The Project Gutenberg EBook of Le marchand de Venise, by William Shakespeare

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Title: Le marchand de Venise

Author: William Shakespeare

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: March 9, 2007 [EBook #20773]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARCHAND DE VENISE ***




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  Note du transcripteur.

    ===========================================================
    Ce document est tir de:


    OEUVRES COMPLTES DE
    SHAKSPEARE

    TRADUCTION DE
    M. GUIZOT

    NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
    AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
    DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

    Volume 6
    Le marchand de Venise, Les joyeuses Bourgeoises de
    Windsor, Le roi Jean, La vie et la mort du roi Richard II,
    Henri IV (1re partie).

    PARIS
    A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
    DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
    35, QUAI DES AUGUSTINS
    1863


    ==========================================================


                                   LE

                           MARCHAND DE VENISE



                                 NOTICE
                       SUR LE MARCHAND DE VENISE

Le fond de l'aventure qui fait le sujet du _Marchand de Venise_ se
retrouve dans les chroniques ou dans la littrature de tous les pays,
tantt en entier, tantt dpouill de l'pisode trs-piquant qu'y
ajoutent les amours de Bassanio et de Portia. Un jugement pareil  celui
de Portia a t attribu  Sixte V qui, plus svre, condamna, dit-on, 
l'amende les deux contractants, pour les punir de l'immoralit d'un
pareil march. En cette occasion il s'agissait d'un pari, et le juif
tait le perdant. Un recueil de nouvelles franaises, intitul
_Roger-Bontemps en belle humeur_, raconte la mme aventure, mais 
l'avantage du chrtien, et c'est le sultan Saladin qui est le juge. Dans
un manuscrit persan qui rapporte le mme fait, il s'agit d'un pauvre
musulman de Syrie avec qui un riche juif fait ce march pour avoir les
moyens de le perdre et parvenir ainsi  possder sa femme dont il est
amoureux; le cas est dcid par un cadi d'mse. Mais l'aventure tout
entire se trouve consigne, avec quelques diffrences, dans un
trs-ancien ouvrage crit en latin et intitul: _Gesta Romanorum_, et
dans le _Pecorone_ de _ser Giovanni_, recueil de nouvelles compos avant
la fin du quatorzime sicle et par consquent trs-antrieur  Sixte V,
ce qui rend tout  fait improbable l'anecdote rapporte sur ce pape par
Grgoire Lti.

Dans la nouvelle de ser Giovanni, la dame de Belmont n'est point une
jeune fille force de soumettre son choix aux conditions prescrites par
le singulier testament de son pre, mais une jeune veuve qui, de sa
propre volont, impose une condition beaucoup plus singulire  ceux que
le hasard ou le choix fait aborder dans son port. Obligs de partager
le lit de la dame, s'ils savent profiter des avantages que leur offre
une pareille situation, ils obtiendront avec la possession de la veuve
sa main et tous ses biens. Dans le cas contraire, ils perdent leur
vaisseau et son chargement, et repartent sur-le-champ avec un cheval et
une somme d'argent qu'on leur fournit pour retourner chez eux. Peu
effrays d'une pareille preuve, beaucoup ont tent l'aventure, tous ont
succomb; car,  peine dans le lit, ils s'endorment d'un profond
sommeil, d'o ils ne se rveillent que pour apprendre le lendemain que
la dame plus matinale a dj fait dcharger le navire, et prparer la
monture qui doit reconduire chez lui le malencontreux prtendant. Aucun
n'a t tent de renouveler une entreprise si chre, et dont le mauvais
succs a dcourag les plus vifs aspirants. Le seul Gianetto (c'est dans
la nouvelle le nom du jeune Vnitien) s'est obstin, et aprs deux
premires dconvenues, il veut risquer une troisime aventure: son
parrain Ansaldo, sans s'inquiter de la perte des deux premiers
vaisseaux dont il ignore la cause, lui en quipe un troisime, avec
lequel Gianetto lui promet de rparer leurs malheurs. Mais puis par
les prcdentes entreprises, il est oblig pour celle-l d'emprunter 
un juif la somme de dix mille ducats, aux mmes conditions que celles
qu'impose Shylock  Antonio. Gianetto arrive, et, averti par une
suivante de ne pas boire le vin qu'on lui prsentera avant de se mettre
au lit, il surprend  son tour la dame qui, fort trouble d'abord de le
trouver veill, se rsigne cependant  son sort, et s'estime heureuse
de le nommer le lendemain son poux. Gianetto, enivr de son bonheur,
oublie le pauvre Ansaldo jusqu'au jour fatal de l'chance du billet. Un
hasard le lui rappelle alors; il part en diligence pour Venise, et le
reste de l'histoire se passe comme l'a reprsent Shakspeare.

On conoit aisment la raison et la ncessit des divers changements
qu'il a fait subir  cette aventure; elle n'tait cependant pas
tellement impossible  reprsenter de son temps sur le thtre qu'on ne
puisse croire qu'il a t induit  ces changements par le besoin de
donner plus de moralit  ses personnages et plus d'intrt  son
action. Aussi la situation du gnreux Antonio, la peinture de son
caractre si dvou, courageux et mlancolique  la fois, ne sont-elles
pas l'unique source du charme qui rgne si puissamment dans tout
l'ouvrage. Les lacunes que laisse cette situation sont du moins si
heureusement remplies qu'on ne s'aperoit d'aucun vide, tant l'me est
doucement occupe des sentiments qui en naissent naturellement. Il
semble que Shakspeare ait voulu peindre ici, sous leurs diffrents
points de vue, les premiers beaux jours d'un heureux mariage. Le
discours de Portia  Bassanio, au moment o le sort vient de dcider en
sa faveur, et o elle se regarde dj comme son heureuse pouse, est
rempli d'un abandon si pur, d'une soumission conjugale si touchante et
si noble  la fois, que son caractre en acquiert un charme
inexprimable, et que Bassanio, prenant ds cet instant la situation
suprieure qui lui convient, n'a plus  craindre d'tre rabaiss par
l'esprit et le courage de sa femme, quelque dcid que soit le parti
qu'elle va prendre l'instant d'aprs; on sait maintenant que, le moment
de la ncessit pass, tout rentrera dans l'ordre, et que les grandes
qualits qu'elle saura soumettre  son devoir de femme ne feront
qu'ajouter au bonheur de son mari.

Dans une classe subordonne, Lorenzo et Jessica nous donnent le
spectacle de ce tendre badinage de deux jeunes poux si remplis de leur
bonheur qu'ils le rpandent sur les choses les plus trangres 
eux-mmes et jouissent des penses et des actions les plus
indiffrentes, comme d'autant de portions d'une existence que le bonheur
envahit tout entire. Cet entretien de Lorenzo et de Jessica, ce jardin,
ce clair de lune, cette musique qui prpare le retour de Portia, de
Bassanio, et l'arrive d'Antonio, disposent l'me  toutes les douces
impressions que fera natre l'image d'une flicit complte, dans la
runion de Portia et de Bassanio au milieu de tous les amis qui vont
jouir de leurs soins et de leurs bienfaits. Shakspeare est presque le
seul pote dramatique qui n'ait pas craint de s'arrter sur le tableau
du bonheur; il sentait qu'il avait de quoi le remplir.

L'invention des trois coffres, dont l'original se trouve aussi en
plusieurs endroits, existe,  peu prs telle que l'a employe
Shakspeare, dans une autre aventure des _Gesta Romanorum_, si ce n'est
que la personne soumise  l'preuve est la fille d'un roi de la Pouille
qui, par la sagesse de son choix, est juge digne d'pouser le fils de
l'empereur de Rome. On voit par l que ces _Gesta Romanorum_ ne
remontent pas prcisment aux temps antiques.

Le caractre du juif Shylock est justement clbre en Angleterre.

Cette pice a t reprsente avant 1598. C'est ce qu'on sait de plus
certain sur sa date. Plusieurs pices sur le mme sujet avaient dj t
mises au thtre; il avait t aussi le fond de plusieurs ballades.

En 1701, M. Grandville, depuis lord Lansdowne, remit au thtre _le
Marchand de Venise_, avec des changements considrables, sous le titre
du _Juif de Venise_. On l'a jou longtemps sous cette nouvelle forme.



                                  LE
                          MARCHAND DE VENISE



PERSONNAGES

LE DUC DE VENISE,   } amoureux de
LE PRINCE DE MAROC, } Portia.
LE PRINCE D'ARAGON, }
ANTONIO, marchand de Venise.
BASSANIO, son ami.
SALANIO, } amis d'Antonio et de
GRATIANO,} Bassanio.
SALARINO,}
LORENZO, amant de Jessica.
SHYLOCK, juif.
TUBAL, autre juif, ami de Shylock.
LANCELOT GOBBO, jeune lourdaud, domestique de Shylock.
LE VIEUX GOBBO, pre de Lancelot.
LONARDO, domestique de Bassanio.
BALTHASAR, domestiques de Portia.
STEPHANO,      "      "    "
UN VALET.
PORTIA, riche hritire.
NRISSA, suivante de Portia.
JESSICA, fille de Shylock.



Snateurs de Venise, officiers de la cour de justice, un gelier,
valets et autres personne de suite.

La scne est tantt  Venise, tantt  Belmont, chteau de Portia.




                             ACTE PREMIER


SCNE I

Dans une rue de Venise.

_Entrent_ ANTONIO, SALARINO et SALANIO.


Antonio.--De bonne foi, je ne sais pourquoi je suis triste. J'en suis
fatigu: vous dites que vous en tes fatigus aussi; mais comment j'ai
pris ce chagrin, o je l'ai trouv, rencontr, de quoi il est fait, d'o
il est sorti, je suis encore  l'apprendre.--La tristesse me rend si
stupide que j'ai peine  me reconnatre moi-mme.

SALANIO.--Votre me est agite sur l'Ocan; l o, sous leurs voiles
majestueuses, vos larges vaisseaux, seigneurs et riches bourgeois des
flots, dominent sur le peuple des petits navires marchands qui les
saluent, inclinant, lorsqu'ils passent prs d'eux, le tissu de leurs
ailes.

SALARINO.--Croyez-moi, monsieur, si j'avais une pareille mise dehors, la
plus grande partie de mes affections serait en voyage  la suite de mes
esprances. Je serais toujours  arracher des brins d'herbe pour savoir
de quel ct souffle le vent;  chercher sur les cartes les ports, les
mles et les routes; et chaque objet qui pourrait me faire craindre un
malheur pour ma cargaison ne manquerait certainement pas de me rendre
triste.

SALANIO.--En soufflant sur mon bouillon pour le refroidir, mon haleine
me donnerait un frisson, je songerais  tout le mal qu'un trop grand
vent pourrait causer sur la mer. Je ne pourrais voir un sablier
s'couler que je ne songeasse aux bancs de sable, aux bas-fonds, o je
verrais mon riche _Andr_[1] engrav, abaissant son grand mt plus bas
que ses flancs pour baiser son tombeau. Pourrais-je aller  l'glise et
voir les pierres de l'difice sacr, sans me rappeler aussitt les
rochers dangereux qui, en effleurant seulement les cts de mon cher
vaisseau, disperseraient toutes mes pices sur les flots, et
habilleraient de mes soies les vagues en fureur; en un mot, sans penser
que riche de tout cela en cet instant, je puis l'instant d'aprs n'avoir
plus rien? Puis-je songer  tous ces hasards et ne pas songer en mme
temps qu'un pareil malheur, s'il m'arrivait, me rendrait triste?--Tenez,
ne m'en dites pas davantage: je suis sr qu'Antonio est triste, parce
qu'il songe  ses marchandises.

[Note 1: C'tait apparemment le nom d'un des plus gros vaisseaux
d'Antonio.]

ANTONIO.--Non, croyez-moi. J'en rends grces au sort; toutes mes
esprances ne sont pas aventures sur une seule chance, ni runies en un
mme lieu; et ma fortune entire ne dpend pas des vnements de cette
anne. Ce ne sont donc pas mes marchandises qui m'attristent.

SALARINO.--Il faut alors que vous soyez amoureux.

ANTONIO.--Fi donc!

SALARINO.--Vous n'tes pas amoureux non plus? En ce cas, souffrez qu'on
vous dise que vous tes triste, parce que vous n'tes pas gai; et il
vous serait tout aussi ais de rire, de danser, et de dire que vous tes
gai, parce que vous n'tes pas triste. Par Janus au double visage, la
nature forme quelquefois d'tranges personnages; les uns ne laissant
jamais qu'entrevoir leurs yeux  travers leurs paupires  demi fermes
et riant comme des perroquets,  la vue d'un joueur de cornemuse; et
d'autres, d'une mine si renfrogne, qu'ils ne montreraient pas seulement
leurs dents en faon de sourire, quand Nestor en personne jurerait que
la plaisanterie est de nature  faire rire.

(Entrent Bassanio, Lorenzo, Gratiano.)

SALANIO--Voici Bassanio, votre noble alli, avec Gratiano et Lorenzo.
Adieu, nous vous laissons en meilleure compagnie.

SALARINO.--Je serais volontiers rest jusqu' ce que je vous eusse rendu
joyeux, si de plus dignes ne m'avaient prvenu.

ANTONIO.--Vous avez une grande place dans mon affection; mais je suppose
que vos affaires vous appellent, et que vous saisissez l'occasion de
nous quitter.

SALARINO.--Bonjour, mes bons seigneurs.

BASSANIO.--Dites-moi tous deux, mes bons seigneurs, quand rirons-nous?
Rpondez: quand? Vous devenez excessivement rares. Cela durera-t-il?

SALARINO.--Nous nous ferons un plaisir de prendre votre temps.

(Salanio et Salarino sortent.)

LORENZO.--Seigneur Bassanio, puisque vous voil avec Antonio, nous
allons vous laisser ensemble. Mais  l'heure du dner, souvenez-vous, je
vous prie, du lieu de notre rendez-vous.

BASSANIO.--Je n'y manquerai pas.

GRATIANO.--Vous n'avez pas bon visage, seigneur Antonio. Tenez, vous
avez trop d'affaires en ce monde; c'est en perdre les avantages que de
les acheter par trop de soins. Vous tes tonnamment chang;
croyez-moi.

ANTONIO.--Je prends le monde pour ce qu'il est, Gratiano: un thtre o
chacun doit jouer son rle; le mien est d'tre triste.

GRATIANO.--Le mien sera donc celui du fou. Que les rides de la
vieillesse viennent au milieu de la joie et du rire, que le vin
chauffe, s'il le faut, mon foie, mais que d'affaiblissants soupirs ne
viennent point glacer mon coeur. Pourquoi un homme qui a du sang chaud
dans les veines demeurerait-il immobile comme son grand-pre taill en
albtre? pourquoi dormir quand on veille, et se donner la jaunisse 
force de mauvaise humeur? Je te le dirai, Antonio; je t'aime, et c'est
mon amiti qui parle; il y a une espce de gens dont le visage se
boursoufle au dehors et s'enveloppe comme l'eau dormante d'un tang, et
qui se tiennent dans une immobilit volontaire pour se parer d'une
rputation de sagesse, de gravit, de profondeur d'esprit, et qui
semblent vous dire: Monsieur, je suis un oracle; quand j'ouvre la
bouche, empchez qu'un chien n'aboie. O mon cher Antonio, je connais de
ces gens-l qui ne doivent qu' leur silence leur rputation de sagesse,
et qui, j'en suis sr, s'ils parlaient, seraient capables de damner plus
d'une oreille, car en les coutant, bien des gens traiteraient leurs
frres de fous. Je t'en dirai plus long une autre fois. Mais ne va pas
te servir de l'appt de la mlancolie, pour pcher ce goujon des sots,
la rputation.--Allons, viens, cher Lorenzo. (_A Antonio_.)--Adieu pour
un moment; je finirai mon sermon aprs dner.

LORENZO, _ Antonio_.--Oui, nous allons vous laisser jusqu' l'heure du
dner.--Il faudra que je devienne un de ces sages muets, car Gratiano ne
me laisse jamais le temps de parler.

GRATIANO.--C'est bon, tiens-moi encore compagnie deux ans, et tu ne
connatras plus le son de ta voix.

ANTONIO.--Adieu, il me rendrait bavard.

GRATIANO.--Tant mieux, ma foi, car le silence ne convient qu' une
langue de boeuf fum, et  une fille qui n'est pas de dfaite.

(Gratiano et Lorenzo sortent.)

ANTONIO.--Est-ce l dire quelque chose?

BASSANIO.--Gratiano est l'homme de Venise qui dbite le plus de riens.
Ce qu'il y a de bon dans tous ses discours est comme deux grains de bl
cachs dans deux boisseaux de son. On les cherche un jour entier avant
de les trouver, et quand on les a, ils ne valent pas la peine qu'on a
prise.

ANTONIO.--Fort bien. Dites-moi: quelle est donc cette dame auprs de
laquelle vous avez jur de faire un secret plerinage, et que vous
m'avez promis de me nommer aujourd'hui?

BASSANIO.--Vous n'ignorez pas, Antonio, dans quel dlabrement j'ai mis
mes affaires, en voulant faire une plus haute figure que ne pouvait me
le permettre longtemps ma mdiocre fortune; je ne m'afflige pas
maintenant d'tre priv des moyens de soutenir ce noble tat; mais mon
premier souci est de me tirer avec honneur des dettes considrables que
j'ai contractes par un peu trop de prodigalit. C'est  vous, Antonio,
que je dois le plus, tant en argent qu'en amiti; et c'est de votre
amiti que j'attends avec confiance les moyens d'accomplir tous mes
desseins, et les plans que je forme pour payer tout ce que je dois.

ANTONIO.--Je vous prie, mon cher Bassanio, de me les faire connatre;
et, s'ils se renferment comme vous le faites vous-mme dans les limites
de l'honneur, soyez sr que ma bourse, ma personne et tout ce que j'ai
de ressources en ce monde sont  votre service.

BASSANIO.--Lorsque j'tais colier, ds que j'avais perdu une de mes
flches, j'en dcochais une autre dans la mme direction, mettant plus
d'attention  suivre son vol, afin de retrouver l'autre; et, en risquant
de perdre les deux, je les retrouvais toutes deux. Je vous cite cet
exemple de mon enfance, parce que je vais vous parler le langage de la
candeur. Je vous dois beaucoup: et comme il arrive  un jeune homme
livr  ses fantaisies, ce que je vous dois est perdu. Mais si vous
voulez risquer une autre flche du mme ct o vous avez lanc la
premire, je ne doute pas que, par ma vigilance  observer sa chute, je
ne retrouve les deux, ou du moins que je ne vous rapporte celle que vous
aurez hasarde la dernire, en demeurant avec reconnaissance votre
dbiteur pour l'autre.

ANTONIO.--Vous me connaissez; c'est donc perdre le temps que de tourner
ainsi autour de mon amiti par des circonlocutions. Vous me faites
certainement plus de tort en doutant de mes sentiments, que si vous
aviez dissip tout ce que je possde. Dites-moi donc ce qu'il faut que
je fasse pour vous, et tout ce que vous me croyez possible; je suis prt
 le faire: parlez donc.

BASSANIO.--Il est dans Belmont une riche hritire; elle est belle, plus
belle que ce mot, et doue de rares vertus. J'ai quelquefois reu de ses
yeux de doux messages muets. Son nom est Portia. Elle n'est pas moins
estime que la fille de Caton, la Portia de Brutus. L'univers entier
connat son mrite; car les quatre vents lui amnent de toutes les ctes
d'illustres adorateurs. Ses cheveux, dors comme les rayons du soleil,
tombent en boucles sur ses tempes comme une toison d'or: ce qui fait de
sa demeure de Belmont un rivage de Colchos, o plus d'un Jason se rend
pour la conqurir:  mon Antonio, si j'avais seulement le moyen d'entrer
en concurrence avec eux, j'ai dans mon me de tels prsages de succs,
qu'il est hors de doute que je l'emporterais.

ANTONIO.--Tu sais que toute ma fortune est sur la mer, que je n'ai point
d'argent, ni la possibilit de rassembler une forte somme. Va donc
essayer ce que peut mon crdit dans Venise. Je l'puiserai jusqu'au
bout, pour te donner les moyens de paratre  Belmont, et d'obtenir la
belle Portia. Va, informe-toi o il y a de l'argent. J'en ferai autant
de mon ct, et je ne doute point que je n'en trouve par mon crdit ou
par le dsir qu'on aura de m'obliger.

(Ils sortent.)


SCNE II

A Belmont.--Un appartement de la maison de Portia.

_Entrent_ PORTIA et NRISSA.


PORTIA.--En vrit, Nrissa, mon petit individu est bien las de ce grand
univers.

NRISSA.--Cela serait bon, ma chre madame, si vos misres taient en
aussi grand nombre que le sont vos prosprits: cependant,  ce que je
vois, on est aussi malade d'indigestion que de disette. Ce n'est donc
pas un mdiocre bonheur que d'tre plac dans la mdiocrit: superflu
blanchit de bonne heure, suffisance vit longtemps.

PORTIA.--Voil de belles sentences, et trs-bien dbites.

NRISSA.--Elles seraient encore meilleures mises en pratique.

PORTIA.--S'il tait aussi ais de faire qu'il l'est de connatre ce qui
est bon  faire, les chapelles seraient des glises, et les cabanes des
pauvres gens des palais de princes. C'est un bon prdicateur que celui
qui se conforme  ses sermons. J'apprendrais plutt  vingt personnes ce
qu'il est  propos de faire, que je ne serais une des vingt  suivre mes
instructions. Le cerveau peut imaginer des lois pour le sang, mais un
temprament ardent saute par-dessus une froide loi; c'est un tel livre
que la folle jeunesse pour s'lancer par-dessus les filets du bon sens!
Mais cette manire de raisonner n'est pas trop de saison lorsqu'il
s'agit de choisir un poux. Choisir! hlas! quel mot! Je ne puis ni
choisir celui que je voudrais, ni refuser celui qui me dplairait. Et
ainsi il faut que la volont d'une fille vivante se plie aux volonts
d'un pre mort. N'est-il pas bien dur, Nrissa, de ne pouvoir ni choisir
ni refuser personne?

