The Project Gutenberg EBook of Mmoires du duc de Rovigo, pour servir 
l'histoire de l'empereur Napolon, by Anne-Jean-Marie-Ren Savary, duc de Rovigo, 1774-1833

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Title: Mmoires du duc de Rovigo, pour servir  l'histoire de l'empereur Napolon
       Tome Sixime

Author: Anne-Jean-Marie-Ren Savary, duc de Rovigo, 1774-1833

Release Date: July 13, 2007 [EBook #22068]

Language: French

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MMOIRES
DU
DUC DE ROVIGO,
POUR SERVIR  L'HISTOIRE
DE
L'EMPEREUR NAPOLON.

       *       *       *       *       *

TOME SIXIME.

       *       *       *       *       *

PARIS,

A. BOSSANGE, RUE CASSETTE, N 22.
MAME ET DELAUNAY-VALLE, RUE GUNGAUD, N 25.

1828.

DE L'IMPRIMERIE DE LACHEVARDIERE,
RUE DU COLOMBIER, N 30.



TABLE DES MATIRES
CONTENUES
DANS LE SIXIME VOLUME.



CHAPITRE PREMIER.


Singulire concidence de date.--Les portes de mon appartement sont
enfonces.--Le gnral Lahorie.--Le sergent.--Colloque avec les
troupes.--J'ai l'pe nue sur la poitrine.--Le gnral Guidal.--Mon
secrtaire.



CHAPITRE II.


On me conduit  la Force.--Tentative d'vasion.--M. Pasquier et M.
Desmaretz.--Ma dtention ne dure qu'une demi-heure.--Le gnral Lahorie
dans mon cabinet.--Il est arrt.--Paris ne voit que le ct
ridicule.--Considrations.


CHAPITRE III.


Le gnral Mallet.--Ses liaisons avec Lahorie et Guidal.--Pourquoi ces
deux gnraux taient  la Force.--Plans de Mallet.--Il fait des dcrets
et des nominations.--Le colonel Soulier.--L'abb Lafond.--Le gnral
Mallet s'chappe de la maison de sant.


CHAPITRE IV.


Le gnral Mallet  la caserne de Popincourt.--Il se fait passer pour le
gnral Lamotte.--La 10e cohorte prend les armes.--Mallet dlivre
Lahorie et Guidal.--Le prfet de police me fait prvenir.--Dispositions
que prend le gnral Mallet.--L'adjudant-gnral Doucet.--Mallet est
arrt.--Le gnral Hullin.


CHAPITRE V.


Msintelligence entre le ministre de la guerre et moi.--Je prends la
dfense du gnral Lamotte.--Confrontations.--Ce qui et pu arriver.--M.
Frochot.--Conduite du ministre de la guerre.--Il envoie un exprs 
l'empereur.--Je n'envoie personne.--On me croit perdu.--Belle occasion
de connatre mes amis.


CHAPITRE VI.


Les Russes ne veulent entendre  aucune proposition.--Anxit de la
capitale.--Retraite simultane des armes russe et franaise 
Mojask.--Dpart de l'empereur.--Considrations qui le
dterminent.--Arrive  Paris.--Audience des ministres.--Attitude des
courtisans  mon gard.--L'empereur prend une ide juste de la tentative
de Mallet.--Mon crdit est assur.--Mes amis me reviennent.


CHAPITRE VII.


Impts.--Ressources  crer.--Nouvelle arme.--Mouvement
national.--Dputations des dpartements.--Murat retourne 
Naples.--Dfection de la Prusse.--Conseil priv.--Opinions qui y sont
mises.--Ngociations par l'intermdiaire de l'Autriche.--M. de Bubna.


CHAPITRE VIII.


Quelques mots sur les affaires d'Espagne.--Visite de l'empereur au
pape.--La culotte du pape.--Gnrosit de l'empereur avec ses
marchaux.--M. de Narbonne nomm  l'ambassade de
Vienne.--Gardes-d'honneur.--Motifs de cette institution.--Insurrection
d'un de ces rgiments  Tours.--Le colonel de Sgur.--M. de
Ntumire.--L'impratrice est nomme rgente.--Confiance de l'empereur
dans M. de Menneval.--Vive apostrophe du ministre de la guerre.


CHAPITRE IX.


L'affaire de la capitulation de Baylen devant un conseil de
guerre.--Comment elle finit.--Vengeance que je tire du ministre de la
guerre.--Quelques indices de troubles dans la Vende.--Grand zle du duc
de Feltre.--La montagne accouche d'une souris.


CHAPITRE X.


L'empereur quitte Paris.--Position de l'arme.--Manoeuvres de
l'empereur.--Bataille de Ltzen.--Mort de Bessires.--Rflexions sur la
conduite de l'Autriche.--Le gnral Thielmann.


CHAPITRE XI.


Les ennemis se rapprochent des frontires de Bohme.--Armistice.--Duroc
bless  mort.--Il refuse les Secours de l'art.--Ses derniers
moments.--Dtails sur ce marchal.--tat des choses aprs la conclusion
de l'armistice.


CHAPITRE XII.


Congrs de Prague.--Politique de l'Autriche.--L'empereur aprs ses
victoires.--M. de Metternich.--Rsultat des confrences.


CHAPITRE XIII.


Prtentions des allis.--Mesures que prend l'empereur.--Le roi de Naples
revient  l'arme.--M. Fouch  Dresde.--Conduite de
l'impratrice-rgente.--Sa recommandation au sujet des cas non
graciables.


CHAPITRE XIV.


Manoeuvres de l'arme anglaise.--Bataille de Vittoria.--Pertes immenses
de matriel.--Retraite.--L'empereur reoit cette nouvelle  Dresde.--Le
gnral Moreau.--Bernadotte.--Madame de Stal.


CHAPITRE XV.


Le marchal Soult va prendre le commandement de l'arme
d'Espagne.--L'impratrice se rend prs de l'empereur  Mayence.--Je
demande  l'accompagner.--Mes motifs.--Rponse de l'empereur.--M. de
Cazes.--Reprise des hostilits.--Le gnral Jomini.


CHAPITRE XVI.


Bataille de Dresde.--Mort du gnral Moreau.--Retraite des
allis.--chec du corps de Vandamme.--Ce gnral est fait
prisonnier.--Revers.--L'empereur est forc de changer ses premires
combinaisons.--La fortune cesse de nous tre favorable.


CHAPITRE XVII.


Marche du marchal Augereau.--Dfection de la Bavire.--Irruption des
allis en Saxe.--Mouvement de l'empereur.--Bataille de
Leipzig.--Dfection des Saxons.--Passage de l'Elster.--Mort du prince
Poniatowski.


CHAPITRE XVIII.


Position du roi de Saxe.--Part que Bernadotte prend  la dfection des
Saxons.--tat de l'opinion.--Mesures diverses.--Murat, ses intrigues et
son dpart.--Le gnral de Wrede.--Bataille de Hanau.--Irruption des
cosaques  Cassel.--Arrive de nos troupes  Mayence.--Dplorable tat
des choses et de l'opinion.


CHAPITRE XIX.


Mesures de dfense.--L'impratrice au snat.--Ouvertures des
allis.--Artifices de Metternich.--Le marchal Soult--Beau
mouvement.--Comment il choue.


CHAPITRE XX.


Alexandre refuse de passer le Rhin.--Communication qui le
dcide.--Artifices des allis.--Dfaut de ressources.--Le corps
lgislatif.--Disposition des esprits.--L'histoire jugera.--Insurrection
de la Hollande.--Encore le roi de Naples.


CHAPITRE XXI.


Considrations que je prsente  l'empereur.--Elles paraissent faire
impression.--M. de Talleyrand est sur le point de rentrer au
ministre.--Condition qu'y met l'empereur.--Wellington doit aspirer  la
couronne d'Angleterre.--Il faut appuyer ses prtentions.--Rponse de
l'empereur.--Changement de ministre.--Le duc de Vicence aux relations
extrieures.


CHAPITRE XXII.


L'empereur ne dsespre pas.--Activit avec laquelle il pousse ses
prparatifs.--Manie de dlations.--Les flatteurs.--L'empereur se dcide
 ngocier avec Valencey.--Intrigues de ce chteau.--Passion subite de
Ferdinand pour le cheval.--Comment je russis  la calmer.


CHAPITRE XXIII.


Conventions de Valencey.--Elles ne s'excutent pas.--Parti qu'il et
fallu prendre au sujet du pont de Ble.--Je propose que les
fonctionnaires restent  leurs postes.--Mes motifs.--Envoi de
commissaires extraordinaires.--tat de l'opinion.--Artifices des
allis.--Ouverture du corps lgislatif.


CHAPITRE XXIV.


Intrigues pour s'interposer entre le gouvernement et le corps
lgislatif.--Prventions qu'on inspire  l'empereur.--Communications
diplomatiques.--L'assemble montre de l'indpendance dans le choix de la
commission.--Inconvenance du rapport.--M. Lain.--Conseil priv pour
aviser aux moyens qu'exige la circonstance.--Avis divers.--Le corps
lgislatif est ajourn.--Combien il et t facile de tirer parti de
cette assemble.


CHAPITRE XXV.


Opinion de l'archi-chancelier sur le renvoi du corps lgislatif.--Ce que
Fouch pensait des corps dlibrants.--Violation du territoire
helvtique.--Les armes allies pntrent en France.--Genve.--Marche
gnrale de l'invasion.--Il manque deux mois  l'empereur.


CHAPITRE XXVI.


Le duc de Vicence est refus aux avant-postes ennemis.--Des
plnipotentiaires se runissent  Chtillon-sur-Seine.--Murat.--Opinion
de Napolon sur ce prince; il ne peut croire  sa dfection.--M. de La
Vauguyon.--M. de Laharpe.--Conversation sur son lve.--Organisation de
la garde nationale.


CHAPITRE XXVII.


M. de Talleyrand.--L'empereur refuse de le faire enfermer.--Propos qu'on
lui attribue.--Prsentation des officiers de la garde nationale.--Le roi
de Rome.--Allocution de l'empereur aux officiers de la garde
nationale.--Effet qu'elle produit.


CHAPITRE XXVIII.


Arrive de l'empereur  l'arme.--Affaire de Brienne, de Champeaubert,
etc.--Prise de La Fre, de Soissons.--Le marchal Victor.--Consquences
de son inaction.--Nouvelle dputation des tratres  l'empereur
Alexandre.--Situation de Paris.


CHAPITRE XXIX.


tat de la capitale.--Contes divers.--Comits.--Complot contre la vie de
l'empereur.--Le secrtaire de M. d'Albert.--M. de Vitrolle.--Calcul de
M. Angls.--L'empereur Alexandre et le gnral Raynier.


CHAPITRE XXX.


Le marquis de Rivire.--Comment on avait song  lui.--Joseph, ses
communications avec Bernadotte.--Folies qui remplissent la tte des
frres de l'empereur.--Intrigue qui empche l'arme d'Espagne
d'accourir.--M. de la Besnardire.--M. de Talleyrand, ses menes, ses
insinuations.


CHAPITRE XXXI.


Rupture des confrences de Lusigny.--Proclamation de Louis XVIII.--Les
intrigues de l'poque n'avaient rien de royaliste.--M. Fouch, son
expdient pour en finir.--Oprations de l'empereur.--Il se jette sur les
derrires des allis.--Sa lettre  l'impratrice est
intercepte.--Angoisses de cette princesse.


CHAPITRE XXXII.


Conseil de rgence.--L'impratrice doit-elle ou non quitter Paris?--M.
Boulay de la Meurthe propose de l'installer  l'Htel-de-Ville.--Le
conseil adopte cette opinion.--Le duc de Feltre.--Joseph se range  son
avis.--Le dpart est arrt.--On me propose d'insurger Paris.--Motifs
qui m'arrtent.--Les intrigues dont j'tais l'objet m'inspirent de la
circonspection.--Encore M. de Talleyrand.


Pices justificatives.


FIN DE LA TABLE DU SIXIME VOLUME.




CHAPITRE PREMIER.

Singulire concidence de date.--Les portes de mon appartement sont
enfonces.--Le gnral Lahorie.--Le sergent.--Colloque avec les
troupes.--J'ai l'pe nue sur la poitrine.--Le gnral Guidal.--Mon
secrtaire.


Pendant que notre arme se disposait  revenir sur ses pas, il se
prparait  Paris une scne qui faillit tre suivie des plus fcheuses
consquences; en la racontant, il me sera d'autant plus facile de le
faire d'une manire exacte, que je suis  peu prs le seul qui en ait
bien connu les dtails. Il est remarquable que ce soit le 23 octobre
qu'elle ait eu lieu, le mme jour et  la mme heure que l'on vacuait
Moscou.

J'ai dit qu'en France tout tait en plein repos. Je n'avais jamais rien
de fcheux  mettre dans le rapport que j'adressais rgulirement chaque
jour  l'empereur.

Les estafettes qu'on lui envoyait de Paris partaient ordinairement le
matin  six ou sept heures; j'tais dans l'habitude de faire ma dpche
le matin, c'est--dire, de me lever de trs-bonne heure, et de ne plus
me recoucher aprs l'avoir ferme. Ce jour du 23 octobre est le seul, de
toute l'absence de l'empereur, o m'tant trouv oblig de me dranger
de cette habitude, j'avais fait mes lettres toute la nuit, et m'tais
recouch en dfendant qu'on m'veillt avant que j'eusse sonn,  moins
que ce ne ft pour un cas de force majeure.

Mon habitude tait de fermer toutes mes portes au guichet, surtout
celles de mon cabinet et de ma chambre  coucher.

 sept heures du matin, je fus rveill par un tumulte que j'entendais
dans les appartements  ct de celui dans lequel je me trouvais.
J'tais trs fatigu et m'efforais de rester endormi, lorsque
j'entendis, de mon lit, les panneaux de boiserie des portes de mon
cabinet qui tombaient sur le plancher. La premire ide qui me vint, fut
que le feu tait dans la maison, et que m'tant enferm, on faisait tout
ce vacarme, pour m'veiller; je me lve en toute hte, et dans
l'obscurit de ma chambre  coucher, je cherche la porte qui conduisait
o j'entendais le bruit. En ouvrant la porte qui communiquait  mon
cabinet, que les contrevents ferms tenaient dans l'obscurit, je ne
voyais la lumire que par les fractures faites  la porte principale, 
travers desquelles je distinguais des soldats en armes, qui non
seulement remplissaient mes appartements, mais encore la cour de l'htel
que j'occupais; ils poussaient avec force les dbris des portes qui
tenaient encore, assembls par le verrou; j'ouvre moi-mme, et entrant
en chemise au milieu d'eux, je leur demande ce qui les a amens chez
moi.

Mes appartements en taient si remplis, que je ne pouvais pas distinguer
autre chose. Une voix s'cria: _Appelez le gnral_. Et je vis
effectivement approcher le gnral Lahorie, ancien chef d'tat-major de
l'arme du Rhin sous le gnral Moreau. Lahorie avait t mon camarade
pendant les premires campagnes de la rvolution; il y avait entre nous
deux une familiarit de tutoiement, et malgr la diffrence de nos
opinions politiques, je lui avais conserv de l'amiti.

Il me dit en m'abordant: Tu es arrt; flicite-toi d'tre tomb entre
mes mains, au moins il ne t'arrivera point de mal. Je ne comprenais
rien  ce que je voyais. Lahorie me dit en quatre mots: L'empereur a
t tu sous les murs de Moscou le 8 octobre.--Tu me fais des contes,
lui dis-je; j'ai une lettre de lui de ce jour-l: je puis te la faire
voir. Lahorie, en me fixant, me rpondit: Cela ne se peut pas, cela
serait-il possible? Il tait dans un tat nerveux qui avait excit en
lui un branlement de mchoire, comme s'il avait t attaqu du ttanos,
et il me rptait: Cela n'est pas possible.

Voyant que je ne gagnais rien sur Lahorie, je m'adressai aux troupes,
pendant qu'il tait all appeler un certain sergent auquel il avait
parl le long du chemin, en venant chez moi; mais ce sergent, qui tait
un honnte homme, n'tait pas entr avec la troupe qui avait suivi
Lahorie. Il l'avait appel plusieurs fois  haute voix, mais il tait
probablement rest dans la cour ou sur le quai, o la troupe s'tait
place. En voyant Lahorie chercher avec tant de soin le sergent, je
souponnai que c'tait un assassin apost, d'autant plus que le gnral
criait: Faites approcher le sergent auquel j'ai parl en chemin.

Je ne songeai qu' ma dfense. Pendant que Lahorie tait dehors de mes
appartements, je demandai au commandant de la troupe qui il tait. Il me
rpondit: Je suis capitaine adjudant-major de la 10e cohorte de la
garde nationale.--Fort bien! lui dis-je. Ces soldats sont-ils votre
troupe?--Oui, monsieur, me rpondit-il.--Ainsi, ajoutai-je, vous n'tes
point des soldats rvolts? Tous les soldats s'crirent: Non, non;
nous sommes avec nos officiers. C'est un gnral qui nous a amens.--Eh
bien! repris-je, connaissez-vous ce gnral? Ils rpondirent:
Non.--Alors, dis-je, ce que je vois ne m'tonne pas. Moi, je le
connais, et vais vous faire connatre la position dans laquelle il vous
place.

C'est un ancien aide-de-camp du gnral Moreau, qui tait en prison 
la Force, d'o il ne devait pas sortir sans mon autorisation. C'est un
conspirateur! Me connaissez-vous? Ils rpondirent:
Non....--Savez-vous chez qui vous tes? Ils rpondirent: Non. Un
seul officier rpliqua: Moi je vous connais, je sais que vous tes le
ministre de la police.--En ce cas-l, lui rpondis-je, je vous ordonne,
et au besoin vous requiers d'arrter sur-le-champ le gnral Lahorie,
qui vous a amens chez moi.

Le capitaine adjudant-major, qui me tenait par le bras droit, ainsi
qu'un autre de ses officiers par le bras gauche, me semblaient d'assez
braves gens; toute cette troupe me paraissait d'autant plus gare, que
je remarquais que les soldats n'avaient pas mme de pierres  feu 
leurs fusils. Je dis  cet adjudant-major, qui avait la croix de la
Lgion-d'Honneur: Mon cher monsieur, vous jouez l un jeu auquel il ne
faut pas perdre, et prenez garde d'tre fusill dans un quart d'heure,
si je ne le suis pas moi-mme; il ne faut que ce temps-l  la garde
impriale pour tre  cheval, et alors, gare  vous [1].

[1: La caserne de la garde tait  trois cents pas de mon htel.]

Je dois  sa mmoire de dire qu'il tait branl moins par la peur du
danger que par la crainte de faire une mauvaise action, c'est--dire une
action dshonorante.

Le voyant chanceler, je saisis ce moment pour lui dire: Si vous tes
homme d'honneur, ne vous laissez pas souiller d'un crime, et ne
m'empchez pas de vous sauver tous. Je ne vous demande que de me laisser
faire. En achevant cela, j'avanai mon bras droit pour saisir la poigne
de son pe qu'il avait t oblig de mettre sous le sien  cause de
l'exigut de l'appartement qui tait rempli de soldats arms. Il
semblait prs de se rendre, j'allais prendre son pe, lorsque le
malheureux manqua de caractre, et en me repoussant la main qu'il saisit
avec force, il me dit d'un ton dur: Non, vous marcherez o l'on me dira
de vous conduire. Allons, lui rpondis-je, vous tes un malheureux, et
vous ne vous en prendrez qu' vous-mme lorsque vous serez  la fin de
tout ceci.

Comme j'achevais, je vis, par la fentre, qui tait en face de moi, le
gnral Lahorie qui traversait ma cour d'un pas prcipit; il venait de
la rue, et amenait avec lui un homme d'une figure atroce, que je pris
pour le sergent qu'il avait t qurir.

Ils rentrrent comme des furieux dans l'appartement o j'tais. Lahorie
resta derrire les soldats, ce qui me parut d'un plus mauvais augure
encore; mais son compagnon venait  moi tte baisse, ne voulant pas
lever les yeux. Il avait  la main une pe nue qu'il venait de prendre
 un officier; mais, en avanant sur moi, il trbucha violemment contre
un meuble  la porte d'entre, il en prouva une douleur qui l'obligea
de s'arrter pour se frotter la jambe: cet accident l'branla et fit
flchir son courage. Il me posa la pointe de son pe sur la poitrine,
en me demandant si je le connaissais. Non, lui dis-je, je ne te connais
pas. Il me rpondit: Je suis le gnral Guidal que vous avez fait
arrter  Marseille et conduire  Paris.

--Ah! ah! dis-je, je sais cela; mais si on m'avait obi, tu serais
maintenant  Marseille, o, depuis prs d'un mois, j'ai ordonn que l'on
te reconduist. Le gnral Guidal se montait tant qu'il pouvait, et je
n'avais d'armes que mon sang-froid; comme je voyais qu'il se battait les
flancs pour s'chauffer, je lui criai: Es-tu venu chez moi pour te
dshonorer par un lche assassinat? Il me rpliqua vivement: Non, je
ne vous tuerai pas, mais vous allez venir avec moi au snat.

Eh bien! dis-je, va pour le snat, mais laisse-moi m'habiller; il
rpondit: Oh! non, on va vous apporter vos habits. Ce qu'on fit
effectivement faire  mes gens, qu'on ne laissa pas approcher de moi.
Pendant que je m'habillais le plus lentement que je pouvais, un de mes
secrtaires, ancien officier des chasseurs, et qui venait d'tre averti,
descendit au milieu de cette foule qu'il voulait brusquer sans la
marchander; je lui fis signe de ne pas se faire arrter lui-mme, et lui
dis  haute voix: Allez dire  mon voisin d'tre sans inquitude, que
je n'ai point de mal.--Il me comprit  demi mot, et courut chez M.
Ral, conseiller d'tat, chef du premier arrondissement du ministre,
qui demeurait immdiatement  ct de moi prs la rue des Saints-Pres:
ce furent eux deux qui donnrent l'alerte  l'archi-chancelier et au
ministre de la guerre.

Lahorie et Guidal me tenaient toujours chez moi avec cette troupe de
soldats, qui tait compose de trois compagnies de la dixime cohorte;
ils dcidrent de m'envoyer  la Force, et Guidal se chargea de m'y
conduire.




CHAPITRE II.

On me conduit  la Force.--Tentative d'vasion.--M. Pasquier et M.
Desmaretz.--Ma dtention ne dure qu'une demi-heure.--Le gnral Lahorie
dans mon cabinet.--Il est arrt.--Paris ne voit que le ct
ridicule.--Considrations.


J'avais chez moi un poste de la garde solde de la ville de Paris, qui
ne demanda mme pas ce que signifiait le dsordre, et cependant il
n'tait plac dans mon htel par l'tat-major de la place que comme
garde de sret.

J'avais galement un gendarme d'ordonnance qui se trouvait sorti pour
aller porter mes dpches  la poste au moment du dpart de l'estafette.
Il ne me fut donc ni nuisible ni utile, cependant le ministre de la
guerre lui fit donner la croix de la Lgion-d'Honneur pour les services
qu'il rendit dans cette journe;  coup, sr cela ne pouvait pas tre 
moi. Tout ce que je viens de raconter se passa en moins d'une heure,
pendant laquelle je fus constamment saisi par les deux bras, et hors de
la possibilit de m'emparer d'une arme, quand bien mme il y en aurait
eu l  ma disposition.

Lahorie et Guidal envoyrent chercher un cabriolet; je me plaai dedans
le premier et fis mettre Guidal, qui me conduisait,  ma gauche. Il fit
marcher un dtachement en avant et prit le chemin de la Force. Il passa
le long du quai des Lunettes, cela me donna l'ide de m'chapper; je
dcrochai doucement la portire du cabriolet, et en arrivant prs de la
tour de l'horloge, je sautai en bas et pris la course vers le palais de
justice, o il y a toujours du monde de grand matin; mais je n'avais pas
vu une troupe de soldats qui suivaient le cabriolet: ils se mirent 
courir aprs moi en criant: Arrte! arrte! A Paris, il n'en faut pas
d'avantage pour que chacun arrte; aussi m'arrta-t-on. Les soldats et
Guidal, m'ayant rejoint me prirent bras-dessus, bras-dessous, et me
menrent  pied  la Force.

Ce fut le concierge de cette prison qui m'apprit tout ce qui s'tait
pass le matin,  six heures,  la porte de la Force, o Lahorie et
Guidal taient renferms.

Il se conduisit en brave homme, me demanda mes ordres, et m'assura que,
quoi qu'il pt arriver, il me sauverait; il se hta de faire sortir de
sa maison Guidal, ainsi que le demi-bataillon qui l'avait suivi en
m'amenant. Pendant la demi-heure que je passai ainsi entre les mains de
cette troupe, d'autres dtachements du mme corps amenrent
successivement  la Force M. Pasquier, prfet de police, et M.
Desmarets, chef de la premire division de mon ministre; mais ils
n'entrrent qu'au greffe, parce qu'aussitt que les troupes, qui
obstruaient la petite rue qui mne  la Force, furent retires, mon
secrtaire, ainsi que le secrtaire-gnral du ministre survinrent: ils
avaient donn l'alerte partout, et avaient amen une voiture, dans
laquelle je montai avec le prfet de police, et pris le chemin de mon
htel. Je rencontrai sous l'arcade de l'htel-de-ville le bataillon qui
m'avait arrt.

Il s'y rendait d'aprs les ordres qu'il avait reus, et quoique je
m'enfonasse dans la voiture, autant que je pouvais, plusieurs soldats
me reconnurent, et nanmoins ils ne dirent rien; j'arrivai chez moi en
mme temps que les troupes de la garde impriale, qui s'y rendaient pour
apprendre o l'on m'avait transport.

Je trouvai tous les employs de mon administration  leurs postes, et je
pouvais agir; j'tais revenu trs vite, en sorte que je pus faire
joindre, sur la place de Grve ce bataillon de la dixime cohorte, par
un dtachement de la gendarmerie d'lite, qui tait arrive chez moi la
premire, parce qu'tant caserne  l'Arsenal, elle avait appris
presqu'aussitt ce qui s'tait pass  la Force, qui en est trs prs.
Son attachement pour moi, aussi bien que son devoir, l'avait fait monter
 cheval sans attendre d'ordre.

Ce dtachement m'amena tous les officiers du bataillon, ainsi que les
sous-officiers. Ils taient dans une consternation facile  comprendre.

 peine avais-je t emmen de chez moi, que ma maison s'tait remplie
de tous les employs de mon administration qui y arrivaient: c'tait 
peu prs l'heure de leur travail. Ils trouvrent le gnral Lahorie
matre de mon cabinet, la garde qui tait  la porte de mon htel,
n'ayant rien dit au moment de la violence qui avait t exerce contre
moi; ils ne savaient que penser de tout cela.

Lahorie, qui avait fait mettre mes chevaux  une de mes voitures, pour
me faire conduire, avant d'avoir pris le parti de me faire emmener en
cabriolet, s'tait ensuite servi lui-mme de ma voiture, pour aller 
l'htel-de-ville, o son instruction lui apprenait qu'il devait se
rendre aprs m'avoir enlev ou tu.

Il venait de rentrer lorsque les employs arrivrent, et en mme temps
qu'eux, M. Laborde, adjudant de place de la garnison, qui venait de chez
le gnral Hullin; il tait dj au courant de ce qui se passait, comme
on va le voir. Il fit arrter le gnral Lahorie par mes domestiques,
qui le lirent sur un des fauteuils du salon mme, dans lequel s'tait
passe toute la scne du matin, et c'est dans cette situation que je le
trouvai en arrivant chez moi.

Laborde tait venu de mon htel  la Force avec mon secrtaire-gnral,
qui s'tait fait suivre afin de pouvoir rpondre aux troupes, si elles
avaient voulu s'opposer  mon retour; je l'envoyai  la prfecture de
police pour la faire vacuer par les troupes qui s'y tenaient encore, et
qui non seulement ne voulurent point y laisser rentrer M. Pasquier, mais
qui plus est, arrtrent M. Laborde lorsqu'il se prsenta;  la vrit,
cela ne dura qu'un moment. Paris eut  peine le temps d'tre inform de
tout cela, que dj les choses taient remises  leur place, et le mal
se borna au ridicule qui fut jet sur l'administration de la police, aux
dpens de laquelle le public est toujours bien aise de s'amuser. Cette
fois il avait beau jeu de se venger de toutes les petites tracasseries
dont il croyait avoir  se plaindre, et l'administration militaire, de
son ct, ne ngligea rien pour rejeter le reproche loin d'elle.

Je voyais tout si tranquille, que je ne pouvais douter que je ne m'tais
point abus en me persuadant que ce qui venait de se passer n'avait
aucun antcdent qui m'et chapp. Je voyais tout de monde se creuser
la tte pour trouver les traces d'une conspiration; je laissai faire,
mais ne voulant rien cder  qui que ce ft des attributions de mon
emploi, je fis malgr tout ce qui s'y opposa, amener chez moi les
individus militaires et civils qui avaient t arrts tant par mes
ordres que par ceux de l'tat-major de la place; je voulus faire faire
sous mes yeux l'information de cette singulire affaire.

Je vais en donner le dtail exact et vrai; ceux qui le liront verront 
quel point un tat peut tre troubl, en quelques heures, par un
conspirateur audacieux qui marche droit  son but, et, combien un
gouvernement est  plaindre lorsque des rivalits de pouvoirs divisent
les autorits auxquelles il a confi le soin de l'administration
publique.

Cette question tait entre le ministre de la guerre (M. de Feltre) et
moi.

On jugera lequel de nous deux a dit le plus courageusement la vrit, ou
n'a cherch qu' dtourner sur son camarade une rprimande qu'il
redoutait pour lui-mme, et qui n'tait cependant mrite ni par l'un ni
par l'autre, parce qu'il n'y a personne qui soit hors de la merci d'une
troupe qui se portera inopinment  son domicile; le souverain lui-mme
est  la disposition du simple officier qui commande le piquet de gardes
 la porte de son palais. S'il y avait eu des antcdents  cette
entreprise, et que les informations subsquentes les eussent fait
apercevoir, j'aurais pu tre blm de ne les avoir pas saisis, et on
l'aurait probablement fait sans mnagement.

Mais le plus habile homme du monde ne peut pas entrer dans une tte, il
peut tout au plus se mettre entre deux ttes, quoique l'espace soit
troit.

De mme le ministre de la guerre n'tait pas responsable de la conduite
d'un rgiment qui partait en ordre de sa caserne avec son colonel  sa
tte; il n'y avait donc pour lui aucune raison de redouter le blme, ni
d'employer le mensonge et l'adulation pour garer le jugement de
l'empereur, qui se trouvait au fond de la Russie lorsque cet vnement
arriva.

S'il le lui avait rapport tel qu'il tait, l'empereur et peut-tre
pens plus tt au danger d'avoir une arme compose comme l'tait la
sienne, et surtout  celui d'aller aussi loin de la capitale.




CHAPITRE III.

Le gnral Mallet.--Ses liaisons avec Lahorie et Guidal.--Pourquoi ces
deux gnraux taient  la Force.--Plans de Mallet.--Il fait des dcrets
et des nominations.--Le colonel Soulier.--L'abb Lafond.--Le gnral
Mallet s'chappe de la maison de sant.


Le gnral Mallet tait un ancien gentilhomme de la Franche-Comt. Avant
la rvolution, il avait servi dans les mousquetaires de la maison du
roi. Il entra de bonne foi dans la rvolution, et en professa les
principes avec une grande ferveur. Il tait rpublicain par conscience,
et avait pour les conspirations un caractre semblable  ceux dont
l'antiquit grecque et romaine nous a transmis les portraits.

Il tait devenu officier-gnral  la guerre, et longtemps avant
l'avnement de l'empereur au trne, il avait obtenu un commandement dans
l'intrieur. Il s'occupait continuellement d'ides de gouvernement, et
toujours il tait fidle  ses principes politiques. Il serait trop long
de rapporter ici les dtails d'un projet  peu prs semblable  celui
dont il s'agit qu'il avait cherch  excuter pendant que l'empereur
tait en Prusse en 1807. Cela fut tax de folie, et nanmoins le
ministre de la police crut devoir le faire arrter; aprs l'avoir tenu
en prison fort longtemps, il l'avait mis dans ce que l'on appelle 
Paris une maison de sant, o il tait encore  mon entre au ministre,
et dans laquelle je l'avais laiss. Cette maison tait la dernire 
gauche du faubourg Saint-Antoine, prs de la barrire du Trne.

Mallet avait t longtemps le camarade de Lahorie  l'arme du Rhin; il
avait su qu'il tait  la Force par d'autres prisonniers de cette maison
qui avaient obtenu d'tre placs dans la maison de sant o il tait
lui-mme. Il avait su galement que Guidal y tait; il avait connu ce
gnral dans le temps du directoire, chez le directeur Barras qui
l'employait particulirement. Avant de parler de Mallet, je dois dire
par quelle fatalit ces deux hommes se trouvaient encore  la Force,
d'o ils auraient d tre partis depuis quinze jours, d'aprs les ordres
que j'avais donns.

Guidal avait t arrt dans les environs de Marseille pour une affaire
de jacobinisme, et il avait t amen  Paris, parce que l'on en
esprait quelques renseignements d'aprs ce qu'avait mand
l'administration locale du dpartement du Var, dont la tranquillit
avait paru menace, au point que le prfet de ce dpartement avait eu
besoin de recourir  l'emploi de moyens extraordinaires. Pendant que
Guidal tait  Paris, on venta  Marseille une affaire semblable qui
mena  la dcouverte d'un ancien espionnage exerc  la cte de Provence
par des Franais, au bnfice de l'amiral anglais qui croisait devant
Toulon. Guidal fut accus d'avoir t lui-mme  la flotte anglaise, et
d'y avoir envoy son fils. Cet espionnage durait depuis nombre d'annes,
sans qu'on s'en ft dout. Par suite des dpositions des personnes qui
avaient t arrtes on redemanda Guidal  Marseille, pour le juger, et
il y avait plus de quinze jours que j'avais envoy  la gendarmerie tout
ce dont elle avait besoin pour le reconduire  cette destination; elle
diffra  excuter l'ordre que j'avais donn, et Guidal se trouvait
encore dans la prison de la Force le 23 octobre.

Il en tait de mme de Lahorie. Depuis le procs du gnral Moreau, il
tait cach en France. L'empereur avait souvent ritr l'ordre de le
faire partir; M. Fouch l'avait laiss  Paris. Lahorie tait Breton, et
il avait facilement trouv les protecteurs dont il avait besoin.
L'empereur m'ordonna de le faire partir pour l'Amrique, et de l'arrter
d'abord; ce qui fut fait. J'avais galement mis de la diligence 
prparer son dpart sur un vaisseau qui devait mettre  la voile de
Nantes pour les tats-Unis.

J'avais, depuis plus de quinze jours, sign tous les ordres ncessaires
pour le faire conduire dans cette ville, et il se trouvait comme Guidal
 la Force par suite de la mme ngligence.

Mallet, toujours occup de son projet de changer le gouvernement, crut
ne pouvoir saisir une meilleure circonstance que celle o le grand
loignement des armes et de l'empereur lui aplanissait les difficults
d'une entreprise aussi hardie, et dont le succs reposait sur une
supposition qu'on n'aurait pu claircir assez tt pour dtruire la
crdulit dont il avait besoin pour russir.

Aprs avoir beaucoup pens aux divers moyens d'excuter son projet, il
s'arrta  celui-ci. Il supposa l'empereur mort le 8 octobre sous les
murs de Moscou, il ne pouvait pas prendre un autre jour sans se trouver
contredit par l'estafette, qui pouvait arriver, comme cela avait lieu
chaque jour. L'empereur mort, il concluait que le snat devait tre
investi du suprme pouvoir; ce fut donc l'organe du snat qu'il choisit
pour parler  la nation et  l'arme. Il fit aux soldats une
proclamation dans laquelle il dplorait la mort de l'empereur; aprs
avoir annonc l'abolition du rgime imprial, et le retour du
gouvernement populaire, il fit connatre la nouvelle organisation de ce
gouvernement, en dsigna les branches et en nomma les directeurs. Toutes
les pices taient revtues des signatures de plusieurs snateurs dont
il avait retenu les noms, mais avec lesquels il n'avait eu aucun rapport
depuis un bon nombre d'annes.--C'tait lui-mme qui avait sign le nom
de tous ces snateurs, il fit un dcret au nom de ces mmes snateurs
par lequel lui, Mallet, tait nomm gouverneur de Paris, et commandant
des troupes dans la premire division militaire.

Cela pos, il fit aussi des dcrets semblables pour promouvoir  des
grades plus levs tous ceux qu'il comptait employer  l'excution de
son projet.

C'tait le gnral Hullin qui alors tait commandant de Paris;
l'adjudant commandant Doucet tait son chef d'tat-major. Il nommait
celui-ci gnral de brigade, lui conservait sa place, et joignait 
l'instruction qu'il lui donnait un bon de cent mille francs  vue sur le
trsor public.

Il y avait derrire la maison de sant o tait Mallet une caserne dans
laquelle tait tablie la 10e cohorte de garde nationale et un dpt du
32e rgiment de ligne.

Cette 10e cohorte tait commande par le colonel Soulier, un des braves
et anciens officiers de l'arme d'Italie, mais en revanche aussi born
qu'il tait brave. Il tait venu depuis trs peu de jours d'Espagne pour
prendre le commandement de cette 10e cohorte.

Mallet tait mari, et sa femme demeurait fort loin de lui  Paris; elle
allait le voir frquemment, et ne s'apercevait pas qu'il roulait quelque
projet dans son esprit.

Il y avait peu de temps qu'un prtre espagnol qui tait dtenu dans la
mme maison que Mallet, avait t mis en libert et s'tait retir dans
un appartement qu'il avait lou  la Place Royale. Mallet tait dans sa
maison de sant avec un certain abb Lafond, qui avait t arrt depuis
longtemps pour des affaires de religion. Comme il tait toute la journe
avec cet abb, il avait t oblig de lui confier ce qu'il allait
entreprendre. L'abb Lafond attira  lui, sans leur faire aucune
confidence, deux jeunes gens de sa connaissance qui taient  Paris;
l'un tait un jeune caporal de la garde de Paris, qui tait de son pays,
et le second tait un jeune Venden qui tudiait le droit  Paris. Ce
dernier, tant d'un caractre jsuitique, fut got par Mallet, qui, la
veille du jour o il devait excuter son projet, dit  ce jeune homme
d'aller au Palais-Royal acheter une charpe aux trois couleurs; il lui
donna en mme temps une lettre pour sa femme,  laquelle il mandait de
mettre ses uniformes et ses armes dans sa malle, ainsi que ceux
d'aide-de-camp qu'il avait chez lui (probablement  dessein) et de
remettre sa malle avec la clef au porteur.

Celui-ci, d'aprs les ordres de Mallet, la porta chez le prtre espagnol
qui tait  la Place Royale. Le lendemain 22, Mallet invita  dner,
ainsi que l'abb Lafond, les deux jeunes gens dont je viens de parler,
et au moment de se sparer, il leur dit d'aller l'attendre chez le
prtre espagnol.

 dix heures du soir, lorsque les portes de la maison de sant taient
fermes, il saute avec l'abb Lafond par la fentre de sa chambre qui
tait un rez-de-chausse sur le jardin, et au bout duquel tait un mur
de trs peu d'lvation, aprs quoi l'on tait sur la voie publique. Il
fit tout cela sans bruit, et vint  pied  la Place Royale chez le
prtre espagnol. Il y fit apporter du punch, et lorsqu'il vit les ttes
des jeunes gens un peu chauffes, il leur parla de son projet, comme
d'une chose dj convenue depuis longtemps entre lui et le snat; mais
il leur dit qu'elle ne devait tre excute qu'aprs la mort de
l'empereur, dont il n'avait t prvenu qu'hier: il abusait ainsi les
deux jeunes gens, qui le savaient bien un homme mcontent du
gouvernement imprial, mais qui ne se vantait pas de ce qu'il se
proposait de faire.

Mallet leur montra tous les ordres que venait de lui envoyer la
commission du gouvernement tablie au Luxembourg, sa nomination au
gouvernement de Paris, un crdit considrable sur le trsor public, et
enfin l'ordre d'installer de suite les nouvelles autorits  la place
des anciennes. Toutes ces pices taient de sa fabrication. Sans donner
 ces jeunes gens le temps de la rflexion, il ouvre sa malle, revt son
grand uniforme d'officier-gnral, fait prendre au jeune caporal qui
tait avec l'abb Lafond l'habit d'aide-de-camp qu'il avait aussi fait
venir, et donne au jeune Venden l'charpe aux trois couleurs.




CHAPITRE IV.

Le gnral Mallet  la caserne de Popincourt.--Il se fait
passer pour le gnral Lamotte.--La 10e cohorte prend
les armes.--Mallet dlivre Lahorie et Guidal.--Le prfet
de police me fait prvenir.--Dispositions que prend le
gnral Mallet.--L'adjudant-gnral Doucet.--Mallet
est arrt.--Le gnral Hullin.


Accompagn comme je viens de le dire, seulement de trois personnes, le
gnral Mallet sort de chez le prtre espagnol vers une heure du matin,
et se rend  la caserne de Popincourt o tait la 10e cohorte. On ne
laisse pas entrer la nuit dans les casernes de Paris, aussi Mallet
affecta-t-il de dire qu'il n'avait affaire qu'au commandant. On le
conduisit chez le malheureux Soulier, qui demeurait hors du quartier; il
tait malade, et ne put se lever pour recevoir Mallet.

C'est ici que fut jou le tour le plus adroit, et sur le succs duquel
reposait tout celui de l'entreprise. Mallet entra chez le colonel
Soulier, sans lui dire son nom; celui-ci, aprs s'tre excus de ne
pouvoir se lever, demanda au gnral ce qu'il avait  lui dire.

Mallet lui dit: Je vois bien que vous n'tes pas inform; nous avons eu
le malheur de perdre l'empereur.  ce mot, Soulier fond en larmes;
Mallet a l'air de partager sa douleur, et lui dit: Le gouvernement
vient d'tre chang, et voici l'ordre que le gnral Mallet m'a remis
pour vous, il y a un instant.

Soulier lit: c'tait un ordre du gnral Mallet, qui lui ordonnait de
faire prendre les armes  la cohorte, de lui donner connaissance des
vnements nouvellement arrivs, et de suivre exactement tout ce que lui
commanderait le gnral Lamotte, qu'il rendait porteur de sa lettre, et
qui avait reu les instructions de la commission du snat investi du
gouvernement.

Voil donc Mallet qui joue, prs du colonel Soulier, le personnage de
Lamotte; Soulier salue le gnral Lamotte, fait venir l'adjudant de sa
cohorte, lui commande de l'assembler et de venir ensuite prendre le
gnral Lamotte, auquel il fait des excuses de ne pouvoir l'accompagner.

Lamotte (Mallet) se rend donc dans la cour de la caserne, o la troupe
tait assemble, et lui fait lire aux flambeaux la nouvelle de la mort
de l'empereur, la proclamation du snat  l'arme, et lui donne
connaissance des nouvelles formes du gouvernement. Il ne vint dans la
tte de personne de chercher  vrifier si cela tait vrai, assurment
rien n'tait plus clair que les termes dans lesquels Mallet
s'expliquait.

Lamotte (Mallet) emmne la cohorte, forte de douze cents hommes, sans
lui faire prendre les dix milles cartouches  balles, qui taient en
rserve chez le colonel, ainsi que cela tait d'usage dans la garnison
de Paris, et mme sans faire changer les pierres  bois, que les soldats
sont dans la coutume de mettre  leurs fusils pour l'exercice.

Mallet marcha  la tte de cette cohorte, dont il ne laissa qu'une seule
compagnie au quartier, pour accompagner le colonel Soulier 
l'htel-de-ville, o il lui avait ordonn d'aller l'attendre, et faire
disposer le bureau ncessaire pour la commission de gouvernement. Il
avait eu soin de donner  ce colonel sa nomination au grade de gnral
de brigade, et un bon de cent mille francs sur le trsor public.

Le 23 octobre tombait un vendredi, jour de parade pour la garnison de
Paris, laquelle parade, depuis l'absence de l'empereur, avait lieu tous
les vendredis sur la place Vendme.

Les troupes du faubourg Saint-Antoine taient obliges de partir de
bonne heure pour s'y rendre c'est ce qui fit que le spectacle de la 10e
cohorte avec armes et bagages ne parut pas tonnant.

Lamotte amne sa cohorte par la grande rue Saint-Antoine, jusqu' la
porte de la prison de la Force; il se la fait ouvrir, et, sans y entrer
lui-mme, il se fait amener les gnraux Guidal et Lahorie, qui y
taient dtenus; il ferme ensuite la porte de la prison d'o il dfend
de laisser sortir qui que ce soit; il embrasse Lahorie et Guidal, leur
fait part de la mort de l'empereur et de tout ce qui en tait la suite,
et leur dit: Il n'y a pas de temps  perdre; voil vos instructions,
prenez cette troupe pour les excuter: je n'ai besoin que d'une
demi-compagnie pour aller m'emparer du gouvernement, o j'attendrai de
vos nouvelles. Ensuite nous nous runirons  l'htel-de-ville.

Lahorie crut de bonne foi  la mort de l'empereur, et comme il avait t
dans la confiance du gnral Moreau, il savait ce qu'il avait eu le
projet de faire; il avait mmoire du 18 brumaire, auquel il avait
assist; ces ides-l revinrent  son esprit, surtout en voyant Mallet
en habit brod et suivi d'une troupe rgulire. Il lut l'instruction que
lui donnait Mallet, prit la cohorte dont celui-ci n'avait gard que
cinquante hommes, et courut s'emparer de la prfecture de police. Il
trouva M. Pasquier, qui avait coutume de se lever de bonne heure, dj 
son cabinet; il l'arrta et lui substitua le jeune Venden, ainsi que
l'abb Lafond. Le prfet de police, quoique dans cette situation, trouva
le moyen de m'envoyer bien vite un de ses employs, pour me prvenir de
ce qui se passait; cet employ, en arrivant chez moi, n'insistait que
pour me voir et me parler au plus vite, sans rien dire de plus. Comme il
tait connu du portier de l'htel, il aurait pu commencer par faire
fermer la porte; il ne le fit pas, et trouva la consigne que j'avais
donne  cinq heures du matin (en me couchant), pour qu'on me laisst en
repos  moins de force majeure. Comme il tait venu  pied, il ne
devanait que de trs peu la colonne du gnral Lahorie, qui tait sur
ses pas, et qui entra comme un trait, ainsi que je l'ai dit.

Lahorie avait envoy le gnral Guidal, qui tait venu avec lui arrter
le ministre de la guerre; mais le sergent par lequel il voulait me faire
assassiner lui ayant manqu de parole, il courut lui-mme aprs ce
gnral, qu'il atteignit dans la rue des Saints-Pres, et ramena chez
moi avec son dtachement. C'est  ce seul incident, que le ministre de
la guerre doit de n'avoir pas eu la mme aventure que moi.

Mallet, en quittant Lahorie,  la porte de la Force, avait envoy par
des soldats de la 10e cohorte, aux deux commandants des rgiments de la
garde solde de Paris, des paquets renfermant des pices semblables 
celles qu'il avait lues  sa troupe avant de l'emmener, et de plus une
instruction que ces deux rgiments devaient suivre de point en point.

Il employa l'un  fermer toutes les barrires de Paris, avec dfense
d'en laisser sortir qui que ce ft; ce qui fut fait, en sorte que dans
les villes du voisinage, d'o on aurait pu avoir des secours, si l'on en
avait eu besoin, on n'aurait rien su de ce qui se passait  Paris. Il
employa l'autre  occuper la banque, la trsorerie et autres points de
l'administration publique.  la trsorerie, il prouva de la rsistance;
le ministre s'y tait rendu et sut se servir de la garde de sa maison,
pour ne pas laisser mconnatre son autorit. Mais dans les deux
rgiments entiers de la garde solde de Paris qui faisaient le service
de la place, il n'y eut pas une objection oppose  l'excution des
ordres de Mallet.

En mme temps que Mallet faisait ainsi agir sur plusieurs points  la
fois, il descendait la rue Saint-Honor avec sa petite troupe. Il tourna
le coin de la rue qui mne  la place Vendme, et de l, il expdia un
officier avec vingt-cinq soldats de sa troupe, auxquels il ordonna
d'aller se mettre en bataille devant la porte du bureau de l'tat-major,
qui tait dans la maison place dans l'angle de la place Vendme, 
gauche, et de n'en laisser sortir personne.

En mme temps, il donna  l'officier un paquet pour l'adjudant-gnral
Doucet; le paquet contenait les mmes pices que les autres, la mort de
l'empereur, l'acte du snat, les proclamations, la nomination de Mallet
au gouvernement de Paris, une nomination de gnral de brigade, et un
bon de 100,000 francs pour lui Doucet.  ce paquet il avait joint une
instruction en forme de lettre confidentielle, dans laquelle il
tmoignait  Doucet le plaisir qu'il prouvait  entrer en relation de
service avec lui, et le priait d'envoyer tels et tels ordres aux troupes
qui taient  Saint-Denis, Saint-Germain et Versailles, et  celles qui
taient  Paris, il n'exceptait que la garde solde, qu'il avait
employe, et la 10e cohorte, qu'il avait charge de l'arrestation du
prfet et du ministre de la police, ainsi que de celle du gnral
Hullin; il ajouta que, connaissant les relations d'amiti qui existaient
entre lui et le gnral, il avait voulu lui viter ce que cette
commission aurait eu de pnible pour lui, et qu'il s'en tait charg;
seulement il lui recommandait de ne pas s'y opposer, et de garder  sa
porte, jusqu' nouvel ordre, le piquet que commandait l'officier qui lui
remettrait le paquet.

L'adjudant-gnral Doucet tait couch quand l'officier arriva chez lui.
N'ayant pas voulu parler  d'autres, on le fit entrer chez
l'adjudant-gnral, qui ne comprenait rien  tout ce que cette dpche
contenait. Il relut plusieurs fois toutes ces pices, et demanda 
l'officier de la 10e cohorte qui les lui avait apportes, et qui avait
son dtachement de garde  la porte, ce qui s'tait pass  leur
caserne. Ce jeune homme le lui raconta; il avait vu prendre les armes 
son corps, avait suivi Mallet  la Force, en avait vu extraire Lahorie
et Guidal, et avait suivi Mallet jusque sur la place Vendme, d'o il
avait continu son chemin pour aller chez le gnral Hullin, o il tait
encore. Je vois d'ici, ajouta-t-il, notre dtachement qui est devant la
porte du gnral Hullin. Et il le voyait effectivement par la fentre
de l'appartement de M. Doucet.

Doucet ne pouvait plus douter de l'existence d'un projet dont Mallet lui
donnait les dtails dans son instruction;  la vrit, cela pouvait
s'appeler une folie, mais cependant cela s'excutait. Il ne pouvait en
douter, tant par ce qu'il voyait que par ce que lui disait le jeune
officier de la cohorte, qui lui-mme agissait. Non seulement il ne
bougea point, mais perdit la tte au point d'avoir peur de sa
responsabilit. Mallet lui avait ordonn de mettre M. Laborde aux
arrts, se mfiant sans doute de son activit. Doucet venait de faire
appeler M. Laborde, qui demeurait dans le mme htel; ils lisaient
ensemble toutes les pices, lorsque Mallet, de retour de chez le gnral
Hullin, entra dans la pice o ils se trouvaient; il demanda 
l'adjudant-gnral Doucet, pourquoi M. Laborde n'tait pas aux arrts,
ainsi qu'il l'avait ordonn, et lui dit de s'y rendre. Laborde rsista,
et il s'tait engag une petite discussion  la suite de laquelle
Laborde sortit en disant: Pour me rendre aux arrts, il faut que je
sorte; ce n'est point ici ma chambre. Ce qu'il fit, et c'est en
descendant l'escalier de l'adjudant-gnral Doucet, qu'il aperut
l'inspecteur-gnral du ministre de la police, qui se rendait au bureau
de l'tat-major de la place, pour prendre des renseignements dont il
avait besoin. Ce piquet de la 10e cohorte lui en refusait l'entre,
d'aprs son instruction, et ce fut Laborde qui, du haut de l'escalier,
cria aux soldats de le laisser monter, ce qu'ils firent, parce que tous
taient depuis longtemps dans l'habitude d'obir  Laborde. Ce dernier
lui apprend de quoi il est question, et le conduit dans la chambre de
Doucet, qui causait avec Mallet.

Dans le moment la scne changea. La prsence de l'inspecteur fit perdre
le sang-froid  Mallet. L'inspecteur dit tout haut: Monsieur Mallet,
vous n'avez pas la permission de sortir de votre maison sans que j'aille
vous chercher; et, s'adressant  l'adjudant-gnral Doucet, il lui dit:
Il y a l-dessous quelque chose; arrtez-le d'abord, je vais aller au
ministre pour savoir ce que cela signifie. Mallet tait adoss contre
la chemine de l'entresol dans lequel cela se passait. Se voyant perdu,
il met la main  un pistolet qu'il avait dans la poche de son habit;
ceux qui taient en face de lui virent ce mouvement dans la glace, et
tous les trois ensemble ils le saisirent et le dsarmrent.

Pendant qu'il tait arrt, on apprit ce qui s'tait pass chez le
gnral Hullin, o Mallet avait t avant de venir chez Doucet.

Il avait demand  lui parler en particulier; il s'tait fait
accompagner par un capitaine de la compagnie qui le suivait.

Le gnral Hullin vint le recevoir. Mallet lui dit qu'il est charg
d'une commission bien pnible  remplir, puisqu'il est charg par le
ministre de la police de l'arrter, et de mettre les scells sur ses
papiers. Le gnral Hullin lui dit: Voyons votre ordre. Mallet lui
rpond: Entrons dans votre cabinet, je vous le montrerai. Hullin passe
le premier; Mallet le suit, la main  un pistolet, qu'il tenait dans sa
poche, et, accompagn du capitaine de la cohorte, au moment o Hullin se
retourne pour voir ce que Mallet allait lui prsenter, celui-ci lui tira
son coup de pistolet dans la figure  bout portant, et l'tendit sur le
carreau. Il ne le tua pas: la balle entra au milieu de la joue, et resta
dans la tte du gnral Hullin, sans que l'on pt la faire sortir.
Ensuite il sortit pour venir chez l'adjudant-gnral Doucet, sans que le
capitaine trouvt rien d'extraordinaire  ce dont il tait le tmoin et
devenait le complice.




CHAPITRE V.

Msintelligence entre le ministre de la guerre et moi.--Je prends la
dfense du gnral Lamotte.--Confrontations.--Ce qui et pu arriver.--M.
Frochot.--Conduite du ministre de la guerre.--Il envoie un exprs 
l'empereur.--Je n'envoie personne.--On me croit perdu.--Belle occasion
de connatre mes amis.


Le gnral Mallet arrt, tout tait fini. On put commencer les
confrontations qui devenaient ncessaires  la suite de tous ces
interrogatoires pour se faire une ide juste de l'affaire: les opinions
variaient de tant de manires sur le parti dont on disait que Mallet
n'tait que l'agent, que je mis de l'amour-propre  les clairer, bien
convaincu que l'on gagne toujours  se pntrer de la vrit, quelque
tort qu'elle puisse faire, et que rien n'est si dangereux que de se
livrer  des illusions, ou de se laisser aller  la passion. C'est 
cette occasion qu'il s'leva des nuages entre le ministre de la guerre
et moi. Il me supposa le projet de lui nuire, et de nuire aux
militaires. Il prta l'oreille  une foule de bavardages dont il
n'aurait pas d se laisser atteindre, et qui le firent agir vis--vis de
moi comme il me croyait capable de faire vis--vis de lui. Comme je ne
le fis pas, il resta le matre du terrain. Il rechercha de l'importance
pour lui dans cette affaire, et en la rattachant  plusieurs
invraisemblances, il fit arrter  tort et  travers les uns et les
autres, en cherchant  les inculper dans cette conjuration de Mallet.
Moi, au contraire, j'en dtachai tout ce qui pouvait n'y pas tre
compris.

Le ministre de la guerre me faisait un grand grief de dfendre
l'innocence du gnral Lamotte, qu'il avait fait arrter, parce qu'il
soutenait qu'il tait le complice de Mallet, et que c'tait lui qui
avait t prendre la 10e cohorte dans son quartier.

Il ne voulait pas croire que Mallet avait pris le nom et jou le rle de
Lamotte. Je fus oblig, aprs la dclaration du colonel Soulier, de
faire entrer dans mon cabinet le vritable gnral Lamotte, qu'il ne
reconnut point: Peu aprs, sans lui rien dire, je fis entrer le gnral
Mallet, qu'il reconnut pour tre celui qui tait venu le prendre le
matin  son quartier, o il s'tait prsent sous le nom du gnral
Lamotte.

Aprs cette confrontation relative au gnral Mallet et au gnral
Lamotte, le ministre de la guerre prtendit qu'il y avait eu connivence
entre le gnral Mallet et le colonel Soulier, commandant de la 10e
cohorte; sans quoi il n'aurait pas choisi cette cohorte prfrablement 
une autre troupe.

C'tait galement deux opinions mal tablies. La preuve qu'il n'y avait
point de connivence entre Mallet et Soulier, c'est qu'il prit le nom de
Lamotte pour entrer chez lui:  quoi cela lui aurait-il servi, s'ils
avaient t d'accord auparavant?

Quant au choix que Mallet avait fait de la 10e cohorte, c'est parce
qu'elle se trouvait la mieux place pour tre employe loin des regards
des autorits que l'on pouvait redouter; il y avait loin du faubourg
Saint-Antoine  la place Vendme et au ministre de la guerre.

Mais s'il n'avait pas pris cette cohorte, il n'aurait pu en trouver une
autre qu' la rue Verte ou au faubourg Saint-Honor, c'est--dire, sous
les yeux de l'tat-major de la place, qui aurait t averti avant qu'il
et t  la Force,  la prfecture de police et au ministre.

Toutes ces observations avaient beau tre raisonnables, on ne les
coutait pas, et la passion prenait le dessus.

Cette folie de Mallet conduisit devant un conseil extraordinaire de
guerre quatorze malheureux qui furent condamns  la peine de mort. Ils
taient bien coupables assurment; mais au moins faut-il accorder  ces
officiers la justice de convenir que ce qui les rendait inconsolables,
c'tait la pense qu'on les crt capables d'avoir coopr sciemment  ce
que Mallet leur faisait faire. Ils disaient tous que, si l'empereur
avait t l, ils n'auraient pas tous pri. Ils avaient bien raison, car
je crois que si l'empereur avait t  Paris, hors Mallet, Lahorie et
Guidal, il et fait grce  tout le reste; jamais il n'aurait permis une
excution comme celle qui a eu lieu.

Je m'interposai tant que je pus pour repousser l'ide que le snat avait
la moindre part  tout ce dont Mallet se disait tre muni de sa part.

Sans le contre-temps qui lui fit manquer l'arrestation du ministre de la
guerre, et qui me rendit aussitt  mes fonctions, le gnral Mallet
aurait t matre de beaucoup de choses en peu de moments, et dans un
pays si susceptible de la contagion de l'exemple. Il aurait eu le
trsor, qui tait riche, dans ce temps-l, la poste et le tlgraphe, et
il y avait cent cohortes de gardes nationaux en France. Il aurait su par
l'arrive des estafettes de l'arme la triste situation o taient alors
les affaires, et rien ne l'aurait empch de saisir l'empereur lui-mme,
s'il tait arriv seul, ou de marcher  sa rencontre, s'il tait venu
accompagn.

Malgr cela, Mallet n'aurait pas jou longtemps le rle d'un nouveau
Cromwel, parce que la fourberie aurait t reconnue, et que tout le
monde en France tait las de mouvements; vraisemblablement, il aurait
bientt t seul pour consolider l'excution de son projet.

Mais le danger dont la tranquillit publique fut menace tait grand, et
l'on reconnut, malgr soi, un ct faible dans notre position, que
chacun croyait mieux affermie.

On fut surtout frapp de la facilit avec laquelle on persuada les
troupes de la mort de l'empereur, sans qu'il vint  la pense d'un seul
de leurs officiers de chercher  s'en assurer, et surtout sans penser 
son fils. Ces mmes soldats se portrent sur les individus investis du
pouvoir, trouvrent cela naturel, et enfin virent tuer le commandant de
Paris, leur gnral, sans faire un seul geste pour le dfendre. Cette
rflexion tait affligeante, et  moins d'aimer les illusions, on tait
forc de songer  tout ce que cela prparait de malheurs.

Le prfet du dpartement de Paris tait  la campagne, lorsque le
colonel de la 10e cohorte, Soulier, arriva  l'htel-de-ville; il y fit
connatre la mort de l'empereur, et annona qu'il venait prendre
possession de l'appartement destin  la commission du gouvernement, qui
allait arriver  l'htel-de-ville.

Un employ de la prfecture envoya bien vite chercher le prfet.
L'exprs qu'on lui avait expdi le rencontra dans la rue du faubourg
Saint-Antoine par laquelle il revenait lui-mme  Paris, ignorant ce qui
s'y passait. Le messager lui remit le billet dont l'employ de la
prfecture l'avait rendu porteur, et dans lequel il marquait au prfet
d'arriver au plus vite; il finissait par ces mots latins: _fuit
imperator_. Le prfet accourt, il trouve l'htel-de-ville occup par
Soulier, qui lui montre tous les actes en vertu desquels il agissait, et
qui lui apprend que le ministre de la police venait de sortir et avait
recommand que l'on htt les dispositions pour recevoir la commission
du gouvernement.

Le prfet croit d'abord que c'est moi, et ne peut rien comprendre  ce
qu'il voit; il demande ses chevaux pour aller chez l'archi-chancelier,
et dit  ses gens; Faites ce que ces messieurs ordonnent, mais avant
que sa voiture ft avance, la comdie avait cess. On vint arrter le
colonel Soulier pendant qu'il excutait les ordres de Mallet, ainsi que
tout ce qui l'accompagnait. On fit un grand crime au prfet de la Seine
d'avoir dit  ses gens: Faites ce que ces messieurs ordonnent, et on
persuada  l'empereur de le dplacer. L'autorit militaire l'attaqua
vivement, et il fut disgraci; cependant que pouvait faire le prfet
contre un colonel et sa troupe, supposant mme qu'il et ordonn  ses
domestiques le contraire de ce qu'il leur dit?

Assurment le prfet de la Seine tait un homme incapable d'une lche
trahison, et s'il avait t chez lui au moment o cette troupe s'y
prsenta, il ne l'et reue qu'aprs de bonnes informations; mais qui
aurait pu croire que des troupes entires seraient sorties de leurs
quartiers, leurs officiers en tte, sans l'ordre de leurs gnraux, et
surtout pour un objet comme celui-l?

Le prfet de la Seine fut gnralement plaint; il lui resta des amis, et
l'empereur tmoigna des regrets que cela lui ft arriv. Il l'estimait
particulirement, et je suis sr que, sans l'opinitret du duc de
Feltre, le prfet de la Seine n'et pas succomb. S'il lit ces Mmoires,
je suis bien aise de lui apprendre qu' bord du _Bellrophon_,
m'entretenant de cette affaire, l'empereur parlait de lui avec intrt
et presque avec amiti.

C'est ainsi que finit cette singulire entreprise de Mallet. Rien
n'gale la ruse et l'audace avec laquelle elle fut conduite; elle
surprit la rflexion de tout le monde, comme aussi ce mme monde
reconnut sa faiblesse; on en fut honteux, mais on n'en devint pas plus
sage.  Paris, on en fut effray, parce que l'on se voyait encore sur un
volcan, lorsque, depuis longtemps, on se croyait sur un rocher.

Le ministre de la guerre entreprit de justifier les troupes; pour le
faire, il accusa la surveillance de la police; mais en supposant mme
que celle-ci et eu un moyen de suivre un fil de cette conjuration, qui
n'tait que dans la tte d'un homme, rien ne pouvait excuser les troupes
qui avaient march contre l'autorit, quelle que soit la manire dont on
s'y soit pris pour les y dterminer; l'intelligence la plus commune a
toujours t oblige de reconnatre cette partie de ses devoirs.

Le ministre de la guerre fit grand bruit, envoya la garde  cheval 
Saint-Cloud, sous prtexte que le parti de Mallet voulait enlever le
fils de l'empereur, tandis que Mallet et ses complices taient dj
arrts: tout ce que faisait le ministre de la guerre tait inutile, il
le savait bien; mais il ne voulait que montrer du zle, pour prendre
place dans l'opinion et conjurer l'orage qu'il voyait arriver; Il fit le
cheval de parade, lorsque le danger tait pass, et cela lui russit.

Les dtails du procs ne ramenrent point la tranquillit dans son
esprit, et il ne fut en repos qu'aprs qu'il eut envoy un officier de
son tat-major  l'empereur pour surprendre son opinion sur cette
affaire, et il l'gara compltement. L'empereur le reconnut aprs; mais
il avait dj prononc, et il ne voulut point avoir l'air d'tre tromp:
nanmoins le ministre de la guerre n'y gagna rien.

Moi, je n'envoyai personne  l'empereur, je ne voulais ni surprendre son
jugement ni accuser qui que ce ft, je me mis mme au-dessus de tout ce
que je prvoyais qu'il allait m'en crire. J'ai t bien souvent grond
par lui, mais je n'ai jamais pu m'accoutumer  une lettre dure: aussi
calculai-je le jour o je devais recevoir de l'empereur une rponse au
rapport de cet vnement. Ce jour-l, je fis ouvrir par mon secrtaire
les lettres que je reus de lui (l'empereur), et lui donnai l'ordre de
me remettre ce qui ne respirerait pas l'humeur, et de jeter la
rprimande au feu, s'il en venait une, qui effectivement arriva comme je
l'avais prvu, et il n'y manquait rien que de l'avoir mrite. Je ne
m'en tourmentai point, parce que je prvoyais ce qui avait t pratiqu
pour s'emparer de l'opinion de l'empereur. J'ai toujours eu confiance
dans son jugement et cru  sa bont, et je ne me serais pas mis dans le
cas de la perdre, pour avoir manqu dans une circonstance semblable.

Je souffris des suites de cette affaire. Bon nombre de personnes se
dtachrent de moi, persuades que je ne pouvais plus rester en place.
On me chercha un successeur, tant cela paraissait probable. Les dames
disaient: Ah! on ferait bien mieux de s'occuper de ce qui se passe dans
les casernes que dans nos boudoirs.

Dans tous les temps du monde, les battus ont toujours pay l'amende, il
ne me fallait qu'un peu moins d'honneur pour en faire supporter les
frais  un autre.

Mais l'occasion tait trop belle pour se venger de la dcouverte faite
dans les bureaux de la guerre, de l'espionnage de la lgation russe, et
on la saisit. J'aurais pu, quelques mois aprs, en tirer une
satisfaction clatante, comme on le verra par la suite de ces Mmoires,
et ne le fis pas. Je fus plaint, parce que l'opinion m'tait redevenue
favorable, et que je n'avais fait de mal  personne, mais qu'au
contraire j'avais oblig beaucoup de monde. On fut fch de ce qui
m'tait arriv, mais on n'en crut pas moins que le premier courrier de
l'empereur allait annoncer la nomination de mon successeur; on se
conduisit donc en consquence, et les intrigues s'agitrent pour
partager ma dpouille. Je n'eus pas l'air de m'en apercevoir, et je
profitai de cette occasion pour apprendre  reconnatre mes amis.




CHAPITRE VI.

