Project Gutenberg's Paris nouveau et Paris futur, by Victor Fournel

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Title: Paris nouveau et Paris futur

Author: Victor Fournel

Release Date: August 8, 2007 [EBook #22266]

Language: French

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PARIS NOUVEAU

ET

PARIS FUTUR

PAR

VICTOR FOURNEL

Je ne dsespre pas que Paris, vu  vol de ballon, ne prsente aux
yeux cette richesse de lignes, cette opulence de dtails, cette
diversit d'aspects, ce je ne sais quoi de grandiose dans le simple
et d'inattendu dans le beau, qui caractrise un damier. (V. Hugo,
_Notre-Dame de Paris_.)

PARIS

JACQUES LECOFFRE, LIBRAIRE-DITEUR

90, RUE BONAPARTE, 90

LYON, ANCIENNE MAISON PERISSE FRRES RUE MERCIRE,

47, ET RUE CENTRALE, 34

1865

* * *




TABLE DES MATIRES


AVANT-PROPOS

Paris Nouveau

I. Coup d'oeil gnral
II. Les rues. Plan stratgique du nouveau Paris.
III. L'expropriation pour cause d'utilit publique.--La ville des _nomades_
IV. Les maisons
V. Les squares et les promenades
VI. Les parcs et jardins
VII. Intermde.--Promenade pittoresque  travers le nouveau Paris
VIII. Les monuments
IX. Conclusion

Paris futur

APPENDICE

I. Les nouveaux noms des anciennes rues de Paris
II. Un chapitre des ruines de Paris moderne
III. Les prcurseurs de M. Haussmann

FIN DE LA TABLE.

* * *




AVANT-PROPOS


La loi reconnat  tout citoyen le droit de critiquer, comme il
l'entend, les actes de l'autorit; l'administration pousse la
bienveillance jusqu' l'inviter  le faire. Une circulaire clbre a
confirm et tendu ce droit, en exhortant spcialement les prfets  ne
point redouter le contrl public, qui n'a dsormais d'autres limites
que le respect de la constitution et de la dynastie. Rien, dans ce
modeste volume, ne touche de prs ou de loin  ces hautes sphres, o je
n'ai pas l'habitude de me hasarder. Je borne mon ambition  discuter
les faits et gestes, non pas mme du pouvoir, mais de l'dilit
parisienne, et je le fais beaucoup moins au point de vue politique, qui
n'est pas mon affaire[1], qu'au simple point de vue artistique et
pittoresque, qui a bien aussi son prix, ne ft-ce que pour montrer ce
que valent des travaux qui ont cot si cher. Je ne suis qu'un
critique,--peu de chose, moins que rien,--protestant, avec une plume qui
ne fera pas de barricades, contre l'idal d'une municipalit souveraine,
qui est libre de ne pas l'couter, et qui, j'en suis sr, usera de cette
libert comme j'use de la mienne. Je suis le cri plaintif et impuissant
de Paris qui s'en va contre Paris qui vient.

[Note 1: Pour les cts politiques, administratifs et financiers de
la question, qu'on me permette de renvoyer, en toute humilit, et avec
le sentiment profond de mon incomptence, aux discussions de la Chambre,
aux articles de la plupart des journaux, et notamment aux travaux
remarquables o M. Ferdinand de Lasteyrie a creus bien des faces de ce
vaste sujet, que la diffrence de mon cadre me condamnait  effleurer
seulement.]

Non que j'espre en aucune faon convertir l'administration  mes ides:
je ne suis pas si naf. J'ose  peine esprer d'tre lu. Mais ce n'est
plus mon affaire, et j'aurai mis du moins ma conscience d'artiste et
d'archologue en repos.

Toutefois, malgr l'vidence du droit, il convient d'aborder cette
matire avec prcaution. M. le prfet de la Seine n'est point avare de
ses _communiqus_: il en produit autant que de nouvelles voies, et
quelquefois il les fait presque aussi longs que la rue de Rivoli[2]. Les
dcisions de la commission municipale ont un protecteur chevaleresque et
tout-puissant qui, non content de les convertir en oeuvres, avec une
rapidit littralement foudroyante, ambitionne de joindre l'assentiment
moral de ses administrs  leur soumission matrielle, et de les imposer
 leur admiration comme  leur volont. Il est difficile aujourd'hui de
parler de Paris sans que, des plus hautes rgions de la magistrature
urbaine, parte une voix qui demande, je veux dire qui prenne la parole
pour un fait personnel; et l'on doit chercher d'adroites circonlocutions
pour arriver  dire que la mairie de Saint-Germain-l'Auxerrois ne vaut
peut-tre pas Notre-Dame, et que la fontaine Saint-Michel ne parat pas
tout  fait  la hauteur de l'ancienne fontaine des Innocents. Cela
prouve, du reste, que M. le prfet de la Seine aime la discussion; nous
l'aimons aussi, et nous ne demandons pas mieux qu'on nous rponde,
pourvu que ce ne soit pas en nous fermant la bouche. Nous avons peu de
got pour ce systme de riposte qui consiste  foudroyer l'adversaire 
son aise, aprs avoir pris la prcaution d'enclouer ses batteries, et
nous ne tenons pas plus  le subir que nous ne tiendrions  l'imposer.

[Note 2: Voir, en particulier, plusieurs des innombrables
_communiqus_ adresss  _l'Opinion nationale_ et au _Journal des
Dbats_. M. le prfet s'entend mieux que pas un  se faire une tribune
de celle de ses adversaires.]

Ici, qu'on nous permette une rminiscence classique. Quand un gnral
romain montait au Capitole, loin de s'inquiter des quelques voix
discordantes qui se mlaient aux acclamations de la foule, il voulait
les entendre, et les rclamait au besoin comme un assaisonnement du
concert. On organisait une opposition par ordre derrire le char du
triomphateur. C'tait l, sans doute, un raffinement de sensualit
paenne qui serait aujourd'hui dplac, et je ne demande pas qu'on le
ressuscite; chacun sait bien, d'ailleurs, que cette rsurrection serait
impossible. Mais,  une poque o nous avons emprunt tant de choses 
l'histoire du peuple qui a produit Jules Csar, le souvenir m'a paru
tout  fait de mise.

Les Parisiens, dit-on, admirent beaucoup leur nouvelle ville; on assure
que les trangers nous l'envient; les provinciaux nous apportent leur
extase de tous les bouts de la France. J'ai lu dans _le
Constitutionnel_, et dans plusieurs journaux galement accrdits,
auxquels un publiciste fameux a prt rcemment un concours inattendu,
que la transformation de Paris est le miracle du sicle; il est d'usage
de n'en point parler, dans les cantates et dans les discours qui ont
gard la tradition du grand style oratoire, sans y joindre l'pithte de
_prodigieuse_, ou tout au moins d'_admirable_. Dernirement, un homme
d'esprit, en une comdie fameuse applaudie deux cents fois de suite sur
un de nos premiers thtres, faisait des embellissements de Paris son
argument le plus victorieux contre les _ganaches_ qui s'obstinent  nier
le progrs de toutes choses et les charmes particuliers de l'poque
actuelle. Contre un si rare accord qu'est-ce que la voix d'un
contribuable obscur, qui n'est pas mme fonctionnaire? Je suis honteux
d'opposer  cette mer d'enthousiasme le grain de sable de ma critique.
Mais, puisque j'ai le malheur d'tre une de ces _ganaches_ que
l'argument ne suffit pas  convaincre; puisque j'ai le mauvais got de
ne point me trouver d'accord avec l'esthtique des cantates et du
_Constitutionnel_, j'aurai du moins la franchise d'avouer ce ridicule,
sans chercher  l'attnuer, et de me punir de mes torts en les expiant
par une confession publique et sincre.




* * *

PARIS NOUVEAU

ET

PARIS FUTUR

* * *




PARIS NOUVEAU




I

COUP D'OEIL GNRAL


Il y a quatre cents ans, lorsque Quasimodo, accoud sur la balustrade
des tours de Notre-Dame, regardait Paris tendu sous ses pieds, voici ce
qu'il voyait: un ocan de toits aigus, de pignons taills, de clochetons
sculpts, de tourelles accroches aux angles des murs; un luxuriant
fouillis de pyramides de pierre, d'oblisques d'ardoises, de donjons
massifs, de tours ariennes, de flches brodes en dentelles; un
labyrinthe fourmillant et profond, o se confondaient dans un harmonieux
ple-mle les devantures sculptes, les fentres histories, les portes
enjolives, les solives curieusement ouvres, les murailles crneles,
les glises aux grands porches ogivaux surchargs de statues, les htels
somptueux et svres avec leurs forts de chemines, de girouettes, de
sveltes aiguilles, de pavillons, de herses de fer, de lanternes
dcoupes  jour, d'arabesques tincelantes, de vis, de spirales, de
gargouilles et de tournelles en fuseau. Un inextricable enchevtrement
de ruelles serpentait d'un bout  l'autre de la ville, faisant  travers
les hautes maisons pittoresques des perces capricieuses et charmantes,
mnageant aux regards des perspectives infinies, o l'imprvu naissait
et renaissait  chaque pas; mlant sans cesse, dans le plus amusant
amalgame, le hideux  la grce et le grandiose au burlesque.

Par ces mille voies sinueuses marchait une population bariole de
bourgeois en robes de laine, de seigneurs en robes de drap d'or, de
magistrats et de prlats en robes de soie, embguins de velours et
d'hermine; d'archers et de sergents de la prvt, en hoquetons, cte 
cte avec les truands de la cour des Miracles; de jongleurs en bas
rouges menant un ours en laisse ou une truie savante attele  son
rouet; de trouvres, la harpe au dos et le tambourin pendu  la
ceinture. Ici, une confrrie s'avanait, la bannire du patron en tte;
l, un chapitre portait en procession la chsse de son saint; plus loin
les chefs d'une corporation se rendaient au lieu de leur sance,
escorts des compagnons en grand costume, et prcds de la bande
joyeuse des mntriers. Partout les coliers turbulents de l'Universit
animaient la ville de leurs cris, de leurs rixes et de leurs ftes.
C'tait un blouissement, un rve, souvent un cauchemar. Un grand pote
a dcrit ce spectacle magique et prestigieux que prsentait chaque jour
le Paris du moyen ge, et je serais fch qu'on pt croire que j'ai
voulu recommencer la description aprs lui.

Aujourd'hui, lorsque M. Prudhomme, propritaire, lecteur, expert jur
et capitaine de la garde nationale, monte au sommet de la colonne
Vendme, escort de sa famille, et qu'il promne ses regards majestueux
sur Paris, il voit sous ses pieds s'aligner  l'querre, s'allonger au
cordeau, une ville auguste et majestueuse comme lui. Les troites et
bizarres ruelles de la vieille cit sont devenues de larges _artres_,
croises  angles droits, le long desquelles une population correcte
circule au pas d'ordonnance, sous le regard paternel et satisfait des
sergents de ville. Il entrevoit dans le lointain des colonnades grecques
et romaines, des gares solennelles, des halles classiques, de modernes
glises gothiques, qui rappellent le moyen ge comme l'auteur d'_Alonzo_
rappelait Chateaubriand; la Bourse, qui ressemble  la Madeleine, et la
Madeleine, qui ressemble  la Bourse; des auberges qui singent des
palais, des palais qu'on prendrait pour des auberges, des cafs
suisses, mauresques, renaissance, turcs et chinois, et, couronnant le
tout, des casernes monumentales, qui sont comme les phares de cette mer
d'difices, et les signes particuliers de la haute civilisation 
laquelle nous sommes parvenus. Partout s'panouit dans sa fleur ce beau
style municipal et administratif, destin  faire l'admiration des chefs
de bureau. Partout flamboie sobrement et rglementairement une
architecture galitaire de stuc et de pltre, o rien ne dpasse le
niveau, o pas une pierre ne fait angle et ne sort du cadre: un de ces
idals d'architecture tel qu'en peut rver un prfet de police dans ses
songes les plus dsordonns.

La fort touffue du vieux Paris a t monde, taille, rogne, peigne
et lisse, comme le jardin de Boileau par son _gouverneur_ Antoine,
comme le parc de Versailles par le Ntre et la Quintinie. L'dilit
moderne, pour parler la langue officielle, a fauch  tour de bras la
sombre fort, pleine de ronces et de broussailles; puis elle l'a
proprement taille en losanges, en pyramides, en quinconces et en
plates-bandes. La France, pays turbulent et fougueux, est possde par
la rage de l'lgance et de la correction classique. Elle n'a jamais
assez de gouvernement, cette nation qui passe pour rvolutionnaire, et
qui l'est par soubresauts et par brusques rveils: il lui en faut dans
ses arts comme dans ses moeurs, dans ses maisons comme dans ses lois. La
toilette de Paris est devenue une question de cadastre administre par
des arpenteurs, et centralise entre les mains d'une bureaucratie
inflexible, une sorte d'appendice matriel aux articles du code
Napolon. La grande ville s'est discipline  la faon d'un rgiment
sous la main de son colonel; ses maisons font la haie, ranges de front
par ordre de taille, chelonnes par uniformes, soigneusement astiques
du haut en bas, comme des soldats  la parade. Les bourgeois pour qui
c'est une suprme jouissance de contempler au Champ de Mars des
fantassins aligns  perte de vue, tous les mmes, restant debout trois
heures en plein soleil sans broncher d'un millimtre, sans que l'oeil du
caporal le plus rigide puisse distinguer l'ombre d'une diffrence dans
les plis des gutres, la direction du fusil ou l'expression des
physionomies, ceux-l doivent trouver aussi ce spectacle admirable, car
il prsente  peu prs la mme opulence de lignes et la mme varit
d'aspects. Nous n'avons plus qu'une rue  Paris: c'est la rue de Rivoli.
Non contente d'avoir pouss sa troue jusqu'au bout de la ville, elle
reparat partout, en se dguisant sous une multitude de noms. Encore un
peu de temps, et nous n'aurons plus de rues: il n'y aura plus que des
_boulevards_.

Paris, au moyen ge, c'tait un drame de Shakespeare: Paris,
aujourd'hui, c'est une tragdie de M. Viennet, corrige par S. E. le
marchal Magnan; ou, si on l'aime mieux, c'est un pome pique revu par
un professeur de grammaire. Sans mpriser les tragdies de M. Viennet,
je prfre les drames de Shakespeare: j'espre que M. Viennet ne s'en
offensera pas. On a oppos souvent avec complaisance Paris, la ville de
marbre,  Lutce, la ville de boue; mais il y avait bien des perles dans
cette boue, tandis que ce marbre n'est parfois que du bois peint et du
carton-pierre. Du reste, qu'on veuille bien le croire, je sais mesurer
mes regrets, et me voici tout prt  avouer qu'il en est probablement de
ce Paris du moyen ge,--tant pleur par les artistes, tant chant sur la
lyre et le mirliton par les faiseurs de pomes et de romances,--comme de
Cologne, de Constantinople et de beaucoup d'autres villes, qui sont
belles surtout  distance, vues de loin ou de haut, et  la condition
qu'on n'y entre point. Mais  chaque pas, au fond de ses ruelles sombres
et sales, autour de ses places troites et encaisses,  l'angle d'un
carrefour ou d'un cul-de-sac immonde, tincelait tout  coup un bijou
architectural qui, de sa vive lumire, clairait joyeusement ces
tnbres. On pouvait, ce me semble, respecter les bijoux en changeant
leurs crins, et balayer la boue sans enlever les perles.

D'un autre ct, en faisant le procs du nouveau Paris, je suis le
premier  lui accorder les circonstances attnuantes. Il a t ingrat et
oublieux, comme un parvenu, pour l'antique cit qui l'a port
laborieusement dans ses flancs; mais il faut lui tenir compte de ce
qu'il a fait de bon et de beau. Il a donn de l'air et de la lumire 
ses habitants; il a ouvert ses portes au soleil, gratt la lpre qui
rongeait depuis des sicles ses plus hideux quartiers, secou la vermine
dont son piderme tait dvor. Paris nouveau a trac  et l quelques
promenades, a ouvert des squares, a dgag des monuments: en largissant
ses rues, en dblayant ses quais, en jetant bas ses masures et ses
cloaques, il a pourvu  son hygine matrielle et  son hygine
politique; il a travaill du mme coup contre la peste et contre les
rvolutions. C'est bien, mais ce n'est pas tout; l'hygine est une
excellente chose, l'art aussi: il serait bon de les combiner ensemble,
au lieu de les opposer. Je ne nie point en certains cas tout le charme
de la ligne droite; je voudrais seulement qu'elle entrt au besoin en
compromis avec la ligne courbe, qu'on ne s'obstint pas  croire la
perspective plus inviolable que l'histoire, et que messieurs des ponts
et chausses daignassent avoir quelques gards pour les chefs-d'oeuvre
gothiques du pauvre bon vieux temps. C'est ici tout simplement une
question de mesure, de civilit et de bon got.

Il n'y a plus que trois endroits dans Paris o l'on puisse retrouver une
ombre de la physionomie disparue: la montagne Sainte-Genevive, la Cit
et le Marais. Je passais l'autre jour par la rue Vieille-du-Temple, et
mon coeur d'antiquaire tait rjoui. Aprs avoir dpass la rue des
Blancs-Manteaux, dont le nom me transporta un moment  quatre sicles en
arrire, je m'arrtai un quart d'heure dans la crotte, coudoy par les
beurrires et les garons bouchers, pour contempler d'un oeil attendri la
jolie tourelle brode d'arabesques qui fait l'angle de la rue des
Francs-Bourgeois. Ce n'est pas assurment un rare chef-d'oeuvre, mais il
reste si peu de tourelles aujourd'hui  Paris! La premire fois que je
passerai par l, il est probable qu'elle n'y sera plus.

Prenons Paris tel qu'on nous l'a fait, ou dfait: les lamentations des
_vieux partis_ n'y changeront rien. Le mieux est de s'accommoder du
prsent, en tchant de se prparer  l'avenir, et sans prodiguer au
pass de striles regrets. C'est cette nouvelle ville que je me propose
de parcourir avec soin pour en dire,  mon got et sans parti pris, le
bien et le mal, les embellissements et les enlaidissements. Je puis
promettre d'tre juste, mais ce ne sera pas ma faute si la justice me
force plus souvent  condamner qu' absoudre.




II

LES RUES.--PLAN STRATGIQUE DU NOUVEAU PARIS


Aprs ce coup d'oeil gnral du haut des tours de Notre-Dame, descendons
dans la rue, et vrifions en dtail cette premire vue d'ensemble.

Cet examen ne va pas sans difficult, et quelquefois sans pril. La mue
de Paris, commence depuis douze ans, est une opration laborieuse et
complique. Le monstre s'puise en efforts, il crie, il geint, il se
dbat, il remplit l'air du fracas de ce rude travail, et couvre au loin
le sol des dbris de sa vieille peau.

Celui qui veut admirer le Paris nouveau doit donc se rsigner  acheter
son admiration au prix qu'elle mrite. Il est condamn au spectacle
indfiniment prolong de la coulisse et  tout ce tripotage des
machinistes que la toile de fond cache  l'Opra. Il trbuche aux amas
de dcombres entasss dans tous les coins; il se heurte aux ouvriers
effondrant une masure ou un palais  coups de pioche, faisant pleuvoir
les pierres, ou attels  une corde et tirant  grands cris un pan de
mur, qui s'croule dans un tourbillon de poussire, avec un mugissement
d'avalanche. Il rencontre des myriades de maisons dcapites, ventres,
coupes en deux, s'affaissant dans la cave, trahissant par les fentres
brises ou les murailles abattues tous les secrets de leur amnagement
intrieur, zbres de ces raies noires et sinistres que laissent
derrire eux les conduits des chemines, et qui semblent le signe de
ralliement des dmolisseurs,--espces de cadavres branlants, mi-debout,
mi-couchs, rsigns  l'abattoir, et dont l'aspect attriste l'me et
les yeux. Il faut  chaque pas manoeuvrer, se courber, faire un dtour,
frler les maisons ou prendre le milieu de la chausse, couter un
_gare_! viter  ses pieds un tas de moellons ou de mortier;  ses
cts, une charrette, un cheval, un maon tout blanc de pltre; sur sa
tte, les pluies de tuiles ou de badigeon; et ainsi toujours esquivant,
enjambant et regimbant, savourer jusqu' la dernire note cet abominable
concert form du grincement de la _truelle Berthelet_ sur la muraille,
de l'aigre cri de la scie sur la pierre, de la petite chanson agaante
du cric et du cabestan, et des jurements enrous des Limousins.

Les rues de Paris sont en dmnagement perptuel comme ses habitants. L
o il y en avait hier cinq ou six, il n'y en a plus une seule
aujourd'hui; l o il n'y en avait pas hier, en voici maintenant cinq ou
six. Des maisons s'lvent sur l'emplacement des anciennes voies; des
voies nouvelles font leur troue  travers des pts de maisons jetes
bas. De toutes parts les avenues s'avancent au pas de charge,
bouleversant, culbutant, nivelant tout sur leur passage; les boulevards
font leurs razzias gigantesques, engloutissant les rues par centaines,
comme ces monstrueux ctacs qui dpeuplent la mer pour s'arrondir, et
ne peuvent ouvrir la bouche sans s'incorporer des myriades de petits
poissons. On travaille sur le Paris existant sans plus s'en inquiter
que s'il n'existait pas. Une ville de douze cent mille mes,
laborieusement cre par l'effort persistant de quinze sicles, la
premire et dj la plus belle du monde, est comme non avenue, et le
Paris nouveau en prend  son aise avec elle, absolument comme s'il avait
 se dployer de toutes pices dans un espace vide. Au lieu de
s'accommoder au Paris de Philippe Auguste, de Louis XIV et de
Louis-Philippe, de s'associer  lui en se contentant de l'embellir et de
le modifier au besoin, il prfre le renverser sans faon, comme ces
mottes de terre qu'on carte ou qu'on broie du pied sur son passage.

Vous avez vu ces fantmes que les physiciens crent et chassent  leur
gr avec la rapidit de l'clair; ainsi les rues apparaissent ou
s'vanouissent, pauvres ombres chinoises obissant au moindre clin
d'oeil de l'enchanteur M. Haussmann. Et l'instabilit de celles qui
vivent n'est pas moindre que l'instabilit de celles qui meurent. Mme
quand on respecte leur existence, mme quand elles ne sont pas rognes
ou coupes en deux, mme quand on ne les reprend pas pour les prolonger,
en modifier la direction ou les largir, les voies de Paris restent
soumises  une mobilit perptuelle et sont toujours en travail. On les
empierre, on en change le niveau, on les hausse ou on les baisse, on
dplante ou on replante les arbres, on y installe des pavillons et des
vespasiennes, ou bien on les dmolit; on exprimente les systmes les
plus divers sur la chausse et sur le trottoir, on rpare l'asphalte, on
tend de nouvelles couches de bitume empest et brlant; on les ventre
pour creuser un gout, on les referme; on les rouvre pour placer une
conduite d'eau, on les recoud; on les fend de nouveau pour rparer les
tuyaux de gaz, et pendant des semaines entires la rue est sillonne de
tranches bantes, d'o s'exhalent des miasmes suffocants.

Tel est le premier trouble apport  la jouissance des admirateurs du
nouveau Paris. Il y en a un autre: c'est que la transformation n'est pas
encore sans mlange, et que, malgr toute l'ardeur et la bonne volont
de nos magistrats, il reste toujours  et l quelques dbris de la
vieille ville qui font tache et attristent le regard. La peau neuve de
Paris a des bigarrures qui en dtruisent l'unit et l'harmonie.  ct
d'une artre de vingt mtres de large, voici une petite ruelle qui n'a
pas dix pieds[3]; et derrire ce beau monument rectiligne, tout neuf et
tout reluisant, on dcouvre dans le lointain un grand vilain btiment
noir, sans colonnades, sans chapiteaux, et dont les pierres pourraient
rendre de si grands services  la construction d'une caserne! Puis,
partout des maisons en ruines, des dmolitions commences, des
constructions inacheves, des barrires en bois, des cltures de
planches sales et disjointes, des chafaudages  perte de vue, tout
l'appareil de la maonnerie et de la charpenterie, choses dsagrables 
l'oeil de l'amateur classique qui aime la propret! Il s'avoue tout bas,
en soupirant, qu'il est pnible d'assister  ces dtails de toilette,
dont il ne faudrait voir que le rsultat, et qu'on est oblig de rendre
pendant longtemps Paris bien laid avant d'arriver  le faire si beau.

[Note 3: Il est difficile, pour le dire au moins en note, de ne
point remarquer l'inaction obstine qui condamne certains quartiers  un
_statu quo_ dangereux, en contraste avec l'activit fivreuse et sans
bornes qui impose  d'autres des transformations radicales dont ils
n'avaient nul besoin. Sur la rive gauche, depuis l'origine des travaux
actuels, on rclame en vain l'largissement des troites rues
Saint-Andr-des-Arts, Sainte-Marguerite, du Four, du Vieux-Colombier, o
l'abondance de la circulation rend les accidents presque journaliers.
Mais ce ne serait l qu'une opration utile, modeste et sans gloire: on
a prfr prolonger jusqu'au Panthon la fastueuse inutilit du
boulevard de Sbastopol. Comparez aussi l'abandon presque absolu dont se
plaint la banlieue annexe, sauf sur deux ou trois points de la rive
droite, avec tout ce qui se fait au centre de Paris. Ce que la banlieue
a gagn jusqu' prsent  l'annexion, c'est l'honneur de payer l'octroi,
de voir hausser les loyers et de participer aux charges de Paris sans
participer  ce qu'elle prend, de loin, pour ses privilges. La banlieue
ne connat pas son bonheur.]

Repassez dans vingt ans, mon ami: la toilette sera termine, si elle
doit jamais l'tre. Plus ne sera besoin alors d'chafaudages et de
cltures en planches, parce qu'il n'y aura plus de vieilles rues ni de
vieilles maisons  dmolir; et quant  ces grands vilains btiments
noirs, qui vous choquent  juste titre, on n'en gardera que tout juste
ce qu'il faut pour produire un agrable contraste, une surprise
piquante, aprs les avoir gratts, nettoys, blanchis et redors du haut
en bas. Repassez dans vingt ans, et je vous promets  chaque pas des
rues de trente mtres, des avenues bordes de palais, et des boulevards
 bouche que veux-tu.

En attendant, il ne faut pas mpriser les rsultats conquis. On fait ce
qu'on peut. On nous a dj donn une cinquantaine de boulevards
nouveaux, sans compter les avenues, qu'il serait difficile de compter,
et les rues, qui ne se comptent plus: les boulevards de Sbastopol et de
Strasbourg, de l'Alma, du Palais, de Port-Royal, de Saint-Germain, du
prince Eugne, de Magenta, de Malesherbes, de l'toile et de Monceaux,
le boulevard Beaujon et la rue de Rivoli prolonge, les boulevards des
Trois-Couronnes et de la Sant, les deux boulevards Pereire, les
boulevards Saint-Marcel, Arago, Saint-Andr, Haussmann, Richard-Lenoir,
et tant d'autres qui n'attendent que le loisir des maons occups
ailleurs. Nous en avions quatre-vingt-douze, il y a un an, nous devons
en avoir, en y joignant les complments prochains, plus de cent-vingt
aujourd'hui. En vrit, la plume se fatiguerait  ces numrations
homriques, et l'historiographe du nouveau Paris apostropherait
volontiers M. le prfet de la Seine, sur le ton de Boileau s'adressant 
Louis XIV:

     Grand roi, cesse de vaincre ou je cesse d'crire.

Je ne puis dployer un plan de Paris et y jeter les yeux, sans dcouvrir
de tous cts des multitudes de larges avenues, nes d'hier ou  natre
demain, et que je ne souponnais pas, sans m'tonner chaque fois
davantage de la quantit de boulevards que peut contenir une capitale.
Mais rassurez-vous, lecteur, je sais me borner malgr la contagion de
l'exemple, et je me lasse plus vite d'enregistrer les voies nouvelles
que M. le prfet de nous en faire.

Impossible d'ailleurs de suivre cette incessante mobilit de Paris. Ce
qui est vrai au moment o nous l'crivons ne l'est plus peut-tre au
moment o cela s'imprime. On a beau faire et vouloir fixer tous ces
changements au vol, ils chappent sans cesse. Le courant vous dpasse,
vous dborde, et flue entre les mains qui cherchent  le saisir.

Ces boulevards sillonnent toute la ville du sud au nord, de l'est 
l'ouest, et l'embrassent en entier dans un vaste rseau stratgique
artistement conu. Il faut bien le dire: ce qu'on a appel les
embellissements de Paris n'est au fond qu'un systme gnral d'armement
offensif et dfensif contre l'meute, une mise en garde contre les
rvolutions futures, qui se poursuit depuis douze ans avec une
infatigable persvrance, sans que le Parisien candide ait l'air de s'en
douter. Tout est conu dans les voies nouvelles  ce point de vue, fort
lgitime au fond: leur largeur, leur direction, leur position
respective, leur point de dpart et d'arrive, tout, jusqu' la nature
du pavage adopt. Nous l'allons montrer aisment.

Qu'on tudie sur une carte le systme gnral des rues neuves de Paris,
on s'apercevra bien vite qu'il a t ordonn _a priori_ dans le but de
dgager les monuments qui peuvent devenir au besoin des centres et des
forteresses pour l'insurrection, de couper les quartiers populeux et
populaires, de mnager partout des issues inattaquables  la force
arme, de mettre largement en communication, par des lignes de circuits
ininterrompues, qui s'appuient et se compltent l'une l'autre, toutes
les parties de la grande capitale; de relier enfin, sans laisser la
moindre lacune dans l'intervalle, tous les difices importants  de
vastes rues, ces rues aux quais et aux ponts, les quais aux boulevards
intrieurs, les boulevards intrieurs aux boulevards extrieurs et aux
portes de Paris. Dix ans encore, et il sera impossible de choisir un
point quelconque dans un quartier de la ville qui ne soit press,
englouti, ananti entre une quadruple range de _boulevards_ convergeant
vers lui  droite et  gauche, devant et derrire,--amples vomitoires,
o les rgiments pourront se dployer sans obstacles, o l'artillerie et
la cavalerie chemineront  l'aise, o le canon, enfilant  pleine gueule
ces belles rues toutes droites, traces  souhait pour lui, fera rafle 
tout coup. Une caserne s'lve  chaque point de jonction, et les forts
dominent tout cela. Les professeurs de barricades auront dsormais bien
 faire. Le mtier est gt.

Si je n'admire pas beaucoup, comme on l'a vu, les _embellissements_ du
Paris imprial, je ne puis trop admirer, en revanche, le plan
stratgique suivant lequel ils ont t dirigs. En vrit, c'est 
croire que l'architecte en chef de la ville est un officier suprieur du
gnie militaire, ou que M. le prfet de la Seine a fait ses tudes 
l'cole polytechnique et les a compltes  l'cole d'application de
Metz. Vauban n'et pas prpar avec plus de soin les oprations d'un
sige. Voyez plutt. Le boulevard Sbastopol, qui traverse tout Paris,
en coupant la rue de Rivoli  angle droit, et qui met le palais du
Luxembourg en communication avec les quais, les autres boulevards et la
gare de l'Est, isole d'un bout  l'autre les deux redoutables rues
Saint-Denis et Saint-Martin, tient en respect la Halle et le noyau des
ruelles environnantes, et les vieux centres historiques de l'meute: les
rues Aubry-le-Boucher, du Clotre-Saint-Merry, etc. Sur la rive gauche,
la partie suprieure de la mme voie et le boulevard Saint-Germain, avec
la rue des coles, lancs  travers le foyer turbulent du faubourg
Saint-Marceau, divisent en tronons et trouent par de larges saignes le
repaire des tudiants et celui des chiffonniers. Les barrires de
l'cole de mdecine et de l'cole de droit, comme celles de la rue
Clopin, sont perces  jour. Il reste encore quelque chose  faire en
pleine montagne Sainte-Genevive: on le fera, gardez-vous d'en douter.

Passons la Seine. Le boulevard Mazas et celui du Prince-Eugne, qui vont
se runir tous deux  la barrire du Trne, commandent ainsi au faubourg
Saint-Antoine, que la large rue du mme nom coupait dj par le milieu.
Ce boulevard du Prince-Eugne, qui a recueilli tant de maldictions pour
le terrible abatis de thtres qu'il a fait  son premier pas, on se ft
bien gard d'y renoncer, et-il d soulever mille fois plus d'anathmes
encore. Il n'en est pas un seul dans Paris qui ait t plus adroitement
conu, pas un qui ait fait plus de besogne d'un coup. Il troue en plein
centre un quartier populeux et remuant, il ouvre et dgage le chemin de
Vincennes, o il y a, comme on sait, un trs-joli fort, plein de jolis
soldats; il met en rapport la caserne du Chteau-d'Eau avec les
chasseurs de la forteresse; enfin il complte de la manire la plus
ingnieuse, aprs le boulevard Mazas d'une part, aprs les boulevards
Bourdon et Beaumarchais de l'autre, une combinaison grce  laquelle on
peut prendre  tte et  queue ce formidable faubourg, qui se souvient
un peu trop d'avoir renvers la Bastille, et l'investir pour monter 
l'assaut de ses barricades. C'est une oeuvre d'artiste, et l'auteur a d
s'y mirer avec complaisance.

Le point de dpart du boulevard du Prince-Eugne s'appuie sur le flanc
gauche d'une caserne, place l  l'intersection de toutes ces grandes
voies, comme le temple du _genius loci_. Sur le flanc droit de la mme
caserne s'appuiera le point de dpart du boulevard Magenta: c'est le
vieux mythe d'Ante qui reprenait des forces en touchant la terre. Le
boulevard Magenta continue celui du Prince-Eugne en ligne droite, et,
croisant celui de Strasbourg, il coupe par le milieu d'autres quartiers
inquitants, entre les boulevards intrieurs et les boulevards
extrieurs. Ainsi seront domins et tenus en chec les faubourgs
Saint-Denis, Saint-Martin et Poissonnire, et s'tablira une
communication directe entre la gare de l'Est et la fameuse caserne,
centre o tout aboutit, et autour duquel rayonnent toutes les voies,
comme jadis autour du forum.

Jetez maintenant les yeux sur l'Htel de Ville, le but naturel de tous
les meutiers, le sige de tous les gouvernements provisoires, le point
le plus important et le plus disput de Paris, aux jours de rvolutions.
Aujourd'hui l'Htel de Ville, dgag de toutes parts, et trois fois pour
une, par le quai, l'avenue Victoria et la continuation de la rue de
Rivoli, en outre proprement flanqu  l'arrire d'une caserne
respectable, ne peut plus devenir l'objet d'une surprise ni d'un coup de
main.

Avons-nous besoin de poursuivre la dmonstration? Restons-en l. Le
lecteur pourrait se lasser de ces explications fastidieuses, qui taient
ncessaires pour tablir un point dont ceux-l mmes qui s'en doutent ne
se doutent pas assez. Pas un dtail n'a t nglig dans l'ensemble, et
le gouvernement a retourn d'avance tous les atouts pour lui.

Ainsi partout l'meute est dboute et rduite en vasselage; partout
ses quartiers gnraux sont traqus dans leurs repaires et pris entre
deux feux. Les nouvelles voies, larges, dgages, dcouvertes,
s'allongent en lignes droites au lieu de s'arrondir en lignes courbes
comme les anciennes, et ce qu'on prend pour un simple amour de la
symtrie est de plus un profond calcul stratgique. Celles mmes qui
paraissent traces sans but direct, cette multitude d'avenues
gomtriques qui vont  l'aventure, d'ici, de l,  droite,  gauche, se
poursuivant, se croisant, partant tout  coup comme des fuses sous vos
pieds et courant  perte de vue n'importe o, d'une allure aussi
intrpide que si elles allaient quelque part; ces gigantesques
boulevards, en particulier, qui rayonnent par douzaines autour de l'Arc
de Triomphe et vont tte baisse,  travers ravins et montagnes, aboutir
aux endroits les plus extravagants et se jeter dans le vide, concourent
encore indirectement  la ralisation du mme plan.

 ces causes de droute pour l'insurrection, joignez-en une autre, qui
a sa valeur: c'est que le macadam a supprim le pav, cet lment
essentiel de la barricade. Voil ce qui protge le macadam contre les
plus vives et les plus justes rcriminations.

D'ailleurs, je ne suis pas de ceux pour qui c'est l de tous points une
invention damnable, et je le trouve prcieux aux jours de soleil, du
moins pour les gens qui ont cinquante mille livres de rentes. Comme la
plupart des transformations de Paris nouveau, il tend  favoriser le
dveloppement du luxe, en ncessitant l'emploi et en multipliant par l
mme le nombre des quipages. Quant aux pitons assez mal aviss pour ne
pas comprendre les ncessits d'une ville de luxe, c'est  eux  se
garer de la poussire; et quant aux arbres, ils ont dj tant d'autres
chances d'asphyxie, qu'une de plus ne signifie pas grand'chose: il
serait bon seulement de les faire pousseter matin et soir. Si donc il
n'y avait que des voitures  Paris et s'il y faisait toujours beau, il
faudrait lever des statues  Mac-Adam. Mais le climat parisien est
aussi variable que la physionomie d'une jolie femme: il n'use du soleil
que dans les occasions solennelles, en guise de distraction au
brouillard et d'antithse  la pluie, et l'on sait quelle chose
homrique, innarrable et sans nom, devient le macadam par les jours de
pluie.

Le macadam a, de plus, le tort grave d'exiger un continuel entretien de
toilette, non-seulement fort dispendieux pour la bourse du Parisien,
mais encore plus dsagrable  la plante des pieds. Il engloutit des
ocans de cailloux, qu'il ne rend jamais. Le proverbe populaire: _Pav
de bonnes intentions_, ne peut mieux s'appliquer qu'au macadam,
lorsqu'il est neuf ou qu'on le rempierre: j'en appelle  tous ceux qui
ont travers une rue de Paris dans ces dures circonstances. Si l'on ne
voulait qu'un terrain gal et doux  la marche, il y aurait mieux que
cela, et je conseillerais  ceux que ce soin regarde d'aller faire un
tour en Hollande et d'y tudier ce pavage uni et propre comme un
parquet, que la pluie mme ne fait que laver sans le salir. Mais on
veut toute autre chose, et la vraie raison est justement celle qu'on ne
dit pas. L'administration a des pudeurs de vierge qui nous tonnent
toujours de sa part.

Ainsi donc, sur ce chapitre des transformations de Paris, il serait bon
dsormais de s'entendre. Qu'on nous parle du rseau stratgique des
nouvelles rues, qu'on nous les montre savamment traces, combines avec
art, comme autant de parallles, de sapes et de circonvallations,
destines  rduire une place rebelle; qu'on nous prsente le nouveau
Paris comme un vaste terrain soumis aux servitudes militaires et
abandonn aux oprations des officiers du gnie,--gens aimables,
d'ailleurs, et qui ne demandent pas mieux que d'agrmenter  et l
leurs travaux par un petit jardin, et de voiler quelquefois leurs
tranches derrire un bouquet d'arbres ou un kiosque,-- la bonne heure,
j'admirerai sans restriction. Encore une fois, je comprends et j'admets
que le premier droit d'un gouvernement soit de prendre des prcautions
contre l'meute. Mais il faudrait avoir le courage du mot propre et ne
pas parler d'embellissements plus qu'il ne convient, car alors je
n'admire plus du tout.

Ce caractre mathmatique des rues se retrouve dans leurs moindres
dtails. Elles fauchent tout en droite ligne sur le sol comme sur les
cts. Pour viter une courbe invisible  l'oeil et insensible au pied,
on fait des perces  travers le terrain comme pour les tunnels de
chemins de fer. Un beau jour on taillera en pleine butte Montmartre, on
ouvrira une voie gomtrique  coups de pics et de sondes en creusant la
montagne Sainte-Genevive, dt-on dmolir le Panthon, ou l'isoler sur
une cime, au haut d'un escalier de cinquante degrs. Il y a des maisons,
sur les flancs du boulevard Malesherbes, qui sont perches dans la nue,
et aux extrmits de la rue de Rivoli, qui sont juches sur des
trottoirs de huit  dix marches; il y en a eu longtemps, de chaque ct
du boulevard de Sbastopol (il en reste quelques-unes) qui semblaient
bties sous terre et extraites des fouilles d'un nouveau Pompi: le sol
tait  la hauteur du deuxime tage. Au coin de la rue
Monsieur-le-Prince et de la place Saint-Michel, il faut escalader une
dizaine de degrs pour arriver aux rez-de-chausse de droite, et en
descendre presque autant pour arriver  ceux de gauche.  la jonction de
la rue Victor-Cousin avec la rue Soufflot, on trouve d'un ct des
ravins, de l'autre des montagnes, qui communiquent ensemble par un
systme de talus et d'escaliers compliqus. En face du Panthon, on
montait au Luxembourg comme  un grenier, et l'on y monte encore comme 
un entresol; ailleurs, on descend comme dans une cave. Le quai de la
Mgisserie et certaines ruelles adjacentes, les rues du
March-Saint-Jean et de la Verrerie, le confluent de la rue de la Harpe
avec le boulevard de Sbastopol, sur beaucoup de points les abords du
boulevard Saint-Germain et de la rue des coles, offrent le spectacle de
quartiers pris d'assaut. La rue Baillif n'arrive  joindre le
Palais-Royal que par un escalier de quinze marches. Les maisons de la
rue Bellefonds sont campes sur des escarpements sauvages et dominent de
dix mtres le square Montholon, o l'on descend comme dans un entonnoir.
La rue Marbeuf est divise dans sa longueur en deux parties parallles,
dont l'une surplombe de quinze pieds et forme cul-de-sac. Les alentours
du rond-point de l'toile, l'avenue de Saint-Cloud, le quartier Beaujon,
dfient toute description: il est prudent de faire son testament avant
de s'aventurer dans cet inextricable ddale tout hriss de ravins, de
contre-forts, d'chelles et d'escaliers  pic[4]. La traverse de la
Brsina n'est qu'une plaisanterie prs de la traverse de la rue du
Bel-Air, et Dieu sait ce qui sortira de ce provisoire et combien de
temps il doit durer. C'est la frnsie, l'ivresse, la folie furieuse de
la ligne droite; c'est le chaos mathmatique. Sur plus d'un point, M.
le prfet de la Seine a trouv moyen d'arriver  la confusion par
l'excs et l'abus de la gomtrie. Au rebours de Caussidire, il lui est
arriv de faire du dsordre avec de l'ordre.

[Note 4: Voir,  dfaut des quartiers eux-mmes, la srie d'articles
extrmement curieux publis par M. de Cotlogon, dans la _Gazette de
France_, en 1864 et 1865.]

Dans la partie suprieure du boulevard Saint-Denis, les tranches
entreprises pour le passage du boulevard Magenta et les travaux qui en
ont t la suite avaient produit les rsultats les plus inous. Ce
quartier semblait avoir t boulevers par un cataclysme dont on a
cherch  rgulariser les traces sans pouvoir les faire entirement
disparatre. Ici, c'tait un trottoir bord de balustrades qu'on avait
mnag devant quelques boutiques, et qui filait en terrasse  hauteur de
premier tage, absolument comme un balcon; l, c'taient des maisons
tages de haut en bas, et qu'on reprenait en sous-oeuvre pour faire des
boutiques  la place des caves; ailleurs, un pont suspendu traversant la
rue et servant de voie d'accs au bureau d'une fonderie, qui
anciennement tait au rez-de-chausse et se trouvait maintenant au
premier, sans avoir chang de place; ailleurs, des portes cochres qui
s'ouvraient  deux battants  hauteur d'entresol. Le boulevard
Bonne-Nouvelle, prs la porte Saint-Denis, et surtout le boulevard
Saint-Martin, font l'effet d'une gorge sombre entre deux montagnes. En
s'accoudant aux garde-fous et en se penchant au-dessus du puits de
l'abme, on a le vertige  voir tourbillonner sous ses pieds cette
flotte de fiacres et d'omnibus dans une mer de macadam. En Suisse, sur
le mont Blanc, ce serait pittoresque;  Paris, devant le thtre de M.
Mlingue, c'est fort laid, et de plus c'est une contradiction. Comment
se fait-il qu'on n'ait point abattu, afin de niveler le sol, ces
quelques douzaines de maisons juches en observatoire  droite et 
gauche de la chausse, comme pour faire la nique  l'architecture
galitaire du nouveau Paris? Est-ce respect humain?--Bah!--Est-ce
conomie?--Fi donc!--C'est tout simplement que M. Haussmann n'tait pas
encore prfet de la Seine.




III

L'EXPROPRIATION POUR CAUSE D'UTILIT PUBLIQUE.

LA VILLE DES NOMADES


En ce temps-l, l'expropriation pour cause d'utilit publique avait dj
fait son chemin; elle rgnait, mais n'tait point arrive pourtant  la
pleine possession de la redoutable dictature qu'elle exerce aujourd'hui.
Les auteurs de cette loi ne prvoyaient gure le cruel abus qu'on en
ferait un jour. Elle est devenue entre les mains de l'autorit spciale
une sorte de blier aveugle, qui frappe comme un sourd; une catapulte
inflexible et sauvage, pousse par tous les instincts d'une
centralisation effrne. Elle cogne de la tte et des pieds, elle
frappe, elle dmolit, elle pulvrise, elle broie, la monstrueuse
machine; elle dvore sans cesse et ne peut se repatre. Ce n'est pas
l'expropriation pour cause d'utilit publique; c'est l'expropriation
pour cause de bon plaisir. Elle porte grave au front le vers de
Juvnal,--un pote d'aujourd'hui, n dix-huit cents ans trop tt:

     _Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas._

Je n'en dis pas le quart de ce qu'en ont dit souvent les avocats devant
les tribunaux, et pas la dixime partie de ce qu'en pense le public, qui
subit, mais qui juge.

Aussi qu'arrive-t-il? C'est que, dans les dbats entre la ville et les
expropris, l'opinion, reprsente par le jury, prend invinciblement la
dfense de ceux-ci, et, ne pouvant faire mieux, proteste sans relche
par le chiffre des indemnits qu'elle alloue. Cette protestation n'en
vaut peut-tre pas une autre, mais, pour le moment, elle ne manque pas
de logique et de force. Le jury sent bien que c'est lui, en dfinitive,
qui paye ces indemnits-l; mais il proteste, parce qu'il est le
jury,--et aussi parce que, en matire d'expropriation, on ne sait pas,
ou plutt on sait trop ce qu'on peut devenir un jour. C'est un bon
procd de confrre  confrre,  charge de revanche; c'est une semaille
qui peut se changer en moisson.

Cet tat de choses a donn naissance  une industrie nouvelle, celle de
l'homme qui spcule sur son expropriation. Il y a des gens qui ont pris
pour spcialit d'acheter, de btir, d'tablir une maison de commerce
dans un quartier qu'ils prvoient devoir bientt disparatre. Le
quartier n'est pas difficile  trouver: on n'a gure que l'embarras du
choix. Cela est devenu une sorte de jeu de Bourse, mais plus sr que les
autres. On cite un limonadier, dj dmoli trois fois, par suite de
savants calculs, et qui, d'indemnits en indemnits, est parvenu 
reconstruire dernirement un caf monstre, une merveille,--qu'il espre
bien voir dmolir encore avant de mourir. Alors il se retirera, et il
ira btir une maison de campagne dans une Arcadie lointaine o
l'_utilit publique_ n'aura rien  voir.

Cette industrie bizarre, un de ces bruits qui se chuchotent  l'oreille
n'a pas mme craint de la prter  de hauts personnages, accuss
d'imiter sur un autre terrain ces ministres dchus, qui passaient pour
escompter rue Vivienne les bonnes nouvelles dont les fonctions publiques
leur assuraient la primeur. M. de Girardin, qui a toutes les audaces,
aussi bien en dfendant ses amis qu'en attaquant ses ennemis, a os le
premier formuler nettement ces vagues rumeurs, contre lesquelles il
n'avait pas besoin de s'indigner: elles n'ont d'autre signification que
de condamner un systme qui prte le flanc  de pareils commrages, et
leur donne une ombre de vraisemblance aux yeux de la prvention ou de la
malignit publique.

Nous avons tous appris par coeur, au collge, un joli conte du bonhomme
Andrieux. Il s'agit d'un meunier ttu, dont le petit moulin est convoit
par le grand Frdric, pour l'agrandissement du chteau. L'intendant des
btiments royaux le mande auprs de lui, et un dialogue intressant
s'tablit entre eux:

     Il nous faut ton moulin: que veux-tu qu'on t'en donne?--Rien du
     tout, car j'entends ne le vendre  personne. _Il vous faut_ est
     fort bon, mon moulin est  moi Tout aussi bien au moins que la
     Prusse est au roi.

On rapporte le tout au prince; grand scandale. Il fait venir lui-mme le
meunier, presse, flatte, promet. Le dialogue continue:

     Il faut vous en passer, je l'ai dit, j'y persiste...--Je suis le
     matre.--Vous, de prendre mon moulin? Oui, si nous n'avions pas des
     juges  Berlin.

Le monarque est dsarm par ce mot. Que voil un monarque dbonnaire,
malgr sa rputation farouche, et qu'on voit bien que l'expropriation
pour cause d'utilit publique n'tait pas encore invente alors!
Figurez-vous donc un bonnetier de la rue Saint-Denis parlant sur ce ton
aujourd'hui  un sous-chef des bureaux de l'Htel de Ville!

