The Project Gutenberg EBook of Rimes familires, by Camille Saint-Sans

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Title: Rimes familires

Author: Camille Saint-Sans

Release Date: December 2, 2006 [EBook #19992]

Language: French

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                RIMES FAMILIRES
                      PAR
              CAMILLE SAINT-SANS

                     PARIS
             CALMANN LVY, DITEUR
       ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
                 3, RUE AUBER, 3
                      1890
 Droits de reproduction et de traduction rservs.

       *       *       *       *       *




TABLE


PRLUDE

STROPHES

LA LIBELLULE
_MEA CULPA_
 M. JACQUES D***
 MADAME PAULINE VIARDOT
_CAVE CANEM_
 M. GABRIEL FAUR
LE CHNE
MODESTIE
 AUGUSTA HOLMS
 LA MME
GNTI SEAUTON
 M. PIERRE B***
 GRENADE
NE SOYONS PAS TROP DBONNAIRES
LES HEURES
_SVA MATER AMORUM_
ADAM ET VE


SONNETS

CHARLES GOUNOD
 M. HENRI SECOND
 M. GEORGES AUDIGIER
 M. R. DE LA B***
CADIX
LE FOUJI-YAMA


POSIES DIVERSES

ADIEU
EN ESPAGNE
LE JAPON
L'ARBRE
LA STATUE
_MORS_
LE PAYS MERVEILLEUX


BOTRIOCPHALE

       *       *       *       *       *




PRLUDE

_. M. L. J. C._


Te souviens-tu de la tonnelle
O nous djeunmes si bien?
De l'tincelante prunelle
De la servante, et de son chien?

De l'omelette savoureuse?
De notre langage indiscret?
De la route au soleil poudreuse
Et des chnes de la fort?

En djeunant, la Posie
Fut le thme de nos discours,
Et le got de cette ambroisie
 ma lvre est rest toujours.

Pourquoi? je ne saurais le dire,
Mais c'est un fait; pour mon malheur,
Je souffre  prsent le martyre
Qui s'attache au flanc du rimeur.

Je suis prisonnier de la Lyre;
Apollon s'est fait mon gelier.
Si rien ne calme ce dlire
Je deviendrai fou  lier!

C'est toi, mchant petit gavroche,
Qui m'as fait ce cadeau fatal!
Ah! que n'es-tu sur une roche
Rest dans ton pays natal

O l'huile vierge mais paisse,
L'ayoli prompt  revenir,
La brandade et la bouillabaisse
Auraient bien d te retenir!

Mais non! c'est trop d'ingratitude!
Pardonne  mon esprit pervers.
Entre nous, c'est la solitude
Qui m'a mis la tte  l'envers.

Tu ne seras pas responsable
Si mes vers me sont reprochs;
C'est moi seul qui suis le coupable
Et je t'absous de mes pchs.

Ou plutt je te remercie:
Tu m'as ouvert un coin des cieux.
Sache-le bien: la Posie
Est ce qui console le mieux.




STROPHES




LA LIBELLULE

Prs de l'tang, sur la prle
Vole, agaant le dsir,
La Libellule au corps frle
Qu'on voudrait en vain saisir.

Est-ce une chimre, un rve
Que traverse un rayon d'or?
Tout  coup elle fait trve
 son lumineux essor.

Elle part, elle se pose,
Apparat dans un clair
Et fuit, ddaignant la rose
Pour le lotus froid et clair.

 la fois puissante et libre,
Soeur du vent, fille du ciel,
Son aile frissonne et vibre
Comme le luth d'Ariel.

Fugitive, transparente,
Faite d'azur et de nuit,
Elle semble une me errante
Sur l'eau qui dans l'ombre luit.

Radieuse elle se joue
Sur les lotus entr'ouverts,
Comme un baiser sur la joue
De la Naade aux yeux verts.

Que cherche-t-elle? une proie.
Sa devise est: cruaut.
Le carnage met en joie
Son implacable beaut.




_MEA CULPA_


_Me culp!_ je m'accuse
De n'tre point dcadent.
Dans les fruits trop verts, ma Muse
N'ose pas mettre la dent.

Les gambades prilleuses
Ne sont pas de mon ressort:
Ces gats sont dangereuses
Pour qui n'est pas assez fort.

La tmrit m'enchante
Chez les jeunes imprudents;
Mais tranquillement je chante,
Laissant passer les ardents.

Ils vont, rompant tous les cbles,
Franchissant tous les fosss,
Truffant d'tranges vocables
Les hmistiches casss,

Et composent des salades
De couleurs avec des sons,
 faire tomber malades
Les strophes et les chansons.

Du diable si je m'y frotte!
Tout a n'est pas pour mon nez;
On m'enverrait  la hotte
Avec les journaux mort-ns.

Je deviendrais vite aphone,
Si j'allais en tourdi
M'gosiller comme un Faune
Ftant son aprs-midi.

Laissons tous ces jeux d'adresse
 l'rudit, au savant.
Ce qui sirait  l'Altesse
Ne vaut rien pour le manant.




 M. JACQUES D***


Jeune homme heureux  qui tout sourit dans la vie,
           Garde bien ton bonheur!
Tu n'as jamais connu la haine ni l'envie;
           La paix est dans ton coeur.

Ta mre n'est plus l: mais ton pre est un frre
           Et ta femme est un ciel;
La coupe qui souvent n'a qu'une lie amre
           Pour toi n'a que du miel.

Peut-tre voudrais-tu guerroyer dans l'arme
            Des conqurants de l'Art,
Et qu'un jour t'acclamant, pour toi la Renomme
            Dployt l'tendard.

Imprudent! fuis la route o son clairon rsonne!
            Elle mne  l'enfer.
Si la desse au front nous met une couronne,
            La couronne est de fer.

Tu connatras, hlas! si ton char met sa roue
            Dans ce chemin glissant,
L'ornire qui se creuse, et le froid sur ta joue
            De l'Aquilon puissant!

Tu connatras les yeux menteurs, l'hypocrisie
            Des serrements de mains,
Le masque d'amiti cachant la jalousie;
            Les ples lendemains

De ces jours de triomphe o le troupeau vulgaire
    Qui pse au mme poids
L'histrion ridicule et le gnie austre
    Vous met sur le pavois!

La Gloire est infidle et c'est une matresse
    Plus pre que la mort.
Quand on a le bonheur,  quoi bon cette ivresse?
    Crains de tenter le Sort!

Je sais qu'on avertit en vain ceux que dvore
    La soif de l'inconnu.
Si le soir est trompeur, souviens-toi qu' l'aurore
    Je t'avais prvenu.




 MADAME PAULINE VIARDOT


Gloire de la Musique et de la Tragdie,
Muse qu'un laurier d'or couronna tant de fois,
Oserai-je parler de vous, lorsque ma voix
Au langage des vers follement s'tudie?

