des pas se firent entendre dans l'escalier.

--Dj! dit-elle, en pensant que c'tait Mdor.

Mais  peine eut-elle prononc ce mot que son cou gracieux se tendit en
avant, tandis qu'un peu de sang montait  ses joues. Ses yeux
s'ouvrirent tout larges.

--Ce n'est pas Mdor! murmura-t-elle. Si c'tait...

Le nom de Justin vint jusqu' ses lvres, panouies par cette joie, vive
entre toutes: la venue d'un bien qu'on n'esprait plus.

Elle se leva lectrise par un espoir si grand qu'il valait presque une
certitude. C'tait Justin, et avec Justin, Petite-Reine serait bien vite
retrouve!

On frappa.

--Entrez! On entra.

La Gloriette retomba, brise, sur son sige.

Ce n'tait pas Justin.

La Gloriette reconnut dans le nouvel arrivant l'homme au teint bronz, 
la barbe et aux cheveux noirs comme du charbon, qui s'tait trouv plus
d'une fois sur son passage quinze jours auparavant, qui s'tait assis
non loin d'elle au thtre de la foire--et que Mdor avait pris au
collet, dans le bosquet, en l'accusant d'avoir parl  la voleuse
d'enfants.

Elle avait eu vaguement frayeur de cet homme autrefois, mais maintenant
que pouvait-elle craindre?

L'tranger fit quelques pas  l'intrieur de la chambre et salua avec
respect. Il y avait de la noblesse dans son maintien, mais il y avait
surtout un extrme embarras.

 la rigueur, la sombre beaut de son visage aurait pu appartenir  don
Juan, mais il n'en tait pas ainsi de ses faons, qui trahissaient une
timidit de sauvage ou d'enfant.

Il baissa les yeux sous le regard de Lily et lui tendit sa carte,
exactement comme il avait fait au commissaire de police.

Lily jeta les yeux sur la carte qui portait: Hernan-Maria Gers da
Guarda, duc de Chaves, grand de Portugal de premire classe, envoy
extraordinaire de S. M. l'empereur du Brsil.

--Que voulez-vous? demanda-t-elle avec le calme fatigu des grandes
douleurs.

--Je vous aime, rpondit le duc d'une voix trs basse.

La carte glissa entre les doigts de Lily et tomba  terre. Elle tourna
la tte.

Cet homme, avec ses grands titres et son amour, tait pour elle nant.

Il ne l'avait point blesse en lui disant: Je vous aime; elle n'avait
point conscience de l'audace craintive de ce duc, ni du ridicule qui se
mlait au ct bizarre et dramatique de cette scne.

Elle n'avait conscience de rien.

Le duc rougit sous le bronze de son teint. Peut-tre qu'il avait honte.

--Je vous aime, reprit-il pourtant, parlant avec effort et cherchant les
mots de notre langue qui lui tait rebelle; je vous aime passionnment,
douloureusement. Je donnerais une portion de mon sang pour ne pas vous
aimer.

Lily n'coutait pas. Elle se disait:

--J'ai cru que c'tait lui. C'est le dernier espoir tromp. Voici douze
jours que Justin a ma lettre. Il ne reviendra jamais.

Elle se tourna tout  coup vers le duc et le regarda hardiment:

--Etes-vous riche? fit-elle.

--Je suis trs riche, trs riche!

--Trs riche, rpta Lily qui dj reprenait  se parler  elle-mme. Si
j'tais riche, je leur dirais  tous: celui qui retrouvera Justine aura
ma fortune!

--Je puis le dire si vous voulez, pronona gravement le duc.

--Pourquoi m'aimez-vous? interrogea Lily comme au hasard.

Il flchit un genou, mais un geste imprieux de la jeune femme le releva
tout interdit.

--Attendez! dit-elle. Connaissiez-vous la voleuse d'enfants?

--Non, rpliqua le duc, je ne connaissais que l'enfant.

--La reconnatriez-vous, la voleuse?

--Oui, certes.

--Asseyez-vous l, prs de moi.

Le duc obit. Il ne se mprenait pas, car son front se chargea de
tristesse.

Lily essayait de rflchir et de raisonner.

--J'ai cru que c'tait vous, murmura-t-elle au bout d'un instant, vous
qui l'aviez enleve.

--C'et t moi, rpondit le duc, si la pense m'tait venue que je vous
aurais amene  moi en vous prenant votre enfant.

Lily frissonna, mais elle sourit.

--Et vous ne l'avez plus jamais revue, dit-elle encore, la voleuse
d'enfants?

--Jamais. J'ai fait ce que j'ai pu, pourtant. Depuis deux semaines, il
ne s'est pas coul un seul jour sans que j'aie stimul par de l'argent
ou par des promesses ceux qui ont charge de rechercher les criminels.

Il disait vrai, la Gloriette vit cela dans ses yeux. Elle lui tendit la
main. Le duc la porta  ses lvres.

--Pourquoi m'aimez-vous ainsi? demanda-t-elle une seconde fois.

--Je ne sais, repartit le duc, dont la voix tremblait. Je vous ai vue,
voil tout; vous teniez votre petite par la main. Il y a peut-tre des
femmes aussi belles que vous, je ne les ai pas rencontres. Je descendis
de voiture et je vous suivis jusqu' votre maison. Depuis lors je n'ai
pas eu d'autre pense que vous.

Lily murmura:

--Vous m'aimez comme j'aime Petite-Reine.

--Et j'aimerais Petite-Reine comme vous, pronona tout bas le duc.

Sa voix tait vritablement douce et bonne. Lily songeait
laborieusement.

--Et..., fit-elle encore en hsitant, vous n'avez rien dcouvert? Elle
n'osa pas regarder le duc en lui adressant cette question, dont elle
devinait l'inutilit. Si elle l'et regard, elle aurait remarqu un
trouble dans ses yeux qui se baissrent.

--Si fait, rpondit-il en affermissant sa voix, j'ai dcouvert quelque
chose.

Lily appuya ses deux mains sur son coeur et n'interrogea plus. Elle
attendait, retenant son souffle pour ne pas perdre une parole.

--coutez-moi, dit le duc de Chaves rsolument, je vais plaider ma cause
et la vtre. Nos deux bonheurs n'en feront qu'un, il le faut, sinon ils
se changeront en deux malheurs. Je ne sais pas qui vous tes, ni votre
pass; peu m'importe, j'ai de la richesse et de la noblesse pour deux;
je ne veux de vous que votre avenir. Quand j'ai commenc ma recherche,
je comptais venir  vous avec votre chrie dans mes bras et vous dire:
La voici, je vous la rends, payez-moi en consentant  devenir la
duchesse de Chaves...

--La duchesse de Chaves! balbutia Lily; moi!

Elle n'tait pas blouie, non. Il est des dtresses si profondes que
l'ambition y meurt, mme cette pauvre ambition naturelle  tout tre
humain, ce rve o la bergre pouse un roi, et qui ne se ralise que
dans les contes de fes.

Je dis vrai: chacun porte en soi cette ambition enfantine; elle est plus
ou moins avoue, mais nul ne s'en spare qu' l'heure de mourir.

Lily ne l'avait plus cette ambition, parce que Lily tait une morte. Si
elle vivait, c'tait en l'espoir de retrouver sa fille. Elle eut peur.
Cet homme en qui reposait dsormais le suprme espoir de sa vie devait
tre un fou.

Duchesse de Chaves!

Monsieur le duc poursuivit:

--Je n'ai pas pu. Au lieu de retrouver l'enfant, je n'ai fait
qu'entrevoir sa trace.

Ce fut Lily, cette fois, qui saisit sa main et qui la toucha de ses
lvres. Le duc tait trs ple.

--Trace bien fugitive, continua-t-il; j'ai appris aujourd'hui mme
qu'une troupe de saltimbanques avait pris passage au Havre, pour
l'Amrique, emmenant une petite fille de trois ans, dont le signalement
se rapporte...

--La mer! sanglota Lily. Entre elle et moi, toute la grande mer!

Le duc acheva, et la sueur dcoulait de son front:

--Alors, je suis venu  vous pour vous dire: Si vous voulez tre la
duchesse de Chaves, partons. Ma fortune, mon influence, ma vie: tout
sera employ  retrouver votre fille.

La Gloriette se leva; elle jeta ses deux bras autour du cou de cet homme
qu'elle ne connaissait pas et qui pouvait mentir.

Elle et embrass ses genoux.

Le duc la serra sur sa poitrine avec une sauvage allgresse et l'emporta
plutt qu'il ne l'entrana vers l'escalier.  la porte de la rue, une
voiture ferme attendait. Le duc y fit monter la Gloriette. Les chevaux
prirent aussitt le galop.

 peine la voiture avait-elle tourn l'angle du boulevard Contrescarpe,
qu'un fiacre s'arrta au n 5 de la rue Lacue. Un beau jeune homme en
descendit et s'adressa  une voisine pour savoir  quel tage demeurait
madame Lily.

--Elle vient de sortir, rpondit la voisine qui tait par hasard
charitable et qui n'ajouta pas: en quipage, avec un pre-aux-cus.

Le beau jeune homme monta. La porte tait grande ouverte; il entra, et
son regard mu tomba tout de suite sur le berceau au-dessus duquel
pendait le portrait de Lily, tenant dans ses bras l'image confuse de
Petite-Reine.

Il s'assit  la place mme que Lily venait de quitter et attendit.




XIV

Justin


Le chteau de Monceaux tait une riante demeure, btie  mi-cte entre
une belle futaie et des prairies qui descendaient  la Loire. Tout ce
pays est un jardin o les aspects heureux se droulent en un tableau
serein et riche.

Des fentres du chteau, on voyait dix autres domaines en de et
au-del du fleuve, large nappe d'argent que rayait la sombre verdure des
peupliers. Les grands chalands allaient et venaient tout le jour,
tendant au vent paresseux leurs immenses voiles carres. Au loin, Tours
montrait, comme en un mirage, ses dmes et ses clochers.

C'tait l que vivait Justin de Vibray, l'ancien roi des tudiants,
auprs de sa mre excellente qui l'adorait et voulait le marier.

La chose tait aise. Les hritires abondaient aux alentours et les
Tourangelles mritent assurment la rputation de beaut, de bont, de
vertu spirituelle et de charme que leur ont faite les Tourangeaux
amoureux.

La mre de Justin tait veuve; elle jouissait d'une fortune honorable,
et notre tudiant, fils unique, pouvait passer pour un fort bon parti.
Nous savons qu'il tait trs beau, trs intelligent, et presque savant;
nous savons aussi qu'il avait la tte chaude, le coeur sensible et un
grain d'esprit aventureux.

Ce n'est pas prcisment l'ordinaire en Touraine o les gens sont
tranquilles comme le paysage.

Justin lui-mme, du reste, croyait de bonne foi qu'il avait jet le
meilleur de son feu  Paris dans les petites bamboches de l'htel
Corneille; il tait rassasi des pauvres romans de la Chaumire et du
Prado, et quant  ce pome dont Lily tait l'hrone, nous ne savons
trop ce qu'en dire. Les dbuts extravagants de l'aventure dpassaient de
beaucoup les bornes de l'lment romanesque, contenu dans l'imagination
de Justin. Il avait t pris, videmment,  une heure de fivre.

Ou bien, c'tait sa destine, comme disaient les livres d'autrefois.

Mais tant accepte l'aventure, et il fallait bien l'accepter, puisque
c'tait de l'histoire, ce qui sortait tout  fait et violemment du
caractre loyal de Justin, c'tait sa conduite  l'gard de la jeune
fille-mre.

Il l'avait abandonne auprs d'un berceau, celle que nagure il parait
comme une idole, celle qu'il aimait  genoux, et il avait abandonn
aussi, du mme coup, l'enfant, gentil trsor que, la veille, il adorait
follement.

Il tait honnte, pourtant, il tait brave et gnreux.

Mais vous souvenez-vous de la premire lettre crite par lui  Lily, de
cette lettre qui avait fait plir et trembler la pauvre fille avant mme
que l'enveloppe ft dchire?

Ma mre est venue me chercher.  bientt. Je ne pourrais pas vivre sans
toi.

C'tait vrai et c'tait tout.

Il n'y avait pas autre chose que cela.

La mre de Justin avait appris ce qui se passait. Comment? En vrit, je
l'ignore, mais les mres savent tout. Elle tait venue, elle avait dit 
Justin: Je suis veuve, je n'ai que toi, veux-tu me faire mourir de
chagrin?

Il n'y avait point l d'exagration. La mre de Justin avait bti son
chteau en Espagne, celui qu'elles btissent toutes: le cher fils mari,
la bru mieux aime qu'une fille et les petits-enfants gts  outrance.

La bru, quelquefois n'est possible que de loin, elle met souvent un
grain de fiel dans la ralisation de ce doux rve, mais restent les
petits qui ne se refusent jamais  l'opration du gtage.

Je le dis comme cela est: la mre est capable d'en mourir si on dmolit
son chteau,  l'heure o la bru, non encore prouve, lui apparat
anglique dans le brouillard de l'inconnu.

Or, notre beau Justin avait peu connu son pre. Sa mre, matresse et
esclave, tait tout pour lui dans l'histoire de son enfance. Causer un
chagrin  sa mre lui semblait chose impossible et impie. Il la suivit
purement et simplement, parce qu'elle le voulait. Quel grand mal de
passer huit jours au chteau, peut-tre quinze jours? Juste le temps de
lui parler raison, de la ramener, de lui faire comprendre...

Mais la premire fois que Justin voulut prononcer le nom de Lily, sa
mre lui prit les deux mains, et dit, les larmes aux yeux:

--coute, je ne te ferai jamais de reproches. C'est un malheur qu'il
faut cacher. Tu as t fou, n'est-ce pas, eh bien! pourquoi parler de
cela!

Elle se tut, rouge de colre ou de honte et arrtant videmment des
paroles qui se pressaient sur ses lvres.

Une vision traversa l'esprit de Justin. Il revit la ruelle souille,
l-bas dans le pays des chiffonniers, il revit le coquin sordide qui
avait voulu embrasser Lily--et il revit Lily elle-mme si trangement
belle sous ses haillons.

Oh! cela ne l'empchait point de l'aimer, mais il n'essaya plus de
parler d'elle.

On peut tre roi des tudiants sans possder la fermet stoque de Caton
l'Ancien.

Ce beau Justin vous et merveills, sur le pr, l'pe au poing ou le
pistolet  la main. Il tait superbe d'indiffrence quand il s'agissait
de jouer sa vie.

Mais il avait la faiblesse des forts. Il tait poltron contre ceux qu'il
aimait. La bru du chteau en Espagne devait avoir beau jeu, un jour
venant.

Et je vais vous dire un secret: si Lily avait pu se dfendre, si usant
du droit que lui donnait le berceau de Petite-Reine, elle avait attaqu
 son tour, je ne sais pas de quel ct la faiblesse de Justin et
vers.

Car il aimait Lily sincrement. Et Petite-Reine donc! Certes, certes,
Lily aurait eu de quoi se dfendre.

Mais elle n'tait pas l. Et d'ailleurs, se ft-elle dfendue? il y
avait dans le coeur de Lily, une bien autre fiert que dans celui de
Justin.

Une fiert exagre, peut-tre, car elle cessa d'crire, aussitt qu'une
de ses lettres resta sans rponse.

Cela vint au bout de six mois environ. La bru, la fameuse bru, s'tait
montre  l'horizon, belle, riche, bien leve, faisant venir ses
toilettes de Paris, enfin choisie avec un soin exquis.

Et je crois que Justin la trouvait assez  son gr.

Les choses allrent loin. On parla de la corbeille. Seulement, le soir,
avant de s'endormir, Justin, soit que vous approuviez sa conduite au
point de vue mondain, soit que vous le jugiez coupable, selon le simple
sens de l'honneur, Justin avait des moments de terrible tristesse. Il
voyait une belle jeune femme portant un enfant dans ses bras.

Et c'tait un peu comme dans ce portrait photographi, suspendu
au-dessus du berceau de Petite-Reine. Le visage mlancolique et ple de
Lily apparaissait distinct, mais l'enfant, Justin ne pouvait que la
deviner. Il l'avait laisse si petite! Elle grandissait, et comme elle
devait dj bien sourire!

Le mariage avec la premire bru prsomptive manqua; Justin ne put pas se
dcider. Ainsi arriva-t-il pour la seconde, plus jolie, plus accomplie
encore que la premire et faisant venir de Paris jusqu' ses gants et
ses chaussures.

La mre, infatigable, entamait les ngociations pour une troisime bru
qui tait un ange, celle-l, ni plus ni moins, quand arriva au chteau
de Monceaux la lettre de Lily.

La lettre fut reue par la mre qui la lut et la mit dans sa poche.

C'tait le jour de la premire entrevue entre Justin et sa nouvelle
fiance. Les deux jeunes gens ne se dplurent pas.

Mais quand la mre fut seule, le soir,  son tour, avant de s'endormir,
elle eut un grand poids sur le coeur. Elle relut la lettre une fois,
deux fois, puis vingt fois. La lettre disait, d'une criture tremblante
qui heurtait l'oeil comme un sanglot blesse l'oreille: Mon cher Justin,
notre petite fille est perdue, on me l'a vole, viens  mon secours.

La mre de Justin essaya de se raidir contre ce cri d'angoisse.
Qu'importait cette fille? Mais elle pleura, parce qu'il y a un lien
entre toutes mres.

Et elle songea. Justin tait bien chang. Il vgtait prs d'elle,
mlancolique et silencieux. Le matin, il prenait son livre, Horace ou
Virgile presque toujours, car c'tait un lettr, et, en outre, il
craignait ces oeuvres o l'art nouveau entasse les motions de la vie
relle.

Il s'en allait, marchant lentement sous les arbres de l'avenue.

Puis il rentrait plus morne qu'il n'tait parti.

Jamais plus il n'avait prononc le nom de Lily, mais quand sa mre
l'interrogeait il rpondait souvent avec son douloureux sourire:

--Ne parlons pas de moi. J'ai t fou.

On tait bien loin d'tre heureux en ce joli chteau de Monceaux, si
riant et si paisible.

Mais la vaillance revient avec le jour, le lendemain matin, la bonne
femme s'tonna de sa faiblesse de la veille. Elle reprit mme sa besogne
de marieuse acharne et l'affaire de la troisime bru fit un pas.

Puis, le soir venu, il y eut rechute. Le coeur de la mre se serra de
nouveau. Il fallut, bon gr mal gr, lire et relire la lettre de cette
fille. Et cette fois, on pensa  l'enfant.

Notre petite fille est perdue...

La mre de Justin, qui tait une femme brave et convaincue, rsista
pendant dix longs jours, mais elle souffrit tant qu'elle cda le onzime
jour.

C'tait la veille de cet aprs-midi o se passrent les vnements
raconts au prcdent chapitre. Justin et sa mre dnaient seuls. Justin
tait distrait et morne, selon sa coutume. On avait chang,  de longs
intervalles, quelques rares paroles.

--Eh bien! dit la comtesse, quand on eut servi le dessert. Saurons-nous
enfin ton avis sur Louise?

C'tait le nom de la troisime fiance.

--Elle est charmante, rpondit Justin. Tout  fait charmante.

--Alors tu l'aimeras?

--Je ne crois pas, ma mre.

La comtesse ne cacha pas un vif mouvement d'impatience.

--Ne te fche pas, bonne mre, reprit Justin qui eut un sourire
dcourag. Tu sais bien que j'ai t fou. Cela me revient encore
quelquefois.

Il se leva et sortit.

Deux larmes jaillirent des yeux de la comtesse qui rentra dans son
appartement.

Vers huit heures du soir, elle en ressortit et vint demander  l'office
si Justin tait rentr. Sur la rponse ngative des domestiques, elle
passa au salon et donna l'ordre suivant:

--Vous direz  monsieur le comte qu'il ne se couche pas avant de m'avoir
vue. J'attends ici son retour.

Quand Justin rentra, il tait tard. On l'introduisit au salon o sa mre
tait debout prs du seuil. Elle lui dit:

--Embrasse-moi.

C'tait un grand amour que Justin avait pour sa mre.

--Il est arriv malheur! balbutia-t-il en la soutenant, chancelante dans
ses bras.

Puis il ajouta, l'entendant sangloter:

--Qu'as-tu, mre, au nom de Dieu que veux-tu de moi?

Enfant, il avait eu d'elle, avec des larmes, tout ce qu'il avait voulu.

Et depuis qu'il tait homme, on le faisait obir,  son tour, avec des
larmes.

--Embrasse-moi, rpta la comtesse, embrasse-moi de tout ton coeur. Il
est arriv malheur, un grand malheur, et ce que j'ai fait, tu ne pourras
peut-tre pas me le pardonner!

Justin sourit d'un air incrdule.

Elle lui tendit la lettre ouverte.

Justin y jeta les yeux et tomba bris sur un sige.

La comtesse se mit  genoux prs de lui.

--Tu l'aimes encore, murmura-t-elle, tu l'aimes mieux que moi! Tu vois
bien, tu vois bien! Jamais tu ne pourras me pardonner!

Justin l'attira vers lui et la baisa au front.

--Je vous pardonne, ma mre, dit-il.

Mais son regard ne quittait pas la pauvre criture tremble qui criait 
l'aide.

--Dix jours! pensa-t-il tout haut.

--Je n'ai que toi, rpliqua la comtesse comme si on l'et accable de
reproches. Si tu savais ce que tu es pour moi!

--Ma mre, je vous pardonne, rpta Justin.

Mais il tait si ple que la comtesse, navre, se couvrit le visage de
ses mains en criant:

--Ah! tu l'aimes! tu l'aimes!

Justin rpondit, portant  ses lvres, sans le savoir peut-tre, le
papier o tait l'criture de Lily.

--Vous m'aviez dit: Veux-tu me faire mourir de chagrin?... Ah! je vous
aime bien, ma mre! Je l'ai abandonne pour vous!

La comtesse rpta avec une sorte de folie:

--Je n'avais que toi!

--Elle avait l'enfant, c'est vrai, pronona tout bas Justin. Et quand
j'ai t parti, l'enfant l'a console.  prsent, elle est seule...

--Veux-tu que j'y aille? s'cria la comtesse qui se leva. Justin secoua
la tte.

--Vous n'avez pas de torts envers moi, ma mre, dit-il, ni envers elle.
Vous tes du monde et vous avez agi selon la loi du monde. Moi je suis
un lche esprit et un misrable coeur. Le monde n'est rien pour moi, et
j'ai fait comme si j'eusse t l'esclave du monde. Ah! je vous aime
bien!

La comtesse prit sa tte  pleines mains et le baisa passionnment.

--Mon Justin! balbutia-t-elle. Mon fils! mon coeur! Mais Justin disait
sous ses caresses:

--La petite fille est perdue! Elle m'attend depuis dix jours! Elle est
peut-tre morte!

Il essaya de se lever  son tour.

--Tu vas partir! s'cria la comtesse pouvante. Tu ne reviendras pas!

Justin, qui faisait son premier pas vers la porte, toucha son front de
ses deux mains et s'affaissa sur lui-mme. La comtesse le releva, forte
comme un homme!

--Je te dis que j'irai, fit-elle avec une motion dsordonne. Je
l'aimerai s'il le faut; ah! l'aimer! mon Dieu! je mourrai folle!

Mais Justin ne l'entendait pas. Un spasme le tint inanim pendant une
partie de la nuit.

Au matin, on attela; Justin et sa mre partirent pour Tours.

La route fut silencieuse.

 la gare du chemin de fer, au moment de la sparation, la comtesse dit:

--Mon fils, je vous remercie des jours de bonheur que vous m'avez
donns. J'ai pens toute la nuit et j'ai pri. Il y a des choses
impossibles. Entre elle et moi, il vous faudra choisir.

--Je choisirai, ma mre, rpondit Justin, dont les yeux taient sans
larmes.

Il y eut un douloureux baiser, puis Justin franchit le seuil.

La comtesse resta un instant immobile.

La veille elle avait dit: S'il le faut je l'aimerai...

Elle remonta dans sa voiture, toute seule. Le cocher s'tonna de ne pas
l'entendre pleurer. Les domestiques qui la virent rentrer au chteau
dirent entre eux: Madame a vieilli de vingt ans!

Le train roulait vers Paris.

Des fentres de sa chambre  coucher, la comtesse put le voir au loin
dans la plaine drouler sa longue chevelure de fume.

Elle s'agenouilla devant son prie-Dieu, o elle resta longtemps, puis
elle se mit au lit, quoique le soleil n'et pas fourni encore la moiti
de sa course.

Justin n'aurait point su dire, quand il arriva en gare,  Paris, s'il
avait eu des compagnons de voyage. Il s'tait absorb en lui-mme--pour
choisir.

Son choix tait fait au moment o il donna l'adresse de Lily au cocher
de fiacre, rue Lacue, numro 5.

Il avait le coeur bris, c'est vrai, mais ce grand amour de sa jeunesse,
cette folie le reprenait, veill d'une sorte de sommeil. Il revoyait
Lily, son dlicieux rve. Avait-il pu seulement vivre sans elle? Comment
aimait-il donc sa mre!

Si jamais, oh! si jamais il lui et t permis d'esprer la runion de
ces deux profondes tendresses qu'un abme sparait aujourd'hui!

Sa mre avait dit: Il y a des choses impossibles! mais l-bas,
derrire le voile de l'avenir, Justin entrevoyait un sourire d'ange: une
tte enfantine, aurole de cheveux blonds.

Sa fille! Est-ce que sa mre rsisterait aux caresses de sa fille!

Nous l'avons vu arriver au logis de la Gloriette absente, s'asseoir prs
du berceau vide, transform en autel, et attendre.

En attendant il prit le portrait photographi de Lily et il eut un
sourire mu en prononant ce mot qui vient  la bouche de tout le monde,
quand on voit la trace imparfaite de l'enfant dans une preuve o la
mre est bien venue: Elle a boug!

Elle avait boug beaucoup, car on n'apercevait qu'un flocon blanc,
indcis et confus, quelque chose qui n'avait point de forme et qui
pourtant tait gracieux; un nuage souriant.

Mais Lily! le visage de Lily attirait le regard de Justin comme une
fascination. Il y avait de la mlancolie sur ses traits, mais elle tait
splendidement belle.

Je ne sais quoi disait dans l'amoureux pli de ses lvres, penches vers
le nuage, qu'elle tait venue l pour avoir le portrait de l'enfant
uniquement.

Je ne sais quoi disait encore que rien n'existait pour elle en dehors de
l'enfant qu'on ne voyait pas, mais qu'elle regardait avec un si doux
orgueil.

Tout en elle tait charmant, mais sans coquetterie. Je dis trop ou trop
peu: il y a des femmes qui, naturellement, ne sont pas coquettes, mme
dans ce sens restreint exprimant le got innocent de la parure; il n'y a
que les jeunes mres pour s'oublier tout  fait et pour tre adorables
malgr elles.

Justin regardait Lily; Justin lisait toute une belle et chre histoire
dans la jeune gravit de ces traits. Les cheveux magnifiques avaient je
ne sais quel tour austre, et il fallait la grce enchante de la taille
pour faire valoir les plis presque maladroits de la pauvre petite robe.

Justin en arriva  deviner et se dit: je ne serai plus que le second
dans ce coeur...

Et ce fut de la joie. La place tait bonne,  ct de Justine adore.

Il lui semblait, tant il tait heureux, que son premier effort allait
retrouver Justine.

La brume tait dj presque tombe que Justin regardait et songeait
encore.

Un pas lourd monta l'escalier.

--J'ai t du temps, dit-on ds le carr; je ne voulais pas revenir sans
avoir fait mon possible. Mais rien! La mre Noblet a perdu la moiti de
ses pratiques et dit comme a que nous en sommes la cause. Les autres,
on croirait qu'on leur parle dj du dluge... Ah!

La voix s'arrta brusquement sur ce cri. Mdor venait d'apercevoir
Justin.

--Est-ce que je me suis tromp de porte? gronda-t-il dans son
tonnement. Mais non. V'l le petit berceau. O est la Gloriette?

--J'attends madame Lily, lui fut-il rpondu.

--Ah! fit encore Mdor, vous avez peut-tre des nouvelles?

--Non, je ne sais rien.

Mdor s'approcha et vint regarder l'tranger de tout prs. Il faisait
presque nuit.

--Alors, dit-il, qui tes-vous pour l'attendre comme a, chez elle?...
chez elle, je n'ai jamais vu personne.

Justin hsita. Mdor s'tait mis entre lui et le jour pour l'examiner
mieux.

--Ah! fit-il pour la troisime fois et sur un ton qui marquait peu de
sympathie, vous, je vous reconnais bien! Vous tes celui qui... enfin,
l'homme du chteau en Touraine!

Justin fit un signe de tte affirmatif. Mdor s'loigna de lui.

--Et vous, demanda Justin, qui tes-vous?

--C'est moi qu'ai perdu l'enfant, rpliqua Mdor avec rudesse. Alors, je
rachte a comme je peux.

Il sortit sur ces mots et redescendit l'escalier. L'instant d'aprs
Justin le vit revenir tout essouffl; il avait  la main un bougeoir
allum qu'il posa sur le guridon.

Il vint se planter devant Justin et dit avec un grand trouble:

--Si vous n'tiez pas l, je croirais que c'est vous; mais vous voil,
c'est impossible!

Justin ne comprenait pas.

Il y avait tant d'garement dans les yeux du pauvre diable que Justin le
souponna d'tre ivre, dans le premier moment.

Mais Mdor n'tait pas ivre; il parlait surtout pour lui-mme et
poursuivit cette argumentation bizarre destine  clairer sa propre
pense, ne s'inquitant nullement de l'effet produit sur son
interlocuteur.

--Vous, grommelait-il, je ne vous aime pas, c'est sr, puisqu'elle vous
attendait et que vous ne veniez pas. Vous tiez dans un chteau, et elle
dans une mansarde. Si la petite avait eu son pre auprs d'elle, on ne
l'aurait pas vole, pas vrai? c'est sr. Mais ce n'est pas a: elle n'a
jamais parl que de vous: Justin, Justin, Justin, le jour et la nuit. Il
y a donc que si vous l'aviez emmene dans une belle voiture, c'tait
tout simple. Mais l'autre...

--Quel autre? demanda Justin dont le coeur se serra terriblement.
Expliquez-vous, je vous en prie!

Mdor avait deux larmes qui mouillaient les coins de ses paupires. Il
continua:

--J'aurais pleur, pas vrai? parce que je m'tais habitu  la garder et
 la servir... Ah! ah! coutez donc: celle-l a t trop malheureuse!
Mais ce n'est pas a! s'interrompit-il en balayant son front de sa large
main. Qui donc tait dans cette belle voiture o elle est monte,
puisque vous voil ici, vous.

Justin s'tait lev. Il balbutia:

--Alors, elle est partie?

--Aprs? fit Mdor avec un emportement sans motif. N'tait-elle pas
libre de partir?

Sa main lourde pesa sur l'paule de Justin qui avait la tte courbe.

--Vous voil libre aussi, dit-il amrement. Je ne connais pas bien les
gens comme vous, mais je les devine. Elle vous a donn un prtexte;
allez-vous-en, cette fois, pour tout de bon. Mais avant de partir, ne
soufflez pas un mot contre elle! pas un! car je vous casserais la tte
contre la muraille, h! l'homme du chteau!

Mdor avait la narine gonfle et l'oeil brlant.

Justin, en effet, ne pronona pas un mot, pas un seul, mais il ne s'en
alla pas non plus. Mdor, qui le sentit chanceler, fut oblig de le
soutenir dans ses bras, puis de le soulever, pour le dposer, inerte,
sur le lit de la Gloriette.




XV

Vente de Lily


Quand Mdor avait descendu l'escalier nagure sous le coup de son
premier tonnement, son dessein n'tait autre que d'attendre Lily en
bas, sur le pas de la porte. Lily ne sortait jamais; elle devait tre
quelque part aux environs, guettant peut-tre son retour  lui, Mdor,
qui, de son propre aveu, tait en retard.

Mais sur le pas de la porte, il trouva la voisine qui s'tait montre
discrte et charitable lors de l'arrive de Justin.

Cette voisine, pour se ddommager, avait rassembl l une demi-douzaine
de commres des deux sexes et racontait, avec force embellissements,
_l'quipe_ de la Gloriette.

--On ne peut pas toujours pleurer, disait-elle, et puis le monsieur
appartient peut-tre  la haute administration. On dit que les chefs
font comme a de jolies connaissances, sans bourse dlier et rien qu'en
chantant: J'ai le bras long, ma petite mre sur l'air de _Ma
Normandie, je me brle l'oeil au fond de la rivire._ Faut bien rire un
peu, dites donc! n'empche que la Gloriette tait en dshabill, pas
gne du tout, vis--vis du monsieur, prfet ou marquis, tir  quatre
demi-cents d'pingles, avec barbe moderne et cheveux coiffs par le
perruquier, tout a noir, mais noir! noir! que le cocher avait une
perruque blanche,  treize boudins, et le valet de pied pareillement de
mme, en plus que les chevaux taient harnachs de cuir verni avec
toutes les boucles en or, et des peintures aux portires: sauvages qui
tenaient des massues et supportaient une couronne au-dessus du blason.
a s'appelle comme a, je l'ai su  l'Ambigu. Et que le grand seigneur a
donn la main noblement  la Gloriette qui faisait ses manires. Et
fouette cocher, ni vu ni connu, au galop pour l'le d'Amour ou autre, 
Asnires, quarante francs par tte... voil!

Les gros poings de Mdor s'taient ferms deux ou trois fois pendant
cette confrence, et s'il n'avait assomm purement et simplement
l'loquente voisine, ce n'tait pas faute de bonne envie.

La pense de Justin--l'homme du chteau--l'avait fait remonter.

Il tait revenu  Justin, comme si celui-ci et pu lui fournir des
renseignements. Peut-tre encore, car il y avait un sentiment mauvais
dans le coeur du pauvre Mdor, avait-il voulu infliger  Justin une part
de la peine qu'il prouvait lui-mme si cruellement. Mdor s'arrogeait
le droit de punir celui qu'il jugeait coupable.

C'tait une honnte et brave crature. tait-il  son insu et ne ft-ce
qu'un peu le rival de Justin? Personne moins que lui n'aurait pu le
dire. Son dvouement, il est vrai, ressemblait  un culte, mais
n'oublions pas que cette religion avait sa source dans sa reconnaissance
d'abord, ensuite dans sa piti.

--Celle-l est trop malheureuse! avait-il dit.

Quelque chose de souverainement tendre, qui comportait en soi la
sollicitude maternelle, l'abngation de l'esclave et l'ardent respect
des amours chevaleresques, tait venu se joindre  la gratitude et  la
compassion.

Le tout formait une passion profonde, mais dsintresse splendidement,
qui emplissait le coeur entier du pauvre diable.

Quand il se vit en face de Justin vanoui, il prouva une grande
surprise.

--Il l'aimait donc bien! se dit-il.

Aprs quoi il se demanda:

--Mais, s'il l'aimait, pourquoi l'a-t-il abandonne?

Le bon Mdor n'avait pas en lui ce qu'il faut pour rpondre  ces
questions subtiles qui embarrassent parfois les philosophes. Le plus
press tait de secourir Justin; Mdor s'y employa de son mieux.

--Parat que c'est mon tat, pensait-il avec un reste de rancune:
soigner ceux que j'aime et aussi ceux que je n'aime pas!

Comme mdecin, Mdor n'en savait pas trs long. Il jeta de l'eau au
visage du malade qui demeura immobile.

Nous l'avons dit, Justin tait trs remarquablement beau. Tout en
travaillant  sa gurison, Mdor le considra d'abord d'un oeil qui
n'tait rien moins que bienveillant.

Pour lui, cet homme du chteau tait trop blanc, trop semblable  une
femme, malgr la soyeuse moustache qui frisait au-dessus de sa lvre. Il
avait la taille trop mince et les cheveux trop doux.

--a n'est pas le mme monde que nous, se disait-il, a n'a que du
bonheur dans la vie et a fait le malheur des autres: c'est trop joli!

Mais les yeux de Justin s'ouvrirent, et Mdor s'tonna d'tre mu. Il
pensait:

--Elle l'aime, elle doit l'aimer! Il a la mme manire de regarder que
Petite-Reine.

Justin reprit compltement ses sens au bout de quelques minutes. Il
interrogea. Mdor fut tout tonn lui-mme de la douceur qu'il mettait
dsormais dans ses rponses.

Cela venait de ce que Justin, en recouvrant le souvenir, lui avait dit:

--Je pense qu'aujourd'hui vous tes plus fort que moi, l'ami. Vous
eussiez bien fait de me casser la tte si j'avais mal parl d'elle.

Justin lui avait ensuite tendu sa main que Mdor avait touche, non sans
un reste de dfiance.

Mais, au lieu du plaisir que le bon garon s'tait promis  frapper sur
le coeur de l'homme du chteau, il mit malgr lui tous ses soins 
diminuer le coup port. Parmi les cancans de la voisine, il choisit
celui qui laissait le plus d'espoir et l'exprima  sa manire.

--Voil, dit-il, on ne sait pas. La tte n'a pas toujours t bien
solide chez elle depuis l'vnement. Il y avait donc une personne que
j'ai accuse, moi, d'avoir vol l'enfant, un duc,  ce qu'ils disent. Ce
n'est pas mieux bti qu'un autre homme: cheveux et barbe noirs comme on
n'est pas noir, remarquez a, et peau tanne. Alors le particulier de la
voiture o elle a mont rpond  ce signalement... Attendez! Je ne suis
pas bien mon ide: c'tait pour vous dire qu'elle a mont dans la
voiture rapport  la recherche de l'enfant, uniquement, et non pas pour
trahir l'amiti jure avec vous, dont elle est incapable.

Justin lui tendit la main une seconde fois. Il s'tait assis sur le pied
du lit.

--Et depuis l'vnement, dit-il, jamais vous ne l'avez quitte?

--Jamais je ne la quitterai, rpondit Mdor,  moins toutefois que je
devienne un embarras pour la maison, en cas de maladie ou vieillesse.

--Parlait-elle quelquefois de moi? demanda Justin.

--Elle comptait les jours. Moi, je ne lui disais pas mon ide, mais je
ne pensais pas bien de vous.

--Vous aviez raison, rpondit Justin avec une profonde tristesse.

--Savoir! fit Mdor compltement retourn. Quelqu'un qui dirait du mal
de vous maintenant aurait affaire  moi. Quoi donc! mieux vaut tard que
jamais, comme on dit, et  tout pch misricorde. N'y aurait qu'une
seule chose...

Il s'arrta et son regard devint sombre.

--C'est si vous en aviez pous une autre l-bas! acheva-t-il  voix
basse aprs un silence.

Justin ne rpondit que par un sourire.

--Alors, s'cria Mdor joyeusement, va bien! vous l'pouserez! Et nous
nous mettrons tous  chercher la petite. Moi, je serai ce qu'on voudra;
j'ai t chien: si on me veut pour domestique, tope! Si on ne veut pas,
quand l'enfant sera retrouve, bonsoir les voisins, on peut toujours
gagner du pain sec dans Paris, quand on a de bons bras et de la
conduite. Je reviendrai voir madame Lily le dimanche, et je parie bien
qu'elle m'offrira la soupe avec plaisir.

La main de Justin pesa sur son bras.

--Vous croyez donc qu'elle va revenir? demanda-t-il.

La joie du bon garon tomba, et il devint tout ple.

--Comment! balbutia-t-il, si je crois... Mais si elle ne revenait pas,
o irait-elle?

Il y eut un long silence. L'horloge de la gare de Lyon sonna; Justin et
Mdor comptrent dix coups. Ils se regardrent. L'inquitude de Justin
gagna Mdor qui dit:

--Jamais rien de semblable n'est arriv.

Ils attendirent encore une heure. Mdor se mit  parcourir la chambre
comme un lion va et vient dans sa cage. Puis, s'arrtant tout  coup en
face de Justin qui semblait atterr.

--a l'a peut-tre repris! dit-il. J'entends sa folie!

Et il raconta  Justin, qui pleurait en l'coutant, la scne qui s'tait
passe auprs de la grille de la rue Buffon: Lily apercevant le fantme
de Petite-Reine au pied d'un arbre, l'appelant des noms les plus tendres
et secouant les barreaux que ses pauvres mains parvenaient  branler,
puis, lui, Mdor, escaladant la grille et trouvant le petit tas de
feuilles sches blanchi par un rayon de lune.

--a fit l'effet comme si c'tait un coup de massue qu'elle recevait sur
la tte, acheva-t-il, quand je lui dis la chose. Et plus d'une fois j'ai
vu qu'elle retournait dans ces ides-l, voyant l'enfant partout.

Pendant qu'il parlait, minuit sonna.

Ils se levrent. C'tait le terme qu'ils avaient fix tous deux, sans se
communiquer leur pense, pour limite extrme, au-del de laquelle il
n'tait plus permis d'esprer le retour de Lily.

Mdor tourmentait ses cheveux crpus, dont la racine tait baigne de
sueur.

--Un duc, murmura-t-il, a peut tre un coquin, surtout un duc amricain
ou autre. Sr qu'il avait donn de l'argent  la voleuse d'enfants.
C'est  moi-mme que le factionnaire le dit. Moi, a ne me gnerait pas
de fricasser un duc s'il faisait du mal  la Gloriette!

--O demeure-t-il, ce duc? demanda Justin.

--Je ne sais pas, mais je saurai. En attendant, faut faire quelque
chose. La plante des pieds me brle.

Il descendit l'escalier en courant.

Justin resta encore quelques minutes dans la chambre solitaire, puis il
sortit  son tour, sans savoir o il allait.

Il suivit le quai  pas lents; il ne cherchait pas.  quoi bon chercher?
Un dsespoir farouche lui oppressait le coeur. C'tait comme un grand
remords qui enveloppait jusqu' sa mre.

--Lily m'a attendu quinze jours! se disait-il pour la centime fois, car
toutes les profondes douleurs se rptent et radotent; elle m'a appel
dans la veille et dans le sommeil; elle n'avait espoir qu'en moi, je ne
suis pas venu, elle s'est lasse... et pouvait-elle savoir  quel point
je l'aime, puisque moi, moi-mme, je ne le savais pas!

C'tait bien vrai. Hier, il ne savait pas. Il avait vcu triste, mais
calme, au chteau de Monceaux, abrit en quelque sorte derrire
l'autorit de sa mre.

Cette passion aventureuse, cet amour de jeune fou, attidi d'abord par
la possession tranquille, avait couv durant l'absence. Il n'y avait pas
eu explosion parce que Justin tait homme  s'engourdir aisment,
d'abord, et ensuite parce que l'ide restait en lui, la certitude de
n'avoir qu'un pas  faire pour ressaisir le bonheur abandonn.

Ils sont nombreux, ceux-l qui, comme notre beau Justin, n'coutent qu'
la dernire extrmit le murmure paresseux de leur conscience.

Mais maintenant la dernire extrmit tait atteinte. Ils s'veillent,
ceux dont je parle, avec des douleurs de lion, ou bien ils s'affaissent
lchement sur le matelas morne de l'atonie.

Justin s'arrta une fois au moment o il allait maudire sa mre.

Il sentait grandir en lui l'amour comme une fivre.

Il revint le premier au logis de la Gloriette. Au bout d'une heure,
l'espoir l'avait saisi au collet et il s'tait dit:

--Elle est l peut-tre, je vais la retrouver, m'agenouiller, et si
ardemment prier qu'elle me pardonnera. Je lui donnerai ma vie, toute ma
vie...

Et il s'lana courant sur le quai dsert.

Mdor, lui, courait depuis longtemps. Il n'avait ni plan ni but, il
courait pour courir.

En courant, la colre lui venait souvent contre l'homme du chteau, mais
il revoyait bientt les grands yeux mouills de Justin, et il s'apaisait
jusqu' avoir piti.

Il fit une longue route. Et que de fois, imitant la pauvre folie de la
Gloriette, ne crut-il pas voir, aux lueurs lointaines des rverbres une
robe flotter dans la nuit--ou une forme couche qu'il appelait et qui
fuyait.

Il resta longtemps  rder autour de la Morgue, cette funbre salle
d'attente qui effraye et fascine.

Dans cet immense Paris, combien de misres regardent la Morgue en
tremblant, comme le grand roi Louis XIV avait froid dans la moelle des
os, quand apparaissait  son horizon la blanche tour leve au-dessus
des caveaux de Saint-Denis!

Au jour, Mdor rentra et trouva Justin tout seul, agenouill devant le
berceau.

La fatigue l'avait endormi l. Il tenait  la main le portrait, et sa
tte reposait sur l'oreiller de Petite-Reine.

Mdor s'assit et attendit l'heure o il est possible de voir un
commissaire de police. Justin s'veilla. Ils ne se parlrent point.
Avant de s'en aller Mdor dit pourtant:

--Faudrait chercher un logement; vous ne pouvez pas demeurer ici.

Les histoires qui datent de quinze jours sont vieilles dans les bureaux
de police comme partout, mais ici un lment s'tait rencontr qui avait
rafrachi sans cesse la mmoire du commissaire et de ses agents.
Monsieur le duc de Chaves avait suivi l'affaire bien plus activement que
Lily elle-mme et son reprsentant Mdor. Il avait donn de l'argent
beaucoup, il en avait offert davantage, non seulement ici, mais aussi 
l'administration centrale, et certes, si les recherches taient restes
infructueuses, il avait du moins fait tout le possible pour amener un
meilleur rsultat.

Aprs l'expdition manque de la foire au pain d'pice, la Sret avait
gnralis les battues, dans Paris et hors Paris. On avait except
seulement de cette mesure les groupes de saltimbanques partis de la
place du Trne avant l'enlvement de la petite Justine. Nous n'avons pas
oubli que le Thtre Franais et Hydraulique de madame Canada tait
prcisment dans ce cas.

Monsieur le duc de Chaves tait un homme influent et bien pos  tous
gards, quoique ses moeurs un peu excentriques le tinssent loign des
centres mondains. La prfecture avait mis les agents Rioux et Picard,
qui connaissaient les dbuts de l'affaire  la disposition du trs
habile inspecteur charg de poursuivre les recherches. On avait
rellement agi pour le mieux, mais la petite Justine tait reste
introuvable.

Et le renseignement donn par monsieur le duc  la Gloriette: ce dpart
d'une troupe de saltimbanques emmenant Petite-Reine en Amrique, qu'il
ft vrai ou mensonger, ne lui venait ni de la prfecture, ni du
commissaire de police. Mdor n'allait pas, cette fois, chez le
commissaire, pour avoir des nouvelles de Petite-Reine; il n'y allait
mme pas pour dclarer la disparition de Lily. L'instinct lui disait
qu'une pareille dclaration serait tout  fait inutile. Son but tait
plus ais  atteindre; il voulait savoir simplement l'adresse de
monsieur le duc de Chaves.

Car, pour lui, le duc de Chaves et l'inconnu qui avait emmen Lily dans
cette belle voiture armorie taient une seule et mme personne.

Nous savons qu'il ne se trompait point.

Il eut l'adresse et se rendit incontinent  l'htel habit par monsieur
le duc.

L, il apprit que monsieur le duc et sa maison avaient quitt Paris, la
veille au soir, pour retourner au Brsil.

Il parla timidement d'une jeune femme dont il essaya de tracer le
portrait. On lui rpondit que monsieur le duc tait mari avec une trs
belle duchesse et on le mit  la porte.

Ce dernier dtail emplit de doute et de trouble la cervelle du pauvre
Mdor. Sans ce dernier dtail, il et propos  Justin de partir pour
l'Amrique.

Il revint la tte basse. L'vnement de la veille se prsentait
dsormais  son esprit comme une nigme insoluble.

Quelques jours se passrent. Mdor avait gard le silence vis--vis de
Justin qui s'tait log dans le voisinage et venait tous les jours
passer de longues heures auprs du berceau. Mdor et lui ne se parlaient
gure, ils avaient puis tout ce qui se pouvait dire.

Une fois, pourtant, Justin raconta sa rencontre avec Lily et l'histoire
de leurs jeunes amours, non pas peut-tre selon l'exacte vrit, mais
telle que la colorait dsormais son souvenir dvot, telle que la lui
montrait sa passion agrandie.

Quand il arriva au voyage de sa mre en deuil, sa mre tant aime, qui
venait lui dire: Je n'ai plus que toi, aie piti de moi, Mdor
ressentit le plus terrible embarras qu'il et prouv en sa vie.

Il ne savait plus dire c'est bien ou c'est mal, car l'amour d'une mre
est compris par ceux-l mmes que leur mre jeta dans un berceau
d'hpital.

Il prit pour Justin, suivant sa mre malgr l'appel du bonheur, ce
respect qu'inspirent aux intelligences lmentaires les victimes de la
fatalit.

Et quand il sut que Justin, pour obir  cet autre cri: Notre petite
est perdue, avait abandonn aussi la solitude dsespre de sa mre, il
joignit ses grosses mains et murmura:

--Il y a donc des heureux qui souffrent plus que nous!

Mdor cherchait toujours, soutenu par un vague besoin d'esprer. Il alla
un matin jusqu' pinay avec la pense que, peut-tre, Lily avait voulu
revoir le paradis de ses jeunes tendresses.

L-bas, les amours vont et viennent. On ne s'y souvenait mme plus du
petit mnage.

Justin, lui, s'engourdissait dans une apathie qui avait quelque chose
d'asctique. Il n'avait qu'une pense et son silence mme l'exhalait
d'une faon chaque jour plus touchante. Le portrait photographi, cette
douce femme qui berait un nuage dans ses bras, tait pour lui comme le
symbole du sort actuel de Lily. Il la voyait cache je ne sais o,
courant les champs et les bois, au gr d'une folie paisible et chantant
la chanson des mres au cher petit fantme que son dlire clment lui
rendait.

Ou bien, il la voyait morte.

Morte ou folle, il l'entourait d'une idoltrie si ardente que Mdor
attendri en recevait le contrecoup. Mdor l'aimait maintenant.

En conscience, les propritaires ne peuvent avoir gard  tous ces fades
romans. Il faut les loyers pays. Au bout de trois semaines environ,
vingt-quatre heures aprs les dlais chus, un petit papier fut coll 
la porte de la maison. Ce petit papier annonait la vente de madame
Lily.

Mdor pelait difficilement, Justin ne voyant rien. L'affiche passa
inaperue pour l'un et pour l'autre.

Justin changeait beaucoup et pour ainsi dire  vue d'oeil. Il devenait
maigre et ple, le bord de sa paupire s'enflammait, sa taille si
lgante et si noble se votait comme celle d'un vieillard. Il y avait
une chose singulire: chaque matin Mdor le voyait arriver l'oeil
fatigu, mais ardent, la joue hve, mais teinte par places, entre cuir
et chair, de sourdes rougeurs qui ressemblaient  des meurtrissures.

 ce moment Justin portait haut; il y avait en lui de l'exaltation et
comme une lugubre gaiet.

De ses habits, qui allaient s'usant dj et se souillant sans qu'il y
prt garde, et de toute sa personne se dgageait une odeur particulire
o l'on et dml le parfum de l'anis, modifi par une pntrante
amertume.

Les gens comme Mdor ont l'odorat peu sensible, et cependant le bon
garon s'tait dit une fois ou deux:

--Il aura bu l'absinthe, faut bien se rcoeurer.

 mesure que la journe avanait, l'animation de Justin tombait. Il
s'affaissait en quelque sorte d'heure en heure, rgulirement, jusqu'
ce qu'enfin son exaltation se fit complte atonie.

Le propritaire tait homme  ne ngliger ni les usages ni mme les
convenances. Il ne fit procder  la vente que le lendemain du dlai
lgal.

Ce fut un grand coup pour Justin et pour Mdor qui ne s'y attendaient ni
l'un ni l'autre; il sembla que c'tait la fin de tout. Ils restrent
consterns devant les cinq ou six commres qui venaient acheter; les
paroles ne leur venaient point pour conjurer ou retarder une si
misrable profanation.

Le lit de la Gloriette, le berceau de Petite-Reine, vendus!

Justin fut longtemps  trouver cette chose si simple:

--J'achte le tout.

Il voulut aussi garder la chambre  son compte, mais la chambre tait
loue.

Mdor se chargea d'oprer le dmnagement. Son pauvre coeur dfaillait;
ses robustes jambes faiblissaient sous le moindre fardeau.

Justin l'aida, portant les meubles en pleine rue sans honte ni respect
humain.

Vers la brune, tout ce qui avait appartenu  la Gloriette tait dans le
logement de Justin, qui dit  Mdor:

--Vous tes encore ici chez elle. Entrez, sortez  toute heure, selon
votre volont, comme si c'tait votre maison.

Mdor remercia et s'enfuit. Il touffait. Justin resta seul.

Quand Mdor rentra, il tait onze heures avant minuit. Il ne vit rien
d'abord et pensa que Justin dormait. La lampe qu'on avait oubli de
remonter fumait et n'clairait plus.

Mais quand ses yeux furent habitus  cette obscurit, Mdor aperut
Justin couch tout de son long sur le carreau, l'oeil ouvert, gonfl,
sanglant.

Auprs de lui tait le berceau qui avait t de nouveau dispos en
autel. Sur les jouets de Petite-Reine le portrait de Lily reposait.

Entre les jambes cartes de Justin, il y avait une bouteille d'absinthe
compltement vide.

--Ah! ah! fit Mdor qui recula d'un pas comme on fait  l'aspect d'un
reptile venimeux, il veut en finir!

Un papier froiss tait dans les doigts de Justin, un papier encadr de
noir, largement, qui portait le timbre de la poste de Tours.

 la lueur de la lampe qui mourait, Mdor pela les premires lignes de
la lettre funbre.

--Sa mre! balbutia-t-il.

Il s'agenouilla et baisa le front de Justin qui tait baign d'une sueur
froide et acheva:

--Sa mre est morte; il l'a tue! Ah! c'est lui maintenant, c'est lui
qui est le plus malheureux.




XVI

Mmoires d'chalot


Voil donc pourquoi je prends la plume, sachant crire pas mal, par
suite d'avoir t apprenti pharmacien dans mon adolescence, et, de fil
en aiguille, divers autres tats o il est bon d'avoir t  l'cole,
tel qu'agent d'affaires, etc., avant de passer modle pour le torse,
puis artiste en foire, et finalement associ de ma chre compagne
Amandine, veuve lgitime de M. Canada, ancien directeur, de laquelle
j'aime  consigner ici ses vertus et qualits, attendant avec impatience
de pouvoir lcher dfinitivement la baraque, avec fortune faite, pour la
conduire  l'autel, dans le double but de nous rgulariser notre
position civile et un autre projet que je marquerai ci-aprs plus au
long.

C'est parce que tous les tempraments, mme les mieux constitus, comme
le mien et celui d'Amandine, tant sujets  prir avec le temps, je
dsire laisser derrire nous une trace palpable des vnements qui ont
amen,  la maison l'aisance et la bndiction, sous la forme de notre
premire danseuse de corde, mademoiselle Saphir, lve de moi pour le
maintien, de mademoiselle Freluche pour la danse et de Saladin pour les
belles-lettres;  cette fin que si ses vrais pre et mre vivent encore,
elle puisse les retrouver par hasard et jouir de leur amiti dont elle
est digne, quand mme a serait des ttes couronnes, marquis ou gros
industriels.

Auquel cas contraire que ses parents seraient malheureusement dcds
dans l'intervalle, je rvle ici le second but de notre mariage  nous
deux la veuve Canada, qui serait de lgitimer ladite jeune personne,
mademoiselle Saphir, d'en faire notre fille  chaux et  sable,
solidement, avec tous les papiers, et unique hritire du magot qu'elle
est la principale auteur que nous avons t susceptibles de l'amasser
par notre conomie.

C'est de commencer par le commencement.

Le lundi 30 avril 1852, huit heures du soir, nous arrtmes notre
voiture, trane par Sapajou, qui tait notre cheval, dj malade de
l'affection vtrinaire, dont il est mort, sur la place de
Maisons-Alfort, entre Charenton et Villeneuve-Saint-Georges, venant de
Paris, place du Trne, foire au pain d'pice, destination Melun, pour la
fte, avec permission des autorits.

La veille on avait prononc, moi et madame Canada, des paroles
inconsquentes, analogues aux souhaits de la fable, sur la matire qu'on
voudrait bien nous voir tomber du ciel une minette jolie comme les
amours de Vnus et Paphos,  Cythre, pour la coller au balancier. On
avait t cout indiscrtement, non pas par l'oreille des fes, mais
par une oreille plus fine encore, celle du jeune Saladin, premier
avaleur de sabres et triangle dans la musique, fils naturel de Similor,
mon ex-ami, insparable jusqu' la mort.

J'en aurais long  dire sur ces deux-l, le pre et l'enfant, dont les
dvergondages nous ont caus les seuls dsagrments sensibles de ma
carrire: menteurs, grugeurs, voleurs, etc., mais je prfre ne pas
ternir leur rputation qu'est le seul bien des personnes malaises.

 huit heures et demie, Saladin arriva donc avec une petite demoiselle
de deux ou trois ans, plus jolie encore qu'on ne l'avait souhaite,
qu'il nous vendit au comptant, cent francs, dont madame Canada trouva le
prix raide dans le premier moment, mais que vous lui en auriez offert
vainement plus tard le double et le triple, jusqu'au moment o mme son
pesant d'or ne l'aurait pas porte  s'en dfaire, l'intrt commercial
se joignant  l'affection maternelle dans son coeur pour s'y opposer.

L'enfant tait vanouie, pour avoir eu peur pendant le voyage, je
suppose, et Similor,  qui on ne pouvait refuser sans injustice qu'il a
tous les talents de socit et autres, la repiqua par un truc  lui.
Comme quoi elle s'endormit peu de temps aprs entre madame Canada et
moi, dans notre propre chambre o nous passmes une partie de la nuit 
contempler sa beaut, disant que c'tait une petitesse de la part des
auteurs de ses jours de l'avoir lche comme a pour soixante francs.

Car Saladin avait bien d gagner quarante francs pour le moins, sur le
march.

Quoiqu'il l'avait peut-tre tout uniment chipe. C'est plus dans sa
nature adroite comme un singe. Et de manire ou d'autre, il en fut le
boeuf, car Similor lui contre pina la somme tout entire,  l'abri de
l'autorit paternelle d'un tuteur. a nous amusa, Amandine et moi;
c'tait farce.

Faut qu'il y ait bien des amertumes au-dedans de moi, par suite de
leurs fautes et indlicatesses rptes pour que je parle ainsi d'Amde
Similor, mon ami de coeur, et de Saladin, dont j'ai t son unique
nourrice, l'ayant abreuv et sevr de mon lait,  mes frais, dans son
enfance.

Sa dfunte mre n'avait pas une bonne conduite, buvant tout avec les
militaires, mme invalides, mais quel coeur! Enfin n'importe. On a
chacun les dfauts de la nature.

Dans le rgne animal, on connat des sujets dont tout est bon, mme les
rebuts. Semblablement la petite ne nous fut pas  charge une semaine,
car ds le premier dimanche que nous travaillmes en foire,  Melun,
Saladin lui arrangea une crche avec tout son bon got qu'il avait, le
polisson, et nous la fmes voir entre deux bestiaux en qualit d'enfant
Jsus. Mademoiselle Freluche faisait l'toile qui guide les rois mages,
reprsents par Cologne, Poquet et Similor. Nous tions, madame Canada
et moi saint Joseph et la Vierge, Saladin jouait l'ange.

La petite tait si jolie que tout Melun vint la voir  la queue leu
leu. J'ignore pourquoi on parle des anguilles de cette localit, situe
dans le dpartement de Seine-et-Marne. On y mange de bons lapins de
choux,  cause de la fort de Fontainebleau, clbre par son palais
royal avec pices d'eau et carpes, longues comme moi, dues  Henri IV,
o Franois Ier, et la belle Gabrielle.

En voyageant, on apprend les particularits de ce genre.

On eut cent trente francs de boni net  Melun, tous frais faits, et
Similor demanda douze francs de _guilte_ ou gratification, comme quoi il
avait l'autorit sur celui qui avait lev la petite. Crainte de
scandale, on en fixa les appointements journaliers  soixante-quinze
centimes provisoirement, et ce fut Similor qui les toucha. Saladin lui
dit:

--Papa, tu fais bien de jouer de ton reste. Quand tu vas tre vieux et
quand je vas tre fort, je m'assoirai sur ton estomac pour t'aider 
respirer.

C'est l ce que rcoltent les mauvais pres, par suite de la justice de
Dieu.

Comme a, la petite, presque au maillot, gagnait dj par an deux cent
soixante-quinze francs quinze centimes, par mois vingt-deux francs
cinquante centimes. On en met au nombre des enfants clbres qui n'ont
pas dbut si gentiment dans leur spcialit.

Elle ne parlait pas du tout. De ce qu'on bavardait autour d'elle, elle
avait l'air de ne rien comprendre. Madame Canada n'tait pas fche,
parce qu'une sourde-muette a attire la curiosit, pouvant servir en
outre dans les pantomimes; mais moi, je voyais bien qu'elle n'tait ni
muette ni sourde. L'observation est une de mes nombreuses aptitudes.
J'ai travers l'humanit sans faire aucune poussire; nanmoins, je
connais mes talents.

Pour moi, l'enfant tait comme un couvreur qui a eu l'imprudence de
tomber d'un cinquime tage sur le pav, assez heureux pour ne pas se
tuer, mais restant tourdi plus ou moins de temps. Elle ne se portait
pas mal, mais sa petite cervelle n'tait pas bien  sa place. Similor
m'appela plus d'une fois maladroit  l'gard de cette opinion, mais je
m'en moque. Similor brille plus qu'il ne pse, et quand il le voudra,
malgr nos ges, je lui ferai encore une faon au sabre ou  la canne,
ne craignant pas les combats.

Saladin est bien plus coquin que lui. Il a le sang-froid du tratre
dans _Le Sonneur de Saint-Paul_ et _La Grce de Dieu_.

La preuve que je ne faisais pas erreur, c'est qu'un beau matin, 
Clermont-Ferrand, dans le Puy-de-Dme, la chrie se mit  chanter je ne
sais plus quelle mignonne petite chanson qui fit rire et pleurer madame
Canada. Nous la mangemes de baisers. Elle s'accoutumait  nous trs
bien, et je crois qu'elle nous aimait dj. Faut dire qu'elle tait une
idole pour nous; on l'levait dans du coton; Similor aurait voulu qu'on
la donne tout de suite  mademoiselle Freluche pour l'exercice et les
principes de la corde, mais Amandine et moi nous nous tenions. On fut
inflexible, se bornant  lui dire: Tiens-toi droite et mets tes pieds
en dehors, comme aurore d'une ducation prochaine.

J'ajoute que la caisse n'y perdait rien. En foire, avec un enfant joli
et obissant, vous pouvez remplacer hardiment une troupe de singes qui
cotent des douze  quatorze francs tous les jours, souvent malades et
sujets  prir par la poitrine, dont la perte de chaque sujet va dans
les cent cinquante francs. Autant vaut diriger le grand Opra, o la
personne a du moins les secours du gouvernement. J'en dis autant des
chiens, jamais contents de leur nourriture, quoique bonnes btes au
fond, et amis des hommes, mais perdus de vermine, par quoi la propret
est incapable dans tous les lieux qu'ils frquentent.

Si vous voulez maintenant que je vous donne mon avis sur les mnageries
ambulantes, a fait tout simplement piti. L'orgueil d'avoir un lion ou
un lphant a ruin bien des pres de famille, sans parler que l'animal
froce mange toujours son bienfaiteur un jour ou l'autre.

La Providence l'a voulu en attribuant ses instincts carnassiers au
serpent pour qu'il morde, au tigre pour qu'il griffe.

Pour s'y retirer, dans les btes sauvages, il n'y a que les phoques et
les moutons mrinos assez patients pour qu'on lui russisse l'opration
de la cinquime patte du phnomne vivant, en bois ou caoutchouc, bien
plante, et que rien ne parat quand la cicatrice est tenue propre. En
plus qu'alors, l'animal valtudinaire manque d'apptit et cote peu pour
la nourriture.

Le phoque, encore plus avantageux, vit de vieux chapeaux de feutre mou.

C'est suprieur aux clowns et jongleurs, gnralement mauvais sujets.
L'homme squelette vous ruine en chatteries; la femme colosse, lui faut
des quatre et cinq livres de veau par repas, avec bire et tabac; si
elle est  barbe, ne m'en parlez pas, elle a des passions que je
n'oserais mme pas les prciser dans mes souvenirs.

Eh bien! tout a n'est rien auprs des jumeaux siamois, ni des papas
qui jouent au volant avec leurs petits. Vous n'avez pas une paire de
siamois, bien colls, pour moins de six francs par jour et le caf. Faut
les servir; ils sont mal embouchs et passent leur vie  se battre
rciproquement l'un contre l'autre.

Il n'y a pas plus mauvais que la jeune fille encphale et l'homme qui
crit avec son pied. Pour abrger, le phnomne, c'est la gale, gonfl
d'orgueil et mprisant les personnes naturelles bien proportionnes.

Je donnerai mon adresse dans le courant de cet ouvrage; ceux qui
souhaiteront des renseignements dtaills sur la baraque pourront me
consulter. Aucun des secrets de l'tat ne m'est inconnu, depuis
l'lectricit jusqu' la tireuse de cartes. Cet crit tant destin
seulement  la famille de la jeune personne, je m'arrte, ajoutant que
le ventriloque fait une heureuse exception et chrit ses semblables,
toujours rempli de bonnes moeurs quand il est  jeun.

Dommage qu'il pompe trop souvent et que la boisson le hrisse.

J'en reviens  l'avantage de l'enfant chez l'artiste. Pour madame
Canada et moi, plutt prir que d'en arracher un  la douceur du foyer
domestique, quoiqu'on voie dans les journaux des exemples de mioches
traits avec une barbarie pire que les sauvages. La petite tait  nous,
puisqu'on l'avait achete et paye. Et, cdant  mes sentiments
spontans, je fais savoir aux pres et mres assez maladroits pour
couvrir leurs petits de bleus  l'aide d'instruments contondants que ce
n'est pas raisonnable. Ils pourraient les vendre de cinquante  cent
francs la pice, plus cher mme s'ils ont un talent, et jusqu' mille
francs si c'est des monstres.

Sans tre monstre et sans talent extraordinaire, le simple enfant, joli
de figure, peut rapporter  la baraque autant que n'importe quel
crocodile, si la troupe contient un homme de talent, capable de faire un
ouvrage dramatique. Or, nous tions trois dans ce cas  la maison: moi
d'abord, de qui la jeunesse fut imbue de Bobino et de l'Odon; Amde
Similor, qui comptait des annes de figuration sur les planches, et
Saladin, n l-dedans, puisque  l'ge de deux ans il avait rempli le
rle d'un enfant de carton dans une pice  grand spectacle, rappel 
la fin avec monsieur Mlingue et madame Laurent.

J'tais tonnant pour l'imagination. Similor trouvait des trucs, mais
Saladin avait le gnie. Quel auteur! Il faisait ce qu'il voulait avec
n'importe quoi. Il vous habillait l'enfant comme un gant, dans un rle
charmant o elle n'avait qu' se montrer pour faire de 12  15 francs de
recette.

La petite fut tour  tour Mose sauv des eaux par la princesse
gyptienne, Zlisca ou l'enfant prserv par un chien de la morsure d'un
serpent boa d'Amrique, Winceslas ou le petit prince sauv d'un incendie
par le hussard de Felsheim. Que sais-je! Saladin tait plus fcond que
monsieur Scribe. On lui donnait trente sous, par pice, une fois pays.
Comme il jouait au bouchon suprieurement et qu'il trichait mieux encore
aux cartes, il cachait de l'argent partout.

Mais Similor trouvait toujours le magot qui passait en consommation 
la faveur de la puissance maternelle.

Pendant toute la premire anne, l'enfant fut affiche et annonce sous
le nom de mademoiselle Cerise  cause d'une circonstance exceptionnelle
qui sera note plus tard, en faveur de ses parents.

 la fin des douze mois, madame Canada et moi nous voulmes savoir ce
que mademoiselle Cerise nous avait rapport. Mes comptes sont le modle
de la partie double; aprs dix minutes de chiffres je pus dire que
l'enfant nous avait valu 1629 francs, quittes de tout frais.

C'tait  Orlans (Loiret), sur la place du march. Madame Canada me
dit:

--C'est superbe, je paye le caf.

--J'accepte, rpondis-je. La Californie est  la maison, c'est
agrable.

--Et la satisfaction aussi, ajouta Amandine, car je l'idole cette
chrie-l, et j'aurais une fillette  moi que je ne l'aimerais pas tant.

Madame Canada jouit d'une juste renomme pour fricasser le caf. C'est
un velours qui sort de ses mains, ne mnageant aucun des ingrdients qui
peuvent ajouter  son charme. Elle en fit une pleine bouilloire, car
nous n'avions plus  y regarder de si prs, tant favoriss par la
recette. On passa la nuit tout entire  parler de la petite.

C'est sr qu'en vieillissant on devient meilleur, car Amandine partage
maintenant le dsir honorable que j'ai de retrouver les parents de la
jeune personne. Cette nuit-l, ce n'tait pas ainsi, puisqu'elle me dit:

--Cerise, a n'est pas un nom.

--C'est drle, objectai-je, et a tape l'oeil sur l'affiche.

--Possible, mais c'est un criteau sur son dos. Si on le lui laisse,
les parents sont capables de deviner la charade. Alors, comme elle vaut
de l'argent, avant dix mois on viendra nous la reprendre.

C'tait clair, on verra bientt pourquoi.

--En dfinitive, les parents l'ont vendue, rpondis-je sans tre bien
sr que je disais la vrit.

Madame Canada haussa les paules.

--C'est clair! fit-elle pourtant avec empressement.

Mais au fond du coeur nous avions tous deux la mme ide. Les parents
d'un ange pareil: a doit tre dans l'opulence.

--En foi de quoi, achevai-je, puisque le droit y est, gardons ce que
nous avons pay, et cherchons un autre nom  la minette.

Ce qui fut dit fut fait, et Dieu sait que nous nous donnmes de la
peine. Chaque fois que nous trouvions un nom nouveau, il tait pluch,
discut, puis rejet, parce qu'il ne valait pas celui de Cerise qui
tait venu tout seul.

Et pendant tout cela, nous regardions cette chre figure blanche et
rose--toute ronde--qui dormait en souriant dans son berceau, une vraie
cerise en vrit.

Car elle avait si bien repris, notre petite! c'tait un charme que sa
fracheur; c'est qu'aussi elle tait dorlote, mieux que chez des grands
seigneurs.

Nous en tions  jeter notre langue aux chiens, lorsque Cerise ouvrit
ses grands yeux bleus et nous regarda.

--Deux saphirs! dit madame Canada.

--Saphir! rptai-je.

Et l'enfant eut son nom.

Elle rabaissa ses longues paupires et se rendormit.

Le lendemain, il fut dfendu d'appeler mademoiselle Cerise autrement
que mademoiselle Saphir. Ordre d'administration, cinq centimes d'amende.

Ce fut le premier mouvement d'humeur qu'on et dcouvert en elle.
Mademoiselle Cerise parut fche d'avoir perdu son nom; elle bouda.

Mais, au bout de quelques minutes, il n'y paraissait plus.

Elle tait, du reste, sans cervelle, comme un petit oiseau, mais elle
avait un coeur; je crois qu'elle nous aimait dj.

Jusqu'alors, elle avait chant quelquefois, prononant assez bien les
paroles de sa chansonnette, mais elle n'avait jamais parl. Vers ce
temps, du jour au lendemain, elle se mit  babiller, non point comme si
elle et appris peu  peu, mais comme si elle se souvenait tout d'un
coup.

Ceci tait d'autant plus sr que son babil ne venait point de nous.
Elle ne rptait jamais ce que nous avions habitude de dire. C'tait
autre chose: des choses que nous ne comprenions pas toujours. Elle
causait de Mdor, de la bergre, de la laitire. Tout a indiquait
suffisamment qu'elle avait t leve  la campagne. Elle n'appelait
point son papa; quand elle disait maman, elle avait un tremblement,
preuve qu'on avait d la battre.

Du reste, il ne servait  rien de l'interroger. Elle vous regardait
tout  coup sans comprendre, ou bien elle pleurait  chaudes larmes.
Nous essaymes cent fois de savoir le nom de sa famille, ou tout au
moins le nom qu'elle portait chez ses parents. Impossible. Vous auriez
dit qu'elle n'avait plus de mmoire. Et pourtant elle se souvenait trs
exactement de tout ce qui s'tait pass depuis son arrive  la maison.

Madame Canada tait contente de cela. Elle disait:

--a fait que la mignonne est ne native de la baraque, puisque tout le
reste est pour elle ni vu ni connu.

Je vais donc arriver  son ducation.

Madame Canada n'tait pas aussi instruite qu'elle l'aurait dsir,
quoique tonnante pour se faire casser des cailloux sur le ventre, le
caf noir et l'esprit naturel. Moi, j'tais pris par les soins du
mnage, la tenue des livres et la rdaction du boniment que j'en ai
toujours fourni  la foule de nombreuses varits, tous agrables et
lards du mot pour rire. Saladin en savait long. Quand on eut rsolu,
moi et ma femme, qu'on donnerait  l'enfant l'enseignement d'une
princesse, je songeai tout de suite  Saladin pour la lecture,
l'criture et compter. Cologne pouvait la pousser en musique jusqu' la
tyrolienne, Similor et t pour l'escrime, toujours sduisante en foire
de la part d'une dame, et la danse des salons, pour quant  laquelle
vous chercheriez en vain son mule dans Paris; enfin, gardant le
principal pour finir, mademoiselle Freluche devait lui enseigner tous
les secrets de la corde raide, dont nous comptions qu'elle ferait sa
carrire srieuse.

En surplus, Poquet, dit Atlas, se proposa spontanment pour la
chiromancie, somnambulisme, et tours de cartes qu'il avait pratiqus
avec succs dans plusieurs villes de l'Europe.

Les rves de papas et mamans n'ont presque jamais le frein de la
modration. Moi et madame Canada, plus chauds et bouillants que de vrais
pre et mre de qui nous tenions la place, nous n'tions pas encore
contents. Madame Canada avait t dsosse dans sa petite jeunesse; elle
disait souvent qu'il serait peut-tre opportun pour l'avenir de l'enfant
de lui lcher les articulations, et moi je proposais de lui inculquer 
mes moments perdus ce qui me restait de pharmacie.

On repoussa l'avalage du sabre par une circonstance que je vais noter
tout  l'heure, mais il fut convenu qu'en revenant  Paris l'enfant
irait  l'atelier Coeur-d'Acier prendre des leons de peinture
artistique auprs de monsieur Baruque et de monsieur
Gondrequin-Militaire,  qui sont dus les premiers tableaux de la foire.

On ne peut pas dire que tout a ft des vains songes; nanmoins, il y
en avait trop pour une seule jeune personne qui dpassait  peine sa
troisime anne; c'est pourquoi moi et madame Canada nous commenmes
par continuer de la laisser boire, manger et dormir en toute libert,
sauf une petite leon que donnait tous les matins mademoiselle Freluche.

Je note ici pour les parents (les vrais) deux particularits et un
phnomne.

Le phnomne c'est la cerise que l'enfant portait et porte encore entre
le sein et l'paule droite. Au jour d'aujourd'hui, elle a quatorze ans
et la cerise n'est plus si rose; mais on la voit encore trs bien. Ai-je
besoin d'ajouter que ce phnomne tait l'origine de son premier nom? a
me parat superflu. Mon lecteur l'a devin.

Les particularits, les voil dans leur ordre naturel:

1er Pendant bien longtemps, la petite ne vint au thtre que pour
figurer ses rles. On l'apportait dans la crche de l'Enfant-Jsus ou
dans le berceau de Mose et puis on la remportait. C'tait tout. Elle ne
connaissait rien de ce qui se faisait chez nous.

Un soir, peu de temps aprs qu'elle eut retrouv la parole, je
l'emmenai avec moi pour qu'elle vt danser mademoiselle Freluche:
histoire de lui donner du got pour la partie.

Aussitt que mademoiselle Freluche bondit sur la corde, la petite se
mit  trembler comme elle faisait toujours en appelant sa maman, mais
plus fort. Elle se leva, elle tait aussi blanche qu'un linge et
semblait hors d'elle-mme.

--Maman! maman! maman! dit-elle par trois fois. Sous la fentre.... le
pont... la rivire... Ah! je ne sais plus!

Ce dernier mot vint aprs un grand effort, et l'enfant se rassit,
puise.

Madame Canada eut le soupon que sa maman tait danseuse de corde. Moi
pas. On eut beau interroger la petite, elle ne dit rien.

Le vrai, c'tait son mot: je ne sais plus! Et je marque ma pense telle
qu'elle fut: sous la fentre de l'appartement o demeurait l'enfant, une
danseuse de corde avait coutume de travailler. C'tait auprs de la
rivire et vis--vis d'un pont...

2e Saladin tourmentait souvent pour qu'elle vnt le voir avaler des
sabres. N'y a pas plus orgueilleux que ce blanc-bec-l; ayant toujours
gard vis--vis de lui la faiblesse d'une mre nourrice, je cdai  ses
dsirs.

D'ordinaire, l'enfant jouait volontiers avec Saladin, qui est un gentil
garon et qui se montrait trs complaisant pour elle.

Quand il entra en scne, la petite le regardait en souriant. Mais 
peine eut-il mis la pointe du sabre dans sa bouche, qu'elle se rejeta
violemment en arrire, disant comme l'autre fois:

--Maman! maman! maman!

Elle tremblait convulsivement, ses yeux tournaient. Elle ajouta entre
ses pauvres petites dents qui grinaient:

--C'est lui!

Et elle tomba inanime.




XVII

Suite des mmoires d'chalot


Faut vous faire savoir que nous emes une ide, moi et madame Canada.
Le dernier soir de la foire au pain d'pice, place du Trne,  Paris, il
tait venu une petite dame avec une minette jolie, mais l comme toute
une pannere d'amours. Eh bien! comme le Saladin avait commenc d'avaler
ses sabres, ce soir-l, la minette de Paris avait cri et pleur,
disant: qu'il est laid! qu'il est laid! Et notre Saladin s'tait mis
en colre, tant ptri d'orgueil.

Le malheur, c'est qu'il y a trop longtemps maintenant que toutes ces
choses sont passes. Si on avait cherch tout de suite, on en saurait
plus long, mais on avait l'excuse d'tre loin de Paris.

Toujours il y a que, quand mademoiselle Saphir montra une si grande
peur de l'avalage, moi et Amandine nous pensmes subito  la minette de
la place du Trne, et a nous donna de la peine parce que la petite dame
vous avait l'air de raffoler de son enfant.

On voulut s'informer  Saladin; mais Saladin disait ce qu'il voulait,
et tous les jours il devenait plus insolent, courant les tripots et se
faufilant avec des mauvais sujets dans les diverses localits. Il nous
mprisait  haute voix. Ses camarades l'appelaient le _marquis_, et a
enflait son amour-propre.