L'expropriation, devenue reine et matresse, se passe des fantaisies de
sultan blas. Elle achte le terrain et le btiment, dmolit celui-ci et
revend celui-l, rachte, revend encore, permet, retire, se ravise, et
joue  la maison comme l'enfant au chteau de cartes. On l'a vue, aprs
avoir laiss construire des difices gigantesques sur le sol dblay par
elle, changer tout  coup d'ide, et le racheter pour les dtruire, au
moment o l'on y mettait la toiture. L'histoire du rond-point des
Champs-lyses restera clbre dans les fastes de l'expropriation.
Homre, qui a consacr plusieurs chants  la toile de Pnlope, et fait
tout un pome sur le rond-point des Champs-lyses. Ces coteuses
inconsquences sont le chtiment des volonts trop promptes et qui se
savent trop matresses d'elles-mmes. Leur incertitude nat de la hte
de leurs dcisions, que rien n'arrte et ne mrit au passage. Elles
affichent leur insuffisance dans leurs variations.  chaque instant,
l'_dilit_ parisienne semble rpter le mot du mdecin de la lgende:
_Faciamus experimentum_. Mais quand l'exprience est manque, le patient
en souffre plus que le mdecin.

Un des plus curieux exemples de ces incertitudes dans l'absolu et de ces
tergiversations aprs le fait accompli, est ce qui s'est pass, il y a
quelques annes, dans la cour intrieure du Louvre. Je cite ici ce
dtail, entre parenthses, pour sa signification gnrale, et j'espre
que les amateurs, qui suivent d'un regard philosophique les _gestes_ de
l'administration parisienne, ne l'ont pas encore oubli. On essaya
d'tablir d'abord des jardins en losanges; puis on les mit en carrs,
avec des bancs, puis on supprima les carrs et les bancs pour revenir 
de maigres plates-bandes. J'en passe, et fais peut-tre quelque erreur
de dtail, mais en attnuant plutt qu'en exagrant. Au centre de la
cour, ce fut bien mieux encore. On y vit d'abord une fontaine ou un jet
d'eau, puis le jet d'eau disparut devant une statue questre, puis la
statue questre fit place  un petit massif de gazon et de fleurs, puis
le massif s'vanouit, et aujourd'hui il n'y a plus rien. C'est pour
arriver  ce beau rsultat qu'on a boulevers la malheureuse cour
pendant deux ou trois ans. Il et t plus simple et plus conomique de
commencer par o on a fini, c'est--dire de ne pas commencer du tout.

Cet axiome pourrait s'appliquer plus justement encore  quelques-uns des
_embellissements_ de Paris.

Quel chapitre instructif nous pourrions crire en examinant par quels
rapports troits s'enchanent ces abus de l'expropriation avec le mode
de nomination de la municipalit parisienne, lue par le pouvoir qu'elle
contrle, et non par ceux qu'elle exproprie! Que de choses  dire aussi
sur les consquences conomiques du systme, sur ce mpris inou de la
dpense et cette insouciance magnifique pour la question d'argent, sur
les proportions colossales de ce budget de Paris, qui, moins favoris
que celui de l'tat, n'est pas mme vot indirectement par le
contribuable, qui a dvor, par lui-mme ou par ses annexes, prs de six
milliards depuis 1852, et,  l'heure qu'il est, dpasse des neuf
diximes, c'est--dire de 180 millions, celui de la Suisse entire, et
gale celui de l'Espagne!

Mais ce chapitre me mnerait trop loin, et sortirait de mon cadre. Je le
laisse, avec bien d'autres,  ceux qui entreprendront l'histoire
politique de ce temps.

Par quel miracle incessamment renouvel la ville peut-elle subvenir 
l'effroyable consommation de deniers que reprsentent ces travaux
cyclopens? C'est son affaire, mais c'est aussi un peu la ntre. On
assure qu'elle gagne sur la vente et l'achat des terrains; j'en suis
enchant pour elle, mais le mieux est de ne pas trop s'y fier. Elle a
deux moyens plus infaillibles: l'emprunt, qui ne nous regarde pas, grce
 Dieu, et l'impt, qui nous regarde beaucoup. Elle joue  merveille de
ces deux instruments, dont elle a l'habitude; peut-tre seulement en
joue-t-elle un peu trop.

Cette grande orgie de boulevards a eu ses jours de fte et de triomphe,
lors de l'inauguration solennelle des boulevards Malesherbes et du
Prince-Eugne, du premier surtout. Ce jour-l, on avait renouvel pour
Sa Majest l'attention galante du duc d'Antin pour Louis XIV, lorsqu'il
fit scier dans la nuit et tomber  l'aube, comme d'un coup de baguette,
sous les yeux du monarque, une fort qui gnait le point de vue, et
celle de Potemkin pour la czarine,  qui il montra des villages en toile
peinte tout le long des dserts de l'Ukraine,--joli tour de
prestidigitation en partie double qui se joue de temps en temps
d'ailleurs sous les fentres de chaque Parisien. _Le Constitutionnel_ a
rendu compte de la fte dans cette langue dont il a le secret, et il a
trouv pour la circonstance des accents qui n'appartiennent qu' lui.
Lorsque les invits eurent admir  loisir le bel aspect que prsentait
la ligne du boulevard, suivant l'heureuse expression du respectable M.
Boniface, le Pindare de toutes les inaugurations, on procda 
l'apothose du systme, et l'_Expropriation pour cause d'utilit
publique_ apparut dans la nue, au milieu des flammes du Bengale,
affable, souriante, l'air tout  fait engageant, et le front couronn de
roses.  cette vue, l'enthousiasme des maons s'leva jusqu'au lyrisme:
ils se jetrent avec ivresse dans les bras les uns des autres, et toutes
les maisons se dcorrent, comme par enchantement, d'inscriptions
lyriques o dominait, parmi des couronnes de verdure, cette phrase que
la postrit recueillera:

        NAPOLON III
 LES OUVRIERS DU BTIMENT RECONNAISSANTS!

C'est le vridique _Constitutionnel_ qui le dit, et je le crois sans
peine. Mais j'aime encore mieux le mot, identique au fond, plus color
dans la forme, du reprsentant Nadaud  la Lgislative: Quand le
btiment va, tout va.

Le triomphe de l'Expropriation fut complet: elle prouva, par une
trs-docte harangue, que tout est pour le mieux dans la meilleure des
capitales, et que ceux qui se plaignent sont de grands enfants, qui ne
savent pas tout le bien qu'on leur veut.

Nous avons eu rcemment deux nouvelles ditions, revues et
considrablement augmentes, de cette ingnieuse harangue; mais cette
fois la chose s'est passe tout  fait en famille. Paris se rappellera
longtemps le discours du trne prononc,  l'ouverture de la dernire
session municipale, par notre Grand-dile. Il est impossible de boire 
sa sant et de se porter un toast  soi-mme avec plus de satisfaction
nave. Personne ne s'entend comme M. Haussmann  faire l'apologie de M.
le prfet de la Seine, et nulle part on ne l'applaudit avec autant
d'enthousiasme que dans le sein de sa commission: c'est pourquoi nous
comprenons qu'il y tienne. L'accord est vraiment difiant entre le chef
et les membres du conseil de tutelle donn  cet ternel mineur qu'on
appelle Paris. Le chef s'applaudit d'avoir choisi de si excellents
membres, les membres s'applaudissent d'avoir t choisis par un si
excellent chef. Les membres trouvent que le chef qui les a lus est le
plus grand chef du monde, et le chef dclare  son tour qu'il est
impossible de rver de meilleurs membres que ceux qu'il a lus.
Spectacle aimable, et bien propre  toucher quiconque a le sentiment de
l'harmonie!

Seulement, dans ces discours _pro domo su_, pleins de vues si
originales et si neuves, peut-tre M. le prfet de la Seine abuse-t-il
un peu de l'ironie, figure qui devient facilement monotone pour peu
qu'elle se prolonge. Si les Parisiens actuels sont si _nomades_ et si
_vagabonds_, est-il bien gnreux  M. le prfet de les en railler avec
une si cruelle persistance? J'ai un ami qui a chang dix fois de
domicile depuis dix ans. Il demeurait d'abord, quand je l'ai connu, rue
des Mathurins-Saint-Jacques; la rue des coles l'en a chass. Il s'est
rfugi rue de la Harpe; le boulevard de Sbastopol a jet sa maison
bas. Il a cherch un nouvel asile derrire l'Odon; la rue de Mdicis
l'a forc de fuir. En dsespoir de cause, il a pass l'eau: le boulevard
Magenta, le boulevard du Prince-Eugne et cinq ou six autres l'ont
poursuivi, traqu, accul. M. Haussmann lui reproche de dmnager trop
souvent: il a bien raison. Pourtant mon ami trouve que M. Haussmann a la
plaisanterie lugubre.




IV

LES MAISONS


Tout le long de ces rues et de ces boulevards nouveaux, nos architectes
ont bti des maisons dont il est temps de dire un mot. Il y a des
quartiers o elles ressemblent  des palais: entre monumentale,
surmonte de rosaces et de bas-reliefs; du bronze et du marbre partout,
de l'or au balcon, etc. J'ai examin en dtail un de ces palais dans la
rue de Rivoli: il est habit au rez-de-chausse par un marchand de vin
et un charcutier; au premier par un tailleur; au second par une modiste;
au troisime par un huissier. Le reste ne vaut pas l'honneur d'tre
nomm. Je ne m'en plains pas: je voudrais que tout le monde, mme les
huissiers, loget sous des lambris dors. Mais ce bronze est du zinc,
cet or est du badigeon. Il en est un peu de ces palais comme des dcors
de thtre: il faut les voir  distance, sans chercher  les toucher du
doigt.

Les vieilles maisons de Paris, comme on en trouve encore au Marais,
avaient bien leur prix. Pour l'lgance elles font pitre mine  ct
des maisons modernes, et nos dandys consentiraient tout au plus  y
loger leurs chevaux. Les portes d'entre rustiques conduisent  des
appartements carrels; mais l'escalier est large et monumental, les
couloirs sont vastes, les dgagements faciles, les plafonds levs. Une
famille patriarcale tiendrait sans gne dans ces grandes pices, o l'on
n'en tait pas venu encore  mesurer l'espace  un centimtre prs. Les
palais nouveaux, spulcres blanchis, faits de pltras et de rognures de
pierre, que le moindre coup de vent branle du haut en bas, sont diviss
verticalement et horizontalement en tranches exigus, dans chacune
desquelles un mnage parisien touffe, faute d'air, de lumire et
d'espace, comme une fleur (je suis poli) entre deux pavs. Ce que
l'administration a rendu d'air  la ville en largissant les rues, les
propritaires le retirent, et au del, en rtrcissant les appartements.
Il le faut bien: l'espace de toutes parts est rogn par l'ampleur et la
multiplicit des nouvelles voies, qui sur quelques points se touchent,
pour ainsi dire, ne laissant pas mme entre elles un espace suffisant
pour que deux maisons adosses s'y puissent dvelopper  l'aise. Le
terrain est hors de prix, et on l'conomise prcieusement comme s'il
tait d'or pur. Ah! si les Parisiens pouvaient loger dans la rue, ils
seraient trop heureux!

Des mouches mme auraient peine  respirer en ces rduits troits,
encombrs des mille et un brimborions de la mode. On y a constat des
cas d'asphyxie d'oiseaux. Les maisons rcentes rappellent, pour la
plupart, ces botes  compartiments o les caricaturistes nous montrent
les voyageurs contraints de se camper, au moment des expositions et des
trains de plaisir. Ce sont moins des maisons que des malles  six
tages. Le propritaire conomise dans l'escalier une niche pour le
concierge, qui n'est pas toujours aussi bien log qu'un chien de garde,
et sous la partie suprieure du toit une range de chambres, o l'on ne
peut se tenir debout qu'au centre. Les paliers sont larges d'un mtre
carr, la cour est un entonnoir tnbreux, hant par des exhalaisons
pestilentielles qui y tiennent lieu d'atmosphre, et o j'ai vu plus
d'une fois, gracieusement adosss, la pompe des locataires et... le
cabinet _intime_ du portier.

Je demande pardon du dtail, mais il complte le tableau.  bonnes gens
de province, vous tes bien vengs!

Tous ces _palais_ semblent jets dans le mme moule, et il est ais de
comprendre pourquoi: l'administration impose l'alignement et
l'lvation; elle n'impose pas le nombre des tages, mais elle fixe un
_minimum_ de hauteur pour chacun d'eux, et un _maximum_ d'lvation pour
la maison. Les propritaires, qui n'aiment pas  perdre de place, au
prix o sont les terrains, d'une part prennent gnralement ce _minimum_
pour rgle et se gardent bien de le dpasser; de l'autre atteignent
l'extrme limite de ce _maximum_, pour faire rendre au sol tout ce qu'il
peut porter et compenser en lvation le peu d'tendue de la superficie.
De l cette richesse et cette varit de coup d'oeil qui, ds l'entre
d'une nouvelle rue, allonge dans une perspective d'une demi-lieue des
ranges de maisons passes au mme niveau, et offrant de la base au
sommet le mme nombre de fentres strictement ranges sur la mme ligne.

Cent personnes vivent entasses les unes au-dessus des autres sur les
diffrents chelons de ce perchoir. En montant sur une chaise, on peut
toucher de la tte les pieds du voisin. Tous sont esclaves de tous, dans
ces abominables cages parisiennes, o l'on est condamn  tous les
bruits,  toutes les odeurs,  toutes les maladies de ses compagnons de
chanes. Bon gr mal gr, par les fentres vous recevrez les confidences
olfactives de toutes les cuisines de la maison; par les portes, le
pitinement de tout ce qui passe sur l'escalier; par les chemines, des
bribes de toutes les conversations et de toutes les disputes.
Au-dessous, madame a la migraine: vous voil condamn, par la galanterie
et la compassion,  mettre des pantoufles et  marcher sur la pointe des
pieds pendant huit jours; vis--vis, mademoiselle tudie son piano, et
rpte six mois de suite, du matin au soir, les exercices de Quidant: ce
supplice est de ceux qui ne se dcrivent pas. Des enfants qui jouent 
la toupie dans l'appartement suprieur suffisent  vous rendre tout
travail impossible. Le grincement d'une chaise ou de la porte d'une
armoire vous donne des insomnies; un voisin qui se mouche au milieu de
la nuit vous rveille en sursaut. Vous tes bloqu et traqu par un
essaim de bruits qu'il faut subir jusqu'au dernier. Et, pour comble,
s'il prend fantaisie  votre concierge de manger de la soupe aux choux,
il faudra bien aussi que, par l'escalier ou par la cour, ou des deux
cts  la fois, vous en avaliez toutes les exhalaisons une  une et
jusqu' la lie.

Je n'invente rien, je raconte ce que j'ai prouv moi-mme,

     Quque ipse miserrima vidi,
     Et quorum pars magna fui.

Telle est la rgle commune. Je sais bien qu'il y a des exceptions, en
particulier dans les maisons bties  l'usage des millionnaires; il est
inutile de me les opposer. La plupart des propritaires, gens sagaces,
ont imagin un moyen ingnieux d'viter  leurs locataires tous ces
petits dsagrments, en les remplaant par d'autres qui les compensent
avec avantage. Le plus simple serait de supprimer la cause premire;
comme cela ne regarderait qu'eux, ils n'y pensent mme pas: cette cause
est passe  l'tat de principe et d'axiome, et il ne s'agit plus pour
ces messieurs de faire des maisons conformes aux besoins des locataires,
mais de se faire des locataires conformes aux vices de leurs maisons. Ce
sont des rois absolus qui trouvent plus commode de rformer leurs sujets
que de se rformer eux-mmes, et qui btissent tout un systme
d'ordonnances et de prohibitions sur leurs propres dfauts. Par exemple,
pour viter les odeurs, ils interdiront au concierge de manger de la
soupe aux choux, ce qui est attentatoire  la dignit d'un citoyen
libre. Pour viter le bruit, ils interdiront au locataire d'avoir des
enfants, ce qui est attentatoire  la moralit publique: il est vrai que
l'exigut de ses appartements suffirait  elle seule pour le lui
interdire. Les chiens sont mis  l'index, les oiseaux  peine tolrs.
On commence mme  proscrire le piano, ce qui est dur,--au moins pour
les personnes qui en touchent. Les locataires sont mille contre un, et
ils se laissent imposer tout cela, au lieu d'imposer eux-mmes au
propritaire des cours mieux ares, des appartements plus hauts et des
plafonds plus pais.

Que diriez-vous d'un tailleur qui, non content de vous donner de
l'orlans pour de l'elbeuf,  l'entre de l'hiver, voudrait encore vous
faire payer les frais de sa malhonntet et de sa ladrerie, et ne vous
livrerait sa redingote qu' la condition expresse que vous ne sortirez
pas de chez vous, de peur de vous enrhumer? Le propritaire parisien
ressemble  ce tailleur, et voil le beau march que nous signons tous
les jours, en payant fort cher pour cela.

Car, il faut bien en revenir l, ces appartements, ou plutt ces
_compartiments_ mesquins, de si haute apparence et de si pauvre ralit,
marbre au dehors et cendre au dedans, se cotent aux prix que vous savez,
dix fois plus cher que ne se louaient autrefois ces grandes habitations
dont je parlais tout  l'heure, quatre fois plus qu'elles ne se louent
encore aujourd'hui. Il en est d'eux comme de ces restaurants splendides,
o l'on mange de maigres biftecks, mais o l'on fait payer les dorures
aux consommateurs. Toutes ces magnificences extrieures, commandes de
plus en plus par la transformation et les _embellissements_ de la ville,
sont un leurre puissant  la vanit parisienne, qui de tout temps a
mieux aim et qui paye plus volontiers les apparences du luxe sans la
ralit, qu'elle ne ferait de la ralit sans les apparences. Les
propritaires, aussi bien que les architectes, trouvent leur compte 
ces gots candides, et ils se rattrapent en dedans de leurs prodigalits
du dehors, en conomisant sur la solidit, l'espace et le confortable,
ce qu'ils ont donn au plaisir des yeux. Vraie piperie, dont tous les
Parisiens se rendent complices par l'empressement qu'ils montrent  se
laisser duper.

Et puis, du moins dans les quartiers centraux, le remplacement des rues
par des boulevards de trente mtres, l'largissement prodigieux de
toutes les voies nouvelles, ont singulirement rtrci et par l mme
accru de valeur le domaine du sol habitable. Le terrain a dcupl et
parfois presque centupl de prix, en proportion des demandes, et pour
bien d'autres motifs encore. Tel mtre carr, qui jadis valait
vingt-cinq francs dans la rue de la Vieille-Harengerie, en vaut plus de
mille aujourd'hui, au coin de la rue de Rivoli et du boulevard de
Sbastopol. Les spculateurs se sont jets sur cette nouvelle proie.
Tout ce que le Limousin renferme de maons ne peut suffire  la tche,
et la multitude des btisses, comme on dit en style technique, a fait
hausser la main-d'oeuvre. Cela est naturel, et il est naturel aussi que
les propritaires profitent de toutes ces raisons, en les grossissant
d'un bon nombre de prtextes, qui ne manquent pas davantage, pour lever
le prix des loyers. Ils ne font qu'user de leur droit, mme lorsqu'ils
en abusent. Qu'on veuille bien croire que je ne rclame pas contre eux
l'application du _maximum_. Il est vrai qu'on taxe le pain, et qu'un
logement est, comme le pain, un objet de premire ncessit; mais je
trouve que nous avons bien assez de rglementation pour notre bonheur,
et je crois qu'il est prudent de ne pas trop demander  l'tat un
certain genre de services, o il s'empresse toujours de dpasser nos
dsirs.

De temps en temps, quand les gmissements des locataires, ce pauvre
peuple taillable  merci, s'lvent en choeur sur un ton plus lamentable
que d'ordinaire, l'administration s'inquite et avise. Elle fait un
discours loquent, elle publie une note catgorique et concluante, d'o
il appert, de la faon la plus nette du monde, qu'elle ne dmolit pas
une maison sans en btir sept pour la remplacer, qu'il y a actuellement
quinze ou vingt mille logements vacants  Paris, et que, par consquent,
la chert des loyers est un fait transitoire et anormal, absolument
indpendant des derniers travaux, contraire  la logique des choses, et
qui ne peut manquer de cesser dans un avenir prochain; que les
embellissements de Paris n'ont caus aucune aggravation de charges aux
Parisiens, et que le dgrvement des taxes locales en sera, au
contraire, la consquence infaillible.

Et les loyers montent toujours.

Mais du moins, comme les malades de Molire, on a la satisfaction de
savoir que l'on meurt dans les rgles. Et cela est agrable.

Donc les appartements parisiens runissent l'extrme chert  l'extrme
incommodit. On n'y loge pas, on y perche, on y campe entre ciel et
terre, soumis  toutes les servitudes imposes par le propritaire, le
concierge et les voisins, toujours press d'en sortir, soit pour aller
chercher dans la rue un peu d'air, de calme et de repos,--oui, vraiment,
de repos; soit pour varier son supplice en changeant de logement. A-t-on
jamais bien rflchi  l'influence que ce genre d'habitation doit
ncessairement exercer sur le temprament physique et moral des
Parisiens? Croit-on que tout cela n'ait aucune action sur ce caractre
inquiet, sur cette irritabilit nerveuse qui en fait le peuple le plus
mobile et le plus capricieux du monde? Rien n'est doux, rafrachissant,
salutaire  l'esprit et au coeur, plus calmant et plus bnin que le
_chez-soi_. Sans paradoxe, je suis convaincu que le _home_ anglais, cet
intrieur si paisible et si confortable, si isol de tous les tumultes
du dehors dans les tranquilles jouissances de la maison, joue un grand
rle dans les prosprits de l'histoire politique et sociale de la
nation, aussi bien que dans la patriarcale fcondit de ses mariages. O
est le _chez-soi_ possible  Paris? Allez donc vous rafrachir et vous
retremper dans nos appartements de carton, si transparents au bruit, et
pntrs de tous cts par la pression du dehors! L'administration
urbaine, dans les travaux du nouveau Paris, n'a supprim que les moyens
matriels des rvolutions, en supprimant les pavs et les
enchevtrements de ruelles; elle en laissera subsister l'une des
principales causes morales, tant que subsisteront ces
logis-compartiments, vous  toutes les tyrannies tracassires; tant
qu'elle n'aura pas transplant le _home_ sur les bords de la Seine. Je
sais bien qu'il est difficile de donner  chacun de nous, comme aux
habitants de Londres, sa maison et son jardin. Il ne s'agirait de rien
moins que de jeter bas toute la ville, et de reculer le mur d'enceinte
de quelques lieues; mais M. Haussmann est-il homme  s'effrayer pour si
peu!

 chre maison de province (ceci, lecteur, est presque une prosopope),
quel doux souvenir j'ai gard de toi, et comme je te revois souvent, du
fond de ces affreux appartements o l'on ne pntre que par escalade, et
d'o l'on ne sort qu'avec cette fatigue fbrile et cette espce de
courbature morale qui suivent un sommeil cent fois troubl par les
bruits de la rue! Elle est btie au grand air, la maison de province,
tout prs de l'glise, dont on voit le clocher de son lit, et  cinq
cents pas du bois. Un tapis de gazon doux au pied la prcde, un cep o
pendent des raisins picors par les moineaux la tapisse du haut en bas.
On y entre sans grimper, et ds le seuil on est chez soi. Au
rez-de-chausse, la cuisine, grande comme un appartement parisien, la
salle  manger, quelquefois un salon, ayant vue sur le bois; au premier
tage, les chambres  coucher, et la chambre d'ami, cette bonne chambre
que Paris ne connat pas; au-dessus, le grenier; derrire, un jardin o
babillent les oiseaux, o fleurissent les roses, o les pommiers et les
groseilliers mrissent; au bout, la rivire. Par la fentre, on voit des
pcheurs  la ligne, des boeufs qui passent et du linge bien blanc,
tendu sur des cordes dans des prs tout verts; on entend les chansons
des fillettes et les bons contes des lavandires entremls de vigoureux
coups de battoir.

Elle est btie en briques rouges, la maison de province, et elle cote
dix mille francs! Pas d'oeil dans votre vie, pas de pieds sur votre tte,
pas de tte sous vos pieds, point de concierge, entendez-vous, point de
concierge! On n'y vit pas sous la constante proccupation du terme et
sous la terreur du cong. Rien ne vous empche d'y agir  votre gr et
d'y dormir  votre aise quand il vous en prend envie. Vous tes chez
vous. Il n'y a qu' fermer les volets pour s'isoler compltement du
reste de la cration. La famille y demeure depuis six gnrations; la
mre y est morte, l'enfant y est n, vous y tes n et vous y mourrez
vous-mme. Toute la maison dborde de traditions et de souvenirs; vous
ne pouvez faire un pas, ni lever les yeux, sans qu'ils vous envahissent
avec une irrsistible douceur par tous les objets qui vous entourent.

Et nous, pauvres victimes de la civilisation parisienne, camps sous des
tentes nomades, rduits  chaque instant  emporter notre maison sous la
plante de nos pieds, nous semons notre vie en dtail  tous les coins de
la grande ville, dans vingt logis banals dont aucun ne gardera notre
trace et ne restera sacr pour nous par cette rverie magique que chaque
coup d'oeil ramne  la pense attendrie. Comme des grains de sable
parpills sur la route, toutes les dates charmantes ou douloureuses de
notre existence gisent oublies  et l. Hier, un tranger que je n'ai
jamais vu habitait  cette place, qu'on vient de lui prendre pour me la
donner, en attendant qu'on me la reprenne pour la passer  un autre,
que je ne verrai jamais. Il me semble que j'ai succd  un mort. La
chambre d'auberge indiffrente et glace, le wagon toujours en
mouvement, o, ds qu'un voyageur est descendu, un autre monte pour le
remplacer, voil l'image de la maison de Paris. Elle n'a pas de nom,
elle ne porte que des numros, comme ces cabanons de bagnes o l'homme
lui-mme devient un chiffre. On se rappelle vaguement, quand on a bonne
mmoire, qu'on a perdu sa mre au numro 24, qu'on s'est mari au numro
15, qu'on a eu son premier enfant au numro 36; c'est tout. Et on se
demande  quel numro l'on mourra.

Hier, une vision du pass s'tait penche sur mon coeur. Il faisait un
doux soleil d'automne; le macadam avait la srnit d'un ciel sans
nuage, et le nouveau Paris lui-mme me souriait d'un air tendre et tout
 fait engageant. L'ide me prit de revoir encore une fois certaine
maison que je sais. Je voulais seulement passer  pas lents sur le
trottoir, lever les yeux  la hauteur du troisime tage et regarder
l'_endroit_. Il y a ainsi des jours de soleil o l'on est heureux  bon
compte.  peine arriv, un grand serrement de coeur me prit. Il n'y avait
plus rien; la rue mme avait disparu, et sur l'emplacement de la maison
dmolie, des ouvriers tendaient une couche de bitume fumant, qui
empestait l'air  cent pas.

Cruel Paris! Paris infme! qu'il faut t'aimer follement pour te
pardonner tout cela!




V

LES SQUARES ET LES PROMENADES


Maintenant, comme Tlmaque sortant des Enfers pour entrer aux
Champs-lyses, je pousse un soupir de soulagement, en abordant enfin
cette partie plus agrable de la description du nouveau Paris. Quoi
qu'aient pu croire certains lecteurs en parcourant les prcdents
chapitres, la vrit est que j'ai faim et soif d'admirer, et que
personne ne loue avec une satisfaction gale  la mienne, quand j'en
puis trouver l'occasion. Je vais le prouver tout de suite.

L'administration parisienne, qui, par nature et par systme, n'a pas
souvent des ides riantes, a eu pourtant quelque chose qui en approche,
le jour o elle s'est avise d'ouvrir  et l des squares, comme autant
d'oasis dans ce grand dsert de pierre o les lorettes et les
vaudevillistes peuvent seuls respirer  l'aise. Elle nous devait bien ce
petit ddommagement pour tant de pltras, de moellons, d'asphalte et de
becs de gaz. Grce  cette innovation, le bourgeois de Paris, altr
d'ombre et de verdure, n'est plus condamn  les aller chercher au loin,
jusqu'au Luxembourg ou au Jardin des Plantes: il a maintenant l'une et
l'autre  quelques pas de sa porte, ou du moins il en a le semblant, et
le Parisien n'en demande jamais davantage.

Dans l'histoire de l'dilit actuelle, c'est l'pisode des plantations
que nous aimons le mieux. Il ne faudrait pas croire pourtant que cet
pisode-l ne date que de nos jours. Les rgimes prcdents avaient bien
fait quelque petite chose. Sous Henri IV, six mille pieds d'arbres
furent plants dans Paris par les soins et aux frais de Fr. Miron,
lieutenant civil et prvt des marchands, l'un des hommes qui ont le
plus fait pour embellir Paris sans le bouleverser. Ce rgne aussi et les
deux suivants virent la cration des jardins du Luxembourg, des
Tuileries et du Palais-Royal (dont le public ne devait profiter que plus
tard), du Jardin des Plantes, du Cours-la-Reine et d'une partie des
Champs-lyses. C'est l un ensemble respectable, et qui mrite qu'on en
tienne compte, si l'on veut bien rflchir surtout qu'on ne l'avait
point fait payer par ces compensations dsastreuses que nous verrons au
chapitre suivant. Mais le pass est pass: revenons au prsent.

Jusqu'aujourd'hui, on nous a donn une douzaine de squares, sans compter
ceux des communes annexes. Il y en a sur la place Louvois, devant le
Conservatoire des arts et mtiers, sur l'emplacement du vieux Temple, 
la tour Saint-Jacques, autour de la fontaine des Innocents, sur le
terre-plein de Notre-Dame, sur la place du Carrousel, devant
Sainte-Clotilde, derrire l'htel de Cluny, etc., sans parler des
parterres qui s'tendent de chaque ct du Louvre, vis--vis le pont des
Arts et l'glise Saint-Germain-l'Auxerrois; sans compter aussi les
massifs et les jardins anglais dont on a enrichi la maigre vgtation
des Champs-lyses. Il y en a un rue Montholon, sur le prolongement de
cette nouvelle rue Lafayette, qui va si heureusement poursuivre, mais
non complter, le rseau stratgique du Paris nouveau, en reliant l'une
 l'autre les gares de l'Est et du Nord, et en coupant les faubourgs
Poissonnire et Montmartre pour venir converger en plein boulevard, au
confluent de cinq ou six autres larges voies sillonnant la ville dans
tous les sens. Il y en aura aussi, dit-on, aux deux extrmits du
nouveau pont Louis-Philippe. On en mdite d'autres, dont la place est
dj marque. Voil ce qui s'appelle marier l'agrable  l'utile, et
c'est proprement la perfection de l'art, suivant Horace et Boileau.

De plus, il est question de crer deux squares grandioses aux extrmits
sud et nord de Paris: sur la butte Montmartre, un jardin anglais 
triple tage, ayant le ciel pour horizon, la grande ville  ses pieds
pour panorama, et dont les plateaux superposs communiqueraient les uns
avec les autres par des escaliers monumentaux disposs en fer  cheval;
 la Glacire, un parc de dix-huit hectares dont les pentes seraient
disposes de telle faon que, de tous les endroits, on pt jouir du plus
merveilleux point de vue, en particulier du _magique_ coup d'oeil
qu'offre la valle de la Bivre, domine par une colline couverte de
maisons et, dans le lointain, par les dmes du Panthon et du
Val-de-Grce. Ce sont l jusqu' prsent des projets, pas autre chose,
et de la coupe aux lvres il y a loin, dit le proverbe. Mais ce
proverbe-l est bien vieux, et ne parat plus gure de saison.
Autrefois, on et pu rpondre hardiment: C'est impossible; aujourd'hui
il faut rpondre modestement: C'est trs-probable. Le premier mot a pour
synonyme actuellement le second dans le dictionnaire de l'dilit
parisienne.

L'tablissement du jardin anglais  triple tage sur la butte Montmartre
offrant surtout des difficults particulires, qui exigeront d'normes
dpenses, on peut parier avec quelque chance en sa faveur. Dj des
lgions d'ouvriers sont installes aux buttes Chaumont et sur les
carrires du Centre, combles et niveles, pour y installer  grands
frais une promenade pittoresque et grandiose[5]. Un tel projet devait
sourire  l'imagination titanique de M. le prfet de la Seine, qui
serait bien aise, d'ailleurs, de se mesurer de prs avec la mmoire de
la reine Smiramis, et de lui rendre des points en fait de jardins
suspendus. Il est vident que le souvenir de Babylone et des sept
merveilles du monde, chantes sur tous les tons par les potes-badauds
de l'antiquit, n'a pas t sans influence sur les embellissements de
Paris, aprs toutefois certaines penses stratgiques que nous avons
essay d'indiquer plus haut,--et qu'on a la noble mulation de dtrner
les anciens,--ne ft-ce que pour venger la civilisation moderne du
mpris systmatique des archologues, et pour leur montrer qu'on peut
vaincre aisment ces prtendus prodiges, admirs jadis par des peuples
enfants! Nous reprendrons quelque jour, en l'appliquant  un autre
hros, le projet de ce sculpteur qui voulait tailler avec le mont Athos
une colossale statue d'Alexandre. Pourquoi les merveilles de l'ge
actuel ne remplaceraient-elles pas celles de l'poque mythologique, dans
les tableaux de l'histoire et les dclamations des classes?

[Note 5: Un journal de province s'est attir un _communiqu_ pour
avoir valu  une trentaine de millions les frais d'tablissement de
cette dernire promenade: ils ne paraissent pas devoir dpasser le quart
de cette somme, dit le _communiqu_,--d'o l'on peut conclure hardiment
qu'ils en atteindront au moins la moiti.]

Les jardins suspendus de Babylone dpasss par les jardins anglais des
buttes Montmartre et Chaumont, admirable matire  mettre en vers
latins, pour un prochain grand concours!--Beau paragraphe  ajouter 
une nouvelle dition du programme d'histoire contemporaine de M. Duruy!

Nous sommes loin,--quoiqu'il y ait  peine huit ou dix annes de
cela,--du temps o il n'existait d'un bout  l'autre de Paris qu'un seul
square, celui de la place Royale.

On cre maintenant un jardin ou un parc pour le moins aussi vite qu'une
maison. On fait pousser  merveille du gazon sur le bitume et des
massifs de verdure sur les pavs; au besoin, on se passerait
parfaitement de ce qu'on appelle la nature pour arriver  tous les
rsultats qu'elle produit. Ce n'est plus qu' la campagne qu'on a encore
la navet de croire  la ncessit de la nature pour avoir des fruits
et des fleurs, comme  la ncessit du raisin pour faire du vin. 
Paris, nous sommes plus avancs que cela.

Ceux de mes lecteurs qui sont assez favoriss des dieux pour possder
une maison des champs savent ce qu'il en cote de temps et d'attente
avant de jouir de l'arbre qu'ils ont plant eux-mmes. C'est quelquefois
l'affaire de plusieurs gnrations. En confiant une _quenouille_  la
terre, ils peuvent se dire, comme le vieillard de la Fontaine:

     Mes arrire-neveux me devront cet ombrage.

Il semble donc qu'il y et l un obstacle quasi insurmontable pour la
cration des squares; mais l'administration parisienne, fconde en
ressources, avait deux moyens pour un de s'en tirer. Le premier, c'tait
de ne pas mettre d'arbres dans ses squares, et elle a us pour
quelques-uns de ce stratagme aussi ingnieux que simple. Qui empche de
faire des squares sans feuillage, et, s'il le faut, sans verdure, 
l'instar de cet _impresario_ de province qui donnait _la Dame blanche_
en supprimant la musique, et de ces grands cuisiniers parisiens qui font
tous les jours du civet de livre sans livre? L'autre moyen n'est, par
malheur, ni aussi simple, ni aussi conomique. Il consiste  enlever du
sol qui les a vus natre des arbres tout entiers, avec leurs racines et
le terrain adhrent, pour les transporter ainsi partout o l'on veut, 
l'aide d'un appareil ingnieux, mais dont l'emploi cote fort cher[6].
De plus, le _sujet_ n'chappe pas toujours aux dangers de cette
opration chirurgicale, encore aggravs par ceux du voyage. La nature se
venge de ceux qui la violentent. L'arbre transplant dans un autre sol
semble pris de nostalgie; il maigrit, il jaunit, il se courbe, il
dprit  vue d'oeil sous les tassements du sol et la mortelle poussire
du macadam. On avait un gant dans la fort; on n'a plus dans le square
qu'un nain rabougri et contrefait. L-bas il se nourrissait d'air vif et
pur; ici il ne boit plus que les miasmes du gaz et de l'eau de Seine non
filtre. C'est en vain qu'on le soigne avec une sollicitude toute
maternelle, qu'on l'arrose de douches et d'injections savantes, qu'on
prodigue  ses racines les tuyaux de drainage, qu'on l'entoure et le
protge de tout un appareil disgracieux de maillots, de parasols en
toile, palissades, entonnoirs, bains de pieds, qui le font ressembler 
ces petits vieux emmitoufls de flanelle et de coton, soutenus par des
bquilles, chauves, branlants, rids, exhalant  dix pas une odeur de
tisane et de lait de poule: on peut bien le prserver de la mort, mais
on ne peut le rattacher  la vie. Ces pauvres arbres tiques font peine
 voir; ils vivent de rgime comme des poitrinaires, et, par les
chaleurs de l't, on aurait plus envie, en conscience, de leur donner
de l'ombre que de leur en demander.

[Note 6: Chaque arbre ainsi transplant revient, en moyenne,  deux
cents francs. (_Revue des Deux Mondes_ du 1er fvrier 1865, article
de M. Clav.)]

Les squares, de dimensions fort diverses, sont jets  peu prs dans le
mme moule. Autour du monument qui sert de centre,--presque toujours une
fontaine,--s'arrondit une pelouse, couverte  et l de petits massifs
de fleurs, agrablement disposs. Le long des grilles s'tendent de
larges plates-bandes de gazon, maills de fleurs aussi, et d'arbustes
au feuillage toujours vert. Ma profonde ignorance en botanique ne me
permet pas une description plus brillante et plus pittoresque. Dans les
alles, des bancs  claire-voie, au dossier renvers, attendent les
promeneurs. Les plus aristocratiques de ces parcs en miniature y
joignent des chaises pour leurs habitus du grand ton.

Quelquefois le square se compose exclusivement de ranges d'arbres, sans
pelouse, sans fleurs et sans gazon, ce qui est d'un aspect assez triste,
ds que l'automne ramne la chute des feuilles. Plusieurs sont vraiment
d'une sobrit de vgtation et d'une maigreur de physionomie qui
rappellent par trop certains sites des environs de Paris, les jardins de
la Villette et de Pantin, par exemple. Dans la plupart on trouve moins
de gazon que de bitume, de fleurs que de cailloux. Ce sont des oasis qui
semblent faites en pierre et en carton peint, et o l'on sent
l'architecte encore plus que le jardinier. Retranchez-en les trottoirs,
les grilles, les larges alles et les bancs, vous verrez ce qui restera.
Presque jamais on n'y peut oublier un moment qu'on est dans la patrie du
gaz, de l'asphalte et du macadam. Passe encore pour ceux qui ont t
crs de toutes pices! Mais pourquoi, par exemple, avant de tracer le
square du Temple, a-t-on commenc par raser les grands arbres du jardin
qui en occupait l'emplacement, au lieu d'en faire profiter le public?
L'administration se croirait-elle dshonore de conserver de beaux
arbres qui ne lui coteraient rien, au lieu d'en planter de chtifs qui
lui cotent fort cher?

 vrai dire, ce n'est pas l un inconvnient rel pour le vrai Parisien,
le Parisien pur sang, celui qui, mme dans le paradis terrestre,
regretterait son petit ruisseau de la rue du Bac. Malgr l'amour effrn
qu'il affiche pour la villgiature, au retour de chaque printemps, il
n'est pas d'homme au monde qui aime et comprenne moins la nature. La
campagne n'est pour lui qu'une affaire de mode et de _genre_, une petite
gloriole de citadin enrichi. Au fond, soyez sr que, sans le respect
humain, le granium qu'il arrose dans un pot, sur son balcon, suffirait
amplement  ses instincts champtres. Il lui faut la nature des environs
de Paris, les fritures d'Asnires, la poussire de Romainville, les
mirlitons de Saint-Cloud, les chalets suisses d'Auteuil, et les arbres 
trois tages de Robinson, o l'on mange du filet au madre et des
meringues  la crme, au milieu du roucoulement des modistes de la rue
Vivienne et du gazouillement ingnu des fleuristes du Palais-Royal. Ce
qu'il trouve et ce qui lui plat, dans ces campagnes tioles de la
banlieue, c'est un demi-Paris, avec des ombres d'arbres qui lui
rappellent ceux de ses boulevards, des restaurants qui ressemblent 
ceux de la rue Montmartre, des marchands de coco, des marchandes de
plaisir, des montagnes russes, et la vue du dme des Invalides 
l'horizon. Son idal est d'aller manger un melon sur l'herbe, au bois de
Meudon, en nombreuse socit. Il dteste les _trous_ o l'on ne voit
personne, o il n'y a pas d'estaminets, o l'on ne rencontre dans ses
promenades que de l'eau, de l'herbe, des arbres, des fleurs et des nues
de petits insectes; o l'on ne sait que faire pour tuer le temps. S'il
loue une villa, il a soin de la choisir dans un endroit  la mode, et 
proximit du chemin de fer. Pour rien au monde, le vrai Parisien ne
voudrait d'une maison de campagne d'o il n'entendrait pas le sifflet de
la locomotive. En vous montrant son jardin, il vous dit avec orgueil:Le
chemin de fer passe  deux pas; j'entends tous les trains. Son rve
serait qu'on pt btir les villes  la campagne, ou transporter la
campagne  Paris. Les squares sont justement faits pour rpondre  ce
rve. C'est bien ce qu'il fallait au Parisien. Si l'on y avait mis plus
de verdure et d'ombrage, il se plaindrait amrement que les arbres
l'empchent de voir passer les omnibus.

Et pourtant l'ingrat ne hante gure ces squares qu'il admire tant: il se
contente presque toujours de les regarder  travers les grilles, ou de
les traverser pour abrger son chemin, et il en laisse la libre
possession aux bonnes d'enfants et aux nourrices, qui en forment la
population la plus assidue, et  peu prs la seule permanente. L'lment
populaire domine dans presque tous les squares: la redingote ne fait
qu'y passer, la blouse s'y installe et s'y prlasse.  et l, on voit
poindre un schako conqurant derrire une nourrice, et des duos de
troupiers non grads, se tenant par le petit doigt, errer comme des
ombres autour du beau sexe. De vieux rentiers sont assis au soleil sur
un banc, causant politique et traant sur le sable, avec leurs cannes,
des lignes stratgiques, destines  dmontrer la prise de Sbastopol,
ou  rsumer le plan d'une invasion infaillible, en cas de guerre contre
les Anglais. Heureusement, des lgions de babys roses tourbillonnent au
milieu de ces graves conciliabules, semant partout, comme des rayons de
soleil, leurs frais clats de rire et leur joyeux babil.

La mode n'a donc pas adopt les squares: il faut en prendre son parti.
Elle a moins adopt encore la promenade cre  grands frais sur
l'ancien parcours du canal Saint-Martin, depuis la rue de la Tour
jusqu' la Bastille. On rencontre beaucoup plus de brouettes, de haquets
et de tapissires que d'quipages armoris sur ce magnifique boulevard,
qui avait rv des destines plus hautes et qui semble tout attrist
d'une telle chute. Figurez-vous les arnes de Nmes ou le Colyse, btis
tout exprs pour servir de thtre  un vaudeville de Vad! Telle est
l'impression qu'on prouve en voyant cette royale esplanade borde de
chantiers et de marchands de vin, et sillonne en tous sens par des
marquises coiffes de foulards et des dandys arms de crochets en guise
de sticks. On a pu mtamorphoser le canal d'un coup de baguette, mais on
n'a pu changer le quartier. En et-on fait cent fois plus encore, il
tait difficile d'attirer le beau monde dans ces parages, borns  tous
les points cardinaux par le faubourg du Temple, le bureau central des
pompes funbres, l'abattoir et l'hpital Saint-Louis, ce champ d'asile
de ce que la mdecine appelle en termes gracieux les maladies
cutanes.

Avez-vous souvenir de ce qu'tait l'ancien canal Saint-Martin, surtout
dans la partie qui a fait l'objet des nouveaux travaux? Celle qui reste
intacte vous en donnera au besoin une ide, quoique bien insuffisante.
Avec ses ponts tournants, ses cluses, ses bords escarps, ses berges
encombres, le jour il tait d'un aspect hideux, la nuit d'un aspect
sinistre. D'un accs toujours difficile et souvent prilleux, le vieux
canal aux eaux croupissantes avait, comme la fort de Bondy, sa lgende
pitoyable, grossie  plaisir par la terreur quasi superstitieuse des
citadins. C'tait un des plus infatigables pourvoyeurs de la Morgue. La
police elle-mme n'a jamais su au juste le nombre des pitons avins qui
ont trbuch, au milieu d'une chanson bachique, dans ce tnbreux cours
d'eau. Des bandes d'oiseaux de proie y guettaient  l'afft, cachs
parmi les complaisantes paves de la rive, le passant dsarm et sans
dfiance. La physionomie du lieu semblait inviter au suicide ou 
l'assassinat. Chaque soir, les ombres des victimes du canal Saint-Martin
revenaient errer sur le boulevard du Crime, et pousser leurs
gmissements lugubres dans les pices de M. Dennery. La transformation
opre a relgu toutes ces lamentables histoires dans le domaine des
mlodrames de l'Ambigu. Mais il est vrai de dire nanmoins qu'elle a
restreint le pril plutt qu'elle ne l'a fait entirement disparatre,
puisqu'elle ne s'est attaque qu' une partie privilgie du parcours,
et que, de la rue du Faubourg-du-Temple jusqu' la Villette, le vieux
canal reste ce qu'il tait jusqu'alors. Messieurs les voleurs auraient
encore beau jeu dans toute l'tendue de l'enclos Saint-Laurent.

Ceci est une premire restriction, qui pourra paratre nave,  force
d'tre naturelle. En voici une seconde qui n'est peut-tre pas tout 
fait si nave: c'est que les gigantesques travaux excuts par M.
Alphand n'ont pas  beaucoup prs, dans leur ensemble, un caractre
d'utilit publique qui puisse tre mis en balance avec les frais normes
qu'ils ont cots. J'y vois, comme dans bien d'autres crations du
nouveau Paris, un emploi de moyens tout  fait en disproportion avec le
but, comme pour faire croire  la grandeur du rsultat par celle de
l'effort.

Cette remarque ressemble  une contradiction, aprs tout ce que je viens
de dire, et pourtant ce n'en est pas une. Soit que l'on voult
simplement ouvrir une large voie  la circulation dans ces parages d'un
abord jusque-l si rebutant, soit qu'on voult dtruire une cause
permanente de prils, il suffisait de dblayer, d'galiser et d'largir
les rives du canal. On ne voit pas o tait la ncessit de l'enterrer
lui-mme sous un chemin couvert, sinon pour le plaisir d'excuter une de
ces oeuvres difficiles et dispendieuses, qui saisissent l'esprit par leur
grandiose inutilit. Notez bien, en effet, que la partie centrale de
cette vaste esplanade, celle qui cache le canal, tant couverte de
petits jardins qui servent  dissimuler les prises d'air, ne peut
profiter en rien  la circulation. Je ne suppose pas que ce soit pour le
plaisir pastoral et champtre de faire ces petits jardins qu'on a pris
la dtermination de recouvrir le canal. Un tel motif accuserait, de la
part de l'administration, des gots bucoliques, dignes d'tre chants
sur le pipeau par Thocrite et Virgile, mais que rien ne nous permet de
lui attribuer. J'aime mieux croire, encore une fois, qu'elle a cd
derechef  l'instinct sduisant du grandiose, et au dsir de s'illustrer
par un de ces chefs-d'oeuvre qui fournissent une si belle matire aux
articles de journaux, aux discours des prfets, voire aux descriptions
de l'histoire officielle, et font pousser des exclamations admiratives
au bon peuple de Paris.

L'esplanade du canal Saint-Martin se dveloppe sur une largeur d'environ
quarante mtres, dans un parcours d'une demi-lieue de long. Dix-huit
petits squares, clos de grilles, y sont mnags de distance en distance:
on peut les voir  son aise, mais on n'y entre pas, ce qui en diminue
singulirement le charme. Une fontaine jaillissante s'lve au milieu de
chacun d'eux, et  l'extrmit se cachent dans des massifs verdoyants
les soupiraux circulaires, destins  donner de l'air et du jour au
canal souterrain. De temps  autre, on voit tout  coup jaillir de ces
soupiraux des panaches de fume, qui dnoncent au promeneur le passage
invisible d'un bateau  vapeur sous ses pieds.

Mais ce spectacle du dehors n'est rien auprs de celui du dedans. Les
amateurs d'motions neuves ne peuvent pas plus se dispenser maintenant
d'une excursion sur le canal Saint-Martin que d'un voyage en ballon. La
premire sensation qu'on prouve est trange,  se voir glisser sous
terre, entre les murs d'une vote de quatre mtres de haut et de quinze
de large, avec les bruits lointains de la ville dans les oreilles et des
roulements de fiacre sur sa tte. Il semble qu'on soit entr dans le
royaume des gnomes. Le soleil, pntrant par les soupiraux, dcoupe sur
la vote une srie de cercles tincelants, et la lumire intrieure est
assez abondante pour clairer tout le trajet. D'un bout  l'autre, on y
peut lire son journal sans se fatiguer les yeux. Cette expdition est
curieuse  faire une fois, mais  la longue elle manque de pittoresque,
ou du moins le pittoresque en est trop uniforme et sent trop la main des
ingnieurs.