Les potes guids par Apollon vainqueur
Ont seuls assez de fleurs pour en faire une gerbe
Digne de ce gnie clatant et superbe
Qui pour l'ternit vous a faite leur soeur.

Du culte du beau chant prtresse vnre,
Ne laissez pas crouler son autel prcieux,
Vous qui l'avez reu comme un dpt des cieux,
Vous qui du souvenir tes la prfre!

Ah! comment oublier l'implacable Fids
De l'amour maternel endurant le supplice,
Orphe en pleurs qui pour revoir son Eurydice
Enhardi par ros pntre dans l'Hads!

Grande comme la Lyre et vibrante comme elle,
Vous avez eu dans l'Art un clat nonpareil
Vision trop rapide, hlas! que nul soleil
Dans l'avenir jamais ne nous rendra plus belle!




_CAVE CANEM_


Le chien n'est qu'un animal;
Mais l'homme, par qui tout change,
De l'animal fait un ange,
De la bte un idal;

D'un museau noir, un pome
De jais brillant au soleil.
Rien sous les cieux n'est pareil
Aux pattes du chien qu'on aime,

 ses oreilles, tombant
Avec grce, ou redresses,
Selon que vont les penses
De cet tre captivant.

Un sourire est dans sa queue:
Le grand pote l'a dit.
Si quelque intrus en mdit,
On l'vite d'une lieue.

 son chien se confiant
Chacun pousse le courage
Jusqu' braver de la rage
Le pril terrifiant.

Devant Azor qu'on admire
Le genre humain disparat.
Pour plus d'une, que serait
Un amant, prs de Zmire!

Ce fantoche intelligent
Grce aux erreurs que je blme
(Peut-tre en les partageant)
Prend le meilleur de notre me.




 M. GABRIEL FAUR


Ah! tu veux chapper  mes vers, misrable!
    Tu crois les viter.
Ils sont comme la pluie: il n'est ni Dieu ni Diable
    Qui les puisse arrter.

Ils iront te trouver, franchissant les provinces
    Et les dpartements,
Ainsi que l'hirondelle avec ses ailes minces
    Bravant les lments.

Si tu fermes ta porte, alors par la fentre
    Ils te viendront encor,
tincelants, cruels, comme de la Phartre
    Sortent des flches d'or;

Et tu seras cribl de rimes acres
    Pntrant jusqu'au coeur;
Et tu pousseras des clameurs dsespres
    Sans calmer leur fureur.

Pour te dfendre, Aulte  l'oreille rebelle,
    Tu brandiras en vain
Du dieu Pan qui t'a fait l'existence si belle
    La flte dans ta main.

Elle rend sous ta lvre experte et charmeresse
    Un son voluptueux
Qui nous donne parfois l'inquitante ivresse
    D'un parfum vnneux;

Des accords savoureux, inous, tmraires,
    Semant un vague effroi,
Apportant un cho des surhumaines sphres,
    Inconnus avant toi.

Mais l'essaim de mes vers, tourbillonnant, farouche,
    Sur elle s'abattra,
Obstruant les tuyaux; le sens deviendra louche
    Des sons qu'elle mettra;

Puis, jouet inutile entre tes mains d'athlte,
    La flte se taira.
O vengeance terrible et dont l'ingrat pote
    Le premier gmira!

Car, pour lui, le retour de la rose ingnue
    Aprs l'hiver mchant,
Aprs un jour brlant la fracheur revenue
    Ne valent pas ton chant!




LE CHNE

_ M. Edmond Cottinet._


Le chne a-t-il grandi? tient-il bien sa promesse,
    Ami des anciens jours?
Et ce que tu disais de lui dans sa jeunesse,
    Le penses-tu toujours?

Oui, c'tait bien un chne, et d'une fleur de serre
    Il n'a pas l'agrment;
Son corce est rugueuse et sombre: en pleine terre
    Il a cr lentement.

Sa racine a senti bien souvent de la roche
    Le contact dtest;
Mais elle la contourne et sur elle s'accroche
    Avec tnacit.

Sa tte sans orgueil dpasse  peine l'herbe.
    Qui durera verra!
L'herbe sera fauche, et la cime superbe
    Longtemps s'lvera.

L'arbuste pousse vite et son riche feuillage
     bientt recouvert
Le jeune arbre sans grce et sans fleurs, qu'un mme ge
    Fait moins fort et moins vert.

Sois patient! le Temps qui sans piti ravage
    Et la tige et la fleur
De l'arbuste, saura du vieux chne sauvage
    Consacrer la valeur;

Ses branches se tordant ainsi que des reptiles
    Crotront dans l'avenir,
Quand on aura perdu des plantes inutiles
    Mme le souvenir.

 toi merci, prophte aux strophes tmraires,
    Pour avoir devin
Que le frle arbrisseau, battu des vents contraires,
    tait prdestin!




MODESTIE

_ M. Ren de Rcy._

Plus d'un croit  sa victoire,
N'tant pas trs rudit;
 qui connat mieux l'Histoire
Tout orgueil est interdit.

Tu pensais, triste phmre,
Atteindre au comble de l'art!
Pote, regarde Homre!
Ou, musicien, Mozart!

 tous ces gants normes
Que nous montre le pass
Compare tes maigres formes,
O lutteur bientt lass!

Des forces de la Nature
Ils ont la fcondit;
Ils ont la haute stature,
La surhumaine beaut

De ces montagnes sublimes
Qui sans effort  nos yeux
Montrent des fleurs, des abmes,
Et la neige dans les cieux.

       *       *       *       *       *

Si nous crivons trois lignes,
L'Univers tout tonn
Est averti par des signes
Qu'un chef-d'oeuvre nous est n.

tourdi par le tapage,
L'Univers est en arrt.
Le temps souffle sur la page:
Le chef-d'oeuvre disparat.

On encense des idoles
Avec les genoux plis;
Ceux dont on boit les paroles
Demain seront oublis.

Ne va pas, toi qui m'coutes
En prenant des airs narquois,
T'aventurer dans des jotes
Avec les grands d'autrefois!

Tu te verrais, pauvre athlte,
Aussi faible qu'un enfant
Qui prendrait une arbalte
Pour combattre un lphant.




 AUGUSTA HOLMS


L'Irlande t'a donne  nous. Ta gloire est telle
Qu'un double rayon brille  ton front: Astart,
Aussi belle que toi, ne savait qu'tre belle;
Sapho qui t'galait n'avait pas ta beaut.

Tu chantes, comme vibre une fort superbe
Qu'agite la fureur des grands vents dchans;
Comme aux feux de midi la cigale dans l'herbe;
Comme sur un rcif les flots dsordonns.

