The Project Gutenberg EBook of Frdric, by Joseph Five

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Title: Frdric

Author: Joseph Five

Release Date: March 23, 2007 [EBook #20886]

Language: French

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[Note du transcripteur: l'orthographie de l'original est conserve.]




FRDRIC,

Par J.F. Auteur de _la Dot de Suzette_.

TOME PREMIER.

 PARIS,

Chez P. PLASSAN, imprimeur-libraire,
rue du Cimetire-Andr-des-Arcs, n 10.

L'AN VII DE LA RPUBLIQUE.




PRFACE.


Comme auteur, je devrois remercier le public de la faveur avec laquelle
il a accueilli mon roman de _la Dot de Suzette_; comme Franois, j'aime
mieux lui faire compliment d'avoir trouv du mrite  un ouvrage aussi
simple: cela peut encourager les bons crivains, en leur prouvant que le
got n'est pas entirement perdu.

Vivant retir loin de Paris, j'ai appris par les journaux qu'un pote
avoit mis _Suzette_ au thtre. Si elle y a conserv sa dcence et sa
sensibilit, il faut convenir que son caractre est  toute preuve.

Une lettre particulire m'a assur que les femmes du jour avoient voulu
un moment ressembler  _Suzette_, et qu'elles avoient donn son nom 
des robes charmantes. La grace de _Suzette_ ne s'imite pas. Heureuses
celles  qui la nature a accord une beaut gale  la sienne! plus
heureuses celles qui sentiront que la figure s'embellit de toutes les
qualits du coeur et des talens de l'esprit!

Depuis long-temps les Franoises ont oubli qu'elles remplissoient dans
notre patrie un ministre d'autant plus sacr, que l'homme le plus froid
et rougi d'en mconnotre la puissance; il leur accordoit par pudeur ce
que tous les tres sensibles leur accordent par besoin. Qu'est-il
rsult de cet oubli? Que les femmes ont t traites comme les hommes,
 l'poque o les hommes l'toient eux-mmes comme des btes froces.
Femmes, reprenez votre empire, et il n'y aura plus de crimes.

La facilit du plaisir en te l'idal; la difficult de le saisir fait
natre les passions. C'est par les passions que votre sexe rgne; c'est
par elles que le ntre s'agrandit. Toute ambition dans laquelle vous
n'tes pour rien vous anantit, et laisse dans notre coeur une scheresse
qui dgnre facilement en cruaut. Pourquoi ne voulez-vous plus
inspirer de passions?

Pour connotre les dons que vous ayez reus de la nature, vous ne
consultez que votre miroir, et, contentes de la dcouverte, trop
presses de nous en faire part,  peine un voile lger cache-t-il 
l'indiffrent ce qui ne doit tre que la rcompense de l'tre le plus
pris. Vous brisez le charme en teignant l'imagination: le dsir a des
bornes, l'imagination n'en a point. Soyez dcentes par coquetterie;
l'hypocrisie des moeurs tourne  la fois au profit de l'amour et de
l'ordre.

Mais la dcence dans les habits est peu de chose si l'on n'y joint
celle des discours. Vos conversations sont insipides pour les gens
d'esprit, dsesprantes pour les ames aimantes. N'est-il pas humiliant
de ne plaire qu'aux sots et aux libertins? Se mettre  leur niveau,
c'est dgrader la beaut.

J'ignore si la nature vous a donn un caractre diffrent du ntre; je
ne jette pas mes penses si loin: mais je sais que, dans tous les pays,
nos devoirs n'tant pas les mmes, il en rsulte des nuances frappantes
entre la manire d'tre d'une femme et celle d'un homme. Quand ces
nuances disparoissent, hommes et femmes ont galement perdu leur mrite;
il n'y a plus ni dignit, ni grace, ni fiert, ni douceur, ni amour, ni
bonheur: nous ressemblons tous  des pices de monnoie dont l'empreinte
est efface.

Ces nuances sont d'autant plus fortes, que tout le monde les sent, et
que personne ne peut les dfinir. En crivant _la Dot de Suzette_, je
faisois parler une femme, et l'on a cru gnralement le roman crit par
une femme. Pas une pense forte, si naturellement elle ne nat d'une
sensation vive; des caractres esquisss plutt qu'approfondis, de la
douceur dans les plaintes, de la simplicit dans les discours, de la
sensibilit jusque dans le courage. Femmes, voil votre cachet: en me
servant de votre main pour l'apposer sur mon ouvrage, il et t trop
mal-adroit de ne pas russir.

Mais si le roman portoit vos couleurs, la prface trahissoit mon secret:
personne n'a pu s'y mprendre; un homme l'avoit crite. Ce contraste en
dit plus qu'une grave discussion. Le rdacteur du _Journal de Paris_,
dans l'analyse obligeante qu'il a faite de cet ouvrage, a parfaitement
marqu cette diffrence, et il est le premier qui, malgr l'opinion
reue, ait assur que _la Dot de Suzette_, n'toit point d'une femme.

Cependant on a os imprimer le nom prtendu de l'auteur, et ce nom s'est
trouv tre celui d'une femme qui a trop d'esprit  elle appartenant
pour consentir  se parer du peu qui ne lui appartient pas. Persuad
qu'elle n'est pour rien dans cette supposition, j'aurois gard le
silence si le libraire, qui (sans doute  son insu) lui a donn le titre
d'auteur de _la Dot de Suzette_, ne rpandoit le bruit que le manuscrit
de ce roman m'a t confi par elle, que j'ai abus de ce dpt, qu'il
est certain que je n'oserai rclamer contre celle qui a t de tout
temps la protectrice de ma famille, et qui m'a rendu personnellement les
services les plus signals. Or il est indubitable que cette personne
m'est inconnue, que le hasard ne nous a pas rassembls seulement une
fois, que ma famille lui est aussi trangre que moi, que jamais je n'ai
reu de services signals de qui que ce soit, et que je suis, par mon
caractre, au-dessus de la protection, mme d'une femme. Il est
dsagrable d'avoir  rfuter des absurdits pareilles; mais on le doit
quand une absurdit entrane l'accusation d'abus de confiance,
d'ingratitude et de sottise. Certes il n'en est pas de plus grande que
celle de prtendre  l'esprit qu'on n'a pas.

Je reviens  ma prface.

L'ide gnralement reue qu'un homme se peint dans ses crits est une
erreur accrdite par les crivains mdiocres. On entend dire par-tout:
L'auteur de tel ou tel ouvrage doit avoir une ame bien sensible. Aussi
voyons-nous dans les romans nouveaux des voleurs qui ne manquent pas de
probit, des assassins qui sont philanthropes, et des sclrats qui
versent des larmes de sensibilit. On brise tous les caractres pour
faire ressortir le sien: on croit donner la mesure de son coeur, on ne
donne que celle de son talent; et presque toujours la mesure est petite.

Un romancier et un auteur dramatique sont des peintres: ce n'est pas ce
qu'ils sentent qu'ils doivent exprimer; c'est ce qui existe. Molire a
peint le Tartufe: il n'en a pas pris le modle en lui, non plus que
l'original du Misanthrope; et il seroit aussi ridicule de chercher le
caractre de Molire dans ses ouvrages, que d'exiger qu'un peintre
habillt les Romains  la franoise, parce que cet habit est le sien, ou
qu'il se revtt d'une cuirasse, parce qu'il vient de dessiner un
guerrier.

Je ne conois pas comment J. J. Rousseau a pu s'applaudir,  la fin de
sa _Nouvelle Hlose_, de n'avoir pas eu  _imaginer_,  _composer_ le
personnage d'un sclrat, _ se mettre  sa place pour le reprsenter_.

 moins que ce ne soit par la raison toute simple qu'on n'_imagine_ ni
ne _compose_ un personnage, et que quand on veut le reprsenter, _on ne
se met pas  sa place_; on le pose devant soi, et on le peint. Lorsque
Vernet dessinoit une tempte, il ne se mettoit pas plus  sa place
qu'Isabey ne se met  la mienne quand il fait mon portrait.

Rousseau ajoute:

Je plains beaucoup les auteurs de tant de tragdies pleines d'horreurs,
lesquels passent leur vie  faire agir et parler des gens qu'on ne peut
couter, ni voir, ni souffrir. Il me semble qu'on doit gmir d'tre
_condamn_  un travail si _cruel_.

Il est difficile de raisonner moins juste: et quand Rousseau remercie
Dieu de ne pas lui avoir donn les talens et le beau gnie de ces
auteurs-l, il fait une action de grces bien  pure perte; car s'il
avoit eu leur genre de gnie, il auroit su qu'ils n'toient pas
_condamns_  l'exercer, et que leur travail n'avoit rien de _cruel_.

Corneille, sortant de peindre Clopatre ne mditant que meurtres et
empoisonnemens, n'a certes jamais pens  empoisonner ses enfans; et
Rousseau mettoit les siens aux Enfans-Trouvs, consentoit  toujours
ignorer leur destine, ce qui est cent fois pire que la mort, le jour
mme peut-tre o il peignoit avec tant d'onction l'aimable Julie de
Volmar au milieu de sa famille naissante.

Aprs cela, jugez l'ame des auteurs par leurs ouvrages.

Mais allons plus loin, et cherchons la sensation que doit prouver un
auteur en travaillant. Je soutiens qu'on peut biller en peignant des
caractres honntes, frapper du pied en faisant l'apologie de la
patience, sourire  l'attitude d'un sot, et se rjouir en saisissant la
figure d'un sclrat. Le plaisir n'est dans l'ouvrage, tant qu'on
travaille, qu'autant que l'excution rpond  nos desirs.

Aussi suis-je persuad que plus un auteur est mdiocre, plus il doit
avoir de jouissances en crivant, puisque loin de trouver des
difficults, il ne les souponne mme pas. Il y a dans beaucoup
d'ouvrages une bonhommie d'orgueil et de nullit qui m'empchera toute
ma vie de m'riger en critique: j'y applaudirais mme de bon coeur si la
plupart de ces crivains-l n'avoient la manie de mettre les mots
_morale_ et _vertu_ dans les circonstances les plus dplaces; ce qui a
l'inconvnient terrible de donner aux lecteurs plus mdiocres qu'eux,
un jugement faux et des principes incertains. Si le public vouloit
perdre l'habitude de juger la moralit d'un crivain par ses ouvrages,
cela nous dbarrasseroit peut-tre des phrases  contre-sens sur la
sensibilit, et d'apologies bien dangereuses de la morale et de la
vertu.

Dans _Suzette_, j'ai voulu faire un essai sur une partie des moeurs
actuelles; dans _Frdric_, j'ai peint des caractres qui existoient
avant la rvolution. C'est pour ne jamais me donner le droit d'applaudir
ou de blmer que je fais parler mes personnages eux-mmes.  mesure
qu'ils entrent sur la scne, ils ne m'appartiennent plus, et leurs
discours, leurs actions, ne sont que la consquence ncessaire de leur
situation, de leurs passions, de leur caractre: moi, je l'affirme, je
n'y suis pour rien; et quoiqu'il y en ait de fort aimables, que tous
aient de l'esprit, plusieurs mme quelque chose de plus que ce mot ne
signifie, il n'en est pas un seul qui parle ou pense comme moi, pas un
seul  qui je dsirasse ressembler.

On trouvera hardi d'avoir os rassembler dans le mme cadre tant de
personnages annoncs pour avoir beaucoup de talens. Il faut s'en croire
soi-mme, m'objectera-t-on, pour prtendre leur faire soutenir la
rputation que vous leur donnez. Pas tant. Les gens d'un vrai mrite
sont simples, et ne font jamais de longs discours: quand ils sont agits
par des passions, ils rentrent  peu prs dans la classe des autres
hommes; quand ils rflchissent, c'est diffrent, ils s'lvent. Eh
bien! je ne crois pas en avoir plac un au-dessous de l'ide qu'on a d
s'en former.

Je craindrois plutt d'avoir accord trop que trop peu, sur-tout  mon
personnage favori, _Adle_: aussi le lecteur instruit s'appercevra-t-il
que j'ai eu soin de lui donner une caution pour les penses qui sont
au-dessus de son sexe. J'aimois  l'embellir et  lui conserver sa
modestie: il est si aimable de parer une jolie femme!

Si ma prvention pour elle ne m'aveugloit pas, je lui reprocherois de
n'avoir point assez mdit ce dernier conseil de son instituteur:
_Mfiez-vous de votre coeur, et n'osez pas tout ce qu'osera votre
esprit._

Pour son coeur, elle ne pouvoit mieux le placer, et j'aurois tort de me
plaindre. Pour son esprit, elle en abuse dans ce sens, qu'elle ne
rsiste pas  l'amour-propre d'avoir raison contre son pre; et
quoiqu'elle ait mille motifs de se dfier de lui, elle met trop de
finesse dans sa conduite. La finesse est la premire tentation d'une
femme spirituelle; Adle devoit y succomber.

C'est parce que je peignois des caractres et des vnemens possibles
avant 1789, que j'ai donn  tous mes personnages de l'esprit, de
l'esprit, et encore de l'esprit. Nous en tions si pleins alors, que
tout ce qui n'toit pas notre esprit n'toit rien. Les uns sont
philosophes, les autres anti philosophes, quelques uns athes, d'autres
religieux par raisonnement, presque tous auteurs; c'toit dj la mode.
On pouvoit mourir sans faire son testament, mais non avant d'avoir
compos un petit ouvrage, ne ft ce qu'une satyre contre son pre; et
c'est, je pense ce qui arrive  l'un de mes acteurs.

Qui que ce soit ne s'est reconnu dans _Suzette_; j'en tois sr
d'avance. Les gens d'une pntration bien fine y ont reconnu tout le
monde; je l'aurois jur galement. Autant en sera _Frdric_.

Si l'on veut connotre ma pense sur les deux ouvrages, la voici.
_Suzette_ plaira  plus de personnes, et _Frdric_, davantage  ceux
qui savent bien lire. Le succs de _Suzette_ a de beaucoup pass mon
esprance; cependant je crains qu'en vieillissant elle ne se perde dans
l'abme qui engloutit quatre-vingt-dix-neuf romans sur cent. _Frdric_
n'y tombera pas; du moins je l'espre.

Ne pouvant revoir moi-mme les preuves, s'il s'est gliss dans mon
manuscrit, ou s'il se glisse  l'impression quelques fautes un peu
lourdes, je prie qu'on ne me les attribue pas. Pour celles qui dnotent
un auteur qui n'aime ni  travailler, ni  polir, ni  corriger, je m'en
charge: il faut tre juste.




FRDRIC.




CHAPITRE Ier

_Mon ducation._


C'toit un bien excellent homme que le cur de Mareil; mais de tous les
hommes excellens par les qualits du coeur, c'toit le moins propre 
diriger une ducation. Ce fut cependant  lui que la mienne fut confie.
En accuserai-je mes parens? Pour cela, il faudrait les connotre. Tout
ce que je peux affirmer, c'est que je fus nourri  Mareil chez des
paysans aiss, et qu' l'ge de six ans j'allai demeurer dans la maison
du cur de ce village. Il me seroit impossible d'numrer toutes les
connaissances que j'acquis avec lui.

Le cur de Mareil n'toit pas contrariant, mais il n'toit jamais de
l'avis de personne; et comme il restoit rarement plusieurs jours du
sien, on peut dire  cet gard qu'il traitoit les autres comme lui-mme.
Il parloit facilement et avec grce; la discussion l'animoit, et donnoit
 son esprit une vigueur qui l'abandonnoit quand il toit livr  ses
propres rflexions. Comme il avoit la manie de rduire tout en systmes,
qu'il n'y a point de systme qui n'ait un ct faux, et que la foiblesse
de son caractre ne lui permettoit pas de soutenir ce qu'il ne croyoit
plus, ou de croire long-temps ce sur quoi il rflchissoit souvent, il
toit entt sans avoir d'obstination, inconsquent sans cesser de
raisonner juste, trs-instruit sans avoir une ide suivie, et toujours
en tat de persuader les autres sans pouvoir se convaincre lui-mme.

Il mettoit beaucoup d'importance  faire de moi un homme. Il ne lisoit,
ne parloit, ne mditoit que sur l'ducation, et jamais nous ne suivmes
plus de quinze jours la mme mthode. Tantt il me traitoit avec
beaucoup de pdantisme, ne me permettoit pas la moindre rplique; tantt
c'toit un ami instruisant un ami: il exigeoit que je lui fisse part de
mes rflexions, assurant qu'il falloit seulement guider la jeunesse.
Quand il toit partisan des langues mortes, je devois plir sur les
auteurs anciens: mais si son got pour l'antiquit s'vanouissoit, il me
jetoit dans les langues trangres, prfrant aujourd'hui l'italien,
parce qu'il est plus facile; demain l'anglois, parce que la littrature
et la politique m'offriroient un jour plus d'instruction; et la semaine
suivante il ne vouloit que de l'allemand: car une langue mre,
disoit-il, me donneroit aisment la clef de toutes les autres. Bientt
les livres toient abandonns; et, comme l'mile de Jean-Jacques, je
n'avois plus pour prcepteur que le charron du village.

Tant qu'il n'avoit fait que changer de mthode, je m'tois prt sans
rpugnance  tous ses caprices; j'en avois mme si bien pris l'habitude,
que je calculois assez juste le jour o je pouvois me dispenser
d'apprendre mes leons, certain que le lendemain il n'en seroit plus
question: mais quand je me vis apprenti charron, il me fut impossible de
ne pas ressentir le plus vif chagrin.

Monsieur le cur, lui dis-je, je suis donc abandonn de tout le monde!
Je n'ai pas de parens qui veillent sur moi, je le sais; mais jusqu' ce
jour j'avois t lev de manire  croire que j'avois quelque ami qui
s'intressoit  mon sort. N'ai-je plus d'autre ressource que d'apprendre
un mtier?

Vous tes un enfant, me rpondit-il; il ne faut pas vous affliger. Vos
amis ne vous ont point abandonn, puisque je reois toujours le prix de
votre pension. Quand vous n'auriez que moi, tant que je vivrai, rien ne
vous manquera. Mais, mon cher Frdric, que sont les arts, les sciences,
dans mille circonstances de la vie? Des consolateurs, vous dira-t-on.
Raisonnement futile! Rien ne console d'tre  charge aux autres, et de
ne pouvoir satisfaire  ses besoins. Cela ne vous arrivera pas, je
l'espre; mais il faut se mettre en garde contre les vnemens.
D'ailleurs, en vivant avec les artisans, vous apprendrez  les plaindre,
 les estimer; et si la fortune vous sourit un jour, vous ne mpriserez
pas ceux que vous aurez t  mme d'apprcier: vous serez leur ami,
leur protecteur.

Rassur sur la crainte d'tre abandonn, je ne vis plus dans ce nouveau
systme qu'un moyen de vivre plus en libert. J'allois exactement chez
mon prcepteur le charron; et je profitai si bien de ses leons, qu'au
bout de quinze jours je jurois, je fumois, et je buvois sur-tout de
manire  faire honte  M. le cur: aussi cessa-t-il de vouloir me
transformer en artisan, et il recommena  m'accabler de volumes. Mais
j'avois pris l'habitude de ne m'appliquer l'esprit  rien; au milieu des
leons de mon cher Mentor, je ne pensois qu'aux chants joyeux et
gaillards dont ma mmoire s'toit garnie. Il s'emportoit: mais le maudit
couplet de chanson me revenoit sans cesse; et tandis qu'il me faisoit
les exhortations les plus pathtiques, je fredonnois intrieurement
quelques refrains dans lesquels les curs jouoient le plus grand rle;
c'toient ceux-l que j'avois appris avec le plus de facilit. Ajoutez
que mon got pour le charronnage toit tel, qu'il n'y avoit plus un
meuble dans le presbytre auquel je n'eusse fait quelque entaille. 
dfaut d'outils, pendant mes leons, je me servois de mon canif pour
charpenter la table sur laquelle j'crivois. Mon cur perdoit patience;
moi j'avois perdu avec le charron ce respect qui, chez les enfans, est
le plus sr garant de la soumission.

Le pauvre cur de Mareil ne savoit plus que faire: non que les systmes
lui manquassent; mais il ne trouvoit plus en moi cette bonne volont qui
me les faisoit adopter avec la mme chaleur qu'il les concevoit. Occup
de notre situation respective, je l'entendis un jour causer ainsi avec
un de ses confrres, pour lequel il avoit la plus grande estime;
c'toit le respectable cur d'Orville, homme bien rare, puisqu'il
soumettoit sa conduite, et mme ses opinions,  ses devoirs.

Eh bien! vous savez ce qui m'arrive avec le jeune Frdric? Mes
ressources sont puises. J'ai voulu suivre les conseils de Rousseau; je
l'ai perdu.

--Je le crois sans peine.

--Son systme est pourtant bien beau, bien sduisant!

--Oui, sur le papier: mais c'est un systme; et il n'y en a pas de bon,
parce qu'il n'en est pas un seul qui puisse convenir  deux sujets
diffrens, ni auquel celui mme qui l'a conu veuille s'astreindre
rigoureusement dans la pratique.

--Eh! mon ami, si l'on ne se fait pas un systme, ou si l'on n'en
adopte pas un, comment se conduira-t-on?

--Par l'habitude, si l'on n'est qu'un sot; par l'habitude encore, si
l'on a de l'esprit. La France peut-elle se plaindre de ne pas compter
des grands hommes dans tous les genres, autant et plus que tout autre
pays? Ou l'ducation qu'ils ont reue y a contribu, ou elle n'y a pas
contribu; dans l'un ou l'autre cas, il faudroit encore en revenir 
l'habitude.

--Ainsi, d'aprs votre systme...

--Moi, mon ami, je n'ai pas de systme.

--Eh bien! d'aprs votre opinion, il faudroit faire aujourd'hui comme
on faisoit il y a mille ans, et les conceptions de nos plus grands
gnies seroient perdues pour nous et pour la postrit.

--Voil ce qui vous trompe; le temps seul suffirait pour changer les
institutions des hommes. Une nation entire n'adopte pas un systme, et
cependant il arrive que, sans efforts, sans qu'on s'en apperoive, ce
qu'il y a de bon, d'utile, de possible dans tous les systmes, se lie
bientt  celui qui est tabli. Voil ce que j'appelle l'habitude, ce
qu'il faut sans cesse consulter; et le plus grand talent d'un
instituteur est, en ne s'en cartant pas, de l'adapter au gnie
particulier de son lve: encore ne doit-il l'essayer qu'avec beaucoup
de prudence.

--Vous disiez cependant tout--l'heure qu'il est rare que la mme
ducation convienne galement  deux individus; et, avec votre habitude
routinire, vous nous rduisez  une seule pour tous.

--Oui, parce qu'tant tablie, ayant pour elle l'exprience et
l'assentiment gnral, elle sauve de toute responsabilit celui qui l'a
consulte; au lieu qu'aprs avoir suivi ses ides particulires, ce que
vous appelez son systme, s'il ne russit pas, il a de vritables
reproches  se faire. Connoissez-vous beaucoup d'hommes assez constans
dans leurs opinions pour oser, sans crainte de regrets, les faire
adopter aux autres?

--Moi, s'cria le cur de Mareil, je.... et il s'arrta. Puis, aprs
un instant de silence, il poursuivit: Tenez, vous me prenez dans un
moment o je suis hors d'tat de soutenir une discussion; mes ides sont
troubles par l'indocilit de Frdric. Dites-moi, si tous tiez  ma
place, quel parti prendriez-vous maintenant?

--Celui de la plus grande svrit; ce n'est que par elle que vous
vaincrez la dissipation qui s'est empare de lui. Mon ami, l'enfance a
besoin d'tre dompte; et comme on ne peut pas, sans tre fou, lui
supposer assez d'instruction acquise pour sentir la ncessit de
s'instruire, il faut bien la forcer  vouloir ce que sa volont libre
ne lui inspireroit jamais.

--Quelle erreur! moi, devenir le tyran de mon lve; lui donner pour
son matre une aversion qui s'tendroit bientt sur l'tude; risquer de
rendre sournois, hypocrite, un enfant dont la franchise est le premier
charme; donner  cet ge heureux pour qui la nature a cr l'enjouement,
et les chagrins de l'homme fait, et la morosit de la vieillesse! non,
jamais, jamais. Pauvres jeunes gens! c'est nous qui troublons votre
flicit, lorsque notre raison devroit vous faire un jeu de vos devoirs,
et vous instruire en vous amusant. Oui, mon parti est pris; c'est par la
douceur que je le ramenerai. S'il m'en cote plus de soins, je ne m'en
plaindrai pas: il toit docile avant que je l'eusse confi  un
charron.

Qui fut bien content de la rsolution de notre bon cur? Ce fut moi
sans doute, qui coutois furtivement, et que le conseil d'tre svre 
mon gard avoit fait trembler jusqu'au fond de l'ame. Je quittai ma
cachette en sautant; je fus d'une gaiet folle toute la soire, et je me
promis de me bien divertir, puisque l'on pouvoit s'instruire en
s'amusant.

Le lendemain, je m'veillai avec les ides les plus riantes, et je
disposois dans ma tte les plaisirs de la journe, quand le cur de
Mareil vint  moi: la svrit rpandue sur sa figure me parut de
mauvais prsage.

Monsieur, me dit-il, je suis trs-mcontent de vous; vous avez abus de
mes bonts; il est temps d'y mettre un terme; vous ne trouverez plus
dsormais en moi qu'un juge rigoureux, et votre conduite seule rglera
la mienne. Voici les leons que vous apprendrez aujourd'hui; je vous
enfermerai dans mon cabinet jusqu' l'heure du dner: si vous employez
mal votre temps, vous y resterez jusqu'au soir, sans autre nourriture
que du pain et de l'eau. Point de pleurs, point d'obstination; vous n'y
gagnerez rien: votre sort dpend de vous, et je vous prviens que je
serai inexorable.

En achevant de prononcer cet arrt, il me poussa brutalement par le
bras. Comme les larmes que je rpandois m'empchoient de voir ce qui
toit devant moi, je m'embarrassai les jambes dans une chaise, et, en
tombant sur le plancher, je poussai des cris horribles. Notre cur, qui
les mit sur le compte de la mchancet, et non sur celui de la douleur,
ne vint pas  mon secours. J'eus le temps de rflchir sur la douceur
par laquelle il vouloit me ramener, et sur son nouveau systme de
m'instruire en m'amusant. J'tais dsespr, je n'ouvris seulement pas
mes livres, et je fus puni comme il me l'avoit promis. Cet acte de
svrit me rvolta; je m'obstinai. Mon obstination le piqua, elle
excita la sienne; il fut six jours constant dans son systme. Certes, je
jouois de malheur; c'toit la premire fois de sa vie que cela lui
arrivoit. Enfin, voyant que je n'tois pas le plus fort, je pris le
parti de cder; j'tudiai mes leons, et je fus tonn de la facilit
avec laquelle je les apprenois. Je me promis bien,  l'avenir, de ne
plus m'exposer  aucune punition; et, fier de ma rsolution, sr de ma
mmoire, j'attendis le cur avec impatience. Il entra; je m'avanai vers
lui, les yeux brillans de satisfaction, et mon livre  la main.

Frdric, me dit-il, j'ai fait de nouvelles rflexions; oublions le
pass, nous avons tous les deux des reproches  nous faire: abandonnons
les auteurs pendant quelque temps, afin de vous rendre la tranquillit
d'esprit ncessaire pour profiter de l'tude. Venez vous promener avec
moi dans la campagne; nous commencerons un cours de botanique, et vous
joindrez  un exercice profitable  votre sant le plaisir d'approfondir
les secrets de la nature. Ah! mon enfant, quelle carrire va s'ouvrir
devant vous, et quel champ fertile pour une imagination comme la vtre!

Monsieur, lui rpondis-je en tenant toujours mon livre ouvert 
l'endroit de ma leon, ne voulez-vous pas me faire rpter? Je suis
persuad que vous serez content de moi.

Fort bien, fort bien, rpliqua-t-il en prenant le volume et le jetant
sur la table; je suis satisfait de votre soumission: cherchez votre
chapeau, et suivez moi.

Je ne m'appesantirai pas davantage sur les dtails de mon ducation,
dont le rsultat fut qu' seize ans je savois un peu le latin, un peu le
grec, un peu l'italien, un peu l'anglois, un peu l'allemand, un peu de
botanique, et autant d'astronomie qu'une petite matresse qui a suivi un
cours dans un lyce, o l'usage des femmes est de ne jamais couter le
professeur, afin de se mnager le plaisir de demander  leurs voisins ce
qu'il a dit.




CHAPITRE II.

_Digression._


Je connois entre autres une dame fort aimable sous ce rapport: elle ne
peut assister au spectacle qu'accompagne de trois cavaliers, dont l'un
soutient avec elle la conversation, tandis que les deux autres restent
prts  lui rendre compte de ce qui se passe sur le thtre. Pourquoi
applaudit-on?--Madame, c'est l'actrice qui a chant son ariette comme un
ange.--Ah! ah! Et de quoi rit on maintenant? L'autre cavalier coutant:
Madame, c'est le valet qui, par ses gestes si niais et si naturels,
excite la gaiet beaucoup plus que par les paroles de son rle.--Ah! ah!
cela doit tre fort plaisant. Avertissez-moi donc lorsqu'il parotra.
Elle se retourne, jusqu' ce qu'il se prsente une nouvelle occasion de
savoir pourquoi on applaudit, pourquoi l'on rit, et quelquefois mme
pourquoi l'on fait un si grand silence. En sortant du spectacle, elle
s'informe avec soin de l'effet qu'a produit la pice; et si elle apprend
qu'elle a eu du succs, elle assure qu'elle ne manquera pas une
reprsentation, parce qu'elle s'y est beaucoup amuse.

Comment! s'criera le lecteur, vous nous parlez de Paris, et vous n'avez
pas encore quitt votre village? Point de reproche, je vous prie:
n'oubliez pas la manire du cur de Mareil; et si quelquefois je passe
subitement d'un sujet  un autre, ne vous en prenez qu' mon ducation.
Mais si je ne suis pas encore  Paris, vous pouvez du moins
m'appercevoir sur la route: j'y suis avec mon Mentor, dans une voiture
que l'on a envoye pour nous; et comme il est rare de voyager sans
parler ou sans dormir, je vous rapporterai quelques fragmens de notre
conversation.

tes vous bien content de me quitter, Frdric?

--Ma foi, monsieur le cur, il me seroit impossible de rpondre juste.
Il est certain que je regrette Mareil; mais il est galement certain que
je suis bien aise d'aller  Paris. Ma joie seroit plus grande si j'avois
l'espoir d'y trouver mes parens.

Le cur de Mareil secoua la tte de manire  me faire entendre qu'il ne
falloit pas y compter.

C'est une chose bien cruelle, ajoutai-je, de ne savoir qui l'on est, 
qui l'on tient, ce qu'on peut craindre ou esprer.

Oui et non, me rpondit-il. J'ai souvent rflchi sur ce sujet, et
j'ai vu qu'il y a autant contre que pour.

Mais enfin, monsieur le cur, il est impossible que je n'aie pas un
pre et une mre. Ils ne m'ont point abandonn, puisque jusqu' prsent
je n'ai manqu de rien. J'avois cru quelque temps.... on disoit mme
dans le village.... Je m'arrtai.

Eh bien! Frdric, que disoit-on? Je gardai le silence. Que vous
tiez mon fils? ajouta-t-il en riant. On me l'a dit bien des fois 
moi-mme; mais il n'en est rien. Je soupirai encore, sans trop savoir
pourquoi. J'imagine qu'en ce moment j'aurois mieux aim trouver mon pre
dans le cur de Mareil, que d'tre oblig de le chercher toute ma vie.

Du moins, monsieur le cur, vous savez qui je suis: il me semble que
j'ai atteint l'ge o l'on pourroit sans crainte se confier  ma
discrtion. J'ai souvent interrog ma nourrice; elle m'a toujours
rpondu qu'elle ne connoissoit que vous.

Et moi, mon ami, je ne connois que le philosophe chez lequel je vous
conduis: c'est lui qui m'a crit de veiller sur vous; c'est lui qui m'a
fait exactement toucher le prix de votre pension; c'est sur son ordre
que je vous ramne.

Monsieur le cur, pourquoi ce philosophe-l ne seroit-il pas mon pre?
Il fit encore un signe de tte trs-ngatif, et moi je poussai un
nouveau soupir. Je n'avois jamais tant senti les lans de l'amour filial
qu'au moment o je quittois toutes les habitudes de mon enfance.

Au reste, ajouta-t-il (car son signe de tte quivaloit  un
commencement de discours), je n'ai nulle certitude que ce n'est pas vers
votre pre que je vous conduis; je ne lui ai jamais demand le secret
de votre naissance. Dans les premiers jours, j'avois autant de curiosit
que vous en avez aujourd'hui; mais aprs y avoir long-temps rflchi, je
me suis convaincu que cela m'toit absolument indiffrent. Charg de
votre ducation, je m'en suis acquitt de manire  me faire honneur,
soit dit sans exciter votre vanit, car vous n'aviez pas des
dispositions trs-heureuses. Celui qui va me remplacer auprs de vous,
est un des plus grands hommes de ce sicle,  ce que disent ses
partisans. Il est de toutes les acadmies, quoiqu'il n'ait jamais fait
imprimer aucun ouvrage plus grand que le recueil de mes sermons; vous
les avez copis, vous savez qu'ils sont fort courts. En parlant de ses
sermons, il s'endormit, et je restai livr  mes rflexions.

Oui, mon enfant, s'cria le cur de Mareil en se rveillant, c'est un
bien grand homme.

Qui donc? lui demandai-je avec un battement de coeur: mon pre?

Non, non: je vous parle de M. de Vignoral. S'il est votre pre, ce que
je ne crois pas, vous serez trop heureux d'tre sous ses yeux; et s'il
n'est pas votre pre, il faut que vous apparteniez  quelque famille
bien puissante, pour qu'un savant qui fixe les regards de l'Europe
entire, consente  achever votre ducation.

Il s'endormit de nouveau, et mes rflexions changrent d'objet: non
seulement je ne desirois plus tre fils de M. de Vignoral; mais si le
cur de Mareil m'et dit en ce moment que j'tois le sien, j'aurois
pleur de honte: effet naturel de l'ambition.

Quel est le caractre de M. de Vignoral? me demandois-je tout bas:
comment me recevra-t-il? Ces penses, qui me donnoient une inquitude
bien naturelle  mon ge et dans ma position, pourroient, cher lecteur,
exciter aussi votre curiosit; je vais donc vous apprendre en peu de
mots ce que je n'ai su, moi, qu'au bout de quelques annes. Diderot
prtend que les romanciers ne tracent des portraits que parce qu'ils ne
savent faire parler ni agir leurs personnages de manire  dvoiler leur
caractre aux lecteurs: mais comme il a cru sans doute aussi qu'il n'y
avoit pas beaucoup de lecteurs en tat de deviner un homme par un trait
de sa vie, ou par sa conversation, il n'a nglig aucune occasion de
dessiner le portrait de ses hros; et c'est ce qu'il a fait de mieux.

M. de Vignoral toit gentilhomme, mais si pauvre, qu'il auroit t
oblig de conduire une charrue, si un prlat n'et fourni aux frais de
son ducation. Il se distingua dans ses tudes. Arriv  Paris, il fit
sa cour  tous les hommes en place. On lui offrit d'entrer au service:
mais il n'avoit de courage que dans l'esprit; et ce genre de courage,
qui vaut bien celui qui fait les hros, est souvent incompatible avec
lui. M. de Vignoral, las de chercher des protecteurs, prit un parti
dcisif; il se fit philosophe. C'toit alors un trs-bel tat, un vrai
mtier de chanoine. En criant contre le despotisme, on s'attiroit la
faveur de tous les potentats; en mprisant la noblesse, on toit reu,
ft dans les meilleures maisons, on se dispensoit de faire sa cour. Un
bon mot, un trait satyrique, mettoient les pairs de France  vos genoux;
et loin de faire dire dans le monde, On a vu M. de Vignoral avec le duc
de..., on entendoit dire; Le duc de.... est admis chez M. de
Vignoral, il est de sa petite socit. En dclamant contre le luxe, on
s'en procuroit les jouissances les plus recherches; en prenant dans ses
crits la dfense des malheureux, on toit dispens d'avoir piti d'eux.
Les pensions, les brevets d'acadmicien, pleuvoient sur le philosophe;
et les libraires, qui n'achtent jamais que le nom de l'auteur,
s'empressoient d'ouvrir leur bourse, pour obtenir d'un homme dclar
immortel le discours prliminaire d'une compilation faite par quelques
savans inconnus.

Telle toit la position de M. de Vignoral quand j'arrivai chez lui.
Toutes ses conceptions rouloient sur un point unique, le bonheur des
hommes; il ne parloit, ne travailloit, que pour prparer ce bonheur.
J'ai souvent pens qu'il ne regardait pas ses domestiques comme des
hommes; car il les traitoit en btes de somme, et jamais matre ne fut
aussi exigeant dans son service: mais il ne faut pas attendre de celui
qui embrasse l'humanit d'un coup-d'oeil, ces vertus de socit qui
honorent les petits esprits incapables de viser  l'immortalit, et
mesquinement occups de la flicit de ceux qui les entourent.

Vous ne connoissez pas encore, mon cher lecteur, le caractre de M. de
Vignoral; je ne vous ai jusqu' prsent parl que de sa profession. Je
laisserai aux vnemens le soin de vous initier davantage: car enfin
peut-tre est-il mon pre; et le respect filial, mme dans son
incertitude, doit imposer silence  la critique. Qu'il vous suffise de
savoir qu'il toit g de cinquante ans; qu'un front dcouvert, de
grands yeux pleins de feu, mais cachs par de gros sourcils noirs, lui
donnoient l'air hypocrite quand il toit tranquille, et la mine d'un
inspir quand il se livroit  son gnie. Du reste, il ressembloit assez
 tous les autres hommes de son ge qui sont laids et gauchement
taills. Il toit encore clibataire; usage presque aussi religieusement
observ par les philosophes que par les prophtes.




CHAPITRE III.

_Mon instituteur bien rcompens._


Le cur de Mareil dormoit encore quand nous entrmes dans Paris. Moi, je
me promettois d'observer avec soin l'effet que la vue de M. de Vignoral
feroit sur moi, et plus encore l'impression qu'il prouveroit  mon
aspect. La nature se trahira, me disois-je; un pre est.... toujours
pre; et si je suis son fils, je m'en appercevrai  ses caresses, ou
mme aux efforts qu'il fera pour cacher son motion. Et puis, mon coeur
m'avertira; comme je le sentirai battre! Ah la sympathie n'est pas un
mot vide de sens; j'en ai pour preuve les romans, la fidlit des
pouses, la bonhommie des pres, et le respectueux attachement des
enfans.

Nous arrivmes chez M. de Vignoral  la nuit; il toit sorti. Un
domestique nous servit  souper, et nous conseilla de nous coucher: je
voulois attendre; le cur de Mareil fut d'avis d'aller dormir, et je
l'imitai. Le lendemain matin, je me prsentai  la porte du cabinet du
grand homme; il me fit dire qu'il travailloit, et qu'il ne recevoit
personne avant midi. Son peu d'empressement me parut de mauvais augure.
Enfin je fus admis  l'honneur de lui tre prsent. Il jeta sur moi un
regard rapide, mais perant; et se tournant vers le cur de Mareil, il
lui dit:

Il est d'un physique agrable, et parot d'une sant parfaite. Si l'on
m'avoit cru, on l'auroit laiss au village. Que fera-t-il  Paris? Des
sottises, de mauvaises connoissances; il deviendra dbauch, et 
trente ans ce sera un homme mort. Les grandes villes sont la ruine des
tats et des citoyens; c'est dans les champs qu'est la vritable
prosprit des uns et des autres: c'est l qu'il devoit rester.

Monsieur, rpondit le cur, Frdric est fait pour aller  tout.
D'abord, comme vous l'observez, il est possesseur d'une figure
intressante; et puis, il ne manque pas d'esprit.

--De l'esprit! qui n'en a pas aujourd'hui?  quoi cela le menera-t-il?
On ne rencontre par-tout que des gens d'esprit qui n'ont pas le sens
commun, qui meurent de misre. Monsieur le cur, l'esprit ne contribue
en rien au bonheur des hommes; et si vous voulez les rendre heureux, ce
n'est pas leur esprit qu'il faut leur apprendre  cultiver, c'est
l'hritage de leurs pres.

Monsieur, lui dis-je en tremblant, et quand ils n'ont pas la
satisfaction de savoir  qui ils doivent le jour, que voulez-vous qu'ils
cultivent?

Il a raison, s'cria le cur. Si vous tiez son pre, par exemple, ne
lui faudroit-il pas beaucoup d'esprit pour faire valoir l'hritage que
vous lui laisseriez? Quelle rputation  soutenir!

M. de Vignoral observa que les enfans des grands hommes n'toient
presque toujours que des sots. Cette rflexion modeste me fit desirer de
n'tre pas son fils: son abord m'en avoit t jusqu' l'esprance; et
j'avoue que si mon coeur avoit battu en le voyant, c'toit seulement de
la crainte qu'il m'avoit inspire.

Que savez-vous, monsieur? me dit-il. Je ne rpondis pas; mais le cur
de Mareil rpondit pour moi que je savois un peu de tout. C'est--dire,
rpliqua le grand homme, que c'est une ducation manque. Mon cher
Mentor ne fut pas plus satisfait que moi de cette observation: aussi,
quand M. de Vignoral lui demanda s'il avoit lu son dernier ouvrage, le
bon cur s'empressa de lui affirmer qu'il ne lisoit plus depuis
long-temps, parce qu'il toit convaincu que l'esprit ne servoit  rien,
et qu'il convenoit, pour son propre compte, que plus il apprenoit, plus
il toit mcontent des autres et de lui-mme.

Resterez-vous long-temps  Paris? lui dit froidement le grand
homme.--Non, monsieur, je pars demain.--En ce cas, je vous conseille de
vous retirer avec votre lve, et de profiter du dernier jour que vous
avez  passer ensemble. Nous ne nous le fmes pas rpter, et nous
remontmes dans l'appartement o nous avions pass la nuit.

Si c'est l ce qu'on appelle un philosophe, murmuroit le cur de
Mareil en se promenant dans la chambre, cela vaut mieux  lire qu'
voir. Voil, Frdric, la rcompense de plus de dix annes de ma vie
sacrifies  mditer,  travailler pour faire de vous un savant; le
premier tribut que j'en reois, est de m'entendre dire que votre
ducation est manque. Eh bien! desirez-vous encore que cet homme soit
votre pre?

En vrit, monsieur, je n'ai plus qu'une envie, c'est de retourner avec
vous  la campagne.

Quoi! vous auroit il dj sduit par ses beaux discours? Mon ami, le
bonheur n'est pas plus  la campagne qu' la ville; il est par-tout pour
les gens raisonnables, nulle part pour les fous, les ambitieux, et les
crivains tourments par la vanit. Si cultiver l'hritage de ses pres
toit la flicit suprme, pourquoi M. de Vignoral auroit-il abandonn
les champs? Vous ne rencontrerez dans le monde que des gens parlant
d'une faon et agissant d'une autre; que des citadins plongs dans le
luxe, et vantant les charmes de la vie champtre; que des hommes
enthousiasms de leurs connoissances, et vantant le bonheur des sots.
Quand vous tiez  Mareil, vous desiriez venir  Paris: aujourd'hui vous
tes  Paris, et dj vous parlez de retourner  Mareil! Le philosophe
vous a sduit.

Au contraire, monsieur, ses discours ne me font pas aimer le village;
mais ses actions me font sentir le besoin d'y retourner. Que vais-je
devenir? Ah! c'est vous qui m'avez servi de pre; c'est prs de vous que
je voudrois maintenant passer mes jours.

Bien, enfant, bien; vous trouvez pire que moi, et vous me regrettez.
Dans quelques jours vous aurez form de nouvelles habitudes, et vous ne
penserez plus  moi; c'est l'usage.

J'assurai mon cher Mentor qu'il me faisoit injure en doutant de
l'attachement que je conserverois toujours pour lui; je pleurai si
abondamment en lui parlant de ma reconnoissance, qu'il en fut mu. Il me
dit qu'il croyoit effectivement que, grces  l'ducation qu'il m'avoit
donne, je vaudrois un peu mieux que les autres.

Nous allmes nous promener dans Paris; en visitant les beaux monumens
que renferme cette capitale, je perdis en grande partie le dsir de la
quitter. Quand nous rentrmes, le domestique de M. de Vignoral me dit
qu'il toit venu quelqu'un me demander.

Moi?--Oui, monsieur,--Vous tes bien sr que c'est moi qu'on est venu
demander?--Oui, monsieur.--Sous quel nom?--Sous le vtre, sous celui de
Frdric.--Et savez-vous quelle est la personne qui s'est informe de
moi?--C'est de la part de madame la baronne de Sponasi. On m'a charg de
vous avertir que l'on reviendra demain matin, en vous recommandant de ne
pas sortir.

Tendres souvenirs de Mareil et de son excellent cur, adieu; attachement
ternel, reconnoissance qui ne devoit jamais finir, adieu. L'envoy de
la baronne de Sponasi occupe seul ma pense; et mon cher prcepteur,
aprs souper, a beau dployer son loquence pour me faire une dernire
exhortation, je ne l'entends pas; je ne songe qu' la visite qui m'est
promise pour le lendemain.

Je me rveillai plus de vingt fois la nuit pour savoir s'il faisoit
jour. Le soleil parut enfin; je me levai, j'entrai chez le cur de
Mareil. Il dormoit paisiblement; cela me parut extraordinaire. Je
descendis dans l'intention de m'informer s'il n'toit venu personne me
demander; le portier toit encore au lit. Je regagnai tristement ma
chambre; je pris un livre, et ne pus lire une page de suite. J'ouvris ma
fentre, et l j'examinai les passans, comme si j'avois d trouver sur
leur figure la fin de l'impatience qui m'agitoit. Le cur se leva,
l'heure de son dpart approchoit; il auroit voulu le retarder pour
connotre l'issue de la visite que j'attendois, et de laquelle il
auguroit bien pour moi: mais deux choses l'en empchoient; il s'en
retournoit par les voitures publiques, et il n'avoit pas envie de revoir
M. de Vignoral. Il me recommanda de lui crire exactement, en m'assurant
que sa maison me seroit toujours ouverte, si j'prouvois quelques
malheurs. Ses adieux furent si touchans, que mon coeur en fut pntr;
j'allois me jeter dans ses bras, qu'il tendoit vers moi, quand on vint
m'avertir qu'on m'attendoit dans ma chambre. Je sortis si
prcipitamment, que je ne peux encore y songer aujourd'hui sans
m'accuser de la plus noire ingratitude.




CHAPITRE IV.

_Je crois trouver mon pre._


Celui aprs le retour duquel j'avois tant soupir, toit un homme qui ne
paroissoit gure avoir plus de trente-cinq ans, et dont la figure et la
taille eussent pu servir de modle pour peindre la beaut et la force
runies. Il m'embrassa avec beaucoup de tendresse, et, par un mouvement
qui me parut involontaire, il se tourna devant une glace sur laquelle il
fixa ses regards; je l'imitai sans trop savoir pourquoi. J'ignore quel
fut son motif; mais en le considrant, en me considrant, je trouvai en
nous quelque ressemblance, et je me dis tout bas: Pour le coup, voil
mon pre. Il parut  la fois satisfait et dconcert de ce qu'il venoit
de faire; il m'engagea  m'asseoir, se plaa prs de moi, et nous
entrmes en conversation.

Vous avez t lev, me dit-il, d'une manire qui doit vous inspirer la
plus vive curiosit de percer le mystre qui vous entoure. Je suis fch
d'tre oblig de vous dire que tous vos efforts pour connotre vos
parens seront inutiles, et ne pourroient que vous procurer des chagrins.
Si vous tes sage, vous vous contenterez de ce que l'on fera pour vous,
sans chercher  rien approfondir; et si le hasard vous offroit un jour
quelques lumires  cet gard, le meilleur conseil que je puisse vous
donner, est de n'en jamais rien faire parotre.

Monsieur, rpondis-je en respirant  peine, il est des mouvemens si
naturels, quelquefois le coeur parle avec tant de violence  l'aspect de
certaines personnes... Je ne pus achever; mon coeur battoit
effectivement bien fort, et chacun de ses mouvemens sembloit me dire:
C'est ton pre!

Je dois vous prvenir, monsieur, contre ces mouvemens que vous
attribuez  la nature, et qui ne sont sans doute que l'effet d'une
inquitude bien naturelle dans votre position. Pour que nous puissions
nous expliquer sans contrainte, je dois d'abord vous apprendre  qui
vous parlez.

Ah! c'est dans ce moment que je sentis la nature se soulever en moi: il
alloit m'apprendre qui il toit. Sans doute il me dguisera la vrit,
me disois-je; mais je n'en croirai que mes sensations. C'est mon pre!
c'est mon pre! Il avoit un moment gard le silence; il continua de la
sorte:

Je suis le valet-de-chambre de madame la baronne de Sponasi,
et....--Monsieur, je vous demande pardon, m'criai-je tout interdit; je
n'ai pas bien entendu. Il rpta d'une voix qui me parut altre: Je
suis le valet-de-chambre de madame la baronne de Sponasi, et....--Pardon
encore une fois, monsieur, si je vous interromps. Quel ge a madame la
baronne?--Votre question pourroit tre indiscrte, si vous la
connoissiez, me rpondit-il en souriant; une vieille femme ne dit pas
volontiers son ge, et n'aime gure que l'on s'en occupe: elle a plus de
soixante ans.

Je me levai pour prendre un verre d'eau. Le passage subit du premier
espoir que j'avois conu,  un renversement aussi complet, m'avoit
rellement fait mal. Je me promis bien de ne plus couter les mouvemens
de mon coeur, et je retournai m'asseoir un peu humili de mes
pressentimens. Il renoua la conversation.

Je ne chercherai pas  deviner ce qui a pu vous agiter; mais je vous
rpterai ce que je vous disois tout--l'heure: les mouvemens que vous
attribuerez  la nature ne seront que l'effet de l'inquitude de votre
esprit. Parlez-moi franchement: ai-je bien dfini la cause de votre
motion?

J'tois si honteux de m'tre trahi pour le valet-de-chambre de madame la
baronne, que j'avois grande envie de n'en pas convenir, et je commenai
 rpondre sans savoir encore comment je finirois; ce qui arrive, au
reste,  bien d'autres que moi.

J'espre, dit-il en m'interrompant, que vous ne passerez pas d'une
prvention qui m'toit trop favorable,  une qui me seroit contraire.
Dans votre position, monsieur, on a besoin d'amis. Je n'aspire pas 
l'honneur d'tre le vtre; mais vous tes si jeune, vous avez si peu
d'exprience, vous voil lanc dans un monde si nouveau pour vous, que
vous pourriez trouver quelque avantage  savoir sur qui reposer vos
penses. Ma dmarche doit vous apprendre que j'ai la confiance de madame
la baronne; et l'attachement d'un homme qui sait sur votre naissance des
secrets qui vous seront toujours inconnus, les conseils mmes du
valet-de-chambre d'une femme titre, riche, et qui seule au monde s'est
charge de votre destine, pourroient vous tre plus utiles que les
leons d'un cur de village, ou les rveries d'un philosophe. Voyez si
vous voulez ne recevoir de moi que ce qu'exigeront les ordres qu'on me
donnera, ou si la puret de mes intentions vous fera oublier la place de
celui qui vous parle.

Il toit dcid que je vous aimerois, lui dis-je en lui sautant au cou.
Oui, monsieur....--Je ne suis plus monsieur pour vous, me rpondit-il;
appelez-moi Philippe, c'est mon nom.--Eh bien! Philippe, vous serez
mon ami: vous viendrez me voir quand on vous le dira; vous viendrez plus
souvent encore sans qu'on vous le dise. Je recevrai vos avis avec
docilit; je vous remercie de me les avoir offerts: je sens trop que
j'en ai besoin pour me guider dans une position aussi extraordinaire que
la mienne. Vous tes le premier qui m'ayez parl le langage de l'amiti:
si jamais je me conduis mal  votre gard, je mriterai d'tre abandonn
de la nature entire.

--Fort bien, mon cher Frdric... Ah! pardon, monsieur, dit-il en
s'interrompant; votre sensibilit me faisoit oublier.... Parlons des
ordres que j'ai  remplir. Madame de Sponasi desire beaucoup vous voir;
mais elle ne peut vous recevoir avant quelques jours. Profitez de
l'intervalle pour prendre les airs d'un homme du monde. Quoiqu'elle
assure n'attacher de valeur qu'aux charmes de l'esprit, elle a de
commun avec tous les mortels de se laisser prvenir favorablement par
une figure aimable, une tournure aise. Je vous l'ai dj dit, c'est
votre seule bienfaitrice, et vous ne devez rien ngliger pour lui
plaire. Savez-vous la musique?--Non, Philippe.--Savez-vous danser?--Non,
Philippe.--Avez-vous appris  monter  cheval?--Non,
Philippe.--Faites-vous des armes?--Non, Philippe.--Je me doutois bien,
s'cria-t-il, que, dans un village, votre ducation seroit manque.

Pauvre cur de Mareil, pensois-je tout bas en soupirant, falloit-il
travailler dix ans pour entendre rpter par le plus laid des
philosophes et le plus beau des valets-de-chambre, que l'ducation de
ton lve toit manque!

coutez-moi, monsieur, poursuivit Philippe: je vous enverrai demain un
matre de danse, un matre de musique et un matre en fait d'armes; je
vais vous laisser l'adresse d'une acadmie d'quitation. Tandis que M.
de Vignoral travaillera  former votre esprit, qu'il gtera peut-tre,
travaillez sans relche  dployer les grces et la force de votre
corps. Vous me direz un jour lesquels de ses conseils ou des miens
auront le plus contribu  votre fortune. Voici cinquante louis que je
suis charg de vous remettre; vous en emploierez la plus grande partie 
votre toilette. Tous les premiers du mois, vous en recevrez douze pour
vos dpenses particulires. Mon tailleur viendra vous voir ce matin; je
lui aurai parl pour qu'il supple au got qui vous manque, et que
bientt l'usage vous donnera. Je vous le rpte de nouveau, ne ngligez
rien, pour faire valoir les avantages que vous avez reus de la nature.
Demain nous nous reverrons, et je vous donnerai quelques renseignemens
sur les personnes avec qui vous allez vivre dsormais. Ds aujourd'hui
et pour toujours, je vous recommande d'tre gnreux avec les
domestiques de M. de Vignoral, chaque fois qu'ils feront quelque chose
pour vous: les valets n'aiment que ceux qui les paient bien.

Philippe s'en alla. Vous croyez, lecteurs, que je ne m'occupai que de
mon trsor; point du tout. Je ne pensai qu' Philippe,  l'amiti qu'il
m'avoit inspire, aux conseils qu'il m'avoit donns. L'air dgag dont
il m'avoit parl des valets qui n'aiment que ceux qui les paient,
m'avoit fait natre deux rflexions bien diffrentes: ou Philippe
mettoit un prix aux services qu'il vouloit me rendre, et il m'en
avertissoit indirectement; ou Philippe toit au-dessus de son tat. Ses
discours me confirmoient dans cette dernire opinion; il m'toit
impossible de me dfendre de la premire impression qu'il avoit faite
sur moi, et je me demandois comment j'avois pu lui inspirer autant
d'intrt. Dans l'impossibilit de fixer mes ides, je laissai au temps
le soin de les claircir, et je mis la main sur la bourse qui toit
reste devant moi. Je trouvai du plaisir  compter cinquante louis:
toit-ce par avarice? Non, sans doute; car,  bien calculer ce que je
voulois acheter avec cette somme, je suis persuad qu'il m'en auroit
fallu le double.  seize ans, on n'aime l'argent que par l'ide
d'indpendance que sa possession fait natre en nous. Un jeune homme
avare est un tre contre nature.




CHAPITRE V.

_Qui faut-il croire?_


Ainsi que M. de Vignoral, Philippe m'avoit assur que mon ducation
toit manque: mais Philippe avoit dtaill ses raisons, et elles me
paroissoient sans rplique. Je me regardois, je me comparois  lui, et
je me trouvois l'air gauche. Il est vrai que peu d'hommes auroient pu
soutenir la comparaison; et s'il n'toit vritablement qu'un
valet-de-chambre (ce dont je doutois encore), il faut convenir que cet
air distingu que l'on attribue  la naissance, est un des plus
singuliers prestiges de notre imagination. J'ai vu depuis dans le monde
beaucoup de valets qu'on auroit pu prendre pour des matres, et
beaucoup de matres dont on n'auroit pas voulu faire des valets. Dans la
disposition d'esprit o j'tois, je ne trouvois rien au-dessus des
grces que donnent les talens agrables, et je me promis bien de m'y
livrer sans distraction.

M. de Vignoral me fit appeler; Vous voil dans ma maison, monsieur, me
dit-il; j'espre que vous ne me ferez pas repentir de la complaisance
que j'ai eue de me charger de vous. J'ignore ce qu'un cur de village a
pu vous apprendre; mais s'il vous a inspir le got de l'tude et la
soumission la plus entire aux volonts de ceux de qui vous dpendez, il
a fait plus qu'on ne pouvoit esprer de lui. Savez vous les
mathmatiques?--Bien peu, monsieur.--Tant pis: c'est la seule chose
qu'il falloit apprendre; c'est la seule chose qui soit bonne  tout. Les
mathmatiques rendent l'esprit juste, et la justesse de l'esprit en
fait seule le mrite. Vous tes dans un ge o les occupations srieuses
ont peu d'attraits; il faut vaincre la nature. Ngligez tous ces arts
frivoles dans lesquels les femmes peuvent le disputer  l'homme le plus
exerc; et puisque vous tes destin  vivre dans le monde, livrez-vous
aux sciences exactes; travaillez  devenir un jour en tat d'clairer
vos concitoyens. Voici des livres que vous monterez dans votre chambre;
voici un manuscrit que vous copierez. La manire dont vous vous
acquitterez de ce travail, me donnera l'tendue de votre capacit; la
promptitude avec laquelle vous l'acheverez, me fera connotre votre
aptitude. Jeune homme, le dpt que je vous confie momentanment, doit
vous prouver les dispositions que j'ai  vous aimer. Attachez-vous  me
satisfaire, il y va de votre bonheur. Fuir les plaisirs et les
occupations futiles, voil la rgle de votre conduite. Craignez sur-tout
la socit des femmes, ce seroit votre perte.--Oui, monsieur.

Ma maison est triste pour un jeune homme, je le sais; elle n'en
conviendroit que mieux  vos tudes: malheureusement pour vous, je vais
me marier.--Vous, monsieur!--Oui, Frdric; il y a assez long-temps que
je vis pour la gloire et pour le bonheur de l'humanit: ma rputation
est faite; je dois songer  adoucir les approches de la vieillesse. J'ai
donc consenti  ce que mes amis m'ont propos. J'pouse une demoiselle
jeune, jolie, qui a des talens et de la fortune; j'augure d'autant mieux
de son caractre, qu'elle parot flatte d'associer son nom au mien.
Dans huit jours, ce sera une affaire termine. Ma maison alors deviendra
plus agrable, puisque je recevrai chez moi la socit que jusqu'
prsent j'tois oblig d'aller chercher. Je ne voudrois pas que ce ft
pour vous un trop grand sujet de distraction, et je vous prviens que je
n'aurai de complaisance  votre gard qu'autant que vous le mriterez.
Remontez  votre appartement; n'oubliez pas les mathmatiques, et
sur-tout mon manuscrit.

Je pris les volumes sous mon bras droit, le manuscrit  ma main gauche;
et en montant l'escalier, je pensois tristement aux exhortations que je
venois de recevoir. Copier! quelle fastidieuse besogne! c'toit mon
supplice chez le cur de Mareil. Les mathmatiques! quelle srieuse
occupation! Et pour un jeune homme qui ne vouloit que chanter, danser,
faire des armes et monter  cheval, quel double fardeau que des
problmes et un manuscrit de M. de Vignoral!

En rentrant dans ma chambre, je vis un homme qui m'attendoit; c'toit le
tailleur de Philippe. Il me consulta sur tout ce que je desirois. Je
desirois beaucoup de choses; mais chaque fois que je lui disois mon
got, il ne manquoit pas de me rpondre que ce n'toit pas la mode.
Impatient d'une objection dont je ne sentois pas encore toute
l'importance, je le priai de faire comme il voudroit. Il me protesta
qu'il n'avoit d'autres volonts que les miennes, et qu'il m'habilleroit
 la mode. C'est la mode, monsieur, qui constate le mrite d'un homme;
il faut tre vtu, coiff, chauss  la mode: il faut mme avoir de
l'esprit  la mode; il n'y a que celui-l qui dcide des rputations.
Il me fit le catalogue de tous les jeunes seigneurs qu'il avoit
l'honneur de contenter; et, suivant l'usage, je n'osai plus rien
disputer contre un tailleur qui me laissoit entendre qu'il toit
glorieux pour moi d'tre servi par un homme comme lui. M. Philippe sait
qui je suis; il vous a recommand  mes soins, et je serois dsespr de
mcontenter M. Philippe.

Y a-t-il long-temps que tous connoissez M. Philippe?--Bien long-temps,
monsieur; j'habillois les gens de madame la baronne quand il est entr 
son service, et je lui ai fait sa premire livre.--Comment! Philippe a
port la livre?--Oui, monsieur, pendant quelques annes: mais sa
sagesse l'a fait distinguer de madame la baronne; et elle a pris tant de
confiance en lui, qu'elle ne fait plus rien sans le consulter. Le
gaillard est adroit; il commande aujourd'hui dans la maison comme si
elle lui appartenoit. Sans doute il y fait ses affaires; cependant
personne ne se plaint de lui. Pour moi, je n'ai que du bien  en dire,
et je me suis toujours gard de croire ce que des mchans.... Adieu,
monsieur; sous deux jours j'aurai l'honneur de vous revoir.

Qu'est-ce que ce maudit homme s'toit toujours gard de croire? Priez le
ciel, mon cher lecteur, de vous prserver de ces demi-bavards qui vous
prsentent sans cesse des nigmes dont ils ne vous donnent jamais le
mot, ou vous prouverez le mme supplice auquel je fus livr aussitt
que je restai seul. Que pouvoit-on reprocher  Philippe,  Philippe qui
avoit port la livre, et qui n'en toit pas moins le seul ami que
j'eusse au monde? Pauvre Philippe! Cette livre me pesoit sur le coeur;
j'en tois humili pour moi d'abord, et puis aussi pour toi que
j'aimois. Je me promis d'tre plus rserv avec lui.  mon ge, les
promesses que l'on fait  la raison ne tiennent gure. Si la fiert
l'et emport sur l'amiti que je me sentois pour lui, ah! c'et t
bien diffrent; mais je n'en tois pas encore l.

Le cur de Mareil plaoit le mrite dans l'universalit des
connoissances, Philippe dans les grces du corps, M. de Vignoral dans la
justesse de l'esprit, mon tailleur dans la mode: il y avoit de quoi
choisir. Dans l'embarras du choix, je me dcidai  suivre, autant que je
pourrais, les conseils de tous. Je commenai  parcourir les premiers
lmens de la gomtrie: mais je ne lisois absolument que des yeux; mes
penses toient absorbes par la crainte de ne pas russir  bien copier
l'ouvrage de M. de Vignoral. Je pris donc le manuscrit; mais en
cherchant le sens de l'auteur  travers une foule de ratures, de
renvois, et de sentences ajoutes qui sembloient n'tre places l que
pour dguiser la pauvret du style, je ne songeois qu'aux nouveaux
habits que j'allois possder. J'abandonnai donc l'tude, et je sortis
pour faire des emplettes, accompagn de madame Leblanc, femme de charge
du philosophe chez lequel je demeurois.

Je lui eus l'obligation d'tre fort bien trait: elle, de son ct, fut
trs-satisfaite de moi; car je ne lui entendis pas rpter deux fois
qu'elle regrettoit d'tre sortie sans argent, parce que tels et tels
objets lui convenoient beaucoup, que je compris parfaitement comment je
devois dissiper ses regrets. En revenant, elle m'assura qu'elle m'avoit
pris en amiti ds le premier moment de mon arrive, que je la
trouverois toujours dispose  me rendre les petits services qui
dpendroient d'elle, et qu'elle m'engageoit beaucoup  ne pas changer
les qualits que j'avois reues de la nature, contre des sentimens
d'emprunt ou de grandes phrases qui ne prouvent rien. Tchez de ne pas
devenir savant, ajouta-t-elle; mais soyez toujours gnreux: vous aurez
peut tre moins d'apologistes; mais vous aurez plus d'amis, et l'amiti
vaut mieux que la gloire. Ah! Philippe, Philippe, dis-je tout bas,
voil dj un de tes conseils justifi par l'exprience.

Madame Leblanc toit de bonne humeur; elle continua.

Monsieur Frdric, pour vous prouver ma reconnoissance, je vais vous
donner un avis dont vous sentirez bientt l'utilit. Vous voil chez M.
de Vignoral, je ne sais  quel titre: mais, fussiez-vous le fils d'un
prince ou d'un financier, ce qui revient au mme, persuadez-vous que ds
l'instant que vous dpendez de lui, il ne vous estimera qu'autant que
vous lui serez ncessaire; c'est son usage: il semble que tout ce qui
ne lui sert pas ne soit bon  rien dans le monde, et que tout ce qui lui
sert ne soit au monde que pour cela; c'est l'gosme personnifi, mais
dguis sous les prtextes les plus spcieux. En effet, ne parot-il pas
naturel que l'homme qui ne pense qu'au bonheur de l'humanit, trouve
sans cesse l'humanit entire prte  le seconder dans ses vues? Ne le
vantez jamais en sa prsence; il a l'orgueil trop aguerri pour tre
sensible aux louanges de ceux qu'il ne regarde pas comme ses rivaux:
mais parlez de lui avec enthousiasme par-tout o vous aurez la certitude
qu'il pourra le savoir, et vous obtiendrez sa bienveillance. Ne vous
offensez pas de la remarque; elle n'a pas rapport  vous: mais je lui ai
entendu dire plusieurs fois que l'exaltation des sots contribuoit
beaucoup  la rputation des gens d'esprit, parce que les sots crient
d'autant plus fort en faveur des grands crivains, qu'ils les
comprennent moins, et qu'tant incapables de les apprcier, ds qu'ils
ont mis de l'amour propre  les vanter, ils priroient plutt que de se
ddire. Je vous livre l le secret du mtier, et vous observerez bientt
par vous-mme que si les philosophes font la rputation de beaucoup de
petits esprits, c'est que les petits esprits sont ncessaires  la
rputation des philosophes. Dites donc du bien des ouvrages de M. de
Vignoral  tout le monde, except  lui,  moins qu'il ne vous
interroge; lisez-les souvent, afin de pouvoir les citer en sa prsence:
ce sera le coup de matre. S'il vous accable  la fois d'ouvrage pour
vous et pour lui, laissez ce qui n'aura rapport qu' vous; il grondera
lgrement: mais occupez-vous sans relche de ce qui aura rapport 
lui, et il vous comblera d'loges.

Merci, madame Leblanc, lui dis-je en la quittant pour remonter chez
moi; car nous venions d'arriver. J'ai lu quelque part qu'il n'y a pas de
hros pour son valet-de-chambre; mais je vois maintenant qu'il n'y a pas
de philosophe pour sa gouvernante. Je profiterai de vos avis.

J'en profitai en effet. Du double fardeau dont m'avoit charg M. de
Vignoral, je sentis que je pouvois sans crainte retrancher la moiti. Je
me promis de laisser l les mathmatiques, et de ne m'occuper que du
prcieux manuscrit.




CHAPITRE VI.

_J'ai bien autre chose  faire._


Lev de grand matin, dj mes plumes toient tailles; je me plaois 
mon bureau, quand je vis entrer un grand homme sec, mis avec la propret
la plus recherche, et qu' ses rvrences mthodiques j'aurois reconnu
pour un matre de danse si j'avois eu plus d'habitude du monde. Il ne
m'avoit pas encore parl, et dj j'aurois pu croire que j'avois pris ma
premire leon; car la politesse m'obligeoit  lui rendre tous les
saluts qu'il me faisoit, et il m'en fit beaucoup, m'examinant chaque
fois avec plus d'attention.

Monsieur n'a pas encore reu les premiers principes, me dit-il en
m'adressant une nouvelle rvrence: j'en suis charm; j'aime mieux
commencer mes lves que de les trouver imbus d'ides fausses sur un art
que beaucoup de gens professent, et dont si peu connoissent l'tendue et
la profondeur.

--Puis-je savoir, monsieur,  qui j'ai l'honneur de parler?

--Monsieur, je viens vous donner des leons de graces, d'-plomb, de
lgret et d'expression; je suis artiste et professeur de danse. Il me
fit encore un salut; mais celui-l fut si prompt, qu'il et fallu une
connoissance approfondie des rgles de l'art pour dcider s'il y avoit
plus d'expression que de lgret dans une inclination pareille.

J'ai long-temps exerc mon art  l'Opra; j'ai l'honneur de l'enseigner
aux enfans des meilleures maisons de France. J'espre que monsieur sera
docile, et qu'il me donnera la gloire de le mettre bientt au rang de
mes lves les plus distingus.

Sans attendre ma rponse, il me prit par les mains, qu'il ne quitta,
pendant un quart-d'heure, que pour me pousser la tte en arrire; de ses
genoux il pressoit mes genoux, de ses pieds il tournoit mes pieds avec
tant d'expression et si peu de lgret, que lorsqu'il m'abandonna  moi
mme, je fus trop heureux de trouver un fauteuil pour me retenir:
j'avois le corps bris.

Fort bien, monsieur, fort bien; vous avez des dispositions
trs-heureuses. Il faut souvent vous exercer: la danse est un art
difficile qui se perd aussitt qu'on le nglige. Les premiers lmens
fatiguent un peu, continua-t-il en me voyant tendre les jambes avec les
efforts les plus pnibles; mais aussi quelle satisfaction quand vous
serez en tat d'excuter! Voyez ce pas: une, deux, trois, quatre; quelle
svrit dans l'ensemble! cette pirouette: une, deux, trois, quatre,
cinq, six; quel fini dans les dtails! Monsieur connot sans doute
l'Opra?--Non, monsieur.--C'est l que vous verrez des artistes qui
n'ont pas de rivaux dans l'univers entier. L'Europe savante peut, dans
beaucoup de choses, le disputer  la France; mais pour la danse, il n'y
a que Paris. On ne peut calculer les lans que fait chaque jour cet art
tonnant: s'il dcline, ce ne sera que par ses propres excs. Pour la
lgret, monsieur, vivent les Franois!

Je convins de prix avec l'artiste qui vouloit bien me donner des graces;
nous fixmes les jours et l'heure des leons, et je le reconduisis
jusqu' la porte, en le saluant.

On ne peut pas mieux, me dit-il. toit-ce  ma rvrence ou  mon
attention que cela s'adressoit? Je l'ignore encore aujourd'hui; mais
j'ai remarqu que de tous les matres qu'un jeune homme peut se donner,
le plus sensible aux biensances d'usage est toujours le matre de
danse. Payez-les peu; si vous les saluez beaucoup, ils seront toujours
satisfaits. J'allois fermer ma porte quand un petit homme, dont tous les
mouvemens sembloient convulsifs, me demanda l'appartement de M.
Frdric. Je le fis entrer.

Est-ce monsieur qui desire apprendre la musique?--Oui, monsieur.--Quel
instrument monsieur a-t-il choisi?--Moi, je ne tiens qu' la musique
vocale, et je m'en rapporterai  vous. Lequel prfrez-vous
m'apprendre?--Monsieur, cela m'est parfaitement indiffrent: la harpe ou
le piano, puisque vous voulez chanter; il faut choisir entre ces
deux-ci.--Mais encore, que me conseillez-vous?--Monsieur, cela m'est
parfaitement indiffrent; puisque je suis rduit  donner des leons,
peu m'importe que ce soit de harpe ou de fort.--Vous avez donc prouv
des malheurs, monsieur?--Des malheurs! on s'en console aisment; mais
des injustices atroces, des cabales abominables, voil, monsieur, ce
dont on ne se console jamais. J'avois fait un opra dlicieux pour la
musique, car vous savez que les paroles ne sont pour rien dans un opra.
Ce que vous ne savez pas, monsieur, c'est que le thtre appartient
exclusivement  quelques auteurs privilgis, et qu'un jeune homme a
toutes les peines du monde  s'y faire jour. Je le regardai alors
fixement, car l'accent de tristesse avec lequel il s'exprimoit me
pntroit l'ame, et je m'apperus que le jeune homme qui avoit peine 
se faire jour approchoit de la cinquantaine.

Aprs avoir attendu long-temps, j'eus enfin mon tour. Ah! monsieur, je
crois que les acteurs, l'orchestre et le public s'toient donn le mot
pour me tuer. Quel bruit dans le parterre! Avez vous l'oreille
juste?--Je crois que oui.--coutez, monsieur, coutez cet air, qui,
plac  la seconde scne, auroit assur le succs d'un ouvrage, ft-il
pitoyable, et vous ne croirez pas  la chute du mien.

Il se mit  chanter, et j'oserois jurer que, montre sur table, l'air
dura plus de quinze minutes. J'eus le temps de compter les vers; il y en
avait huit; mais le musicien les avoit si souvent rpts, il les avoit
sur-tout si bien mls les uns avec les autres, qu'il toit impossible
de dfinir si les paroles avoient plusieurs sens, ou si elles n'en
avoient pas du tout. Quand il eut fini, je lui demandai s'il y avoit
beaucoup d'airs aussi beaux que celui-l. Beaucoup, monsieur; presque
tous toient de la mme force. Concevez-vous comment cet opra a pu ne
pas aller jusqu' la fin? Je le concevois parfaitement:  moins que les
auditeurs ne fussent dcids  passer la nuit au spectacle, il n'y avoit
pas moyen d'entendre cet opra tout entier.

Quand il m'eut encore parl de la destine affreuse qui rduisoit un
homme comme lui  travailler pour les marchands de musique, et  donner
des leons; quand il m'eut bien rpt que les Franois n'toient pas
ns musiciens, qu'ils toient insensibles  l'harmonie, que la mlodie
n'avoit aucun charme pour eux, il essaya ma voix, et m'assura qu'avec
son secours je deviendrois bientt un virtuose. Nous fmes nos
arrangemens, et il me quitta sans prendre garde seulement si je le
reconduisois.

Je retournai bien vte  mon bureau; j'tois press de mettre en
pratique les conseils de madame Leblanc, et le manuscrit de M. de
Vignoral sembloit me reprocher la futilit des occupations auxquelles se
livroit un apprenti philosophe: mais il toit dcid que je n'essaierois
seulement pas une plume. Je reus la visite du matre en fait d'armes;
je pris ma premire leon, qui ne fut interrompue que par le rcit de
toutes les circonstances dans lesquelles ce brave homme avoit tu ou
bless ses adversaires. Il ne les tuoit, m'assura-t-il, qu' son corps
dfendant; mais il les blessoit avec le plus grand plaisir, Et voil,
monsieur, l'avantage de la science sur l'ignorance. Un mal-adroit donne
la mort  un galant homme sans s'en douter; une main habile tire du
sang, se venge, et laisse la vie  son ennemi. Je ne peux souffrir ces
spadassins qui se rjouissent en voyant expirer leur adversaire: c'est
une chose affreuse, monsieur, et les lois devroient punir de pareils
monstres; ce sont des assassins. Je n'ai tu que six hommes dans ma vie,
trois parce qu'ils l'ont absolument voulu, trois autres par ma faute,
j'en conviens, et ne m'en consolerai jamais. Quand vous serez plus
avanc, je vous montrerai ce coup, et vous avouerez que je ne devois pas
les tuer; mais l'tre le plus exerc se trompe quelquefois.