Les nouveaux travaux du canal Saint-Martin constituent une sorte
d'appendice fastueux au chapitre des gouts parisiens. Ils ferment, par
un trait final qui dpasse tous les autres, ce hardi dveloppement de la
ville souterraine, qui embrasse, dans ses ramifications infinies, une
tendue de plus de cent trente lieues. Qu'on nous parle encore de
l'aqueduc d'Ancus Martius et du _cloaque_ de Tarquin! Ce sont des jouets
d'enfants, bons  relguer dans l'histoire ancienne avec les sept
merveilles du monde, et qui feraient sourire de piti le moindre de nos
conseillers municipaux. Les Romains sont dpasss, voil qui est
entendu, et si quelque stocien incorrigible osait encore n'tre pas
suffisamment fier de son pays et de son poque, il ne resterait qu' le
renvoyer au canal Saint-Martin ou au grand gout collecteur.




VI

LES PARCS ET JARDINS


Lorsque Turenne eut t emport par un boulet de canon, on cra huit
marchaux de France pour le remplacer, sur quoi la voix du peuple appela
ces huit marchaux _la monnaie de M. de Turenne_. Le mot me revient en
mmoire comme tout  fait de circonstance, au moment o, aprs avoir
parl des nouveaux squares de Paris, je vais parler de ses anciens parcs
et jardins. Assurment, c'est une heureuse innovation, je l'ai dit, que
cette multitude de squares sems, comme autant d'lots de verdure, sur
toute la face de la ville; mais je les admirerais beaucoup plus, et
sans arrire-pense, si je pouvais y voir autre chose que la menue
monnaie des grands parcs bouleverss et des grands bois rduits  la
portion congrue.

Je ne veux rien exagrer: le boulet de canon de l'alignement, point par
l'artillerie de l'utilit publique, n'a pas encore jet bas ces beaux
jardins qui faisaient l'orgueil et la joie de Paris; mais il les a
rudement corns et rogns au passage! Il n'y en a pas un qui n'ait plus
ou moins senti les claboussures de cette terrible mitraille. Qui
oserait se dire aujourd'hui compltement rassur? Les habitus du
Luxembourg, comme ces invits  la fte napolitaine donne au
Palais-Royal en 1850, sentent qu'ils se promnent sur un volcan. L'ombre
de M. Haussmann, arm de sa baguette magique, les poursuit partout: ils
apprhendent qu'une belle nuit la fantaisie ne lui prenne d'escamoter le
jardin comme une muscade. Sous chaque marronnier et au dtour de chaque
alle, ils croient voir la silhouette menaante d'un ingnieur arm de
ses plans, le profil anguleux d'un architecte prenant ses mesures. C'est
une obsession, c'est un cauchemar. Tant qu'on n'aura pas fini
_d'embellir_ Paris, ils sentiront l'pe de Damocls suspendue sur leur
tte, et ne dormiront pas tranquilles.

Comment leur en vouloir? Le pass les instruit et les met en garde
contre l'avenir. On a dj pris sur leur jardin l'espace ncessaire pour
largir la rue de l'Est, en leur donnant une grille neuve pour toute
compensation. L'administration actuelle aime beaucoup les grilles
neuves: peut-tre en abuse-t-elle un peu. En outre, la voie compltement
inutile, qui relie la rue de Vaugirard,  partir du derrire de l'Odon,
 la rue Soufflot, a coup un grand tiers de l'admirable grotte de
Mdicis et de la terrasse gauche du parterre. On se souvient de
l'motion produite par l'annonce de ce projet, qu'on avait lieu de
croire dfinitivement enterr, aprs son rejet par la commission
municipale de 1849. Une ptition, signe par de nombreux habitants du
quartier, vint porter au Snat des dolances et des protestations qu'il
accueillit avec empressement, mais qui eurent le sort de toutes les
dolances de ce monde. Le Snat lui-mme ne les sauva pas de leur
invitable destin en les reprenant pour son propre compte. On put croire
un moment que l'art, le bon sens et le bon droit, souvent suspects comme
rvolutionnaires, triompheraient sous l'gide de cette auguste
assemble, qu'on et difficilement souponne d'un esprit d'indpendance
malsante et de tendance  la rbellion. Vain espoir! M. Haussmann, seul
contre tous, semblable au Neptune de Virgile, tint tte  l'orage, et
fit rentrer dans le silence les flots irrits du Snat. Ce fut un beau
spectacle, et plein d'enseignements. Le grand corps _conservateur_ de
l'empire franais ne put mme conserver son jardin: ce n'tait pas
encourageant pour un dbut dans la carrire de l'opposition. Esprons,
en dpit de ce pronostic fcheux, qu'il sera plus heureux pour la
Constitution.

_Et nunc erudimini_, journalistes nafs qui faites de l'opposition aux
embellissements de Paris!

Il y a au monde un homme infaillible, et ce n'est pas le pape, ni le
grand lama. Il y a en France un homme tout-puissant, et ce n'est pas
l'empereur,--un homme du moins dont l'omnipotence dpasse celle mme du
chef de l'tat, puisque celui-ci se croit tenu de rendre quelquefois
compte de sa politique, et qu'il est contrl par un conseil lgislatif
qu'il n'a pas lu lui-mme. Cette omnipotence de M. le prfet est
absolue, sans restriction, sans limites dans le cadre o elle s'exerce;
elle a droit de vie et de mort sur la ville: Paris, c'est lui. M.
Haussmann, avec son conseil de famille, marque l'idal et l'apoge de la
centralisation. Il l'avait prouv dj par tous ses actes, et il a pris
soin de le dclarer tout rcemment encore, dans un accs de
condescendance superflue. Il marche dans sa toute-puissance, sans rien
voir, sans rien entendre, _les yeux fixs sur la postrit!_ Avec une
srnit hautaine et ddaigneuse, il dicte ses lois sans appel, comme
un vainqueur  une ville prise d'assaut. Que le Snat et les expropris
en prennent leur parti. Il ne reste plus, suivant la remarque de M.
Guroult, qu' prier l'Esprit-Saint de rpandre ses grces sur l'esprit
de M. Haussmann, d'illuminer sa volont et d'inspirer ses dcrets.

Depuis la mmorable sance du Snat dont nous venons de parler, M. le
prfet de la Seine a d se rpter plus d'une fois, avec un lgitime
orgueil, le mot de la Mde de Corneille:

     Contre tant d'ennemis que vous reste-t-il?--Moi.
     Moi, dis-je, et c'est assez.

Hlas! oui, c'est assez; c'est mme beaucoup trop.

Donc, aprs quelque dlai accord aux convenances,--car on est homme du
monde, et le Snat, aprs tout, malgr le dplorable exemple qu'il avait
donn aux vieux partis, mritait certains gards,--on vit les ouvriers
revenir  l'oeuvre interrompue. Les tranches s'ouvrirent: d'ignobles
barricades en planches se dressrent au travers du noble jardin envahi
par des hordes de maons; on abattit les grands platanes et les
marronniers centenaires, sous les yeux des badauds consterns, mais
curieux,--sous les yeux du Snat, si mal rcompens de cette initiative,
qui n'tait encore de sa part qu'un acte d'obissance  une invitation
souveraine. On dmonta la fontaine, on numrota les pierres, comme font
les commis soigneux pour les volets d'un magasin, et on transporta
proprement le tout, sans rien casser,  une vingtaine de mtres en
avant. Aujourd'hui, les monuments et les arbres sont des colis; on les
ficelle, on les empaquette et on les fait voyager, quelquefois tout d'un
bloc, comme la fontaine du Palmier, sur la place du Chtelet. Il ne faut
point mdire du progrs: qui sait si, quelque jour, on ne transportera
pas ainsi Saint-Eustache ou Saint-Sverin, sous prtexte qu'ils
contrarient l'alignement? Cela vaudra encore mieux que de les dmolir.

Ainsi raccourcie, la magnifique alle de platanes de la _Grotte de
Mdicis_ a perdu toute sa posie, en perdant sa plantureuse pelouse,
remplace par un vulgaire bassin; la longue perspective de ces sombres
ombrages qui semblaient verser le _frigus opacum_ chant par Virgile, et
le mystrieux lointain de sa fontaine, gte par l'adjonction d'un
groupe blanchtre qui choque comme une dissonance.

Joignez  ces pertes du jardin du Luxembourg celles qu'il avait dj
subies, sous le rgne de Louis-Philippe, par l'agrandissement du palais
 ses dpens, et vous aurez son bilan dfinitif,--dfinitif jusqu' ce
jour du moins. Il est temps de le clore, en vrit. Mais des bruits
sinistres circulent depuis quelque temps au sujet de la Ppinire, ce
dlicieux rduit o le promeneur peut se croire  deux cents lieues de
Paris, et respirer  pleins poumons, loin des becs de gaz et du
roulement des fiacres, le parfum vivifiant des vignes et des rosiers en
fleurs. En fait d'_embellissements_, tout est possible aujourd'hui, je
le sais bien, surtout ce qui n'est pas probable; nanmoins je me refuse
absolument  croire  celui-l, tant que je ne l'aurai pas vu de mes
propres yeux. Je me refuse  croire, jusqu' ce que le doute ne soit
plus permis, qu'on puisse vendre le jardin Botanique  des entrepreneurs
de btisses, et qu'on ait le courage de faire lever la nouvelle cole
polytechnique au beau milieu de la Ppinire. Le jardin des Tuileries a
t un peu plus respect. On s'est content d'abord de lui prendre  et
l quelques lopins de terre pour y construire un jeu de paume, et d'y
tailler un jardin pour le chteau. Ce jardin, isol par un foss de deux
mtres, a enlev au public deux bassins sur trois. Je ne m'en plains
pas, Dieu m'en garde! La nation et le souverain, c'est tout un. Mais le
Parisien, qui a la mmoire tenace, n'a pu s'empcher de se ressouvenir
que, sous Charles X et Louis-Philippe, les Tuileries du prince avaient
mieux respect les Tuileries du bourgeois. Puis on a abattu le quinconce
et les bosquets sur la terrasse du bord de l'eau, afin d'y lever une
orangerie qui fait pendant au jeu de paume bti du ct de la rue de
Rivoli. L'orangerie se trouvait auparavant sous la galerie du Louvre; il
parat qu'on en a eu besoin pour une curie. La terrasse a t ainsi
dpouille de son plus bel ornement; mais, pour diminuer les regrets du
public, on l'a ferme  la circulation.

Les Champs-lyses, en retour des coquets massifs de fleurs et des jolis
petits parcs anglais dont on les a enrichis, n'ont gure perdu que le
carr Marigny: c'est peu de chose. Il fallait bien que les saltimbanques
supportassent leur part des embellissements de Paris: tous les citoyens
sont gaux devant la loi! Mais je vous assure qu'on ne tardera pas 
btir de belles maisons de chaque ct de l'alle centrale, comme il y
en a plus haut, tout le long de l'avenue. Il est positif que tant de
terrain perdu fait mal  voir. L'administration a l plusieurs millions
sous la main, et chacun sait qu'elle n'aime point  laisser perdre les
millions. Seulement, ce jour-l, elle nous donnera un beau square autour
de l'Arc de Triomphe. Et d'ailleurs, ne nous a-t-elle pas dj donn
d'avance le bois de Boulogne, comme fiche de consolation?

Nous y voici donc enfin,  ce bois de Boulogne, l'une des merveilles de
Paris nouveau! Parlons-en tout  notre aise. Mais, avant d'y entrer,
arrtons-nous en route, s'il vous plat, dans cette petite cabane de
fort pitre apparence, qui ne renferme pourtant rien moins qu'un
_paradis_, d'aprs l'enseigne et les affiches apposes  la porte.
Paradis artificiel, il est vrai, mais d'autant plus prcieux, dans ce
sicle d'industrie et de progrs! Ce jardin, fabriqu en entier par la
main de l'homme[7], o tout est faux, depuis les feuilles des girofles,
des lilas et des graniums, jusqu'aux boutons de rose et aux ceps de
vigne; depuis les gouttes de rose tincelant sur le gazon, jusqu'aux
insectes buvant dans les corolles entr'ouvertes; depuis les lianes
flexibles et grimpantes qui s'enroulent au plafond, jusqu' la terre
qui garnit les plates-bandes,--cet ingnieux jardin, travaill bien
mieux que nature, et o, pour comble de perfectionnement, on a supprim
le parfum des fleurs, qui ne sert qu' donner des migraines, est tout
bonnement un symbole, un mythe, et bien autre chose encore,--symbole du
lieu et symbole du temps, o l'art remplace au besoin la nature et la
supprimerait volontiers comme inutile et encombrante. Il donne 
l'dilit une leon utile, dont elle profitera, nous l'esprons: il lui
enseigne discrtement l'art de crer  l'avenir, sur le premier point
venu de l'asphalte, des squares et des parcs o l'on n'aura qu' passer
le plumeau chaque matin comme sur une tagre, et qui feront par leur
propret et le bon ordre de leur vgtation l'admiration des amis d'une
nature correcte, lgante et discipline, en harmonie avec les
splendeurs galitaires du nouveau Paris. En mme temps, il est plac sur
la route du bois de Boulogne, comme un avertissement et une
prparation. C'est le prologue du pome, le portique du temple.

[Note 7: Depuis que ceci est imprim, le _Paradis artificiel_ a
disparu,  ce que nous croyons, ou il a migr. C'est dommage: il tait
l  sa vraie place.]

Vous souvient-il du bois de Boulogne d'avant 1852? Une vraie fort, un
peu rachitique et malingre, sans doute, mais avec des arbres qui
poussaient  tort et  travers, des sentiers qui allaient en zigzags, de
la mousse, de grandes herbes qui vous gnaient les pieds, des mares, des
fourrs sans queue ni tte,--un _trou_ enfin! La nature s'y permettait
 et l, bien rarement pourtant, des caprices sauvages; la vgtation
s'en donnait  coeur joie. C'tait intolrable.  la porte de Paris, du
ct le plus aristocratique de la ville, jugez donc! Heureusement, on a
mis fin  ce scandaleux dsordre. Les ingnieurs ont pass l!
Aujourd'hui le bois de Boulogne, convenablement dcim, est, en
attendant mieux, le triomphe de la nature lgante, et, comme s'exprime
le propritaire du _Paradis artificiel_ dans ses affiches, un nouveau
fleuron ajout au laurier de l'industrie franaise. On ne s'attendait
gure  voir l'industrie en cette affaire.

Un architecte-paysagiste, M. Var, et un ingnieur des ponts et
chausses, M. Alphand, ont donn leurs soins au _plan_ du nouveau bois.
Un architecte et un ingnieur,  nature! Jamais fort ne fut  pareille
fte. L'architecte a arrang les choses en paysage historique,  la
manire de feu Bidault, avec des _fabriques_ dans le fond, des moulins
d'opra comique, des pigeonniers crnels et des cascades  grand
spectacle; l'ingnieur a jet l-dessus le charme prestigieux des
avenues larges de cent mtres, des alles bordes de trottoirs et des
cantonniers en costume administratif[8]. Grce  leurs efforts combins,
le bois de Boulogne a t _embelli_ absolument de la mme manire et
avec le mme succs que la ville de Paris, dont il est la digne
succursale champtre. On en a fait un pendant  la rue de Rivoli.

[Note 8: L'administration du bois de Boulogne comprend quatre
services, et de vritables armes d'employs, le tout ncessit par sa
transformation en parc  l'anglaise. L'entretien de ses plantations
figure sur les budgets ordinaire et extraordinaire de 1865 pour une
somme de trois millions trois cent quatre-vingt-six mille francs, et
l'on sait la distance habituelle qu'il y a du budget projet au budget
dfinitif. Que dites-vous du prix? Il me semble que c'est cher, mais je
me trompe peut-tre.]

Sauf la terre et les arbres, tout est factice dans le nouveau bois de
Boulogne: encore a-t-on pris soin, pour remdier autant que possible 
cette fcheuse exception, de peigner et d'monder les arbres, de
ratisser, d'galiser le sol et de l'encaisser de bitume. Le reste a t
fait de main d'homme: les lacs, les les, la butte Mortemart, construite
par l'accumulation des terres extraites du lit de la rivire, et
couronne d'un vieux cdre qu'on a transport au sommet, les sentiers,
les rochers, les cascades et surtout la grande chute d'eau, avec sa
grotte et ses stalactites,--tout jusqu'aux poissons des lacs, couvs par
M. Coste et clos par les procds de la pisciculture. Il n'y manque que
le canard mcanique de Vaucanson. C'est un prodigieux travail  mettre
sous verre, ou  exposer sur un guridon avec la classique tiquette:
Le public est pri de ne pas toucher.

Rendons, du reste, cet hommage  l'artiste qu'il y a souvent trs-bien
imit la nature. C'est presque ressemblant, en particulier la grande
cascade, qui a absorb  elle seule deux cents mtres cubes de blocs de
grs pris dans les carrires de Fontainebleau. Les guides vous
expliquent cela au mtre et  la toise, comme pour les marmites des
Invalides. On y rencontre des notaires poss en points d'exclamation, et
des photographes qui prennent des vues. C'est de la vraie eau qui coule
dans les lacs,  telles enseignes qu'elle y est charrie par la pompe 
feu de Chaillot. Tout cela, en outre, est agrment de bateaux peints,
de ponts coquets, de chalets, de kiosques, de cafs-restaurants, et
autres objets que la nature ne produit pas. Au nord et au sud, on a mis
des grilles!

En de certains endroits, par exemple du ct de la porte Maillot, M.
l'architecte et M. l'ingnieur des ponts et chausses ont laiss des
coins de nature toute nue, qui semblent honteux et dpayss dans un
ensemble de si noble mine. Les esprits incultes peuvent encore, de loin
en loin,-- la _mare d'Auteuil_, o il reste un saule pleureur, et au
_rond des Chnes_, o il y a des arbres gs de trois sicles,--trouver
des rduits  demi sauvages, que les habitus de Longchamp regardent
avec ddain, ou plutt qu'ils n'ont jamais vus. Est-ce oubli de la part
de l'architecte, est-ce amour de l'antithse, est-ce condescendance pour
les gots vulgaires des _archologues_ de la nature, ou dsir de faire
mieux valoir par le contraste la toilette du nouveau bois?

Mais je n'ai garde de mdire des travaux qui ont transform--et
rogn--le bois de Boulogne! Jamais oeuvre ne fut mieux approprie  sa
destination. On l'a fabriqu tel qu'il le fallait pour les gots et les
besoins de ses habitus. La ville de Paris a interrog le bois, avec une
variante au proverbe: Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai ce que tu
dois tre. La _mare aux Biches_ et le _parc aux Daims_ sont faits 
souhait pour les rveries de ces messieurs et de ces dames; la _route du
lac_ contient tout ce qu'il faut de nature pour les chevaux de notre
jeunesse dore, et les crinolines  la mode trouvent un thtre digne
d'elles dans le _rond des Cascades_. Longchamp, le Turf, le Pr Catelan,
le parc de la Socit d'acclimatation, l'Hippodrome, compltent les
dlices de ce jardin d'Armide, rendez-vous favori du jockey-club des
deux sexes. On peut prvoir le moment o, grce  cette mystrieuse loi
de dplacement qui entrane toutes les villes en les faisant glisser,
comme des fleuves, d'orient en occident, c'est--dire dans un sens
contradictoire au mouvement de rotation de la terre, le bois de Boulogne
se trouvera en plein dans l'enceinte de Paris, et peut-tre en deviendra
le centre. Alors on le dcoupera en tranches, qu'on vendra fort cher,
comme le parc des Princes, le domaine du Raincy ou le hameau de
Saint-Cloud; et des htels se dresseront  tous les points pittoresques,
pour exploiter la vue des lacs et de la grande cascade, comme ceux qu'on
trouve au bord du Lman ou devant la chute du Rhin.

Le bois de Boulogne a son pendant  l'autre extrmit de Paris, dans le
bois de Vincennes.  eux deux ils font,  l'orient et  l'occident de la
grande ville, une ceinture d'arbres et de verdure, qui se compltera
bientt, au nord par les jardins suspendus de la butte Montmartre et les
vastes promenades de la butte Chaumont, au midi par le grand parc de la
Glacire. Vincennes est le _Bois_ de l'est de Paris, l'Eldorado
populaire des lgants du _faubourg Antoine_. Les artilleurs y abondent,
promenant  leurs bras conqurants, parmi les bourgeois couchs sur
l'herbe, les grisettes endimanches du bal d'Idalie, qui valent bien les
lorettes  toutes voiles de Mabille et du Chteau des Fleurs. Le
boulevard du Prince-Eugne abrge le chemin d'un kilomtre, pour les
habitants des quartiers du Temple et de Saint-Martin.

Ce dernier bois n'a pas chapp lui-mme aux transformations et aux
amliorations. On a voulu que les travailleurs eussent une promenade
comparable en splendeur  celle des opulents et des oisifs; mais
htons-nous de dire que, grce  Dieu, on n'y a pas tout  fait russi,
et que les _embellissements_ du bois de Vincennes ne l'ont pas _enlaidi_
autant que ceux du bois de Boulogne.

Le lecteur me dispensera aisment de dcrire les lacs, les rivires, les
perces, les buttes factices, les villas jetes sur les flancs de la
fort, et tous les agrments mnags dans le paysage. Ce qui me touche
beaucoup plus que tout cela, c'est que, probablement  cause de sa
destination plbienne, on a bien voulu y laisser de l'herbe et de la
mousse, et permettre aux arbres de pousser comme ils l'entendent. Vous
savez, le peuple n'a pas les gots raffins du dandy: on a fait des
concessions  ces natures simples. Le bois de Vincennes actuel, malgr
sa physionomie un peu maigre et quelquefois trique, est dans son
ensemble un fort joli morceau, qui a mme des endroits tout  fait
apptissants.

Mais, par un reste d'habitude, on a mis, devant presque tous ces
endroits, des barrires en fil de fer, qui font vilain effet dans le
paysage, et qui barrent dsagrablement le chemin au promeneur toutes
les fois qu'il a envie d'aller s'tendre  l'ombre. On voyage autour du
bois plutt qu'on n'y entre. C'est comme dans les expositions, o le
public dfile devant la pice capitale, au cri sans cesse rpt du
gardien: Circulez, messieurs, circulez! L'administration a-t-elle peur
qu'on ne lui use son herbe,--ou qu'on ne la mange?

J'allais oublier de dire que le bois de Vincennes a t diminu d'une
bonne moiti par les empitements successifs du gnie militaire et du
chemin de fer. On l'a refoul par degrs pour btir, sur l'emplacement
des vieux arbres sculaires, un polygone, une salle d'artifice, un corps
de garde, une cole de pyrotechnie, un fort et deux redoutes lies par
une enceinte bastionne, avec pont-levis, caserne vote  l'preuve de
la bombe et deux magasins  poudre. Si l'artillerie vient en aide aux
architectes contre la nature, c'est trop, on en conviendra. Cela fait,
on a coup la partie comprise entre le chteau et le champ de manoeuvre
de Saint-Maur. Puis le chemin de fer est venu creuser ses tranches et
poser ses rails en pleine fort. De quart d'heure en quart d'heure, le
sifflet de la locomotive crie en passant aux promeneurs effars:
Laissez passer l'expropriation pour cause d'utilit publique.

J'ai gard le parc de Monceaux pour la fin. Ici, je n'ai plus envie de
rire, je vous jure. On en a fait une promenade publique, et on a bien
fait, mais aprs l'avoir dpouill, mutil, aprs avoir abaiss au
niveau d'un square vulgaire ce qui tait le plus adorable jardin de
France, l'idal de la nature arrange. Il y a des gens,--je les ai
entendus, et ils paraissaient de bonne foi,--qui osent parler des
embellissements du parc de Monceaux, et s'extasient sur les prodiges
qu'y a oprs la baguette ferique de l'dilit parisienne. Ce serait 
faire frmir le bon sens rvolt, si l'on ne savait que les trois quarts
de ces audacieux pangyristes n'avaient jamais vu l'ancien parc,--ce
sont les seuls  qui l'on puisse pardonner,--et que le dernier quart se
compose de personnages qui ont des motifs tout particuliers  leur
admiration, de ces motifs qu'il est prudent de ne pas discuter. En
dehors de ces deux catgories, nul homme dou de sentiment et de raison
n'a le droit d'noncer srieusement une pareille ineptie.

Il faut le dire  haute et intelligible voix: le nouveau parc de
Monceaux est le plus dsastreux, le plus navrant chantillon du systme
suivi dans les _restaurations_ des jardins publics. C'est encore M.
Alphand qui a t ici l'excuteur des hautes oeuvres de la ville de
Paris. Le bilan des amliorations est facile  dresser: un boulevard qui
le coupe en deux, des routes carrossables,--pourquoi pas des chemins de
fer?--qui le traversent de part en part; une grotte ridicule avec des
stalactites et des stalagmites qui ressemblent  des joujoux en terre
cuite, et qui sont gards par un surveillant  demeure et par des
criteaux, de peur qu'on ne les casse; les ruisseaux restaurs, les
cascades remises  neuf, un pont blanchi, les grands ombrages dtruits,
le silence et le mystre, qu'on y respirait partout autrefois, chasss
pour toujours; un vernis banal de repltrage et de rebadigeon jet sur
les ruines du vieux parc, et puis une grille encore,--voil ce
chef-d'oeuvre en abrg.

Il est bien entendu qu'on a profit de l'occasion pour le rogner en tous
sens. On lui a pris de quoi faire je ne sais combien de grandes routes
et btir je ne sais combien de maisons de plaisance. Oui, on a dpec
une partie du parc de Monceaux pour la vendre en lots aux amateurs, et
l'on a choisi celle qui renfermait un dlicieux parterre de fleurs et
l'une des plus belles _ruines_ du jardin. Sur la lisire du square
actuel, non loin de la Naumachie,  travers ce qui reste d'arbres et
d'ombrages, on voit se dresser un criteau, et sur cet criteau l'oeil
stupfait lit ces mots _Terrains  vendre_!

Terrains  vendre!  les ingnieurs des ponts et chausses!  les
barbares!

Ceux qui connaissaient l'ancien parc remportent du nouveau l'impression
que leur ferait la vue du cadavre d'une personne aime. Ils cherchent
les points de vue pittoresques, les perspectives soudaines, les alles
ombreuses, et ne les trouvent plus. Ce qu'on a respect mme semble
avoir perdu son charme et son mystre. On a clairci et rgularis
partout. De tous les points, on aperoit des boulevards, des grilles, du
bitume, du macadam et des fiacres. L'ensemble est devenu monotone et
glacial, comme tout ce que touche l'administration des travaux de Paris.
Vous qui trouvez que cela est bien beau encore, vous avez raison
peut-tre; mais cela tait divin autrefois! J'en appelle avec certitude
 tous ceux qui ont gard l'ineffaable souvenir de l'ancien jardin,
c'est--dire  tous ceux qui l'ont vu.

C'est l ce que le _Constitutionnel_, dans cet admirable article dont
j'ai dj parl, appelle l'une des plus belles _crations_ de M.
Alphand: jugez de ce que doivent tre les autres! Dumolard faisait des
crations dans ce genre. Il dit encore, le _Constitutionnel_, qu'on a
_rajeuni entirement_ le parc de Monceaux.--Oui, comme ces barbiers qui
vous _rajeunissent_ en vous coupant un bout d'oreille et un tronon de
nez, et en vous balafrant tout le reste. Pour Dieu, qu'on se borne 
rajeunir nos lois, et qu'on ne _rajeunisse_ plus nos jardins! Mais ce
qu'on ne rajeunira pas, c'est le style et l'esprit du
_Constitutionnel_.




VII

INTERMDE

PROMENADE PITTORESQUE  TRAVERS LE NOUVEAU PARIS


  Muse, changeons de style et quittons la satire:
  C'est un mchant mtier que celui de mdire;
   l'auteur qui l'embrasse il est toujours fatal.

Ainsi parle quelque part le prudent Boileau, qui n'avait eu garde
pourtant de s'attaquer  Colbert et aux distributeurs de pensions. Je
veux suivre un moment son conseil et, sans sortir du sujet, dlasser le
lecteur, et me dlasser moi-mme, par un petit intermde sur le pipeau
rustique. Arriv  mi-terme de l'pre monte que j'ai entrepris de
gravir, je me sens quelque peu las, et ne suis pas fch de me dtendre
un moment: Les lecteurs graves,--professeurs d'humanits, potes
piques, diplomates et procureurs gnraux,--sont loyalement prvenus
d'avoir  passer ce chapitre. Si M. Nisard le lit, je l'avertis qu'il
n'y rencontrera aucune vrit gnrale exprime en un langage dfinitif.

Ceci pos et bien entendu, je commence sans autre exorde.

Le titre de ce chapitre tonnera beaucoup de lecteurs. Que peut-il y
avoir de pittoresque dans le nouveau Paris? Peu de chose, je l'avoue,
mais quelque chose nanmoins: on le va voir tout  l'heure, ou ce sera
ma faute. La ville de marbre et de carton-pierre qu'on nous btit est
grandiose, monumentale, pique, c'est convenu; mais j'ose croire que M.
Haussmann lui-mme n'a jamais lev ses prtentions jusqu' y mettre le
moindre brin de pittoresque. J'ai fini pourtant par en trouver un brin
en y cherchant toute autre chose, et je n'en suis pas plus fier qu'il ne
faut.

L'immense mouvement de reconstruction de Paris a cr une foule de
maisons neuves, dont les rez-de-chausse,  peine termins, sont
accapars aussitt par de petites industries vagabondes, en attendant
les vrais locataires, qui commencent  se faire attendre longtemps. Ces
rez-de-chausse, souvent sans portes et sans fentres, ouverts  tous
les vents et  tous les regards, semblent faits exprs pour certains
industriels de la rue, qui y cumulent le double bnfice du toit
hospitalier et de l'exposition en plein air. Ils leur permettent de
s'tablir au centre de Paris, dans des quartiers populeux et riches,
pour une redevance modique, facile  prlever sur les recettes
quotidiennes. On les loue au mois,  la semaine ou au jour.

Les industriels nomades des nouveaux rez-de-chausse parisiens se
partagent en trois catgories principales: les photographes populaires,
les marchands de bric--brac, tenant bazars et boutiques  treize sous,
les montreurs de curiosits et particulirement de femmes colosses.
Jusqu' prsent, ces intressants personnages comptent parmi ceux qui
ont le plus profit de la transformation de Paris. Ceci est une
circonstance attnuante, que je porte au bnfice de M. le prfet de la
Seine.

Les bazars ne demandent pas une longue description. Ils n'ont rien
d'oriental. Gnralement, dans les rez-de-chausse des maisons neuves,
ils sont rduits  leur plus simple expression, et s'talent sur une
table portative ou mme  terre. Ces bazars sont le lieu d'asile et la
grande fosse commune de toutes les porcelaines en faence, porte-monnaie
en papier, bronzes en zinc, parapluies monts en jonc, cannes revernies
et recolles, chanes d'or en chrysocale, diamants en bouchons de
carafe, pingles de corail  un sou, cristaux en verre, ventails en
papier d'emballage. On y trouve des cadres historis  trente centimes
et des tableaux  l'huile  deux francs, excuts  la mcanique par les
jeunes aveugles ou les prisonniers. Les objets d'art y pullulent, en
particulier les dessus de pendules, reprsentant Corinne sur le cap
Misne, Malek-Adel aux genoux de Mathilde, ou le jeune et beau Dunois
prenant cong de sa belle, avec son casque et sa guitare. Parmi les
gravures en taille-douce et les lithographies colories, voues au
sentimentalisme  outrance, les planches intitules: _le Dpart_, _le
Retour_, _Heureuse mre_, etc., obtiennent gnralement un beau succs.
_Blisaire_ et _le Soldat laboureur_ sont aussi trs-loin d'tre uss,
en dpit des plaisanteries impuissantes des petits journaux. Le peuple
se moque bien des petits journaux, qui ont la prtention de rgenter
l'esprit franais, et qui ne rgentent que les loustics des brasseries!
La fibre sentimentale domine chez les masses; elles ne se proccupent
que du sujet: quand il les attendrit, il est toujours trait avec
beaucoup d'art. C'est ce qui assure le triomphe des mlodrames, de
certains tableaux du Salon et de certaines romances poitrinaires.

Pour faire contre-poids au genre mlancolique, il y a aussi les
lithographies gouailleuses et gauloises,  l'usage de la partie avance
de la population. Les ingnieuses estampes qui obtiennent le plus de
succs dans ce genre, si minemment franais, sont celles qui
reprsentent trois gros moines, ventrus et bourgeonns comme des
Silnes, attabls  un jeu de cartes devant une demi-douzaine de brocs
monstrueux, et un cur qui, surpris  dner un vendredi, fourre
prcipitamment un poulet sous la nappe, et ne laisse plus voir qu'un
hareng dans son assiette, aux yeux de son visiteur difi.

Assurment ces deux sujets sont beaux: ils ont je ne sais quelle fleur
de raillerie attique, qui doit les rendre recommandables aux
intelligences cultives, et l'on y retrouve toute la force de
dialectique et toute la puissance d'ironie qui caractrisent aujourd'hui
nos immortels hritiers de Voltaire. Il faut, sans nul doute, applaudir
 ces piquantes pigrammes qui entretiennent le feu sacr de la haine
des jsuites chez la nation la plus spirituelle du monde. Oserai-je
ajouter toutefois que je les trouve un peu faibles? Oui, et M. Cayla me
comprendra, j'en suis sr. Dans une autre lithographie, on voit un
capucin qui confesse une jeune fille, en clignant de l'oeil d'un air
malin  l'aveu de certains _pchs mignons_, et en faisant une moue
luxurieuse avec sa bouche lippue. Ceci est dj mieux, sans tre encore
le dernier effort du genre. Toujours la gaudriole fut l'amie de la libre
pense, et il faut qu'elles marchent de concert et se compltent l'une
l'autre pour achever l'mancipation de l'esprit humain, comme l'ont bien
compris Rabelais, Voltaire, Diderot, et l'illustre ami de M. Perrotin,
feu Branger.

Les bazars vendent quelquefois, en outre, des almanachs de l'an pass et
de petits livres au rabais, choisis parmi les plus instructifs, tels que
les _Aventures de Cartouche_ et les _Mmoires de Vidocq_. Leur
population se compose gnralement du marchand, de l'_aboyeur_, et d'un
compre qui choisit avec acharnement, s'extasie avec ravissement, achte
avec discernement, paye longuement et revient frquemment.

 et l sont aussi installes de petites boutiques de comestibles o
l'on dbite des fragments de fromages, des fritures mystrieuses au
grsillement provocateur, au fumet sduisant; des limonades polonaises,
confectionnes avec des dtritus de rglisse et des rsidus de peau de
citron; des crmes  la vanille  un sou la tasse, et des glaces
panaches  deux liards le verre. Gnralement ces cuisines en plein
vent sont desservies par des Arlsiennes ou des Cauchoises, dont les
formes robustes et les bonnets insenss font l'admiration du gamin de
Paris.

Aimez-vous la photographie?--Moi non plus,--comme disait Grassot, dont
on me permettra d'emprunter en cette rencontre le spirituel langage. Je
lui en veux d'avoir multipli outre mesure les formes du laid. Mais si
je n'aime pas la photographie, j'aime les photographes. Je les aime pour
leurs longues barbes, leurs prospectus et leur bonne opinion
d'eux-mmes. Ce sont des artistes mitoyens, ni chair, ni poisson, adors
des bourgeois, et trs-propres  rconcilier l'art avec les admirations
de la masse. Les fruits secs de la peinture, les invalides d'atelier,
les incompris des Salons, ont une consolation toute prte en se faisant
photographes. L'invention de Daguerre est le champ d'asile des
incapacits de l'art. Le mtier est fort commode et fort couru, parce
qu'il peut,  la rigueur, se passer d'tudes et d'intelligence, ce qui
est toujours une condition facile  remplir.

Le plus grand des photographes connus, comme chacun sait, est Nadar, qui
a six pieds de long,--quelques pouces de moins que la girafe. J'en ai
dcouvert un autre dans un rez-de-chausse du nouveau boulevard
Malesherbes,  qui il ne manque, pour tre aussi grand que lui, que ce
qui manque  Nadar lui-mme pour galer la girafe. Ce n'est pourtant pas
son lve: comme mademoiselle Lenormand et le _clbre Moreau_, Nadar
n'a jamais form d'lves. Mais s'il n'a pas d'lves, il a des rivaux,
je l'en prviens, surtout dans cette partie du boulevard de Sbastopol
qui s'tend entre la rue Soufflot et la rue des coles. L sont
entasss, presque en plein air, une dizaine de photographes, tous plus
tonnants les uns que les autres. Je dfie M. Courbet de regarder sans
enthousiasme leurs montres d'exposition. Ils travaillent dans tous les
genres et dans tous les prix. Ce sont eux qui ont cr le portrait  un
franc. Le dernier venu, plus audacieux encore, vient de lancer le
portrait  vingt-cinq centimes, le mme que celui  un franc, dit
l'affiche. C'est un coup d'clat et un coup d'tat, suprieur  celui
qui a illustr M. de Girardin, lorsqu'il cra la presse  quarante
francs.

Ces industriels joignent quelquefois  leur art la vente des faux-cols
et des cravates. Ils font, au besoin, votre silhouette avec du papier
noir dcoup, qu'ils collent sur un fond blanc et qu'ils recouvrent d'un
verre. Ils vous offrent, au rabais, des portraits de Garibaldi et de
mademoiselle Lonie Leblanc, et tout bas,  l'oreille, des vues
stroscopiques, o les amateurs de ces sortes de choses jouissent du
coup d'oeil enchanteur de deux jambes de filles dchausses trois lignes
(ou pouces) plus haut que la police ne le permet.

Les comdiennes des divers thtres de Paris fournissent le principal
aliment de ces _vues_ au stroscope et des galeries photographiques. On
nous les montre dans toutes les postures et sous tous les costumes,
faute de pouvoir nous les montrer sans costumes,--idal suprme dont les
rgisseurs de spectacles et les photographes se rapprochent
sournoisement chaque jour. Puisqu'on les reprsente ainsi, c'est
qu'elles le veulent bien. Non-seulement elles le veulent bien, mais
elles en sont enchantes: cela les popularise, c'est leur gloire, c'est
un triomphe et une conscration. Elles envoient ces images  leurs amis
de coeur et les rpandent dans leur famille. La petite soeur y puise un
noble sujet d'mulation, la mre en pleure de joie, et les camarades en
crvent de jalousie. Pauvres _clowns_ de la publicit, misrables
cratures, mettant toute leur gloire et toute leur me  tre les jouets
banals du public, et rivalisant entre elles avec rage  qui lui sera
servie le plus souvent, en chair et en os, nues par en haut, nues par en
bas, riant, pleurant, grimaant  volont, montrant les dents, tirant la
langue, faisant l'oeil en coulisse, dcouvrant la gorge, cambrant les
hanches, arrondissant la poitrine, en matelotes, en salmis, au beurre
noir,  la crapaudine!

Revenons aux photographes des rez-de-chausse.

Voici une affiche que j'ai copie  la devanture de l'un d'entre eux:

        PHOTOGRAPHIE DES FAMILLES
           X***, _Pimontais_
  MENTIONN PAR _LE SICLE_ DU 19 SEPTEMBRE
          lve de M. Disdri
    PHOTOGRAPHE DE S. M. L'EMPEREUR
 _Rabais de moiti pour MM. les militaires_
   SALON SPCIAL POUR LES NOUVEAUX MARIS
         Portraits instantans
      Ressemblants toute la journe.

C'est simple, mais c'est beau.

Le dpartement des charlatans et saltimbanques est le plus curieux de
tous. On y trouve des femmes  barbe, des veaux  deux ttes, des
sauvages dvorant des carottes crues avec une voracit indomptable, des
phnomnes de tout genre, des nains, des gants, et surtout des femmes
colosses. Tant qu'il y aura des saltimbanques et des badauds, la femme
colosse sera par excellence la grande _attraction_.

Pour ma part je connais actuellement trois femmes colosses sur le
parcours des nouveaux boulevards; je les ai vues, je leur ai parl. La
plus remarquable des trois a dix-huit ans,  ce qu'assure l'affiche, et
cette jeune personne pse 250 kilog. Une annonce mirifique, qui trahit
des intentions trs-littraires, occupe les deux cts de la porte
d'entre:

Venez voir la magnifique gante, ne dans la Nouvelle-Castille, close
comme une fleur des tropiques sur les bords du Guadalquivir, dont les
eaux, semes d'or et d'argent, arrosent les rives enchantes de la belle
Andalousie, et baignent Sville, cette superbe capitale, considre
comme la huitime merveille du monde.

Elle a l'honneur de donner ici ses sances publiques, destines 
toutes les classes de la socit,  tous les ges et  tous les sexes.

La devise de la reine des gantes est _politesse_, DCENCE et SOURIRE!

Au-dessus s'tend une toile superbe, une oeuvre d'art, signe du nom de
Mauclair, le peintre ordinaire de MM. les saltimbanques. Elle reprsente
la reine des gantes en costume de Climne, un ventail  la main, la
robe coquettement retrousse jusqu'au genou, ainsi qu'il se pratique
dans le grand monde, et entoure d'un groupe d'hommes comme il faut, de
belles dames et d'officiers suprieurs, dont les gestes et les attitudes
sont empreints d'une profonde admiration.

Sduit par les sollicitations du pitre, qui a une bonne figure, pleine
de candeur et de conviction, j'entrai. Le pitre me prsenta  la reine
des gantes, qui m'accueillit avec une politesse exquise; il m'assura
d'ailleurs qu'elle avait reu une ducation distingue.

C'est peut-tre elle qui a rdig l'annonce.

Nous tions seuls. Elle me demanda un cigare. Le pitre m'expliqua que le
mdecin lui conseillait de fumer pour maigrir.

Un peu plus loin, le _grand spectacle oriental_ vous offre la
reprsentation de la _Prise de Pkin_.  la porte, un monsieur bien mis,
mais rp, parlant en termes lgants, mais maills de _cuirs_, annonce
le spectacle:

On verra, dit-il avec une fougue entranante, les colonnes se former en
masses serres pour marcher  l'assaut du palais d't. On verra les
murailles s'crouler avec fracas. On entendra le bruit de la trompette
et du tambour, se mariant  la grande voix du canon.

Une chandelle d'un sou et des fuses de deux liards reprsentent 
merveille les bombes et les boulets. L'croulement des murailles se
rsume en deux morceaux de carton disjoints et renverss  l'aide d'une
ficelle; les colonnes serres se composent de quatre soldats et d'un
gnral dcoups tout d'un bloc dans une image d'pinal et colls sur
bois; un bonhomme, poussant devant lui une brouette de papier, montre
en action les travaux de sape et de mine de l'arme franaise; un autre,
s'avanant par soubresauts saccads, figure la fuite du Fils du ciel et
de son peuple. Mais quoi! le propre de l'art le plus lev est justement
de faire beaucoup avec peu de chose. Je ne puis me lasser d'admirer le
gnie du saltimbanque. Vous eussiez donn ces bonshommes, hauts de deux
pouces,  M. Victorien Sardou lui-mme, qu'il et t bien embarrass
d'en tirer parti, tandis que le directeur de ce modeste tablissement,
sans subvention, a trouv moyen d'en faire sortir successivement la
victoire de l'Alma, le sige de Sbastopol, la bataille de Magenta, et
saura, au besoin, quand les comdies guerrires ne donneront plus, en
tirer le drame du _Courrier de Lyon_.

On rencontre mme parfois des spectacles instructifs et utilitaires, par
exemple, ceux des messieurs qui ont invent quelque chose, qui exposent
un nouveau systme d'arostats ou de cabinets inodores.

Il y a quelque temps, un ancien professeur de mathmatiques, de plus
Allemand, exhibait, dans un rez-de-chausse du boulevard de Magenta, le
flteur de Vaucanson, revu, perfectionn et augment: une femme, assise,
avec un larynx en caoutchouc, dou d'une voix qui a une tendue de deux
octaves, comme celle des fortes chanteuses, et excutant toute sorte
d'airs avec le timbre et l'accent, je n'ose dire avec l'intelligence
d'une prima donna. Cette machine a d coter cher, moins cher toutefois
qu'il n'en cote au Conservatoire pour former et  l'Opra pour payer un
premier sujet. Qu'on juge des services qu'elle peut tre appele 
rendre, le jour o les directeurs aux abois auront  lutter contre une
grve des tnors. Ce tube en caoutchouc serait merveilleux pour les
points d'orgue de madame Cabel; et, comme il ne craint pas les courants
d'air, qui empcherait de le faire chanter dans la coulisse, pendant que
M. Mario, si souvent enrhum, se bornerait sur la scne  ouvrir la
bouche et  se livrer  une mimique expressive?

Vous trouverez aussi, parmi les saltimbanques utilitaires, des marchands
de pommades pour les cheveux et d'onguent pour les cors, s'il est permis
de ranger ces artistes parmi les saltimbanques. Vous avez vu sans doute,
boulevard de Sbastopol, un pdicure accompagn d'une femme en chle
jaune et d'un hibou. Une fentre sans vitres leur sert d'encadrement.
Tous trois sont graves, mais le hibou est le plus grave des trois. La
femme se tient droite et regarde les passants, qui regardent le hibou.
Le hibou et le pdicure regardent aussi les passants.

Le pdicure est assis, mais le hibou, comme la femme, se tient perch
tout le jour sur ses pattes. Le pdicure a une physionomie engageante.
De temps en temps, il se lime les ongles et se cure les dents; alors la
foule, toujours amasse devant son talage, le regarde lui-mme avec une
curiosit avide. Une grande pancarte, plante comme une bannire sur le
devant de la scne, reprsente un monsieur trs-distingu, un artiste,
coupant un cor  une dame avec tant de dextrit et de belles faons
que la dame lui sourit d'un air tout  fait heureux. Au-dessous, la
lgende explique que le pdicure a t admis  l'honneur de soulager un
ancien ministre et plusieurs facteurs de la poste aux lettres. Toutes
les dix minutes, le pdicure se lve et frappe la pancarte avec une
baguette; alors la foule regarde la pancarte,--et c'est tout.

Je voudrais bien savoir  quoi pense la femme du pdicure,  quoi rve
le hibou!

On voit que le pittoresque ne perd jamais entirement ses droits. Chass
du plein soleil, il trouve un asile dans les coins. Traqu de rue en
rue, il s'installe au jour le jour dans des abris provisoires, qu'on lui
ferme le lendemain. Il s'accroche partout, et tire parti mme de son
plus cruel ennemi. Comme le livre qui se rfugie entre les jambes du
chasseur, le pittoresque aura prolong sa vie en se prcipitant au coeur
mme de la place, et il aura fait sa dernire apparition et obtenu son
dernier triomphe dans les lieux destins  lui servir de tombeau.




VIII

LES MONUMENTS


Le nouveau Paris a t rempli, bourr jusqu'au bord de monuments dans
tous les styles et dans toutes les dimensions, comme ces jardins
hollandais o leurs propritaires entassent les _curiosits_ par
centaines,--rochers, bassins, grottes, statues, kiosques et cabinets. On
n'a pas seulement trac des squares, perc des boulevards, align des
rues, dblay et gratt les anciens difices; on a lev des palais et
des halles, des glises et des thtres, des hpitaux et des casernes,
des tours, des ponts, des fontaines. On a prpar sur tous les points de
la ville une ample matire aux descriptions des _Guides_, 
l'admiration des provinciaux et  la jalousie des Anglais.

Le premier de ces monuments, par sa date et par son importance, c'est le
nouveau Louvre. Le rgime actuel aura eu la gloire de mener rapidement 
terme, grce  la prcaution qu'il avait prise de supprimer au pralable
tous les obstacles, cette runion des deux grands palais monarchiques,
rve par Henri IV, Louis XIV et Louis-Philippe; rve surtout, comme la
continuation de la rue de Rivoli, par Napolon Ier, dont Napolon III
semble s'tre propos de reprendre tous les projets pour les achever;
dcrte par le gouvernement provisoire, et toujours reste  l'tat
thorique. En cinq ans, moins de temps qu'il n'en faudra pour l'Opra,
l'oeuvre a t dfinitivement acheve. Jetons un coup d'oeil, puisque nous
ne pouvons rien faire de plus dans les limites de ce volume, sur ce
colossal impromptu de pierre et de marbre.

Au point de vue purement artistique, l'entreprise offrait des
difficults spciales, dont il est juste de tenir compte. Le Louvre et
les Tuileries, construits isolment et sans aucune ide de runion
future, ne sont pas situs dans le mme axe: on a dissimul cette
divergence, d'ailleurs peu sensible, par la cration de deux squares
destins  rompre la perspective, mais qui ne peuvent masquer le dfaut
de paralllisme des pavillons centraux qu'en masquant ces pavillons
eux-mmes, et tout au moins une partie des btiments, c'est--dire en
cachant prcisment le coup d'oeil qu'on a voulu produire. Heureusement,
ces squares sont plants d'arbres parisiens, dont le maigre rideau de
verdure laisse de nombreux interstices  la vue. Il fallait trouver, en
outre, pour les constructions nouvelles, une forme qui s'harmonist  la
fois avec l'architecture du Louvre et avec celle des Tuileries, deux
difices btis  des poques diverses et d'un type compltement
distinct, dont les parties mmes, successivement greffes de sicle en
sicle sur le tronc central, prsentent des chantillons de tous les
styles et des traces de toutes les fantaisies.

