The Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de Alfred de Musset - Tome 4

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Title: Oeuvres compltes de Alfred de Musset - Tome 4

Author: Alfred De Musset

Release Date: August 25, 2007 [EBook #22394]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLTES ***




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                         OEUVRES COMPLTES

                                DE

                         ALFRED DE MUSSET

DITION ORNE DE 28 GRAVURES D'APRS LES DESSINS DE BIDA D'UN PORTRAIT
GRAV PAR FLAMENG; D'APRS L'ORIGINAL DE LANDELLE ET ACCOMPAGNE D'UNE
NOTICE SUR ALFRED DE MUSSET PAR SON FRRE

                          TOME QUATRIME


                             COMDIES
                                II


PARIS EDITION CHARPENTIER L. HBERT, LIBRAIRE 7, RUE PERRONET, 7

1888

       *       *       *       *       *


                            LORENZACCIO

                        DRAME EN CINQ ACTES

                               1834

PERSONNAGES.

    ALEXANDRE DE MDICIS, duc de Florence.

    LORENZO DE MDICIS (LORENZACCIO),
    COME DE MDICIS,                  ses cousins

    LE CARDINAL CIBO.

    LE MARQUIS DE CIBO, son frre.

    SIRE MAURICE, chancelier des Huit.

    LE CARDINAL BACCIO VALORI, commissaire apostolique.

    JULIEN SALVIATI.

    PHILIPPE STROZZI.
    PIERRE STROZZI,
    THOMAS STROZZI,
    LON STROZZI, prieur de Capoue, ses fils.

    ROBERTO CORSINI, provditeur de la forteresse.

    PALLA RUCCELLAI,
    ALAMANNO SALVIATI,
    FRANOIS PAZZI, seigneurs rpublicains.

    BINDO ALTOVITI, oncle de Lorenzo.

    VENTURI, bourgeois.

    TEBALDEO, peintre.

    SCORONCONCOLO, spadassin.

    LES HUIT.

    GIOMO LE HONGROIS, cuyer du duc.

    MAFFIO, bourgeois.

    MARIE SODERINI, mre de Lorenzo.

    CATHERINE GINORI, sa tante.

    LA MARQUISE DE CIBO.

    LOUISE STROZZI.

    DEUX DAMES DE LA COUR ET UN OFFICIER ALLEMAND.

    UN ORFVRE, UN MARCHAND, DEUX PRCEPTEURS ET DEUX ENFANTS,
    PAGES, SOLDATS, MOINES, COURTISANS, BANNIS, COLIERS,
    DOMESTIQUES, BOURGEOIS, ETC., ETC.

_La scne est  Florence._

[Illustration: Dessin de Bida. Grav par Levasseur

LORENZACCIO.

LE DUC.

C'est toi, Renzo?

LORENZO.

Seigneur, n'en doutez pas.

_Acte IV, Scne XI_]




ACTE PREMIER


SCNE PREMIRE

_Un jardin.--Clair de lune.--Un pavillon dans le fond, un autre sur le
devant._

_Entrent_ LE DUC ET LORENZO, _couverts de leurs manteaux_; GIOMO, _une
lanterne  la main_.


LE DUC.

Qu'elle se fasse attendre encore un quart d'heure, et je m'en vais. Il
fait un froid de tous les diables.

LORENZO.

Patience, Altesse, patience.

LE DUC.

Elle devait sortir de chez sa mre  minuit; il est minuit, et elle ne
vient pourtant pas.

LORENZO.

Si elle ne vient pas, dites que je suis un sot, et que la vieille mre
est une honnte femme.

LE DUC.

Entrailles du pape! avec tout cela je suis vol d'un millier de
ducats.

LORENZO.

Nous n'avons avanc que moiti. Je rponds de la petite. Deux grands
yeux languissants, cela ne trompe pas. Quoi de plus curieux pour
le connaisseur que la dbauche  la mamelle? Voir dans un enfant
de quinze ans la roue  venir; tudier, ensemencer, infiltrer
paternellement le filon mystrieux du vice dans un conseil d'ami, dans
une caresse au menton;--tout dire et ne rien dire, selon le caractre
des parents;--habituer doucement l'imagination qui se dveloppe
 donner des corps  ses fantmes,  toucher ce qui l'effraye, 
mpriser ce qui la protge! Cela va plus vite qu'on ne pense; le vrai
mrite est de frapper juste. Et quel trsor que celle-ci! tout ce qui
peut faire passer une nuit dlicieuse  Votre Altesse! Tant de pudeur!
Une jeune chatte qui veut bien des confitures, mais qui ne veut pas se
salir la patte. Proprette comme une Flamande! La mdiocrit bourgeoise
en personne. D'ailleurs, fille de bonnes gens,  qui leur peu de
fortune n'a pas permis une ducation solide; point de fond dans les
principes, rien qu'un lger vernis; mais quel flot violent d'un fleuve
magnifique sous cette couche de glace fragile qui craque  chaque pas!
Jamais arbuste en fleur n'a promis de fruits plus rares, jamais
je n'ai hum dans une atmosphre enfantine plus exquise odeur de
courtisanerie.

LE DUC.

Sacrebleu! je ne vois pas le signal. Il faut pourtant que j'aille au
bal chez Nasi: c'est aujourd'hui qu'il marie sa fille.

GIOMO.

Allons au pavillon, monseigneur; puisqu'il ne s'agit que d'emporter
une fille qui est  moiti paye, nous pouvons bien taper aux
carreaux.

LE DUC.

Viens par ici; le Hongrois a raison.

_Ils s'loignent.--Entre Maffio._

MAFFIO.

Il me semblait dans mon rve voir ma soeur traverser notre jardin,
tenant une lanterne sourde, et couverte de pierreries. Je me suis
veill en sursaut. Dieu sait que ce n'est qu'une illusion, mais une
illusion trop forte pour que le sommeil ne s'enfuie pas devant elle.
Grce au ciel, les fentres du pavillon o couche la petite sont
fermes comme de coutume; j'aperois faiblement la lumire de sa
lampe entre les feuilles de notre vieux figuier. Maintenant mes folles
terreurs se dissipent; les battements prcipits de mon coeur font
place  une douce tranquillit. Insens! mes yeux se remplissent
de larmes, comme si ma pauvre soeur avait couru un vritable
danger.--Qu'entends-je? Qui remue l entre les branches?

_La soeur de Maffio passe dans l'loignement._

Suis-je veill? c'est le fantme de ma soeur. Il tient une lanterne
sourde, et un collier brillant tincelle, sur sa poitrine aux rayons
de la lune. Gabrielle! Gabrielle! o vas-tu?

_Rentrent Giomo et le duc._

GIOMO.

Ce sera le bonhomme de frre pris de somnambulisme.--Lorenzo
conduira votre belle au palais par la petite porte; et quant  nous,
qu'avons-nous  craindre?

MAFFIO.

Qui tes-vous? Hol! arrtez!

_Il tire son pe._

GIOMO.

Honnte rustre, nous sommes tes amis.

MAFFIO.

O est ma soeur? que cherchez-vous ici?

GIOMO.

Ta soeur est dniche, brave canaille. Ouvre la grille de ton
jardin.

MAFFIO.

Tire ton pe et dfends-toi, assassin que tu es!

GIOMO _saute sur lui et le dsarme_.

Halte-l! matre sot, pas si vite!

MAFFIO.

O honte!  excs de misre! S'il y a des lois  Florence, si quelque
justice vit encore sur la terre, par ce qu'il y a de vrai et de sacr
au monde, je me jetterai aux pieds du duc, et il vous fera pendre tous
les deux.

GIOMO.

Aux pieds du duc?

MAFFIO.

Oui, oui, je sais que les gredins de votre espce gorgent impunment
les familles. Mais que je meure, entendez-vous, je ne mourrai pas
silencieux comme tant d'autres. Si le duc ne sait pas que sa ville
est une fort pleine de bandits, pleine d'empoisonneurs et de filles
dshonores, en voil un qui le lui dira. Ah! massacre! ah! fer et
sang! j'obtiendrai justice de vous!

GIOMO, _l'pe  la main_.

Faut-il frapper, Altesse?

LE DUC.

Allons donc! frapper ce pauvre homme! Va te recoucher, mon ami: nous
t'enverrons demain quelques ducats.

_Il sort._

MAFFIO.

C'est Alexandre de Mdicis!

GIOMO.

Lui-mme, mon brave rustre. Ne te vante pas de sa visite si tu tiens 
tes oreilles.

_Il sort._


SCNE II

_Une rue.--Le point du jour.--Plusieurs masques sortent d'une maison
illumine._

UN MARCHAND DE SOIERIES ET UN ORFVRE _ouvrent leur boutique_.


LE MARCHAND DE SOIERIES.

H! h! pre Mondella, voil bien du vent pour mes toffes.

_Il tale ses pices de soie._

L'ORFVRE, _billant_.

C'est  se casser la tte. Au diable leur noce! je n'ai pas ferm
l'oeil de la nuit.

LE MARCHAND.

Ni ma femme non plus, voisin; la chre me s'est tourne et retourne
comme une anguille. Ah! dame! quand on est jeune, en ne s'endort pas
au bruit des violons.

L'ORFVRE.

Jeune! jeune! cela vous plat  dire. On n'est pas jeune avec une
barbe comme celle-l; et cependant. Dieu sait si leur damne de
musique me donne envie de danser!

_Deux coliers passent._

PREMIER COLIER.

Rien n'est plus amusant. On se glisse contre la porte au milieu des
soldats, et on les voit descendre avec leurs habits de toutes les
couleurs. Tiens! voil la maison des Nasi.

_Il souffle dans ses doigts._

Mon portefeuille me glace les mains.

DEUXIME COLIER.

Et on nous laissera approcher?

PREMIER COLIER.

En vertu de quoi est-ce qu'on nous en empcherait? Nous sommes
citoyens de Florence. Regarde tout ce monde autour de la porte; en
voil des chevaux, des pages et des livres! Tout cela va et vient, il
n'y a qu' s'y connatre un peu; je suis capable de nommer toutes les
personnes d'importance; on observe bien tous les costumes, et le soir
on dit  l'atelier: J'ai une terrible envie de dormir, j'ai pass la
nuit au bal chez le prince Aldobrandini, chez le comte Salviati; le
prince tait habill de telle ou telle faon, la princesse de telle
autre, et on ne ment pas. Viens, prends ma cape par derrire.

_Ils se placent contre la porte de la maison._

L'ORFVRE.

Entendez-vous les petits badauds? Je voudrais qu'un de mes apprentis
ft un pareil mtier!

LE MARCHAND.

Bon, bon! pre Mondella, o le plaisir ne cote rien, la jeunesse n'a
rien  perdre. Tous ces grands yeux tonns de ces petits polissons
me rjouissent le coeur.--Voil comme j'tais, humant l'air
et cherchant les nouvelles. Il parat que la Nasi est une belle
gaillarde, et que le Martelli est un heureux garon. C'est une
famille bien florentine, celle-l! Quelle tournure ont tous ces grands
seigneurs! J'avoue que ces ftes-l me font plaisir,  moi. On est
dans son lit bien tranquille, avec un coin de ses rideaux retrouss;
on regarde de temps en temps les lumires qui vont et viennent dans
le palais; on attrape un petit air de danse sans rien payer, et on se
dit: H! h! ce sont mes toffes qui dansent, mes belles toffes du
bon Dieu, sur le cher corps de tous ces braves et loyaux seigneurs.

L'ORFVRE.

Il en danse plus d'une qui n'est pas paye, voisin; ce sont celles-l
qu'on arrose de vin et qu'on frotte sur les murailles avec le moins
de regret. Que les grands seigneurs s'amusent, c'est tout simple,--ils
sont ns pour cela; mais il y a des amusements de plusieurs sortes,
entendez-vous?

LE MARCHAND.

Oui, oui, comme la danse, le cheval, le jeu de paume et tant d'autres.
Qu'entendez-vous vous-mme, pre Mondella?

L'ORFVRE.

Cela suffit;--je me comprends.--C'est--dire que les murailles de tous
ces palais-l n'ont jamais mieux prouv leur solidit. Il leur fallait
moins de force pour dfendre les aeux de l'eau du ciel, qu'il ne leur
en faut pour soutenir les fils quand ils ont trop pris de leur vin.

LE MARCHAND.

Un verre de vin est de bon conseil, pre Mondella. Entrez donc dans ma
boutique que je vous montre une pice de velours.

L'ORFVRE.

Oui, de bon conseil et de bonne mine, voisin; un bon verre de vin
vieux a une bonne mine au bout d'un bras qui a su pour le gagner; on
le soulve gaiement d'un petit coup, et il s'en va donner du courage
au coeur de l'honnte homme qui travaille pour sa famille. Mais ce
sont des tonneaux sans vergogne, que tous ces godelureaux de la cour.
A qui fait-on plaisir en s'abrutissant jusqu' la bte froce? A
personne, pas mme  soi, et  Dieu encore moins.

LE MARCHAND.

Le carnaval a t rude, il faut l'avouer; et leur maudit ballon m'a
gt de la marchandise pour une cinquantaine de florins[A]. Dieu
merci! les Strozzi l'ont pay.

[Note A: C'tait l'usage au carnaval de traner dans les rues
un norme ballon qui renversait les passants et les devantures des
boutiques. Pierre Strozzi avait t arrt pour ce fait. (_Note de
l'auteur._)]

L'ORFVRE.

Les Strozzi! Que le ciel confonde ceux qui ont os porter la main sur
leur neveu! Le plus brave homme de Florence, c'est Philippe Strozzi.

LE MARCHAND.

Cela n'empche pas Pierre Strozzi d'avoir tran son maudit ballon sur
ma boutique, et de m'avoir fait trois grandes taches dans une aune
de velours brod. A propos, pre Mondella, nous verrons-nous 
Montolivet?

L'ORFVRE.

Ce n'est pas mon mtier de suivre les foires; j'irai cependant 
Montolivet par pit. C'est un saint plerinage, voisin, et qui remet
tous les pchs.

LE MARCHAND.

Et qui est tout  fait vnrable, voisin, et qui fait gagner les
marchands plus que tous les autres jours de l'anne. C'est plaisir de
voir ces bonnes dames, sortant de la messe, manier, examiner toutes
les toffes. Que Dieu conserve Son Altesse! La cour est une belle
chose.

L'ORFVRE.

La cour! le peuple la porte sur le dos, voyez-vous. Florence tait
encore (il n'y a pas longtemps de cela) une bonne maison bien
btie; tous ces grands palais, qui sont les logements de nos grandes
familles, en taient les colonnes. Il n'y en avait pas une, de toutes
ces colonnes, qui dpasst les autres d'un pouce; elles soutenaient 
elles toutes une vieille vote bien cimente, et nous nous promenions
l-dessous sans crainte d'une pierre sur la tte. Mais il y a de par
le monde deux architectes malaviss qui ont gt l'affaire; je vous le
dis en confidence, c'est le pape et l'empereur Charles. L'empereur a
commenc par entrer par une assez bonne brche dans la susdite maison.
Aprs quoi, ils ont jug  propos de prendre une des colonnes dont je
vous parle,  savoir celle de la famille des Mdicis, et d'en faire un
clocher, lequel clocher a pouss comme un champignon de malheur dans
l'espace d'une nuit. Et puis, savez-vous, voisin? comme l'difice
branlait au vent, attendu qu'il avait la tte trop lourde et une jambe
de moins, on a remplac le pilier devenu clocher par un gros pt
informe fait de boue et de crachat, et on a appel cela la citadelle:
les Allemands se sont installs dans ce maudit trou comme des rats
dans un fromage, et il est bon de savoir que, tout en jouant aux ds
et en buvant leur vin aigrelet, ils ont l'oeil sur nous autres. Les
familles florentines ont beau crier, le peuple et les marchands ont
beau dire, les Mdicis gouvernent au moyen de leur garnison; ils nous
dvorent comme une excroissance vnneuse dvore un estomac malade;
c'est en vertu des hallebardes qui se promnent sur la plate-forme,
qu'un btard, une moiti de Mdicis, un butor que le ciel avait fait
pour tre garon boucher ou valet de charrue, couche dans le lit
de nos filles, boit nos bouteilles, casse nos vitres; et encore le
paye-t-on pour cela.

LE MARCHAND.

Peste! peste! comme vous y allez! vous avez l'air de savoir tout cela
par coeur; il ne ferait pas bon dire cela dans toutes les oreilles,
voisin Mondella.

L'ORFVRE.

Et quand on me bannirait comme tant d'autres! On vit  Rome aussi bien
qu'ici. Que le diable emporte la noce, ceux qui y dansent et ceux qui
la font!

_Il rentre. Le marchand se mle aux curieux.--Passe un bourgeois, avec
sa femme._

LA FEMME.

Guillaume Martelli est un bel homme et riche. C'est un bonheur pour
Nicolo Nasi d'avoir un gendre comme celui-l. Tiens! le bal dure
encore.--Regarde donc toutes ces lumires.

LE BOURGEOIS.

Et nous, notre fille, quand la marierons-nous?

LA FEMME.

Comme tout est illumin! Danser encore  l'heure qu'il est, c'est l
une jolie fte!--On dit que le duc y est.

LE BOURGEOIS.

Faire du jour la nuit et de la nuit le jour, c'est un moyen commode
de ne pas voir les honntes gens. Une belle invention, ma foi, que des
hallebardes  la porte d'une noce! Que le bon Dieu protge la ville!
Il en sort tous les jours de nouveaux, de ces chiens d'Allemands, de
leur damne forteresse.

LA FEMME.

Regarde donc le joli masque. Ah! la belle robe! Hlas! tout cela cote
trs cher, et nous sommes bien pauvres  la maison.

_Ils sortent._

UN SOLDAT, _au marchand_.

Gare, canaille! laisse passer les chevaux.

LE MARCHAND.

Canaille toi-mme, Allemand du diable!

_Le soldat le frappe de sa pique._

LE MARCHAND, _se retirant_.

Voil comme on suit la capitulation! Ces gredins-l maltraitent les
citoyens.

_Il rentre chez lui._

L'COLIER, _ son camarade._

Vois-tu celui-l qui te son masque? C'est Palla Ruccellai. Un fier
luron! Ce petit-l,  ct de lui, c'est Thomas Strozzi, Masaccio,
comme on dit.

UN PAGE, _criant._

Le cheval de son Altesse!

LE SECOND COLIER.

Allons-nous-en, voil le duc qui sort.

LE PREMIER COLIER.

Crois-tu pas qu'il va te manger?

_La foule s'augmente  la porte._

L'COLIER.

Celui-l, c'est Nicolini; celui-l, c'est le provditeur.

_Le duc sort, vtu en religieuse, avec Julien Salviati, habill de
mme, tous deux masqus._

LE DUC, _montant  cheval_.

Viens-tu, Julien?

SALVIATI.

Non, Altesse, pas encore.

_Il lui parle  l'oreille._

LE DUC.

Bien, bien, ferme!

SALVIATI.

Elle est belle comme un dmon.--Laissez-moi faire; si je peux me
dbarrasser de ma femme...

_Il rentre dans le bal._

LE DUC.

Tu es gris, Salviati; le diable m'emporte! tu vas de travers.

_Il part avec sa suite._

L'COLIER.

Maintenant que voil le duc parti, il n'y en a pas pour longtemps.

_Les masques sortent de tous cts._

LE SECOND COLIER.

Rose, vert, bleu, j'en ai plein les yeux; la tte me tourne.

UN BOURGEOIS.

Il parat que le souper a dur longtemps: en voil deux qui ne peuvent
plus se tenir.

_Le provditeur monte  cheval; une bouteille casse lui tombe sur
l'paule._

LE PROVDITEUR.

Eh! ventrebleu! quel est l'assommeur, ici?

UN MASQUE.

Eh! ne le voyez-vous pas, seigneur Corsini? Tenez! regardez  la
fentre; c'est Lorenzo avec sa robe de nonne.

LE PROVDITEUR.

Lorenzaccio, le diable soit de toi! tu as bless mon cheval.

_La fentre se ferme._

Peste soit de l'ivrogne et de ses farces silencieuses! un gredin qui
n'a pas souri trois fois dans sa vie, et qui passe le temps  des
espigleries d'colier en vacances.

_Il sort.--Louise Strozzi sort de la maison, accompagne de Julien
Salviati; il lui tient l'trier. Elle monte  cheval; un cuyer et une
gouvernante la suivent._

SALVIATI.

La jolie jambe, chre fille! Tu es un rayon de soleil, et tu as brl
la moelle de mes os.

LOUISE.

Seigneur, ce n'est pas l le langage d'un cavalier.

SALVIATI.

Quels yeux tu as, mon cher coeur! quelle belle paule  essuyer,
tout humide et si frache! Que faut-il te donner pour tre ta
camriste cette nuit? Le joli pied  dchausser!

LOUISE.

Lche mon pied, Salviati.

SALVIATI.

Non, par le corps de Bacchus! jusqu' ce que tu m'aies dit quand nous
coucherons ensemble.

_Louise frappe son cheval et part au galop._

UN MASQUE, _ Salviati_.

La petite Strozzi s'en va rouge comme la braise;--vous l'avez fche,
Salviati.

SALVIATI.

Baste! colre de jeune fille et pluie du matin...

_Il sort._


SCNE III

_Chez le marquis de Cibo._

LE MARQUIS, _en habit de voyage_, LA MARQUISE, ASCANIO, LE CARDINAL
CIBO, _assis_.


LE MARQUIS, _embrassant son fils_.

Je voudrais pouvoir t'emmener, petit, toi et ta grande pe qui te
trane entre les jambes. Prends patience: Massa n'est pas bien loin,
et je te rapporterai un bon cadeau.

LA MARQUISE.

Adieu, Laurent; revenez, revenez!

LE CARDINAL.

Marquise, voil des pleurs qui sont de trop. Ne dirait-on pas que mon
frre part pour la Palestine? Il ne court pas grand danger dans ses
terres, je crois.

LE MARQUIS.

Mon frre, ne dites pas de mal de ces belles larmes.

_Il embrasse sa femme._

LE CARDINAL.

Je voudrais seulement que l'honntet n'et pas cette apparence.

LA MARQUISE.

L'honntet n'a-t-elle point de larmes, monsieur le cardinal?
sont-elles toutes au repentir ou  la crainte?

LE MARQUIS.

Non, par le ciel! car les meilleures sont  l'amour. N'essuyez pas
celles-ci sur mon visage, le vent s'en chargera en route: qu'elles se
schent lentement! Eh bien! ma chre, vous ne me dites rien pour vos
favoris? n'emporterai-je pas, comme de coutume, quelque belle harangue
sentimentale  faire de votre part aux roches et aux cascades de mon
vieux patrimoine?

LA MARQUISE.

Ah! mes pauvres cascatelles!

LE MARQUIS.

C'est la vrit, ma chre me, elles sont toutes tristes sans vous.
(_Plus bas._) Elles ont t joyeuses autrefois, n'est-il pas vrai,
Ricciarda?

LA MARQUISE.

Emmenez-moi!

LE MARQUIS.

Je le ferais si j'tais fou, et je le suis presque, avec ma vieille
mine de soldat. N'en parlons plus;--ce sera l'affaire d'une semaine.
Que ma chre Ricciarda voie ses jardins quand ils sont tranquilles
et solitaires; les pieds boueux de mes fermiers ne laisseront pas de
trace dans ses alles chries. C'est  moi de compter mes vieux troncs
d'arbres qui me rappellent ton pre Albric, et tous les brins d'herbe
de mes bois; les mtayers et leurs boeufs, tout cela me regarde. A
la premire fleur que je verrai pousser, je mets tout  la porte, et
je vous emmne alors.

LA MARQUISE.

La premire fleur de notre belle pelouse m'est toujours chre.
L'hiver est si long! Il me semble toujours que ces pauvres petites ne
reviendront jamais.

ASCANIO.

Quel cheval as-tu, mon pre, pour t'en aller?

LE MARQUIS.

Viens avec moi dans la cour, tu le verras.

_Il sort.--La marquise reste seule avec le cardinal.--Un silence._

LE CARDINAL.

N'est-ce pas aujourd'hui que vous m'avez demand d'entendre votre
confession, marquise?

LA MARQUISE.

Dispensez-m'en, cardinal. Ce sera pour ce soir, si Votre minence est
libre, ou demain, comme elle voudra.--Ce moment-ci n'est pas  moi.

_Elle se met  la fentre et fait un signe d'adieu  son mari._

LE CARDINAL.

Si les regrets taient permis  un fidle serviteur de Dieu,
j'envierais le sort de mon frre.--Un si court voyage, si simple, si
tranquille!--une visite  une de ses terres qui n'est qu' quelques
pas d'ici!--une absence d'une semaine,--et tant de tristesse, une si
douce tristesse, veux-je dire,  son dpart! Heureux celui qui sait
se faire aimer ainsi aprs sept annes de mariage!--N'est-ce pas sept
annes, marquise?

LA MARQUISE.

Oui, cardinal; mon fils a six ans.

LE CARDINAL.

tiez-vous hier  la noce des Nasi?

LA MARQUISE.

Oui, j'y tais.

LE CARDINAL.

Et le duc en religieuse?

LA MARQUISE.

Pourquoi le duc en religieuse?

LE CARDINAL.

On m'avait dit qu'il avait pris ce costume; il se peut qu'on m'ait
tromp.

LA MARQUISE.

Il l'avait en effet. Ah! Malaspina, nous sommes dans un triste temps
pour toutes les choses saintes!

LE CARDINAL.

On peut respecter les choses saintes, et, dans un jour de folie,
prendre le costume de certains couvents, sans aucune intention hostile
 la sainte glise catholique.

LA MARQUISE.

L'exemple est  craindre, et non l'intention. Je ne suis pas comme
vous; cela m'a rvolte. Il est vrai que je ne sais pas bien ce qui
se peut et ce qui ne se peut pas, selon vos rgles mystrieuses. Dieu
sait o elles mnent. Ceux qui mettent les mots sur leur enclume,
et qui les tordent avec un marteau et une lime, ne rflchissent pas
toujours que ces mots reprsentent des penses, et ces penses des
actions.

LE CARDINAL.

Bon, bon! le duc est jeune, marquise, et gageons que cet habit coquet
des nonnes lui allait  ravir.

LA MARQUISE.

On ne peut mieux; il n'y manquait que quelques gouttes du sang de son
cousin, Hippolyte de Mdicis.

LE CARDINAL.

Et le bonnet de la Libert, n'est-il pas vrai, petite soeur? Quelle
haine pour ce pauvre duc!

LA MARQUISE.

Et vous, son bras droit, cela vous est gal que le duc de Florence
soit le prfet de Charles-Quint, le commissaire civil du pape, comme
Baccio est son commissaire religieux? Cela vous est gal,  vous,
frre de mon Laurent, que notre soleil,  nous, promne sur la
citadelle des ombres allemandes? que Csar parle ici dans toutes
les bouches? que la dbauche serve d'entremetteuse  l'esclavage, et
secoue ses grelots sur les sanglots du peuple? Ah! le clerg sonnerait
au besoin toutes ses cloches pour en touffer le bruit et pour
rveiller l'aigle imprial, s'il s'endormait sur nos pauvres toits.

_Elle sort._

LE CARDINAL, _seul, soulve la tapisserie et appelle  voix basse_.

Agnolo!

_Entre un page._

Quoi de nouveau aujourd'hui?

AGNOLO.

Cette lettre, monseigneur.

LE CARDINAL.

Donne-la-moi.

AGNOLO.

Hlas! minence, c'est un pch.

LE CARDINAL.

Rien n'est un pch quand on obit  un prtre de l'glise romaine.

_Agnolo remet la lettre._

Cela est comique d'entendre les fureurs de cette pauvre marquise, et
de la voir courir  un rendez-vous d'amour avec le cher tyran, toute
baigne de larmes rpublicaines.

_Il ouvre la lettre et lit._

Ou vous serez  moi, ou vous aurez fait mon malheur, le vtre et
celui de nos deux maisons.

Le style du duc est laconique, mais il ne manque pas d'nergie. Que
la marquise soit convaincue ou non, voil le difficile  savoir. Deux
mois de cour presque assidue, c'est beaucoup pour Alexandre; ce doit
tre assez pour Ricciarda Cibo.

_Il rend la lettre au page._

Remets cela chez ta matresse; tu es toujours muet, n'est-ce pas?
Compte sur moi.

_Il lui donne sa main  baiser et sort._


SCNE IV

_Une cour du palais du duc._

LE DUC ALEXANDRE, _sur une terrasse; des pages exercent des chevaux
dans la cour. Entrent_ VALORI ET SIRE MAURICE.


LE DUC, _ Valori_.

Votre minence a-t-elle reu ce matin des nouvelles de la cour de
Rome?

VALORI.

Paul III envoie mille bndictions  Votre Altesse, et fait les
voeux les plus ardents pour sa prosprit.

LE DUC.

Rien que des voeux, Valori?

VALORI.

Sa Saintet craint que le duc ne se cre de nouveaux dangers par trop
d'indulgence. Le peuple est mal habitu  la domination absolue;
et Csar,  son dernier voyage, en a dit autant, je crois,  Votre
Altesse.

LE DUC.

Voil, pardieu! un beau cheval, sire Maurice! Eh! quelle croupe de
diable!

SIRE MAURICE.

Superbe, Altesse.

LE DUC.

Ainsi, monsieur le commissaire apostolique, il y a encore quelques
mauvaises branches  laguer. Csar et le pape ont fait de moi un roi;
mais, par Bacchus, ils m'ont mis dans la main une espce de sceptre
qui sent la hache d'une lieue. Allons! voyons, Valori, qu'est-ce que
c'est?

VALORI.

Je suis un prtre, Altesse; si les paroles que mon devoir me force
 vous rapporter fidlement doivent tre interprtes d'une manire
aussi svre, mon coeur me dfend d'y ajouter un mot.

LE DUC.

Oui, oui, je vous connais pour un brave. Vous tes, pardieu! le seul
prtre honnte homme que j'aie vu de ma vie.

VALORI.

Monseigneur, l'honntet ne se perd ni ne se gagne sous aucun habit;
et parmi les hommes il y a plus de bons que de mchants.

LE DUC.

Ainsi donc, point d'explications?

SIRE MAURICE.

Voulez-vous que je parle, monseigneur? tout est facile  expliquer.

LE DUC.

Eh bien?

SIRE MAURICE.

Les dsordres de la cour irritent le pape.

LE DUC.

Que dis-tu l, toi?

SIRE MAURICE.

J'ai dit les dsordres de la cour, Altesse; les actions du duc n'ont
d'autre juge que lui-mme. C'est Lorenzo de Mdicis que le pape
rclame comme transfuge de sa justice.

LE DUC.

De sa justice? Il n'a jamais offens de pape,  ma connaissance, que
Clment VII, feu mon cousin, qui,  cette heure, est en enfer.

SIRE MAURICE.

Clment VII a laiss sortir de ses tats le libertin qui, un jour
d'ivresse, avait dcapit les statues de l'arc de Constantin. Paul III
ne saurait pardonner au modle titr de la dbauche florentine.

LE DUC.

Ah parbleu! Alexandre Farnse est un plaisant garon! Si la dbauche
l'effarouche, que diable fait-il de son btard, le cher Pierre
Farnse, qui traite si joliment l'vque de Fano? Cette mutilation
revient toujours sur l'eau,  propos de ce pauvre Renzo. Moi, je
trouve cela drle, d'avoir coup la tte  tous ces hommes de pierre.
Je protge les arts comme un autre, et j'ai chez moi les premiers
artistes de l'Italie; mais je n'entends rien au respect du pape pour
ces statues, qu'il excommunierait demain, si elles taient en chair et
en os.

SIRE MAURICE.

Lorenzo est un athe; il se moque de tout. Si le gouvernement de Votre
Altesse n'est pas entour d'un profond respect, il ne saurait tre
solide. Le peuple appelle Lorenzo Lorenzaccio: on sait qu'il dirige
vos plaisirs, et cela suffit.

LE DUC.

Paix! tu oublies que Lorenzo de Mdicis est cousin d'Alexandre.

_Entre le cardinal Cibo._

Cardinal, coutez un peu ces messieurs qui disent que le pape est
scandalis des dsordres de ce pauvre Renzo, et qui prtendent que
cela fait tort  mon gouvernement.

LE CARDINAL.

Messire Francesco Molza vient de dbiter  l'Acadmie romaine une
harangue en latin contre le mutilateur de l'arc de Constantin.

LE DUC.

Allons donc, vous me mettriez en colre! Renzo, un homme  craindre!
le plus fieff poltron! une femmelette, l'ombre d'un ruffian nerv!
un rveur qui marche nuit et jour sans pe, de peur d'en apercevoir
l'ombre  son ct! d'ailleurs un philosophe, un gratteur de papier,
un mchant pote qui ne sait seulement pas faire un sonnet! Non, non,
je n'ai pas encore peur des ombres. Eh! corps de Bacchus! que me font
les discours latins et les quolibets de ma canaille! J'aime Lorenzo,
moi, et, par la mort de Dieu! il restera ici.

LE CARDINAL.

Si je craignais cet homme, ce ne serait pas pour votre cour, ni pour
Florence, mais pour vous, duc.

LE DUC.

Plaisantez-vous, cardinal, et voulez-vous que je vous dise la vrit?

_Il lui parle bas._

Tout ce que je sais de ces damns bannis, de tous ces rpublicains
entts qui complotent autour de moi, c'est par Lorenzo que je le
sais. Il est glissant comme une anguille; il se fourre partout et me
dit tout. N'a-t-il pas trouv moyen d'tablir une correspondance avec
tous ces Strozzi de l'enfer? Oui, certes, c'est mon entremetteur; mais
croyez que son entremise, si elle nuit  quelqu'un, ne me nuira pas.
Tenez!

_Lorenzo parat au fond d'une galerie basse._

Regardez-moi ce petit corps maigre, ce lendemain d'orgie ambulant.
Regardez-moi ces yeux plombs, ces mains fluettes et maladives, 
peine assez fermes pour soutenir un ventail; ce visage morne, qui
sourit quelquefois, mais qui n'a pas la force de rire. C'est l un
homme  craindre? Allons, allons! vous vous moquez de lui. H! Renzo,
viens donc ici; voil sire Maurice qui te cherche dispute.

LORENZO, _montant l'escalier de la terrasse_.

Bonjour, messieurs les amis de mon cousin!

LE DUC.

Lorenzo, coute ici. Voil une heure que nous parlons de toi. Sais-tu
la nouvelle? Mon ami, on t'excommunie en latin, et sire Maurice
t'appelle un homme dangereux, le cardinal aussi; quant au bon Valori,
il est trop honnte homme pour prononcer ton nom.

LORENZO.

Pour qui dangereux, minence? pour les filles de joie, ou pour les
saints du paradis?

LE CARDINAL.

Les chiens de cour peuvent tre pris de la rage comme les autres
chiens.

LORENZO.

Une insulte de prtre doit se faire en latin.

SIRE MAURICE.

Il s'en fait en toscan, auxquelles on peut rpondre.

LORENZO.

Sire Maurice, je ne vous voyais pas; excusez-moi, j'avais le soleil
dans les yeux; mais vous avez un bon visage et votre habit me parat
tout neuf.

SIRE MAURICE.

Comme votre esprit; je l'ai fait faire d'un vieux pourpoint de mon
grand-pre.

LORENZO.

Cousin, quand vous aurez assez de quelque conqute des faubourgs,
envoyez-la donc chez sire Maurice. Il est malsain de vivre sans femme,
pour un homme qui a, comme lui, le cou court et les mains velues.

SIRE MAURICE.

Celui qui se croit le droit de plaisanter doit savoir se dfendre. A
votre place, je prendrais une pe.

LORENZO.

Si on vous a dit que j'tais un soldat, c'est une erreur, je suis un
pauvre amant de la science.

SIRE MAURICE.

Votre esprit est une pe acre, mais flexible. C'est une arme trop
vile; chacun fait usage des siennes.

_Il tire son pe._

VALORI.

Devant le duc, l'pe nue!

LE DUC, _riant_.

Laissez faire, laissez faire. Allons, Renzo, je veux te servir de
tmoin; qu'on lui donne une pe!

LORENZO.

Monseigneur, que dites-vous l?

LE DUC.

Eh bien! ta gaiet s'vanouit si vite? Tu trembles, cousin? Fi donc!
tu fais honte au nom des Mdicis. Je ne suis qu'un btard, et je
le porterais mieux que toi, qui es lgitime! Une pe, une pe! un
Mdicis ne se laisse point provoquer ainsi. Pages, montez ici; toute
la cour le verra, et je voudrais que Florence entire y ft.

LORENZO.

Son Altesse se rit de moi.

LE DUC.

J'ai ri tout  l'heure, mais maintenant je rougis de honte. Une pe!

_Il prend l'pe d'un page et la prsente  Lorenzo._

VALORI.

Monseigneur, c'est pousser trop loin les choses. Une pe tire en
prsence de Votre Altesse est un crime punissable dans l'intrieur du
palais.

LE DUC.

Qui parle ici, quand je parle?

VALORI.

Votre Altesse ne peut avoir eu d'autre dessein que celui de s'gayer
un instant, et sire Maurice lui-mme n'a point agi dans une autre
pense.

LE DUC.

Et vous ne voyez pas que je plaisante encore! Qui diable pense ici
 une affaire srieuse? Regardez Renzo, je vous en prie: ses genoux
tremblent; il serait devenu ple, s'il pouvait le devenir. Quelle
contenance, juste Dieu! je crois qu'il va tomber.

_Lorenzo chancelle; il s'appuie sur la balustrade et glisse  terre
tout d'un coup._

LE DUC, _riant aux clats_.

Quand je vous le disais! personne ne le sait mieux que moi; la seule
vue d'une pe le fait trouver mal. Allons! chre Lorenzetta, fais-toi
emporter chez ta mre.

_Les pages relvent Lorenzo._

SIRE MAURICE.

Double poltron! fils de catin!

LE DUC.

Silence! sire Maurice; pesez vos paroles, c'est moi qui vous le dis
maintenant; pas de ces mots-l devant moi.

_Sire Maurice sort._

VALORI.

Pauvre jeune homme!

LE CARDINAL, _rest seul avec le duc_.

Vous croyez  cela, monseigneur?

LE DUC.

Je voudrais bien savoir comment je n'y croirais pas.

LE CARDINAL.

Hum! c'est bien fort.

LE DUC.

C'est justement pour cela que j'y crois. Vous figurez-vous qu'un
Mdicis se dshonore publiquement, par partie de plaisir? D'ailleurs
ce n'est pas la premire fois que cela lui arrive; jamais il n'a pu
voir une pe.

LE CARDINAL.

C'est bien fort, c'est bien fort!

_Ils sortent._


SCNE V

_Devant l'glise de Saint-Miniato  Montolivet.--La foule sort de
l'glise._


UNE FEMME, _ sa voisine_.

Retournez-vous ce soir  Florence?

LA VOISINE.

Je ne reste jamais plus d'une heure ici, et je n'y viens jamais qu'un
seul vendredi[B]; je ne suis pas assez riche pour m'arrter  la
foire; ce n'est pour moi qu'une affaire de dvotion, et que cela
suffise pour mon salut, c'est tout ce qu'il me faut.

[Note B: On allait  Montolivet tous les vendredis de certains
mois: c'tait  Florence ce que Longchamp tait autrefois  Paris:
les marchands y trouvaient l'occasion d'une foire et y transportaient
leurs boutiques. (_Note de l'auteur._)]

UNE DAME DE LA COUR, _ une autre_.

Comme il a bien prch! c'est le confesseur de ma fille.

_Elle s'approche d'une boutique._

Blanc et or, cela fait bien le soir; mais le jour, le moyen d'tre
propre avec cela!

_Le marchand et l'orfvre devant leurs boutiques avec quelques
cavaliers._

L'ORFVRE.

La citadelle! voil ce que le peuple ne souffrira jamais, voir tout
d'un coup s'lever sur la ville cette nouvelle tour de Babel, au
milieu du plus maudit baragouin; les Allemands ne pousseront jamais 
Florence, et pour les y greffer, il faudra un vigoureux lien.

LE MARCHAND.

Voyez, mesdames; que Vos Seigneuries acceptent un tabouret sous mon
auvent.

UN CAVALIER.

Tu es du vieux sang florentin, pre Mondella; la haine de la tyrannie
fait encore trembler tes doigts rids sur tes ciselures prcieuses, au
fond de ton cabinet de travail.

L'ORFVRE.

C'est vrai, Excellence. Si j'tais un grand artiste, j'aimerais les
princes, parce qu'eux seuls peuvent faire entreprendre de grands
travaux; les grands artistes n'ont pas de patrie; moi, je fais des
saints ciboires et des poignes d'pe.

UN AUTRE CAVALIER.

A propos d'artiste, ne voyez-vous pas dans ce petit cabaret ce grand
gaillard qui gesticule devant des badauds? Il frappe son verre sur la
table; si je ne me trompe, c'est ce hbleur de Cellini.

LE PREMIER CAVALIER.

Allons-y donc, et entrons; avec un verre de vin dans la tte, il est
curieux  entendre, et probablement quelque bonne histoire est en
train.

_Ils sortent.--Deux bourgeois s'assoient._

PREMIER BOURGEOIS.

Il y a eu une meute  Florence?

DEUXIME BOURGEOIS.

Presque rien.--Quelques pauvres jeunes gens ont t tus sur le
Vieux-March.

PREMIER BOURGEOIS.

Quelle piti pour les familles!

DEUXIME BOURGEOIS.

Voil des malheurs invitables. Que voulez-vous que fasse la jeunesse
d'un gouvernement comme le ntre? On vient crier  son de trompe que
Csar est  Bologne, et les badauds rptent: Csar est  Bologne,
en clignant des yeux d'un air d'importance, sans rflchir  ce qu'on
y fait. Le jour suivant, ils sont plus heureux encore d'apprendre et
de rpter: Le pape est  Bologne avec Csar. Que s'ensuit-il? Une
rjouissance publique, ils n'en voient pas davantage; et puis un beau
matin ils se rveillent tout endormis des fumes du vin imprial,
et ils voient une figure sinistre  la grande fentre du palais des
Pazzi. Ils demandent quel est ce personnage, on leur rpond que c'est
leur roi. Le pape et l'empereur sont accouchs d'un btard qui a droit
de vie et de mort sur nos enfants, et qui ne pourrait pas nommer sa
mre.

L'ORFVRE, _s'approchant_.

Vous parlez en patriote, ami; je vous conseille de prendre garde  ce
flandrin.

_Passe un officier allemand._

L'OFFICIER.

tez-vous de l, messieurs; des dames veulent s'asseoir.

_Deux dames de la cour entrent et s'assoient._

PREMIRE DAME.

Cela est de Venise?

LE MARCHAND.

Oui, Magnifique Seigneurie; vous en lverai-je quelques aunes?

PREMIRE DAME.

Si tu veux. J'ai cru voir passer Julien Salviati.

L'OFFICIER.

Il va et vient  la porte de l'glise; c'est un galant.

DEUXIME DAME.

C'est un insolent. Montrez-moi des bas de soie.

L'OFFICIER.

Il n'y en aura pas d'assez petits pour vous.

PREMIRE DAME.

Laissez donc, vous ne savez que dire. Puisque vous voyez Julien, allez
lui dire que j'ai  lui parler.

L'OFFICIER.

J'y vais et je le ramne.

_Il sort._

PREMIRE DAME.

Il est bte  faire plaisir, ton officier; que peux-tu faire de cela?

DEUXIME DAME.

Tu sauras qu'il n'y a rien de mieux que cet homme-l.

_Elles s'loignent.--Entre le prieur de Capoue._

LE PRIEUR.

Donnez-moi un verre de limonade, brave homme.

_Il s'assoit._

UN DES BOURGEOIS.

Voil le prieur de Capoue; c'est l un patriote!

_Les deux bourgeois se rassoient._

LE PRIEUR.

Vous venez de l'glise, messieurs? que dites-vous du sermon?

LE BOURGEOIS.

Il tait beau, seigneur prieur.

DEUXIME BOURGEOIS, _ l'orfvre_.

Cette noblesse des Strozzi est chre au peuple, parce qu'elle n'est
pas fire. N'est-il pas agrable de voir un grand seigneur adresser
librement la parole  ses voisins d'une manire affable? Tout cela
fait plus qu'on ne pense.

LE PRIEUR.

S'il faut parler franchement, j'ai trouv le sermon trop beau;
j'ai prch quelquefois, et je n'ai jamais tir grande gloire du
tremblement des vitres; mais une petite larme sur la joue d'un brave
homme m'a toujours t d'un grand prix.

_Entre Salviati._

SALVIATI.

On m'a dit qu'il y avait ici des femmes qui me demandaient tout 
l'heure; mais je ne vois de robe ici que la vtre, prieur. Est-ce que
je me trompe?

LE MARCHAND.

Excellence, on ne vous a pas tromp. Elles se sont loignes; mais
je pense qu'elles vont revenir. Voil dix aunes d'toffes et quatre
paires de bas pour elles.

SALVIATI, _s'asseyant_.

Voil une jolie femme qui passe.--O diable l'ai-je donc vue?--Ah!
parbleu! c'est dans mon lit.

LE PRIEUR, _au bourgeois_.

Je crois avoir vu votre signature sur une lettre adresse au duc.

LE BOURGEOIS.

Je le dis tout haut: c'est la supplique adresse par les bannis.

LE PRIEUR.

En avez-vous dans votre famille?

LE BOURGEOIS.

Deux, Excellence: mon pre et mon oncle; il n'y a plus que moi d'homme
 la maison.

LE DEUXIME BOURGEOIS, _ l'orfvre_.

Comme ce Salviati a une mchante langue!

L'ORFVRE.

Cela n'est pas tonnant: un homme  moiti ruin, vivant des
gnrosits de ces Mdicis, et mari comme il l'est  une femme
dshonore partout! Il voudrait qu'on dt de toutes les femmes
possibles ce qu'on dit de la sienne.

SALVIATI.

N'est-ce pas Louise Strozzi qui passe sur ce tertre?

LE MARCHAND.

Elle-mme, Seigneurie. Peu des dames de notre noblesse me sont
inconnues. Si je ne me trompe, elle donne la main  sa soeur
cadette.

SALVIATI.

J'ai rencontr cette Louise la nuit dernire au bal de Nasi; elle a,
ma foi, une jolie jambe, et nous devons coucher ensemble au premier
jour.

LE PRIEUR, _se retournant_.

Comment l'entendez-vous?

SALVIATI.

Cela est clair, elle me l'a dit. Je lui tenais l'trier, ne pensant
gure  malice; je ne sais par quelle distraction je lui pris la
jambe, et voil comme tout est venu.

LE PRIEUR.

Julien, je ne sais pas si tu sais que c'est de ma soeur que tu
parles.

SALVIATI.

Je le sais trs bien; toutes les femmes sont faites pour coucher avec
les hommes, et ta soeur peut bien coucher avec moi.

LE PRIEUR _se lve_.

Vous dois-je quelque chose, brave homme?

_Il jette une pice de monnaie sur la table et sort._

SALVIATI.

J'aime beaucoup ce brave prieur,  qui un propos sur sa soeur a fait
oublier le reste de son argent. Ne dirait-on pas que toute la vertu
de Florence s'est rfugie chez ces Strozzi? Le voil qui se retourne.
carquille les yeux tant que tu voudras, tu ne me feras pas peur.

_Il sort._


SCNE VI.

_Le bord de l'Arno._

MARIE SODERINI, CATHERINE.


CATHERINE.

Le soleil commence  baisser. De larges bandes de pourpre traversent
le feuillage, et la grenouille fait sonner sous les roseaux sa petite
cloche de cristal. C'est une singulire chose que toutes les harmonies
du soir avec le bruit lointain de cette ville.

MARIE.

Il est temps de rentrer; noue ton voile autour de ton cou.

CATHERINE.

Pas encore,  moins que vous n'ayez froid. Regardez, ma mre
chrie[C]; que le ciel est beau! Que tout cela est vaste et
tranquille! Comme Dieu est partout! Mais vous baissez la tte, vous
tes inquite depuis ce matin.

[Note C: Catherine Ginori est belle-soeur de Marie; elle lui
donne le nom de _mre_, parce qu'il y a entre elles une diffrence
d'ge trs grande; Catherine n'a gure que vingt-deux ans. (_Note de
l'auteur_.)]

MARIE.

Inquite, non, mais afflige. N'as-tu pas entendu rpter cette fatale
histoire de Lorenzo? Le voil la fable de Florence.

CATHERINE.

O ma mre! la lchet n'est point un crime; le courage n'est pas
une vertu: pourquoi la faiblesse est-elle blmable? Rpondre des
battements de son coeur est un triste privilge; Dieu seul peut le
rendre noble et digne d'admiration. Et pourquoi cet enfant n'aurait-il
pas le droit que nous avons toutes, nous autres femmes? Une femme qui
n'a peur de rien n'est pas aimable, dit-on.

MARIE.

Aimerais-tu un homme qui a peur? Tu rougis, Catherine; Lorenzo est ton
neveu, tu ne peux pas l'aimer; mais figure-toi qu'il s'appelle de tout
autre nom, qu'en penserais-tu? Quelle femme voudrait s'appuyer sur son
bras pour monter  cheval? Quel homme lui serrerait la main?

CATHERINE.

Cela est triste, et cependant ce n'est pas de cela que je le plains.
Son coeur n'est peut-tre pas celui d'un Mdicis; mais hlas! c'est
encore moins celui d'un honnte homme.

MARIE.

N'en parlons pas, Catherine;--il est assez cruel pour une mre de ne
pouvoir parler de son fils.

CATHERINE.

Ah! cette Florence! c'est l qu'on l'a perdu! N'ai-je pas vu briller
quelquefois dans ses yeux le feu d'une noble ambition? Sa jeunesse
n'a-t-elle pas t l'aurore d'un soleil levant? Et souvent encore
aujourd'hui il me semble qu'un clair rapide...--Je me dis malgr moi
que tout n'est pas mort en lui.

MARIE.

Ah! tout cela est un abme! Tant de facilit, un si doux amour de la
solitude! Ce ne sera jamais un guerrier que mon Renzo, disais-je en
le voyant rentrer de son collge, tout baign de sueur, avec ses gros
livres sous le bras; mais un saint amour de la vrit brillait sur
ses lvres et dans ses yeux noirs. Il lui fallait s'inquiter de tout,
dire sans cesse: Celui-l est pauvre, celui-l est ruin; comment
faire? Et cette admiration pour les grands hommes de son Plutarque!
Catherine, Catherine, que de fois je l'ai bais au front en pensant au
pre de la patrie!

CATHERINE.

Ne vous affligez pas.

MARIE.

Je dis que je ne veux pas parler de lui, et j'en parle sans cesse. Il
y a de certaines choses, vois-tu, les mres ne s'en taisent que dans
le silence ternel. Que mon fils et t un dbauch vulgaire, que le
sang des Soderini et t ple dans cette faible goutte tombe de mes
veines, je ne me dsesprerais pas; mais j'ai espr et j'ai eu raison
de le faire. Ah! Catherine, il n'est mme plus beau; comme une fume
malfaisante, la souillure de son coeur lui est monte au visage.
Le sourire, ce doux panouissement qui rend la jeunesse semblable aux
fleurs, s'est enfui de ses joues couleur de soufre, pour y laisser
grommeler une ironie ignoble et le mpris de tout.

CATHERINE.

Il est encore beau quelquefois dans sa mlancolie trange.

MARIE.

Sa naissance ne l'appelait-elle pas au trne? N'aurait-il pas pu y
faire monter un jour avec lui la science d'un docteur, la plus belle
jeunesse du monde, et couronner d'un diadme d'or tous mes songes
chris? Ne devais-je pas m'attendre  cela? Ah! Cattina, pour dormir
tranquille, il faut n'avoir jamais fait certains rves. Cela est
trop cruel d'avoir vcu dans un palais de fes, o murmuraient les
cantiques des anges, de s'y tre endormie, berce par son fils, et de
se rveiller dans une masure ensanglante, pleine de dbris d'orgie et
de restes humains, dans les bras d'un spectre hideux qui vous tue en
vous appelant encore du nom de mre.

CATHERINE.

Des ombres silencieuses commencent  marcher sur la route; rentrons,
Marie, tous ces bannis me font peur.

MARIE.

Pauvres gens! ils ne doivent que faire piti! Ah! ne puis-je voir un
seul objet qu'il ne m'entre une pine dans le coeur? Ne puis-je
plus ouvrir les yeux? Hlas! ma Cattina, ceci est encore l'ouvrage de
Lorenzo. Tous ces pauvres bourgeois ont eu confiance en lui; il n'en
est pas un, parmi tous ces pres de famille chasss de leur patrie,
que mon fils n'ait trahi. Leurs lettres, signes de leur nom, sont
montres au duc. C'est ainsi qu'il fait tourner  un infme
usage jusqu' la glorieuse mmoire de ses aeux. Les rpublicains
s'adressent  lui comme  l'antique rejeton de leur protecteur; sa
maison leur est ouverte, les Strozzi eux-mmes y viennent. Pauvre
Philippe! il y aura une triste fin pour tes cheveux gris! Ah! ne
puis-je voir une fille sans pudeur, un malheureux priv de sa famille,
sans que tout cela me crie: Tu es la mre de nos malheurs! Quand
serai-je l?

_Elle frappe la terre._

CATHERINE.

Ma pauvre mre, vos larmes se gagnent.

_Elles s'loignent.--Le soleil est couch.--Un groupe de bannis se
forme au milieu d'un champ._

UN DES BANNIS.

O allez-vous?

UN AUTRE.

A Pise; et vous?

LE PREMIER.

A Rome.

UN AUTRE.

Et moi  Venise; en voil deux qui vont  Ferrare; que
deviendrons-nous ainsi loigns les uns des autres?

UN QUATRIME.

Adieu, voisin,  des temps meilleurs.

_Il s'en va._

Adieu; pour nous, nous pouvons aller ensemble jusqu' la croix de la
Vierge.

_Il sort avec un autre.--Arrive Maffio._

LE PREMIER BANNI.

C'est toi, Maffio? par quel hasard es-tu ici?

MAFFIO.

Je suis des vtres. Vous saurez que le duc a enlev ma soeur; j'ai
tir l'pe; une espce de tigre avec des membres de fer s'est jet 
mon cou et m'a dsarm. Aprs quoi j'ai reu l'ordre de sortir de la
ville, et une bourse  moiti pleine de ducats.

LE SECOND BANNI.

Et ta soeur, o est-elle?

MAFFIO.

On me l'a montre ce soir sortant du spectacle dans une robe
comme n'en a pas l'impratrice; que Dieu lui pardonne! Une vieille
l'accompagnait, qui a laiss trois de ses dents  la sortie. Jamais je
n'ai donn de ma vie un coup de poing qui m'a fait ce plaisir-l.

LE TROISIME BANNI.

Qu'ils crvent tous dans leur fange crapuleuse, et nous mourrons
contents.

LE QUATRIME.

Philippe Strozzi nous crira  Venise; quelque jour nous serons tous
tonns de trouver une arme  nos ordres.

LE TROISIME.

Que Philippe vive longtemps! Tant qu'il y aura un cheveu sur sa tte,
la libert de l'Italie n'est pas morte.

_Une partie du groupe se dtache; tous les bannis s'embrassent._

UNE VOIX.

A des temps meilleurs!

UNE AUTRE.

A des temps meilleurs!

_Deux bannis montent sur une plate-forme d'o l'on dcouvre la ville._

LE PREMIER.

Adieu, Florence, peste de l'Italie! adieu, mre strile, qui n'as plus
de lait pour tes enfants!

LE SECOND.

Adieu, Florence la btarde, spectre hideux de l'antique Florence!
adieu, fange sans nom!

TOUS LES BANNIS.

Adieu, Florence! maudites soient les mamelles de tes femmes! maudits
soient les sanglots! maudits les prires de tes glises, le pain de
tes bls, l'air de tes rues! Maldiction sur la dernire goutte de ton
sang corrompu!

FIN DE L'ACTE PREMIER.




ACTE DEUXIME


SCNE PREMIRE

_Chez les Strozzi._


PHILIPPE, _dans son cabinet_.

Dix citoyens bannis dans ce quartier-ci seulement! le vieux Galeazzo
et le petit Maffio bannis, sa soeur corrompue, devenue une fille
publique en une nuit! Pauvre petite! Quand l'ducation des basses
classes sera-t-elle assez forte pour empcher les petites filles de
rire lorsque leurs parents pleurent? La corruption est-elle donc
une loi de nature? Ce qu'on appelle la vertu, est-ce donc l'habit du
dimanche qu'on met pour aller  la messe? Le reste de la semaine, on
est  la croise, et, tout en tricotant, on regarde les jeunes gens
passer. Pauvre humanit! quel nom portes-tu donc? celui de ta race,
ou celui de ton baptme? Et nous autres vieux rveurs, quelle tache
originelle avons-nous lave sur la face humaine depuis quatre ou cinq
mille ans que nous jaunissons avec nos livres? Qu'il t'est facile 
toi, dans le silence du cabinet, de tracer d'une main lgre une ligne
mince et pure comme un cheveu sur ce papier blanc! qu'il t'est facile
de btir des palais et des villes avec ce petit compas et un peu
d'encre! Mais l'architecte qui a dans son pupitre des milliers de
plans admirables ne peut soulever de terre le premier pav de son
difice, quand il vient se mettre  l'ouvrage avec son dos vot et
ses ides obstines. Que le bonheur des hommes ne soit qu'un
rve, cela est pourtant dur; que le mal soit irrvocable, ternel,
impossible  changer, non! Pourquoi le philosophe qui travaille pour
tous regarde-t-il autour de lui? voil le tort. Le moindre insecte
qui passe devant ses yeux lui cache le soleil: allons-y donc plus
hardiment; la rpublique, il nous faut ce mot-l. Et quand ce ne
serait qu'un mot, c'est quelque chose, puisque les peuples se lvent
quand il travers l'air... Ah! bonjour, Lon.

_Entre le prieur de Capoue._

LE PRIEUR.

Je viens de la foire de Montolivet.

PHILIPPE.

tait-ce beau? Te voil aussi, Pierre? Assieds-toi donc; j'ai  te
parler.

_Entre Pierre Strozzi._

LE PRIEUR.

C'tait trs beau, et je me suis assez amus, sauf certaine
contrarit un peu trop forte que j'ai quelque peine  digrer.

PIERRE.

Bah! qu'est-ce que c'est donc?

LE PRIEUR.

Figurez-vous que j'tais entr dans une boutique pour prendre un verre
de limonade...--Mais non, cela est inutile, je suis un sot de m'en
souvenir.

PHILIPPE.

Que diable as-tu sur le coeur? tu parles comme une me en peine.

LE PRIEUR.

Ce n'est rien; un mchant propos, rien de plus. Il n'y a aucune
importance  attacher  tout cela.

PIERRE.

Un propos? sur qui? sur toi?

LE PRIEUR.

Non pas sur moi prcisment. Je me soucierais bien d'un propos sur
moi!

PIERRE.

Sur qui donc? Allons! parle, si tu veux.

LE PRIEUR.

J'ai tort; on ne se souvient pas de ces choses-l, quand on sait la
diffrence d'un honnte homme  un Salviati.

PIERRE.

Salviati? Qu'a dit cette canaille?

LE PRIEUR.

C'est un misrable, tu as raison. Qu'importe ce qu'il peut dire! Un
homme sans pudeur, un valet de cour, qui,  ce qu'on raconte, a pour
femme la plus grande dvergonde! Allons! voil qui est fait, je n'y
penserai pas davantage.

PIERRE.

Penses-y et parle, Lon; c'est--dire que cela me dmange de lui
couper les oreilles. De qui a-t-il mdit? De nous? de mon pre? Ah!
sang du Christ, je ne l'aime gure, ce Salviati. Il faut que je sache
cela, entends-tu?

LE PRIEUR.

Si tu y tiens, je te le dirai. Il s'est exprim devant moi, dans une
boutique, d'une manire vraiment offensante sur le compte de notre
soeur.

PIERRE.

O mon Dieu! Dans quels termes? Allons! parle donc!

LE PRIEUR.

Dans les termes les plus grossiers.

PIERRE.

Diable de prtre que tu es! tu me vois hors de moi d'impatience, et
tu cherches tes mots! Dis les choses comme elles sont; parbleu! un mot
est un mot; il n'y a pas de bon Dieu qui tienne.

PHILIPPE.

Pierre, Pierre! tu manques  ton frre.

LE PRIEUR.

Il a dit qu'il coucherait avec elle, voil son mot, et qu'elle le lui
avait promis.

PIERRE.

Qu'elle couch... Ah! mort de mort, de mille morts! Quelle heure
est-il?

PHILIPPE.

O vas-tu? Allons! es-tu fait de salptre? Qu'as-tu  faire de cette
pe? tu en as une au ct.

PIERRE.

Je n'ai rien  faire; allons dner; le dner est servi.

_Ils sortent._


SCNE II

_Le portail d'une glise._

_Entrent_ LORENZO ET VALORI.


VALORI.