NRISSA.--Votre pre fut toujours vertueux, et les saints personnages
ont  leur mort de bonnes inspirations. Ainsi, dans cette loterie qu'il
a imagine, et au moyen de laquelle vous devez tre le partage de celui
qui, entre trois coffres d'or, d'argent et de plomb, choisira selon son
intention, vous pouvez tre sr que le bon choix sera fait par un homme
que vous pourrez aimer en bonne conscience. Mais quelle chaleur
d'affection sentez-vous pour tous ces brillants adorateurs qui sont dj
arrivs?

PORTIA.--Je t'en prie, dis-moi leurs noms:  mesure que tu les nommeras
je ferai leur portrait, et tu devineras mes sentiments par ma
description.

NRISSA.--D'abord il y a le prince de Naples.

PORTIA.--Eh! c'est un vritable animal[2]. Il ne sait parler que de son
cheval, et se targue comme d'un mrite singulier de la science qu'il
possde de le ferrer lui-mme. J'ai bien peur que madame sa mre ne se
soit oublie avec un forgeron.

[Note 2: _A colt_. _Colt_ signifie un jeune cheval qui n'est pas encore
dress, et aussi un tourdi sans ducation. On ne pouvait rendre en
franais le double sens de l'expression, il a fallu choisir celui qui
allait le mieux au reste de la phrase.]

NRISSA.--Vient ensuite le comte Palatin.

PORTIA.--Il est toujours refrogn, comme s'il vous disait: _Si vous ne
voulez pas de moi, dcidez-vous_. Il coute des contes plaisants sans un
sourire. Je crains que dans sa vieillesse il ne devienne le philosophe
larmoyant, puisque jeune encore il est d'une si maussade tristesse.
J'aime mieux pouser une tte de mort la bouche garnie d'un os, qu'un de
ces deux hommes-l. Dieu me prserve de tous les deux!

NRISSA.--Que dites-vous du seigneur franais, monsieur le _Bon_?

PORTIA.--Dieu l'a fait; ainsi je consens qu'il passe pour un homme. Je
sais bien que c'est un pch de se moquer de son prochain; mais lui!
Comment! il a un meilleur cheval que le Napolitain! Il possde  un plus
haut degr que le comte Palatin la mauvaise habitude de froncer le
sourcil. Il est tous les hommes ensemble, sans en tre un. Si un merle
chante, il fait aussitt la cabriole. Il va se battre contre son ombre.
En l'pousant, j'pouserais en lui seul vingt maris; s'il vient  me
mpriser je lui pardonnerai: car, m'aimt-il  la folie, je ne le
payerai jamais de retour.

NRISSA.--Que dites-vous de Fauconbridge, le jeune baron anglais?

PORTIA.--Vous savez que je ne lui dis rien; car nous ne nous entendons
ni l'un ni l'autre; il ne sait ni latin, ni franais, ni italien: et
vous pouvez bien jurer en justice que je ne sais pas pour deux sous
d'anglais. C'est la peinture d'un joli homme. Mais, hlas! qui peut
s'entretenir avec un tableau muet? Qu'il est mis singulirement! Je
crois qu'il a achet son pourpoint en Italie, ses hauts-de-chausses
circulaires en France, son bonnet en Allemagne, et ses manires par tout
pays.

NRISSA.--Que pensez-vous du seigneur cossais son voisin?

PORTIA.---Qu'il est plein de charit pour son voisin, car il a emprunt
un soufflet de l'Anglais, et a jur de le lui rendre quand il pourrait.
Je crois que le Franais s'est rendu sa caution, et s'est engag pour un
second.

NRISSA.--Comment trouvez-vous le jeune Allemand, le neveu du comte de
Saxe?

PORTIA.--Fort dplaisant le matin quand il est  jeun, et bien plus
dplaisant encore le soir quand il est ivre. Lorsqu'il est au mieux il
est un peu plus mal qu'un homme, et quand il est le plus mal il est tant
soit peu mieux qu'une bte. Et m'arrivt-il du pis qui puisse arriver,
j'espre trouver le moyen de me dfaire de lui.

NRISSA.--S'il se prsentait pour choisir, et qu'il prt le bon coffre,
ce serait refuser d'accomplir les volonts de votre pre, que de refuser
sa main.

PORTIA.--De crainte que ce malheur extrme n'arrive, mets, je te prie,
sur le coffre oppos un grand verre de vin du Rhin; car si le diable
tait dedans, et cette tentation au dehors, je suis sre qu'il le
choisirait. Je ferai tout au monde, Nrissa, plutt que d'pouser une
ponge.

NRISSA.--Vous ne devez plus craindre d'avoir aucun de ces messieurs;
ils m'ont fait part de leurs rsolutions, c'est de s'en retourner chez
eux, et de ne plus vous importuner de leur recherche,  moins qu'ils ne
puissent vous obtenir par quelque autre moyen que celui qu'a impos
votre pre, et qui dpend du choix des coffres.

PORTIA.--Duss-je vivre aussi vieille que la Sibylle, je mourrai aussi
chaste que Diane,  moins qu'on ne m'obtienne dans la forme prescrite
par mon pre. Je suis ravie que cette cargaison d'amoureux se montre si
raisonnable; car il n'en est pas un parmi eux qui ne me fasse soupirer
aprs son absence et prier Dieu de lui accorder un heureux dpart.

NRISSA.--Ne vous rappelez-vous pas, madame, que du vivant de votre
pre, il vint ici,  la suite du marquis de Montferrat, un Vnitien
instruit et brave militaire?

PORTIA.--Oui, oui, c'tait Bassanio; c'est ainsi, je crois, qu'on le
nommait.

NRISSA.--Cela est vrai, madame; et de tous les hommes sur qui se soient
jamais arrts mes yeux peu capables d'en juger, il m'a paru le plus
digne d'une belle femme.

PORTIA.--Je m'en souviens bien, et je me souviens aussi qu'il mrite tes
loges.--(_Entre un valet._) Qu'est-ce? Quelles nouvelles?

LE VALET.--Les quatre trangers vous cherchent, madame, pour prendre
cong de vous, et il vient d'arriver un courrier qui en devance un
cinquime, le prince de Maroc; il dit que le prince son matre sera ici
ce soir.

PORTIA.--Si je pouvais accueillir celui-ci d'aussi bon coeur que je vois
partir les autres, je serais charme de son arrive. S'il se trouve
avoir les qualits d'un saint et le teint d'un diable, je l'aimerais
mieux pour confesseur que pour pouseur. Allons, Nrissa; et toi (_au
valet_), marche devant. Tandis que nous mettons un amant dehors, un
autre frappe  la porte.

(Ils sortent.)


SCNE III

Venise.--Une place publique.

_Entrent_ BASSANIO, SHYLOCK.


SHYLOCK.--Trois mille ducats?--Bien.

BASSANIO.--Oui, monsieur, pour trois mois.

SHYLOCK.--Pour trois mois?--Bien.

BASSANIO.--Pour lesquels, comme je vous disais, Antonio s'engagera.

SHYLOCK.--Antonio s'engagera?--Bien.

BASSANIO.--Pourrez-vous me rendre service? Me ferez-vous ce plaisir?
Aurai-je votre rponse?

SHYLOCK.--Trois mille ducats, pour trois mois, et Antonio engag.

BASSANIO.--Votre rponse  cela?

SHYLOCK.--Antonio est bon.

BASSANIO.--Auriez-vous ou dire quelque chose de contraire?

SHYLOCK.--Oh! non, non, non, non. En disant qu'il est bon, je veux
seulement vous faire comprendre qu'il est suffisamment sr. Cependant
ses ressources reposent sur des suppositions. Il a un vaisseau frt
pour Tripoli, un autre dans les Indes, et en outre j'ai appris sur le
Rialto qu'il en avait un troisime au Mexique, un quatrime en
Angleterre, et d'autres entreprises encore de ct et d'autre. Mais les
vaisseaux ne sont que des planches, les matelots que des hommes. Il y a
des rats de terre et des rats d'eau, et des voleurs d'eau comme des
voleurs de terre, je veux dire qu'il y a des pirates; et puis aussi les
dangers de la mer, les vents, les rochers. Nanmoins l'homme est
suffisant.--Trois mille ducats... je crois pouvoir prendre son
obligation.

BASSANIO.--Soyez assur que vous le pouvez.

SHYLOCK.--Je m'assurerai que je le peux; et pour m'en assurer, j'y
rflchirai. Puis-je parler  Antonio?

BASSANIO.--Si vous vouliez dner avec nous?

SHYLOCK.--Oui, pour sentir le porc! pour manger de l'habitation dans
laquelle votre prophte, le Nazaren, a par ses conjurations fait entrer
le diable! Je veux bien faire march d'acheter avec vous, faire march
de vendre avec vous, parler avec vous, me promener avec vous, et ainsi
de suite; mais je ne veux pas manger avec vous, ni boire avec vous, ni
prier avec vous. Quelles nouvelles sur le Rialto?--Mais qui vient ici?

BASSANIO.--C'est le seigneur Antonio.

(Entre Antonio.)

SHYLOCK, _ part_.--Comme il a l'air d'un hypocrite publicain! je le
hais parce qu'il est chrtien, mais je le hais bien davantage parce
qu'il a la basse simplicit de prter de l'argent gratis et qu'il fait
baisser  Venise le taux de l'usance[3]. Si je puis une fois prendre ma
belle[4], j'assouvirai pleinement la vieille aversion que je lui porte.
Il hait notre sainte nation, et dans les lieux d'assembles des
marchands, il invective contre mes marchs, mes gains bien acquis, qu'il
appelle intrts. Maudite soit ma tribu si je lui pardonne!

[Note 3: _Usance_ est un terme de banque; il signifie une chance 
trente jours de date, et l'intrt produit par ces trente jours.
_Usance_ et _usure_ s'employaient galement pour dsigner le prt 
intrt, que rprouvaient les anciennes maximes des thologiens. _Usure_
est demeur le mot odieux employ pour signifier un intrt excessif; et
le mot _usance_ a t prfr par les prteurs pour signifier ce que les
emprunteurs nommaient _usure_. Le Juif se sert toujours ici du mot
_usance_, pour viter celui d'_intrt_ qu'Antonio emploie toujours dans
un sens de reproche.]

[Note 4: _Catch him upon the hip_.--Le prendre sur la hanche. Expression
proverbiale qui n'a pas son quivalent en franais.]

BASSANIO.--Shylock, entendez-vous?

SHYLOCK.--Je me consultais sur les fonds que j'ai en main pour le
moment, et autant que ma mmoire peut me le rappeler, je vois que je ne
saurais vous faire tout de suite la somme complte de trois mille
ducats. N'importe; Tubal, un riche Hbreu de ma tribu me fournira ce
qu'il faut. Mais doucement; pour combien de mois les voulez-vous? (_A
Antonio_.) Maintenez-vous en joie, mon bon seigneur. C'tait de Votre
Seigneurie que nous nous entretenions  l'instant mme.

ANTONIO.--Shylock, quoique je ne prte ni n'emprunte  intrt,
cependant pour fournir aux besoins pressants d'un ami, je drogerai  ma
coutume. (_A Bassanio_.) Est-il instruit de la somme que vous dsirez?

SHYLOCK.--Oui, oui, trois mille ducats.

ANTONIO.--Et pour trois mois.

SHYLOCK.--J'avais oubli. Pour trois mois; vous me l'aviez dit. A la
bonne heure. Faites votre billet, et puis je verrai.... Mais coutez, il
me semble que vous venez de dire que vous ne prtez ni n'empruntez 
intrt.

ANTONIO.--Jamais.

SHYLOCK.--Quand Jacob faisait patre les brebis de son oncle Laban....
Ce Jacob (au moyen de ce que fit en sa faveur sa prudente mre) fut le
troisime possesseur des biens de notre saint Abraham.... Oui, ce fut le
troisime.

ANTONIO.--A quel propos revient-il ici? Prtait-il  intrt?

SHYLOCK.--Non, il ne prtait pas  intrt, non, si vous voulez, pas
prcisment  intrt. Remarquez bien ce que Jacob faisait. Laban et lui
tant convenus que tous les nouveau-ns qui seraient rays de deux
couleurs appartiendraient  Jacob pour son salaire; sur la fin de
l'automne, les brebis tant en chaleur allaient chercher les bliers, et
quand ces couples portant toison en taient arrivs au moment de
consommer l'oeuvre de la gnration, le rus berger vous levait l'corce
de certains btons, et dans l'instant prcis de l'acte de nature, les
prsentait aux brebis chauffes, qui, concevant alors, quand le temps
de l'enfantement tait venu, mettaient bas des agneaux bariols,
lesquels taient pour Jacob. C'tait l un moyen de gagner; et Jacob fut
bni du ciel; et le gain est une bndiction, pourvu qu'on ne le vole
pas.

ANTONIO.--Jacob, monsieur, donnait l ses services pour un salaire
trs-incertain, pour une chose qu'il n'tait pas en son pouvoir de faire
arriver, mais que la seule main du ciel rgle et faonne  son gr. Ceci
a-t-il t crit pour lgitimer le prt  intrt? Votre or et votre
argent sont-ils des brebis et des bliers?

SHYLOCK.--Je ne saurais vous dire; du moins je les fais engendrer aussi
vite. Mais faites attention  cela, seigneur.

ANTONIO, _ Bassanio_.--Et vous, remarquez, Bassanio, que le diable peut
employer  ses fins les textes de l'criture. Une mchante me qui
s'autorise d'un saint tmoignage ressemble  un sclrat qui a le
sourire sur ses lvres,  une belle pomme dont le coeur est pourri. Oh!
de quels beaux dehors se couvre la friponnerie!

SHYLOCK.--Trois mille ducats! c'est une bonne grosse somme. Trois mois
sur les douze.... Voyons un peu l'intrt.

ANTONIO.--Eh bien! Shylock, vous serons-nous redevables?

SHYLOCK.--Seigneur Antonio, mainte et mainte fois vous m'avez fait des
reproches au Rialto sur mes prts et mes usances. Je n'y ai jamais
rpondu qu'en haussant patiemment les paules, car la patience est le
caractre distinctif de notre nation. Vous m'avez appel mcrant, chien
de coupe-gorge, et vous avez crach sur ma casaque de juif, et tout cela
parce que j'use  mon gr de mon propre bien. Maintenant il parat que
vous avez besoin de mon secours, c'est bon. Vous venez  moi alors, et
vous dites: Shylock, nous voudrions de l'argent. Voil ce que vous me
dites, vous qui avez expector votre rhume sur ma barbe; qui m'avez
repouss du pied, comme vous chasseriez un chien tranger venu sur le
seuil de votre porte. C'est de l'argent que vous demandez! Je devrais
vous rpondre, dites, ne devrais-je pas vous rpondre ainsi: Un chien
a-t-il de l'argent? Est-il possible qu'un roquet prte trois mille
ducats? Ou bien irai-je vous saluer profondment, et dans l'attitude
d'un esclave, vous dire d'une voix basse et timide: Mon beau monsieur,
vous avez crach sur moi mercredi dernier, vous m'avez donn des coups
de pied un tel jour, et une autre fois vous m'avez appel chien; en
reconnaissance de ces bons traitements, je vais vous prter tant
d'argent?

ANTONIO.--Je suis tout prt  t'appeler encore de mme,  cracher encore
sur toi,  te repousser encore de mon pied. Si tu nous prtes cet
argent, ne nous le prte pas comme  des amis, car l'amiti a-t-elle
jamais exig qu'un strile mtal produist pour elle dans les mains d'un
ami? mais prte plutt ici  ton ennemi. S'il manque  son engagement,
tu auras meilleure grce  exiger sa punition.

SHYLOCK.--Eh! mais voyez donc comme vous vous emportez! Je voudrais tre
de vos amis, gagner votre affection, oublier les avanies que vous m'avez
faites, subvenir  vos besoins prsents, et ne pas exiger un denier
d'usure pour mon argent, et vous ne voulez pas m'entendre! L'offre est
pourtant obligeante.

ANTONIO.--Ce serait, en effet, par obligeance.

SHYLOCK.--Et je veux l'avoir cette obligeance; venez avec moi chez un
notaire, me signer un simple billet, et pour nous divertir, nous
stipulerons qu'en cas que vous ne me rendiez pas,  tels jour et lieu
dsign, la somme ou les sommes exprimes dans l'acte, vous serez
condamn  me payer une livre juste de votre belle chair, coupe sur
telle partie du corps qu'il me plaira choisir.

ANTONIO.--J'y consens sur ma foi, et, en signant un pareil billet, je
dirai que le Juif est rempli d'obligeance.

BASSANIO.--Vous ne ferez pas pour mon compte un billet de la sorte;
j'aime mieux rester dans l'embarras.

ANTONIO.--Eh! ne craignez rien, mon cher: je n'encourrai pas la
condamnation. Dans le courant de ces deux mois-ci, c'est--dire encore
un mois avant l'chance du billet, j'attends des retours pour neuf fois
sa valeur.

SHYLOCK.--O pre Abraham! ce que c'est que ces chrtiens, comme la
duret de leurs procds les rend souponneux sur les intentions des
autres! Dites-moi, s'il ne payait pas au terme marqu, que gagnerais-je
en exigeant qu'il remplt la condition propose? Une livre de la chair
d'un homme, prise sur un homme, ne me serait pas si bonne ni si
profitable que de la chair de mouton, de boeuf ou de chvre. C'est pour
m'acqurir ses bonnes grces que je lui fais cette offre d'amiti: s'il
veut l'accepter,  la bonne heure! sinon, adieu; et je vous prie de ne
pas mal interprter mon attachement.

ANTONIO.--Oui, Shylock, je signerai ce billet.

SHYLOCK.--En ce cas, allez m'attendre chez le notaire; donnez-lui vos
instructions sur ce billet bouffon. Je vais prendre les ducats, donner
un coup d'oeil  mon logis que j'ai laiss sous la garde trs-peu sre
d'un ngligent coquin, et je vous rejoins dans l'instant.

(Il sort.)

ANTONIO.--Dpche-toi, aimable Juif. Cet Hbreu se fera chrtien; il
devient traitable.

BASSANIO.--Je n'aime pas de belles conditions accordes par un
misrable.

ANTONIO.--Allons: il ne peut y avoir rien  craindre; mes vaisseaux
arriveront un mois avant le terme.

FIN DU PREMIER ACTE.




                            ACTE DEUXIME


SCNE I

A Belmont.

_Fanfare de cors. Entrent_ LE PRINCE DE MAROC _avec sa suite,_ PORTIA,
NRISSA, _et plusieurs autres personnes de sa suite._


LE PRINCE DE MAROC.--Ne vous choquez point de la couleur de mon teint:
c'est la sombre livre de ce soleil  la brune chevelure dont je suis
voisin, et prs duquel je fus nourri. Faites-moi venir le plus beau des
enfants du Nord, o les feux de Phoebus dglent  peine les glaons
suspendus aux toits, et faisons sur nous une incision en votre honneur,
pour savoir quel sang est le plus rouge du sien ou du mien. Dame, je
puis te le dire, cette figure a intimid le brave. Je jure, par mon
amour, que les vierges les plus honores de nos climats en ont t
prises. Je ne voudrais pas changer de couleur,  moins que ce ne ft
pour vous drober quelques penses, mon aimable reine.

PORTIA.--Je ne me laisse pas conduire dans mon choix par la seule
dlicatesse des yeux d'une fille. D'ailleurs la loterie  laquelle est
remis mon sort te  ma volont le droit d'une libre dcision. Mais mon
pre n'et-il pas circonscrit mon choix, et n'et-il pas, dans sa
sagesse, dtermin que je me donnerais pour femme  celui qui
m'obtiendra par les moyens que je vous ai dits, vous me paratriez,
prince renomm, tout aussi digne de mon affection qu'aucun de ceux que
j'aie vus jusqu'ici se prsenter.

LE PRINCE DE MAROC.--Je vous en rends grces. Je vous prie,
conduisez-moi  ces coffres, pour y essayer ma fortune. Par ce
cimeterre, qui a tu le sophi et un prince de Perse, et qui a gagn
trois batailles sur le sultan Soliman, je voudrais, pour t'obtenir,
foudroyer de mes regards l'oeil le plus farouche, vaincre en bravoure le
coeur le plus intrpide de l'univers, arracher les petits ours des
mamelles de leur mre; que dis-je? insulter au lion rugissant aprs sa
proie. Mais, hlas! cependant, quand Hercule et Lichas joueront aux ds
pour dcider lequel vaut le mieux des deux, le plus haut point peut
sortir de la main la plus faible; et voil Hercule vaincu par son page.
Et moi, conduit de mme par l'aveugle fortune, je puis manquer ce
qu'obtiendra un moins digne, et en mourir de douleur.

PORTIA.--Il vous en faut courir les chances, et renoncer  choisir; ou,
avant de choisir, il faut jurer que si vous choisissez mal, vous ne
parlerez  l'avenir de mariage  aucune femme. Ainsi, faites bien vos
rflexions.

LE PRINCE DE MAROC.--Je m'y soumets: allons, conduisez-moi  la dcision
de mon sort.

PORTIA.--Rendons-nous d'abord au temple. Aprs le dner, vous tirerez
votre lot.

LE PRINCE DE MAROC.--A la fortune, donc, qui va me rendre le plus
heureux ou le plus malheureux des hommes!

(Ils sortent.)


SCNE II

A Venise.--Une rue.

_Entre_ LANCELOT GOBBO.