Cette tche tait de celles qui ne s'improvisent pas, et nous sommes sr
de n'tonner ni M. Haussmann ni M. Lefuel, en constatant qu'ils n'y ont
que fort incompltement russi. Sans doute,  l'aide d'artifices
lmentaires, on a bien pu voiler  et l les diffrences de niveau des
btiments et tourner quelques autres obstacles d'un ordre subalterne;
mais, sur des points plus importants, les dernires constructions n'ont
fait que mettre en relief ces discordances qu'elles devaient attnuer,
et en accrotre considrablement le nombre. Si l'on examine la faade
rcemment leve sur la rue de Rivoli, on s'aperoit que l'architecte,
entran par le dsir de crer un riche vis--vis au Palais-Royal, en a
brusquement chang le style  la partie centrale, dont les panneaux
sculpts, les ornements de la frise et des baies, la riche dcoration,
imite de la fin du seizime sicle, jurent avec la simplicit svre du
reste de la faade. Dans l'aile neuve qui clt  l'ouest, en retour
d'querre, le petit jardin ouvert sur la mme rue, les fentres, sans
cesser de reproduire la forme et les moulures de celles du vieux Louvre,
prennent tout  coup une dimension diffrente, assez sensible pour
blesser l'oeil et briser dsagrablement la perspective. Autant qu'on
peut le deviner sous l'appareil d'chafaudages qui l'enveloppent du haut
en bas comme une carapace, la reconstruction du pavillon de Flore va
ajouter un trait de plus  cette confusion fcheuse. Le gros oeuvre du
btiment, avec ses disgracieux oeils-de-boeuf surmonts de petites
lucarnes de deux ou trois pieds carrs, pareilles  celles d'un grenier,
ne rappelle en rien jusqu' prsent l'architecture de Philibert Delorme,
non plus que celle de Ducerceau. Le pan de galerie neuve adjacent  ce
pavillon ne reproduit pas non plus le type de la galerie du bord de
l'eau, qu'il dborde par une saillie de cinq ou six mtres, en faisant
pour ainsi dire planer sur elle la menace assure d'une dmolition
prochaine[9].

[Note 9: Aujourd'hui, la menace est accomplie. Il parat qu'on avait
conu des craintes sur la solidit de cette galerie; mais ces craintes,
venues  point nomm, et qui font honneur au zle ingnieux de l'dilit
actuelle, ont d se convaincre qu'elles taient singulirement
prmatures, devant ces fondations d'une solidit prodigieuse qui a
oppos une rsistance hroque au vandalisme des pioches et des leviers
conjurs contre elles. En restera-t-on l, du moins? M. Berryer a eu
l'indiscrtion de le demander en pleine Chambre, dans la sance du 28
mai 1864, et l'organe du gouvernement a bien voulu le rassurer, en
affirmant d'une faon solennelle qu'on n'avait pas _actuellement_
l'intention de reconstruire en entier les Tuileries. Cet adverbe a fait
frmir tous ceux qui sont au courant du vocabulaire officiel, et il
suffit de jeter un coup d'oeil sur les derniers travaux pour tre fix
sur la valeur de cette rponse. Tout en professant le respect qui sied
pour les paroles de l'orateur du gouvernement, on peut prdire, sans
crainte de dmenti et sans avoir la prtention de se poser en prophte,
que le nouveau pavillon de Flore exigera un nouveau pavillon de Marsan,
et que la reconstruction de la galerie du bord de l'eau entranera celle
de la galerie qui longe la rue de Rivoli. Nous serons trop heureux si
l'on ne va pas plus loin.]

Il serait facile de multiplier ces observations. Les incohrences que
nous venons de signaler, d'autres encore, dont l'numration ne pourrait
trouver place que dans un travail technique, ne sont pas, comme celles
de l'ancien Louvre, le rsultat naturel de la ncessit des
circonstances et de la diversit des temps; elles sont nes de cette
espce de vagabondage artistique dont toutes les oeuvres architecturales
de ces quinze dernires annes nous offrent le curieux et triste
tmoignage; elles viennent de la prcipitation fivreuse et meurtrire
avec laquelle on veut _bacler_ en trois ou quatre ans la tche d'un
demi-sicle.

Et pourtant ce ne sont l que les moindres griefs de la critique contre
le nouveau Louvre. Elle doit lui adresser un reproche plus grave et qui
porte plus haut. Du centre de la vaste place dessine par le primtre
des deux palais, promenez un regard attentif sur l'oeuvre de Visconti et
de son successeur: ce qui vous frappera tout d'abord, en contraste avec
l'abondance et la richesse des moyens mis en jeu, c'est la pauvret de
l'effet gnral. Si le grand art, suivant la dfinition des matres, est
celui qui produit le plus d'effet avec le moins d'effort, le nouvel
difice est prcisment le contraire du grand art. Cette mdiocrit de
l'effet tient en partie sans doute au peu d'lvation relative de cet
immense paralllogramme de btiments, dont le niveau, suffisant pour la
cour intrieure du Louvre, n'est plus ici proportionn  l'extension du
point de vue; mais elle tient encore plus  l'absence de grandes lignes
architecturales, au manque de style,  la strilit de l'invention
remplace par l'exubrance de la dcoration. Il faut tudier de prs,
fragment par fragment, cette oeuvre de dtails, sans chercher 
l'embrasser dans l'harmonie d'un coup d'oeil d'ensemble. Il y a trop
d'arabesques, de colonnes, d'acrotres, de statues, de bas-reliefs, de
cariatides (un ornement que nos architectes prodiguent aujourd'hui sans
mesure et souvent  faux): plus l'art est lev, plus il est sobre de ce
faste dcoratif, dont l'abus ne sert qu' prouver son impuissance et
l'touffe au lieu de l'aider. Avec une simple ligne, gracieuse ou
svre, il en dit plus qu'avec toutes ces pompes amollies de la
dcadence, avec cet talage thtral qui fait ressembler le nouveau
Louvre  un dcor d'opra, auquel il manque seulement, pour produire
toute son impression, d'tre clair par un jet de lumire lectrique.

D'aprs le rapport de M. le ministre d'tat, qui numre scrupuleusement
les kilogrammes de fonte, les mtres cubes de bton, les mtres carrs
de zinc et de peinture  l'huile absorbs par cet immense ouvrage, il y
a deux cent soixante et un morceaux de sculpture rpartis dans les
nouvelles constructions. C'est assurment la moiti de trop, pour le
moins, si l'on en veut retrancher tous ceux dont l'effet est nul ou
contraire au but qu'on se proposait. Ces longues files de statues, par
exemple, qui s'alignent au-dessus des portiques,  l'aplomb de chaque
colonne, crasent l'architecture par leur masse, et, pour peu qu'on les
examine  distance, elles confondent leurs profils sur la muraille du
fond et se drobent  la vue. Le luxe dpasse surtout la mesure dans les
trois pavillons en avant-corps qui coupent chacune des faades neuves,
et il est rendu plus sensible encore par le contraste avec les grandes
surfaces planes et nues des galeries intermdiaires. L, comme dans la
partie centrale de la faade sur la rue de Rivoli, ce ne sont que
festons, ce ne sont qu'astragales. Le regard monte de la base au sommet
sans pouvoir trouver un point de repos, pas mme sur les toits, dont
les artes se cachent sous des ouvrages en plomb repouss, d'un travail
compliqu et minutieux, et dont les lourdes et bizarres chemines
forment  elles seules autant de monuments fantastiques du got le plus
extravagant. Cette ornementation implacable, en fatiguant l'oeil par son
blouissement banal et continu, finit par blesser cruellement le got.
On se sent noy, perdu, dsorient devant cette profusion inoue, qui
ne vous laisse mme plus la facult de discerner les nuances; et, pour
ma part, au sortir de cet examen, je me suis surpris plusieurs fois 
contempler avec bonheur les grandes murailles blanches des plus humbles
maisons voisines.

L'architecte a donn  son oeuvre la toilette excessive d'une parvenue.
On a envie de lui appliquer le mot de ce peintre ancien  son confrre:
N'ayant pu la faire belle, tu l'as faite riche. Il n'y a pas trace
d'une ide leve, ni mme d'une ide, dans cet ambitieux tapage de
dtails qui, considrs isolment, ne sont point sans mrite, mais ne
semblent se runir que pour se nuire l'un  l'autre, et que je
comparerais volontiers  ces concerts  grand orchestre o nulle phrase
mlodique ne se dgage du dluge de notes et du fracas des instruments,
o la sonorit de la musique tonne les sens, et ne dit rien  l'esprit
ni  l'me. L'art a perdu l une de ces occasions solennelles comme il
ne s'en rencontre pas deux en un sicle, mme avec des prfets tels que
M. Haussmann. Le nouveau Louvre est grand par l'tendue, il ne l'est
point par la pense ni par le style. Il demeurera, aux yeux de la
postrit, comme le type colossal du mauvais got, a pu dire M. de
Montalembert, avec une svrit qui n'est que de la justice. Un
douloureux sentiment s'empare de l'observateur  l'aspect de tant de
talent, d'habilet, de zle et de dpenses prodigus en pure perte, d'un
si vaste dploiement de forces pour aboutir  un si maigre rsultat. Que
l'administration se vante de la merveilleuse rapidit de cette immense
improvisation, qui suffit, en effet,  justifier bien des tonnements,
c'est son droit; mais le ntre est de lui rpondre par le mot d'Alceste:
Le temps ne fait rien  l'affaire,--ou par le vers du pote:

     Le temps n'pargne pas ce qu'on a fait sans lui.

Je ne sais si mes lecteurs se souviennent encore du sujet propos par
l'Acadmie des Beaux-Arts, lors du dernier concours d'architecture pour
le prix de Rome, et de la manire dont les lves l'avaient trait. Il
s'agissait du _plan d'un escalier principal pour le palais d'un
souverain_, matire pleine d'actualit en prsence de la reconstruction
d'une partie des Tuileries. Sans doute, la maison pure et simple n'est
pas admise  l'Acadmie, qui ne connat que les palais, ou tout au plus
les maisons romaines, comme celle du prince Napolon: il tait permis
toutefois de voir dans ce programme une avance et une galanterie, dont
elle a t bien mal rcompense par le dcret du 15 novembre. En se
bornant  demander un escalier, l'Acadmie avait fait acte de prudence.
Par le luxe innarrable de dorures, d'arabesques et de statues que les
jeunes lves, dj rompus aux traditions prsentes, avaient dploy
dans ce fragment, on pouvait juger sans peine, mais non sans effroi, de
ce qu'ils auraient mis dans un palais tout entier. Impossible de se
conformer plus scrupuleusement au programme, qui recommandait, avec une
sollicitude nave, d'y prodiguer toutes les magnificences de l'art. Quel
escalier, bon Dieu! Non, les palais cyclopens de Ninive et de Babylone
n'en avaient point de pareil. Instinctivement, le regard cherchait au
bas des marches la reine Smiramis, monte sur son lphant blanc. Le
fameux grand escalier du Louvre, o Percier et Fontaine avaient tenu 
se surpasser, et dont le plafond tait le chef-d'oeuvre d'Abel de Pujol,
cet escalier modle qu'on a tout simplement dmoli, comme s'il se ft
agi d'une cloison, pour oprer un changement de distribution intrieure,
et paru digne  peine d'une chaumire  ct de ces conceptions
gigantesques. M. Haussmann a mis le trouble et le vertige dans
l'imagination de ces jeunes gens, dont le dvergondage architectural
avait de quoi faire dresser les cheveux sur la tte aux membres de la
commission municipale, s'il leur reste encore des cheveux.

D'aprs le plan de Perrault, lorsqu'il eut lev la colonnade du Louvre,
l'glise Saint-Germain-l'Auxerrois devait disparatre pour laisser le
champ libre  une vaste place. Ce temps n'avait gure plus de respect
que le ntre pour l'antiquit nationale, et la _barbarie_ gothique en
particulier choquait toutes ces intelligences prises de la noble
rgularit grecque. Aujourd'hui que la passion de dgager les monuments
ne connat plus de limites, on pouvait craindre que l'administration ne
se souvnt du projet de Perrault. Un louable scrupule l'a fait reculer.
Mais, aprs avoir si gnreusement sacrifi l'une de ses manies, elle
s'est ddommage en donnant pleine carrire  l'autre: celle de
l'alignement. Elle a cru dissimuler le dfaut de paralllisme de
l'glise avec le palais, parce qu'elle l'a report sur une construction
neuve qui ne fait, en le rptant, que l'accentuer davantage. Elle a
voulu crer un pendant  un temple gothique avec une mairie, sans tenir
compte de la diversit des sicles ni de celle des destinations, ou
plutt en tchant de les combiner en un compromis barbare et monstrueux,
qui reste absolument sans excuse aux yeux du bon got et du bon sens. Ce
que je vais dire ressemble  un blasphme artistique, et pourtant je le
dis sans hsiter: mieux valait encore reprendre le plan de Colbert et de
Perrault, et raser l'glise, que de la dshonorer par cette hideuse
association; que de lui river, en guise de boulet, cette copie btarde
et drisoire, o l'on a mari de force le seizime sicle avec le
treizime, fait de la Renaissance avec les formes et les lignes du style
gothique, du gothique en supprimant l'ogive, et qui reproduit son modle
avec la fidlit gravement bouffonne d'une caricature enfantine.

Une tour, ou plutt une quille de pierre, mlange incomprhensible et
prtentieux de tous les styles, et dont on cherche en vain la raison
d'tre, sert de trait d'union entre ces deux monuments qui, suivant le
mot de J.-B. Rousseau, hurlent d'effroi de se voir accoupls. Cela fait,
l'administration, saisie d'un mouvement de remords et de honte, s'est
empresse de planter au devant cinq ou six ranges d'arbres pour en
cacher l'aspect; mais, par une contradiction fcheuse, elle va placer
dans la tour, sans doute pour qu'elle serve  quelque chose, un carillon
dont le tort sera de forcer les passants  lever la tte et  regarder
le beffroi en entendant le concert.

Je ne crois pas que jamais l'architecture publique ait rien produit qui
puisse rivaliser de ridicule et d'extravagance avec cette tour et cette
mairie, devant lesquelles l'imagination recule confondue, et qui
dsarment la critique  force de la dconcerter. Mais ce n'est pas sur
l'architecte qu'il faut faire retomber la responsabilit de cette
conception. Je plains, je ne condamne pas cet instrument quasi-passif,
charg de la besogne matrielle, et responsable d'une oeuvre qui n'est
point la sienne. Il n'y a plus aujourd'hui d'architecture artistique; il
n'y a qu'une architecture d'tat, la contre-partie de ce journalisme
officiel qui signe ses articles et ne les crit point. L'ide premire
appartient videmment  l'administration, et il tait impossible qu'elle
aboutt autrement. Que peut faire un malheureux artiste  qui l'on
demande, c'est--dire  qui l'on impose d'excuter, en quelques mois,
une _mairie renaissance_, en la copiant sur une _glise gothique_?
Vitruve lui-mme ne s'en ft pas tir. Il est vrai qu'en pareil cas on a
la ressource de s'abstenir; mais c'est un parti extrme qu'il serait
cruel d'exiger des architectes, dans leurs rapports avec la ville de
Paris. Nous pousserons la charit envers l'homme de talent qui a d
passer sous ces rudes fourches caudines de l'ide municipale, jusqu'
couvrir son nom d'un voile pudique et compatissant.

Malgr ses normes, ses lamentables dfauts, le nouveau Louvre, par la
richesse et l'agrment de quelques parties, par le talent de dtail
qu'on y trouve, reste le chef-d'oeuvre des travaux entrepris depuis
douze ans  Paris, et il brille comme un soleil au-dessus des autres
palais qu'on nous a construits dans le mme intervalle.

Que dire, par exemple, du palais de l'Industrie, ce grand btiment
lourd, monotone, d'une architecture massive et froide,  peine varie
par des pavillons sans relief et sans style? De quelque endroit qu'on
l'examine, il produit, au milieu des arbres de cette royale promenade,
l'effet d'une immense cage de pierre et de verre dpose sur le sol, en
attendant qu'on l'emporte. Tant qu'il tait destin  recevoir seulement
les produits industriels, on pouvait lui trouver un caractre de
solidit et de gravit suffisamment appropri  son but; mais, en dpit
du titre que l'habitude lui conserve, c'est aujourd'hui l'difice o
l'art tient chaque anne ses assises, et il ne rpond pas  la grandeur
de cette destination.

Ce malheureux palais a t si mal conu que le but qu'on s'tait propos
en le crant est justement celui pour lequel il est le moins propre. Il
peut servir, et, en ralit, il sert  toute sorte d'usages, sauf 
celui-l. Habituellement il est vide et ne semble avoir t construit
que pour loger son jardin. Dans les intervalles des expositions de
beaux-arts, les orphons y donnent des concerts; on y organise des
banquets, des assembles, des expositions de fleurs; on y met des
chevaux, des porcs, des brebis ou des volailles grasses. C'est un local
pour tout faire, comme la grande salle de Lemardelay ou de l'Htel du
Louvre. Mais quand il s'agit d'une exposition de l'Industrie, comme
celle qui se prpare pour l'anne 1867, on s'aperoit que ce Palais de
l'Industrie ne peut servir  rien, et qu'il faudra en lever un autre 
ct, en couvrant de btisses provisoires tout le Champ de Mars.

Le nouveau Palais, ou plutt la nouvelle faade du Palais des
Beaux-Arts, sur le quai Malaquais, ne rpond pas davantage  son but. Ce
pourrait tre aussi bien, sinon mieux, celle d'un grenier d'abondance.
M. Duban s'est proccup avant tout de choisir un motif architectural
qui puisse, selon les ncessits de l'avenir, s'tendre, en se
rptant, par une simple juxtaposition  droite et  gauche, de telle
sorte que l'unit de l'ensemble n'ait point  souffrir de raccords
disparates. Mais,--sans s'arrter plus qu'il ne faut  une oeuvre
secondaire, qui n'est aprs tout qu'une faade latrale, l'entre d'une
annexe,--il est impossible d'y reconnatre un style nettement dtermin,
et l'on est en droit de lui reprocher la pauvret de l'ornementation, le
peu de caractre de l'ensemble, la singulire gaucherie de ces vastes
baies, dont les plus larges dominent les plus troites, et de ces
normes oeils-de-boeuf aligns au sommet, d'o ils crasent les tages
infrieurs sous leur poids. Comme la cariatide, l'oeil-de-boeuf est en
grande faveur aujourd'hui, et l'on sait le dsastreux effet qu'il
produit encore dans la grande salle des tats au Louvre, ce _hangar_
splendide et difforme, sorte de joujou grandiose et inutile, qu'on ne
peut que montrer, sans pouvoir s'en servir. Faut-il voir dans ce double
triomphe une de ces lois de l'art qui sont fondes sur la secrte
logique et le mystrieux symbolisme des choses?

Puisque nous sommes sur la rive gauche de la Seine, nous ne la
quitterons pas sans avoir visit la fontaine Saint-Michel: triste
visite, que nous abrgerons. Ce monument, difi  grand labeur, dans
des proportions colossales, sur le plus beau boulevard du nouveau Paris,
n'est qu'un immense avortement artistique, devant lequel l'esprit le
plus indulgent se sent frapp de surprise par la disproportion vidente
de l'effort et du rsultat. Toutes les splendeurs de la dcoration n'ont
mme pu sauver la mesquinerie du premier aspect. La faute en est un peu,
nous le reconnaissons, au parti pris d'adosser la fontaine  une maison
construite dans des conditions dfavorables, dont il a fallu subir la
dure tyrannie. videmment, M. Davioud a t mis au supplice par cet
norme btiment, qu'il n'a pu parvenir  masquer en entier: l'lvation
de la toiture lui a command celle du dcor, et les deux aigles de plomb
n'ont t plants aux deux extrmits de ce terrible toit  plans
convexes que pour le rattacher tant bien que mal au monument; mais rien
n'a pu cacher la longue et prosaque perspective des fentres, des
lucarnes et des tuyaux de chemine qui semblent converger au groupe de
l'archange saint Michel. L'absence de soubassement de la fontaine, qu'on
n'a mme point rehausse sur un socle pour aider au coup d'oeil, et dont
le bassin infrieur domine le trottoir de trente centimtres  peine,
lui donne une paisseur uniforme dans toute son tendue; et,  la voir
ainsi plaque et comme crase contre le mur, on la prendrait de loin
pour une de ces couvertures en carton gaufr, si fameuses dans les
distributions de prix des coles primaires.

Ce ne sont l toutefois que des explications secondaires: il faut
chercher les principales dans la scheresse et l'incohrence de
l'invention. Incohrence, c'est le nom de la fontaine Saint-Michel.
Comme presque tous les monuments du nouveau Paris, et  un plus haut
degr encore, elle rvle l'absence d'une conception forte, d'une ide
dominante et suivie. On dirait une juxtaposition de pastiches divers,
composs isolment par cinq ou six artistes, et souds ensuite l'un 
l'autre. Autant de parties, autant de styles: ici du grec, l du romain,
ailleurs de la Renaissance et du dix-septime sicle. Autant
d'ornements, autant d'ides sans lien et sans harmonie. Du moins ne
puis-je deviner par o le groupe de l'archange terrassant le dmon,
centre et point de dpart du monument, se rattache aux petits Amours
enguirlands de la frise et aux mythologiques Chimres qui flanquent les
vasques infrieures; quel est le lien invisible des abeilles, des aigles
du fatage, des boucliers de bronze aux armes impriales, avec les
cartouches marqus des initiales de Saint Michel et des insignes du
vieil ordre monarchique institu par Louis XI?

On a voulu suppler  la richesse de la conception par celle de
l'excution, en poursuivant la varit par l'emploi hasardeux des
matriaux multicolores; on n'est arriv qu' la bariolure, sans parler
des graves inconvnients qu'entrane, pour la proportion apparente des
objets, le dfaut d'accord et d'harmonie dans ces teintes diverses. Si,
par exemple, les quatre colonnes qui encadrent la niche centrale
paraissent  la fois si maigres et si lourdes, il ne faut pas
l'attribuer seulement aux dimensions disproportionnes de leurs bases et
de leurs chapiteaux, mais  la faon disgracieuse dont le marbre blanc
vein des deux extrmits se relie au marbre rouge des fts.

Une fois l'oeuvre termine, l'administration s'est aperue de ces
disparates: il tait un peu tard, mais elle va si vite qu'elle n'a
jamais le loisir de s'en apercevoir auparavant. Alors elle a entrepris
les ratures et les corrections qui ont paru le plus indispensables. Elle
a supprim les anges qui menaient les Chimres en laisse; elle a
remplac, a l'attique, les plaques de marbre de diverses couleurs par
une frise symbolique, reprsentant de petits gnies qui jouent dans de
vastes rinceaux. Mais c'est la fontaine tout entire qu'il et fallu
reprendre de fond en comble.

On ne refait point un pome manqu en y changeant quelques vers et en y
corrigeant deux ou trois solcismes.

Ces checs rpts, qui semblent le dernier mot de toutes les
entreprises de l'administration urbaine, tiennent d'abord  la
prcipitation de sa marche, comme nous l'avons dit, car rien ne
s'improvise moins que la puret du style, l'harmonie des lignes, et
cette beaut d'ensemble qui rsulte de la varit dans l'unit; mais ils
tiennent aussi  l'absence de principe,  l'immixtion continuelle de
l'idal administratif, tantt absolu comme un systme, tantt ondoyant
et divers comme un caprice, dans l'idal artistique, qu'il modifie et
ptrit  son gr,-- l'intervention vidente de conceptions et de
volonts contradictoires dans chaque monument public.

Le lecteur ne connat peut-tre pas la longue filire par o doit passer
tout projet avant d'arriver  son excution, et l'interminable
hirarchie d'architectes sectionnaires et divisionnaires, d'inspecteurs,
de commissions, qu'il doit escalader degr par degr, au hasard de
laisser un lambeau de l'ide primitive  tous les pas de cette marche
laborieuse. L'artiste choisi fait d'abord un plan pralable, accompagn
d'un devis sommaire, d'aprs les instructions qu'il reoit d'un chef de
bureau, et en se conformant aux indications gnrales, aux dimensions et
 la forme du terrain concd, aux conditions matrielles traces par
l'administration, qui n'est pas prcisment et qui n'a pas mission
d'tre un corps artistique. Il le soumet  l'un des architectes chargs
de la direction particulire des difices. Quand tous deux sont
d'accord, et il faut bien que le premier finisse toujours par tomber
d'accord avec le second, l'avant-projet va  l'architecte en chef de la
ville de Paris, qui l'examine et le modifie encore pour son propre
compte. Quand tous trois sont d'accord, il passe au conseil des
architectes, qui fait lui-mme ses observations et ses retouches. Puis
il arrive au prfet, qui recommence l'examen, indique des modifications
nouvelles, ou approuve. C'est alors seulement qu'est trac le projet
dfinitif, qui repasse par la mme filire pour y subir derechef les
mmes preuves, et finit, aprs cette odysse dont Ulysse et t
jaloux, par aborder au rivage de la commission municipale, qui alloue ou
refuse les fonds. Il faut lui rendre cette justice qu'elle ne les refuse
jamais.

Et je n'ai indiqu que les tapes officielles, qui parfois se
compliquent de quelques autres. Qui oserait, par exemple, refuser au
chef de l'tat le droit d'intervention et de dcision souveraine, mme
lorsque les travaux sont en cours d'excution? Ce droit, il l'a, et il
en use; il n'est pas besoin de dire que ce n'est jamais que pour le plus
grand bien de l'art: on nous l'a souvent assur, et nous ne commettrons
point la mesquine impolitesse de le mettre en doute.

Mais,--en dehors, bien entendu, de cette dernire intervention, purement
facultative,--il n'en est pas moins vrai que cette longue filire, qui
semblerait devoir tre une garantie, n'est le plus souvent qu'une gne.
Le projet soumis au vote bienveillant de la commission municipale
n'entre au port que comme ces vaisseaux radoubs, qui ont t contraints
de relcher ici pour refaire leur carne, l pour acheter de nouvelles
voiles, plus loin pour reconstruire leur grand mt, ailleurs pour
remplacer leur quipage. Modifi par l'un d'aprs ses fantaisies et ses
prfrences personnelles, par l'autre d'aprs ses ides et ses
traditions d'cole, tir au romain par celui-ci, ramen au grec par
celui-l, nuanc d'assyrien par un cinquime, subissant le contre-coup
de toutes les volonts contradictoires, de toutes les variations qui
surviennent dans les conditions matrielles, dans les chiffres de la
somme et les proportions du terrain allou, il ne garde plus rien de
l'esprit qui l'a conu. Ah! que nous comprenons bien le gmissement de
l'une des plus dplorables et des plus illustres victimes du systme,
qui s'criait un jour en parlant de son monument: Je ne puis me
rsoudre  passer devant. Toutes les fois que mes affaires me conduisent
de ce ct, je baisse la tte et je fais un dtour.

Le principal personnage de cette hirarchie artistique, le seul matre,
ce n'est pas l'architecte en chef, c'est le prfet de la Seine: il
serait naf de dmontrer cet axiome, et non moins naf de s'en tonner.
Ainsi, l'abus de la direction administrative finit par anantir toute
direction artistique, et, sur ce point du moins, l'excs de la
centralisation nuit  l'unit. C'est par l que s'expliquent, d'une
part, l'aspect dcousu de tant de monuments; de l'autre, le retour
permanent, par-dessus toutes ces fantaisies qu'il absorbe et recouvre de
sa domination, de ce style neutre, impossible  dfinir, mais
reconnaissable au premier coup d'oeil, que la postrit baptisera le
style Haussmann, comme on dit le style Louis XIV et le style Pompadour.

De la fontaine Saint-Michel, il n'y a, pour arriver  la place du
Chtelet, que la Seine  franchir, en passant entre le Palais de Justice
restaur et le nouveau Tribunal de commerce. Arrtons-nous un moment
devant ce dernier, pour contempler le dme qui semble pouss comme une
superftation bizarre sur le toit de cet difice juridique, o il ne
peut avoir d'autre but que de masquer la courbe du boulevard Sbastopol
et de clore dignement la perspective. L'histoire de cet ornement
postiche, plaqu aprs coup sur un monument qui n'en avait que faire,
serait curieuse et instructive  tous gards. Un jour, je suppose, M. le
prfet a vu une photographie reprsentant le dme de l'htel de ville de
Brescia: il est charm de ce petit morceau; il appelle l'architecte et
lui ordonne de l'adjoindre  son plan. Mais ce dme ne rpond nullement
au caractre de l'difice, et ne s'harmonise pas avec le systme que
j'ai adopt. L-bas il est parfaitement  sa place, ici il fera
disparate, et il faudra inventer tout un appareil de raccords
disgracieux pour parvenir  asseoir sur la toiture ce supplment
inattendu qui va tout gter.--C'est gal: le dme me plat, il rpond
bien  la gare de l'Est qu'on aperoit  l'autre bout de l'horizon. Je
veux le dme. Et l'architecte met le dme.

Encore une fois, est-ce  lui qu'il faut s'en prendre, et aurons-nous
le courage de le blmer?

Par le percement du boulevard de Sbastopol et de l'avenue Victoria,
comme par le prolongement de la rue de Rivoli, la place du Chtelet est
devenue une sorte de vaste carrefour ouvert aux quatre vents du ciel,
qui laisse fuir le regard de tous les cts et n'a, pour ainsi dire,
point d'enceinte. Monuments et boulevards semblent s'tre donn
rendez-vous sur ce chtif emplacement, peu digne d'un tel honneur. Au
centre trne la fontaine de la Victoire, qu'on a alourdie par
l'adjonction d'un maussade pidestal orn de sphinx, moins alourdie
toutefois que la fontaine des Innocents, qui,  force de rparations et
de restaurations, en est venue  tre mconnaissable. La fontaine du
Chtelet a eu son heure de popularit, le jour o une ingnieuse et
puissante machine l'a transporte, debout,  douze mtres de sa
situation primitive, puis exhausse sur son nouveau pidestal,
absolument comme le cdre de la butte Mortemart au bois de Boulogne. Les
pessimistes chagrins qui nient le progrs du temps prsent ne nieront
pas du moins celui de nos machines, capables de transfrer la colline
Montmartre sur la place de la Concorde, au premier signe de M. le
prfet, pour en faire le centre d'un square ou la base de l'oblisque.

De chaque ct se dressent deux thtres, dus encore  M. Davioud, l'un
des plus coupables, ou tout au moins des plus compromis, parmi les
ministres ordinaires de M. Haussmann. Ces btiments tranges, qui ne
ressemblent  rien de connu, affichent la prtention de crer un nouvel
ordre d'architecture, non encore class jusqu' prsent dans les
_Traits_ et les _Manuels_ sur la matire. Ce sont des thtres; on ne
sait ce qui les empcherait d'tre des bazars ou des marchs couverts.
Sauf quelques ornements des faades, rien n'y indique et n'y caractrise
leur but. Les deux difices, vus en bloc, sont jets dans le mme moule,
et reproduisent le mme aspect,  la fois bizarre et massif. Un
pristyle perc de cinq arcades en plein cintre, immdiatement surmont
d'un foyer dont la disposition extrieure rpte celle du
rez-de-chausse, puis d'un second foyer-terrasse, et le tout couronn en
retrait par un attique perc de lucarnes rondes, que domine un toit
convexe  pans coups, semblable au couvercle d'une gigantesque bote,
telle est la physionomie gnrale de ces monuments. On dirait que chacun
d'eux en renferme un second, qui a fini par briser son enveloppe en
soulevant la tte.

Au thtre du Cirque, le premier tage, qui forme galerie, allie  son
arcature classique je ne sais quelles ambitieuses rminiscences du style
oriental, qui tranchent d'une faon singulire sur le caractre gnral
de l'difice. Cette faade est, du reste, la moins lourde des deux. Mais
au Cirque, comme au Thtre-Lyrique, les cts et le derrire,
entirement nus, prsentent tout juste l'aspect harmonieux et grandiose
d'une caserne.  dfaut de lignes architecturales plus savantes et plus
varies, n'et-on pu du moins gayer de quelques dcorations accessoires
ces longs murs et cette interminable srie de fentres, dont la
simplicit outre jure avec la destination des salles comme avec la
physionomie monumentale de la faade,  laquelle tout le reste a t
sacrifi? Il y a ici, de la part de l'dilit parisienne, une de ces
contradictions bien propres  drouter la critique, qui, si elle ne peut
parvenir  goter les travaux du Paris moderne, voudrait du moins en
saisir l'esprit gnral, et cherche de bonne foi  les comprendre et 
s'en rendre compte.

Par une autre contradiction, dont je ne me charge pas de trouver le
motif, M. le prfet, qui partout ailleurs ne recule devant aucune
dpense pour dblayer et isoler les salles de spectacle, comme il vient
de faire pour le Thtre-Franais, s'est appliqu  entourer le Cirque
d'un cordon de maisons particulires, destines  des cafs,  des
boutiques,  des htels garnis, et d'un caractre si peu architectural,
que,  peine bties, il a fallu se mettre en frais considrables pour
dissimuler leur dplaisante apparence, en attendant peut-tre qu'on les
supprime. Il et t plus simple de ne pas les btir. L'administration
aura t prise cette fois d'un de ces accs d'conomie qui saisissent de
temps en temps les prodigues, et leur font mettre de ct un bout de
chandelle au moment mme o ils jettent les billets de banque par la
fentre. Ou peut-tre a-t-elle voulu apporter un lger temprament  un
tat de choses auquel elle aura largement contribu pour sa part, et
interrompre par quelques maisons habites cette longue ligne d'difices
et d'tablissements publics, qui, prolonge  droite et  gauche sur
presque toute l'tendue des quais, a pour consquence naturelle d'en
dtruire l'animation, d'en faire la nuit des endroits particulirement
dserts et dangereux, et d'isoler les deux rives de la ville en reculant
leurs points de contact.

L'instinct populaire, si apte  dcouvrir du premier coup le dfaut
saillant d'une oeuvre, celui par o elle touche au ridicule, et  le
rsumer d'un mot, a trouv une mtaphore trivialement pittoresque pour
exprimer son jugement sur les thtres de la place du Chtelet. Il les a
compars  deux grandes malles de voyage, comme il a compar  un
huilier colossal le groupe form par la mairie Saint-Germain-l'Auxerrois
et la tour qui l'unit  l'glise. En regardant ces difices  quelque
distance, il est impossible de n'tre pas frapp par la justesse de ce
verdict du suffrage universel appliqu  l'art.

De tous les autres thtres rcemment construits, celui de l'Opra, si
je ne me trompe, est le seul auquel l'administration ait pris part, le
seul aussi qui mrite de nous arrter. Par une mesure excellente, 
laquelle on ne perdrait rien de recourir plus souvent, le projet a t
mis au concours, et, malgr l'insuffisance du dlai, une avalanche de
plans de bonne volont a rpondu  l'appel. M. Haussmann n'a qu'
frapper du pied la terre pour en faire jaillir des lgions
d'architectes. Parmi tant de vtrans chevronns, c'est un jeune lve
de l'cole de Rome qui a remport la palme. Nous ne pouvons juger encore
directement son oeuvre, qui commence  peine  sortir de terre, et 
dessiner ses premires assises,  quelques pieds au-dessus du sol;
mais, autant qu'il est permis de se prononcer d'aprs le plan en relief
expos  l'un des derniers Salons, il nous semble que les qualits et
les dfauts en sont  peu prs les mmes que ceux du nouveau Louvre,
c'est--dire la richesse des dtails pousse jusqu' l'excs, et leur
varit, jusqu'au dcousu. Tout en louant la science et l'habilet
incontestables dont l'architecte a fait preuve, et qui mettent son oeuvre
au-dessus de la plupart des autres monuments du Paris imprial, on y
voudrait une plus grande sobrit d'ornementation, des lignes plus
simples et plus suivies, une plus puissante unit. Le portique, trop
troit, semble ajout aprs coup au corps de l'difice, au lieu d'en
tre le point de dpart, et il prend un caractre subalterne devant le
dveloppement des riches et lgants pavillons qui ornent les faades
latrales. M. Ch. Garnier a cru devoir accuser extrieurement les trois
grandes divisions du thtre: l'emplacement des foyers, par un pristyle
et une terrasse; celui de la salle, par une coupole crase, qui la
couvre sans la dominer; celui de la scne, par un immense fronton
triangulaire qui forme le point culminant. Mais cette disposition offre
quelque chose d'incohrent et de morcel qui droute le regard, et il y
a surtout une bizarrerie assez malheureuse dans ce fronton rejet 
l'arrire-plan et prcd d'une coupole, au-dessus de laquelle il plane,
par une transformation imprvue de toutes les conditions habituelles de
l'art. Ce serait ici le cas de rappeler  M. Garnier un proverbe
populaire, qu'il connat aussi bien que moi.

Les exigences du programme, la ncessit d'isoler les uns des autres les
nombreux services de ce monument colossal, depuis les entres du public
et des abonns jusqu' celle de l'empereur; de relier au thtre les
magasins d'accessoires et toutes les ressources d'une administration
monstre, l'ont conduit  ces placages plus ou moins dissimuls, qui
rompent l'harmonie de l'oeuvre, et ressemblent  des excroissances
parasites et mesquines accroches aux flancs de l'difice. On pardonnera
surtout beaucoup  l'architecte pour peu qu'on n'oublie pas la nature
et la multitude des conditions qui lui taient imposes, en dehors mme
des ncessits du programme, et les exigences contradictoires qu'il
devait concilier dans son plan. Imposer  un thtre outre ses magasins
et ses ateliers, outre des remises couvertes pour les quipages et un
grand corps de garde, lui imposer jusqu' des curies de trente chevaux
pour l'attelage de Sa Majest et pour son escorte, c'est vraiment
pousser la centralisation trop loin, et vouloir absolument faire du
nouvel Opra un gigantesque pot-pourri architectural.

Est-il bien sr aussi, malgr la garantie du concours, que l'oeuvre
primitive soit reste  l'abri de toute modification ultrieure, qu'elle
ait pu se drober entirement  l'action de la fameuse filire? N'a-t-on
impos, je veux dire conseill  l'artiste aucune de ces amliorations
dsastreuses qui, de progrs en progrs, finiraient par substituer le
plan de la Bourse  celui du Parthnon? Si on me l'affirme, je tcherai
de le croire.

Le nouvel Opra s'lve sur une place videmment trop petite.
L'administration a cette fois conomis le terrain, pour regagner une
parcelle des trente millions, sans parler des supplments, que lui
cotera ce palais de la musique et de la danse. Le Grand-Htel encombre
de sa masse gigantesque les abords triqus du thtre. Pendant sa
construction, le bruit courut, on s'en souvient, que l'dilit se
repentait de l'avoir laiss btir, et qu'elle voulait l'abattre. Il n'y
avait l rien que de trs-vraisemblable et de trs-conforme  la
tradition. Un moment les maons arrtrent leurs travaux, et le
Grand-Htel, mlancolique comme une ruine dans ses murs inachevs, resta
suspendu entre son berceau et sa tombe. Tout s'est born  une
modification du plan primitif de la Socit, qui n'a fait, pour ainsi
dire, que mettre plus en relief l'insuffisance de la place en y ajoutant
une irrgularit choquante. Aujourd'hui qu'il est en pleine activit et
en pleine splendeur, nous allons voir si l'administration se dcidera 
le racheter, en tout ou en partie, pour le dmolir. Cela lui coterait
quelques millions de plus qu'alors[10]; mais qu'est-ce que trois ou
quatre pauvres millions pour elle, qui a dj mani des milliards? Une
goutte d'eau dans l'ocan. En vrit ce ne serait pas payer la leon
trop cher, si elle devait lui profiter.

[Note 10: Depuis que ceci est crit, j'ai lu dans quelques journaux
qu'en effet on venait de s'aboucher avec les propritaires du
Grand-Htel pour leur acheter le droit de dmolir l'angle du btiment
qui masque l'Opra, et qu'on tait arrt par le prix effrayant qu'ils
en demandent. Il est  croire que ce temps d'arrt ne sera pas long.]

Mais cela ne suffit point. Mme en agrandissant la place, l'Opra
resterait sans perspective, puisqu'on s'est avis trop tard qu'il ne se
trouve pas dans celle de la rue de la Paix. Pour lui en crer une et
dblayer le point de vue, on n'a rien trouv de mieux que de percer deux
nouvelles voies qui vont dboucher en face de lui sur le boulevard, car
c'est l videmment le seul but, la seule explication possible de ces
rues, auxquelles on a voulu, par pudeur, attribuer l'intention assez
plaisante de mettre en rapport la Bourse et le Thtre-Franais avec
l'Opra. La Bourse!... certes, je n'ignore point les rapports naturels
qui existent entre le 5 pour 100 et le foyer de la danse, mais la Bourse
fonctionne de jour et l'Opra de nuit. Le Thtre-Franais! Je cherche
en vain  qui pourra servir cette voie de communication entre les deux
spectacles, puisque ceux qui iront  l'un n'iront pas en mme temps 
l'autre,-- moins que ce ne soit aux critiques presss qui auront besoin
d'assister  deux reprsentations le mme soir. Tracer une rue tout
exprs pour faciliter la tche des critiques, cela est bien digne de la
magnificence de M. Haussmann et me donne quelques remords de mon
ingratitude.

Il est vrai que, pour achever l'oeuvre, la rue Lafayette va mettre
l'Opra en rapport direct avec la Villette et son bassin!  la bonne
heure, au moins! voil une satisfaction donne aux immortels principes
de 89!

Pour se rendre compte du prix que cotera l'Opra, il convient donc
d'ajouter aux trente millions de sa construction, et aux quarante
millions des expropriations ordonnes pour lui faire place ou pour les
rues aboutissantes, un nombre au moins gal de millions pour le trac
des autres voies dont nous venons de parler. Il y a de grandes villes
qui n'ont pas autant cot. Mais il sera beau!

Rendons cet hommage  la commission municipale et  son actif prsident
que leur zle tend sa sollicitude  tous les besoins. Aprs les
thtres et les casernes, les glises ont trouv leur tour. On nous en
btit de toutes parts dans les genres les plus varis, depuis le
gothique pur et le gothique fleuri jusqu'au style de la Renaissance et
du dix-septime sicle, sans parler du style byzantino-moscovite de la
chapelle grecque, dont la grande coupole fait rver les bons bourgeois
parisiens aux minarets de Stamboul. Par un trange renversement de
rles, dont il ne faut pas lui envier le privilge, car ce ddommagement
lui tait bien d, la banlieue a accapar les plus belles, quoique les
moins coteuses de ces glises: c'est sans doute qu'on n'a pas jug
ncessaire de surveiller d'aussi prs et d'_amliorer_ avec autant
d'ardeur les plans de ces architectes suburbains, qui ont pu chapper
ainsi, jusqu' un certain point, aux perfectionnements de la redoutable
filire. Parmi les difices religieux levs  Paris depuis dix ans,
nous n'en connaissons pas qui vaillent Saint-Jean-Baptiste, de
Belleville, Saint-Bernard, de la Chapelle, et Notre-Dame, de
Clignancourt.

Malgr la date rcente de son achvement, Sainte-Clotilde, commence en
1847, chappe au cadre de ce livre. Elle reste jusqu' prsent
l'exprience la moins malheureuse inspire par l'imitation de cette
grande architecture gothique, qu'il est si difficile de faire revivre,
parce qu'elle est un art tout d'inspiration, de hardiesse et d'lan, qui
ne s'est jamais formul en rgles fixes comme l'architecture grecque.
Rue Saint-Lazare, dans l'axe de la Chausse-d'Antin, M. Ballu construit,
selon le style de la Renaissance, l'glise de la Trinit, qui, avec son
grand porche surmont d'une belle rosace, son clocher de soixante-cinq
mtres de haut, son mur-pignon, couronn d'une balustrade dcoupe 
jour et de deux tourelles, avec le square et la fontaine dont elle sera
prcde, produira du boulevard l'effet d'un joli fond de dcor pour
fermer la perspective de la rue. L'glise Saint-Franois-Xavier est trop
peu avance encore pour qu'il soit possible d'en rien dire. Dans le
faubourg Poissonnire, l'glise Saint-Eugne, improvise en vingt
mois,--avant le nouveau Louvre, cela pouvait passer encore pour une
improvisation,--montre un chantillon du style gothique (il faut le
croire du moins, sans pouvoir le spcifier davantage) rduit  sa plus
simple expression, et mari  l'art industriel du dix-neuvime sicle.
On sait que, par motif d'conomie,--un motif qui chappe forcment aux
discussions de la critique, car, selon le proverbe, ncessit n'a point
de loi,--l'architecte de Saint-Eugne a inaugur l'emploi du fer et de
la fonte substitus  la pierre dans l'ornementation de cet difice.

Sans avoir cette excuse  invoquer, M. Baltard reprend aujourd'hui la
mme ide, pour l'appliquer sur une plus vaste chelle et dans des
conditions incomparablement plus difficiles et plus grandioses, en son
glise de Saint-Augustin, dont le gros oeuvre se dessine au point de
bifurcation du boulevard Malesherbes. M. Baltard a t conduit  cette
exprience dlicate et dangereuse par son succs dans la construction
des halles centrales. Mais d'une halle  une glise, il y a toute la
distance qui spare la science et l'industrie de l'art. Je crains que M.
Baltard n'ait sacrifi l'art  la science, et l'architecte 
l'ingnieur. Il s'est laiss entraner par l'attrait d'un problme 
rsoudre, d'une ressource nouvelle  crer; il a vu surtout dans son
glise une occasion favorable d'appliquer en grand ses calculs sur la
statique et ses tudes sur la combinaison des forces et des rsistances,
plus encore que de crer un monument qui satisft  toutes les lois de
la beaut artistique: c'est en quoi je dis que l'ingnieur a domin
l'architecte. L'emploi du fer et de la fonte a pour premier rsultat de
donner  un difice le vulgaire cachet d'un btiment commercial. Qu'on
le rserve pour les gares, les marchs, les bazars, rien de mieux: on en
peut mme tirer l des effets heureux; mais,  moins d'une ncessit
imprieuse comme celle qui existait pour la construction de
Saint-Eugne, je voudrais qu'on l'exclt soigneusement de toute oeuvre
artistique et monumentale, spcialement des glises. Dans un difice
gothique surtout, la fonte, ce laid et utile produit de l'industrie
moderne, de toutes les matires celle qui semble rpugner le plus  se
laisser faonner par la main de l'art, choque comme un contre-sens et un
anachronisme. Tout au plus pourrait-elle faire bonne figure,  ct des
becs de gaz, dans un temple protestant.

D'ailleurs, pour rester conomique, ce qui est sa seule justification
possible, l'emploi du fer et de la fonte impose  l'architecte une sche
et lourde monotonie d'ornementation. Les meneaux des fentres et des
rosaces, les arcs et les colonnes, les nervures et les artes de la
vote, toutes ces parties dont chaque dtail tait si dlicatement
vari par le ciseau de l'ouvrier, coules dans le mme moule, vont
reproduire partout une disposition uniforme. L est la grande
difficult,  laquelle on n'chapperait qu'en multipliant et en
diversifiant les moules, c'est--dire en reportant sur ce point les
dpenses supprimes sur la matire premire. Quand l'glise
Saint-Augustin sera termine, nous jugerons de quelle manire s'y sera
pris M. Baltard pour tourner cet obstacle, et nous proclamons d'avance
que nul n'est plus capable que lui d'en venir  bout.

Ce que nous pouvons  peu prs juger jusqu' prsent, c'est la
conception et la physionomie extrieure du monument. Il est d'un style
difficile  dfinir, essentiellement moderne, et qu'on ne peut rattacher
compltement  aucune poque antrieure,--ni  la Renaissance, dont il
n'a pas la lgret, la richesse et la grce; ni, malgr son dme, au
dix-septime sicle, dont il n'a pas l'imposante et harmonieuse majest.
En somme, c'est quelque chose de neuf, qui tmoigne d'une louable
indpendance et qui vise avant tout  l'originalit. L'ensemble n'est
pas dpourvu de physionomie. En sa qualit d'architecte en chef de la
ville de Paris, il est  croire que M. Baltard n'a pas eu  discuter
avec l'esthtique de MM. les chefs de bureaux, et, en dehors de son
contrle personnel, n'a t soumis qu' celui de M. le Prfet, qu'il est
difficile d'esquiver. Il a fait preuve dans sa construction d'une
habilet et d'une hardiesse relles; il lui en a fallu beaucoup, rien
que pour vaincre les difficults de l'emplacement ingrat, en forme de
triangle irrgulier, qu'on lui a assign. Il ne manque  l'glise
Saint-Augustin que le caractre d'une glise: au premier abord,  cette
architecture solide et mathmatique, on dirait d'une forteresse ou d'une
prison. Si M. Baltard tait homme  s'occuper des dtails, je lui
conseillerais d'en allger la masse svre par quelques sacrifices aux
grces, qu'on ne hante point assez dans les traits de statique et de
gomtrie.