Comment se fait-il que le duc n'y vienne pas? Ah! monsieur, quelle
satisfaction pour un chrtien que ces pompes magnifiques de l'glise
romaine! quel homme peut y tre insensible? L'artiste ne trouve-t-il
pas l le paradis de son coeur? le guerrier, le prtre et le
marchand n'y rencontrent-ils pas tout ce qu'ils aiment? Cette
admirable harmonie des orgues, ces tentures clatantes de velours et
de tapisseries, ces tableaux des premiers matres, les parfums tides
et suaves que balancent les encensoirs, et les chants dlicieux de ces
voix argentines, tout cela peut choquer, par son ensemble mondain, le
moine svre et ennemi du plaisir; mais rien n'est plus beau, selon
moi, qu'une religion qui se fait aimer par de pareils moyens. Pourquoi
les prtres voudraient-ils servir un Dieu jaloux? La religion n'est
pas un oiseau de proie; c'est une colombe compatissante qui plane
doucement sur tous les rves et sur tous les amours.

LORENZO.

Sans doute; ce que vous dites l est parfaitement vrai, et
parfaitement faux, comme tout au monde.

TEBALDEO FRECCIA, _s'approchant de Valori_.

Ah! monseigneur, qu'il est doux de voir un homme tel que Votre
minence parler ainsi de la tolrance et de l'enthousiasme sacr!
Pardonnez  un citoyen obscur, qui brle de ce feu divin, de vous
remercier de ce peu de paroles que je viens d'entendre. Trouver sur
les lvres d'un honnte homme ce qu'on a soi-mme dans le coeur,
c'est le plus grand des bonheurs qu'on puisse dsirer.

VALORI.

N'tes-vous pas le petit Freccia?

TEBALDEO.

Mes ouvrages ont peu de mrite; je sais mieux aimer les arts que je
ne sais les exercer. Ma jeunesse tout entire s'est passe dans les
glises. Il me semble que je ne puis admirer ailleurs Raphal et notre
divin Buonarotti. Je demeure alors durant des journes devant leurs
ouvrages, dans une extase sans gale. Le chant de l'orgue me rvle
leur pense, et me fait pntrer dans leur me; je regarde les
personnages de leurs tableaux si saintement agenouills, et j'coute,
comme si les cantiques du choeur sortaient de leurs bouches
entr'ouvertes; des bouffes d'encens aromatique passent entre eux et
moi dans une vapeur lgre; je crois y voir la gloire de l'artiste;
c'est aussi une triste et douce fume, et qui ne serait qu'un parfum
strile, si elle ne montait  Dieu.

VALORI.

Vous tes un vrai coeur d'artiste! venez  mon palais, et ayez
quelque chose sous votre manteau quand vous y viendrez. Je veux que
vous travailliez pour moi.

TEBALDEO.

C'est trop d'honneur que me fait Votre minence. Je suis un desservant
bien humble de la sainte religion de la peinture.

LORENZO.

Pourquoi remettre vos offres de service? Vous avez, il me semble, un
cadre dans les mains.

TEBALDEO.

Il est vrai; mais je n'ose le montrer  de si grands connaisseurs.
C'est une esquisse bien pauvre d'un rve magnifique.

LORENZO.

Vous faites le portrait de vos rves? Je ferai poser pour vous
quelques-uns des miens.

TEBALDEO.

Raliser des rves, voil la vie du peintre. Les plus grands ont
reprsent les leurs dans toute leur force, et sans y rien changer.
Leur imagination tait un arbre plein de sve; les bourgeons s'y
mtamorphosaient sans peine en fleurs, et les fleurs en fruits;
bientt ces fruits mrissaient  un soleil bienfaisant, et, quand ils
taient mrs, ils se dtachaient d'eux-mmes et tombaient sur la terre
sans perdre un seul grain de leur poussire virginale. Hlas! les
rves des artistes mdiocres sont des plantes difficiles  nourrir, et
qu'on arrose de larmes bien amres pour les faire bien peu prosprer.

_Il montre son tableau._

VALORI.

Sans compliment, cela est beau; non pas du premier mrite, il est
vrai: pourquoi flatterais-je un homme qui ne se flatte pas lui-mme?
Mais votre barbe n'est pas pousse, jeune homme.

LORENZO.

Est-ce un paysage ou un portrait? De quel ct faut-il le regarder, en
long ou en large?

TEBALDEO.

Votre Seigneurie se rit de moi. C'est la vue du Campo-Santo.

LORENZO.

Combien y a-t-il d'ici  l'immortalit?

VALORI.

Il est mal  vous de plaisanter cet enfant. Voyez comme ses grands
yeux s'attristent  chacune de vos paroles.

TEBALDEO.

L'immortalit, c'est la foi. Ceux  qui Dieu a donn des ailes y
arrivent en souriant.

VALORI.

Tu parles comme un lve de Raphal.

TEBALDEO.

Seigneur, c'tait mon matre. Ce que j'ai appris vient de lui.

LORENZO.

Viens chez moi; je le ferai peindre la Mazzafirra toute nue.

TEBALDEO.

Je ne respecte point mon pinceau, mais je respecte mon art: je ne puis
faire le portrait d'une courtisane.

LORENZO.

Ton Dieu s'est bien donn la peine de la faire; tu peux bien te donner
celle de la peindre. Veux-tu me faire une vue de Florence?

TEBALDEO.

Oui, monseigneur.

LORENZO.

Comment t'y prendrais-tu?

TEBALDEO.

Je me placerais  l'orient, sur la rive gauche de l'Arno. C'est de cet
endroit que la perspective est la plus large et la plus agrable.

LORENZO.

Tu peindrais Florence, les places, les maisons et les rues?

TEBALDEO.

Oui, monseigneur.

LORENZO.

Pourquoi donc ne peux-tu peindre une courtisane, si tu veux peindre un
mauvais lieu?

TEBALDEO.

On ne m'a point encore appris  parler ainsi de ma mre.

LORENZO.

Qu'appelles-tu ta mre?

TEBALDEO.

Florence, seigneur.

LORENZO.

Alors tu n'es qu'un btard, car ta mre n'est qu'une catin.

TEBALDEO.

Une blessure sanglante peut engendrer la corruption dans le corps le
plus sain; mais des gouttes prcieuses du sang de ma mre sort une
plante odorante qui gurit tous les maux. L'art, cette fleur divine, a
quelquefois besoin du fumier pour engraisser le sol qui la porte.

LORENZO.

Comment entends-tu ceci?

TEBALDEO.

Les nations paisibles et heureuses ont quelquefois brill d'une clart
pure, mais faible. Il y a plusieurs cordes  la harpe des anges; et le
zphir peut murmurer sur les plus faibles, et tirer de leur accord
une harmonie suave et dlicieuse; mais la corde d'argent ne s'branle
qu'au passage du vent du nord. C'est la plus belle et la plus
noble; et cependant le toucher d'une rude main lui est favorable.
L'enthousiasme est frre de la souffrance.

LORENZO.

C'est--dire qu'un peuple malheureux fait les grands artistes. Je me
ferai volontiers l'alchimiste de ton alambic; les larmes des peuples y
retombent en perles. Par la mort du diable! tu me plais. Les familles
peuvent se dsoler, les nations mourir de misre, cela chauffe la
cervelle de monsieur! Admirable pote! comment arranges-tu cela avec
ta pit?

TEBALDEO.

Je ne ris point du malheur des familles: je dis que la posie est la
plus douce des souffrances, et qu'elle aime ses soeurs. Je plains
les peuples malheureux; mais je crois, en effet, qu'ils font les
grands artistes: les champs de bataille font pousser les moissons, les
terres corrompues engendrent le bl cleste.

LORENZO.

Ton pourpoint est us; en veux-tu  ma livre?

TEBALDEO.

Je n'appartiens  personne; quand la pense veut tre libre, le corps
doit l'tre aussi.

LORENZO.

J'ai envie de dire  mon valet de chambre de te donner des coups de
bton.

TEBALDEO.

Pourquoi, monseigneur?

LORENZO.

Parce que cela me passe par la tte. Es-tu boiteux de naissance ou par
accident?

TEBALDEO.

Je ne suis pas boiteux; que voulez-vous dire par-l?

LORENZO.

Tu es boiteux ou tu es fou.

TEBALDEO.

Pourquoi, monseigneur? vous vous riez de moi.

LORENZO.

Si tu n'tais pas boiteux, comment resterais-tu,  moins d'tre fou,
dans une ville o, en l'honneur de tes ides de libert, le premier
valet d'un Mdicis peut te faire assommer sans qu'on y trouve 
redire?

TEBALDEO.

J'aime ma mre Florence; c'est pourquoi je reste chez elle. Je sais
qu'un citoyen peut tre assassin en plein jour et en pleine rue,
selon le caprice de ceux qui la gouvernent; c'est pourquoi je porte ce
stylet  ma ceinture.

LORENZO.

Frapperais-tu le duc si le duc te frappait, comme il lui est arriv
souvent de commettre, par partie de plaisir, des meurtres factieux?

TEBALDEO.

Je le tuerais s'il m'attaquait.

LORENZO.

Tu me dis cela  moi?

TEBALDEO.

Pourquoi m'en voudrait-on? je ne fais de mal  personne. Je passe
les journes  l'atelier. Le dimanche, je vais  l'Annonciade ou 
Sainte-Marie; les moines trouvent que j'ai de la voix; ils me mettent
une robe blanche et une calotte rouge, et je fais ma partie dans les
choeurs, quelquefois un petit solo: ce sont les seules occasions
o je vais en public. Le soir, je vais chez ma matresse, et quand la
nuit est belle, je la passe sur son balcon. Personne ne me connat, et
je ne connais personne:  qui ma vie ou ma mort peut-elle tre utile?

LORENZO.

Es-tu rpublicain? aimes-tu les princes?

TEBALDEO.

Je suis artiste; j'aime ma mre et ma matresse.

LORENZO.

Viens demain  mon palais, je veux te faire faire un tableau
d'importance pour le jour de mes noces.

_Ils sortent._


SCNE III

_Chez la marquise de Cibo._


LE CARDINAL, _seul_.

Oui, je suivrai tes ordres, Farnse[D]! Que ton commissaire
apostolique s'enferme avec sa probit dans le cercle troit de son
office, je remuerai d'une main ferme la terre glissante sur laquelle
il n'ose marcher. Tu attends cela de moi, je l'ai compris, et j'agirai
sans parler, comme tu as command. Tu as devin qui j'tais lorsque
tu m'as plac auprs d'Alexandre sans me revtir d'aucun titre qui me
donnt quelque pouvoir sur lui. C'est d'un autre qu'il se dfiera,
en m'obissant  son insu. Qu'il puise sa force contre des ombres
d'hommes gonfls d'une ombre de puissance, je serai l'anneau invisible
qui l'attachera, pieds et poings lis,  la chane de fer dont Rome et
Csar tiennent les deux bouts. Si mes yeux ne me trompent pas, c'est
dans cette maison qu'est le marteau dont je me servirai. Alexandre
aime ma belle-soeur: que cet amour l'ait flatte, cela est croyable;
ce qui peut en rsulter est douteux; mais ce qu'elle veut en faire,
c'est l ce qui est certain pour moi. Qui sait jusqu'o pourrait aller
l'influence d'une femme exalte, mme sur cet homme grossier, sur
cette armure vivante? Un si doux pch pour une si belle cause, cela
est tentant, n'est-il pas vrai, Ricciarda? Presser ce coeur de lion
sur ton faible coeur tout perc de flches saignantes, comme celui
de saint Sbastien; parler, les yeux en pleurs, pendant que le tyran
ador passera ses rudes mains dans ta chevelure dnoue; faire jaillir
d'un rocher l'tincelle sacre, cela valait bien le petit sacrifice
de l'honneur conjugal, et de quelques autres bagatelles. Florence y
gagnerait tant, et ces bons maris n'y perdent rien! Mais il ne fallait
pas me prendre pour confesseur.

La voici qui s'avance, son livre de prires  la main. Aujourd'hui
donc tout va s'clairer; laisse seulement tomber ton secret dans
l'oreille du prtre: le courtisan pourra bien en profiter; mais, en
conscience, il n'en dira rien.

[Note D: Le pape Paul III. (_Note de l'auteur._)]

_Entre la marquise de Cibo._

LE CARDINAL, _s'asseyant_.

Me voil prt.

_La marquise s'agenouille auprs de lui sur son prie-Dieu._

LA MARQUISE.

Bnissez-moi, mon pre, parce que j'ai pch.

LE CARDINAL.

Avez-vous dit votre _Confiteor_? Nous pouvons commencer, marquise.

LA MARQUISE.

Je m'accuse de mouvements de colre, de doutes irrligieux et
injurieux pour notre saint-pre le pape.

LE CARDINAL.

Continuez.

LA MARQUISE.

J'ai dit hier, dans une assemble,  propos de l'vque de Fano, que
la sainte glise catholique tait un lieu de dbauche.

LE CARDINAL.

Continuez.

LA MARQUISE.

J'ai cout des discours contraires  la fidlit que j'ai jure  mon
mari.

LE CARDINAL.

Qui vous a tenu ces discours?

LA MARQUISE.

J'ai lu une lettre crite dans la mme pense.

LE CARDINAL.

Qui vous a crit cette lettre?

LA MARQUISE.

Je m'accuse de ce que j'ai fait, et non de ce qu'ont fait les autres.

LE CARDINAL.

Ma fille, vous devez me rpondre, si vous voulez que je puisse vous
donner l'absolution en toute scurit. Avant tout, dites-moi si vous
avez rpondu  cette lettre.

LA MARQUISE.

J'y ai rpondu de vive voix, mais non par crit.

LE CARDINAL.

Qu'avez-vous rpondu?

LA MARQUISE.

J'ai accord  la personne qui m'avait crit la permission de me voir
comme elle le demandait.

LE CARDINAL.

Comment s'est passe cette entrevue?

LA MARQUISE.

Je me suis accuse dj d'avoir cout des discours contraires  mon
honneur.

LE CARDINAL.

Comment y avez-vous rpondu?

LA MARQUISE.

Comme il convient  une femme qui se respecte.

LE CARDINAL.

N'avez-vous point laiss entrevoir qu'on finirait par vous persuader?

LA MARQUISE.

Non, mon pre.

LE CARDINAL.

Avez-vous annonc  la personne dont il s'agit la rsolution de ne
plus couter de semblables discours  l'avenir?

LA MARQUISE.

Oui, mon pre.

LE CARDINAL.

Cette personne vous plat-elle?

LA MARQUISE.

Mon coeur n'en sait rien, j'espre.

LE CARDINAL.

Avez-vous averti votre mari?

LA MARQUISE.

Non, mon pre. Une honnte femme ne doit point troubler son mnage par
des rcits de cette sorte.

LE CARDINAL.

Ne me cachez-vous rien? Ne s'est-il rien pass entre vous et la
personne dont il s'agit, que vous hsitiez  me confier?

LA MARQUISE.

Rien, mon pre.

LE CARDINAL.

Pas un regard tendre? pas un baiser pris  la drobe?

LA MARQUISE.

Non, mon pre.

LE CARDINAL.

Cela est-il sr, ma fille?

LA MARQUISE.

Mon beau-frre, il me semble que je n'ai pas l'habitude de mentir
devant Dieu.

LE CARDINAL.

Vous avez refus de me dire le nom que je vous ai demand tout 
l'heure; je ne puis cependant vous donner l'absolution sans le savoir.

LA MARQUISE.

Pourquoi cela? Lire une lettre peut tre un pch, mais non pas une
signature. Qu'importe le nom  la chose?

LE CARDINAL.

Il importe plus que vous ne pensez.

LA MARQUISE.

Malaspina, vous en voulez trop savoir. Refusez-moi l'absolution, si
vous voulez; je prendrai pour confesseur le premier prtre venu, qui
me la donnera.

_Elle se lve._

LE CARDINAL.

Quelle violence, marquise! Est-ce que je ne sais pas que c'est du duc
que vous voulez parler?

LA MARQUISE.

Du duc!--Eh bien! si vous le savez, pourquoi voulez-vous me le faire
dire?

LE CARDINAL.

Pourquoi refusez-vous de le dire? Cela m'tonne.

LA MARQUISE.

Et qu'en voulez-vous faire, vous, mon confesseur? Est-ce pour le
rpter  mon mari que vous tenez si fort  l'entendre? Oui, cela
est bien certain; c'est un tort que d'avoir pour confesseur un de
ses parents. Le ciel m'est tmoin qu'en m'agenouillant devant vous,
j'oublie que je suis votre belle-soeur; mais vous prenez soin de me
le rappeler. Prenez garde, Cibo, prenez garde  votre salut ternel,
tout cardinal que vous tes.

LE CARDINAL.

Revenez donc  cette place, marquise; il n'y a pas tant de mal que
vous croyez.

LA MARQUISE.

Que voulez-vous dire?

LE CARDINAL.

Qu'un confesseur doit tout savoir, parce qu'il peut tout diriger, et
qu'un beau-frre ne doit rien dire,  certaines conditions.

LA MARQUISE.

Quelles conditions?

LE CARDINAL.

Non, non, je me trompe; ce n'tait pas ce mot-l que je voulais
employer. Je voulais dire que le duc est puissant, qu'une rupture
avec lui peut nuire aux plus riches familles; mais qu'un secret
d'importance entre des mains exprimentes peut devenir une source de
biens abondante.

LA MARQUISE.

Une source de biens!--des mains exprimentes!--Je reste l, en
vrit, comme une statue. Que couves-tu, prtre, sous ces paroles
ambigus? Il y a certains assemblages de mots qui passent par instants
sur vos lvres,  vous autres; on ne sait qu'en penser.

LE CARDINAL.

Revenez donc vous asseoir l, Ricciarda. Je ne vous ai point encore
donn l'absolution.

LA MARQUISE.

Parlez toujours; il n'est pas prouv que j'en veuille.

LE CARDINAL, _se levant_.

Prenez garde  vous, marquise! Quand on veut me braver en face, il
faut avoir une armure solide et sans dfaut; je ne veux point menacer;
je n'ai pas un mot  vous dire: prenez un autre confesseur.

_Il sort._

LA MARQUISE, _seule_.

Cela est inou. S'en aller en serrant les poings, les yeux enflamms
de colre! Parler de mains exprimentes, de direction  donner 
certaines choses! Eh mais! qu'y a-t-il donc? Qu'il voult pntrer mon
secret pour en informer mon mari, je le conois; mais, si ce n'est pas
l son but, que veut-il donc faire de moi? la matresse du duc? Tout
savoir, dit-il, et tout diriger! cela n'est pas possible; il y a
quelque autre mystre plus sombre et plus inexplicable l-dessous;
Cibo ne ferait pas un pareil mtier. Non! cela est sr; je le connais.
C'est bon pour Lorenzaccio; mais lui! il faut qu'il ait quelque sourde
pense, plus vaste que cela et plus profonde. Ah! comme les hommes
sortent d'eux-mmes tout  coup aprs dix ans de silence! Cela est
effrayant.

Maintenant, que ferai-je? Est-ce que j'aime Alexandre? Non, je ne
l'aime pas, non, assurment; j'ai dit que non dans ma confession, et
je n'ai pas menti. Pourquoi Laurent est-il  Massa? Pourquoi le duc
me presse-t-il? Pourquoi ai-je rpondu que je ne voulais plus le voir?
pourquoi?--Ah! pourquoi y a-t-il dans tout cela un aimant, un charme
inexplicable qui m'attire?

_Elle ouvre sa fentre._

Que tu es belle, Florence, mais que tu es triste! Il y a l plus d'une
maison o Alexandre est entr la nuit, couvert de son manteau; c'est
un libertin, je le sais.--Et pourquoi est-ce que tu te mles  tout
cela, toi, Florence? Qui est-ce donc que j'aime? Est-ce toi, ou est-ce
lui?

AGNOLO, _entrant_.

Madame, Son Altesse vient d'entrer dans la cour.

LA MARQUISE.

Cela est singulier; ce Malaspina m'a laisse toute tremblante.


SCNE IV

_Au palais des Soderini._

MARIE SODERINI, CATHERINE, LORENZO, _assis_.


CATHERINE, _tenant un livre_.

Quelle histoire vous lirai-je, ma mre?

MARIE.

Ma Cattina se moque de sa pauvre mre. Est-ce que je comprends rien 
tes livres latins?

CATHERINE.

Celui-ci n'est point en latin, mais il en est traduit. C'est
l'histoire romaine.

LORENZO.

Je suis trs fort sur l'histoire romaine. Il y avait une fois un jeune
gentilhomme nomm Tarquin le fils.

CATHERINE.

Ah! c'est une histoire de sang.

LORENZO.

Pas du tout; c'est un conte de fes. Brutus tait un fou, un monomane,
et rien de plus. Tarquin tait un duc plein de sagesse, qui allait
voir en pantoufles si les petites filles dormaient bien.

CATHERINE.

Dites-vous aussi du mal de Lucrce?

LORENZO.

Elle s'est donn le plaisir du pch et la gloire du trpas. Elle
s'est laiss prendre toute vive comme une alouette au pige, et puis
elle s'est fourr bien gentiment son petit couteau dans le ventre.

MARIE.

Si vous mprisez les femmes, pourquoi affectez-vous de les rabaisser
devant votre mre et votre soeur?

LORENZO.

Je vous estime, vous et elle. Hors de l, le monde me fait horreur.

MARIE.

Sais-tu le rve que j'ai eu cette nuit, mon enfant?

LORENZO.

Quel rve?

MARIE.

Ce n'tait point un rve, car je ne dormais pas. J'tais seule dans
cette grande salle; ma lampe tait loin de moi, sur cette table auprs
de la fentre. Je songeais aux jours o j'tais heureuse, aux jours de
ton enfance, mon Lorenzino. Je regardais cette nuit obscure, et je me
disais: il ne rentrera qu'au jour, lui qui passait autrefois les nuits
 travailler. Mes yeux se remplissaient de larmes, et je secouais
la tte en les sentant couler. J'ai entendu tout d'un coup marcher
lentement dans la galerie; je me suis retourne; un homme vtu de noir
venait  moi, un livre sous le bras: c'tait toi, Renzo: Comme tu
reviens de bonne heure! me suis-je crie. Mais le spectre s'est
assis auprs de la lampe, sans me rpondre; il a ouvert son livre, et
j'ai reconnu mon Lorenzino d'autrefois.

LORENZO.

Vous l'avez vu?

MARIE.

Comme je te vois.

LORENZO.

Quand s'en est-il all?

MARIE.

Quand tu as tir la cloche ce matin en rentrant.

LORENZO.

Mon spectre,  moi! Et il s'en est all quand je suis rentr?

MARIE.

Il s'est lev d'un air mlancolique, et s'est effac comme une vapeur
du matin.

LORENZO.

Catherine, Catherine, lis-moi l'histoire de Brutus.

CATHERINE.

Qu'avez-vous? vous tremblez de la tte aux pieds.

LORENZO.

Ma mre, asseyez-vous ce soir  la place o vous tiez cette nuit, et
si mon spectre revient, dites-lui qu'il verra bientt quelque chose
qui l'tonnera.

_On frappe._

CATHERINE.

C'est mon oncle Bindo et Baptista Venturi.

_Bindo et Venturi entrent._

BINDO, _bas  Marie_.

Je viens tenter un dernier effort.

MARIE.

Nous vous laissons; puissiez-vous russir!

_Elle sort avec Catherine._

BINDO.

Lorenzo, pourquoi ne dmens-tu pas l'histoire scandaleuse qui court
sur ton compte?

LORENZO.

Quelle histoire?

BINDO.

On dit que tu t'es vanoui  la vue d'une pe.

LORENZO.

Le croyez-vous, mon oncle?

BINDO.

Je t'ai vu faire des armes  Rome; mais cela ne m'tonnerait pas que
tu devinsses plus vil qu'un chien, au mtier que tu fais ici.

LORENZO.

L'histoire est vraie: je me suis vanoui. Bonjour, Venturi. A quel
taux sont vos marchandises? comment va le commerce?

VENTURI.

Seigneur, je suis  la tte d'une fabrique de soie, mais c'est me
faire une injure que de m'appeler marchand.

LORENZO.

C'est vrai. Je voulais dire seulement que vous aviez contract au
collge l'habitude innocente de vendre de la soie.

BINDO.

J'ai confi au seigneur Venturi les projets qui occupent en ce moment
tant de familles  Florence. C'est un digne ami de la libert, et
j'entends, Lorenzo, que vous le traitiez comme tel. Le temps de
plaisanter est pass. Vous nous avez dit quelquefois que cette
confiance extrme que le duc vous tmoigne n'tait qu'un pige de
votre part. Cela est-il vrai ou faux? tes-vous des ntres, ou n'en
tes-vous pas? voil ce qu'il nous faut savoir. Toutes les grandes
familles voient bien que le despotisme des Mdicis n'est ni juste ni
tolrable. De quel droit laisserions-nous s'lever paisiblement cette
maison orgueilleuse sur les ruines de nos privilges? La capitulation
n'est point observe. La puissance de l'Allemagne se fait sentir de
jour en jour d'une manire plus absolue. Il est temps d'en finir, et
de rassembler les patriotes. Rpondez-vous  cet appel?

LORENZO.

Qu'en dites-vous, seigneur Venturi? Parlez, parlez, voil mon oncle
qui reprend haleine; saisissez cette occasion, si vous aimez votre
pays.

VENTURI.

Seigneur, je pense de mme, et je n'ai pas un mot  ajouter.

LORENZO.

Pas un mot? pas un beau petit mot bien sonore? Vous ne connaissez pas
la vritable loquence. On tourne une grande priode autour d'un beau
petit mot, pas trop court ni trop long, et rond comme une toupie; on
rejette son bras gauche en arrire, de manire  faire faire  son
manteau des plis pleins d'une dignit tempre par la grce; on lche
sa priode qui se droule comme une corde ronflante, et la petite
toupie s'chappe avec un murmure dlicieux. On pourrait presque la
ramasser dans le creux de la main, comme les enfants des rues.

BINDO.

Tu es un insolent! Rponds, ou sors d'ici.

LORENZO.

Je suis des vtres, mon oncle. Ne voyez-vous pas  ma coiffure que je
suis rpublicain dans l'me? Regardez comme ma barbe est coupe. N'en
doutez pas un seul instant, l'amour de la patrie respire dans mes
vtements les plus cachs.

_On sonne  la porte d'entre; la cour se remplit de pages et de
chevaux_.

UN PAGE, _entrant_.

Le duc!

_Entre Alexandre._

LORENZO.

Quel excs de faveur, mon prince! Vous daignez visiter un pauvre
serviteur en personne?

LE DUC.

Quels sont ces hommes-l? J'ai  te parler.

LORENZO.

J'ai l'honneur de prsenter  Votre Altesse mon oncle Bindo Altoviti,
qui regrette qu'un long sjour  Naples ne lui ait pas permis de se
jeter plus tt  vos pieds. Cet autre seigneur est l'illustre Baptista
Venturi, qui fabrique, il est vrai, de la soie, mais qui n'en vend
point. Que la prsence inattendue d'un si grand prince dans cette
humble maison ne vous trouble pas, mon cher oncle, ni vous non plus,
digne Venturi. Ce que vous demandez vous sera accord, ou vous serez
en droit de dire que mes supplications n'ont aucun crdit auprs de
mon gracieux souverain.

LE DUC.

Que demandez-vous, Bindo?

BINDO.

Altesse, je suis dsol que mon neveu...

LORENZO.

Le titre d'ambassadeur  Rome n'appartient  personne en ce moment.
Mon oncle se flattait de l'obtenir de vos bonts. Il n'est pas dans
Florence un seul homme qui puisse soutenir la comparaison avec lui,
ds qu'il s'agit du dvouement et du respect qu'on doit aux Mdicis.

LE DUC.

En vrit, Renzino? Eh bien! mon cher Bindo, voil qui est dit. Viens
demain matin au palais.

BINDO.

Altesse, je suis confondu. Comment reconnatre?...

LORENZO.

Le seigneur Venturi, bien qu'il ne vende point de soie, demande un
privilge pour ses fabriques.

LE DUC.

Quel privilge?

LORENZO.

Vos armoiries sur la porte, avec le brevet. Accordez-le-lui,
monseigneur, si vous aimez ceux qui vous aiment.

LE DUC.

Voil qui est bon. Est-ce fini? Allez, messieurs; la paix soit avec
vous.

VENTURI.

Altesse!... vous me comblez de joie,... je ne puis exprimer...

LE DUC, _ ses gardes_.

Qu'on laisse passer ces deux personnes.

BINDO, _sortant, bas  Venturi_.

C'est un tour infme.

VENTURI, _de mme_.

Qu'est-ce que vous ferez?

BINDO, _de mme_.

Que diable veux-tu que je fasse? Je suis nomm.

VENTURI, _de mme_.

Cela est terrible!

_Ils sortent._

LE DUC.

La Cibo est  moi.

LORENZO.

J'en suis fch.

LE DUC.

Pourquoi?

LORENZO.

Parce que cela fera tort aux autres.

LE DUC.

Ma foi, non, elle m'ennuie dj. Dis-moi donc, mignon, quelle est
donc cette belle femme qui arrange ces fleurs sur cette fentre? Voil
longtemps que je la vois sans cesse en passant.

LORENZO.

O donc?

LE DUC.

L-bas, en face, dans le palais.

LORENZO.

Oh! ce n'est rien.

LE DUC.

Rien? Appelles-tu rien ces bras-l! Quelle Vnus, entrailles du
diable!

LORENZO.

C'est une voisine.

LE DUC.

Je veux parler  cette voisine-l. Eh, parbleu! si je ne me trompe,
c'est Catherine Ginori.

LORENZO.

Non.

LE DUC.

Je la reconnais trs bien; c'est ta tante. Peste! j'avais oubli cette
figure-l. Amne-la donc souper.

LORENZO.

Cela serait trs difficile. C'est une vertu.

LE DUC.

Allons donc! Est-ce qu'il y en a pour nous autres?

LORENZO.

Je lui demanderai, si vous voulez, mais je vous avertis que c'est une
pdante; elle parle latin.

LE DUC

Bon! elle ne fait pas l'amour en latin. Viens donc par ici; nous la
verrons mieux de cette galerie.

LORENZO.

Une autre fois, mignon;-- l'heure qu'il est, je n'ai pas de temps 
perdre:--il faut que j'aille chez le Strozzi.

LE DUC.

Quoi! chez ce vieux fou?

LORENZO.

Oui, chez ce vieux misrable, chez cet infme. Il parat qu'il ne peut
se gurir de cette singulire lubie d'ouvrir sa bourse  toutes
ces viles cratures qu'on nomme bannis, et que ces meurt-de-faim se
runissent chez lui tous les jours, avant de mettre leurs souliers et
de prendre leurs btons. Maintenant, mon projet est d'aller au
plus vite manger le dner de ce vieux gibier de potence, et de lui
renouveler l'assurance de ma cordiale amiti. J'aurai ce soir quelque
bonne histoire  vous conter, quelque charmante petite fredaine qui
pourra faire lever de bonne heure demain matin quelques-unes de toutes
ces canailles.

LE DUC.

Que je suis heureux de t'avoir, mignon! J'avoue que je ne comprends
pas comment ils te reoivent.

LORENZO.

Bon! si vous saviez comme cela est ais de mentir impudemment au nez
d'un butor! Cela prouve bien que vous n'avez jamais essay. A propos,
ne m'avez-vous pas dit que vous vouliez donner votre portrait, je ne
sais plus  qui? J'ai un peintre  vous amener; c'est un protg.

LE DUC.

Bon, bon; mais pense  ta tante. C'est pour elle que je suis venu te
voir: le diable m'emporte! tu as une tante qui me revient.

LORENZO.

Et la Cibo?

LE DUC.

Je te dis de parler de moi  ta tante.

_Ils sortent._


SCNE V

_Une salle du palais des Strozzi._

PHILIPPE STROZZI, LE PRIEUR, LOUISE, _occupe  travailler_; LORENZO,
_couch sur un sofa_.


PHILIPPE.

Dieu veuille qu'il n'en soit rien! Que de haines inextinguibles,
implacables, n'ont pas commenc autrement! Un propos! la fume d'un
repas jasant sur les lvres paisses d'un dbauch! voil les guerres
de famille, voil comme les couteaux se tirent. On est insult, et
on tue; on a tu, et on est tu. Bientt les haines s'enracinent; on
berce les fils dans les cercueils de leurs aeux, et des gnrations
entires sortent de terre l'pe  la main.

LE PRIEUR.

J'ai peut-tre eu tort de me souvenir de ce mchant propos et de ce
maudit voyage  Montolivet; mais le moyen d'endurer ces Salviati?

PHILIPPE.

Ah! Lon, Lon, je te le demande, qu'y aurait-il de chang pour Louise
et pour nous-mmes, si tu n'avais rien dit  mes enfants? La vertu
d'une Strozzi ne peut-elle oublier un mot d'un Salviati? L'habitant
d'un palais de marbre doit-il savoir les obscnits que la populace
crit sur ses murs? Qu'importe le propos d'un Julien? Ma fille en
trouvera-t-elle moins un honnte mari? ses enfants la respecteront-ils
moins? M'en souviendrai-je, moi, son pre, en lui donnant le baiser
du soir? O en sommes-nous, si l'insolence du premier venu tire du
fourreau des pes comme les ntres? Maintenant tout est perdu;
voil Pierre furieux de tout ce que tu nous as cont. Il s'est mis en
campagne; il est all chez les Pazzi. Dieu sait ce qui peut arriver!
Qu'il rencontre Salviati, voil le sang rpandu, le mien, mon sang sur
le pav de Florence! Ah! pourquoi suis-je pre!

LE PRIEUR.

Si on m'et rapport un propos sur ma soeur, quel qu'il ft,
j'aurais tourn le dos, et tout aurait t fini l; mais celui-l
m'tait adress; il tait si grossier, que je me suis figur que le
rustre ne savait de qui il parlait;--mais il le savait bien.

PHILIPPE.

Oui, ils le savent, les infmes! ils savent bien o ils frappent! Le
vieux tronc d'arbre est d'un bois trop solide; ils ne viendraient pas
l'entamer. Mais ils connaissent la fibre dlicate qui tressaille dans
ses entrailles lorsqu'on attaque son plus faible bourgeon. Ma Louise!
ah! qu'est-ce donc que la raison? Les mains me tremblent  cette ide.
Juste Dieu! La raison, est-ce donc la vieillesse?

LE PRIEUR.

Pierre est trop violent.

PHILIPPE.

Pauvre Pierre! comme le rouge lui est mont au front! comme il a frmi
en t'coutant raconter l'insulte faite  sa soeur! C'est moi qui
suis un fou, car je t'ai laiss dire. Pierre se promenait par la
chambre  grands pas, inquiet, furieux, la tte perdue; il allait, il
venait, comme moi maintenant. Je le regardais en silence: c'est un si
beau spectacle qu'un sang pur montant  un front sans reproche! O ma
patrie! pensais-je, en voil un, et c'est mon an. Ah! Lon, j'ai
beau faire, je suis un Strozzi.

LE PRIEUR.

Il n'y a peut-tre pas tant de danger que vous le pensez.--C'est un
grand hasard s'il rencontre Salviati ce soir.--Demain nous verrons
toutes les choses plus sagement.

PHILIPPE.

N'en doute pas; Pierre le tuera, ou il se fera tuer.

_Il ouvre la fentre._

O sont-ils maintenant? Voil la nuit; la ville se couvre de profondes
tnbres; ces rues sombres me font horreur;--le sang coule quelque
part; j'en suis sr.

LE PRIEUR.

Calmez-vous.

PHILIPPE.

A la manire dont mon Pierre est sorti, je suis sr qu'il ne rentrera
que veng ou mort. Je l'ai vu dcrocher son pe en fronant le
sourcil; il se mordait les lvres, et les muscles de ses bras taient
tendus comme des arcs. Oui, oui, maintenant il meurt ou il est veng;
cela n'est pas douteux.

LE PRIEUR.

Remettez-vous, fermez cette fentre.

PHILIPPE.

Eh bien! Florence, apprends-la donc  tes pavs, la couleur de mon
noble sang! Il y a quarante de tes fils qui l'ont dans les veines. Et
moi, le chef de cette famille immense, plus d'une fois encore ma
tte blanche se penchera du haut de ces fentres, dans les angoisses
paternelles! plus d'une fois ce sang, que tu bois peut-tre  cette
heure avec indiffrence, schera au soleil de tes places! Mais ne ris
pas ce soir du vieux Strozzi, qui a peur pour son enfant. Sois avare
de sa famille, car il viendra un jour o tu la compteras, o tu
te mettras avec lui  la fentre, et o le coeur te battra aussi
lorsque tu entendras le bruit de nos pes.

LOUISE.

Mon pre! mon pre! vous me faites peur.

LE PRIEUR, _bas  Louise_.

N'est-ce pas Thomas qui rde sous ces lanternes? il m'a sembl le
reconnatre  sa petite taille. Le voil parti.

PHILIPPE.

Pauvre ville! o les pres attendent ainsi le retour de leurs enfants!
Pauvre patrie! pauvre patrie! Il y en a bien d'autres  cette heure
qui ont pris leur manteau et leur pe pour s'enfoncer dans cette nuit
obscure; et ceux qui les attendent ne sont point inquiets; ils savent
qu'ils mourront demain de misre, s'ils ne meurent de froid cette
nuit. Et nous, dans ces palais somptueux, nous attendons qu'on nous
insulte pour tirer nos pes! Le propos d'un ivrogne nous transporte
de colre, et disperse dans ces sombres rues nos fils et nos amis!
Mais les malheurs publics ne secouent pas la poussire de nos armes.
On croit Philippe Strozzi un honnte homme, parce qu'il fait le bien
sans empcher le mal; et maintenant, moi, pre, que ne donnerais-je
pas pour qu'il y et au monde un tre capable de me rendre mon fils
et de punir juridiquement l'insulte faite  ma fille! Mais pourquoi
empcherait-on le mal qui m'arrive, quand je n'ai pas empch celui
qui arrive aux autres, moi qui en avais le pouvoir? Je me suis courb
sur des livres, et j'ai rv pour ma patrie ce que j'admirais dans
l'antiquit. Les murs criaient vengeance autour de moi, et je me
bouchais les oreilles pour m'enfoncer dans mes mditations; il a
fallu que la tyrannie vnt me frapper au visage pour me faire dire:
Agissons! et ma vengeance a des cheveux gris.

_Entrent Pierre, Thomas et Franois Pazzi._

PIERRE.

C'est fait; Salviati est mort.

_Il embrasse sa soeur._

LOUISE.

Quelle horreur! tu es couvert de sang.

PIERRE.

Nous l'avons attendu au coin de la rue des Archers; Franois a arrt
son cheval; Thomas l'a frapp  la jambe, et moi...

LOUISE.

Tais-toi! tais-toi! tu me fais frmir; tes yeux sortent de leurs
orbites; tes mains sont hideuses; tout ton corps tremble, et tu es
ple comme la mort.

LORENZO, _se levant_.

Tu es beau, Pierre, tu es grand comme la vengeance.

PIERRE.

Qui dit cela? Te voil ici, toi, Lorenzaccio!

_Il s'approche de son pre._

Quand donc fermerez-vous votre porte  ce misrable? ne savez-vous
donc pas ce que c'est, sans compter l'histoire de son duel avec
Maurice?

PHILIPPE.

C'est bon, je sais tout cela. Si Lorenzo est ici, c'est que j'ai de
bonnes raisons pour l'y recevoir. Nous en parlerons en temps et lieu.

PIERRE, _entre ses dents_.

Hum! des raisons pour recevoir cette canaille? Je pourrais bien en
trouver, un de ces matins, une trs bonne aussi pour le faire sauter
par les fentres. Dites ce que vous voudrez, j'touffe dans cette
chambre de voir une pareille lpre se traner sur nos fauteuils.

PHILIPPE.

Allons, paix! tu es un cervel! Dieu veuille que ton coup de ce soir
n'ait pas de mauvaises suites pour nous! Il faut commencer par te
cacher.

PIERRE.

Me cacher! Et au nom de tous les saints, pourquoi me cacherais-je?

LORENZO, _ Thomas_.

En sorte que vous l'avez frapp  l'paule? Dites-moi donc un peu...

_Il l'entrane dans l'embrasure d'une fentre; tous deux
s'entretiennent  voix basse._

PIERRE.

Non, mon pre, je ne me cacherai pas. L'insulte a t publique, il
nous l'a faite au milieu d'une place. Moi, je l'ai assomm au milieu
d'une rue, et il me convient demain matin de le raconter  toute la
ville. Depuis quand se cache-t-on pour avoir veng son honneur? Je me
promnerais volontiers l'pe nue, et sans en essuyer une goutte de
sang.

PHILIPPE.

Viens par ici, il faut que je te parle. Tu n'es pas bless, mon
enfant? tu n'as rien reu dans tout cela?

_Ils sortent._


SCNE VI

_Au palais du duc._

LE DUC, _ demi-nu_; TEBALDEO, _faisant son portrait_; GIOMO, _joue de
la guitare_.


GIOMO, _chantant_.

    Quand je mourrai, mon chanson,
    Porte mon coeur  ma matresse;
    Qu'elle envoie au diable la messe,
    La prtraille et les oraisons.

    Les pleurs ne sont que de l'eau claire:
    Dis-lui qu'elle ventre un tonneau;
    Qu'on entonne un choeur sur ma bire,
    J'y rpondrai du fond de mon tombeau.

LE DUC.

Je savais bien que j'avais quelque chose  te demander. Dis-moi,
Hongrois, que t'avait donc fait ce garon que je t'ai vu btonner
tantt d'une si joyeuse manire?

GIOMO.

Ma foi, je ne saurais le dire, ni lui non plus.

LE DUC.

Pourquoi? Est-ce qu'il est mort?

GIOMO.

C'est un gamin d'une maison voisine; tout  l'heure, en passant, il
m'a sembl qu'on l'enterrait.

LE DUC.

Quand mon Giomo frappe, il frappe ferme.

GIOMO.

Cela vous plat  dire; je vous ai vu tuer un homme d'un coup plus
d'une fois.

LE DUC.

Tu crois? J'tais donc gris? Quand je suis en pointe de gat, tous
mes moindres coups sont mortels. Qu'as-tu donc, petit? est-ce que la
main te tremble? tu louches terriblement.

TEBALDEO.

Rien, monseigneur, plaise  Votre Altesse.

_Entre Lorenzo_.

LORENZO.

Cela avance-t-il? tes-vous content de mon protg?

_Il prend la cotte de mailles du duc sur le sofa_.

Vous avez l une jolie cotte de mailles, mignon! Mais cela doit tre
bien chaud.

LE DUC.

En vrit, si elle me gnait, je n'en porterais pas. Mais c'est du fil
d'acier; la lime la plus aigu n'en pourrait ronger une maille, et
en mme temps c'est lger comme de la soie. Il n'y a peut-tre pas
la pareille dans toute l'Europe; aussi je ne la quitte gure; jamais,
pour mieux dire.

LORENZO.

C'est trs lger, mais trs solide. Croyez-vous cela  l'preuve du
stylet?

LE DUC.

Assurment.

LORENZO.

Au fait, j'y rflchis  prsent; vous la portez toujours sous votre
pourpoint. L'autre jour,  la chasse, j'tais en croupe derrire vous,
et en vous tenant  bras-le-corps, je la sentais trs bien. C'est une
prudente habitude.

LE DUC.

Ce n'est pas que je me mfie de personne; comme tu dis, c'est une
habitude,--pure habitude de soldat.

LORENZO.

Votre habit est magnifique. Quel parfum que ces gants! Pourquoi donc
posez-vous  moiti nu? Cette cotte de mailles aurait fait son effet
dans votre portrait; vous avez eu tort de la quitter.

LE DUC.

C'est le peintre qui l'a voulu; cela vaut toujours mieux, d'ailleurs,
de poser le cou dcouvert: regarde les antiques.

LORENZO.

O diable est ma guitare? Il faut que je fasse un second dessus 
Giomo.

_Il sort._

TEBALDEO.

Altesse, je n'en ferai pas davantage aujourd'hui.

GIOMO, _ la fentre_.

Que fait donc Lorenzo? Le voil en contemplation devant le puits qui
est au milieu du jardin: ce n'est pas l, il me semble, qu'il devrait
chercher sa guitare.

LE DUC.

Donne-moi mes habits. O est donc ma cotte de mailles?

GIOMO.

Je ne la trouve pas; j'ai beau chercher: elle s'est envole.

LE DUC.

Renzino la tenait il n'y a pas cinq minutes; il l'aura jete dans un
coin en s'en allant, selon sa louable coutume de paresseux.

GIOMO.

Cela est incroyable; pas plus de cotte de mailles que sur ma main.

LE DUC.

Allons, tu rves! cela est impossible.

GIOMO.

Voyez vous-mme, Altesse; la chambre n'est pas si grande!

LE DUC.

Renzo la tenait l, sur ce sofa.

_Rentre Lorenzo._

Qu'as-tu donc fait de ma cotte? nous ne pouvons plus la trouver.

LORENZO.

Je l'ai remise o elle tait. Attendez; non, je l'ai pose sur ce
fauteuil; non, c'tait sur le lit. Je n'en sais rien; mais j'ai trouv
ma guitare.

_Il chante en s'accompagnant._

    Bonjour, madame l'abbesse...

GIOMO.

Dans le puits du jardin, apparemment? car vous tiez pench dessus
tout  l'heure d'un air tout  fait absorb.

LORENZO.

Cracher dans un puits pour faire des ronds est mon plus grand bonheur.
Aprs boire et dormir, je n'ai pas d'autre occupation.

_Il continue  jouer._

    Bonjour, bonjour, abbesse de mon coeur.

LE DUC.

Cela est inou que cette cotte se trouve perdue! Je crois que je ne
l'ai pas te deux fois dans ma vie, si ce n'est pour me coucher.

LORENZO.

Laissez donc, laissez donc. N'allez-vous pas faire un valet de chambre
d'un fils de pape? Vos gens la trouveront.

LE DUC.

Que le diable t'emporte! c'est toi qui l'as gare.

LORENZO.

Si j'tais duc de Florence, je m'inquiterais d'autre chose que de
mes cottes. A propos, j'ai parl de vous  ma chre tante. Tout est
au mieux; venez donc vous asseoir un peu ici que je vous parle 
l'oreille.

GIOMO, _bas au duc_.

Cela est singulier, au moins; la cotte de mailles est enleve.

LE DUC.

On la retrouvera.

_Il s'assoit  ct de Lorenzo._

GIOMO, _ part_.

Quitter la compagnie pour aller cracher dans le puits, cela n'est pas
naturel. Je voudrais retrouver cette cotte de mailles, pour m'ter
de la tte une vieille ide qui se rouille de temps en temps. Bah! un
Lorenzaccio! La cotte est sous quelque fauteuil.


SCNE VII

_Devant le palais._

_Entre_ SALVIATI, _couvert de sang et boitant; deux hommes le
soutiennent._


SALVIATI, _criant_.

Alexandre de Mdicis! ouvre ta fentre, et regarde un peu comme on
traite tes serviteurs!

LE DUC, _ la fentre_.

Qui est l dans la boue? Qui se trane aux murailles de mon palais
avec ces cris pouvantables!

SALVIATI.

Les Strozzi m'ont assassin; je vais mourir  ta porte.

LE DUC.

Lesquels des Strozzi, et pourquoi?

SALVIATI.

Parce que j'ai dit que leur soeur tait amoureuse de toi, mon noble
duc. Les Strozzi ont trouv leur soeur insulte parce que j'ai dit
que tu lui plaisais; trois d'entre eux m'ont assassin. J'ai reconnu
Pierre et Thomas; je ne connais pas le troisime.

LE DUC.

Fais-toi monter ici; par Hercule! les meurtriers passeront la nuit en
prison, et on les pendra demain matin.

_Salviati entre dans le palais._

FIN DE L'ACTE DEUXIME.




ACTE TROISIME


SCNE PREMIRE

_La chambre  coucher de Lorenzo._

LORENZO, SCORONCONCOLO, _faisant des armes_.


SCORONCONCOLO.

Matre, as-tu assez du jeu?

LORENZO.

Non; crie plus fort. Tiens, pare celle-ci! tiens, meurs! tiens,
misrable!

SCORONCONCOLO.

A l'assassin! on me tue! on me coupe la gorge!

LORENZO.

Meurs! meurs! meurs!--Frappe donc du pied.

SCORONCONCOLO.

A moi, mes archers! au secours! on me tue! Lorenzo de l'enfer!

LORENZO.

Meurs, infme! Je te saignerai, pourceau, je te saignerai! Au coeur,
au coeur! il est ventr.--Crie donc, frappe donc, tue donc!
Ouvre-lui les entrailles! Coupons-le par morceaux, et mangeons,
mangeons! J'en ai jusqu'au coude. Fouille dans la gorge, roule-le,
roule! Mordons, mordons, et mangeons!

_Il tombe puis._

SCORONCONCOLO, _s'essuyant le front_.

Tu as invent un rude jeu, matre, et tu y vas en vrai tigre; mille
millions de tonnerres! tu rugis comme une caverne pleine de panthres
et de lions.

LORENZO.

O jour de sang, jour de mes noces! O soleil! soleil! il y a assez
longtemps que tu es sec comme le plomb; tu te meurs de soif, soleil!
son sang t'enivrera. O ma vengeance! qu'il y a longtemps que tes
ongles poussent! O dents d'Ugolin! il vous faut le crne, le crne!

SCORONCONCOLO.

Es-tu en dlire? As-tu la fivre, ou es-tu toi-mme un rve?

LORENZO.

Lche, lche,--ruffian,--le petit maigre, les pres, les filles,--des
adieux, des adieux sans fin,--les rives de l'Arno pleines
d'adieux!--les gamins l'crivent sur les murs.--Ris, vieillard, ris
dans ton bonnet blanc;--tu ne vois pas que mes ongles poussent?--Ah!
le crne! le crne!

_Il s'vanouit._

SCORONCONCOLO.

Matre, tu as un ennemi.

_Il lui jette de l'eau  la figure._

Allons! matre, ce n'est pas la peine de tant te dmener. On a des
sentiments levs ou on n'en a pas; je n'oublierai jamais que tu m'as
fait avoir une certaine grce sans laquelle je serais loin. Matre,
si tu as un ennemi, dis-le, et je t'en dbarrasserai sans qu'il y
paraisse autrement.

LORENZO.

Ce n'est rien; je te dis que mon seul plaisir est de faire peur  mes
voisins.

SCORONCONCOLO.

Depuis que nous trpignons dans cette chambre, et que nous y mettons
tout  l'envers, ils doivent tre bien accoutums  notre tapage. Je
crois que tu pourrais gorger trente hommes dans ce corridor, et les
rouler sur ton plancher, sans qu'on s'apert dans la maison qu'il
s'y passe du nouveau. Si tu veux faire peur aux voisins, tu t'y prends
mal. Ils ont eu peur la premire fois, c'est vrai; mais maintenant
ils se contentent d'enrager, et ne s'en mettent pas en peine jusqu'au
point de quitter leurs fauteuils ou d'ouvrir leurs fentres.

LORENZO.

Tu crois?

SCORONCONCOLO.

Tu as un ennemi, matre. Ne t'ai-je pas vu frapper du pied la terre,
et maudire le jour de ta naissance? N'ai-je pas des oreilles? Et,
au milieu de toutes tes fureurs, n'ai-je pas entendu rsonner
distinctement un petit mot bien net; la vengeance? Tiens, matre,
crois-moi, tu maigris;--tu n'as plus le mot pour rire comme
devant;--crois-moi, il n'y a rien de si mauvaise digestion qu'une
bonne haine. Est-ce que sur deux hommes au soleil il n'y en a pas
toujours un dont l'ombre gne l'autre? Ton mdecin est dans ma gaine;
laisse-moi te gurir.

_Il tire son pe._

LORENZO.

Ce mdecin-l t'a-t-il jamais guri, toi?

SCORONCONCOLO.

Quatre ou cinq fois. Il y avait un jour  Padoue une petite demoiselle
qui me disait...

LORENZO.

Montre-moi cette pe. Ah! garon, c'est une brave lame.

SCORONCONCOLO.

Essaye-la, et tu verras.

LORENZO.

Tu as devin mon mal,--j'ai un ennemi. Mais pour lui je ne me servirai
pas d'une pe qui ait servi pour d'autres. Celle qui le tuera n'aura
ici-bas qu'un baptme; elle gardera son nom.

SCORONCONCOLO.

Quel est le nom de l'homme?

LORENZO.

Qu'importe? M'es-tu dvou?

SCORONCONCOLO.

Pour toi, je remettrais le Christ en croix.

LORENZO.

Je te le dis en confidence,--je ferai le coup dans cette chambre.
coute bien, et ne te trompe pas. Si je l'abats du premier coup, ne
t'avise pas de le toucher. Mais je ne suis pas plus gros qu'une puce,
et c'est un sanglier. S'il se dfend, je compte sur toi pour lui tenir
les mains; rien de plus, entends-tu? c'est  moi qu'il appartient. Je
t'avertirai en temps et lieu.

SCORONCONCOLO.

Amen.


SCNE II

_Au palais Strozzi._

_Entrent_ PHILIPPE ET PIERRE.


PIERRE.

Quand je pense  cela, j'ai envie de me couper la main droite. Avoir
manqu cette canaille! un coup si juste, et l'avoir manqu! A qui
n'tait-ce pas rendre service que de faire dire aux gens: Il y a
un Salviati de moins dans les rues? Mais le drle a fait comme les
araignes,--il s'est laiss tomber en repliant ses pattes crochues, et
il a fait le mort de peur d'tre achev.

PHILIPPE.

Que t'importe qu'il vive? ta vengeance n'en est que plus complte.

PIERRE.

Oui, je le sais bien, voil comme vous voyez les choses. Tenez, mon
pre, vous tes bon patriote, mais encore meilleur pre de famille: ne
vous mlez pas de tout cela.

PHILIPPE.

Qu'as-tu encore en tte? Ne saurais-tu vivre un quart d'heure sans
penser  mal?

PIERRE.

Non, par l'enfer! je ne saurais vivre un quart d'heure tranquille dans
cet air empoisonn. Le ciel me pse sur la tte comme une vote de
prison, et il me semble que je respire dans les rues des quolibets et
des hoquets d'ivrognes. Adieu, j'ai affaire  prsent.

PHILIPPE.

O vas-tu?

PIERRE.

Pourquoi voulez-vous le savoir? Je vais chez les Pazzi.

PHILIPPE.

Attends-moi donc, car j'y vais aussi.

PIERRE.

Pas  prsent, mon pre; ce n'est pas un bon moment pour vous.

PHILIPPE.

Parle-moi franchement.

PIERRE.

Cela est entre nous. Nous sommes l une cinquantaine, les Ruccellai et
d'autres, qui ne portons pas le btard dans nos entrailles.

PHILIPPE.

Ainsi donc?

PIERRE.

Ainsi donc les avalanches se font quelquefois au moyen d'un caillou
gros comme le bout du doigt.

PHILIPPE.

Mais vous n'avez rien d'arrt? pas de plan, pas de mesures prises? O
enfants, enfants! jouer avec la vie et la mort! Des questions qui ont
remu le monde! des ides qui ont blanchi des milliers de ttes, et
qui les ont fait rouler comme des grains de sable sur les pieds du
bourreau! des projets que la Providence elle-mme regarde en silence
et avec terreur, et qu'elle laisse achever  l'homme, sans oser y
toucher! Vous parlez de tout cela en faisant des armes et en buvant
un verre de vin d'Espagne, comme s'il s'agissait d'un cheval ou d'une
mascarade! Savez-vous ce que c'est qu'une rpublique, que l'artisan au
fond de son atelier, que le laboureur dans son champ, que le citoyen
sur la place, que la vie entire d'un royaume? le bonheur des hommes,
Dieu de justice! O enfants, enfants! savez-vous compter sur vos
doigts?

PIERRE.

Un bon coup de lancette gurit tous les maux.

PHILIPPE.

Gurir! gurir! Savez-vous que le plus petit coup de lancette doit
tre donn par le mdecin? Savez-vous qu'il faut une exprience longue
comme la vie, et une science grande comme le monde, pour tirer du bras
d'un malade une goutte de sang? N'tais-je pas offens aussi, la
nuit dernire, lorsque tu avais mis ton pe nue sous ton manteau? Ne
suis-je pas le pre de ma Louise, comme tu es son frre? N'tait-ce
pas une juste vengeance? Et cependant sais-tu ce qu'elle m'a cot?
Ah! les pres savent cela, mais non les enfants. Si tu es pre un
jour, nous en parlerons.

PIERRE.

Vous qui savez aimer, vous devriez savoir har.

PHILIPPE.

Qu'ont donc fait  Dieu ces Pazzi? Ils invitent leurs amis  venir
conspirer, comme on invite  jouer aux ds, et les amis, en entrant
dans leur cour, glissent dans le sang de leurs grands-pres[E]. Quelle
soif ont donc leurs pes? Que voulez-vous donc, que voulez-vous?

[Note E: Voir la conspiration des Pazzi. (_Note de l'auteur._)]

PIERRE.

Et pourquoi vous dmentir vous-mme? Ne vous ai-je pas entendu cent
fois dire ce que nous disons? Ne savons-nous pas ce qui vous occupe,
quand vos domestiques voient  leur lever vos fentres claires des
flambeaux de la veille? Ceux qui passent les nuits sans dormir ne
meurent pas silencieux.

PHILIPPE.

O en viendrez-vous? rponds-moi.

PIERRE.

Les Mdicis sont une peste. Celui qui est mordu par un serpent n'a que
faire d'un mdecin; il n'a qu' se brler la plaie.

PHILIPPE.

Et quand vous aurez renvers ce qui est, que voulez-vous mettre  la
place?

PIERRE.

Nous sommes toujours srs de ne pas trouver pire.

PHILIPPE.

Je vous le dis, comptez sur vos doigts.

PIERRE.

Les ttes d'une hydre sont faciles  compter.

PHILIPPE.

Et vous voulez agir? cela est dcid?

PIERRE.

Nous voulons couper les jarrets aux meurtriers de Florence.

PHILIPPE.

Cela est irrvocable? vous voulez agir?

PIERRE.

Adieu, mon pre; laissez-moi aller seul.

PHILIPPE.

Depuis quand le vieil aigle reste-t-il dans le nid, quand ses aiglons
vont  la cure? O mes enfants! ma brave et belle jeunesse! vous qui
avez la force que j'ai perdue, vous qui tes aujourd'hui ce qu'tait
le jeune Philippe, laissez-le avoir vieilli pour vous! Emmne-moi,
mon fils, je vois que vous allez agir. Je ne vous ferai pas de longs
discours, je ne dirai que quelques mots; il peut y avoir quelque chose
de bon dans cette tte grise: deux mots, et ce sera fait. Je ne radote
pas encore; je ne vous serai pas  charge; ne pars pas sans moi, mon
enfant; attends que je prenne mon manteau.

PIERRE.

Venez, mon noble pre; nous baiserons le bas de votre robe. Vous tes
notre patriarche, venez voir marcher au soleil les rves de votre vie.
La libert est mre; venez, vieux jardinier de Florence, voir sortir
de terre la plante que vous aimez.

_Ils sortent._


SCNE III

_Une rue._

UN OFFICIER ALLEMAND ET DES SOLDATS; THOMAS STROZZI, _au milieu
d'eux_.


L'OFFICIER.

Si nous ne le trouvons pas chez lui, nous le trouverons chez les
Pazzi.

THOMAS.

Va ton train, et ne sois pas en peine; tu sauras ce qu'il en cote.

L'OFFICIER.

Pas de menace; j'excute les ordres du duc, et n'ai rien  souffrir de
personne.

THOMAS.

Imbcile! qui arrte un Strozzi sur la parole d'un Mdicis!

_Il se forme un groupe autour d'eux._

UN BOURGEOIS.

Pourquoi arrtez-vous ce seigneur? nous le connaissons bien, c'est le
fils de Philippe.

UN AUTRE.

Lche-le; nous rpondons pour lui.

LE PREMIER.

Oui, oui, nous rpondons pour les Strozzi. Laisse-le aller, ou prends
garde  tes oreilles.

L'OFFICIER.

Hors de l, canaille! laissez passer la justice du duc, si vous
n'aimez pas les coups de hallebarde.

_Pierre et Philippe arrivent._

PIERRE.

Qu'y a-t-il? quel est ce tapage? Que fais-tu l, Thomas?

LE BOURGEOIS.

Empche-le, Philippe, il veut emmener ton fils en prison.

PHILIPPE.

En prison? et sur quel ordre?

PIERRE.

En prison? sais-tu  qui tu as affaire?

L'OFFICIER.

Qu'on saisisse cet homme!

_Les soldats arrtent Pierre._

PIERRE.

Lchez-moi, misrables, ou je vous ventre comme des pourceaux!

PHILIPPE.

Sur quel ordre agissez-vous, monsieur?

L'OFFICIER, _montrant l'ordre du duc_.

Voil mon mandat. J'ai ordre d'arrter Pierre et Thomas Strozzi.

_Les soldats repoussent le peuple, qui leur jette des cailloux._

PIERRE.