Les Russes ne veulent entendre  aucune proposition.--Anxit de la
capitale.--Retraite simultane des armes russe et franaise 
Mojask.--Dpart de l'empereur.--Considrations qui le
dterminent.--Arrive  Paris.--Audience des ministres.--Attitude des
courtisans  mon gard.--L'empereur prend une ide juste de la tentative
de Mallet.--Mon crdit est assur.--Mes amis me reviennent.


Pendant cette fin d'octobre, nous tions dans la persuasion que
l'empereur passerait l'hiver  Moscou; mais nous remes bientt les
bulletins qui annonaient la retraite de l'arme, et les vnements qui
y avaient donn lieu.

Les Russes, ayant fait le sacrifice de Moscou, n'coutrent aucune
proposition d'armistice. Ils taient bien placs  Kalouga. Nos
communications taient impossibles  entretenir; les troupes lgres
ennemies ne laissaient que des villages brls aux ntres, elles
enveloppaient Moscou; l'arme y aurait t enferme et trangre  tout
ce qui aurait pu se passer derrire elle, o il y avait encore de quoi
faire une puissante arme.

Les privations avaient introduit le dsordre dans tous les corps
auxquels on ne pouvait point faire de distributions. L'empereur, par
beaucoup d'autres considrations, s'tait dcid  la retraite, bien
mcontent que notre cavalerie n'et pas su garder les traces des Russes.
S'il et connu leur marche, il aurait t les parpiller aprs la
bataille de la Moskowa, au lieu de pousser  Moscou.

 Paris, tout le monde avait des cartes de Russie, sur lesquelles on
pointait avec des pingles les lieux cits dans les bulletins; il n'y
avait gure de salons, dans toutes les classes de la socit, o l'on ne
rechercht avec avidit des nouvelles d'une arme dans laquelle chacun
avait un frre, un fils ou un ami. La distance qu'elle avait  parcourir
pour retrouver des quartiers d'hiver  l'poque o l'on se trouvait,
donnait de vives alarmes, qui n'taient que trop fondes, ainsi que le
dsastreux vingt-neuvime bulletin ne tarda pas  l'apprendre.

L'arrive de l'empereur  Paris acheva de ruiner l'opinion publique. Une
fois que l'on eut commenc  faire des calculs noirs, l'imagination ne
s'arrta plus, et on ne voyait plus dans l'arme qu'une immense caravane
de gens transis de froid et puiss de besoin, au lieu de cette masse de
bouillantes cohortes qui, depuis tant d'annes, taient l'admiration des
contemporains, et fournissaient une multitude de faits d'armes glorieux
 l'histoire.

L'on allait ainsi se tourmentant l'imagination, qui ne rencontrait pas
de point d'arrt, lorsque l'on apprit l'arrive  Wilna des dbris de
notre arme, qui avait perdu tous ses chevaux, par consquent toute son
artillerie, et qui tait revenue jusqu' la Brsina, successivement
coupe et flanque par les corps de l'arme russe, partie de Kalouga
pour intercepter la route de Smolensk  Moscou.  la Brsina, elle
avait trouv la rive droite de cette rivire occupe par l'arme russe
qui tait revenue de Moldavie aprs le trait de Jassy. Ce contre-temps
acheva de dtruire les esprances des dbris de notre arme. L'empereur
ne pouvait pas comprendre comment le prince Schwartzenberg et le gnral
Reynier ne l'avaient pas garantie de la marche de cette arme russe. Il
fallut bien la combattre, et il n'y avait pas beaucoup de moments
accords par la fortune pour ouvrir le passage de la Brsina, ou pour
voir arriver l'autre arme russe, qui suivait  la queue de la colonne.

En partant de Moscou, l'empereur avait prvu tout ce que l'arme aurait
 souffrir en traversant un pays que les passages successifs de deux
armes aussi considrables avaient dj dvast. C'est pourquoi, en
quittant Moscou, il prit la route de Kalouga,  travers un pays neuf
dans lequel l'arme et trouv de quoi satisfaire ses besoins.

Mais les Russes l'avaient devanc; il les attaqua, les battit, sans
pouvoir les mettre en droute. Ils se retiraient cependant sur
Malojaroslavetz. Malheureusement l'empereur ne fut pas averti. Il crut
ne pouvoir les dbusquer qu' l'aide de combinaisons que le temps ne lui
permettait pas de faire. Il rtrograda sur Mojask. Les Russes revinrent
occuper les positions qu'ils avaient abandonnes; et nos malheurs
commencrent. Enfin l'arme atteignit la Brsina. Les ponts de Borisow
taient dtruits; l'ennemi nous attendait sur la rive oppose; notre
perte semblait invitable: mais l'empereur veillait sur nos dbris.
Wittgenstein fut enfonc, et les lieux qui devaient tre tmoins de
notre dfaite virent fuir ceux qui devaient l'assurer. Nous franchmes
cette funeste rivire; mais le froid, les privations, la fatigue,
continuaient leurs ravages. Il fallait courir au-devant des malheurs
dont nous tions menacs. L'empereur les mesurait dans toute leur
tendue. Il savait les sentiments que nous portait l'Allemagne, les
esprances que nos revers allaient rveiller. Il rsolut de les prvenir
et de s'assurer du moins des moyens capables de les comprimer. Une autre
considration contribua  le dterminer. Il venait d'apprendre les
dtails de l'affaire de Mallet, et malgr les contes divers que chacun
lui adressait l-dessus, selon sa manire de voir, ses rivalits, o
mme son ambition [2], la vrit ne lui avait pas chapp. Il avait le
tact si juste, qu'il la dmla lui-mme, et jugea le danger mieux que
personne, non pas par ce que Mallet avait fait, mais par ce que
n'avaient pas fait ceux qu'il avait investis de sa confiance dans
diffrentes parties de l'administration. Cette ide le frappa, et
ramenait son esprit  de tristes rflexions sur ce qu'il croyait avoir
dj donn de solidit  son systme. Cette considration ne contribua
pas peu  lui faire hter son retour  Paris o il supposait bien que la
nouvelle du dsastre de l'arme porterait la terreur.

[2: Tout ce qui briguait le ministre et la prfecture de police lui
crivait pour le porter  changer ceux qui en taient pourvus.]

Il arriva le 19 dcembre  huit heures du soir, et fit demander les
ministres pour le lendemain  dix heures du matin.

J'allai voir M. de Caulincourt le soir mme du 19. Il m'apprit la ruine
absolue de tout ce qui avait t  Moscou, et comme il venait de passer
quinze jours en tte  tte avec l'empereur, qui avait lu vingt fois
tout ce qu'on lui avait mand sur l'affaire du 23 octobre, il ne me
cacha point que, quoique l'empereur mt une grande partie de cela sur le
compte de l'animosit, il avait encore passablement d'indisposition
contre moi. Il avait trouv ma dfense faible, il supposait qu'il y
avait quelque raison pour cela. Je ne pouvais pas dsirer mieux que de
voir l'empereur un peu indispos, parce que, avec des rapports clairs et
naturels, on le ramenait toujours  la vrit, et alors on tait prs de
lui dans une meilleure position qu'avant qu'on et cherch  vous y
nuire. L'empereur avait caus avec l'aide-de-camp que le duc de Feltre
lui avait envoy; et il revenait avec l'opinion du ministre de la
guerre. Caulincourt m'avait servi de son mieux, et je lui en dois
obligation.

Le lendemain, 20 dcembre, les salons de l'empereur taient remplis ds
le matin; tous ceux qui s'y trouvaient n'y taient pas venus aussi
contents les uns que les autres.

L'empereur reut d'abord l'archi-chancelier et ensuite les ministres,
l'un aprs l'autre, en suivant l'ordre de leur anciennet d'exercice, en
sorte que le grand-juge et tous les autres ministres, celui du commerce
except, passrent avant moi.

De tous ceux qui taient l, pas un n'et voulu tre  ma place: on
avait l'air de ne pas oser me parler, pour ne pas me faire une dolance.
L'empereur n'avait pas gard chaque ministre longtemps, hormis celui de
la guerre, en sorte que je ne tardai pas  tre introduit. Lorsque je
traversai la foule qui tait  la porte du salon dans lequel tait
l'empereur, elle s'carta comme pour laisser passer un convoi funbre,
qui allait prendre cong de la cour. Ce qui avait beaucoup contribu 
tablir cette opinion, c'tait le retour  Paris du duc d'Otrante, que
l'empereur avait rappel d'Aix en Provence, o il se trouvait; tout le
monde le regardait dj comme mon successeur. Quelques amis de ma
premire prosprit ne m'ont rien laiss ignorer de tout ce qui s'tait
dit l pendant que j'tais chez l'empereur.

J'y restai deux heures moins quelques minutes, qui furent bien
exactement comptes par des observateurs, qui n'taient pas aussi
bienveillants pour moi que l'archi-chancelier, qui resta dans le salon
jusqu' ma sortie.

L'empereur me demanda mille dtails sur l'intrieur avant d'en venir 
l'affaire de Mallet. Comme je n'avais que de bons rapports  lui faire,
et que lui-mme avait jug de la vrit de ce que je lui disais par ce
qu'il avait vu en venant de Mayence  Paris, il fut fort content, et
particulirement de ce que je ne lui disais de mal de personne. On n'a
jamais connu en France combien on rendait l'empereur heureux en ne lui
portant de plainte sur qui que ce ft. Lorsqu'il eut bien pouss  fond
tout ce qu'il voulait savoir, il commena le chapitre de Mallet; il
parla le premier, et d'aprs tout ce qu'il me disait, je jugeai par qui
il avait t inform. On y avait mis de la mchancet, car on savait
toute la vrit sur des faits qu'on lui avait dsigns; on n'avait
cherch qu' surprendre son opinion, et on y tait parvenu.

Il me disait: Je conois bien que vous ayez t arrt par cinquante
hommes: il et t  dsirer pour vous que vous eussiez pu vous
dfendre. Au reste, je suis moi-mme  la merci du chef de bataillon qui
est de garde  ma porte, mais je ne comprends pas que vous n'ayez pas su
que Mallet et le colonel de la cohorte se voyaient depuis longtemps,
ainsi que Lahorie.

Il tait dans toutes ces ides que lui avait donnes la police
militaire; je lui en montrai l'inexactitude en lui faisant les
observations que j'ai rapportes plus haut.

Il ne voulait d'abord pas y croire, et me rptait: Comment, avec de
l'esprit, pouvez-vous me faire un conte comme celui-l? J'insistai, et
commenai  le persuader, lorsque je lui appris que le colonel de la 10e
cohorte n'tait que depuis peu de jours  Paris, qu'il revenait de
Barcelone, o il s'tait distingu, ce qui lui avait valu d'tre appel
au commandement de cette cohorte, et que non seulement il n'avait pas
donn de cartouches  ses soldats, mais qu'il ne leur avait pas fait
mettre de pierres  feu  leurs fusils; ce qu'il n'aurait pas omis de
faire, s'il avait eu part au complot. La police militaire n'avait pas
mis cela dans son rapport.

L'empereur tait toujours dans l'opinion que le gnral Lamotte avait eu
part  l'entreprise de Mallet; il me dsapprouvait de n'avoir pas t de
l'opinion du ministre de la guerre, qui l'avait fait arrter, et le
tenait encore en prison. Je rpondis  cette observation ce que j'ai dit
quelques pages plus haut. L'empereur ne voulut pas admettre cette
opinion sans en avoir parl en conseil, et me dit: Si cela est ainsi,
ce sera vous qui aurez vu juste sur cette affaire.

Le ministre de la guerre ne lui avait pas parl de l'adjudant-gnral
Doucet, qui avait marchand Mallet, au lieu de courir au secours du
gnral Hullin: au contraire il le cra gnral de brigade; ce qui fit
dire que Doucet ne pouvait manquer de le devenir, puisque Mallet de son
ct, l'avait dj nomm.

L'empereur ne me parla jamais avec plus de bont; il regrettait
seulement que je n'eusse pu me dfendre; il me disait: Cela est fcheux;
mais il n'y a pas de votre faute.

Il me demanda aussi pourquoi l'on arrivait jusqu' moi sans trouver
vingt gardes dans mes antichambres. S'il y avait eu seulement, me
disait-il, un coup de fusil de lch, toute cette troupe se serait
retire. Il avait raison; mais il fallait d'abord avoir les bras libres,
et c'est bien, lui dis-je, parce que Lahorie me connaissait d'humeur 
ne pas me laisser saisir, qu'il avait pris cette prcaution.

Ensuite, lui observai-je, il y a toujours huit ou dix hommes chez moi
la nuit uniquement comme guet; mais au jour, ils s'en vont; et lorsque
les trois compagnies de la cohorte arrivrent, ils venaient de sortir.

Il ne revenait pas de ce que la garde de ma porte et vu mettre en
pices mon cabinet, m'et laiss enlever sans faire la moindre
rsistance.

Je voyais son opinion se redresser sur tout cela; il me congdia en me
disant de lui envoyer le soir mme M. Ral avec lequel il tait bien
aise de causer.

Lorsque je sortis de chez l'empereur, il fallait voir la curiosit des
courtisans qui cherchaient dans mes yeux s'ils devaient m'aborder.
Cependant ils auguraient bien d'une conversation qui avait t aussi
longue, et c'est de ce soir-l (car il tait 4 ou 5 heures du soir) que
cessrent les bruits ridicules dont j'tais le sujet depuis un mois.
J'ai eu depuis plusieurs belles occasions d'en faire repentir les
auteurs; je ne l'ai pas fait.

Avec la faveur reviennent les amis; je les reus tous, et ne gardai de
rancune  aucun.

L'empereur m'avait paru indispos contre M. Pasquier, prfet de police;
je le dfendis courageusement, et lui fis obtenir la justice qu'il
mritait: je n'eus pas grand-peine, parce que l'empereur l'estimait
particulirement.

L'empereur tint un conseil pour rsoudre tout ce qui tait relatif 
l'affaire du gnral Mallet; il se fit prsenter l'expos exact de tout
ce qui s'tait pass, et prit la vritable opinion qu'il devait avoir de
cette entreprise. Il ordonna la mise en libert du gnral Lamotte,
destitua cependant le prfet de la Seine, malgr tout ce que je pus dire
en sa faveur; enfin il cassa la garde solde  pied et  cheval de la
ville de Paris.

Il m'ordonna dans le mme conseil de lui prsenter un projet
d'organisation d'un corps de gendarmerie pour Paris, et de le placer
entre l'autorit civile et l'autorit militaire, de manire  n'avoir
rien  redouter du mauvais emploi que l'une ou l'autre de ces autorits
pourrait en faire.

Le mme jour, on avait reu la nouvelle de la belle dfense qu'avait
faite le chteau de Burgos, qui avait soutenu plusieurs assauts de la
part des Anglais, sans perdre un seul des ouvrages de la place. Il se
trouvait dans la garnison qui le dfendait un dtachement de la garde
solde de Paris; le ministre de la guerre proposa  l'empereur de
recrer sur ce dtachement les corps que l'on licenciait  Paris;
l'empereur ne le voulut pas, et me ritra l'ordre de m'occuper sans
dlai du projet qu'il m'avait demand.




CHAPITRE VII.

Impts.--Ressources  crer.--Nouvelle arme.--Mouvement
national.--Dputations des dpartements.--Murat retourne 
Naples.--Dfection de la Prusse.--Conseil priv.--Opinions qui y sont
mises.--Ngociations par l'intermdiaire de l'Autriche.--M. de Bubna.


La malheureuse campagne de Russie tait le premier vnement fcheux qui
arrivait  l'empereur et  la France depuis qu'il la gouvernait; on le
supporta avec courage, quoiqu'en en parlant beaucoup, et l'on fit avec
gnrosit tous les sacrifices que le besoin de runir une arme
exigeait.

C'est  cette poque qu'on commena  voir tablir des impts qui furent
perus par des moyens illgaux. C'est aussi de cette mme poque que
l'on vit l'application de quelques mesures qui n'taient pas moins
arbitraires; mais l'embarras de la situation du moment avait forc  y
avoir recours.

Le mal tait grand, et le temps pour le rparer tait court; il fallait
faire vite pour arriver  temps.

Ce serait tre svre jusqu' l'injustice, que de juger l'empereur par
les deux dernires annes de son gouvernement, elles ont fourni des
armes  ses ennemis, mais nous ne devons pas les imiter. Ces deux
dernires annes ont t remplies d'vnements hors de la prvoyance
humaine, et l'on y employait des remdes hors de toutes rgles; on ne
s'attachait qu' ce qui pouvait tre excut le plus rapidement. Sans
les mesures arbitraires, on n'et pas t en tat de se remettre en
campagne avec autant de moyens qu'on le fit au mois de mai suivant. Il
n'y avait que l'empereur qui et l'art de tirer parti des ressources
qu'il possdait et de crer celles qui lui manquaient.

Tous les convois d'armes et d'quipages militaires avaient t laisss
dans les canaux de la Prusse, ainsi que dans les rivires de la Pologne,
o ils taient rests arrts par les glaces.

L'empereur eut  recrer un matriel d'artillerie complet avec les
attelages. Il eut toute la cavalerie  remonter et la moiti de son
infanterie  renouveler.

Cette situation aurait fait reculer un autre courage que le sien; mais
lorsqu'il eut bien lu dans ses tats de situation (c'tait son
expression), il mit la main  l'oeuvre, et en moins de quelques semaines
il eut rassembl les matriaux d'une nouvelle arme.

L'artillerie existait dans les arsenaux; on n'eut  acheter que les
chevaux et qu' les quiper.

On en trouva une suffisante quantit ainsi que pour remonter la
cavalerie. On doubla partout les ateliers de confection d'effets
militaires, et cette partie alla encore bien.

On prit les cent cohortes de la garde nationale ainsi que tout ce qui se
trouvait dans les dpts des diffrends rgiments. On joignit  cela une
leve d'hommes, et on reconstruisit une arme aussi nombreuse que
l'tait la premire, mais qui ne pouvait lui tre compare pour l'espce
des hommes, leur force et surtout leur exprience.

L'empereur avait bien soin de faire placer dans chacun de ses nouveaux
bataillons des officiers et des sous-officiers anciens que l'on tirait
des corps de l'arme; mais comme cette opration avait dj t faite
plusieurs fois, ces sous-officiers n'taient plus eux-mmes que de bons
soldats, parce que la classe des hommes de choix tait puise. La
cavalerie particulirement n'tait compose que d'enfants monts sur des
chevaux aussi inexpriments que leurs cavaliers. La marine fut d'un
trs grand secours dans cette occasion; en ce qu'elle donna de suite son
corps d'artillerie, qui tait fort nombreux et compensa bien au-del les
pertes que l'on avait faites dans cette arme; il fournit de plus une
belle division de bonne infanterie. Le mouvement national fut trs beau
en France. Le Pimont aussi se distingua par le zle qu'il mit  aller
au-devant de tout ce qu'on pouvait lui demander.

Il y eut de tous les points de la France des dputations qui vinrent
prsenter  l'empereur des assurances de dvouement. On semblait un peu
consol du malheur survenu, par la pense de saisir une occasion de
montrer le zle dont on tait anim. C'tait  qui fournirait quelque
chose.  aucune poque de la rvolution on ne fit des dons patriotiques
de meilleur coeur; on donna du mouvement  toutes les classes de la
population,  toutes les corporations et professions, qui contriburent
pour un nombre dtermin de chevaux et d'quipages de guerre.

Pendant que l'empereur se donnait ainsi beaucoup de peine  Paris, on
lui gtait ses affaires  l'arme.

Le roi de Naples, non seulement n'avait pu parvenir  rallier l'arme 
Wilna, mais il avait vacu cette ville et ramen l'arme en troupeau
vers la Vistule. Il acheva ainsi de la perdre. On tait dans le mois de
janvier, et le froid tait des plus rigoureux. Arriv  la Vistule, il
la quitta lui-mme pour retourner  Naples, en laissant le commandement
au vice-roi d'Italie. L'empereur tait bien mcontent de la conduite de
ce prince qui fit bien de ne pas passer par la France, car il aurait pu
y rencontrer une mauvaise rception: il se dirigea par la Saxe, la
Bavire et le Tyrol.

L'arme russe faisait suivre la ntre par des nues de Cosaques qui
passaient les rivires sur la glace, en sorte que l'on ne pouvait
prendre de position nulle part; aussi l'arme revint-elle successivement
sur Posen, puis sur l'Oder et sur l'Elbe, qu'on ne put mme pas garder.

Le contingent prussien, sous les ordres du gnral Yorck, tait  la
gauche du corps du marchal Macdonald. Le gnral prussien traita
particulirement pour son corps avec le gnral russe qui le suivait; il
conclut avec lui un armistice par lequel il mit ses troupes hors de
l'tat d'hostilits, exposant ainsi le reste du corps d'arme  une
perte certaine. Il compromit par contre-coup le roi de Prusse son
matre, qui tait dans sa capitale au milieu de notre arme.

Ce fut lors de cette premire dfection que nous sentmes le poids de
l'ingratitude du marchal Bernadotte, qui pouvait, en attaquant la
Finlande, retenir le corps qu'il avait laiss venir en Courlande. La
runion des Sudois avec l'arme russe arriva fort mal  propos pour
nous, et eut lieu pour ainsi dire, au moment o les autres souverains
allis s'empressaient de renouveler  l'empereur leurs sentiments pour
lui, en chargeant des ambassadeurs extraordinaires de lui en porter
l'assurance.

Le roi de Prusse dsavoua la conduite de son gnral; il envoya un
ambassadeur  l'empereur au mois de janvier; il fit condamner le gnral
Yorck par un conseil de guerre, mais telle tait la rapidit de la
marche des vnements, que, moins de trente jours aprs, il tait dans
les rangs de nos ennemis.

Le roi avait rsist longtemps aux instances dont il tait obsd en
Prusse pour se joindre aux Russes. La droiture de son caractre le
retenait encore dans notre alliance malgr les funestes rsultats
qu'elle ne pouvait manquer de lui amener. Il fut contraint au parti
qu'il prit par les hommes de mouvement qui lui dclarrent nettement,
mais avec respect, qu'ils taient prts  agir avec lui comme sans lui.
Le roi leur rpondit alors: Eh bien, messieurs, vous m'y forcez; mais
souvenez-vous qu'il faut vaincre ou tre ananti.

Lorsque l'empereur apprit la dfection du corps prussien, il assembla un
conseil priv, auquel assistrent l'archi-chancelier, M. de Talleyrand,
les ministres, le prsident du snat, des ministres d'tat, ainsi que
plusieurs grands officiers de sa maison. Il exposa lui-mme la situation
des choses, fit donner lecture des pices relatives  cet vnement, et
posa la question suivante: Dans cette conjoncture, qui complique encore
notre mauvaise position, me conseillez-vous de ngocier pour la paix ou
de faire de nouveaux efforts pour la guerre?

J'tais en mon particulier trs fch de voir soumettre cette question
au jugement de tant de monde; elle aurait du tre traite dans le
cabinet de l'empereur, entre deux ou trois personnes qu'il y aurait
appeles l'une aprs l'autre. Les conseils trop nombreux ont
l'inconvnient de ne produire aucune rsolution, parce que personne
n'ose y mettre une opinion courageuse. Aussi  celui-l c'tait  qui
ne parlerait pas.

L'empereur demanda  l'archi-chancelier son opinion. Elle fut pour la
paix. Mais l'empereur tait accoutum  plaisanter avec Cambacrs
toutes les fois qu'il n'tait pas question de lgislation ou de
jurisprudence; il s'adressa  M. de Talleyrand, il lui demanda son
opinion. M. de Talleyrand ne rpondit pas aussi franchement que je
l'attendais. Soit qu'il ne voult pas parler devant tant de monde, ou
qu'il et un autre motif pour se taire, il fut de l'opinion de ngocier.
L'empereur lui dit: Voil comme vous tes toujours: vous allez disant
partout qu'il faut faire la paix; mais comment la faire? M. de
Talleyrand rpliqua: Votre majest a encore entre les mains des effets
ngociables: si elle attend davantage, et qu'elle vienne  les perdre,
elle ne pourra plus ngocier. L'empereur, s'impatientant un peu, lui
dit: Mais expliquez-vous. Et comme M. de Talleyrand hsitait  le
faire, il ajouta: Vous n'avez pas chang. Puis passant de suite au duc
de Feltre, quoiqu'il y et deux ou trois personnes avant lui, il lui
demanda son opinion sur la question pose: s'il convenait de ngocier,
ou de faire de nouveaux efforts. M. de Feltre rpondit d'une voix ferme,
et aprs y avoir rflchi: Je regarderais votre majest comme
dshonore si elle consentait  l'abandon d'un seul village runi 
l'empire franais par un snatus-consulte. L'empereur reprit: Voil
qui est clair. Alors que faut-il faire? dit l'empereur. Il faut armer,
sire, rpondit M. de Feltre. L'empereur, continua  recueillir les
opinions, mais personne ne s'avisa d'tre d'un sentiment oppos  celui
qui parut lui convenir.

M. de Feltre crut avoir dcid l'opinion du conseil. Il tait dans
l'erreur; et dut voir comme moi, en sortant de ce conseil, combien
chaque membre en particulier dsapprouvait qu'on n'et pas adopt
l'opinion de Talleyrand. L'empereur avait bien raison de dire que
lorsqu'il demandait l'avis de tout le monde, personne ne voulait parler,
mais qu' peine tait-on sorti de chez lui tout le monde rcusait ce
qu'il avait dit.

Il fut donc rsolu  ce conseil que l'on armerait tout ce que l'on
pourrait. La corde de l'arc tait dj bien tendue, et certainement elle
se serait rompue en d'autres mains que dans celles de l'empereur. L'on
apprit peu de temps aprs la part que les Sudois prenaient  la
coalition, en mme temps que l'entrevue de l'empereur de Russie et du
roi de Prusse, qui avait t  sa rencontre depuis Berlin jusqu'
Breslaw.

L, il renouvela avec lui tous les traits qui l'attachaient 
l'autocrate avant la guerre malheureuse qu'il nous avait faite en 1806
et 1807. Cette dfection de toute la Prusse nous fit un grand mal dans
l'intrieur, surtout parce qu'on en entrevoyait d'autres, et qu'alors on
ferait une bien mauvaise paix,  moins qu'on achevt de ruiner la nation
en efforts qui devaient tous les jours devenir d'autant plus grands que
le mal augmentait, et que notre moral perdait sensiblement. Napolon, en
passant  Dresde, avait rclam l'excution des promesses que lui avait
faites l'empereur d'Autriche. Il lui avait demand de mobiliser un corps
de la Galice et de Transilvanie, de porter ce contingent  soixante
mille hommes et d'envoyer prs de lui quelqu'un qui remplat le prince
Schwartzenberg, dont la prsence tait utile  l'arme. L'alliance que
nous avons contracte, avait-il ajout, forme un systme permanent dont
nos peuples doivent retirer de si grands avantages, que je pense que V.
M. fera tout ce qu'elle m'a promis  Dresde, pour assurer le triomphe de
la cause commune, et nous conduire promptement  une paix convenable.
L'Autriche, dont la jubilation s'tait dj trahie, se hta de revenir
sur ses pas. Elle fit partir M. de Bubna en toute hte, et le chargea de
fortes protestations pour Paris. Il devait prendre les ides de
l'empereur sur la rorganisation du contingent et s'entendre avec lui
sur les mesures qu'exigeait la mobilisation des troupes stationnes dans
les provinces qui touchaient au thtre de la guerre. Quant  la paix
que voulait l'empereur, l'Autriche la dsirait plus encore. Ce n'tait
pas nanmoins pour la France, elle savait que sa position tait toujours
la plus brillante, c'tait pour l'Europe, c'tait pour elle-mme. Les
progrs de la Russie, la prpondrance que cette puissance s'efforait
de saisir l'alarmaient, et son systme politique l'attachait plus
troitement encore  l'alliance aprs nos revers. La France, de son
ct, avait aussi besoin de repos, son bonheur intrieur, celui de
l'impratrice altr par les inquitudes de la guerre, taient des
considrations qu'un mme intrt rendait communes aux deux souverains.
L'Autriche dsirait donc ardemment la paix qui la laisserait dans la
seule position qu'elle enviait en Europe, et qui ne pouvait que
consolider la puissance de son alli. Si on voulait qu'elle agt
officieusement, elle tait prte, non qu'elle prtendt influer par son
importance propre, mais par la force que donne un esprit de
conciliation, aussi _dsintress que le sien_. L'empereur Napolon
n'avait qu' faire connatre ses vues, elle les ferait valoir: lui seul
tait intact, lui seul tait en mesure de dicter la paix. Tout ce qu'on
lui demandait, c'tait de _ne pas faire connatre les bases trs
gnreuses qu'il proposait_, de laisser faire le cabinet autrichien, et
de _presser les prparatifs pour une nouvelle campagne_.

L'empereur n'tait pas trop dupe de ces protestations; mais il n'avait
rien de mieux  faire, il laissait dire et prenait ses mesures. Le
gnral Bubna, de son ct, ne se prtait qu'avec peine aux dceptions
qu'il semait, et voyait semer parmi nous. Il rptait  tous ceux qui
voulaient l'entendre, qu'il fallait faire la paix; il me l'a dit 
moi-mme sans doute pour que je le rptasse  l'empereur, et il
ajoutait: Ceux d'entre vous qui l'aiment doivent le lui conseiller. M.
de Bubna parlait comme un galant homme; il ne compromit rien de ce qu'il
ne devait pas dire, mais ce qu'il conseillait n'tait pas facile. Il
tait  Paris pendant que nous faisions tous les grands efforts qui ont
recr l'arme. Il en tait tonn et concevait lui-mme quelques
esprances que l'on pourrait faire la paix.




CHAPITRE VIII.

Quelques mots sur les affaires d'Espagne.--Visite de l'empereur au
pape.--La culotte du pape.--Gnrosit de l'empereur avec ses
marchaux.--M. de Narbonne nomm  l'ambassade de
Vienne.--Gardes-d'honneur.--Motifs de cette institution.--Insurrection
d'un de ces rgiments  Tours.--Le colonel de Sgur.--M. de
Ntumire.--L'impratrice est nomme rgente.--Confiance de l'empereur
dans M. de Menneval.--Vive apostrophe du ministre de la guerre.


L'hiver se passa en armements de toutes parts; on esprait quelque chose
des ngociations de l'Autriche, mais pendant qu'elles marchaient, les
vnements avanaient aussi.

L'empereur tait encore  Paris, travaillant jour et nuit  tout ce qui
pouvait augmenter ses moyens pour la campagne suivante. Avant d'en
parler, je dois dire ce qui tait arriv en Espagne depuis la bataille
des Aropiles.

Le marchal Soult avait rejoint, dans le royaume de Valence, l'arme
sous les ordres du marchal Suchet,  laquelle se trouvait le roi
d'Espagne. Ils marchrent tous deux sous les ordres du roi, d'abord par
Madrid, puis par le Guadarrama et Arevalo jusqu' Salamanque, o ils
avaient atteint l'arme anglaise qui s'tait retire de Burgos au bruit
de la marche de ces deux armes. On dit que le soir du jour mme de leur
arrive, elles pouvaient attaquer l'arme anglaise avec succs, et
qu'elles ne voulurent le faire que le lendemain, mais que l'on trouva
l'arme ennemie partie.

On raisonne toujours des vnements aprs qu'ils sont arrivs. Il semble
cependant que l'on ne peut adresser de grands reproches  des gnraux
qui ont eu la prudence de ne pas vouloir engager une action srieuse 
la fin du jour, et viter un dsordre dont ils n'auraient pas t les
matres pendant la nuit.

Quoique l'empereur fut revenu fort tard de Russie, il fit encore un
voyage  Fontainebleau o il alla voir le pape. Ils furent
rciproquement bien l'un envers l'autre; ils dnrent ensemble, et
convinrent d'une partie de ce qu'on n'avait pu obtenir dans les
ngociations de Savonne. Le pape cda en tmoignant cependant des
scrupules sur les consquences que pouvaient avoir ses concessions sur
les prtentions temporelles. L'empereur le rassura et lui adressa mme,
pour le tranquilliser, une lettre spciale [3]. Le saint Pre parut
satisfait, mais le vieillard rusait. Il demanda son conseil,
c'est--dire les cardinaux dont il prtendait avoir besoin. L'empereur
ordonna qu'on les lui rendit; mais ils ne furent pas plutt en libert,
qu'ils remplirent de terreur la tte du saint-pre et le firent revenir
sur le concordat qu'il avait consenti. Il protesta et adressa 
l'empereur une longue lettre pleine de componction et de rserve.
L'empereur, impatient, prit de l'humeur et ordonna que, malgr ce
ridicule dsaveu, le concordat ft promulgu partout et devnt loi de
l'tat.

[3: Voyez  la fin du volume.]

Le pape tait avare, et malgr que l'ont et pourvu amplement  tous ses
besoins, il comptait fort exactement quelques douzaines de pices d'or
qu'il avait dans son secrtaire.

Il suivait le compte des moindres objets de sa toilette, depuis ses
simarres jusqu'aux bas, et menu linge.

Il n'ouvrait pas un livre dans toute la journe; il s'occupait  des
choses que l'on aurait de la peine  croire, si on ne l'avait pas vu: il
cousait et raccommodait lui-mme quelques petites dchirures qui se
faisaient  ses vtements; par exemple, il remettait lui-mme un bouton
 sa culotte, il lavait le devant de ses simarres, sur lesquelles il
avait l'habitude de laisser tomber beaucoup de tabac, dont il faisait un
grand usage [4].

[4: Voyez  la fin du volume.]

Il fallait avoir une bonne dose d'illusion pour croire 
l'infaillibilit d'un souverain pontife que l'on voyait si prs des
misres humaines.

Il avait  Fontainebleau mille moyens d'employer son temps: il avait une
bibliothque superbe, il n'y toucha pas et ne voulut, pour ainsi dire,
voir personne que les cardinaux qu'on lui avait rendus.

L'empereur fut si press par les vnements, qu'il n'eut pas le temps de
terminer cette affaire avant d'tre oblig de partir pour la campagne de
1813.

Il avait fait venir quelques marchaux d'empire  Paris pour leur faire
prendre un peu de repos.

En les renvoyant prendre le commandement de leur corps, il fut, envers
eux, gnreux jusqu' la magnificence. Il donna au marchal Ney cent
mille cus; au marchal Oudinot cinq cent mille francs; celui-ci en eut
deux cent mille de plus, parce que sa maison venait d'tre brle 
Bar-sur-Ornain.

 cette poque, on dnona  l'empereur le gnral Lecourbe, comme
cherchant  vendre ses terres pour passer au service de Russie.

Comme cela pouvait tre vrai, l'empereur ordonna d'y prendre garde;
c'est ce qui fit envoyer le gnral Lecourbe en surveillance en
Auvergne, au lieu de le laisser en Franche-Comt o il tait. Pour plus
de prcaution on mit entre les mains du gnral Dutailli une opposition
au paiement de la terre qu'il venait d'acheter du gnral Lecourbe.

Avant de commencer la campagne, l'empereur envoya M. de Narbonne 
Vienne, en qualit d'ambassadeur, en place de M. Otto, qui s'tait un
peu trop laiss prendre aux protestations de M. Metternich.

Malheureusement, lorsque M. de Narbonne arriva, l'Autriche avait dj
rsolu de profiter de notre situation, pour revoir ses comptes avec
nous. Les armes combines des Russes et des Prussiens s'approchaient;
nous venions de repasser l'Elbe; ils taient entrs  Dresde, d'o le
roi de Saxe avait t oblig de se retirer en toute hte; il tait venu,
ainsi que ses troupes, en Bohme, sur les pressantes sollicitations de
l'empereur d'Autriche, qui ne ngligeait aucun moyen de le surprendre,
pour le faire entrer dans la coalition contre la France.

L'empereur le voyait bien, et ce fut, je crois, particulirement pour
retenir l'Autriche et la Saxe, qu'il se hta de partir afin de ramener
la fortune de son ct. Il ne regrettait que de n'avoir pas eu un mois
de plus pour faire rejoindre tout ce qui tait en chemin pour l'arme,
particulirement sa cavalerie; il en avait tir une bonne partie de
celle d'Espagne. C'est  cette poque que l'on cra les rgiments des
gardes d'honneur, mesure contre laquelle on a cherch  soulever
l'opinion: il y avait, dans la leve de ces jeunes gens, deux buts que
je vais expliquer.

La ncessit d'avoir de la cavalerie tait reconnue: on avait pris, pour
l'infanterie, tout ce qu'offraient encore de disponible les tats de la
conscription; d'ailleurs les gens de la campagne ne pouvaient pas faire
de suite des cavaliers. Ils ont d'ailleurs besoin du mange et de tout
ce qui compose l'instruction du cavalier, que l'on n'avait pas le temps
de leur donner; la classe des jeunes gens aiss, au contraire, tait
abondante en bons cuyers, auxquels il ne manquait que de la vocation
pour tre de trs bons cavaliers de guerre. On observait bien que la
plupart des familles auxquelles ces jeunes gens appartenaient les
avaient dj rachets du service militaire, o qu'ils avaient satisfait
entirement  la conscription. Mais l'on rvisait les listes de
conscription elles-mmes, on rappelait au tirage des hommes qui y
avaient dj satisfaits; pourquoi aurait-on mnag la classe qui offrait
le plus d'hommes propres au service militaire, lorsque l'embarras de la
circonstance obligeait  tre injuste envers celle qui avait moins de
moyens de supporter cette charge, qui est toujours ruineuse pour les
familles qui sont accoutumes  vivre du travail de leurs enfants.

Il et sans doute mieux valu que l'on ne ft pas dans le cas d'avoir
recours  une telle mesure; mais puisqu'on ne pouvait pas sortir
d'embarras autrement, on tait suffisamment autoris  l'employer; elle
a beaucoup indispos, parce que toute cette jeunesse avait une nombreuse
clientle de parents qui jetrent les hauts cris, tandis que les gens de
la campagne partaient sans mot dire. On et pu demander aux
gardes-d'honneur ce qu'ils taient de plus que les autres pour prtendre
rester chez eux, lorsque toute la France courait aux armes.

Le second but tait de sortir de l'tat d'oisivet des jeunes gens dont
l'esprit ardent est toujours prt aux entreprises hasardeuses, et qui
pouvaient devenir dangereux dans la main d'un homme entreprenant auquel
ils auraient accord leur confiance.

Cette jeunesse des gardes-d'honneur ne fit de faons que pour quitter le
toit paternel; une fois enrgimente elle prit l'esprit militaire au
plus haut degr de perfection, et hormis quatre ou cinq rcalcitrants,
tout au plus, sur toute la quantit des jeunes gens appels, il ne fut
besoin d'aucune mesure extraordinaire pour les faire rejoindre. On eut
beau crier  la tyrannie on leva au-del de dix mille hommes de cette
classe, dont on fit quatre beaux rgiments de deux mille cinq cents
hommes chacun.

Celui de ces rgiments, qui s'organisait  Tours, fut le seul qui devint
l'objet d'une surveillance.

J'avais t inform qu'on excitait les jeunes gens qui le composaient 
l'insurrection, et qu'on leur donnait les plus coupables conseils.

M. de la Rochejacquelain, qui avait servi autrefois dans la Vende,
allait et venait, paraissait souvent  Tours, dont cependant il
demeurait assez loin. J'avais des informations assez prcises pour me
dcider  prendre un parti.

J'crivis au colonel de ce rgiment des gardes-d'honneur, qui tait M.
Philippe de Sgur, de faire arrter un ou deux de ces jeunes gardes que
je lui dsignai, et de me les envoyer  Paris.

Pendant qu'il se disposait  les faire partir, il clata une petite
insurrection parmi cette jeunesse; desquels un nomm M. de Ntumire
vint chez M. de Sgur lui demander la libert de son camarade; et sur le
refus du colonel, il lui tira un coup de pistolet  bout portant. Les
grains de poudre de la charge s'incrustrent dans le visage de M. de
Sgur, la balle, lui pera sa cravate, mais il n'eut pas d'autre mal.

On m'envoya le jeune de Ntumire  Paris, ainsi que ceux des autres
jeunes gens que j'avais demands: la position du premier tait claire,
et il n'y avait aucun moyen de le sauver; au fond ce n'tait qu'un
tourdi, mais il tait incapable de mditer un crime. Je donnai  mes
recherches la suite que je voulais. M. le duc de Feltre m'crivit
plusieurs fois de lui remettre le jeune Ntumire, afin de le faire
juger; je donne  penser ce qu'il serait devenu si j'y eusse consenti.
Je fus oblig, pour le sauver, de le comprendre dans l'information que
je faisais faire pour ses autres camarades; par ce moyen je le retins en
prison o il resta,  ma seule disposition.

Les vnements de 1814 survinrent: le duc de Feltre lui et alors plutt
donn le commandement d'un rgiment qu'il ne l'et fait rechercher par
un conseil de guerre.

L'empereur, avant de quitter Paris, voulut prvenir les suites d'une
seconde entreprise comme celle de Mallet. Jusqu'alors, pendant ses
absences, le gouvernement avait rsid dans le conseil des ministres,
prsid par l'archi-chancelier, mais il pouvait arriver qu'un ministre
vnt  mourir ou  tomber malade au point de ne pouvoir s'occuper; dans
ce cas, personne n'tait autoris  prendre sa signature,  moins d'un
dcret de l'empereur; faute de l'avoir, tout ce qui se serait ordonn
dans cette branche d'administration aurait couru risque de ne pas tre
excut.

Pour obvier  cet inconvnient, il nomma l'impratrice rgente, et lui
composa un conseil; de cette manire il y eut un pouvoir toujours
prsent, qui pouvait dlguer celui dont on aurait besoin dans un cas
extraordinaire. L'empereur confia cette autorit  l'impratrice avec
beaucoup de grce.

Il fit travailler pendant plusieurs jours  la rdaction d'une
organisation de rgence; on compulsa tout ce qui avait t fait en
France aux diffrentes poques de l'histoire o des rgentes avaient
gouvern l'tat; lorsque tout fut prt, il convoqua un conseil priv
auquel l'impratrice se rendit en crmonie, accompagne des personnes
de son service d'honneur: elle vint prendre place  ct de l'empereur.
Aprs un instant de silence on donna lecture du dcret d'organisation de
la rgence, et de l'tendue de son autorit; le mme dcret faisait
connatre qu'elle tait confie par l'empereur  l'impratrice. En
consquence elle prta serment d'administrer l'tat selon les lois et la
constitution, et de remettre le pouvoir aussitt que la volont de son
poux lui serait notifie.

Aprs cette crmonie, elle rentra dans ses appartements o l'empereur
l'accompagna.

On fut gnralement satisfait de voir l'impratrice Marie-Louise revtue
de cette autorit; on la savait bonne et sensible, on l'aimait et on
l'estimait beaucoup; il ne revenait que de bonnes choses pour tout ce
qui avait des rapports avec son intrieur, et on pouvait avec raison
dire qu'elle avait conquis l'estime de la nation, qui avait beaucoup de
bienveillance pour elle. Cela provenait de ce que dans toutes les
occasions o elle devait paratre, elle ne se montrait jamais
qu'accompagne de tout ce que la plus rigoureuse biensance exigeait. En
montrant beaucoup d'gards pour le public, elle l'avait capt plus
srement que n'auraient pu le faire les soins administratifs. Pour
faciliter  l'impratrice le travail qu'allait lui donner la rgence,
l'empereur plaa prs d'elle l'homme dans la probit duquel il avait le
plus de confiance, son secrtaire intime M. de Menneval. Il s'imposa
cette privation et recommanda  ce dernier de lui crire directement
tous les jours.

Avant de quitter Paris, l'empereur organisa dfinitivement la nouvelle
garde solde de la capitale, telle qu'elle l'est encore aujourd'hui; il
fit un conseil des ministres lecture du projet d'organisation que je lui
avais prsent  cette occasion, et auquel il avait fait quelques
changements, puis il demanda au ministre de la guerre: Que dites-vous
de cela, monsieur le ministre de la guerre? Celui-ci lui rpondit,
rouge de colre: Sire, votre majest est la matresse de faire ce
qu'elle veut, mais avec un projet comme celui-l, il ne me reste plus
aucun moyen d'empcher M. le ministre de la police de se faire maire du
palais, et de dtrner vous ou le fils de votre majest.--Oh! oh!
rpliqua l'empereur, vous dites l une sottise, ce ne serait pas ce
ministre-ci qui pourrait faire cela; et lui-mme il faut bien qu'il ait
des moyens contre vous, comme vous en demandez contre lui. Si vous
n'avez que cette objection-l  faire au projet, je ne l'admets pas. Et
le projet passa.

Je pris la parole; je rpondis au ministre de la guerre, que le premier
de nous deux qui abandonnerait l'empereur ou son fils, ne serait pas
moi, je ne me doutais pas que j'en verrais l'exprience aussitt. M. de
Feltre ne pensait pas  ce qu'il disait, aussi ne lui en ai-je gard
qu'une trs-petite rancune; on en verra la preuve dans le chapitre
suivant.




CHAPITRE IX.

L'affaire de la capitulation de Baylen devant un conseil de
guerre.--Comment elle finit.--Vengeance que je tire du ministre de la
guerre.--Quelques indices de troubles dans la Vende.--Grand zle du duc
de Feltre.--La montagne accouche d'une souris.


C'est vers cette poque que l'empereur fit mettre en jugement l'affaire
du gnral Dupont (pour sa capitulation de Baylen), parce qu'il y avait
plusieurs gnraux qui y taient impliqus, et qu'il les aurait employs
si une fois ils avaient t hors de cette situation. D'ailleurs,
l'information de toute cette longue affaire tait faite depuis
longtemps, et en tardant autant  la juger, on avait l'air de vouloir
agir despotiquement, en refusant aux prvenus de les mettre en prsence
de la justice. Leur caractre ne les rendait justiciables que d'une
haute cour nationale, et avant de former ce tribunal, l'empereur voulut
savoir si les prvenus taient vritablement coupables; il ne voulut pas
mettre d'opinion qui et servi de rgle  ce que chacun aurait eu 
dire. En consquence il renvoya l'affaire devant le conseil-d'tat pour
y tre examine, et entendre les prvenus dans leurs moyens de dfense.
Il fit adjoindre (pour ce cas seulement), au conseil-d'tat, tous les
marchaux d'empire, qui se trouvaient  Paris. Cette cause excita
l'attention publique; les faits taient clairs et positifs, et, malgr
que des relations de socit eussent rendu de grands services au gnral
Dupont, en faisant supprimer, dans le dossier du procs-verbal,
plusieurs pices qui pouvaient tre  sa charge; les consquences de
l'vnement de Baylen avaient t si fatales, qu'il tait difficile que
le ressentiment n'en ft pas vif; et il n'y a nul doute que si le
conseil-d'tat avait mis l'opinion qui rsultait de l'expos des faits
eux-mmes, les prvenus eussent t dclars coupables, et consquemment
exposs  toute la svrit d'un jugement qui et t un grand exemple.

Puisque le conseil-d'tat ne pronona pas nettement la culpabilit, ce
ne pouvait tre que parce qu'il avait reconnu l'impossibilit d'pargner
des hommes qui avaient t les camarades de plusieurs de ses membres; et
s'il les renvoya  la clmence de l'empereur, c'est qu'il tait assur
de son indulgence: autrement c'et t l'quivalent d'une condamnation.

Effectivement l'empereur n'en envoya aucun devant les tribunaux; il se
contenta de faire enfermer le gnral Dupont, et de lui ter les
honneurs qu'il avait obtenus par d'anciens services; il renvoya du
service militaire les gnraux qui avaient particip  cette
capitulation de Baylen, regrettant toutefois le gnral Vedel, pour le
courage duquel il avait une estime particulire, et qu'il avait le
projet d'employer  la suite de ce procs. Ce ne fut que pour tre
impartial qu'il le sacrifia.

Ainsi finit cette honteuse affaire de Baylen. Il faudrait tre bien
impudent calomniateur pour trouver tyrannique la conduite de l'empereur
envers des gnraux qui, hormis Vedel, avaient manqu aussi
essentiellement. On pourrait,  plus juste titre, lui reprocher une
bont, qu'il a souvent pousse jusqu' la faiblesse; il a toujours
pardonn: c'tait un besoin de son coeur que d'tre gnreux; je suis
convaincu qu'il n'aurait jamais fait mourir un de ses ennemis. Et le
vit-on jamais faire de la fortune de ses armes l'usage que ses ennemis
ont fait de la leur contre lui? Je dois compte ici d'une anecdote qui
concerne M. de Feltre.

L'enlvement des papiers du cabinet du gnral Dupont, avait port  ma
connaissance plusieurs lettres du gnral Clarck (duc de Feltre) au
gnral Dupont. Elles taient toutes d'une date fort ancienne et
d'Italie: en les examinant je vis qu'elles taient des rapports que le
gnral Clarck adressait au gnral Dupont sur le gnral Bonaparte,
aprs que celui-ci se fut expliqu avec lui sur la nature de la mission
dont il tait charg en Italie.

On se rappelle que Dupont tait alors chef du dpt de la guerre, sous
le directeur Carnot, et que Clarck tait sous le gnral Dupont, qui lui
avait fait donner une commission (qui n'tait elle-mme qu'un masque),
pour aller rsider au quartier-gnral de l'arme d'Italie, et rendre
compte des dmarches et des projets ultrieurs du gnral Bonaparte,
dans le cas sans doute o il aurait aspir au suprme pouvoir. C'tait
pendant ce sjour qu'il avait crit les lettres dont je parle. Il tait
encore observateur du directoire, prs du gnral Bonaparte, lorsque le
18 fructidor renversa la faction du directoire,  laquelle il tait
attach, et lui fit perdre sa faveur avec son emploi. Ce fut cependant
ce gnral Bonaparte qu'il espionnait, mme aprs que celui-ci eut eu
avec lui une explication sur la nature de sa mission, qui l'accueillit,
vint  son secours et le couvrit de sa puissance, lorsqu'il n'avait qu'
retirer la main qui lui servait d'appui pour le perdre.

J'tais le matre de ces lettres, qui dshonoraient le caractre que M.
le duc de Feltre affectait de vouloir prendre exclusivement sur tout ce
qui faisait profession d'tre attach  l'empereur.

Je pouvais les communiquer, et lui nuire capitalement: non-seulement je
n'en ai point parl, mais je les lui ai fait rendre. Je ne voulus ni
avoir l'air d'tre domin par des ressentiments, ni altrer la confiance
que l'empereur paraissait mettre dans un ministre qui lui tait utile,
et qui professait tout haut un dvouement exclusif  sa personne.

Il le tmoigna dans une autre occasion qui se prsenta avant le dpart
de l'empereur pour l'arme, et toujours en cherchant  prouver que sans
lui la tranquillit intrieure serait trouble, qu'il n'y avait que son
zle pour le service de l'empereur dans lequel on pourrait avoir
confiance. Les demandes successives d'hommes qui avaient t rptes en
aussi peu de temps, avaient produit un trs mauvais effet dans les
campagnes; celles de l'Ouest ne se soulevrent pas, mais il y eut de
nouveau du brigandage, c'est--dire qu'une bande d'une quinzaine de
mauvais sujets se mit  courir les chemins, tirant sur la gendarmerie et
dpouillant tout ce qui possdait quelque chose. Ces misrables ayant
besoin d'exciter en leur faveur une partie de la population, afin d'en
tre protgs, et d'en recevoir des informations sans lesquelles ils ne
pouvaient pas se soutenir, ni viter les poursuites dont ils taient
l'objet, imaginrent de se dire royalistes, et envoys par le roi pour
organiser une arme dans la Vende.

Ils dfendirent aux jeunes gens, appels par la conscription, de
marcher, sons peine de voir les maisons de leurs parents brles, et
eux-mmes fusills si l'on parvenait  les prendre.

L'apparition subite de cette petite bande fut un coup de tocsin pour
toutes les branches de l'administration. On la signala de tous cts,
mais en mme temps l'on tait compltement rassur sur l'tat de
tranquillit, que les campagnes taient dcides  faire respecter. Il
n'y eut que le ministre de la guerre qui cria tolle jusques sur les
toits, disant que si on n'y prenait pas garde, les Bourbons viendraient
 Paris pendant que l'empereur irait faire la campagne; il ne craignit
pas de citer ce qu'un gnral qui commandait dans l'Ouest, lui avait
mand, qu'un gentilhomme du pays avait parcouru la contre  cheval en
cocarde blanche, cherchant,  enrler, etc. Le bon sens suffisait pour
apercevoir le ridicule de ce rapport, d'un homme qui court la campagne
en cocarde blanche dans un temps o celui qui l'aurait porte n'aurait
pu faire quatre pas sans tre mis en pices.

L'empereur sans accorder beaucoup de confiance  cet avis, ne le mprisa
pas: il m'ordonna d'approfondir la vrit. J'appris que ce prtendu
gentilhomme tait un fermier habitant sur la route d'Alenon au Mans;
c'tait un ancien officier de la rvolution, acqureur des domaines
nationaux. L'empereur leva les paules de piti, en voyant avec quelle
crdulit on venait lui faire des rapports, qui ne tendaient  rien
moins qu' lui faire prendre des mesures de svrit envers des citoyens
paisibles, qui redoutaient plus qu'ils ne dsiraient le retour des
divisions intestines; car enfin la consquence de la dlation du
ministre de la guerre aurait t l'arrestation de la presque totalit de
l'ancienne noblesse du Maine, de l'Anjou et du Perche.

Si cette mesure ne fut pas prise, c'est que toutes les fois que
l'empereur tait exactement inform, il avait toujours la meilleure
ide, et il tait naturellement port  l'indulgence. Que voulait donc
le duc de Feltre, si lui-mme n'tait pas dupe du faux zle de son
informateur? rien sans doute que de manifester le sien  l'empereur en
lui prouvant que, malgr l'excs de sa besogne, il portait ses regards
sur tout ce qui intressait personnellement l'empereur; et que, sans sa
prodigieuse surveillance, l'empire serait  chaque moment boulevers.

Pendant que le ministre de la guerre faisait ainsi des histoires, je
menais vivement la poursuite de cette bande, qui avait paru et commis
des assassinats dans le dpartement de la Sarthe. On lui prit plusieurs
individus, et on amena le reste  la soumission, sous condition qu'ils
quitteraient le dpartement. Ils y consentirent, et vinrent se rendre 
la prfecture du Mans, d'o ils furent conduits dans le dpartement de
l'Yonne, et distribus dans des communes o ils se livrrent au travail
de la campagne avec assiduit. Cette petite pacification prouva que
j'avais devin juste, et que ces prtendus royalistes n'taient autre
chose que des dserteurs qui fuyaient la poursuite de la gendarmerie,
contre laquelle ils se dfendaient  coups de fusil.

La gendarmerie de ces contres tait excellente, et elle tait commande
par le colonel Henry, qui tait un homme brave et juste tel qu'on
rencontre rarement. Il tait propre  excuter habilement tout ce qui
tait droit et honnte. On lui dut beaucoup de bien, que son caractre
conciliant lui donnait le moyen de faire. Avant de partir pour l'arme,
l'empereur avait appris l'vacuation de Hambourg, par le gnral Carra
Saint-Cyr, le mme qui fut malheureux  Wagram. Cet vnement lui donna
beaucoup d'humeur parce qu'il fut suivi d'une irruption des troupes
lgres ennemis qui vinrent jusque sur le Weser et l'Esler, qui les
passrent sur plusieurs points. Il envoya le marchal Davout commander
les troupes qui devaient reprendre Hambourg, et appela  l'arme le
gnral Lauriston, qu'il avait primitivement envoy  Hambourg, puis 
Magdebourg. Les grandes armes russe et prussienne avaient pass l'Elbe
 Dresde et s'avanaient vers Leipzig.




CHAPITRE X.

L'empereur quitte Paris.--Position de l'arme.--Manoeuvres de
l'empereur.--Bataille de Lutzen.--Mort de Bessires.--Rflexions sur la
conduite de l'Autriche.--Le gnral Thielmann.


L'Autriche ne s'tait point encore dclare contre nous, mais elle avait
fait connatre que le contingent qu'elle avait eu dans notre arme
pendant la dernire campagne, ne prendrait aucune part aux hostilits,
en sorte, qu'en mme temps que cela nous tait des moyens, les ennemis
pouvaient en runir autant et plus contre nous.

Le temps tait court; les insurrections commenaient en Westphalie et
dans le pays de Berg; les vnements approchaient, lorsque l'empereur
partit pour aller se mettre  la tte de l'arme. Il avait donn le
commandement d'un corps au marchal Marmont, et avait fait venir de
Leybach en Illyrie le gnral Bertrand avec le reste des troupes
franaises qui taient dans son gouvernement: elles traversrent par le
Tyrol, la Bavire, et se formrent en corps d'arme  Augsbourg, d'o
elles se mirent en mouvement pour le pays de Bamberg et les bords de la
Saale.

Notre arme s'tait successivement retire jusque dans la Thuringe.
L'empereur la rejoignit et lui eut bientt rendu sa premire audace.

Il passa quelques jours  runir ses diffrends corps d'arme, et
observer les projets des ennemis. Il eut bientt jug les gnraux qu'il
avait en tte.

Il tait de beaucoup infrieur en nombre; ses troupes taient mdiocres;
mais son gnie compensait la supriorit du nombre: le succs n'tait
pas douteux.

Il trouva son arme dans la position suivante:

Le vice-roi, qui commandait les dbris de l'arme de la campagne
prcdente, avait repass l'Elbe  Magdebourg, et tait venu se placer 
Mersbourg. Il avait prouv une perte assez considrable  Halle o il
repassa sur la rive gauche de la Saale. Il avait avec lui le marchal
Macdonald et le marchal Victor. Les troupes qui venaient de France
arrivaient par Weimar, et passaient la Saale sur le pont de Ksen prs
de Naumbourg.

Celles qui venaient d'Italie arrivaient par la valle du Mein, Cronach,
Schleist, Nauma et Gra.

L'empereur n'avait pas dix escadrons de cavalerie; les ennemis en
comptaient plus de six cents. En revanche, nous avions une artillerie
formidable.

L'empereur commena son mouvement ds qu'il apprit que l'arme russe
venait au-devant de lui. Il prit sa route par Leipzig, en faisant
marcher le vice-roi de Maesbourg  Marck Ranstadt, pendant qu'il suivait
lui-mme le grand chemin de Weissenfels Leipzig  Lutzen.

Il faut observer que la manoeuvre de l'empereur avait pour but de
s'approcher des places de l'Elbe o il avait des ponts et des garnisons:
c'tait Torgau, Wittemberg et Magdebourg.

Le 2 mai, toute l'arme tait en marche entre Weissenfels et Leipzig; sa
tte avait dj dpass Lutzen, lorsqu'elle fut attaque  Kaya, sur la
route de Lutzen  Pgan o avaient pass les deux armes russe et
prussienne, qui marchaient pour intercepter notre ligne de
communication, lorsqu'elles attaqurent le marchal Ney, qui se trouvait
post  Kaya.

L'empereur forma sur-le-champ son arme en bataille dans l'ordre
suivant: le vice-roi  la gauche, appuyant  Marck Ranstadt, avait le
marchal Macdonald avec lui.  la droite du prince, tait le gnral
Lauriston qui commandait un corps d'arme; en revenant vers la droite,
se trouvaient le marchal Marmont, puis le gnral Bertrand; le marchal
Mortier tait en rserve avec l'infanterie de la jeune garde; le
marchal Oudinot n'tait pas encore arriv de France avec les troupes
qu'il en amenait, enfin le marchal Ney tait  Kaya. L'arme avait le
chemin de Weissenfels  Leipzig  dos, et le champ de bataille tait
travers diagonalement par un gros ruisseau, appel dans le pays le
Flossgraben.

La clef de la position tait le village de Kaya, qu'occupait le marchal
Ney, par lequel passe le chemin qui vient de Pegau  Lutzen. Si les
ennemis eussent russi  l'enlever, ils seraient venus  Lutzen, et
auraient ainsi coup l'arme franaise en deux parties, qui n'auraient
pu se runir que par l'autre rive de la Saale. Aussi fit-on de grands
efforts pour conserver le poste qui fut pris et repris plusieurs fois
dans la journe.

L'affaire avait commenc  onze heures du matin, le 2 mai 1813;  quatre
heures du soir le marchal Ney fut forc au village de Kaya. L'empereur
s'y porta lui-mme, au milieu d'une grle de mousqueterie; les troupes
n'taient point en droute, mais elles avaient affaire  trop forte
partie. Il les rallia, il se plaa  la droite du corps du marchal Ney,
d'o il dcouvrit les colonnes d'infanterie ennemie, dont la terre tait
noire. Elles marchaient de Pegau sur le chemin de Kaya, que les ennemis
occupaient dj, et par o ils allaient dboucher sur Lutzen; ce
mouvement dcidait de la victoire ou de la perte de la bataille:
l'empereur ordonna  son aide-de-camp, le gnral d'artillerie Drouot,
de runir au plus vite soixante pices de canon de la rserve, d'en
prendre le commandement et de se porter le plus prs possible des
colonnes ennemies, de manire  les battre en charpe par leur gauche
[5]. Cette disposition fut excute  la lettre, et fit un tel ravage
dans les colonnes ennemies, pendant une heure, qu'elles ne purent pas
rsister  l'attaque vigoureuse que l'empereur fit renouveler sur Kaya,
par le corps du marchal Mortier qu'il avait fait avancer de la rserve:
le village fut emport, et dcida de la retraite des deux armes russe
et prussienne, qui repassrent l'Esler  Pgau et  Zwickau.

[5: Le cours du Flossgraben offrait une position avantageuse.]

Si l'empereur avait eu vingt mille hommes de cavalerie pour les faire
donner vigoureusement aprs la canonnade de ces soixante pices de
canon, il n'y a nul doute qu'il aurait obtenu des succs qui eussent
dcid de toute la campagne; mais il n'en avait pas, il fut oblig de
suivre les armes ennemies en colonnes serres.

Il tait trop faible pour dtacher aucun corps de son arme, sans quoi
il aurait fait marcher droit  Berlin; il fut donc oblig de subordonner
ses projets  ce que les ennemis pouvaient eux-mmes entreprendre s'ils
avaient autant d'infanterie et d'artillerie que lui et de plus toute
leur immense cavalerie.

L'empereur fit  Lutzen, c'est--dire un jour auparavant, une perte qui
lui fut trs sensible; celle du marchal Bessires qui fut tu d'un coup
de canon  Posarna entre Weissenfels et Lutzen. Cette mort d'un aussi
ancien et aussi fidle serviteur fut un vide pour l'me de l'empereur
qui l'aimait; la fortune lui enlevait ses amis, comme si elle avait
voulu l'avertir des coups qu'elle lui prparait.

Le soir de la bataille de Lutzen on fit rester l'arme dans sa formation
de colonnes serres: tant on avait peur de la cavalerie ennemie qui en
effet tenta plusieurs charges  travers l'obscurit, mais elle fut si
bien accueillie qu'elle ne jugea pas  propos de ritrer ses attaques.
La nuit tait profondment obscure, l'on n'y voyait point  dix pas, et
il y avait si peu d'hommes  cheval dans l'arme, que les carrs
d'infanterie avaient ordre de faire feu sur tout ce qui paratrait 
cheval; tant on tait persuad que ce ne pouvait tre que des ennemis.

Aprs cet vnement, l'empereur renvoya de nouveau son aide-de-camp le
gnral Flahaut prs du roi de Saxe pour lui en faire part. Lorsque ce
prince avait vacu Dresde, il s'tait retir  Prague et sur les
instances de la cour de Vienne, il avait rsolu de se retirer en
Autriche, peut-tre mme  Vienne. L'empereur lui avait envoy un de ses
aides-de-camp avant la campagne, pour le prvenir de ce qu'il allait
faire et l'engager  rester en Bohme, et y attendre les vnements; cet
aide-de-camp de l'empereur avait joint le roi de Saxe  Lintz en
Autriche, et ce qu'il lui dit le dtermina  revenir  Prague, o M. de
Flahaut le retrouva.

La bataille de Lutzen nous fit un bien incalculable; elle nous prserva
de nouvelles dfections en Allemagne [6], et par l nous rendit une
confiance que l'on n'avait plus dans l'avenir. On chanta des _Te Deum_
partout; l'impratrice en fit chanter un  Notre-Dame, o elle se rendit
en grand cortge. Elle tait accompagne de sa cour et des troupes de la
garde; elle fut accueillie du public avec un enthousiasme qui tenait du
dlire, et lorsqu'elle entra dans Notre-Dame, les applaudissements
fendaient la vote de ce majestueux difice.

[6: S. M. l'impratrice elle-mme en tmoignait une grande joie, parce
que, disait-elle, cela retiendrait ses compatriotes, qu'elle souponnait
d'tre branls.]

On revient vite d'une grande extrmit en France! tout le monde se
regardait comme perdu avant la bataille de Lutzen, et immdiatement
aprs l'on crut  la paix, du moins on avait l'esprance qu'elle
suivrait de prs un aussi glorieux vnement. Cette consolation donna du
courage; de tous cts on n'admirait plus que l'habilet avec laquelle
l'empereur s'tait relev d'un pril aussi imminent, en sorte que
l'attachement qu'on lui vouait depuis si longtemps n'avait rien perdu de
sa force ni de sa sincrit.

C'est ici le cas d'observer que si les Autrichiens, au lieu de
tergiverser, nous eussent aid du contingent qu'ils nous devaient,
d'aprs nos traits avec eux, et qu'ils avaient exactement observs
pendant notre prosprit, la paix se serait fait immdiatement aprs la
bataille de Lutzen; car les allis n'eussent pas couru les chances d'une
nouvelle campagne, ou s'ils l'eussent faits, la cavalerie autrichienne
nous aurait donn les moyens de profiter de la victoire; mais ils
n'eussent eu garde de s'aventurer ainsi: s'ils n'eussent pas connu les
dispositions de l'Autriche, ils n'eussent pas pass l'Elbe, peut-tre
mme fussent-ils rests de l'autre ct de la Vistule. Ils recueillirent
le fruit de la conduite qu'ils avaient eux-mmes tenue en 1809, en ne
prenant aucune part  la campagne; on appelle cela de la politique: il
n'y avait pas un monarque qui aurait os la mettre en pratique au
quinzime sicle, il en aurait rougi; et il fallait arriver au
dix-huitime sicle pour en voir l'exemple souvent ritr, et
perfectionn comme toutes les connaissances qui distingueront le sicle.

Il et t plus noble  l'Autriche de refuser de marcher en Russie; elle
savait o on la menait, et pourquoi on l'y conduisait; certainement si
elle avait refus de cooprer  cette entreprise; on ne l'y aurait pas
oblige.--Son refus et t noble, et et peut-tre fait abandonner
l'entreprise.

Aprs la bataille de Lutzen, l'empereur fit marcher son arme sur
Dresde, o se retirait l'arme combine russe et prussienne. Lorsque son
mouvement rtrograde fut bien prononc, et qu'il devint vident qu'elle
n'accepterait point la bataille en avant de l'Elbe, l'empereur commena
 manoeuvrer pour approcher de ce fleuve sur plusieurs points. Le
marchal Ney alla le passer  Wittenberg; aprs quoi il vint, par sa
droite, se placer  une marche en avant de Torgau. Il fut remplac en
avant de Wittenberg par le marchal Victor.

Le gnral Lauriston passa l'Elbe  Torgau. Il y avait dans cette place
une garnison saxonne, commande par le gnral Thielmann, de la mme
nation. Tout dvou aux nouvelles doctrines qui couraient l'Allemagne,
cet officier refusa de livrer la forteresse aux allis, mais courut, de
sa personne, se ranger sous leurs drapeaux, ds qu'il vit que son
souverain l'ouvrait aux Franais.

