The Project Gutenberg EBook of L'enfer (1 of 2), by Dante Alighieri

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Title: L'enfer (1 of 2)
       La Divine Comdie - Traduit par Rivarol

Author: Dante Alighieri

Translator: Antoine Rivarol (de)

Release Date: September 26, 2007 [EBook #22768]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFER (1 OF 2) ***




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                        BIBLIOTHQUE NATIONALE

            COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES

                               * * * * * *

                           DANTE ALIGHIERI

                               * * * * * *

                               L'ENFER

                         POME EN XXXIV CHANTS

                          TRADUIT PAR RIVAROL

                              * * * * * *

                             TOME PREMIER

                              * * * * * *

                                 PARIS

                     AUX BUREAUX DE LA PUBLICATION

                          1, Rue Baillif 1

                             * * * * * *

                                 1867


                             AVERTISSEMENT


Ds les premires heures de notre publication, nous avons annonc le
chef-d'oeuvre du pote florentin comme devant figurer en premire ligne
parmi les joyaux de notre modeste crin. Nous avons voulu, au dbut,
donner accs  tous les ouvrages consacrs par le temps et par
l'admiration universelle. Un succs constant pendant quatre longues et
parfois difficiles annes, nous a prouv que nous nous tions trs
rarement tromp sur la valeur des crits dont nous tentions la remise
au jour. Si des impatiences honorables gourmandaient les diteurs de la
_Bibliothque Nationale_ de n'avoir pas toujours obi  un systme de
chronologie littraire qui ne nous paraissait pas si logique qu'on
semblait le croire, nous avons maintes fois pris  tche de rassurer
ces impatiences dans la mesure de ce qui nous paraissait sage et
raisonnable, et nous nous estimons heureux de leur donner enfin
satisfaction en inaugurant la cinquime anne d'existence de notre
collection par la publication du pome le plus grandiose qu'ait produit
le gnie humain, sans en excepter l'_Iliade_ et l'_nide_.

Nous ne nous dissimulerons pas toutefois qu'il nous tait difficile de
choisir, parmi les traductions existantes de la _Divine comdie_, celle
qui pouvait donner la plus juste ide d'une oeuvre crite  une poque
o la langue italienne n'tait pas encore fixe et porte  son plus
haut degr d'harmonieuse lgance par les Torquato Tasso et les
Ptrarque, d'une oeuvre crite en plein moyen ge, par un homme qui,
nourri des fortes tudes classiques, essayait, malgr sa profonde
connaissance des lettres latines, de transplanter dans l'pope le
langage de tous les jours, et qui, grce  cet hroque effort,
emportait d'assaut la gloire et l'immortalit.

Un moment, nous avons song  mettre de ct les travaux dj faits et
 laisser  des littrateurs contemporains le soin de prsenter Dante 
notre sympathique public. Mais il nous a fallu renoncer  ce projet
quand, par trois fois, nous nous sommes trouv en face d'un dbordement
de dtails biographiques, de commentaires et de scolies qui et donn
trop de dveloppements  la fantaisie personnelle sans russir 
rehausser la gloire du pote italien. C'est le tort des poques o
l'imagination n'a plus que de trop rares reprsentants de donner  la
critique une part prpondrante, et l'on arrive ainsi  l'obscurit,
sous prtexte de clart, dans les questions littraires. Les divers
travaux qui ont t proposs  notre apprciation, malgr leur mrite
incontestable, ne nous paraissant pas justifier ce luxe d'explications
contradictoires qui et singulirement jur avec les proportions de
l'ordonnance architectonique de notre Panthon populaire, nous avons
pris le parti de recourir  la traduction de Rivarol, dont la
rputation n'tait plus  faire. L'esprit gnral qui a prsid  cet
intelligent travail nous ayant paru de nature  donner une connaissance
satisfaisante de l'_Enfer_, nous lui avons donn la prfrence, avec la
persuasion que le public y trouvera son compte et y puisera amplement
les motifs propres  le confirmer dans l'admiration qui aurole depuis
prs de quatre sicles le front austre d'Alighieri. Et en cela encore
nous avons eu l'heureux hasard de nous rencontrer avec un des jeunes
critiques de ce temps qui ont le mieux marqu leur place dans le
journalisme srieux.

S'il tait besoin d'autres raisons encore, nous demanderions  Rivarol
lui-mme ce qu'il a prtendu faire; il nous rpondrait d'abord: Il
n'est point d'artifice dont je ne me sois avis dans cette traduction,
que je regarde comme une forte tude faite d'aprs un grand pote.
C'est ainsi que les jeunes peintres font leurs cartons d'aprs les
matres. (Notes du chant XX.)

Puis ailleurs (Notes du chant xxv): Il y a des esprits chagrins et
dnus d'imagination, _censeurs de tout, exempts de rien produire_, qui
sont fchs qu'on ne se soit pas appesanti davantage sur le mot  mot,
dans cette traduction; ils se plaignent qu'on ait toujours cherch 
runir la prcision et l'harmonie, et que, donnant sans cesse  Dante,
on soit si souvent plus court que lui. Mais ne les a-t-on pas prvenus,
au _Discours prliminaire_, que si le pote fournit les dessins, il
faut aussi lui fournir les couleurs? Ne peuvent-ils pas recourir au
texte, et s'ils ne l'entendent pas, que leur importe?

Et enfin: C'est surtout avec Dante que l'extrme fidlit serait une
infidlit extrme: _summum jus, summa injuria_. (Note du chant XXXI.)

La traduction de Rivarol parut en 1783 ou 1785 (Paris, Didot, in-8);
l'diteur de 1808 des _OEuvres de Rivarol_ (Paris, 5 vol. in-8),
parlant du pome de l'Enfer, apprciait comme suit le travail ingnieux
du traducteur:

Sa grande rputation, ou pour mieux dire, le culte dont il jouit, est
un problme qui a toujours fatigu les gens de lettres: il serait
rsolu si le style de cette traduction n'tait point au-dessous, je ne
dis pas de ce pote, mais de l'ide qu'on s'en forme. Il est bon
d'avertir que cette traduction a t communique  quelques personnes.
Celles qui entendaient le texte demandaient pourquoi on ne l'avait pas
traduit mot  mot? pourquoi on n'avait point rendu les termes suranns,
barbares et singuliers, par des termes singuliers, barbares et suranns;
afin que Dante ft exactement pour nous ce qu'il tait pour l'Italie,
et qu'on ne pt le lire que le dictionnaire  la main? Nous renvoyons
ces personnes  une traduction de Dante qui fut faite et rime sous
Henri IV, par un abb Grangier. Les tournures de phrase y sont copies
avec tant de fidlit, et les mots calqus si littralement, que cette
traduction est un peu plus difficile  entendre que Dante mme, et peut
donner d'agrables tortures aux amateurs. Ceux qui ne lisaient ce pote
que dans la traduction taient fchs qu'on ne l'et pas dbarrass de
tout ce qui a perdu l'-propos, de toutes les allusions aux histoires
du temps, de toutes les notes; mais ils ne songeaient pas que la
brillante rputation de ce pome ne permettrait point une telle
rforme. Oserait-on donner l'_Iliade_ et l'_nide_ par extrait? Ils ne
songeaient pas non plus que le pome de l'_Enfer_ devant jeter un grand
jour sur les vnements du douzime et du treizime sicle, il ne
fallait pas mutiler ce monument de l'histoire et de la littrature
toscane. Il doit suffire aux amateurs que la physionomie de Dante et
l'odeur de son sicle transpirent  chaque page de cette traduction. Il
doit suffire aux gens de lettres que notre posie franaise puisse
s'accrotre des richesses du pote toscan; il doit suffire aux uns et
aux autres que, sans le trop carter de son sicle, on l'ait assez
rapproch du ntre. Ce n'est point en effet la sensation que fait
aujourd'hui le style de Dante en Italie, qu'il s'agit de rendre, mais
la sensation qu'il fit autrefois. Si le _Roman de la Rose_ avait les
beauts du pome de l'_Enfer_, croit-on que les trangers s'amuseraient
 le traduire en vieux langage afin d'avoir ensuite autant de peine 
le dchiffrer que nous?

Comme on le verra ci-dessous, nous avons conserv de Rivarol le
discours prliminaire o il raconte la vie et apprcie les ouvrages de
Dante. Mais il y a un proverbe franais qui nous recommande de ne pas
entendre une seule cloche; la colossale renomme du pote florentin n'a
pas t si universellement consacre qu'il ne se soit trouv de ci de
l quelques notes discordantes dans le concert admiratif que les
sicles ont successivement donn  cette glorieuse personnalit. Ce
n'est pas d'aujourd'hui que les caudataires des thocraties viennent
dposer leurs vilenies le long des imprissables monuments o l'on
brle volontiers ce qu'ils adorent et o l'on adore ce qu'ils brlent
ou voudraient brler. Bornons-nous cependant  deux citations
significatives. L'honnte et naf Moreri, en son _Grand dictionnaire
historique_ (tome III, p. 176, d. de 1732), se borne  cette courte
notice, dans laquelle nous soulignons les mots qui nous rvlent sa
pense intime ou plutt celle de l'entourage de ce docteur en
thologie:

Dante Alighieri, un des rares esprits de son temps, grand pote toscan
et bon philosophe, a vcu sur la fin du treizime sicle et au
commencement du quatorzime. Il naquit  Florence, l'an 1265 et fut
l'un des gouverneurs de cette ville, pendant les factions des Noirs ou
Guelfes, et des Blancs qui taient la plupart Gibelins. Charles de
France, comte de Valois, que le pape Boniface VIII avait fait venir
l'an 1301  Florence, pour dissiper les factions dont cette rpublique
tait horriblement tourmente, ne put empcher ou consentit peut-tre
que les Noirs proscrivissent les Blancs et ruinassent leurs maisons.
Dante, qui tait de la faction des Blancs, quoique d'ailleurs il ft
Guelfe, se trouva du nombre des bannis; sa maison fut abattue et toutes
ses terres furent pilles. Il s'en prit au comte de Valois, comme 
l'auteur de cette injustice, et essaya de s'en venger sur toute la
maison de France, en parlant trs-mal de son origine dans ses ouvrages;
ce qui aurait sans doute fait impression dans les esprits si des
preuves trs-claires ne dissipaient cette calomnie. _Cette animosit
n'est pas la seule qui dfigure les ouvrages de Dante: ses emportements
contre le saint-sige l'ont fait mettre au nombre des auteurs censurs.
 cela prs, il avait beaucoup de gnie_. Ptrarque dit que son langage
tait dlicat, mais que la puret de ses moeurs ne rpondait pas 
celle de son style. Il mourut  Ravenne, l'an 1321, en la 56e anne de
son ge, au retour de Venise, o Gui Poletan, prince de Ravenne,
l'avait envoy pour dtourner la guerre dont la Rpublique le menaait,
sans y avoir russi et sans avoir pu se faire rappeler de son exil,
Dante a compos divers pomes, que nous avons avec les explications de
Christophe Landini et d'Alexandre Vellutelli. Il a laiss aussi des
ptres, _De monarchia mundi_, etc. Il s'tait lui-mme compos cette
pitaphe un peu avant que d'expirer:

  Jura monarchiae, superos, Phlegethonta lacusque
  Lustrando cecini, voluerunt fata quousque.
  Sed quia pars cessit melioribus hospita castris,
  Auctoremque suum petit felicior astris,
  Hic claudor Dantes, patriis extorris ab oris,
  Quem genuit parvi Florentia mater amoris.

Le biographe Feller (t. III, dit. in-8), aprs avoir gliss
lgrement sur l'ensemble des oeuvres de Dante, cite complaisamment
l'opinion d'un _savant moderne_ sur l'_Enfer_: C'est un salmigondis
consistant dans un mlange de diables et de damns anciens et modernes,
d'o il rsulte une espce d'avilissement des dogmes sacrs du
christianisme; aussi, jamais crivain, mme _ex professo_ antichrtien,
n'a contribu plus que Dante, par cet abus,  jeter du ridicule sur la
religion; loin que cet auteur ait mis dans son ouvrage la dignit, la
gravit et le jugement ncessaires, il n'y a mis que le bavardage le
plus grossier, le plus digne des esprits de la basse populace. La
fable _le Serpent et la Lime_ sera toujours une grande vrit.

Plus justes et plus srieux ont t les hommes de talent qui se sont
donn la peine d'tudier Dante _intus et in cute_, tels que Chabanon,
Artaud, Delcluze et Lamennais. A notre avis, pour un pote comme celui
de la _Divine Comdie_, pas n'est besoin de rompre tant de lances:
Dante se dfend tout seul. Aussi ne conseillerons-nous jamais 
personne de plonger les yeux dans l'immense fouillis de commentaires,
d'tudes, de critiques dont on a fatigu le public depuis la premire
dition de cet trange pome (Vrone, 1472, in-4); on peut essayer de
s'en donner une ide en parcourant la _Notizia de libri rari nella
lingua italiana_ (Venise, 1728, in-4, pages 86, 87, 88); Fontanini (p.
160 de la notice cite) a rassembl les titres d'environ cinquante
crits pour expliquer, critiquer ou dfendre la _Divine Comdie_. Elle
a t traduite dans toutes les langues littraires de l'Europe; la
France n'a pas t en arrire pour rendre au pote autant d'hommages
qu'il tait possible; la liste suivante en est la meilleure preuve.

Citons d'abord les traductions en vers:

_La Comdie de Dante, de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis_, mise en
rime franoise et commente par Baltazar Grangier, conseiller, aumnier
du roi, abb de Saint-Barthlemy de Noyon et chanoine de l'glise de
Paris, (Paris, 1596-97, 3 vol. in-12);--la traduction de Henri Terrasso
(1817, in-8);--de Brait Delamathe (1825, in-8);--de Gourbillon
(Paris, Auffray, 1831, in-8) divise en tercets, comme l'original;
--d'Antony Deschamps, 20 chants choisis dans la _Divine comdie_ (Paris,
1830, in-8);--d'Aroux (Paris, Michaud, 1842, 2 vol. in-12);--de
Mongis (1846), sans compter les fragments sems dans une foule de
recueils de vers.