De quoi nous accuse-t-on? qu'avons-nous fait? Aidez-moi, mes amis;
rossons cette canaille.

_Il tire son pe. Un autre dtachement de soldats arrive._

L'OFFICIER.

Venez ici; prtez-moi main-forte.

_Pierre est dsarm._

En marche! et le premier qui approche de trop prs, un coup de pique
dans le ventre! Cela leur apprendra  se mler de leurs affaires.

PIERRE.

On n'a pas le droit de m'arrter sans un ordre des Huit. Je me soucie
bien des ordres d'Alexandre! O est l'ordre des Huit?

L'OFFICIER.

C'est devant eux que nous vous menons.

PIERRE.

Si c'est devant eux, je n'ai rien  dire. De quoi suis-je accus?

UN HOMME DU PEUPLE.

Comment, Philippe, tu laisses emmener tes enfants au tribunal des
Huit?

PIERRE.

Rpondez donc, de quoi suis-je accus?

L'OFFICIER.

Cela ne me regarde pas.

_Les soldats sortent avec Pierre et Thomas._

PIERRE, _en sortant_.

N'ayez aucune inquitude, mon pre; les Huit me renverront souper  la
maison, et le btard en sera pour ses frais de justice.

PHILIPPE, _seul, s'asseyant sur un banc_.

J'ai beaucoup d'enfants, mais pas pour longtemps, si cela va si vite.
O en sommes-nous donc si une vengeance aussi juste que le ciel que
voil est clair est punie comme un crime! Eh quoi! les deux ans
d'une famille vieille comme la ville, emprisonns comme des voleurs de
grand chemin! la plus grossire insulte chtie, un Salviati frapp,
seulement frapp, et des hallebardes en jeu! Sors donc du fourreau,
mon pe. Si le saint appareil des excutions judiciaires devient la
cuirasse des ruffians et des ivrognes, que la hache et le poignard,
cette arme des assassins, protgent l'homme de bien. O Christ! la
justice devenue une entremetteuse, l'honneur des Strozzi soufflet en
place publique, et un tribunal rpondant des quolibets d'un rustre! Un
Salviati jetant  la plus noble famille de Florence son gant tach de
vin et de sang, et, lorsqu'on le chtie, tirant pour se dfendre le
coupe-tte du bourreau! Lumire du soleil! j'ai parl, il n'y a pas un
quart d'heure, contre les ides de rvolte, et voil le pain qu'on me
donne  manger, avec mes paroles de paix sur les lvres! Allons! mes
bras, remuez; et toi, vieux corps courb par l'ge et par l'tude,
redresse-toi pour l'action!

_Entre Lorenzo._

LORENZO.

Demandes-tu l'aumne, Philippe, assis au coin de cette rue?

PHILIPPE.

Je demande l'aumne  la justice des hommes; je suis un mendiant
affam de justice, et mon honneur est en haillons.

LORENZO.

Quel changement va donc s'oprer dans le monde, et quelle robe
nouvelle va revtir la nature, si le masque de la colre s'est pos
sur le visage auguste et paisible du vieux Philippe? O mon pre!
quelles sont ces plaintes? pour qui rpands-tu sur la terre les joyaux
les plus prcieux qu'il y ait sous le soleil, les larmes d'un homme
sans peur et sans reproche?

PHILIPPE.

Il faut nous dlivrer des Mdicis, Lorenzo. Tu es un Mdicis toi-mme,
mais seulement par ton nom; si je t'ai bien connu, si la hideuse
comdie que tu joues m'a trouve impassible et fidle spectateur,
que l'homme sorte de l'histrion. Si tu as jamais t quelque chose
d'honnte, sois-le aujourd'hui. Pierre et Thomas sont en prison.

LORENZO.

Oui, oui, je sais cela.

PHILIPPE.

Est-ce l ta rponse? Est-ce l ton visage, homme sans pe?

LORENZO.

Que veux-tu? dis-le, et tu auras alors ma rponse.

PHILIPPE.

Agir! Comment? je n'en sais rien. Quel moyen employer, quel levier
mettre sous cette citadelle de mort, pour la soulever et la pousser
dans le fleuve? quoi faire, que rsoudre, quels hommes aller trouver?
je ne puis le savoir encore. Mais agir, agir, agir! O Lorenzo!
le temps est venu. N'es-tu pas diffam, trait de chien et de
sans-coeur? Si je t'ai tenu, en dpit de tout, ma porte ouverte, ma
main ouverte, mon coeur ouvert, parle, et que je voie si je me suis
tromp. Ne m'as-tu pas parl d'un homme qui s'appelle aussi Lorenzo,
et qui se cache derrire le Lorenzo que voil? Cet homme n'aime-t-il
pas sa patrie, n'est-il pas dvou  ses amis? Tu le disais, et je
l'ai cru. Parle, parle, le temps est venu.

LORENZO.

Si je ne suis pas tel que vous le dsirez, que le soleil me tombe sur
la tte!

PHILIPPE.

Ami, rire d'un vieillard dsespr, cela porte malheur; si tu dis
vrai,  l'action! J'ai de toi des promesses qui engageraient Dieu
lui-mme, et c'est sur ces promesses que je t'ai reu. Le rle que tu
joues est un rle de boue et de lpre, tel que l'enfant prodigue ne
l'aurait pas jou dans un jour de dmence; et cependant je t'ai reu.
Quand les pierres criaient  ton passage, quand chacun de tes pas
faisait jaillir des mares de sang humain, je t'ai appel du nom sacr
d'ami, je me suis fait sourd pour te croire, aveugle pour t'aimer;
j'ai laiss l'ombre de ta mauvaise rputation passer sur mon honneur,
et mes enfants ont dout de moi en trouvant sur ma main la trace
hideuse du contact de la tienne. Sois honnte, car je l'ai t; agis,
car tu es jeune, et je suis vieux.

LORENZO.

Pierre et Thomas sont en prison; est-ce l tout?

PHILIPPE.

O ciel et terre! oui, c'est l tout. Presque rien, deux enfants de mes
entrailles qui vont s'asseoir au banc des voleurs. Deux ttes que
j'ai baises autant de fois que j'ai de cheveux gris, et que je vais
trouver demain matin cloues sur la porte de la forteresse; oui, c'est
l tout, rien de plus, en vrit.

LORENZO.

Ne me parle pas sur ce ton: je suis rong d'une tristesse auprs de
laquelle la nuit la plus sombre est une lumire blouissante.

_Il s'assoit prs de Philippe._

PHILIPPE.

Que je laisse mourir mes enfants, cela est impossible, vois-tu! On
m'arracherait les bras et les jambes, que, comme le serpent, les
morceaux mutils de Philippe se rejoindraient encore et se lveraient
pour la vengeance. Je connais si bien tout cela! Les Huit! un tribunal
d'hommes de marbre! une fort de spectres, sur laquelle passe de temps
en temps le vent lugubre du doute qui les agite pendant une minute,
pour se rsoudre en un mot sans appel. Un mot, un mot,  conscience!
Ces hommes-l mangent, ils dorment, ils ont des femmes et des filles!
Ah! qu'ils tuent et qu'ils gorgent; mais pas mes enfants, pas mes
enfants!

LORENZO.

Pierre est un homme; il parlera, et il sera mis en libert.

PHILIPPE.

O mon Pierre, mon premier-n!

LORENZO.

Rentrez chez vous, tenez-vous tranquille; ou faites mieux, quittez
Florence. Je vous rponds de tout, si vous quittez Florence.

PHILIPPE.

Moi, un banni! moi dans un lit d'auberge  mon heure dernire! O Dieu!
tout cela pour une parole d'un Salviati!

LORENZO.

Sachez-le, Salviati voulait sduire votre fille, mais non pas pour
lui seul. Alexandre a un pied dans le lit de cet homme; il y exerce le
droit du seigneur sur la prostitution.

PHILIPPE.

Et nous n'agirons pas! O Lorenzo, Lorenzo! tu es un homme ferme, toi;
parle-moi, je suis faible, et mon coeur est trop intress dans
tout cela. Je m'puise, vois-tu! j'ai trop rflchi ici-bas; j'ai trop
tourn sur moi-mme, comme un cheval de pressoir; je ne vaux plus rien
pour la bataille. Dis-moi ce que tu penses; je le ferai.

LORENZO.

Rentrez chez vous, mon bon monsieur.

PHILIPPE.

Voil qui est certain, je vais aller chez les Pazzi; l sont cinquante
jeunes gens tous dtermins. Ils ont jur d'agir; je leur parlerai
noblement, comme un Strozzi et comme un pre, et ils m'entendront. Ce
soir j'inviterai  souper les quarante membres de ma famille; je leur
raconterai ce qui m'arrive. Nous verrons, nous verrons! rien n'est
encore fait. Que les Mdicis prennent garde  eux! Adieu, je vais chez
les Pazzi; aussi bien, j'y allais avec Pierre, quand on l'a arrt.

LORENZO.

Il y a plusieurs dmons, Philippe; celui qui te tente en ce moment
n'est pas le moins  craindre de tous.

PHILIPPE.

Que veux-tu dire?

LORENZO.

Prends-y garde, c'est un dmon plus beau que Gabriel: la libert, la
patrie, le bonheur des hommes, tous ces mots rsonnent  son approche
comme les cordes d'une lyre; c'est le bruit des cailles d'argent de
ses ailes flamboyantes. Les larmes de ses yeux fcondent la terre,
et il tient  la main la palme des martyrs. Ses paroles purent l'air
autour de ses lvres; son vol est si rapide, que nul ne peut dire o
il va. Prends-y garde! une fois dans ma vie je l'ai vu traverser les
cieux. J'tais courb sur mes livres; le toucher de sa main a fait
frmir mes cheveux comme une plume lgre. Que je l'aie cout ou non,
n'en parlons pas.

PHILIPPE.

Je ne te comprends qu'avec peine, et je ne sais pourquoi j'ai peur de
te comprendre.

LORENZO.

N'avez-vous dans la tte que cela: dlivrer vos fils? Mettez la main
sur la conscience; quelque autre pense plus vaste, plus terrible, ne
vous entrane-t-elle pas comme un chariot tourdissant au milieu de
cette jeunesse?

PHILIPPE.

Eh bien! oui, que l'injustice faite  ma famille soit le signal de la
libert. Pour moi, et pour tous, j'irai!

LORENZO.

Prends garde  toi, Philippe, tu as pens au bonheur de l'humanit.

PHILIPPE.

Que veut dire ceci? Es-tu dedans comme dehors une vapeur infecte? Toi
qui m'as parl d'une liqueur prcieuse dont tu tais le flacon, est-ce
l ce que tu renfermes?

LORENZO.

Je suis, en effet, prcieux pour vous, car je tuerai Alexandre.

PHILIPPE.

Toi?

LORENZO.

Moi, demain ou aprs-demain. Rentrez chez vous, tchez de dlivrer
vos enfants; si vous ne le pouvez pas, laissez-leur subir une lgre
punition; je sais pertinemment qu'il n'y a pas d'autres dangers pour
eux, et je vous rpte que d'ici  quelques jours il n'y aura pas plus
d'Alexandre de Mdicis  Florence qu'il n'y a de soleil  minuit.

PHILIPPE.

Quand cela serait vrai, pourquoi aurais-je tort de penser  la
libert? Ne viendra-t-elle pas quand tu auras fait ton coup, si tu le
fais?

LORENZO.

Philippe, Philippe, prends garde  toi. Tu as soixante ans de vertu
sur ta tte grise; c'est un enjeu trop cher pour le jouer aux ds.

PHILIPPE.

Si tu caches sous ces sombres paroles quelque chose que je puisse
entendre, parle; tu m'irrites singulirement.

LORENZO.

Tel que tu me vois, Philippe, j'ai t honnte. J'ai cru  la vertu, 
la grandeur humaine, comme un martyr croit  son Dieu. J'ai vers plus
de larmes sur la pauvre Italie que Niob sur ses filles.

PHILIPPE.

Eh bien, Lorenzo?

LORENZO.

Ma jeunesse a t pure comme l'or. Pendant vingt ans de silence,
la foudre s'est amoncele dans ma poitrine; et il faut que je sois
rellement une tincelle du tonnerre, car tout  coup, une certaine
nuit que j'tais assis dans les ruines du colise antique, je ne sais
pourquoi, je me levai; je tendis vers le ciel mes bras tremps de
rose, et je jurai qu'un des tyrans de ma patrie mourrait de ma main.
J'tais un tudiant paisible, et je ne m'occupais alors que des arts
et des sciences, et il m'est impossible de dire comment cet trange
serment s'est fait en moi. Peut-tre est-ce l ce qu'on prouve quand
on devient amoureux.

PHILIPPE.

J'ai toujours eu confiance en toi, et cependant je crois rver.

LORENZO.

Et moi aussi. J'tais heureux alors; j'avais le coeur et les mains
tranquilles; mon nom m'appelait au trne, et je n'avais qu' laisser
le soleil se lever et se coucher pour voir fleurir autour de moi
toutes les esprances humaines. Les hommes ne m'avaient fait ni bien
ni mal; mais j'tais bon, et, pour mon malheur ternel, j'ai voulu
tre grand. Il faut que je l'avoue: si la Providence m'a pouss  la
rsolution de tuer un tyran, quel qu'il ft, l'orgueil m'y a pouss
aussi. Que te dirais-je de plus? Tous les Csars du monde me faisaient
penser  Brutus.

PHILIPPE.

L'orgueil de la vertu est un noble orgueil. Pourquoi t'en
dfendrais-tu?

LORENZO.

Tu ne sauras jamais,  moins d'tre fou, de quelle nature est la
pense qui m'a travaill. Pour comprendre l'exaltation fivreuse qui a
enfant en moi le Lorenzo qui te parle, il faudrait que mon cerveau
et mes entrailles fussent  nu sous un scalpel. Une statue qui
descendrait de son pidestal pour marcher parmi les hommes sur la
place publique serait peut-tre semblable  ce que j'ai t le jour o
j'ai commenc  vivre avec cette ide: il faut que je sois un Brutus.

PHILIPPE.

Tu m'tonnes de plus en plus.

LORENZO.

J'ai voulu d'abord tuer Clment VII; je n'ai pu le faire, parce qu'on
m'a banni de Rome avant le temps. J'ai recommenc mon ouvrage avec
Alexandre. Je voulais agir seul, sans le secours d'aucun homme. Je
travaillais pour l'humanit; mais mon orgueil restait solitaire au
milieu de tous mes rves philanthropiques. Il fallait donc entamer
par la ruse un combat singulier avec mon ennemi. Je ne voulais pas
soulever les masses, ni conqurir la gloire bavarde d'un paralytique
comme Cicron; je voulais arriver  l'homme, me prendre corps  corps
avec la tyrannie vivante, la tuer, et aprs cela porter mon pe
sanglante sur la tribune, et laisser la fume du sang d'Alexandre
monter au nez des harangueurs, pour rchauffer leur cervelle ampoule.

PHILIPPE.

Quelle tte de fer as-tu, ami! quelle tte de fer!

LORENZO.

La tche que je m'imposais tait rude avec Alexandre. Florence tait,
comme aujourd'hui, noye de vin et de sang. L'empereur et le pape
avaient fait un duc d'un garon boucher. Pour plaire  mon cousin, il
fallait arriver  lui port par les larmes des familles; pour devenir
son ami, et acqurir sa confiance, il fallait baiser sur ses lvres
paisses tous les restes de ses orgies. J'tais pur comme un lis, et
cependant je n'ai pas recul devant cette tche. Ce que je suis
devenu  cause de cela, n'en parlons pas. Tu dois comprendre que
j'ai souffert, et il y a des blessures dont on ne lve pas l'appareil
impunment. Je suis devenu vicieux, lche, un objet de honte et
d'opprobre; qu'importe? ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

PHILIPPE.

Tu baisses la tte; tes yeux sont humides.

LORENZO.

Non, je ne rougis point; les masques de pltre n'ont point de
rougeur au service de la honte. J'ai fait ce que j'ai fait. Tu sauras
seulement que j'ai russi dans mon entreprise. Alexandre viendra
bientt dans un certain lieu d'o il ne sortira pas debout. Je suis au
terme de ma peine, et sois certain, Philippe, que le buffle sauvage,
quand le bouvier l'abat sur l'herbe, n'est pas entour de plus de
filets, de plus de noeuds coulants que je n'en ai tissu autour
de mon btard. Ce coeur, jusques auquel une arme ne serait pas
parvenue en un an, il est maintenant  nu sous ma main; je n'ai
qu' laisser tomber mon stylet pour qu'il y entre. Tout sera fait.
Maintenant, sais-tu ce qui m'arrive, et ce dont je veux t'avertir?

PHILIPPE.

Tu es notre Brutus si tu dis vrai.

LORENZO.

Je me suis cru un Brutus, mon pauvre Philippe; je me suis souvenu du
bton d'or couvert d'corce. Maintenant je connais les hommes et je te
conseille de ne pas t'en mler.

PHILIPPE.

Pourquoi?

LORENZO.

Ah! vous avez vcu tout seul, Philippe. Pareil  un fanal clatant,
vous tes rest immobile au bord de l'ocan des hommes, et vous avez
regard dans les eaux la rflexion de votre propre lumire; du fond
de votre solitude, vous trouviez l'ocan magnifique sous le dais
splendide des cieux; vous ne comptiez pas chaque flot, vous ne jetiez
pas la sonde; vous tiez plein de confiance dans l'ouvrage de Dieu.
Mais moi, pendant ce temps-l, j'ai plong; je me suis enfonc dans
cette mer houleuse de la vie; j'en ai parcouru toutes les profondeurs,
couvert de ma cloche de verre; tandis que vous admiriez la surface,
j'ai vu les dbris des naufrages, les ossements et les Lviathans.

PHILIPPE.

Ta tristesse me fend le coeur.

LORENZO.

C'est parce que je vous vois tel que j'ai t, et sur le point de
faire ce que j'ai fait, que je vous parle ainsi. Je ne mprise point
les hommes; le tort des livres et des historiens est de nous les
montrer diffrents de ce qu'ils sont. La vie est comme une cit; on
peut y rester cinquante ou soixante ans sans voir autre chose que des
promenades et des palais; mais il ne faut pas entrer dans les
tripots, ni s'arrter, en rentrant chez soi, aux fentres des mauvais
quartiers. Voil mon avis, Philippe; s'il s'agit de sauver tes
enfants, je te dis de rester tranquille; c'est le meilleur moyen pour
qu'on te les renvoie aprs une petite semonce. S'il s'agit de tenter
quelque chose pour les hommes, je te conseille de te couper les bras,
car tu ne seras pas longtemps  t'apercevoir qu'il n'y a que toi qui
en aies.

PHILIPPE.

Je conois que le rle que tu joues t'ait donn de pareilles ides.
Si je te comprends bien, tu as pris, dans un but sublime, une route
hideuse, et tu crois que tout ressemble  ce que tu as vu.

LORENZO.

Je me suis rveill de mes rves, rien de plus. Je te dis le danger
d'en faire. Je connais la vie, et c'est une vilaine cuisine, sois-en
persuad. Ne mets pas la main l dedans, si tu respectes quelque
chose.

PHILIPPE.

Arrte; ne brise pas comme un roseau mon bton de vieillesse. Je crois
 tout ce que tu appelles des rves; je crois  la vertu,  la pudeur
et  la libert.

LORENZO.

Et me voil dans la rue, moi, Lorenzaccio! et les enfants ne me
jettent pas de la boue! Les lits des filles sont encore chauds de ma
sueur, et les pres ne prennent pas, quand je passe, leurs couteaux
et leurs balais pour m'assommer! Au fond de ces dix mille maisons que
voil, la septime gnration parlera encore de la nuit o j'y suis
entr, et pas une ne vomit  ma vue un valet de charrue qui me fende
en deux comme une bche pourrie! L'air que vous respirez, Philippe, je
le respire; mon manteau de soie bariol trane paresseusement sur le
sable fin des promenades; pas une goutte de poison ne tombe dans
mon chocolat; que dis-je?  Philippe! les mres pauvres soulvent
honteusement le voile de leurs filles quand je m'arrte au seuil de
leurs portes; elles me laissent voir leur beaut avec un sourire plus
vil que le baiser de Judas, tandis que moi, pinant le menton de la
petite, je serre les poings de rage en remuant dans ma poche quatre ou
cinq mchantes pices d'or.

PHILIPPE.

Que le tentateur ne mprise pas le faible; pourquoi tenter lorsque
l'on doute?

LORENZO.

Suis-je un Satan? Lumire du ciel! je m'en souviens encore, j'aurais
pleur avec la premire fille que j'ai sduite si elle ne s'tait mise
 rire. Quand j'ai commenc  jouer mon rle de Brutus moderne, je
marchais dans mes habits neufs de la grande confrrie du vice comme un
enfant de dix ans dans l'armure d'un gant de la fable. Je croyais
que la corruption tait un stigmate, et que les monstres seuls le
portaient au front. J'avais commenc  dire tout haut que mes vingt
annes de vertu taient un masque touffant;  Philippe! j'entrai
alors dans la vie, et je vis qu' mon approche tout le monde en
faisait autant que moi; tous les masques tombaient devant mon regard;
l'humanit souleva sa robe, et me montra, comme  un adepte digne
d'elle, sa monstrueuse nudit. J'ai vu les hommes tels qu'ils sont,
et je me suis dit: Pour qui est-ce donc que je travaille? Lorsque
je parcourais les rues de Florence, avec mon fantme  mes cts, je
regardais autour de moi, je cherchais les visages qui me donnaient du
coeur, et je me demandais: Quand j'aurai fait mon coup, celui-l en
profitera-t-il? J'ai vu les rpublicains dans leurs cabinets; je suis
entr dans les boutiques; j'ai cout et j'ai guett. J'ai recueilli
les discours des gens du peuple; j'ai vu l'effet que produisait sur
eux la tyrannie; j'ai bu dans les banquets patriotiques le vin qui
engendre la mtaphore et la prosopope; j'ai aval entre deux baisers
les larmes les plus vertueuses; j'attendais toujours que l'humanit me
laisst voir sur sa face quelque chose d'honnte. J'observais comme un
amant observe sa fiance en attendant le jour des noces.

PHILIPPE.

Si tu n'as vu que le mal, je te plains, mais je ne puis te croire. Le
mal existe, mais non pas sans le bien; comme l'ombre existe, mais non
sans la lumire.

LORENZO.

Tu ne veux voir en moi qu'un mpriseur d'hommes: c'est me faire
injure. Je sais parfaitement qu'il y en a de bons; mais  quoi
servent-ils? que font-ils? comment agissent-ils? Qu'importe que la
conscience soit vivante, si le bras est mort? Il y a de certains cts
par o tout devient bon: un chien est un ami fidle; on peut trouver
en lui le meilleur des serviteurs, comme on peut voir aussi qu'il se
roule sur les cadavres et que la langue avec laquelle il lche son
matre sent la charogne d'une lieue. Tout ce que j'ai  voir, moi,
c'est que je suis perdu, et que les hommes n'en profiteront pas plus
qu'ils ne me comprendront.

PHILIPPE.

Pauvre enfant, tu me navres le coeur! Mais si tu es honnte, quand
tu auras dlivr ta patrie, tu le redeviendras. Cela rjouit mon vieux
coeur, Lorenzo, de penser que tu es honnte; alors tu jetteras ce
dguisement hideux qui te dfigure, et tu redeviendras d'un mtal
aussi pur que les statues de bronze d'Harmodius et d'Aristogiton.

LORENZO.

Philippe, Philippe, j'ai t honnte. La main qui a soulev une fois
le voile de la vrit ne peut plus le laisser retomber; elle reste
immobile jusqu' la mort, tenant toujours ce voile terrible, et
l'levant de plus en plus au-dessus de la tte de l'homme, jusqu' ce
que l'ange du sommeil ternel lui bouche les yeux.

PHILIPPE.

Toutes les maladies se gurissent; et le vice est une maladie aussi.

LORENZO.

Il est trop tard. Je me suis fait  mon mtier. Le vice a t pour moi
un vtement; maintenant il est coll  ma peau. Je suis vraiment un
ruffian, et quand je plaisante sur mes pareils, je me sens srieux
comme la mort au milieu de ma gaiet. Brutus a fait le fou pour tuer
Tarquin, et ce qui m'tonne en lui, c'est qu'il n'y ait pas laiss
sa raison. Profite de moi, Philippe, voil ce que j'ai  te dire: ne
travaille pas pour ta patrie.

PHILIPPE.

Si je te croyais, il me semble que le ciel s'obscurcirait pour
toujours, et que ma vieillesse serait condamne  marcher  ttons.
Que tu aies pris une route dangereuse, cela peut tre; pourquoi ne
pourrais-je en prendre une autre qui me mnerait au mme point? Mon
intention est d'en appeler au peuple, et d'agir ouvertement.

LORENZO.

Prends garde  toi, Philippe; celui qui te le dit sait pourquoi il le
dit. Prends le chemin que tu voudras, tu auras toujours affaire aux
hommes.

PHILIPPE.

Je crois  l'honntet des rpublicains.

LORENZO.

Je te fais une gageure. Je vais tuer Alexandre; une fois mon coup
fait, si les rpublicains se comportent comme ils le doivent, il leur
sera facile d'tablir une rpublique, la plus belle qui ait jamais
fleuri sur la terre. Qu'ils aient pour eux le peuple, et tout est dit.
Je te gage que ni eux ni le peuple ne feront rien. Tout ce que je te
demande, c'est de ne pas t'en mler; parle, si tu le veux, mais prends
garde  tes paroles, et encore plus  tes actions. Laisse-moi faire
mon coup: tu as les mains pures, et moi, je n'ai rien  perdre.

PHILIPPE.

Fais-le, et tu verras.

LORENZO.

Soit,--mais souviens-toi de ceci. Vois-tu dans cette petite maison
cette famille assemble autour d'une table? ne dirait-on pas des
hommes? Ils ont un corps, et une me dans ce corps. Cependant, s'il
me prenait envie d'entrer chez eux, tout seul, comme me voil, et
de poignarder leur fils an au milieu d'eux, il n'y aurait pas un
couteau de lev sur moi.

PHILIPPE.

Tu me fais horreur. Comment le coeur peut-il rester grand avec des
mains comme les tiennes?

LORENZO.

Viens, rentrons  ton palais, et tchons de dlivrer tes enfants.

PHILIPPE.

Mais pourquoi tueras-tu le duc, si tu as des ides pareilles?

LORENZO.

Pourquoi? tu le demandes?

PHILIPPE.

Si tu crois que c'est un meurtre inutile  ta patrie, comment le
commets-tu?

LORENZO.

Tu me demandes cela en face? regarde-moi un peu. J'ai t beau,
tranquille et vertueux.

PHILIPPE.

Quel abme! quel abme tu m'ouvres!

LORENZO.

Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre? Veux-tu donc que je
m'empoisonne, ou que je saute dans l'Arno? veux-tu donc que je sois un
spectre, et qu'en frappant sur ce squelette,

_Il frappe sa poitrine._

il n'en sorte aucun son? Si je suis l'ombre de moi-mme, veux-tu donc
que je m'arrache le seul fil qui rattache aujourd'hui mon coeur 
quelques fibres de mon coeur d'autrefois? Songes-tu que ce meurtre,
c'est tout ce qui me reste de ma vertu? Songes-tu que je glisse depuis
deux ans sur un mur taill  pic, et que ce meurtre est le seul brin
d'herbe o j'aie pu cramponner mes ongles? Crois-tu donc que je n'aie
plus d'orgueil, parce que je n'ai plus de honte? et veux-tu que je
laisse mourir en silence l'nigme de ma vie? Oui, cela est certain,
si je pouvais revenir  la vertu, si mon apprentissage de vice pouvait
s'vanouir, j'pargnerais peut-tre ce conducteur de boeufs. Mais
j'aime le vin, le jeu et les filles; comprends-tu cela? Si tu honores
en moi quelque chose, toi qui me parles, c'est mon meurtre que tu
honores, peut-tre justement parce que tu ne le ferais pas. Voil
assez longtemps, vois-tu, que les rpublicains me couvrent de boue et
d'infamie; voil assez longtemps que les oreilles me tintent, et que
l'excration des hommes empoisonne le pain que je mche; j'en ai assez
de me voir conspu par des lches sans nom, qui m'accablent d'injures
pour se dispenser de m'assommer, comme ils le devraient. J'en ai assez
d'entendre brailler en plein vent le bavardage humain; il faut que
le monde sache un peu qui je suis, et qui il est. Dieu merci! c'est
peut-tre demain que je tue Alexandre; dans deux jours j'aurai fini.
Ceux qui tournent autour de moi avec des yeux louches, comme autour
d'une curiosit monstrueuse apporte d'Amrique, pourront satisfaire
leur gosier et vider leur sac  paroles. Que les hommes me comprennent
ou non, qu'ils agissent ou n'agissent pas, j'aurai dit tout ce que
j'ai  dire; je leur ferai tailler leur plume, si je ne leur fais pas
nettoyer leurs piques, et l'humanit gardera sur sa joue le soufflet
de mon pe marqu en traits de sang. Qu'ils m'appellent comme ils
voudront, Brutus ou rostrate, il ne me plat pas qu'ils m'oublient.
Ma vie entire est au bout de ma dague, et que la Providence retourne
ou non la tte en m'entendant frapper, je jette la nature humaine
 pile ou face sur la tombe d'Alexandre; dans deux jours les hommes
comparatront devant le tribunal de ma volont.

PHILIPPE.

Tout cela m'tonne, et il y a dans tout ce que tu m'as dit des choses
qui me font peine, et d'autres qui me font plaisir. Mais Pierre et
Thomas sont en prison, et je ne saurais l-dessus m'en fier  personne
qu' moi-mme. C'est en vain que ma colre voudrait ronger son frein;
mes entrailles sont mues trop vivement; tu peux avoir raison, mais il
faut que j'agisse; je vais rassembler mes parents.

LORENZO.

Comme tu voudras; mais prends garde  toi. Garde-moi le secret, mme
avec tes amis, c'est tout ce que je demande.

_Ils sortent._


SCNE IV

_Au palais Soderini._


_Entre_ CATHERINE, _lisant un billet_.

Lorenzo a d vous parler de moi; mais qui pourrait vous parler
dignement d'un amour pareil au mien? Que ma plume vous apprenne ce que
ma bouche ne peut vous dire et ce que mon coeur voudrait signer de
son sang.

ALEXANDRE DE MDICIS.

Si mon nom n'tait pas sur l'adresse, je croirais que le messager
s'est tromp, et ce que je lis me fait douter de mes yeux.

_Entre Marie._

O ma mre chrie! voyez ce qu'on m'crit; expliquez-moi, si vous
pouvez, ce mystre.

MARIE.

Malheureuse, malheureuse! il t'aime! O t'a-t-il vue? o lui as-tu
parl?

CATHERINE.

Nulle part; un messager m'a apport cela comme je sortais de l'glise.

MARIE.

Lorenzo, dit-il, a d te parler de lui? Ah! Catherine, avoir un fils
pareil! Oui, faire de la soeur de sa mre la matresse du duc, non
pas mme la matresse,  ma fille! Quels noms portent ces cratures!
je ne puis le dire; oui, il manquait cela  Lorenzo. Viens, je veux
lui porter cette lettre ouverte, et savoir devant Dieu comment il
rpondra.

CATHERINE.

Je croyais que le duc aimait;... pardon, ma mre; mais je croyais que
le duc aimait la marquise de Cibo; on me l'avait dit...

MARIE.

Cela est vrai, il l'a aime, s'il peut aimer.

CATHERINE.

Il ne l'aime plus? Ah! comment peut-on offrir sans honte un coeur
pareil! Venez, ma mre; venez chez Lorenzo.

MARIE.

Donne-moi ton bras. Je ne sais ce que j'prouve depuis quelques jours;
j'ai eu la fivre toutes les nuits: il est vrai que depuis trois mois
elle ne me quitte gure. J'ai trop souffert, ma pauvre Catherine;
pourquoi m'as-tu lu cette lettre? Je ne puis plus rien supporter. Je
ne suis plus jeune, et cependant il me semble que je le redeviendrais
 certaines conditions; mais tout ce que je vois m'entrane vers la
tombe. Allons! soutiens-moi, pauvre enfant; je ne te donnerai pas
longtemps cette peine.

_Elles sortent._


SCNE V

_Chez la marquise._


LA MARQUISE, _pare, devant un miroir_.

Quand je pense que cela est, cela me fait l'effet d'une nouvelle qu'on
m'apprendrait tout  coup. Quel prcipice que la vie! Comment, il est
dj neuf heures, et c'est le duc que j'attends dans cette toilette!
Qu'il en soit ce qu'il pourra, je veux essayer mon pouvoir.

_Entre le cardinal._

LE CARDINAL.

Quelle parure, marquise! voil des fleurs qui embaument.

LA MARQUISE.

Je ne puis vous recevoir, cardinal; j'attends une amie: vous
m'excuserez.

LE CARDINAL.

Je vous laisse, je vous laisse. Ce boudoir dont j'aperois la porte
entr'ouverte l-bas, c'est un petit paradis. Irai-je vous y attendre?

LA MARQUISE.

Je suis presse, pardonnez-moi. Non, pas dans mon boudoir; o vous
voudrez.

LE CARDINAL.

Je reviendrai dans un moment plus favorable.

_Il sort._

LA MARQUISE.

Pourquoi toujours le visage de ce prtre? Quels cercles dcrit donc
autour de moi ce vautour  tte chauve, pour que je le trouve sans
cesse derrire moi quand je me retourne? Est-ce que l'heure de ma mort
serait proche?

_Entre un page qui lui parle  l'oreille._

C'est bon, j'y vais. Ah! ce mtier de servante, tu n'y es pas fait,
pauvre coeur orgueilleux.

_Elle sort._


SCNE VI

_Le boudoir de la marquise._

LA MARQUISE, LE DUC.


LA MARQUISE.

C'est ma faon de penser; je t'aimerais ainsi.

LE DUC.

Des mots, des mots, et rien de plus.

LA MARQUISE.

Vous autres, hommes, cela est si peu pour vous! Sacrifier le repos de
ses jours, la sainte chastet de l'honneur! quelquefois ses enfants
mme;--ne vivre que pour un seul tre au monde; se donner, enfin,
se donner, puisque cela s'appelle ainsi! Mais cela n'en vaut pas la
peine:  quoi bon couter une femme? une femme qui parle d'autre chose
que de chiffons et de libertinage, cela ne se voit pas.

LE DUC.

Vous rvez tout veille.

LA MARQUISE.

Oui, par le ciel! oui, j'ai fait un rve; hlas! les rois seuls n'en
font jamais: toutes les chimres de leurs caprices se transforment
en ralits, et leurs cauchemars eux-mmes se changent en marbre!
Alexandre! Alexandre! quel mot que celui-l: Je peux si je veux! Ah!
Dieu lui-mme n'en sait pas plus: devant ce mot, les mains des peuples
se joignent dans une prire craintive, et le ple troupeau des hommes
retient son haleine pour couter.

LE DUC.

N'en parlons plus, ma chre, cela est fatigant.

LA MARQUISE.

tre un roi, sais-tu ce que c'est? Avoir au bout de son bras cent
mille mains! tre le rayon du soleil qui sche les larmes des hommes!
tre le bonheur et le malheur! Ah! quel frisson mortel cela donne!
Comme il tremblerait, ce vieux du Vatican, si tu ouvrais tes ailes,
toi, mon aiglon! Csar est si loin! la garnison t'est si dvoue! Et
d'ailleurs on gorge une arme et l'on n'gorge pas un peuple. Le jour
o tu auras pour toi la nation tout entire, et o tu seras la
tte d'un corps libre, o tu diras: Comme le doge de Venise pouse
l'Adriatique, ainsi je mets mon anneau d'or au doigt de ma belle
Florence, et ses enfants sont mes enfants... Ah! sais-tu ce que c'est
qu'un peuple qui prend son bienfaiteur dans ses bras? Sais-tu ce que
c'est que d'tre port comme un nourrisson chri par le vaste ocan
des hommes? Sais-tu ce que c'est que d'tre montr par un pre  son
enfant?

LE DUC.

Je me soucie de l'impt; pourvu qu'on le paye, que m'importe?

LA MARQUISE.

Mais enfin, on t'assassinera.--Les pavs sortiront de terre et
t'craseront. Ah! la postrit! N'as-tu jamais vu ce spectre-l au
chevet de ton lit? Ne t'es-tu jamais demand ce que penseront de
toi ceux qui sont dans le ventre des vivants? Et tu vis, toi, il est
encore temps! Tu n'as qu'un mot  dire. Te souviens-tu du pre de
la patrie? Va! cela est facile d'tre un grand roi quand on est roi.
Dclare Florence indpendante; rclame l'excution du trait avec
l'empire; tire ton pe et montre-la: ils te diront de la remettre au
fourreau, que ses clairs leur font mal aux yeux. Songe donc comme tu
es jeune! Rien n'est dcid sur ton compte.--Il y a dans le
coeur des peuples de larges indulgences pour les princes, et la
reconnaissance publique est un profond fleuve d'oubli pour leurs
fautes passes. On t'a mal conseill, on t'a tromp.--Mais il est
encore temps; tu n'as qu' dire; tant que tu es vivant, la page n'est
pas tourne dans le livre de Dieu.

LE DUC.

Assez, ma chre, assez.

LA MARQUISE.

Ah! quand elle le sera! quand un misrable jardinier pay  la journe
viendra arroser  contre-coeur quelques chtives marguerites autour
du tombeau d'Alexandre;--quand les pauvres respireront gaiement
l'air du ciel, et n'y verront plus planer le sombre mtore de ta
puissance;--quand ils parleront de toi en secouant la tte;--quand ils
compteront autour de ta tombe les tombes de leurs parents,--es-tu sr
de dormir tranquille dans ton dernier sommeil?--Toi qui ne vas pas 
la messe, et qui ne tiens qu' l'impt, es-tu sr que l'ternit soit
sourde, et qu'il n'y ait pas un cho de la vie dans le sjour hideux
des trpasss? Sais-tu o vont les larmes des peuples quand le vent
les emporte?

LE DUC.

Tu as une jolie jambe.

LA MARQUISE.

coute-moi; tu es tourdi, je le sais; mais tu n'es pas mchant; non,
sur Dieu, tu ne l'es pas, tu ne peux pas l'tre. Voyons! fais-toi
violence;--rflchis un instant, un seul instant  ce que je te dis.
N'y a-t-il rien dans tout cela? Suis-je dcidment une folle?

LE DUC.

Tout cela me passe bien par la tte; mais qu'est-ce que je fais donc
de si mal? Je vaux bien mes voisins; je vaux, ma foi, mieux que le
pape. Tu me fais penser aux Strozzi avec tous tes discours;--et tu
sais que je les dteste. Tu veux que je me rvolte contre Csar; Csar
est mon beau-pre, ma chre amie. Tu te figures que les Florentins ne
m'aiment pas; je suis sr qu'ils m'aiment, moi. Eh! parbleu! quand tu
aurais raison, de qui veux-tu que j'aie peur?

LA MARQUISE.

Tu n'as pas peur de ton peuple,--mais tu as peur de l'empereur; tu
as tu ou dshonor des centaines de citoyens, et tu crois avoir tout
fait quand tu mets une cotte de mailles sous ton habit.

LE DUC.

Paix! point de ceci.

LA MARQUISE.

Ah! je m'emporte; je dis ce que je ne veux pas dire. Mon ami, qui ne
sait pas que tu es brave? Tu es brave comme tu es beau; ce que tu
as fait de mal, c'est ta jeunesse, c'est ta tte,--que sais-je, moi?
c'est le sang qui coule violemment dans ces veines brlantes, c'est ce
soleil touffant qui nous pse.--Je t'en supplie, que je ne sois pas
perdue sans ressource; que mon nom, que mon pauvre amour pour toi ne
soit pas inscrit sur une liste infme. Je suis une femme, c'est vrai,
et si la beaut est tout pour les femmes, bien d'autres valent mieux
que moi. Mais n'as-tu rien, dis-moi,--dis-moi donc, toi! voyons!
n'as-tu donc rien, rien l?

_Elle lui frappe le coeur._

LE DUC.

Quel dmon! assois-toi donc l, ma petite.

LA MARQUISE.

Eh bien! oui, je veux bien l'avouer; oui, j'ai de l'ambition, non pas
pour moi;--mais toi! toi et ma chre Florence! O Dieu! tu m'es tmoin
de ce que je souffre.

LE DUC.

Tu souffres! qu'est-ce que tu as?

LA MARQUISE.

Non, je ne souffre pas. coute! coute! Je vois que tu t'ennuies
auprs de moi. Tu comptes les moments, tu dtournes la tte; ne
t'en va pas encore: c'est peut-tre la dernire fois que je te vois.
coute! je te dis que Florence t'appelle sa peste nouvelle, et
qu'il n'y a pas une chaumire o ton portrait ne soit coll sur les
murailles avec un coup de couteau dans le coeur. Que je sois folle,
que tu me hasses demain, que m'importe? tu sauras cela!

LE DUC.

Malheur  toi, si tu joues avec ma colre!

LA MARQUISE.

Oui, malheur  moi! malheur  moi!

LE DUC.

Une autre fois,--demain matin, si tu veux,--nous pourrons nous revoir
et parler de cela. Ne te fche pas si je te quitte  prsent: il faut
que j'aille  la chasse.

LA MARQUISE.

Oui, malheur  moi! malheur  moi!

LE DUC.

Pourquoi? Tu as l'air sombre comme l'enfer. Pourquoi diable aussi te
mles-tu de politique? Allons! allons! ton petit rle de femme, et
de vraie femme, te va si bien! Tu es trop dvote; cela se formera.
Aide-moi donc  remettre mon habit; je suis tout dbraill.

LA MARQUISE.

Adieu, Alexandre.

_Le duc l'embrasse.--Entre le cardinal Cibo._

LE CARDINAL.

Ah!--Pardon, Altesse, je croyais ma soeur toute seule. Je suis
un maladroit; c'est  moi d'en porter la peine. Je vous supplie de
m'excuser.

LE DUC.

Comment l'entendez-vous? Allons donc! Malaspina, voil qui sent le
prtre. Est-ce que vous devez voir ces choses-l? Venez donc, venez
donc; que diable est-ce que cela vous fait?

_Ils sortent ensemble._

LA MARQUISE, _seule, tenant le portrait de son mari_.

O es-tu maintenant, Laurent? Il est midi pass; tu te promnes sur
la terrasse, devant les grands marronniers. Autour de toi paissent tes
gnisses grasses; tes garons de ferme dnent  l'ombre; la pelouse
soulve son manteau blanchtre aux rayons du soleil; les arbres,
entretenus par tes soins, murmurent religieusement sur la tte blanche
de leur vieux matre, tandis que l'cho de nos longues arcades rpte
avec respect le bruit de ton pas tranquille. O mon Laurent! j'ai
perdu le trsor de ton honneur; j'ai vou au ridicule et au doute les
dernires annes de ta noble vie; tu ne presseras plus sur la cuirasse
un coeur digne du tien, ce sera une main tremblante qui t'apportera
ton repas du soir quand tu rentreras de la chasse.


SCNE VII

_Chez les Strozzi._

LES QUARANTE STROZZI, _ souper_.


PHILIPPE.

Mes enfants, mettons-nous  table.

LES CONVIVES.

Pourquoi reste-t-il deux siges vides?

PHILIPPE.

Pierre et Thomas sont en prison.

LES CONVIVES.

Pourquoi?

PHILIPPE.

Parce que Salviati a insult ma fille, que voil,  la foire de
Montolivet, publiquement, et devant son frre Lon. Pierre et Thomas
ont tu Salviati, et Alexandre de Mdicis les a fait arrter pour
venger la mort de son ruffian.

LES CONVIVES.

Meurent les Mdicis!

PHILIPPE.

J'ai rassembl ma famille pour lui raconter mes chagrins, et la prier
de me secourir. Soupons et sortons ensuite l'pe  la main, pour
redemander mes deux fils, si vous avez du coeur.

LES CONVIVES.

C'est dit; nous voulons bien.

PHILIPPE.

Il est temps que cela finisse, voyez-vous; on nous tuerait nos enfants
et on dshonorerait nos filles. Il est temps que Florence apprenne
 ces btards ce que c'est que le droit de vie et de mort. Les Huit
n'ont pas le droit de condamner mes enfants; et moi, je n'y survivrais
pas, voyez-vous!

LES CONVIVES.

N'aie pas peur, Philippe, nous sommes l.

PHILIPPE.

Je suis le chef de la famille: comment souffrirais-je qu'on
m'insultt? Nous sommes tout autant que les Mdicis, les Ruccellai
tout autant, les Aldobrandini et vingt autres. Pourquoi ceux-l
pourraient-ils faire gorger nos enfants plutt que nous les leurs?
Qu'on allume un tonneau de poudre dans les caves de la citadelle, et
voil la garnison allemande en droute. Que reste-t-il  ces Mdicis?
L est leur force; hors de l, ils ne sont rien. Sommes-nous des
hommes? Est-ce  dire qu'on abattra d'un coup de hache les familles
de Florence, et qu'on arrachera de la terre natale des racines aussi
vieilles qu'elle? C'est par nous qu'on commence, c'est  nous de
tenir ferme; notre premier cri d'alarme, comme le coup de sifflet de
l'oiseleur, va rabattre sur Florence une arme tout entire d'aigles
chasss du nid; ils ne sont pas loin; ils tournoient autour de la
ville, les yeux fixs sur ses clochers. Nous y planterons le drapeau
noir de la peste; ils accourront  ce signal de mort. Ce sont les
couleurs de la colre cleste. Ce soir, allons d'abord dlivrer nos
fils; demain nous irons tous ensemble, l'pe nue,  la porte de
toutes les grandes familles; il y a  Florence quatre-vingts palais,
et de chacun d'eux sortira une troupe pareille  la ntre quand la
libert y frappera.

LES CONVIVES.

Vive la libert!

PHILIPPE.

Je prends Dieu  tmoin que c'est la violence qui me force  tirer
l'pe; que je suis rest durant soixante ans bon et paisible citoyen;
que je n'ai jamais fait de mal  qui que ce soit au monde, et que la
moiti de ma fortune a t employe  secourir les malheureux.

LES CONVIVES.

C'est vrai.

PHILIPPE.

C'est une juste vengeance qui me pousse  la rvolte, et je me fais
rebelle parce que Dieu m'a fait pre. Je ne suis pouss par aucun
motif d'ambition, ni d'intrt, ni d'orgueil. Ma cause est loyale,
honorable et sacre. Emplissez vos coupes et levez-vous. Notre
vengeance est une hostie que nous pouvons briser sans crainte et nous
partager devant Dieu. Je bois  la mort des Mdicis!

LES CONVIVES, _se levant et buvant_.

A la mort des Mdicis!

LOUISE, _posant son verre_.

Ah! je vais mourir.

PHILIPPE.

Qu'as-tu, ma fille, mon enfant bien-aime? qu'as-tu, mon Dieu? que
t'arrive-t-il? Mon Dieu, mon Dieu! comme tu plis! Parle, qu'as-tu?
parle  ton pre. Au secours! au secours! un mdecin! Vite, vite, il
n'est plus temps.

LOUISE.

Je vais mourir, je vais mourir.

_Elle meurt._

PHILIPPE.

Elle s'en va, mes amis, elle s'en va! Un mdecin! ma fille est
empoisonne!

_Il tombe  genoux prs de Louise._

UN CONVIVE.

Coupez son corset! faites-lui boire de l'eau tide; si c'est du
poison, il faut de l'eau tide.

_Les domestiques accourent._

UN AUTRE CONVIVE.

Frappez-lui dans les mains; ouvrez les fentres et frappez-lui dans
les mains.

UN AUTRE.

Ce n'est peut-tre qu'un tourdissement; elle aura bu avec trop de
prcipitation.

UN AUTRE.

Pauvre enfant! comme ses traits sont calmes! Elle ne peut pas tre
morte ainsi tout d'un coup.

PHILIPPE.

Mon enfant! es-tu morte, es-tu morte, Louise, ma fille bien-aime?

LE PREMIER CONVIVE.

Voil le mdecin qui accourt.

_Un mdecin entre._

LE SECOND CONVIVE.

Dpchez-vous, monsieur; dites-nous si c'est du poison.

PHILIPPE.

C'est un tourdissement, n'est-ce pas?

LE MDECIN.

Pauvre jeune fille! elle est morte.

_Un profond silence rgne dans la salle; Philippe est toujours 
genoux auprs de Louise et lui tient les mains._

UN DES CONVIVES.

C'est du poison des Mdicis. Ne laissons pas Philippe dans l'tat o
il est. Cette immobilit est effrayante.

UN AUTRE.

Je suis sr de ne pas me tromper. Il y avait autour de la table un
domestique qui a appartenu  la femme de Salviati.

UN AUTRE.

C'est lui qui a fait le coup, sans aucun doute. Sortons, et
arrtons-le.

_Ils sortent._

LE PREMIER CONVIVE.

Philippe ne veut pas rpondre  ce qu'on lui dit; il est frapp de la
foudre.

UN AUTRE.

C'est horrible! C'est un meurtre inou!

UN AUTRE.

Cela crie vengeance au ciel; sortons, et allons gorger Alexandre.

UN AUTRE.

Oui, sortons; mort  Alexandre! C'est lui qui a tout ordonn. Insenss
que nous sommes! ce n'est pas d'hier que date sa haine contre nous.
Nous agissons trop tard.

UN AUTRE.

Salviati n'en voulait pas  cette pauvre Louise pour son propre
compte; c'est pour le duc qu'il travaillait. Allons, partons, quand on
devrait nous tuer jusqu'au dernier.

PHILIPPE _se lve_.

Mes amis, vous enterrerez ma pauvre fille, n'est-ce pas,

_Il met son manteau._

dans mon jardin, derrire les figuiers? Adieu, mes bons amis; adieu,
portez-vous bien.

UN CONVIVE.

O vas-tu, Philippe?

PHILIPPE.

J'en ai assez, voyez-vous! j'en ai autant que j'en puis porter. J'ai
mes deux fils en prison, et voil ma fille morte. J'en ai assez, je
m'en vais d'ici.

UN CONVIVE.

Tu t'en vas? tu t'en vas sans vengeance?

PHILIPPE.

Oui, oui. Ensevelissez seulement ma pauvre fille, mais ne l'enterrez
pas; c'est  moi de l'enterrer; je le ferai  ma faon, chez de
pauvres moines que je connais et qui viendront la chercher demain. A
quoi sert-il de la regarder? elle est morte; ainsi cela est inutile.
Adieu, mes amis, rentrez chez vous; portez-vous bien.

UN CONVIVE.

Ne le laissez pas sortir, il a perdu la raison.

UN AUTRE.

Quelle horreur! je me sens prt  m'vanouir dans cette salle.

_Il sort._

PHILIPPE.

Ne me faites pas violence; ne m'enfermez pas dans une chambre o est
le cadavre de ma fille; laissez-moi m'en aller.

UN CONVIVE.

Venge-toi, Philippe, laisse-nous te venger. Que ta Louise soit notre
Lucrce! Nous ferons boire  Alexandre le reste de son verre.

UN AUTRE.

La nouvelle Lucrce! Nous allons jurer sur son corps de mourir pour la
libert! Rentre chez toi, Philippe, pense  ton pays. Ne rtracte pas
tes paroles.

PHILIPPE.

Libert, vengeance, voyez-vous, tout cela est beau; j'ai deux fils
en prison, et voil ma fille morte. Si je reste ici, tout va mourir
autour de moi. L'important, c'est que je m'en aille, et que vous vous
teniez tranquilles. Quand ma porte et mes fentres seront fermes, on
ne pensera plus aux Strozzi. Si elles restent ouvertes, je m'en
vais vous voir tomber tous les uns aprs les autres. Je suis vieux,
voyez-vous, il est temps que je ferme ma boutique. Adieu, mes amis,
restez tranquilles; si je n'y suis plus, on ne vous fera rien. Je m'en
vais de ce pas  Venise.

UN CONVIVE.

Il fait un orage pouvantable; reste ici cette nuit.

PHILIPPE.

N'enterrez pas ma pauvre enfant; mes vieux moines viendront demain, et
ils l'emporteront. Dieu de justice! Dieu de justice! que t'ai-je fait?

_Il sort en courant._

FIN DE L'ACTE TROISIME.




ACTE QUATRIME


SCNE PREMIRE

_Au palais du duc._

_Entrent_ LE DUC ET LORENZO.


LE DUC.

J'aurais voulu tre l; il devait y avoir plus d'une face en colre.
Mais je ne conois pas qui a pu empoisonner cette Louise.

LORENZO.

Ni moi non plus;  moins que ce ne soit vous.

LE DUC.

Philippe doit tre furieux! On dit qu'il est parti pour Venise. Dieu
merci, me voil dlivr de ce vieillard insupportable. Quant  la
chre famille, elle aura la bont de se tenir tranquille. Sais-tu
qu'ils ont failli faire une petite rvolution dans leur quartier? On
m'a tu deux Allemands.

LORENZO.

Ce qui me fche le plus, c'est que cet honnte Salviati a une jambe
coupe. Avez-vous retrouv votre cotte de mailles?

LE DUC.

Non, en vrit; j'en suis plus mcontent que je ne puis le dire.

LORENZO.

Mfiez-vous de Giomo; c'est lui qui vous l'a vole. Que portez-vous 
la place?

LE DUC.

Rien; je ne puis en supporter une autre; il n'y en a pas d'aussi
lgre que celle-l.

LORENZO.

Cela est fcheux pour vous.

LE DUC.

Tu ne me parles pas de ta tante.

LORENZO.

C'est par oubli, car elle vous adore; ses yeux ont perdu le repos
depuis que l'astre de votre amour s'est lev dans son pauvre coeur.
De grce, seigneur, ayez quelque piti pour elle; dites quand vous
voulez la recevoir, et  quelle heure il lui sera loisible de vous
sacrifier le peu de vertu qu'elle a.

LE DUC.

Parles-tu srieusement?

LORENZO.

Aussi srieusement que la Mort elle-mme. Je voudrais voir qu'une
tante  moi ne coucht pas avec vous!

LE DUC.

O pourrai-je la voir?

LORENZO.

Dans ma chambre, seigneur; je ferai mettre des rideaux blancs  mon
lit et un pot de rsda sur ma table; aprs quoi je coucherai par
crit sur votre calepin que ma tante sera en chemise  minuit prcis,
afin que vous ne l'oubliiez pas aprs souper.

LE DUC.

Je n'en ai garde. Peste! Catherine est un morceau de roi. Eh! dis-moi,
habile garon, tu es vraiment sr qu'elle viendra? Comment t'y es-tu
pris?

LORENZO.

Je vous dirai cela.

LE DUC.

Je m'en vais voir un cheval que je viens d'acheter; adieu et  ce
soir. Viens me prendre aprs souper; nous irons ensemble  ta maison;
quant  la Cibo, j'en ai par-dessus les oreilles; hier encore, il a
fallu l'avoir sur le dos pendant toute la chasse. Bonsoir, mignon.

_Il sort._

LORENZO, _seul_.

Ainsi, c'est convenu. Ce soir je l'emmne chez moi, et demain les
rpublicains verront ce qu'ils ont  faire, car le duc de Florence
sera mort. Il faut que j'avertisse Scoronconcolo. Dpche-toi, soleil,
si tu es curieux des nouvelles que cette nuit te dira demain.

_Il sort._


SCNE II

_Une rue._

PIERRE ET THOMAS STROZZI, _sortant de prison_.


PIERRE.

J'tais bien sr que les Huit me renverraient absous, et toi aussi.
Viens, frappons  notre porte, et allons embrasser notre pre. Cela
est singulier; les volets sont ferms!

LE PORTIER, _ouvrant_.

Hlas! seigneur, vous savez les nouvelles.

PIERRE.

Quelles nouvelles? Tu as l'air d'un spectre qui sort d'un tombeau, 
la porte de ce palais dsert.

LE PORTIER.

Est-il possible que vous ne sachiez rien?

_Deux moines arrivent._

THOMAS.

Et que pourrions-nous savoir? Nous sortons de prison. Parle; qu'est-il
arriv?

LE PORTIER.

Hlas! mes pauvres seigneurs, cela est horrible  dire.

LES MOINES, _s'approchant_.

Est-ce ici le palais des Strozzi?

LE PORTIER.

Oui; que demandez-vous?

LES MOINES.

Nous venons chercher le corps de Louise Strozzi. Voil l'autorisation
de Philippe, afin que vous nous laissiez l'emporter.

PIERRE.

Comment dites-vous? Quel corps demandez-vous?

LES MOINES.

loignez-vous, mon enfant, vous portez sur votre visage la
ressemblance de Philippe; il n'y a rien de bon  apprendre ici pour
vous.

THOMAS.

Comment? elle est morte! morte,  Dieu du ciel!

_Il s'assoit  l'cart._

PIERRE.

Je suis plus ferme que vous ne pensez. Qui a tu ma soeur? car on
ne meurt pas  son ge, dans l'espace d'une nuit, sans une cause
surnaturelle. Qui l'a tue, que je le tue? Rpondez-moi, ou vous tes
mort vous-mme.

LE PORTIER.

Hlas! hlas! qui peut le dire? Personne n'en sait rien.

PIERRE.

O est mon pre? Viens, Thomas; point de larmes. Par le ciel! mon
coeur se serre comme s'il allait s'ossifier dans mes entrailles, et
rester un rocher pour l'ternit.

LES MOINES.

Si vous tes le fils de Philippe, venez avec nous, nous vous
conduirons  lui; il est depuis hier  notre couvent.

PIERRE.

Et je ne saurai pas qui a tu ma soeur! coutez-moi, prtres; si
vous tes l'image de Dieu, vous pouvez recevoir un serment. Par tout
ce qu'il y a d'instruments de supplice sous le ciel, par les tortures
de l'enfer... Non; je ne veux pas dire un mot. Dpchons-nous, que je
voie mon pre. O Dieu!  Dieu! faites que ce que je souponne soit
la vrit, afin que je les broie sous mes pieds comme des grains de
sable. Venez, venez, avant que je perde la force; ne me dites pas un
mot: il s'agit l d'une vengeance, voyez-vous! telle que la colre
cleste n'en a pas rv.

_Ils sortent._


SCNE III

_Une rue._

LORENZO, SCORONCONCOLO.


LORENZO.

Rentre chez toi, et ne manque pas de venir  minuit; tu t'enfermeras
dans mon cabinet jusqu' ce qu'on vienne t'avertir.

SCORONCONCOLO.

Oui, monseigneur.

_Il sort._

LORENZO, _seul_.

De quel tigre a rv ma mre enceinte de moi? Quand je pense que j'ai
aim les fleurs, les prairies et les sonnets de Ptrarque, le spectre
de ma jeunesse se lve devant moi en frissonnant. O Dieu! pourquoi ce
seul mot: A ce soir, fait-il pntrer jusque dans mes os cette joie
brlante comme un fer rouge? De quelles entrailles fauves, de quels
velus embrassements suis-je donc sorti? Que m'avait fait cet homme?
Quand je pose ma main l, et que je rflchis,--qui donc m'entendra
dire demain: Je l'ai tu, sans me rpondre: Pourquoi l'as-tu tu?
Cela est trange. Il a fait du mal aux autres, mais il m'a fait du
bien, du moins  sa manire. Si j'tais rest tranquille au fond de
mes solitudes de Cafaggiuolo, il ne serait pas venu m'y chercher, et
moi je suis venu le chercher  Florence. Pourquoi cela? Le spectre
de mon pre me conduisait-il, comme Oreste, vers un nouvel giste?
M'avait-il offens alors? Cela est trange, et cependant pour cette
action j'ai tout quitt; la seule pense de ce meurtre a fait tomber
en poussire les rves de ma vie; je n'ai plus t qu'une ruine, ds
que ce meurtre, comme un corbeau sinistre, s'est pos sur ma route et
m'a appel  lui. Que veut dire cela? Tout  l'heure, en passant sur
la place, j'ai entendu deux hommes parler d'une comte. Sont-ce bien
les battements d'un coeur humain que je sens l, sous les os de
ma poitrine? Ah! pourquoi cette ide me vient-elle si souvent depuis
quelque temps? Suis-je le bras de Dieu? Y a-t-il une nue au-dessus de
ma tte? Quand j'entrerai dans cette chambre, et que je voudrai
tirer mon pe du fourreau, j'ai peur de tirer l'pe flamboyante de
l'archange, et de tomber en cendres sur ma proie.

_Il sort._


SCNE IV

_Chez le marquis de Cibo._

_Entrent_ LE CARDINAL ET LA MARQUISE.


LA MARQUISE.

Comme vous voudrez, Malaspina.

LE CARDINAL.

Oui, comme je voudrai. Pensez-y  deux fois, marquise, avant de vous
jouer  moi. tes-vous une femme comme les autres, et faut-il qu'on
ait une chane d'or au cou et un mandat  la main pour que vous
compreniez qui on est? Attendez-vous qu'un valet crie  tue-tte en
ouvrant une porte devant moi, pour savoir quelle est ma puissance?
Apprenez-le: ce ne sont pas les titres qui font l'homme; je ne suis ni
envoy du pape ni capitaine de Charles-Quint, je suis plus que cela.