L'empereur, avec le reste de l'arme, marcha sur Dresde, o il arriva le
9 ou le 10 de mai. Il avait t rejoint par le marchal Soult, qu'il
avait rappel d'Espagne depuis que l'arme d'Andalousie avait t
dissoute aprs sa runion avec les troupes que commandait le roi Joseph.

Le pont de Dresde avait t coup par nous dans la retraite de Varsovie
sur l'Elbe en venant de Russie; les ennemis l'avaient rtabli pour
passer le fleuve, et l'avaient ensuite rompu en se retirant. L'empereur
le fit  son tour rparer pour y faire passer son arme. Il resta 
Dresde une dizaine de jours, tant pour observer les ennemis que pour
manoeuvrer et attendre les troupes qui taient en marche pour le
joindre. Le roi de Saxe revint de Prague, et entra dans sa capitale le
12 ou le 13 juin. Celui-l du moins nous resta fidle dans la mauvaise
comme dans la bonne fortune.

L'empereur fit porter l'arme vers les frontires de Silsie. La gauche,
compose des corps du marchal Ney et du gnral Lauriston, passa par
Dobrilugk et Hoyersverda, pendant que ce qui avait pass  Dresde se
portait sur Bischofsverda. Cette partie de l'arme tait compose des
corps du marchal Oudinot, qui avait rejoint l'arme, du marchal
Marmont, du gnral Bertrand, de Macdonald, de la garde  pied et 
cheval, des Saxons, et de la cavalerie venue d'Espagne et de France. Le
vice-roi avait t envoy de Dresde en Italie, o il devenait
indispensable de se mettre en mesure contre les mauvaises dispositions
qu'annonait l'Autriche.




CHAPITRE XI.

Les ennemis se rapprochent des frontires de Bohme.--Armistice.--Duroc
bless  mort.--Il refuse les Secours de l'art.--Ses derniers
moments.--Dtails sur ce marchal.--tat des choses aprs la conclusion
de l'armistice.


L'arme ennemie avait pris la route de Silsie, et s'tait poste 
Bautzen, qu'elle occupait ainsi qu'une double position en arrire,
beaucoup plus forte que la premire.

L'empereur la fit reconnatre. Les officiers du gnie la jugrent
abordable, et rapportrent que c'tait celle-l mme qu'avait autrefois
occupe le grand Frdric. Cela est vrai, rpondit Napolon, mais
Frdric n'y est plus.

L'arme se mit en mouvement par la gauche. L'action commena. Dbord
sur la droite, rompu au centre, l'ennemi fut oblig de nous abandonner
le champ de bataille.

Cette affaire, qui eut lieu dans les journes du 20 et du 21 mai, avait
t prcde d'une reconnaissance qui occasionna un engagement assez
srieux entre le gnral Bertrand, le gnral Lauriston, et les corps
des gnraux ennemis Kleist et Barclay de Tolli, qui taient venus pour
reconnatre notre arme.

La bataille de Bautzen fut encore une action de guerre vigoureuse, en ce
qu'elle mit l'arme franaise dans l'obligation de ne prsenter que des
masses d'infanterie au canon et  la mousqueterie des ennemis. Cependant
ils se retirrent, nous laissant le champ de bataille, mais rien de
plus. En sorte que les affaires n'en taient pas plus avances.

L'arme russe et prussienne se retira par Gorlitz, Bunslau, Hanau et
Liegnitz, sur Schweidnitz. Cette singulire marche des ennemis vers la
frontire de Bohme tait la preuve vidente qu'ils taient en
intelligence avec les Autrichiens; autrement ils se seraient exposs 
une destruction complte, parce que, en nous abandonnant ainsi Breslau,
ils nous mettaient  mme d'arriver ayant eux sur l'Oder, s'ils avaient
voulu le repasser sur le pont de cette ville. S'ils avaient eu dessein
de le franchir ailleurs, nous pouvions encore nous-mmes les devancer
sur le point qu'ils auraient choisi; soit qu'ils eussent voulu dfendre
la Prusse dont ils se trouvaient ainsi spars; et o ils n'avaient
laiss que le corps du gnral Bulow pour couvrir Berlin; soit qu'ils
eussent voulu couvrir la Pologne; car il faut observer que nous avions
dans la place de Glogau (sur l'Oder) une garnison qui la dfendait
toujours; en sorte que notre gauche, c'est--dire le marchal Victor,
pouvait, comme je l'ai dit, arriver sur le fleuve avant les ennemis. Il
tait donc facile de prvoir ce qui allait survenir, d'aprs la position
qu'avaient prise les armes russe et prussienne qui s'taient mises  la
merci de l'Autriche, et avaient abandonn la Prusse  tout ce qui
pouvait tre entrepris contre elle.

L'empereur ne s'abusait pas sur la position et la crise o tait
l'Europe; il avait propos l'ouverture d'un congrs, o chaque puissance
pt discuter ses intrts, faire valoir ses prtentions. Ses
propositions taient restes sans rponse; mais la victoire avait
tempr les rves de l'ambition. Les allis acceptaient, aprs leur
dfaite, les propositions qu'ils avaient repousses auparavant. Il se
flatta qu'une trve pourrait amener un rapprochement, et consentit  un
armistice. Il tait trs-affect de la perte du grand marchal, tu le
lendemain de la bataille de Bautzen. Duroc venait de le quitter pour
donner un ordre relatif  son service; il causait avec le gnral
Kirgener, lorsqu'un boulet perdu les atteignit l'un et l'autre. Il
abattit roide Kirgener, et ouvrit le bas-ventre au grand marchal, qui
vcut encore trente heures, sans vouloir qu'on le penst, disant que
cela tait inutile, et ne pouvait que le faire souffrir davantage. Il
demandait avec instance qu'on lui donnt quelque chose pour l'aider 
mourir. Et en vrit il y aurait eu de l'humanit  le faire; mais
personne n'osa lui rendre ce triste service. L'empereur alla le voir et
lui dire adieu. Duroc causa avec lui sans paratre occup de sa
situation. Il lui parla de la France, lui recommanda sa fille, ne
tmoigna aucun regret de quitter la vie, et rpta plusieurs fois qu'il
n'avait rien  redouter du jugement de Dieu et des hommes; que l'on
trouverait tous les comptes de son administration dans le plus grand
ordre.

La visite se prolongeait; il pria l'empereur de se retirer, en lui
observant que le tableau qu'il avait sous les yeux tait trop pnible,
et rendit l'me quelques heures aprs. Le sort priva ainsi l'empereur de
l'homme qui lui tait le plus ncessaire, dans une circonstance surtout
o son zle, son esprit d'ordre, l'austre franchise de ses rapports,
pouvaient lui tre si utiles. Cette perte fut grande, ainsi que celle du
marchal Bessires; l'empereur ne la rpara jamais, aussi l'entendait-on
souvent rendre hommage  la mmoire de cet officier; Duroc, Duroc,
s'criait-il toutes les fois qu'une chose tait mal faite ou lui
dplaisait. Duroc tait un ancien lve de l'cole-Militaire de Paris;
pass dans celle de Pont--Mousson lorsque la premire fut supprime, il
tait rentr bientt aprs dans l'artillerie; il commandait l'artillerie
de la place de Monaco lorsque l'empereur fut nomm au commandement en
chef de l'arme d'Italie. Le gnral eut occasion de voir le jeune
officier; il apprcia son mrite, l'emmena comme son aide-de-camp, et ne
s'en spara plus. Peu de ttes taient aussi bien organises que celle
du marchal Duroc; il avait un esprit prompt, analytique; il saisissait
avec une sagacit rare. Quelque mal arrang que ft un rapport, il
dmlait sans effort ce qu'il renfermait.

Il avait tant d'ordre, qu'oblig de prescrire de l'arme diverses choses
qui devaient se faire  Paris, il indiquait les papiers de son cabinet
dans lesquels on trouverait les renseignements dont on aurait besoin
pour l'excution de ce qu'il commandait.

C'tait lui qui avait tabli cet ordre admirable qui rgnait dans les
palais impriaux,  la rparation et  l'ameublement desquels il avait
prsid. Le service conomique de l'intrieur de la cour tait rgl
comme la dpense d'une administration publique, et cependant le luxe et
la somptuosit taient tals partout.

En offrant de suspendre le mouvement de ses troupes, l'empereur esprait
se mettre en communication directe avec les Russes et se soustraire 
l'intervention d'une puissance dont les projets ne lui chappaient pas.
Il voulait la paix, mais il la voulait solide, honorable, fonde sur les
intrts des divers tats, et non sur les convenances de ses ennemis.
Aussi ne cessait-il, dans ses instructions comme dans sa correspondance,
de recommander  son plnipotentiaire d'aviser aux moyens de _prparer
quelque ouverture direct_. L'Autriche,  ses yeux, tait dj dans la
coalition, il s'adressait au chef et se souciait peu de passer par
l'intermdiaire d'un des membres de la ligue arme contre lui; mais tout
tait dj convenu entre les souverains: ils avaient _dfr la question
de paix au cabinet de Vienne_; c'tait  lui qu'il fallait s'adresser.
Ainsi du dans ses esprances, Napolon se rsigna et accepta la
mdiation. L'Autriche avait enfin obtenu ce qu'elle avait poursuivi 
travers tant de ruses et d'artifices; mais quelle tait notre position
naturelle? Le trait de Paris subsistait-il? L'alliance tait-elle
rompue? Voil ce qu'il s'agissait de dterminer. Le duc de Bassano
demanda des explications  cet gard. Le comte de Metternich accourut et
s'puisa  le convaincre qu'il n'y avait pas opposition entre ces deux
actes, qu'il s'agissait seulement de faire quelques rserves. Press de
s'expliquer sur la nature de ces rserves, il dclara modestement
qu'elles devaient s'tendre  toutes les stipulations qui pouvaient
affecter l'impartialit du mdiateur. Il abusait des mots, car placer
toutes les stipulations dans les rserves, c'tait annuler le trait.
L'empereur, bless de ces bas artifices, offrit de briser les liens qui
paraissaient tre  charge  l'Autriche. Metternich refusa; mais,
passant au mode de discussion qui devait tre adopt au congrs, il ne
craignit pas d'afficher la prtention que la France n'y part que par
l'intermdiaire du cabinet de Vienne. L'empereur repoussa bien loin une
inconvenance semblable et lui fit remettre un projet [7] o, cherchant 
replacer sur ses bases l'Europe branle par trente ans de guerre, et 
substituer  la paix partielle une paix gnrale, ngocie non dans le
cabinet, mais  la face de l'Europe, il appelait tous les peuples, tous
les partis,  dbattre leurs intrts respectifs, comme il en avait t
us  Munster,  Nimgue,  Riswich,  Utrecht, etc. Metternich n'avait
pas d'objection bien plausible  opposer. Il lagua ce qu'il y avait de
plus gnreux dans le projet, signa le reste et se retira.

[7: 1 S. M. l'empereur d'Autriche offre sa mdiation pour la
pacification gnrale.

2 Sa dite majest, en offrant sa mdiation, n'entend pas se prsenter
comme arbitre, mais comme un mdiateur anim du plus parfait
dsintressement et de la plus entire impartialit, et ayant pour but
de concilier tous les diffrends, et de faciliter, autant qu'il dpendra
de lui, la pacification gnrale.

3 La mdiation s'tend  l'Angleterre, aux tats-Unis, au roi
d'Espagne,  la rgence de Cadix et  toutes les puissances des deux
masses belligrantes.

S. M. l'empereur d'Autriche leur proposera les villes de Vienne ou de
Prague pour le lieu du congrs.

4 S. M. l'empereur des Franais accepte pour lui et ses allis la
mdiation de S. M. l'empereur d'Autriche, telle qu'elle est propose par
l'article ci-dessus.

Elle accepte galement pour le lieu des congrs celle des deux villes de
Vienne ou de Prague qui sera le plus  la convenance des autres parties
belligrantes.

5 Les plnipotentiaires franais, russes et prussiens se runiront dans
lesdites villes, dans les cinq premiers jours de juillet, sous la
mdiation de l'Autriche, afin de commencer les ngociations, et soit par
des prliminaires, soit par une convention, soit par un trait de paix
particulier, de faire cesser l'effusion de sang qui afflige le
continent.

6 Si au 20 juillet l'une des deux parties belligrantes dnonce
l'armistice conformment  la convention du 4 juin, les ngociations des
congrs n'prouveront pour cela aucune interruption.]

L'empereur d'Autriche tait venu se placer  Prague, sous prtexte
d'tre plus prs pour les communications qu'il avait  faire  l'un et 
l'autre parti, comme mdiateur.

Le roi de Prusse et l'empereur de Russie avaient leurs quartiers 
Schweidnitz, ils pouvaient par consquent communiquer avec Prague autant
que cela leur convenait. Cette poque aura une place si importante dans
l'histoire, que l'on ne saurait entrer dans trop de dtails et
d'observations pour mettre le lecteur en tat de juger comment sont
arrivs coup sur coup les malheurs qui ont dtruit le plus bel difice
de gloire qui ait t lev par la puissance du gnie.

Il y avait armistice; cette mesure tait au moins la preuve que
l'empereur ne se refusait pas  faire la paix, puisqu'il tait le matre
de ne pas accorder une suspension d'armes qui lui faisait perdre les
avantages qu'il avait pris sur les armes ennemies depuis l'ouverture
des hostilits. On ne pouvait pas douter, dit-on, du dsir des Russes de
faire la paix; cependant elle ne s'est pas faite. Voyons comment.

Les Autrichiens avaient t nos allis ds la campagne de 1812; si elle
et russi, elle aurait sans doute t suivie de quelques arrangements
politiques prjudiciables  la Russie, et favorables  la Prusse et 
l'Autriche.

Dans la situation o les choses taient arrives, il ne pouvait plus
tre question de ce projet; la paix ne pouvait se faire que sur d'autres
bases; aussi il n'a jamais t dans les intentions de l'empereur de
reprendre les projets de la campagne prcdente, les vnements de
Lutzen et de Bautzen ne l'avaient pas assez avanc pour cela.

Mais si l'on croyait ne pas devoir demander de sacrifices aux Russes et
aux Prussiens, il devait paratre tout au moins injuste de songer 
demander  l'empereur d'en faire de son ct d'assez grands pour
satisfaire tout le monde; c'tait cependant ce qu'on lui proposait: et
qui? des allis qui non seulement avaient fui, et reconnu par des
traits la cession des provinces qu'ils redemandaient, qui avaient
march sous ses drapeaux pour lui en acqurir de nouvelles,  la seule
condition qu'il leur en reviendrait quelque part.

Si les Autrichiens n'eussent voulu que faire faire la paix, ils
n'avaient autre chose  faire qu' ne pas se mler de la guerre, mme
sans rester nos allis, puisqu'ils avaient cru pouvoir honorablement
nous abandonner dans les circonstances o nous tions.

S'ils fussent rests neutres, la Prusse et la Russie taient obliges de
faire la paix. Elles taient dj au bout de leurs ressources, et
avaient t obliges de prendre le parti de la retraite ds le dbut de
la campagne. Elles auraient trait sur l'Oder, pour avoir des conditions
plus raisonnables que celles qui leur auraient t imposes sur la
Vistule ou le Nimen.

Si donc elles n'ont pas trait pendant cet armistice, c'est qu'elles
taient, comme je l'ai dit, assures de l'Autriche. Et pourquoi
avaient-elles recherch l'Autriche? Ce n'tait pas pour obtenir les
conditions qu'elles savaient bien qu'on ne leur refuserait pas, ni pour
rejeter celles qu'on ne pourrait plus leur proposer; mais parce que
l'empereur de Russie ne voulait pas s'exposer de nouveau au danger
auquel il avait chapp  Tilsit et dans la campagne d'hiver
prcdente.

La meilleure preuve que la Russie et la Prusse taient dans
l'impuissance de refuser de traiter, c'est qu'ils s'adressaient tous
deux  l'Autriche pour contre-balancer par son poids la prpondrance
que l'empereur avait dj reprise sur eux.

On parlait sans cesse de cette prpondrance, et on ne permettait pas 
la France de faire d'objections  tout ce que ces mmes puissances
avaient acquis pendant qu'elle faisait sa rvolution.

L'empereur de Russie, en faisant dclarer l'Autriche, a fait quelque
chose de trs-habile. S'il n'avait pas eu la fortune favorable, il
aurait repris le chemin de ses tats avec son arme, bien persuad que
les Franais n'auraient pas la fantaisie de l'y suivre une autre fois,
et prendraient de prfrence la route de Vienne, que la mme
circonstance leur aurait ouverte.

Il aurait ainsi laiss ses allis drouler la fuse, et se serait mis
hors de cause. Si, au contraire, la fortune lui avait t favorable, il
aurait, au moment de traiter, ajout  ses prtentions celles de ses
allis, qui ne pouvaient plus alors tre satisfaites qu'aux dpens de la
France. C'est--dire que cela amenait sa ruine, ce que la Russie voulait
pour n'avoir plus rien  en redouter, et que, devenant la plus forte des
puissances qui restaient intactes, elle tait naturellement l'arbitre
des destines du monde.

C'est assurment une grande monstruosit que cette conduite de la part
des gouvernements, qui n'eurent pour maximes d'tat que la soumission
envers la prosprit et la mauvaise foi envers l'adversit. Ces
sentiments-l ne devraient jamais habiter sur les trnes, mais puisque
le malheur des temps avait port la corruption jusque-l, il fallait
s'arranger de ce que l'on y rencontrait, sans chercher  triompher par
de l'quit, qu'on n'coutait plus, de ce qu'on ne pouvait pas empcher
par la force.




CHAPITRE XII.

Congrs de Prague.--Politique de l'Autriche.--L'empereur aprs ses
victoires.--M. de Metternich.--Rsultat des confrences.


L'empereur, aprs Lutzen, avait crit  l'empereur d'Autriche pour
proposer aux allis la runion d'un congrs  Prague.

Le congrs eut lieu; la Russie y envoya, comme son ngociateur, un
Alsacien, que nos lois ne nous permettaient pas de reconnatre comme un
agent des puissances trangres. La Prusse y envoya M. Trardenberg, qui
s'attacha  l'envoy de Russie. La France y envoya M. de Caulaincourt et
M. de Narbonne, le mme qui tait ambassadeur  Vienne. L'Autriche y
envoya M. de Metternich. L'Angleterre fit mettre en route lord Aberdeen,
pour assister  ces confrences comme son ministre plnipotentiaire;
mais il n'arriva pas avant la rupture de l'armistice. Ce cas paraissait
avoir t prvu, car il avait aussi une mission d'envoy prs l'empereur
d'Autriche, dont il prit le caractre.

Napolon avait agr la mdiation ds le moment o, aprs la bataille de
Lutzen, il proposa d'entrer en ngociation pour la paix. Un mois s'tait
coul depuis que l'empereur avait demand l'ouverture d'un congrs. Il
faisait presser, le 15 juin, pour parvenir  la convention qui devait
rgler l'offre et l'acceptation de la mdiation, et dclarait qu'il
tait prt  la signer. Il faisait connatre en mme temps, pour
prvenir toutes difficults, qu'_il ne pouvait ngocier que dans les
formes consacres par l'usage, et par des plnipotentiaires qui, runis
 ceux des autres puissances, changeraient leurs pleins pouvoirs, et
entreraient en explication_, ce qui tait une dfinition claire et
prcise d'une ngociation par confrences.

M. de Metternich adhra assez exactement  ces dispositions par une note
date du 22, qu'il remit lui-mme  Dresde le 26. La question y fut de
nouveau traite, comme tenant essentiellement  celle de la mdiation.
On fut parfaitement d'accord. Ces mots, Les plnipotentiaires franais,
russes et prussiens se _runiront_, furent choisis d'un commun accord
pour instituer une ngociation par des confrences, et loigner l'ide
d'un arbitrage o chaque partie aurait plaid sparment sa cause devant
le plnipotentiaire du mdiateur, arbitrage contre lequel l'empereur
s'tait justement et fortement prononc, et dont M. de Metternich niait
que sa cour et jamais eu la prtention. Les formes ainsi convenues
furent prescrites aux plnipotentiaires franais dans leurs
instructions. Le comte de Narbonne tait depuis longtemps  Prague: ses
pouvoirs lui avaient t expdis le 16. Les procds et les lenteurs
des ennemis et de l'Autriche, au sujet de la prolongation de
l'armistice, occasionnrent un retard de quelques jours dans le dpart
du duc de Vicence, qui, de son ct, jugeant sans doute les dispositions
de l'tranger, et prvoyant l'vnement, ne se pressait pas de partir,
et levait des incidents sur des demandes d'argent et sur d'autres
arrangements conomiques. Il partit enfin le 27.

L'empereur, qui avait reu sous le sceau du secret des notions sur les
engagements contracts  Trashenberg par l'Autriche avec les allis,
tait parti le 25,  quatre heures du matin, pour Mayence, afin d'y
rgler les dispositions  faire en France, dans le cas, sinon certain,
au moins probable, de la guerre, et de se _mettre en mesure_, mme
contre l'_Autriche_, comme il le dit, dans sa lettre du 29 juillet, au
duc de Vicence. L'on voit en effet l'influence qu'exerait sur son
esprit l'aspect gnral des affaires.

M. de Metternich,  l'arrive de M. de Vicence, savait l'empereur
absent, et n'ignorait pas que lui seul pouvait autoriser des
modifications aux formes convenues pour les ngociations. Il fit son
plan en consquence; au moment o il dsesprait d'empcher le congrs
de s'ouvrir, et o les plnipotentiaires franais demandaient que les
pouvoirs fussent changs en commun, il repoussa la forme convenue des
confrences, et mit en avant celle des transactions par crit,
appliquant fort mal  propos l'exemple du congrs de Teschen, exception
unique  l'usage gnral, o il y avait _deux mdiateurs_, au lieu d'un,
qui ngociaient ensemble, chacun reprsentant l'intrt de la partie qui
l'avait choisi, et o il ne s'agissait pas, comme  Prague, d'une
ngociation gnrale des grands intrts du droit public de l'Europe,
mais de la succession de Bavire. M. de Metternich, douze jours avant la
dclaration de l'armistice, arrtait ainsi dans le premier pas la
ngociation, par une difficult au moyen de laquelle il forait les
plnipotentiaires franais  attendre les ordres de l'empereur, qui
tait en France. L'Autriche, dans son manifeste crit par M. de Gentz,
avoue en quelque sorte l'artifice de son cabinet. La forme dans
laquelle les pleins pouvoirs devaient tre runis, et les dclarations
rciproques entames, objets sur lesquels il y avait dj eu des
pourparlers de tous les cts, devint la matire d'une discussion qui
fit chouer tous les efforts du ministre mdiateur.

Au reste la conduite que cette puissance tint  Prague tait digne de
celle qu'elle avait tenue depuis le commencement des ngociations. Elle
commena par mler ses prtentions particulires  celles des autres
allis, puis elle voulut se constituer arbitre des contestations qui les
divisaient, en sorte qu'il n'tait plus question de terminer la premire
guerre, mais d'en commencer une nouvelle, en revenant sur tout ce qui
avait t conclu dans les traits qui avaient suivi celui de Lunville.
Elle s'intitulait mdiatrice, c'est--dire que, place entre les deux
parties, elle ne s'occupa des intrts d'aucune, mais songea aux siens,
se mnageant la facult de prendre parti avec la puissance qui lui
offrirait des facilits pour recouvrer  bon march ce qui faisait
l'objet de son ambition. Or, comme tout ce qu'elle avait perdu pendant
les guerres qu'elle avait eues avec nous tait, ou entre nos mains, ou
dans celles de nos allis, il n'en cotait rien  l'empereur de Russie
de lui en promettre le recouvrement, parce que, dans tous les cas, il
n'aurait pas t forc de le garantir, si les affaires militaires
avaient mal tourn, ainsi que cela faillit arriver.

L'Autriche savait bien qu'elle n'avait de droits  ce qu'elle demandait,
que par l'impuissance dans laquelle nous jetait sa conduite. Elle tait
forte de cela d'une part; elle l'tait, de l'autre, de ce que la Russie
et la Prusse n'auraient pu faire qu'une mauvaise paix sans son concours.
Elle eut cela de suprieur, qu'elle connut bien sa situation et en tira
parti, parce que, faisant la guerre pour la guerre, il tait raisonnable
de suivre le parti o il y avait le plus  gagner. On devait connatre
tout cela avant d'aller  Prague combattre des arguments, et rfuter des
propositions qui, quoique dloyales et mme peu raisonnables, taient
celles du plus fort. Ou il ne fallait pas y aller, ou bien il fallait y
porter en habilet ce qu'on n'en avait plus de prestige pour triompher
de l'astuce de M. de Metternich. Mais nous tions dans une position
difficile; nous devions tre accabls, et pourtant l'empereur, loin
d'outrer la victoire, avait toujours refus d'accabler les vaincus.
Toujours il arrta ses triomphes, ne voulant pas, comme il le disait
lui-mme, pousser une nation au dsespoir. Ce fut lui qui fit en Italie
la premire dmarche pour rconcilier la rvolution franaise avec
l'Europe, et qui jeta les bases de la paix qui fut signe 
Campo-Formio. Ce fut lui qui s'arrta aprs les batailles de Marengo et
de Hohenlinden, qui pouvaient le rendre matre de Vienne, il s'arrta de
mme aprs la bataille d'Austerlitz, o il avait confondu la plus
honteuse des agressions. Il en fit autant aprs Friedland,  Tilsit, de
douloureuse mmoire, o il renona  tous les avantages d'une guerre
plus heureuse encore que la premire, et ne poursuivit pas ses succs
contre une puissance qui n'avait plus d'arme, afin de rendre la paix
moins difficile, et d'assurer enfin d'une manire stable le repos de
toute l'Europe. Tant de magnanimit ne mritait pas qu'on l'oublit.

Une autre considration encore n'et pas d tre perdue pour les
souverains. Il avait calm la fivre rvolutionnaire, et donn des lois
 la dmagogie qui les avait si longtemps menacs. On parlait de son
insatiable ambition de gloire, de la fureur des batailles qui le
tourmentait; mais il avait donn un gage de son dsir de vivre en paix,
en s'alliant avec la maison qui devait avoir contre lui le plus de
ressentiments, et qui tait celle dont il lui tait le moins difficile
de consommer la ruine.

Une dernire chose qu'on n'et pas d perdre de vue, c'est que
Metternich se trouvait dans une position toute particulire. Plac entre
les reproches de l'empereur d'Autriche, pour lui avoir conseill la
guerre de 1809, que la France lui attribuait aussi, et ceux de sa
nation, qui avait t victime des calamits qu'elle avait attires sur
elle, il ne pouvait se dissimuler que, tt ou tard, il prouverait le
ressentiment de la France, si jamais elle reprenait de l'influence 
Vienne. Ce qu'il venait de faire, et ce qu'il avait fait en 1809, lui
avait t trop prjudiciable pour qu'elle l'oublit jamais. Il refit sa
position avec son matre, en menant chaudement la ngociation qui avait
t commence sans son insinuation, pour faire conclure le mariage de
l'archiduchesse avec l'empereur. Il fit par l croire  la France qu'il
disposait de tout  Vienne; et  Vienne, qu'il tait agrable  la
France. Cela fini, il eut quittance de la France; mais comme cela
n'avait rien fait sur l'opinion publique en Autriche, o l'on savait
qu'il n'avait pas eu la pense du mariage, il regagna celle-ci en
saisissant l'occasion de faire recouvrer  l'Autriche tout ce qu'elle
avait perdu depuis dix et vingt ans.

Il ne devait pas compte des moyens qu'il employait pour y parvenir; il
ne faut juger que du rsultat, et il a t le plus habile.




CHAPITRE XIII.

Prtentions des allis.--Mesures que prend l'empereur.--Le roi de Naples
revient  l'arme.--M. Fouch  Dresde.--Conduite de
l'impratrice-rgente.--Sa recommandation au sujet des cas non
graciables.


Les ennemis de l'empereur se sont plu  rpandre qu'il avait t le
matre de faire la paix moyennant l'abandon de Dantzig et de Hambourg.
Cette assertion est fausse; les allis redemandaient  peu prs tout ce
qu'ils avaient perdu, les uns par le trait de Tilsit, et les autres par
le trait de Vienne, sans compter ce qu'ils n'avaient point reconnu, tel
que la runion de la Hollande, des villes hansatiques et autres objets.
Aucun d'eux ne parlait des compensations qu'ils avaient reues, car
enfin tout n'avait pas t des pertes pour eux, puisqu'ils avaient reu
des indemnits dans les mmes traits qui concernaient ces concessions.
 la vrit, ils avaient fini par tre obligs de les recder par une
consquence des autres malheurs qu'ils avaient prouvs  la suite de
nouvelles agressions de leur part; mais puisqu'il tait question de
rtablir l'quilibre de puissance entre les diffrents tats, ce n'tait
pas le moyen d'y parvenir, car les uns auraient non seulement recouvr
ce qu'ils avaient, mais mme ce qu'ils n'avaient pas avant le
bouleversement gnral dont ils avaient t les moteurs.

Je ne suis entr dans tous ces dtails que pour prouver que l'empereur
n'a pas eu pour faire la paix autant de facilit que ses ennemis se sont
plu  le rpandre et qu'on l'a forc de faire la guerre, en ne lui
offrant pas une paix complte et durable pour lui; aucune espce de
sacrifice ne lui et cot pour obtenir celle-l. Il avait d'ailleurs
remis le soin des ngociations  son ministre, et ne s'occupait
principalement que de renforcer son arme, parce qu'il avait bien jug
que ses ennemis avaient rsolu de miner sa puissance par la guerre. Il
fortifiait Dresde, dont il avait fait sa capitale, et autour de laquelle
il avait le projet de manoeuvrer, si une reprise d'hostilits suivait
l'armistice; il pressurait tout ce qui pouvait lui donner un homme ou un
cheval.

Il faisait fortifier Hambourg, et en tirait  peu prs toutes les
troupes qu'il y avait, pour les approcher de Dresde; elles furent
remplaces  Hambourg par les troupes danoises, dont le gouvernement
tait rentr dans notre alliance depuis les batailles de Lutzen et de
Bautzen.

L'empereur fit faire les plus grands efforts  tous les princes
confdrs qui lui taient encore attachs, et ne ngligea rien de ce
qui pouvait augmenter sa puissance physique pour qu'il en rejaillt
quelque chose sur sa puissance morale.

Il rappela le roi de Naples  l'arme. Ce prince avait cru l'empereur
perdu sans ressource, lorsque les batailles de Lutzen et de Bautzen le
ramenrent  son devoir. Aprs la campagne de Russie, il avait abandonn
l'arme dont l'empereur lui avait confi le commandement, pour courir en
toute hte  Naples s'occuper de ses propres affaires; il avait eu la
bonne foi de croire qu'il pourrait rester roi sans l'appui de
l'empereur: l'exprience a prouv, comme on le verra, que dj  ce
voyage qu'il fit  Naples il avait eu des rapports avec les ennemis.

La reine de Naples avait t dclare rgente du royaume avant le dpart
du roi pour la campagne de Russie. Elle aimait l'autorit, et avait eu
besoin de celle de l'empereur pour prendre  Naples le titre qui tait
l'objet de son ambition. Elle faisait un bon usage du pouvoir, et eut le
rare talent de l'employer  se faire aimer; elle avait la main ferme,
mais le coeur si gnreux, que son gouvernement n'tait qu'une suite de
bienfaits rpandus autour d'elle; elle estimait et respectait son mari,
mais elle aurait volontiers conserv son autorit sans partage, en sorte
qu'elle ne nuisit point au retour du roi son poux,  un commandement
qui rendait au sien toute l'tendue qu'il avait primitivement. Le roi de
Naples rejoignit l'empereur  Dresde pendant l'armistice, et reprit le
commandement du peu de cavalerie que nous y avions.

L'empereur avait galement appel de Paris  Dresde le duc d'Otrante (M.
Fouch): on augurait de l qu'il voulait l'employer aux ngociations. Je
savais le contraire, l'empereur n'avait appel M. Fouch que pour tre
dispens de s'occuper de lui encore une fois d'une manire dsagrable,
car il tait inform qu'il commenait  intriguer  Paris, et qu'il y
aurait infailliblement fait faire quelques sottises, pour faire dire
ensuite que, durant son administration, pareille chose ne serait pas
arrive. M Fouch tait d'une nature impatiente, avait toujours besoin
d'tre occup de quelque chose, et le plus souvent contre quelqu'un. Il
s'tait dj rapproch de l'intrieur de l'impratrice, o il cherchait
 tablir son crdit pour s'en servir lorsqu'il en serait temps.

Je ne fus personnellement pas fch de cet loignement, qui me
dispensait d'entendre davantage les condolances des uns et des autres,
qui regardaient comme impossible que M. le duc d'Otrante ne revnt pas 
un poste auquel chacun le croyait exclusivement propre.

Si l'empereur ne l'et pas appel  Dresde, il est vraisemblable que
nous n'aurions pas vcu longtemps en bonne intelligence, car j'tais
bien rsolu de lui faire un mauvais parti au premier pas que je lui
verrais faire dans une intrigue dont le but ne pouvait tre que de jeter
du ridicule sur moi: nous aurions vu lequel des deux aurait gagn
l'autre de vitesse. J'tais bien loign de partager l'opinion de ceux
qui lui prtaient tant d'habilet. Nous verrons si l'exprience a
justifi mon opinion.

Le gouvernement de l'impratrice-rgente tait doux, et semblait fait
pour la malheureuse circonstance dans laquelle nous nous trouvions. Elle
prsidait le conseil des ministres, guide de l'archi-chancelier. Ce
prince allait lui-mme la prvenir dans son appartement, lorsque le
conseil tait runi, et il la suivait jusque dans la pice o il avait
lieu.

L'impratrice avait fait ordonner que, dans le ministre du grand-juge,
qui rendait compte des oprations des tribunaux, on ne lui soumt pas de
cas non graciable, parce qu'elle ne voulait pas mettre son nom au bas
d'un jugement quelconque, si ce n'tait pour faire grce; effectivement,
elle l'a faite bien des fois; elle n'y mettait point d'ostentation; on
ne prenait aucun soin de lui en faire les honneurs en rpandant partout
le bruit de sa bont; on le savait par ce qui l'entourait et qui
l'aimait. Elle ne faisait point de frais pour conqurir; elle tait
simple et naturelle; elle recevait tout ce qui cherchait  se rapprocher
d'elle, mais n'aurait jamais fait quoi que ce ft pour attirer ceux qui
n'y taient pas ports naturellement.

Sans doute elle aurait eu aussi ses ennemis, comme toutes les
souveraines, mais jusqu'alors elle n'tait l'objet que du plus profond
respect et de l'admiration gnrale. J'aime  rpter que, dans aucune
circonstance, je n'ai t dans le cas d'avoir recours  des moyens
particuliers pour la faire bien accueillir d'un public qui l'estimait
particulirement, et qui tait naturellement port  l'aimer.

Tout allait fort bien en France; on s'y taisait sur les maux que l'on
avait soufferts, on comptait sur une heureuse issue des confrences de
Prague, qui taient devenues le sujet de la sollicitude gnrale; on
tait plein de l'esprance d'une paix prochaine, parce que l'armistice,
qui devait expirer le 8 juillet, avait t prolong jusqu'au 17 aot. Il
y avait tout lieu d'esprer que ce temps serait bien employ, et
suffisant pour rgler et terminer des discussions sur lesquelles il
fallait bien finir par s'entendre.

C'est dans ces circonstances qu'il arriva en Espagne un dsastre qui ne
pouvait que nuire aux esprances de l'opinion publique en France, et
embarrasser les ngociations de Prague, en ce que les ennemis pouvaient
tirer avantage d'une position que nous n'occupions plus en Espagne.




CHAPITRE XIV.

Manoeuvres de l'arme anglaise.--Bataille de Vittoria.--Pertes immenses
de matriel.--Retraite.--L'empereur reoit cette nouvelle  Dresde.--Le
gnral Moreau.--Bernadotte.--Madame de Stal.


Aprs la runion des armes des marchaux Soult et Suchet, l'arme
anglaise tait retourne dans ses positions au-del de Salamanque.

Aprs le dpart du marchal Soult pour Paris, son arme resta sous les
ordres du roi.

On retomba dans la mme faute que l'anne prcdente, on ne s'occupa
point de l'arme anglaise, devant laquelle on aurait d tre camp 
vue, ou bien ne pas la combattre. Mais il y avait un mauvais gnie qui
avait souffl sur la direction de nos armes dans ce pays-l; chacun alla
reprendre sa petite vice-royaut, s'occupant peu de ce qui pourrait
arriver.

Le marchal Suchet retourna en Catalogne. Le ministre de la guerre, le
duc de Feltre, auquel l'empereur avait laiss en partant la direction
des oprations en Biscaye et en Navarre, avait employ l'ancienne arme
du marchal Marmont  parcourir les deux provinces en colonnes mobiles
pour poursuivre des gurillas qui ne mritaient assurment pas autant
d'importance que l'arme anglaise, en sorte qu'il ne restait runi en
corps d'arme que ce qui tait venu d'Andalousie. Le roi tait, je
crois,  Valladolid ou mme  Madrid lorsque l'arme anglaise se porta
en avant. Il suffira, pour donner une juste ide de la manire dont
l'empereur tait servi, de dire que ce fut de Paris qu'on fit partir
l'ordre adress au gnral Clausel, qui commandait l'arme qu'avait eue
Marmont, de se runir  l'arme du roi. Ses troupes taient en colonnes
mobiles dans la Navarre lorsqu'il le reut. L'on peut juger du temps qui
fut perdu pour la marche des troupes, par celui qui fut employ  faire
parvenir depuis le point menac, d'abord  Madrid ou  Valladolid,
l'avis de l'approche des Anglais, ensuite  en faire part  Paris, et y
demander l'emploi des troupes qui taient en Navarre, enfin  faire
recevoir  celles-ci l'ordre de marcher; il y avait en sus une ligne
d'chelons trs-forte pour maintenir la communication entre Bayonne et
le quartier du roi.

On avait accumul  Vittoria un matriel immense d'artillerie, provenant
de toutes les vacuations successives auxquelles on avait t forc;
tout ce matriel aurait d tre renvoy, ou  Bayonne, ou au moins mis
dans une autre place d'Espagne; mais faute de chevaux ou d'autre chose,
il avait t laiss  Vittoria. La situation de notre arme tait  peu
prs telle que je viens de le dire. Pendant que tout ce temps se perdait
dans l'arme franaise, l'arme anglaise commenait un grand mouvement,
qu'elle excuta avec autant de tranquillit que si elle n'avait point eu
d'ennemis devant elle.

Le gnral anglais avait sans doute bien calcul tout ce qui tait 
l'avantage de ses projets, et une fois qu'il eut pris l'initiative des
mouvements, il la conserva jusqu'au moment o la fortune couronna ses
efforts dans les champs de Vittoria.

La reddition d'Astorga et l'vacuation de tout le royaume de Lon lui
donnrent la possibilit de manoeuvrer avec toute son arme (aprs avoir
ralli la division espagnole qui venait de la Galice), et de la conduire
par le revers des montagnes en prolongeant la route de France, de
manire  venir menacer la communication de Bayonne avec notre arme, en
dbouchant sur Biviesca, Miranda ou Vittoria, selon ce que la fortune
lui offrirait de plus avantageux  faire.

Ce mouvement, qu'il n'aurait os entreprendre devant un ennemi actif et
manoeuvrier, s'excuta sans coup frir, comme une marche simple en
pleine paix.

Lorsque l'arme franaise en fut informe, il tait dj trop tard pour
rallier toutes les troupes avec lesquelles on pouvait combattre le
gnral anglais, qui, ne dpendant de personne, tait absolu dans tout
ce qu'il entreprenait.

L'arme franaise prit le parti de se retirer successivement du Douro
sur Burgos, puis sur l'Ebre, et enfin sur Vittoria, parce que l'arme
anglaise, de beaucoup suprieure  elle, prolongeait notre droite, sur
laquelle elle avait de l'avance. On arriva ainsi jusqu' Vittoria, o
l'on comptait attendre la runion des troupes qui devaient venir joindre
l'arme du roi; mais l'arme anglaise arriva avant nous, dboucha sur la
droite de la ntre, qui combattit ayant Vittoria en arrire de sa
droite, et faisant face  l'ouest: le succs ne fut pas longtemps
indcis.

Des troupes que l'on ramenait ainsi en retraite depuis Cadix jusqu'aux
frontires de France, voyaient, aussi bien que leurs gnraux, qu'elles
auraient beau faire des efforts, qu'elles n'empcheraient pas l'arme
anglaise de les repousser, parce qu'elle tait minemment plus forte.

Pendant que l'action tait engage sur toute la ligne, l'arme anglaise
fit dboucher un corps de cavalerie par sa gauche, et se porta jusque
sur la route de Vittoria  Bayonne. Ce mouvement mit le dsordre dans
l'arme franaise, parce que cette troupe de cavalerie poussa jusqu'au
parc d'artillerie et  celui des voitures de tous les rfugis qui la
suivaient. Chacun ne pensa plus qu' son bagage, en un instant cette
arme fut mise dans une droute complte. Voil comment des troupes qui,
quelques annes auparavant, taient suprieures  ce que furent jamais
les armes romaines, perdirent par la licence, et le peu de soin que
l'on eut d'elles, cette discipline et cette lvation de courage sans
laquelle les peuples les plus belliqueux ne parviendraient jamais  la
supriorit qu'ils obtiennent sur les autres.

La bataille de Vittoria fut une faute: elle ne devait tre ni donne, ni
l'tre o elle le fut, ni enfin engage comme elle le fut, et par-dessus
tout cela, elle ne fut qu'une fuite honteuse.

On y perdit cent cinquante pices de canon, et le triple ou le quadruple
de voitures tant d'artillerie que d'quipages; les troupes revinrent par
la route de Navarre, n'emmenant avec elles qu'une pice de canon et pas
une seule voiture. Elles se rallirent, et prirent la route de France
par Pampelune, sans mme songer  ce qu'allait devenir le corps du
gnral Clausel, qui avait reu l'ordre de joindre l'arme du roi. Ce
gnral tait dj arriv en Aragon, et remontait le long des bords de
l'Ebre par Tudela, pour gagner Miranda, d'o il aurait t en
communication avec cette arme; heureusement une de ses reconnaissances
ayant pouss jusque sur la grande route de Miranda  Vittoria,  un lieu
nomm la Puebla, y fit quelques prisonniers anglais, qu'elle ramena au
gnral Clausel,  qui ils apprirent l'vnement arriv la veille 
notre arme, et  la suite duquel elle s'tait retire par la route de
Pampelune, o l'arme anglaise la suivait.

Le gnral Clausel fut en consquence oblig de retourner sur ses pas,
et de descendre le cours de l'Ebre pour aller se mettre en communication
avec le marchal Suchet en Catalogne, et lui faire part de ce qui tait
arriv; il put ensuite excuter l'ordre qu'il avait reu, de rejoindre
l'arme du roi, en passant par Jaca et Yverdun. Nous tions ainsi hors
de toute l'Espagne de ce ct-l, et il semblait que l'on et fait
exprs de faire natre toutes les occasions de fonder la gloire de
l'arme anglaise, qui, pour la troisime fois, remportait un succs
complet sur la ntre, laquelle, quoique compose des mmes troupes qui
avaient vaincu les Russes, les Prussiens, fut battue par celles des
Anglais. Mais le gnral anglais doit convenir lui-mme que ce n'tait
ni le nombre ni la qualit des troupes qui nous manquait en Espagne; il
n'y fallait qu'un homme qui, sans mme avoir une capacit
extraordinaire, et t actif, ferme, probe, svre jusqu' la rigueur
et prudent.

Personne n'et os piller, ni manquer  son devoir, et lorsqu'il aurait
command  ses lieutenants de se runir  lui, ils n'auraient t
occups que du soin d'obir promptement, et non pas de chercher des
prtextes pour luder ses ordres, ou justifier des retards qui nous ont
successivement conduits au bord de l'abme.

Cette affligeante nouvelle vint bouleverser toutes les ttes  Paris; il
y en avait qui allaient jusqu' en tre bien aises, sous prtexte que
cela hterait le dnouement d'une guerre qui tait insupportable  la
nation.

L'empereur reut cette nouvelle  Dresde, lorsque l'armistice tait dj
renouvel, sans quoi les hostilits eussent peut-tre recommenc de
suite. On doit penser comment il accueillit cette nouvelle, et quelles
tristes rflexions il dut faire.

Ce fut  peu prs  la mme poque que le gnral Moreau parut en
Prusse. Son arrive au milieu de nos ennemis surprit tout le monde; car
que venait-il faire dans le camp des Russes? pourquoi lui avaient-ils
envoy une frgate?  quoi le destinaient-ils? Ce n'tait pas 
commander ni diriger leurs armes. Sans faire tort aux talents du
gnral Moreau, il n'en avait pas dploy de si extraordinaires  la
tte des armes franaises, pour qu'ils allassent le chercher au fond de
l'Amrique, et le prier de leur donner des leons. Je rends plus de
justice  l'arme russe, que j'ai connue. Elle a un bon nombre
d'officiers-gnraux auxquels il ne manque que des occasions pour galer
au moins le gnral Moreau. Ce n'tait pas de sa rputation militaire
que les Russes avaient besoin; ils ne voulaient que tirer parti de la
clbrit que ses malheurs lui avaient donne. C'tait un moyen nouveau
que l'empereur de Russie mettait en usage; il esprait, avec le gnral
Moreau, mettre de la division dans notre arme. Et comment douter qu'il
n'et dj alors des projets de bouleversement, et de substituer le
gnral Moreau  l'empereur, en cas de succs? Que doit-on penser des
sentiments dans lesquels on recherchait l'alliance de l'empereur
d'Autriche, avec une arrire-pense de fltrir sa fille, et enfin de ses
ministres, qui lui firent contracter cette alliance sans demander ce que
signifiait la prsence du gnral Moreau  Prague, o il venait
d'arriver? On devait le deviner  l'tiquette du sac. J'ai toujours cru
particulirement que cette ide d'envoyer chercher le gnral Moreau en
Amrique avait t suggre  l'empereur de Russie par le marchal
Bernadotte,  la confrence d'Abo, qui avait eu lieu l'anne prcdente.
Je ne serais mme pas surpris qu'Alexandre se ft servi de Bernadotte
pour crire au gnral Moreau, et le dcider  accepter ce qu'il lui
proposait.

Je crois d'autant plus que l'ide premire vient de Bernadotte, qu'il
n'y avait gure que lui qui alors pouvait avoir dmontr  l'empereur de
Russie les facilits qu'offrait l'excution d'un pareil projet, en le
mettant au fait des antcdents qu'il y avait entre Moreau et Fouch,
auxquels Bernadotte lui-mme n'avait pas t tranger, et que l'empereur
Alexandre ne connaissait pas, du moins aussi bien que lui.  son tour,
Bernadotte n'avait pas trouv cette ide tout seul, et je crois que ce
fut madame de Stal qui la lui donna  son passage en Sude pour se
rendre en Angleterre, lorsque, croyant devoir fuir la _tyrannie_, elle
quitta Coppet vers le commencement de 1812.

Puisque l'occasion s'en prsente, qu'on me permette de dire quelques
mots sur madame de Stal, qui a jug convenable d'en dire tant de moi.

Elle a cru bien faire en n'pargnant, dans un de ses ouvrages, ni
l'injure ni la calomnie, et cependant un esprit clair comme le sien ne
pouvait pas ignorer que ce sont des moyens faibles. Toutefois elle est
peut-tre excusable, parce que, vivant loin de la scne dont elle a
voulu retracer le tableau, ses ombres ont pu la tromper, et d'aprs ce
qu'elle ajoute elle-mme, que, dans ces temps-l, hors de Paris, elle
ne voyait ni n'apprenait rien, on peut penser que, faute d'avoir vu le
grand jour  cette poque, il ne lui a pas t possible de mieux juger
ce qu'elle ne pouvait pas pntrer. Tout ce qu'elle dit  ce sujet est
plein d'aigreur, et cette aigreur vient des mesures svres qui furent
prises contre elle. Peut-tre bien aussi vient-elle d'une vanit
offense qui donne  sa vengeance tout l'clat de sa clbrit.

Toute injure qui porte sur un fait faux ne blesse pas; elle ne doit et
ne peut nuire qu' celui qui n'a pas rougi de la prononcer.

Madame de Stal m'a fait l'honneur de me distinguer pour m'insulter
exclusivement. Je suis sensible  cette bienveillance, et je suis
seulement surpris qu'elle n'ait pas remarqu que cette prfrence de sa
part pouvait me sortir de l'obscurit qu'elle me reproche. C'est du
reste le moindre des cas o son animosit ait gar sa raison.

Si j'aimais  me venger, j'aurais ici une belle occasion de le faire, et
pour cela, plus heureux que madame de Stal, qui a t oblige d'avoir
recours  son imagination, je n'aurais qu' raconter. Son esprit fort
s'oubliait parfois, Corinne avait ses faiblesses, et j'ai bonne mmoire.

Je me renfermerai donc dans mon sujet, et je ne dirai que quelques mots
sur son voyage dans le Nord. Suivant elle, c'tait une fuite pour se
soustraire  la _tyrannie_. Elle manifesta le dsir de se rendre en
Amrique; on n'y apporta aucun obstacle; de l elle et pu se rendre en
Angleterre, puisqu'elle ne voulait que respirer un _air libre_. Elle a
cependant prfr aller  Coppet. Quelle _tyrannie_ pouvait-elle y
craindre? De Coppet, qui pouvait l'empcher d'aller au bout du monde?
Coppet, d'ailleurs, tait en Suisse alors comme aujourd'hui, et on y
respirait un _air libre_. Mais ce n'tait pas la tyrannie impriale que
fuyait madame de Stal; ce n'tait pas celle qu'elle redoutait le plus,
et nous eussions pu mme lui en faire trouver le poids lger. L'espce
humaine est si mchante et si imparfaite, qu'elle semble chercher  se
venger de toute supriorit qu'elle est force de reconnatre; or, celle
de madame de Stal tait incontestable, aussi n'a-t-on pas manqu les
occasions de s'gayer, et on n'a gure mnag les dfauts de la
cuirasse. Le meilleur remde  de semblables positions, c'est un voyage;
mais c'est le comble du bien jou dans une femme quand elle peut, d'un
seul coup, sauver les apparences et se venger.

C'est elle qui, en passant  Saint-Ptersbourg, se chargea d'amener
Bernadotte  ce que dsirait alors l'empereur Alexandre, qui, dans ce
temps-l, avait bien autre chose  faire que de penser  des
constitutions, comme veut le faire croire madame de Stal. Elle a t le
chanon de l'entrevue d'Abo o Bernadotte s'est livr  l'empereur
Alexandre: ce fut elle qui donna l'ide d'envoyer chercher Moreau en
Amrique.

Voil comment madame de Stal a servi la restauration; elle s'est bien
garde de dire un mot de cela dans son ouvrage; on le conoit aisment,
parce qu'elle aurait d renoncer aux loges qu'elle y rpand sur un
dnouement qu'elle n'avait pas prvu, et tout--fait oppos  la
tournure qu'elle esprait faire prendre aux affaires. Il faut convenir
qu'elle avait bien des droits  la restitution des deux millions qu'on
lui a rendus, malgr la Charte, qui prononce l'irrvocabilit de la
vente des biens nationaux. M. Necker (son pre) n'avait pas t plus
injustement saisi que tous ces malheureux paysans de la Vende, que l'on
enterrait dans leurs propres champs pour se donner le droit de les
vendre au gr de convenances particulires, et M. Necker avait t une
des premires causes de tous ces malheurs publics. Mais madame de Stal
mritait  tous gards une prfrence, et si le moment de la lui
accorder n'tait pas favorable, elle a bien saisi celui de la demander.

Si j'avais connu madame de Stal, nous y aurions gagn tous deux; je
vois maintenant la sorte d'ennemis qui la tourmentaient, c'taient des
rivaux qui craignaient qu'elle ne les surpasst en talent, ou d'anciens
entrepreneurs politiques, qui, ayant renonc  un mtier devenu
dangereux, redoutaient les moindres rapports avec elle.

 l'poque o elle me sollicitait, je n'tais pas encore assez tay
pour me charger de ses ennemis runis aux miens; elle ne m'aurait
apport de force que celle qu'elle aurait reue de moi, et il m'aurait
fallu la soutenir lorsque je me conduisais  peine seul: je ne pouvais
donc faire qu'un mauvais march; elle crut me ptrir comme un novice, et
m'a su mauvais gr de m'en tre mfi. Je vois maintenant que son fils
avait raison en m'assurant que sa mre n'avait que du dpit contre
l'empereur, et que rien n'aurait t si facile que de la mettre  ses
pieds, parce qu'au fond elle en tait l'admiratrice sincre. Je n'y ai
pas cru, parce qu'il n'y avait qu'un cri contre elle, lanc mme par
ceux qu'elle croyait ses amis, et assurment il en est quelques-uns qui
n'ont pas t trangers  son exil.

Je reconnais aujourd'hui qu'elle avait moins d'inconvnients que
beaucoup d'hommes; je suis mme sr que c'est elle qui a fait faire dans
le temps la paix entre la rpublique et la Sude, uniquement pour rester
 Paris et y tablir sa puissance au milieu des ruines de la bonne
compagnie.

Madame de Stal traite mal l'empereur; mais elle ne l'atteint pas,
tandis qu'elle prouve avoir t la plus malheureuse femme du monde de se
voir ddaigne par celui qu'elle aurait voulu servir. Elle aurait
effectivement tir un bien meilleur parti pour sa gloire de tous les
matriaux qu'une autre conduite de sa part et pu mettre  sa
disposition, que des basses calomnies auxquelles elle n'a pas craint de
descendre.

Puisque je viens de parler du gnral Moreau, c'est le cas de dire qu'en
cette occasion l'empereur fut si mal servi par ses agents diplomatiques,
que le gnral Moreau tait dj arriv  Berlin sous un nom suppos,
lorsqu'il m'crivit de Dresde pour que je cherchasse  approfondir quel
tait ce personnage mystrieux qui tait arriv  Berlin.

Je lui rpondis courrier par courrier que c'tait le gnral Moreau, et
que je lui avais envoy quelque temps auparavant l'avis de son dpart
d'Amrique, qui m'avait t apport par un btiment amricain entr dans
les ports de France.

L'empereur n'avait point lu mon rapport; et, lorsque le second lui
parvint, l'armistice de Dresde tait dnonc. Ce qui me porte  croire
que l'ide d'envoyer chercher Moreau avait le but que je suppose 
l'empereur de Russie, c'est qu'en se reportant  la situation dans
laquelle taient alors les affaires des Russes (au moment de la
confrence d'Abo), il n'est pas draisonnable de penser que le rveil du
trouble et de l'anarchie en France tait le maximum des succs que
l'empereur Alexandre pouvait se flatter d'obtenir pour oprer une
diversion qui lui tait si ncessaire dans ce moment-l. Il tait bien
loin encore,  cette poque, d'envisager comme possible tout ce qu'il
vit depuis par lui-mme aprs son entre  Paris.

On doit se rappeler qu' l'poque o Moreau tait  l'arme allie, M.
le comte d'Artois se rendit d'Angleterre, par mer, dans la Baltique, et
que Bernadotte lui refusa de le laisser descendre  terre: il s'en
retourna en Angleterre. Bernadotte ne lui avait refus le passage que
parce qu'il voulait tre favorable au gnral Moreau. Jusqu'alors on
n'avait pas os admettre la supposition que les souverains allis
projetaient la chute de l'empire, en sorte qu'on n'avait pas de raison
de s'expliquer le voyage du comte d'Artois, qui n'tait
vraisemblablement venu se prsenter  l'arme allie que parce qu'il
savait que ce principe de subversion avait t adopt.

Je dirai, en suivant l'ordre que je me suis prescrit, toutes les raisons
que j'ai  l'appui de mon opinion. Je les ai prises dans la conversation
qu'eut avec l'empereur de Russie feu le gnral Reynier, qui avait t
fait prisonnier  Leipzig et chang  Troyes, o l'empereur Alexandre
lui donna son audience de cong.

La bataille de Vittoria produisit partout l'effet le plus nuisible  nos
intrts; elle embarrassait notre position  Prague, et achevait
d'branler la confiance de ceux de nos allis qui nous taient encore
fidles.




CHAPITRE XV.

Le marchal Soult va prendre le commandement de l'arme
d'Espagne.--L'impratrice se rend prs de l'empereur  Mayence.--Je
demande  l'accompagner.--Mes motifs.--Rponse de l'empereur.--M. de
Cazes.--Reprise des hostilits.--Le gnral Jomini.


L'empereur envoya en toute hte le marchal Soult, qu'il avait prs de
lui, prendre le commandement des troupes qui revenaient avec le roi
d'Espagne.  cette occasion, il chargea le duc de Feltre d'crire  ce
prince pour le prvenir de cette disposition, afin qu'il ft aucune
difficult de remettre le commandement de l'arme au marchal contre
lequel on le savait personnellement indispos depuis l'occupation de
l'Andalousie.

Le marchal Soult arriva  Paris avec la rapidit d'un trait, ne s'y
arrta que quelques heures pour prendre connaissance des ressources que
le ministre de la guerre pouvait mettre  sa disposition, et courut
prendre le commandement de l'arme, qui tait  peu prs sous les murs
de Bayonne, o elle vint s'tablir presque aussitt. Le mois de juillet
tait coul, et on ne voyait pas encore les confrences de Prague
suivies de quelque rsultat; on n'osait plus se flatter de voir finir la
guerre, et on aurait pu dire avec justesse que l'impatience publique
s'tait fait un calus qui la rendait insensible au mal.

Les esprances de paix achevrent de s'vanouir, lorsque l'on vit que
l'empereur appelait l'impratrice  Mayence, au lieu d'annoncer qu'il
allait lui-mme revenir  Paris; elle partit effectivement pour cette
ville, o elle ne resta que trs peu de jours avec l'empereur, qui n'y
fut accompagn que par le gnral Drouot.

J'avais saisi cette occasion de donner  l'empereur une marque de
dvouement  sa personne, en lui demandant la permission d'aller le voir
 Mayence. Je voulais l'entretenir de tout ce que je remarquais, et qui
n'tait pas de nature  faire la matire de rapports crits; j'insistai
vivement pour obtenir ce que je dsirais, en lui observant que je
regardais cela comme si ncessaire, que j'avais pris des mesures pour
que mon administration n'en souffrt point, et que mes dispositions
taient faites pour tre en chemin une heure aprs avoir reu sa
permission, que je le priais de me faire transmettre par le tlgraphe.

Je n'avais pas d'autres projets que de l'entretenir de tous les dangers
que je prvoyais, et du besoin que l'on avait de la paix; je ne voulais
que lui parler de ce qu'il avait fait lui-mme dans tant d'autres
circonstances contre ces mmes ennemis, en s'arrtant  propos, et le
supplier de ne pas leur fournir l'occasion de satisfaire tous leurs
ressentiments  la fois. J'aurais t inpuisable dans toutes les
raisons que j'aurais prises au dedans et au dehors pour faire conclure
la paix, mme  tout prix, parce que je sentais vivement le besoin que
l'on en avait, et je ne me serais laiss rebuter par aucune
considration, parce que je n'aurais t dirig par aucun projet
d'ambition; d'ailleurs je savais que l'empereur voulait la paix, il
m'avait mme fait l'honneur de me l'crire; il n'y avait que sur les
sacrifices qu'il tait difficile, aussi n'tait-ce que sur ce point que
je m'attendais  le trouver dtermin  ne pas cder. Peu m'importaient
ses rpugnances, j'en aurais triomph, parce que le besoin de la paix
une fois reconnu, les sacrifices pour l'obtenir n'taient rien; je lui
aurais cit ses propres ennemis, qui recouvraient aujourd'hui tous ceux
qu'ils avaient faits depuis quinze ans. L'habilet ne devait consister
en ce moment qu' cder, parce que la force physique que l'on pouvait
perdre, n'tait rien en comparaison de la puissance morale que l'on
recouvrait en ramenant la tranquillit. Je n'aurais pas promen les
regards de l'empereur sur un champ de bataille gagne, mais j'eusse mis
sans cesse devant ses yeux les dtails et le tableau d'un revers, qui ne
pouvait tre que proportionn aux efforts qu'il ferait sans doute pour
le prvenir. L'empereur me rpondit qu'il m'aurait fait venir  Mayence,
s'il avait eu un peu plus de temps  y rester; mais qu'il tait trop
tard, puisqu'il devait en partir le lendemain ou le surlendemain; il
ajoutait des choses obligeantes  sa lettre, mais elles ne diminurent
pas le chagrin que me fit prouver la rsolution que je ne voyais que
trop que l'on avait prise.

M. de Cazes, instruit que l'empereur devait venir jusqu' Mayence,
s'tait ht de s'y rendre pour le solliciter en faveur d'un
fonctionnaire dont il tait parent, et qui se trouvait gravement
compromis. Avant de quitter Paris, il s'tait muni de deux lettres,
l'une de l'archi-chancelier, l'autre de moi pour appuyer sa demande.
L'empereur le reut et lui donna sur sa cassette 250,000 francs pour
arranger des affaires qui, quoique trangres  M. de Cazes, l'avaient
dtermin  aller jusqu' Mayence. L'empereur, toujours bon et gnreux,
ne s'en tint pas l, il m'crivit d'employer toute mon influence 
faciliter  M. de Cazes la conclusion des affaires dsagrables dans
lesquelles il allait s'engager. Je lui permis en consquence de
s'tablir dans un de mes bureaux, d'o il envoyait lui-mme mes propres
agents chercher les personnes avec lesquelles il avait  traiter. Il fit
tant et si bien, que la somme que l'empereur lui avait donne suffit 
tout. Je ne fus pas tranger au succs qu'il obtint, et j'aime  penser
qu'il en a conserv le souvenir.

L'impratrice revint  Paris  peu prs en mme temps que l'empereur
rentrait  Dresde, et l'armistice fut rompu le 17 aot, d'aprs les
conditions sous lesquelles il avait t conclu, c'est--dire qu'il ne
fut point renouvel, et que les hostilits furent permises. La destine
n'avait pas voulu que l'on dtournt les vnements qui en peu de temps
ont achev notre destruction; la fin des grandes choses s'approchait, il
n'y eut plus de moyens de conjurer l'orage qui tait prt  fondre sur
nous.

Voil donc l'armistice dnonc, et en mme temps la notification de
l'Autriche envoye  l'empereur, par laquelle elle dclarait que, dans
l'intention de hter la fin de la guerre, elle portait le poids de ses
armes du ct des allis, qui reurent par cette runion un surcrot de
forces de plus de deux cent mille hommes, tandis que l'empereur n'en
recevait pas un. Malgr cette prodigieuse disproportion de troupes entre
lui et ses ennemis, on verra combien peu il s'en est fallu qu'il ne
sortt victorieux de sa position, et que, si, au lieu d'avoir une arme
compose de soldats aussi jeunes, il en avait eu une de l'espce de ceux
d'Austerlitz, il aurait tonn les sicles  venir par ce qu'on lui
aurait vu excuter de prodigieux. Mais dj les officiers-gnraux de
l'arme taient atteints d'un dgot qui ne se laissait que trop
apercevoir.

On a beaucoup compar l'empereur  Louis XIV. Tous deux en effet ont eu
leur temps de prosprit, tous deux ont eu leur temps de revers. Louis
XIV n'a t trahi que par la fortune, et Napolon l'a t par ceux sur
lesquels il devait le plus compter.

On pourrait rpondre avec avantage  ceux qui s'obstinent  vanter les
temps passs aux dpens des temps modernes, et le rgne de Napolon a
effac le sicle de Louis XIV.

Si on parle d'hommes de lettres, de potes, d'crivains clbres, sans
doute que le rgne de Louis XIV en a fourni en grand nombre; mais le
rgne de Napolon a t remarquable par les progrs des sciences et des
ides positives. C'est sous Napolon que le savoir s'est rpandu, que le
peuple a connu sa dignit, et que les honneurs et la fortune ont t le
prix du talent et des services rendus.

Napolon, qu'on dit avoir t si despote, l'a-t-il jamais t autant que
Louis XIV, et a-t-on vu  sa cour des matresses titres ou des princes
lgitims?

Je laisse  d'autres le soin de complter le parallle, je me borne 
dire que dans mon opinion, et malgr les calomnies et les passions,
Napolon a surpass Louis XIV et tous ceux qui pourraient lui tre
compars.

Sans doute aucun des lieutenants de l'empereur n'a pu l'galer, et aucun
sans doute n'a eu la prtention qu'on le penst; aussi n'est-ce pas avec
lui qu'il faudrait les mettre en parallle. Mais qu'on les compare aux
hommes de guerre de l'histoire, Ney, Massna, Soult, Lannes, Davout,
Suchet, Macdonald, et tant d'autres gnraux que je pourrais citer,
soutiendront la comparaison avec avantage.

Pourquoi donc avec tant d'hommes habiles les revers se sont-ils succd?
ne s'tait-il donc form  la plus grande cole de guerre qui fut
jamais, aucun homme capable d'embrasser l'ensemble des oprations d'une
arme dont les corps avaient  agir dans plusieurs directions? Nanmoins
qu'on me permette de le dire, et en cela je ne crois point diminuer la
juste renomme de nos gnraux, mais avec l'empereur ils ont perdu leur
clat, comme ces diamants qui, loin de la lumire, ne jettent plus de
feux.

Les troupes commencrent  se runir; le corps du marchal Ney tait 
Liegnitz, et il commenait son mouvement de concentration, lorsque le
gnral Jomini, qui tait chef de l'tat-major de ce corps d'arme,
passa  l'arme ennemie. Il justifia par cette dsertion tous les
soupons que l'on avait eus de ses rapports avec l'aide-de-camp de
l'empereur de Russie, rapports dont il a t question au commencement du
volume prcdent.

Il est  prsumer que le gnral Jomini, qui tait Suisse, et au service
de France, avait jug l'empereur comme devant succomber contre autant
d'ennemis, et qu'alors se trouvant sans tat, il avait prfr saisir
l'occasion d'une nouvelle fortune, qui lui semblait aussi assure que la
premire lui avait paru l'tre, au moment o il s'y tait attach.

S'il a eu quelques motifs particuliers pour prendre ce parti, je ne les
ai point connus.

Le corps du marchal Oudinot, qui tait dans la direction de Glogau, se
concentra et prit sa direction par Cotbus, Enbenau et Cossen; il avait
avec lui le corps saxon command par le gnral Reynier, et celui du
gnral Bertrand; le tout faisait un total de plus de quatre-vingt mille
hommes, qui devaient marcher sur Berlin, et attaquer le corps ennemi qui
tait command par Bernadotte, arriv depuis peu avec ses Sudois; il
avait avec lui le corps du gnral prussien Bulow, et beaucoup de
milices de cette nation avec quelques troupes russes.

On valuait ce corps  une centaine de mille hommes; il tait post 
quelques lieues en avant de Potsdam.

Le corps du marchal Macdonald se concentra dans les environs du
Loewemberg en Silsie, sur le Bober; il avait avec lui le corps du
gnral Lauriston.

Les corps des marchaux Marmont et Mortier se concentrrent dans les
environs de Dresde, ainsi que le corps organis avec des troupes
nouvellement arrives, et qui taient commandes par le marchal
Gouvion-Saint-Cyr, aussi nouvellement arriv  l'arme.