Si le professeur de danse m'avoit bris les jambes, le matre d'armes me
mit le corps et les bras dans un tat tel, que lorsque j'essayai
d'crire, il me fut impossible de tracer un mot; ma main trembloit si
fort, que je fus oblig d'y renoncer. Ce sera pour demain, me dis-je;
demain, je n'attends personne, et je rparerai le temps perdu.

 dner, M. de Vignoral me demanda si j'avois travaill. Beaucoup,
monsieur, lui rpondis-je.--Eh bien! allez au spectacle ce soir; il est
naturel qu' votre ge on cherche le plaisir. Nos thtres offrent des
chefs-d'oeuvre qu'il faut connotre: quoique je ne fasse aucun cas de la
posie, je sais qu'elle est sduisante pour la jeunesse; et les maximes
philosophiques rpandues dans la plupart des tragdies nouvelles,
prouvent du moins que la versification est bonne  quelque chose; elle
laisse dans la mmoire de la bourgeoisie des ides qu'elle n'iroit pas
puiser dans des ouvrages plus srieux.

M. de Vignoral se trouvoit d'accord avec moi; mon intention toit en
effet d'aller au spectacle, non pour couter une tragdie
philosophique, mais  l'Opra, pour voir danser les grands hommes dont
j'avois entendu parler le matin.

 les aimables gens que les Franois  Paris! J'tois fch d'aller
seul; j'aurois desir avoir Philippe, ou tout au moins madame Leblanc,
pour m'accompagner. Aussitt que je fus entr dans la salle, les
premires personnes prs desquelles je me plaai, lirent conversation
avec moi.  peine s'apperurent-elles que j'tois tranger  ce genre de
plaisir, qu'elles se disputrent  qui m'apprendroit le nom des acteurs,
des actrices, des danseurs, des danseuses, des musiciens, des
dcorateurs, du matre des ballets, et mme des auteurs. Je sus aussi
les intrigues des coulisses, et, qui plus est, dans les entr'actes, on
me conta l'histoire secrte des jolies femmes qui toient dans les
loges. Mes deux plus proches voisins me dirent qui ils toient, ce
qu'ils faisoient, ce qu'ils esproient; et, tout autour de moi, je
n'entendis que gens qui causoient si haut de leurs affaires, qu'on
auroit cru qu'ils toient tous condamns  une confession gnrale et
publique. Je sentis alors qu'on n'toit jamais en plus grande socit au
spectacle que lorsqu'on y venoit seul, et la remarque me tranquillisa
pour l'avenir.




CHAPITRE VII.

_Seconde visite de Philippe._


En m'veillant le lendemain, ma premire pense fut pour le manuscrit du
grand homme; je me promis trs-srieusement de lui consacrer la matine:
mais j'avois oubli que j'attendois mon tailleur. Il vint; je passai une
heure avec lui, tant  contrler ce qu'il m'apportoit, qu' lui donner
des ordres prcis sur ce qu'il avoit  me livrer. Il fut tonn des
connoissances que j'avois acquises depuis deux jours; il ignoroit que
j'avois t la veille  l'Opra. Quand il fut parti, je restai encore
long-temps  considrer mes habits; enfin la vanit l'emporta, je ne pus
rsister au dsir de m'habiller. Adieu le manuscrit: comment rester en
place dans l'quipage o j'tois? J'allois me promener uniquement pour
me montrer, quand je reus un billet de Philippe. Il m'envoyoit
l'adresse d'une acadmie d'quitation, et me prvenoit qu'il viendroit
me voir dans l'aprs-midi. Je pris une voiture, et j'allai au mange:
j'y fus accueilli avec amiti par les jeunes gens qui s'y trouvoient; et
moi, qui, quatre jours avant, ne connoissois que le cur de Mareil,
j'aurois pu me vanter d'tre alors li avec les plus aimables cavaliers
de Paris. Pour un jeune homme qui craint la solitude, c'est une grande
ressource que le mange.

En rentrant, je trouvai madame Leblanc qui me guettoit: elle m'avertit
que M. de Vignoral m'avoit demand plusieurs fois avec humeur; qu'il
toit mme mont dans mon appartement, et que lorsqu'il toit descendu,
il paroissoit fort en colre. Je sentis combien j'avois eu tort de ne
pas fermer mon bureau, puisque cette ngligence lui avoit donn la
certitude que je n'avois encore rien fait. Je me promis de nouveau de
rparer le temps perdu. M. de Vignoral ne devoit revenir que le soir, et
je croyois, moi, ne plus sortir.

Philippe vint comme il me l'avoit crit; il me flicita sur le
changement qui s'toit dj opr en moi, et me prdit que si je sentois
l'importance de plaire, sans me laisser emporter par la fatuit, je
ferois promptement mon chemin. tes-vous toujours dcid, me dit-il, 
me regarder comme un ami?--Plus que jamais, Philippe. Qu'elle ide
avez-vous donc de moi, si vous croyez que je puisse oublier si vite
l'intrt que vous m'avez tmoign?--Promettez-moi donc que vous
n'aurez jamais rien de cach pour moi.--Je vous le promets, Philippe, 
condition que vous n'aurez pas non plus de secrets pour Frdric.--Cela
est impossible, monsieur. Dans tout ce qui a rapport  votre naissance,
je ne sais que ce que vos parens ont bien voulu m'apprendre; et s'ils
m'ont livr leur confiance sous la condition de ne la trahir jamais, que
penseriez-vous de moi si je violois un pareil engagement?--Vous
m'tonnez, Philippe; vos airs, vos discours, ne sont pas d'un homme de
votre tat: la premire fois que je vous ai vu, j'ai dout de la vrit
de ce que vous me disiez  ce sujet. Comment se peut-il que vous ayez
tant de sensibilit, de noblesse mme, dans une pareille condition? Et
si vous vous tes senti au-dessus, ce que je crois, comment n'avez-vous
pas cherch  en sortir?--Je vous rpondrai franchement dans tout ce
qui aura rapport  moi, mon cher Frdric (pardonnez-moi cette
expression que la plus vive amiti m'inspire, et qui ne m'chappera
jamais qu'entre nous). Je vous avoue que je suis flatt de votre
question; elle me prouve que vous vous tes occup de moi, et que vous
cherchez  justifier dans vos propres ides le sentiment dont vous
m'honorez.

Une ducation trop au-dessus de mon tat me perdit. Je suis fils de
paysans pauvres;  leur mort, je vins chercher  Paris ce qu'on appelle
fortune, c'est--dire le moyen d'exister. Quelques dons que j'avois
reus de la nature ne servirent qu' me faciliter la route des plaisirs;
bientt je fus oblig d'entrer au service. Vous vtes le jour, et
personne ne pntra le secret de votre naissance, except madame de
Sponasi et votre mre, votre pre et moi. Des vnemens que je ne peux
vous apprendre ne vous ont laiss d'autre appui que madame la baronne.
Elle est matresse de votre secret; c'est d'elle seule que vous pouvez
attendre votre fortune, et la rvlation d'un mystre qui nous perdroit
tous deux si je le trahissois.

Quand vous vntes au monde, je vous pressai le premier dans mes bras;
c'est moi qui vous portai  Mareil; c'est d'aprs mon conseil que madame
de Sponasi vous fit recommander au cur par M. de Vignoral. Je peux vous
avouer deux choses qui ne vous seront point indiffrentes: la premire,
que le service que je vous rendis avant que vous pussiez l'apprcier,
m'inspira pour vous l'amiti d'un pre, et que ce sentiment fut si vif,
que je jurai de vous consacrer mon existence; la seconde, que, pour
m'acquitter de cet engagement, je restai chez madame la baronne, qui
n'toit pas favorablement dispose pour vous. J'ai pris de l'ascendant
sur elle, dans l'intention de vous tre utile; c'est  votre conduite
maintenant d'achever mon ouvrage.

--En vrit, Philippe, je serois accabl de la reconnoissance que je
vous dois, si je ne trouvois un plaisir que je ne peux dfinir  vous
devoir beaucoup. Croyez-vous que madame de Sponasi me nomme un jour mes
parens?--Je ne le crois pas.--Pourrai-je les connotre sans son secours
ou sans le vtre?--Jamais.--Je dpends donc entirement de cette femme,
qui, sans Philippe, m'auroit abandonn?--Oui; mais je souponne que si
elle ne cdoit qu' mes prires, intrieurement elle n'toit pas fche
d'tre sollicite.--M. de Vignoral ne sait donc pas qui je
suis?--Non.--Suis-je gentilhomme?--Conduisez-vous comme si vous
l'tiez, puisque toujours les hommes ne valent qu'en proportion de ce
qu'ils s'estiment.--Mes parens sont ils morts?--Je ne peux vous
rpondre.--Une dernire question, Philippe. Si mon sort se dcidoit
d'une manire avantageuse, que voudriez-vous de moi?--Rien, que de vous
savoir heureux.--Si tout le monde m'abandonnoit, Philippe, que
pourriez-vous pour moi?--Vous sacrifier ma vie si elle vous toit
ncessaire.--Encore une fois, sur quoi repose le sentiment qui vous
attache au sort d'un infortun pour qui tout vous seroit possible, et
qui ne peut rien pour vous?--Sur mon devoir.--Votre devoir?--Ne vous
ai-je pas dit qu' votre naissance j'ai jur  votre pre de ne jamais
vous abandonner? Tant que vous m'aimerez, mon cher Frdric, ce devoir
sera bien facile  remplir: si jamais vous me mprisiez....--Philippe,
j'en suis incapable: eh! que suis-je moi mme pour m'lever jusqu' la
fiert? Si les obligations que l'honnte homme contracte l'enchanent
jusqu' ce qu'ils les aient acquittes, ma reconnoissance sera
ternelle.

Vous n'osez cependant, me dit-il, me promettre de n'avoir rien de cach
pour moi: est-ce qu'une semblable promesse vous coteroit?--Non,
Philippe, et je vous la fais du plus profond de mon coeur.

Son intention tant de passer la soire avec moi, il me proposa de me
mener  une petite maison de madame de Sponasi, situe aux barrires.
J'acceptai avec empressement; et, aprs avoir visit ce sjour dont le
dieu des arts sembloit avoir t l'architecte, nous passmes dans le
jardin.




CHAPITRE VIII.

_Portraits de socit._


Je vous ai promis, me dit Philippe, des renseignemens sur les personnes
qu'il vous importe de connotre. Je vais commencer par votre
protectrice.

Madame de Sponasi a t belle. Veuve  vingt-cinq ans, elle mena une
vie fort libre, sans tre scandaleuse. Le choix de ses amis, ses succs
 la cour, des bouffes d'esprit, et l'art de mnager toutes les femmes,
lui firent une rputation brillante, dont vous entendrez parler dans le
monde. Quand elle avoua elle-mme approcher de la quarantaine, elle
avoit quelques annes de plus; c'est l'ge o une femme riche et titre
a l'habitude de se faire une nouvelle manire de vivre. Autrefois
l'usage toit de se jeter dans la dvotion; et,  l'poque dont je vous
parle, il falloit encore une espce de courage pour s'en dispenser.
Madame de Sponasi balana un an. Deux jours par semaine elle donnoit 
dner  des prlats et aux hommes les plus marquans dans l'glise; deux
autres jours elle recevoit les hommes de lettres en rputation, et les
philosophes en titre; le soir nous avions quelquefois des artistes. Les
artistes en gnral ne cherchent que les plaisirs, des admirateurs et
des protecteurs: aussi sont-ils sans consquence, et nous les recevons
toujours. Il n'en est pas de mme des prtres et des philosophes; chacun
cherche  gagner  son corps ceux qui peuvent lui donner de l'clat.
Jeter madame de Sponasi dans la dvotion ou dans la philosophie, toit
un vritable coup de parti. Les prtres s'y prirent mal. Elle est foible
de caractre, et aime le plaisir; l'austrit l'effraya. Les prlats
petits-matres essayrent  leur tour de la convertir. Je vous ai parl
de ses bouffes d'esprit; elle les tourna en ridicule avec les mmes
argumens dont la svrit lui avoit fait peur. Les philosophes, plus
adroits, flattrent ses passions, applaudirent  ses saillies,
rptrent ses bons mots, lui prchrent une morale si commode, qu'elle
en fut sduite. Sa porte fut ferme  tous les ecclsiastiques; et cette
mme femme qui avoit pens srieusement  faire son salut, se dclara
hautement pour la philosophie, et se fit une religion de ne pas croire
en Dieu. Cela vous parot extraordinaire; mais c'est une mode qui passe
du boudoir dans le salon, du salon dans l'antichambre, de l'antichambre
dans toutes les classes du peuple.

Ne parlez donc jamais de la Divinit devant votre protectrice, et riez
des traits hardis qu'elle lance  tout instant contre le ciel. Pour un
jeune homme lev par un cur, l'effort est pnible; mais, dans quinze
jours, je vous prdis que vous vous y prterez de bonne grce.--Moi,
Philippe?--Vous, monsieur. Je vous le rpte, c'est la mode; et la
crainte seule du ridicule suffiroit pour vous amener promptement  ce
point. Est-il rien, d'ailleurs, de plus aimable qu'une doctrine qui,
brisant le frein des passions, permet de se livrer  tous les carts de
l'imagination? Pourvu que vous parliez avec esprit de vos devoirs, on
vous pardonnera de les ngliger: les connotre et s'en dispenser, voil
le _nec plus ultr_ de la philosophie.

Je crois, Philippe, que vous exagrez, et qu'il y a parmi les
philosophes des hommes estimables.

S'il y en a! s'cria-t-il; beaucoup plus qu'on ne se l'imagine: mais
ceux-l n'en prennent pas le titre; ils le mritent, et c'est le public
qui le leur accorde. On peut diviser ceux qui viennent chez nous en
trois classes: les charlatans, les dupes, et les vritables amis de
l'humanit. Pour vous donner une ide juste des charlatans et des dupes,
je vais vous conter une anecdote sur deux personnages que tous
rencontrerez souvent chez madame de Sponasi. Je tiens quelques dtails
du secrtaire de l'un d'eux, garon rempli d'esprit, et qui doit sa
fortune aux soins qu'il met  cacher  tout le monde des talens dont il
pare un sot.

M. de Parvis est petit de taille, de gnie et de sant.  vingt ans,
de petits yeux, une petite bouche, un petit nez, un petit menton rond,
lui composoient une petite figure fort aimable. De petits calembourgs en
eussent fait le hros des petites socits, si l'ennui qui le suivoit
par-tout ne lui et inspir le dsir de viser  la clbrit. Pour un
homme riche, et il l'est, il y a beaucoup de manires d'tre clbre; il
les essaya toutes. Il fit tant de folies pour faire parler de lui, qu'il
fut oblig de quitter le service, et de ne plus parotre  la cour.
C'est alors qu'il s'annona publiquement comme ennemi des prjugs: il
croyoit s'y soustraire; il ne bravoit que la dcence.

Il frquenta les hommes de lettres, et fut accueilli dans la maison de
M. Sentencis. M. Sentencis est roturier, riche et avare; il desiroit
s'allier  la noblesse, et marier sa fille sans bourse dlier; il
cherchoit un sot  prtention; M. de Parvis lui parut mriter la
prfrence. Il rpta si souvent devant lui qu'il n'accorderoit la main
de sa fille qu' un partisan de la bonne cause, un vritable philosophe,
un grand homme, que lorsque M. de Parvis la demanda et l'obtint, il se
crut irrsistiblement un partisan de la bonne cause, et un vritable
philosophe, et un grand homme. Pour dot, M. de Sentencis lui ddia un de
ses ouvrages: aussi furent-ils tous les deux satisfaits, l'un d'avoir
mari sa fille  bon march, l'autre de passer  la postrit  l'aide
d'une ptre ddicatoire.

Depuis que l'immortalit pse sur M. de Parvis, il est devenu grave: il
parle peu, mais il coute avec attention: il n'crit plus, mais c'est
dans sa maison que les grandes runions se tiennent; il parot prsider
les hommes au premier mrite--ce qui se dit chez lui, il croit l'avoir
dit; les ouvrages qu'on y lit, et sur lesquels on le consulte, il croit
les avoir faits: dupe de son amour propre et des flagorneries, de ceux
qui, entre eux, l'apprcient  sa juste valeur, il est malheureux sans
oser en approfondir la cause; c'est une victime dvoue, qui, semblable
aux vieilles religieuses, pense allger le poids de ses chanes en
faisant de nouvelles conqutes  l'ordre. C'est une preuve vivante pour
quiconque a lu dans son ame, qu'un sot peut quelquefois tre clbre, et
que sottise et clbrit forment le plus cruel supplice auquel les
hommes d'esprit puissent condamner les dupes dont ils ont besoin.

La situation de madame de Sponasi a beaucoup de rapports avec celle de
M. de Parvis; car elle ne crie bien fort contre Dieu que par la peur
qu'elle a du diable. Cependant elle conserve avec ceux qui l'ont
sduite, ce ton de supriorit qui convient  son nom et au rle
brillant qu'elle a jou dans le monde: c'est un enfant de la
philosophie, il est vrai; mais c'est un enfant gt, dont la mre est
oblige de supporter les caprices, dans la crainte d'une rupture dont
l'clat lui seroit dsagrable. Personne n'a d'empire sur ses volonts,
except.... Devinez.--M. de Vignoral? lui dis-je.--Oh! non, c'est elle
qui a commenc sa rputation; elle lui commande quelquefois, et ne lui
cde jamais.--Qui donc la gouverne?--Moi, me rpondit Philippe; moi, qui
connois mieux qu'elle le fond de son caractre. Elle ne s'intresse 
vous que dans l'espoir que vous vous distinguerez dans le monde par
votre esprit; applaudissez au sien, et vous pourrez vous dispenser d'en
avoir. Elle vous rptera sans cesse que tout le mrite d'un homme est
dans ses connoissances; mais si votre figure lui plat, si votre
tournure lui rappelle le temps o la foule s'atteloit  son char, la
premire impression dcidera l'amiti qu'elle prendra pour vous. Entre
ses ides et ses sensations, le contraste est frappant: elle dit d'un
homme laid et spirituel, qu'il l'amuse, et elle bille; elle dit d'un
bel homme ignorant, qu'il l'ennuie, et elle sourit. C'est une coquette
dont l'imagination rve sagesse, et dont le coeur tient toujours  ses
vieilles habitudes. Choisissez, ou de lui plaire assez au premier abord
pour qu'elle prenne votre parti contre M. de Vignoral, ou de plaire en
mme temps  lui et  elle, de manire que les louanges qu'il vous
donnera justifient la premire opinion qu'elle prendra de vous.

Mon parti est pris, Philippe: plaire  l'un et  l'autre ne me parot
pas impossible. M. de Vignoral est en colre contre moi, je le sais;
mais je ferai tout mon possible pour l'appaiser, et dornavant je
travaillerai de manire  m'viter ses reproches.

Je contai  Philippe la cause du mcontentement du grand homme, et
comment je croyois faire ma paix; il m'indiqua un moyen plus sr.
Lorsque je rentrai, il toit trop tard pour songer au fameux manuscrit;
mais, suivant l'usage, je lui promis mes soins pour le lendemain.

M. de Vignoral me fit appeler si matin, que j'tois encore au lit quand
on vint me dire qu'il me demandoit. Je me levai  la hte, et je
descendis.

Avez-vous travaill?--Non, monsieur.--Avez-vous seulement ouvert vos
livres?--Non, monsieur.--Qu'avez-vous donc fait depuis votre
arrive?--Je n'ose vous le dire, de crainte de vous dplaire.--Parlez,
parlez; je n'ai pas de temps  perdre. Qu'avez-vous fait?--Monsieur, je
crains...--Parlez, vous dis-je, ou montez dans votre chambre, et
rapportez-moi mon manuscrit. Je ne sais quelle sotte complaisance m'a
engag  le confier  un... Parlerez-vous, monsieur? me direz-vous
comment vous avez employ votre temps?--Monsieur, avant de copier, j'ai
voulu essayer de lire votre criture.--Et vous n'avez pu y russir? Je
m'en tois dout.--Pardonnez-moi, monsieur.--Eh bien! monsieur?--Eh
bien! monsieur, en lisant la premire page, j'ai t entran  la
seconde, de la seconde  la troisime, et ainsi de suite, jusqu' ce que
l'heure du dner m'appelt.--Aprs, Frdric.--Aprs dner, monsieur, je
n'ai pu rsister au dsir de continuer: le lendemain de mme. Je suis
bien avanc dans ma lecture: mais j'avoue que j'ai eu tort; mon devoir
toit de copier, puisque vous l'aviez ordonn ainsi.--Certainement; mais
j'aurois d le prvoir, car vous annoncez de l'intelligence, et je
conois facilement le sentiment qui vous a matris. Il faut tre
indulgent pour la jeunesse:  votre ge, j'en aurois fait autant.
Asseyez-vous donc, continua-t-il en souriant; nous n'avons pas encore
caus ensemble. Je poussai un sige prs du sien, en rptant tout bas:
Philippe, Philippe, je te devrai l'amiti de tout le monde.

C'est un ouvrage bien srieux cependant, reprit M. de Vignoral; et
puisqu'il vous a intress  ce point, il faut que vous ayez
naturellement l'esprit juste. Avez-vous tout compris galement?--Non,
monsieur; plusieurs passages m'ont paru au-dessus de mon
intelligence.--Je le crois.--Mais je me suis dit: En les copiant,
j'aurai plus de temps pour les approfondir. Je lisois si vite!--Mauvaise
manire, monsieur. Qu'on dvore un roman, qu'on soit press d'arriver au
dnouement, rien de plus naturel; mais quand on tient une de ces
conceptions profondes, destines  dvelopper les progrs de
l'entendement humain, il faut s'appesantir sur chaque phrase. Ce n'est
pas assez de lire, il faut comprendre, et voil la difficult.--Oui,
monsieur.--Avez-vous dj t chez votre protectrice?--Pas encore; mais
j'ai vu Philippe.--Qu'est-ce que c'est que Philippe?--C'est le
valet-de-chambre de madame de...--Ah! oui, un fat qui singe le grand
seigneur; je ne sais comment elle peut garder si long-temps un homme
pareil  son service. Que vous a-t-il dit?--Des choses, monsieur, qui me
font de la peine. Madame de Sponasi veut que je vous sois soumis; rien
ne me sera plus facile: mais elle exige aussi que je me livre  tous les
talens agrables dont tous ayez blm l'usage.--Que voulez-vous, mon
cher Frdric? Puisque vous dpendez d'elle, il faut la satisfaire. La
femme la plus philosophe est toujours femme, vous en ferez bientt
l'exprience: et quel empire la frivolit n'a telle pas sur ce sexe
lger! Les talens seraient dangereux pour tous s'ils devenoient votre
seule occupation; mais avec le genre d'esprit que vous annoncez, je suis
sr qu'ils ne vous sduiront jamais. Allez, mon ami, allez travailler.

Je remontai les escaliers quatre  quatre; j'entrai dans ma chambre en
sautant; j'y trouvai... Qui, mon cher lecteur? M. Lger, le matre de
danse. Je le pris par les mains, et je lui rendis bien gaiement la
premire leon que j'en avois reue. Si je ne lui fis pas faire des
pirouettes svres et des contre-temps d'une excution finie, je lui
communiquai du moins la joie qui m'agitoit.

Comment diable, monsieur! vous tes leste comme un daim, et vous avez
dans les jarrets une souplesse qui me prouve que vous vous tes
exerc.--J'ai fait plus, monsieur Lger; j'ai t  l'Opra.--Vous avez
donc maintenant une ide de cet art tonnant dont je vous dmontrerai
les vritables principes? Quand vous les connotrez, vous serez surpris
de trouver un langage parfaitement intelligible, dans des danses o le
vulgaire ne voit que des hommes qui sautent. Si M. Lger avoit raison,
cessons d'tre surpris de ce que les fameux danseurs dont parle
l'histoire romaine ont fait passer leur btise en proverbe: quand on a
tant d'ides dans les jambes, on peut ngliger d'en meubler sa tte.
C'est la faute du vulgaire qui ne les entend pas.




CHAPITRE IX.

_Le moment dcisif_.


Le jour de ma prsentation chez madame de Sponasi arriva; j'aurois voulu
le retarder, tant je craignois de ne pas russir auprs d'elle. Je
n'avois jamais mieux senti combien il me manquoit de qualits
sduisantes, que du moment ou j'avois travaill  en acqurir. Philippe
vint me chercher; il me rassura par ses exhortations, plus encore par
les complimens qu'il me fit. Nous montmes en voiture; nous arrivmes 
l'htel. J'avois beau me faire intrieurement les raisonnemens les plus
sages, mes sensations me trahissoient. Enfin nous entrmes dans le
cabinet de ma protectrice. Je la saluai. Elle dit  Philippe de se
retirer; mais Philippe, qui avoit apparemment l'habitude de ne point
entendre les ordres qu'il ne vouloit pas excuter, rpondit, _Oui,
madame_, ferma la porte, et resta avec nous.

Pendant plus de cinq minutes, nous gardmes tous trois le silence:
madame de Sponasi m'examinoit avec la plus vive motion; je la vis
plusieurs fois passer la main sur son front, comme on fait machinalement
dans l'espoir de chasser des ides qui reviennent toujours; je crus mme
appercevoir quelques larmes rouler dans ses yeux. Malgr son ge, il
toit impossible de la regarder sans s'intresser  elle. Philippe avoit
un air de satisfaction qu'il ne cherchoit point  dguiser, et qui
contrastoit singulirement avec l'inquitude de sa matresse et mon
embarras particulier. Il rompit le premier le silence.

Madame la baronne ne dira-t-elle rien  son protg? J'ose l'assurer
qu'il est digne de ses bonts, et qu'il se croira trop heureux
d'employer tous ses momens  lui prouver sa reconnoissance. Elle me
tendit la main; je la baisai avec le plus profond respect.

Je suis folle, dit-elle un instant aprs en affectant de rire: j'ai
l'air d'un drame nouveau; et si l'on nous voyoit, on pourroit croire que
nous jouons une scne de reconnoissance. Jeune homme, Philippe a d vous
instruire de mes volonts, et j'espre que votre conduite ne me fera
jamais repentir de mes bienfaits.--J'en rponds pour lui, dit aussitt
Philippe.--Allons, asseyez-vous, et parlez moi comme  une amie. Vous
tes-vous bien ennuy chez ce bon cur?--Non, madame; j'y ai pass
doucement mon enfance: le moment approchoit o la rflexion auroit amen
l'ennui; vos bonts l'ont prvenu.--Philippe, vous ne m'avez pas
tromp, c'est vraiment un joli cavalier. Mais, mon enfant, il ne faut
attacher aucune importance aux dons que la nature prodigue aveuglment.
Les sots se laissent sduire par les yeux; on ne se fait estimer que par
les qualits du coeur et de l'esprit. Levez-vous donc un peu, que je
vous, examine. J'obis. Une taille charmante, s'cria-t-elle, et dj
la tournure d'un homme du monde! Philippe, quel ge a-t-il?--Un peu plus
de seize ans, madame.--Dj! dit-elle en soupirant; mais il a vraiment
l'air d'en avoir davantage, tant il est form. coutez, Frdric: je ne
veux pas que vous soyez petit-matre: je les dteste, je vous en
avertis. Il y a dans votre toilette un got recherch qui me fait mal
augurer de la solidit de votre esprit.--Madame, je n'ai eu d'autre
dsir que de me parer de vos bienfaits.--Je ne vous blme pas,
Frdric: je dteste les petits-matres, cela est vrai; mais j'ai de
mme la plus grande aversion pour ces jeunes gens qui pensent que la
raison ne doit pas sacrifier aux Graces, et qui, croyant se couvrir du
manteau de la sagesse, n'endossent que la livre du pdantisme. Vous
tes mis comme un ange. Aimez-vous l'tude?--J'aimerai, madame, tout ce
qui justifiera dans le monde la protection dont vous
m'honorez.--coutez, mon enfant.... Philippe, dites qu'on nous serve 
djener. Philippe sortit, et ne revint pas. Madame de Sponasi, en
s'approchant de moi et me prenant les mains, continua.

coutez, mon enfant, votre sort est trs-incertain. Je ne veux pas vous
affliger, car je sens que j'ai beaucoup d'amiti pour vous; mais
n'attendez rien d'un sentiment auquel je rsisterois si vous cessiez de
le mriter. J'ai l'habitude de ne cder qu' ma raison, et c'est devant
elle qu'il faut que vos succs justifient ce que je ferai pour vous.
J'ai plusieurs fois t tente de vous abandonner  votre sort, afin que
la ncessit de vous lever par vous-mme excitt votre mulation: j'ai
craint cependant qu'un tat de dnuement absolu ne vous pousst au
dcouragement, ou n'avilt votre caractre; et, force de choisir entre
deux extrmits, j'ai cru pouvoir les concilier. Je veux bien que vous
comptiez sur ma protection; je suis dcide  vous en donner des preuves
qui vous permettent d'esprer plus pour l'avenir. La pension que
Philippe vous a promise de ma part vous sera continue; mais je veux en
mme temps que vous vous regardiez comme le secrtaire de M. de
Vignoral: je me charge de vos appointemens. Plus il sera content de
vous, plus je les augmenterai; s'il vous abandonnoit, et que vous le
mritassiez, ma protection vous seroit  l'instant retire. Dpendant
sans tre  charge  personne, ayant des devoirs  remplir sans qu'on
puisse vous commander comme  un salari, c'est  vous de multiplier
assez vos connaissances pour devenir l'ami de M. de Vignoral,  qui j'ai
l'obligation du parti que j'ai pris  votre gard.--C'est lui, madame,
qui vous a suggr ce projet?--Oui, mon enfant; et vous conviendrez que
cet tat mitoyen qui vous sauve  la fois des dangers du trop et du trop
peu de libert, est une des conceptions les plus heureuses qu'il ait pu
former pour vous.--Et pour avoir un secrtaire et un esclave de plus 
bon march, dis-je en moi-mme. J'avois quelques regrets de l'avoir
tromp sur mon enthousiasme pour son manuscrit, que je n'avois pas lu;
mais quand je vis que nous jouions au plus fin, mes scrupules
s'vanouirent.

On nous servit  djener. Madame de Sponasi, telle que Philippe me
l'avoit dpeinte, passa alternativement de ma figure  mes tudes, de
mes tudes  mes habits, de mes habits  quelques traits philosophiques.
Elle me congdia en m'embrassant, et en commenant une exhortation
srieuse, qu'elle finit par une pigramme. En sortant, je rencontrai
Philippe, qui me promit une visite pour l'aprs-midi.

Je savois que M. de Vignoral accompagneroit aux Franois la jeune
personne qu'il toit  la veille d'pouser. J'attendois donc Philippe
avec impatience, d'abord parce que j'tois excessivement curieux de
savoir ce que ma protectrice pensoit de moi, ensuite parce que je
voulois moi-mme aller  la Comdie franoise avec un de mes amis,
auquel j'avois donn rendez-vous chez moi.

Un de vos amis! s'criera le lecteur; et combien avez-vous dj d'amis?
o les avez-vous connus?--De quel pays tes-vous donc, cher lecteur?
Ignorez-vous qu' Paris on a beaucoup d'amis que l'on ne connot pas? Si
vous en doutez, coutez tous nos jeunes gens: vous les entendrez parler
sans cesse de leurs amis qu'ils connoissent; ce qui prouve qu'ils en ont
qu'ils ne connoissent pas. Vous les verrez saluer, accueillir, embrasser
un cavalier, en lui disant: Bon jour, mon ami. Demandez-leur le nom de
cet ami; ce sera un coup du sort s'ils se le rappellent. Pour moi, je
n'tois pas dans cette situation; je connoissois beaucoup celui de mes
amis que j'attendois: je l'avois vu pour la premire fois la veille au
mange; je me rappelois fort bien qu'il s'appeloit Florvel, Dutilly ou
Saint-Aure; j'avois djen avec ces trois messieurs, et il portoit l'un
de ces noms. Je tremblois qu'il ne vnt avant la visite qui m'toit
promise; je n'aurois pu le renvoyer sous aucun prtexte, et j'aurois
encore moins voulu sortir avant d'avoir vu Philippe. Je vis arriver un
domestique charg d'une vingtaine de volumes magnifiquement relis,
qu'il me remit de la part de madame la baronne. Je le rcompensai
gnreusement de sa peine. Comme il sortoit, Philippe entra.

Vous voyez, me dit-il en me montrant les livres dposs sur ma table,
que votre esprit a russi. Madame de Sponasi ne fait de semblables
cadeaux qu' ceux qu'elle estime beaucoup; c'est la collection des
ouvrages qu'elle a permis de lui ddier: ils portent tous et son nom et
ses armes. Elle est dans l'usage de prendre un nombre dtermin
d'exemplaires pour payer les frais de chaque ddicace. Elle aime  les
rpandre, et regarde sa liste de distribution comme le catalogue de ses
amis intimes ou de ses protgs favoris. Vous devez vous trouver fort
heureux.

Vous croyez donc, Philippe, que j'ai eu le bonheur de lui
plaire?--Beaucoup.--Cependant elle a paru triste en me voyant; je crois
mme qu'elle a vers des larmes.--J'aurois t fch qu'elle et assez
d'empire sur elle-mme pour affecter de l'indiffrence. Quel souvenir
vous lui avez rappel!--Philippe, madame de Sponasi a-t-elle des
enfans?--Non.--En a-t-elle eu?--Oui, un fils.--Existe-t-il
encore?--Non.-- quel ge est-il mort?-- dix ans.--Je m'y perds,
m'criai-je.

Pourquoi donc, me dit il, vous obstiner  percer un mystre dont la
connoissance, je vous le rpte, ne serviroit qu' vous rendre
malheureux? Laissez le pass, qui ne peut vous servir  rien; jouissez
du prsent, et mnagez l'avenir, dans lequel reposent toutes vos
esprances. Ah , le cadeau de votre protectrice vous apprend qu'elle
est satisfaite de votre esprit. N'tes-vous pas curieux de savoir ce
qu'elle pense de votre physique?--Elle s'est explique assez clairement
pour ne me laisser aucun doute  cet gard; je crains pourtant,
Philippe, que l'lgance que vous m'avez conseille ne lui ait plus
dplu qu'elle ne l'a fait entendre.--Je suis bien aise de vous voir
aussi habile  lire dans son coeur. Quand je suis rentr dans son
appartement....--Eh bien!--Je n'ose achever; j'ai peur de vous
affliger.--Parlez, mon ami, parlez.--Philippe, m'a-t-elle dit, c'est
cinquante louis que vous avez ports de ma part  Frdric?--Oui,
madame.--Ne m'avez-vous pas fait entendre qu'il desiroit prendre
plusieurs matres?--Je pense, madame, que c'est dj une affaire
termine.--Mais avec la dpense qu'il a t oblig de faire, il aura de
la peine  se procurer des choses utiles  un homme de son ge.--Sans
doute, madame.--Je voudrois pourtant qu'il s'accoutumt 
l'conomie.--Madame, je le crois naturellement gnreux.--Ce n'est point
un dfaut. A-t-il une montre?--Non, madame.--Philippe, vous prendrez
celle  rptition, garnie de perles, et vous la lui donnerez.--Avec la
chane, madame?--Non; elle est trop antique pour un jeune homme comme
lui. Je vous charge, Philippe, de lui en acheter une qui lui
plaise.--Voyez, monsieur, ajouta-t-il en me prsentant le bijou le plus
galant qu'il soit possible de choisir, voyez si j'ai bien russi.

J'embrassai mon bon Philippe de toutes mes forces; il me ddommageoit si
agrablement du moment d'inquitude qu'il m'avoit donn, qu'en vrit il
auroit fallu tre de bien mauvaise humeur pour lui en vouloir.

Il n'est pas un seul de vos conseils qui ne m'ait t utile, lui
dis-je; et hier encore, grce  vous, j'ai acquis beaucoup auprs de M.
de Vignoral.--C'est fort bien, mon cher Frdric; mais maintenant je
vous exhorte  vous occuper srieusement de l'ouvrage qu'il vous a
donn. Il toit ridicule  lui de vous accabler  votre arrive; il
seroit dangereux pour vous de vous faire une habitude de la dissipation.
Je n'ai pas besoin de vous recommander de lire les volumes ddis 
votre protectrice; il faut vous attendre aux questions qu'elle vous fera
 cet gard.--Oui, Philippe.--Que faites-vous ce soir?--J'attends un
jeune homme avec lequel je dois aller aux Franois.--Beaucoup de
discrtion avec vos amis.--Avec tous, Philippe?--Oui, monsieur, avec
tous.--Et avec vous aussi, lui dis-je en riant et en lui tendant la
main. Il la serra contre sa poitrine, et m'apprit qu'il iroit aussi aux
Franois.

Nous irons ensemble, m'criai-je.--Non, monsieur, cela ne se peut pas,
sur-tout quand vous tes en socit. Madame de Sponasi y sera; c'est son
jour de loge.--Et M. de Vignoral aussi, avec son pouse future. J'ai
bien envie de la voir, et c'est en grande partie ce qui m'a dcid.
Philippe, je fais une rflexion bien singulire: M. de Vignoral ne m'a
pas encore apperu dans une lgance si nouvelle pour moi, qu'elle a
presque l'air d'un dguisement; j'ai peur qu'elle ne lui dplaise.--J'y
pensois, me rpondit-il, et je ne vois qu'un moyen de vous viter
jusqu' ses rflexions. Il verra madame de Sponasi, et je suis persuad
qu'il ira lui rendre visite dans sa loge. Elle est aux premires, 
droite: placez-vous de manire  ce qu'elle vous remarque; saluez-la
respectueusement: n'avancez pas si elle ne vous encourage  venir; mais
faites en sorte qu'elle vous apperoive de nouveau quand M. de Vignoral
sera auprs d'elle: je vous rponds du reste.




CHAPITRE X.

_La Comdie franoise._


Florvel (c'toit bien le nom de l'ami que j'attendois, j'en fus sr en
le voyant), Florvel arriva. Philippe sortit en m'assurant qu'il
n'oublieroit pas de prsenter mes remerciemens  madame la baronne. Je
souris de la complaisance de sa mmoire, car je n'avois pens qu'
remercier Philippe. Florvel me prit par le bras, et nous partmes pour
le spectacle.

Quelle est cette baronne, me dit-il,  laquelle on prsente tes
remerciemens? Est-elle jeune?--Elle n'a que soixante-deux ans.--Et de
quoi la fais-tu donc remercier?--Regarde, lui dis-je en lui prsentant
ma montre: le cadeau n'en vaut-il pas la peine?--Oui certes, mon ami;
et si,  ton ge, avec une sant toute neuve, tu donnes dans la vieille
noblesse, je te prdis que tu iras loin. Comment se
nomme-t-elle?--Madame de Sponasi.--Cela n'est pas possible; je croyois
que sa philosophie la mettoit maintenant au-dessus des foiblesses de
l'humanit.--Je ne t'entends pas.--Il me semble cependant que je
m'explique. Madame de Sponasi est-elle ta parente?

Je compris aussitt ce qu'il vouloit me dire, et je rpondis avec
assurance que j'avois l'honneur d'tre alli  sa maison; qu'ayant perdu
de bonne heure mes parens, et madame de Sponasi n'ayant pas d'enfant,
elle avoit bien voulu se charger de mon sort.

Que fais-tu chez M. de Vignoral?--J'achve mon ducation.--Est-ce
qu'elle veut faire de toi un philosophe, mon pauvre Frdric? Ne
t'avise pas de devenir raisonnable, ou, malgr mon amiti pour toi, je
renoncerois  te voir.--Est-ce que tu n'es pas raisonnable, toi,
Florvel?--Pas trop; du moins c'est l'avis de ma famille. Figure-toi
qu'ils veulent me marier.  vingt ans, un nom, et quelque rputation
auprs des femmes, me marier!--Avec une demoiselle ge,
peut-tre?--Elle n'a que seize ans.--Laide?--Belle comme son
ge.--Sotte?--Remplie d'esprit, de graces et de talens.--Pauvre?--Au
contraire, riche ds  prsent, et hritire d'une demi-douzaine de
vieux parens qui l'adorent.--Et tu refuses?--Mon ami, ce n'est pas ma
faute. Je suis aim  la folie d'une femme qui mourroit de chagrin si je
l'abandonnois. Elle ne peut supporter l'ide de ce mariage, et je n'ai
pas la force de lui en causer le chagrin. Elle est marie: elle a brav
pour moi et l'autorit de son poux, et la censure publique; il n'est
pas de sacrifices qui lui cotassent, plutt que de renoncer  son
amour. D'un autre ct, mes parens me pressent: je ne suis pas riche,
moi; et comme je n'ai rien de rel  leur objecter, cela m'embarrasse
beaucoup.

Nous arrivmes aux Franois, et nous nous plames au balcon oppos  la
loge que Philippe m'avoit indique pour tre celle de madame de Sponasi.
Presque en face de nous, je dcouvris M. de Vignoral, avec une femme
entre deux ges, propritaire d'une de ces figures dont on ne parle pas,
et une jeune personne si jolie, que je soupirai en la regardant. Il
s'occupoit si peu d'elle, que je me persuadai bientt que ce n'toit pas
l'pouse qui lui toit destine; et cette ide me fit plaisir, sans trop
savoir pourquoi. J'allois la faire remarquer  Florvel, quand lui-mme
me montra son pre avec plusieurs dames et mademoiselle de Nangis;
c'toit l'pouse qu'il refusoit. Tu as raison, mon ami, lui dis-je,
elle est de la figure la plus intressante.--Sans doute, me rpondit-il
en soupirant. La pice venoit de commencer.

Dans l'entr'acte, Florvel m'observa qu'il lui toit impossible de ne pas
aller saluer ces dames et son pre; il me proposa de venir avec lui.
J'avois vu arriver madame de Sponasi, et je ne demandois pas mieux que
d'aller me placer au balcon au-dessous de sa loge, quoique je
m'exposasse  tre vu de M. de Vignoral, qui toit presque  ct; mais
alors la crainte de ses observations toit moins grande que le dsir de
voir sa socit de plus prs. Je consentis  accompagner Florvel, 
condition qu'il viendroit  son tour avec moi. Proposer  un jeune
homme de parcourir tous les coins d'une salle de thtre, c'est tre sr
d'avance de sa rponse.

Notre premire visite fut pour le pre de Florvel; j'en fus accueilli
avec les politesses d'usage. Je ne pourrais apprendre aux autres ce que
je ne sais pas moi-mme; mais il est des choses sur lesquelles
l'exprience prcde la rflexion. En sortant de la loge, je dis 
Florvel: Mon ami, je suis persuad que mademoiselle de Nangis
t'aime.--Je le crois, me rpondit-il d'un air inquiet; je crois plus,
c'est que je l'aime aussi.

Nous entrmes au balcon. Madame de Sponasi m'apperut, et me sourit avec
amiti: je la saluai; Florvel en fit autant. Madame de Sponasi n'avoit
rpondu  mon salut que par un nouveau sourire: elle rpondit  celui de
Florvel par une inclination de tte plusieurs fois rpte. M. de
Vignoral entra en ce moment dans sa loge: nous tions rests debout;
elle nous fit signe d'approcher.

Monsieur, dit-elle  Florvel, je flicite Frdric sur le choix de ses
amis: on vouloit me faire craindre qu'il ne devnt trop srieux; mais en
le voyant li avec vous, je garantis qu'avant un mois on le citera dans
tout Paris pour son tourderie.

Je crois plutt, madame, rpondit Florvel, que je lui devrai la gloire
de devenir raisonnable. L'honneur qu'il a de vous connotre, les
conseils de M. de Vignoral, le mettent  l'abri de ma sduction, sans me
donner la mme assurance contre son exemple.

Qu'en pensez-vous, Frdric? me dit madame de Sponasi.

Moi, madame? J'ai appris ce matin que l'amabilit et la raison vont si
bien ensemble, qu'il ne vous est pas permis de vouloir les sparer.

Vous ne vous doutez peut-tre pas que c'est  moi qu'un pareil
compliment s'adresse, dit madame de Sponasi en se tournant vers M. de
Vignoral, qui n'avoit pas cess de me regarder. Il soutint la
conversation sur le mme ton de lgret, et me prouva, sans effort,
qu'il pouvoit tre aimable par tout autre part que chez lui.

Allez, mes enfans, nous dit madame de Sponasi; vous n'tes pas venus au
spectacle pour entendre le radotage d'une vieille femme, et je vous
tiens quittes de votre complaisance.

Florvel l'assura qu'il mettroit toujours au nombre de ses momens les
mieux employs, ceux o il auroit l'honneur d'tre admis  lui faire la
cour.--Vraiment? s'cria-t-elle.--Vous n'en doutez pas, madame.--Je
crois srieusement qu'il devient raisonnable, me dit-elle. Je vous en
fais mon compliment, Frdric: votre entre dans le monde date par une
conversion. Messieurs, si vous n'avez pas d'engagement pour ce soir, je
vous invite  souper. Nous la salumes, et nous retournmes nous placer
au balcon au-dessous de sa loge. M. de Vignoral y resta pendant l'acte
entier. Que j'aurois voulu tenir la place qu'il avoit laisse vide! Oh!
combien toit jolie la femme qu'il ngligeoit pour causer avec madame de
Sponasi! Encore une fois, ce ne pouvoit tre celle qu'on lui destinoit.

Quand il quitta ma protectrice, il me fit signe de venir  lui; et, me
prenant par la main, il me dit qu'il vouloit me prsenter aux dames avec
lesquelles il toit. Le coeur me battit bien fort.

Je vous amne un lve de la philosophie, leur dit-il pendant que je
les saluois. Si j'avois  ma disposition cent jeunes gens pareils pour
prcher les vritables principes, je pense, mesdames, que votre sexe
nous disputeroit la gloire de les adopter.

La femme  figure commune me fit un salut d'assez mauvaise grce; la
jolie me regarda en riant. Quelle physionomie piquante!

Voici, mademoiselle, lui dit M. de Vignoral, le jeune homme dont je
vous ai parl; il a l'esprit srieux, et j'espre que vous n'aurez qu'
vous louer de ses procds. J'en pensois dj beaucoup de bien; madame
de Sponasi vient de m'en parler avec le plus grand loge.

Elle me regarda encore en riant. Je m'assis derrire elle; et chaque
fois que je me hasardai  lui adresser la parole, elle se contenta de me
regarder et de rire. J'avois entirement oubli Florvel: au bout d'un
quart d'heure, je le cherchai des yeux  la place ou je l'avois laiss;
il n'y toit plus. Enfin je l'apperus aux troisimes, tte--tte avec
une femme dont l'ensemble, au premier coup d'oeil, excitoit l'admiration:
ce n'toit ni sa figure, ni sa taille, ni ses graces, que l'on admiroit;
c'toit un art si tonnant dans sa toilette, qu'en la voyant avec
Florvel, il toit impossible de ne pas regarder cette loge comme le
sanctuaire de la mode, elle pour son sexe, lui pour le sien.

 la fin de la premire pice, il vint me rejoindre, et nous sortmes du
spectacle pour nous promener.

Quelle figure intressante! me dit Florvel.--Et quelle taille svelte,
mon ami!--Comme ses yeux expriment ce qui se passe dans son ame!--Comme
elle a l'air spirituel quand elle rit!--Tu l'as vue rire,
Frdric?--Bien des fois, en me regardant.--Elle t'a regard?--Oui,
souvent.--C'est singulier. Tout le temps que j'ai caus avec madame de
Folleville, j'ai cru la voir fixer les yeux sur notre loge avec une
inquitude qui m'a pntr l'ame.--Je ne l'ai pas remarqu.--Moi, je
t'en rponds. Elle souffre.--Quelle fantaisie aussi de la sacrifier par
un mariage aussi ridicule!--Frdric!--Mon ami.--En quoi donc ce mariage
te parot-il si ridicule?--En tout. Une femme vive, enjoue, jeune,
riche, oblige de passer sa vie avec un homme qui ne l'aimera
jamais!--Qui ne l'aimera jamais!--Non, Florvel: il n'aime que sa
rputation; il est tyran, maussade dans l'intrieur de sa maison: une
maxime philosophique le sduira bien plus que tous les charmes de son
pouse.

Florvel se mit  rire de toutes ses forces. Et de qui diable me
parles-tu? s'cria-t-il. Je croyois qu'il toit question de mademoiselle
de Nangis. Mon srieux ne tint pas contre la gaiet de notre quiproquo:
je parlois de l'pouse promise  M. de Vignoral, et Florvel de celle
qu'il refusoit.

Tu aimes donc mademoiselle de Nangis? lui dis-je.--Oui, vraiment.--Tu
n'aimes donc plus madame de Folleville?--Si, mon ami.--Laquelle du moins
prfres-tu?--J'aime plus mademoiselle de Nangis; mais je suis plus aim
de madame de Folleville.--Ainsi tu vas te brouiller avec ta famille,
perdre un tablissement avantageux, t'exposer  des regrets, par
faiblesse.--Que ferois-tu  ma place?--Je n'hsiterois pas un instant;
j'pouserois mademoiselle de Nangis.--Mais, Frdric, figure-toi le
dsespoir de madame de Folleville; je te le rpte, elle est capable de
se perdre, de tout sacrifier, plutt que de renoncer  moi. Ce n'est
point une coquette qu'une liaison nouvelle puisse ddommager; j'ai eu le
temps de la connotre, d'apprcier sa sensibilit: je la juge d'autant
mieux maintenant, que je voudrais en vain me dissimuler  moi-mme que
je n'en suis plus amoureux. Ce qui me retient, Frdric, ce qui
retiendrait tout homme  ma place,  moins qu'il ne ft un fat, c'est la
certitude d'en tre aim. Comment de sang froid plonger dans la douleur
une femme dont on n'a qu' se louer? comment voir baigns de pleurs des
yeux dans lesquels on n'a apperu jusqu'alors que la joie, le plaisir,
et cette douce srnit, compagne de l'amour heureux? Dis-moi, aurois-tu
ce courage?--Non, Florvel, jamais.--Cependant renoncer  mademoiselle de
Nangis, qui me promet  la fois autant de bonheur que j'en peux esprer
dans le cours de ma vie; de l'esprit, des talens, un coeur ingnu et
sensible, une fortune immense; refuser tout cela, et me perdre auprs de
ma famille:  ma place, le ferois-tu, Frdric?--Non, mon ami,
jamais.--Quel parti prendrois-tu donc?--Je t'imiterois; je demanderois
des conseils de manire  ce qu'il ft impossible de m'en donner un qui
me convnt. Rponds-moi: si tu pouvois rompre sans clat avec madame de
Folleville, le ferois-tu?--Sans hsiter.--Eh bien! permets-moi de
confier ton embarras  un ami qui jusqu' prsent ne m'a donn que
d'excellens conseils.--Quel est cet ami?--Je ne peux le nommer. Dis-moi
seulement si cela t'arrange.--Oui, quoique j'en pressente l'inutilit.

Nous rentrmes au spectacle comme il alloit finir; nous abordmes madame
de Sponasi  la sortie de sa loge. Elle prit le bras de Florvel, et je
marchai  ses cts. Nous rencontrmes dans le vestibule M. de Florvel
le pre, qui parut satisfait de voir son fils en si bonne socit.
Mademoiselle de Nangis le salua de manire  lui prouver qu'elle toit
reconnaissante de ne pas le trouver avec madame de Folleville. Cette
dame passa un moment aprs; la foule des lgans se pressoit autour
d'elle: un sourire qu'elle adressa  Florvel sembloit lui dire: Ne
craignez rien. M. de Vignoral vint ensuite avec les dames de sa
socit, et prsenta son pouse future  ma bienfaitrice. Cette jeune
personne avoit alors un air si modeste et si ingnu, que je crus qu'elle
possdoit deux physionomies entirement diffrentes, mais toutes deux
faites pour inspirer l'amour. On l'admiroit dans son ingnuit, on
l'adoroit dans son sourire agaant. Comme Florvel donnoit le bras 
madame de Sponasi, j'tois un peu derrire elle, et j'entendois presque
toutes les personnes qui passoient la nommer, parler de son esprit, de
la protection qu'elle accordoit aux arts, de sa gnrosit; en un mot, 
soixante ans passs, madame de Sponasi avoit russi  conserver la
clbrit qu'elle n'avoit due jadis qu' ses charmes. Elle en jouissoit
sans doute avec dlices; car un de ses domestiques l'avoit plusieurs
fois avertie que sa voiture l'attendoit, et elle ne se pressoit pas.
Enfin nous partmes.




CHAPITRE XI.

_Le souper._


Amour des arts et des plaisirs, quelle poque tu avois amene en France!
Artistes dont les noms sont consacrs au temple de Mmoire, dites si
vous vous leviez jusqu' la noblesse, ou si l noblesse s'levoit
jusqu' vous; dites si vos talens produisoient l'amnit des grands, ou
si leur amnit encourageoit vos talens. Moi j'ai trouv entre vous un
accord si parfait, que je n'ai pu dcouvrir l'origine de votre union.
J'ai vu des gens dcors plus fiers des productions de leur esprit et
des talens qu'ils cultivoient, que d'une naissance  laquelle ils
n'attachoient que peu de prix; j'ai vu des littrateurs estimables, des
artistes distingus, si accoutums  dater dans la bonne socit,
qu'ils y oublioient sans effort qu'ils toient hommes de lettres ou
artistes. Pour peindre, sans l'affoiblir, le charme de ces soupers, o
toutes les prtentions qui divisent les hommes cdoient au dsir de
plaire par ses connoissances ou ses talens, il faudroit runir en soi
l'esprit particulier de tous les convives: cela est impossible.

C'est l que l'enthousiasme du beau, si dangereux dans ses carts,
recevoit des leons du got, fruit de l'exprience, de la justesse de
l'esprit, et de l'habitude du monde; c'est l que le got, un peu
routinier de sa nature, se prtoit aux carts de l'imagination,
s'loignoit de son troit sentier par l'attrait du plaisir, et y
rentroit bientt, dans la crainte de s'garer; c'est l qu'un bon mot
dlassoit d'une discussion, et prsentoit souvent la solution d'une
question qui et pu fournir matire  plus d'un volume; c'est l qu'on
parloit des talens aimables avec l'loquence bavarde d'Athnes; c'est l
encore que la raison se faisoit entendre avec le laconisme des
Spartiates. Franois, quel prestige vous garoit cependant! alors que
votre langue, vos ouvrages immortels, vos modes mmes, soumettoient
l'Europe  vos lois, vous estimiez tous les peuples, except vous. Les
trangers, attirs par votre rputation, venoient en foule en France
pour entendre des Franois mpriser les Franois. Je n'ai jamais pu
concevoir la cause de cette extravagance; et quoi qu'en dise la
philosophie, qui ne se connot pas en gouvernement, moins de
philanthropie universelle, et plus d'amour pour son pays; moins
d'admiration pour les arts trangers, et plus d'enthousiasme pour les
talens nationaux. Un peuple entier doit tre un peu gascon; la
prvention de soi-mme, qui rend un particulier insupportable, est le
plus sr fondement de la gloire des nations.

Pardon, mes chers lecteurs, de cette digression; mais on ne rencontroit
alors, comme  prsent, que des Franois estimant peu les Franois,
rptant par-tout le catalogue de nos dfauts, et ne nous croyant bons
ni  tre libres, ni  tre esclaves. Pour votre intrt mme, fermez la
bouche  ces frondeurs, et persuadez-vous que vous valez bien les autres
peuples  leur sentiment, et que vous devez mieux valoir au vtre.

Florvel, pour qui cette socit toit aussi nouvelle que pour moi, en
paroissoit enchant, quoiqu' mon exemple, ou moi au sien, nous
n'eussions gure pris part  la conversation que pour l'entendre. Bien
des personnes se persuadent qu'en se taisant dans une infinit de
circonstances, elles feront mal juger de leur esprit; elles parlent, et
leur esprit est bien jug.

Madame de Sponasi toit l'ame de ses convives; elle eut des attentions
pour tout le monde, et particulirement pour ses deux enfans (c'est
ainsi qu'elle appeloit mon ami et moi).  minuit, nous nous retirmes,
et Philippe eut ordre de nous reconduire. Quand nous emes dpos
Florvel chez lui, Philippe me dit: Vous devez tre bien content de
votre journe.--Oh! oui, mon bon ami, sur-tout en pensant que je vous la
dois.--Madame de Sponasi va plus vte que je ne l'aurois cru: mais vous
lui avez plu au premier abord; c'est tout ce que je desirois. J'augure
beaucoup de son amiti pour vous; mnagez-la, votre bonheur en dpend.

Je voulus conter  Philippe l'accueil que M. de Vignoral m'avoit fait 
la Comdie franoise; il m'assura qu'il ne m'avoit pas perdu de vue, et
qu'il savoit non seulement ce qui m'y toit arriv, mais en grande
partie les sensations que j'y avois prouves. Pour cette fois, mon
cher Philippe, vous me permettrez de ne pas vous croire.--Eh bien! n'en
parlons pas, me rpondit-il; mais quand vous croirez m'apprendre que
vous tes le rival d'un philosophe, je pourrai vous assurer que je le
savois.

Je changeai la conversation, en racontant  Philippe la situation dans
laquelle se trouvoit Florvel, et je lui dis que je m'tois fait fort de
le tirer d'embarras. J'ai compt sur vos conseils, ajoutai-je: me
suis-je tromp?--Je n'en sais rien, me dit-il en riant; ce que je
pourrois proposer  votre ami, est terrible.--Vous m'effrayez. S'il
abandonne madame de Folleville, elle en mourra.--Oh! non: mais il l'a
bien juge; elle seroit capable de quelque folie qui la perdroit.--Quel
parti peut-il donc prendre?--Qu'il se fasse donner son cong; cela est
toujours possible quand on le veut bien. Tenez, mon cher Frdric, le
coeur humain est un labyrinthe dans lequel le plus habile risque de se
perdre quand il veut l'approfondir: mais il est des rgles gnrales; et
l'une des plus sres est que l'on n'aime jamais galement deux objets 
la fois. Quand on oppose un devoir  une passion, on ne peut dire lequel
l'emportera; mais quand on met en jeu une passion et un got, il est
presque sr que le got l'emportera sur la passion.--Je ne vous entends
pas.--Madame de Folleville aime votre ami; elle lui sacrifieroit tout,
except le plaisir d'tre cite, except sa toilette, except la gloire
de voir M. de Florvel au premier rang des hommes  la mode. S'il ne
l'admiroit pas tant, elle l'aimeroit moins; s'il cessoit d'tre admir,
elle ne l'aimeroit plus. Proposez  votre ami de se montrer dans la
socit de madame de Folleville, mis avec plus de simplicit qu'il n'a
jusqu' ce jour dploy d'lgance: si elle ne l'abandonne pas aprs
cette preuve, je renonce  les voir spars.--Vous avez, Philippe, une
bien mauvaise ide de cette femme.--Non, vraiment, pas plus d'elle que
des autres; pas plus de son sexe que du ntre. Un guerrier consentira 
tout pour celle qu'il aime, except  passer pour un lche; un homme
d'esprit proposera tout, except de passer pour un sot; une femme fera
le sacrifice de sa rputation, de sa vie mme, mais non celui du plaisir
que procure la vanit satisfaite. Renoncer  l'clat ne seroit rien pour
une coquette devenue sensible, si elle renonoit en mme temps  la
socit; mais parotre dans le monde, s'exposer  un ridicule d'autant
plus grand qu'il contraste avec la gloire de la veille, ou se voir
expose  ce ridicule dans l'objet de son choix, voil ce que madame de
Folleville ne supportera pas, et peut-tre ce que M. de Florvel n'aura
pas le courage d'entreprendre. Proposez-le lui.

Philippe me quitta. Notre conversation, les vnemens de la journe, le
sourire de la prtendue de M. de Vignoral, mon souper chez madame de
Sponasi, chassrent bien long-temps le sommeil, et firent natre en moi
tant de rflexions, que je me levai vieilli d'une anne. On ne devroit
compter le temps que par l'exprience qu'il procure. Que de gens alors
resteroient toujours jeunes!




CHAPITRE XII.

_La rupture._


Quand je revis Florvel, je lui fis part de ma consultation sur son tat,
et du rgime qui lui toit prescrit. Tu te moques de moi, sans
doute?--Non, mon ami.--Croire qu'une femme sur laquelle la raison et le
soin de ma fortune n'ont rien pu, qu'une femme prte  tout abandonner
pour ne pas me perdre, me quitteroit pour une btise!--Moi, Florvel, je
ne le crois pas.--Penser que je me prterois  cet enfantillage, et que
je m'exposerois au plus affreux ridicule pour une preuve qui n'a pas le
sens commun!--Moi, mon ami, je ne le pense pas.--Quand elle a su que
mademoiselle de Nangis toit au spectacle, qu'elle a souponn que
c'toit pour elle que j'avois fait le sacrifice de ne pas la reconduire,
si tu avois vu sa douleur, tu aurois t attendri. Combien de fois
n'a-t-elle pas rpt qu'elle cesseroit de vivre, si je cessois de
l'aimer; qu'elle prfreroit la solitude et son amant  tout l'clat
dont elle jouit, si je ne le partageois pas! Et tu peux la
souponner?....--Moi, Florvel, je ne la souponne pas; mais on m'avoit
dit que tu n'aurois pas le courage de braver le ridicule, mme pour
rompre une liaison qui te pse, et je ne l'avois pas cru non plus.--Tu
t'imagines peut-tre que c'est moi que je considre dans cette
affaire....--Oh! non.--et que si j'avois la certitude de gurir madame
de Folleville de sa passion, il m'en coteroit de sacrifier ma
rputation d'homme  la mode?--Non, mon ami.--Rponds-moi franchement,
Frdric; n'est-il pas vrai que tu le penses?--Eh bien! oui, lui
dis-je.--Mais cela est tout--fait draisonnable. Quand, pendant huit
jours, quinze jours, je me ferois montrer du doigt, si madame de
Folleville toit assez lgre pour que son amour ne tnt pas contre
cette preuve, si cette femme qui m'aime tant, qui ne m'aime que pour
moi, m'abandonnoit sans effort, qui m'empcheroit de me venger?--Sans
doute.--Ne suffiroit-il pas qu'elle me revt plus brillant que
jamais?--Cela est vrai.--Parbleu! j'en veux tenter la folie, et jamais
occasion ne fut plus belle. Frdric, je te mets de la partie.--De tout
mon coeur.--Demain, mon cher, il y a assemble chez madame de Folleville;
des femmes charmantes, l'lite des jeunes gens qui l'obsdent et qui
mettent  honneur de se montrer avec elle: je t'y
prsente.--Volontiers.--Oh! ce n'est pas pour toi; je veux que tu juges
de la prfrence qu'elle m'accorde: son amour clate mme
involontairement. Si je suis gai, elle rit; si la moindre ide sombre
passe dans ma tte, je m'en apperois moins  mes propres sensations,
qu'au nuage de tristesse qui vient couvrir la figure de madame de
Folleville; si je me plains, on diroit que c'est elle qui souffre. Tu
viendras, Frdric?--Oui, mon ami.--Fais-moi le plaisir de l'examiner;
essaie mme de t'en faire remarquer. Tu es bien, tu as des dispositions;
je t'en conjure, ne nglige rien.--Non, mon ami.--Moi, continua-t-il en
riant, dans un nglig moiti gothique, moiti  prtention, je veux le
disputer  cette brillante jeunesse, et, semblable  ces paladins
renomms, voir porter sans effroi les couleurs de ma dame  tous les
ennemis que je suis sr de vaincre.

Florvel soutint la conversation, gaiement; je l'excitai, et il finit par
se promettre un grand plaisir d'une scne qui d'abord lui avoit paru
horriblement dsagrable.

Le lendemain, je fus fidle  ma promesse: j'allai chercher Florvel chez
lui. Je le trouvai mis encore avec trop de soin pour l'preuve qu'il
vouloit tenter: il toit triste; et, quoiqu'il affectt le contraire,
moins clairvoyant que moi s'en seroit apperu. Il toit assez tard quand
nous arrivmes chez madame de Folleville; nous rencontrmes au bas de
l'escalier son domestique de confiance, qui dit  mon ami que sa
matresse, inquite de ne pas le voir, alloit envoyer chez lui. On nous
annonce.  la fin le voil! s'crie madame de Folleville. Florvel me
prsente:  peine obtiens-je un salut; les regards de madame de
Folleville toient fixs avec tonnement sur mon ami.

Comme vous voil fait! lui dit-elle: d'o venez-vous donc?--De chez
moi.--Cela n'est pas possible.--Monsieur peut vous le dire; il est venu
me chercher: j'achevois ma toilette.--Votre toilette! rpta madame de
Folleville avec une inflexion de voix ironique. Elle reprit ses cartes,
qu'elle avoit un moment quittes, et joua en se plaignant de la
migraine.

Florvel se plaa debout derrire elle. Il avoit de l'humeur. Tu as l
un habit singulier, lui dit un jeune homme; je ne te l'ai jamais
vu.--C'est tonnant, rpondit-il froidement; il y a plus de deux ans que
je l'ai.--toit-il joli dans son temps? lui demanda madame de Folleville
sans tourner la tte.--Est-ce qu'il ne vous plat pas aujourd'hui?--La
question est neuve, en vrit; ne diroit-on pas qu'il m'a jamais plu? Il
est excessivement ridicule, et je ne sais  qui vous ressemblez
avec.--Je l'avois pourtant le premier jour o j'eus le bonheur d'tre
reu chez vous.--Il y a long-temps effectivement, rpondit-elle. Puis
elle battit les cartes avec une vivacit vraiment digne de remarque.

Florvel me faisoit piti, tant le chagrin qu'il prouvoit se peignoit
sur sa figure: ce n'toit pas l'amour offens qui le rendoit malheureux;
c'toit l'amour-propre, d'autant plus cruellement bless, qu'il m'avoit
exalt la sensibilit de sa matresse, et que j'tois tmoin qu'elle
n'avoit jamais aim en lui que ce qu'un fat ou un sot pouvoit,  l'aide
d'un peu de soin, lui disputer avec succs. Si l'on savoit toujours 
quoi l'on doit dans le monde tant de prfrences qui flattent la vanit
on en rougiroit par orgueil. C'toit la position de ce pauvre Florvel.

Nous restmes encore quelque temps, pendant lequel madame de Folleville
ne s'occupa de mon ami que pour le regarder avec une surprise o il se
mloit autant de ddain que de dpit. On lui proposa de jouer: il s'en
dfendit en prtextant un violent mal de tte; et madame de Folleville
saisit habilement l'occasion pour lui conseiller de se retirer; ce qu'il
fit aussitt.  peine fmes-nous dehors, que je me mis  rire de toutes
mes forces. Florvel enrageoit de grand coeur. Il commena par crier
contre les femmes en gnral; c'est l'usage quand on veut se plaindre
d'une; il concentra ensuite son humeur sur sa matresse, et lui trouva
cent fois plus de dfauts qu'il ne lui avoit connu jusqu'alors de
qualits; c'est encore l'usage. Bientt aprs il l'excusa. N'est-il
pas vrai, me dit-il, que j'tois bien ridicule, et que toute autre
qu'elle et t pique?--Oui, mon ami, et tu aurois tort de lui en
vouloir, encore plus de chercher  t'en venger; mais conviens aussi
qu'il et t peu raisonnable de lui sacrifier ta famille, mademoiselle
de Nangis, et ton bonheur.

Quelques jours aprs, il partit pour la campagne, accompagn de son
pre; il alloit rejoindre mademoiselle de Nangis. En la voyant plus
particulirement, il cda  l'amour plus qu' tout autre motif, et
l'pousa. Depuis il rencontra sans trouble madame de Folleville, 
laquelle on ne connoissoit aucune liaison intime, mais qui toit plus
que jamais obsde de la foule des jeunes aimables que la frivolit
attirait sur ses pas. Elle avoit prouv l'impossibilit d'tre
sensible; elle se contentoit d'tre coquette.




CHAPITRE XIII.

_La philosophie d'une jeune femme._


Vous n'attendez pas, mes chers lecteurs, que je vous donne jour par jour
le dtail de ma vie, et nous sommes maintenant en assez grande
connoissance pour que vous puissiez avoir une ide juste de ma
situation. Bien avec madame de Sponasi, dont la maison m'toit ouverte;
accueilli par mon ami Florvel, qui venoit de monter la sienne; toujours
chri de mon bon Philippe; mnageant adroitement M. de Vignoral,
cultivant avec succs les arts agrables, et me promettant sans cesse de
travailler au fameux manuscrit, dont, au bout de deux mois, j'avois dj
copi quelques pages: que manquoit-il  mon bonheur? Vous qui avez aim
sans avoir l'esprance de l'tre, dites pourquoi je n'tois pas heureux.

Madame de Vignoral avoit pris un empire absolu sur les volonts de son
mari et sur les miennes. Elle commandoit  ce despote avec une grace si
naturelle et une fermet si extraordinaire, qu'au bout de huit jours il
avoit renonc mme  lui donner des conseils. Bientt sa maison devint
le rendez-vous d'une socit nombreuse et choisie, dans laquelle il
toit moins reu  titre d'poux que comme un homme aimable qui
cherchoit  plaire. S'il boudoit, s'il avoit de l'humeur, elle
l'engageoit  rester dans son cabinet, o il pouvoit se livrer aux
graves mditations qui l'occupoient. Il ne faut jamais vaincre la
nature, monsieur, lui disoit-elle; vous tes fait pour clairer le
monde, et non pour l'amuser. Travaillez  augmenter cette rputation
brillante qui m'a fait desirer d'associer mon nom au vtre; je serois
dsespre que, par complaisance pour moi, vous prissiez l'habitude de
la dissipation. Quand la socit vous plaira, venez-y, vous en ferez le
charme; mais quand vous serez srieux, je vous en avertirai. Encore une
fois, je ne veux pas que vous vous gniez pour moi; il ne faut pas
vaincre la nature.

Obir  la nature, suivre les mouvemens de la nature, ne consulter que
la nature, telle toit la philosophie de madame de Vignoral; et comme la
nature s'tend fort loin, la philosophie de madame de Vignoral n'avoit
rellement pas de bornes. D'une vivacit extrme, elle mettoit autant
d'ardeur  suivre son premier mouvement que les hommes raisonnables
mettent de soin  le rprimer. Pourquoi se seroit-elle corrige de ses
dfauts? c'toit la nature qui les lui avoit donns. Pourquoi
rsisteroit-elle  ses passions? ne sont-elles pas dans la nature? Si
elle toit constante dans ses gots, elle ressemblent  la nature, dont
les mouvemens uniformes font la sret et l'admiration des sicles; si
elle cdoit  ses caprices, elle ressembloit  la nature, qui ne change
dans chaque lieu et  chaque instant que pour varier les plaisirs de
l'humanit.  vous qui me lisez, ne vous moquez pas du systme
philosophique de madame de Vignoral; n'avons-nous pas vu de grands
politiques de la Grce ancienne se vanter de travailler comme la nature,
parler de crer un gouvernement simple comme la nature, et assurer que
les hommes ne seraient heureux que lorsqu'une main puissante les
forceroit de se rapprocher de la nature?

Informez-vous par-tout de ce que signifie ce mot _nature_, et vous aurez
autant de dfinitions diverses que vous interrogerez de personnages
diffrens. Il en est de mme de la vertu, du bonheur, de l'esprit, enfin
de toutes les ides mtaphysiques que notre orgueil a cru dfinir par un
seul mot, et que nous cessons de comprendre quand nous voulons expliquer
le mot par des phrases.

loignons donc madame de Vignoral d'un systme qui l'gare, et cherchons
son caractre  travers la nature dont elle l'enveloppe, sans pouvoir le
dguiser. Spirituelle, vive, bonne, passionne, lgre, aimable et
inconsquente; telle je la vois aujourd'hui, telle je l'aurais vue alors
sans pouvoir cesser de l'aimer. L'aimer ne signifie rien; je l'adorois,
je l'idoltrois, je ne respirois que par elle et pour elle. Eh bien!
tout cela ne rend pas encore ce que j'prouvais. Lecteurs, me
comprendrez-vous? J'aimois pour la premire fois.

Jugez de mon supplice. Presque toujours avec elle, je la voyois dans ce
nglig du matin qui sied si bien  la beaut dans son printemps; je la
voyois lorsque l'art avoit ajout  ses attraits: car, quoique depuis
des sicles les potes rptent le contraire sans le croire, la parure
embellit tout, jusqu'aux charmes de l'enfance. Je l'entendois lorsque le
caprice la poussoit  son clavecin, lorsque sa voix, aussi lgre que
son esprit, murmuroit la romance nouvelle, ou clatoit dans une ariette
difficile. Elle aimoit  rire,  foltrer; et souvent, dans les lans de
sa gaiet, je la pressois dans mes bras, dont elle ne s'arrachoit que
pour me provoquer par de nouvelles espigleries. Si je parlois d'une
partie lie avec mes amis, elle m'assuroit que je n'y irois point,
parce qu'elle avoit mis dans ses arrangemens que je l'accompagnerois au
spectacle. Si j'observois qu'il falloie que je la quittasse pour aller
travailler, elle me rpondoit que je travaillerois dans un autre moment,
mais qu'elle vouloit que je restasse auprs d'elle. Oh! combien j'tois
malheureux!

Malheureux! entends-je crier de tous cts; et de quoi donc vous
plaignez-vous? tre sans cesse auprs d'une femme jeune et jolie que
vous aimez... Et voil de quoi je me plains. Mon amour augmente chaque
jour; il m'agite, il me tourmente, il me consume; il me fera mourir,
sans que j'ose mme avouer la cause de ma mort  celle qui me la donne.
La femme de M. de Vignoral! qui oseroit jamais...?--Mais, mon cher
Frdric, dit encore le lecteur, M. de Vignoral est un homme tout comme
un autre.--Vous croyez? Cela m'encourage un peu. Cependant son pouse
est elle-mme trs-porte pour la philosophie.--Oui, mais pour la
philosophie de la nature.

Oh! merci, cher lecteur; votre rflexion est un trait de lumire. En
effet, l'amour n'est-il pas dans la nature? C'est lui qui l'anime. Sans
l'amour, la nature perdroit le mouvement. Et madame de Vignoral
pourroit-elle s'offenser d'un sentiment qui donne la vie  la base
fondamentale de son systme philosophique? Pourquoi donc Philippe, qui
jusqu'alors m'avoit toujours si bien conseill, s'toit-il content de
rire lorsque je lui avois cont mes peines? Souffrez, m'avoit-il dit;
mes conseils ne peuvent rien contre le mal que tous prouvez. Si je vous
indiquois les moyens de hter votre gurison, j'terois plus  vos
plaisirs qu' votre douleur.

L'amour et la nature se runirent un soir; nous n'tions que deux,
madame de Vignoral et moi. L'amour toit timide, il n'osoit s'expliquer;
la nature, qui tend toujours directement  son but, s'expliqua sans
contrainte. Depuis ce moment, je fus le plus heureux des amans, et le
moins heureux les hommes. Je ne pouvois sortir, rentrer, soupirer,
sourire, sans tre oblig de rendre compte de mes actions et de mes
penses.

Je suis jalouse, me disoit-elle; je voudrois en vain le cacher, la
nature me trahiroit.

Mais ce qui toit plus terrible encore, c'est qu'elle ne me permettoit
pas,  moi, d'tre jaloux, quoiqu'elle ft d'une lgret qui faisoit le
tourment de ma vie.

Je suis inconsquente, me disoit-elle, je le sais; la nature m'a donn
ce dfaut. Ah! Frdric, si vous m'aimiez rellement, auriez-vous la
cruaut de me le reprocher?

Je ne sais comment elle s'arrangeoit; mais sa philosophie de la nature
toit inpuisable. Apparemment que je n'tois pas aussi bien dispos
qu'elle pour ce systme: plus j'en recevois de leons, plus je perdois
ces couleurs villageoises, cette sant fleurie que j'avois rapporte de
Mareil. Le matre de danse m'assuroit que je manquois d'-plomb; celui
de chant prtendoit que ma voix se voiloit; le matre d'armes, d'un seul
coup, faisoit sauter mon fleuret  dix pas. M. de Vignoral, de la
meilleure foi du monde, me conseilloit de ne pas me livrer  l'tude
avec tant d'ardeur, et son pouse ne cessoit de me rpter que chaque
jour elle s'appercevoit que je l'aimois moins. Je ne peux pas dire au
juste  quoi elle s'en appercevoit; mais je peux jurer que je ne
conservois de forces que pour l'aimer, et que plus ma sant
s'affoiblissoit, plus elle prenoit d'empire sur mes sentimens. Ah! sans
doute il est au monde quelque chose de plus grand que la nature; c'est
l'imagination d'un amoureux de dix-sept ans.