Parmi les traductions en prose, partielles ou compltes, il y a lieu de
signaler:

Celles de Moutonnet de Clairfons (Paris, 1776, in-8);--du comte
d'Estouteville, revue par Sallior (Paris, 1796, in-8);--de Rivarol
(1783 ou 1785, Didot, in-8);--d'Artaud (1811-1813, 3 vol. in-8, Paris,
Didot);--de G. Calemard de Lafayette (1835);--de Pier-Angelo
Fiorentino (Paris, Gosselin, 1840, in-18, rdite depuis en in-folio,
grand luxe, avec les illustrations de Gustave Dor);--de Brizeux (Paris,
Charpentier, 1841, in-18);--de Lamennais (_OEuvres posthumes_, Paris,
Didier, in-18).

Maintenant que nous avons  peu prs rempli notre humble emploi
d'introducteur, nous sera-t-il permis de glisser ici une thorie
personnelle  propos des traductions des potes? Nous avons d, dans la
circonstance prsente, choisir une traduction en prose; mais,  notre
avis, les vers ne peuvent tre traduits honorablement que par des vers.
Si Antony Deschamps, un des vtrans de la glorieuse phalange de 1830,
a pu russir  donner le tour de la potique franaise  vingt chants
choisis dans la _Divine Comdie_, n'est-il pas permis d'esprer qu'il
surgira quelque jour, des valeureux bataillons de la jeunesse
littraire, une recrue pleine d'ardeur qui donnera toute son me 
complter ce qui est rest inachev jusqu'ici! L'amour du beau et du
grand est-il donc assez perdu pour que cet espoir ne soit jamais
ralis dans un pays qui a produit les Hugo, les Musset, les Th.
Gautier, les Barbier et les Brizeux? Allons, jeunesse, _sursum corda_!
Le coeur de la patrie ne vibre pas seulement sous l'action des
jouissances matrielles et des triomphes de l'industrie. Non, non, la
posie ne saurait mourir sans lutter.

Qu'il y ait un regrettable temps d'arrt, nous sommes au premier rang
pour le dplorer; mais nous avons la conviction qu'il se rencontrera un
jour quelque Epimnide inspir qui, dans son sommeil rparateur,
puisera les forces ncessaires pour tenter encore l'oeuvre difficile
peut-tre, mais non impossible, de faire revivre les potes du pass,
avec toutes les grces, toutes les harmonies qui resplendissent dans
leurs vers ternels.

N. DAVID.




                        DE LA VIE ET DES POMES

                                DE DANTE


Il n'est gure dans la littrature de nom plus imposant que celui de
Dante. Le gnie d'invention, la beaut des dtails, la grandeur et la
bizarrerie des conceptions lui ont mrit, je ne dis pas la premire ou
la seconde place entre Homre et Milton, Tasse et Virgile, mais une
place  part. Je vais parler un moment de sa personne et de ses
ouvrages, et prsenter ensuite son pome de l'_Enfer_, la plus
extraordinaire de ses productions.

DANTE ALIGHIERI naquit  Florence, en 1265, d'une famille ancienne et
illustre. Ayant perdu son pre de bonne heure, il passa  l'cole de
Brunetto Latini, un des plus savants hommes du temps; mais il s'arracha
bientt aux douceurs de l'tude, pour prendre part aux vnements de
son sicle.

L'Italie tait alors tout en confusion; ses plus grandes villes
s'taient riges en Rpubliques, tandis que les autres suivaient la
fortune de quelques petits tyrans. Mais deux factions dsolaient
surtout ce beau pays: l'une des Gibelins, attache aux empereurs, et
l'autre des Guelfes [1], qui soutenait les prtentions des papes. Il y
avait plus de soixante ans que les Csars allemands n'avaient mis le
pied en Italie, quand Dante entra dans les affaires; et cette absence
avait prodigieusement affaibli leur parti. Les papes avaient toujours
eu l'adresse de leur susciter des embarras dans l'empire, et de leur
opposer les rois de France: de sorte que les empereurs, ne venant 
Rome que pour punir un pontife, ou imposer des tributs aux villes
coupables, revolaient aussitt en Allemagne pour apaiser les troubles;
et l'Italie leur chappait. Leur malheur fut, dans tous les temps, de
ne pas demeurer  Rome: elle serait devenue la capitale de leurs tats,
et les papes auraient t soumis sous l'oeil du matre.

[1: Il serait difficile de faire des recherches satisfaisantes sur
l'origine de ces factions et du nom singulier qu'on leur donna:
l'histoire n'offre que des incertitudes l-dessus. On trouve seulement
que, ds le dixime sicle, l'Italie, remplie d'armes allemandes, et
prenant parti pour ou contre, s'accoutumait  ces dnominations de
_Guelfes_ et de _Gibelins_.]

Au treizime sicle, la rpublique de Florence tait entirement Guelfe,
et s'il y avait quelques Gibelins parmi ses habitants, ils se tenaient
cachs: mais ils dominaient ailleurs, et on se battait frquemment.
Dante, dont les aeux avaient t Guelfes, se trouva  la bataille de
Campaldino, que les Florentins livrrent aux Gibelins d'Arrezzo et qui
fut une des plus sanglantes. On voit encore, dans les histoires du
temps, qu'il contribua par sa valeur  la victoire de Caprona,
remporte aussi par les Florentins sur les rpublicains de Pise.

Un peu de calme ayant succd  tant d'orages, le pote en profita pour
se livrer  son got pour les lettres et aux charmes d'un amour
heureux. Batrix, qu'il aima, est immortelle comme Laure, et peut-tre
la destine de ces deux femmes est-elle digne d'observation; mortes
toutes deux  la fleur de leur ge, et toutes deux chantes par les
plus grands potes de leur sicle.

Dante se maria en 1291, et eut plusieurs enfants; mais il ne trouva pas
le bonheur avec sa femme et fut contraint de l'abandonner. Le dessin,
la musique et la posie le consolrent et partagrent ses moments,
jusqu' ce qu'il devint homme public, en 1300: c'est l l'poque de
tous ses malheurs. Il tait g de trente-cinq ans lorsqu'il fut nomm
prieur de la rpublique, dignit qui revient  celle des anciens
dcemvirs. Mais les prieurs n'taient qu'au nombre de huit. Ces
magistrats, malgr leur autorit violente, ne tenaient pas d'une main
ferme le gouvernail de l'tat, puisque, outre les querelles du
sacerdoce et de l'empire, la rpublique nourrissait encore des
inimitis intestines; et voici quelle en fut la source.

Pistoie, ville du territoire de Florence, tait depuis longtemps
trouble par les intrigues de deux familles puissantes, et ces
intrigues avaient produit deux partis qu'on appela _les Blancs_ et _les
Noirs_, pour les mieux distinguer sans doute. Le Snat, afin d'teindre
ces dissensions, attira autour de lui les principales ttes de la
discorde; mais ce levain, au lieu de se perdre dans la masse de l'tat,
aigrit tellement les esprits, qu'il fallut bientt tre Noir ou Blanc 
Florence comme  Pistoie: c'taient chaque jour des affronts et des
atrocits nouvelles. Les choses furent portes au point que, pour
sauver la Rpublique, Dante persuada  ses collgues d'envoyer en exil
les chefs des deux partis: ce qui fut excut.

Aprs cet vnement, il se flattait d'une paix durable, lorsqu'tant
all en ambassade  Rome, les Noirs profitrent de son absence, mirent
 leur tte Charles de Valois, frre de Philippe le Bel, et,
secrtement aids par Boniface VIII, rentrrent dans la ville. Aussitt,
tout changea de face: les Blancs, dclars ennemis de la patrie,
furent chasss; et Dante, qui tait souponn de leur tre favorable,
apprit  la fois son exil et la perte de tous ses biens.

Dans son malheur, il s'attacha aux Gibelins; et comme en ce moment
Henri de Luxembourg tait venu se faire couronner  Rome, ce parti
avait repris vigueur, et l'Italie tait dans l'attente de quelque
grande rvolution: si bien que Dante conut le projet de se faire
ouvrir par les armes les portes de Florence. Aussi coupable et moins
heureux que Coriolan, il courait de l'arme des mcontents aux camps de
l'empereur, passant sa vie  faire des tentatives infructueuses et
tmoin de toutes les humiliations des impriaux.

C'est avec aussi peu de succs qu'il eut recours aux supplications,
comme on le voit par une lettre au peuple de Florence, qui commence par
ces mots: POPULE MEE, QUID FECI TIBI? Renonant enfin  tout espoir de
retour, il se mit  voyager, parcourut l'Allemagne et vint  Paris, o,
comme on l'a dit de Tasse, on assure qu'il travaillait  ses pomes.
Forc dans la suite d'implorer la protection des princes d'Italie, il
vcut dans diffrentes cours et mourut en 1321, g de cinquante-six
ans, chez Gui de Polente, prince de Ravenne.

Dante,  la fois guerrier, ngociateur et pote, eut sans doute des
succs et quelques beaux moments; mais pour avoir pass la moiti de sa
vie dans l'exil et l'indigence, il doit augmenter la liste des grands
hommes malheureux. C'est ainsi qu'il s'en exprime lui-mme, en pleurant
la perte de ses biens et de son indpendance. Partout o se parle
cette langue toscane, on m'a vu errer et mendier; j'ai mang le pain
d'autrui et savour son amertume. Navire sans gouvernail et sans voiles,
pouss de rivage en rivage par le souffle glac de la misre, les
peuples m'attendaient  mon passage, sur un peu de bruit qui m'avait
prcd, et me voyaient autre qu'ils n'auraient os le croire: je leur
montrais les blessures que me fit la fortune, qui dshonorent celui que
les reoit.

 une sensibilit profonde et  la plus haute fiert, Dante joignait
encore cette ambition des rpubliques, si diffrente de l'ambition des
monarchies. Quand son snat, qui ne faisait pas tout ce qu'il en et
dsir, le nomma  l'ambassade de Rome, ce pote, considrant l'tat de
crise o il laissait la rpublique, et le pril de confier cette
lgation  un autre, dit ce mot devenu clbre: S'IO VO, CHI STA, E
S'IO STO, CHI VA: _Si je pars, qui reste, et si je reste, qui part_?
Quoique log chez le prince de Ravenne, il ne laissa pas de raconter
dans son _Enfer_ l'aventure dlicate et dsastreuse arrive  la fille
de ce prince; et lorsque aprs son exil il se fut rfugi auprs de Can
de l'Escale, il conserva dans cette cour ses manires rpublicaines.

Un jour, ce petit souverain lui disait: Je suis tonn, messer Dante,
qu'un homme de votre mrite n'ait point l'art de captiver les coeurs;
tandis que le fou mme de ma cour a gagn la bienveillance
universelle.--Vous en seriez moins tonn, rpondit le pote, si vous
saviez combien ce qu'on nomme _amiti_ et _bienveillance_ dpend de la
sympathie et des rapports.

Les diffrents ouvrages qui nous restent de lui [2] attestent partout
la mle hardiesse de son gnie. On sait avec quelle vigueur il a plaid
la cause des rois contre les papes, dans son _Trait de la monarchie_,
et mme dans ses pomes. On trouve, par exemple, ces vers sur l'union
du pouvoir spirituel et temporel, au seizime Chant du _Purgatoire_:

[2: En voici la liste: CANZONI, SONNETTI, VITA NUOVA, CONVIVIO,
EGLOCHE, EPISTOLE, VERSI HEROICI, ALLEGORIA SOPRA VIRGILIO, _de vulgari
Eloquenti_, _de Monarchi_ et LA DIVINA COMEDIA.]


  De la terre et du ciel les intrts divers
  Avaient donn longtemps deux chefs  l'univers;
  Rome alors florissait dans une paix profonde,
  Deux soleils clairaient cette reine du monde:
  Mais sa gloire a pass quand l'absolu pouvoir
  A mis aux mmes mains le sceptre et l'encensoir [3].

[3: Il fait ailleurs une vive apostrophe  l'Empereur, qu'il appelle
_Csar tudesque_, le conjurant de ne pas oublier son Italie, _le jardin
de l'Empire_, pour les glaons de l'Autriche, et l'invitant  venir
enfourcher les arons de cette belle monture qui attend son matre
depuis si longtemps.

Si l'Empereur avait montr au Pape, dans leur entrevue  Vienne, cette
invitation du pote italien, je ne vois pas ce que le pontife aurait pu
rpondre, car Dante connaissait fort bien les droits du Sacerdoce et de
l'Empire, et on ne doute point  Rome qu'il n'y ait encore plus de
thologie que de posie dans la _Divina Comedia_.]

Partout ce pote a heurt les prjugs de son temps; et ce temps est un
des plus malheureux que l'histoire nous prsente. Les violences
scandaleuses des papes, les disgrces et la fin de la maison de Souabe,
les crimes de Mainfroi, les cruauts de Charles d'Anjou, les funestes
croisades de saint Louis et sa fin dplorable; la terreur des armes
musulmanes; plus encore les calamits de l'Italie dsole par les
guerres civiles et les barbaries des tyrans; enfin les alarmes
religieuses, l'ignorance et le faible de tous les esprits qui aimaient
 se consterner pour des prdictions d'astrologie: voil les traits qui
donnent  ces temps une physionomie qui les distingue.

Quoique le gnie n'attende pas des poques pour clore, supposons
cependant que, dans un sicle effray par tant de catastrophes, et dans
le pays mme thtre de tant de discordes, il se rencontre un homme de
gnie, qui, s'levant au milieu des orages, parvienne au gouvernement
de sa patrie; qu'ensuite, exil par des citoyens ingrats, il soit
rduit  traner une vie errante, et  mendier les secours de quelques
petits souverains: il est vident que les malheurs de son sicle et ses
propres infortunes feront sur lui des impressions profondes, et le
disposeront  des conceptions mlancoliques ou terribles.