       *       *       *       *       *

Toutes les fois que nos yeux sont affligs par un de ces difices
dplorables dont l'art prfectoral continue  nous menacer, une pense
et un souvenir se reprsentent obstinment  notre esprit. Il y a deux
ans,  l'inauguration du boulevard du Prince-Eugne, on avait dispos
sur la place du Trne une dcoration, compose d'un portique circulaire,
d'une fontaine et d'un arc de triomphe, mais figure provisoirement en
charpente et en toile, afin de permettre les modifications ncessaires,
conformment a l'effet produit. Or, cet effet fut tel, qu'aprs
plusieurs essais de transformation on n'a rien trouv de mieux que de
supprimer le tout. Combien de mcomptes et de bvues pargns 
l'administration, si l'on avait eu la prudence d'appliquer le mme
procd  la plupart des difices nouveaux, avant leur achvement
dfinitif! Supposez que la mairie et la tour Saint-Germain-l'Auxerrois
eussent d'abord t figures en carton, je suis sr que M. Hittorf et M.
Ballu se fussent des premiers attels  la corde des dmolisseurs. Et
quel soulagement pour nous, pour M. Davioud lui-mme, si l'on avait pu,
le lendemain de son inauguration, rouler la fontaine Saint-Michel comme
une toile peinte! Quand on songe que, grce  cette prcaution
lmentaire, il n'est peut-tre pas un monument du nouveau Paris qui ne
nous et t pargn, on prouve un sentiment de regret dont la vue mme
de Napolon Ier en costume d'apothose sur la cime de la colonne
Vendme ne peut suffisamment temprer l'amertume.

Je doute qu'il y ait un seul des mfaits artistiques de l'administration
actuelle contre lequel l'opinion publique se soit souleve avec une plus
nergique unanimit que cette fantaisie pseudo-classique, fruit d'une
imagination gare par le souvenir des Csars, et dont la solennit
confine au burlesque. Au temps du premier empire, lorsque la littrature
et l'art, sous la direction de l'abb Delille et de David, professaient
qu'il n'est point de salut en dehors de la mythologie, on pouvait
comprendre encore ce caprice imprial; et la statue de bronze, revtue
de la toge romaine,  la veille des dsastres de 1812 et de 1814,
aurait pu rpondre comme ce Csar mourant  ceux qui l'interrogeaient:
_Sentio me fieri Deum_. Mais aujourd'hui, aprs la rvolution qui a
balay tous ces oripeaux de la vieille friperie classique, sous un
gouvernement qui se fait gloire d'tre issu du suffrage universel et de
rvrer dans le chef de sa dynastie la plus haute expression des ides
nouvelles et du droit populaire, c'est un norme contre-sens historique
et artistique d'avoir, au haut d'une colonne fondue avec le bronze des
canons autrichiens, et droulant en spirales, de la base au sommet, un
immense fouillis d'paulettes, de colbacks, d'uniformes modernes,
substitu  la figure lgendaire de Napolon en redingote grise et en
petit chapeau, telle qu'elle est reste dans le souvenir et le culte de
la foule, je ne sais quelle banale effigie de parade et de convention,
qui ne rpond  aucun sentiment et n'en veille aucun. Il y a l une
purilit emphatique et dclamatoire qui fait sourire. tait-ce bien la
peine de tant nous moquer des Anglais et de leur statue de Wellington
en _costume_ d'Achille au sortir du bain?

Que nous parle-t-on de la colonne Trajane, et qu'a-t-elle  faire ici?
La colonne Trajane s'levait  Rome: il tait tout simple que les
artistes romains habillassent leurs empereurs en empereurs romains, et
ils n'auraient pas song  les dguiser en Pharaons, sous prtexte
d'apothose. Nous autres, nous sommes en France,  Paris, en l'an de
grce 1865, et cette statue thtrale, dresse en place publique, 
quarante mtres au-dessus de la sentinelle qui fait sa faction le fusil
au bras, en face de l'tat-Major devant lequel on peut voir rangs en
ligne les tambours de la garde nationale,  dix pas du boulevard, des
omnibus de la Bastille et du Grand-Htel, peut passer pour une mascarade
 peu prs aussi ridicule que l'Alcide, en perruque  triple marteau, de
la Porte-Saint-Martin. Le contre-sens ressort encore plus vivement
lorsqu'on rapproche ce sacrifice aux vieilles conventions _acadmiques_
de l'arrt par lequel M. le ministre de la maison de l'empereur,
quelques semaines plus tard, dpossdait l'Acadmie de la direction de
l'cole des Beaux-Arts, lui reprochant d'endormir les lves dans une
routine dguise sous le nom de tradition, et de ne pas suffisamment
comprendre les ncessits de l'idal moderne.

Voil donc ce qu'on nous a donn en fait de monuments nouveaux! Si du
moins on respectait les anciens, puisqu'on prouve une telle impuissance
 les remplacer! Quelques-uns sans doute, nous avons grand plaisir  le
reconnatre, ont t restaurs avec soin, avec amour, par exemple la
Sainte-Chapelle, dont les travaux taient commencs ds les dernires
annes du rgne de Louis-Philippe; Notre-Dame, o je ne regrette que les
prcieux souvenirs historiques des vieilles corporations qui avaient
enrichi les chapelles de leurs _mais_ et de leurs _ex-voto_; la tour
Saint-Jacques, qu'on a isole, en l'enchssant, comme un joyau, dans un
maigre crin de verdure. Bien qu'elle ait pratiqu ces dgagements avec
la furie d'excution qu'elle apporte en tous ses actes, et qu'il ait
fallu les payer chrement par de vritables hcatombes de maisons, je
sais gr  l'administration du zle qu'elle a mis  dblayer les
principaux difices des pts de btiments o ils taient enfouis.

Mais voici le revers de la mdaille. Ce beau zle, excellent en
principe, ne sait point s'arrter  temps dans ses applications. Comme
il ne sent jamais le frein, il court  toute bride, emport par
l'ivresse d'un pouvoir absolu. En comptant bien, on ne trouverait gure
plus d'une douzaine de monuments de la vieille ville qui soient rests
debout, et encore non-seulement gratts, badigeonns et recrpis, mais
raccommods et complts  la dernire mode. Hormis les trois ou quatre
que j'ai cits, devant lesquels,

      cet air vnrable,  cet auguste aspect,
     Les meurtriers surpris sont saisis de respect.

ceux qu'on n'a pas dtruits, on les a mutils, et ceux qu'on n'a pas
mutils, on les a _restaurs_  la faon des tableaux du Louvre,
c'est--dire en y remplaant les teintes noires par de belles teintes
blanches, et ces couleurs sombres qui attristaient l'me par de jolies
petites couleurs gaies qui rjouissent l'oeil. Qui nous expliquera par
suite de quel mystrieux enchanement d'ides on a pu voir en mme temps
nos _diles_ faire pomper sur les monuments neufs une composition
noirtre destine  les vieillir, et faire gratter les vieux monuments
pour les rajeunir? Les trois quarts des plus vnrables difices qui ont
survcu  la destruction de l'ancien Paris sont employs  des usages
divers, dont la nomenclature serait instructive. On sait que l'glise
Saint-Barthlemy, avant sa dmolition, tait devenue un bal d'tudiants,
comme la tour Saint-Jacques une manufacture de plomb de chasse. On a
install le thtre du Panthon dans l'glise Saint-Benot (aujourd'hui
dmolie), un march dans les Carmes de la place Maubert, des mtiers 
vapeur dans l'glise romane de l'abbaye Saint-Martin. Des marchands de
vin, des chambres garnies, des magasins, des fabriques, des maisons de
bains, ont lu leur gte dans la chapelle des Mathurins (dont les restes
viennent de disparatre), dans le splendide htel de la Valette, dans
l'htel de la Bazinire, dans les glises Saint-Sauveur et Saint-Jacques
de l'Hpital.

Mais ces profanations ne sont pas toutes,  beaucoup prs, du fait de
l'administration prsente, et les prcdentes en peuvent rclamer
largement leur part. En outre, quelques-unes sont le rsultat naturel et
fatal de la marche du temps, des rvolutions, de l'extinction des
familles, du dplacement et du morcellement des fortunes. Autant vaut,
d'ailleurs, un marchand de vins dans l'htel de la Valette qu'une
caserne de gardes municipaux dans l'htel du marchal d'Ancre, ou un
mont-de-pit dans le couvent des Blancs-Manteaux. Ce qui est propre et
particulier  la municipalit actuelle, c'est moins de gter les vieux
monuments ou de les profaner, que de les dtruire. On ne se doute pas
assez de tout ce que la rage de la ligne droite, la frnsie de
l'alignement, ont brch ou renvers  Paris, en dix annes,
non-seulement de maisons historiques, mais d'difices curieux ou
ravissants, tombs en poussire sous la pioche et jets en morceaux dans
le tombereau des Limousins. Les Parisiens ne connaissent pas leur ville;
et des centaines de monuments, qui chappaient  l'attention de la foule
par leur petitesse ou se drobaient sous d'affreux pts de maisons en
pltre, mais qui faisaient les dlices de l'archologue, ont pu
disparatre sans qu'ils s'en doutassent.

Le seul trac du boulevard de Sbastopol et de ses annexes, sur la rive
gauche, a culbut par douzaines les clotres, les chapelles, les
collges de la vieille Universit. La rue des coles a fait une
effroyable perce  travers tous ces antiques et vnrables asiles de
l'tude qui peuplaient la montagne Sainte-Genevive, ce lieu de
plerinage o l'Europe entire venait chercher la science. La place de
Grve, bien qu'elle ait gard son Htel de ville, a perdu toute sa
physionomie, et il ne lui reste, pour ainsi dire, plus rien des
innombrables souvenirs historiques voqus par son nom. Et voici qu'on
parle de la prolongation du boulevard Saint-Germain, qui passera sur le
ventre  l'cole de mdecine, pour traverser d'un bout  l'autre le
noble faubourg, ce quartier paisible o les rues sont larges, le
commerce et le mouvement presque nuls, rempli d'htels qui restent
dserts tout l't, sorte de Thbade de Paris qui n'a certes nul besoin
qu'on y ouvre de nouveaux dbouchs  la circulation, et o cette
prolongation semblerait n'avoir d'autre but que de taquiner les _vieux
partis_, en fauchant par centaines leurs grands jardins pour les
recouvrir de moellons, et leurs grandes demeures pour les convertir en
boutiques. Pourquoi le faubourg Saint-Germain serait-il plus heureux que
le faubourg Saint-Honor? C'taient,  peu prs, les deux seuls points
de Paris o il y et encore de vastes htels qui se dveloppassent en
largeur, au lieu de se dvelopper en hauteur, des cours qui ne
ressemblassent point  des puits artsiens, et des jardins ailleurs que
sur le rebord des fentres. Cette anomalie ne pouvait durer. On ne veut
permettre  aucun coin de la ville de garder sa physionomie propre, de
se drober  l'envahissement du commerce et  l'galit du niveau
commun.

Ces troues des nouvelles rues vont tout droit devant elles, avec
l'intelligence et la souplesse d'un boulet de canon. Gare devant! la
maison de Nicolas Flamel et l'abbaye de Cluny, le collge de Bayeux et
dix autres, la chapelle des Mathurins, la tour et l'enclos de Saint-Jean
de Latran ne les feraient pas dvier d'un millimtre. En 1806, des
faiseurs d'alignements, gens fort logiques, n'avaient-ils pas form le
projet de prolonger la rue des Prouvaires  travers l'glise
Saint-Eustache? En ce temps arrir, le triomphe de la ligne droite
tait encore indcis: aujourd'hui, on n'et point hsit, quitte 
recoudre aprs coup une abside postiche  l'glise, comme on a fait pour
Saint-Leu. Le plus prcieux bijou architectural du treizime sicle et
une borne-fontaine sont absolument gaux devant la ligne droite: la
ligne droite est un principe, et les monuments ne sont que des
monuments. Prisse l'art plutt qu'un principe! Peut-tre est-ce acheter
un peu cher l'honneur d'avoir une ville toute neuve, trace au
tire-ligne, au compas et au fil  plomb, et offrant dans ses voies
principales, au lieu de ces ranges de vastes et antiques htels, une
double haie de marchands de vin, de restaurants et de cafs.

Que serait-ce donc si,  ct des htels et des monuments de tout genre,
nous voulions numrer toutes les rues illustres ou fameuses,--ces rues
qui crivaient l'histoire entire de Paris dans leurs noms
pittoresques,--disparues, englobes, rases de fond en comble par ces
insolents boulevards dont la splendeur triomphante est faite de ruines?
Et comme si ce n'tait pas encore assez, coutez les faiseurs de
projets, les _mouches du coche_ de l'attelage municipal: ils vous
dmontreront dans leurs journaux qu'il importe, en attendant que le
rsidu de la vieille cit disparaisse jusqu' la lie, de les dbaptiser,
pour enlever  Paris ce dernier fumet gothique et rance qui choque leur
odorat. Les uns proposent de ne donner aux rues que des noms de grands
hommes ou de victoires; d'autres, plus ingnieux encore, d'affubler
chaque quartier du nom d'une province, et dans ce quartier chaque voie
du nom d'une ville, d'un fleuve, d'une montagne, de manire 
mtamorphoser le plan de Paris en une carte de France[11].

[Note 11: Ce projet n'est pas nouveau. Je ne remonterai pas jusqu'
Henri IV, et l'ide qu'il avait conue de faire converger vers la place
de l'Europe des rues portant les noms des provinces: dans ces limites,
rien n'tait plus lgitime. En son ouvrage intitul: _Paris  la fin du
dix-huitime sicle_ (in-8, p. 83), Pujoulx expose tout au long un plan
qui lui est propre, et qui consiste, en considrant Paris comme le
centre d'un vaste tat,  prsenter dans les dnominations de toutes ses
rues, impasses, places et quartiers, un rsum de la carte gographique.
Sous la Rvolution, le 14 brumaire an II, le citoyen Chamouleau, au nom
de la section des Arcis, avait fait sur le mme sujet une proposition
beaucoup plus originale  la Convention. Voici comme elle tait
formule: Les communes de la France seront divises en arrondissements
particuliers, dont chaque place publique sera le centre; toute place
publique portera le nom d'une _vertu principale_. Les rues affectes 
l'arrondissement de cette place seront dsignes par les noms des
_vertus_ qui auront un rapport direct avec cette vertu principale.
Lorsqu'il n'y aura pas assez de vertus, on se servira de ceux de
quelques grands hommes; mais on les rangera dans l'arrondissement de
leur vertu principale.-- Paris, par exemple, le Palais National
s'appellera _Temple ou Centre du rpublicanisme_; l'Htel-Dieu, _Temple
de l'humanit rpublicaine_; la Halle, _Place de la frugalit
rpublicaine_. Les rues adjacentes, pour la premire, seront les rues de
la Gnrosit, de la Sensibilit, etc., et pour la seconde, de la
Temprance, de la Sobrit, etc. Il s'ensuivra que le peuple aura 
chaque instant le mot d'une vertu dans la bouche, et bientt la morale
dans le coeur. Pourquoi cet admirable projet n'a-t-il pas eu de suites?
Mais on pourrait le reprendre aujourd'hui: ce serait une telle occasion
de mettre les vertus du dix-neuvime sicle en lumire,  moins
toutefois qu'on ne craigne, selon le cas prvu par le sagace citoyen
Chamouleau, qu'il n'y on ait pas assez.]

En compensation de tant de ruines, on nous a bti ce que nous avons vu:
du moyen ge, style Tressan ou reine Hortense; du gothique dbarrass de
l'ogive, qui a vieilli; du grec et du romain mls de chinois; de la
Renaissance btarde de dcadence; des imitations de Vitruve, des copies
de Vignole, des rminiscences de Saint-Pierre, des calques du Parthnon;
partout des pastiches, et, brochant sur le tout, ce style prfectoral
dont nous avons parl.

Mais il faut chercher ailleurs la vritable architecture du nouveau
Paris. Les monuments o s'affirment et se dmontrent le gnie
particulier de l'administration comme celui de l'poque prsente, ce ne
sont pas ceux qui affichent la prtention d'arriver jusqu' l'art et de
relever de lui seul, ce sont ceux qui offrent avant tout le caractre
d'utilit, le cachet industriel et commercial, ou, d'autre part, qui
sont inspirs par les besoins du luxe et du confortable, par les
exigences croissantes du plaisir.

Dans la premire catgorie, les gares, les ponts, les puits artsiens,
les casernes, tout ce qui est oeuvre d'ingnieur plutt que d'architecte,
voil les vrais difices, avant le Louvre et la fontaine Saint-Michel.
J'ai nomm les casernes; on nous en a bti sur tous les points: la
caserne de gendarmerie, dans le voisinage du nouveau Tribunal de
commerce; les trois immenses casernes d'infanterie, derrire l'Htel de
ville et dans la Cit; la caserne typique du Prince-Eugne, celle de la
Ppinire, celle du nouveau Louvre, celle que l'on construit pour
l'tat-major de la garde de Paris, prs de la prfecture de police, cinq
ou six postes-casernes, sans compter ce que j'oublie. On en btit
encore. Les Parisiens peuvent dormir tranquilles: ils sont protgs.

Quant aux ponts, il n'en est presque pas un qui n'ait t reconstruit,
sans qu'on puisse toujours comprendre au juste pourquoi, sinon par suite
de cette fivre de dmolition, de rparation et de reconstruction qui
pousse l'dilit actuelle  ne pas laisser un coin de Paris, pas une
rue, pas un difice, sans y apposer sa griffe et y marquer sa trace, et
pour le plaisir d'incruster sur une plaque de marbre cette inscription
qui nous apprend, de cent pas en cent pas, afin que la postrit n'en
ignore, que tel monument, commenc par Louis XIV, a t termin ou
rebti sous le rgne de Napolon III. De plus, on nous a donn deux
ponts entirement neufs, baptiss par nos rcentes victoires:  coup
sr, ce sont de beaux ponts, solidement camps sur leurs arches hardies,
comme il sied  des ponts qui ont cot  eux seuls autant que trois ou
quatre glises runies; mais l'un d'eux, celui qui porte le nom de
Solfrino, soulve une rflexion qui n'est pas sans intrt. Lorsqu'il
tait si facile, en le reculant d'une vingtaine de pas, de le placer
dans l'axe de la rue Bellechasse, on se demande par quelle
arrire-pense inquitante il s'tend en face du palais de la
Lgion-d'honneur, et si M. Haussmann, dans un esprit de prvoyante
sollicitude, n'aurait point voulu se mnager ainsi un argument
irrsistible pour raser quelque jour le palais[12].

[Note 12: Un bruit court,--et l'exprience nous a appris que, sur le
chapitre des travaux de Paris, il faut tenir grand compte des bruits qui
courent,--un bruit court qu'on nous prpare un nouveau pont entre celui
des Arts et celui des Saints-Pres, pour correspondre  un guichet du
Louvre qui n'est pas encore ouvert, et  une rue qu'on se propose de
percer. Seulement, quand il aura t bti, les deux autres seront
devenus inutiles, et on trouvera encore vingt excellentes raisons pour
les dmolir.--M. Haussmann n'est pas heureux avec les ponts, comme l'a
fait observer M. F. de Lasteyrie. Aprs avoir excut sparment les
deux tronons du boulevard de Sbastopol sur la rive droite et sur la
rive gauche, il s'est aperu non-seulement qu'ils n'taient pas dans le
mme axe, mais encore qu'ils n'taient ni l'un ni l'autre dans l'axe des
deux ponts destins  les mettre en communication. Il a fallu les
abattre tous deux pour les reconstruire  ct: c'tait l'affaire de
quelques millions seulement, ce qui ne vaut pas la peine d'en parler.
Mais, aprs cette opration, il s'est trouv que le nouveau pont au
Change n'tait gure mieux que l'autre en ligne droite avec le
boulevard. Voil qui s'appelle jouer de malheur. Reste la ressource de
le dmolir une seconde fois.]

Les deux chefs-d'oeuvre de cette architecture utilitaire, qui appartient
 l'art moins qu' la science, c'est le grand gout collecteur et les
Halles centrales. Le grand gout est une merveille souterraine, une
cration prodigieuse, que nous nous contenterons toutefois de signaler
de loin  l'admiration.  la rigueur, on peut approcher les Halles de
plus prs, et mme y entrer un moment. Pour nous, cette vaste
construction, d'une hardiesse lgre et d'une solide lgance, o l'air
et la lumire pntrent avec tant d'abondance, o tout a t si
habilement calcul pour la commodit des amnagements et les besoins de
la circulation, qui offre enfin un certain aspect monumental, tout en
gardant la physionomie d'abri temporaire, et, pour ainsi dire, de tente
gigantesque en fer et en brique, comme il convient  un march couvert,
est le vrai Louvre du Paris actuel, ce Gargantua insatiable qui absorbe
chaque jour la nourriture de trois ou quatre provinces, et qui fait
craquer successivement toutes les ceintures o l'on essaye de le
contenir. Les Halles, de l'aveu universel, constituent l'difice le plus
irrprochable lev dans ces douze dernires annes. Quoi qu'en veuille
faire croire la critique officielle, nous sommes  une poque de prose,
et il y a l une de ces harmonies logiques qui satisfont l'esprit par
l'vidence de leur signification.

Voici qui n'est ni moins logique, ni moins significatif. L'architecture,
devenue strile dans l'art, se retrouve quand il ne s'agit plus que du
luxe et du confortable. Aprs les Halles, les monuments par excellence
palais de Paris nouveau, ce sont le Grand-Htel et l'Htel du Louvre,
ces deux caravansrails babyloniens de la civilisation la plus raffine,
ces deux cits modles qui peuvent loger sous le mme toit la population
d'un chef-lieu d'arrondissement, en concentrant dans une centralisation
puissante toutes les ressources de la vie matrielle et toutes les
commodits de la vie lgante. Ce sont encore ces grands cafs, ces
jardins feriques, tous ces tablissements frivoles et charmants,
demeures royales leves au plaisir devenu roi, et o les conceptions
ambitieuses de l'architecture d'tat sont vaincues par la souple adresse
et les roueries habiles de l'art qui se fait le courtisan de la foule.

Je conseille  mes lecteurs de s'en convaincre en allant visiter le caf
Parisien, derrire le Chteau-d'Eau, le Grand-Caf, au rez-de-chausse
du Jockey-Club, et l'Eldorado. Le premier, avec ses vastes proportions,
ses statues, ses cariatides, ses parois de marbre, ses glaces
innombrables, o ruisselle le reflet de ses milliers de lumires, sa
belle fontaine aux eaux toujours jaillissantes sur son rocher de bronze,
et le carillon joyeux qui miette les heures  ses insouciants
habitus;--le second, dcor par l'lite de la jeune peinture et les
plus brillants lves de l'cole de Rome, avec ses trois plafonds, o M.
Gustave Boulanger a reprsent les Provinces aux grands crus dfilant
processionnellement entre deux haies prosternes de fidles; M. mile
Lvy, la Nouvelle sainte-alliance des peuples fraternellement unis dans
le culte sacr de la jouissance, et s'avanant en plerinage vers la
Jrusalem de la civilisation moderne pour y admirer les merveilles de
l'Opra, de la Bourse et des estaminets; M. Delaunay, un lve de
Flandrin, les allgories de l'Industrie, du Commerce, de l'Agriculture,
de la Science, voire de la Posie, qu'on ne s'attendait gure  trouver
en pareil lieu;--enfin le troisime, avec sa faade agrmente de
sculptures, son comptoir splendide, surmont d'un cadre en boiserie
dlicatement ouvrag, sa rotonde  deux tages, entrecoupe de seize
arcades qui reposent sur de hautes et sveltes colonnes, sa galerie
borde de figures colossales aux attributs pittoresques, sa coupole au
riche cadran, o les heures sont marques par une ronde de douze
nymphes, son balcon  jour ornement de masques et de mdaillons, son
foyer, que dcorent deux fontaines, un plafond peint et douze statues de
Debay, enfin les moulures et dorures qui droulent de la base au sommet
leurs tincelantes arabesques; ce sont l, sans contredit, des
monuments qu'on ne peut oublier parmi les magnificences du nouveau
Paris.

Je n'ai pas  discuter ici l'illusion de quelques bonnes mes, faciles 
l'optimisme, qui, partant de ce principe que l'art et le beau lvent
l'esprit, et qu'il finit toujours par s'tablir une certaine harmonie
entre la physionomie d'un lieu et ses habitants, ont rv  ce propos je
ne sais quelle influence moralisatrice dont on n'a pas encore aperu les
fruits. Mais j'avais le droit de constater le fait comme un symbole et
un _signe du temps_.

Ce contraste entre l'impuissance de l'architecture visant au grand
style, et son habilet fconde en ressources quand il ne s'agit que de
confort et de luxe; entre l'art de l'architecte qui descend la pente
rapide de la dcadence, et celui du tapissier-dcorateur, dont le
progrs s'accrot chaque jour, est tellement vrai, tellement saisissant,
que souvent il se marque dans un mme difice et s'y rvle cte  cte
sous ses deux aspects. Nous en pourrions trouver une preuve au nouveau
Louvre. Sans remonter jusque-l, qu'il nous suffise de renvoyer aux
thtres de la place du Chtelet, et d'indiquer simplement au lecteur la
diffrence frappante qui existe entre l'architecture extrieure de ces
difices et leur architecture intrieure, entre la dcadence du got, si
visible d'un ct, et les progrs d'lgance, de luxe et de commodit,
si incontestables de l'autre.




IX

CONCLUSION.


Rsumons-nous et concluons. Que rsulte-t-il de cette tude sommaire?
Qu'est-ce que Paris a gagn aux vastes travaux qui l'ont transform de
fond en comble, et qu'y a-t-il perdu?

Ce qu'il y a gagn, on le voit assez du premier coup d'oeil, et il serait
puril de le dissimuler. Il y a gagn un certain aspect grandiose et
monumental, rsultant exclusivement de cette vue d'ensemble, de ce
dcorum, de cette uniformit, qui, suivant plusieurs, doivent constituer
le caractre essentiel dune grande capitale. Il y a gagn de l'air, de
la lumire et de l'espace. On a dblay les quartiers insalubres,
dgag les monuments, trac d'un bout  l'autre de la ville un savant
rseau stratgique. Voil tout,  peu prs, et ce n'est point  moi
qu'il faut s'en prendre si ce premier compte n'a pas t plus long 
rgler.

Quel dommage qu'on ait compromis et perdu ce beau rsultat en ne sachant
pas s'arrter  temps, et que, d'une transformation utile, lgitime et
qui pouvait tre si fconde, on se soit obstin  faire, en la poussant
 un intolrable excs, une rvolution taye sur un monceau de ruines,
et sur des fondations pires que les ruines elles-mmes! Ce n'est pas le
principe que nous blmons, c'est l'effrayant abus auquel il a servi de
prtexte. On avait commenc par 89; on finit par 93. Le terrorisme de
l'querre et du compas plane sur nos ttes, et voici douze ans que le
comit de l'expropriation sans appel sige  l'Htel de Ville. M.
Haussmann pouvait tre le second fondateur de la vieille cit
historique; ce rle n'a pas suffi  son ambition et il a prfr en
tre le destructeur. Il a voulu devenir le _Flau_ de l'dilit et
l'Attila de la ligne droite.

Ce que Paris y a perdu, le bilan n'en sera pas si court  dresser. Il y
a perdu le pittoresque, la varit, l'imprvu, ce charme de la
dcouverte qui faisait d'une promenade dans l'ancien Paris un voyage
d'exploration  travers des mondes toujours nouveaux et toujours
inconnus, cette physionomie multiple et vivante qui marquait d'un trait
spcial chaque grand quartier de la ville comme chaque partie du visage
humain. Du faubourg Saint-Germain au faubourg Saint-Honor, du pays
latin aux environs du Palais-Royal, du faubourg Saint-Denis  la
Chausse-d'Antin, du boulevard des Italiens au boulevard du Temple, il
semblait que l'on passt d'un continent dans un autre. Tout cela formait
dans la capitale comme autant de petites villes distinctes,--ville de
l'tude, ville du commerce, ville du luxe, ville de la retraite, ville
du mouvement et du plaisir populaires,--et pourtant rattaches les unes
aux autres par une foule de nuances et de transitions. Voil ce qu'on
est en train d'effacer sous la monotone galit d'une magnificence
banale, en imposant la mme livre  tous les anciens quartiers, en
perant partout la mme rue gomtrique et rectiligne, qui prolonge dans
une perspective d'une lieue ses ranges de maisons, toujours les mmes.

Paris sera bientt un grand phalanstre dont toutes les asprits, tous
les angles, tous les reliefs auront disparu, galiss et aplatis sous le
mme niveau. En place de toutes ces villes d'une physionomie si multiple
et si accentue, il n'y aura plus qu'une ville neuve et blanche, qui
fait litire des souvenirs historiques les plus curieux ou les plus
sacrs; une ville de boutiques et de cafs, qui vous poursuit de
l'ternelle obsession de son talage tapageur et de sa fausse richesse;
une ville d'apparat, destine  devenir la grande auberge des nations,
le caravansrail des Anglais en voyage, et qui ressemble au baudrier de
Porthos, d'or brod par devant, de vil buffle par derrire.

Les travaux rcents ont, d'ailleurs, l'inconvnient invitable de ces
vastes entreprises, qui sont le rsultat d'un systme prconu plutt
que d'une tude attentive des besoins qu'elles prtendent satisfaire.
Appliqus pour ainsi dire _a priori_, tout d'un bloc et avec une
rigidit mathmatique, aux diverses parties de Paris indistinctement, au
lieu de rester soumis aux circonstances, de s'adapter aux ncessits et
de sortir progressivement du cours naturel des choses, ils offrent, dans
leurs transformations les plus radicales, ce caractre factice et
superficiel auquel il est impossible de se mprendre. Ils se superposent
aux anciens quartiers sans se fondre avec eux, sans se les assimiler,
sans rpondre  leurs besoins, et en transportant toutes les apparences,
toutes les tyrannies du luxe, dans les centres populaires et industrieux
qui ne peuvent qu'en souffrir. Ils chassent l'ouvrier, le petit
commerant et le mince bourgeois des lieux o il vivait en paix depuis
des sicles; ils accolent les palais somptueux des boulevards aux
humbles maisons des ruelles excentriques; ils brouillent tous les
quartiers dans leur uniformit contre nature, aussi oppose  la varit
des aspects qu' la diversit des besoins d'une grande ville, ils
jettent le faubourg Saint-Antoine dans le mme moule que le faubourg
Saint-Germain, promnent leur niveau sur le pays latin et les alentours
de la Bourse pour les galiser, transplantent le boulevard des Italiens
en pleine montagne Sainte-Genevive, avec autant d'utilit et de fruit
qu'une fleur de bal dans une fort, et crent des rues de Rivoli dans la
Cit qui n'en a que faire, en attendant que ce berceau de la capitale,
dmoli tout entier, ne renferme plus qu'une caserne, une glise, un
hpital et un palais.

Cette transformation de Paris, dont Paris se ft si bien pass, et pour
laquelle on rclame non-seulement notre docilit, mais notre
enthousiasme, l'administration nous la fait payer plus cher qu'elle ne
vaut. De plus, elle nous a repris en dtail tout ce qu'elle nous
accordait en gros, et aussitt qu'on tait tent de reconnatre son
bienfait, elle se contredisait en le dtruisant. Le dveloppement des
rues s'est fait aux dpens de celui des maisons et des appartements; les
nouveaux boulevards ont introduit l'air et la lumire dans les quartiers
insalubres, mais en supprimant presque partout sur leur passage les
cours et les jardins, mis d'ailleurs  l'index par la chert croissante
des terrains; en exposant les riverains aux miasmes de la boue du
macadam, qu'ils n'vitent qu'au prix d'une poussire non moins
dsastreuse. Enfin, tout en s'appliquant  donner aux rues un caractre
grandiose et monumental, l'administration a marqu ses difices de ce
cachet particulier de mauvais got et de pompeuse mesquinerie que nous
avons constat.

Peut-tre quelque lecteur est-il tent de me trouver bien svre. Le
sens de l'art et du beau se perd tellement dans les civilisations trop
avances qu'il se trouvera d'honntes gens, dsintresss dans la
question, je n'en doute pas, pour accuser d'un parti pris de paradoxe ou
de dnigrement ce qui n'est que l'expression bien incomplte, et
forcment modre, d'un jugement impartial. Cependant, en ce qui regarde
les monuments du Paris actuel, je ne craindrais pas d'en appeler au
sentiment public, et, j'ajoute tout bas,  celui mme des architectes
qui sont personnellement en cause, pourvu qu'il pt se produire en toute
indpendance. S'ils se mettaient un jour  parler, ils en diraient bien
d'autres: j'ai quelques raisons de n'en pas douter. Sauf pour le nouveau
Louvre, qui semble avoir obtenu l'assentiment de la foule,  dfaut de
celui des connaisseurs, il n'y a qu'une voix, qu'un gmissement. Qui
pourrait m'indiquer o les difices qu'on nous inflige ont trouv des
approbateurs? Dans _le Constitutionnel_, me rpondra-t-on. C'est
prcisment ce que je voulais dire.

Ce qui frappe comme le caractre gnral de cette architecture btarde,
c'est l'absence d'un principe dtermin, le manque de suite et d'idal,
en prenant le mot dans son sens le plus restreint. Chaque monument porte
la trace d'un effort nouveau, et toujours malheureux, o les plus
grandes victoires de l'invention ne vont qu' confondre les styles sous
prtexte de les unir,  en bouleverser les dispositions fondamentales
sous prtexte de les renouveler. L'ensemble n'est pas vari, il est
dcousu. C'est une srie d'essais et de ttonnements, qui, ne se tenant
par aucun lien artistique, ne reprsentent rien, et o l'incohrence ne
s'affiche pas seulement d'un difice  l'autre, mais dans les diverses
parties d'un mme difice. On commence d'une manire, on finit d'une
manire diffrente; l'ide qu'on n'a pas pris le temps de mrir, se
modifie en chemin, ou se dnature sous toutes les alluvions trangres
qu'elle est condamne  subir.

Et, non-seulement, on ne voit nulle part une forme caractristique,
originale, propre au temps, mais on ne voit pas mme de persvrance et
de fixit dans l'imitation. Il n'y a point l d'clectisme, il y a de
l'indcision: on dirait que l'art nerv n'a plus la force de sentir son
impuissance et de choisir ses modles. Lorsque toutes les poques, mme
les plus abaisses par la dcadence, se sont cre, ou du moins ont
adopt un genre, bon ou mauvais, mais auquel on les reconnat  premire
vue, le seul cachet de l'architecture prsente, celle de toutes pourtant
qui aura le plus produit, est de n'en point avoir, et son style ne
pourra se reconnatre qu' l'absence de style. La confusion des langues
a prsid  ces entreprises ambitieuses, et la grande Babel moderne,
comme disent les professeurs de rhtorique, la ville o toutes les
ides, toutes les croyances et toutes les passions se heurtent en une
mle contradictoire, semble se mirer avec complaisance dans ce chaos de
monuments disparates.

Une poque, ou plutt une administration,--car je crois avoir tabli que
c'est l le fait particulier de l'administration,--qui lgue de tels
difices  la postrit comme le dernier effort de son imagination et de
son got, est dfinitivement juge au point de vue artistique. Le
programme de M. Duruy lui-mme, que penserait-il et qu'aurait-il dit de
l'tat des beaux-arts au sicle de Louis XIV, qui n'est pourtant pas
prcisment un grand sicle architectural, si, au lieu des Invalides,
de la colonnade du Louvre, de la porte Saint-Denis, il nous avait laiss
comme le tmoignage suprme de son gnie, commands par le roi, composs
et dirigs par ses plus minents architectes, surveills et approuvs
par ses ministres, excuts par ses premiers ouvriers, chants par ses
potes officiels, admirs avec orgueil par ses critiques en titre, la
mairie du premier arrondissement avec sa tour, la fontaine Saint-Michel
et le Thtre-Lyrique? J'aurais honte d'appuyer sur cette question:
c'est dj trop d'avoir pu la poser.--Il est vrai que nous ne sommes
plus au sicle de Louis XIV.

N'est-il pas temps enfin de s'arrter dans cette voie o, depuis douze
ans, sans nous laisser respirer, on nous entrane  toute vapeur vers un
terme que nous n'apercevons pas encore, et qui recule toujours  mesure
qu'on espre l'atteindre? Est-il ncessaire de faire un si long et si
rude chemin,  travers tant de ruines et de fondrires, pour arriver au
dgrvement des taxes locales, et n'avons-nous pas bien mrit qu'on
plante au frontispice de Paris nouveau le bouquet destin  marquer le
_couronnement_ de l'difice?

L'exprience est aujourd'hui concluante; elle ne peut plus rien nous
apprendre, et de part et d'autre nous savons  quoi nous en tenir.
Monsieur le prfet de la Seine, ayez piti de nous! votre peuple vous
demande merci; il tend vers vous ses mains suppliantes et vous implore,
agenouill dans la poussire de ses ruines. Grce pour notre faiblesse!
faites trve  ces embellissements forcens, implacables, dont
l'ternelle menace trouble notre sommeil. Arrtez d'un geste ce flot
imptueux de dmolitions, cette mer montante, dchane  votre voix,
qui nous poursuit, nous traque dans notre fuite, et se reforme toujours
 nos pieds, avec l'inexorable svrit d'un chtiment fatal. Monsieur
le prfet, laissez-nous le peu qui reste de notre vieux Paris, ne ft-ce
que pour nous consoler du Paris nouveau que vous nous avez fait!




PARIS FUTUR


  Je ne fais que commencer.
  (_Parole attribue  M. Haussmann._)

  Ce qui reste  faire est au moins
  aussi considrable que ce qui vient
  d'tre accompli.

  (_Discours de M. le prfet de la Seine
   la Commission municipale, le 29
  novembre 1864._)


En ce temps-l, j'eus une vision.

Il me sembla qu'ayant dormi longtemps d'un profond sommeil, je me
rveillais tout  coup au moment o sonnait la premire heure de l'anne
1965.

Et l'ange prpos par Dieu  la garde de Paris, me soulevant par les
cheveux, me transporta sur le haut d'un monument, d'o il me montra la
grande ville tendue  mes pieds.

Et voici ce que je vis:

Je vis une merveille qui et excit l'admiration de Barme, et fait
tomber Monge et Legendre en extase.

Paris, pendant mon sommeil, avait successivement fait craquer ses
nouvelles ceintures et dbord de toutes parts sur ses alentours, en les
engloutissant dans son sein. Il avait maintenant plus de cent kilomtres
de tour, et remplissait  lui seul le dpartement de la Seine.
Versailles tait son royal vestibule; Pontoise s'enorgueillissait de
former un de ses faubourgs. Chaque jour les citoyens de Meaux montaient
sur les tours de leur cathdrale, pour voir si le flot de Paris
n'arrivait pas enfin jusqu' eux. D'tape en tape, les derniers
tronons de ses boulevards, partis de la plaine de Monceaux, venaient
expirer sur les bords de la fort de Chantilly, proprement taille en
parc  l'anglaise. Le boulevard de Sbastopol avait pouss sa pointe en
claireur jusqu'aux portes de Senlis, et des lots de maisons
grandioses, semes  et l  travers la plaine aride et nue, dans un
dsordre sagement rgl par le compas des ingnieurs, comme autant de
jalons et de pierres d'attente, faisaient rapidement glisser Paris sur
la route de Fontainebleau. Le temps tait bien loin o une audace timide
et arrire voulait faire de l'Arc de Triomphe le centre de la ville,
dont il tait d'abord la sentinelle avance: dpass par la mare
montante  laquelle il croyait servir de phare et de point de
ralliement, le monument de Chalgrin n'tait plus qu'une pave surnageant
encore dans les lointains les plus reculs de la capitale agrandie, et
cette porte d'entre, qui avait voulu changer de rle, maintenant punie
de son ambition, ressemblait  une porte de sortie sur le vieux Paris.
La ville avait fait la moiti du trajet au-devant de l'Ocan, et l'Ocan
s'tait avanc  sa rencontre, si bien que l'antique lgende de Paris
port de mer tait enfin une vrit. Le monstrueux cancer, s'tendant
toujours, avait rong toutes les chairs vives autour de lui, et,
d'annexions en annexions, la France entire tait devenue sa banlieue.

 force de se transformer et de s'embellir, la grande cit avait fini
par faire peau neuve des pieds  la tte. Il n'y restait plus aucun
vestige de ce pass tnbreux qui dshonorait encore  et l sa
splendeur en l'an de grce 1865. Un sicle de travaux assidus, dirigs
par une demi-douzaine de prfets qui se transmettaient comme un hritage
sacr la monomanie furieuse de la btisse et le _delirium tremens_ de la
dmolition, en avait fait la capitale-type de la civilisation moderne.

Au centre s'tendait une vaste place d'une lieue de circonfrence,
autour de laquelle rayonnaient en tous sens, comme les corridors de
Mazas autour de sa chapelle, cinquante boulevards, non plus beaux, mais
juste aussi beaux les uns que les autres.

Chacun de ces cinquante boulevards avait cinquante mtres de large, et,
par ordonnance, tait bord de maisons de cinquante mtres de haut et
de cinquante fentres de faade. Toutes ces maisons, dont la largeur
galait l'lvation, formaient une longue srie de cubes gigantesques,
rgulirement aligns. Des lois sages en avaient dtermin, d'aprs une
base uniforme, le mode de dcoration extrieure et de distribution
intrieure: chacune d'elles renfermait un gal nombre d'appartements,
d'gale dimension. Les mmes lois sages avaient galement dtermin
l'emplacement et la forme des boutiques de chaque espce. Il y avait,
par exemple, des cafs de premire, de deuxime et de troisime classe,
comme les prfets, et pour chaque catgorie tait rgl avec prvoyance
le nombre des salles, des tables, des billards, des glaces, des
ornements et des dorures.

Les cafs de premire classe, bien entendu, taient seuls admis sur la
ligne des boulevards. Ainsi l'oeil n'tait plus bless par ces disparates
choquantes que produit l'indiscipline de l'initiative individuelle
abandonne  elle-mme, et le niveau centralisateur, cet instrument des
civilisations compltes, avait pass partout. Les industries ouvrires,
les fabriques, le petit commerce taient parqus dans les quartiers
intermdiaires: il y avait les rues de matre et les rues de service,
comme il y a les escaliers de matre et les escaliers de service dans
les maisons bien organises.

De cette place, on pouvait d'un coup d'oeil, en pivotant sur soi-mme,
embrasser Paris entier, et en apercevoir toutes les portes. Le milieu
tait occup par une grande caserne monumentale de forme circulaire,
surmonte d'un phare, oeil immense et vigilant d'o, chaque nuit, un jet
puissant de lumire lectrique s'lanait sur tous les points de la
ville; perce, vis--vis des cinquante boulevards, de cinquante
embrasures par chacune desquelles passait la gueule d'un canon, et
flanque d'lgantes rotondes, qui taient des postes de sergents de
ville. Sur le fronton de la caserne, un bas-relief (_utile dulci_),
oeuvre d'un professeur de cette cole des Beaux-Arts rgnre par
l'intervention salutaire de l'lment administratif, reprsentait dans
une gloire l'Ordre Public, en costume de fantassin de la ligne, avec une
aurole au front, terrassant l'Hydre aux cent ttes de la
Dcentralisation; et une frise droulait autour de l'difice les
pisodes les plus saisissants de cette grande bataille enfin termine.

Cinquante sentinelles, postes aux cinquante guichets de la caserne,
vis--vis des cinquante boulevards, pouvaient, avec une lunette
d'approche, apercevoir,  quinze ou vingt kilomtres de l, les
cinquante sentinelles des cinquante barrires. Un vaste systme de fils
lectriques, rayonnant du centre aux extrmits, mettait de toutes parts
ces cent postes en communication, et en une seconde envoyait de la tte
 chaque membre les signaux ncessaires.

Un premier boulevard circulaire, de cent mtres de large, bord
d'arcades, faisait le tour de la place; un dernier, de la mme
dimension, faisait le tour de la ville, en suivant intrieurement
l'enceinte des nouveaux remparts. Les anciennes fortifications,
dtruites et combles, n'taient plus qu'un sujet de dissertation pour
les archologues, comme l'enceinte de Philippe Auguste. Dans
l'intervalle, chelonns de kilomtre en kilomtre, s'arrondissaient
concentriquement les uns autour des autres dix boulevards moins larges
de moiti, car le Paris de l'an 1965, idal de la symtrie, et o, par
un prodigieux effort de l'imagination municipale, on avait trouv moyen
de ramener la ligne courbe elle-mme aux principes de la ligne droite,
offrait cet inapprciable avantage d'tre rigoureusement fond sur le
systme dcimal. On pouvait le parcourir et l'tudier comme un problme
de mathmatiques.

 chaque intersection des dix boulevards circulaires avec les cinquante
boulevards qui formaient les rayons de cette vaste roue, s'tendait,
suivant les thories gomtriques les plus pures, une place, dont le
primtre tait exclusivement compos de monuments. Car on ne permettait
pas aux monuments de s'parpiller partout, sans ordre et sans mthode.
Ils taient centraliss. Les provinciaux et les trangers n'avaient plus
besoin de guides pour visiter Paris; il leur suffisait de suivre le
boulevard droit devant eux en sortant de leur htel; le soir, ils se
trouvaient de retour  leur point de dpart, ayant vu  fond toutes les
curiosits du premier cercle, sans avoir eu  s'enfoncer dans les rues
latrales, abandonnes aux ncessits de la vie courante. Le lendemain
ils recommenaient pour le cercle suivant. Ils savaient mme d'avance o
se trouvaient les glises et o se trouvaient les mairies, o les
casernes et o les thtres, qui alternaient comme les rimes dans un
pome pique, et ils pouvaient dterminer, par un simple coup d'oeil jet
sur le plan de Paris, dans quelle direction il fallait chercher les
diverses catgories d'difices, absolument comme les mathmaticiens
dterminent le quatrime terme d'une proportion. Jamais un Anglais
n'prouvait le besoin de se hasarder en dehors des boulevards, et nul
Parisien ne se souvenait d'en avoir rencontr un seul dans les rues.
Les monuments avaient leurs lignes aussi bien que les omnibus: ici les
monuments  dme, et l les monuments sans dme;  droite le style
ancien, et  gauche le style moderne.

L'ingnieur en chef de la ville avait invent une puissante machine pour
transporter dans l'alignement les anciens difices conservs. C'est
ainsi que l'Htel de Ville avait t dplac de cinq cents mtres, et
que l'htel des Invalides avait d tourner sur lui-mme, pour occuper sa
place dans la cit nouvelle. Les buttes de Saint-Roch, de
Sainte-Genevive et autres taient venues se ranger docilement dans le
bois de Boulogne, le bois de Vincennes et le parc de Monceaux, o elles
figuraient parmi les curiosits naturelles, creuses en grottes et
arranges en cascades. Le mont Valrien avait t taill en colosse de
Rhodes, dont les deux mains tenaient leve sur la ville une paire de
flambeaux gigantesques, tandis que ses deux pieds logeaient une machine
hydraulique d'o les eaux de la Seine partaient en canaux innombrables;
Montmartre tait coiff d'un dme, orn d'un immense cadran lectrique
qui se voyait de deux lieues, s'entendait de quatre et servait de
rgulateur  toutes les horloges de la ville.

On avait enfin atteint le grand but poursuivi depuis si longtemps: celui
de faire de Paris un objet de luxe et de curiosit plutt que d'usage,
une _ville d'exposition_, place sous verre, htellerie du monde, objet
d'admiration et d'envie pour les trangers, impossible  ses habitants,
mais unique pour le confortable et les jouissances de tout genre qu'elle
offrait aux fils d'Albion. Quand un Parisien avait la petitesse de se
plaindre, on lui rpondait qu'il n'y a que les esprits vils pour ne
point savoir sacrifier leur commodit personnelle aux mles joies de
l'orgueil patriotique.

Le systme monumental suivi dans le Paris de 1965 avait produit
certaines consquences que je me souvenais d'avoir vu poindre autrefois.
Comme la construction des btiments et leur genre d'architecture taient
dtermins _a priori_ par le plan gnral de la ville, au lieu de
s'adapter platement aux besoins et aux destinations, il en rsultait que
les difices taient employs parfois  des fonctions imprvues. Les
coles primaires et les sapeurs-pompiers habitaient sous des dmes. Il y
avait des palais qui n'taient occups que par leur concierge. Il y en
avait d'autres qui ne logeaient qu'un jet d'eau. Une fois le palais
bti, on n'en savait que faire, et on se htait d'y mettre une statue,
ou un jardin, ou bien de le faire peindre  fresque, ou bien encore de
crer  son intention, afin de l'utiliser, un haut fonctionnaire qui ne
servait  rien. Du reste, tous les palais, mme ceux qui ne logeaient
qu'un jet d'eau, avaient leur factionnaire, leurs gardiens, leur
gouverneur et leur administration.

Les voies principales reproduisaient invariablement la disposition que
voici: le long des maisons, un trottoir divis en deux tages pour les
deux courants de pitons marchant en sens oppos; le long des trottoirs,
une chausse pour les voitures, qui, suivant leur direction, prenaient
un des cts de la rue; au centre, spares de la chausse par un
parapet, quatre ranges de rails pour les chemins de fer qui
sillonnaient Paris en tous sens. Des passerelles joignaient, de distance
en distance, les deux rives du remblai, et mme dans les rues o ne
pntraient pas les chemins de fer,  tous les carrefours et sur les
points les plus encombrs, des ponts volants, comme celui que j'avais vu
jadis sur le canal Saint-Martin, aidaient le passant  franchir, sans
courir le risque d'tre clabouss ou cras, l'ocan de fiacres et
d'omnibus qui tourbillonnaient  ses pieds.