Ton talent runit la force et la souplesse,
Et d'une dfaillance il n'a pas  rougir;
Si tu peux gazouiller comme en son allgresse
L'oiseau des champs, tu sais comme un fauve rugir.

La Rpublique, l'Art et l'Amour ont ensemble
Ml leurs voix, guids par ta puissante main,
Cette main qui jamais n'hsite ni ne tremble,
Que la lyre soit d'or ou qu'elle soit d'airain.

Tout un peuple a chant l'Hymne de dlivrance,
Vignerons, matelots, artisans, laboureurs,
Artistes et savants, parure de la France,
Les guerriers, les enfants qui leur jettent des fleurs.

 ta flamme allume en brillante spirale
La flamme des trpieds sur tous les fronts a lui,
Et nous avons trouv dans l'Ode Triomphale
Pour le grand Centenaire un chant digne de lui.

La Patrie adore au tout-puissant gnie
Te presse avec amour sur son coeur glorieux.
Sois par nous acclame et par elle bnie,
Et puisse ton toile illuminer les cieux!




 LA MME


Il est beau de passer la stature commune;
    Mais c'est un grand danger:
Le vulgaire dteste une gloire importune
    Qu'il ne peut partager.

Tant qu'on a cru pouvoir vous tenir en lisire
    Dans un niveau moyen,
On vous encourageait, souriant en arrire
    Et vous disant: c'est bien!

Mais quand vous avez eu le triomphe insolite,
    L'clat inusit,
Cet encouragement banal et vain bien vite
    De vous s'est cart;

Et vous avez senti le frisson de la cime
    Qui, seule dans le ciel,
N'a que l'azur immense autour d'elle, l'abme
    Et l'hiver ternel.

On craint les forts; celui qui dompte la chimre
    Est toujours dtest.
La haine est le plus grand hommage: soyez fire
    De l'avoir mrit.




GNTI SEAUTON


La mer tente ma lyre avec ses pouvantes,
Ses caresses de femme et ses gomons verts.
O mer trois fois perfide! alors que tu me hantes
Sur mon indignit j'ai les yeux grands ouverts.

Je pourrais comme un autre en alignant des rimes
Dire ton glauque azur aux vastes horizons;
Je pourrais par des mots sems sur tes abmes
Faire comme les flots s'entrechoquer des sons.

Mais non, je suis trop peu pour cette rude tche;
Tu m'as dcourag par ton immensit.
L'effort est surhumain et je me sens trop lche
Pour peindre dans mes vers ta terrible beaut.

Que d'autres plus hardis t'adressent la parole,
Comparent ton murmure  celui du sapin;
Je n'ose pas. Et puis ce serait chose folle
De te chanter encor aprs Jean Richepin.




 M. PIERRE B***


Pierre, je t'ai vu natre et de ta jeune gloire
J'aimerais  fter les lauriers radieux.
D'o vient donc ton silence et quelle est l'humeur noire
Qui fait plier ton aile et te ferme les cieux?

Je la connais; je sais qu'une triste chimre
A toujours assombri ton me. La Vertu
Que tu voulais chanter dans ton dsir austre
A mis son doigt glac sur ton luth: il s'est tu.

La Vertu! que le ciel me garde d'en mdire!
Il n'est rien de si beau, de si grand  mes yeux.
Mais--(mieux que moi ton pre est l pour t'en instruire)
On la clbre mal dans la langue des dieux.

Quand Homre chantait la colre d'Achille,
Quand Horace effeuillait des roses sur le vin,
Sur la reine Didon lorsque pleurait Virgile
Inventant pour la plaindre un langage divin,

Nul d'entre eux ne songeait  rformer le monde;
Potes, ils faisaient des vers, comme en t
L'abeille cherche dans la corolle profonde
Son miel dont la saveur est une volupt.

Rouvre ton aile, ami! sois digne de ta race!
De corriger les moeurs ne va pas te flatter.
Le feu de la Jeunesse est la lave qui passe,
Et des sermons rims ne peuvent l'arrter.

Chante l'astre, la fleur, les bois, la mer si belle,
Les splendeurs de la Femme et les malheurs des Rois,
Le tout-puissant Amour, la Vengeance cruelle,
Et non le pot-au-feu d'un mnage bourgeois!

Sois pote: tes doigts savent toucher la Lyre;
Ils ont eu les leons d'une savante main.
Oh! comme il me sera dlicieux de lire
Le volume de vers que tu feras demain!




 GRENADE.

_ M. Georges Clairin._


L'Alhambra, qu'ont bti les enfants du prophte,
Contre la vtust vaillamment se dfend.
Il est toujours par comme pour une fte;
On dirait qu'il espre: on dirait qu'il attend.

Qui sait--(toujours l'Islam agrandit son empire!)
Si les fils de Mahom, enchantement des yeux,
Quand le Christ ne sera plus l pour les maudire,
N'y replanteront pas l'tendard des ayeux?

Car le Christ dont la croix plit sur les murailles
N'est plus l'inspirateur des conqurants jaloux;
Les peuples d'Occident se livrent des batailles,
Mais ce n'est plus la Foi qui dirige leurs coups.

Ils ergotent sans fin sur des questions vaines;
Ils veulent agrandir la terre sous leurs pas;
Et, faisant bon march des souffrances humaines,
Devant les pleurs, le sang, ils ne dsarment pas.

Ils ne veulent pas voir, aveugles et stupides,
L'ange exterminateur qui vient pour les punir!
Le nant est au bout des luttes fratricides:
Ils disparatront tous, s'ils ne savent s'unir;

Et quand, repus de gloire et sols de carnages,
Ils seront endormis dans l'ternel sommeil,
De l'Orient divin, d'o sont venus les Mages,
De l'Orient vainqueur renatra le Soleil!




NE SOYONS PAS TROP DBONNAIRES


Ne soyons pas trop dbonnaires;
Aimer quand mme est lchet.
Pour les mchants restons svres,
Gardons aux bons notre bont.

Pardonnez! dit-on.--C'est facile,
Et doux mme aux coeurs bien placs.
L'pre vengeance est inutile;
Le mpris venge bien assez.

Mais prodiguer  tous les tratres
Le trsor de son amiti!
Jeter son or par les fentres
 des assassins sans piti!

Devant eux ter sa cuirasse!
Presser sur un sein dsarm
Ceux dont on peut suivre la trace
 tout le mal qu'ils ont sem!

Ce n'est pas seulement faiblesse,
C'est une mauvaise action.
De quoi paira-t-on la tendresse,
La fidle dvotion

De l'ami vrai, si l'hypocrite
Dont le sourire est plein de fiel
Comme celui qui la mrite
Reoit l'amiti, don du ciel!