Je n'avais pas beaucoup de relations avec Similor, qui ne cherchait
qu' tirer de l'argent de nous; mais pour le peu que nous causions
ensemble, je vis ds ce temps-l que ce coupable pre essayait de garder
son influence sur le blanc-bec, plus rus que lui, en se vantant de nos
anciennes fredaines, et en lui racontant nos aventures avec les Habits
Noirs.

C'est vrai que pour ma part j'ai connu les Habits Noirs, ayant tenu une
agence dans le propre escalier du grand monsieur Lecoq de la Perrire.
Si je voulais rvler dans mes prsents mmoires tout ce que j'ai vu et
entendu, ml, comme je l'tais,  des notaires et  des nobles, que je
faisais la poule avec leurs domestiques au fameux estaminet de
_l'pi-Sci_, j'tonnerais bien du monde, j'ai rencontr plus d'une
fois, nez  nez, le fils de Louis XVII, qui tait blond comme une
quenouille, la comtesse Corona, plus belle que les desses de la fable,
et je voyais tous les jours Trois-Pattes, l'ancien mari de la baronne
Schwartz qui finit par couper le cou de monsieur Lecoq avec la porte
d'un coffre-fort. a semble drle, mais quand c'est pouss raide, a
vaut la guillotine. Assez caus l-dessus.

D'ailleurs,  travers toutes ces aventures, j'ai su garder ma
considration, qui m'est plus chre que l'honneur. Ds que j'ai pu
travailler, j'ai laiss le restant des Habits Noirs pour ce qu'ils sont.
Mais Similor, avec ses habitudes d'lgance et ses vices de mangetout,
avait toujours conserv l'ide de retrouver les dbris de l'association
et de s'en servir pour faire sa fortune.

Saladin mordait  cela et c'tait la seule supriorit que son pre et
garde sur lui.

Mais cet crit n'est pas plus destin  dtailler les maladresses de
Saladin et de Similor que les crimes des Habits Noirs, avec lesquels, au
prix de mon aisance, je ne voudrais pas renouer mon ancienne
connaissance; je manie la plume pour tre utile  notre fille
d'adoption, et je veux m'tendre seulement sur ce qui la regarde.

C'tait, ds ce temps-l, un drle de petit caractre, et des plus
philosophes que moi n'auraient pas su le dfinir. On ne peut pas dire
qu'elle tait gaie, quoiqu'elle et toujours son joli sourire sur les
lvres; il y avait derrire ce sourire je ne sais quoi qui restait
triste ou plutt froid; elle nous aimait bien  sa manire; elle
semblait contente de nos caresses, elle nous les rendait, mais
froidement. Je cherche  dire a comme c'tait au juste: le froid ne se
montrait pas, il se devinait.

Moi et Amandine, il n'y a pas de choses qu'on n'ait faites pour deviner
ce qu'il y avait dans ce petit coeur. Nous l'aimions si tendrement que
l'ide qu'elle souffrait en dedans et qu'elle nous cachait sa peine
serrait semblablement nos deux coeurs. Avait-elle des souvenirs? les
cachait-elle? Ne pouvait-elle prendre en nous la confiance qu'il fallait
pour nous dire son pauvre petit secret?

Ou bien, comme nous l'avions pens si souvent, le coup qui l'avait
spare de sa famille laissait-il des traces dans son cerveau? Il y
avait des moments o son regard fixe semblait dire: Je cherche au fond
de ma mmoire vide et je n'y trouve rien. C'tait le plus souvent
ainsi, quand elle se croyait seule et non observe; d'autres fois, son
grand oeil bleu s'allumait tout  coup; il semblait qu'elle allait
renouer le fil rompu de ses souvenirs, et sa charmante figure prenait
alors une expression de joie.

Mais tout cela s'vanouissait, ses yeux s'teignaient; elle redevenait
ple et les grandes boucles de ses cheveux blonds retombaient comme un
voile sur sa figure qui ne disait plus rien.

--Moi, rptait souvent Amandine, j'ai ide que la pauvre ange finira
folle. Quelle malheur!

En attendant, elle grandissait en bonne sant et en talents. Ils
commenaient  nous l'envier en foire et, si nous eussions voulu nous en
dfaire, on en aurait eu dj une jolie somme, car les cals de la
partie nous croyaient encore pauvres, rapport au mauvais tat de la
baraque, et ne se gnaient pas pour nous faire des propositions.

Mais sans parler des esprances qu'on avait fondes sur ses dbuts
comme danseuse de corde, moi et Amandine nous n'aurions pas voulu nous
sparer d'elle pour des mille et des cents, et comme Saladin, qui nous
l'avait apporte, tait bien capable de nous la subtiliser, je lui dis,
une fois pour toutes, en prsence de son pre et avec l'approbation de
madame Canada:

--Toi, quoique j'aie gard  ton vis--vis la faiblesse d'un pre
nourricier, si tu t'avises d'y toucher, je t'crase!

 la baraque, ils connaissaient tous la douceur de mon caractre et ils
savaient que, quand une fois je faisais une menace, c'tait comme du
papier timbr.

Saladin, du reste, ne dtestait pas l'enfant, bien au contraire. Il y
avait des moments o nous craignions qu'il ne l'aimt trop, un jour
venant. Il s'occupait d'elle et de son instruction beaucoup plus que ses
habitudes dissolues n'auraient pu le faire esprer; il se levait matin
pour lui donner sa premire leon et, bien souvent le soir, au lieu
d'aller  ses plaisirs, il dpensait encore une heure  la faire crire
et lire.

De son ct, la petite lui tmoignait une reconnaissance douce et
froide; elle tait avec lui comme avec nous tous, impntrable. Je parle
ici tout  la fois de plusieurs annes car, ds l'ge de trois ans,
comme plus tard,  douze et quatorze ans, mademoiselle Saphir fut
toujours pour nous une nigme.

Non pas du tout qu'elle se montrt cachottire ou qu'elle s'loignt de
notre socit; toujours et partout elle fut la joie de notre intrieur 
moi et  Amandine, mais enfin si c'tait mon mtier d'crire, je me
ferais peut-tre mieux comprendre: l'enfant avait quelque chose qu'elle
ignorait ou qu'elle dissimulait, et qui nous faisait donner au diable.

Dans les premires annes, cette chose, que ce ft ou non un souvenir,
se traduisait par ce tremblement dont j'ai parl, et ce cri toujours le
mme: Maman, maman, maman! Mais plus tard, comme cet appel  sa mre lui
attirait nos questions et qu'elle n'en voulait pas (peut-tre parce
qu'elle ne pouvait vraiment pas y rpondre), elle choisit elle-mme une
autre formule, et dans ses crises, qui se rsolvaient la plupart du
temps par des larmes, elle n'appela plus que Dieu.

Ce fut  Nantes, grande et belle ville, qui est situe sur la rivire,
dans le dpartement de la Loire-Infrieure, que mademoiselle Saphir fut
plante pour la premire fois sur les grandes affiches comme premier
sujet pour la corde raide, remplaante de madame Saqui.

Mademoiselle Freluche en eut une forte jaunisse, mais le reste de la
troupe approuva notre mesure, car dj, depuis plus de six mois, notre
petite Saphir avait tout ce qu'il fallait pour se montrer au public et
mriter sa bienveillance mme au sein de la capitale.

Elle avait six ans, elle tait trs grande pour son ge et
admirablement lance. Moi et Amandine nous lui avions fait faire un
costume d'azur en conformit de son nom. Quand elle parut semblable  un
nuage bleu de ciel, il y eut dans le public de la baraque un grand
murmure qui n'tait ni de l'admiration ni de la surprise, qui tait tout
simplement de l'amour.

Voil ce que je peux dire parce que je l'ai vu partout. Aussi bien dans
les villes de l'est que dans celles de l'ouest, dans le midi comme dans
le nord de la France, les spectateurs se prenaient pour elle de
tendresse; on la caressait du regard, on l'applaudissait tout doucement
et la salle entire souriait d'motion et d'aise.

Ce fut ainsi toujours tant qu'elle resta enfant et cela ne fit que
crotre et embellir quand elle devint demoiselle.

Pour en revenir  ses dbuts, il y avait chambre complte parce qu'on
affichait depuis trois jours avec permission de monsieur le maire. Il ne
faut pas plaisanter avec les noms; un nom ne fait pas le succs, mais il
y contribue diantrement, et je vous prie de croire que celui de
mademoiselle Saphir, d  moi et  madame Canada, n'tait pas une
inconsquence. On l'avait imprim en lettres bleues,  facettes qui
semblaient composes de diamants; il tenait le beau milieu de l'affiche
et semblait rayonner dans un large espace vide. Tout Nantes l'avait
regard, tout Nantes s'tait dit: qu'est-ce que c'est que mademoiselle
Saphir? h, l-bas!

Et pour savoir, tout Nantes tait venu voir, si bien qu'on avait refus
du monde  la porte en quantit.

Les voisins de la foire enrageaient  faire piti.

Elle dansa comme un chrubin, sans crainte ni trouble. Le public ne lui
faisait rien, elle s'tait habitue  la foule ds sa plus petite
enfance, dans la crche, et d'ailleurs, elle nous l'a dit souvent
depuis, elle ne voyait pas le public.

Les applaudissements la beraient ou l'animaient comme une musique;
jamais ils ne l'exaltaient.

Elle avait une danse que les connaisseurs appelaient classique et qui
tait d'une puret enchanteresse. Amandine disait en riant, mais avec la
larme  l'oeil: Si par cas on danse sur la corde en Paradis, a doit
tre de mme pareillement.

Ce fut une soire solennelle et je suis vex de n'en avoir pas la date
exacte pour la signaler ici; mais,  vue de pays, ce doit tre vers la
fin de mai de l'anne 1858.

 la baraque nous tions tous transports. Mademoiselle Freluche
elle-mme oubliait les regrets de l'ambition trompe pour admirer son
lve; Similor enflait ses joues et disait: Il y a du tabac dans cette
poupe-l!

Il parlait toujours argot ou approchant par suite de ses mauvaises
connaissances en ville.

Je l'entendis et je vis dans un coin de la coulisse les deux yeux de
Saladin qui flamboyaient; je le montrai du doigt  mon Amandine et nous
convnmes entre nous de redoubler de surveillance vis--vis du blanc-bec
qui devenait un homme.

--Quoique, dit-elle dans sa joie, il est bien permis au mchant drle
d'tre merveill comme tout le monde!

Quand mademoiselle Saphir fit sa dernire lvation sans balancier,
elle retomba au milieu d'une pluie de bouquets. Outre que moi et madame
Canada nous avions dpens une trentaine de sous et cinq ou six places
donnes  des amis pour l'encourager dans son premier pas  l'aide de
bouquets d'administration, il y avait des gens qui taient sortis tout
exprs pour acheter des lilas et des roses. Ceux qui n'en avaient pas
criaient qu'ils en apporteraient le lendemain. Sans exagrer, je puis
spcifier que la portion des habitants de Nantes rassembls ce soir au
Thtre Franais et Hydraulique, dont j'tais en nom dans sa direction
maintenant avec madame Canada, manifesta des transports approchant de la
dmence.

Ds qu'elle eut fini, presque tout le monde s'en alla, et il ne resta
pas trente pels pour voir monsieur Saladin avaler ses sabres. Je ne
sais pas si je me trompe, mais il me semble rsulter de mes observations
que la partie de l'avaleur, si intressante pourtant, continue de
baisser dans notre patrie. Tout change, j'ai vu une poque o vous
auriez fait courir l'lite d'une ville, rien qu'en annonant l'avalage,
opr par un artiste d'un mrite infrieur  celui de Saladin, qui,
malgr les dfauts de son coeur et de son esprit, comprenait joliment
son affaire.

Mademoiselle Saphir regagna notre retraite entre deux haies formes par
la troupe. Cologne, Poquet et Similor lui-mme battaient des mains sur
son passage. Elle n'en paraissait pas plus fire; mais quand madame
Canada, inonde des larmes de son bonheur, voulut la presser sur sa
poitrine, la petite eut comme un spasme, elle se rejeta en arrire, elle
trembla, et nous devinmes sur ses lvres ces mots qu'elle ne prononait
dj plus: Maman, maman, maman...

L'instant aprs, elle s'lana vers sa mre d'adoption et la couvrit de
caresses.

--Vieux, me dit Similor toujours prt  profiter des circonstances pour
subvenir aux besoins de son existence drgle, c'est des drisions que
de rcompenser par soixante et quinze centimes le talent d'une telle
artiste incomparable. Ayant toujours la tutelle de mon fils Saladin, qui
sera majeur seulement dans huit mois, j'exige que les feux de
mademoiselle Saphir soient ports  1 franc 50 centimes journellement et
que je les touche.

Madame Canada voulait refuser, mais, dans le but de garder la paix
intrieure, je consentis  cette nouvelle exagration de mon ancien ami.

--Laisse bouillir le mouton, dis-je  ma compagne, Saladin, sans le
vouloir, a pay bien cher les soins que je donnai  sa petite enfance.
N'oublions pas que nous lui devons mademoiselle Saphir et que
mademoiselle Saphir est la poule aux oeufs d'or, qui nous permettra de
passer nos vieux jours dans l'opulence.

Ce n'est pas trop dire. Le lendemain, plus d'affiches, mais en
revanche, devant la galerie o se faisait le boniment, une petite
pancarte annonait que, pendant les reprsentations de mademoiselle
Saphir, le prix des places serait momentanment doubl. Les collgues de
la foire vinrent lire la pancarte dans la matine, et dsapprouvrent la
mesure  l'unanimit; nonobstant, ds la premire fourne, nous
refusmes du monde, et avant de nous coucher, je pus compter 150 francs
de bnfice.

C'tait le Prou, l'Eldorado, le rve impossible; on n'avait jamais
rien vu de pareil!

Nous restmes dix jours  Nantes; nous aurions pu y rester cent ans,
s'il y avait des foires de cette dure; la recette n'avait pas baiss
d'un centime.

Mais que nous importait dsormais d'aller ici ou l? Nous avions avec
nous notre talisman; nos rsidences pouvaient changer de noms, notre
succs tait toujours le mme.

Toutes les villes de France: Bordeaux, Marseille, Toulouse, Rouen,
Lyon, Lille, Strasbourg et autres versrent tour  tour dans nos coffres
le tmoignage de leur admiration; nous n'avions qu' nous prsenter pour
russir; la renomme de notre toile nous prcdait dsormais, et
plusieurs conseils municipaux des localits secondaires nous firent des
offres exceptionnelles que notre intrt nous contraignit de refuser.

En 1859, au mois d'aot, le Thtre Franais et Hydraulique fut dpec
pour tre vendu au vieux bois.  son lieu et place sur le terrain de
foire de Saint-Sever, sous Rouen, fut inaugur le THTRE DE
MADEMOISELLE SAPHIR, avec ce simple frontispice: _Prestiges, lvations,
grce, adresse!_

C'tait un assez beau monument, quoique portatif par le dmontage. Un
peu moins vaste que les tablissements de messieurs Cocherie et Laroche,
il pouvait passer pour plus lgant. La salle, spacieuse et commode,
tait calcule pour l'agrment du public, contenant beaucoup de
premires, quelques secondes pour les gens sans faon et les militaires,
mais point de troisimes, la populace n'tant qu'un embarras dans les
spectacles qui s'adressent surtout  la haute socit.

Nous n'y allions pas par quatre chemins, nos premires taient  50
centimes. On doit penser  quel chiffre considrable les recettes
peuvent monter avec de pareils prix!

Le lecteur s'tonnera peut-tre de n'avoir point vu Paris parmi les
villes qui furent  mme de rendre hommage  mademoiselle Saphir. Je
n'ai pas pris la plume sans me rsoudre  tous les aveux: Paris ne
connaissait pas mademoiselle Saphir. La mme pense, peut-tre coupable,
qui nous avait ports autrefois  lui enlever son premier nom de Cerise,
nous induisait, moi et madame Canada, en quelque sorte  notre insu, 
fuir la capitale o nous tions menace de perdre notre ador trsor.

Et qu'on ne se mprenne point. Je ne fais pas allusion aux bnfices
considrables que nous procurait notre fille d'adoption, le mot trsor
s'applique uniquement ici aux choses du coeur. Je ne mprise pas
l'argent, madame Canada est dans le mme cas, mais entre l'argent, tout
l'argent de la terre, et notre bien-aime fille, elle n'hsiterait pas
un seul instant, ni moi non plus. J'en lve la main avec elle.

Cet crit est la preuve que nos ides ont bien chang. Nous nous
repentons du pass, nous ferons autrement dans l'avenir.

Rien ne nous cotera pour retrouver les parents de notre petite. Rien
ne nous gnera non plus, car, Dieu merci, nous sommes libres comme l'air
dans notre tablissement. Quoique mon ancien ami Similor et mon
nourrisson Saladin ne fussent pas nos associs, il est certain qu'ils
nous dominaient souvent par leur arrogance. Similor, devenu de plus en
plus paresseux et refusant toute espce de services, ne mettait pas de
bornes  ses exigences au sujet des prtendus droits qu'il avait sur
notre fille, et Saladin parvenu  sa majorit rivalisait de cupidit
avec son pre.

Il tait trs habile, c'est vrai, comme artiste en foire, et je ne
voudrais pas rabaisser ses talents: il s'tait fait  lui-mme une
manire d'ducation soigne, lisant des livres de toute sorte dans son
trou et se prparant  ce qu'il appelait ses campagnes.

Depuis longtemps dj, il avait cess d'aller au cabaret et n'imitait
point la mauvaise conduite de son pre. Au contraire, il tait rang et
mme avare, quoiqu'il st trs bien risquer d'un coup toutes ses
conomies quand il s'agissait de commerce.

Je ne peux pas m'empcher de le dire, ce garon-l, bien dirig, et
t un joli sujet.

L'avalage se dgommant de plus en plus, il paraissait rarement devant
le public pour faire le travail des sabres, et encore prenait-il depuis
plusieurs annes de grandes prcautions pour altrer son physique quand
il abordait cet emploi, il avait soin de se grimer soit en Carabe soit
en Patagon, et nous en profitions pour mettre sur l'affiche le nom de
ces peuplades sauvages; chacun  la baraque lui gardait le secret, et
quelquefois, en ville, il parvenait  cacher les rapports qu'il avait
avec nous.

Dans bien des localits, il se faisait passer pour un jeune homme de
famille voyageant pour son instruction; aucun mauvais coup couronn d'un
rsultat pcuniaire n'est venu jusqu' ma connaissance, mais je sais
qu'il se faufila dans plusieurs maisons o il n'aurait point d avoir
accs, et que Similor passa plus d'une fois, chez des gens riches, pour
tre son gouverneur.

Libert, libertas! moi et madame Canada, nous ne sommes pas des
gendarmes, mais tant va la cruche  l'eau... vous savez le reste. Nous
avions peur de voir cela mal finir, il y avait souvent des scnes; en
plus que madame Canada concevait des soupons et me disait que Saladin
nourrissait des desseins coupables contre l'innocence de mademoiselle
Saphir.

Le blanc-bec n'en tait que trop capable, quoiqu'il marqut
gnralement peu de galanterie pour le beau sexe; il tenait notre chre
enfant sous sa dpendance par suite des leons qu'il lui donnait et dont
elle profitait si bien. Elle ne l'aimait pas, mais elle le craignait, et
nous nous tions bien aperus qu'il exerait sur elle une espce
d'autorit.

Elle tait grande maintenant et presque une jeune personne; elle savait
tant de choses que je ne pourrais pas en faire le compte, mais elle
avait gard cette faiblesse d'esprit qui nous donnait tant  craindre.
Quand elle tait petite, elle parlait peu, ne se confiait point et
s'loignait souvent de nous au moment mme o nous attendions ses
caresses. Maintenant, c'taient des rvasseries  n'en plus finir.

Saladin lui fournissait des livres qu'elle dvorait en cachette. 
force de chercher, j'en surpris un, c'tait _Alexis ou la Maisonnette
dans les bois,_ de monsieur Ducray-Duminil. Moi et madame Canada nous
tnmes conseil, et il fut convenu que je paierais quelque chose  un
libraire pour savoir si c'tait l un crit dangereux.

Mais sur ces entrefaites, un matin, mademoiselle Saphir s'enfuit
prcipitamment hors de sa chambre o Saladin tait en train de lui
donner une leon de grammaire. L'enfant tait fort trouble, elle avait
ce tremblement dont j'ai parl tant de fois et ses lvres muettes
appelaient sa mre, ce qui ne lui tait pas arriv depuis bien
longtemps.

Nous l'interrogemes ensemble et sparment, moi et Amandine, mais elle
ne voulut pas nous rpondre: nous aurions d tre faits  cet trange
caractre, et pourtant nous en prouvmes un grand chagrin.

Le soir, j'invitai Similor et Saladin  prendre le caf dans notre
chambre. La chose tait concerte avec madame Canada, je pris la parole
et je dis:

--J'ai t pour vous le modle des amis, Amde, et voici un jeune
homme qui me doit l'air qu'il respire, en rcompense de quoi l'un et
l'autre vous ne vous comportez pas bien  mon gard.

Ils voulurent se rcrier, mais madame Canada leur glissa  l'oreille:

--chalot est trop doux, moi je vous aurais fait votre portrait en deux
mots: vous tes des canailles.

Je crus qu'il faudrait s'aligner, car Similor m'avait provoqu au sabre
d'avalage pour bien moins que cela, plus d'une fois, mais Saladin
l'arrta au moment o il se levait furieux.

--C'est des propositions qu'on va nous faire, dit froidement le
blanc-bec. Sois calme  mon instar.

Puis s'adressant  moi il ajouta:

--Papa chalot, vous tes une bonne crature, je ne vous en veux pas du
tout de ce que vous avez fait pour moi. Papa Similor m'a exploit tant
qu'il a pu, c'tait son droit, je l'approuve; quant  madame Canada,
elle va nous compter 1000 francs comme un amour de petite femme qu'elle
est, et nous lui tirerons notre rvrence pour jusqu'au jour du jugement
dernier.

Moi et Amandine nous voulions en effet provoquer une sparation, et
pourtant l'offre du blanc-bec nous prit sans vert. Pour ma part, je ne
l'avais jamais trouv si gentil qu'au moment o il nous adressa cet
effront boniment.

Mais il y avait trop longtemps que ma compagne portait sur ses paules
le pre et le fils. Elle se releva d'un saut, gagna son armoire et en
retira un sac de mille qu'elle jeta  Similor  toute vole, au risque
de l'assommer.

Similor n'en prouva aucun mal, parce que Saladin saisissant le sac au
passage s'cria:

Maman Canada, je vous fais savoir que pour les paiements subsquents,
c'est entre mes mains qu'il faudra verser.

Ma compagne resta bouche bante  le regarder, et moi je rptai:

--Comment, les paiements subsquents!

--Je suis maintenant le tuteur de papa, me rpondit Saladin avec son
sourire narquois, et vous tes trop juste, respectable chalot, pour
nous refuser une pauvre rente viagre de 100 francs tous les mois en
considration d'avoir apport la fortune dans votre maison.

--Soit! rpondit madame Canada qui tait plus rouge qu'une tomate, mais
va-t'en ou je vas te tordre le cou comme  un poulet!

Saladin prit son pre par le bras.

--En route, ma vieille, lui dit-il, viens coucher  mon htel. Nous
reviendrons demain matin embrasser papa chalot et cette bonne maman
Canada. Pourquoi se fcher quand on peut se quitter gentiment? C'est sr
qu'ils nous aiment au fond, et si nous n'avons pas assez de 100 francs
par mois, eh bien! nous le leur dirons plus tard.




XVIII

Fin des mmoires d'chalot--Le premier roman de Saphir


Je fus longtemps  prendre mon parti de cette sparation. Pendant des
annes, Similor avait t toute ma famille; je ne pouvais penser sans
attendrissement  notre jeunesse romanesque et aux jours difficiles que
nous avions traverss ensemble.

La sensibilit est mon plus grand dfaut, et je mourrai sans avoir pu
m'en dfaire. Les avantages extorqus par Saladin ne me laissrent point
de rancune, et madame Canada eut bien raison de me faire une querelle
domestique quand, rpondant  ses plaintes, je m'criai malgr moi:

--Quel talent et comme il s'exprime avec facilit!

Ma compagne me pardonna par la joie qu'elle avait de leur dpart. Cette
joie me sembla d'abord dnature; mais au bout de quelques semaines, je
fus bien forc de me rendre  l'vidence.

Si l'absence d'Amde et de Saladin laissait un vide dans mon coeur,
l'effet contraire tait produit dans notre caisse; je ne sais pas
comment ils me volaient, quand ils taient avec nous, mais ds que nous
emes perdu l'honneur de leur compagnie, le niveau de nos bnfices
s'accrut dans une proportion vraiment surprenante.

Il y eut un autre rsultat bien plus prcieux pour nous. Le caractre
de notre chre enfant devint plus communicatif et plus tendre; il
semblait dans les premiers jours que nous l'eussions dlivre d'une
grande terreur.

Et pourtant,  diffrentes reprises, elle manifesta un certain regret
du dpart de Saladin, son matre. Elle avait en lui, au point de vue de
ses tudes, une excessive confiance, et quand nous lui proposmes, car
notre position nous permettait dsormais cette dpense, de lui donner
une matresse ou une institutrice, elle repoussa cette offre
premptoirement.

C'est  peu prs tout ce que j'ai  enregistrer pour le quart d'heure.
Mademoiselle Saphir a maintenant quatorze ans et son succs dpasse tout
ce qui a t vu sur les plus grands thtres des principales capitales
de l'Europe. Son talent n'est gal que par sa modestie.

Elle continue ses tudes toute seule, lisant non plus les petits romans
que ce coquin de Saladin se procurait en location, mais des livres
d'histoire et de posies, composs par les premiers auteurs.

Moi et madame Canada nous avions conu la crainte de la voir nous
mpriser  mesure qu'elle cultivait la distinction de son intelligence,
mais c'est bien du contraire: plus elle va, plus elle est douce et
tendre avec nous, et nous ne passons jamais une soire sans remercier le
bon Dieu qui nous l'a donne.

Cette premire ide de prier le bon Dieu nous est encore venue d'elle.
Je ne suis pas un cagot, madame Canada non plus, mais on dort plus
tranquille quand, aprs avoir fait son ouvrage, on s'est mis  genoux
l'un auprs de l'autre pour rendre grce  l'Etre suprme.

L'enfant demanda une fois  mon Amandine de la conduire  l'glise;
madame Canada me dit en revenant:

--Elle a pri comme un chrubin, quoi! a m'a donn envie et j'ai fait
comme elle. Les chiens regardent bien les vques.

Mademoiselle Saphir, aprs nous avoir embrasss, le soir de ce jour-l,
s'assit sur les genoux de ma compagne et nous parla de choses et
d'autres pendant quelques minutes; puis, se levant tout  coup, elle
nous regarda bien en face et nous demanda:

--Vous n'avez jamais connu ma mre?

Nous restmes tout confus; elle nous prit les mains et les rassembla
dans les siennes.

--Dites, dites! insista-t-elle, ne me cachez rien, ma mre est-elle
morte?

Ce fut Amandine qui rpondit; moi je n'en aurais pas eu la force.

Je ne pouvais dtacher mes regards de cette belle et noble enfant,
toute ple de dsir et de crainte, dont les grands yeux mouills nous
suppliaient.

Mais d'o lui venait la pense de sa mre? et pourquoi ce jour-l
plutt que la veille?

Madame Canada lui dit l'exacte vrit; elle lui raconta en peu de mots
l'histoire de son arrive  la baraque, toute petite qu'elle tait, dans
les bras de Saladin adolescent.

Pendant qu'Amandine parlait, Saphir faisait un effort violent pour se
souvenir; on et dit qu'elle tait sur la trace d'une impression qui la
fuyait sans cesse.

Puis elle trembla, et pour la dernire fois nous l'entendmes murmurer
ces mots presque inintelligibles: Maman, maman, maman....

Elle nous quitta, aprs avoir embrass non seulement nos fronts, mais
encore nos mains.

Quand elle fut partie, Amandine, qui est le bon coeur des bons coeurs,
me dit en essuyant ses yeux o les larmes revenaient malgr elle:

--Si pourtant la mre vivait!

Et depuis ce soir-l, nous avons parl de la mre, nous deux, jusqu'
en radoter, la faisant ceci et cela, pauvre ou riche, jeune ou vieille
et nous demandant si elle serait contente ou fche au jour o on lui
dirait: Voil votre enfant.

Avant de finir mes mmoires, je vais marquer une circonstance qui
prouvera d'une part les sentiments inspirs par mademoiselle Saphir  un
public idoltre et, de l'autre, jusqu' quel point d'honntet morale et
incorruptible moi et madame Canada nous tions parvenus dans la
frquentation de notre bon ange.

Au Mans, capitale du dpartement de la Sarthe, nous donnmes un nombre
de reprsentations trs suivies, remplaant l'avalage et autres
exercices dmods par une gymnastique plus en faveur, telle que trapze
et marche au plafond, le tout compliqu par deux vaudevilles dont nous
avions la troupe assortie, capable de les jouer trs convenablement.

Le lundi de la Pentecte, il vint un homme en bourgeois qui nous
proposa de louer notre salle tout entire pour une institution, ou
collge, tenue par des abbs et o taient des jeunes gens nobles de la
localit. On nous invita  ne montrer que des tableaux dignes de cette
jeunesse vertueuse, et sur ce que ma compagne demanda si les abbs
dsiraient voir mademoiselle Saphir, le monsieur rpondit:

--C'est pour elle que se fait la partie.

Voil donc qui est bien, nous pluchons les vaudevilles et nous donnons
une reprsentation  laquelle les petites demoiselles de la premire
communion auraient pu assister.

Si bien que le directeur du collge vint nous en faire des compliments
distingus  la fin du spectacle. Mais vous allez voir.

Vers onze heures avant minuit, comme tout notre monde tait en train de
se coucher, voil qu'on frappe  la porte de la baraque.

--Qui va l? demanda madame Canada.

--Le comte Hector de Sabran, rpondit une jolie petite voix qui
essayait de se faire bien mle, mais qu'on et dit appartenir  une
demoiselle.

--Et qu'est-ce que vous voulez? demanda encore ma compagne.

--Je veux parler au directeur pour une affaire importante.

Amandine ouvrit  tout hasard; nous n'avions ni  craindre les voleurs,
ni  redouter une visite; nous tions installs comme des princes.

On fit entrer monsieur le comte Hector de Sabran dans notre chambre 
coucher, et quoiqu'il ft en habit de ville, je reconnus en lui du
premier coup d'oeil un des lves du collge ecclsiastique.

C'tait un beau petit homme de dix-sept  dix-huit ans, camp comme un
jeune premier des meilleurs thtres, joli  croquer, et pas trop
dconcert pour la circonstance.

--Monsieur le directeur, me dit-il en tenant la tte haute mais avec un
pied de rouge sur la joue, je suis le plus fort lve en gymnastique de
toute l'institution; je fais mieux le trapze que votre bonhomme, et si
vous me voyiez excuter au tremplin le saut prilleux double, a vous
ferait plaisir. Je ne suis pas content de mes professeurs; je me
destinais  l'cole polytechnique, mais j'ai chang d'avis. Je suis
orphelin; dans quatre ans, je serai matre de ma fortune; je vous
propose de m'engager chez vous, et comme j'ai l'honneur d'tre
gentilhomme, au lieu de recevoir des appointements, c'est moi qui vous
en donnerai.

Cette dernire phrase fut dbite d'un vritable ton de grandeur.

Le lecteur peut rire s'il veut, mais il arrive des choses pareilles en
foire, et tout le monde ne s'y conduit pas avec la mme dlicatesse que
moi et madame Canada.

J'interrogeai le jeune homme avec adresse et je n'eus pas de peine 
dcouvrir qu'il tait passionnment amoureux de notre chre fille, dont
il nous demanda mme la main honntement.

Madame Canada me pina le bras et me dit  l'oreille:

--Voil le bal qui s'entame! Dsormais ils vont tous venir  la file et
a n'en finira plus!

Moi je songeais avec une douce mlancolie aux premiers battements de
mon jeune coeur dans les temps jadis. L'adolescence m'intresse et si
j'avais pu esprer que le comte Hector de Sabran serait devenu par la
suite l'poux lgitime de mademoiselle Saphir, j'aurais prouv de la
satisfaction  favoriser son amour en tout bien tout honneur.

Mais pas de danger! J'ai vu aux thtres du boulevard trop de pices
historiques, tires des archives et autres, o les nobles abusent de la
vertu des chastes jeunes filles du peuple.

Je rpondis  monsieur le comte avec politesse mais fermet que mes
principes ne me permettaient pas d'accueillir son offre.

Comme il essayait de me sduire avec douze louis qu'il avait, sa montre
en or et une pipe d'cume, monte semblablement du mme mtal, je le
pris par le bras et, me servant de ma force suprieure, je le
reconduisis jusqu' son institution.

Amandine m'approuva quoiqu'elle convnt avec moi que ce jeune comte
tait joli homme et qu'il et fait un fier mari pour notre trsor, par
la suite.

La jeunesse du temps prsent est astucieuse et apprend de bonne heure
ce que parler veut dire. Je ne sais comment monsieur le comte Hector de
Sabran s'y prit, mais mademoiselle Saphir reut plusieurs lettres de lui
et je la surpris une fois contemplant un portrait qui tait, ma foi,
fort ressemblant, o je reconnus la moustache naissante de monsieur le
comte.

Nous quittmes Le Mans, et comme bien vous pensez ce fut une affaire
finie.

Il y a dj du temps de cela, et prsentement nous sommes en route pour
Paris.

Ce sera notre dernire campagne. Quand Paris aura vu mademoiselle
Saphir, nous l'tablirons de manire ou d'autre. Moi et madame Canada,
nous sommes bien dtermins  donner notre dmission gnrale
d'artistes, afin de remuer ciel et terre pour retrouver les parents de
l'enfant s'ils sont en vie, ou qu'elle connaisse au moins leurs tombes
s'ils sont morts.

Nous avons des moyens pour a outre la marque dont j'ai parl dj qui
est une prcaution de la destine.

Mais si la chose manquait, a n'empcherait pas la jeune personne
d'avoir un nom et une aisance. Moi et Amandine, nous avons nourri un
projet enfant dans nos insomnies et qui s'excutera, s'il est corrobor
par la consultation d'un homme de loi. C'est d'aller  l'autel cimenter
une liaison  quoi ne manque que le lgitime. On a droit de mentionner
sur les registres qu'on reconnat son enfant pralable. Notre enfant est
mademoiselle Saphir.

En cas de dcs ou introuvabilit des vrais parents, a serait encore
un pis-aller qui contenterait bien du monde, car nous avons plus de
trente mille cus de ct, et on quitterait le nom de Canada, galvaud
en foire, pour prendre celui d'chalot, plus propre au commerce et 
l'industrie.

Voil, on se fait vieux, on joue de son reste, mais moi et Amandine on
est unanime pour vouloir que notre dernire apparition dans Paris
blouisse la capitale. Nous en avons les moyens et rien ne sera nglig
dans le but de laisser un souvenir clbre parmi les artistes en foire.
J'ai l'affiche toute prte  coller en ces termes:

Mademoiselle Saphir, premire danseuse du prestige d'lvation,
suprieure  madame Saqui dans un genre nouveau, renonant  ses succs
de province aprs fortune faite, a bien voulu, d'aprs la demande
gnrale des amateurs, donner,  Paris, douze reprsentations seulement,
aprs quoi, prenant dfinitivement sa retraite  l'ge inusit de quinze
ans passs, elle disparatra comme un mtore.

_Fin des mmoires d'chalot_ chalot, que nous vmes dans un autre rcit
rduit  cette extrmit de faire vacciner son nourrisson Saladin pour
avoir trois francs  la mairie, ne se vantait point aujourd'hui: il
avait bien rellement mis de ct plus de cent mille francs et son
tablissement, roulant vers Paris, excitait partout l'admiration sur son
passage.

C'tait un monument. Le pauvre bidet Sapajou, dcd  la peine, au
temps de l'ancienne et misrable baraque, tait remplac par trois
magnifiques chevaux de roulage qui tranaient une gigantesque voiture
haute et large comme quatre omnibus. Sur le devant il y avait un vaste
cabriolet o madame Canada, pomponne de la faon la plus cossue,
jouissait des agrments de la route en compagnie de son chalot et des
principaux patriciens de sa troupe.

Le fretin suivait  pied pour ne pas fatiguer les beaux percherons qui
semblaient tout fiers de traner un si considrable quipage.

Au centre de longueur de l'immense carriole, non loin de la cabine qui
servait de retraite au couple Canada, il y avait un rduit charmant qui
tait le domaine particulier de mademoiselle Saphir.

Je dis charmant, parce que c'tait Saphir elle-mme qui en avait dispos
le simple et frais arrangement.

Il y a des tres privilgis que la contagion du burlesque ne gagne
jamais, comme il y a des choses assez potiques, assez belles pour ne
pas craindre le contact du ridicule.

Vous avez tous vu des roses dans les cheveux d'une femme lourde ou
laide; la femme restait laide et lourde, et la rose n'en tait pas moins
belle. Vous avez tous admir au fond, au plus profond d'un intrieur
bourgeoisement comique, quelque jeune fleur anime, portant haut, sans
le savoir, sa distinction native, svelte comme un rve de Goethe, suave
comme un soupir de Weber. Il faut un cadre la plupart du temps aux
choses jolies; les choses belles valent indpendamment de ce qui les
entoure et parfois mme le caprice du contraste ajoute un charme imprvu
 leur perfection.

La retraite de Saphir s'ouvrait sur le ct de la voiture par une petite
fentre drape de rideaux de soie.  l'intrieur, il y avait un lit, un
petit divan, un mtier  broder et une table avec quelques livres.  la
cloison pendaient une paire de fleurets et une mandoline espagnole
abondamment incruste de nacre. Dans la ruelle du lit, on voyait une
image de la Vierge.

Saphir avait bientt seize ans, elle tait grande, lance, et, malgr
son prodigieux talent de danseuse de corde que nous n'avons pas  nier,
sa taille gardait cette grce indolente qui semble exclure la violence
des mouvements. Elle tait belle  la fois ingnument et noblement; ses
traits, d'une puret admirable, avaient encore quelque chose des gaiets
enfantines, et pourtant l'aspect gnral de sa physionomie laissait dans
l'esprit une saveur rveuse et mme mlancolique.

Cela venait surtout de ses grands yeux bleus, profonds mais distraits,
et qui semblaient regarder au-del des choses de la vie.

Saphir dansait devant le public grossier de la foire depuis qu'elle se
connaissait; elle n'prouvait  cela ni plaisir ni honte. Madame Canada
avait perdu beaucoup de peine  vouloir lui inculquer l'orgueil du
succs. Pour les oreilles de notre belle Saphir, les applaudissements
taient un vain bruit, parce qu'elle ne s'tait jamais montre sans tre
applaudie.

Ainsi en avait-il t de ses charmes, malgr certains enseignements
suggrs par le trop zl Saladin, jusqu' ce jour o le collge
ecclsiastique du Mans avait lou la salle tout entire. Depuis ce
jour-l Saphir n'ignorait plus sa beaut splendide, et quoiqu'il n'y et
rien en elle qui pt motiver l'accusation de coquetterie, elle tenait
chrement  sa beaut.

Nous expliquerons d'un mot le ct de sa nature qui se posait vis--vis
du mnage Canada comme une impntrable nigme. Saphir avait un secret
depuis sa plus petite enfance; elle pensait  sa mre, non point  cause
des souvenirs confus qui lui taient rests aprs sa maladie, mais
d'aprs des souvenirs nouveaux et en quelque sorte factices qui taient
l'oeuvre du prvoyant Saladin.

Il ne faut pas oublier que, ds les premiers jours, Saladin avait t
charg de l'ducation intellectuelle de Saphir. Ds les premiers jours,
Saladin avait conu un plan qui ne manquait pas d'une certaine adresse,
mais que les circonstances et l'aversion instinctive de la jeune fille
devaient faire avorter.

Saladin tait un homme d'affaires et non point du tout un sducteur. Il
mprisait les vices de son pre qui ne rapportaient rien et professait
hautement cette thorie que tout pch doit profiter  la bourse ou  la
position du pcheur.

--Le monde, disait-il, quand il tait en humeur de philosopher, est plus
grand que la baraque, mais tout pareil. La question est toujours
d'avaler des sabres; seulement  la baraque a rapporte trente sous par
jour, et dans le monde on peut trouver par hasard une ferraille  manger
qui vous fait tout d'un coup millionnaire.

Saladin s'tait dit: mon histoire avec la petite m'a valu cent francs
qui ont t mangs par papa Similor. Papa Similor me le payera, mais ce
n'est pas la question. Le beau, ce serait de gagner une fortune avec le
regain de l'affaire, en ramenant la petite  sa famille ou en
l'exploitant de tout autre manire. On pourra voir.

La mre de Petite-Reine n'tait pas riche, Saladin s'en doutait bien;
mais il y avait un personnage qui l'avait frapp vivement et dont la
mmoire restait en lui comme une promesse des contes de fes: c'tait
l'homme au teint basan,  la barbe noire, qui lui avait donn 20
francs, au guichet de la rue Cuvier.

Saladin regrettait amrement de n'avoir pas fait affaire avec celui-l
tout de suite.

Patient de caractre, trafiquant dans l'me et sacrifiant rsolument le
prsent au profit de l'avenir, Saladin regardait Petite-Reine comme un
des mille et un semis qu'il mettait en terre au hasard pour les rcoltes
futures.

Il lui avait parl de sa mre tout d'abord, c'est--dire aussitt que
l'enfant avait pu le comprendre; il l'avait fait mystrieusement,  mots
couverts et calculs pour entretenir dans un tat perptuel d'veil et
de dsir l'imagination de la fillette.

Il lui avait fait entendre que c'tait l un grand secret, et il ne faut
pas chercher ailleurs l'origine de la bizarre influence que Saladin
avait garde sur mademoiselle Saphir, malgr l'antipathie naturelle de
la jeune fille.

Cette antipathie avait fait explosion un jour que Saladin, non point par
galanterie, mais par intrt, avait essay d'aller trop loin et trop
vite.

Ce fut la cause de son dpart. Cette fois-l, comme il le dit lui-mme 
son pre, il avait aval le sabre de travers.

Chose singulire, le dpart de Saladin avait laiss un grand vide dans
l'existence de Saphir, mais ce vide pouvait s'exprimer par un mot
qu'elle ne disait jamais qu' elle-mme: ma mre.

La grande voiture Canada roulait donc sur le chemin de Paris.

Le soleil s'en allait baissant sur la droite de la route, derrire les
larges massifs de la fort de Maintenon. C'tait une chaude journe
d't; une pluie d'orage, qui avait abattu la poussire, laissait de
brillantes gouttelettes aux feuilles de ronces qui bordaient les
champs.

Mademoiselle Saphir tait sur son petit divan, la tte appuye sur sa
main que baignaient les grandes masses de ses magnifiques cheveux
blonds.  ses pieds gisait une broderie commence qui avait gliss de
ses genoux.

Elle rvait, mais non point au hasard et toute seule; elle rvait aprs
avoir lu et relu trois lettres fatigues et froisses qui sans doute
avaient pour elle un incomparable intrt.

Elle les tenait toutes les trois dans sa main mignonne ouverte en
ventail et recouvrant  demi un quatrime carr de papier, qui tait
une carte photographie.

Ces trois lettres et ce portrait taient toute son histoire. Il ne lui
tait pas arriv autre chose dans sa vie,  part le grand malheur qui la
spara de sa mre.

Aussi je ne sais par quelle association d'ides ce premier chapitre d'un
roman enfantin qui, jamais sans doute ne devait avoir un dnouement, la
reportait  la pense de sa mre.

Elle ne savait rien; elle n'avait rien vu et d'ailleurs les jeunes
filles ne rient pas volontiers des navets qui se trouvent dans les
dclarations des lycens. La premire missive de M. le comte Hector de
Sabran avait t apporte, en grand mystre,  Saphir, le lendemain de
la fameuse reprsentation, par un malheureux enfant qui nettoyait les
quinquets du thtre; elle ressemblait un peu  la seconde qui
ressemblait beaucoup  la troisime, et toutes les trois disaient  la
jeune fille qu'elle tait belle, charmante, adorable, qu'on l'aimerait 
deux genoux, qu'on n'aurait jamais d'autre femme qu'elle.

La troisime contenait le portrait de monsieur Hector, et nous savons
que ce jeune gentilhomme n'tait pas du tout un menteur, puisqu'il avait
fait dans les formes au mnage Canada la demande de la main de
mademoiselle Saphir.

Celle-ci n'avait prouv aucune espce de scrupule  recevoir et  lire
les lettres; l'envoi de la photographie l'avait surtout enchante. Elle
n'avait pas remarqu monsieur Hector  la reprsentation, mais sur le
papier il lui plaisait au possible.

Ce fut tout pour le moment, mais il y avait trois ans de cela, et
mademoiselle Saphir, qui avait revu Hector une fois, relisait encore les
lettres en contemplant le portrait. Le portrait avait embelli.

Et pourtant ce joli monsieur Hector avait donn en quelque sorte le
signal d'une re nouvelle. Comme si beaucoup de gens eussent pris 
tche de l'imiter,  dater de ce moment et tout le long de ces trois
annes, mademoiselle Saphir avait reu des quantits incalculables de
billets doux et mme de madrigaux rimes  la provinciale.

Le mnage Canada n'tait pas sans tre flatt par cette averse de
dclarations. chalot et sa compagne se disaient: avec les principes
qu'on lui avait donns, elle ne fera pas la cabriole, et l'empressement
de la jeunesse autour d'elle est d'un bon augure pour la facilit
subsquente de son mariage srieux.

Mademoiselle Saphir, elle, lisait quelquefois la premire ligne des
billets doux, mais rarement la seconde et n'allait jamais jusqu' la
signature.

--Hector m'a dj dit tout cela, pensait-elle.

Et chaque amoureux nouveau lui faisait penser  Hector.

Il y avait dans l'une des missives d'Hector une de ces phrases banales
que les jeunes filles prennent  la lettre:

Quand mme un sort cruel, disait le collgien, nous sparerait pendant
des annes, votre souvenir vivrait toujours dans mon coeur et jamais je
ne cesserais de vous adorer.

Le sort cruel ne les avait runis qu'une fois depuis trois ans. Ce 
quoi s'tait occup le coeur de monsieur Hector pendant ces trois ans,
je ne saurais vous le dire, mais il est certain qu'aujourd'hui, par
cette tide et lumineuse soire d't, mademoiselle Saphir avait des
larmes dans les yeux en contemplant la photographie de monsieur Hector.

Ses lvres roses, qui s'entrouvraient comme le calice d'une fleur,
laissaient tomber des paroles dont elle n'avait point conscience.

Elle disait:

--Paris! si je retrouvais ma mre  Paris, et s'il connaissait ma mre!
car c'est un comte et ma mre est peut-tre une grande dame.

La route de Versailles  Chartres, dans un paysage remarquablement beau,
passe sous l'aqueduc de Maintenon, et tout de suite aprs rencontre une
large alle qui conduit en fort.

Saphir ne regardait pas le paysage. Il est diverses sortes de natures
potiques, ou plutt l'lment potique se modifie avec le temps chez
les mmes natures. Saphir n'en tait pas encore aux motions que fait
natre la vue d'une belle campagne. Saphir restait prise par les lettres
et par le portrait.

Tout  coup un grand bruit de roues se fit dans l'avenue qui descendait
en fort, et juste au moment o l'arche Canada passait au trot solennel
de ses percherons, une lgante calche dcouverte tourna au galop
l'angle de la route.

Dans la calche, qui portait un cusson timbr de la couronne ducale, il
y avait une femme jeune encore et d'une beaut si attrayante que Saphir,
pour l'avoir seulement entrevue, bondit  la fentre de son rduit.

Auprs de la jeune femme emporte par le galop de ses chevaux et qu'on
n'apercevait plus dj que par-derrire, donnant ses cheveux blonds au
vent sous l'abri de son ombrelle blanche, s'asseyait un homme d'un
certain ge  la figure fortement basane, qui se tenait immobile et
droit. Ses cheveux trs noirs et sa barbe de mme couleur taient chins
de plaques grisonnantes.

Saphir vit tout cela et le remarqua je ne sais pas pourquoi. Elle ne
l'aurait pas si bien remarqu si son regard ft tomb tout de suite sur
un beau et fier jeune homme  cheval qui caracolait de l'autre ct de
la calche, causant et riant avec la grande dame.

Ds que mademoiselle Saphir eut aperu ce jeune homme, elle ne vit plus
rien; sa joue devint ple comme le marbre, ses mains blmies se
joignirent et elle tomba faible sur ses genoux en balbutiant:

--Hector! c'est Hector!

C'tait Hector, en effet, le comte Hector de Sabran.

Il accompagnait, sur la route de Paris, M. le duc et _Mme_ la duchesse
de Chaves.




XIX

Le marquis Saladin


Saladin n'avalait plus de sabres autrement qu'au figur. Il avait fait
ses dbuts sur ce grand thtre o depuis si longtemps il rvait sa
place marque. Il tait--ngociant-- Paris.

Les ngociants comme lui abondent tellement dans la capitale des
civilisations modernes que j'prouve une sorte de pudeur  spcifier le
commerce qu'il faisait.

Il tait faiseur comme Mercadet, mais faiseur d'assez bas tage, et
n'avait pu jusqu' prsent percer sa coque de coulissier.

Il tait connu, pourtant, trop connu aux abords de la Bourse et devant
le passage de l'Opra, o ce Marseillais qui classe les petits
loups-cerviers disait de lui:

--Il a du bagou, du feu; il piaffe bien, mais on dirait toujours qu'il
avale des sabres.

Ce Marseillais a donn des surnoms  trente ou quarante diplomates
vreux dans Paris. C'est sa spcialit. Le sobriquet d'avaleur de
sabres, d'autant plus curieux que personne, sur le boulevard, n'avait
connaissance de l'ancien mtier de monsieur le marquis, lui resta.

J'avais oubli de dire que Saladin, par une de ces maladresses qui
gtent les habilets de thtre et de province, s'tait fait marquis.

C'tait de trop. Un marquis brocanteur n'inspire de confiance que quand
il escamote des millions.

Et Saladin n'en tait pas l. Il oprait petitement, demeurait au
cinquime tage et n'avait qu'un seul luxe: son valet de chambre.

C'tait un valet de chambre assez laid et dj vieux qui tranait sa
livre trop mre dans tous les cabarets borgnes du quartier Montmartre.
Il tait beau parleur, presque autant que son matre, dont il racontait
la romanesque histoire  tout venant.

Le jeune marquis de Rosenthal tait, selon son loquent valet de
chambre, le rejeton d'une antique famille d'Allemagne. La description du
chteau  tourelles,  donjon et  pont-levis, o monsieur le marquis
avait reu le jour, durait dix minutes.

L'histoire variait souvent dans ses dtails, mais le thme restait  peu
prs celui-ci:

Monsieur le marquis avait eu une jeunesse malheureuse  cause de son
amour pour sa mre, illustre Polonaise victime d'un mari prussien. Son
pre l'avait chass ds l'ge de quatorze ans, et le jeune Frantz de
Rosenthal avait ds lors parcouru l'Europe, soutenu par des envois
d'argent qu'il devait  la sollicitude de sa mre. Il avait ainsi perdu
tout  fait l'accent allemand, et s'tait fait une rputation de
brillant cavalier dans diverses cours de l'Europe.

Malheureusement sa mre avait fini par succomber aux cruauts de son
mprisable poux, lequel avait coup les vivres  Frantz de Rosenthal.

--Ce n'est qu'une clipse momentane, disait en finissant le valet de
chambre qui s'appelait Meyer. Notre bourreau n'est pas immortel, et
d'aprs l'ordre imprescriptible de la nature, monsieur le marquis est
appel sous peu  jouir d'une fortune territoriale suprieure 
l'apanage de la plupart des princes.

Je ne voudrais pas affirmer que Paris soit incapable de se laisser
prendre encore  des plaisanteries de ce genre: on y vole beaucoup 
l'amricaine; mais notre ami Similor, sous son nom tudesque de Meyer,
avait gard  un si haut degr l'accent du vieux gamin de Paris, embelli
par l'emphase du bonisseur en foire, que la confiance et t
vritablement sans excuse.

Il avait son genre d'esprit, ce malheureux Similor, il tait habile  sa
manire, et certes les prjugs ne le gnaient point: mais la chance lui
manquait, selon son expression, except auprs des dames.

Monsieur le marquis de Rosenthal ne le traitait pas toujours, du reste,
avec la dfrence qu'on doit  un ancien serviteur. On avait vu le vieux
Meyer jet dehors, aprs une querelle o il avait soutenu peut-tre son
opinion un peu trop vivement, passer la nuit  la belle toile ou dans
ces cabarets secourables du quartier des halles qui ne ferment jamais.

Mais il revenait le lendemain matin, et son jeune matre n'avait pas
tout  fait mauvais coeur, puisqu'il le reprenait toujours.

D'autres fois, il est vrai, des fournisseurs entrant  l'improviste
avaient surpris monsieur de Rosenthal et son Meyer assis  la mme table
et fumant et trinquant fraternellement.

Il en tait ainsi ce soir--un soir du mois d'aot 1866-, au moment o
nous entrons dans le domicile modeste o vgtait monsieur le marquis,
en attendant l'immense hritage de ses pres.

C'tait une chambre mansarde, situe dans la rue Neuve-Saint-Georges et
meuble assez proprement. Deux autres petites chambres compltaient un
appartement de sept cents francs par an, sur le loyer duquel monsieur le
marquis devait trois termes.

La table tait servie, c'est--dire qu'il y avait sur un journal
financier, servant de nappe, diverses bribes de charcuterie, un morceau
de fromage, du pain et deux litres de vin sans bouchons.

Meyer-Similor mangeait, le marquis Saladin de Rosenthal se promenait
lentement de long en large, les mains croises derrire le dos.

C'tait maintenant un homme de vingt-huit  trente ans, mais sa taille
grle lui gardait une apparence plus jeune; il tait de ceux qui, plutt
grands que petits, n'ont pas l'air d'atteindre  la taille moyenne. Bien
des gens l'auraient trouv fort joli garon; il avait des cheveux
abondants, d'un noir luisant, qui coiffaient bien un front assez vaste
et plus blanc que l'ivoire. Son nez tait droit et mince, sa bouche trop
large avait une certaine grce dans le sourire, mais le regard de ses
yeux, ronds comme ceux des oiseaux, produisait un effet pnible, aussi
bien que la blancheur, particulire de sa peau, o nulle trace de barbe
ne paraissait.

Quant  Similor, c'tait toujours le mme bonhomme  la physionomie
nave et fute, tout en mme temps, et imperturbable dans le solide
contentement qu'il avait de soi-mme.

--Vois-tu, petiot, disait-il en broyant vigoureusement sa nourriture,
rien ne m'terait de l'ide que tu as du talent, puisque tu es mon fils
naturel, mais tu as manqu ton coup dans Paris depuis trois ans et plus,
c'est certain. Nous sommes brls sans avoir travaill; les gens me
rient au nez quand je reprends la guitare de ta noble origine. Aurait
mieux valu se faire tout uniment petit bourgeois et ne pas rester
manchot.

Saladin arrta sa promenade et fixa sur lui ses yeux ronds avec une
expression de sincre mpris.

--J'ai mon ide, pronona-t-il tout bas.

Similor siffla un verre de vin bleu et se permit de hausser les paules.

--J'ai mon ide, rpta Saladin qui fit un pas en avant. Il y a des gens
forts, et il y a des mazettes, c'est connu. Tu as fait mille et un coups
dans ta vie et tu es le dernier des derniers. Pourquoi?

Similor se redressa et ouvrit la bouche pour protester.

--Tais-toi! ordonna rudement Saladin. Tu as de l'esprit comme ceux de
ton temps, pour dire des niaisoteries et faire rire les imbciles; moi
je suis de mon poque: un homme srieux; je ne ferai jamais qu'une
affaire, et cette affaire-l sera ma fortune.

Il tourna sur ses talons et se remit  marcher.

Similor, sans perdre une bouche, le suivait du coin de l'oeil. Sa
physionomie tait  peindre. On y et trouv de l'humilit parmi son
orgueil et, au milieu de son mpris pour ce fanfaron qui venait de
perdre trois annes  s'efforcer vainement, je ne sais quelle attente
involontaire et mystrieuse o il y avait une pointe d'admiration.

Il pensait:

--tant tout petit, il avait des trucs tonnants, et si tout de mme
c'tait la vrit qu'il manigance un grand mystre! N'empche, reprit-il
tout haut, que si on n'avait pas eu l'annuit des Canada, on se
brosserait le ventre.

--On a l'annuit des Canada, rpondit froidement Saladin, et c'est par
moi qu'on l'a. Leur maison est solide; le mois dernier, au lieu de cent
francs, j'ai touch vingt louis.

Similor enfla ses joues.

--Et a me passe sous le nez, alors, s'cria-t-il, quoique la rente soit
due surtout  l'amiti de Damon et Pythias qui m'unissait  chalot
anciennement.

Saladin, au lieu de rpondre, vint prendre sa place  table, et se versa
un demi-verre de vin.

--J'ai caus avec mademoiselle Saphir aujourd'hui, dit-il ngligemment.

Similor bondit sur sa chaise.

--Ils sont  Paris! s'cria-t-il.

--Depuis quatre jours, rpliqua Saladin.

--Et tu le savais!

--Tu sais bien que je sais tout, bonhomme.

--Et tu ne le disais pas!

--Tu sais bien que je ne te dis jamais rien.

Il but son verre  petites gorges, et le reposa sur la table avec un
geste de profond ddain.

--a ne vaut pas le Johannisberg que nous buvions chez le margrave, mon
illustre pre, dit-il en riant. J'ai propos  Saphir une bonne place.

--Celle-l n'a pas besoin de toi, riposta Similor; elle gagnera toujours
ce qu'elle voudra.

Saladin essuya un coin de table avec le journal financier et s'accouda.

--Papa, dit-il, si tu avais un peu plus d'intelligence, tu me serais
trs utile, car tu as bonne volont; c'est l'ducation qui te manque, et
le srieux: je ne ferai jamais rien de toi. Mais il y des moments, pas
vrai, reprit-il avec plus d'animation, o l'on a besoin de s'pancher
avec n'importe qui ou n'importe quoi...

--On parlerait  son chien! interrompit Similor amrement. J'ai vu dans
les pices de thtre bien des enfants dnaturs, mais jamais un de ta
force, petiot.

L'oeil d'oiseau de Saladin tait fix sur lui avec une complte
srnit.

--Tais-toi, fit-il encore, on a un coeur. Quand j'aurai les millions, tu
seras mon concierge pour le restant de tes jours.

Similor emplit son verre jusqu'au bord.

--Allons, dit-il, touffant un soupir et faisant de son mieux pour
sourire, tu es drle tout de mme, petiot, et j'avais aussi  ton ge le
caractre d'un damn farceur. Attrape seulement les millions et puis
nous verrons. Quelle place as-tu offerte  mademoiselle Saphir? Saladin
rflchissait.

--C'est une histoire  compartiments, murmura-t-il. Faut des
mathmatiques pour s'y retrouver, par moments. J'ai mon ide, claire
comme un soleil, et puis il y a tant et tant de dtails que tout  coup
je m'y perds. On mange mal ici, c'est vrai, on boit de la piquette et on
est log comme des Auvergnats...

--En plus qu'on doit le loyer, insinua Similor.

--En plus qu'on doit le loyer, rpta Saladin, et pourtant j'ai arrach
aux Canada, depuis trois ans, une quantit de dents qui t'tonnerait, ma
vieille. En plus encore, sous l'apparence du chou blanc, j'ai russi pas
mal de brocantage dont le produit n'est pas entr  la maison.

--O donc qu'il est le produit? demanda Similor, est-ce que tu aurais
une affection en ville?

Son regard, qui raillait cette fois, caressait la joue imberbe de
monsieur le marquis. Celui-ci ne broncha pas et rpondit:

--Je ne sais pas trop si j'aime mademoiselle Saphir, ou si je la
dteste. Depuis que le monde est monde, il n'y a jamais rien eu de si
beau que cette gamine-l. La place que je lui ai offerte, la voici:
fille d'une duchesse.

--Duchesse! comme nous sommes marquis?

--Fille unique d'une vraie duchesse avec plusieurs centaines de mille de
livres de rentes.

--Et elle a refus? demanda Similor sans trop d'tonnement.

--Elle a refus!

--Parce qu'il aurait fallu pouser quelqu'un que je connais bien?

--Peut-tre. Cette fille-l est aussi bte que belle. Si j'avais pu lui
dire mon secret tout entier, je l'aurais eue  mes genoux... mais voil
tantt quatorze ans que je monte ma mcanique, mon affaire, ma seule
affaire, qui a commenc par les cent francs que tu m'as vols comme un
imbcile, et qui finira par des coffres pleins d'or pour moi tout seul.

Saladin s'arrta;  vue d'oeil, Similor devenait de plus en plus
attentif.

--Cause, petiot, cause, dit-il humblement en voyant que monsieur le
marquis ne parlait plus. panche-toi. Tu viens de le dire,  moins que
ce ne soit moi: c'est comme si tu bavardais avec ton chien. Je serai
discret  l'gal de la tombe.

D'un geste thtral Saladin piqua son doigt au milieu de son front.

--Tout est l, dit-il. C'est rgl comme un papier de musique: les
tenants, les aboutissants, le dessus, le dessous, je tiens l'opration
dans ma poche!

Similor rapprocha son sige, mais Saladin qui le couvrait de son regard
fixe et effront ajouta:

--Ce serait de l'hbreu pour toi; tu n'es pas de force  me comprendre.

Il y eut un silence pendant lequel Similor but deux bons verres de vin
pour noyer sa rancune.

--Des fois, dit-il ensuite en tournant ses pouces, on ne mrite pas
intgralement tout le mpris qu'on inspire. Je ne demande pas  tre
employ dans tes hauts calculs polytechniques, mais, s'il y avait un
bout de rle  trousser avec adresse, j'en ai, je crois, la capacit. Il
est sr que tu as ton ide, petiot; tu viens de te rvler  ton pre
sous un aspect nouveau et intressant. Je devine que la mre de
mademoiselle Saphir est en jeu.

Saladin,  ce dernier mot, lui lana un regard si aigu que Similor
prouva comme un choc lectrique.

--Touch! pensa-t-il. Un joli coup droit.

Il ajouta modestement:

--Voil! En dehors de laquelle apprciation je n'y vois goutte, petiot,
et tu gardes la totalit de ton secret.

L'expression de crainte qui tait dans les yeux de Saladin s'effaa peu
 peu. Sans doute il avait fait un retour sur lui-mme, mesurant avec
orgueil l'immense supriorit qui le sparait de son pre. Il prit un
air majestueux et clment.

--Papa, dit-il, je ne prtends pas que tu sois incapable de me donner un
coup d'paule  l'occasion. J'ai prpar l'affaire tout seul, largement
et compltement, mais pour l'excution il me faudra des aides, et c'est
toi qui me les fourniras.

--Bravo! s'cria Similor.

Monsieur le marquis lui tendit la main avec bont au travers de la
table.

--As-tu conserv des relations avec les Habits Noirs? demanda-t-il en
baissant la voix malgr lui.

--Non, rpondit l'ancien saltimbanque, j'ai cherch et je n'ai pas
trouv. J'ai ide que la confrrie est alle  vau-l'eau.

--Tu te trompes, murmura monsieur le marquis.

Pour le coup, les yeux de Similor exprimrent une surprise franchement
admirative.

--Est-ce que tu serais l-dedans, toi, petiot? balbutia-t-il d'une voix
mue.

--J'ai cherch, moi aussi, rpliqua Saladin, et j'ai trouv. Tu n'as pas
beaucoup contribu  mon ducation, papa; mais dans tout ce que tu
disais il y avait du moins une chose que j'coutais. Ce qui regarde
l'histoire du _Fera-t-il jour demain_[*] est rest grav dans ma mmoire.
Il y avait une ide, une forte ide, et il y avait des hommes aussi dans
cette entreprise. Je sais l'histoire du Colonel mieux que toi,
maintenant, et c'tait un gaillard; quant  monsieur Lecoq, on ne
rencontre pas souvent son pareil.

[* Voir _Les Habits Noirs_, premier tome de la srie.]

--Ceux-l sont morts, dit Similor.

--Il y a longtemps, poursuivit monsieur le marquis, et c'est dommage. Tu
me demandais tout  l'heure  quoi j'ai dpens mes bnfices? Il m'en a
cot bon pour retrouver ceux qui restent, car l'association a bien
baiss et se cache, depuis la catastrophe de l'htel de Clare[*].

--J'tais l-dedans! murmura vaniteusement l'ancien saltimbanque.

--Ils ont l'air de peloter en attendant partie, reprit Saladin, mais
l'association reste organise comme autrefois. Le Pre--tous est
maintenant le vicomte Annibal Gioja des marquis Pallante.

--Connu, dit Similor. Pas fameux! Et les membres de la grande vente?

--Comayrol...

--Connu!

--Jaffret...

--Le bon Jaffret qui donne de la mie de pain aux petits oiseaux!

--Le Dr Samuel, le fils de Louis XVII...

--Et puis? fit Similor voyant que monsieur le marquis s'arrtait.

--Et puis moi! dit tout bas Saladin aprs un silence. L'ancien
saltimbanque se dressa comme un ressort et tendit ses mains en avant
dans une dvote attitude.

--Cela n'est pas encore, poursuivit Saladin en souriant, mais il faut
que cela soit: cela sera. Va me chercher une voiture, s'interrompit-il,
ma tte s'chauffe et j'ai besoin de prendre l'air. Je veux, en outre,
te dire quelque chose; tu viendras avec moi.

--Moi! murmura Similor, plus content qu'un hobereau du temps de Louis
XIV qu'on et fait monter dans les carrosses du roi; avec toi, petiot!

--Va! au galop.

Similor descendit les tages quatre  quatre, et Saladin se mit 
parcourir la mansarde  grands pas. Il s'arrtait chaque fois qu'il
passait devant une petite glace, pendue entre les deux fentres, et s'y
regardait en prenant des poses d'orateur.

--Les Canada sont  l'Esplanade pour les ftes du 15 aot, dit-il ds
qu'il fut assis sur la banquette d'un coup de place  ct de son
papa: je suis all de ce ct deux fois voir si ma tte est bien faite
et si ma nouvelle tenue me change suffisamment.

--Avec un rien de moustache..., commena Similor.

-- quoi bon? interrompit monsieur le marquis. J'ai pass trois fois
devant Cologne, j'ai allum mon cigare  la pipe de Poquet, et ils ne
m'ont pas reconnu.

--Et mademoiselle Saphir?

--J'ai trouv mademoiselle Saphir comme elle sortait de la messe basse 
Saint-Pierre-du-Gros-Caillou; je lui ai offert mon bras, elle m'a dit:
Passez votre chemin. Je me suis nomm. Elle m'a regard par deux fois,
puis elle a murmur: Vous tes bien chang depuis le temps! Je crois
qu'elle avait quelque chose pour moi malgr tout, et que nous sommes
tous les deux de mme, ne sachant pas si nous avons envie de nous
embrasser ou de nous mordre. Je lui ai dfil mon chapelet: des choses
claires comme le jour et qui auraient sduit une momie. Elle m'a laiss
aller jusqu'au bout, et puis elle m'a quitt le bras en me disant
encore: Passez votre chemin...

Il soupira et ajouta:

--a vient de ce que je n'ai pas pu lui lcher le secret tout entier.

Il tait environ huit heures du soir. La voiture descendait vers les
boulevards. Saladin posa sa main sur le bras de Similor et lui dit:

--Toi, tu vas comprendre a: il y a dans Paris une femme  qui j'ai vol
son enfant pour cent francs; elle tait dans ce temps-l trs pauvre et
pour ravoir sa fille elle ne pouvait donner que son sang.

--Et tu n'avais pas besoin de son sang, dit Similor en affectant de
railler.

--Tais-toi, dit pour la troisime fois le jeune homme, dont la voix
tremblait d'motion, le hasard arrange des machines qu'on n'inventerait
pas. La femme dont je parle a pous un duc dix fois millionnaire.
Depuis quatorze ans, dans la sphre nouvelle o la fortune l'a place,
elle n'a pas pass une heure sans songer  sa fille, sans chercher sa
fille, sans promettre  Dieu, aux saints et aux hommes sa richesse et sa
vie en change de sa fille! C'est une passion, c'est une folie qui
grandit avec le temps.

--Et Saphir est sa fille? demanda l'ancien saltimbanque qui ne respirait
plus.

Le fiacre avait travers le boulevard et s'engageait dans la rue de
Richelieu. Au lieu de rpondre, Saladin donna l'ordre au cocher
d'arrter.

--Si j'avais dit  Saphir: vous tes sa fille, murmura-t-il, je n'avais
plus rien pour la tenir... Non, j'ai d chercher autre chose.

Il descendit et Similor le suivit.

Tous deux s'arrtrent devant un magasin de modes, situ non loin de la
rue Saint-Marc.

--Regarde, dit Saladin, la troisime jeune personne  droite... la
blonde... la vois-tu?

--Je la vois.

-- qui ressemble-t-elle?

Similor hsita un instant, mais, la jeune fille ayant lev les yeux de
son ouvrage pour regarder aux carreaux, il frappa ses mains l'une contre
l'autre, et s'cria:

--Parole sacre! elle ressemble  mademoiselle Saphir!

Saladin lui serra le bras fortement, et dit:

--Rentrons  la maison, ma vieille, j'avais peur de me tromper.
Maintenant l'affaire est dans le sac, et nous sommes riches.




XX

Saladin reconnat l'ennemi


Nous n'avons pas d'autre prtention que d'offrir Saladin au lecteur
comme un animal trs curieux, pris sur le fait avec ses cts
dfaillants et ses cts puissants. Il venait de la foire, ce pays
joyeux et gouailleur; il n'tait ni gouailleur ni joyeux.

Ces bonnes gens  l'aspect grotesque  qui nous avons coutume de jeter
en passant un regard distrait et ddaigneux vivent dans un milieu
pauvre, mais qui participe  la ferie. Neuf sur dix parmi eux croient
pour un peu  leurs paillettes.

Saladin ne croyait  rien, et cependant il subissait avec une certaine
nergie l'effet rtrospectif de l'oripeau. Il avait gard, il devait
garder toujours cette purile vanit qui est un peu la maladie de tous
les comdiens. Vous l'eussiez pass  la lessive sans lui enlever
l'emphase qui est l'loquence mme des trteaux.

Il se croyait ptri d'esprit et ne se trompait pas tout  fait; il avait
du moins l'esprit d'intrigue au plus haut degr, la patience et la
volont.

C'tait un petit homme, mais il y avait en lui quelque chose de
tranchant comme l'peron qui taille le chemin des navires dans les
glaces.

Soit pendant qu'il tait encore dans l'tablissement Canada, soit depuis
qu'il l'avait quitt, le travail solitaire opr par lui peut sembler
norme, malgr son rsultat incomplet. Il s'tait fait  lui-mme une
ducation, mal dirige sans doute et mal conduite, mais qui comprenait,
en somme, tout ce qu'un civilis doit savoir. Il tait all plus loin,
ne doutant de rien comme tous ceux qui n'ont pas la plus lgre ide des
choses, il s'tait imagin qu'on pouvait connatre le monde en regardant
autour de soi. Cette vrit que le monde n'est visible que d'un certain
point, sous un certain angle et  travers un certain milieu, chappe 
beaucoup de gens plus expriments que Saladin.

J'ai lu parfois dans les livres des descriptions de salons qui
semblaient avoir t crites en foire.

La prtention principale de Saladin, aprs tant d'efforts, tait d'tre
un homme accompli au point de vue du monde. Il se comparait en lui-mme
 Alcibiade, pouvant parler toutes les langues et jouer tous les rles;
et, comme il s'observait lui-mme sans cesse, il mesurait avec orgueil
les diffrences de son langage quand il causait avec Similor, par
exemple, ou quand il posait en sorcier dans le boudoir de Mme la
duchesse de Chaves--car Saladin avait franchi le seuil d'une grande
dame, et il tait sorti vainqueur de cette preuve.

L'aplomb consiste  ne pas voir les ridicules qu'on a. La timidit n'est
qu'une clairvoyance plus ou moins exagre qui donne  la vanit malade
les apparences de la modestie, Saladin dguis purement et simplement en
homme du monde n'et t qu'un comique d'assez bas tage, mais Saladin
trouvant l'occasion de jouer au rose-croix bnficiait de son ridicule
mme.

Les grandes douleurs sont crdules, les grandes passions sont
superstitieuses. En face d'elles, il n'est souvent rien de tel que
d'avaler des sabres. Tous les charlatans savent cela.

Il y a d'ailleurs dans le monde des choses plus faciles  excuter par
un sauvage que par un homme du monde, par cette raison toute simple que
les aveugles ne sont jamais sujets au vertige.

Saladin devait russir; il n'avait aucune des fantaisies qui allongent
la route, aucun des besoins qui barrent le chemin. Il tait trs sobre,
et ce frmissement qui fait vibrer la jeunesse  l'aspect d'une femme
lui tait compltement inconnu. Il n'allait pas par sauts et par bonds,
son allure tait l'amble qui dure, et il avait pour se tenir en haleine
cette fivre froide des vrais avares qui n'ont d'autre but que la
possession mme.

Saladin dsirait l'argent pour l'argent; c'tait un calculateur troit,
un ambitieux sage qui voulait amasser d'abord, pour arrondir ensuite son
pcule, le doubler, le tripler, et ainsi de suite.

Ces avares nafs deviennent rares; ils sont dangereux en ce qu'ils
grattent leur trou avec une lenteur acharne, comme le ver qui a raison
du bois le plus dur ou la vrille qui perce jusqu'au fer.

Sa force tait dans ce fait nonc par lui-mme et qui rsumait l'exacte
vrit: il n'avait jamais eu qu'une ide depuis l'ge de raison. Il
suivait une affaire, romanesque au dbut, mais  laquelle sa persistance
donnait une base relle. Il avait travaill en vue de cette affaire et
non pas pour autre chose. Sa conduite vis--vis de mademoiselle Saphir,
calcule avec une audacieuse prudence, se rapportait  son affaire. Dans
les premires annes qui suivirent l'enlvement de Petite-Reine et alors
que personne ne faisait attention  lui, il avait trouv moyen de
quitter plusieurs fois la baraque et de pousser des pointes jusqu'
Paris, accomplissant pour cela de vritables voyages.

C'tait ici son lment: la petite ruse, le travail de furet. Il avait
battu le quartier Mazas pouce  pouce, et, bien sr de n'tre pas
reconnu, il tait parvenu  savoir, par les voisins, par madame Noblet,
par les bas employs du bureau de police, tout ce qui se pouvait
apprendre au sujet de la Gloriette: son nom, le genre de vie qu'elle
avait men, son dpart mystrieux, et jusqu'au nom, que personne ne
savait, de l'homme qui l'avait enleve.

Ceci tait le principal, et c'tait un chef-d'oeuvre d'induction.
Saladin avait un souvenir trs vif de l'tranger qui l'avait arrt au
guichet de la rue Cuvier le jour du vol de l'enfant. D'aprs les rcits
des voisins, il ne doutait pas que cet homme ft l'auteur de
l'enlvement. Pour savoir son nom, il dpensa une semaine et tout
l'argent qu'il avait  dsaltrer le garon de bureau du commissaire.
Celui-ci ne pouvait lui apprendre ce qu'il ignorait lui-mme, mais, 
force de l'interroger, Saladin finit par tomber sur le mot de l'nigme.

Il y avait un homme qui avait propos des primes pour activer la
recherche de l'enfant, et cet homme s'appelait le duc de Chaves.

Saladin ne demanda plus rien et cessa de rder dans le quartier Mazas.

Depuis lors il s'assit en face de cet unique problme: retrouver le duc
de Chaves. Ses premires investigations le convainquirent d'un fait
qu'il avait devin: le duc de Chaves tait puissamment riche.

Mais il avait quitt la France avec toute sa maison au mois de mai 1852,
et Saladin, malgr toute sa diplomatie, n'avait aucun moyen d'explorer
le Nouveau Monde o monsieur le duc s'tait rendu.

Il patienta sans abandonner un seul instant son rve. Le temps remplace
l'outil. Un prisonnier peut desceller une pierre de taille avec un clou
et couper un barreau d'acier avec un cheveu, s'il y met le temps.

La confrrie des artistes en foire, sans tre organise comme celle des
francs-maons, a des tenants et des aboutissants qui allongent parfois
son pauvre bras jusqu'aux confins de l'univers. Tel hardi virtuose du
trapze traverse parfois l'ocan, et l'homme  la poupe alla, dit-on,
une fois jusqu' la Nouvelle-Galles du Sud porter aux Australiens le
bienfait de la ventriloquie.

Aprs des annes de vains efforts, Saladin eut tout d'un coup les
renseignements les plus complets sur cet inconnu, ce grand du Portugal
de premire classe, ce duc, parent de la maison royale de Bragance, dont
il avait tout bonnement rsolu de se constituer l'hritier.

Monsieur le duc de Chaves tait mari en secondes noces  une Franaise
qui avait le mal du pays. Il prenait ses mesures pour oprer la vente
des immenses domaines qu'il possdait au Brsil, dans la province de
Para, et songeait  revenir en Europe.

Ce fut un jour solennel dans la vie de Saladin; l'horizon fantastique de
son plan se rapprochait  vue d'oeil. Dans le paroxysme de sa joie il
commit sa premire et sa dernire imprudence.

Jusqu'alors il avait agi sur le coeur et l'imagination de Saphir au
moyen de leviers, parfaitement appropris  l'tat intellectuel de la
jeune fille. Ce n'tait pas un amoureux que cet utilitaire Saladin, mais
'aurait pu tre un suborneur, s'il y avait vu son intrt. Son _affaire_
se prsentait  lui, en ce temps-l sous la forme d'un mariage entre
lui et l'hritire unique de monsieur le duc de Chaves. Pour en arriver
l, il fallait se faire aimer; Saladin n'en tait pas  entamer cette
besogne, et s'il n'avait pas choisi pour entraner sa future amante des
lectures plus enflammes que les pages enfantines crites par le citoyen
Ducray-Duminil, c'est qu'il tait prudent d'abord, et qu'ensuite il
n'tait pas trs fort en littrature.

N'oublions pas d'ailleurs qu'il s'attaquait  une enfant, et qu'entre
tous les produits du gnie humain, _Alexis ou la Maisonnette dans les
bois, Victor ou l'Enfant de la fort_ et autres sont les plus propres 
exalter les imaginations naves dans la question des mres perdues et
retrouves.

Saladin tait, comme tous les mauvais sujets honoraires, timide et
gauche, par consquent brutal, quand il se contraignait lui-mme 
montrer de la hardiesse.