LANCELOT.--Srement, ma conscience me permettra de fuir la maison de ce
Juif, mon matre. Le diable est  mes trousses, et me tente en me
disant: _Gobbo_, _Lancelot Gobbo_, _bon Lancelot_, ou _bon Gobbo_, ou
_bon Lancelot Gobbo, servez-vous de vos jambes; prenez votre lan, et
dcampez_. Ma conscience me dit: _Non; prends garde, honnte Lancelot;
prends garde, honnte Gobbo_; ou, comme je l'ai dit, _honnte Lancelot
Gobbo, ne t'enfuis pas; rejette la pense de te fier  tes talons_. Et
l-dessus l'intrpide dmon me presse de faire mon paquet: _Allons_, dit
le diable; _hors d'ici_, dit le diable; _par le ciel, arme-toi de
courage_, dit le diable, _et sauve-toi_. Alors ma conscience, se jetant
dans les bras de mon coeur, me dit fort prudemment: _Mon honnte ami
Lancelot, toi, le fils d'un honnte homme_, ou _plutt d'une honnte
femme_; car, au fait, mon pre eut sur son compte quelque chose; il
s'leva  quelque chose; il avait un certain arrire-got.... Bien, ma
conscience me dit: _Lancelot, ne bouge pas_; _va-t'en_, dit le diable;
_ne bouge pas_, dit ma conscience.--Et moi je dis: Ma conscience, votre
conseil est bon; je dis: Dmon, votre conseil est bon. En me laissant
gouverner par ma conscience, je resterais avec le Juif mon matre, qui,
Dieu me pardonne, est une espce de diable; et en fuyant de chez le
Juif, je me laisserais gouverner par le dmon qui, sauf votre respect,
est le diable en personne: srement le Juif est le diable mme incarn;
et, en conscience, ma conscience n'est qu'une manire de conscience
brutale, de venir me conseiller de rester avec le Juif. Allons, c'est le
diable qui me donne un conseil d'ami; je me sauverai, dmon: mes talons
sont  tes ordres; je me sauverai.

(Entre le vieux Gobbo avec un panier.)

GOBBO.--Monsieur le jeune homme, vous-mme, je vous prie: quel est le
chemin de la maison de monsieur le Juif?

LANCELOT, _ part_.--O ciel! c'est mon pre lgitime; il a la vue plus
que brouille; elle est tout  fait dguerpie[5], en sorte qu'il ne me
reconnat pas. Je veux voir ce qui en sera.

[Note 5: _More than sand-blind, high gravel blind_. _Sand-blind_ dsigne
une maladie de la vue, qui fait voir habituellement devant les yeux
comme des grains de sable. Lancelot, dans son langage bouffon, pour
exprimer que son pre est presque aveugle, dit qu'il n'est pas
seulement sand-blind (_aveugle de sable_), mais _gravel blind_ (aveugle
de gravier): ce qui aurait t inintelligible en franais.]

GOBBO.--Monsieur le jeune gentilhomme, je vous prie, quel est le chemin
pour aller chez monsieur le Juif?

LANCELOT.--Tournez sur votre main droite, au premier dtour; mais, au
plus prochain dtour, tournez sur votre gauche; puis ma foi, au premier
dtour, ne tournez ni  droite ni  gauche; mais descendez indirectement
vers la maison du Juif.

GOBBO.--Fontaine de Dieu! ce sera bien difficile  trouver.
Pourriez-vous me dire si un nomm Lancelot, qui demeure avec lui, y
demeure ou non?

LANCELOT.--Parlez-vous du jeune monsieur Lancelot?--Faites bien
attention  prsent. (_A part_.)--Je vais lui faire monter l'eau aux
yeux.--Parlez-vous du jeune monsieur Lancelot?

GOBBO.--Il n'est pas un monsieur; c'est le fils d'un pauvre homme. Son
pre, quoique ce soit moi qui le dise, est un honnte homme
excessivement pauvre, et qui, Dieu merci, a encore envie de vivre.

LANCELOT.--Allons, que son pre soit ce qu'il voudra; nous parlons du
jeune monsieur Lancelot.

GOBBO.--De l'ami de Votre Seigneurie, et de Lancelot tout court,
monsieur.

LANCELOT.--Mais, je vous prie, _ergo_, vieillard, _ergo_, je vous en
conjure; parlez-vous du jeune monsieur Lancelot?

GOBBO.--De Lancelot, sous votre bon plaisir, monsieur.

LANCELOT.--_Ergo_, monsieur Lancelot; ne parlez point de monsieur
Lancelot, pre; car le jeune gentilhomme (en consquence des destins et
des destines, et de toutes ces bizarres faons de parler, comme les
trois soeurs, et autres branches de science) est vraiment dcd; ou,
comme qui dirait tout simplement, parti pour le ciel.

GOBBO.--Que Dieu m'en prserve! Ce garon tait le bton de ma
vieillesse, mon seul soutien.

LANCELOT.--Est-ce que je ressemble  un gourdin, ou  un appui de
hangar,  un bton,  une bquille? Me reconnaissez-vous, pre?

GOBBO.--Hlas! non, je ne vous reconnais point, mon jeune monsieur;
mais, je vous en prie, dites-moi, mon garon, Dieu fasse paix  son me!
est-il vivant ou mort?

LANCELOT.--Ne me connaissez-vous point, pre?

GOBBO.--Hlas! monsieur, j'ai la vue trouble et je ne vous connais
point.

LANCELOT.--Eh bien! si vous aviez vos yeux, vous pourriez bien risquer
de ne pas me reconnatre; c'est un habile pre que celui qui connat son
enfant. Allons, vieillard; je vais vous donner des nouvelles de votre
fils.--Donnez-moi votre bndiction. La vrit se montrera au grand
jour: un meurtre ne peut rester longtemps cach; au lieu que le fils
d'un homme le peut; mais  la fin la vrit se montrera.

GOBBO.--Je vous en prie, monsieur, levez-vous; je suis certain que vous
n'tes point Lancelot, mon garon.

LANCELOT.--Je vous en conjure, ne bavardons pas plus longtemps
l-dessus. Donnez-moi votre bndiction. Je suis Lancelot, qui tait
votre garon, qui est votre fils, et qui sera votre enfant.

GOBBO.--Je ne puis croire que vous soyez mon fils.

LANCELOT.--Je ne sais qu'en penser: mais je suis Lancelot, le valet du
Juif; et je suis sr que Marguerite, votre femme, est ma mre.

GOBBO.--Oui, en effet, elle se nomme Marguerite: je jurerai que si tu es
Lancelot, tu es ma chair, et mon sang. Dieu soit ador! Quelle barbe tu
as acquise! Il t'est venu plus de poil au menton qu'il n'en est venu sur
la queue  Dobbin, mon limonier.

LANCELOT.--Il paratrait en cela que la queue de Dobbin augmente 
rebours; car je suis sr que la dernire fois que je l'ai vu, il avait
plus de poil  la queue que je n'en ai sur la face.

GOBBO.--Seigneur! que tu es chang!--Comment vous accordez-vous
ensemble, ton matre et toi? Je lui apporte un prsent: comment
tes-vous ensemble aujourd'hui?

LANCELOT.--Fort bien, fort bien. Mais quant  moi, comme j'ai arrt de
m'enfuir de chez lui, je ne m'arrterai plus que je n'aie fait un bout
de chemin. Mon matre est un vrai Juif. Lui faire un prsent! Faites-lui
prsent d'une hart: je meurs de faim  son service: vous pouvez compter
mes doigts par le nombre de mes ctes. Mon pre, je suis bien aise que
vous soyez venu: donnez-moi votre prsent pour un monsieur Bassanio, qui
fait faire maintenant  ses gens de trs-belles livres neuves: si je ne
le sers pas, je courrai tant que Dieu a de terre. O rare bonheur! Tenez,
le voici lui-mme; adressez-vous  lui, mon pre, car je veux devenir
Juif, si je sers le Juif plus longtemps.

(Entre Bassanio, suivi de Lonardo et d'autres domestiques.)

BASSANIO.--Vous pouvez l'arranger ainsi;--mais faites si bien diligence,
que le souper soit prt au plus tard pour cinq heures.--Aie soin que ces
lettres soient remises. Donne les livres  faire, et prie Gratiano de
venir dans l'instant me trouver chez moi.

(Sort un domestique.)

LANCELOT.--Allez  lui, mon pre.

GOBBO.--Dieu bnisse Votre Seigneurie!

BASSANIO.--Bien oblig: me veux-tu quelque chose?

GOBBO.--Voil mon fils, monsieur, un pauvre garon...

LANCELOT.--Non pas un pauvre garon, monsieur; c'est le valet du riche
Juif, qui voudrait, monsieur, comme mon pre vous le spcifiera....

GOBBO.--Il a, monsieur, une grande rage, comme qui dirait, de servir....

LANCELOT.--Effectivement, le court et le long de la chose, est que je
sers le Juif, et j'ai bien envie, comme mon pre vous le spcifiera....

GOBBO.--Son matre et lui, sauf le respect d  Votre Seigneurie, ne
sont gure cousins ensemble.

LANCELOT.--Pour abrger, la vrit est que le Juif m'ayant maltrait,
c'est la cause que je..., comme mon pre, qui est, comme je l'espre,
un vieillard, vous le dtaillera.

GOBBO.--J'ai ici quelques paires de pigeons que je voudrais offrir 
Votre Seigneurie, et ma prire est que....

LANCELOT.--En peu de mots, la requte est impertinente pour mon compte,
 moi, comme Votre Seigneurie le saura par cet honnte vieillard; et
quoique ce soit moi qui le dise, quoiqu'il soit vieux, cependant c'est
un pauvre homme, et mon pre.

BASSANIO.--Qu'un de vous parle pour deux.--Que voulez-vous?

LANCELOT.--Vous servir, monsieur.

GOBBO.--C'est l o le bt nous blesse, monsieur.

BASSANIO.--Je te connais trs-bien: tu as obtenu ta requte. Shylock,
ton matre, m'a parl aujourd'hui mme, et t'a fait russir, suppos que
ce soit russir que de quitter le service d'un riche Juif, pour te
mettre  la suite d'un si pauvre gentilhomme que moi.

LANCELOT.--Le vieux proverbe est trs-bien partag entre mon matre
Shylock et vous, monsieur: vous avez la grce de Dieu, monsieur, et lui,
il a de quoi.

BASSANIO.--C'est fort bien dit: bon pre, va avec ton fils.--Prends
cong de ton ancien matre, et informe-toi de ma demeure, pour t'y
rendre. (_A ses gens_.) Qu'on lui donne une livre plus galonne que
celle de ses camarades. Ayez-y l'oeil.

LANCELOT.--Mon pre, entrons.--Je ne sais pas me procurer du service;
non, je n'ai jamais eu de langue dans ma tte.--Allons (_considrant la
paume de sa main_), si de tous les hommes en Italie, qui ouvrent la main
pour jurer sur l'vangile, il y en a un qui prsente une plus belle
table.... je dois faire fortune; tenez, voyez seulement cette ligne de
vie! Pour les mariages, ce n'est qu'une bagatelle; quinze femmes, hlas!
ce ne serait rien; onze veuves et neuf pucelles, ce n'est que le simple
ncessaire d'un homme. Et ensuite chapper trois fois au danger de se
noyer, et courir risque de la vie sur le bord d'un lit de plume.... Ce
n'est pas grand'chose en effet que de se tirer de l. Allons, si la
fortune est femme, c'est une bonne pte de femme de m'avoir donn de
pareils linaments.--Venez, mon pre, je vais prendre cong du Juif dans
un clin d'oeil.

(Lancelot et Gobbo sortent.)

BASSANIO.--Je te prie, cher Lonardo, songe  ce que je t'ai recommand.
Quand tu auras tout achet et distribu comme je te l'ai dit, reviens
promptement; car je traite chez moi, ce soir, mes meilleurs amis.
Dpche-toi, va.

LONARDO.--Je ferai tout cela de mon mieux.

(Entre Gratiano.)

GRATIANO.--O est votre matre?

LONARDO.--L-bas, monsieur, qui se promne....

(Lonardo sort.)

GRATIANO.--Seigneur Bassanio!

BASSANIO.--Ha! Gratiano!

GRATIANO.--J'ai une demande  vous faire.

BASSANIO.--Elle vous est accorde.

GRATIANO.--Vous ne pouvez me refuser; il faut absolument que je vous
accompagne  Belmont.

BASSANIO.--Trs-bien, j'y consens.--Mais coute, Gratiano.--Tu es trop
sans faon, trop brusque; tu as un ton de voix trop tranchant.--Ce sont
des qualits qui te vont assez bien, et qui  nos yeux ne semblent pas
des dfauts; mais partout o tu n'es pas connu, te dirai-je? elles
annoncent quelque chose de trop libre.--Je t'en prie, prends la peine de
temprer ton esprit trop ptulant par quelques grains de retenue, de
peur que l'irrgularit de tes manires ne soit interprte  mon
dsavantage dans le lieu o je vais, et ne me fasse perdre mes
esprances.

GRATIANO.--Seigneur Bassanio, coutez-moi; si je ne prends pas le
maintien le plus modeste, si je ne parle pas respectueusement, ne
laissant chapper que quelques jurons de temps  autre; si je ne me
prsente pas de l'air plus grave, toujours des livres de prires dans ma
poche; si mme, lorsqu'on dira les grces, je ne ferme pas les yeux avec
componction en tenant ainsi mon chapeau, et poussant un soupir, et
disant _amen_; enfin si je n'observe pas la civilit jusqu'au scrupule,
comme un homme form  toute la gravit de maintien requise pour plaire
 sa grand'mre, ne vous fiez plus jamais  moi.

BASSANIO.--Allons, nous verrons comment vous vous conduirez.

GRATIANO.--Oui, mais j'excepte la soire d'aujourd'hui: vous ne me
jugerez pas sur ce que nous ferons ce soir.

BASSANIO.--Oh! non: ce serait dommage. Je vous inviterai au contraire 
dployer votre plus grande gaiet; car nous avons des amis qui se
proposent de se rjouir; mais adieu, je vous laisse: j'ai quelques
affaires.

GRATIANO.--Et moi, il faut que j'aille trouver Lorenzo et les autres;
mais nous vous rendrons visite  l'heure du souper.

(Ils sortent.)


SCNE III

Toujours  Venise.--Une pice dans la maison de Shylock.

_Entrent_ JESSICA ET LANCELOT.


JESSICA.--Je suis fche que tu quittes ainsi mon pre. Notre maison est
l'enfer, et toi, un dmon jovial qui dissipais un peu cette atmosphre
d'ennui. Mais porte-toi bien, voil un ducat pour toi; et, Lancelot, tu
verras bientt au souper Lorenzo, qui est invit chez ton nouveau
matre. Donne-lui cette lettre: fais-le secrtement; adieu. Je ne
voudrais pas que mon pre me trouvt causant avec toi.

LANCELOT.--Adieu; mes larmes te parlent pour moi.--Trs-charmante
paenne! Trs-aimable Juive! Si un chrtien ne fait pas quelque tour de
fripon pour te possder, je serais bien tromp; mais, adieu: ces sottes
larmes noient un peu mon courage viril. Adieu.

(Il sort.)

JESSICA.--Adieu, bon Lancelot.--Hlas! quel odieux pch! n'est-ce pas 
moi de rougir d'tre la fille de mon pre! Mais quoique je sois sa
fille par le sang, je ne le suis point par le caractre. O Lorenzo! si
tu tiens ta promesse, je mettrai fin  ces combats, je deviendrai
chrtienne, et ta tendre pouse.

(Elle sort.)


SCNE IV

Toujours  Venise.--Une rue.

_Entrent_ GRATIANO, LORENZO, SALARINO, SALANIO.


LORENZO.--Oui, nous nous chapperons pendant le souper: nous irons
prendre nos dguisements chez moi, nous reviendrons tous en moins d'une
heure.

GRATIANO.--Nous n'avons pas fait les prparatifs ncessaires.

SALARINO.--Nous n'avons pas encore parl de nous procurer des
porte-flambeaux.

SALANIO.--C'est une pauvre chose, quand cela n'est pas arrang dans un
bel ordre; et  mon avis il vaudrait mieux, en ce cas, n'y pas songer.

LORENZO.--Il n'est encore que quatre heures: nous avons deux heures pour
nous procurer tout ce qu'il faut. (_Entre Lancelot avec une lettre._)
Ami Lancelot, qu'y a-t-il de nouveau?

LANCELOT.--S'il vous plat d'ouvrir cette lettre, elle pourra
probablement vous l'apprendre.

LORENZO.--Je connais cette main: c'est une belle main sur ma foi, et la
belle main qui a crit cette lettre est plus blanche que le papier sur
lequel elle a crit.

GRATIANO.--Une lettre d'amour, srement?

LANCELOT.--Avec votre permission, monsieur....

LORENZO.--O vas-tu?

LANCELOT.--Vraiment, monsieur, inviter mon ancien matre le Juif 
souper ce soir chez mon nouveau matre le chrtien.

LORENZO.--Attends, prends ceci.--Dis  l'aimable Jessica, que je ne lui
manquerai pas de parole. Parle-lui en secret: va. (_Sort
Lancelot._)--Messieurs, voulez-vous vous prparer pour la mascarade de
ce soir? Je suis pourvu d'un porte-flambeau.

SALARINO.--Oui, vraiment, j'y vais sur-le-champ.

SALANIO.--Et moi aussi.

LORENZO.--Venez nous trouver, Gratiano et moi, dans quelque temps, au
logis de Gratiano.

SALARINO.--C'est bon, nous n'y manquerons pas.

(Salarino et Salanio sortent.)

GRATIANO.--Cette lettre ne venait-elle pas de la belle Jessica?

LORENZO.--Il faut que je te dise tout: elle m'instruit de la manire
dont il faut que je l'enlve de la maison de son pre, me dtaille ce
qu'elle emporte d'or et de bijoux, l'habillement de page qu'elle a tout
prt. Si jamais le Juif son pre entre dans le ciel, ce ne sera que par
considration pour son aimable fille; et jamais le malheur n'osera
traverser les pas de cette belle, qu'en s'autorisant du prtexte qu'elle
est la ligne d'un Juif sans foi. Allons, viens avec moi: parcours cette
lettre tout en marchant. La belle Jessica me servira de porte-flambeau.

(Ils sortent.)


SCNE V

Dans la maison de Shylock.

SHYLOCK, LANCELOT.


SHYLOCK.--Allons; tu verras par tes yeux, et tu jugeras de la diffrence
qu'il y a entre le vieux Shylock et Bassanio.--H! Jessica?--Tu ne seras
pas toujours  faire bombance, comme tu l'as faite avec moi.... Eh!
Jessica?... Et  dormir, et  ronfler, et  dchirer tes habits.--Eh
bien! Jessica? Quoi donc?

LANCELOT.--Hol! Jessica?

SHYLOCK.--Qui te dit d'appeler? Je ne t'ai pas dit d'appeler.

LANCELOT.--Votre Seigneurie me reprochait souvent de ne savoir rien
faire sans qu'on me le dt.

(Entre Jessica.)

JESSICA.--Vous m'appelez? Que voulez-vous?

SHYLOCK.--Je suis invit  souper dehors, Jessica; voil mes
clefs.--Mais pourquoi irais-je? Ce n'est pas par amiti que je suis
invit; ils me flattent: eh bien! j'irai par haine, pour manger aux
dpens du prodigue chrtien.--Jessica, ma fille, veille sur ma maison.
J'ai de la rpugnance  sortir: il se brasse quelque chose de contraire
 mon repos: car j'ai rv cette nuit de sacs d'argent.

LANCELOT.--Je vous en conjure, monsieur, allez-y. Mon jeune matre
attend avec impatience votre dconvenue[6].

SHYLOCK.--Et moi la sienne.

LANCELOT.--Ils ont complot ensemble....--Je ne dirai pas prcisment
que vous devez voir une mascarade: mais si vous en voyez une, alors ce
n'tait donc pas pour rien que mon nez a saign le dernier lundi
Noir[7],  six heures du matin; ce qui rpondait au mercredi des
cendres, dans l'aprs-dne, d'il y a quatre ans.

[Note 6: _Your reproach_ (reproche, honte); c'est probablement une
balourdise de Lancelot pour _approach_ (approche); _reproach_ est pris
ici par le Juif dans le sens de _honte_, qui n'a aucun rapport de son
avec aucun mot qui puisse tre dans l'intention de Lancelot. On y a
substitu _dconvenue_, qu'il peut dire pour _venue_.]

[Note 7: Le lundi de Pques. En 1360, le lundi de Pques, 14 avril,
Edouard III faisant avec son arme le sige de Paris, il survint un
froid si brumeux et si violent, que plusieurs soldats moururent de froid
sur leurs chevaux, et que le lundi de Pques en conserva le nom de lundi
Noir.]

SHYLOCK.--Quoi! y aura-t-il des masques? coutez-moi, Jessica. Fermez
bien mes portes; et lorsque vous entendrez le tambour, et le dtestable
criaillement du fifre au cou tors, n'allez pas vous hisser aux fentres,
ni montrer votre tte en public sur la rue, pour regarder des fous de
chrtiens aux visages vernis: mais bouchez bien les oreilles de ma
maison; je veux dire les fentres: que le son de ces vaines folies
n'entre pas dans ma grave maison.--Par le bton de Jacob, je jure que je
ne me sens nulle envie d'aller ce soir  un festin en ville; cependant
j'irai.--Vous, drle, prenez les devants, et annoncez que je vais y
aller.

LANCELOT.--Je vais vous prcder, monsieur. (_Bas  Jessica._)
Matresse, malgr tout ce qu'il dit, regardez  la fentre; vous verrez
approcher un chrtien, qui mrite bien les regards d'une Juive.

(Lancelot sort.)

SHYLOCK.--H! que vous dit cet imbcile de la race d'Agar?

JESSICA.--Il me disait: Adieu, matresse; rien de plus.

SHYLOCK.--Ce Jeannot-l[8] est assez bon homme, mais gros mangeur, lent
au projet comme une vraie tortue, et dormant dans le jour plus qu'un
chat sauvage. Les frelons ne btissent pas dans ma ruche: ainsi je me
spare de lui, pour le cder  un homme que je veux qu'il aide 
dpenser promptement l'argent qu'il m'a emprunt.--Allons, Jessica,
rentrez. Peut-tre reviendrai-je sur-le-champ. Faites ce que je vous
recommande: fermez les portes sur vous. Bien attach, bien retrouv:
c'est un proverbe qui ne vieillit point pour un esprit conome.