Pour le Titan point de clmence!
Il est prcipit des cieux.
Le dragon prit sous la lance
De l'Archange victorieux.

Ayons plus de misricorde;
Mais pas d'attendrissement vain!
Aux mchants le sage n'accorde
Qu'un entier et parfait ddain.




LES HEURES


Toutes nous blessent, la dernire
Nous tue, ayant enfin piti
Quand elle achve sans colre
L'oeuvre faite plus d' moiti.

Les autres, mme la plus douce,
Hlas! nous usent lentement,
Et chacune d'elle nous pousse
Vers le funbre monument.

Funbre? non. Quelle caresse
Vaut le sommeil sans lendemain?
Vienne l'heure, ple matresse
Qu'on espre jamais en vain!

Elle viendra, consolatrice,
Tarir la source des remords:
Nulle passion tentatrice
Ne trouble le repos des morts.

   *       *       *       *       *

Ces heures, pleines d'esprance,
De terreur ou de volupt,
Ne sont pourtant qu'une apparence,
Un rve sans ralit.

Le temps, l'espace: vain mirage,
Mots creux auxquels rien ne rpond;
Bruit de la vague sur la plage,
Du caillou dans le puits profond!

Avec le mtre et l'heure, infime,
L'homme prtend jauger les mers
Dont l'infini creuse l'abme,
Qui pour flots ont des univers!

Sonnez, sonnez, Heures futiles,
Mensonge par l'homme invent!
Rsonnez! vos sons inutiles
Se perdent dans l'ternit.




_SVA MATER AMORUM_

_ Madame_***


Tu m'as perscut toujours dans ta colre;
    Tu n'as pas pardonn,
O Vnus! qu'au grand art,  l'tude svre
    Mon coeur se ft donn;

Et tu m'as mis au flanc la chimre ternelle
    De l'Idal rv:
L'amour pur comme l'eau des lacs, profond comme elle,
    Que je n'ai pas trouv.

Qui sait? pour vivre heureux dans les bras de la femme
    Et protg par toi,
Fille des flots amers! peut-tre au fond de l'me
    Faut-il avoir la foi,

Ne pas chercher un coeur pareil au sien, qui batte
    Toujours  l'unisson,
Se contenter de la poupe, et quand on gratte
    Rire en voyant le son:

Croire quand mme, alors que l'effront mensonge
    Vient nous crever les yeux,
Prendre pour vrit ce qui n'est qu'un vain songe
    Et l'enfer pour les cieux;

Oublier tout, ne voir que la femme en ce monde,
    Se coucher sur le seuil
Et sous un pied vainqueur jusqu'en la boue immonde
    Abattre son orgueil.

L'homme,  Vnus! peut-il dans ton culte perfide
    Trouver le vrai bonheur,
S'il doit sacrifier sur ton autel avide
    Ce qui fait sa grandeur?

Qu'il soit maudit, l'autel dont la flamme dvore
    Et la science et l'art,
Qui bannit la pense et du coeur qui l'adore
    Veut le sang pour sa part!

Desse sans piti, charmerais-tu le monde
    Pour le dshriter?
Mre de la beaut, tu dois tre fconde
    Ou ne pas exister.




ADAM ET VE

_Eritis sicut Dii._


I

L'ivresse est envole et l'esprance est morte:
Ils ont got le fruit de l'arbre dfendu.
Jamais l'Ange pour eux ne rouvrira la porte
    Du paradis perdu.

Depuis que du bonheur ils ont touch la cime,
Soumis au chtiment, rsigns  souffrir,
Ils ne regrettent rien, ni l'exil, ni le crime,
    Ni l'horreur de mourir.

La faim, la soif, n'ont rien dont le coeur se dsole,
Ni le soleil de feu, ni le dsert gant;
Qu'importe! ils ont l'Amour: de tout il les console
    Et le reste est nant.

Car l'Amour, engendrant volupts et tortures,
N'tait pas dans l'Eden aux vertus condamn:
Il fallait pour qu'il ft connu des cratures
    Que le crime ft n.

C'est sur le Dsespoir que fleurit l'Esprance;
Pour que le Rut devnt l'Amour prodigieux
Il fallait aux humains le remords, la souffrance
    Et les pleurs dans les yeux.

_Sicut Dii!_ Ce mot du tentateur suprme
tait-ce donc vrai: le Mal nous a diviniss.
L'Homme innocent jamais n'et connu par lui-mme
    Tout le prix des baisers!

Ils changent notre bouche en exquise blessure
Par o coule  longs traits le sang des coeurs maudits,
Nous rendant chaque jour, mortelle nourriture,
    Le fruit du paradis.


II

Tu savais bien, Iaveh! qu'en sa chair frmissante
L'Homme, prompt  bnir et prompt  blasphmer,
Cache une me qui brle,  vouloir impuissante
    Et faite pour aimer!

Tu mets prs de la lvre un fruit qui la dsire;
Tu dis: c'est le plaisir; n'y touchez pas! pourquoi?
Sous notre pied glissant l'abme nous attire:
    Qui l'a creus? c'est toi!

Sentant de ton pouvoir s'branler l'difice,
O Dieu cruel! en vain pour racheter le Mal
Tu donneras ton Fils, offert en sacrifice
    Comme un vil animal!

Trop tard! le bl se sche et l'ivraie est fertile!
Trop tard! le Mal a fait son oeuvre pour toujours!
Ton Fils sur un gibet souffre et meurt inutile:
    Et l'Homme, plein de jours,

Ddaignant tes Edens, mprisant tes supplices,
Laissant aux chrubins ta cleste Sion,
Bravant la mort, l'enfer, se plonge avec dlices
    Dans la Damnation.

_Sicut Dii!_ non! non! le tentateur des mes
N'a pas dit vrai: car l'Homme est plus grand que les Dieux,
Qui, n'ayant pas brl des diaboliques flammes,
    Se contentent des Cieux!

L'Homme rgne en vainqueur sur la Terre sublime.
Il vit: les Dieux sont morts ou se taisent, lasss:
Son front touche le ciel, son pied fouille l'abme:
    Lui seul, et c'est assez.




SONNETS




CHARLES GOUNOD


Son art a la douceur, le ton des vieux pastels.
Toujours il adora vos volupts bnies,
Cloches saintes, concert des orgues, purs autels:
De son oeil clair il voit les beauts infinies.

Sur la lyre d'ivoire, avec les Polymnies,
Il dit l'hymne paen, cher aux Dieux immortels.
Faust qui met dans sa main le sceptre des gnies
gale les Juans, les Raouls et les Tells.

De Shakspeare et de Goethe il dore l'aurole;
Sa voix a rehauss l'clat de leur parole:
Leur oeuvre de sa flamme a gard le reflet.

chos du mont Olympe, chos du Paraclet
Sont redits par sa Muse aux langueurs de crole:
Telle vibre  tous vents une harpe d'ole.