LA MARQUISE.

Oui, je le sais: Csar a vendu son ombre au diable; cette ombre
impriale se promne, affuble d'une robe rouge, sous le nom de Cibo.

LE CARDINAL.

Vous tes la matresse d'Alexandre, songez  cela; et votre secret est
entre mes mains.

LA MARQUISE.

Faites-en ce qu'il vous plaira; nous verrons l'usage qu'un confesseur
sait faire de sa conscience.

LE CARDINAL.

Vous vous trompez, ce n'est pas par votre confession que je l'ai
appris; je l'ai vu de mes propres yeux: je vous ai vue embrasser le
duc. Vous me l'auriez avou au confessionnal que je pourrais encore en
parler sans pch, puisque je l'ai vu hors du confessionnal.

LA MARQUISE.

Eh bien! aprs?

LE CARDINAL.

Pourquoi le duc vous quittait-il d'un pas si nonchalant, et en
soupirant comme un colier quand la cloche sonne? Vous l'avez rassasi
de votre patriotisme, qui, comme une fade boisson, se mle  tous
les mets de votre table; quels livres avez-vous lus, et quelle sotte
dugne tait donc votre gouvernante, pour que vous ne sachiez pas
que la matresse d'un roi parle ordinairement d'autre chose que de
patriotisme?

LA MARQUISE.

J'avoue que l'on ne m'a jamais appris bien nettement de quoi devait
parler la matresse d'un roi; j'ai nglig de m'instruire sur ce
point, comme aussi, peut-tre, de manger du riz pour m'engraisser, 
la mode turque.

LE CARDINAL.

Il ne faut pas une grande science pour garder un amant un peu plus de
trois jours.

LA MARQUISE.

Qu'un prtre et appris cette science  une femme, cela et t fort
simple: que ne m'avez-vous conseille?

LE CARDINAL.

Voulez-vous que je vous conseille? Prenez votre manteau, et allez
vous glisser dans l'alcve du duc. S'il s'attend  des phrases en vous
voyant, prouvez-lui que vous savez n'en pas faire  toutes les heures;
soyez pareille  une somnambule, et faites en sorte que, s'il s'endort
sur ce coeur rpublicain, ce ne soit pas d'ennui. tes-vous vierge?
n'y a-t-il plus de vin de Chypre? n'avez-vous pas au fond de la
mmoire quelque joyeuse chanson? n'avez-vous pas lu l'Artin?

LA MARQUISE.

O ciel! j'ai entendu murmurer des mots comme ceux-l  de hideuses
vieilles qui grelottent sur le March-Neuf. Si vous n'tes pas un
prtre, tes-vous un homme? tes-vous sr que le ciel est vide, pour
faire ainsi rougir votre pourpre elle-mme.

LE CARDINAL.

Il n'y a rien de si vertueux que l'oreille d'une femme dprave.
Feignez ou non de me comprendre, mais souvenez-vous que mon frre est
votre mari.

LA MARQUISE.

Quel intrt vous avez  me torturer ainsi, voil ce que je ne puis
comprendre que vaguement. Vous me faites horreur: que voulez-vous de
moi?

LE CARDINAL.

Il y a des secrets qu'une femme ne doit pas savoir, mais qu'elle peut
faire prosprer en en sachant les lments.

LA MARQUISE.

Quel fil mystrieux de vos sombres penses voudriez-vous me faire
tenir? Si vos dsirs sont aussi effrayants que vos menaces, parlez;
montrez-moi du moins le cheveu qui suspend l'pe sur ma tte.

LE CARDINAL.

Je ne puis parler qu'en termes couverts, par la raison que je ne suis
pas sr de vous. Qu'il vous suffise de savoir que, si vous eussiez t
une autre femme, vous seriez une reine  l'heure qu'il est. Puisque
vous m'appelez l'ombre de Csar, vous auriez vu qu'elle est assez
grande pour intercepter le soleil de Florence. Savez-vous o peut
conduire un sourire fminin? Savez-vous o vont les fortunes dont
les racines poussent dans les alcves? Alexandre est fils d'un pape,
apprenez-le; et quand ce pape tait  Bologne... Mais je me laisse
entraner trop loin.

LA MARQUISE.

Prenez garde de vous confesser  votre tour. Si vous tes frre de mon
mari, je suis matresse d'Alexandre.

LE CARDINAL.

Vous l'avez t, marquise, et bien d'autres aussi.

LA MARQUISE.

Je l'ai t; oui, Dieu merci! je l'ai t.

LE CARDINAL.

J'tais sr que vous commenceriez par vos rves; il faudra cependant
que vous en veniez quelque jour aux miens. coutez-moi: nous nous
querellons assez mal  propos; mais, en vrit, vous prenez tout
au srieux. Rconciliez-vous avec Alexandre, et puisque je vous ai
blesse tout  l'heure en vous disant comment, je n'ai que faire de
le rpter. Laissez-vous conduire; dans un an, dans deux ans, vous me
remercierez. J'ai travaill longtemps pour tre ce que je suis, et je
sais o l'on peut aller. Si j'tais sr de vous, je vous dirais des
choses que Dieu lui-mme ne saura jamais.

LA MARQUISE.

N'esprez rien, et soyez assur de mon mpris.

_Elle veut sortir._

LE CARDINAL.

Un instant! pas si vite! N'entendez-vous pas le bruit d'un cheval? mon
frre ne doit-il pas venir aujourd'hui ou demain? me connaissez-vous
pour un homme qui a deux paroles? Allez au palais ce soir, ou vous
tes perdue.

LA MARQUISE.

Mais enfin, que vous soyez ambitieux, que tous les moyens vous soient
bons, je le conois; mais parlerez-vous plus clairement? Voyons,
Malaspina, je ne veux pas dsesprer tout  fait de ma perversion. Si
vous pouvez me convaincre, faites-le,--parlez-moi franchement. Quel
est votre but?

LE CARDINAL.

Vous ne dsesprez pas de vous laisser convaincre, n'est-il pas vrai?
Me prenez-vous pour un enfant, et croyez-vous qu'il suffise de me
frotter les lvres de miel pour me les desserrer? Agissez d'abord,
je parlerai aprs. Le jour o, comme femme, vous aurez pris l'empire
ncessaire, non pas sur l'esprit d'Alexandre duc de Florence, mais sur
le coeur d'Alexandre votre amant, je vous apprendrai le reste, et
vous saurez ce que j'attends.

LA MARQUISE.

Ainsi donc, quand j'aurai lu l'Artin pour me donner une premire
exprience, j'aurai  lire, pour en acqurir une seconde, le livre
secret de vos penses? Voulez-vous que je vous dise, moi, ce que vous
n'osez pas me dire? Vous servez le pape, jusqu' ce que l'empereur
trouve que vous tes meilleur valet que le pape lui-mme. Vous
esprez qu'un jour Csar vous devra bien rellement, bien compltement
l'esclavage de l'Italie, et ce jour-l,--oh! ce jour-l, n'est-il pas
vrai? celui qui est le roi de la moiti du monde pourrait bien vous
donner en rcompense le chtif hritage des cieux. Pour gouverner
Florence en gouvernant le duc, vous vous feriez femme tout  l'heure,
si vous pouviez. Quand la pauvre Ricciarda Cibo aura fait faire
deux ou trois coups d'tat  Alexandre, on aura bientt ajout que
Ricciarda Cibo mne le duc, mais qu'elle est mene par son beau-frre;
et, comme vous dites, qui sait jusqu'o les larmes des peuples,
devenues un ocan, pourraient lancer votre barque? Est-ce  peu prs
cela? Mon imagination ne peut aller aussi loin que la vtre, sans
doute; mais je crois que c'est  peu prs cela.

LE CARDINAL.

Allez ce soir chez le duc, ou vous tes perdue.

LA MARQUISE.

Perdue? et comment?

LE CARDINAL.

Ton mari saura tout.

LA MARQUISE.

Faites-le, faites-le, je me tuerai.

LE CARDINAL.

Menace de femme! coutez, et ne vous jouez pas  moi. Que vous m'ayez
compris bien ou mal, allez ce soir chez le duc.

LA MARQUISE.

Non.

LE CARDINAL.

Voil votre mari qui entre dans la cour. Par tout ce qu'il y a de
sacr au monde, je lui raconte tout, si vous dites non encore une
fois.

LA MARQUISE.

Non, non, non!

_Entre le marquis._

Laurent, pendant que vous tiez  Massa, je me suis livre 
Alexandre, je me suis livre, sachant qui il tait, et quel rle
misrable j'allais jouer. Mais voil un prtre qui veut m'en faire
jouer un plus vil encore; il me propose des horreurs pour m'assurer le
titre de matresse du duc, et le tourner  son profit.

_Elle se jette  genoux._

LE MARQUIS.

tes-vous folle? Que veut-elle dire, Malaspina?--Eh bien! vous voil
comme une statue. Ceci est-il une comdie, cardinal? Eh bien donc! que
faut-il que j'en pense?

LE CARDINAL.

Ah! corps du Christ!

_Il sort._

LE MARQUIS.

Elle est vanouie. Hol! qu'on apporte du vinaigre!


SCNE V

_La chambre de Lorenzo._

LORENZO, DEUX DOMESTIQUES.


LORENZO.

Quand vous aurez plac ces fleurs sur la table et celles-ci au pied
du lit, vous ferez un bon feu, mais de manire  ce que cette nuit la
flamme ne flambe pas, et que les charbons chauffent sans clairer.
Vous me donnerez la clef, et vous irez vous coucher.

_Entre Catherine._

CATHERINE.

Notre mre est malade; ne viens-tu pas la voir, Renzo?

LORENZO.

Ma mre est malade?

CATHERINE.

Hlas! je ne puis te cacher la vrit. J'ai reu hier un billet du
duc, dans lequel il me disait que tu avais d me parler d'amour pour
lui; cette lecture a fait bien du mal  Marie.

LORENZO.

Cependant je ne t'avais pas parl de cela. N'as-tu pas pu lui dire que
je n'tais pour rien l-dedans?

CATHERINE.

Je le lui ai dit. Pourquoi ta chambre est-elle aujourd'hui si belle
et en si bon tat? je ne croyais pas que l'esprit d'ordre ft ton
majordome.

LORENZO.

Le duc t'a donc crit? Cela est singulier que je ne l'aie point su.
Et, dis-moi, que penses-tu de sa lettre?

CATHERINE.

Ce que j'en pense?

LORENZO.

Oui, de la dclaration d'Alexandre. Qu'en pense ce petit coeur
innocent?

CATHERINE.

Que veux-tu que j'en pense?

LORENZO.

N'as-tu pas t flatte? un amour qui fait l'envie de tant de femmes!
un titre si beau  conqurir, la matresse de... Va-t'en, Catherine,
va dire  ma mre que je te suis. Sors d'ici. Laisse-moi!

_Catherine sort._

Par le ciel! quel homme de cire suis-je donc? Le vice, comme la robe
de Djanire, s'est-il si profondment incorpor  mes fibres, que je
ne puisse plus rpondre de ma langue, et que l'air qui sort de mes
lvres se fasse ruffian malgr moi? J'allais corrompre Catherine; je
crois que je corromprais ma mre, si mon cerveau le prenait  tche;
car Dieu sait quelle corde et quel arc les dieux ont tendus dans ma
tte, et quelle force ont les flches qui en partent. Si tous les
hommes sont des parcelles d'un foyer immense, assurment l'tre
inconnu qui m'a ptri a laiss tomber un tison au lieu d'une tincelle
dans ce corps faible et chancelant. Je puis dlibrer et choisir, mais
non revenir sur mes pas quand j'ai choisi. O Dieu! les jeunes gens 
la mode ne se font-ils pas une gloire d'tre vicieux, et les enfants
qui sortent du collge ont-ils quelque chose de plus press que de se
pervertir? Quel bourbier doit donc tre l'espce humaine qui se rue
ainsi dans les tavernes avec des lvres affames de dbauche, quand
moi, qui n'ai voulu prendre qu'un masque pareil  leurs visages,
et qui ai t aux mauvais lieux avec une rsolution inbranlable de
rester pur sous mes vtements souills, je ne puis ni me retrouver
moi-mme, ni laver mes mains, mme avec du sang! Pauvre Catherine! tu
mourrais cependant comme Louise Strozzi, ou tu te laisserais tomber
comme tant d'autres dans l'ternel abme, si je n'tais pas l. O
Alexandre! je ne suis pas dvot, mais je voudrais, en vrit, que tu
fisses ta prire avant de venir ce soir dans cette chambre. Catherine
n'est-elle pas vertueuse, irrprochable? Combien faudrait-il pourtant
de paroles pour faire de cette colombe ignorante la proie de ce
gladiateur aux poils roux? Quand je pense que j'ai failli parler!
Que de filles maudites par leurs pres rdent au coin des bornes, ou
regardent leur tte rase dans le miroir cass d'une cellule, qui ont
valu autant que Catherine, et qui ont cout un ruffian moins habile
que moi! H bien! j'ai commis bien des crimes, et si ma vie est jamais
dans la balance d'un juge quelconque, il y aura d'un ct une montagne
de sanglots; mais il y aura peut-tre de l'autre une goutte de
lait pur tombe du sein de Catherine, et qui aura nourri d'honntes
enfants.

_Il sort._


SCNE VI

_Une valle; un couvent dans le fond._

_Entrent_ PHILIPPE STROZZI ET DEUX MOINES; _des novices portent le
cercueil de Louise; ils le posent dans un tombeau_.


PHILIPPE.

Avant de la mettre dans son dernier lit, laissez-moi l'embrasser.
Lorsqu'elle tait couche, c'est ainsi que je me penchais sur elle
pour lui donner le baiser du soir. Ses yeux mlancoliques taient
ainsi ferms  demi; mais ils se rouvraient au premier rayon du
soleil, comme deux fleurs d'azur; elle se levait doucement, le sourire
sur les lvres, et elle venait rendre  son vieux pre son baiser de
la veille. Sa figure cleste rendait dlicieux un moment bien triste,
le rveil d'un homme fatigu de la vie. Un jour de plus, pensais-je
en voyant l'aurore, un sillon de plus dans mon champ! Mais alors
j'apercevais ma fille, la vie m'apparaissait sous la forme de sa
beaut, et la clart du jour tait la bienvenue.

_On ferme le tombeau._

PIERRE STROZZI, _derrire la scne_.

Par ici, venez par ici.

PHILIPPE.

Tu ne te lveras plus de ta couche; tu ne poseras pas tes pieds nus
sur ce gazon pour revenir trouver ton pre. O ma Louise! il n'y a que
Dieu qui a su qui tu tais, et moi, moi, moi!

PIERRE, _entrant_.

Ils sont cent  Sestino qui arrivent du Pimont. Venez, Philippe; le
temps des larmes est pass.

PHILIPPE.

Enfant, sais-tu ce que c'est que le temps des larmes?

PIERRE.

Les bannis se sont rassembls  Sestino; il est temps de penser  la
vengeance; marchons franchement sur Florence avec notre petite arme.
Si nous pouvons arriver  propos pendant la nuit et surprendre les
postes de la citadelle, tout est dit. Par le ciel! j'lverai  ma
soeur un autre mausole que celui-l.

PHILIPPE.

Non pas moi; allez sans moi, mes amis.

PIERRE.

Nous ne pouvons nous passer de vous; sachez-le, les confdrs
comptent sur votre nom; Franois Ier lui-mme attend de
vous un mouvement en faveur de la libert. Il vous crit comme au chef
des rpublicains florentins; voil sa lettre.

PHILIPPE _ouvre la lettre_.

Dis  celui qui t'a apport cette lettre qu'il rponde ceci au roi de
France: Le jour o Philippe portera les armes contre son pays, il sera
devenu fou.

PIERRE.

Quelle est cette nouvelle sentence?

PHILIPPE.

Celle qui me convient.

PIERRE.

Ainsi vous perdez la cause des bannis pour le plaisir de faire une
phrase! Prenez garde, mon pre, il ne s'agit pas l d'un passage de
Pline; rflchissez avant de dire non.

PHILIPPE.

Il y a soixante ans que je sais ce que je devais rpondre  la lettre
du roi de France.

PIERRE.

Cela passe toute ide! vous me forceriez  vous dire de certaines
choses. Venez avec nous, mon pre, je vous en supplie. Lorsque
j'allais chez les Pazzi, ne m'avez-vous pas dit: Emmne-moi? Cela
tait-il diffrent alors?

PHILIPPE.

Trs diffrent. Un pre offens, qui sort de sa maison l'pe  la
main, avec ses amis, pour aller rclamer justice, est trs diffrent
d'un rebelle qui porte les armes contre son pays, en rase campagne et
au mpris des lois.

PIERRE.

Il s'agissait bien de rclamer justice! il s'agissait d'assommer
Alexandre! Qu'est-ce qu'il y a de chang aujourd'hui? Vous n'aimez
pas votre pays, ou sans cela vous profiteriez d'une occasion comme
celle-ci.

PHILIPPE.

Une occasion, mon Dieu! cela une occasion!

_Il frappe le tombeau._

PIERRE.

Laissez-vous flchir.

PHILIPPE.

Je n'ai pas une douleur ambitieuse; laisse-moi seul, j'en ai assez
dit.

PIERRE.

Vieillard obstin! inexorable faiseur de sentences! vous serez cause
de notre perte.

PHILIPPE.

Tais-toi, insolent! sors d'ici!

PIERRE.

Je ne puis dire ce qui se passe en moi. Allez o il vous plaira, nous
agirons sans vous cette fois. Eh! mort de Dieu! il ne sera pas dit que
tout soit perdu faute d'un traducteur de latin!

_Il sort._

PHILIPPE.

Ton jour est venu, Philippe! tout cela signifie que ton jour est venu.

_Il sort._


SCNE VII

_Le bord de l'Arno; un quai. On voit une longue suite de palais._


_Entre_ LORENZO.

Voil le soleil qui se couche; je n'ai pas de temps  perdre, et
cependant tout ressemble ici  du temps perdu.

_Il frappe  une porte._

Hol! seigneur Alamanno! hol!

ALAMANNO, _sur sa terrasse_.

Qui est l? que me voulez-vous?

LORENZO.

Je viens vous avertir que le duc doit tre tu cette nuit; prenez vos
mesures pour demain avec vos amis, si vous aimez la libert.

ALAMANNO.

Par qui doit tre tu Alexandre?

LORENZO.

Par Lorenzo de Mdicis.

ALAMANNO.

C'est toi, Renzinaccio? Eh! entre donc souper avec de bons vivants qui
sont dans mon salon.

LORENZO.

Je n'ai pas le temps; prparez-vous  agir demain.

ALAMANNO.

Tu veux tuer le duc, toi? Allons donc! tu as un coup de vin dans la
tte.

_Il sort._

LORENZO, _seul_.

Peut-tre que j'ai tort de leur dire que c'est moi qui tuerai
Alexandre, car tout le monde refuse de me croire.

_Il frappe  une autre porte._

Hol! seigneur Pazzi! hol!

PAZZI, _sur sa terrasse_.

Qui m'appelle?

LORENZO.

Je viens vous dire que le duc sera tu cette nuit; tchez d'agir
demain pour la libert de Florence.

PAZZI.

Qui doit tuer le duc?

LORENZO.

Peu importe, agissez toujours, vous et vos amis. Je ne puis vous dire
le nom de l'homme.

PAZZI.

Tu es fou, drle, va-t'en au diable!

_Il sort._

LORENZO, _seul_.

Il est clair que, si je ne dis pas que c'est moi, on me croira encore
bien moins.

_Il frappe  une porte._

Hol! seigneur Corsini!

LE PROVDITEUR, _sur sa terrasse_.

Qu'est-ce donc?

LORENZO.

Le duc Alexandre sera tu cette nuit.

LE PROVDITEUR.

Vraiment, Lorenzo! Si tu es gris, va plaisanter ailleurs. Tu m'as
bless bien mal  propos un cheval au bal des Nasi; que le diable te
confonde!

_Il sort._

LORENZO.

Pauvre Florence! pauvre Florence!

_Il sort._


SCNE VIII

_Une plaine._

_Entrent_ PIERRE STROZZI ET DEUX BANNIS.


PIERRE.

Mon pre ne veut pas venir. Il m'a t impossible de lui faire
entendre raison.

PREMIER BANNI.

Je n'annoncerai pas cela  mes camarades: il y a de quoi les mettre en
droute.

PIERRE.

Pourquoi? Montez  cheval ce soir, et allez bride abattue  Sestino;
j'y serai demain matin. Dites que Philippe a refus, mais que Pierre
ne refuse pas.

PREMIER BANNI.

Les confdrs veulent le nom de Philippe: nous ne ferons rien sans
cela.

PIERRE.

Le nom de famille de Philippe est le mme que le mien; dites que
Strozzi viendra, cela suffit.

PREMIER BANNI.

On me demandera lequel des Strozzi, et si je ne rponds pas: Philippe,
rien ne se fera.

PIERRE.

Imbcile! fais ce qu'on te dit, et ne rponds que pour toi-mme.
Comment sais-tu d'avance que rien ne se fera?

PREMIER BANNI.

Seigneur, il ne faut pas maltraiter les gens.

PIERRE.

Allons! monte  cheval, et va  Sestino.

PREMIER BANNI.

Ma foi, monsieur, mon cheval est fatigu! j'ai fait douze lieues dans
la nuit. Je n'ai pas envie de le seller  cette heure.

PIERRE.

Tu n'es qu'un sot.

_A l'autre banni._

Allez-y, vous: vous vous y prendrez mieux.

DEUXIME BANNI.

Le camarade n'a pas tort pour ce qui regarde Philippe; il est certain
que son nom ferait bien pour la cause.

PIERRE.

Lches! manants sans coeur! ce qui fait bien pour la cause, ce sont
vos femmes et vos enfants qui meurent de faim, entendez-vous? Le nom
de Philippe leur remplira la bouche, mais il ne leur remplira pas le
ventre. Quels pourceaux tes-vous!

DEUXIME BANNI.

Il est impossible de s'entendre avec un homme aussi grossier;
allons-nous-en, camarade.

PIERRE.

Va au diable, canaille! et dis  tes confdrs que, s'ils ne veulent
pas de moi, le roi de France en veut, lui; et qu'ils prennent garde
qu'on ne me donne la main haute sur vous tous!

DEUXIME BANNI, _ l'autre_.

Viens, camarade, allons souper; je suis, comme toi, excd de fatigue.

_Ils sortent._


SCNE IX

_Une place; il est nuit._


_Entre_ LORENZO.

Je lui dirai que c'est un motif de pudeur, et j'emporterai la
lumire;--cela se fait tous les jours;--une nouvelle marie, par
exemple, exige cela de son mari pour entrer dans la chambre nuptiale,
et Catherine passe pour trs vertueuse.--Pauvre fille! qui l'est sous
le soleil, si elle ne l'est pas? Que ma mre mourt de tout cela,
voil ce qui pourrait arriver.

Ainsi donc, voil qui est fait. Patience! une heure est une heure,
et l'horloge vient de sonner. Si vous y tenez cependant?--Mais non,
pourquoi? Emporte le flambeau si tu veux: la premire fois qu'une
femme se donne, cela est tout simple.--Entrez donc, chauffez-vous donc
un peu.--Oh! mon Dieu, oui, pur caprice de jeune fille.--Et quel motif
de croire  ce meurtre? Cela pourra les tonner, mme Philippe.

Te voil, toi, face livide?

_La lune parat._

Si les rpublicains taient des hommes, quelle rvolution demain dans
la ville! Mais Pierre est un ambitieux; les Ruccellai seuls valent
quelque chose.--Ah! les mots, les mots, les ternelles paroles! S'il
y a quelqu'un l-haut, il doit bien rire de nous tous; cela est trs
comique, trs comique, vraiment.--O bavardage humain!  grand tueur de
corps morts! grand dfonceur de portes ouvertes!  hommes sans bras!

Non! non! je n'emporterai pas la lumire.--J'irai droit au coeur; il
se verra tuer... Sang du Christ! on se mettra demain aux fentres.

Pourvu qu'il n'ait pas imagin quelque cuirasse nouvelle, quelque
cotte de mailles. Maudite invention! Lutter avec Dieu et le diable,
cela n'est rien; mais lutter avec des bouts de ferraille croiss les
uns sur les autres par la main sale d'un armurier!--Je passerai
le second pour entrer; il posera son pe l,--ou l,--oui, sur le
canap.--Quant  l'affaire du baudrier  rouler autour de la garde,
cela est ais. S'il pouvait lui prendre fantaisie de se coucher, voil
o serait le vrai moyen. Couch, assis ou debout? Assis plutt. Je
commencerai par sortir. Scoronconcolo est enferm dans le cabinet.
Alors nous venons, nous venons. Je ne voudrais pourtant pas qu'il
tournt le dos. J'irai  lui tout droit. Allons! la paix, la paix!
l'heure va venir.--Il faut que j'aille dans quelque cabaret; je ne
m'aperois pas que je prends du froid; je boirai une bouteille.--Non,
je ne veux pas boire. O diable vais-je donc? les cabarets sont
ferms.

Est-elle bonne fille?--Oui, vraiment.--En chemise?--Oh! non, non, je
ne le pense pas.--Pauvre Catherine!--Que ma mre mourt de tout cela,
ce serait triste. Et quand je lui aurais dit mon projet, qu'aurais-je
pu y faire? au lieu de la consoler, cela lui aurait fait dire: Crime,
crime! jusqu' son dernier soupir.

Je ne sais pourquoi je marche, je tombe de lassitude.

_Il s'assoit._

Pauvre Philippe! une fille belle comme le jour! Une seule fois je me
suis assis prs d'elle sous le marronnier; ces petites mains blanches,
comme cela travaillait! Que de journes j'ai passes, moi, assis
sous les arbres! Ah! quelle tranquillit! quel horizon  Cafaggiuolo!
Jeannette tait jolie, la petite fille du concierge, en faisant scher
sa lessive. Comme elle chassait les chvres qui venaient marcher sur
son linge tendu sur le gazon! la chvre blanche revenait toujours,
avec ses grandes pattes menues.

_Une horloge sonne._

Ah! ah! il faut que j'aille l-bas.--Bonsoir, mignon; eh! trinque donc
avec Giomo.--Bon vin! Cela serait plaisant qu'il lui vnt  l'ide de
me dire: Ta chambre est-elle retire? entendra-t-on quelque chose du
voisinage? Cela serait plaisant. Ah! on y a pourvu. Oui, cela serait
drle qu'il lui vnt cette ide.

Je me trompe d'heure; ce n'est que la demie. Quelle est donc cette
lumire sous le portique de l'glise? on taille, on remue des pierres.
Il parat que ces hommes sont courageux avec les pierres. Comme ils
coupent! comme ils enfoncent! Ils font un crucifix; avec quel courage
ils le clouent! Je voudrais voir que leur cadavre de marbre les prt
tout d'un coup  la gorge.

Eh bien! eh bien! quoi donc? j'ai des envies de danser qui sont
incroyables. Je crois, si je m'y laissais aller, que je sauterais
comme un moineau sur tous ces gros pltras et sur toutes ces poutres.
Eh, mignon! eh, mignon! mettez vos gants neufs, un plus bel habit que
cela; tra la la! faites-vous beau, la marie est belle. Mais, je vous
le dis  l'oreille, prenez garde  son petit couteau.

_Il sort en courant._


SCNE X

_Chez le duc._

LE DUC, _ souper_; GIOMO.--_Entre le cardinal_ CIBO.


LE CARDINAL.

Altesse, prenez garde  Lorenzo.

LE DUC.

Vous voil, cardinal! asseyez-vous donc, et prenez donc un verre.

LE CARDINAL.

Prenez garde  Lorenzo, duc. Il a t demander ce soir  l'vque de
Marzi la permission d'avoir des chevaux de poste cette nuit.

LE DUC.

Cela ne se peut pas.

LE CARDINAL.

Je le tiens de l'vque lui-mme.

LE DUC.

Allons donc! je vous dis que j'ai de bonnes raisons pour savoir que
cela ne se peut pas.

LE CARDINAL.

Me faire croire est peut-tre impossible; je remplis mon devoir en
vous avertissant.

LE DUC.

Quand cela serait vrai, que voyez-vous d'effrayant  cela? Il va
peut-tre  Cafaggiuolo.

LE CARDINAL.

Ce qu'il y a d'effrayant, monseigneur, c'est qu'en passant sur la
place pour venir ici, je l'ai vu de mes yeux sauter sur des poutres
et des pierres comme un fou. Je l'ai appel, et je suis forc d'en
convenir, son regard m'a fait peur. Soyez certain qu'il mrit dans sa
tte quelque projet pour cette nuit.

LE DUC.

Et pourquoi ces projets me seraient-ils dangereux?

LE CARDINAL.

Faut-il tout dire, mme quand on parle d'un favori? Apprenez qu'il a
dit ce soir  deux personnes de ma connaissance, publiquement sur leur
terrasse, qu'il vous tuerait cette nuit.

LE DUC.

Buvez donc un verre de vin, cardinal. Est-ce que vous ne savez pas que
Renzo est ordinairement gris au coucher du soleil?

_Entre Sire Maurice._

SIRE MAURICE.

Altesse, dfiez-vous de Lorenzo. Il a dit  trois de mes amis, ce
soir, qu'il voulait vous tuer cette nuit.

LE DUC.

Et vous aussi, brave Maurice, vous croyez aux fables? je vous croyais
plus homme que cela.

SIRE MAURICE.

Votre Altesse sait si je m'effraye sans raison. Ce que je dis, je puis
le prouver.

LE DUC.

Asseyez-vous donc, et trinquez avec le cardinal; vous ne trouverez pas
mauvais que j'aille  mes affaires.

_Entre Lorenzo._

Eh bien! mignon, est-il dj temps?

LORENZO.

Il est minuit tout  l'heure.

LE DUC.

Qu'on me donne mon pourpoint de zibeline!

LORENZO.

Dpchons-nous! votre belle est peut-tre dj au rendez-vous.

LE DUC.

Quels gants faut-il prendre? ceux de guerre, ou ceux d'amour?

LORENZO.

Ceux d'amour, Altesse.

LE DUC.

Soit, je veux tre un vert galant.

_Ils sortent._

SIRE MAURICE.

Que dites-vous de cela, cardinal?

LE CARDINAL.

Que la volont de Dieu se fait malgr les hommes.

_Ils sortent._


SCNE XI

_La chambre de Lorenzo._

_Entrent_ LE DUC ET LORENZO.


LE DUC.

Je suis transi,--il fait vraiment froid.

_Il te son pe._

Eh bien! mignon, qu'est-ce que tu fais donc?

LORENZO.

Je roule votre baudrier autour de votre pe, et je la mets sous votre
chevet. Il est bon d'avoir toujours une arme sous la main.

_Il entortille le baudrier de manire  empcher l'pe de sortir du
fourreau._

LE DUC.

Tu sais que je n'aime pas les bavardes, et il m'est revenu que la
Catherine tait une belle parleuse. Pour viter les conversations, je
vais me mettre au lit. A propos, pourquoi donc as-tu fait demander des
chevaux de poste  l'vque de Marzi?

LORENZO.

Pour aller voir mon frre, qui est trs malade,  ce qu'il m'crit.

LE DUC.

Va donc chercher ta tante.

LORENZO.

Dans un instant.

_Il sort._

LE DUC, _seul_.

Faire la cour  une femme qui vous rpond oui lorsqu'on lui demande
oui ou non, cela m'a toujours paru trs sot, et tout  fait digne d'un
Franais. Aujourd'hui surtout que j'ai soup comme trois moines, je
serais incapable de dire seulement: Mon coeur, ou: Mes chres
entrailles,  l'infante d'Espagne. Je veux faire semblant de dormir:
ce sera peut-tre cavalier, mais ce sera commode.

_Il se couche.--Lorenzo rentre l'pe  la main._

LORENZO.

Dormez-vous, seigneur?

_Il le frappe._

LE DUC.

C'est toi, Renzo?

LORENZO.

Seigneur, n'en doutez pas.

_Il le frappe de nouveau.--Entre Scoronconcolo._

SCORONCONCOLO.

Est-ce fait?

LORENZO.

Regarde, il m'a mordu au doigt. Je garderai jusqu' la mort cette
bague sanglante, inestimable diamant.

SCORONCONCOLO.

Ah! mon Dieu! c'est le duc de Florence!

LORENZO, _s'asseyant sur la fentre_.

Que la nuit est belle! que l'air du ciel est pur! Respire, respire,
coeur navr de joie!

SCORONCONCOLO.

Viens, matre, nous en avons trop fait; sauvons-nous.

LORENZO.

Que le vent du soir est doux et embaum! comme les fleurs des prairies
s'entr'ouvrent! O nature magnifique!  ternel repos!

SCORONCONCOLO.

Le vent va glacer sur votre visage la sueur qui en dcoule.--Venez,
seigneur.

LORENZO.

Ah! Dieu de bont! quel moment!

SCORONCONCOLO, _ part_.

Son me se dilate singulirement. Quant  moi, je prendrai les
devants.

_Il veut sortir._

LORENZO.

Attends, tire ces rideaux. Maintenant, donne-moi la clef de cette
chambre.

SCORONCONCOLO.

Pourvu que les voisins n'aient rien entendu!

LORENZO.

Ne te souviens-tu pas qu'ils sont habitus  notre tapage? Viens,
partons.

_Ils sortent._


FIN DE L'ACTE QUATRIME.




ACTE CINQUIME


SCNE PREMIRE

_Au palais du duc._

_Entrent_ VALORI, SIRE MAURICE ET GUICCIARDINI.

_Une foule de courtisans circulent dans la salle et dans les
environs._


SIRE MAURICE.

Giomo n'est pas revenu encore de son message; cela devient de plus en
plus inquitant.

GUICCIARDINI.

Le voil qui entre dans la salle.

_Entre Giomo._

SIRE MAURICE.

Eh bien! qu'as-tu appris?

GIOMO.

Rien du tout.

_Il sort._

GUICCIARDINI.

Il ne veut pas rpondre: le cardinal Cibo est enferm dans le cabinet
du duc; c'est  lui seul que les nouvelles arrivent.

_Entre un autre messager._

Eh bien! le duc est-il retrouv? sait-on ce qu'il est devenu?

LE MESSAGER.

Je ne sais pas.

_Il entre dans le cabinet._

VALORI.

Quel vnement pouvantable, messieurs, que cette disparition! point
de nouvelles du duc! Ne disiez-vous pas, sire Maurice, que vous l'avez
vu hier soir? Il ne paraissait pas malade?

_Rentre Giomo._

GIOMO, _ sire Maurice_.

Je puis vous le dire  l'oreille, le duc est assassin.

SIRE MAURICE.

Assassin! par qui? o l'avez-vous trouv?

GIOMO.

O vous nous aviez dit:--dans la chambre de Lorenzo.

SIRE MAURICE.

Ah! sang du diable! Le cardinal le sait-il?

GIOMO.

Oui, Excellence.

SIRE MAURICE.

Que dcide-t-il? qu'y a-t-il  faire? Dj le peuple se porte en foule
vers le palais; toute cette hideuse affaire a transpir; nous sommes
morts si elle se confirme; on nous massacrera.

_Des valets portant des tonneaux pleins de vin et de comestibles
passent dans le fond._

GUICCIARDINI.

Que signifie cela? va-t-on faire des distributions au peuple?

_Entre un seigneur de la cour._

LE SEIGNEUR.

Le duc est-il visible, messieurs? Voil un cousin  moi, nouvellement
arriv d'Allemagne, que je dsire prsenter  Son Altesse; soyez assez
bons pour le voir d'un oeil favorable.

GUICCIARDINI.

Rpondez-lui, seigneur Valori; je ne sais que lui dire.

VALORI.

La salle se remplit  tout instant de ces complimenteurs du matin. Ils
attendent tranquillement qu'on les admette.

SIRE MAURICE, _ Giomo_.

On l'a enterr l?

GIOMO.

Ma foi, oui, dans la sacristie. Que voulez-vous! si le peuple
apprenait cette mort-l, elle pourrait en causer bien d'autres.
Lorsqu'il en sera temps, on lui fera des obsques publiques. En
attendant, nous l'avons emport dans un tapis.

VALORI.

Qu'allons-nous devenir?

PLUSIEURS SEIGNEURS, _s'approchant_.

Nous sera-t-il bientt permis de prsenter nos devoirs  Son Altesse?
qu'en pensez-vous, messieurs?

LE CARDINAL CIBO, _entrant_.

Oui, messieurs, vous pourrez entrer dans une heure ou deux; le duc a
pass la nuit  une mascarade, et il repose dans ce moment.

_Des valets suspendent des dominos aux croises._

LES COURTISANS.

Retirons-nous; le duc est encore couch. Il a pass la nuit au bal.

_Les courtisans se retirent. Entrent les Huit._

NICCOLINI.

Eh bien! cardinal, qu'y a-t-il de dcid?

LE CARDINAL.

    Primo avulso, non deficit alter
    Aureus, et simili frondescit virga metallo.

_Il sort._

NICCOLINI.

Voil qui est admirable! mais qu'y a-t-il de fait? Le duc est mort; il
faut en lire un autre, et cela le plus vite possible. Si nous n'avons
pas un duc ce soir ou demain, c'en est fait de nous. Le peuple est en
ce moment comme l'eau qui va bouillir.

VETTORI.

Je propose Octavien de Mdicis.

CAPPONI.

Pourquoi? il n'est pas le premier par les droits du sang.

ACCIAIUOLI.

Si nous prenions le cardinal?

SIRE MAURICE.

Plaisantez-vous?

RUCCELLAI.

Pourquoi, en effet, ne prendriez-vous pas le cardinal, vous qui le
laissez, au mpris de toutes les lois, se dclarer seul juge de cette
affaire?

VETTORI.

C'est un homme capable de la bien diriger?

RUCCELLAI.

Qu'il se fasse donner l'ordre du pape.

VETTORI.

C'est ce qu'il a fait; le pape a envoy l'autorisation par un courrier
que le cardinal a fait partir dans la nuit.

RUCCELLAI.

Vous voulez dire par un oiseau, sans doute; car un courrier commence
par prendre le temps d'aller, avant d'avoir celui de revenir. Nous
traite-t-on comme des enfants?

CANIGIANI, _s'approchant_.

Messieurs, si vous m'en croyez, voil ce que nous ferons: nous lirons
duc de Florence mon fils naturel Julien.

RUCCELLAI.

Bravo! un enfant de cinq ans! N'a-t-il pas cinq ans, Canigiani?

GUICCIARDINI, _bas_.

Ne voyez-vous pas le personnage? c'est le cardinal qui lui met dans la
tte cette sotte proposition; Cibo serait rgent et l'enfant mangerait
des gteaux.

RUCCELLAI.

Cela est honteux; je sors de cette salle, si on y tient de pareils
discours.

_Entre_ CORSI.

Messieurs, le cardinal vient d'crire  Cme de Mdicis.

LES HUIT.

Sans nous consulter?

CORSI.

Le cardinal a crit pareillement  Pise,  Arezzo et  Pistoie, aux
commandants militaires. Jacques de Mdicis sera demain ici avec le
plus de monde possible; Alexandre Vitelli est dj dans la forteresse
avec la garnison entire. Quant  Lorenzo, il est parti trois
courriers pour le joindre.

RUCCELLAI.

Qu'il se fasse duc tout de suite, votre cardinal; cela sera plus tt
fait.

CORSI.

Il m'est ordonn de vous prier de mettre aux voix l'lection de Cme
de Mdicis, sous le titre provisoire de gouverneur de la rpublique
florentine.

GIOMO, _ des valets qui traversent la salle_.

Rpandez du sable autour de la porte, et n'pargnez pas le vin plus
que le reste.

RUCCELLAI.

Pauvre peuple! quel badaud on fait de toi!

SIRE MAURICE.

Allons! messieurs, aux voix. Voici vos billets.

VETTORI.

Cme est en effet le premier en droit aprs Alexandre; c'est son plus
proche parent.

ACCIAIUOLI.

Quel homme est-ce? je le connais fort peu.

CORSI.

C'est le meilleur prince du monde.

GUICCIARDINI.

H! h! pas tout  fait cela. Si vous disiez le plus diffus et le plus
poli des princes, ce serait plus vrai.

SIRE MAURICE.

Vos voix, seigneurs.

RUCCELLAI.

Je m'oppose  ce vote formellement, et au nom de tous les citoyens.

VETTORI.

Pourquoi?

RUCCELLAI.

Il ne faut plus  la rpublique ni princes, ni ducs, ni seigneurs;
voici mon vote.

_Il montre son billet blanc._

VETTORI.

Votre voix n'est qu'une voix. Nous nous passerons de vous.

RUCCELLAI.

Adieu donc; je m'en lave les mains.

GUICCIARDINI, _courant aprs lui_.

Eh! mon Dieu! Palla, vous tes trop violent.

RUCELLAI.

Laissez-moi; j'ai soixante-deux ans passs; ainsi vous ne pouvez pas
me faire grand mal dsormais.

_Il sort._

NICCOLINI.

Vos voix, messieurs!

_Il dplie les billets jets dans un bonnet._

Il y a unanimit. Le courrier est-il parti pour Trebbio?

CORSI.

Oui, Excellence. Cme sera ici dans la matine de demain,  moins
qu'il ne refuse.

VETTORI.

Pourquoi refuserait-il?

NICCOLINI.

Ah! mon Dieu! s'il allait refuser, que deviendrions-nous? quinze
lieues  faire d'ici  Trebbio pour trouver Cme, et autant pour
revenir, ce serait une journe de perdue. Nous aurions d choisir
quelqu'un qui ft plus prs de nous.

VETTORI.

Que voulez-vous! notre vote est fait, et il est probable qu'il
acceptera. Tout cela est tourdissant.

_Ils sortent._


SCNE II

_A Venise._


PHILIPPE STROZZI, _dans son cabinet_.

J'en tais sr.--Pierre est en correspondance avec le roi de France;
le voil  la tte d'une espce d'arme, et prt  mettre le bourg 
feu et  sang. C'est donc l ce qu'aura fait ce pauvre nom de Strozzi,
qu'on a respect si longtemps! il aura produit un rebelle et deux ou
trois massacres. O ma Louise! tu dors en paix sous le gazon; l'oubli
du monde entier est autour de toi, comme en toi, au fond de la triste
valle o je t'ai laisse.

_On frappe  la porte._

Entrez.

_Entre Lorenzo._

LORENZO.

Philippe! je t'apporte le plus beau joyau de la couronne.

PHILIPPE.

Qu'est-ce que tu jettes l? une clef?

LORENZO.

Cette clef ouvre ma chambre, et dans ma chambre est Alexandre de
Mdicis, mort de la main que voil.

PHILIPPE.

Vraiment! vraiment! cela est incroyable.

LORENZO.

Crois-le si tu veux. Tu le sauras par d'autres que par moi.

PHILIPPE, _prenant la clef_.

Alexandre est mort, cela est-il possible?

LORENZO.

Que dirais-tu si les rpublicains t'offraient d'tre duc  sa place?

PHILIPPE.

Je refuserais, mon ami.

LORENZO.

Vraiment! vraiment! cela est incroyable.

PHILIPPE.

Pourquoi? cela est tout simple pour moi.

LORENZO.

Comme pour moi de tuer Alexandre. Pourquoi ne veux-tu pas me croire?

PHILIPPE.

O notre nouveau Brutus! je te crois et je t'embrasse. La libert est
donc sauve! Oui, je te crois, tu es tel que tu me l'as dit. Donne-moi
ta main. Le duc est mort! ah! il n'y a pas de haine dans ma joie;
il n'y a que l'amour le plus pur, le plus sacr pour la patrie; j'en
prends Dieu  tmoin.

LORENZO.

Allons! calme-toi; il n'y a rien de sauv que moi, qui ai les reins
briss par les chevaux de l'vque de Marzi.

PHILIPPE.

N'as-tu pas averti nos amis? N'ont-ils pas l'pe  la main  l'heure
qu'il est?

LORENZO.

Je les ai avertis; j'ai frapp  toutes les portes rpublicaines
avec la constance d'un frre quteur; je leur ai dit de frotter leurs
pes, qu'Alexandre serait mort quand ils s'veilleraient. Je pense
qu' l'heure qu'il est, ils se sont veills plus d'une fois, et
rendormis  l'avenant. Mais, en vrit, je ne pense pas autre chose.

PHILIPPE.

As-tu averti les Pazzi? l'as-tu dit  Corsini?

LORENZO.

A tout le monde; je l'aurais dit, je crois,  la lune, tant j'tais
sr de n'tre pas cout.

PHILIPPE.

Comment l'entends-tu?

LORENZO.

J'entends qu'ils ont hauss les paules, et qu'ils sont retourns 
leurs dners,  leurs cornets et  leurs femmes.

PHILIPPE.

Tu ne leur as donc pas expliqu l'affaire?

LORENZO.

Que diantre voulez-vous que j'explique? croyez-vous que j'eusse une
heure  perdre avec chacun d'eux? Je leur ai dit: Prparez-vous; et
j'ai fait mon coup.

PHILIPPE.

Et tu crois que les Pazzi ne font rien? qu'en sais-tu? Tu n'as pas de
nouvelles depuis ton dpart, et il y a plusieurs jours que tu es en
route.

LORENZO.

Je crois que les Pazzi font quelque chose; je crois qu'ils font des
armes dans leur antichambre, en buvant du vin du Midi de temps 
autre, quand ils ont le gosier sec.

PHILIPPE.

Tu soutiens ta gageure; ne m'as-tu pas voulu parier ce que tu me dis
l? Sois tranquille; j'ai meilleure esprance.

LORENZO.

Je suis tranquille, plus que je ne puis dire.

PHILIPPE.

Pourquoi n'es-tu pas sorti la tte du duc  la main? Le peuple
t'aurait suivi comme son sauveur et son chef.

LORENZO.

J'ai laiss le cerf aux chiens; qu'ils fassent eux-mmes la cure.

PHILIPPE.

Tu aurais difi les hommes, si tu ne les mprisais.

LORENZO.

Je ne les mprise point; je les connais. Je suis trs persuad qu'il y
en a trs peu de trs mchants, beaucoup de lches, et un grand nombre
d'indiffrents. Il y en a aussi de froces, comme les habitants
de Pistoie, qui ont trouv dans cette affaire une petite occasion
d'gorger tous leurs chanceliers en plein midi, au milieu des rues.
J'ai appris cela il n'y a pas une heure.

PHILIPPE.

Je suis plein de joie et d'espoir; le coeur me bat malgr moi.

LORENZO.

Tant mieux pour vous.

PHILIPPE.

Puisque tu n'en sais rien, pourquoi en parles-tu ainsi? Assurment
tous les hommes ne sont pas capables de grandes choses, mais tous sont
sensibles aux grandes choses: nies-tu l'histoire du monde entier? Il
faut sans doute une tincelle pour allumer une fort; mais l'tincelle
peut sortir d'un caillou, et la fort prend feu. C'est ainsi que
l'clair d'une seule pe peut illuminer tout un sicle.

LORENZO.

Je ne nie pas l'histoire; mais je n'y tais pas.

PHILIPPE.

Laisse-moi t'appeler Brutus; si je suis un rveur, laisse-moi ce
rve-l. O mes amis, mes compatriotes! vous pouvez faire un beau lit
de mort au vieux Strozzi, si vous voulez!

LORENZO.

Pourquoi ouvrez-vous la fentre?

PHILIPPE.

Ne vois-tu pas un courrier qui arrive? Mon Brutus! mon grand Lorenzo!
la libert est dans le ciel; je la sens, je la respire.

LORENZO.

Philippe! Philippe! point de cela; fermez votre fentre; toutes ces
paroles me font mal.

PHILIPPE.

Il me semble qu'il y a un attroupement dans la rue; un crieur lit une
proclamation. Hol, Jean! allez acheter le papier de ce crieur.

LORENZO.

O Dieu!  Dieu!

PHILIPPE.

Tu deviens ple comme un mort. Qu'as-tu donc?

LORENZO.

N'as-tu rien entendu?

_Entre un domestique, apportant la proclamation._

PHILIPPE.

Non; lis donc un peu ce papier, qu'on criait dans la rue.

LORENZO, _lisant_.

A tout homme, noble ou roturier, qui tuera Lorenzo de Mdicis,
tratre  la patrie et assassin de son matre, en quelque lieu et de
quelque manire que ce soit, sur toute la surface de l'Italie, il est
promis par le conseil des Huit  Florence: 1 quatre mille florins
d'or sans aucune retenue; 2 une rente de cent florins d'or par an,
pour lui durant sa vie, et ses hritiers en ligne directe aprs sa
mort; 3 la permission d'exercer toutes les magistratures, de possder
tous les bnfices et privilges de l'tat, malgr sa naissance s'il
est roturier; 4 grce perptuelle pour toutes ses fautes, passes et
futures, ordinaires et extraordinaires.

Sign de la main des Huit.

Eh bien! Philippe, vous ne vouliez pas croire tout  l'heure que
j'avais tu Alexandre! Vous voyez bien que je l'ai tu.

PHILIPPE.

Silence! quelqu'un monte l'escalier. Cache-toi dans cette chambre.

_Ils sortent._


SCNE III

_Florence.--Une rue._

_Entrent_ DEUX GENTILSHOMMES.


PREMIER GENTILHOMME.

N'est-ce pas le marquis de Cibo qui passe l? il me semble qu'il donne
le bras  sa femme.

_Le marquis et la marquise passent._

DEUXIME GENTILHOMME.

Il parat que ce bon marquis n'est pas d'une nature vindicative. Qui
ne sait pas  Florence que sa femme a t la matresse du feu duc?

PREMIER GENTILHOMME.

Ils paraissent bien raccommods. J'ai cru les voir se serrer la main.

DEUXIME GENTILHOMME.

La perle des maris, en vrit! Avaler ainsi une couleuvre aussi longue
que l'Arno, cela s'appelle avoir l'estomac bon.

PREMIER GENTILHOMME.

Je sais que cela fait parler,--cependant je ne te conseillerais pas
d'aller lui en parler  lui-mme; il est de la premire force  toutes
les armes, et les faiseurs de calembours craignent l'odeur de son
jardin.

DEUXIME GENTILHOMME.

Si c'est un original, il n'y a rien  dire.

_Ils sortent._


SCNE IV

_Une auberge._

_Entrent_ PIERRE STROZZI ET UN MESSAGER.


PIERRE.

Ce sont ses propres paroles?

LE MESSAGER.

Oui, Excellence; les paroles du roi lui-mme.

PIERRE.

C'est bon.

_Le messager sort._

Le roi de France protgeant la libert de l'Italie; c'est justement
comme un voleur protgeant contre un autre voleur une jolie femme en
voyage. Il la dfend jusqu' ce qu'il la viole. Quoi qu'il en soit,
une route s'ouvre devant moi, sur laquelle il y a plus de bons grains
que de poussire. Maudit soit ce Lorenzaccio, qui s'avise de devenir
quelque chose! Ma vengeance m'a gliss entre les doigts comme un
oiseau effarouch; je ne puis plus rien imaginer ici qui soit digne de
moi. Allons faire une attaque vigoureuse au bourg, et puis laissons
l ces femmelettes qui ne pensent qu'au nom de mon pre, et qui me
toisent toute la journe pour chercher par o je lui ressemble. Je
suis n pour autre chose que pour faire un chef de bandits.

_Il sort._


SCNE V

_Une place.--Florence._

L'ORFVRE ET LE MARCHAND DE SOIE, _assis_.


LE MARCHAND.

Observez bien ce que je dis; faites attention  mes paroles. Le
feu duc Alexandre a t tu l'an 1536, qui est bien l'anne o nous
sommes. Suivez-moi toujours. Il a donc t tu l'an 1536; voil qui
est fait. Il avait vingt-six ans; remarquez-vous cela? mais ce n'est
encore rien. Il avait donc vingt-six ans; bon. Il est mort le 6 du
mois; ah! ah! saviez-vous ceci? n'est-ce pas justement le 6 qu'il est
mort? coutez maintenant. Il est mort  six heures de la nuit. Qu'en
pensez-vous, pre Mondella? voil de l'extraordinaire, ou je ne m'y
connais pas. Il est donc mort  six heures de la nuit. Paix! ne dites
rien encore. Il avait six blessures. Eh bien! cela vous frappe-t-il
 prsent? Il avait six blessures,  six heures de la nuit, le 6 du
mois,  l'ge de vingt-six ans, l'an 1536. Maintenant, un seul mot: il
avait rgn six ans.

L'ORFVRE.

Quel galimatias me faites-vous l, voisin!

LE MARCHAND.

Comment! comment! vous tes donc absolument incapable de calculer?
vous ne voyez pas ce qui rsulte de ces combinaisons surnaturelles que
j'ai l'honneur de vous expliquer?

L'ORFVRE.

Non, en vrit, je ne vois pas ce qui en rsulte.

LE MARCHAND.

Vous ne le voyez pas? Est-ce possible, voisin, que vous ne le voyiez
pas?

L'ORFVRE.

Je ne vois pas qu'il en rsulte la moindre des choses.--A quoi cela
peut-il nous tre utile?

LE MARCHAND.

Il en rsulte que six Six ont concouru  la mort d'Alexandre. Chut! ne
rptez pas ceci comme venant de moi. Vous savez que je passe pour un
homme sage et circonspect; ne me faites point de tort, au nom de tous
les saints! La chose est plus grave qu'on ne pense; je vous le dis
comme  un ami.

L'ORFVRE.

Allez vous promener; je suis un homme vieux, mais pas encore une
vieille femme. Le Cme arrive aujourd'hui, voil ce qui rsulte le
plus clairement de notre affaire; il nous est pouss un beau dvideur
de paroles dans votre nuit de six Six. Ah! mort de ma vie! cela ne
fait-il pas honte! Mes ouvriers, voisin, les derniers de mes ouvriers,
frappaient avec leurs instruments sur les tables, en voyant passer
les Huit, et ils leur criaient: Si vous ne savez ni ne pouvez agir,
appelez-nous, qui agirons.

LE MARCHAND.

Il n'y a pas que les vtres qui aient cri; c'est un vacarme de
paroles dans la ville comme je n'en ai jamais entendu, mme par
ou-dire.

L'ORFVRE.

On demande les boules[F]; les uns courent aprs les soldats, les
autres aprs le vin qu'on distribue, ils s'en remplissent la bouche et
la cervelle, afin de perdre le peu de sens commun et de bonnes paroles
qui pourraient leur rester.

[Note F: On comprend qu'il s'agit ici d'lections. (Voir page
206.)]

LE MARCHAND.

Il y en a qui voulaient rtablir le conseil, et lire librement un
gonfalonier, comme jadis.

L'ORFVRE.

Il y en a qui voulaient, comme vous dites; mais il n'y en a pas qui
aient agi. Tout vieux que je suis, j'ai t au March-Neuf, moi,
et j'ai reu dans la jambe un bon coup de hallebarde, parce que je
demandais les boules. Pas une me n'est venue  mon secours. Les
tudiants seuls se sont montrs.

LE MARCHAND.

Je le crois bien. Savez-vous ce qu'on dit, voisin? On dit que le
provditeur, Roberto Corsini, est all hier soir  l'assemble des
rpublicains, au palais Salviati.

L'ORFVRE.

Rien n'est plus vrai; il a offert de livrer la forteresse aux amis de
la libert, avec les provisions, les clefs, et tout le reste.

LE MARCHAND.

Et il l'a fait, voisin? est-ce qu'il l'a fait? C'est une trahison de
haute justice.

L'ORFVRE.

Ah bien oui! on a braill, bu du vin sucr, et cass des carreaux;
mais la proposition de ce brave homme n'a seulement pas t coute.
Comme on n'osait pas faire ce qu'il voulait, on a dit qu'on doutait
de lui, et qu'on le souponnait de fausset dans ses offres. Mille
millions de diables! que j'enrage! Tenez! voil les courriers de
Trebbio qui arrivent; Cme n'est pas loin d'ici. Bonsoir, voisin, le
sang me dmange! il faut que j'aille au palais.

_Il sort._

LE MARCHAND.

Attendez-donc, voisin; je vais avec vous.

_Il sort.--Entre un prcepteur avec le petit Salviati, et un autre
avec le petit Strozzi._

LE PREMIER PRCEPTEUR.

_Sapientissime doctor_, comment se porte Votre Seigneurie? Le trsor
de votre prcieuse sant est-il dans une assiette rgulire, et votre
quilibre se maintient-il convenable par ces temptes o nous voil?

LE DEUXIME PRCEPTEUR.

C'est chose grave, seigneur docteur, qu'une rencontre aussi rudite
et aussi fleurie que la vtre, sur cette terre soucieuse et lzarde.
Souffrez que je presse cette main gigantesque, d'o sont sortis les
chefs-d'oeuvre de notre langue. Avouez-le, vous avez fait depuis peu
un sonnet.

LE PETIT SALVIATI.

Canaille de Strozzi que tu es!

LE PETIT STROZZI.

Ton pre a t ross, Salviati.

LE PREMIER PRCEPTEUR.

Ce pauvre bat de notre muse serait-il all jusqu' vous, qui tes
homme d'art si consciencieux, si large et si austre? Des yeux comme
les vtres, qui remuent des horizons si dentels, si phosphorescents,
auraient-ils consenti  s'occuper des fumes peut-tre bizarres et
oses d'une imagination chatoyante?

LE DEUXIME PRCEPTEUR.

Oh! si vous aimez l'art, et si vous nous aimez, dites-nous, de grce,
votre sonnet. La ville ne s'occupe que de votre sonnet.

LE PREMIER PRCEPTEUR.

Vous serez peut-tre tonn que moi, qui ai commenc par chanter
la monarchie en quelque sorte, je semble cette fois chanter la
rpublique.

LE PETIT SALVIATI.

Ne me donne pas de coups de pied, Strozzi.

LE PETIT STROZZI.

Tiens, chien de Salviati, en voil encore deux.

LE PREMIER PRCEPTEUR.

Voici les vers:

    Chantons la libert, qui refleurit plus pre...

LE PETIT SALVIATI.

Faites donc finir ce gamin-l, monsieur; c'est un coupe-jarret. Tous
les Strozzi sont des coupe-jarrets.

LE DEUXIME PRCEPTEUR.

Allons! petit, tiens-toi tranquille.

LE PETIT STROZZI.

Tu y reviens en sournois! Tiens! canaille, porte cela  ton pre,
et dis-lui qu'il le mette avec l'estafilade qu'il a reue de Pierre
Strozzi, empoisonneur que tu es! Vous tes tous des empoisonneurs.

LE PREMIER PRCEPTEUR.

Veux-tu te taire, polisson!

_Il le frappe._

LE PETIT STROZZI.

Ae! ae! il m'a frapp.

LE PREMIER PRCEPTEUR.

    Chantons la libert, qui refleurit plus pre,
    Sous des soleils plus mrs et des cieux plus vermeils.

LE PETIT STROZZI.

Ae! ae! il m'a corch l'oreille.

LE DEUXIME PRCEPTEUR.

Vous avez frapp trop fort, mon ami.

_Le petit Strozzi rosse le petit Salviati._

LE PREMIER PRCEPTEUR.

Eh bien! qu'est-ce  dire?

LE DEUXIME PRCEPTEUR.

Continuez, je vous en supplie.

LE PREMIER PRCEPTEUR.

Avec plaisir; mais ces enfants ne cessent pas de se battre.

_Les enfants sortent en se battant. Ils les suivent._


SCNE VI

_Florence.--Une rue._

_Entrent_ DES TUDIANTS ET DES SOLDATS.


UN TUDIANT.

Puisque les grands seigneurs n'ont que des langues, ayons des bras.
Hol! les boules! les boules! Citoyens de Florence, ne laissons pas
lire un duc sans voter.

UN SOLDAT.

Vous n'aurez pas les boules; retirez-vous.

L'TUDIANT.

Citoyens, venez ici; on mconnat vos droits, on insulte le peuple.

_Un grand tumulte._

LES SOLDATS.

Gare! retirez-vous.

UN AUTRE TUDIANT.

Nous voulons mourir pour nos droits.

UN SOLDAT.

Meurs donc!

_Il le frappe._

L'TUDIANT.

Venge-moi, Roberto, et console ma mre.

_Il meurt.--Les tudiants attaquent les soldats; ils sortent en se
battant._


SCNE VII

_Venise.--Le cabinet de Strozzi._

_Entrent_ PHILIPPE ET LORENZO, _tenant une lettre_.


LORENZO.

Voil une lettre qui m'apprend que ma mre est morte. Venez donc faire
un tour de promenade, Philippe.

PHILIPPE.

Je vous en supplie, mon ami, ne tentez pas la destine. Vous allez et
venez continuellement, comme si cette proclamation de mort n'existait
pas contre vous.

LORENZO.

Au moment o j'allais tuer Clment VII, ma tte a t mise  prix 
Rome; il est naturel qu'elle le soit dans toute l'Italie, aujourd'hui
que j'ai tu Alexandre; si je sortais de l'Italie, je serais bientt
sonn  son de trompe dans toute l'Europe, et  ma mort, le bon Dieu
ne manquera pas de faire placarder ma condamnation ternelle dans tous
les carrefours de l'immensit.