Le marchal Augereau avait t envoy avec une seule division en Bavire
pour soutenir le corps bavarois qui s'tait organis dans l'Inn-Firteld,
aprs la dclaration de guerre des Autrichiens,  laquelle on s'tait
attendu [8].

[8: Je prie le lecteur de considrer que je ne parle sommairement des
vnements militaires, que parce qu'ils font partie de l'poque dont
j'cris l'histoire. N'ayant plus t  l'arme depuis 1809, je ne puis
prononcer sans appel sur tout ce qui est mouvement d'arme; je renvoie
mes lecteurs que cela peut intresser aux auteurs militaires qui ont
trait avec la plus scrupuleuse exactitude des mouvements de nos troupes
en 1812, 1813, 1814 et 1815. Plac comme je l'tais alors, je n'ai pu en
apercevoir que les consquences sur l'opinion publique.]

Je ne me souviens pas o tait le marchal

Victor, je crois qu'il tait sur la rive gauche de l'Elbe, dans la
direction de Vittenberg ou de Torgau, mais il se runit aussi  Dresde.
Le gnral Vandamme commandait le corps du marchal Davout, qui avait
t envoy  Hambourg comme gouverneur gnral, et o l'empereur avait
de grands projets; le marchal Davout avait avec lui les troupes
danoises, et de nombreux dtachements de conscrits venus de France, dont
il fit un magnifique corps d'arme.

Depuis la nouvelle occupation de Hambourg par nos troupes, on avait mis
cette portion de territoire hors du rgime constitutionnel; on s'est
beaucoup lev contre cette mesure, mais l'on n'a pas considr qu'elle
ne fut prise que pour retenir les peuples de ces contres dans
l'obissance, et arrter des projets d'insurrection.

L'empereur avait le projet d'ouvrir les hostilits en pntrant par la
Silsie en Bohme, o les trois armes combines taient amonceles, et
formaient une multitude si considrable, qu'il fallait un grand talent
et une grande habitude du mcanisme des masses pour tre en tat de
dployer tous les moyens qu'offraient celles de cette arme.

Les militaires, de quelque nation qu'ils soient, qui ont fait la guerre
d'Italie, ainsi que celles de 1805 et de 1807, doivent convenir que, si
l'empereur avait eu en Saxe une arme compose de soldats aguerris et
rompus  la marche, comme l'taient ceux qui l'ont suivi dans ses
immortelles campagnes, il et dispers toutes les armes autrichienne,
russe et prussienne, en trs peu de temps. Il les aurait obliges 
manoeuvrer sans cesse, et  cette partie-l les Franais auraient
infailliblement t les plus forts; malheureusement il n'avait que des
soldats peu exercs, et nullement forms  la marche, aussi la fortune
l'abandonna-t-elle bien vite.

Il ne laissa sur la rive gauche de l'Elbe que le corps du marchal
Saint-Cyr, qui se plaa  Pirna pour couvrir Dresde, que l'on avait
fortifi par six bonnes redoutes.

Pendant qu'il faisait marcher le corps du marchal Oudinot sur Berlin,
il se porta avec le reste de son arme, par Dresde et Bautzen, sur le
Bober; mais  peine tait-il arriv  Loewemberg, qu'il eut connaissance
du mouvement qu'avaient fait les armes ennemies, elles taient passes
de Silsie en Bohme, par Schweidnitz, et avaient pris la route de
Teplitz et de Peterswald, pour se porter sur Dresde, par la rive gauche
de l'Elbe. Le marchal Saint-Cyr, qui tait  Pirna, s'tait retir dans
la ville, dont il garnissait l'enceinte. L'empereur ramena toute l'arme
sur Dresde,  marches forces, except le corps de Macdonald, qu'il
laissa sur le Bober. Le 26 aot, il parut  Dresde au moment mme o les
ennemis foraient les redoutes dont il avait entour la ville.

Il tait temps que l'arme arrivt. Elle dboucha, attaqua sur-le-champ,
reprit les redoutes qui avaient t emportes, et se dploya en avant de
Dresde. Ce fut la jeune garde qui frappa ce coup de vigueur. L'arme se
plaa le soir, ainsi que pendant la nuit du 26 au 27 aot, de la manire
suivante: son aile droite, o se trouvaient les corps des marchaux Ney
et Victor, tait  la droite de Dresde, adosse  l'Elbe, et ayant en
rserve toute la garde ainsi que la cavalerie. Dresde formait le centre
de la position. L'aile gauche avait la route de Pirna en avant de son
front, appuyant la droite  Dresde. Cette aile gauche tait compose des
corps de Vandamme et de Saint-Cyr, et, je crois, du marchal Marmont.

L'arme ennemie formait la circonvallation parfaite; les Russes ainsi
que les Prussiens composaient sa droite, la gauche tait presque
entirement forme d'Autrichiens.




CHAPITRE XVI.

Bataille de Dresde.--Mort du gnral Moreau.--Retraite des
allis.--chec du corps de Vandamme.--Ce gnral est fait
prisonnier.--Revers.--L'empereur est forc de changer ses premires
combinaisons.--La fortune cesse de nous tre favorable.


Le 27 aot, l'empereur fit commencer l'attaque par son aile droite, o
j'ai dit qu'tait place toute sa cavalerie. Il fit dborder l'extrme
gauche des Autrichiens, et en suivant la ligne de circonvallation que
formait cette immense arme ennemie, il combattit avec des forces
suprieures chacune de ses parties, sans que les masses normes par
lesquelles elles auraient pu tre secourues, se missent en mouvement. Le
bonheur voulut encore que le temps, qui tait couvert, ament un orage
qui versa des torrents de pluies, au point que le feu de la mousqueterie
ne prenait pas. On profita de cette circonstance pour faire charger
toutes les masses ennemies par notre cavalerie, qui n'tait presque
compose que de trs jeunes gens. Elle les rompit et fit autant de
prisonniers que l'on en avait fait dans nos plus brillantes batailles.

C'est dans cette journe que le gnral Moreau, qui suivait l'empereur
Alexandre, eut les deux cuisses emportes d'un coup de canon. On a
prtendu que cet accident lui tait arriv en portant un ordre de
l'empereur de Russie, mais je n'ai pas entendu deux versions semblables
 ce sujet.

Ce n'est pas la mort du gnral Moreau qui mit du dsordre dans l'arme
ennemie, elle ne contraria qu'une partie des projets de l'empereur de
Russie, qui substitua bientt une autre ide  celle qu'il avait eue en
appelant le gnral Moreau prs de lui.

Nous avions si bien profit du moment de l'orage pour nous tendre et
prendre une position qui non seulement dbordait la gauche des ennemis,
mais qui de plus nous permettait de ctoyer toute leur ligne par
derrire, qu'ils furent obligs de changer leur position; c'est alors
que le dsordre se mit parmi leurs innombrables colonnes. Elles prirent
le mouvement qu'on leur faisait faire pour un mouvement de retraite qui,
du reste, paraissait command par le revers qu'elles venaient d'essuyer.

Les chemins, naturellement mauvais dans ce pays, taient devenus
impraticables; la pluie avait surtout gt les traverses. Les
diffrentes colonnes ennemies taient trop loignes du dfil de
Peterswald dont nous tions matres, et notre cavalerie les suivait de
si prs qu'elle ne leur laissa pour rentrer en Bohme que des dfils
pnibles et jusqu'alors peu pratiqus. Les allis perdirent un matriel
norme en voitures de toute espce, et un personnel considrable,
puisque nous comptmes trente-deux ou trente-trois mille prisonniers de
guerre. Jusque-l tout allait  merveille.

Lorsque l'arme ennemie fit son mouvement de retraite, les corps qui
composaient sa droite taient trop loigns des dfils de la Bohme
pour qu'ils pussent y arriver sans tomber dans les mains de notre
cavalerie qui ctoyait dj l'arme ennemie en la remontant derrire sa
gauche; mais ils taient assez prs du dfil de Pirna pour qu'il ne ft
pas draisonnable, de la part du gnral ennemi, de leur ordonner de se
retirer par ce point. Il n'y en eut que deux qui purent y arriver: le
premier tait compos de Russes sous les ordres du gnral
Osterman-Tolstoi, qui tenait l'extrme droite de l'arme ennemie; le
deuxime tait compos de Prussiens sous les ordres du gnral Kleist,
qui tait  la gauche de celui du premier.

L'empereur, en voyant le mouvement rtrograde des armes ennemies, avait
bien pens qu'une bonne partie de leurs troupes, c'est--dire leur
droite, ne pouvait rentrer en Bohme que par Peterswald. Il avait en
consquence ordonn le mouvement suivant. Son extrme gauche tait,
comme l'on sait, compose du corps de Vandamme. Il avait  sa droite le
marchal Saint-Cyr, et celui-ci  la sienne le marchal Marmont, qui
s'appuyait sur Dresde. Ces trois corps avaient l'Elbe derrire, et la
route de Pirna  Dresde devant eux.

L'empereur ordonna  ces trois corps de marcher par leur gauche et de
suivre la route de Pirna. Le gnral Vandamme se trouvait ainsi en tte;
il tait suivi par le marchal Saint-Cyr, qui lui-mme l'tait par le
marchal Marmont.

La tte de cette colonne ne put arriver au dfil de Peterswald, que
lorsque le corps russe du gnral Tolstoi l'eut pass; mais le gnral
Vandamme, ne pouvant se persuader qu'il ne serait pas suivi, ne balana
pas  pntrer dans le dfil, et  suivre le corps du gnral russe.
Malheureusement, en descendant ainsi en Bohme, il ne fit pas garder le
dfil de Peterswald, qu'il laissait derrire lui;  la vrit, il
comptait sur la marche du marchal Saint-Cyr et du marchal Marmont
qu'il dit avoir prvenus du mouvement qu'il faisait en avant. Mais
n'importe qui a failli dans cette occasion, le fait est que Vandamme ne
fut pas soutenu, et que le dfil tant ainsi rest libre, le corps du
gnral Kleist qui suivait celui du gnral Osterman, passa, sans se
douter de cette circonstance [9], entre le corps du marchal Saint-Cyr
et celui du gnral Vandamme, qui se trouvait ainsi en avant de lui. On
entendit bientt le bruit du canon; c'tait le gnral Vandamme qui
tait aux prises avec le gnral Osterman, et qui, pendant le plus fort
de l'action, vit dboucher derrire lui des troupes qu'il prit d'abord
pour celles du marchal Saint-Cyr, mais par lesquelles il ne tarda pas 
tre attaqu. Ne pouvant s'expliquer comment cela avait pu arriver, il
fit ses dispositions pour se dfendre en avant et en arrire, ce qui
l'affaiblit sur tous les points  la fois. Le moral de ses jeunes
soldats n'tait pas  la hauteur d'une position aussi difficile; il les
forma vainement en carr; il fut enfonc, perdit son artillerie avec
sept ou huit mille prisonniers parmi lesquels il tait lui-mme. Le
reste s'parpilla, gagna les bords de l'Elbe  la faveur des bois, et
rejoignit l'arme.

[9: Ce fait m'a t attest par des officiers-gnraux en 1822.]

On marcha tant que l'on put au bruit du canon du gnral Vandamme; mais
on ne put pas arriver avant sa dfaite, et voil comment le corps
prussien du gnral Kleist, qui aurait d tre pris, dcida la
dispersion de celui de Vandamme; chose qui ne serait pas arrive, si, au
lieu de descendre en Bohme, ce gnral tait rest au dfil de
Peterswald, o il aurait intercept les Prussiens, ou si, lorsqu'il eut
fait son mouvement, le marchal Saint-Cyr ft venu le remplacer.

Lorsqu'on vint annoncer cet vnement  l'empereur, il tait  Dresde,
tourment par des coliques violentes que lui avait occasionnes la pluie
froide qu'il avait reue sur le corps pendant toute la bataille du 27.
Il en eut de l'humeur, mais le mal tait sans remde; il ordonna  son
aide-de-camp, le comte de Lobau, de prendre le commandement des dbris
du corps du gnral Vandamme. On rassembla quinze  vingt mille hommes;
on les rarma, on les quipa, et en trs peu, de temps, ce corps se
trouva remis, au moral, de la perte qu'il avait prouve. Elle n'aurait
eu qu'un bien faible effet sur le reste de la campagne sans deux
vnements qui la suivirent coup sur coup.

La bataille de Dresde avait eu des effets si surprenants, que l'empereur
avait song  leur donner toute la suite que rendait possible le vaste
plan sur lequel les oprations des allis paraissaient bases. Les
masses normes de leurs troupes rentraient en Bohme par des chemins
dj difficiles, et gts par le mauvais temps.

Elles ne pouvaient y arriver qu'en dsordre, et, avant que toute cette
multitude et t rallie et reforme d'aprs un nouveau plan,
l'initiative des mouvements ne pouvait lui tre conteste.

Avant le malheur arriv  Vandamme, il voulait marcher lui-mme par la
route de Pirna avec le corps de ce gnral, ceux de Saint-Cyr et de
Marmont, qu'il aurait fait suivre par la garde; de cette manire, il
serait arriv, avec la plus grande partie de l'arme, sur n'importe quel
point de l'intrieur de la Bohme, longtemps avant la runion des
colonnes ennemies. De plus, il entrait en communication naturelle avec
le corps du marchal Macdonald, qui tait rest sur le Bober. Si ce
mouvement et russi, il aurait t bientt suivi d'un vnement de
guerre qui aurait surpass tout ce que l'empereur avait fait
jusqu'alors, et ses ennemis eussent prouv une dfaite d'autant plus
grande, que leur nombre les rendait moins mobiles. Mais le temps qu'il
fallut pour rorganiser le corps du gnral Vandamme fit perdre des
moments prcieux que les ennemis mirent  profit.

La fortune avait cess de nous tre favorable. Le marchal Macdonald,
qui avait reu ordre de dboucher du Bober, et de passer cette rivire,
prouva un chec encore plus grave que celui de Vandamme; il fut oblig
de se retirer en dsordre, ayant perdu beaucoup de monde, ainsi qu'un
matriel d'artillerie norme.

Le marchal Oudinot avait reu ordre de se porter sur Berlin, qui tait
couvert par le corps du gnral Bulow, lequel venait d'tre rejoint par
les Sudois, commands par Bernadotte.

Le marchal Oudinot avait avec lui les corps du gnral Bertrand et du
gnral Reynier, qui commandait les Saxons: il avait encore d'autres
troupes; son corps dpassait quatre-vingt mille hommes; il marcha jusque
prs de Potsdam. Le gnral Reynier faisait tte de colonne; il
rencontra les ennemis, et les attaqua,  ce que l'on dit, assez
prcipitamment, afin d'agir hors de l'influence de son gnral en chef,
ce qui tait devenu un peu trop ordinaire dans l'arme. Mais toujours
est-il vrai que le marchal Oudinot aurait pu et d arriver plus tt sur
le champ de bataille. C'tait  lui  empcher le gnral Reynier de
s'engager seul, ou  le faire soutenir par ses autres corps, une fois
qu'il fut engag. Au lieu de cela, il ne fit rien; Reynier combattit
avec ses seuls Saxons contre tout le corps de Bulow. Ses troupes, voyant
qu'elles taient inhumainement sacrifies sans qu'on s'occupt  les
appuyer, plirent bientt, et prirent la fuite. On essaya de les
rallier, on voulut faire donner les troupes du gnral Bertrand; mais le
mouvement tait imprim, la confusion fut bientt extrme. Le marchal
Oudinot prouva des pertes considrables en tout genre, et fit  la hte
sa retraite sur l'Elbe, dans la direction de Torgau. Il vint jusque sous
le canon de cette place.

Ce funeste vnement, arriv en mme temps que celui qu'avait prouv le
marchal Macdonald, drangea totalement les projets de l'empereur. Au
lieu de chercher  profiter des succs de la journe du 27, il fallut
songer  dfendre la rive droite de l'Elbe.

L'empereur rpara les pertes du marchal Oudinot en le faisant joindre
par des troupes que lui conduisit le marchal Ney, qui tait dans les
environs de Wittemberg. Ce marchal prit le commandement de tout ce
corps, nouvellement rorganis; il reporta en avant son arme, qui
n'tait pas encore remise du coup qu'elle avait essuy: son mouvement
concidait avec celui que l'empereur faisait lui-mme sur le Bober, o
il s'tait port avec la meilleure partie de l'arme pour rparer
l'chec qu'y avait reu le marchal Macdonald.

Si ces deux mouvements avaient russi, la consquence raisonnable qui
aurait pu en rsulter aurait t d'obliger la majeure partie des forces
des allis qui taient en Bohme, de repasser en Silsie pour venir
s'opposer  l'empereur; mais la fortune en ordonna autrement.

Les choses allaient bien sur le Bober o l'empereur s'tait port de sa
personne, lorsqu'un nouveau malheur, arriv au marchal Ney, vint encore
lui faire abandonner ses premiers projets.

Le marchal, ne consultant que son ardeur, marcha droit devant lui sur
une trs grande profondeur; il fut attaqu pendant son mouvement, tant
en tte que par son flanc gauche, sur lequel Bulow donna avec ses
Prussiens. Il rompit ainsi la ligne d'oprations du marchal Ney, et y
mit un tel dsordre, que toute cette arme revint  la hte sur l'Elbe,
d'o elle tait  peine partie; elle prouva une perte encore plus
grande que la premire fois. Cet vnement ramena l'empereur sur Dresde,
et l'obligea d'abandonner toute espce de plan d'oprations sur la rive
droite de l'Elbe pour concentrer ses troupes sur la rive gauche. Il
avait toujours les places situes sur le cours de ce fleuve et esprait
former quelque combinaison nouvelle pour amliorer une situation de
choses que cette suite d'accidents avait successivement aggrave. Il se
trouvait dans la mme position que Frdric dans sa dernire campagne;
mais il tait moins heureux que ce grand roi, en ce que l o il n'tait
pas en personne, on n'prouvait que des revers, tandis que Frdric
avait quelques gnraux qui savaient gagner des batailles.

Le moral tait rentr dans l'arme ennemie qui s'accroissait de tous les
revers partiels de la ntre. L'empereur n'avait plus de troupes 
appeler  lui, et celles qu'il avait commenaient  souffrir des
privations de vivres, qui devenaient plus rares  mesure que le cercle
du terrain qu'elles occupaient se rtrcissait.




CHAPITRE XVII.

Marche du marchal Augereau.--Dfection de la Bavire.--Irruption des
allis en Saxe.--Mouvement de l'empereur.--Bataille de
Leipzig.--Dfection des Saxons.--Passage de l'Elster.--Mort du prince
Poniatowski.


Depuis la bataille du 27, l'empereur avait song  appeler  lui le peu
de troupes franaises qui, sous les ordres du marchal Augereau, taient
runies  l'arme bavaroise sur les bords de l'Inn. Ces troupes
formaient deux petites divisions. Si les succs de la bataille gagne 
Dresde le 27 rendaient leur prsence inutile sur l'Inn, les revers dont
elle fut suivie rendaient imprieux l'appel de ces troupes  l'arme;
sans ces revers, la runion des deux divisions du marchal Augereau  la
grande arme et t une imprvoyance, parce qu'indubitablement les
ennemis auraient t obligs de se renforcer de tout le corps autrichien
qui tait command par le gnral Frimont dans les environs de Lintz et
de Wels aux frontires de la Bavire. Alors l'arme franaise et
bavaroise combine sur l'Inn, devenait inutile. L'arrive de cette
petite arme fit beaucoup de bien, mais n'tait pas,  beaucoup prs,
proportionne au besoin que l'on prouvait partout de voir paratre de
quoi ranimer les esprances.

Son dpart livra la Bavire aux intrigues qui l'agitaient. Le gnral de
Wrede se trouva affranchi de toute contrainte, jeta l'effroi partout, et
bientt la nouvelle de nos dsastres, qui y arriva promptement,
dtermina ce pays  suivre le parti que lui commandait notre mauvaise
fortune. Je reviendrai sur ce point tout  l'heure.

L'empereur tait avec toute son arme sur la rive gauche de l'Elbe,
menaant toujours de porter l'offensive sur la rive droite, lorsque
toute la grande arme ennemie sortit une seconde fois de la Bohme, o
on avait t oblig de la laisser se rorganiser, au lieu d'aller la
disperser comme cela avait t le premier plan de l'empereur.

Elle entra en Saxe, et vint, par l'intrieur de ce pays, occuper toutes
les communications que l'empereur pouvait avoir avec la Saale et
Leipzig; elle s'tendait beaucoup par sa gauche pour donner la main au
corps de Bernadotte, qui, aprs avoir battu le marchal Ney, avait pass
l'Elbe un peu au-dessus de Magdebourg. La grande arme ennemie excuta
cette marche en vitant toute espce d'action entre elle et l'arme que
commandait l'empereur. Si ce prince tait rest sur les bords de l'Elbe,
l'arme ennemie et effectu son mouvement sans coup frir, et l'et
infailliblement affam dans son camp, en le resserrant successivement,
et en vitant les batailles, ce qu'elle pouvait faire, puisque ses
derrires taient libres.

L'empereur, pour djouer ce projet, quitta les bords de l'Elbe et vint
se placer en avant de Leipzig, ayant l'Elster  dos, et comme il ne
cherchait qu'une bataille gnrale,  la suite de laquelle il voulait
reprendre tous les projets qu'il avait aprs celle de Dresde, il laissa
le corps du gnral Saint-Cyr  Dresde, ainsi que de bonnes garnisons
dans Torgau et Wittemberg.

 la guerre, les plus vastes combinaisons sont taxes d'extravagances,
lorsqu'elles ne sont pas couronnes par le succs; il faut russir,
c'est l la condition indispensable. Mais quelle que soit la svrit du
jugement de l'histoire sur les vnements de cette poque, il est juste
de dire que, si cette clbre bataille de Leipzig avait t gagne par
l'empereur comme l'avait t celle de Dresde, rien ne s'opposait  ce
qu'il remarcht vivement sur cette place, ou sur un des autres points
qu'il occupait sur l'Elbe, selon la direction que l'arme ennemie aurait
donne  sa retraite. Plac par cette manoeuvre sur la corde de l'arc
que les ennemis auraient eu  parcourir pour arriver  un appui qui ne
pouvait se trouver qu'en Bohme, rien, dis-je, ne s'opposait  ce que
l'empereur y arrivt avant eux, et ne rpart par un coup d'clat tous
les malheurs de cette campagne. Si cela tait arriv ainsi, on aurait
manqu d'expressions pour le louer, et il n'y a nul doute qu'avec
l'arme d'Austerlitz et l'espce de troupes qu'il eut jusqu'au fatal
hiver de 1812, il et vu son audacieuse conception couronne du succs
qu'elle mritait. Quant  moi qui l'ai servi dans les glorieuses annes
de sa carrire, je ne me permets de blmer son entreprise  Leipzig que
parce qu'il jouait sa dernire ressource; je voyais bien ce qu'il
pouvait gagner, mais je ne le trouvais pas proportionn  ce qu'il
courait le risque de perdre, surtout ayant des troupes mdiocres, et
ayant dj appris la guerre  ses ennemis. Nanmoins beaucoup de
considrations, taient en sa faveur.

En se retirant de Dresde  Leipzig, il avait emmen avec lui le roi de
Saxe et sa famille. Les princes qui composaient la confdration du Rhin
taient branls, mais aucun n'avait encore abandonn son alliance; il
recevait au contraire de leur part des assurances d'un constant
attachement dans sa mauvaise comme dans sa bonne fortune. En se retirant
de la Saxe, il perdait d'abord l'arme de ce pays, et avec elle
successivement les contingents de tous les autres, dont les armes
allies se seraient grossies, c'est--dire que le rsultat de sa
retraite et gal les pertes de la bataille sans en entraner aucune
pour l'ennemi.

Bien plus, s'il s'tait retir, tout ce qu'il avait laiss sur l'Elbe
tait perdu. Un malheur de la situation de l'empereur, c'est que, parmi
tant de guerriers prouvs sur les champs de bataille dans mille
occasions difficiles, pas un ne se ft lev jusqu'aux hautes
conceptions  l'excution desquelles ils ont si noblement concouru.

Pendant qu'aprs la perte de la bataille de Leipzig, l'empereur ramenait
les dbris de son arme vers le Rhin, il y avait dans Dresde trente
mille hommes, dans Torgau et Wittemberg, vingt-cinq mille au moins, dix
 douze mille dans Magdebourg, plus de trente mille dans Hambourg. Tout
ce monde devint inutile, on n'en tira aucun parti.

Malgr toutes les considrations qui semblaient porter l'empereur 
risquer encore le sort des armes dans une bataille range, l'on ne peut
penser, lorsqu'on l'a connu particulirement, qu'il ne l'et pas vite,
s'il avait t inform, comme il devait l'tre, que tout ce qu'il
pouvait craindre, soit aprs l'avoir perdue, soit en se retirant sans la
livrer, tait dj arriv d'un ct, et se prparait de l'autre.

Assurment, s'il avait su qu'aussitt le dpart des divisions du
marchal Augereau des bords de l'Inn, l'arme bavaroise avait ouvert des
communications avec l'arme autrichienne, et que, par suite des fcheux
effets que nos malheurs avaient produits sur les princes confdrs
d'Allemagne, le gouvernement bavarois, oubliant tout ce qu'il devait 
l'empereur, avait sign presque aussitt un trait d'alliance avec
l'Autriche; s'il avait su qu'en consquence de ce trait, les trois
divisions bavaroises, qui, quelques jours auparavant, taient campes 
ct de celles du marchal Augereau, s'taient aussitt mises en
mouvement avec l'arme autrichienne qui leur tait oppose, pour venir 
marches forces lui couper la retraite par la rive gauche du Mein,
qu'elles passrent  Asschaffembourg, il et sans doute regard comme
inutile de combattre pour prvenir ce qui tait dj effectu. Il fut on
ne peut pas plus mal servi, sous ce rapport, pendant toute la campagne.

Il y avait encore dans l'arme mme une division bavaroise, sur laquelle
il n'tait plus permis de compter.

Mais ce qui ne peut s'expliquer, c'est que ses agents diplomatiques lui
aient laiss ignorer que toutes les cours des princes confdrs se
communiquaient dj leurs intentions rciproques, en sorte que le parti
de chacune d'elles tait pris; il ne leur fallait que l'occasion
d'clater sans trop se compromettre.

L'arme saxonne, qui tait campe avec la ntre, tait travaille
sourdement, et montrait les dispositions les plus hostiles; il n'y avait
que les Polonais qui fussent inbranlables. Ils restaient ce qu'ils
avaient constamment t, toujours prts  verser leur sang pour celui
auquel ils s'taient attachs.

Les fonctionnaires qui, par tat, devaient avoir un oeil vigilant sur
ces relations, sont bien  plaindre d'avoir t abuss, ou bien
coupables de n'avoir pas tout brav, pour dcouvrir ces pnibles
vrits, et n'avoir pas averti du danger que l'on courait. On avait
l'habitude de se retrancher derrire l'empereur, il tait le remde et
la consolation  tout; personne ne l'aidait, il fallait qu'il penst,
devint et agt pour tous.

Il vit cependant, quelques jours avant la bataille, toutes les chances
dfavorables qu'il avait  la livrer. Mais il n'tait plus possible de
l'viter; d'une part, l'arme ennemie s'tait tellement avance, qu'une
marche de retraite et t bien difficile, quoiqu'elle n'et jamais t
comparable  la dfaite qui suivit la fatale journe de Leipzig: on ne
drange pas aisment le plan d'oprations d'une arme entire, pour la
faire agir dans un sens diamtralement oppos  ce que l'on avait
projet: il et fallu pouvoir disposer de quelques jours, pour tenter de
retirer au moins ce que l'on avait laiss sur l'Elbe; et dj les heures
que la fortune se lassait de nous accorder taient comptes. Je n'tais
pas  l'arme, et n'ai su que sommairement les incidents et les
rsultats de la bataille de Leipzig, dont les suites ont t immenses.
L'empereur avait pris position en avant de la place, avec le projet de
prendre l'offensive dans l'attaque, aussitt que les armes ennemies se
seraient assez approches pour lui faciliter l'excution de ses vues,
qui demandaient une grande rapidit de mouvements dcisifs. Mais
indpendamment de ce que les incidents dont je viens de parler
apportrent une grande diffrence entre ce qu'il voulait entreprendre et
ce qu'il lui fut possible d'excuter, il eut encore le dsavantage
d'tre prvenu dans l'attaque.

La veille du jour dcisif, il y eut un combat extrmement meurtrier qui
acheva la destruction du marchal Ney. Les troupes y combattirent avec
leur valeur accoutume, mais elles puisrent cette dose de moral dont
les courages les plus hroques mme ont toujours besoin. Enfin dans
l'vnement qui suivit, elles furent mises dans un tat de dcomposition
complet. L'arme fit son devoir, mais elle fut crase par le nombre, et
surtout par une quantit prodigieuse d'artillerie. Cette mthode avait
t introduite dans les armes depuis la guerre de 1809, o l'espce
mdiocre des troupes que nous avions avait oblig d'y suppler par le
nombre des pices de canon. L'artillerie fut augmente au point que, sur
le champ de bataille de Wagram, nous emes jusqu' sept cent
cinquante-six bouches  feu, y comprenant les pices de position qui
avaient protg le passage du Danube [10].

[10: Je tiens ce dtail du gnral Lariboissire, qui commandait
l'artillerie de l'arme en 1809.]

Les ennemis, qui, depuis plusieurs annes, imitaient l'empereur en tout,
avaient aussi accru leurs forces dans cette arme; comme lui, ils avaient
pris l'habitude de rorganiser l'artillerie trangre, et de la faire
servir sur le champ de bataille, en sorte que celle que les trois
puissances dployrent  Leipzig surpasse l'imagination.

Le grand usage de cette arme terrible rend en gnral les batailles peu
dcisives; mais lorsqu'elle est appuye par une forte cavalerie, comme
l'tait celle que les puissances allies dployrent, elle devient un
moyen de victoire assur, surtout lorsqu'il est question de combattre en
force double une arme qui a une rivire  dos, comme l'avait l'anne
franaise  Leipzig.

Dans l'affaire qui avait eu lieu la veille ou l'avant-veille, on avait
fait prisonnier le gnral autrichien Meerfeldt; l'empereur le reut au
bivouac, eut avec lui un long entretien, et le renvoya avec des
propositions pacifiques. Il tait trop tard, les ennemis avaient la
conscience de leurs forces; ils voyaient que la fortune nous avait
tout--fait abandonns. Ils ne pouvaient plus craindre un revers,
particulirement les Russes, dans les bras desquels toutes les
puissances d'Allemagne s'taient jetes; une victoire leur livrait le
monde, tandis qu'une bataille perdue n'entranait que des rsultats
mdiocres, attendu la disproportion du nombre qu'il y avait entre eux et
nous.

Il n'y a nul doute que si l'empereur avait eu avec lui les corps qu'il
avait laisss sur l'Elbe, il aurait abandonn l'Allemagne. Il a fallu
qu'une suite d'incidents fcheux le missent dans la ncessit de jouer
le tout pour le tout, ce qu'il n'a jamais fait depuis les belles poques
de sa gloire.

Les ennemis attaqurent l'arme en avant de Leipzig, je crois, le 18
octobre; le feu fut meurtrier. On fit de part et d'autre des prodiges de
valeur. Ils devaient surprendre davantage de la part des troupes
franaises, dont les plus vieux corps taient les cohortes de gardes
nationaux, qui avaient t mobilises et mises en campagne depuis le
mois de mars. La cavalerie n'tait non plus compose que de recrues; les
hommes et les chevaux taient aussi neufs les uns que les autres; il n'y
avait que l'artillerie qui ft en bon tat. Quel que ft nanmoins
l'appui qu'elle tirait de cette arme, l'arme n'et pas rsist quelques
heures  une attaque aussi vigoureuse sans la prsence de l'empereur,
qui se reproduisait partout.

Les ennemis taient si nombreux, qu'ils apercevaient  peine les pertes
qu'ils essuyaient. Leurs masses nous pressaient dans tous les sens; la
victoire ne pouvait leur chapper. Elle aurait cependant t plus
indcise sans la dfection des Saxons. Au milieu de la bataille, ces
troupes s'branlrent, marchrent  l'ennemi, comme si elles eussent
voulu l'attaquer, et, faisant tout  coup volte-face, elles ouvrirent un
feu violent d'artillerie et de mousqueterie sur les colonnes  ct
desquelles elles combattaient quelques instants auparavant. Je ne sais 
quelle page de l'histoire il faudrait remonter pour trouver un semblable
trait. Cet vnement apporta tout  coup une grande diffrence dans nos
affaires, qui dj allaient mal. C'est ici le moment de rappeler
qu'avant la bataille, l'empereur avait renvoy la division bavaroise qui
tait avec lui; il parla aux officiers en des termes qui sortiront
difficilement de leur mmoire. Il leur dit que les lois de la guerre
les rendaient ses prisonniers, puisque leur gouvernement avait pris
parti contre lui, mais qu'il ne pouvait pas oublier les services qu'ils
lui avaient rendus; qu'en consquence ils taient libres de retourner
chez eux. Ces troupes quittrent l'arme, o on les aimait, et prirent
la route de la Bavire.

Le passage des Saxons dans l'arme ennemie obligea l'empereur  des
mouvements qu'il n'aurait pas faits, surtout au milieu d'une action
aussi chaude. Ces mouvements jetrent le dsordre parmi les troupes,
dans un moment o on ne pouvait dsirer trop de calme et de ce silence
froid qui peut remdier  tout quand une bataille se dcide. Il fallut
bientt songer  la retraite, qui s'excutait dj par suite de
l'puisement des forces physiques et morales des troupes, qui
combattaient depuis le matin avec un dsavantage marqu.

Les ennemis s'en aperurent bientt. Leurs attaques n'en devinrent que
plus vives; il n'y avait plus que par le pont de Leipzig que la retraite
pouvait s'effectuer, et l'on ne conoit pas que l'tat-major de l'arme
et nglig de faire construire plusieurs ponts: la chose aurait t
d'autant plus facile, qu'une ville comme Leipzig offrait plus de
matriaux et d'ouvriers qu'il n'en fallait, si ceux de l'arme n'avaient
pas t suffisants.

Le prince de Neufchtel dit avoir donn des ordres; l'artillerie et le
gnie soutiennent n'en avoir pas reu. Oubli ou ngligence, les
consquences n'en furent pas moins dsastreuses.

Presque toute la gauche et une partie du centre taient dj retires,
et avaient repass l'Elster, lorsque l'empereur le repassa lui-mme. Il
recommanda  l'officier d'artillerie qui tait de garde au pont, o l'on
avait prpar des artifices pour le dtruire, de ne pas s'absenter, et
de ne mettre le feu que lorsque les dernires troupes seraient en
sret.

Les corps s'coulrent d'abord sans incident fcheux; mais le dsordre
tait tel que personne ne pouvait dire si sa colonne tait ou n'tait
pas la dernire. Les tirailleurs ennemis avanaient; on se pressait sur
le pont, la confusion tait au comble.

L'officier, ne sachant pas quel tait l'tat des choses sur la rive
ennemie, court  un officier-gnral pour s'en assurer. La foule le
porte au loin, il ne peut revenir sur ses pas; ses artilleurs, qui
voient dboucher des Allemands, des cosaques, mettent le feu aux
artifices; le pont s'croule, et le corps de droite, qui contenait les
masses ennemies, est coup.

Le bruit de ce malheureux vnement lui arriva bientt. Il se mit  son
tour en dsordre, et vint chercher un passage  travers champs et
marais. Ce fut l le comble du dsastre: les troupes furent prises en
entier, et avec elles les gnraux Lauriston et Reynier. Le prince
Joseph Poniatowski, qui venait d'tre fait marchal de France, gagnait
en ce moment les bords de l'Elster; il tait bless, mais ne consultant
que son courage, il se jeta  cheval dans la rivire, o il prit
malheureusement. On n'tait pas plus brave que ce prince; imptueux,
magnanime, plein d'amnit, il fut aussi regrett du parti qu'il servait
qu'estim de celui qu'il avait combattu.

Ainsi finit cette fatale journe de Leipzig, qui fit perdre  la France
une belle et nombreuse arme et tous ses allis.




CHAPITRE XVIII.

Position du roi de Saxe.--Part que Bernadotte prend  la dfection des
Saxons.--tat de l'opinion.--Mesures diverses.--Murat, ses intrigues et
son dpart.--Le gnral de Wrede.--Bataille de Hanau.--Irruption des
cosaques  Cassel.--Arrive de nos troupes  Mayence.--Dplorable tat
des choses et de l'opinion.


Le roi de Saxe tait rest dans Leipzig; l'empereur alla lui dire adieu,
et lui tmoigna de sincres regrets de ce qu'il l'enveloppait dans sa
mauvaise fortune. La position de ce prince tait d'autant plus mauvaise,
qu'il se trouvait expos  tous les ressentiments des puissances qui
avaient tenu une conduite moins estimable que la sienne. Son arme passa
de nos rangs dans ceux des ennemis, mais ce ne fut ni par son ordre ni
avec sa participation. On se servit cependant de son nom pour la
sduire; on lui dit que le roi tait entr dans l'alliance contre la
France, et on l'enleva. Il n'y avait sorte de petits moyens de cette
espce que la Russie ne mt en jeu pour dtruire l'influence de la
France sur les armes des princes d'Allemagne. Mais celui de tous les
coaliss qui abusa le plus de ces indignes moyens, fut Bernadotte. Il
avait command les Saxons pendant qu'il combattait dans nos rangs, il se
servit des relations que cette circonstance lui avait donnes parmi eux
pour les garer; correspondances, proclamations, sductions de toute
espce, rien ne fut pargn.

Aprs l'affaire de Leipzig, qui fut une vritable destruction, il ne
restait pas d'autre parti  prendre  l'empereur que de regagner les
bords du Rhin. L'arme prit la route d'Erfurth, Gotha, Fulde et Hanau;
mais les subsistances manquaient partout. Cette fcheuse circonstance
acheva de mettre le dsordre dans les troupes; je ne sais comment cela
arriva, mais tous les frais qui avaient t faits pour remonter les
quipages des vivres furent en pure perte. L'arme, ne trouvant pas de
quoi vivre dans les villages situs sur la route qu'elle suivait, se
rpandit dans les terres, o elle croyait trouver de quoi satisfaire ses
besoins. Il rsulta de l qu'elle ne prsentait plus d'organisation;
c'tait une multitude harcele par les troupes lgres ennemies, et qui
se rapprochait presque par instinct de la frontire.

En passant  Erfurth, l'empereur laissa une garnison dans la place, afin
de retarder la poursuite des ennemis, en les obligeant  aller prendre
un dtour pour venir rejoindre la route de Hanau, o se dirigeait notre
arme.

L'on sut bientt  Paris la nouvelle de l'tat dplorable dans lequel
taient nos affaires: ce fut pour l'opinion publique un coup de massue
qui acheva de dtruire ses esprances de repos et de bonheur. On avait
su la dfection de la Bavire avant mme que l'empereur en ft inform,
et, qui plus est, on avait appris la marche de l'arme combine de
Bavarois et d'Autrichiens sous les ordres du gnral bavarois de Wrede,
que l'empereur avait tant affectionn dans les campagnes prcdentes. Il
arriva  marches forces  Hanau avant nos colonnes, et se prparait 
donner le coup de grce  l'arme franaise, qui avait si gnreusement
combattu pour l'indpendance de son pays, et qui en mme temps avait
fond sa gloire et sa fortune particulire. Quand on est ingrat, on ne
l'est jamais  demi. Il ne lui suffisait pas d'avoir soulev son pays
contre la France, il voulait donner le coup de mort  nos dbris. Les
Bavarois devinrent en un jour nos ennemis les plus implacables. Au lieu
de combattre pour leur indpendance, ils oublirent que, si l'empereur
et voulu les sacrifier  l'Autriche, il aurait teint tous les
ressentiments de cette puissance, et aurait, une bonne fois pour toutes,
termin avec elle.

Cette bataille de Leipzig augmentait prodigieusement la puissance morale
des allis; leurs forces physiques se grossirent encore des armes
bavaroise, wurtembergeoise, enfin de tous les princes confdrs du
Rhin.

Le ministre de la guerre servait encore l'empereur avec beaucoup de
zle; il jugea le danger que courait l'arme, et fit fort sagement
marcher sur Francfort tout ce qu'il put rassembler de troupes  Mayence:
en mme temps, il proposa  l'impratrice, qui prsidait le conseil des
ministres, de lever et d'organiser promptement la garde nationale de la
Lorraine, de l'Alsace, des bords du Rhin et de la Franche-Comt. Cette
proposition fut adopte, mais elle prsentait mille difficults dans son
excution, en ce que les arsenaux taient dpourvus d'armes, qui avaient
t envoyes en Pologne, avant le dsastreux hiver de 1812, o elles
tombrent au pouvoir des ennemis.

On s'aperut des embarras qu'on allait avoir pour subvenir aux besoins
de l'arme. La position qu'avaient prise les Bavarois interceptait les
communications de l'empereur avec la France, en sorte que l'on tait
livr aux conjectures; et lorsqu'une fois l'on pense en noir,
l'imagination ne trouve plus de bornes qui l'arrtent. La consternation
tait partout, on ne prvoyait plus que des malheurs, qui ne tardrent
pas  arriver.

C'est ici le moment de parler d'une anecdote qui mrite une place dans
l'histoire.

Depuis quelque temps, la police de Rome avait rendu compte que, d'aprs
des bruits publics, qui venaient de Naples, le gouvernement de ce pays
avait prt l'oreille aux propositions des Anglais, et se prparait 
suivre le parti de la coalition. Quelque absurde que part un semblable
bruit, on le rpandait avec tant de dtails et de circonstances, qu'il
tait bien difficile de ne pas reconnatre qu'il y avait eu au moins
quelques rapports entre le ministre napolitain et les agents du
gouvernement britannique. Il fallait donc que le roi de Naples, qui
tait prs de l'empereur  l'arme, o il commandait la cavalerie, et
donn des instructions particulires pour ouvrir ces ngociations, ou
qu'il ne se ft pas oppos  ce que la reine rgente les ouvrt en son
absence. De quelque manire que la chose se ft passe, le fait n'en
tait pas moins criminel, en ce qu'il donnait aux ennemis une ide de
plus de l'tat dsespr dans lequel taient les affaires de l'empereur,
que le roi de Naples lui-mme abandonnait. On trouvait cela si coupable
en France, que l'opinion en tait souleve; on se refusait  le croire,
parce que le roi de Naples y avait la rputation d'un homme brave et
loyal. Cependant rien n'tait plus vrai, comme on va le voir.

Pendant que ces bruits s'tablissaient  Rome, o ils ruinaient la
confiance publique, l'on me rendait compte de Florence du passage par
cette ville d'un personnage napolitain de haute considration, le duc de
Rocca-Romana, grand cuyer de la cour de Naples, qui allait rejoindre
son souverain  l'arme.

En comparant l'poque du passage de cet individu par les dpartements
franais au-del des Alpes, avec la dfection du gouvernement
napolitain, on voit videmment qu'il en tait le messager, et qu'il
n'avait pas d'autre mission que de prvenir le roi que tout tait prt,
et qu'on n'attendait plus que lui.

Il passa par Lyon, gagna de l Strasbourg et Mayence, d'o il rejoignit
l'arme au-del de Hanau qu'il traversa avant qu'il ft occup par les
Bavarois. Il trouva le roi de Naples  Eisnach, o tait son
quartier-gnral; et, sur le rapport qu'il reut, le prince partit
prcipitamment. Avait-il eu l'ordre de se porter en avant pour clairer
la marche de l'arme, dont la retraite tait dj menace d'assez prs
pour que l'on ne pt plus en douter, ou bien se tenait-il loin de
l'empereur pour pouvoir lui chapper, soit qu'il craignt qu'on ft
inform de ses projets, ou que le moment de se drober  ses regards ft
arriv? Je n'en sais rien, mais j'appris presque en mme temps le
passage par Mayence de M. de la Romana, et le dpart du roi de Naples.
Il traversa Mayence, Strasbourg, et les Alpes, qu'il franchit par le
Simplon.

Il eut aussi le bonheur de passer par Hanau avant l'arrive de
l'avant-garde bavaroise, qui intercepta cette route presque aussitt
aprs, en sorte que l'empereur ne put lire tous les dtails qu'on lui
avait envoys  ce sujet que lorsqu'il n'tait plus temps.

Le passage subit du roi de Naples par la France surprit tout le monde.
La premire pense qui se prsenta fut que l'empereur l'envoyait en
toute hte en Italie pour runir son arme et la joindre  celle du
vice-roi, afin de prserver l'Italie d'une invasion dont elle paraissait
menace; cela semblait d'autant plus vraisemblable, qu'on savait les
troupes anglaises de Sicile en mouvement. On n'attribuait pas le voyage
du roi de Naples  un autre but; on tait bien loin de la vrit.

Joachim passa par Turin, Florence et Rome, sans laisser chapper un mot
qui traht ses projets. Le prince Borghse, qui gouvernait en Pimont,
ni la princesse de Lucques, qui gouvernait la Toscane, n'en eurent le
moindre soupon. On s'en douta encore moins  Rome, o commandait le
gnral Miolis. L'arrive du roi de Naples fut bientt suivie d'un
nouveau danger pour l'Italie, o il ouvrit peu de temps aprs les
hostilits contre les troupes franaises.

Ce fut dans le mme temps qu'arriva la dfection de la Westphalie. Les
malheurs qu'avait prouvs l'arme la rendait invitable; mais, hte
comme elle le fut par une irruption subite de cosaques, elle produisit
en France une impression fcheuse en ce qu'elle portait le cachet d'un
abandon gnral de tous les allis de l'empereur. On y tait bien
prpar, mais l'on avait de la peine  se persuader qu'une simple
apparition de troupes lgres pt le consommer. Voici comment cet
vnement eut lieu.

Pendant que l'arme de l'empereur tait encore prs de Leipzig, un corps
de cosaques passa l'Elbe au-dessous de Magdebourg, marcha par le
Hanovre, et vint avec une grande rapidit jusque prs de Cassel, o le
roi de Westphalie tait encore.

La scurit y tait telle que l'officier-gnral russe qui commandait
les cosaques arriva jusqu'aux lieux o l'artillerie westphalienne
faisait l'exercice du tir du canon. Il y trouva quelques pices avec
leurs munitions qu'on avait crues suffisamment gardes par le voisinage
de la capitale; il les emmena et poussa sur Cassel, que les cosaques
traversrent au galop.

Dans le premier moment, tout prit la fuite. Le roi fut oblig de se
retirer, mais il fut fidlement accompagn par les troupes de sa garde;
il n'alla qu' trs peu de distance de sa capitale. Il apprit bientt la
force du corps qui l'attaquait.

L'infanterie qui tait en garnison dans la ville s'tait renferme dans
la citadelle. Les ennemis furent obligs de se retirer presque aussitt
qu'ils furent entrs; mais cela n'avana pas beaucoup les affaires du
roi de Westphalie, qui fut oblig de suivre le mouvement de la grande
arme et de venir derrire le Rhin, qu'il passa  Bonne ou Cologne. Ses
gardes le suivirent jusque sur les bords du fleuve, o il les congdia;
la plus grande partie retourna  Cassel, et les autres se retirrent
chez eux. Le roi vint  Paris ainsi que la reine, avec les personnes qui
suivaient leurs destines.

Il y avait dj plusieurs jours que l'on tait sans nouvelles de
l'empereur. On n'en avait pas eu depuis que la communication tait
intercepte par la prise de Hanau. Ce prince tait bien mcontent de la
conduite du gouvernement bavarois, et cette mauvaise disposition de sa
part tait aigrie encore en reconnaissant combien il avait t mal servi
sous le rapport des informations extrieures; il reut presque en mme
temps l'avis de l'arrive du corps du gnral de Wrede  Hanau, et un
rapport de son ministre  Munich, qui lui rendait compte que la Bavire
resterait dans son alliance, malgr les revers de sa fortune; et ce qui
paratra plus extraordinaire encore, c'est que cette lettre du ministre
de France  Munich tait date du jour mme que fut sign le trait qui
fut conclu  Ried [11], et d'aprs lequel les troupes bavaroises et
autrichiennes runies se mirent en marche pour les bords du Rhin.

[11: Ried est un village d'Autriche  quatre lieues au-del de Brannau,
sur la frontire d'Autriche et de Bavire.]

Il fallait ou que le ministre de France et crit bien prcipitamment,
ou qu'il et t singulirement tromp, car il tait trop homme
d'honneur pour tre suspect.

La tte de l'arme qui revenait de Leipzig dboucha enfin par la route
de Fulde  Hanau, o elle trouva les Bavarois en position depuis
plusieurs jours. On ne les marchanda pas, on les attaqua avec furie, et
les soldats firent un traitement impitoyable  tous ceux qui leur
tombrent dans les mains. Ils ne revenaient pas de voir que des troupes
pour lesquelles ils avaient combattu en 1805 et 1809 eussent tourn
aussi perfidement leurs armes contre eux.

Le passage fut bientt ouvert. L'arme bavaroise reprit la route du
Mein, o on ne pouvait pas perdre  la poursuivre un temps trop prcieux
pour la retraite de la grande arme; on en hta la marche autant qu'on
le put, et on ramena enfin  Mayence cette grande multitude qui
n'offrait que du dsordre, et n'avait plus rien d'une arme. La
dispersion des soldats des diffrends rgiments tait au comble, et pour
surcrot de malheur, l'administration, accoutume  compter sur des
succs, n'avait aucun magasin  Mayence, ce qui obligea de disperser
l'arme dans les villages, o on la fit vivre chez les habitants; cette
mesure, qui aurait t bonne si les corps avaient t rorganises,
devint dsastreuse en ce qu'elle retarda la runion des soldats pars.
Les revers, les fatigues et la misre les avaient abattus au point
qu'ils taient devenus indiffrents  tout. Ils s'arrtaient dans les
premiers lieux qu'ils rencontraient, et s'y tablissaient. Combien l'on
regretta de n'avoir pas fait des approvisionnements de tous genres 
Mayence, o l'on aurait pu tenir l'arme runie sur un terrain assez
rtrci pour visiter souvent les troupes et les ravitailler! On serait
alors indubitablement parvenu  les remettre en ordre, et  leur faire
reprendre une attitude respectable. Au lieu de cela, leur dispersion
rendit l'activit du chef presque inutile, les ordres restaient pour la
plupart sans excution, et l'tat de l'arme, loin de s'amliorer,
empira; les maladies contagieuses se mirent parmi les troupes et
achevrent de les ruiner. Jamais les armes franaises n'avaient offert
un si triste tableau: on appelait la paix  grands cris, comme le seul
remde qui pt donner le temps ncessaire pour rparer tant de maux;
mais nous allons voir combien il tait difficile de la faire.

L'empereur tait arriv  Mayence; il avait le coeur dchir de cet tat
de choses, mais il n'adressait de reproches  personne: sa situation
tait affreuse. Il avait une avant-garde  Hocheim, sur la rive droite
du Rhin; une garnison dans Dantzick,  l'embouchure de la Vistule; une
dans chacune des places de Stettin, de Custrin, et, je crois, de Glogau,
sur l'Oder, et une  Spandau prs Berlin.

Sur l'Elbe, il avait, comme je l'ai dj dit, trente mille hommes dans
Dresde, environ dix-huit mille dans Torgau, cinq  six dans Wittemberg,
environ dix mille dans Magdebourg, et trente mille dans Hambourg. Il en
avait aussi laiss quatre ou cinq mille dans Erfurth en se retirant.

Toutes ces garnisons lui auraient donn une arme frache s'il avait
gagn la bataille de Leipzig; il la perdit, et non seulement ces troupes
lui devinrent inutiles, mais leur absence acheva de ruiner ses affaires.
Le systme de guerre avait chang depuis que les armes que l'on mettait
en campagne taient devenues aussi considrables. On ne faisait plus de
siges, on bloquait une place avec des troupes lgres, et l'on
attendait paisiblement que la garnison et mang son dernier boisseau de
farine. Pendant ce temps les grandes armes agissaient offensivement
l'une contre l'autre, et celle des deux qui gagnait la dernire bataille
faisait Charlemagne.




CHAPITRE XIX.

Mesures de dfense.--L'impratrice au snat.--Ouvertures des
allis.--Artifices de Metternich.--Le marchal Soult--Beau
mouvement.--Comment il choue.


Tels taient les affligeants rsultats de la bataille de Leipzig, dont
les consquences ne pouvaient jamais tre pour les ennemis, s'ils
l'avaient perdue, ce qu'elles devinrent pour nous.

J'ai dj dit qu'avant de la livrer, l'empereur avait eu des
pressentiments de ce qui pouvait arriver. Il avait mme prvu que, s'il
la gagnait, il ne lui resterait pas des moyens suffisants pour donner 
son succs des suites capables de faire conclure la paix. C'est pourquoi
il voulut faire dployer  la France de nouvelles forces, proportionnes
 la masse norme d'ennemis que l'adversit avait runis contre nous.
Dans ce but, il envoya ordre  l'impratrice rgente de convoquer
extraordinairement le snat, et d'aller y faire elle-mme l'exposition
des malheurs dont la France tait menace par toutes les dfections de
ses allis. Elle parla  cette assemble d'un ton digne et lev, qui
donnait  sa jeunesse un lustre encore plus grand que l'clat de son
rang et de sa naissance; elle partageait vivement les malheurs d'un pays
qu'elle avait adopt franchement; elle croyait que chaque Franais en
particulier tait intress  ne point compter des sacrifices qui
devaient empcher la ruine de l'difice national.

Elle fut attentivement coute et pntra tout le monde du plus vif
intrt pour elle; elle sortit de la salle du snat au milieu du plus
respectueux enthousiasme de toute cette assemble. M. Regnault de
Saint-Jean-d'Angely, dont le zle tait infatigable comme le talent,
dveloppa les motifs de la dmarche du gouvernement, qui demandait
encore une leve d'hommes. Les dangers pressants ne permettaient aucune
rflexion; elle fut approuve, parce que l'on consulta moins
l'impossibilit de l'effectuer, que la ncessit imprieuse o l'on
tait de ne rien refuser de tout ce qui pouvait prserver le territoire
d'une invasion contre laquelle il se trouvait presque sans dfense; il
n'tait d'ailleurs plus question de faire des conqutes, mais d'empcher
d'tre conquis  son tour.

Cette dmarche de l'impratrice rgente au snat eut lieu avant
l'arrive de l'arme  Mayence, et par consquent avant qu'elle et
prouv les pertes qui l'avaient rendue ncessaire, de sorte que la
premire rflexion que fit faire cette leve d'hommes, c'est qu'elle ne
suffirait pas, et qu'infailliblement il en faudrait une seconde avant
peu pour mettre l'arme au point o on avait voulu la porter avant de
tenter le sort des armes  Leipzig. Cette ide navrait tous les coeurs,
la confiance s'clipsa, on n'apercevait plus de consolation dans
l'avenir, et les esprits se livrrent  toutes sortes de conjectures sur
des changements que l'on prvoyait devoir arriver par l'impuissance o
l'on tait tomb de les empcher.

Il n'y a nul doute que le voeu national ne demandait que la paix; telle
qu'elle et t, elle et combl tous les dsirs, mais il n'tait encore
dans la pense de personne de sacrifier celui dont l'amour et la
reconnaissance nationale n'taient pas compltement dtachs.

Des incidents qui survinrent firent successivement changer ces
dispositions: je vais en rendre compte en suivant l'ordre dans lequel
ils sont arrivs. Aussitt que je sus l'empereur arriv  Mayence, je
lui crivis pour lui faire connatre tout ce que j'apercevais de sombre,
et je le pressai de venir lui-mme  Paris pour imprimer le mouvement
national, sans quoi on ne se sauverait pas.

Le temps pressait, et la malveillance, jointe au dcouragement, aurait
t plus puissante qu'une impulsion qui aurait t donne de Mayence.
L'empereur arriva  Paris dans les premiers jours de novembre, et fut
suivi de tout ce qu'il avait emmen avec lui  l'arme.

Un incident qui survint presque aussitt fit un instant trve aux
sombres ides qui remplissaient les esprits. Le ministre de France prs
du duc de Saxe-Weimar avait t enlev par un dtachement ennemi, qui
viola la rsidence de ce prince. Il fut envoy  Toeplitz, rappel au
quartier-gnral des allis, et mand par M. de Metternich, avec lequel
il eut une longue conversation, dont il rendit compte lui-mme  son
retour.

Aprs avoir t, dit M. de Saint-Aignan dans son rapport, trait
pendant deux jours comme prisonnier de guerre  Weimar, o se trouvait
le quartier-gnral des empereurs d'Autriche et de Russie, je reus
l'ordre, le jour suivant, de partir pour la Bohme avec un convoi de
prisonniers. Jusque-l je n'avais vu personne ni fait aucune
rclamation, pensant que le titre dont j'tais revtu tait une
rclamation suffisante. Outre cela, j'avais dj protest contre le
traitement qu'on me faisait prouver. Cependant je crus, dans ces
circonstances, devoir crire au prince de Schwartzenberg et au comte de
Metternich, pour leur reprsenter l'inconvenance d'un pareil procd. Le
prince de Schwartzenberg m'envoya sur-le-champ le comte Paar, son
premier aide-de-camp, pour excuser la mprise commise  mon gard, et
m'inviter soit chez lui, soit chez le comte de Metternich. Je me rendis
de suite chez ce dernier, parce que le prince de Schwartzenberg n'tait
pas chez lui. Le prince de Metternich me reut avec des gards
distingus; il me dit quelques mots sur ma position, dont il se chargea
de me tirer, s'estimant heureux, me dit-il, de me rendre ce service, et
de me tmoigner, en mme temps l'estime que l'empereur d'Autriche a pour
le duc de Vicence. Ensuite il me parla du congrs, sans que je lui aie
fourni matire  ce nouveau tour de conversation. Nous dsirons
sincrement la paix, me dit-il, et nous la conclurons. Il s'agit de
saisir la chose ouvertement et sans dtour. La coalition restera unie:
les moyens indirects que l'empereur Napolon pourrait employer pour
parvenir  la paix ne peuvent plus avoir d'effet. Que toutes les parties
s'expliquent clairement l'une envers l'autre, et la paix pourra tre
conclue. Aprs cette conversation, le comte de Metternich me dit que je
devais me rendre  Toeplitz, o j'aurais dans peu de ses nouvelles, et
qu'il esprait me voir  mon retour. Je partis le 27 octobre pour
Toeplitz, o j'arrivai le 30. Le 2 novembre, je reus une lettre du
comte de Metternich, d'aprs laquelle je quittai Toeplitz le 3, et me
rendis au quartier-gnral de l'empereur d'Autriche,  Francfort, o
j'arrivai le 8. Je fus le mme jour chez le comte de Metternich. Il me
parla de suite des succs des puissances allies, de la rvolution qui
se passait en Allemagne, et de la ncessit de faire la paix. Il me dit
que les allis, longtemps avant la dclaration de l'Autriche, avaient
salu l'empereur Franois du titre d'empereur d'Allemagne, mais qu'il
n'avait point accept ce titre insignifiant, et que l'_Allemagne, de
cette manire, lui appartenait plus qu'auparavant_; qu'il dsirait que
l'empereur Napolon se persuadt que la plus grande impartialit et la
plus grande modration rgnaient dans les conseils des allis, mais
qu'ils se sentaient d'autant plus forts qu'ils taient plus modrs; que
_personne n'avait des projets contre la dynastie de l'empereur
Napolon_; que l'Angleterre tait bien plus modre qu'on ne croyait;
que jamais il n'y avait eu un moment plus favorable pour traiter avec
cette puissance; que, si l'empereur Napolon voulait rellement conclure
une paix durable, il pargnerait de grands maux  l'humanit, et de
grands dangers  la France, en ne retardant pas les ngociations; qu'on
tait prt  s'entendre; que les ides qu'on s'tait formes de la paix
taient de nature  poser  l'Angleterre des bornes quitables, et
assurer par mer  la France toutes les liberts auxquelles pouvaient
prtendre les autres puissances de l'Europe; que l'Angleterre tait
prte  rendre  la Hollande, comme tat indpendant, bien des choses
qu'elle ne lui rendrait pas comme province de l'empire franais; que ce
que M. de Meerfeldt avait t charg de dire de la part de l'empereur
Napolon pouvait donner lieu  plusieurs dclarations, qu'il me prierait
de rapporter; qu'il ne demandait de moi que de les rendre exactement,
sans y rien changer; que l'empereur Napolon ne voulait pas concevoir
l'ide d'un quilibre entre les puissances de l'Europe; que cet
quilibre cependant tait non seulement possible, mais ncessaire; que
la proposition avait t faite  Dresde de prendre en compensation
diffrends pays que l'empereur ne possdait plus, comme, par exemple, le
duch de Varsovie, et que, dans le cas prsent, on pouvait encore donner
de semblables compensations. Le comte de Metternich me fit prier de me
rendre chez lui le 9 au soir. Il venait du palais de l'empereur
d'Autriche, et me remit la lettre de S. M.  l'impratrice. Le comte me
dit que le comte de Nesselrode allait venir  l'instant chez lui, et
qu'en sa prsence il me chargerait de ce que je devais annoncer 
l'empereur. Il me chargea de dire au duc de Vicence qu'il avait toujours
pour lui les mmes sentiments d'estime que lui avait en tout temps
inspirs son caractre noble. Peu d'instants aprs, le comte de
Nesselrode entra. Celui-ci me rpta en peu de mots ce que le comte de
Metternich m'avait dj dit sur la mission dont j'tais invit  me
charger; il y ajouta qu'on pouvait considrer M. de Hardenberg comme
prsent et agrant tout ce qui avait t dit. Ici M. de Metternich
dveloppa les intentions des allis, ainsi que je devais en rendre
compte  l'empereur. Aprs que je l'eus entendu, je rpliquai que,
puisque mon rle ici n'tait que d'couter sans parler, je n'avais rien
 faire que de rpter mot  mot ses paroles, et que, pour en tre plus
sr, je demandais la permission de les crire, simplement pour mon
usage, et de les lui mettre aprs sous les yeux. Le comte de Nesselrode
proposa que j'crivisse cette note sur-le-champ, et le comte de
Metternich me conduisit seul dans un cabinet o j'crivis la note qui
suit [12]. Lorsque je l'eus termine, je rentrai dans l'appartement. M.
de Metternich dit: Vous voyez lord Aberdeen, l'ambassadeur anglais; nos
intentions sont les mmes, ainsi nous pouvons continuer  nous
entretenir en sa prsence. Alors il demanda que je lusse ce que j'avais
crit. Lorsque j'en vins  l'article concernant l'Angleterre, lord
Aberdeen parut ne pas m'avoir bien compris; je le lus encore une fois,
et alors il observa que les expressions _libert du commerce et droit de
navigation_ taient trs vagues. Je rpondis que j'avais crit ce que M.
de Metternich m'avait charg de dire. M. de Metternich ajouta que ces
expressions pouvaient en effet embrouiller la question, et qu'il serait
mieux d'en mettre d'autres  la place. Il prit la plume, et crivit:
_que l'Angleterre ferait les plus grands sacrifices pour une paix fonde
sur ces bases_ (celles nonces plus haut). Je fis l'observation que ces
expressions taient tout aussi vagues que celles qu'on avait
retranches. Lord Aberdeen fut de la mme opinion, et dit qu'il serait
mieux de rtablir ce que j'avais crit d'abord: en mme temps, il rpta
l'assurance que l'Angleterre tait prte aux plus grands sacrifices;
qu'elle possdait beaucoup et rendrait  pleines mains. Le reste de la
note ayant t trouv conforme  ce que j'avais entendu, la conversation
tomba sur des objets indiffrents. Alors entra le prince de
Schwartzenberg: tout ce qui avait t trait fut rpt. Le comte de
Nesselrode, qui s'tait loign un instant pendant la conversation,
revint, et me chargea, de la part de l'empereur Alexandre, de dire au
duc de Vicence qu'il ne changerait jamais d'opinion sur son caractre et
sa loyaut, et que tout serait bientt arrang, s'il tait charg d'une
ngociation. Je devais partir le lendemain, 10 novembre, au matin; mais
le prince de Schwartzenberg me fit prier d'attendre jusqu'au soir,
n'ayant pas encore eu le temps d'crire au prince de Neufchtel. Dans la
nuit, il m'envoya le comte Woyna, son aide-de-camp, qui me remit cette
lettre, et me conduisit aux avant-postes. J'arrivai le 11 au matin 
Mayence.

[12: _Note de M. de Saint-Aignan._

Le comte de Metternich me dit que la circonstance qui m'avait conduit au
quartier-gnral pouvait tre utilise, en me chargeant de porter  S.
M. l'empereur la rponse aux propositions qu'il avait fait faire par le
comte de Meerfeldt. En consquence, le comte de Metternich et le comte
de Nesselrode m'ont invit d'annoncer  S. M. que les puissances allies
s'taient unies par des liens indissolubles, par lesquels elles taient
puissantes, et auxquels elles ne renonceraient jamais. Que, d'aprs les
engagements qu'elles avaient contracts, elles avaient pris la dcision
de ne point conclure d'autre paix qu'une paix gnrale. Qu'au temps du
congrs de Prague, il tait encore possible de penser  une paix
continentale, parce que, d'aprs les circonstances, on n'avait pas
encore eu le temps de s'entendre sur une autre ngociation; mais que,
depuis, les intentions des puissances et de l'Angleterre taient
connues, et qu'il serait en consquence inutile de penser  un armistice
ou  une ngociation qui n'aurait pas pour but une paix gnrale. Que
les souverains coaliss, sous le rapport de la puissance et de la
prpondrance, sont unanimement d'accord _que la France doit tre
conserve dans son intgrit et dans ses limites naturelles, le Rhin,
les Alpes et les Pyrnes_. Que l'indpendance de l'Allemagne tait une
condition _sine qu non_, et qu'en consquence la France devait
renoncer, non pas  l'influence que tout grand tat a ncessairement sur
un tat moins puissant, mais  toute espce de souverainet sur
l'Allemagne; que S. M. avait elle-mme pos en principe que les grands
tats doivent tre spars par de plus faibles. Que du ct des
Pyrnes, l'indpendance de l'Espagne et le rtablissement de l'ancienne
dynastie taient galement une condition _sine qu non_. Qu'en Italie,
l'Autriche devait obtenir une frontire qui serait un des objets de la
ngociation, et que le Pimont, ainsi que l'tat italien, offrait
plusieurs lignes qui pourraient tre un objet de ngociation, pourvu que
l'Italie, ainsi que l'Allemagne, ft gouverne dans l'indpendance de la
France et de toute autre grande puissance. Que de mme l'tat de la
Hollande serait un objet de ngociation, toujours en partant du principe
qu'elle doit tre libre. Que l'Angleterre tait dispose  faire les
plus grands sacrifices pour une paix tablie sur ces bases, et 
reconnatre la libert du commerce et de la navigation, que la France 
le droit de demander. Que si S. M. _adopte ces bases d'une paix
gnrale, on pourrait dclarer neutre une ville juge convenable, sur la
rive droite du Rhin, o les plnipotentiaires de toutes les puissances
belligrantes se runiraient, sans que le cours des vnements de la
guerre soit arrt par ces ngociations_.]

Ainsi il fallait abandonner ce qui nous restait de nos conqutes,
sanctionner les consquences que nos revers avaient entranes, livrer
l'Italie, vacuer la Hollande, et tout cela pour obtenir, non pas la
paix, mais l'ouverture de ngociations qui ne sauveraient pas la France
des ravages dont elle tait menace. On ne pouvait faire de
communications plus dures ni plus suspectes. On ne les repoussa pas
nanmoins.