Philippe, qui, comme on a pu le voir, n'aimoit pas du tout la
philosophie, me donnoit beaucoup de conseils contre celle de madame de
Vignoral: seul avec lui, je convenois de la force de ses raisons; mais
aussitt que je revoyois le sduisant aptre du systme de la nature,
j'oubliois Philippe, ce qu'il m'avoit dit, et tout ce que je lui avois
promis. Je ne sais de quelle manire il s'y prit; mais un matin il vint
m'avertir que madame de Sponasi me demandoit. Je me rendis chez elle.

Frdric, me dit-elle, je pars  l'instant pour une de mes terres, o
je passerai un mois: elle est  trente lieues de Paris; je vous ai mand
pour me faire vos adieux.--Je serai donc, madame, un mois entier sans
vous voir!--Vous vous en consolerez facilement.--Vous ne le croyez pas,
madame.--Si j'tois persuade que ce ft pour vous un chagrin bien grand
de me quitter, je vous emmenerois. Je ne rpondis pas.

Vous n'osez m'en presser, ajouta-t-elle en souriant, et vous avez tort;
mais comme je ne veux pas que votre timidit vous prive du plaisir de
m'accompagner, je vous prviens qu'il est toujours entr dans mes
projets de vous avoir avec moi. Je vais crire un mot  M. de Vignoral;
Philippe accompagnera le domestique, et se chargera de faire emballer ce
qui peut vous tre ncessaire.--Ne seroit-il pas plus honnte, madame,
que j'allasse moi mme...--Sans doute cela seroit plus honnte; mais je
prends sur mon compte ce qu'il y a de leste dans votre dpart. Dans une
heure nous serons en route. J'ai moi-mme une visite  rendre; vous
m'accompagnerez. De votre ct, vous devez avoir envie d'embrasser votre
ami Florvel; je profiterai de l'occasion pour m'acquitter envers son
pouse, que j'ai beaucoup trop nglige: mais on passe  mon ge
d'oublier un peu l'tiquette.

Il n'y avoit pas un mot  rpliquer. Madame de Sponasi crivit  M. de
Vignoral; moi je me promenois en rvant aux moyens d'avertir son pouse,
de lui faire part de ma douleur, de lui jurer que l'absence ne feroit
qu'ajouter  mon amour. Philippe vint chercher le billet de madame de
Sponasi; je voulus lui dire quelques mots en particulier. Soit qu'il
s'en doutt, soit que le hasard seul ft contre moi, je ne pus y
parvenir; il fallut sortir avec ma bienfaitrice sans avoir soulag mon
coeur. Je l'accompagnai dans la visite qu'elle alloit rendre, et j'y fus
d'une btise complte. Enfin nous arrivmes chez Florvel. Tandis que
madame de Sponasi causoit avec son pouse, je lui fis signe que je
desirois lui parler particulirement. Il me comprit, et saisit le
premier prtexte pour m'entraner dans son cabinet.

Tu me vois au dsespoir, mon cher Florvel, et j'attends de toi un grand
service.--Parle, mon ami.--Donne-moi ce qu'il faut pour crire, et
jure-moi que tu feras remettre la lettre que je vais te laisser,
aussitt que je t'aurai quitt.--Je te le promets.--Tu la feras remettre
srement et avec discrtion?--Oui, mon cher Frdric.

J'crivis.

Ah! ma jolie Rose, pourquoi se tourmenter quand on s'aime et qu'on est
ensemble? Que je regrette les momens que nous avons perdus  nous bouder
comme des enfans! Nous tions trop heureux, et nous en abusions. Tu me
reproches sans cesse de ne plus t'aimer: si tu pouvois me voir dans ce
moment affreux o l'on m'arrache  toi, sans me laisser mme la
consolation de te dire adieu, tu aurois piti de moi; tu connotrois ton
empire sur un coeur qui ne respire que pour toi. Je t'cris en cachette,
n'ayant pu obtenir la permission d'aller te voir; j'ai craint de trop
insister pour ne pas te compromettre.  ma Rose jolie! ne m'oublie pas,
je t'en conjure  genoux; aime-moi, plains-moi, pense  moi toujours:
ton image seule occupera toutes mes penses; cris-moi bien souvent,
tous les jours,  tous les instans; assure-moi que tu ne m'en veux pas.
Je suis si malheureux, que j'ai besoin de consolation: et qui me
consolera de te quitter?... On m'appelle. Adieu, ma Rose, je pleurs et
t'embrasse de toutes mes forces.

_P.S._ Adresse tes lettres au chteau de... prs Orlans.




CHAPITRE XIV.

_Le presbytre._


Un peu consol d'avoir fait mes adieux  ma Rose chrie, je rejoignis
madame de Sponasi. Nous retournmes  son htel: un quart d'heure aprs,
nous tions en route, elle, Philippe et moi, dans la mme voiture. Nous
devions passer bien prs de Mareil; j'obtins de ma bienfaitrice que nous
irions voir le bon cur qui m'avoit lev. Quand nous y descendmes, il
toit avec son confrre le cur d'Orville.

Messieurs, leur dit madame de Sponasi en entrant, vous permettrez que
la philosophie vienne rendre visite aux ministres de la religion;
j'espre, pour vous et pour moi, que les mchans n'en parleront pas.

Tandis que j'embrassois mon cher Mentor, le cur d'Orville soutint la
conversation avec ma bienfaitrice.

Madame, lui rpondit-il, les anciens philosophes respectoient ce qui
fait la base de la socit et la consolation des malheureux; j'augure
trop bien des philosophes nouveaux pour croire qu'ils mprisent ce qu'il
leur seroit impossible de remplacer.

Vous avez tort, monsieur le cur: nous faisons hautement profession
d'anantir tous les prjugs; gare  vous, si nous vous trouvons sur
notre chemin.

Les prjugs, madame, ne sont souvent que la prudence des sicles,
devenue tellement populaire, qu'il seroit aussi dangereux de les
anantir, que difficile de remonter  leur origine. Les esprits foibles
veulent s'y soustraire; les ttes fortes et rflchies admirent les
ressources de la Providence, qui a voulu que la multitude ft par
instinct ce qu'il seroit impossible d'obtenir de sa raison.

Eh! pourquoi, monsieur le cur, n'obtiendroit-on pas que la multitude
ft usage de sa raison?

C'est  vous, madame, que je le demanderai,  vous qui jouissez d'une
fortune immense. Voulez-vous consentir  vous priver de tous les
agrmens de la vie,  cultiver le champ qui doit vous nourrir, pour
laisser aux paysans de vos terres le temps de s'instruire? Quand mme,
vous y consentiriez, quand tous les riches seroient de votre avis, qu'en
rsulteroit-il pour les progrs de la raison humaine? Le contraire de ce
que vous en attendez: chacun, forc de travailler pour vivre, pour
lever sa famille, ngligeroit les sciences, les arts, qui ne seroient
plus d'aucune utilit pour l'existence, qui n'offriroient plus mme les
jouissances de l'amour-propre. Nous retournerions  l'tat de barbarie
dont l'humanit n'est sortie qu' l'aide de ce que vous appelez des
prjugs.

Vous allez trop loin, monsieur le cur: la raison, au contraire,
prouveroit  chacun que son intrt est de tirer le meilleur parti de la
situation dans laquelle le hasard l'a plac; et le pauvre, en
travaillant pour le riche, ne s'appercevroit-il pas que le riche ne
dpense qu'au profit du pauvre?

Vous, madame, qui n'avez pas  vous plaindre de la situation dans
laquelle le hasard vous a place, vous ferez ce calcul qui vous parot
juste; mais l'infortun qui ne vit que de privations, que la religion
console du malheur ou arrte sur la pente du crime, en fera un bien
diffrent, si, le dgageant de toute crainte et de tout espoir  venir,
vous lui permettez de ne consulter que sa raison sur ce qui lui
convient. Sa raison lui criera qu'il a droit  toutes les jouissances,
que la proprit est le plus absurde des prjugs; et gare  vous si
vous vous trouvez sur son chemin.

Et les lois, monsieur le cur, les comptez-vous pour rien?

Et la force qui les brave, ou l'adresse qui les lude, madame, les
oubliez-vous? Il suffira donc de se croire loin de l'oeil du magistrat
pour tout oser: quel homme, s'il n'a point perdu la raison, se croit
assez loin pour chapper  l'oeil de la Divinit?

Mais la philosophie consacre tous les prceptes de la morale.

La religion va plus loin; des prceptes de morale elle fait des
devoirs: or je vous demande qui a plus de force sur la volont des
hommes, de la puissance qui conseille, ou de celle qui ordonne.

Si les ides religieuses ont tant de puissance, pourquoi donc ceux qui,
par tat, sont chargs de les prcher, les observent-ils si mal?

Quand de la religion vous passerez  ses ministres, j'avoue, madame,
que vous aurez d'autant plus d'avantage sur moi, que les ministres que
tous avez pu connotre dans vos socits, sont positivement ceux qu'il
est impossible de dfendre: la corruption du sicle les entrane. Mais
ne pourrois-je pas vous demander galement si une loi juste et
ncessaire cesse d'avoir son utilit, parce que le magistrat qui, par
tat, doit la faire observer, a prvariqu dans son application?

La comparaison n'est pas juste, car la loi mme est l pour punir le
magistrat prvaricateur.

La religion n'a-t-elle pas des ressources plus tendues pour punir le
ministre qui la dshonore par sa conduite? Consultez l'histoire, et vous
verrez qu'un peuple religieux est facile  gouverner; que celui, au
contraire, qui n'a plus de religion, ne peut tre contenu que par des
lois de sang. Ainsi un gouvernement qui se prterait  affoiblir les
ides religieuses, se mettrait dans la ncessit d'tre cruel; ce qui
est plus contraire  la philosophie que la superstition du peuple.

En ce cas, monsieur le cur, faites-nous donc une religion qui ne
rvolte pas la raison par mille dtails vraiment absurdes.

Eh! madame, vous en feriez cent, que la multitude y porterait toutes
les sottises de celle que vous lui ordonneriez de quitter. La plus
simple seroit celle qui lui conviendroit le moins. Dans tous les temps
et dans tous les pays, le peuple n'a jamais bien su de sa religion que
ce que les honntes gens voudraient pouvoir en retrancher. Cela prouve
que la superstition est inhrente  la nature humaine, et que les
prtres ne la crent pas.

Ils l'exploitent du moins, monsieur le cur, ils l'exploitent; vous
n'en disconviendrez pas. Tenez, vous aurez beau faire, vous me forcerez
 vous estimer, vous particulirement; mais vous ne me convertirez pas.

Madame, je vous observerai que ce n'est pas moi qui ai provoqu cette
conversation, et que mon estime pour vous a devanc l'honneur que j'ai
de vous connotre. Je sais que vos bienfaits vous font regarder par vos
vassaux comme une mre attentive aux besoins de ses enfans. J'espre
qu'ils ne trahiront pas la reconnoissance dont la philosophie leur donne
le prcepte; mais je souhaite qu'on ne leur laisse pas oublier que la
religion leur en fait un devoir.

De la reconnoissance! s'cria le cur de Mareil: n'y comptez jamais. Il
y a long-temps que j'tudie les hommes, et je vous les livre comme
l'espce la plus ingrate que la nature ait forme. La jeunesse a trop de
passions pour tre reconnoissante, l'homme fait a trop d'ambition, et la
vieillesse n'a plus de sensibilit. Le pauvre ne se souvient d'un
bienfait que lorsqu'il en espre de nouveaux: le riche croit les
acquitter tous avec de l'argent. Pour moi, j'ai renonc  obliger, et je
promets bien...

Dans ce moment, la vieille gouvernante entra, faisant beaucoup
d'excuses et autant de rvrences; mais elle venoit avertir M. le cur
qu'un habitant du village s'toit bless en coupant du bois, et qu'il
demandoit  le voir. Notre bon cur sortit sans prendre garde seulement
 la socit qu'il avoit chez lui. Madame de Sponasi s'informa de la
situation de cet homme; et ayant appris qu'il toit charg d'une
nombreuse famille, elle remit pour lui une somme d'argent  la
gouvernante. Le cur d'Orville reut de ma bienfaitrice un adieu fort
amical; je le priai de prsenter mes regrets  mon cher Mentor, et nous
remontmes en voiture.

J'aime assez ce prtre, nous dit madame de Sponasi; et si j'avois  ma
disposition la feuille des bnfices, je lui donnerois sur-le-champ un
vch: il parle bien, et connot mieux les devoirs de son tat que les
ecclsiastiques que j'ai jusqu' prsent rencontrs dans le monde. Il
est vrai que je n'ai pas voulu le pousser trop fort; il faut mnager les
biensances: son fanatisme d'ailleurs m'a paru assez raisonnable.

Je me suis bien apperu de votre intention, lui rpondit Philippe;
ordinairement vous avez la repartie plus vive.

Madame de Sponasi observa, en riant, que, dans un presbytre, elle ne
pouvoit dcemment tenir tte  deux curs, et qu'en consentant  s'y
arrter pour m'obliger, elle s'toit fait la loi de ne rien dire qui pt
choquer celui qui l'habitoit; qu'elle ne savoit mme pas comment la
conversation s'toit engage sur un pareil sujet. Je le savois bien,
moi; et la rflexion de madame de Sponasi, la flatterie de Philippe, me
donnrent une ide juste du caractre de ma bienfaitrice et de la
manire dont son valet-de-chambre avoit acquis, de l'empire sur elle.
Mais ce qui bouleversoit ma raison, ce qui m'occupoit mme assez pour me
faire oublier momentanment ma Rose jolie, c'toit le fanatisme du cur
d'Orville, que madame de Sponasi avoit trouv assez raisonnable.

Un fanatisme raisonnable! Mes chers lecteurs, vous consentirez
volontiers  me laisser rflchir un peu sur cette expression:
aussi-bien, de quoi vous entretiendrois-je? Des plaisanteries de ma
bienfaitrice? Il n'en est pas une qui n'ait t rpte jusqu' satit.
Des rponses de Philippe? Il rioit ou approuvoit, selon qu'il toit sr
que le rire ou l'approbation conviendroit  sa matresse. Vous
entretiendrois-je de ma douleur en m'loignant de madame de Vignoral?
Elle m'accabloit alors, je la croyois ternelle; et aujourd'hui, si je
voulois me le rappeler, je serais oblig d'ouvrir quelques romans, et
de copier le chapitre concernant le dpart d'un hros. La voiture va
bien: en attendant que nous arrivions, revenons, je vous prie, au
fanatisme raisonnable du pauvre cur d'Orville.

Il n'est pas de sentiment vif qui ne puisse se changer en passion, point
de passion qui ne puisse aller jusqu'au fanatisme. L'amour de
l'humanit, la gloire, l'enthousiasme pour les arts, pour la vertu mme,
la philosophie, la religion, l'amour de la patrie, ont leur fanatisme:
c'est alors que ces sentimens, destins  faire le charme de la vie, le
bonheur de la socit, par leurs excs mmes amnent un rsultat
contraire au but qu'ils s'toient propos. On pourroit en citer des
exemples dans tous les genres; mais la moindre rflexion sufft pour se
convaincre qu'il n'est pas de fanatisme raisonnable.

Pourquoi donc madame de Sponasi, qui avoit de l'esprit, s'toit-elle
avise de runir deux ides aussi contradictoires? Pourquoi, mes chers
lecteurs? C'est que l'art de dnaturer les expressions les plus claires
toit dj pouss si loin, que rien n'toit plus commun que de raisonner
sur tout et de ne s'entendre sur rien. Madame de Sponasi vouloit dire
qu'elle trouvoit le zle du cur d'Orville appuy sur des raisonnemens
solides: c'toit sa pense. Elle mit de la finesse dans la manire de la
rendre, et ne s'en tira qu'en blessant le bon sens. Au reste, son mot
fut rpt; il fit fortune.

J'ai depuis entendu presque toujours confondre le fanatisme et la
superstition, quoique rien ne soit plus distinct. Madame de Sponasi, par
exemple, ne croyoit pas en Dieu; mais elle avoit une confiance sans
bornes dans les tireurs de cartes: elle n'toit pas fanatique; elle
toit superstitieuse.

On a vu plus d'une fois des furieux se mettre  genoux pour recevoir la
bndiction d'un prtre qui leur ordonnoit d'aller massacrer leurs
frres: c'toit du fanatisme. On a vu aussi des furieux se mettre 
genoux pour recevoir la bndiction d'un prtre qu'ils alloient gorger:
c'toit de la superstition. Le fanatisme toit alors dans le sentiment
qui les rendoit assassins, sans les empcher d'tre superstitieux.

Il est dix heures du soir; le fouet du postillon m'avertit que nous
approchons du chteau. Nous y entrons; et, malgr ma douleur, je suis
oblig de satisfaire l'apptit dvorant que la route a excit.  peine
suis-je retir dans mon appartement, que je m'abandonne...--Au
dsespoir?--Non, au sommeil le plus calme et le plus profond.--Ah! vous
n'aimiez pas: peut-on dormir loin de l'objet qu'on aime?--Oui, mon cher
lecteur: les romans disent le contraire; mais vous avez sans doute
prouv qu'ils ont tort. Le romancier qui feroit mourir son hros de
faim ou faute de sommeil, exciterait la rise gnrale. Il a bien soin
d'observer que l'apptit abandonne le hros malheureux, que Morphe
s'loigne de ses paupires baignes de larmes; mais comme le hros
malheureux n'en existe pas moins, il faut conclure que le roman a ses
licences comme le pome pique. D'ailleurs, si, prs de vous sparer de
votre amie, vous ne voulez pas vous exposer  mourir d'insomnie ou
d'inanition, tchez, ainsi que moi, d'tre initi au systme de la
philosophie de la nature, et vous entendrez bientt cette mre attentive
vous crier fortement: Rtablis l'quilibre.




CHAPITRE XV.

_L'inquitude._


En m'veillant, je pensai  ma Rose jolie. Ah! si dans les longues
journes qui pniblement s'coulent loin de ce qu'on aime, il est des
momens o l'absence parot plus cruelle encore, n'en doutez pas, c'est
lorsqu'aprs un sommeil rparateur les yeux s'ouvrent  la lumire. Je
pourrois le prouver en dveloppant avec art le systme de madame de
Vignoral. Je l'appelois, je soupirois, je pleurois; pleurs, cris,
soupirs inutiles. Hlas! loin de jouir de sa prsence, il falloit
attendre vingt-quatre heures avant mme de recevoir de ses nouvelles.
Aura-t-elle la bont de m'en donner? Vive comme je la connois,
incapable de supporter la moindre contrarit, quand je gmis loin
d'elle, ne croira-t-elle pas que je l'ai abandonne de mon propre
mouvement? Partir sans la voir, c'toit un crime; je m'accusois de trop
de condescendance pour les volonts de madame de Sponasi: j'aurois d
tout risquer pour lui dire adieu.

Je ne cherchois pas  me trouver avec Philippe; je lui en voulois. Sans
en avoir aucune certitude, j'aurois jur que je lui avois l'obligation
de ce beau voyage. De quoi se mloit-il? que lui importoit ma sant? Si
je trouvois mon bonheur  plir, maigrir, perdre mes forces, s'en
portoit-il moins bien? Avoit-il fait  ma bienfaitrice une confidence
qu'il m'avoit plutt arrache qu'il ne l'avoit obtenue? De quel droit
disposoit-il de mes secrets et de la rputation d'une femme que
j'idoltrois? Oui, Philippe, je vous en voulois beaucoup; et, pour me
venger, je cherchois  m'tablir auprs de madame de Sponasi, de manire
 pouvoir me passer de vos secours, qui me devenoient importuns: je lui
fis la cour, en entrant de moiti dans la guerre qu'elle avoit dclare
au ciel; nous combattmes tous deux avec une vigueur d'autant plus
grande, que, n'ayant personne pour rompre nos lances, nous tions srs
de la victoire. Quel courage nous dploymes dans la premire soire
que, nous passmes ensemble! Ce qui m'tonnoit, toit de me trouver
autant d'esprit que ma bienfaitrice. J'ignorois alors combien peu il en
faut pour tre mchant, plaisant et satyrique, quand on tourne en
drision ce qu'il y a de plus respectable dans le monde. La facilit du
succs dans ce genre suffiroit seule pour en dgoter.

Le lendemain, M. Philippe m'apporta une lettre; il avoit, en me la
prsentant, un air moiti satisfait, moiti railleur, qui me dplut
singulirement. La lettre toit de ma Rose chrie; j'avois reconnu
l'criture, et mon coeur avoit tressailli. Je brlois de la lire; mais M.
Philippe restoit l, et je n'aurois pas voulu seulement rompre le cachet
en sa prsence. Je voyois bien qu'il desiroit que je me confiasse  lui:
je n'en avois nulle envie; au contraire. Il tournoit dans ma chambre;
mais il ne s'en alloit pas. Le rouge me montoit au visage, je
m'impatientois; j'allois clater quand je le vis prendre un sige et
s'asseoir. Ce qui auroit d me pousser  bout fut positivement ce qui me
dconcerta; je posai la lettre sur une table, et je m'assis  mon tour
avec beaucoup de tranquillit.

L'preuve est terrible, me dit-il aussitt en se levant. Je ne me
repens pas de l'avoir tente; mais je jure de ne plus m'y exposer.
Avouez, monsieur, que vous avez t au moment de vous emporter contre
moi.--Oui, Philippe.--Si vous saviez... Monsieur Frdric, je vous le
rpte, si jamais vous me mprisez, vous me rendrez le plus malheureux
des hommes.--Philippe, je pourrai avoir intrieurement de l'humeur
contre vous; mais vous mpriser, mpriser celui qui, depuis mon enfance,
a veill sur ma destine, ah! jamais. Pourquoi me tourmentez-vous,
Philippe, vous qui autrefois ne pensiez qu' mon bonheur?--Depuis que
vous existez, c'est la seule chose qui m'occupe. Vous ne le croyez pas
en ce moment; le jour viendra o vous me remercierez. Mais je vous
laisse; vous devez tre press d'ouvrir cette lettre.

Il sortit. La lettre toit l devant mes yeux; eh bien! je n'tois pas
press de l'ouvrir. _Si vous saviez_, avoit-il dit, et il s'toit
arrt. Ce peu de mots m'avoit rappel le mystre qui enveloppe ma
naissance, et toutes les conjectures que j'avois formes. Ces penses
tumultueuses, cette incertitude dvorante, venoient de chasser jusqu'au
souvenir de madame de Vignoral, comme l'amour, quelques instans
auparavant, avoit ananti le souvenir des obligations que je devois 
Philippe. L'impossibilit de fixer mes ides, plus que toute autre
cause, me ramena insensiblement  la lettre; et, par un effet bien
naturel encore, la lecture de la lettre chassa toutes les penses qui
m'absorboient deux minutes avant.

ROSE  FRDRIC

Non, Frdric, vous ne m'aimez plus; je le disois avec raison, je le
rpterai sans cesse. Partir sans savoir si je le voulois, sans me voir,
sans s'informer si j'aurois la force de supporter ton absence, c'est une
cruaut dont je ne te croyois pas capable. Tu m'cris que tu as craint
de me compromettre; que signifie cette crainte? me compromettre auprs
de qui? La nature ne m'a-t-elle pas cre libre? Il falloit tout braver
pour venir me dire adieu; je ne t'aurois pas laiss partir. Mais tu
voulois me fuir, me livrer au dsespoir; tu as russi. En recevant ta
lettre, je me suis mise en colre; j'ai cri, j'ai pleur: maintenant je
suis malade, bien malade, mais srieusement malade. Tu veux que je
t'crive  tous les instans; je n'ai pas mme la force de finir cette
lettre: peut-tre serai-je morte quand tu la recevras; je n'ai jamais
t aussi mal. Frdric, tu te reprocheras toute ta vie d'avoir conduit
au tombeau ta Rose hier encore jolie, aujourd'hui languissante. Adieu.
Si c'toit pour toujours!

* * *

Quelle lettre! je pensai devenir fou en la lisant; et pendant une heure
je ne fis rien autre chose que la lire. Pauvre Rose! malade de mon
dpart, peut-tre morte!--Oh! cela n'est pas possible.--Elle m'aime tant
cependant; qu'y auroit-il d'extraordinaire qu'une douleur profonde la
conduist au tombeau?--Prenez garde, Frdric; c'est ici l'amour-propre
qui grandit le pouvoir de l'amour.--Non, mon cher lecteur; Rose est
malade, Rose craint de mourir; elle le dit: et Rose peut tre vive,
emporte, inconsquente; mais Rose est incapable de trahir la vrit.
Pourquoi suis-je parti? que ferai-je? Dans le trouble o je suis, il
m'est impossible de prendre une rsolution. Je tombe ananti sur un
fauteuil, j'arrose des pleurs les plus amers le billet de ma Rose
languissante; je suffoque, la respiration me manque entirement. Je veux
relire encore cette lettre terrible; les larmes dont elle est couverte,
celles qui roulent dans mes yeux, ne me permettent plus de distinguer un
seul mot. Je me lve, je marche avec autant de prcipitation que si
chaque pas devoit me rapprocher d'elle; puis de fatigues, je reviens
tomber  la mme place, et je me fixe enfin au seul parti que j'avois 
prendre, celui de rpondre  Rose assez vite pour que ma lettre partt
le jour mme: l'heure pressoit. J'cris:

Je ne pourrois survivre  ma Rose; par piti pour moi, qu'elle ne meure
pas. S'il lui est impossible de supporter une absence qui m'accable
autant qu'elle, n'est-elle pas la matresse de l'abrger? Qu'elle
crive, _Reviens, Frdric_; et Frdric, qui n'a de volonts que
celles de Rose, oubliera tout, bravera tout, pour voler auprs d'elle.

Je ferme mon billet, je descends; j'ordonne au premier domestique que je
rencontre de monter  cheval, et d'arriver assez tt  Orlans pour que
ma lettre parte par le courier du jour: mon ordre parot l'tonner; j'y
joins les prires les plus pressantes, j'y ajoute l'argument que
Philippe m'avoit tant recommand. Le domestique me comprend si bien,
qu'il m'assure qu'il n'en dira rien  madame la baronne.-- personne,
mon ami?--Non, monsieur,  personne. Je l'accompagne  l'curie, je le
vois monter  cheval; il part: je sors derrire lui par la grille du
chteau; je le suis des yeux autant que ma vue peut s'tendre; mon coeur
palpitoit avec la plus grande violence. Au moment o je cessai de le
voir, je devins plus tranquille. Pourquoi cela? Rose toit-elle hors de
danger? Non, sans doute; mais la crainte de ne pouvoir faire partir ma
lettre, toit la dernire qui m'avoit fortement agit, et en la perdant
je sentis diminuer toutes les autres. Cela n'est pas raisonnable, j'en
conviens, et pourtant cela arrive toujours ainsi. Qui prtendroit
soumettre toutes ses sensations au calcul de la raison, deviendroit fou,
ou cesseroit bientt de sentir. L'instinct de notre conservation se joue
de nos plus grandes douleurs par les distractions les plus lgres. Si
ce n'est pas un bienfait de la Providence, qu'on me dise  qui nous
devons l'attribuer.

Le domestique revint une heure aprs; je l'attendois sur la route. Les
paquets toient-ils ferms?--Non, monsieur.--Ma lettre partira?--Oui,
monsieur; je l'ai remise moi-mme au bureau; je l'ai vu ranger parmi
celles que l'on comptoit; je l'ai vu timbrer.--Merci, mon ami.--C'est
moi, monsieur, qui vous dois des remerciemens.

Il se trompoit; j'tois vritablement son oblig. Chacun des dtails
qu'il m'avoit donns, avoit augment mes motifs de consolation. Ma
lettre, jete simplement dans la bote, n'et pas fait sur moi le mme
effet que ma lettre remise au bureau, compte pour partir, et, qui plus
est, timbre. Les passions violentes ont aussi leur superstition: fasse
le ciel que les raisonneurs n'essaient jamais de nous en gurir!

J'tois triste, mais assez calme pour pouvoir cacher  tous les yeux le
chagrin que j'avois prouv.--Vous ne l'prouviez donc plus? me demande
le lecteur tonn.--Voyons, expliquons-nous. Croyez-vous que je fasse un
roman, ou que je vous raconte une histoire vritable?--Mais jusqu'
prsent rien ne parot au-dessus de la vrit.--Eh bien! mon cher
lecteur, souffrez donc que je continue  parler son langage.

Le dfaut de la plupart des crivains est d'exalter tous les sentimens,
au point que lorsque nous nous trouvons dans des circonstances pareilles
 celles dont nous avons lu les dtails, et que nous comparons nos
sensations  celles dont on nous a fait la peinture, nous sommes
indigns de notre lgret. J'ai vu bien des gens affligs, s'affliger
encore plus de ce qu'ils ne l'toient pas davantage. On s'accuse
d'insensibilit, on s'en veut d'prouver quelques consolations; on
combat contre la nature, qui, combattant  son tour, s'obstine  nous
envoyer des distractions que nous nous obstinons  repousser. On se
trompe sur l'tendue de son chagrin, et, de cette premire hypocrisie,
on passe bientt  une plus grande, qui est de vouloir tromper les
autres sur le mme sujet. C'est ainsi que l'on ajoute  la longueur de
ses chanes, sans penser que presque toujours les mchans se chargent de
les secouer et de nous en faire sentir la pesanteur. Voyez les enfans;
leurs chagrins sont plus vifs, mais plus passagers que les ntres.
Quelle diffrence! dira-t-on. Je n'en vois qu'une. L'enfant pleure
jusqu' ce qu'il ait obtenu ce qu'il desire, ou qu'un autre objet le lui
ait fait oublier; l'homme,  tous gards, fait de mme: mais dans la
douleur de l'enfant, il n'y a que de la douleur; elle passe: dans la
douleur de l'homme, il y a souvent du plaisir et de l'amour-propre 
s'en nourrir; elle dure.

J'tois inquiet, je le rpte, mais assez calme pour cacher  tous les
yeux le chagrin que j'avois prouv. Je comptois tout bas les heures qui
devoient s'couler jusqu' la rponse de ma Rose bien aime. Deux jours
se passrent, et la rponse n'arriva pas. C'est alors que mon tat
devint insupportable. Pourquoi Rose ne m'avoit-elle pas crit? Si je
voulois rappeler toutes les manires dont je rpondois  cette question,
deux volumes ne suffiroient pas. Rose est malade, Rose est peut-tre
morte. Que sais-je si l'on ne se permet pas d'intercepter mes lettres?
Qui? Madame de Sponasi? Philippe? Non, c'est une infamie dont ils sont
incapables. Ah! ciel, si mon dernier billet toit tomb dans les mains
de M. de Vignoral! Imprudent que je suis! Je devois l'envoyer sous
enveloppe  Florvel. Quoi! ce n'est pas assez d'avoir plong dans le
dsespoir ma Rose chrie, il faut encore que je la livre  la colre
d'un poux outrag! Cet poux est philosophe, il est vrai; et la
philosophie offre tant de ressources contre les maux insparables de la
vie! D'ailleurs madame de Vignoral ne souffre pas qu'on s'arroge le
droit de censurer sa conduite: la nature ne l'a-t-elle pas cre libre
de ses actions? Pourquoi donc ne m'a-t-elle pas crit? Je me fis la mme
question jusqu'au lendemain. Le lendemain, point de lettre encore. Il
n'en faut plus douter, Rose est fltrie par le chagrin; elle est
languissante, sans forces. Hlas! elle n'en conserve sans doute que pour
m'accuser. Je partirai, j'irai recevoir son dernier soupir et mourir
avec elle. Je m'arrtai  cette rsolution.

_Fin du tome premier._

* * *




FRDRIC,

PAR J.F. Auteur de _la Dot de Suzette_.

TOME SECOND.

[Illustration: _Eh! bien, malheureux! osez me percer le sein; Je suis
votre pre_.]




CHAPITRE XVI.

_Didon_.


Avec quelle impatience j'attendis la nuit! Elle vint; mais jamais madame
de Sponasi n'avoit moins senti le besoin de se livrer au sommeil. 
minuit, je fus oblig de prtexter une incommodit pour obtenir la
permission de me retirer. Je ne mentois pas, j'avois une fivre
violente.  trois heures du matin, j'examine si tout est tranquille dans
le chteau; j'en sors, je vais  pied jusqu' la ville: l, je prends la
poste  franc trier, et me voil sur la route de Paris, jurant aprs
les chevaux, payant bien les postillons, et prenant pour toute
nourriture de grands verres d'eau frache qui n'appaisoient pas la soif
ardente qui me dvoroit.

 six heures aprs midi, j'arrive  la barrire d'Enfer; je fais galoper
mon cheval jusqu' la poste, au risque d'craser les passans; je prends
un fiacre, je lui donne l'adresse de M. de Vignoral, je me place dans sa
lourde voiture, et des larmes brlantes viennent scher sur mes joues.
 ciel! me disois-je, que vais-je apprendre? Rose aime la voix de ton
Frdric arrtera-t-elle ton ame prte  s'chapper? Ah! si j'avois pris
la rsolution d'accourir dans ses bras aussitt que je reus sa lettre,
mon sort seroit dcid; Rose vivroit encore. Elle avoit raison, je ne
l'aimois pas comme elle mritoit de l'tre; mais j'appaiserai ses mnes
par le sacrifice d'une vie qui lui appartenoit. Oui, ma Rose chrie, si
tu as succomb  la douleur, Frdric ne te survivra pas.

La voiture arrte; je me prcipite sous la porte cochre. Au bas de
l'escalier, je rencontre madame Leblanc. Oh! madame Leblanc, lui dis-je
en tremblant, comment se porte votre matresse?--Assez bien,
monsieur.--Ah! tant mieux. Puis-je la voir?--Non, monsieur, elle est
sortie.--Sortie, madame Leblanc!--Oui, monsieur; elle est  l'Opra. La
force m'abandonne; je m'assieds sur l'escalier, en rptant:  l'Opra?

Qu'avez-vous donc? me dit madame Leblanc; vous avez l'air malade.--Ce
n'est rien... Je me meurs... Aidez-moi, je vous prie,  gagner mon
appartement.--Soutenez-vous donc, vous allez tomber et m'entraner avec
vous.--Oui, madame.--Mais vous avez une fivre de cheval: d'o
venez-vous dans un tat pareil?--D'Orlans, madame Leblanc, pour voir
votre matresse, que je croyois morte, et qui est  l'Opra.--Pauvre
enfant! Et pourquoi donc se faire des ides pareilles?--Est-ce que
madame de Vignoral n'a pas t malade?--Non.--Quoi! m'criai-je, elle
n'a pas t malade?--Ne vous agitez donc pas ainsi; on croiroit que vous
avez le transport. Attendez: je me rappelle que le jour de votre dpart
elle nous fit tous enrager, que le soir elle se mit au lit plutt qu'
l'ordinaire, qu'elle ne parloit que de mourir, qu'on envoya chercher le
mdecin, et que le lendemain matin elle se portoit trs-bien.
Couchez-vous, monsieur; vous en avez plus besoin qu'elle.--Oui, madame
Leblanc.--Voulez vous prendre quelque chose?--Comme il vous plaira.--Je
vais descendre; dans cinq minutes je vous apporterai tout ce qu'il vous
faut.--Oui, madame.--Voulez-vous qu'on aille avertir le docteur?--Oui,
madame.--Sans doute, le pauvre enfant est vritablement fort mal. Elle
descendit.

Je ne sais si j'avois le transport; mais il m'toit impossible de rester
en place. J'essayai alternativement tous les siges; pas un seul ne me
convenoit. Je finis par me jeter sur mon lit, o je me livrai  des
extravagances que je n'oserois rapporter. J'avois aux oreilles un
bourdonnement qui augmentoit progressivement, et qui ne cessoit, en se
brisant avec un fracas pouvantable, que pour me faire entendre ces
mots:  l'Opra. Le bourdonnement recommenoit aussitt, et finissoit
encore par me laisser distinguer le mme refrain:  l'Opra. Ma tte
toit si lourde, que je n'avois pas la force de la changer de place,
quoique je me persuadasse que ce changement suffiroit pour loigner les
importuns qui me crioient sans cesse:  l'Opra.

Le portier entra dans ma chambre pour me dire que le cocher
s'impatientoit, et demandoit jusqu' quelle heure je le garderois. Il
est encore l?--Oui, monsieur. Je me lve, je cours les escaliers, je
monte dans la voiture. O allons nous, mon bourgeois?-- l'Opra.

Nous arrivons. Je saute  bas de la voiture, j'entre; on me demande mon
billet--Ah! c'est vrai; je l'avois oubli. Je me retourne, et je vois
le cocher qui, courant aprs moi, me crioit: Monsieur! monsieur! vous
ne m'avez pas pay.--Ah! c'est vrai; je l'avois oubli.--Et votre
chapeau, monsieur?--Est-ce qu'il n'est pas dans la voiture?--Non, mon
bourgeois.--En ce cas, je l'ai donc oubli.

Je paye le cocher, je prends un billet de parterre, et me voil 
droite, cherchant des yeux la loge o pouvoit tre madame de Vignoral:
mais sans me donner le temps d'examiner, je passe  gauche pour la
chercher de nouveau; je ne l'apperois pas encore. Je retourne  droite.
Je ne sais combien de fois je fis ce mange. Enfin je la vis aux
secondes, positivement en face de la porte par laquelle j'tois d'abord
entr.

Ah! Rose! Rose! pourquoi te trouvois-je plus jolie que jamais? Tu tois
pourtant avec le cavalier de ta socit sur lequel je t'avois montr le
plus de jalousie; tu lui parlois de cet air aimable que tu ne devois
avoir qu'avec ton Frdric. Je t'examinois, perfide; je te vis rire aux
clats: de rage je dtournai les yeux, je les portai sur le thtre, et
je considrai l'infortune Didon, qui se poignardoit sur un bcher en
apprenant le dpart de celui qu'elle aimoit. Malheureuse princesse!
m'criai-je tout haut, dans le sicle o tu vcus, on ne connoissoit
donc pas la philosophie de la nature?--Tout cela est fabuleux, me
rpondit mon plus proche voisin, croyant sans doute que je voulois
entamer la conversation; on ne se tue de dsespoir que sur le thtre ou
dans les romans. Je n'tois pas en train de parler, je sortis; et
prenant une voiture, je me fis reconduire chez moi, o je me mis au lit,
recevant sans mot dire les rprimandes de madame Leblanc, buvant sans
souffler la tisane qu'elle me prsentoit, la suppliant seulement
d'avertir sa matresse de mon arrive, aussitt qu'elle rentreroit. Elle
rentra; madame Leblanc courut lui apprendre que j'tois  Paris,
malade, au lit, que je demandois en grce  lui parler, et revint me
dire que sa matresse me conseilloit de dormir jusqu'au lendemain, et
que nous djenerions ensemble.

Je ne sais si ce fut pour obir  madame de Vignoral, mais je dormis
effectivement; il est vrai que ce fut d'un sommeil si pnible, qu'en
m'veillant j'tois, je crois, plus fatigu que la veille. Cependant la
fivre avoit cess, et je me sentois de l'apptit. Je mangeai en
attendant le djener de Rose. En mangeant, je me demandai ce que je lui
dirois; et j'avoue que je souhaitois alors aussi ardemment d'tre 
trente lieues d'elle, que j'avois desir de m'en rapprocher. Elle me fit
inviter  descendre. J'avois assez l'air d'un coupable que l'on conduit
devant son juge.

Comme vous tes chang! me dit-elle en me voyant.--Vous l'tes cent fois
plus que moi, lui rpondis-je avec colre (ce fut le premier effet que
sa vue fit sur moi).--Vous me trouvez rellement change? Je me porte
bien cependant.--Si j'avois votre lgret, votre insouciance, votre
inhumanit...--Frdric, pensez-vous  ce que vous me dites?--Perfide!
pensez-vous  la manire dont vous vous conduisez avec moi?--Monsieur,
je vous prie, expliquons-nous de sang froid. Qu'avez-vous  me
reprocher?--Ce que j'ai  vous reprocher! O tiez-vous hier?--
l'Opra.--Avec qui?--Vous dois-je compte de mes actions?--Si elles
toient pures, vous oseriez les avouer.--Frdric, vous abusez de ma
patience.--Et vous, de ma crdulit, de mon amour. Rose, lisez cette
lettre que vous m'avez crite; la voil, baigne de mes pleurs. Vous me
trompiez donc?--Non, monsieur, dit-elle en prenant la lettre, qu'elle
ne me rendit pas; je vous jure qu'en l'crivant je cdois aux mouvemens
les plus naturels. Votre dpart a pens me faire mourir. Est-ce ma faute
 moi si je suis incapable de supporter la contrarit, et si toutes les
motions violentes me gurissent des sentimens qui les ont
occasionnes?--Vous ne m'aimez donc plus?--Non, Frdric. Vous
connoissez ma franchise; il me seroit impossible de vous tromper, de me
tromper moi-mme: il ne faut pas vaincre la nature.--Et moi, puis-je
vaincre l'amour que vous m'avez inspir? Puis-je cesser...--Oui,
Frdric, vous cesserez d'avoir de l'amour pour moi, et nous
conserverons l'un pour l'autre beaucoup d'amiti.--Jamais.--Vous le
croyez aujourd'hui; mais le temps, la nature...--La nature! m'criai-je,
la rage dans le coeur; la nature! Pensez-vous qu'avec ce mot, qui
briseroit la patience d'un ange, il n'est pas de femme sans foi, il
n'est pas de monstre, quelque dprav qu'on le suppose, qui ne pt
justifier les crimes les plus atroces...--Frdric!--la conduite la plus
scandaleuse...--Frdric!--les vices les plus bas.--Monsieur, dit-elle
en se levant, vous m'insultez.

Quand une femme qui a t la vtre vous dit que vous l'insultez, il est
certain que vous lui reprochez ce qu'elle ne veut pas entendre, ce
qu'elle ne peut justifier; alors le meilleur parti est de se taire: ce
fut celui que je pris. Je remontai chez moi, o, dans ma colre, je
m'expliquai avec tant d'nergie, que si madame de Vignoral m'et
entendu, elle auroit pu rpter avec plus de raison que je l'insultois.
Je m'habillai dans l'intention d'aller pancher mon coeur dans le sein
de mon ami Florvel. Comme j'allois sortir, on vint m'avertir que M. de
Vignoral me demandoit. Je me rends  son cabinet; je le trouve.... avec
son pouse.

Pourriez-vous, me dit-il, m'expliquer ce qui se passe d'extraordinaire
chez moi? Vous arrivez  Paris sans que j'en sois prvenu; vous
descendez dans ma maison sans me faire avertir; vous voyez ma femme un
instant, et elle accourt aussitt m'apprendre qu'il lui est dsormais
impossible de vivre sous le mme toit que vous. J'espre que vous me
direz tout ce que cela signifie.--C'est madame qui est venue se plaindre
 vous, monsieur?-- qui donc voulez-vous qu'elle se plaigne quand on
lui manque?--Est-ce madame aussi qui vous a dit que je lui avois manqu?
Monsieur, je n'aime pas qu'on me rponde en m'interrogeant. Puis-je
savoir ce que vous tes venu faire  Paris?--Un voyage bien inutile,
monsieur.--Ce n'est pas l une rponse.--Ce n'en est pas moins la
vrit. Madame de Sponasi apprend qu'une de ses amies est malade; elle
crit, et n'en reoit point de nouvelles: l'inquitude l'agite, elle
m'engage  partir. Je prends la poste, je cours sans m'arrter, sans
rien prendre, quoique j'eusse la fivre. J'arrive chez l'amie de madame
de Sponasi; tremblant, je m'informe de sa sant; on me dit qu'elle est 
l'Opra. Cela me parot si bizarre, que je n'en veux rien croire. Malgr
la fatigue et l'accablement que j'prouvois, je vais moi-mme  l'Opra;
j'y vois cette femme que l'on croyoit aux portes du tombeau, frache
comme une rose humecte des pleurs de l'aurore, gaie comme une jeune
fiance villageoise; je crois mme qu'elle en toit aux accords.
N'est-ce pas l faire un voyage inutile? Je m'en rapporte  vous,
monsieur.--Madame de Sponasi est une folle de vous faire courir la poste
pour si peu de chose, me rpondit M. de Vignoral avec impatience.--Je
suis de cet avis, ajouta son pouse en riant: mais elle ne savoit sans
doute pas que Frdric avoit la fivre; sans cela, elle serait
inexcusable.--C'est l son moindre tort, m'criai-je en la regardant
avec humeur.

J'aurois d avoir plus d'empire sur moi. Madame de Vignoral, charme de
la manire dont j'vitais de la compromettre, lorsque, dans son premier
mouvement, elle avoit oubli qu'une femme ne doit jamais se plaindre 
son mari des torts de son amant, ne rioit sans doute que de l'adresse
avec laquelle je rparois son inconsquence; mais ce rire m'avoit
choqu, et ma rplique, plus encore mon regard, lui rendirent sa
colre. Elle s'empressa de rpliquer:

Les torts d'une femme qui a eu des bonts pour vous, quelque grands que
vous les supposiez, ne pourraient vous autoriser  l'insulter; et
lorsque votre colre retombe sur moi, qui ne suis pour rien dans cette
affaire, j'ai droit d'en tre offense. Point d'explications, monsieur;
je ne les aime pas. Je vous avertis que je n'ai point de rancune;
heureusement la nature m'a donn un caractre loign de tout esprit de
vengeance: mais je sens qu'il me seroit dsormais trs-dsagrable de
vivre dans la mme maison que vous.

Le grand homme assura son pouse qu'il lui en coteroit d'autant moins
de la satisfaire, qu'il ne pouvoit se dissimuler que je n'avois aucune
aptitude aux sciences, que tous mes gots taient frivoles; en un mot,
que, malgr ses conseils, il ne doutoit pas que je ne fusse subjugu
par quelque coquette qui m'avoit dgot de la philosophie. Oh! oui, me
disois-je tout bas, de la philosophie de la nature.

Vous m'avez entendu, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers
moi.--Monsieur, je ne suis pas entr chez vous de ma propre volont;
j'espre que vous n'oublierez pas que c'est  madame de Sponasi qu'il
faut vous adresser.--Et si cela alloit lui faire perdre l'amiti de sa
bienfaitrice? s'cria madame de Vignoral. Je n'y avois pas pens.

J'y avois rflchi, moi; mais j'tois plus press de m'loigner de la
perfide Rose, qu'elle ne l'toit d'tre spare de Frdric. Je les
saluai, et je me rendis bien triste chez mon ami Florvel. Je lui contai
mes peines; il commena par rire du destin qui me faisoit courir la
poste pour voir ma matresse  l'Opra, en recevoir mon cong, me
brouiller avec un philosophe, risquer de perdre ma sant et la
protection de madame de Sponasi: il finit par me plaindre, en m'assurant
que son amiti me resteroit,  quelque vnement que ce ft. Nous
consultmes ensemble ce que j'avois de mieux  faire.




CHAPITRE XVII.

_Le retour._


Ce qu'il y avoit de mieux  faire sans doute, toit de retourner sur mes
pas aussi vte que j'tois venu: le temps, qui affoiblit tout, ne
pouvoit qu'ajouter au tort de mon absence. J'hsitois; Florvel me
dcida. Nous cherchmes long-temps ce que je dirois  madame de Sponasi:
il faut croire qu'il n'y avoit nulle excuse valable  mon brusque
dpart, car nous n'en trouvmes pas. Nous prmes le parti d'abandonner
beaucoup au hasard, qui l'emporte souvent sur les meilleures
combinaisons: mais le bien qu'il fait, la vanit humaine s'en empare, et
le met sur le compte de la prudence, de l'adresse et du gnie; pour le
mal, c'est toujours le hasard qui le cause. J'tois trop inquiet, moi,
pour n'tre pas modeste, et j'aurois volontiers promis un temple  la
Fortune, pour qu'elle me tirt d'embarras.

Florvel me donna un billet pour ma bienfaitrice, me laissant libre de le
garder ou de le remettre, suivant les circonstances. Voici ce qu'il
contenoit:

Madame, Frdric n'est venu  Paris que pour me rendre un service
important. L'excs de son amiti pour moi est sa seule excuse auprs de
tous; ne lui demandez aucun dtail, il ne pourroit vous en donner sans
trahir un secret qui m'appartient. Je suis si honteux d'avoir dispos de
ses momens sans votre aveu, que je n'ose compter sur votre indulgence.

Madame de Florvel vous prsente ses respects.

C'toit bien peu de chose qu'un billet pareil; mais enfin c'toit
quelque chose, et, dans le malheur, on fait ressource de tout. Florvel
toit lui-mme si jeune, que ma sagesse n'acquroit pas grande valeur
par sa caution; il est vrai qu'il toit mari, qu'il vivoit parfaitement
d'accord avec son pouse, et que cette double circonstance lui donnoit
une considration qu'on et refuse  son ge. Il me rassura par ses
paroles, et plus encore par l'offre de sa maison, si ma bienfaitrice
usoit  mon gard de trop de svrit. Il ne le craignoit pas, parce
qu'il voyoit en moi, ainsi que je le lui avois dit, un parent de madame
de Sponasi; moi, je craignois beaucoup, parce que j'ignorois  quel
titre elle s'intressoit  moi. Mais j'tois oblig de dissimuler ce
motif d'inquitude.

Je repris la poste, aprs avoir calcul le temps de manire  arriver
au chteau avant que personne ft lev. Je fis en route beaucoup de
rflexions si sages, que j'aurois dfi Philippe de m'en offrir de
meilleures. Mon cher Philippe! c'toit sur lui que je comptais; aussi
tois-je bien dcid  lui tout avouer, et mme  recevoir ses
remontrances avec la plus entire soumission.

J'entrai chez lui; il m'embrassa, ne voulut entendre aucune explication
qu'il ne m'et conduit dans ma chambre, et vu mettre au lit: alors il
prit un sige, et m'couta sans me faire d'autres observations que
celles qui pouvoient le rassurer sur ma sant.

Si vous m'eussiez consult, me dit-il lorsque j'eus fini, je vous
aurois vit un voyage et bien du chagrin; mais,  votre ge, il est
tout naturel de ne prendre avis que de sa tte ou de son coeur.
L'exprience que vous venez d'acqurir ne sera pas perdue, je l'espre.
Si madame de Sponasi n'avoit montr que de la colre, je tremblerois
pour vous; mais je l'ai vue chagrine, et cela me rassure. Ce qui me
rassure encore davantage, c'est que votre voyage n'a pas t heureux:
elle vous en voudroit de l'avoir abandonne, si le plaisir et suivi vos
pas; vous n'avez eu que des peines, elle vous pardonnera: tel est le
coeur humain. Je la prviendrai de votre retour. Apprtez-vous  lui
faire un rcit naf de votre aventure; prsentez-vous plus afflig, plus
humili, plus dupe mme que vous ne l'tes, et vous lui inspirerez tant
de piti, qu'elle ne gardera pas la moindre rancune.

Quoi! Philippe, vous voulez que je sacrifie la rputation de madame de
Vignoral? Malgr ses torts, je ne m'y rsoudrai jamais.

Que vous tes enfant me rpondit-il, de penser  la rputation d'une
femme qui, je vous assure, n'y pense pas elle-mme, et qui d'ailleurs
vous a mis dans la ncessit d'entrer en explication! Madame de Sponasi
recevra une lettre de M. de Vignoral; cette lettre vous accusera
d'ineptie, de paresse; que sais-je? elle peut vous perdre auprs de
votre bienfaitrice, si vous ne lui montrez pas d'avance le motif qui
l'aura dicte. Je vous le rpte, c'est par un aveu plein de franchise,
c'est en donnant  votre voyage plus d'originalit qu'il n'en a, que
vous rentrerez en grce. Persuadez-vous bien qu'on ne doit de sacrifices
 la rputation d'une femme que dans la proportion de l'intrt qu'elle
met  la conserver, et qu'aujourd'hui cet intrt est si petit...
Dormez, et je viendrai vous avertir quand on voudra vous voir.

Je rflchis que Philippe avoit raison. Non seulement il falloit excuser
mon dpart, mais aussi le cong que me donnoit le grand homme; il
falloit convenir que j'tois un sot, ce qui est assez humiliant; il
falloit renoncer  l'ide que ma protectrice s'toit faite de mes
dispositions  la philosophie, ce qui devenoit trs-dangereux, ou dire
la vrit. Quand la vrit se trouve d'accord avec notre amour-propre et
nos intrts, il seroit bien mal-adroit de mentir; ce fut ma conclusion.
Elle toit d'autant plus naturelle, que Philippe m'avoit fait entendre
que ma bienfaitrice connoissoit assez ma liaison avec madame de
Vignoral, pour avoir devin le motif de mon voyage  Paris.

Philippe vint me chercher trop tt, car il me rveilla. Pour retarder
l'explication, j'observois l'indcence de me prsenter chez madame de
Sponasi en robe-de-chambre; vain prtexte! il exigea que je le suivisse.
Sa curiosit est en mouvement, me dit-il; elle brle de vous
voir.--Est-elle bien en colre, Philippe?--Elle rit de tout son coeur,
mais elle m'a bien dfendu de vous le dire. Il y a un quart d'heure que
vous seriez chez elle, si elle ne m'avoit retenu jusqu' ce qu'elle ait
pu se composer un air assez srieux pour vous recevoir. Attendez-vous 
un abord froid,  quelques rflexions svres; mais ne vous pouvantez
pas.

Philippe avoit beau dire, je n'tois pas rassur, et je me laissai
conduire plutt que je n'allai. Lorsque j'entrai, madame de Sponasi me
regarda, et dtourna la tte aussitt. Je restois debout, attendant
toujours qu'elle me fixt de nouveau, ou qu'elle me ft signe
d'approcher; mais elle vitoit de me regarder, elle vitoit mme que je
pusse la voir. Cette situation dura plus de deux minutes, qui me
parurent bien longues. Je tressaillis en la voyant se lever avec
vivacit, et se tourner vers moi.

Monsieur, me dit-elle avec colre... puis elle se laissa tomber sur
son fauteuil en riant aux clats. Philippe en fit autant, et je les
imitai sans trop savoir pourquoi. Madame de Sponasi s'crioit de temps 
autre: Il la croyoit morte, et elle toit  l'Opra! Puis elle
recommenoit  rire, et en riant elle crioit de nouveau:  l'Opra!...
On donnoit Didon... Frdric... contez-moi donc cela... Et lorsque je
voulois parler, les clats de rire partoient avec une nouvelle force.

Tout finit, la gaiet malheureusement plus vite que toute autre chose;
nous reprmes chacun le dcorum de notre situation, madame de Sponasi un
aspect srieux, Philippe un air insignifiant, et moi la mine d'un
colier pris en faute: mais si le srieux de ma bienfaitrice
l'abandonna encore, ce fut pour faire place  un intrt si vif, qu'il
me pntra. Elle remarqua ma pleur, et s'informa de ma sant avec tant
de bont, que je sentis crotre la reconnoissance qui m'attachoit 
elle. Elle fit signe  Philippe de nous laisser seuls.

Vous avez l'air de souffrir, Frdric, me dit-elle; parlez-moi
franchement: est-ce le procd de madame de Vignoral qui vous afflige,
ou la crainte de perdre mon amiti?

J'ai mrit, madame, que vous doutiez de l'attachement respectueux que
j'ai pour vous; mais il est tel, que rien, dans mon coeur, ne peut le
balancer. Assurez-moi que vous ne m'en voulez pas, et ma joie vous
prouvera que je ne regrettais que votre amiti.

Il faut donc vous pardonner, car je ne peux vous voir si abattu sans
vous plaindre; mais ne vous y trompez pas, c'est pour mnager ma
sensibilit que je veux vous remettre en paix avec vous-mme. Pour vous,
vous ne mritez pas... Elle me tendit la main, et je la baisai avec
attendrissement. Il y avoit tant de douceur, d'amabilit dans cette
manire de m'accorder mon pardon, que j'en tois touch jusqu'aux
larmes.

Vous n'tes plus un enfant, Frdric, et je rougirois d'employer 
votre gard un autre langage que celui de la raison. Je veux que vous
ayez de l'amiti pour moi: vous m'entendez, c'est de l'amiti que
j'exige; je vous crois le coeur trop grand pour ne chercher  me plaire
que dans l'attente de mes bienfaits. Si j'en doutois un seul instant, je
ferois ds aujourd'hui pour vous ce que je prtends faire avec le temps.
Libre de tout espoir, vous le seriez de toute reconnoissance, si elle
vous toit pnible; je prfrerois l'ingratitude dmasque  un
sentiment affect qui dgraderoit votre ame. Voil ma manire de penser;
et je vous la dis, parce que je suis persuade que vous tes fait pour
l'entendre. Suivez plutt vos passions qu'un sordide intrt; mais
soumettez vos passions  vos devoirs. Mon ami, la jeunesse passe vte;
on ne la regretteroit peut-tre pas si le calme arrivoit avec l'ge:
mais, dans les hommes sur-tout, ce calme est bien triste quand il tient
 l'puisement. Modrez vos passions, mais ne les teignez point par un
abus criminel: c'est par elles que vous serez peut-tre un jour capable
de vous illustrer; ce sont elles qui vous sauveront de l'ennui et de
l'gosme. Quand je veux que vous vous livriez  l'tude, ce n'est point
par le dsir de vous voir savant, mais parce que j'ai la plus forte
conviction que le got de l'tude peut seul vous sauver des orages de la
vie; ou vous apprendre  vous en tirer avec honneur si la fougue vous
entrane. Entre les desirs d'un sot et ceux d'un homme instruit, la
diffrence n'est pas grande; cependant il arrive toujours qu' l'poque
de la vie o les sens ont moins d'empire, le sot a tout perdu, tandis
que l'homme instruit a beaucoup gagn. Qu'en faut-il conclure? sinon que
la rflexion, fruit de l'tude, trouve sa place au milieu mme de
l'ardeur des passions, et que si elle ne dtruit pas leur puissance,
elle en tire du moins de la force pour l'avenir. Me comprenez-vous,
Frdric?

Oui, madame, parfaitement.

Cependant voil dj, par votre faute (ce n'est point un reproche que
je vous fais), mes projets drangs dans ce que j'avois essay pour
vous. Vous sentez fort bien qu'il n'est plus possible que vous
retourniez auprs de M. de Vignoral.

Croyez-vous, madame, que ce soit une grande perte pour
moi?--Expliquez-vous, Frdric. J'hsitois; elle m'encouragea  lui
parler librement. J'ajoutai:

Il me siroit mal de juger le mrite de M. de Vignoral. Sur sa
rputation, je le crois un grand homme; mais je doute que toute sa
science et jamais contribu  mon instruction. Livr  des spculations
gnrales, ou trop occup de lui pour descendre jusqu' moi, il n'est ce
que vous le croyez que dans ses ouvrages. Ses ouvrages m'appartiennent
comme au public; ce qu'ils ont de juste, j'en peux profiter en les
lisant. Pour des soins particuliers, je n'y ai jamais compt. Pour sa
conversation, je suis persuad que je gagnerois plus  la vtre qu' la
sienne, mme lorsqu'il auroit pour moi les bonts dont vous m'honorez.

En vrit, Frdric, je le crois comme vous: mais il n'est pas possible
que je vous fixe prs de moi; du moins je l'apprhende: je rflchirai
l-dessus cependant. Allez, mon enfant, allez vous reposer; nous
reprendrons cette conversation plus  loisir.

Je me retirois content, mais l'esprit occup: madame de Sponasi me
rappela en riant. J'ai oubli, me dit-elle, de vous faire une demande
assez singulire. Que prfrez-vous d'avoir vu madame de Vignoral 
l'Opra, ou de l'avoir trouve malade de votre dpart?

Cette question, si dplace  la suite d'une conversation srieuse, me
dconcerta  tel point, que je restai sans rpondre. Madame de Sponasi
la rpta, et je l'assurai que la lgret de madame de Vignoral me
convenoit d'autant mieux, que plus de constance de sa part auroit
aggrav mes torts, en me retenant loin de ma bienfaitrice. Cette rponse
parut lui faire plaisir; mais, en regagnant mon appartement, je disois
comme M. de Vignoral: Quelque philosophe que se croie une femme, elle
est toujours femme. J'crivis  mon ami Florvel pour le rassurer sur mon
compte, et je retrouvai en peu de jours la sant et l'enjouement de mon
ge.




CHAPITRE XVIII.

_Le produit net._


Madame de Sponasi prolongea son sjour  la campagne: je n'en fus point
fch; j'y lisois beaucoup et avec fruit. J'avois mes petites ides 
moi; je comparois: je n'avois aucune espce de prvention; c'toit un
moyen de bien juger. On recevoit beaucoup de monde au chteau; cela
faisoit distraction: j'tois reu dans tous les environs; cela m'amusoit
en multipliant mes connoissances et mes observations. J'ai toujours aim
 observer; de tous les moyens de s'instruire, c'est celui qui cote le
moins de peine, et procure le plus de plaisir.

Nous avions pour proche voisin un homme d'une naissance distingue, et
jadis d'une grande fortune; c'toit un conomiste, et un des premiers de
la secte. Madame de Sponasi desira que je m'attachasse particulirement
 lui, parce qu'il jouissoit d'une haute rputation, et qu'elle n'toit
pas fche que j'acquisse quelques connoissances gnrales sur
l'administration. M. Dumonceau, de son ct, toit enchant de trouver
un adepte de plus: car la fureur de faire des proslytes est une maladie
incurable de tous les gens  systme; on diroit que leur foi augmente
avec le nombre des crdules.

M. Dumonceau avoit des moyens infaillibles pour relever les finances de
l'tat, pour rendre la France excessivement florissante sous le rapport
de l'agriculture, du commerce et des arts. Il faisoit imprimer tous les
mois des ouvrages dans lesquels la lumire peroit de tous cts; mais
son sicle ingrat s'obstinoit  vivre dans les tnbres. En effet, en
accordant  ce grand homme deux ou trois suppositions, rien n'toit plus
facile  excuter que ses plans. Par exemple, je suppose, 1. que tout
ce qui existe n'existe pas; 2. que tout le monde pense comme moi; 3.
que les finances ne soient administres que par d'honntes gens, si l'on
en trouve: le reste alloit tout seul. Il dissquoit la France,
prsentoit,  livres, sous et deniers, ce que produisoit le terrain, en
le divisant et subdivisant selon les diverses qualits; c'toit l qu'il
plaoit les richesses uniques, et consquemment l'unique impt. Une
centaine de mots barbarement rendus franois, et pour conclusion
gnrale, _le produit net_, telle toit sa machine financire si simple,
si simple, qu'en l'expliquant il s'embrouilloit, qu'en la dcrivant il
faisoit d'normes volumes. D'un bout de l'Europe  l'autre, ses
confrres crioient: Peut-on voir rien de plus clair? Et pour mieux faire
comprendre encore cette opration si claire qu'ils entendoient tous
parfaitement, ils en faisoient imprimer des explications, dans
lesquelles on ne rencontroit aucune similitude: mais c'est gal; le fond
restoit toujours d'une vidence frappante.

La seule chose dont on auroit pu s'tonner, c'est que M. Dumonceau, en
relevant la fortune publique, dlabroit tellement la sienne, que ses
cranciers le faisoient saisir par-tout, et sans piti. Ces hommes,
enfoncs dans l'ancienne routine, ne concevoient rien au produit net, et
ne sentoient pas le mrite des suppositions. M. Dumonceau toit au
dsespoir d'tre oblig de vendre ses terres, sur-tout depuis une
exprience qui devoit l'enrichir, et servir d'exemple  son pays. Dans
son jardin de Paris, il avoit sem cent grains de bl; et en les
arrosant avec de l'eau sale, il avoit eu la preuve que chaque pi avoit
rendu deux cinquimes de plus que ceux abandonns  la nature. Ainsi on
peut juger ce qu'auroient rapport toutes ses fermes, en supposant, 1.
qu'il et plu de l'eau sale, etc. etc. C'toit au milieu de richesses
pareilles que M. Dumonceau voyoit disparotre les siennes. De tous les
conomistes ses confrres, il n'y en avoit pas un dont la fortune ne ft
en aussi mauvais tat, et le produit net de leurs spculations
miraculeuses toit la ruine de leurs familles pour les nobles, et
l'hpital pour les roturiers. On peut juger quel seroit le sort d'un
tat qui les adopteroit.

Je n'appris dans les conversations de M. Dumonceau qu' me dfier de
plus en plus des systmes; mais je continuai  aller chez lui. Lecteurs,
faut-il vous dire pourquoi? Madame Dumonceau toit une belle brune, un
peu forte pour son sexe, mais frache, et l'oeil d'une vivacit si
expressive, qu'il autorisoit moins l'espoir qu'il n'annonoit la
russite. Je ne sais si j'en serois devenu amoureux; elle ne m'en laissa
pas le temps. De toute la science de son poux, cette dame n'avoit
retenu qu'une vnration profonde pour le produit net. L'espoir, les
refus, les soins, les craintes, les caresses, en un mot tous les impts
indirects qui forment aussi le plus grand revenu de l'empire de l'amour,
toient rays de son catalogue. Elle ne vous calculoit jamais qu' votre
juste valeur, ne vous estimoit qu'en proportion de vos facults, ne vous
aimoit que prsent, vous oublioit au moment de votre dpart, ne
s'ennuyoit jamais de votre absence, mais vous recevoit toujours bien au
retour. Il est vrai que l'on ne revenoit  elle que lorsqu'on prouvoit
l'ennui du veuvage: aussi, avec beaucoup de moyens de plaire, grace 
son enthousiasme pour le produit net, elle toit sans amis, et mme sans
amans, quoique tout le voisinage contribut  ses plaisirs. C'toit son
systme.




CHAPITRE XIX.

_Comment le nommera-t-on?_


On ne peut pas toujours l'appeler Frdric, dit un jour madame de
Sponasi  Philippe (j'tois prsent). Nous allons retourner  Paris; je
serai oblige de lui donner un logement  l'htel, jusqu' ce que j'aie
pris un parti  son gard. Dans mes socits, dans les siennes, ce nom
de Frdric est trop simple; il peut d'ailleurs exciter la curiosit, et
mme des questions.

Il y a long-temps que j'y ai pens, madame, rpondit Philippe; mais
j'attendois que vous en fissiez l'observation.

Et vous, Frdric, me dit ma bienfaitrice, vous tes-vous occup de
cela quelquefois?

Oui, madame, lorsqu'on m'a interrog pour savoir le nom de ma famille.

Qu'avez-vous rpondu?--Que j'avois l'honneur de vous appartenir.--Le
croyez-vous? rpliqua-t-elle avec vivacit.--Non, madame.--Pourquoi donc
le disiez-vous?--Pour donner  ceux qui me questionnoient un motif de
respecter vos bonts pour moi.--Et vous affirmiez que vous
m'apparteniez?--Oui, madame.-- quel titre?--Comme un parent
trs-loign, priv d'appui presque en naissant; et trop heureux de
recevoir vos bienfaits.--Philippe savoit-il cela?

Philippe voulut parler; mais madame de Sponasi lui imposa silence avec
une svrit qui me fit trembler.

Rpondez-moi, Frdric, ajouta-t-elle: Philippe savoit-il que vous vous
donniez pour un de mes parens?--Non, madame.--Non? bien sr?--La
franchise avec laquelle je me suis expliqu jusqu' prsent doit vous
garantir que je ne vous en ferois pas un mystre.-- qui avez-vous dit
que vous tiez mon parent?-- M. de Florvel seul. Il fut le seul aussi
qui, dans sa surprise de vos bonts pour moi, vouloit les attribuer 
une cause qui blessoit l'ide que tout le monde doit avoir de vous. Ne
pouvant entrer dans des dtails que j'ignore moi-mme, ce fut moins par
amour-propre que par respect pour votre rputation que je l'assurai que
j'avois l'honneur de vous appartenir.--Et qu'est-ce que M. de Florvel
supposoit?--En vrit, madame, il m'est impossible de le dire. Vous
connoissez les jeunes gens; une plaisanterie entre eux est toujours sans
consquence: elle n'auroit pris une tournure srieuse que si j'eusse
hsit dans la manire de m'expliquer.--Je n'ai rien  dire  cela.
Laissez-moi seule avec Philippe.

Je m'en allois le coeur bien gros; madame de Sponasi s'en apperut.
Frdric, me dit-elle, je ne vous en veux pas. Ce que vous avez rpondu
 M. de Florvel avoit un motif si respectable, que je doute qu' votre
place qui que ce ft et mieux fait; m'eussiez-vous mme dplu, votre
franchise seroit la meilleure de toutes les excuses. Allons, ne soyez
donc pas triste; encore une fois, je ne vous en veux pas. Embrassez-moi,
ajouta-t-elle avec bont; et si ce mauvais sujet de Florvel en jase,
dites-lui que c'est absolument sans consquence.

Je la quittai, ne doutant pas de son amiti, mais plus que jamais
fatigu du mystre qui enveloppoit ma naissance. J'allai promener mes
rveries dans le parc, et toutes mes rflexions  cet gard ne servirent
qu' me prouver l'inutilit d'en faire. La seule chose dont je restai
convaincu, fut que madame de Sponasi ne pardonneroit pas  Philippe de
m'instruire, et que le mouvement de colre auquel elle s'toit livre le
rendroit, s'il est possible, encore plus discret qu'il ne l'avoit t
jusqu'alors. Comme je revenois, Philippe passa prs de moi, et, sans me
regarder, me recommanda tout bas de monter chez moi, et de ne pas en
sortir avant de l'avoir vu.

En entrant, il ferma la porte, et me dit: Madame de Sponasi doit avoir
ce soir un entretien particulier avec vous. S'il est question de moi,
soit en bien, soit en mal, laissez-la dire sans appuyer, sans la
contrarier; le pige est des deux cts. Je la crois jalouse de l'amiti
que vous avez pour moi. Je n'en suis pas fch; cela prouve qu'elle vous
aime beaucoup: mais prenez garde d'augmenter cette inquitude; elle
craint que je ne vous aie rvl le secret de votre naissance. Je n'ai
rien  me reprocher: mais il ne suffit pas de la certitude d'avoir
rempli son devoir; il faut que ceux dont nous dpendons en soient aussi
persuads que nous. Ne tmoignez donc aucune curiosit  madame de
Sponasi: vitez avec le mme soin une indiffrence trop grande; elle
pourroit l'attribuer  la dissimulation. En un mot, vous voil prvenu;
tenez-vous sur vos gardes. Votre franchise a russi ce matin; c'est un
miracle: mais elle a jet des soupons dans l'ame de votre bienfaitrice;
il seroit dangereux de les y laisser germer. Adieu; il ne faut pas qu'on
puisse se douter que je vous aie parl. De la prudence, beaucoup de
prudence. Il sortit.

Pourquoi me recommander de taire ce que je ne savois pas? pourquoi cette
crainte que madame de Sponasi ne ft jalouse de l'amiti bien mrite
que j'avois pour Philippe? et quel pouvoit tre le motif d'une jalousie
aussi extraordinaire? La prudence dont on me faisoit une loi, n'toit, 
vrai dire, qu'une dissimulation d'autant plus difficile  mettre en
pratique, qu'il ne s'agissoit pas d'tre en garde sur telle ou telle
chose, mais sur mes sentimens, mais sur une curiosit la plus lgitime
qu'un homme pt avoir. D'ailleurs, s'il est ais de se dguiser avec
ceux pour qui l'on n'a que de l'indiffrence, il est impossible de le
faire quand le coeur se met de la partie, et j'aimois vritablement ma
bienfaitrice. Je ne pouvois prendre d'autre rsolution que celle de
mettre bien peu du mien dans l'entretien dont j'tois averti; c'est
aussi ce que je me promis. Je me promis encore de ne rpondre aux
questions qui pourraient m'embarrasser, que par des questions plus
directes.

Rien n'est plus infaillible quand on veut savoir la pense de ceux qui
cherchent  deviner la ntre.

Aprs souper, madame de Sponasi me tmoigna le dsir que je lui tinsse
compagnie: cela m'arrivoit souvent. Souvent aussi je lui servois de
lecteur: ce qui n'toit pas fatigant; car le premier passage qu'il lui
plaisoit de commenter, engageoit la conversation, et la conversation se
prolongeoit si long-temps, que la lecture ne retrouvoit plus sa place.
Un volume auroit pu servir pendant une anne entire. Il est un ge
auquel rien n'engage plus  s'instruire, et cet ge est aussi celui o
l'on aime le plus  montrer ce qu'on sait.

Vous m'avez donn aujourd'hui une preuve de votre franchise, me dit
madame de Sponasi, et vous avez beaucoup gagn dans mon estime.
Continuez  me parler avec la mme sincrit, et dites-moi ce que vous
pensez de Philippe.

Je vous demanderai, madame, sur quoi vous voulez que je vous dise ce
que je pense de lui. Est-ce sur sa conduite envers vous, ou sur celle
qu'il a tenue avec moi?

Mais.... sur son caractre en gnral.--Eh bien! je crois qu'il mrite
la confiance que vous lui accordez.--Je m'explique mal, et je sens la
difficult de m'expliquer plus clairement. Dites-moi,
l'estimez-vous?--Je n'ai qu' me louer des conseils qu'il m'a
donns.--Oh! je me doutois bien qu'il voudroit vous donner des conseils,
rpliqua-t-elle avec humeur; il vous aime beaucoup, et il sacrifiera
tout, mon bonheur mme,  votre intrt.

Ce reproche toit une nigme pour moi. Je gardai le silence, et je
rflchis tout bas que, de l'aveu mme de madame de Sponasi, Philippe
m'toit entirement dvou. Cette certitude me fit plaisir.

coutez, Frdric: telle que vous me voyez, je ne suis pas heureuse; le
temps des illusions est  jamais pass pour moi, et je ne sais sur qui
reposer ma confiance. Mes parens m'accablent d'gards; mais je crois
qu'ils ne s'informent jamais de ma sant sans penser  mon hritage.
Philippe m'est ncessaire: il me flatte, je le sens; et telle est ma
foiblesse, que, sans l'estimer, j'ai besoin de l'avoir toujours auprs
de moi. Cet homme s'est fait une telle tude de mon caractre, qu'il me
domine au point que je ne sais ce que je deviendrais si je l'loignois.
Il est au-dessus de son tat sous bien des rapports; mais il a une
scheresse d'ame qui me fait mal. Depuis plus de vingt ans qu'il est 
mon service, il ne m'a jamais donn sujet de me plaindre de lui, et
cependant j'ai la certitude qu'il n'a pour moi aucune espce
d'attachement. Il est intress; c'est sa fortune qu'il soigne en moi.
Il n'a pas  se plaindre; mais plus je fais pour lui, plus il voudroit
avoir. Loin d'oser en murmurer, je pense souvent que s'il toit plus
modr dans ses desirs, il pourroit me quitter; car il a de quoi se
passer de moi maintenant. Ainsi, de son ct, s'il calcule ce que la
servitude peut lui produire, du mien je suis force de rflchir que ses
complaisances me sont devenues ncessaires, qu'un autre que lui auroit
moins de qualits sans avoir moins de cupidit. D'ailleurs il seroit
bien dur  mon ge de ne voir autour de moi que des figures nouvelles.
Quand on n'existe plus que dans le pass, on tient  tout ce qui le
rappelle; aussi ai-je cent fois pens que c'est plutt par sentiment
que par tout autre motif, que les vieilles femmes dtestent les modes
nouvelles. Lorsqu'elles s'y livrent, on peut assurer qu'elles n'ont
point eu de sensibilit dans leur jeunesse. Malheureusement pour moi,
mon coeur n'a point vieilli; j'prouve sans cesse le besoin d'aimer, et
je n'ai point d'enfans. Frdric! Frdric! pourquoi n'tes-vous pas mon
fils?

Ne le suis-je pas, madame? n'tes-vous pas pour moi la meilleure, la
plus tendre des mres? lui rpondis-je en lui prenant la main. Je la
sentis tressaillir. Elle garda le silence. Peu  peu sa figure devint
sombre; elle me repoussa.