PHILIPPE.

Votre gaiet est triste comme la nuit; vous n'tes pas chang,
Lorenzo.

LORENZO.

Non, en vrit, je porte les mmes habits, je marche toujours sur mes
jambes, et je bille avec ma bouche; il n'y a de chang en moi qu'une
misre: c'est que je suis plus creux et plus vide qu'une statue de
fer-blanc.

PHILIPPE.

Partons ensemble; redevenez un homme; vous avez beaucoup fait, mais
vous tes jeune.

LORENZO.

Je suis plus vieux que le bisaeul de Saturne; je vous en prie, venez
faire un tour de promenade.

PHILIPPE.

Votre esprit se torture dans l'inaction; c'est l votre malheur. Vous
avez des travers, mon ami.

LORENZO.

J'en conviens; que les rpublicains n'aient rien fait  Florence,
c'est l un grand travers de ma part. Qu'une centaine de jeunes
tudiants, braves et dtermins, se soient fait massacrer en vain; que
Cme, un planteur de choux, ait t lu  l'unanimit, oh! je l'avoue,
je l'avoue, ce sont l des travers impardonnables, et qui me font le
plus grand tort.

PHILIPPE.

Ne raisonnons point sur un vnement qui n'est pas achev. L'important
est de sortir d'Italie; vous n'avez point encore fini sur la terre.

LORENZO.

J'tais une machine  meurtre, mais  un meurtre seulement.

PHILIPPE.

N'avez-vous pas t heureux autrement que par ce meurtre? Quand
vous ne devriez faire dsormais qu'un honnte homme, qu'un artiste,
pourquoi voudriez-vous mourir?

LORENZO.

Je ne puis que vous rpter mes propres paroles: Philippe, j'ai t
honnte. Peut-tre le redeviendrais-je sans l'ennui qui me prend.
J'aime encore le vin et les femmes; c'est assez, il est vrai, pour
faire de moi un dbauch, mais ce n'est pas assez pour me donner envie
de l'tre. Sortons, je vous en prie.

PHILIPPE.

Tu te feras tuer dans toutes ces promenades.

LORENZO.

Cela m'amuse de les voir. La rcompense est si grosse, qu'elle les
rend presque courageux. Hier, un grand gaillard  jambes nues
m'a suivi un gros quart d'heure au bord de l'eau, sans pouvoir se
dterminer  m'assommer. Le pauvre homme portait une espce de couteau
long comme une broche; il le regardait d'un air si penaud qu'il me
faisait piti; c'tait peut-tre un pre de famille qui mourait de
faim.

PHILIPPE.

O Lorenzo, Lorenzo! ton coeur est trs malade. C'tait sans doute
un honnte homme: pourquoi attribuer  la lchet du peuple le respect
pour les malheureux?

LORENZO.

Attribuez cela  ce que vous voudrez. Je vais faire un tour au Rialto.

_Il sort._

PHILIPPE, _seul_.

Il faut que je le fasse suivre par quelqu'un de mes gens. Hol! Jean!
Pippo! hol!

_Entre un domestique._

Prenez une pe, vous et un autre de vos camarades, et tenez-vous 
une distance convenable du seigneur Lorenzo, de manire  pouvoir le
secourir si on l'attaque.

JEAN.

Oui, monseigneur.

_Entre Pippo._

PIPPO.

Monseigneur, Lorenzo est mort. Un homme tait cach derrire la porte,
qui l'a frapp par derrire, comme il sortait.

PHILIPPE.

Courons vite; il n'est peut-tre que bless.

PIPPO.

Ne voyez-vous pas tout ce monde? le peuple s'est jet sur lui. Dieu de
misricorde! on le pousse dans la lagune.

PHILIPPE.

Quelle horreur! quelle horreur! Eh quoi! pas mme un tombeau!

_Il sort._


SCNE VIII

_Florence.--La grande place; des tribunes publiques sont remplies de
monde._


DES GENS DU PEUPLE, _courant de tous cts_.

Les boules! les boules! Il est duc, duc; les boules! il est duc.

LES SOLDATS.

Gare, canaille!

LE CARDINAL CIBO, _sur une estrade,  Cme de Mdicis_.

Seigneur, vous tes duc de Florence. Avant de recevoir de mes mains la
couronne que le pape et Csar m'ont charg de vous confier, il m'est
ordonn de vous faire jurer quatre choses.

CME.

Lesquelles, cardinal?

LE CARDINAL.

Faire la justice sans restriction; ne jamais rien tenter contre
l'autorit de Charles-Quint; venger la mort d'Alexandre, et bien
traiter le seigneur Jules et la signora Julia, ses enfants naturels.

CME.

Comment faut-il que je prononce ce serment?

LE CARDINAL.

Sur l'vangile.

_Il lui prsente l'vangile._

Je le jure  Dieu et  vous, cardinal. Maintenant, donnez-moi la main.

_Ils s'avancent vers le peuple. On entend Cme parler dans
l'loignement._

CME.

Trs nobles et trs puissants seigneurs,

Le remercment que je veux faire  Vos trs illustres et trs
gracieuses Seigneuries, pour le bienfait si haut que je leur dois,
n'est pas autre que l'engagement qui m'est bien doux,  moi si jeune
comme je suis, d'avoir toujours devant les yeux, en mme temps que
la crainte de Dieu, l'honntet et la justice, et le dessein de
n'offenser personne, ni dans les biens ni dans l'honneur, et, quant
au gouvernement des affaires, de ne jamais m'carter du conseil et du
jugement des trs prudentes et trs judicieuses Seigneuries auxquelles
je m'offre en tout, et recommande bien dvotement.


FIN DE LORENZACCIO.


Alfred de Musset conut l'ide de ce grand drame et en composa
le plan,  Florence, devant les sombres palais des Mdicis et des
Strozzi, pendant le mois de janvier 1834; mais il prit le temps de le
laisser mrir dans sa tte, et ne l'crivit que huit mois plus tard;
on ne doit pas s'tonner d'y trouver une crudit de langage  laquelle
les lecteurs des comdies prcdentes n'taient pas accoutums. Il
s'agissait cette fois de faire une peinture exacte de l'Italie au
seizime sicle, et l'on sait que, depuis le rgne de Borgia jusqu'
celui de Sixte-Quint, les actes de violence de toutes sortes se
commettaient ouvertement et avec impunit. Les premires familles de
la noblesse en donnaient l'exemple, et Benvenuto Cellini lui-mme, qui
n'tait pas un grand seigneur, ne dormait jamais de si bon coeur que
lorsqu'il avait poignard ou assomm un de ses ennemis. A moins de
ne tenir aucun compte de l'histoire et de la vrit, l'auteur de
_Lorenzaccio_ ne pouvait pas faire parler dcemment des sclrats tels
que Julien Salviati et Alexandre de Mdicis. C'est dans les rles
de Philippe Strozzi, de Catherine Ginori et de Marie Soderini qu'on
trouve les sentiments tendres et le langage des coeurs nobles et
dlicats. Quant au personnage de Lorenzo, nous n'hsitons pas  le
placer au niveau des plus belles crations de Shakespeare. Ce drame
est assurment l'oeuvre capitale d'Alfred de Musset, l'expression la
plus nergique et la plus virile de son gnie.

La longueur de cet ouvrage nous a obligs  le rejeter au second
volume du Thtre, bien qu'il ait t crit avant _Barberine_.





TRADUCTION DU LIVRE XV DES CHRONIQUES FLORENTINES


La nuit tait venue que le destin avait marque pour tre celle de la
mort malheureuse du duc Alexandre. Ce fut entre cinq et six heures, le
samedi d'avant l'piphanie, et le 6 janvier de l'anne 1536 (selon
la manire de compter le temps des Florentins, qui prennent pour la
premire heure du jour celle qui suit le coucher du soleil). Le duc
n'avait pas encore achev sa vingt-sixime anne. Cette mort, dont on
a parl et crit diversement, je la raconterai avec la plus entire
vracit, en ayant entendu le rcit de la bouche mme de Lorenzo, dans
la _villa_ Paluello, situe  huit milles de Padoue, ainsi que de la
bouche mme de Scoronconcolo, dans la maison des Strozzi  Venise.
Si l'on peut parler d'un tel fait avec certitude, c'est assurment
lorsqu'on le tient de ces hommes, et non d'autres, en supposant qu'ils
l'aient voulu raconter sans mentir, comme je pense qu'ils l'ont fait.
Mais il est ncessaire de commencer par donner quelques dtails sur la
vie et les moeurs dudit Lorenzo.

Il naquit  Florence en 1514, le 24 mars. Son pre tait
Pierre-Franois de Mdicis, fils de Lorenzo et petit-neveu de Lorenzo,
frre de Cosme; et sa mre, madame Marie, fille de Thomas Soderini,
fils de Paul-Antoine. Cette femme, d'une rare prudence et bont, ayant
perdu son mari quand Lorenzo tait encore en bas ge, fit lever
cet enfant avec tous les soins imaginables. Lorenzo manifesta une
intelligence incroyable dans ses tudes; mais  peine fut-il sorti de
la tutelle de sa mre et de ses matres, qu'il commena  montrer un
esprit inquiet, insatiable, et dsireux de mal faire. Aprs avoir pris
des leons de Philippe Strozzi, il se mit  se railler ouvertement
de toutes les choses divines et humaines. Au lieu de rechercher ses
gaux, il se lia de prfrence avec des gens au-dessous de lui et qui
non seulement lui tmoignaient du respect, mais se faisaient ses mes
damnes. Il se passait toutes ses envies, surtout en affaires d'amour,
sans gard pour le sexe, l'ge et la condition des personnes. Il
caressait tout le monde, et, au fond, mprisait tous les hommes. Son
apptit de clbrit tait trange, et il ne laissait pas chapper
une seule occasion, tant en actions qu'en paroles, d'acqurir la
rputation d'homme galant ou spirituel. Comme il tait dlicat et
maigre de corps, on l'appelait Lorenzino. Il ne riait point, et
souriait seulement. Bien qu'il ft plutt agrable que beau, ayant le
visage brun et l'air mlancolique, il plut cependant beaucoup, dans sa
petite jeunesse, au pape Clment, ce qui ne l'empcha point, comme
il l'a dit lui-mme aprs la mort du duc Alexandre, de concevoir la
pense de tuer le saint-pre. Il conduisit Franois, fils de Raphal
de Mdicis, comptiteur du pape, jeune homme instruit et de grande
esprance,  un tel tat de ruine, que ce malheureux, devenu la fable
de la cour de Rome, fut considr comme fou et renvoy  Florence.
Dans le mme temps, Lorenzo encourut la disgrce du pape et devint un
objet de haine pour le peuple romain: on trouva un matin, sur l'Arc
de Constantin et en d'autres lieux de la ville, quantit de figures
antiques prives de leurs ttes. Clment en ressentit tant de colre,
qu'il dclara, ne pensant gure  Lorenzo, que l'auteur de ce dlit
serait pendu par le cou, sans forme de procs, quel qu'il ft,  moins
pourtant que le cardinal-neveu ne se trouvt tre le coupable. Le
cardinal, ayant dcouvert que l'auteur tait Lorenzo, s'en alla
intercder en sa faveur prs du saint-pre, en le reprsentant comme
un jeune amateur passionn d'objets d'art,  l'exemple de leurs
aeux les Mdicis. A grand'-peine le cardinal russit  calmer le
ressentiment du pape, qui appela Lorenzo la honte et l'opprobre de sa
maison. Le dit Lorenzo fut banni de Rome, sous peine de mort, si
on l'y reprenait, par deux dcrets dont un man du tribunal
de _Caporioni_, et messer Franois-Marie Molza, homme de grande
loquence, vers dans les lettres grecques, latines et italiennes,
pronona, dans l'Acadmie romaine, un discours o il accabla Lorenzo
des plus belles maldictions qu'il put trouver en latin.

Lorenzo, tant retourn  Florence, se mit  faire sa cour au duc
Alexandre, et il sut si bien feindre, si bien complaire au duc en
toutes choses, qu'il alla jusqu' lui persuader que, pour le service
de ce prince, il jouait le rle d'espion; et, en effet, il entretenait
des relations secrtes avec les bannis, et chaque jour il communiquait
au duc quelque lettre de ces bannis; et comme il se montrait lche
au point de n'oser ni porter ni toucher une arme, ni mme en entendre
parler, le duc s'amusait beaucoup de sa poltronnerie. Tant parce que
Lorenzo tudiait et lisait, que parce qu'il allait souvent seul et
paraissait mpriser la fortune et les honneurs, le duc l'appelait
le Philosophe, tandis que d'autres le connaissant mieux le nommaient
_Lorenzaccio_. En toute occasion, Alexandre le favorisait, et
particulirement contre son second cousin Cosme, auquel le duc portait
une haine extrme, dont l'origine, outre leur complte dissemblance de
moeurs et de caractres, tait un procs important que Cosme avait
intent  ce prince, touchant l'hritage de leurs anctres. De
toutes ces choses, il arriva que le duc prit une confiance extrme
en Lorenzo, et qu'il se servit de lui comme d'entremetteur prs des
femmes, tant religieuses que laques, vierges, maries ou veuves,
nobles ou roturires, jeunes ou exprimentes; et non content de cela,
il voulut encore que Lorenzo lui procurt une soeur de sa mre
du ct paternel, jeune femme d'une merveilleuse beaut, mais aussi
honnte que belle, laquelle tait marie  Lonard Ginori et demeurait
non loin de la porte de derrire du palais de Mdicis.

Lorenzo, qui attendait une occasion de ce genre, fit entendre au duc
que l'entreprise offrirait des difficults, mais qu'il ferait son
possible pour russir, disant qu'en somme toutes les femmes taient
femmes, et que, d'ailleurs, le mari de celle-ci se trouvait fort 
propos  Naples dans le moment prsent pour des affaires embarrasses,
car il avait dissip son bien. Quoique Lorenzo n'et parl de rien
 sa tante, il ne laissait pas de dire au duc qu'il l'avait fait, et
qu'il la trouvait rebelle; mais que pourtant il viendrait  bout de
la sduire et de l'obliger  condescendre  leurs dsirs. Tandis qu'il
amusait ainsi le duc, il travaillait l'esprit d'un certain Michel
del Tovalaccino, surnomm Scoronconcolo, auquel il avait fait obtenir
grce de la vie, pour un homicide par lui commis; et, raisonnant
avec cet homme, il se plaignait  lui d'un courtisan qui, disait-il,
l'avait offens sans raison, et s'tait jou de lui, et il ajoutait
que par le ciel!... Mais Scoronconcolo, l'interrompant, lui dit tout
 coup: Nommez-le seulement, et laissez-moi faire; il ne vous donnera
plus d'ennui. Il le supplia de dire qui tait son ennemi;  quoi
Lorenzo rpondit: Hlas! je ne le puis: c'est un favori du duc.--Qui
que ce soit, dites toujours, reprenait Scoronconcolo; et dans le
langage dont se servent habituellement les spadassins de cette espce,
il s'cria: Je le tuerai, quand ce serait le Christ!

Voyant, par l, que ses manoeuvres russissaient, Lorenzo emmena un
jour cet homme dner avec lui, comme il le faisait souvent, malgr les
remontrances de sa mre, et il dit  Scoronconcolo: Or , puisque
tu me promets si rsolument de m'assister, je crois que tu ne me
manqueras pas, comme, de mon ct, je te rendrai service en tout ce
qui dpendra de moi, et je suis satisfait de tes offres que j'accepte.
Mais je veux tre de la partie, et afin que nous puissions faire le
coup et nous sauver aprs, j'aviserai  conduire mon ennemi dans
un lieu o nous ne courrons aucun risque, et je suis sr que nous
russirons. Comme la nuit que j'ai dite plus haut parut  Lorenzo
le moment favorable, d'autant que le seigneur Alexandre Vitelli se
trouvait parti ce jour-l pour Citt-di-Castello, il parla bas
 l'oreille du duc aprs souper, et il lui dit qu'enfin, par des
promesses d'argent, il avait dcid sa tante, et que le duc pouvait
venir seul,  l'heure convenue et avec prcaution, dans sa chambre 
lui Lorenzo, en prenant garde, pour l'honneur de la dame, que personne
ne le vt ni entrer ni sortir, et que sitt que le prince y serait,
incontinent il irait chercher Catherine Ginori. Le duc ayant mis un
grand vtement de satin,  la napolitaine et garni de zibeline, au
moment de prendre ses gants, qui taient les uns de mailles et
les autres de peau parfume, rflchit un peu et dit: Lesquels
prendrai-je, ceux de guerre ou ceux de bonne fortune? Quand il eut
pris ceux-ci, le duc sortit accompagn seulement de trois personnes,
Giomo le Hongrois, le capitaine Justinien de Cesena, et un officier de
bouche nomm Alexandre. Arriv sur la place de Saint-Marc, o il tait
venu pour ne pas tre pi, il les congdia, disant qu'il voulait
aller seul, et il ne retint avec lui que le Hongrois, lequel entra
dans la maison des _Sostegni_, situe presque en face de celle de
Lorenzo, avec l'ordre du prince de ne bouger ni se montrer, quelque
personne qu'il vt entrer ou sortir. Mais le Hongrois, ayant demeur
l un bon bout de temps, retourna au palais et s'endormit dans
l'appartement du duc. En arrivant dans la chambre de Lorenzo, o
un grand feu tait allum, le prince ta son pe. Tandis qu'il se
couchait sur le lit, Lorenzo s'empara de l'pe, en lia prestement
la garde avec le ceinturon, de manire  empcher la lame de sortir
aisment du fourreau, puis il la posa sur le chevet du lit, en
disant au duc de se reposer; aprs quoi il sortit, et laissa
retomber derrire lui la porte, qui tait de celles qui se ferment
d'elles-mmes. Il s'en alla trouver Scoronconcolo, et d'un air tout
 fait content: Frre, lui dit-il, voici le moment; j'ai enferm
mon ennemi dans ma chambre, et il dort.--Allons-y, rpondit
Scoronconcolo. Sur le palier de l'escalier, Lorenzo se retourna et
dit: Ne t'inquite pas si c'est un ami du duc; et tche de bien
faire.--Ainsi ferai-je, rpondit l'ami, quand ce serait le duc
lui-mme.--Grce  notre embuscade, reprit Lorenzo d'un ton joyeux,
il ne peut plus nous chapper; marchons.--Marchons donc, rpondit
Scoronconcolo.

Lorsqu'il eut soulev le loquet qui retomba et ne s'ouvrit pas du
premier coup, Lorenzo entra dans la chambre, et dit: Seigneur,
dormez-vous? Prononcer ces mots et percer le duc de part en part
d'un coup de dague, fut une seule et mme chose. Cette blessure tait
mortelle, car elle avait travers les reins et perfor cette membrane
appele diaphragme, qui, semblable  une ceinture, divise le corps
humain en deux parties, l'une suprieure o se trouvent le coeur et
les autres organes du sentiment, l'autre infrieure o sont le foie et
les organes de la nutrition et de la gnration. Le duc, qui dormait
ou feignait de dormir, se tenait le visage tourn vers le fond. Il
bondit sur le lit en recevant cette blessure, et sortit du ct de la
ruelle, cherchant  gagner la porte, et se faisant un bouclier d'un
escabeau qu'il avait saisi. Mais Scoronconcolo lui donna une taillade
au visage qui lui fendit la tempe et une grande partie de la joue
gauche. Lorenzo le repoussa sur le lit et l'y tint renvers en pesant
sur lui de tout le poids de son corps; et afin de l'empcher de crier,
lui serra la bouche avec le pouce et l'index de sa main gauche, en lui
disant: Seigneur, n'en doutez pas. Alors le duc, se dbattant comme
il pouvait, prit entre ses dents le pouce de Lorenzo et le serra avec
une telle rage que Lorenzo tombant sur lui appela Scoronconcolo 
son aide. Celui-ci courait d'un ct et de l'autre, et il ne pouvait
atteindre le duc sans blesser du mme coup Lorenzo, que le duc tenait
troitement embrass. Scoronconcolo essaya d'abord de faire passer son
pe entre les jambes de Lorenzo, sans autre rsultat que de piquer le
matelas; enfin il prit un couteau qu'il avait par hasard sur lui, et
l'ayant fix dans le cou de la victime, il appuya si fort que le duc
fut gorg. Aprs sa mort, ils lui firent encore quelques blessures
qui versrent tant de sang que la chambre en devint comme un lac.
C'est une chose  remarquer, que pendant tout ce temps, o il tait
tenu par Lorenzo et o il voyait Scoronconcolo tourner et se dmener
pour le tuer, le duc ne poussa ni un cri ni une plainte, et ne lcha
point ce doigt qu'il serrait entre ses dents avec fureur. En mourant,
il avait gliss  terre; ses meurtriers le relevrent tout souill de
sang, et l'ayant pos sur le lit, ils recouvrirent son corps avec la
tenture qu'il avait ferme lui-mme avant de s'endormir ou d'en faire
semblant. On a suppos qu'il s'tait ainsi enferm  dessein, parce
que, sachant bien qu'il tait incapable d'en user convenablement avec
cette Catherine qu'il attendait, laquelle passait pour une
personne savante et d'esprit, il voulait viter, par ce moyen, les
prliminaires et belles paroles. Lorenzo, lorsqu'il vit le duc en
l'tat qu'il souhaitait, tant pour s'assurer qu'on n'avait rien
entendu que pour se reposer et reprendre ses esprits, car il se
sentait rompu et accabl de fatigue, se mit  l'une des fentres qui
donnaient sur la _Via Larga_. Quelques personnes de la maison avaient
entendu du bruit et des trpignements de pieds, entre autres madame
Marie, mre du seigneur Cosme; mais nul ne s'en tait mu, car depuis
longtemps, et par prcaution, Lorenzo avait pris l'habitude d'amener
dans cette chambre, comme font parfois les mauvais plaisants, une
troupe de gens qui feignaient de se quereller et couraient  et
l criant: Frappe-le! tue-le! Ah! tratre, tu m'as tu! et autres
vocifrations semblables.



       *       *       *       *       *

                          LE CHANDELIER

                     COMDIE EN TROIS ACTES



PUBLIE EN 1835, REPRSENTE EN 1848.

    PERSONNAGES.                                   ACTEURS
                                                   DE LA COMDIE                                                    FRANAISE.

    MAITRE ANDR, notaire.                         M. SAMSON.

    JACQUELINE, sa femme.                          MME ALLAN.

    CLAVAROCHE, officier de dragons.               MM. BRINDEAU.

    FORTUNIO,                                          DELAUNAY

    GUILLAUME,  clercs.                                GOT.

    LANDRY,                                            MATHIEN.

    UNE SERVANTE.                                  MLLE  BERTIN.

    UN JARDINIER.

_Une petite ville._

[Illustration: Dessin de Bida. Grav par G. Levy.

LE CHANDELIER.

JACQUELINE.

Chantez, vous dis-je, je le veux. Vous ne chantez pas?]




ACTE PREMIER


SCNE PREMIRE

_Une chambre  coucher._

JACQUELINE, _dans son lit_. _Entre_ MAITRE ANDR, _en robe de
chambre._


MAITRE ANDR.

Hol! ma femme! h! Jacqueline! h! hol! Jacqueline! ma femme! La
peste soit de l'endormie! H! h! ma femme! veillez-vous! Hol! hol!
levez-vous, Jacqueline!--Comme elle dort! Hol, hol, hol! h, h,
h! ma femme, ma femme, ma femme! c'est moi, Andr, votre mari, qui
ai  vous parler de choses srieuses. H, h! pstt, pstt! hem! brum,
brum! pstt! Jacqueline, tes-vous morte? Si vous ne vous veillez tout
 l'heure, je vous coiffe du pot  l'eau.

JACQUELINE.

Qu'est-ce que c'est, mon bon ami?

MAITRE ANDR.

Vertu de ma vie! ce n'est pas malheureux. Finirez-vous de vous tirer
les bras? c'est affaire  vous de dormir. coutez-moi, j'ai  vous
parler. Hier au soir, Landry, mon clerc...

JACQUELINE.

Eh mais! bon Dieu! il ne fait pas jour. Devenez-vous fou, matre
Andr, de m'veiller ainsi sans raison? De grce, allez vous
recoucher. Est-ce que vous tes malade?

MAITRE ANDR.

Je ne suis ni fou ni malade, et vous veille  bon escient. J'ai 
vous parler maintenant; songez d'abord  m'couter, et ensuite 
me rpondre. Voil ce qui est arriv  Landry, mon clerc; vous le
connaissez bien...

JACQUELINE.

Quelle heure est-il donc, s'il vous plat?

MAITRE ANDR.

Il est six heures du matin. Faites attention  ce que je vous dis;
il ne s'agit de rien de plaisant, et je n'ai pas sujet de rire.
Mon honneur, madame, le vtre, et notre vie peut-tre  tous deux,
dpendent de l'explication que je vais avoir avec vous. Landry, mon
clerc, a vu, cette nuit...

JACQUELINE.

Mais, matre Andr, si vous tes malade, il fallait m'avertir tantt.
N'est-ce pas  moi, mon cher coeur, de vous soigner et de vous
veiller?

MAITRE ANDR.

Je me porte bien, vous dis-je; tes-vous d'humeur  m'couter?

JACQUELINE.

Eh! mon Dieu! vous me faites peur; est-ce qu'on nous aurait vols?

MAITRE ANDR.

Non, on ne nous a pas vols. Mettez-vous l, sur votre sant, et
coutez de vos deux oreilles. Landry, mon clerc, vient de m'veiller,
pour me remettre certain travail qu'il s'tait charg de finir cette
nuit. Comme il tait dans mon tude...

JACQUELINE.

Ah! sainte Vierge! j'en suis sre, vous aurez eu quelque querelle  ce
caf o vous allez.

MAITRE ANDR.

Non, non, je n'ai point eu de querelle, et il ne m'est rien arriv. Ne
voulez-vous pas m'couter? Je vous dis que Landry, mon clerc, a vu un
homme cette nuit se glisser par votre fentre.

[JACQUELINE.

Je devine  votre visage que vous avez perdu au jeu.]

MAITRE ANDR.

Ah ! ma femme, tes-vous sourde? [Vous avez un amant, Madame; cela
est-il clair? Vous me trompez. Un homme, cette nuit, a escalad nos
murailles. Qu'est-ce que cela signifie?]

JACQUELINE.

Faites-moi le plaisir d'ouvrir le volet.

MAITRE ANDR.

Le voil ouvert; vous baillerez aprs dner; Dieu merci, vous n'y
manquez gure. Prenez garde  vous, Jacqueline! Je suis un homme
d'humeur paisible, et qui ai pris grand soin de vous. [J'tais l'ami
de votre pre, et vous tes ma fille presque autant que ma femme.]
J'ai rsolu en venant ici, de vous traiter avec douceur; et vous
voyez que je le fais, puisque, avant de vous condamner, je veux m'en
rapporter  vous, et vous donner sujet de vous dfendre et de vous
expliquer catgoriquement. Si vous refusez, prenez garde. Il y
a garnison dans la ville, et vous voyez, Dieu me pardonne! bonne
quantit de hussards. Votre silence peut confirmer des doutes que je
nourris depuis longtemps.

JACQUELINE.

Ah! matre Andr, vous ne m'aimez plus. C'est vainement que vous
dissimulez par des paroles bienveillantes la mortelle froideur qui
a remplac tant d'amour. Il n'en et pas t ainsi jadis; vous
ne parliez pas de ce ton; ce n'est pas alors sur un mot que vous
m'eussiez condamne sans m'entendre. Deux ans de paix, d'amour et de
bonheur ne se seraient pas, sur un mot, vanouis comme des ombres.
Mais quoi! la jalousie vous pousse; depuis longtemps la froide
indiffrence lui a ouvert la porte de votre coeur. De quoi servirait
l'vidence? l'innocence mme aurait tort devant vous. Vous ne m'aimez
plus, puisque vous m'accusez.

MAITRE ANDR.

Voil qui est bon, Jacqueline; il ne s'agit pas de cela. Landry, mon
clerc, a vu un homme...

JACQUELINE.

Eh! mon Dieu! j'ai bien entendu. Me prenez-vous pour une brute, de me
rebattre ainsi la tte? C'est une fatigue qui n'est pas supportable.

MAITRE ANDR.

A quoi tient-il que vous ne rpondiez?

JACQUELINE, _pleurant_.

Seigneur mon Dieu, que je suis malheureuse! qu'est-ce que je vais
devenir? Je le vois bien, vous avez rsolu ma mort, vous ferez de moi
ce qui vous plaira; vous tes homme, et je suis femme; la force est
de votre ct. Je suis rsigne; je m'y attendais; vous saisissez
le premier prtexte pour justifier votre violence. Je n'ai plus qu'
partir d'ici; je m'en irai [avec ma fille] dans un couvent, dans un
dsert, s'il est possible; j'y emporterai avec moi, j'y ensevelirai
dans mon coeur le souvenir du temps qui n'est plus.

MAITRE ANDR.

Ma femme, ma femme! pour l'amour de Dieu et des saints, est-ce que
vous vous moquez de moi?

JACQUELINE.

Ah ! tout de bon, matre Andr, est-ce srieux ce que vous dites?

MAITRE ANDR.

Si ce que je dis est srieux? Jour de Dieu! la patience m'chappe, et
je ne sais  quoi il tient que je ne vous mne en justice.

JACQUELINE.

Vous, en justice?

MAITRE ANDR.

Moi, en justice; il y a de quoi faire damner un homme, d'avoir affaire
 une telle mule; je n'avais jamais ou dire qu'on pt tre aussi
entt.

JACQUELINE, _sautant  bas du lit_.

Vous avez vu un homme entrer par la fentre? l'avez-vous vu, monsieur,
oui ou non?

MAITRE ANDR.

Je ne l'ai pas vu de mes yeux.

JACQUELINE.

Vous ne l'avez pas vu de vos yeux, et vous voulez me mener en justice?

MAITRE ANDR.

Oui, par le ciel! si vous ne rpondez.

JACQUELINE.

Savez-vous une chose, matre Andr, que ma grand'mre a apprise de la
sienne? Quand un mari se fie  sa femme, il garde pour lui les mauvais
propos, et quand il est sr de son fait, il n'a que faire de la
consulter. Quand on a des doutes, on les lve; quand on manque de
preuves, on se tait; et quand on ne peut pas dmontrer qu'on a raison,
on a tort. Allons! venez; sortons d'ici.

MAITRE ANDR.

C'est donc ainsi que vous le prenez?

JACQUELINE.

Oui, c'est ainsi; marchez, je vous suis.

MAITRE ANDR.

Et o veux-tu que j'aille  cette heure?

JACQUELINE.

En justice.

MAITRE ANDR.

Mais, Jacqueline...

JACQUELINE.

Marchez, marchez; quand on menace, il ne faut pas menacer en vain.

MAITRE ANDR.

Allons, voyons! calme-toi un peu.

JACQUELINE.

Non; vous voulez me mener en justice, et j'y veux aller de ce pas.

MAITRE ANDR.

Que diras-tu pour ta dfense? dis-le-moi aussi bien maintenant.

JACQUELINE.

Non, je ne veux rien dire ici.

MAITRE ANDR.

Pourquoi?

JACQUELINE.

Parce que je veux aller en justice.

MAITRE ANDR.

Vous tes capable de me rendre fou, et il me semble que je rve.
ternel Dieu, crateur du monde! je m'en vais faire une maladie.
Comment? quoi? cela est possible? J'tais dans mon lit; je dormais, et
je prends les murs  tmoin que c'tait de toute mon me. Landry, mon
clerc, un enfant de seize ans, qui de sa vie n'a mdit de personne, le
plus candide garon du monde, qui venait de passer la nuit  copier
un inventaire, voit entrer un homme par la fentre; il me le dit,
je prends ma robe de chambre, je viens vous trouver en ami, je vous
demande pour toute grce de m'expliquer ce que cela signifie, et vous
me dites des injures! vous me traitez de furieux, jusqu' vous lancer
du lit et  me saisir  la gorge! Non, cela passe toute ide; je serai
hors d'tat pour huit jours de faire une addition qui ait le sens
commun. Jacqueline, ma petite femme! c'est vous qui me traitez ainsi.

JACQUELINE.

Allez, allez! vous tes un pauvre homme.

MAITRE ANDR.

Mais enfin, ma chre petite, qu'est-ce que cela te fait de me
rpondre? Crois-tu que je puisse penser que tu me trompes rellement?
Hlas! mon Dieu! un mot te suffit. Pourquoi ne veux-tu pas le dire?
C'tait peut-tre quelque voleur qui se glissait par notre fentre;
ce quartier-ci n'est pas des plus srs, et nous ferions bien d'en
changer. Tous ces soldats me dplaisent fort, ma toute belle, mon
bijou chri. Quand nous allons  la promenade, au spectacle, au bal,
et jusque chez nous, ces gens-l ne nous quittent pas; je ne saurais
te dire un mot de prs sans me heurter  leurs paulettes, et sans
qu'un grand sabre crochu ne s'embarrasse dans mes jambes. Qui sait si
leur impertinence ne pourrait aller jusqu' escalader nos fentres? Tu
n'en sais rien, je le vois bien; ce n'est pas toi qui les encourages;
ces vilaines gens sont capables de tout. Allons, voyons! donne la
main; est-ce que tu m'en veux, Jacqueline?

JACQUELINE.

Assurment, je vous en veux. Me menacer d'aller en justice! Lorsque ma
mre le saura, elle vous fera bon visage!

MAITRE ANDR.

Eh! mon enfant, ne le lui dis pas. A quoi bon faire part aux autres de
nos petites brouilleries? Ce sont quelques lgers nuages qui passent
un instant dans le ciel, pour le laisser plus tranquille et plus pur.

JACQUELINE.

A la bonne heure! touchez l.

MAITRE ANDR.

Est-ce que je ne sais pas que tu m'aimes? Est-ce que je n'ai pas en
toi la plus aveugle confiance? [Est-ce que depuis deux ans tu ne
m'as pas donn toutes les preuves de la terre que tu es toute  moi,
Jacqueline?] Cette fentre, dont parle Landry, ne donne pas tout 
fait dans ta chambre; en traversant le pristyle, on va par l au
potager; je ne serais pas tonn que notre voisin, matre Pierre,
ne vnt braconner dans mes espaliers. Va, va! je ferai mettre notre
jardinier ce soir en sentinelle, et le pige  loup dans l'alle; nous
rirons demain tous les deux.

JACQUELINE.

Je tombe de fatigue, et vous m'avez veille bien mal  propos.

MAITRE ANDR.

Recouche-toi, ma chre petite, je m'en vais, je te laisse ici. Allons!
adieu, n'y pensons plus. Tu le vois, mon enfant, je ne fais pas
la moindre recherche dans ton appartement; je n'ai pas ouvert une
armoire; je t'en crois sur parole. Il me semble que je t'en aime cent
fois plus de t'avoir souponne  tort et de te savoir innocente.
Tantt je rparerai tout cela; nous irons  la campagne et je te ferai
un cadeau. Adieu, adieu, je te reverrai[1].

_Il sort.--Jacqueline, seule, ouvre une armoire; on y aperoit
accroupi le capitaine Clavaroche._

CLAVAROCHE, _sortant de l'armoire_.

Ouf!

JACQUELINE.

Vite, sortez! mon mari est jaloux; on vous a vu, mais non reconnu;
vous ne pouvez pas revenir ici. Comment tiez-vous l-dedans?

CLAVAROCHE.

A merveille.

JACQUELINE.

Nous n'avons pas de temps  perdre; qu'allons-nous faire? Il faut nous
voir, et chapper  tous les yeux. Quel parti prendre? le jardinier
y sera ce soir; je ne suis pas sre de ma femme de chambre; d'aller
ailleurs, impossible ici; tout est  jour dans une petite ville. Vous
tes couvert de poussire, et il me semble que vous boitez.

CLAVAROCHE.

J'ai le genou et la tte briss. La poigne de mon sabre m'est entre
dans les ctes. Pouah! c'est  croire que je sors d'un moulin.

JACQUELINE.

Brlez mes lettres en rentrant chez vous. Si on les trouvait, je
serais perdue[; ma mre me mettrait au couvent]. Landry, un clerc,
vous a vu passer, il me le payera. Que faire? quel moyen? rpondez!
Vous tes ple comme la mort.

CLAVAROCHE.

J'avais une position fausse quand vous avez pouss le battant, en
sorte que je me suis trouv, une heure durant, comme une curiosit
d'histoire naturelle dans un bocal d'esprit-de-vin.

JACQUELINE.

Eh bien! voyons! que ferons-nous?

CLAVAROCHE.

Bon! il n'y a rien de si facile.

JACQUELINE.

Mais encore?

CLAVAROCHE.

Je n'en sais rien; mais rien n'est plus ais. M'en croyez-vous  ma
premire affaire? Je suis rompu; donnez-moi un verre d'eau.

JACQUELINE.

Je crois que le meilleur parti serait de nous voir  la ferme.

CLAVAROCHE

Que ces maris, quand ils s'veillent, sont d'incommodes animaux! Voil
un uniforme dans un joli tat, et je serai beau  la parade!

_Il boit._

Avez-vous une brosse ici? Le diable m'emporte! avec cette poussire,
il m'a fallu un courage d'enfer pour m'empcher d'ternuer.

JACQUELINE.

Voil ma toilette, prenez ce qu'il vous faut.

CLAVAROCHE, _se brossant la tte_.

A quoi bon aller  la ferme? Votre mari est,  tout prendre, d'assez
douce composition. Est-ce que c'est une habitude que ces apparitions
nocturnes?

JACQUELINE.

Non, Dieu merci! J'en suis encore tremblante. Mais songez donc qu'avec
les ides qu'il a maintenant dans la tte, tous les soupons vont
tomber sur vous.

CLAVAROCHE.

Pourquoi sur moi?

JACQUELINE.

Pourquoi? Mais,... je ne sais;... il me semble que cela doit tre.
Tenez! Clavaroche, la vrit est une chose trange, elle a quelque
chose des spectres: on la pressent sans la toucher.

CLAVAROCHE, _ajustant son uniforme_.

Bah! ce sont les grands parents et les juges de paix[2] qui disent que
tout se sait. Ils ont pour cela une bonne raison, c'est que tout ce
qui ne se sait pas s'ignore, et par consquent n'existe pas. J'ai
l'air de dire une btise; rflchissez, vous verrez que c'est vrai.

JACQUELINE.

Tout ce que vous voudrez. Les mains me tremblent, et j'ai une peur qui
est pire que le mal.

CLAVAROCHE.

Patience, nous arrangerons cela.

JACQUELINE.

Comment? Partez, voil le jour.

CLAVAROCHE.

Eh! bon Dieu! quelle tte folle! Vous tes jolie comme un ange avec
vos grands airs effars. Voyons un peu, mettez-vous l, et raisonnons
de nos affaires. Me voil presque prsentable, et ce dsordre rpar.
La cruelle armoire que vous avez l! il ne fait pas bon tre de vos
nippes.

JACQUELINE.

Ne riez donc pas, vous me faites frmir.

CLAVAROCHE.

Eh bien! ma chre, coutez-moi, je vais vous dire mes principes. Quand
on rencontre sur sa route l'espce de bte malfaisante qui s'appelle
un mari jaloux...

JACQUELINE.

Ah! Clavaroche, par gard pour moi!

CLAVAROCHE.

Je vous ai choque?

_Il l'embrasse._

JACQUELINE.

Au moins parlez plus bas.

CLAVAROCHE.

Il y a trois moyens certains d'viter tout inconvnient. Le premier,
c'est de se quitter. Mais celui-l, nous n'en voulons gure.

JACQUELINE.

Vous me ferez mourir de peur.

CLAVAROCHE.

Le second, le meilleur incontestablement, c'est de n'y pas prendre
garde, et au besoin...

JACQUELINE.

Eh bien?

CLAVAROCHE.

Non, celui-l ne vaut rien non plus; vous avez un mari de plume; il
faut garder l'pe au fourreau. Reste donc alors le troisime; c'est
de trouver un _chandelier_.

JACQUELINE.

Un chandelier? Qu'est-ce que vous voulez dire?

CLAVAROCHE.

Nous appelions ainsi, au rgiment, un grand garon de bonne mine
qui est charg de porter un chle ou un parapluie au besoin; qui,
lorsqu'une femme se lve pour danser, va gravement s'asseoir sur sa
chaise et la suit dans la foule d'un oeil mlancolique, en jouant
avec son ventail; qui lui donne la main pour sortir de sa loge, et
pose avec fiert sur la console voisine le verre o elle vient de
boire [; l'accompagne  la promenade, lui fait la lecture le soir;
bourdonne sans cesse autour d'elle, assige son oreille d'une pluie de
fadaises]. Admire-t-on la dame, il se rengorge, et si on l'insulte,
il se bat. Un coussin manque  la causeuse, c'est lui qui court, se
prcipite, et va le chercher l o il est; car il connat la maison et
les tres, il fait partie du mobilier, et traverse les corridors sans
lumire. [Il joue le soir avec les tantes au reversi et au piquet.
Comme il circonvient le mari, en politique habile et empress, il
s'est bientt fait prendre en grippe.] Y a-t-il fte quelque part,
o la belle ait envie d'aller? il s'est ras au point du jour, il
est depuis midi sur la place ou sur la chausse, et il a marqu des
chaises avec ses gants. Demandez-lui pourquoi il s'est fait ombre,
il n'en sait rien et n'en peut rien dire. Ce n'est pas que parfois la
dame ne l'encourage d'un sourire, et ne lui abandonne en valsant le
bout de ses doigts, qu'il serre avec amour; il est comme ces grands
seigneurs qui ont une charge honoraire et les entres aux jours de
gala; mais le cabinet leur est clos; ce ne sont pas leurs affaires. En
un mot, sa faveur expire l o commencent les vritables; il a tout
ce qu'on voit des femmes, et rien de ce qu'on en dsire. Derrire ce
mannequin commode se cache le mystre heureux; il sert de paravent 
tout ce qui se passe sous le manteau de la chemine. Si le mari est
jaloux, c'est de lui; tient-on des propos? c'est sur son compte;
[c'est lui qu'on mettra  la porte un beau matin que les valets auront
entendu marcher la nuit dans l'appartement de madame; c'est lui qu'on
pie en secret; ses lettres, pleines de respect et de tendresse, sont
dcachetes par la belle-mre;] il va, il vient, il s'inquite, on le
laisse ramer, c'est son oeuvre, moyennant quoi, l'amant discret et
la trs innocente amie, couverts d'un voile impntrable, se rient de
lui et des curieux.

JACQUELINE.

Je ne puis m'empcher de rire, malgr le peu d'envie que j'en ai. Et
pourquoi  ce personnage ce nom baroque de _chandelier_?

CLAVAROCHE.

Eh! mais; c'est que c'est lui qui porte la...

JACQUELINE.

C'est bon, c'est bon, je vous comprends.

CLAVAROCHE.

Voyez, ma chre: parmi vos amis, n'auriez-vous point quelque bonne
me capable de remplir ce rle important, qui, de bonne foi, n'est pas
sans douceur? Cherchez, voyez, pensez  cela.

_Il regarde  sa montre._

Sept heures! il faut que je vous quitte. Je suis de semaine
d'aujourd'hui.

JACQUELINE.

Mais, Clavaroche, en vrit, je ne connais ici personne; et puis c'est
une tromperie dont je n'aurais pas le courage. Quoi! encourager un
jeune homme, l'attirer  soi, le laisser esprer, le rendre peut-tre
amoureux tout de bon, et se jouer de ce qu'il peut souffrir? C'est une
rouerie que vous me proposez.

CLAVAROCHE.

Aimez-vous mieux que je vous perde! et dans l'embarras o nous sommes,
ne voyez-vous pas qu' tout prix il faut dtourner les soupons?

JACQUELINE.

Pourquoi les faire tomber sur un autre?

CLAVAROCHE.

Eh! pour qu'ils tombent. Les soupons, ma chre, les soupons d'un
mari jaloux ne sauraient planer dans l'espace; ce ne sont pas des
hirondelles. Il faut qu'ils se posent tt ou tard, et le plus sr est
de leur faire un nid.

JACQUELINE.

Non, dcidment, je ne puis. Ne faudrait-il pas pour cela me
compromettre trs rellement?

CLAVAROCHE.

Plaisantez-vous? Est-ce que, le jour des preuves, vous n'tes pas
toujours  mme de dmontrer votre innocence? Un amoureux n'est pas un
amant.[3]

JACQUELINE.

[Eh bien!... mais le temps presse. Qui voulez-vous? Dsignez-moi
quelqu'un.]

CLAVAROCHE, _ la fentre_.

Tenez! voil, dans votre cour, trois jeunes gens assis au pied d'un
arbre; ce sont les clercs de votre mari. Je vous laisse le choix entre
eux; quand je reviendrai, qu'il y en ait un amoureux fou de vous.

JACQUELINE.

Comment cela serait-il possible? Je ne leur ai jamais dit un mot.

CLAVAROCHE.

Est-ce que tu n'es pas fille d've? Allons! Jacqueline, consentez.

JACQUELINE.

N'y comptez pas; je n'en ferai rien.

CLAVAROCHE.

Touchez l; je vous remercie. Adieu, la trs craintive blonde; vous
tes fine, jeune et jolie, amoureuse... un peu, n'est-il pas vrai,
madame? A l'ouvrage! un coup de filet!

JACQUELINE.

Vous tes hardi, Clavaroche.

CLAVAROCHE.

Fier et hardi; fier de vous plaire, et hardi pour vous conserver.

_Il sort._


SCNE II

_Un petit jardin._

FORTUNIO, LANDRY ET GUILLAUME, _assis_.


FORTUNIO.

Vraiment, cela est singulier, et cette aventure est trange.

LANDRY.

N'allez pas en jaser, au moins; vous me feriez mettre dehors.

FORTUNIO.

Bien trange et bien admirable. Oui, quel qu'il soit, c'est un homme
heureux.

LANDRY.

Promettez-moi de n'en rien dire; matre Andr me l'a fait jurer.

GUILLAUME.

De son prochain, du roi et des femmes, il n'en faut pas souffler le
mot.

FORTUNIO.

Que de pareilles choses existent, cela me fait bondir le coeur.
Vraiment, Landry, tu as vu cela?

LANDRY.

C'est bon; qu'il n'en soit plus question.

FORTUNIO.

Tu as entendu marcher doucement?

LANDRY.

A pas de loup derrire le mur.

FORTUNIO.

Craquer doucement la fentre?

LANDRY.

Comme un grain de sable sous le pied.

FORTUNIO.

Puis, sur le mur, l'ombre d'un homme, quand il a franchi la poterne?

LANDRY.

Comme un spectre, dans son manteau.

FORTUNIO.

Et une main derrire le volet?

LANDRY.

Tremblante comme la feuille.

FORTUNIO.

Une lueur dans la galerie, puis un baiser, puis quelques pas
lointains?

LANDRY.

Puis le silence, les rideaux qui se tirent, et la lueur qui disparat.

FORTUNIO.

Si j'avais t  ta place, je serais rest jusqu'au jour.

GUILLAUME.

Est-ce que tu es amoureux de Jacqueline? Tu aurais fait l un joli
mtier!

FORTUNIO.

Je jure devant Dieu, Guillaume, qu'en prsence de Jacqueline je n'ai
jamais lev les yeux. Pas mme en songe, je n'oserais l'aimer. Je
l'ai rencontre au bal une fois; ma main n'a pas touch la sienne,
ses lvres ne m'ont jamais parl. De ce qu'elle fait ou de ce qu'elle
pense, je n'en ai de ma vie rien su, sinon qu'elle se promne ici
l'aprs-midi, et que j'ai souffl sur nos vitres pour la voir marcher
dans l'alle.

GUILLAUME.

Si tu n'es pas amoureux d'elle, pourquoi dis-tu que tu serais rest?
Il n'y avait rien de mieux  faire que ce qu'a fait justement Landry:
aller conter nettement la chose  matre Andr, notre patron.

FORTUNIO.

Landry a fait comme il lui a plu. Que Romo possde Juliette! je
voudrais tre l'oiseau matinal qui les avertit du danger.

GUILLAUME.

Te voil bien avec tes fredaines! Quel bien cela peut-il te faire que
Jacqueline ait un amant? C'est quelque officier de la garnison.

FORTUNIO.

J'aurais voulu tre dans l'tude; j'aurais voulu voir tout cela.

GUILLAUME.

Dieu soit bni! c'est notre libraire qui t'empoisonne avec ses
romans. Que te revient-il de ce conte? D'tre Gros-Jean comme devant.
N'espres-tu pas, par hasard, que tu pourras avoir ton tour? Eh!
oui, sans doute, monsieur se figure qu'on pensera quelque jour  lui.
Pauvre garon! tu ne connais gure nos belles dames de province. Nous
autres, avec nos habits noirs, nous ne sommes que du fretin, bon
tout au plus pour les couturires. Elles ne ttent que du pantalon
rouge[4], et une fois qu'elles y ont mordu, qu'importe que la garnison
change? Tous les militaires se ressemblent; qui en aime un en aime
cent. Il n'y a que le revers de l'habit qui change, et qui de jaune
devient vert ou blanc. Du reste, ne retrouvent-elles pas la moustache
retrousse de mme, la mme allure de corps de garde, le mme langage
et le mme plaisir? Ils sont tous faits sur un modle;  la rigueur,
elles peuvent s'y tromper.

FORTUNIO.

Il n'y a pas  causer avec toi: tu passes tes ftes et dimanches 
regarder des joueurs de boule.

GUILLAUME.

Et toi, tout seul  ta fentre, le nez fourr dans tes girofles.
Voyez la belle diffrence! Avec tes ides romanesques, tu deviendras
fou  lier. Allons! rentrons;  quoi penses-tu? il est l'heure de
travailler.

FORTUNIO.

Je voudrais bien avoir t avec Landry cette nuit dans l'tude.

_Ils sortent. Entrent Jacqueline et sa servante._

JACQUELINE.

Nos prunes seront belles cette anne, et nos espaliers ont bonne mine.
Viens donc un peu de ce ct-ci [, et asseyons-nous sur ce banc].

LA SERVANTE.

C'est donc que madame ne craint pas l'air, car il ne fait pas chaud ce
matin.

JACQUELINE.

En vrit, depuis deux ans que j'habite cette maison, je ne crois pas
tre venue deux fois dans cette partie du jardin. Regarde donc ce pied
de chvrefeuille. Voil des treillis bien plants pour faire grimper
les clmatites.

LA SERVANTE.

Avec cela que madame n'est pas couverte; elle a voulu descendre en
cheveux.

JACQUELINE.

Dis-moi, puisque te voil: qu'est-ce que c'est donc que ces jeunes
gens qui sont l dans la salle basse? Est-ce que je me trompe? Je
crois qu'ils nous regardent; ils taient tout  l'heure ici.

LA SERVANTE.

Madame ne les connat donc pas? Ce sont les clercs de matre Andr.

JACQUELINE.

Ah! est-ce que tu les connais, toi, Madelon? Tu as l'air de rougir en
disant cela.

LA SERVANTE.

Moi, madame! pourquoi donc faire? Je les connais de les voir tous les
jours; et encore, je dis tous les jours. Je n'en sais rien, si je les
connais.

JACQUELINE.

Allons! avoue que tu as rougi. Et au fait, pourquoi t'en dfendre?
Autant que je puis en juger d'ici, ces garons ne sont pas si mal.
Voyons! lequel prfres-tu? fais-moi un peu tes confidences. Tu es
belle fille, Madelon; que ces jeunes gens te fassent la cour, qu'y
a-t-il de mal  cela?

LA SERVANTE.

Je ne dis pas qu'il y ait du mal; ces jeunes gens ne manquent pas de
bien, et leurs familles sont honorables. Il y a l un petit blond; les
grisettes de la Grand'Rue ne font pas fi de son coup de chapeau.

JACQUELINE, _s'approchant de la maison_.

Qui? celui-l avec sa moustache?[5]

LA SERVANTE.

Oh! que non. C'est M. Landry, un grand flandrin qui ne sait que dire.

JACQUELINE.

C'est donc cet autre qui crit?

LA SERVANTE.

Nenni, nenni; c'est M. Guillaume, un honnte garon bien rang; mais
ses cheveux ne frisent gure, et a fait piti, le dimanche, quand il
veut se mettre  danser.

JACQUELINE.

De qui veux-tu donc parler? Je ne crois pas qu'il y en ait d'autres
que ceux-l dans l'tude.

LA SERVANTE.

Vous ne voyez pas  la fentre ce jeune homme propre et bien peign?
Tenez! le voil qui se penche; c'est le petit Fortunio.

JACQUELINE.

Oui-d, je le vois maintenant. Il n'est pas mal tourn, ma foi, avec
ses cheveux sur l'oreille et son petit air innocent. Prenez garde 
vous, Madelon, ces anges-l font dchoir les filles. Et il fait la
cour aux grisettes, ce monsieur-l, avec ses yeux bleus? Eh bien!
Madelon, il ne faut pas pour cela baisser les vtres d'un air si
renchri. Vraiment, on peut moins bien choisir. Il sait donc que dire,
celui-l, et il a un matre  danser?

LA SERVANTE.

Rvrence parler, madame, si je le croyais amoureux, ici, ce ne
serait pas de si peu de chose. Si vous aviez tourn la tte quand vous
passiez dans le quinconce, vous l'auriez vu plus d'une fois, les bras
croiss, la plume  l'oreille, vous regarder tant qu'il pouvait.

JACQUELINE.

Plaisantez-vous, mademoiselle, et pensez-vous  qui vous parlez?

LA SERVANTE.

Un chien regarde bien un vque, et il y en a qui disent que l'vque
n'est pas fch d'tre regard du chien. Il n'est pas si sot, ce
garon, et son pre est un riche orfvre. Je ne crois pas qu'il y ait
d'injure  regarder passer les gens.

JACQUELINE.

Qui vous a dit que c'est moi qu'il regarde? Il ne vous a pas,
j'imagine, fait de confidences l-dessus.

LA SERVANTE.

Quand un garon tourne la tte, allez! madame, il ne faut gure tre
femme pour ne pas deviner o les yeux s'en vont. Je n'ai que faire de
ses confidences, et on ne m'apprendra que ce que j'en sais.

JACQUELINE.

J'ai froid. Allez me chercher un chle, et faites-moi grce de vos
propos.

_La servante sort._

JACQUELINE, _seule_.

Si je ne me trompe, c'est le jardinier que j'ai aperu entre ces
arbres. Hol! Pierre, coutez.

LE JARDINIER, _entrant_.

Vous m'avez appel, madame?

JACQUELINE.

Oui, entrez l; demandez un clerc qui s'appelle Fortunio. Qu'il vienne
ici; j'ai  lui parler.

_Le jardinier sort. Un instant aprs entre Fortunio._

FORTUNIO.

Madame, on se trompe sans doute; on vient de me dire que vous me
demandiez.

JACQUELINE.

Asseyez-vous, on ne se trompe pas.--Vous me voyez, monsieur Fortunio,
fort embarrasse, fort en peine. Je ne sais trop comment vous dire ce
que j'ai  vous demander, ni pourquoi je m'adresse  vous.

FORTUNIO.

Je ne suis que troisime clerc; s'il s'agit d'une affaire
d'importance, Guillaume, notre premier clerc, est l; souhaitez-vous
que je l'appelle?

JACQUELINE.

Mais non. Si c'tait une affaire, est-ce que je n'ai pas mon mari?

FORTUNIO.

Puis-je tre bon  quelque chose? Veuillez parler avec confiance.
Quoique bien jeune, je mourrais de bon coeur pour vous rendre
service.

JACQUELINE.

C'est galamment et vaillamment parler; et cependant, si je ne me
trompe, je ne suis pas connue de vous.

FORTUNIO.

L'toile qui brille  l'horizon ne connat pas les yeux qui la
regardent; mais elle est connue du moindre ptre qui chemine sur le
coteau.

JACQUELINE.

C'est un secret que j'ai  vous dire, et j'hsite par deux motifs:
d'abord vous pouvez me trahir, et en second lieu, mme en me servant,
prendre de moi mauvaise opinion.

FORTUNIO.

Puis-je me soumettre  quelque preuve? Je vous supplie de croire en
moi.

JACQUELINE.

Mais, comme vous dites, vous tes bien jeune. Vous-mme, vous pouvez
croire en vous, et ne pas toujours en rpondre.

FORTUNIO.

Vous tes plus belle que je ne suis jeune; de ce que mon coeur sent,
j'en rponds.

JACQUELINE.

La ncessit est imprudente. Voyez si personne n'coute.

FORTUNIO.

Personne; ce jardin est dsert, et j'ai ferm la porte de l'tude.

JACQUELINE.

Non, dcidment, je ne puis parler; pardonnez-moi cette dmarche
inutile, et qu'il n'en soit jamais question.

FORTUNIO.

Hlas! madame, je suis bien malheureux! il en sera comme il vous
plaira.

JACQUELINE.

C'est que la position o je suis n'a vraiment pas le sens commun.
J'aurais besoin, vous l'avouerai-je? non pas tout  fait d'un ami,
et cependant d'une action d'ami. Je ne sais  quoi me rsoudre. Je me
promenais dans ce jardin, en regardant ces espaliers; et je vous dis,
je ne sais pourquoi, je vous ai vu  cette fentre, j'ai eu l'ide de
vous faire appeler.

FORTUNIO.

Quel que soit le caprice du hasard  qui je dois cette faveur,
permettez-moi d'en profiter. Je ne puis que rpter mes paroles: je
mourrais de bon coeur pour vous.

JACQUELINE.

Ne me le rptez pas trop; c'est le moyen de me faire taire.

FORTUNIO.

Pourquoi? c'est le fond de mon coeur.

JACQUELINE.

Pourquoi? pourquoi? vous n'en savez rien, et je n'y veux seulement pas
penser. Non; ce que j'ai  vous demander ne peut avoir de suite aussi
grave, Dieu merci! c'est un rien, une bagatelle. Vous tes un enfant,
n'est-ce pas? Vous me trouvez peut-tre jolie, et vous m'adressez
lgrement quelques paroles de galanterie. Je les prends ainsi, c'est
tout simple; tout homme  votre place en pourrait dire autant.

FORTUNIO.

Madame, je n'ai jamais menti. Il est bien vrai que je suis un enfant,
et qu'on peut douter de mes paroles; mais telles qu'elles sont, Dieu
peut les juger.

JACQUELINE.

C'est bon, vous savez votre rle, et vous ne vous ddisez pas. En
voil assez l-dessus; prenez donc ce sige et mettez-vous l.

FORTUNIO.

Je le ferai pour vous obir.

JACQUELINE.

Pardonnez-moi une question qui pourra vous sembler trange. Madeleine,
ma femme de chambre, m'a dit que votre pre tait joaillier. Il doit
se trouver en rapport avec les marchands de la ville.

FORTUNIO.

Oui, madame; je puis dire qu'il n'en est gure d'un peu considrable
qui ne connaisse notre maison.

JACQUELINE.

Par consquent, vous avez occasion d'aller et de venir dans le
quartier marchand, et on connat votre visage dans les boutiques de la
Grand'Rue?

FORTUNIO.

Oui, madame, pour vous servir.

JACQUELINE.

Une femme de mes amies a un mari avare et jaloux. Elle ne manque pas
de fortune, mais elle ne peut en disposer. Ses plaisirs, ses gots, sa
parure, ses caprices, si vous voulez, quelle femme vit sans caprice?
tout est rgl et contrl. Ce n'est pas qu'au bout de l'anne elle ne
se trouve en position de faire face  de grosses dpenses; mais chaque
mois, presque chaque semaine, il lui faut compter, disputer, calculer
tout ce qu'elle achte. [Vous comprenez que la morale, tous les
sermons d'conomie possibles, toutes les raisons des avares, ne font
pas faute aux chances;] enfin, avec beaucoup d'aisance, elle mne la
vie la plus gne. Elle est plus pauvre que son tiroir, et son argent
ne lui sert de rien. Qui dit toilette, en parlant des femmes, dit
un grand mot, vous le savez. Il a donc fallu,  tout prix, user de
quelque stratagme. Les mmoires des fournisseurs ne portent que ces
dpenses banales que le mari appelle de premire ncessit;
ces choses-l se payent au grand jour; mais,  certaines poques
convenues, certains autres mmoires secrets font mention de quelques
bagatelles que la femme appelle  son tour de seconde ncessit,
qui est la vraie, et que les esprits mal faits pourraient nommer du
superflu. Moyennant quoi, tout s'arrange  merveille; chacun y peut
trouver son compte, et le mari, sr de ses quittances, ne se connat
pas assez en chiffons pour deviner qu'il n'a pas pay tout ce qu'il
voit sur l'paule de sa femme.

FORTUNIO.

Je ne vois pas grand mal  cela.

JACQUELINE.