 M. HENRI SECOND

Rponse  son sonnet
_Peines d'amour perdues._

Si nous nions le jour pour la lueur fugace,
C'est que depuis l'aurore on gare nos pas,
Avec un soin jaloux nous drobant la trace
Du droit chemin, qu'hlas! nous ne connaissons pas.

Le poison du mensonge a nourri notre race,
Le venin dans la coupe abreuve nos repas:
En nos veines il coule et du sang prend la place;
Le pain de vrit nous donne le trpas.

L'esprit fauss depuis la premire jeunesse,
Comment goterions-nous les vrais biens? notre coeur
A senti du Serpent la trompeuse caresse;

Il prend pour l'Idal une impossible ivresse,
Mprisant la Nature et le simple bonheur:
Le Vrai voile sa face et le Faux est vainqueur.




 M. GEORGES AUDIGIER

Non, _loin des yeux_ n'est pas _loin du coeur_! le contraire
Pour les mes d'lite est plutt vrit.
Quand d'amis srieux il s'est fait une paire,
L'un ne trahit pas l'autre aprs l'avoir quitt.

L'loignement dtruit l'amiti du Vulgaire
Pour qui coule toujours l'eau du fleuve Lth;
C'est un sable mouvant: Bien fol et tmraire
Qui se fierait jamais  sa solidit!

 nous qui caressons la divine chimre
Et dont les hauts pensers se rencontrent aux cieux,
Que font en plus, en moins, quelques pas sur la terre?

Loin de l'Antiquit, nous adorons ses dieux,
Nous chrissons Virgile et vnrons Homre;
Dsirant nous revoir nous nous aimerons mieux.




 M. R. DE LA B***


En Espagne, mais loin du Tage
Quand je me promne en chantant,
Avez-vous retrouv Carthage
Aussi belle qu'en la quittant?

Vous tes fidle  l'image
D'un pass bien vague pourtant.
Vous accuser d'tre volage
Serait un mensonge clatant.

Jeune homme, vous tes un sage!
Vous ne suivez pas le mirage
D'un prisme mobile et changeant:

Vous marchez droit, avec courage,
Guid par le pas diligent
De Minerve au casque d'argent.




CADIX


Blanche, verte et rose,
Ignorante des maux,
Cadix, perle irise
Dans le reflet des eaux,

Par la chaleur lasse
Prfre aux durs travaux
Du corps, de la pense,
Les courses de taureaux.

La baie immense creuse
Sa coupe radieuse
Pleine d'azur subtil;

Cadix, joie et dlice,
De l'norme calice
Est l'clatant pistil.




LE FOUJI-YAMA


La solitude sied  l'me endolorie
Lasse de tout plaisir et veuve du bonheur
Qui n'a plus rien  craindre et se sent aguerrie
Contre l'pre destin par l'excs du malheur.

Vous qui souffrez et qui pleurez, n'ayez pas peur
D'tre seuls; de vos maux il se peut que l'on rie
Si vous vous asseyez prs du joyeux viveur,
Et la foule banale est aux lieux o l'on prie.

Ce mont fut un volcan: le temps l'a dvast,
Il est teint. Les jours sont passs, o la lave
Le long de ses beaux flancs ruisselait comme un gave.

Maintenant revtu d'immortelle beaut,
Seul dans le ciel, gant de neige  l'aspect grave,
Il n'est plus que silence et qu'immobilit.




POSIES DIVERSES




ADIEU

_ M. Louis Gallet._

Je pars. Le vaisseau superbe
Qui m'emportera demain
Comme un sanglier dans l'herbe
Dort, puissant, calme et hautain.
Trouverai-je la tempte?
Le cyclone, cet enfer?
Qu'importe! c'est une fte
De s'vader sur la mer.
Je vais dans une le verte
Que couronnent les volcans;
Cette le n'est pas dserte:
On y vit plus de cent ans.
L sont des plantes normes,
Des feuillages d'ornement.
Vous m'attendrez sous les ormes
En disant: quel garnement!
Les succs et les dboires
Des artistes du moment,
Les batailles oratoires
Des membres du Parlement,
L'Opra, temple des gloires
Et des ennuis mmement,
Je vous laisse ces histoires:
Jouissez-en largement!
Moi, j'aurai pour nourriture
De mon me et de mon coeur
Le calme de la Nature,
L'oubli, pre du bonheur!
Ce sont volupts relles;
Et je m'embarquerai sur
Les triomphantes nacelles,
Berc par la mer d'azur
O les poissons ont des ailes!




EN ESPAGNE


Guitares et mandolines
Ont des sons qui font aimer.
Tout en croquant des pralines
Ppa se laisser charmer
Quand jetant dizes, bcarres,
Mandolines et guitares
Vibrent pour la dsarmer.

Mandoline avec guitare
Accompagnent de leur bruit
Les amants suivant le phare
De la beaut dans la nuit;
Et Juana montre, fline,
(Guitare avec mandoline)
Sa bouche et son oeil qui luit.




LE JAPON

_ Madame Judith Gautier_


Rve de laque et d'or, le Japon merveilleux,
Plante inaccessible, tonnement des yeux,
Brillait l-bas. Ce qu'il accomplissait nagure,
Aucun peuple n'a su ni ne saura le faire;
C'tait surnaturel  force d'tre exquis;
Son gnie clatait dans le moindre croquis.
Il avait sa faon de comprendre les choses;
Les oiseaux, les poissons, l'arbre, les lotus roses.
La lune mme, avaient des aspects inconnus
Dans son art fantastique et vrai pourtant. Corps nus,
Ou vtus comme nul n'est vtu sur la terre,
Les Japonais vivaient gament et sans mystre
Dans leurs maisons de bois aux cloisons de papier.
Nourris d'un peu de riz, exerant un mtier,
Ils travaillaient sans hte, en riant; leur envie
Se bornait simplement  jouir de la vie,
 cultiver des fleurs,  charmer leurs regards
Par tous ces bibelots qu'avaient crs leurs arts.
Ils potisaient tout; chez eux les htares,
Adorables, taient marchandes de sourires.
De l'Extrme-Orient ils taient l'Orient,
Et la Chine pour eux n'tait que l'Occident.