Non, Frdric, je ne suis pas votre mre, je ne le sens que trop. Si
vous tiez mon fils, je serais heureuse, je serois sre d'tre aime.
Philippe gtera votre coeur: il vous apprendra l'art de feindre, il vous
apprendra  me tromper, il vous apprendra  ne voir en moi que la source
de votre fortune. Je n'oserai qu'en tremblant me livrer  l'intrt que
vous m'inspirez; je vivrai au milieu des soupons les plus dchirans;
mon ame perdra le peu de forces qui lui reste; je descendrai au tombeau
sans pouvoir vous har, sans avoir pu vous aimer. Pourquoi ai-je
consenti  vous voir? Je ne le voulois pas, je ne le devois pas. Soyez
l'ami de Philippe, c'est lui qui a bris ma volont.... Je ne l'aurois
pas cru capable.... Vous ferez tous les deux le malheur de ma vie.
Laissez-moi, Frdric, je n'ai plus assez de courage pour suivre cette
conversation.

Moi, madame, vous quitter dans l'agitation o vous tes! cela m'est
impossible. Dcidez de mon sort: quelle que soit votre volont,
j'obirai sans murmure; s'il m'toit permis d'en avoir une, je cesserois
bientt d'tre un obstacle  votre tranquillit.

Et que feriez vous?

Je m'loignerois; et refusant  l'avenir des bienfaits qui vous font
suspecter mon coeur, je vous demanderois pour toute grace la permission
de vous rappeler quelquefois qu'il m'est impossible d'oublier ceux que
j'ai reus.

Vous me quitteriez sans regret?--Vous ne le pensez pas, madame: vous
avez trop de sensibilit pour douter de la mienne; vous avez trop de
fiert pour ne pas pardonner  un malheureux que le sort a priv de tout
en naissant, de ne pouvoir supporter l'humiliation.--Et qui vous
humilie, monsieur?--Des soupons dont il ne m'est pas permis de me
plaindre, puisqu'au moment o ils m'accablent, ils me prouvent l'amiti
que vous avez pour moi.--Frdric, pensez-vous  ce que vous
dites?--Oui, madame. Si vous craignez que vos bienfaits seuls
m'attachent  vous, je puis craindre  mon tour qu'ils me fassent perdre
votre estime, qui m'est cent fois plus prcieuse. Vous m'avez demand de
la franchise; il me seroit impossible de n'en pas avoir au moment o
j'envisage, pour la premire fois, toute l'horreur de ma situation.
Pourquoi le sort me tient-il spar de ma mre! Riche, elle n'et pas
cru payer mon amiti; pauvre, je la lui aurois prouve en ne travaillant
que pour elle.--Que ne peut-elle vous entendre! s'cria madame de
Sponasi: elle seroit heureuse, bien heureuse! Nous gardmes long-temps
le silence.

Vous tes fier, Frdric, me dit-elle en souriant et en me tendant la
main; j'ai t au moment de m'en fcher; et cela prouve que j'ai la
tte encore bien jeune, puisque votre fiert me donne la certitude que
vous tes incapable de faire cder votre caractre  votre intrt: mais
quand je suis mue, je raisonne tout de travers, et c'est ce qui m'est
arriv aujourd'hui. Parlons tranquillement: le pathtique est charmant 
votre ge; au mien, il est trs-dangereux. On prtend que les grandes
motions doublent l'existence; moi, je soutiens qu'elles l'abrgent, et
j'ai besoin d'conomiser le peu qui me reste. Eh bien! vous tes encore
srieux? Est-ce que vous me boudez?--Moi, madame?--Approchez votre
sige, faisons la paix, et causons comme de vieux amis.

Pour finir, une fois pour toutes, je conviendrai que j'ai jug Philippe
un peu svrement: je ne veux pas que vous le mprisiez; il vous aime,
et je suis sre que vous n'aurez jamais  vous en plaindre. Que ce que
je vous ai dit  son gard reste  jamais entre vous et moi. Je suis ne
avec beaucoup de richesses; il m'est impossible d'apprcier bien juste
jusqu' quel point il est permis d'tre intress quand on a sa fortune
 faire, et cela doit me rendre indulgente. N'est-ce pas,
Frdric?--Aussi l'tes-vous, madame. Je suis persuad que Philippe a
beaucoup d'attachement pour vous, et jamais il ne m'a parl de ma
bienfaitrice sans lui rendre la justice qui lui est due.--Je suis bien
aise que vous me le disiez; qu'il n'en soit donc plus question. J'ai
pens que vous aviez besoin d'un nom pour la socit; et comme je ne
sais rien faire sans consulter cet homme, je lui ai demand son avis. Il
a trouv tout de suite ce que j'aurois cherch long-temps. Vous prendrez
le nom de Tligny: c'est celui d'une terre que j'ai en Auvergne, et
qu'effectivement je vous destine; elle produit deux mille cus, et ds
ce jour je vous en abandonne le revenu. Cela vous convient-il? Je
gardois le silence. Elle ajouta: Si vous vouliez du moins vous donner
la peine de me remercier?

Je n'y pensois pas, madame: voil toute la rponse que je pus
trouver.--Oh! je vois bien ce qui vous occupe; convenez que j'ai eu la
maladresse d'ter aujourd'hui le prix  tout ce que je puis faire pour
vous. Un des plus grands torts de l'amiti, quand elle est vive, est de
pousser la dlicatesse jusqu' la dfiance; mais de toute notre
conversation, Frdric, nous ne devons retenir que deux choses, et c'est
vous qui les avez dites: la premire, que je suis la meilleure et la
plus tendre des mres; la seconde, qu'une mre ne croit jamais acheter
l'amiti de son fils. Embrassez-moi comme vous m'aimez, et c'est moi qui
vous devrai de la reconnoissance.

Pourquoi n'est-elle pas ma mre? pensois-je en l'embrassant: je ne
voudrois de son hritage qu'un coeur tel que le sien.




CHAPITRE XX.

_Le ruisseau._


Nous retournmes  Paris, au commencement de l'automne. J'eus un
logement  l'htel, et je continuai  vivre prs de ma bienfaitrice avec
la mme familiarit qu' la campagne; aussi devins-je pour tous ses
parens un grand sujet d'inquitude. Si ma naissance toit un problme
dont la solution m'occupoit, je fus persuad qu'ils desiroient autant
que moi d'en percer le mystre. J'ignore les conjectures qu'ils
formrent: mais, grace aux conseils de Philippe, j'usai avec tant de
modration de la faveur dont je jouissois, je me fis une tude si
constante d'opposer la politesse  la dfiance, et la fiert aux
attaques plus directes, qu'insensiblement on me regarda avec moins
d'impertinence; on dissimula mme jusqu' rechercher mon amiti: mais je
sentois trop qu'il ne falloit pas me fier  des dmonstrations qui ne
pouvoient jamais tre sincres. Madame de Sponasi n'avoit d'hritiers
qu' des degrs loigns: on lui faisoit la cour par gard pour son
testament; et ses parens, tout en tremblant de voir un tranger entrer
en rivalit avec eux, me mnageoient, dans la crainte de me rendre plus
cher. C'toit effectivement ce qu'ils pouvoient faire de mieux pour
leurs intrts, pour la tranquillit de ma bienfaitrice et la mienne.

Libre de tous mes momens, je jouissois d'une vie agrable. Moins par
obissance que par got, j'avois partag mon temps entre l'tude et les
plaisirs; je n'avois jamais mieux senti le besoin de m'instruire que
depuis qu'on ne m'en faisoit plus un devoir. J'tois rpandu dans
beaucoup de socits, mais celle de Florvel me convenoit mieux que
toutes les autres; son pouse avoit aussi de l'amiti pour moi, soit
parce qu'elle ne trouvoit bien que ce qui plaisoit  Florvel, soit parce
qu'elle n'ignoroit pas que j'avois dcid son mariage autant qu'il avoit
t en mon pouvoir.

Je rencontrai souvent madame de Vignoral, et je la vis sans motion.
L'ide qu'elle m'avoit sacrifi son poux et ses devoirs, avoit beaucoup
ajout  mon amour; mais quand je fus convaincu qu'elle les sacrifioit
galement  tous ceux en faveur de qui la nature lui parloit, je sentis
s'effacer le souvenir agrable que l'on garde presque toujours d'une
premire inclination.

Par coquetterie, besoin ou dsoeuvrement, je fis la cour  une veuve en
possession d'une rputation fort galante et fort honnte: elle mettoit
de l'ordre jusque dans son dsordre, et comptoit avec raison au nombre
de ses meilleurs amis tous ceux qui avoient t ses amans. toit-elle
engage, on sentoit l'inutilit de lui faire la cour: toit-elle libre,
la foule des adorateurs lui portoit ses hommages; elle les accueilloit
avec une grace charmante, excitoit leur empressement, leur jalousie,
tudioit avec soin ce qui pouvoit leur plaire. Le choix fait, sa porte
toit ferme  tous les rivaux, et le soupirant heureux devenoit un
matre auquel toutes ses volonts toient subordonnes.

Elle se trouvoit dans une situation fort embarrassante quand je me mis
sur les rangs; la foule toit congdie, son choix toit fait: mais elle
retardoit ce qu'on appelle les dernires preuves d'un vritable amour;
elle sentoit qu'elle n'avoit cd qu' l'impossibilit de vivre sans un
attachement. Je parus, elle hsita  me recevoir; mais rflchissant
qu'elle n'avoit donn  mon rival aucun droit sur elle, je fus admis 
l'honneur de disputer la victoire.

Rien n'est aussi piquant pour l'amour-propre que cette position: deux
hommes, poursuivant le mme objet, se dtestant sans oser le faire
parotre, se cherchant par-tout, liant les mmes parties, non pour le
plaisir d'tre ensemble, mais seulement pour clairer leurs dmarches,
et bien moins occups de plaire que de se persuader rciproquement
qu'ils ont plu. L'un fixe-t-il l'heure  laquelle il viendra le
lendemain, l'autre arrive au mme instant. S'il n'a pu venir plutt; si
l'un et l'autre, dans l'espoir de se tromper, se taisent sur leurs
visites, tous deux n'en sont que plus empresss  se devancer: chaque
minute donne souvent  la fois de l'inquitude, de la joie, des peines
et du plaisir.

Si la raison guidoit le choix de l'amour, j'aurois d renoncer  toute
esprance; car mon rival toit raisonnable comme un sage de la Grce,
quoiqu'il ft jeune et d'une figure sduisante: mais il toit minutieux,
plus dispos  donner des conseils qu' prodiguer des loges, et plus
tourment du dsir d'tre estim que du besoin d'tre aim. Sa jalousie
toit froidement raisonneuse; il prouvoit si mthodiquement qu'on avoit
tort de le rendre jaloux, qu'on pouvoit douter qu'il le ft rellement.
Obtenoit-il quelques prfrences, il les recevoit plutt comme un mari
sentimental que comme un amant capable de les payer.

Avec toute la politesse possible, il faisoit remarquer mes tourderies;
avec toute l'honntet imaginable, je coupois ses longs raisonnemens par
quelques saillies qui rendoient  la conversation un peu de vivacit. On
l'coutoit avec recueillement; on me sourioit: il toit reconnoissant et
tranquille; j'avois de l'espoir, et j'etois exigeant: il attendoit; je
m'impatientois, et j'aurois cent fois abandonn la partie sans la honte
de la perdre.

Nous dnions un vendredi chez notre veuve; elle nous avoit prvenus
qu'elle desiroit d'tre libre  six heures, parce qu'elle attendoit des
visites de famille ou d'affaire. La premire ide qui vint aux deux
rivaux, fut qu'elle vouloit en congdier un, et nous essaymes, suivant
l'usage, de nous accrocher l'un  l'autre pour le reste de la journe.
Nous dcidmes que nous irions ensemble  l'Opra.  cinq heures et
demie il fit un orage pouvantable. Nous envoymes chercher une
voiture; on n'en trouva pas. Enfin la pluie cessa; mais l'eau battoit
les deux murs. Il fallut partir. Notre veuve me plaisanta beaucoup;
j'tois chauss, mon rival toit en bottes. Elle m'avertit qu'elle
alloit se mettre  la fentre pour jouir de mon embarras. Je descends
l'escalier quatre  quatre, et, d'un saut, me voil de l'autre ct de
la rue, o je la regarde en riant: elle rioit aussi de tout son coeur. Le
jeune sage arrive tranquillement, et, ctoyant le ruisseau pour chercher
un endroit guable, il parvient sans danger, mais non sans effort,  me
rejoindre. Comme il se retournoit pour saluer notre veuve, elle se
retira en fermant la fentre. Il n'y fit pas attention; mais j'en tirai
le meilleur augure. Effectivement c'toit une affaire termine; son
choix toit fait.

toit-il raisonnable d'accorder  une gambade ce qu'on avoit fait
attendre  cinq semaines d'assiduits? Je n'en sais rien. Toutes les
femmes que j'ai consultes  cet gard se sont contentes de rire pour
toute rponse. J'ai fini par croire que notre veuve ressembloit aux
gomtres, qui, dans leurs calculs, mesurent l'inconnu par le connu. Au
reste, cette liaison ne dura pas long-temps; on pourroit la comparer 
une comdie d'intrigues,  laquelle on cesse de prendre intrt quand on
est sr du dnouement.




CHAPITRE XXI.

_Un nouveau personnage._


Vous approchez de l'ge o l'on doit prendre un tat, me dit un soir
madame de Sponasi, et vous connoissez assez le monde pour choisir
vous-mme. Quels sont vos projets, Frdric?

Madame, je n'en ai aucun.--Tant pis; il faut qu'un homme tienne 
quelque chose. Je sais bien que souvent on engage sa libert  des
convenances; mais il est triste de vieillir sans avoir rien fait pour
les autres ni pour soi.--Songez  ma position, madame; j'ignore qui je
suis, et l'on m'en fera le reproche si je cherche  me
distinguer.--Pauvre enfant!--L'tat militaire auroit t fort de mon
got; mais il faut un nom pour avancer en temps de paix: s'il n'en est
pas toujours de mme pendant la guerre, convenez qu'il est bien cruel
d'attendre son avancement du plus grand malheur qui puisse affliger
l'humanit.--Je ne veux pas du service; cela vous loigneroit de moi, et
je prtends que vous ne me quittiez jamais. Je n'en puis pas dire
autant, Frdric; je vous laisserai seul quelques jours, bientt
peut-tre.--Ah! madame, par piti pour moi, ne parlons pas du seul
vnement qu'il me serait impossible de supporter.--Mon ami, le temps
approche, je le sens: mon courage s'affoiblit; et si vous saviez toutes
les rflexions que je fais, vous seriez bien tonn. Ne vous
appercevez-vous pas que ma gaiet n'est plus que factice?--Votre bont
est toujours la mme.--Vous vitez de me rpondre; vous craignez de
m'affliger. Eh bien! revenons  notre conversation. L'tude des lois
vous conviendroit-elle?--Non, madame; je sens qu'il me seroit impossible
de sacrifier sans cesse mon opinion au respect des formes, et je
redouterois de m'en affranchir, dans la crainte de
m'garer.--Auriez-vous de la rpugnance  suivre la carrire
diplomatique?--C'est  quoi je n'ai jamais pens.-- mon avis, c'est le
seul parti qui vous convienne. Avec des talens, vous pourrez obtenir de
la considration, et j'espre vous laisser entour d'amis qui vous
appuieront. Mon enfant, pour acqurir des lumires, il faut avoir un but
fixe: sans cela, on passe alternativement d'un sujet  un autre; on
effleure tout, on ne sait rien. tudier les moeurs, les lois, les
intrts des nations, c'est, pour un homme de votre ge et qui a de
l'intelligence, se prparer des moyens d'avancement si l'on a de
l'ambition, ou des jouissances pour le temps o l'on n'a plus que celles
de la vanit. En un mot, je ne desire rien tant que de vous voir former
des projets pour l'avenir, et celui-l me parot digne de vous. Il est,
dans la diplomatie, des places o il faut un nom: il en est d'autres o
les talens seuls sont estims, parce qu'ils sont ncessaires; c'est l
qu'il faut tourner toutes vos vues. Ne russiriez-vous pas, vous n'aurez
point perdu votre temps, puisque vous aurez augment vos connoissances.
tes-vous de mon sentiment?--Oui, madame.--Parmi mes parens, il en est
un qui peut vous guider, et auquel je vous recommanderai.--M. de
Miralbe? m'criai-je.--Oui, Frdric.--Mais, madame, vous ne l'estimez
pas.--coutez, mon ami: je n'estime pas son caractre, sans doute; mais
son esprit, cela est diffrent. Je serois plus difficile que mon sicle
en ne rendant pas justice  son mrite. S'il vous apprend comment il
faut se conduire quand on a de grands intrts  dbattre avec les
hommes, je vais, en vous le montrant tel qu'il est, vous apprendre
comment vous devez traiter avec lui.

M. de Miralbe est mchant, intress, et ne vante les vertus que parce
qu'elles mettent presque toujours ceux qui les pratiquent dans la
dpendance de ceux qui osent s'en affranchir; mais comme il a senti
qu'on ne va jamais  son but qu'avec une rputation qui impose, il a
travaill  en acqurir une entirement oppose  son caractre: aussi
passe-t-il pour tre bon, dsintress et vertueux. En approfondissant
les hommes, il a appris  les mpriser; cependant il est gnralement
reconnu comme un des plus ardens dfenseurs des droits de l'humanit.
Despote orgueilleux dans l'intrieur de sa famille, il se passionne en
public pour tout ce qui tient  la libert, et de la mme main dont il
traoit son ouvrage contre les coups d'autorit, il crivoit aux
ministres pour obtenir des lettres-de-cachet contre ses ennemis. Il fit
renfermer sa femme, et la laissa mourir dans un couvent; il lui devoit
toute sa fortune. Cependant il sut mettre le public de son ct, en
touffant les cris de sa victime: la malheureuse perdoit tout; c'toit
lui que l'on plaignoit. Quand son fils fut en ge de lui demander compte
des biens de sa mre, il le fora de fuir sa patrie, dans la crainte de
perdre sa libert, et le public s'attendrit encore sur le sort d'un
homme qui, avec tant de vertus, trouvoit ses plus grands ennemis dans sa
famille. Une de ses filles disparut  l'ge de cinq ans. On ignore les
dtails secrets d'un si trange vnement; mais comme rien ne peut
constater ni son existence ni sa mort, cette incertitude met M. de
Miralbe dans la position de faire la loi  son fils, en paroissant
seulement dfendre les droits de la fille qu'il a perdue, mais que son
coeur paternel espre retrouver un jour. De tous mes hritiers, c'est le
seul que je craigne pour les autres; mais je compte faire mes
dispositions de manire  le contraindre  respecter mes dernires
volonts.

En vrit, madame, cet homme me fait trembler, et je craindrais
d'acqurir des talens dont on peut faire un emploi si dangereux.

Ses vices ne tiennent pas  ses lumires, mon cher Frdric; ils
tiennent  son coeur. Si les mchans deviennent plus dangereux  mesure
qu'ils s'clairent davantage, l'homme sensible, au contraire, gagne en
vertus  proportion des connoissances qu'il accumule. M. de Miralbe
pourroit employer mille moyens secrets pour vous perdre si vous nuisiez
 ses projets; mais jamais il ne cherchera  corrompre votre caractre.
Il seroit dsespr de trouver son gal; et plus vous lui paratrez
sincre et juste, plus il vous maintiendra dans des dispositions qui lui
donnent sur vous l'avantage que celui qui dissimule a sur celui qui se
livre avec confiance.

Mais, madame, avec tant de vices, comment a-t-il pu tromper le public
au point d'obtenir une rputation contre laquelle personne n'oseroit
s'lever maintenant?

Comment, Frdric? avec de l'esprit. Le temps est pass o l'on jugeoit
les hommes par leurs actions; on ne les juge plus que par leurs
discours. D'ailleurs M. de Miralbe n'oublie rien de ce qui peut le faire
envisager sous l'aspect le plus favorable. Vous connoissez madame de
Valmont, sa nice?

Oui, madame.

Eh bien! il ne s'intressa point  elle quoiqu'elle ft reste
orpheline presque en naissant, et qu'il ft son tuteur: mais quand il
craignit que sa conduite envers sa femme et son fils ne rappelt la
disparition de sa fille, il se plaignit par-tout de l'abandon dans
lequel il se trouvoit, abandon affreux pour un coeur aussi tendre que le
sien; il touffa de caresses madame de Valmont, donna le nom de fils
adoptif  son mari; et les fixant tous deux prs de lui, il entendit
aussitt ses socits faire l'loge de sa sensibilit, et tonner contre
l'pouse et le fils ingrats qui avoient dchir son ame.

J'avois bien envie de demander  ma bienfaitrice ce qu'elle pensoit de
madame de Valmont; je ne l'osai pas: j'aurois craint qu'elle ne
s'appert de ma satisfaction, si elle en avoit dit du bien; j'aurois
craint davantage encore de me trahir, si elle en et dit du mal. Madame
de Valmont venoit souvent  l'htel; je la voyois alors, je causois avec
elle: mais chaque fois que je m'tois prsent pour lui rendre visite,
on m'avoit refus sa porte. De toutes les parentes de madame de Sponasi,
elle toit la seule qui agt ainsi avec moi: comme elle jouissoit d'une
rputation intacte, quoiqu'elle ft extrmement belle, je m'tois
persuad qu'elle s'toit apperue que je l'aimois, et que ce motif lui
paroissoit suffisant pour viter de me recevoir. Je me promettois sans
cesse de l'oublier; mais renouveler souvent une semblable promesse,
c'est avouer l'impossibilit de la remplir. Lorsque je me trouvois avec
madame de Valmont, je ne pouvois me plaindre d'elle: au contraire,
quelquefois mme j'avois vu ou cru voir quelques distinctions dans les
politesses que l'usage autorise; j'avois remarqu ou cru remarquer que
ses yeux toient volontiers fixs sur moi: mais quand on aime, on doute,
on croit avec la mme facilit. Son mari toit laid, maussade et jaloux;
c'toit un motif d'esprance: mais elle me refusoit sa porte, et c'toit
un motif de dsespoir.

Je saisis avec empressement l'occasion de me lier avec M. de Miralbe,
puisque cette liaison m'offroit un sr moyen de me rapprocher de madame
de Valmont. M. de Miralbe parut enchant de se rendre utile  ma
bienfaitrice. Ainsi les difficults s'applanirent d'elles-mmes. Il
m'assigna deux matines par semaine pour travailler avec lui, et me pria
obligeamment de disposer de sa maison comme de la mienne, dans tous les
autres momens o elle me seroit agrable; ce que je n'eus garde de
refuser. Il employa d'abord beaucoup d'adresse pour savoir qui j'tois:
mais il toit au-dessus de sa politique de m'arracher un secret que
j'ignorois moi-mme; il y renona. Quoique depuis nous ayons t ennemis
mortels et dclars, par des motifs qui tiennent  l'poque la plus
intressante de ma vie, je conviendrai toujours avec plaisir que je lui
dois beaucoup; il me traa une marche simple et sre pour profiter de
ses conseils; il m'indiquoit les ouvrages que je devois tudier,
m'obligeoit  lui en rendre compte par crit, m'accoutumoit  convenir
de mes erreurs sans m'humilier, et  recevoir des loges sans vanit. On
peut dire de lui comme de Socrate, qu'il teignoit l'amour propre en
excitant sans cesse le dsir d'apprendre; mais, de sa part, ce n'toit
pas dans l'intention de devenir meilleur.




CHAPITRE XXII.

_Les principes._


Madame de Valmont avoit des principes; on ne pouvoit pas l'ignorer, car
elle le rptoit sans cesse; et c'est une terrible chose que les
principes. Quand il lui fut impossible de ne pas se trouver souvent avec
moi, elle s'arma d'une svrit dsesprante pour un pauvre soupirant.
Je suis assez hardi de mon naturel; mais quel est l'homme qui ne
devienne timide quand il a le malheur d'aimer une femme qu'il respecte,
ou de respecter une femme qu'il aime? Emport par l'amour, je balbutiai
pourtant une dclaration; madame de Valmont m'objecta ses principes qui
ne lui permettoient pas de me rpondre: je fus au dsespoir; mais je lui
tmoignai tant d'attachement, qu'elle m'avoua que depuis long-temps elle
toit sensible  ma tendresse, ajoutant que cet aveu ne serviroit qu'
nous rendre tous les deux plus  plaindre, parce qu'elle mourroit plutt
que de manquer  ses principes. On est bien fort quand on est sr d'tre
aim; je le devins tant, qu' la fin madame de Valmont me rendit
heureux. On m'a donn un poux sans me consulter, me dit-elle alors; je
ne lui dois rien: vous tes l'poux de mon choix, c'est  vous que je
dois tout; comptez sur une constance  la fois fonde sur mon amour et
sur mes principes.

Malheureusement les principes de M. de Valmont n'toient pas ceux de son
pouse; il souponna ce qui toit rellement, et l'emmena  la campagne.
Je fus trs-afflig: elle le fut, s'il est possible, encore davantage;
et cette sparation nous exalta la tte au point de nous mettre dans la
disposition de faire la plus grande folie. Nous nous crivions, et, dans
chaque lettre, madame de Valmont me reprochoit de l'abandonner  son
tyran.

Vous connoissez assez mes principes, mon cher Frdric, pour juger de
ce que je souffre loin de vous, et combien il m'en cote pour vivre prs
de celui que je dteste. Je ne peux supporter ses caresses. Si vous
m'aimiez comme je vous aime, vous trouveriez bien les moyens de
m'arracher  cette affreuse situation.

Le moyen que nous trouvmes, fut que madame de Valmont reviendrait 
Paris, en promettant  son poux de ne plus me revoir: condition 
laquelle elle ne souscrivoit que par piti pour son injuste jalousie;
car, pour elle, elle se croyoit au-dessus de toute justification; qu'une
fois  Paris, nous assignerions nos rendez-vous dans un logement lou
sous le nom de sa femme-de-chambre; et comme chaque jour les principes
de madame de Valmont s'opposoient  ce qu'elle se partaget entre deux
hommes, nous dcidmes que nous disposerions tout pour fuir ensemble
dans le pays tranger. Quand on a cd  l'amour, m'crivoit-elle, on
ne peut se justifier  ses propres yeux qu'en lui sacrifiant tout ce qui
n'est pas lui. L'excs des passions en est la seule excuse: voil mes
principes, mon cher Frdric; c'est  vous d'en assurer l'excution.

Elle revint bientt; je ne la vis plus chez son mari, mais nos
rendez-vous n'en toient que plus srs. Le projet de fuir avec elle ne
m'avoit paru dlicieux que de loin; plus elle me pressoit de l'excuter,
plus je sentois que je me perdois sans ressources. S'il n'et t
question que de moi, peut-tre n'aurois-je pas balanc: mais abandonner
ma bienfaitrice dans un moment o sa sant dclinoit visiblement;
enlever une de ses parentes; mriter son indignation, et, ce qui toit
pis, la livrer  la douleur; tromper mon pauvre Philippe,  qui j'avois
tant d'obligations, voil ce qui toit au-dessus de mon courage. Ces
rflexions me rendirent triste: madame de Valmont s'en apperut, elle
voulut en savoir la cause; et moi, qui ne demandois qu' lui ouvrir mon
coeur, je m'empressai de lui apprendre ce qui s'y passoit. Loin de
respecter une douleur si lgitime, et qui me dchiroit sans rien ter 
mon amour, elle se plaignit de s'tre livre  un homme sans principes,
 qui elle avoit tout sacrifi, et qui mettoit sa rputation, son
bonheur, en balance avec les pleurs d'une vieille femme. Quand on aime,
l'univers entier disparot; la fortune, la reconnoissance, les titres,
l'amiti, tout s'anantit. Si elle ne considroit qu'elle, la pauvret
lui parotroit dlicieuse avec son amant: mais, par gard pour moi, elle
avoit rsolu d'emporter ses diamans et tout ce qu'elle avoit de
prcieux. Elle s'toit accoutume  l'ide de ne vivre que pour son
amant; rien que la mort ne pourroit l'y faire renoncer: mais si j'avois
la barbarie de lui ouvrir les portes du tombeau, je n'aurois pas la
satisfaction de l'y voir descendre. Ds ce moment, elle me dfendoit de
la voir: il lui en coteroit sans doute; mais elle me prouveroit qu'il
n'toit pas dans ses principes...

La colre l'empcha d'achever: je voulus l'appaiser, je lui promis de
n'avoir d'autres volonts que les siennes; elle fut inflexible, et nous
nous quittmes si fort en fureur tous les deux, qu'il toit facile de
prvoir que nous ne serions pas long-temps  nous raccommoder. Hlas!
c'est ce qui nous arriva. Aprs plusieurs lettres que je lui fis
remettre par l'entremise de sa femme-de-chambre, qui toit seule dans la
confidence et qui devoit l'accompagner, nous emes une entrevue; la paix
fut signe, et notre fatal dpart en devint le premier article. Il fut
arrt qu'elle partiroit un jour avant moi, sous le prtexte d'aller
voir une de ses amies dont la terre se trouvoit sur la route que nous
voulions suivre; qu'elle y coucheroit effectivement; que de l elle
criroit  son mari pour lui apprendre qu'elle ne reviendroit que deux
jours aprs. tant avec sa femme-de-chambre, des domestiques et des
chevaux de sa maison, rien ne paratroit moins suspect. Le jour qu'elle
auroit quitt Paris, j'aurois soin de venir chez M. de Miralbe, et, sans
affectation, de me montrer par-tout o j'aurois l'esprance de
rencontrer M. de Valmont. La nuit mme, je partirois en poste dans une
berline:  une heure fixe et  un endroit indiqu, je la rencontrerois,
 pied, avec sa femme-de-chambre; elles monteroient dans ma voiture; et
tandis qu'on chercheroit madame de Valmont chez son amie, que cette amie
criroit  M. de Valmont, que M. de Valmont perdroit du temps 
dlibrer pour savoir que penser et que faire, nous serions dj hors de
toute poursuite. Je devois envoyer les effets que je voulois emporter,
dans le logement qui servoit  nos rendez-vous; elle y feroit galement
porter les siens: c'est l que la voiture qui devoit me transporter se
trouveroit; c'est de l que je partirois, pour viter tous les obstacles
que je pourrois rencontrer dans l'htel de madame de Sponasi. Nous
prmes jour au surlendemain; et, pour viter les soupons, il fut dcid
que nous ne nous reverrions plus  Paris. Nous passmes la soire
entire ensemble: jamais madame de Valmont ne fut si caressante; jamais
elle ne s'applaudit tant de voir luire enfin le jour o elle pourroit
vivre sans manquer  ses principes.

J'aurois voulu pouvoir avancer et retarder le temps; j'aurois desir que
l'amour chasst la rflexion, ou que la rflexion brist les charmes de
l'amour: mais j'tois destin  souffrir tous les tourmens d'une ame
dchire par les remords, sans que les remords pussent m'arrter sur le
bord de l'abme. Je frmissois  l'ide d'abandonner ma bienfaitrice. La
dernire soire que je passai avec elle, chacune de ses paroles devint
pour moi un reproche si cruel, qu'il me fut impossible de lui cacher mon
motion. Me voyant agit, ple et attendri, elle s'imagina que j'tois
malade; et l'inquitude que cette ide lui donna fut si vive, qu'elle me
prodigua les soins les plus empresss. C'toit augmenter mes
souffrances. Elle me fora de me retirer dans mon appartement, fit venir
Philippe, lui recommanda de ne point me quitter qu'il ne m'et vu plus
tranquille, d'envoyer chercher les mdecins si cela paroissoit
ncessaire, et sur-tout de lui faire savoir de mes nouvelles de quart
d'heure en quart d'heure. Soyez docile  tout ce qu'on exigera de vous,
mon cher Frdric, me dit-elle en m'embrassant; et songez que soigner
votre sant, c'est prolonger mon existence. Je fus au moment de tomber
 ses pieds, de lui avouer les combats qui se passoient en moi; mais
l'ide de madame de Valmont trahie, abandonne, m'arrta, et je suivis
Philippe.

Je me sentis soulag en perdant de vue ma bienfaitrice. Ce qui suspendit
en partie mes regrets, fut la ncessit de dissimuler pour empcher
Philippe de s'tablir la nuit entire auprs de mon lit: c'toit cette
nuit mme,  deux heures, que je devois quitter l'htel pour n'y plus
rentrer. Dissimuler avec Philippe toit cependant bien difficile: je
l'aimois beaucoup, et je ne pouvois penser  l'ide de le quitter sans
tre ananti; mais je le trouvai si calme sur ma sant, je le vis mme
plaisanter de si bonne grace sur l'inquitude de ma bienfaitrice, que je
me sentis piqu contre lui. J'aurois t contrari qu'il me crt malade;
je lui en voulois de ne pas le croire: car enfin je souffrois mille fois
plus que si je l'eusse t, et ma figure annonoit assez que j'prouvois
quelque chose d'extraordinaire. Sa tranquillit rvolta mon amour
propre, et l'amour propre bless teignit la reconnoissance.  mortels!
que votre coeur est bizarre!

Enverrai-je chercher le mdecin? me dit-il en souriant. Comment vous
trouvez-vous, monsieur?--Beaucoup mieux, Philippe, et je ne conois pas
ce qui a pu alarmer madame de Sponasi. Il est vrai que j'ai t un
moment prt  perdre connoissance, mais cela n'est plus rien.--Je m'en
doutois; et si vous faisiez bien, pour la rassurer entirement, vous
descendriez chez elle.--Oh! non, m'criai-je avec plus de vivacit que
de prudence. Je sentis le tort de cette exclamation; mais il n'y prit
pas garde: cela me parut d'autant plus tonnant, que j'aurois pu dire
comme madame de Sponasi: Cet homme s'est fait une telle tude de mon
caractre, qu'il devine toutes mes penses.

Je l'engageai  aller lui-mme lui donner de mes nouvelles; il y
consentit. Quand je fus seul, je mditai si je ne sortirais pas 
l'instant de l'htel; mais c'et t redoubler l'inquitude de ma
bienfaitrice,  qui on ne manqueroit pas d'apprendre que j'tois dehors.
Je prfrai d'attendre qu'elle ft couche; d'ailleurs je voulois
laisser pour elle une lettre, dans laquelle, sans chercher  m'excuser,
j'esprois la convaincre que je pouvois tre coupable, mais que je ne
serois jamais ingrat. J'entendis Philippe revenir, et je me mis  mon
piano, sans autre motif que de lui persuader que je n'avois pas besoin
de ses soins. Il voulut entamer la conversation; je me plaignis d'avoir
mal  la tte, et je me mis au lit. Il me souhaita une nuit tranquille
avec un air d'ironie qui me choqua, et il sortit.

 peine fus-je seul, que je m'habillai tel que je devois l'tre pour mon
voyage; je me jetai sur un fauteuil, o je restai dans la mme attitude
jusqu' une heure du matin. Je pensois  la lettre que je voulois crire
 ma bienfaitrice; je sentois ma poitrine se gonfler, et mes larmes
couler avec abondance. L'horloge se fit encore entendre; je n'avois plus
qu'une demi-heure. J'crivis, je cachetai mon billet; je pris mes
pistolets, mon couteau de chasse, et, descendant les escaliers avec
autant de prcaution que de vitesse, j'arrivai  la loge du Suisse, et
je lui criai tout bas de m'ouvrir la porte.

Non, monsieur.--Est-ce que vous ne m'entendez pas, Lekman? C'est moi
qui veux sortir.--Oui, monsieur--Eh bien! ouvrez donc.--Non,
monsieur.--Lekman, vous m'impatientez.--Ce n'est pas ma faute,
monsieur.--Je veux sortir.--Monsieur, j'ai reu ordre de n'ouvrir pour
personne.--Cet ordre ne me regarde pas.--Si, monsieur, vous
particulirement.--Cela est impossible, Lekman; vous tes ivre.--Non,
monsieur.--Morbleu! ouvrez, vous dis-je, ou vous le paierez sur votre
tte.--Je n'ai pas les clefs.--Vous n'avez pas les clefs!--Non,
monsieur.--O sont-elles donc?--Dans la chambre de M. Philippe. Je
n'eus plus la force de profrer une parole.

Mon projet est dcouvert, pensois-je en me promenant dans la cour avec
une agitation qu'il m'est impossible de rendre; et voil pourquoi
Philippe toit si tranquille. Que deviendrai-je? Eh bien! puisqu'il sait
tout, je n'ai plus de mnagemens  garder: montons chez lui; et,
duss-je y prir, je le forcerai  me rendre ma libert.

Pour aller  son logement, il falloit passer devant mon appartement: les
portes en toient restes ouvertes; et, dans le mme fauteuil que
j'occupois deux minutes auparavant, je vis Philippe tenant la lettre que
j'avois laisse pour madame de Sponasi; il l'avait dcachete, il la
lisoit. Ce trait de hardiesse n'toit pas propre  calmer ma fureur;
aussi, par un mouvement plus prompt que la pense, je me jetai sur lui,
et, le saisissant d'une main, tandis que de l'autre je lui prsentois un
de mes pistolets, je m'criai: Philippe, les clefs, ou vous tes mort,
et moi aussi. Il plit, et ne me rpondit pas. Philippe, sauvez-vous,
sauvez-moi, m'criai-je avec plus de force; les clefs, ou le dsespoir
seul guidera ma main.--Monsieur, pensez-vous...--Les clefs Philippe,
les clefs, rptai-je en armant mon pistolet.--Eh bien! malheureux,
dit-il en se levant et en dcouvrant sa poitrine, osez me percer le
sein, je suis votre pre. Au feu brlant qui me dvoroit, je sentis
tout--coup succder un froid mortel, et je tombai sans connoissance.




CHAPITRE XXIII.

_Je m'en tois quelquefois dout._


Il faisoit grand jour quand j'ouvris machinalement les yeux; je me
trouvai dans mon lit, et je vis autour de moi madame de Sponasi,
Philippe, deux domestiques et autant de mdecins. J'essayai de parler;
madame de Sponasi me le dfendit. Il fallut obir: aussi-bien aurois-je
t trs-embarrass de savoir que dire; toutes mes ides toient
bouleverses. Je remarquai que Philippe avoit la main gauche enveloppe
d'un taffetas noir. Je crus me rappeler qu'au moment o je perdis
connoissance, j'avois entendu le bruit d'un pistolet; je me souvins que
celui que je tenois toit arm: cette ide me fit une telle impression,
que je retombai dans l'accablement. Il fut d'autant plus affreux, qu'il
ne me priva pas entirement de la facult de rflchir. Il dura trois
jours: on peut juger de ce que je souffris.

Soit l'effet des remdes, ou celui de la nature, je repris bientt assez
de forces pour faire cesser les craintes que mon tat avoit donnes. Le
premier moment o je me trouvai seul avec Philippe, je lui demandai en
tremblant par quel accident il se trouvoit bless; il me serra dans ses
bras avec attendrissement, et s'cria: C'est de la main de celui pour
qui je donnerois tout mon sang. J'allois rpondre quand je vis entrer
ma bienfaitrice; je me tus.

Elle me parla de ma sant, et ne voulut point souffrir que je
m'occupasse de la sienne; cependant je la trouvois change  un point
qui m'alarmoit. Maintenant que vous allez mieux, me dit-elle, je vais
penser  me rtablir. Vous m'avez fait bien du mal, Frdric, plus de
mal que vous ne pouvez vous l'imaginer; mais je vous le pardonne.
vitons toute explication, jusqu'au moment o nous serons en tat de la
supporter. Si je ne viens plus dans votre appartement, n'en soyez pas
inquiet; c'est par mnagement pour vous plus que pour moi. Calmez-vous,
mon enfant; rptez-vous sans cesse que tout est pardonn, et prenez
piti de votre malheureuse... amie. Elle sortit, appuye sur le bras de
Philippe, qui revint presque au mme instant.

J'tois dvor de remords et d'inquitudes; j'aurois provoqu une
explication entire, dt-elle entraner l'arrt de ma mort: Philippe
vouloit la retarder, dans la crainte de me voir retomber encore dans
l'tat qui l'avoit tant alarm; mais je lui persuadai, et cela toit
vrai, qu'il n'y avoit pour moi rien de plus dangereux que l'incertitude.
Il s'assit prs de mon lit, et me parla en ces termes:

Je vous demande en grace de m'couter sans m'interrompre; c'est la
seule condition que je mette  la complaisance avec laquelle je me prte
 vos desirs. Vous vous rappelez, monsieur...--Ce titre me fait mal, lui
dis-je; nommez-moi Frdric, ou je croirai que j'ai perdu votre amiti.
Hlas! je ne l'ai que trop mrit. C'est moi, je n'en doute pas, qui
vous ai bless. Philippe... mon pre, me pardonnez-vous?--Est-il vrai
que vous m'aimiez encore?--Mille fois plus que jamais.--Vous ne
rougissez pas de votre naissance?--Je ne rougis que du crime que j'ai
t au moment de commettre.--Et si l'imprudence que j'ai faite en vous
rvlant un secret que je devois taire au pril de ma vie, vous prive
des bienfaits de madame de Sponasi?--Ma conduite envers vous la forcera
 me conserver son estime.--Frdric, j'ai trembl de perdre votre coeur;
maintenant que je suis sr de vous, je mets  l'oubli du pass une
condition qui et t pour moi le coup de la mort, si vous l'eussiez
demande le premier. Promettez-moi de vous y soumettre.--Quelle qu'elle
soit, je fais serment de l'accomplir.--Eh bien! jurez que jamais vous ne
m'appellerez votre pre.--Cela est impossible.--Songez, Frdric, aux
consquences de votre refus. Si vous refusez de m'obir dans cette
circonstance importante, ds demain je fuis sans que jamais vous
puissiez savoir ce que je serai devenu; ou un ternel adieu, ou une
soumission entire  ce que j'exige de vous. Je gardai le silence.
Philippe me prit la main, et continua.

Mon cher Frdric, il y a dans votre obstination plus d'orgueil que
d'amiti: un excs d'amour-propre peut seul vous engager  braver la
fortune et les prjugs pour avouer votre pre, quand il est de son
intrt et du vtre qu'il reste  jamais inconnu. Si vous eussiez rougi
de moi, je m'loignois; si vous me nommez, je vous fuis. Rpondez: quel
est votre devoir en ne consultant que l'obissance? que devez-vous faire
en n'coutant que votre sensibilit? Qu'importe aprs tout le titre que
vous me donnerez? je n'en veux qu'un, c'est celui de votre ami, lorsque
nous serons seuls; devant les trangers, soyez persuad que vous ne
m'appellerez jamais Philippe sans que mon coeur ne me dise tout ce que ce
nom signifie pour vous. J'ajouterai une considration bien puissante:
le repos de votre bienfaitrice tient essentiellement au serment que
j'exige de vous.--H bien! je cde, lui dis-je, et je vous jure que vous
ne serez jamais que mon ami.--Soyez-le toujours, me rpondit-il en
m'embrassant, et mon sort sera encore digne d'exciter l'envie de la
plupart des pres.

Philippe raisonnoit juste en disant que je mettois de l'orgueil dans la
volont de l'avouer pour mon pre: par vanit, j'en rougissois; par
orgueil, j'tois prt  renoncer pour lui  toutes mes socits et aux
esprances que l'homme le plus modeste jette quelquefois dans l'avenir.
Le sacrifice toit grand, et ne pouvoit tre pay que par la
satisfaction de l'avoir rempli. Il est certain que j'aurois, sans
hsiter, tout risqu plutt que de l'abandonner; mais je dois dire avec
la mme franchise qu'il me fit plaisir en exigeant de moi une promesse
que j'avois cependant de la peine  faire. Il y avoit dans mes sentimens
une contradiction plus facile  deviner qu' dfinir.

Philippe me pria de nouveau de ne point l'interrompre.

Vous vous rappelez, mon cher Frdric, le moment o la crainte de vous
voir commettre un parricide, me fora de vous nommer votre pre; vous
perdtes connoissance. En tombant, le pistolet que vous aviez arm
partit, et me blessa, mais assez lgrement.--Ne me trompez-vous pas,
mon... ami? vous avez l'air d'avoir beaucoup souffert.--Ce n'est point
de ma blessure; car je ne m'en suis apperu qu'au moment o, cherchant 
vous donner des secours, je vous ai vu couvert de sang. Dans mon effroi,
je crus que c'toit le vtre qui couloit, et mes cris, autant que le
bruit du pistolet, attirrent dans votre appartement une partie des
domestiques. L'inquitude et la curiosit peroient sur toutes les
figures; cette curiosit, si dangereuse sous tant de rapports, me rendit
la prsence d'esprit ncessaire dans la circonstance o je me trouvois.
Je vous fis dshabiller, mettre au lit; j'envoyai chercher les mdecins,
et je vous donnai, en attendant leur arrive, tout ce que je crus propre
 rappeler votre connoissance. Ce fut inutilement: vous ne sorttes de
votre vanouissement qu'avec le dlire d'une fivre brlante. Pour
loigner les soupons, j'eus la prcaution de dire qu'en jouant avec vos
pistolets, vous m'aviez bless, et que la frayeur vous avoit jet dans
l'tat o vous tiez. Votre habit de voyage, votre scne chez le Suisse,
le soin que j'avois pris de m'emparer des clefs, ont, j'en suis
persuad, fait douter de la vrit de mon rcit; mais il suffisoit
d'arrter les questions, et l'on ne s'en permit plus.

Madame de Sponasi avoit entendu de la rumeur; et les divers rapports
parvenus jusqu' elle l'avoient mise dans un tat que vous aurez peine 
vous figurer. On m'avertit qu'elle demandoit  me voir; mais il m'toit
impossible de vous quitter: elle vint elle-mme dans votre appartement,
au moment o les mdecins arrivoient. Sa pleur, son effroi, les soins
qu'elle vous prodiguoit lorsqu'elle-mme avoit  peine la force de se
soutenir, pouvoient trahir son secret: je la suppliai en grace de
descendre chez elle; elle s'obstina  rester prs de vous: je lui fis
comprendre du moins qu'elle devoit dguiser sa douleur; mais elle vous
auroit volontiers avou publiquement pour son fils, si elle et pu, par
cet aveu, obtenir la certitude de votre existence.

Quoique je fusse, depuis quelques heures, persuad que madame de Sponasi
toit ma mre, c'toit la premire fois qu'on me le disoit d'une manire
qui ne laissoit plus aucun doute: aussi prouvai-je une agitation si
forte, que je fis signe  Philippe de s'arrter.

Volontiers, me dit-il, remettons  demain notre conversation. Je vous
dois beaucoup de dtails, et je vous les donnerai avec la plus grande
franchise. N'tes-vous pas curieux cependant de savoir ce qu'est devenue
madame de Valmont?--Qu'elle soit heureuse, et que nous ne nous revoyions
jamais: c'est tout ce que je desire. Est-elle de retour  Paris?--Oui,
mon cher Frdric; et comme on a envoy trs-rgulirement savoir de
vos nouvelles de la part de M. de Miralbe, elle ne peut ignorer qu'une
maladie violente a form un obstacle  votre dpart: ainsi vous tes
libre dans la conduite que vous tiendrez avec elle  l'avenir.--Il me
semble que le remords est attach  son nom quand on le prononce devant
moi: que seroit-ce donc si je la voyois? Encore un mot, mon ami; puis-je
savoir comment vous avez connu mes projets?--Par un abus de confiance
que l'amiti et les liens qui m'attachent  vous rendent  peine
excusable. Lorsqu'il fut dcid que vous auriez un logement  l'htel,
je fis faire de doubles clefs de tous les meubles fermans qui sont dans
l'appartement qui vous toit destin. Votre correspondance avec madame
de Valmont m'apprit l'arrangement fait entre vous. Je vous guettai; je
sus o l'on portoit vos effets: je pris des informations si dtailles,
qu'il ne me fut pas possible de douter du moment de votre dpart,
indiqu d'ailleurs suffisamment par l'heure pour laquelle les chevaux
avoient t demands. J'ai concert mes mesures en consquence; vous
savez quelles en furent les suites.

Philippe me quitta; mais il eut la prcaution de faire tenir dans ma
chambre des gens qui servoient moins  veiller  mes besoins qu'
troubler la solitude qu'il redoutoit pour moi. Je ne sais si cela toit
bien ncessaire; mon imagination n'avoit pas assez de ressorts pour me
tourmenter: soit foiblesse de corps ou fatigue d'esprit, j'tois trop
indiffrent sur mon sort pour faire aucune rflexion.




CHAPITRE XXIV.

_Histoire de Philippe._


Le lendemain, quand Philippe vint s'informer de ma sant, je lui
tmoignai le dsir de connotre les dtails qu'il m'avoit promis.
L'indiffrence qui m'engourdissoit lorsque je me trouvois seul ou avec
des trangers, disparoissoit aussitt qu'il toit avec moi.

Avant de vous apprendre ce qui s'est pass pendant les trois jours o
vous avez t sans connoissance, je veux vous mettre  mme de juger
ceux auxquels vous devez la vie: vous apprcierez mieux les motifs qui
me foraient  garder le silence. Malheureusement je l'ai rompu; plus
malheureusement encore, madame de Sponasi ne l'ignore pas.

 ciel! m'criai-je en tremblant, elle sait que ma naissance n'est plus
un secret pour moi! Et quel parti croyez-vous qu'elle prendra, mon ami?

J'ai t trop occup de vous pour chercher  approfondir ce qui se
passoit en elle; je doute cependant qu'elle ait pris une dtermination
positive: mais elle souffre; et son secret rvl, plus encore sans
doute la crainte de vous perdre, ont produit un tel effet sur elle,
qu'elle est devenue dvote. Ce qui ajoute  ses tourmens, elle n'ose
l'avouer  personne, pas mme  moi.

Philippe garda le silence, et parut absorb dans ses rflexions; j'tois
accabl des miennes.

Elle vous aime beaucoup, me dit-il, et ne pourra que difficilement se
rsoudre  vous sparer d'elle. Quels que soient les vnemens, mon cher
Frdric, je vous resterai: tout ce que je possde vous appartient.

Ah! mon ami, ce n'est point la fortune que je regretterois; c'est
l'amiti de ma.... bienfaitrice, perdue par ma faute. Que j'ai de
reproches  me faire! et par quelle fatalit faut-il que j'aie troubl
le repos du reste de sa vie, quand il est vrai que je donnerois la
mienne pour son bonheur.... et le vtre!

Philippe m'exhorta  prendre courage, me promit de chercher  lire dans
l'ame de ma bienfaitrice, et de ne pas me dguiser la vrit, quelle
qu'elle ft. Il m'assura qu'elle s'informoit vingt fois le jour de moi
avec le plus vif intrt; qu'il toit persuad que c'toit uniquement
par mnagement pour elle-mme qu'elle ne montoit plus me voir.

Et quel accueil vous fait-elle  vous? lui demandai-je.--Elle a paru
d'abord trs-gne avec moi: mais je lui ai tmoign beaucoup plus de
respect qu' l'ordinaire; et quand elle a t convaincue que, loin de
chercher  tirer avantage d'une situation qui la rapprochoit de moi
(puisque le mme objet nous occupoit galement, et  un titre galement
cher), elle a repris plus de confiance en elle. Sa fiert se rvolte 
tout instant; ma soumission  ses moindres volonts la ramne bientt 
sa bont naturelle, et le soin que je prends de ne l'appeler que votre
bienfaitrice, de lui parler absolument comme si j'ignorois ce que vous
tes et ce que je vous suis, lui parot une complaisance dont elle me
sait gr intrieurement. J'vite avec plus de soin encore de lui laisser
souponner que ma conduite avec elle n'a pour but que de la disposer 
vous voir. Si elle s'y rsout, elle voudra que vous soyez persuad que
son coeur seul l'a dcide. En un mot, elle est jalouse de l'amiti que
vous me tmoignez: je m'en suis apperu depuis long-temps; et si elle
avoit la certitude que vous lui donnez la prfrence sur moi, elle
pourroit encore connotre le bonheur. La crainte de l'humiliation
l'loignera de vous; la crainte plus grande que votre sensibilit ne se
fixe toute entire sur un pre qui ne vous abandonnera jamais, arrtera
sa rsolution: c'est la nature aux prises avec un orgueil si lgitime,
qu'il faut la plaindre des combats qu'elle prouve, la bnir si elle
vous ouvre les bras, et gmir, sans la condamner, si elle ne peut
consentir  vous voir.

 Philippe! Philippe! m'criai-je, je vous admire. Comment est-il
possible d'avoir un coeur aussi bon que le vtre, un esprit aussi juste,
dans une position...? Pardon; j'oubliois...

coutez-moi, mon cher Frdric; je vais me montrer  vous tel que je
suis: j'ai besoin de votre amiti; jugez-moi; et si je la mrite,
qu'elle soit ma rcompense.

Je suis fils de laboureurs plus honntes que fortuns. Je n'ai jamais
connu ma mre; ma naissance lui cota la vie: mais le ciel me donna le
plus tendre des pres; et c'est  mon respect pour lui,  ses caresses,
que je dois sans doute l'ide agrable que je m'tois faite de l'amour
paternel, avant d'prouver par moi-mme toute la force de ce sentiment.

La nature m'avoit dou de quelques agrmens et d'un peu d'intelligence;
mon pre se les exagra, et crut qu'il commettroit un crime s'il
m'ensevelissoit  la campagne. Il fit  mon bonheur  venir (du moins il
le croyoit) le sacrifice de sa tendresse, et je fus lev loin de lui,
dans une pension o je reus une ducation bien au-dessus de la fortune
qui m'toit destine. J'en profitai. Quand, dans les vacances, j'allois
voir mon pre, il m'admiroit; et moi, par une vanit pardonnable  ma
jeunesse, je rougissois de la simplicit de ses moeurs. Plus j'avanai en
ge, plus je pris la vie rustique en aversion. Ce motif, plus qu'aucune
inclination, me fit consentir  prendre l'tat ecclsiastique, et
j'entrai au sminaire, o mon pre m'entretint avec beaucoup de
prodigalit. L'poque des passions arrivoit; je sentois mon sang
bouillonner, je pris le sminaire en horreur, et je pensois  obtenir de
mon pre qu'il m'en laisst sortir, quand j'appris sa mort. J'allai  la
ferme qu'il faisoit valoir, et je fus bientt convaincu que sa tendresse
pour moi l'avoit gar dans ses projets. En mourant, il ne laissoit que
des dettes, toutes contractes pour mon ducation. J'avois alors
dix-neuf ans; je me trouvois, par ma vanit, au-dessus de tous les tats
qui exigent du travail, et je n'en savois aucun. J'tois libre, et je
vins tenter la fortune  Paris.

Aprs y avoir vcu six mois d'une manire  la fois brillante,
misrable et scandaleuse; aprs avoir puis toutes les ressources
imaginables, je me dcidai  entrer au service de madame de Sponasi, et
je vous laisse  penser combien il m'en cota pour endosser la livre,
moi qui me croyois du mrite, et qui en avois du moins plus qu'il n'en
faut pour un pareil emploi.

Ma sant avoit souffert des six premiers mois que j'avois passs 
Paris; elle revint bientt, grce  la vie tranquille que je menois. Je
m'apperus que madame de Sponasi me distinguoit de mes camarades; je mis
tous mes soins  voler au devant de ses desirs. Plus d'une fois elle
m'avoit surpris un livre  la main; car je lisois par-tout, dans
l'antichambre, dans mon logement, dans son appartement mme, quand je
m'y croyois seul. Elle le remarqua, me fit des plaisanteries, et bientt
des questions sur les ouvrages qui m'occupoient. Mes rponses la
surprirent. Ds-lors elle me traita avec une bont particulire; elle
causoit volontiers avec moi, ne s'offensoit point de la vivacit de mes
reparties: au contraire, elle y applaudissoit souvent. Quoiqu'elle et
plus de quarante ans, elle toit encore belle. L'espce de familiarit
que la conversation avoit tablie entre nous, l'intrt qu'elle me
tmoignoit, l'ambition et la violence des sens de ma part, trop de
confiance de la sienne, amenrent un rapprochement que, deux mois
auparavant, nous ne prvoyions gure, et dont nous fmes aussi surpris
tous les deux que si la foudre ft tombe devant nous.

C'est  mon fils que je parle; qu'il me dispense d'entrer dans des
dtails, quoiqu'il n'en ft pas un qui ne servt  lui faire parotre sa
mre moins coupable. Si ce moment de la vie de madame de Sponasi toit
jamais divulgu, il prouveroit que l'indpendance d'esprit qu'on dcore
du nom de philosophie, ne convient point  un sexe dont toutes les
vertus reposent sur l'opinion. Quand une femme s'accoutume  traiter de
prjugs les lois que la socit lui impose, l'instant de sa perte ne
dpend plus que de l'occasion; et moins cette occasion est prvue, plus
sa perte est assure. Telle est l'histoire de madame de Sponasi. Elle
ne me craignoit point; elle se croyoit, par mille motifs, au-dessus
d'une foiblesse, et connut trop tard le danger. Que de trouble intrieur
cette faute a jet sur le reste de sa vie! Pour vous en former une ide,
rappelez-vous qu'avec de la fiert elle se trouve sans cesse au-dessous
de sa propre opinion, et que, malgr le penchant qu'il m'est permis de
croire que je lui ai inspir, jamais, jamais la moindre familiarit ne
s'est glisse entre nous depuis cette poque. Elle s'est punie, par un
combat continuel, d'avoir succomb sans prvoir qu'il fallt combattre.

Je le rpte, nous fmes d'abord aussi interdits l'un que l'autre: mais
imaginant qu'elle jouoit l'tonnement, et me croyant plus de droits que
je n'en avois, je voulus agir en consquence; elle me commanda
imprieusement de la laisser seule. Je sentis que j'tois perdu.
Cependant, par une bizarrerie que je ne peux attribuer qu' un sentiment
qu'elle cherchoit  se dissimuler  elle-mme, ou  la crainte de mon
indiscrtion, loin de m'loigner de sa maison, elle me fit quitter la
livre, me donna le titre de son valet-de-chambre, et toutes les marques
possibles de sa gnrosit; mais elle reprit avec moi un ton de fiert
qu'elle conserva jusqu'au moment o, s'appercevant qu'elle toit
enceinte, elle crut ne pouvoir mieux confier un pareil secret qu' celui
qui en toit l'auteur.

Je ne peux vous exprimer, mon cher Frdric, l'effet que cette nouvelle
fit sur moi. Ds-lors je fis le projet de vivre entirement pour un tre
qui n'existoit pas encore, et de diriger toutes mes vues vers ce qui
pourroit contribuer  sa flicit. J'tois au comble de la joie: madame
de Sponasi prouvoit un sentiment bien oppos; elle toit trop
mcontente d'elle-mme pour conserver l'orgueil qui m'avoit rappel au
respect: aussi profitai-je de sa confusion pour prendre sur son
caractre un empire auquel il lui est impossible d'chapper. Depuis plus
de vingt ans elle le sent, et n'a plus mme la volont de s'y
soustraire: mais comme sa tranquillit est un besoin pour moi dans tout
ce qui n'est pas un obstacle  mes projets pour vous, comme je n'ai
jamais voulu que la voir heureuse, je suis persuad qu'elle souffriroit
plus que moi si les vnemens nous sparoient; et c'est ce qui arrivera
si elle prtend vous loigner d'elle.

Une seule de ses femmes, sur la discrtion de laquelle elle avoit droit
de compter, fut mise dans la confidence. Cette femme n'existe plus
depuis long-temps. Par son aide, et en prtextant un voyage, madame de
Sponasi parvint  cacher sa grossesse  tous les yeux; on ne l'a mme
jamais souponne. Vous vntes au monde. Le projet de votre mre toit
de ne point vous voir: ce n'toit pas le mien; elle me laissa libre de
disposer de vous, et je vous fis lever  Mareil. Elle m'avoit dfendu
de lui donner de vos nouvelles, et deux ou trois fois par an je lui en
donnois. La premire fois, elle parut surprise de ma hardiesse; la
seconde, elle se tut: vous n'aviez pas cinq ans, qu'elle s'informoit
elle-mme de votre tat. Je vous le rpte, avec beaucoup d'esprit elle
a la tte trop foible pour se soustraire  une domination que j'ai
rendue conforme  tous ses gots. Elle a le coeur trop sensible pour se
porter  un parti violent, qui ne lui laisseroit ensuite que des
regrets.

Je vous ai vu bien des fois dans votre enfance, mon cher Frdric; cela
vous parot tonnant, parce qu'il vous est impossible de vous le
rappeler: mais je devois des sacrifices  la rputation de votre mre,
et j'employois, pour satisfaire mon coeur, des dguisemens qui la
mettoient  l'abri des soupons que mes visites et mes caresses eussent
pu faire natre.

Il est certain que votre bienfaitrice se trompa long-temps sur l'amiti
que j'avois pour vous: il et t dangereux qu'elle en souponnt toute
la vivacit; c'et t la mettre en garde contre le projet que j'avois
form de vous rapprocher d'elle: mais comme ce projet pouvoit manquer
par mille vnemens, je pensai  vous assurer un sort indpendant de sa
volont; et j'y ai russi, car je suis riche. Elle doit me croire et me
croit effectivement trs-intress. Je le suis, mais c'est pour vous.
Si je l'eusse t pour moi, depuis long-temps j'aurois quitt madame de
Sponasi. La fortune m'a souri dans plus d'une occasion; mais ses faveurs
toient trop chres, puisqu'elles devoient m'loigner de mon fils, et
lui donner peut-tre des rivaux dans mon coeur. Frdric, croyez-moi,
depuis que vous tes au monde, je n'ai vcu que pour vous.

Il est inutile de vous dire comment je dcidai madame de Sponasi  vous
faire venir  Paris, et  vous recevoir chez elle.--Dites-le-moi, mon
ami, de grace.--Eh bien! connoissez donc entirement le caractre de
votre mre. Le besoin qu'elle a d'aimer et d'tre aime la livre  une
jalousie souvent sans objet, et cependant toujours respectable,
puisqu'elle tient  une grande sensibilit. J'en ai eu plus d'une
preuve; et croyez que l'empire que j'ai sur elle a t bien des fois
achet par des privations. Quoique je n'aie eu avec madame de Sponasi
d'autre familiarit que celle qui vous donna le jour, elle ne m'a jamais
rencontr avec une femme sans qu'il m'ait t facile de remarquer de
l'aigreur dans ses procds envers moi; il en est de mme si elle me
fait demander plusieurs fois, et qu'on lui dise que je suis sorti. Pour
la tranquilliser, je me suis fait une habitude d'une vie sdentaire; et
c'est dans cette espce de solitude que j'ai perfectionn ce qu'une
ducation trop recherche avoit mis de dispositions en moi. Plus j'ai
acquis de connoissances, moins il en a cot  votre bienfaitrice pour
se ranger  mes volonts; il semble que l'esprit, dans ses ides,
rapproche les distances qui nous sparent.

C'est sur ses dispositions jalouses que j'tablis mon plan pour la
forcer  vous voir. Une fois mon projet arrt, loin de lui cacher
l'amiti que j'avois toujours eue pour vous, je l'exagrai, s'il est
possible, et je ne lui dissimulai pas que j'tois dcid  vous
rapprocher de moi, indpendamment de sa volont. Elle devint jalouse de
vous; mais j'y parus insensible, et je l'assurai que j'avois fait assez
de sacrifices  son repos pour qu'elle ne m'envit pas la seule
satisfaction qu'il m'toit permis d'esprer. Sa jalousie changea
d'objet; et l'ide qu'elle vous seroit toujours trangre, tandis que je
jouirois de vos caresses (ide qu'elle reut de moi sans s'en douter),
lui suggra le dsir de se montrer  vous  titre de protectrice. Ce fut
alors qu'elle me fit promettre un silence inviolable sur tout ce qui
concernoit votre naissance. Je lui en donnai ma parole, et elle n'ignore
pas combien elle est sacre pour moi. Ne parlons pas du moment o je
crus devoir y manquer...

Je portai involontairement ma main sur mes yeux, comme pour me drober 
la lumire; je ne pouvois penser  ce moment terrible sans que le froid
de la mort me ft frissonner. Philippe me prodigua les plus tendres
caresses. Oh! comme je l'aimois, mon cher Philippe, et qu'il m'et t
doux de l'appeler mon pre! Quel fils eut jamais pour le sien tant de
motifs de reconnoissance!




CHAPITRE XXV.

_L'entrevue._


Philippe m'apprit aussi comment madame de Sponasi avoit dcouvert que le
secret de ma naissance n'en toit plus un pour moi. Dans le transport
qui suivit mon vanouissement, je parlois sans discontinuer; mais les
seuls mots que je prononasse distinctement toient, _mon pre_. Ma
bienfaitrice, que son amiti enchanoit au chevet de mon lit, fut
frappe de m'entendre rpter ce nom avec effroi, sur-tout aprs avoir
su que Philippe toit bless, et bless de ma main. Elle exigea de lui
un rcit dtaill et sincre de ce qui s'toit pass. Il sentit
l'inutilit de dissimuler, et lui avoua la vrit. Tant que je fus en
danger, madame de Sponasi oublia son ressentiment et sa gloire: la
crainte de me perdre l'agitoit au point qu'elle s'adressoit  Dieu pour
obtenir mon rtablissement; ce qui, de sa part, toit une grande preuve
de tendresse et de dsespoir. Aussitt que mon tat laissa entrevoir de
l'esprance, ses ides se reportrent sur elle-mme, et il devint ais 
Philippe de s'appercevoir avec quelle violence les sentimens pnibles et
tendres se succdoient dans son coeur, et les rsolutions les plus
contradictoires dans son esprit. Il lui proposa d'employer tous les
moyens imaginables pour ne jamais me nommer ma mre; mais soit qu'elle
sentt l'impossibilit de dtruire les conjectures que je formerois,
soit que sa tendresse toujours jalouse envit  Philippe une amiti dont
la nature me faisoit un devoir, elle voulut qu'il ne me trompt point
dans les dtails que je lui en demanderois.

J'aime mieux perdre son estime que mes droits sur lui, lui dit-elle;
quand vous lui cacheriez la vrit, il la devineroit, et il m'en
voudroit  la fois d'tre sa mre et de le dsavouer.

Rien de plus facile que de saisir les nuances qu'il y avoit dans les
sentimens des auteurs de ma vie. Philippe toit fier d'tre mon pre: le
rang de madame de Sponasi flattoit sa vanit, et j'tois entre elle et
lui un point de rapprochement sur lequel ses ides se reposoient avec
complaisance.

Madame de Sponasi, au contraire, ne pouvoit penser qu'elle m'avoit donn
le jour, sans que son imagination ft fltrie. Quand elle se livroit 
sa sensibilit, qu'elle recevoit mes caresses, je suis persuad qu'un
sentiment dont elle ne se rendoit pas compte, lui faisoit croire que
j'tois beaucoup plus son fils que celui de Philippe: mais quand un seul
de mes regards caressoit Philippe en sa prsence, la jalousie la
ramenoit  la vrit; et cette vrit, humiliante pour une femme titre
et d'une grande rputation, lui crioit que le pre de son fils toit...
son valet-de-chambre.

Tous deux m'aimoient vritablement, tous deux mettoient du prix  mon
estime: Philippe s'y croyoit des droits par la mre qu'il m'avoit
donne; madame de Sponasi y renonoit par la raison contraire. Je les
aimois beaucoup tous les deux; mais, par un sentiment dans lequel
l'amour-propre se glissoit peut-tre aussi, (de quoi ne se mle-t-il
pas?) la reconnoissance demandoit la prfrence pour Philippe, quand mon
coeur la donnoit  madame de Sponasi.

Je desirois beaucoup de la voir;  peine me sentis-je assez de forces
pour descendre chez elle, que je lui en fis demander la permission.
J'attendis sa rponse avec beaucoup d'impatience et d'inquitude. Sa
rponse fut un refus: elle chargea Philippe de l'adoucir autant qu'il
lui seroit possible; mais elle ne lui dissimula point qu'elle prouvoit,
 l'ide de se trouver avec moi, une contrarit qu'il lui toit
impossible de vaincre. Cette nouvelle me fit la plus grande peine;
Philippe en parut aussi constern que moi.

Nous sommes perdus, me dit-il; elle est au moment de m'chapper. Je
sais que, depuis votre maladie, un prtre vient la voir rgulirement
tous les matins: elle s'en cache; et c'est une nouvelle foiblesse de sa
part, de n'oser cder ni  la nature ni  la religion, de ne croire ni
son esprit ni son coeur. Si cet homme est adroit, il devinera bientt son
caractre; et de cette connoissance  un empire absolu sur ses
volonts, il n'y aura point d'intervalle. Je n'ose user de mon pouvoir
sur elle: dans un moment o elle balance encore, je crains de la
rvolter, et de la prcipiter, par dpit, aux genoux d'un directeur.
C'est  vous, Frdric, d'essayer votre empire sur son coeur; mais il
faudroit de l'adresse.

Mon ami, lui rpondis-je, si elle ne m'aime plus, l'adresse est
inutile; si elle m'aime encore, je n'ai besoin que de franchise et de
mnagemens. Laissez-moi lui crire, et chargez-vous de lui remettre ma
lettre. Tout ce que je vous demande, c'est de la laisser seule, si elle
consent  la lire.

Je ne sais si Philippe devina mon motif; mais il sourit, et ne fit
aucune difficult. Je ne voulois pas qu'en s'occupant de moi, madame de
Sponasi se rappelt mon pre; je sentois la ncessit de sparer sa
tendresse de son orgueil: c'toit peut-tre cela que Philippe appeloit
de l'adresse; moi, je n'y voyois qu'une condescendance lgitime: mais je
ne pouvois ni le dire, ni mme laisser voir que je le pensois.

J'crivis.

MADAME,

Un garement impardonnable, par les suites qu'il pouvoit avoir, et plus
encore par celles qu'il a entranes, me rend indigne de vos bonts, je
ne l'ignore pas: aussi n'aurois-je jamais os aspirer  l'honneur de
vous voir, si vous ne m'eussiez assur vous-mme que vous pardonniez
bien des choses aux passions souvent terribles  mon ge, quand le coeur
conservoit sa fiert. Je rougis des projets que j'ai forms, mais non
des motifs qui me font regretter la prsence de ma bienfaitrice. Je dois
renfermer dans mon sein des secrets qui n'ont rien t  ma profonde
vnration pour elle, tout m'en fait la loi; il ne m'en cotera point
pour lui obir: mais penser que j'ai troubl votre repos, mais tre
convaincu que vous avez de l'loignement pour moi, vivre sous le mme
toit sans vous voir, tre  la fois accabl de vos bienfaits et de votre
haine, c'est prouver des tourmens au-dessus de mon courage. Votre
conduite me trace celle que je dois tenir; le sacrifice est terrible,
mais il est ncessaire. Permettez-moi donc, madame, de m'loigner 
jamais; oubliez-moi si cela peut contribuer  votre tranquillit:
jusqu'au dernier moment de sa vie (et puisse le ciel l'abrger!)
Frdric ne formera des voeux que pour sa bienfaitrice. Me refuserez-vous
un dernier adieu? Mon courage y mnagera votre sensibilit, je vous le
promets. Pour la premire fois, j'apprendrai  dguiser mes sentimens,
et ce sera pour vous cacher jusqu' quel point ils vous appartiennent. 
madame, si vous pouviez connotre ce qui se passe en moi! la certitude
d'tre aime, respecte d'un infortun qui n'a plus que sa douleur et
des souvenirs, vous rendroit favorable  mes voeux. Vous pouvez tout pour
mon bonheur; voil votre consolation: Frdric ne peut rien pour le
vtre; c'est lui, lui seul, qui est  plaindre.

* * *

Je remis ma lettre  Philippe; il la porta. Madame de Sponasi
tressaillit en la recevant; mais elle la posa sur le meuble le plus prs
d'elle. Philippe s'apperut qu'il la gnoit, et se retira. Un quart
d'heure aprs, un domestique m'apporta le billet suivant.

Pourquoi me tourmenter? Qui vous a dit que je vous hassois? Mon
malheur est de trop vous aimer. Je refuse, je crains, je desire votre
prsence. Si vous m'abandonniez, vous seriez un monstre. J'avois cru que
vous mnageriez ma foiblesse... Eh bien! venez me voir, venez seul. Si
vous avez piti de votre... bienfaitrice... Frdric, en crivant ce
mot, je vous rappelle ce que vous tes, tout ce que vous pouvez tre
pour moi. Je vous attends.

Je descendis chez madame de Sponasi, bien dcid  mnager sa
sensibilit et sa dlicatesse; la voir toit tout ce que je desirois.
Lorsque j'entrai, elle me prit par la main; et m'entranant dans la
pice la plus recule de son appartement, avec une force et une vivacit
bien au-dessus de son ge, elle en ferma la porte avec violence; puis se
jetant dans mes bras en versant des larmes, elle m'appela vingt fois de
suite son fils.

J'tois sre de n'y pas rsister, s'crioit-elle, mon fils! mon cher
Frdric! Laissez-moi vous appeler mon fils; qu'une fois, une seule
fois, ma bouche puisse parler d'accord avec mon coeur. Je suis votre
mre, Frdric, votre mre bien malheureuse... bien heureuse. Frdric,
vous rougissez de moi; vous n'osez m'appeler votre mre. Et elle se
cacha le visage dans ses mains. Je me mis  ses genoux: elle me pressoit
la tte contre son sein, et nous pleurions tous les deux.

Pleure, mon fils, me disoit-elle: tes larmes me soulagent; elles
m'assurent que je te suis chre. N'est-il pas vrai, mon fils, que tu me
pardonnes?

Vous pardonner, madame! m'criai-je.--Appelle-moi ta mre, je le veux,
je l'exige. Un quart d'heure  la nature, mon cher Frdric; le reste de
ma vie  la contrainte.

--Dites  l'amiti la plus sincre,  la reconnaissance la mieux
mrite.

--De la reconnoissance! Et quelle reconnoissance me dois-tu, pauvre
enfant! Qu'es-tu dans la socit? Ne verras-tu pas ma fortune passer 
des trangers?

--Je serois indigne de vous, madame, si je formois d'autres voeux que
ceux que vous pouvez accomplir. Tant que je serai prs de vous, que me
manquera-t-il? Si j'avois le malheur de vous survivre, j'aurois trop
perdu pour que la fortune et un seul de mes soupirs. Dites-moi, vous
qui jouissez de tant d'clat, la richesse contribue-t-elle au bonheur?

--Oui, mon ami, quand on peut la donner  ses enfans.

--Eh bien! je n'ai point d'enfans, moi; je n'ai qu'une mre: je ne
voudrois tre riche que pour elle. Vous l'tes: que puis-je encore
desirer? --Bon fils! bon Frdric! excellent coeur! rptoit-elle en
m'embrassant, va, je saurai satisfaire ma tendresse en disposant de mes
biens...

--Madame, permettez-moi d'avoir une volont ncessaire  la rputation
de ma... bienfaitrice. Moins vous ferez pour moi, plus le secret de ma
naissance sera respect. En mettant des bornes  vos bienfaits,
dites-vous: C'est la seule grace que mon fils exigea de moi: je lisois
dans son coeur, et je lui ai obi.

--Et je ne l'appellerois pas mon fils! s'cria-t-elle. Oui, Frdric,
tu m'appartiens,  moi,  moi seule... En prononant le mot _seule_, sa
figure changea tout--coup; ses bras, qui me pressoient, tombrent
lentement  ses cts; ses yeux se fermrent, et un soupir dchirant
s'chappa de sa poitrine. Je sentis le trait qui la frappoit; je pris
ses mains, et, les rchauffant de mes baisers, je lui dis:  vous
seule, madame: oui, vous avez bien lu dans mon coeur; c'est  vous seule
que j'appartiens. Que le ciel me punisse si c'est une injustice! mais la
tendresse que vous m'inspirez n'admet point de partage. En le disant,
je laissai aussi chapper un soupir; il toit pour Philippe. Madame de
Sponasi me regarda avec un sourire dans lequel la douleur le disputoit 
la joie, et pronona d'une voix foible: Si je pouvois le croire! Sans
doute elle le crut, car elle reprit peu  peu l'air aimable et
tranquille qui l'abandonnoit si rarement.