Maintenant donc, voil ce qui arrive: le mari, un peu souponneux,
a fini par s'apercevoir, non du chiffon de trop, mais de l'argent de
moins. Il a menac ses domestiques, frapp sur sa cassette et grond
ses marchands. La pauvre femme abandonne n'y a pas perdu un louis;
mais elle se trouve, comme un nouveau Tantale, dvore du matin au
soir de la soif des chiffons. Plus de confidents, plus de mmoires
secrets, plus de dpenses ignores. Cette soif pourtant la tourmente;
 tout hasard elle cherche  l'apaiser. Il faudrait qu'un jeune homme
adroit, discret surtout, et d'assez haut rang dans la ville pour
n'veiller aucun soupon, voult aller visiter les boutiques, et y
acheter, comme pour lui-mme, ce dont elle peut et veut avoir besoin.
Il faudrait qu'il et, tout d'abord, facile accs dans la maison;
qu'il pt entrer et sortir avec assurance; qu'il et bon got, cela
est clair, et qu'il st choisir  propos. Peut-tre serait-ce un
heureux hasard s'il se trouvait par l, dans la ville, quelque jolie
et coquette fille  qui on st qu'il ft sa cour. N'tes-vous pas dans
ce cas, je suppose? ce hasard-l justifierait tout. Ce serait alors
pour la belle que les emplettes seraient censes se faire. Voil ce
qu'il faudrait trouver.

FORTUNIO.

Dites  votre amie que je m'offre  elle; je la servirai de mon mieux.

JACQUELINE.

Mais si cela se trouvait ainsi, vous comprenez, n'est-il pas vrai,
que, pour avoir dans la maison le libre accs dont je vous parle, le
confident devrait s'y montrer autre part qu' la salle basse? Vous
comprenez qu'il faudrait que sa place ft  la table et au salon? Vous
comprenez que la discrtion est une vertu trop difficile pour qu'on
lui manque de reconnaissance, mais qu'en outre du bon vouloir, le
savoir-faire n'y gterait rien? Il faudrait qu'un soir, je suppose
comme ce soir, s'il faisait beau, il st trouver la porte entr'ouverte
et apporter un bijou furtif comme un hardi contrebandier. Il faudrait
qu'un air de mystre ne traht jamais son adresse; qu'il ft prudent,
leste et avis; qu'il se souvnt d'un proverbe espagnol qui mne loin
ceux qui le suivent: Aux audacieux Dieu prte la main.

FORTUNIO.

Je vous en supplie, servez-vous de moi.

JACQUELINE.

Toutes ces conditions remplies, pour peu qu'on ft sr du silence, on
pourrait dire au confident le nom de sa nouvelle amie. Il recevrait
alors sans scrupule, adroitement comme une jeune soubrette, une bourse
dont il saurait l'emploi. Preste! j'aperois Madeleine qui vient
m'apporter mon manteau. Discrtion et prudence, adieu. L'amie, c'est
moi; le confident, c'est vous; la bourse est l au pied de la chaise.

_Elle sort.--Guillaume et Landry sur le pas de la porte._

GUILLAUME.

Hol! Fortunio; matre Andr est l qui t'appelle.

LANDRY.

Il y a de l'ouvrage sur ton bureau. Que fais-tu l hors de l'tude?

FORTUNIO.

Hein? plat-il? que me voulez-vous?

GUILLAUME.

Nous te disons que le patron te demande.

LANDRY.

Arrive ici; on a besoin de toi. A quoi songe donc ce rveur?

FORTUNIO.

En vrit, cela est singulier, et cette aventure est trange.

_Ils sortent._


FIN DE L'ACTE PREMIER.




ACTE DEUXIME


SCNE PREMIRE[6]

_Un salon._


CLAVAROCHE, _devant une glace_.

En conscience, ces belles dames, si on les aimait tout de bon, ce
serait une pauvre affaire, et le mtier des bonnes fortunes est, 
tout prendre, un ruineux travail. Tantt c'est au plus bel endroit
qu'un valet qui gratte  la porte vous oblige  vous esquiver. La
femme qui se perd pour vous ne se livre que d'une oreille, et au
milieu du plus doux transport on vous pousse dans une armoire. Tantt
c'est lorsqu'on est chez soi, tendu sur un canap et fatigu de
la manoeuvre, qu'un messager envoy  la hte vient vous faire
ressouvenir qu'on vous adore  une lieue de distance. Vite, un
barbier, le valet de chambre! On court, on vole; il n'est plus temps,
le mari est rentr; la pluie tombe, il faut faire le pied de grue,
une heure durant. Avisez-vous d'tre malade ou seulement de mauvaise
humeur! Point; le soleil, le froid, la tempte, l'incertitude, le
danger, cela est fait pour rendre gaillard. La difficult est en
possession, depuis qu'il y a des proverbes, du privilge d'augmenter
le plaisir, et le vent de bise se fcherait si, en vous coupant le
visage, il ne croyait vous donner du coeur. En vrit, on reprsente
l'amour avec des ailes et un carquois; on ferait mieux de nous
le peindre comme un chasseur de canards sauvages, avec une veste
impermable et une perruque de laine frise pour lui garantir
l'occiput. Quelles sottes btes que les hommes, de se refuser leurs
franches lippes pour courir aprs quoi, de grce? aprs l'ombre de
leur orgueil! Mais la garnison dure six mois; on ne peut pas toujours
aller au caf; les comdiens de province ennuient, on se regarde dans
un miroir, et on ne veut pas tre beau pour rien. Jacqueline a la
taille fine; c'est ainsi qu'on prend patience, et qu'on s'accommode de
tout sans trop faire le difficile.

_Entre Jacqueline._

Eh bien! ma chre, qu'avez-vous fait? Avez-vous suivi mes conseils, et
sommes-nous hors de danger?

JACQUELINE.

Oui.

CLAVAROCHE.

Comment vous y tes-vous prise? vous allez me conter cela. Est-ce un
des clercs de matre Andr qui s'est charg de notre salut?

JACQUELINE.

Oui.

CLAVAROCHE.

Vous tes une femme incomparable, et on n'a pas plus d'esprit que
vous. Vous avez fait venir, n'est-ce pas, le bon jeune homme  votre
boudoir? Je le vois d'ici, les mains jointes, tournant son chapeau
dans ses doigts. Mais quel conte lui avez-vous fait pour russir en si
peu de temps?

JACQUELINE.

Le premier venu; je n'en sais rien.

CLAVAROCHE.

Voyez un peu ce que c'est que de nous, et quels pauvres diables nous
sommes quand il vous plat de nous endiabler! Et votre mari,
comment voit-il la chose? La foudre qui nous menaait sent-elle dj
l'aiguille aimante? commence-t-elle  se dtourner?

JACQUELINE.

Oui.

CLAVAROCHE.

Parbleu! nous nous divertirons, et je me fais une vraie fte
d'examiner cette comdie, d'en observer les ressorts et les gestes, et
d'y jouer moi-mme mon rle. Et l'humble esclave, je vous prie, depuis
que je vous ai quitte, est-il dj amoureux de vous? Je parierais que
je l'ai rencontr comme je montais: un visage affair et une encolure
 cela. Est-il dj install dans sa charge? s'acquitte-t-il des soins
indispensables avec quelque facilit? porte-t-il dj vos couleurs?
met-il l'cran devant le feu? a-t-il hasard quelques mots d'amour
craintif et de respectueuse tendresse? tes-vous contente de lui?

JACQUELINE.

Oui.

CLAVAROCHE.

Et, comme -compte sur ses futurs services, ces beaux yeux pleins
d'une flamme noire lui ont-ils dj laiss deviner qu'il est permis
de soupirer pour eux? A-t-il dj obtenu quelque grce? Voyons,
franchement, o en tes-vous? Avez-vous crois le regard? avez-vous
engag le fer? C'est bien le moins qu'on l'encourage pour le service
qu'il nous rend.

JACQUELINE.

Oui.

CLAVAROCHE.

Qu'avez-vous donc? Vous tes rveuse et vous rpondez  demi.

JACQUELINE.

J'ai fait ce que vous m'avez dit.

CLAVAROCHE.

En avez-vous quelque regret?

JACQUELINE.

Non.

CLAVAROCHE.

Mais vous avez l'air soucieux, et quelque chose vous inquite.

JACQUELINE.

Non.

CLAVAROCHE.

Verriez-vous quelque srieux dans une pareille plaisanterie? Laissez
donc, tout cela n'est rien.

JACQUELINE.

Si l'on savait ce qui s'est pass, pourquoi le monde me donnerait-il
tort, et  vous peut-tre raison?

CLAVAROCHE.

Bon! c'est un jeu, c'est une misre; ne m'aimez-vous pas, Jacqueline?

JACQUELINE.

Oui.

CLAVAROCHE.

Eh bien donc! qui peut vous fcher? N'est-ce donc pas pour sauver
notre amour que vous avez fait tout cela?

JACQUELINE.

Oui.

CLAVAROCHE.

Je vous assure que cela m'amuse et que je n'y regarde pas de si prs.

JACQUELINE.

Silence! l'heure du dner approche, et voici matre Andr qui vient.

CLAVAROCHE.

Est-ce notre homme qui est avec lui?

JACQUELINE.

C'est lui. Mon mari l'a pri, et il reste ce soir ici.

_Entrent matre Andr et Fortunio._

MAITRE ANDR.

Non! je ne veux pas d'aujourd'hui entendre parler d'une affaire. Je
veux qu'on s'vertue  danser et qu'il ne soit question que de rire.
Je suis ravi, je nage dans la joie, et je n'entends qu' bien dner.

CLAVAROCHE.

Peste! vous tes en belle humeur, matre Andr,  ce que je vois.

MAITRE ANDR.

Il faut que je vous dise  tous ce qui m'est arriv hier. J'ai
souponn injustement ma femme; j'ai fait mettre le pige  loup
devant la porte de mon jardin, j'y ai trouv mon chat ce matin; c'est
bien fait; je l'ai mrit. Mais je veux rendre justice  Jacqueline,
et que vous appreniez de moi que notre paix est faite, et qu'elle m'a
pardonn.

JACQUELINE.

C'est bon, je n'ai pas de rancune; obligez-moi de n'en plus parler.

MAITRE ANDR.

Non, je veux que tout le monde le sache. Je l'ai dit partout dans la
ville, et j'ai rapport dans ma poche un petit Napolon en sucre[7];
je veux le mettre sur ma chemine en signe de rconciliation, et
toutes les fois que je le regarderai, j'en aimerai cent fois plus ma
femme. Ce sera pour me garantir de toute dfiance  l'avenir.

CLAVAROCHE.

Voil agir en digne mari; je reconnais l matre Andr.

MAITRE ANDR.

Capitaine, je vous salue. Voulez-vous dner avec nous?[8] Nous
avons aujourd'hui au logis une faon de petite fte, et vous tes le
bienvenu.

CLAVAROCHE.

C'est trop d'honneur que vous me faites.

MAITRE ANDR.

Je vous prsente un nouvel hte; c'est un de mes clercs, capitaine.
H! h! _cedant arma togae_. Ce n'est pas pour vous faire injure; le
petit drle a de l'esprit; il vient faire la cour  ma femme.

CLAVAROCHE.

Monsieur, peut-on vous demander votre nom? Je suis ravi de faire votre
connaissance.

_Fortunio salue._

MAITRE ANDR.

Fortunio. C'est un nom heureux. A vous dire vrai, voil tantt un an
qu'il travaillait  mon tude, et je ne m'tais pas aperu de tout
le mrite qu'il a. Je crois mme que, sans Jacqueline, je n'y aurais
jamais song. Son criture n'est pas trs nette; et il me fait des
accolades qui ne sont pas exemptes de reproche; mais ma femme a besoin
de lui pour quelques petites affaires, et elle se loue fort de son
zle. C'est leur secret; nous autres maris nous ne mettons point le
nez l. Un hte aimable, dans une petite ville, n'est pas une chose de
peu de prix; aussi Dieu veuille qu'il s'y plaise! nous le recevrons de
notre mieux.

FORTUNIO.

Je ferai tout pour m'en rendre digne.

MAITRE ANDR, _ Clavaroche_.

Mon travail, comme vous le savez, me retient chez moi la semaine. Je
ne suis pas fch que Jacqueline s'amuse sans moi comme elle l'entend.
Il lui fallait quelquefois un bras pour se promener par la ville;
le mdecin veut qu'elle marche, et le grand air lui fait du bien. Ce
garon-l sait les nouvelles, il lit fort bien  haute voix; il est,
d'ailleurs, de bonne famille, et ses parents l'ont bien lev; c'est
un cavalier pour ma femme, et je vous demande votre amiti pour lui.

CLAVAROCHE.

Mon amiti, digne matre Andr, est tout entire  son service; c'est
une chose qui vous est acquise, et dont vous pouvez disposer.

FORTUNIO.

Monsieur le capitaine est bien honnte, et je ne sais comment le
remercier.

CLAVAROCHE.

Touchez l! l'honneur est pour moi si vous me comptez pour un ami.

MAITRE ANDR.

Allons! voil qui est  merveille. Vive la joie! [La nappe nous
attend; donnez la main  Jacqueline, et venez goter de mon vin.

CLAVAROCHE, _bas  Jacqueline_.

Matre Andr ne me parat pas envisager tout  fait les choses comme
je m'y attendais.

JACQUELINE, _bas_.

Sa confiance et sa jalousie dpendent d'un mot et du vent qui souffle.

CLAVAROCHE, _de mme_.

Mais ce n'est pas cela qu'il nous faut.] Si cela prend cette tournure,
nous n'avons que faire de votre clerc.

JACQUELINE _de mme_.

J'ai fait ce que vous m'avez dit.

_Ils sortent._


SCNE II

_[A l'tude.]_

GUILLAUME ET LANDRY, _travaillant_.


GUILLAUME.

Il me semble que Fortunio n'est pas rest longtemps  l'tude.

LANDRY.

Il y a gala ce soir  la maison, et matre Andr l'a invit.

GUILLAUME.

Oui; de faon que l'ouvrage nous reste. J'ai la main droite paralyse.

LANDRY.

Il n'est pourtant que troisime clerc; on aurait pu nous inviter
aussi.

GUILLAUME.

Aprs tout, c'est un bon garon; il n'y a pas grand mal  cela.

LANDRY.

Non. Il n'y en aurait pas non plus si on nous eut mis de la noce.

GUILLAUME.

Hum, hum! quelle odeur de cuisine! on fait un bruit l-haut, c'est 
ne pas s'entendre.

LANDRY.

Je crois qu'on danse; j'ai vu des violons.

GUILLAUME.

Au diable les paperasses! je n'en ferai pas davantage aujourd'hui.

LANDRY.

Sais-tu une chose? j'ai quelque ide qu'il se passe du mystre ici.

GUILLAUME.

Bah! comment cela?

LANDRY.

Oui, oui. Tout n'est pas clair, et si je voulais un peu jaser...

GUILLAUME.

N'aie pas peur, je n'en dirai rien.

LANDRY.

Tu te souviens que j'ai vu l'autre jour un homme escalader la fentre:
qui c'tait, on n'en a rien su. Mais aujourd'hui, pas plus tard que ce
soir, j'ai vu quelque chose, moi qui te parle, et ce que c'tait, je
le sais bien.

GUILLAUME.

Qu'est-ce que c'tait? conte-moi cela.

LANDRY.

J'ai vu Jacqueline, entre chien et loup, ouvrir la porte du jardin. Un
homme tait derrire elle, qui s'est gliss contre le mur, et qui lui
a bais la main; aprs quoi, il a pris le large, et j'ai entendu qu'il
disait: Ne craignez rien, je reviendrai tantt.

GUILLAUME.

Vraiment! cela n'est pas possible.

LANDRY.

Je l'ai vu comme je te vois.

GUILLAUME.

Ma foi! s'il en tait ainsi, je sais ce que je ferais  ta place. J'en
avertirais matre Andr, comme l'autre fois, ni plus ni moins.

LANDRY.

Cela demande rflexion. Avec un homme comme matre Andr, il y a des
chances  courir. Il change d'avis tous les matins.

GUILLAUME.

Entends-tu le carillon qu'ils font? Paf, les portes! clip-clap, les
assiettes, les plats, les fourchettes, les bouteilles! Il me semble
que j'entends chanter.

[LANDRY.

Oui, c'est la voix de matre Andr lui-mme. Pauvre bonhomme! on se
rit bien de lui.]

GUILLAUME.

Viens donc un peu sur la promenade; nous jaserons tout  notre aise.
Ma foi! quand le patron s'amuse, c'est bien le moins que les clercs se
reposent.

_Ils sortent._


SCNE III

_La salle  manger._

MAITRE ANDR, CLAVAROCHE, FORTUNIO ET JACQUELINE, _ table.--[On est
au dessert.]_


CLAVAROCHE.

Allons! monsieur Fortunio, servez donc  boire  madame.

FORTUNIO.

De tout mon coeur, monsieur le capitaine, et je bois  votre sant.

CLAVAROCHE.

Fi donc! vous n'tes pas galant. A la sant de votre voisine.

MAITRE ANDR.

Eh oui!  la sant de ma femme. Je suis enchant, capitaine, que vous
trouviez ce vin de votre got.

_Il chante._

    Amis, buvons, buvons sans cesse...

CLAVAROCHE.

Cette chanson-l est trop vieille. Chantez donc, monsieur Fortunio.[9]

FORTUNIO.

Si madame veut l'ordonner.

MAITRE ANDR.

H, h! le garon sait son monde.

JACQUELINE.

Eh bien! chantez, je vous en prie.

CLAVAROCHE.

Un instant. Avant de chanter, mangez un peu de ce biscuit; cela vous
ouvrira la voix, et vous donnera du montant.

MAITRE ANDR.

Le capitaine a le mot pour rire.

FORTUNIO.

Je vous remercie, cela m'toufferait.

CLAVAROCHE.

Bon, bon! Demandez  madame de vous en donner un morceau. Je suis sr
que de sa blanche main cela vous paratra lger.

_Regardant sous la table._

O ciel! que vois-je? vos pieds sur le carreau! souffrez, madame, qu'on
apporte un coussin.

FORTUNIO, _se levant_.

En voil un sous cette chaise.

_Il le place sous les pieds de Jacqueline._

CLAVAROCHE.

A la bonne heure! monsieur Fortunio; je pensais que vous m'eussiez
laiss faire. Un jeune homme qui fait sa cour ne doit pas permettre
qu'on le prvienne.

MAITRE ANDR.

Oh! oh! le garon ira loin; il n'y a qu' lui dire un mot.

CLAVAROCHE.

Maintenant donc, chantez, s'il vous plat; nous coutons de toutes nos
oreilles.

FORTUNIO.

Je n'ose devant des connaisseurs. Je ne sais pas de chanson de table.

CLAVAROCHE.

Puisque madame l'a ordonn, vous ne pouvez vous en dispenser.

FORTUNIO.

Je ferai donc comme je pourrai.

CLAVAROCHE.

N'avez-vous pas encore, monsieur Fortunio, adress de vers  madame?
Voyez, l'occasion se prsente.

MAITRE ANDR.

Silence, silence! Laissez-le chanter.

CLAVAROCHE.

Une chanson d'amour surtout, n'est-il pas vrai, monsieur Fortunio? Pas
autre chose, je vous en conjure. Madame, priez-le, s'il vous plat,
qu'il nous chante une chanson d'amour. On ne saurait vivre sans cela.

JACQUELINE.

Je vous en prie, Fortunio.

FORTUNIO, _chante_.

    Si vous croyez que je vais dire
        Qui j'ose aimer,
    Je ne saurais pour un empire
        Vous la nommer.

    Nous allons chanter  la ronde,
        Si vous voulez,
    Que je l'adore, et qu'elle est blonde
        Comme les bls.

    Je fais ce que sa fantaisie
        Veut m'ordonner,
    Et je puis, s'il lui faut ma vie,
        La lui donner.

    Du mal qu'une amour ignore
        Nous fait souffrir,
    J'en porte l'me dchire
        Jusqu' mourir.

    Mais j'aime trop pour que je die
        Qui j'ose aimer,
    Et je veux mourir pour ma mie,
        Sans la nommer.

MAITRE ANDR.

En vrit, le petit gaillard est amoureux comme il le dit; il en a les
larmes aux yeux. Allons! garon, bois pour te remettre. C'est quelque
grisette de la ville qui t'aura fait ce mchant cadeau-l.

CLAVAROCHE.

Je ne crois pas  monsieur Fortunio l'ambition si roturire; sa
chanson vaut mieux qu'une grisette. Qu'en dit madame, et quel est son
avis?

JACQUELINE.

Trs bien. [Donnez-moi le bras, et] allons prendre le caf.

CLAVAROCHE.

[Vite, monsieur Fortunio, offrez votre bras  madame].

JACQUELINE _prend le bras de Fortunio; bas, en sortant_.

Avez-vous fait ma commission?

FORTUNIO.

Oui, madame [; tout est dans l'tude].

JACQUELINE.

Allez m'attendre dans ma chambre; je vous y rejoins dans un
instant.[10]

_Ils sortent._


SCNE IV

_[La chambre de Jacqueline.]_

_Entre_ FORTUNIO.


FORTUNIO.

Est-il un homme plus heureux que moi? J'en suis certain, Jacqueline
m'aime, et  tous les signes qu'elle m'en donne, il n'y a pas  s'y
tromper. Dj me voil bien reu, ft, choy dans la maison.
[Elle m'a fait mettre  table  ct d'elle;] si elle sort, je
l'accompagnerai. Quelle douceur, quelle voix, quel sourire! Quand son
regard se fixe sur moi, je ne sais ce qui me passe par le corps; j'ai
une joie qui me prend  la gorge; je lui sauterais au cou si je ne
me retenais. Non;--plus j'y pense, plus je rflchis, les moindres
signes, les plus lgres faveurs, tout est certain; elle m'aime, elle
m'aime, et je serais un sot fieff si je feignais de ne pas le voir.
Lorsque j'ai chant tout  l'heure, comme j'ai vu briller ses yeux!
[Allons! ne perdons pas de temps. Dposons ici cette bote qui
renferme quelques bijoux; c'est une commission secrte, et Jacqueline,
srement, ne tardera pas  venir.]

JACQUELINE.

tes-vous l, Fortunio?

_Entre Jacqueline._

FORTUNIO.

Oui. Voil votre crin, madame, et ce que vous avez demand.

JACQUELINE.

Vous tes homme de parole, et je suis contente de vous.

FORTUNIO.

Comment vous dire ce que j'prouve? Un regard de vos yeux a chang mon
sort, et je ne vis que pour vous servir.

JACQUELINE.

Vous nous avez chant,  table, une jolie chanson tout  l'heure. Pour
qui est-ce donc qu'elle est faite? Me la voulez-vous donner par crit?

FORTUNIO.

Elle est faite pour vous, madame; je meurs d'amour, et ma vie est 
vous.

_Il se jette  genoux._

JACQUELINE.

Vraiment! je croyais que votre refrain dfendait de dire qui on aime.

FORTUNIO.

Ah! Jacqueline, ayez piti de moi; ce n'est pas d'hier que je souffre.
Depuis deux ans,  travers ces charmilles, je suis la trace de vos
pas. Depuis deux ans, sans que jamais peut-tre vous ayez su mon
existence, vous n'tes pas sortie ou rentre, votre ombre tremblante
et lgre n'a pas paru derrire vos rideaux, vous n'avez pas ouvert
votre fentre, vous n'avez pas remu dans l'air, que je ne fusse l,
que je ne vous aie vue; je ne pouvais approcher de vous, mais votre
beaut, grce  Dieu, m'appartenait comme le soleil  tous; je la
cherchais, je la respirais, je vivais de l'ombre de votre vie. Vous
passiez le matin sur le seuil de la porte, la nuit j'y revenais
pleurer. Quelques mots, tombs de vos lvres, avaient pu venir jusqu'
moi, je les rptais tout un jour. Vous cultiviez des fleurs, ma
chambre en tait pleine. Vous chantiez le soir au piano, je savais
par coeur vos romances. Tout ce que vous aimiez, je l'aimais;
je m'enivrais de ce qui avait pass sur votre bouche et dans votre
coeur. Hlas! je vois que vous souriez. Dieu sait que ma douleur est
vraie, et que je vous aime  en mourir.

JACQUELINE.

Je ne souris pas de vous entendre dire qu'il y a deux ans que vous
m'aimez, mais je souris de ce que je pense qu'il y aura deux jours
demain.

FORTUNIO.

Que je vous perde si la vrit ne m'est aussi chre que mon amour! que
je vous perde s'il n'y a deux ans que je n'existe que pour vous!

[JACQUELINE.

Levez-vous donc; si on venait, qu'est-ce qu'on penserait de moi?

FORTUNIO.

Non! je ne me lverai pas, je ne quitterai pas cette place, que vous
ne croyiez  mes paroles. Si vous repoussez mon amour, du moins n'en
douterez-vous pas.

JACQUELINE.

Est-ce une entreprise que vous faites?

FORTUNIO.

Une entreprise pleine de crainte, pleine de misre et d'esprance.
Je ne sais si je vis ou si je meurs; comment j'ai os vous parler, je
n'en sais rien. Ma raison est perdue; j'aime, je souffre; il faut que
vous le sachiez, que vous le voyiez, que vous me plaigniez.

JACQUELINE.

Ne va-t-il pas rester l une heure, ce mchant enfant obstin?]
Allons! levez-vous, je le veux.

FORTUNIO, _se levant_.

Vous croyez donc  mon amour?

JACQUELINE.

Non, je n'y crois pas; cela m'arrange de n'y pas croire.

FORTUNIO.

C'est impossible! vous n'en pouvez douter.

[JACQUELINE.

Bah! on ne se prend pas si vite  trois mots de galanterie.

FORTUNIO.

De grce! jetez les yeux sur moi. Qui m'aurait appris  tromper? Je
suis un enfant n d'hier, et je n'ai jamais aim personne, si ce n'est
vous qui l'ignoriez.]

JACQUELINE.

Vous faites la cour aux grisettes, je le sais comme si je l'avais vu.

FORTUNIO.

Vous vous moquez. Qui a pu vous le dire?

JACQUELINE.

Oui, oui, vous allez  la danse et aux dners sur le gazon.

FORTUNIO.

Avec mes amis, le dimanche. Quel mal y a-t-il  cela?

JACQUELINE.

Je vous l'ai dj dit hier, cela se conoit: vous tes jeune, et 
l'ge o le coeur est riche, on n'a pas les lvres avares.

FORTUNIO.

Que faut-il faire pour vous convaincre? Je vous en prie, dites-le-moi.

JACQUELINE.

Vous demandez un joli conseil. Eh bien! il faudrait le prouver.

FORTUNIO.

Seigneur mon Dieu, je n'ai que des larmes. Les larmes prouvent-elles
qu'on aime? Quoi! me voil  genoux devant vous; mon coeur  chaque
battement voudrait s'lancer sur vos lvres; ce qui m'a jet  vos
pieds, c'est une douleur qui m'crase, que je combats depuis deux ans,
que je ne peux plus contenir, et vous restez froide et incrdule? Je
ne puis faire passer en vous une tincelle du feu qui me dvore? Vous
niez mme ce que je souffre quand je suis prt  mourir devant vous?
Ah! c'est plus cruel qu'un refus! c'est plus affreux que le mpris!
L'indiffrence elle-mme peut croire, et je n'ai pas mrit cela.

JACQUELINE.

Debout! on vient. Je vous crois, je vous aime; sortez par le petit
escalier, revenez en bas, j'y serai.

_Elle sort._

FORTUNIO, _seul_.

Elle m'aime! Jacqueline m'aime! elle s'loigne, elle me quitte ainsi!
Non! je ne puis descendre encore. Silence! on approche; quelqu'un l'a
arrte; on vient ici. Vite, sortons!

_Il lve la tapisserie._

Ah! la porte est ferme en dehors, je ne puis sortir; comment faire?
Si je descends par l'autre ct, je vais rencontrer ceux qui viennent.

CLAVAROCHE, _en dehors_.

Venez donc, venez donc un peu.

FORTUNIO.

C'est le capitaine qui monte avec elle. Cachons-nous vite et
attendons; il ne faut pas qu'on me voie ici.

_Il se cache dans le fond de l'alcve.--Entrent Clavaroche et
Jacqueline._

CLAVAROCHE, _se jetant sur un sofa_.

Parbleu! madame, je vous cherchais partout; que faisiez-vous donc
toute seule?

JACQUELINE, _ part_.

Dieu soit lou, Fortunio est parti!

CLAVAROCHE.

Vous me laissez dans un tte--tte qui n'est vraiment pas
supportable. Qu'ai-je  faire avec matre Andr, je vous prie? Et
justement vous nous laissez ensemble quand le vin joyeux de l'poux
doit me rendre plus prcieux l'aimable entretien de la femme.

FORTUNIO, _cach_.

C'est singulier; que veut dire ceci?

CLAVAROCHE, _ouvrant l'crin qui est sur la table_.

Voyons un peu. Sont-ce des anneaux? et dites-moi, qu'en voulez-vous
faire? Est-ce que vous faites un cadeau?

JACQUELINE.

Vous savez bien que c'est notre fable.

CLAVAROCHE.

Mais, en conscience, c'est de l'or! Si vous comptez tous les matins
user du mme stratagme, notre jeu finira bientt par ne pas valoir...
A propos, que ce dner m'a amus, et quelle curieuse figure a notre
jeune initi!

FORTUNIO, _cach_.

Initi!  quel mystre? est-ce de moi qu'il veut parler?

CLAVAROCHE.

La chane est belle; c'est un bijou de prix. Vous avez eu l une
singulire ide.

FORTUNIO, _de mme_.

Ah! il parat qu'il est aussi dans la confidence de Jacqueline.

CLAVAROCHE.

Comme il tremblait, le pauvre garon, lorsqu'il a soulev son verre!
Qu'il m'a rjoui avec ses coussins, et qu'il faisait plaisir  voir!

FORTUNIO, _de mme_.

Assurment, c'est de moi qu'il parle, et il s'agit du dner de tantt.

CLAVAROCHE.

Vous rendrez cela, je suppose, au bijoutier qui l'a fourni.

FORTUNIO, _de mme_.

Rendre la chane! et pourquoi donc?

CLAVAROCHE.

Sa chanson surtout m'a ravi, et matre Andr l'a bien remarqu; il en
avait, Dieu me pardonne, la larme  l'oeil pour tout de bon.

FORTUNIO, _de mme_.

Je n'ose croire ni comprendre encore. Est-ce un rve? suis-je veill?
Qu'est-ce donc que ce Clavaroche?

CLAVAROCHE.

Du reste, il devient inutile de pousser les choses plus loin. A quoi
bon un tiers incommode, si les soupons ne reviennent plus? Ces maris
ne manquent jamais d'adorer les amoureux de leurs femmes. Voyez ce
qui est arriv! Du moment qu'on se fie  vous, il faut souffler sur le
chandelier.

JACQUELINE.

Qui peut savoir ce qui arrivera? Avec ce caractre-l il n'y a
jamais rien de sr, et il faut garder sous la main de quoi se tirer
d'embarras.

FORTUNIO, _de mme_.

Qu'ils fassent de moi leur jouet, ce ne peut tre sans motif. Toutes
ces paroles sont des nigmes.

CLAVAROCHE.

Je suis d'avis de le congdier.

JACQUELINE.

Comme vous voudrez. Dans tout cela, ce n'est pas moi que je consulte.
Quand le mal serait ncessaire, croyez-vous qu'il serait de mon choix?
Mais qui sait si demain, ce soir, dans une heure, ne viendra pas une
bourrasque? Il ne faut pas compter sur le calme avec trop de scurit.

CLAVAROCHE.

Tu crois?[11]

[FORTUNIO, _de mme_.

Sang du Christ! il est son amant.

CLAVAROCHE.

Faites-en, du reste, ce que vous voudrez. Sans vincer tout  fait le
jeune homme, on peut le tenir en haleine, mais d'un peu loin, et le
mettre aux lisires. Si les soupons de matre Andr lui revenaient
jamais en tte, eh bien? alors, on aurait  porte votre M. Fortunio,
pour les dtourner de nouveau. Je le tiens pour poisson d'eau vive; il
est friand de l'hameon.

JACQUELINE.

Il me semble qu'on a remu.

CLAVAROCHE.

Oui; j'ai cru entendre un soupir.

JACQUELINE.

C'est probablement Madeleine; elle range dans le cabinet.]


FIN DE L'ACTE DEUXIME.




ACTE TROISIME


SCNE PREMIRE[12]

_[Le jardin.]_

_Entrent_ JACQUELINE ET LA SERVANTE.


LA SERVANTE.

Madame, un danger vous menace. Comme j'tais tout  l'heure dans la
salle, je viens d'entendre matre Andr qui causait avec un de ses
clercs. Autant que j'ai pu deviner, il s'agissait d'une embuscade qui
doit avoir lieu cette nuit.

JACQUELINE.

Une embuscade! en quel lieu? pour quoi faire?

LA SERVANTE.

Dans l'tude; le clerc affirmait que la nuit dernire il vous a vue,
vous, madame, et un homme avec vous, dans le jardin. Matre Andr
jurait ses grands dieux qu'il voulait vous surprendre, et qu'il vous
ferait un procs.

JACQUELINE.

Tu ne te trompes pas, Madelon?

LA SERVANTE.

Madame fera ce qu'elle voudra. Je n'ai pas l'honneur de ses
confidences; cela n'empche pas qu'on ne rende un service. J'ai mon
ouvrage qui m'attend.

JACQUELINE.

C'est bien, et vous pouvez compter que je ne serai pas ingrate.
Avez-vous vu Fortunio ce matin? o est-il? j'ai  lui parler.

LA SERVANTE.

Il n'est pas venu  l'tude; le jardinier,  ce que je crois, l'a
aperu; mais on est en peine de lui, et on le cherchait tout  l'heure
de tous les cts du jardin. Tenez! voil M. Guillaume, le premier
clerc, qui le cherche encore; le voyez-vous passer l-bas?

GUILLAUME, _au fond du thtre_.

Hol! Fortunio! Fortunio! hol! o es-tu?

JACQUELINE.

Va, Madelon, tche de le trouver.

_Madelon sort.--Entre Clavaroche._

CLAVAROCHE.

Que diantre se passe-t-il donc ici? Comment! moi qui ai quelques
droits, je pense,  l'amiti de matre Andr, il me rencontre et ne
me salue pas; les clercs me regardent de travers, et je ne sais si le
chien lui-mme ne voulait me prendre aux talons. Qu'est-il advenu, je
vous prie? et  quel propos maltraite-t-on les gens?

JACQUELINE.

Nous n'avons pas sujet de rire; ce que j'avais prvu arrive, et
srieusement cette fois: nous n'en sommes plus aux paroles, mais 
l'action.

CLAVAROCHE.

A l'action? que voulez-vous dire?

JACQUELINE.

Que ces maudits clercs font le mtier d'espions, qu'on nous a vus, que
matre Andr le sait, qu'il veut se cacher dans l'tude, et que nous
courons les plus grands dangers.

CLAVAROCHE.

N'est-ce que cela qui vous inquite?

[JACQUELINE.

Assurment; que voulez-vous de pire? Qu'aujourd'hui nous leur
chappions, puisque nous sommes avertis, ce n'est pas l le difficile;
mais du moment que matre Andr agit sans rien dire, nous avons tout 
craindre de lui.

CLAVAROCHE.

Vraiment! c'est l toute l'affaire, et il n'y a pas plus de mal que
cela?]

JACQUELINE.

tes-vous fou? comment est-il possible que vous en plaisantiez?

CLAVAROCHE.

C'est qu'il n'y a rien de si simple que de nous tirer d'embarras.
Matre Andr, dites-vous, est furieux? eh bien! qu'il crie; quel
inconvnient? Il veut se mettre en embuscade? qu'il s'y mette, il n'y
a rien de mieux. Les clercs sont-ils de la partie? qu'ils en soient
avec toute la ville, si cela les peut divertir. Ils veulent surprendre
la belle Jacqueline et son trs humble serviteur? h! qu'ils
surprennent, je ne m'y oppose pas. Que voyez-vous l qui nous gne?

JACQUELINE.

Je ne comprends rien  ce que vous dites.

CLAVAROCHE.

Faites-moi venir Fortunio. O est-il fourr, ce monsieur? Comment!
nous sommes en pril, et le drle nous abandonne! Allons! vite,
avertissez-le.

JACQUELINE.

J'y ai pens; on ne sait o il est, et il n'a pas paru ce matin.

CLAVAROCHE.

Bon! cela est impossible, il est par l quelque part dans vos jupes;
vous l'avez oubli dans une armoire, et votre servante l'aura par
mgarde accroch au porte-manteau.

JACQUELINE.

Mais encore, en quelle faon peut-il nous tre utile? J'ai demand
o il tait sans trop savoir pourquoi moi-mme; je ne vois pas, en y
rflchissant,  quoi il peut nous tre bon.

CLAVAROCHE.

H! ne voyez-vous pas que je m'apprte  lui faire le plus grand
sacrifice! Il ne s'agit pas d'autre chose que de lui cder pour ce
soir tous les privilges de l'amour.

JACQUELINE.

Pour ce soir? et dans quel dessein?

CLAVAROCHE.

Dans le dessein positif et formel que ce digne matre Andr ne passe
pas inutilement une nuit  la belle toile. Ne voudriez-vous pas que
ces pauvres clercs, qui se vont donner bien du mal, ne trouvent[G]
personne au logis? Fi donc! nous ne pouvons permettre que ces honntes
gens restent les mains vides; il faut leur dpcher quelqu'un.

[Note G: Ce manquement  la rgle des subjonctifs sied 
Clavaroche.]

JACQUELINE.

Cela ne sera pas; trouvez autre chose; vous avez l une ide horrible,
et je ne puis y consentir.

CLAVAROCHE.

Pourquoi horrible? Rien n'est plus innocent. Vous crivez un mot 
Fortunio, si vous ne pouvez le trouver vous-mme; car le moindre mot
en ce monde vaut mieux que le plus gros crit. Vous le faites venir
ce soir, sous prtexte d'un rendez-vous. Le voil entr; les clercs le
surprennent, et matre Andr le prend au collet. Que voulez-vous qu'il
lui arrive? Vous descendez l-dessus en cornette, et demandez pourquoi
on fait du bruit, le plus naturellement du monde. On vous l'explique.
Matre Andr en fureur vous demande  son tour pourquoi son jeune
clerc se glisse dans son jardin. Vous rougissez d'abord quelque peu,
puis vous avouez sincrement tout ce qu'il vous plaira d'avouer:
que ce garon visite vos marchands, qu'il vous apporte en secret des
bijoux, en un mot la vrit pure. Qu'y a-t-il l de si effrayant?

JACQUELINE.

On ne me croira pas. La belle apparence que je donne des rendez-vous
pour payer des mmoires!

CLAVAROCHE

On croit toujours ce qui est vrai. La vrit a un accent impossible 
mconnatre, et les coeurs bien ns ne s'y trompent jamais. N'est-ce
donc pas, en effet,  vos commissions que vous employez ce jeune
homme?

JACQUELINE.

Oui.

CLAVAROCHE.

Eh bien donc! puisque vous le faites, vous le direz, et on le verra
bien. Qu'il ait les preuves dans sa poche, un crin, comme hier,
la premire chose venue, cela suffira. [Songez donc que, si nous
n'employons ce moyen, nous en avons pour une anne entire. Matre
Andr s'embusque aujourd'hui, il se rembusquera demain, et ainsi de
suite jusqu' ce qu'il nous surprenne. Moins il trouvera, plus il
cherchera; mais qu'il trouve une fois pour toutes, et nous en voil
dlivrs.

JACQUELINE.

C'est impossible! il n'y faut pas songer.

CLAVAROCHE.

Un rendez-vous dans un jardin n'est pas d'ailleurs un si gros pch. A
la rigueur, si vous craignez l'air, vous n'avez qu' ne pas descendre.
On ne trouvera que le jeune homme, et il s'en tirera toujours.
Il serait plaisant qu'une femme ne puisse[H] prouver qu'elle est
innocente quand elle l'est.] Allons! vos tablettes, et prenez-moi le
crayon que voici.

[Note H: Voir la note, p. 289.]

JACQUELINE.

Vous n'y pensez pas, Clavaroche; c'est un guet-apens que vous faites
l.

CLAVAROCHE, _lui prsentant un crayon et du papier_.

crivez donc, je vous en prie: A minuit, ce soir, au jardin.

JACQUELINE.

C'est envoyer cet enfant dans un pige, c'est le livrer  l'ennemi.

CLAVAROCHE.

Ne signez pas, c'est inutile.

_Il prend le papier._

Franchement, ma chre, la nuit sera frache, et vous ferez mieux de
rester chez vous. Laissez ce jeune homme se promener seul, et profiter
du temps qu'il fait. Je pense, comme vous, qu'on aurait peine  croire
que c'est pour vos marchands qu'il vient. Vous ferez mieux, si on vous
interroge, de dire que vous ignorez tout, et que vous n'tes pour rien
dans l'affaire.

JACQUELINE.

Ce mot d'crit sera un tmoin.

CLAVAROCHE.

Fi donc! nous autres gens de coeur, pensez-vous que nous allions
montrer  un mari de l'criture de sa femme? Que pourrions-nous y
gagner? en serions-nous donc moins coupables de ce qu'un crime serait
partag? D'ailleurs vous voyez bien que votre main tremblait un peu
sans doute, et que ces caractres sont presque dguiss. Allons! je
vais donner cette lettre au jardinier, Fortunio l'aura tout de suite.
Venez; les vautours ont leur proie, et l'oiseau de Vnus, la ple
tourterelle, peut dormir en paix sur son nid.

_[Ils sortent.]_


SCNE II

_[Une charmille.]_


[FORTUNIO, _seul, assis sur l'herbe_.

Rendre un jeune homme amoureux de soi, uniquement pour dtourner sur
lui les soupons tombs sur un autre; lui laisser croire qu'on l'aime,
le lui dire au besoin; troubler peut-tre bien des nuits tranquilles;
remplir de doute et d'esprance un coeur jeune et prt  souffrir;
jeter une pierre dans un lac qui n'avait jamais eu encore une seule
ride  sa surface; exposer un homme aux soupons,  tous les dangers
de l'amour heureux, et cependant ne lui rien accorder; rester
immobile et inanime dans une oeuvre de vie et de mort; tromper,
mentir,--mentir du fond du coeur; faire de son corps un appt; jouer
avec tout ce qu'il y a de sacr sous le ciel, comme un voleur avec des
ds pips: voil ce qui fait sourire une femme! voil ce qu'elle fait
d'un petit air distrait.

_Il se lve._

C'est ton premier pas, Fortunio, dans l'apprentissage du monde. Pense,
rflchis, compare, examine, ne te presse pas de juger. Cette femme-l
a un amant qu'elle aime; on la souponne, on la tourmente, on la
menace; elle est effraye, elle va perdre l'homme qui remplit sa
vie, qui est pour elle plus que le monde entier. Son mari se lve en
sursaut, averti par un espion; il la rveille, il veut la traner  la
barre d'un tribunal. Sa famille va la renier, une ville entire va la
maudire; elle est perdue et dshonore, et cependant elle aime et ne
peut cesser d'aimer. A tout prix il faut qu'elle sauve l'unique objet
de ses inquitudes, de ses angoisses et de ses douleurs; il faut
qu'elle aime pour continuer de vivre, et qu'elle trompe pour aimer.
Elle se penche  sa fentre, elle voit un jeune homme au bas; qui
est-ce? elle ne le connat point, elle n'a jamais rencontr son
visage; est-il bon ou mchant, discret ou perfide, sensible ou
insouciant? elle n'en sait rien; elle a besoin de lui, elle l'appelle,
elle lui fait signe, elle ajoute une fleur  sa parure, elle parle,
elle a mis sur une carte le bonheur de sa vie, et elle joue  rouge
ou noir. Si elle s'tait aussi bien adresse  Guillaume qu' moi, que
serait-il arriv de cela? Guillaume est un garon honnte, mais qui
ne s'est jamais aperu que son coeur lui servt  autre chose qu'
respirer. Guillaume aurait t ravi d'aller dner chez son patron,
d'tre  ct de Jacqueline  table, tout comme j'en ai t ravi
moi-mme; mais il n'en aurait pas vu davantage; il ne serait devenu
amoureux que de la cave de matre Andr; il ne se serait point jet 
genoux, il n'aurait point cout aux portes; c'et t pour lui tout
profit. Quel mal y et-il eu alors qu'on se servt de lui  son insu
pour dtourner les soupons d'un mari? Aucun. Il et paisiblement
rempli l'office qu'on lui et demand; il et vcu heureux,
tranquille, dix ans sans s'en apercevoir. Jacqueline aussi et t
heureuse, tranquille, dix ans sans lui en dire un mot. Elle lui aurait
fait des coquetteries, et il y aurait rpondu; mais rien n'et tir 
consquence. Tout se serait pass  merveille, et personne ne pourrait
se plaindre le jour o la vrit viendrait.

_Il se rassoit._

Pourquoi s'est-elle adresse  moi? Savait-elle donc que je l'aimais?
Pourquoi  moi plutt qu' Guillaume? Est-ce hasard? est-ce calcul?
Peut-tre au fond se doutait-elle que je n'tais pas indiffrent.
M'avait-elle vu  cette fentre? S'tait-elle jamais retourne le
soir, quand je l'observais dans le jardin? Mais si elle savait que je
l'aimais, pourquoi alors? Parce que cet amour rendait son projet
plus facile, et que j'allais, ds le premier mot, me prendre au pige
qu'elle me tendait. Mon amour n'tait qu'une chance favorable; elle
n'y a vu qu'une occasion.

Est-ce bien sr? N'y a-t-il rien autre chose? Quoi! elle voit que je
vais souffrir, et elle ne pense qu' en profiter! Quoi! elle me trouve
sur ses traces, l'amour dans le coeur, le dsir dans les yeux, jeune
et ardent, prt  mourir pour elle, et lorsque, me voyant  ses pieds,
elle me sourit et me dit qu'elle m'aime, c'est un calcul, et rien
de plus! Rien, rien de vrai dans ce sourire, dans cette main qui
m'effleure la main, dans ce son de voix qui m'enivre? O Dieu juste!
s'il en est ainsi,  quel monstre ai-je donc affaire, et dans quel
abme suis-je tomb?

_Il se lve._

Non, tant d'horreur n'est pas possible! Non, une femme ne saurait tre
une statue malfaisante,  la fois vivante et glace! Non, quand je
le verrais de mes yeux, quand je l'entendrais de sa bouche, je ne
croirais pas  un pareil mtier. Non, quand elle me souriait, elle ne
m'aimait pas pour cela, mais elle souriait de voir que je l'aimais.
Quand elle me tendait la main, elle ne me donnait pas son coeur,
mais elle laissait le mien se donner. Quand elle me disait: Je vous
aime, elle voulait dire: Aimez-moi. Non, Jacqueline n'est pas
mchante; il n'y a l ni calcul, ni froideur. Elle ment, elle trompe,
elle est femme; elle est coquette, railleuse, joyeuse, audacieuse,
mais non infme, non insensible. Ah! insens, tu l'aimes! tu l'aimes!
tu pries, tu pleures, et elle se rit de toi!

_Entre Madelon._

MADELON.

Ah! Dieu merci! je vous trouve enfin; madame vous demande; elle est
dans sa chambre. Venez vite, elle vous attend.

FORTUNIO.

Sais-tu ce qu'elle a  me dire? Je ne saurais y aller maintenant.

MADELON.

Vous avez donc affaire aux arbres? Elle est bien inquite, allez!
toute la maison est en colre.

LE JARDINIER, _entrant_.

Vous voil donc, monsieur? on vous cherche partout; voil un mot
d'crit pour vous, que notre matresse m'a donn tantt.

FORTUNIO, _lisant_.

A minuit, ce soir, au jardin.

_Haut._

C'est de la part de Jacqueline?

LE JARDINIER.

Oui, monsieur; y a-t-il rponse?

GUILLAUME, _entrant_.

Que fais-tu donc, Fortunio? on te demande dans l'tude.

FORTUNIO.

J'y vais, j'y vais.

_Bas  Madelon._

Qu'est-ce que tu disais tout  l'heure? Quelle inquitude a ta
matresse?

MADELON, _bas_.

C'est un secret. Matre Andr s'est fch.

FORTUNIO, _de mme_.

Il s'est fch? Pour quelle raison?

MADELON, _de mme_.

Il s'est mis en tte que madame recevait quelqu'un en secret. Vous
n'en direz rien, n'est-ce pas? Il veut se cacher cette nuit dans
l'tude; c'est moi qui ai dcouvert cela, et si je vous le dis, dame!
c'est que je pense que vous n'y tes pas indiffrent.

FORTUNIO.

Pourquoi se cacher dans l'tude?

MADELON.

Pour tout surprendre et faire son procs.

FORTUNIO.

En vrit! est-ce possible?

LE JARDINIER.

Y a-t-il rponse, monsieur?

FORTUNIO.

J'y vais moi-mme; allons, partons.]

_[Ils sortent.]_


SCNE III

_[Une chambre.]_


JACQUELINE, _seule_.

Non, cela ne se fera pas. Qui sait ce qu'un homme comme matre Andr,
une fois pouss  la violence, peut inventer pour se venger? Je
n'enverrai pas ce jeune homme  un pril aussi affreux. Ce Clavaroche
est sans piti. Tout est pour lui champ de bataille, et il n'a
d'entrailles pour rien. A quoi bon exposer Fortunio, lorsqu'il n'y a
rien de si simple que de n'exposer ni soi ni personne? Je veux croire
que tout soupon s'vanouirait par ce moyen; mais le moyen lui-mme
est un mal, et je ne veux pas l'employer. Non, cela me cote et me
dplat; je ne veux pas que ce garon soit maltrait; puisqu'il dit
qu'il m'aime, eh bien! soit; je ne rends pas le mal pour le bien.

_Entre Fortunio._

On a d vous remettre un billet de ma part; l'avez-vous lu?

FORTUNIO.

On me l'a remis, et je l'ai lu; vous pouvez disposer de moi.

JACQUELINE.

C'est inutile, j'ai chang d'avis; dchirez-le, et n'en parlons
jamais.

FORTUNIO.

Puis-je vous servir en quelque autre chose?

JACQUELINE, _ part_.

C'est singulier, il n'insiste pas.

_Haut._

Mais non; je n'ai pas besoin de vous. Je vous avais demand votre
chanson.

FORTUNIO.

La voil. Sont-ce tous vos ordres?

JACQUELINE.

Oui,--je crois que oui. Qu'avez-vous donc? Vous tes ple, ce me
semble.

FORTUNIO.

Si ma prsence vous est inutile, permettez-moi de me retirer.

JACQUELINE.

Je l'aime beaucoup, cette chanson; elle a un petit air naf qui va
avec votre coiffure, et elle est bien faite par vous.

FORTUNIO.

Vous avez beaucoup d'indulgence.

JACQUELINE.

Oui, voyez-vous! j'avais eu d'abord l'ide de vous faire venir;
mais j'ai rflchi, c'est une folie; je vous ai trop vite
cout.--Mettez-vous donc au piano, et chantez-moi votre romance.

FORTUNIO.

Excusez-moi, je ne saurais maintenant.

JACQUELINE.

Et pourquoi donc? tes-vous souffrant, ou si c'est un mchant caprice?
J'ai presque envie de vouloir que vous chantiez bon gr, mal gr.
Est-ce que je n'ai pas quelque droit de seigneur sur cette feuille de
papier-l?

_Elle place la chanson sur le piano._

FORTUNIO.

Ce n'est pas mauvaise volont; je ne puis rester plus longtemps, et
matre Andr a besoin de moi.

JACQUELINE.

Il me plat assez que vous soyez grond, asseyez-vous l et chantez.

FORTUNIO.

Si vous l'exigez, j'obis.

_Il s'assoit._

JACQUELINE.

Eh bien!  quoi pensez-vous donc? Est-ce que vous attendez qu'on
vienne?

FORTUNIO.

Je souffre; ne me retenez pas.

JACQUELINE.

Chantez d'abord, nous verrons ensuite si vous souffrez et si je vous
retiens. Chantez, vous dis-je, je le veux. Vous ne chantez pas? Eh
bien! que fait-il donc? Allons, voyons! si vous chantez, je vous
donnerai le bout de ma mitaine.

FORTUNIO.

Tenez! Jacqueline, coutez-moi: vous auriez mieux fait de me le dire,
et j'aurais consenti  tout.

JACQUELINE.

Qu'est-ce que vous dites? de quoi parlez-vous?

FORTUNIO.

Oui, vous auriez mieux fait de me le dire; oui, devant Dieu, j'aurais
tout fait pour vous.

JACQUELINE.

Tout fait pour moi? qu'entendez-vous par l?

FORTUNIO.

Ah! Jacqueline, Jacqueline! il faut que vous l'aimiez beaucoup; il
doit vous en coter de mentir et de railler ainsi sans piti.

JACQUELINE.

Moi, je vous raille? Qui vous l'a dit?

FORTUNIO.

Je vous en supplie, ne mentez pas davantage; en voil assez; je sais
tout.

JACQUELINE.

Mais enfin, qu'est-ce que vous savez?

FORTUNIO.

J'tais hier dans votre chambre lorsque Clavaroche tait l.

JACQUELINE.

Est-ce possible? Vous tiez dans l'alcve?

FORTUNIO.

Oui, j'y tais; au nom du ciel! ne dites pas un mot l-dessus.

_Un silence._

JACQUELINE.

Puisque vous savez tout, monsieur, il ne me reste maintenant qu' vous
prier de garder le silence. Je sens assez mes torts envers vous pour
ne pas mme vouloir tenter de les affaiblir  vos yeux. Ce que la
ncessit commande, et ce  quoi elle peut entraner, un autre que
vous le comprendrait peut-tre, et pourrait, sinon pardonner, du moins
excuser ma conduite; mais vous tes malheureusement une partie
trop intresse pour en juger avec indulgence. Je suis rsigne et
j'attends.

FORTUNIO.

N'ayez aucune espce de crainte. Si je fais rien qui puisse vous
nuire, je me coupe cette main-l.

JACQUELINE.

Il me suffit de votre parole, et je n'ai pas droit d'en douter. [Je
dois mme dire que, si vous l'oubliiez, j'aurais encore moins de droit
de m'en plaindre. Mon imprudence doit porter sa peine. C'est sans
vous connatre, monsieur, que je me suis adresse  vous. Si cette
circonstance rend ma faute moindre, elle rendait mon danger plus
grand. Puisque je m'y suis expose, traitez-moi donc comme vous
l'entendrez.] Quelques paroles changes hier voudraient peut-tre
une explication. Ne pouvant tout justifier, j'aime mieux me taire
sur tout. Laissez-moi croire que votre orgueil est la seule personne
offense. Si cela est, que ces deux jours s'oublient; plus tard, nous
en reparlerons.

FORTUNIO.

Jamais; c'est le souhait de mon coeur.

JACQUELINE.

Comme vous voudrez; je dois obir. Si cependant je ne dois plus vous
voir, j'aurais un mot  ajouter. De vous  moi, je suis sans crainte,
puisque vous me promettez le silence; mais il existe une autre
personne dont la prsence dans cette maison peut avoir des suites
fcheuses.

FORTUNIO.

Je n'ai rien  dire  ce sujet.

JACQUELINE.

Je vous demande de m'couter. Un clat entre vous et lui, vous le
sentez, est fait pour me perdre. Je ferai tout pour le prvenir.
Quoi que vous puissiez exiger, je m'y soumettrai sans murmure. Ne me
quittez pas sans y rflchir; dictez vous-mme les conditions. Faut-il
que la personne dont je parle s'loigne d'ici pendant quelque temps?
Faut-il qu'elle s'excuse prs de vous? Ce que vous jugerez convenable
sera reu par moi comme une grce, et par elle comme un devoir. Le
souvenir de quelques plaisanteries m'oblige  vous interroger sur ce
point. Que dcidez-vous? rpondez.

FORTUNIO.

Je n'exige rien. Vous l'aimez; soyez en paix tant qu'il vous aimera.

JACQUELINE.

Je vous remercie de ces deux promesses. [Si vous veniez  vous en
repentir, je vous rpte que toute condition sera reue, impose par
vous. Comptez sur ma reconnaissance. Puis-je ds  prsent rparer
autrement mes torts? Est-il en ma disposition quelque moyen de vous
obliger? Quand vous ne devriez pas me croire, je vous avoue que
je ferais tout au monde pour vous laisser de moi un souvenir moins
dsavantageux.] Que puis-je faire? je suis  vos ordres.

FORTUNIO.

Rien. Adieu, madame. Soyez sans crainte; vous n'aurez jamais  vous
plaindre de moi.

_Il va pour sortir et prend sa romance._

JACQUELINE.

Ah! Fortunio, laissez-moi cela.

FORTUNIO.

Et qu'en ferez-vous, cruelle que vous tes? Vous me parlez depuis un
quart d'heure, et rien du coeur ne vous sort des lvres. Il s'agit
bien de vos excuses, de sacrifices et de rparations! il s'agit bien
de votre Clavaroche et de sa sotte vanit! il s'agit bien de mon
orgueil! Vous croyez donc l'avoir bless? Vous croyez donc que ce qui
m'afflige, c'est d'avoir t pris pour dupe et plaisant  ce dner!
Je ne m'en souviens seulement pas. Quand je vous dis que je vous aime,
vous croyez donc que je n'en sens rien? Quand je vous parle de deux
ans de souffrances, vous croyez donc que je fais comme vous? Eh quoi!
vous me brisez le coeur, vous prtendez vous en repentir, et c'est
ainsi que vous me quittez! La ncessit, dites-vous, vous a fait
commettre une faute, et vous en avez du regret; vous rougissez, vous
dtournez la tte; ce que je souffre vous fait piti; vous me voyez,
vous comprenez votre oeuvre; et la blessure que vous m'avez faite,
voil comme vous la gurissez! Ah! elle est au coeur, Jacqueline,
et vous n'aviez qu' tendre la main. Je vous le jure, si vous l'aviez
voulu, quelque honteux qu'il soit de le dire, quand vous en souririez
vous-mme, j'tais capable de consentir  tout. O Dieu! la force
m'abandonne; je ne peux pas sortir d'ici.

_Il s'appuie sur un meuble._

JACQUELINE.

Pauvre enfant! je suis bien coupable. Tenez, respirez ce flacon.

FORTUNIO.

Ah! gardez-les, gardez-les pour lui, ces soins dont je ne suis pas
digne; ce n'est pas pour moi qu'ils sont faits. Je n'ai pas l'esprit
inventif, je ne suis ni heureux ni habile; je ne saurais  l'occasion
forger un profond stratagme. Insens! j'ai cru tre aim! oui, parce
que vous m'aviez souri, parce que votre main tremblait dans la mienne,
parce que vos yeux semblaient chercher mes yeux [et m'inviter comme
deux anges  un festin de joie et de vie]; parce que vos lvres
s'taient ouvertes, et qu'un vain son en tait sorti; oui, je l'avoue,
j'avais fait un rve, j'avais cru qu'on aimait ainsi! Quelle misre!
Est-ce  une parade que votre sourire m'avait flicit de la beaut de
mon cheval? Est-ce le soleil, dardant sur mon casque, qui vous avait
bloui les yeux? Je sortais d'une salle obscure, d'o je suivais
depuis deux ans vos promenades dans une alle; j'tais un pauvre
dernier clerc qui s'ingrait de pleurer en silence. C'tait bien l ce
qu'on pouvait aimer!

JACQUELINE.

Pauvre enfant!

FORTUNIO.

Oui, pauvre enfant! dites-le encore, car je ne sais si je rve ou si
je veille, et, malgr tout, si vous ne m'aimez pas. Depuis hier
[je suis assis  terre, je me frappe le coeur et le front;] je me
rappelle ce que mes yeux ont vu, ce que mes oreilles ont entendu,
et je me demande si c'est possible. A l'heure qu'il est, vous me le
dites, je le sens, j'en souffre, j'en meurs, et je n'y crois ni ne le
comprends. Que vous avais-je fait, Jacqueline? Comment se peut-il
que, sans aucun motif, sans avoir pour moi ni amour ni haine, sans
me connatre, sans m'avoir jamais vu; comment se peut-il que vous
que tout le monde aime, que j'ai vue faire la charit et arroser ces
fleurs que voil, qui tes bonne, qui croyez en Dieu,  qui jamais...
Ah! je vous accuse, vous que j'aime plus que ma vie!  ciel! vous
ai-je fait un reproche? Jacqueline, pardonnez-moi.

JACQUELINE.

Calmez-vous, venez, calmez-vous.

FORTUNIO.

Et  quoi suis-je bon, grand Dieu! sinon  vous donner ma vie? sinon
au plus chtif usage que vous voudrez faire de moi? sinon  vous
suivre,  vous prserver,  carter de vos pieds une pine? J'ose
me plaindre, et vous m'aviez choisi! ma place tait  votre table,
j'allais compter dans votre existence. Vous alliez dire  la nature
entire,  ces jardins,  ces prairies, de me sourire comme vous;
votre belle et radieuse image commenait  marcher devant moi, et je
la suivais; j'allais vivre... Est-ce que je vous perds, Jacqueline?
est-ce que j'ai fait quelque chose pour que vous me chassiez? pourquoi
donc ne voulez-vous pas faire encore semblant de m'aimer?

_Il tombe sans connaissance._

JACQUELINE, _courant  lui_.