Tel fut Dante, qui conut dans l'exil son pome de l'_Enfer_, du
_Purgatoire_ et du _Paradis_, embrassant dans son plan les trois rgnes
de la vie future, et s'attirant toute l'attention d'un sicle o on ne
parlait que du jugement dernier, de la fin de ce monde et de
l'avnement d'un autre.

Il y a deux grands acteurs dans ce pome: Batrix, cette matresse tant
pleure, qui doit lui montrer le Paradis, et Virgile, son pote par
excellence, qui doit le guider aux Enfers et au Purgatoire.

Il descend donc aux Enfers sur les pas de Virgile, pour s'y entretenir
avec les ombres des papes, des empereurs et des autres personnages du
temps, sur les malheurs de l'Italie, et particulirement de Florence;
ce n'est qu'en passant qu'il touche aux questions de la vie future dont
le monde s'occupait alors.

Comme il savait tout ce qu'on pouvait savoir de son temps, il met 
profit les erreurs de la gographie, de l'astronomie et de la physique:
et le triple thtre de son pome se trouve construit avec une
intelligence et une conomie admirables. D'abord la terre, creuse
jusque dans son centre, offre dix grandes enceintes, qui sont toutes
concentriques. Il n'est point de crime qui soit oubli dans la
distribution des supplices que le pote rencontre d'un cercle 
l'autre: souvent une enceinte est partage en diffrents donjons; mais
toujours avec une telle suite dans la gradation des crimes et des
peines, que Montesquieu n'a pas trouv d'autres divisions pour son
_Esprit des lois_.

Il faut observer que, dans cette immense spirale, les cercles vont en
diminuant de grandeur, et les peines en augmentant de rigueur, jusqu'
ce qu'on rencontre Lucifer garrott au centre du globe, et servant de
clef  la vote de l'Enfer. Observons encore ici qu'une spirale et des
cercles sont une de ces ides simples, avec lesquelles on obtient
aisment une ternit: l'imagination n'y perd jamais de vue les
coupables et s'y effraye davantage de l'uniformit de chaque supplice:
un local vari et des thtres diffrents auraient t une invention
moins heureuse.

Dante et son guide sortent ensemble des tnbres et des flammes de
l'abme par des routes fort troites; mais ils ont  peine pass le
point central de la terre, qu'ils tournent transversalement sur
eux-mmes, et la tte se trouvant o taient les pieds, ils montent au
lieu de descendre. Arrivs  l'hmisphre qui rpond au ntre, ils
dcouvrent un nouveau ciel et d'autres toiles. Le pote profite de
l'ide o on tait alors, qu'il n'y avait pas d'antipodes, pour y
placer le Purgatoire.

C'est une colline dont le sommet se perd dans le ciel, et qui peut
avoir en hauteur ce qu'a l'Enfer en profondeur. Les deux potes
s'lvent de division en division et des punitions qui deviennent
toujours plus de clarts en clarts, trouvant sans cesse lgres. Le
lecteur s'lve et respire avec eux: il entend partout le langage
consolant de l'esprance, et ce langage se sent de plus en plus du
voisinage des Cieux. La colline est enfin couronne par le Paradis
terrestre: c'est l que Batrix parat, et que Virgile abandonne
Dante.

Alors il monte avec elle de sphre en sphre, de vertus en vertus, par
toutes les nuances du bonheur et de la gloire, jusque dans les
splendeurs du Ciel empyre; et Batrix l'introduit au pied du trne de
l'ternel.

trange et admirable entreprise! Remonter du dernier gouffre des Enfers
jusqu'au sublime sanctuaire des Cieux, embrasser la double hirarchie
des vices et des vertus, l'extrme misre et la suprme flicit, le
temps et l'ternit; peindre  la fois l'ange et l'homme, l'auteur de
tout mal, et le Saint des saints? Aussi on ne peut se figurer la
sensation prodigieuse que fit sur toute l'Italie ce pome national,
rempli de hardiesses contre les papes, d'allusions aux vnements
rcents et aux questions qui agitaient les esprits; crit d'ailleurs
dans une langue au berceau, qui prenait entre les mains de Dante une
fiert qu'elle n'eut plus aprs lui, et qu'on ne lui connaissait pas
avant. L'effet qu'il produisit fut tel, que, lorsque son langage rude
et original ne fut presque plus entendu, et qu'on eut perdu la clef des
allusions, sa grande rputation ne laissa pas de s'tendre dans un
espace de cinq cents ans, comme ces fortes commotions dont
l'branlement se propage  d'immenses distances.

L'Italie donna le nom de _divin_  ce pome et  son auteur; et
quoiqu'on l'et laiss mourir en exil, cependant ses amis et ses
nombreux admirateurs eurent assez de crdit, sept  huit ans aprs sa
mort, pour faire condamner le pote Cecco d'Ascoli  tre brl
publiquement  Florence, sous prtexte de magie et d'hrsie, mais
rellement parce qu'il avait os critiquer Dante. Sa patrie lui leva
des monuments, et envoya, par dcret du Snat, une dputation  un de
ses petits-fils, qui refusa d'entrer dans la maison et les biens de son
aeul. Trois papes ont depuis accept la ddicace de la _Divina
Comedia_, et ont fond des chaires pour expliquer les oracles de cette
obscure divinit [4].

[4: Dante n'a pas donn le nom de _comdie_ aux trois grandes parties
de son pome, parce qu'il finit d'une manire heureuse, ayant le
Paradis pour dnoument, ainsi que l'ont cru les commentateurs: mais
parce qu'ayant honor l'_Enide_ du nom d'ALTA TRAGEDIA, il a voulu
prendre un titre plus humble, qui convnt mieux au style qu'il emploie,
si diffrent en effet de celui de son matre.]

Les longs commentaires n'ont pas clairci les difficults, la foule des
commentateurs n'ayant vu partout que la thologie; mais ils auraient d
voir aussi la mythologie, car le pote les a mles. Ils veulent tous
absolument que Dante soit _la partie animale_, ou les sens; Virgile,
_la philosophie morale_, ou la simple raison; et Batrix, _la lumire
rvle_, ou la thologie. Ainsi l'homme grossier, reprsent par Dante,
aprs s'tre gar dans une fort obscure, qui signifie, suivant eux,
les orages de la jeunesse, est ramen par la raison  la connaissance
des vices et des peines qu'ils mritent, c'est--dire aux Enfers et au
Purgatoire: mais quand il se prsente aux portes du Ciel, Batrix se
montre et Virgile disparat. C'est la raison qui fuit devant la
thologie.

Il est difficile de se figurer qu'on puisse faire un beau pome avec de
telles ides, et ce qui doit nous mettre en garde contre ces sortes
d'explications, c'est qu'il n'est rien qu'on ne puisse plier sous
l'allgorie avec plus ou moins de bonheur. On n'a qu' voir celle que
Tasse a lui-mme trouve dans sa _Jrusalem_.

Mais il est temps de nous occuper du pome de l'_Enfer_ en particulier,
de son coloris, de ses beauts et de ses dfauts.

                             * * * * * * *

_Du pome de l'Enfer_.--Au temps o Dante crivait, la littrature se
rduisait en France, comme en Espagne, aux petites posies des
Troubadours. En Italie, on ne faisait rien d'important dans la langue
du peuple; tout s'crivait en latin. Mais Dante ayant  construire son
monde idal, et voulant peindre pour son sicle et sa nation [5], prit
ses matriaux o il les trouva: il fit parler une langue qui avait
bgay jusqu'alors, et les mots extraordinaires qu'il crait au besoin
n'ont servi qu' lui seul. Voil une des causes de son obscurit.
D'ailleurs il n'est point de pote qui tende plus de piges  son
traducteur; c'est presque toujours des bizarreries, des nigmes ou des
horreurs qu'il lui propose: il entasse les comparaisons les plus
dgotantes, les allusions, les termes de l'cole et les expressions
les plus basses: rien ne lui parat mprisable, et la langue franaise,
chaste et timore, s'effarouche  chaque phrase. Le traducteur a sans
cesse  lutter contre un style affam de posie, qui est riche et point
dlicat, et qui, dans cinq ou six tirades, puise ses ressources et lui
dessche ses palettes. Quel parti donc prendre? Celui de mnager ses
couleurs; car il s'agit d'en fournir aux dessins les plus fiers qui
aient t tracs de main d'homme; et lorsqu'on est pauvre et dlicat,
il convient d'tre sobre. Il faut surtout varier ses inversions: Dante
dessine quelquefois l'attitude de ses personnages par la coupe de ses
phrases; il a des brusqueries de style qui produisent de grands effets;
et souvent dans la peinture de ses supplices il emploie une fatigue de
mots qui rend merveilleusement celle des tourments. L'imagination
passe toujours de la surprise que lui cause la description d'une cause
incroyable  l'effroi que lui donne ncessairement la vrit du
tableau: il arrive de l que ce monde visible ayant fourni au pote
autant d'images pour peindre son monde idal, il conduit et ramne sans
cesse le lecteur de l'un  l'autre; et ce mlange d'vnements si
invraisemblables et de couleurs si vraies fait toute la magie de son
pome.

[5: C'est un des grands dfauts du pome, d'tre fait un peu trop pour
le moment: de l vient que l'auteur, ne s'attachant qu' prsenter sans
cesse les nouvelles tortures qu'il invente, court toujours en avant, et
ne fait qu'indiquer les aventures. C'tait assez pour son temps, pas
assez pour le ntre.]

Dante a versifi par tercets ou  rimes triples, et c'est de tous les
potes celui qui, pour mieux porter le joug, s'est permis le plus
d'expressions impropres et bizarres; mais aussi, quand il est beau,
rien ne lui est comparable. Son vers se tient debout par la seule force
du substantif et du verbe, sans le concours d'une seule pithte [6].

[6: Tels sont sans doute aussi les beaux vers de Virgile et d'Homre;
ils offrent  la fois la pense, l'image et le sentiment: ce sont de
vrais polypes, vivants dans le tout, et vivants dans chaque partie; et
dans cette plnitude de posie, il ne peut se trouver un mot qui n'ait
une grande intention. Mais on n'y sent pas ce got pre et sauvage,
cette franchise qui ne peut s'allier avec la perfection, et qui fait le
caractre et le charme de Dante.]

Si les comparaisons et les tortures que Dante imagine sont quelquefois
horribles, elles ont toujours un ct ingnieux, et chaque supplice est
pris dans la nature du crime qu'il punit. Quant  ses ides les plus
bizarres, elles offrent aussi je ne sais quoi de grand et de rare qui
tonne et attache le lecteur. Son dialogue est souvent plein de vigueur
et de naturel, et tous ses personnages sont firement dessins. La
plupart de ses peintures ont encore aujourd'hui la force de l'antique
et la fracheur du moderne, et peuvent tre compares  ces tableaux
d'un coloris sombre et effrayant, qui sortaient des ateliers des
Michel-Ange et des Carrache et donnaient  des sujets emprunts de la
religion une sublimit qui parlait  tous les yeux.

Il est vrai que, dans cette immense galerie de supplices, on ne
rencontre pas assez d'pisodes; et, malgr la brivet des chants, qui
sont comme des repos placs de trs-prs, le lecteur le plus intrpide
ne peut chapper  la fatigue. C'est le vice fondamental du pome.

Enfin, du mlange de ses beauts et de ses dfauts, il rsulte un pome
qui ne ressemble  rien de ce qu'on a vu, et qui laisse dans l'me une
impression durable. On se demande, aprs l'avoir lu, comment un homme a
pu trouver dans son imagination tant de supplices diffrents, qu'il
semble avoir puis les ressources de la vengeance divine; comment il a
pu, dans une langue naissante, les peindre avec des couleurs si chaudes
et si vraies, et, dans une carrire de trente-quatre chants, se tenir
sans cesse la tte courbe dans les Enfers.

Au reste, ce pome ne pouvait paratre dans des circonstances plus
malheureuses: nous sommes trop prs ou trop loin de son sujet. Dante
parlait  des esprits religieux, pour qui ses paroles taient des
paroles de vie, et qui l'entendaient  demi-mot: mais il semble
qu'aujourd'hui on ne puisse plus traiter les grands sujets mystiques
d'une manire srieuse. Si jamais, ce qu'il n'est pas permis de croire,
notre thologie devenait une langue morte, et s'il arrivait qu'elle
obtnt, comme la mythologie, les honneurs de l'antique; alors Dante
inspirerait une autre espce d'intrt: son pome s'lverait comme un
grand monument au milieu des ruines des littratures et des religions:
il serait plus facile  cette postrit recule de s'accommoder des
peintures srieuses du pote, et de se pntrer de la vritable terreur
de son Enfer; on se ferait chrtien avec Dante, comme on se fait paen
avec Homre [7].

[7: Je serais tent de croire que ce pome aurait produit de l'effet
sous Louis XIV, quand je vois Pascal avouer dans ce sicle, que la
svrit de Dieu envers les damns le surprend moins que sa misricorde
envers les lus. On verra, par quelques citations de cet loquent
misanthrope, qu'il tait bien digne de faire l'_Enfer_, et que
peut-tre celui de Dante lui et sembl trop doux.]

Voil le prcis du pome; il est long et ne dit pas tout: mais on
trouvera semes dans les notes les ides qui manquent ici;
l'application en sera plus facile et moins loigne que si on les et
fait entrer dans ce discours prliminaire, et qu'il et ensuite fallu
les transporter et les appliquer de mmoire, en lisant le pome.

_De la traduction_.--Comme on a beaucoup parl des traductions, je n'en
dirai qu'un mot en finissant, pour ne pas paratre mpriser ce genre de
travail, ou l'estimer plus qu'il ne vaut. J'ai donc pens qu'elles
devraient servir galement  la gloire du pote qu'on traduit, et au
progrs de la langue dans laquelle on traduit; et ce n'est pourtant
point l qu'il faut lire un pote, car les traductions clairent les
dfauts et teignent les beauts; mais on peut assurer qu'elles
perfectionnent le langage.