Frdric, ne nous occupons plus du pass; qu'il reste  jamais enseveli
dans notre mmoire. Croiriez-vous que j'ai t au moment de devenir
dvote?--Vous, madame!--La douleur rend superstitieux: j'ai fait venir
un prtre, j'ai caus avec lui; mais il a voulu me faire croire tant de
choses, que je lui ai chapp. Il me grondoit de n'tre pas convaincue,
comme si cela toit en mon pouvoir; il vouloit ensuite que j'adorasse,
positivement parce que je ne comprenois pas. Je lui ai observ que si
j'adorois tout ce que je ne conois pas, le premier tribut de mon
hommage seroit pour moi; car il est certain que je me parois
incomprhensible. Il s'est fch, et moi aussi; il m'a damne, et me
voil encore une fois philosophe, faute de mieux. En vrit, quand on
pense  la possibilit d'un autre monde, on ne sait trop quel parti
prendre dans celui-ci.




CHAPITRE XXVI.

_Elle finit comme une sainte._


Il y a beaucoup de rapports entre la dure des chagrins que nous
prouvons, et l'espace de temps qui s'est coul depuis notre naissance.
Les enfans ont de gros chagrins qui passent en un instant; le jeune
homme se livre  un dsespoir violent qui s'vanouit assez vte et ne
laisse gure aprs lui de regrets; l'homme fait a plus de calme et de
constance dans sa douleur: pour les vieillards, tout est sujet d'humeur;
et quand la tristesse les atteint, elle ne les quitte qu'au tombeau.

Les efforts que madame de Sponasi faisoit pour parotre gaie, ne
servoient qu' trahir l'tat secret de son ame; son esprit foiblissoit,
sa sant dclinoit visiblement; en un mot, elle succomboit sous le poids
de son amiti jalouse et de son incertitude philosophique. Tantt livre
aux remords, elle cherchoit dans les livres de dvotion ou son arrt, ou
quelques motifs d'esprance, et n'y trouvoit que des contradictions qui
la rvoltoient; tantt, abandonnant au hasard sa destine, elle couroit
les sabbats des sorciers modernes, et calculoit, dans un jeu de cartes,
les probabilits de l'existence de Dieu et de l'immortalit de l'ame.
N'osant plus s'en rapporter  elle-mme, ne pouvant se soumettre 
croire sur la parole d'autrui, elle nageoit dans une mer sans fond et
sans bords; elle s'puisoit, sans esprer mme un terme o elle
trouveroit du repos.

Ayant remarqu qu'elle n'avoit pas le courage de fermer sa porte  des
hommes dont la socit redoubloit ses tourmens, par la contrainte o la
mettoit un genre de conversation libre qui ne s'accordoit plus avec ses
ides, je lui proposai d'aller passer quelque temps  la campagne. Vous
viendrez avec moi, Frdric?--Oui, madame.--Rien ne vous attache plus 
Paris?--Absolument rien.--Il est donc vrai que vous ne voyez plus madame
de Valmont! Je n'osois le croire, et je suis bien aise d'en avoir la
certitude. Cette femme m'a fait bien du mal; si je pouvois prouver la
haine, ce seroit pour elle: mais, si prs d'achever ma carrire, je ne
trahirai pas l'affaire de toute ma vie; je n'ai vcu que d'amour; tre
aime a t l'objet de tous mes voeux. Que l'on parle mal de mon esprit,
je l'abandonne; pour mon coeur, il n'a respir que le bonheur de ceux qui
m'entouroient. Si j'avois la vanit de me composer une pitaphe, je la
renfermerais dans ce peu de mots: _Elle a fait des ingrats, et n'a
jamais eu d'ennemis._

Madame de Sponasi toit si frappe de l'ide d'une mort prochaine, que
toutes ses conversations s'y reportoient: c'est en vain que je cherchois
 la distraire; comme j'tois moi-mme une des causes de son inquitude,
mes consolations la flattoient, mais ne la calmoient pas. Je pressois le
jour de notre voyage, dans l'espoir qu'il produiroit un effet salutaire
 sa sant; j'avois hte aussi de m'loigner de madame de Valmont, dont
les visites  l'htel devenoient de plus en plus frquentes. Je
craignois si fort de me rencontrer avec elle, que j'avois pri Philippe
de m'avertir lorsqu'elle arrivoit; alors je fuyois  mon appartement, et
j'y restois jusqu' son dpart: mais elle prolongeoit ses visites; et
comme je savois qu'elles toient un supplice pour ma bienfaitrice, je
souffrois galement, et pour elle, et pour moi. Madame de Valmont, loin
de se rebuter, m'adressoit chaque jour ou des ptres sentimentales, ou
des hrodes qui me faisoient trembler. Elle exigeoit sur-tout une
entrevue  laquelle j'tois bien loin de consentir; je n'aurois pu lui
offrir que des conseils, et c'toit la seule chose dont elle croyoit ne
pas avoir besoin. Elle me tourmenta tant de son amour, de sa haine, de
ses lgies et de sa vengeance, que, sans y rien gagner, elle parvint 
me convaincre que rien n'est plus difficile  prendre,  contenter et 
quitter, qu'une femme qui a des principes.

Le jour que nous devions partir pour la campagne, madame de Sponasi eut
un accs de fivre, accompagn des symptmes les plus alarmans. Aussitt
que les mdecins dcidrent qu'elle toit en danger, elle cessa d'tre
compte pour quelque chose dans sa maison. Sous prtexte de veiller  sa
conservation, ses nombreux parens s'rigrent en matres; et, ce qu'on
ne voit que parmi les moribonds de haute socit, tandis qu'elle gisoit
agonisante, tous les jours  dner et  souper il y avoit table de vingt
couverts  l'htel. On y parloit beaucoup des spectacles, des nouvelles,
et trs-peu de la malade. Aucune de ses parentes ne demandoit  passer
jusqu' la chambre  coucher: elles aimoient cependant madame de Sponasi
du plus profond de leur coeur; mais l'ide seule de la fivre suffisoit
pour enchaner leurs pas. Et puis, comment se rsoudre  voir souffrir
les tres auxquels on s'intresse?

Ma bienfaitrice toit donc abandonne aux soins de ses domestiques: ce
n'auroit point t un malheur, s'ils eussent pu se livrer 
l'attachement qu'ils avoient tous pour elle; mais ils trouvoient autant
de surveillans, de contradicteurs, qu'il y avoit de membres de la
famille prsens  l'htel. Au milieu de tous ces tres que l'intrt
rassembloit, Philippe seul conserva le ton d'indpendance dont il avoit
depuis si long-temps l'habitude. Pour moi, attach au chevet du lit de
ma mre, j'employois toutes mes forces  la servir, tout mon esprit 
lui dissimuler sa position et ce qui se passoit dans l'intrieur de sa
maison; mais il toit facile de voir qu'elle ne se faisoit pas illusion
sur son tat, et que jamais elle ne s'toit trompe sur l'espce
d'amiti que lui portoit sa famille.

J'aurois bien voulu me dispenser d'assister  ces repas dont l'indcence
me choquoit, dont le ton de lgret cadroit si mal avec la douleur que
j'prouvois; mais Philippe exigeoit que j'y parusse au moins
quelquefois. Ce fut  la fin d'un dner que les mdecins annoncrent
qu'il n'y avoit plus d'espoir, et qu'il falloit que la famille prt les
prcautions ncessaires pour que madame de Sponasi ret ses sacremens.
Au nom de _sacremens_ accoll avec celui de madame de Sponasi, un
sourire lger, mais expressif, glissa sur toutes les figures. Il
s'tablit deux partis: celui des jeunes vouloit qu'on la laisst mourir
en paix; celui des vieux objecta l'usage, et l'usage emporta la balance.
Cette difficult arrange, il restoit celle de savoir qui se chargeroit
de prvenir la malade; et personne ne se trouvant assez de forces pour
remplir un devoir qui n'exige que de la sensibilit, on pria les
mdecins de _faire entendre raison_  ma bienfaitrice: ce fut
l'expression dont on se servit. Je demandai en grace qu'il me ft
permis de me charger de cette commission: mon zle choqua d'autant
plus, qu'il faisoit contraste avec la froideur de ceux qui
m'entouroient; et j'en reus des complimens si outrs, qu'il ne tenoit
qu' moi de les prendre pour autant de sarcasmes: mais il est difficile
d'tre sensible aux plaisanteries de ceux que l'on mprise.

Je m'empressai de retourner auprs de madame de Sponasi. Je la trouvai
dans un accablement qui annonoit une prochaine agonie: il toit
impossible et inutile de lui parler. On fit donc venir un prtre, qui
attendit l'occasion favorable pour exercer son ministre. Ce fut 
minuit seulement qu'elle retrouva l'usage de la parole. L'ecclsiastique
s'approcha, et commena une exhortation. J'allois me retirer; madame de
Sponasi me fit signe de demeurer prs d'elle. Elle couta le ministre de
paix avec la plus grande tranquillit; mais lorsqu'il lui proposa de se
confesser, elle rpondit qu'elle avoit l'habitude de ne confier ses
affaires qu' ses amis intimes, et qu'elle ne vouloit pas finir par une
indiscrtion.

Le prtre parut dconcert, elle s'en apperut, et lui observa avec
beaucoup d'amnit qu'elle lui savoit bon gr de sa dmarche, mais
qu'elle le prioit de s'pargner une peine inutile. Je suis toujours
prte  discuter quand on me parle de religion, lui dit-elle; mais
maintenant il est trop tard: vous voyez que je peux  peine
articuler.--Pensez  votre ame, madame, lui rpondit le confesseur, et
reconnoissez du moins l'existence de Dieu.--Ce n'est point l la
difficult, monsieur, repartit madame de Sponasi, c'est de savoir ce que
j'en pourrai faire si je le reconnois. Elle se retourna pniblement
vers moi en s'criant: Ce n'est pas ma faute: je serai damne
peut-tre; mais il m'est impossible de croire. Je lui pris la main;
elle la porta sur son coeur, fixa ses yeux sur les miens, et me dit:

Adieu... mon cher.... Ses lvres firent un mouvement comme si elle
prononoit: Mon cher fils! mais elle n'articula point ce dernier mot.
Depuis elle ne parla plus.

Le prtre passa dans le salon o la famille toit assemble et attendoit
l'vnement. J'entendis assez de bruit; mais je ne pus en savoir la
cause. Une heure aprs, les portes de la chambre  coucher s'ouvrirent;
on apportoit le viatique en grande crmonie: tous les domestiques
suivoient avec des flambeaux. Les parens entourrent le lit, et se
mirent  genoux. Je ne sais ce qui se passa; les larmes m'empchrent de
rien distinguer: tout ce dont je me rappelle, c'est que le lendemain on
disoit dans l'htel que madame de Sponasi toit morte comme une sainte.
J'ai rencontr depuis beaucoup de personnes qui m'ont donn les dtails
les plus circonstancis sur la manire difiante avec laquelle ma
bienfaitrice s'toit conduite dans ses derniers momens.




CHAPITRE XXVII.

_Mon bilan._


Il y avoit trop long-temps que les parens de madame de Sponasi
attendoient aprs son hritage pour que l'on pt croire  la sincrit
de leurs regrets. Aprs la crainte qu'elle n'en revnt, la plus grande
inquitude qu'ils avoient prouve pendant sa maladie avoit rapport 
son testament; aussi fut-il ouvert avec empressement. Ils craignoient
tous qu'elle ne m'et beaucoup favoris, et sans-doute les mesures
toient dj concertes pour me ravir ses bienfaits. Quelle fut leur
surprise quand ils virent que la bibliothque de la dfunte toit le
seul legs qu'elle m'et fait! Ils ne purent cacher leur joie; mais elle
fut de courte dure. Un des articles du testament dfendoit de faire
aucune recherche sur les diamans de la testatrice, ainsi que sur
l'argent comptant qu'on pouvoit lui supposer, parce qu'elle en avoit
dispos de son vivant; c'toit  Philippe qu'elle les avoit remis: le
tout valoit plus de cinquante mille cus. Un autre article portoit que
la testatrice ne faisoit aucune mention de la terre de Tligny, parce
qu'elle l'avoit vendue depuis un an. C'toit moi qui en tois
l'acqureur, et mon contrat toit  l'abri de la chicane la plus
raffine. Par les autres dispositions, les parens se trouvoient plus ou
moins avantags,  proportion de leurs besoins ou de l'amiti que ma
bienfaitrice avoit pour eux. Philippe toit nomm pour une rente viagre
de 1500 livres. Afin d'assurer l'excution de ses dernires volonts,
madame de Sponasi avoit ordonn que, dans le cas o son testament
feroit natre quelques procs, et ne seroit pas pleinement excut dans
l'espace d'un an, il ft regard comme nul, et que tous ses biens
appartinssent alors  trois hpitaux qu'elle dsignoit. L'intrt de
tous fit taire les intrts de chacun, et jamais tant de collatraux ne
furent moins presss de porter leurs prtentions devant les tribunaux.

Suivant l'usage, les parens de madame de Sponasi se vengrent, par des
air insolens, des politesses qu'ils m'avoient faites lorsqu'ils me
craignoient; ils outragrent ma bienfaitrice par toutes les suppositions
qu'ils firent sur les motifs de l'amiti qu'elle m'avoit tmoigne.
J'eus beaucoup de peine  obtenir les effets  moi appartenant qui se
trouvoient  l'htel; mais je m'tois attendu  mille petites
tracasseries, ressource ordinaire de la mauvaise humeur, lorsqu'elle ne
sait comment s'exercer, et je les supportai avec tranquillit. J'avois
un vritable chagrin de la perte que j'avois faite; et ce qui
l'augmentoit encore, toit de ne voir personne le partager. Philippe...
Philippe se dguisoit en vain; je m'appercevois trop bien qu'il
regardoit la mort de madame de Sponasi comme un prisonnier envisage
l'ordre qui lui rend la libert. Je n'osais lui en vouloir; mais j'en
tois afflig.

De mes amis, Florvel fut le seul de qui je n'eus qu' me louer; les
autres attendirent ce que le changement de ma position opreroit dans ma
manire de vivre pour savoir la conduite qu'ils tiendroient avec moi:
mais lui,  peine eut-il appris la mort de madame de Sponasi, qu'il vint
me trouver.

Je ne sais comment tu as pu te faire des ennemis, me dit-il; mais on
emploie tous les moyens honntes que la calomnie autorise pour rompre
l'amiti qui existe entre nous. Voici ma rponse. Quelles que soient les
raisons qui t'engagent  ne pas me confier qui tu es, je les respecte:
si tu as besoin de crdit, le mien et celui de ma famille sont  ton
service; s'il te faut de l'argent, j'en ai; si tu veux un logement chez
moi, tu me feras plaisir, ainsi qu' madame de Florvel.

Es-tu assez heureux pour que mes offres te soient inutiles? tant mieux;
mais profite du moins de mes conseils: ne reste pas loign de la
socit; on croiroit que tu crains d'y parotre, et les mchans en
tireroient parti pour donner quelque crdit  leurs discours. Viens chez
moi, viens-y souvent; cache ta douleur, on ne l'attribueroit pas  ta
sensibilit; montre-toi, dans les premiers momens, tel que tu as
toujours t; et quand on verra que la mort de madame de Sponasi ne
change rien  ta position, les sots, qui se dcident par l'exemple, et
qui forment le plus grand nombre, ne changeront rien  leur conduite
envers toi, et les mchans se tairont.

La dmarche et la franchise de Florvel me firent grand plaisir: je
l'assurai que je profiterois d'autant plus volontiers de ses conseils,
qu'ils toient d'accord avec le dsir que j'avois toujours eu de
conserver son amiti; que pour ses offres de services, j'en garderois
une ternelle reconnoissance, mais que j'tois  la fois au-dessus du
besoin et de l'ambition. Cela toit vrai.

La terre de Tligny donnoit deux mille cus de revenu. Philippe
prtendoit que j'en pouvois tirer davantage. Quand je sus  quelles
conditions, je fus bien loin de le desirer, et il m'approuva. J'tois en
outre possesseur des diamans et de l'argent que ma bienfaitrice avoit
remis  mon pre pour moi. Pendant le temps qu'il avoit pass chez elle,
il avoit amass et plac une somme de deux cent mille francs; ce qui,
joint  la rente qu'elle lui avoit laisse par son testament, nous
composoit un revenu fort honnte; car Philippe exigea que nos fortunes
restassent en commun, ou plutt que j'en disposasse comme d'un bien
entirement  moi. De part et d'autre c'toit un combat de gnrosit
qui se termina sans peine, puisqu'il fut dcid que nous demeurerions
ensemble: mais il ne voulut point consentir  recevoir de ma part le
titre qui lui appartenoit; il m'objecta encore la mmoire de ma
bienfaitrice, et je cdai. Les diamans furent vendus, le produit fut
plac. Je pris une maison simple, et je la montai comme un homme
jouissant de 24,000 livres de rentes. Philippe se chargea de veiller 
la dpense; il toit mon ami, mon intendant, mon gouverneur: ami bien
sincre, intendant sr, gouverneur trs-tolrant. Je ne tardai pas 
m'appercevoir que s'il avoit fait  madame de Sponasi le sacrifice de
l'clat d'une liaison, il s'toit rserv tous les plaisirs que le
mystre ne fait toujours qu'augmenter. C'toit mon pre, je n'avois rien
 dire; j'aurois t fch cependant qu'il agrandt la famille: mais ce
malheur n'arriva point.

Je fus bientt convaincu qu' Paris on ne s'informe jamais de ce que
vous tes qu'au moment o l'on craint que vous ne deveniez  charge;
mais quand il est bien dcid que vous n'avez besoin de personne, quand
 l'aisance vous joignez de l'ducation, vous allez par-tout. Je restai
donc M. de Tligny pour tout le monde. Mon _de_ ne pouvoit tre contest
dans un moment o personne ne se le refusoit.




CHAPITRE XXVIII.

_Oraison funbre de Mme de Sponasi._


Je vous dois compte, mes chers lecteurs, des motifs qui m'empchrent
d'augmenter le revenu de la terre de Tligny.

Vous avez pu voir combien ma bienfaitrice toit obligeante, bonne et
librale. Lorsque les douleurs l'avertirent que je demandois  entrer
dans le monde, elle se fit conduire chez une sage-femme, o son logement
avoit t retenu d'avance. Elle y cacha son nom; c'est l'usage: son
htesse le devina peut-tre, et n'en fit rien parotre; c'est l'usage
encore. Dans ces maisons sur-tout o la fortune repose sur la
discrtion, soit que cette femme st  qui elle parloit, soit que
l'habitude de commander et de vivre dans l'opulence traht le rang de
madame de Sponasi, soit qu'elle-mme, tout en se cachant, ne fut pas
fche qu'on souponnt son rang et son opulence, il est certain que la
sage-femme lui raconta l'histoire suivante, moins par envie de bavarder
que par le dsir sans doute d'tre utile  des malheureux.

M. de Montluc, gentilhomme provenal, d'une famille trs-ancienne, avoit
t destin  l'tat ecclsiastique, parce qu'il toit le second des
fils de son pre; c'est--dire que la fortune paternelle, d'ailleurs peu
considrable, tant dvolue toute entire  son frre an, il falloit
qu'il chercht son patrimoine parmi celui des pauvres. M. de Montluc fut
tonsur  huit ans, et obtint un bnfice d'un mdiocre revenu, mais qui
suffisoit  la dpense de son ducation.  vingt ans, il jouissoit
encore de l'amiti de son pre, et de l'espoir incertain d'obtenir un
vch, quand l'amour, qui se rit des patriarches de vingt ans, de la
puissance paternelle et de la tonsure, lui fit rencontrer une jeune
orpheline; belle, il s'en apperut; sage et sensible, il n'en douta
point; mais pauvre autant qu'on peut l'tre, il n'y fit pas attention:
cet ge compte-t-il l'argent pour quelque chose?

Aprs avoir soupir, souffert pendant long-temps, M. de Montluc, qui
avoit quitt la soutane, vint  Paris avec sa matresse, devenue
secrtement sa femme, n'emportant avec lui que la maldiction de son
pre. Elle fut terrible, s'il lui dut les malheurs qu'il prouva. Oblig
de se cacher pour se soustraire aux recherches de sa famille, il eut
bientt puis ses petites ressources. N'osant se rclamer de personne,
ne pouvant et ne sachant pas travailler, la misre l'atteignit dans un
moment bien cruel pour un poux: madame de Montluc toit  la veille de
le rendre pre, et la sage-femme chez laquelle logeoit madame de Sponasi
avoit t appele. Bonne par caractre, et devenue plus sensible encore
par l'habitude de voir souffrir, qui n'endurcit que les ames dgrades,
elle avoit offert une de ses petites chambres, et tous les secours qui
dpendroient d'elle,  l'pouse de M. de Montluc, se fiant  la probit
de ceux qu'elle obligeoit de la rcompenser un jour, si la fortune
cessoit de leur tre contraire.

On n'est jamais plus compatissant qu'aux maux que l'on prouve soi-mme.
Madame de Sponasi, dans les douleurs de l'enfantement, sentit combien
devoit souffrir une malheureuse mre au milieu de toutes les
privations, accable de toutes les inquitudes: elle remit  la
sage-femme cinquante louis pour M. de Montluc, en lui recommandant de
taire qu'elle les tenoit d'une femme loge sous le mme toit que son
pouse, afin de prvenir l'indiscrtion souvent ingnieuse de la
reconnoissance. Madame de Montluc accoucha la mme nuit que madame de
Sponasi: ce fut aussi d'un garon; il mourut en naissant, hlas! pour
avoir trop souffert avant de natre: sa mre infortune l'avoit port
dans son sein au milieu des larmes et des horreurs du besoin.

Quand madame de Sponasi fut rtablie dans son htel, elle chargea
Philippe de se lier avec M. de Montluc: cela ne fut pas difficile, les
malheureux sont sensibles aux moindres prvenances. Philippe le prsenta
un matin  ma bienfaitrice, qui lui dit que ses aventures ne lui toient
point inconnues, et qu'elle se trouverait heureuse de faire quelque
chose qui pt lui rendre la tranquillit. Elle lui proposa d'aller vivre
 Tligny jusqu'au moment o il auroit flchi son pre: mais cet homme
mourut sans vouloir pardonner; et son fils an l'imita d'autant plus
volontiers, qu'il gagnoit  tre inflexible.

Non seulement madame de Sponasi avoit accord  M. de Montluc la
jouissance du chteau et des jardins qui en dpendent, mais, pour ter 
son bienfait l'apparence de la charit, elle l'avoit pri de s'occuper
de l'administration de la terre, et lui avoit donn toutes les
procurations ncessaires  cet effet, l'avertissant qu'elle cesseroit de
le compter au nombre de ses amis, s'il n'en disposoit pas comme de son
propre bien. Jamais service ne fut mieux pay. M. de Montluc agit
effectivement comme s'il et t le matre; et, tout en se faisant
aimer des paysans, il augmenta beaucoup le revenu de ce bien. Rendant
chaque anne ses comptes avec la plus grande exactitude, ma bienfaitrice
cherchoit en vain les moyens de le forcer  songer  lui; il rpondoit
toujours qu'il toit si heureux, qu'il n'avoit plus de facults pour
desirer. Enfin, aprs avoir bien bataill, il fut convenu que le
cinquime du produit de Tligny lui appartiendrait chaque anne;
arrangement qui existoit depuis plus de vingt ans. J'aurois donc pu
augmenter mon revenu de quinze  seize cents livres, et certes j'en
aurois rougi. En me donnant ce bien y madame de Sponasi ne m'avoit pas
parl de M. de Montluc: l'avoit-elle oubli? Oh! non, sans doute. Elle
m'avoit donc assez estim pour ne pas vouloir me ravir la libert
d'honorer sa mmoire de la seule manire vraiment digne d'elle.

J'crivis  M. de Montluc pour lui demander son amiti, et le prier
d'agir comme il avoit toujours fait jusqu'alors. Nous sommes unis sans
nous connotre, monsieur, par un lien qu'il vous est impossible de
rompre sans outrager la mmoire de madame de Sponasi. lev par ses
soins, riche de ses bienfaits, je ne m'en croirois indigne que du moment
o vous refuseriez d'tre pour moi ce que vous avez t pour elle. Tous
les deux, nous avons perdu celle qui nous servit de mre; ne sparons
jamais notre douleur et les motifs de notre reconnoissance.

M. de Montluc me fit une longue rponse, dans laquelle il ne me parloit
que de ses regrets et des vertus de madame de Sponasi;  la fin
seulement il me marquoit: Elle m'avoit toujours assur que ses bonts
pour moi lui survivroient; elle me l'crivoit encore il y a six mois,
et ds-lors vous tiez possesseur de cette terre: vous voyez, monsieur,
l'ide qu'elle avoit de vous; elle ne s'est point trompe. J'aurois,
sans balancer, sacrifi ma vie pour elle; elle vous appartient
galement.

M. de Montluc pouvoit avoir prs de cinquante ans: sa femme vivoit
encore; mais ils n'avoient point eu d'autre enfant que celui qui vint au
monde la mme nuit que moi.




CHAPITRE XXIX.

_Projet de mariage._


La saison toit venue o l'usage, plus que le dsir de la solitude,
chassoit de Paris la bonne socit: Florvel m'engagea  venir passer un
mois avec lui chez M. de Nangis, pre de sa femme, et j'acceptai. Je fus
tonn de voir madame de Florvel lie de l'amiti la plus vive avec une
jeune demoiselle dont l'tat toit un problme, et la naissance encore
plus incertaine que la mienne. Elle se nommoit Adle. Dire qu'elle toit
jolie, seroit se servir d'une expression commune pour peindre des traits
au-dessus de la perfection. Adle toit bonne, on le voyoit dans ses
yeux; elle avoit de l'esprit, on le lisoit dans ses yeux; une ducation
soigne avoit donn  son caractre une nergie et une solidit qui se
peignoient encore dans ses yeux: mais si les yeux d'Adle n'avoient pas
entirement fix l'admiration, on et cherch dans chacun de ses traits
la prvention de toutes ses qualits, et l'on ne se ft pas tromp.

Elle avoit vingt ans, parloit et crivoit plusieurs langues avec autant
de puret que de facilit, dessinoit bien, toit grande musicienne,
raisonnoit des ouvrages les plus srieux avec justesse, ne s'tonnoit de
rien, pas mme d'tre au-dessus de son ge et de son sexe par ses
connoissances. D'une gaiet qui prouvoit combien peu elle avoit de
prtention, elle jouoit avec des enfans si naturellement, qu'on et pu
douter si la complaisance ou le plaisir la guidoit. Se prsentoit-il
quelqu'un? elle se livroit  la conversation, et, l'instant d'aprs,
recommenoit ses enfantillages sans penser aux rflexions que ses
rponses faisoient presque toujours natre. Ce qui me surprit encore
davantage dans une femme jeune, dlicate et franoise, elle n'avoit peur
de rien, et ne parloit jamais de son courage. Si Florvel et moi nous
nous disposions  aller  la chasse, et qu'Adle ft prsente, elle
causoit aussi tranquillement appuye sur une arme  feu, qu'un artilleur
assis sur un canon. Je me rappellerai sans cesse qu'un jour en revenant
nous la rencontrmes dans le parc: je tenois mon fusil sous mon bras;
j'avois oubli de le dsarmer: en courant aprs elle, le coup partit;
elle se retourna avec inquitude, et sa premire question fut:
N'tes-vous pas bless? Ce ne fut que par rflexion qu'elle pensa
qu'elle auroit pu l'tre. Rien ne dvoile mieux le caractre que ces
momens de surprise o la parole et la pense s'chappent et se
confondent rapidement avec la sensation que l'on prouve.

Devins-je amoureux d'Adle? Si c'est de l'amour qu'elle m'inspira, je
puis dire que je n'avois point encore connu ce sentiment; il me sembloit
que, n'et-elle pas t d'une figure cleste, d'une taille sduisante,
je l'aurois prfre  toutes les femmes. J'aimois  tre avec elle:
mais il toit impossible de lui dire ce qu'on appelle des choses
aimables; on et t humili de ne pouvoir l'entretenir que d'elle, et
l'on s'en occupoit toujours. M. de Nangis l'appeloit sa pupille, et la
regardoit comme sa fille: Florvel vouloit qu'elle vt en lui un frre;
madame de Florvel la traitoit en amie. Adle se disputoit contre tous,
ne se refusoit pas aux bons procds; mais elle menaoit de les quitter
si on ne lui donnoit pas des gages. Elle n'avoit consenti  entrer
auprs de madame de Florvel comme institutrice de sa fille, que pour
gagner de l'argent, et elle vouloit toujours que l'on fixt ce qu'elle
gagneroit.

Elle avoit donc l'ame bien servile et bien intresse, cette Adle si
extraordinaire? Ah! sans doute: coutez son histoire, et jugez-la.

 l'ge de quatre  cinq ans, elle fut trouve,  onze heures du soir,
par un cocher de fiacre, prs la place des Victoires. Elle pleuroit. Sa
position, sa figure, sa mise qui annoncent l'opulence, intressrent
matre Pierre; c'est le nom du cocher: il la mit dans sa voiture, et la
conduisit  sa femme. Adle y reut l'hospitalit, mais ne put donner
aucun renseignement sur ses parens: elle parloit difficilement. Pierre
n'avoit point d'enfant. Aprs avoir espr inutilement de retrouver la
famille de la petite, il la garda: elle resta avec ces bonnes gens
jusqu' l'ge de sept ans.  cette poque, Pierre mourut; et sa femme,
qui n'avoit pour vivre que le produit des fatigues de son mari, fut
oblige de se remarier  un des confrres du dfunt, avare, veuf, et
pre de plusieurs enfans. Il exigea de madame Pierre qu'elle mt la
petite  l'hpital: c'toit un terrible sacrifice pour cette excellente
femme; mais la peur de la misre fit taire la sensibilit.

Arrive devant la porte de cette maison publique, elle s'assit dans un
des fosss du boulevard, et l, pleurant et consolant la pauvre Adle,
elle lui promettoit de venir la voir quelquefois. Un homme qui passoit,
tmoin de la douleur de ces deux tres malheureux, et sduit sans doute
par la figure intressante de la petite, s'informa du sujet de leurs
pleurs.

L'ayant appris, il pria madame Pierre de le suivre. Elle arriva chez lui
avec Adle, et s'en retourna console de laisser son enfant d'adoption
entre les mains d'un protecteur.

Cet homme toit M. Durmer, connu par des ouvrages dans lesquels la
profondeur s'unit  la clart, et l'esprit  l'utilit. Depuis
long-temps il avoit le projet d'essayer ses ides particulires sur
l'ducation; mais il toit clibataire. Il n'avoit qu'une soeur, marie
assez malheureusement, et mre de plusieurs enfans. Quelquefois il
pensoit  en adopter un; mais il toit toujours arrt par l'ide que,
ne pouvant sparer entirement un de ses neveux de la socit de sa
famille paternelle, il en rsulteroit de l'opposition entre ses vues et
les conseils que l'enfant recevrait. L'entier abandon d'Adle lui
convint sous tous les rapports; elle alloit dpendre de lui, de lui
uniquement. Si l'exprience dmentoit ses longues mditations, il n'en
seroit comptable  personne, et son coeur, guid d'abord par un mouvement
de charit, l'absoudroit des torts de son esprit. Il l'leva, et la
russite surpassa son attente.

M. Durmer ne couroit point aprs la rputation; aussi n'toit-il d'aucun
parti, car les hommes de lettres en formoient plusieurs: mais il avoit
des amis, et M. de Nangis toit du nombre. Se sentant prs de sa fin, il
fut effray de la position dans laquelle Adle alloit se trouver. Sa
fortune en biens fonds consistoit en une petite maison qui rapportoit
1200 livres; il la laissa par testament  son lve, et obtint de M. de
Nangis qu'il lui serviroit de tuteur. Il mourut. M. de Nangis retira
Adle chez lui, et crut ne pouvoir mieux la placer qu'auprs de madame
de Florvel sa fille.

Tant que M. Durmer avoit vcu, il avoit aid sa soeur d'une partie du
produit de ses ouvrages.  sa mort, cette femme, devenue veuve, alloit
maudire la mmoire d'un frre qui avoit prfr une trangre  sa
famille, quand Adle se prsenta chez elle, et l'assura qu'elle toit
loin de vouloir priver ses enfans de la succession de leur oncle; mais
elle toit mineure, et M. de Nangis, en approuvant sa dlicatesse, ne
pouvoit se prter  ses desirs. Adle, incapable de varier dans ses
rsolutions, promit  la soeur de M. Durmer de lui remettre chaque anne
1200 livres, jusqu'au jour o, libre de disposer d'un bien qu'elle ne
regarderoit jamais comme sa proprit, elle lui en feroit cession
entire. C'toit pour tre plus en tat d'acquitter sa promesse qu'elle
exigeoit que madame de Florvel fixt les honoraires de l'institutrice de
sa fille: il fallut la satisfaire. Elle prtendoit en outre qu'un
salaire mrit enchane moins que des bienfaits; et sans vouloir se
soustraire  la reconnoissance, elle tenoit  sa libert. Adle eut donc
des appointemens; et cet arrangement lui paroissoit si raisonnable,
qu'elle ne comprenoit pas pourquoi ses amis sembloient en tre humilis
pour elle. Plus elle s'efforoit de rappeler l'abandon dans lequel les
circonstances l'avoient place, moins il toit possible de s'en
souvenir: on et dit qu'elle toit ne pour commander  tous ceux qui
l'entouroient, et elle commandoit en effet par des droits auxquels
personne ne rsiste, la douceur, la raison et la beaut.

Lorsque nous revnmes de la campagne, nous tions fort joyeux; et comme
nous ne cherchions pas  cacher le sentiment qui nous attiroit l'un vers
l'autre, la famille de Florvel sourioit  l'espoir d'un mariage qui
devoit fixer le sort de leur protge. Adle n'avoit aucune fortune;
mais la mienne suffisoit pour deux. Le mystre de ma naissance m'auroit
empch de m'allier  une fille riche et bien leve; aucune ne pouvoit
l'tre mieux qu'Adle, et n'auroit uni tant de mrite  tant de
modestie. Ainsi la raison se trouvoit cette fois d'accord avec l'amour.
Je lui avois confi ce que j'tois: elle sentit que la mmoire de madame
de Sponasi exigeoit que ce secret restt cach, mme pour M. de Nangis;
elle l'observa la premire, c'toit m'assurer de sa discrtion: mais
elle voulut que je ne fisse rien sans le consentement de Philippe.

Vous lui devez de la reconnoissance, me dit-elle, et  ce titre seul
vous ne pouvez disposer de vous sans son aveu; moins il vous rappelle
les droits qu'il a reus de la nature, plus votre dlicatesse est
engage  ne pas l'en priver. Songez, Frdric, qu'en devenant votre
pouse, je vais vivre avec votre pre, et que nous ne pouvons tre
heureux tous les trois si la plus parfaite intelligence ne prside 
notre union. Comme votre position m'empche de lui rendre ds  prsent
le respect que je ne lui refuserai jamais, je compte assez sur vous pour
tre persuade que vous ne me tromperez pas sur son consentement.--Et
s'il le refusoit, ce que je ne prsume pas, croiriez-vous que je lui
dusse le sacrifice de mon bonheur?--Libre presque en naissant, je ne
peux apprcier bien juste les bornes de l'autorit paternelle. Ne me
cachez rien des objections de votre ami; nous les examinerons le plus
impartialement qu'il nous sera possible: s'il a tort, nous verrons
jusqu' quel point vous devez vous soumettre; s'il a raison, notre
obissance sera toute  notre avantage.--Adle, l'amour peut-il tre
juge dans sa propre cause? Pour moi, je suis bien dcid  ne jamais
renoncer au bonheur que j'attends avec vous.--Et moi, croyez-vous que
j'y renonasse sans peine? Cependant, si le sacrifice tournoit  votre
avantage, je ne balancerois pas un instant.--Quand on aime si
raisonnablement, on n'aime gure.--Mon ami, si l'amour n'existoit qu'aux
dpens de la raison, les fous seuls pourroient compter sur lui. Je vous
l'ai dit cent fois, je trouve du plaisir  le rpter; la prfrence que
je vous donne est tellement fonde sur la certitude d'tre avec vous la
plus heureuse des femmes, qu'il n'y aura jamais que votre intrt qui
puisse me sparer de vous. Si les vnemens vouloient qu'un jour je
fusse dans la ncessit de vous le prouver, vous apprendriez alors
qu'aimer _raisonnablement_ est pour Adle aimer jusqu'au tombeau. Elle
le disoit avec tant de calme, qu'il falloit connotre son caractre
autant que je le connoissois pour tre persuad qu'elle donnoit  sa
pense toute l'tendue de ses expressions, et qu'aimer jusqu'au tombeau
signifioit pour elle... jusqu'au tombeau.

Aussitt que je fus arriv  Paris, je fis part  Philippe de mon amour
et de mes projets, d'un ton que je cherchois  rendre respectueux, mais
qui annonoit une rsolution dtermine. Philippe me fit beaucoup
d'objections qui se rduisoient toutes  celle-ci: J'avois de
l'ambition pour vous; faut-il que j'y renonce? Je dployai mon
loquence pour lui prouver que ma naissance suffisoit seule pour
renverser toutes les esprances que j'aurois de m'lever; qu'isol dans
le monde, je ne pourrois m'allier  aucune famille qui et quelque
crdit; que mme lorsque par hasard je ferois un mariage avantageux, je
l'acheterois trop cher, soit par des humiliations, soit par la ncessit
de me sparer de lui, sparation  laquelle rien ne pourroit me
rsoudre. Je lui fis valoir le caractre d'Adle encore plus que son
esprit et sa beaut; il n'y avoit pas de rplique raisonnable: Philippe
soupira de voir s'vanouir les rves qu'il avoit nourris avec
complaisance, et se retrancha sur ce qu'il n'avoit pas le droit de
s'opposer  mes volonts.

Si vous n'avez pas ce droit, mon ami, je vous le donne. Vous n'avez
jusqu' prsent vcu que pour mon bonheur; voulez-vous me faire payer
vos bonts du sacrifice de ma vie? Dites-le sans contrainte; mais je
vous prviens que mon existence et Adle sont insparables.

Philippe ne fit plus qu'une objection: l'amour pouvoit m'aveugler. Par
intrt pour moi, il me demandoit de diffrer mon mariage d'un mois
seulement. Si alors je persistois dans ma rsolution, il me promettoit
de me faire oublier la peine avec laquelle il accordoit son
consentement. J'aurois eu mauvaise grce de refuser; quoiqu'il m'en
cott, je consentis  le satisfaire. Cruel retard! Philippe avoit-il
prvu tes consquences? Oh! non sans doute, car il fut ensuite aussi
dsespr que moi. Mais n'anticipons point sur les vnemens.

Quand j'appris  Adle la condescendance que j'avois eue pour mon...
ami, loin d'en tre choque, elle m'en remercia. La certitude de notre
union suffisoit pour la rendre heureuse; Philippe auroit exig six mois,
qu'elle ne l'auroit pas trouv injuste. Elle aimoit cependant; mais
quand je la voyois recevoir avec tranquillit une nouvelle qui me
paroissoit accablante, je doutois de son amour: j'aurois desir qu'elle
ft plus passionne. Insens! j'oubliois que j'en voulois faire mon
pouse, et non pas ma matresse.




CHAPITRE XXX.

_Encore Adle._


Adle tant ds  prsent lie  tous les vnemens qui m'attendent, je
voudrais, mes chers lecteurs, vous mettre en tat de la bien connotre;
et je n'y russirai jamais mieux qu'en vous donnant un extrait de
l'crit que M. Durmer lui remit  ses derniers momens.

LETTRE DE M. DURMER

Prs de mourir, je veux, ma chre enfant, m'excuser devant vous de
l'ducation que je vous ai donne. Votre position fut mon motif; votre
bonheur seroit ma rcompense.

Sans parens dont le nom et l'hritage vous soient dvolus, sans mre
qui puisse veiller sur vous et guider votre choix, sans protecteur
lgal, sans avenir prsum, ce n'est que dans votre caractre que tous
pouvez trouver les appuis qui vous manquent. J'ai donc essay de former
votre caractre pour qu'il vous mt au-dessus de la fortune et des
attaques de la socit.

.--.--.--.--.--.--.--.--.

Il m'a toujours paru singulier d'entendre disputer sur les vertus qui
conviennent plus particulirement aux femmes qu'aux hommes, dans un
sicle o les habits sont tout au plus ce qui les distingue. J'ai
regard ce qui se passe dans le monde, et je vous ai leve pour le
moment o vous deviez vivre.

Si l'on demandoit quelles sont les vertus particulires  votre sexe,
la rponse auroit tellement l'air d'une satyre, que personne ne
voudroit se charger de la faire. _Est-ce l'amour pour la retraite?_ Je
crois qu'avec des talens et le got de l'tude vous supporterez plus
aisment la solitude que les femmes qui, sans aucune ressource dans
l'esprit, ne se trouvent jamais en plus insupportable socit que
lorsqu'elles sont seules, et qui, pour se soustraire  elles-mmes,
courent sans cesse aprs le plaisir, sans se fatiguer de ne rencontrer
par-tout que l'ennui.

_Est-ce la modestie?_ La modestie n'appartient qu' ceux qui ont des
sacrifices  lui faire. L'amour-propre des sots n'est que sottise; rien
ne peut les en gurir: l'amour-propre des esprits clairs est orgueil;
ils peuvent s'en corriger, ou du moins sentir la ncessit de le
dissimuler. De quel droit un sot devineroit-il qu'il peut tre modeste?

La modestie dans les moeurs tient  deux extrmes, la froideur des sens,
ou une extrme sensibilit: dans le premier cas, on la doit  la nature;
dans le second, au dsir de mnager sa rputation, et plus encore  la
crainte de diminuer ses plaisirs. Une femme immodeste n'est qu'un
libertin de la plus mprisable espce. J'ose rpondre, Adle, que vous
aurez toujours beaucoup de modestie.

.--.--.--.--.--.--.--.--.

On a dit avec raison que la vie d'une femme se rduisoit  l'histoire
de ses amours. Eh bien! plus son caractre aura d'nergie, moins ses
passions seront dangereuses, alors mme qu'elles seroient fortes. Les
hommes sont tellement accoutums  ne point dguiser ce qu'ils cherchent
sous le nom d'amour, que la beaut de la matresse qu'ils avouent est
pour eux une excuse valable contre l'aridit de son esprit et la
scheresse de son coeur: mais les femmes qui ont l'heureuse habitude de
dissimuler le penchant qui les entrane, les femmes qui veulent toujours
parotre sduites par des qualits qui justifient leurs foiblesses,
seront moins dupes de leur imagination  mesure que leur tte sera mieux
meuble; l'homme dont elles craindroient de rougir sera rarement celui
de leur choix; et j'aimerois mieux donner l'amour-propre pour sentinelle
 la vertu, que de lui laisser pour garde... quoi? je l'ignore: dans
l'ducation actuelle, je n'ai jamais vu sur quelle base reposoit la
sagesse des femmes.

Il en est de la plupart des sottises pour les hommes, comme des
mdailles pour les antiquaires: leur anciennet est ce qu'on peut dire
de mieux en leur faveur. On m'a bien des fois object qu'en vous
dgageant d'une foule de petites foiblesses, je pourrois vous placer
au-dessus des biensances, et vous accoutumer  vous glorifier de vos
erreurs; mais j'ai remarqu que l'tre le plus ignorant a toujours assez
d'adresse pour justifier ses passions, tant que les passions durent:
ainsi l'ducation que vous avez reue ne tous donnera  cet gard aucun
avantage. Mais une femme sans instruction, sans talens, sans caractre,
est tourmente de la ncessit de former une liaison, alors mme qu'elle
n'en a plus le dsir: elle se compose une passion pour chapper  ce
veuvage du coeur et de l'imagination auquel le temps la conduit malgr
elle. Avec plus de ressources dans l'esprit, elle regarderait la fin de
l'amour comme la fin d'un orage, et ne se feroit pas illusion sur la
possibilit d'aimer encore. L'esprit le plus cultiv doit tre quelque
temps dupe des sens; mais quand on n'a que des sens, et que leur empire
finit, que reste-t-il? Ne seroit-ce pas l qu'il faudroit chercher la
raison qui fait envisager  votre sexe la vieillesse avec tant d'effroi?

Parmi les femmes qui jouissent d'une grande clbrit, beaucoup ont
vieilli en augmentant le nombre de leurs amis et sans cesser d'tre
aimables. Adle, rflchissez sur cette vrit, et vous serez convaincue
que je vous ai leve pour toutes les poques de votre vie.

.--.--.--.--.--.--.--.--.

N'oubliez jamais ce que je vous ai dit sur la dcence, que l'on confond
 tort avec l'ingnuit. L'ingnuit est la franchise de l'ignorance;
elle peut quelquefois tre indcente: la dcence, au contraire, n'est
que l'observation exacte des biensances. Une femme allaite un enfant,
et, moins occupe de ceux qui l'entourent que des tendres soins de la
maternit, laisse appercevoir son sein sans que la dcence puisse en
murmurer. Qu'un homme se permette un compliment dplac ou seulement un
regard curieux, c'est lui qui manque  la dcence en alarmant la pudeur,
en effarouchant la nature dans ses plus augustes fonctions. Une fille
qui entre dans le monde, parle peu; et c'est avec raison que l'on
conclut en faveur de sa dcence, car elle craint de blesser les usages:
elle se tait, mais observe comment elle doit se conduire. Un vieillard,
se faisant un privilge de son ge, l'aborde, et se permet une
_jovialit_ qui la fait rougir: le vieillard devient alors non-dcent.
L'ingnuit plat dans l'adolescence, et devient souvent btise dans un
ge plus avanc: la dcence, au contraire, appartient  tous les temps,
 tous les lieux, aux deux sexes; elle peut changer suivant les
socits, mais jamais pour le fond, qui n'est que la pratique rflchie
des biensances. Ainsi je crois qu'en multipliant vos ides, je vous ai
donn plus de possibilit d'tre toujours et par-tout un modle de
vritable dcence.

.--.--.--.--.--.--.--.--.

Vous voyez, ma chre enfant, que je cherche  justifier ce que j'ai
fait pour vous: je le rpte, si vous tes heureuse, j'aurai russi; car
votre bonheur fut le but de tous mes soins. Je voudrois pouvoir vous
donner des conseils; mais ils ne sont utiles que lorsqu'on peut en faire
l'application, et votre avenir m'est inconnu. Respectez ma mmoire dans
vous qui tes mon ouvrage; dfiez-vous de votre coeur, et n'osez pas tout
ce qu'osera votre esprit: voil ma dernire recommandation.  vingt ans,
on dcide hardiment:  trente, on hsite avant de dcider:  quarante,
on est si persuad de l'instabilit de ses propres ides, que l'on perd
toute confiance dans les lumires des autres et dans les siennes; on
aime mieux user tranquillement la vie que de l'approfondir. Les passions
de l'esprit s'affoiblissent comme celles du coeur; et de cet tat nat un
calme que l'on doit peut-tre plus  la fatigue qu' ses rflexions:
mais ce calme est celui du bonheur, ou plutt il est lui-mme le
bonheur. C'est l, ma chre enfant, que je vous attends pour me juger.
Ayez le courage de n'avoir jusqu' cette poque des talens que pour vous
et vos amis, et vous ne desirerez plus alors d'en avoir pour le monde.
C'est bien peu de chose que la gloire!




CHAPITRE XXXI.

_Un vnement._


Adle, chez M. Durmer, n'avoit d'autre socit que celle de quelques
savans, au milieu desquels elle avoit pris l'habitude de raisonner
juste, et la facilit de placer dans les conversations les plus
srieuses quelques rpliques auxquelles elle n'attachoit pas de
prtention. Chacun se plaisoit  l'instruire: aussi n'toit-elle pas
tonne de s'entendre contredire; et sa modestie, qui paroissoit trange
avec tant de talens, venoit sans doute d'avoir vcu parmi des gens
qu'elle savoit plus instruits qu'elle. Elle ne pouvoit ignorer les
charmes dont la nature avoit t prodigue en sa faveur; mais comme dans
la socit de M. Durmer on n'attachoit pas un prix extraordinaire  la
beaut, elle s'toit accoutume  l'envisager de mme. La sphre troite
dans laquelle elle vivoit, servoit  la fois  former son caractre et 
la sauver des dangers du monde.

Sa position devint bien diffrente dans la maison de Florvel. Elle ne
pouvoit parotre aux promenades, aux ftes, aux spectacles, sans exciter
l'admiration. La simplicit de ses moeurs tournoit au profit de sa
beaut; elle avoit le talent, si rare, de parer sa figure sans la
dguiser. Peu faite  une modestie de convenance, elle ne rougissoit pas
lorsqu'on lui adressoit la parole: elle rpondoit; et le plaisir de
l'entendre augmentoit celui qu'on prenoit  la voir. Florvel recevoit
beaucoup de monde; madame de Florvel menoit toujours Adle avec elle:
bientt elle fut le sujet de toutes les conversations. L'histoire de
son enfance, qui si long-temps avoit t ensevelie dans l'appartement de
M. Durmer, devint la nouvelle des cercles les plus brillans: on n'et
pas t  la mode si l'on n'et vu Adle. Pour quiconque connot Paris,
cet enthousiasme ne parotra pas tonnant.

Ce qui l'est davantage, c'est qu'Adle ne fut pas blouie de ses succs:
elle ne jouissoit des loges qu'elle recevoit, que par l'ide d'tre
digne de faire mon bonheur; et jamais femme n'employa des procds aussi
dlicats pour carter jusqu' l'ombre de la jalousie d'un coeur qui
n'toit que trop capable d'en prouver les tourmens. Plus sensible avec
moi que lorsque nous tions  la campagne, elle sembloit vouloir me
ddommager du temps qu'elle accordoit  la socit; elle comptoit avec
impatience les jours qui devoient s'couler encore pour accomplir le
mois promis  Philippe; il n'en restoit plus que huit: alors nous
devions dclarer  M. de Nangis,  Florvel et  son pouse, que nous
tions dans l'intention de nous marier; intention qu'ils devinoient sans
que nous en parlassions.

Tandis qu'il toit  la mode de s'occuper de l'histoire d'Adle,
plusieurs personnes s'toient fait un plaisir de la broder et de tirer
des conjectures. J'ignore qui le premier s'avisa de rappeler qu'une
fille de M. de Miralbe avoit t perdue dans un temps qui s'accordoit
avec celui o Pierre trouva Adle: on alla plus loin; les femmes d'un
certain ge prtendirent qu'elle ressembloit tonnamment  madame de
Miralbe lorsqu'elle toit entre dans le monde. Des conjectures on passa
 l'affirmation; et ce bruit prit bientt une telle consistance, qu'on
ne parloit plus que de cela chez Florvel. M. de Miralbe, alors en
procs rgl avec son fils, qui demandoit compte du bien de sa mre,
saisit avec empressement la possibilit de lui opposer une soeur en
minorit, ayant des droits gaux eux siens. Il rendit une visite  M. de
Nangis.

Que l'on juge de l'inquitude que j'prouvois. Outre que je connoissois
le caractre de M. de Miralbe, et que sa naissance ne me laissoit aucun
espoir de devenir son gendre, je n'ignorois pas qu' la mort de madame
de Sponasi, il avoit excit tous les parens  m'accabler d'humiliations;
pour lui, il m'avoit trait avec une bont si mprisante, que j'avois
rompu avec lui. Pour comble de craintes, je me rappelois et madame de
Valmont, et ses principes, et la haine ternelle qu'elle m'avoit jure.
De tous les pres que le hasard pouvoit offrir  l'intressante lve de
M. Durmer, certes M. de Miralbe et t le dernier que j'eusse desir.

C'est dans ces momens d'alarmes que je connus le coeur de mon Adle; elle
trembloit de retrouver une famille qui ne la ddommageroit jamais du
bonheur que notre mariage lui faisoit esprer. Je lui parlois sans
contrainte du caractre de M. de Miralbe; elle souhaitoit ardemment
qu'il n'acqut aucun droit sur elle: je lui confiai les motifs de la
haine de madame de Valmont; elle me remercia d'avoir rompu avec elle.

Je sens, mon ami, me dit-elle, que j'aurois bien de la peine  vivre au
milieu de tous ces tres l. J'ai t leve d'une manire qui me fait
envisager avec indiffrence ce que la plupart des hommes regardent avec
admiration. Le hasard a voulu que je ne dusse rien  mon pre: quel
qu'il soit, je le jugerai comme un tranger s'il se conduit mal avec
moi. Dgage de reconnoissance, incapable de crainte, je puis beaucoup
souffrir; mais jamais, jamais je n'oublierai celui qui, dans ma misre,
dans un abandon absolu, m'a choisie pour son pouse. Frdric, recevez
ma main; c'est devant Dieu, et du plus profond de mon coeur, que je jure
de n'tre qu' vous.

Aprs nous tre bien tourments, nous voulions rire de nos inquitudes:
mais nous revenions promptement  parler du temps o nous serions
spars, des moyens que nous emploierions pour nous voir; et nous
rptions le serment de nous aimer en dpit de tous les obstacles.

Nos craintes n'toient pas vaines. M. de Miralbe, accompagn de M. de
Nangis, vint chercher Adle pour aller chez la veuve de matre Pierre.
Il rsulta des informations, de la reprsentation des vtemens que
portoit la petite lorsqu'elle fut trouve, que cette infortune toit la
fille de M. de Miralbe; ou plutt, s'il m'est permis de donner ici mes
soupons pour quelque chose de probable, cet homme astucieux ne reconnut
Adle que parce qu'il vouloit l'opposer  son fils.  une poque
postrieure, il prtendit qu'elle lui toit trangre... Mais laissons
au temps  dvoiler ce mystre, si jamais il peut l'tre.

Je fis part de ce que je pensois  cet gard  M. de Nangis, et je
m'apperus combien est grand l'avantage d'une bonne rputation, qu'elle
soit ou non mrite. M. de Nangis ne rpondit  mes soupons qu'en
faisant l'loge de M. de Miralbe; il auroit rompu avec moi pour oser
accuser un homme si sensible et si estimable, sans l'indulgence qu'il
croyoit devoir  un amant au dsespoir. M. et madame de Florvel, tout
en me plaignant de bonne grace, ne pouvoient s'empcher de se rjouir de
voir Adle retrouver un rang, une fortune digne d'elle: ils esproient
d'ailleurs que sa nouvelle position ne seroit pas un obstacle  notre
union; ils ne savoient pas que M. de Tligny toit le fils de Philippe.
Dans ma douleur, c'toit mon pre seul que j'accusois, ou, pour mieux
dire, je le plaignois: l'ide que le retard qu'il avoit demand me
privoit de tous les avantages d'un mariage brillant, s'il et t
accompli avant la fatale reconnaissance, le rendoit aussi malheureux que
moi.

Ne perdez pas courage, me disoit-il quand je m'abandonnois  la
douleur; j'ai fait le mal, peut-tre parviendrai-je  le rparer. Si
votre naissance toit le seul obstacle au consentement de M. de Miralbe,
il ne seroit, je crois, pas impossible de le surmonter. L'argent fait
bien des choses, la reconnoissance peut encore davantage. Laissez-moi
mon secret, je vous le confierai s'il vous devient utile; jusque l, ne
vous affligez pas de mon silence. Si mademoiselle de Miralbe n'oublie
pas les engagemens pris par Adle, si elle a la force de rsister aux
menaces ou aux sductions, vous pourrez encore tre heureux.

Philippe avoit-il rellement l'espoir qu'il vouloit faire passer dans
mon coeur? Il est des positions o l'on tremble de diminuer ses
esprances en en approfondissant le motif, et je n'osois presser
Philippe de s'expliquer davantage.

M. de Miralbe toit trop politique pour rompre brusquement avec M. de
Nangis et sa famille: mais comme il n'ignoroit pas que c'toit dans leur
socit o je rencontrois le plus souvent Adle, et qu'il vouloit nous
ter tout espoir, il auroit desir que sa fille prt sur son compte le
tort de l'ingratitude: il l'exigeoit d'elle dans le particulier, tandis
qu'il applaudissoit en public  la vive reconnoissance qu'elle
tmoignoit  madame de Florvel; reconnoissance dans laquelle l'amour
entroit pour quelque chose. Adle,  qui j'avois dvoil le vritable
caractre de son pre, profitoit adroitement de la diffrence qui
existoit entre ses opinions et les sacrifices qu'il devoit  sa
rputation, pour lui dsobir sans qu'il pt se fcher. En lui parlant
toujours des vertus qu'il n'avoit pas, mais qu'elle toit bien loigne
de lui refuser, elle le tenoit dans un tat d'inquitude et de
contrainte dont nous profitions pour nous rencontrer chez nos amis
communs. Il est vrai que madame de Valmont l'accompagnoit toujours, et
que M. de Miralbe, qui avoit devin la haine qu'elle avoit pour moi,
peut-tre aussi une partie des motifs de cette haine, se reposoit sur la
jalousie et la vengeance, du soin d'loigner les occasions o sa fille
et moi nous aurions pu nous entretenir particulirement. Pour donner une
juste ide de notre position, je ne puis mieux faire que de copier
quelques unes de nos lettres; elles toient alors notre plus grande
consolation. Si le nom de celui qui inventa l'art d'crire toit connu
des amans, il auroit des autels par-tout o la terre est habite.




CHAPITRE XXXII.

_Correspondance._


ADLE  FRDRIC.

Mon ami, depuis que je suis dans la maison de celui qui se dit mon pre,
j'ai eu le temps de faire mes observations; elles ne sont pas
consolantes.

M. de Miralbe m'accable d'amitis et ne m'aime pas; il me craint:
j'prouve le mme sentiment pour lui; aussi sommes-nous sans cesse et
rciproquement sur nos gardes.

Il parle souvent du bonheur qu'il a eu de retrouver sa fille, sur-tout
quand il y a des tmoins: on me dit alors que le bonheur est encore
plus grand pour moi. Je ne rponds rien; mais je pense en soupirant que
j'tois heureuse, et que je ne le suis plus.

Il m'a racont les torts de ma mre envers lui; j'ai gard le silence:
il a voulu me faire partager son animosit contre mon frre; je l'ai
assur que je me taisois sur les morts par l'inutilit de les dfendre,
mais que je ne condamnerois point ceux qui vivoient sans les entendre.

Vous pensez donc, m'a-t-il dit, que je n'ai pas des motifs lgitimes
d'en vouloir  mon fils? Vous a-t-on parl de sa conduite?--Oui,
monsieur.--Et vous n'en tes pas indigne?--Monsieur, en apprenant que
vous pouvez le har, vous, qui tes son pre, j'ai commenc  concevoir
qu'il pouvoit prouver le mme sentiment. Les obstacles que la nature
avoit mis entre la haine et vous sont gaux des deux cts; le premier
qui les a surmonts a dgag l'autre.--Vous comptez donc pour rien la
soumission filiale?--Pardonnez-moi, je l'estime autant que l'indulgence
paternelle.--Ainsi vous approuvez votre frre.--Je ne suis pas son
juge, monsieur; mais je trouverai toujours du plaisir  le
dfendre.--Tous les honntes gens sont contre lui.--Cela prouve qu'il
n'est pas adroit.

J'ai fait cette rponse avec tant de vivacit, que je ne me suis
apperue combien elle portoit coup qu'en voyant M. de Miralbe se mordre
les lvres. Il s'est plaint de la manire libre dont j'ai t leve, et
m'a assure qu'on m'avoit rendu un bien mauvais service en me dgageant
de tous prjugs.

Les prjugs, m'a-t-il dit, sont le frein le plus sr des passions.--Eh
bien! monsieur, je dois m'applaudir de l'ducation que j'ai reue; car
si je n'ai point de prjugs, je n'ai point de passions.--Et votre
amour pour M. _de_ Tligny (il a appuy sur le _de_ de la manire la
plus significative), comment le nommez-vous?--Un sentiment de prfrence
que sa gnrosit envers moi a rendu sacr.--Ainsi vous convenez que
vous l'aimez.--Si je le dissimulois, on ne me croiroit pas, et je
perdrois l'avantage que donne la franchise.--Ce sentiment de prfrence
nuit aux projets que je peux avoir sur vous.--Il existoit avant que vous
pussiez le blmer, voil mon excuse.--Si je vous ordonne d'y renoncer,
que ferez-vous?--Je croirai que vous me parlez comme si je sortois du
couvent.--Je ne vous comprends pas.--Eh bien! monsieur, je m'explique.
Croyez-vous que les droits d'un pre puissent s'tendre sur les
affections de ses enfans?--Sur leur conduite, a-t-il rpliqu, vous ne
le contesterez pas.--Non, monsieur: je puis vous soumettre mes actions:
mais ma pense est souvent indpendante de moi; comment l'engagerois-je
 d'autres?

Je vois, a-t-il ajout avec beaucoup de douceur, que l'on n'obtiendra
rien de vous que par la raison, et je suis charm que la vtre ne
s'lve pas jusqu' rcuser la puissance paternelle. Ainsi vous convenez
que vos actions sont soumises  ma volont.--Oui, monsieur; l'abus seul
de votre pouvoir seroit capable de lui donner des bornes. J'espre que
votre bont vitera que j'en fasse jamais la rflexion; ce seroit le
plus grand des malheurs, et pour vous, et pour moi.

Ma rponse toit dure; je le sentis, mon cher Frdric: mais je voyois
qu'il cherchoit  m'enchaner en sondant mon caractre, et il
m'importoit beaucoup de ne pas flchir. Il garda le silence pendant
quelques minutes, et reprit en ces termes:

Vous appercevez-vous, Adle, que vous me manquez de respect?--Si je
l'avois cru, monsieur, j'aurois gard le silence, et ce sera dornavant
le parti que je prendrai quand je croirai mes rponses opposes  votre
faon de penser. Vous devez m'excuser jusqu'au moment o je connotrai
assez votre caractre pour savoir quand ma franchise sera un crime;
jusqu' prsent on m'en avoit fait un devoir.--Eh quoi! s'cria-t-il,
vous vous permettez d'tudier mon caractre!--Est-ce encore un mal d'en
convenir, monsieur? Destine  vivre auprs de vous, n'est-il pas
naturel que je cherche  deviner vos volonts?--Pour vous y soustraire
avec plus de facilit, sans doute. Je ne rpondis pas.

Je veux, me dit-il, mettre  l'preuve votre franchise et votre
soumission. Rpondez-moi: M. _de_ Tligny (toujours le _de_ prononc
avec ironie) vous a-t-il confi le secret de sa naissance?--Non,
monsieur.

Je faisois sans doute un mensonge, mon cher Frdric; mais si j'avois
hsit un seul instant  nier, j'aurois manqu  la confiance que vous
m'avez tmoigne. Certes, j'aurois pu me dispenser ensuite de rvler
votre secret; mais avouer que vous en aviez un, c'toit le trahir.
N'ayant pas d'autre moyen d'luder une question aussi insidieuse, je ne
balanai pas.

M. de Miralbe, d'un air moiti mystrieux, moiti mchant, me fit part
de ses soupons. Il semble ne pas douter que vous soyez le fils de
madame de Sponasi; mais il ne forme que des conjectures sur votre pre,
et pas une n'approche de la vrit. Vous croyez bien qu'il n'a pas
manqu de conclure votre tat incertain (ce n'est pas ainsi qu'il
s'exprime) s'opposoit  tout espoir d'union entre vous et moi. J'ai
gard le silence. Alors il m'a demand si, du moins  cet gard, je
n'tois pas de son avis.

Si je vous rponds avec franchise, monsieur, vous m'accuserez encore de
vous manquer de respect. Il vouloit connotre au juste ma faon de
penser; et m'ayant promis de m'couter comme si le sujet nous toit
tranger, nous poursuivmes notre entretien de la manire suivante:

Dites-moi, Adle, n'tes-vous pas persuade qu'une demoiselle doit
beaucoup de sacrifices  l'honneur de sa famille?--Oui, monsieur.--En
pousant un homme sans nom, ne manque-t-elle pas aux gards que sa
naissance lui prescrit?--Je crois plus, monsieur; elle manque  ses
devoirs, puisqu'elle trahit  la fois l'espoir de ses parens, et
l'ducation qu'elle a reue. Il est rare qu'une fille se dgage des
principes qu'on lui a donns dans sa jeunesse, sans qu'on puisse
l'accuser avec raison d'ingratitude, d'inconsquence ou de perversit.
Ces principes, quels qu'ils soient, sont bons lorsqu'ils sont conformes
 l'tat pour lequel elle toit destine.--Je devine votre conclusion;
vous allez m'observer qu'ayant t leve pour vivre dans la mdiocrit,
vous seriez aussi blmable de sacrifier votre amour  l'ambition, qu'une
autre de sacrifier son rang  l'amour.--Oui, monsieur; cela est si vrai,
qu'il me sera toujours impossible d'attacher le moindre prix  un nom,
quelque brillant qu'il soit. Accoutume ds mon enfance  trouver le
bonheur dans la simplicit, et tous mes plaisirs dans la solitude, ma
naissance, dcouverte trop tard, devient un fardeau que l'amiti seule
d'un pre pourroit allger.--Doutez-vous de la mienne, ma chre
enfant?--Non, monsieur; mon coeur est capable d'attachement, et il sera 
vous aussitt que vous le voudrez.--Il me semble que vous mettez des
conditions au sentiment que vous me devez.--S'il vous est d, monsieur,
comment pouvez-vous croire que j'y mette des conditions? Il vous suffira
de l'exiger. Notre conversation cessa encore pendant quelques instans.

M. de Miralbe reprit la parole pour me demander si je voulois lui
promettre de renoncer  M. _de_ Tligny.--Oui, monsieur, je vous
promets de n'tre jamais  lui, tant que vous aurez droit de vous y
opposer.--Quoique votre promesse soit conditionnelle, je veux bien m'en
contenter, et je vous prie d'viter dornavant la socit de M. de
Nangis et de madame de Florvel.--Je vous obirai, monsieur, et ds
aujourd'hui je leur crirai que mon pre me fait une loi de ne point
voir ceux auxquels la reconnoissance la mieux mrite et l'amiti la
plus sincre m'attacheront toute la vie (il se tut; j'ajoutai avec
beaucoup d'expression), ceux sans les bonts desquels je n'aurois jamais
t  porte de savoir que j'tois fille de M. de Miralbe.--Ne
pouvez-vous, me dit-il avec humeur, vous dispenser de me nommer?--Ah!
monsieur, que penseroit-on de moi dans le monde si l'on croyoit que je
fusse ingrate de mon propre mouvement?--On pensera, mademoiselle, ce qui
devroit tre, que vous fuyez les occasions de vous trouver avec un homme
qui me dplat.--Eh bien! monsieur, dfendez-moi de voir madame de
Florvel, et j'obirai: je puis cder  vos lois; mais il m'est
impossible de m'en faire lorsqu'elles sont aussi contraires  mes
sentimens qu' mes intrts; le monde ne doit point savoir si j'ai
aim, si j'aime et si je fuis M. de Tligny.

Il me quitta en m'assurant que la manire dont j'avois t leve me
causeroit bien des chagrins; ce qui signifie, je crois, que ce sera son
excuse pour ceux qu'il me prpare.

Je le rpte, mon cher Frdric, M. de Miralbe et moi nous ne nous
aimons pas. Sa conduite avec ma mre, morte renferme par son ordre; les
procds affreux qu'il emploie pour ne rendre aucun compte  mon frre,
et pour l'exciter adroitement  des dmarches violentes qui peuvent le
perdre, dans un ge o l'amiti et l'indulgence d'un pre eussent dcid
avantageusement son sort; tout m'loigne invinciblement de M. de
Miralbe. Je voudrois pouvoir du moins le respecter, et, malgr moi, je
le compare  ce bon M. Durmer. Ah! c'est celui-l qui toit
vritablement mon pre. Ici, je ne me regarde que comme une victime
sre d'tre sacrifie, incertaine seulement du jour et de la manire
dont son sort s'accomplira.

Madame de Valmont a essay de prendre de l'ascendant sur mes volonts;
j'tois prvenue: elle m'a parl de vous avec chaleur; j'coutois avec
attention: mais lorsqu'elle m'a dit que je devois rougir d'un pareil
attachement, qu'il toit de mon honneur de le rompre, je l'ai assure
que je comptois assez sur mes principes et sur les vtres pour tre
persuade que nous ne finirions point par un enlvement ou faute d'un
enlvement; et c'est elle qui a rougi. Je lui vite ainsi l'embarras du
dguisement: elle peut me har sans contrainte; cela m'a paru moins
dangereux qu'une haine dissimule. Je la plaindrai quand elle cessera
de mal parler de vous.

On m'a donn une femme-de-chambre qui avoit ordre de gagner ma
confiance; elle m'a tmoign si vte un attachement si grand, que j'ai
souri de piti. On croyoit sans doute qu'en amante abandonne, j'allois
me jeter dans les bras d'une confidente. Mon cher Frdric, quand l'ide
de notre sparation m'afflige trop vivement, je vous loigne de ma
pense par quelques heures de lecture; je deviens plus calme, et
j'espre.

J'attends de vous deux services importans: le premier, de vous lier avec
mon frre, de me dire ce que vous en pensez, et d'tre son ami si vous
l'en croyez digne; le second, de me donner des renseignemens sur le
caractre de M. de Valmont: je le vois trop peu pour pouvoir le juger.

De la rsignation, mon cher Frdric. Puisque notre bonheur dpend de
notre union, ne l'loignons pas par notre faute. Je tiens de M. Durmer
que les malheurs que l'on s'est attirs par inconduite, ou que, par
imprudence, on n'a pas su viter, sont les seuls pour lesquels on manque
de courage. Persuadez-vous bien que, tant que je conserverai votre
amour, je n'prouverai pas de chagrin au-dessus de mes forces.




CHAPITRE XXXIII.


FRDRIC  ADLE.

Je crains, ma chre Adle, que vous n'ayez devin trop juste en disant
que M. de Miralbe se compose d'avance une excuse pour les chagrins qu'il
vous prpare. Lorsque vous tiez avec madame de Florvel, il n'y avoit
qu'une voix sur votre compte; elle toit en votre faveur. Depuis
quelques jours, vous tes de nouveau le sujet de toutes les
conversations; mais plusieurs personnes commencent  mettre en problme
s'il n'et pas t plus avantageux pour votre pre de vous retrouver
absolument sans ducation, qu'leve d'une manire peu conforme  la
_modestie_ de votre sexe.

Les femmes les plus immodestes, persuades sans doute que l'ignorance
peut tenir lieu de pudeur, se dclarent contre vous: les pres
prtendent que l'instruction mne  l'indpendance; que la tranquillit
et l'avantage des familles reposant sur la soumission des filles, il
faut leur donner des talens agrables, et rien de plus. Un de ceux qui
soutenoient cette thse avec beaucoup de chaleur dans une socit o je
me trouvois, oublioit sans doute que sa fille unique s'toit spare, au
bout de six mois, et aprs un clat scandaleux, d'un poux capable de
remplir les voeux de la femme la plus difficile. Ennuy de ses rflexions
sur vous, je me permis de lui demander s'il prfroit l'ducation qu'il
avoit fait donner  sa fille,  celle que vous avez reue. Il m'entendit
fort bien, et continua la conversation comme s'il ne m'et pas entendu:
mais le coup toit port, et les auditeurs l'abandonnrent. Les hommes
en gnral prennent votre dfense: mais c'est un malheur pour une femme
d'avoir besoin d'tre dfendue; et vous n'y seriez pas expose, si M. de
Miralbe et madame de Valmont n'bruitoient  dessein ce qui se passe
dans l'intrieur de votre famille. Je crois que votre pre veut  la
fois vous arracher  moi et vous ter la possibilit de former un
tablissement. Je n'entre jamais dans une maison o l'on s'occupe de
vous, sans que les regards et les confidences  l'oreille ne
m'avertissent que notre amour est un secret public. De cette certitude,
il n'est pas difficile d'arriver  la source des bruits qui circulent de
nouveau sur ma naissance. Ainsi la haine et l'orgueil, qui nous sparent
dans nos projets de bonheur, nous runissent dans les clameurs qui
peuvent nous faire tort.

Ma chre Adle, songez que l'on vous tendra des piges, et que vous
serez perdue du moment o M. de Miralbe pourra le faire sans se
compromettre. Votre position me fait trembler. Je n'ose vous donner des
conseils, je crains de me tromper: je ne puis que souffrir et vous
rappeler que vous tes mon pouse; que les moindres chagrins que vous
prouverez seront terribles pour moi. Quelques jours plus tard, et vous
n'eussiez vcu que de bonheur.

Je n'avois pas attendu vos ordres pour chercher  me lier avec votre
frre. Je ne peux vous en dire du bien, il seroit trop hardi d'en dire
du mal: figurez-vous toutes les passions runies, et vous aurez une
juste ide de lui. Extrme dans toutes ses sensations, il abhorre votre
pre; il l'et ador si M. de Miralbe l'et voulu. Il a plus d'esprit et
de connoissance qu'aucun homme de son ge; le temps seul peut apprendre
l'usage qu'il en fera. Il parle de ses qualits comme il parleroit de
celles d'un tranger; il avoue ses vices et ses erreurs avec la mme
insouciance. D'une activit  laquelle lui seul est capable de rsister,
est-il en mauvaise socit, c'est le premier des libertins; en bonne
socit, on l'admire; retir chez lui, il travaille sans relche: la
force et la grandeur de ses conceptions passent ce qu'il est possible de
dire; en un mot, il semble que le gnie soit un patrimoine de votre
famille; et l'on peut prdire que, d'une manire ou d'une autre, votre
frre ira  la clbrit. Il mprise l'argent dans ses jours de sagesse;
mais s'il se livre  ses plaisirs, il le prodigue avec une facilit
dsesprante: il emprunte sans savoir s'il pourra rendre; il prte sans
s'informer, sans penser mme si l'on s'acquittera jamais envers lui. Un
de ses torts vis--vis de votre pre (et votre frre en fait l'aveu en
riant) est d'avoir, sous un nom suppos, tourn ses ouvrages en
ridicule. Je savois bien que cette critique avoit fait la plus grande
peine  M. de Miralbe; j'ignorois qu'elle ft de son fils: jugez s'il y
a espoir de les rconcilier jamais. Si votre frre avoit des passions
moins violentes, la bont de sa cause lui feroit des partisans: votre
pre, non moins passionn, mais plus habile, se dguise avec un art
tonnant. Ils combattent presque  gnie gal: mais l'adresse et
l'hypocrisie sont d'un ct, il n'y a de l'autre que de la force; votre
frre succombera.

Vous n'avez rien  esprer de lui: d'abord parce qu'il ne peut rien;
ensuite parce que vous perdriez tout  rclamer sa protection, si jamais
vous en aviez besoin. Il y a des temps d'ailleurs o ses dsordres le
mettent au-dessous de la place que son nom lui avoit marque dans la
socit. Il est vrai qu'il trouve dans son esprit et dans la force de
son caractre des ressources contre les vnemens; mais ces ressources
ne sont bonnes que pour lui. Ce que je lui ai dit de vous lui a fait
grand plaisir; il a devin du premier mot l'intrt que je prends 
votre sort. J'aurois voulu tre son ami; jusqu' prsent je ne suis sr
que d'une chose, c'est que je suis son crancier. Peut-tre une trop
grande intimit entre nous et t un nouveau prtexte  M. de Miralbe
pour me dtester; et comme il n'en a pas besoin, j'viterai toujours de
lui en fournir.

Vous me demandez, ma chre Adle, des renseignemens sur le caractre de
M. de Valmont; je ne suis pas tonn qu'il ait chapp  vos
observations. M. de Valmont n'a d'autre caractre que celui qu'exige
son tat: il est prsident au parlement; c'est--dire qu'il est tout
lorsqu'il fait corps, et rien lorsqu'on l'envisage personnellement. Il
ne se compromettra jamais en se mlant des dtails de la famille de M.
de Miralbe; mais dans les circonstances essentielles il lui prtera son
appui et celui de ses collgues: c'est encore une chance terrible contre
votre frre; quelque bonne que soit sa cause pour le fond, il la perdra
par les formes, ou il verra les annes s'couler sans obtenir de
jugement. Or ne pas tre jug, c'est perdre dans sa position, puisque la
prolongation des dbats suffit seule pour autoriser votre pre 
retarder la reddition de ses comptes.