Seigneur, mon Dieu! qu'est-ce que j'ai fait? Fortunio, revenez  vous.

FORTUNIO.

Qui tes-vous? laissez-moi partir.

JACQUELINE.

Appuyez-vous, venez  la fentre; de grce, appuyez-vous sur moi;
posez ce bras sur mon paule, je vous en supplie, Fortunio.

FORTUNIO.

Ce n'est rien; me voil remis.

JACQUELINE.

[Comme il est ple, et comme son coeur bat! Voulez-vous vous
mouiller les tempes? prenez ce coussin, prenez ce mouchoir;] vous
suis-je tellement odieuse que vous me refusiez cela?

FORTUNIO.

Je me sens mieux, je vous remercie.

[JACQUELINE.

Comme ces mains-l sont glaces! O allez-vous? vous ne pouvez sortir.
Attendez du moins un instant. Puisque je vous fais tant souffrir,
laissez-moi du moins vous soigner.

FORTUNIO.

C'est inutile, il faut que je descende. Pardonnez-moi ce que j'ai pu
vous dire; je n'tais pas matre de mes paroles.

JACQUELINE.

Que voulez-vous que je vous pardonne? Hlas! c'est vous qui ne
pardonnez pas. Mais qui vous presse? pourquoi me quitter? vos regards
cherchent quelque chose. Ne me reconnaissez-vous pas? Restez en repos,
je vous en conjure. Pour l'amour de moi, Fortunio, vous ne pouvez
sortir encore.

FORTUNIO.

Non! adieu; je ne puis rester.]

JACQUELINE.

Ah! je vous ai fait bien du mal!

FORTUNIO.

On me demandait quand je suis mont; adieu, madame, comptez sur moi.

JACQUELINE.

Vous reverrai-je?

FORTUNIO.

Si vous voulez.

JACQUELINE.

Monterez-vous ce soir au salon?

FORTUNIO.

Si cela vous plat.

JACQUELINE.

Vous partez donc?--encore un instant!

FORTUNIO.

Adieu, adieu! je ne puis rester.

_Il sort._

JACQUELINE _appelle_.

Fortunio! coutez-moi!

FORTUNIO, _rentrant_.

Que me voulez-vous, Jacqueline?

JACQUELINE.

coutez-moi, il faut que je vous parle. Je ne veux pas vous demander
pardon; je ne veux revenir sur rien; je ne veux pas me justifier. Vous
tes bon, brave et sincre; j'ai t fausse et dloyale: je ne peux
pas vous quitter ainsi.

FORTUNIO.

Je vous pardonne de tout mon coeur.

JACQUELINE.

Non, vous souffrez, le mal est fait. O allez-vous? que voulez-vous
faire? comment se peut-il, sachant tout, que vous soyez revenu ici?

FORTUNIO.

Vous m'aviez fait demander.

JACQUELINE.

Mais vous veniez pour me dire que je vous verrais  ce rendez-vous.
Est-ce que vous y seriez venu?

FORTUNIO.

Oui, si c'tait pour vous rendre service, et je vous avoue que je le
croyais.

JACQUELINE.

Pourquoi pour me rendre service?

FORTUNIO.

Madelon m'a dit quelques mots...

JACQUELINE.

Vous le saviez, malheureux, et vous veniez  ce jardin!

FORTUNIO.

Le premier mot que je vous aie dit de ma vie, c'est que je mourrais de
bon coeur pour vous, et le second, c'est que je ne mentais jamais.

JACQUELINE.

Vous le saviez et vous veniez! Songez-vous  ce que vous dites? Il
s'agissait d'un guet-apens.

FORTUNIO.

Je savais tout.

JACQUELINE.

Il s'agissait d'tre surpris, d'tre tu peut-tre, tran en prison;
que sais-je? c'est horrible  dire.

FORTUNIO.

Je savais tout.

JACQUELINE.

Vous saviez tout? vous saviez tout? [Vous tiez cach l, hier, dans
cette alcve, derrire ce rideau.] Vous coutiez, n'est-il pas vrai?
vous saviez encore tout, n'est-ce pas?

FORTUNIO.

Oui.

JACQUELINE.

Vous saviez que je mens, que je trompe, que je vous raille, et que
je vous tue? vous saviez que j'aime Clavaroche et qu'il me fait faire
tout ce qu'il veut? que je joue une comdie? que l, hier, je vous ai
pris pour dupe? que je suis lche et mprisable? que je vous expose 
la mort par plaisir? Vous saviez tout, vous en tiez sr? Eh bien! eh
bien!... qu'est-ce que vous savez maintenant?

FORTUNIO.

Mais, Jacqueline, je crois... je sais...

JACQUELINE.

Sais-tu que je t'aime, enfant que tu es? qu'il faut que tu me
pardonnes ou que je meure; et que je te le demande  genoux?


SCNE IV

_[La salle  manger.]_

MAITRE ANDR, CLAVAROCHE, FORTUNIO ET JACQUELINE [, _ table_].


MAITRE ANDR.

Grce au ciel, nous voil tous joyeux, tous runis et tous amis. Si je
doute jamais de ma femme, puisse mon vin m'empoisonner!

[JACQUELINE.

Donnez-moi donc  boire, monsieur Fortunio.]

CLAVAROCHE, _bas_.

Je vous rpte que votre clerc m'ennuie; faites-moi la grce de le
renvoyer.

JACQUELINE, _bas_.

Je fais ce que vous m'avez dit.

MAITRE ANDR.

Quand je pense qu'hier j'ai pass la nuit dans l'tude  me morfondre
sur un maudit soupon, je ne sais de quel nom m'appeler.

[JACQUELINE.

Monsieur Fortunio, donnez-moi ce coussin.

CLAVAROCHE, _bas_.

Me croyez-vous un autre matre Andr?] Si votre clerc ne sort de la
maison, j'en sortirai tantt moi-mme.

JACQUELINE.

Je fais ce que vous m'avez dit.

MAITRE ANDR.

Mais je l'ai cont  tout le monde; il faut que justice se fasse
ici-bas. Toute la ville saura qui je suis; et dsormais, pour
pnitence, je ne douterai de quoi que ce soit.[13]

[JACQUELINE.

Monsieur Fortunio, je bois  vos amours.

CLAVAROCHE, _bas_.

En voil assez, Jacqueline, et je comprends ce que cela signifie. Ce
n'est pas l ce que je vous ai dit.

MAITRE ANDR.

Oui! aux amours de Fortunio!]

_Il chante._

    Amis, buvons, buvons sans cesse.

FORTUNIO.

Cette chanson-l est bien vieille; chantez donc, monsieur Clavaroche!

FIN DU CHANDELIER.




ADDITIONS ET VARIANTES EXCUTES PAR L'AUTEUR POUR LA REPRSENTATION


1.--PAGE 234.

_Adieu, adieu._ Eh bien! tu le vois: il n'y a rien de tel que de
s'expliquer: on finit toujours par s'entendre.

2.--PAGE 237.

_Bah! ce sont les grands parents_ et le lieutenant de police _qui
disent que tout se sait_, etc.

3.--PAGE 242.

_Un amoureux n'est pas un amant._

JACQUELINE.

Sans doute, mais...

CLAVAROCHE.

_Tenez_, etc.

4.--PAGE 246.

_Elles ne ttent que_ de l'paulette, etc.

5.--PAGE 248.

_Qui? celui l_ qui taille sa plume?

6.--PAGE 259.

ACTE DEUXIME

Une salle  manger.--Une table servie.

SCNE PREMIRE

GUILLAUME, LANDRY.

GUILLAUME.

_Il me semble que Fortunio n'est pas rest longtemps  l'tude._

(Suit toute la scne II du IIe acte.)

... _C'est bien le moins que les clercs se reposent._

_Ils sortent._

CLAVAROCHE, UN DOMESTIQUE.

CLAVAROCHE, _entrant_.

Personne encore?

LE DOMESTIQUE.

Non, monsieur.

CLAVAROCHE.

C'est bon, j'attendrai.

_Le domestique sort._

_En conscience, ces belles dames, si on les aimait tout de bon_, etc.

(Suit la scne Ire.)

7.--PAGE 264.

_J'ai apport dans ma poche_ un petit Amour en sucre.

8.--PAGE 265.

_Voulez-vous dner avec nous?_

CLAVAROCHE.

Assurment, mon couvert est mis.

_Ils se mettent  table._

MAITRE ANDR.

_Nous avons aujourd'hui au logis_, etc.

9.--PAGE 271.

_Chantez donc, monsieur Fortunio._

MAITRE ANDR.

Est-ce qu'il chante?--Comment, bien vieille! c'est moi qui l'ai
compose pour le jour de mes noces.

FORTUNIO.

_Si madame veut l'ordonner_, etc.

10.--PAGE 274.

JACQUELINE, _bas  Fortunio_.

Attendez-moi ici.--Je reviens dans un instant.

11.--PAGE 283.

CLAVAROCHE.

_Tu crois?_

FORTUNIO, _cach_.

Juste ciel!

JACQUELINE.

_J'ai cru entendre un soupir._

CLAVAROCHE.

Bon! c'est votre mari qui vient.

LES MMES, MAITRE ANDR.

MAITRE ANDR, _un peu avin_.

Capitaine! capitaine! o tes-vous donc? Eh bien! vous me laissez
prendre mon caf tout seul?--Et cette fine partie de piquet?

CLAVAROCHE, _ part_.

C'est amusant!

MAITRE ANDR.

Hier il m'a fait capot.

CLAVAROCHE.

Vous voulez jouer maintenant?

MAITRE ANDR.

Et ma revanche?

CLAVAROCHE.

Venez donc, matre Andr.

_On sort._

FORTUNIO, _tombant accabl sur un fauteuil_.

_Sang du Christ! il est son amant!_

FIN DE L'ACTE DEUXIME.

12.--PAGE 285.

ACTE TROISIME

_La chambre  coucher de Jacqueline._

MADELON.

_Madame, un danger vous menace_, etc.

13.--PAGE 313.

_Je ne douterai de quoi que ce soit._--Allons nous mettre  table.
Fortunio, tu nous chanteras ta romance, et nous boirons  tes amours.
Moi je vous chanterai: Amis, buvons, buvons sans cesse, etc.

FIN DES ADDITIONS ET VARIANTES.


Cette comdie, publie dans la _Revue des Deux Mondes_, en 1835, a
t reprsente, pour la premire fois, le 10 aot 1848, au
Thtre-Historique. Une jeune actrice de grande esprance,
mademoiselle Maillet, remplissait le rle de Jacqueline.--Elle
mourut peu de temps aprs.--La distribution des autres rles tait si
dfectueuse et l'excution si insuffisante, que le public put  peine
comprendre la pice; mais le 29 juin 1850, elle reparut sur l'affiche
du Thtre-Franais, et cette fois elle fut joue avec une rare
perfection; c'est pourquoi l'on peut considrer les artistes de la
Comdie-Franaise comme ayant cr les rles. Au mois d'octobre 1850,
on jouait encore le _Chandelier_ avec un grand succs, lorsqu'un ordre
exprs de M. Lon Faucher, ministre de l'intrieur, en fit suspendre
les reprsentations. Depuis lors, la commission d'examen a plusieurs
fois refus l'autorisation de reprendre le _Chandelier_; mais cette
interdiction ne peut pas durer toujours.



       *       *       *       *       *

                     IL NE FAUT JURER DE RIEN

                      COMDIE EN TROIS ACTES
               PUBLIE EN 1836, REPRSENTE EN 1848.



    PERSONNAGES.                           ACTEURS
                                           QUI ONT CR LES RLES.

    VAN BUCK, ngociant.                   MM. PROVOST.
    VALENTIN VAN BUCK, son neveu.          BRINDEAU.
    UN ABB.                               GOT.
    UN MAITRE DE DANSE.                    MATHIEN.
    UN AUBERGISTE.
    UN GARON.
    LA BARONNE DE MANTES.                  MLLE MANTE.
    CCILE, sa fille.                      A. LUTHER.

_La scne est  Paris dans la premire partie de l'acte
Ier, et ensuite au chteau de la baronne._


[Illustration: Dessin de Bida. Grav par Ballin.

IL NE FAUT JURER DE RIEN.

CCILE.

De quoi aurais-je peur? Est-ce de vous ou de la nuit?]




ACTE PREMIER


SCNE PREMIRE

_La chambre de Valentin._

VALENTIN, _assis_.--_Entre_ VAN BUCK.


VAN BUCK.

Monsieur mon neveu, je vous souhaite le bonjour.

VALENTIN.

Monsieur mon oncle, votre serviteur.

VAN BUCK.

Restez assis; j'ai  vous parler.

VALENTIN.

Asseyez-vous; j'ai donc  vous entendre. Veuillez vous mettre dans la
bergre, et poser l votre chapeau.

VAN BUCK, _s'asseyant_.

Monsieur mon neveu, la plus longue patience et la plus robuste
obstination doivent, l'une ou l'autre, finir tt ou tard. Ce qu'on
tolre devient intolrable, incorrigible ce qu'on ne corrige pas; et
qui vingt fois a jet la perche  un fou qui veut se noyer, peut tre
forc un jour ou l'autre de l'abandonner ou de prir avec lui.

VALENTIN.

Oh! oh! voil qui est dbuter, et vous avez l des mtaphores qui se
sont leves de grand matin.

VAN BUCK.

Monsieur, veuillez garder le silence, et ne pas vous permettre de me
plaisanter. C'est vainement que les plus sages conseils, depuis
trois ans, tentent de mordre sur vous. Une insouciance ou une fureur
aveugle, des rsolutions sans effet, mille prtextes invents 
plaisir, une maudite condescendance, tout ce que j'ai pu ou puis
faire encore (mais, par ma barbe! je ne ferai plus rien!)... O me
menez-vous  votre suite? Vous tes aussi entt...

VALENTIN.

Mon oncle Van Buck, vous tes en colre.

VAN BUCK.

Non, monsieur; n'interrompez pas. Vous tes aussi obstin que je me
suis, pour mon malheur, montr crdule et patient. Est-il croyable, je
vous le demande, qu'un jeune homme de vingt-cinq ans passe son temps
comme vous le faites? De quoi servent mes remontrances, et quand
prendrez-vous un tat? Vous tes pauvre, puisqu'au bout du compte
vous n'avez de fortune que la mienne; mais, finalement, je ne suis pas
moribond, et je digre encore vertement. Que comptez-vous faire d'ici
 ma mort?

VALENTIN.

Mon oncle Van Buck, vous tes en colre, et vous allez vous oublier.

VAN BUCK.

Non, monsieur; je sais ce que je fais. Si je suis le seul de la
famille qui se soit mis dans le commerce, c'est grce  moi, ne
l'oubliez pas, que les dbris d'une fortune dtruite ont pu encore se
relever. Il vous sied bien de sourire quand je parle! Si je n'avais
pas vendu du guingan  Anvers, vous seriez maintenant  l'hpital
avec votre robe de chambre  fleurs. Mais, Dieu merci, vos chiennes de
bouillottes...

VALENTIN.

Mon oncle Van Buck, voil le trivial; vous changez de ton, vous vous
oubliez; vous avez mieux commenc que cela.

VAN BUCK.

Sacrebleu! tu te moques de moi! Je ne suis bon apparemment qu' payer
tes lettres de change? J'en ai reu une ce matin: soixante louis! te
railles-tu des gens? Il te sied bien de faire le fashionable (que
le diable soit des mots anglais!), quand tu ne peux pas payer ton
tailleur! C'est autre chose de descendre d'un beau cheval pour
retrouver au fond d'un htel une bonne famille opulente, ou de sauter
 bas d'un carrosse de louage pour grimper deux ou trois tages. Avec
tes gilets de satin, tu demandes, en rentrant du bal, ta chandelle 
ton portier, et il regimbe quand il n'a pas eu ses trennes. Dieu sait
si tu les lui donnes tous les ans! Lanc dans un monde plus riche
que toi, tu puises chez tes amis le ddain de toi-mme; [tu portes ta
barbe en pointe et tes cheveux sur les paules, comme si tu n'avais
pas seulement de quoi acheter un ruban pour te faire une queue.]
Tu crivailles dans les gazettes; [tu es capable de te faire
saint-simonien quand tu n'auras plus ni sou ni maille, et cela
viendra, je l'en rponds.] Va, va! un crivain public est plus
estimable que toi. Je finirai par te couper les vivres, et tu mourras
dans un grenier.

VALENTIN.

Mon bon oncle Van Buck, je vous respecte et je vous aime. Faites-moi
la grce de m'couter. Vous avez pay ce matin une lettre de change 
mon intention. Quand vous tes venu, j'tais  la fentre et je vous
ai vu arriver; vous mditiez un sermon juste aussi long qu'il y a
d'ici chez vous. pargnez, de grce, vos paroles. Ce que vous pensez,
je le sais; ce que vous dites, vous ne le pensez pas toujours; ce que
vous faites, je vous en remercie. Que j'aie des dettes et que je
ne sois bon  rien, cela se peut; qu'y voulez-vous faire? Vous avez
soixante mille livres de rente...

VAN BUCK.

Cinquante.

VALENTIN.

Soixante, mon oncle; vous n'avez pas d'enfants, et vous tes plein de
bont pour moi. Si j'en profite, o est le mal? Avec soixante bonnes
mille livres de rente...

VAN BUCK.

Cinquante, cinquante; pas un denier de plus.

VALENTIN.

Soixante; vous me l'avez dit vous-mme.

VAN BUCK.

Jamais. O as-tu pris cela?

VALENTIN.

Mettons cinquante. Vous tes jeune, gaillard encore, et bon vivant.
Croyez-vous que cela me fche, et que j'aie soif de votre bien? Vous
ne me faites pas tant d'injure; et vous savez que les mauvaises ttes
n'ont pas toujours les plus mauvais coeurs. Vous me querellez de ma
robe de chambre: vous en avez port bien d'autres. [Ma barbe en pointe
ne veut pas dire que je sois un saint-simonien: je respecte trop
l'hritage.] Vous vous plaignez de mes gilets: voulez-vous qu'on sorte
en chemise? Vous me dites que je suis pauvre et que mes amis ne le
sont pas: tant mieux pour eux, ce n'est pas ma faute. Vous imaginez
qu'ils me gtent et que leur exemple me rend ddaigneux: je ne le suis
que de ce qui m'ennuie, et puisque vous payez mes dettes, vous voyez
bien que je n'emprunte pas. Vous me reprochez d'aller en fiacre: c'est
que je n'ai pas de voiture. Je prends, dites-vous, en rentrant, ma
chandelle chez mon portier: c'est pour ne pas monter sans lumire; 
quoi bon se casser le cou? Vous voudriez me voir un tat: faites-moi
nommer premier ministre, et vous verrez comme je ferai mon chemin.
Mais quand je serai surnumraire dans l'entre-sol d'un avou, je vous
demande ce que j'y apprendrai, sinon que tout est vanit. Vous dites
que je joue  la bouillotte: c'est que j'y gagne quand j'ai brelan;
mais soyez sr que je n'y perds pas plus tt que je me repens de ma
sottise. Ce serait, dites-vous, autre chose si je descendais d'un beau
cheval pour entrer dans un bon htel: je le crois bien! vous en parlez
 votre aise. Vous ajoutez que vous tes fier, quoique vous ayez vendu
du guingan; et plt  Dieu que j'en vendisse! ce serait la preuve
que je pourrais en acheter. [Pour ma noblesse, elle m'est aussi
chre qu'elle peut vous l'tre  vous-mme; mais c'est pourquoi je ne
m'attelle pas, ni plus que moi les chevaux de pur sang.] Tenez! mon
oncle, ou je me trompe, ou vous n'avez pas djeun. Vous tes rest
le coeur  jeun sur cette maudite lettre de change: avalons-la de
compagnie, je vais demander le chocolat.

_Il sonne. On sert  djeuner._

VAN BUCK.

Quel djeuner! Le diable m'emporte! tu vis comme un prince.

VALENTIN.

Eh! que voulez-vous? quand on meurt de faim, il faut bien tcher de se
distraire.

_Ils s'attablent._

VAN BUCK.

Je suis sr que, parce que je me mets l, tu te figures que je te
pardonne.

VALENTIN.

Moi? Pas du tout. Ce qui me chagrine, lorsque vous tes irrit, c'est
qu'il vous chappe malgr vous des expressions d'arrire-boutique.
Oui, sans le savoir, vous vous cartez de cette fleur de politesse
qui vous distingue particulirement; mais quand ce n'est pas devant
tmoins, vous comprenez que je ne vais pas le dire.

VAN BUCK.

C'est bon, c'est bon; il ne m'chappe rien. Mais brisons l, et
parlons d'autre chose. Tu devrais bien te marier.

VALENTIN.

Seigneur, mon Dieu! qu'est-ce que vous dites?

VAN BUCK.

Donne-moi  boire. Je dis que tu prends de l'ge et que tu devrais te
marier.

VALENTIN.

Mais, mon oncle, qu'est-ce que je vous ai fait?

VAN BUCK.

Tu m'as fait des lettres de change. Mais quand tu ne m'aurais
rien fait, qu'a donc le mariage de si effroyable? Voyons, parlons
srieusement. Tu serais, parbleu! bien  plaindre quand on te mettrait
ce soir dans les bras une jolie fille bien leve, avec cinquante
mille cus sur la table pour t'gayer demain matin au rveil. Voyez un
peu le grand malheur, et comme il y a de quoi faire l'ombrageux! Tu
as des dettes, je te les payerai; une fois mari, tu te rangeras.
Mademoiselle de Mantes a tout ce qu'il faut...

VALENTIN.

Mademoiselle de Mantes! Vous plaisantez?

VAN BUCK.

Puisque son nom m'est chapp, je ne plaisante pas. C'est d'elle qu'il
s'agit, et si tu veux...

VALENTIN.

Et si elle veut. C'est comme dit la chanson:

    Je sais bien qu'il ne tiendrait qu' moi
    De l'pouser, si elle voulait.

VAN BUCK.

Non; c'est de toi que cela dpend. Tu es agr, tu lui plais.

VALENTIN.

Je ne l'ai jamais vue de ma vie.

VAN BUCK.

Cela ne fait rien; je te dis que tu lui plais.

VALENTIN.

En vrit?

VAN BUCK.

Je t'en donne ma parole.

VALENTIN.

Eh bien donc! elle me dplat.

VAN BUCK.

Pourquoi?

VALENTIN.

Par la mme raison que je lui plais.

VAN BUCK.

Cela n'a pas le sens commun, de dire que les gens nous dplaisent
quand nous ne les connaissons pas.

VALENTIN.

Comme de dire qu'ils nous plaisent. Je vous en prie, ne parlons plus
de cela.

VAN BUCK.

Mais, mon ami, en y rflchissant (donne-moi  boire), il faut faire
une fin.

VALENTIN.

Assurment, il faut mourir une fois dans sa vie.

VAN BUCK.

J'entends qu'il faut prendre un parti, et se caser. Que deviendras-tu?
Je t'en avertis, un jour ou l'autre, je te laisserai l malgr moi.
Je n'entends pas que tu me ruines, et si tu veux tre mon hritier,
encore faut-il que tu puisses m'attendre. Ton mariage me coterait,
c'est vrai, mais une fois pour toutes, et moins, en somme, que tes
folies. Enfin, j'aime mieux me dbarrasser de toi; pense  cela:
veux-tu une jolie femme, tes dettes payes, et vivre en repos?

VALENTIN.

Puisque vous y tenez, mon oncle, et que vous parlez srieusement,
srieusement je vais vous rpondre: prenez du pt, et coutez-moi.

VAN BUCK.

Voyons, quel est ton sentiment?

VALENTIN.

Sans vouloir remonter bien haut, ni vous lasser par trop de
prambules, [je commencerai par l'antiquit.] Est-il besoin de vous
rappeler la manire dont fut trait un homme qui ne l'avait mrit
en rien; qui toute sa vie fut d'humeur douce, jusqu' reprendre, mme
aprs sa faute, celle qui l'avait si outrageusement tromp? Frre
d'ailleurs d'un puissant monarque, et couronn bien mal  propos...

VAN BUCK.

De qui diantre me parles-tu?

VALENTIN.

De Mnlas, mon oncle.

VAN BUCK.

Que le diable t'emporte et moi avec! Je suis bien sot de t'couter.

VALENTIN.

Pourquoi? il me semble tout simple...

VAN BUCK.

Maudit gamin! cervelle fle! il n'y a pas moyen de te faire dire un
mot qui ait le sens commun.

_Il se lve._

Allons! finissons! en voil assez. Aujourd'hui la jeunesse ne respecte
rien.

VALENTIN.

Mon oncle Van Buck, vous allez vous mettre en colre.

VAN BUCK.

Non, monsieur; mais, en vrit, c'est une chose inconcevable.
Imagine-t-on qu'un homme de mon ge serve de jouet  un bambin? Me
prends-tu pour ton camarade, et faudra-t-il te rpter?...

VALENTIN.

Comment! mon oncle, est-il possible que vous n'ayez jamais lu Homre?

VAN BUCK, _se rasseyant_.

Eh bien! quand je l'aurais lu?

VALENTIN.

Vous me parlez de mariage; il est tout simple que je vous cite le plus
grand mari de l'antiquit.

VAN BUCK.

Je me soucie bien de tes proverbes. Veux-tu rpondre srieusement?

VALENTIN.

Soit; trinquons  coeur ouvert; je ne serai compris de vous que si
vous voulez bien ne pas m'interrompre. Je ne vous ai pas cit Mnlas
pour faire parade de ma science, mais pour ne pas nommer beaucoup
d'honntes gens. Faut-il m'expliquer sans rserve?

VAN BUCK.

Oui, sur-le-champ, ou je m'en vais.

VALENTIN.

J'avais seize ans, et je sortais du collge, quand une belle dame de
notre connaissance me distingua pour la premire fois. A cet ge-l,
peut-on savoir ce qui est innocent ou criminel? J'tais un soir chez
ma matresse, au coin du feu, son mari en tiers. Le mari se lve et
dit qu'il va sortir. A ce mot, un regard rapide chang entre ma belle
et moi me fait bondir le coeur de joie: nous allions tre seuls! Je
me retourne, et vois le pauvre homme mettant ses gants. Ils taient
en daim de couleur verdtre, trop larges, et dcousus au pouce.
Tandis qu'il y enfonait ses mains, debout au milieu de la chambre,
un imperceptible sourire passa sur le coin des lvres de la femme,
et dessina comme une ombre lgre les deux fossettes de ses joues.
L'oeil d'un amant voit seul de tels sourires, car on les sent plus
qu'on ne les voit. Celui-ci m'alla jusqu' l'me, et je l'avalai comme
un sorbet. Mais, par une bizarrerie trange, le souvenir de ce moment
de dlices se lia invinciblement dans ma tte  celui de deux grosses
mains rouges se dbattant dans des gants verdtres; et je ne sais ce
que ces mains, dans leur opration confiante, avaient de triste et de
piteux, mais je n'y ai jamais pens depuis sans que le fminin sourire
vnt me chatouiller le coin des lvres, et j'ai jur que jamais femme
au monde ne me ganterait de ces gants-l.

VAN BUCK.

C'est--dire qu'en franc libertin, tu doutes de la vertu des femmes,
et que tu as peur que les autres te rendent le mal que tu leur as
fait.

VALENTIN.

Vous l'avez dit: j'ai peur du diable, et je ne veux pas tre gant.

VAN BUCK.

Bah! c'est une ide de jeune homme.

VALENTIN.

Comme il vous plaira; c'est la mienne; dans une trentaine d'annes, si
j'y suis, ce sera une ide de vieillard, car je ne me marierai jamais.

VAN BUCK.

Prtends-tu que toutes les femmes soient fausses, et que tous les
maris soient tromps?

VALENTIN.

Je ne prtends rien, et je n'en sais rien. Je prtends, quand je vais
dans la rue, ne pas me jeter sous les roues des voitures; quand je
dne, ne pas manger de merlan; quand j'ai soif, ne pas boire dans un
verre cass, et quand je vois une femme, ne pas l'pouser; et encore
je ne suis pas sr de n'tre ni cras, ni trangl, ni brche-dent,
ni...

VAN BUCK.

Fi donc! mademoiselle de Mantes est sage et bien leve; c'est une
bonne petite fille.

VALENTIN.

A Dieu ne plaise que j'en dise du mal! elle est sans doute la
meilleure du monde. Elle est bien leve, dites-vous? Quelle ducation
a-t-elle reue? La conduit-on au bal, au spectacle, aux courses de
chevaux? Sort-elle seule en fiacre, le matin,  midi, pour revenir 
six heures? A-t-elle une femme de chambre adroite, un escalier drob?
[A-t-elle vu _la Tour de Nesle_, et lit-elle les romans de M. de
Balzac?] La mne-t-on, aprs un bon dner, les soirs d't, quand le
vent est au sud, voir lutter aux Champs-lyses dix ou douze gaillards
nus, aux paules carres? A-t-elle pour matre un beau valseur grave
et fris, au jarret prussien, qui lui serre les doigts quand elle a bu
du punch? Reoit-elle des visites en tte  tte, l'aprs-midi, sur
un sofa lastique, sous le demi-jour d'un rideau rose? A-t-elle  sa
porte un verrou dor, qu'on pousse du petit doigt en tournant la
tte, et sur lequel retombe mollement une tapisserie sourde et muette?
Met-elle son gant dans son verre lorsqu'on commence  passer le
champagne? [Fait-elle semblant d'aller au bal de l'Opra, pour
s'clipser un quart d'heure, courir chez Musard et revenir biller?]
Lui a-t-on appris, quand Rubini chante,  ne montrer que le blanc
de ses yeux, comme une colombe amoureuse? [Passe-t-elle l't 
la campagne chez une amie pleine d'exprience, qui en rpond  sa
famille, et qui, le soir, la laisse au piano pour se promener sous
les charmilles, en chuchotant avec un hussard?] Va-t-elle aux eaux?
A-t-elle des migraines?

VAN BUCK.

Jour de Dieu! qu'est-ce que tu dis l?

VALENTIN.

C'est que, si elle ne sait rien de tout cela, on ne lui a pas appris
grand'chose; car, ds qu'elle sera femme, elle le saura, et alors qui
peut rien prvoir?

VAN BUCK.

Tu as de singulires ides sur l'ducation des femmes. Voudrais-tu
qu'on les suivt?

VALENTIN.

Non; mais je voudrais qu'une jeune fille ft une herbe dans un bois,
et non une plante dans une caisse. Allons! mon oncle, venez aux
Tuileries, et ne parlons plus de tout cela.

VAN BUCK.

Tu refuses mademoiselle de Mantes?

VALENTIN.

Pas plus qu'une autre, mais ni plus ni moins.

VAN BUCK.

Tu me feras damner; tu es incorrigible. J'avais les plus belles
esprances; cette fille-l sera trs riche un jour. Tu me ruineras, et
tu iras au diable; voil tout ce qui arrivera.--Qu'est-ce que c'est?
Qu'est-ce que tu veux?

VALENTIN.

Vous donner votre canne et votre chapeau, pour prendre l'air, si cela
vous convient.

VAN BUCK.

Je me soucie bien de prendre l'air! Je te dshrite si tu refuses de
te marier.

VALENTIN.

Vous me dshritez, mon oncle?

VAN BUCK.

Oui, par le ciel! j'en fais serment! Je serai aussi obstin que toi,
et nous verrons qui des deux cdera.

VALENTIN.

Vous me dshritez par crit, ou seulement de vive voix?

VAN BUCK.

Par crit, insolent que tu es!

VALENTIN.

Et  qui laisserez-vous votre bien? Vous fonderez donc un prix de
vertu, ou un concours de grammaire latine?

VAN BUCK.

Plutt que de me laisser ruiner par toi, je me ruinerai tout seul et 
mon plaisir.

VALENTIN.

Il n'y a plus de loterie ni de jeu; vous ne pourrez jamais tout boire.

VAN BUCK.

Je quitterai Paris; je retournerai  Anvers; je me marierai moi-mme,
s'il le faut, et je te ferai six cousins germains.

VALENTIN.

Et moi je m'en irai  Alger; je me ferai trompette de dragons,
j'pouserai une thiopienne, et je vous ferai vingt-quatre petits
neveux, noirs comme de l'encre et btes comme des pots.

VAN BUCK.

Jour de ma vie! si je prends ma canne...

VALENTIN.

Tout beau, mon oncle; prenez garde, en frappant, de casser votre bton
de vieillesse.

VAN BUCK, _l'embrassant_.

Ah, malheureux! tu abuses de moi.

VALENTIN.

coutez-moi: le mariage me rpugne; mais pour vous, mon bon oncle, je
me dciderai  tout. Quelque bizarre que puisse vous sembler ce que je
vais vous proposer, promettez-moi d'y souscrire sans rserve, et, de
mon ct, j'engage ma parole.

VAN BUCK.

De quoi s'agit-il? Dpche-toi.

VALENTIN.

Promettez d'abord, je parlerai ensuite.

VAN BUCK.

Je ne le puis pas sans rien savoir.

VALENTIN.

Il le faut, mon oncle; c'est indispensable.

VAN BUCK.

Eh bien! soit, je te le promets.

VALENTIN.

Si vous voulez que j'pouse mademoiselle de Mantes, il n'y a pour
cela qu'un moyen: c'est de me donner la certitude qu'elle ne me mettra
jamais aux mains la paire de gants dont nous parlions.

VAN BUCK.

Et que veux-tu que j'en sache?

VALENTIN.

Il y a pour cela des probabilits qu'on peut calculer aisment.
Convenez-vous que, si j'avais l'assurance qu'on peut la sduire en
huit jours, j'aurais grand tort de l'pouser?

VAN BUCK.

Certainement. Quelle apparence?...

VALENTIN.

Je ne vous demande pas un plus long dlai. La baronne ne m'a jamais
vu, non plus que sa fille; vous allez faire atteler, et vous irez leur
faire visite. Vous leur direz qu' votre grand regret, votre neveu
reste garon: j'arriverai au chteau une heure aprs vous, et vous
aurez soin de ne pas me reconnatre; voil tout ce que je vous
demande; le reste ne regarde que moi.

VAN BUCK.

Mais tu m'effrayes. Qu'est-ce que tu veux faire? A quel titre te
prsenter?

VALENTIN.

C'est mon affaire; ne me reconnaissez pas, voil tout ce dont je vous
charge. [Je passerai huit jours au chteau; j'ai besoin d'air, et cela
me fera du bien. Vous y resterez si vous voulez.]

VAN BUCK.

Deviens-tu fou? et que prtends-tu faire? Sduire une jeune fille en
huit jours? Faire le galant sous un nom suppos? La belle trouvaille!
Il n'y a pas de contes de fes o ces niaiseries ne soient rebattues.
Me prends-tu pour un oncle du Gymnase?

VALENTIN.[1]

[Il est deux heures, allez-vous-en chez vous.]

_Ils sortent._


SCENE II

_Au chteau._

LA BARONNE, CCILE, UN ABB, UN MATRE DE DANSE. _La baronne, assise,
cause avec l'abb en faisant de la tapisserie. Ccile prend sa leon
de danse._


LA BARONNE.

C'est une chose assez singulire que je ne trouve pas mon peloton
bleu.

L'ABB.

Vous le teniez il y a un quart d'heure; il aura roul quelque part.

LE MATRE DE DANSE.

Si mademoiselle veut faire encore la poule, nous nous reposerons aprs
cela.

CCILE.

Je veux apprendre la valse  deux temps.

LE MATRE DE DANSE.

Madame la baronne s'y oppose. Ayez la bont de tourner la tte, et de
me faire des oppositions.

L'ABB.

Que pensez-vous, madame, du dernier sermon? ne l'avez-vous pas
entendu?

LA BARONNE.

C'est vert et rose, sur fond noir, pareil au petit meuble d'en haut.

L'ABB.

Plat-il?

LA BARONNE.

Ah! pardon, je n'y tais pas.

L'ABB.

J'ai cru vous y apercevoir.

LA BARONNE.

O donc?

L'ABB.

A Saint-Roch, dimanche dernier.

LA BARONNE.

Mais oui, trs bien. Tout le monde pleurait; le baron ne faisait que
se moucher. Je m'en suis alle  la moiti, parce que ma voisine
avait des odeurs, et que je suis en ce moment-ci entre les bras des
homoeopathes.

LE MATRE DE DANSE.

Mademoiselle, j'ai beau vous le dire, vous ne faites pas
d'oppositions. Dtournez donc lgrement la tte, et arrondissez-moi
les bras.

CCILE.

Mais, monsieur, quand on ne veut pas tomber, il faut bien regarder
devant soi.

LE MATRE DE DANSE.

Fi donc! C'est une chose horrible. Tenez, voyez; y a-t-il rien de plus
simple? Regardez-moi; est-ce que je tombe? Vous allez  droite, vous
regardez  gauche; vous allez  gauche, vous regardez  droite; il n'y
a rien de plus naturel.

LA BARONNE.

C'est une chose inconcevable que je ne trouve pas mon peloton bleu.

CCILE.

Maman, pourquoi ne voulez-vous donc pas que j'apprenne la valse  deux
temps?

LA BARONNE.

Parce que c'est indcent.--Avez-vous lu _Jocelyn_?

L'ABB.

Oui, madame, il y a de beaux vers; mais le fond, je vous l'avouerai...

LA BARONNE.

Le fond est noir; tout le petit meuble l'est; vous verrez cela sur du
palissandre.

CCILE.

Mais, maman, miss Clary valse bien, et mesdemoiselles de Raimbaut
aussi.

LA BARONNE.

Miss Clary est Anglaise, mademoiselle. Je suis sre, l'abb, que vous
tes assis dessus.

L'ABB.

Moi, madame! sur miss Clary!

LA BARONNE.

Eh! c'est mon peloton, le voil. Non, c'est du rouge; o est-il pass?

L'ABB.

Je trouve la scne de l'vque fort belle; il y a certainement du
gnie, beaucoup de talent, et de la facilit.

CCILE.

Mais, maman, de ce qu'on est Anglaise, pourquoi est-ce dcent de
valser?

LA BARONNE.

Il y a aussi un roman que j'ai lu, qu'on m'a envoy de chez Mongie.
Je ne sais plus le nom, ni de qui c'tait. L'avez-vous lu? C'est assez
bien crit.

L'ABB.

Oui, madame. Il semble qu'on ouvre la grille. Attendez-vous quelque
visite?

LA BARONNE.

Ah! c'est vrai; Ccile, coutez.

LE MATRE DE DANSE.

Madame la baronne veut vous parler, mademoiselle.

L'ABB.

Je ne vois pas entrer de voiture; ce sont des chevaux qui vont sortir.

CCILE, _s'approchant_.

Vous m'avez appele, maman?

LA BARONNE.

Non. Ah! oui. Il va venir quelqu'un; baissez-vous donc que je vous
parle  l'oreille.--C'est un parti. tes-vous coiffe?

CCILE.

Un parti?

LA BARONNE.

Oui, trs convenable.--Vingt-cinq  trente ans, ou plus jeune;--non,
je n'en sais rien; trs bien; allez danser.

CCILE.

Mais, maman, je voulais vous dire...

LA BARONNE.

C'est incroyable o est all ce peloton. Je n'en ai qu'un de bleu, et
il faut qu'il s'envole.

_Entre Van Buck._

VAN BUCK.

Madame la baronne, je vous souhaite le bonjour. Mon neveu n'a pu venir
avec moi; il m'a charg de vous prsenter ses regrets, et d'excuser
son manque de parole.

LA BARONNE.

Ah bah! vraiment, il ne vient pas? Voil ma fille qui prend sa leon;
permettez-vous qu'elle continue? Je l'ai fait descendre, parce que
c'est trop petit chez elle.

VAN BUCK.

J'espre bien ne dranger personne. Si mon cervel de neveu...

LA BARONNE.

Vous ne voulez pas boire quelque chose? Asseyez-vous donc. Comment
allez-vous?

VAN BUCK.

Mon neveu, madame, est bien fch...

LA BARONNE.

coutez donc que je vous dise. L'abb, vous nous restez, pas vrai? Eh
bien! Ccile, qu'est-ce qui t'arrive?

LE MATRE DE DANSE.

Mademoiselle est lasse, madame.

LA BARONNE.

Chansons! si elle tait au bal, et qu'il ft quatre heures du matin,
elle ne serait pas lasse, c'est clair comme le jour.--Dites-moi donc,
vous,

_Bas  Van Buck._

est-ce que c'est manqu?

VAN BUCK.

J'en ai peur; et s'il faut tout dire...

LA BARONNE.

Ah bah! il refuse? Eh bien! c'est joli.

VAN BUCK.

Mon Dieu, madame, n'allez pas croire qu'il y ait l de ma faute en
rien. Je vous jure bien par l'me de mon pre...

LA BARONNE.

Enfin il refuse, pas vrai? C'est manqu?

VAN BUCK.

Mais, madame, si je pouvais sans mentir...

_On entend un grand tumulte au dehors._

LA BARONNE.

Qu'est-ce que c'est? regardez donc, l'abb.

L'ABB.

Madame, c'est une voiture verse devant la porte du chteau. On
apporte ici un jeune homme qui semble priv de sentiment.

LA BARONNE.

Ah! mon Dieu! un mort qui m'arrive! Qu'on arrange vite la chambre
verte. Venez, Van Buck, donnez-moi le bras.[2]

_Ils sortent._

FIN DE L'ACTE PREMIER.




ACTE DEUXIME


SCNE PREMIRE

_[Une alle sous une charmille.]_

_Entrent_ VAN BUCK ET VALENTIN, _qui a le bras en charpe_.


VAN BUCK.

Est-il possible, malheureux garon, que tu te sois rellement dmis le
bras.

VALENTIN.

Il n'y a rien de plus possible; c'est mme probable, [et, qui pis est,
assez douloureusement rel.

VAN BUCK.

Je ne sais lequel, dans cette affaire, est le plus  blmer de nous
deux. Vit-on jamais pareille extravagance!][3]

VALENTIN.

Il fallait bien trouver un prtexte pour m'introduire convenablement.
Quelle raison voulez-vous qu'on ait de se prsenter ainsi incognito 
une famille respectable? J'avais donn un louis  mon postillon en lui
demandant sa parole de me verser devant le chteau. C'est un honnte
homme, il n'y a rien  lui dire, et son argent est parfaitement gagn:
il a mis sa roue dans le foss avec une constance hroque. [Je me
suis dmis le bras, c'est ma faute, mais] j'ai vers, et je ne me
plains pas. Au contraire, j'en suis bien aise; cela donne aux choses
un air de vrit qui intresse en ma faveur.

VAN BUCK.

Que vas-tu faire? et quel est ton dessein?

VALENTIN.

Je ne viens pas du tout ici pour pouser mademoiselle de Mantes, mais
uniquement pour vous prouver que j'aurais tort de l'pouser. Mon plan
est fait, ma batterie pointe, et jusqu'ici tout va  merveille. Vous
avez tenu votre promesse comme Rgulus ou Hernani. Vous ne m'avez pas
appel mon neveu, c'est le principal et le plus difficile; me voil
reu, [hberg, couch dans une belle chambre verte, de la fleur
d'orange sur ma table, et des rideaux blancs  mon lit.] C'est une
justice  rendre  votre baronne, elle m'a aussi bien recueilli que
mon postillon m'a vers. Maintenant il s'agit de savoir si tout
le reste ira  l'avenant. Je compte d'abord faire ma dclaration,
secondement crire un billet...

VAN BUCK.

C'est inutile; je ne souffrirai pas que cette mauvaise plaisanterie
s'achve.

VALENTIN.

Vous ddire! Comme vous voudrez; je me ddis aussi sur-le-champ.

VAN BUCK.

Mais, mon neveu...

VALENTIN.

Dites un mot, je reprends la poste et retourne  Paris; plus de
parole, plus de mariage; vous me dshriterez si vous voulez.

VAN BUCK.

C'est un gupier incomprhensible, et il est inou que je sois fourr
l. Mais enfin voyons, explique-toi!

VALENTIN.

Songez, mon oncle,  notre trait. Vous m'avez dit et accord que,
s'il tait prouv que ma future devait me ganter de certains gants,
je serais un fou d'en faire ma femme. [Par consquent, l'preuve tant
admise, vous trouverez bon, juste et convenable qu'elle soit
aussi complte que possible. Ce que je dirai sera bien dit; ce que
j'essayerai, bien essay, et ce que je pourrai faire, bien fait: vous
ne me chercherez pas chicane, et j'ai carte blanche en tout cas.]

VAN BUCK.

Mais, monsieur, il y a pourtant de certaines bornes, de certaines
choses...--Je vous prie de remarquer que, si vous allez vous
prvaloir...--Misricorde! comme tu y vas!

VALENTIN.

Si notre future est telle que vous la croyez et que vous me l'avez
reprsente, il n'y a pas le moindre danger, et elle ne peut que s'en
trouver plus digne. Figurez-vous que je suis le premier venu; je suis
amoureux de mademoiselle de Mantes, vertueuse pouse de Valentin Van
Buck; songez comme la jeunesse du jour est entreprenante et hardie!
que ne fait-on pas, d'ailleurs, quand on aime? Quelles escalades,
quelles lettres de quatre pages, quels torrents de larmes, quels
cornets de drages! Devant quoi recule un amant? De quoi peut-on lui
demander compte? Quel mal fait-il, et de quoi s'offenser? il aime. O
mon oncle Van Buck! rappelez-vous le temps o vous aimiez.

VAN BUCK.

De tout temps j'ai t dcent, et j'espre que vous le serez, sinon je
dis tout  la baronne.

VALENTIN.

Je ne compte rien faire qui puisse choquer personne. Je compte
d'abord faire ma dclaration; secondement, crire plusieurs billets;
troisimement, gagner la fille de chambre; quatrimement, rder dans
les petits coins; cinquimement, prendre l'empreinte des serrures avec
de la cire  cacheter; siximement, faire une chelle de cordes, et
couper les vitres avec ma bague; septimement, me mettre  genoux par
terre en rcitant la _Nouvelle Hlose_; et huitimement, si je ne
russis pas, m'aller noyer dans la pice d'eau; mais je vous jure
d'tre dcent, et de ne pas dire un seul gros mot, ni rien qui blesse
les convenances.

VAN BUCK.

Tu es un rou et un impudent; je ne souffrirai rien de pareil.

VALENTIN.

Mais pensez donc que tout ce que je vous dis l, dans quatre ans
d'ici un autre le fera, si j'pouse mademoiselle de Mantes; et comment
voulez-vous que je sache de quelle rsistance elle est capable, si je
ne l'ai d'abord essay moi-mme? Un autre tentera bien plus encore, et
aura devant lui un bien autre dlai; en ne demandant que huit jours,
j'ai fait un acte de grande humilit.

VAN BUCK.

C'est un pige que tu m'as tendu; jamais je n'ai prvu cela.

VALENTIN.

Et que pensiez-vous donc prvoir quand vous avez accept la gageure?

VAN BUCK.

Mais, mon ami, je pensais, je croyais,--je croyais que tu allais
faire ta cour,... mais poliment,...  cette jeune personne, comme, par
exemple, de lui... de lui dire... Ou si par hasard,... et encore je
n'en sais rien... Mais que diable! tu es effrayant.

VALENTIN.

Tenez! voil la blanche Ccile qui nous arrive  petits pas.[4]
[Entendez-vous craquer le bois sec? La mre tapisse avec son abb.
Vite, fourrez-vous dans la charmille.] Vous serez tmoin de la
premire escarmouche, et vous m'en direz votre avis.

VAN BUCK.

Tu l'pouseras si elle te reoit mal?

_Il se cache [dans la charmille]._

VALENTIN.

Laissez-moi faire, et ne bougez pas. Je suis ravi de vous avoir pour
spectateur, et l'ennemi dtourne l'alle. Puisque vous m'avez appel
fou, je veux vous montrer qu'en fait d'extravagances, les plus fortes
sont les meilleures. Vous allez voir, avec un peu d'adresse, ce que
rapportent les blessures honorables reues pour plaire  la beaut.
[Considrez cette dmarche pensive, et faites-moi la grce de me dire
si ce bras estropi ne me sied pas. Eh! que voulez-vous! c'est qu'on
est ple; il n'y a au monde que cela.

    Un jeune malade,  pas lents...]

Surtout pas de bruit; voici l'instant critique; respectez la foi des
serments. [Je vais m'asseoir au pied d'un arbre, comme un pasteur des
temps passs.]

_Entre Ccile, un livre  la main._

VALENTIN.

[Dj leve, mademoiselle, et seule  cette heure dans le bois?]

CCILE.

C'est vous, monsieur? je ne vous reconnaissais pas. Comment se porte
votre foulure?

VALENTIN, _ part_.

Foulure! voil un vilain mot.

_Haut._

C'est trop de grce que vous me faites, et il y a de certaines
blessures qu'on ne sent jamais qu' demi.

CCILE.

Vous a-t-on servi  djeuner?

VALENTIN.

Vous tes trop bonne; de toutes les vertus de votre sexe,
l'hospitalit est la moins commune, et on ne la trouve nulle part
aussi douce, aussi prcieuse que chez vous; et si l'intrt qu'on m'y
tmoigne...

CCILE.

Je vais dire qu'on vous monte un bouillon.

_Elle sort._

VAN BUCK, _rentrant_.

Tu l'pouseras! tu l'pouseras! Avoue qu'elle a t parfaite. Quelle
navet! quelle pudeur divine! On ne peut pas faire un meilleur choix.

VALENTIN.

Un moment, mon oncle, un moment; vous allez bien vite en besogne.

VAN BUCK.

Pourquoi pas? Il n'en faut pas plus; tu vois clairement  qui tu as
affaire, et ce sera toujours de mme. Que tu seras heureux avec cette
femme-l! Allons tout dire  la baronne; je me charge de l'apaiser.

VALENTIN.

Bouillon! Comment une jeune fille peut-elle prononcer ce mot-l? Elle
me dplat; elle est laide et sotte. Adieu, mon oncle, je retourne 
Paris.

VAN BUCK.

Plaisantez-vous? o est votre parole? Est-ce ainsi qu'on se joue de
moi? [Que signifient ces yeux baisss et cette contenance dfaite?]
Est-ce  dire que vous me prenez pour un libertin de votre espce, et
que vous vous servez de ma folle complaisance comme d'un manteau pour
vos mchants desseins? N'est-ce donc vraiment qu'une sduction que
vous venez tenter ici sous le masque de cette preuve? Jour de Dieu!
si je le croyais!...

VALENTIN.

Elle me dplat, ce n'est pas ma faute, et je n'en ai pas rpondu.

VAN BUCK.

En quoi peut-elle vous dplaire? elle est jolie, ou je ne m'y connais
pas. Elle a les yeux longs et bien fendus, des cheveux superbes,
une taille passable. Elle est parfaitement bien leve; elle sait
l'anglais et l'italien; elle aura trente mille livres de rente, et en
attendant une trs belle dot. Quel reproche pouvez-vous lui faire, et
pour quelle raison n'en voulez-vous pas?

VALENTIN.

Il n'y a jamais de raison  donner pourquoi les gens plaisent ou
dplaisent. Il est certain qu'elle me dplat, elle, sa foulure et son
bouillon.

VAN BUCK.

C'est votre amour-propre qui souffre. Si je n'avais pas t l, vous
seriez venu me faire cent contes sur votre premier entretien, et
vous targuer de belles esprances. Vous vous tiez imagin faire sa
conqute en un clin d'oeil, et c'est l o le bt vous blesse. [Elle
vous plaisait hier au soir, quand vous ne l'aviez encore qu'entrevue,
et qu'elle s'empressait avec sa mre  vous soigner de votre sot
accident. Maintenant] vous la trouvez laide, parce qu'elle fait 
peine attention  vous. Je vous connais mieux que vous ne pensez, et
je ne cderai pas si vite. Je vous dfends de vous en aller.

VALENTIN.

Comme vous voudrez. Je ne veux pas d'elle; je vous rpte que je la
trouve laide; elle a un air niais qui est rvoltant. Ses yeux sont
grands, c'est vrai, mais ils ne veulent rien dire; [ses cheveux sont
beaux, mais elle a le front plat;] quant  la taille, c'est peut-tre
ce qu'elle a de mieux, quoique vous ne la trouviez que passable. Je la
flicite de savoir l'italien, elle y a peut-tre plus d'esprit qu'en
franais; pour ce qui est de sa dot, qu'elle la garde, je n'en veux
pas plus que de son bouillon.

VAN BUCK.

A-t-on ide d'une pareille tte, et peut-on s'attendre  rien de
semblable? Va, va! ce que je disais hier n'est que la pure vrit. Tu
n'es capable que de rver de balivernes, et je ne veux plus m'occuper
de toi. pouse une blanchisseuse si tu veux. Puisque tu refuses ta
fortune, lorsque tu l'as entre les mains, que le hasard dcide du
reste; cherche-le au fond de tes cornets. Dieu m'est tmoin que ma
patience a t telle depuis trois ans, que nul autre peut-tre  ma
place...

VALENTIN.

Est-ce que je me trompe? Regardez donc, mon oncle, il me semble
qu'elle revient par ici. Oui, je l'aperois entre les arbres; elle va
repasser dans le taillis.

VAN BUCK.

O donc? quoi? qu'est-ce que tu dis?

VALENTIN.

Ne voyez-vous pas une robe blanche derrire ces touffes de lilas? Je
ne me trompe pas, c'est bien elle. Vite, mon oncle, rentrez [dans la
charmille], qu'on ne nous surprenne pas ensemble.

VAN BUCK.

A quoi bon, puisqu'elle te dplat?

VALENTIN.

Il n'importe, je veux l'aborder, pour que vous ne puissiez pas dire
que je l'ai juge trop lgrement.

VAN BUCK.

Tu l'pouseras si elle persvre?

_Il se cache de nouveau._

VALENTIN.

Chut! pas de bruit; la voici qui arrive.

CCILE, _entrant_.

Monsieur, ma mre m'a charge de vous demander si vous comptiez partir
aujourd'hui.

VALENTIN.

Oui, mademoiselle, c'est mon intention, et j'ai demand des chevaux.

CCILE.

C'est qu'on fait un whist au salon, et que ma mre vous serait bien
oblige si vous vouliez faire le quatrime.

VALENTIN.

J'en suis fch, mais je ne sais pas jouer.

CCILE.

Et si vous vouliez rester  dner, nous avons un faisan truff.

VALENTIN.

Je vous remercie; je n'en mange pas.

CCILE.

Aprs dner, il nous vient du monde, et nous danserons la mazourke.

VALENTIN.

Excusez-moi, je ne danse jamais.

CCILE

C'est bien dommage. Adieu, monsieur.

_Elle sort._

VAN BUCK, _rentrant_.

Ah ! voyons, l'pouseras-tu? Qu'est-ce que tout cela signifie? Tu
dis que tu as demand des chevaux: est-ce que c'est vrai? ou si tu te
moques de moi?

VALENTIN.

Vous aviez raison, elle est agrable; je la trouve mieux que la
premire fois; elle a un petit signe au coin de la bouche que je
n'avais pas remarqu.

VAN BUCK.

O vas-tu? Qu'est-ce qui t'arrive? Veux-tu me rpondre srieusement?

VALENTIN.

Je ne vais nulle part, je me promne avec vous. Est-ce que vous la
trouvez mal faite?

VAN BUCK.

Moi? Dieu m'en garde! je la trouve complte en tout.

VALENTIN.

Il me semble qu'il est bien matin pour jouer au whist; y jouez-vous,
mon oncle? Vous devriez rentrer au chteau.[5]

VAN BUCK.

Certainement, je devrais y rentrer; j'attends que vous daigniez me
rpondre. Restez-vous ici, oui ou non?

VALENTIN.

Si je reste, c'est pour notre gageure; je n'en voudrais pas avoir le
dmenti; mais ne comptez sur rien jusqu' tantt; [mon bras malade me
met au supplice.

VAN BUCK.

Rentrons; tu te reposeras.

VALENTIN.

Oui,] j'ai envie de prendre ce bouillon qui est l-haut; il faut que
j'crive; je vous reverrai  dner.

VAN BUCK.

crire! j'espre que ce n'est pas  elle que tu criras.

VALENTIN.

Si je lui cris, c'est pour notre gageure. Vous savez que c'est
convenu.

VAN BUCK.

Je m'y oppose formellement,  moins que tu ne me montres ta lettre.

VALENTIN.

Tant que vous voudrez. Je vous dis et je vous rpte qu'elle me plat
mdiocrement.

VAN BUCK.

Quelle ncessit de lui crire? Pourquoi ne lui as-tu pas fait tout 
l'heure ta dclaration de vive voix, comme tu te l'tais promis?

VALENTIN.

Pourquoi?

VAN BUCK.

Sans doute; qu'est-ce qui t'en empchait? Tu avais le plus beau
courage du monde.

VALENTIN.

[C'est que mon bras me faisait souffrir.] Tenez! la voil qui repasse
une troisime fois; la voyez-vous l-bas dans l'alle?

VAN BUCK.

Elle tourne autour de la plate-bande, et la charmille est circulaire.
Il n'y a rien l que de trs convenable.

VALENTIN.

Ah! coquette fille! c'est autour du feu qu'elle tourne, comme un
papillon bloui. Je veux jeter cette pice  pile ou face pour savoir
si je l'aimerai.

VAN BUCK.

Tche donc qu'elle t'aime auparavant; le reste est le moins difficile.

VALENTIN.

Soit. Regardons-la bien tous les deux. Elle va passer entre ces deux
touffes d'arbres. Si elle tourne la tte de notre ct, je l'aime;
sinon, je m'en vais  Paris.

VAN BUCK.

Gageons qu'elle ne se retourne pas.

VALENTIN.

Oh, que si! Ne la perdons pas de vue.

VAN BUCK.

Tu as raison.--Non, pas encore; elle parat lire attentivement.

VALENTIN.

Je suis sr qu'elle va se retourner.

VAN BUCK.

Non, elle avance; la touffe d'arbres approche. Je suis convaincu
qu'elle n'en fera rien.

VALENTIN.

Elle doit pourtant nous voir, rien ne nous cache; je vous dis qu'elle
se retournera.

VAN BUCK.

Elle a pass, tu as perdu.

VALENTIN.

Je vais lui crire, ou que le ciel m'crase! Il faut que je sache 
quoi m'en tenir. C'est incroyable qu'une petite fille traite les gens
aussi lgrement. Pure hypocrisie! pur mange! Je vais lui dpcher un
billet en rgle; je lui dirai que je meurs d'amour pour elle, que
je me suis cass le bras pour la voir, que si elle me repousse je
me brle la cervelle, et que si elle veut de moi je l'enlve demain
matin. [Venez, rentrons, je veux crire devant vous.]

VAN BUCK.

Tout beau, mon neveu! quelle mouche vous pique? Vous nous ferez
quelque mauvais tour ici.

VALENTIN.

Croyez-vous donc que deux mots en l'air puissent signifier quelque
chose? Que lui ai-je dit que d'indiffrent, et que m'a-t-elle dit
elle-mme? Il est tout simple qu'elle ne se retourne pas. Elle ne
sait rien, et je n'ai rien su lui dire. Je ne suis qu'un sot, si
vous voulez; il est possible que je me pique d'orgueil et que mon
amour-propre soit en jeu. Belle ou laide, peu m'importe; je veux voir
clair dans son me. Il y a l-dessous quelque ruse, quelque parti pris
que nous ignorons; laissez-moi faire, tout s'claircira.

VAN BUCK.

Le diable m'emporte! tu parles en amoureux. Est-ce que tu le serais
par hasard?

VALENTIN.

Non; je vous ai dit qu'elle me dplat. Faut-il vous rebattre cent
fois la mme chose? Dpchons-nous, [rentrons au chteau.]

VAN BUCK.

Je vous ai dit que je ne veux pas de lettre, et surtout de celle dont
vous parlez.

VALENTIN.

Venez toujours, nous nous dciderons.

_Ils sortent._


SCNE II

_[Le salon.]_

LA BARONNE ET L'ABB, _devant une table de jeu prpare_.


LA BARONNE.

Vous direz ce que vous voudrez, c'est dsolant de jouer avec un mort.
Je dteste la campagne  cause de cela.

L'ABB.

Mais o est donc M. Van Buck? [est-ce qu'il n'est pas encore
descendu?]

LA BARONNE.

Je l'ai vu tout  l'heure dans le parc avec ce monsieur de la chaise,
qui, par parenthse, n'est gure poli de ne pas vouloir nous rester 
dner.

L'ABB.

S'il a des affaires presses...

LA BARONNE.

Bah! des affaires, tout le monde en a. La belle excuse! Si on ne
pensait jamais qu'aux affaires, on ne serait jamais  rien. Tenez!
l'abb, jouons au piquet; je me sens d'une humeur massacrante.

L'ABB, _mlant les cartes_.

Il est certain que les jeunes gens du jour ne se piquent pas d'tre
polis.

LA BARONNE.

Polis! je crois bien. Est-ce qu'ils s'en doutent? et qu'est-ce que
c'est que d'tre poli? Mon cocher est poli. De mon temps, l'abb, on
tait galant.

L'ABB.

C'tait le bon, madame la baronne, et plt au ciel que j'y fusse n!

LA BARONNE.