Elles avaient t transmises le 15 novembre, le 16, M. de Bassano
rpondit qu'une _paix fonde sur l'indpendance de toutes les nations_,
tant sous le point de vue continental que sous celui des relations
maritimes, avait toujours t l'objet des voeux de l'empereur; que ce
prince acceptait la runion d'un congrs  Manheim. Mais l'horizon
politique avait chang; la rponse ne parut ni assez claire, ni assez
prcise; le cabinet des Tuileries n'admettait pas assez nettement les
bases qu'on lui proposait. C'tait jouer sur les mots, mais les
circonstances taient trop graves pour le remarquer. Le duc de Vicence,
qui avait succd au duc de Bassano, ritra l'adhsion dans les termes
qu'exigeait Metternich. Ce furent alors d'autres difficults. Les
souverains n'taient pas tous  Francfort; les ngociations ne pouvaient
s'ouvrir qu'ils ne se fussent entendus.

L'empereur voyait la dception et la ressentait d'une manire cruelle.
Mais tout se runissait pour nous accabler. L'pidmie s'tait mise
parmi nos troupes. Les fatigues, les besoins, et, plus que tout cela,
l'impression morale de nos dsastres, avaient sem les maladies dans nos
cantonnements. Les hpitaux taient encombrs, et nos soldats,
habituellement si fiers devant l'ennemi, taient sans force contre les
dgots et les privations. Ils succombaient  leurs misres; chaque jour
voyait affaiblir des rangs que le fer avait dj tant claircis. Les
affaires n'allaient pas mieux en Espagne. Le marchal Soult avait t
prendre le commandement de l'arme battue  Vittoria. Parvenu,  force
de soins et de peine,  la rorganiser, il rsolut de tenter un coup
capable de rtablir les affaires au-del des Pyrnes.

L'arme anglaise et espagnole, qui s'tait avance sur la Bidassoa,
bloquait Pampelune avec une division, en mme temps qu'avec le gros de
ses forces elle pressait le sige de Saint-Sbastien. Le marchal Soult
saisit avec beaucoup de sagacit le parti qu'il pouvait tirer de cette
circonstance pour la couper. Il marcha par la gauche, et arriva devant
Pampelune, que Wellington tait encore sous les murs de Saint-Sbastien.
L'attaque commenait, le succs allait couronner cette belle
combinaison, lorsqu'une averse affreuse, versant des torrents de pluie
sur les montagnes, le fora  rappeler ses colonnes. Les Anglais ne
furent pas arrts par les mmes obstacles. Ils n'avaient ni cols, ni
ravins  franchir; ils arrivrent  la course et se trouvrent en ligne
lorsque nous fmes en mesure de reprendre notre opration. Un autre
contre-temps encore: le marchal avait ordonn au gnral Drouet, qui
occupait une position intermdiaire de laquelle il contenait un corps
anglais aux ordres du gnral Picton, de marcher pour venir le joindre
en drobant son mouvement; ce fut justement le contraire qui arriva: le
corps anglais aux ordres du gnral Picton rejoignit celui du gnral
Wellington, devant Pampelune, au moment o le marchal Soult
l'attaquait, et le gnral Drouet ne parut que lorsque tout tait fini.
Le corps qu'il devait contenir avait pntr dans le flanc droit du
marchal, et l'avait oblig  se mettre en retraite aprs avoir essuy
une perte notable. Le mal tait dsormais irrparable, les troupes que
Drouet amenait se mirent mme en dsordre; il n'y eut d'autre parti 
prendre que celui d'une prompte retraite pendant laquelle le soldat
prouva toute sorte de privations.

L'arme anglaise une fois runie sous les murs de Pampelune, il n'tait
plus possible d'intercepter sa ligne d'oprations; mais la concentration
faite, le marchal et encore russi  dgager la place, si le gnral
Drouet tait venu le joindre, ainsi qu'on devait l'esprer, au moins
quand le corps du gnral Picton se prsenta sur le champ de bataille.
Cet effort n'ayant t suivi d'aucun succs, Pampelune capitula, et nous
perdmes la dernire place que nous occupassions sur cette partie du
territoire espagnol.

Ce triste vnement ne pouvait arriver dans une circonstance plus
fcheuse; il acheva de dtruire les faibles esprances qu'on nourrissait
encore de sortir de la cruelle position o tant de revers nous avaient
placs. Une autre consquence non moins grave, c'est qu'il contribua
beaucoup  changer les dispositions que les allis avaient manifestes
par l'organe de M. de Saint-Aignan. On blma beaucoup le duc de Bassano
de n'avoir pas accept dans toute leur tendue les bases qu'ils avaient
poses. L'accusation tait injuste. Le projet de la lettre qu'il crivit
le 16 novembre  M. de Metternich renfermait, conformment  l'intention
manifeste d'abord par Napolon, l'acceptation explicite des bases de
Francfort. Cette partie fut supprime, et en lisant la lettre [13] avec
attention, on voit bien qu'elle a t tronque. Elle le fut  dessein.
Napolon, qui avait reconnu  Prague le degr de confiance que
mritaient les allis lorsqu'ils parlaient de paix, jugeait qu'il leur
serait trs facile de dsavouer ce qui aurait t dit dans un entretien
confidentiel  une personne sans mission et sans caractre spcial, et
qu'il serait plus habile de les amener  donner  leurs propositions une
consistance officielle. Son ministre lui proposait,  cet effet, de
renvoyer  Francfort M. de Saint-Aignan, avec autorisation de faire et
de signer en son nom une dclaration d'acceptation des bases, en
prsence des ministres qui les avaient dictes. Cette dclaration, si
elle n'avait pas t lude, aurait ncessairement t reue par une
note crite, et le terrain de la ngociation se serait ainsi trouv
tabli diplomatiquement; mais Napolon prfra le moyen d'une lettre par
laquelle les bases de la ngociation seraient acceptes implicitement
par la nomination d'un plnipotentiaire pour ngocier. Il connaissait
assez le comte de Metternich, et sa politique, qui le portait  saisir
toutes les occasions de se donner un vernis de bonne foi, pour ne pas
douter qu'il ne rpondt par la demande de l'acceptation formelle des
bases proposes, lesquelles recevraient de cette rponse le caractre
officiel et irrvocable qui leur manquait. J'en suis si convaincu,
disait Napolon  son ministre, que je dicterais sa lettre ds
aujourd'hui. Il ne cherchait pas, comme on le rpandit alors,  gagner
du temps, puisqu'il tait convenu que les ngociations n'arrteraient
pas le cours des oprations militaires. La lettre attendue [14] combla
les esprances qu'on en avait conues; car elle engageait les _hautes
puissances allies_ de la manire la plus formelle: Leurs Majests,
disait M. de Metternich, sont prtes  entrer en ngociation ds
qu'elles auront la certitude que Sa Majest l'empereur des Franais
admet les bases gnrales et sommaires que j'ai indiques dans mon
entretien avec le baron de Saint-Aignan. Ce qui ne l'empcha pas,
lorsque cette certitude lui eut t donne [15] de dire, dans une lettre
tardive, que les puissances allies n'taient plus prtes _ ngocier
les bases gnrales, et qu'il fallait les consulter_ [16].

[13: _Au comte de Metternich._

    Paris, le __ novembre 1813.

Monsieur, le baron de Saint-Aignan est arriv hier ici  midi, et il
annonce que, d'aprs les communications faites par V. Exc., l'Angleterre
accde  la proposition relative  l'ouverture d'un congrs pour la paix
gnrale, et que les puissances sont portes  dclarer neutre une ville
sur la rive droite du Rhin, pour la runion des plnipotentiaires. S. M.
dsire que celle ville puisse tre Manheim. Le duc de Vicence, qu'elle
nomme son plnipotentiaire, s'y rendra aussitt que V. Exc. me fera
connatre le jour que les puissances fixent pour l'ouverture du congrs.
Il parat convenable, monsieur, et mme conforme  l'usage, qu'il n'y
ait point de troupes  Manheim, et que le service soit fait par la
bourgeoisie, pendant que la police serait confie  un employ du
grand-duch de Baden. Si on jugeait convenable d'y avoir des piquets de
cavalerie, leur force doit tre gale de part et d'autre.  l'gard des
communications du plnipotentiaire anglais avec son gouvernement, elles
pourraient avoir lieu par la France et par Calais. _Une paix fonde sur
l'indpendance de toutes les nations, tant sous le point de vue du
continent que sous celui du commerce maritime_, a toujours t l'objet
des voeux de l'empereur. S. M. conoit un heureux prsage du rapport que
le baron de Saint-Aignan lui a fait sur les assurances du ministre
anglais.

J'ai l'honneur, etc.

      Le duc de BASSANO.]


[14: _Au duc de Bassano._

     Francfort-sur-le-Mein, 25 novembre 1813.

Monsieur le duc, le courrier que V. Exc. a expdi de Paris le 16 est
arriv ici hier. Je me suis empress de mettre sous les yeux de LL. MM.
II. et de S. M. le roi de Prusse la dpche dont vous m'avez honor. LL.
MM. ont vu avec plaisir que l'entretien confidentiel avec M. de
Saint-Aignan a t considr par S. M. l'empereur des Franais comme une
preuve des intentions pacifiques des hautes puissances allies. Animes
des mmes intentions, constantes dans leurs vues et insparables dans
leur alliance, elles sont prtes  entrer en ngociation, aussitt
qu'elles auront la certitude que S. M. l'empereur des Franais reconnat
les bases gnrales et sommaires que j'ai indiques dans ma confrence
avec le baron de Saint-Aignan. Il n'est pas fait mention de ces bases
dans la dpche de V. Exc. Elle se borne  noncer un principe auquel
tous les gouvernements europens prennent part, et qui forme le premier
objet de leurs voeux. Mais enfin ce principe, tant trop gnral, ne
peut pas remplacer les bases nonces. LL. MM. dsirent donc que S. M.
l'empereur Napolon veuille se dclarer sur ces bases, afin d'empcher
que des difficults insurmontables n'arrtent les ngociations ds leur
ouverture. Les allis n'ont aucune difficult  admettre le choix de la
ville de Manheim. Sa neutralisation, et les rgles de la police, telles
que V. Exc. les propose, sont parfaitement conformes  l'usage, et
peuvent avoir lieu en tout cas.

Agrez, etc.

     METTERNICH.]


[15: _Au prince de Metternich._

     Paris, le 2 dcembre 1813.

Prince, j'ai mis sous les yeux de S. M. la lettre que V. Exc. a adresse
au duc de Bassano. La France, en acceptant sans restriction comme bases
de la paix, l'indpendance des nations, tant sous le point de vue du
continent que sous celui des mers, a _dj reconnu en principe ce que
les allis paraissent encore trouver manquant_; S. M. accdait par l 
toutes les consquences de ce principe, dont le rsultat final doit tre
une paix base sur l'quilibre de l'Europe, sur la reconnaissance de
l'intgrit des nations dans leurs limites naturelles, et de
l'indpendance totale des tats, en sorte que personne ne puisse
prtendre  une domination ou  une suprmatie, sous quelque forme que
ce soit, sur les autres. Cependant c'est avec la plus vive satisfaction
que j'annonce  V. Exc. que je suis autoris par l'empereur, mon auguste
souverain,  dclarer que S. M. accepte les bases gnrales et sommaires
qui ont t communiques par M. de Saint-Aignan. Elles entraneront de
grands sacrifices du ct de la France; mais S. M. les fera sans peine,
si aprs cela l'Angleterre fournit les moyens d'arriver  une paix
gnrale et honorable pour chacun, qui, ainsi que V. Exc. l'assure, est
le voeu non seulement des puissances coalises, mais mme de
l'Angleterre.

Agrez, etc.

     Le duc de VICENCE.]


[16: _Au duc de Vicence._

     Francfort-sur-le-Mein, 10 dcembre 1813.

Monsieur le duc, la note officielle dont V. Exc. m'a honor en date du 2
dcembre, m'est arrive de Cassel par nos avant-postes. Je n'ai pas
tard  la mettre sous les yeux de LL. MM. Elles y ont vu avec plaisir
que S. M. l'empereur des Franais a adopt les bases essentielles pour
le rtablissement d'un tat d'quilibre, et pour la tranquillit future
de l'Europe. Elles ont dcid de communiquer sans dlai cette pice
officielle  leurs coaliss. LL. MM. II. et RR. sont convaincues
qu'aussitt aprs la rception de leurs rponses, les ngociations
pourront tre ouvertes. Nous nous hterons alors d'en prvenir V. Exc,
et de concerter avec vous les mesures qui paratront les plus propres 
atteindre le but qu'on se propose.

Je vous prie, etc.

     Le prince de METTERNICH.]


L'empereur ne s'tait pas laiss abuser par les artifices des allis: il
avait pouss ses prparatifs avec vigueur. Si les propositions qu'on lui
transmettait taient sincres, l'attitude qu'il cherchait  prendre ne
pouvait nuire aux ngociations. En consquence, il fit un appel  la
nation pour la dterminer  prendre les armes; quoique cette mesure ft
commande par une imprieuse ncessit, elle devint le prtexte que les
ennemis saisirent pour revenir sur les dispositions qu'ils avaient
manifestes dans les ouvertures dont ils avaient rendu porteur M. de
Saint-Aignan. Ils firent paratre une dclaration imprime [17] qui fut
rpandue avec profusion. Cette pice, rdige avec beaucoup d'art,
prsentait l'empereur comme un ternel artisan de troubles, comme un
furieux qui ne rpondait  des ouvertures de paix que par des leves de
conscription. On cherchait  l'isoler; on annonait que c'tait  lui,
et non  la nation, qu'on faisait la guerre. On la flattait de l'espoir
de ne perdre aucune de ses conqutes. On caressait son orgueil, on lui
disait qu'une nation ne perd pas ses droits  l'estime de ses rivales,
qu'elle ne doit pas cesser d'tre grande pour avoir  son tour prouv
des malheurs.

[17: Le gouvernement franais vient d'arrter une nouvelle leve de
trois cent mille conscrits; les motifs du snatus-consulte renferment
une provocation aux puissances allies. Elles se trouvent appeles de
nouveau  promulguer  la face du monde les vues qui les guident dans la
prsente guerre, les principes qui font la base de leur conduite, leurs
voeux et leurs dterminations. Les puissances allies ne font point la
guerre  la France, mais  cette prpondrance hautement annonce, 
cette prpondrance que, pour le malheur de l'Europe et de la France,
l'empereur Napolon a trop longtemps exerce hors des limites de son
empire.

La victoire a conduit les armes allies sur le Rhin. Le premier usage
que LL. MM. II. et RR. ont fait de la victoire a t d'offrir la paix 
S.M. l'empereur des Franais. Une attitude renforce par l'accession de
tous les souverains et princes de l'Allemagne, n'a pas eu d'influence
sur les conditions de la paix. Ces conditions sont fondes sur
l'indpendance de l'empire franais, comme sur l'indpendance des autres
tats de l'Europe. Les vues des puissances sont justes dans leur objet,
gnreuses et librales dans leur application, rassurantes pour tous,
honorables pour chacun.

Les souverains allis dsirent que la France soit grande, forte et
heureuse, parce que la puissance grande et forte est une des bases
fondamentales de l'difice social. Ils dsirent que la France soit
heureuse, que le commerce franais renaisse, que les arts, ces bienfaits
de la paix, refleurissent, parce qu'un grand peuple ne saurait tre
tranquille qu'autant qu'il est heureux. Les puissances confirment 
l'empire franais une tendue de territoire que n'a jamais connue la
France sous ses rois, parce qu'une nation valeureuse ne dchoit pas pour
avoir  son tour prouv des revers dans une lutte opinitre et
sanglante, o elle a combattu avec son audace accoutume.

Mais les puissances aussi veulent tre heureuses et tranquilles. Elles
veulent un tat de paix qui, par une sage rpartition de forces, par un
juste quilibre, prserve dsormais leurs peuples des calamits sans
nombre qui, depuis vingt ans, ont pes sur l'Europe.

Les puissances allies ne poseront pas les armes sans avoir atteint ce
grand et bienfaisant rsultat, noble objet de leurs efforts. Elles ne
poseront pas les armes avant que l'tat politique de l'Europe ne soit de
nouveau raffermi, avant que des principes immuables n'aient repris leurs
droits sur de vaines prtentions, avant que la saintet des traits
n'ait enfin assur une paix vritable  l'Europe.]




CHAPITRE XX.

Alexandre refuse de passer le Rhin.--Communication qui le
dcide.--Artifices des allis.--Dfaut de ressources.--Le corps
lgislatif.--Disposition des esprits.--L'histoire jugera.--Insurrection
de la Hollande.--Encore le roi de Naples.


Le ton de bonne foi qui tait adroitement rpandu dans cette pice
artificieuse ne pouvait pas manquer de faire bien des dupes dans un pays
o l'on n'apercevait plus de portes de salut.

Cependant l'empereur de Russie refusait de passer outre. La France tait
humilie, il avait atteint son but, il ne voulait pas courir de
nouvelles chances qui ne devaient profiter qu'aux Anglais. Mais la
conspiration de l'intrieur s'agitait dj  Francfort. Un homme connu
par les malheurs qu'il attira sur son pays, et l'inquitude qu'il
promena de Ptersbourg  Paris, la reprsentait dans cette place. Il
avait inutilement us un reste de crdit, et n'avait recueilli de ses
instances que l'annonce bien positive qu'on ne passerait pas le Rhin.
Mais un incident survint qui fit vanouir cette rsolution. La Suisse
correspondait avec un brouillon comme lui, qui, tout couvert des
bienfaits de l'empereur, ne respirait que sa ruine. Celui-ci lui avait
dpch son secrtaire, il le conduisit chez Alexandre, livra son
chiffre  ce prince avec les donnes que l'missaire apportait. Elles
taient si dtailles, si prcises, que l'autocrate n'hsita plus.

Nous tions au mois de dcembre, on venait de convoquer le corps
lgislatif, et pour surcrot de malheur, on ajourna successivement de
plusieurs semaines l'ouverture de la session, ce qui donna  tous les
dputs de cette assemble le temps de se gter l'opinion par les
lamentations dont retentissait la capitale. Elles se rpandaient dans
les dpartements, abattaient le peu d'nergie qu'ils conservaient
encore, et revenaient dans la capitale o elles achevaient de tout
perdre, de tout troubler; de sorte que l'on vivait dans une atmosphre
d'inquitudes et de mauvais bruits qui anantissaient les restes de
l'esprit public. La dclaration de Francfort parvint  Paris; elle y
trouva des hommes crdules qui eurent la simplicit d'ajouter foi  ses
promesses. On se flatte aisment de ce que l'on espre, on s'accoutuma 
croire  la sincrit des allis; on ne les regarda plus comme des
ennemis de la nation, on alla mme jusqu' admirer leur magnanimit, et
 vanter une modration dont on reprochait  nos gnraux d'avoir
manqu.

L'empereur luttait seul contre ce funeste aveuglement; il avait trop de
connaissance des hommes pour tre dupe de l'artifice: mais aussi on le
croyait trop intress  le combattre, pour lui accorder la confiance
qu'on n'aurait jamais d cesser d'avoir en lui. Il s'en plaignait
quelquefois dans son intrieur, et disait  ceux qui l'coutaient: Vous
verrez, messieurs, ce qu'il en cote pour croire  la foi punique, et
il citait la fable du trait des loups avec les brebis.

Son courage et le calme de son esprit taient intacts. Il travaillait 
toute heure du jour et de la nuit  se crer une arme avec laquelle il
pt dfendre le territoire; mais les tableaux de la conscription ne
prsentaient plus d'hommes disponibles; les tats des arsenaux
n'offraient que des ressources insignifiantes: tout avait t puis
pour la campagne de 1812 et pour celle de Saxe. L'on avait trs peu
travaill ds-lors; les fusils, entre autres choses, manquaient
totalement. Depuis plusieurs annes, on avait suggr  l'empereur de
retirer ceux que l'on avait donns  la garde nationale: c'tait  peu
prs tout ce que contenaient les arsenaux; mais ces armes taient dans
un si mauvais tat, que l'on dt tablir partout des ateliers pour les
rparer. Cette situation tait cruelle. Aussi l'empereur rptait-il
frquemment: Mais pourquoi ne m'a-t-on pas dit tout cela? pourquoi
m'a-t-on cach l'tat des arsenaux?

Les besoins de chevaux de toute espce taient immenses, et cette
branche n'tait pas moins puise que les autres. On se flattait d'y
pourvoir avec de l'argent. L'empereur avait une forte pargne, fruit de
ses conomies. Il fit porter 30 millions au trsor; mais cette ressource
tait loin de suffire aux besoins. Le crdit du gouvernement tait
branl, on ne pouvait sans argent comptant assurer aucun service; c'est
ce qui fit recourir  la mesure de la vente des biens communaux. Cette
ressource aurait t suffisante, mais quoiqu'elle ft exploite de suite
administrativement, elle n'en devint pas moins un des griefs dont le
corps lgislatif se servit pour achever de priver le gouvernement du
dernier appui qui lui restait.

Le corps lgislatif tait depuis longtemps  Paris, et on n'ouvrait pas
la session. Quelle responsabilit ne pse pas sur ceux qui en
dtournaient l'empereur, pour servir de petits intrts particuliers!
Dj la malveillance et les brouillons s'occupaient de machinations. Ils
s'attachaient aux dputs, qui taient dj mcontents de leur oisivet,
et surtout d'un tat de choses qu'ils s'exagraient encore, parce qu'on
ne le leur exposait pas. Il s'leva bientt parmi eux toute sorte de
rflexions, entre autres, que si la constitution tait plus forte, et
que si les ressources, tant de la population que des finances, n'taient
pas livres  l'arbitraire du gouvernement, de pareils malheurs
n'arriveraient pas, et ne pourraient pas arriver.  ces rflexions
vinrent se mler des ressentiments particuliers. Le corps lgislatif
renfermait quelques anciens fonctionnaires publics qui imaginaient avoir
 se plaindre  l'empereur, ceux surtout qui n'avaient obtenu ni faveur,
ni distinction; ils crurent le moment favorable pour compter
rigoureusement avec lui. Ils se laissrent aller  leurs passions
particulires, au lieu d'envisager le danger o se trouvait l'tat. Tous
avaient encens le gouvernement de l'empereur pendant sa prosprit; ils
s'taient rpandus en loges sur tous les actes de son administration,
lorsqu'il n'avait que faire de leur assentiment; ils lui avaient fait
mille protestations de fidlit et de dvouement, lorsqu'il tait le
matre du monde; et dans la seule circonstance peut-tre o il et
besoin de leur concours pour tirer l'tat d'un pril qui devait les
engloutir eux-mmes, ils se montrrent difficiles, et choisirent ce
moment pour rgler les limites d'un pouvoir qui ne pouvait tre trop
absolu dans la circonstance o l'on se trouvait, et dont ils auraient
eux-mmes recul les bornes dans un temps o l'on pouvait vritablement
en abuser.

Cette conduite du corps lgislatif mit le comble au mal, et il arrivera
un jour o le temps, qui claire et analyse tout, donnera  l'histoire
la force de reprocher  chacun de ces mauvais citoyens d'avoir prostitu
le caractre dont la confiance de leurs compatriotes les avait investis,
et d'avoir trahi le pays pour satisfaire des passions particulires.

Les mois de novembre et de dcembre de cette anne furent fconds en
vnements. Le premier qui arriva fut la capitulation du corps qui tait
rest dans Dresde pendant la bataille de Leipzig. Il avait obtenu de
sortir avec les honneurs de la guerre pour rentrer en France avec armes
et bagages, mais aprs quelques jours de marche on le dsarma, au mpris
des conventions stipules.

Peu de temps aprs arriva l'insurrection de la Hollande; l'empereur
avait t oblig d'en retirer les troupes pour les runir  un corps
d'arme qu'il organisait dans la Belgique. Le pays se trouvant sans
autre dfense que les garnisons du Helder et de Gorcum, un corps russe
arriva des bords de l'Ems  ceux du Wall, passa ce fleuve, et vint
offrir aux nombreux mcontents de la Hollande un appui dont ils
profitrent. L'insurrection clata  Amsterdam et  Rotterdam presque en
mme temps; elle se fit, pour ainsi dire, sans effusion de sang; on mit
en fuite les autorits franaises, et surtout les employs des douanes
contre lesquels la haine tait plus prononce.

On cria partout _vive Orange_, et les anciennes couleurs du stathouder
furent arbores. Jamais un pays ne rentra avec si peu d'effort sous la
domination de ses anciens chefs; le corps russe qui protgeait ce
mouvement s'avana jusqu' la frontire du ct de Gorcum. Le prince
d'Orange arriva d'Angleterre presque aussitt, et tout fut fini pour la
Hollande, c'est--dire que nous en fmes compltement expulss. Si le
corps du gnral Davout, qui tait dans Hambourg, avait eu ordre de
quitter les bords de l'Elbe, lorsque l'arme revenait sur le Rhin, et
qu'on l'et fait passer en Hollande, bien certainement l'insurrection
n'et pas clat, et la guerre et peut-tre eu une tout autre issue.

La position de l'empereur tait terrible, et cependant il ne faisait que
prluder aux malheurs qui devaient l'accabler.

Depuis son retour, le roi de Naples avait rassembl son arme, et
s'tait mis en communication immdiate avec les agents anglais. Comme il
tait trop faible pour faire respecter son indpendance, et que sa
coopration changeait totalement la position des Autrichiens en Italie,
il tait bien vident que la premire condition qui lui serait impose
pour mriter les bonnes grces des allis serait d'abord d'abandonner
l'empereur, puis enfin de tourner ses armes contre lui; ce qu'il fit,
comme on le verra tout  l'heure.

L'empereur, qui connaissait toute l'inconstance d'esprit de ce prince,
prvit ce qu'il allait faire. Dj l'arme autrichienne avait renforc
le corps qu'elle avait en Italie. Il tait devenu si suprieur  celui
que nous y avions, que la lutte ne pouvait tre incertaine. Il pntra
d'abord en Illyrie, dont on se souvient que M. Fouch avait t nomm
gouverneur pendant l'armistice de Neumarck.

Le pays s'insurgea  l'approche des Autrichiens, et M. Fouch fut oblig
de se retirer. L'empereur le chargea de se rendre  Naples pour diriger
le roi, dont la position devenait dlicate; mais au lieu de s'occuper
des intrts de la France, M. Fouch s'occupa des siens. Il ngocia, usa
le temps pour obtenir le paiement de quelques rclamations qu'il avait
sur le duch d'Otrante. Si on l'en croit, il fit pis encore, puisqu'il
se vantait d'avoir fix les irrsolutions de Murat, et de l'avoir dcid
en faveur de la coalition.

Si, au lieu d'employer l'ascendant qu'il avait sur ce prince  vaincre
la pudeur qui le retenait encore, il l'et engag  marcher contre ses
ennemis et les ntres, qui sait la tournure qu'eussent pris les
affaires? Qui sait si les allis eussent mme os franchir le Rhin?
Cette dtermination n'et-elle d'ailleurs rien chang  la marche des
affaires, ils eussent du moins fait l'un et l'autre ce qu'ils devaient
faire, Murat surtout: car ce prince tait du nombre de ceux auxquels
leur position avait tellement trac leur devoir, que toute conduite mme
quivoque tait une lche trahison.

On ne garde pas plus un trne aprs la perte de l'honneur, qu'on ne
reste sur un trne dshonor.




CHAPITRE XXI.

Considrations que je prsente  l'empereur.--Elles paraissent faire
impression.--M. de Talleyrand est sur le point de rentrer au
ministre.--Condition qu'y met l'empereur.--Wellington doit aspirer  la
couronne d'Angleterre.--Il faut appuyer ses prtentions.--Rponse de
l'empereur.--Changement de ministre.--Le duc de Vicence aux relations
extrieures.


Je voyais de tous cts le danger si pressant, et en mme temps, je
voyais faire si peu d'efforts pour en triompher, que je me dcidai  en
parler  l'empereur.

Il m'en fournit lui-mme l'occasion aprs un lever  Saint-Cloud. Il me
demanda mon opinion sur l'tat des affaires; je lui rpondis qu'elles ne
pouvaient pas tre plus mauvaises, et, qui plus est, que les intentions
des allis taient visibles, qu'il n'y avait pas  s'y mprendre, que sa
perte tait rsolue.--Vous le croyez? me dit-il avec un regard
anim.--Je le sais, sire, Votre Majest est ncessaire au repos de
l'Europe; mais les passions ne voient pas l'avenir, tout leur est bon;
pourvu qu'elles se satisfassent, peu leur importe ce qui vient aprs.
Assurment l'Autriche ne devrait pas tremper dans ces complots; mais
Metternich sait  quelles conditions il a pactis avec l'Angleterre, il
sait que vous ne l'ignorez pas. C'est aussi son trne qu'il dfend, pour
son pouvoir qu'il combat; il poussera tout  l'extrme, si Votre Majest
ne se hte de le prvenir. L'empereur coutait, avait l'air d'attendre
les moyens que j'allais indiquer. J'ajoutai: Il n'y en a qu'un, sire;
ils sont l-bas un tripot de diplomates  traditions communes, il faut
les mettre aux prises avec un des leurs.--M. de Talleyrand?--Oui, sire;
mmes antcdents, mmes moeurs, mme religion; vous ne pouvez mieux
faire.--Mais le duc de Bassano?--Le duc de Bassano vous est tout dvou,
mais il appartient  une autre cole. Ici l'empereur m'interrompit pour
faire l'loge de toutes les bonnes qualits du duc. Je sais, lui
dis-je, tout ce que Votre Majest me fait l'honneur de me dire, et c'est
parce que je le sais que je conseille  Votre Majest le choix que je
lai propos. Il me comprit alors, m'ordonna de partir pour Paris, et
lui envoyer M. de Talleyrand. Je montai en voiture, je me rendis chez ce
diplomate pour lui transmettre les ordres dont j'tais charg, mais
apparemment que ce que j'avais dit  l'empereur avait fait impression
sur son esprit, car j'tais encore chez le prince de Bnvent, qu'un
page lui apporta l'invitation de se rendre  Saint-Cloud.

J'tais persuad que M. de Talleyrand allait rentrer au ministre; mais,
retourn au chteau le soir, j'appris par l'empereur lui-mme, qui eut
la bont de me le dire, comment les choses s'taient passes. Il avait
assez got tout ce que M. de Talleyrand lui avait dit, et lui proposa,
aprs une longue conversation, de reprendre la direction des affaires
trangres,  la condition cependant qu'il donnerait sa dmission de la
charge de vice-grand-lecteur. M. de Talleyrand accepta la direction des
affaires, mais ne voulut pas donner la dmission qu'on lui demandait. Il
observa que c'tait le priver d'un moyen de bien servir, que de diminuer
sa considration en le portant  une place  laquelle on le rappelait
dans un moment o elle tait plus difficile  faire que jamais; il
hsita, et l'empereur ne conclut rien.

La conversation continua; M. de Talleyrand, qui avait vu le but de
toutes les coalitions prcdentes, ne s'abusait point sur les vues de
celle-ci. Il m'a rapport avoir dit  l'empereur: Voil votre ouvrage
dtruit; vos allis, en vous abandonnant successivement, ne vous ont
laiss d'autre alternative que de traiter sans perdre de temps, de
traiter  leurs dpens, et  tout prix. Une mauvaise paix ne pourra pas
nous devenir aussi funeste que la suite d'une guerre qui ne peut plus
nous tre favorable; le temps et les moyens de ramener la fortune vous
manquent, et vos ennemis ne vous laisseront pas respirer.

Il y a parmi eux des intrts diffrends qu'il faudrait faire parler:
les ambitions particulires sont les moyens que l'on peut saisir pour
prparer une diversion.

Ici l'empereur le fora de s'expliquer. M. de Talleyrand continua:
Voil en Angleterre une famille qui acquiert une gloire favorable 
tous les genres d'ambition; il est naturel de lui en supposer, ou du
moins il est permis de penser qu'en lui montrant l'intention de la
seconder, on ferait natre en elle le dsir de s'lever, et qu'elle
trouverait en Angleterre assez d'hommes aventureux pour courir les
chances de sa fortune; en tout cas, cette proposition ne peut pas nous
nuire. Bien plus, si elle est coute, elle peut amener des changements
tels que nous n'ayons bientt plus que peu de chose  rparer. Une autre
considration: vos allis vous ayant manqu, vous ne pourrez rien faire
de solide qu'avec des hommes nouveaux, lis d'origine  la conservation
de votre systme.

L'empereur coutait M. de Talleyrand et lui disait encore de
s'expliquer, en lui reprochant qu'il tait toujours le mme, qu'on ne
pouvait pas le deviner. Ainsi press, Talleyrand nomma la famille
Wellesley, en ajoutant: Voil un Wellington qui doit avoir quelque
arrire-pense. S'il se rsigne  vivre sur sa rputation, il ne peut
pas ignorer qu'il ne sera bientt plus question de lui; il a plusieurs
modles devant les yeux, et un talent comme le sien ne s'arrtera pas
tant qu'il y aura quelque chose  convoiter.

L'empereur n'adopta pas ces suggestions; il observa qu'avant de songer 
favoriser l'ambition des autres, il fallait tre en tat de se faire
respecter chez soi. Il ajouta mme que, pour le moment, c'tait la seule
chose  laquelle il fallait penser. M. de Talleyrand me rapporta qu'il
avait vu l'empereur fort pntr de ce qu'il lui avait dit; il esprait
qu'il lui en reparlerait.

On a blm M. de Talleyrand de ne s'tre pas sacrifi dans une
circonstance comme celle-l. On a prtendu que c'tait un crime de faire
des conditions, lorsqu'on avait besoin du concours de son talent. Le
blme est facile  rpandre, mais dans ce cas-l il n'tait pas mrit.
M. Talleyrand connaissait sa position; il craignait que les haines qui
le poursuivaient depuis longtemps ne parvinssent encore  le faire
loigner. Dmis alors de sa place de vice-grand-lecteur, il se serait
trouv sans appui et mme sans argent, car il avait prouv une faillite
norme l'anne prcdente.

Il observait avec raison que, si l'empereur n'avait pas d'arrire-pense
en lui rendant sa confiance, il ne devait pas lui en refuser le
tmoignage, qu'il devait lui accorder tout ce qui pouvait lui donner de
la scurit.

Dans le cas contraire, il devait prendre garde  lui, afin d'viter de
se trouver en spectacle d'une manire trop fcheuse. Il ne voulut pas se
dessaisir du titre qui tait sa sauvegarde, et le projet de lui rendre
le portefeuille en resta l. Le choix tomba sur le duc de Vicence,  qui
l'on attribuait une sorte d'ascendant sur la cour de Russie.

L'empereur retira aussi le ministre de la justice au duc de Massa (M.
Rgnier), et celui de l'administration de la guerre au comte de Cessac.

Il n'tait mcontent ni de l'un ni de l'autre; mais le premier tait
fort g, il avait dj eu une attaque d'apoplexie srieuse, et tait
menac d'en avoir une seconde. L'empereur craignait qu'elle ne lui
arrivt pendant qu'il serait absent; il le nomma prsident du corps
lgislatif, et le fit remplacer dans son ministre par M. le comte Mol,
qui tait alors inspecteur-gnral des ponts-et-chausses.

L'empereur aimait M. Mol. Il y avait longtemps qu'il cherchait  le
rapprocher de lui, et quoiqu'il ft tranger  la connaissance des lois,
il le mit  la tte de la magistrature, parce qu'il y a des places qui
semblent faites pour les noms, comme il y a des noms qui semblent
convenir aux places; c'tait le cas de M. Mol. Sa nomination fut le
sujet de quelques rflexions, car la place avait plusieurs prtendants;
lorsque les malheurs arrivrent, M. Mol justifia l'opinion que
l'empereur avait conue de lui.

L'empereur n'avait non plus aucun grief contre M. de Cessac; mais M. de
Bassano tait rentr  la secrtairerie d'tat, il fallait pourvoir M.
le comte Daru: il le fit ministre de l'administration de la guerre. M.
Daru, qui s'tait toute sa vie occup d'administration militaire, tait
particulirement propre  grer ce ministre. Il avait suivi les armes,
et connaissait parfaitement le mcanisme des troupes; il tait
d'ailleurs plus jeune que M. de Cessac, auquel l'empereur donna pour
retraite le titre et les moluments de ministre d'tat.

Ces trois changements eurent lieu le mme jour  la fin de novembre; ils
ne soutinrent pas longtemps l'esprance du public, qui vit cependant
avec plaisir le choix de M. le duc de Vicence, qu'on lui prsentait
comme l'homme de la paix. Celui-ci se mit, comme je l'ai, dit, aussitt
en communication avec M. de Metternich; il donna aux bases transmises
par M. de Saint-Aignan une adhsion aussi explicite que ce ministre le
dsirait; mais la rponse se faisait attendre, le temps coulait,
l'avenir se prsentait chaque jour sous un aspect plus menaant.




CHAPITRE XXII.

L'empereur ne dsespre pas.--Activit avec laquelle il pousse ses
prparatifs.--Manie de dlations.--Les flatteurs.--L'empereur se dcide
 ngocier avec Valencey.--Intrigues de ce chteau.--Passion subite de
Ferdinand pour le cheval.--Comment je russis  la calmer.


L'empereur, qui n'avait pas pris le change sur les vues des allis,
employait  assembler des moyens de dfense le temps qu'on perdait 
esprer autour de lui. Il s'occupait sans relche  runir une arme, 
l'quiper et  la mettre en tat de prendre la campagne. Il faisait
approvisionner les places de l'ancienne frontire auxquelles on ne
pensait plus depuis 1795; mais ses ordres, ses mesures de prvoyance
mme ne servaient qu' faire sentir la pnurie de nos moyens.

Toute cette formidable ligne de forteresses qui faisaient une ceinture 
la France tait  peu prs dsarme. L'artillerie dont elle tait
autrefois pourvue avait t transporte dans les places de la nouvelle
frontire, et conduite de place en place jusqu' l'embouchure de l'Elbe
et de la Vistule. On se donna des peines incroyables pour crer ce qui
n'existait pas, et pour porter ce que l'on avait sur les points o il
tait ncessaire. L'administration dploya une grande activit que la
population seconda gnralement de son mieux; mais son zle se rebutait
lorsque le tableau de nos dangers s'offrait  ses yeux. On demandait des
armes d'un bout de la France  l'autre, et, au lieu d'en donner, l'on
retirait des mains de la garde nationale le peu de fusils qu'elle avait
encore, pour en faire un magasin, afin d'tre en tat de subvenir aux
besoins de l'arme.

Le manque de chevaux de traits pour l'artillerie se fit sentir, et
apporta de nouveaux embarras. On fut oblig d'avoir recours  l'emploi
de toute sorte de moyens vexatoires pour acclrer des fournitures qui
ne pouvaient tre faites assez tt en suivant les formes prescrites par
les rglements. Les plaintes se firent entendre de tous cts, et l'on
opposa partout la force d'inertie.

L'empereur ne s'abusait pas sur les vnements qui s'approchaient; je
crois fermement que, dans ces instants pnibles, il jugea bien ces
hommes qui, six mois auparavant, lui disaient en plein conseil qu'ils
le considreraient comme dshonor, s'il faisait la cession d'un seul
village runi  l'empire par un snatus-consulte, ainsi que ceux qui
lui dissimulaient le vritable tat des choses. Ces hommes savaient
cependant dans quelle situation tait la France. Si, au lieu d'couter
les inspirations d'un fol orgueil ou d'un zle intress, ils eussent
fait entendre les plaintes qui retentissaient  leurs oreilles, ils nous
eussent pargn bien des maux.

Mais ils n'ont jamais ambitionn que la faveur exclusive de l'empereur:
ils avaient la fivre lorsqu'ils le voyaient parler deux fois de suite
avec une personne qui avait la rputation de leur tre suprieure en
talents. Aussitt ils prenaient leurs mesures pour carter l'importun,
ils n'avaient pas de repos qu'ils ne l'eussent conduit. Cette funeste
tactique porta bientt son fruit, la vrit fit place  la flatterie, et
l'empire succomba. Il n'y eut plus alors ni zle ni dvouement. Nos
malheurs n'taient pas l'ouvrage de ceux qui les avaient causs, mais
les rsultats d'une opinitret qu'ils n'avaient pu vaincre. Ils se
targuent d'une rudesse qu'ils n'ont jamais eue; ils se donnent un vernis
d'opposition qu'on ne leur connut jamais; ils auront beau faire, leurs
noms sont insparables des calamits publiques, nos neveux sauront par
quelles mains a pri un difice de gloire que nous comptions avec
orgueil leur transmettre en hritage.

Ce sont toujours les hommes dont le mtier n'est pas de se trouver sur
le champ de bataille qui sont les plus avides de guerre; ils cherchent 
s'attribuer les honneurs et la considration dont on rcompense ceux qui
courent les dangers.

Entendez-les, ils tranchent sur le mrite des gnraux, psent leurs
talents et leur courage; s'ils ne peuvent en faire des hommes mdiocres
ou lches, ils en font des hommes immoraux ou des spoliateurs. Combien
j'en ai vu accuser prs de l'empereur, parce qu'on lui savait de
l'estime pour eux! et lorsqu'on tait parvenu  leur nuire, on cherchait
 leur persuader qu'on leur tait favorable, mais que l'empereur avait
sur eux des rapports dont on n'avait pu triompher. J'ai vu souvent
l'empereur oblig d'imposer silence  la malveillance, et se plaindre
avec amertume du besoin que l'on avait de se nuire les uns aux autres;
je l'ai vu quelquefois entrer en fureur en lisant des rapports faits par
des officiers-gnraux qui croyaient lui donner des preuves de
dvouement en calomniant leurs camarades. J'ai connu une grande partie
de toutes ces infmes dlations, et le seul reproche qu'on puisse faire
 l'empereur, c'est d'avoir t bon jusqu' la faiblesse pour des hommes
qui ne recherchaient que la faveur. Ils l'obsdaient pour faire leur
fortune particulire, mais ils taient sans affection pour lui, ou du
moins ils n'avaient rien de cette exaltation, de ce dvouement dont ils
ne cessaient de se targuer.

J'ai dit que l'empereur, en voyant tant de difficults, ne s'en faisait
point accroire sur les rsultats dont sa pnible situation pouvait tre
suivie; en voici la preuve.

Il n'avait aucune confiance dans les sentiments manifests par les
dclarations des allis. Il avait dit depuis longtemps, en parlant
d'eux: Ils se sont donn rendez-vous sur ma tombe, mais aucun d'eux
n'ose y arriver le premier. Il ajoutait dans cette circonstance: Le
moment de leur rendez-vous est arriv; ils regardent le lion comme mort,
c'est  qui lui donnera le coup de pied de l'ne: si la France
m'abandonne, je ne puis rien; mais l'on ne tardera pas  se repentir de
ce que l'on aura fait.

Il jugeait bien qu'il tait impossible que les allis ne sussent pas 
peu prs d'une manire exacte tous les embarras dans lesquels il tait
plong. Il ne se dissimulait pas que cette circonstance, loin de leur
donner des dispositions pacifiques, ne les rendrait que plus exigeants;
mais au lieu de l'abattre, cette circonstance ne fit que redoubler son
activit.

On vit, dans cette occasion, ce que peut un gnie comme le sien. On
jugera de ce qu'il aurait fait, s'il avait t second: il semblait que
l'infortune, en l'accablant de ses rigueurs, les et proportionnes  la
force de son me; rien ne l'tonnait ni ne l'branlait.

L'empereur rsolut de terminer les affaires d'Espagne. S'il l'avait fait
deux mois plus tt, il n'y a nul doute qu'il tait sauv; car l'arme
d'Espagne aurait pu se trouver en Bourgogne lorsque celle des allis
arrivait sur les frontires de Suisse. Il parla de ce projet 
Cambacrs, qui l'approuva fortement. Le ministre des relations
extrieures eut ordre de s'en occuper sur-le-champ. Celui-ci me demanda
un permis d'entre et de sjour  Valancey, tant que bon lui semblerait,
pour M. de la Forest, qui tait attach aux relations extrieures, ainsi
qu'un passeport pour le duc de San-Carlos, qui avait t spar du
prince des Asturies sous l'administration de M. Fouch, et rsidait 
Lons-le-Saulnier, en Franche-Comt.

Les princes d'Espagne vivaient dans un isolement absolu  Valencey. On
n'ignorait cependant rien de ce qui se passait dans leur intrieur, et
il ne faut qu'avoir connu les moeurs espagnoles pour croire que l'on
tait dispens de recourir  des moyens vexatoires pour tre inform de
ce que l'on dsirait savoir. Il y avait autant d'intrigues  cette
petite cour qu'il y en a jamais eu  celle de Madrid. On s'y disputait
la confiance du prince comme la vice-royaut du Mexique; celui qui avait
le plus d'ambition tait toujours prt  sacrifier son rival, comme
celui-ci tait dispos  loigner celui qu'il redoutait.

Les princes d'Espagne n'ont jamais t surveills par moi que de cette
manire, il suffisait d'ouvrir les yeux et de faire parler. J'ai
toujours recommand qu'on les laisst aller et venir. Je m'en suis bien
trouv, car cela m'a dispens de recourir  l'emploi des moyens
coercitifs, que l'embarras des affaires gnrales aurait peut-tre
excus.

Je n'eus d'inquitude que dans une occasion. Le prince des Asturies se
prit tout  coup de belle passion pour le cheval, tandis qu'auparavant
il ne sortait presque pas, ou s'il le faisait, c'tait en calche.
J'tais un peu embarrass, parce que je ne voulais ni tre sa dupe ni
lui manquer d'gards, en le privant avec violence d'un amusement qui
paraissait lui plaire. Je pris mes mesures en consquence: ses chevaux
de selle se trouvrent tout  coup dtestables; chaque fois qu'il
voulait les monter, ils taient enclous ou boiteux. Comme il n'tait
pas trs bon cuyer, on mettait sur son compte une foule de petits
accidents qui taient le fait d'un homme stationn sur les lieux pour
tenir ses chevaux dans un tat de clopection continuel. Je fis si bien,
que l'envie de l'quitation lui passa. J'avoue que j'en fus fort aise.

Du reste, je ne laissais chapper aucune occasion de lui faire part de
tout ce qui pouvait l'intresser. Je veillais surtout  loigner
l'intrigue qui s'attache toujours au malheur, et qui aurait pu lui
attirer quelques dsagrments. L'empereur m'avait particulirement
recommand d'agir, vis--vis de ce prince, avec beaucoup de respect et
d'gards, en faisant cependant concorder le tout avec les devoirs qui
m'taient imposs.




CHAPITRE XXIII.

Conventions de Valencey.--Elles ne s'excutent pas.--Parti qu'il et
fallu prendre au sujet du pont de Ble.--Je propose que les
fonctionnaires restent  leurs postes.--Mes motifs.--Envoi de
commissaires extraordinaires.--tat de l'opinion.--Artifices des
allis.--Ouverture du corps lgislatif.


On disputait  Valancey sur des misres, et on tait d'accord sur le
point principal. On avait bien eu la pense de demander au prince des
Asturies l'abandon de la Catalogne; mais on jugea sagement qu'abuser de
sa situation pour exiger des sacrifices contraires  sa dignit, et qui
dcleraient la contrainte, ce serait lui fournir, une fois rentr chez
lui, un prtexte pour annuler tout ce qu'il aurait fait. En consquence,
il fut arrt que les princes de la maison de Bourbon d'Espagne
retourneraient en Espagne, et que le roi Joseph, frre de l'empereur, se
dsisterait de toutes les prtentions qu'il pouvait avoir sur le
royaume, en vertu des actes antrieurs qui avaient t reconnus par
toutes les puissances de l'Europe, hormis l'Angleterre. Le prince des
Asturies s'engagea, de son ct,  maintenir la paix entre la nation
espagnole et la France, et  retirer par consquent toutes les troupes
espagnoles qui se trouvaient  l'arme anglaise; enfin  ne pas donner
passage par ses tats aux troupes trangres pour attaquer la frontire
de France.

Cet arrangement fut sign, et l'on a toujours ignor la bonne foi avec
laquelle l'empereur le concluait: il ne faudrait, pour en tre
convaincu, qu'avoir connu ce qu'il lui en cota de soins et d'instances
prs de son frre pour lui faire faire la pure et simple renonciation au
trne d'Espagne. L'empereur, qui me fit l'honneur de me parler de cela,
me disait que, dans une discussion pendant laquelle son frre lui
rsistait, il lui avait dit: Mais en vrit, ne dirait-on pas que je
vous enlve votre portion de l'hritage du feu roi notre pre? Il n'y
avait que le marchal Berthier qui connaissait tous ces dtails, parce
que c'tait lui que l'empereur avait charg de suivre les ngociations
avec Joseph. Ce que l'on ne peut pas comprendre, c'est que lorsque l'on
fut d'accord sur tout, et qu'aprs avoir mis autant de chaleur  faire
conclure un arrangement qui permettait de disposer de forces presque
doubles de celles qu'avait l'empereur, on ait mis tout  coup de la
lenteur dans son excution, au point qu'il devint de nul effet dans nos
affaires.

M. de San-Carlos tait venu de Valancey rapporter le trait, et voil en
quel tat les choses se trouvaient tombes depuis l'ouverture de ces
ngociations.

Jamais le temps ne fut aussi prcieux qu'il l'tait alors, ni le danger
si pressant. Quelques mois auparavant, on n'avait pas craint de perdre
la confdration du Rhin en retirant le corps du marchal Augereau de la
frontire de Bavire pour le runir  l'arme; et dans cette occasion,
o il y allait de la France, on ngligea de faire faire le mme
mouvement  l'arme d'Espagne, qui pouvait encore arriver sur le thtre
des vnements, o sa prsence et tout chang.

On ne saurait trop regretter que les ordres de l'empereur aient t mal
excuts, ou mme luds dans un intrt particulier. Je dirai  ce
sujet ce que j'ai appris par mes canaux d'informations, afin de rendre
cette nigme claire ou au moins comprhensible; l'on verra que
l'intrigue marchait toujours, et que l'on tait occup de toute autre
chose que du salut de l'tat.

L'empereur m'avait ordonn de ne rien ngliger pour lui procurer des
informations, certaines sur les projets des armes allies. Je me
trouvai avoir un moyen naturel de mettre une personne qui m'tait
attache, en relation avec un de ses amis qui suivait le
quartier-gnral de la coalition, et qui avait accs  la chancellerie
du prince de Schwartzenberg. En consquence, je l'envoyai par la Suisse
jusqu' l'arme ennemie, dont la runion gnrale dans le Brisgaw
dcelait bien assez les projets.

Cette personne m'crivit de Ble d'employer toute mon influence pour
faire, sans dlai, dtruire le pont que cette ville possde sur le Rhin,
soit en l'achetant aux Suisses, soit de toute autre manire. Le temps
tait trop court pour faire de cette ide l'objet d'une ngociation,
d'autant plus qu'elle se serait ressentie de l'influence des ennemis,
qui ne l'auraient pas vue avec indiffrence. Il aurait fallu acheter le
pont immdiatement aprs la dfection de la Bavire, et le faire
dtruire sur-le-champ.

Cette mme personne revint en poste  Paris m'apporter tout ce qu'elle
avait appris  l'arme ennemie, qui commenait son mouvement offensif
vers la frontire.

Je crus alors de mon devoir de me rendre importun, jusqu' ce que
l'empereur et pris des mesures et donn des instructions sur ce
qu'auraient  faire les autorits locales en cas d'une invasion que je
regardais comme imminente. Je mis tant d'instances  cette affaire,
qu'enfin je fus cout; il y eut un conseil  ce sujet. Indpendamment
des ministres qui avaient des dpartements, l'empereur y fit appeler les
ministres d'tat et les grands dignitaires.

Je rappelai le souvenir des dangers qu'avait courus le territoire aux
premires poques de la rvolution, et que ce n'tait qu'aux mesures
nergiques du gouvernement d'alors que l'on avait d le dploiement des
forces gigantesques qui avaient sauv l'tat.

Je m'tendis beaucoup sur le danger, qui ne pouvait tre plus grand, ni,
je crois, le temps plus court, et j'insistai pour l'emploi prompt de
tout ce qui pouvait exciter un mouvement national, sans lequel il
fallait s'attendre aux plus grands malheurs.

Je citai la conduite des Autrichiens, lorsque nous avions occup leurs
provinces; ils avaient eu la bonne politique de donner des instructions
 tous leurs employs civils, et de les faire rester  leurs postes.
Ceux-ci rgularisaient tout;  la vrit, ils nous taient utiles, mais
ils prservaient le pays de plus grands maux, et surtout observaient
leurs administrs, que leur prsence et leur autorit contenaient dans
le devoir.

Ici je fus interrompu par une observation que me fit un membre du
conseil: il me dit que les Autrichiens ne nous avaient jamais rendu
l'occupation de leur pays plus facile qu'en laissant chaque
administrateur  sa place, qu'il fallait bien se garder de les imiter,
qu'ils seraient obligs de tout dsorganiser, et seraient ainsi
embarrasss,  chaque pas lorsqu'ils trouveraient les administrations
parties.

J'insistai, malgr cette observation, pour que les administrateurs
restassent  leurs places et eussent des instructions pour faire de
bonne grce ce que l'on ne pouvait refuser de force. J'ajoutai que le
pays y gagnerait, qu'il viterait le pillage, et qu'en second lieu, si
la fortune amenait une occasion favorable  un mouvement national, on
pourrait le tenter, car on saurait  qui s'adresser. Aucun fonctionnaire
n'oserait alors mconnatre l'autorit qui lui crirait, quelle que ft
la direction dans laquelle on voudrait le faire agir.

J'observai que la position dans laquelle nous nous trouvions tait bien
diffrente de celle dans laquelle s'tait trouve l'Autriche; il tait
bien vrai que, si le gouvernement de ce pays avait retir ses employs
civils  notre approche, il nous aurait embarrasss pour pourvoir  leur
remplacement, parce que sa population offrait moins de gens lettrs que
la ntre, mais c'tait prcisment une raison pour ne pas imiter sa
conduite. En retirant nos autorits, nous nous priverions de beaucoup de
moyens d'informations et de leviers pour mettre la population en
mouvement, si l'occasion s'en prsentait, tandis que nous n'arrterions
pas les progrs des ennemis, parce que le premier conseiller de
prfecture, ou mme le premier employ de bureaux qui se trouverait sur
les lieux, serait suffisant pour faire marcher la machine autant que les
ennemis auraient besoin de la faire aller. J'ajoutai que ces
fonctionnaires provisoires ne s'exposeraient pas  perdre la vie pour
nous servir, d'autant plus qu'ils auraient toujours une excuse  donner
pour se refuser  ce qu'on serait dans le cas de leur demander, en
supposant mme que l'on parvnt  les connatre. Enfin je conclus  ce
que le moindre dsavantage pour nous tait de laisser les
administrations  leur place. Cette partie de mon opinion ne prvalut
pas: on persista  croire que leur loignement, au moment de l'approche
des ennemis, embarrasserait leur marche; on leur donna l'ordre d'vacuer
successivement leur rsidence  mesure que les allis s'avanceraient. Je
fus particulirement trs fch de cette disposition, parce que je ne
m'abusais pas sur les projets des souverains, et que je voyais que cette
mesure leur tait moins nuisible que favorable.

On rsolut, dans le mme conseil, d'envoyer un commissaire du
gouvernement dans chaque division militaire, pour y exciter l'mulation
et rchauffer, s'il tait possible, l'ancienne nergie nationale, qui
avait fait tant de prodiges. Ces commissaires trouvrent partout de la
bonne volont, mais de l'esprance nulle part; or, sans elle, point
d'enthousiasme: l'nergie tait use; on se rsignait  ce que le sort
dciderait. Il y eut cependant quelques parties de la France o l'on vit
encore briller des tincelles du feu sacr; mais c'tait le mme cri
d'un bout du territoire  l'autre: des armes! des armes! On entendait de
tous cts crier  la trahison; on accusait le ministre de la guerre, et
il m'en cota quelques soins pour lui rendre l'opinion de beaucoup de
monde moins dfavorable.  la vrit, les fabriques d'armes ne
travaillaient pas, et tout le monde se demandait comment, dans un moment
aussi pressant, on n'avait pas song  faire monter une manufacture
d'armes  Paris, ainsi que cela avait eu lieu dans la rvolution;
comment celles de Lige, de Charleville, de Maubeuge et d'Alsace
n'avaient pas t diriges sur Paris pour n'en faire qu'une gnrale. Si
cette mesure avait t prise immdiatement aprs la perte de la bataille
de Leipzig, la manufacture de Paris, aide de la quantit d'ouvriers
dont cette ville fourmille, aurait donn deux ou trois mille fusils par
jour. Cela seul aurait sauv la France; et puisque le ministre de la
guerre s'tait prononc pour la continuation des hostilits, il devait
au moins aviser au moyen de les pousser avec vigueur. Il faut dire
cependant que le temps lui manquait plus que la besogne, et qu'il tait
difficile de prvoir que les vnements marcheraient aussi vite. Je lui
ai souvent entendu dire qu'il regardait comme une folie de ne pas faire
la paix; il se repentait alors de l'avis qu'il avait ouvert au retour de
la campagne de Russie.

Les commissaires du gouvernement ne purent pas tous se rendre  leur
destination, quelques-uns rencontrrent l'ennemi en chemin.

Quelque faibles qu'ils fussent, nos prparatifs n'avaient pas laiss de
faire impression sur les allis. Ils tremblaient que la nation ne prt
fait et cause dans la querelle qui se dbattait, et ne ngligeaient
aucun moyen de rpandre partout la dception. Les mesures de dfense qui
avaient t prises furent taxes de projets de conqutes. Ils
affectaient de la modration, avec une arme sextuple de tout ce que
l'empereur pouvait runir; ils venaient au coeur de la France l'accuser
d'ambition, et lui faire un crime d'avoir appel les Franais  la
dfense de leurs domiciles et de leurs familles.

La tte avait tourn  tout le monde. On crut aux paroles artificieuses
des ennemis, et on repoussa les prvisions de l'empereur.

L'ouverture du corps lgislatif, qui avait t successivement ajourne,
fut enfin fixe au 20 dcembre; l'empereur voulait donner  cette
assemble une communication de la rponse des allis; c'tait un des
motifs qui avaient tant retard la session. Cette crmonie eut lieu
dans les formes accoutumes jusqu'alors; l'empereur pronona le discours
d'usage. Je trouvai qu'il ne s'tendit pas assez sur les vnements qui
avaient amen la situation actuelle. On tait trop occup en France du
pass et de l'avenir pour se contenter d'un expos aussi simple que
celui qui fut fait au corps lgislatif, et j'ai toujours pens qu'il et
mieux valu ne lui en point faire du tout, que de lui cacher quelque
chose, ou pour mieux dire de ne pas lui montrer une confiance entire;
car le moindre des inconvnients qui pouvait rsulter d'une telle
rticence, c'tait de s'en faire un ennemi qui saisirait la premire
occasion de restreindre un pouvoir qui lui portait ombrage, et de le
soumettre  l'empire de l'opinion.

Les membres du corps lgislatif taient depuis un mois  Paris, o ils
taient rassasis de tous les mauvais bruits qui y taient rpandus. Ils
s'attendaient  une communication qui redresserait leur opinion forme
sur tout ce qu'ils avaient entendu; faute de cela, ils restrent dans
leurs prventions. Ils furent toutefois flatts qu'on leur et
communiqu l'tat de la ngociation, mais ils surent qu'on leur avait
cach quelques pices; la chose tait peu importante, et cependant elle
devint le prtexte qu'ils saisirent pour rester dans leur tat de
mfiance. Il faut convenir qu'il n'y avait rien d'aussi facile que
d'influencer cette assemble, parce qu'elle n'tait pas encore
indispose personnellement contre l'empereur, et encore moins dispose 
refuser ce qui serait en son pouvoir de faire pour sortir de la crise o
l'on se trouvait. Je le rpte, le corps lgislatif n'tait point
mauvais; il renfermait bien quelques mcontents, mais la plupart taient
flatts de se trouver dans une session qui promettait aux uns des
occasions de faveur, et aux autres celles de montrer leur patriotisme,
ou de faire remarquer leurs talents. Il ne fallait que de l'habilet
pour dmler ces dispositions-l. Ceci a besoin d'tre expliqu.




CHAPITRE XXIV.

Intrigues pour s'interposer entre le gouvernement et le corps
lgislatif.--Prventions qu'on inspire  l'empereur.--Communications
diplomatiques.--L'assemble montre de l'indpendance dans le choix de la
commission.--Inconvenance du rapport.--M. Lain.--Conseil priv pour
aviser aux moyens qu'exige la circonstance.--Avis divers.--Le corps
lgislatif est ajourn.--Combien il et t facile de tirer parti de
cette assemble.


L'empereur avait, comme je l'ai dit, nomm prsident du corps lgislatif
M. le duc de Massa, auquel il avait depuis peu retir le portefeuille de
la justice.

Les sessions du corps lgislatif ont toujours t des circonstances de
crdit pour les intrigants; ils ont soin de semer  l'avance de
l'inquitude parmi les membres qui le composent, et, aprs avoir rcolt
les fruits de ce qu'ils ont sem, ils viennent sonner l'alarme auprs
des personnes qui approchent du gouvernement. Celles-ci, qui sont
immdiatement intresses au succs des affaires, ne manquent pas d'en
faire un rapport confidentiel, dans lequel elles nomment leurs auteurs.

C'est une manire de faire parvenir au souverain une preuve du zle dont
on est anim pour son service, ou de se faire inscrire au bureau des
grces.

Le sjour qu'avaient fait  Paris les dputs du corps lgislatif avait
fourni un vaste champ aux intrigants; et comme l'ordinaire de ces hommes
est d'tre jaloux de tout le monde, cette anne-l ils eurent encore
soin de faire rejeter sur l'influence des individus qu'ils redoutaient,
ou qu'ils voulaient perdre, toutes les mauvaises dispositions qu'ils
croyaient apercevoir parmi quelques membres du corps lgislatif.

J'observais exactement la marche que prenaient les affaires sans
chercher  donner une direction  qui que ce ft, parce qu'avant
d'essayer de remettre les gens en bon chemin, il faut s'assurer qu'ils
se trompent. Souvent, en voulant lui faire prendre une route, on rend
mfiant celui que l'on prtend conduire; il en suit une autre par esprit
d'opposition: c'est ce qui arriva dans la circonstance dont il s'agit.
On avait peint  l'empereur le duc de Massa comme incapable de diriger
l'assemble dans une circonstance aussi difficile. On allguait que les
suites des deux attaques d'apoplexie dont il avait t frapp avaient
affaibli ses facults. S'il en avait t ainsi, on aurait au moins d en
faire l'observation avant sa nomination  la prsidence; mais
probablement on n'tait pas prt  saisir l'influence qu'on voulait
avoir, ou bien on craignait qu'un autre prsident ft moins facile.

Ils russirent,  l'aide de quelques rapports,  se faire charger par
l'empereur de se mler des agitations qu'ils lui disaient exister dans
le corps lgislatif.

Ces messieurs avaient tellement pris la besogne  coeur, qu'ils
redoutaient jusqu' ce qui n'existait pas. Ils me firent donner l'ordre
positif, qui me fut mme exprim schement, de m'abstenir de toute
dmarche vis--vis du corps lgislatif, dans lequel je n'avais aucune
pratique que la surveillance ordinaire qu'il tait dans mon devoir d'y
exercer; et je dois dire  la louange de cette assemble, que je n'y
remarquais encore que des sentiments qu'il tait bien facile de faire
tourner  l'avantage du grand intrt national.

Les premires dmarches des hommes qui voulaient ainsi diriger le corps
lgislatif se firent apercevoir dans la formation du bureau, dans la
nomination des questeurs et autres charges dont la nomination est
soumise  l'lection. L'assemble vit de suite qu'on voulait la mener,
et aux mouvements que se donnaient certains individus dont la livre
tait connue, elle aperut sous quelle influence on voulait la ranger.

Un mouvement naturel  l'homme est de repousser tout ce qui attaque sa
dignit, et un corps principalement se trouve toujours bless qu'on
veuille le conduire dans un chemin qu'il connat aussi bien que celui
qui prtend tre son mentor. Mais les hommes habitus au mouvement ont
un besoin continuel d'tre comme la mouche du coche, autrement ils
n'auraient point de mrite, on ne leur tiendrait aucun compte d'efforts
superflus, et pour lesquels ils se promettaient cependant de demander
des rcompenses. Ils auraient au moins d ne pas se laisser apercevoir
en se servant d'orateurs connus pour leur appartenir; leur maladresse
gta une assemble qui pouvait faire tant de bien, et dont la
dissolution combla les vues des allis, qui cherchaient  sparer
l'empereur de la nation.

L'assemble cda  l'influence qui pesait sur elle, et nomma pour
questeurs les individus qui avaient t dsigns  son choix; mais elle
reprit son caractre, repoussa nettement tout ce qui sentait l'officiel,
et nomma M. Lain son vice-prsident [18]. Ds ce moment, les intrigants
furent aux abois. Par suite des communications que l'empereur fit faire
au corps lgislatif sur l'tat des affaires, celui-ci nomma une
commission pour examiner les pices du portefeuille des relations
extrieures que l'on portait  sa connaissance, et prouva par les choix
qu'il fit qu'il voulait rester indpendant. On ne pouvait pas le blmer
en cela; il ne fallait pas l'assembler, ou lui faire connatre
franchement la position dans laquelle on tait, parce que d'abord on le
devait, et qu'ensuite il tait lui-mme intress  ce qu'on sortt
d'embarras; aurait-il mme demand des concessions injustes, il fallait
encore les lui accorder: il ne pouvait rien y avoir de dshonorant 
cder  la nation. D'ailleurs cette assemble ne demandait rien de
draisonnable; il y avait trs peu de distance entre ce qu'elle
rclamait, et ce que l'empereur a toujours t dans l'intention
d'accorder. On pouvait donc s'entendre, il n'y avait mme au fond qu'
faire prendre au discours une forme moins choquante, ce que les
ressources de notre langue donnaient mille moyens de faire, et tout
tait aplani. Au lieu de cela, on peignit  l'empereur le rapport de
cette commission du corps lgislatif comme une attaque personnelle
dirige contre lui, en mme temps comme un coup de cloche qui allait
faire surgir de tous cts des assembles populaires. On lui dit que de
cette manire on ruinerait insensiblement son pouvoir, qu'il n'y avait
pas un moment  perdre pour se mettre en garde contre les suites de vues
aussi hostiles. Je ne puis disconvenir qu'il y avait dans cette opinion
quelque chose de vrai, mais ce n'tait pas le moment de compter.

[18: M. Lain, alors avocat de Bordeaux, tait considr comme
rpublicain de bonne foi; c'est ce qui dcida le choix qu'on fit de
lui.]

L'empereur m'crivit de me procurer le rapport de la commission du corps
lgislatif, qui tait imprim et devait tre distribu  la sance du
lendemain.

Il m'avait dfendu de m'immiscer en rien dans ce qui concernait cette
assemble, je me l'tais tenu pour dit. Je n'avais voulu ni m'exposer 
lui dplaire, ni contrarier ce qu'il voulait faire faire par d'autres
voies. Cependant ces messieurs, qu'animait tant de zle, auraient bien
pu se procurer le rapport avant de laisser aller les choses aussi loin;
mais ils n'en faisaient pas d'autres dans toutes les occasions.

J'avais heureusement ce rapport; je l'envoyai  l'instant mme aux
Tuileries. Comme il devait paratre le lendemain, on convoqua le soir
mme un conseil priv extraordinaire auquel assistrent le roi Joseph,
les dignitaires de l'tat, les ministres et les ministres d'tat. Le
prsident du corps lgislatif s'y trouva en cette dernire qualit.