Souvenons-nous en outre qu' l'ge de trente ans il ne devait point
avoir de barbe.

Tant qu'il parla de la sainte que Saphir voyait en rve, de la mre
vaguement adore, il fut loquent et Saphir l'couta avec des larmes
dans les yeux; quand il voulut plaider pour lui-mme, il devint
imprudent, et une terreur instinctive s'empara de la fillette.

Nous savons le reste; Saphir s'enfuit hors de sa cabine et vint se
mettre sous la protection du couple Canada.

Mais c'est ici que la vritable valeur de notre hros se rvle.

La situation se prsentait dure, honteuse, insoutenable; tout autre et
courb la tte, Saladin la redressa.

--Il s'agit d'avaler un sabre, dit-il  Similor mu par la solennit de
la convocation; papa chalot et la Canada veulent nous faire des
misres, c'est l'occasion d'entreprendre un voyage dans la capitale avec
argent de poche et pension viagre que je me charge d'obtenir. Fais le
mort, c'est moi qui ai la parole.

Similor tait subjugu; il fit le mort et nous avons vu comment Saladin
conquit une somme de mille francs avec une rente de cent francs par
mois.

 Paris, Saladin attendit bien plus longtemps qu'il ne l'avait craint.
Le duc et la duchesse de Chaves taient revenus en Europe, mais, par un
caprice singulier dont le lecteur devinera les motifs, la duchesse
entrana son mari dans un voyage sans fin  travers nos provinces. Ils
faisaient leur tour de France, allant de ville en ville comme des
compagnons du devoir.

Saladin, qui ne se doutait pas de cela, fouilla Paris pendant trois ans,
stupfait de ne trouver aucune trace. Il fit comme ces gnraux habiles
et prudents qui emploient les heures de l'attente  fortifier leurs
positions; c'tait un Wellington que ce Saladin, et le prcautionneux
hros de l'Angleterre et admir les lignes et les dfenses qu'il traa
autour de son affaire.

Son affaire changea du reste dix fois d'aspect et de tournure, bien que
ce ft toujours la mme affaire. Il la fit virer sur son axe, il la
considra sous vingt jours diffrents, il la possda si absolument qu'en
bonne conscience les millions de monsieur de Chaves ne pouvaient lui
chapper sans injustice.

Il ne s'agissait plus que de rencontrer l'ennemi. Voici comment Saladin
trouva enfin l'occasion d'en venir aux mains.

Il _faisait_  la Bourse, en qualit de coulissier pour une somnambule
supra-lucide qui demeurait rue Tiquetonne et qui se nommait madame
Lubin. L'affluence des somnambules aux environs de la rue Tiquetonne est
un des plus curieux mystres de Paris.

Un matin, madame Lubin l'accosta, radieuse, sous les grands arbres de la
place de la Bourse, et le chargea d'une srie d'oprations en lui
disant:

--J'ai dnich une dame qui a gar un petit bracelet de trente sous, et
a me vaudra ma richesse.

Saladin, toujours en prsence de son ide fixe, resta frapp de ce mot.
Le soir, entre chien et loup, il alla chez la somnambule sous prtexte
de lui rendre compte de ses achats et ventes.

La bonne femme tait encore tout occupe de son aubaine.

--L'affaire est belle, dit-elle, quoique la dame soit venue en fiacre
avec une manire d'chapp de collge, un mignon garon, ma foi! nous
avons des personnes qui ne dtestent pas la jeunesse. Mais celle-ci est
si jolie, si jolie!... Vous savez, pas d'ge, entre vingt-huit et
trente-huit; on ne sait pas. Le jouvenceau s'appelle le comte Hector de
Sabran.

--Et la dame? demanda Saladin  qui l'chapp de collge importait peu.

--Nisquette! rpondit madame Lubin; a ne donne pas volontiers son nom
et son adresse. On doit revenir dans trois jours, et si j'avais quelque
chose de nouveau auparavant, je dois le faire savoir au petit comte
Hector, Grand-Htel, appartement n 38. On a laiss trois louis.

Quand Saladin se trouva seul dans la rue aprs avoir quitt madame
Lubin, il tait mu comme  l'approche d'un grand vnement. Il rentra
chez lui et passa une nuit blanche  creuser son affaire, semblable 
l'avocat qui repasse ses dossiers la veille de l'audience.

Le lendemain matin il sortit avec Similor, qui le questionna en vain sur
sa proccupation. Il ne lui dit pas une parole jusqu' l'angle du
boulevard et de la rue de la Chausse-d'Antin. Arriv l, il lui mit la
main sur l'paule.

--C'est pour monter une petite mcanique, commena-t-il d'un air dgag.
Ce n'est pas grand-chose, mais il faut que ce soit men joliment. Tu vas
entrer au Grand-Htel, ici prs, et tu vas demander monsieur le comte
Hector de Sabran.

--Monsieur le comte Hector de Sabran, rpta Similor pour se mettre le
nom dans la tte.

Saladin lui tendit un carr de papier o il avait crit lui-mme: Comte
Hector de Sabran, Grand-Htel.

--Ce jeune homme, continua-t-il, est au n 38, tu frapperas  sa porte.
Si c'est lui qui t'ouvre, tu lui diras: Est-ce  monsieur Ginguenot que
j'ai l'honneur de parler?

--Comme dans les vols au bonjour? interrompit Similor.

--Juste! Mais c'est une opration de commerce en tout bien tout honneur.
Si c'est au contraire un domestique qui se prsente, tu demanderas
monsieur le comte.

--Tiens, tiens, dit Similor, pourquoi a?

--Parce qu'il faut que tu voies monsieur le comte en personne; ta
mission n'a pas d'autre but que de le bien voir pour le reconnatre plus
tard.

--Tiens, tiens, rpta Similor, tu m'intresses... aprs?

Saladin poursuivit:

--On te fera entrer, tu regarderas le jeune homme, tu prendras l'air
bien tonn et tu diras: Pardon, ce n'est pas vous, c'est monsieur le
comte Hector que je demande.

--Il me rpondra: Mais c'est moi qui suis le comte Hector!

--Et tu riposteras: Alors, je suis vol! Tu tireras ta rvrence et tu
disparatras,  moins qu'on ne te demande des explications.

--Auquel cas, s'empressa de dire Similor, j'expliquerai comme quoi un
particulier est venu  la boutique acheter ceci ou cela en se faisant
passer pour monsieur le comte. a n'est pas malin, aprs?

--C'est tout. Marche.

Similor entra sous la vote du Grand-Htel. Saladin avait eu soin de lui
faire faire toilette, et d'ailleurs le Grand-Htel n'est pas  l'abri de
recevoir de temps en temps quelques figures htroclites.

Saladin croisa sur le boulevard en l'attendant.

Au bout de dix minutes, Similor revint avec cet air triomphant qu'il
avait mme les jours o il tait battu.

--Fait! fit-il. Monsieur le comte Hector est un jouvenceau trs joli,
qui a t bien fch quand il a su qu'on avait lev chez nous trois
paires de bottes vernies  son nom.

--Tu es bien sr de le reconnatre?

--Quant  a, oui.

Saladin le fit asseoir sur un banc en face de l'entre du Grand-Htel,
et s'y plaa prs de lui.

--Veille aux voitures qui vont sortir, dit-il.

Aprs une demi-heure d'attente, un jeune homme trs lgant sortit de
l'htel, non pas en voiture, mais  pied.

--Voil! dit aussitt Similor; pas vrai qu'il est mignon, monsieur le
comte?

Il voulut se lever, Saladin l'arrta. Ce fut seulement lorsque Hector de
Sabran eut fait une cinquantaine de pas en remontant vers la rue de la
Chausse-d'Antin que Saladin commena  le suivre, en disant:

--Quand mme il faudrait le filer toute la journe, on saura ce qu'on
veut savoir.

La premire tape ne fut pas longue; monsieur le comte se rendit tout
simplement au caf Dsir pour lire les journaux et prendre son
chocolat.

Saladin tait tout guilleret. Comme Similor, dont la curiosit
s'exaltait, demandait des explications avec insistance, Saladin lui
toucha la joue paternellement et lui dit:

--Ma vieille, c'est une invention dlicate et de longueur; on versera
plus tard dans ton sein les confidences indispensables. En attendant, tu
as un rle, sois  la hauteur de la mission que je vais te confier.

La mission consistait  faire le tour du pt de maisons pour se poser
en sentinelle  l'autre entre de la maison Dsir, dans la rue Le
Peletier, tandis que Saladin resterait  la porte donnant sur la rue
Laffite.

--Comme a, dit-il, on ne pourra pas le manquer. Voil la consigne: s'il
sort de ton ct, tu le files, quand mme il irait aux antipodes; tu
marques toutes les maisons o il s'arrtera, et tu viens me faire ton
rapport.

--Mais  quoi peut-il nous tre bon, ce jeune premier-l? demanda
Similor.

--Tu le sauras un jour, et ce sera ta rcompense: au galop!

Monsieur le marquis de Saladin, rest seul, se promena de long en large
sur le trottoir oppos. Les coulissiers, ses honorables confrres, qui
abondent dans ce quartier, le reconnurent sans doute, mais respectrent
sa mditation, pensant:

--Il avale un sabre pour son djeuner, le marquis! Ce ne sera pas encore
demain qu'il fera concurrence  la maison Rothschild.

Saladin ne rvait peut-tre pas de faire jamais concurrence  la maison
Rothschild, mais son imagination agrablement surexcite lui montrait un
coffre-fort large, profond et solide, tout plein de rouleaux d'or et de
billets de banque, protg par la plus complique de toutes les serrures
de sret.

Aprs une heure d'attente, pendant laquelle son estomac  jeun lui parla
plusieurs fois, il vit sortir un garon de la maison Dsir qui courut
chercher un coup sur le boulevard. Le coup tait pour monsieur le
comte qui laissa le restaurant, frais et dispos, aprs avoir pris son
chocolat.

Le coup tourna l'angle du boulevard et trotta vers la Madeleine.

--Papa va _dinguer_, se dit Saladin, mais c'est un dtail. Ce qui
m'afflige c'est de ne pas pouvoir user ses jambes au lieu des miennes.

Il ne fallait pas penser  avertir Similor. Le cheval du coup tait par
hasard un trotteur passable, et tout ce que put faire Saladin ce fut de
ne le point perdre de vue.

Il tait maigre, ce Saladin, il avait de longues jambes effiles comme
celles d'un cerf, et une haleine  rester trois minutes sous l'eau.
Quand le coup s'arrta,  une demi-lieue de l, devant la porte d'un
magnifique htel du faubourg Saint-Honor, c'est  peine si Saladin
avait au front quelques gouttes de sueur.

Monsieur le comte paya le coup et disparut derrire les ventaux de
l'lgante porte cochre qui se referma.

Le coeur de Saladin n'avait pas battu pendant sa course, mais,  ce
moment, il s'agita doucement.

--C'est de la chance! se dit-il, je parierais trois francs que je suis
tomb du premier coup sur le nid de l'oiseau!

Il regarda l'htel attentivement. C'tait une de ces splendides
demeures, bties entre cour et jardin, dont la faade regarde le
faubourg et qui dploient sur l'avenue Gabrielle leur arrire-face plus
riche encore.

Je ne sais pourquoi Saladin songea:

--C'est tout prs de l'htel de Praslin, o il y eut un duc qui tua une
duchesse.

Comme il pensait cela, un homme le heurta en passant.

Saladin ta son chapeau et s'carta, car il tait prudent et poli.
L'homme qui l'avait heurt ne le vit mme pas. C'tait un personnage de
haute taille, trs brun de poil et de peau, mais ayant dj dans sa
barbe et dans ses cheveux des touffes grisonnantes.

Beaucoup de gens vous diront que la richesse se devine indpendamment du
costume ou de tout autre signe extrieur, y compris la distinction du
visage et de la tournure. Il y a plus, ce signe subtil qui est comme la
couleur ou l'odeur de la richesse est souvent le contraire absolu de la
distinction.

Saladin aurait pari que ce personnage au teint de bistre tait pour le
moins millionnaire.

Celui-ci entra dans une alle qui faisait face au magnifique htel et
s'y cacha maladroitement, comme ces barbons de comdie qui jouent le
rle d'espion en laissant voir  tous, les fils blancs dont sont cousues
leurs finesses.

Saladin n'tait pas un esprit romanesque, tant s'en faut; il repoussa
l'ide trop commode que cet homme pouvait bien tre le fameux duc qui
lui avait donn une pice de vingt francs au guichet de la rue Cuvier.
C'et t  son sens un bonheur excessif que de tomber ainsi du premier
coup en plein milieu d'un drame qui aurait troubl si favorablement
l'eau o il se proposait de pcher.

Et pourtant ses vagues souvenirs s'veillaient: il est certain que
l'homme du guichet de la rue Cuvier, l'homme qui avait offert des primes
aux agents de la police pour retrouver Petite-Reine, le duc de Chaves
enfin, le mari actuel de la Gloriette, avait cette peau de bistre et
cette barbe noire comme de l'encre.

Involontairement Saladin rpta en lui-mme et cette fois avec un
sourire cruel:

--C'est tout prs de l'htel de Praslin o il y eut un duc qui tua une
duchesse!




XXI

Le duc de Chaves


Un assez long temps se passa. Les yeux ronds de Saladin dvoraient les
comestibles tals derrire les carreaux d'un restaurant voisin, mais il
tait trop prudent pour courir la chance de perdre une occasion pareille
en coutant le cri de son apptit. Il chercha bien du regard un
boulanger qui ft en vue de l'htel; n'en trouvant point, il se rsigna
stoquement  supporter la faim, plutt que d'abandonner son poste.

Son point de dpart tait assurment assez vague. La somnambule de la
rue Tiquetonne ne lui avait pas dit autre chose, sinon qu'une grande
dame semblait prte  dpenser des sommes considrables pour retrouver
un petit bracelet sans valeur. Un seul nom avait t prononc, celui du
jeune Hector de Sabran. Quant  la grande dame, Saladin n'avait aucun
motif assur de penser qu'il ft rellement  la porte de sa demeure; et
 supposer mme que l'htel ft rellement  elle, Saladin n'en pouvait
conclure que la matresse de l'htel ft justement la Gloriette,
c'est--dire madame la duchesse de Chaves.

D'un autre ct, cet incident du prtendu millionnaire qui l'avait
heurt tout  l'heure en passant, n'acqurait de valeur que si l'htel
d'en face appartenait bien vritablement aux Chaves.

Toutes ces choses tournaient dans un cercle vicieux.

Et pourtant Saladin,  mesure que les minutes s'ajoutaient aux minutes,
sentait grandir en lui une conviction profonde. Il avait beau se
gourmander lui-mme et se dire qu'aucun fait positif n'tayait son
espoir, ce n'tait plus de l'espoir qu'il avait, c'tait presque une
certitude.

Il tait aux environs de midi quand le comte Hector avait renvoy sa
voiture devant la porte de l'htel. Deux heures sonnrent  une horloge
voisine.

Saladin se dit rsolument:

--On passera la nuit s'il le faut. On a le temps.

Il ajouta:

--Mon bonhomme noir n'a pas eu la mme patience que moi; il s'est lass
de faire faction.

L'alle en effet tait vide derrire lui.

Mais un cigare  moiti fum tomba aux pieds de Saladin. Il leva la tte
instinctivement et vit briller deux gros yeux derrire les persiennes
entrouvertes d'une fentre de l'entresol.

--Tiens, tiens, murmura-t-il, a se complique, mon richard a trouv une
autre gurite.

La porte cochre de l'htel s'ouvrit en ce moment  deux battants.

Dans la vie du marquis Saladin les motions n'abondaient pas. Il n'avait
jamais aim ni pre, ni mre, ni frre, ni soeur; mais le coeur peut
battre sans cela. Saladin s'aimait lui-mme incomparablement; il
s'agissait en ce moment de lui-mme; il fut oblig de s'appuyer aux
volets d'une boutique, parce que ses jambes faiblissaient sous lui.

Qu'allait-il voir? Sa fortune? Sa ruine? Avait-il gagn ou perdu la
premire manche de cette romanesque partie qu'il prparait depuis tant
d'annes?

La porte cochre restait ouverte et rien ne paraissait.

Derrire les persiennes de l'entresol, l'homme  la barbe couleur
d'encre moisie toussait en allumant un second cigare.

L'me entire de Saladin tait dans ses yeux. Il ne se faisait pas
d'illusion; il y avait quatorze ans qu'il n'avait vu la Gloriette, et
encore pouvait-on dire qu'il l'avait entrevue seulement: une fois  la
baraque de madame Canada, une fois sur la place Mazas, au moment o elle
confiait Petite-Reine  madame Noblet, la Bergre.

Il n'avait pas l'espoir de la reconnatre dans le sens ordinaire du mot;
c'tait pour cela un esprit bien trop sage, mais il avait prsente dans
ses moindres dtails la figure de mademoiselle Saphir, et il se disait
avec une certaine apparence de raison: je reconnatrai la mre par la
fille.

Le pav de la cour sonna sous des pas de chevaux, et deux palefreniers
se montrrent habills de leurs longues camisoles groseille; ils vinrent
jusqu' la porte, maintenant deux fringants chevaux.

Le comte Hector tait sur l'un, l'autre portait une amazone vtue de
drap noir, avec le chapeau mexicain entour d'un voile.

Saladin, par un mouvement irrsistible o il y avait plus que de la
curiosit, traversa la moiti de la rue  la rencontre du cavalier et de
l'amazone, derrire lesquels se refermait le portail de l'htel.

Sa premire pense fut celle-ci: Elle est trop jeune!

Et par le fait, c'tait une jeune femme pleine de grce et de beaut qui
accompagnait l'heureux comte Hector.

Sous son voile on apercevait sa figure un peu ple mais souriante, et
ses grands yeux avaient cet clat mouill qui n'appartient qu' la
jeunesse.

Saladin tait si prs que le comte Hector fut oblig d'arrter son
cheval pour ne le point heurter.

--Rangez-vous donc, imbcile, dit involontairement le jeune gentilhomme.

Saladin ne se drangea ni ne se fcha. Il tait sous le coup d'un
tonnement qui allait jusqu' la stupfaction.

Sa seconde pense fut celle-ci: C'est elle, toute pareille  autrefois!
Elle n'a pas mme vieilli!

La ressemblance avec mademoiselle Saphir, sur laquelle il comptait pour
reconnatre cette fe qui allait lui donner la richesse, n'existait mme
pas. Point n'tait besoin de cela. Saladin retrouvait par une sorte de
miracle, malgr l'injure de quatorze annes, la jeune et belle crature
qui s'tait assise  quelques pas de lui jadis sur les pauvres
banquettes du Thtre Franais et Hydraulique, et qui, le lendemain,
avait embrass en pleurant Petite-Reine, sa fillette adore que, par le
fait de lui, Saladin, elle ne devait jamais revoir.

Il n'y avait qu'une seule diffrence, encore tait-elle produite par le
costume que portait la Gloriette.

La troisime pense de Saladin fut un hommage rendu  l'aisance
merveilleuse avec laquelle l'ancienne Gloriette portait ce costume
nouveau.

--On dirait qu'elle n'a jamais fait autre chose! grommela-t-il entre ses
dents, tandis que les deux beaux chevaux remontaient au pas le faubourg
Saint-Honor.

--Gare! lui cria un cocher d'omnibus.

Saladin, qui tait rest au milieu de la rue, sauta de ct vivement.

--Gare! lui cria un cocher de fiacre.

Saladin n'eut que le temps de bondir sur le trottoir, et de l son
regard, tourn par hasard vers la boutique o nagure il s'tait appuy,
rencontra la fentre de l'entresol. Le bonhomme noir avait repouss les
persiennes. Il s'accoudait commodment au balcon et suivait d'un oeil
content mais un peu moqueur la promenade du cavalier et de l'amazone.

Une trange gaiet entrouvrait sa large bouche et montrait, au milieu de
ce visage si sombre, une range de dents blanches qui brillaient comme
celles d'un carnassier.

Dans ces maisons que l'imagination btit  force d'hypothses et qui
tremblent au vent comme des chteaux de cartes, quand une des
suppositions fondamentales arrive  devenir une vrit, tout l'difice
se consolide instantanment.

L'identit de la Gloriette, devenue dame et matresse de l'htel de
Chaves, tablissait par contrecoup l'identit du bonhomme noir et blanc
qui tait bien videmment monsieur le duc de Chaves, surpris dans ses
fonctions de mari jaloux.

Saladin ne savait pas encore  quoi cette circonstance pourrait lui
servir, et il se demandait pour quelle raison monsieur le duc louait un
entresol pour regarder sa femme, tandis qu'il et pu la voir aussi bien
derrire les persiennes de son cabinet.

Il tait  la source des renseignements et voulut savoir, car pour les
diplomates de sa sorte rien n'est  ngliger. Il pesa sur l'blouissant
bouton de cuivre qui mettait en mouvement la sonnette de l'htel de
Chaves, la porte s'ouvrit aussitt.

Saladin entra d'un air dgag et demanda au concierge, bien mieux
habill que lui, s'il tait possible de voir monsieur le duc.

--Son Excellence est en voyage depuis deux jours, rpondit le
fonctionnaire avec majest, et quand on veut avoir l'honneur d'tre reu
par Son Excellence, on crit pour demander audience.

Saladin remercia, salua et s'en alla. En s'en allant, comme il avait
l'habitude de ne rien laisser traner, il ramassa au coin d'une borne,
dans un petit tas de poussire, un objet brillant qui pouvait tre en
or, et le glissa dans sa poche.

Ainsi le grand monsieur Jacques Laffitte, celui qui demanda un jour
pardon  Dieu et aux hommes d'avoir fait la rvolution de Juillet,
commena-t-il sa fortune lgendaire en sauvant une pingle.

Saladin tait fix dsormais sur les motifs qu'avait eus Son Excellence
pour choisir, en qualit d'observateur, cette fentre d'entresol.

Son Excellence jouait dcidment tout au long la vieille comdie de
l'poux souponneux qui veut surprendre sa femme.

Elle tait ferme maintenant cette fentre. Monsieur le duc avait achev
sa besogne comme Saladin la sienne.

--C'est gal, se dit ce dernier, il n'a pas fait une si bonne journe
que moi!

Content de lui et voyant l'horizon couleur d'or, il entra au restaurant
dont l'talage lui avait donn le supplice de Tantale et, contre ses
habitudes d'conomie, il se paya un plantureux djeuner dnatoire.

Pendant cela, le comte Hector et sa belle compagne, qui tait bien
rellement madame la duchesse de Chaves, avaient tourn le coin de
l'avenue Marigny et gagn la grande avenue des Champs-Elyses.

Le comte Hector tait un charmant cavalier, assurment, mais madame la
duchesse revenait d'un pays o les femmes font des miracles  cheval.
C'tait une amazone accomplie. La foule lgante qui encombrait  cette
heure la grande route du lac la connaissait et lui faisait un succs de
curiosit.

Ce sont, dit-on, des botes  mdisances tous ces quipages coquets qui
vont cueillir chaque jour,  la mme heure, la plus envie de toutes les
volupts parisiennes: la promenade au bois.

Ces bouquets de femmes, qui maillent si brillamment l'avenue de
l'toile, ont la rputation de cacher de longues et innombrables pines.

Peut-tre, en effet, mdisaient-elles de madame la duchesse et de son
trop jeune chevalier servant, mais il n'y paraissait point en vrit au
milieu de tant de saluts empresss et de bienveillants sourires.

Par exemple, on ne mnageait pas monsieur le duc absent. Toutes les
dames s'accordaient  dire que c'tait un sauvage d'autant plus
disgracieux qu'il pouvait passer pour un ancien bel homme, la chose la
plus dteste qui soit au monde. C'tait un joueur effrn, un duelliste
de farouche humeur qui gardait sur le terrain la sombre mine d'un tyran
de mlodrame. C'tait un buveur que le vin ne savait pas gayer et ses
histoires galantes elles-mmes avaient je ne sais quelle funbre couleur
de tragdie.

Ah! certes, dans ces charmants comits qui roulaient en ressassant
l'ternel radotage des nouvelles  la main, la malveillance n'tait pas
pour madame la duchesse. Elle et t radicalement excusable si on avait
su  peu prs d'o elle venait.

Mais on ne le savait pas et c'tait terrible. Vous figurez-vous une
duchesse dont on ne peut dire le nom de demoiselle?

Du reste, elle se tenait  sa place, et on lui en savait gr. Le monde
ne la voyait gure que dans les circonstances officielles, et, malgr
l'immense fortune de son mari, elle n'tait jamais entre dans la lice
o combattent les blouissantes.

 l'Arc de Triomphe, Hector et sa belle compagne cessrent de suivre le
chemin de tout le monde. Tandis que la cohue moutonnire des quipages
tournait  gauche et s'engouffrait fidlement dans l'avenue de
l'Impratrice qui est le seul couloir authentique par o l'on puisse
arriver au bois, Hector et la duchesse, suivant droit leur chemin,
prirent un temps de galop sur la route de Neuilly.

Ce fut l seulement qu'ils commencrent  causer.

--Il y a quelque chose d'heureux dans l'air, dit la duchesse. Il me
semble que je vais apprendre de bonnes nouvelles. Je n'ai jamais cess
de chercher parce que cet amour tait tout pour moi et que rien, rien au
monde ne pourrait le remplacer; mais j'ai souvent dsespr.  mesure
que le temps passait, je me disais: les chances diminuent, et plus d'une
fois je me suis veille, la nuit, oppresse par une angoisse
inexprimable. J'avais rv qu'elle tait morte.

--Elle a t toute votre vie, murmura Hector, pensif. Comme vous
l'aimez!

--Oui, mon bel amoureux, toute ma vie, et je ne saurais exprimer
l'ardeur de ma tendresse. Il y a dans mes souvenirs un homme sincrement
aim, un seul. Il est des heures o je doute encore de son abandon,
parce que son caractre tait noble et que, chez lui, une lchet ne me
semble pas possible... C'est une chose singulire que la vivacit de ces
impressions aprs tant d'annes coules! Loin d'aller s'teignant les
souvenirs de cette poque, qui fut en ralit toute ma vie, sont plus
nets de jour en jour. J'ai fait ce travail charmant et cruel de voir
grandir ma Petite-Reine, de suivre en elle le changement que produit
chaque semaine, chaque mois, de deviner en quelque sorte comment elle a
grandi, embelli; comment elle s'est transforme, et il me semble qu'
l'aide de ce pauvre calcul o j'ai dpens tant d'heures, si je la
voyais l, devant moi, je la reconnatrais.

Hector souriait, tout mu.

--Comme vous auriez t heureuse, belle cousine, pensa-t-il tout haut,
et comme cet homme et t heureux!

--Ah! oui, fit-elle, je l'aurais bien aim,  cause d'elle. C'tait un
gentilhomme aussi, mais non pas un grand seigneur comme monsieur le duc.
Je trouvais qu'il m'aimait trop, pauvre folle que j'tais, parce que je
ne pouvais lui donner, en change de sa passion, que mon coeur, o ma
Justine tenait une si grande place... Ne parlons que d'elle. On ne meurt
pas de joie; sans cela j'aurais peur de ne lui donner qu'un baiser, si
Dieu m'exauce enfin et la rend  ma folie!

--Vous n'avez jamais song, demanda le jeune comte,  chercher ce pauvre
bon Mdor dont vous m'avez racont le dvouement si simple et si
touchant?

--Depuis mon retour en France, rpondit madame de Chaves, j'ai fait
l'impossible pour retrouver Mdor. Tout a t inutile. Il a disparu; il
est mort, sans doute.

--Et mon oncle a cess de vous prter son aide?

--Monsieur le duc est toujours bon pour moi. Tous mes dsirs sont
devancs par sa courtoisie. Seulement la grande passion qui l'a entran
vers moi jadis est teinte, et une sorte de galanterie respectueuse l'a
remplace. Il a repris sa libert sans me rendre la mienne, et puisque
nous en sommes sur ce sujet, Hector, nous allons causer srieusement. Je
ne sais pas si votre oncle est jaloux ou s'il feint d'tre jaloux,
mais...

--Comment! s'cria le jeune homme vivement, vous seriez souponne!

--coutez-moi, reprit madame de Chaves, nos bons jours sont passs.
Avant de partir, monsieur le duc m'a fait comprendre que vos assiduits
 l'htel lui portaient ombrage.

--Mais ce n'est pas possible! dit Hector, c'est lui qui a fait natre,
c'est lui qui a favoris ces assiduits, et maintenant que j'ai pour
vous, belle cousine, une amiti de frre...

--Dites une tendresse de fils, interrompit madame de Chaves.

--J'ai dit de frre, rpta Hector en rougissant.

Puis il se tut.

La belle duchesse secoua la tte en souriant.

--Voil le danger, murmura-t-elle, de rester jeune si longtemps. Mais
vous me comprenez, Hector. Que monsieur le duc ait tort ou raison, je
suis  sa merci; j'ai besoin de son influence et de sa fortune pour
continuer mes recherches.

--Vous parlez, dit Hector qui la regarda d'un air tonn, comme s'il
dpendait de mon oncle de changer votre situation.

La duchesse ralentit le pas de son cheval brusquement; ils taient  la
hauteur de la porte Maillot.

--Vous voulez entrer au bois? demanda le jeune comte.

--Il y a moins de monde  la porte d'Orlans, rpondit madame de Chaves,
qui remit son cheval au trot.

Un instant la route se poursuivit en silence.

Hector de Sabran, qui appelait madame la duchesse ma belle cousine et le
duc, son mari, mon oncle, tait en ralit le neveu propre de monsieur
de Chaves, dont la soeur cadette avait pous,  Rio de Janeiro,
monsieur le comte de Sabran, attach de l'ambassade franaise sous le
rgne de Louis-Philippe. Hector tait le fruit de cette union; il avait
perdu fort jeune son pre et sa mre.  part un cousin du ct paternel
qu'on avait nomm son tuteur, il n'avait pas d'autres parents que
monsieur de Chaves.

Monsieur de Chaves,  son retour en France, l'avait appel prs de lui;
son accueil avait t tout paternel, et il l'avait prsent  sa femme
en disant:

--Lilias, voici le fils de ma soeur chrie dont je vous ai parl si
souvent.

Or, monsieur de Chaves, depuis douze ans que Lilias ou Lily le
connaissait, n'avait jamais prononc le nom de sa soeur chrie.

C'tait un trange caractre que ce monsieur de Chaves. Lily avait dit
vrai en parlant de sa bont; sa gnrosit n'avait pas de bornes, mais
il semblait parfois qu'il y et une lacune dans son intelligence et que
sa nature morale ft affecte d'une maladie.

Son pre, avant lui, avait fait comme lui; il s'tait msalli. Monsieur
le duc de Chaves tait le fils d'une crature splendide qui avait bloui
Rio de Janeiro, quelque quarante ans auparavant, et qui tait souponne
d'avoir du sang ml dans les veines.

Ce roman de fougueux amour avait eu un dnouement sombre, sur lequel
planait, du reste, le mystre le plus complet.

Monsieur de Chaves, le pre, avait t trouv mort dans son lit en un
grand vieux chteau qu'il possdait dans la province de Combre, en
Portugal.

Il fut constat que sa femme avait quitt le chteau la veille au soir,
emmenant avec elle son fils, alors g de onze ans, et une petite fille,
plus jeune de deux ans.

Ce fils tait monsieur le duc de Chaves actuel, le mari de la Gloriette;
cette petite fille devait tre la mre du comte Hector de Sabran.

Monsieur le duc de Chaves avait t lev par sa mre au Brsil. Une
sorte de rprobation sourde entourait cette femme malgr son immense
fortune.

C'tait  ce point que la soeur du duc, mre d'Hector, belle et pourvue
d'une dot considrable, aurait eu de la peine  trouver un poux, si
monsieur de Sabran, tranger et ignorant la funeste histoire de cette
famille, ne ft devenu amoureux d'elle  la franaise, et ne l'et
pouse en quelque sorte par impromptu.

Monsieur le duc, lev dans les immenses possessions de sa famille, au
fond de la province de Para, n'avait jamais fray avec les jeunes gens
de son rang. Entour de serviteurs et de parasites qui, au Brsil,
appartiennent volontiers  la pire espce d'aventuriers, il avait
dpens son adolescence  des plaisirs violents,  de sauvages
dbauches. Sa mre encourageait ce genre de vie par une conduite plus
que suspecte.

Il y avait  l'habitation des scnes brutales et l'orgie finissait
parfois dans le sang.

Aprs la mort de sa mre, arrive lorsque monsieur le duc touchait  sa
vingtime anne, il avait quitt ses terres pour se prsenter  la cour
o sa fortune et son nom lui assuraient un accueil favorable.

Le dcs de la duchesse douairire rejetait du reste dans l'ombre un
pass de malheurs ou de crimes dont le jeune duc ne pouvait tre
complice.

La premire fois qu'on annona  l'audience impriale don Hernan-Maria
da Guarda, duc de Chaves, un grand sentiment de curiosit fut excit
parmi les courtisans, et, dans ce sentiment, il y avait dj de la
jalousie.

Hernan-Maria tait un superbe cavalier, mais sa complexion brune et la
couleur basane de sa peau trahissaient son origine multre, au dire des
courtisans portugais et brsiliens de sang pur, qui sont, par le fait,
trois fois plus basans que les quarterons.

Ds cette premire audience, il demanda d'un ton froid et fier  Sa
Majest l'honneur d'tre employ  son service.

On monte vite l-bas, quand on a derrire soi un nom et des millions. 
vingt-quatre ans, Hernan-Maria, duc de Chaves, tait un haut personnage,
et il put doubler d'un seul coup sa fortune en pousant une des plus
belles, une des plus riches hritires de l'empire.

Il fut amoureux pendant six mois et passa ses jours aux pieds de sa
duchesse. C'tait ainsi quand il aimait. Il adorait en esclave.

Au bout de six mois, il enleva une chanteuse italienne du Grand-Thtre
et lui meubla un palais.

Ce fut alors une existence d'orgies  tous crins. Ses folies de joueur
scandalisrent une ville o toutes les classes de la population poussent
l'amour du jeu jusqu' la dmence.

Un soir, dans une acadmie de _monte_, il tua un colonel mexicain dans
un duel au couteau, et fut bless de deux balles par un citoyen des
tats-Unis dans un duel au revolver.

Il y avait bal  la cour, il rentra chez lui s'habiller et dansa un
quadrille avec le bras en charpe. Cela le mit  la mode; une belle
dame, dont les conseils avaient de l'influence sur le chef de l'tat,
demanda pour lui une mission diplomatique et l'obtint.

Ce fut ainsi qu'il vint  Paris, charg de rgler officieusement des
indemnits fort importantes.

 Paris, bien qu'il tnt grand tat, la diffrence absolue des moeurs et
la gaucherie qu'il avait  s'exprimer dans notre langue exagrrent sa
timidit naturelle. Il vcut  l'cart; dans le monde parisien, il passa
pour une sorte de sauvage poussant l'austrit des moeurs jusqu'au
stocisme.

Par le fait, ses fredaines se bornaient  payer  une danseuse les
appointements d'un ministre.

Ce fut le hasard qui plaa sur sa route la Gloriette, un jour qu'il
visitait le Jardin des Plantes.

La passion le prenait comme un coup de foudre. L-bas, au Brsil, il et
fait enlever la jeune femme ds le soir mme.  Paris, il avait peur; il
se mit  jouer le rle d'un sombre et maladroit Cladon.

Pendant des jours et des semaines, il suivit la Gloriette comme s'il et
t son ombre.

Nous savons comment se termina sa poursuite et par quel grossier
mensonge il trompa l'amour maternel de la Gloriette.

Nous savons aussi qu'il lui promit mariage.

Nous n'ajouterons plus qu'un mot: il y avait un vivant obstacle 
l'accomplissement de cette promesse: la premire duchesse de Chaves
tait sur le btiment qui emmenait la Gloriette au Brsil.




XXII

Madame la duchesse de Chaves


 la porte d'Orlans, entre les deux grandes avenues, s'ouvre une route
de chasse qui coupe le bois en diagonale dans toute sa largeur, passant
 travers ces fourrs solitaires que la foule des promeneurs du lac ne
connat mme pas.

Car il y a des gens qui vont trois cent soixante-cinq fois par an au
bois de Boulogne et qui font trois cent soixante-cinq fois le mme tour.

Ainsi est bti le peuple le plus spirituel de l'univers.

Hector et sa compagne marchaient au pas  l'ombre des grands arbres. Ils
parlaient prcisment de cette premire duchesse de Chaves que nous
avons nomme  la fin du prcdent chapitre. La voix de Lily avait
baiss son diapason malgr elle, son accent tait lent et triste.

--Je vivais fort isole sur ce paquebot, dit-elle, votre oncle avait
achet tous ceux qui auraient pu me renseigner. Je voyais souvent sur le
pont cette jeune femme admirablement belle, mais triste, dont la pleur
tait encadre dans ses longs cheveux noirs. Pas une seule fois,
monsieur le duc ne lui parla devant moi, et ce fut des annes aprs
seulement que je connus son nom.

Elle s'appelait comme je me nomme maintenant, madame la duchesse de
Chaves.

--Avez-vous donc entendu parler...? commena Hector.

Lily l'interrompit d'un geste grave.

--Un an aprs notre arrive au Brsil, pronona-t-elle  voix basse,
monsieur le duc de Chaves me donna son nom dans la chapelle de
Sainte-Marie-de-Gloire  Rio. J'ai appris depuis qu' ce moment sa
premire femme tait morte depuis sept mois. Ne m'interrogez pas. Je ne
sais rien de plus que ce que je vais vous dire, et c'est peu de chose.

Monsieur le duc de Chaves avait introduit auprs de sa premire femme
un de leurs jeunes cousins sortant de l'Universit. Il avait recommand
 madame la duchesse de patronner cet enfant dans le monde.

Puis un jour il lui reprocha d'avoir trop fidlement obi.

Le jeune homme fut tu, dans une rencontre de nuit, par un adversaire
inconnu.

La duchesse mourut.

Et le frre de la duchesse, un homme bien vu  la cour pourtant, fut
exil pour avoir parler de poison.

--Madame, dit Hector dont les sourcils taient froncs, vous avez
raison, je rendrai mes visites plus rares.

--Oh! fit madame de Chaves en souriant, il ne faut pas prendre cet air
fatal, nous ne sommes plus ici au Brsil;  Paris, le poison n'est pas
de mode. Et d'ailleurs, ajouta-t-elle d'un ton plus srieux, ce sont
peut-tre des calomnies.

Il y eut encore un long silence. Quand les chevaux sortirent du couvert,
pour traverser les clairires qui avoisinent le chteau de Madrid,
madame de Chaves reprit tout  coup d'un ton de lgret affecte:

--Et notre huitime merveille du monde? Et cette belle des belles? Il y
a longtemps que nous n'avons caus de vos amours.

--Chre cousine, rpondit Hector, si elle n'existait pas, mon oncle
aurait peut-tre raison d'tre jaloux.

Lily clata de rire franchement, les accs de gaiet taient rares chez
elle.

Mais depuis quelques jours son caractre avait bien chang.

--Mon cousin, s'cria-t-elle, ceci est une demi-dclaration, qui est
trs adroite ou trs impertinente.

--Puis-je tre adroit avec vous, ma cousine, murmura Hector d'un ton de
sincre motion, puis-je tre impertinent surtout? Vous savez bien que
je vous aime, et vous savez bien de quelle faon je vous aime. Il est
certain que vous tes trop belle pour inspirer seulement l'affection
qu'on porterait  une soeur, mais il est certain aussi que mon coeur est
pris d'autant plus fortement que cet amour a rsist au ridicule qui,
dit-on, tue toute chose, au ridicule vident, manifeste. Il ne faut pas
plaisanter avec mon amour, qui me rend malheureux dj et qui,
peut-tre, brisera ma vie.

La duchesse lui tendit la main sans arrter sa monture.

--Avez-vous vos vingt ans accomplis, Hector? demanda-t-elle.

--J'aurai vingt et un ans dans onze mois, rpondit Hector, je suis
bientt majeur.

--Et que comptez-vous faire, quand vous serez majeur? Hector ne rpondit
pas tout de suite.

--Eh bien! insista madame de Chaves.

--Eh bien! s'cria Hector avec un accent de passion qui fit tressaillir
sa belle compagne, si elle m'aime, je l'pouserai, si elle ne m'aime
pas, je mourrai!

Madame de Chaves ne souriait plus; les deux chevaux avaient ralenti le
pas d'eux-mmes.

--Vous ne m'avez jamais fait le rcit dtaill de vos amours, dit la
duchesse d'un ton srieux. Vous tes malade, toute femme est mdecin;
voyons, j'attends votre confession.

La figure du jeune comte s'claira. Le plus grand bonheur de ces pauvres
amoureux est de raconter leur martyre.

Il prit l'histoire au premier battement de son coeur, alors qu'il tait
au collge ecclsiastique du Mans. Il montra, timidement et craignant
plus que le feu le sourire moqueur qui pouvait natre sur les lvres de
sa compagne, cette enfant d'une idale beaut, chaste comme un rve de
pote et rduite  danser sur la corde raide au milieu d'un troupeau
grossier de saltimbanques.

Il la montra ignorante de la honte qui entoure sa profession, mais ne
subissant pas non plus la fivre des bravos.

Il l'avait vue telle qu'elle tait, le comte Hector, parce qu'il
l'aimait sincrement et profondment.

Il avait devin le calme anglique de son me et cette haute fiert qui
sommeillait en elle  l'tat latent parce qu'on ne lui avait jamais
donn l'occasion d'clater.

Madame de Chaves suivait avec un entranement, dont elle ne se rendait
pas compte, ce rcit d'une navet presque enfantine, et l'intrt qui
brillait dans ses yeux encourageait sans cesse le narrateur.

Il ne cacha rien; il raconta sans rire et, au contraire, avec une
croissante motion, la fameuse scne de la demande en mariage, faite 
chalot et  madame Canada; il rcita par coeur les lettres qu'il
crivait  mademoiselle Saphir, il avoua mme l'envoi audacieux de sa
photographie.

Et la duchesse de Chaves ne riait pas non plus; si elle interrompait
parfois, c'tait pour prononcer de ces paroles qui trahissent
involontairement l'intrt excit.

Hector la remerciait en son coeur et il allait toujours, ravi d'pancher
son bien-aim secret.

Son histoire n'avait pas beaucoup d'incidents dramatiques. Depuis qu'il
tait  Paris, Hector avait assez vcu pour apprcier l'norme
complaisance de cette femme du monde, faisant  de pareilles bagatelles
l'aumne de son attention.

--Je vous ennuie, ma bonne, ma chre cousine, disait-il, il n'y a rien
l-dedans, je le sens bien, sinon que j'aime comme un malheureux et
comme un fou. Pour comprendre comment j'aime de la sorte, une femme si
fort au-dessous de moi, selon les apparences, il faudrait que vous la
vissiez.

--Je la verrai, dit madame de Chaves comme malgr elle.

--Non, oh! non! s'cria Hector d'un accent suppliant, vous ne pourriez
la voir que dans son triomphe, c'est--dire dans sa misre. Je ne veux
pas que vous la voyiez ainsi!

--Mais enfin, murmura Lily qui rvait, elle est donc bien belle, bien
belle!

La poitrine d'Hector se gonfla, et les yeux de sa compagne se baissrent
sous le regard de feu qu'il lui lana.

--Elle est belle comme vous, dit-il en contenant sa voix, et je n'ai
jamais trouv personne  lui comparer que vous. Vous n'avez pas les
mmes traits, vous ne vous ressemblez pas, et pourtant, chaque fois que
je vous vois, je pense  elle. J'tablis entre elle et vous je ne sais
quel lien mystrieux... comment vous dire cela? mon amour pour elle a
comme un reflet dans ma tendresse pour vous... Vous pleurez! pourquoi
pleurez-vous, madame?

La duchesse essuya ses yeux vivement, et dit en essayant cette fois de
railler:

--C'est vrai, je pleure... et je ne sais pas lequel de nous deux est le
plus fou, Hector, mon pauvre neveu!

--Car, se reprit-elle, je suis votre tante, et il faudra bien  la fin
que je vous parle raison... Mais auparavant, je veux savoir. Ne
l'avez-vous jamais revue avant de la retrouver  Paris?

--Je l'ai cherche souvent et trouve quelquefois, rpondit Hector mais
je sens plus amrement que vous ne pourriez l'exprimer le malheur de
cette passion qui m'entrane; je rsiste, j'ai honte. J'aimerais mieux
ne la voir jamais que d'affronter ces terribles applaudissements que son
talent soulve et qui me serrent si douloureusement le coeur.

--Et cependant..., commena madame de Chaves.

Hector l'interrompit, d'un geste doux, et sa voix prit un accent de
recueillement.

--Le hasard m'a servi une fois, dit-il, et mon pauvre roman, si triste,
a du moins une page heureuse. L'anne dernire, elle a t malade en
passant  Melun, et vous ne sauriez croire  quel point les bonnes gens
qui exploitent son talent l'aiment religieusement. C'est comme une
famille o le pre et la mre vivent agenouills devant l'enfant. Je les
crois riches d'une faon relative; du moins ne ngligent-ils rien quand
il s'agit de leur adore Saphir. Lors de sa convalescence, ils lui
lourent un petit appartement dans une jolie maison voisine de la Seine
sur la lisire de la fort de Fontainebleau.

Elle n'a pas, vous le pensez bien, s'interrompit timidement Hector, les
frayeurs ni les prjugs des autres jeunes filles. Chaque matin elle
allait toute seule faire une longue promenade  cheval en fort. Il y a
un dieu pour les amoureux, ma belle cousine; ds la premire promenade
qu'elle fit, je la rencontrai.

--Mais, poursuivit Hector, ces rencontres en fort ne m'avanaient pas
beaucoup; je n'tais plus le lycen du Mans, hardi  force d'ignorance.
Mon amour avait grandi: je n'osais plus, je me cachais derrire les
branches pour la regarder passer, et il me semblait impossible
d'acqurir l'audace qu'il et fallu pour l'aborder.

--Vous n'tes pas timide, pourtant, murmura la duchesse.

--Non, rpondit Hector, avec les femmes de notre monde je ne suis pas
timide. Elles sont heureuses, nobles, dfendues par le respect de tous
mais celle-ci, qui pour moi tait au-dessus de n'importe quelle
princesse et qui en mme temps tenait dans la vie un tat si misrable,
comment l'aborder? comment m'excuser de l'avoir aborde? et que lui dire
enfin sur cette route o l'on ne pouvait parler  genoux?

Un jour j'eus la pense de monter, moi aussi,  cheval. Elle se
rendait, chaque matin,  une petite chapelle situe au bord de l'eau, o
elle semblait accomplir une neuvaine ou un voeu, car elle est pieuse
comme un ange, et je ne sais pas d'o sa religion lui est venue.

Mon cheval croisa le sien, comme elle sortait de la chapelle, dans
l'avenue qui rentre en fort. J'avais eu tort de craindre et je ne sais
point de grande dame qu'il soit plus facile d'aborder. Elle a l'autorit
de celles qui, tout naturellement, se sentent le droit de faire le
premier pas.

Elle me reconnut, avant mme que je l'eusse salue; elle poussa un cri,
et, toute ple de joie, elle pronona mon nom.

Ce fut sa main qui se tendit vers la mienne; tandis qu'elle murmurait:

--J'ai achev aujourd'hui ma neuvaine, et c'tait vous que je demandais
 Dieu.

Hlas! belle cousine, s'cria ici Hector avec une colre douloureuse,
vous allez la juger mal peut-tre. Elle appartient  une classe o un
pareil abandon peut sembler effronterie.

Madame de Chaves lui serra la main fortement.

--Continuez, dit-elle, ne plaidez pas sa cause qui est gagne; je l'aime
puisque vous l'aimez.

Hector porta la douce main qu'on lui donnait  ses lvres.

--Merci! murmura-t-il, du fond du coeur, merci!... Mais ne me demandez
pas de vous raconter ce qui fut dit dans ce tte--tte trange et
dlicieux qui sera le plus cher souvenir de ma jeunesse. Les paroles
changes, je m'en souviens mais, quand je veux les rpter, il semble
qu'elles perdent leur sens vritable. Le courant des penses de Saphir
ne se rapporte  rien de ce que vous ou moi nous pouvons connatre;
c'est une navet bizarre o il y a de saintes aspirations. Elle semble
avoir vcu dans une ferie, et le monde ne lui est apparu qu'au travers
d'un rve. Elle n'a rien du milieu grossier dans lequel se passa son
enfance, sinon l'amour filial qu'elle porte aux pauvres gens qui l'ont
leve...

--Ce n'est donc pas leur fille? demanda madame de Chaves avec vivacit.

--Ce n'est pas leur fille, rpondit Hector.

Puis avec un sourire mlancolique, il ajouta tout bas:

--Belle cousine, je suis goste quand je parle d'elle; j'oubliais que
vous aviez aussi votre adore folie.

--C'est vrai, murmura la duchesse qui avait aux joues une rougeur
fivreuse, je pense  elle toujours, toujours! mais cela ne m'empche
pas de vous couter pour vous, Hector. Continuez, je vous prie.

--J'ai tout dit, rpliqua le jeune comte de Sabran; nous fmes une
longue route cte  cte, comme nous voil tous les deux, ma belle
cousine; nous avions sur nos ttes l'ombre paisse des grands arbres, et
nulle rencontre ne vint troubler notre solitude. Nous parlmes d'amour
ou plutt chaque chose que nous disions contenait une pense d'amour.
Elle n'a rien  cacher, je vous l'affirme, et son coeur se montre dans
tout l'orgueil de son exquise puret. Au bout d'une heure, nous tions
des fiancs qui sont srs l'un de l'autre et n'ont plus  s'exprimer
leur mutuelle tendresse. Qu'avions-nous dit? de ces riens que les coeurs
traduisent et qui valent cent fois le serment banal d'aimer toujours.

Elle tait radieuse de beaut; l'allgresse de son me illuminait son
visage; l'avenir n'avait plus d'obstacles: Dieu nous devait le bonheur!

Avant de me quitter, elle se pencha sur son cheval et me tendit son
front charmant, o je dposai le premier baiser.

Les arbres de la fort claircissaient dj leurs feuillages; on voyait
la route de Melun  travers une dentelle de verdure.

-- demain! me dit-elle.

Et je restai seul.

Le lendemain, elle ne vint pas. J'appris qu'elle avait quitt la petite
maison o s'tait acheve sa convalescence. Moi-mme je repartis pour
Paris o mon tuteur m'appelait.

 Paris, les choses changent d'aspect. Je vis les jeunes gens de mon ge
et j'eus pudeur d'une aventure pour laquelle je n'aurais os chercher un
confident.

Je pensais, en faisant la revue de mes nouveaux amis: auquel d'entre eux
pourrais-je dire que j'aime srieusement, profondment, et pour en faire
ma femme, une pauvre fille sans pre ni mre, qui gagne de l'argent 
danser sur la corde?

La tte d'Hector se pencha sur sa poitrine et il resta silencieux.

--Vous me l'avez dit  moi, murmura doucement madame de Chaves.

--C'est vrai, pronona Hector d'une voix si basse qu'elle eut peine 
l'entendre, et je ne sais pourquoi il me semblait que vous tiez
intresse  le savoir.

Ils changrent un long regard et tous deux baissrent les yeux.

Leurs chevaux reprirent le grand trot.

Ils avaient travers toute la longueur du bois de Boulogne, et se
trouvaient dans le quartier de la Muette.

--Vous ne me parlez plus, murmura madame de Chaves.

--Si fait, rpondit Hector avec une sorte de rpugnance, j'ai une faute
 confesser... Belle cousine, une fois, j'ai eu peur de vous comme de
mes amis.

--Voyons cela.

--C'tait un de ces jours derniers, lors de la promenade que nous fmes
avec monsieur le duc  Maintenon, vous en calche, moi  cheval. Il faut
bien vous dire que j'ai beaucoup lutt contre cet amour et que, parfois,
je me suis cru tout prt d'tre vainqueur.

--Pauvre belle Saphir! soupira madame de Chaves.

Hector, qui tait en avant, se retourna et lui baisa encore la main.

--Vous tes une sainte, dit-il, et Dieu vous fera heureuse. Ce jour-l,
comme nous quittions la fort de Maintenon, au moment o nous tournions
l'angle de la route de Paris, nous avons rencontr la pauvre maison
roulante o Saphir habite avec ses parents saltimbanques.

--Je l'ai vue! s'cria madame de Chaves, et je me souviens que je vous
ai dit: cela ressemble  l'arche de No!

--Oui, fit Hector en rougissant, vous avez plaisant, je suis lche
contre la plaisanterie de ceux que j'aime. La fentre de la petite
cabane de Saphir tait ouverte; je n'ai pas ralenti le pas de mon cheval
et je ne me suis pas mme retourn...

--En bonne chevalerie, dit gaiement la duchesse, voici un grand crime,
mon neveu, et il vous faudra l'expier. Avons-nous demand pardon  la
dame de nos penses?

--Je l'ai vue, rpondit Hector, mais je ne lui ai pas parl.

--O l'avez-vous vue?

--Dans un lieu, rpondit-il tristement, o j'tais bien sr de la
trouver. Les baraques de la foire sont toutes rassembles sur
l'esplanade des Invalides pour la fte du 15 aot. Celle des parents de
Saphir ne pouvait manquer d'y tre.

Ils arrivaient  la grande avenue qui conduit de la Muette  la porte
Dauphine. Hector voulut tourner dans cette direction, mais la duchesse
l'arrta et lui dit:

--Ce n'est pas notre route.

Et comme Hector l'interrogeait du regard, elle ajouta:

--Nous allons  l'esplanade des Invalides. Je veux la voir!


DEUXIME PARTIE

MADEMOISELLE SAPHIR




I

Mdor, dernier avaleur


C'tait d'une voix ferme que madame de Chaves avait exprim sa volont
de voir Saphir. Hector ne s'attendait pas  cela. Il changea de couleur.

Son amour tait grand, mais il avait l'ombrageux orgueil des enfants de
son ge.

--Y pensez-vous madame? objecta-t-il, la duchesse de Chaves en ce lieu!

--J'y pense, rpondit-elle; je le veux, ne me refusez pas. Je suis gaie,
j'ai le coeur gonfl par je ne sais quel espoir. Je vous le rpte, il y
a aujourd'hui quelque chose de bon dans l'air!

Et comme Hector hsitait encore, elle ajouta:

-- votre tour ne vous moquez pas de moi. Cette somnambule m'a dit des
choses qui m'ont frappe. Je ne croyais pas tout cela hier... mais enfin
qui sait?... Si la somnambule retrouve le petit bracelet, comme elle
affirme en tre capable, pourquoi ne retrouverait-elle pas l'enfant?

Hector ne rsista plus. Ils traversrent les pelouses du Ranelagh et
prirent la grande rue de Passy.

Le soleil inclinait dj vers l'horizon, quand ils franchirent le pont
qui mne  l'esplanade. Comme ils ne pouvaient pntrer dans la fte
avec leurs chevaux, ils prirent l'avenue latrale et gagnrent la rue
Saint-Dominique-du-Gros-Caillou pour confier leurs montures  un garon
marchand de vin, puis ils redescendirent  pied sur l'esplanade.

Ce n'tait pas jour de grande recette; il y avait, nanmoins, comme
c'est la coutume, bon nombre d'amateurs autour de certaines baraques,
tandis que d'autres restaient dans la plus complte solitude.

Au centre de la fte, parmi les tablissements les plus _consquents_,
pour employer le style de notre ami chalot, le thtre de mademoiselle
Saphir dressait orgueilleusement sa faade orientale, orne des plus
audacieuses peintures qui fussent jamais sorties des fameux ateliers
Coeur-d'Acier.

On voyait l tout ce qui se peut voir en fait de prestiges, illusions,
tours d'adresse et de force, btes sauvages, phnomnes athltiques et
autres attractions.

Au premier plan du principal tableau, mademoiselle Saphir, en costume de
Sylphide, avec des ailes de papillon, se tenait sur la pointe d'un seul
pied en quilibre au milieu d'une corde tendue. Jugez si ce malheureux
Hector avait ses raisons pour s'opposer au caprice de madame de Chaves!

Saphir, son jeune amour, le rve de ses vingt ans, caricature par le
prodigieux pinceau de monsieur Gondrequin-Militaire, le seul peintre qui
ait dpass la gloire de Raphal, selon l'opinion de messieurs les
artistes en foire.

Monsieur Baruque, son mule, seconde toile de l'atelier Coeur-d'Acier,
avait peint sur le mme tableau et  divers plans, avec cet inimitable
talent qui se passe  la fois du dessin et de la couleur, le jongleur
indien, la panthre africaine sautant  travers un cerceau, un Auriol
chinois dansant sur des bouteilles, et le combat d'un serpent de mer
contre un crocodile de la Polynsie; dans un coin, Saladin avalait
encore des sabres, tandis que madame Canada se faisait casser des silex
sur l'abdomen non loin du Christ crucifi entre les deux larrons. 
l'horizon, par-dessous la corde de mademoiselle Saphir, on apercevait
une chasse au tigre dans les jungles du Bengale, tandis que, sur la
droite, l'empereur Napolon III rentrait dans sa bonne ville de Paris
aprs la paix de Villafranca.

Dans les nuages,  droite, un mdaillon, coup en deux, reprsentait
d'un ct la prise de Pkin, de l'autre des scnes de la tour de
Nesle-- gauche, dans les nuages aussi, un pareil cartouche offrait aux
regards des amateurs une messe de minuit  Saint-Pierre de Rome et
l'incendie de la Villette.

Cela paratra invraisemblable, mais il y avait encore dans ce mme
tableau une femme  barbe, entoure de gendarmes et de membres de
l'Acadmie des sciences qui lui venaient au nombril, un jeune homme
portant sa tte au milieu de l'estomac, un taureau ballottant un
Espagnol au bout de ses cornes, et une vierge cataleptique, qui se
soutenait horizontalement dans le vide, retenue seulement  un clou 
crochet par l'extrmit de son petit doigt.

Il n'y a que l'atelier Coeur-d'Acier, dont nous avons crit ailleurs la
grande et vridique histoire, pour produire ainsi des tableaux dont
chaque pouce carr a son intrt et son utilit. Cela ne cote pas plus
cher qu'ailleurs. Messieurs Baruque et Gondrequin-Militaire se chargent
en outre de remettre des pices aux vieux tableaux d'glise, dtriors
par les voyages ou le temps.

Tout tait en mouvement sur l'estrade du thtre de mademoiselle Saphir.
chalot, en paillasse, tenait le porte-voix, et madame Canada, coiffe
d'une perruque d'toupe toute neuve, battait la caisse. Mais,  part
l'excellent couple, le bossu Poquet, dit Atlas, et le gant Cologne,
jouant l'un du tambour, l'autre de la clarinette, le personnel de
l'ancien Thtre Franais et Hydraulique s'tait magnifiquement
transform.

Il n'y avait pas moins de six musiciens  l'orchestre, trois habills en
lanciers polonais, trois habills en Turcs.

Il y avait quatre demoiselles portant des costumes d'odalisques, un
pitre dguis en marquis et cinq ou six premiers sujets dont chacun
avait dans sa spcialit une rputation plus qu'europenne.

En outre, deux tam-tams de grande taille grinaient avec rage, tandis
qu'une petite machine  vapeur poussait des sifflements,  faire saigner
les oreilles.

C'tait complet. Cela rejetait dans l'ombre les plus clatantes
illustrations de la foire: la famille Cocherie et l'pique Laroche, dont
les tablissements voisins semblaient de vulgaires cabanes auprs du
palais Canada.

Au moment o le comte Hector et sa compagne traversaient la foule,
chalot annonait dans son porte-voix que la grande reprsentation de
mademoiselle Saphir allait commencer.

--Quoique lgrement indispose, ajoutait-il, elle n'a pas besoin de
l'indulgence du public.

Hector avait le rouge au front, et des gouttelettes de sueur tombaient
le long de ses tempes.

Il avait fait en vrit tout ce qu'il avait pu pour s'opposer  la
fantaisie de sa compagne, proposant de revenir le soir et quand, au
moins, madame de Chaves aurait pu quitter ce costume d'amazone qui
faisait d'elle le point de mire de tous les regards.

Mais la belle duchesse s'tait montre inflexible. Elle avait rpt ce
mot qui, pour les femmes, remplace toute explication: Je le veux!

Madame la duchesse de Chaves tait pour le moins aussi mue que son
cavalier qui sentait frmir son bras.

La foule s'engouffrait dans la baraque en vogue avec un entrain
merveilleux, au son d'une musique impossible.

Madame de Chaves cherchait  entraner Hector qui ne rsistait plus,
opposant seulement  l'impatience de sa compagne la force d'inertie. Une
vritable cohue les sparait encore de l'estrade.

Le reste de la place tait  peu prs dsert; l'tablissement Canada
monopolisait littralement le succs.

 une cinquantaine de pas de l, dans un autre rang de baraques plus
pauvres, une baraque, la plus misrable de toutes, s'levait forme de
quelques planches mal jointes qui chancelaient.

Cette baraque n'avait point de tableau; elle portait seulement une
enseigne crite au cirage et qui disait: Grands exercices de Claude
Morin, dernier avaleur de sabres.

Un pauvre diable mal vtu et dont la figure amaigrie disparaissait
presque sous la masse norme de ses cheveux crpus tait assis par terre
devant cette cabane la tte entre ses deux genoux.

Il jetait un regard mlancolique sur le victorieux tablissement des
Canada qui lui faisait face.

Personne, dans Paris, ne connaissait ce pauvre diable, et le lecteur
lui-mme ne se souvient sans doute plus que Claude Morin tait le
vritable nom de Mdor.

Madame de Chaves et Hector lui tournaient le dos, placs qu'ils taient
entre son bouge et l'estrade Canada.

En ce moment, une voiture ferme s'arrta devant le saut de loup des
Invalides. Deux hommes en descendirent et se dirigrent au plus pais de
la foule. Ils taient tous les deux d'un certain ge, leurs tournures et
leurs costumes tranchaient parmi ce rassemblement de petits bourgeois.

L'un d'eux, fortement basan, rabattait un chapeau  larges bords sur
chevelure d'un noir mat o tranchaient quelques mches grisonnantes.

Le visage de l'autre avait une blancheur d'ivoire; ses cheveux et sa
barbe, noirs aussi mais luisants comme de la soie, taient arrangs avec
une prtentieuse coquetterie et avaient le reflet des choses teintes.

Le premier semblait dsireux de se cacher; l'autre portait haut sa
figure souriante, contente, claire par un regard brillant et froid.

C'tait le second qui menait le premier; il pera la foule  grands
coups de coudes, rpondant aux murmures par des gracieux saluts et
d'abondantes excuses dbites avec l'accent italien. En manoeuvrant
ainsi, il parvint  guider son compagnon moins actif jusqu'au pied de
l'estrade.

En cet endroit, il lui dit, avec un obsquieux sourire qui montra une
range de dents plus blanches que celles d'un hippopotame:

--Monsieur le duc, nous voici arrivs  bon port. Il n'y a point de
grands plaisirs sans quelques petites peines. Votre Excellence va juger
par elle-mme, et je parierais ma tte  couper qu'elle sera contente de
ma trouvaille.

Monsieur le duc ne rpondit que par un geste d'humeur bourrue.

Madame de Chaves et son cavalier n'taient pas  plus de dix pas de ce
couple. Hector qui marchait en avant fit un mouvement de recul, et,
comme la duchesse s'en tonnait, il tendit silencieusement le doigt
vers l'escalier que monsieur le duc commenait  gravir sur les traces
de son compagnon.

Le regard de la duchesse ayant suivi ce geste elle ne put retenir un
lger cri.

Les deux hommes se retournrent.

Madame de Chaves s'tait baisse prestement et croyait avoir vit le
regard que l'on dardait vers elle; mais, quand l'homme au teint basan,
qu'on appelait monsieur le duc, se reprit  monter l'chelle, il avait
aux lvres un sourire singulier. Le sourire que Saladin avait vu
quelques heures auparavant derrire les persiennes demi-fermes de
l'entresol faisant face au portail de Chaves.

--En bien! demanda le radieux personnage, dont la face d'ivoire
s'panouissait maintenant au sommet de l'estrade, montons-nous?

Le duc le rejoignit de son pas plus lourd, et dit en lui serrant le
bras:

--Ami Gioja, quand mme nous perdrions notre temps  l'intrieur de
cette masure, je ne serais pas venu ici pour rien.

Toute la personne de ce Gioja avait un clat particulier et blessant,
depuis le cuir verni de ses bottes jusqu'au reflet mtallique que
jetaient ses cheveux teints. Il fixa sur le duc ses yeux clairs et
froids comme la cassure d'une barre d'acier, et son regard interrogea.
Mais le duc ne jugea pas  propos d'en dire davantage.

C'tait  leur tour d'entrer, ils entrrent.

Madame de Chaves tait reste immobile et comme ptrifie. Hector
attendait sa dcision sans mot dire.

Sans mot dire aussi, elle lui serra la main et l'entrana en sens
contraire du mouvement gnral.

Cela les fit passer devant la misrable cabane de ce pauvre Mdor, qui,
lui aussi, avait ses gros yeux carquills par l'tonnement, pour avoir
vu monsieur le duc passer le seuil du thtre Canada.

Mdor avait de la mmoire. Il se souvenait surtout de ce qui touchait au
grand vnement de sa vie: le vol de Petite-Reine. D'un coup d'oeil il
avait reconnu le milord de la rue Cuvier.

Il y a les favoris du succs, il y a les gens que la chance contraire
poursuit et accable toujours; ceci soit dit sans donner gain de cause 
la masse des impuissants qui se plaignent du hasard. Mdor, depuis
quatorze ans que nous l'avons quitt, avait fait de son mieux dans la
mesure de ses moyens assez borns; sa profession de chien de berger,
sous les ordres de Madame Noblet, tait bien vritablement  la hauteur
de son intelligence, et mettait dans tout son jour sa qualit
principale, la fidlit.

Il y avait du chien dans ce bon garon et son ambition n'allait pas
au-del de celle des chiens: boire  sa soif, manger  sa faim, et
dormir son content. Il avait eu pourtant, dans sa jeunesse, une motion
poignante et une profonde affection: nous voulons parler de son
dvouement  la douloureuse folie de la Gloriette, pleurant et se
mourant prs du berceau de sa fille.

Ce serait peine perdue que d'analyser un sentiment pareil.

Y avait-il ici de l'amour dans l'acception habituelle du mot? je le
pense un peu, puisque le premier mouvement de Mdor avait t de
souffrir du retour de Justin. Mdor tait donc jaloux. Mais les chiens
le sont aussi.

Je n'ai jamais admis l'opinion de ces prcieux, professant que l'amour
d'une pauvre crature, comme tait Mdor, peut ternir l'clat de la plus
blouissante des femmes. Chacun a le droit de contempler les astres, et
ce ne sont pas ces humbles adorations qui dshonorent.

Il est certain, d'ailleurs, que ce mot amour a toute une chelle de
significations diverses applicables  l'chelle des intelligences et des
caractres.

Mdor se serait fait tuer pour la Gloriette avec plaisir, voil ce qui
est certain.

Il avait pris en affection Justin diminu et vaincu,  cause de la
Gloriette.

Et quand il avait trouv un jour Justin ivre d'absinthe, c'est--dire
noy dans le plus mprisable, dans le pire des dcouragements, Mdor
s'tait dit: en voici un qui est perdu pour notre besogne, je tcherai
de faire tout, moi seul.

La besogne de Mdor c'tait de retrouver Petite-Reine. Cette ardente
volont, ne du dsespoir de Lily, qu'il avait vu de si prs, avait
survcu en lui  la disparition mme de la jeune mre.

Les ides naissaient en lui difficilement; quand elles taient nes,
elles ne mouraient point, parce que d'autres ides ne venaient jamais
les touffer ou les chasser.

D'ailleurs, il pensait peut-tre vaguement que Petite-Reine retrouve
rappellerait Lily comme un aimant attire le fer, et quand l'espoir de
revoir Lily lui venait, ses pauvres yeux se mouillaient de larmes.

Il cherchait depuis quatorze ans, comme il pouvait; en cela comme en
tout, il n'avait jamais eu qu'une ide, et il la suivait patiemment,
malgr l'inutilit de ce long effort.

Il s'tait dit, ds les premiers jours, ajoutant son propre instinct aux
conjectures des gens de la police, que Petite-Reine avait d tre
enleve par des saltimbanques.

Pour la retrouver, le moyen le plus simple tait donc de faire la revue
des saltimbanques de France, et, pour en arriver l, le plus court
chemin tait de devenir soi-mme un saltimbanque.

Des calculateurs d'lite, et Saladin lui-mme, n'auraient pas trouv
mieux. Seulement il y a une large distance entre le premier jet d'un
plan et son excution; or, notre ami n'avait pu donner  l'excution de
son plan que l'intelligence qu'il avait.

Voici pourquoi nous avons parl de mauvaise chance. Entre les mille
varits de _travaux_ qui gagnent le pain des saltimbanques, notre
pauvre Mdor avait choisi le plus malade, celui qui s'en allait mourant.

Il tait devenu avaleur de sabres, au moment o Saladin, un virtuose
pourtant dans la partie, dsesprait dj de l'avalage.

Mangeant du pain sec et recevant plus de coups de pied que de gros sous,
Mdor tait parvenu, cependant,  faire son tour de France. Il avalait
les sabres trs mal; le public mcontent le huait; mais il tait si bon
et si malheureux que les chefs de troupes le gardaient pour battre les
banquettes et nettoyer les lampes.

Un mathmaticien seul saurait calculer le nombre de lieues qu'on peut
parcourir en poursuivant ainsi quelqu'un de ville en ville. Mdor, qui
n'tait pas mathmaticien, se dit au bout d'un certain nombre d'annes:
puisque j'ai t partout et que je n'ai rencontr Petite-Reine nulle
part, c'est qu'elle est introuvable--ou morte.

Il revint alors  Paris et se mit sur les traces de Justin, le seul tre
auquel il s'intresst dsormais. Justin avait disparu, ou plutt il
tait tomb si bas que Mdor ne le trouva plus dans la pauvre sphre o
il se mouvait lui-mme.

Quand il le rencontra enfin un jour, par hasard, face  face, il ne le
reconnut pas.

Justin--l'homme du chteau-, monsieur le comte de Vibray, avait une
hotte sur le dos, un crochet  la main, et chancelait sous le poids de
son ivresse chronique.

Mdor voulut le relever dans le mesure de ce qu'il pouvait pour cela,
mais Justin consentit seulement  se laisser payer  boire.

Ce n'tait plus un homme. On avait piti de lui parmi les chiffonniers.

Et cependant quelque chose restait en lui de sa vie passe. Dans le trou
o il dormait sur quelques brins de paille, il y avait quatre ou cinq
volumes qu'il lisait et relisait, quand il avait une heure lucide. Parmi
ces livres, dont la plupart taient imprims en latin, se trouvait un
livre franais: _Les Cinq Codes_. Justin l'avant tant lu et relu que les
pages se dtachaient comme les feuilles mortes qui tombent  l'automne.

Les chiffonniers disaient que, si on avait pu trouver Justin  jeun, il
n'y aurait pas eu son pareil parmi les avocats de Paris.

Ils ajoutaient que, quand Justin n'tait ivre qu' demi, c'tait encore
un gaillard de bien bon conseil.

Sa rputation  cet gard tait considrable, non seulement parmi les
chiffonniers, mais encore dans la classe des saltimbanques et artistes
forains dont il s'tait rapproch  diffrentes reprises, m peut-tre
par le mme instinct que Mdor.

Ils l'appelaient le pre Justin; quoiqu'il ft jeune encore, au dire de
ceux qui le connaissaient de longue main, il avait toutes les apparences
de la vieillesse.

Depuis un an, Mdor, poursuivi par le discrdit croissant o se perdait
l'avalage du sabre, ne trouvait plus d'emploi dans les baraques. C'tait
bien  contrecoeur et par ncessit qu'il avait fini par s'tablir  son
compte. Quelques planches, empruntes  son ancien immeuble arien, et
de vieux clous, lui avaient suffi pour btir l'troite cabane, trop
large encore pour son commerce abandonn. Il travaillait comme un ngre,
emportant sa maison sur son dos, de fte en fte, dans les villages qui
environnent Paris, et rcoltant de loin en loin quelques sous, quand
trois ou quatre amateurs obstins de ce grand art, dcd comme la
tragdie, daignaient passer le seuil de son taudis.

Il se consolait nanmoins en disant qu'il tait dsormais le premier et
le dernier avaleur de France et de Navarre, ce qui devenait vrai
exactement par le dfaut de concurrence.

Mdor avait un autre motif d'orgueil; il tait le seul homme que le pre
Justin admt dans son trou. Mdor, il est vrai, n'y allait jamais sans
porter quelque chose  boire, mais il renouvelait ses visites aussi
souvent qu'il le pouvait.

tait-ce la conversation abrutie du misrable ivrogne qui l'attirait?
Non. Que Justin et la fivre de l'alcool et draisonnt honteusement ou
que Justin,  jeun, par hasard, pris d'une gravit hautaine, en revnt 
son langage d'autrefois qui, dsormais, tait burlesque dans sa bouche,
Mdor l'coutait peu. Il le laissait fredonner d'une voix rauque des
refrains sans tte ni queue; il le laissait aussi lire des textes de loi
ou dclamer des vers latins avec emphase: cela ne lui importait point.

Ce qui l'attirait par une sduction irrsistible, c'tait une pauvre
relique qu'il avait trouve dans un coin du rduit de l'ivrogne, 
moiti cache sous la poussire.

Un berceau d'enfant, rempli de petites hardes et de jouets, aux rideaux
duquel pendait une photographie qui reprsentait une jeune mre tenant
son enfant dans ses bras, ou plutt tenant un nuage, trace confuse de
l'enfant qui avait boug en posant.

Le berceau de Petite-Reine dispos en autel par les mains de la
Gloriette.

Le portrait de la Gloriette pressant sur son coeur Petite-Reine.

C'tait pour cela que Mdor venait le plus souvent qu'il pouvait chez le
pre Justin, en payant son entre avec des fonds de bouteilles. Quand
une fois il tait entr, il laissait Justin boire, ou lire, ou chanter,
et venait s'asseoir dans le coin o tait la relique, restant des heures
entires en contemplation devant le berceau et devant le portrait.

Au moment o Hector et madame de Chaves passrent devant Mdor, ils
allaient encore lentement  cause de la foule. Mdor, qui venait de
reconnatre le duc de Chaves  la porte de la baraque, mit ses yeux
grands ouverts et fixes sur le jeune homme, sans mme le voir; mais il
n'en fut pas de mme pour la duchesse, quoiqu'elle et son voile
rabattu.  son aspect, il tressaillit de la tte aux pieds et tout son
sang vint  sa joue. Il se leva droit sur ses pieds, comme si un ressort
se ft dtendu en lui.

Un instant il resta abasourdi, puis il se frotta les yeux  tour de
bras, en rptant plusieurs fois de suite:

--Tous deux! Lui! et elle! Est-ce que je dormais? Est-ce que j'ai rv?

Pendant ce temps-l, Hector et sa compagne, pressant le pas, tournaient
dj l'angle de la rue Saint-Dominique.

Ce fut tant pis pour ceux qui taient entre eux et Mdor. Mdor se jeta
tte premire dans la foule et passa comme un boulet de canon. Il arriva
juste  temps pour voir l'amazone et son cavalier mettre au trot leurs
montures et redescendre vers la Seine.

Pour la seconde fois Mdor aperut les traits de l'amazone, et il appuya
les deux mains contre son coeur en se disant:

--C'est elle! c'est bien elle!

Les chevaux eurent beau trotter, Mdor n'avait pas les longues jambes de
Saladin, mais sa passion tait autre et plus forte.

Il et suivi les deux chevaux au bout du monde et rien n'aurait pu
l'arrter, sinon la mort.

En arrivant  la porte cochre de l'htel de Chaves, la duchesse, qui
n'avait pas prononc un seul mot pendant toute la route, dit:

--Au revoir, Hector; ne revenez pas avant d'avoir reu une lettre de
moi.

Ils se sparrent. Quelques secondes aprs, Mdor, haletant et baign de
sueur, vint tomber sur le pav dans l'enfoncement de la porte.

Il resta quelques minutes  reprendre son souffle, puis il dit:

--Je ne sais pas comment je ferai pour arriver jusqu' elle, mais
j'arriverai!




II

Saladin ouvre la tranche


Nous avons laiss Saladin djeunant avec l'apptit d'un juste au
restaurant du faubourg Saint-Honor. Il ne nous est pas permis de
l'abandonner longtemps, d'abord parce que c'est notre hros, ensuite
parce que sa physionomie copie exactement sur nature absout notre rcit
de tout pch romanesque, et lui donne couleur d'histoire.

Saladin, comme la plupart des hros de notre sicle, n'avait pas 
proprement parler de gnalogie; il tait ce champignon qui pousse sur
la couche forme par le vice parisien. La lgende honteuse et burlesque
de la boue entourait son berceau comme un nuage mythologique. C'tait un
dieu  sa manire, et il avait sa chvre Amalthe. Son pre Similor,
brevet pour la danse des salons, sa nourrice chalot, sa mre Ida
Corbeau, la Vnus invalide, ont t chants par nous dans un pome o
les badauds des quartiers riches profitrent avec une curiosit tonne
de nos voyages et dcouvertes dans les sous-sols de la civilisation[*].

Rude voyage o l'on trouve cependant, et malgr le dire calomnieux d'une
littrature qui s'abrutit dans le sang, plus de vice rendu hideux par la
misre, plus de comdie sauvage et poussant le grotesque jusqu'
l'invraisemblable que d'lments tragiques ou terribles.

C'est toujours Paris, descendu  cent pieds sous terre, Paris qui n'a
pas t  l'cole et qui vit des enseignements malsains du mlodrame,
unique lanterne allume dans ces profondeurs.

C'est toujours Paris, avec un esprit qui fait peur, une lgance qui
fait piti, et je ne sais quelles prtentions  la fois risibles et
douloureuses au bienfait des belles manires.

Ce Paris-l, nous ne l'avons pas invent, mais nous l'avons trouv en
allant voir un jour o pouvait tre l'absurde souterrain habit par les
cent mille bandits qui poignardent, tranglent, touffent, assomment ou
empoisonnent les cent mille victimes haches annuellement dans la
cuisine de l'glogue contemporaine.

D'autres sont alls dj sur mes pas dans ce bizarre pays qui n'est pas
celui d'Eugne Sue: caverne plus vraie, mais moins brillante que le
centre de la terre de mon ami Jules Verne. Quelque jour, je le crois, on
fera descendre un boulevard jusqu' ces bas-fonds remplis
d'invraisemblables grimaces, et les Parisiens aiss iront voir en train
de plaisir ce qui restera de la noire sarabande danse autrefois par les
ambitions de l'ignorance et de la misre.