En effet, la langue franaise ne recevra toute sa perfection qu'en
allant chez ses voisins pour commercer et pour reconnatre ses vraies
richesses; en fouillant dans l'antiquit  qui elle doit son premier
levain, et en cherchant les limites qui la sparent des autres langues.
La traduction seule lui rendra de tels services. Un idiome tranger,
proposant toujours des tours de force  un habile traducteur, le tte
pour ainsi dire en tous les sens: bientt il sait tout ce que peut ou
ne peut pas sa langue; il puise ses ressources, mais il augmente ses
forces, surtout lorsqu'il traduit les ouvrages d'imagination, qui
secouent les entraves de la construction grammaticale, et donnent des
ailes au langage.

Notre langue n'tant qu'un mtal d'alliage, il faut la dompter par le
travail, afin d'incorporer ses divers lments. Sans doute elle
n'acquerra jamais ce principe d'unit qui fait la force et la richesse
du grec; mais elle pourra peut-tre un jour s'approcher de la souplesse
et de l'abondance de la langue italienne, qui traduit avec tant de
bonheur. Quand une langue a reu toute sa perfection, les traductions y
sont aises  faire et n'apportent plus que des penses.

Puisqu'on va parcourir des lieux peupls d'ombres, de mnes et de
fantmes, il est bon de dire un mot sur ce que les anciens entendaient
par ces expressions.

_De l'tat des morts_.--Ils distinguaient aprs la mort, _l'me_, _le
corps_ et _l'ombre_.

L'me tait une portion de l'esprit qui anime l'univers, une subtile
quintessence, un rayon trs-pur: mais c'tait toujours de la matire;
et quoiqu'elle ne tombt point sous les sens, on ne la croyait pas pur
esprit: tout alors avait une forme et occupait un lieu quelconque.
Seulement on lui donnait quelquefois la figure d'un papillon qui
s'chappe de la bouche d'un mourant, pour exprimer son excessive
lgret, et non pour assigner sa vritable forme, qui n'tait pas
dtermine.

Mais l'ombre diffrait de l'me, en ce qu'elle retenait la figure et
l'apparence du corps. Elle en tait _le spectre_, _le simulacre_, _le
fantme_; et, bien qu'elle ft d'une matire assez tnue pour chapper
au toucher, cependant elle tait visible et conservait les ides, les
gots et les affections que le mort avait eus dans sa vie.

Les noms d'ombre, de spectre, de simulacre et de fantme signifient
donc tous _image_ et _reprsentation de l'homme_. Les mnes signifient
_restes_, et dsignent ce qui survit  l'homme, ce qui est _permanent_
aprs lui. Toutes ces expressions emportent la mme ide: ce sont les
mnes ou l'ombre d'un mort qu'on rencontre aux Enfers; c'est encore
cela qu'on voit errer autour de son tombeau. Observez pourtant que le
gnie du dfunt tait autre chose: il gardait le spulcre, et se
montrait sous la forme de quelque animal, symbole de la qualit
dominante du mort. ne, faisant des libations  son pre, voit sortir
du mausole un beau serpent, emblme de la haute sagesse de ce hros.
Il arrivait quelquefois qu'un homme voyait son gnie avant de mourir;
mais le cas tait rare, et on ne compte gure que Dion, Socrate et
Brutus qui aient eu cet avantage. Nos anges gardiens ont remplac les
gnies, avec cette diffrence, qu'ils ne s'occupent plus de nous aprs
la mort.

Il se prsente ici une question. tait-ce l'ombre qui la premire
donnait au corps sa forme et au visage ses traits? ou bien ne
gardait-elle l'apparence du corps que par les longues habitudes qu'ils
avaient eues ensemble?

L'antiquit pensait que l'ombre tait d'abord faonne sous la figure
humaine; que cette crature lgre errait longtemps sur les bords du
Lth, avec les traits et le costume du personnage qu'elle devait un
jour habiter; et qu'elle cachait l'me ou le souffle de vie dans sa
substance. La Gense, en disant que Dieu fit l'homme  son image,
semble indiquer aussi cette premire portion de l'homme. On pourrait
conclure de l que l'me avait deux enveloppes: cache d'abord dans
l'ombre qui avait la figure humaine, elle formait un homme intrieur,
sur qui se moulait l'homme extrieur, c'est--dire le corps.

C'est de toutes ces ides qu'est drive une expression, admirable pour
l'nergie, et qui n'aurait pas de sens si on rejetait ce que nous avons
dit. On la trouve chez les Latins: _Mens informat corpus_; et chez les
Italiens, _la mente informa il corpo_. Elle est peu usite dans notre
langue; et cependant J.-J. Rousseau dit quelque part: L'univers ne
serait qu'un point pour une hutre, quand mme une me humaine
_informerait_ cette hutre. Enfin c'est de l que semble venir la
persuasion gnrale, que l'homme montre au dehors ce qu'il est au
dedans, et que le visage est le miroir de l'me.

Le christianisme n'a retenu de toutes ces divisions que celle de l'me
et du corps; et cependant on voit dans la Bible l'ombre de Samuel.

Dante se sert partout, comme les anciens, des mots de spectres, de
mnes, d'ombres, de fantmes, d'mes et de simulacres, pour dsigner
les morts. Il suppose que les ombres ont les sens plus exquis que nous;
et, au vingt-quatrime chant de l'_Enfer_, il dit que des yeux vivants
ne peuvent pntrer dans les profondeurs de l'abme, comme les yeux
d'un mort. Il suppose aussi, d'aprs les anciens, que les ombres
parlent la bouche bante, parce que la parole leur sort toute forme du
fond de la poitrine; et il est reconnu lui-mme pour un homme encore
vivant, aux mouvements de ses lvres.

Homre, dans l'_Odysse_, reprsente les mnes suant le sang des
victimes; et voil pourquoi on leur en immolait. On croyait que le sang,
la fume et ce qu'il y a de plus spiritueux dans nos aliments, tait
la part des morts comme celle des dieux. Les mes  qui on ngligeait
de faire des sacrifices s'attachaient quelquefois  leurs parents ou 
des personnes de leur connaissance, et celui qui tait ainsi suc par
un mort dprissait  vue d'oeil.

La croyance d'un purgatoire a bien donn le change  ces ides, en
substituant le besoin des prires et des oeuvres pies  celui des
sacrifices; mais elles ne laissent pas de subsister parmi le peuple.
N'a-t-on pas vu au commencement de ce dix-huitime sicle une bonne
partie de l'Europe suce par des vampires; et ne continue-t-on pas
toujours de porter le dernier repas au convoi d'un mort? Cette
crmonie et bien d'autres qui se glissrent autrefois dans notre
liturgie, sont comme les mdailles du paganisme qu'on retrouve dans les
fondations du christianisme.

Toutes ces distinctions, que j'ai tch d'tablir avec quelque clart,
sont un peu confuses chez les anciens: ce sont bien des notions
diffrentes, mais dont les limites ne sont pas bien marques. Il y a
dans la fable autant de lgislateurs que de potes, et il ne faut pas
donner un code  l'imagination.




                        VUE GNRALE DE L'ENFER


L'Enfer a dix grandes parties: un vestibule et neuf cercles. Ils sont
tous concentriques et vont en diminuant de grandeur jusqu'au centre de
la terre, ainsi que dans un cne renvers.

Aprs avoir franchi la porte des Enfers, on trouve le vestibule coup
en deux moitis par l'Achron.

La premire moiti, avant d'arriver au fleuve, renferme les mes sans
vertus et sans vices.

La seconde moiti, aprs avoir pass le fleuve, forme les limbes, qui
sont:

Le premier cercle de l'Enfer, sjour des enfants morts sans baptme;

  Le deuxime cercle est le sjour des Luxurieux;
  Le troisime cercle, des Gourmands;
  Le quatrime cercle, des Prodigues et des Avares;
  Le cinquime cercle, des Vindicatifs;
  Le sixime cercle, des Hrsiarques.

Mais avant de passer  la description des autres cercles, le pote
s'arrte dans son onzime Chant, pour jeter un coup d'oeil sur tout ce
qu'il a vu, et sur ce qui lui reste encore  voir. Il considre cette
dernire portion comme un nouvel Enfer, qu'il partage en trois cercles:

Le premier cercle de cette division nouvelle est le septime de tout
l'Enfer. Il se subdivise en trois donjons, qui contiennent les
diffrentes sortes de violences.

Le deuxime, qui est le septime de tout l'Enfer, se subdivise en dix
valles, o sont renferms tous les genres de perfidie.

Le troisime, qui est le neuvime et dernier de l'Enfer, se subdivise
encore en quatre donjons, o sont punis tous les Tratres.

Au milieu de chaque cercle, il y a toujours un gouffre qui conduit au
cercle suivant. Le pote emploie divers moyens pour descendre de l'un 
l'autre.




                               L'ENFER



                            CHANT PREMIER


                               ARGUMENT

   la chute du jour, le pote s'gare dans une fort.--Il y passe la
  nuit, et se trouve au lever du soleil devant une colline o il essaye
  de monter, mais trois btes froces lui en dfendent l'approche.
  C'est alors que Virgile lui apparat et lui propose de descendre aux
  Enfers.


J'tais au milieu de ma course, et j'avais dj perdu la bonne voie,
lorsque je me trouvai dans une fort obscure, dont le souvenir me
trouble encore et m'pouvante [1].

Certes, il serait dur de dire quelle tait cette fort sauvage,
profonde et tnbreuse, o j'ai tant prouv d'angoisses, que la mort
seule me sera plus amre: mais c'est par ses pres sentiers que je suis
parvenu  de hautes connaissances, que je veux rvler, en racontant
les choses dont mon oeil fut tmoin.

Je ne puis rappeler le moment o je m'engageai dans la fort prilleuse,
 tant ma lthargie fut profonde! mais je marchais avec effroi dans des
gorges obscures, lorsque j'atteignis le pied d'une colline qui les
terminait; et, levant mes yeux en haut, je vis que son front
s'clairait dj des premiers rayons de l'astre qui guide l'homme dans
sa route [2].

Alors mon sang, qu'une nuit de dtresse avait glac, se rchauffa dans
mes veines; et comme celui qui s'est chapp du naufrage, et qui, tout
haletant sur le bord de la mer, y tourne encore les yeux et la
contemple, ainsi je m'arrtai, et j'osai sonder d'un oeil affaibli ces
profondeurs d'o jamais ne sortit un homme vivant.

Aprs avoir un peu repos mes membres puiss, je commenai  gravir
pniblement cette cte solitaire; mais  peine je touchais  ses bords
escarps, qu'une panthre, peinte de diverses couleurs, sauta
lgrement dans mon sentier, et me dfendit si bien l'approche de la
colline, que je fus souvent tent de retourner en arrire.

Le jour naissait, et le soleil montait sur l'horizon, suivi de ces
toiles qui formrent son premier cortge lorsqu'il claira d'abord le
prodige de la cration [3]. Cette saison fortune, le doux instant du
matin, et les couleurs varies de la panthre me donnaient quelque
confiance; mais elle fut bientt trouble  la vue d'un lion qui
m'apparut, et qui, marchant vers moi, la tte haute, fendait l'air
frmissant, avec tous les signes de la faim homicide.

Une louve le suivait [4], et son effroyable maigreur expliquait ses
dsirs insatiables: elle avait dj dvor la substance des peuples.
Son funeste regard me remplit d'une telle horreur, que je perdis
l'espoir et le courage de monter sur la colline. Semblable  celui qui
ouvre hardiment sa carrire, mais qui bientt s'puise, et dplore ses
forces perdues, tel je devins  l'aspect de cette bte furieuse, qui,
se jetant toujours  ma rencontre, me fora de rebrousser dans les
tnbres de la fort.

Tandis que je roulais dans ces profondeurs, un personnage, que la nuit
des temps couvrait de son ombre, se prsenta devant moi. Ravi de le
trouver dans cette vaste solitude:

--Ayez piti de moi, m'criai-je, qui que vous soyez, fantme ou homme
rel.

--Je fus, me rpondit-il, mais je ne suis plus un mortel. C'est en
Italie et dans la profane Rome que j'ai vcu, vers les derniers jours
de Csar, et sous l'heureux Auguste; Mantoue fut ma patrie [5], et
c'est moi qui chantai le pieux fils d'Anchise qui revint d'Ilion, quand
les Grecs l'eurent mis en cendres. Mais toi, dis pourquoi tu te
replonges dans cette valle de larmes? pourquoi ne gravis-tu point
cette heureuse colline, o tu puiserais  la source des vritables
joies?

Saisi de respect, je m'criai:

--Vous tes donc ce Virgile dont la voix immortelle retentit  travers
les sicles?  gloire des potes! la mienne est d'avoir connu vos
oeuvres; je les consacrai dans mon coeur, et c'est de vous que j'appris
 former des chants dignes de mmoire. Mais voyez ce monstre qui me
poursuit, et tendez-moi la main, illustre et sage; car je chancelle
d'pouvante, ma chaleur m'abandonne.

--Prends donc une autre route, me dit-il en voyant mes larmes, si tu
veux fuir ce lieu fatal; car la louve qui t'pouvante garde
ternellement le passage de la colline; et quiconque oserait le
franchir y laisserait la vie: elle ne connut jamais la piti, et la
pture irrite encore son insatiable faim. Dans ses amours, elle
s'accouple avec diffrents animaux, et se fortifie de leur alliance.
Mais je vois accourir le lvrier gnreux [6] qui doit la faire expirer
dans les tourments; il natra dans les champs de Feltro [7]:
incorruptible et magnanime, il sauvera ces malheureuses contres, pour
qui tant de hros versrent leur sang, et poursuivra la louve jusqu'
ce qu'il la prcipite aux enfers, d'o jadis elle fut dchane par
l'envie. Maintenant, si ton salut te touche, tiens, il est temps de
suivre mes pas, et je te conduirai aux portes de l'ternit: c'est l
que tu entendras les cris du dsespoir qui invoque une seconde mort; et
que tu contempleras, dans leurs antiques douleurs, les premiers enfants
du ciel [8]; tu y verras encore les mes heureuses, au milieu des
flammes, par l'esprance d'tre un jour citoyennes des cieux. Mais si
tu veux t'lever ensuite  ce sjour de gloire, je t'abandonnerai  des
mains plus dignes de te conduire [9]; car le chef de la nature me
dfend  jamais l'approche de son domaine, pour avoir mconnu sa loi.
Souverain matre des mondes, c'est l qu'il rgne; il a pos son trne
dans ces lieux, et ils sont devenus son hritage. Heureux ceux qu'il y
rassemble sous ses ailes!