Chaque nuit,  deux heures du matin, aprs la rentre des thtres, et
lorsque la ville entire tait plonge dans les bras du sommeil, des
machines  vapeur parcouraient les rues, enlevant la boue du jour et
chassant les immondices dans les gouts. Cinq ou six rgiments de
balayeuses, suivis d'une arme de frotteurs, se rpandaient sur les
trottoirs, et entretenaient le bitume comme le parquet d'un salon.

Les cinquante boulevards qui rayonnaient du centre  la circonfrence
portaient les noms des principales villes de France; et les cinquante
portes correspondantes, ceux des dpartements dont chacune de ces villes
tait le chef-lieu. Les noms des capitales de l'Europe avaient t
rservs aux boulevards concentriques. Les places et les ponts les plus
importants taient baptiss au titre des victoires de l'empire; les
places secondaires et les carrefours, au titre des victoires de la
royaut. On avait distribu aux rues intermdiaires, dans un ordre
logique et mrement tudi, les noms des gnraux, des ministres, des
industriels et mme de quelques crivains, si bien que la connaissance
de la gographie et de l'histoire aidait  se retrouver dans Paris, de
mme qu'une promenade dans Paris tait une leon d'histoire et de
gographie. Rien qu'en conduisant leurs chevaux, les cochers taient
devenus les plus savants hommes de France, et ils songeaient en masse 
se prsenter  l'Institut. Tous les jeudis et les dimanches, on voyait
les chefs de pension et les pres de famille promener mthodiquement des
bandes d'enfants  travers la ville, en leur faisant remarquer avec soin
les tiquettes et la direction des rues. Paris tait comme un grand
tableau mnmotechnique, synchronique et chronologique, et le plan de la
capitale faisait partie des livres lmentaires adopts par le conseil
imprial de l'instruction publique pour les coles mutuelles et les
classes infrieures des lyces.

Il n'est pas besoin d'ajouter qu'on ne trouvait nulle part aucune de ces
vilaines tiquettes qui crivaient autrefois au coin de chaque voie
l'histoire tnbreuse des moeurs et usages du vieux Paris. Plus de rues
des Juifs, de la Truanderie, du Grand-Hurleur, des Mauvais-Garons, du
Fouarre, des Francs-Bourgeois, de Tire-Chape et de Vide-Gousset. Fi
donc! cela puait le moyen ge et la mauvaise compagnie!

L'oeil n'tait plus davantage attrist par ces grands monuments, noirs
et sombres, en style gothique, c'est--dire barbare, qu'un reste de
superstition avait d'abord pargns.  force de restaurations,
Notre-Dame paraissait enfin prsentable. On avait ras
Saint-Germain-l'Auxerrois, pour agrandir la place du Louvre, et, tout en
regrettant le beffroi et la mairie, les habitants avaient applaudi 
cette sage dtermination. Les trois cadrans et le carillon du beffroi
avaient t transports dans la tour Saint-Jacques, devenue, au
rez-de-chausse, un poste de garde nationale, afin de servir au moins 
quelque chose.

Je cherchai le faubourg Saint-Germain: il avait disparu; le faubourg
Saint-Marceau: il n'y en avait plus trace; le faubourg Saint-Antoine:
jet aux tombereaux. Les boulevards de cinquante mtres trnaient
partout avec l'galit de leur splendeur. Sur l'emplacement des grands
htels de la rue Saint-Dominique et de la rue de Varennes, ces asiles
suranns de l'oisivet aristocratique, comme aux lieux o s'ouvraient
nagure les collges et les clotres de la vieille Universit, ces
dbris de la fodalit et de la scolastique, s'tendaient  perte de vue
de belles ranges de magasins tincelants et de cafs dors sur
tranches. Par quelque bout qu'on prt la nouvelle ville, c'tait
toujours le mme Paris, le Paris majestueux et splendide, comme il sied
 la capitale du monde. Il n'avait plus ni queue ni tte, ni
commencement ni fin: partout on se croyait au centre, ce qui fournissait
aux potes (il en restait encore, hlas! et l'administration tolrait
mme ces insenss avec bienveillance, et les nourrissait  ses frais
dans un prytane, pour lui faire des cantates aux jours de ftes)
l'occasion naturelle de comparer la grande ville  la vote des cieux.

En regardant les maisons de plus prs, j'observai deux dtails, qui
m'avaient chapp d'abord, et qui intrigurent singulirement ma
curiosit.  la faade de chacune d'elles tait adapt un petit
instrument, semblable  un compteur, dont je ne pus comprendre le but.
Mon guide m'expliqua que c'tait un aromtre, servant  mesurer les
mtres cubes d'air respirable strictement ncessaires  chaque
appartement, et  vrifier si chaque locataire jouissait de la part
d'oxygne  laquelle il avait droit. Sur tous les toits s'alignaient des
sries de jolis pavillons qui,  ce que j'appris bientt, taient
destins  des locations supplmentaires. Les maisons avaient leurs
impriales,  l'instar des chemins de fer et des omnibus. Tandis que les
magasins du rez-de-chausse cotaient de cinquante  cent mille francs
de loyer, que le moindre appartement montait  dix mille, le prix de ces
pavillons ne dpassait pas mille cus. C'tait l'asile ordinaire des
employs du gouvernement et des journalistes clibataires. Quant aux
ouvriers, relgus au del du mur d'enceinte, ils faisaient matin et
soir cinq ou six lieues en chemin de fer pour se rendre  leurs travaux;
mais on les laissait entrer en casquette et en blouse dans les palais,
et les candidats  la dputation leur rappelaient de temps  autre
qu'ils taient le peuple souverain.

De vingt pas en vingt pas s'levaient, sur toutes les lignes des
boulevards, de charmantes vespasiennes  trois compartiments, en forme
de tourelles gothiques; car l'administration, pour rpondre aux
calomnies de certains pamphltaires, logs dans les pavillons des toits,
avait tenu  prouver qu'elle comprenait tous les styles.

Les kiosques des marchands de journaux se dressaient  tous les coins de
rues. Grce aux lumires de l'opinion, claire par une longue
exprience, et aux mesures salutaires d'une administration paternelle,
qu'une ingratitude persvrante n'avait pas dcourage, le nombre des
feuilles rdiges dans un bon esprit s'tait multipli d'une faon
rassurante pour l'ordre public. Le service de ces kiosques tait fait
par une escouade spciale d'agents en uniforme,  qui d'autres agents du
service de sret publique apportaient matin et soir les liasses de
gazettes contenant les libres apprciations des agents suprieurs, sans
uniforme, sur le gouvernement qui les payait fort cher, afin qu'ils le
contrlassent plus svrement.

J'tais descendu et je me promenais au hasard par les rues de l'ancien
Paris, je veux dire du Paris de 1865, en compagnie de mon guide. Les
boulevards s'allongeaient aprs les boulevards, les places succdaient
aux places, les dmes aux colonnades et les colonnades aux dmes. Sans
une cuisson douloureuse  la plante des pieds, il m'et sembl que je
restais immobile, au centre d'un vaste dcor qui se droulait autour de
moi, en revenant perptuellement sur lui-mme. Au bout de quelques
heures de marche, je dbouchai tout  coup devant le Palais-Royal, et je
vis avec satisfaction qu'on l'avait runi au Louvre, comme les
Tuileries. Je tournai ce dernier palais, cherchant le jardin et ne le
trouvant pas: sauf la partie rserve au chteau, il tait devenu
invisible. Le Jeu de paume, le poste des municipaux, le caf de la
Terrasse et l'Orangerie avaient pouss de toutes parts leurs
ramifications de pierres. Une modeste succursale de la machine de Marly
se prlassait sur le grand bassin, reli par un canal souterrain  la
Seine, et l'avenue des Champs-lyses prolongeait sa bordure d'htels
jusqu' la place de la Concorde.

De l'autre ct de l'eau, deux boulevards se croisaient sur
l'emplacement du parc du Luxembourg, qui avait si longtemps abus de la
tolrance municipale pour inutiliser cinquante ou soixante mille mtres
d'excellent terrain, et enlever  la circulation des capitaux
considrables. On avait runi  travers le jardin la rue Soufflot  la
rue de Fleurus, et la rue Bonaparte  la rue de l'Ouest, pour la plus
grande commodit des charretiers et pour mettre _Bobino_ en
communication avec le Panthon. L'avenue de l'Observatoire se mirait
avec orgueil dans ses trottoirs d'asphalte verni. Une station de fiacres
recouvrait la pelouse de l'Orangerie; aux lieux o fut la Ppinire,
l'odeur des lilas tait remplace par l'odeur du troupier; on vendait de
l'absinthe perfectionne dans la grotte de Mdicis, et les porteurs
d'eau venaient remplir leurs haquets  la fontaine de Jacques de
Brosse. Mais, en guise de ddommagement pour les mes romantiques,
l'dilit de l'an 1965 avait ouvert des squares sur la place
Saint-Sulpice, autour de l'Oblisque et de l'Arc de Triomphe de
l'toile, accordant ainsi  la nature son droit au soleil, toutefois
sans lui permettre d'empiter sur celui des boutiques. D'ailleurs un
perfectionnement ingnieux s'tait introduit dans la fabrication des
squares. L'administration les achetait tout faits, sur commande. Les
arbres en carton peint, les fleurs en taffetas, jouaient largement leur
rle dans ces oasis, o l'on poussait la prcaution jusqu' cacher dans
les feuilles des oiseaux artificiels qui chantaient tout le jour. Ainsi
l'on avait conserv ce qu'il y a d'agrable dans la nature, en vitant
ce qu'elle a de malpropre et d'irrgulier.

Tout  coup, vers le milieu de l'ex-jardin des Tuileries, je dbouchai
sur une place immense, dont la coupole tait vitre, par mesure de
prcaution contre les injures du soleil et de la pluie. Le primtre en
tait form tout entier par quatre monuments, o se rsumaient 
merveille les intrts principaux et les besoins essentiels d'une grande
capitale: une mairie, une caserne, un thtre et la succursale de la
Bourse. Par une exception glorieuse et bien mrite, cette place, au
lieu de porter le nom d'une victoire, portait le nom d'un
victorieux,--de celui qui avait vaincu les tnbres et les rsistances
du vieux Paris, du promoteur de ce grand mouvement de transformation,
qu'on n'avait fait que suivre en le dpassant. Au milieu de la place,
sur un haut pidestal de bronze, se dressait la statue colossale de ce
second fondateur de la cit, en costume de Grand dile, revtu de la
toge et du laticlave.  demi soulev sur sa chaise curule, d'un geste
imprieux et serein il tendait un doigt sur la carte de Paris dploye
devant lui, et de l'autre main il tenait un compas ouvert, qui fulgurait
comme un glaive. De petits gnies jouaient  ses pieds avec des niveaux,
des pioches et des truelles.

En m'approchant, je m'aperus que cette statue servait en mme temps de
calorifre et de borne-fontaine. Elle avait un tuyau de pompe dans la
poitrine et un tuyau de pole dans le dos; elle jetait du feu par le
haut du corps et de l'eau claire par le bas. De plus, elle tenait lieu
de candlabre pendant la nuit. La flamme intrieure prtait au bronze
des reflets fantastiques dans l'ombre, et les bouches de chaleur,
places entre les lvres, les paupires et les narines, se changeaient
en bouches de lumire, rpercutes  l'infini par la vote de cristal.
Cette manire d'utiliser jusqu' l'inutile, et de rgnrer l'art par
une salutaire infusion d'industrie, me frappe comme la plus clatante
rvlation du progrs dans ses rapports avec la nouvelle capitale.

Les quatre faces du pidestal taient remplies par autant de bas-reliefs
expressifs et ingnieusement choisis. Sur le devant on voyait la Ville
de Paris, coiffe de ses tours, dirigeant la thorie des communes
suburbaines, et venant  leur tte se prosterner aux genoux du Grand
dile, qui la relevait eu lui donnant sa main  baiser.  droite, le
Grand dile tait assis  sa table de travail, plong dans une
mditation profonde et les yeux fixs sur un plan; de chaque ct de
lui, l'Art et la Civilisation soulevaient leurs flambeaux pour
l'clairer, et la commission municipale, range en cercle dans un
religieux silence, comme les gerbes du songe de Joseph, l'adorait. 
gauche, le Grand dile frappait du pied le sol et en faisait jaillir une
fort de dmes, de campaniles et de colonnades, qui venaient se ranger
devant lui, aux sons enchanteurs d'un concerto de lyres excut par les
Amphions de la commission municipale. Dans un coin, je distinguai
vaguement un pisode o la Ville de Paris jouait un rle dont je ne me
rendis pas bien compte: je ne pus voir au juste si elle mettait la main
sur son coeur, en signe de reconnaissance ternelle, ou sur sa bourse,
pour payer les violons de la municipalit. La face postrieure du
pidestal tait divise en deux parties: l'une reprsentait l'Assomption
de la Ville de Paris, souleve vers la nue sur les bras d'une lgion
d'architectes et d'ingnieurs, nus comme des Amours pour les besoins du
style. La France, la main tendue, la contemplait dans une attitude
d'admiration extatique, et Londres, Vienne, Saint-Ptersbourg, Berlin,
Rome et Constantinople, symtriquement ranges sur le premier plan,
faisaient fumer de l'encens dans des cassolettes. L'autre partie
reprsentait l'apothose du Grand dile, et je n'en ai plus qu'un
souvenir confus. Je me souviens seulement que, dans un angle infrieur,
la Postrit, sereine et grandiose comme l'ange qui apparut  Hliodore,
chassait  coups de fouet, dans une trappe, les monstres hideux de
l'Envie et du Dnigrement.

J'entendis un coup retentir. Ah! comme la Postrit frappait  tour de
bras! Un second coup. Je m'agitai faiblement, croyant sentir dj le
fouet de la Postrit sur ma propre tte. Il me sembla qu'on marchait
vers moi, et je me reculai d'instinct, en balbutiant quelques mots mal
articuls. Un bras vigoureux me secoua.

Je me dressai sur mon sant. Par la fentre entr'ouverte pntraient
jusqu' mon lit des flots de soleil, et des torrents de poussire. Le
bruit des pics et des pioches, la chanson de la scie, de l'essieu des
charrettes lourdement charges et de la truelle Berthelet grinant sur
la pierre, emplirent mon oreille comme une trombe. Mon concierge tait
devant moi: il ressemblait  la Civilisation du bas-relief de droite.

Un cauchemar, monsieur? fit-il, portant respectueusement la main  sa
casquette.

--Non, non, un rve, un bien beau rve! Mais, si ce n'tait qu'un rve,
pourquoi m'avez-vous veill?

Il me tendit, avec un sourire doux et triste, un papier qu'il tenait 
la main.

C'tait une sommation de la Ville de Paris, la troisime depuis six ans,
d'avoir  vider les lieux dans le dlai de deux mois, pour faire place 
la prolongation du boulevard Saint-Germain.

Ah! m'criai-je, vous voyez bien que ce n'tait pas un rve!




APPENDICE




I

LES NOUVEAUX NOMS DES ANCIENNES RUES DE PARIS


Il ne sera pas hors de propos de complter ce volume en soumettant au
lecteur quelques observations et quelques doutes sur la rcente liste
des noms de rues, dite par notre infatigable commission municipale le
24 aot de l'an 1864. Ce sont remarques purement _platoniques_, si je
puis ainsi dire,--comme il importe de s'y rsigner pour toutes les
critiques qui s'attachent au nouveau Paris, mme quand il ne s'agit pas,
comme dans la circonstance prsente, d'un fait accompli.

Il faut rendre d'abord cette justice  la nomenclature de la commission,
qu'elle a mcontent  peu prs tout le monde. Les journaux des opinions
les plus diverses se sont rencontrs sur le terrain de l'opposition: je
ne parle pas, bien entendu, des journaux officieux, qui ont des grces
d'tat.

Il est possible, comme je l'ai lu dans un _communiqu_, que cette mesure
ait pour rsultat l'amlioration du service postal. Ce point de vue
administratif est en dehors de la question qui nous occupe, et on nous
permettra d'y tre peu sensible. D'ailleurs, les analogies relles, mais
incompltes, ou faciles  discerner nettement l'une de l'autre, qu'on
pouvait signaler dans la liste primitive, n'ont jamais t un obstacle
srieux  la rapidit des communications, comme  Londres par exemple,
ou elles sont innombrables et bien autrement compliques. Il est 
craindre que ce changement n'embrouille d'un ct ce qu'il claircit de
l'autre, et n'apporte autant d'embarras nouveaux qu'il en dtruira
d'anciens[13]. Un homme qui a t incapable jusqu' prsent de
distinguer la rue des Marais-Saint-Germain de la rue des
Marais-du-Temple, et de marquer sur l'adresse de sa lettre s'il crit 
la rue Saint-Jean de Paris-Batignolles, ou de Paris-Montmartre, ne le
sera-t-il pas tout autant de se loger dans la tte, sans erreur et sans
confusion, cette foule de nouveaux noms substitus aux anciens; et
est-il bien sr que la tche se trouvera simplifie pour lui ou pour les
intermdiaires qu'il emploie? Je souhaiterais savoir ce que les cochers
et les commissionnaires, directement intresss  la question, pensent
du soulagement que l'administration leur a prpar. Pour ma part, je
sens que le prtendu fil d'Ariane de la commission municipale va me
drouter pour longtemps.

[Note 13: Ici encore ma conjecture s'est trouve vrifie. La
plupart des journaux ont racont, vers la fin de dcembre dernier,
l'histoire instructive de M. B., sujet anglais, domicili  Paris, au
lieu dit, il y a quatre ans, place Pentagonale; il y a deux ans, place
Wagram, et connu aujourd'hui sous sa premire appellation de place
Pentagonale, le nom de Wagram ayant t donn rcemment  un autre
square plac dans le mme quartier. M. B..... envoya, le 22 dcembre, de
la rue Vivienne, o il a son bureau, une dpche  sa famille, laquelle
dpche lui fut retourne le lendemain avec cette mention: _Destinataire
inconnu.--La place Pentagonale n'existe pas._ M. B...., qui habite
depuis plusieurs annes le lieu en question, trouva l'assertion un peu
absolue. Franais, il se le ft tenu pour dit, et serait rest convaincu
que, par une erreur dont il tait seul coupable, il avait cru demeurer
en un endroit qui n'existait que dans son imagination. Mais M. B.... est
Anglais, et, fidle  la devise de l'Angleterre: _Dieu et mon droit_, il
adressa une rclamation  la direction gnrale des lignes
tlgraphiques, qui s'excusa il faut lui rendre cette justice, avec le
plus grand empressement.

La dernire dition de la nomenclature des rues de Paris, tait-il dit
ou  peu prs dans cette lettre justificative, bien que dresse par M.
Sagansan, gographe de l'administration des postes, ne fait aucune
mention de la place Pentagonale. Malgr le zle apport par
l'administration pour se _mettre sur la trace_ des changements oprs
dans la dnomination des voies de communication, elle n'arrive pas
toujours  des renseignements exacts, et doit s'en tenir  des documents
officiels, malheureusement incomplets.

Si une administration publique se trouve dborde par l'activit de M.
Haussmann, dit _le Temps_, que feront d'humbles Parisiens, qui sont, au
dire de M. le prfet de la Seine, gens nomades et tout  fait
dsordonns dans leurs allures?]

Tant que le Paris de M. Haussmann ne sera pas termin,--et les plus
optimistes n'osent prvoir quand il le sera,--nous voil tenus de
renouveler tous les mois nos provisions de cartes et de _Guides_, de
dmeubler et de remeubler sans cesse notre mmoire, oblige par ces
transformations incessantes  plus de dmnagements encore que n'en a
eu  subir le citoyen le plus traqu par l'expropriation. Les libraires
demandent grce, les gographes n'y peuvent suffire.  peine 
l'talage, le dernier plan de Paris n'est plus qu'un chiffon de rebut.
Les _Indicateurs_ s'essoufflent  vouloir fixer au vol la ville du jour,
dont la mobilit raille tous leurs efforts, et ils en sont rduits 
jeter leurs tableaux au pilon avant mme de les avoir mis en vente.
Paris se drobe sans cesse devant l'esprit qui veut en prendre
possession, comme ces siges qu'un enfant taquin renverse derrire vous
au moment o vous allez vous y asseoir. L'arme des diteurs va pour la
vingtime fois se remettre  l'oeuvre; mais avant qu'ils aient fini, on
aura perc deux ou trois nouvelles rues, ratur une douzaine
d'anciennes, projet cinq ou six nouveaux boulevards et dress une
nouvelle nomenclature, qui les forceront  recommencer. C'est leur
affaire, aprs tout; ils ont eu le temps de s'y habituer, et le proverbe
dit que l'habitude est une seconde nature. Si l'on n'avait depuis
longtemps invent l'art d'imprimer en caractres mobiles, M. le prfet
de la Seine le leur aurait enseign  lui seul.

Il y a deux points dans la question qui nous occupe: celle des noms
supprims, et celle des noms substitus. La division et la marche de cet
examen se prsentent d'elles-mmes.

Examinons d'abord le premier point.

C'est une rgle lmentaire, et dont personne, je crois, ne contestera
la justesse, qu'il faut toucher le moins possible aux noms des rues, et
seulement en cas de ncessit relle,--ncessit matrielle ou ncessit
morale,--tant pour ne pas apporter de trouble dans les habitudes
consacres, que par respect pour les traditions et les souvenirs que ces
noms rappellent. La commission municipale ne semble pas se douter
suffisamment que les anciennes tiquettes de nos rues ont une
signification; qu'elles crivent, pour ainsi dire,  tous les pas, la
chronique des moeurs, des usages, des croyances, des divertissements de
nos pres, l'histoire physique et civile de la plus illustre cit du
monde. Avant les _embellissements_ cruels qui ont produit dans la
vieille ville l'effet dsastreux de dix siges et de trois ou quatre
bombardements, on et pu reconstituer, rien qu'avec ces noms, les
annales de Paris. Je le rpte, la commission municipale ne le sait pas
assez, et il est fcheux que, parmi les membres fort honorables dont
elle se compose, on n'ait point song  donner place,  ct des
savants, des administrateurs, des commerants, des artistes,  quelque
archologue qui et tudi cette histoire, qui la comprt, l'aimt, et
et pu en enseigner le respect  ses confrres. Assurment, un avou ni
un ingnieur ne sont  ddaigner dans le conseil souverain de la ville;
je ne trouve mme nullement qu'un peintre comme Delacroix et un crivain
comme Scribe y fussent dplacs. Mais ce qu'il y faudrait surtout,
puisqu'il s'agit d'un lieu universel, qui est la proprit de
l'histoire, et non d'un domaine priv qu'on puisse tailler  sa guise
comme le potager d'un bourgeois, c'est un homme qui connt vraiment
Paris,--et c'est l justement, si j'en juge par les apparences, ce 
quoi l'on n'a point song.

Que l'on ait considr comme absolument ncessaire de remplacer par de
nouveaux noms, dans la liste des rues, ceux qui faisaient double emploi,
je n'ai pas du tout l'intention d'aller  l'encontre. En principe, on ne
peut blmer cette ide, surtout aprs l'annexion de la banlieue, qui a
considrablement accru le nombre de ces rptitions. Mais s'est-on
strictement tenu dans ces limites, et tous les noms supprims
faisaient-ils bien rellement double emploi? On va en juger.

J'en remarque tout d'abord plusieurs qui ne rentrent en aucune faon
dans cette catgorie. Il n'y avait ni deux rues de Cluny, ni deux rues
Percier, et il est impossible de comprendre par quel motif on a
dbaptis les seules qui existassent. Il tait si facile de placer M.
Cousin ailleurs que dans la premire de ces rues, dont la dnomination
exhalait un parfum gothique  rjouir le coeur des antiquaires! M.
Cousin, qui est clectique, se ft content de celle qu'on lui et
offerte. En sa qualit d'archologue passionn, il a d souffrir de
raturer avec son nom celui d'une rue du treizime sicle, et je le
prviens que les amateurs du vieux Paris ne le lui pardonneront pas sans
peine. Si l'on tenait  le placer dans le voisinage de la Sorbonne, pour
ne point dranger ses habitudes, il y avait la rue des Poires, qui
n'est pas fort jolie sans doute, mais dont un philosophe se serait
probablement accommod aussi bien que le chancelier Gerson,--ou la place
Louis-le-Grand, que, par une contradiction singulire avec le principe
mme de la nouvelle nomenclature, la commission a mise encore sous le
patronage du mme chancelier.

Le 10e arrondissement possdait une rue de Chastillon, ainsi nomme
de l'un des architectes qui ont construit l'hpital Saint-Louis. Certes,
Chastillon n'est pas un grand homme; mais s'il fallait effacer des rues
de Paris tous ceux qui ne sont pas de grands hommes, la nouvelle liste
de l'administration mme courrait risque d'tre diminue d'un bon
tiers. Je n'aurais point conseill de le mettre; il fallait le laisser
puisqu'il y tait. L'avenue des Triomphes n'tait pas davantage un
double emploi; si l'on a craint une confusion avec la rue de
l'Arc-de-Triomphe, c'est vraiment pousser le scrupule un peu loin. Quant
 la rue de la Triperie, je conois qu'on l'ait dbaptise sans autre
motif que ce vilain nom qui faisait tache dans le nouveau Paris: nos
pres n'taient pas gens si dlicats que M. le prfet de la Seine.

Comment et par o la rue Vendme pouvait-elle se confondre avec la place
ou le passage du mme nom? Qu'on ait supprim la rue de Beauvau, dans le
12e arrondissement, parce que cette dsignation pouvait faire croire
qu'elle conduisait  la place Beauvau, situe bien loin de l; qu'on ait
agi de mme pour la rue Voltaire, qui avait le tort de ne pas aboutir au
quai du mme titre, soit! Mais ici, rien de pareil. Il est tout naturel
qu'une rue qui conduit  une place porte le mme nom que cette place,
ne ft-ce que pour indiquer qu'elle y aboutit, et qu'un passage situ
dans une rue porte le mme nom que cette rue, ne ft-ce que pour
indiquer l'endroit o il se trouve. Cela est si vrai que la commission
elle-mme, par une inconsquence bizarre, a suivi, dans ses
dnominations nouvelles, une marche semblable  cette qu'elle condamnait
dans les dnominations anciennes: on trouve dans sa liste la rue et la
place de l'Argonne, la rue et l'avenue de Bouvines, la rue et le passage
d'Alleray, etc., etc., comme si elle avait pris  tche de se condamner
de sa propre main.

Je ne vois pas davantage en quoi la rue des Amandiers-Sainte-Genevive
faisait double emploi soit avec la rue Sainte-Genevive, soit avec la
rue des Amandiers-Popincourt. Ce vocable avait pour lui l'avantage
non-seulement d'tre connu et consacr depuis longtemps, mais encore
d'tre tout  fait charmant, beaucoup plus,  coup sr, que celui du
gomtre Laplace. La rue du Moulin-de-Javelle se distinguait non moins
aisment de toutes les autres rues du Moulin semes sur les divers
points de Paris, et elle indiquait  ceux qui aiment  retrouver la
trace des vieilles choses, l'emplacement de ce rendez-vous si fameux 
la fin du dix-septime et au commencement du dix-huitime sicle,
clbr dans tous les vaudevilles du temps et rendu presque illustre par
une des plus spirituelles comdies de Dancourt.

Si c'est une rgle lmentaire de ne toucher aux noms des rues de Paris
qu'en cas de ncessit absolue, il n'est pas moins vident que les
changements doivent porter de prfrence sur les voies les moins
anciennes, les moins historiques, les moins consacres par le temps et
les souvenirs, sur celles aussi qui font partie des obscurs et lointains
parages de la banlieue et ne sont pas couvertes par cette longue
possession du droit de cit qui tait jadis une protection efficace. La
commission, j'aime  lui rendre cette justice, a gnralement suivi
cette marche, hormis toutefois un certain nombre de cas que j'ai peine
 comprendre. Si l'on voulait absolument effacer quelque part le nom de
Rossini et celui du Ranelagh, ports  la fois par une rue et une
avenue, les convenances populaires, comme les souvenirs historiques,
commandaient de faire porter cette suppression plutt sur des rues
subalternes, ou destines  disparatre prochainement, que sur
d'importantes avenues, o le changement va produire une perturbation
bien autrement considrable. On ne peut croire que la commission
municipale, dans une pense d'opposition coupable, ait voulu humilier
Rossini, au moment mme o il venait de recevoir la croix de grand
officier de la Lgion d'honneur; quant au Ranelagh, pour peu qu'elle ait
eu l'imprudence de prendre ses renseignements sur son compte auprs des
journaux officieux, peut-tre a-t-elle cru, avec les grands rudits du
_Pays_, qu'il avait t fond par un officier d'ordonnance du vainqueur
de Waterloo, et que ds lors elle faisait un acte patriotique en
effaant ce nom.

Il y avait deux rues Pave, et deux rues des Marais, sans compter celles
de la banlieue. Pourquoi avoir justement ratur, sur ces quatre
tiquettes, celles qui taient consacres par la possession la plus
ancienne? Pourquoi, parmi toutes les rues places sous le vocable de
Mnilmontant, avoir respect celles qui se trouvent  Belleville et
dbaptis celle de Paris, une voie historique, rappelant des souvenirs
qui taient pour ainsi dire incarns avec son nom? Pourquoi?...

     Tes pourquoi, dit le dieu, ne finiront jamais.

Arrtons donc ici cette premire partie de notre examen, et passons  la
seconde, o nous aurons bien d'autres questions  faire.

J'ai cherch  me rendre compte des principes qui ont guid la
commission dans le choix des noms nouveaux qu'elle a substitus aux
anciens, et je n'ai pu encore en venir  bout. Je vois bien dans sa
liste des personnages de toute nature et de tout pays, depuis les plus
illustres jusqu'aux plus inconnus, depuis des prlats et des
missionnaires jusqu' des athes; mais je ne vois pas quelle marche elle
a suivie, et la logique de son plan m'chappe. On dirait qu'elle a mis
ple-mle dans une urne cent quatre-vingt-seize noms choisis au hasard
par un commis des bureaux de l'Htel de Ville, et qu'elle les a inscrits
dans l'ordre o les lui prsentait ce classique enfant aux yeux bands,
qui tait charg de symboliser la Fortune dans le tirage des anciennes
loteries.

Sauf peut-tre une demi-douzaine d'exceptions, qu'on est tent de
prendre pour un pur effet du hasard, elle ne parat pas avoir cherch un
moment  procder autant que possible par voie d'assimilation, de
manire  enchaner en quelque sorte le nouveau nom  l'ancien souvenir.
Il est vident que le hasard seul a pu substituer le nom de Raphal 
celui du Ranelagh, remplacer la rue d'Amboise par la rue Thibaud,
l'impasse des Miracles par la rue Lancret, et la rue Notre-Dame par la
rue Desbordes-Valmore. Dans le cinquime arrondissement, si la Sorbonne
a rappel  la commission le chancelier Gerson, le collge historique de
Louis-le-Grand ne lui a rien rappel du tout, ni son fondateur Guillaume
Duprat, ni aucun de ses illustres professeurs; et le Collge de France
n'a pas t plus heureux. L'arrondissement du Palais-Bourbon n'a obtenu
en partage que des noms guerriers, sauf un seul, qui ne touche par aucun
ct  l'loquence parlementaire. Le nom de Charles Lebrun, le premier
directeur des Gobelins, ne lui est mme pas venu  la pense, dans le
treizime arrondissement. Enfin, car il faut abrger, lorsqu'il s'est
agi de rebaptiser les alentours de la place Royale, elle n'a song 
aucun des htes fameux qui illustrrent, au dix-septime sicle, cette
place et les rues voisines, depuis le cul-de-jatte Scarron jusqu' la
marquise de Svign.

Une trentaine de saints ont t supprims dans l'ancienne nomenclature,
sans compter ceux qui l'ont t en double et en triple exemplaire. Pas
un d'eux n'a t remplac par un autre. Je n'en fais pas un crime  la
commission: elle est de son sicle, o les saints ne sont pas en aussi
bonne odeur que les chimistes. Qu'auraient dit les gens clairs si elle
avait eu la faiblesse de puiser dans le calendrier? Il faut reconnatre
d'ailleurs qu'elle a eu du moins le bon got d'admettre dans sa liste
des noms comme ceux de Baussel, d'Affre et de Bridaine. Peut-tre et-il
t de meilleur got encore, pendant qu'elle en tait aux prdicateurs,
de ne pas s'arrter  Bridaine et d'aller jusqu' Lacordaire; mais je
n'insiste pas sur ce point dlicat. Ce que je voulais dire, c'est que
les saints dtrns ont eu la plupart des gomtres et des naturalistes
pour successeurs, ce qui est dans la logique des choses. Seulement il
et fallu prendre garde  certains contrastes pour le moins bizarres,
dont je ne citerai qu'un exemple, celui de l'athe Lalande substitu au
nom de Sainte-Marie.

Les savants et les mathmaticiens de tout genre, particulirement les
ingnieurs, se partagent presque toute la liste avec les gnraux. Quand
je dis les gnraux, ce n'est pas pour exclure les simples colonels,
comme le colonel Brancion et le colonel Combes. La commission a trait
l'paulette avec une vritable munificence: elle a recueilli jusqu' des
noms comme ceux d'Allent et de Lemarrois, dont les profanes n'eussent
mme pas souponn l'existence. Le dcret du 2 mars prcdent avait
distribu d'un coup les noms de dix-neuf gnraux, tous du premier
empire, aux dix-neuf sections de la rue Militaire transforme en
boulevard. Mais les savants ont t plus gnreusement favoriss encore.
Le royaume de Paris est aux ingnieurs, et M. Haussmann leur devait bien
cela. La gloire accorde aux ingnieurs morts est la garantie de celle
qui attend les ingnieurs vivants. Tracez de nouvelles rues, messieurs,
ne vous lassez pas; creusez, abattez, percez, nivelez! La voie que vous
alignez au cordeau est peut-tre celle qui dans vingt ans portera votre
nom.

Les mathmatiques ont enfin trouv leur grand jour de gloire. La
commission a mis une aurole  la table des logarithmes. Elle a fait
monter en masse les gomtres au Panthon. D'Alembert, Deparcieux,
Poinsot, Laplace, Nollet, Fresnel, Vernier, Polonceau, Mariotte, Davy,
Berzlius, Galvani, Oberkampf, etc., etc., flamboient comme des mtores
dans la liste, o Bayen, Gauthey, Cugnot, et nombre d'autres toiles de
dixime grandeur, compltement inaperues jusqu'alors du commun des
mortels, rayonnent d'un timide et modeste clat. Connaissiez-vous Bayen?
Aviez-vous quelque notion de Cugnot? Le nom de Lamand avait-il jamais
frapp vos yeux ou vos oreilles? Et n'tes-vous pas merveill des
trsors d'rudition qui se cachent dans le sein de la commission
municipale, quand elle inscrit triomphalement sur sa liste les noms de
Gomboust et de Rouvet, qui ne s'attendaient certes pas, de leur vivant,
 l'honneur de servir un jour de parrains  deux rues de Paris?

Aprs les gnraux et les ingnieurs, les artistes n'ont pas t
oublis. On a mme ressuscit, pour la circonstance, le graveur
Richomme, le musicien Wilhem et le serrurier Biscornet, ce qui est
assurment pousser la condescendance aussi loin que possible. Mais, je
ne sais pourquoi, les belles-lettres n'ont pas t aussi gnreusement
traites, et l'Acadmie franaise, avec Quinault, Lacretelle, Casimir
Delavigne, et... Dangeau, fait pitre mine  ct du brillant contingent
fourni par ses soeurs, l'Acadmie des beaux-arts et l'Acadmie des
sciences. Dcidment l'Acadmie franaise n'est pas en faveur
aujourd'hui.

Ce que la commission semble avoir particulirement oubli, ce sont
justement les noms auxquels elle et d penser avant tout, c'est--dire
ceux des hommes clbres ns  Paris. Je pourrais dresser ici sans peine
une liste d'une centaine au moins de ces noms, qui n'ont pas encore
trouv place au baptme des innombrables rues de leur ville natale.
Est-on bien fond  ddaigner des hommes comme Anquetil-Du-Perron,
Arnauld, le pre Bouhours, l'bniste Boule, Charlet, Carmontelle, les
sculpteurs Cartellier, Chaudet, Falconet, le comte de Caylus, le
moraliste Charron, le dramaturge la Chausse, Coll, la Condamine,
madame Deshoulires, Dufresny, le jurisconsulte Dumoulin, l'conomiste
Dupont de Nemours, le marchal de la Fert, Nicolas Flamel, Furetire,
Gail, Frret, qui, dj considrables en eux-mmes, prennent une valeur
bien plus grande lorsqu'on les compare  la majorit des lus? Si
l'excution d'un plan de Paris a mrit  Gomboust l'honneur de devenir
le parrain d'une rue,  plus forte raison cet honneur n'tait-il pas d
 Sauvat et  cinq ou six autres, qui ont crit l'histoire de la ville,
qui y vinrent au monde, et qui sont bien autrement connus? Comment se
fait-il que Fourcroy, un chimiste pourtant, n'ait pas trouv place l o
l'on admettait Vernier et Laugier? Croit-on qu'Alexandre Hardy et
Jodelle, en leur qualit de fondateurs de notre vieux thtre, eussent
t dplacs aux abords de quelqu'une de nos salles de spectacle? O
tait la ncessit de recourir si largement aux pays trangers, quand
Gros, Gurin, le peintre Lebrun, le philosophe Malebranche, Naud,
tienne Pasquier, Quatremre, Rollin, Sylvestre de Sacy, Jean-Baptiste
Rousseau et Saint-Simon, l'auteur des _Mmoires_, sont encore exclus de
la nomenclature des voies de Paris? Pense-t-on mme que Laujon, Legouv,
Lemierre, le Ntre, Patru, Perrault, l'abb de Ranc, Tavernier,
Santeuil, de Thou, l'orientaliste Rmusat et le pote Villon n'eussent
pas valu Biscornet, Yvart, Nicot, et tant d'autres, sur lesquels, outre
l'avantage de la notorit, ils ont celui d'tre ns  Paris? Madame de
Stal, elle aussi, est une Parisienne: pousserait-on la rancune jusqu'
lui faire porter, aujourd'hui encore, la peine de sa petite guerre de
langue et de plume contre le premier empereur?

On a donn  deux rues les noms de Titien et de Beethoven, qui ne sont
jamais venus chez nous: je suis loin de m'en plaindre, on le croira
sans peine. Le gnie est le patrimoine de tous les pays. Mais du moins
n'et-il pas fallu oublier d'autres noms aussi grands, plus grands
encore, celui de Dante, par exemple, que recommandait spcialement  la
commission municipale le voyage qu'il fit  Paris pour y conclure un
trait au nom de la Toscane, et y suivre les cours de cette Universit
qui tait alors la lumire du monde savant. Comme Dante, Boccace a
sjourn  Paris: on croit mme gnralement qu'il y est n. Malgr
cette circonstance, et bien que Boccace soit un des crateurs de la
prose italienne et des plus grands rudits du quatorzime sicle, je
comprendrais que le souvenir de son _Dcameron_ l'et fait carter, si
la commission n'avait pris soin de dtruire elle-mme cette fin de
non-recevoir en ajoutant Brantme sur cette liste o figurait dj
Rabelais.

En s'cartant de ce point de vue exclusif, on trouverait bien d'autres
oublis bizarres. Non, Dieu merci, nous ne sommes pas tellement pauvres
en grands hommes qu'il ft ncessaire de fouiller, comme l'a fait la
commission, dans les sous-sols de la clbrit, pour en exhumer les
Ginoux, les Rbeval, les Galleron et les Christiani. Je crois volontiers
que ces noms cachent des vies utiles et des actions honorables, sinon
clatantes; mais il faut avouer qu'ils les cachent bien. Toutefois je
leur passerais volontiers cette usurpation innocente s'ils n'avaient
pris une place que n'ont pu arriver  conqurir jusqu' prsent ni des
noms clbres comme Prudhon et Mathurin Rgnier, ni des noms illustres
comme madame de Svign et Turenne. Penser que Thibaud, Ginoux et
Lamand se prlassent dans cette nomenclature d'o Turenne est exclu,
cela est rude, et nous excuse assurment de courir sus  Lamand, Ginoux
et Thibaud.

Mais s'il y a tant de noms que nous ne pouvons parvenir  reconnatre
dans la nouvelle liste, c'est un peu la faute de la commission, qui ne
les a pas suffisamment dsigns. Ainsi de Thibaud, par exemple. C'est
peut-tre Thibaut de Champagne!... Alors il fallait le dire, et surtout
y mettre l'orthographe. Thibaud tout court n'a pas plus de sens que
Pierre, Paul ou Jean. Et Leblanc? Il y a dans la biographie trente
Leblanc aussi connus, je veux dire aussi inconnus les uns que les
autres. Est-ce le numismate, l'homme d'tat, le thologien, le voyageur,
l'amiral, le chirurgien, l'historien, le peintre, etc., etc.? Personne
ne le sait. La rue Leblanc ne dit rien de plus  l'esprit que si elle
s'appelait rue Durand ou rue Martin.

Pour d'autres voies, le nom donn par la commission, sans offrir la mme
obscurit, a l'inconvnient de laisser dans l'incertitude sur le
personnage auquel il s'applique. Je trouve une rue Lesueur. Quel
Lesueur? Est-ce le peintre ou le musicien? Une rue Mansart. Mais il y a
deux Mansart, tous deux architectes, et tous deux  peu prs aussi
clbres. Une rue Coustou. Fort bien, s'il n'y avait trois Coustou, qui
se valent, ou peu s'en faut. Une rue Vernet. Comme les Coustou, les
Vernet sont trois, et la gloire ou le talent de l'un ne l'emportent pas
tellement sur ceux de l'autre, que l'on puisse deviner aussitt duquel
il est ici question. Sans doute, Horace est le plus connu de la
gnration actuelle, parce qu'il a vcu au milieu de nous; mais en
sera-t-il de mme dans cinquante ans? Peut-tre a-t-on voulu les
dsigner tous trois: rien n'empchait d'crire _rue des Vernet_. J'en
dis autant de la rue Dupin: il y a eu bien des Dupin; il y en a encore
deux, que leur amiti fraternelle pourra seule empcher de se disputer
le privilge d'avoir baptis l'une des voies de Paris. Quant  la rue
Chnier, il est probable sans doute que c'est le souvenir d'Andr
qu'elle rappelle plutt que celui de Marie-Joseph, le pote tragique.
Mais pourquoi ne pas le dire? C'tait l'affaire d'un simple prnom.

Je ne conois pas cette horreur des prnoms affiche par la commission
municipale. Vous n'en trouverez qu'un seul dans toute sa liste. Cette
exception gracieuse a t faite en faveur de M. Victor Cousin, pour
concentrer sans doute plus srement sur la tte du philosophe un
honneur que des esprits malaviss eussent pu reporter au peintre et
sculpteur Jean Cousin,--lequel, par parenthse, et bien mrit une
place au soleil des rues de Paris,  ct de Jean Goujon. Mais si l'on
n'a pas eu peur d'crire: _Rue Victor-Cousin_, on ne voit pas pourquoi
l'on craindrait d'crire: _Rue Horace-Vernet_ ou _Andr-Chnier_.

Je suis aussi fort perplexe pour la vritable origine du nom de la rue
d'Albe. Il est peu probable qu'on ait voulu rappeler le souvenir du
fameux duc qui fut le bras droit de Philippe II. La situation de cette
voie me fait plutt croire que son nom est une galanterie dlicate 
l'adresse d'une illustre famille moderne, en mmoire de l'htel,
rcemment dtruit, qu'habitait un des membres de cette famille. Mon
incertitude est plus grande pour la rue Erard. Quel est ce personnage?
Les uns tiennent pour le facteur de pianos, les autres pour l'ingnieur,
et, quoiqu'elle puisse sembler bizarre, cette dernire opinion ne
manque pas de vraisemblance quand on a remarqu la part faite aux
ingnieurs dans la nomenclature. tait-ce trop d'un simple prnom pour
fixer les esprits  ce sujet?

Mais ce n'est pas seulement en oubliant de les caractriser, c'est
aussi,--cas plus grave,--en les tronquant ou les dfigurant, que la
commission a rendu certains noms mconnaissables. Ainsi elle crit
_d'Arcet_ et _Danville_, quand il faudrait, au contraire, _d'Anville_ et
_Darcet_. En disant _Hricart_ pour _Hricart de Thury_, _Brochant_ pour
_Brochant de Villiers_, _Dombasle_ pour _Mathieu de Dombasle_, elle se
figure ne faire qu'une abrviation, et elle dnature un nom
patronymique. Dans ce dernier cas, elle a cru sans doute que _Mathieu_
n'tait qu'un prnom: elle a eu tort. J'ai cherch longtemps ce que
pouvait tre ce d'Alleray, choisi pour parrain d'une rue et d'une place,
et ce n'est pas sans peine que je suis parvenu  retrouver, sous ce
tronon informe, le magistrat Angran d'Alleray. Enfin en voulant
perptuer, dans le titre de la rue Rennequin, le souvenir de
l'inventeur de la machine de Marly, la commission non-seulement a commis
l'erreur banale qui a substitu le simple constructeur  l'inventeur
vritable, mais elle a trangement dfigur son nom. Il s'appelait, en
effet, Rennequin Sualem, et Rennequin ne fait ici que l'office d'un
prnom.

Que conclure de ces erreurs et de ces oublis? Rien, sinon que nous
sommes tous faillibles, et que nous avons droit  l'indulgence de M. le
prfet de la Seine s'il nous est arriv  nous-mme d'en commettre dans
notre travail. Quant  la multitude de noms obscurs choisis par la
commission, j'en tire la consquence qu'elle a t guide par la pense
philosophique et hautement nationale d'encourager les ambitions les plus
modestes. Il est clair qu'aucun de nous ne doit dsesprer de conqurir
un honneur o Rbeval est arriv, et qu'on peut se flatter, sans trop
d'orgueil, de l'espoir d'obtenir quelque jour une place entre Thibaud et
Ginoux, Biscornet et Christiani.




II

UN CHAPITRE DES RUINES DE PARIS MODERNE


Encore un peu de temps, et Paris deviendra un sujet d'tudes aussi
obscur, aussi embrouill, aussi envelopp d'impntrables tnbres que
Tyr et Babylone. Il n'a pas fallu  M. Flaubert plus d'imagination pour
reconstruire Carthage,  M. Mariette et  M. Fiorelli plus de patience
pour exhumer pierre  pierre Memphis et Pompia, plus de science et de
sagacit  Cuvier pour reconstituer le mastodonte  l'aide d'une seule
dent du monstre, qu'il n'en faut aujourd'hui  qui veut retrouver le
Paris de nos aeux sous les ruines et les transformations innombrables
qui l'ont boulevers de fond en comble, et le faire revivre dans sa
physionomie, dans ses moeurs, dans ses monuments et dans ses rues. On a
si bien pris  tche de trancher, sur tous les points  la fois, les
liens de la tradition, et de rompre violemment jusqu'aux moindres
anneaux de cette chane d'or qui rattachait le prsent au pass, que
l'histoire de Paris, pour peu seulement qu'on remonte  un sicle en
arrire, ne se rvle qu'au prix des plus laborieux efforts, et qu'il
faut extraire patiemment,  travers des monceaux de dcombres, les
lambeaux mutils de ce tableau rtrospectif qui devrait, pour ainsi
dire, clater de lui-mme au grand jour et s'afficher  chaque pas dans
le Paris d'aujourd'hui. Les annales ecclsiastiques de la vieille cit
ne sont pas moins difficiles  ressaisir, dans ces tnbres qui
s'paississent chaque jour, que ses annales civiles et administratives,
physiques et monumentales: peut-tre mme le sont-elles davantage
encore, car elles ont t plus rarement et, en gnral, moins
profondment explores.

En relisant dernirement l'_Histoire de la ville et de tout le diocse
de Paris_, publie en 1754 par l'abb Lebeuf, et dont un rudit vient de
donner une nouvelle dition, laborieusement complte[14], j'tais
frapp de voir  quel point cet ouvrage a doubl d'intrt et de prix
par le redoublement de ruines que nous fait la transformation radicale
de la _ville nomade_. On peut dire, en un certain sens, que plus les
derniers travaux lui donnent un caractre archologique et rtrospectif,
plus il y gagne d'actualit.

[Note 14: M. Cocheris, chez Durand.]

Il n'y a gure qu'un sicle que le savant acadmicien crivait, et cet
intervalle a suffi pour changer compltement le caractre de son livre.
La revue qu'il avait entreprise n'est plus gure maintenant qu'une revue
des fantmes, comme celle de la ballade allemande, et son histoire s'est
mtamorphose en ncrologe. Des glises, des couvents, des collges
qu'il dcrit, non-seulement la plupart ont t dtruits, mais souvent
mme la trace en a disparu, et les lments sur lesquels il appuie ses
descriptions, les emplacements qu'il indique, les points de repre et de
comparaison qu'il choisit, se sont modifis ou vanouis comme les
monuments, de telle sorte que l'obscurit s'accrot de toutes les
prcautions qu'il avait prises pour la dissiper. C'est un travail de le
lire, et pour le bien comprendre, ft-ce avec le secours assidu du
commentateur le plus comptent, il est bon de s'tre prpar par des
tudes pralables, et il est ncessaire d'avoir sous les yeux un plan de
ce Paris du dix-huitime sicle, qu'on semble avoir voulu dfinitivement
enterrer dans la fosse de l'ancien rgime.