Ida Corbeau tait morte noye dans l'eau-de-vie de marc; l'esprit de
conduite d'chalot l'avait tir de presse; Similor lui-mme, sans
amender le moins du monde son vicieux naturel, avait pris l'habitude de
laver sa figure et ses mains.

Saladin, qui tait la seconde gnration, devait profiter de ce progrs
et, qui sait, pntrer peut-tre  travers nos couches sociales si
faciles  trouer, jusqu'aux plus hauts sommets de la considration
publique.

En attendant, il mangeait, choisissant ce qu'il y avait de meilleur sur
la carte, en dpit de ses habitudes de parcimonie. Il avait le coeur
content comme un ngociant qui vient de trouver le joint d'une
combinaison difficile. L'ide de Saladin tait simple  l'instar de
toutes les grandes ides, et de plus, comme presque toutes les ides du
peuple sous-parisien, elle prenait son origine dans ses souvenirs de
thtre.

Chacun connat l'histoire de ce chirurgien qui, n'ayant pas  son gr
une clientle suffisante, cassait les bras et les jambes des passants
pour les remettre ensuite. Il y a eu sur ce sujet un drame  cinq cents
reprsentations.

Saladin avait invent quelque chose d'analogue. Ayant enlev jadis
Petite-Reine pour 100 francs, dont le coupable Similor avait profit, il
voulait gagner cent fois plus, mille fois plus, en rendant Petite-Reine
 sa mre.

Au point de dpart, une forte lacune existait dans ce projet, car
Petite-Reine tait l'enfant d'une pauvre femme, qui ne pouvait fournir
qu'une rcompense trs borne.

Mais il y avait cet homme brun, cet tranger  barbe couleur d'encre qui
avait donn un louis  Saladin dguis en vieille femme.

Ils ont beau tre positifs, couards, calculateurs, patients, tous ceux
qui sortent des profondeurs dont je parlais nagure sont romanesques
jusqu' la folie.

Songez qu'ils jouent presque toujours avec vingt chances contre une, et
que la premire mise leur manque. Depuis quatre ou cinq ans, ils ont
pris pour plus de trente millions de billets  25 centimes aux loteries
autorises pour la plus grande gloire de la morale publique.

Nos loups-cerviers n'en sont plus  mconnatre cette vrit miraculeuse
qu'on peut arracher des sommes flamboyantes aux gens qui n'ont pas le
sou.

Revendre ce qu'il avait vol, telle tait donc la premire forme de
l'ide de Saladin, et  mesure que les annes s'coulaient, il levait
en lui-mme ses prtentions  l'endroit de ce march fantastique, parce
que son dsir, devenu foi, lui montrait la mre indigente parvenue au
fate de la fortune.

Une ide fixe a presque toujours une valeur. On dirait, en vrit, que
l'homme a ce mystrieux pouvoir de modifier la destine en couvant
ardemment et patiemment un dsir dtermin.

Il n'y a pour chouer toujours que les irrsolus et les changeants.

La seconde forme de l'ide de Saladin fut un vaudeville: progrs sur le
drame; il se dit que l'heureuse mre en retrouvant sa fille n'aurait
rien  refuser, pas mme la main de sa fille,  l'ange sauveur qui la
lui ramnerait. Ce n'taient pas, tant s'en faut, des suppositions
faites  l'tourdie. Saladin creusait laborieusement la situation; il se
mettait en face de cette mre, comtesse ou marquise, et il pluchait les
raisons qui auraient pu dterminer son refus.

On n'accepte pas un saltimbanque dans les familles, c'est clair. Saladin
s'tait arrang de manire  n'tre plus saltimbanque; il s'tait fait,
comme nous l'avons dit, une ducation, assurment fort incomplte, mais
qu'il trouvait superbe, ayant en toutes choses une souveraine estime de
lui-mme.

Il ne faut pas sourire. Nous ne sommes plus aux poques de modestie. La
vanit, quand elle est suffisamment grave et lourde, est une des plus
efficaces parmi les qualits qui dterminent le succs.

Saladin avait fait, en outre, tout ce qu'il avait pu pour se concilier
les sympathies de sa future fiance; il lui avait rendu de vritables
services, et il avait pris sur elle une sorte d'autorit.

Malheureusement pour lui, il s'attaquait ici  une nature par trop
suprieure  la sienne. Saphir, enfant, avait prouv pour lui une sorte
de crainte, mle d'admiration, mais Saphir jeune fille le pera  jour
d'un coup d'oeil et se dtourna de lui avec ddain.

Ce mpris, elle n'avait point pris souci de le dissimuler, et nanmoins
notre Saladin doutait encore, parce que la pense du ddain applique 
sa prcieuse personne ne pouvait entrer dans son esprit.

Aprs des annes o il avait manoeuvr dans le vide, soutenu seulement
par son obstination  croire que son dsir valait une certitude, Saladin
se rencontrait face  face avec la vrit.

Et il restait bloui devant cette vrit qui se trouvait tre la
complte ralisation de son rve.

Il n'y avait pas en lui beaucoup d'tonnement, il y avait un immense
orgueil, joint au soupon instinctif qu'il faudrait donner peut-tre une
troisime forme  son ide.

--Je suis fort! se disait-il en dvorant son djeuner dnatoire; je
connais bien du monde, mais je ne connais personne qui m'aille  la
cheville! J'avais tout devin recta, seulement, au lieu d'une marquise
ou d'une comtesse, c'est une duchesse. Il n'y a pas d'affront.

Et il se frottait les mains entre deux bouches.

Le commencement de son repas, il le donna compltement au triomphe. Ce
fut seulement vers le dessert qu'il s'interrogea au sujet des voies et
moyens  prendre pour exploiter son aubaine.

Quoiqu'il n'admt pas le mpris de mademoiselle Saphir  son gard, il
ne comptait plus sur elle et cherchait vaguement le moyen, en apparence
impossible, d'agir sans elle.

Les affaires valent par la faon dont on les mne. Une mre, en
dfinitive, peut offrir trs dcemment 10,000 francs  l'homme qui lui
ramne sa fille, comme elle peut tre oblige de lui servir vingt mille
livres de rente.

Tout dpend de l'excution.

Saladin n'avait jamais rflchi  cela. Comment faire? Sous quel aspect
se prsenter  l'htel de Chaves? Comment y tre admis? Comment y faire,
du premier coup, la figure qu'il fallait pour produire l'effet dsirable
et se poser en gendre possible?

De loin ces difficults peuvent sembler vnielles  un aventurier de
l'espce de Saladin,  qui son ignorance absolue du monde donne l'audace
des aveugles au bord d'un prcipice.

Mais de prs, cela devenait terrible. Avec un peu de bon sens, et
Saladin n'en manquait pas tout  fait, il tait facile d'augurer que
tout devait se terminer par une rcompense honnte.

Le fromage de Saladin devint amer dans sa bouche; son dernier verre de
vin lui resta au gosier.

Il travaillait dsesprment, et ceux qui l'avaient vu commencer son
repas d'un apptit si triomphal ne l'auraient point reconnu, quand il
demanda le caf d'une voix presque dolente.

Il chercha bien un instant quel levier de manoeuvre pourrait lui fournir
la dcouverte qu'il avait faite par hasard; monsieur le duc de Chaves
guettant sa femme derrire les persiennes d'un entresol.

Mais ce genre de roman n'tait pas dans les cordes de Saladin: tout au
plus devinait-il vaguement qu'il y avait l un moyen d'action. La
manire de s'en servir lui chappait absolument.

Il huma son caf d'un air mlancolique.

Avant d'avaler la dernire gorge, il mit la main  la poche pour
chercher son porte-monnaie et sentit un objet tranger, dont il ne
devina pas d'abord la nature. Il le retira vivement, et sourit avec une
sorte de colre en reconnaissant le butin qu'il avait ramass deux
heures auparavant, au coin d'une borne, dans la cour de l'htel de
Chaves.

Mais une rflexion soudaine lui traversa le cerveau. Son rire se figea
et ses yeux ronds lancrent un clair.

--Le bracelet, murmura-t-il; le bracelet d'enfant!

C'tait en effet un pauvre petit bijou, sans valeur aucune, fait avec
des perles de verre, montes sur un fermoir en cuivre dor.

--La petite avait le pareil autrefois! dit encore Saladin qui tait tout
blme et dont les tempes battaient; je m'en souviens comme si j'y tais
encore! je le regardai pour voir si c'tait de l'or ou de l'argent, mais
comme a ne valait rien, je le jetai avec le reste dans le trou du
fumier, entre Charenton et Maisons-Alfort...

--L'addition! cria-t-il d'une voix retentissante, en frappant de son
couteau sur la table.

Ce n'tait plus le mme homme. Sa taille avait gagn quatre pouces, et
un rayon de fire intelligence brillait dans ses yeux.

Il sortit du restaurant d'un air vainqueur, le chapeau sur l'oreille et
la poitrine vase. L'ide avait sa troisime forme.

Il souriait aux passants et regardait les petites dames d'un air
protecteur.

--Ceux-l ne savent pas, se disait-il avec une gaiet bienveillante, que
voil un beau garon qui a son affaire dans le sac; marquis pour de
vrai, rentier, dcor et tout, dans un prochain avenir!

Et papa Similor qui _dingue_ dans la rue Le Peletier! ajouta-t-il en
clatant de rire. Bah! on n'est pas mchant, on lui fera un sort
mdiocre en rapport avec ses capacits.

Il gagna les abords de la Madeleine, o il prit un cabriolet de place,
disant au cocher:

--Rue Tiquetonne, n 13.

Vingt minutes aprs, il montait l'escalier terriblement noir de madame
Lubin, seule somnambule supra-lucide de la ville de Paris.

Madame Lubin avait,  l'exemple de toutes les somnambules supra-lucides
ou autres, un mdecin qui la plongeait dans le sommeil magntique et
soignait ensuite les malades  l'aide des rvlations qu'il tirait
d'elle.

C'est une des branches du mtier et je connais des personnes
respectables qui ont beaucoup de confiance en ce genre de traitement.

L'autre branche de l'tat consiste  retrouver les objets perdus et 
dcouvrir les voleurs. Ce dernier dtail, qui prsente des dangers,
conduit souvent mesdames les somnambules sur les bancs de la police
correctionnelle.

Une ou deux mme ont pass en cour d'assises drapes dans leur dignit
et fort tonnes qu'on voult les empcher de remplir, en faisant leur
cuisine, les fonctions du procureur imprial.

Il ne faut pas se dissimuler que la plupart de ces femmes cessent vite
d'appartenir  la classe des charlatans. Au bout d'un an ou deux
d'exercice, elles s'enivrent de leurs propres mmeries comme les
sibylles antiques, et subiraient volontiers le martyre plutt que
d'avouer qu'elles n'exercent pas un sacerdoce.

Le mdecin est rarement convaincu. Il fait ce mtier-l comme il
serait clerc d'huissier ou recors, et n'a pas d'autre prtention morale
que de dner tous les jours aux restaurants  quarante sous.

Quand Saladin entra chez madame Lubin, son mdecin et elle taient en
train de prendre un petit verre de cassis sur le coin de la chemine.

Ce sont en gnral des mnages o le mdecin joue le rle du sexe le
plus faible.

--Docteur, dit Saladin en passant le seuil, vous allez me faire le
plaisir d'aller voir en bas si j'y suis. Il s'agit d'une affaire grosse
comme la maison. J'ai bien l'honneur de vous saluer.

Le mdecin, ayant consult du regard sa suzeraine, prit son chapeau gras
et disparut.

--Dormez-vous, ma commre? demanda Saladin en riant.

--Monsieur le marquis, rpondit la somnambule d'un air digne, vous savez
bien que je ne plaisante jamais avec ces choses-l; oui, _je dors_, et
c'est tout frais; je suis lucide.

Saladin fit rouler du pied un fauteuil et s'y plongea.

--J'aimerais mieux que vous fussiez veille, dit-il, mais  la guerre
comme  la guerre. Venez a, nous allons causer.

Madame Lubin tait une femme d'une trentaine d'annes, use et surmene,
mais qui gardait quelques traces de gentillesse. Elle vint s'asseoir
auprs de Saladin, prit une pose coquette et dit:

--Causons... nos machines ont-elles mont aujourd'hui en bourse?

--Il ne s'agit pas de cela, rpondit Saladin d'un air grave, vos
machines sont de la petite bire. Combien auriez-vous de la dame en
question si, par impossible, vous retrouviez l'objet que vous savez?

--Quelle dame? demanda la somnambule, et quel objet?

Les yeux ronds de Saladin taient fixs sur elle comme deux lanternes.

--Ah! fit-elle tout  coup, la dame au bracelet!... a vous a-t-il servi
 quelque chose l'adresse du Grand-Htel que je vous ai donne?

Saladin fit un grave signe de tte.

--Je suis lucide, moi aussi, ma bonne dame, pronona-t-il d'un ton
solennel, supra-lucide! La dame qui est venue vous consulter est la
duchesse de Chaves, qui a ce magnifique htel rue du
Faubourg-Saint-Honor.

--Oh! oh! fit madame Lubin tonne, vraiment! une duchesse! et comment
savez-vous cela?

--Je sais bien des choses, repartit Saladin, quoique je ne me vante pas
d'tre sorcier. Avez-vous le signalement exact du bracelet perdu par la
duchesse?

La somnambule ouvrit un petit registre et se mit  le feuilleter.
Pendant qu'elle s'occupait ainsi, Saladin tira le bracelet de sa poche.

--Voil! dit-elle: un petit bracelet de perles bleues, avec fermoir en
cuivre dor. Saladin lana  la vole le bracelet qui vint tomber sur le
registre.

--Tiens, tiens, fit madame Lubin en sautant sur son sige, vous l'avez
fait faire? Qu'est-ce que vous comptez tirer de l?

Saladin souriait dans sa cravate.

--Je ne l'ai pas fait faire, ma bonne dame, dit-il, et un simple coup
d'oeil peut vous convaincre de la vtust de l'objet.

--C'est vrai, avoua la somnambule. Alors vous l'avez achet d'occasion?
En tout cas, c'est bien choisi; mais la personne qui l'a perdu
connaissait son bracelet. C'tait, je le crois bien, une manire de
relique qu'elle regardait souvent. Je ne me charge pas de rendre ce
petit bric--brac  madame la duchesse.

Saladin tait de plus en plus majestueux.

--Je ne vous en charge pas non plus, ma bonne dame, dit-il; je vous
apporte seulement les moyens de faire preuve d'une trs grande habilet
ou lucidit, comme vous voudrez. Par votre art, vous avez appris deux
choses, d'abord le nom et l'adresse de la personne qui vous a consulte,
ensuite l'existence d'un individu dou de facults extraordinaires et
qui prtend avoir en sa possession l'objet perdu par la susdite
personne... est-ce que ce n'est pas dj joli?

--Et, demanda madame Lubin, c'est vous l'individu dou de facults
extraordinaires?

--Naturellement, rpondit Saladin, qui salua.

--Y aura-t-il quelque chose pour moi?

Saladin salua de nouveau et rpta:

--Naturellement.

--Eh bien, cher monsieur le marquis, dit la somnambule, la personne doit
revenir demain. Je lui ferai votre commission et mme je l'enverrai chez
vous, si vous voulez, quoique l'affaire soit  moi.

Saladin secoua la tte avec lenteur.

--Ce n'est pas cela, murmura-t-il, et je ne suis pas ici pour vous
prendre vos affaires. Il y a l-dedans des intrts engags, des
intrts majeurs, dont moi seul puis avoir connaissance,  cause de mes
nobles relations dans le grand monde. Souvenez-vous de cette fable
ingnieuse _Le Coq et la Perle_; il y a dans la vie des occasions dont
le vulgaire ne peut pas profiter.

--Le vulgaire! rpta madame Lubin scandalise.

--Bonne madame, rpliqua Saladin avec condescendance, vous tes une
femme comme il faut, c'est certain, mais, vis--vis d'un homme tel que
moi, vous appartenez au vulgaire.

Puis, se levant et rejetant en arrire sa tte d'oiseau, il ajouta:

--Je cache sous l'apparence d'un simple coulissier de remarquables
destines. Ne vous en tiez-vous pas doute?

Madame Lubin, quoiqu'elle ne travaillt pas en foire, appartenait, elle
aussi, trs nergiquement,  la classe des gens qui vivent d'illusions
et respirent le roman par tous les pores.

Comme elle gagnait sa vie  jouer un rle, les choses thtrales avaient
un grand empire sur elle. Son regard changea d'expression, tandis
qu'elle contemplait Saladin, grandi d'une demi-coude.

--C'est vrai, balbutia-t-elle, que vous avez quelque chose d'tonnant!
Et mon docteur n'aurait pas pris la porte comme cela pour tout le monde.
Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?

Saladin rpondit:

--Qui sait si cette soire n'est pas pour vous l'aurore d'une position
fixe et honorable? Mettez-vous l, devant ce guridon, et veuillez
crire ce que je vais vous dicter.

Madame Lubin, sans se faire prier, s'assit auprs de la table et disposa
tout ce qu'il fallait pour crire.

--Je suis, dit-elle; on ne sait pas vous rsister, monsieur le marquis.

Mais Saladin se promenait de long en large dans la chambre, et
paraissait mditer laborieusement.

Il avait l'air d'un pote qui va enfanter un chef-d'oeuvre. Et par le
fait il se disait:

--La chose doit tre soigne et propre  me planter l-dedans, droit et
solide comme un mt de cocagne! Pas de paroles inutiles! il faut frapper
la dame, et qu'elle passe toute la nuit  rvasser de moi comme si
j'tais un casse-tte chinois.

--Eh bien? fit la somnambule.

Saladin vint se mettre debout devant elle et dicta:

Madame, Ma science m'a fait savoir le nom et la demeure de la personne
respectable qui m'a fait l'honneur de me consulter.

Il y a au-dessus de moi un homme dont ma science m'a galement fait
connatre l'existence et la supriorit.

L'objet que vous avez perdu et qui vous tait cher vous sera rendu par
lui.

Peut-tre l'homme dont je parle pourrait-il gurir en vous le regret
produit par une perte bien autrement cruelle...

Il ne m'est pas permis de vous en dire davantage.

On annoncera demain chez vous,  la premire heure, l'ancien agent de
police Renaud. Recevez-le, et sachez tout de suite que vous aurez
affaire au jeune et clbre marquis de Rosenthal!

--Signez, ordonna Saladin. Madame Lubin signa.

--Et qu'est-ce que tout cela veut dire? demanda-t-elle.

--Si ma main droite le savait, rpondit Saladin avec emphase, je la
couperais. Mettez l'adresse.

Madame Lubin adressa la lettre  madame la duchesse de Chaves en son
htel, rue du Faubourg-Saint-Honor.

Saladin prit son chapeau. Avant de franchir le seuil, il mit un doigt
sur sa bouche, puis il sortit sans prononcer une parole.




III

Saladin monte  l'assaut


Il y a dans la vie des choses absurdes qui doivent russir, de mme
qu'il y a dans l'art des oeuvres trs mprisables dont le succs est
forc. Pour juger ceci et cela il faut se placer  de certains points de
vue.

Le roman est entr dans nos moeurs bien plus profondment qu'on ne le
pense: ceci pour le commun des hommes et des femmes. Pour ceux ou pour
celles qui souffrent d'une grande blessure, la vie mme devient un
roman.

Et si cette blessure, au point de vue des douleurs qu'elle occasionne
comme au point de vue des espoirs de gurison qu'elle laisse, touche par
quelque ct au domaine exploit habituellement par les conteurs,
l'invasion du roman dans la vie passe  l'tat de tyrannie absolue.

Les contes, en effet, partent presque toujours d'un fait vritable et,
pour ne point abandonner le sujet mme de notre rcit, il est certain,
malheureusement, que l'enlvement d'un enfant n'est pas une circonstance
trs exceptionnelle.

Parti du fait fondamental et vrai, le romancier en tire des consquences
 sa guise, et c'est l que commence le roman.

C'tait--dire, pour beaucoup de gens, le mensonge; pour d'autres, la
dduction logique des vnements.

Nous ne craignons pas de dire que l'imagination blesse de toute mre 
qui on a ravi son enfant invente en une semaine plus de romans que
l'habilet du plus fcond romancier n'en saurait trouver en dix annes.

Madame de Chaves reut le soir mme par la poste la lettre de la
somnambule. Il y avait en elle, en ce moment, une inquitude qui se
rapportait  un danger tout personnel; madame de Chaves, nous le savons,
n'ignorait rien de la sauvage et bizarre nature de son mari.

Elle connaissait vaguement, mais suffisamment, l'histoire de celle qui,
avant elle, avait port ce titre et ce nom: duchesse de Chaves.

Elle lut la lettre au milieu d'une certaine proccupation, non point
qu'elle et peur, car elle tait brave comme toutes celles qui ont
terriblement souffert, mais parce qu'elle tenait, comme d'autres
s'accrochent au dernier amour,  la faible esprance qui tait dsormais
toute sa vie.

Car telle nous l'avons vue autrefois dans la chambrette de la rue
Lacue,  genoux devant le berceau vide de Petite-Reine, telle Lily
tait reste aprs tant de temps coul.

Sa fille! il n'y avait en elle que sa fille. En dehors de ses regrets et
de ses espoirs qui avaient sa fille pour objet, vous eussiez trouv dans
sa poitrine le coeur d'une morte.

Elle jeta la lettre qu'on lui avait apporte dans sa chambre  coucher,
et se reprit  songer  cette rencontre bizarre: monsieur le duc de
Chaves, cet homme sombre et froid, montant les degrs qui conduisaient 
un thtre forain.

C'tait fort surprenant, mais, en somme, la conduite de monsieur le duc
intressait Lily mdiocrement, et ce qui lui restait de cette aventure
c'tait le singulier regard que monsieur de Chaves avait jet sur elle.

Monsieur de Chaves tait  Paris quoiqu'il et annonc hautement son
dpart, et monsieur de Chaves, avant son absence, lui avait fait
comprendre, avec douceur et courtoisie, que les assiduits du jeune
Hector de Sabran pouvaient prsenter un danger.

S'il tait une femme au monde dans l'existence de laquelle le roman
dbordt, c'tait assurment madame de Chaves. Depuis l'heure de sa
naissance, en quelque sorte, le roman ne l'avait jamais quitte,
quoiqu'il n'y et pas un atome de tendance romanesque dans son esprit,
ni dans son coeur.

Elle avait pass au milieu de tout cela, porte par les vnements, et
n'avait jamais eu qu'une passion profonde, son amour pour sa fille.

Justin lui-mme ne lui laissait qu'un souvenir doux et tranquille.

Mais le roman la pressait de toute part. Et en ce qui regardait sa
position vis--vis de son mari demi-sauvage, c'tait un roman bien
connu, une lgende, un conte d'enfant: l'histoire de Barbe-Bleue.

Monsieur le duc n'tait pas homme  chercher des intrigues subtiles. Il
aimait avec une brutalit folle. Lily avait la conviction qu'il s'tait
dbarrass de sa premire femme pour l'pouser, elle, Lily.

Elle pensait, tout en se disant: c'est impossible! qu'il pourrait
prendre le mme moyen pour pouser une autre femme.

Elle ne l'avait jamais aim. Elle avait pour lui la rpugnance terrifie
des enfants prisonniers de l'ogre. Elle s'tait rsigne  cette torture
de vivre prs d'un pareil homme, parce qu'elle avait vu dans ce
sacrifice le moyen de retrouver Justine.

Elle et fait plus encore, si une preuve plus dure se ft prsente 
elle.

Du reste, monsieur le duc de Chaves l'avait aime passionnment pendant
plusieurs annes, et jusqu' ces derniers temps, elle avait gard sur
lui un remarquable empire.

Il tait fier de sa beaut. Il prouvait  chaque instant de ces
mouvements de jalousie qui enchanent, et pour le garder esclave, Lily,
soutenue par la pense qu'elle travaillait pour sa fille, avait parfois
surmont un sentiment qui tait plus que de la froideur.

Le duc alors redevenait l'amant agenouill des premiers jours.

Au bois et dans les ftes de la haute vie, en voyant passer cette femme
si noblement fire, souriante et, en apparence, heureuse d'tre partout
la reine de beaut, vous n'eussiez jamais devin la plaie incurable de
son me.

Monsieur le duc de Chaves, de son ct, avait accompli loyalement au
moins une partie du pacte conclu. Sa fortune avait toujours t  la
disposition de Lily, ds qu'il s'tait agi de chercher Petite-Reine.

Il n'avait menti qu'une fois, quand il avait donn  penser  la jeune
mre que sa fille tait partie pour l'Amrique.

Et s'il avait menti, c'tait pour emporter l'objet de sa passion comme
une proie.

Lily, seule dans sa chambre, repassait en elle-mme ces vnements
lointains, mais la lettre mystrieuse,  son insu, prenait dj sa
pense.

Souvenons-nous que, mme avant d'avoir reu cette lettre, elle avait dit
 Hector, superstitieuse comme toujours les martyres: Si cette
somnambule retrouvait le bracelet, elle pourrait aussi retrouver
l'enfant...

La lettre tait sur la table de nuit. Madame la duchesse de Chaves se
prit  la regarder. Matriellement, cette lettre sentait l'endroit d'o
elle venait: c'tait un papier grossirement parfum, dans une enveloppe
timbre avec prtention.

Madame de Chaves la prit et la relut. Elle fut frappe, ou plutt
blesse par la niaise emphase de son contenu. Ces phrases, coupes avec
une majest sibylline, lui sautrent aux yeux comme une ridicule
mystification.

Et pourtant elle la relut non pas une fois, mais dix fois.

Le roman! le roman, stupide ou non, la menace qu'on ne comprend pas, la
promesse mystrieuse!

Je ne sais pas d'homme au monde qui puisse recevoir, sans motion, la
prire de passer chez un notaire inconnu.

C'est l le roman, c'est l son prestige, c'est l ce qui mne les trois
quarts de la vie des trois quarts d'entre nous!

Et si je voulais aller au fond des choses, je dirais que, quand le roman
entre une fois dans la vie, plus il est absurde plus il devient
entranant.

D'ailleurs, il y avait quelque chose dans cette lettre. On avait
dcouvert le nom de madame de Chaves et son adresse qu'elle avait cru
tenir cachs; on avait retrouv le bracelet; on avait fait bien plus: on
avait devin, et c'tait magie, la secrte proccupation de son coeur.

Car cet objet, plus cher et plus cruellement regrett, auquel on faisait
allusion, que pouvait-il tre, sinon sa fille elle-mme?

Elle se mit au lit en songeant  la lettre.

Elle voulut s'endormir; la lettre la poursuivit comme une tyrannie.

Et, chose singulire, parmi les nigmes que la lettre proposait, les
plus obsdantes pour sa pense n'taient pas celles dont l'expos du
moins se comprenait.

Son adresse devine, le bracelet retrouv, l'allusion faite au sort de
sa fille, tout cela s'vanouit peu  peu pour cder la place  ce
problme, idiot dans ses termes: monsieur le marquis de Rosenthal se
prsentant  l'htel, sous le nom de Renaud, ancien employ de la
police.

De bonne heure, Lily se leva. Elle n'avait pas ferm l'oeil de la nuit.
Avant huit heures, elle tait assise dans son boudoir, impatiente dj
et trouvant que monsieur le marquis de Rosenthal tardait. Elle avait
donn l'ordre exprs d'introduire auprs d'elle monsieur Renaud sitt
qu'il se prsenterait.

Demi-cache derrire ses rideaux, elle interrogeait la cour et guettait
la porte cochre.

Enfin, quelques minutes avant neuf heures, la porte s'ouvrit et un jeune
homme, vtu de noir, se dirigea vers la conciergerie. Le concierge,
aprs l'avoir cout, le conduisit lui-mme jusqu'au perron.

Lily put l'examiner  son aise tandis qu'il traversait la cour d'un pas
lent et solennel.

C'tait un tudiant allemand, non pas prcisment tel qu'on les voit 
Leipzig ou  Tbingen, mais tel que les thtres nous les montrent
quand ils font de la couleur locale: bottes molles, pantalon noir
collant, veste et jaquette noires surmontes par un vaste col blanc
rabattu. Seule, la casquette traditionnelle tait remplace par un
chapeau tyrolien  larges bords, d'o s'chappaient les mches
abondantes et lustres d'une chevelure noire.

Lily avait vaguement l'espoir de trouver en ce nouvel arrivant une
figure connue, mais elle dut s'avouer qu'elle ne l'avait jamais vu.

L'instant d'aprs, un domestique annona monsieur Renaud, et Saladin fit
son entre dans le boudoir de madame la duchesse.

Celle-ci se leva pour le recevoir. Il salua, mais non point trs bas, et
dit en fixant sur elle ses yeux ronds qui la troublrent:

--Voil bien des annes que je m'occupe de vous.

Il avait en parlant un lger accent tudesque.

Madame de Chaves ne trouva pas de rponse, elle le regardait avec une
sorte de frayeur: Saladin eut un sourire de froide bont.

--Je ne vous veux que du bien, pronona-t-il du bout des lvres.

La duchesse lui montra de la main un sige et dit tout bas:

--Je vous en prie, monsieur, apprenez-moi ce que je puis esprer de
vous.

Saladin croisa ses bras sur sa poitrine. Il tait superbe d'aplomb et de
gravit. Il avait pass la nuit  composer son rle,  l'apprendre et 
le rpter.

Languedoc, dnich  la foire par Similor, tait venu lui faire une
tte: une tte de marbre immobile et glace.

Si Saladin avait su le monde, peut-tre aurait-il recul devant
l'audacieuse comdie qu'il allait jouer; peut-tre du moins aurait-il
choisi d'autres moyens et pris d'autres apparences.

Sans prtendre qu'un autre stratagme n'et point russi auprs de cette
pauvre femme, subjugue d'avance et prpare  toutes les crdulits,
nous affirmons que Saladin avait bien choisi son personnage.

Nous ajoutons que les comdies de ce genre arrivent au succs, surtout
par leurs cts les plus invraisemblables.

Les charlatans sauvent parfois ceux que la mdecine srieuse a
condamns. Il en est ainsi dans la vie, et certains dcouragements se
rfugient d'eux-mmes dans l'impossible.

Chaque sicle, du reste, subit pour un peu l'influence de la posie
ambiante: ceci du haut en bas de l'chelle sociale. On est bien forc de
prendre le merveilleux o les potes l'ont mis.

Les sorciers du Moyen Age, succdant aux oracles antiques, se
chargeaient de rpondre aux questions de l'ambition effrne ou de
l'aveugle dsespoir. Le XVIIIe sicle incrdule inventa les magntiseurs
et but en riant l'lixir de vie, distill par le comte de Cagliostro.
Nous avons eu de nos jours les mdiums et les tables tournantes.

C'est l le merveilleux pur, le surnaturel franchement inexplicable.

Mais le merveilleux potique est autrement fait. C'est la baguette des
fes, ce sont les miracles obtenus par la lance des chevaliers, ou bien
ce sont les prouesses encore plus tonnantes accomplies par l'pe de
d'Artagnan, par l'or de Monte-Cristo.

On ne croit pas  tout cela, je le veux bien, mais il en reste quelque
chose.

D'Artagnan mourut il y a longtemps.

Depuis Monte-Cristo, Jupiter en habit noir qui lanait les billets de
banque comme la foudre, on a t chercher le merveilleux plus bas
encore, beaucoup plus bas.

Quelques-uns ont choisi des assassins et des voleurs pour les revtir de
je ne sais quels oripeaux magiques; d'autres, moins fous et plus hardis,
ont os prendre cette personnalit dteste et mprise: l'agent de
police, pour l'entourer de rayons sur l'effront pidestal de leurs
fictions.

On pche ses hros o l'on peut, dans les temps de disette avre. Il y
a quelque chose d'original et  la fois de gnreux  prfrer les
gendarmes aux voleurs en un pays comme la France, assez spirituel pour
siffler toujours les gendarmes en applaudissant fidlement les voleurs.
Je ne puis que louer de tout mon coeur les hommes de grand talent qui se
sont donn la mission de rhabiliter l'agent de police. Il tait temps
de fltrir l'innocence incurable du suffrage universel se faisant le
complice des meurtriers et des filous pour accabler ces modestes soldats
qui gardent vaillamment le repos de nos nuits et n'ont pas mme, pour
compenser la drisoire modicit de leur paye, l'appoint de la
considration publique.

Mais, entre les rhabilitations quitables et les fuses d'une complte
apothose, il y a de la marge, et peut-tre n'tait-il pas ncessaire de
remplacer le chapeau que messieurs les inspecteurs de la sret portent
dans la vie relle par une trop fulgurante aurole.

Pour plaire, nous sera-t-il rpondu, il faut exagrer dans un sens comme
dans l'autre.

Ceux qui disent cela mentent, insultant  la fois les crivains et le
public.

Ma religion est qu'on peut plaire en disant l'exacte vrit; ma croyance
est que nous heurtons tous les jours sur le trottoir des ralits bien
autrement curieuses et bizarres que n'en peut inventer l'exagration
mme de ceux qui se battent les flancs pour tonner les nafs.

Saladin, comdien de petite venue, mais trs soigneux et trs habile,
profitait tout uniment d'un courant. Il exploitait la mode du dtective.

Aprs avoir examin madame la duchesse le temps voulu pour produire son
effet, il prit le sige qu'on lui indiquait et tira de sa poche un assez
vaste portefeuille en mme temps qu'un objet envelopp dans du papier
qu'il remit entre les mains de madame de Chaves.

--Voici d'abord le bracelet de Petite-Reine, dit-il.

La duchesse  ce nom devint ple comme une morte. Le tonnerre, clatant
dans la chambre, n'et pas produit sur elle un pareil effet. Elle
chancela sur son sige et murmura:

--Quoi, monsieur! vous savez?...

--Je suis Renaud, rpondit Saladin d'une voix basse et brve.

Il se mit en mme temps  feuilleter rapidement son carnet.

--Rue Lacue, n 5, dit-il en prenant un premier carr de papier: Madame
Lily, dite la Gloriette, dix-huit  vingt ans, trs jolie, conduite
bonne, enfant dont on ne connat pas le pre; nom de l'enfant: Justine,
mais plus souvent appele Petite-Reine dans le quartier...
Contestez-vous?

La duchesse le regardait bouche bante.

--Vous ne contestez pas, reprit Saladin, c'est exact. Il choisit un
autre carr de papier.

--Fin avril 1852, reprit-il, mre et fille entres dans une baraque de
la foire, place du Trne. Voiture prise  cause de la pluie...

Madame de Chaves l'interrompit par un cri de stupfaction.

--Quoi! mme ces dtails! balbutia-t-elle. Saladin lui imposa silence
d'un signe de tte.

--Je suis Renaud, rpta-t-il pour la seconde fois.

Et il ajouta de sa voix glace qui n'avait point d'inflexions:

--Voiture procure par un jeune garon, avaleur de sabres de son tat.
Quatorze ans. Nom: Saladin.

Il changea de carr de papier.

--Journe du lendemain trs charge. Faits principaux: dpart de la
jeune mre pour Versailles; Petite-Reine confie  une femme nomme la
Noblet et portant aussi le sobriquet de la Bergre, dont le mtier tait
de promener les enfants pauvres au Jardin des Plantes. Le nomm Mdor,
aide de la femme Noblet, laisse approcher des enfants une sorte de
mendiante qui cache sa figure sous un vieux bonnet  voile bleu. Homme
dguis: ce mme jeune garon qui avait procur la voiture la veille au
soir...

--Etes-vous sr de cela? s'cria Lily qui haletait.

--Je suis sr de tout ce que je dis, rpondit schement Saladin. J'ai
interrog moi-mme le jeune garon qui est maintenant un homme.

--Mais ma fille! fit la duchesse avec explosion. Ma fille est-elle
vivante?

Saladin jeta son carr de papier et sembla faire un choix parmi ceux qui
restaient dans son carnet.

--Vous n'avez pas encore regard si le petit bracelet est bien le vtre,
dit-il tranquillement.

C'tait vrai, les mains tremblantes de madame de Chaves dplirent
l'enveloppe.

--C'est lui! s'cria-t-elle en portant le bracelet  ses lvres, c'est
bien lui, et ma fille...

--Permettez, madame, interrompit Saladin, ne nous garons pas.
Petite-Reine avait deux bracelets semblables, un que vous possdiez, un
autre qu'elle avait emport...

--Et celui-l?...

--C'est celui qu'avait emport Petite-Reine. Lily tendit ses mains
jointes qui tremblaient.

--Alors, elle vit, balbutia-t-elle. Elle vit!... car vous n'auriez pas
voulu vous jouer ainsi du coeur d'une mre!

Les yeux ronds et fixes de Saladin se relevrent sur elle.

--Procdons par ordre, s'il vous plat, fit-il d'un ton d'autorit.
Quand il en sera temps nous arriverons  ce qui regarde madame votre
fille.




IV

Saladin fait un roman


L'instant d'auparavant, madame de Chaves n'aurait pas cru que son
tonnement pt augmenter, mais elle bondit sur son sige  ces derniers
mots prononcs par Saladin: ...madame votre fille.

--Ma fille! s'cria-t-elle, marie!... mais c'est une enfant! Puis,
retourne subitement par la grande joie qui envahissait son coeur, elle
ajouta d'une voix tremblante:

--Elle vit donc, puisqu'elle est marie! Oh! qu'importe cela! qu'importe
tout le reste! monsieur! monsieur! demandez-moi ce que vous voudrez, ma
fortune, mon sang! mais dites-moi quand je verrai ma fille!

Saladin lui adressa le signe que les pdagogues font aux enfants pour
rclamer le silence.

--Procdons par ordre, rpta-t-il aprs avoir trouv dans son carnet le
carr de papier qu'il cherchait; jusqu' prsent vous ne contestez pas?

--Tout ce que vous avez dit, rpliqua Lily qui le suppliait du regard,
est la vrit mme, et il a fallu un miracle d'habilet...

--Je suis Renaud, dit pour la troisime fois Saladin.

--Monsieur le duc de Chaves, continua-t-il reprenant la lecture de ses
notes, grand de Portugal de 1er classe, charg d'une mission
particulire de l'empereur du Brsil, ml  tout cela indirectement.
tait  la reprsentation de la foire. tait au Jardin des Plantes.
Offrit des primes en argent  la police de Paris. Dtermina la Gloriette
 partir avec lui pour l'Amrique.--Lacune.

Vous remplirez les lacunes, s'interrompit ici Saladin; c'est ncessaire
pour ma gouverne.

En mme temps, il feuilleta rapidement son carnet et arriva jusqu'aux
dernires pages, o il prit un carr qui contenait seulement ces mots:

--Lacune. Retour en France. Duc mari  la Gloriette. Voyage dans les
dpartements.

Enfin un dernier papier disait:

--Soupons. Fausse absence dudit monsieur de Chaves. Aujourd'hui, 19
aot 1866, monsieur de Chaves revenu secrtement pour surprendre sa
femme. Embuscade.

--C'tait hier! murmura la duchesse. Saladin poursuivit sans rpondre:

--La voit partir  cheval avec le jeune comte Hector de Sabran,
Grand-Htel, chambre 38.

La duchesse tait muette de stupeur. Saladin ferma brusquement son
carnet.

--Je vous prie, dit-il, de complter brivement et clairement ce qui
concerne monsieur le duc de Chaves. Quand vous connatrez mieux la
position o je suis vis--vis de vous, vous comprendrez que ma conduite
dans toute cette affaire doit tre dirige par les renseignements les
plus positifs.

Saladin rapprocha son sige, mouilla le bout d'une mine de plomb et fixa
un carr de papier sur la couverture de son carnet, en homme qui va
prendre des notes.

Le premier instinct de la duchesse fut d'obir tout de suite et
aveuglment.

Aucun doute n'tait en elle; on peut dire qu'elle tait merveille et
subjugue. Si elle hsita, ce fut pour se recueillir en interrogeant sa
mmoire.

--Y sommes-nous? demanda Saladin d'un ton impatient. Le temps est non
seulement de l'argent, mais encore de la vie. J'attends.

Les yeux de la duchesse vitrent les siens, parce que la pense de
monsieur de Chaves venait de traverser son esprit.

--Comment ignorez-vous une partie de la vrit, murmura-t-elle, vous qui
avez appris des choses si difficiles  connatre?

Saladin eut un sourire.

--Nous voil qui raisonnons, dit-il. Je veux bien raisonner, pourvu que
cela ne dure pas plus de trois minutes. Je sais les choses que j'ai
cherch  savoir, et ces choses-l n'taient pas des plus faciles 
deviner. Quant au reste, j'ai pargn ma peine, parce que j'avais la
certitude de tout apprendre par vous.

--Si je ne pouvais..., commena la duchesse.

--Vous pouvez, interrompit Saladin, puisque c'est votre propre histoire,
et il est impossible qu'aucune force humaine enchane votre langue,
quand je vous dis: je veux que vous parliez!

Il s'exprimait avec emphase, mais sans lever la voix. La duchesse dit
aprs un silence:

--C'est mon histoire, en effet, mais c'est aussi l'histoire d'un autre.
Ai-je le droit de rvler un secret qui ne m'appartient pas?

Saladin croisa ses bras sur sa poitrine.

--C'est le secret de l'autre que je veux connatre, dit-il, c'est
l'autre qui est le matre ici; c'est de l'autre que dpend le sort de
votre fille, et vous tes trop mre pour ne pas comprendre que le sort
de votre fille seul m'intresse.

--Elle sera heureuse..., s'cria madame de Chaves. Elle allait
poursuivre, Saladin ne la laissa pas achever.

--Auriez-vous dfiance? demanda-t-il avec une dignit sobre qui prouvait
son vrai talent de comdien.

--J'ai peur, murmura la duchesse.

--De moi?

--Non, de lui.

La duchesse, en prononant ces derniers mots, appuya son mouchoir sur
ses lvres, comme si elle et voulu se billonner elle-mme.

Le visage de Saladin changea, exprimant pour la premire fois une nuance
qui n'tait point dans son rle; son regard eut de l'tonnement et de la
contrarit.

--Ne vous aime-t-il pas en esclave? demanda-t-il.

--Il m'a aime, rpondit tout bas madame de Chaves.

La main de Saladin se posa sur son bras.

--J'ai besoin de tout savoir, dit-il en faisant son accent imprieux,
non pas pour moi, mais pour elle.

--Pour elle! rpta la duchesse, dont la voix chevrotait, brise par les
larmes, tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai pens, tout ce que j'ai
souffert depuis tant d'annes, croyez-vous donc que ce ne soit pas pour
elle! Les livres et les hommes disent: avec le temps, on oublie... Le
temps a pass, je n'ai rien oubli. En ce moment o Dieu fait luire 
mes regards un espoir qui m'blouit le coeur, il me semble que je
deviens folle. Je vous crois, tout ce que vous dites est vrai, mais se
peut-il que j'aie jamais cette joie de sentir ma fille dans mes bras et
d'avoir son front sous mes lvres! J'ai vcu pour cela, uniquement pour
cela; sans cela je n'aurais mme pas eu besoin d'aller au-devant de la
mort; la mort m'aurait prise bien vite. J'ai travaill, j'ai combattu,
j'ai espr en dpit mme du dsespoir qui me torturait l'me... Et
maintenant tout s'claire  la fois  l'improviste! Hier, il n'y avait
autour de moi que tnbres, et j'aurais donn mon sang pour connatre la
route o elle passa tel jour de tel mois, il y a dix ans, que sais-je!
pour deviner un rien, pour acqurir le plus vague de tous les indices.
Au lieu de cela, c'est une certitude. Dieu m'accable d'un si grand
bonheur que ma raison se refuse  le comprendre. Vous voil, vous, un
inconnu, vous venez  moi par une porte mystrieuse et qui fait songer
aux miracles, vous me dites ce qui s'est pass exactement,
minutieusement, comme si vous racontiez une page d'histoire.

Les noms de l'enfant, vous me les rptez, les faits les plus
indiffrents, vous les avez recueillis, et il semblerait que vous tiez
autour de nous, voici quatorze ans, depuis l'heure malheureuse o
j'entrai dans la cabane des saltimbanques avec ma chre petite jusqu'au
moment plus cruel o elle me fut enleve. Je sais qu'il y a des
merveilles dans cet art de tout savoir et de tout deviner, je sais que
l'oeil de la police perce les tnbres les plus paisses, mais au nom du
ciel, ne vous fchez pas contre moi: je suis une pauvre femme bien
faible et bien branle. L'habilet qui sert  dcouvrir peut aussi
servir  tromper...

Oh! piti! piti! s'interrompit-elle, je n'ai pas voulu vous offenser,
monsieur!

--Madame, pronona froidement Saladin, j'ai piti, mais vous ne m'avez
pas offens. Il faut aux grandes motions de la femme un calmant: la
plainte ou les larmes. Les minutes sont prcieuses pour moi, et
cependant, je ne vous ai pas interrompue. D'autres l'eussent fait  ma
place, madame, car je suis matre absolu de la situation; j'ai des
droits, et vous l'avez bien devin, quoique aucune allusion  ce sujet
ne soit tombe de votre bouche, j'ai des droits gaux, suprieurs mme 
ceux d'une mre.

Un effroi mortel, o il y avait de la haine, se peignit sur les traits
de Lily, qui baissa les yeux vivement. Saladin vit et comprit.

--Cela devait tre, pronona-t-il  voix basse; si nous ne somms pas
unis par le plus tendre de tous les sentiments: le lien filial, nous
serons des ennemis irrconciliables!

--Vous tes le mari de ma fille! balbutia la duchesse sans relever les
yeux.

La physionomie de Saladin exprimait en ce moment une nuance d'embarras.
Peut-tre n'et-il point voulu abattre si tt cette grosse carte, qui
tait un des principaux atouts de son jeu. Certes il avait fait ce qu'il
avait pu pour que ce mensonge sautt aux yeux comme l'vidence, mais il
aurait voulu choisir son heure et profiter  son gr de l'effet produit.

--Madame, dit-il en changeant de ton, dans notre intrt  tous les
trois (et il souligna ce chiffre) je devrais montrer plus de fermet;
mais je suis gentilhomme, et, pour la premire fois depuis bien
longtemps, je ressens comme aux jours de ma jeunesse la faiblesse du
gentilhomme en face des larmes d'une femme. Vous tes sa mre; j'abdique
le droit que j'ai de commander et je vais plaider ma cause comme si
c'tait  moi d'employer la prire. coutez-moi, je serai bref; vous
allez savoir en face de qui la volont de Dieu vous a mise.

La duchesse releva sur lui ses beaux yeux qui remerciaient timidement.
Tout rpit,  cette heure, tait prcieux pour elle.

Saladin se recueillit un instant, puis, aprs avoir conomis son
souffle comme il faut faire pour avaler un sabre de taille inusite, il
parla ainsi:

--Mon pre, margrave ou marquis de Rosenthal (Silsie prussienne),
occupait un haut grade dans l'arme et s'tait mari  une noble
Polonaise, la princesse Blowska. Il habitait Posen dont il tait second
gouverneur militaire, pendant que je faisais mes humanits 
l'universit de Breslaw.

Lors des grands troubles qui agitrent la Pologne prussienne, mon pre
demanda son changement  cause de sa femme qui tait parente de la
plupart des chefs insurgs; la cour de Berlin refusa durement, et mon
pre fut oblig de garder son commandement.

J'avais fait un voyage  Posen, pendant les vacances de 1854, pour
venir embrasser ma famille. Il y avait de l'agitation dans la maison; ma
mre, qui tait d'habitude, une femme sdentaire, presque uniquement
occupe de ses devoirs de religion, faisait de longues absences; la
voiture tait sans cesse attele, et plus d'une fois j'entendis mon pre
lui dire:

--Madame, vous serez la cause de notre ruine.

Une nuit, je fus veill par un bruit qui se faisait dans la cour de
notre maison. Deux voitures arrivrent l'une aprs l'autre et les pas de
plusieurs hommes sonnrent dans les corridors.

 dater de ce moment, ma mre reprit sa vie d'autrefois, mais mon pre
n'en parut pas moins inquiet pour cela. Il y avait des alles et des
venues nocturnes, et l'impression que je recevais du sourd mouvement qui
m'entourait tait que des htes mystrieux habitaient notre demeure.

On s'occupait beaucoup, dans la ville, du major gnral lithuanien
Gologine, qui, aprs le combat de Grodno, avait fait une troue en avant
et pass notre frontire, au lieu de fuir vers le nord. On disait qu'il
devait tre rfugi aux environs de la ville avec son tat-major.

Le jour mme o je devais monter  cheval pour quitter la maison
paternelle et retourner  mes tudes, une estafette du gouvernement
apporta  mon pre l'ordre de se rendre chez le baron Koeller qui
commandait la province; il n'eut pas la permission de communiquer avec
sa femme, et, comme je m'avanais jusqu' la porte cochre pour le voir
sortir, je reconnus qu'un cordon de fusiliers cernait notre demeure.

Les choses vont vite chez nous, en Prusse, ds qu'il s'agit de
conspirations, surtout quand elles ont rapport  la Pologne.

Je n'ai jamais revu ma mre, qui pourtant ne passa point en jugement.
On publia la nouvelle qu'elle tait morte dans son lit. Mon pre fut
pass par les armes sur la grande place de Posen, condamn lgalement
par un conseil de guerre.

La veille on avait fusill, dans la plaine, Gologine et son tat-major,
au nombre de treize officiers, dont trois colonels.

Moi, je fus conduit de poste en poste par les dragons jusqu'
Aix-la-Chapelle, et de l dpos  la frontire de Belgique, avec
dfense de rentrer sur le territoire prussien.

J'avais dix-huit ans, il me restait quelques frdrics d'or en poche;
je me sentais orphelin et je ne connaissais personne au monde qui
s'intresst  mon sort.

Ce n'est pas mon histoire que je vous raconte ici, madame, et je passe
sur mes pauvres aventures pour arriver  ce qui vous concerne.

Pour vivre, je m'tais fait comdien, et je courais la province,
gagnant  peine de quoi n'tre pas tout nu, en mangeant maigrement.

C'tait un soir d't, en l'anne 1857, il y a de cela neuf ans.
J'allais  pied entre Alenon et Domfront, portant au bout d'un bton
mon lger bagage, qui tait toute ma fortune, les jours commenaient 
tre plus courts, on arrivait  la fin de septembre.

Vers six heures du soir,  deux lieues d'un gros bourg o je comptais
passer la nuit et dont je ne me rappelle plus le nom, j'entendis sur la
marge de la route un cri plaintif, un cri d'enfant. Je m'approchai:
c'tait une petite fille de six  sept ans qui tait tombe, comme elle
me le dit, d'une voiture de saltimbanques, tandis qu'elle jouait sur la
galerie de derrire, et s'tant vanouie sur le coup n'avait pu appeler
 son aide. Elle tait blesse aux deux jambes assez grivement, et
c'est  cause de cette blessure que je ne pus rejoindre la troupe de
saltimbanques  laquelle l'enfant appartenait. Je fus, en effet, oblig
de m'arrter au bourg le plus voisin, o elle se mit au lit, pour y
rester deux semaines.

Certes, dans la position o j'tais, personne n'aurait pu me blmer de
confier cette enfant  la charit publique, mais je suis le fils de mon
pre et de ma mre qui donnrent leur vie pour secourir des malheureux.

La duchesse lui tendit silencieusement la main: elle avait les larmes
aux yeux.

--Et puis, reprit Saladin en s'animant plus qu'il ne l'avait encore
fait, elle tait si merveilleusement jolie, cette petite, ses grands
yeux bleus me remerciaient si bien que je me pris  l'aimer comme si
elle et t ma jeune soeur ou ma fille.

--Merci! murmura la duchesse d'une voix touffe, oh! merci! Dieu vous
rcompensera.

--Dieu me rcompensa, rpondit Saladin en souriant, puisque je rsolus
ce problme de ne pas mourir de faim avec ma protge. Dans les longues
heures que je passai prs de son lit de souffrance, nous causmes; nous
causmes beaucoup. Peut-tre n'avons-nous jamais caus si bien depuis,
car, plus tard,  mesure qu'elle creusait ses souvenirs, elle s'garait
de plus en plus, tandis qu' ce moment o elle ne cherchait pas,
quelques paroles vraisemblables, sinon prcises, lui venaient de temps
en temps aux lvres.

Je sus ainsi qu'elle n'tait pas ne chez les saltimbanques, qu'il y
avait une sorte de mur, obstruant sa mmoire, au-del duquel elle
cherchait en vain  connatre le pass.

Elle s'tait veille; c'tait son mot, vers l'ge de trois ans, au
milieu de gens et d'objets qui ne lui taient point familiers; mais
cette impression avait t faiblissant  mesure qu'elle s'tait habitue
 ses nouveaux protecteurs.

Ceux-ci n'avaient point de mchancet; ils la battaient seulement un
peu pour lui apprendre des tours de force.

La respiration de Lily s'arrta dans sa poitrine.

--Dans nos pays allemands, reprit Saladin, elles sont nombreuses les
histoires d'enfants enlevs par les bohmiens et les Tsiganes. Je
connaissais bien cela, et je reconstruisis aisment la pauvre histoire
de ma petite amie.

Seulement, comme l'esprit va naturellement vers le grand, je me figurai
d'abord,  cause de l'lgance de ses formes et de sa beaut
aristocratique, qu'elle devait tre l'enfant de quelque grande famille.

Cette opinion qui se trouvait tre fausse en ce temps-l, puisque c'est
seulement plus tard que vous tes devenue une grande dame, servit du
moins  faire natre et fortifier en moi l'ide de retrouver les parents
de l'enfant.

Nous autres Prussiens, quand nous avons une ide, nous y tenons
fortement et les obstacles ne nous arrtent point.

Je vins  Paris avec ma petite amie que j'appelais Maria, du nom de ma
mre; j'crivis  Posen pour la premire fois, demandant secours  des
parents loigns et  ceux qui avaient t les clients de ma famille.

Je reus de l'argent et des encouragements car, l-bas, on n'oublie pas
ceux qui souffrent, et plusieurs lettres m'annoncrent mme qu'on
s'occupait de faire rapporter ma sentence d'exil.

Mes amis allaient trop loin; il ne me convenait dj plus de mettre 
profit leur bon vouloir. Mon ide avait grandi en moi  la taille d'une
passion.

Et je suivais mon travail avec la patience d'un Huron cherchant des
traces sur le sentier de la guerre.

Je passai un an et un mois  promener Maria dans Paris, lui faisant
examiner tour  tour chaque objet, surtout chaque aspect ou chaque
paysage. Elle ne reconnaissait rien. Ce fut le treizime mois seulement,
et cela peut vous donner la mesure de ma patience, que j'obtins dans la
mme journe deux chocs successifs qui furent pour moi le premier trait
de lumire apprciable.

Au Jardin des Plantes d'abord, o jamais je ne l'avais conduite, elle
me parut inquite, incertaine. Comme je l'examinais avec un soin
minutieux, je la vis rougir et plir.

Des enfants jouaient dans le bosquet qui longe la rue Buffon; elle fit
un mouvement comme pour courir vers eux...

La duchesse coutait avec une passion croissante, et son me passait
dans son regard qui dvorait monsieur le marquis de Rosenthal.

--Ce fut tout, continua celui-ci, et cela s'vanouit comme un clair. Je
fis sortir Maria par la rue Buffon, et je la conduisis aux environs, sur
le boulevard de l'Hpital et sur le quai de la Gare. Je n'obtins aucun
rsultat.

Comme nous arrivions  la place Valhubert, son regard s'claira
vaguement. Nous traversmes le pont d'Austerlitz et j'entendis sa
respiration se presser dans sa poitrine.

--Reconnais-tu quelque chose? demandai-je.

Elle poussa un petit cri, ses yeux dilats se fixrent sur une danseuse
de corde qui travaillait au bord de l'eau en face de la rue Lacue.

--Mon Dieu! Mon Dieu! murmura Lily dont les mains se joignaient
convulsivement.

--Je vous fais languir, n'est-ce pas? dit Saladin avec bont; mais je ne
puis aller plus vite que le vrai. Ce fut encore tout, et il me semble
que l'instant d'aprs Maria s'tonnait de sa propre motion.

--Pauvre enfant! dit la duchesse. Elle tait si petite!

--J'avais heureusement plus de patience que vous, madame, continua
Saladin. Je restai frapp vivement. Je compris que ce n'tait plus aux
impressions de l'enfant qu'il fallait m'adresser, du moins pour le
moment, mais  un systme de recherches et d'investigations qui devait
avoir pour point de dpart son motion d'une minute.

Je me disais: la vue de sa mre veillerait sans doute compltement ses
souvenirs, je me disais encore, comme les enfants jouant  cache-cache:
je _brle_! je suis bien sr que la mre doit tre prs d'ici.

La pauvre Maria passa deux mauvaises semaines, presque toujours seule 
la maison; moi j'employai ce temps  fouiller le quartier Mazas de fond
en comble.

Un jour, en rentrant dner, je lui dis:

--Bonjour, Justine.

Ses yeux s'ouvrirent tout grands, comme ils avaient fait quand nous
avions aperu la danseuse de corde.

--Bonjour, Petite-Reine, dis-je encore.

Elle baissa ses longues paupires bordes de soie et sembla chercher en
elle-mme.

Puis elle me demanda:

--Pourquoi me dites-vous cela, bon ami?

La duchesse, qui s'tait leve  demi, s'affaissa de nouveau sur son
fauteuil.

L'excellent Saladin sourit encore et murmura:

--Madame, votre esprance est encore trompe; vous avez cru que nous
tions au bout de nos peines... Et cependant, si tout et t fini ce
jour-l, le jeune marquis de Rosenthal ne se serait jamais appel
monsieur Renaud, agent de police.




V

Saladin voit le pied d'un Habit-Noir


Saladin dbitait toutes ces choses avec un aplomb plein de calme et son
accent allemand qu'il n'exagrait jamais donnait  son rcit une saveur
particulire.

Il avait trouv cet accent tout fait sous le pristyle de la Bourse.

--Je fus bientt arrt dans le rayon de mes investigations
personnelles, poursuivit-il. En France, il n'est pas permis de faire la
police soi-mme. J'avais nou des relations au commissariat du quartier
Mazas, et je m'informai auprs d'un inspecteur s'il me serait possible
d'entrer  la prfecture sous un nom d'emprunt qui mt  l'abri la
noblesse de mes anctres.

Il fallait en arriver l ou abandonner la recherche qui me tenait si
fort au coeur. J'avais dcouvert, en effet, il est  peine besoin de le
dire, que la mre de ma petite Justine avait quitt le quartier Mazas
depuis nombre d'annes.

En Allemagne comme en France nous avons nos prjugs contre la police,
mais la fin justifie les moyens, et je crois que s'il avait fallu
m'affilier  des malfaiteurs pour conqurir le bonheur de Petite-Reine,
je n'aurais pas hsit un instant.

On soumit le cas  un gros bonnet de la sret qui avait la rputation
de jauger les gens d'un coup d'oeil. Il rpondit d'abord que tous les
marquis taient des imbciles, et qu'il n'avait pas besoin d'un fainant
dans sa boutique, puis il voulut me voir par curiosit, disant qu'un
marquis comme moi devait tre une drle de bte.

Je lui fus prsent; il me fit subir un examen de trois quarts d'heure,
dans lequel je lui rendis compte des moyens que j'avais employs pour
constater l'identit de Petite-Reine.

--C'est naf comme tout, me dit-il, mais c'est joli pour un jeune homme
qui n'est pas de l'tat et n'en a pas les outils.

Il m'invita  dner, non sans me faire sentir le prix de cette
condescendance et me lana ds le soir mme dans une histoire  faire
dresser les cheveux.

Il s'agissait de la bande connue sous le nom des Habits Noirs qui
disparat de temps en temps pour revenir toujours, dnonce par ses
crimes.

Selon la coutume de l'association, les Habits Noirs, aprs avoir vol
et assassin une riche veuve du quartier Saint-Lazare, avaient jet dans
les jambes de la justice un prtendu coupable que les preuves accumules
avec soin accablaient.

C'tait aussi complet que l'affaire de l'armurier de Caen, ce pauvre
Andr Maynotte, qui disait lui-mme  ses juges: Je suis innocent, mais
si j'tais charg de me juger moi-mme, je crois que je me
condamnerais.

Il y avait un neveu de la veuve, mauvais sujet, brutal, ivrogne, qui
devait hriter d'elle et l'avait menace.

Grce  moi, le _truc_ des Habits Noirs fut dcouvert (je vous demande
pardon, madame, d'employer de pareilles expressions devant vous), et du
mme coup ma rputation fut faite. Seulement les Habits Noirs courent
encore.

On ne me foula point, on me laissa suivre ma pente naturelle, et je ne
fus appel  faire de la police active que dans les grandes occasions.

Sans me vanter, je vous aurais retrouve plus tt si vous aviez t en
France; mais au bout de cinq ans, sachant absolument tout ce que je
voulais savoir et me trouvant en face du vide, puisque ma science
n'aboutissait  rien, je donnai ma dmission  la sret et je
m'embarquai pour l'Amrique avec Justine.

Je dirais que j'ai perdu l plus de deux ans s'il n'tait certain que
les voyages forment beaucoup un jeune homme. Justine et moi, nous ne
manquions de rien, parce que j'tais charg l-bas de reprsenter les
intrts commerciaux de plusieurs grandes maisons de France.

Je dois avouer que mes recherches au Brsil furent couronnes d'un
mdiocre succs. Je ne pouvais vous y trouver, puisque vous n'y tiez
plus, mais en bonne police j'aurais d tomber sur vos traces.

Il n'en fut pas ainsi, et  mon retour en France le nom de Chaves, sans
m'tre tout  fait indiffrent, puisque je l'avais inscrit ds longtemps
dans mes notes, n'veillait en moi que de vagues suppositions.

Il y avait une raison  cela, madame, et vous l'avez dj devine, si
vous connaissez le coeur humain. La tideur avait succd  la passion
dans mes recherches, ou plutt la passion s'tait porte ailleurs, et au
lieu de l'ardent dsir que j'avais autrefois, peut-tre prouvais-je une
sorte de crainte de me rencontrer face  face avec l'objet de mes
recherches: la mre de Justine.

Justine avait quinze ans; Justine, admirablement belle et pure, me
laissait voir navement l'attrait qui l'entranait vers moi.

Je n'ai pas l'ge d'tre son pre.

Au moment o je suis tomb sur vos traces, madame, Justine et moi nous
tions sur le point de partir pour l'Allemagne. Mes amis ont en effet
obtenu de Sa Majest la rvocation de la sentence d'exil lance contre
un enfant innocent, et si je ne suis pas sr de recouvrer tous les biens
de ma famille, j'ai du moins la certitude de procurer  ma jeune pouse,
au sein de ma patrie, une existence honorable et indpendante.

Saladin arrondit son dbit pour prononcer cette phrase fleurie. Il tait
manifestement content de lui-mme et regardait madame de Chaves d'un air
vainqueur.

Celle-ci, au contraire, semblait avoir perdu la profonde motion qui
l'avait agite pendant la plus grande partie du rcit. Ses beaux
sourcils taient froncs lgrement et les plis de son visage
indiquaient le travail de la rflexion.

--J'ai dit! pronona pompeusement Saladin. Etes-vous contente de moi,
madame?

Lily lui tendit la main de nouveau, mais vita de rpondre  sa
question.

--Monsieur le marquis, dit-elle, je serais malvenue  lever l'ombre
d'un doute sur ce que vous venez de m'apprendre, mais je suis mre et
mon trsor est entre vos mains; pardonnez-moi si j'attends avec quelque
frayeur les conditions que, peut-tre, vous voudrez m'imposer.

--Madame, rpliqua Saladin avec une dignit de plus en plus marque, ma
vie entire rpond  cette inquitude. Je suis gentilhomme, il m'est
pnible de vous le rpter, et  l'heure o j'pousais la pauvre
orpheline, recueillie par moi sur la grande route, j'avais les moyens de
donner  ma femme le pain de chaque jour et le respect de tous.

--Vous tes un galant homme, monsieur le marquis, pronona doucement
madame de Chaves, que dominait toujours une secrte proccupation;
m'est-il permis de vous interroger?

--Faites, madame, rpliqua Saladin, cachant son trouble sous un
redoublement de fiert.

Madame de Chaves sembla chercher ses paroles.

--Aprs tant d'annes, dit-elle, tout change et rien ne reste de ce qui
tait l'enfant au berceau... rien...

Elle hsitait et tenait les yeux baisss. Si elle avait regard Saladin
en ce moment, elle aurait vu son masque immobile s'clairer d'une
soudaine lueur.

La question qui tait sur les lvres de madame de Chaves et qu'il
devinait dj tait de celles qu'il avait notes.

Entre toutes les questions qu'il attendait c'tait celle-l, trs
certainement, qui lui prparait la plus triomphante rponse.

Il garda le silence et madame de Chaves poursuivit avec effort:

--Votre tche tait deux fois difficile. Il ne s'agissait pas seulement
de retrouver la mre, il fallait encore que la mre reconnt dans la
belle jeune femme prsente par vous l'enfant qui marchait  peine...
Avez-vous song  cela?

Ses yeux se relevrent lentement; ceux de Saladin taient fixs sur
elle.

--J'y ai song, rpondit-il.

--Et le moyen d'arriver  cette reconnaissance, vous l'aviez?

--Si je ne l'avais pas eu, rpondit Saladin, je n'aurais mme pas risqu
les premiers pas sur cette route hrisse d'obstacles.

Une vive rougeur couvrait les joues et le front de madame de Chaves.

--Dites, fit-elle, oh! dites, je vous en prie!

--Pourquoi le dire, rpondit Saladin, de plus en plus impassible,
puisque vous le savez aussi bien que moi?

--Je veux que vous parliez? s'cria la duchesse avec force. Tout dpend
du mot que vous allez prononcer!

Elle retenait son souffle pour couter mieux. Saladin sembla jouir un
instant de ce grand trouble qui la mettait  sa merci, puis il pronona
lentement:

--Dieu l'avait marque, madame.

--Ah!... fit la duchesse en un cri clatant.

Saladin poursuivit:

--Il n'y avait que moi prs d'elle, quand je la relevai blesse, presque
mourante. Je dus remplir tous les devoirs d'un homme de l'art et donner
 l'enfant les soins d'une mre. Votre fille, madame, avait entre
l'paule et le sein  droite, ce qu'on appelle une envie: une cerise
rose et veloute que vous dtes baiser bien souvent...

--Et elle l'a encore? balbutia Lily dont tout le corps tremblait.

--Elle l'avait encore ce matin, rpondit Saladin avec un sourire qui
n'tait pas exempt de fatuit.

On se perdrait  vouloir exprimer les sentiments complexes ou mme
contraires qui peuvent frapper une me dans un seul et mme instant.

La duchesse fut blesse violemment par le sens de cette rponse et
surtout par le sourire qui l'accompagnait, et pourtant, souleve, en
quelque sorte, par une passion suprieure, par la joie immense qui
exaltait tout son tre, elle quitta son sige en chancelant et ouvrit
ses bras pour dire avec transport:

--Je vous crois! oh! je vous crois... o est-elle?

Saladin fut magnifique de sang-froid.

--Chre madame, dit-il sans perdre son sourire et en lui prenant les
deux mains trs affectueusement pour l'aider  se rasseoir, la question
n'est pas de savoir si vous me croyez ou si vous ne me croyez pas. Je
n'ai jamais eu l'ombre d'un doute  cet gard.

--O est-elle? rptait la duchesse comme une folle, o est-elle?

Saladin eut encore son geste de matre d'cole.

--Ne nous garons pas, dit-il paisiblement. Elle est en un lieu o sa
mre l'embrassera bientt, si je le veux, mais o personne au monde ne
la dcouvrira, si je ne le veux pas. Je suis Renaud, madame la duchesse,
quand il s'agit de chercher ou de cacher: aussi habile  l'un qu'
l'autre de ces jeux. Vous me permettrez de vous rappeler qu'avant de
faire cette confession loyale,  laquelle rien ne m'obligeait, j'avais
eu l'honneur de vous adresser une importante question.

La duchesse passa la main sur son front; ses ides vacillaient.

--C'est vrai, murmura-t-elle, je me souviens.

Elle regarda Saladin, comme pour clairer sa mmoire, et baissa les yeux
tout de suite. Quoi qu'elle en et, cet homme lui faisait rpugnance et
peur.

Certes elle tait encore bien incapable d'analyser le monde
d'impressions qui tait en elle; deux courants opposs la poussaient.
Elle tait en face d'un gentilhomme que sa fivre et volontiers grandi
 la hauteur d'un hros.

Mais depuis deux heures que le hros tait l, l'change mystrieux qui
a lieu entre deux mes, loin de faire natre la sympathie, avait produit
l'effet contraire. Monsieur Renaud avait empit par trop sur le jeune
marquis de Rosenthal, et dans la joie de madame de Chaves, la ncessit
de lier ensemble la pense de sa fille retrouve et la pense de cet
homme mettait une poignante amertume.

--Veuillez me rappeler, dit-elle, ce que vous dsirez savoir; ma tte
est faible et j'ai besoin d'tre guide.

--La forme la plus commode, rpliqua aussitt Saladin, serait en effet
l'interrogatoire, mais je ne me serais pas permis...

--Faites comme vous l'entendrez, interrompit madame de Chaves avec
fatigue.

Saladin se hta de rouvrir son carnet, et continua tout en feuilletant
ses notes:

--Je vous rends grce. Je vois que vous comprenez bien ma situation;
j'ai une responsabilit considrable. On n'lve pas une jeune fille, et
quand je dis _lever_ c'est pour exprimer mon ide le plus simplement et
le plus modestement possible, attendu que Mlle la marquise de
Rosenthal... vous plissez, madame! Vous dplairait-il d'apprendre que
votre fille porte ce titre et ce nom?

--Pardonnez-moi, murmura la duchesse, c'est la premire fois que vous
les lui appliquez.

--Je vous pardonne, pronona noblement Saladin. J'ai quelque philosophie
et je sais faire la part de l'gosme jaloux d'une mre. Nous serons,
j'en suis sr, les meilleurs amis du monde, avec le temps. Seulement je
vous rpte que j'ai conscience d'tre responsable et que, sous aucun
prtexte, je ne compromettrais jamais l'avenir de celle qui a t  la
fois ma fille et ma femme. Causons, s'il vous plat, de M. de Chaves.

Lily fit de la tte un geste de consentement rsign.

--Je procde selon votre permission, dit Saladin qui avait tal ses
carrs de papier sur le guridon et qui tenait sa mine de plomb  la
main. M. de Chaves tait perdument amoureux de vous... oui, n'est-ce
pas? trs bien... je prends mes notes. Ce ne sera pas long.

Lily le regardait faire. La prostration la prenait.

--Il tait forc de retourner au Brsil, continua Saladin, il inventa
une histoire pour vous engager  le suivre. Quelle histoire?

--Une troupe de bateleurs embarqus au Havre...

--Et emmenant Petite-Reine? Trs bien! ce n'est pas fort, mais les gens
qui souffrent beaucoup sont crdules. Petite-Reine n'tait pas en
Amrique, nous savons cela; monsieur de Chaves devenait de plus en plus
amoureux, et, en fait d'amour, c'est un diable. Il mettrait le feu aux
quatre coins de Paris pour satisfaire un caprice. Comme vous tiez sage,
il parla de mariage.

--Il avait parl de mariage avant de quitter Paris, dit la duchesse.

--Bon! s'cria Saladin. Vous ignoriez qu'il et une femme?

--Je l'ignorais.

--C'est vraisemblable. Place Mazas, on ne connat pas, dans ses moindres
dtails, la chronique des nobles faubourgs. Et comment se
dbarrassa-t-il de cette pauvre dame?

--J'ai ou parler de cela longtemps aprs notre mariage, balbutia Lily:
une scne de jalousie...

--Le flagrant dlit! Nos codes modernes ont, comme cela, des
commentaires trs dramatiques.

--Mais savez-vous, s'interrompit-il en prenant  la main un de ses
carrs de papier, qu'tant donn le caractre et les moeurs de ce bon M.
de Chaves, je n'aime pas beaucoup cette note dj cite: Soupon,
fausse absence; aujourd'hui, 19 aot 1866, monsieur de Chaves, revenu
secrtement--en embuscade pour surprendre sa femme.

-- la volont de Dieu, murmura la duchesse.

--Permettez, je n'ai pas achev: la voit partir  cheval avec le jeune
comte Hector de Sabran, Grand-Htel, 38.

Leurs regards se croisrent. Celui de la duchesse exprimait une haute et
sereine fiert.

--Sans doute! murmura Saladin, rpondant  ce regard; vous tes la vertu
mme, je m'y connais! mais cela ne suffit pas avec un gaillard comme
notre grand de Portugal de premire classe. Qui sait si l'autre duchesse
n'tait pas aussi une sainte? Elle est morte, que Dieu ait son me! vous
l'avez remplace, tchons de nous bien tenir! L'intrt de madame la
marquise de Rosenthal exige dsormais que vous enleviez  monsieur de
Chaves tout prtexte de flagrant dlit. Je tiens  vous conserver, ma
belle-mre.

La duchesse rprima un mouvement de rpulsion et dit:

--Hector de Sabran est le propre neveu de mon mari; nanmoins,  la
suite des vnements d'hier, j'ai cru devoir lui dfendre ma porte.

--Des vnements! rpta Saladin. Il y a donc quelque chose? Madame de
Chaves lui raconta en quelques paroles ce qui s'tait pass sur
l'esplanade des Invalides.

Saladin parut prendre  ce rcit un intrt extraordinaire. Sa mine de
plomb joua nergiquement sur le papier.

--Tiens, tiens! fit-il avec un sourire trange, son Excellence a t
voir mademoiselle Saphir! C'est la meilleure danseuse de corde de la
foire. Monsieur de Chaves tait-il seul?

--Il tait, rpondit la duchesse, avec un personnage qui vient fort
souvent  l'htel depuis quelque temps... depuis que monsieur de Chaves
se livre  certaines affaires industrielles.

--Nous reviendrons  ces affaires qui m'intressent beaucoup,
interrompit Saladin. Vous serait-il possible de me dire le nom de ce
personnage?

--C'est un Italien. Il se nomme le vicomte Annibal Gioja des marquis
Pallante.

Saladin enfla ses joues, et se renversa en arrire sur son sige, sans
prendre souci de cacher son profond tonnement.

--Vous le connaissez? demanda la duchesse.

Au lieu de rpondre Saladin pensait:

Les Habits Noirs sont entrs ici avant moi! Notre comdie
s'embrouille.

Madame de Chaves avait crois ses mains sur ses genoux, et ne songeait
dj plus  la question qu'elle venait de faire.

Saladin, lui, s'enfonait de plus en plus dans ses rflexions. Il
tombait l sur une rvlation tout  fait inattendue, et qui devait
modifier considrablement son plan.

Son enfance, nous le savons, avait t berce avec le rcit des hauts
faits de cette association de malfaiteurs: les Habits Noirs.

Similor, chalot lui-mme, le bon chalot, parlaient des Habits Noirs
avec le potique respect qu'on doit aux personnages lgendaires.

Nous avons dit que l'affaire, l'unique affaire qui avait occup toute la
vie de Saladin se prsentait  lui sous diverses formes, une des formes
de son affaire impliquait une association avec les Habits Noirs.

Un instant Saladin fut littralement abasourdi en voyant que les Habits
Noirs taient  son insu dans son affaire.

Son imagination travaillait dj et il se disait:

Si monsieur le duc lui-mme?... c'est impossible! il est encore trop
riche... et pourtant, qui sait? Il joue comme un furieux, il a la folie
des femmes et il a tu dj une fois,  tout le moins... Je saurai
demain si Son Excellence est oui ou non un Habit-Noir.




VI

Saladin toise l'affaire


Il y avait un grand trouble dans l'esprit de notre ami Saladin,
d'ordinaire si net et si calme. C'tait un garon intelligent, mais ce
n'tait pas un homme de gnie. Il prfrait les routes plates, quelques
longues qu'elles fussent,  ces chemins abrupts o l'on est oblig de
gravir et de bondir.

Il faut avoir les pieds bien plants sur un terrain solide et ne subir
aucun cahot pour avaler convenablement les sabres.

Il s'tait bien attendu  modifier, selon les cas, la tournure
lmentaire de sa grande ide, dont la forme suprme et t son
tranquille tablissement  lui, le marquis Saladin, en qualit de gendre
 l'htel de Chaves; mais il avait espr cela comme on rve, et ne
s'tait point fait faute d'attacher plusieurs autres cordes  son arc.

La dcouverte qu'il venait de faire: un pied d'Habit-Noir, marqu en
creux dans le sable de son le, contrecarrait  la fois tous ses divers
projets.

On ne peut rien piller, quand on entre le dernier dans une place
saccage.

Il prouvait pour un peu cette lamentable dception de l'inventeur qui,
venant prendre un brevet au ministre, trouverait une pure semblable 
la sienne dpose dans les bureaux par autrui.

Et notez que les inventeurs ont tous des ides  la douzaine, tandis que
notre malheureux Saladin n'en avait jamais enfant qu'une.

--Madame, reprit-il, perdant sans le savoir son bel accent de fiert, je
bnis la Providence qui m'a inspir la pense de multiplier les
prcautions. Il est impossible que vous ne m'ayez pas compris dj.
Toute cette enqute faite par moi n'avait qu'un but: connatre la
position que votre fille retrouve et reconnue aurait  l'htel de
Chaves.

--J'ai compris, en effet, dit la duchesse, et j'ai rpondu. N'avez-vous
plus rien  me demander?

Saladin consulta ses notes pour la forme. Il tait singulirement
dcourag. Il lui semblait que la duchesse elle-mme confessait son
impuissance: c'tait videmment une reine dchue.

Au premier moment elle n'avait pas dit: Amenez-moi ma fille. Elle
avait demand: O est-elle?

--Vous n'tes pas la matresse ici, murmura Saladin, exprimant d'un mot
le rsultat de toutes ses rflexions.

La duchesse releva sur lui son regard o il y avait un orgueil triste.
Elle tait si belle en ce moment qu'il resta comme bloui.

Il lui parut qu'il ne l'avait jamais vue, et un vague espoir se ranima
en lui.

--Monsieur le duc de Chaves a beaucoup souffert, murmura-t-elle aprs un
silence.

Les yeux de Saladin s'aiguisrent comme s'il et voulu percer, jusqu'au
fond, le mystre de son me.

Mais la duchesse baissa de nouveau ses longs cils et ne parla plus.
Saladin changea de ton encore une fois.

--Madame, dit-il dlibrment, je suis venu ici pour vous rendre votre
fille. J'ai trouv d'abord en vous une grande joie, la joie naturelle 
une mre; maintenant vous voil inerte et comme anantie.

Il semble qu'un obstacle tranger  moi se soit mis entre votre fille et
vous. Je ne vous comprends plus, madame, et cependant il faut que je
vous comprenne.