Il y avait dans la composition de ce conseil tout ce que l'on pouvait
dsirer, soit comme runion des lumires, soit comme dvouement 
l'empereur.

M. de Bassano, en sa qualit de secrtaire d'tat, donna lecture du
rapport de la commission du corps lgislatif. Il est bon d'observer que
les jours prcdents, on avait mis toute sorte de moyens en oeuvre pour
faire connatre  cette commission ce que l'on dsirait qu'elle dt,
tant dans son expos que dans ses conclusions. On avait chou, et son
rapport tait en ce moment l'objet de la dlibration du conseil priv.
Il faut convenir que cette pice avait quelque chose de choquant pour le
gouvernement, et pourtant ce n'tait qu'une premire attaque.

L'empereur laissa parler tout le monde; on lui donna de fortes raisons
en faveur du corps lgislatif, particulirement l'archi-chancelier; mais
personne ne voulait s'engager  lui rpondre qu'il n'y avait pas quelque
arrire-pense de raviver des principes dont la profession avait caus
tant de dsordres [19]. Lorsque, dans le discours, on arrivait  ce
point, chacun faisait un pas en arrire et tmoignait de l'inquitude,
en disant qu'il ne rpondait pas de ce qui pouvait tre la suite de
telle ou telle chose, etc.

[19: On redoutait de la part du vice-prsident, M. Lain, une direction
rvolutionnaire.]

L'empereur s'tait plaint souvent que toutes les discussions des
conseils qu'il assemblait finissaient par prendre cette tournure; mais
dans le cas dont il s'agit, la chose fut pire encore. Il semblait que
l'on prvoyait une catastrophe, et que chacun chercht autant  n'y
point attacher son nom, qu' se garantir de ses effets.

L'empereur rsuma la question, et demanda si, dans l'tat des choses, la
direction que prenait le corps lgislatif pouvait amener plus de mal que
de bien. Il alla jusqu' demander s'il pouvait tre  craindre que, dans
un cas de revers prouv  l'arme, ou de l'approche de la capitale par
les ennemis, cette assemble se dclart permanente et s'empart du
gouvernement. Il demanda si on la croyait  l'abri d'une influence
ennemie au dedans aussi bien qu'au dehors, et il ajouta ces paroles:
Parlez, messieurs, vous avez l'exprience de la rvolution, vous avez
vu o nous ont men les bonnes intentions qu'avait l'Assemble
Constituante; celle-ci a-t-elle plus de moyens d'viter de tomber dans
des erreurs que n'en avait la premire?

Personne n'osa l'affirmer, mais tout le monde la dfendit contre la
possibilit qu'elle cdt  une influence venant du dehors; que quant 
une influence intrieure, elle existerait toujours; les vnements seuls
dtermineraient la direction qu'elle prendrait.

Alors, repartit l'empereur, je n'ai aucun secours  en esprer,
puisqu'elle-mme attendra pour se dcider que la fortune prononce.

Qu'ai-je besoin de cette assemble, si, au lieu de me donner de la
force, elle ne me prsente que des difficults? C'est bien le moment,
lorsque l'existence nationale est menace, de venir me parler de
constitutions et de droits du peuple. Dans un cas semblable  celui o
se trouve l'tat, les anciens tendaient le pouvoir du gouvernement, au
lieu de le restreindre: ici au contraire on va perdre son temps en
purilits, pendant que l'ennemi s'approche. Je ne voulais pas m'en
rapporter  mon opinion, mais puisque je vous vois pour la plupart du
mme avis que moi, mon parti est pris, et je vais ajourner une assemble
qui se montre si peu dispose  me seconder.

Il en signa le dcret sur-le-champ, et me donna l'ordre de saisir tous
les exemplaires du discours de la commission du corps lgislatif.

Cette mesure fut prise un vendredi soir, et le lendemain samedi il en
fut donn connaissance  chaque membre du corps lgislatif.

D'aprs les ordres de l'empereur, je vis les membres de la commission.
Ils vinrent sans doute chez moi avec de l'inquitude, parce que l'on ne
manqua srement pas de leur dire qu'ils allaient tre victimes de
quelques violences. J'avais un tout autre langage  leur tenir, et j'eus
occasion de me convaincre que, si l'on en avait us autrement qu'on
avait fait, non seulement on aurait prvenu ce malheur, mais l'on aurait
fait imprimer un grand mouvement  la nation au moyen d'un levier comme
le corps lgislatif. On et mme dcouvert parmi ses membres beaucoup
d'hommes  talents, dont l'administration publique commenait  prouver
le besoin, parce que la coterie qui disposait des places ne faisait de
choix que dans le cercle de ses amis; ceux-ci amenaient les leurs, et
ainsi de suite. J'tais dj convaincu de cet abus depuis longtemps. Je
fus particulirement fort content des membres de la commission du corps
lgislatif, il n'y avait pas de mauvaises intentions parmi eux. Il tait
bien dplorable qu'on et manqu d'une aussi petite dose d'habilet que
celle qu'il fallait pour rapprocher des ides, qui diffraient si peu
les unes des autres.

L'ajournement du corps lgislatif produisit dans Paris autant d'effets
divers qu'il y avait de cercles. Cet vnement aurait paru inou mme
dans des circonstances ordinaires, il le parut bien plus dans celles-ci.
On avait rattach quelques esprances  cette assemble, on les voyait
s'vanouir; tout le monde fut navr. On cherchait ce qui avait pu donner
lieu  cette mesure, et comme on ne communiquait aucun dtail qui en
expliqut les motifs, les imaginations divagurent, ainsi que cela
arrive toujours. On se disait: Il faut donc qu'il y ait quelque chose
que nous ne savons pas, et que l'empereur ait eu avis de quelques
projets semblables  celui du 23 octobre; autrement il n'aurait pas
renonc  tous les avantages qu'il pouvait retirer de cette assemble.
Cette opinion fut la plus commune; elle contribua  terrorifier les
esprits qui avaient conserv quelque espoir.

Le dimanche suivant, les membres du corps lgislatif vinrent prendre
cong de l'empereur, dans les formes accoutumes, ainsi que cela tait
d'usage dans les cas ordinaires de session de cltures.

Ils furent introduits dans la pice ou se trouvait l'empereur par M.
l'archi-chancelier; l'on venait d'entendre la messe.

L'empereur tait descendu de l'estrade sur laquelle le trne tait
plac, pour s'approcher d'eux; il leur parla sans aigreur, et leur tint
 peu prs ce discours:

Messieurs les dputs, vous allez retourner dans vos dpartements.
C'est avec beaucoup de regret que j'ai reconnu que l'esprit d'agitation
qui s'est manifest parmi vous ne pouvait qu'aggraver les maux de
l'tat, au lieu de me donner les moyens d'en triompher. Je vous avais
assembls avec confiance, et comptais sur votre concours pour illustrer
cette poque de notre histoire. Vous pouviez faire un grand bien en ne
vous sparant pas de moi, et en me donnant toute la force dont j'ai
besoin, au lieu de vous occuper de me disputer le pouvoir, ou de vouloir
me renfermer dans des bornes que vous viendriez vous-mmes me prier de
reculer, lorsque vous auriez reconnu les funestes effets de vos
discordes.

Le temps prouvera si les hommes qui vous ont pousss dans cette
direction taient mus par leur intrt particulier ou par l'amour du
bien gnral; je n'ai jamais t inaccessible  tout ce qui m'a t
demand en faveur de ce dernier, et si vous aviez des observations  me
faire concernant les liberts publiques, ce n'tait pas le moment d'en
faire le sujet d'une question qui suspendait l'lan national dans une
occasion o il tait aussi essentiel de l'exciter.

D'ailleurs, qui vous a donn le droit de borner l'action du
gouvernement dans un moment comme celui-ci? Avez-vous reu de vos
commettants le droit de mettre la lgitimit du pouvoir en question?
Est-ce de vous que je tiens celui dont je suis investi? Je ne tiens mon
autorit que de Dieu et du peuple. Avez-vous oubli comment je suis
mont sur ce trne que vous attaquez? Il y avait  cette poque-l une
assemble comme la vtre; et si j'avais cru son autorit et son lection
suffisante, pensez-vous que je manquasse de moyens pour runir ses
suffrages? Je n'ai jamais pens qu'un souverain pt tre lgitimement
lu de cette manire; c'est pourquoi j'ai voulu que le voeu qui m'tait
gnralement exprim, de revtir l'autorit suprme, ft soumis  un
vote national, donn par chaque individu; c'est comme cela que j'ai
voulu monter au trne. Ce droit-l est bien autre chose que celui que je
pourrais tenir de vous; et dans aucun cas il ne peut vous tre permis
d'en mettre l'authenticit en dlibration; vos pouvoirs me sont
subordonns lorsque vous tendez  outrepasser ceux que vous avez reus.
Les droits du trne sont hors de vos atteintes, parce que le trne est
indpendant de vous. Croyez-vous que j'appelle le trne un morceau de
velours tendu sur des trteaux? Vous tes dans l'erreur: le trne
consiste dans le voeu unanime de la nation. Je suis, comme empereur, le
garant de son intgrit; je veux le conserver tel que je l'ai reu,
autrement il cesserait de me convenir, et ne serait plus fait pour moi.
Si jamais il doit cesser d'en tre ainsi, vous vous gouvernerez comme
vous l'entendrez. Jugez-vous, et voyez quelles circonstances vous
choisissez pour me susciter des embarras. N'aurait-on pas le droit de
penser que vous servez nos ennemis? La position dans laquelle nous nous
trouvons est difficile. Vous eussiez pu m'tre d'un grand secours en ne
vous sparant pas de moi. J'espre cependant qu'avec l'aide de Dieu et
l'arme je m'en tirerai, si l'on me reste fidle. Si je succombe, vous
aurez de grands reproches  vous faire, et l'on ne pourra attribuer qu'
vous les malheurs qui dsoleront la patrie. Vous verrez ce qu'il en
cote pour se fier  la foi punique: vous pourrez alors rappeler les
Bourbons, il n'y a qu'eux qui pourront vous gouverner; puisque vous
renoncez  dfendre votre indpendance, ils ne seront pas obligs de la
faire respecter.

Il y eut quelques dputs qui rpliqurent  plusieurs parties du
discours de l'empereur; il les couta, mais ne reut point leurs
excuses, et persista dans ce qu'il leur avait dit.

Cette audience dura un grand quart d'heure: ce fut la dernire qu'il
donna au corps lgislatif.




CHAPITRE XXV.

Opinion de l'archi-chancelier sur le renvoi du corps lgislatif.--Ce que
Fouch pensait des corps dlibrants.--Violation du territoire
helvtique.--Les armes allies pntrent en France.--Genve.--Marche
gnrale de l'invasion.--Il manque deux mois  l'empereur.


L'empereur tant rentr dans ses appartements, fit appeler
l'archi-chancelier, M. de Bassano et moi. Il n'tait pas du tout anim
contre le corps lgislatif; il se plaignait d'une manire gnrale que
l'on ne pt parvenir  composer une assemble qui marcht franchement
dans le mme sens que le gouvernement, qu'elle envisageait toujours
comme ennemi, et il faisait remarquer que c'tait en manifestant aussi
les meilleures intentions au roi Louis XVI que petit  petit on l'avait
conduit  l'chafaud. Il disait qu'il fallait que l'on et perdu
l'esprit, ou que l'on voult amener les ennemis en France, pour se
conduire ainsi; que, dans l'un comme dans l'autre cas, il tait
dangereux de laisser derrire soi un semblable tat de choses, lorsqu'on
tait au moment de partir pour l'arme, o il y avait bien assez  faire
sans se donner encore l'embarras de diriger une telle assemble. Ayant
demand  l'archi-chancelier son avis, celui-ci lui rpondit qu'il
avait, depuis longtemps, manifest son opinion sur les corps constitus,
et qu'il persistait  croire qu'on aurait bien de la peine  s'en
passer, mais qu'il n'approuvait pas l'opposition qu'avait montre une
partie du corps lgislatif; comme aussi il tait d'avis que, si l'on s'y
ft pris diffremment, on aurait pu viter une msintelligence qui ne
pouvait amener que des malheurs. Je n'avais pas la mme exprience que
M. l'archi-chancelier; l'empereur se souciait peu de mon opinion sur
cette matire: aussi ne me la demanda-t-il point.

Il rpondit  l'archi-chancelier: Que vouliez vous que je fisse avec un
corps qui n'attend que le moment favorable pour troubler l'tat? Il ne
me laissait aucun ct par lequel je pusse clairer les opinions; il ne
m'offrait que de la mauvaise volont. D'ailleurs, ajoutait-il, je me
rappelle que M. Fouch, qui tait li avec tout ce monde-l, en avait
cette opinion. Il m'a longtemps parl de la ncessit de supprimer le
corps lgislatif; il me disait que ses membres ne venaient  Paris que
pour obtenir quelques faveurs pour lesquelles ils importunaient les
ministres du matin au soir, se plaignant de n'tre pas servis
sur-le-champ; que, quand on les invitait  dner, ils crevaient de
jalousie en voyant l'opulence des maisons dans lesquelles ils taient
reus, et qu' la suite de tout cela, ils s'en retournaient dans leurs
dpartements, persuads que le gouvernement volait tout pour enrichir
des favoris; que c'tait l le langage qu'ils tenaient dans leurs
socits, o ils taient regards comme des oracles au moment de leur
retour.

L'empereur ajouta que M. Fouch ne pouvait pas tre suspect lorsqu'il
mettait une opinion comme celle-l, puisqu'il avait toujours profess
des principes rpublicains. Nanmoins l'archi-chancelier persista dans
son opinion.

Le corps lgislatif avait ouvert la session le 21 dcembre, et ce fut,
je crois, le 1er janvier que son ajournement fut prononc. Pendant ce
court laps de temps, on avait appris la violation de la neutralit de la
Suisse, et l'entre des troupes de nos ennemis sur son territoire pour
venir envahir le ntre; la nouvelle en arriva vite  Paris par des
courriers du commerce de Ble. C'est le moment de rapporter que, lors de
l'accumulation des troupes allies dans le Brisgaw, les cantons suisses,
auxquels la France avait demand une explication sur la conduite qu'ils
se proposaient de tenir dans le cas o les ennemis demanderaient le
passage  travers le territoire helvtique, avaient rpondu qu'ils
feraient respecter leur neutralit, et avaient envoy une dputation
pour assurer l'empereur de la fidlit de la Suisse, et de la rsolution
o elle tait de ne pas souffrir qu'on violt son territoire. Cette
dputation tait encore  Paris lorsqu'on y apprit ce qui s'tait pass
 Ble.

Les allis avaient en effet donn au corps helvtique l'assurance qu'ils
respecteraient ses frontires; mais l'intrigue tait en mouvement l
comme ailleurs. Elle tendit paisiblement ses rseaux; et, quand tout fut
prt, l'explosion eut lieu. La Suisse apprit tout  coup qu'elle n'tait
pas libre, mais que la coalition, jalouse de lui rendre son
indpendance, allait la fouler avec un million de soldats [20]. Le
gnral qui devait faire respecter le territoire des cantons, trouva que
c'tait peine superflue. Les hautes puissances allies avaient dclar
que la neutralit de la Suisse ne pouvait pas tre reconnue dans les
circonstances prsentes, et que l'acte de mdiation tait annul, avec
toutes ses consquences; des lors, l'objet par lequel l'arme fdrative
avait t runie n'existait plus. Il licencia ses troupes, et leur
ordonna de rentrer dans leurs foyers. L'acte tait inou, mais les
contingents durent se retirer, et nous fmes assaillis par la partie la
plus vulnrable de nos frontires.

[20: Les soussigns ont reu l'ordre de leurs cours, de remettre  S.
Exc. le landammann de la Suisse la dclaration suivante:

La Suisse jouissait depuis plusieurs sicles d'une indpendance
bienfaisante pour elle, utile  ses voisins, et ncessaire pour le
maintien de l'quilibre politique. Le flau de la rvolution franaise,
les guerres, qui depuis vingt ans ont dtruit le bonheur de tous les
tats de l'Europe, n'ont pas pargn la Suisse. branle dans son
intrieur, affaiblie par d'inutiles efforts pour s'opposer aux effets
destructeurs du torrent, elle fut dpouille par la France, qui se
disait son amie, des plus importants boulevards de son indpendance.
L'empereur Napolon fonda enfin sur les ruines de la constitution
fdrative helvtique, et sous un titre jusqu'alors inconnu, une
puissance suprme formelle et permanente, incompatible avec la libert
de la confdration: avec cette antique libert, respecte par toutes
les puissances de l'Europe, le premier garant des relations amicales que
la Suisse a entretenues jusqu'au jour de son oppression avec les autres
puissances de l'Europe, la premire condition d'une vritable
neutralit. Les principes qui animent les souverains coaliss dans la
guerre prsente sont connus. Tout peuple qui n'a pas perdu le souvenir
de son indpendance doit les reconnatre. Les souverains veulent que la
Suisse participe de nouveau, avec l'Europe entire,  ce premier droit
national, et obtienne, en recouvrant ses anciennes limites, le moyen de
le soutenir. Mais ils ne peuvent reconnatre une neutralit qui, dans
les relations actuelles de la Suisse, n'est que purement nominale. Les
armes des puissances coalises esprent, en entrant sur le territoire
suisse, ne rencontrer que des amis. LL. MM. s'engagent  ne pas poser
les armes sans avoir assur  la Suisse la restitution des pays arrachs
par la France. Elles ne se mleront pas de sa constitution intrieure,
mais elles ne peuvent permettre qu'elle demeure soumise  une influence
trangre. Elles reconnatront sa libert du jour o elle sera libre et
indpendante; et elles attendent du patriotisme d'une nation
respectable, que, fidle aux principes qui, dans les sicles passs
fondrent sa gloire, elle ne refusera pas son accession aux nobles et
gnreuses entreprises, pour lesquelles les souverains et tous les
peuples de l'Europe se sont runis en cause commune. Les soussigns sont
en mme temps chargs de communiquer  S. Exc. le landammann, la
proclamation et l'ordre du jour que le gnral commandant en chef la
grande arme coalise publiera, en entrant sur le territoire suisse. Ils
se flattent que S. Exc. ne mconnatra pas, dans cette publication, les
vritables intentions de LL. MM. II. envers la confdration helvtique.

_Sign_, LEBZELTERN, Capo d'ISTRIA.

20 dcembre 1813.]

Le prince Schwartzenberg commandait en chef les armes allies; il avait
amen avec lui la plus grande partie des troupes des ci-devant princes
confdrs du Rhin, afin d'en tirer un meilleur parti; cette nombreuse
arme arriva des plaines de Friedling en face de Huningue,  la tte du
pont de Ble, le 20 ou 21 dcembre au matin, dans le moment mme o
l'empereur se rendait au corps lgislatif  Paris. Les Suisses n'avaient
pas dtruit le pont de Ble, ils en avaient seulement enlev les
madriers, mais sans faire tomber les poutres dans le courant,
c'est--dire, qu'en deux heures on pouvait tout rtablir; c'est ce qui
arriva.

Le prince Schwartzenberg se prsenta lui-mme  la tte du pont sur la
rive droite, et demanda le passage au nom des souverains allis.

Il somma les Suisses de rtablir leur pont sous peine de voir incendier
leur ville; il fut obi: on replaa les madriers, on livra passage, et,
pendant huit jours conscutifs, Ble vit traverser son territoire par
cette innombrable quantit de troupes qui venaient dvaster la France,
tout en proclamant des principes de modration et d'humanit.

Une partie de l'arme allie, compose d'Autrichiens, traversa la Suisse
pour venir dboucher par Genve; elle arriva devant cette place le jour
mme o le brave officier-gnral qui la commandait tait attaqu
d'apoplexie; la garnison n'tait que de quinze cents hommes mal arms et
la plupart vtrans. La population tait nombreuse et une de celles qui
accordaient le plus de confiance au langage des ennemis, en sorte qu'il
fallait que la garnison contnt cette population, toute dispose 
ouvrir ses portes.

Les malveillants de Genve voyaient bien son impuissance; ils ne
restrent pas inactifs, et mirent tout en oeuvre pour dterminer
l'officier qui commandait la garnison,  la place du gnral,  accepter
une capitulation qui lui permettait de sortir avec les honneurs de la
guerre; les autorits civiles taient dj retires, l'officier cda, et
la frontire se trouva de ce ct recule jusqu'au fort de l'cluse.

L'empereur Alexandre, de son ct, tablit d'abord son quartier-gnral
 Ble, et poussa un corps en Alsace; c'taient les Bavarois qui nous
tmoignaient leur reconnaissance en venant rouvrir les blessures que
nous avions reues pour dfendre leur indpendance.

Ce corps bavarois tait command par le mme gnral Wrede, celui des
officiers de toute l'arme bavaroise que l'empereur avait le plus
affectionn. Il lui avait donn une terre de trente mille livres de
rentes, qui se trouvait  sa disposition par suite du trait de paix de
1809, et avait l'avantage d'tre situe dans la portion du territoire
autrichien qu'acquit alors la Bavire.

Wrede tait un des hommes dont le caractre avait particulirement plu 
l'empereur; il aimait  le voir et  lui faire du bien. Le corps
bavarois vint sommer Huningue, qui ne voulut entendre  aucune
proposition; les ennemis en firent le blocus, et poussrent une
reconnaissance jusque vers Colmar, pendant que leur arme principale
pntrait en France par Alkirck, Bfort et Vesoul. Il y avait une
garnison trs faible dans Bfort, mais, en revanche, la population tait
trs martiale: cette petite place fit une belle et vigoureuse dfense.
L'arme ennemie se porta de Vesoul  Langres, et attendit dans cette
position que l'arme prussienne, qui avait pass le Rhin au-dessus et
au-dessous de Mayence, c'est--dire  Oppenheim,  Worms et Manheim,
pour la partie au-dessus, et depuis Bingen jusqu' Coblentz, pour la
partie au-dessous, ft runie et arrive sur la Moselle, et la
communication tablie entre elles pour se porter en avant.

Cette arme prussienne, qui marchait sous les ordres du gnral Blucher,
s'avana par Kaiserlautern, Saarbruck, Chteau-Salins, Saint-Avold; elle
laissa Metz  sa droite, se porta par Vic sur Nancy, Pont--Mousson et
Toul. Dans cette position, les armes ennemies taient en ligne: elles
n'auraient jamais os faire un tel mouvement  travers tant de places,
si l'empereur avait seulement eu le tiers de leurs forces, et que cette
masse d'hommes et t assez disponible pour qu'il pt de suite prendre
l'offensive, en se jetant avec elle au milieu de ces mmes places. Si la
fortune lui avait laiss cette ressource, nous aurions vu bien des
gloires ananties, et ce triumvirat d'aigles qui venaient dvorer le
ntre, chass par autant de routes qu'il tait venu.

Il faut convenir que l'empereur pouvait avoir cette arme, si l'on avait
donn aux ngociations d'Espagne l'activit qu'exigeait le danger qui
avait dtermin  les ouvrir. On avait encore le temps de conclure et
faire arriver les troupes; pourquoi ne saisit-on pas cette dernire
planche de salut? on le verra tout  l'heure.

L'empereur reut la nouvelle de l'envahissement du territoire sur autant
de points  la fois avec une fermet imperturbable: Il me manque deux
mois, nous dit-il; si je les avais eus, ils ne l'auraient pas pass (le
Rhin). Ceci peut devenir srieux; mais je ne puis rien seul. Si l'on ne
m'aide pas, je succomberai. L'on verra alors si c'est  moi que l'on en
veut.

L'activit tait grande partout; on travaillait de tous cts; mais rien
n'tait achev nulle part. L'envahissement vint glacer tous les
courages. Ce ne fut pas tout; outre l'effet moral qu'il produisit, il
eut encore l'inconvnient de diminuer nos moyens de toutes les
ressources qu'offrent les populations belliqueuses de l'Alsace, de la
Franche-Comt et de la Lorraine. C'tait l le plus grand mal, et celui
qui fut le plus vivement senti.

La France entire tait dans le plus grand calme; il n'y avait aucune
tincelle d'agitation sur quelque point que ce ft: on souffrait, mais
on tait patient; on dsirait la fin de tant de maux, sans que personne
songet aux dsordres.

L'empereur tait satisfait de cet tat de choses au dedans; mais il ne
voyait pas les bataillons se grossir, et les ennemis s'avanaient.

Il fit runir sur Chlons-sur-Marne les troupes qui se retiraient par
les deux routes de Metz et de Strasbourg, et en mme temps il fit partir
la garde impriale pour Arcis-sur-Aube.

Le thtre des oprations ne prsentait pas encore d'autres points
intressants, comme cela eut lieu dans le courant de fvrier et de mars.

L'empereur tait dans une position bien extraordinaire. Il avait de quoi
former une bonne arme dans les places d'Allemagne qu'il occupait
encore. Il avait des troupes dans quelques-unes de celles de la Hollande
et de la Belgique, et depuis l'envahissement du territoire, on avait mis
autant de garnisons que l'on avait pu dans les places de l'ancienne
frontire. Indpendamment de huit mille hommes qui taient dans Anvers,
il y en avait dix mille dans Wesel, douze ou quinze dans Mayence. Il y
avait en outre, en Italie, une arme qui tait  peine assez forte pour
se dfendre; un petit corps occupait Rome, un autre dfendait Florence;
deux corps luttaient sur la frontire d'Espagne, l'un en Roussillon et
l'autre sous Bayonne; enfin l'empereur,  la tte d'une petite arme,
dfendait Paris contre toute l'Europe, et faisait chec au roi presqu'
chacun de ses mouvements.

Il n'y a que les premires puissances de l'Europe qui aient sous les
armes autant de troupes que l'empereur en avait encore, parses sur tous
les points que je viens de nommer; s'il avait pu prendre l'offensive
plus tt, il se serait successivement fait joindre par toutes les
garnisons, hormis celles qui se trouvaient si loignes, qu'elles
taient devenues trangres  la guerre.

Il est triste qu'un hros qui luttait avec tant de force contre les
revers n'ait pas t mieux second. J'ai dj dit qu'on avait pris
l'habitude de se reposer sur l'empereur du soin de tout faire et de
penser  tout; il avait lui-mme accoutum tout le monde  cette manire
de servir, de telle sorte que le plus souvent on agissait machinalement,
parce qu'on ne faisait qu'excuter  la lettre ce qu'il avait ordonn;
cela plaisait d'autant plus que l'on tait dispens de travaux d'esprit
et de combinaisons, et qu'il suffisait d'une prompte exactitude.

Si l'empereur avait t aid par un esprit capable de s'lever jusqu'
ses conceptions, toutes les troupes qu'il avait dans les places au-del
du Rhin auraient t mises en mouvement ds le mois de dcembre, lorsque
l'arme allie s'approchait de la Suisse. Elles l'eussent t par une
consquence du principe qui a tabli que les garnisons des places fortes
sont destines  tenir l'arme ennemie en chec,  la suite d'une
bataille perdue, ou  favoriser un mouvement de l'arme qui agit pour
elles. Il tait raisonnable de supposer que les garnisons de toutes ces
places auraient t runies. Si cela et t fait, elles eussent
prsent une masse qui et t suffisante pour attirer l'attention de
l'arme ennemie et la rendre circonspecte, puisqu'elle n'avait accord
aucune considration  ces places prises isolment, et qu'elle les avait
laisses derrire elle.

Le ministre de la guerre n'ignorait pas que, depuis la perte de la
bataille de Leipzig, il m'avait remis des lettres importantes pour les
faire parvenir au marchal Davout,  Hambourg, et que j'avais russi en
les faisant passer par l'Angleterre.

Il n'tait pas besoin d'un grand gnie pour juger de ce qu'il y avait 
faire dans cette circonstance pour servir l'empereur et la France; il ne
fallait que se rappeler que ce prince avait mis moins de deux mois, en
1806, pour se porter des bords du Mein sur l'Oder; qu'aprs avoir fait
capituler en rase campagne l'arme prussienne entire, il tait arriv
au-del de la Vistule avant la fin du troisime mois de campagne, depuis
son dpart de Mayence.

Il n'tait donc pas impossible  ceux qui se trouvaient sur l'Oder et
l'Elbe d'arriver sur le Rhin pendant les mois de dcembre, janvier et
fvrier; la libert des communications n'avait pas t assez gne pour
l'empcher. Pourquoi ne le fit-on pas? c'est  ceux qui dirigeaient 
rpondre; quant  moi, je sais qu'il tait tellement dans l'intention de
l'empereur de faire faire ce mouvement, qu'il crut l'avoir ordonn, et
qu'au mois de mars il me fit l'honneur de m'crire et de me mander qu'on
ne lui obissait plus. C'est aprs avoir reu cette lettre que le
ministre de la guerre, M. le duc de Feltre, m'envoya des petites boules
de papier  faire passer  tous les commandants des garnisons enfermes
dans ces places. Ces ordres taient crits sur des bandelettes si
petites, que, roules, elles n'taient pas plus grosses qu'une fve;
j'eus l'indiscrtion d'en ouvrir une, elle ne contenait que ces mots:
Monsieur le gnral, l'empereur trouve que vous n'occupez pas assez les
ennemis. Je l'avoue, j'eus un chagrin mortel qu'on ne mandt que de
pareilles choses  des gnraux dont on et pu tirer d'autres services.




CHAPITRE XXVI.

Le duc de Vicence est refus aux avant-postes ennemis.--Des
plnipotentiaires se runissent  Chtillon-sur-Seine.--Murat.--Opinion
de Napolon sur ce prince; il ne peut croire  sa dfection.--M. de La
Vauguyon.--M. de Laharpe.--Conversation sur son lve.--Organisation de
la garde nationale.


Malgr toutes ces imprvoyances, l'arme allie,  la tte de laquelle
taient les trois souverains principaux, ne s'approchait qu'avec une
extrme circonspection, tant elle craignait que quelque manoeuvre
imprvue ne vnt tout  coup porter la dsorganisation dans ses
colonnes. L'empereur resta encore un mois  Paris, o certainement il
serait arriv en quinze jours s'il avait t  la place des chefs de la
coalition. Pendant ce temps, il acheva de runir tous les moyens sur
l'emploi desquels il pouvait compter; en mme temps il fit partir M. le
duc de Vicence pour le quartier-gnral de l'empereur Alexandre, plutt
pour satisfaire l'impatience de ceux qui taient dans l'opinion qu'il ne
tenait qu' lui de faire la paix, que dans l'esprance que le duc
parviendrait  ouvrir des ngociations. Il lui donna des instructions
qui peignent  la fois le dsir qu'il avait de mettre fin  une guerre
malheureuse, et la rsolution bien arrte de descendre du trne plutt
que de souscrire une paix honteuse: Monsieur le duc de Vicence, lui
disait-il, je pense qu'il est douteux que les allis soient de bonne
foi, et que l'Angleterre veuille la paix; moi je la veux, mais solide et
honorable. La France sans ses limites naturelles, sans Ostende, sans
Anvers, ne serait plus en rapport avec les autres tats de l'Europe.
L'Angleterre et toutes les puissances ont reconnu ces limites 
Francfort. Les conqutes au-del du Rhin et des Alpes, ne peuvent
compenser ce que l'Autriche, la Russie, la Prusse ont acquis en Pologne,
en Finlande, ce que l'Angleterre a envahi en Asie. La politique de
l'Angleterre, la haine de l'empereur de Russie, entraneront l'Autriche.
J'ai accept les bases de Francfort, mais il est plus que probable que
les allis ont d'autres ides. Leurs propositions n'ont t qu'un
masque. Les ngociations une fois places sous l'influence des
vnements militaires, on ne peut prvoir les consquences d'un tel
systme. Il faut tout couter, tout observer. Il n'est pas certain qu'on
vous reoive au quartier-gnral: les Russes et les Anglais voudront
carter d'avance tous les moyens de conciliation et d'explication avec
l'empereur d'Autriche. Il faut tcher de connatre les vues des allis
et me faire connatre jour par jour ce que vous apprendrez, afin de me
mettre dans le cas de vous donner des instructions que je ne saurais sur
quoi baser aujourd'hui. Veut-on rduire la France  ses anciennes
limites? C'est l'avilir.........

On se trompe si on croit que les malheurs de la guerre puissent faire
dsirer  la nation une telle paix. Il n'est pas un coeur franais qui
n'en sentt l'opprobre au bout de six mois, et qui ne la reprocht au
gouvernement assez lche pour la signer. L'Italie est intacte, le
vice-roi a une belle arme; avant huit jours j'aurai runi de quoi
livrer plusieurs batailles, mme avant l'arrive de mes troupes
d'Espagne. Les dvastations des cosaques armeront les habitants et
doubleront nos forces. Si la nation me seconde, l'ennemi marche  sa
perte; si la fortune me trahit, mon parti est pris, _je ne tiens pas au
trne_. Je n'avilirai ni la nation, ni moi, en souscrivant  des
conditions honteuses. Il faut savoir ce que veut Metternich. Il n'est
pas dans l'intrt de l'Autriche de pousser les choses  bout; encore un
pas, et le premier rle lui chappera. Dans cet tat de choses, je ne
puis rien vous prescrire. Bornez-vous pour le moment  tout entendre et
 me rendre compte. Je pars pour l'arme. Nous serons si prs, que vos
premiers rapports ne seront pas un retard pour les affaires. Envoyez-moi
frquemment des courriers. Sur ce, etc.

     NAPOLON.

     Paris, le 4 janvier 1814

L'empereur avait devin juste, les allis ne voulaient qu'un simulacre
de ngociations. Le duc de Vicence ne put se faire admettre. Il s'arrta
 Lunville, o taient dj les troupes ennemies, se mit en
communication avec Metternich, et insista vainement pour obtenir d'aller
plus loin. On allgua la marche que devaient suivre les affaires; on se
retrancha sur la ncessit de s'entendre, de consulter, et on laissa le
plnipotentiaire franais se morfondre seize jours  Lunville.

Cependant l'empereur d'Autriche continuait de correspondre avec
Marie-Louise, il l'assurait toujours de toute sa tendresse, et
protestait que _quels que fussent les vnement, il ne sparerait jamais
la cause de sa fille et de son petit-fils, de celle de la France_. Comme
cela pouvait avoir trait  des projets conus par d'autres puissances en
faveur des Bourbons, l'empereur chargea le duc de Vicence de faire une
dmarche confidentielle auprs de Metternich, et lui exposa de nouveau
les vues, les considrations qui devaient le guider dans la discussion
des grands intrts qui lui taient confis. La France devait conserver
ses limites naturelles. C'tait une condition _sine qu non_. Toutes les
puissances, l'Angleterre, continuait-il, avaient reconnu ces bases 
Francfort. La France, rduite  ses anciennes limites, n'aurait pas
aujourd'hui les deux tiers de la puissance relative qu'elle avait il y a
vingt ans; ce qu'elle a acquis du ct des Alpes et du Rhin ne compense
pas ce que la Russie, l'Autriche et la Prusse ont acquis par le seul
dmembrement de la Pologne; tous ces tats se sont agrandis. Vouloir
ramener la France  son ancien tat, ce serait la faire dchoir et
l'avilir. La France sans les dpartements du Rhin, sans la Belgique,
sans Ostende, sans Anvers, ne serait rien. Le systme de ramener la
France  ses anciennes limites est insparable du rtablissement des
Bourbons, parce qu'eux seuls pourraient offrir une garantie du maintien
de ce systme, et l'Angleterre le sentait bien. Avec tout autre, la paix
sur une telle base serait impossible, et ne pourrait durer. Ni
l'empereur, ni la rpublique, si des bouleversements la faisaient
renatre, ne souscriraient jamais  une telle condition. Pour ce qui est
de S. M., sa rsolution est bien prise; elle est immuable. Elle ne
laisserait pas la France aussi grande qu'elle l'avait reue. Si donc les
allis voulaient changer les bases acceptes et proposer les anciennes
limites, elle ne voyait que trois partis: ou combattre et vaincre, ou
combattre et mourir glorieusement; ou enfin, si la nation ne le
soutenait pas, abdiquer. Elle ne tenait pas aux grandeurs, elle n'en
achterait jamais la conservation par l'avilissement. Les Anglais
pouvaient dsirer de lui ter Anvers, mais ce n'tait pas l'intrt du
continent, car la paix ainsi faite ne durerait pas trois ans. Elle
sentait que les circonstances taient critiques, mais elle n'accepterait
jamais une paix honteuse. En acceptant les bases proposes, elle avait
fait tous les sacrifices absolus qu'elle pouvait faire; s'il en fallait
d'autres, ils ne pouvaient porter que sur l'Italie et la Hollande. Elle
dsirait srement exclure le stathouder, mais la France conservant ses
limites naturelles, tout pourrait s'arranger, rien ne ferait un obstacle
insurmontable.

Les armes ennemies avaient continu leur mouvement, un tiers de la
France tait envahi, le duc de Vicence reut du quartier-gnral ennemi
l'autorisation de se rendre  Chtillon-sur-Seine, o s'acheminrent
aussi les ministres des souverains allis, savoir: les lords Aberdeen,
Cathcarsteward pour l'Angleterre, M. le comte Razoumowski pour la
Russie, M. de Stadion pour l'Autriche, et M. de Humboldt pour la Prusse.

L'empereur, comme je l'ai dit, s'attendait  la difficult qui avait t
oppose  M. de Caulaincourt; il hasarda cependant une dmarche, et fit
proposer une suspension d'armes. La coalition refusa, il ne fallut ds
lors rien attendre que de son courage. L'empereur se disposa  prendre
l'offensive avec une arme d' peu prs 60,000 hommes, contre environ 4
 500,000 qui agissaient sur le point o il se trouvait. Pour surcrot
de malheur, le roi de Naples venait de jeter le masque. Cet vnement
fut accompagn de circonstances si pnibles qu'on ne peut se dispenser
de les rapporter.

Depuis le retour subit du roi de Naples dans ses tats, la
correspondance de ce pays, comme celle de Rome, ne parlait que des
intelligences du gouvernement napolitain avec les agents du gouvernement
anglais. L'empereur avait-il demand des claircissements sur ces bruits
tranges? je l'ignore, mais je le crois. Quant  moi, je ne lui laissai
pas ignorer la moindre des particularits qui me venaient de tous cts
 ce sujet. Il rpugnait  y croire; il me fit mme un jour l'honneur de
me dire qu'il ne pouvait pas ajouter foi  tout ce qu'on me rapportait,
car M. Fouch, qu'il avait envoy prs du roi de Naples, non-seulement
ne parlait pas dans ce sens, mais rendait au contraire tmoignage des
bons sentiments du roi, qu'il y ajoutait foi, d'autant plus que le
prince lui crivait et lui protestait de sa constance et de sa fidlit.

L'empereur ajoutait: Il n'a pas beaucoup d'esprit, mais il faudrait
qu'il ft bien aveugle pour s'imaginer qu'il puisse rester l lorsque je
ne serai plus, ou lorsqu'il m'aura manqu si je triomphe de tout ceci.

Nanmoins les lettres de Rome ne tardrent pas  apprendre le passage
par cette ville de M. Fouch, qui se rendait de Naples en Toscane, prs
de la princesse liza: trs peu de jours aprs, elles annoncrent
l'entre des troupes napolitaines  Rome, ayant  leur tte le gnral
Carascosa, et le gnral La Vauguyon, qui commandait la garde du roi de
Naples.

Ce dernier signifia aux autorits franaises l'ordre de cesser leurs
fonctions, qu'il prenait possession de la ville de Rome et de son
territoire au nom du roi de Naples.

Les autorits civiles vacurent Rome, et se retirrent sur Florence; le
gnral Miollis, qui gouvernait la place, se renferma dans le chteau
Saint-Ange, avec une partie des troupes qui occupaient les tats
romains: le reste prit la route de Toscane.

Le gnral La Vauguyon, qui figurait dans cette dfection, est fils de
l'ancien ambassadeur de France en Espagne sous Louis XVI.

Le roi d'Espagne donna l'hospitalit  cette famille, et la combla de
biens pendant les orages rvolutionnaires. Il avait plac ce gnral La
Vauguyon, encore enfant, dans ses armes. En 1807 celui-ci quitta le
service d'Espagne; il vint joindre l'arme franaise aprs la bataille
d'Eylau, et demanda du service. On ne lui devait rien assurment;
cependant l'empereur le fit placer comme aide-de-camp  la suite du roi
de Naples, qui tait alors grand-duc de Berg; il lui rendit une portion
des biens de sa famille qui n'avaient pas t vendus, et, qui plus est,
fit des avantages pcuniaires considrables  M. de Carignan, parce
qu'il pousait une demoiselle de La Vauguyon. L'anne suivante, M. de La
Vauguyon suivit le grand-duc de Berg  Naples, et tmoigna enfin 
l'empereur sa reconnaissance en se mettant  la tte des troupes qui
marchaient contre nous.

Le roi de Naples ne s'en tint pas  l'occupation de Rome; il poussa en
Italie, joignit ses troupes  celles des Autrichiens qui attaquaient le
prince Eugne, et n'eut pas honte de souiller, par cette conduite
sacrilge, le territoire qui avait t le berceau de sa gloire.

Ce prince voulait passer pour un Bayard; il affectait la loyaut,
courait aprs le danger, prodiguait sa vie, et cherchait  fixer
l'attention jusque par son costume. Jamais acteur tragique n'eut de mise
semblable: les habits  la Henri IV,  la Tancrde, ne lui suffisaient
pas; il fallait chaque jour qu'il imagint quelque accoutrement nouveau.
Il tait malheureux qu'une soeur de l'empereur, belle, spirituelle, qui
savait se faire aimer, et voulu, presque malgr sa famille, unir sa
destine  celle d'un homme dont le mrite ni la rputation,  l'poque
o elle l'pousa, n'avaient rien de bien transcendant. Cette alliance
l'avait lev  la couronne, et cependant il n'tait pas satisfait. Que
lui fallait-il donc? qu'esprait-il en s'armant contre son bienfaiteur?

Les vnements commenaient  se presser; l'empereur jugea qu'il ne
pouvait plus longtemps rester  Paris. Avant son dpart, j'eus 
l'entretenir d'une demande de passeport qui m'avait t faite par M. de
La Harpe, ancien instituteur de l'empereur Alexandre, puis membre du
directoire de la rpublique helvtique, qui dsirait aller en Suisse. Je
lui en rendis compte, et fus autoris  le dlivrer.

M. de La Harpe vint me voir; nous causmes beaucoup de la Russie et de
son lve. Je ne lui cachai point que j'tais persuad qu'il le verrait
en passant par Troyes, o il serait probablement lorsqu'il y arriverait
lui-mme. Je lui dis que la guerre semblait avoir rserv un beau rle 
l'empereur Alexandre, et lui avait mnag une occasion d'offrir une paix
aussi gnreuse que celle qu'il avait reue  Tilsit, lorsque la
position de ses affaires tait dsespre; qu'il ne pouvait pas ignorer
que c'tait le voeu du pays qu'il avait inond de ses soldats, et qu'
moins d'tre insens on ne pouvait pas croire que l'empereur Napolon ne
dsirt pas mettre fin  la guerre; sans doute, il ne se fiait pas
beaucoup au langage dont les armes ennemies se faisaient prcder; mais
que moi qui connaissais particulirement la sincrit de ses voeux pour
la paix, je ne pouvais concevoir que le plus mauvais augure du peu de
grce avec laquelle on avait accueilli M. le duc de Vicence, lorsque
l'Europe se souvenait encore de la manire dont l'empereur avait agi
avec Alexandre, lorsque celui-ci, aprs avoir repass le Nimen,  la
suite de la bataille de Friedland, crut n'avoir eu rien de mieux  faire
qu' demander la paix.

Je dis entre autres choses  M. de La Harpe que je souhaitais me
tromper, mais que je ne pouvais me dfendre de la pense que l'empereur
Alexandre avait banni de son coeur tout sentiment de gnrosit, qu'il
avait pous de nouveau tous les projets qu'il avait forms en 1805,
lorsqu'il s'tait fait le moteur de l'agression dont nous avions failli
tre les victimes, et que, quoi qu'il m'et paru les avoir franchement
abandonns aprs Tilsit, il tait  croire qu'il les avait repris.
J'ajoutai qu'avant de faire la guerre de 1812, l'empereur Napolon
n'avait pas cess de tmoigner  l'empereur Alexandre son dsir de ne
pas rompre une harmonie qui avait t heureusement rtablie, et
qu'assurment, dans la situation o les vnements l'avaient jet, ce ne
serait pas lui qui apporterait des obstacles  la paix.

M. de La Harpe dfendait l'empereur Alexandre d'un soupon aussi
injurieux; il en disait sa manire de penser franchement, et a d bien
rflchir  notre entretien depuis que les vnements ont justifi mes
conjectures.

Avant de quitter la capitale, l'empereur voulut terminer l'organisation
de la garde nationale de Paris, qu'il s'tait dcid  appeler aux
armes. Cette question tait le sujet de frquentes discussions et de
beaucoup d'objections, en ce que tout le monde observait que la garde
nationale de Paris avait t le moyen le plus puissant dont les
agitateurs politiques n'avaient cess de disposer pendant la rvolution,
et qu'il tait dangereux de le leur remettre de nouveau entre les mains.
 la vrit la situation n'tait pas la mme; de plus on se flattait que
les temps taient changs. Sous ce dernier rapport on tait dans une
trop grande scurit; mais la ncessit o l'on tait d'avoir recours 
la population pour la dfense de la capitale, faisait que l'on s'abusait
sur quelques vrits dont au fond l'on tait convaincu; d'ailleurs on
tait moins oppos  la leve de la garde nationale de Paris,
qu'embarrass de la composer d'hommes qui ne laissassent rien  craindre
en cas d'agitation, et qui fussent disposs  la fois  dfendre leurs
murailles et  faire respecter leurs domiciles.

Ces deux qualits taient  peu prs impossibles  runir, parce que
l'espce d'hommes qui convenait  la dfense de la ville, tait celle
qui est toujours gnreuse, qui prodigue ses efforts et son sang; c'est
la moins opulente, celle qui n'a rien  perdre, et chez laquelle
l'honneur national parle toujours haut; mais on la considrait comme
dangereuse pour la classe opulente et les propritaires, et on tait
d'avis de l'loigner de la formation des cadres.

Les opinions taient tellement partages l-dessus que l'empereur ne
voulut ni renoncer  l'emploi d'un moyen dont il avait besoin, ni le
mettre en usage sans avoir entendu d'avance tous les avis et jug
lui-mme les diffrences qu'il y avait entre toutes les opinions. Il
runit  ce sujet un conseil priv qui tait compos comme ceux dont
j'ai dj eu occasion de parler; il tait d'environ dix-huit ou vingt
personnes [21]. L'empereur y posa la question de la ncessit de lever
la garde nationale de Paris, et laissa un libre cours  toutes les
observations qui furent dveloppes sur les inconvnients qui pourraient
rsulter du rarmement de cette partie de la population. On parla
beaucoup sur ce point; on rappela tout ce que la garde nationale de
Paris avait fait aux poques marquantes de la rvolution, et l'on tait
gnralement de l'avis de ne la point armer,  quoi l'empereur rpondait
qu'il y avait ncessit absolue, que consquemment les observations ne
devaient porter que sur le choix  mettre dans sa composition, mais que
sa runion tait urgente.

[21: Les princes de la famille, les trois dignitaires, les ministres,
les ministres d'tat, les prsidents des sections du conseil d'tat, le
prsident du snat, le grand-matre de l'universit, le premier
inspecteur de la gendarmerie.]

Il laissa encore parler une bonne heure, puis il mit la proposition aux
voix; une chose remarquable, c'est que tous les membres du conseil, qui
avaient acquis de la clbrit dans la rvolution, furent d'abord d'avis
de ne point lever la garde nationale de Paris, et qu'ensuite, obligs de
se rendre sur ce point, ils conseillrent de ne point mettre de choix
dans la composition des cadres. Les autres membres du conseil opinrent
pour la leve de la garde nationale, en surveillant la nomination des
chefs qui devaient commander cette milice urbaine. L'empereur adopta cet
avis; il ordonna en consquence la mise en activit de la garde
nationale de Paris: je n'eus plus qu' excuter des dispositions qui
avaient t prises  l'avance. Il tait trois heures du matin lorsque le
conseil se spara.




CHAPITRE XXVII.

M. de Talleyrand.--L'empereur refuse de le faire enfermer.--Propos qu'on
lui attribue.--Prsentation des officiers de la garde nationale.--Le roi
de Rome.--Allocution de l'empereur aux officiers de la garde
nationale.--Effet qu'elle produit.


On ne cessait d'entretenir l'empereur des menes de M. de Talleyrand; on
prcisait des faits, on indiquait des intrigues; on faisait remarquer
les fatales consquences que trop de longanimit pouvait avoir.
L'empereur coutait, s'indignait de l'audace du diplomate, sans pouvoir
se dcider  svir. La question lui paraissait trop grave pour tre
rsolue autrement que par la victoire, il crut sans doute pouvoir
laisser aller des intrigues que la fortune toufferait. Un homme qui lui
tait tout dvou, essaya de le faire revenir de cette erreur. Vous
n'avez pas de faits,  la bonne heure; mais vous ne pouvez, lui dit-il,
vous faire illusion sur les projets qui roulent dans sa tte. L'occasion
est trop forte, il y succombera. Quand M. de Sartine voyait approcher
une fte, une crmonie qui devait attirer la foule, il mandait les
personnages quivoques que contenait sa vigilance: Je n'ai pas de
reproche  vous faire, leur disait-il, mais demain peut-tre vous en
mriteriez. L'habitude pourrait reprendre son empire, vous succomberiez
 la tentation; je serais oblig de svir; pour vous et pour moi,
prvenez une chute fcheuse, et rendez-vous  telle maison d'arrt. Ils
obissaient, tout se passait avec calme, et personne n'tait compromis.
L'empereur applaudit  l'expdient sans vouloir l'employer. Jamais,
dit-il au dignitaire qui le lui insinuait, jamais je ne donnerai les
mains  la perte d'un homme qui m'a longtemps servi. En revanche, il ne
lui pargna pas les reproches. Un jour, aprs la messe, M. de Talleyrand
tant dans le salon o taient aussi M. l'archi-chancelier, le prince de
Neufchtel et moi, l'empereur s'chauffa, et lui dit les choses les plus
amres. M. de Talleyrand soutint cette pnible scne avec sang-froid;
l'empereur fut sur le point d'adopter les mesures violentes qu'il avait
repousses jusque-l. Nous allons voir, dit-il dans un mouvement de
vivacit: faites entrer M. de Bassano.

Malheureusement le duc tait sorti; on ne le trouva point, l'empereur se
calma, et le prince de Bnvent en fut quitte pour l'orage qu'il venait
d'essuyer. Mais le souverain avait laiss chapper des paroles de colre
contre lui: les rapports ne s'arrtrent plus; chaque jour, il lui
revenait quelque propos coupable. La chose en tait venue au point que,
le lendemain du jour o l'on avait tenu le conseil relatif  la mise en
activit de la garde nationale, on lui rapporta un prtendu propos de
bourse qui avait fait un moment baisser les fonds. On racontait
qu'immdiatement aprs la sortie du conseil, il avait t dit chez M. de
Talleyrand, qu'il n'y avait que les jacobins qui n'avaient pas voulu que
l'on armt les citoyens de Paris, parce qu'ils se proposaient encore de
faire des leurs. Ce propos pouvait bien tre vrai; mais il n'avait
certainement pas t tenu par M. de Talleyrand, dans la circonstance o
on le lui attribuait. Je voulus m'assurer du fait, et il fut constat
que, lorsqu'il tait rentr, c'est--dire  trois heures du matin, il
n'y avait plus personne chez lui [22], qu'il se coucha en arrivant, et
que le lendemain la bourse tait ferme avant que l'on et ouvert les
rideaux de son lit.

[22: Ce fut madame de Brignolet qui sortit la dernire du salon de M. de
Talleyrand, plus d'une heure avant qu'il revnt des Tuileries.]

Aprs la scne dont je viens de rendre compte, M. de Talleyrand ne fut
plus autoris  rien attendre de l'empereur. Il brla ses papiers, fit
disparatre tout ce qui pouvait le compromettre, et redoubla d'efforts
pour chapper au sort que ses menes lui avaient fait.

L'empereur resta encore dix ou douze jours  Paris pour recevoir le
serment de fidlit des officiers de la garde nationale. La crmonie
eut lieu dans le salon dit des Marchaux.

Pendant la messe, madame de Montesquiou, gouvernante du roi de Rome,
reut ordre de porter ce jeune prince dans l'appartement de l'empereur.
Elle le fit; l'office divin continua, et, quand il fut prs de sortir de
la chapelle, l'empereur l'envoya de nouveau avertir d'amener l'enfant
jusqu' la porte du salon qui communique immdiatement  celui des
Marchaux, et de faire en sorte d'entrer dans celui-ci en mme temps
qu'il y entrerait lui-mme, en venant de la chapelle par la porte
oppose.

La messe acheve, l'empereur emmena l'impratrice, qui d'ordinaire
marchait avant lui. Il entra dans le salon des Marchaux; la porte
oppose  celle par laquelle il arrivait s'ouvrit, et l'on vit entrer
madame de Montesquiou, qui portait le jeune roi sur ses bras; personne
n'tait prvenu, et on ne devinait pas ce que cela voulait dire.

L'empereur le fit poser  terre, et le prenant par une main, tandis que
sa mre le tenait de l'autre, il s'avana au milieu du cercle des
officiers de la garde nationale, qui garnissaient le pourtour du salon
des Marchaux; la singularit de ce spectacle, autant que le respect
qu'il imprimait, avait tabli un silence absolu.

L'empereur parla en ces termes: Messieurs les officiers de la garde
nationale de la ville de Paris, j'ai du plaisir  vous voir runis
autour de moi. Je compte partir cette nuit pour aller me mettre  la
tte de l'arme. En quittant la capitale, je laisse avec confiance au
milieu de vous ma femme et mon fils, sur lesquels sont placs tant
d'esprances. Je devais ce tmoignage de confiance  tous ceux que vous
n'avez cess de me donner dans les poques principales de ma vie. Je
partirai avec l'esprit dgag d'inquitudes, lorsqu'ils seront sous
votre garde. Je vous laisse ce que j'ai au monde de plus cher aprs la
France, et le remets  vos soins.

Il pourrait arriver toutefois que, par les manoeuvres que je vais tre
oblig de faire, les ennemis trouvassent le moment de s'approcher de vos
murailles. Si la chose avait lieu, souvenez-vous que ce ne pourra tre
l'affaire que de quelques jours, et que j'arriverai bientt  votre
secours. Je vous recommande d'tre unis entre vous, et de rsister 
toutes les insinuations qui tendraient  vous diviser. On ne manquera
pas de chercher  branler votre fidlit  vos devoirs, mais je compte
sur vous pour repousser toutes ces perfides instigations.

L'empereur tait mu en parlant aux officiers de la garde nationale, et
il tait au moment de terminer son discours, lorsque, prenant lui-mme
son fils entre ses bras, il le promena ainsi devant le cercle des
officiers de la garde nationale, qui ne purent rsister  ce spectacle,
et qui clatrent par des milliers de cris de _vive l'empereur! vive
l'impratrice! vive le roi de Rome!_ Il resta longtemps au milieu d'eux
aprs que l'impratrice et le roi de Rome furent rentrs dans leur
appartement; il ne pouvait qu'tre satisfait et plein d'esprances, en
voyant tant d'lan; dans le fait, les ides de tout ce qui tait l
taient bien loignes de ce qu'on a vu arriver moins de deux mois et
demi plus tard.

Le soir, l'empereur avait chez lui les personnes qui jouissaient de la
faveur des entres particulires, c'tait le 21 janvier 1814; il se
retira de bonne heure, en disant  ceux qui taient prs de lui: Au
revoir, messieurs; nous nous reverrons peut-tre. J'avais l'honneur
d'tre chez lui ce soir-l: il m'accabla de tristesse, parce qu'il me
fit l'effet de quelqu'un qui fait un dernier adieu.

La rgence et son conseil avaient t organiss dans la mme forme que
pendant la campagne prcdente; l'empereur partit  minuit pour se
rendre  Chlons-sur-Marne.

 aucune poque de l'histoire, la France ne s'tait trouve dans une
position aussi critique; il est inconcevable qu'avec une arme aussi peu
considrable, l'empereur ait tenu en chec pendant autant de temps des
forces ennemies qui n'avaient qu' marcher franchement pour arriver  la
capitale, et il faut croire que si elles ne l'ont pas fait d'abord,
c'est parce qu'elles voulaient faire concorder les progrs de leurs
oprations militaires avec quelques projets de dsorganisation du
systme de gouvernement qui tait tabli en France. J'ai toujours cru
particulirement que l'empereur avait pntr leurs desseins sous ce
rapport, et que c'tait l en grande partie la raison pour laquelle il
n'avait jamais voulu croire  aucune disposition de paix de leur part,
comme aussi j'ai cru m'apercevoir que c'tait alors qu'il regrettait de
ne l'avoir pas faite  Dresde avant que l'empereur de Russie et acquis
cette influence qui l'avait rendu l'arbitre des volonts de toutes les
puissances de l'Europe.

 peine le ministre anglais Castlereagh avait-il quitt l'Angleterre
pour se rendre  l'arme allie, que l'on vit les princes de la maison
de Bourbon se mettre en mouvement. M. le comte d'Artois suivit la mme
route que M. Castlereagh, et vint jusqu' Vesoul, en Franche-Comt; son
fils an, M. le duc d'Angoulme, vint par mer au quartier-gnral du
marquis de Wellington, qui tait  Saint-Jean-de-Luz, prs Bayonne; et
son second fils, M. le duc de Berry, vint  l'le de Jersey sur la cte
de Normandie et de Bretagne. La prsence de ces princes sur le
territoire donna  penser srieusement sur les projets des ennemis,
comme aussi elle fournit la preuve de la rsolution o l'on tait de ne
point se prter aux instances des ennemis pour un changement de
gouvernement.

Il y avait avec chacun des princes un ou deux Franais migrs, qui
essayaient de leur faire des partisans, et de rchauffer dans les
esprits l'ancien attachement des Franais pour la maison de Bourbon;
mais ils n'obtenaient aucun succs, comme on le verra par les dtails
que je vais donner.

Ils avaient si peu de partisans en France, que tout le monde
s'empressait de les desservir sous main. M. de Talleyrand lui-mme tait
un de ceux qui taient le plus assidus  m'envoyer tout ce qu'il
apprenait des alentours de M. le comte d'Artois, et des mouvements que
se donnait le marquis de Lasalle, qui tait en exil 
Chtillon-sur-Seine, d'o il courait toute la Bourgogne pour l'agiter.

J'tais parvenu  avoir un agent trs prs du duc d'Angoulme, et
j'avais connaissance de presque tous les rapports qu'il adressait au
roi; assurment ils n'taient pas satisfaisants, et ne prsentaient pas
grande esprance. L'empereur fut inform de cet tat de choses, et il
fit sans doute demander  Chtillon des explications sur une conduite
qui devait faire suspecter les intentions o on lui disait tre de
vouloir la paix. Il parat qu'il fut cout, puisqu'on lui fit rpondre
que les allis avaient signifi aux princes de la maison de Bourbon
l'ordre de se retirer. Ces menes eurent un effet fcheux pour les
allis; on entrevit leurs intentions, on perdit la confiance que l'on
avait eue jusque-l dans leur langage, et vraisemblablement si l'on
avait obtenu un succs, que l'on et eu un peu de temps, on aurait
rveill la nation, qui commenait  s'apercevoir que les ennemis la
trompaient.

Schwartzenberg s'avanait sur Paris par la route de Bourgogne, Blucher
arrivait par celle de la Champagne. J'eus peur pour le pape, qui tait
encore  Fontainebleau, et je me htai de demander  l'empereur la
conduite que je devais tenir dans cette circonstance.

L'empereur venait d'apprendre de nouveaux dtails sur la conduite du roi
de Naples, qui avait joint ses troupes  celles des Autrichiens, et qui
marchait lui-mme contre le vice-roi d'Italie. Il m'ordonna de faire de
suite repartir le pape et les cardinaux pour Rome, en vitant de les
faire passer par des contres dj occupes par les allis, et d'crire
au vice-roi d'Italie, ainsi qu'au prince Borghse, pour leur faire part
de cette disposition. Le saint Pre passa par le Berri et Toulouse, puis
Avignon, Grenoble, Chambry. Les cardinaux le suivirent. Tout ce cortge
fut remis aux avant-postes autrichiens vers Parme, et arriva juste 
Rome pour en expulser toutes les autorits napolitaines; l'opration
tait bonne, mais elle aurait d tre faite deux mois plus tt.




CHAPITRE XXVIII.

Arrive de l'empereur  l'arme.--Affaire de Brienne, de Champeaubert,
etc.--Prise de La Fre, de Soissons.--Le marchal Victor.--Consquences
de son inaction.--Nouvelle dputation des tratres  l'empereur
Alexandre.--Situation de Paris.


L'empereur, en arrivant  Chlons, avait fait attaquer de suite l'arme
prussienne, qui s'avanait par la route de Toul, et il l'avait mene
battant jusqu'au-del de Saint-Dizier; mais pendant ce mouvement,
l'arme russe et autrichienne qui s'avanait par la route de Troyes,
poussa jusqu'au confluent de l'Yonne et de la Seine, passa la premire
de ces rivires sur le pont de Montereau, et poussa un corps de huit 
dix mille hommes jusqu' Fontainebleau, o il entra.

Les troupes que l'on avait tires de l'arme d'Espagne se trouvaient
heureusement au moment d'arriver. On leur envoya l'ordre de traverser
Orlans et tampes, pour passer sur la route de Paris  Fontainebleau;
les ennemis ne les attendirent pas, ils se retirrent par le mme chemin
qu'ils taient venus.

L'empereur, aprs avoir pouss au-del de Saint-Dizier, fit une marche
par sa droite pour venir tomber sur les derrires de tout ce qui s'tait
avanc sur Paris par la route de la Bourgogne; les ennemis avaient
eux-mmes fait un mouvement pour venir  sa rencontre, et il y eut un
combat trs srieux  Brienne, qui fut emport sur les ennemis, qui le
reprirent presque aussitt. Il y eut un dsordre et un incendie presque
total de Brienne,  la manire des Russes. La rsistance que l'on trouva
 Brienne fit perdre  l'empereur un temps qu'il esprait employer 
d'autres oprations. Le corps du gnral Blucher s'tait rorganis; il
n'avait pas t trs maltrait, il se porta de nouveau sur Chlons, o
il prit l'ancienne route de Paris, qui mne par toge et Montmirail.
Cela obligea l'empereur  se rapprocher de la Seine, pour avoir au moins
un de ses flancs  couvert. Dans cette position, il fut joint par les
troupes qui venaient d'Espagne; c'est avec elles et sa garde qu'il
partit  l'improviste, en laissant les marchaux Macdonald et Oudinot
pour imposer aux ennemis. Il passa par la traverse de Coulommiers 
Szanne, et vint prendre en flanc les corps russe et prussien qui
taient en pleine marche sur Paris. Ce fut ce mouvement qui donna lieu
aux deux actions de Champeaubert et de Montmirail, o l'empereur mit en
pices le corps russe de Sacken, ainsi qu'un corps prussien, qui sans
cela auraient pu tre  Paris le 15 fvrier. Il les poursuivit
jusqu'au-del de Chteau-Thierry. On fit, dans ces deux journes, dix 
douze mille prisonniers, que l'on amena  Paris. La population des
cantons sur lesquels on s'tait battu se livra  toute sorte de fureurs
et de vengeances sur les ennemis pars; elle en fit un grand massacre,
et il n'y a nul doute que, si l'on avait eu des armes  donner, il en
aurait t de mme d'un bout de la France  l'autre.

Les ennemis se retirrent de Chteau-Thierry, partie sur pernay, d'o
ils gagnrent Chlons, et partie sur Soissons, qui venait d'tre enlev.
Les troupes ennemies qui avaient pass le Rhin vers Wesel et Cologne,
aprs avoir travers la Belgique, taient entres en France par Lige et
Beaumont, s'avanaient par Rethel, Reims et Soissons. L'empereur avait
ordonn qu'on armt cette dernire place, qui depuis plus de deux
sicles n'tait plus regarde comme un poste militaire. On y avait mis 
la hte quelques pices de canon que l'on avait tires de La Fre, et, 
l'aide de quelques palissades, on avait organis une dfense passable;
mais dj le mauvais gnie tait dans nos armes: partout o l'empereur
n'tait pas, nous ressemblions aux armes que nous avions si souvent
dissipes comme de la poussire.

Les ennemis s'approchrent de l'Aisne; ils sommrent la place de La
Fre, qui se rendit en effet, sous le prtexte inconcevable qu'elle
n'tait point une place de guerre, mais une cole d'artillerie; qu'elle
ne devait pas compromettre les habitants ni leurs proprits par une
dfense que ne comportaient ni le rang ni l'tat de la place. Les
ennemis y trouvrent de quoi venir rduire Soissons, qu'ils prirent de
vive force et livrrent au plus affreux pillage. Cet vnement contraria
beaucoup l'empereur; il y marcha sur-le-champ, parce qu'il tait encore
sur les lieux. Il y remit une garnison avec du canon, et partit de suite
 marches forces pour dborder le flanc droit de la grande arme
ennemie, qui s'tait porte en avant aussitt qu'elle avait su
l'empereur parti pour Montmirail. Les deux marchaux chargs de la
contenir avaient sagement pris le parti de se retirer sans se
compromettre. L'empereur les joignit vers Provins; il fit attaquer
Montereau-sur-Yonne, l'emporta de vive force, fit rtablir le pont et
poursuivre l'ennemi avec vigueur sur la route de Sens. Pendant ce
temps-l, le corps du marchal Victor, qui, par la direction qu'on lui
avait donne, arrivait  Bray-sur-Seine, au-dessous de Nogent, avait
ordre de passer la rivire tout en arrivant, et de se porter sur la
grande route de Sens, dj obstrue par les colonnes ennemies, qui se
retiraient. Il n'y a nul doute que, si ce corps d'arme avait excut ce
qui lui avait t ordonn, la grande arme ennemie aurait t mise dans
un dsordre affreux, et aurait perdu un nombre prodigieux de
prisonniers. Les officiers d'tat-major de l'arme ennemie en sont
convenus eux-mmes quelque temps aprs, et ont mme ajout qu'il y avait
eu un moment d'hsitation si l'on n'ordonnerait pas de se rapprocher du
Rhin; mais que, lorsqu'on vit que les troupes franaises qui devaient
agir sur la haute Seine ne la passaient pas, on avait pris le parti de
suspendre toute rsolution de retraite, et que l'on tait parvenu 
remettre de l'ordre dans l'arme.

On m'a rapport depuis que ce fut  ce moment-l qu'il arriva au
quartier-gnral de l'empereur Alexandre une nouvelle dputation des
tratres dont une ville comme Paris a toujours le malheur d'tre
empoisonne; on m'a dit que l'empereur Alexandre avait hsit  se
prter aux vues qu'on lui proposait, tant cela lui paraissait odieux.

Pourquoi le corps du marchal Victor n'a-t-il pas fait son devoir? Ce
n'est pas sans doute par mauvaise intention, mais bien probablement, ou
pour le dire sans contester aucune des bonnes qualits de ce gnral,
parce qu'il n'tait pas pntr de la position des ennemis, ni de celle
de l'empereur, ni par consquent de l'importance du service qu'il
pouvait rendre. En portant rapidement ses troupes au-del de la Seine,
sur la ligne de retraite des ennemis, il aurait dcid leur mouvement
rtrograde: en suspendant le sien, il a arrt celui des ennemis, et
rendu celui de l'empereur sans effet.