L'abb Lebeuf avait trouv intacts et debout  peu prs tous les
monuments fonds depuis l'origine de la monarchie. On considrait en ce
temps-l les difices du pass comme des tmoins de l'histoire; c'tait
un trsor acquis, que l'on respectait en cherchant  l'accrotre. Nous
avons chang tout cela; Paris moderne est un parvenu, qui ne veut dater
que de lui, et qui rase les vieux palais et les vieilles glises pour se
btir  la place de belles maisons blanches, avec des ornements en stuc
et des statues en carton-pierre. Au dernier sicle, crire les annales
des monuments de Paris, c'tait crire les annales de Paris mme, depuis
son origine et  toutes ses poques; ce sera bientt, si M. Haussmann
n'est enfin pris de remords, crire tout simplement celles des vingt
dernires annes de notre existence.

Rien ne peut mieux faire mesurer l'tendue des ruines au prix desquelles
la nouvelle capitale a pay sa splendeur gomtrique, que la lecture des
vieux historiens de Paris, naf inventaire de tant de trsors
admirables, gaspills, jets au vent par des hritiers prodigues, ou
changs contre tant de clinquant, de ruolz et de chrysocale. Et quand
je dis l'dilit moderne, je n'entends point parler seulement de celle
que nous subissons depuis une douzaine d'annes; celle-ci est la plus
coupable, mais non la seule. D'ailleurs, le vandalisme destructeur de
la Rvolution avait prcd le vandalisme de restaurations et
d'embellissements de MM. les ingnieurs et les prfets de la Seine. Dans
le chapitre des dmolitions, 1795 est la prface de 1865. Sur le seul
point abord par l'abb Lebeuf, la liste de nos pertes atteindrait des
proportions invraisemblables. Les deux tiers pour le moins des glises
qu'il passe successivement en revue, dont plusieurs taient des oeuvres
d'art, dont plus les humbles mme se recommandaient par quelque point 
l'attention de l'historien et de l'archologue; les trois quarts des
couvents et des collges, consacrs par tant de souvenirs, ont
entirement et dfinitivement disparu. Je ne puis songer  faire un
relev complet: rien que pour les deux volumes publis jusqu' prsent
dans la savante dition qui me sert de guide, il embrasserait une
centaine de noms. Il me suffira d'aborder les premiers chapitres, afin
de donner au lecteur une ide du reste.

L'abb Lebeuf traite d'abord de Notre-Dame et de ses dpendances.
Notre-Dame vit toujours: on l'a mme restaure avec un respect pieux,
sur lequel nous ne sommes pas blass, et que nous apprcions d'autant
mieux. Mais que sont devenues les succursales dont elle tait flanque
de toutes parts, et qui faisaient  la basilique comme une couronne
d'glises: sur le ct septentrional, Saint-Jean-le-Rond, o tait son
baptistre;  quelques pas, en face, Saint-Christophe, un dicule
gothique dlicatement construit; par derrire, Saint-Denis-du-Pas, qui
remontait pour le moins au dixime sicle? On sait ce que la populace
parisienne a fait du palais archipiscopal et de ses chapelles. La
petite glise de la Madeleine, clbre par la haute et puissante
confrrie o les rois de France tenaient  se faire inscrire en premire
ligne, qui avait pour abb l'vque de Paris et pour doyen laque le
premier prsident du parlement, a t dtruite sous la Rvolution, comme
cette humble Madeleine de la Ville-l'vque, qui a eu pour hritier le
fastueux temple grec du boulevard. Le nom de Saint-Pierre aux-Boeufs
n'est plus qu'un souvenir. Un autre difice religieux de la Cit, la
microscopique glise de Sainte-Marine, subsiste encore aujourd'hui,
mtamorphose en ateliers, dans l'impasse du mme nom. Les Parisiens ne
se doutent pas de la quantit de couvents et de chapelles, dbris
souvent prcieux du grand art du moyen ge, qui ont t absorbs par des
maisons particulires, et cachent leurs ogives dshonores au fond d'un
entrept de charbons ou d'une boutique d'picier, sans parler des autres
monuments, comme Saint-Julien-le-Pauvre,--rare chantillon de la plus
pure architecture gothique, o sigeaient jadis les assembles gnrales
de la glorieuse Universit de Paris,--qui se drobent  tous les regards
au fond de ruelles dtournes et de cours abjectes, dont les portes ne
s'ouvrent que deux ou trois heures par semaine.

Dans la juridiction de Saint-Germain-l'Auxerrois, ce monument vnrable
qui n'a chapp aux dmolisseurs que pour tomber sous la main plus
terrible encore des restaurants, on aurait peine  retrouver la trace de
la chapelle de Saint-loi, btie par les soins de la riche corporation
des orfvres, probablement sur les dessins de Philibert Delorme, et
enrichie par le ciseau de Germain Pilon: de l'glise collgiale de
Sainte-Opportune, un spcimen de cette noble architecture des treizime
et quatorzime sicles qui se fait aujourd'hui si rare; de Saint-Landry,
o tait le beau mausole de Girardon; de l'glise des Saints-Innocents,
l'une des plus anciennes de Paris, contemporaine au moins de Philippe
Auguste, dj rige en cure au douzime sicle, sige de la grande
confrrie des _crieurs de corps et de vin_, si curieuse et si
pittoresque avec sa haute tour et sa tourelle octogone  fanal, ses
galeries, ses cellules construites pour servir d'asile aux recluses
volontaires, son portait o l'on voyait sculpte en relief la lgende
des trois vifs et des trois morts, le fameux cimetire avec sa danse
macabre, et ces _charniers_ historiques o tait installe une foire
perptuelle, et o les choppes d'crivains publics, de lingres, de
marchands d'estampes, de marchandes de modes, masquaient les tombeaux et
les pitaphes.

Saint-Thomas et Saint-Louis-du-Louvre, Saint-Honor, Saint-Nicolas et
cet illustre collge des Bons-Enfants, qui a lgu son nom  une rue, et
dont les pauvres coliers parcouraient la ville en demandant leur pain 
grands cris afin de pouvoir ensuite vaquer en repos  leurs tudes,
n'ont pas t plus heureux. Qu'est devenu Saint-Jacques-de-l'Hpital,
avec son glise et l'asile fond en faveur des pauvres voyageurs par
cette confrrie des plerins de Compostelle, dont la magnifique
procession rjouissait tous les ans, au mois de juillet, les yeux des
Parisiens merveills? Qu'est devenu Saint-Sauveur, ce Saint-Denis des
vaillants farceurs de la rue et de l'htel de Bourgogne, qui gardait les
tombes de Gaultier-Garguille, de Gros-Guillaume, de Turlupin, et de
leurs successeurs Guillot-Gorju et Raymond Poisson? O sont l'glise des
Filles-Dieu, la chapelle de la Jussienne, et l'antique hpital de la
Trinit, dont les confrres de la Passion avaient fait le berceau du
Thtre-Franais?

     Mais o sont les neiges d'antan?

Ainsi, sur le seul territoire de Saint-Germain-l'Auxerrois, voici une
quinzaine d'difices religieux balays de la surface du sol, et si bien
balays que, pour la plupart, ils n'ont pas laiss l'ombre d'un vestige,
et que, souvent mme, il serait fort difficile d'en indiquer
l'emplacement exact. Les rues de Paris ont la mme instabilit que ses
monuments: on a tellement remu et remani le sol, les moindres coins de
sa superficie ont si frquemment chang de destination, de nature et de
nom, tantt impasses et tantt larges avenues, hier chargs de maisons 
six tages, aujourd'hui traverss par des boulevards de trente mtres,
qu'il devient impossible de rien discerner sous ce flot mobile et
changeant. Et je n'ai pas tout dit, car il resterait  numrer encore
je ne sais combien de communauts et de monastres, tous avec leurs
glises, tous avec leur histoire et leurs souvenirs.

N'oublions pas Saint-Gervais et ses dmembrements, dont il ne reste pour
ainsi dire plus un seul aujourd'hui; l'glise et le prieur de
Saint-Martin-des-Champs, occups par le Conservatoire des arts et
mtiers, qui a tabli sous les votes gothiques du sanctuaire un magasin
de machines hydrauliques; le Temple, monument historique par excellence,
consacr successivement par le sjour de l'ordre religieux qui lui a
donn son nom, des Hospitaliers et des chevaliers de Malte, par la
captivit de Louis XVI et de la famille royale; tour  tour lieu d'asile
et de franchise, libre et profane acadmie o la muse familire de
Chaulieu divertissait la cour du grand prieur de Vendme, retraite
religieuse o les prires des Augustines montaient jour et nuit vers le
ciel comme une purification et une expiation. Tant de souvenirs n'ont pu
sauver le Temple. Aprs 1848, ce n'tait plus qu'une caserne; depuis
1854, ce n'est plus rien, qu'un square banal, orn d'arbres tiques et
d'une maigre cascade.

La Rvolution a dtruit Saint-Julien des Mntriers, lev par la
dvotion des jongleurs, ces potes et ces musiciens nomades du bon vieux
temps. Elle a renvers aussi Saint-Jacques-la-Boucherie, dont la tour,
longtemps occupe par une fabrique de plomb de chasse, restaure et
isole de nos jours, a eu l'heureuse chance d'chapper  l'artillerie
des alignements braqus de toutes parts autour d'elle. Le boulevard de
Sbastopol a absorb jusqu' l'emplacement de cette curieuse et riche
glise du Saint-Spulcre, o se runissaient en confrrie les plerins
de Jrusalem; et, en jetant  bas le Prado, il a fait disparatre les
dernires traces de la vieille glise de Saint-Barthley, paroisse du
Parlement.

Si le boulevard Sbastopol n'avait commis que ce mfait, nous lui
pardonnerions aisment. Mais il en a commis bien d'autres,
particulirement sur la rive gauche, de concert avec le boulevard
Saint-Germain et surtout la terrible rue des coles. Tous trois ont fait
leur troue au milieu d'un effroyable abatis de chapelles et de collges
historiques. Qu'il suffise de citer la magnifique tour de
Saint-Jean-de-Latran, seule relique qui subsistt de l'glise fonde 
Paris par les chevaliers de Saint-Jean-de-Jrusalem; les restes de
l'glise Saint-Benot, qui tait devenue un thtre intime, aprs avoir
t un entrept de farines et de grains; le collge et la chapelle de
Cluny, dont les dbris charmants rjouissaient le coeur de l'antiquaire
gar dans les lointains parages de la rue des Grs; ce qui demeurait
encore debout de l'glise des Mathurins, illustre par le dvouement des
frres de la Trinit; tout ce qui rappelait le souvenir du collge du
Trsorier, sur l'emplacement de la rue Neuve-Richelieu; du collge de
matre Gervais, rue du Foin; des collges de Bayeux, de Sez et de
Narbonne, rue de la Harpe, et de dix autres non moins fameux dans
l'histoire de cette vieille universit qui fut la gloire de Paris et de
la France. S'il fallait numrer le reste des monuments disparus depuis
deux tiers de sicle, toutes les ruines commences par les prcdentes
administrations de la ville, acheves par le tremblement de terre des
rcentes dmolitions, cet article se terminerait par un dnombrement
aussi long que celui des vaisseaux grecs dans Homre. Est-il donc crit
que le prsent ne puisse vivre que par la destruction du pass?

Ce pass, du moins, ne le laissons pas mourir dans la mmoire oublieuse
des Franais de l'an 1865 et des Parisiens de M. Haussmann. Qu'il garde,
 dfaut d'une autre, sa place d'honneur dans l'histoire. C'est surtout
par ce temps de dmolitions effrnes et d'embellissements implacables
que des livres comme celui de l'abb Lebeuf, malgr leur scheresse,
offrent une utilit et un intrt particuliers. Corrozel, Du Breul,
Sauval, Germain Brice, Lemaire, Flibien et Lobineau, je voudrais que
tous ces vieux annalistes de Paris fussent entre les mains de chaque
membre de la commission municipale, et que ceux-ci les apprissent par
coeur. En leur enseignant l'histoire de la ville prodigieuse qui, ds le
treizime sicle, tait la capitale du monde, il est  croire qu'ils
leur en apprendraient le respect.




III

LES PRCURSEURS DE M. HAUSSMANN.


 entendre la plupart des pangyristes du systme actuel, il semblerait
que les embellissements de Paris ne datent que d'aujourd'hui, et que les
rgimes prcdents n'avaient rien ou presque rien fait dans ce but. On
est toujours port  oublier le pass devant le prsent. La vrit est,
au contraire, que tous les souverains, sans aucune exception, depuis
Henri IV jusqu' Louis-Philippe inclusivement, se sont proccups sans
cesse d'embellir, d'assainir, de transformer leur capitale, et, pour y
arriver, ont entrepris des travaux innombrables, ouvert de nouvelles
rues, lev de nouveaux monuments, plant de nouveaux parcs ou de
nouveaux jardins, dploy en un mot, une activit qui, sans tre aussi
excessive que celle dont nous sommes les victimes, tait mieux entendue
et mieux rgle. Je ne veux pas rappeler ici tous ces travaux: on les
trouvera numrs  leur rang dans n'importe quelle histoire de Paris,
et, en consultant cette liste si bien fournie, on sera tonn de voir
que, depuis plus de deux sicles et demi, il n'est, pour ainsi dire, pas
un rgne qui n'ait en ralit plus fait pour Paris que le rgime actuel,
parce qu'il a mieux fait, et qui surtout n'ait lgu plus de monuments
durables  la postrit.

Tout le monde applaudissait  ces travaux: on ne voit pas qu'il se soit
lev alors ce concert universel d'oppositions, de rcriminations, de
lamentations, dont M. Haussmann semble avoir accapar le privilge pour
lui seul. Est-ce une contradiction, et faut-il croire que nous sommes
devenus plus frondeurs que sous Louis XV, Charles X et Louis-Philippe?
Non: c'est tout simplement qu'on construisait autrefois des difices
comme le Palais-Royal, le Luxembourg, l'Htel des Invalides, la Porte
Saint-Denis, le Palais Bourbon, Saint-Sulpice, l'cole Militaire, la
colonne Vendme, l'Arc de Triomphe, la Madeleine, le Palais du quai
d'Orsay, tandis qu'on construit maintenant la fontaine Saint-Michel, la
tour et la mairie Saint-Germain-l'Auxerrois, le Palais de l'Industrie et
le Tribunal de Commerce; c'est surtout parce qu'on btissait alors sans
dtruire, ou en ne dtruisant que le moins possible, tandis que de nos
jours chaque voie nouvelle et chaque nouveau monument s'tayent sur un
pidestal de ruines. Un seul dtail servira de point de comparaison: de
1790 au premier septembre 1844, comme il rsulte du _Dictionnaire des
rues de Paris_, par M. Louis Lazare, on compte seulement trente-deux
voies supprimes, et encore y a-t-il dans le nombre une douzaine
d'impasses ou de ruelles infimes: c'est moins, en plus d'un demi-sicle,
qu'on n'en supprime en un an aujourd'hui.

Mais mon but, je l'ai dit, n'est pas d'numrer ici les travaux
accomplis ou mdits par les administrations prcdentes. Je voudrais
seulement prsenter au lecteur, comme un commentaire naturel de ce
livre, un certain nombre de projets enfants par l'imagination fconde
des utopistes pour l'embellissement et la transformation matrielle de
Paris. M. Haussmann a eu une foule de prdcesseurs _platoniques_, dont
les plans ingnieux ne lui auraient rien laiss  faire, s'ils avaient
t en rapport avec un gouvernement digne de les comprendre, ou appels
 l'honneur de diriger les destines de Paris. Un voyage trs-abrg 
travers la curieuse galerie de ces fondateurs de Salente et de
cits-modles, dont les rveries avaient devanc les ralits actuelles,
ne sera peut-tre pas dpourvu d'intrt, et, sans diminuer en rien la
gloire de M. Haussmann, qui assurment ne les connat pas, il pourra lui
fournir  lui-mme une justification pour quelques-uns de ses travaux
passs et des ides pour ses travaux futurs.

Le premier en date que nous rencontrons c'est ce Raoul Spifame qui
publia vers 1560, ou un peu auparavant, un recueil d'_Arrts royaux_,
dats de 1556, o il mit toutes ses ides sur la rforme des lois, des
institutions, des moeurs et usages, de la police, comme sur les
embellissements et l'amlioration de Paris. Il a si bien russi  donner
 son recueil la forme et le caractre officiels, et, parmi bon nombre
d'excentricits, sans prjudice de quelques extravagances, il a ml
tant de vues excellentes et pleines de sens, il a rendu tant
d'ordonnances dont le temps s'est charg de dmontrer la justesse, que
plusieurs historiens ont t dupes de sa petite supercherie et ont fait
honneur au roi Henri II des combinaisons politiques, administratives et
sociales de matre Raoul Spifame.

Des trois cent neuf arrts dont se compose le livre de Spifame[15],
cinq ou six seulement ont directement rapport  la ville de Paris, et
sur ce terrain son utopie se renferme dans les limites les plus modres
et les plus lgitimes. Par les arrts 291 et 292, il dcrte
l'tablissement d'gouts, le pavement et l'largissement des rues, le
percement des impasses, enfin un systme de travaux destins  combattre
l'ordure et infection dont y viennent les pestilences et autres
maladies incognues,  procurer la scurit au passant,  lui permettre
d'chapper aux rvoltes, aux sditions, aux attaques des voleurs, etc.
Il veut que l'le Notre-Dame, runie par un pont  l'le voisine, soit
environne de quais de pierre de taille, y ayant plusieurs huisseries
et poternes  dvaller  la rivire de toutes parts, pour du dedans des
dicts quays par toute l'tendue de la dicte isle, en faire une place
marchande  y descendre tout le bois, le vin, foin, paille, etc., sans
plus en empescher le port de Grve, ni le port au Foing; qu'on y
btisse une succursale  l'Htel de Ville, o sera le bureau et
comptouer des dictes marchandises, et  l'un des bouts une grosse tour
qui servira tant  loger les munitions de guerre, la poudre et autres
choses prilleuses, qu' tenir en respect les ennemis en cas de sige
et  protger Paris. L'arrt 509 et dernier ordonne que tous les mtiers
_puants_, malsains, bruyants soient renvoys hors Paris et confins dans
la banlieue.

[Note 15: _Dicaearchiae Henrici regis christiannissimi
progymnasmata_, in-8.]

Aprs ce prcurseur, que nous ne pouvions nous dispenser de mentionner,
nous allons faire un saut de plusieurs sicles, pour arriver tout de
suite  l'poque moderne, dont nous n'avions pas d'abord l'intention de
sortir. Nous ne nous arrterons mme pas aux vastes projets de Henri IV,
ni aux plans qui s'y rattachent et dont il reste des tmoignages dignes
d'attention. Est-il besoin de dire que nous n'avons nullement la
prtention de faire une revue complte, qui demanderait un nouveau
volume  elle seule? Parmi des centaines d'lucubrations inspires de
tout temps par le dsir de transformer Paris, nous allons en choisir
seulement comme types une douzaine des plus curieuses, des plus
originales et des moins connues.

On sait tout ce que Louis XIV avait l'ait pour l'amlioration et
l'embellissement de la ville. Le gouvernement de Louis XV fit beaucoup
de choses aussi, et il en mdita davantage, qui n'eurent pas de suites,
et n'ont laiss de traces que sur le papier. Au long rgne de madame de
Pompadour se rattachent particulirement un grand nombre de projets, qui
ne visaient  rien moins qu' renouveler la face de Paris. En premire
ligne venait, comme toujours, l'achvement du Louvre; puis c'tait le
dblayement des quais, l'ouverture d'un certain nombre de jardins, la
reconstruction de la Cit presque tout entire. Le frre de la favorite,
M. de Marigny, surintendant des btiments, et le prfet de police, M. de
Sartines, chacun dans sa sphre, secondaient ces travaux et favorisaient
ces plans de tout leur pouvoir. Surexcits par des circonstances si
propices, l'imagination des faiseurs de projets avait naturellement pris
feu, et cent voix bruyantes se mirent  sonner la charge,  pousser en
avant,  aiguillonner les lenteurs officielles.

Pendant douze  quinze ans, on vit paratre une foule de mmoires,
d'estampes, de brochures, d'articles de journaux, de volumes, qui
proposaient leur ide, btissaient leur systme, apportaient leur rve.

En 1748, aprs les succs de la guerre de Flandres et des Pays-Bas,
paraissait dans le _Mercure_ l'explication d'une nouvelle place
monumentale, dite la Place de Mars,  tablir au carrefour Buci, sur les
plans de l'architecte Lagren pre: la place de Mars n'a jamais exist
ailleurs que dans le _Mercure_. L'anne suivante, le mme journal
publiait un mmoire sur l'achvement du Louvre. En 1756, parut un
ouvrage d'une porte plus vaste, et qui mrite une place  part dans
cette exploration des limbes o s'laborait thoriquement la ville de M.
Haussmann. Je veux parler du _Projet des embellissements de la ville et
faubourgs de Paris_, par Poncet de la Grave.[16] L'auteur n'tait alors
qu'un avocat au Parlement, mais les fonctions publiques qu'il occupa un
peu plus tard, et le soin qu'il prend de nous rvler, dans
l'avertissement prliminaire, qu'il a publi son ouvrage pour complaire
 des personnes _de la premire considration_, et _leves en dignit_,
donnent pour ainsi dire  ses ides un caractre semi-officiel, comme on
s'exprimerait aujourd'hui.

[Note 16: Trois parties runies en un seul volume in-12, imprim
avec une page blanche au verso de chaque feuillet pour recevoir les
observations du lecteur.]

Poncet de la Grave n'y va pas de main morte, et son zle s'tend sur
toute la surface de Paris. Il commence ses embellissements par la
cration d'une vaste place, sur les dbris du prau de la Foire
Saint-Germain et des rues adjacentes, qu'il abat. Il entoure cette place
carre de quatre magnifiques htels, btis dans le mme got et sur le
mme niveau que la colonnade du Louvre, et dont il dcrit en dtail la
riche ornementation. Derrire ces quatre htels, il trace une rue de
vingt pas de largeur, qui fait le tour des quatre faades, puis il
droule sur tous les cts une colonnade double, o alternent les
marbres verts, rouges et blancs, dont les chapiteaux et les bases sont
de bronze dor, et qui sera couronne d'une terrasse  balustrade. Aux
quatre angles de la colonnade il lve quatre portes, sur lesquelles on
placera des groupes de statues de grandeur naturelle. L'entre-deux des
colonnes, du ct des rues, sera ferm par une grille de fer dor de
quatre pieds de haut, et, en dedans, rempli par un pidestal de marbre
supportant les statues des grands hommes. Enfin, au milieu de la place
surgira, du fond d'un grand bassin rempli d'eau, une montagne de bronze
domine par la statue questre du roi, d'une main tenant les rnes de
son cheval, de l'autre montrant avec son bton de commandement les
portes du Temple de Janus, figures  sa droite,  cot de l'entre,
avec les cussons des villes ennemies suspendus aux branches de palmier
et de laurier entrelaces qui la recouvrent; la statue de la France
dans le bas, couche sur un amas de drapeaux, de tambours, de canons, et
les deux figures symboliques de la Paix et de la Concorde.

Poncet de la Grave demande ensuite qu'on aligne la rue d'Enfer, en
levant au bout de cette rue un arc de triomphe  trois grandes portes,
surmont d'un statue questre; qu'on achve le vieux Louvre, en abattant
les maisons qui s'opposent  ce travail; qu'on perce une large voie en
face du grand vestibule qui donne sur la place du ct de la rue
Froid-Manteau, et qu'on embellisse les Champs-lyses par l'adjonction
d'une cascade et d'un magnifique bassin. Chaque barrire doit tre
remplace par un arc de triomphe  deux portes, et Paris clos tout
entier par un boulevard, form d'un mur sur lequel on conservera une
espce de terrasse, et qui sera coup de tours carres et rondes
alternativement. Il rgle mme la construction des maisons, qui devront
tre leves de quatre tages, non compris les mansardes; termines par
une balustrade de pierre et ornes de balcons  toutes les fentres. Il
propose pour les Tuileries et le Palais-Royal des embellissements que le
lecteur aurait peine  comprendre aujourd'hui,  cause des nombreuses
modifications apportes depuis lors  l'tat des lieux; suggre des
rparations et des amliorations pour tous les ponts existants, et en
indique de nouveaux  btir sur divers points. Le Palais de Justice, les
quais, les places, les fontaines, etc., sont ensuite l'objet
d'observations et de propositions analogues, et il pousse la sollicitude
jusqu' indiquer l'emplacement de quatre casernes qui lui paraissent
indispensables pour loger les troupes employes  la sret de Paris,
voeu modeste et qui a t bien dpass par la ralit.

Dans la deuxime partie de son ouvrage, Poncet de la Grave revient sur
plusieurs de ses projets pour les agrandir et les complter. Ainsi il
demande qu'on abatte tout ce qui borne la vue des Tuileries jusqu' la
rue Saint-Nicaise et dans l'tendue entire de la perspective; qu'on
forme alors une magnifique place, avec une grille perce de trois portes
de marbre blanc qui seront ornes de statues. Pour dgager la colonnade
du Louvre, qui venait d'tre finie et rpare par les soins du marquis
de Marigny, il propose de renverser toutes les maisons et tous les
difices qui se trouvent dans l'alignement, jusqu'au quai de l'cole, en
dcouvrant le frontispice de Saint-Germain-l'Auxerrois, et en traant
une place borde de faades uniformes et dcore de deux fontaines; puis
de percer une large rue neuve dans la direction de la principale entre.
Poncet de la Grave, comme on voit, est trs-prodigue de places, de
statues et de fontaines, et pour subvenir aux frais de tous ces plans,
qu'on n'accusera pas de mesquinerie, il dispose d'une caisse des
embellissements qui rpond  toutes les objections, mais en oubliant de
nous dire  quelle source elle doit s'alimenter.

Le projet le plus original de cette deuxime partie est celui du Palais
des Savants, destin  recevoir, en une longue et grandiose
perspective, les statues de ceux qui se sont distingus dans les
diverses branches des sciences humaines, et, au-dessus, les bustes de
tous les grands hommes de France. L'entre principale doit tre prcde
d'un perron monumental, et d'un rang de colonnes, avec les statues des
premiers crivains du monde entier; sur la cimaise de la porte, forme
par l'invitable arc de triomphe, qu'orneront tous les attributs des
beaux-arts, s'lvera la statue de Louis XV, que Poncet de la Grave
fourre partout.

L'auteur s'applique ensuite  dgager,  dblayer le pont Neuf et la
place Dauphine, le palais des Thermes, les quais et les rues, en entrant
dans de minutieux dtails; il numre pour les thtres Franais et
Italien des amliorations parmi lesquelles je signalerai simplement,
bien qu'elle sorte du cadre de cet appendice, la suppression des
lustres, qui a t ralise dans nos nouvelles salles. Revenant 
l'Htel de Ville, il voudrait que, sans le changer de place, on en
construist un autre dont la faade donnerait sur la Seine; dans la
direction du parvis Notre-Dame, on construirait un superbe portail 
l'Htel-Dieu. Pour tirer parti de ce beau point de vue, il ne s'agirait
plus que de jeter sur la rivire, vis--vis la faade du nouvel Htel de
Ville, un pont splendide, avec deux terre-pleins  droite et  gauche,
comme celui du pont Neuf, destins, l'un aux feux d'artifice, l'autre 
recevoir un chteau d'eau, et, sur une plate-forme circulaire, les
canons de la ville. Dans l'alignement du pont, on percerait une large
rue, borde d'une galerie de colonnes couples, et des terrasses 
balustrades sur le haut de toutes les maisons.

Le lecteur m'excusera sans peine de ne point suivre pas  pas la
troisime partie comme j'ai fait pour les deux prcdentes. Il y a l
aussi pourtant plus d'un projet curieux ou grandiose, mais ce qui
prcde suffit pour donner le diapason de ce vaste plan, auquel manquent
seulement les vues d'ensemble, et que l'auteur n'a pas coordonn d'aprs
un systme de principes fixes et gnraux. Je me contenterai de
signaler encore son plan d'une place de Louis XV au carrefour Buci, plan
grandiose, entranant  sa suite l'alignement et l'largissement de
toutes les rues adjacentes, de manire  ouvrir autour de la statue
questre du roi une srie de magnifiques perspectives. Ce projet, que
Poncet de la Grave reproduit tel qu'il lui a t envoy (il ne dit pas
par qui), rappelle celui de la place de Mars, que Lagren avait propos
en 1748, et plusieurs autres, consacrs  la transformation du mme
lieu, et qu'il est tonnant qu'on n'ait pas encore repris aujourd'hui.

La mme anne, Croizet publiait son _Plan du centre de la Cit_ (1756,
in-8), qui se rattachait au systme gnral d'embellissements conu par
la favorite et son entourage. Trois ans plus tard, en 1759, la veuve de
l'architecte et ingnieur R. Pitrou faisait paratre une srie de onze
planches, o son mari avait droul sous toutes ses faces son projet
d'tablissement dans la Cit d'une grande place circulaire dcore
d'une statue du roi, s'arrondissant en avant d'un nouvel Htel de Ville,
et desservie par un ensemble de larges rues neuves destines  assainir
et  dblayer le quartier[17].

[Note 17: Je trouve aussi dans la bibliographie de la France, de
Girault de Saint-Fargeau, l'indication d'un _Mmoire_ de Bouteville pour
_l'embellissement de l'le du palais_, dont il ne donne pas la date.]

Une foule d'autres tmoignages contemporains, sur lesquels nous sommes
obligs de courir rapidement, dmontrent le mouvement d'ides que
soulevait alors cette question de la transformation de la capitale.
Ansquer, dans ses _Varits philosophiques et littraires_ (1762),
consacrait un chapitre curieux  _Paris tel qu'il est_, et _Paris tel
qu'il sera_. Le savant Deparcieux donnait, en 1763, plusieurs mmoires
sur le moyen d'amener  Paris les eaux de l'Yvette, et demandait
l'tablissement de fontaines publiques au coin de chaque rue. Les
architectes Servandoni, Soufflot, Poyet, Patte et cinquante autres,
soumettaient au public leurs projets et leurs plans. En 1767, Maille
Dusaussoy, dans _le Citoyen dsintress, ou diverses ides
patriotiques_, demandait l'agrandissement des halles et marchs,
l'achvement du Louvre et l'tablissement d'une vaste place devant le
pristyle du palais, en rptant l'architecture de ce pristyle, mais
suivant la forme circulaire. Il voulait qu'on reconstruist
Saint-Germain-l'Auxerrois sur le terrain de l'Htel des Monnaies, et
celui-ci sur l'emplacement de l'Htel de Soissons. L'Htel de Ville
devait tre transfr dans le Louvre, et l'auteur n'avait garde
d'oublier la statue monumentale du roi pour complter la dcoration. Il
voulait galement qu'on termint les Tuileries, qu'on restaurt
l'Htel-Dieu, et suggrait une foule d'autres amliorations partielles,
dont plusieurs taient trs-raisonnables et ont t excutes depuis. Ce
qu'il y a de plus digne d'attention dans le livre de Maille Dusaussoy,
c'est que,  ct des projets, il donne toujours les moyens d'excution,
et s'occupe d'tablir les ressources financires  l'aide desquelles ils
pourront s'accomplir. Il appuie  diverses reprises sur la ncessit de
crer une commission et une caisse pour les embellissements de la
ville.

Mercier a dispers quelques ides sur ce sujet dans son _Tableau de
Paris_, o il revient particulirement, avec une certaine insistance,
sur le projet de rendre la Seine navigable aux grands vaisseaux et de
faire de Paris un port, par l'ouverture d'un canal qui communiquerait de
la mer de Dieppe au faubourg Saint-Germain, et le creusement d'un bassin
aux portes de la ville[18]. Ce projet, qui pouvait jadis paratre une
utopie, est tomb aujourd'hui dans le domaine des gens pratiques, et il
est probable qu'il ne se passera pas bien longtemps avant qu'il
s'excute. Mais c'est surtout dans l'_An 2440, rve s'il en fut jamais_
(1770), que Mercier a lch la bride  son imagination. Ce qu'il rforme
principalement, il est vrai, dans ce salmigondis philosophique et
humanitaire o il est question de tout et d'autre chose encore, ce sont
les moeurs et les lois, mais il ne se fait pas faute non plus de
transformer matriellement la ville. Son rve le conduit dans de grandes
et belles rues proprement alignes, suivant l'idal commun  tous les
prcurseurs de M. Haussmann. Il n'entend plus aucun de ces cris
dsordonns et bizarres qui dchiraient autrefois son oreille. Il entre
dans des carrefours spacieux, o rgne un si bon ordre qu'on n'y
aperoit pas le plus lger embarras, et o il ne rencontre pas de
voitures prtes  l'craser. La ville offre un air anim, sans trouble
et sans confusion, et un goutteux pourrait s'y promener  l'aise. Par
malheur, Mercier a oubli de nous dire comment on s'y est pris pour
arriver  ce beau rsultat.

[Note 18: Le projet d'amener les eaux de la mer  Paris, en
prolongeant jusque-l un port construit  Cherbourg, fut prsent 
Louis XVI, et vivement combattu par les architectes, qui le regardaient
comme capable d'entraner la ruine de la capitale par la filtration de
l'eau sale  travers le terrain calcaire qui sert de base  Paris. Le
comte de Las Cases, dans le tome IV du _Mmorial de Sainte-Hlne_, dit
qu'il prsenta  Napolon, en 1812, un plan pour transformer le Champ de
Mars en une naumachie qui et servi d'ornement au Palais du roi de Rome,
et qu'on aurait creuse suffisamment pour recevoir de petites corvettes
destines  l'instruction d'une cole de marine installe  l'cole
militaire. Cette ide est revendique par Naudy Perronnet, qui, dans un
ouvrage publi en 1825, et o il revient longuement l-dessus, prtend
l'avoir propose lui-mme en 1812, avec cette seule diffrence qu'il
tablissait sa rade ou son bassin dans la plaine de Grenelle.]

Le Louvre est achev, et l'espace qui rgne entre le Louvre et les
Tuileries est devenu une place immense o se clbrent les ftes
publiques. Ces deux monuments runis forment le plus magnifique palais
de l'univers, et il a pour habitants tous les artistes distingus. Il
voit une superbe place de ville qui pouvait contenir la foule des
citoyens. Un temple lui faisait face; ce temple tait celui de la
Justice. L'architecture de ses murailles rpondait  la dignit de son
objet. Une petite description n'et pas t de trop pour servir de
modle  nos artistes. Le pont Neuf, devenu le pont Henri IV, est
dcor, dans chacune de ses demi-lunes, de l'effigie des grands hommes
qui n'ont voulu, comme le roi populaire, que le bien de la patrie. Les
statues questres des souverains qui ont succd  Louis XV figurent au
milieu de chaque pont, comme celle du bon Henri au milieu du pont Neuf.
L'Htel de Ville s'tend en face du Louvre, et sur les dbris de la
Bastille, dtruite de fond en comble, on a lev un temple  la
Clmence. L'Htel-Dieu, au lieu de concentrer un foyer d'infection sur
un seul point au centre de la cit, est partag en vingt maisons
particulires aux extrmits du nouveau Paris.

Aux coins de toutes les rues, de belles fontaines font couler une eau
pure. Les maisons, commodes et lgantes, sont surmontes de terrasses
fleuries, que recouvrent des treilles parfumes, de sorte que les toits,
tous d'gale hauteur, forment comme un vaste jardin, et que la ville,
regarde du haut d'une tour, parat couronne de fleurs, de fruits et de
verdure.

Arrtons-nous sur cette riante vision: le reste n'est plus de notre
ressort, et nous ne pourrions suivre Mercier dans sa description du
_Temple de Dieu_[19]; nous ne pourrions l'accompagner au _Monument de
l'humanit_, ni dans ce thtre rgnr o l'on joue sans aucun doute
_la Brouette du vinaigrier_, quoique sa modestie l'ait empch d'en rien
dire, encore moins dans ces crmonies funbres o les cadavres des
morts sont rduits en cendres par d'immenses fourneaux toujours allums,
sans risquer de nous laisser entraner trop loin en dehors de notre vrai
cadre! Nous n'en sortirons pas du moins, en recueillant dans le premier
chapitre de l'_An_ 2440, cette note devenue bien plus juste encore
aujourd'hui, et que nous aurions pu choisir pour pigraphe  ce volume:
Tout le royaume est dans Paris. Le royaume ressemble  un enfant
rachitique. Tous les sucs montent  la tte et la grossissent. Ces
sortes d'enfants ont plus d'esprit que les autres, mais le reste du
corps est diaphane et extnu. L'enfant spirituel ne vit pas longtemps.

[Note 19: Le fameux Vris, qui depuis devait acqurir une autre
illustration sous le titre de _Docteur noir_, avait renouvel dans des
proportions grandioses, vers 1855, ce projet du _Temple de Dieu_, o il
voulait oprer la fusion de tous les cultes.]

Le nom de Mercier appelle naturellement celui de Rtif de la Bretonne,
et il serait facile de pcher  et l plus d'une ide relative au mme
sujet dans les oeuvres fourmillantes de cet utopiste de la borne et du
ruisseau. Gomtres et romanciers, architectes et potes, pas un qui
n'essaye d'apporter sa pierre  l'difice; pas un qui ne veuille
rformer Paris, en mme temps que les lois, la foi et les moeurs. Tous
les philosophes et tous les rveurs de ce dix-huitime sicle, dont
l'activit inquite et fivreuse n'allait  rien moins qu' reconstruire
la socit entire sur d'autres bases, se rencontrent en une rare
unanimit sur ce terrain commun. On ne peut ouvrir un journal du temps,
depuis le _Mercure_ jusqu'aux _Lunes_ du cousin Jacques, sans s'y
heurter  des multitudes de projets, dont les plus srieux ne sont pas
toujours les moins bouffons, mais dont plusieurs n'avaient que le tort
d'tre prmaturs. En 1776,  la date du 10 novembre, je trouve le plan
de la rue de Rivoli trac trs-nettement dans les _Mmoires secrets_. En
1780 (28 octobre), c'est la _Correspondance secrte_ qui traite la
question des embellissements du faubourg Saint-Germain, et parle de la
prochaine prolongation de la rue de Tournon jusqu' la rue de Seine, en
abattant un pavillon du collge des Quatre-Nations (aujourd'hui
l'Institut), pour crer une perspective superbe du Luxembourg aux
Tuileries. Il n'est, d'ailleurs, pas un seul projet o l'on ne rclame
 grands cris cette dmolition des pavillons du palais Mazarin, capables
de gter un des plus beaux quais de Paris, d'entraver la circulation et
de boucher un magnifique point de vue. Il faut convenir, en effet, que
des raisons moins graves ont suffi pour condamner  mort bien d'autres
monuments plus utiles et plus respectables, et l'on ne comprend pas trop
quelle est la vertu secrte qui a sauv ces pavillons au milieu de tant
de ruines.

Dans ce chaos infini, dans cette course au clocher de plans audacieux ou
timides, plaisants ou srieux, qui vont de l'alignement d'une rue ou de
la cration d'une place  la transformation radicale de la ville
entire, on dirait que chaque candidat a prsente  la mmoire cette
parole que Voltaire crivait en 1749, et qui semble avoir servi de
stimulant  tous les rformateurs, comme elle a servi d'apologie aux
derniers travaux de M. Haussmann: On peut, en moins de dix ans, faire
de Paris la merveille du monde... Il est temps que ceux qui sont  la
tte de la plus opulente capitale de l'Europe la rendent la plus
commode et la plus magnifique. Fasse le ciel qu'il se trouve quelque
homme assez zl pour embrasser de tels projets, d'une me assez ferme
pour les suivre, d'un esprit assez clair pour les rdiger, et qu'il
soit assez accrdit pour les faire russir!

Voltaire et-il prononc son _Eurka_ devant M. Haussmann? Peut-tre!
Mais j'avoue que je n'en serais pas plus convaincu pour cela, tant je
suis difficile  convaincre.

Il n'est pas jusqu'au prince de Ligne qui n'ait conu lui aussi sa
petite utopie pour la transformation de la grande ville. On a recueilli,
dans le tome II de ses _OEuvres choisies_, un court _Mmoire sur Paris_,
crit vers 1780, ou quelque peu auparavant, qui n'est pas le moins
curieux de tous ces vastes projets. Nous allons dtacher les passages
les plus piquants de ce Mmoire, o le spirituel et frivole Franais de
Bruxelles indique en quelques pages, crites malheureusement d'un style
un peu trop international, plus de transformations que beaucoup d'autres
en plusieurs volumes, et bouleverse tout Paris de fond en comble sans
avoir l'air d'y toucher.

On fera une place depuis les Tuileries jusqu'au vieux Louvre: cela est
tout simple; on doit s'attendre  cela![20] Tout ce Carrousel, ces
baraques, cette rue Saint-Nicaise, dshonorent Paris par l'indigne petit
moyen de faire argent de tout. La grande conomie est de n'en pas
avoir...[21] Des extrmits du pavillon de la Comdie franaise des
Tuileries, on tirera une ligne de btiments qui fermera cette place et
joindra le vieux Louvre. La dcoration sera dans le genre des deux
autres, sans y ressembler tout  fait. Un toit  l'italienne; vis--vis,
des guichets, de magnifiques arcs de triomphe; au milieu de la place,
une fontaine superbe par ses effets d'eau, sa grandeur et sa dignit.

[Note 20: C'est fait.]

[Note 21: Plus loin, le prince de Ligne s'indigne encore contre ceux
qui pourraient s'opposer  ses projets en prononant ce _vil mot
d'argent_. On voit qu'il avait les grandes traditions. Napolon Ier
disait de Corneille: S'il avait vcu de mon temps, je l'aurais fait
prince; M. Haussmann pourrait dire du prince de Ligne: Je l'aurais
fait membre de ma commission municipale.]

Depuis longtemps, l'air de ruine du vieux Louvre, le jardin de madame
Infante, apportent la tristesse sur un quai o l'on ne doit voir rgner
que l'ordre et la magnificence. Aprs l'avoir rendu soign, dcor, et
l'avoir dbarrass de tout ce qui le dfigure, on btira, depuis le
vieux Louvre jusqu'au pont Neuf, une galerie ouverte par en bas, de mme
ordre que la colonnade qu'on admire avec tant de raison.... On rasera
toutes les maisons qui sont  prsent entre la rue de la Monnaie et le
vieux Louvre, et, pour faire les superbes portiques sous lesquels on
puisse se promener jusque-l, toutes les maisons qui bordent le
quai[22]. De cette place, l'une des plus belles du monde, au milieu de
laquelle il y aura, comme  l'autre, une fontaine immense, on pourra
dcouvrir la rivire, sous cette galerie qui sera la premire galerie du
monde.

[Note 22: Avis  M. le prfet de la Seine: il rougira de n'y avoir
pas encore pens.]

Il faut btir la place de Louis XV, du ct du quai et des
Champs-lyses, de mme que les deux btiments qui sont  droite et 
gauche de la rue Royale... Il y a dj assez de vide par le jardin, et
il est ncessaire de renfermer la rivire jusque vis--vis de l'cole
militaire, o je veux que Paris finisse[23]. Il faudra btir tout le
Cours-la-Reine. On y fera des curies pour le roi, dcores avec tous
les attributs et la magnificence possibles... Ce btiment immense
fermera les Champs-lyses du ct de la rivire, comme la rue
Saint-Honor fait de l'autre ct. Une grande grille depuis l'cole
militaire jusqu' la Seine, une depuis la Seine jusqu' ces curies, et
une autre derrire, de toute la largeur des Champs-lyses jusqu'au
faubourg Saint-Honor, dtermineront Paris du ct de Versailles et du
bois de Boulogne, et iront joindre en angle droit une autre ligne qui
enfermera les augmentations vers Monceaux et celles de la
Chausse-d'Antin jusqu' la rue Charonne. Ces deux lignes tires,
bordes de huit ranges d'arbres, seront un autre boulevard dont il ne
sera plus permis de sortir pour btir, puisqu'il faut finir une fois[24]
et que, ne sachant pas se borner, on commence tout et l'on n'achve
rien....

[Note 23: Paris a march depuis, sans tenir aucun compte de la
volont du prince de Ligne.]

[Note 24: Pour le coup, ce n'est pas cette phrase-l qui et fait
entrer le prince de Ligne au conseil municipal.]

On embellira les rues qui en sont susceptibles: celle de Tournon, par
exemple, le serait aisment par des faades uniformes et des toits 
l'italienne. C'est ce que je recommande beaucoup pour les nouveaux
btiments  faire. La bourgeoisie de la tuile et de l'ardoise dgrade
tout. Que de mme les clochers soient dfendus, si l'on s'avise de
rebtir des glises[25].... Les oblisques, les thermes, les pyramides,
les colonnes places partout o il s'est pass quelque grand vnement,
le consacreront pour jamais  la mmoire.... De mme dans les
Champs-lyses, qui, sans cela, ne mritent pas d'en porter le nom, je
veux voir le buste ou la statue questre des hros  qui la France doit
ses victoires.... Il pourrait y avoir des bosquets ddis  des actions
moins clatantes, mais plus hroques que des batailles.

[Note 25: On s'est avis d'en btir quelques-unes: il est vrai que,
depuis que l'auteur crivait ceci, on en avait abattu beaucoup.]

Je viens d'difier pour le coeur, difions pour l'esprit. Dans la cour
immense, renferme entre les fastueuses colonnades du Louvre, seront
renferms toutes les acadmies et les bustes de ceux qui ont fait le
plus d'honneur et de plaisir... Les btiments publics qu'on peut faire
pour l'ordre, le secours et la flicit publique, orneront, par une
faade simple, noble et sage, le quai de l'autre ct, partout o l'on
voit aujourd'hui de vilains chantiers, des casernes, des dpts, des
manufactures, tout ce qu'on voudra.

Je deviens un Chamouzet[26], sans m'en douter. Mais pourrait-on me dire
pourquoi, dans les pays o il n'y a point de rivire, on voit arriver
des navires  trois mts dposer les richesses du nouveau monde  la
porte des commerants, dans le temps qu'on ne connat sur la Seine que
la galiote de Saint-Cloud et le bac des Invalides? Les eaux en sont bien
basses dans certains temps de l'anne, mais on pourrait la rendre plus
profonde en certains endroits. Le cours de la Seine jusqu' la mer n'est
pas assez long pour qu'on ne puisse le soigner.... Quel plaisir de voir
passer les drapeaux de Neptune et de Pluton devant les vieux et les
jeunes drapeaux de Mars; car le Gros-Caillou, rebti en entier par de
riches ngociants, deviendrait une petite ville tout entire au
commerce, et la continuation d'un port qui commencerait au pont Royal.
C'est l qu'on emploierait une belle svrit d'architecture, et que
l'on lverait au milieu un superbe btiment en arcades, pour la Bourse.

[Note 26: Chamousset, philanthrope (1717-1773), qui a beaucoup fait
pour l'amlioration des hpitaux, des tablissements de bienfaisance, et
de l'assistance publique, ce qui est la meilleure manire de rformer
Paris.]

Je vois l'air obscurci ou plutt clair par des pavillons d'or et
d'azur; je vois dj flotter au gr des vents, au milieu de Paris, les
banderoles de toutes les couleurs et de toutes les nations; je vois,
etc. Supprimons le reste de cette description enthousiaste, de peur que
le lecteur ne s'crie comme l'Intim:

     Quand aura-t-il tout vu?

Partout, dans Paris, o l'oeil sera choqu de l'pret des pierres qui
en rendent quelques parties semblables  des carrires, des plantations
et des tapis de verdure gayeront et adouciront le tableau, quand cela
ne sera pas contraire  la dignit[27]. Il faut plaire quelquefois et ne
pas toujours tonner; il faut que l'admiration se repose pour qu'elle
soit plus vive lorsqu'on veut l'exciter. Du grand, du majestueux vers le
centre de la capitale, on pourra passer au gracieux et descendre mme au
joli, vers les bords de cette immense cit.

[Note 27: Voil nos squares, avec leurs plantations et leurs
pelouses, qui n'ont rien de contraire  la dignit, et o la nature
garde un parfait _dcorum_.]

La rue Saint-Antoine est assez large pour qu'on s'occupe de sa
dcoration. Une grande place au lieu de celle de Saint-Michel: il n'y en
a pas dans ce quartier. Une autre place dans le faubourg Saint-Germain,
vers l'ancienne Comdie-Franaise: toutes en ordres diffrents
d'architecture, et en vitant le mme ton qui fatigue mme en sa
beaut... Partout des fontaines,--des cascades mme, si cela est
possible, dans quelques endroits: cela purifie, rafrachit et vivifie
tout... Que tout Paris ait l'air d'une fte: cela va si bien au
caractre des Franais!

Cette conclusion est charmante; mais, si M. Haussmann veut y arriver
plus srement, il fera bien de lire, dans le mme recueil du prince de
Ligne, certain _Projet de ville agrable_ o, pour entretenir les coeurs
en paix et en joie, le prince explique que la ville devrait tre peinte
de couleurs tendres et riantes; que les hommes y porteraient des
tuniques vertes, rouges, jaunes, violettes ou pourpres, avec une
charpe, de grandes culottes larges, une fraise, et un bonnet aussi
haut, mais plus lger que les turbans; les femmes, des lvites avec
ceintures, des souliers plats sans boucles, les cheveux en tresses, sur
la tte une grande toque de mousseline, en ayant soin d'habiller les
brunes en bleu, les blondes en rose tendre ou en blanc. Il ne faut pas
s'arrter  mi-chemin dans la voie des rformes.