       *       *       *       *       *

Ils sont las d'tre heureux! Il leur faut l'Industrie,
Le labeur crasant, la machine qui crie,
Siffle, obscurcit l'azur de ses noires vapeurs,
Nos costumes sans got, sans formes, sans couleurs,
Notre vulgarit, nos chapeaux impossibles,
Nos pantalons, nos arts frelats et nos bibles.
Ils taient jolis dans leurs habits japonais;
Sous nos accoutrements ils veulent tre laids.
Leurs femmes, d'lgance et de grce prodiges,
taient comme des fleurs se penchant sur leurs tiges;
Elles pouvaient au monde imposer leurs atours,
Changer l'axe du beau, le thme des amours!
Mais telle qui tranait des robes de desse
Avec nos falbalas n'est plus qu'une singesse.
C'en est fait! du Japon il faut faire son deuil,
Tuer l'illusion et clouer son cercueil.
L'Empire du Soleil Levant n'est plus qu'un trope;
C'est l'Extrme-Occident, le singe de l'Europe!




L'ARBRE


L'arbre, dont on fera des planches,
Est vivant; il lve ses branches
Comme de grands bras vers les cieux;
Avec un murmure joyeux
Il agite son beau feuillage
O l'oiseau plus joyeux que sage
En chantant viendra se poser;
Il donne  la terre un baiser
De fracheur, dans la fort sombre;
On n'oserait compter le nombre
De ses feuilles et de ses fleurs;
C'est une fte de couleurs
Quand sa verdure monotone
S'enrichit aux feux de l'automne
De pourpre et d'or; dans ses ramures,
La nuit, comme en des chevelures
On voit briller les diamants
Aux yeux blouis des amants,
Les constellations scintillent;
Des peuples d'insectes fourmillent
Sur lui, vivent de son sang clair,
Pur et limpide comme l'air
Qui baigne sa cime orgueilleuse;
L'enfant, la fillette rieuse,
Malgr son ge et son aspect
Auguste, viennent sans respect
Cueillir avec des cris de joie
Ses fruits savoureux, douce proie!
Il est la force et la beaut;
Il est la vie et la gaiet;
 l'hamadryade pareille
Dans ses flancs se cache l'abeille...

       *       *       *       *       *

La longue racine, sans bruit,
Trace son chemin dans la nuit.
Elle est l'obscure nourricire;
Tandis qu'inond de lumire
L'arbre balance dans l'azur
Son front verdoyant, d'un pas sr
Elle s'enfonce dans la fange;
L'arbre chante et rit, elle mange;
La feuille respire, au soleil
La fleur ouvre son sein vermeil;
Mais la racine vit sans joie:
Pour que l'arbre  nos yeux dploie
Tant de charmes et de splendeurs,
Il faut qu'au monde des laideurs,
De la pourriture ftide,
Elle plonge, dans l'ombre humide.
La froide limace, le ver,
Toute une faune de l'enfer
Rampe sur son corce grise;
Elle s'insinue, elle brise
La pierre sous son lent effort;
Dans l'oeil de la tte de mort
Elle enfonce ses radicelles
Sans hsiter; elle est de celles
Qui ne s'arrtent devant rien;
Pour elle il n'est ni mal ni bien.

       *       *       *       *       *

Oh! Dans les rayons, les toiles
Et l'azur,  travers les voiles
Des lgers brouillards du matin,
Admirez l'arbre, le satin
Des feuilles, le velours des mousses,
Le vert tendre des jeunes pousses;
D'un oeil charm voyez encor
L'clat des fleurs et des fruits d'or:
Mais ne cherchez pas le mystre
De la racine sous la terre!




LA STATUE


Le sculpteur modle l'argile;
Puis, prenant le marbre indocile,
Le ptrit dans sa main habile
Avec un patient effort;

Ou bien sous sa fire tutelle
Il soumet le bronze rebelle:
Si la matire en est moins belle,
Pour vaincre le temps il est fort;

Et contre ce temps qui le tue
L'Homme en vain lutte et s'vertue,
Quand, bronze ou marbre, la statue
Immobile, impassible, voit

De son oeil fixe et sans prunelle
Passer les sicles devant elle
Et s'avancer l'ombre ternelle
Qui sur le pass toujours crot.

Tristes autels o se consume
Un reste de tison qui fume,
Enfoncez-vous dans cette brume
O le soleil ne luira plus!

Les dieux meurent: leurs temples vides
Sont comme ces dserts arides
O frissonnaient jadis les rides
Des grands ocans disparus;

Mais l'Art a conserv l'image
Du dieu que vnrait le mage
Et que le fou comme le sage
Venait adorer en tremblant:

Ce n'est plus le dieu qu'on adore;
C'est sa forme vivante encore,
C'est la Beaut, divine aurore
Sortant, pure, du marbre blanc!




MORS


Pourquoi craindre la mort? pourquoi s'effrayer d'elle?
    La mort est chose naturelle:
Natre, vivre et mourir, c'est tout l'homme en trois mots.
    Comme aux flots succdent les flots,
Comme un clou chasse l'autre, un homme prend la place
De celui qui vivait hier, et qui n'est plus;
    On s'en va sans laisser de trace.
    C'est la loi. Les derniers venus

Reprennent le fardeau qui tombe de l'paule
Des anciens fatigus par le rude chemin
    Qui va de l'un  l'autre ple.
Ils ont march longtemps; le repos vient enfin.
On devrait le bnir, et comme une caresse
Accueillir le baiser de l'obscure desse.

Ah! dit l'homme, autrefois, quand on avait l'espoir
D'un bonheur ternel, en s'endormant au soir
De la vie, on croyait que sous la froide pierre
    S'ouvrait un gouffre de lumire;
    La mort tait alors un bien.
  Mais quoi! songer, en mon destin morose,
Qu'aprs avoir vcu je ne serai plus rien...

  --Crois-tu donc tre quelque chose?




LE PAYS MERVEILLEUX

_ M. Albert Prilhou._


Lorsqu'on a chemin bien longtemps dans la plaine.
Que les pieds sont lasss du chemin parcouru,
On voit surgir au loin, vision surhumaine,
Le mont gant. Il est brusquement apparu,
Envelopp d'azur et baign de lumire;
Plus haut que la nue aux contours clatants
Il lve sa cime; on dirait qu' la Terre
Il est extrieur: ses pics tincelants
Se dressent radieux dans un monde de gloire;
C'est le pays rv, c'est l'Olympe des Dieux
Qui boivent le nectar sur des trnes d'ivoire,
C'est l'Idal! montons, allons vivre en ces lieux
Enchants! gravissons la montagne, courage!
Encor! montons encor! toujours! levons-nous
Au-dessus des forts, au-dessus de l'orage
Qui pour nous arrter roule d'effrayants coups
De tonnerre, et soufflant ses bruyantes rafales
Brise et disperse au loin les branches des sapins;
L-haut plus de tempte, et plus de brouillards ples
Qui voilent le soleil! les vigoureux alpins
Bravant sans hsiter fatigues et vertiges
Auront pour rcompense un sjour merveilleux
Interdit  jamais aux faibles; des prodiges
Attendent le regard de ces audacieux
Qui mprisent le sol o rampent les timides.
En route vers les cieux, loin des plaines humides,
En avant!