(Il sort.)

JESSICA.--Adieu.--Et, si la fortune ne m'est pas contraire, j'ai perdu
un pre, et vous une fille.

(Elle sort.)

[Note 8: _The Patch_. Patch tait,  ce qu'il parat, le fou du cardinal
Wolsey, dont le nom tait devenu proverbial comme l'est parmi nous celui
de Jeannot ou de Jocrisse.]


SCNE VI

Toujours au mme lieu.

GRATIANO ET SALARINO _masqus_.


GRATIANO.--Voici le hangar sous lequel Lorenzo nous a dit de l'attendre.


SALARINO.--L'heure qu'il nous avait donne est presque passe.

GRATIANO.--Et il est bien tonnant qu'il tarde autant; car les amoureux
devancent toujours l'horloge.

SALARINO.--Oh! les pigeons de Vnus volent dix fois plus vite pour
sceller de nouveaux liens d'amour, qu'ils n'ont coutume de faire pour
rester fidles  leurs anciens engagements.

GRATIANO.--Cela sera toujours vrai: quel convive se lve d'une table
avec cet apptit aigu qu'il sentait en s'y asseyant? O est le cheval
qui revienne sur les ennuyeuses traces de la route qu'il a parcourue,
avec le feu qu'il avait en partant? Pour tous les biens de ce monde, il
y a plus d'ardeur dans la poursuite que dans la jouissance. Voyez comme,
semblable au jeune homme ou  l'enfant prodigue, le navire sort pavois
de son port natal, embrass et caress par la brise libertine; et voyez
comme il revient, galement semblable  l'enfant prodigue, les ctes
creuses par les injures de l'air, les voiles en lambeaux, dessch,
dlabr et appauvri par le libertinage de la brise.

(Entre Lorenzo.)

SALARINO.--Ah! voici Lorenzo!--Nous continuerons dans un autre moment.

LORENZO.--Chers amis, pardon d'avoir tard si longtemps. Ce n'est pas
moi, ce sont mes affaires qui vous ont fait attendre. Quand il vous
prendra fantaisie de voler des pouses, je vous promets de faire le guet
aussi longtemps pour vous.--Approchez; c'est ici la demeure de mon
beau-pre le Juif.--Hol, hol, quelqu'un!

(Jessica parat  la fentre dguise en page.)

JESSICA.--Qui tes-vous? Nommez-vous, pour plus de certitude; quoique je
puisse jurer de vous connatre  votre voix.

LORENZO.--Lorenzo, ton bien-aim.

JESSICA.--C'est Lorenzo, bien sr; et mon bien-aim, bien vrai; car quel
autre aim-je autant? et quel autre que vous, Lorenzo, sait si je suis
votre amante?

LORENZO.--Le ciel et ton coeur sont tmoins que tu l'es.

JESSICA.--Tenez, prenez cette cassette; elle en vaut la peine. Je suis
bien aise qu'il soit nuit, et que vous ne me voyiez point; car je suis
honteuse de mon dguisement: mais l'Amour est aveugle, et les amants ne
peuvent voir les charmantes folies qu'ils font eux-mmes: s'ils les
pouvaient apercevoir, Cupidon lui-mme rougirait de me voir ainsi
transforme en garon.

LORENZO.--Descendez, car il faut que vous me serviez de porte-flambeau.

JESSICA.--Quoi! faut-il que je porte la lumire sur ma propre honte! Oh!
elle ne m'est, je le jure, que trop claire  moi-mme. Vous me donnez
l, cher amour, un emploi d'claireur, et j'ai besoin de l'obscurit.

LORENZO.--Et vous tes obscurcie, ma douce amie, mme sous cet aimable
vtement de page. Mais venez sans diffrer; car la nuit, dj close,
commence  s'couler, et nous sommes attendus  la fte de Bassanio.

JESSICA.--Je vais fermer les portes et me dorer encore de quelques
ducats de plus, et je suis  vous dans le moment.

(Elle quitte la fentre.)

GRATIANO.--Par mon chaperon, c'est une Gentille, et non pas une Juive.

LORENZO.--Malheur  moi, si je ne l'aime pas de toute mon me! Car elle
est sage, autant que j'en puis juger; elle est belle, si mes yeux ne me
trompent point; elle est sincre, car je l'ai prouve telle, et en
consquence, comme fille sage, belle et sincre, elle occupera pour
toujours mon me constante. (_Jessica reparat  la porte._) Ah! te
voil?--Allons, messieurs, partons. Les masques de notre compagnie nous
attendent.

(Il sort avec Jessica et Salarino.)

(Entre Antonio.)

ANTONIO.--Qui est l?

GRATIANO.--C'est vous, seigneur Antonio?

ANTONIO.--Fi, fi, Gratiano: o sont tous les autres? Il est neuf heures.
Tous nos amis vous attendent.--Point de mascarade ce soir. Le vent
s'lve, et Bassanio va s'embarquer tout  l'heure. J'ai envoy vingt
personnes vous chercher.

GRATIANO.--J'en suis fort aise; je ne dsire pas de plus grand plaisir
que de mettre  la voile, et de partir cette nuit.

(Ils sortent.)


SCNE VII

A Belmont.--Un appartement dans la maison de Portia.

_Fanfare de cors_. _Entrent_ PORTIA, LE PRINCE DE MAROC _et leurs
suites_.


PORTIA.--Allons, tirez les rideaux, et dcouvrez les coffres  ce noble
prince. Maintenant choisissez.

LE PRINCE DE MAROC.--Le premier est d'or, et porte cette inscription:

    Qui me choisira gagnera ce que beaucoup d'hommes dsirent.

Le second est d'argent, et porte cette promesse:

    Qui me choisira aura tout ce qu'il mrite.

Le troisime est de plomb, avec une inscription aussi peu remarquable
que le mtal:

    Qui me choisira doit donner et risquer tout ce qu'il a.

Comment saurai-je si je choisis bien?

PORTIA.--Prince, l'un des trois renferme mon portrait: si vous le
choisissez, je vous appartiens avec lui.

LE PRINCE DE MAROC.--Puisse quelque dieu diriger mon jugement et ma
main! Voyons un peu. Je veux encore jeter les yeux sur les inscriptions.
Que dit le coffre de plomb?

    Qui me choisira doit donner et risquer tout ce qu'il a.

Doit donner! Pourquoi? Pour du plomb! Risquer pour du plomb? Ce coffre
prsente une menace. On ne hasarde tout que dans l'espoir de grands
avantages. Un coeur d'or ne se laisse pas prendre  l'amorce d'un mtal
de rebut. Je ne veux ni donner, ni risquer rien pour du plomb.--Que dit
l'argent avec sa couleur virginale?

    Qui me choisira recevra tout ce qu'il mrite.

Tout ce qu'il mrite? Arrte l, prince de Maroc, et pse ce que tu vaux
d'une main impartiale. Si tu juges de ton prix par l'opinion que tu as
de toi, ton mrite est assez grand; mais assez ne s'tend pas
suffisamment loin pour atteindre cette dame.--Et pourtant, douter de ce
que je vaux, ce serait lchement m'exclure.--Tout ce que je mrite!....
Mais vraiment: c'est d'obtenir la dame. Je la mrite par ma naissance,
par mon rang, par mes grces, par les qualits que j'ai reues de
l'ducation; mais plus que tout cela, je la mrite par mon amour. Si je
ne m'garais pas plus loin, et que je fixasse ici mon choix.... Voyons
encore une fois ce qui est grav sur le coffre d'or:

    Qui me choisira gagnera ce que beaucoup d'hommes dsirent.

Mais c'est cette dame. Le monde entier la dsire, et l'on vient des
quatre coins de la terre pour baiser cette chsse, cette sainte mortelle
et vivante. Les dserts de l'Hyrcanie et les sauvages solitudes de la
vaste Arabie sont devenus le grand chemin que traversent les princes
pour venir contempler la belle Portia; le liquide royaume, dont la tte
ambitieuse vomit  la face des cieux n'est pas une barrire capable
d'arrter ces courages lointains: ils arrivent comme sur un ruisseau,
pour voir la belle Portia. Un de ces trois coffres contient son divin
portrait: est-il probable qu'elle soit contenue dans du plomb? Former
une si basse pense mriterait la damnation; ce mtal serait trop
grossier pour assujettir mme le linceul destin  l'embaumer dans la
nuit du tombeau. Croirai-je qu'elle est cache dans l'argent, et
rabaisse ainsi dix fois au-dessous de l'or pur? Ide criminelle! Jamais
brillant si prcieux ne fut enchss dans un mtal au-dessous de l'or.
Les Anglais ont une monnaie d'or frappe de la figure d'un ange: mais il
n'est qu'empreint dessus; c'est un ange couch dans un lit d'or.
Donnez-moi la clef. Je choisis celui-ci, arrive que pourra.

PORTIA.--La voil, prince, et si c'est ma figure que vous y trouvez, je
vous appartiens.

(Elle ouvre le coffre d'or.)

LE PRINCE DE MAROC.--O enfer! que vois-je l? Un squelette et dans le
creux de son oeil un rouleau de papier! lisons cet crit.

    Tout ce qui reluit n'est pas or,
    Vous l'avez souvent ou dire.
    Bien des hommes ont vendu leur vie,
    Pour ne faire que voir ce que j'offre extrieurement.
    Les tombes dores renferment des vers.
    Si vous eussiez t aussi sage que hardi,
    Et jeune par la force, vieux par le jugement,
    Votre rponse n'et pas t dans ce rouleau
    Adieu: votre requte est  nant.

A nant, en effet, et ma peine perdue! Adieu donc, ardeur. Glace, je
t'accueille. (_A Portia_.)--Adieu, Portia, mou coeur est trop accabl
pour se rpandre en pnibles adieux. Ainsi s'loignent les malheureux
qui ont tout perdu.

(Il sort avec sa suite.)

PORTIA.--Nous en voil dlivrs tout doucement. Fermez les rideaux.
Allons.... puissent tous ceux de sa couleur choisir de mme!

(Ils sortent.)


SCNE VIII

A Venise.--Une rue.

_Entrent_ SALANIO, SALARINO.


SALARINO.--Eh! vraiment oui, j'ai vu Bassanio mettre  la voile.
Gratiano est parti avec lui, et Lorenzo n'est point dans leur vaisseau;
j'en suis sr.

SALANIO.--Ce coquin de Juif a veill par ses cris le duc, qui est venu
avec lui faire la recherche du vaisseau de Bassanio.

SALARINO.--Il est venu trop tard. L'ancre tait leve; mais on a donn 
entendre au duc, qu'on avait vu dans une gondole Lorenzo et sa tendre
Jessica. D'ailleurs Antonio a certifi au duc qu'ils n'taient pas dans
le mme vaisseau que Bassanio.

SALANIO.--Jamais je n'ai entendu d'exclamations de colre si confuses,
si bizarres, si violentes et changeant si continuellement d'objet, que
celles que ce chien de Juif profrait dans les rues: Ma fille!  mes
ducats!  ma fille! Un chrtien les emporte. O mes chrtiens de ducats!
Justice! la loi! Mes ducats et ma fille! Un sac cachet, deux sacs
cachets de ducats, de doubles ducats, que ma fille m'a vols! Et des
bijoux! deux pierres, deux pierres rares et prcieuses, que ma fille m'a
voles! Justice! Qu'on trouve ma fille; elle a sur elle les pierres et
les ducats.

SALARINO.--Tous les petits garons de Venise courent aprs lui, criant:
ses pierres, sa fille et ses ducats!

SALANIO.--Que le bon Antonio prenne garde  ne pas manquer au jour fix,
ou ce sera lui qui payera cela.

SALARINO.--Vraiment, vous avez raison d'y songer. J'ai parl hier  un
Franais qui m'a dit que sur le dtroit qui spare la France de
l'Angleterre, il avait pri un vaisseau de notre pays, richement charg.
Quand il m'a dit cette nouvelle, j'ai pens  Antonio, et j'ai
silencieusement souhait que ce ne ft pas un des siens.

SALANIO.--Vous ferez mieux d'avertir Antonio de ce que vous savez; mais
ne le faites pas trop brusquement, de peur de l'affliger.

SALARINO.--Il n'est pas de plus excellent homme sur la terre. J'ai vu
Bassanio et Antonio se sparer. Bassanio lui disait qu'il hterait son
retour le plus qu'il pourrait; Antonio lui rpondait: N'en faites rien,
Bassanio; n'allez pas, pour l'amour de moi, gter vos affaires par trop
de prcipitation: laissez mrir les choses autant qu'il conviendra.
Quant au billet que le Juif a de moi, n'en laissez pas occuper votre
esprit amoureux; tenez-vous en joie: que votre premire pense soit de
trouver les moyens de plaire, et de faire clater votre amour par les
tmoignages les plus propres  russir. A ces mots, les yeux gros de
larmes et dtournant le visage, il a tendu sa main en arrire, et il a
serr celle de Bassanio avec une affection singulirement tendre; et
c'est ainsi qu'ils se sont spars.

SALANIO.--Je crois qu'il n'aime la vie que pour lui: je t'en prie,
allons le trouver, et tchons d'allger par quelque divertissement la
tristesse  laquelle il se livre.

SALARINO.--Oui, allons.

(Ils sortent.)


SCNE IX

A Belmont.--Une pice de la maison de Portia.

_Entre_ NRISSA _avec_ UN VALET.


NRISSA, _au valet_.--Vite et vite, je t'en prie, tire vite le rideau.
Le prince d'Aragon a prt le serment, et il s'avance pour choisir.

(Fanfare de cors. Entrent le prince d'Aragon, Portia et leur suite.)

PORTIA.--Voyez, noble prince; voici les coffres: si vous prenez celui
qui contient mon portrait, notre hymen sera clbr sur-le-champ. Mais
si vous vous trompez, il faudra, seigneur, sans plus de discours,
quitter immdiatement ces lieux.

LE PRINCE.--Je suis oblig, par mon serment, d'observer trois choses: la
premire, de ne jamais rvler  personne quel est le coffre que j'aurai
choisi; ensuite, si je manque le vritable coffre, de ne jamais faire de
proposition de mariage  aucune jeune fille: enfin, si je n'ai pas le
bonheur de bien choisir, de vous quitter et de partir sur-le-champ.

PORTIA.--Ce sont les conditions que jurent d'observer ceux qui viennent
pour moi s'exposer  des hasards, quelque peu digne que j'en sois.

LE PRINCE.--Je me suis soumis  ces conditions en vous adressant mes
voeux. Fortune, maintenant favorise l'espoir de mon coeur. De l'or, de
l'argent et du vil plomb!

    Qui me choisit doit donner et risquer tout ce qu'il a.

Vous aurez une plus belle apparence, avant que je donne ou risque
quelque chose. Que dit le coffre d'or? Ah! voyons.

    Qui me choisit recevra ce que beaucoup d'hommes dsirent.

Beaucoup d'hommes dsirent beaucoup.... Cela peut s'entendre de la sotte
multitude qui dtermine son choix sur l'apparence, n'apercevant rien au
del de ce que son oeil charm lui prsente; qui ne perce pas jusque
dans l'intrieur, mais comme le martinet, qui construit son nid sur les
murs extrieurs, expos aux injures de l'air,  la porte et dans le
chemin mme des accidents. Je ne choisirai point ce que tant de gens
dsirent; je ne veux pas marcher avec les esprits vulgaires et me ranger
parmi la foule ignorante. Je viens  toi, riche sanctuaire d'argent.
Rpte-moi encore l'inscription que tu portes.

    Qui me choisit recevra tout ce qu'il mrite.

C'est bien dit; car qui peut chercher  duper la fortune et s'lever
honorablement sans l'empreinte du mrite? Que personne ne prtende se
revtir d'honneurs dont il est indigne.... Oh! plt au ciel que les
biens, les charges, les dignits, ne se dtournassent jamais dans des
voies injustes, et que le pur honneur ne pt jamais s'acqurir que par
le mrite de celui qui en est revtu. Que de gens qui sont nus seraient
couverts! que d'autres qui commandent seraient commands! que de grains
de bassesse  sparer de la vraie semence de l'honneur! que l'on
retrouverait d'honneur cach sous le chaume et sous les ruines du temps,
et auquel on devrait rendre son premier clat! Mais choisissons.

    Qui me choisit recevra tout ce qu'il mrite.

Je prendrai ce que je mrite. Donnez-moi la clef de celui-ci, et
dcouvrez mon sort sur-le-champ.

PORTIA.--Vous y avez mis trop de temps pour ce que vous trouverez ici.

LE PRINCE.--Qu'est-ce? la figure d'un idiot, qui cligne de l'oeil et me
prsente un papier? Je veux le lire. Que tu es diffrent de Portia! Que
tu es diffrent de ce que j'esprais, et de ce que je mritais!

    Qui me prend recevra tout ce qu'il mrite.

N'ai-je donc mrit rien de mieux que la tte d'un sot? Est-ce l ce que
je vaux? Est-ce l tout ce que je mrite?

PORTIA.--Offenser et juger sont deux emplois diffrents et de nature
oppose.

LE PRINCE.--Lisons:

        Le feu a prouv sept fois ce mtal;
        Sept fois prouv est le jugement
        Qui n'a jamais mal choisi.
        Il est des gens qui n'embrassent que des ombres;
        Ceux-l n'ont que l'ombre du bonheur!
        Je sais qu'il y a des sots sur la terre,
        Vtus d'argent, comme je le suis;
        pousez quelle femme vous voudrez,
        Votre tte sera toujours la mienne.
        Ainsi partez, seigneur, vous tes congdi.

Plus je tarderai dans ces lieux, plus j'y ferai la figure d'un sot. Je
suis venu apporter mes voeux avec une tte de sot, et je m'en retourne
avec deux. Adieu donc, dame, je remplirai mon serment de supporter
patiemment mon malheur.

(Sortent le prince d'Aragon et sa suite.)

PORTIA.--Le moucheron s'est brl  la lumire. Oh! ces sots rflchis!
Quand ils choisissent, ils sont tout juste assez sages pour se perdre 
force de raisonnements.

NRISSA.--Le vieux proverbe n'a pas tort: la potence et le choix d'une
femme sont une affaire de hasard.

PORTIA.--Allons, ferme le rideau, Nrissa.

(Entre un valet.)

LE VALET.--O est madame?

PORTIA.--La voici: que lui veut monsieur?

LE VALET.--Madame, il vient de descendre  votre porte un jeune
Vnitien, qui marche devant son matre pour annoncer son arrive, et
vous prsenter de sa part des hommages trs-substantiels, je veux dire,
outre les compliments et les paroles courtoises, des prsents d'un haut
prix. Je n'ai jamais vu de messager d'amour si avenant. Jamais un jour
d'avril n'annona les richesses de l't qui s'avance, sous un aspect
aussi gracieux que ce courrier lorsqu'il annonce son matre.

PORTIA.--Arrte, je te prie; je crains presque que tu ne me dises tout 
l'heure qu'il est de tes parents, en te voyant dpenser ainsi, pour le
louer, tout ton esprit des dimanches. Allons, allons, Nrissa, je brle
de voir cet agile courrier d'amour, qui se prsente de si bonne grce.

NRISSA.--Que ce soit Bassanio, seigneur Amour, si telle est ta volont.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIME ACTE.




                            ACTE TROISIME


SCNE I

A Venise.--Une rue.

SALANIO, SALARINO


SALANIO.--Eh bien! quelles nouvelles sur le Rialto?

SALARINO.--Le bruit y continue toujours, sans que personne le
contredise, qu'Antonio a perdu dans le dtroit un vaisseau richement
charg  l'endroit qu'ils nomment, je crois, les Good-wins; un bas-fond
dangereux et fatal, o sont ensevelis, dit-on, les carcasses d'une foule
de gros vaisseaux; si du moins ma commre d'histoire se trouve tre
femme de parole.

SALANIO.--Je voudrais qu'elle ft la plus menteuse commre qui ait
jamais mang pain d'pice, ou qui ait voulu faire accroire  ses
voisines qu'elle pleurait la mort de son troisime mari.--Mais il n'est
que trop vrai, sans perdre le temps en paroles, et pour dire tout
bonnement les choses sans dtour, que le bon Antonio, l'honnte
Antonio.... Oh! de quelle pithte assez digne pourrai-je accompagner
son nom?

SALARINO.--Eh bien! enfin?

SALANIO.--Eh! que dis-tu? La fin de tout cela, c'est qu'il a perdu un
navire.

SALARINO.--Je voudrais du moins que ce ft l la fin de ses pertes.

SALANIO.--Que je te rponde  temps, _Amen_! de peur que le diable ne
vienne empcher l'effet de ta prire, car c'est lui que je vois
s'avancer sous la figure d'un Juif. (_Entre Shylock._) Eh bien! Shylock,
quelles nouvelles parmi les marchands?

SHYLOCK.--- Vous avez su, et personne ne le sait, personne ne le sait si
bien que vous, comment ma fille a pris la fuite.

SALARINO.--Cela est sr. Pour ma part, je connais le tailleur qui a fait
les ailes avec lesquelles elle s'est envole.

SALANIO.--Et Shylock, pour sa part, sait que l'oiseau avait toutes ses
plumes, et qu'il est alors dans la nature des oiseaux de quitter leur
nid.

SHYLOCK.--Elle sera damne pour cela.

SALARINO.--Oh! sans doute; si c'est le diable qui la juge.

SHYLOCK.--Ma chair et mon sang se rvolter!

SALANIO.--Fi donc, vieux cadavre! comment, ils se rvoltent  ton ge?

SHYLOCK.--Je dis que ma fille est ma chair et mon sang.

SALARINO.--Il y a plus de diffrence entre ta chair et la sienne,
qu'entre le jais et l'ivoire; plus entre ton sang et le sien, qu'entre
du vin rouge et du vin du Rhin. Mais, dites-nous, avez-vous ou dire
qu'Antonio ait fait quelques pertes sur mer?