-- grand pote! m'criai-je, je vous conjure, par le Dieu qui vous fut
inconnu, de me guider vers ces royaumes de la mort; et pour que je me
drobe  des malheurs sans terme, faites aussi que j'entrevoie les
portes confies au prince des aptres.

Aussitt le fantme s'avana, et je marchai sur ses traces [10].




                                NOTES

                        SUR LE PREMIER CHANT


[1] Les commentateurs se sont beaucoup exercs sur cette fort, sur la
colline et sur les trois animaux; nous ne les suivrons point dans
toutes ces allgories. Il suffit de savoir que Dante devint homme
public  l'ge de trente-cinq ans, ce qu'il exprime par ces mots:
J'tais au milieu de ma course; et qu' cette poque il eut 
combattre l'hydre du gouvernement populaire et les discordes publiques
dont Florence tait agite. La fort peut tre l'allgorie de cette
ide, puisqu'au quatorzime Chant du _Purgatoire_ il appelle sa patrie
_trista selva_.

[2] La colline reprsente l'tat heureux o Dante aspirait, aprs tous
les dgots que lui avait donns sa patrie. Mais il ne peut y parvenir
sans descendre auparavant aux Enfers, o il puisera, dans les
entretiens de ses compatriotes morts et dans le spectacle de tous les
crimes et de leurs supplices les lumires qui lui sont si ncessaires
pour arriver  la colline, ce dernier but de l'ambition du sage. Nous
observerons que, par ces paroles: _tant ma lthargie fut profonde_, et
par un autre passage qu'on trouve au _Paradis_, le pote insinue
trs-clairement que son voyage n'est qu'une longue vision et que tout
s'est pass en songe.

[3] On suppose ordinairement que le monde a commenc au printemps, et
que le soleil entre alors dans le signe du blier. Le pote fait
allusion  ces deux ides galement fausses: mais ce qui est certain,
c'est qu'il rpte, en plusieurs endroits de son pome, qu'il tait
descendu aux Enfers le soir du Vendredi-Saint,  l'entre du
printemps.

[4] Les trois animaux dsignent, suivant les commentateurs, la luxure,
l'ambition et l'avarice, c'est--dire les passions de la jeunesse, de
l'ge mr et de la vieillesse. Mais peut-tre que ce triple emblme ne
regarde que la cour de Rome, qui, pour asservir l'Italie, tait tour 
tour panthre sduisante, lionne superbe ou avare louve, et s'alliait,
suivant ses intrts, aux diffrentes puissances.

Les commentateurs ont cru que le pote avait quelque envie de la peau
de la panthre: c'est la construction quivoque de la phrase qui a
donn jour  ce mauvais sens, lequel se trouve encore fortifi par un
passage du seizime Chant, note 8; mais je n'ai pas cru qu'il fallt
prter des bizarreries  Dante. Il serait en effet trop ridicule de lui
faire dire que la beaut du printemps et de la matine lui a donn
l'ide d'corcher une panthre. Je m'arrterai rarement sur les
difficults du texte; il s'en prsente trop souvent pour fatiguer les
lecteurs de leur multitude. Ceux qui liront l'original devineront sur
la traduction les ides qui ont dtermin le choix d'un sens plutt que
d'un autre.

[5] Virgile dit mot  mot: _Je naquis  Mantoue d'une famille lombarde_;
c'est comme si Homre disait: _je suis n d'une famille turque_. Il
parat d'ailleurs fort instruit de la situation actuelle de l'Italie.
Ce sont l de grandes fautes; mais Dante voulait apprendre  toute
l'Italie que Virgile tait son pote par excellence, et que, seul de
tous ses contemporains, il tait capable de suivre les traces de ce
grand homme: il a tout sacrifi  cette ide, dont il tait proccup.
C'est ainsi que, dans les mystres qu'on jouait autrefois, David et
Salomon disent leur _benedicite_ avant de se mettre  table; et dans la
_Cne_ peinte par Jean de Bruges, on voit au milieu du festin le riche
prieur qui avait ordonn le tableau et pay le peintre.

[6] Le lvrier gnreux qui doit repousser le monstre est Can de
l'Escale, prince de Vrone, dont il est parl dans le discours
prliminaire. Ce jeune prince fut nomm par l'empereur gnralissime
des Gibelins et remporta plusieurs victoires sur les Guelfes. On ne
doutait pas, s'il et vcu, qu'il ne se ft rendu matre de toute
l'Italie; mais il mourut  36 ans, laissant aprs lui la plus grande
rputation.--Pour dire qu'il sera incorruptible, le texte porte qu'il
ne mangera ni terre, ni tain, c'est--dire qu'il s'abstiendra des
richesses. Isae, en menaant Jrusalem, dit: _Je t'terai tout ton
tain_.

[7] Feltro est une montagne prs de Vrone: il y a aussi une ville de
ce nom.

[8] Les anges rebelles, et ensuite les mes du purgatoire.

[9] C'est--dire  Batrix, qui doit montrer les Cieux  Dante, aprs
que Virgile l'aura conduit aux Enfers et au Purgatoire. Batrix tait
de la famille des Portinari, et mourut  Florence, ge de 26 ans.

[10] On respire dans ce premier chant je ne sais quelle vapeur sombre,
effet des allusions mystrieuses dont il est rempli: c'tait l'esprit
du temps, et on doit s'y transporter pour mieux juger Dante. C'est 
quoi les notes historiques pourront aider. Mais pour faire le
rapprochement de son sicle et du ntre, il faudra faire aussi quelques
observations de got. La saine critique s'exerce avec fruit sur les
grands crivains: ils instruisent par leurs beauts et par leurs
dfauts; il faut, au contraire, respecter la mdiocrit qu'on ne peut
ni louer ni blmer. Il serait dangereux, par exemple, de manier des
pomes tels que ceux de _la Religion_ et des _Jardins_; parce que ces
sortes d'ouvrages, froids et lchs, n'avertissent le got par aucun
cart, et l'endorment souvent par l'apparence d'une perfection
tranquille.

Les personnes qui se laissent blouir par le succs seront peut-tre
scandalises de ce qu'on dit ici de l'auteur des _Jardins_, mais on les
prie de considrer qu'un homme, par la rputation dont il jouit, donne
plus souvent la mesure de ses partisans que la sienne.

Je me permettrai donc, avec sobrit pourtant, quelques observations
critiques sur Dante, pote dont les beauts et les dfauts rveillent
le got  chaque instant, et qui ne peut s'lever ou tomber sans donner
quelque grande secousse  l'imagination.




                               CHANT II


                               ARGUMENT.

  Le jour dont la naissance est indique dans le premier chant tire vers
  sa fin. Le pote hsite sur le point de descendre aux Enfers; mais son
  guide le rassure, en lui apprenant que Batrix est descendue du ciel
  pour l'envoyer  lui. Alors ils s'avancent tous deux vers les
  souterrains.


Le jour baissait, et les cieux plus sombres invitaient au repos les
fils laborieux de la terre: moi seul, j'tais prt  fournir ma pnible
route, et je marchais au spectacle de douleurs que ma bouche fidle
retrace  la mmoire.

Muses, secourez-moi! Gnie, enfant du Ciel, que les chants que tu
m'inspires s'ennoblissent de ton auguste origine.

J'avanais, et je disais  mon guide:

 pote! daignez mesurer mes forces, et voyez si mon courage se
soutiendra dans ces prcipices. Vous m'avez appris que le fils
d'Anchise ne craignit pas d'y descendre, et qu'il se montra vivant au
royaume des morts: mais la raison me dit qu'il en tait digne, puisque
le ciel voulut honorer en lui le hros dont il fut pre [1]. Le matre
du destin l'avait nomm, avant les temps, pour aeul de cette Rome 
qui la puissance et l'empire furent donns, parce que sur son trne
devaient s'asseoir un jour les pontifes du monde; et lorsqu'enfin il
termina, au sjour des mes heureuses, ce voyage que votre voix a
clbr, il y entendit les prsages de ses victoires et la future
destine de Rome. C'est encore dans ces lieux que pntra l'aptre des
nations [2], pour y raffermir sa foi chancelante. Mais moi, qui suis-je
pour marcher sur les traces de Paul et d'ne? Qui m'a promis un tel
honneur aprs eux? Je recule d'effroi avant de me jeter dans ces
profondeurs. Antique sage, clairez et soutenez mes pas incertains.

Je m'arrtai alors sur le penchant du gouffre, et j'envisageai tout
pensif les prils du voyage. J'tais dans l'attitude d'un homme
assailli de penses diverses, dont la volont flottante dtruit
toujours les nouveaux conseils qu'elle reproduit sans cesse; mais
l'ombre romaine me ranima par ces paroles:

--Que dis-tu? Je vois que ton me s'abandonne elle-mme, et tombe
irrsolue: semblable au coursier qu'une ombre pouvante, elle prouve
ce trouble qui fltrit l'homme  l'aspect de la gloire prilleuse. Pour
dissiper la frayeur qui t'enchane, apprends donc ce qui m'amne  toi,
et comment le cri de ta misre a pu m'mouvoir. J'tais parmi les
ombres qui errent suspendues au bord des Enfers [3], lorsqu'une femme
m'apparut et m'appela [4]. Attir par sa beaut, j'accourus, impatient
de connatre ses dsirs. Ses yeux brillaient comme les flambeaux du
ciel, et sa bouche anglique me fit entendre ces paroles, dont la douce
harmonie charma mon oreille:  bon gnie, fils de Mantoue, dont la
gloire vole encore dans le monde, et y sera la compagne des sicles!
j'ai un ami que la fortune ne m'a point donn; mais il est perdu dans
le grand dsert, o il lutte contre l'pouvante et la nuit: s'il
s'gare plus longtemps, j'aurai trop tard quitt les Cieux pour venir 
son aide. Allez  lui, je vous en conjure, et que le charme de votre
voix le ramne de ce labyrinthe de la mort; sauvez-le, et rendez-moi la
paix que j'ai perdue. Je suis Batrix; c'est ma bouche qui vous
implore. Je viens d'un sjour o mes dsirs me rappellent, et d'o m'a
fait descendre le pur amour: mais bientt, rendue aux pieds du Roi de
la nature, j'lverai pour vous ma voix reconnaissante. Elle se tut,
et je rpondis:  femme, qui brlez de ce feu divin, par qui seul la
race de l'homme a mrit l'empire de son sjour [5]! croyez qu'il m'est
doux de remplir vos dsirs, et ne me priez pas lorsque j'obis avec
joie. Mais daignez m'apprendre, fille de la lumire, pourquoi vous
n'avez pas craint d'aborder ces cachots tnbreux, et comment vous avez
pu quitter des lieux o le bonheur vous rappelle.

--Puisque votre esprit, me dit-elle, ose interroger ces mystres, je
vous rpondrai brivement que je n'ai pas redout l'approche des Enfers,
parce que mon me ne craint point des maux qui ne sauraient
l'atteindre. Je suis telle aujourd'hui, par la faveur de mon Dieu, que
vos extrmes misres n'arrivent plus jusqu' moi, et que les flammes de
l'abme ne peuvent altrer ma substance. Il est dans les Cieux une
femme qui pleure sur l'infortun que vous allez sauver, et qui fatigue
pour lui l'inflexible justice. Elle s'est tourne vers Lucie, et lui a
dit: Ne refuse point ton assistance  celui qui te fut fidle, et vois
son abandon. Lucie, pur symbole de la charit, s'est mue et s'est
avance vers moi. J'tais avec l'antique Rachel.  Batrix, m'a-t-elle
dit, miroir des perfections de ton Dieu! pourquoi dlaisses-tu celui
qui t'a tant aime, et qui jadis, pour te suivre, quitta les sentiers
vulgaires du monde? N'entends-tu pas ses profonds gmissements? Ne
vois-tu pas que la mort l'environne de son ombre, sur ce fleuve que
l'Ocan ne connut jamais? L'intrt ou le plaisir n'emportent pas les
enfants des hommes avec plus d'ardeur que ces paroles ne m'en ont
inspir. Je suis descendue de ma demeure sainte et j'ai vol vers vous
pour implorer le secours de ce langage qui a fait votre gloire et la
gloire de votre sicle.

 ces mots, elle a tourn sur moi ses yeux remplis de larmes, pour
redoubler mon zle; et moi, suivant son dsir, je suis accouru vers toi,
 et je t'ai drob aux fureurs du monstre qui garde l'immortelle
colline. Pourquoi donc demeures-tu sans force? Pourquoi ne relves-tu
pas ce front abattu, puisque tu as dans les Cieux trois mes heureuses
[6] qui t'aiment, et dont ma voix te promet la faveur?

Tel qu'une fleur dont les froides ombres de la nuit avaient courb la
tte relve au matin sa tige abattue, et se rcre  la chaleur du jour,
 ainsi mon coeur languissant se ranima, et je rpondis avec confiance:

--Bnie soit celle qui a pris piti de moi, et bni soyez-vous qui
n'avez pas rejet ses larmes! Vos paroles ont rappel ma vertu
premire: me voil! vos volonts seront les miennes; vous tes mon
guide, mon sauveur et mon matre.

Ainsi parlai-je; et l'ombre tant descendue, je la suivis dans un
sentier sauvage et tnbreux.




                               NOTES

                       SUR LE DEUXIME CHANT


[1] Ce hros est Romulus. Voil sans doute un trange raisonnement!
ne fut combl des faveurs du ciel, parce que de lui devait natre le
fondateur de Rome, et que Rome devait un jour appartenir aux papes. Cet
argument ressemble beaucoup  ceux que ces mmes papes faisaient alors
pour appuyer leurs prtentions; et cette analogie ferait plus que
justifier le pote.