Il faut aussi compter pour quelque chose la lassitude universelle o
chacun tait, laquelle faisait que l'on tait devenu insensible  tout;
l'on ne jugeait plus de ce qu'on pouvait faire, on ne comptait plus que
le temps que pouvait durer encore une agonie  laquelle on ne voyait
aucun remde.

Cette inactivit du corps du marchal Victor donna de l'humeur 
l'empereur, qui disait tout haut: On ne m'obit plus, on ne me craint
plus, il faudrait que je fusse partout.

Elle eut encore une consquence plus funeste, non seulement en ce
qu'elle rendit de nul effet le mouvement offensif dans lequel ce corps
jouait un rle principal, mais encore parce qu'il restait  l'empereur
si peu d'occasions pour combiner d'autres oprations dcisives, qu'il
tait doublement  regretter que le corps d'arme n'et pas t confi 
des mains plus habiles dans la circonstance qui venait d'chapper. La
non russite de cette entreprise sur la haute Seine tait le cachet de
notre impuissance, parce que les derniers moyens qui nous restaient y
avaient t employs. Aussi on se hta de conclure un armistice qui ne
devait durer que quelques jours, et, comme l'on n'apercevait pas du ct
des ennemis la ncessit d'une mesure semblable, on se bera encore de
nouvelles esprances de paix. On se flatte aisment de ce que l'on
dsire, et on ne voyait pas un individu qui ne la demandt  grands
cris. J'ai ou dire  l'officier-gnral franais qui avait t charg
de rgler les conditions de cet armistice, que, s'il avait eu l les
pouvoirs de traiter la paix, il aurait encore obtenu la frontire du
Rhin et les sommits des Alpes. Pendant cet armistice, on ramassait les
jeunes soldats pars qui, pendant les mouvements perptuels de ces
marches forces, avaient quitt les colonnes; on rassemblait tout ce qui
se trouvait dans les dpts, en un mot on rorganisait le mieux possible
tout ce qui avait besoin de l'tre.

C'est le moment de parler de l'tat politique dans lequel se trouvait
Paris.

Nous tions alors dans les premiers jours de mars; nos troupes taient,
 peu de chose prs, sur l'Oise d'un ct, et sur l'Aube de l'autre.

Cette occupation du territoire national par les troupes trangres avait
fait refluer sur Paris une quantit prodigieuse de monde: 1 tous les
fonctionnaires et employs des administrations; 2 les familles
franaises qui, ayant cru pouvoir s'tablir dans des pays runis  la
France depuis prs de quinze ans, en taient parties  l'approche des
ennemis, et s'taient successivement retires jusque sur la capitale; 3
les indignes de ces mmes pays qui, ayant pous chaudement les
intrts de la France, pensaient avoir quelque chose  craindre de
l'esprit de parti et de raction, et avaient suivi les premiers.

La terreur dont il n'tait pas possible de gurir l'esprit de ceux qui
en taient atteints en avait aussi pouss un grand nombre d'autres sur
leurs traces; tous les individus qui avaient t loigns de Paris par
des mesures administratives y taient rentrs  la faveur de ce
dsordre, en allguant avec raison qu'on aurait pu leur imputer  crime
d'tre rests dans un pays occup par les ennemis, et saisir ce prtexte
pour rendre leur position plus mauvaise encore. Ce fut l le motif dont
se servit M. l'archevque de Malines pour quitter son diocse, et il
avait raison, cela lui tait d'ailleurs ordonn. En mme temps que les
individus qui avaient t loigns de Paris y rentraient, ceux qui
avaient reu ordre de quitter la Belgique pour des motifs semblables
profitaient de cette occasion pour y rentrer aussi; de manire qu'il en
rsultait un double mal. Les dpartements de l'est et du midi o les
troupes ennemies avaient pntr offraient les mmes inconvnients.
L'administration tait  peu prs sans force; on lui rendait compte de
tout, mais on ludait ceux de ses ordres qui pouvaient engager une
responsabilit que l'on craignait dj de compromettre, tant l'on
regardait la chute de l'empereur comme probable; les esprits
s'occupaient moins de la position des affaires intrieures que de
chercher  dmler leur avenir  la suite des progrs des ennemis,
auxquels on ne voyait plus de moyens de rsister.

L'arrive du comte d'Artois  Vesoul paraissait avec raison ne devoir
pas tre trangre aux projets ultrieurs des allis, et quoique l'on
et dit qu'il avait t invit par ces mmes allis  s'loigner, l'on
ne fut pas plus calme, parce que l'on apprit presque aussitt son retour
dans cette ville. L'on savait de mme la prsence du duc d'Angoulme au
quartier-gnral de l'arme anglaise  Saint-Jean-de-Luz; mais le peu
d'gards qu'avait pour lui le gnral en chef de cette arme, chose dont
tous les habitants de ces contres taient tmoins, suffisait pour
empcher que l'on crt qu'il entrait dans les projets des puissances
trangres de renverser le gouvernement tabli en France, pour y
replacer l'ancienne dynastie, dont on n'avait l'air de se servir que
comme d'un moyen politique.

Un hasard extraordinaire avait mis  ma disposition un agent franais,
que M. de Blacas, qui tait  Londres, avait envoy  travers la France
 M. le duc d'Angoulme. J'avais eu avis de son voyage par Londres mme,
je l'avais fait arrter; il avoua tout, et, pour se mieux sauver, il
prit le parti de gagner de l'argent des deux cts. Je le laissai aller
et venir autant qu'il voulut, mettant beaucoup plus d'importance 
savoir ce qui se rattachait au duc d'Angoulme, qu' ce qu'il pouvait
lui rapporter de l'intrieur de la France. Cela ne pouvait pas avoir un
grand intrt pour un prince qui n'avait de moyens que l'arme ennemie.
C'est par cette voie que j'ai eu connaissance de la plupart des rapports
que le duc d'Angoulme adressait au roi,  Londres, o ce prince tait
encore, et comme je ne pouvais pas supposer qu'il le trompait, je voyais
par ces rapports combien le duc d'Angoulme avait peu d'espoir de
russir, et combien il se louait peu de l'accueil qu'il rencontrait
partout, sans omettre mme le gnral en chef Wellington. C'est par ces
mmes rapports que j'appris que MM. Ravez et Lain n'osaient mme pas
aller chez M. le duc d'Angoulme pendant le jour, et que, si M. de la
Rochejaquelein ne leur et mnag une entre furtive la nuit, par une
fentre, ils n'auraient os le faire. Ce qui me faisait prendre
confiance dans ces rapports, c'est que le gnral Wellington lui-mme
avait dit  Saint-Jean-de-Luz, en parlant du duc d'Angoulme, qu'il
n'avait reu aucune instruction de son gouvernement pour favoriser la
guerre civile en France, qu'il ne prterait jamais les mains 
l'excution d'un projet qui exposait particulirement les citoyens aux
plus grands malheurs, d'autant plus que l'on traitait toujours 
Chtillon; mais que, si la paix ne suivait pas cet armistice, ce serait
alors que l'on ferait bonne guerre  l'empereur.

Je laissais parvenir trs exactement  Londres les rapports qui taient
adresss de Saint-Jean-de-Luz au roi, aprs toutefois en avoir tir des
copies que j'envoyais  l'empereur. Par toute la France on gmissait,
mais l'on tait tranquille; on attendait tout des vnements contre le
cours desquels on ne pouvait rien.

En Bretagne, et mme dans les dpartements de l'ouest, il ne se passait
rien contre l'ordre de choses sous lequel on vivait depuis la fin de la
guerre civile, ni contre l'obissance que l'on devait au gouvernement.
Cependant M. le duc de Berri tait  Jersey, prs des ctes de Bretagne;
et comme depuis longtemps il y avait un espionnage organis entre les
ctes de Saint-Malo et les les soumises  l'Angleterre, on aurait connu
d'une manire positive tout ce qui aurait pu se pratiquer autour de ce
prince de la part des anciens chefs du parti royaliste dans cette
province: mais, d'aprs ce que j'ai appris depuis, il y avait longtemps
que le commissaire gnral de police trahissait son devoir, et nanmoins
il ne sut point exciter de mouvement. L, comme ailleurs, on attendait
les vnements, et on ne se souciait pas de s'exposer  des malheurs
particuliers avant de savoir quelles seraient les probabilits du succs
d'une nouvelle entreprise.

La province mme, dans laquelle se trouvait M. le comte d'Artois ne
s'agitait point, et les hommages qu'on lui rendait n'taient que ceux
qu'on ne pouvait pas lui refuser sans se compromettre, parce que, dans
cette province, o l'on avait vu dfiler les armes ennemies, on pouvait
juger bien mieux que partout ailleurs de leur supriorit; et si l'on ne
se dclarait pas davantage en faveur de l'ancienne dynastie, c'est que
les souverains allis ne s'taient pas encore prononcs. Paris tait
alors livr  des inquitudes beaucoup plus grandes que celles qu'il
avait jamais connues. Comment la politique n'aurait-elle pas t le
sujet de toutes les conversations? Dans cette circonstance, pouvait-on
cacher  cette nombreuse population ce dont elle tait menace? En
s'entretenant de ce sujet, on exagrait les dangers de la mauvaise
situation dans laquelle on se trouvait, et l'on ne s'arrtait  rien de
constant, parce que l'on n'entrevoyait point de moyen de salut.

Il y avait des runions partout, depuis les salons jusqu'aux boutiques
et aux lieux publics; ce n'tait qu'un colportage continuel de tout ce
qui pouvait le plus dtriorer le peu d'espoir qui restait peut-tre
encore. Toutes ces diffrentes classes dans lesquelles on a continu de
diviser la population, en ragissant les unes sur les autres, avaient
fait disparatre jusqu'aux traces de l'nergie dont on avait si grand
besoin.




CHAPITRE XXIX.

tat de la capitale.--Contes divers.--Comits.--Complot contre la vie de
l'empereur.--Le secrtaire de M. d'Albert.--M. de Vitrolle.--Calcul de
M. Angls.--L'empereur Alexandre et le gnral Raynier.


La capitale, comme je l'ai dit, tait devenue  peu prs le seul point
o on tait encore  l'abri des irruptions des troupes lgres et de
tous les maux qui les accompagnent. Dans un rayon de plus de trente
lieues autour de Paris, on tait venu y mettre  couvert sa famille, son
mobilier et tout ce que l'on avait de prcieux, et enfin les habitants
des campagnes les plus voisines avaient fait entrer en ville jusqu'
leur btail; les faubourgs en taient remplis. Les logements taient
devenus rares; dans toutes les maisons, on pratiquait des cachettes o
l'on enfermait tout ce que l'on croyait expos  une spoliation.

Que l'on se figure les contes vrais et faux qui circulaient au milieu
d'un tel tat de choses, que l'on y ajoute les propos des halles et
marchs, des rues, des places publiques et des oisifs, et l'on aura une
juste ide de la situation dans laquelle tait Paris. La surveillance
tait inutile, parce que l'action des surveillants ne pouvait tre
suivie d'aucun effet. Les mesures coercitives eussent fait clater une
insurrection; et c'tait bien le moindre soulagement que l'on pouvait
donner  tant de monde qui souffrait, que de lui laisser le droit de se
plaindre. Il y avait plus de motifs qu'il n'en fallait pour justifier
des arrestations; mais pour tre juste, il aurait fallu arrter tant de
monde que les prisons, eussent-elles t doubles, n'auraient pas suffi
pour contenir tout ce qui aurait plus ou moins mrit d'y tre enferm.

D'ailleurs j'ai toujours t persuad que la multitude n'est jamais 
craindre tant qu'il reste une ombre d'autorit. Il y avait quelque chose
qui occupait davantage mon attention.

J'avais appris qu' l'arme mme, et aprs les succs de Champeaubert,
il s'tait manifest de trs mauvais desseins parmi des officiers
suprieurs. Cela tait parvenu jusqu' Paris, o l'on n'esprait dj
presque plus; c'est seulement depuis ce moment que les hommes,
accoutums depuis vingt-cinq ans  fomenter des rvolutions et  donner
le mouvement dans tous les grands dsordres, commencrent  concevoir de
l'espoir pour l'excution de ce qu'ils rvaient depuis nos dsastres, et
qu'enfin ils mirent de nouveau les fers au feu, comme ils l'avaient fait
 diffrentes poques de la rvolution, jusqu'au 18 brumaire. Ils
s'occuprent ds lors  rechercher les lments de trouble; ils les
chauffrent; ils recueillaient les mauvaises nouvelles, les
exagraient, et les rpandaient avec art sur les diffrends points de la
capitale; tout cela tait connu de l'administration de la police. Les
mauvaises dispositions taient trop gnrales pour qu'elles chappassent
aux esprits les plus borns, mais aussi elles offraient un champ si
libre aux excitateurs, qu'elles les dispensaient de se faire remarquer
par aucune dmarche ou fait particulier qui aurait donn occasion de les
saisir, et de commencer une information qui aurait pu produire un
rsultat.

On voyait bien que l'on abandonnait l'empereur, mais on ne remarquait
pas de quel ct ceux-l mmes qui l'abandonnaient tournaient leurs
regards; ils ne laissaient rien apercevoir parce que l'on traitait
encore  Chtillon, et qu'un mot de l aurait pu dtruire tous leurs
projets et les jeter dans la plus fcheuse des positions.

Je n'ignorais pas l'existence de quelques petits comits dans lesquels
se rendaient M. le duc d'Alberg ainsi que M. Angls, qui tait le chef
du quatrime arrondissement de la police, et qui, au conseil de police,
tait celui qui poussait aux mesures extrmes de rpression. Il ne
m'avait pas dit un mot de cette association, mais je n'eus pas besoin de
lui pour tre inform que l'on ne faisait qu'y parler, et que l'on
n'agissait pas.

Il n'y avait chez ces messieurs que de la bonne volont, de laquelle
bien certainement je leur aurais demand compte, si les choses avaient
pris une tournure diffrente. Le seul fait duquel ce comit se soit
rendu coupable, c'est, je crois, l'envoi de M. de Vitrolle  l'arme
allie, pour connatre si, en travaillant pour les Bourbons, on pouvait
esprer d'tre appuy, et ne pas tre expos  perdre la tte.

Cette dmarche tait prudente, puisque tout ce que l'on pouvait faire
tait subordonn  ce que dcideraient les allis, et ce n'tait
qu'aprs s'tre mis en communication avec eux, que l'on pouvait
commencer  travailler avec quelque espoir de succs.

J'ai pens que M. Angls n'tait entr dans cette association qu'avec le
projet de m'en rendre compte, si M. de Vitrolle avait apport une
rponse peu favorable, et avec celui de profiter de ce que cela aurait
eu d'avantageux dans la supposition oppose. Avant cela M. d'Alberg
avait dj envoy son secrtaire particulier  l'arme russe, pour y
joindre M. *** et le gnral Jomini, avec qui ce secrtaire tait li.
Il arriva au gnral russe, lorsqu'il tait encore 
Francfort-sur-le-Mein, et il marcha avec l'arme ennemie jusqu'au moment
o elle passa le Rhin. Je fus avis de son retour et je l'envoyai
chercher; il me rapporta beaucoup de particularits qui, sans mriter
une foi absolue, me laissaient suffisamment apercevoir que les ennemis
allaient de nouveau organiser des communications rgulires avec Paris.
Mais en mme temps je remarquai que ce secrtaire de M. d'Alberg, qui
avait quitt le quartier-gnral russe, avant l'arrive de lord
Castlereagh, ne croyait nullement  des projets favorables  la maison
de Bourbon, de laquelle on ne parlait point au quartier-gnral de
l'empereur Alexandre.

Ce n'tait que depuis l'arrive du ministre anglais que ce projet-l
avait t adopt; c'tait aussi pour s'en assurer que M. d'Alberg se
dcida  faire partir M. de Vitrolle. M. Angls savait ce dpart, et me
le laissa ignorer. Je fus averti cependant le jour mme de son dpart,
que l'on envoyait un missaire au comte d'Artois, mais l'on ne me disait
pas son nom [23]. Il tait bien difficile de l'apprendre et de le saisir
en aussi peu de temps. On m'a assur que le rapport que fit M. de
Vitrolle aux allis ne fut pas sans influence sur la rsolution que prit
l'empereur Alexandre de prcipiter du trne l'empereur Napolon.

[23: La personne qui me dnonait le dpart de Vitrolle, en s'exprimant
ainsi, ne disait pas son nom; seulement elle rendait compte du fait;
cependant elle avait vu M. de Vitrolle, et elle savait toute sa mission;
mais cette personne, qui se disait mon amie, qui reconnaissait tout haut
les obligations qu'elle m'avait, ne voulait pas en dire davantage, parce
qu'elle voyait que l'difice s'croulait; et elle voulait se retirer de
dessous, en se rservant les moyens de venir m'achever la dnonciation,
si les affaires eussent mieux tourn.

Ce faux ami a t un des plus acharns  ma perte, aprs les vnements
du 22 juin 1815, et je l'avais protg de mon pouvoir et aid de ma
bourse en 1812.]

M. de Vitrolle tait un agent des postes que M. de Lavalette avait plac
par gard pour quelques-uns de ses amis. Depuis l'envahissement de la
France il tait devenu pour ainsi dire impossible de communiquer avec
l'Italie, o tait encore l'arme du vice-roi. M. de Lavalette avait
imagin de charger M. de Vitrolle, sur la reconnaissance duquel il
comptait, d'aller organiser une communication rgulire avec l'Italie,
en passant par la Suisse et les derrires des armes ennemies.

Vitrolle, qui avait t tmoin de l'tat d'anxit de Paris, accepta la
double commission que lui donnrent Lavalette et le duc d'Alberg qu'il
connaissait; en consquence, il se chargea de passer d'abord au
quartier-gnral ennemi, o on l'avait bien adress, et d'y prendre des
informations prcises sur les intentions des souverains allis, aprs
quoi il devait, suivant les circonstances, aller excuter les ordres de
M. de Lavalette, ou se rendre au quartier de M. le comte d'Artois, qui
tait alors  Vesoul; dans tous les cas, c'tait la route qu'il devait
prendre. C'est en revenant de cette mission qu'il tomba entre les mains
des troupes franaises, d'o il se tira par subterfuge, et fit bien;
mais il ne put tre utile  ses commettants, parce qu'il ne rentra 
Paris que lorsque le sort avait dj prononc sur l'avenir. Il s'en
fallut peu qu'il ne payt cher la dmarche dont il s'tait charg; il
fut arrt sous le dguisement d'un domestique, que lui avait fait
prendre le prince de Wurtemberg, commandant de l'avant-garde russe, 
laquelle il s'tait prsent pour tre conduit prs de l'empereur
Alexandre. Le prince Paul le faisait conduire par un officier, dont il
passait pour tre le domestique, lorsqu'ils furent pris par le gnral
Pir, qui commandait nos avant-postes; il ne connaissait pas Vitrolle,
et il les envoya au grand quartier-gnral, o on ne les reconnut pas
non plus d'abord; on n'y avait aucune ide d'une trame de cette espce.
On venait d'envoyer les prisonniers, lorsqu'arriva au grand
quartier-gnral M. de Saint-Dizier, officier de la maison de
l'empereur, qui connaissait Vitrolle. Si celui-ci tait parti une heure
plus tard, c'en tait fait de lui.

Les journaux anglais avaient rendu compte, dans les premiers jours de
mars, de la mission d'un gentilhomme du Dauphin, envoy  M. le comte
d'Artois; ils avaient tir ces dtails de la correspondance du
quartier-gnral russe, o l'on exaltait cette circonstance comme le
prsage d'un heureux succs dans les projets ultrieurs, mais ils
avaient mal rendu le nom de Vitrolle; ils l'avaient crit Vitrieux ou
Vitreux; je cherchai dans tous les cahiers de statistique du Dauphin,
je ne trouvai pas un nom semblable. Je ne doutais dj plus que ce ne
ft l'missaire dont on m'avait annonc le dpart, mais ma pense ne
s'arrta pas sur M. de Vitrolle, que je savais tre employ aux postes,
et en commerce de socit assez habituel avec M. de Lavalette et M.
Pasquier, qu'il voyait chez madame de Vaudemont.

Dans tous les cas, la prise d'un tel homme n'aurait pas produit un bien
grand rsultat; sa mission ne pouvait tre d'aucune utilit; elle ne
tenait encore qu' de l'obscure intrigue. J'ai toujours cru que M. de
Talleyrand en avait t instruit, mais il ne l'avait pas vu avant son
dpart; j'expliquerai cela tout  l'heure.

Au milieu de cet tat de dissolution apparente et dj relle, le
gnral Reynier rentra  Paris; il avait t, comme l'on sait, fait
prisonnier  la bataille de Leipzig, et venait d'tre chang; il avait
pass par le quartier-gnral des souverains allis, auxquels il avait
eu l'honneur d'tre prsent avant d'tre renvoy au quartier-gnral de
notre arme.

L'empereur d'Autriche, en l'accueillant, lui avait dit de conseiller 
l'empereur de profiter des leons que lui-mme avait reues de lui; de
suivre son exemple, en traitant  tout prix, qu'autrement lui, empereur
d'Autriche, ne pourrait plus rien en faveur de sa fille et de son
petit-fils.

L'empereur Alexandre fit particulirement beaucoup d'accueil au gnral
Reynier. Celui-ci lui demanda, dans la conversation, s'il ne le
chargerait pas de quelque chose pour l'empereur Napolon, prs de qui il
allait se rendre, et qui saurait qu'il avait eu l'honneur de le voir.
L'empereur Alexandre lui rpondit que non, qu'il avait  se plaindre de
lui personnellement, et qu'il ne se sentait aucunement dispos  un
rapprochement de quelque nature qu'il ft.

La conversation s'engagea plus avant, et sur les observations du gnral
Reynier, que l'empereur tait le chef de l'tat, l'empereur Alexandre
lui rpliqua: Mais ce chef, c'est vous (l'arme) qui l'avez fait, et si
l'on exige de vous que vous en preniez un autre, pourquoi ne le
feriez-vous pas pour vivre en paix avec tout le monde? Le gnral
Reynier rpliqua qu'indpendamment de ce que l'on ne trouverait personne
qui pt remplacer l'empereur, les souverains allis seraient autoriss 
concevoir bien peu d'estime pour une nation qui abandonnerait si
lgrement un prince qu'elle avait si solennellement proclam.
L'empereur de Russie rpondit qu'il n'y aurait aucun reproche  faire 
la nation puisqu'elle aurait cd  la force des circonstances; que
quant au choix, il semblait dj indiqu par le suffrage accord par
l'empereur  celui de l'arme qu'il considrait, sans doute, comme le
plus capable de gouverner, et il dsigna nominativement Bernadotte. Le
gnral Reynier rpondit comme il le devait, sans se permettre aucune
rflexion dfavorable au marchal Bernadotte: il demanda cong, et
revint  Paris, o il me raconta lui-mme cette conversation:
Assurment, d'aprs le rapport du gnral Reynier, on peut croire sans
invraisemblance que l'empereur de Russie voulait abattre l'empereur
Napolon. Le langage pacifique qu'on prtait aux allis,  Chtillon
n'tait qu'une feinte, et il n'est pas juste de dire qu'il a t au
pouvoir de l'empereur d'obtenir la paix  ces confrences. J'en rendis
compte  l'empereur le jour mme, et il me fit l'honneur de me rpondre
qu'il dsirait voir le gnral Reynier. Ce gnral partit  franc-trier
pour arriver plus tt prs de l'empereur [24], mais  la deuxime poste,
il fut attaqu d'un accs de fivre si violent, qu'on fut oblig de le
ramener  Paris dans un tat de transpiration qui fut suivi d'un
refroidissement, et enfin il eut une maladie inflammatoire qui l'emporta
en trs peu de jours, en sorte que l'empereur ne le vit pas.

[24: Un autre individu, nomm Thurot, se rendit au quartier-gnral
russe, et s'y fit passer pour un envoy du parti ennemi de l'empereur;
on l'y accueillit, et, comme cet homme joignait  la plus honteuse
immoralit beaucoup de perfidie d'esprit, il se fit couter. Ce Thurot
avait t secrtaire gnral du ministre de la police, sous le
directoire, jusqu'au 18 brumaire; M. Fouch le renvoya peu aprs cette
poque: depuis lors, il vcut dans l'intrigue. En 1809, il fut condamn
aux fers pour des affaires d'administration dans la grande arme; peu
aprs avoir t relev de ce jugement, il vint  Paris, o il s'tait
attach  M. Angls. De l il se mit  crire au cabinet de l'empereur,
sans y tre autoris, sur toutes sortes de matires et d'individus.
L'empereur, rvolt de son impudence, me demanda sur ce Thurot un
rapport; pour le faire complet, je le fis arrter et enlever ses
papiers; ce qui s'y trouva tait de nature  tre soumis  un conseil
priv, qui le condamna  tre dtenu dans une prison d'tat, comme homme
immoral et dangereux. On le conduisait au lieu de sa dtention,
lorsqu'il s'chappa en chemin, et alla au quartier-gnral ennemi se
donner pour un envoy du parti ennemi de l'empereur. En 1815, ce mme
homme resta  Paris, et s'attacha  un des chefs de l'administration,
pendant que M. Angls tait  Gand. Quel parti servait-il ou
trahissait-il? Je n'en sais rien; mais voil l'espce d'hommes qui a eu
une influence sur nos destines.]

Les armes ennemies taient si rapproches de Paris qu'il tait
impossible d'empcher les alles et venues continuelles qui ont lieu 
la faveur des dsordres qui accompagnent une arme; d'ailleurs les
communications entre Londres et Chtillon passaient par Paris, d'aprs
un accord qui avait t fait. On n'ignorait donc gure la supriorit
des allis ni leurs projets; tout cela rendait la malveillance active,
et rejaillissait sur les provinces. Je n'avais pas attendu que le mal
ft sans remde pour rendre compte  l'empereur de ce que je voyais, de
ce que l'on me rapportait, et de ce que je pressentais, s'il ne faisait
pas la paix  tout prix.

L'armistice n'tait point encore conclu, je pouvais craindre que mon
rapport ne tombt entre les mains des ennemis et ne portt  leur
connaissance un tat de choses qu'il tait du plus grand intrt de leur
cacher; aussi je n'crivis point sur une matire aussi dlicate, je me
servis de l'occasion du retour  l'arme d'un officier du premier
mrite, connu de l'empereur particulirement, et je lui rptai jusqu'
satit tout ce que je le priai de dire de ma part  ce prince; il
remplit exactement sa commission, j'en ai la preuve.

Enfin, voyant que cela ne produisait rien, je me dcidai  crire 
l'empereur pour lui faire part de mes inquitudes que je ne croyais que
trop fondes, et je le priai de me permettre de lui donner la dernire
marque de dvouement qu'il allait bientt tre en mon pouvoir de lui
offrir, en le priant de me permettre de rester comme son commissaire 
Paris pendant le sjour que les allis allaient y faire.

Je lui disais qu'il tait inutile de s'abuser sur la suite de ce funeste
vnement, mais qu'un homme qui se dvouerait pourrait par son exemple
encourager tous ceux qui ayant la possibilit de mettre leur
responsabilit  couvert derrire son autorit, opposerait du moins de
l'inertie  ce que l'on se proposait de faire, et qu'une premire
opposition courageuse dans une pareille circonstance retiendrait bien du
monde dans la voie de l'honneur et ferait parler le devoir. Je fis voir
ma lettre  M. l'archi-chancelier et je la fis aussi voir  M. Pasquier,
qui vint chez moi au moment o je la fermais; j'avais caus avec lui de
tout ce que je craignais, il tait persuad comme moi de tout ce qui
allait arriver; l'empereur me fit l'honneur de me rpondre d'une manire
flatteuse sur la proposition que je lui avais faite, mais il ne
partageait pas mes opinions sur ce que je me flattais de pouvoir faire.
Il me disait mme que dans mon intrt il m'ordonnait de ne pas rester 
Paris, et ajoutait que je m'exposerais au plus grand malheur personnel
si je me mettais  la discrtion des ennemis. Je dus donc abandonner mon
projet, parce que si je n'avais pas russi je n'aurais eu aucune excuse
 donner aprs avoir lud un ordre qui m'avait t adress directement.
Je voyais de tout ct que chacun songeait  soi; on plaignait
l'empereur, mais l'on prenait petit  petit cong de lui. Quelques-uns
des commissaires qui avaient t envoys dans les dpartements pour y
rchauffer l'esprit public, ne correspondaient dj plus, et ne disaient
que ce qu'ils ne pouvaient plus faire. Il n'y avait plus d'nergie nulle
part, l'agonie tait complte, il y a mme eu de ces messieurs qui ont
cherch  se prparer une position nouvelle en se faisant un mrite
d'avoir lud les ordres qu'ils avaient reus des ministres.




CHAPITRE XXX.

Le marquis de Rivire.--Comment on avait song  lui.--Joseph, ses
communications avec Bernadotte.--Folies qui remplissent la tte des
frres de l'empereur.--Intrigue qui empche l'arme d'Espagne
d'accourir.--M. de la Besnardire.--M. de Talleyrand, ses menes, ses
insinuations.


Pendant ces pnibles moments, je reus l'ordre de mettre le marquis de
Rivire en arrestation. Cette mesure tait probablement la consquence
de quelques rapports qui avaient t adresss du Berry, o M. de
Smonville avait t envoy comme commissaire. J'ai toujours cru que
c'tait lui qui avait provoqu cette mesure, en s'adressant directement
au cabinet de l'empereur; car, en vrit, on avait bien autre chose 
faire  l'arme, qu' penser  ce que faisait M. de Rivire. Depuis
longtemps on tait attentif  saisir toutes les occasions de faire voir
 l'empereur que la surveillance de son ministre de la police tait en
dfaut, afin que, dans un moment favorable, que l'on guettait, on et
une masse de petites anecdotes qui dterminassent ce prince  le
changer. J'avais cependant entendu parler de tout ce que faisait M. de
Rivire en Berry, et j'en avais crit  M. de Smonville, et  M.
Didelot, qui y tait prfet. C'est, je crois, lorsque le premier vit que
j'avais les yeux ouverts qu'il se dcida  crire, pour viter un
reproche; mais lorsqu'il reut l'ordre qui en fut la suite, d'arrter M.
de Rivire, les choses taient tout--fait dsespres: il ne l'excuta
pas. Je ne cite cette anecdote que parce qu'elle vient  l'appui de ce
que j'ai dit plus haut, et que j'ai lu crit de la main de M. de
Rivire, que M. de Smonville aurait excut mon ordre s'il ne lui
avait dmontr qu'il servait la cause de Dieu et de la justice.

J'avoue aussi que je faisais peu d'attention  M. de Rivire, parce que
m'ayant lui-mme donn sa parole d'honneur qu'il ne vivrait qu'en
paisible citoyen, je croyais qu'il la tiendrait. Je devais le croire
d'autant plus que, dans le temps de ses plus grands malheurs, il m'avait
dit ces propres paroles: Monsieur, je me regarde comme tellement oblig
envers l'empereur, que si M. le comte d'Artois lui-mme arrivait demain
dans la plaine de Grenelle,  la tte de cent mille hommes, je n'irais
pas le joindre.

C'est cette rponse de M. de Rivire, que je rapportai  l'empereur, qui
lui valut tous les adoucissements que sa malheureuse position reut
successivement; car l'empereur a toujours cru  l'honneur de ceux qui
savaient en donner des preuves; il croyait  celui d'un homme qui, aprs
avoir servi sa cause avec autant de dvouement, disait lui-mme qu'il
s'en dtachait de bonne foi; ds lors toute espce de mauvais traitement
n'et t que barbarie.

Cependant M. de Rivire n'avait pas attendu que M. le comte d'Artois et
cent mille hommes, ni qu'il ft dans la plaine de Grenelle, puisqu'il
avouait que s'il n'avait pas dmontr  M. de Smonville qu'il servait
la cause de Dieu et de la justice, il aurait t arrt.

Vers les premiers jours de mars, le prince Joseph avait envoy (avec la
permission de l'empereur) un agent au prince de Sude, qui venait
d'arriver avec son arme dans les environs de Maubeuge ou de Lige. Il
l'avait envoy, afin de savoir de lui par quel moyen on pourrait porter
les allis  accorder la paix  des conditions supportables. Cet agent
tait revenu avec une rponse qui ne confirmait que trop les mauvais
pressentiments que l'on avait dj. Bernadotte annonait qu'il tait
question d'ter le pouvoir  l'empereur; il engageait  traiter sur ces
bases-l, parce que si les ennemis mettaient le pied  Paris, alors il
n'y aurait plus rien  faire, parce que l'on rtablirait les Bourbons
[25].

[25: Il circula  cette poque des bruits tranges sur le prince Joseph.
On prtendait lui avoir entendu dire que l'empereur ne pouvait plus
faire la paix, mais que lui, Joseph, pouvait l'obtenir avec
l'impratrice. Je n'y ajoutai foi que parce que ce n'tait pas la
premire fois que je voyais les frres de l'empereur se persuader qu'ils
pouvaient tre quelque chose sans lui. Ce qui me surprenait dans la
circonstance dont il s'agit, c'tait de voir le prince Joseph donner
dans des illusions de cette espce; il tait moins avantageux que les
autres, et puis il aimait sincrement son frre. Cependant l'intrigue
s'agitait vivement autour de lui; il me parla lui-mme d'un projet dont
on l'avait entretenu. On voulait le faire proclamer rgent par le snat,
qui aurait prononc la dchance de l'empereur. Joseph voyait bien que,
si cela avait lieu, il serait  la merci des ennemis, aprs leur avoir
ouvert le chemin de Paris, qu'un reste de prestige attach au nom de
l'empereur leur fermait encore; mais j'ai cru qu'en quittant la
capitale, les meneurs ne l'avaient pas laiss partir sans lui donner des
esprances.]

Le message de cet homme resta secret; mais il fut transmis  l'empereur,
qui dj ne doutait plus du projet des souverains allis. Il voyait que,
tout en l'accusant de ne vouloir pas faire la paix, on lui prsentait
des conditions qui n'taient que des sources de guerre, ou plutt qui ne
faisaient que donner aux ennemis le temps de reprendre haleine pour
achever, la campagne suivante, ce qu'ils n'avaient pas la possibilit de
terminer dans celle-ci.

Toutefois l'empereur ne se dcida pas seul, car je me rappelle qu'il
envoya  son frre Joseph les conditions qu'on lui imposait. Il lui
manda d'assembler un conseil (je ne me souviens pas si ce fut celui de
la rgence ou celui des ministres), de les lui communiquer, de
recueillir ensuite les avis et de les lui envoyer. Je ne pus assister au
conseil pour cause d'indisposition, mais M. Mol, qui vint me voir  la
sortie de la sance, me dit sommairement de quoi il avait t question.
Je ne puis que le rapporter de mme: les ennemis, en proposant le
dmembrement de toutes les conqutes achetes par la France au prix de
tant de sang, demandaient encore des srets, comme Besanon, et je
crois quelques autres places de premire ligne qui ouvraient tout--fait
la frontire; on ne pouvait pas appeler cela faire la paix, ce fut
l'opinion du conseil.

L'empereur ne se dissimulait pas que ces propositions n'taient qu'un
pige. Il tait convaincu que les souverains allis avaient dj
prononc, et que tout ce qu'ils lui proposaient n'tait que des
subterfuges imagins pour l'humilier aux yeux de la nation. Il aima
mieux tomber que de se prter  une transaction ignominieuse, qui
peut-tre, ne se consommerait pas. C'tait vraisemblablement aussi parce
qu'on lui connaissait un caractre incompatible avec l'ide d'un outrage
qu'on lui proposait des conditions inadmissibles, mais propres 
accrditer l'opinion qu'il ne voulait pas la paix. On s'apercevait bien
que les ennemis eux-mmes n'avaient pas une grande confiance dans
l'excution d'un plan qu'ils faisaient marcher si lentement; nanmoins
ils n'avaient pas encore os s'expliquer nettement sur leurs projets de
changement de dynastie.

Si dans ce moment-l l'empereur avait t bien servi, comme il devait
l'tre, il aurait d avoir prs de lui, ou du moins sur la haute Loire,
les diffrends corps qui composaient l'arme d'Espagne. S'il les avait
eus, il aurait pulvris les Russes, les Prussiens, ainsi que tous ses
anciens confdrs; alors les Autrichiens auraient trait sparment
pour eux, car l'on avait acquis la certitude que l'empereur d'Autriche
ne voulait point que l'on allt  Paris; c'tait vraisemblablement par
intrt pour sa fille. Le malheur voulut qu' la suite du mouvement
offensif de notre arme sur la haute Seine, il quittt le
quartier-gnral des allis pour se retirer en Bourgogne, et ne repart
plus  l'arme: en sorte que l'empereur Alexandre et le roi de Prusse
restrent les arbitres de l'avenir, et soumirent  leurs vues les
ministres et les gnraux de l'empereur d'Autriche. On a t fond 
croire que cette absence de l'empereur d'Autriche avait t calcule,
car un reste d'affection pour l'impratrice se montrait encore dans les
pices qui manaient de son cabinet. Il n'avait cess de protester
qu'il ne sparerait pas la cause de sa fille et de son petit-fils de
celle de la France. Il avait confi au souverain qui rgnait sur ce
pays son enfant de prdilection, il chrissait sa fille, il gmissait
de la voir expose  de nouvelles inquitudes, il souffrait que Napolon
mconnt les intentions de son cabinet. Ces expressions d'intrt,
cette tendre commisration avaient srement effray ceux qui avaient
arrt la perte de Napolon; ils ne voulurent pas s'exposer aux retours
d'un pre prt  immoler sa fille, ils trouvrent plus prudent de
l'loigner.

J'ai dit que l'empereur pouvait avoir l'arme d'Espagne; il me reste 
raconter comment il ne l'eut pas.

Le duc de Bassano avait, comme je l'ai rapport, entam des ngociations
avec Valencey; elles ne pouvaient russir qu' la faveur du secret,
toutes les mesures avaient t prises pour que rien ne transpirt.
Cependant la transaction n'avait pas t mise  fin, qu'elles taient
dj divulgues. Le parti qui conspirait prit l'alarme, et tel tait son
ascendant, qu'il russit  prsenter cette mesure de salut comme le coup
de grce de nos institutions. Le ministre qui et d le surveiller
pousa ses inspirations, et poussa l'aveuglement au point de se jeter
aux pieds de l'empereur pour lui faire abandonner un projet qui,
disait-il, allait achever de dtruire le prestige qui nous protgeait.
L'empereur le traita durement: mais il tait la clef de la politique de
l'tat, les Anglais avaient pris l'veil; il tait difficile dsormais
de faire russir une combinaison qui d'abord ne prsentait pas
d'obstacles. Les vnements se pressaient, on ne doutait pas que tout ne
ft dispos au-del des Pyrnes pour paralyser une transaction qui
devait tre fatale aux allis. On n'accorda pas assez d'importance  un
acte dont on et d presser l'excution.

Le temps de l'expiration de l'armistice approchait, et l'on ne donnait
aucune suite au trait. J'en crivis  l'empereur; je lui marquai qu'en
voyant commencer les ngociations de Valencey, tout le monde avait conu
l'espoir qu'il en rsulterait au moins l'avantage de pouvoir appeler 
lui l'arme d'Espagne, mais que l'on avait abandonn cette esprance,
puisque rien, pas mme le dpart des princes, ne s'effectuait.

Je ne sais si ce fut ma lettre qui produisit cet effet, mais, courrier
pour courrier, l'empereur donna ordre de faire partir Ferdinand; ce qui
prouve combien ce dpart entrait dans son projet, et que, si on l'avait
entretenu de cette affaire comme on le devait, elle aurait t termine
de manire  ce qu'il pt disposer de son arme qui tait  la frontire
d'Espagne.

Ce fut le 19 mars que les princes espagnols quittrent Valencey pour se
rendre en Espagne par Perpignan, et ce fut le 22 du mme mois que
l'armistice fut dnonc. Jusqu' ce moment, l'intrigue s'tait tenue
muette  Paris, ou du moins s'tait beaucoup observe; elle avait pu
toutefois se mettre en communication avec les allis, peut-tre les
engagea-t-elle  rompre  Chtillon, et  marcher sur Paris. Plus je
cherchais  la pntrer, et plus je trouvais de preuves qu'elle
attendait la certitude d'tre appuye pour dvelopper ses projets, qui
ne pouvaient qu'tre subordonns  la volont des souverains allis;
tant que ceux-ci pouvaient traiter, elle ne s'tait pas prononce. Le
moment arriva enfin; l'on vit rentrer  Paris tous les employs du
ministre des relations extrieures qui avaient t appels tant 
Chtillon qu'au quartier-gnral de l'empereur pendant tout le temps
qu'avaient dur ces confrences.

Parmi eux se trouvait M. de La Besnardire, qui avait dirig la
ngociation. Habitu comme il l'tait aux affaires, il n'avait pu se
mprendre sur les vritables intentions des allis. Ce fut par lui que
M. de Talleyrand eut connaissance de tout ce qui se fit  Chtillon.
J'ai su plus tard que ce diplomate avait eu des communications directes
avec quelqu'un de plus lev, mais ce qu'il avait appris de M. de La
Besnardire, la rupture de l'armistice, celle des confrences, lui
prouvrent que les paroles qu'il avait reues n'taient pas vaines.
Ds-lors il prit plus d'assurance, et ne songea qu' prcipiter une
rvolution dont il avait longuement prpar les lments, mais dont il
n'avait pas arrt la direction, quoique bien dtermin cependant  la
faire servir  la chute de l'empire.

Il n'y avait rien dans les provinces; tout se passait  Paris, et tout
attendait le signal des allis. S'ils ont t bien servis, on peut se
demander avec raison comment ils n'y sont pas arrivs plus tt.

Quant  nous, nous avions dj prouv les funestes effets de la mesure
que nous avions prise  l'gard des administrations, auxquelles on avait
ordonn de se retirer  l'approche des ennemis. Nous tions presque
trangers  la partie du territoire qui tait envahie. La chose tait au
point que, lorsqu'il fallut faire parvenir aux places bloques les
ordres que le ministre de la guerre leur adressait le 19 mars, on fut
oblig d'employer des transfuges; au reste, ces ordres ne signifiaient
rien, car en supposant que le duc de Feltre et pris sur lui d'indiquer
un rendez-vous gnral aux troupes qui dfendaient nos places, le temps
dont elles avaient besoin pour y arriver n'existait pas [26]. C'tait au
moment du passage du Rhin par les armes ennemies qu'il fallait appeler
ces garnisons, les runir, les mettre en ligne, puisque les allis ne
s'occupaient pas de nos places.

[26: Les ordres du ministre de la guerre, qui ne partirent de Paris que
le 20 mars, n'avaient pas encore dpass la frontire, que dj le sort
de Paris tait dcid.]

Je me mis  observer de plus prs M. de Talleyrand, qui avait plusieurs
langages, et qui tait d'ailleurs le seul autour duquel pouvaient se
grouper les hommes de mouvement. Sa position tait dtermine par une
suite d'intrigues sur lesquelles il ne pouvait se promettre de donner le
change. On n'avait pas  la vrit de donnes assez prcises pour svir
contre un homme qui avait le rang qu'il occupait dans l'tat. Mais la
paix et fait clore les rvlations, et M. de Talleyrand tait trop
habile pour ne pas voir qu'il n'y avait dsormais que pril  s'arrter.
Je le considrais donc comme celui qui allait devenir le chef d'un parti
contre l'empereur, mais non pas contre la dynastie qui tait le rsultat
de la rvolution  laquelle il avait eu tant de part.

Il tait dispens de s'envelopper de mystre, s'il avait eu besoin de se
donner du mouvement, parce qu'il voyait bien que l'vnement venait le
trouver. Il connaissait la rsolution des souverains allis, il
observait, attendait de quel ct s'croulerait l'difice. Il venait me
voir quelquefois, m'attendait si j'tais sorti, et se rpandait en
conversations dans lesquelles il dplorait la situation o se trouvait
la France. Il la comparait  celle de Tilsit, et s'criait: Et cela en
six ans! Puis il se dchanait contre le duc de Bassano, parlait
d'adulation, de flatterie, et arrivant enfin o il en voulait venir, il
me disait: Mais que faire dans des circonstances aussi fcheuses? Il ne
convient pas  tout le monde de rester dans une maison qui brle; prenez
garde  vous, il vous arrivera encore une scne comme celle du 23
octobre. Vous le savez, il y a en Bourgogne un certain marquis de La
Salle qui se donne beaucoup d'activit et qui fait des proslytes: cet
exemple gagnera d'autres provinces.

M. de Talleyrand avait raison en ce qui concernait le marquis de La
Salle. J'tais inform de ses tentatives comme du peu de succs qu'il
obtenait. Sans l'arrive des ennemis  Paris, et ce qui en a t la
suite, des moyens semblables  ceux du marquis de La Salle n'auraient
pas fait broncher un homme de tant soit peu d'importance. M. de
Talleyrand ne le dsirait pas, il avait bien d'autres projets que celui
 l'excution duquel il a t oblig de concourir par une suite de
circonstances que j'expliquerai.

Je me doutais bien qu'il n'tait si exactement inform des dmarches du
marquis que parce qu'il tait en relation d'amiti avec quelqu'un qui en
avait eu de trs intimes avec M. de La Salle; et comme en rvolution,
lorsqu'on n'a plus  penser  soi, on s'occupe de ses amis, il ne
voulait plus me laisser faire naufrage et me tendait la main. J'avais
l'ordre positif de ne pas svir, je ne pouvais que laisser dire.
J'affectai de ne pas comprendre, et ne me montrai que plus curieux; mais
il avait trop d'exprience pour se laisser prendre  l'amorce. Je ne pus
rien obtenir de prcis.

Je savais exactement tout ce qu'il recevait, mais il avait tant d'art
dans sa conduite, qu'il savait la rendre naturelle, en voyant
successivement des hommes de toutes les opinions et de diffrends
caractres. Je me gardai bien d'en faire aborder un seul; la position de
nos affaires tait trop dsespre pour qu'aucun d'eux renont aux
faveurs qu'il entrevoyait dj pouvoir obtenir. D'ailleurs que
m'aurait-il dit? Une conversation dans laquelle on n'aurait pu trouver
aucun fait, ou bien il m'et donn son opinion particulire sur les
dispositions de M. de Talleyrand, desquelles je me doutais bien.

J'tais dans cette inquitude, lorsque, me promenant  cheval,
j'imaginai de passer prs de l'htel de ce prince. Je vis la voiture de
l'archevque de Malines  sa porte; je l'avais aperue d'assez loin: je
pensai qu'ils taient en confrence. Rsolu de m'en assurer, au lieu de
me faire ouvrir la porte cochre, je descendis dans la rue, et entrai
rapidement  pied. Le portier, qui me reconnut, n'osa m'arrter. Je
montai lestement l'escalier, et j'arrivai au cabinet de M. de Talleyrand
sans avoir rencontr me qui vive  l'antichambre: il tait en tte 
tte avec l'archevque. J'entrai si brusquement, que je produisis sur
eux le mme effet que si je me fusse introduit par la fentre.

Leur conversation, qui tait anime, s'arrta net; l'un et l'autre
semblaient avoir subitement perdu la parole. La figure de l'archevque
tait nanmoins celle des deux qui tait la plus dcompose. Je devinai
 ce trouble le sujet de l'entretien, et ne pus m'empcher de leur dire:
Pour cette fois, vous ne vous en dfendrez pas; je vous prends 
conspirer. J'avais devin juste, ils se mirent  rire, essayrent de me
donner le change; mais j'eus beau les prier de continuer leur
conversation ils ne purent pas la ressaisir. Je me retirai, avec la
conviction qu'ils tramaient quelque complot, mais sans savoir au juste
en quoi il consistait.




CHAPITRE XXXI.

Rupture des confrences de Lusigny.--Proclamation de Louis XVIII.--Les
intrigues de l'poque n'avaient rien de royaliste.--M. Fouch, son
expdient pour en finir.--Oprations de l'empereur.--Il se jette sur les
derrires des allis.--Sa lettre  l'impratrice est
intercepte.--Angoisses de cette princesse.


L'on se rappellera que ce ne fut que le 20 mars que les confrences
furent rompues. On en reut la nouvelle  Paris le 22 ou le 23, avant
que l'on et pu y tre d'accord sur la dmarche qu'il convenait de faire
prs des allis. Il et fallu quelques jours; on regardait sans doute la
chose comme inutile, puisque l'on pouvait calculer le nombre de jours
dont les ennemis avaient besoin pour tre aux portes de la capitale. Je
fus cependant averti de l'arrive soudaine  Paris de M. Adrien de
Montmorency, sur lequel j'avais les yeux, et qui habitait, depuis ces
vnements, chez M. de Chevreuse,  son chteau de Dampierre, dans les
environs de Rambouillet; je l'envoyai chercher, mais il luda le
rendez-vous. On me rapporta qu'il avait vu M. de Talleyrand, aprs quoi
il tait, disait-on, reparti pour Dampierre. Il n'en tait rien: il
s'tait mis en route pour se rendre, par un grand dtour, auprs du
comte d'Artois. Il tait trop tard pour que le message pt amener
quelque rsultat; celui qui en tait charg tait d'ailleurs d'un
naturel trop prudent pour courir de nouveaux hasards, et s'aventurer
sans avoir des chances  peu prs sres. Il n'y avait que son retour qui
pouvait fournir la matire d'une observation srieuse; or les vnements
amenrent les ennemis  Paris avant qu'il y pt rentrer. Je restai ainsi
dans l'opinion que tout tait subordonn aux vnements, et que le
volcan ne ferait explosion qu'aprs la dcision des souverains allis.
Les intrigues continurent: les uns y prenaient part pour les livrer 
la police, si elles ne russissaient pas; les autres pour se faire une
position de faveur, si elles russissaient. Tous ensemble n'avaient
d'autres projets que d'adorer le chef nouveau qui leur serait prsent
[27].

[27: Les projets des intrigants taient tellement circonscrits 
eux-mmes, qu'ils prenaient les plus grandes prcautions pour se drober
aux recherches de la police. Ce ne fut qu' la fin de fvrier, et dans
le courant de mars, qu'ils osrent faire circuler la proclamation du roi
aux Franais. Elle tait date de Londres, et de l'poque  laquelle les
princes de Bourbon en partirent pour venir sur le continent,
c'est--dire de prs d'un an. S'ils avaient eu un comit ou des
intelligences avec les meneurs du jour, ils auraient reu cette pice
presque aussitt qu'elle et paru en Angleterre. La vrit est cependant
que ce fut l'empereur qui la reut le premier pendant le dernier sjour
qu'il fit  Trianon.

Je m'tais tellement rendu matre de toutes les voies de communication
avec l'Angleterre et les pays trangers jusqu'au moment de
l'envahissement de la France, que ce ne fut, comme je l'ai su depuis,
que par l'un de mes subordonns que l'archevque de Malines se procura
les gazettes anglaises o cette proclamation se trouvait. C'est aussi
depuis ce moment que l'on commena  rpandre dans Paris de petites
copies imprimes de cette pice; on les semait le soir dans les rues; on
les glissait sous les portes, afin que les agents de police ne pussent
pas les ramasser. On avait mis un tel mystre  les imprimer, que l'on
ne s'tait servi que d'une presse de cabinet; les caractres taient en
dsordre au point que les mots d'une mme ligne taient plus hauts ou
plus bas l'un que l'autre, ce qui dnotait une grande circonspection de
la part de ceux qui rpandaient cet imprim. On n'osa pas en hasarder un
seul crit  la main; on aurait t bien plus hardi, si l'on avait t
appuy. Presque toutes les maisons o on les jetait les renvoyaient  la
police.]

Ce dplorable tat de choses tait la consquence de celui o l'on tait
tomb, et qui tait hors de la porte des intelligences ordinaires. Dans
une circonstance comme celle-l, je me flicitais de n'avoir pas M.
Fouch  Paris, parce qu'il n'aurait pas manqu d'entrer en
accommodement avec celui qui lui aurait paru tre le plus fort, et de
lui livrer tout le reste pour se faire  lui-mme un sort particulier.
Le hasard avait voulu qu' la suite des vnements qui avaient eu lieu
en Italie, il ft revenu avec la princesse lisa dans les dpartements
mridionaux, je crois  la snatorerie d'Arles, o il attendait le
dnouement de tout ce qui obscurcissait l'horizon politique [28].

[28: Je tiens d'un tmoin auriculaire qui se trouvait chez la princesse
lisa, avant que Paris ft occup, que M. Fouch osa dire  la propre
soeur de l'empereur: Madame, il n'y a qu'un moyen de nous sauver, c'est
de tuer l'empereur sur-le-champ.]

La rupture des confrences, en jetant l'pouvante dans les esprits,
amena encore dans Paris une surabondance de population qui provenait de
tout ce qui avait t atteint de la peur dans les campagnes. Chacun y
dbitait les contes qui pouvaient justifier sa frayeur, et il ne
manquait pas de sots pour y croire. Il y aurait eu de la dmence 
vouloir empcher cela: je laissai aller les propos, car comment les
euss-je arrts? Si les mcontents avaient entrepris quelque chose,
j'tais sans moyens de leur rsister, et la moindre mesure de rigueur
qui aurait t dploye et t le signal d'un soulvement.

Paris tait devenu le seul point o l'on se croyait  couvert; partout
ailleurs, l'on craignait de se trouver au milieu des ennemis extrieurs
ou des troubles qui semblaient devoir tre la consquence de leur
approche.

Les premires oprations qui suivirent la reprise des hostilits
commencrent par un mouvement vers l'Oise.

Les ennemis s'taient renforcs dans cette partie par l'arrive de
diffrends corps de leurs troupes, qui avaient successivement pass le
Rhin, depuis la Hollande jusque vers Coblentz.

L'empereur fit un mouvement offensif sur Soissons; il poussa vivement
les allis, les culbuta en avant de Craonne, et les suivit jusque sous
les murs de Laon, o il eut une affaire malheureuse. Aprs une marche et
des engagements qui avaient dur toute la journe, nos troupes se
remettaient de leurs fatigues, lorsque la cavalerie ennemie fondit sur
elles  la faveur de l'obscurit. Elles ne purent rsister au choc; le
dsordre gagna. Le corps du marchal Marmont et celui du duc de Padoue
prouvrent des pertes considrables: on hasarda nanmoins le combat, il
ne russit pas; il fallut se retirer. L'empereur marcha sur Reims, o il
entra aprs avoir culbut les Russes. Mais pendant ce temps-l la grande
arme ennemie s'tait remise en marche en descendant la Seine, pour nous
resserrer sur Paris.

L'empereur avait t rejoint, dans la premire de ces villes, par
quelques troupes qu'il avait tires de la garnison de Mzires et de
celles des places environnantes. Il se rapprocha de la Marne, pour tre
 mme de se porter vers la rivire d'Aisne  sa gauche, et sur la Seine
 sa droite. Comme je n'tais point  l'arme, je n'ai qu'imparfaitement
connu la srie des mouvements par lesquels l'empereur contenait, depuis
le mois de janvier, une arme qui tait plus du quintuple de la sienne.
On comptait les jours qu'il pourrait rsister encore; on plaignait un
hros auquel il ne manquait que des forces physiques pour tonner le
monde par de nouveaux prodiges.

En quittant les bords de l'Aisne pour se porter sur la Marne, il laissa
les deux corps des marchaux Marmont et Mortier sur cette rivire, et il
se dirigea par Meaux pour venir joindre la portion de son arme qui se
retirait par la rive droite en descendant la Seine, et cela par suite du
mouvement de la grande arme ennemie,  la tte de laquelle se
trouvaient l'empereur Alexandre et le roi de Prusse. L'empereur
d'Autriche tait rest en Bourgogne, o on lui avait sans doute suggr
de se fixer, afin de lui pargner l'odieux des mesures qu'on allait
prendre.

Le mal tait si pressant, que de tous cts on sollicitait l'empereur de
prvoir le moment o les ennemis entreraient  Paris. Chacun lui
demandait des instructions pour ce qui le concernait; il rpondait aux
uns et aux autres de manire  leur persuader ce qu'il ne croyait pas
lui-mme. La scurit qu'il affectait ne rassurait plus, et chaque jour
amenait de nouvelles alarmes.

Il parat cependant qu'il avait t persuad de tout ce qu'on lui avait
crit, et qu'il avait donn au prince Joseph des ordres prcis pour le
cas qu'il avait prvu lui-mme, comme on le verra ci-aprs.

Les marchaux Mortier et Marmont, qui s'taient retirs sur Meaux,
venaient d'y tre attaqus par des forces suprieures, et avaient t
contraints de se retirer. Quelque fcheuse que ft la situation o
taient les affaires, l'empereur conut un plan d'oprations qui pouvait
remdier  tout. Il aurait en effet dconcert tous ses ennemis, et
aurait probablement eu d'heureux rsultats sans l'incident dont je vais
rendre compte.

L'empereur, reconnaissant l'ingalit de ses forces, imagina de
concentrer son arme, et de faire une perce  travers les ennemis, de
manire  se porter au milieu de ses places, dont il se proposait de
rallier les garnisons; une fois arriv  Verdun, il pouvait communiquer
avec elles et tout ce qui tait intermdiaire entre cette place, Metz et
Strasbourg, qui n'taient bloques que par des troupes peu redoutables.

Il marchait  l'excution de ce projet dont il avait fait part  son
frre Joseph, et en mme temps il avait donn ordre aux deux corps des
marchaux Mortier et Marmont de le suivre en traversant la Champagne.
Ceux-ci devaient le joindre, au-del de Vitry, par la rive gauche de la
Marne. En faisant ce mouvement, l'empereur avait donn des ordres 
Paris pour que l'on y retnt toutes les troupes qu'on aurait pu lui
envoyer, et il avait recommand que l'on s'y prpart  une dfense de
quelques jours, parce que faisant son mouvement dans l'espoir que toute
l'arme ennemie le suivrait, il croyait pouvoir revenir assez tt 
Paris; s'il en arrivait autrement, il tait vident que l'on ne se
battait plus que pour Paris, et que l'empereur ne s'en loignerait pas
trop, afin de pouvoir le secourir: nous allons voir ce qui arriva.

L'empereur avait coutume d'crire  l'impratrice, et depuis que les
communications taient devenues aussi difficiles, il se servait d'un
chiffre. En commenant son mouvement, il voulut la rassurer sur les
rsultats dont il pourrait tre suivi; il lui crivit pour l'en
prvenir, et lui dire en mme temps de ne pas s'tonner si elle restait
quelques jours sans recevoir de ses nouvelles. Le malheur voulut que
cette lettre, au lieu d'tre chiffre, ne le ft point, et par une
fatalit encore plus grande, le courrier qui en tait porteur, croyant
que les troupes franaises occupaient toujours Meaux, se dirigea sur
cette ville, o il tomba avec ses dpches au pouvoir des allis.

Le mme jour, le marchal Blucher envoya un parlementaire aux
avant-postes avec une lettre pour l'impratrice,  laquelle il adressait
celle de l'empereur, qui avait t dcachete. Il lui exprimait combien
il s'estimait heureux que cette circonstance lui et fourni l'occasion
de mettre  ses pieds l'hommage de son profond respect, etc.; mais la
lettre de l'empereur n'en avait pas t moins lue. Elle contenait la
pense de son mouvement et finissait par cette phrase: Cette manoeuvre
me sauve ou me perd.

L'impratrice, qui tait trs matresse d'elle-mme, ne laissa pas
apercevoir d'abord tout ce que la lecture de cette lettre lui avait fait
prouver; elle n'en parla pas aux personnes qui se trouvaient chez elle
lorsqu'elle la reut, mais le soir, quand je me prsentai dans son
salon, elle me fit l'honneur de me dsigner pour sa partie. On s'tait
assis, et contre son habitude elle ne permit pas qu'on rompt
l'enveloppe des cartes, ce qui tait une preuve qu'elle n'tait point
dispose  jouer. Elle attendit un moment que le salon et prit son
assiette ordinaire, et lorsque l'attention ne fut plus uniquement fixe
sur elle, elle commena la conversation. Elle parla d'abord de choses
indiffrentes, et revint petit  petit sur l'empereur, dont elle parlait
toujours avec un vif intrt. Elle cherchait, prs de ceux qu'elle
savait lui tre attachs,  se rassurer contre des pressentiments qui
chaque jour devenaient plus sinistres. Elle me demanda si j'avais reu
des lettres de l'empereur, je lui rpondis que non. Eh bien! me
dit-elle, je puis vous donner de ses nouvelles, j'en ai reu ce matin.
Je ne pus m'empcher de tmoigner ma surprise, et de lui observer qu'il
n'tait pas arriv de courrier. Cela est vrai, me dit-elle, il n'est
pas arriv de courrier, et je vous tonnerai encore davantage en vous
disant que c'est le marchal Blucher qui m'a envoy une lettre de
l'empereur, laquelle,  ce qu'il me dit, a t trouve parmi plusieurs
autres dont un courrier tait porteur au moment o il a t pris par les
ennemis.  vous dire vrai, je suis dans des inquitudes trs vives
depuis que j'ai rflchi aux consquences qui peuvent rsulter de cet
accident; l'empereur m'a toujours crit en chiffres; depuis son dpart,
toutes les lettres ainsi chiffres sont arrives  bon port, celle-ci,
qui ne l'est point, est la seule dans laquelle il me parle de son
projet, et il faut qu'elle tombe entre les mains des ennemis! Il y a l
une fatalit qui m'attriste.

Le bon jugement de cette princesse lui avait fait saisir sur-le-champ
les consquences fcheuses que pouvait avoir cet incident, et elle ne se
faisait point illusion, tout en ayant l'air de se laisser persuader de
ce qu'on lui disait pour la rassurer. Je crois que l'on peut trouver
dans cet accident l'explication de ce qu'a voulu dire M. de Castlereagh,
au parlement d'Angleterre, lorsqu'en rendant compte  cette assemble
des oprations des armes allies en France, il dit que l'on tait
indcis si l'on marcherait sur Paris, lorsqu'on reut au
quartier-gnral des communications tellement prcises et si
importantes, que l'on se dcida  s'approcher de cette capitale.

Si ce n'est pas de la lettre de l'empereur  l'impratrice que parle le
diplomate, ce ne peut tre que des communications apportes par M. de
Vitrolle, qui allait faire part aux ennemis, de l'tat dans lequel tait
Paris, et du point o MM. de Talleyrand, Dalberg, etc., avaient amen
les affaires. Paris, la France entire lui doivent une vritable
reconnaissance.

On eut pendant quelques jours  Paris l'esprance que les ennemis
s'attacheraient uniquement au mouvement de l'empereur, parce qu'en effet
ils agissaient lentement; mais l'on fut bientt dissuad en apprenant la
marche de la grande arme ennemie  travers la Brie. On voulait encore
esprer, lorsque l'on sut que l'empereur Alexandre et le roi de Prusse
avaient couch  Coulommiers,  environ quatorze lieues de Paris, sur la
route qui, aprs avoir travers la Brie, vient joindre la Marne  Lagny.
Il n'y avait plus moyen d'en douter, car des habitants de Coulommiers
taient partis, pour rentrer  Paris aprs l'arrive de ces deux
souverains dans leur commune.

La foule des gens de la campagne fuyait de toutes parts  l'approche des
ennemis, et revenait sur Paris, dont la nombreuse population tait
presque la seule sauvegarde qui restait. Le danger tait imminent; le
ministre de la guerre, que cela regardait plus particulirement, demanda
 la rgente de convoquer un conseil pour y exposer la situation o l'on
tait, et mettre du moins sa responsabilit  couvert pour ce qui le
regardait. Il se fit autoriser par la rgente  rappeler sur Paris les
corps des marchaux Mortier et Marmont, qui taient dj en marche pour
rejoindre l'empereur; l'ordre qu'on leur envoya put recevoir son
excution, et ces deux corps arrivrent  Charenton le jour o la grande
arme ennemie poussait en arrire de Claye sur la route de Meaux,  six
lieues de Paris, le faible corps que nous avions dans cette direction.

Le conseil dont le ministre de la guerre avait demand la convocation
fut assembl le mme soir au chteau des Tuileries. Comme cette sance
est celle o l'on a pris la rsolution qui a perdu la France, il est
important de n'en omettre aucun dtail.




CHAPITRE XXXII.

Conseil de rgence.--L'impratrice doit-elle ou non quitter Paris?--M.
Boulay de la Meurthe propose de l'installer  l'Htel-de-Ville.--Le
conseil adopte cette opinion.--Le duc de Feltre.--Joseph se range  son
avis.--Le dpart est arrt.--On me propose d'insurger Paris.--Motifs
qui m'arrtent.--Les intrigues dont j'tais l'objet m'inspirent de la
circonspection.--Encore M. de Talleyrand.


Les ennemis, instruits par la lettre de l'empereur du danger qui les
menaait, assemblrent un conseil o la situation des choses fut
vivement discute: les uns voulaient marcher sur Paris, les autres
opinaient pour se retirer sur le Rhin; chacun faisait valoir des
considrations qui lui taient propres. On balanait, on ne savait que
rsoudre, lorsqu'un nouvel missaire vint fixer toutes les indcisions.
Alexandre annona la rsolution de tenter la fortune. Tout se mit
aussitt en mouvement, au lieu de se replier sur Chaumont, comme
l'empereur se l'tait promis. Schwartzenberg avait pass l'Aube, Blucher
avait franchi l'Aisne, les armes allies avaient opr leur jonction,
elles s'avancrent en masse sur Paris; ce qu'elles n'auraient jamais os
faire, si l'arme d'Espagne avait t seulement en marche pour venir
joindre l'empereur. Si, au lieu de dissminer nos troupes sur les
diffrends points du territoire, on les et serres en masse, on et
rassembl une arme plus formidable encore que celle des allis, et qui
et t compose de troupes accoutumes depuis longtemps  les battre;
c'est en cela que l'empereur fut mal servi. On devait lui runir une
arme, et l'on aurait vu comme les ennemis auraient t traits.

Le conseil qui fut runi ce soir-l aux Tuileries tait compos de:

L'impratrice.
Le prince Joseph.
Le prince de Bnvent.
L'archi-chancelier.
L'archi-trsorier.
Le grand-juge, M. Mol.
_Intrieur._--M. de Montalivet.
_La guerre._--Le duc de Feltre.
_Cultes._--Bigot de Prameneu.
_Commerce._--M. de Sussy.
Le duc de Cadore, comme secrtaire d'tat.
_Finances._--Le duc de Gate.
_Trsor public._--M. Mollien.
_Administration de la guerre._--M. Daru.
_Police._--Le duc de Rovigo.
_Marine._--Le duc Decrs.

_Ministres d'tat._

Le duc de Massa.
M. Regnault de Saint-Jean-d'Angly.
M. Boulay de la Meurthe.
M. Merlin (de Douay).
M. Muraire.
Le comte de Cessac.
M. de Fermont.
Le prsident du snat, M. de Lacpde.

Je crois que les marchaux Moncey et Serrurier assistrent au conseil,
mais je ne puis l'assurer.