--C'est vous-mme, rpondit Lily, qui avez mis cette tristesse dans ma
joie. Au premier moment, j'ai t tout entire au bonheur, au plus
grand, au seul bonheur que je puisse encore prouver sur cette terre.
Mais  mesure que vous parliez, j'ai compris qu'un dernier rempart me
sparait de ma fille, et je cherche en moi-mme les moyens de faire
vanouir cet obstacle. J'y parviendrai peut-tre, j'y parviendrai
srement. Que ce soit pour elle ou pour vous, monsieur, vous exigez des
garanties. Poursuivez, je vous prie, votre interrogatoire; quand vous
saurez tout, absolument tout, je vous montrerai le fond de ma conscience
et vous jugerez.

Saladin n'tait pas homme  prouver de l'enthousiasme, nanmoins il se
sentit vaguement mu tant il y avait d'amour profond sous la froideur
apparente de ces paroles.

Cette femme qui restait maintenant glace devant lui et donn, il le
sentait, plus que son sang pour un seul baiser de sa fille.

--Nous nous comprenons admirablement, reprit-il, et le noeud de la
question est monsieur le duc de Chaves. Si vous croyez devoir me
communiquer,  son sujet, quelque chose de nouveau, je vous coute.

--Monsieur de Chaves, rpondit la duchesse d'un ton lent et rassis, est
l'homme le meilleur et le plus cruel que j'aie rencontr jamais. Il
adore  genoux, il outrage avec une brutalit froce; sa gnrosit n'a
point de bornes, mais il est cupide  ses heures comme un sauvage bandit
de l'Amrique du Sud. C'est un gentilhomme, plus que cela, c'est un trs
grand seigneur, mais c'est un laquais aussi quand la passion le
conseille mal. Je ne sais pas ce qu'un grand amour partag aurait pu
faire de monsieur de Chaves.

--Et il n'a jamais t aim? murmura Saladin.

--Il a toujours t ha, dit la duchesse avec une sorte de duret.
Saladin croyait qu'elle allait poursuivre, elle fit une longue pause. Il
tait impossible de voir sans admiration la beaut tragique de son ple
visage.

--Moi qui lui dois beaucoup, reprit-elle avec un douloureux effort, j'ai
peur de ses mains o il y a du sang. Ses vices me repoussent, ses
fureurs m'pouvantent, et je n'ai jamais pu voir en lui...

Elle s'arrta encore, mais cette fois, brusquement.

Les yeux de Saladin brillaient.

Il attendit un instant. Quand il vit que la duchesse se refusait 
poursuivre, il prit son parti, disant sans trop de regret et d'un ton
d'affaires:

--Sa fortune, s'il vous plat?

--Il est encore trs riche, rpliqua la duchesse. Sur six termes de
paiement rgls aprs la vente de ses domaines dans la province de Para,
il a reu deux termes seulement.

-- quelle somme se montent ces termes?

-- trois cent mille piastres ou quinze cent mille francs.

--Peste! fit Saladin, c'est un joli denier, et ses domaines devaient
faire un beau morceau de terre. Dois-je penser que les deux premiers
termes pays ont t dissips?

--En presque totalit, rpondit madame de Chaves. La vie de monsieur le
duc est un tourbillon. Les chos de ses folies furieuses arrivent
parfois dans ma solitude, mais jusqu' ce jour j'y ai donn peu
d'attention. Il joue et perd comme un insens; le sourire d'une femme
lui ferait prodiguer des tonnes d'or, et il y a en outre sa grande
affaire des migrants: la Compagnie brsilienne.

--Ah! interrompit Saladin, l'histoire o est ml ce prcieux Annibal
Gioja?

La duchesse approuva d'un signe de tte.

--Nous avions dit que nous y viendrions, reprit Saladin, mais avant
d'entamer ce chapitre, je dsirerais savoir quelles sont les dates de
paiement des termes de trois cent mille piastres.

--Je les connais, parce que je les redoute, repartit la duchesse, il y a
toujours, vers cette poque, redoublement d'orgies. Le troisime
paiement doit avoir lieu ces jours-ci, nous sommes  chance.

Saladin ne prit point de notes, mais quiconque et observ sa
physionomie aurait pu jurer qu'il n'en avait pas besoin. C'tait encore
une nouvelle face de l'affaire.

--Arrivons, s'il vous plat, dit-il, au vicomte Annibal et  la
Compagnie brsilienne, cela m'intresse, quoiqu'il me semble probable
que le brillant Napolitain s'occupe encore d'autres choses auprs de Son
Excellence.

--L'affaire de l'migration, rpondit madame de Chaves, est une affaire
comme toutes celles que nous voyons aujourd'hui. Elle a trait encore 
nos biens du Brsil, non pas, bien entendu, aux domaines de la province
de Para, dj vendus, mais  d'autres, plus reculs vers le sud-ouest.
C'est une socit par actions, dont la fondation a cot de grosses
sommes  monsieur le duc, et qui garantit des terrains labourables aux
gens d'Europe qui consentent  s'tablir au Brsil.

--Y a-t-il eu dj, demanda Saladin, un versement opr sur les actions?

--Je l'ignore, rpliqua madame de Chaves.

Saladin rassembla ses notes et les mit en ordre dans son carnet. La
duchesse le regardait faire, plus froide que lui, en apparence,
dsormais.

--J'avais espr mieux, dit Saladin qui se disposait videmment 
prendre cong; je ne vois pas pour madame la marquise de Rosenthal une
garantie suffisante dans la situation qui m'est prsente.

--Et n'ayant pas, ou ne voyant pas cette garantie suffisante,
interrompit madame de Chaves sans aucun symptme d'amertume, vous
sparez la fille de la mre...

--Par intrt pour la fille, acheva Saladin.

--Par intrt pour la fille, rpta la duchesse, c'est bien ainsi que je
l'entends, car autrement ce serait une infamie.

Saladin s'inclina. Il savait bien qu'il ne s'en irait pas sans avoir le
dernier mot de madame la duchesse. Celle-ci reprit:

--Vous m'avez mise en garde contre les excs d'un premier mouvement,
contre ce rve que pourrait faire une mre d'appeler  son aide la
justice du pays, pour avoir raison d'un mariage illgal, en dfinitive,
puisqu'il fut contract, sans le consentement des parents, avec une
mineure qui venait d'atteindre sa quinzime anne.

Saladin sourit.

--Toutes ces questions me sont familires, dit-il, j'y ai song
beaucoup, et quoiqu'il ft possible de rpondre judiciairement  une
action pareille, j'ai prfr mettre Mme Renaud (il appuya sur ce
dernier mot) en lieu de sret. Elle a peut-tre mme encore un autre
nom, de mme que moi, car nous ne sommes pas ici au confessionnal, chre
madame. Je vous le dis dans la sincrit de mon coeur: je suis matre de
la situation, j'en suis matre dans toute la force du terme. Je
trouverais des gendarmes  votre porte, je serais entour par eux que,
du milieu de leur rang, je me retournerais pour vous dire encore: je
suis matre de la situation! et la seule chose qui me fche c'est que la
situation ne soit pas meilleure.

--Voulez-vous me laisser voir ma fille? demanda tout  coup madame de
Chaves.

Chose vritablement singulire, Saladin n'tait pas prpar  cette
question, la plus naturelle de toutes. Il fut troubl si visiblement que
madame de Chaves se demanda si toute cette longue scne n'tait pas une
fantasmagorie.

--Je ne vous prie pas de la mettre en mon pouvoir, insista-t-elle
pourtant; je ne saurais pas tendre un pige et j'accepte les choses
comme vous les avez poses: vous tes le matre, je vous reconnais pour
tel, je vous demande uniquement la possibilit d'embrasser ma fille.
Pour cela, je vous paierai le prix que vous voudrez.

--Oh! madame..., fit Saladin en jouant l'offens.

--Le prix que vous voudrez, rpta madame de Chaves, car nous avons
parl de la fortune de monsieur le duc, mais nous n'avons rien dit de la
mienne.

Les yeux de Saladin ne pouvaient pas devenir plus ronds, mais ils
s'carquillrent. L'affaire entrait encore dans une nouvelle phase.

--Vous ne me direz pas votre secret, poursuivit la duchesse qui
s'animait en parlant, je ne saurai pas o est cache ma fille, ma pauvre
chre enfant, sur le sort de laquelle nous discutons ici froidement et
pour qui je consentirais  mendier mon pain dans la rue! Nous monterons
en voiture, vous me banderez les yeux; je recouvrerai la facult de voir
au moment seulement o je serai en prsence de ma fille. Pour cela, je
vous le rpte, monsieur, et que Dieu me prserve de vous offenser! je
vous donnerai ce que vous me demanderez: par contrat de mariage,
monsieur le duc de Chaves m'a donn les diamants de sa famille valus 
deux cent mille piastres et la proprit de sa terre de Guarda, dans la
province de Combre, en Portugal, qui porte un revenu annuel de cent
vingt mille francs.

Saladin dpensait une force de hros  garder son impassibilit. Des
gouttes de sueur perlaient sous ses cheveux.

--Madame! madame! dit-il, ai-je si mal russi  me faire apprcier par
vous? je suis le marquis de Rosenthal!

--Vous tes monsieur Renaud, murmura la duchesse non sans une nuance de
ddain. Si vous ne voulez pas, je croirai que vous avez appris par
hasard diffrents pisodes d'une bien triste histoire, je croirai...

Elle s'interrompit et sa voix trembla, tandis qu'elle achevait:

--Je croirai que vous spculez sur ma fille morte!

Saladin resta un instant tourdi.

La duchesse le mesura du regard et ajouta:

--Rpondez ou sortez.

Saladin ne bougea pas, et comme la duchesse se levait, crasante de
ddain, il fit sur lui-mme un violent effort.

--Madame! s'cria-t-il, disant pour la premire fois la vrit qu'il
devait entourer bientt de nouveaux mensonges, je ne peux pas vous
conduire chez votre fille, parce qu'il n'est pas de lieu o puisse vous
recevoir votre fille. Nous en sommes arrivs  ce point de parler
franchement tous les deux. On ne cache pas aujourd'hui une jeune
personne dans les entrailles de la terre, mais sous le masque d'une
profession qu'on paissit encore par un faux nom. Si vous montiez en
voiture pour vous rendre chez votre fille, qui sait dans quel humble
atelier vous la trouveriez? et entoure de quelles compagnes? Je vous ai
dit la vrit, madame, en toutes choses, sauf peut-tre en ce qui me
concerne personnellement. Ne soyez pas irrite contre moi si j'ai
diminu la distance qui spare un pauvre proscrit allemand de
l'hritire d'une grande dame telle que vous. Je suis pauvre, en
ralit, voil o gt mon seul mensonge... et j'ajoute bien vite, car la
colre de votre regard me fait peur, tant j'ai de respect pour vous,
tant j'ai d'affection pour celle que nous chrissons tous les deux,
Justine et moi, j'ajoute bien vite que je vous demande trois jours...
est-ce trop? deux jours... et peut-tre mme moins, non plus pour vous
conduire les yeux bands vers celle que vous avez le droit de voir 
visage dcouvert, mais pour l'amener ivre de bonheur dans vos bras.

Il voyait battre le coeur de la duchesse.

Et certes il avait bien chang de ton depuis la mention faite des deux
cent mille piastres de diamants et du domaine de Guarda, dans le pays de
Combre, en Portugal.

Il fallait pour qu'il ne tombt pas aux pieds de son opulente belle-mre
en lui disant: Dans une demi-heure, Justine sera sur votre sein, il
fallait une impossibilit vritable, et nous verrons bientt que
l'impossibilit existait.

Saladin pouvait tre un diplomate assez retors, mais il n'avait pas ce
clair coup d'oeil qui perce le coeur humain.

Il s'tait dit: la premire sance se passera en prliminaires.

Comme s'il y avait des prliminaires pour un coeur maternel!

Les choses avaient march plus vite qu'il ne l'avait cru. Il n'tait pas
en mesure de livrer.

--Deux jours! rpta la duchesse en se parlant  elle-mme: c'est long.

Puis, se tournant vers Saladin, elle ajouta:

--Je vous donne deux jours, monsieur, et puisque vous parlez d'amener ma
fille ici, chez moi, je vais ajouter quelque chose aux renseignements
que je vous ai fournis sur monsieur le duc de Chaves. Ils sont exacts,
seulement, de mme que j'avais pass sous silence ma fortune prive, de
mme j'ai cru devoir taire ma position personnelle vis--vis de mon
mari. Sachez tout, avant de me quitter: je suis coupable, monsieur, non
pas  la faon ordinaire qui pourrait expliquer les soupons jaloux de
monsieur de Chaves, mais coupable  un plus haut degr peut-tre,
coupable des vices, coupable des folies et des malheurs de celui que
j'ai accept pour poux. Mon pouvoir sur monsieur le duc aurait pu tre
sans bornes, la tendresse qu'il m'a voue ressemble  de l'adoration.
C'est le chagrin de trouver  ses cts une froide statue qui l'a jet
tout frmissant de colre et de vengeance au plus profond de l'orgie.
Justine, en entrant dans cette maison, peut y trouver un pre aussi bien
qu'une mre. Il dpend de moi d'arrter monsieur de Chaves sur la pente
de sa ruine, je le sais, j'en suis sre; bien souvent je me suis
reproch de ne l'avoir pas fait; la force me manquait. Mais maintenant,
pour ma fille, j'aurai tous les courages; il me semble que je n'aurai
mme pas besoin de feindre, que mon coeur s'ouvrira et que, pour ma
fille, j'aimerai... Si j'aime, monsieur de Chaves fera pnitence  mes
genoux, et ma fille aura l'avenir d'une princesse.

Saladin avait remis son carnet sous son bras. L'affaire, qui avait un
instant disparu derrire une nue d'orage, se montrait de nouveau plus
brillante que jamais, et chacune de ses facettes tincelait au soleil.

Il y avait de quoi blouir.

Saladin salua respectueusement la duchesse et lui dit:

--Madame, dans deux jours, et peut-tre  demain!




VII

Le nuage


Madame de Chaves, reste seule, tomba dans une sorte d'accablement. Elle
essaya de rsumer en elle-mme cette scne, qui changeait si violemment
sa vie, afin d'y retrouver, par l'analyse, des motifs vrais d'esprer ou
de craindre, mais elle ne le put. Son intelligence s'affaissait en une
crasante fatigue.

Son coeur au contraire semblait grandir dans sa poitrine, et un vent
d'irrsistible triomphe le gonflait.

L'exaltation de sa joie eut le dessus et un torrent de larmes noya sa
lassitude.

Elle vint s'agenouiller  son prie-Dieu pour y rester un instant en
extase. Les paroles de l'oraison lui manquaient, mais son me entire
s'lanait vers Dieu pour rendre grces.

--Seigneur Jsus! murmura-t-elle ds qu'elle put parler, et sa voix
tait douce comme jadis, douce comme le chant des jeunes mres, vous
m'avez exauce. Que vous tes bon! divinement bon! vous devez entendre
le cri de ma reconnaissance, et il me semble que je vous vois sourire...
Je ne pleurerai plus, Sainte Vierge, moi qui ai tant pleur, et des
larmes si cruelles! Je vais tre heureuse! je vais la revoir!

Elle s'arrta sur ce mot, pressant son front  deux mains comme si elle
et craint d'tre folle.

Et en conscience, elle avait raison, celle-l, de compter sur l'empire
de sa beaut pour enchaner  ses genoux l'amant le plus sauvage.

Agenouille qu'elle tait en ce moment, ou plutt accroupie  demi dans
une pose pleine de dsordre, ses cheveux bondissant en boucles prodigues
par-dessus ses mains ples qui pressaient ses tempes, les yeux mouills,
le sein frmissant, elle tait belle comme ces saintes que crait au
temps de croyance le gnie des peintres chrtiens.

--La revoir! rpta-t-elle, dans deux jours... peut-tre demain! Elle se
redressa, claire plus vivement par son allgresse, qui la couronnait
comme une aurole.

Une dernire action de grces s'lana de son coeur vers Dieu, puis elle
resta muette et souriante--de ce sourire qu'elles ont, quand le cher
enfant dort, heureux dans son berceau.

--Petite-Reine! soupira-t-elle, comme elle va m'aimer! je suis sre que
je la reconnatrai... ne l'ai-je pas suivie jour par jour, dans ma
pense? dans ma douleur, ne l'ai-je pas vue grandir, changer, embellir?
Elle n'a plus ses yeux bleus si clairs, je le sais bien, ses cheveux
blonds ont pris une nuance plus fonce... je sais tout cela, j'ai
calcul tout cela, je l'ai vue cent fois, je la vois, et si elle entrait
en ce moment...

Elle tressaillit au bruit de la porte qui s'ouvrait.

--Une lettre pour madame la duchesse, dit un domestique derrire la
draperie ferme.

Lily se leva en soupirant; elle avait presque espr un miracle. Le
domestique lui remit un pli maladroitement faonn et dont le papier
grossier n'tait pas d'une entire propret.

--Madame la duchesse, dit-il, a ordonn qu'on ne fit pas attendre les
lettres des pauvres.

Elle l'loigna d'un geste.

Si charitable qu'on soit, les pauvres peuvent tomber mal. Lily,
gnreuse tous les jours, et donn,  cette heure, des poignes d'or au
premier venu.

Mais on avait tu son beau rve.

La lettre resta un instant sur le guridon o elle l'avait jete, non
sans un mouvement de dpit.

Elle la reprit bientt, pourtant, parce qu'elle tait bonne et qu'elle
pensa:

--Il attend peut-tre.

La lettre tait ferme avec un pain  cacheter qui gardait encore des
traces d'humidit. Lily l'ouvrit, sans motion aucune, assurment, car
la physionomie du message rvlait d'avance son contenu. Ce devait tre
une supplique, accompagne d'un certificat d'hospice ou de mairie.

Mais la lettre n'tait pas une supplique. Le papier blanc, macul en
plusieurs endroits, ne montrait aucune trace d'criture.

Il n'y avait,  l'intrieur, qu'un carton oblong qui portait  son
revers l'adresse d'un photographe mdaill.

Lily, tonne, le retourna et faillit tomber  la renverse.

C'tait son propre portrait  elle, Lily, fait quinze ans auparavant; le
portrait qui tenait dans ses bras une sorte de nuage, parce que
Petite-Reine avait boug en posant.

Mme de Chaves regarda ce portrait pendant plusieurs minutes, immobile de
stupeur.

Puis elle sonna violemment.

Sa femme de chambre accourut.

--Pas vous! s'cria-t-elle. Le domestique! je crois que c'est
Germain.... Germain!  l'instant mme!

On chercha Germain qui tait retourn  ses affaires, et quand on l'eut
trouv, on l'envoya  madame la duchesse.

--Qui vous a remis ce pli? demanda-t-elle avec une motion qui dut tre
remarque.

--Le concierge, rpliqua Germain.

--Faites monter le concierge sur-le-champ.

Le concierge monta, nous ne dirons pas sur-le-champ, ce serait
invraisemblable, mais enfin aussi vite que peut le faire un
fonctionnaire de cette importance.

C'tait, du reste, un beau concierge, comme le faubourg Saint-Honor
sait en produire, un concierge  tte de prfet,  ventre de chef de
division qui cote cher.

Aux demandes de la duchesse, le concierge aurait pu rpondre: cela
regarde ma femme, mais il se montra bon prince.

--C'est un malheureux, dit-il, mauvaise mine et mal peign. On l'a fait
attendre dehors.

--Et il est encore l? demanda Lily vivement.

--Je prie madame la duchesse de faire excuse, il est parti. Madame,
j'entends mon pouse, ayant eu occasion d'aller sur le pas de la porte
cochre, le pauvre, qui avait attendu un bon moment, lui a dit:

--Puisque la duchesse ne veut pas me recevoir aujourd'hui, je
reviendrai demain... il a ajout: la duchesse connat bien mon nom.

Et je me souviens de son nom parce qu'il est drle, s'interrompit ici
le concierge; il s'appelle Mdor.

--Mdor! rpta madame de Chaves d'une voix touffe.

Elle renvoya le concierge et tomba sur un fauteuil en rptant pour la
seconde fois:

--Mdor!

Sa tte tait faible et le flot de penses qui se ruait dans son cerveau
lui faisait mal.

Quatorze ans auparavant, elle avait laiss ce portrait dans sa
chambrette, avec tout ce qui lui appartenait.

Sans doute, elle avait la pense de revenir ou du moins d'envoyer
prendre ces chres reliques, mais les choses avaient march avec une
rapidit inattendue; celui qui l'emmenait ne voulait point lui laisser
le temps de la rflexion.

La voiture o elle tait monte avec monsieur le duc de Chaves,  la
porte de sa maison, l'avait conduite  la gare de chemin de fer du
Havre, et une heure aprs son dpart de chez elle, un train express
l'emportait vers la mer.

Elle avait regrett bien souvent ces choses abandonnes qui taient
l'amusement de sa douleur: le berceau surtout, le berceau tout plein de
jouets, de robes, de collerettes, avec le bouquet de lilas dessch, le
lilas de la bonne laitire.

L'autel.--Et comme ce nom de Mdor ressuscitait nergiquement tous ces
souvenirs!

Mdor tait l, fidle et doux, regardant aussi le petit berceau,
pleurant aussi, coutant la plainte de la jeune mre.

Elle n'avait gard qu'une relique, et elle lui avait bien port bonheur;
c'tait le petit bracelet  fermoir en cuivre dor qui avait amen chez
elle M. le marquis de Rosenthal.

Et voyez le hasard! la veille du jour, du funeste jour, Petite-Reine
avait cass la monture de son bracelet. Lily l'avait dans sa poche pour
le faire raccommoder, et comme depuis la perte de Petite-Reine, la
rparation devenait, hlas! inutile, Lily avait toujours gard le
bracelet.

Vous jugez si elle y tenait! il ne fallait rien moins que cela pour la
faire aller chez une somnambule.

Le marquis de Rosenthal!--Mdor!

Que de choses dans une seule journe!

Mais je ne sais pourquoi la pense de Mdor n'ajoutait point  la joie
de Lily et mettait au contraire un doute parmi sa certitude.

Elle avait gard  cette bonne crature un souvenir de reconnaissance et
d'affection pourtant; elle s'tait dit souvent: je voudrais le retrouver
pour le faire heureux.

Et maintenant elle avait peur de Mdor.

Cette peur s'expliquera d'un mot, quand nous dirons la pense qui venait
 Lily.

Lily voulait croire aux paroles du marquis de Rosenthal; elle avait
besoin d'y croire et Lily se disait:

--Si Mdor m'apportait la preuve que tout cela est mensonge?

Pourquoi tait-il venu? Pourquoi, depuis qu'il tait venu, Lily
repoussait-elle avec terreur cette ide qu'elle faisait peut-tre un
rve?

 cette question de savoir pourquoi il tait venu, ce pauvre bon Mdor
n'aurait peut-tre pas su rpondre lui-mme d'une faon bien
catgorique.

Certes, il ne venait pas chercher une aumne. tait-ce uniquement le
dsir de voir la Gloriette qui avait guid ses pas?

Il l'aimait bien assez pour cela. Les quelques jours qu'il avait passs
 garder la folie de la jeune mre, couch comme un chien dans le
bcher, formaient la grande page de ses souvenirs.  proprement parler
il n'avait vcu ni avant, ni aprs: ces quelques jours taient toute sa
vie.

Et pourtant il n'tait pas venu seulement pour revoir la Gloriette.

Il avait bien cherch depuis quatorze ans. Chercher tait devenu chez
lui une sorte de manie, car,  mesure que le temps passait,
l'impossibilit de trouver se faisait plus vidente.

En gagnant maigrement son pain au mtier abandonn d'avaleur de sabres,
Mdor se figurait qu'il gardait une chance de se trouver tout  coup, en
foire, face  face avec Petite-Reine.

Et plus d'une fois, dans le cours de ses prgrinations, il avait
rencontr des fillettes, puis des jeunes filles qui avaient l'ge de
Petite-Reine, et auxquelles son imagination prtait une ressemblance
avec l'objet de ses constantes penses.

Il s'tait ingni alors, il avait interrog, lui si timide, mais les
rponses obtenues avaient toujours fait vanouir son espoir.

Depuis quelques jours, son espoir tenace avait repris le dessus.

En face du lieu qu'il avait choisi pour btir sa misrable cabane, sur
l'esplanade des Invalides, pour les ftes du 15 aot, s'levait la
pompeuse baraque des poux Canada, les matres de la foire.

Ils taient bonnes gens, nous le savons du reste, et d'ailleurs ils
connaissaient Mdor comme tant le seul ami du pre Justin, le fameux
homme de loi dont Mdor nettoyait de temps en temps la tanire, quand
toutefois le pre Justin voulait bien le permettre.

chalot avait dit souvent  Mdor:

--Si l'avalage n'tait pas une carrire dmolie, nous te prendrions
volontiers avec nous, ma vieille, car tu fais piti dans ton trou; mais
l'avalage est fan jusqu' ce que les caprices de la mode le fassent
refleurir un jour ou l'autre, et depuis le jeune Saladin qui mangeait
vingt-quatre pouces, la chose a disparu compltement des habitudes du
XIXe sicle.

Mdor tait entr plus d'une fois voir danser mademoiselle Saphir qui,
indpendamment de son talent et de sa beaut, l'un et l'autre bien
au-dessus de ce qui se montre habituellement en foire, avait produit sur
lui une impression indfinissable.

Il se demandait:  qui donc ressemble-t-elle?

Et comme son ide fixe le tenait toujours, il voquait le souvenir de la
Gloriette.

Mais mademoiselle Saphir ne ressemblait pas  la Gloriette. Une fois
chalot lui dit:

--Madame Canada t'invite  prendre le caf noir.

Et pendant qu'on prenait le caf, madame Canada s'informa du lieu o
perchait maintenant le pre Justin. Elle avait besoin de le voir et de
le consulter.

--Au sujet de choses, ajouta chalot, qui sont des mystres et des
dlicatesses par rapport  notre fille d'adoption dont tu n'as pas
besoin d'en connatre le secret ni le bel avenir.

Mdor promit de conduire le mnage Canada chez le pre Justin. Mais, en
regagnant son trou, il se disait:

--Il y a donc un secret!  qui ressemble-t-elle?

La veille du jour o nous sommes, au matin, Mdor avait rencontr
mademoiselle Saphir qui se rendait, selon son habitude,  la messe de
Saint-Pierre-du-Gros-Caillou.

Et vraiment, avec sa toilette simple et presque austre, elle vous avait
si bien l'air d'une demoiselle de bonne maison!

Assurment, monsieur le cur, qui avait remarqu sa pit modeste, se
serait fch tout rouge si vous lui aviez dit que sa nouvelle
paroissienne tait une saltimbanque.

Mdor la regarda bien comme il faut, et quand il fut tout seul une ide
lui poussa.

--C'est au pre Justin qu'elle ressemble, se dit-il tout  coup, non pas
au pre Justin d'aujourd'hui, mais au crne jeune homme qui vint, dans
les temps, rue Lacue, n 5,-- l'homme du chteau, quoi!

Cette dcouverte le troubla singulirement. Il s'en occupa toute la
journe, jusqu' l'heure o sa fivre changea parce qu'il avait vu le
milord basan entrer  la baraque et la Gloriette, toujours jeune et
belle, en costume d'amazone, avec un beau jeune homme.

Il tait donc venu  l'htel de Chaves, non pas seulement pour voir la
Gloriette, mais encore pour lui dire: Je connais une jeune fille,
autour de laquelle il y a un secret, et qui ressemble au pre de
Petite-Reine.

Mais comment arriver auprs de madame la duchesse de Chaves?

Mdor avait au plus haut degr la conscience de sa misre. Entre lui et
les Canada, il voyait une distance immense. Jugez de ce que devenait
l'intervalle, quand il s'agissait de la noble habitante de ce palais
situ rue du Faubourg-Saint-Honor.

Pendant toute la nuit Mdor rflchit.

Le matin, il se rendit chez le pre Justin, non point pour lui faire
part de son embarras, car le pre Justin et lui ne causaient gure, mais
tout uniment pour balayer un peu son taudis.

En balayant le taudis, Mdor aperut le portrait photographi de la
Gloriette qui pendait toujours au-dessus du berceau.

Il ne fit ni une ni deux, il le vola et, rendu audacieux par son dsir,
il pria le pre Justin lui-mme, lorsque celui-ci rentra, dj  demi
ivre de lui crire sur un carr de papier l'adresse de madame la
duchesse de Chaves, rue du Faubourg-Saint-Honor.

Ainsi parvint  la Gloriette cet envoi qui tait comme un vivant
tmoignage du pass dj si lointain.

Elle se regarda elle-mme comme s'il y avait eu des annes qu'elle ne
s'tait vue. Pour un instant, l'intervalle qui la sparait de sa
jeunesse se voila comme un rve.

Ce nuage qu'elle tenait dans ses bras et dont les contours indcis
semblaient sourire, c'tait Petite-Reine.

Elle embrassa Petite-Reine--le nuage.

Et malgr elle, l'exaltation de toute cette grande joie qui l'enivrait
nagure tomba.

C'tait un symbole: aujourd'hui comme alors, qu'avait-elle entre ses
bras sinon un nuage?

Et c'tait une menace peut-tre. Rien ne le lui disait, mais elle le
sentait ainsi.

Il y avait en elle une terreur confuse qui opprimait son allgresse et
qui murmurait tout au fond de sa conscience:

--Prends garde!

Ses yeux s'attachaient alors sur ce brouillard souriant dont les
contours laissaient deviner Petite-Reine; elle essayait de percer le
nuage...

Un pareil courant d'ides n'aboutit point, d'ordinaire, au besoin de
faire toilette, surtout quand on vit, comme Mme de Chaves, dans une
solitude presque absolue.

Pourtant, vers deux heures de l'aprs-midi, madame la duchesse sonna ses
femmes pour s'habiller.

C'taient deux bonnes personnes, bien dvoues, qui se dirent:

--Il parat que le comte Hector va venir.

Contre l'habitude, madame la duchesse donna beaucoup de temps et accorda
un trs grand soin  sa parure. Elle n'tait contente de rien. Il fallut
recommencer trois fois l'arrangement de sa merveilleuse chevelure qui,
les autres jours, se faisait en un tour de main.

Les deux fidles camristes se demandrent:

--Est-ce que ce ne serait plus pour le comte Hector?

Et toutes les deux le plaignirent sincrement, car c'tait un doux et
beau jeune homme.

--Faut-il faire atteler? interrogea l'une d'elles.

--Non, rpondit madame de Chaves qui se regardait dans sa psych en
disposant les plis de sa robe.

videmment elle attendait quelqu'un, et, pour ce quelqu'un, elle voulait
tre belle.

Les deux camristes, congdies, parlrent de cela longtemps.

Quel tait l'heureux mortel?...

Trois heures sonnrent, puis quatre heures. En tout cas, l'heureux
mortel se faisait terriblement attendre.

Un peu avant cinq heures, les deux battants de la porte cochre
s'ouvrirent tout grands. C'tait monsieur le duc, en chaise de poste,
revenant de ce voyage qu'il n'avait point fait.

--Il n'est plus temps, pensrent les deux femmes de chambre. L'heureux
mortel a manqu le coche!

Mais en ce moment, la sonnette de madame la duchesse retentit. Elles
s'lancrent ensemble. Voici ce qui leur fut ordonn.

--Faites savoir  monsieur le duc que je suis un peu souffrante, et que
je l'attends chez moi.

--Ah bah! fit la premire camriste dans l'antichambre.

--Tiens! tiens! rpondit l'autre.

Elles clatrent de rire, et s'crirent ensemble:

--Par exemple, je n'aurais pas devin celle-l! Mieux vaut tard que
jamais. C'est monsieur le duc qui est l'heureux mortel.




VIII

Le Club des Bonnets de soie noir


Dans une de ces rues, froides et tranquilles comme des rues de province,
qui avoisinaient l'Observatoire et qui viennent d'tre dmolies pour le
trac du boulevard Port-Royal, il y avait encore en 1866 un petit caf 
la devanture dcente o se runissaient le soir quelques bons bourgeois
et rentiers de ce quartier savant.

Il s'appelait le caf Massenet, du nom de son propritaire, ancien
balayeur au bureau des longitudes et qui posait auprs de ses clients
pour un mathmaticien dmissionnaire.

Monsieur Massenet en avait bien l'air. C'tait un homme court, grave,
essouffl, qui fumait sa pipe du matin au soir, en escarpins et en
cravate blanche.

Sa femme, qui tenait le comptoir, tait ge, maigre et trs longue;
elle avait le sourire agrable quoiqu'il lui manqut bon nombre de
dents. Celles qui restaient ne valaient pas les dfuntes.

Le caf Massenet se composait d'un billard, le seul dans Paris o l'on
pt voir encore des blouses  filets, d'une assez grande salle, dvolue
aux habitus et consommateurs, et d'un salon de mdiocre tendue entour
de divans  couverture de cuir raill, o Ces Messieurs seuls avaient
le droit d'entrer.

Le salon de Ces Messieurs tait spar de la salle commune par un
couloir assez long, ferm aux deux bouts.

Par surcrot de prcaution, la seconde porte qui donnait sur le salon de
Ces Messieurs tait double: la vraie porte se trouvant dfendue par un
second battant rembourr.

Vis--vis de cette porte une haute fentre donnait sur une ruelle
dserte, mais, comme Ces Messieurs ne se rassemblaient jamais qu'aprs
la nuit tombe, la fentre, toujours close, tait en outre dfendue par
de forts volets.

Ces Messieurs n'taient pourtant pas des conspirateurs. Les habitus de
la salle commune les connaissaient fort bien et prenaient volontiers la
demi-tasse avec eux; mais ils avaient des affaires  traiter qui ne
regardaient qu'eux-mmes, et ils se rassemblaient dans ce but. Rien de
plus simple.

De compte fait, ils pouvaient tre une douzaine. On ne les avait pas vus
souvent runis au grand complet. En tte des plus assidus tait monsieur
Jaffret ou mieux le bon Jaffret, propritaire, rue de la Sorbonne, qui
faisait un peu l'escompte, d'autres disaient l'usure. Il se rendait tous
les aprs-midi au jardin du Luxembourg pour jeter de la mie de pain aux
petits oiseaux, ce qui est, tout le monde vous l'affirmera, la preuve
d'un excellent coeur.

Aprs lui, venait monsieur Comayrol, homme d'affaires, connu par ses
lunettes d'or et sa brillante locution mridionale, le Dr Samuel,
philanthrope, qui soignait les pauvres, pourvu qu'on le payt, et un
brave bonhomme, dsign sous le nom du Prince, qui n'avait pas de
profession connue.

Les autres allaient et venaient.

Les habitus de la salle commune et du billard  blouses appelaient la
runion de Ces Messieurs Le Club des Bonnets de soie noire,  cause du
bon Jaffret et du Prince qui rabattaient volontiers cette coiffure
commode sur leurs oreilles, dans la crainte des courants d'air.

Aucun des membres du Club des Bonnets de soie noire n'tait jeune, mais
Comayrol arborait des gilets d'tudiant et portait ses lunettes d'or
d'un air vainqueur qui voulait dire: je suis loin d'avoir renonc 
plaire, et le joli vicomte Annibal Gioja, que nous avons omis de citer,
avait des cheveux teints, plus noirs que l'aile du corbeau.

Il tait environ sept heures du soir. Dans le petit salon rserv  Ces
Messieurs, deux membres seulement du Club des Bonnets de soie noire
taient runis,  savoir, le Prince, qui portait la coiffure
sacramentelle et lisait le _Journal des Villes et Campagnes_ en prenant
son gloria, et le Dr Samuel qui ne prenait rien et tournait ses pouces 
l'autre bout du divan.

Il est bon de dire tout de suite, afin que ce titre de Prince ne soit
pas pris pour un sobriquet, que le bonhomme occup  lire son journal
tait tout simplement le fils du malheureux Louis XVII.

Sa figure minemment dbonnaire et affectant la courbe bourbonienne
aurait suffi  indiquer son illustre origine s'il n'et port, dans une
vaste serviette qu'il avait toujours en poche, une collection de preuves
 faire dresser les cheveux: lettres du pape, lettres de Louis-Philippe,
lettres de M. le duc de La Rochefoucauld, lettres de la femme du gelier
Simon, lettres de Charles-Albert, lettres de Talleyrand, lettres de
Chateaubriand, de Lamartine, du gnral Cavaignac, de monsieur Gisquet,
lettres de tout le monde.

Plus des attestations, des procs-verbaux, des extraits de registres, le
testament de son infortun pre, mort sous le nom de duc de Richemond,
et la liste de plus de cent familles nobles de Paris et de province
prtes  prendre les armes au premier appel de sa voix lgitime.

Ces diverses pices avaient dj servi  plusieurs princes.

Les gens qui connaissaient peu ou prou les affaires des Habits Noirs
disaient que ce brave bonhomme tait, pour le moins, le cinquime fils
de Louis XVII, les quatre autres ayant fini malheureusement, dans
l'exercice de leurs fonctions, au service de la compagnie.

Chaque fois qu'il en mourait un, on cherchait une honnte figure
aquiline  front fuyant, plante sur un torse bien nourri, on
rassemblait les pices parpilles du dossier, et le nouvel hritier de
la couronne de France apparaissait  l'horizon, selon le dicton
historique: le roi est mort, vive le roi!

Bien que les Habits Noirs fussent considrablement dchus,  l'poque o
se passe notre histoire, ils trouvaient encore moyen de faire  et l
quelques petites affaires, et le fils de Louis XVII tait pour eux un
outil indispensable.

On exciterait l'incrdulit en additionnant les chiffres fournis par les
innombrables extorsions opres, dans les faubourgs Saint-Germain de
Paris et des dpartements,  l'aide de cette imposture qui a eu plus de
ttes que l'hydre de Lerne: l'existence d'un fils de Louis XVI, chapp
de la prison de l'Abbaye.

Les Habits Noirs, toujours ingnieux, avaient invent le fils de ce fils
pour la commodit des dates.

Le Club des Bonnets de soie noire, nous sommes bien forc de l'avouer,
tait tout ce qui restait de cette terrible association, remontant  Fra
Diavolo et qui, sous le rgne du Colonel, avait effray l'Europe par
tant de drames sanglants.

Les derniers Habits Noirs taient Ces Messieurs ou plutt Ces Messieurs
formaient le conseil de matrise des derniers Habits Noirs, car vous
eussiez encore trouv dans les bas-fonds de Paris bon nombre d'affilis
du _Fera-t-il jour demain_. Et, quand il s'agissait de mettre 
excution quelque razzia bien organise, les manoeuvriers ne manquaient
pas  ces vnrables directeurs.

--Il parat, dit le Prince, que l'empereur Alexandre va changer
l'uniforme de ses lanciers, l-bas, en Moscovie.

Le Dr Samuel s'obstinait  tourner ses pouces et ne rpondit pas. Le
Prince continua sa lecture. Au bout de dix minutes, il reprit:

--Il parat que ces fusils  aiguille de Sadowa taient dj exposs au
palais de l'Industrie en 1855. Les ingnieurs qui sortent de l'cole
polytechnique avaient dclar que a ne valait rien du tout. Les
Prussiens en ont fait fabriquer parce qu'ils n'ont pas d'lve de
l'cole polytechnique.

--a court les rues, gronda le Dr Samuel, vieil homme trs laid et de
mchante figure, l'cole polytechnique n'en fait pas d'autres. J'tais
un jour  Saint-Malo o les Ponts et Chausses venaient de construire
une jete qui cotait je ne sais plus combien de millions. La mer tait
grosse, un trois-mts hollandais drivait sur la jete que l'cole avait
dclare chef-d'oeuvre. Tout le monde tait l, du haut des remparts, 
plaindre le trois-mts et  dire: Le malheureux va se briser en
pices! Il donna contre la jete en plein, et savez-vous ce qui arriva?

--Non, dit le Prince dont les petits yeux s'carquillrent curieusement.

--Le Hollandais n'eut pas de mal, continua le Dr Samuel, mais la jete
de l'cole polytechnique s'effondra et tomba dans l'eau o elle est
encore, et plus chef-d'oeuvre que jamais!

Le Prince resta d'abord immobile, puis il battit des mains en poussant
un large clat de rire.

--Ah! fit-il, je comprends! je comprends! On en met dans les journaux
qui ne sont pas si drles que celle-l!

Il regarda le docteur par-dessus son pince-nez et ajouta en baissant la
voix:

--Il parat qu'il fera jour, cette nuit?

--Il parat, rpta Samuel.

Et tous les deux rentrrent dans le silence.

Pendant ce silence, un bruit lger se fit du ct de la fentre. On et
dit que quelqu'un en caressait, au-dehors, les contrevents pais.

Nos deux compagnons prtrent l'oreille, mais le bruit cessa au bout
d'un moment.

--Est-ce que vous tiez du temps des moines de la Merci, vous docteur?
demanda tout  coup le Prince.

--Oui, rpondit Samuel.

--Vous avez vu tout ce qu'on raconte des souterrains, l-bas, du ct de
Sartne, en Corse? Les Habits Noirs taient des lapins  ces poques-l.
Moi, je suis nouveau et je n'ai pas encore eu la chance de partager dans
une vraie affaire.

--Il n'y a plus de vraies affaires, dit Samuel avec humeur.

--Avez-vous connu Toulonnais-l'Amiti, vous?

--Oui, rpondit encore Samuel qui, cette fois, cessa de tourner ses
pouces, j'ai connu monsieur Lecoq, on n'en fait plus comme cela... et
j'ai connu le comte Corona, J.-B. Schwartz, le Colonel, et Marguerite de
Bourgogne,--une rude femme, mais aprs cela, plus rien!

--C'est gal, dit le Prince, vous devez avoir de jolies conomies. Mais
pourquoi diable avez-vous choisi cet oiseau d'Annibal Gioja pour lui
donner le Scapulaire?

Samuel haussa les paules.

--S'il venait un homme..., commena-t-il.

Il s'arrta et acheva entre ses dents:

--Il n'y a plus d'hommes!

Le Prince tait en apptit de causer.

--Vous avez pourtant Jaffret, dit-il; c'est un garon d'un million et
demi pour le moins, sans que a paraisse.

--Jaffret est riche, approuva laconiquement le docteur.

--Vous avez monsieur Comayrol qui a la langue bien pendue. Samuel fit un
geste de ddain.

--Nous sommes vieux, dit-il, on ne peut tre et avoir t.

--Bah! fit le fils de Louis XVII, votre fameux Colonel avait 107 ans!

 ce moment une voix retentissante sonna dans le corridor.

--Un petit punch au kirsch pour nous deux le bon Jaffret,
commanda-t-elle. Est-ce que tous nos amis sont arrivs?... deux
seulement! Ah! les paresseux! S'il vient un quidam demander monsieur
Jaffret, propritaire, de la part du nomm Amde Similor, faites-le
entrer, h!

La porte s'ouvrit et Comayrol junior, ancien premier clerc de l'tude
Deban, montra ses flamboyantes lunettes d'or.

Dans un autre rcit[*], nous avons pu apprcier la belle prestance et
les talents de Comayrol. Il n'y avait pas en lui, peut-tre, l'toffe
d'un Premier ministre, mais c'tait du moins un chef de bureau trs
distingu. Son ge, un peu plus que mr, tenait abondamment les
promesses de sa trentime anne: il tait chauve avec ostentation, il
tait gras et, malgr le proverbe des gens du Midi qui dit: ceux qui
engraissent sont morts, il se portait  merveille.

Toujours bien tenu, du reste, linge blanc, bagues aux doigts et chane
de montre magnifique ruisselant sur un gilet de velours qui lanait des
rayons.

Avec le temps, le contraste avait augment entre lui et le bon Jaffret,
douce crature. Jaffret marchait, humble, tremblotant, chauve aussi,
mais ramenant quelques mches honteuses sur le sommet de son crne
pointu.

--Je vous prsente le plus joli sac de la confrrie, dit Comayrol qui
entra tenant Jaffret par la main. Quand nous n'aurons plus rien  mettre
sous la dent, je proposerai une affaire au conseil, ce sera d'aller voir
un peu s'il fait jour dans le coffre-fort de notre bon Jaffret!

Le Prince qui s'tait lev, clata de rire bonnement, et le Dr Samuel
lui-mme se drida.

Mais Jaffret fit un pas en arrire et dit avec une irritation snile:

--Monsieur Comayrol, vous passez les bornes. Mon ge et ma position
sociale devraient me dfendre contre vos polissonneries!

Comayrol se retourna, toujours bon enfant, le saisit  bras-le-corps et
le porta jusque sur le divan en disant:

--Pas plus lourd qu'un petit paquet de bois sec!

La porte s'ouvrit de nouveau, donnant passage  une autre ruine:
prcieuse celle-l, et suprieurement entretenue.

Du jais, de l'ivoire et des roses, tels taient les matriaux de cette
idole vieillie, le vicomte Annibal Gioja, des marquis Pallante.

--Verni de haut en bas! dit le joyeux Comayrol en lui tendant la main.
Annibal, quand donc me donneras-tu l'adresse de ton embaumeur?

Le brillant Napolitain ne daigna pas rpondre, mais Jaffret dit en
rabattant son bonnet de soie noire sur ses longues oreilles frileuses:

--Mauvais temps! toujours mauvais temps cette anne.

Comayrol tait all s'asseoir auprs du Dr Samuel.

--Mon Prince, dit-il de loin au fils de Louis XVII, depuis que vous avez
hrit de vos droits divins  la couronne de Saint Louis, on ne vous a
encore fait jouer aucun air vari avec escalade et effraction, h?

Le Prince paissit le masque idiot qui tait  demeure sur son visage et
rpondit avec un sourire content:

--Il parat que a va chauffer, monsieur Comayrol?

--Parlons raison, mes brebis, reprit celui-ci. Le vicomte Annibal est un
Savoyard en sucre candi, et s'il a le Scapulaire, c'est pour la forme.
La vritable tte de l'association, en l'absence d'un plus digne, c'est
le bon Jaffret, un peu entam par l'ge et les infirmits, mais qui
marche encore assez droit, quand je suis l pour lui donner le bras.
L'histoire de notre Brsilien commence  tre mre. Jaffret et moi, nous
avons inond le noble faubourg de ses actions, en prsentant
l'entreprise comme destine  envoyer au Para tous les dmagogues de
France et de Navarre, transforms en propritaires sages comme des
images.  l'estime de Jaffret, monsieur le duc de Chaves doit avoir deux
millions en caisse pour le moins.

--Il m'a en effet parl de deux millions, dit le vicomte Annibal.
Jaffret le regarda de travers en murmurant:

--Vous savez que vous n'avez pas le droit de toucher  ce gteau, vous,
bel homme.

--Je pense tre au-dessus du soupon, rpondit firement Annibal. En
tout cas, monsieur le duc est d'une honntet antique  l'endroit des
affaires. Hier il a emprunt deux mille louis plutt que de toucher au
contenu de sa caisse commerciale. Je conois, mes trs chers, que ma
position de confiance intime auprs de Son Excellence vous inspire
quelque jalousie ou mme quelques inquitudes. Nous sommes ensemble, le
duc et moi, comme les deux doigts de la main; mais il ne faut pas
oublier que vous me devez cette affaire et que, sans moi, les piastres
brsiliennes vous passaient sous le nez!

--Tu es un ange, Annibal! dit Comayrol. Messieurs, autre chose.
Quelqu'un de vous se souvient-il d'un drle, appel Similor, qui fut
employ diffrentes fois comme auxiliaire, notamment dans l'affaire
J.-B. Schwartz et dans l'affaire de l'htel de Clare?

Le bon Jaffret seul avait un vague souvenir de notre ami.

--En deux mots, qu'est-ce que c'est que Similor? demanda le Dr Samuel.

--C'est un va-nu-pieds, rpondit Comayrol.

--Et pourquoi nous parlez-vous de ce va-nu-pieds?

--Parce qu'il ne faut rien ngliger, rpliqua l'ancien clerc de notaire.
Similor est venu chez moi aujourd'hui et m'a rappel ses tats de
services. J'ai cru d'abord qu'il voulait un secours, mais non, son dsir
tait seulement de nous mettre en rapport avec un fils qu'il a et qu'il
dclare tre un brillant sujet. Je lui ai dit qu'il pouvait envoyer son
fils, mais, dans l'intervalle, j'ai pris des renseignements, et je ne
fais pas un fond norme sur l'affaire. Au bureau de notre ancienne
agence, o tous nos hommes sont classs et numrots, on ne connat pas
d'autres fils au nomm Similor que le nomm Saladin, ancien artiste en
foire et avaleur de sabres.

--Jolie recrue! fut-il dit  la ronde.

Le garon du caf Massenet apporta le punch au kirsch command. Quand il
eut dpos le plateau sur une table, il tira de sa poche une large carte
en porcelaine qu'il mit entre les mains de Comayrol.

--Marquis de Rosenthal! lut l'ancien clerc de notaire. Connais pas... Ce
monsieur est l?

--Oui, rpondit le garon, il vient de la part de son pre.

Les membres du Club des Bonnets de soie noire changrent entre eux des
regards indcis.

--C'est peut-tre le fils de ce Similor, murmura Jaffret.

--Faites entrer, dit Comayrol, nous verrons bien.

L'instant d'aprs un jeune homme habill  la dernire mode, lorgnon
dans l'oeil, cheveux spars derrire la tte, col bris comme une carte
de visite qu'on laisse chez les concierges, petite jaquette boudin,
pantalon demi-collant, chapeau bas, gants rouges et stick  bec de
corbin, entra dans le cnacle  petits pas, et vint jusqu'au centre de
la chambre o il s'arrta pour lorgner curieusement les assistants.

Le garon s'tait retir. Le bon Jaffret prit la peine d'aller voir
lui-mme si les portes taient bien fermes.

--Messieurs, dit le nouvel arrivant, je suis bien votre serviteur. J'ai
beaucoup entendu parler de vous. Comme j'ai besoin de quelques
collaborateurs pour une petite opration prsentant d'assez beaux
bnfices, j'ai song  m'adresser  vous. Mon domestique se trouvait
tre de votre connaissance; il m'a indiqu un certain monsieur Comayrol.
Lequel d'entre vous, s'il vous plat, est monsieur Comayrol?

--C'est moi, rpliqua l'ancien domestique, monsieur le marquis, vous
faites erreur, je n'ai vu que monsieur votre pre.

Saladin lui tendit le doigt avec une si parfaite insolence que les
membres du club eurent un sourire d'involontaire approbation.

--Mon pre, dit-il du bout des lvres, mon domestique, c'est tout un,
cher monsieur Comayrol. Le maraud, dont vous me faites l'honneur de me
parler, cumule ces deux fonctions auprs de ma personne.




IX

La chanson de l'avaleur


Monsieur le marquis de Rosenthal ayant prononc ces paroles remarquables
prit un sige et vint se placer en face du divan o taient Comayrol et
le bon Jaffret.

--Messieurs, poursuivit-il d'un ton dcent et plein de modestie, vous
tes une association illustre et moi je ne suis qu'un simple paltoquet,
c'est pourquoi il tait bien naturel que je fisse toilette pour avoir
l'honneur de me prsenter devant vous: toilette de corps, toilette
d'esprit, toilette de situation. Je ne m'habille pas comme cela tous les
jours; je suis prpar comme un candidat qui va passer son examen, et
j'ai choisi pour la circonstance le plus joli de tous mes noms. Vous
aurez, je l'espre, quelque indulgence en faveur d'un nophyte qui vous
veut le plus grand bien, mais qui ne peut pas pousser la courtoisie
jusqu' vous dire hypocritement que, selon lui, sa jeunesse ne vaut pas
votre dcrpitude.

--Vayadioux! s'cria Comayrol, nous ne dtestons pas la plaisanterie,
monsieur Saladin, mais nous avons autre chose  faire ici que de vous
voir avaler des sabres!

Le Prince et le Dr Samuel s'taient rapprochs; le vicomte Gioja se
tenait  l'cart d'un air superbe.

--Je suis flatt, dit Saladin en mordillant le bec de son stick, que
vous ayez pris la peine de rassembler quelques informations sur ma
personne. J'en vaux la peine, soit dit sans fausse modestie, et j'espre
vous le prouver bientt abondamment. Vous vgtez depuis bien des annes
dj, mes chers messieurs, vous n'avez pas de chef. Je pense vous en
avoir trouv un.

--Il a du talent comme orateur, dit le fils de Louis XVII  demi-voix.

--O veut en venir ce garon? demanda Gioja de l'autre bout de la
chambre.

--Je crois, dit Saladin, en se retournant vers lui poliment, que j'ai
l'avantage de parler au valet de coeur de monsieur le duc de Chaves?

--Tiens! tiens! murmura Comayrol qui dressa l'oreille.

--Mon petit monsieur!... commena Gioja avec hauteur.

--Chut! fit Saladin doucement; nous reviendrons tout  l'heure au rle
honorable que vous jouez auprs de monsieur le duc et qui pourrait
ventuellement gner les affaires de l'association. C'est vous qui avez
le Scapulaire?

Gioja ne rpondit pas. Les autres membres du club se regardaient d'un
air vritablement tonn.

--J'ai frquent les bureaux de la prfecture, dit le marquis de
Rosenthal entre parenthses, en amateur et pour perfectionner mon
ducation; je suis un peu docteur en toutes facults et sais
parfaitement vos petites histoires.

--Vous n'tes pas venu ici pour nous menacer, dites donc? pronona
Comayrol dont la joue sanguine prit une nuance rouge plus fonce.

Jaffret lui toucha le bras et murmura:

--Il m'intresse.

--Mon cher monsieur, rpondit Saladin en s'adressant  Comayrol, je suis
une nature indpendante et je dsire faire mon chemin en dehors de
l'administration. Seulement, il me plat de vous faire savoir tout de
suite que je suis gard  carreau. Vous me voyez seul, vous tes cinq,
il est bon que la libert de la discussion soit entre nous pleinement
assure.

--Eh bien! dit Comayrol avec une rudesse contenue, entamons la
discussion, je vous prie, et rondement!

--De tout coeur, rpondit Saladin... seulement encore on n'a pas rpondu
 la question que j'ai faite. Est-ce le vicomte Annibal Gioja qui est
matre du Scapulaire?

--C'est ici le secret mme de notre confrrie, fit observer le Dr Samuel
qui n'avait pas encore parl.

Saladin le salua.

--Messieurs, reprit-il, le Scapulaire est votre sceptre, je connais cela
et bien d'autres choses. Quoique je ne voie ici aucune de ces grandes
physionomies qui ont illustr l'histoire ancienne de votre ordre,
j'aurais quelque rpugnance  poser ma candidature en face de
personnages tels que messieurs Jaffret, Comayrol et Samuel, qui sont 
tout le moins trs capables et trs expriments.

--Vous tes bien bon, grommela l'ancien clerc de notaire.

--Je parle comme je pense... mais s'il ne s'agit que de dtrner ce
faquin, les choses changent, et je vous dis franchement qu'une socit
comme la vtre ne doit pas avoir pour grant un homme de paille.

Annibal Gioja jeta le journal qu'il tenait  la main et fit un pas vers
Saladin. Le bon Jaffret l'arrta du geste en disant:

--Mon cher bon enfant, laissez parler l'orateur.

--D'autant mieux, reprit Saladin en se tournant vers Gioja, que
l'orateur causera avec vous en tte  tte quand ce sera votre bon
plaisir.

Le bon Jaffret prit encore la parole.

--Mon cher monsieur, dit-il, je vous ferai observer qu'ici nos runions
sont toujours paisibles.

--Il faut, mon cher monsieur, interrompit Saladin, que vos runions
redeviennent fructueuses comme elles l'taient autrefois. Je compte
apporter ici, il faut bien vous le dire, un peu de ce sang jeune et
actif qui coule dans mes veines. Mon intention, pourquoi vous le
cacherais-je? est de restaurer la grande famille des Habits Noirs.

Il y eut un mouvement, comme on dit dans le compte rendu des sances
parlementaires, et le fils de Louis XVII s'cria malgr lui:

--coutez, morbleu! coutez!

--J'ai beau couter, gronda Comayrol, le fils de ce coquin de Similor
est aussi bavard que son pre. Il a beaucoup parl, mais, que je sache,
il n'a encore rien dit.

--Le fait est que c'est bien vague, murmura le bon Jaffret, bien vague,
bien vague...

--Je vais prciser, reprit Saladin, soyez tranquilles. Mais avant
d'entrer en matire, il serait bon de balayer le terrain. Tenez-vous au
Gioja, oui ou non?

--Non, rpondirent  la fois tous les membres prsents, except Gioja
lui-mme.

--Donneriez-vous le Scapulaire, continua Saladin,  un jeune homme de
courage et d'esprance qui vous apporterait, comme prime de joyeux
avnement, une affaire toute faite de quinze cent mille francs comptant
sans escompte ni retenues?

Il y eut un moment d'hsitation, puis Comayrol rpondit:

--C'est selon.

--C'est selon, rpta paternellement le bon Jaffret, selon, selon,
selon.

Le Prince et le docteur approuvrent du bonnet.

--Vous comprenez, reprit Comayrol, qu'il y a des preuves... des
garanties...

--Il ne suffit pas ici, ajouta le vicomte Annibal avec un amer mpris,
de savoir avaler les sabres!

Saladin sauta sur cette interruption comme sur une proie.

--Messieurs, s'cria-t-il en se levant et en passant sa main dans
l'entournure de son gilet, dans notre ordre social, depuis le plus
infime degr de l'chelle jusqu'au plus lev, permettez-moi de vous le
dire, je ne vois partout qu'avaleurs de sabres. Le monarque prussien
attirant l'Autriche dans la guerre contre le Danemark...

--coutez! fit le Prince, vivement intress.

Au contraire, Comayrol s'cria:

--Mon bon, nous ne nous occupons pas ici de politique, h! Et Jaffret
ajouta d'un accent plaintif:

--Le cher jeune homme avait prpar une tirade... gare!

--Le candidat lectoral faisant sa profession de foi, voulut poursuivre
Saladin, le ministre quilibrant le budget, les rois gns qui enfilent
des tirages comme des perles autour de leurs emprunts...

--Et les philanthropes qui vous forcent  vous assurer sur la vie,
dclama Comayrol en imitant son accent. H donc! Pcaire! Et les aptres
qui arrachent les dents avec un pistolet...

--Et les bons coeurs, privs de capitaux, qui dclament contre
l'usure... insinua le bon Jaffret.

--Et les anciens de Clichy qui ont mis la lance en arrt contre la
contrainte par corps..., glissa le Dr Samuel.

--Avaleurs de sabres! s'cria le Prince, enchant, avaleurs de sabres!

Tout le monde rpta triomphalement en regardant Saladin:

--Avaleurs de Sabres!

Monsieur le marquis de Rosenthal avait t d'abord lgrement
dconcert, mais,  la fin de la manifestation, il avait repris son
sourire vainqueur; il frappa l'un contre l'autre ses gants
sang-de-boeuf, et dit:

--Bravo, mes chers seigneurs! vous tes moins vieux que je ne croyais,
je vous dois cette justice, et vous avez sabr ma chanson avec
infiniment d'esprit. Bravo! encore, et tant mieux! Entre gens d'esprit
on a moins de peine  se comprendre. Venons donc au fait. Demain
monsieur le duc de Chaves, dj nomm, aura, dans son htel du faubourg
Saint-Honor, une somme ronde de quinze cent mille francs.

--Vous vous trompez, mon petit monsieur, s'empressa de dire Annibal
Gioja, la somme ronde est de deux millions.

Saladin se tourna vers lui avec lenteur:

--Ah! fit-il.

Puis son regard revint vers le groupe qui lui faisait face, comme pour
lui demander: est-ce vrai?

Comayrol lui adressa un petit signe de tte moqueur que le bon Jaffret
traduisit ainsi:

--Cher jeune homme, vous avez personnellement toutes mes sympathies;
mais vous arrivez un peu trop tard.

Saladin resta un instant pensif, puis il se demanda tout haut 
lui-mme:

--Y aurait-il donc  l'htel de Chaves trois millions cinq cent mille
francs?

--C'est cent mille piastres que vous vouliez glisser dans votre poche,
dit Annibal Gioja qui n'avait pas entendu sa dernire observation.

--Comment! s'cria au contraire Comayrol, trois millions cinq cent mille
francs! O prenez-vous ce calcul?

--Je suis sr du chiffre de quinze cent mille francs, rpliqua Saladin;
vous paraissez tre srs du chiffre de deux millions. Les deux sommes
doivent tre distinctes, videmment.

Jaffret dressa l'oreille comme un bon cheval de bataille qui entend le
son de la trompette.

--Il a du talent! rpta-t-il. Tirons la chose au clair. D'o viennent
vos quinze cent mille francs, jeune homme?

--Du Brsil, rpondit Saladin, sans hsiter. Et maintenant que j'y
songe, vos deux millions doivent venir de Paris.

J'ai devin! ajouta-t-il, interprtant comme une rponse le jeu des
physionomies qui l'entouraient. Avez-vous les moyens de vous appliquer
les deux millions?

Comayrol eut un geste noble.

--Nous ne sommes pas tout  fait des manchots, monsieur le marquis,
rpondit-il.

--Je prcise, insista Saladin; nous ne plaisantons plus, mes matres.
Pouvez-vous regarder les deux millions comme tant ds  prsent  votre
avoir?... Vous hsitez! donc vous cherchez encore... Ne cherchez plus!
Quand je dis: j'apporte une affaire, c'est que j'apporte l'affaire.

Il appuya sur ce dernier mot et ses yeux ronds firent le tour de
l'assistance, piquant chacun d'un regard perant et froid.

Jaffret, Comayrol et le docteur avaient l'air tonn. Gioja baissa les
yeux; le Prince se frotta les mains et cria tout seul:

--Trs bien! a me va!

--Qu'il y ait quinze cent mille francs, comme je l'ai cru, ou trois
millions cinq cent mille francs, comme c'est dsormais l'apparence,
continua Saladin, je dis que l'affaire est faite, puisque  partir de
demain je puis introduire  l'htel de Chaves autant d'hommes que vous
le voudrez,  l'heure de jour ou de nuit que vous choisirez.

--Peste! fit le bon Jaffret, c'est bien gentil de votre part cela, mon
cher enfant.

--Quel est votre moyen? demanda Comayrol.

--Je sollicite la permission, repartit Saladin, de le garder pour moi,
jusqu'au moment o nous aurons conclu notre arrangement.

--Pour conclure un arrangement, il faut savoir, que diable!

--Ne tombons pas dans un cercle vicieux, dit Saladin, dont la voix
reprit une autorit vritable. D'ailleurs, nous n'avons pas achev les
prliminaires. En qualit de Matre, de Pre, puisque c'est votre mot,
je prtends avoir la part du lion, et je ne travaillerai que si je suis
Matre.

--C'est carr, dit Comayrol.

--Il est franc comme l'or, appuya le bon Jaffret.

--Qu'entendez-vous par la part du lion? demanda le Dr Samuel.

--S'il s'tait agi seulement de mes quinze cent mille francs, rpondit
Saladin, j'aurais exig moiti.

-- la bonne heure! s'cria l'assistance en choeur, moiti! ne nous
gnons pas!

--Mais, poursuivit Saladin, puisqu'il y a en outre les deux millions,
chacun de nous gardera sa part: vous aurez, vous, les deux millions et
j'aurai, moi, les quinze cent mille francs.

Le bon Jaffret souffla dans ses joues.

--Diable! dit le Prince.

--Vous tes fou, mon bon, dcida Comayrol.

Gioja riait dans sa barbe teinte.

--C'est comme cela, dit tranquillement Saladin,  prendre ou  laisser.

--Avec quinze cent mille francs, fit observer Samuel, on achterait
toute la serrurerie de Paris.

--Vous n'y tes pas! riposta Comayrol en riant, notre nouveau Matre
veut nous faire payer ainsi le jeune et joli sang qu'il va infuser dans
nos vieilles veines.

--Juste! fit Saladin. Je ne vous dfends pas de trouver cela cher, mais
c'est mon prix.

--Et si ce n'est pas le ntre? dit Comayrol en le regardant fixement.

Ses joues taient carlates jusqu'aux oreilles. Saladin soutint son
regard et rpondit froidement:

--Ce serait fcheux, monsieur Comayrol; j'ai mis dans ma tte que vous
en passeriez ce soir par mon caprice, sinon je vous abandonne.

Les membres du club essayrent de rire, mais Saladin rpta en scandant
les mots:

--Je vous abandonne... d'abord; et puis je me fais une carrire dans
l'administration en dcouvrant votre pot aux roses.

Il tait assis, comme nous l'avons dit, vis--vis d'un groupe form par
le docteur, Jaffret, Comayrol et le Prince. En face de lui, au-dessus du
divan qui servait de sige  ces messieurs, il y avait une grande glace.

Derrire lui, touchant le dossier de sa chaise, se trouvait une table
qui soutenait un flambeau.

Au-del de la table, se tenait Annibal Gioja tantt immobile, tantt se
promenant de long en large.

Aux dernires paroles prononces par Saladin, celui-ci vit les yeux de
ses quatre interlocuteurs se fixer simultanment sur Gioja.

Saladin savait o tait Gioja. La glace, fumeuse et tache, lui
renvoyait confusment l'image de l'Italien qu'il ne perdait pas un seul
instant de vue.

Quelque chose brilla dans la main droite de ce dernier qui fit un pas
vers la table. Les yeux des quatre membres du Club des Bonnets de soie
noire se baissrent en mme temps, et le bon Jaffret eut un tout petit
frisson.

--Tiens! dit Saladin, le vicomte Annibal n'a pas perdu l'habitude du
stylet napolitain.

Il tourna la tte ngligemment. L'Italien qui marchait sur lui s'arrta
court. Mais quand Saladin reprit sa position vis--vis de ses quatre
interlocuteurs, la scne avait chang compltement. Chacun d'eux, mme
le bon Jaffret, avait le couteau  la main.

--Et que dirait monsieur Massenet? demanda Saladin en riant.

--Massenet ne dira rien, rpondit Comayrol qui se mit sur ses pieds, _il
en mange._ Tu es frit, mon petit!

Sans se retourner, Saladin prit sur la table le flambeau, qui tait 
porte de sa main, et l'leva au-dessus de sa tte.

Au mme instant trois petits coups furent frapps aux carreaux de la
fentre qui donnait sur la ruelle.

Les couteaux disparurent comme par enchantement.

Et tout se tut, mme le bruit des respirations.

--Les volets ne sont donc pas ferms aujourd'hui! dit tout bas Comayrol,
au bout de quelques secondes, en ponctuant sa phrase avec un juron du
Midi.

--Comment ne sont-ils pas ferms! ajouta le bon Jaffret.

--Ils taient ferms, rpondit Saladin, bien ferms, mais j'ai fait mon
tour, avant d'entrer, avec papa. On a quelques bons amis ici prs.

--Bonjour les vieux! cria une voix au-dehors, dans la ruelle, a va-t-il
comme vous voulez?

Comayrol se prcipita  la fentre et l'ouvrit.

--Qui est l? demanda-t-il. Personne ne rpondit.

Son regard interrogea la ruelle sombre qui semblait dserte.

Pendant cela, de cette main qui nagure tenait le couteau, le bon
Jaffret prit les doigts de Saladin et les serra affectueusement en
disant tout bas:

--Toute cette petite machinette est remarquablement intelligente, et je
vous donne ma voix de tout mon coeur, mon biribi.

Le Prince, qui avait fait le tour de la table, vint toucher l'paule du
Dr Samuel:

--Vous demandiez un homme, dit-il, en voici un.

--On ne sait pas, rpondit le docteur. On va voir. Saladin rpondit au
bon Jaffret:

--a n'tait pas malais  excuter, vous tes des bandits gs et mrs
pour la retraite. Je m'y serais pris autrement, si vous aviez eu vingt
ans de moins. Fermez voir la fentre, papa Comayrol, ajouta-t-il; vous
tes encore le plus vert de la bande, et, en cherchant bien, on vous
retrouvera du nerf sous la peau. Mais, parole d'honneur, vous aviez
besoin d'tre remonts; vos cinq couteaux taient si drles! je me suis
cru au salon de cire.

Comayrol restait auprs de la fentre et ne cachait point sa mauvaise
humeur.

--Tu dis vrai, petit, pronona-t-il, entre ses dents: voil quinze ans,
tu n'aurais pas eu le temps de lever la chandelle!

Saladin lui envoya un baiser.

--Mon bon, dit-il, nous ferons une paire d'amis, nous deux, quand tu
m'auras jur obissance. Voyons! ne nous endormons pas. Faites semblant
de dlibrer un petit peu, mes vnrables, pendant que je vais faire
semblant de ne pas couter, et puis vous me donnerez votre rponse
officielle.

Il s'loigna du divan et alla prendre _Le Journal des villes et
campagnes_  l'autre bout de la chambre. Les membres du Club des Bonnets
de soie noire se formrent en groupe, et le bon Jaffret dit de sa voix
la plus caressante:

--Annibal Gioja, respect Matre, je vous demande la parole. Vous me
l'accordez, merci. Vous tes dgomm, mon garon, et il n'y a pas grand
mal.

Gioja rpondit  voix basse quelque chose que Saladin ne put saisir.

La dlibration dura juste deux minutes, aprs quoi l'loquent Comayrol,
rendu  toute sa belle humeur, s'avana vers lui  la tte du club et
lui dit:

--Matre, le Scapulaire est  vous.

Gioja fit mine d'entrouvrir sa redingote.

--Garde, garde, mon garon, lui dit Saladin, ce sont des formalits
surannes. Nous ne dtruirons rien de vos vieux usages, destins 
frapper l'imagination grossire de la populace, mais quant  nous
autres, nous sommes au-dessus de tout cela. Est-il bien entendu que vous
me nommez Pre--tous et Habit-Noir en chef  l'unanimit? Levez la
main!

Toutes les mains s'tendirent, mme celle de Gioja.

--Bien! dit Saladin qui se redressa et les enveloppa d'un regard dur.
Vous n'aimez pas les discours, je supprime le sabre que j'avais compt
avaler pour ma bienvenue. C'est fini de rire. Asseyez-vous, nous allons
causer.




X

Le Pre--tous


On sonna le garon pour renouveler les rafrachissements.  l'exception
de Gioja, tout le monde tait, sinon joyeux, du moins moustill par une
curiosit trs vive. Le bon Jaffret voulait offrir  monsieur le marquis
un petit ambigu fin, genre Pompadour, mais cet austre Saladin prfra
un bock de bire. Chacun se fit donc servir  sa guise. Le Prince
demanda un carafon de douceurs.

--_Il fait jour_, dit Saladin d'un ton cassant quand les portes furent
refermes, attention! Je ne vous ai pas vant ma marchandise, au
contraire, cette maison-l m'appartient depuis le rez-de-chausse
jusqu'aux mansardes, et pour ne pas vous faire languir, je vous
expliquerai ma situation d'un seul mot: je suis l'amant heureux de
mademoiselle de Chaves.

--Par exemple! s'cria Gioja, elle est forte! Le duc et la duchesse
n'ont pas d'enfants.

--Le fait est, murmura le bon Jaffret, que je n'ai jamais entendu parler
de mademoiselle de Chaves.

Comayrol dit:

--Le Matre ne peut pas se blouser comme cela du premier coup; il a son
ide.

--Il a bien plus d'une ide, repartit Saladin, et commenons par tablir
une chose, c'est que je n'ai plus aucune espce d'intrt  vous
tromper, puisque je n'attends rien de vous.

--C'est juste, fit-on  la ronde.

Et le Prince ajouta:

--Quel gaillard! coutez!

--En consquence, reprit Saladin, quand je vous dis une chose, c'est
qu'elle est vraie,  moins que je ne fasse erreur moi-mme. Tout homme
est sujet  s'garer. Mais ici, comme il s'agit d'une charmante personne
qui m'a confi le soin de son bonheur, comme je suis d'accord avec
madame la duchesse et comme madame la duchesse est d'accord avec
monsieur le duc, je crois pouvoir vous affirmer, messieurs et chers
subordonns, que je ne suis pas le jouet d'un rve. Mademoiselle de
Chaves vous sera prsente demain.

--Elle n'est donc pas  l'htel? demanda Gioja.

--Mon brave, rpondit Saladin, ouvrez vos deux oreilles, nous allons
nous occuper de vous. Il n'y a pas de sot mtier, je suis de cet
avis-l; mais votre industrie particulire auprs de cet honnte sauvage
qu'on nomme M. de Chaves est une gne pour nous dans le prsent, et peut
devenir un danger dans l'avenir.

--coutez! fit le Prince qui avait d habiter l'Angleterre et assister
aux sances du Parlement.

--Le Matre, dit Gioja, ignore sans doute que cette industrie dont on
parle a t le trait d'union entre le conseil et monsieur le duc.

--Je n'ignore rien, mon brave, et il y a du temps que je vous suis tous,
 porte de voir et d'entendre. Les services d'un genre spcial que vous
rendez  M. de Chaves ont pu entrouvrir une porte  nos respectables
amis Jaffret et Comayrol; c'est parfait, je vous en remercie au nom de
l'association; mais la porte est grande ouverte et je vous rpte que
vous nous gnez dsormais. Vous marchez en aveugle le long d'une route
o notre poule aux oeufs d'or a coutume de pondre.

--Voyons, voyons, dit Comayrol, comprends pas!

--Le jeune matre est ami des mtaphores, ajouta le bon Jaffret.

Mais le Dr Samuel murmura:

--Moi, je crois comprendre.

Le fil de Louis XVII ouvrait des yeux normes.

--Il ne me plat pas tout  fait, reprit Saladin, de mettre les points
sur les i. Je pense que je n'excde pas les bornes de mon autorit en
donnant au vicomte Annibal Gioja un avis paternel. Toute cette histoire
de mademoiselle Saphir est mauvaise pour nous.

--Mademoiselle Saphir! rptrent quelques voix tonnes.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Comayrol.

Le bon Jaffret caressait Saladin du regard.

--Il monte ses petits coups en perfection! soupira-t-il. Quel joli jeune
homme!

Gioja avait tressailli vivement.

--J'ignore qui a pu vous apprendre... commena-t-il.

--C'est peut-tre le roi Louis XIX, rpondit Saladin qui tendit la main
en riant au Prince, enchant de cet honneur. En tout cas, au nom du
conseil qui m'coute et qui m'approuve, je vous ordonne d'enrayer.

--Chacun de nous, objecta l'Italien, garde sa libert d'action pour ses
affaires particulires.

--Non pas! dit Comayrol.

--Cette doctrine, ajouta Jaffret, est compltement subversive du grand
principe d'association!

--C'est mon avis, appuya le Dr Samuel.

--Et le Gioja, ajouta le Prince avec zle, est expressment charg de
faire le mort!

--Il ferait le mort au naturel, reprit Saladin dont la voix baissa, si,
par hasard, fantaisie lui venait de dsobir  son chef... Veuillez me
regarder, Annibal Gioja, s'interrompit-il. De ce qui s'est dit ici, ce
soir, un mot rpt par vous aux oreilles de M. de Chaves pourrait non
seulement faire manquer l'affaire, mais encore mettre en pril toute la
confrrie. En consquence, on pourrait prsentement vous ficeler comme
un paquet et vous placer par prcaution en lieu sr. Ce serait peut-tre
de la prudence.

--Je jure..., voulut interrompre Gioja.

--Taisez-vous! Je n'attache pas plus de prix que vous  vos serments. Ce
qui m'arrte, c'est que, d'un autre ct, le duc, habitu  vous voir
tous les jours, pourrait concevoir des soupons ou des craintes, si vous
disparaissiez ainsi subitement. Il y a une chose en laquelle je crois,
c'est l'amour drgl que vous avez pour votre peau. Cela vous sauve.

Il y eut un sourire sur toutes les lvres. Gioja tait livide.

--Vous tes poltron, continua froidement Saladin, c'est l une garantie
certaine et dont je me contente, en prenant soin de vous dire: il vous
est enjoint par le conseil de laisser mademoiselle Saphir en repos, et
je vous tuerai comme un chien si votre commerce nous barre la route!

Il y eut un silence. Le conseil approuvait videmment, et le bon Jaffret
exprima l'opinion gnrale en disant  ses deux voisins:

--Il a la sagesse prcoce de Salomon, ce cher enfant. Comayrol hocha la
tte et murmura:

--Vayadioux! il met de l'animation dans nos sances.

--C'est Dieu qui l'a envoy, s'cria le Prince, pour rgnrer une
grande institution!

--Un point final! dit Saladin. Gioja est rgl, n'en parlons plus.
Docteur Samuel, je vais vous adresser une question scientifique:
connaissez-vous les envies?

--Il y en a de diffrentes sortes, en mdecine, commena le praticien.

--Fort bien, interrompit Saladin, vous connaissez les envies. Je
suppose, en effet, qu'il y en a de plus d'une sorte, car j'en ai vu,
moi, de toutes les couleurs. La question scientifique est celle-ci:
pensez-vous qu'il soit possible d'imiter une envie sur le corps d'une
personne saine? Je m'explique: vous voudriez, par exemple, reproduire,
sur le sein d'une jeune femme, un de ces signes qui sont les plus
habituels,  cause de la gourmandise des filles d'Eve, une moiti de
pche, une prune de reine-claude, une grappe de groseilles, le
pourriez-vous?

--Trs certainement, rpondit Samuel, nous avons des caustiques et des
ractifs.

--Parfait! et la lgre diffrence de plan qui existe  la surface de
ces envies?

--Eh! eh! dit le docteur en souriant, vous tes dcidment un
observateur. Ceci est peut-tre plus difficile, mais nanmoins je puis
affirmer que le moyen de produire cette lgre extumescence, sans nuire
 la sant, n'est pas introuvable.

--Et savez-vous un peu dessiner, docteur? demanda encore Saladin.

--Je crois deviner..., voulut dire le docteur.

--Devinez tant que vous voudrez, interrompit Saladin, je n'ai pas
l'intention de vous parler en paraboles, mais rpondez.

--Eh bien! oui, fit le docteur, s'il s'agit d'un fruit je le
dessinerais, je le peindrais mme, ayant cherch autrefois dans les arts
une distraction et un dlassement.

Saladin se leva.

--Messieurs, dit-il, je suis tout particulirement satisfait d'avoir
nou avec vous des relations qui ne peuvent manquer d'tre fructueuses
pour vous et pour moi. La sance est leve,  moins que vous n'ayez
quelques communications  me faire.

--Mais, dit Comayrol, nous n'avons arrt aucune mesure.

--En effet, soupira Jaffret, notre jeune Matre nous laisse dans un
crpuscule un peu inquitant.

Saladin leur tendit la main  tous les deux.

--Nous ne nous sparons pas pour longtemps, mes trs chers, rpondit-il;
dormez bien seulement cette nuit, car je ne rpondrais pas de votre
sommeil pour la nuit qui viendra.

--Il fera jour? demanda le Prince.