[2] Saint Paul a t ravi au troisime ciel.

[3] Dans les limbes.

[4] C'est Batrix.

[5] Le pote semble dsigner ici la charit, qui est une humanit d'un
ordre plus relev, et la premire des vertus.

[6] Ces trois femmes, que Dante nous peint comme les mdiatrices de
l'homme envers Dieu, sont tellement voiles sous l'allgorie, qu'il est
difficile de rien affirmer sur elles. On a cru que la premire tait la
_misricorde_, qui veut sauver l'homme gar, et qui tempre par ses
larmes les rigueurs de la justice divine. La seconde, que le pote
nomme Lucie, reprsente la _grce_ que la misricorde nous envoie. La
troisime est la vraie _religion_, sous le nom de Batrix, qui se
rveille de l'tat de contemplation o elle tait auprs de Rachel, et
devient active pour sauver un malheureux.

On sait que Rachel et Lia sont l'emblme de la vie contemplative et de
la vie active dans l'ancienne loi, comme dans la nouvelle Marie et
Marthe, soeurs de Lazare... Michel-Ange, dont le gnie avait beaucoup
de rapports avec celui de Dante, et qui le lisait sans cesse, a sculpt
sur le tombeau de Jules II les deux figures de Rachel et de Lia;
celle-ci tenant un miroir et tressant une couronne de fleurs, et Rachel
appuye sur ses genoux et levant les yeux au ciel, qu'elle
contemple.--Le fleuve inconnu o Dante va prir est encore un sujet
allgorique. Au reste, les potes, les peintres et les sculpteurs
devraient tre bien sobres sur les allgories; elles ne produisent
ordinairement que des ides froides,  cause de leur obscurit: ce qui
exerce trop l'esprit laisse le coeur tranquille.




                             CHANT III


                              ARGUMENT

  Les deux potes arrivent  une immense porte ouverte en tous temps.
  Aprs avoir lu l'inscription, ils passent dans la premire enceinte
  de l'Enfer, que le fleuve Achron partage en deux moitis.
  Description du premier supplice.--Discours de Caron.

  C'EST MOI QUI VIS TOMBER LES LGIONS REBELLES;
  C'EST MOI QUI VOIS PASSER LES RACES CRIMINELLES;
  C'EST PAR MOI QU'ON ARRIVE AUX DOULEURS TERNELLES,
  LA MAIN QUI FIT LES CIEUX POSA MES FONDEMENTS:
  J'AI DE L'HOMME ET DU JOUR PRCD LA NAISSANCE,
          ET JE DURE AU DEL DES TEMPS.
  ENTRE, QUI QUE TU SOIS, ET LAISSE L'ESPRANCE [1].


Je vis ces paroles qu'clairait un feu sombre, crites sur une porte,
et je dis:

--Matre, ces paroles sont dures.

--C'est ici, me rpondit le sage, qu'il faut laisser toute crainte; ici
doit expirer toute faiblesse: nous voil dans ces lieux o je t'ai dit
que tu verrais les tribus dsoles, pour qui il n'est plus de flicit.

Il dit; et, tournant vers moi son visage assur, il me prit par la main,
et m'introduisit dans ces horreurs secrtes.

Les soupirs, les pleurs et les gmissements qui s'levaient dans cette
nuit sans toiles formaient un si lugubre murmure, que je ne pus
retenir mes larmes. Bientt la confusion des langues, les horribles
imprcations, les accents de la rage et les cris du dsespoir, les
hurlements perants et affaiblis, mls au choc imptueux des mains,
agitrent tumultueusement cette noire atmosphre, comme les tourbillons
de sable emports par les vents [2].

perdu de terreur, je m'criai:

--Matre, qu'entends-je! et qui sont ceux qui vivent ainsi travaills
de douleurs?

--Ce sont, me dit-il, les mes qui vcurent sans vertus et sans vices:
elles sont ici confondues avec cette lgion qui garda jadis la
neutralit entre les anges de Dieu et les esprits rebelles [3]. Le ciel
rejeta ces lches enfants qui souillaient sa puret, et l'abme leur
refusa ses profondes retraites, de peur que les coupables ne se
glorifiassent d'avoir de tels compagnons de leurs peines.

--Qui peut donc, repris-je, leur arracher ces cris dsesprs?

--Apprends en peu de mots, ajouta mon guide, que ces infortuns
n'attendent pas une seconde mort; et qu'oublis  jamais dans cette
ombre de vie, il n'est point de condition qui ne leur semblt plus
douce. La clmence et la justice les ddaignent galement; le monde n'a
pas mme conserv leurs noms; taisons-nous sur eux aussi; mais jette un
coup d'oeil, et passe.

Je regardai, et je vis un drapeau rapidement emport dans une course
sans repos et sans terme: il tait suivi d'une foule si innombrable,
que je ne pouvais croire que la mort et moissonn autant de victimes.
Parmi celles que je reconnus, je considrai l'ombre solitaire, qui se
refusa lchement au grand fardeau du Pontificat [4]; et je compris
alors que j'tais au sjour des mes tides, galement rprouves de
Dieu et de ses ennemis. Ces malheureux, qui n'ont point su goter la
vie, taient nus, et toujours assaillis d'insectes et de mouches
cruelles. Leurs larmes et le sang qui coulait de leurs blessures
allaient abreuver les vers qui fourmillaient  leurs pieds [5].

Portant ensuite mes regards plus avant, j'aperus un concours de
peuples sur les bords d'un grand fleuve [6].

--Apprenez-moi, dis-je  mon guide, quels sont ceux qu'un reste de
lueur me fait dcouvrir, et quel est cet attrait puissant qui les
appelle au del du fleuve.

--Tu le sauras, me rpondit-il, quand tu seras  ce triste
rivage.

Frapp de crainte et de respect, je marchais en silence; et voil qu'un
vieillard [7] blanchi par les annes venait  nous dans une barque et
criait: Malheur  vous, mes perdues! n'esprez plus de voir les
cieux: je viens pour vous porter  l'autre rive, dans ces tnbres, au
milieu des glaons et des brasiers ternels... Et toi qui oses
m'aborder, homme vivant, spare-toi de l'assemble des morts. Mais,
voyant que je ne m'loignais pas: C'est par une autre voie, me dit-il,
c'est sur d'autres bords et dans une autre barque que tu dois passer le
fleuve [8].

Alors mon guide prit la parole:

--Vieillard, cesse de t'effaroucher, et ne rsiste pas: ainsi le veut
celui qui peut tout ce qu'il veut.

 ces mots, le nocher des eaux livides apaisa son visage ombrag de
barbe et ses yeux qui roulaient des flammes.

Mais ces malheureuses mes, dans l'abattement et la nudit, entendant
les cruelles paroles du vieillard, changrent de couleur et grincrent
des dents. Elles blasphmaient Dieu et maudissaient les auteurs de
leurs jours et la gnration de l'homme; les temps, les lieux et leurs
enfants, et les enfants de leurs enfants.

Ensuite elles descendirent tumultueusement, en levant de grands cris,
sur ce fatal rivage o descendra quiconque n'a pas craint le Dieu des
vengeances. Le pilote infernal les rassemble d'un coup d'oeil, en
agitant ses prunelles embrases, et frappe avec son aviron celles qui
se reposent sur les bancs de sa nacelle. Comme on voit le faucon tomber
au cri de l'oiseleur, ou les feuilles d'automne se dtacher une  une,
jusqu' ce que l'arbre ait rendu sa dpouille  la terre: ainsi les
tristes enfants d'Adam tombaient dans la barque, et traversaient l'onde
noire; mais ils ne touchaient pas encore l'autre bord qu'une seconde
foule pressait dj le rivage.

--Mon fils, dit le pote, tous ceux qui meurent dans la colre de Dieu
se rassemblent ici de toutes les rgions, et s'empressent d'arriver au
del du fleuve; car la rigueur de cette justice qui les poursuit donne
 leur effroi l'emportement du dsir [9]. Une me juste ne se montra
jamais sur ces rives funestes; aussi tu vois combien le nocher des
Enfers s'irrite de t'y voir.

Comme il parlait, ces noires campagnes s'branlrent si fortement,
qu'au souvenir seul j'prouve encore une sueur glace: des vents
s'chappaient de la terre plaintive, et des clairs sanglants
sillonnaient les ombres.

Je tombai alors sans sentiment, comme un homme enchan d'un profond
sommeil.




                                NOTES

                        SUR LE TROISIME CHANT


[1] On entrevoit, dans cette fameuse inscription, le gnie et les
dfauts de Dante. D'abord le trois fois _per me si v_ tablit une
harmonie monotone et lugubre, trs conforme au sujet, et donne un air
plus imposant et plus brusque  cette porte personnifie qui prend tout
 coup la parole. Mais on voit bientt que le pote, n'ayant pas gradu
ses expressions, n'a pas song  faire passer le lecteur d'une moindre
sensation  une plus forte. _Eterno dolore_ prcde mal  propos
_perduta gente_; ensuite il dit plus mal  propos encore que l'Enfer a
t construit par le _primo amore_, joint  la _divina potestate_ et 
la _somma sapienza_. Jamais l'amour n'a pu concourir  la construction
de l'Enfer; c'tait assez de la puissance et de la justice que le pote
vient de nommer; il parat qu'il a sacrifi la convenance au plaisir
d'exprimer la trinit en deux vers. Enfin, dans le grand trait qui
termine l'inscription, peut-tre fallait-il _laissez l'esprance_, et
non _laissez toute esprance_. L'esprance personnifie en aurait eu
plus de vie et de force; ce que je n'ose pourtant affirmer.

Quoi qu'il en soit, cette inscription est d'une si grande beaut, qu'on
ne peut assez l'admirer, d'abord par la place qu'elle occupe, et
ensuite par sa forme.

Qu'on songe en effet combien il tait difficile de donner une
inscription aux Enfers; et combien, mme aprs avoir eu la sublime ide
d'en personnifier la porte et de la faire parler, il tait difficile de
lui prter des paroles convenables. Elle dit en peu de mots quand et
pourquoi elle fut construite, sa destination actuelle et sa dure
future. Par ce vers: _La main qui fit les cieux posa mes fondements_,
elle agrandit encore l'image qu'on se fait du crateur: je le vois
d'une main arrondir la vote des Cieux et creuser les Enfers de
l'autre. Il faut admirer ces formes de style: _c'est moi qui vis tomber;
c'est moi qui vois passer; c'est par moi qu'on arrive_. Il faut
s'arrter  la belle attitude de cette porte qui voit par une de ses
faces la naissance du temps, et l'ternit par l'autre. Il faut enfin
se pntrer de la dernire pense qui invite l'homme  laisser
l'esprance, elle qui ne nous quitte ni  la vie ni  la mort! On sait
comment Milton s'est appropri ce grand trait.

[2] Il rgne dans cette tirade une grande beaut d'harmonie initiative;
l'_aria senza tempo tinat_ ressemble beaucoup au _loca senta situ_ de
Virgile.  propos de l'_aer senza stelle_, on peut faire une
observation sur ces mystres qu'on appelle _caprices de langue_, sur
ces rapports secrets qui font que les mots s'attirent ou se repoussent
entre eux. Le pote dit _un air sans toiles_ ce qui n'a point de
physionomie: parce que, les ides d'_air_ et d'_toiles_ ne formant pas
une association dans notre esprit, on ne gagne rien  les sparer: le
mot _air_ a plus de rapport avec le jour, puisqu'il en rveille d'abord
le souvenir. _Un ciel sans toiles_, n'aurait point t non plus une
expression assez mlancolique, parce que la liaison entre les toiles
et le ciel n'est pas encore assez troite, et que le seul mot _ciel_
est trop voisin de la srnit du jour. Enfin _une nuit sans toiles_
produit de l'effet, parce qu'il existe une telle association entre la
nuit et les toiles qu'on ne peut nommer l'une sans rveiller l'ide
des autres, ni les sparer sans donner un contrecoup  l'imagination.
La nuit annonce une obscurit que ces mots _sans toiles_ rendent
terrible. (_Voyez_ la note 2 du chant XXI.)

[3] On ne sait o Dante a pris cette histoire des anges neutres qui
attendirent l'vnement, et voulurent se dclarer pour les heureux.

[4] C'est saint Clestin, cinquime du nom, qui abdiqua la tiare, aprs
neuf mois de sige, s'tant laiss effrayer par Boniface VIII, alors
cardinal, qui lui persuada qu'on ne pouvait tre pape et faire son
salut. Clestin, homme pieux et faible, se retira dans un ermitage, et
fonda l'ordre qui porte son nom.

[5] On voit ici le premier supplice que le pote ait encore dcrit: les
mes gostes et paresseuses y sont condamnes  une course sans fin et
aux piqres des insectes; ce qui contraste avec leur got pour les
jouissances personnelles et leur indiffrence pour les devoirs de la
socit. Voltaire peint, d'un seul vers ces esprits: _Trop faibles pour
servir, trop paresseux pour nuire_.

[6] Le fleuve qu'on rencontre au vestibule des Enfers est l'Achron. On
passe aprs lui le Styx, ensuite le Phlgton, et enfin le Cocyte; car
le Lth coule au Purgatoire, o les fautes sont oublies. C'est ainsi
que Dante accommode les ides du paganisme  son Enfer chrtien.

On verra au XIVe Chant une belle allgorie sur ces quatre fleuves.
Tout le monde connat celle que Platon avait imagine d'aprs la
signification primitive du nom de chacun. Ce philosophe, qui en a tant
cont aux Grecs, leur disait que l'me, orne des plus belles
connaissances, sortait du sein de Dieu, pour venir habiter un corps et
commencer son plerinage. Elle oubliait d'abord, en passant le Lth,
toutes ses ides premires, et le souvenir de sa cleste patrie:
bientt elle trouvait l'Achron, qui signifie _privation de joie_;
ensuite le Styx, fleuve de _tristesse_; et le Cocyte, _plaintes et
pleurs_; enfin, le Phlgton, _douleur brlante et forcene_, dernier
degr du dsespoir. Ainsi la terre tait, selon Platon, le vritable
Enfer, o l'me gmissait dans les angoisses, jusqu' ce que la mort
vnt rompre ses liens, et la rejoindre  la source de son tre et de sa
flicit.