     --Mais le roc a dj remplac
La terre verdoyante et les pentes fleuries;
Malgr l'ardent soleil, c'est un souffle glac
Qui tombe sur nos fronts; nos mains endolories
S'corchent au contact de la muraille  pic
Qu'il faut escalader au risque de la chute.
Plus un tre vivant: le scorpion, l'aspic.
Habitants des dserts, abandonnent la lutte
Avec une nature implacable. Voici
La neige immacule, et voici dans la glace
Perfide qui se fend, s'entr'ouvre, et sans merci
Nous engloutit, l'affreux pige de la crevasse.
Enfin l'air manque, et l'on respire avec effort...
Le pays merveilleux est celui de la mort.

       *       *       *       *       *

Et c'est la plaine alors, la plaine ddaigne,
Droulant  nos pieds des tableaux inconnus,
Qui dans l'azur et dans la lumire baigne
Oppose sa richesse aux rochers froids et nus.
La vie  sa surface est partout rpandue:
Confondant sa limite avec celle du ciel,
L'oeil ne peut mesurer son immense tendue...

       *       *       *       *       *

O mirage qui fais d'un calice de fiel
La coupe dont l'clat fascinant nous attire,
Tu nous trompes toujours! l'inassouvissement
De l'me des humains est l'ternel martyre,
Et de leur fol orgueil l'ternel chtiment.




BOTRIOCPHALE

BOUFFONNERIE ANTIQUE

PERSONNAGES:


BOTRIOCPHALE. FAUNE.

ALECTON. FURIE.




BOTRIOCPHALE

_ M. Coquelin Cadet._


SCNE PREMIRE

Un bois. BOTRIOCPHALE, seul. Il est trs jeune, adolescent, d'une
grosseur norme et d'une laideur repoussante.

BOTRIOCPHALE.

En vain j'en ai dout longtemps... je suis fort laid.
Un Faune n'est jamais trs joli; mais il est
Des laideurs... vous savez bien ce que je veux dire,
Et ce n'est pas du tout mon cas. J'apprte  rire!
Aussi large que haut, disgracieux, ventru,
Si je parle d'amour je suis un malotru.
--Une Nymphe s'enfuit: c'est pour qu'on la rattrape
Dans les saules; sa fuite est l'amoureuse trappe
O se prend la candeur des Faunes ingnus
Immols par ros  sa mre Vnus.

On adresse en passant une parole ose
Aux belles dont les pieds s'toilent de rose:
Les belles font semblant d'avoir peur. Avec moi
C'est diffrent: j'excite un redoutable moi,
Car je n'ai jamais fait mes frais. Sort misrable!
J'attendrirais plutt le chne ou bien l'rable
Au coeur dur, le rocher par Sisyphe roul,
L'enclume de Vulcain, le fils de Sml,
Hercule, que la Nymphe aux yeux de violette
Qui bondit en chantant sur les flancs de l'Hymette!
Rester vierge est mon lot...--pour apaiser ma faim
Allons chercher des fruits, de la crme et du pain.

_Il sort tristement._


SCNE II

ALECTON entre joyeusement. Elle est mtamorphose en nymphe; ses
bras sont nus et ses cheveux retombent librement sur ses paules.
Type de beaut perverse et cruelle.

ALECTON.

Je viens de me mirer dans l'eau d'une fontaine.
Pluton n'a pas menti: la beaut souveraine
Me revt de splendeur.--La Furie Alecton,
Noire comme la nuit, sche comme un bton,
Serait mconnaissable  l'oeil le plus sagace;
Elle est Nymphe de pied en cap, Nymphe de race!
--Lasse  la fin de faire endurer des tourments
Aux morts, je veux aussi tourmenter les vivants,
Et l'amour malheureux est leur plus grand supplice!
C'est pourquoi j'ai voulu la beaut.--Mon caprice
A fait rire Pluton sur son trne de jais.
--Je te donne cong, m'a-t-il dit. Va-t'en! mais
Crains les jeunes amants dont la fiert superbe
Fleurira sur tes pas comme chardons dans l'herbe!
Qu'un seul prenne un baiser sur ton joli menton
Et la Nymphe aussitt redevient Alecton.
--Un baiser! et pourquoi le laisserais-je prendre?
Parce que je suis belle, en serai-je plus tendre?
Je mprise l'amour: son charme tant vant
Me semble fade ainsi que l'eau du froid Lth.
Des feux s'allumeront aux rayons de ma face,
Mais ils ne fondront pas mon coeur: il est de glace
 jamais...


SCNE III

     ALECTON, BOTRIOCPHALE, qui rentre tenant une corbeille de fruits.

BOTRIOCPHALE, _ part._

--Une Nymphe au regard inconnu!

ALECTON, _ part._

Un Faune au ventre norme, au vaste front cornu!

BOTRIOCPHALE, _ part._

Vient-elle de l'Olympe ou des bois du Taygte?

ALECTON, _ part, avec une curiosit bienveillante_.

Comme il est gros et lourd! la monstrueuse tte!

BOTRIOCPHALE, _ part._

O Vnus! qu'elle est belle!

ALECTON, _ part, avec admiration._

          O Pluton! qu'il est laid!
Je n'ai jamais vu rien...

BOTRIOCPHALE, _toujours  part._

Une jatte de lait...

ALECTON, _toujours  part._

D'aussi difforme...

BOTRIOCPHALE.

...Est moins blanche que son visage...

ALECTON.

Mme aux enfers...

BOTRIOCPHALE.

          Mais quoi, si je ne suis pas sage,
Elle me chantera bientt turlututu
Comme les autres; mieux vaut se taire.

ALECTON, _ Botriocphale._

          O vas-tu,
Faune?

BOTRIOCPHALE, _toujours  part._

Brillants et purs, ses yeux sont deux toiles.

ALECTON, _ part._

L'araigne est moins laide au milieu de ses toiles.

BOTRIOCPHALE.

Je n'oserai jamais...

ALECTON, _ Botriocphale._

          Tu ne me rponds pas,
Jeune Faune?

BOTRIOCPHALE, _ Alecton._

          J'allais faire un lger repas,
Du laitage, des fruits... bien que depuis l'aurore
Je sois dans la fort, n'tant pas carnivore
Ce peu que je tiens l me suffit.

ALECTON, _ Botriocphale._

                                   Prs de moi
Viens!

BOTRIOCPHALE.

Mais... je...

ALECTON.

Suis-je faite  donner de l'effroi?

BOTRIOCPHALE, _ part._

Comment!... elle m'appelle!... Ah! ce n'est pas possible,
Je rve...

ALECTON, _ Botriocphale._

          Viens!