--Vous ne sauriez croire, rpondit Saladin, comme ces vieilles formules,
reste d'un temps qui tait l'enfance de l'art, me semblent puriles...
mais enfin ne changeons rien: il est des traditions qui sont
respectables. Je vous laisse. Chacun de vous entendra parler de moi
demain avant midi. Si dans vos sagesses vous trouviez qu'il est bon
d'attacher le Gioja ici prsent par la patte, je vous laisse carte
blanche. Docteur, prparez vos caustiques, vos ractifs et toute votre
bote  couleurs; demain,  la premire heure, je serai chez vous. Et 
propos de cela, s'interrompit-il, voulez-vous bien me donner votre
adresse?

Le Dr Samuel lui tendit sa carte.

--Je me rendrai chez vous, poursuivit Saladin, avec une charmante jeune
personne trs douillette, je vous en prviens, et qu'il ne faudra pas
faire crier,  laquelle vous aurez la bont, remplaant en ceci la
Providence, d'appliquer sur le sein droit une cerise de l'espce dite
bigarreau, qui lui vient d'une envie de sa mre.

Il salua  la ronde et prit la porte.

Un grand silence rgna, aprs sa sortie, dans le petit salon qui servait
de sanctuaire aux membres du Club des Bonnets de soie noire. Le docteur
tournait ses pouces, Jaffret buvait son punch  petites gorges, et
Comayrol allumait une forte pipe qu'il avait garde jusqu'alors dans sa
poche, peut-tre par respect. Ce fut le fils de Louis XVII qui rompit le
silence.

--Il parat, dit-il, que nous allons tre mens grand train!

--Peuh! fit Comayrol.

--Il a de l'acquit pour son ge, dit le bon Jaffret, mais si l'ami Gioja
n'tait pas une poule mouille de qualit suprieure, l'affaire du
flambeau n'tait pas forte.

--J'attendais un regard pour frapper, dit l'Italien d'un air sombre.

--La force du petit, fit observer Samuel, est videmment dans le mpris
qu'il a pour nous. Je ne dteste pas cette faon de raisonner et, en
dfinitive, nous avions besoin d'un homme.

--Est-ce un homme? demanda Gioja.

--Ma foi, rpondit le docteur, je n'en sais rien, mais je sais que ce
n'est pas tout  fait un ignoble poltron comme toi, ami Gioja.

--Qui vivra verra, gronda celui-ci.

Comayrol et Jaffret le regardrent en mme temps.

--Moi, dit Comayrol, je suis content que Gioja n'ait pas frapp.

--Moi de mme, fit le bon Jaffret.

Samuel ajouta:

--Sans tre dcrpits, nous ne sommes plus de la premire jeunesse, et
il n'est pas mauvais d'avoir un gaillard qui se mette en avant.

Aucun d'eux videmment ne disait ce qu'il avait sur le coeur.

--Voici vingt-cinq ans, reprit Jaffret en frappant doucement sur
l'paule de Comayrol, quand tu prononas ton discours  propos du
portefeuille de l'homme assassin, l-bas, au cabaret de la Tour de
Nesle, derrire la Chaumire, tu avais un bagou dans ce genre-l,
sais-tu?

--Un peu plus lgant, je suppose! rpliqua l'ancien clerc de notaire,
et je remuais des ides qui auraient de la peine  entrer dans la
cervelle troite de cet arlequin-l!

--Il faut dire pourtant, continua Jaffret, qu'il y eut l deux personnes
pour te river ton clou: Toulonnais-l'Amiti et Marguerite de Bourgogne.

--On avait six pieds de plus en ce temps-l! s'cria Comayrol l'oeil
brillant et le sang aux joues.

--Ce qui n'empche pas, poursuivit paisiblement Jaffret, qu'il
s'agissait alors de vingt misrables billets de mille francs, et
qu'aujourd'hui nous parlons de millions. Messieurs et chers amis, nous
tions jeunes, ardents, nous avions toutes les illusions, tous les
espoirs, tous les dsirs. Avec vingt mille francs, on peut commencer une
fortune  cet ge;  l'ge que nous avons, il faut la fortune faite,
beaucoup d'argent et peu d'ouvrage. Ce jeune coquin est venu vers nous
juste  son temps.

--Il cote cher, fit observer Comayrol.

--C'est en ceci, rpondit Jaffret, que nous pourrons avoir recours
contre lui dans la question du partage. Il a eu raison de nous dire
qu'il tait le matre de la situation au point de vue du travail 
faire; mais l'opration faite, les rles changent. Le bas peuple de
notre confrrie ne connat que nous.

--J'y songeais, fit l'ancien clerc de notaire.

--Moi de mme, appuya le Dr Samuel; nous sommes vieux, mais...

Il se prit  rire et les autres l'imitrent.

--Pas si dcrpits! acheva le bon Jaffret qui humait la dernire goutte
de son punch.

Ainsi tait attaqu le vritable tat de la question.

--Ma parole! ma parole! dit le Prince, vous tes encore plus futs que
lui!

--Et puis, reprit Jaffret, je suppose qu'aprs le coup nous ayons ce
qu'il faut de foin dans nos bottes, eh bien! il nous importe assez peu
vraiment que le Pre--tous de cette vieillerie, l'association des
Habits Noirs,  laquelle nous n'appartiendrons plus...

-- laquelle nous n'avons jamais appartenu! intercala le Dr Samuel.

--C'est juste... Que le Pre--tous, disais-je, s'appelle Annibal Gioja
ou monsieur le marquis de Rosenthal. Voici dix heures qui sonnent 
Saint-Jacques-du-Haut-Pas, mes petits, je vais aller me mettre au lit.

Il planta son chapeau  large bord sur son bonnet de soie noire et se
dirigea vers la porte, en s'appuyant sur sa canne.

Ayant de passer le seuil il se tourna vers l'Italien et lui dit sans
rien perdre de sa douceur ordinaire:

--Toi, mon fils, si tu m'en crois, marche droit!

La lourde main de Comayrol touchait en ce moment l'paule de Gioja.

--Vayadioux! dit-il en le regardant fixement. Marche droit, mon
bonhomme! S'il arrivait quelque chose au petit d'ici demain soir, tu
serais hach menu comme chair  pt.

Il sortit. Samuel l'imita et ne dit rien, mais son regard parla pour
lui.

Vint enfin le fils de Louis XVII qui donna une poigne de main 
l'Italien en lui disant:

--Il parat que ta peau ne vaudrait pas deux sous si tu bougeais, ma
vieille! Nous avons enfin un homme.

Annibal Gioja rest seul se laissa choir sur le divan et mit sa tte
entre ses mains.

--Il y a une affaire pourtant! murmura-t-il, et ils n'iront pas me
chercher jusqu'en Italie!

 cette mme heure, on et rencontr Similor et son fils Saladin
marchant bras dessus, bras dessous dans les rues dsertes qui sont
au-del du Luxembourg.

Saladin avait rejoint son honor pre en quittant le caf Massenet, et
avait bien voulu le fliciter sur la faon prcise et adroite dont
Similor venait de jouer son bout de rle.

Ils causaient. Monsieur le marquis de Rosenthal, tait, ce soir, d'une
humeur expansive.

--Vois-tu, papa, dit-il en arrivant au bout de la rue de l'Ouest, je ne
ferai qu'une seule affaire avec ces momies. Le vol n'est pas ma
vocation. a peut servir de point de dpart  un honnte homme, mais, en
somme, il n'y a que le commerce. J'ai tout arrang dans ma tte: trois
mille livres de rentes suffisent  ton bonheur, pas vrai?

--Mais..., voulut dire Similor.

--Faisons ton compte, interrompit Saladin: avec six cents francs de
loyer, tu as un petit paradis, douze cents francs pour ta nourriture,
quatre cents francs pour ta toilette, il te reste six cents francs pour
l'argent de poche et la blanchisseuse. Si tu veux, tu feras des
conomies.

--Quand, toi, tu auras un million et demi! s'cria Similor indign.

--Moi, papa, c'est diffrent, rpondit monsieur le marquis sans s'animer
le moins du monde. Je pourrais avoir les deux autres millions et le
reste, si je voulais, rien qu'en jouant le rle de gendre. Je serais l
comme un coq en pte; j'y ai song; ce qui m'arrte, c'est ma femme. Je
suis n clibataire, vois-tu, on ne se fait pas... et d'ailleurs la
situation ne peut pas se prolonger bien longtemps: cette Saphir nous
jouera quelque mchant tour un de ces matins. Je ne parle pas du Gioja,
mon pied est sur sa tte, mais il y a chalot et la Canada qui se
remuent. Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud et enlever
l'histoire d'un coup. Dans trois jours tout doit tre fini, et alors
mademoiselle Saphir pourra montrer sa cerise, la seule vraie et
authentique, je m'en bats l'oeil... H! cocher!

Un fiacre passait qui s'arrta.

--Papa, dit Saladin en enjambant le marchepied, rentre en te promenant
ou monte sur le sige; j'ai  causer avec moi-mme.

Il s'installa au fond de la voiture et referma la portire sur le nez de
l'auteur de ses jours.




XI

L'envie


La jeune modiste que Saladin avait montre  son pre Similor  travers
les carreaux du magasin de modes de la rue de Richelieu s'appelait
simplement Marguerite Baumspiegelnergarten (prononcez Bospigar), et
avait reu le jour quelque part en Germanie, d'o elles viennent par
centaines, comme les clarinettes.

Nous savons que Similor lui avait trouv un grand air de ressemblance
avec mademoiselle Saphir. Il en tait ainsi sauf la grce et
l'expression, et Marguerite Baumspiegelnergarten, plus connue sous le
nom de Guite--tout-faire, tait une fort jolie personne de dix-sept 
dix-huit ans, qui en paraissait quinze.

Son nom de Guite--tout-faire n'avait pas absolument trait  ses moeurs,
qui taient celles d'une modiste; il se rapportait surtout au grand
nombre de mtiers qu'elle avait essays, malgr son jeune ge. Elle
tait adroite comme une fe et russissait  tout; mais, en mme temps,
elle tait atteinte du pch de paresse  un tel degr qu'il lui tait
arriv de se laisser souffrir de la faim pour ne point travailler.

Elle avait vendu des balais dans les rues, chant aux carrefours, figur
dans les petits thtres, cousu des chemises, piqu des bretelles et des
bottines; elle avait en outre trouv moyen, au dire de ses ennemis, de
passer quelques mois  Saint-Lazare.

Nanmoins, elle trouvait toujours  se placer, mme dans les maisons
honorables, parce que personne  Paris ne savait chiffonner comme elle,
en deux tours de pouce, un chapeau  la chien.

Depuis quelque temps, monsieur le marquis de Rosenthal passait, 
l'atelier, pour tre l'amant de Guite--tout-faire.

Ces demoiselles ne trouvaient pas qu'il et la touche exacte des jeunes
hritiers du faubourg Saint-Germain mais elles lui accordaient de beaux
cheveux bien peigns, et, quand son tat de coulissier amateur fut
connu, Guite reut les flicitations de ses compagnes.

La coulisse a des charmes tranges pour ces demoiselles.

Quand on flicitait Guite, elle souriait ou elle rougissait, suivant son
humeur du moment, mais il semblait toujours qu'elle et un secret
suspendu aux lvres.

Et ce secret, eu gard  l'expression du sourire, ne devait pas tre 
l'avantage de monsieur le marquis de Rosenthal.

Ces demoiselles en taient venues  traduire ce sourire vaguement, mais
tristement, et quand monsieur le marquis de Rosenthal passait, elles
disaient:

--C'est ce pauvre jeune homme!

Un peu comme s'il lui et manqu un bras ou un oeil.

Le lendemain de cette soire que nous avons passe en compagnie des
membres du Club des Bonnets de soie noire, entre cinq et six heures du
matin, Saladin frappa  la porte d'une petite chambrette, situe au plus
haut tage de la plus haute maison de la rue Vivienne, et qui tait la
retraite de mademoiselle Marguerite Baumspiegelnergarten.

On demanda: Qui est l? et monsieur le marquis de Rosenthal se nomma.

Aussitt, il se fit un bruit dans la chambre, o mademoiselle Guite
n'tait videmment pas seule. Il y eut des alles, des venues, un son
flasque de pantoufles, un retentissement sec de talons de bottes; en
mme temps on causait et l'on ne se gnait vraiment pas pour rire.

Monsieur le marquis de Rosenthal n'avait pas l'air formalis le moins du
monde, seulement, comme il tait press, il laissait de temps en temps
chapper un geste d'impatience en se promenant sur le carr.

Au bout d'un quart d'heure, la porte de mademoiselle Guite s'ouvrit. Un
jeune homme sortit qui ressemblait assez  un commis de nouveauts. Il
salua monsieur le marquis de Rosenthal avec un sourire moqueur qui ne
manquait pas d'une certaine impertinence. Monsieur le marquis lui rendit
son salut gravement et entra.

La chambrette tait fort en dsordre. Guite, vtue d'un peignoir de
mousseline, avait commenc  se coiffer devant sa petite toilette. Ses
cheveux magnifiques taient pars; elle avait les paules demi-nues.

Et ses paules, en vrit, taient remarquablement belles.

Saladin ne les regarda pas. Il s'assit sur une chaise et dit:

--Allons, allons, mignonne, nous sommes en retard.

Guite rejeta ses cheveux prodigues en arrire et lui envoya le plus
coquet de ses sourires.

--Vous tes donc bien avare de votre temps? dit-elle.

--Je n'en ai pas  perdre, rpliqua Saladin.

--Ah a, s'cria Guite en frappant du pied et avec un dpit qui devait
avoir sa source dans le lointain d'autres entrevues, est-ce que vous ne
me trouvez pas jolie, dites donc,  la fin?

--Si fait, rpondit Saladin, je vous ai choisie parce que vous tes
jolie.

--Et vous n'tes pas jaloux? demanda encore la fillette effronte d'un
accent o dbordait le ddain.

--Ma foi non, repartit Saladin, dpchons-nous, s'il vous plat.

Mademoiselle Guite rougit de colre.

--Vous tes..., commena-t-elle.

Mais elle s'arrta et reprit en riant:

--Aprs tout, qu'est-ce que cela me fait!

Saladin s'approcha d'elle et lui toucha la joue d'une main que Guite
trouva froide comme la peau d'un reptile. Elle se dtourna  demi,
curieuse de ce qu'il allait dire. Saladin rpta seulement:

--Voyons, minette, dpchons.

Guite acheva de se coiffer, et, en un tour de main, elle eut lac ses
bottines.

--Voulez-vous tre ma femme de chambre, monsieur le marquis?
demanda-t-elle, essayant une dernire fois l'artillerie charmante de son
regard.

Saladin s'y prta de bonne grce; il prit la robe, il la passa, il
l'agrafa et puis il alla se rasseoir.

--Ma parole! ma parole! fit mademoiselle Guite merveille, il n'y a pas
beaucoup de marquis comme vous, monsieur de Rosenthal!

--Dpchons, trsor, rpondit Saladin; la voiture attend en bas.

Mademoiselle Guite jeta son petit chapeau en quilibre sur ses cheveux
crps  la diable et tous deux descendirent.

En bas il y avait, en effet, une voiture, et dans la voiture un homme,
portant un costume rp dont la coupe tait puissamment htroclite,
attendait, assis sur la banquette de devant. Prs de lui tait une
grande bote plate, ressemblant assez  la boutique d'un peintre en
btiment.

Il ta sa casquette d'un air gauche, quand Saladin et Guite prirent
place sur la banquette de derrire.

Le fiacre s'branla aussitt, descendit  la Seine, traversa le
Pont-Neuf, et s'arrta devant une maison de bonne apparence, dans la rue
Gungaud, non loin des btiments de la Monnaie.

Il y avait eu peu de paroles changes pendant le trajet. Mademoiselle
Guite ayant demand:

--Enfin, qu'est-ce que nous allons faire?

Monsieur le marquis avait rpondu simplement:

--On va bien voir.

Nos trois personnages montrent deux tages d'un beau vieil escalier, et
Saladin sonna  une porte sur laquelle un cusson de cuivre disait:
docteur-mdecin.

Une servante vint ouvrir et introduisit les nouveaux arrivants, sans
leur demander ni leurs noms ni ce qu'ils voulaient, dans un salon
d'aspect svre, et sentant le renferm, qui tait encombr d'objets
disparates. Cela ressemblait un peu  la boutique d'un brocanteur.

Le Dr Samuel avait la rputation mrite de se payer volontiers en
nature. Quand il visitait une famille trop pauvre pour solder sa note,
il ne se fchait point et emportait tout uniment une bagatelle dans
ses poches.

Et lorsqu'il revenait ainsi avec une paire de flambeaux sous sa
redingote, ou un coussin, ou une statuette, ou mme un petit balai de
chemine, il disait,  l'exemple de l'empereur Titus, surnomm les
dlices du genre humain: Je n'ai pas perdu ma journe.

--Vous allez nous annoncer  votre matre, dit Saladin  la servante, il
nous attend et sait que nous sommes presss.

L'homme  la bote plate et au costume htroclite alla prendre place,
d'un air modeste, dans le coin le plus obscur du salon. Saladin et sa
compagne s'assirent sur le canap. Au bout de trois minutes, le Dr
Samuel parut, prcd par sa servante, portant sur un vaste plateau une
assez grande quantit de fioles et de verres.

Il y aurait eu de quoi servir des rafrachissements  une douzaine
d'invits. Seulement, les rafrachissements n'avaient pas bonne mine.

La servante dposa son fardeau sur une table, et un geste de son matre
la congdia.

--Voil le sujet? dit le Dr Samuel en examinant Guite qui changea de
couleur. Avant de commencer l'opration, je vous prie, mon cher
monsieur, de me donner exactement la forme et la dimension de l'objet
demand.

Puis, se penchant  l'oreille de Saladin, il ajouta:

--Est-ce mademoiselle de Chaves, monsieur le marquis?

--En propre original, rpondit Saladin.

 ce mot d'opration, Guite s'tait prise  trembler de tous ses
membres. La laideur de Samuel augmentait son pouvante.

--Pour tout l'or de la terre, dclara-t-elle franchement, je ne
consentirais pas  me laisser faire du mal par ce docteur-l!

Saladin attira vers lui sa blonde tte et la baisa fort affectueusement,
ce qu'il n'avait point fait quand ils taient seuls.

--Petite chre folle, murmura-t-il avec tendresse, est-ce moi qui
voudrais te faire du mal? Ne crains jamais rien de l'homme  qui tu as
confi ta destine.

Puis se retournant vers le docteur, il dit:

--J'ai grande confiance en votre habilet, mon savant ami, mais j'aime
trop cette charmante enfant pour risquer la moindre des choses. Si vous
le permettez, nous allons d'abord essayer l'exprience _in anima vili_.

--Sur vous? demanda Samuel.

--Non pas! je suis presque aussi douillet que ma ravissante compagne.

Il ajouta avec un sourire:

--J'ai apport ce qu'il faut.

Le docteur chercha sous les meubles, croyant y trouver quelque
quadrupde; mais, en ce moment, l'homme  la bote plate se leva, sortit
de son coin et dit:

--Sans vous commander, voil l'affaire, monsieur le mdecin. C'est moi
qui suis l'_anima vili_: Languedoc, artiste en foire, peintureur et
faiseur de ttes  la maquille, pour vous tre agrable si l'occasion
s'en prsentait dans n'importe quelle circonstance.

Pendant que le Dr Samuel le regardait, tonn, Languedoc dboutonna sa
vieille redingote, son gilet djet et sa chemise, qui n'tait pas d'une
blancheur exemplaire.

Mademoiselle Guite, rassure, pour le moment du moins, le regardait
faire en riant de tout son coeur.

Languedoc, ayant enlev sa chemise d'un tour de main, resta vtu de son
seul pantalon. Il montra ainsi son torse noueux aux regards des
assistants, non point tel que Dieu l'avait fait, mais couvert de
tatouages et d'illustrations multiplies  l'infini.

Il marcha vers le docteur d'un pas grave, en faisant saillir ses
pectoraux, et dsigna au-dessous de son sein une place velue mais
intacte, qui tait bien large comme un cu de cent sous.

--Sans vous commander, dit-il, monsieur le mdecin, voici un endroit o
il n'y a encore rien eu. Nous allons voir comment vous entendez la
besogne.

--En voil un homme barbu! dit mademoiselle Guite en jetant un singulier
regard sur la joue glabre de Saladin. Mazette!

--C'est la toison d'une bte fauve, murmura le docteur, on ne dessine
pas sur une fourrure!

--Sans vous commander, rpliqua Languedoc, les diverses estampes dont se
trouve jonch mon personnage ont t excutes nonobstant le poil. Le
poil n'y fait rien du tout, parce qu'il est dans la nature de
l'individu.

--Il pourrait en revendre, murmura Guite avec admiration.

Languedoc se redressa firement:

--On le doit tout entier  la Providence! rpondit-il. La main des
hommes n'y a rien ajout.

Saladin, qui venait de se lever, traa sur une page de son carnet
l'esquisse d'une cerise de grandeur ordinaire qu'il remit entre les
mains du docteur en disant:

--Rouge ici, rose l, une nuance jaune dans cette partie, apparence
veloute sur le tout.

Le docteur avait l'air embarrass.

--L'ami, dit-il  Languedoc, prenez quatre chaises, couchez-vous sur le
dos et restez immobile; nous allons essayer l'opration.

--C'est bien des faons, monsieur le mdecin, rpondit Languedoc, mais
du moment que votre ide est comme a, allons-y; je suis ici pour
obtemprer.

Il se coucha sur les quatre chaises, tout de son long, et demeura sans
mouvement. Guite commenait  s'amuser beaucoup.

--Ce garon-l est superbe! dit-elle  Saladin. Quand je serai
princesse, je le prendrai chez moi. Pensez-vous qu'il se laisserait
peindre aussi le dos?

Le docteur avana une cinquime chaise, puis une sixime pour y mettre
le plateau. Il dboucha successivement plusieurs fioles, et, aprs les
avoir flaires, il opra divers mlanges dans les verres.

Les liquides qu'il mlait ainsi rpandaient dans l'air de ces bonnes
odeurs pharmaceutiques qui font craindre le voisinage des apothicaires.
Ils avaient de belles couleurs, bleue, rouge, orange, et produisaient
quelquefois au fond du vase, au moment du contact, de soudaines
effervescences.

Languedoc tait immobile sur son lit improvis.

Samuel, aprs avoir broy ses couleurs, choisit deux ou trois pinceaux
et quelques petits instruments de chirurgie, puis,  la place indique,
la seule libre, entre un coq gaulois qui tait bon teint, puisqu'il
datait du temps de Louis-Philippe, et une aigle impriale dployant ses
ailes au milieu des drapeaux, au-dessus d'un groupe de canons,
au-dessous de deux colombes qui se becquetaient avec sensualit, il
commena  pointiller,  racler,  peindre.

Languedoc ne bougeait pas, il disait seulement de temps  autre:

--Tout un chacun a sa mthode diffrente! C'est une branche des
beaux-arts qui a bien gagn depuis le commencement de ce sicle.

Guite puis Saladin lui-mme quittrent le canap pour venir regarder
par-dessus le dossier des chaises.

Ce fut long. Le docteur travailla une bonne heure et mouilla sa chemise,
comme le fit observer Languedoc.

Au bout de l'heure rvolue, le docteur dit:

--Voici  peu prs la chose. Au premier aspect, cela semble imparfait,
mais, avant demain matin, la plaie aura pris l'aspect convenable.

Sur la poitrine du brave Languedoc, il y avait une tache noirtre qui
reprsentait assez bien une de ces merises que les gamins appellent des
ngresses--ou, mieux, un petit abcs menac par la gangrne.

--Si on veut m'en faire autant, dit Guite avec rsolution, je mordrai
tout le monde et j'appellerai la garde.

--Le fait est, ajouta Saladin, que nous n'y sommes pas du tout!

--Attendez quelques heures..., voulut dire monsieur Samuel. Mais
Languedoc, qui s'tait lev pour aller se regarder dans un miroir,
l'interrompit sans amertume ni rancune, et dit:

--Quant  a, monsieur le mdecin, vous m'avez gt la seule place que
j'avais de libre. Il n'y a qu'un moyen, c'est d'y mettre un empltre.
Voyez-vous, chacun a son talent, et vous ne seriez pas reu  l'examen
du peintureur. Sans vous commander, c'est  votre tour de me prter un
bout de cuir pour que j'tablisse un spcimen du signe de beaut qui
doit orner l'estomac de la jeune personne. Si on lui flanquait un objet
pareil sur la peau, les pre et mre diraient malgr leur
attendrissement: a, ce n'est pas une cerise, c'est un vsicatoire!

--Je vous avais prvenu, murmura le Dr Samuel un peu confus. C'est le
poil qui s'oppose... On ferait une pelisse avec la peau de ce garon-l!

--Montrez voir la vtre! s'cria Languedoc qui avait remis sa chemise et
qui releva gaillardement ses manches pour ouvrir sa bote de peintre en
btiment.

Mais le docteur se refusa avec nergie  prter sa personne pour de
semblables expriences.

--Alors, dit Languedoc, allez au march m'acheter un autre _anima vili_,
quand ce ne serait qu'une poule: la volaille tant la seule bte qui
ait la peau analogue  l'humanit.

Mademoiselle Guite--tout-faire examinait dj le contenu de la bote
plate.

--Je connais a, dit-elle, compltement rassure. Il n'y a point de
mort-aux-rats l-dedans. Les comtesses en ont de toutes semblables,
seulement elles sont en acajou.

Languedoc se mit au port d'armes pour rpondre:

--La diffrence des fortunes... mais n'empche que ces dames n'ont pas,
si bien que moi, la manire de s'en servir!

Guite lui donna une petite tape sur la joue.

--Eh bien! papa, dit-elle, j'ai confiance en toi, moi, tu me chausses!

Si tu veux me promettre, mais l, parole sacre, par exemple, de ne pas
me faire du bobo, je vais me mettre entre tes mains et je ne crierai que
si tu m'corches.

Un attendrissement orgueilleux panouit la face tanne de Languedoc.

--L'enfant a de l'instinct, murmura-t-il.

Puis, tendant la main:

--Je prononce le serment, ma cocotte, dit-il, que a ne vous cuira pas
plus qu'un petit verre de sec aprs le noir!




XII

Triomphe de Languedoc


Mademoiselle Guite n'en demanda pas davantage, elle dgrafa sa robe
lentement, et, comme Saladin ainsi que le Dr Samuel faisaient mine de
s'carter, par dcence, elle leur dit bonnement:

--Ne vous drangez pas, c'est des objets d'art.

Languedoc, qui fouillait dj les recoins de sa bote, murmura d'un ton
pntr:

--Quel Sraphin du ciel! et comme a va faire natre le bonheur au sein
du noble chteau de ses anctres!

--Faut-il me coucher? demanda Guite.

--Allons donc! repartit Languedoc, c'est bon pour les docteurs et
officiers de sant, moi, je ne fais pas tant d'embarras. Asseyez-vous
l, bijou, sur le coin de la table, une chaise sous vos petits pieds, et
pensez  vos amours; Il est seulement interdit de bouger, pour que la
guigne ait la rondeur dsirable. Y sommes-nous?

--Nous y sommes, rpondit la fillette assise commodment et montrant au
grand jour le satin de sa poitrine o il n'y avait ni coq gaulois ni
drapeaux balancs au-dessus de l'aigle impriale.

--Ma parole, fit Languedoc en prenant position, si on n'tait pas de
l'anne 1807, comme la bataille d'Eylau, la main tremblerait; mais quand
la maturit de l'ge s'ajoute  la pudeur de notre sexe, la distraction
n'a plus de prise sur l'artiste.

Il se mit  travailler, demandant de temps  autre:

--L'enfant, vous fait-on mal?

La troisime fois, au lieu de rpondre, Guite entonna  pleine voix une
chanson de canotire.

--N, i, ni, fini! pronona gravement Languedoc, au bout d'un quart
d'heure.

Guite bondit sur ses pieds et s'lana vers un miroir.

--Un amour de Montmorency! s'cria-t-elle, on a envie de la manger 
l'eau-de-vie!

Elle se retourna vers le docteur et Saladin, leur montrant, entre son
sein droit et son paule, une cerise si brillante qu'elle avait l'air
humide de rose.

--Ce n'est pas un signe, cela, dit le docteur, c'est une lithographie
colorie.

--Jaloux! fit mademoiselle Guite avec une moue.

--La marque de l'autre, dit tout bas Saladin, ressemble beaucoup  ceci,
seulement, elle est moins nette.

--Quel ge avait-elle quand vous avez vu le signe pour la dernire fois?
demanda Languedoc.

--Six ou sept ans, rpondit Saladin.

--Et bien! blanc-bec, ma chatte... pardon, excuse, je voulais dire
monsieur le marquis, les signes sont comme tout le reste dans la nature
humaine, ils s'usent. Voici une minette qui a l'ge de l'aurore, et
quand les fruits de son espce commencent  tourner pour mrir, j'ai vu
a en foire, moi, plutt dix fois qu'une, les signes s'effacent au
moment o la mioche devient demoiselle, ou bien,  tout le moins, ils
dteignent. J'ai prvu la chose dans mon ouvrage.

--Comment! s'cria le docteur, c'est rouge comme piment!

--Une carafe d'eau, sans vous commander, monsieur le mdecin, mais de
l'eau pure, o vous n'aurez mis aucune drogue! Et, pour tre plus sr,
je vas aller la cueillir moi-mme  la fontaine.

Il sortit.

--C'est son tat, dit Saladin au docteur en manire de consolation.

--Moi, rpondit Samuel, je vous offrais une chose indlbile.

--Elle tait propre votre chose! ricana mademoiselle Guite.

Languedoc rentrait avec une carafe pleine. Saladin n'eut que le temps de
glisser  l'oreille de Samuel:

--Changez de ton avec lui; il faut que vous soyez une paire d'amis...,
vous savez _qu'il fait jour_!

--Rien dans les mains, rien dans les poches! dit Languedoc en
s'approchant de la jeune fille. Un coin de votre joli mouchoir, ma
bbelle, si c'est l'effet de votre complaisance.

Guite lui tendit son mouchoir parfum que Languedoc approcha de ses
narines avec gourmandise. Il le trempa dans l'eau et commena
incontinent  laver, sans prcaution aucune, l'espce de pastel qu'il
avait appliqu sur la poitrine de Guite.

--Vous allez tout enlever! dit-elle.

--Pas peur! rpliqua Languedoc. a me connat. Encore un petit bain!...
l! regardez voir, s'il vous plat, messieurs et dame!

--Parfait! s'cria Saladin.

--Ma foi, dit le docteur qui avait sa leon faite, toute jalousie 
part, c'est vraiment un chef-d'oeuvre.

Languedoc le regarda, tonn.

--Vous tes donc tout de mme un brave homme, murmura-t-il, c'est drle.

--Mais oui, fit Samuel en riant, je suis un assez brave homme.

--Seulement, ajouta-t-il, vous comprenez, j'ai t un peu humili quand
vous avez parl de vsicatoire.

--Monsieur le docteur, dit Languedoc avec effusion, les ignorants comme
moi, a ne mnage pas ses expressions, mais puisque vous trouvez ma
guigne bien faite, j'ai ide que vous devez faire un fameux mdecin.

Pendant cela, Guite--tout-faire se regardait dans la glace et poussait
de vritables cris de joie.

--Mais c'est mignon comme tout, cette petite machine-l, disait-elle, on
n'a qu' glisser un secret pareil  deux ou trois chroniqueurs et il
faudra faire venir des pompiers chaque fois qu'on ira  Mabille... Dites
donc, monsieur Languedoc... c'est Languedoc, votre nom? Il est aussi
drle que vous... est-ce que c'est bon teint, ce bijou-l?

--a n'est pas ternel comme les gravures en taille-douce, o la poudre
 canon a pass sur le cuir, rpondit le peintureur; mais c'est plus
solide que la plupart des indiennes et jaconas. a peut aller  la
lessive un nombre de fois indtermin. Et quand il n'y en a plus,
ajouta-t-il en frappant sur sa bote, il y en a encore.

--C'est juste, dit Guite, vous tes un vieil amour, papa Languedoc,
embrassez-moi.

Puis se tournant vers Saladin, elle ajouta:

--Monsieur le marquis, dliez les cordons de votre bourse.

--Un instant! rpondit Saladin. Languedoc et moi nous n'en avons pas
fini pour aujourd'hui. Il y a quatorze ans que je lui dois un petit
djeuner fin.

--C'est pourtant vrai, fit le peintureur en riant, quatorze ans sonns
depuis la dernire foire au pain d'pice. Cette fois-l, monsieur le
marquis, on t'avait dress une assez jolie tte de portire, pas vrai?

--Ah a! fit mademoiselle Guite tonne, vous avez donc gard quelque
chose ensemble, vous deux?

--Ne faites pas attention, s'empressa de rpondre Languedoc, en foire
nous tutoyons tout le monde  tort et  travers, mais monsieur le
marquis sait bien le respect que je lui porte.

Saladin avait entran le Dr Samuel dans l'embrasure d'une fentre.

--Il faut que je voie vous et ces messieurs dans la journe, lui dit-il
tout bas. Les choses, dsormais, vont marcher trs vite. Je suppose que
vous avez devin la mcanique? Il s'agit maintenant de pousser la chre
enfant dans les bras de sa tendre mre, de l'installer  l'htel, etc.
C'est la moindre des bagatelles. Dans quelques heures, je fixerai
l'ordre et la marche de notre travail; prvenez donc nos amis, et soyez
ici en permanence,  dater de deux heures.

--Trs bien, rpondit le docteur qui ne demanda pas d'autre explication.

--Ce n'est pas tout, reprit Saladin en baissant la voix davantage, ce
brave homme a notre secret.

Le docteur le regarda avec inquitude.

--Jamais je ne me charge de rien de semblable..., murmura-t-il.

--Vous ne m'avez pas compris, poursuivit Saladin, il s'agit tout
simplement de le faire djeuner, bien djeuner... djeuner si bien qu'il
s'endorme  la fin du repas.

--Cela se peut, mais rien que cela.

--Attendez. Comme il nous a rendu service, il ne serait pas gnreux de
le jeter ivre ou endormi sur le trottoir. Vous avez bien un trou, une
dcharge; vous le mettrez  cuver son vin dans un coin, et demain...

--C'est que nous serons terriblement occups demain, dit le docteur.

--Certes, certes. Aussi, comme il aura la tte lourde, on lui donnera
quelque potion qui le tiendra en repos. Aprs-demain, ou tout au plus
tard le jour qui suivra, ne vous inquitez pas, je me charge de lui.

--Eh bien! voil qui est entendu, reprit-il tout haut en quittant
l'embrasure, ce bon docteur se charge d'acquitter ma dette... ah! ah!
matre Languedoc, s'il n'est pas peintureur comme toi, c'est du moins un
fier gastronome! La petite et moi nous allons faire une course et nous
revenons nous mettre  table. Vous pourrez grignoter les hors-d'oeuvre
en nous attendant.  bientt! vieux, je suis content de toi et tu auras
fait une bonne journe.

Sur ce, monsieur le marquis de Rosenthal offrit son bras  mademoiselle
Guite, et tous deux sortirent.

Languedoc resta un peu dconcert, mais le Dr Samuel, entrant
franchement dans son rle, lui offrit un cigare et lui demanda des
explications sur son travail de tout  l'heure avec un empressement si
bien jou que Languedoc, heureux de montrer sa science, perdit toute
inquitude.

Une demi-heure aprs, ils s'asseyaient  table, en face l'un de l'autre,
pour _grignoter les hors-d'oeuvre_. La glace tait rompue, et vous les
eussiez pris pour les meilleurs amis du monde.

Pendant cela, mademoiselle Guite et son compagnon roulaient au grand
trot vers le faubourg Saint-Honor et l'htel de Chaves.

Mademoiselle Guite ne savait absolument rien de ce dont il s'agissait,
sinon des choses trs vagues et qui ressemblaient  des lambeaux de
contes de fes. Les petites ouvrires de Paris, surtout quand elles
ressemblent  mademoiselle Guite, la charmante fille, croient aux fes
bien plus qu'en Dieu.

Saladin, au dbut de leurs relations, s'tait approch d'elle sous
prtexte de lui faire la cour, mais cela n'avait pas dur, et il lui
avait laiss entendre presque tout de suite qu'elle tait destine 
jouer un rle dans une ferie  grand spectacle qui ferait son bonheur
et sa fortune.

Saladin n'tant pas mal de sa personne, mademoiselle Guite, qui ne
demandait pas mieux que de jouer la pice, n'importe quelle pice,
aurait consenti volontiers  avoir un amant par-dessus le march.

Mais telle n'tait pas la vocation de Saladin. Il avait entretenu de son
mieux l'imagination de la fillette, donnant  entendre que les
circonstances taient trop graves pour s'attarder  des frivolits.

Mademoiselle Guite n'y comprenait rien. Elle avait assez d'ducation
pour savoir que tous les intrigants d'opra-comique mnent de front
l'amour et les affaires, mais comme, en somme, Paris n'est pas une le
dserte et qu'on y trouve d'autres galants que Saladin, mademoiselle
Guite laissait aller et prenait patience.

Seulement, monsieur le marquis de Rosenthal, ce beau garon blanc et
imberbe, tait pour elle un problme vivant qui excitait sans cesse sa
curiosit et un peu son ddain.

Au moment mme o ils montaient tous deux en voiture, en quittant la
maison du docteur, Saladin lui dit en souriant:

--Ma chre enfant, nous approchons de la crise; vous vous rendez de ce
pas chez votre maman.

Guite devint aussitt srieuse.

--Dj! murmura-t-elle.

Puis, aprs un silence:

--Comme a, sans prparation, sans rien savoir?

--Il faut se mettre dans le vrai des choses, rpondit froidement
Saladin. Plus vous serez dconcerte, trouble, ahurie, mieux cela
vaudra, ma fille. C'est le vrai.

--Mais enfin..., voulut objecter la fillette.

--C'est le vrai, rflchissez: vous avez bien devin un peu ce qu'est
notre drame, quoique je vous aie tenue dans une ignorance ncessaire, et
qui fera votre succs  la premire reprsentation. Vous avez t
enleve  votre noble famille, voici quatorze ans, et vous en avez
seize, un peu plus, un peu moins. Hier, vous ne saviez mme pas cela;
hier, vous saviez seulement... coutez-moi bien, car c'est votre rle,
qu'un homme gnreux, moi, le marquis de Rosenthal, dont vous avez pay
la gnrosit par l'amour le plus tendre, vous recueillit sur une grande
route o des saltimbanques, vos matres, vous avaient perdue. Vous
pouviez alors avoir de six  sept ans. L'homme gnreux vous leva trs
bien. Il n'tait pas riche; mais vous n'tes pas sans savoir confusment
qu'il remua ciel et terre pour retrouver vos parents.

--Et puis? dit Guite, voyant que son compagnon s'arrtait.

--C'est tout, rpondit Saladin; il ne retrouva pas vos parents et vous
pousa pour vous donner une situation dans le monde.

--Alors, je suis marie! s'cria la modiste qui retrouva un instant sa
gaiet, marie avec vous!

Saladin fit un signe de tte affirmatif.

--C'est drle, dit Guite.

Puis, revenant  l'embarras de sa situation, elle s'cria:

--Mais nous voici dj aux Tuileries! Dans dix minutes je serai auprs
de cette dame qui se croira ma mre... Que lui dire?

--Exactement ce que vous voudrez, rpondit Saladin.

--Mais encore...

--Racontez-lui votre propre histoire si votre histoire peut tre
raconte, ou l'histoire d'une autre, c'est bien gal! dites que je vous
ai mise en pension, puis en apprentissage; faites, comme vous
l'entendrez, le roman de notre mutuel amour... ou bien encore
taisez-vous, soyez timide jusqu'au mutisme... enfin, comprenez bien que
tout cela sera bon. Le mauvais, ce serait un rle appris  l'avance et
rcit avec trop d'aplomb.

Ils traversaient la rue Royale, et Guite frmit en voyant la faade de
la Madeleine.

--Je n'ai plus que trois minutes! murmura-t-elle.

--Votre effroi m'enchante, rpondit Saladin, vous tes juste comme il
faut que vous soyez...  propos! trouvez moyen de glisser que nous avons
fait ensemble le voyage d'Amrique. C'est ncessaire.

--Mais, dit Guite qui, en vrit, rougit pour tout de bon, ce qui ne lui
tait pas arriv depuis bien des annes: la cerise...

--C'est une bague que vous avez au doigt, rpliqua Saladin, et qui vaut
tous les parchemins du monde; mais vous n'avez pas  vous en servir. La
chose viendra d'elle-mme en temps et lieu. La vrit, la vrit avant
tout! Si vous aviez une marque semblable, naturellement et depuis le
jour de votre naissance, que feriez-vous?

--Rien, rpondit Guite, c'est pourtant vrai.

--Vous voyez bien. Votre rle est simple comme bonjour. Le tout est de
ne pas chercher la petite bte: c'est votre mre qui fera tout.

La voiture s'arrtait devant la porte cochre de l'htel.

--Rsum, dit rapidement Saladin: trouve sur la grande route  sept
ans, souvenirs trs vagues d'une vie de saltimbanque, et peut-tre, dans
les brouillards, l'image d'une femme penche au-dessus de votre
berceau... leve chez moi, dans du coton, adore par moi et me le
rendant avec usure; ducation bauche, mtier appris, voyage au Brsil,
coup de foudre quand on est venu vous dire: vous allez voir votre mre.

Il sauta sur le trottoir et tendit la main  Guite, qui dit, en
descendant  son tour lestement:

--Aprs a, au petit bonheur! on fera de son mieux pour tre idoltre
par la dame, et, si on ne parvient pas  lui plaire, on s'en frotte
l'oeil!

--Admirable! fit Saladin, qui mit en branle la sonnette de l'htel.

Ah! diable! reprit-il au moment o la porte roulait sur ses gonds, un
dtail, mais trs important. Vous aimez les arbres, la verdure, vous
demanderez un petit rduit donnant sur les jardins. N'oubliez pas cela!
c'est tout  fait indispensable.

La duchesse, qui attendait depuis le matin en proie  une impatience
fivreuse, vit enfin le ciel s'ouvrir, quand sa femme de chambre, qui
tait prvenue, annona sans en avoir demand la permission:

--Monsieur le marquis de Rosenthal et mademoiselle Justine.

--Mademoiselle Justine! rpta la duchesse qui se leva chancelante; il
m'avait dit...

Elle fut interrompue par l'entre de monsieur le marquis, dont la
premire parole rpondit  sa pense.

--Madame la duchesse, murmura-t-il en s'inclinant respectueusement, il
n'y a ici que votre fille. Je n'abdique pas des droits qui me sont plus
chers que la vie, mais je m'efface compltement, entendez-moi bien,
compltement devant votre grande joie de mre, et je sens que je serais
de trop ici aujourd'hui. Je reviendrai, madame, seulement quand vous me
rappellerez.

La duchesse, pendant qu'il parlait, avait travers toute la chambre en
s'appuyant aux meubles. Elle tait, violemment mue et ressentait dans
son coeur une reconnaissance immense.

Ne trouvant point de paroles pour rpondre, elle jeta ses deux bras
autour du cou de Saladin et l'attira vers elle pour dposer un baiser
sur son front.

Saladin balbutia, les larmes aux yeux, ou du moins en essuyant
ostensiblement ses paupires:

--Merci, madame, du fond de mon coeur, merci!

Puis il s'effaa, et, prenant mademoiselle Guite par la main, il la
prsenta  la duchesse en ajoutant:

--Vous ne serez jamais si heureuse que je le souhaite!

Mme de Chaves s'empara de la jeune fille et la pressa contre sa poitrine
en sanglotant. Saladin avait disparu. Elles taient seules.




XIII

Mademoiselle Guite ronfle


Le systme de Saladin pouvait passer pour adroit, non pas peut-tre
d'une manire absolue, mais,  tout le moins, dans une mesure assez
considrable.

Il est certain que l'ignorance vaut toutes les prparations du monde,
dans certains cas et vis--vis de certaines personnes.

On peut dire que la prparation la plus parfaite possible ne sait jamais
tout prvoir et fait un danger de tout ce qui n'est pas prvu. Elle
n'est bonne d'ailleurs, qu'en face des gens de sang-froid.

Saladin n'avait dans l'esprit ni largeur ni hauteur, mais il possdait
le don des cerveaux troits: la subtilit.

Le premier venu ne serait pas arriv  ce rsultat de supprimer tout
calcul par calcul; le premier venu n'aurait pas non plus devin que la
suprme habilet, dans la circonstance prsente, tait de se tenir 
l'cart.

Saladin s'tait retir de parti pris, par rflexion, aprs avoir agit
le pour et le contre et s'tre dit: Il n'y a pas l matire  l'avalage
du moindre sabre.

Or, dans son opinion, quand nul sabre ne pouvait tre aval utilement,
c'tait le signal du dpart.

Chose singulire et prouvant assurment combien Saladin avait devin
juste: ce fut mademoiselle Guite qui rompit la premire le silence par
un mot qui exprimait son inquitude involontaire et qui, dans la
situation, tait d'une profonde vrit.

--Est-ce bien vrai, murmura-t-elle pendant que la duchesse l'touffait
de baisers, est-ce bien vrai que j'ai une mre!

Elle ne pleurait pas, mais il y a des natures ainsi faites, et sur son
visage boulevers la pleur remplaait les larmes.

Elle souffrait. Ce n'tait pas une mchante fille et, dans son
tourderie, elle n'avait pas devin l'angoisse de ce moment.

La vue de cette pauvre femme trompe qui se mourait lui serrait un peu
le coeur.

Elle souffrait moralement; elle souffrait aussi physiquement d'un mal
que nous ne tarderons pas  dire.

--C'est bien vrai, oui, oui, c'est bien vrai! rpondit madame de Chaves
sans savoir qu'elle parlait. Tu as une mre! oh! et comme elle t'aime,
ta mre, si tu savais, si tu savais!

Les pleurs l'aveuglaient, elle essuya ses yeux d'un grand geste, pour
regarder sa fille qu'elle n'avait pas encore vue.

Mais les larmes revenaient  flots. Elle tait l, tout chevele, et
semblable  une folle, disant:

--Tu es l, et je ne peux pas te regarder. Je ne te vois pas. Est-ce
qu'on peut devenir aveugle comme cela tout d'un coup?

Guite cette fois ne rpondit pas. Instinctivement et par piti, elle
appuya son mouchoir sur les yeux de la duchesse et en mme temps elle la
baisa au front.

Madame de Chaves l'enleva dans ses bras, ivre qu'elle tait.

--J'ai senti tes lvres, dit-elle, les lvres de ma fille! Tu es l,
toi, que j'ai tant pleure! Dieu n'est pas assez cruel pour me dfendre
de te voir! Viens au jour, viens, mne-moi! que je te voie! Je veux te
voir!

Guite, obissante, mais presque aussi ple qu'elle, la guida en
chancelant vers la croise.

Madame de Chaves aperut enfin son visage comme au travers d'une brume.
Elle eut un clat de rire spasmodique.

--Ah! ah! fit-elle, tu es belle! mais tu es autrement belle que je le
croyais... plus belle! Certes, je n'ai jamais rien vu d'aussi beau que
toi! Tiens, voil que mes yeux s'clairent. Oh! le bon Dieu! le bon
Dieu! Tu avais les yeux plus noirs, autrefois... mais tes cheveux, comme
ce sont bien tes cheveux! si doux, si doux! ont-ils assez souvent
caress mon front quand je dormais!

Et figure-toi, Justine, ma Justine, je les revoyais toujours avec une
petite couronne que nous avions t chercher ensemble dans les bls, une
couronne de bluets qui te faisait si jolie! Mais tu ne te souviens pas
de tout cela, toi, n'est-ce pas ma Petite-Reine.

--Non, rpondit Guite en baissant les yeux sous l'ardent regard de la
pauvre femme, je ne me souviens pas.

--Tu as tout oubli, mme ce nom de Petite-Reine?

--Mme ce nom, rpta Guite avec une sorte de fatigue qui semblait
n'avoir plus, pour cause unique, l'motion du moment.

--C'est singulier, murmura la duchesse, tu tais bien petite, mais on a
d te dire... cet homme... Monsieur le marquis de Rosenthal...

--Mon mari, crut devoir interrompre la modiste.

--Ton mari, pronona madame de Chaves, comme si ce mot et bless ses
lvres, tu es marie! je ne peux pas m'habituer  cela, chrie!

--Et moi, s'cria mademoiselle Guite, heureuse de trouver quelque chose
 dire, je ne peux pas m'habituer  vous appeler ma mre. Vous tes si
jeune et si belle, madame!

La duchesse sourit: elle ne pleurait plus. Son grand trouble semblait se
calmer.

--Embrasse-moi, dit-elle, bien comme il faut, et apprends vite 
m'aimer!

--Je vous aime dj, madame, pronona Guite avec effort.

--Tu ne dis pas bien cela... je ne sais... tu es sans doute trop
tonne; tu ne sais pas encore ni ce que tu sens ni ce que tu penses.
Oh! chre enfant! chre enfant! allons-nous tre heureuses!

Elle s'assit sur le divan et attira sa fille auprs d'elle.

--J'tais plus vieille que tu n'es maintenant quand je t'ai eue,
reprit-elle; tiens! voil un petit bracelet que tu portais, la veille du
jour o tu me fus vole.

Elle lui montrait le bracelet rapport par Saladin.

--Tu vois, continua-t-elle, car il n'y avait qu'elle  parler, et
mademoiselle Guite restait l, de plus en plus embarrasse; tu vois,
nous tions bien pauvres: il n'y a que les enfants des pauvres  porter
des objets comme ceux-l. Mais maintenant, je suis riche! et si heureuse
d'tre riche  cause de toi! Hier soir, il faut que je te dise cela, je
t'ai peut-tre gagn une grande fortune... M'coutes-tu?

--Oh! oui, madame, dit Guite, je vous coute.

Les sourcils de la duchesse se froncrent, exprimant une vritable
colre.

--Tu mets bien du temps  m'appeler ta mre! pronona-t-elle presque
durement.

Elle n'aurait point su expliquer d'o lui venait cette impatience qui
agitait ses nerfs et qui ressemblait  du courroux.

--Je vous appellerai ma mre, murmura Guite machinalement.

--Bon! s'cria la pauvre femme, remarquant pour la premire fois la
pleur qui couvrait le visage de sa fille, voil que je t'ai fait peur!
On dirait que tu souffres?

--C'est la joie..., commena Guite.

--Oui, oui! s'cria madame de Chaves, c'est la joie! ce doit tre la
joie! et comment ne m'aimerais-tu pas! est-ce que ce sont l des choses
possibles! Mais o en tais-je! ma pauvre tte est si faible! ah! j'en
tais  te dire que je t'avais gagn une fortune. Figure-toi que c'tait
une maison triste, ici, avant ta venue; le malheur m'avait rendue
mchante, et l'homme  qui je dois pourtant beaucoup de reconnaissance,
mon mari, souffrait de ma duret, de ma froideur.

--Mon pre..., dit mademoiselle Guite.

--Non! s'cria vivement madame de Chaves, pas ton pre. Comment
ignores-tu cela! monsieur de Rosenthal ne t'a donc pas appris!...

--Il ne m'a rien appris, madame, c'est--dire ma mre, interrompit la
modiste. Il m'a dit: tu sauras tout par ta mre.

--Cette nuit, dit la duchesse tout bas et comme en se parlant 
elle-mme, j'ai pens  lui longtemps. Je crois que je pourrai l'aimer,
puisque tu l'aimes. Il y a en lui bien des choses que je ne comprends
pas, mais les gens de sa nation ont parfois le caractre trange.
Laisse-moi poursuivre.

Certes, Guite ne faisait rien pour s'y opposer. Elle se tenait
languissante sur les coussins et avait l'air d'une jolie statue.

Parfois la duchesse la regardait  la drobe, et un nuage soucieux se
rpandait sur son beau front.

--Je te disais que nous tions malheureux ici, reprit-elle, cela venait
de moi et j'ai peut-tre fait beaucoup de mal  mon mari. Hier, songeant
que tu allais venir et qu'il te fallait tout, chez nous, son affection
comme ma tendresse, la fortune, la noblesse, le bonheur, tout enfin, je
l'ai dit, j'ai fait prier monsieur de Chaves de venir dans mon
appartement. Il y avait bien longtemps qu'il n'y tait entr. Il est
venu pourtant, surpris, mais moins joyeux que je ne l'esprais. Je l'ai
trouv bien sombre et bien chang. Mais il m'aime, vois-tu, malgr lui,
et comme je t'adore; il n'a pas su me rsister; j'ai vu renatre sa
passion qui m'pouvantait nagure... et c'est  genoux qu'il m'a promis
que tu serais sa fille, me jurant qu'il n'y aurait dsormais pour lui
aucune joie en dehors de notre maison...

--Il vous trompait donc avant cela, ma mre! demanda mademoiselle Guite
avec une petite pointe de curiosit.

Il y eut de l'tonnement dans le regard de la duchesse.

--Tu es marie, c'est vrai, murmura-t-elle, mais tu es bien jeune pour
parler ainsi. Qu'il te suffise de savoir que j'ai fait pour toi un
sacrifice auquel je me serais refuse, quand il se ft agi de mon
existence mme! Et remercie-moi par un bon baiser, ma fille, va, je l'ai
bien mrit!

Mademoiselle Guite lui tendit son front que la duchesse attira jusqu'
ses lvres.

--Et toi, dit-elle, tu ne m'embrasses pas! Mademoiselle Guite,
obissante, l'embrassa.

--Petite-Reine tait comme cela, pensa tout haut madame de Chaves, on
les rend cruelles  force de les adorer.

Et elle reposa les yeux sur son cher trsor, pour se bien repatre de sa
vue.

Mais l'motion avait t en diminuant, de telle sorte que la pauvre mre
resta comme effraye en ne trouvant dans son coeur aucun reste de la
batitude qui en dbordait nagure.

Elle se sentait froide,  ce point que sa colre se tourna contre
elle-mme.

--Je t'aime! je t'aime! je t'aime! dit-elle par trois fois, je veux
t'aimer pour toutes les larmes que tu m'as cotes, pour toutes les
caresses que je n'ai pu te prodiguer. Mais aide-moi un peu, je t'en
prie; je n'ai pas encore vu tes yeux se mouiller; ta bouche ne s'est pas
mme entrouverte dans un sourire!

--Ma mre, murmura Guite qui eut une vraie larme, je vous jure que vous
ne me voyez pas telle que je suis.

La duchesse se prcipita sur elle et but, dans un baiser passionn,
cette larme unique qui dj se desschait.

--On demande trop  Dieu, dit-elle. Le coeur devient ingrat  force
d'tre insatiable. Hier, j'aurais donn tout mon sang, jusqu' la
dernire goutte, pour le bonheur qui m'appartient aujourd'hui, et je me
plains! et je dsire autre chose encore, et mon bonheur ressemble
presque  une souffrance!

--C'est comme moi, mre, balbutia Guite d'un ton bien naturel cette
fois, il ne faut pas vous effrayer, mais je ne me sens pas bien... je
souffre.

Sa pleur augmentait, en effet; ses beaux yeux demi-clos s'entouraient
d'un cercle bleutre. Il y avait en elle tous les signes d'un grand
malaise, et il semblait que, selon l'expression populaire, son coeur
allait tourner.

Mme de Chaves la regardait, effraye; ces symptmes l'pouvantaient et
provoquaient en elle un trouble qu'elle prenait pour un lan de
tendresse.

--Pauvre enfant! se disait-elle, c'est l'excs de son motion qui la
faisait ainsi paratre insensible...

Elle courut au guridon et versa de l'eau frache dans un verre en
rptant:

--Ce ne sera rien, ma fille. La grande joie fait du mal comme la grande
douleur.

Elle approcha le verre des lvres de Guite qui le repoussa, aprs
l'avoir flair.

--Oui, dit-elle d'une voix qui avait dj peine  sortir, la joie... la
joie fait mal.

Une ide terrible traversa le cerveau de madame de Chaves: une ide de
mort.

 ses yeux, qui peut-tre n'avaient pas recouvr toute la sret de leur
regard, les traits de sa fille allaient se dcomposant rapidement.

--C'est de l'air qu'il lui faut! pensa-t-elle, bouleverse du premier
coup par cette nouvelle angoisse.

Elle ouvrit la fentre.

Quand elle revint  l'ottomane, la pose de mademoiselle Guite s'tait
affaisse, et sa joue presque livide pendait sur son paule.

La duchesse s'agenouilla, dfaillante; elle perdait le souffle et ne
songeait pas mme  demander du secours.

Il est bon de noter ici une circonstance qui pourra sembler frivole, au
premier aspect, mais qui a son importance, sous le rapport historique.

Le lecteur serait capable, en vrit, d'imputer  l'imprudence de
Saladin la faon pitoyable dont marchait cette reconnaissance entre mre
et fille. Rien n'allait; c'tait une scne lamentablement estropie.
Pourquoi?

Parce que Saladin n'avait pas fait la leon suffisante  mademoiselle
Guite et que la pauvre modiste,  bout de ressources, s'en tirait comme
elle pouvait, par un vanouissement vrai ou feint.

Eh bien! le lecteur se tromperait. Saladin n'tait pas coupable. Il y
avait autre chose, et voil ce qu'il faut constater:

La veille au soir, on tait venu chercher mademoiselle Guite pour la
conduire  Asnires, o le Rowing Club fraternisait avec la Socit des
rgates parisiennes. C'tait une trs belle fte, dont les dames du
sport nautique devaient se souvenir longtemps.

Aprs le bal on s'tait spar par quipes pour djeuner  et l au gr
des prfrences de chacun.

Mademoiselle Guite avait djeun,  Bois-Colombes, avec six jeunes loups
de mer qui manoeuvraient la yole favorite _Miss Adah_.

Cela faisait une nuit complte et trs laborieuse, agite par la danse,
le punch, les glaces, et couronne par ce diable de djeuner, aprs
lequel vinrent encore le punch, les glaces et la danse.

Il y avait  peu prs un demi-heure que mademoiselle Guite tait revenue
de Bois-Colombes, quand Saladin avait frapp  sa porte ce matin.

Quoi qu'on ait pu crire et dire sur le temprament mmorable des
modistes parisiennes, elles ne sont pas de fer. Nous n'irions point
jusqu' affirmer que l'motion produite sur notre grisette par les
vnements de cette matine ne ft pas pour quelque chose dans son tat,
mais son tat tait, avant tout, celui d'une jeune personne qui a trop
dans, trop bu, trop mang et qui n'a pas assez dormi.

Puisse la candeur de cet aveu en faire pardonner la dsolante platitude:
c'tait de l'estomac que souffrait mademoiselle Guite, et son prtendu
vanouissement tait une attaque de ce lourd sommeil qui suit ce que
mesdames les canotires appellent une noce.

Mme de Chaves tait  cent lieues de ces moeurs et ne savait
probablement mme pas que Paris est une puissance maritime, dont le
principal port a nom Asnires.

Elle restait haletante devant cette enfant dont les yeux se fermaient,
tandis que sa bouche entrouverte, avec une expression de souffrance,
semblait chercher sa respiration prte  se perdre.

Cette erreur grandissait chez madame la duchesse, en mme temps que
mille penses confuses naissaient en elle. Elle avait oubli dj cette
folie de tendresse qui l'avait tour  tour exalte et brise, aux
premiers instants de l'entrevue. Comme il ne restait plus dans son me
trace de ces transports, elle se reprochait d'avoir t froide et
d'avoir effray par sa froideur cette pauvre enfant qui, sans doute,
avait rv si diffrent l'accueil d'une mre!

Elle ne savait plus qu'elle avait failli mourir de joie quelques minutes
auparavant. La joie tait si loin! Il y avait, en vrit, un sicle
entre la minute prsente et le premier baiser.

--Je ne l'ai pas assez chrie, pensait Mme de Chaves. De mme que je la
trouvais glace, elle devait se dire: est-ce que c'est l le coeur d'une
mre? j'aurais d la rchauffer, j'aurais d l'embrasser de mon amour,
j'aurais d...

Elle s'arrta et pressa sa poitrine  deux mains.

--Mais qu'est-ce qu'il y a donc l! fit-elle avec une expression
tragique. Est-ce que je n'aime pas mon enfant? Moi! moi! s'cria-t-elle,
prise d'un vritable vertige, ne pas aimer ma fille, mon tout, ma vie!
Mais qu'ai-je fait depuis quatorze ans, sinon pleurer mon me goutte 
goutte!... Justine! s'interrompit-elle d'une voix douce comme un chant,
ma petite Justine, reviens  toi, je t'aime, va! c'est  force d'aimer
qu'on ne peut plus bien dire tout ce qu'on a dans le coeur!

Elle essaya de la soulever dans ses bras. Mademoiselle Guite tait
lourde et glissa sur le divan dans une position plus commode.

La duchesse baisa ses cheveux dont la racine tait baigne de sueur.

--Elle respire, se dit-elle; ce n'est pas une syncope... c'est une crise
de nerfs, et bientt, elle va s'veiller.

Mademoiselle Guite respirait, en effet, et mme, de seconde en seconde,
sa respiration devenait plus robuste.

Mme de Chaves passa un coussin sous sa tte et se mit  ct d'elle,
bien prs, pour la regarder mieux.

Elle croyait encore, de bonne foi, qu'elle avait besoin de la contempler
et de l'adorer. Aucun doute, si faible qu'il pt tre, n'tait n dans
son esprit.

Bien au contraire, tout l'effort de sa pense se portait vers le dsir
d'expier son crime imaginaire, son crime de duret et de froideur.

--J'aurais d l'interroger tout de suite, se disait-elle, ne lui parler
que d'elle-mme et de sa chre petite histoire, qu'elle m'aurait dite
alors tout en prenant confiance en moi. Il semblait que le nom de son
mari me blessait la bouche; elle a bien d voir cela. Et que m'a-t-il
fait, cet homme, sinon m'apporter le plus grand bonheur que j'aie
prouv depuis que j'existe!

Elle touffa un soupir.

--Oui, rpta-t-elle tristement, un bonheur... un bien grand bonheur!

Elle frappa dans les mains de Guite et appela doucement:

--Justine, Justine...

Puis, prise d'une ide, elle se leva. Elle tait dans un de ces moments
o la pense subit une sorte de paralysie et o la moindre ide qui
vient semble une dcouverte norme.

--Mon flacon! s'cria-t-elle, mon flacon de sel! et je n'y ai pas song!

Le flacon tait pourtant  la porte de sa main, sur l'tagre voisine.
Elle le saisit, et le prsenta tout ouvert aux narines de mademoiselle
Guite.

Mademoiselle Guite fit un soubresaut, se retourna et continua de dormir.

La duchesse lui tta le pouls et le coeur.

--Elle est calme, dit-elle avec une surprise o il y avait du
contentement; ce ne sera rien. Et comme nous allons causer, cette fois,
car je ne retomberai plus dans la mme faute. Je vais me faire aimer
autant que j'aime...

Elle se leva sur ce dernier mot, et comme s'il et veill en elle un
nouveau remords. Elle marcha dans la chambre. Ses yeux taient fixes.

--Autant que j'aime! rpta-t-elle lentement, aprs une longue minute de
silence.

Elle revint  l'ottomane et resta l, debout, les mains croises sur sa
poitrine.

La langue ne possde pas deux mots pour exprimer cela: mademoiselle
Guite ronflait.

Il y a des choses innocentes et  la fois obscnes. Je ne saurais
analyser l'effet produit par le ronflement de mademoiselle Guite sur Mme
la duchesse de Chaves.

C'est ici peut-tre qu'elle aurait d avoir quelques remords, car elle
ignorait l'origine de ce lourd sommeil et rien n'excusait la purile
colre qui contractait violemment la ligne, tout  l'heure si pure, de
ses sourcils.

Elle se dtourna avec une rpugnance qui allait jusqu'au dgot.

Puis, la raction se faisant, elle se dit:

--Qu'ai-je donc? mon Dieu! Seigneur, qu'y a-t-il donc en moi? dormir lui
fait du bien...

Elle avait t s'asseoir tout  l'autre bout de la chambre, o le
ronflement sonore de mademoiselle Guite la poursuivait.

C'est que mademoiselle Guite ronflait en conscience et comme une
personne qui n'en est pas  ses dbuts.

La duchesse s'irrita contre elle-mme, haussa les paules, sourit de
piti--mais les larmes lui vinrent aux yeux.

Des larmes qui brlaient sa paupire.

Elle alla jusqu' son prie-Dieu et joignit les mains douloureusement.
Elle pria avec dsespoir.

Mademoiselle Guite ronflait.

Et quand la duchesse se retourna, mademoiselle Guite avait chang de
posture.

Elle tait en quelque sorte vautre sur le divan. Sa tte avait perdu le
coussin et se renversait dans les masses de ses cheveux pars. Ses deux
bras relevs s'arrondissaient derrire sa tte comme on reprsente ceux
de bacchantes endormies. Une de ses jambes pendait  terre, tandis que
l'autre tait alle accrocher le talon mignon de sa chaussure jusque sur
le dossier de l'ottomane.

La fivre donne ces mouvements dsordonns, mais je ne sais pourquoi
cette pose, o la pudeur n'tait point respecte, semblait cadrer avec
la nature mme de mademoiselle Guite.

Il y avait l une sorte de rvlation. Madame de Chaves le sentit ainsi.

Cette pose la blessa comme un outrage.

Elle eut honte dans chacune des fibres de son tre.

Elle baissa les yeux. Elle resta droite et immobile, le rouge au front,
comme une personne qui vient d'tre insulte.

--Ma fille! dit-elle, et tout son corps tremblait; c'est l ma fille.

Ses paupires battirent, mais restrent sches, comme si la colre y et
brl les larmes au passage.

--Est-ce ma fille?... murmura-t-elle entre ses dents serres.

Ses deux mains frmissantes touchrent son front avec le geste des
gares; elle dit encore, si bas qu'une personne prsente ne l'et pas
entendue:

--Ce n'est pas ma fille!

Sa propre voix l'effraya, bruyante comme une explosion, quoique le mot
et t prononc, en quelque sorte,  l'intrieur de sa gorge.

Ses cheveux remurent sur son crne, agits par un vent de mystrieuse
horreur.

Sa taille avait grandi. La beaut de ses traits semblait rigide comme
ces marbres qui reprsentent l'inflexibilit de la Justice antique.

Elle releva les yeux vers la jeune fille. Son regard dsormais tait de
glace.

--Non, rpta-t-elle d'une voix change, ce n'est pas ma fille, je le
sais, j'en suis sre, mon coeur me l'a dit! Si elle tait ma fille...

Ceci fut un cri d'angoisse.

Elle se mit  marcher vers l'ottomane et ajouta d'une voix stridente qui
blessait ses lvres au passage:

--Je veux le savoir, duss-je en mourir!

Elle s'arrta auprs du divan et prit, l'une aprs l'autre, les deux
jambes de mademoiselle Guite pour les runir dans la position ordinaire
que donne le sommeil.

 la toucher ses mains frmissaient douloureusement.

Et plus douloureusement encore frmissait son coeur, car une voix disait
en elle sans cesse:

--Si c'tait, si c'tait ta fille!

Elle dboutonna lentement le corsage de la modiste, qui emprisonnait une
taille avenante et charmante.

Mademoiselle Guite se plaignait dans son sommeil.

Cela n'arrta pas madame de Chaves qui souleva le corsage et s'en prit
au fichu.

Mademoiselle Guite frona le sourcil en grondant.

Madame de Chaves, dont les mains maladroites tremblaient de plus en
plus, voulut dnouer le cordon de la chemise.

Un mot vint sur les lvres de mademoiselle Guite, un mot que nous
n'crirons pas et qui mit une teinte carlate,  la place de la pleur,
sur la joue de madame de Chaves.

Elle sourit et leva au ciel ses yeux chargs de pleurs reconnaissants.

--Oh! fit-elle en une ardente prire qui remerciait avec tout son coeur,
je savais bien que c'tait impossible!

Dsormais la certitude tait faite en elle, et ce fut comme par manire
d'acquit qu'elle continua de dnouer la chemise.

Son regard glissa entre la toile et la poitrine de mademoiselle Guite;
un nuage passa sur ses yeux, elle crut avoir mal vu.

Sans prendre dsormais aucune prcaution, elle carta la chemise et se
courba en deux pour regarder:

Puis elle recula frappe de stupeur, tandis qu'un cri s'tranglait dans
sa gorge.

Ses deux bras tendus cherchrent un appui; ces deux mots vinrent  ses
lvres:

--C'est elle!

En mme temps elle roula sur le plancher, foudroye.




XIV

La consultation


C'tait au commencement de cette mme matine, quelques minutes avant
neuf heures, au troisime tage d'une chancelante maison, btie en
torchis et en planches vermoulues par l'architecte de madame Barbe
Mahaleur, toujours mre des chiffonniers, mais de plus propritaire de
plusieurs immeubles, groups en cit, vers les confins du quartier des
Invalides.

Le pre Justin, l'homme de loi le plus clbre de Paris parmi les
porteurs de hottes, les artistes en foire et autres industriels sans
prtention, dormait sur un mince tas de paille dans le coin d'une
chambre qui n'avait pas de mobilier.

Il y a des pauvrets sombres comme la nuit des cachots, qui reportent
l'esprit aux tnbreuses misres du Moyen Age ou  ces misres mille
fois plus horribles que Londres cache derrire le mensonge insolent de
sa richesse.

Cette misre tend  disparatre chez nous. Une main opre de vastes
troues dans Paris, rejetant au loin les fourmilires indigentes et
faisant pntrer le jour l o il n'y avait que tnbres.

Cela ne dtruit pas la misre, je ne sais pas mme si la misre s'en
trouve diminue, ne ft-ce qu'un peu, mais cela supprime du moins la
pestilence proverbiale et sculaire de certains quartiers qui
rivalisaient de honte avec les ulcres les plus repoussants de Londres
la lpreuse.

La misre s'en va plus loin et, en s'expatriant, elle change d'aspect.

C'est maintenant cette misre blanchtre, saupoudre, en quelque sorte,
de pltras, qui s'tale et ne se cache plus.

Nous la voyons campe partout, autour de Paris, construisant avec une
hte prestigieuse ces cahutes provisoires qui semblent tre faites
exprs pour tre dmolies et reportes plus loin, quand Paris, sans
cesse grandissant, vient les refouler du pied.

C'est moins affreux, c'est peut-tre plus laid. La nuit avait sa posie.
Ces masures blmes et nues n'ont rien.

On dirait qu'elles sont l par tolrance, comme un mendiant sur un
seuil; elles n'ont pas os prendre racine, attendant toujours le balai
qui va en nettoyer le sol.

De la chambre habite par Justin on voyait un terrain nu, couleur de
cendre, sur lequel s'alignaient, dans un certain ordre, les immeubles
crs par Barbe Mahaleur.

Le mot immeuble est ici tout  fait impropre, car les maisons de ce
genre sont comme les champignons qui ne tiennent  rien.

Barbe Mahaleur, spculatrice intelligente, avait tout uniment afferm 
vil prix, pour trois ans, un terrain vague, et s'y faisait quatre ou
cinq mille livres de rentes en louant  l'aristocratie des chiffonniers
des chambres qui cotaient cent sous par mois.

Le loyer allait  six francs, quand la chambre tait garnie.

La chambre tait garnie quand Barbe y mettait un escabeau et une
paillasse.

La chambre du pre Justin n'tait pas garnie. Il n'y avait dedans que le
petit tas de paille qu'il avait ramass brin  brin et le pauvre berceau
dont nous avons parl si souvent: l'autel o, pendant quelques semaines,
Lily avait pleur sa fille.

 part ces deux objets, vous n'auriez rien trouv chez le pre Justin,
sinon sa bouteille, sa chandelle et sa bibliothque qui n'tait pas pour
peu dans la rputation de science possde par lui.

Sa bibliothque consistait en une petite planche cloue  la muraille et
supportant une douzaine de livres terriblement souills, parmi lesquels
on pouvait remarquer _Les Cinq Codes_, deux volumes de Virgile et une
trs belle dition des oeuvres compltes d'Horace qui s'en allait en
lambeaux.

Le pre Justin dormait tout habill sur sa paille. Son costume tait
celui des plus pauvres chiffonniers. Le soleil du matin, pntrant par
une petite fentre o plusieurs carreaux manquaient, tombait d'aplomb
sur sa figure hve, couverte d'une barbe paisse, et encadre dans des
cheveux blancs hrisss.

Rien ne restait du beau jeune homme qui avait t le lion du quartier
des coles, quelque vingt ans auparavant.

Cette face fatigue et inerte aurait sembl de pierre, si le sommeil
fivreux n'et amen un point carlate au sommet des pommettes.

Le pre Justin tait tendu comme un mort, sur le dos, les bras allongs
le long des flancs. Auprs de lui il y avait une bouteille vide, un bout
de chandelle coll au carreau et le volume d'Horace ouvert.

On frappa  sa porte, il ne s'veilla pas; on frappa plus fort, il
demeura immobile.

Alors on entendit des voix sur le carr.

--Est-ce que monsieur Justin serait dj parti? demanda une de ces voix
qui appartenait  une femme.

--Le pre Justin ne sort plus gure, fut-il rpondu. Il gagne sa goutte
 faire par-ci par-l des critures pour la patronne qui donnerait gros
pour l'avoir chez elle, mais le pre Justin veut sa libert.

--Alors pourquoi ne rpond-il pas, s'il est l? demanda la voix de
femme.

--Le pre Justin fait ce qu'il veut, rpliqua-t-on encore. Ce n'est pas
un homme comme les autres et ceux qui s'y connaissent disent qu'il n'y a
pas son pareil dans Paris. La Mahaleur lui a offert un francs cinquante
par jour et la goutte pour tenir ses livres comme il faut, mais je t'en
souhaite! Il vit de rien; un oiseau n'aurait pas assez du pain qu'il
mange, et pour avoir l'air plus saoul que la bourrique du diable, il lui
suffit d'un petit verre de n'importe quoi... Ah! ah! j'ai vu le temps o
il vous sifflait une demi-bouteille d'absinthe comme une cuillere de
soupe, mais c'est pass.

--Et donne-t-il encore ses consultations?

--Quand a lui fait plaisir... pas souvent. La plupart du temps il
renvoie le monde en disant que a l'ennuie. Dame, il est si us, si us!
quoique, des fois, on l'a vu se redresser, ah! mais, haut comme un
prince!

La voix de femme conclut:

--Nous avons pourtant bien besoin de ses conseils.

Et on frappa de nouveau.

Comme le pre Justin ne bougeait pas plus qu'un Terme, la voix du voisin
obligeant s'leva.

--Hol h! papa! cria-t-elle  travers la porte, c'est des bourgeois
cossus qui viennent pour vous demander comme a d'o vient le vent.

Toujours le mme silence.

C'tait seulement la bonne foi publique qui servait de serrure  la
porte du pre Justin. Le voisin dit  ceux qui attendaient:

--Vous avez l'air de deux personnes respectablement cales, je vas
tenter un effort en votre faveur, pensant bien que vous ferez un joli
cadeau au brave homme.

Il tira la ficelle du loquet en ajoutant:

--Arrivera ce qui pourra, donnez-vous la peine d'entrer.

Les deux personnes respectablement cales, passrent le seuil, et il
nous est impossible de les peindre mieux que ces deux mots ne le
faisaient.

C'tait d'abord, et par rang de sexe, chalot, directeur adjoint du
thtre de mademoiselle Saphir habill de bleu barbeau des pieds  la
tte, sauf la cravate, qui tait orange; c'tait ensuite madame Canada,
directrice en titre du mme tablissement, avec une robe de soie jaune,
un chle tapis, des gants noirs, des bottines  glands et un bonnet
habill, charg de feuillage.

Un vrai bonnet pour les soires du commerce qu'elle avait achet dans
le passage du Saumon, grotte de la nymphe qui coiffe les comptoirs
lgants, mais conomes.

Grce  Dieu on ne se refusait plus rien chez les Canada. Il y avait
sept ans que le passage du Saumon cherchait  placer les branchages de
ce bonnet.

Nous devons dire qu'chalot et sa compagne, dguiss ainsi, taient bien
plus effrayants  voir que dans leurs costumes naturels.

La veuve Canada portait haut; elle avait conscience de la plus-value
apporte en elle par son costume. Au contraire, le sensible chalot ne
semblait pas tre bien sr de la convenance de sa toilette. Il avait
l'oeil inquiet et la tte un peu basse, quoique toutes les glaces,
rencontres sur sa route, lui eussent dclar  l'unanimit qu'il tait
charmant.

Le voisin obligeant avait referm la porte derrire eux, les laissant se
dbrouiller comme ils l'entendraient.

--Le voil, dit tout bas chalot en montrant du doigt le pre Justin
endormi. Que faut-il faire?

--Tire ton chapeau, rpondit madame Canada, d'abord et d'un!

chalot obit.

--Aprs? demanda-t-il. a n'a pas l'air qu'il ait envie de s'veiller.

--Des fois, rpondit madame Canada, il peut faire semblant. Les hommes
qui ont son ducation, c'est toujours original. Approche.

chalot la regarda d'un air indcis.

--C'est que, murmura-t-il, on a convenu que c'tait toi qui devait
porter la parole officielle pour nous deux.

--Approche! rpta imprieusement la veuve Canada. chalot approcha.

--On n'en est pas plus avanc, tu vois bien, Amandine, grommela-t-il en
tournant son chapeau entre ses doigts.

--Savoir, rpondit la bonne femme, je connais les particularits de ses
habitudes et faiblesses. Penche-toi, comme a, au-dessus du lit
poliment, et dis-lui: Monsieur Justin, on est venu de bonne heure,
insensiblement, pour vous offrir la politesse de la premire goutte,
avant les autres.

chalot trouva sans doute le moyen ingnieux, il obit de point en
point, saluant les yeux ferms du chiffonnier et rptant textuellement
la phrase de sa compagne.

Au moment o il prononait ces mots: la premire goutte, le pre
Justin ouvrit ses yeux tout grands d'un mouvement si brusque qu'chalot
recula, effray.

--Pas peur! dit madame Canada qui s'avana bravement et prit sa place.
Le plus fort est accompli.

Bonjour, tout de mme, monsieur Justin, reprit-elle de sa voix la plus
agrable, c'est pour avoir l'avantage de nous prsenter devant vous
comme tant des anciennes connaissances d'autrefois, au temps jadis de
l'poque, prts  aller remplir votre bouteille chez qui de droit, s'il
y en a dans le quartier, comme c'est supposable.

Justin fixa sur elle son oeil atone et ne broncha pas.

--Par la mme occasion, reprit madame Canada, qui ne se montra pas trop
dconcerte, nourrissant tous deux, moi et mon homme, le projet de vous
consulter  fond sur des circonstances et dlicatesses o on est plong
jusqu'au cou, avec l'espoir lgitime d'en sortir par l'entremise de vos
connaissances.

Au fond de son coeur, chalot applaudissait, s'avouant  lui-mme que
pour l'loquence, Amandine tait un phnomne vivant.

Le pre Justin, cependant, referma les yeux et leva une de ses mains
pour montrer la porte.