SHYLOCK.--J'ai encore l une mauvaise affaire, un banqueroutier, un
prodigue, qui ose  peine se montrer sur le Rialto; un mendiant, qui
vous venait faire l'agrable sur la place. Qu'il prenne garde  son
billet. Il avait coutume de m'appeler usurier..... Qu'il prenne garde 
son billet. Il avait coutume de prter de l'argent par charit
chrtienne..... Qu'il prenne garde  son billet.

SALARINO.--Mais je suis bien sr que, s'il manquait  ses engagements,
tu ne prendrais pas sa chair;  quoi te servirait-elle?

SHYLOCK.--A amorcer des poissons. Elle nourrira ma vengeance, si elle ne
nourrit rien de mieux. Il m'a humili; il m'a fait tort d'un
demi-million; il a ri de mes pertes; il s'est moqu de mon gain; il a
insult ma nation; il a fait manquer mes marchs; il a refroidi mes
amis, chauff mes ennemis, et pour quelle raison? Parce que je suis un
Juif. Un Juif n'a-t-il pas des yeux? un Juif n'a-t-il pas des mains,
des organes, des proportions, des sens, des affections, des passions? ne
se nourrit-il pas des mmes aliments? n'est-il pas bless des mmes
armes, sujet aux mmes maladies, guri par les mmes remdes, rchauff
par le mme t et glac par le mme hiver qu'un chrtien? si vous nous
piquez, ne saignons-nous pas? si vous nous chatouillez, ne rions-nous
pas? si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas? et si vous nous
outragez, ne nous vengerons-nous pas? si nous sommes semblables  vous
dans tout le reste, nous vous ressemblerons aussi en ce point. Si un
Juif outrage un chrtien, quelle est la modration de celui-ci? La
vengeance. Si un chrtien outrage un Juif, comment doit-il le supporter,
d'aprs l'exemple du chrtien? En se vengeant. Je mettrai en pratique
les sclratesses que vous m'apprenez; et il y aura malheur si je ne
surpasse pas mes matres.

(Entre un valet.)

LE VALET _d'Antonio._--Messieurs, mon matre Antonio est chez lui, et
dsire vous parler  tous deux.

SALARINO.--Nous l'avons cherch de tous cts.

SALANIO.--En voici un autre de la tribu. On n'en trouverait pas un
troisime de la mme secte,  moins que le diable en personne ne se ft
Juif.

(Salanio et Salarino sortent.)

(Entre Tubal.)

SHYLOCK.--Eh bien! Tubal, quelles nouvelles de Gnes? As-tu trouv ma
fille?

TUBAL.--J'ai, en beaucoup d'endroits, entendu parler d'elle; mais je
n'ai pu la trouver.

SHYLOCK.--Quoi! quoi!--Voyez, voyez, voyez un diamant qui m'a cot deux
mille ducats  Francfort, que voil parti. Jamais notre nation ne fut
maudite comme  prsent..... Je ne l'ai jamais prouv, comme je
l'prouve aujourd'hui. Deux mille ducats, dans cette affaire, et
d'autres prcieux bijoux!.... Je voudrais voir ma fille morte  mes
pieds et les diamants  ses oreilles. Que n'est-elle ensevelie  mes
pieds, et les ducats dans sa bire! Point de nouvelles! et de plus je ne
sais combien d'argent dpens pour la faire chercher! Quoi! perte sur
perte! Tant d'emport par le voleur! et tant de dpens pour chercher le
voleur! et point de satisfaction, point de vengeance! Il n'arrive point
de malheur, qu'il ne me tombe sur le dos: il n'est point d'autres
soupirs que ceux que je pousse, d'autres larmes que celles que je verse.

TUBAL.--D'autres que vous ont aussi du malheur. Antonio,  ce que j'ai
appris  Gnes....

SHYLOCK.--Quoi, quoi, quoi? Un malheur, un malheur?

TUBAL.--A perdu un de ses vaisseaux venant de Tripoli.

SHYLOCK.--Dieu soit lou! Dieu soit lou! Est-il bien vrai? est-il bien
vrai?

TUBAL.--J'ai parl  des matelots chapps du naufrage.

SHYLOCK.--Je te remercie, cher Tubal. Bonne nouvelle! bonne nouvelle!
Ha! ha!--O cela?  Gnes?

TUBAL.--On m'a dit un soir  Gnes que votre fille y avait dpens
quatre-vingts ducats.

SHYLOCK.--Tu m'enfonces un poignard! je ne reverrai jamais mon or.
Quatre-vingts ducats dans un seul endroit! quatre-vingts ducats!

TUBAL.--Je suis arriv  Venise avec diffrents cranciers d'Antonio,
lesquels affirment qu'il n'y a d'autre parti pour lui que de faire
banqueroute.

SHYLOCK.--J'en suis ravi. Je le ferai souffrir. Je le torturerai. J'en
suis ravi.

TUBAL.--L'un d'eux m'a montr une bague qu'il avait eue de votre fille
pour un singe.

SHYLOCK.--La malheureuse! Tu me mets  la torture, Tubal; c'tait ma
turquoise. Je l'eus de Lah, tant encore garon. Je ne l'aurais pas
donne pour un dsert plein de singes.

TUBAL.--Mais Antonio est certainement ruin.

SHYLOCK.--Oh! oui, cela est sr; cela est sr, va voir le commissaire:
prviens-le quinze jours d'avance. S'il manque, j'aurai son coeur. S'il
tait une fois hors de Venise, je ferais tel ngoce que je voudrais.
Cours, cours, Tubal, et viens me rejoindre  notre synagogue. Va, bon
Tubal... A notre synagogue, Tubal.

(Ils sortent.)


SCNE II

 Belmont.--Une pice dans la maison de Portia.

_Entrent_ PORTIA, BASSANIO, GRATIANO, NRISSA, _et plusieurs personnages
de leur suite; les coffres sont dcouverts._


PORTIA.--Tardez un peu, je vous prie. Attendez un jour ou deux, avant de
vous hasarder; car si vous choisissez mal, je suis prive de votre
compagnie; ainsi attendez donc quelque temps. Quelque chose (mais ce
n'est pas de l'amour) me dit que je ne voudrais pas vous perdre; et vous
savez que ce ne sont pas l les conseils de la haine. Mais, de peur que
vous ne pntriez pas bien ma pense (et cependant une fille n'a d'autre
langue que la pense), je voudrais vous retenir ici pendant un ou deux
mois avant de vous voir risquer le choix d'o je dpends.--Je pourrais
vous apprendre les moyens de bien choisir. Mais alors je serais parjure,
et je ne le serai jamais; alors vous pouvez vous tromper... et
cependant, si cela arrive, vous me ferez souhaiter un pch: je
regretterai de n'avoir pas t parjure. Malheur  vos yeux! ils se sont
empars de moi et m'ont partage en deux: une moiti de moi-mme est 
vous; l'autre moiti est  vous...  moi voulais-je dire. Mais si elle
est  moi, elle est  vous. Ainsi je suis  vous tout entire; oh!
sicle pervers qui met des obstacles entre les propritaires et leurs
possessions, en sorte que, bien qu' vous, je ne suis pas  vous! Qu'il
en soit donc ainsi et que la fortune aille en enfer pour ce fait, et non
pas moi! Je parle trop, mais c'est pour peser sur le temps, le filer, le
traner en longueur, et retarder l'instant de votre choix.

BASSANIO.--Laissez-moi choisir; car vivre en l'tat o je suis c'est
tre  la torture.

PORTIA.--A la torture, Bassanio? Avouez donc quelle trahison est mle 
votre amour?

BASSANIO.--Aucune, si ce n'est l'horrible trahison de la dfiance qui me
fait redouter l'instant de jouir de mon amour. La neige et le feu
pourraient plutt s'unir et vivre ensemble que la trahison et mon amour.

PORTIA.--Oui; mais je crains que vous ne parliez comme un homme  la
torture, dont la violence lui fait dire toutes sortes de choses.

BASSANIO.--Promettez-moi la vie, et je confesse la vrit.

PORTIA.--Eh bien! confessez et vivez.

BASSANIO.--Confesser et aimer et renferm tout mon aveu. Heureux
tourments, lorsque celui qui fait mon supplice me suggre des rponses
pour ma dlivrance! Mais laissez-moi essayer ma fortune et les coffres.

PORTIA.--Allez donc. Je suis enferme dans l'un d'eux; si vous m'aimez,
vous me trouverez. Nrissa, et vous tous, faites place.--Que la musique
joue tandis qu'il fera son choix.--Alors, s'il choisit mal, il finira
comme le cygne qui s'vanouit au milieu des chants. Et afin que la
comparaison soit plus parfaite, mes yeux formeront le ruisseau, et un
lit de mort liquide pour lui. Il se peut que son choix soit heureux; et
alors,  quoi servira la musique? A quoi? Elle sera comme la fanfare qui
se fait entendre, tandis que des sujets fidles rendent hommage  leur
monarque nouvellement couronn.--Elle sera, comme ces doux sons qui, aux
premiers rayons du matin, s'insinuent dans l'oreille du fianc encore
enseveli dans les songes, et l'appellent  l'hymne.--Le voil qui
s'avance avec autant de dignit, mais avec bien plus d'amour que le
jeune Alcide, lorsqu'il venait affranchir Troie gmissante du tribut
d'une vierge pay au monstre de la mer. Je suis l, prte  subir le
sacrifice; toutes les autres sont les pouses troyennes, qui, les yeux
troubls par les larmes, s'avancent hors des murs pour voir l'issue de
l'entreprise. Va, Hercule; si tu vis, je vis. Je vois le combat avec
bien plus de terreur que toi, qui portes les coups.

(Air chant, tandis que Bassanio examine les coffres, et semble se
livrer  ses rflexions.)

    Dis-moi, o sige l'illusion.
    Est-ce dans le coeur, ou dans la tte?
    Comment nat-elle? comment se nourrit-elle?
    Rponds, rponds.

    L'illusion s'engendre dans les yeux,
    Elle se nourrit de regards, et l'illusion meurt
    Dans le berceau qu'elle habite.
    Sonnons, sonnons tous la cloche de mort de l'illusion.
    Je vais commencer. Ding dong, vole.

TOUS.

    Ding dong; ding dong, vole[9].

BASSANIO.--C'est ainsi que ce qui parat le plus en dehors rpond le
moins  l'apparence. Le monde est sans cesse du par l'ornement. En
justice est-il un argument si souill, si pervers, qu'une voix gracieuse
ne puisse l'envelopper de faon  cacher le mal qui s'y trouve renferm?
En religion, est-il une erreur damnable, qu'un front svre ne sanctifie
et ne fasse passer au moyen d'un texte qui en cachera la grossiret
sous une sduisante parure? Il n'est pas de vice si ingnu qui
n'emprunte  l'extrieur quelques caractres de la vertu. Que de
poltrons, au coeur aussi peu sr qu'un escalier de sable, portent
cependant sur leur menton les barbes d'Hercule et du terrible Mars!
Pntrez dans leur intrieur, vous ne trouverez que des foies blancs
comme du lait: ils ne prennent du courage que ce qu'il jette en dehors,
pour se rendre redoutables. Regardez la beaut, et vous verrez qu'elle
s'achte au poids de ce mtal qui opre en ceci un miracle dans la
nature, rendant plus facile la route de celui qui en porte le plus[10].
Ainsi ces tresses d'or, ondoyantes comme un serpent, qui gambadent si
follement, au souffle du vent, sur une beaut suppose, ne sont bien
souvent qu'un hritage pass sur une seconde tte, tandis que le crne
qui les a nourris est dans le tombeau. L'ornement n'est donc que le
rivage perfide d'une mer dangereuse, la brillante charpe qui voile une
beaut indienne; en un mot, un dehors de vrit dont ce sicle
artificieux se revt pour faire tomber les plus sages dans le pige.
Ainsi donc, or brillant, aliment que Midas a trouv trop dur, je ne veux
point de toi; ni de toi, ple et vulgaire agent entre l'homme et
l'homme. Mais toi, toi, pauvre plomb, qui menaces plus que tu ne
promets, ta ple simplicit me touche plus que l'loquence. Je fixe ici
mon choix. Puisse le bonheur en tre le fruit!

[Note 9: _Ding dong bell_. Ce refrain est destin  imiter le son de la
cloche qui ne se pourrait rendre en franais en traduisant _bell_ par
_cloche_, qui est le mot correspondant. On y a substitu _vole_, qui
exprime une des manires de sonner la cloche, et produit  peu prs le
mme effet imitatif.]

[Note 10: _Making them lightest that wear more of it._ _Light_ est ici
employ dans son double sens de brillant, et de lger. L'or, en rendant
plus brillants (_lightest_) ceux qui en portent le plus, rend plus
lgers (_lightest_) ceux, etc., etc. Le jeu de mots tait
intraduisible.]

PORTIA.--Comme toutes les autres passions se dissipent dans les airs,
les penses inquites, le dsespoir imprudent, la crainte frissonnante,
la jalousie  l'oeil verdtre! Amour, modre-toi, tempre ton extase,
verse tes douceurs avec mesure, diminues-en l'excs. Je ressens trop tes
flicits; affaiblis-les, de peur que je n'y succombe.

BASSANIO, _ouvrant le coffre de plomb_.--Que vois-je? l'image de la
belle Portia! Quel demi-dieu a si fort approch de la cration? Ces yeux
se meuvent-ils? ou serait-ce que, se balanant sur mes prunelles
mobiles, ils me paraissent en mouvement? Ici sont des lvres
entr'ouvertes qu'a spares une haleine de miel: une aussi douce
barrire devait sparer d'aussi douces amies. L, dans ses cheveux, le
peintre, imitant l'araigne, a tiss un rseau d'or o les coeurs des
hommes seront plutt pris que ne le sont les mouches dans la toile de
l'insecte. Mais ses yeux... comment a-t-il pu voir pour les faire! Un
seul achev suffisait, je crois, pour le priver des deux siens, et lui
faire laisser l'ouvrage imparfait. Mais voyez, autant la ralit de mon
imagination fait tort  cette ombre par des loges trop au-dessous
d'elle, autant cette ombre se trane avec peine loin de la ralit.
Voici le rouleau qui contient le sommaire de ma destine.

(Il lit.)

    Vous qui ne choisissez point sur l'apparence,
    Vous avez bonne chance et bon choix.
    Puisque ce bonheur vous arrive,
    Soyez content, n'en cherchez pas d'autre.
    Si celui-ci vous satisfait,
    Et que vous regardiez votre sort comme votre bonheur,
    Tournez-vous vers votre dame,
    Et prenez-en possession par un baiser amoureux.

Charmant crit! Belle dame, avec votre permission. (_Il l'embrasse._) Je
me prsente le billet  la main pour donner et pour recevoir: semblable
 celui de deux concurrents se disputant le prix, qui pense avoir
satisfait le public, mais qui, lorsqu'il entend les applaudissements, et
les acclamations universelles, troubl, s'arrte et regarde avec
incertitude, ne sachant pas bien si c'est  lui que s'adresse cette
borde de louanges. Ainsi, trois fois belle Portia, je demeure en doute
de ce que je vois jusqu' ce que vous l'ayez confirm, sign et ratifi.

PORTIA.--Seigneur Bassanio, vous me voyez o je suis, et telle que je
suis! Pour moi seule, je n'aurais pas l'ambition de vouloir beaucoup
mieux. Mais pour l'amour de vous, je voudrais pouvoir tripler vingt fois
mes mrites, tre mille fois plus belle, dix mille fois plus riche. Je
voudrais, seulement pour tre place plus haut dans votre estime,
surpasser en vertus, en beaut, en biens, en amis, tout ce qui se peut
compter. Mais ce que je suis au total se rduit, pour vous le dire en
gros,  ceci,  une fille simple, peu instruite, sans exprience,
heureuse en ce qu'elle n'est pas hors de l'ge d'apprendre, plus
heureuse en ce qu'elle n'est pas ne si peu intelligente qu'elle ne
puisse apprendre encore, mais heureuse par-dessus tout de soumettre son
esprit docile  votre direction, comme  son seigneur, son matre et son
roi; moi-mme et tout ce qui m'appartient est maintenant  vous, est
devenu votre bien. Tout  l'heure j'tais la matresse de cette belle
maison, de mes domestiques, et reine de moi-mme. Maintenant cette
maison, ces domestiques et moi-mme, nous sommes  vous,  vous, mon
seigneur. Je vous les donne avec cette bague. Lorsque vous vous en
sparerez ou que vous la perdrez, ou que vous la donnerez, ce sera le
prsage de la ruine de votre amour. Il ne me restera plus que le droit
de me plaindre de vous.

BASSANIO.--Madame, vous m'avez t le pouvoir de vous rpondre. Mon sang
seul vous parle dans mes veines: et toutes les puissances de mon tre
s'agitent confusment comme, aprs un discours noblement prononc par un
prince chri, se confondent dans le murmure de la multitude charme tous
ces sons qui, mls ensemble, produisent un chaos o rien ne se
distingue plus que la joie qui s'exprime sans s'exprimer. Quand cette
bague sera spare de ce doigt, que la vie se spare de ce coeur! Vous
pourrez dire alors sans crainte de vous tromper: Bassanio est mort.

NRISSA.--Mon seigneur et madame, c'est  prsent notre tour  nous, qui
sommes demeurs spectateurs et qui avons vu s'accomplir nos dsirs, de
crier: Bonheur parfait, bonheur parfait, mon seigneur et madame!

GRATIANO.--Seigneur Bassanio, et vous, belle dame, je vous souhaite tout
le bonheur que vous pouvez dsirer; car je suis sr que vous n'en
souhaitez aucun aux dpens du mien. Mais lorsque Vos Seigneuries
solenniseront le trait qui doit les engager, permettez-moi, je vous
prie, de me marier aussi.

BASSANIO.--De tout mon coeur. Tu peux chercher une femme.

GRATIANO.--Je remercie Votre Seigneurie; vous m'en avez donn une. Mes
yeux, seigneur, sont aussi prompts que les vtres. Vous avez vu la
matresse, moi j'ai vu la suivante. Vous avez aim, j'ai aim, car je ne
suis pas plus dispos que vous, seigneur,  traner les choses en
longueur. Votre sort tait dans ces coffres, le mien s'y trouve attach
par l'vnement; car  force de faire ma cour jusqu' me mettre en
nage, de protester de mon amour jusqu' m'en tre dessch le gosier, je
suis parvenu  tenir enfin, si une promesse peut se tenir, la parole de
cette belle, qu'elle m'accorderait son amour si vous aviez le bonheur de
conqurir sa matresse.

PORTIA.--Est-il vrai, Nrissa?

NRISSA.--Oui, madame, si c'est votre bon plaisir.

BASSANIO.--Et vous, Gratiano, tes-vous de bonne foi?

GRATIANO.--Oui, seigneur, je le jure.

BASSANIO.--Nos noces seront fort embellies par les vtres.

GRATIANO.--Parions avec vous dix mille ducats  qui fera le premier
garon.

NRISSA.--Quoi! et vous mettez bas l'enjeu?

GRATIANO.--Non; on ne gagne pas  ce jeu-l quand on met bas
l'enjeu.--Mais qui vient ici? Lorenzo et son infidle? Quoi! et le
Vnitien Salanio, mon vieil ami?

(Entrent Lorenzo, Jessica et Salanio.)

BASSANIO.--Lorenzo et Salanio, soyez ici les bienvenus: si toutefois une
possession aussi nouvelle que la mienne me donne le droit de vous y
recevoir. Avec votre permission, ma chre Portia, je dis  mes amis, 
mes compatriotes qu'ils sont les bienvenus.

PORTIA.--Et je le dis aussi, seigneur; ils sont les trs-bienvenus.

LORENZO.--J'en remercie Votre Seigneurie. Pour moi, seigneur, mon
dessein n'tait pas de venir vous voir ici; mais j'ai rencontr Salanio
en chemin; il m'a tant pri de l'accompagner, que je n'ai pu dire non.

SALANIO.--Cela est vrai, seigneur, et j'avais mes raisons. (_Il donne
une lettre  Bassanio._) Le seigneur Antonio se recommande  votre
souvenir.

BASSANIO.--Avant que j'ouvre cette lettre, dites-moi comment se porte
mon cher ami.

SALANIO.--Point malade, seigneur, si ce n'est dans l'me; point en
sant, si ce n'est celle de l'me. Sa lettre vous apprendra sa
situation.

GRATIANO.--Nrissa, faites un bon accueil  cette trangre; traitez-la
bien. Votre main, Salanio. Quelles nouvelles de Venise? Comment se porte
ce _marchand roi_[11], le bon Antonio? Je suis sr qu'il se rjouira de
nos succs. Nous sommes des Jasons, nous avons conquis la Toison.

[Note 11: _That royal merchant_. Lors de la prise de Constantinople par
les croiss, la rpublique permit  ses sujets de faire, pour leur
propre compte, dans les les de l'Archipel, des conqutes dont il fut
stipul qu'ils jouiraient en toute souverainet, sous la condition d'en
faire hommage  la rpublique. Plusieurs des grandes familles de la
rpublique crrent des tablissements de ce genre qui leur valurent le
titre _de marchands rois_.]

SALANIO.--Plt  Dieu que vous eussiez trouv la toison qu'il a perdue?

PORTIA.--Il y a dans cette lettre quelques nouvelles sinistres qui font
disparatre la couleur des joues de Bassanio. La mort de quelque ami
chri. Nul autre malheur dans le monde ne peut changer  ce point la
constitution d'un homme de courage!... Quoi! de pis en pis?...
Permettez, Bassanio. Je suis une moiti de vous-mme, et je dois
partager sans rserve avec vous tout ce que contient cette lettre.