Vous prtendez que lorsqu'on sent vivement l'amour, on prouve
l'impossibilit de l'exprimer. Je ne vous parlerai donc pas de celui du
malheureux Frdric; mais par grace, ma chre Adle, ne renoncez  la
socit de madame de Florvel qu' la dernire extrmit. Elle vous est
vritablement attache, et parmi ses nombreux amis vous ne comptez que
des partisans. M. de Nangis, trop franc pour souponner M. de Miralbe,
est par-tout votre chevalier, et se plaint vivement quand on ne parle
pas de vous avec l'admiration que vous lui avez inspire. Il a du
crdit; et le titre de votre tuteur, qu'il a malheureusement port trop
peu de temps, vous donneroit peut-tre encore des droits  sa protection
si vous en aviez besoin. Je me rsoudrois plus volontiers  ne pas vous
voir en me privant de leur socit, qu' vous ter l'appui d'amis aussi
pntrs d'estime pour vos vertus. Je vous le rpte, ne renoncez pas 
eux, tant qu'il vous sera possible de faire autrement. Tout ce que vous
devez craindre est d'tre isole; vous n'auriez alors aucune ressource
contre les projets de M. de Miralbe, s'il en formoit de contraires 
votre bonheur.

Adieu, ma chre Adle.

Je ne peux vous dire avec quelle reconnoissance Philippe a appris que
vous m'aviez demand de ses nouvelles. Sans lui... Mais le pass n'est
au pouvoir de personne.




CHAPITRE XXXIV.


ADLE  FRDRIC

Vous vous alarmez, mon cher Frdric, de me voir devenir triste. Hlas!
je croyois prendre assez d'empire sur moi pour cacher aux yeux de mes
amis, aux vtres sur-tout, l'ennui qui m'accable. Quelle position que la
mienne! toujours en dfiance contre mon pre; plus rassure par sa
mauvaise humeur, parce que je la crois naturelle, que par ses caresses,
qui me paroissent toujours cacher quelque perfidie; oblige d'opposer la
ruse  la ruse, de calculer mes actions et mes moindres paroles; vivant
au milieu de ma famille comme si j'tois entoure d'ennemis, n'osant
parler en socit, dans la crainte que mes discours ne servent 
confirmer les prventions rpandues contre moi; pas un quart d'heure
pour la confiance, pas un moment pour l'amiti: voil ma vie; elle est
si oppose  mon caractre, que je prfrerois sans balancer la
servitude qu'impose la misre,  l'esclavage d'un nom, d'une fortune qui
m'arrachent  vous,  mes amis,  moi-mme.

Si du moins on avouoit l'intention de me rendre malheureuse, je pourrois
opposer le courage aux projets forms contre moi; mais c'est au nom de
mon bonheur, c'est  des titres si sacrs qu'on me tourmente, qu'il faut
que je devienne aussi dissimule qu'eux, ou que je sois leur victime.
Pourquoi M. de Miralbe ne me dit-il pas franchement ce qu'il exige de
moi? Il m'en coteroit peu pour le satisfaire, du moins dans ce qui a
rapport  ma fortune: mais il veut passer pour dsintress, mme en se
parant de mes dpouilles; et, tourment par le soin de sa rputation, il
fera tout ce qui dpendra de lui pour me priver des biens de ma mre,
les garder, et me donner tort aux yeux du public. Ce public est bien bon
de ne pas sentir qu'un pre de famille est condamnable par cela seul
qu'il se met dans la ncessit de le prendre pour juge, et qu'il est
perfide ou imbcille du moment qu'il le prend pour confident.

Je n'ignore pas que les enfans, guids par le dsir de l'indpendance,
entrans par les passions, ont souvent des torts envers leurs parens;
mais un bon pre cache sa douleur aux trangers, pour ne pas s'ter le
pouvoir de pardonner. Un bon pre peut avoir des enfans ingrats; mais
ses enfans ne le dtestent pas. Il y a loin de l'ingratitude  la haine;
et en apprenant que mon frre abhorre M. de Miralbe, j'ose affirmer que
les torts sont au moins rciproques. J'ai lu le mmoire que mon frre
vient de faire imprimer; j'ai vu l'indignation porte  l'excs. J'ai lu
la rponse de mon pre.  mon ami, j'aurois vers des larmes
d'attendrissement si je ne l'eusse pas connu: j'en ai vers de colre au
rcit qu'il fait de sa joie de m'avoir retrouve. Voyez-vous, dans cette
affectation de sensibilit, l'arrt de ma condamnation pour l'avenir? Ne
me force-t-il pas ainsi  me soumettre au joug qu'il m'imposera, ou 
passer dans le public pour un monstre d'ingratitude?

Il m'a demand ce que je pensois du mmoire de mon frre.

Je vous ai dj observ, monsieur, lui ai-je rpondu, que je n'tois
pas son juge.--Vous voyez avec combien peu de respect il me traite.--Il
a tort: quand on est assez malheureux pour plaider contre son pre, il
ne faut pas oublier les gards qu'on lui doit; entre ennemis mme, il y
a un droit des gens.--Rien n'est sacr pour lui.--Ah! monsieur, vous
n'avez donc pas lu le tableau qu'il fait des malheurs de ma mre; le
coeur le plus sensible a pu seul le tracer.--Dites le dsir de me faire
passer dans le monde pour son bourreau. Je lui pardonnerois plus
volontiers les injures qu'il me prodigue, que cette partie de son
mmoire. La vive amiti qu'il se vante d'avoir eue pour votre mre n'est
l qu'une accusation indirecte, mais terrible, contre moi.--Pourquoi le
supposer, monsieur?--Parce que j'en suis convaincu.--Cependant vous ne
pardonneriez pas  mon frre s'il disoit que votre tendresse pour moi,
dont votre rponse  son mmoire est remplie, n'est qu'une opposition
adroite  la haine que vous avez pour lui.--Adle, vous servez-vous du
nom de votre frre pour m'apprendre votre faon de penser?--Toujours des
suppositions, monsieur. Vous tes bien  plaindre si, dans les discours
les plus innocens, vous voyez l'intention de vous accuser.--Votre mre
n'a que trop mrit son sort.--Monsieur, lui dis-je en me levant, ne
troublons pas ses cendres: vous parlez  sa fille; et si vous
m'appreniez  mpriser sa mmoire, vous me dgageriez vous-mme du
respect que je vous dois.

Il fit un mouvement pour m'arrter; mais je prcipitai mes pas pour
regagner mon appartement. Quel scandale, mon cher Frdric, que celui
d'une famille aussi divise que la ntre! l'poux contre l'pouse, le
fils contre le pre. Non, ce n'est pas l l'ide que je m'tois faite
des devoirs, des plaisirs, du bonheur, attachs aux titres les plus
respectables de la nature et de la socit.

Mon ami, si le sort permet que nous soyons jamais l'un  l'autre,
j'espre que nous n'aurons qu' nous en fliciter: mais si l'amour et
l'estime cessoient de nous unir, cachons-le bien  tout le monde;
cachons le sur-tout  nos enfans: la division de leurs parens est
l'arrt de leur perte.

M. Durmer (c'est toujours avec plaisir que je le cite) prtendoit que
dans un pays o il y avoit des moeurs, on ne devoit pas permettre le
divorce; mais qu'il toit indiffrent qu'il ft ou non permis chez un
peuple corrompu, parce qu'o rgne la corruption, il n'y a rellement,
disoit-il, ni mariage, ni famille. Tout ce que je vois depuis que le
malheur m'a lance dans le grand monde, me prouve combien il avoit
raison.

Bon jour, mon cher Frdric; ne m'en voulez pas d'tre triste: je
croirois que vous n'tes plus content d'tre aim de votre Adle.




CHAPITRE XXXV.


ADLE  FRDRIC.

Et vous aussi, mon ami, vous me donnez du chagrin. Quoi! vous tes
jaloux! Et bon dieu! de qui pourriez-vous l'tre? N'oubliez pas que si
la plupart des femmes regardent la jalousie comme une preuve d'amour,
moi je l'envisage comme une injure.

Mais je ne veux ni vous quereller, ni vous plaindre: je veux vous voir
bien convaincu que je ne puis cesser de vous aimer qu'en perdant l'ide
avantageuse que j'ai de vous; et mme, dans cette supposition, mon cher
Frdric, vous n'auriez encore aucun motif de jalousie: il est certain
que je n'exposerois pas deux fois le bonheur de ma vie  un sentiment
bien difficile  matriser quand le coeur s'y est livr avec plaisir.

Spars l'un de l'autre, ne nous voyant qu'en public, ne nous crivant
qu' la drobe, si la plus intime confiance s'loigne de nous, si nous
ajoutons les tourmens d'une imagination blesse  ceux qu'il nous est
impossible d'viter, puisqu'ils ne viennent pas de nous, quel sera notre
sort? Non, je ne veux pas vous quereller; mais je vous trompois en
crivant que je ne voulois pas vous plaindre: l'ide seule que vous tes
inquiet, souffrant, suffit pour me priver du repos. Suis-je jalouse,
moi? Oh! non: mon coeur est trop plein d'amour pour que le soupon puisse
y trouver place; et tout le monde viendroit m'alarmer sur vos dmarches,
que je m'adresserois  vous pour savoir ce que j'en dois penser.

On vous a dit que j'allois me marier: tant mieux qu'on le dise, cela est
ncessaire; et si j'avois pu vous crire plutt, je vous aurois expliqu
ce qu'il y a de mystrieux dans ma conduite. Oubliez-vous que je suis
entoure de piges; que M. de Miralbe ayant l'habitude de mettre le
public dans sa confidence et dans son parti, je dois sans cesse agir
comme si chacune de mes actions toit soumise  la censure?

Vous m'avez crit vous-mme que son intention toit de s'appuyer de
l'amour que j'ai pour vous, afin de m'empcher de former un
tablissement; je le crois d'autant plus volontiers, qu'il est
intress, qu'il aime le faste, et que la fortune de ma mre compose en
grande partie la sienne. En me mariant, il faudra me rendre compte 
moi; et comme je ne lui ai rien cot depuis que je suis au monde, comme
il ne pourra m'objecter, ainsi qu' mon frre, qu'il a plusieurs fois
pay mes dettes, il ne me mariera pas: mais il voudra faire croire que
c'est moi qui refuse de donner cette satisfaction  son coeur paternel,
et je prtends qu'il n'ait pas cet avantage.

Je puis le dire sans orgueil, la nature m'a donn quelques agrmens;
mais je connois assez mon sicle pour tre persuade que la fortune
seule attirera les poux. Serois-je laide, bte et mchante, aurois-je
cent fois plus de talens et de beaut, cela ne ferait rien pour les
pouseurs; ma dot est le rgulateur de mon mrite, et c'est l que je
les attends, ainsi que mon pre. Il n'y avoit que vous, mon cher
Frdric, qui dans moi ne cherchiez que moi, et vous craignez d'avoir
des rivaux! Mchant, vous ne m'estimez gure; homme vertueux, vous
estimez beaucoup mes prtendans.

Il y a trois semaines que M. de Miralbe me dit avec beaucoup de gaiet:

Savez-vous, Adle, que mon amour-propre est flatt des complimens que
je reois de vous? On me fait demander votre main de tous les cts.--Je
n'en suis pas tonne, monsieur.--Il n'y a gure de modestie dans votre
rponse.--Pardonnez-moi, beaucoup plus que vous ne croyez. Ne suis-je
pas une riche hritire?--Oh bien! je puis vous assurer que les
sollicitations que je reois doivent vous enorgueillir: c'est l'intrt
seul que vous inspirez qui dcide les propositions; c'est  votre coeur
que l'on en veut.--J'en suis trs-reconnoissante.--Je crains bien que
cette reconnoissance ne soit strile pour votre bonheur et pour le
mien.--Pourquoi donc, monsieur?--Vous refuserez tous ceux qui
s'offriront, et je suis incapable de forcer votre volont.--Je vous en
remercie, monsieur; mais je cherche encore la raison qui pourroit
m'engager  refuser ceux qui veulent bien m'adresser leur
hommage.--Votre coeur n'est-il pas engag?--Cela est vrai; mais comme le
choix de mon coeur ne sera jamais le vtre, je ne suis pas assez
romanesque pour faire voeu de vivre dans les larmes et dans le clibat.

Il parut interdit. J'ajoutai, le plus froidement qu'il me fut possible:
Il est sans doute difficile de me faire oublier M. de Tligny; mais
cela n'est pas impossible, et je ne refuserai jamais de le tenter. Si je
sentois qu'un autre que lui pt contribuer  mon bonheur, je suis
persuade qu'il seroit le premier  me dgager de la promesse qu'il
reut de moi, dans un temps o j'avois droit de la faire.--Je suis
charm, dit-il en affectant de rire, de voir que vous l'oubliez.--Non,
monsieur, je ne l'oublie pas; mais la prfrence que je lui ai donne
n'est pas tellement exclusive, que lui seul puisse tre mon poux. Je
l'avois choisi par amour, je puis l'abandonner par raison.--J'ai donc
tort de refuser les partis qui s'offrent pour vous?--Si vous voulez que
je reste fille, vous n'avez pas tort.--Mais on sait que vous avez t au
moment d'pouser M. de Tligny; on croit gnralement que vous l'aimez
encore.--Vous voyez bien, monsieur, que cela n'empche pas de prtendre
 ma main. Je ne sais qui rpand le bruit que j'aime M. de Tligny; ce
n'est pas lui certainement: s'il le croit, il doit se taire; et comme je
n'en ai jamais parl qu' vous et  madame de Valmont, quand vous m'avez
interroge, je suis surprise que mon amour _constant_ soit un bruit
_gnral_.--Ainsi je ne dois pas renoncer  l'espoir de vous
marier?--Non, monsieur. Pour moi, chaque fois qu'au milieu des
complimens vrais ou faux, on m'a accuse d'avoir la _barbarie_ de
rejeter tous les voeux que l'on m'adressoit, j'ai toujours rpondu que
l'accusation n'toit fonde sur rien. Il n'y a pas long-temps que M. de
Nangis me disoit que mon projet de vivre dans le clibat vous
affligeoit. Je l'ai assur que s'il se trouvoit parmi mes adorateurs un
homme dont les qualits pussent justifier mon choix, je l'accepterois
d'autant plus volontiers, que cela vous mettroit  mme de prouver au
public que vous tes bien loign de vouloir retenir la fortune de vos
enfans, ainsi que mon frre a os l'imprimer.--Ce que vous dites-l me
fait grand plaisir, rpondit M. de Miralbe; et tous ses traits
annonoient clairement que le grand plaisir que lui faisoit mon
discours, toit une vritable peine.

Vous voyez, mon cher Frdric, que la politique de mon pre ne tient pas
jusqu' prsent contre la mienne, et la raison en est bien simple: il
est intress, je ne le suis pas; il n'apprcie point mon caractre, je
connois le sien; il a l'embarras de former des projets, je n'ai que
celui de les dconcerter: il a des torts, il le sent, il craint d'tre
dmasqu; moi, j'avouerois hautement tout ce que je pense, si ma
franchise n'toit pas le seul moyen de me perdre. Vous connoissez
maintenant ce qui a pu donner lieu au bruit que j'allois me marier; loin
de vous en fcher, vous devez contribuer  le rpandre.

Mais je vous dois une autre confidence.

Parmi les aspirans  ma dot, il en est un que je veux distinguer; je
n'aurai pas beaucoup de peine: c'est un fat, ou un homme  bonnes
fortunes. Il a (pour me servir des expressions consacres) tout ce
qu'il faut pour plaire, c'est--dire tout ce qui devroit faire trembler
une femme tant soit peu raisonnable: une fortune dlabre, une
rputation scandaleusement bonne, l'art de cacher une sant ruine sous
l'attirail de la mode et du got, un grand nom, beaucoup de luxe,
l'esprit du jour, et des parens en place. Certes, except madame de
Florvel, dont j'apprcie les vertus et la sensibilit, il n'est pas une
femme qui ne m'enviera l'honneur de rparer par ma fortune l'inconduite
de M. le marquis de Farfalette; c'est un choix  tourner toutes les
ttes, et bien fait pour me laver du ridicule d'tre _pdante_.

Frdric, soyez tranquille: cet homme a besoin de beaucoup d'argent; M.
de Miralbe n'est pas dispos  se dessaisir, et je ne risque rien  les
mettre vis--vis l'un de l'autre. Comptez toujours sur moi, aimez-moi;
et plaignez votre pauvre Adle.

_P. S._ N'ayant pu vous faire passer ma lettre, je la dcachte pour
vous avertir que j'aime M. le marquis de Farfalette. On vient de me
l'apprendre  l'instant mme; c'est lui qui le dit par-tout. Le fat!

_Fin du tome second._

* * *




FRDRIC,

PAR J.F. Auteur de _la Dot de Suzette_.

TOME TROISIME.

[Illustration: Tome 3. Page 174. _Je m'emparai de sa main et la portai
sur mon coeur; ce fut toute ma rponse_.]




CHAPITRE XXXVI.


ADLE  FRDRIC.

Ne craignez pas, mon ami, que mon caractre s'altre au milieu des tres
avec lesquels je vis: ils peuvent me faire perdre la gaiet, compagne du
bonheur ou de l'indiffrence; mais il est hors de leur pouvoir de
m'empcher d'tre ce que je suis. Mes qualits, si j'en ai, sont
devenues pour moi des habitudes si fortes, qu'il me seroit impossible
d'y renoncer. Si l'on me donnoit l'alternative d'tre encore la pauvre
et solitaire Adle, ou d'tre mademoiselle de Miralbe, riche et libre
dans quelques annes de devenir votre pouse, je ne voudrois pas
acheter la richesse ou retarder mon bonheur au prix de la contrainte
dans laquelle il me faudroit vivre momentanment; mais je n'ai pas la
libert du choix.

La franchise est une des vertus dont je fais le plus de cas; mais on ne
la doit qu' ceux qui vous tmoignent de la confiance. Puisque les
gards qu'exige la socit font un devoir de la dissimulation, je crois,
en conscience, qu'il est encore plus permis de dissimuler quand il y va
du bonheur de la vie entire.

Si j'use d'adresse dans ce qui a rapport  M. de Miralbe, croyez que mon
caractre l'emportera toujours quand on provoquera ma franchise. Rien ne
m'toit sans doute plus facile que d'autoriser mon pre  croire que je
ne devinois pas ses projets, et que j'tois dupe de ses fausses vertus:
c'est une condescendance  laquelle je ne me prterai jamais; et, sans
m'carter du ton respectueux qu'il a droit d'exiger, chaque fois qu'il
m'interrogera pour savoir ce que je pense de lui, il le saura.

Je m'apperois sans cesse que les hommes qui ont des torts sont
trs-empresss d'obtenir des autres une approbation que leur propre
conscience leur refuse; ils vous font confidence de ce que l'on dit et
pense d'eux: ils mentent dans le rcit qu'ils vous adressent, on le
sent; et, par une foiblesse impardonnable, on parot satisfait de leur
justification, on les plaint; on fait plus, on les approuve. Qu'en
rsulte-t-il? qu'ils se moquent de vous s'ils vous croient dupe, ou
qu'ils s'enhardissent dans le crime s'ils s'apperoivent que vous
abondez dans leur sens, quoique persuads qu'ils ont tort. Quel sera
donc le privilge de la vertu, si elle s'abaisse jusqu' flatter et
encourager le vice? Pour moi, mon cher Frdric, je sens qu'une pareille
bassesse me sera toujours trangre. Je veux bien me taire quand on ne
recherchera pas mon approbation: mais malheur  quiconque voudra
l'obtenir sans la mriter! il n'aura de moi que la vrit. Si'l se
fche, je lui dirai: Puisque vous la redoutiez, pourquoi me
consultiez-vous?

Je pourrois croire que je triomphe en ce moment, car la division est
parmi les ennemis. Madame de Valmont a promis  mon pre de me mettre en
garde contre ma prvention en faveur de M. de Farfalette (vous savez que
je suis prvenue): mais comme elle suppose que vous seriez au dsespoir
si je l'pousois, elle ne me parle que faiblement des inconvniens de ce
mariage; en rcompense, elle en exalte les avantages. _Je serois
prsente!_ Vous tes trop bourgeois, mon cher Frdric, pour sentir
tout ce que renferment ces mots: _Je serois prsente!_ En vrit, il
faut que ce soit une bien belle chose; car cet argument parot
irrsistible  madame de Valmont. Elle va plus loin (et cela va vous
faire trembler), elle est persuade que j'obtiendrois bientt une place
avantageuse. Je ne sais trop comment elle en a fait le dtail; tout ce
que j'ai compris, c'est que j'aurois le bonheur inapprciable de faire 
la cour une partie du service que ma femme-de-chambre fait auprs de
moi. N'est-ce pas un avenir bien sduisant?

Quand l'orgueil se gonfle de ce qui devrait l'humilier, il n'inspire
plus que la piti; et je souris en voyant les enfans de ces preux
chevaliers, jadis les compagnons et quelquefois les matres de leur roi,
fiers d'tre aujourd'hui au rang de leurs valets. Je n'ai jamais senti
plus vivement ce contraste qu'hier. Le matin, j'avois lu l'histoire de
Philippe-Auguste, dans laquelle les C... jouent un rle si brillant; le
soir, nous avions socit: on annonce un de leurs descendans; son nom me
frappe, son air noble m'tonne: je demande quel poste il occupe; on me
rpond qu'il est matre-d'htel d'une de nos princesses.  mon ami, si
madame de Valmont, en ce moment, et pu lire dans mon ame, elle auroit
frmi de voir combien peu j'tois jalouse d'tre prsente.

Nous sommes cependant on ne peut mieux, M. de Farfalette et moi. Quand
il m'adresse quelques complimens dans un style dlicieux, je le prie de
me les traduire en franois. Il trouve cela divin. Il m'a averti, une
fois pour toutes, que quelque chose qu'il pt dire en ma prsence, cela
signifioit qu'il m'aime: ainsi, quand il parle de ses chevaux, de ses
bonnes fortunes, de ses cranciers et de la pice nouvelle, je regarde
ces dtails comme autant de dclarations d'amour. Rien n'est plus
commode. Je me moque de lui, et l'on en conclut qu'il a touch mon coeur.
Mon ami, mon cher Frdric, que le grand monde est petit! plus je le
vois, et plus je regrette nos promenades  la campagne, et ces
entretiens si tendres et si tranquilles o, sans parler de nous, nous ne
pouvions rien dire qui n'et rapport  nous. Et je vous oublierois! Ah!
jamais, jamais. Tout mon bonheur existe dans ma pense; si je cessois de
l'y trouver, o donc le chercherois-je?

Ce que j'entends me parot si nouveau, que je me persuade que vous devez
y trouver autant d'intrt que moi. Apprenez donc comment M. de
Farfalette m'a fait une dclaration dans les formes: malgr ma surprise,
je suis sre de l'avoir retenue mot pour mot. Il y avoit beaucoup de
monde au salon; la conversation toit vive; j'y plaai un mot qui fut
trouv bon: M. de Farfalette s'approcha de moi, et me dit  demi voix:

D'honneur, vous m'tonnez chaque jour davantage. On m'avoit dit que
vous aviez l'imagination romanesque: je craignois la langueur, si
mortelle entre deux poux; mais je suis persuad maintenant qu'il n'y a
nul danger  devenir le vtre. Si vous le permettez, je presserai mes
parens de faire les dmarches d'usage auprs de M. de Miralbe.--Cela
veut-il dire encore, monsieur, que vous m'adore? Il a ri aux clats de
ma rponse, m'a assur qu'il m'avoit parfaitement entendu, et que son
empressement me prouveroit combien il toit fier de la prfrence que
je lui accordois. Mon ami, peut-tre n'y a-t-il rien l qui vous
paroisse extraordinaire; mais, moi, j'en suis surprise  un point qu'il
m'est impossible de dterminer.

On m'a souvent dit qu'en France les femmes sont regardes comme des
divinits, et maintenant cela me parot bien malheureux pour elles. Si
on les regardoit comme des tres raisonnables, peut tre les
respecteroit-on davantage.

M. de Miralbe est dans une agitation incroyable; tous ses discours
tendent indirectement  me faire rflchir sur les dfauts de M. de
Farfalette: mais j'ai l'air de ne rien entendre. Quand madame de Valmont
se trouve en tiers avec nous, je la mets sur le chapitre de la
prsentation. Elle est plus rserve devant son oncle; mais ma mmoire
impertinente me sert si bien, que je lui rappelle tout ce qu'elle m'a
dit. M. de Miralbe fronce le sourcil. Je suis sr qu'il est convaincu 
son tour que la politique d'une femme ne tient pas contre son
ressentiment, et il n'osera plus se fier qu' demi  madame de Valmont.

Du courage, mon cher Frdric; les journes sont bien longues, et
cependant on s'apperoit qu'elles composent des mois qui s'coulent
assez rapidement; les annes viendront, et je pourrai disposer de moi:
voil une certitude. Qui sait combien il y a de probabilits en notre
faveur dans les vnemens qui peuvent survenir? Mon ami, je vous aime
beaucoup, vous n'en doutez pas; ce doit tre votre consolation: vous
m'aimez et m'aimerez toujours, voil la mienne.




CHAPITRE XXXVII.


ADLE  FRDRIC.

La bombe toit en l'air, elle vient de faire explosion; mais les clats
n'en sont pas tombs sur moi. coutez, mon cher Frdric, le rcit
lamentable de ma grande rupture avec M. de Farfalette. Figurez-vous que
je suis dans mon appartement, que je m'y renferme pour cacher mon
chagrin d'avoir manqu un mariage si avantageux. Madame de Valmont le
croit; et M. de Miralbe en est d'autant plus persuad, qu'il affecte
d'en douter. Pendant ce temps, je suis au comble de mes voeux; je suis
dbarrasse d'un fat, et je vous cris,  vous que j'aime chaque jour
davantage.

La mre de M. le marquis de Farfalette est venue rendre une visite  mon
pre. Ne doutez pas que la main de votre Adle n'ait t demande dans
toutes les formes. Je n'ai point entendu la rponse; mais il est 
prsumer que sa tendresse paternelle ne lui aura pas permis d'en faire
une sans consulter le coeur de sa fille.

Le moment de la consultation est arriv. M. de Miralbe avoit t
proccup pendant le souper;  minuit, il m'a engage  passer dans son
cabinet, ainsi que madame de Valmont: c'est l que nous allions jouer
tous les trois une scne dans laquelle la vrit ne devoit parotre que
lorsqu'elle pourroit donner plus de crdit  la dissimulation.

Remarquez, mon cher Frdric, que depuis le jour o M. de Farfalette m'a
fait une dclaration, votre Adle, autrefois si simple, est devenue
d'une coquetterie vraiment risible. Hier sur-tout j'tois mise avec
tant de got, que je paroissois vieillie de dix annes; mais j'avois
l'air d'une femme titre, et cela convenoit parfaitement  ma situation.

M. de Miralbe a pris le premier la parole, et m'a demand s'il toit
vrai que j'aimasse M. de Farfalette.

--Autant, monsieur, qu'il desire l'tre d'une femme qui seroit destine
 tre son pouse.--Votre rponse n'est pas prcise. Avez-vous pour lui
un sentiment de prfrence?--Il jouit d'une rputation trs-brillante;
d'autres que moi pourroient en tre sduites.--Vous ludez ma question,
Adle. Dites-moi franchement si vous avez de l'inclination pour
lui.--Non, monsieur; je suis persuade de n'aimer qu'une fois dans ma
vie.

Madame de Valmont sourit avec ddain; un rayon de joie vint claircir
la figure de M. de Miralbe. Il ajouta:

Cependant la mre du marquis, en recherchant votre alliance, m'a assur
que son fils se vantoit d'avoir votre consentement.--Non, pas un
consentement formel. Vous savez que le coeur d'une femme se nourrit de
deux sentimens opposs, l'amour et la vanit. L'amour, il faut que j'y
renonce; mais il me reste la vanit, et M. de Farfalette,  cet gard,
ne me laisseroit rien  desirer. Il a un nom, et vous m'avez appris,
monsieur, qu'une femme devoit sacrifier jusqu' son bonheur  la gloire
de sa famille.--Je n'ai rien  dire contre sa naissance; mais votre
raison, Adle, ne vous fait-elle aucune objection contre son
caractre?--Monsieur, je n'ose interroger ma raison; elle est si fort
d'accord avec un sentiment que vous dsapprouvez, qu'il seroit dangereux
pour moi de trop l'couter.--Qui peut donc vous dcider en faveur du
marquis?--Je vous l'ai dj dit, monsieur; la vanit.--Vous risquez
d'tre bien malheureuse en contractant un mariage par ce seul motif.--Il
me semble que, dans la position o je suis, on n'en fait pas
d'autres.--Mais il est peu de jeunes personnes qui aient t leves
comme vous. La rflexion vous mettra bientt  mme de sentir la folie
que vous aurez faite, et il ne vous restera que des regrets.--Ce n'est
pas ma faute, monsieur; je n'ai que le choix entre les hasards d'un
mariage de calcul, ou le chagrin de vous priver de la satisfaction de me
voir former un tablissement: je ne dois pas balancer.--Je vous ai dj
dit, mon enfant, que je n'exigeois pas de vous un pareil
sacrifice.--Vous m'avez dit aussi, monsieur, que je devois renoncer  M.
de Tligny: voil pour moi le sacrifice; le reste n'est qu'une
consquence ncessaire.

M. de Miralbe fit signe  madame de Valmont de le seconder. Elle me prit
les mains, et me dit:

Ma chre Adle, il entre du dpit dans votre conduite, et vos amis
doivent vous empcher de risquer lgrement la tranquillit de votre
vie. Puisque vous avouez que vos affections sont engages, comment
pouvez-vous envisager sans effroi un lien qui changerait en crimes vos
regrets, aujourd'hui lgitimes, ou du moins excusables? Vous avez des
principes; c'est  eux que j'en appelle.--Je vous suis trs-oblige,
madame. Il est vrai que lorsque je n'tois que l'enfant d'adoption de M.
Durmer, j'aurois cru manquer  mes devoirs en disposant de ma main
contre le voeu de mon coeur; mais j'ai pris les prjugs de ma nouvelle
situation, et je sais maintenant que cela est absolument sans
consquence. M. le marquis de Farfalette m'a prvenue lui-mme qu'il
n'toit pas jaloux, et qu'il seroit dsespr que j'eusse de l'amour
pour lui.--Et cela seul, s'cria M. de Miralbe, devoit suffire pour vous
faire apprcier son caractre.--Je vous rponds, monsieur, que je
l'avois apprci avant cette confidence.--Et vous ne tremblez pas de
l'pouser?--Non, monsieur. J'pouserai son nom; lui, ma fortune: nous ne
nous tromperons ni l'un ni l'autre. Il paiera ses cranciers; moi,
j'aurai une place  la cour: il fera de nouvelles dettes; j'intriguerai,
et j'obtiendrai des pensions. Notre vie se consumera dans une activit
qui chassera  la fois l'ennui et la rflexion; nous aurons de l'clat
sans bonheur, la vieillesse nous atteindra sans nous rendre plus
raisonnables; et si la mort nous surprend faisant encore des projets,
nous aurons vcu ainsi que doivent le faire des gens comme nous. Je ne
sais si je charge le tableau; mais il me semble que c'est,  peu de
chose prs, le sort qui nous attend.--Adle, vous me glacez
d'effroi.--Pourquoi donc, monsieur? Est-ce parce que je ne me fais pas
illusion sur ma destine? Ds l'instant qu'il m'a fallu renoncer 
l'amour, j'ai senti que l'ambition seule pouvoit m'en ddommager; et
j'ose vous prdire que votre fille, si elle devient l'pouse de M. de
Farfalette, saura parcourir avec rapidit la carrire des honneurs.--En
vrit, Adle, je ne vous reconnois pas.--C'est sans doute, monsieur,
parce que vous ne me connoissiez pas encore. Voici mon calcul; il est
simple. En pousant un homme d'un grand nom, si je vis solitairement, je
tombe dans sa dpendance; au contraire, si je parviens  me placer  la
cour, et j'y parviendrai, il tombera dans la mienne. Puisque d'une
manire ou d'une autre je dois renoncer  ma tranquillit, n'est-il pas
raisonnable de ne la perdre qu'au profit de mon pouvoir?

Je ne peux vous peindre, mon cher Frdric, l'tonnement de mon pre et
de madame de Valmont. J'ignore quelles furent leurs rflexions; mais
pendant plus d'un quart d'heure nous gardmes un religieux silence. Ce
qui, je n'en doute pas, surprenoit le plus M. de Miralbe, toit de
m'entendre dire (lorsqu'il avoit l'intention secrte de me dgoter de
M. de Farfalette) ce qu'il m'auroit dit lui-mme s'il avoit voulu me
dcider  l'pouser. Peut tre pensoit-il aussi  ma malheureuse mre,
et regrettoit-il de ne pas me voir cette facilit de caractre qui l'a
rendue sa victime. Il reprit enfin la parole; sa voix toit tremblante
et svre.

Vous avez, mademoiselle, des ides bien singulires sur le mariage; les
devez-vous aussi  M. Durmer?--Non, monsieur; c'est l'usage du monde qui
me les a donnes. Mon bienfaiteur m'avoit fait promettre de ne disposer
de ma main qu'en faveur de celui que je pourrois  la fois aimer et
estimer. Si j'tois libre, il me seroit bien facile de lui obir; il me
seroit bien doux de soumettre mes volonts  un poux qui jouiroit de
mon estime et de mon amour.--Ne me devez-vous aucune soumission, 
moi?--Je vous ai donn des preuves du contraire, monsieur.--M. de
Farfalette ne me convient pas pour gendre.--Refusez-le, monsieur, et je
garderai le silence.--J'ai droit de m'offenser de l'espoir que vous lui
avez donn sans mon aveu.--Je ne lui ai point donn d'espoir.--Il s'en
fait gloire cependant.--Son caractre est mon excuse: de quoi ne se
vante-t-il pas?--Vous ne pouvez disconvenir que vous l'eussiez accept
avec plaisir.--Avec plaisir, non, mais par un calcul  peu prs
semblable  celui qui l'attiroit vers moi.--Ainsi, en le remerciant de
la prfrence qu'il vous a donne, je peux dire  sa mre que vous le
refusez.--Monsieur, ce n'est pas moi qui le refuse. Il resta interdit.

Je sens fort bien, ajoutai-je, qu'auprs de ses parens, l'honntet
vous engage  vous servir de mon nom pour viter l'clat d'un refus;
mais songez, monsieur, quel ridicule cela va me donner dans le monde.
J'en serois dsespre, si je ne me rassurois par l'ide que personne ne
pourra s'imaginer que mademoiselle de Miralbe ait balanc un seul
instant  devenir l'pouse de M. de Farfalette. Je fis la rvrence, et
me retirai.

Mon pre a t ce matin remercier la mre de mon prtendu: moi, sous le
prtexte d'une indisposition, je garde la chambre; on me croit de
l'humeur, et je suis au comble de la joie. M. de Farfalette avoit
annonc son mariage comme une affaire arrange. Il est extrmement
rpandu; il a trop de prvention pour douter de la joie que je devois
prouver  l'offre de sa main: il accusera M. de Miralbe; sa famille
nombreuse et puissante fera chorus. Ainsi me voil non seulement
tranquille, mais dans la situation la plus avantageuse o je puisse tre
avec un pre qui a la manie de mettre le public en tiers dans les
secrets de sa famille. Si un jour il lui vient en tte de me marier, ce
que je ne crois pas, il lui sera impossible d'attribuer mon refus 
l'amour que j'ai pour vous.

Je cherche quelquefois  savoir si, parmi mes prtendans, il en est un
que j'eusse prfr, dans la supposition o je ne vous aurois pas connu.
Mais pour rsoudre cette question, il faudroit vous loigner un moment
de ma pense, et je ne le puis. Je les juge par comparaison: qui d'eux
pourroit la soutenir? Mon cher Frdric, je vous aime trop, et vous le
mritez: conciliez cela, s'il est possible; mais c'est la vrit.




CHAPITRE XXXVIII.

_Un rayon d'espoir._


Rien ne manqua au triomphe d'Adle; il fut convenu dans toutes les
socits que son pre avoit refus pour elle l'tablissement le plus
avantageux. La gloire du marquis de Farfalette toit intresse dans
cette affaire, et cette gloire exigeoit qu'Adle ft au dsespoir de
n'tre pas son pouse. De son ct, M. de Miralbe le fils toit trop
ardent pour ngliger une occasion de montrer son pre sous un jour
dfavorable; j'appuyois aussi de toutes mes forces l'opinion qui lui
toit contraire: les gens qui, pour parotre importans, aiment  parler
de tout sans tre instruits de rien, entroient dans des dtails vraiment
attendrissans sur la douleur de mademoiselle de Miralbe; et, pour la
premire fois, la rputation de sensibilit de son pre fut conteste.
C'toit quelque chose pour la tranquillit d'Adle; ce n'toit rien pour
notre amour. Je souffrois d'tre spar d'elle, et tout mon courage ne
pouvoit me rsoudre  reculer mes esprances jusqu' l'poque de sa
majorit. La tristesse me minoit visiblement; Philippe, mon bon
Philippe, la partageoit. Un jour qu'il me voyoit plus abattu qu'
l'ordinaire, aprs m'avoir long-temps considr en silence, il s'cria:
Si vous osiez!

Je le pressai de s'expliquer; il balanoit: enfin, cdant  mes
sollicitations, il me dit:

Mon projet vous parotra bien hardi, cependant l'excution en est
facile; si vous m'en voulez de l'avoir form, souvenez-vous que votre
intrt seul a pu m'en suggrer l'ide.--Expliquez-vous, mon ami; vous
me faites trembler de crainte et d'esprance.--Il ne vous manque qu'un
nom pour prtendre hautement  la main de mademoiselle de Miralbe; osez
devenir le fils de M. de Montluc.--Ah! Philippe, que dites-vous?--Ce
qu'il est ais de raliser. Madame de Sponasi et madame de Montluc
accouchrent la mme nuit, dans la mme maison, toutes deux d'un fils.
Celui de madame de Montluc mourut avant d'avoir t baptis, et sans
avoir reu un seul baiser de sa mre, puisqu'on lui cacha cet vnement
jusqu'au jour o on put le lui apprendre sans craindre pour sa sant. M.
de Montluc lui-mme, trop occup de son pouse, ne fut pas tmoin de la
mort de son fils. Il fut enterr sans formalit, puisqu'il n'avoit reu
aucun nom. Rien n'empcheroit de leur faire croire que ce fut l'enfant
de madame de Sponasi qui expira; que vous, fils de Montluc, y ftes
substitu. L'ambition de ma part, le dsir d'arracher un enfant  la
misre, mille raisons plausibles, peuvent donner  ce rcit toutes les
apparences de la vrit. Ces poux n'ont plus l'espoir de voir natre
leur postrit; dans l'incertitude mme, ils n'oseront balancer  vous
reconnotre. La sage-femme (je l'ai vue, je l'ai tente par l'appt de
la fortune) ne vous dmentira pas; la gnrosit mme de madame de
Sponasi  l'gard de M. de Montluc ne parotra qu'un ddommagement
qu'elle croyoit lui devoir pour l'avoir priv de son fils.

J'tois si saisi d'tonnement, qu'il m'et t impossible de profrer
une seule parole. Philippe continua avec une vivacit qui indiquoit
assez que son projet le tourmentoit depuis long-temps.

Jamais circonstance ne fut plus favorable. Le frre an de M. de
Montluc est mort sans hritier; il a laiss des dettes considrables, et
ses biens vont tre vendus. Que demanderez-vous  celui que vous
rclamerez pour pre? Un nom auquel vous n'attacheriez aucun prix sans
votre amour pour mademoiselle de Miralbe. Que lui donnerez-vous en
change? L'argent ncessaire pour rentrer dans les biens de sa famille,
et la consolation de ne pas mourir isol. Tout ce que je possde en
contrats peut tre ralis: non seulement je le cderai  M. de Montluc,
mon cher Frdric; je lui cderai davantage, puisqu'il lui sera permis
de vous appeler son fils. Si vous me croyez digne de votre amiti, vous
me garderez prs de vous, n'importe  quel titre; si la dlicatesse ne
vous permet pas de me compter au nombre de vos serviteurs, je
m'loignerai; ma rente viagre suffira  mes besoins. Vous pourrez
pouser Adle, vous serez heureux; tous mes voeux seront accomplis.

Philippe, m'criai-je avec la plus grande agitation, mon cher Philippe,
il ne manque qu'une chose  votre projet...; c'est de m'avoir tromp
moi-mme.--J'y ai bien pens, me rpondit-il: mais je n'en ai pas eu le
courage; j'aurois perdu tous mes droits  votre amiti: qui m'auroit
ddommag des autres sacrifices? Je lui tendis la main; il la pressa en
fixant ses yeux sur les miens, comme pour m'exciter  consentir  ce
qu'il me proposoit. Un profond soupir lui annona mon refus, et ce qu'il
m'en cotoit pour faire cder l'amour  la probit. Il alloit me presser
de nouveau. Mon ami, lui dis-je, puisque l'espoir d'pouser Adle n'a
pu faire taire la rflexion, tout ce que vous ajouteriez deviendroit
inutile. Croyez que je suis sensible  votre dvouement; il est digne de
celui qui, depuis mon enfance, a tout fait pour mon bonheur: mais je ne
peux y rpondre que par la plus vive reconnoissance.

Philippe me quitta plus triste que mcontent; je restai absorb dans mes
penses. La proposition qu'il venoit de me faire, m'occupoit malgr moi;
plus j'y rflchissois, plus j'en voyois l'excution facile. Je plaidois
intrieurement contre ma rpugnance  me prter  cette supposition,
avec une adresse qui et tonn Philippe mme, s'il avoit pu lire ce qui
se passoit en moi. La possibilit d'aspirer hautement  la main de
mademoiselle de Miralbe toit si sduisante! Quand l'homme met en
balance ses passions et sa probit, quand il dlibre avec sa
conscience, il est bien prs de succomber. Je fus effray de ma
foiblesse, je me levai avec prcipitation, et je sortis. Je marchois
comme si quelqu'un et t  ma poursuite, mais je ne pouvois chapper 
mes ides; je n'avois pas assez de courage pour tre honnte homme sans
regrets, ou pour renoncer  la probit sans remords. S'il n'avoit fallu
tromper M. de Montluc qu'une fois, je crois que je n'aurois point
hsit: mais recevoir ses caresses et celles de son pouse, trahir en
eux les mouvemens de la nature, en tre trait comme un fils chri, et
sentir  chaque instant que leur bonheur ne reposoit que sur un mensonge
infame; voil ce dont je n'tois pas capable. Je pris la rsolution de
chasser loin de moi jusqu'au souvenir du projet de Philippe..., et j'y
pensois  chaque instant.

Pourquoi tromper M. de Montluc? me dis-je un jour. La reconnoissance
qu'il doit  madame de Sponasi ne pourra-t-elle pas le dcider 
reconnotre pour son fils le fils de sa bienfaitrice? Cette rflexion me
parut un trait de lumire; et quelque fragile que ft mon esprance, il
me devint impossible d'y renoncer. J'en parlai  Philippe; il m'excita
avec chaleur  partir pour Tligny. Une pareille proposition ne pouvoit
se faire que de prs; il toit ncessaire de connotre le caractre, les
prjugs, la sensibilit plus ou moins active de celui de qui seul je
pouvois attendre un pareil service; il falloit gagner et mriter sa
confiance; il falloit connotre jusqu' quel point je pouvois risquer le
secret de ma mre, dont la mmoire m'toit chre  tant de titres. Mon
voyage  Tligny n'avoit rien que de naturel: quoique cette terre
m'appartnt, je n'y avois jamais t; il toit simple que j'eusse le
dsir de la voir. Mon arrive rappelleroit  M. de Montluc des
souvenirs qui disposeroient son ame  l'amiti; il avoit connu l'amour,
il lui devoit tous les malheurs et toute la flicit de sa vie. Adle
toit tranquille; m'loigner d'elle, toit un effort d'autant moins
pnible, que je ne la voyois que rarement, et toujours dans des cercles
nombreux. Mon absence avoit un rapport si direct avec notre mariage,
qu'elle m'auroit approuv de l'abandonner momentanment, si elle et pu
en connotre les motifs; cependant je crus prudent de ne pas lui donner
un espoir auquel je sentois trop par moi-mme combien il seroit cruel de
renoncer. Je lui crivis que des affaires indispensables exigeoient ma
prsence  Tligny; mais que le plus cher de mes intrts tant de
veiller  son bonheur, je ne m'loignerois pas sans sa permission; que
je la priois en grace de me marquer bien prcisment quelle toit sa
position vis--vis de M. de Miralbe, si elle n'toit menace d'aucun
danger; en un mot, quelles toient ses esprances et ses craintes. Je la
prvenois que, dans le cas o elle ne verroit aucun obstacle  mon
dpart, je laisserois Philippe  Paris, tant pour aider  notre
correspondance, que pour la servir dans tout ce en quoi elle pourroit en
avoir besoin.

En finissant, je la suppliois de m'accorder le plaisir de la voir, soit
chez madame de Florvel, soit chez M. de Nangis, soit dans toute autre
maison dont la socit nous toit commune.

Voici sa rponse.




CHAPITRE XXXIX.


ADLE  FRDRIC.

C'est demain jour d'assemble chez la prsidente de... Madame de
Valmont, ne croyant pas si bien me servir, m'a sollicite pour
l'accompagner: ainsi, mon cher Frdric, demain je vous verrai. Cette
ide devrait me rendre joyeuse, mais je ne suis occupe que de votre
dpart; je me demande que me fait votre sjour  Tligny ou  Paris,
puisque vous ne serez pas absent quinze jours, et que souvent cet
intervalle s'coule sans que nous puissions nous rencontrer, ou du moins
nous adresser une seule parole qui ne soit que pour nous. Je ne trouve
pas de raisons pour justifier ma tristesse. Hlas! en faut-il? Je suis
triste, c'est tout ce que je sais.

Si j'tois menace de quelques malheurs dans la maison de mon pre, vous
seriez le dernier dont je rclamerois le secours, parce que vous
m'aimez, que je vous aime, et qu'ainsi l'ordonnent les lois de la
socit; cependant je suis plus rassure vous sachant prs de moi. La
certitude de pouvoir vous confier mes peines aussitt que je les
prouve, est une consolation qui me manquera quand vous serez en
Auvergne. En vrit, je draisonne: partez, mon cher Frdric; partez,
je le veux. L'amour me rend foible et timide; mais je serois fche de
vous voir sacrifier vos intrts  un nuage de tristesse que la raison
dissipera: tout ce qu'Adle vous recommande, c'est de ne pas prolonger
votre absence.

M. de Miralbe, qui, comme tous les grands politiques, cherche toujours
une cause aux dmarches les plus indiffrentes, ne manquera pas
d'attribuer votre dpart au chagrin qu'a d vous donner ma prvention en
faveur de M. de Farfalette. Moins il croira  la force du sentiment qui
m'attache  vous, et plus je serai tranquille; du moins je l'espre.

Vous voulez savoir bien prcisment quelle est ma position; peut tre,
mon ami, est-elle au moment de changer d'une manire qui me deviendroit
sans doute avantageuse: voici sur quoi reposent mes esprances.

Lorsque M. de Miralbe me reconnut pour sa fille, vous savez l'clat
qu'il donna  sa joie; il me prsenta par-tout, particulirement  ses
parens. Je fus conduite  Versailles, chez M. le comte de Saint-Alban,
oncle de mon pre. Il est impossible que vous n'en ayez pas souvent
entendu parler: mais vous ne serez pas fch de trouver ici son
portrait; il est de la main de mon frre, qui, fort jeune, s'toit amus
 faire ce qu'il appeloit sa galerie de famille. Ce tableau en a t
dtach; on me l'a confi, et je vous l'envoie: on le dit fort
ressemblant; on assure qu'ils le sont tous galement. J'aurois desir
avoir celui de M. de Miralbe; on me l'a refus en rougissant. Mon ami,
toit-ce du peintre ou du modle?

M. de Saint-Alban est sexagnaire: il seroit impossible de vanter ses
moeurs, et plus difficile d'en faire la satyre; il n'a jamais eu que les
vices et les vertus qui pouvoient lui servir; en un mot, c'est un
courtisan. Quand on lui demande des nouvelles de sa sant, il rpond que
le roi est malade ou se porte bien. Il a vu cent fois changer le
ministre, sans perdre un seul instant de son crdit: on peut dire de
lui qu'il n'est ni l'ami ni l'esclave des ministres, mais bien de la
faveur.

Un philosophe affirmeroit qu'il n'est pas fier de sa naissance: en
effet, depuis trente ans, il n'est pas un seul homme en place dont il ne
se soit dclar le parent, quoique la plupart fussent ns d'hier. Comme
son seul mtier est de plaire, il a l'esprit aimable; ceux qui le
connoissent particulirement lui supposent du gnie; mais il le cache
avec soin, bien persuad que le gnie est, de toute ternit, le plus
grand obstacle  la fortune.

C'est pour ne pas passer un seul jour sans parotre  la cour, qu'il a
us sa vie  ne rien faire; il a pu obtenir tous les emplois, il n'a
accept que des pensions. La difficult de s'unir  une famille qui
conservt toujours galement la faveur, l'a dcid  rester clibataire.

Cependant la plus grande affaire de M. de Saint-Alban n'est pas
d'avoir du crdit, mais de prouver qu'il en a. On le voit servir avec
chaleur les personnes qui lui sont le plus indiffrentes, si elles ont
le talent de lui persuader que, seul, il est capable d'obtenir la grace
qu'elles sollicitent: plus une affaire est difficile, plus on est sr
qu'il y russira; par le mme calcul, il sacrifiera toujours ce qui peut
tre utile  ses protgs, en faveur de ce qui doit donner plus d'clat
 sa protection.

Abandonn  lui-mme, il a le coeur excellent; et comme son amour-propre
le rend obligeant pour tout le monde, il n'a jamais eu d'ennemis, et ne
connot pas la haine. Si beaucoup de lettres de cachet ont t dlivres
 sa sollicitation, c'est qu'il craignoit que l'on ne s'adresst 
d'autres. Il ne fait le mal que par vanit.

Qui enleveroit M. de Saint-Alban de Versailles, seroit tonn de la
facilit avec laquelle il en feroit un homme bon, aimable, et de la plus
scrupuleuse probit; mais personne n'osera le tenter, car il n'est pas
sr que le vieux courtisan survct de vingt-quatre heures  l'ordre ou
 la sduction qui l'loigneroit de la cour.

Tel est en effet, mon cher Frdric, mon grand oncle paternel: ajoutez
qu'il est fort riche, que M. de Miralbe est son plus proche hritier,
que c'est par son crdit qu'il a accabl ses ennemis, et
particulirement ma mre; vous ne serez pas tonn de la longue amiti
qui semble rgner entre eux. M. de Saint-Alban est respect de mon pre
comme un instrument ncessaire  ses projets, et comme celui dont la
mort doit combler tous les voeux qu'il adresse  la fortune.

On avoit remarqu que M. de Saint-Alban venoit rarement chez mon pre,
quoiqu'il le ret chez lui comme un neveu chri et un hritier prsum;
et cette remarque n'a jamais paru si frappante que depuis mon entre
dans la maison de M. de Miralbe. Ce vieillard m'a pris dans une amiti
si grande, qu'il vient souvent  Paris maintenant, uniquement, dit-il,
pour avoir le plaisir de causer avec moi. Mon frre a eu raison
d'affirmer qu'il est aimable; sa conversation, pleine d'anecdotes
racontes avec esprit, est vraiment intressante: quelques clairs de
sensibilit m'ont dispose  juger favorablement de son coeur; et, soit
par reconnoissance de l'intrt qu'il me tmoigne, soit par la ncessit
o je me trouve de me chercher un protecteur contre mon pre (ide
terrible, mais vraie), il est de tous mes parens le seul que je me sente
dispose  aimer.

La fiert de caractre et l'indpendance d'esprit que je dois 
l'ducation que m'a donne M. Durmer, auroient d dplaire  un vieux
courtisan; mais tel est l'effet de la nouveaut sur les hommes, que je
l'ai sduit par les qualits qui devoient l'indisposer contre moi. Non
seulement il quitte Versailles pour venir dner chez mon pre, mais il
m'crit lorsqu'il est plusieurs jours sans me voir; et comme il n'a rien
de bien particulier  me dire, il avoue dans ses lettres qu'il ne
m'attaque que pour avoir des rponses. Je le prche, je le gronde; je
lui ai annonc hautement que je voulois le corriger de ses dfauts: il
rit; il me pardonne tout, pourvu que je sois persuade de l'amiti qu'il
a pour moi, et j'ai accept les conditions du trait.

Ce qui m'a dispose en faveur de M. de Saint-Alban, c'est qu'au milieu
de l'clat qui l'environne, il n'est pas heureux; il en est convenu bien
bas avec moi, et cette marque de confiance m'a touche. Pauvres
mortels! vous commencez par chercher le bonheur dans ce qui brille; et
quand vous vous appercevez de votre erreur, presque toujours il est trop
tard. On a bien le courage d'avouer qu'on s'est tromp de route, on n'a
plus la force de revenir sur ses pas. Il est si triste de ne commencer 
tre heureux qu' soixante ans!

M. de Saint-Alban m'a demand si j'aurois du plaisir  venir demeurer
prs de lui, et  me mettre  la tte de sa maison. Je vous pargnerai,
mon ami, les choses aimables dont il a accompagn cette question. Il ne
doute pas que mon pre n'y consente avec empressement; mais il veut ne
devoir cette dmarche qu' mon got ou  ma complaisance, et nullement 
mon obissance pour M. de Miralbe. J'ai cru me sauver de rpondre  une
question aussi dcisive, par une plaisanterie: je lui ai dit que mon
caractre toit ennemi du changement, et que j'tois effraye de l'ide
seule de passer, en six mois, du fauxbourg  la ville, et de la ville 
la cour; mais il a insist d'un air si srieux, d'un ton si pntr, que
je me suis mise  son entire disposition. Comment rsister  un
vieillard qui supplie? Ah! si mon pre et voulu, il auroit tout obtenu
de moi, tout, mon cher Frdric, except que je cessasse de vous aimer.

Je doute que M. de Miralbe soit port d'inclination  me voir demeurer
auprs de M. de Saint-Alban; il a plus d'humeur que jamais, et
quelquefois je surprends dans les regards qu'il jette sur moi, quelque
chose de sinistre: non seulement il craindra que je n'chappe  sa
puissance, mais j'ai peur qu'il ne voie dans sa fille une rivale
dangereuse pour ses intrts; il me connot si peu! Il m'a plus d'une
fois flicite de l'amiti que j'inspire  son oncle, du mme ton dont
il m'auroit dit: Pourquoi vous faites-vous aimer? Quoique mon
inclination et une apprhension plus forte que moi m'engagent 
m'loigner d'une maison dont ma mre a t arrache par force, et mon
frre banni par adresse, je resterai neutre dans les dtails de cette
affaire. J'ai consenti vis--vis de M. de Saint-Alban, ou plutt j'ai
cd  ses sollicitations: c'est tout ce que je pouvois, soit pour le
contenter, soit pour mnager son amiti et sa protection.

Madame de Valmont me fait trop de complimens de mes succs; elle prtend
que M. de Saint-Alban est amoureux de moi: je ne le crois pas. Rien ne
me semble aussi ridicule qu'une femme qui voit l'amour dans tout ce qui
l'environne. Si M. de Saint-Alban avoit le dsir de m'pouser, il
n'auroit point song  me mettre  la tte de sa maison comme sa nice:
l'amiti qu'il a pour moi, et qui parot si extraordinaire  madame de
Valmont, tient  ce que depuis quarante ans peut-tre il n'a dit ni
entendu dire la vrit, et qu'il est aussi surpris que flatt de trouver
enfin quelqu'un qui lui en parle le langage, et mme le force aussi  le
parler. Mon frre ne s'est point tromp, M. de Saint-Alban toit n pour
tre honnte homme; et si j'ai sur lui l'ascendant qu'on me suppose, je
les raccommoderai ensemble, au risque de dplaire  mon pre qui les a
brouills.

Adieu, mon cher Frdric, partez vte, et revenez plus vte encore. Je
vous verrai demain; cachez-moi bien votre tristesse, afin que je puisse
dissimuler la mienne aux yeux qui me surveillent.




CHAPITRE XL.

_C'toit bien difficile  dire._


J'ai lu des dtails sduisans sur les charmes de la vie champtre,
lgamment crits par des gens qui n'auroient pu se rsoudre  vivre six
mois loin de la ville; j'ai demeur quelques jours avec M. de Montluc,
et j'ai connu un homme vritablement heureux. Point d'ambition, beaucoup
d'activit, un fonds de sensibilit inpuisable, de l'indulgence pour
les foiblesses, de la compassion pour le malheur, une haine vigoureuse
contre le crime; tel toit le rgisseur de la terre de Tligny. En le
prvenant de mon arrive, je lui avois demand en grace de ne rien
changer  ses habitudes; il me reut comme un ancien ami, et me prouva
son estime en me faisant oublier que j'tois chez moi. Je ne peindrai
pas le caractre de son pouse; elle ne pensoit, ne respiroit que par
lui; ce qu'il faisoit toit toujours bien fait, ce qu'il disoit toit
toujours bien dit: M. de Montluc et dmenti l'instant d'aprs un
discours qu'elle auroit applaudi, qu'elle et de nouveau applaudi au
changement d'opinion de son poux. Ce n'toit point par foiblesse,
encore moins par ignorance; l'ignorance est toujours prsomptueuse et
contrariante: madame de Montluc avoit du bon sens; mais elle avoit plus
de confiance dans les lumires de son poux que dans les siennes, et
l'on voyoit dans ses moindres actions le dsir de lui tmoigner sa
reconnoissance des sacrifices qu'il avoit faits pour l'pouser. Elle ne
le croyoit pas suffisamment ddommag par tant d'annes d'un bonheur
presque sans nuage.

Quand on sut mon arrive dans le village, il se rpandit beaucoup
d'inquitude: on craignoit que le nouveau propritaire n'expulst un
homme devenu cher  tous les habitans.

Vous tes bien aim dans ce pays, lui dis-je: cela prouve votre
humanit.--Cela prouve, me rpondit-il, la mfiance dans laquelle tous
les hommes sont de leurs semblables. Vous connoissez ma fortune,
puisqu'elle est fixe au cinquime du revenu de cette terre: la
prvoyance retient ma gnrosit; je dois craindre la misre pour mon
pouse si je venois  mourir, et je suis avare par sensibilit. Je fais
peu de bien aux paysans, mais j'empche qu'on ne soit injuste  leur
gard. La justice est la morale de tous les peuples; les hommes les plus
ignorans en sentent la ncessit: elle fait plus d'amis  la longue que
les bienfaits, qui presque toujours excitent l'envie de ceux mme qui
n'en ont pas besoin. On me regretteroit plus ici par la crainte du mal
que pourroit commettre mon successeur, que par la reconnoissance du peu
de bien que je fais.--Vous croyez donc les paysans dpourvus de
sensibilit?--Non; mais ils sont en gnral trs-gostes, et cela tient
 leur position. Moins de jouissances, moins de dissipations, les
concentrent davantage dans leur intrt personnel: ils sentent
machinalement de quelle utilit ils sont  l'tat; ils sentent plus
vivement qu'on ne croit l'oppression dans laquelle on les tient. C'est
dommage qu'en France les propritaires ne puissent se rsoudre  vivre
plus souvent dans leurs terres: les Franois riches et de bonne famille
ne sont pas fiers; l'habitude de l'aisance les rend gnreux; il
rsulteroit beaucoup de bien de leur sjour au milieu de leurs
vassaux.--Les Franois redoutent l'ennui.--L'ennui nat de la continuit
des plaisirs tumultueux; et je vous assure qu'il est plus souvent  la
ville qu' la campagne.--Vous ne vous ennuyez jamais?--Jamais. En
pourriez-vous dire autant, vous qui tes dans l'ge o tout sduit?--Ma
foi, non. Je m'ennuie  l'Opra; je m'ennuie au milieu des ftes, des
promenades,  une table de jeu, dans un salon o souvent personne ne
parleroit, si, comme moi, tout le monde ne faisoit du bruit pour avoir
l'air au moins de ne pas s'ennuyer.--Eh bien! nous voil d'accord. Une
suite non interrompue de plaisirs en fait un besoin; ce besoin, toujours
actif et jamais satisfait, amne une espce d'inquitude qui ne permet
plus de goter le repos. Il n'en est pas de mme  la campagne; on y
trouve des jouissances positivement parce que ne les prvoyant pas, on
ne se les toit pas exagres d'avance.--Oui, mon ami, dit madame de
Montluc; mais pour les apprcier, il faut avoir des moeurs simples, un
bon coeur et un esprit cultiv: vous tes heureux quand mille autres 
votre place n'prouveroient que des regrets.

Des regrets! non, sans doute, rpondit-il, je n'en ai point; et si ma
raison ne m'avoit appris  me contenter de peu, je bnirois la
Providence en comparant mon sort  celui de mon frre. C'est en sa
faveur que mon pre m'a dshrit; il a tout sacrifi pour lui faire
contracter un riche mariage: la vanit seule a t consulte dans cette
alliance; le caprice, l'inconduite, l'ont brise dans l'anne mme.
L'orgueil a t tromp dans ses esprances; mon frre n'a point eu
d'enfans; il a vcu tourment par l'clat d'un luxe qu'on ne peut
satisfaire une fois qu'on s'y laisse entraner; il est mort accabl de
dettes. Quelle diffrence, sous tous les rapports, entre mon existence
et la sienne! Si le ciel m'et conserv mon fils...--Si nous eussions
connu madame de Sponasi plutt! dit madame de Montluc. Nous gardmes
tous les trois le silence; nos regards se rencontrrent: nous sentmes 
la fois l'inutilit et l'impossibilit de parler; nous nous entendions.

Dans le dsir que j'avois de devenir le fils de M. de Montluc, j'tois
curieux de savoir ce qu'il pensoit de la noblesse, et je lui demandai
s'il ne regrettoit pas de voir son nom s'teindre.

Non, monsieur: je n'attache aucun prix  ce qui n'existe pas, et il n'y
a plus de noblesse en France. Je parus tonn de cette assertion. Il
ajouta: Ce n'est point par excs de vanit que je vous parle ainsi,
mais par amour pour la vrit. Depuis que la noblesse s'achte, elle est
au-dessous de l'argent; et si les nouveaux riches n'y mettoient un prix
par l'envie qu'ils ont de l'acqurir, les anciens nobles pauvres
seroient bien embarrasss de dire pourquoi ils estiment des titres qui
ne leur servent  rien. Je me citerai pour exemple. Quelqu'ancienne que
soit ma famille, je vous demande quel avantage j'en retire. Si j'avois
trente mille livres de revenu, me dira-t-on, mon nom me serviroit; si
j'en avois cinquante, je me passerois d'un nom, ou j'en achterais un:
ainsi c'est toujours l'argent, rien que l'argent, et cela me parot
trs-raisonnable.--Trs-raisonnable! m'criai je; cela est fort.--Cela
est juste. Point de privilge respectable s'il n'est attach  un
devoir. C'toit un devoir autrefois pour un gentilhomme de se ruiner au
service de sa patrie; souvent il ne laissoit  ses enfans que sa mmoire
pour tout hritage; l'tat toit intress  le leur conserver, il y
trouvoit son intrt et sa gloire. Maintenant le gnral et le sergent
sont galement pays par le prince; ils font un mtier pour de l'argent:
si vous parlez d'honneur, il est commun  tous les soldats. Personne ne
se ruine plus au service de sa patrie; il semble au contraire que chacun
doive s'enrichir de ses dpouilles: le prince vend des privilges; la
multiplicit en te l'clat; et comme on peut dire  tous les nobles:
Quels sont vos devoirs qui ne soient aussi des obligations pour les
autres classes de la socit? on leur dira bientt: Sur quoi reposent
vos privilges? J'ignore quelle rponse il nous sera possible de faire;
mais ce moment approche, tout le monde le prcipite sans le croire;
quand il sera venu, on s'accusera rciproquement, quand il ne faudroit
s'en prendre qu'au luxe,  la corruption gnrale, et plus encore au
temps, qui mine invinciblement toutes les institutions. Celle-ci est
use, et c'est un malheur.--Un malheur, monsieur! Vous disiez
tout--l'heure que cela toit raisonnable.--Mon ami, ne confondons
point. Je trouve trs-raisonnable que l'on estime plus l'argent que les
titres, quand avec de l'argent on achte la noblesse, tandis qu'avec un
nom seulement on peut mourir sans emploi et sans considration: mais je
trouve malheureux que dans un pays il n'y ait rien au-dessus de la
fortune. Le moraliste mettra les vertus au-dessus de l'or; mais l'homme
qui envisage la socit dans ses effets, sentira que les vertus ne
valent jamais, pour la plupart des hommes, les privilges qui sont
censs en tre la rcompense et l'obligation. Il y a de l'adresse 
savoir borner l'ambition. Voyez les Romains: lorsque les patriciens
taient au-dessus de leurs concitoyens, les plbiens hardis ne
tendoient qu' tre admis parmi eux; quand le patriciat fut avili,
l'ambition ne put se satisfaire qu'en asservissant Rome, et Rome fut
asservie.--Les moeurs toient alors corrompues.--Et qui nous assure que
la corruption ne venoit pas directement de la chute des privilges des
premiers de la Rpublique?  mesure que les patriciens voyoient
restreindre leurs droits, ils en cherchoient le ddommagement dans la
fortune et dans l'clat qu'elle procure. Pareille diminution de
puissance parmi les nobles a amen en France semblable amour des
richesses. Rome avoit des matres, le snat toit compos de parvenus,
d'esclaves, de courtisans, que l'on parloit encore de libert, avec
autant de raison qu'on parle  prsent de noblesse dans notre patrie.

Je ne sais si M. de Montluc avoit raison; mais j'avoue que je ne vis pas
sans plaisir qu'aucune prvention ne l'empcherait de me rendre le
service que j'attendois de lui, si l'amiti et la reconnoissance le
portoient  condescendre  mes desirs. Il m'aimoit beaucoup, quoiqu'il
ne le dt jamais; ses actions seules me le prouvoient: mais comment lui
faire une proposition aussi dlicate? L'espce de dpendance dans
laquelle il se trouvoit de moi, me faisoit un devoir de le mnager: plus
le sort s'obstine  placer un homme estimable au-dessous de sa
condition, plus on lui doit d'gards. Je sentois trop que celui sur qui
l'intrt et la vanit ne pouvoient rien, ne cderoit  aucune
considration, si sa dlicatesse lui faisoit une loi de me refuser.
Dans l'inquitude qui me tourmentoit, je regrettai plus d'une fois mon
voyage; plus d'une fois je pris la rsolution de partir en laissant dans
un silence ternel le motif de mon arrive: mais je pensois  Adle
devenue mademoiselle de Miralbe, et son ide m'arrtot  Tligny sans
me donner le courage de tenter le projet qui m'y avoit amen. Chaque
jour je devenois plus triste: M. de Montluc s'en appercevoit; et
respectant le secret que je gardois, ses regards m'apprenoient qu'il
toit plus sensible  mes peines, que curieux d'en connotre la cause.
J'aurois desir qu'il m'interroget, et je lui en voulois d'une
discrtion que j'tois forc d'admirer.

Un soir nous nous rencontrmes dans les jardins du chteau; il me fit
des reproches sur ma tristesse, et y mla les exhortations qu'il crut
les plus propres  me consoler. Il est bien facile, lui dis-je en
souriant, de donner de semblables conseils quand on est heureux, et vous
l'tes plus qu'homme que je connoisse.--Croyez-vous, me rpondit-il, que
mon bonheur soit parfait? Mon ami, dtrompez-vous. Je pense souvent avec
effroi au moment o la mort me sparera de madame de Montluc, et la
certitude qu'alors elle sera seule dans le monde me rduit  desirer de
lui survivre. Si je meurs le premier, qui la consolera? Je m'apperois
souvent que la mme crainte l'occupe; et la perte de notre fils, que
nous sentons plus vivement  mesure que la vieillesse approche, nous
donne des regrets d'autant plus pnibles, que nous sommes contraints de
nous les cacher mutuellement. On s'arme de courage contre les maux que
l'on redoute pour soi; mais quand on tremble pour ceux qu'on aime, on
est bien foible.

Il toit attendri. Nous nous promenmes long-temps ensemble sans nous
parler. Je levai les yeux sur lui, et je vis les siens mouills de
pleurs. Je le serrai dans mes bras, en lui disant:  mon ami,
adoptez-moi pour fils; j'en aurai tous les sentimens, et vous ne
redouterez plus rien de l'avenir.--Que gagneriez-vous  me nommer votre
pre? me rpondit-il tristement.--Tout ce qu'un coeur comme le mien peut
desirer, une famille respectable, des devoirs sacrs  remplir, et
l'espoir d'tre heureux. Au nom de ma mre, ajoutai-je avec la plus vive
motion, promettez-moi de m'entendre sans vous fcher.--Parlez, jeune
homme, parlez; votre mre toit la mienne: c'est  votre naissance que
je dois de l'avoir connue; son secret ne put chapper  ma
reconnoissance: en vous voyant, en sachant ce qu'elle a fait pour vous,
je n'en puis plus douter, vous tes le fils de ma bienfaitrice. Si le
ciel permettoit que je m'acquittasse envers vous... Mais les vieillards
sans fortune n'ont que des conseils  offrir, et c'est bien peu de
chose.

Le moment toit favorable; je lui confiai mon amour et tous les secrets
de mon coeur: je lui fis sentir l'obstacle qui s'opposoit  ce que je
devinsse l'poux de mademoiselle de Miralbe; mais je n'osai lui
apprendre que d'une manire dtourne par quel moyen je croyois qu'il
pouvoit le faire disparatre.

Vous voyez, lui rpondis-je, qu'il ne manqueroit rien  votre bonheur
ni au mien si j'tois votre fils: sans crainte pour l'avenir, vous
jouiriez tranquillement du prsent; je ne serois plus un tre jet au
hasard sur la terre; ma fortune suffiroit pour dgager les biens que
votre frre a possds: il vous manque un appui dans votre vieillesse;
il me manque un nom auquel vous n'attachez aucun prix, et que je
n'estimerois moi-mme qu'en pensant que vous l'avez port, et qu'il
combleroit l'intervalle qui me spare d'Adle. Les liens de l'amiti et
d'une reconnoissance rciproque nous uniroient aussi srement que ceux
de la nature.--Que cela n'est-il possible! s'cria M. de Montluc. Un
mot pouvoit en ce moment dcider de mon sort; je n'osai pas le
prononcer, et nous continumes notre promenade en silence.

Je fais une rflexion, me dit-il en s'arrtant; avant de me rendre
dpositaire de vos chagrins, vous m'avez demand, comme une grace, de ne
pas me fcher. Jeune homme, je n'ai encore qu'une partie de votre
secret. Dans ce que vous m'avez appris, non seulement il n'existe aucune
chose qui puisse me blesser, mais il n'y a rien qui ait rapport  moi,
que l'intrt que m'inspire tout ce qui vous touche. Achevez votre
confidence: j'ai connu l'amour, le malheur; j'ai peu de prjugs, et je
me sens capable de bien des choses pour le fils de madame de Sponasi.
Vous hsitez, ajouta-t-il en voyant l'agitation se peindre dans tous mes
traits; vous ne m'aimez donc pas?--Je crains de voir mon espoir ananti;
je crains qu'un seul mot de votre part ne me rende le plus malheureux
des hommes.--Expliquez-vous sans contrainte; je vous jure que quelque
chose que vous me demandiez, s'il est hors de moi d'y consentir, j'en
serai plus afflig que vous.

Il m'toit impossible de rsister: le secret qui fermentoit depuis si
long-temps dans mon sein, s'chappa. Je ne peux me rappeler toutes les
motions que j'prouvai en le dtaillant  M. de Montluc, sans prouver
encore le frisson de l'effroi; j'tois tremblant, les yeux fixs en
terre; mes lvres se schoient  chaque phrase,  chaque mot; la
respiration me manquoit: je sentois bien que je parlois; mais il est
certain que je ne m'entendois plus parler. Quand j'eus fini, je me
hasardai  lever les yeux sur M. de Montluc: il toit pensif; mais sa
figure annonoit plutt la surprise que tout autre sentiment. J'allois
le prier de bien rflchir avant de me faire une rponse que je
redoutois, quand je vis accourir un domestique que j'avois envoy  la
poste. Sachant l'empressement que je mettois  avoir mes lettres, il me
cherchoit par-tout, et ne se fit pas un scrupule d'interrompre notre
conversation.

 demain matin, me dit M. de Montluc en me souriant avec beaucoup de
bont; demain j'irai vous trouver moi-mme dans votre appartement, et
nous verrons s'il est possible de nous entendre.-- demain, lui
rpondis-je en lui serrant la main. Je la sentis rpondre au mouvement
de la mienne, et je prcipitai mes pas sans bien savoir ce que je
faisois; il me semble pourtant que j'emportois de l'espoir.




CHAPITRE XLI.

_Le complot._


Aussitt que je fus seul, je brisai le cachet du paquet que je venois de
recevoir; il contenoit une lettre d'Adle et une de Philippe. Qui
connotra l'amour ne demandera pas laquelle fut lue la premire.

ADLE  FRDRIC

Vous reviendrez bientt  Paris, mon cher Frdric, et vous ne m'y
trouverez plus; mais mon absence  moi, loin de nous sparer plus que
nous l'tions, ne fera que nous procurer plus de facilits pour nous
voir: en un mot, je pars demain pour Versailles, et je vais commander
dans la maison de M. de Saint-Alban; c'est l'expression dont il se sert.
J'espre du moins que mon pouvoir sera assez grand pour vous y faire
admettre; et ce n'est point une grace que mon oncle m'accordera, il m'a
promis que mes amis seroient les siens. Si je ne peux vous prsenter
comme celui qui m'est le plus cher, vous vous introduirez  l'aide de M.
de Florvel, auquel on sait que je suis attache par les liens de la
reconnoissance et par l'amiti sincre qui m'unit  son pouse. Vos
qualits plaideront ensuite pour vous, et je ne doute pas du succs.

M. de Miralbe n'a mis aucun obstacle  cet arrangement: au contraire,
il s'y est prt avec une grace, une amabilit que j'tois bien loin
d'attendre de lui; c'est lui-mme qui me conduira: il a pouss la
complaisance jusqu' me donner des conseils sur la manire de conserver
l'amiti que M. de Saint-Alban a pour moi. De son ct, madame de
Valmont a quitt le ton enthousiaste dont elle accompagnoit ses
louanges; elle met dans ses soins une espce de bonhommie bien propre 
me sduire. Vous savez combien j'aime ce qu'on appelle les bonnes gens.
Je ne sais que penser de ce changement: il y a des momens o je me
reproche de les avoir jugs tous deux trop svrement; il en est
d'autres o je crains que l'amabilit de M. de Miralbe et la bonhommie
de madame de Valmont ne cachent quelque perfidie. Mon ami, c'est  vous
seul que j'ose confier de pareilles apprhensions: si elles sont
injustes, ce sont des crimes, je ne l'ignore pas; mais elles sont plus
fortes que moi: le sort de ma mre me poursuit sans cesse. Je cherche en
vain par quels moyens M. de Miralbe pourroit me perdre, je n'en vois
pas; et loin de me rassurer, je pense  cette maxime de M. Durmer: Les
mchans trompent jusqu' leurs complices, quoiqu'ils combattent  armes
gales; comment les honntes gens, qui sont sans dfense, ne
seroient-ils pas leurs victimes?

Demain je serai dans la maison de M. de Saint-Alban: toutes mes
craintes seront dissipes; je l'espre, et je soupire.

Je vous cris  la hte:  midi je dois aller faire mes adieux  la
soeur de M. Durmer, et je veux lui remettre cette lettre afin qu'elle la
fasse porter chez vous, ainsi qu'elle a bien voulu s'y prter jusqu'
prsent. J'aurois desir que madame de Valmont m'accompagnt dans cette
visite; elle m'a donn quelques raisons pour s'en dispenser, et mon pre
a consenti que j'y allasse seule avec ma femme-de-chambre.