[7] Le vieillard qui passe les mes est quelque ange de tnbres qui
trouve ici son Enfer.

[8] On ignore  quel passage le nocher fait allusion; on voit seulement
que les deux potes sont transports au del du fleuve, et qu'ils s'y
trouvent sans savoir comment ils y sont arrivs. Les rprouvs seuls
taient reus dans la barque de Caron.

[9] Sainte Thrse dit qu'une me criminelle, au sortir de son corps,
ne trouvant point de lieu qui lui soit plus propre et moins pnible que
l'Enfer, s'y prcipite comme dans son centre, et dans le seul asile qui
lui reste contre la colre de Dieu.




                              CHANT IV


                              ARGUMENT

  Dante se rveille au del du fleuve, sur le bord des limbes qui
  forment le premier cercle des Enfers.--Il y voit les enfants morts
  sans baptme et les hommes qui n'ont suivi que la loi naturelle.


La voix lugubre de la foudre rompit ce long assoupissement, et je me
relevai dans l'agitation d'un homme qu'on veille en sursaut. Rien
n'arrtait encore ma vue errante; mais, en fixant plus attentivement
ces lieux, il se trouva que j'tais pench sur le bord de l'abme, d'o
le bruit sourd et confus des gmissements et des pleurs remontait
jusqu' moi.

La bouche de l'abme tait vaste, profonde et si tnbreuse, que
j'enfonais mon regard dans son centre sans y rien distinguer.

--Or, descendons, il est temps, dans cet empire de la nuit et de la
douleur, me dit mon guide plissant.

Et moi qui vis son trouble:

--Comment pourrai-je vous suivre si vous, qui souteniez ma vertu,
partagez mon effroi?

Il me rpondit:

--Les souffrances de tant d'tres  jamais perdus dans ces gouffres
troublent mon visage de cette compassion que tu prends pour
l'pouvante. Allons, nos moments s'coulent, et la longueur du voyage
nous presse.

Aussitt il s'avance, et je descends aprs lui sur le premier cercle
dont le contour embrassait l'abme.

L, mon oreille fut trouble, non des cris, mais des soupirs dont
l'antique nuit tait sans cesse mue: c'est l qu'une foule d'poux, de
mres et d'enfants, taient plongs dans un deuil ternel.

--Tu ne demandes point, me dit le sage, quelles sont ces mes: apprends
qu'elles n'ont point pch, et que le courroux du Ciel les pargna;
mais la plupart n'ont pas reu l'eau salutaire qui lave les enfants de
Christ; et celles qui vcurent avant les jours du christianisme n'ont
pas honor le vrai Dieu du culte qu'il demande. Moi-mme, je suis avec
elles perdu pour avoir ignor, et malheureux d'avoir sans cesse le
dsir et jamais l'esprance.

Ces paroles remplirent mon coeur d'une grande amertume; car j'avais
reconnu, parmi ces ombres errantes, des personnages vertueux et
renomms, et, pour augmenter en moi cette lumire qui dissipe la nuit
de nos erreurs:

--Apprenez-moi, dis-je  mon guide, si jamais un seul de vous a pu, par
sa propre vertu, ou par une assistance trangre, remonter de ces bords
vers les lieux de la flicit [1].

Il vit mon dsir secret, et me rpondit:

--J'habitais ce sjour depuis peu lorsque j'y vis descendre une ombre
puissante, couronne des palmes de la victoire, qui appela le premier
des hommes; ensuite Abel, No, Mose, le patriarche Abraham et le roi
David; Isral avec son pre, ses douze fils, et sa Rachel, pour
laquelle il n'avait pas regrett quatorze ans d'esclavage. L'ombre
victorieuse en dsigna bien d'autres encore, et les conduisit 
l'heureuse ternit; mais je veux que tu saches qu'avant elles aucun
mortel n'avait pu s'ouvrir les portes du salut.

Il parlait sans cesser d'avancer, et la foule des esprits se partageait
devant nous.

 peine nous laissions un court espace en arrire, lorsque je fus
frapp d'une clart douce qui repoussait les ombres blanchissantes vers
l'hmisphre o j'tais; et j'entrevis, malgr l'loignement, que nous
approchions du dernier asile des grands hommes.

-- vous! disais-je, qui avez tant honor les arts, daignez m'apprendre
quelle est cette foule que la gloire distingue des autres enfants de la
mort?

Il me rpondit:

--Le nom qu'ils ont laiss dans le monde et qui y retentit encore leur
a valu cette faveur du ciel.

Cependant une voix se fit entendre: _Honneur  l'illustre pote dont
les mnes reviennent parmi nous_! et j'aperus en mme temps quatre
personnages qui s'avanaient, et dont l'aspect n'avait rien de joyeux
ni de triste.

--Regarde, me dit l'ombre romaine, celui qui marche le premier; il
porte un glaive d'une main [2], et semble le chef des trois autres:
c'est Homre, prince des potes; Horace le suit; Ovide vient ensuite,
et Lucain marche aprs lui. Au nom de pote, que tu as entendu, ils
accourent vers moi, pour honorer ce titre, que je partage avec eux.

Je vis alors cette illustre famille se rassembler sous le pre de
l'pope, qui, tel qu'un aigle sublime, dploie son vol sur leurs
ttes. Aprs quelques moments d'entretien, ils courbrent vers moi
leurs fronts vnrables, et me donnrent leur paisible salut; mon guide
l'accompagna d'un sourire, et bientt, pour m'honorer davantage, ils me
reurent dans leur immortelle socit.

Ainsi runis, nous marchions aux lieux resplendissants, et nos discours
roulaient sur des mystres que ma langue ne peut arracher au secret des
ombres.

Nous atteignmes ensemble le pied d'un chteau majestueux, qu'une haute
muraille environnait sept fois, et dont les contours taient baigns de
claires fontaines.

Aprs les avoir franchies d'une marche lgre, mes illustres guides
passrent par sept entres diverses [3], et je les suivis dans des
prairies verdoyantes. Elles taient peuples de grands personnages dont
le front calme et le regard serein respiraient la dignit; leur
dmarche tait grave, et le silence qui rgnait autour d'eux tait 
peine interrompu de quelques paroles harmonieuses.

Pour les mieux contempler, nous montmes sur une colline dont le sommet
brillait d'une verdure plus vive et d'un clat plus pur; et c'est de l
que je rassasiai mes yeux du spectacle de ces grandes ombres, dont le
souvenir me jette encore dans le ravissement.

Je vis lectre [4]; et parmi ses nombreux descendants, je reconnus
Hector, ne, et Csar tout arm, qui roulait des yeux tincelants.
Plus loin taient Camille, Pentsile, et Lavinie, assise  ct de son
pre. L, paraissait Brutus, qui chassa Tarquin; ensuite Lucrce, Julie,
Martia et Cornlie: mais Saladin se promenait seul  l'cart.

Levant mes yeux plus haut, j'aperus le premier des sages au milieu des
nombreux enfants que la philosophie lui a donns, et recevant sans
cesse le tribut de leurs adorations [5]. Socrate et Platon occupaient
les premiers degrs aprs lui: au dessous, je voyais Dmocrite, qui
livre l'univers au hasard: Diogne, Anaxagore et Thals; Empdocle,
Hraclite et Znon: je voyais Orphe, Linus et le moraliste Snque;
ensuite Dioscoride, interrogeant les vertus des plantes; le gomtre
Euclide, Ptolme [6], Hippocrate, Avicenne [7], Galien et le grand
commentateur Averros [8]. Enfin, je ne saurais rappeler ces ombres
dont la foule accable mon souvenir, et ma langue ne peut suffire  les
nommer [9].

Mais la troupe immortelle s'tant loigne, mon guide abandonna ces
paisibles contres, et me ramena vers l'atmosphre toujours frmissante
et tnbreuse de l'Enfer.




                                 NOTES

                       SUR LE QUATRIME CHANT


[1] Le pote se sert ici de cette tournure artificieuse pour faire dire
 un paen que Jsus-Christ est descendu aux limbes.

[2] Il reste une antique o Homre est ainsi reprsent l'pe  la
main, comme prince de l'pope et de la tragdie; car l'_Iliade_ n'est
qu'une suite de sujets tragiques, comme l'_Odysse_ n'est que la
peinture des moeurs, ou une vraie comdie.

[3] Ce nombre mystrieux est de la plus haute antiquit. Les Orientaux
esprent aussi d'entrer dans leur lyse par sept portes. On voit, par
la description de celui-ci, le peu d'art que le pote met  composer un
tableau: on se trouve tout  coup dans un paysage riant, clair d'un
beau jour, sur de vastes prairies, entour de fontaines et de collines,
et tout cela dans les entrailles de la terre,  ct du premier cercle
des Enfers! Virgile gagne mieux l'imagination dans la peinture de son
lyse; il en fait un monde  part, qui a son soleil, ses toiles, ses
fleuves et ses arbres. _Suumque solem, sua sidera norunt_.

[4] _lectre_, fille d'Atlas et mre de Dardanus, tige des Troyens.
C'est ainsi qu'ne le raconte  vandre dans l'_nide_. Beaucoup de
peuples ont prtendu descendre de cet Atlas.

[5] Aristote, qui rgnait alors despotiquement dans l'cole. Montaigne
l'appelle _monarque de la doctrine moderne_.

[6] _Ptolme_, l'astronome.

[7] _Avicenne_, fils d'un roi d'Espagne, dont il nous reste quelques
livres de physique.

[8] _Averros_ de Cordoue, Arabe qui contribua beaucoup  rpandre la
doctrine d'Aristote, par ses commentaires.

[9] Ce chant, qui ne nous apprend rien, tait, au temps du pote, une
petite encyclopdie. Il y tale une longue nomenclature des personnages
de l'ancien Testament, des hros et des savants, et semble se rendre
tmoignage  lui-mme de cette supriorit d'rudition sur son sicle.
On doit pourtant admirer avec quelle noble autorit il place dans son
lyse, et loin des peines de l'Enfer, Saladin qui avait fait tant de
mal aux Chrtiens. C'est avec la mme hardiesse qu'il place Caton au
Purgatoire, Trajan au Paradis, etc., etc. Le pote ne dcrit point de
tourments pour les mes des limbes: leur peine est de dsirer sans
espoir; elles ne doivent pas possder ce qu'elles n'ont pas connu, mais
elles ne peuvent tre punies pour le mal qu'elles n'ont pas fait.




                               CHANT V


                              ARGUMENT

  On trouve le juge des Enfers  l'entre de ce deuxime cercle, o sont
  punies les mes que l'amour a perdues.--Description de leur supplice.
  Aventure de Franoise d'Arimino.


Dj nous descendions  la seconde enceinte de l'abme: de son contour
plus resserr s'levrent des cris plus aigus. C'est l que gronde sans
cesse le monstrueux juge des Enfers. Assis  la porte, il pse les
crimes, les juge, et les condamne d'un signal.

Quand une me marque du sceau de la colre arrive en sa prsence, elle
se dvoile tout entire; et ce scrutateur des consciences, jetant
autour de ses reins sa queue tortueuse, dsigne par le nombre de ses
replis quel sera le gouffre o doit tomber le coupable. Son tribunal
est sans cesse entour de criminels qui viennent en foule, s'accusent
tour  tour, entendent la sentence, et sont prcipits [1].

-- toi qui oses violer l'asile des douleurs, s'cria le juge en me
voyant, et suspendant son redoutable office, tremble avant de t'engager
sur la foi de ton guide, et mfie-toi du facile accs des Enfers.

--A quoi servent tes cris, lui dit mon guide? tu ne peux retarder son
fatal voyage: telle est la volont qui de tout est la loi; et nous
descendmes sans rsistance.

L commencrent  se faire entendre des voix plaintives; c'est l que
mon oreille fut frappe de cris multiplis: me voil enfin parvenu dans
cette nuit que ne rcra jamais un lger crpuscule.

L'air y mugit comme une mer temptueuse, irrite du combat des vents.

L'ouragan infernal parcourt sans relche ces noirs circuits, emportant
les mes dans sa course, et les froissant dans un choc ternel.

Souvent, le tourbillon les pousse vers les ctes escarpes de l'abme;
et c'est alors qu'on entend les cris de la douleur et les hurlements du
dsespoir qui insulte le ciel.

J'appris que de tels tourments taient rservs aux mes charnelles
dont l'amour enivra la raison.

Elles passaient rapidement devant nous, en prolongeant des sons
lamentables, ainsi que les grues, dont les noires files attristent les
cieux d'un chant lugubre; et comme on voit de nombreux bataillons
d'oiseaux fuir devant la froidure, ainsi le souffle imptueux chassait
la foule des ombres toujours agites dans le reflux convulsif de la
tempte, toujours haletantes aprs une trve passagre, qui ne leur fut
pas promise [2].

--Matre, dis-je alors, daignez m'apprendre quels sont ces infortuns 
jamais battus de la noire tourmente.

--La premire des mes que tu veux connatre, me dit-il, est cette
reine fameuse, qui unit au mme joug tant de peuples divers; elle se
plongea tout entire dans la volupt; et, pour touffer la voix du
blme, elle osa donner aux fougueux dsirs du coeur la sanction des
lois: c'est Smiramis, veuve de Ninus, qui gouverna aprs lui les tats
qui tremblent aujourd'hui sous les califes. Celle qui la suit coupa la
trame amoureuse de sa vie, aprs avoir rompu la foi jure aux cendres
de Siche [3]. Vois  prsent la voluptueuse Cloptre; Hlne, par qui
s'coulrent des temps si cruels; l'invulnrable Achille,  qui l'amour
ouvrit enfin les portes du trpas. Vois, ajouta-t-il en les dsignant
de la main, vois Pris, Tristan [4] et tant d'autres encore, dont cette
passion fatale hta la dernire heure.