BASSANIO.--O ma douce Portia! ici sont renferms un petit nombre de mots
les plus tristes qui jamais aient noirci le papier. Aimable dame, la
premire fois que je vous dclarai mon amour, je vous dis avec franchise
que tout le bien que je possdais coulait dans mes veines, que j'tais
gentilhomme, et je vous disais vrai. Cependant, chre madame, lorsque je
m'valuais  nant, voyez quel imposteur j'tais; au lieu de vous dire
que mon bien n'tait rien, j'aurais d vous dire qu'il tait au-dessous
de rien; car, dans la vrit, je me suis engag avec un tendre ami, et
j'ai engag cet ami avec le plus cruel de ses ennemis, pour me procurer
des ressources. Voil une lettre, madame, dont le papier me semble le
corps de mon ami, et chaque mot une large blessure qui verse son sang
vital. Mais est-il bien vrai, Salanio? Tous ses vaisseaux ont-ils
manqu? quoi! il n'en est arriv aucun? de Tripoli, du Mexique? de
l'Angleterre, de Lisbonne, de la Barbarie, de l'Inde? Pas un seul
btiment n'a pu viter la terrible rencontre des rochers, ruine des
marchands?

SALANIO.--Pas un seul, seigneur. D'ailleurs, il parat qu'et-il 
prsent l'argent du billet, le Juif ne voudrait pas le prendre. Je n'ai
jamais vu de crature portant figure d'homme, aussi pre, aussi acharne
 dtruire un homme. Il assige jour et nuit le duc, en appelle aux
liberts de l'tat du refus de lui rendre justice. Vingt marchands, le
duc lui-mme et les magnifiques[12] du grand port, ont tent de le
persuader; mais sa haine ne veut pas sortir de l; une peine encourue,
la justice, son billet.

[Note 12: On sait que c'tait le titre des grands de Venise, les
magnifiques seigneurs.]

JESSICA.--Quand j'tais avec lui, je l'ai entendu jurer  Tubal et 
Chus, ses compatriotes, qu'il aimerait mieux avoir la chair d'Antonio,
que vingt fois la somme qu'il lui avait prte; et j'ai la certitude,
seigneur, que si les lois et l'autorit, et toute la force du pouvoir ne
s'y opposent, la chose ira bien mal pour le pauvre Antonio.

PORTIA.--C'est votre ami qui se trouve dans ces angoisses?

BASSANIO.--Le plus cher de mes amis, le meilleur des hommes; l'me la
mieux faite et la plus infatigable  rendre service; enfin, l'homme qui
nous retrace l'ancienne vertu romaine, plus qu'aucun autre qui respire
l'air d'Italie.

PORTIA.--Combien doit-il au Juif?

BASSANIO.--Il doit pour moi trois mille ducats.

PORTIA.--Quoi! pas davantage? Donnez lui en six mille, et annulez le
billet. Doublez les six mille, triplez-les, plutt qu'un ami de cette
sorte perde un cheveu par la faute de Bassanio. Venez d'abord 
l'glise, nommez-moi votre pouse, et partez pour aller  Venise trouver
votre ami; car vous ne reposerez point aux cts de Portia avec une me
inquite. Je vous donnerai assez d'or pour payer vingt fois cette petite
dette. Quand elle sera acquitte, amenez avec vous votre fidle ami.
Cependant, Nrissa ma suivante et moi, nous vivrons comme des filles et
des veuves. Allons, venez; car vous allez partir le jour mme de vos
noces. Traitez bien vos amis, montrez leur une mine joyeuse: puisque je
vous ai achet cher, je vous aimerai chrement.--Mais voyons la lettre
de votre ami.

BASSANIO _lit_.--Mon cher Bassanio, tous mes vaisseaux se sont perdus:
mes cranciers deviennent cruels; ma fortune est rduite  bien peu de
chose. J'ai encouru la peine porte dans l'obligation faite au Juif: et
puisque en remplissant cette clause il est impossible que je vive,
toutes vos dettes envers moi seront acquittes si je puis vous voir
avant ma mort. Cependant faites ce que vous voudrez: si ce n'est pas
votre amiti qui vous engage  venir, que ce ne soit pas ma lettre.

PORTIA.--O mon amour, terminez promptement toute affaire; partez.

BASSANIO.--Puisque vous me donnez la permission de m'loigner, je vais
me hter. Mais jusqu' mon retour aucun lit n'aura  se reprocher de me
retenir, aucun repos ne viendra se placer entre vous et moi.

(Ils sortent.)


SCNE III

 Venise.--Une rue.

_Entrent_ SHYLOCK, ANTONIO, SALARINO, UN GELIER.


SHYLOCK.--Gelier, veillez sur lui. Ne me parlez pas de piti. Le voil
cet imbcile qui prtait de l'argent gratis.--Gelier, veillez sur lui.

ANTONIO.--Encore un mot, Shylock.

SHYLOCK.--Je veux qu'on satisfasse  mon billet; ne me parle pas contre
mon billet. J'ai jur que mon billet serait acquitt.--Tu m'as appel
chien sans en avoir aucun sujet; mais puisque je suis un chien, prends
garde  mes crocs. Le duc me fera justice.--Je m'tonne, coquin de
gelier, que tu aies la faiblesse de sortir avec lui  sa sollicitation.

ANTONIO.--Je te prie, laisse-moi te parler.

SHYLOCK.--J'aurai mon billet: je ne veux point t'entendre; j'aurai mon
billet. Ne me parle pas davantage: on ne fera pas de moi un imbcile au
coeur tendre, aux yeux piteux, capable de secouer la tte, de se
relcher et de cder en soupirant aux instances des chrtiens. Ne me
suis pas: je ne veux point t'entendre; je veux l'acquit de mon billet.

(Il sort.)

SALARINO.--C'est le mtin le plus inflexible qui ait jamais vcu parmi
les hommes.

ANTONIO.--Laissons-le; je ne le poursuivrai plus de prires inutiles: il
veut avoir ma vie; j'en sais bien la raison. J'ai souvent arrach  ses
poursuites plusieurs de ses dbiteurs insolvables qui sont venus
implorer mon secours; voil pourquoi il me hait.

SALARINO.--Non, j'en suis sr, le duc ne souffrira jamais qu'un pareil
engagement ait son effet.

ANTONIO.--Le duc ne peut refuser de suivre la loi: retrancher aux
trangers les srets dont ils jouissent  Venise serait une injustice
contre l'tat; car la richesse de son commerce est fonde sur l'abord de
toutes les nations. Ainsi donc, allons; mes chagrins et mes pertes m'ont
tellement abattu, qu' peine pourrai-je conserver jusqu' demain une
livre de chair pour mon sanguinaire crancier.  la bonne heure; venez,
gelier.--Je prie Dieu que Bassanio vienne me voir acquitter sa dette,
et je suis content.

(Ils sortent.)


SCNE IV

 Belmont.--Une pice dans la maison de Portia.

_Entrent_ PORTIA, NRISSA, LORENZO, JESSICA, BALTHASAR.


LORENZO.--Permettez-moi, madame, de le dire en votre prsence, vous vous
tes form une noble et juste ide de la divine amiti. Elle se montre
puissamment dans la manire dont vous supportez l'absence de votre
poux; mais si vous connaissiez celui  qui vous tmoignez ces gards, 
quel vritablement galant homme vous envoyez secours, combien il aime
votre mari, je suis sr que vous seriez plus fire de votre ouvrage,
qu'un bienfait ordinaire ne saurait vous forcer de l'tre.

PORTIA.--Je ne me suis jamais repentie d'avoir fait ce qui tait bien,
et je ne m'en repentirai pas aujourd'hui. Entre deux compagnons qui
vivent et passent leurs jours ensemble, dont les mes portent galement
le joug de l'affliction, il faut ncessairement qu'il se trouve un
rapport parfait de caractres, de moeurs et de sentiments. C'est ce qui
me fait penser que cet Antonio, tant l'ami de coeur de mon poux, doit
ressembler  mon poux. S'il est ainsi, il m'en cote bien peu de chose
pour arracher l'image de mon me  l'tat o l'a rduite une cruaut
infernale. Mais ceci en reviendrait trop  me louer moi-mme; ainsi n'en
parlons plus. coutez autre chose. Lorenzo, je remets en vos mains le
soin et la conduite de ma maison jusqu'au retour de mon poux. Quant 
moi, j'ai fait secrtement voeu au ciel de vivre dans la prire et la
contemplation, accompagne de la seule Nrissa, jusqu'au retour de son
mari et de mon seigneur. Il y a un monastre  deux milles d'ici; c'est
l que nous passerons le temps de leur absence. Je vous prie de ne pas
refuser la charge que mon amiti et la ncessit vous imposent.

LORENZO.--Madame, je la reois de bon coeur. J'obirai toujours  vos
honorables commandements.

PORTIA.--Mes gens connaissent dj ma volont; ils vous obiront  vous
et  Jessica, comme au seigneur Bassanio et  moi-mme. Adieu,
portez-vous bien, jusqu'au moment qui nous runira.

LORENZO.--Puissiez-vous n'avoir que des penses agrables et des moments
heureux!

JESSICA.--Je vous souhaite, madame, toute satisfaction du coeur.

PORTIA.--Je vous remercie de vos voeux, et c'est avec plaisir que j'en
fais de pareils pour vous. Adieu, Jessica. (_Lorenzo et Jessica
sortent._) Balthasar, je t'ai toujours trouv honnte et fidle; que je
te retrouve toujours de mme. Prends cette lettre, et fais tous tes
efforts pour arriver  Padoue le plus tt possible: remets-la en main
propre au docteur Bellario, mon cousin; et fais bien attention, prends
les habillements et les papiers qu'il te donnera, et porte-les, je t'en
prie, avec toute la clrit imaginable, au lieu o l'on passe la barque
pour aller  Venise. Ne perds point de temps en discours; pars, je m'y
trouverai avant toi.

BALTHASAR.--Madame, je ferai toute la diligence possible.

PORTIA.--coute, Nrissa: j'ai des projets que tu ne connais pas encore.
Nous reverrons nos maris plus tt qu'ils ne s'y attendent.

NRISSA.--Nous verront-ils?

PORTIA.--Oui, Nrissa; mais sous des habits qui leur feront penser que
nous sommes pourvues de ce qui nous manque. Je gage tout ce que tu
voudras que, quand nous serons toutes deux quipes en jeunes gens, je
suis le plus joli garon des deux, et que ce sera moi qui porterai ma
dague de meilleure grce, qui saurai le mieux prendre cette voix flte
qui marque le passage de l'enfance  l'ge d'homme, et changer de petits
pas mignards en une dmarche virile, et parler batailles comme un jeune
fanfaron, et dire maints jolis mensonges, et comme quoi j'ai t requis
d'amour par des femmes d'un rang distingu, que mes refus ont rendues
malades et fait mourir de douleur. Je ne pouvais pas satisfaire 
toutes. Puis je m'en repentirai, et je regretterai d'avoir caus leur
trpas.--J'aurai ainsi une vingtaine de petits mensonges,  faire jurer
que je suis sorti des coles depuis plus d'un an.--J'ai dans l'esprit
un millier des jeunes gentillesses de ces petits fanfarons, dont je veux
faire usage.

NRISSA.--Quoi, deviendrons-nous donc des hommes?

PORTIA.--Fi donc! Quelle question si tu la faisais  quelqu'un capable
de l'interprter dans un mauvais sens! Mais viens, je te dirai tout mon
projet quand nous serons dans ma voiture, qui nous attend  la porte du
parc. Dpchons-nous, car il faut que nous fassions vingt milles
aujourd'hui.

(Elles sortent.)


SCNE V

Toujours  Belmont.

_Entrent_ LANCELOT ET JESSICA.


LANCELOT.--Oui, en vrit,--car, voyez-vous, les pchs du pre
retombent sur les enfants: aussi, je vous assure que j'ai peur pour
vous. J'ai toujours t tout bonnement avec vous; ainsi je vous dis
comme cela toutes les penses qui me viennent l-dessus: ainsi
tenez-vous en joie; car, pour parler vrai, je crois que vous tes
damne. Il ne reste qu'une seule esprance, qui peut encore vous sauver;
mais, pas moins, ce n'est qu'une espce d'esprance btarde.

JESSICA.--Et quelle sorte d'esprance, je te prie?

LANCELOT.--Eh! vraiment, vous pourriez esprer un peu que ce n'est pas
votre pre qui vous a engendre, que vous n'tes pas la fille du Juif.

JESSICA.--C'est l, en effet, une sorte d'esprance btarde; mais alors
ce seraient les pchs de ma mre qui retomberaient sur moi.

LANCELOT.--Alors, ma foi, j'ai grand'peur que vous ne soyez damne de
pre et de mre; ainsi en voulant viter Scylla votre pre, je tombe en
Charybde votre mre. Allons, vous tes perdue des deux cts.

JESSICA.--Je serai sauve par mon mari, qui m'a faite chrtienne.

LANCELOT.--Vraiment, il n'en est que plus blmable; nous tions dj
bien assez de chrtiens; tout autant qu'il en fallait pour pouvoir bien
vivre les uns avec les autres. Cette fureur de faire des chrtiens
haussera le prix des porcs; si nous nous mettons tous  manger du porc,
nous ne pourrons bientt plus avoir une grillade sur les charbons pour
notre argent.

(Entre Lorenzo.)

JESSICA.--Lancelot, je vais conter  mon mari ce que vous me dites; le
voil qui vient.

LORENZO.--Savez-vous, Lancelot, que je deviendrai bientt jaloux de vous
si vous attirez ainsi ma femme dans des coins?

JESSICA.--Oh! vous n'avez pas lieu de vous alarmer, Lorenzo. Lancelot et
moi nous ne sommes pas bien ensemble. Il me dit tout net qu'il n'y a
point de merci pour moi dans le ciel, parce que je suis la fille d'un
Juif; et il dit aussi que vous n'tes pas un bon membre de la
communaut, car, en convertissant les Juifs en chrtiens, vous faites
augmenter le prix du porc.

LORENZO.--Je me justifierai mieux de cela envers la communaut que vous
ne pourrez vous justifier, vous, d'avoir grossi le ventre de la
ngresse: la Mauresse est enceinte de vos oeuvres, Lancelot.

LANCELOT.--C'est beaucoup que la Mauresse soit plus grosse que de
raison, mais si elle est moins qu'une honnte femme, en vrit, elle est
plus encore que je ne le croyais[13].

[Note 13: It is much, that the moor should be more than reason: but if
she be less than an honest woman, she is indeed more than I took her
for.]

LORENZO.--Comme il est ais  tous les sots de jouer sur les mots! Je
crois, d'honneur, que bientt le rle qui sira le mieux  l'esprit sera
le silence, et que la parole ne sera plus qu'aux perroquets. Allons,
rentrez, et dites-leur de se prparer pour le dner.

LANCELOT.--Cela est fait, monsieur; ils ont tous des estomacs.

LORENZO.--Bon Dieu! quel moulin  quolibets vous tes! Allons,
dites-leur de prparer le dner.

LANCELOT.--Cela est fait aussi, monsieur, mais seulement couvrir est le
mot[14].

[Note 14: _Cover_, couvrir la table, et ensuite _cover_, se couvrir.]

LORENZO.--Eh bien! voulez-vous couvrir?

LANCELOT.--Non pas, monsieur; je connais mon devoir.

LORENZO.--Encore la guerre aux mots! Veux-tu donc montrer toute la
richesse de ton esprit en un instant? Je t'en prie, entends tout uniment
un homme qui parle tout uniment. Va trouver tes camarades: dis-leur de
couvrir la table, de servir les plats, et nous allons entrer pour dner.

LANCELOT.--Pour la table, monsieur, elle sera servie; pour les plats,
monsieur, ils seront couverts; quant  votre entre pour venir dner,
qu'elle soit selon votre ide et votre fantaisie.

(Il sort.)

LORENZO.--Bni soit le jugement! comme ses mots s'accordent! Le sot a
entass dans sa mmoire une arme de bons termes; et j'en connais bien
d'autres d'une condition plus releve qui sont farcis de mots comme lui,
et  qui il ne faut qu'une expression plaisante pour rompre un
entretien.--Eh bien! Jessica, comment va la joie? Et dis-moi, ma chre,
dis-moi ton opinion: comment gotes-tu l'pouse de Bassanio?

JESSICA.--Au del de toute expression. Il est bien convenable que le
seigneur Bassanio mne une vie rgulire; car, ayant le bonheur de
possder une pareille pouse, il gote ici-bas les flicits du ciel; et
s'il n'tait pas capable de les sentir ici sur la terre, il serait bien
juste qu'il n'allt jamais dans le ciel. Oui, si deux divinits
faisaient quelque gageure cleste, et que pour enjeu ils missent deux
femmes de ce monde, et que Portia en ft une, il faudrait absolument
ajouter quelque chose  l'autre: car ce pauvre et grossier univers n'a
pas sa pareille.

LORENZO.--Eh bien! tu as en moi un poux pareil  ce qu'elle est comme
pouse.

JESSICA.--Oui! demande-moi donc aussi mon sentiment sur ce point.

LORENZO.--C'est ce que je ferai incessamment: mais d'abord allons dner.

JESSICA.--Pas du tout, laissez-moi faire votre pangyrique, tandis que
je suis en apptit.

LORENZO.--Non, je t'en prie; rserve-le pour propos de table: une fois
l, quoi que tu puisses dire, je le digrerai avec le reste.

JESSICA.--C'est bien, je vais vous en servir.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIME ACTE.




                            ACTE QUATRIME


SCNE I

A Venise.--Un tribunal.

_Entrent_ LE DUC, LES MAGNIFIQUES, ANTONIO, BASSANIO, GRATIANO,
SALARINO, SALANIO _et autres personnages_.


LE DUC.--Antonio est-il ici?

ANTONIO.--Prt  paratre, ds qu'il plaira  Votre Altesse.

LE DUC.--J'en suis fch pour toi. Tu as affaire  un adversaire dur
comme la pierre,  un misrable tout  fait inhumain et incapable de
piti, et dont le coeur n'a pas un grain de sensibilit.

ANTONIO.--Je sais que Votre Grce a pris beaucoup de peine pour tcher
de modrer la rigueur de ses poursuites. Mais puisqu'il reste
inexorable, et qu'il n'est aucun moyen lgal de me soustraire  sa
haine, j'oppose ma patience  sa fureur. Je suis arm de courage pour
souffrir avec une me tranquille la cruaut et la rage de la sienne.

LE DUC.--Allez et faites entrer le Juif dans la chambre.

SALANIO.--Il est  la porte, seigneur; il entre.

(Entre Shylock.)

LE DUC.--Faites place: qu'il paraisse devant nous.--Shylock, tout le
monde pense, et je le pense aussi, que tu ne feras que conduire cette
invention de ta mchancet jusqu' son dernier priode, et qu'alors,
c'est ainsi du moins qu'on en juge, tu voudras dployer une clmence et
une piti plus extraordinaires encore que l'extraordinaire cruaut que
tu sembles montrer; qu'au lieu d'exiger la condition du billet (qui est
une livre de chair de ce pauvre marchand), tu ne te contenteras pas
seulement de te dsister de tes prtentions  cet gard; mais encore
que, touch de sentiments de douceur et d'humanit, tu lui remettras la
moiti de sa dette, et que tu jetteras un oeil de piti sur les pertes
accumules qui sont venues fondre sur lui en assez grand nombre pour
craser un marchand roi, et pour attendrir sur son sort des coeurs
d'airain et les sauvages mes de pierre des Turcs inflexibles et des
Tartares, qui ne connurent jamais les devoirs de la douce courtoisie.
Nous attendons de toi une rponse favorable, Juif.

SHYLOCK.--J'ai communiqu mes rsolutions  Votre Grce: j'ai jur, par
le saint jour du sabbat, d'exiger mon d et l'accomplissement de
l'obligation. Si vous me refusez, puissent les suites de cette
infraction retomber sur votre constitution et les liberts de votre
ville! Vous me demanderez pourquoi j'aime mieux prendre une livre de
chair morte que de recevoir trois mille ducats?  cela je n'ai point
d'autre rponse, sinon que c'est mon ide. N'est-ce pas l rpondre? Eh
bien! si un rat fait du dgt dans ma maison, ne suis-je pas le matre
de donner dix mille ducats pour le faire empoisonner? Vous ne trouvez
pas encore cette rponse suffisante? Il y a des gens qui n'aiment pas 
voir sur cette table un cochon de lait la gueule bante; quelques-uns,
qui deviennent furieux quand ils y voient un chat; et d'autres, au
nasillement de la cornemuse, ne peuvent retenir leur urine: car notre
disposition, matresse de nos passions, influe souverainement sur les
gots et les dgots de l'homme. J'en viens  ma rponse. De mme qu'il
n'y a point de raison pourquoi l'un ne saurait supporter la vue d'un
cochon la gueule bante, l' autre celle d'un chat, animal innocent et
ncessaire, et l'autre le son de la cornemuse; mais qu'ils sont tous
forcs de cder  cette faiblesse invitable, d'offenser quand ils sont
offenss: de mme je ne peux ni ne veux donner d'autre raison de la
poursuite d'un procs si prjudiciable pour moi, qu'une haine intime,
une certaine aversion que je sens contre Antonio. tes-vous content de
ma rponse?

BASSANIO.--Ce n'est pas l une rponse, homme insensible, qui soit
capable d'excuser l'obstination de ta cruaut.

SHYLOCK.--Je ne me suis pas engag  te donner une rponse qui te plt.

BASSANIO.--Tous les hommes cherchent-ils  tuer ce qu'ils n'aiment pas?

SHYLOCK.--Un homme hait-il ce qu'il n'a pas envie de tuer?

BASSANIO.--Toute offense n'engendre pas d'abord la haine.

SHYLOCK.--Comment! voudrais-tu qu'un serpent te piqut deux fois?

ANTONIO.--Faites attention, je vous prie,  ce que c'est que de
raisonner avec ce Juif. Vous pourriez aussi bien vous tenir sur le
rivage  prier la mer d'abaisser la hauteur de ses mares ordinaires;
vous pourriez aussi bien demander au loup pourquoi il a fait bler la
brebis aprs son agneau; vous pourriez aussi bien demander aux pins des
montagnes de ne pas secouer leurs cimes avec bruit, quand ils sont
battus par la tempte du ciel. Vous viendriez aussi facilement  bout
des plus rudes entreprises, que d'amollir (car qu'y a-t-il de plus
rude?) son coeur de Juif. Cessez de lui faire des offres, je vous en
conjure; ne tentez plus aucun moyen; mais laissez-moi promptement et
simplement, comme il convient, recevoir mon jugement, et le Juif ce
qu'il dsire.