_ part, charme._

                  Il est parfaitement horrible!

BOTRIOCPHALE, _ part._

Je ne lui fais pas peur... ma foi, profitons-en!
Comme sera plus tard don Csar de Bazan
Soyons hardi...

_Il s'approche d'Alecton qui s'assied sur un tronc d'arbre et l'invite 
s'asseoir prs d'elle.-- Alecton._

              --Du bois le feuillage est humide,
N'est-ce pas? il y fait bien frais.

ALECTON, _ part, avec indulgence._

Il est timide.

BOTRIOCPHALE, _ Alecton._

On entend murmurer la fontaine ici prs
Sur un beau lit de mousse,  l'ombre des cyprs.

ALECTON, _ Botriocphale._

Je l'entends murmurer.

BOTRIOCPHALE.

                       Le vol des hirondelles
Dans l'azur clatant met des battements d'ailes.

ALECTON.

Je les vois.

BOTRIOCPHALE.

Et les fleurs, parure de l't....

ALECTON, _l'interrompant._

Tu ne me parles pas, Faune, de ma beaut!

BOTRIOCPHALE.

Je n'ose pas.

ALECTON.

Pourquoi?

BOTRIOCPHALE.

                 C'est que... c'est la premire
Fois qu'une Nymphe  l'oeil ruisselant de lumire
Consent  m'couter.

ALECTON.

Pourquoi?

BOTRIOCPHALE.

Je suis si laid!

ALECTON.

Eh! qu'importe si l'on n'est pas beau, quand on plat?

BOTRIOCPHALE.

Vous ne vous moquez pas?... avec ces bras de neige,
Ces cheveux d'or...

ALECTON.

Mais non, et pourquoi le ferais-je?

BOTRIOCPHALE.

Vous me trouvez...

ALECTON, _affectueusement_.

                     Affreux; je l'ai dit, tu me plais.
Et toi, n'aimes-tu pas la laideur?

BOTRIOCPHALE.

Je la hais!

ALECTON, _s'loignant de Botriocphale,  part._

Gare au baiser! s'il voit ma vritable forme
Il fuira.--

_ Botriocphale._

             Conte-moi des douceurs, Faune norme!
En prose, en vers, fais-moi d'amoureux compliments
Qui refltent ta flamme et peignent tes tourments!
Tu me feras plaisir.

BOTRIOCPHALE.

                     Hlas! on me rabroue
Quand prs de la beaut je veux faire la roue;
Si bien que je n'ai pas su prendre encor le ton
Des choses qu'on enroule autour d'un mirliton.
Mais si dans mes discours je parais indigeste,
Peut-tre je saurai mieux parler par le geste;
Laisse-moi commencer par un baiser.

ALECTON.

Non pas!

BOTRIOCPHALE.

Si je te plais, pourquoi refuser?

ALECTON.

                     Le trpas
Alors. Faune, vois-tu, ma pudeur est si forte
Que je craindrais, sous ton baiser, de tomber morte.

BOTRIOCPHALE, _ part._

La pudeur est un fleuve, il faut qu'elle ait son cours;
Patience.

ALECTON.

           Si tu ne fais pas de discours,
Au moins dis-moi ton nom.

BOTRIOCPHALE, _toussant pour s'claircir la voix._

Hum!

_D'une voix tonnante._

Botriocphale!

ALECTON.

Il veille l'cho. C'est comme une rafale
Qui passe.

BOTRIOCPHALE.

Et le tien; quel est-il?

ALECTON, _vasivement_.

                      Nymphe des bois.
Charme-moi. Fais entendre un peu ta grosse voix,
Chante!

BOTRIOCPHALE.

         Dans le gosier j'ai l comme une arte
Qui, si je veux chanter,  tout instant m'arrte;
Et la chvre Amalthe est comme un rossignol
Auprs de moi.

ALECTON.

               Pour me distraire, attrape au vol
Des papillons... ou danse en jouant de la flte!

BOTRIOCPHALE.

Danser! je ne saurais;  chaque pas je bute.

ALECTON.

Je le veux! danse!

BOTRIOCPHALE.

                   Mais je n'ai jamais dans!
Je ne sais pas danser!

ALECTON.

                     Mon cher Botrioc-
phale, en invoquant la divine Terpsichore,
Jeune comme tu l'es, tu peux apprendre encore
L'art de la danse; il n'est que la premire fois
Qui cote! mais si tu refuses, dans les bois
Je prends ma course et fuis jusqu' perte d'haleine;
Tu ne me joindras pas, courant comme Silne
Quand il est ivre; et tu feras en vain des voeux
Pour me revoir. Adieu pour toujours!

BOTRIOCPHALE.

Tu le veux!

_Il danse. Alecton qui le contemple avec une admiration croissante,
arrive peu  peu  une exaltation extraordinaire._

ALECTON, _ part._

Ah! pourquoi l'ai-je fait danser?... je suis perdue!
 connatre l'amour serais-je descendue?
Quel moi! quel trouble! et quelle insolite ardeur
Me dvore! je brle!

_Avec passion._

                     Ah! c'est trop de laideur!

Il n'tait que hideux, le voil ridicule!
La borne du grotesque  son aspect recule!
Je n'en puis plus... je l'aime!...

_ Botriocphale._

                                    O Faune saugrenu,
Grce! tourne vers moi ton masque biscornu!
Prends ce baiser que t'offre une Nymphe expirante...
Tu seras mon amant... je serai ton amante...

BOTRIOCPHALE.

Est-il possible!  joie!

ALECTON.

                         Arrte! ah! qu'ai-je dit?
Si tu savais...

_Fuyant et se dbattant._

O dieu cruel!... Pluton maudit!

BOTRIOCPHALE, _la poursuivant._

Tu m'aimes!

ALECTON.

Par piti!...

BOTRIOCPHALE.

                           Ce baiser qui m'attire,
Je l'aurai!... tu verras la fin de mon martyre!

_Il l'embrasse._

ALECTON, _poussant un cri effroyable et reprenant sa forme de Furie._

Ah!

BOTRIOCPHALE, _pouvant_.

Mais qui donc es-tu?...

ALECTON, _d'une voix terrible._

La Furie Alecton!

BOTRIOCPHALE.

Horreur! horreur! Va-t'en!

ALECTON.

Au revoir! chez Pluton!


FIN

       *       *       *       *       *

6787-90.--CORBEIL IMPRIMERIE CRT.

CALMANN LVY, DITEUR

DU MME AUTEUR

Format grand in-18

HARMONIE ET MLODIE 1 vol.

6787-90.--CORBEIL. Imprimerie CRT.






End of the Project Gutenberg EBook of Rimes familires, by Camille Saint-Sans

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RIMES FAMILIRES ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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