Il tait huit heures et demie lorsque le conseil s'assembla. La rgente
occupait le fauteuil; le prince Joseph, aprs lui en avoir demand
l'autorisation, fit connatre au conseil le motif de sa convocation,
puis donna la parole au duc de Feltre, ministre de la guerre. Celui-ci
fit un expos exact des dangers dont la capitale tait menace, et qui
taient si pressants, qu'il avait cru, comme je l'ai dit, de son devoir
d'en rendre compte  la rgente, ne voulant pas prendre sur lui la
responsabilit des vnements. En comparant le temps qu'il fallait 
l'empereur pour arriver, et la proximit  laquelle se trouvaient les
ennemis, il ne voyait aucun moyen de leur rsister. Il fit l'numration
de ce qu'il y avait de troupes, tant  Paris que dans les environs, et
exposa que les corps des marchaux Mortier et Marmont n'taient pas
encore arrivs. S'il n'ajouta rien  ce qui pouvait augmenter les
inquitudes, il ne dit rien non plus de propre  rassurer. Il dcouvrait
attentivement tout ce qui pouvait alarmer, mais il tait muet sur ce
qu'il nous restait de ressources, et ne trouva rien de ce qui pouvait
consoler. Il ne dit pas un mot de plus de dix mille hommes de troupes
qui occupaient la route de Versailles  Vendme, o il les avait envoys
d'avance, ayant sans douta arrt le dpart de l'impratrice. Il ne dit
pas, entre autres choses, un mot de la situation de l'arsenal de Paris,
dans lequel il y avait cinquante-quatre mille fusils de munition rpars
 neuf. Il garda le mme silence sur un parc d'artillerie de deux cent
cinquante pices de canon de diffrends calibres qui taient montes sur
leurs affts, et accompagnes de leurs caissons de munitions, chargs et
rangs avec les pices dans le Champ-de-Mars, et cela, indpendamment de
l'artillerie qui se trouvait aux barrires; mais il prvint
soigneusement que l'empereur n'avait pas laiss un seul cheval
d'artillerie dont on pt disposer, qu'il avait successivement appel 
l'arme tous ceux que l'on tait parvenu  runir. En cela le ministre
n'accusait pas vrai: les chevaux d'artillerie que l'empereur avait fait
venir de Paris  l'arme avaient t runis par les soins du prfet du
dpartement de la Seine pour le service de l'artillerie des barrires,
si l'on avait eu besoin de la mouvoir; mais le ministre de la guerre, 
qui aucun moyen de tmoigner plus de zle qu'un autre n'chappait, ne
ngligeait rien de tout ce qui pouvait faire croire  l'empereur que lui
seul savait le servir, et enlevait d'autorit  la prfecture de la
Seine les chevaux de trait qu'elle parvenait  runir.

En coutant parler le ministre de la guerre, il tait difficile de se
dfendre de mauvais pressentiments: c'tait un mlange de loyaut, de
prudence, d'adulation et d'indpendance auquel on ne comprenait rien; il
semblait vouloir dire: Je vous ai prvenus de tout, je me lave les mains
du reste.

Un tel expos n'tait pas propre  inspirer de la confiance  ceux qui
taient trangers aux oprations militaires. En voyant le duc de Feltre
dsesprer des ressources qui lui restaient, qui pouvait se rassurer? Je
ne sais quelles considrations le portrent  rembrunir un tableau par
lui-mme assez sombre. Il fallait cependant qu'il en et, car la
consquence naturelle de son expos tait de mettre en discussion la
ncessit du dpart de l'impratrice et de son fils, qu'il venait de
faire voir comme entours de dangers.

Effectivement, l'on se borna  ouvrir la discussion sur la question de
savoir si l'impratrice devait rester  Paris, ou s'loigner. Les dbats
s'ouvrirent; les membres du conseil parlrent comme de bons Franais et
des hommes attachs  l'empereur et  son ouvrage. Ils dvelopprent
tous le danger qu'il y avait d'abandonner la capitale  l'influence
ennemie, en dsintressant les citoyens de Paris  sa dfense; ce qui
arriverait ds qu'ils verraient que l'on manquait de confiance en eux
pour la conservation de l'impratrice et du petit roi de Rome, que
l'empereur leur avait fait jurer de dfendre, et au nom desquels on
avait arm la garde nationale de Paris.

On observa que la puissance qui nous restait tait dans Paris, que la
force de celle-ci consistait dans la prsence de la souveraine au milieu
de la population, qui se dvouerait lorsqu'elle verrait qu'on lui
accordait de la confiance.

On proposa d'emmener l'impratrice  l'Htel-de-Ville au moment du
danger, et de la montrer au peuple dans les rues, dans les faubourgs et
sur les boulevards. Cet avis courageux, ouvert par M. Boulay de la
Meurthe, fut appuy par tout le conseil. M. de Talleyrand lui-mme opina
dans ce sens; il dveloppa les motifs de son opinion, et ne cacha point
la possibilit d'un bouleversement que la prsence seule de
l'impratrice pouvait arrter. Le duc de Massa prit la parole aprs lui;
il prsenta des considrations tout opposes, et fut trs nergique dans
son opinion. Je parlai  mon tour, et insistai fortement sur le danger
que l'impratrice s'loignt. Je motivai particulirement mon opinion
sur les bonnes dispositions dans lesquelles je savais tre la portion de
la population que l'on prise le moins, et qui est celle qui ne met
jamais de bornes  ses sacrifices. Il se fit quelques minutes de
silence, l'archi-chancelier recueillit les voix; toutes, hors celle du
ministre de la guerre, furent pour que l'impratrice restt  Paris. M.
le duc de Feltre demanda la parole; il commena un long discours qui ne
peut tre sorti de la mmoire d'aucun de ceux qui l'ont entendu; il a eu
trop d'influence sur nos destines pour ne pas en rapporter les
principaux traits. Aprs un exorde assez long dans lequel il rappela
quelques faits d'histoire, et cita des traits de fidlit tirs de la
mme source, il fit une application de la situation du moment  celle
dans laquelle s'taient trouvs les souverains que des vnements de
guerre avaient oblig de quitter leur capitale. Il dit que c'tait une
erreur de regarder Paris comme le centre de la puissance de l'empereur,
que le pouvoir de ce prince le suivait partout, et que tant qu'il
resterait un village o lui ou bien son fils seraient reconnus, c'tait
l que devaient se rallier tous les Franais, l qu'tait la capitale;
qu'il ne fallait pas dsesprer aussi vite du salut de l'tat. Quant 
lui, il ne concevait pas comment des hommes qui faisaient depuis si
longtemps profession d'attachement  la personne de l'empereur pouvaient
proposer d'exposer son fils  tomber entre les mains des ennemis; il n'y
avait plus que ce lien qui intresst l'Autriche; il ne resterait plus
de ressource, lorsqu'on se serait laiss aller  la perfide insinuation
de livrer le fils d'Hector aux Grecs.

Le duc de Feltre tait trs chauff; on voyait qu'il cherchait des
tournures de phrases et des expressions pour marquer son dvouement 
l'empereur, en prsence de l'impratrice, devant laquelle il ne
craignait pas d'tre d'un avis oppos  tout le conseil; du reste, son
discours ne resta pas sans rplique. On rpondit aux diffrends tableaux
qu'il avait faits, et, malgr le ton d'assurance avec lequel il s'tait
annonc, le conseil, dont on recueillit de nouveau les suffrages, fut de
l'avis que l'impratrice devait rester  Paris; il n'y eut pas une seule
voix de moins que dans le vote prcdent.

Le prince Joseph opinait pour la retraite, mais on s'apercevait aisment
qu'il combattait la rsolution, moins parce qu'il l'improuvait que pour
s'assurer de la franchise d'opinion de tous les membres du conseil.
Oblig  la fin de voter  son tour, il appuya l'opinion du ministre de
la guerre, en exhibant une lettre de l'empereur, qui lui avait marqu
qu'il ne pouvait pas,  cause de la difficult des communications, lui
dire ce qu'il conviendrait de faire dans les cas qui pourraient
survenir; que c'tait  lui  prendre conseil des circonstances et  se
conduire d'aprs les vnements; mais que le plus grand malheur qui
pourrait arriver, tait que le roi de Rome tombt au pouvoir des
ennemis; que, dans ce cas, il lui ordonnait positivement de faire partir
l'impratrice et son fils pour Rambouillet, d'o il les dirigerait sur
Tours. Je crois mme que l'empereur ajoutait dans sa lettre que ce
serait une trahison que d'exposer le roi de Rome  tomber entre les
mains des ennemis. La communication de cette lettre atterra les membres
du conseil, et expliqua l'opinion qu'avait mise le duc de Feltre, qui
en avait sans doute eu connaissance; car depuis longtemps il sollicitait
l'empereur de donner des instructions pour le cas qui tait
malheureusement arriv. Il faut en convenir, l'empereur ne pouvait
donner un ordre plus favorable  ceux qui aiment  recueillir des
honneurs sans courir de dangers.

Malgr les intentions formelles manifestes dans la lettre de
l'empereur, le conseil ne changea point d'avis; le duc de Cadore proposa
mme de passer outre, et de faire rester l'impratrice  Paris. Tout le
monde pensa que si l'opinion des membres du conseil devait dcider la
question qui tait en dlibration, l'impratrice ni le gouvernement ne
devaient pas quitter la capitale; mais que, si l'on voulait donner 
l'ordre de l'empereur son excution, il tait inutile de les assembler,
car on ne devait pas penser qu'ils eussent l'intention de dsobir 
l'empereur; c'tait  ceux qu'il avait investis de son pouvoir  juger
si le moment que ce prince avait indiqu pour la retraite du
gouvernement tait arriv.

M. de Talleyrand observa encore que tout tait perdu si l'on quittait
Paris; nanmoins on dclara,  une troisime preuve, que, puisqu'il y
avait un ordre de l'empereur, on devait y obtemprer, mais que cela
tait bien malheureux. M. l'archi-chancelier, aprs avoir recueilli
toutes les voix, se dclara aussi pour le dpart, en annonant que S. M.
partirait le lendemain,  huit heures du matin, pour Rambouillet, o
elle emmnerait son fils.

Cette dcision prise, chaque ministre demanda des instructions pour son
dpartement, et il fut rsolu, 1 que le prince Joseph resterait 
Paris, et que l'archi-chancelier seul accompagnerait l'impratrice et le
roi de Rome; 2 que les autres dignitaires, avec les ministres,
resteraient  Paris jusqu' ce que le prince Joseph leur et signifi
l'ordre de partir, que, pour viter toute quivoque, il ferait parvenir
 chacun d'eux par le grand-juge, M. Mol; 3 il fut arrt que le
prsident du snat accompagnerait l'impratrice, et qu'avant de partir,
il crirait  tous les membres de ce corps de ne se rendre  aucune
convocation illgale, c'est--dire qui ne serait pas faite dans les
formes prescrites par les constitutions.

Ces dispositions arrtes, la sance fut leve: il tait deux heures du
matin.

Les membres qui composaient le conseil s'arrtrent dans la pice
voisine, dplorant la rsolution qui venait d'tre prise. Plusieurs me
disaient: Si j'tais ministre de la police, Paris serait insurg demain
matin, et l'impratrice ne partirait pas.

Paris sans doute tait [29] dispos  s'insurger; je n'avais pas t
jusqu' ce moment sans m'apercevoir qu'il tait facile de le mettre en
mouvement, et que cela dpendait de moi. Mais, leur dis-je, quel est
celui d'entre vous qui voudrait prendre la responsabilit des vnements
dont ce mouvement peut tre suivi, surtout aprs ce dont vous venez
d'tre les tmoins, c'est--dire, lorsque vous venez de dcider qu'il
fallait obir aux ordres de l'empereur. Vous me conseillez de prendre
sur moi ce que vous n'avez pas cru pouvoir faire. Mais connais-je les
projets de l'empereur? Suis-je mme assur que ce mouvement ne les
contrarierait pas? et si je venais  chouer,  quoi auraient servi le
meurtre, le pillage, tous les dsordres dont peut tre suivi un appel 
la multitude? Est-il sr, est-il mme probable que le souverain qui
refusa de couvrir sa dfaite par l'incendie de Leipzig, voult rgner au
prix des malheurs qu'une telle rsolution peut attirer sur la capitale?
Que rpondrais-je  ses reproches? Qu'opposerais-je aux plaintes de cent
mille familles, dont l'une me demandera son chef, l'autre ses
habitations, sa fortune, que je lui aurais ravis? Ce serait trop de
victimes, trop de larmes; je ne puis prendre sur moi de lancer toute une
population dans un abme. D'ailleurs, quand j'en aurais la force,
l'esprit de mes instructions le dfend. Loin de vouloir que je
compromette la population, l'empereur m'ordonne de quitter Paris si les
allis pntrent dans la capitale. Je puis bien empcher l'impratrice
de partir; mais il n'y a qu'un fou qui ost se flatter de matriser les
vnements dont cette violence pourrait tre suivie. En voulant servir
l'empereur, je puis dtruire les chances qui lui restent, et faire
tourner au profit d'un parti les esprances qu'il peut conserver. Passe
cependant si je n'avais pas d'ordres, que le cas ft fortuit; mais tout
 t prvu: il ne me reste qu' m'y conformer. Je dplore, comme tout
le monde, la funeste rsolution qui vient d'tre arrte; mais je ne
veux pas me charger seul de ce que vous n'avez pas os faire tous
ensemble.

[29: L'empereur avait t exactement instruit par moi des dispositions
des citoyens de Paris, qui ne demandaient que des armes qu'on leur
refusait.]

J'avais plus d'un motif pour ne pas me rendre au conseil qu'on me
donnait, et je vais les exposer. Je m'tais aperu depuis longtemps que
l'empereur, sans cesser de croire  mon dvouement pour lui, n'avait pas
t inaccessible aux insinuations qui lui avaient t faites sur mon
compte: que je ne travaillais pas; que j'tais men par mes bureaux;
qu'une intrigue me dirigeait; que j'avais les meilleures intentions
possibles, mais que j'tais au-dessous de cette place, et tranger  la
rvolution qu'il importait minemment de connatre pour la bien remplir.

La cabale qui avait t contrarie de ma nomination au ministre,
n'avait pas perdu l'esprance de m'en loigner pour y porter un des
siens, comme elle faisait depuis quinze ans dans les sept huitimes des
places administratives. Je n'avais pu mconnatre,  l'occasion de
l'affaire du 23 octobre, que si l'empereur ne m'avait pas sacrifi aprs
les calomnies du ministre de la guerre, c'est que la turpitude des
rapports qui lui taient parvenus lui avait t tellement dmontre,
qu'il ne put disconvenir que je n'avais aucun tort dans cette affaire;
mais comme il avait d'abord donn une sorte de sanction  ce qu'on lui
dit, il ne voulut pas tout de suite en revenir. Le ministre de la guerre
avait fait ses preuves dans les intrigues de la rvolution; quelques
frres et amis de l'poque s'taient joints  lui, et tous ensemble
tentaient tous les moyens imaginables pour me donner un successeur. Je
voyais tout cela, on me le disait, je le croyais, et je n'en servais que
mieux; mais aussi j'avais renonc  compter jamais sur les effets de
cette bienveillance que l'empereur avait pour moi, quand j'tais son
aide-de-camp; j'tais persuad au contraire qu'il compterait plus
rigoureusement avec moi qu'avec tout autre, non pas qu'au fond il ne
m'estimt, mais parce qu'on lui avait persuad que j'tais dispos  me
targuer d'une bienveillance particulire de sa part, et que je me
permettais une foule de choses, parce que je me croyais sr de
l'impunit.

Depuis son voyage en Hollande, pendant lequel la reine de Naples vint 
Paris, et surtout depuis son retour de Russie, j'avais eu lieu de me
convaincre que j'avais baiss dans son opinion.

Je m'observai ds-lors, mais j'prouvai constamment le chagrin d'un
homme que l'on considre comme mal  sa place, et qui est oblig de se
replier sur lui-mme pour se consoler de l'injustice qu'il essuie. Je
regrettais l'tat militaire, et je sentais de l'aversion pour ces
guerres continuelles qui n'taient plus qu'un mtier, au lieu d'tre une
carrire de gloire, comme dans les premires annes du rgne de
l'empereur.

Dans la position ou je me trouvais plac, sachant, comme je viens de le
dire, toutes les intrigues dont j'tais l'objet, j'avais tout  craindre
en traversant l'opinion du ministre de la guerre. En effet, il aurait
srement rejet sur moi toute la responsabilit de l'entreprise, et,
pour, tre consquent avec lui-mme, et mettre sa responsabilit, 
couvert, autant que pour cder  un mouvement assez naturel au coeur
humain, il n'aurait pas manqu de faire connatre aux troupes ce dont il
aurait t question. Les gnraux qui commandaient celles-ci m'eussent
ds-lors abandonn, et je ne devenais plus qu'un chef de factieux. Or,
qu'est un chef de parti au moment du danger, lorsque les troupes
l'abandonnent? Les marchaux Marmont et Mortier, instruits par le
ministre de la guerre, eussent-ils voulu prendre part  une insurrection
dans laquelle ils n'auraient pas mme eu le premier rle, tandis que
leur responsabilit tait  couvert en suivant la direction donne par
le ministre de la guerre.

Que me serait-il rest alors pour parti? Les hommes qui venaient de
reconnatre qu'il fallait obir  l'ordre que le prince Joseph avait
exhib? Ils n'auraient pas manqu de m'abandonner, d'autant plus qu'ils
voyaient bien que cet ordre de l'empereur n'avait t donn que sur les
remontrances et les sollicitations ritres du ministre de la guerre.

En supposant que j'eusse mis en mouvement ce qu'on appelle vulgairement
les hommes de la rpublique, quels moyens me seraient rests pour
prvenir leurs carts? Ce parti tait pour le moins aussi dangereux pour
l'empereur que les ennemis. N'ayant aucun antcdent avec lui, je
m'exposais  devenir sa victime ds qu'il serait runi. Que n'aurait-on
pas dit si les choses avaient pris cette tournure, comme cela pouvait
arriver? On m'aurait couvert de ridicule; car, enfin, les allis, qui ne
voulaient que la chute de l'empereur, pouvaient s'arranger avec un parti
auquel ils auraient fait accepter ce qu'ils auraient voulu; ils se
seraient mme fait remettre l'impratrice et son fils. Une fois qu'ils
auraient trait sur des bases opposes, ils taient les matres, et en
promettant de mnager Paris, ils auraient obtenu tout ce qu'ils auraient
propos. Il ne faut que se reporter au temps et aux circonstances
d'alors pour ne pas trouver ces observations draisonnables.

L'exprience des hommes que j'avais acquise m'avait assez pntr de
cette opinion, pour que je n'accordasse aucune confiance aux
dmonstrations que me faisaient ceux qui n'avaient pas l'ombre du
courage indispensable pour ce qu'ils me proposaient.

Je me dcidai donc  obir et  suivre l'opinion mise dans le conseil.
Ds-lors je ne me considrai plus que comme un administrateur de la
tranquillit publique. En sortant du chteau des Tuileries, M. de
Talleyrand s'approcha de moi, et me parla en ces termes: Eh bien! voil
donc la fin de tout ceci; n'est-ce pas aussi votre opinion? Ma foi,
c'est perdre une partie  beau jeu. Voyez un peu o mne la sottise de
quelques ignorants qui exercent avec persvrance une influence de
chaque jour. Pardieu! l'empereur est bien  plaindre, et on ne le
plaindra pas, parce que son obstination  garder son entourage n'a pas
de motif raisonnable; ce n'est que de la faiblesse qui ne se comprend
pas dans un homme tel que lui. Voyez, monsieur, quelle chute dans
l'histoire! donner son nom  des aventures, au lieu de le donner  son
sicle! Quand je pense  cela, je ne puis m'empcher d'en gmir.
Maintenant quel parti prendre? Il ne convient pas  tout le monde de se
laisser engloutir sous les ruines de cet difice; allons, nous verrons
ce qui arrivera. L'empereur, au lieu de me dire des injures, aurait
mieux fait de juger ceux qui lui inspiraient des prventions; il aurait
vu que des amis comme cela sont plus  craindre que des ennemis. Que
dirait-il d'un autre, s'il s'tait laiss mettre dans cet tat?

Il ajouta encore plusieurs autres phrases qui taient  peu prs la
rptition des premires, et nous nous quittmes [30].

[30: J'expdiai un exprs  l'empereur  la sortie de ce conseil, et je
lui dtaillai dans ma lettre tout ce qui s'tait pass, ainsi que tout
ce que je prvoyais devoir en tre la suite avant quarante-huit heures.
Je fis partir successivement jusqu' quatre copies de ma lettre dans la
mme journe; j'avais depuis longtemps fait usage des moyens usits dans
les correspondances clandestines pour soustraire mes lettres aux
vnements de guerre, et cela m'avait russi.]

Il n'y eut presque aucun des membres de ce conseil qui, en sortant des
Tuileries, ne dt un sincre adieu  son camarade, tant il tait
persuad que c'tait le dernier acte du gouvernement auquel il avait t
associ.




PICES
JUSTIFICATIVES.

       *       *       *       *       *

_Lettre de M. de Metternich  M. de Bassano._

     Prague, le 22 juillet 1813.

     MONSIEUR LE DUC,

M. le comte de Narbonne m'a communiqu la dpche que votre excellence
lui a adresse, en date du 19 de ce mois, ainsi que les pices y
annexes, concernant les discussions qui ont eu lieu  Neumarck
relativement  l'armistice.

J'ai rendu compte  l'empereur du nouveau retard qu'prouve l'arrive de
M. le duc de Vicence. C'est d'ordre de sa majest impriale que j'cris
directement  votre excellence pour la prier de porter  la connaissance
de S. M. l'empereur des Franais la pnible impression que ce retard a
produite sur elle.

L'empereur, en adressant l'offre de sa mdiation aux puissances
belligrantes, n'a pas t seulement m par le dsir de la paix; il y a
t galement dtermin par le besoin de faire cesser le plus tt
possible les charges qui, souvent plus que la guerre mme,
s'appesantissent sur les peuples pendant cet tat intermdiaire qui
n'est ni la guerre ni la paix.

Sa majest impriale n'a pas demand la prolongation de l'armistice de
Pleisswitz. Elle n'a cependant pas hsit  employer ses bons offices
pour faire admettre par les puissances allies un terme additionnel de
vingt jours  ajouter au terme prsum des ngociations, lesquels,
attendu les distances des quartiers-gnraux respectifs, et les
pourparlers ncessaires pour faire agrer  ces mmes puissances la
prolongation de l'armistice, ne pouvaient gure s'ouvrir que le 12
juillet.

L'engagement que, par l'article 4 de la convention du 30 juin dernier,
S. M. l'empereur des Franais avait pris envers la puissance mdiatrice,
de ne pas dnoncer avant le 10 aot l'armistice existant, fut transmis
par nous aux puissances allies. LL. MM. l'empereur de toutes les
Russies et le roi de Prusse accdrent  la proposition de l'Autriche,
et nous n'avons pas tard  faire parvenir  S. M. l'empereur des
Franais l'information officielle de leur engagement formel  ce sujet.
Que pouvait-il rester  dsirer aux puissances belligrantes pour entrer
en ngociation  Prague? Par quelle autre voie plus lgale l'engagement
de la France et de contr'engagement des allis de ne pas dnoncer
l'armistice avant le 10 aot pouvaient-ils tre mme rendus obligatoires
de part et d'autre? Quel surcrot d'assurances la France pouvait-elle
attendre sur la dtermination des puissances allies? Quelle garantie
plus certaine pouvait-elle enfin recevoir d'une sincrit entire et
parfaitement rciproque jusqu'au terme convenu?

Des ordres cependant furent expdis au quartier-gnral franais, aux
commissaires  Neumarck. Une nouvelle discussion s'tablit, de cette
manire,  ct des garanties les plus formelles. Ce fait avait de quoi
surprendre, mais nous tions loin de souponner qu'il entrant les
retards les plus prcieux  la cause de la paix. Comment prvoir la
possibilit que les plnipotentiaires de la puissance mdiatrice et des
puissances allies, runis  Prague ds le 12 juillet, jour convenu pour
l'arrive des plnipotentiaires de part et d'autre, s'y trouveraient le
22 du mois, non seulement sans que le plnipotentiaire franais y ft,
mais mme dans l'incertitude la plus complte sur l'poque de son
arrive?

Un office que vient de m'adresser le baron d'Anstett ne me laisse point
de doute qu' Neumarck mme le diffrent qui s'tait lev entre les
commissaires doit y tre aplani. Dix jours prcieux ne sont pas moins
perdus pour les ngociations de Prague; ils ne pourront tre mis ni sur
le compte de la puissance mdiatrice, qui a rempli dans la plus grande
tendue les engagements qu'elle avait contracts envers la France, ni
imputs aux allis, qui ont accept, dans les formes diplomatiques, la
prolongation de l'armistice, et dont les ngociateurs sont arrivs ici
le jour convenu.

La runion des plnipotentiaires respectifs et sans doute suffi pour ne
pas laisser s'tablir ailleurs des discussions sur des questions
dcides d'avance entre les cabinets.

Il me reste  prier votre excellence de vouloir bien me faire connatre,
le plus tt possible, le terme auquel seront rendus ici les
plnipotentiaires franais, sa majest impriale dsirant vivement de ne
plus voir de nouveaux incidents servir de motif  une perte de temps
irrparable.

Je prie votre excellence, etc.

     _Sign_ METTERNICH.

       *       *       *       *       *

_Rponse du duc de Bassano_.

    MONSIEUR LE COMTE,

M. le gnral de Bubna vient de me faire remettre la lettre de votre
excellence, en date du 22 de ce mois. Ayant envoy le mme jour  M. de
Narbonne ses pouvoirs et ses instructions, j'avais satisfait d'avance 
la demande que vous me faites l'honneur de m'adresser par cette lettre.
Elle se trouvait ainsi sans objet, et je n'ai point t dans le cas de
la placer sous les yeux de sa majest.

Quant aux dtails dans lesquels vous avez jug  propos d'entrer,
monsieur le comte, je prie votre excellence d'agrer que je me borne,
pour y rpondre,  lui rappeler les faits au moyen de la notice
ci-joint.

J'ai l'honneur de vous offrir, etc.

     Dresde, le 24 juillet 1813, au soir.

     _Sign_ le duc de BASSANO.


1813

30 juin. Convention qui fixe au 5 juillet le jour de la runion des
plnipotentiaires et la prolongation de l'armistice au 10 aot.

3 juillet. Lettre de M. le comte de Metternich. Son excellence propose
que la runion n'ait lieu que le 8.

8 _id._ Lettre du mme. Son excellence propose que la runion n'ait lieu
que le 12.

9 _id._ Dpart de M. le comte de Narbonne pour presser les rponses sur
tout ce qui avait t convenu avec M. le comte de Metternich.

9 _id._ Lettre du duc de Bassano  M. le comte de Metternich. Il annonce
la dmarche faite  Neumarck.

12 juillet. Lettre de M. le comte de Metternich. Il donne avis de la
nomination des plnipotentiaires russe et prussien, et de leur arrive 
Prague.

12 _id._ Lettre du mme  M. le gnral de Bubna. Il voit avec plaisir
l'ordre donn  Neumarck.

15 _id._ Envoi des dclarations des ministres russe et prussien, sur la
prolongation de l'armistice.

16 _id._ Lettre du duc de Bassano, annonant  M. le comte de Metternich
la nomination du duc de Vicence et du comte de Narbonne comme
plnipotentiaires franais.

17 _id._ Correspondance de Neumarck. Les commissaires russe et prussien
ne veulent prolonger l'armistice que jusqu'au 4 aot.

19 _id._ Lettre d'envoi de ces pices  M. le comte de Narbonne, pour
les communiquer  M. le comte de Metternich.

22 _id._ Correspondance de Neumarck. Les commissaires russe et prussien
annoncent qu'ils sont autoriss  convenir de la prolongation de
l'armistice, aux termes de la convention du 30 juin. Ils lvent des
difficults sur l'envoi d'officiers franais aux gouverneurs des
forteresses, et sur la fixation des quotits pour l'approvisionnement
des places.

22 juillet. Envoi des pouvoirs et des instructions de M. le comte de
Narbonne.

23 _id._ Envoi  M. le comte de Narbonne de la correspondance de
Neumarck et des instructions du prince de Neufchtel, pour lever les
dernires difficults existantes.

25 _id._ Signature prsume des arrangements  Neumarck.

26 _id._ Dpart du duc de Vicence pour Prague, en consquence de la
conclusion desdits arrangements.

       *       *       *       *       *

_Note de M. de Metternich aux plnipotentiaires franais._

Le soussign, ministre d'tat et des affaires trangres de sa majest
impriale et royale apostolique, dsirant voir ouvrir dans le plus court
dlai les ngociations qui, d'ici au terme trs-rapproch de
l'armistice, doivent conduire  la pacification des puissances
belligrantes, a l'honneur de s'adresser  LL. EExc. MM. le duc de
Vicence et le comte de Narbonne, plnipotentiaires de S. M. l'empereur
des Franais, roi d'Italie, en les invitant  se concerter avec lui sur
le mode  adopter pour les ngociations.

Il ne s'en prsente que deux: celui des confrences et celui des
transactions par crit. Le premier, o les ngociateurs s'assemblent en
sances rgles, retardent par les embarras d'tiquette, par les
longueurs insparables des discussions verbales, par la rdaction et la
confrontation des procs verbaux, et autres difficults, la conclusion
bien au-del du temps ncessaire; l'autre, qui a t suivi au congrs de
Teschen, d'aprs lequel chacune des cours belligrantes adresse ses
projets et propositions en forme de notes au plnipotentiaire de la
puissance mdiatrice, qui les communique  la partie adverse, et
transmet de mme et dans la mme forme la rponse  ces projets et
propositions, vite tous ces inconvnients. L'extrait ci-joint en copie
fera connatre  LL. EExc. MM. le duc de Vicence et le comte de
Narbonne, la marche qu'on a observe dans cette occasion.

Sans prjuger les instructions que leurs excellences les
plnipotentiaires de France peuvent avoir reues sur un objet sur lequel
l'Autriche a dj d'avance fix l'attention de leur cour, le soussign a
l'honneur de proposer de son ct ce mode, par le double motif de
l'avantage nonc plus haut, et de la brivet du temps fix pour la
dure des ngociations. La cour mdiatrice se trouve surtout porte 
prfrer cette voie abrge, par la considration que les hautes
puissances actuellement en ngociation sont les mmes dont les
plnipotentiaires ont t runis pour le congrs de Teschen, et elle se
plat  voir dans l'heureuse issue des transactions d'alors, le gage
d'un rsultat satisfaisant des prsentes.

Le soussign saisit avec empressement cette premire occasion d'offrir 
LL. EExc. MM. le duc de Vicence et le comte de Narbonne, les assurances
de sa haute considration.

     Prague, le 29 juillet 1813.

     _Sign_ le comte de METTERNICH.

 LL. EExc. le duc de Vicence et le comte de
Narbonne, plnipotentiaires de France.

       *       *       *       *       *

_Note des plnipotentiaires franais  M. de Metternich._

Les soussigns, plnipotentiaires de S. M. l'empereur et roi, ont
l'honneur de rpondre aux notes qui leur ont t remises par S. Exc. M.
le comte de Metternich, ministre d'tat des affaires trangres de S. M.
I. l'empereur d'Autriche, plnipotentiaire de la puissance mdiatrice.

La convention du 30 juin, par laquelle la France accepte la mdiation de
l'Autriche, a t signe aprs que l'on fut convenu des deux points
suivants:

1 Que le mdiateur serait impartial; qu'il n'avait conclu et ne
conclurait aucune convention, mme ventuelle, avec une puissance
belligrante, pendant tout le temps que dureraient les ngociations;

2 Que le mdiateur ne se prsenterait pas comme arbitre, mais comme
conciliateur, pour arranger les diffrends et rapprocher les parties.

La forme des ngociations fut en mme temps l'objet d'une explication
entre M. le comte de Metternich et M. le duc de Bassano. Il fut jug
convenable de s'entendre d'avance  cet gard, parce que, ds la
ngociation de l'armistice du 4 juin, la Russie avait manifest ses
intentions et donn  connatre qu'elle voulait ouvrir des ngociations,
non dans le but de la paix, mais dans la vue de compromettre l'Autriche
et d'tendre les malheurs de la guerre. On s'arrta  la forme des
confrences.

Les soussigns ne peuvent que tmoigner leur tonnement et leurs regrets
de ce que, depuis plusieurs jours qu'ils sont  Prague, ils n'ont pas
encore vu les ministres russe et prussien, et que les confrences n'ont
pas encore t ouvertes par l'change des pouvoirs respectifs, et enfin
de ce qu'un temps prcieux a t employ  discuter des ides aussi
imprvues qu'incompatibles avec le but de la runion d'un congrs,
puisqu'elles tendent  tablir que les plnipotentiaires doivent
ngocier sans se connatre, sans se voir et sans se parler.

La question pose par le plnipotentiaire du mdiateur, dans sa note du
29 juillet, lorsqu'il invite les soussigns  se concerter avec lui sur
le mode  adopter pour la ngociation, soit celui des confrences, soit
celui des transactions par crit, a t rsolue d'avance par les
explications qui ont accompagn la convocation du 30 juin.

Toutefois voulant, autant que cela dpend d'eux, lever toutes les
difficults et concilier les prtentions, mme les moins fondes, les
soussigns proposent au plnipotentiaire du mdiateur de n'exclure ni
l'un ni l'autre mode de ngociations, et de les adopter concurremment
tous les deux.

 cet effet, on traiterait dans des confrences rgulires, qui auraient
lieu une ou deux fois par jour, soit par notes remises en sance, soit
par des explications verbales qui seraient ou ne seraient pas insres
au protocole, selon la demande ou la rquisition des plnipotentiaires
respectifs. Par ce moyen, l'usage de tous les temps serait suivi, et si
le plnipotentiaire russe persistait  vouloir ngocier la paix sans
parler, il en serait le matre et pourrait faire connatre par des notes
les intentions de sa cour.

Les soussigns se flattent que leur proposition conciliera tout, et que
les confrences ne tarderont plus  s'ouvrir.

     Prague, le 6 aot 1813

     _Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence;
             L. NARBONNE.

       *       *       *       *       *

_Rponse des plnipotentiaires franais_.

Les soussigns, plnipotentiaires de S. M. l'empereur des Franais, ont
reu, avec les deux notes que S. Exc. M. le comte de Metternich,
ministre d'tat et des affaires trangres, plnipotentiaire de la cour
mdiatrice, leur a fait l'honneur de leur adresser hier, les copies de
celles de MM. les plnipotentiaires russe et prussien. Pntrs de
l'obligation sacre que leur impose la nature mme de leur mission,
celle d'carter toute discussion qui n'aurait pas pour but de raliser
les plus chres esprances des peuples, les soussigns ne considreront,
dans les notes qui leur ont t remises, que les points qui ont un
rapport direct  l'oeuvre de la pacification. Ils viteront galement de
s'tendre en protestations de leur dsir de la paix, parce que, quelque
naturel qu'il soit de s'en honorer, ce dsir rgle l'esprit des
ngociations, mais non la marche des affaires, qui doivent se traiter
suivant les usages reus, dans leur ordre, et en levant les difficults
 mesure qu'elles se rencontrent.

C'est avec autant de surprise que de regret que les soussigns ont vu
que ces notes avaient pour but de rejeter une proposition qui leur avait
paru, et qui est en effet la seule propre  concilier la diversit
d'opinion qui s'est leve sur la forme des ngociations.

Dans cet tat de choses, ils s'adressent avec confiance au mdiateur
pour lui reprsenter, ce qu'il est impossible de ne pas reconnatre, que
la seule ouverture qui ait tendu rellement  entamer la ngociation, a
t faite par eux. En effet, les dissentiments des deux parties laissant
la question indcise, et l'opinion du mdiateur, quelque poids que lui
donne sa sagesse et ses lumires, n'ayant pas pu la dcider, les
soussigns, autant par dfrence pour le mdiateur que par le dsir
d'aplanir toutes les difficults, ont consenti  adopter entirement le
mode qu'il avait propos, en demandant simplement qu'on admt aussi leur
proposition.

C'tait donc un pas de fait; car il serait injuste de ne regarder comme
tel, en ngociation, que le sacrifice total de ses prtentions qu'une
des parties ferait  l'autre. Ils devraient esprer qu'aprs cette
dmarche de leur part, faite dans la forme que le mdiateur avait
dsire, il se dciderait enfin  faire valoir les motifs, non moins
fonds sur la raison que sur l'usage, dont ils ont appuy leur
proposition dans les frquentes confrences officielles qu'ils ont eues
 ce sujet avec M. le comte de Metternich. Cependant ils voient que les
plnipotentiaires allis, sans combattre cette proposition, sans
rpondre aux considrations qui l'ont dicte, sans allguer mme d'autre
raison que leur seule volont, persistent dans leur prtention, et que
le plnipotentiaire de la cour mdiatrice se range entirement de leur
avis, quoiqu'on ne puisse se dissimuler que le seul motif qu'il ait fait
valoir pour justifier cette prfrence ne se trouve plus fond depuis
que les soussigns ont admis la forme qu'il proposait.

Toutes les objections que l'on peut faire contre le mode qu'ils ont
indiqu dans leur note du 6, tombent d'elles-mmes, si l'on rflchit
qu'il concilie toutes les prtentions, qu'il runit tous les avantages
des diffrentes formes, l'authenticit de la ngociation par crit, et
la facilit et la clrit de la ngociation verbale.

Il serait superflu de s'attacher  relever l'trange assertion que ce
mode est inusit, puisque le plus simple examen des faits suffit pour la
dtruire. Personne n'ignore que dans les principaux congrs dont
l'histoire fait mention, dans ceux o, comme  prsent, on a eu 
dbattre des intrts aussi compliqus que varis,  Munster,  Nimgue,
 Ryswich, cette double forme a toujours t employe. S'y refuser
aujourd'hui, n'est-ce pas videmment montrer que le but pacifique qu'on
met tant de soins  annoncer, n'est pas celui qu'on se propose
rellement? On affecte de nommer Teschen, de prendre pour rgle ce qui a
t une exception, et d'invoquer  l'appui le rsultat de cette
ngociation, comme si celles qui viennent d'tre cites en avaient eu un
moins heureux, comme si elles n'avaient pas galement rgl les intrts
des souverains, et assur la tranquillit des tats. Quel peut tre, on
le demande encore, le motif qui fait prfrer une forme qu'on a suivie
seulement dans une circonstance o il n'y avait qu'un objet  traiter,
et o les bases taient mme poses d'avance?

Il est facile de juger par l'tat actuel de la question, qui l'on doit
accuser des retards apports  la ngociation, ou ceux qui, levant une
prtention oppose  l'usage, repoussent une proposition qui leur assure
tous les avantages qu'ils rclament, ou ceux qui, ayant pour eux l'usage
universellement suivi, consentent  adopter en entier la forme choisie
par leur partie adverse, et se bornent  demander qu'on n'exclue pas une
manire de traiter qui, malgr toutes les allgations contraires, peut
seule amener de prompts rsultats.

Les soussigns se flattent que ces considrations seront d'autant mieux
senties par S. Exc. M. le comte de Metternich, qu'il n'aura pu lui
chapper que si la forme exclusive des ngociations par crit offre
quelques avantages, ce n'est pas,  en juger du moins par les notes
qu'il a communiques aux soussigns, celui d'aider  concilier les
esprits. Il remarquera sans doute aussi que les propositions des
soussigns ont t, au contraire, une nouvelle preuve de leur constant
dsir d'aplanir toutes les difficults pour arriver  la paix, lors mme
que leurs adversaires paraissent y avoir renonc. Ils renouvellent donc
la proposition qu'ils n'ont cess de faire, d'changer leurs pleins
pouvoirs, afin d'ouvrir  l'instant les ngociations selon la forme
propose par le mdiateur, sans exclure, nanmoins la forme des
confrences, pour conserver les moyens de s'expliquer de vive voix.

Les soussigns ont l'honneur, etc.

     Prague, le 9 aot 1813.

     _Sign_ CAULAINCOURT, duc de Vicence;
             L. NARBONNE.

       *       *       *       *       *

_Dclaration de guerre de l'Autriche._

Le soussign, ministre d'tat et des affaires trangres, est charg,
par ordre exprs de son auguste matre, de faire la dclaration suivante
 son excellence M. le comte de Narbonne, ambassadeur de S. M.
l'empereur des Franais, roi d'Italie.

Depuis la dernire paix signe avec la France, en octobre 1809, S. M.
impriale et royale apostolique a vou toute sa sollicitude, non
seulement  tablir des relations d'amiti et de confiance dont elle
avait fait la base de son systme politique, mais  faire servir ces
relations au maintien de la paix et de l'ordre en Europe. Elle s'tait
flatte que ce rapprochement intime, ciment par une alliance de famille
contracte avec S. M. l'empereur des Franais, contribuerait  lui
donner, sur sa marche politique, la seule influence qu'elle soit jalouse
d'acqurir, celle qui tend  communiquer aux cabinets de l'Europe
l'esprit de modration, le respect pour les droits et les possessions
des tats indpendants, qui l'animent elle-mme.

S. M. impriale n'a pu se livrer longtemps  de si belles esprances; un
an tait  peine coul depuis l'poque qui semblait mettre le comble 
la gloire militaire du souverain de la France, et rien ne paraissait
plus manquer  sa prosprit, pour autant qu'elle dpendait de son
attitude et de son influence au dehors, quand de nouvelles runions au
territoire franais, d'tats jusqu'alors indpendants, de nouveaux
morcellements et dchirements de l'empire d'Allemagne [31], vinrent
rveiller les inquitudes des puissances, et prparer, par leur funeste
raction sur le nord de l'Europe, la guerre qui devait s'allumer en 1812
entre la France et la Russie [32].


[31: _Observations dictes par Napolon_.

L'Autriche a de plein gr renonc  l'empire d'Allemagne. Elle a reconnu
les princes de la confdration, elle a reconnu le protectorat de
l'empereur. Si le cabinet autrichien a conu le projet de rtablir
l'empire d'Allemagne, de revenir sur tout ce que la victoire a fond et
que les traits ont consacr, il a form une entreprise qui prouve mal
_l'esprit de modration et le respect pour les droits des tats
indpendants_ dont il se dit anim.]

[32: Le cabinet de Vienne met en oubli le trait d'alliance qu'il a
conclu le 14 mars 1812. Il oublie que, par ce trait, la France et
l'Autriche se sont garanti rciproquement l'intgrit de leurs
territoires actuels; il oublie que, par ce trait, l'Autriche s'est
engage  dfendre le territoire de la France tel qu'il existait alors,
et qui n'a depuis reu aucun agrandissement; il oublie que, par ce
trait, il ne s'est pas born  demander pour l'Autriche l'intgrit de
son territoire, mais les agrandissements que les circonstances
pourraient lui procurer; il oublie que, le 14 mars 1812, toutes les
questions qui devaient amener la guerre taient connues et poses, et
que c'est volontairement et en connaissance de cause qu'il prit parti
contre la Russie. Pourquoi, s'il avait alors les sentiments qu'il
manifeste aujourd'hui, n'a-t-il pas fait alors cause commune avec la
Russie? Pourquoi du moins, au lieu de s'unir  ce qu'il prsente
aujourd'hui comme une cause injuste, n'a-t-il pas adopt la neutralit?
La Prusse fit  la mme poque une alliance avec la France, qu'elle a
viole depuis; mais ses forteresses et son territoire taient occups.
Place entre deux grandes puissances en armes, et thtre de la guerre,
la neutralit tait de fait impossible. Elle se rangea du ct du plus
fort. Lorsqu'ensuite la Russie occupa son territoire, elle reut la loi
et fut l'allie de la Russie. Aucune des circonstances qui ont rgl les
dterminations de la Prusse n'ont exist en 1812, et n'existent en 1813
pour l'Autriche. Elle s'est engage de plein gr en 1812  la cause
qu'elle croyait la plus juste,  celle dont le triomphe importait le
plus  ses vues et aux intrts de l'Europe dont elle se montre
protecteur si inquiet et dfenseur si gnreux. Elle a vers son sang
pour soutenir la cause de la France; en 1813, elle le prodigue pour
soutenir le parti contraire. Que doivent penser les peuples? Quel
jugement ne porteront-ils pas d'un gouvernement qui, attaquant
aujourd'hui ce qu'il dfendait hier, montre que ce n'est ni la justice
ni la politique qui rglent les plus importantes dterminations de son
cabinet.]

Le cabinet franais sait mieux qu'aucun autre combien S. M. l'empereur
d'Autriche a eu  coeur d'en prvenir l'clat par toutes les voies que
lui dictait son intrt pour les deux puissances, et pour celles qui
devaient se trouver entranes dans la grande lutte qui se prparait. Ce
n'est pas elle que l'Europe accusera jamais des maux incalculables qui
en ont t la suite [33].

[33: Le cabinet franais sait mieux qu'aucun autre que l'Autriche a
offert son alliance, lorsqu'on n'avait pas mme conu l'esprance de
l'obtenir; il sait que si quelque chose avait pu le porter  la guerre,
c'tait la certitude que non-seulement l'Autriche n'y prendrait aucune
part contre lui, mais qu'elle y prendrait part pour lui. Il sait que,
loin de dconseiller la guerre, l'Autriche l'a excite; que, loin de la
craindre, elle l'a dsire; que, loin de vouloir s'opposer  de nouveaux
morcellements d'tats, elle a conu de nouveaux dchirements dont elle
voulait faire son profit.]

Dans cet tat de choses, S. M. l'empereur ne pouvant conserver  ses
peuples le bienfait de la paix, et maintenir une heureuse neutralit au
milieu du vaste champ de bataille qui, de tous cts, environnait ses
tats, ne consulta, dans le parti qu'elle adopta, que sa fidlit  des
relations si rcemment tablies, et l'espoir qu'elle aimait  nourrir
encore que son alliance avec la France, en lui offrant des moyens plus
srs de faire couter les conseils de la sagesse, mettrait des bornes 
des maux invitables, et servirait la caus du retour de la paix en
Europe [34].

[34: Le cabinet de Vienne ne pouvait, dit-il, maintenir une heureuse
neutralit au milieu du vaste champ de bataille qui l'environnait de
tous les cts.--Les circonstances n'taient-elles donc pas les mmes
qu'en 1806? De sanglants combats ne se livrrent-ils pas en 1806 et en
1807, prs des limites de son territoire, et ne conserva-t-il pas aux
peuples le bienfait de la paix, et ne se maintint-il pas dans une
heureuse neutralit?--Mais le gouvernement de l'Autriche, en prenant le
parti de la guerre, en combattant pour la cause de la France,
_consulta_, dit-il, _sa fidlit  des relations nouvellement tablies_;
fidlit qui ne mrite plus d'tre consulte lorsque ces relations sont
devenues plus anciennes d'une anne et plus troites par une alliance
formelle. S'il faut l'en croire aujourd'hui, ce n'tait pas pour
s'assurer des agrandissements qu'il s'alliait  la France en 1812, qu'il
lui garantissait toutes ses possessions, et qu'il prenait part  la
guerre: c'tait pour servir la cause du retour de la paix, et pour faire
couter les conseils de la sagesse. Quelle logique! quelle modestie!]

Il n'en a malheureusement pas t ainsi: ni les succs brillants de la
campagne de 1812, ni les dsastres sans exemple qui en ont marqu la fin
n'ont pu ramener dans les conseils du gouvernement franais l'esprit de
modration qui aurait mis  profit les uns, et diminu l'effet des
autres [35].

[35: Comment le cabinet de Vienne a-t-il appris que les succs brillants
de la campagne de 1812 n'ont pas ramen la modration dans les conseils
du gouvernement franais? S'il avait t bien inform, il aurait su que
les conseils de la France, aprs la bataille de la Moscowa, ont t
modrs et pacifiques, et que tout ce qui pouvait ramener la paix fut
alors tent.]

S. M. n'en saisit pas moins le moment o l'puisement rciproque avait
ralenti les oprations actives de la guerre, pour porter aux puissances
belligrantes des paroles de paix, qu'elle esprait encore voir
accueillir de part et d'autre avec la sincrit qui les lui avait
dictes.

Persuade toutefois qu'elle ne pourrait les faire couter qu'en les
soutenant de forces qui promettraient au parti avec lequel elle
s'accorderait de vues et de principes l'appui de sa coopration active,
pour terminer la grande lutte [36]; en offrant sa mdiation aux
puissances, elle se dcida  l'effort, pnible pour son coeur, d'un
appel au courage et au patriotisme de ses peuples. Le congrs, propos
par elle et accept par les deux partis, s'assembla au milieu des
prparatifs militaires que le succs des ngociations devait rendre
inutiles, si les voeux de l'empereur se ralisaient, mais qui devaient,
dans le cas contraire, conduire par de nouveaux efforts au rsultat
pacifique que S. M. impriale et prfr d'atteindre sans effusion de
sang [37].

[36: Le cabinet de Vienne met de la suite dans ses inconsquences. Il
fait cause commune avec la France en 1812; et c'tait, dit-il
aujourd'hui, pour l'empcher de faire la guerre  la Russie. Il arme en
1813 pour la Prusse et la Russie, et c'est, dit-il, pour leur inspirer
le dsir de la paix. Ces puissances, d'abord exaltes par des progrs
qu'elles devaient au hasard des circonstances, avaient t rendues  des
sentiments plus calmes par les revers clatants du premier mois de la
campagne: affaiblies, vaincues, elles allaient revenir de leurs
illusions. Le gouvernement autrichien leur dclare qu'il arme pour
elles: il leur montre ses armes prtes  prendre leur dfense, et en
leur offrant de nouvelles chances dans la continuation de la guerre, il
prtend leur inspirer le dsir de la paix! Qu'aurait-il fait, s'il avait
voulu les encourager  la guerre? Il a offert  la Russie d'en prendre
sur lui le fardeau; il a offert  la Prusse d'en changer le thtre, il
a appel sur son propre territoire les troupes de ses allis et toutes
les calamits qui pesaient sur celui de la Prusse. Il a enfin offert au
cabinet de Ptersbourg le spectacle le plus agrable pour un empereur de
Russie, de l'Autriche, son ennemie naturelle, combattant la France, son
ennemie actuelle. Si le cabinet de Vienne avait demand les conseils de
la sagesse, elle lui aurait dit qu'on n'arrte pas un incendie en lui
donnant un nouvel aliment, qu'il n'est pas sage de s'y prcipiter pour
un peuple dont les intrts sont contraires ou trangers; enfin qu'il y
a de la folie  exposer  toutes les chances de la guerre une nation
qui, aprs de si longs malheurs, pouvait continuer  jouir des douceurs
de la paix. Mais l'ambition n'est pas un conseiller qu'avoue la
sagesse.]

[37: L'auteur de cette dclaration ne sort pas du cercle vicieux dans
lequel il s'est engag. La Russie et la Prusse savaient fort bien que le
gouvernement autrichien armait contre la France. Ds ce moment elles ne
pouvaient pas vouloir la paix. Ce rsultat des dispositions du cabinet
de Vienne tait trop vident pour qu'il n'y et pas compt.]

En obtenant, de la confiance qu'elles avaient voue  S. M. impriale,
le consentement des puissances  la prolongation de l'armistice que la
France jugeait ncessaire pour les ngociations, l'empereur acquit, avec
cette preuve de leurs vues pacifiques, celle de la modration de leurs
principes et de leurs intentions [38].

[38: Le cabinet de Vienne avait fait perdre le mois de juin tout entier,
en ne remplissant aucune des formalits pralables  l'ouverture du
congrs. La France ne demanda point que l'armistice ft prolong, mais
elle y consentit. Ce qu'elle dsirait, ce qu'elle demanda, c'est qu'il
ft convenu que les ngociations continueraient pendant les hostilits.
Mais le cabinet de Vienne s'y refusa; l'Autriche aurait t lie, comme
mdiatrice, pendant les ngociations; il prfra une prolongation
d'armistice qui lui donnait le temps d'achever ses armements, et dont la
dure limite lui offrait un terme fatal pour rompre les ngociations et
pour se dclarer.]

Il y reconnut les siens, et se persuada, de ce moment, que ce serait de
leur ct qu'il rencontrerait des dispositions sincres  concourir au
rtablissement d'une paix solide et durable. La France, loin de
manifester des intentions analogues, n'avait donn que des assurances
gnrales, trop souvent dmenties par des dclarations publiques qui ne
fondaient aucunement l'espoir qu'elle porterait  la paix les sacrifices
qui pourraient la ramener en Europe [39].

[39: Comment le cabinet de Vienne s'est-il assur _que la France ne
porterait pas  la paix les sacrifices qui pourraient la ramener en
Europe_? Avant le moment qu'il avait fix pour la guerre, a-t-il propos
un _ultimatum_ et fait connatre ce qu'il voulait?--Il a dclar la
guerre parce qu'il ne voulait que la guerre. Il l'a dclare, sans
s'assurer si elle pouvait tre vite, et avec une prcipitation 
laquelle il est difficile de reconnatre l'influence des conseils de la
sagesse.]

La marche du congrs ne pouvait laisser de doutes  cet gard; le retard
de l'arrive de MM. les plnipotentiaires franais, sous des prtextes
que le grand but de sa runion aurait d faire carter [40],
l'insuffisance de leurs instructions sur les objets de forme qui
faisaient perdre un temps irrparable, lorsqu'il ne restait que peu de
jours pour la plus importante des ngociations [41]; toutes ces
circonstances runies ne dmontraient que trop que la paix, telle que la
dsiraient l'Autriche et les souverains allis, tait trangre aux
voeux de la France [42]; et qu'ayant accept pour la forme, et pour ne
pas s'exposer aux reproches de la prolongation de la guerre, la
proposition d'une ngociation, elle voulait en luder l'effet [43], ou
s'en prvaloir peut-tre uniquement pour sparer l'Autriche des
puissances qui s'taient dj runies avec elle de principe, avant mme
que les traits eussent consacr leur union pour la cause de la paix et
du bonheur du monde [44].

[40: C'est par le fait de l'Autriche et des allis que l'arrive des
plnipotentiaires a t retarde; cependant des difficults suscites 
dessein n'taient pas leves, que M. le comte de Narbonne tait dj 
Prague. Ses pouvoirs, communs aux deux plnipotentiaires, l'autorisaient
 agir concurremment ou sparment. M. le duc de Vicence arriva plus
tard, parce que de nouvelles difficults, o la dignit de la France
tait compromise, furent leves par les ennemis. Mais  quoi bon ces
observations? Qu'aurait fait un retard de quelques jours  un mdiateur
qui n'aurait pas voulu la guerre, et quel motif de guerre qu'un retard
de quelques jours?]

[41: Les plnipotentiaires avaient pour instructions d'adhrer  toutes
les formes de ngociation consacres par l'usage. Le mdiateur proposa
des formes inusites, et qui tendaient  empcher tout rapprochement des
plnipotentiaires, tout rapport entre eux, toute ngociation. Il
introduisit une discussion qu'avec une volont sincre de la paix le
mdiateur n'aurait jamais occasionne. _Il ne restait_, dit-il, _que peu
de jours pour la plus importante des ngociations_. Eh! pourquoi ne
restait-il que peu de jours? qu'avait de commun la ngociation avec
l'armistice? ne pouvait-on pas ngocier en se battant? Qu'importe
quelques jours de plus ou de moins quand il s'agit de la paix? Si le
cabinet de Vienne ne voulait pas la ngocier, mais la dicter, comme on
dicte des conditions  une place assige, peu de jours  la vrit
pouvaient suffire; mais alors pourquoi n'a-t-il pas mme propos une
capitulation? _Il ne restait que peu de jours pour la plus importante
des ngociations!_ Quelle est donc la ngociation qui a t faite en peu
de jours? Le temps est l'lment le plus ncessaire quand il s'agit de
s'entendre; le temps est un lment inutile pour un mdiateur qui a pris
d'avance son parti. Cependant lorsque c'est contre la France qu'il
s'agit de se dclarer, une telle dtermination n'est pas de si peu de
consquence qu'il soit indiffrent d'employer quelques jours de plus ou
de moins  y penser.]

[42: Il faut rendre ici justice  la pntration du cabinet de Vienne.
Sans doute la paix telle que la voulaient les souverains allis tait
trangre aux voeux de la France, de mme que la paix telle que la
voulait la France devait tre trangre aux voeux des allis. Toute
puissance qui entre en ngociation veut tout ce qu'elle peut obtenir.
Lorsqu'il y a un mdiateur, il s'interpose entre les volonts opposes,
afin de les rapprocher. Telle est sa mission: sa gloire est d'y russir.
Mais tel n'tait pas le rle que le cabinet autrichien s'tait donn; il
n'a jamais t mdiateur, il a t ennemi ds le moment o, selon son
aveu, il n'a voulu d'autre paix que celle que voulait une seule des
parties. Mais quelle tait cette paix que voulait le cabinet de Vienne?
S'il voulait en effet la paix, une paix quelconque, pourquoi ne s'est-il
pas expliqu? Pourquoi? parce qu'il avait adopt toutes les prtentions
de la Russie, de la Prusse et de l'Angleterre; parce qu'il avait de plus
ses prtentions propres sur lesquelles il ne voulait pas cder; enfin
parce qu'il tait rsolu  la guerre.]

[43: La France a propos l'ouverture d'un congrs, parce qu'elle voulait
sincrement la paix; parce qu'elle se flattait que ses
plnipotentiaires, mis en prsence de ceux de la Russie et de la Prusse,
parviendraient  s'entendre avec eux, parce qu'un congrs, mme sous la
mdiation de l'Autriche, tait un moyen d'chapper aux dangers des
insinuations que le cabinet de Vienne rpandait.

La France a accept la mdiation de l'Autriche, parce qu'en supposant au
cabinet de Vienne les vues ambitieuses sur lesquelles nous n'avions pas
de doutes, on devait croire qu'il se trouverait gn par son rle de
mdiateur, et qu'il n'oserait pas, dans une ngociation publique et pour
son seul intrt, repousser nos vues modres et les sacrifices que nous
tions disposs  faire  la paix; parce qu'enfin, s'il en tait
autrement, et si le mdiateur et nos ennemis taient d'accord sur leurs
prtentions rciproques, le cabinet de Vienne proposerait un _ultimatum_
qui soulverait l'indignation de la France et de ses allis.]

[44: Ainsi l'_Autriche tait dj runie de principes avec les ennemis
de la France!_ Qui lui demandait cet aveu?

Le cabinet de Vienne craignait que la France ne se prvalt d'une
ngociation pour sparer l'Autriche des puissances ennemies! Sans doute,
si l'Autriche s'tait unie  elles pour les empcher de faire la paix et
avec la ferme rsolution de nous faire la guerre, elle devait craindre
une ngociation o notre modration pouvait leur offrir des chances plus
avantageuses dans la paix que dans la guerre; mais pourquoi donc le
cabinet de Vienne a-t-il offert sa mdiation et fait retentir l'Europe
de ses voeux pour la paix?]

L'Autriche sort de cette ngociation, dont le rsultat a tromp ses
voeux les plus chers, avec la conscience de la bonne foi qu'elle y a
porte. Plus zle que jamais pour le noble but qu'elle s'tait propos,
elle ne prend les armes que pour l'atteindre, de concert avec les
puissances animes des mmes sentiments. Toujours galement dispose 
prter la main au rtablissement d'un ordre de choses qui, par une sage
rpartition de forces, place la garantie de la paix sous l'gide d'une
association d'tats indpendants, elle ne ngligera aucune occasion de
parvenir  ce rsultat; et la connaissance qu'elle a acquise des
dispositions des cours devenues dsormais ses allies lui donne la
certitude qu'elles coopreront avec sincrit  un but aussi salutaire
[45].

[45: L'Autriche veut _tablir un ordre de choses qui, par une sage
rpartition de forces, place la garantie de la paix sous l'gide d'une
association d'tats indpendants_. Elle ne fera la paix que quand une
gale rpartition de forces garantira l'indpendance de chaque tat.
Pour y parvenir, elle doit d'abord agrandir  ses dpens la Bavire et
la Saxe, car c'est aux grandes puissances  descendre pour que les
puissances du second ordre deviennent leurs gales; lorsqu'elle aura
donn l'exemple, elle sera en droit de demander qu'il soit imit. Ainsi
le cabinet de Vienne veut combattre pour faire de toutes les puissances
une rpublique de souverains dont les lments seront parfaitement
gaux; et c'est  de telles rveries qu'il faudrait sacrifier le repos
du monde! Peut-on se jouer plus ouvertement de la raison publique, de
l'opinion de l'Europe? En rdigeant des manifestes, comme en rglant sa
conduite, le cabinet de Vienne n'a pas _cout les conseils de la
sagesse_.]

En dclarant, d'ordre de l'empereur,  M. le comte de Narbonne, que ses
fonctions d'ambassadeur viennent  cesser de ce moment, le soussign met
 la disposition de S. Exc. les passeports dont elle aura besoin pour
elle et pour sa suite.

Les mmes passeports seront remis  M. de La Blanche, charg d'affaires
de France  Vienne, ainsi qu'aux autres individus de l'ambassade.

Il a l'honneur d'offrir, etc.

     Prague, le 12 aot 1813.

     _Sign_ METTERNICH.


_Dernire note de M. de Bassano  M. de Metternich._

Le soussign, ministre des relations extrieures, a mis sous les yeux de
S. M. l'empereur et roi la dclaration du 11 aot, par laquelle
l'Autriche dpose le rle de mdiateur dont elle avait couvert ses
desseins.

Depuis le mois de fvrier, les dispositions hostiles du cabinet de
Vienne envers la France taient connues de toute l'Europe. Le Danemark,
la Saxe, la Bavire, le Wurtemberg, Naples et la Westphalie ont dans
leurs archives des pices qui prouvent combien l'Autriche, sous les
fausses apparences de l'intrt qu'elle prenait  son alli et de
l'amour de la paix, nourrissait de jalousie contre la France. Le
soussign se refuse  retracer le systme de protestations prodigues
d'un ct, et d'insinuations rpandues de l'autre, par lequel le cabinet
de Vienne compromettait la dignit de son souverain, et qui, dans son
dveloppement,  prostitu ce qu'il y a de plus sacr parmi les hommes,
un mdiateur, un congrs et le nom de la paix.

Si l'Autriche voulait faire la guerre, qu'avait-elle besoin de se parer
d'un faux langage, et d'entourer la France de piges mal tissus qui
frappaient tous les regards?

Si le mdiateur voulait la paix, aurait-il prtendu que des transactions
si compliques s'accomplissent en quinze ou vingt jours? tait-ce une
volont pacifique celle qui consistait  dicter la paix  la France en
moins de temps qu'il n'en faut pour conclure la capitulation d'une place
assige? La paix de Teschen exigea plus de quatre mois de ngociation.
Plus de six semaines furent employes  Sistow avant que la discussion,
mme sur les formes, ft termine. La ngociation de la paix de Vienne,
en 1809, lorsque la plus grande partie de la monarchie autrichienne
tait entre les mains de la France,  dur deux mois.

Dans ces diverses transactions, les intrts et le nombre des parties
taient circonscrits; et lorsqu'il s'agissait,  Prague, de poser, dans
un congrs, les bases de la pacification gnrale, de concilier les
intrts de la France, de l'Autriche, de la Russie, de la Prusse, du
Danemark, de la Saxe et de tant d'autres puissances; lorsqu'aux
complications qui naissent de la multiplicit et de la diversit des
intrts, se joignirent les difficults rsultant des prtentions
ouvertes et caches du mdiateur, il tait drisoire de prtendre que
tout ft termin, montre en main, en quinze jours. Sans la funeste
intervention de l'Autriche, la paix entre la Russie, la France et la
Prusse serait faite aujourd'hui.

L'Autriche, ennemie de la France, et couvrant son ambition du masque de
mdiatrice, compliquait tout, et rendait toute conciliation impossible.
Mais l'Autriche s'tant dclare en tat de guerre est dans une position
plus vraie et toute simple. L'Europe est ainsi plus prs de la paix; il
y a une complication de moins.

Le soussign a donc reu l'ordre de proposer  l'Autriche de prparer
ds aujourd'hui les moyens de parvenir  la paix, d'ouvrir un congrs o
toutes les puissances, grandes et petites, seront appeles, o toutes
les questions seront solennellement poses, o l'on n'exigera point que
cette oeuvre, aussi difficile que salutaire, soit termine ni dans une
semaine ni dans un mois; o l'on procdera avec la lenteur insparable
de toute opration de cette nature, avec la gravit qui appartient  un
si grand but et  de si grands intrts. Les ngociations pourront tre
longues: elles doivent l'tre. Est-ce en peu de jours que les traits
d'Utrecht, de Nimgue, de Ryswick, d'Aix-la-Chapelle ont t conclus?

Dans la plupart des discussions mmorables, la question de la paix fut
toujours indpendante de celle de la guerre: on ngociait sans savoir si
l'on se battait ou non; et puisque les allis fondent tant d'esprances
sur les chances du combat, rien n'empche de ngocier, aujourd'hui comme
alors, en se battant.

Le soussign propose de neutraliser un point sur la frontire pour le
lieu des confrences; de runir les plnipotentiaires de la France, de
l'Autriche, de la Russie, de la Prusse, de la Saxe; de convoquer tous
ceux des puissances belligrantes, et de commencer, dans cette auguste
assemble, l'oeuvre de la paix, si vivement dsire par toute l'Europe.
Les peuples prouveront une consolation vritable en voyant les
souverains s'occuper  mettre un terme aux calamits de la guerre, et
confier  des hommes clairs et sincres le soin de concilier les
intrts, de compenser les sacrifices, et de rendre la paix avantageuse
et honorable  toutes les nations.

Le soussign ne s'attache point  rpondre au manifeste de l'Autriche et
au seul grief sur lequel il repose. Sa rponse serait complte en un
seul mot. Il citerait la date du trait d'alliance conclu le 14 mars
1812 entre les deux puissances, et la garantie, stipule par le trait,
du territoire de l'empire tel qu'il tait le 14 mars 1812.

Le soussign, etc.

     Dresde, le 18 aot 1813.

     _Sign_ le duc de BASSANO.

_Dernire note de M. de Metternich  M. de Bassano_

Le soussign, ministre secrtaire d'tat et des affaires trangres, a
reu hier l'office que S. Exc. M. le duc de Bassano lui a fait l'honneur
de lui adresser le 18 aot dernier.

Ce n'est pas aprs que la guerre a clat entre l'Autriche et la France
que le cabinet autrichien croit devoir relever les inculpations
gratuites que renferme la note de M. le duc de Bassano. Forte de
l'opinion gnrale, l'Autriche attend avec calme le jugement de l'Europe
et celui de la postrit.

La proposition de S. M. l'empereur des Franais offrant encore 
l'empereur une lueur d'espoir de parvenir  la pacification gnrale, sa
majest impriale a cru pouvoir la saisir. En consquence, elle a
ordonn au soussign de porter  la connaissance des cabinets russe et
prussien la demande de l'ouverture d'un congrs qui, pendant la guerre
mme, s'occuperait des moyens d'arriver  une pacification gnrale. LL.
MM. l'empereur Alexandre et le roi de Prusse, anims des mmes
sentiments que leur auguste alli, ont autoris le soussign  dclarer
 S. Exc. M. le duc de Bassano que, _ne pouvant point dcider sur un
objet d'un intrt tout--fait commun, sans en avoir pralablement
confr avec les autres allis, les trois cours vont porter incessamment
 leur connaissance la proposition de la France_.

Le soussign les a chargs de transmettre, dans le plus court dlai
possible, au cabinet franais, les ouvertures de toutes les cours
allies, en rponse  la susdite proposition.

Le soussign a l'honneur, etc.

     Prague, le 21 aot 1813.

     _Sign_ le prince de METTERNICH.



FIN DU SIXIME VOLUME.






End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires du duc de Rovigo, pour servir
 l'histoire de l'empereur Napolon, by Anne-Jean-Marie-Ren Savary, duc de Rovigo, 1774-1833

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