J'aurais voulu voir que mon frre, qui tait  Monsieur, tombt de
carrosse  la porte d'un chteau, et qu'on l'y et gard  coucher.
Il aurait plutt perdu sa fortune que de refuser de faire un
quatrime.[6] Tenez! ne parlons plus de ces choses-l. C'est  vous de
prendre; vous n'en laissez pas?

L'ABB.

Je n'ai pas un as; voil M. Van Buck.

Entre Van Buck.

LA BARONNE.

Continuons; c'est  vous de parler.

VAN BUCK, _bas  la baronne_.

Madame, j'ai deux mots  vous dire qui sont de la dernire importance.

LA BARONNE.

Eh bien! aprs le marqu.

L'ABB.

Cinq cartes, valant quarante-cinq.

LA BARONNE.

Cela ne vaut pas.

_A Van Buck._

Qu'est-ce donc?

VAN BUCK.

Je vous supplie de m'accorder un moment; je ne puis parler devant un
tiers, et ce que j'ai  vous dire ne souffre aucun retard.

LA BARONNE, _se levant_.

Vous me faites peur; de quoi s'agit-il?

VAN BUCK.

Madame, c'est une grave affaire, et vous allez peut-tre vous fcher
contre moi. La ncessit me force de manquer  une promesse que mon
imprudence m'a fait accorder. Le jeune homme  qui vous avez donn
l'hospitalit [cette nuit] est mon neveu.

LA BARONNE.

Ah bah! quelle ide!

VAN BUCK.

Il dsirait approcher de vous sans tre connu; je n'ai pas cru mal
faire en me prtant  une fantaisie qui, en pareil cas, n'est pas
nouvelle.

LA BARONNE.

Ah, mon Dieu! j'en ai vu bien d'autres!

VAN BUCK.

Mais je dois vous avertir qu' l'heure qu'il est, il vient d'crire 
mademoiselle de Mantes, et dans les termes les moins retenus. Ni mes
menaces, ni mes prires n'ont pu le dissuader de sa folie; et un de
vos gens, je le dis  regret, s'est charg de remettre le billet  son
adresse. Il s'agit d'une dclaration d'amour, et, je dois ajouter, des
plus extravagantes.

LA BARONNE.

Vraiment? eh bien! ce n'est pas si mal. Il a de la tte, votre petit
bonhomme.

VAN BUCK.

Jour de Dieu! je vous en rponds! ce n'est pas d'hier que j'en sais
quelque chose. Enfin, madame, c'est  vous d'aviser aux moyens de
dtourner les suites de cette affaire. Vous tes chez vous; et, quant
 moi, je vous avouerai que je suffoque et que les jambes vont me
manquer. Ouf!

_Il tombe dans une chaise._

LA BARONNE.

Ah ciel! qu'est-ce que vous avez donc? Vous tes ple comme un linge!
Vite! racontez-moi tout ce qui s'est pass, et faites-moi confidence
entire.

VAN BUCK.

Je vous ai tout dit; je n'ai rien  ajouter.

LA BARONNE.

Ah bah! ce n'est que a? Soyez donc sans crainte: si votre neveu a
crit  Ccile, la petite me montrera le billet.

VAN BUCK.

En tes-vous sre, baronne? Cela est dangereux.

LA BARONNE.

Belle question! O en serions-nous si une fille ne montrait pas  sa
mre une lettre qu'on lui crit?

VAN BUCK.

Hum! je n'en mettrais pas ma main au feu.

LA BARONNE.

Qu'est-ce  dire, monsieur Van Buck? Savez-vous  qui vous parlez?
Dans quel monde avez-vous vcu pour lever un pareil doute? Je ne
sais pas trop comme on fait aujourd'hui, ni de quel train va votre
bourgeoisie; mais, vertu de ma vie! en voil assez; j'aperois
justement ma fille, et vous verrez qu'elle m'apporte sa lettre. Venez,
l'abb, continuons.

_Elle se remet au jeu.--Entre Ccile, qui va  la fentre, prend son
ouvrage et s'assoit  l'cart._

L'ABB.

Quarante-cinq ne valent pas?

LA BARONNE.

Non, vous n'avez rien; quatorze d'as, six et quinze, c'est
quatre-vingt-quinze. A vous de jouer.

L'ABB.

Trfle. Je crois que je suis capot.

VAN BUCK, _bas  la baronne_.

Je ne vois pas que mademoiselle Ccile vous fasse encore de
confidence.

LA BARONNE, _bas  Van Buck_.

Vous ne savez ce que vous dites; c'est l'abb qui la gne; je suis
sre d'elle comme de moi. Je fais repic seulement. Cent, et dix-sept
de reste. A vous  faire.

UN DOMESTIQUE, _entrant_.

Monsieur l'abb, on vous demande; c'est le sacristain et le bedeau du
village.

L'ABB.

Qu'est-ce qu'ils me veulent? je suis occup.

LA BARONNE.

Donnez vos cartes  Van Buck; il jouera ce coup-ci pour vous.

_L'abb sort. Van Buck prend sa place._

LA BARONNE.

C'est vous qui faites, et j'ai coup. Vous tes marqu, selon toute
apparence. Qu'est-ce que vous avez donc dans les doigts?

VAN BUCK, _bas_.

Je vous confesse que je ne suis pas tranquille: votre fille ne dit
mot, et je ne vois pas mon neveu.

LA BARONNE.

Je vous dis que j'en rponds; c'est vous qui la gnez; je la vois
d'ici qui me fait des signes.

VAN BUCK.

Vous croyez? moi, je ne vois rien.

LA BARONNE.

Ccile, venez donc un peu ici; vous vous tenez  une lieue.

_Ccile approche son fauteuil._

Est-ce que vous n'avez rien  me dire, ma chre?

CCILE.

Moi? Non, maman.

LA BARONNE.

Ah bah! Je n'ai que quatre cartes, Van Buck; le point est  vous. J'ai
trois valets.

VAN BUCK.

Voulez-vous que je vous laisse seules?

LA BARONNE.

Non; restez donc, a ne fait rien. Ccile, tu peux parler devant
monsieur.

CCILE.

Moi, maman? Je n'ai rien de secret  dire.

LA BARONNE.

Vous n'avez pas  me parler?

CCILE.

Non, maman.

LA BARONNE.

C'est inconcevable; qu'est-ce que vous venez donc me conter, Van Buck?

VAN BUCK.

Madame, j'ai dit la vrit.

LA BARONNE.

a ne se peut pas: Ccile n'a rien  me dire; il est clair qu'elle n'a
rien reu.

VAN BUCK, _se levant_.

Eh morbleu! je l'ai vu de mes yeux.

LA BARONNE, _se levant aussi_.

Ma fille, qu'est-ce que cela signifie? levez-vous droite, et
regardez-moi. Qu'est-ce que vous avez dans vos poches?

CCILE, _pleurant_.

Mais, maman, ce n'est pas ma faute; c'est ce monsieur qui m'a crit.

LA BARONNE.

Voyons cela.

_Ccile donne la lettre._

Je suis curieuse de lire de son style,  ce monsieur, comme vous
l'appelez.

_Elle lit._

Mademoiselle, je meurs d'amour pour vous. Je vous ai vue l'hiver
pass, et, vous sachant  la campagne, j'ai rsolu de vous revoir ou
de mourir. J'ai donn un louis  mon postillon...

Ne voudrait-il pas qu'on le lui rendt? Nous avons bien affaire de le
savoir!

 mon postillon, pour me verser devant votre porte. Je vous ai
rencontre deux fois ce matin, et je n'ai rien pu vous dire, tant
votre prsence m'a troubl! Cependant la crainte de vous perdre, et
l'obligation de quitter le chteau...

J'aime beaucoup a! Qui est-ce qui le priait de partir? C'est lui qui
me refuse de rester  dner.

me dterminent  vous demander de m'accorder un rendez-vous. Je sais
que je n'ai aucun titre  votre confiance...

La belle remarque, et faite  propos!

mais l'amour peut tout excuser; ce soir,  neuf heures, pendant le
bal, je serai cach dans le bois; tout le monde ici me croira parti,
car je sortirai du chteau en voiture avant dner, mais seulement pour
faire quatre pas et descendre.

Quatre pas! quatre pas! l'avenue est longue; ne dirait-on pas qu'il
n'y a qu' enjamber?

et descendre. Si dans la soire vous pouvez vous chapper, je vous
attends; sinon je me brle la cervelle.

Bien.

... la cervelle. Je ne crois pas que votre mre...

Ah! que votre mre? voyons un peu cela.

fasse grande attention  vous. Elle a une tte de gir...

Monsieur Van Buck, qu'est-ce que cela signifie?

VAN BUCK.

Je n'ai pas entendu, madame.

LA BARONNE.

Lisez vous-mme, et faites-moi le plaisir de dire  votre neveu qu'il
sorte de ma maison tout  l'heure, et qu'il n'y mette jamais les
pieds.

VAN BUCK.

Il y a _girouette_, c'est positif; je ne m'en tais pas aperu. Il
m'avait cependant lu sa lettre avant que de la cacheter.

LA BARONNE.

Il vous avait lu cette lettre et vous l'avez laiss la donner  mes
gens! Allez! vous tes un vieux sot, et je ne vous reverrai de ma
vie.[7]

_[Elle sort. On entend le bruit d'une voiture.]_

[VAN BUCK.

Qu'est-ce que c'est? mon neveu qui part sans moi?

Eh! comment veut-il que je m'en aille? j'ai renvoy mes chevaux. Il
faut que je coure aprs lui.

_Il sort en courant._

CCILE, _seule_.

C'est singulier; pourquoi m'crit-il, quand tout le monde veut bien
qu'il m'pouse?]

FIN DE L'ACTE DEUXIME.




ACTE TROISIME


SCNE PREMIRE[8]

_[Un chemin.]_

_Entrent_ VAN BUCK ET VALENTIN, _qui frappe  une auberge_.


[VALENTIN.

Hol! h! y a-t-il quelqu'un ici capable de me faire une commission?

UN GARON, _sortant_.

Oui, monsieur, si ce n'est pas trop loin; car vous voyez qu'il pleut 
verse.

VAN BUCK.

Je m'y oppose de toute mon autorit, et au nom des lois du royaume.

VALENTIN.

Connaissez-vous le chteau de Mantes, ici prs?

LE GARON.

Que oui, monsieur; nous y allons tous les jours. C'est  main gauche;
on le voit d'ici.

VAN BUCK.

Mon ami, je vous dfends d'y aller, si vous avez quelque notion du
bien et du mal.

VALENTIN.

Il y a deux louis  gagner pour vous. Voil une lettre pour
mademoiselle de Mantes, que vous remettrez  sa femme de chambre, et
non  d'autres, et en secret. Dpchez-vous et revenez.

LE GARON.

O monsieur! n'ayez pas peur.

VAN BUCK.

Voil quatre louis si vous refusez.

LE GARON.

O monseigneur! il n'y a pas de danger.

VALENTIN.

En voil dix; et si vous n'y allez pas, je vous casse ma canne sur le
dos!

LE GARON.

O mon prince! soyez tranquille; je serai bientt revenu.

_Il sort._

VALENTIN.

Maintenant, mon oncle, mettons-nous  l'abri; et si vous m'en
croyez, buvons un verre de bire. Cette course  pied doit vous avoir
fatigu.]

_Ils s'assoient sur un banc._

VAN BUCK.

Sois-en certain, je ne te quitterai pas! j'en jure par l'me de feu
mon frre et par la lumire du soleil. Tant que mes pieds pourront me
porter, tant que ma tte sera sur mes paules, je m'opposerai  cette
action infme et  ses horribles consquences.

VALENTIN.

Soyez-en sr, je n'en dmordrai pas; j'en jure par ma juste colre
et par la nuit qui me protgera. Tant que j'aurai du papier et de
l'encre, et qu'il me restera un louis dans ma poche, je poursuivrai et
achverai mon dessein, quelque chose qui puisse en arriver.

VAN BUCK.

N'as-tu donc plus ni foi ni vergogne, et se peut-il que tu sois
mon sang? Quoi! ni le respect pour l'innocence, ni le sentiment du
convenable, ni la certitude de me donner la fivre, rien n'est capable
de te toucher!

VALENTIN.

N'avez-vous donc ni orgueil ni honte, et se peut-il que vous soyez mon
oncle? Quoi! ni l'insulte que l'on nous fait, ni la manire dont on
nous chasse, ni les injures qu'on vous a dites  votre barbe, rien
n'est capable de vous donner du coeur!

VAN BUCK.

Encore si tu tais amoureux! si je pouvais croire que tant
d'extravagances partent d'un motif qui et quelque chose d'humain!
Mais non, tu n'es qu'un Lovelace, tu ne respires que trahisons, et la
plus excrable vengeance est ta seule soif et ton seul amour.

VALENTIN.

Encore si je vous voyais pester! si je pouvais me dire qu'au fond de
l'me vous envoyez cette baronne et son monde  tous les diables! Mais
non, vous ne craignez que la pluie, vous ne pensez qu'au mauvais temps
qu'il fait, et le soin de vos bas chins est votre seule peur et votre
seul tourment.

[VAN BUCK.

Ah! qu'on a bien raison de dire qu'une premire faute mne  un
prcipice! Qui m'et pu prdire ce matin, lorsque le barbier m'a ras
et que j'ai mis mon habit neuf, que je serais ce soir dans une grange,
crott et tremp jusqu'aux os! Quoi! c'est moi! Dieu juste!  mon
ge, il faut que je quitte ma chaise de poste o nous tions si bien
installs, il faut que je coure  la suite d'un fou  travers champs
en rase campagne! Il faut que je me trane  ses talons, comme un
confident de tragdie, et le rsultat de tant de sueurs sera le
dshonneur de mon nom!

VALENTIN.

C'est au contraire par la retraite que nous pourrions nous dshonorer,
et non par une glorieuse campagne dont nous ne sortirons que
vainqueurs.] Rougissez, mon oncle Van Buck, mais que ce soit d'une
noble indignation. Vous me traitez de Lovelace: oui, par le ciel!
ce nom me convient. Comme  lui, on me ferme une porte surmonte de
fires armoiries; comme lui, une famille odieuse croit m'abattre par
un affront; comme lui, comme l'pervier, j'erre et je tournoie aux
environs; mais comme lui je saisirai ma proie, et, comme Clarisse, la
sublime bgueule, ma bien-aime m'appartiendra.

[VAN BUCK.

Ah ciel! que ne suis-je  Anvers, assis devant mon comptoir, sur mon
fauteuil de cuir, et dpliant mon taffetas! Que mon frre n'est-il
mort garon, au lieu de se marier  quarante ans passs! Ou plutt que
ne suis-je mort moi-mme le premier jour que la baronne de Mantes m'a
invit  djeuner!

VALENTIN.

Ne regrettez que le moment o, par une fatale faiblesse, vous avez
rvl  cette femme le secret de notre trait. C'est vous qui avez
caus le mal; cessez de m'injurier, moi qui le rparerai. Doutez-vous
que cette petite fille, qui cache si bien les billets doux dans les
poches de son tablier, ne ft venue au rendez-vous donn? Oui,  coup
sr elle y serait venue; donc elle viendra encore mieux cette fois.
Par mon patron! je me fais une fte de la voir descendre, en peignoir,
en cornette et en petits souliers, de cette grande caserne de briques
rouilles! Je ne l'aime pas; mais je l'aimerais, que la vengeance
serait la plus forte, et tuerait l'amour dans mon coeur. Je jure
qu'elle sera ma matresse, mais qu'elle ne sera jamais ma femme; il
n'y a maintenant ni preuve, ni promesse, ni alternative; je veux
qu'on se souvienne  jamais dans cette famille du jour o l'on m'en a
chass.

L'AUBERGISTE, _sortant de sa maison_.

Messieurs, le soleil commence  baisser: est-ce que vous ne me ferez
pas l'honneur de dner chez moi?

VALENTIN.

Si fait: apportez-nous la carte, et faites-nous allumer du feu. Ds
que votre garon sera revenu, vous lui direz qu'il me donne rponse.
Allons! mon oncle, un peu de fermet; venez et commandez le dner.

VAN BUCK.

Ils auront du vin dtestable, je connais le pays; c'est un vinaigre
affreux.

L'AUBERGISTE.

Pardonnez-moi; nous avons du champagne, du chambertin, et tout ce que
vous pouvez dsirer.

VAN BUCK.

En vrit! dans un trou pareil? c'est impossible; vous nous en
imposez.

L'AUBERGISTE.

C'est ici que descendent les messageries, et vous verrez si nous
manquons de rien.

VAN BUCK.

Allons! tchons donc de dner; je sens que ma mort est prochaine, et
que dans peu je ne dnerai plus.]

_[Ils sortent.]_


SCNE II

_[Au chteau. Un salon.]_

_Entrent_ LA BARONNE ET L'ABB.


[LA BARONNE.

Dieu soit lou, ma fille est enferme! Je crois que j'en ferai une
maladie.

L'ABB.

Madame, s'il m'est permis de vous donner un conseil, je vous dirai que
j'ai grandement peur. Je crois avoir vu en traversant la cour un homme
en blouse et d'assez mauvaise mine, qui avait une lettre  la main.

LA BARONNE.

Le verrou est mis; il n'y a rien  craindre. Aidez-moi un peu  ce
bal; je n'ai pas la force de m'en occuper.]

L'ABB.

Dans une circonstance aussi grave, ne pourriez-vous retarder vos
projets?

LA BARONNE.

tes-vous fou? Vous verrez que j'aurai fait venir tout le faubourg
Saint-Germain de Paris, pour le remercier et le mettre  la porte!
Rflchissez donc  ce que vous dites.

L'ABB.

Je croyais qu'en telle occasion on aurait pu, sans blesser personne...

LA BARONNE.

Et au milieu de a, je n'ai pas de bougies! Voyez donc un peu si Dupr
est l.

L'ABB.

Je pense qu'il s'occupe des sirops.

LA BARONNE.

Vous avez raison: ces maudits sirops, voil encore de quoi mourir. Il
y a huit jours que j'ai crit moi-mme, et ils ne sont arrivs qu'il y
a une heure. Je vous demande si on va boire a!

[L'ABB.

Cet homme en blouse, madame la baronne, est quelque missaire, n'en
doutez pas. Il m'a sembl, autant que je me le rappelle, qu'une de vos
femmes causait avec lui. Ce jeune homme d'hier est mauvaise tte,
et il faut songer que la manire assez verte dont vous vous en tes
dlivre...

LA BARONNE.

Bah! des Van Buck? des marchands de toile? qu'est-ce que vous voulez
donc que a fasse? Quand ils crieraient, est-ce qu'ils ont voix? Il
faut que je dmeuble le petit salon; jamais je n'aurai de quoi asseoir
mon monde.

L'ABB.

Est-ce dans sa chambre, madame, que votre fille est enferme?

LA BARONNE.

Dix et dix font vingt; les Raimbaut sont quatre; vingt, trente.
Qu'est-ce que vous dites, l'abb?

L'ABB.

Je demande, madame la baronne, si c'est dans sa belle chambre jaune
que mademoiselle Ccile est enferme?

LA BARONNE.

Non; c'est l, dans la bibliothque; c'est encore mieux, je l'ai sous
la main. Je ne sais ce qu'elle fait, ni si on l'habille, et voil la
migraine qui me prend.

L'ABB.

Dsirez-vous que je l'entretienne?

LA BARONNE.

Je vous dis que le verrou est mis; ce qui est fait est fait; nous n'y
pouvons rien.

L'ABB.

Je pense que c'tait sa femme de chambre qui causait avec ce lourdaud.
Veuillez me croire, je vous en supplie; il s'agit l de quelque
anguille sous roche qu'il importe de ne pas ngliger.

LA BARONNE.

Dcidment il faut que j'aille  l'office; c'est la dernire fois que
je reois ici.

_Elle sort._

L'ABB, _seul_.

Il me semble que j'entends du bruit dans la pice attenante 
ce salon. Ne serait-ce point la jeune fille? Hlas! ceci est
inconsidr!]

CCILE, _en dehors_.

Monsieur l'abb, voulez-vous m'ouvrir?

L'ABB.

Mademoiselle, je ne le puis sans autorisation pralable.

CCILE, _de mme_.

La clef est l, sous le coussin de la causeuse; vous n'avez qu' la
prendre, et vous m'ouvrirez.

L'ABB, _prenant la clef_.

Vous avez raison, mademoiselle, la clef s'y trouve effectivement;
mais je ne puis m'en servir d'aucune faon, bien contrairement  mon
vouloir.

CCILE, _de mme_.

Ah, mon Dieu! je me trouve mal!

L'ABB.

Grand Dieu! rappelez vos esprits. Je vais qurir madame la baronne.
Est-il possible qu'un accident funeste vous ait frappe si subitement?
Au nom du ciel! mademoiselle, rpondez-moi, que ressentez-vous?

CCILE, _de mme_.

Je me trouve mal! je me trouve mal!

L'ABB.

Je ne puis laisser expirer ainsi une si charmante personne. Ma foi! je
prends sur moi d'ouvrir; on en dira ce qu'on voudra.

_Il ouvre la porte._

CCILE.

Ma foi, l'abb, je prends sur moi de m'en aller; on en dira ce qu'on
voudra.

_Elle sort en courant._


SCNE III

_[Un petit bois.]_

_Entre_ VAN BUCK ET VALENTIN.


[VALENTIN.

La lune se lve et l'orage passe. Voyez ces perles sur les feuilles:
comme ce vent tide les fait rouler! A peine si le sable garde
l'empreinte de nos pas; le gravier sec a dj bu la pluie.

VAN BUCK.

Pour une auberge de hasard, nous n'avons pas trop mal dn. J'avais
besoin de ce fagot flambant; mes vieilles jambes sont ragaillardies.
Eh bien! garon, arrivons-nous?

VALENTIN.

Voici le terme de notre promenade; mais, si vous m'en croyez, 
prsent vous pousserez jusqu' cette ferme dont les fentres brillent
l-bas. Vous vous mettrez au coin du feu, et vous nous commanderez un
grand bol de vin chaud avec du sucre et de la cannelle.

VAN BUCK.

Ne te feras-tu pas trop attendre? Combien de temps vas-tu rester ici?
Songe du moins  toutes tes promesses, et  tre prt en mme temps
que les chevaux.]

VALENTIN.

Je vous jure de n'entreprendre ni plus ni moins que ce dont nous
sommes convenus. Voyez, mon oncle, comme je vous cde, et comme en
tout je fais vos volonts. Au fait, dner porte conseil, et je sens
bien que la colre est quelquefois mauvaise amie. Capitulation de
part et d'autre. Vous me permettez un quart d'heure d'amourette, et je
renonce  toute espce de vengeance. La petite retournera chez elle,
nous  Paris, et tout sera dit. Quant  la dteste baronne, je lui
pardonne en l'oubliant.

VAN BUCK.

C'est  merveille! et n'aie pas de crainte que tu manques de
femmes pour cela. Il n'est pas dit qu'une vieille folle fera tort 
d'honntes gens qui ont amass un bien considrable, et qui ne sont
point mal tourns. Vrai Dieu! il fait beau clair de lune; cela me
rappelle mon jeune temps.

VALENTIN.

Ce billet doux que je viens de recevoir n'est pas si niais,
savez-vous? Cette petite fille a de l'esprit, et mme quelque chose de
mieux; oui, il y a du coeur dans ces trois lignes; je ne sais quoi
de tendre et de hardi, de virginal et de brave en mme temps; [le
rendez-vous qu'elle m'assigne est, du reste, comme son billet.
Regardez ce bosquet, ce ciel, ce coin de verdure dans un lieu si
sauvage.] Ah! que le coeur est un grand matre! on n'invente rien de
ce qu'il trouve, et c'est lui seul qui choisit tout.

VAN BUCK.

Je me souviens qu'tant  la Haye, j'eus une quipe de ce genre.
C'tait, ma foi, un beau brin de fille: elle avait cinq pieds et
quelques pouces, et une vraie moisson d'appas. Quelles Vnus que ces
Flamandes! On ne sait ce que c'est qu'une femme  prsent; dans toutes
vos beauts parisiennes, il y a moiti chair et moiti coton.

VALENTIN.

Il me semble que j'aperois des lueurs qui errent l-bas dans la
fort. Qu'est-ce que cela voudrait dire? nous traquerait-on  l'heure
qu'il est?

VAN BUCK.

C'est sans doute le bal qu'on prpare; il y a fte ce soir au chteau.

VALENTIN.

Sparons-nous pour plus de sret; dans une demi-heure,  la ferme.

VAN BUCK.

C'est dit. Bonne chance, garon; tu me conteras ton affaire, et nous
en ferons quelque chanson; c'tait notre ancienne manire, pas de
fredaine qui ne ft un couplet.

_Il chante._

    Eh! vraiment, oui, mademoiselle,
    Eh! vraiment, oui, nous serons trois.

_Valentin sort. On voit des hommes qui portent des torches rder 
travers la fort. Entrent la baronne et l'abb._

LA BARONNE.

C'est clair comme le jour, elle est folle. C'est un vertige qui lui a
pris.

L'ABB.

Elle me crie: Je me trouve mal; vous concevez ma position.

VAN BUCK, _chantant_.

    Il est donc bien vrai,
    Charmante Colette,
    Il est donc bien vrai
    Que, pour votre fte,
    Colin vous a fait...
    Prsent d'un bouquet.

LA BARONNE.

Et justement, dans ce moment-l, je vois arriver une voiture. Je n'ai
eu que le temps d'appeler Dupr. Dupr n'y tait pas. On entre,
on descend. C'tait la marquise de Valangoujar et le baron de
Villebouzin.

L'ABB.

Quand j'ai entendu ce premier cri, j'ai hsit; mais que voulez-vous
faire? Je la voyais l, sans connaissance, tendue  terre; elle
criait  tue-tte, et j'avais la clef dans ma main.

VAN BUCK, _chantant_.

    Quand il vous l'offrit,
    Charmante brunette,
    Quand il vous l'offrit,
    Petite Colette,
    On dit qu'il vous prit...
    Un frisson subit.

LA BARONNE.

Conoit-on a? Je vous le demande. Ma fille qui se sauve  travers
champs, et trente voitures qui entrent ensemble! Je ne survivrai
jamais  un pareil moment.

L'ABB.

Encore si j'avais eu le temps, je l'aurais peut-tre retenue par
son chle,... ou du moins,... enfin, par mes prires, par mes justes
observations.

VAN BUCK, _chantant_.

    Dites  prsent,
    Charmante bergre,
    Dites  prsent
    Que vous n'aimez gure
    Qu'un amant constant...
    Vous fasse un prsent.

LA BARONNE.

C'est vous, Van Buck? Ah! mon cher ami, nous sommes perdus; qu'est-ce
que a veut dire? Ma fille est folle, elle court les champs!
[Avez-vous ide d'une chose pareille? J'ai quarante personnes chez
moi; me voil  pied par le temps qu'il fait.] Vous ne l'avez pas
vue dans le bois? Elle s'est sauve, c'est comme un rve; [elle tait
coiffe et poudre d'un ct, c'est sa fille de chambre qui me l'a
dit. Elle est partie en souliers de satin blanc;] elle a renvers
l'abb qui tait l, et lui a pass sur le corps. J'en vais mourir!
[Mes gens ne trouvent rien; et il n'y a pas  dire, il faut que je
rentre. Ce n'est pas votre neveu, par hasard, qui nous jouerait un
tour pareil?] Je vous ai brusqu, n'en parlons plus. Tenez! aidez-moi
et faisons la paix. Vous tes mon vieil ami, pas vrai? Je suis mre,
Van Buck. Ah! cruelle fortune! cruel hasard! que t'ai-je donc fait?

_Elle se met  pleurer._

VAN BUCK.

Est-il possible, madame la baronne? vous seule  pied! vous, cherchant
votre fille! Grand Dieu! vous pleurez! Ah! malheureux que je suis!

L'ABB.

Sauriez-vous quelque chose, monsieur? De grce, prtez-nous vos
lumires.

VAN BUCK.

Venez, baronne, prenez mon bras, et Dieu veuille que nous les
trouvions! Je vous dirai tout; soyez sans crainte. Mon neveu est homme
d'honneur, et tout peut encore se rparer.

LA BARONNE.

Ah bah! c'tait un rendez-vous? Voyez-vous la petite masque! A qui se
fier dsormais?

_Ils sortent._


SCNE IV

_[Une clairire dans le bois.]_

_Entrent_ CCILE ET VALENTIN.


VALENTIN.

Qui est l? Ccile, est-ce vous?

CCILE.

C'est moi. Que veulent dire ces torches et ces clarts dans la fort?

VALENTIN.

Je ne sais; qu'importe? Ce n'est pas pour nous.

CCILE.

Venez l, o la lune claire; [l, o vous voyez ce rocher.]

VALENTIN.

Non, venez l, o il fait sombre; [l, sous l'ombre de ces bouleaux.]
Il est possible qu'on vous cherche, et il faut chapper aux yeux.

CCILE.

Je ne verrais pas votre visage; venez, Valentin, obissez.

VALENTIN.

O tu voudras, charmante fille; o tu iras, je te suivrai. [Ne m'te
pas cette main tremblante, laisse mes lvres la rassurer.]

CCILE.

Je n'ai pas pu venir plus vite. Y a-t-il longtemps que vous
m'attendez?

VALENTIN.

Depuis que la lune est dans le ciel; regarde cette lettre trempe de
larmes; c'est le billet que tu m'as crit.

CCILE.

Menteur! C'est le vent et la pluie qui ont pleur sur ce papier.

VALENTIN.

Non, ma Ccile, c'est la joie et l'amour, c'est le bonheur et le
dsir. Qui t'inquite? Pourquoi ces regards? que cherches-tu autour de
toi?

CCILE.

C'est singulier! je ne me reconnais pas. O est votre oncle? Je
croyais le voir ici.

VALENTIN.

Mon oncle est gris [de chambertin]; ta mre est loin, et tout est
tranquille. [Ce lieu est celui que tu as choisi, et que ta lettre
m'indiquait.]

CCILE.

Votre oncle est gris?--Pourquoi, ce matin, se cachait-il dans la
charmille?[9]

VALENTIN.

Ce matin? o donc? que veux-tu dire? [Je me promenais seul dans le
jardin.]

CCILE.

Ce matin, quand je vous ai parl, votre oncle tait derrire un
arbre.[10] Est-ce que vous ne le saviez pas? Je l'ai vu en dtournant
l'alle.

VALENTIN.

Il faut que tu te sois trompe; je ne me suis aperu de rien.

CCILE.

Oh! je l'ai bien vu; [il cartait des branches;] c'tait peut-tre
pour nous pier.

VALENTIN.

Quelle folie! tu as fait un rve. N'en parlons plus. Donne-moi un
baiser.

CCILE.

Oui, mon ami, et de tout mon coeur; asseyez-vous l prs de
moi.--Pourquoi donc, dans votre lettre d'hier, avez-vous dit du mal de
ma mre?

VALENTIN.

Pardonne-moi: c'est un moment de dlire, et je n'tais pas matre de
moi.

CCILE.

Elle m'a demand cette lettre, et je n'osais la lui montrer; je savais
ce qui allait arriver. Mais qui est-ce donc qui l'avait avertie? Elle
n'a pourtant rien pu deviner; la lettre tait l, dans ma poche.

VALENTIN.

Pauvre enfant! on t'a maltraite; c'est ta femme de chambre qui t'aura
trahie. [A qui se fier en pareil cas?]

CCILE.

Oh non! ma femme de chambre est sre; il n'y avait que faire de lui
donner de l'argent. Mais en manquant de respect pour ma mre, vous
deviez penser que vous en manquiez pour moi.

VALENTIN.

N'en parlons plus, puisque tu me pardonnes. Ne gtons pas un si
prcieux moment. O ma Ccile! que tu es belle, et quel bonheur repose
en toi! Par quels serments, par quels trsors puis-je payer tes douces
caresses? [Ah! la vie n'y suffirait pas. Viens sur mon coeur; que le
tien le sente battre, et que ce beau ciel les emporte  Dieu!]

CCILE.

Oui, Valentin, mon coeur est sincre. [Sentez mes cheveux comme
ils sont doux; j'ai de l'iris de ce ct-l, mais je n'ai pas pris le
temps d'en mettre de l'autre.]--Pourquoi donc, pour venir chez nous,
avez-vous cach votre nom?

VALENTIN.

Je ne puis le dire: c'est un caprice, une gageure que j'avais faite.

CCILE.

Une gageure! Avec qui donc?

VALENTIN.

Je n'en sais plus rien. Qu'importent ces folies?

CCILE.

Avec votre oncle peut-tre; n'est-ce pas?

VALENTIN.

Oui. Je t'aimais, et je voulais te connatre, et que personne ne ft
entre nous.

CCILE.

Vous avez raison. A votre place j'aurais voulu faire comme vous.

VALENTIN.

Pourquoi es-tu si curieuse, et  quoi bon toutes ces questions? Ne
m'aimes-tu pas, ma belle Ccile? Rponds-moi oui, et que tout soit
oubli.

CCILE.

Oui, cher, oui, Ccile vous aime, et elle voudrait tre plus digne
d'tre aime; mais c'est assez qu'elle le soit pour vous. Mettez vos
deux mains dans les miennes.--Pourquoi donc m'avez-vous refuse tantt
quand je vous ai pri  dner?

VALENTIN.

Je voulais partir: j'avais affaire ce soir.

CCILE.

Pas grande affaire, ni bien loin, il me semble; car vous tes descendu
au bout de l'avenue.

VALENTIN.

Tu m'as vu? comment le sais-tu?

CCILE.

Oh! je guettais. Pourquoi m'avez-vous dit que vous ne dansiez pas la
mazourke? je vous l'ai vu danser l'autre hiver.

VALENTIN.

O donc? je ne m'en souviens pas.

CCILE.

Chez madame de Gesvres, au bal dguis. Comment ne vous en
souvenez-vous pas? Vous me disiez dans votre lettre d'hier que vous
m'aviez vue cet hiver; c'tait l.

VALENTIN.

Tu as raison; je m'en souviens. Regarde comme cette nuit est pure!
[Comme ce vent soulve sur tes paules cette gaze avare qui les
entoure! Prte l'oreille: c'est la voix de la nuit, c'est le chant
de l'oiseau qui invite au bonheur. Derrire cette roche leve, nul
regard ne peut nous dcouvrir.] Tout dort, except ce qui s'aime.
Laisse ma main carter ce voile, et mes deux bras le remplacer.

CCILE.

Oui, mon ami. Puiss-je vous sembler belle! Mais ne m'tez pas votre
main; je sens que mon coeur est dans la mienne, et qu'il va au vtre
par l.--Pourquoi donc vouliez-vous partir et faire semblant d'aller 
Paris?

VALENTIN.

Il le fallait; c'tait pour mon oncle. Osais-je, d'ailleurs, prvoir
que tu viendrais  ce rendez-vous? Oh! que je tremblais en crivant
cette lettre, et que j'ai souffert en t'attendant!

CCILE.

Pourquoi ne serais-je pas venue, puisque je sais que vous m'pouserez?

_Valentin se lve et fait quelques pas._

Qu'avez-vous donc? qui vous chagrine? Venez vous rasseoir prs de moi.

VALENTIN.

Ce n'est rien: j'ai cru,--j'ai cru entendre,--j'ai cru voir quelqu'un
de ce ct.

CCILE.

Nous sommes seuls: soyez sans crainte. Venez donc. Faut-il me lever?
ai-je dit quelque chose qui vous ait bless? votre visage n'est plus
le mme. Est-ce parce que j'ai gard mon chle, quoique vous vouliez
que je l'tasse? [C'est qu'il fait froid; je suis en toilette de
bal. Regardez donc mes souliers de satin. Qu'est-ce que cette pauvre
Henriette va penser?] Mais qu'avez-vous? vous ne rpondez pas; vous
tes triste. Qu'ai-je donc pu vous dire? C'est par ma faute, je le
vois.

VALENTIN.

Non, je vous le jure, vous vous trompez; c'est une pense involontaire
qui vient de me traverser l'esprit.

CCILE.

Vous me disiez tu tout  l'heure, et mme, je crois, un peu
lgrement. Quelle est donc cette mauvaise pense qui vous a frapp
tout  coup? Vous ai-je dplu? Je serais bien  plaindre! Il me
semble pourtant que je n'ai rien dit de mal. Mais si vous aimez mieux
marcher, je ne veux pas rester assise.

_Elle se lve._

Donnez-moi le bras, et promenons-nous. Savez-vous une chose? Ce matin,
je vous avais fait monter dans votre chambre un bon bouillon que
Henriette avait fait. Quand je vous ai rencontr, je vous l'ai
dit; j'ai cru que vous ne vouliez pas le prendre et que cela vous
dplaisait. J'ai repass trois fois dans l'alle, m'avez-vous vue?
Alors vous tes mont; je suis alle me mettre devant le parterre, et
je vous ai vu par votre croise; vous teniez la tasse  deux mains, et
vous avez bu tout d'un trait. Est-ce vrai? l'avez-vous trouv bon?

VALENTIN.

Oui, chre enfant, le meilleur du monde, [bon comme ton coeur et
comme toi.]

CCILE.

Ah! quand nous serons mari et femme, je vous soignerai mieux que cela.
Mais, dites-moi, qu'est-ce que cela veut dire, de s'aller jeter dans
un foss? risquer de se tuer, et pour quoi faire? Vous saviez bien
tre reu chez nous. Que vous ayez voulu arriver tout seul, je le
comprends; mais  quoi bon le reste? Est-ce que vous aimez les romans?

VALENTIN.

Quelquefois. Allons donc nous rasseoir.

_Ils se rassoient._

CCILE.

Je vous avoue qu'ils ne me plaisent gure; ceux que j'ai lus ne
signifient rien. Il me semble que ce ne sont que des mensonges, et que
tout s'y invente  plaisir. On n'y parle que de sductions, de ruses,
d'intrigues, de mille choses impossibles. Il n'y a que les sites qui
m'en plaisent; j'en aime les paysages et non les tableaux. Tenez, par
exemple, ce soir, quand j'ai reu votre lettre et que j'ai vu qu'il
s'agissait d'un rendez-vous dans le bois, c'est vrai que j'ai cd 
une envie d'y venir qui tient bien un peu du roman; mais c'est que j'y
ai trouv aussi un peu de rel  mon avantage. Si ma mre le sait, et
elle le saura, vous comprenez qu'il faut qu'on nous marie. Que votre
oncle soit brouill ou non avec elle, il faudra bien se raccommoder.
J'tais honteuse d'tre enferme, et, au fait, pourquoi l'ai-je t?
L'abb est venu, j'ai fait la morte; il m'a ouvert, et je me suis
sauve: voil ma ruse; je vous la donne pour ce qu'elle vaut.

VALENTIN, _ part_.

Suis-je un renard pris  son pige, ou un fou qui revient  la raison?

CCILE.

Eh bien! vous ne me rpondez pas. Est-ce que cette tristesse va durer
toujours?

VALENTIN.

Vous me paraissez savante pour votre ge, et en mme temps aussi
tourdie que moi, qui le suis comme le premier coup de matines.

CCILE.

Pour tourdie, j'en dois convenir ici; mais, mon ami, c'est que je
vous aime. Vous le dirai-je? je savais que vous m'aimiez, et ce n'est
pas d'hier que je m'en doutais. Je ne vous ai vu que trois fois  ce
bal; mais j'ai du coeur et je m'en souviens. Vous avez vals avec
mademoiselle de Gesvres, et, en passant contre la porte, son pingle
 l'italienne a rencontr le panneau, et ses cheveux se sont drouls
sur elle. Vous en souvenez-vous maintenant? Ingrat! Le premier mot de
votre lettre disait que vous vous en souveniez. Aussi comme le coeur
m'a battu! Tenez! croyez-moi, c'est l ce qui prouve qu'on aime, et
c'est pour cela que je suis ici.

VALENTIN, _ part_.

Ou j'ai sous le bras le plus rus dmon que l'enfer ait jamais vomi,
ou la voix qui me parle est celle d'un ange, et elle m'ouvre le chemin
des cieux.

CCILE.

Pour savante, c'est une autre affaire;[11] [mais je veux rpondre,
puisque vous ne dites rien. Voyons! savez-vous ce que c'est que cela?

VALENTIN.

Quoi? cette toile  droite de cet arbre?

CCILE.

Non, celle-l qui se montre  peine et qui brille comme une larme.

VALENTIN.

Vous avez lu madame de Stal?

CCILE.

Oui, ce mot de larme me plat, je ne sais pourquoi, comme les toiles.
Un beau ciel pur me donne envie de pleurer.

VALENTIN.

Et  moi envie de t'aimer, de te le dire et de vivre pour toi. Ccile,
sais-tu  qui tu parles, et quel est l'homme qui ose t'embrasser?

CCILE.

Dites-moi donc le nom de mon toile. Vous n'en tes pas quitte  si
bon march.

VALENTIN.

Eh bien! c'est Vnus, l'astre de l'amour, la plus belle perle de
l'ocan des nuits.

CCILE.

Non pas; c'en est une plus chaste et bien plus digne de respect; vous
apprendrez  l'aimer un jour, quand vous vivrez dans les mtairies
et que vous aurez des pauvres  vous: admirez-la, et gardez-vous de
sourire; c'est Crs, desse du pain.]

VALENTIN.

Tendre enfant! je devine ton coeur; tu fais la charit, n'est-ce
pas?

CCILE.

C'est ma mre qui me l'a appris; il n'y a pas de meilleure femme au
monde.

VALENTIN.

Vraiment? je ne l'aurais pas cru.

CCILE.

Ah! mon ami, ni vous ni bien d'autres, vous ne vous doutez de ce
qu'elle vaut. Qui a vu ma mre un quart d'heure croit la juger sur
quelques mots au hasard. Elle passe le jour  jouer aux cartes et
le soir  faire du tapis; elle ne quitterait pas son piquet pour un
prince; mais que Dupr vienne, et qu'il lui parle bas, vous la verrez
se lever de table, si c'est un mendiant qui attend. [Que de fois nous
sommes alles ensemble, en robe de soie, comme je suis l, courir les
sentiers de la valle, portant la soupe et le bouilli, des souliers,
du linge,  de pauvres gens!] Que de fois j'ai vu,  l'glise,
les yeux des malheureux s'humecter de pleurs lorsque ma mre les
regardait! Allez! elle a droit d'tre fire, et je l'ai t d'elle
quelquefois!

[VALENTIN.

Tu regardes toujours ta larme cleste; et moi aussi, mais dans tes
yeux bleus.

CCILE.

Que le ciel est grand! que ce monde est heureux! que la nature est
calme et bienfaisante!

VALENTIN.

Veux-tu aussi que je te fasse de la science et que je te parle
astronomie? Dis-moi, dans cette poussire de mondes, y en a-t-il un
qui ne sache sa route, qui n'ait reu sa mission avec la vie, et qui
ne doive mourir en l'accomplissant? Pourquoi ce ciel immense n'est-il
pas immobile? Dis-moi, s'il y a jamais eu un moment o tout fut cr,
en vertu de quelle force ont-ils commenc  se mouvoir, ces mondes qui
ne s'arrteront jamais?

CCILE.

Par l'ternelle pense.

VALENTIN.

Par l'ternel amour. La main qui les suspend dans l'espace n'a crit
qu'un mot en lettres de feu. Ils vivent parce qu'ils se cherchent,
et les soleils tomberaient en poussire si l'un d'entre eux cessait
d'aimer.

CCILE.

Ah! toute la vie est l!

VALENTIN.

Oui, toute la vie,--depuis l'Ocan qui se soulve sous les ples
baisers de Diane jusqu'au scarabe qui s'endort jaloux dans sa fleur
chrie. Demande aux forts, et aux pierres ce qu'elles diraient
si elles pouvaient parler. Elles ont l'amour dans le coeur et ne
peuvent l'exprimer. Je t'aime! voil ce que je sais, ma chre; voil
ce que cette fleur te dira, elle qui choisit dans le sein de la terre
les sucs qui doivent la nourrir; elle qui carte et repousse les
lments impurs qui pourraient ternir sa fracheur! Elle sait qu'il
faut qu'elle soit belle au jour, et qu'elle meure dans sa robe de noce
devant le soleil qui l'a cre. J'en sais moins qu'elle en astronomie;
donne-moi ta main, tu en sais plus en amour.

CCILE

J'espre, du moins, que ma robe de noce ne sera pas mortellement
belle.] Il me semble qu'on rde autour de nous.

VALENTIN.

Non, tout se tait. N'as-tu pas peur? Es-tu venue ici sans trembler?

CCILE.

Pourquoi? De quoi aurais-je peur? Est-ce de vous, ou de la nuit?

VALENTIN.

Pourquoi pas de moi? qui te rassure? Je suis jeune, tu es belle, et
nous sommes seuls.

CCILE.

Eh bien! quel mal y a-t-il  cela?

VALENTIN.

C'est vrai, il n'y a aucun mal; coutez-moi, et laissez-moi me mettre
 genoux.

CCILE.

Qu'avez-vous donc? vous frissonnez.

VALENTIN.

Je frissonne de crainte et de joie, car je vais t'ouvrir le fond de
mon coeur. Je suis un fou de la plus mchante espce, quoique, dans
ce que je vais t'avouer, il n'y ait qu' hausser les paules. [Je n'ai
fait que jouer, boire et fumer depuis que j'ai mes dents de sagesse.]
Tu m'as dit que les romans te choquent; j'en ai beaucoup lu, et des
plus mauvais. Il y en a un qu'on nomme Clarisse Harlowe; je te le
donnerai  lire quand tu seras ma femme. Le hros aime une belle fille
comme toi, ma chre, et il veut l'pouser; mais auparavant il veut
l'prouver. Il l'enlve et l'emmne  Londres; aprs quoi, comme elle
rsiste, Bedfort arrive,... c'est--dire Tomlinson, un capitaine,...
je veux dire Morden,... non, je me trompe... Enfin, pour abrger,...
Lovelace est un sot, et moi aussi, d'avoir voulu suivre son exemple...
Dieu soit lou! tu ne m'as pas compris;... je t'aime, je t'pouse: il
n'y a de vrai au monde que de draisonner d'amour.

_Entrent Van Buck, la baronne, l'abb et plusieurs domestiques qui les
clairent._

LA BARONNE.

Je ne crois pas un mot de ce que vous dites. Il est trop jeune pour
une noirceur pareille.

VAN BUCK.

Hlas! madame, c'est la vrit.

LA BARONNE.

Sduire ma fille! tromper un enfant! dshonorer une famille entire!
Chanson! Je vous dis que c'est une sornette; on ne fait plus de ces
choses-l. Tenez! les voil qui s'embrassent. Bonsoir, mon gendre; o
diable vous fourrez-vous?

L'ABB.

Il est fcheux que nos recherches soient couronnes d'un si tardif
succs; toute la compagnie va tre partie.

VAN BUCK[12].

Ah ! mon neveu, j'espre bien qu'avec votre sotte gageure...

VALENTIN.

Mon oncle, il ne faut jurer de rien, et encore moins dfier personne.

FIN DE IL NE FAUT JURER DE RIEN.




ADDITIONS ET VARIANTES EXCUTES PAR L'AUTEUR POUR LA REPRSENTATION


1.--PAGE 341.

_Me prends-tu pour un oncle du Gymnase?_

VALENTIN.

Moi, grand Dieu! le ciel m'en prserve! Je vous tiens pour un oncle
vritable, et, de plus, pour le meilleur des oncles. Croyez-moi, venez
aux Champs-lyses. Aprs un bon repas et une petite querelle, un tour
de promenade au soleil fait grand bien. Venez, je vous conterai mes
projets, je vous dirai toute ma pense. Pendant que vous me gronderez,
je plaiderai ma thse; pendant que je parlerai, vous ferez de la
morale, et c'est bien le diable s'il ne passe pas un beau cheval ou
une jolie femme qui nous distraira tous les deux. Nous causerons sans
nous couter; c'est le meilleur moyen de s'entendre. Allons! venez.

FIN DE L'ACTE PREMIER.

2.--PAGE 347.

_Donnez-moi le bras._ Restez, Ccile, attendez-nous.

CCILE, _seule_.

Un mort, grand Dieu! quel vnement horrible! je voudrais voir, et je
n'ose regarder.--Ah! ciel! c'est ce jeune homme que j'ai vu l'hiver
pass au bal.--C'est le neveu de M. Van Buck. Serait-ce de lui que ma
mre vient de me parler? Mais il n'est pas mort du tout.--Le voil
qui parle  maman, et qui vient par ici.--C'est bien trange. Je ne me
trompe pas; je le reconnais bien. Quel motif peut-il donc avoir pour
ne pas vouloir qu'on le reconnaisse? Oh! je le saurai.

CCILE, LA BARONNE.

LA BARONNE.

Venez, Ccile, il est inutile que vous restiez ici.

CCILE.

Est-il bless, maman?

LA BARONNE.

Qu'est-ce que cela vous fait? Venez, venez, mademoiselle.

_Elles sortent._

3.--PAGE 348.

_C'est mme probable_; mais pour rel, c'est une autre affaire.

_Il dgage son bras._

VAN BUCK.

Comment! encore une mauvaise plaisanterie!

VALENTIN.

_Il fallait bien trouver_, etc.


4.--PAGE 353.

_Voil la blanche Ccile qui nous arrive  petits pas._ Entrez dans ce
cabinet, etc.


5.--PAGE 359.

VALENTIN.

_Vous devriez_ faire ce quatrime.

VAN BUCK.

_Certainement, je le devrais_, etc.


6.--PAGE 365.

... _Refuser de faire un quatrime!_ Des affaires! Est-ce que je
n'en ai pas, moi? Et ce bal de ce soir! je n'ai pas la force de m'en
occuper.--Ah! voil ma migraine qui me prend.

L'ABB.

_Dans une circonstance aussi grave, ne pourriez-vous retarder vos
projets?_

(Suit la scne II de l'acte III entre la baronne et l'abb, jusqu'
ces mots: _Je vous demande si on va boire a!_ _Tenez! ne parlons
plus de ces choses l. C'est  vous de prendre_, etc.)


7.--PAGE 372.

_Je ne vous reverrai de ma vie._

_A Ccile._

Quant  vous, mademoiselle, entrez ici.

CCILE.

Mais, maman...

LA BARONNE.

Allons! mademoiselle, ne raisonnez pas.

_Elle la fait entrer dans la chambre voisine._

LA BARONNE, VAN BUCK, L'ABB.

L'ABB.

Madame la baronne, je viens vous dire...

LA BARONNE, _mettant la clef sous un coussin du canap_.

_Dieu soit lou! ma fille est enferme!_

L'ABB.

Enferme, madame? que se passe-t-il?

_A Van Buck._

Qu'avez-vous, monsieur?

VAN BUCK.

Ce que j'ai, monsieur? J'ai que j'en ai assez.

LA BARONNE.

Et moi aussi.

VAN BUCK.

J'ai que je sors de cette maison, qu'on ne m'y reverra de ma vie, et
que je n'ai qu'un regret, c'est d'y avoir jamais mis les pieds.

LA BARONNE.

Et moi de vous y avoir reu.

_Ils sortent._

L'ABB, _seul_.

Qu'est-ce que cela signifie?

_Ccile frappe  la porte._

CCILE, _dans la chambre voisine_.

_Monsieur l'abb, voulez-vous m'ouvrir?_

(Suit la dernire partie de la scne II de l'acte III.)

FIN DE L'ACTE DEUXIME.


8.--PAGE 374.

_Un bois.--Une petite maison  droite._

VAN BUCK.

Encore une lettre? c'est trop fort.

VALENTIN.

Oui, une autre, et dix s'il le faut. Puisque cette maudite baronne a
vent mon rendez-vous, il faut bien en donner un autre, et j'attends
ici la rponse. _Hol! h!_

UN GARON D'AUBERGE.

Est-ce que ces messieurs nous feront l'honneur de dner ici?

VALENTIN.

Non; donnez-nous tout bonnement du champagne, si vous en avez.

VAN BUCK.

_Ils auront un vin dtestable, un vinaigre affreux._

LE GARON.

_Pardonnez-moi, nous avons ici tout ce que vous pouvez dsirer._

VAN BUCK.

_En vrit! dans un trou pareil! c'est impossible; vous nous en
imposez._

LE GARON.

C'est ici le rendez-vous de chasse, monsieur, et nous ne manquons de
rien.

VALENTIN.

Allons! mon oncle, un peu de fermet.

VAN BUCK.

_Sois-en certain, je ne le quitterai pas! j'en jure!_ etc.

(Suit la scne I de l'acte III, jusqu' ces mots: _Ma bien-aime
m'appartiendra_.)

VAN BUCK, VALENTIN, UN VALET DE FERME.

LE VALET, _accourant_.

Monsieur, voici votre rponse.

VALENTIN.

Tu as t preste, l'ami.

LE VALET.

Monsieur, j'ai trouv justement la femme de chambre  la grille du
chteau; elle est partie avec mon billet, et presque  l'instant mme
elle m'a rapport celui-ci.

VALENTIN.

Tiens, voil un louis pour ta peine.

_Le valet sort._

VAN BUCK.

Il y a, pardieu! bien de quoi faire le gnreux, pour un billet o
l'on t'envoie promener.

VALENTIN.

Ce billet-l?

VAN BUCK.

C'est indubitable. Mademoiselle de Mantes te donne ton cong pour
la seconde fois. Ouvre un peu ce papier; je sais d'avance ce qu'il
renferme.

VALENTIN.

Et moi aussi, je crois le savoir.

VAN BUCK.

cervel! tu te plains d'un outrage, et tu t'en attires un second.

VALENTIN.

Un outrage l dedans! Que vous tes jeune, mon bon oncle! Regardez
donc comme ce petit billet est gentil, et quoiqu'on l'ait crit si
vite, comme il a encore trouv le moyen d'tre coquet!--Regardez
surtout comme il est pli!--Voyez-vous ces trois petites pointes avec
un cachet de bague au milieu? c'est ce qu'on appelle un petit chapeau.
On n'crit ainsi ni  un notaire, ni aux grands parents, ni  son
cur, pas mme  ses bonnes amies. Un outrage! Croyez-moi, mon oncle,
jamais lettre en colre ne fut plie ainsi.

VAN BUCK.

Ouvre donc ton chapeau, puisque chapeau il y a, et voyons ce qui en
est.

VALENTIN.

Il ne renferme qu'un seul mot.

VAN BUCK.

Un seul mot?

VALENTIN.

Un seul.

VAN BUCK.

Peste! voil une petite fille bien laconique.--Et quel est ce mot,
s'il vous plat?

VALENTIN.

Ce mot est: Oui.

VAN BUCK.

Oui?

VALENTIN.

Voyez vous-mme.

VAN BUCK.

Est-il possible?

VALENTIN.

Dame!  ce qu'il parat. Allons! videz donc votre verre, et ne vous
tonnez pas si fort.

VAN BUCK.

C'est inconcevable! Et c'est un rendez-vous que tu lui demandais?

VALENTIN.

Vous le savez bien. Buvez donc. Quand vous retournerez ce billet cent
fois, vous n'en tirerez pas deux paroles.

VAN BUCK.

Une telle demande faite  la bonne venue! Un seul mot de rponse, et
ce seul mot est oui!--En vrit, ce oui trouble toutes mes ides;
je n'ai jamais rien vu de pareil  ce oui. Ma foi! je te prenais
pour un fou, et tout ce qu'il y a de biensances au monde se rvoltait
en moi en voyant ton audace; mais j'avoue que ce oui me bouleverse;
ce oui m'assomme, ce oui est plus qu'trange, il est exorbitant,
et si je n'tais pas ton oncle, je croirais presque que tu as raison.

_La nuit commence._

VALENTIN.

Cela ne prouverait pas que vous eussiez tort. Eh! garon, une autre
bouteille. Dans ce bas monde, chacun fait  sa guise. Qu'est-ce qu'un
oui ou un non de plus ou de moins? Tenez! mon oncle, rconciliation:
au lieu de svrit, indulgence; au lieu de colre, amourette; au lieu
de nous quereller, trinquons.--Ce oui qui vous offusque tant, _n'est
pas si niais, savez-vous? Cette petite fille a de l'esprit, et mme
quelque chose de mieux; il y a du coeur_ dans ce seul mot, _je ne
sais quoi_ de tendre _et de hardi_, etc.

(Suit la scne III jusqu' ces mots; _Moiti chair et moiti
coton_.)

VALENTIN.

Allons! mon oncle,  vos anciennes amours!

VAN BUCK.

Sais-tu que, pour une auberge de hasard, ce petit vin-l n'est pas
mauvais? J'avais besoin de cette halte. Je me sens tout ragaillardi.

VALENTIN.

coutez-moi: voici le trait de paix que je vous propose.
Permettez-moi d'abord mon rendez-vous.

VAN BUCK.

Mais, mon ami, j'espre bien...

VALENTIN.

_Je vous jure de n'entreprendre_ rien que vous ne fissiez  ma place.
N'est-ce pas tout vous dire? _Voyez, mon oncle, comme je vous cde_,
_et comme_, en tout, _je fais vos volonts_. En somme, le verre _porte
conseil, et je sens bien que la colre est quelquefois mauvaise amie_,
etc.

(Suit le couplet de Valentin finissant par: Je lui pardonne en
l'oubliant.)

VAN BUCK.

Par Dieu! garon, je le veux bien. Au fait, pouse-t-on des petites
filles qui vous envoient des oui comme celui-l? Et puisque tu me
promets de te conduire en galant homme, va ton train, et vogue la
galre! _et n'aie pas de crainte que tu manques de femme_ pour ce sot
mariage avort. Je m'en charge, moi, j'en fais mon affaire. _Il ne
sera pas dit qu'une vieille folle fasse tort  d'honntes gens, qui
ont amass un bien considrable, et qui ne sont pas mal tourns._ Avec
soixante bonnes mille livres de rente...

VALENTIN.

Cinquante, mon oncle.

VAN BUCK.

Soixante, morbleu! avec cela, on n'a jamais manqu ni de femmes, ni
de vin[I]. _Il fait beau clair de lune, ce soir; cela me rappelle mon
jeune temps._

[Note I: On se souvient que dans la scne I de l'acte I, Van Buck,
alors  jeun, s'est dfendu d'avoir plus de cinquante milles livres
de rente. A prsent, sous l'influence du vin de Champagne, il se vante
d'en avoir soixante mille. Avec deux ou trois mots comiques de cette
valeur, la version du thtre serait devenue suprieure  la premire
version.]

VALENTIN.

_Il me semble que je vois des lueurs_, etc.

(Suit la scne III)

_Sparons-nous pour plus de sret._ Si vous m'en croyez,  prsent,
vous rentrerez dans cette auberge; vous vous ferez faire un bon feu,
et vous fumerez votre bon tabac flamand, en vous rtissant les
jambes devant un bon fagot flambant. Cela vous ragaillardira encore
davantage. _Dans une demi-heure_, je suis  vous.

VAN BUCK.

_C'est dit. Bonne chance_, etc.

(Suit la fin de la scne III.)


9.--PAGE 391.

_Pourquoi donc se cachait-il ce matin dans la_ bibliothque?


10.--PAGE 392.

_Votre oncle tait derrire_ la porte.


11.--PAGE 399.

_Pour savante, c'est une autre affaire._ J'ai eu des matres de toutes
sortes; mais le peu que j'ai retenu, le meilleur, me vient de ma mre.

VALENTIN.

De ta mre? Je ne m'en doutais gure.

CCILE.

Vous ne la connaissez pas, Valentin. Vous apprendrez  l'aimer un
jour, quand vous vivrez comme nous dans les mtairies, et quand vous
aurez des pauvres  vous. Et gardez-vous de sourire, quand vous parlez
d'elle! vous bnirez et vous suivrez ses pas.

VALENTIN.

_Tendre enfant! je devine ton coeur_, etc.


12.--PAGE 405.

VALENTIN.

Mon oncle, il ne faut dfier personne.

VAN BUCK.

Mon neveu, _il ne faut jurer de rien_.

FIN DES ADDITIONS ET VARIANTES.


Le 22 juin 1848, au milieu des prparatifs de la guerre civile qui
devait clater le lendemain, on reprsentait pour la premire fois:
_Il ne faut jurer de rien_, au Thtre-Franais, devant le public
qui avait applaudi le _Caprice_. Une jeune et charmante actrice,
Mademoiselle Amdine Luther, y dbutait dans le rle de Ccile.
Malgr les tristes proccupations des spectateurs et les dplorables
circonstances o l'on se trouvait, la pice fit un plaisir extrme.
Mademoiselle Mante s'y montra comdienne incomparable dans le rle de
la baronne. On a repris plusieurs fois cette comdie, toujours avec un
grand succs, et rcemment encore pour les dbuts de madame Victoria
Lafontaine.


FIN DU TOME IV.




TABLE DU TOME QUATRIME


    LORENZACCIO                                               1

        Traduction du livre XV des _Chroniques florentines_   214

    LE CHANDELIER                                             223

        Additions et Variantes excutes par l'auteur pour la
        reprsentation                                        314
    IL NE FAUT JURER DE RIEN                                  321

        Additions et Variantes excutes par l'auteur pour la
        reprsentation                                        406






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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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