BASSANIO.--Au lieu de trois mille ducats en voil six mille.

SHYLOCK.--Chacun de ces six mille ducats ft-il divis en six parties,
et chaque partie ft-elle un ducat, je ne les prendrais pas; je veux
qu'on accomplisse les termes du billet.

LE DUC.--Comment espreras-tu misricorde, si tu ne fais pas
misricorde?

SHYLOCK.--Quel jugement ai-je  redouter, puisque je ne fais point de
mal? Vous avez chez vous un grand nombre d'esclaves, que comme vos nes,
vos chiens et vos mulets, vous employez aux travaux les plus abjects et
les plus vils, parce que vous les avez achets. Irai-je vous dire:
rendez-leur la libert, faites, faites-leur pouser vos hritires?
Pourquoi suent-ils sous des fardeaux? Donnez-leur des lits aussi doux
que les vtres. Que leur palais soit flatt par les mmes mets que le
vtre. Vous me rpondez: ces esclaves sont  nous. Je vous rponds de
mme: la livre de chair que j'exige de lui m'appartient: je l'ai
chrement paye, et je la veux. Si vous me refusez, honte  vos lois! Il
n'y a plus aucune force dans les dcrets du snat de Venise.--J'attends
que vous me rendiez justice. Parlez: l'aurai-je?

LE DUC.--Mon pouvoir m'autorise  renvoyer l'assemble, jusqu' ce que
Bellario, savant jurisconsulte, que j'ai mand ici aujourd'hui pour
rsoudre cette question, soit arriv.

SALANIO.--Seigneur, il y a l  la porte un exprs nouvellement arriv
de Padoue, avec des lettres du docteur Bellario.

LE DUC.--Apportez-nous ces lettres, faites entrer le messager.

BASSANIO.--Espre, Antonio. Allons, reprends courage; le Juif aura ma
chair, mon sang et mes os, et tout, avant que tu perdes pour moi une
seule goutte de ton sang.

ANTONIO.--Je suis le bouc missaire du troupeau, le plus propre 
mourir. Le fruit le plus faible tombe le premier: laissez-moi tomber de
mme.--Vous n'avez rien de mieux  faire, Bassanio, que de vivre et de
composer mon pitaphe.

(Entre Nrissa dguise en clerc d'avocat.)

LE DUC.--Venez-vous de Padoue, et de la part de Bellario?

NRISSA.--Vous l'avez dit, seigneur: Bellario salue Votre Seigneurie.

(Elle lui prsente une lettre.)

BASSANIO.--Pourquoi aiguiser ton couteau avec tant d'application?

SHYLOCK.--Pour couper ce qui me revient de ce banqueroutier.

GRATIANO.--O dur Juif, ce n'est pas sur le cuir de ton soulier; c'est
bien plutt sur ton coeur que tu en affiles le tranchant; il n'est point
de mtal, pas mme la hache du bourreau, qui ait  moiti l'pret de ta
jalouse haine. N'est-il pas une prire capable de te toucher?

SHYLOCK.--Non, pas une seule que tu puisses avoir assez d'esprit pour
imaginer.

GRATIANO.--Puisses-tu tre damn dans les enfers; chien inexorable!
Puisse-t-on faire un crime  la justice de te laisser la vie! Tu m'as
presque fait chanceler dans ma foi: j'ai t tent d'embrasser l'opinion
de Pythagore et de croire avec lui que les mes des animaux passent dans
des corps humains. Ton me canine animait un loup pendu pour meurtre
d'homme; et son odieux esprit chapp du gibet, lorsque tu tais dans le
ventre de ta profane mre, entra dans ton corps. Tes dsirs sont ceux
d'un loup sanguinaire, affam et furieux.

SHYLOCK.--Tant que tu n'effaceras pas la signature de ce billet, tu
n'offenseras que tes poumons  parler si haut. Remets ton esprit dans
son assiette, jeune homme, ou tu vas le perdre sans ressources.
J'attends ici justice.

LE DUC.--La lettre de Bellario recommande  la cour un jeune et savant
docteur. O est-il?

NRISSA.--Ici prs, qui attend votre rponse, pour savoir si vous voulez
le recevoir.

LE DUC.--De tout mon coeur. Allez le chercher, trois ou quatre d'entre
vous, pour le conduire ici avec civilit. Je vais en attendant faire
part  la cour de la lettre de Bellario. (_Il lit_.) Votre Altesse
saura qu' la rception de sa lettre je me suis trouv trs malade. Mais
au mme moment que votre exprs est arriv, un jeune docteur de Rome,
nomm Balthasar, m'tait venu rendre une visite d'amiti. Je l'ai
inform des particularits du procs pendant entre le Juif et le
marchand Antonio. Nous avons feuillet ensemble beaucoup de livres. Il
est muni de mon avis qu'il vous apporte perfectionn par son savoir,
dont je ne saurais trop louer l'tendue, pour satisfaire  ma place,
comme je l'en ai press,  la demande de Votre Grce. Que les annes qui
lui manquent ne le privent pas, je vous prie, de la haute estime qui lui
est due; car je ne vis jamais un corps si jeune avec une tte si mre.
Je le recommande  votre gracieux accueil. C'est  l'essai que se fera
le mieux connatre son mrite. Vous entendez ce que m'crit Bellario.
Mais voici, je crois, le docteur. (_Entre Portia vtue en homme de
loi_.) Donnez-moi votre main. Venez-vous de la part du vieux Bellario?

PORTIA.--Oui, seigneur.

LE DUC.--Soyez le bienvenu. Prenez votre place. tes-vous instruit de la
question qui occupe aujourd'hui la cour?

PORTIA.--Je connais la cause de point en point. Quel est ici le
marchand, et quel est le Juif?

LE DUC.--Antonio et le vieux Shylock. Approchez tous deux.

PORTIA.--Vous nommez-vous Shylock?

SHYLOCK.--Je me nomme Shylock.

PORTIA.--Le procs que vous avez intent est d'trange nature. Cependant
vous tes tellement en rgle que les lois de Venise ne peuvent vous
empcher de le suivre. (_A Antonio_.) Vous courez risque d'tre sa
victime; n'est-il pas vrai?

ANTONIO.--Oui, il le dit.

PORTIA.--Reconnaissez-vous le billet?

ANTONIO.--Je le reconnais.

PORTIA.--Il faut donc que le Juif se montre misricordieux.

SHYLOCK.--Qui pourrait m'y forcer, dites-moi?

PORTIA.--Le caractre de la clmence est de n'tre point force. Elle
tombe, comme la douce pluie du ciel sur le lieu plac au-dessous d'elle.
Deux fois bnie, elle est bonne  celui qui donne et  celui qui reoit.
C'est la plus haute puissance du plus puissant. Elle sied au monarque
sur le trne mieux que sa couronne. Son sceptre montre la force de son
autorit temporelle; c'est l'attribut du pouvoir qu'on rvre et de la
majest; mais la clmence est au-dessus de la domination du sceptre;
elle a son trne dans le coeur des rois. C'est un des attributs de Dieu
lui-mme, et les puissances de la terre se rapprochent d'autant plus de
Dieu, qu'elles savent mieux mler la clmence  la justice. Ainsi, Juif,
quoique la justice soit l'argument que tu fais valoir, fais cette
rflexion, qu'en ne suivant que la justice, nul de nous ne pourrait
esprer de salut: nous prions pour obtenir misricorde; et cette prire
nous enseigne  tous en mme temps  pratiquer la misricorde. Je me
suis tendu sur ce sujet, dans le dessein de temprer la rigueur de tes
poursuites, qui, si tu les continues, forceront le tribunal de Venise 
rendre d'aprs la loi un arrt contre ce marchand.

SHYLOCK.--Que mes actions retombent sur ma tte! Je rclame la loi. Je
veux qu'on remplisse les clauses de mon billet.

PORTIA.--N'est-il pas en tat de te rendre cet argent?

BASSANIO.--Oui; je le lui offre ici, aux yeux de la cour, et mme le
double de la somme. Si ce n'est pas assez, je m'oblige  lui payer dix
fois la somme, sous peine de perdre mes mains, ma tte et mon coeur. Si
cela ne peut le satisfaire, il sera manifeste que c'est la mchancet
qui opprime l'innocence. Je vous en conjure donc, faites une fois plier
la loi sous votre autorit. Permettez-vous une lgre injustice pour
faire une grande justice et forcer la volont de ce cruel dmon.

PORTIA.--Cela ne doit pas tre; il n'est point d'autorit  Venise qui
puisse changer un dcret tabli. Cela deviendrait un prcdent, et on se
prvaudrait de cet exemple pour introduire mille abus dans l'tat. Cela
ne se peut pas.

SHYLOCK.--C'est un Daniel venu pour nous juger! Oui, un Daniel! O jeune
et sage juge, combien je t'honore!

PORTIA.--Laissez-moi voir le billet, je vous prie.

SHYLOCK.--Le voil, rvrendissime docteur; le voil.

PORTIA.--Shylock, on t'offre le triple de la somme.

SHYLOCK.--Un serment, un serment! J'ai un serment dans le ciel; me
mettrai-je un parjure sur la conscience? Non; pas pour tout Venise.

PORTIA.--Le dlai fatal est expir, et le Juif est en droit d'exiger une
livre de chair coupe tout prs du coeur du marchand. Sois
misricordieux, prends le triple de la somme, et dis-moi de dchirer le
billet.

SHYLOCK.--Quand il sera pay suivant sa teneur. Il parat que vous tes
un digne juge: vous connaissez la loi, vous avez trs judicieusement
expos le cas; je vous somme, au nom de cette loi, dont vous tes une
des estimables colonnes, de procder au jugement. Je jure sur mon me
que langue d'homme ne parviendra jamais  me faire changer. Je m'en
tiens  mon billet.

ANTONIO.--Je supplie instamment la cour de rendre son jugement.

PORTIA.--Eh bien! puisqu'il en est ainsi, il faut prparer votre sein 
recevoir son couteau.

SHYLOCK.--O noble juge! l'excellent jeune homme!

PORTIA.--L'intention et l'objet de la loi sont compltement d'accord
avec la clause pnale qui, d'aprs le billet, doit tre accomplie.

SHYLOCK.--Cela est juste. Oh! le bon et sage juge! Que tu es bien plus
vieux que tu ne le parais!

PORTIA, _ Antonio_.--Ainsi, dcouvrez votre sein.

SHYLOCK.--Oui, son sein: le billet le dit. N'est-il pas vrai, noble
juge? tout prs de son coeur; ce sont les propres mots.

PORTIA.--Oui. Avez-vous ici des balances pour peser la chair?

SHYLOCK.--J'en ai de toutes prtes.

PORTIA.--Shylock, il faut avoir auprs de lui quelque chirurgien  vos
frais pour bander sa plaie, de peur qu'il ne perde son sang jusqu'
mourir.

SHYLOCK.--Cela est-il spcifi dans le billet?

PORTIA.--Non, cela n'y est pas exprim; mais qu'importe? il serait bien
que vous le fissiez par charit.

SHYLOCK.--Je ne le pense pas ainsi! Cela n'est pas dans le billet.

PORTIA.--Approchez, marchand, avez-vous quelque chose  dire?

ANTONIO.--Peu de chose.--Je suis arm de courage et bien prpar.
Donnez-moi votre main, Bassanio. Adieu, ne vous affligez point du
malheur o je suis tomb pour vous; car en ceci la fortune se montre
plus indulgente qu' son ordinaire. Elle a toujours coutume de laisser
les malheureux survivre  leurs biens, et contempler avec des yeux
caves, et un front charg de rides, une vieillesse accable sous la
pauvret. Elle me dlivre des pnibles langueurs d'une pareille
misre.--Parlez de moi  votre noble pouse; racontez-lui comment est
arrive la mort d'Antonio; dites lui combien je vous aimais; parlez bien
de ma mort, et, votre rcit fini, qu'elle juge si Bassanio fut aim. Ne
vous repentez point de la cause qui vous fait perdre votre ami; comme il
ne se repent point de satisfaire  votre dette; car si le Juif enfonce
son couteau autant que je le dsire, je vais la payer de tout mon coeur.

BASSANIO.--Antonio, j'ai pous une femme qui m'est aussi chre que la
vie: mais ma vie, ma femme et l'univers entier ne me sont pas plus
prcieux que vos jours. Je consentirais  tout perdre, oui,  tout
sacrifier  ce dmon pour vous dlivrer.

PORTIA.--Si votre femme tait l pour vous entendre, elle vous
remercierait assez peu de cette offre.

GRATIANO.--J'aime une femme que j'aime, je vous le proteste. Je voudrais
qu'elle ft dans le ciel si elle y pouvait obtenir les moyens de changer
le coeur de ce mtin de Juif!

NRISSA.--Vous faites bien de dire cela en arrire d'elle, sans quoi
votre voeu pourrait troubler la paix du mnage.

SHYLOCK, _ part_.--Voil nos poux chrtiens. J'ai une fille; j'aurais
mieux aim qu'elle prt pour mari un rejeton de la race de Barrabas,
qu'un chrtien. (_Haut_.) Nous perdons le temps en bagatelles. Je te
prie, fais excuter la sentence.

PORTIA.--Une livre de chair de ce marchand t'appartient: la cour te
l'adjuge et la loi te la donne.

SHYLOCK.--O juge quitable!

PORTIA.--Et vous devez couper cette chair sur son sein: la loi le permet
et la cour vous l'accorde.

SHYLOCK.--Le savant juge! Voil une sentence!--Allons, prparez-vous.

PORTIA.--Arrte un instant. Ce n'est pas tout. Le billet ne t'accorde
pas une goutte de sang: les termes sont exprs; une livre de chair.
Prends ce qui t'est d; prends ta livre de chair. Mais si, en la
coupant, tu verses une seule goutte de sang chrtien, les lois de Venise
ordonnent la confiscation de tes terres et de tes biens au profit de la
rpublique.

GRATIANO.--O le juge quitable! Vois, Juif, le savant juge!

SHYLOCK.--Est-ce l la loi?

PORTIA.--Tu en verras le texte; et, puisque tu veux absolument qu'on te
fasse justice, sois certain qu'on te la feras plus que tu ne voudras.

GRATIANO.--O le savant juge! Regarde donc, Juif! le savant juge!

SHYLOCK.--En ce cas-l, j'accepte son offre. Qu'on me compte trois fois
le montant de l'obligation, et qu'on relche le chrtien.

BASSANIO.--Voici ton argent.

PORTIA.--Doucement: on rendra pleine justice au Juif. Doucement: ne vous
pressez pas; il n'aura pas autre chose que ce que porte le billet.

GRATIANO.--O Juif! Un juge quitable, un savant juge!

PORTIA.--Ainsi prpare-toi  couper la chair. Ne verse point de sang; ne
coupe ni plus ni moins, mais tout juste une livre de chair. Si tu coupes
plus ou moins d'une livre prcise, quand ce ne serait que la vingtime
partie d'un misrable grain; bien plus, si la balance penche de la
valeur d'un cheveu, tu es mort, et tous tes biens sont confisqus.

GRATIANO.--Un second Daniel, un Daniel, Juif. Infidle, te voil pris
maintenant.

PORTIA.--Pourquoi le Juif balance-t-il? Prends ce qui te revient.

SHYLOCK.--Donnez-moi mon principal, et laissez-moi aller.

BASSANIO.--Le voici tout prt: tiens.

PORTIA.--Il l'a refus en prsence de la cour; il n'obtiendra que simple
justice et ce que porte son billet.

GRATIANO.--Un Daniel, te dis-je, un second Daniel! Je te remercie, Juif,
de m'avoir appris ce mot.

SHYLOCK.--N'aurai-je pas mon principal pur et simple?

PORTIA.--Tu n'auras rien que ce que porte l'obligation, Juif; tu peux le
prendre  tes risques et prils.

SHYLOCK.--Eh bien! que le diable lui en donne l'acquit, je ne resterai
pas plus longtemps ici  disputer.

PORTIA.--Arrtez, Juif, la justice a d'autres droits sur vous. Il est
port dans les lois de Venise, que lorsqu'il sera prouv qu'un tranger
aura attent, par des voies directes ou indirectes,  la vie d'un
citoyen, la moiti de ses biens sera saisie au profit de celui contre
qui il aura tram quelque entreprise, que l'autre moiti entrera dans
les coffres particuliers de l'tat; enfin, que le duc seul peut lui
faire grce de la mort  laquelle tous les autres juges devront le
condamner: je dclare que tu te trouves dans le cas. Il est notoire que
tu as travaill indirectement et mme directement  faire prir le
dfendeur. Ainsi tu as encouru les peines que je viens de mentionner: 
genoux donc, et implore la clmence du duc.

GRATIANO.--Demande qu'il te soit permis de te pendre toi-mme.
Cependant, comme tes biens appartiennent  la rpublique, tu n'as pas de
quoi t'acheter une corde; il faut que tu sois pendu aux frais de l'tat.

LE DUC.--Afin que tu voies la diffrence de l'esprit qui nous anime, je
te fais grce de la vie sans que tu me la demandes. Quant  la moiti de
tes biens, elle appartient  Antonio, l'autre moiti revient  l'tat.
Mais tu peux, en te soumettant humblement, obtenir qu'on se restreigne 
une amende.

PORTIA.--Oui, pour l'tat et non pour Antonio.

SHYLOCK.--Eh bien! prenez ma vie et tout, ne me faites grce de rien.
Vous m'tez ma famille quand vous m'tez les moyens de soutenir ma
famille, vous m'tez ma vie quand vous m'tez les ressources avec quoi
je vis.

PORTIA.--Que doit-il attendre de votre piti, Antonio?

GRATIANO.--Une corde gratis. Rien de plus, au nom de Dieu!

ANTONIO.--Je demanderai  monseigneur le duc et  la cour, qu'on lui
laisse la moiti de ses biens sans exiger d'amende. Je serai satisfait
s'il me laisse disposer de l'autre moiti, pour la rendre,  sa mort, au
gentilhomme qui a enlev sa fille. Et cela sous deux conditions: la
premire, c'est qu'en faveur de ce qu'on lui accorde il se fera chrtien
sur-le-champ; l'autre, qu'il fera une donation en prsence de la cour,
par laquelle tout ce qui lui appartient passera, aprs sa mort,  son
gendre Lorenzo et  sa fille.

LE DUC.--Il y souscrira, sinon je rvoque le pardon que j'ai accord.

PORTIA.--Es-tu content, Juif, que rponds-tu?

SHYLOCK.--Je suis content.

PORTIA.--Clerc, dressez un acte de donation.

SHYLOCK.--Je vous en conjure, laissez-moi sortir d'ici. Je ne me sens
pas bien. Envoyez l'acte chez moi: je signerai.

LE DUC.--Va-t'en, mais signe.

GRATIANO.--Tu auras deux parrains  ton baptme. Si j'avais t juge, tu
en aurais eu dix de plus pour te conduire  la potence, et non pas aux
fonts baptismaux.

(Shylock sort.)

LE DUC, _ Portia_.--Monsieur, je vous invite  venir dner chez moi.

PORTIA.--Je supplie humblement Votre Grce de m'excuser. Il faut que je
me rende ce soir  Padoue, et que je parte sur-le-champ.

LE DUC.--Je suis fch que vous ne soyez pas de loisir.--Antonio,
reconnaissez les peines de monsieur; vous lui avez,  mon gr, de
grandes obligations.

(Sortent le duc, les magnifiques et la suite.)

BASSANIO.--Trs digne gentilhomme! vous avez arrach aujourd'hui mon ami
et moi-mme  des peines cruelles. C'est de grand coeur que nous payons
vos obligeants services, avec les trois mille ducats qui taient dus au
Juif.

ANTONIO.--Et que de plus nous reconnatrons vous devoir  jamais notre
attachement et nos services.

PORTIA.--On est pay, quand on est satisfait; je le suis d'avoir russi
 vous dlivrer; ainsi donc, je me regarde comme trs-bien pay. Mon me
n'a jamais t plus mercenaire que cela. Je vous prie de me reconnatre,
quand il nous arrivera de nous rencontrer. Je vous souhaite toute sorte
de bonheur et prends cong de vous.

BASSANIO.--Mon cher monsieur, je ne puis m'empcher de faire encore mes
efforts pour que vous acceptiez de nous quelque souvenir  titre de
tribut et non de salaire. Accordez-moi deux choses, je vous prie, de ne
me pas refuser, et de m'excuser.

PORTIA.--Vous me faites tant d'instances, que j'y cde. Donnez-moi vos
gants, je les porterai en mmoire de vous: et, pour marque de votre
amiti, je prendrai cette bague.... Ne retirez donc pas votre main, je
ne veux rien de plus! Votre amiti ne me la refusera pas.

BASSANIO.--Cette bague, mon bon monsieur! eh! c'est une bagatelle; je
rougirais de vous faire un pareil prsent.

PORTIA.--Je ne veux rien de plus que cette bague, et maintenant je me
sens une grande envie de l'avoir.

BASSANIO.--Elle est pour moi d'une importance bien au-dessus de sa
valeur. Je ferai chercher  son de trompe la plus belle bague de Venise,
et je vous l'offrirai: pour celle-ci, je ne le puis, excusez-moi, de
grce.

PORTIA.--Je vois, monsieur, que vous tes libral en offre. Vous m'avez
d'abord appris  demander, et maintenant,  ce qu'il me semble, vous
m'apprenez comment on doit rpondre  celui qui demande.

BASSANIO.--Mon bon monsieur, je tiens cette bague de ma femme;
lorsqu'elle la mit  mon doigt, elle me fit jurer de ne jamais la
vendre, ni la donner, ni la perdre.