C'tait loquent aussi, et surtout clair.

Amandine drapa son chle avec majest, dans l'intention vidente de
protester nergiquement.

--En douceur! fit chalot qui lui toucha le bras par-derrire. Ne le
chatouillons pas! j'ai ide qu'il doit tre devenu mchant.

--Mchant ou non, s'cria madame Canada, je m'en moque! a n'est pas une
manire de recevoir le monde bien lev, quand on s'est mis sur son
trente-et-un, avec fiacre  l'heure, pour venir voir un arlequin pareil,
qui n'a pas seulement de souliers dans ses pieds!

C'tait trop vrai. Le pantalon frang du pre Justin laissait voir
l'extrmit de ses jambes nues, qui n'avaient ni chaussettes ni savates.

--Si a ne fait pas piti! reprit la veuve Canada, emporte par la
richesse de son temprament sanguin, nu comme un ver, quoi! pas un coin
de chemise sous sa vareuse! Il y a de l'incohrence  repousser des
clients  leur aise, venant de loin pour lui offrir d'trenner, en
rcompense d'un renseignement de deux sous, qu'on payerait au poids de
l'or par la circonstance qu'on se trouve avoir besoin de son grimoire!

--Amandine, Amandine! fit chalot.

--Toi, la paix! tous les hommes s'entre-soutiennent, commena Mme
Canada.

Mais elle n'acheva pas.

--Hors d'ici! pronona tout  coup la voix rude et pleine du
chiffonnier. Je n'ai pas encore soif et j'ai sommeil.

--Dame! fit chalot, charbonnier est matre chez soi. Tu as peut-tre
t trop loin, Amandine.

--Allons chez un avocat, dit celle-ci, furieuse, chez un vrai!

--Tu sais bien que tu n'as confiance qu'en monsieur Justin, objecta
chalot. Laisse-moi essayer les voies de l'amnit.

Pardon, excuse, pre Justin, continua-t-il en s'avanant jusqu'au tas
de paille, on n'a pas l'ide ni l'ombre de vous mpriser parce que vous
allez pieds nus. Ma compagne est vive comme le sexe dont elle fait
partie. Elle a oubli de vous spcifier qu'on n'est pas ici sans
recommandation, se prsentant l'un et l'autre, tous deux, moi et madame
Canada, sous les auspices de votre ami Mdor.

--Ah! fit le pre Justin, Mdor..., vous connaissez Mdor?

--Dans l'intimit la plus douce, rpondit chalot.

Le pre Justin se souleva sur le coude et les regarda fixement.

--Mdor ne m'a jamais rien demand, dit-il. Allez chercher  boire, je
vas voir  vous couter.

chalot prit aussitt la bouteille et sortit.

--Apporte du bon! ordonna madame Canada.

--Non, dit Justin, du mauvais. C'est meilleur.

Il laissa retomber sa tte sur la paille. Madame Canada chercha du
regard un sige et, n'en trouvant pas, elle releva proprement sa belle
robe pour s'asseoir par terre, contre la muraille.

Une fois installe, elle poussa un gros soupir et dit d'un air
important:

--Vous tes un homme qui comprenez, vous, monsieur Justin; je ne suis
pas fche de vous parler entre quat'z-yeux, pendant qu'chalot n'est
pas l. C'est une affaire, voyez-vous, qui est tout  notre honneur,
dsirant terminer notre carrire par la rgularit et la bienfaisance
runies: comme quoi le zeste de la question principale, qui enfonce
toutes les autres dans notre perplexit, c'est de savoir si on peut
lgitimer l'enfant, qui n'est pas  vous naturellement, par un
mariage... comment disent-ils a? ce n'est pas consquent... par un
mariage... subsquent, j'y suis! foment entre deux personnes qui n'est
ni son pre ni sa mre: j'entends de la demoiselle en question,
prcite... saisissez-vous?

Elle s'arrta pour reprendre haleine et jeta un regard triomphant vers
l'trange avocat, vautr dans sa paille; pour jouir de l'effet produit
par ce remarquable discours.

Le pre Justin avait referm les yeux et semblait dormir profondment.

--Tous les hommes de talent ont un grain, grommela madame Canada, c'est
sr! N'empche que je lui avais proprement expliqu le cas.

chalot revenait avec la bouteille pleine.

--Voil, papa! cria-t-il ds le seuil.

Justin tendit sa main sche et prit la bouteille. Il se souleva  demi,
sans ouvrir les yeux, et mit dans sa bouche le goulot qui rsonna entre
ses dents.

Il avala une gorge, une seule, puis il dit d'un ton de fatigue
attriste:

--La vieille a parl, je ne sais pas ce qu'elle a dit. Recommence,
bonhomme, je vais faire attention  cause de Mdor.

Madame Canada haussa les paules et eut le rire d'Oreste, remerciant
ironiquement les dieux.

-- la bonne heure, dit-elle, la vieille! Par alors, tu vas donc parler
 mon lieu et place, bibi, c'est le monde renvers, marche!

chalot tourna vers elle un regard plein d'amour et se toucha le front
comme pour dire: Le pauvre homme a un coup de marteau.

Puis il se campa droit devant le tas de paille et commena:

--Quoique n'ayant pas l'intelligence d'Amandine, qu'est madame Canada
ici prsente, je vais m'efforcer d'exposer les circonstances avec
volubilit. Au cas o je m'embourberais, d'ailleurs, j'ai apport sur
moi les papiers de mes mmoires, rdigs par moi seul, dans le but qu'un
homme de loi tel que vous pourrait les consulter avec avantage.

Il tira de sa poche un large cahier qu'il passa sous son bras. Justin
tait plus immobile qu'une pierre.

--Voil, reprit chalot, malgr que a n'encourage pas beaucoup d'avoir
en face un homme couch comme  la morgue. Notre ide est que la petite
est la fille d'une grande dame ou princesse, qu'on l'arracha jadis  son
amour maternel ds le berceau.

--Explique donc..., voulut interrompre madame Canada.

--La paix! commanda Justin durement.

--Tu vois bien qu'il coute, chrie, dit tout bas chalot, ne l'hrisse
pas... L'ayant leve avec tout le soin dont on tait capable,
poursuivit-il en s'adressant  Justin, qu'elle est actuellement une des
principales danseuses de corde contemporaines et au-dessus d'un tat qui
ne peut pas toujours convenir  ses vertus. Madame Canada et moi, dans
l'intention de faire d'une pierre deux coups, nous avons dit:
marions-nous, et par ce moyen, donnons  l'enfant le nom d'un tat civil
lgitime.

Il y eut sur le visage ptrifi de Justin quelque chose qui ressemblait
 un sourire.

--Vous tes de bonnes gens, dit-il dans sa barbe grise.

--Pour quant  a, oui, s'cria madame Canada, le coeur sur la main,
quoi! et dpassant par notre gnrosit bien des gens dont la position
sociale est au-dessus de la baraque!

Le doigt sec de Justin se leva pour lui imposer silence. Sans le respect
fantastique qu'elle avait pour lui, madame Canada lui en et dit de
belles! Justin avala une seconde gorge.

--L'ami, reprit-il en s'adressant  chalot, vous tes-vous demand,
cette bonne femme et vous, si la jeune personne  laquelle vous portez
un si grand intrt serait bien flatte, un jour venant, d'tre votre
fille?

--Comment! bien flatte! s'cria madame Canada qui bondit sur place.

--Vous, la paix! dit Justin.

--Insensiblement, rpondit chalot, la chose ne parat pas faire l'ombre
d'un doute. a m'tonne mme que vous ne connaissiez pas la clbrit de
madame Canada qui n'a pas sa pareille en foire.

--Je la connais, murmura Justin.

--Et pour ce qui regarde mon illustration particulire, poursuivit
chalot, quoique infrieure, elle ne laisse rien  dsirer, ayant des
antcdents d'agents d'affaires et mme parmi les Habits Noirs avec
lesquels j'ai su conserver mon honneur. Mademoiselle Saphir aurait donc
le choix entre la qualit de mademoiselle Canada et celle de
mademoiselle chalot, selon son got, nous tant gal  moi et 
Amandine de nous appeler comme ci ou comme a dans l'acte de mariage.

--Vous ne lui connaissez pas d'autre nom que celui de Saphir? demanda
Justin.

--On l'appelait mademoiselle Cerise  ses dbuts, rpondit le bon
paillasse, tout a est dans mes mmoires ci-joints. Mais Cerise sembla
trop lger pour l'affiche.

--Et vous n'avez aucun indice au sujet de sa naissance? interrogea
encore Justin.

chalot cligna de l'oeil, tandis que madame Canada soufflait et
s'agitait sur le carreau qui lui servait de fauteuil. Son loquence
rentre l'touffait.

--Avant d'arriver aux preuves de sa filiation, reprit chalot, il est
bon de complter la liste des avantages que l'enfant rcoltera dans la
chose d'tre lgitime par moi et Amandine. On n'est pas des artistes
ordinaires, rputs comme la pierre qui roule pour ne pas amasser de
mousse; on a roul, mais nonobstant, la mousse y est. Moi et madame
Canada, on possde cinq mille quatre cents livres de rentes, en
obligations de divers chemins de fer, toutes garanties par l'empereur,
de quoi l'enfant serait la seule et unique hritire.

Les yeux de Justin taient ouverts  demi. Sa physionomie de marbre
exprimait quelque chose qui ressemblait vaguement  de l'attention.

--Vous tes de braves gens, rpta-t-il. Parlez-moi de la mre.

--Quelle mre? demanda madame Canada.

--La princesse, dit Justin avec son sourire triste et fatigu.

Il but en mme temps une troisime gorge, et une teinte rouge monta aux
pommettes de ses maigres joues.

chalot prit  la main son cahier de papier et frappa dessus bruyamment.

--Ni vu ni connu, la maman, rpondit-il, et nanmoins le truc pour la
retrouver est consign l, tout au long, dans mes mmoires, crits par
moi-mme et de ma propre main. Vous les lirez avec plaisir j'en suis
sr,  cause de ma sensibilit qui s'y panche, et que tout ce qui
regarde la jeune personne a l'intrt d'un roman de Victor Ducange.

chalot ouvrit le cahier.

Madame Canada avait crois ses bras sur sa vaste poitrine, dans une
attitude de rsignation.

--Dans tout ce que je vous ai dit, papa, comme dans mes mmoires
eux-mmes, reprit chalot, j'ai gard pour la bonne boucle le moyen qui
doit servir  la reconnaissance. Avez-vous remarqu ce dtail que le
premier nom de l'enfant chez nous avait t mademoiselle Cerise?

Pour la quatrime fois Justin avana la main et prit le goulot de la
bouteille, mais il la repoussa sans boire, et, s'appuyant des deux mains
aux carreaux, il essaya pniblement de se lever.

En tout, c'est  peine s'il avait bu la valeur de deux petits verres
d'eau-de-vie. Il avait nanmoins depuis quelques instants tous les
signes de l'ivresse naissante. Ses bras tremblaient en soutenant le
poids de son corps, la sueur tait  ses tempes et ses yeux roulaient
sous ses paupires  demi fermes.

--Cerise? rpta-t-il d'une voix nerve, je ne comprends plus gure,
vous avez parl trop longtemps.

Dans l'effort qu'il fit, la tte faillit emporter le corps. chalot fut
oblig de le soutenir.

--C'est la bourrique du diable, gronda madame Canada. Justin, qui se
levait en ce moment sur ses pieds, fixa sur elle son oeil morne.

--Cerise? dit-il encore; pourquoi me parlez-vous de Cerise?

--Parce que..., voulut rpondre Amandine.

--La paix! interrompit Justin. Vous tes de bonnes gens; je vous ai
couts tant que j'ai pu. Il y a fille et fille... pour certaines, votre
nom et vos rentes seraient un bienfait, mais pour d'autres...

Il eut encore son rire plein de lassitude, puis il dit:

--Laissez vos papiers, vous tes de bonnes gens, lorsque je les aurais
examins je vous ferai deux consultations, une pour vous, une pour
l'enfant. Allez-vous-en, je suis ivre.

Il prit le cahier des mains d'chalot qui le regardait avec un respect
ml de compassion.

--Quand faudra-t-il revenir? demanda Amandine qui se leva bien plus
lestement qu'on n'et pu l'esprer de sa corpulence.

--Jamais, rpondit Justin; je n'aime pas qu'on vienne ici. J'irai chez
vous. Il faut que je voie la jeune personne, pour savoir si vos bonnes
intentions  son gard lui feraient du bien ou du mal.

Il les poussa dehors.

En descendant l'escalier, chalot et madame Canada changrent un coup
d'oeil dans lequel dominait la vnration superstitieuse  eux inspire
par ce philosophe en haillons.

Un fois remonts dans le fiacre, ils lchrent la bride  leur besoin de
parler.

--Pour tonnant, c'est tonnant! dit madame Canada. Il vous commande
comme si c'tait un archevque; mais il n'a pas dit grand, chose de bon,
 prendre et  laisser.

--Il a dit..., commena chalot.

--Ah! toi, s'cria la brave femme, tu as eu la parole tout le temps,
c'est mon tour!  mon ide ce qu'il y a de plus drle, c'est qu'il se
met comme cela en ribote avec ce qui me tiendrait dans l'oeil. Moi,
j'aurais bu la moiti de sa bouteille sans rien perdre de ma dignit...
et toi aussi, bibi, il faut te rendre cette justice, tu portes la voile
aussi bien que moi. Mais enfin, nous n'en savons pas plus long qu'avant
de sortir de chez nous.

--Si fait, rpondit chalot qui tait tout triste, nous en savons plus
long.

--Que donc savons-nous?

--Nous savons quelque chose que je n'aurais jamais devin.

--Explique-toi, bibi, fit la bonne femme avec impatience.

--Nous savons, pronona lentement le paillasse, que nous ne sommes
peut-tre pas dignes d'tre le pre et la mre de notre belle chrie.

--Par exemple! se rcria madame Canada qui devint rouge comme un pavot:
pas dignes!

--Voil, fit chalot avec abattement, moi, a ne me serait pas venu 
l'ide.

Madame Canada resta un instant la bouche ouverte, comme si elle allait
rpliquer vertement, mais elle ne parla point.

Et de rouge qu'elle tait sa joue devint toute ple.

Quand ils arrivrent  la baraque et que mademoiselle Saphir vint  eux,
selon l'habitude, pour tendre son beau front  leurs baisers, ils la
serrrent sur leur coeur plus tendrement que les autres jours.

Puis ils se retirrent dans la cabine o ils dormaient tous deux. Ils
avaient les yeux pleins de larmes.

--Moi non plus, dit Mme Canada qui pressa la main d'chalot, a ne me
serait pas venu  l'ide.




XV

Le pre Justin


Le pre Justin, quand il fut seul, se mit  parcourir sa chambre d'un
pas lent et mal assur.

Il allait, les mains derrire le dos, revenant sans cesse  la petite
fentre par o entrait un rayon de soleil et jetant au-dehors son regard
vague.

De temps en temps, sa taille djete se redressait comme malgr lui, et
il y avait alors dans sa pose je ne sais quoi de majestueux.

La misre a aussi son emphase, et le pinceau des matres drape parfois
plus noblement les haillons que le velours.

Ainsi plac en face de la lumire, avec ses cheveux blancs mls et sa
barbe grise, pleine de brins de paille, _Justin_ prenait cette beaut
que cherchent les peintres. Maintenant que nul regard ne pesait sur lui,
son front avait un trange reflet de penses, et l'on comprenait mieux
la dfaite qui laissait cet homme terrass tout au fond de son morne
malheur.

Deux ou trois fois il prit, en passant, sa bouteille et l'approcha de
ses lvres sans boire.

En ces moments, il y avait sur son visage quelque chose du dgot qui
saisit le malade  la vue du mdicament amer.

La dernire fois qu'il prit ainsi la bouteille, il dit en jetant autour
de lui son regard dcourag:

--Ce sont de bonnes gens... l'enfant aura un pre et une mre. Il jeta
la bouteille sur la paille au risque de la briser et murmura:

--Je dteste cela et je ne vis que de cela!

Il s'approcha brusquement du berceau, seul meuble de son misrable
taudis.

--Je dteste cela aussi, reprit-il avec un mouvement soudain de fivre,
c'est le pass, c'est le reproche... je mourrai de cela!

Son pas s'tait assur, il fit un tour dans la chambre, la taille droite
et le jarret tendu.

--Cerise! pensa-t-il tout haut; pourquoi ce nom? J'aimerais bien mieux
devenir fou tout de suite.

Il prit le cahier laiss par chalot, l'ouvrit et en parcourut les
premires lignes.

-- quoi bon? continua-t-il en laissant retomber ses deux bras. Je sais
leur histoire aussi bien qu'eux-mmes. Ils ont raison, ces gens; avec
l'argent qu'ils ont gagn loyalement et durement, ils ont le droit
d'acheter le bonheur... L'enfant sera bien  eux puisqu'ils l'auront
paye.

Il y avait dans ces dernires paroles une amertume railleuse, un besoin
de frapper qui ne savait  quoi se prendre.

Justin laissa chapper le cahier d'chalot dont les feuilles
s'parpillrent sur la paille.

--Ils l'ont appele Cerise, dit-il encore, comme ils l'auraient nomme
Rosette ou Rsda. Ah! c'est dormir que je voudrais, dormir toujours!

Il revint au berceau et remua les pauvres petits dbris qui le
couvraient.

--J'avais une fille, pensa-t-il  haute voix, j'avais une femme...
j'avais de quoi leur donner noblesse et fortune... et ma mre, qui me
prenait tout cela, mourut  l'heure o je n'avais plus qu'elle pour me
consoler! Voici quatorze ans que je vis pour oublier et que je me
souviens toujours. Justine aurait seize ans... Mais c'est une chose bien
singulire, s'interrompit-il, qu'on m'ait vol ce portrait! Entre
misrables on ne se vole gure, et d'ailleurs le portrait n'avait point
de valeur. Non! il y a des gens qui sont condamns plus svrement que
les autres! Moi, je n'avais plus rien qu'un portrait de femme avec un
nuage dans les bras: l'image de mon coeur, ce portrait, le symbole de ma
vie! J'aimais cette femme aussi ardemment que le premier jour, mille
fois plus ardemment qu'au temps de notre bonheur... et le nuage,
l'enfant que je ne connais pas, je l'aimais, pour sa mre surtout...
entre sa mre et moi l'enfant est le suprme lien... un nuage, un nuage!

Il se couvrit le visage de ses mains et un sanglot souleva sa poitrine.

--Ils m'ont vol ce portrait, mon pauvre bonheur, mon dernier souvenir!
Je ne la vois plus l, si belle que mon coeur se fondait  la regarder.
Ils ne pourront pas effacer son image de ma mmoire, mais il y avait
cela dans ma chambre, et maintenant, il n'y a plus rien. J'ai jet
l'hritage de ma mre au vent, sans rire, sans jouir et en grinant des
dents. Mais cela, je voulais le garder; c'tait  moi, c'tait moi, Dieu
n'aurait pas d me le prendre.

Il continuait de chercher machinalement parmi les jouets poudreux et les
petites hardes qui couvraient le berceau, mais  la diffrence de Lily
qui, en prsence des mmes reliques, tait tout entire  l'enfant,
c'tait vers la mre que le coeur endolori de Justin s'lanait.

Il aimait, cet homme; au fond de son abrutissement apparent, il vivait
et se mourait d'un grand, d'un terrible amour.

En cherchant, sa main rencontra un objet qui fixa tout  coup son
attention. C'tait un tout petit carr de canevas comme ceux que l'on
sacrifie pour les premiers essais de l'enfant dont le caprice est
d'apprendre  broder.

Justin s'accroupit auprs du berceau, tenant le canevas  la main et le
considrant avec une attention attendrie.

C'tait une relique de la mre, ceci, bien plus encore que de la fille.

On distinguait si bien les points rguliers que la jeune mre avait
ajouts au travail imparfait de l'enfant!

Le carr de canevas n'tait pas entirement recouvert. 'avait d tre
un des derniers amusements de Petite-Reine, une des dernires
complaisances de Lily. On avait fait cela, peut-tre la veille du jour
o le malheur tait entr dans la maison.

Le fond de la tapisserie tait d'un blanc rose--couleur de chair--et sur
ce fond, rempli par un gros point, ressortit une cerise au petit point
qui devait tre entirement de la main de Lily.

Justin comprenait ce jeu; il entendit presque les paroles changes
entre l'enfant et la mre, pendant que s'accomplissait ce souriant
travail qui tait une allusion  la secrte beaut dont Petite-Reine
tait si fire.

Quand Justin se releva, ce fut d'un mouvement violent et plein d'une
colre qui n'avait point de motifs apparents. Il rejeta le canevas loin
de lui; il courut  son lit de paille et saisit la bouteille dont il mit
le goulot dans sa bouche pour boire, cette fois, une large lampe.

Il ne s'arrta que pour reprendre haleine.

--Ah! ah! fit-il tandis qu'une lueur s'allumait dans ses yeux, du feu
l-dedans et deux heures de folie!

Il frappa d'un coup de poing sa poitrine, qui rendit un son rauque, et,
se plaant au milieu de sa chambre avec le volume d'Horace ouvert  la
main, il le feuilleta d'un air grave.

Sa joue s'animait  mesure qu'il lisait, et bientt, cdant  un besoin
irrsistible, il se mit  dclamer  haute voix avec une diction latine
admirable.

Puis lchant le livre, il rcita de mmoire l'ode entire:

             _Pindarum quisquis--studet oemulari..._

avec des gestes d'nergumne et des clats de voix qui dnonaient la
dmence.

--Ma jeunesse! ma jeunesse! s'cria-t-il ensuite, le collge! ma mre!
Ah! pourquoi suis-je venu  Paris!...

Et sans transition, d'une voix ennuye, il se mit  chanter un refrain
d'tudiant. Sa joue tait pourpre, mais ses yeux s'teignaient.

--Il y a des sorts, murmura-t-il, revenant au tas de paille o il prit
encore la bouteille. Les haillons taient dans ma destine. Moi, le
comte Justin de Vibray, je suivis cette fille qui avait des haillons...
et je l'aimai... et dans toute mon existence je n'ai pu aimer qu'elle!

Il but, mais le brusque effet de la prcdente rasade ne se reproduisit
point. Il alla vers la planchette qui supportait sa bibliothque et y
prit _Les Cinq Codes_ qu'il ouvrit pour les rejeter aussitt avec
humeur.

Il essaya de chanter encore; sa voix s'arrta dans son gosier.

Il repoussa du pied,-en passant, le volume d'Horace qui gisait dans la
poussire.

--Allons! dit-il tout  coup, ce sont de bonnes gens: je ne dormirai
pas, voyons leur affaire!

Il se coucha  plat ventre sur la paille, mit sa tte entre ses deux
mains releves sur les coudes, et commena  lire le manuscrit
d'chalot.

Il n'avait pas parcouru la premire page que son attention, violemment
excite, le clouait  la lecture de ces pauvres mmoires que le lecteur
a suivis peut-tre avec un sourire de piti.

Nul chef-d'oeuvre de l'esprit humain n'et intress le pre Justin  un
si puissant degr.

La lecture dura deux heures, pendant lesquelles Justin demeura immobile
et comme enchan par son ardente curiosit.

Il n'avait pas t longtemps  deviner. Depuis ce matin, sa pense tait
prpare, mais le long de ces pages o la verbeuse inexprience du
saltimbanque droulait les faits avec lenteur, Justin cueillait les
indices, cherchait avec passion la certitude.

La certitude tait dans ce dtail qu'chalot, selon sa propre
expression, avait gard pour la bonne bouche.

Quand Justin fut arriv au signe port par mademoiselle Saphir que le
bon chalot avait dcrit et nomm tout navement la Cerise, il laissa
aller le manuscrit et resta longtemps absorb dans son motion trop
forte pour le misrable tat de sa cervelle.

L'ivresse tait en lui combattue par son grand trouble, mais, plus forte
que son trouble, l'ivresse inerte et lourde le gagnait.

L'heure du transport tait passe.

C'tait la raction maintenant, l'abrutissement qui envahissait son
esprit comme un pais brouillard.

Il disait tout bas d'une voix monotone:

--Ma fille... c'est ma fille!

Et il restait l, enchan par l'engourdissement vainqueur.

Il luttait en dedans.

C'tait une lassitude inutile et son dernier signe de vie fut une grosse
larme qui coula sur la paille au travers de ses doigts.

Ses bras se dtendirent enfin et sa tte tomba pesamment sur ses deux
mains croises.

Le temps passa. Le soleil avait presque fait le tour de la maison, quand
on frappa doucement  la porte.

Justin n'eut garde de rpondre, mais celui qui frappait tait habitu,
sans doute,  ses manires, car la ficelle du loquet joua sans bruit et
la porte fut ouverte.

Mdor entra d'un air timide et respectueux. Son regard alla tout de
suite au tas de paille et rencontra en chemin la bouteille  demi vide.

--Ivre mort! murmura-t-il. Reste  savoir  quelle heure il a bu. Il
marcha dans la chambre en touffant le bruit de ses pas et vint
s'agenouiller auprs du lit.

--Justin, dit-il doucement, pre Justin... monsieur Justin!

Le chiffonnier resta immobile et silencieux.

--Faudrait pourtant vous rveiller, reprit Mdor avec un accent de
prire impatiente. Je suis venu hier, je suis venu cette nuit, je vous
ai trouv endormi toujours, toujours... Voyons, pre Justin,
veillez-vous.

Il avait prononc ces derniers mots en affermissant sa voix. Le
chiffonnier fit un mouvement faible.

--veillez-vous, rpta Mdor qui poussa le courage jusqu' lui secouer
le bras.

Justin gronda d'une voix harasse:

--Je ne dors pas. C'est comme si j'tais mort.

--Oui, oui, parbleu! murmura Mdor, c'est comme a, en effet, et a
finira par y tre tout de bon. Enfin, vous pouvez m'couter, c'est dj
quelque chose; j'en ai long  vous dire, pre Justin.

--J'en sais plus long que toi, balbutia celui-ci; mais qu'importe? Je ne
peux plus rien... rien! Et d'ailleurs, continua-t-il en faisant un
effort dsespr pour relever la tte, j'ai bien rflchi... ah! j'ai
rflchi tant que j'ai pu. Je disais  ces bonnes gens, car ce sont de
bonnes gens: l'enfant ne peut pas tre votre fille...

--Quel enfant? demanda Mdor tonn.

--Elle, rpondit Justin; mais c'est vrai, tu ne sais pas... leur
fille... c'est terrible  penser! leur fille! et pourtant, ils sont
autant au-dessus de moi que j'tais au-dessus d'eux il y a quinze ans.
Moi, moi, je suis le dernier degr de la misre et de la honte. Moi,
rien ne peut me racheter... il vaut mieux qu'elle soit leur fille,
puisque je ne peux pas avoir de fille!

Mdor coutait, bouche bante, et comprenait  demi.

--Votre fille! dit-il, touff par son grand trouble; parlez-vous
vraiment de votre fille, papa Justin?

--Oui, rpliqua le malheureux, je parle de celle qui mourrait de honte
et de douleur si quelqu'un lui disait en me montrant au doigt: tiens,
regarde, voil ton pre. Ah! je me suis laiss vivre trop longtemps!

Mdor l'aidait  se relever. En l'coutant, il riait et il pleurait tout
 la fois.

--Et, dit-il, respirant  chaque mot, vous savez o elle est, votre
fille?

Il soutenait la tte de Justin  deux mains, de faon  bien voir sa
figure.

--Oui, balbutia celui-ci, je sais o elle est.

--Mais regardez-moi donc, pre Justin! s'cria Mdor. J'ai peur de vous
tuer, vous voyez bien... de vous tuer par trop de joie! Regardez-moi
rire et pleurer! devinez un petit peu, pour que a ne vous tombe pas
comme un coup de massue...

Justin ouvrit les yeux tout grands.

--Quoi... Quoi? fit-il perdu, haletant; est-ce que tu vas me parler
d'elle?

--Oui, rpondit Mdor, je vas vous parler d'elle. Voyons, tenez-vous
bien! Vous n'avez que quarante ans, que diable! vous tes un homme!

--Parle, balbutia Justin qui dfaillait, parle vite!

--Eh bien! dit Mdor, vous n'avez pas besoin de chercher des parents
pour l'enfant, allez. Si vous savez o est votre fille, tout est fini,
car moi je sais o est sa mre.

Justin s'chappa de ses bras et se tint debout, dress de toute sa
hauteur pendant une seconde.

Puis il chancela et Mdor s'lana pour le soutenir, croyant qu'il
allait tomber  la renverse.

Mais Justin le repoussa encore une fois. Ses jarrets flchirent; il
s'agenouilla et mit sa tte entre ses mains.

--Lily! pronona-t-il d'une voix que Mdor n'avait jamais entendue. Elle
n'est donc pas morte! Est-ce que Dieu me donnerait cette joie de la
revoir?

--Mais oui, mais oui, rpondait toujours Mdor, et vous avez support a
mieux que je ne pensais, papa!

Justin pleurait silencieusement pendant que Mdor continuait:

--Elle est toujours belle, elle est toujours jeune; elle a un htel qui
est un palais.

Les mains de Justin glissrent, dcouvrant son visage livide. Il regarda
Mdor en face.

--Ah! fit-il, elle est belle, jeune, riche... et moi... moi! Si je la
revoyais elle me verrait, cela ne se peut pas... j'aime mieux mourir
avant.

Il se laissa choir la face contre terre.

Mdor le considra un instant d'un air dcourag.

--C'est sr qu'il s'est laiss glisser bien bas, pensa-t-il. Jamais a
ne redeviendra l'homme d'autrefois; mais si on pouvait retrouver
seulement un petit coin de lui-mme!

Il se remit  genoux auprs du chiffonnier et fit mine de le relever
encore une fois, mais ses mains s'arrtrent avant de le toucher et il
se dit:

--a n'en finirait plus. Vaut mieux s'asseoir sur le mme canap et se
mettre  son niveau pour le remonter  la douce.

Mdor ne craignait pas beaucoup la poussire. Il se coucha  son tour
sur le carreau poudreux, de faon  placer sa tte tout contre celle de
Justin, dont le front touchait la terre et disparaissait dans ses grands
cheveux blancs.

Ils taient poss ainsi comme deux voyageurs fatigus qui font halte,
tendus tout de leur long sur la marge de la route.

--Je savais bien que a vous ferait de l'effet, papa, reprit-il en
donnant  sa voix des inflexions persuasives; moi, je suis comme vous,
les jambes me flageolent parce que je sens bien qu'il va falloir donner
un terrible coup de collier... et je ne sais pas si j'aurai la force.

Justin restait insensible et sourd. Mdor approcha sa bouche tout auprs
de son oreille et dit tout bas en dtachant chacune de ses paroles:

--Si je suis seul, que voulez-vous que je fasse pour elle?

Justin eut un tressaillement faible qui parcourut tout son corps.

--Vous tiez un vaillant luron, un temps qui fut, reprit Mdor. Si je
n'avais qu' marcher derrire vous, on pourrait encore venir  son aide.

Justin ramena son bras sous son front, et, ainsi soutenu, il rpta avec
une fatigue profonde:

-- son aide?

Il ajouta presque aussitt aprs:

--Elle est donc en danger?

--Voil que a va mieux, papa Justin! s'cria Mdor. Je ne vous ai pas
tout dit, ou plutt je ne vous ai encore rien dit. Quand je vous aurai
parl de son mari...

--Son mari! rpta encore Justin.

Sa tte se retourna lentement et ses yeux mornes se fixrent sur ceux de
son compagnon.

--J'coute, dit-il.

--Vous faites bien, papa. La pauvre femme a peut-tre grand besoin de
nous.

Justin le regarda toujours.

--Je ne sais pas si j'ai bien compris, balbutia-t-il; j'ai compris que
Lily tait marie.

--Oui, fit Mdor, marie  un homme qui est un sclrat et qui me fait
peur.

Justin appuya ses deux mains sur le carreau et se releva ainsi  demi.

Une flamme brilla dans ses yeux, puis s'teignit, mais il pronona d'une
voix distincte:

--Parle haut et clair. Je ne suis mort qu' moiti: j'coute.




XVI

Justin s'veille tout  fait


La figure du bon Mdor exprimait le contentement et l'espoir.

--C'est vrai que vous n'tes mort qu' moiti, papa, dit-il, et encore
parce que vous le voulez bien. Si on pouvait vous veiller une bonne
fois, tout irait sur des roulettes.

--J'coute, rpta Justin gravement.

--Ah! ah! s'cria Mdor, j'en ai long  vous drouler. Je n'ai jamais
jet le manche aprs la cogne, moi; pendant que vous dormiez je
cherchais. Voil quatorze ans que je cherche sans m'arrter. Je ne vous
ai rien dit depuis tout ce temps, parce que a n'aurait pas servi. Vous
ne vouliez pas, quoi! mais aujourd'hui vous allez marcher, c'est mon
ide, fi n'y a plus  reculer. D'abord et pour commencer, cet homme-l a
d tre pour quelque chose dans le vol de l'enfant. Je me souviens. Je
vois encore sa figure, et a m'est toujours rest qu'il aurait pu
arrter la voleuse.

--De qui parles-tu? demanda Justin qui depuis bien des annes n'avait
pas eu ce regard lucide.

--Je parle du mari de la Gloriette, rpondit Mdor. Les yeux de Justin
se baissrent.

--Qui est cet homme? demanda-t-il encore.

--Un grand seigneur tranger, monsieur le duc de Chaves.

--Ah! fit Justin, un duc!

--Un vrai duc! et c'tait  lui la voiture qui emmena madame Lily, le
jour o vous revntes  Paris.

--Pour trouver la chambre vide, pensa tout haut Justin. Ma mre avait
dit: J'en mourrai.

--Ce n'est pas tout, reprit Mdor.

--J'ai froid, interrompit le chiffonnier, aide-moi  me remettre sur ma
paille. Ma mre en est morte.

-- votre service, rpondit Mdor qui lui tendit aussitt les deux
mains; mais n'allez pas vous rendormir, savez-vous!

Justin, avec le secours de son compagnon, parvint  regagner sa couche.
Il ne s'y tendit point; il s'accroupit sur la paille, le menton dans
les genoux, et dit d'un accent rsolu:

--Non, non, je ne m'endormirai pas.

Mdor prit auprs de lui une posture pareille.

--On va causer comme des amis, dit-il; a va bien, pourvu que je puisse
dnier mon rouleau. De parler, a n'est pas mon fort, et pourtant il
faut que vous sachiez tout, car il m'a pass des ides, quoi! des ides
qui figent le sang. Cette grande maison ferme qu'elle habite est auprs
de l'htel o ce duc, du temps de Louis-Philippe, tua sa duchesse 
coups de hache, une nuit, sans que les quinze ou vingt domestiques
entendissent les cris de la bte froce ou les plaintes de la victime.
J'ai peur. Le duc avait une autre femme, une belle. Monsieur Picard me
dit dans le temps que cette autre femme-l mourrait bien vite, et a n'a
pas tard, puisque le duc a pous la Gloriette. Mais vous ne savez pas
ce que c'est que monsieur Picard, papa, et moi j'ai de la peine 
commencer par le commencement. Voyons! s'interrompit-il en heurtant son
front d'un coup de poing, je veux pourtant tcher d'tre clair!

--Oui, tche, murmura Justin qui essuya la sueur de ses tempes; ma tte
est bien faible et j'essaye en vain de te suivre.

--Il y a donc, reprit Mdor, que pendant quinze jours je couchai dans le
bcher de la Gloriette, vous savez a. Je passais mon temps  courir du
commissariat de police  la prfecture. On ne connaissait que moi
l-dedans, et j'tais  charge  tout ce monde qui se sentait en dfaut
et qui ne trouvait rien. Je me disais en moi-mme: il faut qu'il y ait
quelque chose pour qu'on ne rencontre pas seulement une pauvre trace.

On avait le signalement exact de la voleuse, et ce signalement tait
firement reconnaissable; les agents qui avait commenc la battue
taient arrivs tout de suite sur le lieu du crime et avaient pu
recueillir tous les tmoignages. Tout  coup, voil ce qui arriva, et a
me fit rudement penser: les deux agents s'appelaient monsieur Rioux et
monsieur Picard; l'un d'eux disparut et lcha le mtier, comme s'il
avait fait une succession capable de le mettre dans l'aisance. C'tait
monsieur Picard. Quand il fut parti, la chose ne battit plus que d'une
aile, et monsieur Rioux disait  qui voulait l'entendre: c'tait Picard
qui tenait le fil de tout.

M. Rioux disait aussi: ce duc a eu tort de lui donner tant d'argent; il
ne faut pas bourrer les chiens de chasse, si on veut qu'ils dtalent.

Voil donc qui est sr et certain: l'affaire tomba dans l'eau tout 
fait, et quand on en parlait les gens de la prfecture haussaient les
paules. coutez bien.

Un matin, dans une rue de Versailles o _j'avalais_ pour la fte du
pays,! je me trouvai nez  nez avec monsieur Picard, habill en bon
bourgeois et la trogne rouge comme quelqu'un qui a rudement djeun.

Il y avait dj du temps que tout tait fini, et l'histoire tait
vieille pour tout le monde, mais pas pour moi.

J'abordai monsieur Picard comme a, tout doucement, et je lui dis:

--Salut, monsieur Picard; vous avez bien meilleure mine qu' l'poque.

--Vous me connaissez donc, l'ami? qu'il me fit.

Je lui remmorai les circonstances o j'avais eu l'honneur de le
frquenter dans l'occasion du malheur de la Gloriette.

--Ah! qu'il s'cria, bon, bon! a date du dluge... et vous tiez un
peu tannant, mon brave, voulant toujours que les aiguilles aillent plus
vite que l'heure. Et qu'est-ce qu'elle est devenue, cette jolie petite
femme-l?

Tout en lui racontant ce que je savais, je lui fis la politesse de lui
offrir quelque chose.

--Quoique tabli maintenant, me rpondit-il, je n'ai pas la fiert du
parvenu. Payez une tourne, je paierai l'autre; j'aime  causer avec les
anciens de Paris.

Nous entrmes au cabaret, et il commena  me dire du mal de la police,
comme quoi s'il avait voulu publier ses mmoires secrets, a ferait
dresser les cheveux des populations, et comme quoi il avait quitt la
prfecture pour ne pas s'encanailler plus longtemps avec une racaille,
compose de l'cume de la lie des boues de la socit moderne. Ils sont
tous comme a, quand ils s'en vont des bureaux; moi, je ne sais pas ce
qu'il y a de vrai dans ce qu'ils disent, et a m'est gal.

Mais en bavardant, il buvait; cet homme-l est encore plus soifeur que
bavard.

Et moi, je le poussais, consommant tourne sur tourne, parce que je
voyais bien qu'il en sortirait quelque chose.

Quand il fut tout  fait bien, je me mis  le contredire, sachant que
a fait mousser les ivrognes.

--Vous ne me ferez pas croire, m'criai-je, qu'un duc et millionnaire
soit capable de voler des petits enfants.

--Je n'ai pas dit qu'il a vol la fillette, repartit monsieur Picard,
quoiqu'il en aurait t bien susceptible; j'ai dit qu'il avait profit
de la chose et qu'il voulait la belle blonde  tout prix.  tout prix,
quoi! rpta-t-il en donnant un grand coup de poing sur la table. Pour
avoir la belle blonde, il aurait mis le feu aux quatre coins de Paris!
Il est fait comme a, ce sauvage-l; c'est un troubadour qui a les
griffes d'un tigre.

--Et tenez, s'interrompit-il, je ne donnerais pas une pipe de tabac de
l'autre duchesse qu'il avait  Paris en ce temps-l, la premire: une
belle brune, pourtant! Tonnerre! quand il me parlait de la Gloriette,
j'entendais le glas de son pouse lgitime... Ah mais! il s'en passe de
drles aussi dans les maisons des riches!

--Vous parliez donc avec lui de la Gloriette? demandai-je.

Il eut un petit peu de dfiance pendant un moment. C'tait mal engag;
dame! je n'ai pas beaucoup d'adresse.

Mais il avait tant de bleu dans la tte que la dfiance passa vite; il
reprit:

--Vois-tu, vieux, l'occasion se trouve une fois, mais pas deux; quand
on la rencontre, faut l'empoigner. Je n'ai fait de mal  personne... et
puis d'ailleurs j'ai donn ma dmission, quoi! On ne peut pas demander 
un bourgeois jouissant de sa libert d'tre esclave d'une
administration. Nous sommes des Franais, dis donc, tous gaux devant la
loi. Comme je croyais que le duc voulait retrouver l'enfant, j'y allais
comme un lion, parce qu'il payait; en outre, il y avait la chose de
passer sur le corps de monsieur Rioux: un incapable. Voil donc qu'un
matin, j'arrive chez monsieur le duc avec un rapport fait  l'oeuf, un
bijou de rapport qui tablissait comme quoi, ayant pass  l'inspection
tous les cochers de place, j'avais trouv enfin un numro qui avait
connaissance de la vieille femme au bguin et au voile bleu...

--C'est long, s'interrompit Mdor, mais tout a est ncessaire.

--J'coute et je comprends, rpondit Justin qui n'avait pas fait un
mouvement depuis le commencement du rcit.

--Vous jugez, papa, continua Mdor, si j'tais tout oreilles. Je suais
sang et eau  faire semblant d'tre calme.

Monsieur Picard tait en colre et trouvait que je ne m'intressais pas
assez  son histoire. Vieille ponge, va! je la dvorais, son histoire!

Et plus il allait, plus a chauffait. Le cocher avait conduit la
vieille au bguin sur la grande route, entre Charenton et
Maisons-Alfort; c'tait justement a qui lui avait donn des soupons,
parce qu'elle avait dit halte  un endroit o il n'y avait pas de
btisses.

--Qu'est-ce que je fis? continua monsieur Picard. Ah! ils ne me
remplaceront pas  l'administration! Je me rendis sur les lieux avec
deux leveurs de premire qualit et le cocher. Le cocher nous arrta 
la place mme o la vieille tait descendue avec le petit enfant un
petit garon, qu'elle disait, mais ces frimes-l sont connues. On visita
les environs; pas une maison! et le sentier qu'elle avait pris en
quittant la voiture ne menait nulle part, sinon  un champ de
betteraves. Bien sr qu'elle n'avait pas vol l'enfant pour l'enterrer
dans les betteraves. Il y avait au coin d'un champ un grand tas de
fumier.--Fouille! que je dis  mes leveurs. Au bout de dix minutes, nous
avions le bguin, le voile bleu, un petit toquet  plumes, une petite
crinoline et des bottines qui taient des joujoux...

--Cette fois, s'interrompit encore Mdor, n'y aurait pas eu moyen de
cacher mon motion. Je m'criai franchement:

--Ah! dame! ah! dame! monsieur Picard, voil un joli rapport! et
monsieur le duc dut tre firement content de vous!

Monsieur Picard but une tourne, puis se rengorgea et me rpondit:

--Par ainsi, mon gros, il fut si content qu'il m'a fait ma fortune.

--Mais alors, demandai-je, pourquoi la petiote ne fut-elle pas
retrouve?

--Voil! rpondit monsieur Picard en clignant de l'oeil; tu n'es pas
fort, bonhomme!

Je pris mon air le plus innocent.

--Tu n'es pas fort, rpta-t-il; il faudra te mettre les points sur les
i, je vois bien cela. Monsieur le duc me fit ma fortune pour que je
supprime le rapport, dont il tait si firement content.

Je ne pus retenir un cri.

Monsieur Picard me regarda d'un air inquiet.

--Ah! ah! fis-je aussitt en me tenant les ctes, je comprends! Elle
est bonne, tout de mme! Monsieur le duc ne voulait plus qu'on trouve
l'enfant.

--Juste! il ne voulait que la mre. Et il me fit faire un autre rapport
avant de donner ma dmission, le rapport d'une troupe de saltimbanques
qui s'tait embarque au Havre pour l'Amrique emmenant une petite fille
jolie, jolie...

--De l'ge de Petite-Reine! m'criai-je.

--Juste. Tu y es!

--Et le duc vint raconter la chose  la Gloriette?

--Et la Gloriette, acheva monsieur Picard, suivit le duc comme un
pauvre agneau.

Mdor s'arrta. Il regarda le chiffonnier toujours immobile et demanda
en homme qui n'est pas bien sr de son fait:

--M'avez-vous compris un petit peu, papa Justin?

Celui-ci fit un signe de tte affirmatif.

--C'est cet homme-l, pronona lentement Mdor, qui est le mari de la
Gloriette.

--Oui, rpta Justin, c'est cet homme-l qui est son mari. Puis il
reprit:

--Qu'est devenue l'autre duchesse?

--Pour a, je n'en sais rien, repartit Mdor, mais je m'en doute.

--Tu penses qu'elle est morte?

--Dame! puisque le duc est remari.

Les deux mains de Justin se relevrent pour faire un voile  ses yeux.

--Ce n'est pas tout, dit Mdor.

--Ah! fit Justin dont la voix vibrait sourdement, ce n'est pas encore
tout!

--Cet homme-l n'a pas chang, papa, quoique ses cheveux soient gris
maintenant, car voici la vraie menace, le grand danger qui m'a fait vous
dire: J'ai peur. En face de ma cachette, il y a sur l'esplanade des
Invalides un grand thtre, et dans le thtre une fille qui est sans
mentir plus belle que les anges. Il vient des grands seigneurs pour la
voir, mais ils perdent leur peine, je le garantis bien, car elle est
aussi sage que jolie. Mais la Gloriette aussi tait sage. Avant-hier
soir, j'ai reconnu notre homme, notre duc. Sa figure est l, voyez-vous,
je ne l'oublierai jamais. J'ai reconnu notre duc qui entrait au thtre
avec un de ses compagnons. Quand des gens pareils viennent en foire, on
sait ce que a veut dire.

J'avais l'ide d'entrer derrire eux, car mon voisin ne me refuserait
pas la porte de son thtre, mais c'est juste  ce moment-l que la
Gloriette a pass devant moi, et il m'a bien fallu la suivre pour savoir
o elle demeure.

--Pourquoi ne lui as-tu pas parl? demanda Justin.

--a me fait plaisir de voir comme vous coutez bien, papa, repartit le
bon Mdor. Je ne lui ai pas parl parce qu'elle tait avec un beau jeune
homme et qu'ils avaient leurs chevaux rue Saint-Dominique. Je n'ai pu
les suivre que de loin.

Justin songeait.

--Mais quand je suis revenu de ma course, continua Mdor, on sortait du
thtre; j'ai revu monsieur le duc et son compagnon; ils causaient tous
deux et j'ai compris ceci en les coutant: Monsieur le duc mettrait le
feu aux quatre coins de Paris, comme disait M. Picard, non pas pour la
Gloriette, mais pour mademoiselle Saphir!

 ce nom, Justin se mit sur ses jambes d'un seul temps, et secoua sa
grande chevelure blanche comme une crinire de lion.

Ce n'tait plus le mme homme. Ses yeux vivaient, sa taille avait toute
sa hauteur.

Pendant que Mdor le regardait avec tonnement, il essaya, mais en vain,
de rpter ce nom: Mademoiselle Saphir.

Ce nom restait obstinment dans sa gorge.

Il remit ses mains lourdes sur les paules de Mdor, et parvint 
prononcer d'une voix trangle:

--Elle!... elle!... c'est elle! c'est ma fille!

Mdor resta comme accabl sous la stupfaction. Il doutait. C'tait
peut-tre la folie qui prenait ce pauvre homme.

--C'est ma fille! rpta Justin avec clat. Ma fille! ma fille!

Il saisit les papiers d'chalot et les feuilleta, cherchant le nom qui
le fuyait.

Il marchait en mme temps  grands pas solides.

Puis il s'arrta devant Mdor, confondu, pour dire avec un accent
profond comme sa colre:

--Ah! il veut aussi ma fille!

Mne-moi  l'htel de cet homme, ajouta-t-il en faisant un pas vers la
porte et d'une voix subitement calme.

--C'est que..., balbutia Mdor.

--Eh bien! quoi? mne-moi, je le veux!

--C'est bon de vouloir, murmura Mdor, mais on n'entre pas dans cette
maison-l; les gens comme nous du moins.

Justin abaissa son regard sur les haillons qui le couvraient, et une
rougeur paisse vint  son visage. Il s'arrta et sa tte se courba.

--J'ai dj essay, reprit Mdor et mme... c'est une ide qui m'tait
venue: j'ai mis le portrait de la Gloriette dans une lettre et je l'ai
porte  l'htel.

--Ah! c'est toi? fit Justin. J'ai bien cherch ce portrait.

Il lui tendit la main en ajoutant:

--Il tait  toi aussi bien qu' moi.

--Porte close, continua Mdor, impossible d'entrer. J'y suis retourn
trois fois et j'ai pens que peut-tre c'tait cet homme-l qui avait
reu la lettre.

--Il faut entrer, pourtant! pensa tout haut Justin.

Le travail inusit de la rflexion frona violemment ses sourcils.

--Viens! dit-il tout  coup.

Il sortit comme il tait, pieds nus et la tte dcouverte.

Il descendit l'escalier, traversa le terrain et s'arrta  la porte
d'une masure un peu plus grande que les autres et distingue par cette
enseigne:

Mme Barbe Mahaleur, propritaire, bureau des locations.

--Attends-moi, dit-il  Mdor. Et il entra.

Barbe Mahaleur, dite l'Amour-et-la-Chance, mre des chiffonniers, tait
assise dans son bureau devant un registre couvert d'critures
impossibles.  ct d'elle, il y avait une bouteille d'eau-de-vie et un
verre  demi plein.

Mais l'alcool qui empoisonne les uns engraisse les autres. Barbe
Mahaleur avait considrablement gagn en grosseur et n'avait rien perdu
des teintes carlates qui embellissaient autrefois son norme visage.

--Viens-tu payer ton loyer? demanda-t-elle en reconnaissant Justin. a
fait piti de te voir mourir de la ppie, quand tu pourrais lever le
coude ici du matin au soir... comme moi, tiens, ma chatte.

Elle lampa le restant de son verre avec ostentation.

--Et c'est de la bonne, ajouta-t-elle, en faisant claquer sa langue, qui
fortifie l'estomac au lieu de creuser le monde comme la mauvaise
marchandise que tu bois, squelette!

--Je viens vous dire, rpondit le chiffonnier, que j'ai besoin de vingt
louis.

La grosse femme bondit sur son fauteuil de paille.

--Vingt louis! rpta-t-elle, rien que a! on te pilerait dans un
mortier qu'on ne retirerait pas de toi vingt francs, ma poule.

--J'ai besoin de vingt louis, dit pour la seconde fois Justin, et je
viens voir  vous les emprunter.

--Vois, vois, mon bonhomme, s'cria Barbe en riant de tout son coeur, tu
verras longtemps.

--Vous m'avez souvent demand, reprit Justin froidement, si je voulais
tenir vos critures.

--Certes, mais tu n'as pas voulu, et te voil bien bas maintenant.

--Pour vingt louis, je tiendrai vos critures pendant le temps que vous
voudrez.

La grosse femme versa de l'eau-de-vie dans son verre.

--En ferais-tu un acte, ma vieille? demanda-t-elle.

--Oui, rpondit Justin, je ferais un acte.

Il y eut un clair de malice triomphante dans les petits yeux de Barbe
Mahaleur.

L-bas, dans ces fantastiques pays o l'on peut aller pour six sous en
omnibus, mais qui sont plus loigns de la civilisation que les savanes
de l'Amrique, ils ont sur la valeur des contrats des ides toutes
particulires et professent pour le papier timbr un superstitieux
respect.

Pour eux, ce qui est sign est sacr. La signature, si follement
applique qu'elle soit, est la garantie robuste, la vrit authentique,
par opposition  la parole qui n'est gnralement que mensonge.

--Assieds-toi l, mon mignon, dit Barbe en poussant du pied une chaise,
et cris, je vais te dicter.

Justin s'assit.

--On n'est pas manchote, reprit Barbe, on sait dresser un sous-seing.
Prends du timbre, l dans le tiroir  gauche, et ne fais pas de pts.

Elle dicta:

--Je soussign, Justin..., tu as un autre nom mets-le..., je m'engage 
servir madame Barbe Mahaleur, propritaire, en qualit de commis aux
critures, et gnralement pour tout faire, pendant l'espace de quatre
annes, aux appointements de six cents francs par an, sans nourriture ni
droit au logement, et je dclare avoir reu ce jourd'hui 19 aot 1866,
la totalit de mes appointements desdites quatre annes, comptant, sans
escompte.

--Escompte, dit Justin en achevant.

--Relis-moi a, ma poule.

Justin relut.

--Veux-tu signer pour vingt louis? demanda Barbe Mahaleur. L'argent est
cher et je ne te retiens que deux mille francs.

Elle riait. Justin signa.

--Est-ce bte, les philosophes! dit Barbe, enchante de son march.
Aprs a, c'est peut-tre moi qui perds. Jamais tu ne dureras tout ce
temps-l.

Elle prit dans sa caisse quatre cents francs qu'elle mit dans la main de
Justin.

--Tu commences demain, six heures du matin, dit-elle.

--Non, rpondit le chiffonnier, dans trois jours.

--C'est juste, fit-elle, il faut le temps de boire tes quatre ans. Dans
trois jours soit, va-t'en.

Justin sortit.

Sur le seuil il retrouva Mdor  qui il serra les deux mains en disant
ces seuls mots:

--Nous entrerons.




XVII

Le guet-apens


Le matin de ce jour, vers huit heures, mademoiselle Saphir, mise trs
simplement et mme trs modestement, selon son habitude, tait
agenouille dans la chapelle de la Vierge  l'glise
Saint-Pierre-du-Gros-Caillou. Ses beaux cheveux blonds, coiffs en
bandeaux, dissimulaient leur prodigue abondance sous un petit chapeau de
taffetas noir, sans fleurs; elle avait une robe de mousseline de laine
noire et un mantelet de la mme toffe.

Ceux qui parcourent aux heures matinales les rues du faubourg
Saint-Germain y rencontrent beaucoup de jeunes filles et mme de jeunes
femmes vtues avec cette simplicit, surtout autour des glises. C'est
en quelque sorte l'uniforme de la messe.

Le soir, le tableau change, et vous rencontreriez ces mmes charmantes
chrysalides, dbarrasses de leurs coques, pourvues de leurs ailes de
papillons, dans ces corbeilles fleuries et doucement balances que les
nobles attelages emportent au bois.

Seulement,  dfaut d'une mre, chaque jeune dvote du faubourg a sa
dugne pour la conduire, tandis que mademoiselle Saphir n'avait
personne.

Depuis un peu plus d'une semaine qu'elle venait ainsi tous les jours,
accomplir ses devoirs religieux  Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, les
habitus de la paroisse la connaissaient dj. On avait admir la
parfaite distinction de sa tenue, sa beaut incomparable et la
convenance si digne de sa mise.

On s'tonnait de la voir marie si jeune, car, l-bas, il n'y a pas
d'autre explication  la solitude d'une jeune personne.

Et certes nul n'avait pens, malgr la charit qui s'gare parfois dans
le hardi pays des hypothses, que cette jeune inconnue  l'air si
admirablement dcent pt avoir conquis son mancipation par des moyens
excentriques.

On s'occupait d'elle beaucoup, et tout le monde confessait, ce qui est
une note excellente, qu'elle ne semblait point s'occuper des autres.

Elle coutait la messe pieusement, sans grimaces dvotes, mais sans
distraction, et, la messe finie, elle se retirait  pied comme elle
tait venue.

On est curieux  la paroisse. Quelques bonnes mes avaient peut-tre
essay de savoir o demeurait cette charmante trangre. Je crois bien
qu'on l'avait suivie, mais ceux ou celles qui la suivaient, arrivs  la
place de l'esplanade, l'avaient toujours perdue au milieu des baraques
rassembles l pour la fte.

Impossible de deviner o elle allait,  moins qu'elle n'et son domicile
dans une de ces maisons roulantes affectes aux saltimbanques, ce qui
tait, en vrit, compltement inadmissible.

Ce matin, ceux qui avaient la bont de faire attention  elle la
trouvrent plus ple. Sur son joli visage il y avait quelque chose de
languissant.

Aprs la messe finie, elle resta un instant absorbe dans sa prire
d'action de grces, puis elle rabattit son voile et gagna le bnitier.

Auprs du bnitier, un jeune homme trs beau et trs lgamment vtu se
tenait debout. Il n'y avait presque plus personne  l'glise, mais,
parmi les rares fidles qui restaient, ceux qui taient coutumiers du
mignon pch de curiosit purent voir la jeune trangre rougir, sous
son voile,  l'aspect du brillant cavalier.

Rougir--et sourire.

Le cavalier trempa le bout de ses doigts dans la conque et offrit de
l'eau bnite, en rougissant plus fort que l'inconnue elle-mme, mais en
souriant aussi. Leurs mains se touchrent et ils firent ensemble le
signe de la croix.

Ensemble ils sortirent.

Comme toujours, mademoiselle Saphir prit le chemin de l'esplanade et le
cavalier marcha  ses cts.

Les curieux, s'il y en avait aujourd'hui, durent s'tonner de ce fait:
ils ne se parlaient point.

La jeune fille avait gard son beau sourire, le jeune homme semblait
souffrir d'un insurmontable embarras.

La route se fit ainsi jusqu'au bout de la rue Saint-Dominique. L,
mademoiselle Saphir s'arrta et se tourna vers Hector de Sabran qui
murmura, plus confus, plus timide que le jour o il l'avait vue pour la
premire fois, au thtre, en compagnie de ses camarades du collge
ecclsiastique du Mans:

--Allons-nous donc nous sparer dj?

Au lieu de rpondre, mademoiselle Saphir lui dit en lui tendant la main:

--Il y avait bien longtemps que je vous attendais.

Une expression de ravissement se rpandit sur les traits d'Hector. Il
cherchait encore des paroles et n'en trouvait point; il avait dans le
coeur un vrai, un grand amour.

--Nous allons nous quitter, reprit Saphir sans lui retirer sa main,
n'avez-vous rien  me dire?

--Vous tes ple, balbutia Hector, je vous trouve change.

--C'est que je suis un peu malade, rpondit-elle, depuis deux jours je
ne danse pas.

Hector dtourna les yeux.

--Je n'aurais pas de vous parler de cela, fit-elle avec son charmant
sourire, je pense bien que vous avez honte...

Mais Hector l'interrompit; la passion rompait la digue qui avait arrt
sa parole:

--Vous savez que je vous aime, pronona-t-il  voix basse. Les instants
trop courts que j'ai passs prs de vous  Fontainebleau sont toute ma
vie. Je vous aime telle que vous tes, et je ne respecte rien au monde
autant que vous.

Saphir retira sa main. Il y eut dans son sourire une nuance de sarcasme.

--Pas mme..., commena-t-elle.

Mais elle n'acheva pas sa phrase et dit doucement:

--C'est que je suis jalouse.

Hector aurait voulu s'agenouiller. Ce n'tait pas le lieu. Saphir lui
adressa un petit signe de tte comme pour prendre cong.

--Vous reverrai-je? demanda-t-il en tremblant.

--Je viens  la paroisse tous les matins  la mme heure.

--Je voudrais causer avec vous, dit-il.

--Tous deux tout seuls, interrompit Saphir, comme l-bas, sous les
grands arbres?

Il resta muet; elle ajouta en souriant:

--Moi aussi, je le voudrais.

Puis aprs une seconde de rflexion:

--Ce soir, dit-elle,  dix heures, derrire le thtre, ma fentre
s'ouvre  droite; venez, je vous attendrai.

Elle s'loigna d'un pas gracieux.

Hector resta comme tourdi de son bonheur.

Ce fut leur seconde entrevue. Hector s'tait senti moins timide, lors de
la premire, et il s'en tonnait.

Leur troisime entrevue, je vais la raconter.

Dix heures du soir venaient de sonner  l'horloge des Invalides. Sur
l'esplanade presque dserte, quelques baraques s'obstinaient  faire
tapage, appelant en vain les curieux clairsems.

Le thtre Canada, au contraire, tait clos et muet. Une large bande,
colle  la devanture, annonait relche par indisposition de
mademoiselle Saphir.

Derrire le thtre, il y avait un espace solitaire, encombr par les
quipages de l'tablissement Canada, et  droite duquel stationnait
l'immense voiture qui servait de maison  la famille. Au centre de la
voiture s'ouvrait une petite fentre carre, au-del de laquelle on
voyait la lumire.

Hector parut au bout du passage troit qui contournait la baraque et
communiquait avec l'esplanade. Au moment o il se montrait, deux ombres
qui taient restes jusqu'alors immobiles, colles, pour ainsi dire, 
l'une des roues de la maison Canada, se baissrent et glissrent sous la
voiture, de l'autre ct de laquelle un homme attendait.

--Nous ne sommes pas seuls, ce soir, en chasse, dit une des ombres.

Une autre rpondit:

--Pas d'imprudence! attendons et profitons.

Hector de Sabran avait travers l'espace dsert. Il n'eut pas besoin
d'appeler. Au bruit lger de ses pas, une gracieuse figure de jeune
fille se dtacha en silhouette sur le fond clair de la fentre.

--Est-ce vous? demanda la jeune fille d'une voix contenue, mais qui ne
tremblait pas.

--C'est moi, rpondit Hector.

--Avez-vous bien vu s'il ne venait personne?

Le regard d'Hector interrogea tout ce qui l'entourait. Pendant qu'il
avait le dos tourn, Saphir toucha le sol auprs de lui. Plus leste
qu'un oiseau, elle avait saut par la fentre.

--Venez, dit-elle en mettant un doigt sur sa bouche.

Elle se faufila entre les baraques et les voitures jusqu' ce qu'elle
et trouv un autre passage. Hector la suivait.

Mais une des ombres s'tait dtache de la maison Canada et suivait 
son tour Hector.

Sans s'arrter, Saphir gagna le bosquet latral qui est  gauche de
l'esplanade, en descendant des Invalides. Elle le traversa dans toute sa
longueur jusqu'au quai.

Les promeneurs taient rares. La nuit trs noire sentait l'orage et le
ciel menaait.

Saphir avait son costume sombre de ce matin; c'est  peine si on
l'apercevait entre les arbres.

Arrive  l'extrmit du bosquet, elle prit  gauche pour gagner l'alle
tournante qui va de l'esplanade au Champs-de-Mars, en suivant le quai
Billy.

Ce fut aux premiers arbres de cette alle qu'elle s'arrta seulement.
Elle jeta un long regard derrire elle et elle ne vit qu'Hector.

--Ordinairement, lui dit-elle, je suis brave, mais aujourd'hui je ne
sais pourquoi j'ai peur.

--Mme avec moi? demanda Hector.

--Surtout avec vous, rpondit Saphir, et surtout pour vous. Oh!
comprenez-moi bien, s'interrompit-elle, j'ai confiance en votre courage,
en votre force, je vous ai choisi entre tous pour vous admirer et pour
vous aimer... Mais si je vous perdais...

--Chre, chre enfant! murmura Hector attendri.

--Je ne suis pas une enfant, dit-elle, j'ai essay de vous fuir. Au lieu
de venir au rendez-vous que je vous avais donn l-bas, j'allai loin,
bien loin, mais votre souvenir me suivait; je vous cherchais, je
relisais vos lettres. Et quand je voyais dans les livres, car je ne sais
rien que par les livres, la distance qui nous spare tous deux, moi,
pauvre fille d'une caste mprise... et ridiculise, ce qui est plus
cruel!--et vous si fier, si beau, noble, riche...

--Oui, dit Hector, je suis riche, et que Dieu en soit lou, puisque ma
fortune est  vous!

--Je pensais, poursuivit Saphir comme si elle n'et point pris garde 
l'interruption, que vos paroles taient celles de tous les jeunes gens,
que vos lettres... Ah! c'est vous qui tiez un enfant quand vous
crivtes ces lettres!

Hector voulut protester. Saphir poursuivit:

--Les livres n'apprennent pas tout, les livres frivoles que j'ai lus,
mais ils enseignent du moins le gros de la vie. Non, non, moi, je ne
suis plus une enfant; j'ai plus mdit peut-tre que les jeunes filles
de mon ge appartenant au monde, je me disais souvent, trs souvent:
J'ai bien fait de fuir. Tout est contre moi. Ce serait folie  lui de me
chercher, et comment me retrouverait-il? Nous sommes spars  jamais.

Et pourtant, je vous attendais tous les jours, s'interrompit-elle. Elle
souriait, appuye qu'elle tait des deux mains au bras d'Hector.

Celui-ci contemplait en extase sa dlicieuse beaut que l'ombre de la
nuit faisait plus suave et presque divine.

Ils allaient lentement, serrs l'un contre l'autre. Les paroles se
pressaient sur les lvres d'Hector, mais il les retenait, coutant avec
ivresse cette voix qui descendait jusqu'au fond de son coeur.

--N'est-ce pas que vous avez toujours pens  moi un peu? demanda-t-elle
soudain avec une gaiet enfantine.

--Vous avez t le rve de toute ma vie, rpondit Hector.

--Si vous m'aviez oublie tout  fait, murmura-t-elle, je l'aurais su,
quelque chose me l'aurait dit. J'tais avec vous sans cesse, avec vous
autrement que par la pense... et tenez, j'ai t malade une fois, bien
malade; ces bonnes gens qui m'aiment tant et que je continuerais
d'aimer, quand mme je deviendrais une princesse, crurent que j'allais
mourir. J'avais vu par la fentre de ma chambre une fois que nous tions
en voyage...

Elle s'arrta pour le regarder fixement et reprit:

--Il n'y a pas bien longtemps de cela, c'tait en venant  Paris, et
depuis lors je ne me suis jamais bien gurie.

--Mais qu'aviez-vous donc vu? demanda le jeune comte.

--Vous le saurez, et il faudra me rpondre franchement. Elle sentit sa
main presse contre le coeur d'Hector.

--Franchement, rpta-t-elle avec gravit; quand on me trompe, moi je
devine, et j'aime trop pour ne pas tre jalouse.

Hector cessa de marcher.

--Je suis encore bien jeune, dit-il, mais voil deux ans dj que je
passe dans le monde, et les plaisirs de Paris ne me sont pas inconnus.
Je n'ai jamais aim que vous, et je n'aimerai jamais que vous. Je vous
en prie, dites-moi ce qui causa votre chagrin.

--Pas maintenant, rpliqua Saphir qui semblait toute rveuse. Puis avec
ptulance:

--J'ai fait ma premire communion, dit-elle, on m'a donn un nom de
sainte. Je songe  cela parce que je vois bien que vous hsitez 
m'appeler Saphir.

--C'est vrai, balbutia Hector; mais n'en soyez pas offense. Si vous
saviez comme votre malheur ajoute  ma tendresse et grandit mon respect
pour vous!

Quand il se tut, Saphir l'couta encore.

--Chaque fois que je rvais de vous, pensa-t-elle tout haut, vous me
parliez ainsi. Pour ma premire communion, ils me donnrent le nom de la
Vierge Marie: voulez-vous m'appeler Marie? Les lvres d'Hector
s'appuyrent sur sa main.

--Marie! murmura-t-il, mon adore Marie!

--Vous faites bien de me plaindre, reprit-elle, et pourtant ces bonnes
gens ne m'ont pas rendue malheureuse, allez; je suis reine dans cette
humble famille, et ce sont eux qui m'ont donn la premire ide de ma
naissance.

--Votre naissance? rpta Hector timidement.

--Oh! vous tes bon, dit-elle d'un ton pntr, vous ne riez pas, merci!

Puis, riant elle-mme, mais avec une singulire tristesse, elle ajouta:

--Monsieur le comte Hector de Sabran, vous savez bien que toutes les
filles trouves comme moi se croient les enfants d'un prince et d'une
princesse.

--Marie, chre Marie, s'cria Hector, pourquoi me parlez-vous avec cette
amertume?

--Parce que, rpondit-elle en baissant la voix, il y a un moment o mon
rve s'arrte. Je n'ai jamais pu aller au-del. Je sais bien que vous
m'aimez; pour le savoir, je n'ai pas eu besoin de l'entendre de votre
bouche... mais vous tes le comte de Sabran, et je suis mademoiselle
Saphir.

Elle sentit sur sa main les lvres d'Hector.

--Vous tes mon amour, dit-il d'un accent plein de passion, vous tes
mon espoir et mon avenir tout entier. Ce que vous appelez votre rve,
c'est la ralit de notre vie. Rien ne l'arrtera, ce rve, je suis
libre; mon pre et ma mre sont morts.

--Ah!..., fit la jeune fille qui releva sur lui ses grands yeux pleins
de larmes.

--Je suis libre, rpta Hector dont la voix s'animait; le monde est
grand et il y a autre chose que l'Europe. Si vous craignez le pass de
mademoiselle Saphir, Marie, un pass bien pur, mais qui, pour le
vulgaire, pourrait tre matire  raillerie, les biens de ma famille
sont au Brsil. Dites un mot, je vous emmnerai, et nous creuserons
ainsi l'abme entre madame la comtesse de Sabran et celle que
l'injustice du sort gara un instant si loin des brillants sentiers qui
lui appartiennent.

Saphir ne rpondit pas tout de suite; sa respiration tait courte et
pnible.

Dans le silence qui suivit et vers la partie de l'avenue qui tournait du
ct de l'esplanade, ils entendirent tous deux un vague bruit.

Tous deux regardrent. Ce pouvait tre le vent, car les premires
rafales d'un orage soulevaient en tourbillons la poussire et les
feuilles sches.

La nuit tait de plus en plus sombre. On voyait seulement de distance en
distance, sous les arbres, les ples chappes de clart qui venaient
des becs de gaz.

Aussi loin que le regard de nos deux amants pouvait se porter, l'avenue
tait dserte.

--Vous ne me rpondez pas, Marie? dit Hector au bout d'un moment.

--Je ne peux pas vous rpondre, rpliqua la jeune fille.

--Pourquoi?

--C'est mon secret, dit-elle avec un sourire mlancolique. Mais est-ce
que j'ai un secret pour vous? Il y a deux choses dans mon existence,
rien que deux, qui ont occup uniquement ma pense. Je devrais commencer
par la premire, mais vous tes la seconde, Hector, et je ne sais plus
laquelle tient en moi la plus grande place. Je ne vis que pour vous et
pour ma mre.

--Votre mre! s'cria Hector, sauriez-vous!...

--Je ne sais rien, rien absolument, interrompit-elle. Il y a plus, ce
que je prends pour de vagues souvenirs m'a t suggr, sans doute aprs
coup, par la seule personne qui se soit occupe de mon intelligence et
de mon instruction. coutez-moi, Hector, je vous dois cela comme tout ce
qui est  moi, puisque je me donne  vous sans rserve.

Il la serra dans ses bras, et ce fut elle qui tendit son front au
premier baiser.

La lueur fugitive du rverbre voisin clairait ses beaux yeux pleins
d'amour et de fire pudeur.

--Il n'y a rien de certain, reprit-elle, sinon une seule circonstance,
c'est que je ne suis pas ne dans la maison de ceux qui m'ont tenu lieu
de parents. J'essayerais en vain de rendre avec clart ces impressions,
confuses comme un brouillard; il me semble que je me souviens de m'tre
souvenue: c'est le reflet d'un reflet; je crois que ma pense, sans
cesse tourne vers cette brume, s'gare elle-mme et prend l'imagination
pour la mmoire. D'o venais-je! je l'ignore, mais je venais de quelque
part dans Paris, j'en suis sre. Je savais parler quand j'ai quitt ma
mre, et la terreur indfinissable qui reste encore en moi me dit que je
fus enleve par la violence. Le rsultat de cette violence fut de me
faire perdre la parole pour longtemps, et peut-tre aussi la pense. Je
sens tout cela mieux que je ne l'exprime et pourtant je le sens trs
imparfaitement... La personne dont je vous parlais, qui m'a appris 
lire,  crire et le peu que je sais, tait alors un saltimbanque qui
avalait des sabres. J'ignore ce qu'il est maintenant. Je l'ai revu ces
jours derniers et j'ai refus de l'couter, parce que ses paroles
taient de celles qu'on ne doit point entendre. Je ne pourrais donner
aucune preuve  l'appui de ce que je vais vous dire, ma mmoire
elle-mme est vide  cet gard; je n'ai qu'un indice, c'est la frayeur
indfinissable qu'il m'inspirait  de certains moments. Cet homme a d
tre ml au drame qui me spara de ma mre, j'en ai la conviction;
d'ailleurs il me parlait de ma mre, il est le seul qui m'ait parl de
ma mre en ce temps-l; il la plaait dans un noble htel ou dans un
chteau, et moi j'aurais jur que ses paroles se rapportaient aux
fugitives impressions qui restaient en moi. Je n'ai pas toujours bien
compris sa pense, mais j'ai compris une fois, voici de cela plus de
deux ans, qu'il voulait subjuguer ma jeunesse en la fltrissant,
m'enchaner  lui, me faire son esclave, et je l'ai chass.

Malgr la nuit, on pouvait voir la pleur qui tait rpandue sur le
visage d'Hector.

--Et o est-il, ce misrable! pronona-t-il d'une voix touffe.

--Il est  Paris, rpondit Saphir. Je lui dois beaucoup; et cependant je
ne saurais lui pardonner. Il est au monde la seule crature que je
dteste.

--Malheur  lui! dit Hector.

Elle l'entrana vers un banc de pierre et s'y assit en disant:

--Je suis bien lasse. J'ai la fivre quand je parle de ces choses. Me
comprendrez-vous, Hector, quand j'ajouterai que je n'ai aucun moyen de
reconnatre ma mre, et que cependant je dois rester en France!  mes
yeux, c'est un devoir sacr. Mon coeur me disait que vous viendriez,
vous voyez bien qu'il ne m'a pas trompe. Mon coeur me dit aussi que je
retrouverai ma mre.

Elle se tut. Hector restait pensif  ses cts.

--Vous ne dites rien, murmura-t-elle. Puis changeant d'ide tout  coup:

--Moi, s'cria-t-elle, j'aurais un moyen de me faire reconnatre par ma
mre, et c'est en songeant  cela,  cela qui prouve si bien la bont de
Dieu, que j'ai voulu un jour me rapprocher de Dieu. Je suis pieuse,
Hector, parce que Dieu m'a marque d'un signe visible qui me rendra tt
ou tard les baisers de ma mre.

Hector, depuis quelques instants, tait en proie  une singulire
agitation. Il se souvenait de l'entretien qu'il avait eu l'avant-veille
dans cette solitaire avenue du bois de Boulogne avec Mme la duchesse de
Chaves.

Les amoureux croient aux miracles; il tait mu jusqu' la fivre; il
pensait:

--Si c'tait elle!

 son insu, ces mots vinrent jusqu' ses lvres.

--Que dites-vous? demanda Saphir avec reproche, vous ne m'coutez plus.

Hector se laissa glisser  genoux et prit deux belles petites mains qui
frmirent entre les siennes.

--Je ne sais pas si je suis fou, murmura-t-il, je vous aime tant, Marie,
et il m'a t si doux, si consolant de causer de vous avec elle!

--Avec qui? demanda Saphir, qui essaya un mouvement pour retirer ses
mains.

--Avec quelqu'un qui vous aime dj, rpondit le jeune comte, parce que
je vous aime, avec ma seule amie, avec une femme si bonne, si belle...

--Si belle! rpta Saphir. Elle ajouta tout bas:

--Je la connais, je l'ai vue; c'est elle qui tait dans la calche. Vous
suiviez  cheval; vous vous penchiez, souriant et heureux,  la
portire.

--Route de Maintenon  Paris! s'cria Hector, c'est vrai... n'est-ce pas
qu'elle est belle?

--Trop belle! rpliqua Saphir d'une voix change. Je ne vous ai pas
encore dit de qui j'tais jalouse...

--Vous! jalouse d'elle!

--Dites-moi son nom.

--Madame la duchesse de Chaves.

--Ah! murmura la jeune fille, une duchesse! et vous songiez  elle
auprs de moi!

--Je songeais  elle et c'tait songer  vous, Marie, ma bien-aime,
Marie! De mme que vous me dites aujourd'hui: je cherche ma mre, hier
elle me disait: je cherche ma fille...

--Sa fille! s'cria Saphir; elle! si jeune!

--Sa fille qui aurait votre ge, sa fille qui fut enleve, comme vous, 
Paris, et  la mme poque que vous.

La tte de Saphir tomba sur l'paule d'Hector.

--Mon Dieu! murmura-t-elle. La duchesse de Chaves! ce nom n'veille rien
en moi... et pourtant, voyez comme mon coeur bat! S'il se pouvait que ma
mre me ft rendue par vous! Si Dieu voulait.... Ah! au secours!

Ces derniers mots furent un cri dchirant.

Elle avait vu une forme sombre qui se dtachait de l'arbre voisin; une
main s'tait leve au-dessus de la tte d'Hector qui rendit un rle et
tomba foudroy.

Saphir ne put jeter qu'un cri.

Un billon fut nou par-derrire sur sa bouche.

Une voiture arrivait au galop par le quai Billy, du ct de l'esplanade.

Trois hommes, qui jusqu'alors avaient t cachs par les arbres,
entouraient maintenant le banc au pied duquel Hector gisait sans
mouvement.

La voiture s'arrta juste en face des trois hommes. Deux d'entre eux
soulevrent Saphir, qui se dbattait, et l'introduisirent dans la
voiture dont ils refermrent la portire.

Elle voulut s'lancer dehors; elle n'tait pas seule dans la voiture, o
deux robustes mains comprimrent ses mouvements.

--Allez! dit-on sur le quai.

--O a? demanda le cocher.

-- l'htel, lui fut-il rpondu avec impatience.

Le cocher ne savait rien sans doute, car il demanda encore:

--Quel htel?

--L'htel de Chaves, parbleu!

Saphir entendit ces derniers mots comme en un rve. Au moment o la
voiture s'branlait, elle cessa de se dbattre et s'affaissa, vanouie.




XVIII

Dcadence d'une grande institution


Il y avait quelque chose d'extraordinaire, ce soir, dans le petit salon
du caf Massenet qui servait de lieu de runion aux membres du Club des
Bonnets de soie noire. Ces messieurs taient venus assez tard; les
garons avaient pu remarquer chez eux de l'agitation et du souci; ils
taient ples, inquiets; tout, jusqu' leur costume, sentait le trouble,
et il y eut au billard des mauvaises langues pour dire:

--a va mal! on jurerait une vole de banqueroutiers qui va partir pour
la Belgique.

La posie et l'histoire ont consacr chrement la gaiet de nos soldats
aux heures qui prcdent la bataille. Tant qu'il y aura des matres pour
tenir le pinceau, on clairera des lueurs rougetres du bivouac le
sommeil paisible de Napolon,  la veille d'Austerlitz. Il y a des
anecdotes lgendaires sur la tranquillit un peu bourgeoise de Turenne,
sur la splendide confiance de Cond et sur la soif hroque de Vendme.
Henri IV seul fut accus de coliques, dont il se gurissait  grand
renfort de bons mots et d'estocades.