C'est la dernire fois que je vous cris de Paris; je souhaite, mon
cher Frdric, que ce soit aussi la dernire que mes lettres aillent
vous chercher  Tligny. D'aprs la promesse que vous m'avez faite, le
jour de votre retour approche. Revenez voir votre Adle plus tranquille;
elle ne sera heureuse que lorsqu'elle pourra vous donner, au pied des
autels, un titre que votre amour et votre gnrosit vous ont acquis
depuis long-temps. Quelle que soit ma fortune  venir, elle ne me
ddommagera jamais de la privation de voir un bienfaiteur dans mon
poux: j'aurois t si riche en ne l'tant que par vous! Adieu, mon cher
Frdric, mon coeur se serre. Comme cet adieu me cote  prononcer!

PHILIPPE  M. DE TLIGNY

Je voudrois tre auprs de vous pour vous consoler: la nouvelle que
j'ai  vous annoncer est affreuse. Mademoiselle de Miralbe n'est plus
chez son pre; elle n'est pas chez M. de Saint-Alban: elle est renferme
dans un couvent; j'ignore encore lequel.

Les bruits qui circulent sur son compte sont encore plus horribles que
l'ordre qui l'a enleve; mon coeur se refuse  les croire, et ma main 
les rpter. Adle est un ange; il faut en tre persuad, ou la regarder
comme un monstre de perversit. Mon cher Frdric, vous n'offenserez pas
celle que vous aimez par d'injustes soupons: o trouvera-t-elle un
dfenseur si vous la condamnez? Tout parot contre elle, il est vrai;
mais vous connoissez son pre, voil sa justification.

Hier la soeur de M. Durmer est arrive chez vous dans un tat qu'il est
impossible de dcrire: elle avoit du chagrin, de la douleur; mais
l'indignation sur-tout peroit dans tous ses traits. En entrant, elle
s'est presque vanouie; elle suffoquoit.

D'un long rcit qu'elle a accompagn de pleurs, d'exclamations, de cris
de vengeance, voici ce qui m'a frapp.

Le matin mademoiselle de Miralbe a t la voir, et lui a remis en
cachette la lettre que je vous envoie; elle n'avoit avec elle que sa
femme-de-chambre. Vous connoissez l'attachement que cette excellente
femme a pris pour Adle, du jour o elle lui remit avec tant de
gnrosit ses droits  la succession de son frre. Elles
s'entretenoient ensemble; Adle lui promettoit d'intresser M. de
Saint-Alban au sort de ses enfans, quand M. le marquis de Farfalette est
entr d'un air de mystre et de satisfaction qui annonoit un
rendez-vous. La bonne veuve parut surprise, et mademoiselle de Miralbe
scandalise. La femme-de-chambre qui l'accompagnoit, sans leur donner le
temps de parler, se mit  crier qu'elle ne vouloit pas rester dans cette
maison, qu'elle se compromettroit en permettant  sa matresse de voir
un homme dont son pre avoit refus d'autoriser les vues. Nouvelle
surprise de la veuve et de mademoiselle de Miralbe. M. de Farfalette
parvint le premier  se faire entendre, et dit, d'une manire
trs-prononce, qu'il n'avoit pas lieu de s'attendre  une pareille
rception, qu'il toit dsespr du bruit qui se faisoit, qu'il croyoit
les mesures mieux prises, et finit par offrir sa bourse  la
femme-de-chambre, en l'engageant  se taire. La malheureuse recommena 
crier plus fort. Adle paraissoit anantie. Est-ce un complot?
s'cria-t-elle quand il lui fut possible de parler. Puis se tournant
vers M. de Farfalette, elle lui dit: Ou l'on vous trompe, monsieur, ou
vous tes d'accord avec mes ennemis pour me perdre. Au nom du ciel,
sortez. La femme-de-chambre se jeta entre eux, et jura que si sa
matresse ne revenoit pas  l'instant mme avec elle  l'htel, elle y
retourneroit seule, et avertiroit M. de Miralbe de tout ce qui se
passoit. Adle voulut lui imposer silence, la voix lui manqua. Elle se
mit en devoir de sortir; M. de Farfalette lui offrit la main, qu'elle
refusa avec fiert. Au mme instant, M. de Miralbe et madame de Valmont
entrrent; ils venoient la chercher; leur voiture toit  la porte.

La bonne veuve n'a pu m'expliquer l'effet que leur apparition
produisit; elle toit elle-mme trop tourdie de ce qui venoit de se
passer. Madame de Valmont paroissoit indigne; M. de Miralbe jetoit sur
tous les personnages un regard d'interrogatoire et de svrit. M. de
Farfalette se retira en assurant qu'il n'aimoit pas les scnes de
famille. Adle toit tombe sur un sige; elle pleuroit, et dans ses
sanglots on l'entendoit s'crier: _Ma mre! ma mre!_ La
femme-de-chambre s'empressa de s'excuser, et chacune de ses excuses
toit une accusation aussi terrible qu'indcente contre mademoiselle de
Miralbe et la veuve.

Je passerai sous silence le mpris insultant avec lequel M. de Miralbe
a trait la soeur de M. Durmer, la colre de cette femme respectable, la
piti barbare de madame de Valmont, qui, en voulant consoler Adle, ne
faisoit qu'ajouter  son dsespoir. Elle perdit connoissance; on la
transporta dans la voiture. C'est tout ce que la veuve a pu m'apprendre.

 peine a-t-elle t sortie, que je me suis couvert des vtemens les
plus simples: je me suis rendu  l'htel de M. de Miralbe; je me suis
ml parmi ses domestiques, je les ai observs: je me suis attach 
celui dont la figure m'a paru la plus basse; et, sous prtexte qu'il
pourroit m'tre utile dans le dsir que j'avois de devenir un de ses
camarades, je l'ai entran au cabaret. Fidle  l'usage des valets,
sans que je l'interrogeasse, il m'a entretenu de ses matres, et
l'aventure de mademoiselle de Miralbe n'a pas t oublie; il y ajoutoit
des dtails crapuleux, il rioit: ces coquins-l aiment dans ceux qu'ils
servent tous les vices qui les rapprochent d'eux. J'ai su de lui que la
pauvre Adle toit arrive  l'htel dans un tat digne de piti,
qu'elle a demand pour toute grace d'tre seule, et qu'elle s'est
retire dans son appartement. Il m'a dit aussi que M. de Miralbe toit
remont sur-le-champ en voiture, parti pour Versailles, et qu'il n'toit
pas encore revenu.

Il m'a sembl inutile de me dguiser plus long-temps. Je lui ai donn
deux louis, en lui confiant que j'avois des raisons particulires de
savoir comment cette affaire tourneroit; que je passerois la nuit s'il
toit ncessaire, soit au cabaret, soit  rder autour de l'htel, et
que je lui paierois gnreusement tous les renseignemens qu'il me
donneroit. Je l'ai renvoy avec injonction de veiller exactement  tout,
et de venir m'en avertir. Je ne me suis pas nomm, je ne vous ai pas
nomm.

Du cabaret mme j'ai crit  votre fidle Charles de seller un cheval,
de le conduire chez un loueur de carrosses qui demeure presque en face
de M. de Miralbe, d'tre discret, de bien payer, et de se tenir prt 
partir  la minute mme o je le lui dirais, dt-il passer la nuit 
attendre que l'ordre arrivt.

 onze heures, j'ai revu mon espion: il m'a appris que M. de Miralbe
toit de retour de Versailles; qu'il n'toit pas revenu avec son
quipage, mais dans une chaise de poste conduite par un postillon qui
lui toit inconnu; qu'il toit accompagn d'un homme que l'on supposoit
tre un exempt, du moins les domestiques se le disoient-ils tout bas
entre eux; que la femme-de-chambre de mademoiselle de Miralbe alloit,
venoit, et qu'on ne doutoit pas qu'elle ne ft des paquets; qu'une
vieille femme de charge pleuroit dans l'office, en disant que c'toit
ainsi qu'on avoit enlev sa bonne matresse. Il ajouta qu'il toit
press de me quitter, parce que M. de Miralbe vouloit que tous ses
domestiques se retirassent, et qu'il avoit menac de chasser le premier
qu'il rencontreroit, ou qu'il sauroit tre sorti.

Je me rendis alors auprs de Charles; je lui donnai de l'argent, et
l'ordre de suivre la premire voiture qui sortiroit de l'htel de M. de
Miralbe d'assez prs pour ne pas la perdre, et avec assez d'adresse pour
n'tre pas remarqu; je l'autorisai  crever son cheval,  en prendre 
la poste,  tout enfin, pourvu que sa commission ft bien remplie. La
chaise de poste qui sans doute renfermoit Adle ne sortit de l'htel
qu' trois heures du matin; Charles l'a suivie. Il est onze heures; je
l'attends encore.

J'ai cent fois t tent d'aller de votre part chez M. de Florvel; j'ai
craint de mal faire par trop de zle, et de donner moi-mme de l'clat 
un vnement qu'il faudroit pouvoir ensevelir dans le silence.
L'agitation dans laquelle j'ai pass la nuit, la certitude que cette
nouvelle portera le dsespoir dans votre coeur, m'ont empch de faire la
moindre rflexion: mais un sentiment intrieur me parle en faveur de
mademoiselle de Miralbe; vous le verrez aisment au rcit que je vous
envoie. Elle n'est pas assez coquette pour sacrifier sa rputation au
plaisir de multiplier ses conqutes. Vous m'avez dit cent fois que vous
tiez sr de son amour, quoique son caractre semblt l'loigner de
toutes passions: il est donc impossible qu'elle pousse la perversit au
point o l'aventure qui la perd semble l'annoncer. Une lettre pour vous,
un rendez-vous pour un autre, mon cher Frdric, Adle en est incapable.
Que son innocence vous rende le courage; souvenez-vous que vous ne vivez
point pour vous seul, et qu'il est un tre sur-tout dont l'existence est
attache  la vtre.

PHILIPPE.

_P. S._ L'heure de la poste me presse; Charles n'est pas revenu: je
fais partir cette lettre. Je vous crirai demain, tous les jours,
quoique je sois persuad que vous ne resterez pas  Tligny.  tout
hasard, j'adresserai copie de mes lettres,  votre nom, poste restante,
 Nevers.




CHAPITRE XLII.

_Explication._


Philippe avoit raison: aprs les nouvelles que je venois de recevoir, il
m'et t impossible de prolonger mon absence; je maudissois mon voyage;
j'aurois donn tout ce que je possdois pour pouvoir franchir en une
minute l'intervalle qui me sparoit de Paris. Pauvre Adle! malheureuse
Adle! est-ce devant moi qu'on a besoin de te justifier? Ne connois-je
donc pas le monstre auquel le sort t'a soumise? Ne sais-je donc pas tout
ce que peut la vengeance d'une femme?... Ce rendez-vous auquel arrive M.
de Farfalette, son air d'assurance, ses discours, me paroissent
extraordinaires; je cherche en vain  les expliquer. Non, Adle n'a pu
aimer un homme qui, la voyant au dsespoir... Une femme pleure, sanglote
 ses yeux; il s'en croit la cause, il plaisante! Ah! si j'eusse t 
sa place, je serois mort, ou j'aurois sauv la victime. Qu'importe que
son bourreau soit son pre? L'amour connot-il ces distinctions? Non,
non; ou je retrouverai Adle, ou toute ma vengeance tombera sur ceux qui
me l'ont ravie.

Tel fut mon premier sentiment. Je souffrois trop pour tre sensible; je
ne connoissois pas encore le regret, je n'prouvois que la rage. Rien ne
m'appartenoit dans mes sensations; elles toient toutes pour Adle: je
ne voyois que l'innocence outrage, la vertu fltrie, la beaut
perscute; j'oubliois que j'aimois: j'aurois, sans balancer, renonc 
toutes mes esprances pour sauver l'infortune, et j'ignorois en quel
lieu elle toit! Adle! Adle! je ne prononois pas ton nom; il
s'chappoit malgr moi de ma poitrine: sans le vouloir, je le rptois 
chaque instant; je le criois comme si mes accens, briss par la douleur,
eussent pu se prolonger jusqu' toi.

Je rejoignis M. de Montluc; il toit auprs de son pouse. Ils firent
tous deux un mouvement de surprise en me regardant. Ah! sans doute ma
figure devoit tre effrayante si elle rendoit tous les mouvemens de mon
ame. Je m'appuyai sur le premier meuble que je rencontrai; je lui tendis
la lettre de Philippe: je voulois l'engager  la lire, et je ne pouvois
qu'articuler, avec un soupir dchirant, le nom de la malheureuse Adle.
M. de Montluc vint  moi; je lui prsentai de nouveau la lettre. Il la
prit, et commenoit  lire des yeux seulement. Lisez tout haut,
m'criai-je; j'ai besoin d'entendre encore... Je joignis mes bras en
les posant sur le meuble qui me soutenoit; et, appuyant fortement ma
tte dessus, j'coutai avec une immobilit qui parotra bien tonnante 
qui ne connot pas l'effet des passions: mon sang fermentoit si
violemment, qu'il me sembloit que le plus lger mouvement et suffi pour
briser tout mon tre.

Je ne vous offrirai point de consolations, me dit M. de Montluc
lorsqu'il eut fini; on ne les entend pas dans votre position. Quand vous
tes entr, je parlois de vous avec mon pouse; nous trouvions bien des
difficults au projet que vous m'avez communiqu. Vous avez des
chagrins; nous n'y ajouterons pas celui d'un refus: puisse le nom de
notre fils aller jusqu' votre coeur, et y porter un rayon d'esprance!
Mon ami, c'est dans cet instant de douleur que nous vous adoptons;
madame de Montluc ne me dsavouera pas. --Non sans doute,
s'cria-t-elle en se levant pour venir m'embrasser. Elle pleuroit; mes
larmes coulrent.  pouvoir de la sensibilit! tu causois tous mes maux,
et tu en suspendis momentanment la force pour me laisser jouir de ma
reconnoissance.

Quand M. de Montluc me vit plus tranquille, il me dit tout ce qu'il crut
propre  ranimer mes esprits: il me fit observer que les moyens pris par
Philippe pour connotre l'endroit o l'on conduisoit mademoiselle de
Miralbe, sembloient infaillibles; il dtourna, pour ainsi dire, toutes
mes penses, et les jeta dans l'avenir. Le coeur d'un amant n'est jamais
ferm  l'esprance; je l'prouvai. Je retrouverai Adle, j'aurai un nom
qui renversera la barrire qui nous spare; je voyois dj la certitude
de m'unir  elle, que je n'avois encore form aucun projet pour briser
ses chanes.

J'annonai  M. de Montluc ma rsolution de partir  l'instant mme pour
Paris: loin de chercher  m'en dtourner, il dploya tant de zle  me
seconder, qu'en moins d'une heure les chevaux arrivrent de la poste
voisine. Ce ne fut pas sans regret que je fis mes adieux  madame de
Montluc: son poux monta en voiture avec moi, me conduisit jusqu'au bout
de l'avenue, et ne me quitta qu'en me recommandant de veiller sur le
fils que l'amiti venoit de lui donner. Excellent homme! cette ide ne
sembloit lui plaire que parce qu'elle toit pour moi un motif d'espoir
et de consolation. Quand je le quittai, tout mon courage m'abandonna de
nouveau.

Arriv  Nevers, je me rendis  la poste; j'y trouvai ce billet de
Philippe.

Charles est revenu une heure au plus aprs le dpart de ma lettre; il a
parfaitement rempli sa commission. Mademoiselle de Miralbe a t
conduite  l'abbaye de... prs Dourdan. (Douze lieues de Paris.) Il n'a
pas quitt qu'il n'ait vu l'exempt repartir seul: ainsi point de doute
que la femme-de-chambre ne soit reste aussi, puisqu' plusieurs
reprises Charles a apperu deux femmes dans la voiture.  Arpajon, il a
eu occasion d'approcher assez prs des voyageurs. La chaise s'est
arrte  la porte d'une auberge; on y a demand quelques
rafrachissemens: il a entendu une voix douce, un peu tremblante; il ne
doute pas que ce ne soit mademoiselle de Miralbe: il assure qu'elle
paroissoit assez calme.

L'abbaye de... est  une demi-lieue de la ville; une longue et sombre
avenue de noyers y conduit. Point de village qui en soit proche.  deux
cents pas au plus, il y a un meunier qui fait valoir quelques terres
dpendantes du couvent.  la mme distance, mais du ct oppos, on
apperoit un bouquet de bois. Voil tous les renseignemens qu'il a pu
prendre.

M. de Florvel a pass ce matin chez vous; je n'y tois pas. Il a
demand si l'on vous attendoit bientt.

M. de Miralbe le fils s'est aussi prsent: ayant appris que vous tiez
 la campagne, il a laiss son nom.

Je compte beaucoup sur votre retour. Mes inquitudes diminueront quand
je pourrai partager et adoucir les vtres.

PHILIPPE.

Il toit quatre heures du matin lorsque j'arrivai  Paris. Tout le monde
dormoit chez moi; cela me parut extraordinaire: depuis deux jours le
sommeil n'avoit pas approch de ma paupire. J'entrai chez Philippe; je
prcipitai ses embrassemens pour lui demander s'il n'avoit rien de
nouveau  m'apprendre; rien: si personne n'toit venu; personne.
Philippe exigea que je prisse quelques instans de repos; j'y consentis
moins par besoin ou par complaisance que par l'embarras de savoir o
diriger mes pas. Par-tout on dormoit; le pre d'Adle aussi sans doute.
Ide affreuse! l'innocence gmit, les bourreaux reposent.

 sept heures, je priai Philippe de se rendre chez M. de Miralbe le
fils, de lui demander l'instant auquel je pourrois le voir, et de venir
me le dire chez Florvel, o je l'attendrois. J'allai chez cet ami. Il me
parut gn avec moi, et sembloit moins me plaindre d'avoir perdu
mademoiselle de Miralbe qu'tonn de voir que je l'aimois encore
lorsqu'elle toit indigne des voeux d'un honnte homme. Ma surprise ne
peut s'exprimer; mais je voudrois en vain le dissimuler, l'opinion de
Florvel toit celle du public. Adle toit malheureuse: les prventions
s'levoient contre elle; on la traitoit en coupable; on ajoutoit  ses
torts; on alloit jusqu' affirmer que M. Durmer ne l'avoit leve que
pour ses plaisirs, et qu'en la faisant son hritire au prjudice de sa
soeur, il lguoit moins  son lve qu' sa matresse. Et, je n'en doute
pas, c'toit un pre qui, le premier, abreuvoit sa fille de calomnies
aussi atroces. Pour la justifier, il et fallu porter le flambeau de la
vrit dans l'ame infernale de M. de Miralbe. Quels en toient les
moyens? On les et trouvs, que le public se ft refus  l'vidence.
Moi-mme je sentois l'impossibilit d'entrer en explication: on
accabloit Adle devant moi, et j'tois rduit  garder le silence; je ne
pouvois qu'affirmer que l'infortune toit innocente; et chaque fois que
je le rptois, Florvel sourioit avec une ironie qui me peroit le coeur;
on me regardoit d'un air qui sembloit dire: Vous tes fou. J'allois le
quitter, dcid  ne jamais le revoir; il s'en apperut, m'arrta.

Mon cher Tligny, me dit-il avec amiti, mon intention n'est pas
d'ajouter  tes chagrins: madame de Florvel et moi nous avons dout
aussi long-temps qu'il a t possible de le faire; nous nous refusions
mme  l'vidence: mais que diras-tu en apprenant que M. de Farfalette
se vante d'avoir des lettres de mademoiselle de Miralbe? Il les a
montres  plusieurs personnes, moins par fatuit peut-tre que pour se
laver du ridicule que lui a donn l'issue de ce rendez-vous.--Des
lettres d'Adle! m'criai-je: les avez-vous vues, vous?--Non.--Eh bien!
elle est innocente; je le rpterai jusqu' mon dernier soupir: je le
prouverai, ou j'y perdrai la vie. Promettez-moi, Florvel, que vous
m'aiderez; vous le devez  une infortune que vos bonts pour elle ont,
sans le vouloir, mise sur le chemin de l'abme o elle est tombe.
Florvel, tu es sensible: si Adle est innocente (et elle l'est),
n'a-t-elle pas des droits  la protection de tous les coeurs
gnreux?--Qu'elle ait tort ou raison, me rpondit-il, tant qu'elle
t'intressera, je me prterai  tout ce qui pourra l'obliger.

Philippe toit venu m'avertir que M. de Miralbe le fils avoit appris mon
retour avec joie, et qu'il m'attendoit chez lui; je m'y rendis
sur-le-champ. Dirai-je la seule pense qui m'occupoit alors? Je ne
songeois qu'aux lettres que M. de Farfalette se vantoit d'avoir reues
d'Adle: son innocence me paroissoit douteuse, et je ne trouvois plus en
moi pour la dfendre, la mme assurance que j'avois eue quand un autre
l'accusoit.

La premire chose que Henri de Miralbe me demanda, fut si je savois dans
quel lieu on avoit conduit sa soeur; je lui rpondis que oui: il me sauta
au cou, m'embrassa en s'criant: Tant mieux; c'est donc vous qui
l'aimez, et,  coup sr, c'est vous aussi qu'elle aime: un amant rebut
n'est pas aussi actif. J'ai pass chez cet imbcille de Farfalette; sa
froideur m'a rvolt. Si Adle et t capable de se perdre pour un tre
pareil, je l'aurois abandonne: il y a quelque tour de mon pre dans
tout cela. Asseyez-vous, causons, et convenons de nos faits. D'abord
vous savez que je dteste M. de Miralbe, c'est un bruit public; il ne me
prendra jamais fantaisie de le dmentir. Je ne connois pas assez ma soeur
pour y prendre un intrt bien vif; mais je ne lui en suis pas moins
dvou, puisque c'est un moyen de contrarier les vues intresses de mon
pre. L'amour d'un ct, la haine de l'autre: voyez, mon ami, si en
unissant les deux passions les plus actives, nous parviendrons  notre
but. Acceptez-vous l'association?--De tout mon coeur, lui dis-je: soyez
mon dieu tutlaire, le protecteur d'Adle, et commenons par la venger
du plus cruel de ses ennemis.--Qui? me demanda-t-il: mon pre?--M. de
Farfalette, m'criai-je avec l'accent de la rage: il se vante d'avoir
des lettres de votre soeur; il fait plus, il les montre. Que je sois donc
au nombre de ses confidens: vous ne refuserez pas de m'accompagner;
c'est devant vous que je veux le forcer  une explication dont dpend
mon repos.--Doucement, doucement. Il faut en tout, mon cher, du
sang-froid. Qui concentre ses passions, acquiert plus de forces; qui
s'y livre sans calcul, est perdu. Nous irons chez Farfalette; c'est moi
qui m'expliquerai: je peux venger ma soeur sans la compromettre
davantage; vous l'anantissez entirement si vous paroissez dans cette
affaire. Promettez-moi d'tre calme; je vous prends  mon tour pour
tmoin.--Allons, lui dis-je, je vous jure de n'agir que par vous; mais
ne perdons pas une minute.

Nous sortmes aussitt. Notre chemin nous conduisoit devant la maison de
Florvel; j'engageai Henri  l'admettre parmi nous; il y consentit.
Florvel ne fit pas la moindre difficult pour nous accompagner, et tous
trois nous nous prsentmes chez M. de Farfalette. On nous dit qu'il
n'toit pas encore jour; j'insistai: son domestique nous assura qu'il
seroit chass s'il laissoit entrer qui que ce ft avant l'heure
prescrite par son matre Qu'on te chasse donc, lui dit Henri avec
gaiet; il fora la porte, entra dans la chambre  coucher, tira
lui-mme les rideaux, nous prsenta des siges en riant aux clats, et
en priant M. de Farfalette de ne pas se dranger. Florvel et moi nous
nous regardions avec surprise. Notre hte tendoit les bras, et avoit
l'air de douter s'il rvoit ou s'il toit veill.

Ce fut avec la mme apparence de lgret que Henri entama une
conversation  laquelle il donna bientt une tournure srieuse: mais
lorsqu'il voyoit M. de Farfalette ou moi prts  la pousser plus loin
qu'il ne l'avoit rsolu, d'un mot il la ramenoit au ton de plaisanterie
par lequel il avoit commenc. Je n'ai jamais vu d'homme conserver autant
d'empire sur lui-mme, et en prendre avec autant de facilit sur les
autres; du moment que l'on consentoit  l'couter, on n'avoit plus que
la sensation qu'il cherchoit  vous donner. Si dix affaires d'clat ne
lui avoient acquis une rputation de bravoure  l'abri de tout soupon,
on auroit pu croire qu'il cherchoit dans son esprit les ressources que
lui refusoit son courage.

M. de Farfalette commenoit la justification de sa conduite par les
dmarches qu'il avoit faites pour obtenir la main de mademoiselle de
Miralbe. Cela ne me regarde point, interrompit Henri: que vous aimiez
ma soeur, qu'elle vous aime; que vous l'pousiez, que vous ne l'pousiez
pas;  votre aise. Toute la question se rduit l: on dit que vous avez
des lettres d'Adle. M. de Florvel a pari mille louis que cela n'toit
pas; moi, j'ai accept le dfi: notre argent est dpos entre les mains
de Tligny, et nous avons promis de nous en rapporter  vous. Vous tes
honnte homme; nous sommes tous jeunes, et dans un sicle o l'on n'a
plus la sottise de placer l'honneur des familles dans la vertu des
femmes: j'ai gag contre celle de ma soeur; ai-je perdu, gagn? Dcidez,
et tout est fini. M. de Farfalette essaya d'luder; mais il fut tourn
avec tant d'adresse, que non seulement il finit par avouer qu'il avoit
des lettres de mademoiselle de Miralbe, mais encore par proposer  son
frre de les lui remettre; ce qui fut accept avec mille loges sur sa
dlicatesse et ses succs auprs des femmes. Mon sort toit dcid;
Adle se trouvoit convaincue de la plus lche perfidie, et je doutois
encore. Florvel me fixoit; je n'osois lever les yeux. Quand M. de
Farfalette remit les lettres entre les mains de Henri, par un mouvement
que je ne fus pas le matre de rprimer, je m'en emparai; je brlois de
voir de quel style elle crivoit  un homme pour lequel elle ne m'avoit
pas cach son mpris. Que l'on juge de la rvolution qui se fit en moi.
Ce n'est pas son criture, m'criai-je; regardez, Florvel. L'une aprs
l'autre, toutes ensemble, je les ouvrois, je les montrois; il m'toit
impossible de contenir ma joie. Florvel affirma que la main d'Adle
n'avoit point trac les billets qu'il tenoit.

Il est assez singulier, messieurs, nous dit Henri d'un air moiti
plaisant, moiti srieux, que de trois hommes, l'un se vante d'avoir des
lettres de ma soeur, que les deux autres en aient reu assez souvent pour
connotre son criture, tandis que moi je ne peux rien dcider.
Pourriez-vous m'apprendre, l, sans dtour, ajouta-t-il en se tournant
vers Florvel et vers moi,  quels titres vous vous tablissez juges dans
cette affaire?--Moi, rpondit Florvel,  titre de protecteur.
Mademoiselle de Miralbe toit l'amie de mon pouse lorsqu'elle ne
s'appeloit encore qu'Adle: j'ai pris pour elle les sentimens d'un
frre; et j'affirme que quiconque soutiendra que ces lettres sont
d'elle, en aura...--Moi, dis-je en interrompant Florvel,  titre d'homme
assez heureux pour l'avoir vue consentir  m'accorder sa main, je jure
que le premier qui osera rpter que ces lettres sont de mademoiselle de
Miralbe, ne...--Messieurs, interrompit  son tour Henri, une femme 
droit de se glorifier lorsqu'elle possde un ami et un amant aussi
disposs que vous l'tes  soutenir son innocence.  titre de frre, je
pourrois prtendre aussi  la venger: mais il n'y a pas de doute que ma
soeur n'ait t victime d'un complot tram par un gnie infernal;
l'honneur galement ne nous permet pas de douter que M. de Farfalette
n'ait t lui-mme l'instrument aveugle et non le complice de ses
ennemis. S'il n'avoit pas cru les lettres vritables, il ne me les
auroit pas remises avec tant de confiance. Il s'est vant de les avoir,
il est vrai; c'est un tort: mais nous sommes tous un peu plus, un peu
moins indiscrets dans nos amours. Une querelle ne changera rien  la
destine de ma soeur; au contraire. Faisons-lui des partisans zls de
tous ses admirateurs, et nous la servirons beaucoup mieux. L'homme qui a
prtendu hautement  sa main, qui a contribu  sa ruine sans le
vouloir, ne refusera pas d'lever la voix en sa faveur quand il en sera
temps. C'est  M. de Farfalette lui-mme que je le demande, et je
l'estime trop pour douter de sa rponse.

La rponse de M. de Farfalette ne pouvoit tre autre que celle que
Henri desiroit qu'elle ft; il protesta que jamais femme ne lui avoit
paru mriter autant d'apologistes que mademoiselle de Miralbe, et qu'il
sacrifieroit jusqu' sa rputation pour la dfendre. Henri nous fora
tous  nous embrasser, et nous entrmes dans une conversation dont il
rsulta les claircissemens que voici.

Un domestique attach  la maison de M. de Miralbe s'toit un matin
prsent chez M. de Farfalette, et lui avoit remis le billet suivant:

Je ne m'attendois pas  vous rencontrer hier chez madame de Luon; je
ne peux vous exprimer  quel point j'ai t saisie. Vous paraissiez
avoir quelque chose  me dire. Si je ne me suis point abuse, on vous
indiquera les moyens de me rpondre. Si je me suis trompe!... A. de M.

Tout homme, quelque peu prvenu en sa faveur qu'on le suppose, n'auroit
pas laiss un tel billet sans rponse. M. de Farfalette y rpondit en
amant passionn et sr de son fait: il convint qu'il adresseroit ses
lettres pour mademoiselle de Miralbe sous une double enveloppe, et qu'il
n'y mettroit d'autre adresse que celle du domestique qui se chargeoit de
la correspondance. Plusieurs fois il rencontra Adle dans la socit,
parut surpris de sa froideur, et lui en fit des reproches par crit. On
ne manqua pas de lui rpondre que la prudence exigeoit une contrainte
dont on souffroit autant que lui. D'ptre en ptre, on prolongea
jusqu'au jour si fatal  l'infortune mademoiselle de Miralbe. Le matin
mme, M. de Farfalette reut l'ordre de se trouver  midi prcis chez la
soeur de M. Durmer, dont on lui indiquoit la demeure; le reste n'avoit
pas besoin d'explication.

Nous quittmes M. de Farfalette, Henri de Miralbe emportant les lettres
attribues  sa soeur; Florvel, aussi joyeux de la savoir innocente
qu'effray de la profondeur du complot dont elle toit la victime; et
moi, moins  plaindre depuis que je n'prouvois plus le tourment de
douter du coeur d'Adle: j'tois bien encore assez malheureux sans cela.




CHAPITRE XLIII.

_Nouvel claircissement._


Henri de Miralbe me reconduisit chez moi. Vous voyez combien je suis
complaisant, me dit-il; je n'ai encore travaill que pour vous: il est
temps de songer  ma soeur. Ne me sachez aucun gr de la prfrence,
ajouta-t-il en souriant; il toit ncessaire de vous mettre en tat de
me seconder: j'ai besoin d'un amant, et non pas d'un jaloux.--Parlez; je
suis prt  tout: j'espre vous prouver que mon courage...--Du courage!
c'est la vertu de ceux qui n'en peuvent avoir d'autres; voil pourquoi
elle est tant estime. De l'adresse, du sang-froid, de la persvrance
sur-tout, et les lettres-de-cachet, les abbayes, les prisons d'tat
mme, ne sont plus que des difficults, et non des obstacles. Mais il
est temps, je crois, que vous m'appreniez le couvent o ma soeur a t
conduite. Je ne le lui eus pas nomm, qu'il s'cria: Excellent! c'est
presque un lieu de plaisir; on s'y occupe beaucoup des intrigues du
monde, et je puis dj vous y promettre une amie pour Adle. Voici le
fait.

La duchesse de... n'a que vingt-six ans; elle est jolie, spirituelle,
vertueuse, ou plutt sans passion, si l'on en excepte celle du jeu,
qu'elle porte jusqu' la fureur: elle joue ses diamans, ses robes, son
linge, ses terres, celles de son poux; elle se joueroit elle-mme.
Quand elle a compromis la fortune du duc, il la fait renfermer; quand
elle est renferme, il va la voir, prche, pleure: elle promet de ne
plus jouer, reparot dans le monde, recommence bientt, retourne au
couvent. Elle y est en ce moment pour la troisime fois, par ordre du
roi et  la sollicitation de son poux, qui ne peut vivre loin d'elle.
Heureusement pour ma soeur, la mme abbaye les renferme. M. le duc, qui
n'a aucun reproche  faire  son pouse, du ct des moeurs, qui ne
craint pas qu'elle se ruine avec des religieuses, veut qu'elle jouisse
de toute la libert compatible avec sa position. Elle crit et reoit
ses lettres sans tre oblige de rendre aucun compte; elle voit mme ses
amis au parloir...--Si je pouvois, m'criai-je
involontairement...--Quoi? dit Henri; vous prsenter  elle, et faire
servir  une intrigue d'amour une femme titre qui ne conoit pas mme
que l'on puisse rien aimer que les cartes? Vous seriez bien habile. J'ai
l'honneur de la connotre assez particulirement pour croire qu'elle ne
m'aura pas oubli. Tout ce que nous pouvons desirer maintenant est de
rassurer Adle; laissez-m'en le soin: madame la duchesse de... accordera
sans peine  un frre ce qu'elle refuseroit  tout autre.

Il prit une plume, crivit, et me prsenta la lettre suivante:

MADAME,

Je n'ose vous rappeler toutes les folies que nous avons ensemble
dbites sur le pauvre genre humain; vous seriez bien capable d'en rire
encore: mais moi, je ne ris plus depuis que l'injustice vous a ravie 
la socit; vous en tiez l'esprit: aussi sommes-nous bien ennuyeux
depuis que vous avez cess de nous animer.

J'ai encore un autre sujet de tristesse. Mon pre a mis le comble aux
bienfaits dont il accable sa famille, en faisant renfermer ma soeur. Je
ne la connois pas, et elle m'intresse: cela vous parotra bizarre.
Engagez-la  vous raconter son histoire; il y a vraiment de quoi piquer
votre curiosit.

L'infortune a t entrane dans un prcipice qu'il lui toit
impossible d'viter. Elle se croit abandonne du monde entier;
rassurez-la, je vous en conjure: dites-lui qu'elle n'a perdu aucun droit
 l'amiti,  l'estime de ceux dont elle compte l'opinion pour quelque
chose: elle a de commun avec vous de ne mettre aucun prix  celle des
sots. Dites-lui que si son frre partage l'injustice de M. de Miralbe,
c'est pour en tre comme elle la victime, mais qu'il mettra tout son
bonheur  la rparer.

J'ai l'honneur d'tre, etc.

_P. S._ Vous prier de l'aider  me faire parvenir un mot de sa main,
ce seroit trop de hardiesse, et je n'ose vous le demander.

* * *

Cette lettre, me dit Henri, rpond-elle  vos desirs?--Non, il me
semble que vous auriez pu davantage intresser la sensibilit de la
duchesse.--Oui, la sensibilit d'une femme qui n'a d'autre passion que
le jeu! J'ai piqu sa curiosit, et j'ai frapp plus juste. Mon ami,
voyons les hommes tels qu'ils sont, sur-tout quand nous voulons les
faire servir  nos projets. Je vous rponds que ma lettre ne restera pas
sans rponse. Chargez-vous de la faire porter par un domestique, dont
vous soyez sr; un domestique vous m'entendez bien: n'allez pas vous
aviser d'tre vous-mme ce domestique-l; vous gteriez tout, sans vous
procurer la moindre satisfaction,  moins que ce n'en soit une bien
grande pour vous de rder autour des murs d'un monastre, d'veiller
les soupons, et peut-tre d'exciter M. de Miralbe  faire transfrer ma
soeur dans un clotre plus loign et d'un accs moins facile. Ne doutez
pas que, dans les premiers jours sur-tout, il ne fasse clairer vos
dmarches: affectez de vous montrer, paroissez calme; que mon pre
s'endorme dans une douce scurit, et je me charge du rveil. Il croit
triompher; mais je lui prouverai que, tant qu'on vit, on n'est pas un
hros.--Vous tes donc bien sr de soustraire Adle  sa cruaut?--Oui,
si elle le veut.--Par grace, confiez moi votre projet.--Mon projet! le
connois-je moi-mme? J'en avois un, bon d'abord; les lettres retires
des mains de Farfalette l'ont renvers pour faire place  un meilleur:
maintenant j'en ai cent qui tous peuvent russir, qui tous sont
subordonns aux circonstances, aux localits, et, plus que tout, aux
dispositions de ma soeur. On dit qu'elle a de l'esprit?--Beaucoup.--Un
caractre prononc?--Oui.--Du courage? Je lui racontai la scne du parc
chez M. de Nangis; j'exaltai le sang-froid qu'elle avoit conserv dans
un moment o ma ngligence  dsarmer mon fusil auroit pu lui coter la
vie. Henri sourioit; sa figure annonoit que mon rcit confirmoit ses
esprances: mais il ne voulut entrer dans aucun dtail jusqu'au moment
o il recevroit des nouvelles de sa soeur, soit directement, soit
indirectement. En vain je le pressai; il rpondit gaiement qu'il
n'aimoit pas  dpenser son imagination en conjectures, et qu'un projet
conu, discut et abandonn, toit de l'esprit perdu.

Il exigea que je lui jurasse de nouveau que je n'entreprendrois rien
sans son aveu: je lui promis de ne rien faire sans le prvenir. Il me
quitta. Une demi-heure aprs, Charles toit sur la route de Dourdan,
avec ordre de s'arrter dans cette ville, d'aller  pied porter 
l'abbaye la lettre adresse  madame la duchesse de... et de ne pas
revenir sans rponse, ou du moins sans avoir tout fait pour en obtenir
une. Quinze  seize heures suffisoient, mme en supposant qu'on le ft
attendre: je les passai dans la plus grande agitation; elles
s'coulrent, et Charles n'toit pas de retour.

Henri de Miralbe, aussi press que moi, vint me voir: mais loin que ce
retard lui donnt de l'inquitude, il en tiroit un augure favorable; il
assuroit que si mon domestique ne devoit rien rapporter, il seroit dj
revenu. L'vnement prouva qu'il avoit raison. Charles arriva quelques
heures plus tard que nous ne l'attendions, et nous remit les lettres
suivantes.

LA DUCHESSE DE...
 HENRI DE MIRALBE.

Votre soeur est charmante. Sa douceur la fait aimer. Son silence dsole
toutes nos religieuses, qui auraient bien voulu apprendre ses aventures
d'elle-mme. On aime si fort, dans les couvens,  s'entretenir des
dangers que l'on court dans le monde! Vous qui tes bon, devinez
pourquoi. Je lui ai communiqu votre lettre. Elle l'a lue, relue, puis
lue encore avec une motion qui alloit jusqu'aux larmes. Pauvre petite!
Aussi timide que son frre (je lui demande pardon de la comparaison),
elle n'osoit implorer ma protection pour vous crire. Je suis venue 
son secours, et j'ai bien fait. Il auroit fallu lui servir de
secrtaire.  l'norme paquet que je vous envoie, jugez de la besogne.
En une anne, je ne promettrois pas d'en crire autant. Elle vouloit
que j'en prisse lecture. J'ai refus: j'aime mieux qu'elle me conte tout
cela. Vous savez comme j'aime la causerie. Adieu, monsieur. Je m'ennuie
 coup sr ici plus srieusement que vous dans le monde.

_P.S._ Si vous tenez quelques anecdotes qui mritent la peine d'tre
crites, envoyez-les-moi. Je les aime assez; madame l'abbesse en
raffole.

ADLE  HENRI DE MIRALBE.

Je vous remercie, mon frre, de ne pas m'abandonner: prenez ma dfense
avec courage; je suis innocente. Dans un temps plus heureux, jamais,
jamais on ne vous accusa devant Adle sans qu'elle levt la voix en
votre faveur; et c'est sans doute un de ses crimes auprs de M. de
Miralbe. Votre lettre a ranim mes esprits: je craignois que _ceux dont
l'opinion est ncessaire  mon repos_, ne se laissassent tromper par mes
accusateurs: qu'ils me conservent leur estime, c'est la seule chose 
laquelle il me soit permis de prtendre aprs le scandale affreux... Mon
frre, lisez la lettre que je vous envoie; elle n'avoit pas t crite
pour vous: un sentiment au-dessus mme de l'esprance me foroit 
confier mes peines  qui ne pouvoit plus les adoucir. Faites-en l'usage
qu'il vous plaira; votre amiti me rpond que vous exaucerez les voeux
d'une infortune dont le coeur est trop pur et l'ame trop dsintresse
pour n'tre pas capable de la plus vive reconnoissance.

ADLE  FRDRIC.

O tes-vous, vous  qui je n'ose plus donner un nom qui m'toit si
cher? Adle n'a point trahi ses sermens, et cependant l'intrigue la
plus affreuse est parvenue  lever une barrire ternelle entre elle et
celui qu'elle ne cessera jamais d'aimer. Mon ami (ce titre du moins
m'est encore permis) je suis dshonore, perdue dans l'opinion des
hommes; et telle est ma position, que j'aurois en main mille preuves
irrcusables de mon innocence, et que ces mmes hommes ne me
pardonneroient pas d'en faire usage. Mon pre est mon accusateur, mon
juge et mon bourreau. Mon pre... Coeur mchant, quand le remords ne te
dchireroit pas, tu seras encore plus malheureux que ta victime. Ennemi
cruel de tes enfans, sans appui dans la vieillesse, la soif de l'or qui
te dvore, sera un jour et tout  la fois l'cueil de ta rputation et
la punition de tes crimes. Cette esprance... Perfide bont! devrois-tu
descendre jusqu' la foiblesse? Quand je voudrois n'prouver que le
besoin de la vengeance, l'avenir de cet homme excite ma piti.

Mon ami, qu'avez-vous appris de mes malheurs? Si vous me croyez
innocente, vous tes bien  plaindre; si vous me croyez coupable...
Frdric, cela n'est pas possible; non, quand tout se runit pour
accabler Adle, une voix s'lve dans votre coeur et vous dit: Elle
t'aimoit; elle t'aimera jusqu'au dernier soupir: en renonant mme 
l'espoir, elle tient encore  son amour; son amour est son existence.

L'poque de votre retour est passe; vous tes  Paris, je n'en doute
pas: vous avez vu la soeur de M. Durmer; vous savez...  mon Dieu!
combien j'ai souffert! combien je souffre encore! Quelle intrigue
infernale! Quand mes observations et mes pressentimens m'avertissoient
que le prcipice toit sous mes pas, je m'effrayois sans pouvoir
m'empcher d'y tomber. Comme ils m'auront enveloppe de calomnies! Le
monstre! L'abominable femme! coutez, Frdric; c'est un de leurs
complices qui les accuse.

Ma femme-de-chambre, cet tre qui vgte aujourd'hui auprs de moi, cet
tre qui a eu la hardiesse de conspirer ma perte, et qui n'a pas la
force de supporter le chtiment que ceux qui l'employoient rservoient 
ses services, m'a rvl les dtails de ce complot. On lui avoit promis
de l'argent: on l'a fait monter en voiture avec moi, pour m'accompagner
pendant la route seulement; arrive  l'abbaye, elle croyoit n'avoir
plus qu' retourner saisir le prix de sa bassesse, quand on lui a montr
que l'ordre obtenu contre la fille de M. de Miralbe toit commun  la
femme qui l'accompagnoit. Ils ont craint son indiscrtion, ses
importunits, et l'insolence que donne la complicit. La malheureuse
gmit, accuse ceux qui l'ont employe, se fait dtester dans la maison,
et ne trouve personne qui la croie. On se dit tout bas que c'est pour
m'avoir seconde, qu'elle est renferme. C'est elle qui, sous la dicte
de madame de Valmont, a crit des lettres en mon nom  M. de Farfalette:
ils ont employ un domestique qui croyoit agir  ma sollicitation.
Jamais M. de Miralbe, vis--vis de cette malheureuse, n'a paru tre pour
quelque chose dans cette affaire; tout se faisoit entre elle et madame
de Valmont: mais elle ne doute pas que mon pre n'en ft instruit; elle
savoit qu'il avoit de frquens entretiens avec sa nice: elle les
guettoit; elle les a entendus plusieurs fois sans qu'ils le sussent; et
M. de Miralbe juroit qu'il aimeroit mieux me voir morte qu'installe
dans la maison de M. de Saint-Alban. Lisez ma dernire lettre, mon ami,
et vous trouverez la preuve de la perfidie de mon pre dans l'amnit
avec laquelle il se prtoit  ce que j'allasse demeurer chez son oncle.
Et je me reprochois mes soupons! Ma femme-de-chambre assure que c'est
M. de Saint-Alban qui a sollicit l'ordre de mon enlvement: elle
prtend aussi qu'il avoit de l'amour pour moi, et que mon pre, qui s'en
toit apperu, n'a russi auprs de lui qu'en excitant sa jalousie. Ce
qu'elle m'a dit de la haine de madame de Valmont, passe mon imagination.
Frdric, ce n'est point un reproche que je vous fais: mais c'est pour
se venger de vous qu'elle a port, sans piti, le poignard dans mon
sein; elle vouloit vous punir; elle croyoit donc que mon malheur ne
feroit qu'ajouter  votre amour. Si elle se s'est pas trompe, je suis
moins  plaindre. Il y a quelque chose de cruel dans l'aveu que je vous
fais: je donnerois ma vie pour vous pargner le moindre chagrin; mais
renoncer au droit et  la certitude d'tre aime de vous, c'est plus que
la vie. C'est par vous directement qu'elle esproit d'abord me perdre;
si vous m'eussiez demand un rendez-vous, et que je l'eusse accord,
j'tois coupable et punie: vous avez respect votre Adle; elle est
innocente et accable. Pouvois-je chapper  tant de combinaisons?

Que deviendrons-nous? Je n'ose porter mes regards dans l'avenir; je n'y
vois rien que la mort de M. de Miralbe: je ne peux la souhaiter. Ce
n'est point une consolation de l'attendre. (Non, ma foi, dit Henri en
m'interrompant: les mchans vivent long-temps; il semble que le mal
qu'ils font les purge.) Je ne sais quels sont ses projets: il a pu me
ravir ma libert, il ne me forcera jamais  l'engager; je doute mme
qu'il en ait l'esprance. Si l'on pouvoit obtenir de M. de Farfalette
les lettres qu'il croit avoir reues de moi! (_Henri_: Ide juste.) Mais
qui voudra maintenant me rendre ce service? Ai-je encore des amis? M. de
Florvel... Hlas! comment me croiroit-il  prsent digne de son estime?
Et s'il ne le croit,  quel titre exiger qu'il se compromette...? Pour
vous, Frdric, au nom de tout ce que je souffre par la haine d'une
femme qui vous poursuit en moi, je vous conjure de n'avoir rien 
dmler avec cet homme.  quoi vous serviroient ces lettres?  quoi mme
serviroit-il que M. de Florvel les retirt? Il ne connot pas M. de
Saint-Alban, et c'est lui seul qu'il faudrait pouvoir dsabuser.
(_Henri_: Nous sommes d'accord.) Mon frre est brouill avec lui; il se
prsenterait ces fatales lettres  la main, que M. de Saint-Alban ne le
croiroit pas: il a une telle ide de l'activit de son gnie, qu'il
regarderoit comme une invention ce qui n'est que la vrit. (_Henri_: Je
les lui ferai prsenter par quelqu'un qu'il croira, quand mme elles ne
seroient qu'une invention de mon gnie.) D'ailleurs, on ne verroit dans
sa chaleur  me servir qu'une nouvelle hostilit contre mon pre
(_Henri_: Elle a raison de moiti; mais elle mrite aussi qu'on la serve
pour elle), et je ne veux pas que mon frre prouve le moindre
dsagrment pour moi. (_Henri_: C'est mon affaire.) Ma plus douce
esprance, en allant chez M. de Saint-Alban, toit de les rconcilier.
(_Henri_: Bonne petite soeur, vous russirez.) S'il connoissoit l'intrt
qu'il m'inspire, il regretteroit les dmarches dans lesquelles ses
passions l'ont entran; il sentiroit le besoin de devenir raisonnable.
(_Henri_: J'ai le temps.) Mais c'est le fils de ma mre; il doit tre
malheureux.

En ce moment, Henri posa sa main sur la lettre pour m'empcher de
continuer. Je le regardai; ses yeux toient humides de pleurs. tonnant
jeune homme! toutes les qualits du coeur, toutes celles de l'esprit, et
toutes les passions qui en ternissent l'clat et souvent les touffent.
Je repris ma lecture.

Je veux en vain carter la possibilit d'intresser M. de Saint-Alban 
mon sort; je ne vois que l mon salut. Que ne puis-je vous communiquer
cette ide! elle prendrait sans doute dans votre esprit une consistance
qu'il m'est impossible de lui donner dans ma position. Mais je vous
cris pour concentrer mon chagrin, bien plus que par l'espoir de me
faire entendre: je succombe devant les obstacles que leur cruaut a mis
entre ma voix et votre coeur. Lorsque M. de Saint-Alban se croyoit le
droit de m'accabler, un reste de piti lui parloit encore en ma faveur;
et le couvent o je suis est, je n'en doute pas, bien plus de son choix
que de celui de M. de Miralbe. Si je pouvois carter de moi votre
souvenir, et cette indignation que l'injustice inspire  toutes les ames
fortes, je prfrerois cette retraite  la maison de mon pre. On m'y
croit coupable; on m'y plaint: les religieuses sont sensibles, aimables
mme, parce que celle qui les commande est douce, d'un caractre gai, et
point du tout minutieuse. On s'efforce de lui ressembler pour lui
plaire, et je leur sais bon gr  toutes de respecter le sentiment qui
me fait chercher la solitude....

Bonheur inespr! on vient de me montrer une lettre de mon frre. Si
mes plus chers desirs ne m'ont point abuse, j'ai lu.... oui, oui, c'est
de vous qu'il parloit; je l'ai senti  la consolation qui s'est rpandue
dans tout mon tre. Je ne suis plus  plaindre, je ne souffre plus: mon
ami, consolez-vous; Adle a retrouv son courage. Voyez mon frre,
voyez-le souvent; qu'il ne m'abandonne pas. Je ne lui demande pour toute
grace que de me confirmer que c'est vous, vous, Frdric, autrefois
l'poux de mon coeur, aujourd'hui.... Adieu; mes pleurs coulent de joie,
de tristesse et d'indignation.




CHAPITRE XLIV.

_Projet dtaill._


 prsent, me dit Henri, nous pouvons concerter nos mesures. Voici les
miennes; elles sont simples.

Je contrefais l'criture de mon pre assez correctement pour avoir
plusieurs fois tromp son intendant, quoiqu'il ft prvenu; mais, comme
le dit M. de Miralbe, c'est comptes  rgler entre nous. Notre nom est
le mme: ainsi la signature est bonne, et des religieuses, sans sujet de
mfiance, n'auront pas mme l'ombre d'un soupon.

J'cris  l'abbesse un billet trs-court pour la prvenir qu'en
punissant ma fille, lorsque l'honneur m'en impose la loi, la nature me
parle encore en sa faveur; que mon devoir se borne  la priver d'une
libert dont elle a abus, et non  lui interdire les distractions qui
peuvent adoucir son sort. En consquence, je la prie de lui faire
remettre une caisse que je lui envoie. La clef de cette caisse sera
donne  l'abbesse, ainsi qu'une lettre pour Adle. La lettre ne sera
point cachete: on ne peut agir plus loyalement.

Faisons d'abord la lettre de mon pre  ma soeur, sauf  retrancher ou
ajouter  mesure que nos ides s'clairciront.

Il prit une plume et crivit:

Je vous pargnerai, mademoiselle, bien plus que des reproches; je vous
tairai la douleur dans laquelle vous m'avez plong: un pre gmit en
s'armant de rigueur, punit et ne se venge pas. Si vous examinez avec
soin la caisse que je vous envoie, vous verrez que la main qui a
rassembl ce qu'elle contient n'est pas celle d'un ennemi, mais d'un
infortun dont la tendresse pour vous mritoit une autre rcompense.
Adieu, mademoiselle. Faut-il que je soupire en pensant qu'il ne m'est
plus permis de vous donner un nom autrefois si doux  mon coeur!

DE MIRALBE.

Je compte assez sur l'intelligence de ma soeur, me dit Henri, pour tre
persuad que ce qu'il y a d'quivoque dans ma lettre ne le sera pas pour
elle; mais je lui rserve un autre avertissement auquel l'esprit le
moins pntrant ne se mprendroit pas. La caisse dont cette ptre sera
accompagne renfermera de la musique qui lui sera inconnue, des dessins
qui ne seront pas les siens, des livres mystiques et de littrature
trangre qui n'auront jamais t  son usage, et des vtemens quelle ne
pourra reconnotre, ne les ayant jamais ports. Ne verra-t-elle pas que
la main qui aura rassembl tout cela n'est pas celle de son pre, et
qu'il est ncessaire qu'elle examine la caisse avec le plus grand soin?
Vous rflchissez, Tligny: parlez; quelque ide vous occupe.--Pourquoi
n'ajouterions-nous pas  ce qui doit veiller ses soupons, quelque
chose de plus frappant encore? Si parmi les dessins nous en glissions un
qui lui rappelt l'poux qu'elle avoit choisi, le...

Henri fit un bond, serra ses mains contre sa tte, puis en avana une
pour m'engager  me taire. Aprs quelques instans de silence, il
s'cria; Mon tableau est fait: il ne faut pas le glisser parmi les
autres; il faut le mettre en vidence; il faut que sa grandeur le fasse
remarquer. Si ce n'est pas assez, nous l'encadrerons, et il aura seul
cet honneur. Faites venir un bon peintre; ils ne sont pas rares: qu'il
dessine  la hte l'ange Gabriel, qu'il soigne la figure, que cette
figure soit la vtre. Il vous soutiendra en l'air avec des ailes; rien
n'est si facile: qu' vos pieds il place une femme dans l'attitude de la
douleur, mais dont la tte soit entirement cache, soit par les mains,
soit par ses cheveux pars, n'importe. L'ange la considrera avec
intrt, et, par un geste prononc, semblera lui annoncer que ses voeux
sont exaucs. Au bas, nous crirons: _Dessin d'aprs le tableau du
cabinet de M. Frdric de T..._ Mon ami, ajouta-t-il en riant, un ange,
une femme qui pleure, voil de quoi faire l'admiration de toutes les
religieuses: qui sait si vous ne finirez pas par tre plac dans le
choeur du couvent? Allons, notre caisse me parot arrange; passons plus
loin. Je vais crire  ma soeur; ma lettre vous dira le reste. Si vous
craignez l'ennui, prenez un livre, car je ne vous rponds pas d'tre
bref.

J'allai chercher Philippe pour le prier de me trouver sur-le-champ un
peintre, bon dessinateur sur-tout, dcid  passer la nuit s'il le
falloit; le prix  sa disposition. Je retournai ensuite prs de Henri:
il avoit le calme de la confiance; moi, j'prouvois toutes les angoisses
de l'impatience et de l'inquitude. Voici sa lettre.

HENRI DE MIRALBE  ADLE.

Ma chre soeur, votre libert, votre bonheur, dpendent en ce moment de
vous; il ne faut qu'un instant de rsolution, et l'on assure que vous
n'en manquez pas.

Vous aurez t surprise de trouver dans le double fond d'une bote 
crayon des lettres, des pistolets, et quelques ptards bons  amuser des
enfans: je vais vous en indiquer l'usage.

La peur n'est qu'un tonnement prolong, et rien n'est plus facile que
d'effrayer des religieuses: plus on a vcu  l'abri du danger, plus on
est foible  son aspect.

 partir du jour o vous aurez reu cette lettre, Tligny et moi nous
serons toutes les nuits,  onze heures, assez prs des murs de l'abbaye
pour entendre un bruit un peu violent.

La veille du jour o vous aurez rsolu de quitter le couvent, de dix
heures  minuit, jetez plusieurs ptards allums par votre fentre; ce
sera pour nous le signal d'tre prts pour le lendemain. Si leur clat
alarme l'abbaye, tant mieux; il est bon de disposer les ames  la
frayeur. On parlera, on racontera des histoires qui augmenteront
l'effroi. Quand on s'adressera  vous, rpondez que vous n'avez rien
entendu.

Le lendemain, de dix heures du soir  deux heures du matin (choisissez
l'instant qui vous parotra le plus sr), armez-vous de vos pistolets,
marchez vte, arrivez sans bruit jusqu' la chambre de celle des
religieuses  qui les clefs sont remises chaque soir; approchez d'elle
en lui demandant quelques services ou autrement: alors faites-la asseoir
devant vous, et tenez-la en respect, en l'assurant que le moindre
mouvement qu'elle fera, le moindre cri qu'elle poussera, seront le
signal de sa mort; menacez-la de vous tuer vous-mme aprs: montrez-lui
l'ternit malheureuse o elle vous plongera; effrayez-la par l'enfer et
par l'image de la destruction: en un mot, ne lui laissez ni le temps de
se remettre, ni le loisir de faire la plus petite objection; pressez-la;
forcez-la non seulement  vous ouvrir les portes, mais  vous
accompagner jusqu' la dernire. Nous serons l.

Je prviens toutes vos objections. Les pistolets que je vous envoie ne
sont pas chargs: c'est vous dire assez que je suis aussi loign de
vous conseiller un crime, que vous de le commettre; c'est vous annoncer
suffisamment que j'ai la plus intime conviction qu'on ne vous rsistera
pas. Une arme et le bruit de la veille; les portes vous sont ouvertes.

Nous aurons une voiture, des chevaux, un seul domestique; mais ces
dtails ne vous regardent pas. Comptez sur le zle de l'amour et la
prudence de l'amiti.

Maintenant, ma soeur, supposez-vous hors du couvent: devinez o nous
vous conduisons. Pas plus loin que huit lieues, c'est--dire 
Versailles, chez M. de Saint-Alban.

Je regardai Henri avec autant de surprise que de mcontentement; il ne
se dconcerta pas, et me fit signe de continuer.

Oui, ma chre Adle, chez M. de Saint-Alban; c'est le seul asyle qui
puisse  la fois satisfaire ce que vous devez  la dcence et  vos
intrts. Quels que soient les torts de mon pre, vous les justifieriez
du moment o vous n'chapperiez  son pouvoir que pour vous mettre sous
la protection d'un homme qui, quelque digne qu'il soit, par ses
sentimens et sa gnrosit, de votre confiance, ne peut vous protger
qu'en fuyant. Vous ne le voudriez pas; je dis plus, il vous estime trop
pour vous le proposer. Cependant, j'atteste ici la mmoire d'une mre
qui nous est galement chre, si vous n'aviez que le choix de rentrer
sous le joug du plus cruel de nos ennemis, ou de chercher dans les pays
trangers un refuge avec Tligny, tout en gmissant du sort qui vous
rduiroit  cette alternative, je ne balancerois pas un instant; je
confierois votre destine au sort de votre amant.

Mais seroit-ce assez pour vous de recouvrer votre libert? n'avez-vous
pas votre rputation  venger? et lorsque les plus infmes calomnies
vous environnent, voudriez-vous donner  M. de Miralbe la satisfaction
de dire, Surprise avec un homme, elle a fui avec un autre?
Pardonnez-moi, ma soeur, d'avoir trac ces mots:  l'indignation qu'ils
auront excite dans votre ame, jugez s'il vous est possible de balancer.

On prtend que M. de Saint-Alban est amoureux de vous; je le
souhaiterois; l'amour, dans un vieillard, n'est point une passion,
c'est une foiblesse; de plus, vous n'en aurez rien  craindre, et vous
le verrez plus soumis  vos volonts. Craignez-vous ses importunits?
Dans la ncessit o vous tes de le prendre pour protecteur, les
mettriez-vous en balance avec l'ternit silencieuse d'un clotre? D'un
mot arrtez-le; faites-lui, sans dtour, confidence de vos sentimens les
plus secrets. Il est accoutum  votre franchise; il respectera votre
amour, parce qu'il est pur, et votre constance, parce qu'elle tient  un
caractre qui a excit son admiration.

Les lettres crites en votre nom  M. de Farfalette sont en ma
possession. Vous cherchiez une main digne de les prsenter  M. de
Saint-Alban: je vous l'ai indique; je n'en connois pas d'autre. Si
votre vue, si l'accent de votre voix ne devoient pas aller jusqu'au coeur
d'un vieillard qui se fait un honneur de son respect pour votre sexe,
je vous observerois que la malheureuse qui a crit ces lettres ne peut
chapper; que la peur, la vengeance, ou une rcompense sre,
l'engageront  rpter avec plus de dtails encore ce qu'elle vous a
confi dans sa colre: mais il n'en sera pas besoin.

Je vous conduirai moi-mme chez M. de Saint-Alban. Il m'a fait dfendre
une seule fois de parotre devant lui; Adle, vous serez mon motif: il
en falloit un aussi grand pour que je fusse tent de lui dsobir.

Je ne vous crierai pas: Dcidez-vous; je vous dirai froidement: Il
n'est plus en votre pouvoir d'hsiter. Ces lettres, cette caisse,
envoyes au nom de mon pre, dcouvriront avant peu que vous avez au
dehors des amis qui vous servent. De cette certitude  celle que votre
rclusion deviendra plus austre, votre sort plus affreux, la
consquence est sre. (Je regardai encore Henri en frmissant; il me fit
de nouveau signe de continuer.) Accusez-moi de ne pas vous laisser la
possibilit du refus, de vous forcer  m'obir; j'y consens. Je connois
votre sexe; on ne peut attendre de lui l'audace du ntre qu'en le
rduisant  l'extrmit. Cette extrmit fait sa force, et lui sert
d'excuse aux yeux du public. Soyez heureuse; et si l'on condamne votre
tmrit, je me chargerai du blme.

HENRI DE MIRALBE.

Eh bien! mon ami, me dit Henri en me frappant sur l'paule, vous voil
bien pensif; avez-vous quelques objections  faire? J'entends des
objections raisonnables, car je devine tout ce qu'un amant peut
desirer. Je gardois le silence. Mon cher Tligny, ajouta-t-il d'un ton
 la fois srieux et rempli d'amiti, mettez la main sur votre coeur, et
dites-moi, si vous tiez le frre d'Adle, comment vous conduiriez-vous?
Sr mme de son amour, nourrissant l'espoir d'tre son poux, que
pouvez-vous souhaiter de plus avantageux pour elle?--Rien, si M. de
Saint-Alban n'en toit pas amoureux.--Croyez-vous ma soeur
intresse?--Au contraire.--Ambitieuse?--Oh! non.--Que craignez-vous
donc? M. de Miralbe n'et point consenti  la marier; l'intrt chez lui
est plus puissant que ne peut l'tre la tendresse dans un homme aussi
g que mon oncle. Je le rpte, c'est au plus une fantaisie que le
moindre mot d'Adle dissipera; ainsi votre position se trouvera plus
avantageuse qu'elle n'toit. Je ne vous ferai qu'une question; elle est
dcisive. Pensez-vous qu'Adle consentiroit  fuir avec vous? Votre
silence quivaut  une rponse.  prsent, nommez-moi un autre tre que
M. de Saint-Alban qui puisse, sans clat, la soustraire  la puissance
paternelle, et je renonce  mon projet. Je n'avois rien  rpondre, et
je fus oblig de me soumettre. Il me quitta en me recommandant de tout
disposer: cela toit inutile. Nous convnmes que la caisse seroit prte
pour le lendemain. Il se chargea de faire faire la bote  crayons avec
un double fond tel qu'il l'avoit conu, me laissa les lettres qu'il
avoit crites, et sourit en me dfendant de rpondre  celle que sa soeur
m'avoit adresse. Je vous pargnerai, lecteur, celle que j'crivis; vous
savez comme j'aimois Adle; il falloit en effet songer  son bonheur
bien plus qu'au mien pour la presser moi-mme de se jeter dans les bras
d'un rival. Il est vrai que ce rival avoit soixante ans et plus, qu'il
portoit le titre respectable de grand oncle, qu'on m'en avoit sacrifi
de plus dangereux; cependant....




CHAPITRE XLV.

_Les hommes._


Si je cdois par ncessit, j'tois bien loign d'tre aussi joyeux que
j'aurois d l'tre avec l'espoir d'arracher Adle  la tyrannie de son
pre; car Henri m'avoit inspir sa confiance, et je ne doutois point du
succs. J'aurois prfr tout autre moyen; mais je me sentois incapable
d'en concevoir un. J'ai toujours eu plus de vivacit que d'imagination,
plus de sensibilit que d'adresse; et quand mon coeur est violemment
agit, mes ides se troublent. Ma ressource en pareil cas, c'est
Philippe. Je l'appelai, je lui confiai notre projet; et, lui donnant 
lire les lettres de Henri de Miralbe, j'attendis que ses rflexions
apportassent aux miennes la clart qui leur manquoit.

Je ne vois, me dit-il aprs avoir lu avec la plus grande attention,
qu'une seule diffrence entre M. de Miralbe et son fils: le premier
sacrifie tout  son intrt; le second fait tout servir  ses vues.
Quoiqu'il ait dit le contraire, je soutiens qu'il et trouv d'autres
expdiens, sans le dsir de se rendre ncessaire, non pas  vous, non
pas  sa soeur, mais  M. de Saint-Alban. Voil l'ide principale qui
l'occupoit.

Nul doute que l'injustice de ce vieillard  l'gard d'Adle n'augmente
l'amiti qu'elle lui avoit inspire, et que la conduite atroce de M. de
Miralbe n'excite son indignation. De ces deux sentimens, il doit en
rsulter que, ne voulant pas perdre son neveu par un clat, il le punira
en lguant la plus grande partie de sa fortune  mademoiselle de
Miralbe. Son frre est trop clair pour ne pas l'avoir senti; et en
s'associant insparablement  l'entre d'Adle dans la maison de M. de
Saint-Alban, il acquiert des droits  son estime, prpare avec honneur
une rconciliation qui lui assure une partie de son hritage. Les moyens
qu'il emploie pour arriver  ce but sont dignes d'une ame qui veut
forcer l'admiration, et non s'abaisser jusqu' la prire; mais vous
voyez que l'homme ne peut jamais se sparer de lui, et que l'intrt,
quoique d'une manire diffrente, agit galement sur tous. Celui qui a
de la fiert ne s'avoue qu' regret ses motifs, et les cache avec soin
aux autres; celui qui est n sans lvation les dcouvre trop: voil
tout ce qui les distingue.--Mon ami, vous jugez bien svrement les
hommes.--Je les juge ce qu'ils sont; je me juge moi-mme, et je ne les
condamne pas.--Vous pourriez vous tromper sur Henri.--Je pourrois, dans
ses lettres mmes, vous donner dix preuves de ce que j'avance; mais il
n'en faut qu'une. Il vous a laiss les ptres qui doivent partir pour
le couvent; vous a-t-il confi les billets crits, au nom de sa soeur, 
M. de Farfalette? Ils sont la preuve de son innocence, le gage de sa
rconciliation avec M. de Saint-Alban; il les a gards. Mon cher
Frdric, vous n'avez encore visit que le temple de l'Amour; tout vous
a souri: l'ge viendra o vous desirerez entrer dans celui de la
Fortune, et vous frmirez. Mes ides commencrent en ce moment 
s'claircir. Philippe continua.

Je suis de l'avis de M. de Miralbe le fils; il y a mille probabilits
que son projet russira: mais une femme, une jeune personne sur-tout,
s'chapper d'un couvent un pistolet  la main, prsente une image
rvoltante. Vous le pensez comme moi: son frre le croyoit de mme;
aussi n'a-t-il pas cherch  l'y dcider, il a voulu l'y forcer. Je ne
vois effectivement que la dernire extrmit qui pourrait l'y rduire;
et c'est ici que Henri s'est tromp: car si sa soeur se livroit  cette
rsolution hardie, il n'y auroit plus qu'une ressource pour elle; ce
seroit de fuir avec vous. On brave tout pour se livrer  l'amour; on ne
s'lve pas au-dessus des lois que la socit impose  son sexe, pour
rtablir sa rputation. Je ne vous parle ni comme  un fils, ni comme 
un ami; mais si vous enlevez Adle, que ce ne soit ni par l'entremise de
son frre, ni  son profit. Il a craint que vos projets ne
contrariassent les siens; il est venu au devant de vous: il vouloit vous
enchaner  ses volonts, et vous vous tes livr avec trop de
confiance. Je sentois que Philippe avoit raison; mais quand mon amour
impatient demandoit des moyens, j'tois dsespr qu'il ne m'offrt que
des rflexions.

Maintenant, ajouta-t-il, tirons de son projet ce qui peut tre utile 
Adle. Tout se borne  persuader M. de Saint-Alban de son innocence. Les
lettres supposes seroient ncessaires; vous ne les avez point, et il
n'est pas impossible de s'en passer. Plus M. de Saint-Alban aime sa
nice, moins il doutera de sa justification; mais mademoiselle de
Miralbe se jetant dans les bras de son oncle lui donneroit trop
d'avantages, si vritablement il en est amoureux. Que ce soit lui, au
contraire, qui aille au devant d'elle, sa position change, et ce point
est essentiel  son repos encore plus qu'au vtre. Ne connoissez-vous
pas une femme jeune, belle, d'une rputation qui, jusqu' prsent, a
rduit la calomnie au silence, une mre de famille...--Oui, Philippe,
m'criai-je, madame de Florvel! et je n'y avois pas pens! l'amie,
l'admiratrice sincre d'Adle! Ah! c'est elle qui doit parler  M. de
Saint-Alban; c'est  la beaut  plaider pour la beaut,  la vertu 
venger l'innocence. Et la joie m'avoit rendu toutes mes facults;
j'aurois trac d'un trait le plaidoyer de madame de Florvel, j'aurois
disput d'loquence avec les plus grands orateurs de l'antiquit. Timide
lorsqu'il s'agit d'intrigues, si je pouvois m'lever jusqu'au sublime,
ce seroit pour dfendre la vrit. Je retombai bientt; en pensant
jusqu' quel point je m'tois engag avec Henri, je ne sentois plus que
l'embarras d'arrter ses desseins, sans lui donner aucun soupon que
j'agissois sans lui.

Que cela ne vous inquite pas, me dit Philippe; travaillons 
rassembler les effets que renfermera la caisse, comme si elle devoit
partir demain: d'une part nous retarderons par l'impossibilit que le
peintre trouvera  achever son ouvrage dans la nuit; d'une autre, je me
charge de passer ce soir chez M. de Miralbe le fils, de lui annoncer que
j'ai la certitude que son pre fait clairer toutes vos dmarches; je
lui dsignerai celui des domestiques que j'ai vu causer avec votre
portier; je lui peindrai leur surprise en m'appercevant... Reposez-vous
sur moi.

D'un coup d'oeil il vous devineroit: j'espre qu'il aura besoin de
m'tudier. Il faut retarder ses dispositions, et non y renoncer. Je
laissai  Philippe l'honneur de mentir pour moi, et je me rendis chez
Florvel.

Heureusement je le trouvai seul avec son pouse et M. de Nangis. Madame
de Florvel me flicita de l'innocence d'Adle avec une joie si vive,
qu'elle augmenta ma confiance pour elle. J'ai souvent remarqu que si
l'amiti est plus rare entre les femmes que parmi nous, quand elle
existe aussi, elle a bien plus de force, soit qu'elle s'augmente de tous
les obstacles qu'elle a surmonts, soit que les femmes portent dans tous
leurs sentimens un peu de l'amour qu'elles rpandent sur tout. Il toit
impossible de parler des malheurs de mademoiselle de Miralbe sans
s'occuper de l'hypocrite cruaut de son pre. Florvel, son pouse et
moi, nous tions  l'unisson. Si jamais indignation ne fut mieux
mrite, jamais aussi elle ne fut exprime avec plus d'nergie. M. de
Nangis seul... M. de Nangis toit le plus honnte des hommes; mais on
pouvoit croire que sa probit tenoit plus  sa foiblesse qu' des
principes raisonns: comme il n'auroit pas eu la hardiesse de faire le
mal, la volont ne lui en toit jamais venue; il vivoit dans le monde,
et doutoit qu'il y et des mchans: douce scurit, qui, en contribuant
 son bonheur, l'auroit fait parotre bien insupportable  quiconque
auroit eu besoin de lui dans une circonstance importante, si sa
foiblesse ne l'et rendu incapable de rsister  qui le pressoit
vivement, quand on lui prouvoit en mme temps que son honneur ne couroit
aucun risque. Sans dire devant lui par quel moyen m'toit venue la
lettre d'Adle, je la leur communiquai; on croira aisment que les
renseignemens qu'elle m'y donnoit redoublrent l'intrt pour elle, et
la colre contre son pre.

C'est dans ces dispositions que je fis part  madame de Florvel du
service que j'attendois de son amiti; je le dtaillois avec chaleur, et
j'tois d'autant moins press de finir pour connotre la rponse de
cette vritable protectrice d'Adle, que je la lisois dans ses yeux en
mme temps que je parlois; ils annonoient la joie; elle sourioit, elle
applaudissoit par ses gestes. Qu'elle toit belle en ce moment! Je
vivrois dix sicles que je me rappellerois sa figure telle que je la vis
alors, et je ne pourrois me la rappeler, quelque chagrin que j'eusse,
sans que le sourire de l'espoir vnt aussitt se placer sur mes lvres.

Florvel s'offrit pour accompagner son pouse chez M. de Saint-Alban; il
se faisoit un plaisir de lui prsenter les lettres qu'il avoit aid 
retirer des mains de M. de Farfalette. J'avois prvu qu'il les
demanderoit; et ne voyant rien qui mne plus directement au but que la
vrit, je leur confiai le projet de Henri de Miralbe, les rflexions de
Philippe, que je donnai comme miennes, et l'impossibilit d'obtenir ces
lettres sans entrer dans une explication dsagrable. Ainsi que
Philippe, ils ne virent qu'une difficult de plus, et non un obstacle
insurmontable. Il est inutile d'observer que M. de Nangis avoit autant
de peine  croire aux calculs de Henri qu' l'hypocrisie de son pre. Ne
pouvant nier, il se soulageoit en criant contre les gens d'esprit;
ressource assez ordinaire de ceux qui en manquent. Du moins avouoit-il
de bonne foi qu'il se trouvoit trop heureux de n'en avoir que ce qu'il
en faut pour se conduire en honnte homme, aveu qu'on n'obtient pas
toujours de ceux que le gnie effarouche.

Je n'eus pas le temps de presser madame de Florvel de hter sa dmarche:
 peine avois-je fini de parler, qu'elle nous quitta pour faire sa
toilette, et donna les ordres pour sa voiture. Que j'aurois desir
l'accompagner, ou pouvoir du moins me rapprocher du lieu o l'on alloit
dcider le sort de celle qui disposoit du mien! Mais quitter Paris dans
un moment o Henri pouvoit venir me chercher dix fois dans une heure,
s'il ne me rencontroit pas, c'toit une imprudence; je le sentis, et je
retournai chez moi aprs tre convenu avec Florvel de l'endroit o il
trouveroit mon domestique, pour me faire savoir des nouvelles aussitt
que possible. En rentrant je fis monter Charles  cheval; il partit pour
Versailles.

tre inquiet, tremblant,  la fois agit par la crainte et par
l'esprance, c'est une cruelle situation sans doute; mais lorsqu'on
souffre, tre oblig de paratre calme, joyeux mme, c'est un supplice
au-dessus de tous ceux invents par la barbarie humaine. Je l'prouvois.
Le peintre que Philippe avoit trouv m'attendoit; il s'empara de moi,
me fora de m'asseoir: jamais je ne sentis plus vivement le besoin de
marcher. Il se fchoit de me voir sans cesse dtourner les yeux pour les
fixer sur une pendule dont la lenteur redoubloit mon impatience: il
exigeoit plus, il vouloit que je le regardasse en souriant, et
prtendoit que ma situation demandoit la plus douce srnit. Il me fut
impossible d'y tenir: je me levai en lui disant de me dessiner comme il
pourroit, que d'avance je lui promettois d'tre content. Il s'imagina
que je doutois de son talent, prtendit que je l'insultois, et je fus
oblig d'employer  l'appaiser plus de temps que n'en auroit exig une
sance complte. L'usage o nous sommes tous maintenant de multiplier
nos portraits, me sauva de nouvelles perscutions: je lui en remis un
qui m'avoit t rendu dans une rupture; il consentit  copier, et je
pus du moins donner  mon corps une partie de l'agitation de mon esprit.