PORTIA.--Cette excuse sauve aux hommes bien des prsents.  moins que
votre femme ne soit folle, lorsqu'elle saura combien j'ai mrit cette
bague, elle ne se brouillera pas avec vous  tout jamais, pour me
l'avoir donne. C'est bien; la paix soit avec vous!

(Sortent Portia et Nrissa.)

ANTONIO.--Seigneur Bassanio, donnez-lui cette bague. Que ses services et
mon amiti l'emportent sur l'ordre de votre femme.

BASSANIO.--Allons. Va, Gratiano, tche de le joindre. Donne-lui la bague
et, s'il se peut, engage-le  venir chez Antonio. Cours, dpche-toi.
(_Gratiano sort_.) Rendons-nous-y de ce pas. Demain de grand matin nous
volerons  Belmont. Venez, Antonio.

(Ils sortent.)


SCNE II

Toujours  Venise.--Une rue.

_Entrent_ PORTIA et NRISSA.


PORTIA.--Demande o est la maison du Juif; donne-lui cet acte  signer.
Nous partirons ce soir, et nous arriverons un jour avant nos maris.--Cet
acte sera fort bien reu de Lorenzo.

(Entre Gratiano.)

GRATIANO.--Mon beau monsieur, soyez le bien retrouv. Le seigneur
Bassanio, aprs de plus amples rflexions, vous envoie cette bague et
vous invite  dner.

PORTIA.--Je ne le puis. J'accepte sa bague; dites-le-lui ainsi de ma
part, je vous prie.--Enseignez, de plus, je vous prie, encore  ce jeune
homme la demeure du vieux Shylock.

GRATIANO.--Je vais vous l'indiquer.

NRISSA.--Monsieur, je voudrais vous dire un mot. (_A Portia_.) Je veux
essayer si je pourrai ravoir de mon mari la bague que je lui ai fait
jurer de conserver toujours.

PORTIA.--Tu y parviendras, je t'en rponds.--Ils vont nous faire des
serments de l'autre monde, qu'ils ont donn leurs bagues  des hommes;
mais nous leur tiendrons tte, et leur en donnerons le dmenti. Allons,
dpche-toi; tu sais o je t'attends.

NRISSA, _ Gratiano_.--Venez, mon bon monsieur. Voulez-vous me montrer
cette maison?

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




                            ACTE CINQUIME


SCNE I

A Belmont.--Avenue de la maison de Portia.

_Entrent_ LORENZO et JESSICA.


LORENZO.--Que la lune est brillante!--Ce fut dans une nuit semblable,
tandis qu'un doux zphyr caressait lgrement les feuillages sans y
exciter le moindre frmissement, que Trole, si je m'en souviens,
escalada les murs de Troie, et adressa les soupirs de son me vers les
tentes des Grecs, o reposait Cressida.

JESSICA.--Ce fut dans une pareille nuit que Thisb, craintive et foulant
d'un pied lger la rose du gazon, aperut l'ombre d'un lion avant de le
voir lui-mme, et s'enfuit perdue de frayeur.

LORENZO.--Ce fut dans une nuit semblable que Didon, seule sur le rivage
d'une mer en furie, une branche de saule  la main, rappela du geste son
amant vers Carthage.

JESSICA.--Ce fut dans une semblable nuit que Mde cueillit les plantes
enchantes qui rajeunirent le vieux son.

LORENZO.--C'est dans une nuit pareille que Jessica s'est vade de la
maison du riche Juif, et, des pas emports de l'amour, a couru depuis
Venise jusqu' Belmont.

JESSICA.--Et c'est dans une pareille nuit que le jeune Lorenzo lui a
jur qu'il l'aimait tendrement, et qu'il a drob son coeur par mille
serments d'amour, dont aucun n'est sincre.

LORENZO.--Et c'est dans une pareille nuit que la jolie Jessica, comme
une petite mauvaise qu'elle est, calomnia son amant qui lui pardonna.

JESSICA.--Je voudrais vous faire passer la nuit en ce lieu, si personne
ne devait venir.--Mais coutez.... j'entends les pas d'un homme.

(Entre un domestique.)

LORENZO.--Qui s'avance l d'un pas si prcipit dans le silence de la
nuit?

LE DOMESTIQUE.--Ami.

LORENZO.--Un ami? Quel ami? Votre nom, je vous prie, l'ami?

LE DOMESTIQUE.--Stephano est mon nom. Et je viens annoncer que ma
matresse sera de retour  Belmont avant le point du jour. Elle erre
dans les environs, s'agenouillant au pied de toutes les croix sacres o
elle prie Dieu de lui accorder d'heureux jours dans son mariage.

LORENZO.--Qui vient avec elle?

LE DOMESTIQUE.--Personne, qu'un saint ermite, et sa suivante. Dites-moi,
je vous prie, mon matre est-il de retour?

LORENZO.--Pas encore; et nous n'en avons pas eu de nouvelles.--Mais
entrons, Jessica, je t'en prie, et faisons quelques prparatifs pour
recevoir honorablement la matresse du logis.

(Entre Lancelot.)

LANCELOT _chantant_.--Sol, la, sol la, ho, ha, sol la, hola, sol la.

LORENZO.--Qui appelle?

LANCELOT.--Sol la. Avez-vous vu M. Lorenzo et madame Lorenzo?

LORENZO.--Cesse tes hol. Par ici.

LANCELOT.--Sol la.--O? o?

LORENZO.--Ici

LANCELOT.--Dis-lui qu'il vient d'arriver un courrier de la part de mon
matre, son cornet plein de bonnes nouvelles. Mon matre sera ici avant
le matin.

(Il sort.)

LORENZO.--Entrons, ma chre me, et attendons leur arrive; et cependant
ce n'est pas la peine.... Pourquoi entrerions-nous?--Ami Stephano,
annoncez, je vous prie, dans le chteau, que votre matresse est prs
d'arriver, et amenez ici les musiciens en plein air. (_Le domestique
sort_.) Que la clart de la lune dort doucement sur ce banc de gazon!
Nous nous y assirons et les sons de la musique se glisseront dans notre
oreille. Ce doux silence et cette nuit si belle conviennent aux accords
d'une gracieuse harmonie. Assieds-toi, Jessica; vois comme la vote des
cieux est incruste de disques brillants. Parmi tous ces globes que tu
vois, il n'y a pas jusqu'au plus petit, dont les mouvements ne
produisent une musique anglique en accord avec les concerts des
chrubins,  l'oeil plein de jeunesse. Telle est l'harmonie qui se
rvle aux mes immortelles: mais tant que notre me est enclose dans
cette grossire enveloppe d'une argile prissable, nous sommes
incapables de l'entendre. (_Entrent les musiciens_.)--Allons, veillez
Diane par un hymne; pntrez des sons les plus mlodieux l'oreille de
votre matresse, et entranez-la vers sa demeure par le charme de la
musique.

JESSICA.--Jamais je ne suis gaie quand j'entends une musique agrable.

LORENZO.--La raison en est que vos esprits sont attentifs; car voyez un
sauvage et foltre troupeau, une bande de jeunes talons qui n'ont point
encore senti la main de l'homme, bondissant avec folie, et faisant
retentir leurs voix par de bruyants hennissements, effet de l'ardeur de
leur sang; si par hasard ils viennent  entendre le son d'une trompette,
ou que leurs oreilles soient frappes de quelque mlodie, vous les
verrez aussitt s'arrter tout court, et leurs yeux farouches prendre un
regard adouci, par la douce puissance de la musique. Voil pourquoi les
potes ont prtendu qu'Orphe attirait les arbres, les rochers et les
fleuves, parce qu'il n'est rien dans la nature de si insensible, de si
dur, de si furieux, dont la musique ne change pour quelques instants le
caractre; l'homme qui n'a en lui-mme aucune musique, et qui n'est pas
mu par le doux accord des sons, est propre aux trahisons, aux
perfidies, aux rapines; les mouvements de son me sont mornes comme la
nuit, et ses penchants tnbreux comme l'rbe; ne vous fiez point  un
tel homme.--coutons la musique.

(Entrent Portia, Nrissa,  quelque distance.)

PORTIA.--Cette lumire que nous voyons, brle dans ma salle. Que ce
petit flambeau jette loin ses rayons! C'est ainsi qu'une belle action
reluit dans un monde corrompu.

NRISSA.--Quand la lune brillait, nous n'apercevions pas ce flambeau.

PORTIA.--Ainsi une petite gloire est obscurcie par une plus grande. Le
dlgu du pouvoir jette autant d'clat qu'un roi jusqu' ce que le roi
paraisse. Alors sa pompe va se perdre comme un ruisseau dans l'immensit
des mers.--De la musique? coutons.

NRISSA.--Ce sont vos musiciens, madame; cela vient de la maison.

PORTIA.--Je le vois; il n'y a rien de bon que par certains
rapprochements. Cette musique me semble beaucoup plus douce que pendant
le jour.

NRISSA.--Madame, c'est le silence qui lui prte ce charme.

PORTIA.--Le corbeau a d'aussi doux sons que l'alouette, pour qui ne fait
pas attention  leur voix; et je crois que si le rossignol chantait
pendant le jour au milieu des cris aigus des canards, il ne passerait
pas pour meilleur musicien que le roitelet. Combien de choses doivent 
l'-propos les justes loges qu'elles obtiennent et leur vritable
perfection! Silence, paix! la lune dort avec Endymion, et ne voudrait
pas tre rveille.

(La musique cesse.)

LORENZO.--C'est la voix de Portia, ou je suis bien tromp.

PORTIA.--Il m'a reconnue, comme l'aveugle reconnat le coucou,  sa
mauvaise voix.

LORENZO.--Ma chre dame, soyez la bienvenue chez vous.

PORTIA.--Nous avons employ le temps  prier Dieu pour nos poux. Nous
esprons que c'est avec succs et que nos paroles leur auront t de
quelque avantage. Sont-ils de retour?

LORENZO.--Pas encore, madame; mais il vient d'arriver un messager pour
les annoncer.

PORTIA.--Entrez, Nrissa; recommandez  mes domestiques de ne point
parler du tout de l'absence que nous avons faite. N'en parlez pas non
plus, Lorenzo, ni vous, Jessica.

(On entend une fanfare.)

LORENZO.--Votre mari n'est pas loin, j'entends sa trompette.--Nous ne
sommes pas des rapporteurs, madame; ne craignez rien.

PORTIA.--Cette nuit ressemble au jour, mais au jour malade; elle est un
peu plus ple que lui. C'est le jour tel qu'il est lorsque le soleil se
cache.

(Entrent Bassanio, Antonio, Gratiano et leur suite.)

BASSANIO, _ Portia_.--Nous aurions le jour en mme temps que les
antipodes, si vous vous promeniez en l'absence du soleil.

PORTIA.--Si j'claire, que ce ne soit pas comme l'inconstant clair[15],
car une femme lgre rend pesant le pouvoir d'un mari, et puisse n'tre
jamais ainsi pour moi celui de Bassanio! mais Dieu dispose de tout.
Soyez le bienvenu chez vous, seigneur.

[Note 15:

    Let me give light, but let me not be light:

Que je donne de la lumire (_light_), mais que je ne sois point lgre
(_light_). Jeu de mots familier  Shakspeare et aux auteurs de son
temps, et qu'il a fallu remplacer par un quivalent pour donner un sens
 ce qui suit.]

BASSANIO.--Je vous rends grces, madame. Faites bon accueil  mon ami:
c'est Antonio, c'est l'homme  qui j'ai tant d'obligations.

PORTIA.--Vous lui avez dans tous les sens, en effet, de grandes
obligations, car,  ce que j'apprends, il en avait contract pour vous
de bien considrables.

ANTONIO.--Aucune qu'il n'ait bien acquitte.

PORTIA.--Seigneur, vous tes le trs-bienvenu dans notre maison. Je veux
vous le prouver autrement que par des paroles; c'est pourquoi j'abrge
les discours de politesse.

GRATIANO, _ Nrissa, qui lui parlait  part_.--Par cette lune, je vous
proteste que vous me faites injure. En honneur, je l'ai donne au clerc
du juge. Quant  moi, mon amour, puisque vous prenez la chose si fort 
coeur, je voudrais que celui qui l'a ft eunuque.

PORTIA.--Une querelle! Comment? dj? De quoi s'agit-il?

GRATIANO.--D'un anneau d'or, d'une mchante bague qu'elle m'a donne,
avec une devise, de par l'univers, de la force de celles que les
couteliers mettent sur les couteaux: Aimez-moi, et ne m'abandonnez
pas.

NRISSA.--Que parlez-vous de sa devise ou de sa valeur? Vous m'avez
jur, lorsque je vous la donnai, de la garder jusqu' votre dernire
heure, et de l'emporter avec vous dans le tombeau. Quand ce n'et pas
t en ma considration, au moins par respect pour vos ardentes
protestations, vous auriez d la conserver. Il l'a donne au clerc de
l'avocat! Mais je sais bien, moi, que ce clerc qui l'a reue n'aura
jamais de poil au menton.

GRATIANO.--Il en aura, s'il vit, pour devenir homme.

NRISSA.--Dites, si une femme vit assez longtemps pour devenir homme.

GRATIANO.--Par cette main, je te jure que je l'ai donne,  un jeune
homme, une espce d'enfant, un chtif petit garon pas plus grand que
toi, le clerc du juge, un petit jaseur, qui me l'a demande pour ses
peines. En conscience, je ne pouvais pas la refuser.

PORTIA.--Je vous le dirai franchement, vous tes blmable de vous tre
dfait aussi lgrement du premier prsent de votre femme. Un don
attach sur votre doigt par des serments, et scell sur votre chair par
la foi conjugale! J'ai donn une bague  mon bien-aim, et je lui ai
fait jurer de ne s'en jamais sparer. Le voil; j'oserais bien rpondre
pour lui qu'il ne s'en dfera jamais, qu'il ne l'terait pas de son
doigt pour tous les trsors que possde le monde. En vrit, Gratiano,
vous donnez  votre femme un trop cruel sujet de chagrin. Si pareille
chose m'arrivait, j'en perdrais la raison.

BASSANIO, _ part_.--D'honneur, il vaudrait mieux me couper la main
gauche, et dire que j'ai perdu l'anneau  mon corps dfendant.

GRATIANO.--Le seigneur Bassanio a donn sa bague  l'avocat qui la lui
demandait, et qui, en vrit, la mritait bien. Et alors le petit jeune
homme, son clerc, qui avait eu la peine de faire quelques critures, m'a
demand la mienne; et ni le matre ni le clerc n'ont rien voulu accepter
que nos deux bagues.

PORTIA.--Quelle bague avez-vous donne, seigneur? J'espre que ce n'est
pas celle que vous tenez de moi.

BASSANIO.--Si j'tais capable d'ajouter un mensonge  une faute, je
nierais le fait. Mais, vous le voyez, mon doigt ne porte plus la bague;
je ne l'ai plus.

PORTIA.--Et votre coeur perfide est galement dpourvu de foi. Je jure
devant le ciel que je n'entrerai pas dans votre lit que je ne revoie ma
bague.

NRISSA.--Ni moi dans le vtre que je ne revoie la mienne.

BASSANIO.--Chre Portia, si vous saviez  qui j'ai donn la bague, si
vous saviez pour qui j'ai donn la bague, si vous pouviez concevoir pour
quel service j'ai donn la bague, et avec quelle rpugnance j'ai
abandonn la bague, lorsqu'on ne voulait recevoir autre chose que la
bague, vous calmeriez la vivacit de votre indignation.

PORTIA.--Si vous eussiez connu la valeur de la bague, ou la moiti du
prix de celle qui vous a donn la bague, ou combien votre honneur tait
intress  conserver la bague, vous ne vous seriez jamais dfait de la
bague. Quel homme assez draisonnable, s'il vous avait plu de la
dfendre avec quelque zle, et eu assez peu d'honntet pour exiger une
chose qu'on conservait avec un respect religieux? Nrissa m'apprend ce
que je dois penser. J'en mourrai; c'est quelque femme qui a ma bague.

BASSANIO.--Non, madame, sur mon honneur, sur ma vie, ce n'est point une
femme; c'est un honnte docteur qui n'a pas voulu recevoir de moi trois
mille ducats, et qui m'a demand la bague. Je la lui ai refuse. J'ai eu
la constance de le voir se retirer mcontent, lui qui avait dfendu la
vie de mon plus cher ami. Que vous dirai-je, ma douce amie? Je me suis
cru oblig d'envoyer sur ses pas: j'tais assig par les remords et la
courtoisie; je ne voulais pas laisser sur mon honneur la tache d'une si
noire ingratitude. Pardonnez-moi, chre pouse; j'en prends  tmoin
ces sacrs flambeaux de la nuit; je suis convaincu que, si vous vous y
fussiez trouve, vous m'auriez demand la bague pour la donner au
docteur.

PORTIA.--Ne laissez pas ce docteur approcher de ma maison: puisqu'il
possde le bijou que je chrissais, et que vous aviez jur de garder
pour l'amour de moi, je deviendrai aussi librale que vous. Je ne lui
refuserai rien de ce qui est en ma puissance; non, ni ma personne, ni le
lit de mon poux. Je saurai le reconnatre, j'en suis sre; ne vous
absentez pas une seule nuit; veillez sur moi comme un Argus; si vous y
manquez, si vous me laissez seule, par mon honneur, qui m'appartient
encore, ce docteur sera mon compagnon de lit!

NRISSA.--Et son clerc le mien; ainsi prenez bien garde de m'abandonner
 moi-mme.

GRATIANO.--Fort bien; faites ce que vous voudrez, mais que je ne l'y
trouve pas, car je gterais la plume du jeune clerc.

ANTONIO.--Je suis le malheureux sujet de ces querelles.

PORTIA.--Ne vous en chagrinez pas, seigneur; vous n'en tes pas moins le
bienvenu.

BASSANIO.--Portia, pardonne-moi ce tort invitable, et en prsence de
tous mes amis, je te jure par tes beaux yeux, o je me vois moi-mme...

PORTIA.--Entendez-vous? il se voit double dans mes deux yeux; un
Bassanio dans chacun.--Allons, jurez sur la foi d'un homme double; ce
sera un serment bien propre  inspirer la confiance.

BASSANIO.--Non, mais coute-moi. Pardonne-moi cette faute, et je jure
sur mon me de ne jamais violer aucun des serments que je t'aurai faits.

ANTONIO, _ Portia_.--J'ai une fois engag mon corps pour la fortune de
mon ami; j'tais perdu sans le secours de celui qui a la bague: j'ose
m'engager encore une fois, et rpondre sur mon me que votre poux ne
violera jamais volontairement sa foi.

PORTIA.--Servez-lui donc de caution! donnez-lui cette autre bague, et
recommandez-lui de la garder mieux que la premire.

ANTONIO.--Tenez, seigneur Bassanio, jurez de garder cette bague.

BASSANIO.--Par le ciel! c'est celle que j'ai donne au docteur.

PORTIA.--Je la tiens de lui. Pardonnez-moi, Bassanio; pour cette bague,
le docteur a pass la nuit avec moi.

NRISSA.--Excusez-moi aussi, mon aimable Gratiano; ce chtif petit
garon, le clerc du docteur, en retour de cet anneau, a couch avec moi
la nuit dernire.

GRATIANO.--Vraiment, c'est comme si l'on raccommodait les grands chemins
en t, o ils n'en ont pas besoin. Quoi! serions-nous dj cocus avant
de mriter de l'tre?

PORTIA.--Allons, pas de grossirets.--Vous tes tous confondus. Prenez
cette lettre; lisez-la  votre loisir: elle vient de Padoue, de
Bellario; vous y apprendrez que Portia tait le docteur, et Nrissa son
clerc. Lorenzo vous attestera que je suis partie d'ici presque aussitt
que vous. Je ne suis mme pas encore rentre chez moi.--Antonio, vous
tes le bienvenu. J'ai en rserve pour vous de meilleures nouvelles que
vous n'en attendez. Ouvrez promptement cette lettre; vous y verrez que
trois de vos vaisseaux, richement chargs, viennent d'arriver  bon
port. Vous ne saurez pas par quel trange vnement cette lettre m'est
tombe dans les mains.

(Elle lui donne la lettre.)

ANTONIO.--Je demeure muet.

BASSANIO.--Vous tiez le docteur, et je ne vous ai pas reconnue?

GRATIANO.--Vous tiez donc le clerc qui doit me faire cocu?

NRISSA.--Oui, mais le clerc qui ne le voudra jamais,  moins qu'il ne
vive assez longtemps pour devenir homme.

BASSANIO.--Aimable docteur, vous serez mon camarade de lit. En mon
absence, couchez avec ma femme.

ANTONIO.--Aimable dame, vous m'avez rendu la vie et de quoi vivre; car
j'apprends ici avec certitude que mes vaisseaux sont arrivs  bon port.

PORTIA.--Lorenzo, mon clerc a aussi quelque chose de consolant pour
vous.

NRISSA.--Oui, et je vous le donnerai sans demander de salaire. Je vous
remets  vous et  Jessica un acte en bonne forme, par lequel le riche
Juif vous fait donation de tout ce qu'il se trouvera possder  sa mort.

LORENZO.--Mes belles dames, vous rpandez la manne sur le chemin des
gens affams.

PORTIA.--Il est bientt jour, et cependant je suis sre que vous n'tes
pas encore pleinement satisfaits sur ces vnements. Entrons;
attaquez-nous de questions, et nous rpondrons fidlement  toute chose.

GRATIANO.--Volontiers: la premire que je demanderai sous serment  ma
chre Nrissa, c'est de me dire si elle aime mieux rester sur pied
jusqu' ce soir, ou s'aller coucher  prsent, qu'il est deux heures du
matin. Si le jour tait venu, je dsirerais qu'il s'obscurcit pour me
mettre au lit avec le clerc de l'avocat. Oui, tant que je vivrai, je ne
m'inquiterai de rien aussi vivement que de conserver en sret l'anneau
de Nrissa.

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.











End of Project Gutenberg's Le marchand de Venise, by William Shakespeare

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Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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