En 1791, le marquis de Villette crivait les lignes suivantes, que je
trouve dans le recueil de ses Lettres choisies, et que Prudhomme a
reproduites dans le premier volume de son _Miroir de Paris_:

Si l'on cre deux places d'diles, j'en demande une pour moi. Je ne
propose d'lever aucun difice[28]. Pour faire de Paris une des plus
belles villes du monde, il ne s'agit que d'abattre[29]: les
chefs-d'oeuvre sont faits[30]; il ne s'agit que de les montrer.

[Note 28: M. Haussmann, hlas! n'a pas t si sage.]

[Note 29: Rien que cela. Le plan actuel est plus complet: Il ne
s'agit que d'abattre tout Paris, et de le reconstruire.]

[Note 30: Ceux de M. Haussmann ne l'taient pas encore.]

Je renverserai des masures, et les passants seront enchants  la vue
des beaux monuments dont ils ne se doutaient pas. Je renverse la porte
Saint-Martin, et je laisse la place nette[31]. Je renverse une
demi-douzaine de maisons autour de la porte Saint-Denis, pour rendre
hommage  cet arc de triomphe digne de l'ancienne Rome[32].

[Note 31: Le conseil est un peu radical, il faut l'avouer, et il
effrayerait des gens timides; mais M. le prfet de la Seine est homme 
le comprendre.]

[Note 32: Il y a l une ide; mais dmolir une demi-douzaine de
maisons, c'est bien mesquin: le jour o nous nous en mlerons, nous
ferons mieux les choses.]

Cent ouvriers, sous mes fentres, lvent un parapet qui certainement
n'avait besoin d'aucune rparation; et voil que, me croyant log sur
les bords de la Seine, on m'escamote la rivire. Si l'on en usait comme
 Londres, ce seraient des grilles de fer, qui n'exigent aucune
rparation, et que la propret anglaise a soin de peindre tous les ans;
mais, en laissant l toute comparaison qui nous rendrait aussi petits en
fait d'utilit commune que la Tamise ravale notre port Saint-Nicolas,
n'y avait-il pas aujourd'hui des travaux plus essentiels 
entreprendre?

Ici Charles de Villette numre rapidement une dizaine de ces travaux
essentiels, qui sont tous faits aujourd'hui. Puis il continue:

En rformant les choses, il faut aussi changer les noms. Nous n'avons
plus ni Jacobins, ni Thatins, ni grands ni petits Augustins, ni toute
cette nomenclature bizarre dont la raison et le bon got s'offensaient 
chaque pas[33].

[Note 33: Passage recommand  l'honorable gnral Husson.]

Les monastres seront convertis en hospices, en casernes, ou vendus, et
des glises les unes seront riges en paroisses, les autres seront
supprimes[34]. Il faut donc les dbaptiser dans la langue du peuple.
Pourquoi ne donnerait-on pas  ces paroisses le nom des sections? C'est
ainsi que les Jacobins, rue du Bac, seraient appels paroisse de
Grenelle. Cette dnomination parat bien plus simple que le
Pierre-aux-Boeufs ou Pierre-aux-Liens, Jacques-le-Majeur,
Jacques-le-Mineur, Jacques-la-Boucherie, Jacques-l'Hpital ou le
Jacques-du-Haut-Pas[35].

[Note 34: On a vu, par la lecture de l'Appendice prcdent,  quel
point cette dernire partie du voeu de Ch. de Villette a t exauce.]

[Note 35: Beaucoup plus simple, en effet, comme il serait plus
simple aussi de dbaptiser les anciennes rues pour leur donner de beaux
noms modernes.]

Vous feriez de la vaste glise des Thatins un superbe magasin de bl:
les bateaux de farine ou de grains, qui remontent la rivire, dbordent
commodment devant la porte[36].

[Note 36: Cette raison tait concluante: aussi l'glise des Thatins
devint-elle un magasin de bl, et Ch. de Villette vcut assez pour voir
ce beau triomphe de l'utilit publique; puis on en fit une salle de
spectacle, puis un caf; aprs quoi il ne resta plus qu' la renverser.]

Vous enlveriez en mme temps ces deux pavillons du collge Mazarin,
qui donneraient tout  coup au plus beau quai de Paris une face
nouvelle, et vous renonceriez bien vite  vendre, comme on vient de
faire, les trois premires maisons du quai de Conti, qui dpassent
l'alignement de la Monnaie.

Je propose d'enlever la grille d'or qui tincelle dans les boues, et
qui crase de son luxe tout ce qui l'environne devant le temple de la
Justice. Une porte simple, d'un style svre, conviendrait mieux.
J'aimerais  voir cette grille fastueuse tale au milieu du Carrousel.
On renverserait sans piti les cahutes infmes qui nous cachent le plus
beau des palais[37].

[Note 37: C'est fait.]

Je demande encore la permission de dgager le pavillon de Flore[38], et
de combler les fosss du Suisse, mme sans gard pour sa buvette. Ce
passage, aujourd'hui le plus frquent de Paris, o arrivent tant
d'accidents dont je suis chaque jour tmoin, ne serait plus un objet de
terreur pour les vieillards, les enfants et les femmes. Je voudrais que
l'on ouvrt toutes les arcades de la galerie, depuis le guichet neuf
jusqu' l'angle du pavillon...

[Note 38: On a fait mieux: on l'a dmoli.]

Les Capucines renverses feraient voir le boulevard[39]. Ces vastes
monastres des Capucines et des Feuillants sont aujourd'hui du domaine
de la nation: c'est l qu'il faut lever le temple de la Patrie, en face
de la place Vendme. Il se trouverait sur l'alignement des belles
colonnades du Garde-Meuble; les Tuileries en seraient le jardin. Ce
nouvel difice ncessiterait le dblayement de la rue projete, qui, en
isolant tout  fait la demeure du prince, joindrait par contigut le
Carrousel  la place Louis XV.

[Note 39: C'est fait.]

Cette terrasse des Feuillants, sombre et effrayante ds le dclin du
jour, ne pourrait-elle pas tre mtamorphose en une immense et superbe
galerie couverte, o le commerce, en talant ses richesses, animerait
tout de son mouvement? L'illumination de ces arcades en ferait la
promenade de tous les soirs, et ce serait un abri contre les
averses[40]. Si l'on avait encore quelques millions  dpenser,
assurment il vaudrait mieux les jeter l qu' Fontainebleau, Compigne
ou Rambouillet...

[Note 40: Voil encore une fois la rue de Rivoli.]

Je me transporte aux deux extrmits de Paris, et j'y place deux
monuments nationaux: sur ces immenses dbris de la Bastille, j'aimerais
 voir un oblisque de marbre noir; et pour conserver, non pas le
souvenir, mais l'horreur du despotisme, enchaner  sa base les quatre
figures de bronze de la place des Victoires. Ces beaux modles ne
seraient pas perdus pour les arts: ils figureraient  merveille non pas
le Batave ou le Germain, mais la tyrannie et l'oppression, la douleur
et le dsespoir. Groupez  l'entour les emblmes de l'autorit, de la
toute-puissance, et vous aurez devant les yeux le tableau parlant de
tous les vices de l'ancien rgime[41].

[Note 41: Admirable thme pour un nouveau discours de M. Duruy 
l'Association polytechnique, ou pour un bas-relief au fronton d'une
caserne! Les vieux partis ne s'en relveraient pas.]

Je place l'autre monument  l'toile. Par contraste, j'asseois en ide
une pyramide de marbre blanc au mme endroit o Louis XVI avait lev
une colonne de feu. Autour de cette pyramide seraient, encore en marbre
blanc, les figures symboliques de la Concorde, de l'Abondance, de la
Justice et de la Paix. Le suprme pouvoir excutif qui a jet par les
fentres _cent mille cus_ pour clairer passagrement la solennit de
son occupation[42], n'aurait-il pas un plaisir plus cher  son coeur
d'employer la mme somme  nous laisser un monument durable de sa bonne
foi et de son amour pour la constitution?

[Note 42: C'est l'auteur qui a soulign _cent mille cus_, tant il
est pouvant d'une prodigalit pareille. Il se serait form, s'il et
vcu jusqu' nos jours.]

Mais, avant d'embellir la capitale, il faut d'abord songer  garantir
ses habitants des dangers qui les menacent du matin au soir.

J'esquive  toutes jambes un cabriolet qui me poursuit. Je tourne le
coin de la rue, et je reois un timon prcisment dans le brchet. C'en
est fait de moi, sans la boutique d'un marchand qui en laisse le passage
libre au public, et que la Providence avait plac l pour mon salut.

Si les rez-de-chausse, si les boutiques des maisons qui forment les
encoignures des rues taient abandonns aux gens de pied, comme il y en
a dj beaucoup, on ne saurait croire ce qu'il en rsulterait d'utile,
et combien de malheurs on prviendrait en mme temps.

En accordant ainsi,  chaque encoignure des carrefours, un espace en
triangle de huit  dix pieds de ct seulement, on fournirait aux
malheureux pitons le moyen d'chapper aux dangers presque invitables
de ces tournants.... Des bancs de pierre ou de bois y seraient d'un
grand secours pour les infirmes, les femmes enceintes, les vieillards,
et serviraient encore d'abri contre les averses, les orages, et d'asile
la nuit pour les citoyens qui font la garde[43].

[Note 43: Voil l'ide des refuges, dont il est question depuis
quelque temps.]

Je crois inutile de poursuivre plus loin cet expos, qui montre que le
marquis de Villette et t digne de devenir le secrtaire de M.
Haussmann.

Cependant, ce n'est l qu'un plan timide et mesquin, en regard de celui
que nous allons maintenant transcrire, et qui a pour auteur Stanislas
Mitti.

Stanislas Mitti a dvelopp ses ides dans une brochure qui porte pour
titre: _Projet d'embellissements et de monuments publics pour Paris_
(in-8, 1804). Il numre ses vues colossales comme la chose la plus
simple du monde, et c'est merveille de voir avec quelle magnifique et
mythologique prodigalit il entasse  tous les points de Paris les
statues, les fontaines et les colonnades.

Il dcore la place de la Concorde d'un grand bassin, en forme de
coquille, attel de chevaux marins et conduit par des Tritons, o l'on
verra Neptune assis sur son char, et ayant  sa droite Mars, sur la tte
duquel une Renomme posera la couronne de l'Immortalit, tandis qu'une
troupe de Nymphes et de Sirnes, prcde par un Gnie, portera les
palmes du Triomphe. En avant du pont du Carrousel et de la rue qui
conduit au temple de la Madeleine, il tablit des pidestaux surmonts
de taureaux, emblmes de la force, pour faire pendant aux chevaux de
marbre. Quant aux balustrades des trottoirs de la place, elles
supporteront des statues en gane, adosses  des barres de fer, sur
lesquelles seront perchs des aigles, faucons, vautours, qui tendront
un peu leurs ailes en tenant dans leurs becs les anneaux des lanternes.

Dans le jardin des Tuileries, indpendamment de nouveaux parterres et de
nouvelles alles, de trois bassins  grands sujets mythologiques, d'un
nombre infini de statues reprsentant toutes les mtamorphoses de la
Fable, de kiosques, de rotondes, etc., il construit sur les terrasses
les temples de la Paix et de la Gloire, dont je regrette de ne pouvoir
reproduire tout au long la description magnifique. Qu'il me suffise de
faire savoir que, dans ce dernier, l'intrieur sera en marbre blanc,
les portes en bronze cisel, les fentres en nappes d'eau transparentes,
et les entre-croises en colonnes hydrauliques, sur lesquelles
descendront les eaux qui sembleront porter la galerie publique.... Ces
entre-colonnes hydrauliques seront ornes de candlabres de porcelaine
de Svres, et de grottes jaillissantes, sur lesquelles on mettra les
bustes de nos plus grands capitaines.... La vote en bas-relief sera
parseme de pierreries qui, tailles en pointe de diamant, tincelleront
 la lumire. Dans les angles seront des divinits.... Un parquet,
mlang de bois de citron, d'bne et d'acajou, formera une table
mcanique de trois cents couverts, divise en trois parties..., dont la
troisime composera le plateau, qui, aussi grand que le thtre de
l'Opra, offrira diverses dcorations en relief, comme villes,
rivires, campagnes, forteresses, armes ranges en bataille; une autre
fois, le plateau sera remplac par un bassin qui reprsentera la mer,
sur lequel naviguera une flotille, etc.

Dans les Champs-lyses, Mitti tablit quatre grottes  jour en forme
d'arcades, du haut desquelles les principaux fleuves de France verseront
leurs eaux  grand bruit dans des bassins. Sur les terrains vagues
situs au-dessus de l'avenue de Matignon, il accumule d'lgants
bocages, des berceaux mystrieux, des ruisseaux et des cascades, un
labyrinthe offrant,  chacun de ses dtours, les plus riantes
imaginations de la Fable, et toutes sortes de petits difices de
fantaisie, tels que le temple de Jupiter, les bains et le boudoir de
Vnus. Vers l'avenue des Veuves, il plante un bois d'arbres gants, dans
le centre duquel s'lvera le temple de Diane, qui sera octogone, avec
les emblmes de la chasse, et entour d'un balcon pour qu'on puisse voir
de toutes parts lancer le cerf, et remarquer,  la fin des huit routes
principales, les vestiges et les ruines de plusieurs constructions
antiques de la Grce et d'Herculanum. Il y arrange ensuite un rocher,
surmont d'un fort, ou bien de la statue d'Apollon, ou d'un temple avec
l'effigie d'Homre; ce rocher, couvert de mousse, de ronces, de
coquillages et de rocailles, tirera ses eaux de la pompe  feu pour les
verser  cascades et  gros bouillons dans la rivire des Amazones. Au
bord de celle-ci, un pavillon en forme de baldaquin, dont les colonnes
sont portes par des Amazones que surmonte la statue d'Acton, et o
l'on voit dans le plafond Diane entoure de ses Nymphes, qui semblent en
mouvement dans les airs, servira aux danses champtres et aux concerts
d'harmonie.

Sur la rive droite du fleuve, il tend la valle de Gargarathie, avec
des chaumires, des vergers, des troupeaux de btail et des ruisseaux
coulant doucement jusqu'au bout de la colline, d'o ils se
prcipiteront avec fracas sur les roues d'un moulin dont le mcanisme
mettra en mouvement les ateliers de Vulcain, o les Cyclopes forgeront
des foudres au son d'une musique infernale et au bruit d'normes
marteaux sous des votes flamboyantes. Dans un profond caveau, masqu
par des mausoles, des rameaux, des cyprs, et o l'on descendra par des
escaliers rustiques, clair par les faibles lueurs de lampes
mortuaires, les prtres et les prtresses de l'Opra clbreront, en
guise de spectacle, toutes les crmonies et tous les sacrifices du
paganisme,au son d'une musique dchirante, de voix spulcrales et de
timbres sinistres de la mort, qui porteront dans l'me des impressions
de terreur et d'effroi.

Ouf! restons-en l. L'imagination mythologique du citoyen Mitti est
impitoyable, et l'on voit bien qu'il vient de passer par le Directoire.
Aprs ces chantillons de son systme d'embellissements, il est pour le
moins inutile de nous arrter aux choses splendides qu'il sme sur la
place Vendme, sur l'emplacement des Capucines et des Feuillants, sur la
place de la colonnade du Louvre, qu'il agrandit en dmolissant
Saint-Germain-l'Auxerrois, le clotre et les rues voisines, etc. Le
citoyen Mitti tait pourtant un financier habile, qui avait acquis
quelque notorit dans les affaires d'administration. Il a soin de nous
apprendre que l'architecte du premier consul, Fontaine, et l'architecte
du gouvernement, avaient fort admir son plan, et il est certain en
effet qu'il peut passer pour admirable en son genre.

Sans aller aussi loin que le trop ingnieux Mitti, on sait tout ce que
Napolon Ier fit pour la transformation de la ville. Aussi, par une
consquence naturelle, les projets les plus grandioses se remirent-ils 
clore de toutes parts. Aprs le rgne de Louis XV, le rgne de Napolon
Ier est celui o, la verve des utopistes, d'ailleurs refoule et
tenue en respect sur la plupart des autres points, s'est donn la plus
ample carrire au sujet de ces embellissements de Paris, que l'Acadmie
franaise elle-mme proposait pour sujet de concours aux potes en
1811[44]. Parmi les multitudes de brochures publies sur ce sujet
inpuisable, il faut d'abord distinguer celles de l'architecte Goulet,
qui les a runies et rsumes, en 1808, dans son volume d'_Observations
sur les embellissements de Paris_. C'est l qu'on pourra voir, entre
autres choses, le plan du Temple des lois (on aimait beaucoup les
temples alors), qu'il propose d'lever entre le Louvre et les Tuileries,
et son projet pour complter la dcoration de la place de la Concorde,
par l'adjonction aux quatre angles de quatre oblisques enrichis de
statues, de bas-reliefs et d'inscriptions. Du reste, cet ouvrage est
absolument impossible  analyser, par le nombre et la varit des points
qu'il aborde. Puis Goulet est un homme pratique et positif, qui ne
s'gare pas dans l'impossible, et la plupart de ses _observations_ n'ont
trait qu' des rformes et  des amliorations de dtail, ou tout au
moins  des monuments dcrts, au sujet desquels il expose ses ides et
ses vues.

[Note 44: C'est dans ce concours, o Victorin Fabre, Millevoye et
Soumel remportrent le prix et les accessits, que M. Viennet s'criait
avec un enthousiasme lyrique:

      chaque pas m'arrte un prodige nouveau;
     Tout flchit sous l'querre, obit au cordeau.

Et on ne le couronna point!]

Aprs lui, Caunet en 1809, et Raoul en 1811, clbrrent les
embellissements de Paris et exposrent leurs systmes dans deux
brochures devenues aujourd'hui presque introuvables. L'anne mme de la
chute de l'empire, en 1814, Amaury Duval, sous le titre du
Nouvel-lyse, traait le plan d'un monument original  lever en
l'honneur de Louis XVI et des plus illustres victimes de la Rvolution.
Enfin, pour nous borner l, Alexandre de Laborde, en 1816, publiait ses
_Projets d'embellissements de Paris_ (in-folio, avec 13 planches), qu'il
avait conus sous l'empire, pendant qu'il occupait la direction des
ponts et chausses du dpartement de la Seine. Il y demandait
particulirement l'tablissement de trottoirs dans toutes les rues, la
cration d'une vaste promenade nouvelle pour les voitures lgres et les
cavaliers dans la partie gauche des Champs-lyses, depuis la place de
la Concorde jusqu' l'alle des Veuves, y compris le Cours-la-Reine;
enfin l'rection de trois fontaines monumentales servies avec le mme
volume d'eau du canal de l'Ourcq rparti sur trois hauteurs diffrentes:
la premire sur le boulevard Bonne-Nouvelle, vis--vis la rue
Hauteville; la seconde sur une place semi-circulaire cre au boulevard
Montmartre, en face du prolongement de la rue Vivienne, de manire 
former point de vue ds le Palais-Royal, et la troisime au milieu du
Palais-Royal mme. Il donne les dessins de ces trois chteaux d'eau,
dont le second est d'une majest, le dernier d'une grce et d'une
lgance trs-remarquables. Quant  la place Royale, il voudrait qu'on
la dcort d'une fontaine arabe, en marbre bleu des Pyrnes, imitation
de la piscine de la cour des Lions,  l'Alhambra de Grenade.

Il n'y a rien l de bien tonnant, non plus que dans le _Prcis
historique des agrandissements et embellissements de Paris,... avec
l'indication des travaux qu'il conviendrait de faire_, publi en 1827
par un anonyme. Heureusement, nous allons remonter, avec Amde Tissot,
jusqu' la hauteur de Stanislas Mitti, pour le moins.

M. Amde Tissot crivait sous la Restauration. C'tait un esprit
fcond, original et hardi, qui a exerc sur tous les sujets son
imagination inpuisable. La peine de mort, le jury, la tlgraphie, le
journalisme, les chambres, la littrature, la posie, les arts, la
police et la politique, ont tour  tour ou en mme temps attir ses
mditations, et il a sem dans toutes les voies des aperus o, au
milieu de bon nombre de tmrits et d'extravagances, les ides
ingnieuses ne manquent pas. Il a invent le polydrame, les vers de
quatorze syllabes, la _Socit des gouvernements lgitimes_, rgle par
des congrs priodiques, le _Systme de contre-harmonie universelle_, et
beaucoup d'autres choses qu'il serait trop long d'exhumer de toutes ses
brochures.

On ne s'tonnera plus maintenant qu'Amde Tissot, ou de Tissot, comme
il signe, ait galement invent une nouvelle manire de construire les
maisons et les villes. C'est dans son volume de _Paris et Londres
compars_ (1830), que nous avons trouv l'expos de ce systme,
applicable surtout  Paris dans la pense de l'auteur, et o M.
Haussmann pourra certainement puiser plus d'une inspiration. On y verra
aussi qu'en poussant les consquences du systme actuel  leurs limites
extrmes, mais logiques, dans la seconde partie de ce livre (_Paris
futur_), je n'ai rien exagr, et que je me trouve dpass encore, sur
plus d'un point, par quelques-uns de ceux qui ont rv, avec une bonne
foi et une gravit parfaites, la transformation de la grande ville.

Qu'on se figure des rues plus larges que nos boulevards. La partie
centrale, de vingt-quatre  trente pieds de largeur, est creuse  la
profondeur de douze  quinze pieds. Cette rue basse est destine aux
voitures, aux chevaux, au transport des fardeaux, etc. De chaque ct de
cette rue basse sont les portes infrieures des maisons, les magasins de
bois, de charbon, les remises, etc. Quant aux chevaux, on les loigne
des habitations, comme on le fait  Londres, pour s'pargner le bruit et
l'odeur dsagrable et dangereuse qui rsulte du voisinage des curies.

De chaque ct de la rue basse est une balustrade  hauteur d'appui, et
l, depuis le trottoir dcouvert, qui a douze  quinze pieds de largeur
et qui doit tre plant d'arbres, on voit sans danger se croiser les
rapides voitures  vapeur[45], les omnibus, les dames blanches et les
quipages des princes, des nobles et des parvenus.

[Note 45: Dans les premires pages de son volume, M. Amde Tissot
recommande l'usage des voitures  vapeur, ne ft-ce que pour viter les
miasmes insalubres qui rsultent pour les rues des grandes villes de
l'emploi des chevaux. Il voudrait aussi qu'il ft dfendu de fumer dans
les rues, places, jardins et passages. Dcidment M. Tissot n'aime point
les mauvaises odeurs.]

Entre les maisons et ce trottoir, il existe,  son niveau, une galerie
vitre de quinze  vingt pieds de largeur, dans le genre de celle du
Palais-Royal, mais mieux orne. Des tuyaux de chaleur, des poles placs
de distance en distance temprent, en hiver, la rigueur du froid.

Des conduits de fracheur amnent, en t, l'air frais des passages
souterrains et des jardins dans cette galerie, o des toiles teintes
interceptent, quand on le veut, les rayons trop ardents du soleil.

On se servira de prfrence de portes  coulisses, qui ne causent aucun
bruit, et tiennent moins de place que les portes battantes.

Les maisons, qui n'ont pas moins de quatre tages au-dessus du sol,
sont couvertes par des terrains orns d'arbustes, de fleurs et de
statues, et offrent en toute saison un abri pour prendre de l'exercice
et respirer un air pur.

On n'emploie que la pierre, les mtaux, la brique et des matriaux
incombustibles pour la construction de ces maisons[46]. On pourra avoir,
pour monter et descendre, des machines mues par la vapeur ou par des
moyens mcaniques. Tous les appartements d'une maison, et-elle soixante
locataires, seront chauffs simultanment par des calorifres,  un
degr rgl par le thermomtre. Les escaliers et vestibules seront aussi
chauffs de cette manire[47].

[Note 46: Une centaine de pages plus haut, l'auteur avait prconis
l'emploi du fer au lieu de bois dans tous les btiments pour les drober
au pril d'incendie.]

[Note 47: C'est un commencement de phalanstre: nous nous y
acheminons.]

Il y aura devant chaque maison un pont pour traverser la rue basse.

Les galeries couvertes continueront leur cours, aprs s'tre croises,
par-dessus la rue basse, au moyen de ponts en chanes, en fils de fer ou
autres.

Il conviendra de varier la forme des maisons et d'employer, suivant les
quartiers, diffrents ordres d'architecture[48], et mme ceux qui, tels
que l'architecture gothique, turque, chinoise, gyptienne, birmane,
etc., ne sont point classiques[49].

[Note 48:  la bonne heure! Mais ce qui gte l'ide, c'est que
l'auteur veut rglementer la varit elle-mme suivant les quartiers.
Ce bon conseil n'en a que plus de chance d'tre suivi aujourd'hui.]

[Note 49: Nos architectes sont classiques, trs-classiques, mais
cela ne les empche pas d'employer l'architecture turque, chinoise et
birmane.]

Les fontaines, les oblisques, les pyramides, les salles de spectacle,
de concert, de bal, les casinos, les temples pour les diffrentes
religions, les muses, seront toujours assez loigns des autres
constructions pour produire le plus bel effet possible.

Les loyers de la ville centrale seront ncessairement chers, mais il
faut considrer quelles conomies feront ceux qui l'habiteront.

On peut estimer que chaque individu, n'ayant pas quipage, conomisera
par anne deux cents francs, qu'il aurait dpenss de plus en
habillements, chaussures, voitures, etc., s'il avait vcu dans une ville
comme Paris, o les cochers de fiacre semblent avoir fait avec
l'ancienne police un pacte pour la conservation de la boue. Ce serait
donc environ six cents francs par an d'conomie par mnage. C'est au
propritaire de la maison qu'on payerait cet excdant, pour se trouver
assur matriellement contre l'incendie, contre le chaud et le froid,
contre les voitures et les chevaux, contre la boue et la poussire, et
gnralement contre l'insalubrit, les maladies et les cruels accidents
qui rsultent de l'imperfection des villes actuelles.

Si l'on observe combien ma nouvelle manire de construire les villes y
diminuera la mortalit, il faudra ajouter aux considrations qui
prcdent l'avantage de vivre, pour les uns, et celui de vivre plus
longtemps et mieux portant, pour les autres.

Ce plan est assurment fort ingnieux, mais Cyrano de Bergerac en avait
expos un plus ingnieux encore dans son _Histoire comique de la lune_.
Il raconte que les indignes de cet astre habitent des villes mobiles ou
des villes sdentaires. Dans les premires, les maisons, construites
d'un bois fort lger, reposent sur quatre roues, et peuvent se dplacer
sans peine  l'aide de voiles qu'on dploie au devant de ces vaisseaux
terrestres, ou plutt lunaires. Dans les secondes, au moyen d'un
mcanisme commode, on les fait au besoin rentrer sous le sol pour viter
les intempries des mauvais jours. Ces maisons qui se replient sur
elles-mmes comme des lorgnettes, qui s'enfoncent en terre comme des
escargots dans leur coquille, me semblent particulirement dignes des
mditations de nos architectes, et je les crois appeles  jouer un
grand rle dans les villes de l'avenir.

Puisqu'on refait Paris  neuf, rien ne s'opposerait  ce qu'on appliqut
le systme d'Amde Tissot. Mais ce prdcesseur de M. Haussmann sait
s'adapter  toutes les situations, et, en attendant la reconstruction
successive de tout le vieux Paris, il termine son volume par un _Projet
d'embellissement et d'utilisation pour la place Louis XVI (de la
Concorde) et les Champs-lyses_, projet qui pourrait tre d'une
application immdiate. Il est  remarquer que ces deux points de Paris
sont ceux qui ont fourni le thme le plus inpuisable  tous les
faiseurs de plans: on l'a dj vu, et on le verra encore[50]. Voici les
points les plus saillants du projet de Tissot:

[Note 50: Cf. aussi _Mmoire sur l'embellissement des
Champs-lyses_, par Eugne Brs. 1836, in-4.]

Une double colonnade, allant de l'entre des Champs-lyses  la
barrire de l'toile, en dessinant  et l des places circulaires,
servirait d'abri aux promeneurs contre le soleil, la pluie et toutes les
intempries des saisons; la partie suprieure formerait une galerie,
galement destine  la promenade, et o l'on disposerait des gradins
aux jours de fte. De distance en distance s'lveraient, supportes par
des colonnes ou pilastres, des maisons de plaisance, construites dans
les architectures les plus varies et suivant tous les genres de
fantaisie, surmontes de terrasses avec des vases de fleurs, statues,
kiosques et rotondes, entoures de fontaines et de jardins anglais. On
pourrait, prs de la Seine, construire une montagne artificielle,
surmonte d'un belvdre, embellie par une cascade, des grottes, un
chalet suisse, et o l'on placerait en outre un observatoire public.

 l'entre des Champs-lyses, en face des Tuileries, on lverait deux
difices, en harmonie avec le Garde-Meuble, dcors de tableaux
monumentaux de vingt-cinq  trente pieds de hauteur sur soixante 
quatre-vingts de large, soit en pierre de lave, soit en mtal peint,
soit en relief. Ces deux difices, dont les salles devraient pouvoir
contenir cinq  six mille personnes, seraient le Casino de Paris: on y
donnerait concerts, bals, banquets, comdies, et on y ferait
l'exposition des produits de l'industrie.

Il serait convenable de complter la dcoration de la salle par deux
colonnes monumentales, torses et en partie dores, d'une hauteur pour le
moins gale  celle de la colonne Vendme, mais d'une forme plus
gracieuse, supportant l'une la statue de la Religion, l'autre celle de
la Clmence. Dans le voisinage de la grande porte des Tuileries, et de
prfrence dans le jardin, l'auteur voudrait voir tablir deux vastes
rotondes vitres, l'une contenant un magnifique escalier, l'autre une
espce de montagne russe, afin de descendre dans une superbe galerie
souterraine, soutenue par une double range de colonnes massives, comme
les temples que les Indous creusent dans les montagnes. Cette galerie
souterraine, orne de bas-reliefs, revtue de pierre de lave peinte,
traverserait la place comme le tunnel de Londres traverse la Tamise, et
conduirait aussi au Casino.

Il y a longtemps, ajoute Amde Tissot, que j'ai form le projet d'un
difice d'un genre neuf, mais trs-simple, et destin aux concerts. Il
s'agirait d'une sphre de quatre-vingts  cent pieds de diamtre, dont
une moiti serait enfonce dans la terre et l'autre s'lverait
au-dessus du sol, sans parler des parties accessoires qui conduiraient
dans ce vaste globe, pourvu de loges et de gradins. L'orchestre serait
plac dans la partie centrale la plus basse. Je crois que ce globe, tout
resplendissant de l'clat des lumires et runissant une brillante
socit, offrirait un spectacle unique, et que la musique devrait y
faire le plus bel effet. Il est certain que le conseil municipal
refuserait d'avancer quatre-vingts  cent millions pour des
constructions dans les Champs-lyses[51]. Mais si la ville accordait
de grands avantages et une certaine somme pour couvrir les dpenses de
pur embellissement  une socit de capitalistes, ce projet serait
peut-tre ralisable.

[Note 51: Le conseil municipal de 1830, oui, peut-tre; mais celui
de 1865, non,  coup sr. Il a dj vot mieux que cela.]

Nous allons de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet. Il semble
difficile de pouvoir dpasser Amde Tissot: c'est ce qu'a fait pourtant
M. Ch. Duveyrier. Lisez dans le tome VIII du _Livre des cent-et-un_
(1834), l'article intitul la _Ville nouvelle, ou le Paris des
Saint-Simoniens_, et vous aurez assurment le _nec-plus-ultra_ du genre.
Rien n'est bouffon comme la gravit prodigieuse avec laquelle M.
Duveyrier, qui ne faisait pas encore de vaudevilles, dcrit en style
d'Apocalypse la configuration qu'il veut donner au nouveau Paris. C'est
la forme humaine mle, conformment  celle de la socit elle-mme:

Paris! Paris! s'crie Dieu,--le Dieu des Saint-Simoniens,--par la
bouche de son interprte, les rois et les peuples ont obi  mon
ternelle volont, quoiqu'ils l'ignorassent, lorsqu'ils se sont
achemins avec leurs palais et leurs maisons du sud au nord, vers la
mer... Ils ont march avec la lenteur des sicles, et ils se sont
arrts en une place magnifique.

C'est l que reposera la _tte_ de ma ville d'apostolat, que je
coucherai ainsi qu'un homme au bord de ton fleuve.

Les palais de tes rois seront son _front_, et leurs parterres fleuris
son _visage_. Je conserverai sa _barbe_ de hauts marronniers, et la
grille dore qui l'environne comme un _collier_. Du sommet de cette tte
je balayerai le vieux temple chrtien[52] us et trou, et son clotre
de maisons en guenilles; et sur cette place nette je dresserai une
_chevelure_ d'arbres, qui retombera en _tresses_ d'alles sur les deux
_faces_ des longues galeries, et je chargerai cette verte chevelure d'un
_bandeau_ sacr de palais blancs, retraite d'honneur et d'clat, pour
les invalides des tablis et des chantiers.

[Note 52: Saint-Germain-l'Auxerrois.]

Des terrasses qui saillent sur la grande place, comme les _muscles_
d'un _cou_ vigoureux et d'une _gorge_ forte, je ferai sortir les chants
et les harmonies du colosse. Des troupes de musiciens et de chanteurs
feront retentir chaque soir la srnade en une seule voix.

Je comblerai les fosss de cette place et j'en ferai une large
_poitrine_ qui s'talera, bombe et dcouverte... Au dessus de la
poitrine de ma ville, au foyer sympathique d'o divergent et o
convergent toutes les passions, l o les douleurs et les joies vibrent,
je btirai mon temple, foyer de vie, _plexus_ solaire du colosse[53].
Les buttes du Roule et de Chaillot seront ses _flancs_. J'y placerai la
Banque et l'Universit, les halles et les imprimeries.

[Note 53: Plus loin, ce temple est dcrit, comme la ville, dans le
plus grand dtail. De mme que Paris est un _homme_, son temple est une
_femme_!]

Autour de l'arc de l'toile, depuis la plaine de Monceaux jusqu'au
parc de la Muette, je smerai en demi-cercle les difices consacrs au
plaisir des bals, des spectacles et des concerts, les cafs, les
restaurants avec leurs labyrinthes, leurs kiosques et leurs tapis de
gazon, aux franges de fleurs[54].

[Note 54: C'est la _ceinture_, comme le lecteur l'a compris sans
doute.]

J'tendrai le _bras gauche_ du colosse sur la rive de la Seine; il sera
pli en arc  l'oppos du coude de Passy. Le corps des ingnieurs et les
grands ateliers des dcouvertes en composeront la partie suprieure, qui
s'tendra vers Vaugirard, et je formerai l'_avant-bras_ de la runion de
toutes les coles spciales des sciences physiques et de l'application
des sciences aux travaux industriels. Dans l'intervalle qui embrassera
le Gros-Caillou, le Champ-de-Mars et Grenelle, je grouperai tous les
lyces, que ma ville pressera sur sa _mamelle gauche_, o gt
l'Universit. Ce sera comme une _corbeille_ de fleurs et de fruits, aux
formes suaves, aux couleurs tendres; de larges pelouses comme des
feuilles les spareront, et fourmilleront de troupes d'enfants comme de
grappes d'abeilles.

J'tendrai le _bras droit_ du colosse en signe de force, jusqu' la
gare Saint-Ouen, et je ferai de sa large _main_ un vaste entrept o la
rivire versera la nourriture qui dsaltrera sa soif et rassasiera sa
faim. Je remplirai ce bras des ateliers de menue industrie, des
passages, des galeries, des bazars... Je consacrerai la Madeleine  la
gloire industrielle, et j'en ferai une _paulette_ d'honneur sur
l'_paule_ droite de mon colosse. Je formerai la _cuisse_ et la _jambe
droite_ de tous les tablissements de grosse fabrique; le _pied droit_
posera  Neuilly. La cuisse gauche offrira aux trangers de longues
files d'htels. La _jambe gauche_ portera jusqu'au milieu du Bois de
Boulogne les difices consacrs aux vieillards et aux infirmes.

Il faut renoncer  poursuivre l'expos de cette mtaphore hardie, que M.
Duveyrier continue longtemps encore, avec un flegme de plus en plus
stupfiant, sans mme s'apercevoir que son ingnieuse distribution
ramnerait Paris,  force de progrs, jusqu' cette poque du moyen ge
o chaque industrie, chaque branche de commerce tait parque dans le
mme quartier. Ou ne pense pas  tout, et l'_harmonie_ jouerait l un
vilain tour aux habitudes et aux ncessits d'une grande ville. Il
serait trs-commode sans doute pour les environs de la gare Saint-Ouen
d'avoir tous les bazars et les ateliers de menue industrie sous la main,
mais cela ne serait nullement commode pour les habitants du quartier
latin. Des hauteurs o il plane, M. Ch. Duveyrier rougirait de penser 
ces minces dtails.

Le _Napolon apocryphe_ de M. Louis Geoffroy (1841), va nous fournir une
transition naturelle pour passer du domaine de l'utopie  celui de la
raison pratique. On connat ce curieux ouvrage, o l'auteur, refaisant
l'histoire au gr de son audacieuse imagination, a crit la biographie
de Napolon Ier depuis 1812 jusqu'en 1832, en le menant,  travers
vingt annes d'une grandeur incessamment accrue, jusqu'au terme logique
de sa destine, c'est--dire jusqu' la conqute du monde et la
monarchie universelle. Dans ce rve gigantesque, conduit par le rveur
avec une dextrit rare, et qui, par moments, arrive  faire illusion,
il n'a pas oubli la question de la transformation de Paris, qui
proccupa toujours au plus haut point l'esprit de l'Empereur, et que son
neveu, hritier et continuateur de toutes les _ides napoloniennes_,
semble avoir voulu reprendre pour l'achever.

Le Napolon de M. Geoffroy ouvre donc la magnifique rue Impriale,
allant en droite ligne du Louvre  la barrire du Trne, large partout
de quatre-vingts pieds, plante de quatre ranges d'arbres et borde
dans toute son tendue de palais rguliers et superbes, avec des
galeries sous deux lignes d'arcades et de colonnes.... Une rue
semblable, de mme largeur et de mme magnificence, et coupant  peu
prs  angle droit la rue Impriale, s'tendit depuis Saint-Denis
jusqu' Montrouge; elle divisait ainsi la capitale en deux moitis.
Cette rue fut nomme la rue Militaire, parce qu'elle conduisait en effet
aux deux routes militaires du midi et du nord, et surtout parce que la
grande plaine de Saint-Denis, qu'elle traversait, devint un immense
Champ-de-Mars, s'tendant d'Aubervilliers  Saint-Ouen et de Paris 
Saint-Denis. L'empereur fit dfendre et entourer ce grand espace par des
fosss larges et revtus de maonnerie, dans lesquels des canaux
amenrent les eaux de la Seine. Cette plaine tant domine par
Montmartre, il fit aussi construire sur cette lvation une
forteresse.... Ce nouveau Champ-de-Mars avait la forme d'un losange,
ayant son diamtre le plus long de Paris  Saint-Denis, et les deux
autres angles  Saint-Ouen et Aubervilliers;  ces deux derniers points
et  Saint-Denis, d'immenses casernes furent construites pouvant
contenir chacune vingt mille hommes. C'taient comme trois villes
militaires gardant une capitale...

La rue de Rivoli et la Bourse furent achevs.

Presque toutes les places publiques furent restaures et ornes des
statues des marchaux qui taient morts.... Les btiments du quai
d'Orsay furent termins, et une suite d'htels rguliers et semblables 
ceux de la rue de Rivoli furent construits depuis la rue du Bac jusqu'au
pont Louis XVI, et prolongs au del du Palais du Corps lgislatif. Ces
palais furent rservs aux ambassadeurs des puissances trangres.... Le
quai, depuis le pont Louis XVI jusqu'au pont d'Ina, fut termin plus
tard avec un grand luxe. On l'appela le quai des Ambassadeurs....

Les galeries du Louvre tant termines dans leur entier, les maisons
particulires qui existaient dans l'intrieur furent dmolies. L'arc de
triomphe du Carrousel disparut aussi: C'est un jouet d'enfant, avait
dit Napolon. Ainsi la place du Carrousel s'tendit du Louvre aux
Tuileries, et cet espac immense ne fut plus divis que par la grille
qui ferme la cour d'honneur du chteau.

On continua l'arc de triomphe de l'toile, qui devait tre entirement
revtu de marbre blanc.... Dj Canova et Chaudet avaient achev le
modle des deux statues colossales de la Gloire et de la Paix qui
devaient, assises et adosses, couronner de leur repos majestueux le
gigantesque difice. Mais l'empereur fit remplacer le marbre par le
bronze provenant des canons pris dans la dernire guerre, et en 1828 ce
bronze fut entirement dor. Les deux colonnes de la barrire du Trne,
dans la grande rue Impriale, furent aussi tapisses du bronze de ces
canons, et l'on y grava les noms des victoires et des gnraux qui s'y
taient le plus illustrs. Le mont Valrien fut taill en pyramide
funraire, pour servir de Saint-Denis  la dynastie impriale, et sur la
place de la Concorde, on leva la colonne napolonienne, monolithe de
cent quatre-vingts pieds de haut et de vingt pieds de diamtre, en
marbre blanc de Carrare, couvert de bas-reliefs qui droulaient la vie
de l'empereur, couronn d'un chapiteau d'ordre corinthien, et d'une
statue de Napolon, en or massif, haute de vingt-huit pieds.

 la suite de tous ces projets fantastiques, nous rencontrons enfin
l'oeuvre trs-srieuse et trs-approfondie d'un homme pratique, qui avait
videmment mri ses vues pendant de longues annes, et dont le volume,
aujourd'hui encore, pourrait fournir un trs-fructueux sujet de
mditations  nos diles. C'est _Paris au point de vue pittoresque et
monumental, ou lments d'un plan gnral d'ensemble de ses travaux
d'art et d'utilit publique_, par Hippolyte Meynadier (in-8, 1843).
L'auteur s'y propose un triple but: l'assainissement, l'embellissement,
et les perfectionnements apports aux voies de communication. Suivant
lui, en dehors de quelques rues de second ordre, il suffirait d'ouvrir
sur la rive droite quatre grandes artres principales: d'abord la grande
rue du Centre, entre les rues Saint-Denis et Saint-Martin, partant de la
place du Chtelet pour aboutir au boulevard, mieux encore jusqu'aux murs
de clture de Paris[55], o la perspective serait close par un
rond-point au centre duquel s'lverait une colonne monumentale; puis
la grande rue de l'Arsenal, se dirigeant du quai des Clestins  la
Bourse, en coupant la grande rue du Centre, o elle formerait deux des
rayons d'un carrefour hexagone, dcor d'une grande fontaine
monumentale; les deux autres rayons seraient forms par la grande rue du
Nord-Est, allant du sud-est de la barrire Mnilmontant  l'angle
nord-est de la colonnade du Louvre. Enfin la dernire de ces voies
serait la grande me de l'Htel-de-Ville, appuyant sa tte au chevet de
Saint-Germain-l'Auxerrois et partant de l vers la place de la Bastille.
M. Meynadier suit pas  pas le trac de ces rues, savamment calcul de
manire  tablir des rapports directs entre des points importants, 
rapprocher considrablement les distances, en traversant des rues
troites, obscures, tortueuses, des quartiers populeux et malsains, en
dgageant les monuments et en crant de beaux points de vue.

[Note 55: On voit que c'est tout  fait notre boulevard de
Sbastopol, avec sa prolongation du boulevard de Strasbourg.]

Sur la rive gauche, M. Meynadier indique galement d'autres voies de
communication de premier et de second ordre, combines avec le mme
soin pour dblayer, assainir et animer les divers quartiers. Nous ne
suivrons pas le livre dans tous ces dveloppements, non plus que dans
les ides qu'il suggre pour la construction d'une grande halle, d'un
parc  l'anglaise situ  sept cent cinquante mtres du rond-point des
Champs-lyses, reli  l'Arc de Triomphe et au Bois de Boulogne par de
courtes avenues,  la Madeleine par le boulevard Malesherbes (qui tait
dj en projet depuis vingt-cinq ans, et sur l'ouverture duquel il
insiste beaucoup); pour l'achvement du Louvre, l'embellissement des
Champs-lyses, du pont Louis XVI, du Champ-de-Mars et de ses alentours,
du rampant de Chaillot, o l'empereur avait rv d'lever, entre deux
vastes parenthses de colonnes, un rival du Louvre, avec une faade de
six cents pieds de large, et que l'auteur voudrait voir couronn d'une
flche triomphale levant la croix dans les nues, etc., etc.

Dans un des chapitres de son livre, sous le nom de _Stades vertes_, M.
Meynadier, devanant encore une des crations de M. Haussmann, indique
parmi les amliorations les plus utiles et les moins coteuses,
l'ouverture de petits squares sur diffrents points des rues de Paris.
Dans un autre, il demande l'tablissement d'un immense jardin d'hiver,
analogue  celui qu'on avait cr, il y a quelques annes aux
Champs-lyses. Pour subvenir aux frais de ces constructions et de ces
embellissements, dont je n'ai pu donner ici qu'une analyse extrmement
sommaire et courte, l'auteur dresse un tableau des terrains et
btiments inutiles, susceptibles d'tre alins, de manire  produire
soixante-dix millions sans avoir fait tomber un seul monument, et 
pouvoir lever avec cette somme vingt somptueux difices, sans qu'il en
cote un centime au contribuable. Il tablit les chiffres et entre dans
les plus menus dtails, se proccupant toujours du point de vue
pratique, et s'cartant de toute combinaison qui ferait de son travail
un rve des _Mille et une nuits_.

M. Meynadier traite toutes ces questions en administrateur, et il vise
toujours  l'conomie. On entrevoit dj par o il diffre de M.
Haussmann. Il en diffre encore sur plus d'un autre point: il veut qu'on
n'abatte aucun difice recommand par ses souvenirs et son architecture,
que l'on conserve soigneusement  Paris son cachet pittoresque et sa
physionomie gnrale, qu'on ne touche pas aux arbres, qu'on respecte les
jardins et les promenades, en se gardant bien d'y btir des maisons ou
des casernes, sous peine de montrer qu'on n'est que des barbares et des
carriers. De tous les ouvrages que nous avons rencontrs jusqu'
prsent dans cette revue rtrospective, celui-l est assurment le plus
complet et le plus srieux.

Si l'on se rapproche de notre poque, les projets, comme on le juge
bien, ne manquent pas non plus. Les travaux de M. Haussmann ont donn
l'essor, au moins dans l'origine,  une foule de plans bizarres ou
grandioses, possibles ou impossibles, exposs par le moyen de la plume
ou du crayon, et qu'il serait trop long d'numrer les uns aprs les
autres. C'est par exemple M. Hrard, architecte, qui publie en 1855 un
projet de passerelles  construire au point de rencontre des boulevards
Saint-Denis et de Sbastopol: ces passerelles,  galeries, figurent un
carr continu, dont chaque ct est dtermin par l'angle que forment en
se croisant les deux boulevards. C'est M. J. Brame, qui expose en 1856,
dans une srie de lithographies, son plan de chemins de fer dans les
villes et particulirement dans Paris, avec un systme de votes
supportant les rails, de voies de ct pour les pitons et de ponts
volants pour mettre ces voies latrales en communication. C'est,
toujours en 1856, un ingnieur en chef retrait, M. Beaudemoulin, qui se
fait fort d'amener la suppression totale des ruisseaux, des vidanges et
de la boue, par des moyens que je me reconnais impuissant  expliquer
nettement.  peu prs vers la mme date encore, un avocat demande, par
une _Lettre au ministre du Commerce_, l'tablissement d'une srie de
tentes dans toute la longueur des rues, afin de prserver le piton de
la pluie, du soleil, des intempries et des miasmes de la voie publique,
de le dispenser de prendre une voilure ou un parapluie. Un peu plus
lard, un architecte, dont j'ai oubli le nom, propose de reconstruire la
Cit tout entire en style gothique, pour la mettre en harmonie avec
Notre-Dame, et donner au berceau de Paris une physionomie en rapport
avec son antiquit[56].

[Note 56: Je ne parle pas de _Paris moderne, plan d'une ville modle
que l'auteur a appele Novutopie_, par Couturier de Vienne (1860,
in-12): c'est une fantaisie satirique, qui ne se rattache que de
trs-loin et trs-indirectement  notre sujet.]

Mais il est temps de clore cet examen, qui s'est prolong beaucoup plus
que je ne le croyais, malgr mes efforts pour l'abrger et tout ce qu'il
me resterait  dire encore. Un fait caractristique d'ailleurs, c'est le
silence et l'abstention o restent gnralement aujourd'hui les faiseurs
de projets. Ce phnomne parat illogique, et cependant il est facile 
comprendre. Au dbut des travaux actuels, on les avait vus se lever de
toutes parts et accourir  l'Htel-de-Ville, les mains pleines d'ides;
mais ils n'ont pas tard  comprendre que leurs vues, si grandioses
qu'ils les eussent juges d'abord, taient bien mesquines en face de la
ralit, et qu'ils n'avaient plus qu' s'effacer humblement devant leur
matre  tous, au lieu de s'obstiner, comme des enfants,  venir jeter
des verres d'eau  la mer. Ce n'est pas la moindre des victoires de M.
Haussmann d'avoir rduit  une stupfaction muette ces imaginations mme
dont la fcondit hardie semblait faite pour dfier toute concurrence.
Si le citoyen Milti et M. Amde Tissot revenaient au monde, il ne leur
resterait plus d'autre ressource que de rpter avec le pote:

     Mon gnie tonn tremble devant le sien.





End of Project Gutenberg's Paris nouveau et Paris futur, by Victor Fournel

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WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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