Philippe revint de chez Henri de Miralbe. Il l'avoit d'autant plus
facilement persuad de retarder d'un jour l'excution de nos projets,
qu'il l'avoit trouv prt  partir pour la campagne, o il devoit passer
la nuit. C'toit une partie arrange en l'absence d'un jaloux: ainsi
l'amour du plaisir et l'insouciante amiti de Henri me sauvrent
l'embarras de dissimuler avec lui. Cela me soulagea.

Le jour dclinoit, et mon inquitude alloit toujours en augmentant: le
pas d'un cheval ne frappoit pas mon oreille sans faire tressaillir mon
coeur. J'avois dj compt cent fois le temps qu'il falloit pour aller 
Versailles, obtenir audience de M. de Saint-Alban, plaider la cause
d'Adle, dire un seul mot  Charles, et pour que celui-ci revnt 
Paris: de dix minutes en dix minutes j'ajoutois  l'espace de temps qui
m'avoit d'abord paru suffisant; et je suis persuad qu'il se trouvoit
trois heures de diffrence entre mon premier et mon dernier calcul, sans
que je pusse donner d'autre raison du motif qui me les avoit fait
regarder tous comme galement justes, que la ncessit o j'tois
d'entretenir mon espoir. Enfin j'entendis dans la rue le fouet du
courier; il claquoit souvent et avec force. Charles m'auroit parl, que
je ne l'aurois pas mieux compris. Je me prcipitai  travers l'escalier:
je le reus dans mes bras comme il descendoit de cheval; il me cria:
Bonne nouvelle! Il ne m'apprit rien, je le savois.

Je desirois une explication, et Charles ne pouvoit que me rpter:
Bonne nouvelle; c'toit tout ce que M. de Florvel lui avoit dit en lui
recommandant de partir sur-le-champ, et de m'engager  me trouver chez
lui, o il ne tarderoit pas  se rendre.




CHAPITRE XLVI.

_La russite._


J'tois chez Florvel quand il arriva de Versailles, o,  la
sollicitation de M. de Saint-Alban, il avoit laiss son pouse. Ce
vieillard avoit vol au-devant de la conviction: il aimoit vritablement
sa nice, et convenoit qu'il n'avoit jamais prouv de chagrin plus vif
qu'au moment o il s'toit vu dans la ncessit de svir contre elle.
Quoique la conduite de M. de Miralbe lui part atroce, il en toit plus
irrit que surpris. Il n'avoit pas dissimul  madame de Florvel qu'il
souponnoit depuis long-temps son neveu de n'tre qu'un tartuffe de
probit; mais entirement livr  la joie de pouvoir fixer mademoiselle
de Miralbe prs de lui, la colre avoit  peine trouv place dans son
ame. Voici la conduite qu'il s'toit propos de tenir.

Obtenir la rvocation de l'ordre dcern contre Adle; partir le
lendemain pour l'abbaye, accompagn de madame de Florvel; ramener sa
nice dans sa maison avec la femme-de-chambre, qu'il jugeoit ncessaire
de ne pas laisser disparotre; la tenir en respect par la crainte et par
une dclaration du complot dans lequel elle avoit tremp, et qu'il
vouloit lui faire signer; dissimuler avec M. de Miralbe assez pour qu'il
pt s'excuser sur les apparences qui sembloient contre sa fille, pas
assez cependant pour lui ter l'apprhension d'tre dmasqu, et
commencer sa punition par cet tat d'anxit si terrible pour les
hypocrites.

Ce projet reut en effet son excution; la lettre-de-cachet obtenue par
M. de Saint-Alban fut aisment rvoque  sa sollicitation, il alla avec
madame de Florvel  l'abbaye, vit sa nice au parloir, s'excusa de la
promptitude avec laquelle il l'avoit juge, lui annona qu'elle toit
libre, et lui demanda si elle consentoit  venir prendre chez lui la
place qu'il lui avoit destine.

Ici je laisse parler Adle.

Mon premier mouvement fut de surprise, le second de reconnoissance; je
m'y livrai avec transport, sur-tout  l'gard de madame de Florvel, 
qui je n'ai jamais eu que des obligations: mais l'air de satisfaction de
M. de Saint-Alban me rappela, malgr moi, ce qu'on m'a dit de l'amour
que je lui ai inspir; et quoique l'amour tel que je le conois ne
puisse se classer dans ma tte avec l'ge et les titres de celui qui me
parloit, j'ai frmi, mon cher Frdric,  l'ide de me trouver  son
entire disposition. M'exposer  des scnes dsagrables, voir
s'humilier devant moi un vieillard qui ne me parotra que ridicule, lors
mme que je m'efforcerai de lui conserver le respect que je lui dois, et
l'amiti que ses qualits mritent; craindre peut-tre qu'il n'abuse de
sa protection pour me rduire  la cruelle alternative d'tre son
pouse, ou de retourner dans la maison de mon pre; me livrer, en un
mot, au pouvoir d'un homme qui sera votre ennemi du moment qu'il se
dclarera hautement votre rival: voil les rflexions qui m'assaillirent
coup sur coup. Il n'en falloit pas tant pour temprer la joie que
m'avoit donne l'annonce de ma libert. M. de Saint-Alban s'apperut de
mon inquitude et de la gne avec laquelle je rpondois  ses discours
caressans; il me demanda s'il avoit trop augur de ma gnrosit en
esprant que j'oublierois la facilit avec laquelle il s'toit prt aux
suggestions perfides de mon pre.

Non, monsieur, lui dis-je; je suis incapable de conserver le moindre
ressentiment. Lorsque tout paroissoit m'abandonner, loin de vous
accuser, je vous ai plaint; et si je desirois que l'on vous dsabust,
c'toit autant par le besoin de recouvrer mes droits  votre estime que
par la certitude que vous me vengeriez de l'injustice dans laquelle on
vous a entran. Mais loin que la facult de rentrer dans le monde me
sduise, je n'y vois que de nouveaux dangers  craindre, et ce seroit
ajouter  vos bonts pour moi de permettre que je restasse dans ce
couvent. Il m'effrayoit lorsque la contrainte y enchanoit mes pas; il
me parotra l'asyle de la paix quand je ne l'habiterai que de ma propre
volont.--Ma chre Adle, me rpondit M. de Saint-Alban, le malheur
vous a aigrie.--Non, monsieur; ce que je vous demande est raisonnable,
et vous m'approuveriez sans doute si vous pouviez connotre les
rflexions que ma position me force de faire.--Ces rflexions
doivent-elles tre un mystre pour moi?--Elles n'en sont point un pour
madame de Florvel. M. de Miralbe lui-mme devinera mes motifs; et si
vous me promettez que M. de Saint-Alban ne me rappellera jamais  aucun
titre ce que je ne veux lui confier qu' celui d'ami, je suis prte 
vous prendre pour juge.--Adle, votre secret n'en est plus un pour moi;
vous aimez, n'est-il pas vrai?--Oui, monsieur.--Ainsi, si ce n'toit pas
de votre aveu, du moins n'toit-ce point contre votre gr que le marquis
de Farfalette...--Lui, monsieur! m'criai-je avec autant de vivacit que
de ddain; oh! non.

La figure de M. de Saint-Alban, qui s'toit assombrie  la certitude
que mes affections toient engages, reprit sa srnit ordinaire en
apprenant que M. de Farfalette n'toit pas son rival. J'ignore ce qui se
passoit alors en lui; mais il m'engagea  lui parler avec la plus grande
confiance.

Vous voyez, monsieur, lui dis-je, combien je suis infortune d'avoir vu
se perdre ma rputation pour un tre qui m'est au moins indiffrent, et
vous jugerez avec quel raffinement de cruaut ont agi mon pre et madame
de Valmont, en rflchissant qu'ils m'ont place, dans l'opinion des
hommes, au-dessous de celui qui seul pouvoit faire mon bonheur. Je ne
l'oublieroi jamais; je tiens  lui par tout ce qui sduit, par la
reconnoissance la plus vive: il m'avoit choisie pour femme dans un temps
o je n'avois que mon amour  lui offrir; j'ose assurer qu'il conserve
encore aujourd'hui pour moi les mmes sentimens. Je n'ignore pas que ma
nouvelle situation met entre nous quelques obstacles que je ne
franchirai jamais sans ncessit: je l'avois promis  M. de Miralbe; il
connoissoit assez mon caractre pour avoir compt sur ma promesse. Mais
si je fais aux lois de la socit le plus grand sacrifice qu'on puisse
exiger de moi, n'ai-je pas le droit de demander  mon tour qu'on me
sauve de toutes perscutions? Si je rentre dans le monde, je crains d'en
prouver qui me seroient d'autant plus pnibles, que je ne pourrois
refuser mon estime et tous les procds de l'amiti  celui...
Pardonnez-moi, monsieur, ajoutai-je en le fixant; il y a peut-tre dans
ma prudence un peu trop de prvention: mais je vous assure qu'elle vient
moins de mes observations que des rapports qui m'ont t faits.--Adle,
me rpondit M. de Saint-Alban avec tristesse, on ne vous a point
trompe.--Eh bien! monsieur, soyez mon juge; dois-je rentrer dans le
monde? dois-je rester au couvent? je vous abandonne entirement ma
destine, persuade que je n'aurai jamais  me repentir de ma
confiance.--Non, ma chre... fille, me dit M. de Saint-Alban. Comme
votre juge, je vous condamne  quitter cette abbaye  l'instant mme;
comme votre ami, je vous jure de respecter votre repos;  titre d'oncle,
je vous promets d'tre votre protecteur contre tous vos ennemis. Nous ne
sommes heureux ni l'un ni l'autre; nous parlerons ensemble de nos
peines: ce qu'Adle me confiera sera un secret pour mademoiselle de
Miralbe; les observations que je ferai  mademoiselle de Miralbe, Adle
ne me les reprochera jamais: mais ni l'une ni l'autre ne me cacheront
rien dans aucune circonstance. Je suis de bonne foi, et vous me croirez
aisment quand je vous dirai qu'il entre plus de calcul que de passion
dans l'amour que j'ai pour vous. Je craignois de vous perdre aprs avoir
joui de votre socit, qui chaque jour me deviendra plus ncessaire; je
voulois vous pouser pour vous enchaner  mon sort. Ce qui prouve que
l'on draisonne  tout ge, c'est que j'avois tout--fait oubli que ce
qui toit le comble du bonheur pour moi ne devoit pas l'tre pour vous.
Promettez-moi de ne jamais m'abandonner sans mon aveu, et je vous
promettrai de tout faire pour que vous ne m'abandonniez jamais.

Il me tendoit une main  travers les grilles du parloir; je m'en
emparai et la portai sur mon coeur: ce fut toute ma rponse. Vous tes
bien coquette, me dit-il avec une apparence de gaiet qui dguisoit mal
son attendrissement; vous me dfendez de vous aimer, et vous employez
tout votre art  me sduire. Si j'avois quarante ans de
moins...--Excellente rflexion! s'cria madame de Florvel: mais je
n'tois pas venue ici pour tre tmoin d'une scne d'amour, et je ne
souffrirai pas que l'on profane le parloir de madame l'abbesse; j'en
serois responsable devant Dieu et devant le grand oncle de mademoiselle
de Miralbe... Elle ne prenoit un ton lger que pour nous tirer
rciproquement d'une position gnante. Nous lui tnmes compte de sa
complaisance, et nous quittmes le couvent avec toute la promptitude
possible.

Pendant la route, nous n'emes point d'entretien particulier. M. de
Saint-Alban expliqua ses intentions  ma femme-de-chambre; elle promit
une entire soumission  ses volonts. Elle dteste mon pre et madame
de Valmont; aussi les a-t-elle traits avec si peu de mnagement, que je
lui aurois impos silence si mon oncle ne m'et plusieurs fois fait
signe qu'il mettoit quelque intrt  tous ces dtails.

Je n'ai point os parler de vous  madame de Florvel; ce n'toit pas l
le moment. Je dois respecter la foiblesse et les bonts de M. de
Saint-Alban: mais, mon cher Frdric, je ne doute pas de la chaleur que
vous avez mise  me servir; l'ide que vous m'avez toujours crue digne
de vous est si douce, qu'elle suffiroit  mon coeur. Combien vous
augmentez vos droits  ma reconnoissance! et comment oublierois-je que
vous tes tout pour moi, quand toutes vos actions m'en rappellent 
chaque instant le souvenir?

En arrivant  Versailles, M. de Saint-Alban a eu la complaisance de me
prvenir que j'tois libre d'crire et de recevoir des lettres. Je l'ai
remerci de cette marque de confiance. Il m'a rpondu qu'il iroit
toujours au devant de mes desirs, afin de m'ter jusqu' l'ide d'en
former qui fussent contraires  l'intimit qu'il veut tablir entre
nous. Son amabilit me fait regretter de plus en plus qu'il ait us son
existence  courir aprs des chimres; il toit n pour connotre le
bonheur: puisse ma reconnoissance suffire  celui qu'il peut encore
raisonnablement esprer! Ainsi, mon cher Frdric, nous nous crirons
directement; c'est une consolation. Le temps viendra... je n'en ai
jamais moins dout qu' prsent; j'ai le coeur gros d'esprance.

Madame de Florvel m'a quitte aussitt qu'elle m'a vue tablie dans la
maison de mon oncle; elle est retourne chez elle, o sans doute elle a
dj reu votre visite. Mon ami, quelle femme respectable! et que ceux
qui mettent leurs erreurs sur le compte de leur sensibilit reoivent
d'elle un terrible dmenti! Est-il possible d'tre plus sensible et plus
sage que madame de Florvel? C'est la gloire de notre sexe. Quand je
pense  l'amiti qu'elle a pour moi, et qu'un sentiment intrieur me dit
que j'en suis digne, il m'est bien difficile de n'avoir pas un peu de
fiert. M. Durmer, vous, elle et M. de Saint-Alban, voil toute la
famille que mon coeur adopte. J'espre y joindre un jour mon frre, et
lui prouver que je respecte dans la prosprit les engagemens pris dans
le malheur. M. de Saint-Alban consent  le voir; le zle qu'il a mis 
m'obliger lui a fait plaisir: mais il n'est pas entirement revenu des
prventions que mon pre lui a inspires contre lui, et que quelques
tourderies prononces n'ont que trop justifies. Je les adoucirai
rciproquement; car je n'ignore point que Henri ne supporte ni les
remontrances, ni les conseils. Je vais lui crire, et je m'arrangerai
pour que leur premire entrevue ait lieu en socit: il faut, pour ainsi
dire, les accoutumer  se revoir...

J'ai interrompu ma lettre pour assister  une scne qui m'a fait mal.
M. de Saint-Alban avoit dpch un courier  mon pre, avec invitation
de se rendre chez lui  six heures prcises du soir. Il lui avoit cach
mon retour, et avoit donn des ordres pour qu'il arrivt jusqu' nous
sans tre averti. Nous tions seuls quand on l'annona. Je me levai; je
tremblois de toutes mes forces. L'tonnement de M. de Miralbe en jetant
les yeux sur moi me rassura; j'oubliai qu'il toit mon ennemi et mon
pre, et j'osai considrer l'hypocrisie lorsqu'elle craint d'tre
dmasque: c'est vritablement alors qu'elle est dans toute sa laideur.
Il n'osoit plus me regarder; il craignoit de me marquer de l'amiti ou
de la colre: il auroit voulu interroger M. de Saint-Alban; et, retenu
par l'apprhension de se laisser deviner, il essayoit de lire sur sa
figure l'attitude qu'il devoit prendre: mais mon oncle, qui jouissoit
sans doute de son embarras, et qui vouloit le prolonger, s'toit compos
un de ces airs insignifians dont on ne peut rien augurer, soit en mal,
soit en bien. Je suis persuade que nous restmes dans la mme situation
pendant plus de cinq minutes. Enfin M. de Saint-Alban pria mon pre de
me fliciter d'avoir conserv des amis capables de prouver mon
innocence. Il lui expliqua ma sortie du couvent dans le plus grand
dtail, ne lui laissa point ignorer les dispositions de ma
femme-de-chambre, except dans ce qui avoit rapport  lui. M. de
Miralbe revint alors  son caractre, jura qu'il s'toit apperu que
madame de Valmont avoit contre moi des motifs particuliers de jalousie,
mais qu'il ne l'auroit jamais crue capable d'abuser de la tendresse d'un
pre pour en faire l'instrument de ses vengeances: il promit de rompre
avec elle, et vint  moi pour m'embrasser. L'enfer se seroit ouvert
derrire moi, qu'il m'et t impossible de ne pas reculer. Il
s'apperut du mouvement que je fis, eut la prudence de ne pas s'avancer,
et l'adresse de s'emparer de la conversation avec tant de promptitude,
qu'il seroit parvenu  dguiser la rage qui le dvoroit  des yeux moins
pntrans que ceux de M. de Saint-Alban. Il insista beaucoup sur la
ncessit de punir ma femme-de-chambre, et parut atterr quand mon oncle
lui observa qu'il avoit des raisons pour qu'elle restt  mon service.
Je demandai la permission de me retirer, en allguant qu'il m'toit
difficile de rsister plus long-temps aux diverses motions que j'avois
prouves dans la journe. M. de Miralbe, que ma prsence humilioit sans
doute plus encore que la sienne ne me gnoit, m'engagea  prendre de moi
le plus grand soin, et me pria de lui faire donner souvent de mes
nouvelles.

Rest seul avec mon oncle, il employa toute son adresse pour me
desservir auprs de lui, non pas en lui disant du mal de moi, mais en me
plaignant beaucoup de m'tre attache  un individu dont la naissance
toit un problme dangereux  rsoudre, et la conduite peu digne
d'loges; il lui fit entendre que vous tiez le sujet de la haine qui
existoit entre madame de Valmont et moi: il croyoit oprer un grand
effet en me plaant sur la mme ligne que cette femme, et en excitant
la jalousie de M. de Saint-Alban; celui-ci parut impassible. M. de
Miralbe le quitta avec autant de mcontentement intrieur qu'il
affectoit de reconnoissance pour le zle que son oncle avoit mis 
rparer l'injustice dont j'avois t la victime.

La calomnie n'est jamais sans effet; aussi me suis-je apperue, aux
discours de M. de Saint-Alban, que mon pre avoit alarm sa tendresse
pour moi, et qu'il vous croyoit indigne de mon attachement. Comme je ne
veux le gagner qu' force de franchise, je ne lui ai point cach que la
conversation de M. de Miralbe avoit laiss dans son ame des prventions
qu'il m'importoit de dtruire, et je lui ai promis un rcit sincre de
tout ce qui a rapport  notre liaison. Je suis bien aise qu'il se soit
ainsi plac de lui-mme dans la ncessit d'tre mon confident; nous
n'y perdrons ni l'un ni l'autre. Une seule chose m'embarrasse, mon cher
Frdric: que lui dirai-je de votre naissance? Si je parois ignorer
votre secret, que pensera-t-il d'un mystre que vous avez cru devoir
garder avec moi? Pouvez-vous m'autoriser  le lui confier? Je ne le
crois pas; je sens mme qu'il ne vous est pas permis d'en disposer, car
il ne vous appartient point  vous seul. Guidez-moi dans ce rcit qui me
semble bien embarrassant. Se taire avec M. de Saint-Alban, c'est
renoncer aux services qu'il peut nous rendre, et reculer le terme de nos
esprances. Croyez, mon ami, que si Adle toit libre, elle ne
rpondroit aux questions qui vous concernent que par l'loge de votre
caractre: elle vous met au-dessus de tout; et bien loin d'avoir jamais
desir un nom, un rang, une fortune pour vous en rendre matre, elle
regrettera toujours son ancienne pauvret. C'toit pour elle la
certitude de vous appartenir.




CHAPITRE XLVII.

_Les difficults s'applanissent._


Heureusement je pouvois lever l'obstacle qui s'opposoit  l'entire
confidence qu'Adle avoit promise  M. de Saint-Alban; mais comme je
craignois que la libert de recevoir des lettres ne cacht quelques
piges, et que d'ailleurs aucune circonstance ne pouvoit m'autoriser 
laisser des traces de la convention faite entre M. de Montluc et moi, je
lui rpondis que les raisons qui jusqu' ce jour s'toient opposes  ce
que j'avouasse ma famille, venoient de disparotre. Je lui fis une
histoire dtaille de la perscution que M. de Montluc avoit prouve
pour s'tre mari sans le consentement de son pre, et j'attribuai  la
crainte qu'il eut de me voir envelopp dans la mme proscription, le
silence qu'il garda sur ma naissance devant les lois et devant tout le
monde.

N'ayant vcu depuis que par les bienfaits de madame de Sponasi, qui
s'toit charge de me faire lever, il avoit craint pour moi la fiert
d'un grand nom unie  la pauvret, et il avoit sacrifi son amour
paternel  mon bonheur, ou peut-tre  quelques ides fausses, bien
excusables aprs les chagrins auxquels il s'toit vu en proie. Un des
plus grands inconvniens de l'injustice sur les coeurs sensibles, est de
les exalter. Madame de Sponasi, prte  mourir, m'avoit rvl le secret
de ma naissance; et je me disposois  rclamer mon nom, soit par le
secours des lois, soit en rveillant la tendresse de mon pre, quand M.
de Montluc lui-mme, dont la position se trouvoit change par le dcs
de son frre an, m'crivit en m'engageant  venir le voir.

Voil le vritable motif de mon voyage  Tligny. J'y avois retrouv les
parens les plus tendres et les plus respectables. La nouvelle de
l'enlvement de mademoiselle de Miralbe avoit prcipit mon retour.
Quelque chose au monde pouvoit-il m'occuper quand je la savois sacrifie
aux calculs du pre le plus injuste et le plus intress? Maintenant que
la protection de son oncle me rassuroit sur son sort, j'allois penser 
assurer le mien, et cder aux desirs bien naturels de M. de Montluc et
de son pouse. Je n'osois prier mademoiselle de Miralbe d'engager M. de
Saint-Alban  nous servir de son crdit pour faire constater mon tat,
sans bruiter dans les tribunaux les malheurs passs de mon pre; mais
j'esprois trouver, dans cette occasion importante, tous les amis qui
m'avoient chri, lorsque les qualits que leur indulgence me prtoit
toient mes seuls titres  leur bienveillance.

On croira, sans que je le dise, que, dans ma lettre, je n'oubliai ni
l'loge de M. de Saint-Alban, ni la fortune dont je jouissois, et que je
ngligeai encore moins de relever l'clat de la maison de Montluc: je le
rpte, c'toit une des plus anciennes de la Provence. Pour mettre Adle
dans la possibilit d'apprcier la vrit de mon rcit, je lui marquai
que Philippe s'toit empress de me seconder dans les affaires que cette
dcouverte m'avoit occasionnes, et qu' toutes les obligations qui
m'attachoient dj  lui, je devois ajouter celle d'avoir bientt un nom
qui me permt d'aspirer  elle.

Ma lettre partie, je concertai effectivement avec Philippe les moyens de
mettre  profit la bonne volont de M. de Montluc. Son amiti alloit
toujours plus vte que mes desirs dans tout ce qui pouvoit m'tre utile:
il avoit dj vu le notaire du frre an de mon pre  venir; et des
renseignemens pris il rsultoit que ses biens seroient faciles 
dgager, que nous possdions plus qu'il ne falloit pour y rentrer avec
avantage; car parmi les cranciers du mort, la plupart consentiroient 
des arrangemens quitables, pour tre pays de suite, plutt que de
s'exposer aux lenteurs,  l'incertitude et  la rapacit de la justice
et des hommes de loi. Philippe disposoit pour moi de sa fortune avec un
plaisir si vif, qu'il m'toit la possibilit de l'en remercier. Je ne
l'ai amasse qu' votre intention, me rptoit-il sans cesse; je vous
connois, et je suis persuad qu'il n'est pas de plus fort lien pour
vous enchaner que celui de la reconnoissance. Votre attachement pour
madame de Sponasi, votre respect pour sa mmoire, me garantissent votre
conduite envers moi. Mon cher Frdric, j'attache mon souvenir  toutes
les poques de votre vie: vous ne pourrez jamais cesser de m'aimer;
c'est le seul voeu que j'ai form en vous serrant dans mes bras le jour
de votre naissance. Vingt fois je fus tent de lui proposer des srets
pour l'argent qu'il me prtoit: je n'osai pas, et je fis bien; je
sentois comme lui que sa plus forte assurance toit dans sa gnrosit
et dans mes sentimens.

Il me fit signer les procurations qu'il crut ncessaires, et partit pour
Tligny afin d'arranger avec M. de Montluc tout ce qui avoit rapport 
la succession de son frre et  mes intrts. Il est inutile de
rappeler que M. de Montluc ne connoissoit Philippe que comme ayant joui
de la confiance de madame de Sponasi, et qu'il ne m'avoit paru avoir
aucun soupon du principal motif de cette confiance. J'abandonnai 
Philippe le soin de parler ou de se taire  cet gard; mais il me dit
qu'il regardoit le silence comme le parti le plus prudent. Je lui en sus
bon gr.

Trois jours s'toient couls sans que je reusse des nouvelles d'Adle,
et je souffrois d'autant plus que je n'osois me fier  M. de
Saint-Alban: non que je lui crusse un caractre semblable  celui de M.
de Miralbe; mais ayant peine  me persuader qu'il et de bonne foi
renonc au projet d'pouser sa nice, j'apprhendois que l'amour ne lui
suggrt l'ide d'intercepter notre correspondance. Privs de tous
moyens de nous voir, s'il parvenoit  nous empcher de nous crire,
combien n'auroit-il pas de ressources pour essayer de me nuire auprs
d'Adle! Et quand bien mme il n'y russiroit pas, ne suffisoit-il pas
qu'il le tentt, pour nous rendre galement malheureux? L'amour ne va
gure sans tre escort des soupons, sur-tout lorsqu'il n'a que des
rflexions pour tout aliment. Je n'osois confier mes inquitudes 
madame de Florvel, et son poux ne s'toit pas trouv chez lui lorsque
je m'y tois prsent. En vain je formois le projet d'aller 
Versailles, de pntrer jusqu' Adle; la crainte de la perdre auprs de
son oncle me retenoit. Je voyois  la fois en lui un protecteur
dangereux, et cependant le seul tre qui pt la dfendre contre un
ennemi bien plus redoutable encore.

Le soir du troisime jour, je reus le billet suivant:

Je viens de subir une terrible preuve; M. de Saint-Alban m'assure que
c'est la dernire: il y a dans ses caresses quelque chose de si tendre
et de si paternel, que j'ose me livrer aux plus grandes esprances. Je
lui ai fait sur notre liaison le rcit qu'il attendoit de moi, et mes
discours sur votre famille ont t conformes  votre dernire lettre. Je
l'ai rpt, parce que vous l'avez dit: soyez M. de Montluc pour tout le
monde, et restez toujours Frdric pour votre Adle.

Mon oncle m'a cout avec le plus grand sang-froid; pas la moindre
question qui annont du doute ou de l'intrt. J'ai cru du moins qu'il
alloit me faire quelques objections; aucune: il s'est content de me
prier de ne plus vous crire sans son consentement. Je n'ai pas voulu
promettre. Du moins, m'a-t-il dit, vous m'accorderez bien quatre jours;
je vous les demande comme une grace. J'ai consenti. Depuis il n'a
cess de me donner des marques de son amiti; mais il ne m'a point parl
de vous. J'ai su qu'il s'est entretenu long-temps avec M. de Florvel, et
plus encore avec M. de Nangis, qu'il aime beaucoup, parce qu'il a t
mon tuteur, et qu'il pourroit encore le devenir: ce sont ses
expressions.

Aujourd'hui il m'a demand si je vous avois crit.--Vous savez bien,
monsieur, que je vous ai accord quatre jours. Il a souri de l'humeur
qui peroit dans ma rponse. Eh bien! m'a-t-il dit, je vous prie
d'engager de ma part M. de Tligny  venir demain dner avec vous; vous
le prviendrez que nous ne serons que nous trois. Je vous envoie
l'invitation, mon cher Frdric; et si votre joie est gale  la mienne,
vous tes en ce moment le plus heureux des hommes. Demain je vous verrai
chez mon oncle: vous lui plairez, j'en suis sr; vous l'aimerez aussi.
Puisqu'il vous ouvre sa maison, qu'il observe lui-mme que nous ne
serons qu'entre nous.... Si je vous faisois part de toutes mes penses,
ma lettre ne vous parviendroit pas aujourd'hui. Livrez-vous aux vtres,
et vous connotrez celles qui occupent votre Adle.

Je n'ai jamais eu plus de plaisir et moins d'amour-propre qu'en recevant
cette lettre: la certitude d'tre admis chez M. de Saint-Alban comme
poux futur de sa nice me combloit de joie; mais la crainte de ne pas
rpondre  l'ide qu'Adle lui avoit donne de moi la temproit
beaucoup; peut-tre sans cela aurois-je manqu de forces pour la
supporter. La joie trouble l'esprit, la crainte l'anantit; je m'en
apperus; car je me surpris plusieurs fois arrangeant ce que je dirois,
comme si je devois faire une harangue, et concertant mes rponses comme
si l'on m'et communiqu d'avance les questions qu'on m'adresseroit. Il
m'arriva ce qui arrive en pareille circonstance  tout le monde; c'est
que rien de ce que j'avois prpar ne me servit, et ce fut un trs-grand
bonheur. Les plus sots sont toujours ceux qui n'ont que de l'esprit
d'apprt. Adle toit prsente lorsque l'on m'annona: en la voyant
j'oubliai tout, jusqu' la prsence de M. de Saint-Alban; et sans oser
me livrer aux transports que sa vue m'inspiroit, sans pouvoir lui
adresser une seule parole, je m'arrtai pour la considrer. Combien les
malheurs qu'elle avoit prouvs depuis notre sparation avoient ajout 
ses charmes et  l'intrt qu'elle m'inspiroit! je contemplois  la fois
et avec extase l'lve de M. Durmer, la victime de M. de Miralbe, la
protge de M. de Saint-Alban, la plus jolie de toutes les femmes, et
l'pouse adore qui m'toit destine.

Mon immobilit tenoit  trop de passions pour me donner l'air stupide;
M. de Saint-Alban, loin de mal en augurer, eut la bont de prvenir les
remerciemens que je lui devois, et la complaisance d'entamer la
conversation par le chagrin que j'avois prouv en apprenant la conduite
qu'on avoit tenue avec sa nice. C'toit me donner beau jeu; aussi
passai-je subitement d'une insensibilit apparente  l'explosion des
sentimens qui m'agitoient. Sans effort, notre entretien devint aussi
intressant que le sujet que nous traitions; et, avant de nous mettre 
table, il rgnoit entre nous un ton de confiance qui auroit tonn
quiconque en et t tmoin, avec la certitude que, nous voyant pour la
premire fois, nous avions tous les deux form le projet d'tre sur la
rserve: mais nous parlions d'Adle, et elle toit prsente.

Quand nous fmes rentrs dans le salon, il m'entretint de mes parens, et
m'offrit avec beaucoup de grace tous les services qui dpendraient de
lui. Ceci est pour vous, me dit-il; maintenant, parlons de moi. J'ai
grande envie de marier Adle, et plus d'envie encore de ne jamais m'en
sparer: croyez-vous que la condition de demeurer avec moi ne soit point
un obstacle aux projets que j'ai forms pour elle? On croira sans peine
que je n'hsitai point  assurer que cette condition seroit un bonheur
de plus pour quiconque osoit aspirer  la main de mademoiselle de
Miralbe. Eh bien! me rpondit-il, ds ce moment ma maison vous est
ouverte. J'ai des torts  rparer; et quoique ma nice m'ait plusieurs
fois rpt qu'elle les avoit oublis, je suis persuad qu'avec votre
secours je la forcerai du moins  ne jamais se les rappeler sans
plaisir. Adle se chargea de notre rponse, et la fit avec tant de
sensibilit, que ce vieillard convint qu'il lui avoit une obligation
dont il ne pourroit jamais s'acquitter; c'toit de lui avoir fait faire
connoissance avec son coeur: un peu tard, il est vrai, disoit-il avec
gaiet; mais ce n'est pas sa faute.

Je connois les secrets de votre famille, ajouta M. de Saint-Alban: ils
sont l'effet du malheur; on peut les rparer. Vous connoissez aussi ceux
de la famille d'Adle: ils reposent sur le crime; il faut les punir. M.
de Miralbe est un abominable homme, dangereux pour tous ceux qui sont
sous sa dpendance. Heureusement il est sous la mienne, et je compte
lever tous les obstacles qu'il m'opposera,  l'aide de l'espoir de mon
hritage, qu'il n'aura jamais. Celui qui ne calcule que son intrt
doit tre sacrifi aux pieds de l'idole auquel il a tout immol. La
crainte d'une rupture avec moi le rendra souple  mes volonts; mais
pour ne pas nous exposer  mille tracasseries, je vous conseille de ne
venir chez moi que rarement, jusqu'au jour o vous serez en possession
du nom qui vous appartient. Vous sentez qu'avant cette poque je ne peux
prononcer le mot de mariage; et comme il entre dans mes vues qu'il soit
aussitt fait que propos, la contrainte que je vous impose trouvera
bientt sa rcompense. crivez  M. et  madame de Montluc de se rendre
 Paris; j'attends de votre complaisance que vous voudrez bien me
prsenter  eux: le reste me regarde. Ils trouveront tout ici dispos
selon leurs vues et les vtres.

Je promis  M. de Saint-Alban de lui obir en tout, et je tins parole,
except que je lui rendois des visites plus frquentes que je ne le
trouvois moi-mme raisonnable dans les circonstances o nous tions;
mais il toit trop difficile de me priver de voir Adle, quand tout
s'unissoit pour me tenter. Florvel, son pouse et M. de Nangis toient
devenus la socit intime de M. de Saint-Alban; ils formoient aussi la
mienne, et je ne pouvois apprendre qu'ils alloient  Versailles sans
cder au dsir de les accompagner. Nous tions si bien d'accord quand
nous nous trouvions runis! L'oncle de mademoiselle de Miralbe oublioit
avec nous le rle de courtisan pour ne laisser voir que l'homme aimable,
sensible et gnreux; il ne nous cachoit pas ses regrets d'avoir vieilli
en cherchant sans cesse le bonheur hors de lui. Il faisoit des projets;
et si l'illusion, naturelle aux hommes, l'empchoit d'appercevoir que
ses desirs et sa vieillesse ne s'accordoient point, notre amiti nous
privoit galement de la facult d'y rflchir. Quoiqu'il et prs de
soixante et dix ans, il calculoit l'avenir comme nous; malgr notre
jeunesse, nous comptions comme lui. Puisque la mort n'a point d'ge,
l'esprance de la vie ne peut avoir de bornes.

Henri de Miralbe venoit aussi souvent chez son oncle; mais il n'toit
jamais de nos petits comits: il aimoit trop les plaisirs bruyans pour
en chercher au milieu de nous; et la crainte de parotre faire sa cour
l'loignoit de tout ce qui auroit pu lui donner l'apparence d'une
complaisance servile. La socit nombreuse convenoit mieux  son genre
d'esprit; il y brilloit. C'toit aussi les jours o l'on recevoit du
monde, qu'Adle avoit soin d'inviter son frre. Dans l'apprhension de
rencontrer son fils, M. de Miralbe ne venoit gure que le matin: ainsi
la haine qui existoit entre eux me sauva l'embarras de me trouver avec
lui avant l'poque fixe par M. de Saint-Alban.

Cette poque arriva. M. et madame de Montluc eurent la bont de se
rendre  mon invitation; ils vinrent  Paris, descendirent chez moi. Le
mari par ses connoissances et son amnit, l'pouse par sa douceur
obligeante, russirent auprs de l'oncle d'Adle; il toit fait pour
apprcier leur mrite. La reconnoissance que ce couple respectable
portoit  la mmoire de madame de Sponasi, l'amiti dont nous nous
tions donn des preuves, les avantages rciproques que nous trouvions
dans l'union de nos sentimens et de nos intrts, valoient bien les
droits de la nature; et si nous faisions illusion  ceux qui nous
entouroient, c'est que nos coeurs nous trompoient nous-mmes. M. de
Saint-Alban nous avoit servis avec tant de chaleur, qu'en moins de huit
jours je fus en possession des titres ncessaires pour prendre le nom de
Montluc; tout ce que la faveur peut ajouter aux formalits des lois me
fut prodigu plutt qu'accord. Sans autre ambition que celle que
m'inspira l'amour, je parvins au-del de ce que je devois prtendre:
mais je puis affirmer avec vrit que je n'prouvai pas le moindre
mouvement de vanit; la certitude d'pouser mademoiselle de Miralbe ne
laissoit pas en moi de place  un sentiment si petit. Qu'elle ft
toujours reste Adle, et jamais, jamais je n'aurois desir tre autre
que Frdric.




CHAPITRE XLVIII.

_Contrat de mariage et testament._


M. de Saint-Alban fixa le jour o il devoit proposer notre union  M. de
Miralbe, en convenant lui-mme que jamais affaire ne lui avoit paru
aussi embarrassante  traiter. Non pas, disoit-il, que je ne sois sr
de russir. Si mon neveu osoit me rsister ouvertement, je l'accablerois
 la fois de la preuve de ses crimes, de mon indignation et de mon
crdit; mais je voudrois viter l'clat. Je m'attends  bien des
objections,  mille petits moyens dtourns qui rvolteront ma patience;
je songerai qu'il s'agit du bonheur de ma chre Adle, et je tcherai de
me contraindre.

M. de Miralbe, qui sans doute payoit quelques domestiques de son oncle
pour tre instruit de ses actions, n'ignoroit pas mes visites frquentes
chez lui: aussi ne parut-il surpris de la proposition de M. de
Saint-Alban qu'autant qu'il le falloit pour donner plus de prix  son
consentement. Il se dfendit de marier sa fille par l'impossibilit o
il se trouvoit de lui compter l'argent qui provenoit de sa tutelle,
prtextant avoir plac depuis peu des fonds considrables dans une
entreprise excellente, mais qui ne devoit rien rendre avant trois ans.
M. de Saint-Alban leva cette difficult en mon nom, en assurant que je
consentirois volontiers  attendre jusqu' cette poque, et mme plus
long-temps si cela toit ncessaire. Afin de ne pas lui donner d'ombrage
sur sa gnrosit envers mademoiselle de Miralbe, il le prvint qu'il se
trouvoit lui-mme assez gn pour ne pas agir avec elle comme il se
l'toit promis, et qu'il regrettoit de borner  cent mille livres le
prsent qu'il vouloit lui faire. Mais, ajouta-t-il, elle n'y perdra
rien, puisque mes biens doivent vous appartenir un jour, et je vous
charge de la ddommager du tort que je lui fais malgr moi. Soit que
cette assurance rendt M. de Miralbe docile, soit qu'il et d'avance
calcul le danger de s'opposer  une volont dcide de celui dont il
convoitoit l'hritage, il cda avec grace, ne quitta son oncle qu'aprs
avoir fait mille caresses  Adle, et pris jour pour recevoir la visite
de M. et de madame de Montluc.

Ils se rendirent effectivement chez lui, et lui demandrent sa fille,
suivant les formes usites alors. Ils furent accueillis avec les plus
grandes dmonstrations d'amiti, reurent mille flicitations sur le
bonheur d'avoir retrouv un fils digne d'eux; flicitations qui lui
furent reportes,  l'gard d'Adle, avec plus de justice et sans doute
aussi plus de sincrit. M. de Montluc, qui paroissoit possder toute ma
fortune, parla des avantages qu'il se proposoit de me faire. M. de
Miralbe, soulag de pouvoir du moins exhaler sa haine contre quelqu'un,
jura que jamais Henri ne rentreroit en grace auprs de lui, et que tous
ses biens appartiendroient  celui de ses enfans dont il n'avoit qu' se
louer; mais il s'abstint d'entrer dans aucun dtail, en observant qu'il
avoit promis  M. de Saint-Alban de lui cder la satisfaction de veiller
aux intrts de mademoiselle de Miralbe.

Cette visite faite et rendue, il me fut permis de voir Adle tous les
jours, de lui parler de ma joie, de lire dans ses regards les mouvemens
de la sienne. La certitude d'tre unis toit pour nous un tat de
flicit et de surprise: nous eussions t trop  plaindre d'en douter
un seul instant, et cependant nous ne pouvions le croire. Ce mlange
d'inquitudes sans motif, d'assurance si voisine de la crainte, ne peut
se concevoir que par ceux que l'amour et l'espoir ont long-temps agits.
Hlas! nous nous tions dj vus si prs du bonheur, un vnement si
imprvu nous en avoit dj loigns avec tant de violence, que nous
n'osions qu'en tremblant nous confier aux prsages heureux qui nous
entouroient. Combien de fois ne regrettmes-nous pas le sort de ceux qui
ne portent  l'autel qu'un coeur brlant de desirs! Mais quand on a de la
fortune, il faut des contrats; ce qui souvent demande plus de temps que
les amans ne voudroient en accorder.

Enfin la minute du mariage de nos biens fut arrte par M. de
Saint-Alban; lui et M. de Montluc approuvrent le compte que le pre de
mademoiselle de Miralbe rendit de sa tutelle: ils stipulrent les
poques de paiement; en un mot, ils prirent d'un ct comme de l'autre
toutes les prcautions que l'intrt et la mfiance dguisent sous les
noms les plus honntes. Le notaire fut charg d'apporter son acte le
lendemain. Nous devions tous souper chez M. de Saint-Alban, et signer.
Mes amis, ceux d'Adle, nos parens, nous flicitoient et se flicitoient
avec plus ou moins de franchise. Philippe, l'excellent Philippe,
jouissoit de son ouvrage, de mon bonheur et de ses sacrifices. Comme il
m'embrassa de bon coeur la veille de ce jour si long-temps desir!

Mon imagination toit trop exalte pour que le sommeil pt un moment en
suspendre l'activit! Lev de bonne heure, je me proposois de me rendre
le plutt possible  Versailles, quand je reus ce billet d'Adle:

Mon oncle a pass une nuit terrible. Les mdecins prtendent que c'est
une attaque d'apoplexie.  chaque instant il perd connaissance, et
parot sur-tout souffrir horriblement de ne pouvoir parler. Je ne sais
qui a averti M. de Miralbe, il est arriv ce matin  six heures. Il m'a
recommand, avec beaucoup de douceur, de retirer les invitations faites
pour aujourd'hui. Je viens d'en charger le secrtaire de mon oncle. Je
n'cris qu' vous et  Henri, et je retourne servir mon protecteur.
Adieu, mon cher Frdric. Venez voir M. de Saint-Alban: si le ciel
permet que son tat s'amliore, son amiti sera flatte des tmoignages
de la vtre. Je croyois avoir puis la coupe du malheur; j'ignorois
celui de trembler pour les jours d'un tre aussi cher. Adieu, mon ami.

Je partis presque aussitt pour Versailles, accompagn de M. et de
madame de Montluc: nous gardmes en route le plus profond silence; nous
craignions rciproquement de nous communiquer nos alarmes et nos
soupons. En arrivant, nous demandmes des nouvelles de M. de
Saint-Alban; elles toient toujours telles qu'Adle me les avoit
donnes. M. de Miralbe vint nous recevoir, et ne demeura avec nous qu'un
moment, en s'excusant sur les soins que l'tat de son oncle exigeoit. Il
toit ple; son regard n'avoit point d'assurance: Dieu seul connot le
sentiment qui l'agitoit alors. Nous restmes dans l'esprance de voir sa
fille, mais sans oser la faire avertir: les occupations auxquelles elle
se livroit toient si sacres, que l'amour mme se ft reproch de l'en
distraire. M. de Nangis, Florvel et son pouse arrivrent quelque temps
aprs nous: nous passmes quatre heures ensemble, sans voir d'autres
individus que les mdecins, qui ne conservoient point d'esprance, et
quelques valets dont la fonction paroissoit bien plus tre de nous
observer, de nous empcher de parler, que de rpondre au dsir que nous
avions de connotre  chaque instant l'tat du malade. Adle passa par
hasard dans le salon o nous tions, et parut surprise de nous voir.
Sans doute on lui avoit laiss ignorer la prsence de tous ses amis. Sa
figure, toujours si expressive, auroit pu servir de modle pour peindre
la douleur. Elle nous raconta, dans le plus grand dtail, l'attaque
terrible qu'avoit prouve son oncle; et quoique tous ses discours
annonassent assez qu'elle n'avoit aucun espoir de le voir se rtablir,
elle nous interrogeoit de manire  nous forcer de lui en donner.
Bientt elle nous quitta pour retourner auprs de M. de Saint-Alban: son
inquitude lorsqu'elle ne le voyoit pas, galoit seule les angoisses qui
la dchiroient  chaque crise dont elle toit tmoin.

Ne pouvant tous rester plus long-temps chez M. de Saint-Alban, nous
acceptmes l'offre que nous fit M. de Nangis de nous runir 
l'appartement qu'il avoit  Versailles, et de laisser un de nos
domestiques chez le malade, pour venir d'heure en heure nous donner de
ses nouvelles. Elles s'coulrent avec bien de la lenteur, et sans
apporter un seul rayon d'esprance.  minuit nous apprmes que le
protecteur d'Adle avoit cess d'exister. Lecteurs, reprsentez-vous
dans quel abme de malheurs cette affreuse nouvelle pouvoit de nouveau
me plonger, et jugez de la tristesse avec laquelle je la reus.

La premire punition de ceux qui ont des torts graves  se reprocher,
est de se voir sans cesse souponns des crimes dont peut-tre ils sont
innocens. Je pensai (et je ne fus pas le seul) que la mort de M. de
Saint-Alban arrivoit dans une circonstance si favorable  M. de Miralbe,
que, malgr sa douleur apparente, il toit difficile d'ajouter foi  ses
regrets, et plus difficile encore de le croire exempt de reproche. Du
premier instant o l'tat de son oncle avoit paru dsespr, il s'toit
tabli en matre dans sa maison; le titre de son plus proche hritier
lui en donnoit le droit: la ncessit de veiller sur un tre qu'il
disoit lui tre cher, lui servoit de prtexte; l'intrt toit son
motif.

Adle, toute occupe de ses alarmes et des soins qu'elle rendoit  M.
de Saint-Alban, oublioit, pour ainsi dire, qu'elle vivoit avec son
pre; mais  peine son protecteur eut-il ferm les yeux, que ses ides
se reportrent sur elle-mme, et l'avenir la fit trembler. Retourner
dans la maison de M. de Miralbe, o madame de Valmont demeuroit
toujours, lui parut le comble du malheur. Entrane par la crainte
plutt que dcide par ses rflexions, elle se disposoit  chercher un
asyle auprs de son frre, quand madame de Morvel vint  son secours. Au
risque de se compromettre dans une circonstance aussi dlicate, elle la
conduisit  Paris dans un couvent, lui faisant crire  M. de Miralbe
une lettre qui ne devoit lui tre remise qu'aprs son dpart. Dans cette
lettre, Adle disoit qu'il lui avoit t impossible de rester dans des
lieux o tout lui retraoit la perte qu'elle venoit de faire; que
prsumant que son pre seroit oblig de demeurer encore quelques jours
 Versailles, et ne voulant pas ajouter  tous les dtails qui alloient
l'occuper, celui de choisir une rsidence, elle avoit pris le parti de
chercher une retraite dans un lieu qui mriteroit son approbation; que
l elle attendroit ses ordres, mais qu'elle esproit de sa bont qu'il
voudroit bien lui laisser consacrer  la solitude les premiers momens de
sa douleur. Elle s'excusoit de ne l'avoir pas consult, sur les
mnagemens qu'elle avoit cru devoir aux regrets auxquels lui-mme toit
en proie; regrets que sa prsence n'auroit fait qu'augmenter. On sent
qu'une lettre pareille ne pouvoit qu'adoucir la dmarche d'Adle, et non
la faire approuver; mais elle n'en demandoit pas davantage.

Elle avoit pri madame de Florvel de me consoler, de me conjurer de ne
pas l'abandonner, en un mot de consulter avec son frre et ses amis
s'il n'toit aucun moyen de la soustraire au plus cruel de tous les
hommes, protestant que la mort lui parotroit prfrable  la ncessit
de rentrer sous sa domination. Son effroi toit si grand, qu'il lui
avoit suggr l'ide de rclamer dans les tribunaux contre le titre de
fille de M. de Miralbe, de lui demander la preuve de ses droits sur
elle, de le poursuivre en rparation du complot dont elle avoit t la
victime, de l'accabler de la dclaration faite par sa femme-de-chambre,
et que M. de Saint-Alban lui-mme avoit revtue de sa signature; ce qui
lui donnoit un caractre d'authenticit bien propre  frapper les
esprits. Par une bizarrerie tonnante, le projet d'Adle fermentoit
aussi dans la tte de son pre, mais par des motifs bien diffrens.

M. de Miralbe, loin de marquer le moindre mcontentement de la
rsolution que sa fille avoit prise, parut hautement l'approuver; mais
il ne lui crivit point. Pour savoir sur quel ton il parleroit, il
attendit l'ouverture du testament de M. de Saint-Alban; et madame de
Florvel, qui sans doute toit plus instruite qu'elle ne l'avouoit,
m'exhortoit  prendre patience jusqu' ce que l'on connt les dernires
volonts du protecteur d'Adle.

Ce jour vint. M. de Nangis fut invit  titre d'excuteur testamentaire.
M. de Saint-Alban n'avoit appel  sa succession, par gal partage,
qu'Adle et son frre. C'toit frapper M. de Miralbe dans un endroit
bien sensible. Mais ce qui mit le comble  sa fureur, fut de voir qu'il
n'toit point nomm tuteur de sa fille: au contraire, M. de Saint-Alban,
en priant M. de Nangis d'accepter cette qualit, avoit ordonn que, s'il
la refusoit, mademoiselle de Miralbe, par le fait mme, ds l'instant,
et sans tre oblige de rendre compte  personne, disposeroit des biens
qu'il lui lguoit. Il fut impossible  M. de Miralbe de douter qu'il
n'et t dmasqu devant son oncle. Sa rage ne peut se concevoir; du
mme coup il perdoit l'espoir si long-temps caress de rparer sa
fortune, dont il cachoit le dlabrement au public. Ce public, qui ne
juge gure que par les faits, alloit sans doute scruter les motifs de
son exhrdation. Son fils triomphoit: plus il l'avoit prsent comme un
homme sans moeurs, plus il toit humiliant pour lui de voir qu'il lui et
t prfr. Sa fille, en jouissant d'une fortune qu'il n'avoit pas t
cru digne de grer, devenoit presque indpendante de lui; et soustraite
aux projets qu'il pouvoit former contre elle, elle alloit avant peu lui
demander compte de la succession de sa mre. Le testament de M. de
Saint-Alban avoit t rdig avec tant de prcautions, qu'il toit
impossible de l'attaquer victorieusement par les voies ordinaires. Il ne
restoit qu'un expdient  un homme du caractre de M. de Miralbe; il osa
le tenter, et mit opposition  l'excution des dernires volonts de son
oncle, jusqu'au moment o l'tat de la fille qui se prtendoit tre
mademoiselle de Miralbe auroit t constat.




CHAPITRE XLIX.

_Procs._


Trois jours aprs, il fit parotre un mmoire destin au public bien
plus qu'aux tribunaux, manire de plaider assez en vogue dans ce
temps-l. Il y peignoit Adle comme une intrigante, leve par un
philosophe, qui l'avoit, ds l'enfance, livre au libertinage le plus
affreux, et accoutume  tout braver pour aller  la fortune. Aprs
avoir fait un rcit aussi adroit que mensonger des moyens employs pour
tromper son coeur, toujours livr au chagrin d'avoir perdu sa fille,
toujours agit par l'esprance de la retrouver; aprs avoir embelli,
s'il est possible, les charmes sducteurs d'Adle, et blm la
foiblesse avec laquelle il s'toit livr lui-mme  quelques apparences
concertes avec trop de ruse pour qu'il pt s'en mfier, il rappeloit
l'aventure de M. de Farfalette. De ce jour il conut des soupons; et ce
qui les confirma, fut la certitude qu'il acquit depuis, que la prtendue
demoiselle de Miralbe avoit ds long-temps des rapports trs-intimes
avec son fils. C'toit son fils qui avoit tram ce complot; l'vnement
ne prouvoit que trop la perfidie avec laquelle il avoit t conduit.
Malgr le scandale de la conduite de la prtendue demoiselle de Miralbe,
malgr qu'elle et t surprise en rendez-vous chez la soeur de l'homme
qui l'avoit pervertie ds ses plus jeunes ans, malgr qu'il ft trop
notoire que ladite Adle toit de plus en liaison rgle avec un
personnage devenu depuis peu important, et qu'on nommera lorsqu'il en
sera temps (c'toit moi), on toit parvenu  blouir M. de Saint-Alban.
Ici se trouvoit plac un grand loge de son oncle, dont le seul dfaut
fut toujours de ne pouvoir rsister  un sexe qui, de tout temps, a
subjugu les hommes d'ailleurs les plus estimables. Il prtendoit qu'il
l'avoit plusieurs fois averti des renseignemens parvenus jusqu' lui
contre la prtendue demoiselle de Miralbe, et consult sur les moyens de
la rendre au nant dont il l'avoit tire; mais que ce vieillard, sduit
par son amour, et peut-tre par les complaisances dont on beroit sa
crdulit, s'toit emport contre lui. Il ne lui resta donc qu'un parti
 prendre, ce fut de ne pas troubler le repos d'un oncle dont le bonheur
lui toit plus cher que les richesses, et d'attendre, au risque de tout
ce qui pourroit en arriver, que la conduite de la prtendue demoiselle
de Miralbe clairt son coeur en le dchirant. Mais habilement guide par
son fils et par l'homme qui n'a jamais cess d'avoir un empire absolu
sur ses volonts, elle calcula toutes ses actions de manire  augmenter
l'aveuglement de M. de Saint-Alban, jusqu'au jour o ils furent tous
certains d'un testament sans doute d'avance concert entre eux. Au
comble de leurs desirs, la mort vint les dlivrer de la gne qu'ils
s'toient impose, et leur en payer le prix.

M. de Miralbe s'interdisoit toute rflexion sur la promptitude avec
laquelle son oncle avoit rendu le dernier soupir; et de toutes les
perfidies rpandues dans son mmoire, ce n'toit pas la plus
mal-adroite. Bien des gens refusent de croire un attentat qu'on leur
affirme, et le soutiennent comme authentique quand on leur a laiss le
soin de le deviner: l'indulgence se tait o l'amour-propre peut se
donner le mrite de la pntration.

M. de Miralbe concluoit  suspendre l'excution du testament de M. de
Saint-Alban, jusqu'au moment o les lois auroient fait justice des
crimes et des prtentions de la fille Adle. Il ne doutoit pas que les
personnages respectables qui, tromps par ses fausses vertus, lui
avoient jusqu' prsent accord leur protection, ne s'empressassent de
l'abandonner  ses propres ressources et  celles de ses complices. Les
personnages respectables toient Florvel, son pouse, et M. de Nangis;
les complices toient Henri et moi, mais moi sans tre nomm: prcaution
assez inutile, car je n'avois pas envie de garder l'anonyme.

Jamais libelle ne surprit autant ceux contre lesquels il toit dirig,
et jamais aussi il n'inspira des sentimens plus unanimes contre son
auteur. Madame de Florvel y rpondit pour son compte, en allant
aussitt trouver Adle au couvent o elle s'toit retire; et aprs lui
avoir donn communication du mmoire de son pre, elle lui dit: Nous
n'avons, mon amie, qu'un parti  prendre toutes deux: vous, de garder le
silence, et de confier  votre tuteur le soin de vous dfendre; moi, de
vous offrir un asyle dans ma maison. Si vous restiez dans un clotre, on
croiroit que je vous ai juge, et je rougirois que l'on penst mme que
je vous souponne.

Adle connoissoit trop son pre pour tre scandalise de se voir
dsavoue par lui; elle l'auroit volontiers remerci de vouloir briser
les liens qui l'unissoient  lui, et l'auroit de plus second de tout
son pouvoir, si les atrocits rpandues contre elle et contre M. Durmer
ne lui eussent fait un devoir de se dfendre. Aussi trouvoit-elle fort
triste d'tre oblige de plaider pour tre fille de M. de Miralbe,
lorsque tous ses voeux tendoient  ne lui appartenir  aucun titre, et
plus fcheux encore, s'il est possible, de se voir condamne  la
clbrit, lorsque tous ses gots ne lui faisoient envisager le bonheur
que dans le silence d'une douce mdiocrit. Dans le premier moment, elle
ne sentit que le procd de madame de Florvel et le plaisir de se
rapprocher de moi: aussi ne fit-elle aucune difficult pour quitter le
couvent, et s'exposer aux regards avides du public.

M. de Nangis toit dconcert; il prtendoit que la famille de Miralbe
n'toit pas de race humaine: mais comme il y avoit dans le mmoire du
pre vingt mensonges dont il lui toit impossible de douter; comme il
avoit connu, estim et chri M. Durmer, et qu'on lui prouva sans peine
que son honneur toit engag  soutenir le titre de tuteur d'Adle,
titre qu'il obtenoit pour la seconde fois, et qui annonoit  tout le
monde l'opinion que deux hommes estimables sous des rapports diffrens
avoient eue de sa probit, il consentit  prter son nom dans ce procs.
C'toit tout ce qu'on attendoit de lui, et ce qu'il pouvoit offrir de
meilleur.

Indpendamment de l'amiti qui unissoit Henri  sa soeur, il toit trop
intress  l'excution entire du testament de M. de Saint-Alban, et
trop avide de saisir l'occasion de combattre M. de Miralbe, pour la
laisser chapper. En quarante-huit heures, il fit imprimer une rponse
vraiment plaisante, sous le titre de _Critique du Roman de mon pre_.
Sans discuter la vrit des faits, sans supposer mme qu'on et voulu
les donner pour authentiques, il se contenta d'examiner le mmoire de
M. de Miralbe comme un ouvrage littraire purement d'imagination, et il
en fit ressortir les invraisemblances avec tant d'adresse, qu'il mit les
rieurs de son parti, en obtenant l'approbation de tous les gens de got.

Ce procs toit vritablement de ceux que les tribunaux ne jugent
qu'aprs que l'opinion publique s'est prononce. Il auroit t aussi
impossible de prouver qu'Adle toit ne demoiselle de Miralbe, que
d'affirmer le contraire. Il ne s'agissoit que de savoir si ce titre
qu'elle avoit possd de l'aveu de celui qui le lui disputoit, si ce
titre en vertu duquel elle avoit t esclave et victime d'un homme qui
trouvoit son intrt  le lui donner, pouvoit lui tre enlev quand
l'intrt de ce mme homme toit de l'en priver. Rien sans doute n'et
t plus injuste; mais, je le rpte, il falloit mettre toutes les voix
de notre ct: aussi, tandis que Henri attiroit vers nous ceux sur qui
l'esprit peut tout, je dchirai le voile dont son pre avoit bien voulu
me couvrir; et la rponse personnelle que je fis  son libelle, devant
ncessairement contenir le dtail de ma connoissance avec mademoiselle
de Miralbe, l'histoire de notre amour et de nos malheurs fut faite de
manire  ranger de notre bord les femmes et les jeunes gens, deux
classes qui, par la chaleur de leur approbation, servent toujours bien
le parti qu'elles appuient.

Mais le mmoire imprim sous le nom de M. de Nangis, en qualit de
tuteur de mademoiselle de Miralbe, toit le plus important; et, sans les
rflexions de Henri, nous allions faire la plus grande de toutes les
sottises en approuvant celui qu'avoit travaill un clbre avocat. Il
citoit force lois en faveur d'Adle: c'toit sans doute l'esprance de
son pre, qui se ft alors trouv bien  son aise, puisqu'en opposant
citations  citations, il nous enfermoit dans un labyrinthe dont nous ne
fussions pas sortis. Henri traa le plan, exigea qu'on se tnt 
l'expos simple des faits, et qu'on appuyt seulement sur trois points:

1. L'indignation avec laquelle les amis de sa soeur avoient vu les
prtentions que M. de Miralbe levoit contre elle, et leur intention
bien prononce d'unir leur cause  la sienne.

2. L'aveu qu'elle avoit fait  M. de Saint-Alban de son amour pour moi,
et l'approbation qu'il y avoit donne; approbation qu'il toit
impossible de nier, puisque la minute des articles dresss existoit
encore, et qu'on en donnoit copie certifie par le notaire qui l'avoit
rdige. Rien ne dtruisoit plus compltement l'ide que M. de
Saint-Alban ft amoureux de sa nice, et qu'on et employ aucun moyen
pour le sduire. Comment, aprs cela, supposer que sa mort et combl
les voeux de ceux dont il alloit assurer le bonheur, de ceux qui
n'auroient plus rien  desirer s'il vivoit encore?

3. L'histoire du rendez-vous avec M. de Farfalette.

Ce point toit fort dlicat  traiter. Je demandai  Adle que l'on
mnaget une femme dont elle avoit  se plaindre bien cruellement, mais
que, par des raisons particulires, je souhaitois de ne pas voir
compromise. Adle connoissoit mes motifs; elle les approuva, et donna 
son sexe un exemple qu'il devroit s'empresser d'imiter. Bien d'autres, 
sa place, eussent montr de la jalousie, ou tout au moins de l'humeur;
elle ne me tmoigna que de l'estime. Elle n'ignoroit pas que je
dtestois madame de Valmont; elle sentit cependant que ce n'toit ni 
moi ni  celle qui se regardoit comme mon pouse,  la punir. On peut
har une femme que l'on a beaucoup aime: jamais, et sous quelque
prtexte que ce soit, on ne doit se prter  la perdre. M. de Nangis,
bien loin d'approuver ces mnagemens, ne les concevoit pas; il auroit
voulu qu'on se servt de la dclaration faite par la femme-de-chambre de
sa pupille, et la regardoit, avec raison, comme une assurance de
triomphe.

Il ne fallut pas moins qu'il se contentt d'annoncer qu'il avoit la
certitude que ce rendez-vous toit une intrigue abominable concerte par
des tres qui avoient voulu perdre mademoiselle de Miralbe; qu'il ne les
nommoit pas par des raisons dont la dlicatesse lui faisoit une loi;
mais que si l'intrt de sa pupille l'exigeoit un jour, il les
accableroit d'une preuve qui les rendroit l'horreur de la socit.

Cette pice nous servit bien plus que si elle avoit t imprime. Qu'on
se rappelle que M. de Valmont toit membre du parlement de Paris, que sa
place pouvoit lui donner une grande influence dans cette affaire par
lui-mme et par ses sollicitations auprs de ses collgues. Henri trouva
moyen de l'enlever  M. de Miralbe, et d'unir irrsistiblement son
intrt au ntre.

Muni de la dclaration de la femme-de-chambre de sa soeur, il alla
trouver madame de Valmont, la lui montra, en l'assurant qu'elle seroit
imprime dans le mmoire de mademoiselle de Miralbe. Madame de Valmont
resta anantie.

J'obtiendrai qu'on la supprime, lui dit Henri,  condition qu'avant
huit jours vous quitterez la maison de mon pre, ainsi que votre poux,
dont il faut nous garantir non seulement la neutralit, mais encore les
services. N'objectez pas que vous ne pouvez dterminer sa volont sans
vous compromettre; il est indispensable que M. de Valmont connoisse
cette pice terrible contre vous, et que le soin de votre rputation
soit l'assurance de sa conduite  notre gard. Je ne sais pas et je ne
dois pas savoir les motifs de votre haine contre ma soeur: vous avouerez
seulement  votre poux que mon pre vous a forc la main, et
qu'ignorant les consquences de cette action, encore plus les projets de
M. de Miralbe, vous ftes aussi indigne qu'afflige quand vous vtes le
pige dans lequel on vous avoit entrane. Un mari pardonne bien des
choses quand son honneur n'est pas compromis; le vtre ne peut douter
de l'impassibilit de vos principes. Vous sauver ou vous perdre, il n'y
a point  balancer.

Madame de Valmont le sentit; elle demanda, pour disposer l'esprit de son
poux, quelques jours, qui lui furent accords. Le quatrime, elle fit
prier Henri de se trouver chez elle; M. de Valmont y toit. L, il fut
tmoin de l'adresse avec laquelle on persuada  un poux ce qu'il devoit
croire, en loignant ses rflexions de ce qu'il ne devoit pas
souponner; et Henri, malgr qu'il se vantt de bien connotre les
femmes, rptoit, en sortant de cet entretien, que plus on vivoit, plus
on apprenoit  douter de ses connoissances. Il promit  M. de Valmont
que cette pice lui seroit remise, ou seroit imprime le lendemain du
jugement: remise, si sa soeur toit conserve dans ses droits; imprime,
si elle toit condamne  y renoncer.

Il exigea sans piti que M. de Valmont quittt la maison de son pre; il
avoit calcul l'effet que cette rupture produiroit dans le monde, et ne
s'toit pas tromp. Effectivement, ds ce moment, la cause de M. de
Miralbe fut regarde avec beaucoup de dfaveur.

Adle ne vengea la rputation de M. Durmer qu'en faisant imprimer dans
son mmoire la lettre que cet crivain clbre lui avoit adresse  ses
derniers momens. Lecteurs, vous la connoissez; prononcez: fut-elle
dicte par un homme capable de corrompre l'innocence?




CHAPITRE L.

_Le 17 octobre._


Rien ne dure aussi long-temps qu'un procs; bien des gens le savent par
exprience. Celui intent contre Adle reposoit sur des moyens si
extraordinaires, qu'il toit impossible d'en prvoir l'issue. Sa
position d'ailleurs toit fort dsagrable. Devenue la femme du jour
sans le vouloir, ne pouvant fuir la socit sans parotre se condamner,
n'osant s'y livrer dans la crainte d'affecter trop d'assurance; oblige
 des dpenses assez fortes sans fortune fixe, puisqu'elle ne possdoit
rien pour le prsent, et que le mme arrt pouvoit lui ravir du mme
coup les biens de sa mre et l'hritage de M. de Saint-Alban;
contractant des obligations pcuniaires avec ses amis, elle qui
redoutoit plus que personne ce genre de dpendance; sur-tout voyant 
jamais l'impossibilit de s'acquitter si elle toit condamne  renoncer
au titre de mademoiselle de Miralbe... ce fut au milieu de ces
inquitudes que nous jurmes de ne pas confier de nouveau aux vnemens
le soin de notre bonheur, et de nous marier, au risque de tout ce qu'il
en pourroit arriver.

La premire fois que nous en parlmes, M. de Nangis, Florvel, son
pouse, nos avocats, Henri mme, s'crirent que cela toit impossible,
que mademoiselle de Miralbe n'obtiendroit pas le consentement de son
pre, qu'il ne rpondroit pas si elle le lui demandoit pour la forme; et
que, ne pouvant s'en passer pour contracter sous le nom qu'il lui
disputoit, si elle se marioit sous celui d'Adle seulement, elle
paratroit renoncer elle-mme  tous ses droits. Nous n'ignorions point
la solidit de ces raisonnemens; mais plus ils s'opposoient  nos
desirs, plus nous tions dcids  n'en tenir aucun compte. M. de Nangis
alors annona qu'il refuseroit son consentement; mais Adle, sans
s'pouvanter de l'opposition qu'elle rencontroit, demanda du moins qu'on
voult bien l'entendre. Voici les raisons qu'elle fit valoir.

On sait que je ne tiens pas  la fortune, et que s'il et t en mon
pouvoir de servir M. de Miralbe dans le dsir qu'il a de me mconnotre
pour sa fille, je l'aurois fait avec plaisir; il m'a place dans la
ncessit de soutenir des droits que je ne desire point, et c'est le
seul tort qu'il m'est difficile de lui pardonner.

Je ne ferai entrer l'amour pour rien dans ma rsolution; ce qui est
tout pour moi ne peut tre une considration pour les autres: mais si je
perds mon procs, que deviendrai-je? Je ne serai plus cette Adle dont
l'obscurit faisoit la sret et le bonheur; je ne serai qu'une
intrigante, perdue de rputation, sans appui, sans protecteur lgal: et
le mme homme qui m'a dj si cruellement traite lorsque son premier
devoir toit de me dfendre, ne se croira-t-il pas le droit de se
venger, quand tout se runira pour me faire parotre coupable? L'arrt
qui me privera du titre de sa fille, ne l'autorisera-t-il pas  me punir
de l'avoir port? Qui me soutiendra contre lui? Personne. Mes amis
m'abandonneront en me plaignant, et je leur rendrai assez de justice
pour les plaindre moi-mme de m'abandonner; je connois le monde, et je
sais qu'il est souvent dangereux  la vertu de protger l'innocence,
quand les tribunaux et la voix publique l'ont condamne. Quiconque
uniroit alors sa cause  la mienne, se perdroit sans me sauver. Voil
peut-tre l'avenir qui m'attend: un seul tre peut m'y soustraire. Quand
les lois frapperoient sans piti la solitaire Adle, mme en m'tant le
titre de Miralbe, elles respecteront l'pouse de M. de Montluc: quelque
injustice qui me soit rserve sous ce nom, il sera permis  mon poux
d'embrasser ma querelle, et l'on n'osera point m'en sparer. En
acceptant ma main dans l'tat incertain o je flotte, Frdric fait plus
que lorsqu'il m'pousoit n'tant que l'lve de M. Durmer: alors je ne
lui apportois pas de dot; aujourd'hui je n'en ai point non plus  lui
offrir, et je l'expose  tous les dangers insparables de ma position, 
la douleur de voir sa compagne perdue dans ce qui est le plus cher 
tous les hommes, son honneur. Il brave tout pour moi, et il est le seul
avec lequel je puisse m'acquitter, puisque lui dans ma position, moi
dans la sienne, je ne balancerois point un instant  partager son sort.

Je n'ai parl que de l'avenir effrayant qui m'est rserv si je perds
mon procs: vous connoissez tous M. de Miralbe; si je le gagne, je suis
sa fille, et je retombe en son pouvoir. Par l'impression que cette ide
fait sur vous, jugez de la terreur qu'elle m'inspire. Que je sois Adle
condamne, ou mademoiselle de Miralbe triomphante, je suis la plus
malheureuse des mortelles. Qui pourroit donc me blmer de saisir
l'occasion de cesser d'tre l'une et l'autre? Sera-ce le public? Eh
bien! puisque jusqu' prsent il est le premier juge auquel nous nous
sommes adresss, rien ne m'empchera de justifier cette dmarche devant
lui. Ma position est si nouvelle, qu'on ne peut me juger par les rgles
ordinaires de la vie; et qui attribueroit ma rsolution  l'amour se
tromperoit, puisqu'il est vrai qu'un homme en tat de me soustraire  M.
de Miralbe, quels que fussent d'ailleurs son nom, son ge et son
caractre, deviendroit mon poux, si celui que j'aime n'toit pas assez
gnreux pour me presser de lui donner ma main. Je sens moi-mme la
force des objections que l'on m'a faites: si l'on me prouve qu'elles
l'emportent sur les raisons qui me dterminent, je suis prte  cder et
 me sacrifier  la prudence de mes amis; mais s'ils tremblent de se la
reprocher un jour, qu'ils me sauvent de la mort, et eux d'un cruel
repentir.

Il toit difficile de rsister  un pareil discours: aussi ceux qui
s'toient rcris le plus vivement contre l'ide d'un mariage dans les
circonstances o nous nous trouvions, convinrent que toutes les
considrations devoient cder devant les craintes d'Adle, craintes trop
naturelles et si fortement justifies par le pass. Aprs bien des
consultations, on s'arrta au parti de tout conduire dans le silence
jusqu'aprs la clbration. Les bans indispensables furent publis de
grand matin; les autres furent achets. Pour ne point avertir M. de
Miralbe, qui ne pouvoit donner son consentement ni le refuser, puisqu'il
nioit sa qualit de pre, mademoiselle de Miralbe ne prit que le nom
d'Adle; mais, dans le contrat qui fut dress, les hommes de loi lui
firent faire toutes les protestations et rserves ncessaires au
maintien de ses droits. La nuit du 17 octobre 17.. nous fmes maris; M.
de Nangis et madame de Florvel servant de pre et de mre  Adle, M.
et madame de Montluc reprsentant de mme de mon ct; Henri de Miralbe,
Florvel, M. de Farfalette et Philippe,  titre de tmoins.

Jour mmorable pour moi, tu comblas tous mes desirs! Que m'importoit
alors la fortune, l'instabilit des lois, les complots des mchans, les
vnemens dont les hommes disposent? que m'importoit ce bourdonnement
qu'on appelle opinion publique? Mes voeux, mes penses, tout mon tre
enfin n'existoit que dans mon amour. Nous tions l'un  l'autre, et je
sentois qu'aucune puissance humaine ne parviendroit  briser des liens
si chers  nos coeurs. Combien de fois, depuis cette poque, les annes,
en ramenant le 17 octobre, nous ont-ils trouvs remplis de
reconnoissance pour lui! c'est encore, et pour toute notre vie, la fte
de l'amour, du bonheur et de l'amiti; c'est le moment de la confiance.
Le 17 octobre nous ne sommes  personne; et la vieillesse nous atteindra
que nous trouverons encore cette journe trop courte pour parler des
plaisirs que nous lui dmes, et de tous ceux qui les ont suivis.

C'est le 17 octobre que je termine l'histoire de ma vie: lecteurs, vous
me permettrez d'tre bref; cette journe ne m'appartient pas.

Aprs dix-huit mois employs  voir beaucoup de monde pour soutenir et
augmenter le nombre de nos partisans, aprs quantit de mmoires, de
rpliques, de sollicitations, d'esprances et de craintes, le procs de
mon pouse fut jug. Elle le gagna. Nous devnmes trs-riches sans
l'avoir desir: aussi notre bonheur fut-il plus fort que les faveurs de
la fortune; il lui rsista.

M. de Miralbe s'enfuit dans une de ses terres au fond du Dauphin; et
l, sans jamais vouloir personnellement reconnotre Adle pour sa fille,
il offrit de lui rendre compte des biens de madame de Miralbe. Mon
pouse lui rpondit qu'elle n'avoit point t guide par l'intrt dans
les dmarches qu'elle s'toit vue contrainte de faire contre lui;
qu'elle le prioit de dicter lui-mme les arrangemens qui convenoient le
mieux  l'tat de ses affaires, lui promettant pour elle et pour moi de
signer aveuglment tout ce qui s'accorderoit avec ses desirs. Loin
d'tre touch de notre procd, il se disposoit  engager la plus grande
partie de ses biens pour s'acquitter avec nous, quand la mort qu'il
portoit dans son sein depuis l'arrt qui l'avoit condamn, le dlivra de
la honte, des regrets, et peut-tre des remords qui le poursuivoient.

Libres de tous soins, nous allmes passer le temps de notre deuil 
Tligny, o nous reconduismes M. et madame de Montluc, qui soupiroient
 Paris aprs les plaisirs tranquilles de la vie champtre.

Depuis nous leur consacrmes chaque anne la saison o le sjour de la
ville est le moins supportable. Nous conservmes nos amis: leur prsence
nous toit chre  bien des titres; elle nous rappeloit les services que
nous en avions reus, et toutes les poques de notre amour: le souvenir
des peines passes est pour les amans une jouissance de plus et un motif
de s'aimer davantage.

Philippe ne nous quitte point; il trouve la rcompense des sacrifices
qu'il a faits pour moi dans l'attachement de mon pouse autant que dans
le mien. Il est plus aimable que jamais, et cultive en cachette le got
qu'il a toujours eu pour l'tude. Sans avoir la manie du bel esprit, il
jette volontiers ses penses sur le papier. Je lui proposois un jour de
se faire imprimer. Non vraiment, me rpondit-il; je craindrois de
trahir les secrets de l'humanit: quand on connot les hommes, on sent
le besoin de les cacher.

FIN.





End of the Project Gutenberg EBook of Frdric, by Joseph Five

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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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