Nous sommes le peuple rieur, insouciant; notre vaillance est dans notre
gaiet, et nos bandits eux-mmes furent de tout temps d'excellents
personnages de comdie.

Et pourtant, dit-on, un vent de tristesse passa sur nos camps vers les
derniers jours de l'empire. La veille de Waterloo fut mlancolique.

Ces messieurs taient l, mornes et de mauvaise humeur, autour de la
table o brlait le punch au kirsch. Les habitus du billard avaient
raison: aucun d'eux ne portait son costume de tous les jours. Malgr la
saison d't, ils avaient tous un double vtement, et leurs poches
gonfles parlaient de dmnagement.

--Il va faire un temps abominable, dit Comayrol d'un accent mridional
baiss de plusieurs tons.

--Un temps affreux! rptrent toutes les voix  la ronde avec des
inflexions diverses et plaintives.

Le bon Jaffret ajouta:

--C'est  ne pas jeter un chien dehors.

Par le fait, l'orage que nous avons vu menacer tout  l'heure sur le
quai commenait  se dchaner; on entendait la pluie tomber  torrents,
et le vent secouait les volets ferms de la fentre.

--Nous avons tous nos parapluies, dit le fils de Louis XVII, qui tait
le moins lugubre des assistants.

On lui jeta des regards de travers.

--Quand on n'a rien  perdre..., commena le bon Jaffret.

--Vayadious! interrompit Comayrol, ce n'est pas que je me plaigne du
trop de foin qu'il y a dans mes bottes, mais on aime  connatre ses
chefs, et ce marquis-l me dplat!

--Messieurs, je l'ai vu  l'oeuvre, dit le Dr Samuel dont la nfaste
figure ne pouvait pas beaucoup s'assombrir. Ce garon n'est pas le
premier venu. Il a mont en ma prsence une mcanique qui me semblait
d'abord grossire et purile, mais qui a russi compltement. Cette
fille dont je vous ai parl, la fille  la cerise, est installe 
l'htel de Chaves et madame la duchesse l'a bel et bien reconnue.

--a, c'est joli! dit Jaffret, qui eut malgr lui un sourire, on a beau
tre de l'opposition, il faut de la justice: c'est joli!

--Qui a les instructions? demanda Comayrol.

--Ce n'est pas moi, rpondit Jaffret, et je ne suis pas trop fch que
monsieur le marquis ne m'ait pas honor de sa confiance. Est-ce vous,
docteur?

Samuel rpondit ngativement.

--Alors, nous en sommes au mme point qu'hier au soir, dit Comayrol; ce
ne sera peut-tre pas encore pour cette nuit.

Un soulagement visible claira toutes les physionomies.

--Ah! mes pigeons, murmura Jaffret avec un soupir, o est notre ardeur
d'autrefois?

--La tienne est dans ta caisse, bonhomme, rpliqua l'ancien clerc de
notaire.

Il ajouta:

--Je parie que le prudent Annibal a trouv moyen de faire une petite
absence.

--Tant pis pour lui! s'cria le fils de Louis XVII. Le Matre n'a pas
l'air d'aimer la plaisanterie... Voyons, buvons un peu, que diable!

Il versa du punch dans les verres, mais personne, except lui, n'y
toucha.

Comayrol se leva et alla ouvrir la double porte du corridor qu'il
referma ensuite avec soin.

--J'ai dj examin les contrevents, dit-il en reprenant sa place,
personne ne peut nous voir ni nous entendre, cette fois. Parlons  coeur
ouvert. Nous nous sommes fait rouler, mes bons, rouler en grand, il n'y
a pas  marchander. Nous avions une affaire magnifique, arrange
industriellement, le duc tait  nous, comme le joueur est au croupier,
et c'est tout au plus si nous risquions quelque petite brouille avec la
police correctionnelle. Tout  coup, cet oiseau-l est tomb au milieu
de nous par le tuyau de la chemine, avec tout notre attirail du temps
jadis: des couteaux, des fausses clefs: la misre! Nous n'avons plus
vingt ans; il nous ramne tout droit  la cour d'assises. Moi, a ne me
va plus.

--a ne va  personne, fit observer le bon Jaffret.

--J'ai dj vu quelque chose de pareil, continua l'ancien clerc de
notaire, quand Marguerite de Bourgogne prit de force la matrise; mais
Marguerite de Bourgogne tait comtesse, comtesse de Clare[*], et nous
avions vingt ans de moins.

--Vingt-cinq ans, rectifia le bon Jaffret.

--O voulez-vous en venir? demanda Samuel, qui tournait ses pouces avec
une apparence de tranquillit.

Comayrol baissa la voix pour dire:

--Si on lui brlait la politesse?

--Ou la cervelle? traduisit le docteur. Qui se chargera de cela? Il y
eut un silence pendant lequel on entendit marcher dans le corridor.

--On vient de la part de monsieur le marquis de Rosenthal, dit monsieur
Massenet au travers de la porte.

--Faites entrer! s'cria Comayrol, reprenant son ton de joyeux vivant.
Nous tions en train de boire  sa sant.

Similor, en grande livre, passa le seuil. Il salua en matre  danser
et marcha vers la table, le jarret tendu, les pieds en dehors.  la
diffrence des convives, la bonne humeur fleurissait son teint. Il avait
rajeuni de quatre lustres.

Il attendit le bruit que devait faire la seconde porte en se refermant 
l'autre bout du corridor, et salua de nouveau de l'air le plus agrable.

--C'est pour avoir l'honneur de vous annoncer qu'il fait jour, dit-il,
grand jour, plein soleil, quoi! et que le diable en va prendre les
armes. Il m'est agrable de revoir des chefs  qui j'ai obi dans le
temps avec fidlit, et dont je suis devenu presque l'gal par le lien
de parent qui m'unit  mon fils, lequel m'a charg de vous communiquer
que c'est dcidment pour cette nuit la danse.

--Nous sommes prts  obir au Matre, rpondit le bon Jaffret.

--Vous, s'cria Similor avec admiration, vous n'avez pas vieilli d'une
semelle: vous tes aussi ratatin qu'autrefois. Par exemple, le Louis
XVII a t chang en nourrice et monsieur Comayrol n'a plus si bonne
mine... Je boirais un verre de punch avec plaisir.

Samuel lui tendit son verre plein.

Similor le lampa d'un trait et prit dans sa poche un pli qu'il ouvrit.

--Ordre du Matre, dit-il en s'approchant de la lumire pour lire: Nos
amis doivent se tenir en permanence au lieu ordinaire de la runion, et
m'attendre ft-ce jusqu'au jour...

--C'est fait, s'interrompit Similor, vous n'avez pas envie d'aller vous
coucher, pas vrai, mes vnrables?

Il reprit:

Les _simples_ doivent tre runis chez le marchand de vin de la place
Saint-Michel, prts  partir au premier signal.

--C'est fait, dit  son tour Comayrol, ils sont l-bas douze hommes de
premier choix et dont le Matre sera content.

--Nous avons encore un assez joli personnel, ajouta le bon Jaffret,
par-ci par-l, dans les coins.

--Je suis charg, poursuivit Similor, de porter moi-mme le signal  ces
braves. C'est moi qui ai l'honneur de mener l'expdition.

Samuel traa une ligne de chiffres sur une page arrache  son calepin
et la lui remit.

--Le chef des _simples_ est le vieux Coyatier, dit-il. Vous lui donnerez
cela et vous direz: Marchef, au galop!

--Bon! fit Similor avec importance. Compris. Je suis charg encore de
vous faire savoir, dans le cas o a vous plairait, de vous mler  la
polka, que le signal pour ouvrir la grille, l-bas, avenue Gabrielle,
est d'allumer sa pipe avec une allumette chimique, et que les mots de
passe sont _tempte--tant mieux_.

Tout le monde s'inclina.

--Je suis charg enfin, acheva Similor, de rapporter au Matre les noms
de ceux qui manquent  la runion de ce soir.

--Il ne manque que notre cher Annibal, rpondit Jaffret, et il va
peut-tre venir.

--Quant  a, non, rpliqua vivement Similor. Y a-t-il longtemps qu'on
n'a _coup la branche_ chez vous?

Il y eut dans le cercle des Habits Noirs un moment de singulier malaise.

--Trs longtemps, rpondit Samuel schement.

--Eh bien! dit Similor en acceptant un second verre de punch qu'on ne
lui offrait point, a vous paratra comme si c'tait du fruit nouveau. 
vous revoir, mes vnrables, et soyez bien sages!

Il remit son chapeau sur sa tte, gagna la porte d'un pas thtral et
sortit.

Quand il fut dehors, Jaffret enfla ses maigres joues et regarda tour 
tour ses compagnons. L'effroi tait peint sur tous les visages.

--Oui, oui, grommela-t-il avec abattement, nous sommes des vnrables!

--Vayadious! s'cria Comayrol, s'il ne s'agit que de casser quelque
chose ou quelqu'un...

--Annibal a dsobi, pronona froidement le Dr Samuel. Jaffret glissa
vers lui un regard aigu et murmura de sa voix la plus douce:

--Le fait est qu'il a dsobi.

Le sang monta aux joues de Comayrol, mais il ne parla plus, dfiance
tait ne au sein mme du cnacle.

Ils restrent tous dsormais silencieux et immobiles,  l'exception du
fils de Louis XVII, nature heureuse, qui buvait de temps en temps un
verre de punch.

On entendait la pluie et le vent faire rage au-dehors.

Ils attendirent ainsi longtemps. Minuit sonnait  la pendule quand le
bruit sec et vif du talon de monsieur le marquis de Rosenthal attaqua le
carreau du corridor.

Le vieux sanhdrin s'veilla et toutes les ttes se dressrent plus
ples.

--Messieurs, dit Saladin en entrant et d'un ton trs leste, l'heure est
avance, mais je ne suis point en retard: on ne dort pas encore 
l'htel de Chaves.

Il alla s'asseoir sur le divan, assez loin du cercle qui entourait la
table.

--Je suis trs las, dit-il, j'ai considrablement travaill aujourd'hui.
Les mesures  prendre taient fort compliques, je les ai prises, et
dsormais nous sommes absolument certains du succs.

--Bravo, Matre! fit le prince tandis que les autres se taisaient.
Saladin continua comme s'il et reu l'accueil plus sympathique.

--Les deux millions de la commandite vous regardent, messieurs; vous
tes bien srs qu'ils sont en caisse?

--Nous en sommes srs, rpondit Jaffret.

--Moi, reprit Saladin, je puis vous annoncer officiellement que monsieur
le duc lui-mme a t toucher aujourd'hui les quinze cent mille francs
envoys du Brsil chez messieurs de Rothschild.

--C'est bien de l'argent, fit Comayrol  voix basse.

--Trouvez-vous qu'il y en ait trop? demanda le marquis d'un ton svre.

Messieurs, s'interrompit-il, je n'ai jamais beaucoup compt sur vous,
je veux que vous sachiez bien cela. J'avais besoin de votre organisation
et de vos hommes qui sont de bons instruments; je suis venu vous les
demander. Mais quant  vous, votre ge et votre _prudence_ (il appuya
sur ce dernier mot) vous classent naturellement dans la rserve.

Jaffret et le docteur approuvrent d'un signe de tte. Comayrol
grommela:

--Nous n'avons pas encore perdu toutes nos dents!

--Moi, dit le Prince, si on avait voulu, j'aurais t au feu comme un
jeune homme.

Saladin continua:

--Il est dans mes intentions de ne pas vous compromettre plus que
moi-mme; mais comme je n'ai pas plus confiance en vous que vous n'avez
confiance en moi, vous devez tre compromis juste autant que moi-mme.

--Nous voudrions savoir..., commena Jaffret.

--Ceci est hors de discussion, interrompit Saladin d'un ton premptoire;
j'ai dit: je le veux. Maintenant, je dsire vous mettre rapidement au
fait de ce qui va avoir lieu. J'ai pass la plus grande partie de la
journe  l'htel de Chaves, o je suis un peu comme chez moi; le Dr
Samuel a pu vous en dire la raison: je connais les tres de l'htel
aussi bien que si je l'avais habit dix ans. Je n'ai pas  vous
apprendre que les bureaux et la caisse sont dans l'aile droite, au
rez-de-chausse, gards par deux employs que monsieur le duc a amens
du Brsil et qui couchent dans les bureaux mmes. Ils sont tous les deux
trs bien arms, mais ils ne s'veilleront pas cette nuit. J'y ai mis
ordre.

--Hein! fit le Prince avec une vellit d'enthousiasme, nous avons enfin
un homme  notre tte.

--Ne m'interrompez pas, dit Saladin, sans perdre sa froideur. Monsieur
le duc de Chaves habite le premier tage  gauche, en entrant par
l'avenue Gabrielle, tandis que madame la duchesse occupe l'aile droite.
J'ai fait en sorte que mademoiselle de Chaves, dont il a t question
entre nous sommairement, l'autre soir, ait pris pour logement
particulier un trs joli pavillon en retour sur le jardin. Vos hommes,
les _simples_, comme vous les appelez, ont  l'heure qu'il est la carte
exacte de ces diverses distributions, et mon valet de chambre, ou si
mieux vous aimez mon pre, qui les conduit, a pu, grce  moi, visiter
les lieux au jour. Mlle de Chaves, qui n'a rien  me refuser, attendra 
la grille...

--Par le temps qu'il fait! murmura le bon Jaffret, toujours
compatissant. Pauvre chre jeune personne!

--C'est un beau temps, rpliqua Saladin. Le feu d'une allumette chimique
lui donnera le signal d'ouvrir. Elle changera le mot de passe avec nos
hommes et les conduira elle-mme aux bureaux dont elle a la clef.

--Quel ange que cette jeune demoiselle! s'cria le Prince attendri. Les
autres, malgr eux, coutaient avec intrt.

Ils ne pouvaient refuser  ce Matre qui s'imposait  eux la prcision
du coup d'oeil et la nettet de l'excution.

--Autre chose, poursuivit Saladin. L'ancien Matre Annibal Gioja est en
ce moment mme  l'htel de Chaves o il a introduit une jeune fille que
je lui avais ordonn de respecter. Ce n'est pas  vous, messieurs, que
j'ai  rappeler les lois de notre institution. Vous allez, s'il vous
plat, dcider  l'instant mme du sort d'Annibal Gioja. Suivant mon
opinion c'est le cas de _couper la branche_.

Cette expression, que nous avons dj employe et qui a son explication
dramatique dans un autre rcit[*], faisait partie du vocabulaire secret
des anciens Habits Noirs ou Frres de la Merci.

C'tait un peu, et dans une acception plus terrible, ce que les
boursiers appellent excuter un homme.

Il n'y eut qu'une seule voix pour prendre la dfense du malheureux
Napolitain. Comayrol pronona quelques paroles timides en sa faveur.

--Je n'ai ni haine ni colre contre Annibal Gioja, rpondit Saladin. Il
n'a fait que son mtier en vendant cette fille. Mais en faisant son
mtier, il nous a nui; cela suffit pour qu'il doive tre chti.

--Matre, demanda Jaffret, puis-je faire une observation?

Saladin rpondit par un signe de tte affirmatif.

--Annibal est un fin matois, dit le bonhomme, et il connat aussi bien
que nous. Les oreilles doivent lui tinter, en ce moment, comme s'il
entendait ce que vous venez de nous dire.

--Vous craignez qu'il trahisse aprs avoir dsobi? demanda Saladin.

--Je crains que ce soit chose faite. La police est peut-tre dj 
l'htel de Chaves.

Samuel, Comayrol et le Prince lui-mme semblaient fort branls par
cette opinion.

--Mes frres, rpondit Saladin, il se jouera plus d'un drame, cette
nuit,  l'htel de Chaves; vous ne savez pas encore ce que je vaux.
Monsieur le duc sera fort occup, et l'on n'entendra gure au premier
tage nos travailleurs du rez-de-chausse. Quant au vicomte Annibal, il
n'est pas homme  casser les vitres sans ncessit. Je l'ai vu
aujourd'hui mme et comme, par des motifs qui me regardent, j'avais
compltement chang d'avis au sujet de la jeune fille dont il s'occupe,
je lui ai donn  peu prs carte blanche. En le jugeant d'aprs son
caractre, il aura voulu gagner deux fois: d'abord le prix de
l'enlvement, ensuite sa part dans l'opration.

--Mais, dit Comayrol, si vous lui avez donn carte blanche, il n'a pas
dsobi.

--Nous, de notre ct, poursuivit Saladin sans rpondre, nous suivons
l'antique usage de notre association. Pour tout crime, il faut un
coupable. Annibal est tout rendu sur le thtre du crime: je veux qu'il
soit le coupable.

--Il parlera, s'crirent deux ou trois voix. Saladin repartit
lentement:

--Il ne parlera pas!

 ces derniers mots, il se leva aprs avoir consult sa montre.

--Messieurs, dit-il, vous tes arms, je suppose?

Ils l'taient, les malheureux, surabondamment. Ce qui gonflait leurs
poches, c'taient des armes, de toutes sortes: pistolets, casse-tte et
couteaux. Ils avaient des pes dans les manches de leurs parapluies.

Jamais si mauvais soldats n'avaient port  la fois plus d'engins de
destruction.

Quand Saladin donna le signal du dpart, chacun d'eux mit en ordre son
arsenal. C'tait  faire frmir. Dans les doublures du seul Jaffret, ce
bon, ce pacifique propritaire, on et trouv de quoi dfendre une
barricade.

Ils suivirent Saladin, leur gnral, et traversrent la grande salle du
caf Massenet o il n'y avait plus personne. Les garons avaient retard
la fermeture de l'tablissement par respect pour eux.

--Nous avons fait une petite dbauche, dit Jaffret en passant; nous
dormirons demain la grasse matine.

Ils sortirent faisant la tortue avec leurs parapluies, j'allais dire
leurs boucliers, pour gagner deux fiacres qui les attendaient au-dehors.

Monsieur Massenet, qui les regardait monter en voiture, fit cette
observation:

--Je ne sais pas s'ils se sont bien amuss ce soir, les braves
messieurs, mais ils s'en vont comme des chiens qu'on fouette.

Vers deux heures du matin la pluie tombait par douches et le vent
secouait les grands ormes des Champs-Elyses.

Certes, dans l'opinion des sergents de ville chargs de faire patrouille
et qui avaient cherch un abri je ne sais o, pas une crature humaine
ne devait tre gare sous ce dluge dans toute l'tendue de l'immense
promenade.

Deux fiacres venaient au petit trot, en longeant le Garde-Meuble,
conduits par des cochers que le poids de leurs carricks inonds
crasait.

Soit par suite de l'orage, soit que la main de l'homme y ft pour
quelque chose, les deux becs de gaz qui taient  droite et  gauche du
jardin de l'htel de Chaves ne brlaient plus. Il y avait l un espace
d'une cinquantaine de pas qui semblait noir comme un four.

Au milieu de cet espace sombre et juste en face de la grille, une
allumette chimique cria, puis flamba.

Ce fut tout. Personne ne se montra dans le jardin, au-del duquel on
voyait briller plusieurs fentres de l'htel, malgr l'heure avance.

Une seconde tentative du mme genre eut le mme rsultat.

C'tait Similor en personne qui donnait ainsi le signal convenu, en
protgeant l'allumette sous l'abri de son chapeau.

--La demoiselle aura eu peur de s'enrhumer, grommela-t-il. C'est
pourtant une jolie nuit pour travailler!

Un oeil habitu  l'obscurit aurait pu voir que Similor n'tait pas
seul. Autour des arbres voisins, il y avait des ombres qui se mouvaient,
et un homme, courb sous la pluie, marchait  pas de loup le long de la
grille.

Du bout de l'avenue qui ouvre sur la place de la Concorde les deux
fiacres venaient.

L'homme qui marchait le long de la grille s'arrta en poussant une
exclamation d'tonnement.

--La porte est grande ouverte! murmura-t-il.

--Bah! dit Similor. Entrez voir, Marchef, mais pas d'imprudence!
Coyatier entra dans le jardin tout noir, et disparut au bout de quelques
pas.

Les deux fiacres arrivaient. Similor alla vers la portire du premier et
raconta ce qui venait de se passer.

--Il y a une heure que nous sommes ici, dit-il, et de cinq minutes en
cinq minutes, j'ai donn le signal. Rien n'a boug.

En ce moment, Coyatier revenait de son excursion. Il dit:

--La porte de la maison est grande ouverte aussi.

--Que faire? demanda Similor.

La portire du premier fiacre s'ouvrit, et Saladin sauta dans l'eau qui
baignait l'alle.

--Venez, messieurs, ordonna-t-il  ceux qui restaient dans les voitures.

L'instant d'aprs, sous un toit form par six parapluies, les membres du
Club des Bonnets de soie noire dlibraient.

Les avis taient partags ainsi dans ce conclave: Comayrol, le bon
Jaffret, le Dr Samuel et le Prince lui-mme opinaient pour qu'on s'en
allt.

Mais Saladin, seul de son bord, leur ordonna de rester, et ils
restrent.




XIX

Aventures de nuit


Nous avons laiss mademoiselle Guite--tout-faire dormant paisiblement
auprs de la duchesse vanouie. Mademoiselle Guite ronfla longtemps de
tout son coeur. Quand elle eut cuv sa nuit d'Asnires et son djeuner
de Bois-Colombes, elle s'veilla dans un trs joli boudoir qui tait la
dernire pice du pavillon, en retour sur le jardin.

--Tiens! se dit-elle, voici une attention dlicate de cette chre maman.
Je crois que nous nous entendrons suprieurement ensemble!

Elle sonna. Deux femmes de chambre attendaient pour sa toilette. La
veille, mademoiselle Guite avait savonn elle-mme son col et ses
manches, mais aujourd'hui elle se laissa faire avec une royale
dsinvolture.

Madame la duchesse de Chaves vint la chercher  l'heure du dner, et
Guite l'embrassa sur les deux joues. Ce n'tait pas une mchante
crature, elle ne demandait pas mieux qu' faire le bonheur de sa
nouvelle famille.

Elle ne s'aperut mme pas de la froideur qui avait remplac chez madame
de Chaves les premiers lans de l'amour maternel.

Elle s'assit  table entre le duc et la duchesse, aussi  son aise que
si elle et t  la Maison-d'or; en cabinet particulier. Madame de
Chaves l'avait prsente en grande crmonie.

Le duc lui sembla un homme froid, taciturne mais poli. Elle fit  peu de
chose prs tous les frais de la conversation, et mangea d'excellent
apptit.

Le duc et la duchesse n'changrent entre eux que de rares paroles. La
duchesse tait souffrante.

Quand mademoiselle Guite fut seule aprs le dner, car elle n'avait pas
eu l'ide de suivre madame de Chaves dans ses appartements, elle tint
conseil avec elle-mme, et se dit:

--Ici, on doit mourir d'ennui, le plus sage est de se mettre du premier
coup sur un bon pied. Ma chre maman est triste comme un bonnet de nuit,
mon noble pre ressemble  un jaloux Espagnol, et monsieur le marquis de
Rosenthal est un des personnages les plus fatigants que je connaisse. On
s'amusera comme on pourra.

Pour commencer, elle fit atteler et s'en alla au bois toute seule.

Le lendemain, madame de Chaves garda le lit. Mademoiselle Guite lui fit
une jolie petite visite, le matin, et la prvint qu'elle tait prise
pour la journe.

Monsieur le marquis de Rosenthal vint la voir. Elle lui fit les honneurs
de l'htel et lui en montra du haut en bas la belle distribution, depuis
les salons d'apparat jusqu' la portion rserve aux bureaux et caisse
de la Compagnie brsilienne. Elle dna dans son appartement avec
monsieur le marquis et se fit conduire  l'Opra.

Mademoiselle Guite tait plutt d'Asnires et de la rue Vivienne, 6e
tage, que du quartier Le Peletier. Nanmoins, dans sa loge, elle avait
assez bien l'air d'une vraie marquise--beaucoup plus assurment que
Saladin n'avait l'air d'un vrai marquis.

C'est tout simple, cela vient de ce que les vraies marquises font ce
qu'elles peuvent pour ressembler  mademoiselle Guite.

De profonds moralistes leur ont conseill de lutter avec mademoiselle
Guite, pour ramener leurs maris et leurs cousins aux plaisirs permis du
bon monde. Elles ont obi et gagnent  cela d'avoir, auprs de leurs
cousins, un succs du mme genre, mais un peu moins brillant que celui
de mademoiselle Guite.

Auprs de leur mari, je ne sais pas.

 la sortie de l'Opra, Saladin eut bonne envie d'entamer avec
mademoiselle Guite le chapitre des petits services qu'on attendait
d'elle, mais le coeur lui manqua. C'tait grave et dangereux; il remit
la chose au lendemain.

Il eut tort, car le lendemain, aux premires paroles qu'il pronona,
mademoiselle Guite l'interrompit pour le mettre parfaitement  son aise.

--Il y en a qui n'entendraient pas de cette oreille-l, dit-elle, mais
moi je suis  tout faire; ce n'est pas la peine de prendre des gants
pour me parler raison. Vous n'avez pas la tte de quelqu'un qui fait
gratis le bonheur des jeunes filles, et je n'ai jamais cru que j'tais
venue ici pour enfiler des perles.

Saladin fut rassur, mais il gardait encore quelques scrupules.

--Vous irez loin, dit-il, et je vous avais joliment toise. Mais c'est
qu'il s'agit de quelque chose de trs raide.

--Allez toujours, fit mademoiselle Guite sans s'mouvoir.

--Il faudrait ouvrir, la nuit qui vient, la porte de la grille donnant
sur l'avenue Gabrielle.

--J'ai la clef, dit mademoiselle Guite.

--Comment! dj! s'cria Saladin merveill.

--Je l'ai demande pour le cas o il me plairait de rentrer par l de
nuit ou de jour. Je ne me gne pas; j'ai tout demand, j'ai tout obtenu,
et malgr cela je m'ennuie. grenez votre chapelet.

Elle crut que Saladin allait l'embrasser, tant il tait joyeux, mais il
se borna  lui offrir une dcente poigne de main.

Et il continua son explication qui ne laissa pas d'tre longue.
Mademoiselle Guite l'couta fort attentivement et sans manifester aucun
moi. Quand l'explication fut acheve, elle dit seulement:

--En effet, c'est rudement raide, mais bah!

Puis elle ajouta en fixant sur lui ses grands yeux bleus liquides:

--Combien que j'aurai pour ma peine?

--Cinquante mille francs, rpondit Saladin. Elle fit la grimace.

--Voyons ne marchandons pas, reprit-il, cent mille francs, c'est le
dernier mot.

--Et la clef des champs? demanda mademoiselle Guite.

--Libert entire!

Elle jeta une cigarette  moiti brle qu'elle tenait entre ses dents
de lait, frappa dans la main de Saladin et dit rsolument:

--Le jeu est fait, rien ne va plus!

Saladin resta encore quelque temps  l'htel pour en relever le plan
exact et complter ses instructions. Quand il se retira, mademoiselle
Guite et lui changrent une loyale poigne de main.

--N'oubliez pas les mots de passe, lui dit Saladin.

--Je n'ai jamais rien oubli de ma vie...  tantt!

Saladin s'en allait. Mademoiselle Guite le rappela, et, duss-je
surprendre le lecteur, elle lui dit:

--Vous savez, cette femme-l souffre; elle a t bonne pour moi. Je ne
veux pas qu'on lui fasse du mal.

Saladin n'avait aucune envie de faire du mal  madame la duchesse. Il
protesta de ses bonnes intentions et s'loigna.

La soire n'tait pas encore trs avance. Mademoiselle Guite, reste
seule, n'eut pas de remords, mais elle fut prise d'ennui. Elle alla
faire une petite visite de politesse  madame de Chaves qui tait
couche sur une chaise longue et semblait dompte par la fivre. Cela
lui dpensa une demi-heure.

En sortant, elle billait  se dmettre la mchoire.

Vers dix heures, elle se fit servir un joli souper et renvoya ses
femmes.

Elle tait de celles qui peuvent manger et boire solitairement avec un
sincre plaisir. Quand la demie aprs onze heures sonna, elle tait
encore  table, humant  petites gorges son sixime verre de
chartreuse.

Le souper l'avait mise en joie.

--C'est l'affaire d'un coup de collier, dit-elle; j'aurais mieux aim
qu'il ft beau temps, mais j'ai gagn des rhumes pour un louis et il
s'agit ici de cinq mille livres de rentes au dernier vingt!

C'tait le moment convenu. Elle fit sa toilette d'aventures, prit la
clef de la grille et sortit dans le jardin.

Le jardin tait inond; la pluie tombait  torrents. Mademoiselle Guite
suivit bravement les alles et chercha un abri o elle pt faire
sentinelle.

Elle se retourna  moiti chemin de la grille et jeta un regard sur
l'htel.

On y voyait briller  et l quelques lumires, mais c'taient de celles
qui veillent au chevet des gens endormis. Seule, la chambre  coucher de
Mme de Chaves tait vivement claire.

Les appartements du duc restaient noirs, ainsi que les bureaux de la
Compagnie brsilienne.

--Mon respectable pre est  boire et  jouer, se dit mademoiselle
Guite. Voil un vrai vivant, qui jette des paquets de billets de banque
 la tte des femmes et qui perd dix mille louis dans une soire sans
sourciller! a me fait de la peine de le voir dvaliser par un cancre
comme M. le marquis de Rosenthal.

Elle s'arrta sous l'auvent de chaume d'un pavillon rustique,  quelques
pas de la porte qui s'ouvrait vers l'extrmit de la grille la plus
rapproche de la place de la Concorde.

--Je serai bien l, pensa-t-elle. Pourvu qu'ils ne me fassent pas
attendre trop longtemps!

Un quart d'heure se passa, puis une demi-heure, et mademoiselle Guite,
n'ayant rien d'autre  faire, se mit  jurer comme un charretier
embourb. Ses pieds mouills lui faisaient froid, et, malgr son abri,
les rafales lui fouettaient la pluie au visage.

Vers minuit et quelques minutes, le temps s'claircit. Les nuages,
dchirs par la tourmente, couraient tumultueusement sur l'azur du ciel.

Dieu sait que mademoiselle Guite ne regardait point l'azur du ciel.

Vers minuit et demi, les roues d'une voiture grincrent sur le sable de
l'avenue Gabrielle.

--Enfin! s'cria mademoiselle Guite.

Mais avant de dire combien adroitement et fidlement elle accomplit son
rle, il nous faut revenir  deux de nos personnages que nous avons
abandonns depuis longtemps.

Ce mme soir, vers neuf heures, un coup de place s'arrta devant la
porte cochre de l'htel de Chaves, rue du Faubourg-Saint-Honor. Deux
hommes en descendirent dont l'un semblait tre un paysan proprement
couvert; l'autre tait vtu de noir des pieds  la tte.

C'tait un homme de grande taille, qui portait haut, et dont les
mouvements avaient une sorte de raideur. Ses longs cheveux taient
blancs, sa barbe tait grise.

C'tait sans doute le matre du paysan endimanch.

Ils demandrent chez le concierge madame la duchesse de Chaves, et on
leur rpondit que madame la duchesse, trs srieusement indispose, ne
pouvait point recevoir.

Le matre insista de ce ton imposant, quoique poli, qui d'ordinaire
brise la rsistance des valets, mais tout fut inutile.

-- dfaut de madame la duchesse, dit-il, je dsire voir monsieur le
duc.

--Monsieur le duc est absent, rpondit le concierge.

-- l'heure qu'il est, il ne peut manquer de rentrer bientt.

--Monsieur le duc rentre plus souvent le matin que le soir.

L'homme vtu de noir et son paysan se consultrent.

Le matre dit, mais cette fois avec une autorit qui n'admettait pas de
rplique:

--L'affaire pour laquelle je viens est de la plus haute importance. Elle
est importante pour madame la duchesse et pour monsieur le duc, bien
plus encore que pour moi. Veuillez me faire entrer quelque part o je
puisse crire ou attendre.

Le concierge n'osa pas refuser. Dans l'accent et surtout dans l'aspect
de cet homme, il y avait quelque chose qui faisait froid et qui en mme
temps subjuguait.

Quand le concierge revint vers sa femme il lui dit:

--Je viens de voir quelqu'un qui a l'air d'un revenant.

Pour obir au dsir de l'tranger, on traversa la cour et la salle
d'attente de la Compagnie brsilienne fut ouverte. Sur la table, il y
avait l tout ce qu'il faut pour crire.

Le matre s'assit devant la table; le paysan se tenait debout  l'cart;
ils ne se parlaient point.

Le matre crivit une lettre qu'il dchira et dont il brla ensuite les
fragments  la bougie. Il commena une seconde lettre qui eut le mme
sort. Quand il eut fini la troisime, dans le courant de laquelle sa
plume avait hsit bien des fois, onze heures sonnrent  la pendule du
salon voisin.

--J'ai sign ton nom, dit le matre au paysan; elle s'en souviendra plus
volontiers que du mien.

Le paysan ne rpondit que par un signe de tte qui approuvait.

Le matre plia la lettre et mit l'adresse:  madame la duchesse de
Chaves, pour lui tre porte sur l'heure.

Puis il appuya sa tte contre sa main et sembla se perdre dans de
profondes rflexions.

Cela fut long, car le paysan dit, aprs un silence qui lui avait sembl
sans fin:

--Voil minuit qui sonne.

Le matre se leva en sursaut.

--Par ce dluge, murmura-t-il, et  cette heure, les Champs-Elyses
doivent tre dserts...

Ils regagnrent le pavillon du concierge et le matre dit en lui
remettant la lettre.

--Madame la duchesse de Chaves doit recevoir ce pli  l'instant mme. Si
elle dort, il faut l'veiller.

--Je vous ai dit..., commena le concierge.

--Vous m'avez dit, interrompit l'tranger, que madame la duchesse est
malade. Moi, je vous rponds: il faut qu'elle ait ce pli sur l'heure,
ft-elle malade  mourir, et je vous rends responsable du malheur que
pourrait occasionner le plus lger retard.

Il sortit sur ces mots, laissant le concierge impressionn vivement.

En remontant dans le coup de place, le paysan avait donn un ordre. Le
coup se mit en mouvement, tourna l'angle de l'Elyse, descendit
l'avenue Marigny et entra dans l'avenue Gabrielle.

C'tait le moment de l'claircie. Les nuages disjoints, pousss par le
vent d'ouest, allaient en masses tumultueuses, mais la pluie avait cess
de tomber.

Le matre et le paysan descendirent de voiture aprs avoir dpass la
grille du jardin de Chaves. Le cocher fut pay et s'loigna.

--Qu'est-ce que vous allez faire? demanda le paysan qui semblait
inquiet.

La main tremblante du matre pressa son front.

--Il y a si longtemps que je ne suis plus du monde! murmura-t-il. C'est
peut-tre folie, mais il faut que je la voie. Quelque chose en moi me
crie qu'un malheur menace... un grand malheur! Ce n'est pas ma fivre de
toutes les nuits qui me tient, c'est un pressentiment, une obsession, un
vertige. Je ne peux pas m'loigner de cette maison. Derrire les murs de
cette maison je vois comme une bataille qui se livre entre le salut et
le dsespoir.

Il s'approcha de la grille et en saisit les deux premiers barreaux.

--Dame, fit le paysan, c'est peut-tre une ide. a ne me gnerait pas
beaucoup de grimper par ici pour descendre de l'autre ct.

Il parlait bas et pourtant le matre lui imposa silence en serrant son
bras fortement.

--coute! fit-il.

Un bruit de pas venait du ct de la place de la Concorde.

Ils traversrent tous deux l'avenue et se glissrent sous les arbres du
bosquet.

Deux hommes approchrent. Le premier s'arrta au pied du rverbre qui
tait en de de la petite porte du jardin de Chaves,  vingt pas tout
au plus de l'abri o mademoiselle Guite tenait sa faction, tandis que
l'autre allait au second rverbre, plant au-del du jardin.

--Monte, Martin! dit le second en embrassant la colonne qui soutenait la
lanterne.

Ils grimprent aussitt comme deux chats, avec une semblable agilit.

Il y eut un double bruit de verre cass et les deux becs de gaz
s'teignirent.

Mademoiselle Guite, sous son toit de chaume, ne s'ennuyait plus; elle
pensait:

--Monsieur le marquis me l'avait bien dit! ce sont des gaillards qui
entendent leur affaire. Maintenant les autres vont venir.

Les deux grimpeurs, cependant, redescendaient tranquillement l'avenue
Gabrielle comme deux travailleurs qui ont accompli leur besogne.

Sous les arbres, le matre et son paysan avaient suivi cette scne avec
un tonnement plein de curiosit.

--Il va se passer quelque chose ici! dit le matre.

--a, c'est sr, rpondit le paysan. J'ai ide qu'il vaut mieux pour
nous attendre de ce ct que de l'autre.

--Peut-tre... attendons.

--Si on attend, reprit le paysan, comme il y a une ternit que je n'ai
fum et qu'il n'y a pas un chat aux environs, je demande la permission
d'en allumer une.

Le matre ne rpondit point. Le paysan bourra sa pipe et frotta sur son
genou une allumette chimique qui prit feu aussitt.

Ils taient sur la lisire du bosquet.

Ils entendirent un clat de rire argentin de l'autre ct de la grille
et le bruit d'une clef dans la serrure.

-- la bonne heure! dit mademoiselle Guite, voil un signal qui se voit
mieux quand on a pris la prcaution d'teindre les lanternes!

La porte ouverte tourna sur ses gonds.

--Eh bien! ajouta mademoiselle Guite, impatiente.

Le matre mit un doigt sur sa bouche et traversa le premier l'avenue
Gabrielle. Le paysan suivait.

--Tiens! fit mademoiselle Guite, vous n'tes que deux. Donnez-vous la
peine d'entrer.

Ah! saperlotte! s'interrompit-elle, tourdie que je suis! je ne sais
pas encore bien mon mtier de factionnaire. J'allais oublier les mots de
passe. Voyons, _tempte_! que rpondez-vous?

Elle faisait mine de dfendre l'entre en riant, car elle n'avait aucune
espce d'inquitude.

L'tranger habill de noir, au lieu de rpondre, lui planta la main sur
la bouche si hermtiquement que son premier cri mme fut touff.

--Ton mouchoir, Mdor! dit-il tout bas, et vite! billonne-moi a en
deux temps!

Mademoiselle Guite voulut se dbattre, mais les deux hommes taient
robustes. Le mouchoir, solidement li sur sa bouche, la rendit muette.
Le matre l'enleva dans ses bras.

--Cherche une porte ouverte, ordonna-t-il  Mdor.

Celui-ci se mit en qute aussitt et n'eut pas de peine  trouver
l'entre du pavillon en retour que mademoiselle Guite, en sortant, avait
laisse entrebille.

Le matre passa le seuil, aprs avoir dit au paysan:

--Reste-l, guette la maison et surtout le dehors.

Il dposa sur un divan la jeune fille qu'il tenait entre ses bras. La
lampe tait reste allume; il la regarda et eut un mouvement de
surprise.

Cela ne l'empcha pas d'arracher les cordons de tirage des fentres,
dans l'intention vidente de garrotter sa prisonnire.

Mais, avant de commencer ce travail, il regarda encore la jeune fille
qui se dbattait faiblement et une expression mue vint  son visage.

--Elle ressemble  l'ide que je me suis faite, murmura-t-il, je la
voyais ainsi en rve... si c'tait...

Il n'acheva pas et d'un geste brusque il enleva le billon.

--Qui tes-vous, mon enfant? demanda-t-il d'une voix trouble.

--Je suis, rpondit mademoiselle Guite, qui se redressa dans son
orgueilleuse colre, je suis madame la marquise de Rosenthal, et prenez
garde  vous!

L'tranger respira comme si on lui et enlev un poids de dessus le
coeur.

En un tour de main, madame la marquise de Rosenthal fut billonne de
nouveau et lie comme un paquet.

L'tranger, aprs l'avoir dpose sur le divan, teignit la lampe,
sortit et referma la porte  clef.

La pluie recommenait  tomber, et le vent qui criait dans les arbres
annonait un redoublement de bourrasque.

L'tranger siffla doucement; Mdor accourut.

--Il y a une porte ouverte l, dit-il en montrant le corps de logis du
ct des appartements de madame de Chaves, o l'on voyait maintenant
briller de la lumire.

--Qu'as-tu vu? demanda le matre.

--Rien du dehors, mais, de l'intrieur, j'ai vu ouvrir cette porte.
Quatre hommes sont sortis avec une lanterne qui m'a montr une figure de
connaissance: le vieux jeune premier empaill que j'avais vu avec
monsieur le duc sur l'estrade du thtre de mademoiselle Saphir. Les
hommes ont long la maison  pas de loup et sont entrs l-bas.

Il dsignait du doigt la partie du rez-de-chausse affecte aux bureaux
de la Compagnie brsilienne.

--Je me suis coul derrire eux, ajouta-t-il, et j'ai entendu un bruit
comme si on crochetait une porte!

--C'est tout?

--Non. L'empaill disait: Dpchez-vous et n'ayez pas peur, monsieur le
duc est trop occup pour nous entendre.

Ils avaient march en parlant jusqu' la porte ouverte situe sous les
fentres de l'appartement de monsieur de Chaves. Le matre hsita un
instant, puis il entra en disant:

--Fais bonne garde. Je ne sais pas o je vais, mais il y a quelque chose
de plus fort que moi qui me pousse.

Il monta  ttons un escalier de service.

Sur le carr qui terminait cet escalier, il s'arrta pour couter et
entendit un bruit prochain qui ressemblait  une lutte.

Son regard qui cherchait de tous cts rencontra une ligne troite, 
peine perceptible, qui brillait  vingt pas de lui, entre un seuil et
une porte.

Au moment mme o il s'branlait pour aller de ce ct, un cri dchirant
se fit entendre prcisment derrire cette porte--un cri de femme.




XX

La lettre de Mdor


C'tait cette mme nuit, nous ne l'avons pas oubli, aux environs de
onze heures, que l'amoureux tte--tte du comte Hector de Sabran et de
mademoiselle Saphir avait t troubl par une lche et violente attaque,
dans l'avenue qui longe le quai, depuis l'esplanade des Invalides
jusqu'aux abords du Champs-de-Mars. Saphir avait perdu connaissance, au
moment o le fiacre qui lui servait de prison s'branlait. La dernire
parole qu'elle eut entendue tait celle-ci:  l'htel de Chaves.

Sa premire pense quand elle reprit ses sens, dans un sombre et grand
corridor o on la portait  bras, fut un vague souvenir de la douleur
horrible qu'elle avait prouve en voyant tomber Hector sous le coup qui
le terrassait.

Qu'tait-il devenu? Qui l'avait secouru? tait-ce une mortelle blessure?

Sa seconde pense fut: je suis  l'htel de Chaves.

C'tait une courageuse enfant. L'effort de son me brise cherchait dj
o se reprendre pour esprer ou pour combattre.

Les gens qui la portaient causaient.

--Doucement! dit l'un d'eux, celui qui semblait commander et qui tout 
l'heure tait avec elle dans le fiacre. Madame la duchesse est malade,
elle doit avoir le sommeil lger, la moindre chose est que la nouvelle
sultane favorite ne l'veille pas en faisant son entre  l'htel.
Monsieur le duc ne voit pas plus loin que sa fantaisie; il traite le
faubourg Saint-Honor comme si c'tait un trou perdu au fond du Brsil,
mais moi qui suis un homme du monde, je veux au moins respecter les
convenances.

--Ce n'est toujours pas la petite qui fera du bruit, dit un des
porteurs; elle est comme morte.

--Il n'y a pas de ma faute, reprit le vicomte Annibal Gioja que le
lecteur a sans doute reconnu dans le premier interlocuteur. Je
l'aimerais mieux un peu plus mouillante, car monsieur le duc va nous
revenir ivre comme un Polonais, et d'humeur dtestable pour tout
l'argent qu'il aura perdu, mais nous n'avons pas  choisir. Doucement!
voici la porte de madame la duchesse.

Ils taient monts par l'escalier de service de l'aile droite, et
passaient naturellement devant l'entre des appartements de madame de
Chaves.

On fit silence; on couta: toute cette portion de l'htel tait
silencieuse.

D'un regard perant, Saphir, que l'on croyait vanouie, essaya de
reconnatre le lieu o elle passait ainsi.

Nos hommes portaient de la lumire. Elle put voir toutes les
particularits de la galerie, entre autre une lampe en bronze, de forme
antique, qui pendait au plafond et dont la lueur achevait de mourir.

 l'autre bout du corridor s'ouvrait le logis particulier de M. de
Chaves. C'tait l que se rendaient les porteurs de notre belle Saphir.

S'il existait un instrument avec un nom finissant en mtre pour mesurer
l'orgie habituelle et brutale, nous dirions que monsieur le duc, dans
ces derniers temps, en avait atteint les plus bas degrs. Il avait
dsert le cercle illustre o les gens  la mode ruinent leur bourse et
leur vie. Le sauvage avait fini par dvorer en lui le gentilhomme, et
Gioja avait raison quand il comparait sa vie aux barbares dbauches des
aventuriers de l'autre hmisphre.

Sans prtendre que Paris ne contienne pas quelques Parisiens de cette
force, il est certain que nos Richelieu ont une autre tournure. Les
petites maisons du dernier sicle, qui contenaient cinq cent mille cus
de meubles et de tableaux sont gnralement dmolies, mais nos rous,
plus conomes, font du moins leurs farces en garni.

 Paris, le fait d'un homme qui souille son propre nid est regard comme
le symptme de la dernire dcadence.

Monsieur le duc n'tait pas plus de Paris que les jaguars mexicains
enferms dans leurs cages au Jardin des Plantes.

Son appartement, trs riche et orn  la crole, avait une couleur et
des parfums nergiquement exotiques et rappelait le luxe grossier des
aventuriers de l'Amrique espagnole.

Il y avait beaucoup d'armes, surtout des armes du Mexique. Monsieur le
duc avait t l maintes fois jouer ces homriques parties o chacun
abrite son or derrire un couteau dgain. Vous eussiez reconnu chez
monsieur le duc tous les engins dont le nom fait si bien dans les rcits
du Nouveau Monde: le bowie-knife, fabriqu dans les tats de l'Union,
ainsi que le rifle et le revolver-Colt, auprs du mince poignard
portugais et de cet instrument hideux, la sanglante machette.

Au moment o Gioja et ses compagnons entraient chez monsieur le duc, la
chambre  coucher tait vide, mais derrire les draperies lgres d'une
galerie rgnante qui rappelait l'ternelle vranda des habitations
tropicales, on voyait deux ngres de stature athltique, tendus sur des
nattes et dormant.

Ils portaient la livre de Chaves. Au bruit que fit la porte en
s'ouvrant, ils se relevrent sur le coude et leurs yeux blancs
brillrent au milieu de leurs faces d'bne.

Les porteurs de Saphir la dposrent sur le lit.

--Ici! dit Gioja.

Les deux Noirs se levrent aussitt. C'taient des animaux magnifiques
qui s'appelaient Saturne et Jupiter, comme des plantes ou des dieux.

Gioja leur parlait comme  des chiens.

--Allez chercher Son Excellence, leur dit-il, et dites-lui ce que vous
avez vu.

--Matre battra, gronda Saturne.

Gioja leva une grosse canne qu'il tenait  la main.

Les deux ngres courbrent l'chine et se dirigrent vers la porte.

--Si matre ne peut pas marcher, ajouta Gioja en contrefaisant leur
langage, vous l'apporterez.

En France, il n'y a point d'esclaves: Jupiter et Saturne taient des
hommes libres.

Ds qu'ils furent partis, le vicomte Annibal prit la lampe qui tait sur
la table et s'approcha du lit pour clairer le visage de Saphir.

Ils taient l quatre coquins fort bien vtus. Leur emploi ncessite une
certaine toilette, et, dans la gamme de l'ignoble, leurs visages n'ont
pas le mme genre de bassesse que les visages des simples bandits.

Il y a en eux du maquignon et de l'expert en oeuvres d'art.

L'admirable beaut de la jeune fille, soudainement illumine par l'clat
de la lampe, leur sauta aux yeux comme un blouissement.

Ils eurent ce petit cri discret et pieux du dilettante, saluant
l'apparition de la diva.

--Ah! firent-ils  l'unanimit, morceau de roi! combien?

Gioja cligna de l'oeil.

--Autant d'or et de billets de la Banque de France, rpondit-il, que
nous pourrons en emporter  nous quatre dans nos poches, sous nos
chemises, dans les formes de nos chapeaux, dans nos mouchoirs et dans
des serviettes: il y a en bas trois millions cinq cent mille francs qui
sont  nous.

Les regards avides des trois compagnons du vicomte demandaient une
explication.

Gioja se rapprocha de Saphir et passa par deux fois la lumire de la
lampe au-devant de ses yeux.

--Une belle statue de marbre! murmura-t-il.

Aucun muscle du visage de la jeune fille n'avait en effet tressailli.

--Elle se gardera elle-mme, ajouta le vicomte Annibal en reposant la
lampe sur la table, monsieur le duc se chargera de l'veiller. Nous
avions besoin d'elle pour entrer dans la place, maintenant notre besogne
est ailleurs.

Il marcha vers la porte et les autres le suivirent. Le dernier coupa une
bougie et la mit allume dans sa lanterne.

Ils traversrent les corridors  pas de loup et descendirent l'escalier
de service situ du mme ct que le pavillon en retour, o madame la
marquise de Rosenthal faisait sa rsidence.

Pendant qu'ils descendaient, ils purent entendre le bruit de la porte
cochre, ouverte  deux battants et une voiture roulant sur le pav de
la cour.

--Dj Son Excellence! s'cria Gioja. Il faut nous hter, mes braves. Du
reste, vous serez traits en enfants gts; on a enlev tous les
cailloux de votre route. Les deux caissiers brsiliens ont bu ce soir
des grogs qui leur donneront de beaux rves, jusqu' ce qu'on les
veille  coups de bton.

Ils arrivaient en bas. Le jardin fut travers en suivant le mur du
rez-de-chausse. Vers le milieu de la route, Gioja s'arrta pour prter
l'oreille.

--C'est la pluie, dit un de ses trois compagnons.

De grosses gouttes, en effet, recommenaient  tomber et sonnaient en
frappant les branches des arbres.

Nos quatre rdeurs de nuit entrrent dans le vestibule des bureaux. Il y
avait parmi eux au moins un artiste de talent, car la porte principale
fut crochete en un clin d'oeil.

Ils pntrrent dans les bureaux mmes et rendirent tout d'abord une
visite de prudence au caissier et au sous-caissier qui dormaient comme
des souches,  droite et  gauche de la pice o se trouvait la caisse.

--Le grog tait bien prpar, dit Gioja.  l'ouvrage!

Les querelles entre deux fabricants clbres ont rvl le nant des
serrures  combinaisons et  secret. Ce sont des obstacles
insurmontables pour les profanes, mais les vritables adeptes dans l'art
s'en moquent comme d'un simple loquet qu'on soulve avec une ficelle.

Un de ces messieurs portait une trousse mignonne et coquette autant que
celles des chirurgiens  la mode. Il opra. La serrure tte, sonde,
caresse, livra son secret et la caisse ouverte montra des piles d'or
avec de monstrueux paquets de billets de banque.

Saladin et les membres du Club des Bonnets de soie noire taient bien
renseigns. La caisse de monsieur le duc de Chaves contenait exactement
les deux sommes annonces.

Gioja et ses compagnons se chargrent  la hte comme des mulets et
n'eurent rien de plus press que de dguerpir.

--Mon avaleur de sabres, dit Gioja en sortant le premier, va trouver
l'oiseau d'or dnich. Je suis fch de ne pas voir la figure qu'il
fera...  la grille!

La pluie tombait  torrents. Malgr le bruit du vent et de l'orage,
Gioja s'arrta pour couter une sorte de tumulte qui avait lieu dans
l'aile habite par monsieur le duc de Chaves.

Il tourna la tte vers les fentres de Son Excellence et vit, sur les
carreaux, des ombres qui se mouvaient violemment.

--Qu'ils s'arrangent! murmura-t-il.

Et il continua son chemin vers la grille, en disant  l'homme porteur de
la trousse:

--Fais-nous sauter cette dernire serrure!

Mais  ce moment-l mme, il recula effray en se trouvant devant une
porte ouverte. Son hsitation ne dura qu'un instant.

--teignez la lanterne, dit-il, armez-vous, traversons le bosquet et
sauve-qui-peut!

Ils s'lancrent, en effet, sous les arbres.

Dans cette nuit sombre, et parmi les mille fracas de l'orage qui allait
redoublant, le bruit de leurs pas se perdit bientt.

Mais, au bout de quelques secondes, on aurait pu entendre comme un clat
de rire dans ces tnbres diaboliques.

--Ah! dit une voix, tu voulais voir la figure de l'avaleur de sabres! Un
clair, dchirant les nuages, claira pour un instant un tableau ainsi
fait: quatre hommes spars par un large espace et entours chacun par
plusieurs bandits qui avaient le couteau lev.

 l'cart, les membres du club Massenet formaient un groupe immobile, au
milieu duquel la figure blanche de Saladin ressortait sous ses cheveux
noirs.

Tout rentra dans la nuit.

--Merci, dit encore la voix qui parlait  Gioja, tu as fait pour nous
toute la besogne.

Pendant que les chos prolongeaient l'explosion, la voix ordonna:

--_Coupez la branche!_

Il y eut des cris touffs, un rle plaintif, puis le silence.

Aussitt que Gioja et ses compagnons eurent quitt la chambre  coucher
de monsieur le duc de Chaves, mademoiselle Saphir ouvrit les yeux et
releva sa tte ple.

La belle statue s'animait. Il y avait dans son regard une rsolution
virile.

Un instant, elle couta le bruit des pas qui s'loignaient, puis elle
sauta hors du lit et se dirigea  son tour vers la sortie.

--Il n'y a qu'un seul corridor, dit-elle, et je dois retrouver aisment
l'appartement de madame la duchesse de Chaves.

Ses pas qui, d'abord, avaient chancel, se raffermirent,  mesure
qu'elle marchait. Il y avait en elle un courage solide, et la pense
d'envoyer du secours  Hector la soutenait.

La galerie tait longue et plonge dans une obscurit presque complte.
Tout au bout, cependant, on voyait luire encore, par clats
intermittents, la lampe mourante.

Saphir parvint jusqu' cette place o le vicomte Gioja avait dit:
Doucement! n'veillons pas madame la duchesse.

Il y avait l plusieurs portes. Au hasard, Saphir tourna le bouton de
l'une d'entre elles qui s'ouvrit.

C'tait une chambre obscure,  l'extrmit de laquelle une large
ouverture, garnie de portires releves, laissait voir une seconde
pice, o une lampe brillait.

La lampe tait pose sur un guridon, auprs d'un lit qui supportait une
femme tendue.

Madame de Chaves avait la tte appuye contre sa main et lisait. Saphir
pouvait voir son beau visage languissant et dcolor.

Elle appuya sa main sur sa poitrine o son coeur bondissait.

Madame de Chaves semblait absorbe profondment par sa lecture.

Nous connaissons la lettre qu'elle tenait  la main; elle avait t
crite, cette nuit mme, dans la salle d'attente du rez-de-chausse, par
l'un de ces deux personnages qui avaient demand madame la duchesse,
puis monsieur le duc avec tant d'instance.

La lettre tait ainsi conue:

Madame, voil bien des fois que je viens. C'est moi qui vous ai envoy
le portrait de Lily tenant Petite-Reine dans ses bras.

Petite-Reine n'est pas morte, Justine vit, et vous la retrouverez digne
de vous, malgr le bizarre mtier auquel le sort l'a rduite. Elle est
avec de pauvres bonnes gens qui lui ont t secourables et  qui vous
devez de la reconnaissance. Elle danse sur la corde. Elle a nom
mademoiselle Saphir.

Madame, je veux vous voir parce qu'un grand danger la menace--et vous
aussi peut-tre. Je reviendrai demain matin de bonne heure. Fussiez-vous
malade  la mort, il faut que je sois introduit prs de vous.

Ce message tait sign d'un nom que Mme de Chaves avait lu tout de
suite, avant mme de parcourir les premires lignes, et qui veillait en
elle un monde de souvenirs: Mdor.

Mdor!--Autrefois le brave garon ne savait pas crire, et l'criture de
cette lettre ressemblait... tait-ce possible?

Lily se sentait devenir folle.

Elle lisait pourtant, laborieusement, le coeur serr par l'angoisse, car
elle avait t trompe, mais le coeur soulev aussi par d'immenses lans
de joie.

Quand elle eut achev, sa tte s'inclina sur sa poitrine.

--C'est le nom que m'a dit Hector, murmura-t-elle, le nom de celle qu'il
aime et que j'aimais en l'coutant... Saphir!

Dans le silence une douce voix s'leva qui dit:

--Vous m'appelez, madame, me voici, je suis Saphir.

La duchesse, stupfaite, leva les yeux.  quelques pas d'elle, la
lumire clairait une jeune fille, belle, plus belle que ses rves de
mre amoureuse.

Madame de Chaves voulut s'lancer hors de son lit et serait tombe sur
le tapis, si Saphir ne l'et retenue dans ses bras.

Lily, pendue ainsi au cou de la jeune fille, et baignant son regard dans
ses grands yeux bleus fixs sur elle avec des larmes, balbutiait:

--C'est toi, cette fois! je t'ai si souvent revue! c'est toi, mais bien
plus belle!... Oh! je suis veille et j'ai ma fille sur mon coeur!

--Puissiez-vous dire vrai, madame, rpliqua Saphir, car toute mon me
s'lance vers vous. Mais je viens vous parler d'Hector qui est peut-tre
en danger de mourir.

La duchesse ne comprenait point. Saphir se dgagea de ses bras et courut
vers le secrtaire ouvert o il y avait des plumes, de l'encre et du
papier.

Elle crivit rapidement deux lignes.

Cher pre et chre mre, rassurez-vous je suis sauve. Un autre reste
en pril; prenez avec vous nos hommes et courez dans l'avenue du quai
d'Orsay;  la hauteur du pont de l'Alma, vous trouverez un bless et
vous lui donnerez votre l'aide pour l'amour de moi.

--Hector bless! dit la duchesse qui lisait par-dessus son paule.
Saphir pliait dj la lettre. Elle sonna elle-mme.

--Vous allez envoyer sur-le-champ, madame, dit-elle, une personne sre.

--Si nous allions!... commena Mme de Chaves.

--Nous irons... ou du moins j'irai, car vous tes bien faible, mais il
faut envoyer d'abord.

Une femme de chambre se prsentait. Saphir la regarda en face.

--Celle-ci est dvoue, n'est-ce pas! demanda-t-elle  madame de Chaves.

La duchesse rpondit:

--Je suis sre d'elle.

L'instant d'aprs, Brigitte partait en courant avec les instructions
prcises qui devaient lui faire trouver le thtre Canada. Elle avait
ordre d'veiller, en passant dans la cour, le cocher de madame la
duchesse et de faire atteler.




XXI

Un vieux lion qui s'veille


Tout cela n'avait pas pris cinq minutes. La duchesse et Saphir, seules
de nouveau, taient assises l'une auprs de l'autre sur le canap o,
l'avant-veille, mademoiselle Guite avait ronfl.

Madame de Chaves voulait savoir par quel miracle Saphir tait en ce
lieu,  cette heure, mais elle voulait savoir tant d'autres choses!
Chaque fois que la jeune fille commenait son rcit une pluie de baisers
l'interrompait.

La duchesse tait gurie, la duchesse tait folle de joie; elle
comparait avec triomphe les transports croissants de sa tendresse, aux
hsitations qui l'avaient prise si vite en prsence de _l'autre_.

Elle parlait de l'autre  Saphir qui ne pouvait pas la comprendre,
puisqu'elle ignorait toute l'histoire de mademoiselle Guite.

La duchesse interrogeait, elle coupait les rponses, elle remerciait
Dieu, elle riait, elle pleurait, elle faisait envie et piti. Sa beaut
avait des rayons. On n'et point su dire laquelle de Saphir ou d'elle
tait belle le plus admirablement.

--Je ne t'empcherai jamais de les voir, ces braves gens, disait-elle.
Ce n'est pas assez, cela; ils demeureront avec nous, ils seront toujours
ton pre et ta mre... et figure-toi que j'tais alle avant-hier soir
avec Hector pour te voir danser. Quelle providence qu'Hector ait pu te
rencontrer, t'aimer!

Et comme une larme,  ce nom, venait aux yeux de la jeune fille, madame
de Chaves la scha  force de baisers.

--Ne crains rien, ne crains, rien! dit-elle; Dieu est avec nous
maintenant! il ne voudrait pas mettre une douleur parmi tant de joie.
Nous allons retrouver Hector... l'aimes-tu bien?

Ceci fut murmur d'une voix jalouse dj. Elle sentit les lvres froides
de Saphir sur son front et la serra passionnment contre sa poitrine.

--Tu l'aimes bien! tu l'aimes bien! dit-elle. Tant mieux! si tu savais
comme il t'aime, lui! J'tais sa confidente, et je le grondais d'adorer
comme cela une... oh! je puis bien dire le mot, maintenant: une
saltimbanque. Il me semble que je t'aime plus profondment  cause de
cela... je ne t'aurais jamais vu danser, moi, car tu ne danseras plus...
Mais tu l'aimeras mieux que moi, n'est-ce pas? il faut se rsigner 
cela.

--Ma mre! ma mre, murmurait Saphir, qui l'coutait avec ravissement.

Je ne puis mieux exprimer la vrit qu' l'aide de cette parole: Saphir
coutait madame de Chaves comme les mres coutent le babil dsordonn
des chers petits enfants.

Les rles taient retourns. Madame de Chaves tait l'enfant; il y avait
en elle,  cette heure, l'allgresse turbulente du premier ge. Elle ne
se possdait plus.

--Je vais tre bien jalouse de lui, dit-elle, c'est certain.
Heureusement qu'il tait comme mon fils avant cela, je tcherai de ne
point vous sparer dans mon amour.

--Mais, s'interrompit-elle joyeusement, tu as donc t jalouse aussi,
chrie? jalouse de moi, ce jour o nous nous rencontrmes sur la route
de Maintenon?

--Je vous avais vue si belle, ma mre!... commena la jeune fille.

--Tu me trouves donc belle! interrompit encore la duchesse. Moi je ne
saurais pas dire comment je te trouve. Tu ressembles...

Elle allait dire:  ton pre, mais n'acheva pas et un voile de pleur
descendit sur son visage.

--coute, fit-elle mystrieusement, tout  l'heure, dans cette lettre
qui me parlait de toi, je croyais reconnatre son criture. Mais, se
reprit-elle, que vais-je dire l? Je perds la tte tout  fait. Comment
me comprendrais-tu, puisque tu avais un an  peine. Tiens, regarde, te
voil!

Elle s'tait leve plus ptulante qu'une vierge de seize ans et avait
t chercher dans son livre d'heures la photographie envoye par Mdor.

Elle l'apporta, disant avec le rire franc des heureuses:

--Regarde, regarde! te reconnais-tu? Saphir tait mue et toute
srieuse.

--Je ne reconnais que vous, ma mre, dit-elle en portant le portrait 
ses lvres. Mais il y a en moi un trouble trange, une fatigue que je ne
saurais dfinir: c'est comme si ma mmoire comprime allait clater. Il
me semble que je me souviens... mais non! J'ai beau faire, je ne me
souviens pas. Aujourd'hui comme autrefois je suis ce nuage berc entre
vos bras bien-aims.

Madame de Chaves l'attira doucement contre son coeur et, baissant la
voix jusqu'au murmure, elle dit:

--Tu avais autrefois...

Elle s'arrta, presque confuse, et Saphir rougit dans un dlicieux
sourire.

--Comment donc l'autre avait-elle fait? pensa tout haut madame de Chaves
qui ajouta:

Tu sais bien de quoi je parle, le signe?

--Ma cerise... dit tout bas Saphir, dont les cils de soie se baissrent.
Elles riaient toutes deux avec un trouble o il y avait une ineffable
pudeur.

--Je suis juge, dit madame de Chaves gaiement, et j'examine ton acte de
naissance. C'est un interrogatoire, mademoiselle... de quel ct?

--Ici, rpliqua Saphir en posant le bout de son doigt rose entre son
paule droite et son sein.

Madame de Chaves effleura ce doigt d'un baiser, et dit si bas que Saphir
eut peine  l'entendre:

--Je veux voir.

--Et je veux que tu voies, rpondit la jeune fille, qui la tutoyait pour
la premire fois.

Ce furent encore des baisers.

Puis Saphir s'assit et la duchesse, agenouille devant elle, commena
d'une main qui tremblait  dtacher les agrafes de la robe.

Elle n'acheva pas ce travail charmant, parce que Saphir lui saisit les
deux mains en poussant un cri d'pouvante.

La duchesse se leva, effraye  son tour, et regarda en arrire, suivant
le doigt tendu de Saphir qui montrait la baie drape de portires par o
elle tait entre.

Il y avait l deux noirs visages clairs par des yeux blancs qui
semblaient tinceler.

--Que faites-vous l? balbutia la duchesse, bgayant de colre en mme
temps que de frayeur.

Entre les deux faces d'bne de Saturne et de Jupiter, une troisime
figure se montrait: celle-ci plus haute et d'un bronze rougetre.

Monsieur le duc de Chaves tait ivre, mais non point tant qu'il avait
coutume de l'tre en rentrant  ces heures de nuit. Il n'avait perdu que
la raison; l'aplomb et la force du corps restaient: on tait venu
l'interrompre avant la fin de son orgie quotidienne.

--Cette belle enfant est  moi, dit-il, parlant le franais aussi
pniblement que jadis, pourquoi m'a-t-on forc de la venir chercher
jusqu'ici?

--C'est ma fille, rpondit madame de Chaves d'une voix que l'angoisse
tranglait dans sa gorge.

Le duc se prit  rire et fit un geste; les deux noirs s'branlrent.

--Vous mentez, dit-il, votre fille est dans le pavillon.

--C'est ma fille! rpta madame de Chaves qui fit un pas  la rencontre
des deux Noirs.

Ceux-ci reculrent, interdits.

Monsieur le duc avait une cravache qui siffla deux fois, le sang jaillit
de l'paule gauche de Saturne et de l'paule droite de Jupiter.

--Combien donc avez-vous de filles? demanda-t-il brutalement, en
verrons-nous une chaque semaine? _Diabo me cogo_! moi qui perds
toujours, j'ai eu du bonheur ce soir! Celle-ci est achete et paye.

Son rire nerv continuait. Il plongea ses deux mains dans ses poches et
des poignes d'or roulrent en s'parpillant sur le tapis.

--Voyez plutt! ajouta-t-il, je la paierai deux fois si l'on veut. Puis,
s'adressant aux Noirs:

--Apporte! _Pe de cabra!_

La cravache siffla de nouveau.

Les deux ngres se prcipitrent et, malgr les efforts dsesprs de
madame de Chaves, ils s'emparrent de Saphir qui restait ptrifie par
l'horreur.

--Allez! ordonna le duc.

Les deux Noirs enlevrent Saphir et il s'apprta  les suivre.

--C'est ma fille! c'est ma fille! c'est ma fille! cria la malheureuse
femme avec dmence en s'accrochant  ses vtements.

Il se dbarrassa d'elle d'un geste violent et ne se dtourna mme pas
pour la voir tomber vanouie.

Nous avons entendu rentrer monsieur le duc, au moment o Annibal Gioja
et ses compagnons prenaient l'escalier de service pour gagner, par le
jardin, les bureaux de la Compagnie brsilienne.

Monsieur le duc avait reu le message d'Annibal au beau milieu d'une
veine inusite qui amoncelait devant lui des tas d'or.

Il n'avait pas mme hsit, tant sa fantaisie tait grande.

En arrivant il s'tait fort tonn de ne trouver ni Annibal ni la
danseuse de corde.

Saturne et Jupiter, effrays par la colre terrible qui lui montait au
cerveau, s'taient mis  chercher. Saphir avait laiss entrouverte la
porte des appartements de la duchesse, et les deux Noirs, guids par le
bruit des voix, n'eurent pas de peine  retrouver sa piste.

Le lecteur sait le reste.

Au milieu de la chambre de monsieur le duc, il y avait sur la table une
bouteille de rhum dbouche et un verre  demi plein.

Saphir fut dpose sur le lit o dj une fois on l'avait tendue.

Les deux Noirs, remercis par un dernier coup de cravache, furent mis
dehors, et le duc poussa la porte sur eux, aprs quoi, il vint vider son
verre de rhum.

Il avait toujours ce rire hbt des gens ivres. En allant de la table
au lit, il grommela quelques mots portugais, entremls de jurons.

Puis il se planta devant Saphir qui le regardait avec ses grands yeux
pouvants, et se dit  lui-mme:

--_Raios_! Annibal avait raison, voici une belle crature!

Et, sans autre prambule, ses deux bras voulurent enlacer la taille de
Saphir.

Mais  quelque chose malheur est bon, dit le proverbe, et les dures
traverses de l'adolescence de Justine l'avaient faite du moins forte
comme un homme.

C'tait un de ces grands lits carrs qui n'ont pas de ruelle. Saphir
raidit sa taille souple et, se dbarrassant de l'treinte du sauvage,
elle le repoussa pour sauter d'un bond de l'autre ct du lit.

Le duc n'en rit que plus fort.

--_Apre_! dit-il, j'aime cela; elles sont ainsi dans mon pays, les
_macacas de Diabo_! Ah! ah! il va falloir se battre, battons-nous, ma
belle, je ne dteste pas les griffes de panthres ni les dents de
tigresses.

Il se versa un verre de rhum, et l'avala d'un trait, puis il fit le tour
du lit.

De ce ct, Justine n'avait pas d'issue. Elle essaya de bondir une
seconde fois par-dessus la couverture, et ce lui tait chose aise, mais
monsieur de Chaves la ressaisit par sa robe qui craqua sans se dchirer.
Seulement les dernires agrafes de son corsage, arraches toutes  la
fois, dcouvrirent son fichu, tandis que ses cheveux dnous inondaient
ses paules.

Elle tomba sur le lit dans une pose qui la faisait splendide  voir.

Le duc poussa un rle de faune.

--Sur mon salut ternel, dit Justine dont les deux mains taient dj
prisonnires, je suis la fille de votre femme!

--Tu mens, rpondit le duc en poursuivant sa victoire, c'est l'autre qui
a le signe. Ah! ah! _bestiaga_! l'autre n'est pas si mchante que toi.

Justine parvint  dgager une de ses mains et d'un geste dsespr, elle
arracha elle-mme le fichu, dernier voile qui dfendt sa poitrine.

Le duc recula; il ne pouvait plus douter, mais ses yeux avides
s'injectrent de sang et un rauquement gronda dans sa gorge.

--_Burra_! dit-il, que me fait cela? tu es trop belle!

Ce qui aurait d arrter sa brutale passion l'exalta jusqu'au dlire. Il
se rua sur la jeune fille et, dans la lutte horrible qui suivit, tous
deux franchirent la largeur du lit pour retomber de l'autre ct.

L, Justine resta sans mouvement et la bte fauve victorieuse gronda:

--_Os raios m'escartejo_! je suis le matre!

Mais  ce cri de barbare triomphe une voix froide et tranchante comme
l'acier rpondit:

--Relevez-vous, monsieur le duc, je ne voudrais pas vous tuer  terre.

Monsieur de Chaves crut d'abord avoir mal entendu. Il redressa la tte
sans se retourner. Mais la voix rpta d'un accent plus imprieux.

--Monsieur le duc, relevez-vous!

Il se retourna enfin et vit sur le seuil un homme qu'il ne connaissait
pas. C'tait un personnage de haute taille, maigre et vtu de noir de la
tte aux pieds. Il avait un grand visage ple avec des yeux fiers mais
mornes et voils par une sorte de brume. Sa barbe tait grise, ses
cheveux taient blancs.

Monsieur de Chaves s'tait relev tout tourdi, mais l'aspect de cet
inconnu fouetta sa double ivresse et lui rendit une partie de son
sang-froid.

--Qui tes-vous? demanda-t-il avec hauteur.

L'inconnu ouvrit sa large redingote et en retira deux pes, dont il
jeta l'une sur le parquet aux pieds de monsieur le duc.

--Mon nom importe peu, dit-il. Voici bientt quinze ans, vous m'avez
pris ma femme au moyen d'une lche tromperie. Ds ce temps-l vous
auriez pu lui rendre son enfant qui est le mien. Vous l'avez pouse par
un mensonge aprs vous tre fait veuf par un assassinat: vous voyez que
je sais votre histoire. Et maintenant, je vous surprends luttant contre
cette mme enfant, devenue jeune fille, non pas comme un homme, mais
comme une bte froce. Comme une bte froce j'aurais pu vous abattre,
moi surtout qui ai oubli bien longtemps d'o je sors. Mais en touchant
une pe, je me suis souvenu de ma qualit de gentilhomme.
Dfendez-vous!

Le duc l'avait cout sans l'interrompre. En l'coutant, loin de relever
l'pe, il s'tait rapproch d'une console place entre les deux
fentres et dont la tablette supportait diverses armes.

Il y prit un revolver et l'arma.

--Je vais me dfendre, dit-il, mais contre un visiteur de nuit qui
refuse de dire son nom, je pense avoir le choix des armes.

Il visa. Un premier coup partit. L'tranger eut un tressaillement.

Monsieur le duc fit virer froidement son revolver, arma et visa de
nouveau.

L'tranger avait fait un pas vers lui.

Monsieur le duc tira; mais  peine le coup eut-il retenti que le
revolver s'chappa de sa main fouette par l'pe.

L'tranger avait encore tressailli.

Le duc voulut saisir une machette sur la console; un second coup de plat
d'pe lui fit lcher prise.

Il bondit avec un cri de rage jusqu' l'autre extrmit de la chambre,
o pendait une carabine de chasse. L'tranger ramassa l'pe qui tait 
terre; il rejoignit le duc au moment o celui-ci armait vivement la
carabine et, lui plaant la pointe de son arme au noeud de la gorge, il
lui dit:

--Lchez cela et prenez ceci, ou vous tes mort!

Il lui tendait la garde de la seconde pe.

Le duc obit enfin, faute de pouvoir faire autrement et, sans prendre
posture, il lana un coup  bras raccourci dans le ventre de l'tranger
qui para sur place et dit encore:

--Mettez-vous en garde.

Le duc se mit en garde et son dernier juron fut coup en deux par un
coup droit qui lui traversa la poitrine.

La porte se rouvrit en ce moment et la duchesse de Chaves entra. Elle
s'tait trane  genoux tout le long du corridor. Justine qui reprenait
ses sens parcourut la chambre d'un regard gar.

Il y avait un homme mort: le duc de Chaves, et un autre homme qui se
tenait debout immobile auprs de lui, serrant encore son pe sanglante
dans sa main.

--Justin! dit madame de Chaves en un grand cri. Puis elle ajouta:

--Ma fille! ton pre! ton pre!

Elle aida Justine  se relever, et toutes deux revinrent  l'tranger
qui souriait doucement, mais semblait avoir peine  se soutenir.

--Justin! rpta la duchesse, Dieu t'a envoy...

--Mon pre! c'est mon pre qui m'a sauve!

Justin souriait toujours et les contemplait en extase. Il chancela, puis
s'affaissa dans leurs bras aussitt qu'elles l'eurent touch.

Monsieur le duc tait un tireur habile. Les deux balles de son revolver
avaient port.

Le lendemain, l'htel de Chaves tait une maison dserte.  l'extrieur,
au contraire, soit dans le faubourg Saint-Honor, doit dans l'avenue
Gabrielle, tous les badauds du quartier semblaient s'tre donn
rendez-vous.

Il y avait, Dieu merci, matire  chroniques et  bavardages. Le corps
de monsieur le duc avait t retrouv perc d'un coup d'pe au milieu
de sa chambre  coucher. Le lit tait dfait, quoiqu'on n'y eut point
couch, les meubles taient drangs, et un revolver tomb  terre avait
tir deux de ses coups.

Les Noirs et les autres domestiques interrogs avaient rpondu que
certains bruits s'taient fait entendre dans la nuit, mais qu' l'htel
de Chaves, quand monsieur le duc rentrait ivre vers le matin, on tait
habitu  entendre toutes sortes de bruits.

Ce n'tait pas tout, cependant. Le caissier et le sous-caissier de la
Compagnie brsilienne s'taient veills fort tard au milieu d'un
vritable ravage. La caisse tait force, et il y manquait une somme
considrable.

Ce n'tait pas tout encore. Dans le pavillon en retour sur le jardin,
une pauvre jeune femme, madame la marquise de Rosenthal, attaque sans
doute par les malfaiteurs, avait pass la nuit garrotte et billonne.

Enfin, sous les bosquets des Champs-Elyses, en face du jardin de
l'htel, une large trace de sang restait, malgr la pluie, et indiquait
un ou plusieurs meurtres. Mais, ici, on avait cherch en vain le corps
du dlit.

Les badauds se racontaient les uns aux autres ces divers dtails
tragiques et passaient, en somme, une agrable journe.

La justice informait.

Dans l'appartement du jeune comte Hector de Sabran, assez bien remis du
coup de canne plombe qui l'avait terrass la veille, sous les arbres du
quai d'Orsay, nous eussions rencontr tous les personnages de notre
drame, rassembls autour du lit de Justin de Vibray.

Le chirurgien venait d'extraire la seconde balle et rpondait dsormais
de l'existence du bless.

C'tait Mdor qui avait servi d'aide pendant l'opration.

Toute la matine on avait craint que Justin ne survct point 
l'extraction des balles; aussi,  tout vnement avait-il voulu mettre
d'avance la main de mademoiselle Justine de Vibray, sa fille, dans celle
d'Hector de Sabran.

Maintenant il dormait paisiblement, tandis que Lily et Justine, les yeux
mouills de larmes heureuses, penchaient leurs sourires au-dessus de son
sommeil.

chalot et madame Canada regardaient cela, et la clbre Amandine,
parlant au nom de la communaut, disait avec fiert mais la larme 
l'oeil:

--On sait se tenir  sa place. Nous n'appartenons pas  la mme
catgorie dans les castes de la socit moderne, par consquence on fera
en sorte de ne point se rendre  charge  des personnes qui n'oseraient
pas nous dire: fichez-nous le camp, par suite des sentiments de leurs
coeurs gnreux.

--Mais nanmoins, ajouta chalot dont la pauvre voix tremblait, on
sollicite la permission d'assister dans un coin au mariage d'abord et
puis au baptme... en plus, de venir tous les ans voir un peu comment se
porte notre ancienne fille.

_Post-scriptum._ Quant  monsieur le marquis Saladin de Rosenthal, nous
verrons quelque jour peut-tre comment il employa l'argent de la
Compagnie brsilienne, et sur quel noble thtre il eut l'honneur de
s'trangler en avalant son dernier sabre.






End of the Project Gutenberg EBook of L'avaleur de sabres, by Paul Fval

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     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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- You comply with all other terms of this agreement for free
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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