Pendant que mon guide rappelait ainsi les noms des femmes et des hros
antiques, mes yeux se voilaient de tristesse, et je sentais mon coeur
se fondre de piti.

-- pote! disais-je, je voudrais bien entretenir ces deux ombres qui,
dans leur rapide vol, semblent insparables.

--Quand elles seront plus prs de nous, me rpondit-il, appelle-les au
nom de cet amour qui les enchane, et elles viendront  toi.

Sitt que le tourbillon les porta vers nous:

--mes dsoles! m'criai-je, accourez  ma prire, si le ciel ne la
rejette pas.

Telles que deux colombes qu'un amour gal ramne aux cris impatients de
leur tendre famille, ainsi les deux ombres, traversant la nuit orageuse,
 volrent aux sons de ma voix.

--tre pitoyable et bienfaisant, dirent-elles, qui viens visiter ces
noirs royaumes, puisque nos maux ont pu t'attendrir, si le ciel n'tait
 jamais sourd  nos voeux, nous lverions pour toi nos supplications
jusqu' lui, du centre de cette terre o notre sang fume encore; mais
parle, ou daigne nous couter, et nous rpondrons  tes dsirs, tandis
que la tempte ne mugit plus autour de nous [5]... Pour moi, j'ai vu le
jour prs des bords o le P vient reposer son onde au sein des mers
[6]. L'amour, qui porte des coups si srs aux coeurs sensibles,
blessa cet infortun [7] par des charmes qu'une mort trop cruelle m'a
ravis; et cet amour, que ne brave pas longtemps un coeur aim,
m'attacha  mon amant d'un lien si durable, que la mort, comme tu vois,
n'en a pas rompu l'treinte. Enfin c'est dans les embrassements de
l'amour qu'un mme trpas nous a surpris tous deux: souvenir amer, dont
s'irrite encore ma douleur! mais c'est au fond de l'abme,  ct de
Can, qu'ira s'asseoir mon parricide poux.

Ainsi parlait cette ombre, d'une voix douloureuse; et moi je baissai la
tte avec tant de consternation, que le pote me dit:

--A quoi penses-tu?

--Hlas, rpondis-je, en quel moment et de quelle douce ivresse ils ont
pass aux angoisses de la mort!

Levant ensuite mes yeux sur eux:

-- Franoise, repris-je, le rcit de vos malheurs m'invite  la piti
et aux larmes; mais dites-moi, quand vos soupirs secrets se taisaient
encore, comment l'amour a-t-il os vous parler son coupable langage
[8]?

--Tu as appris d'un sage, me rpondit-elle, que le souvenir de la
flicit passe aigrit encore la douleur prsente; et cependant, si tu
aimes  contempler nos infortunes dans leur source, je vais, comme les
malheureux, pleurer et te les raconter. Nous lisions un jour, dans un
doux loisir, comment l'amour vainquit Lancelot. J'tais seule avec mon
amant, et nous tions sans dfiance: plus d'une fois nos visages
plirent et nos yeux troubls se rencontrrent; mais un seul instant
nous perdit tous deux. Lorsqu'enfin l'heureux Lancelot cueille le
baiser dsir, alors celui qui ne me sera plus ravi colla sur ma bouche
ses lvres tremblantes, et nous laissmes chapper ce livre par qui
nous fut rvl le mystre d'amour [9].

Tandis que cette ombre parlait, l'autre pleurait si amrement que je
sentis mon coeur dfaillir de compassion; et je tombai comme un corps
que la vie abandonne.




                                NOTES

                       SUR LE CINQUIME CHANT


[1] Ce juge, avec sa longue queue, est quelque dmon qui se fait son
enfer de la place qu'il occupe. L'ide de lui faire faire autour de ses
reins autant de tours avec sa queue que le coupable doit descendre de
degrs au fond de l'Enfer est une de ces bizarres imaginations qu'on
reproche  Dante.

[2] Il nous peint ici le supplice des amants avec des traits qui
caractrisent bien la passion orageuse qui a fait le tourment de leur
vie. C'est le moral des passions transport au physique qui en fait la
punition; et chaque supplice est pris dans la nature du crime.

[3] C'est Didon. Quant  Smiramis qui vient d'tre nomme, je ne sais
pas s'il faut en croire les historiens, lorsqu'ils assurent qu'elle fit
une loi qui autorisait les dbauches amoureuses.

[4] Neveu de Marc, roi de Cornouailles, et amant de la reine Isolte,
femme de ce prince. Marc, les ayant surpris, les pera de la lance mme
du coupable. Tristan fut le premier chevalier de la table ronde.

[5] Celle qui parle est Franoise de Polente, fille du prince de
Ravenne, marie au tyran d'Arimino. L'ombre qui est  ses cts est
celle de son amant, qui tait aussi son beau-frre. Le mari les surprit
un jour et les poignarda. Cet poux bossu, borgne et jaloux, avait une
femme trop belle et un frre trop aimable; et ce qui intresse en leur
faveur, c'est qu'ils s'taient aims et promis foi et mariage avant
qu'elle et t contrainte de donner sa main  l'an, qui tait
souverain. Il est bon d'observer que Dante, rfugi chez ces diffrents
Princes, ne laisse pas de raconter cette histoire dsastreuse et
dlicate qui les touche de si prs et qui venait d'affliger toute
l'Italie.

[6] C'est--dire  Ravenne, qui est  l'embouchure du P.

[7] En montrant son amant.

[8] Puisque c'tait un amour incestueux.

[9] Le roman de Lancelot du Lac tait alors le brviaire des amants, le
livre  la mode. Ce roman est plein de peintures trs-vives et
trs-libres des bonnes fortunes de Lancelot: on n'a qu' voir le
chapitre de la reine Ginevre, qui servit peut-tre de texte  nos deux
amants. Ce fut un chevalier nomm Gallehaut qui servit d'entremetteur
d'amour entre cette princesse et Lancelot:  quoi Franoise d'Arimino
fait allusion  la fin de son rcit, en disant que ce livre fut un
autre Gallehaut pour elle et son amant.

Le style mlancolique et plein d'amertume dont Dante raconte les amours
et la mort de la princesse d'Arimino, nous doit bien faire regretter
que ce grand pote ait t si avare de pareils pisodes. Quel pome
serait-ce que le sien si, moins press d'inventer et de dcrire des
supplices, il et voulu plus frquemment reposer son lecteur sur des
aventures si attachantes. Le langage des passions et l'art de raconter
mettront toujours un homme au premier rang, tandis que le style
descriptif, comme plus facile, ne doit prtendre qu' la seconde place.
Si Dante et song  rparer le malheur de son sujet par la frquence
des pisodes, il lutterait aujourd'hui avec plus de bonheur contre
Homre et Milton, Tasse et Virgile. Mais il court de descriptions en
descriptions vers un dnoment topographique: l o manque le local,
finit le pome. Aussi ne serait-il qu'au second rang, quoiqu'il soit le
crateur d'une langue et le restaurateur de l'pope en Europe, si
quelques pisodes pars dans son _Enfer_ ne nous eussent dcel sa
supriorit.

Je fus d'abord frapp de la couleur que donne  ce cinquime Chant
l'aventure de Franoise d'Arimino. Pour ne pas la lui faire perdre, et
lui conserver en mme temps son got de vtust, j'ai employ une
grande franchise dans l'expression et dans la coupe des phrases. Je
n'ai pas craint de faire remonter le mot _pitoyable_  sa premire et
vritable acception; car, malgr l'abus qu'on en a fait, cette
expression tant harmonieuse, et bien apparente dans la langue, il ne
lui manque, pour reparatre sous son ancienne forme, que de plus
heureux auspices.

Je dois prvenir qu'une des causes de l'obscurit de Dante est de faire
repasser quelques mots du style figur au style naturel, contre la
marche ordinaire. _Briga_ exprime ici la foule des tourments. On sent
bien que _brigue_ signifie une foule qui s'empresse, mais ce n'est plus
qu'au moral. _Brigade_, _brigadier_ et _brigand_ sont rests au sens
primitif et naturel. On trouve encore dans Dante une expression
trs-hardie et qui se prsente sous plusieurs formes: c'est _le soleil
qui se tait_; un _lieu muet de lumire_, une _clart enroue_; tout
cela revient au _silentia lunae_, au _clarescunt sonitus_ de Virgile.
Cet artifice de style n'est autre chose qu'un heureux change de mots
que nos sens font entre eux: l'oeil juge du son en disant _un son
brillant_: le gosier, de la lumire, en disant _une clart enroue_.
Racine a dit aussi: _Je verrai les chemins parfums_, et c'est la vue
qui empite sur l'odorat. L'aveugle-n qui, entendant une trompette,
disait: _c'est du rouge_, voyait par l'oreille et parlait en pote: le
son tait clatant pour lui, comme le rouge l'est pour nous.

On loue la ngligence dans un grand pote, parce que c'est en effet une
partie qu'on n'acquiert pas sans un parfait jugement. Il ne faut pas
tout voir, tout dire, tout entendre, voil le prcepte. Mais quelles
sont les parties qu'il faut ngliger, qu'il faut cacher, qu'il faut
paratre oublier? comment laisser apercevoir en mme temps ce qui est
visible et ce qui ne l'est pas? Voil le grand art. C'est de lui que
viennent l'conomie, la rapidit, la grce. Un peintre qui excute un
grand tableau ne peut tre accus d'impuissance s'il nglige exprs
quelques dtails oisifs qui auraient ralenti sa marche. Dante a pch
quelquefois contre cette heureuse ngligence, en poursuivant une ide
jusqu' la forcer de rendre tout ce qu'elle contient: mais dans ce
petit pisode, dans celui du comte Guidon et d'Ugolin, on ne peut
qu'admirer la manire dont il court  l'vnement. Le Camons, pote si
rapide qu'il en tombe quelquefois dans la scheresse de l'histoire, a
employ pour l'pisode d'Inez de Castro le ton qui rgne dans celui de
Franoise de Rimini. On trouve dans la _Lusiade_ et dans la _Jrusalem
dlivre_ quelques imitations de Dante, qu'il est ais de
reconnatre.




                               CHANT VI


                               ARGUMENT

  Troisime cercle, o sont punis les Gourmands.--Cerbre, emblme de la
  gourmandise.--Prdiction sur les affaires du temps.--Entretien sur la
  vie future.


Je n'prouvais dj plus la tendre oppression o m'avaient jet les
pleurs des deux amants; mes esprits suspendus reprenaient leur cours,
et je me relevais: mais je ne pus tourner autour de moi, regarder,
couter, sans entendre ou sans voir des tortures nouvelles et de
nouveaux tourments.

J'tais au troisime contour de l'abme, au cercle des orages. Une
pluie froide et noirtre y panche sans fin ses inpuisables torrents:
la terre qui les reoit exhale ses vapeurs empestes; et le choc de la
grle, et les frimas flottants, mls au fracas des eaux, fatiguent
l'ternelle nuit.

J'entendais  travers l'orageuse obscurit les voix sanglotantes des
malheureux submergs: ils se roulent et se dbattent sous les coups
redoubls de l'humide flau, et le chien des Enfers les pouvante de
son triple aboiement. Reptile norme, ses yeux sont rouges de sang, sa
barbe noire et dgotante: il se jette en furie sur les rprouvs, les
dchire de ses griffes aigus et les engloutit dans ses vastes flancs
[1].

Ds qu'il nous aperut, il souleva la masse de son corps et nous
prsenta ses trois gueules bantes et leurs dents recourbes. Mais le
sage de Mantoue, portant ses mains vers la terre limoneuse, se releva
pour en jeter dans les avides gosiers du monstre: et tel qu'un dogue
famlique s'apaise en saisissant sa proie, tel le chien infernal baissa
ses lourdes ttes, dont les rauques abois assourdissent les ombres.

Nous marchions cependant au-dessus des malheureux harcels de l'orage
et nos pieds foulaient les simulacres des peuples entasss. Dans ce
bourbier, o les mes taient confusment gisantes; une seule se releva
 moiti devant nous, et s'cria:

-- toi qui as pu descendre en ces lieux, reconnais-moi; car tu m'as vu
avant ma mort!

--Tes souffrances, lui rpondis-je, t'ont sans doute assez chang, pour
que mon oeil te mconnaisse. Mais dis-moi plutt qui tu es, toi que je
vois ici livr  des peines qui, pour n'tre pas excessives, n'en
inspirent pas moins un si triste dgot.

--C'est dans ta patrie, me dit-il, que j'ai respir la douce clart des
cieux; dans cette ville o les crimes de la discorde sont monts  leur
comble. Nos citoyens me nommaient Ciacco [2]; et, comme tu vois, je
suis jet  la pluie ternelle, parmi les voraces enfants de la
gourmandise. Ici, nous expions tous des excs communs par d'gales
peines.

-- Ciacco! lui dis-je, le spectacle que tu m'offres mrite bien tous
mes regrets; mais apprends-moi, si tu le sais, quelle fin est rserve
 nos citoyens diviss; s'il est encore un juste parmi eux, et comment
la Discorde est venue s'asseoir dans nos tristes foyers?

Il me rpondit [3]:

--Aprs de longs dbats, le sang coulera et la faction du dehors
repoussera l'autre avec grande perte. Mais aprs trois moissons,
celle-ci triomphera  son tour, seconde par un prince, nagures
accouru d'une terre lointaine. Les vainqueurs lveront leur tte
altire et marcheront sur les fers des vaincus, qui seront rassasis de
larmes et d'ignominie. Deux justes vivent encore dans les murs de
Florence, mais Florence les mconnat; car la Discorde a secou son
flambeau sur elle, et il en est jailli trois tincelles, l'Orgueil,
l'Envie et l'Avarice [4].

L'ombre achevait son rcit dplorable, mais pour prolonger
l'entretien:

--Dis-moi, ajoutai-je, Farinat et Tegiao [5], ces dignes citoyens;
Rusticuci, Arrigo et Mosca, dont le coeur soupirait aprs la renomme,
o sont-ils, dis-moi? fais que je les voie, car je brle de savoir si
leur part est dans le Ciel ou si l'abme s'est ferm sur eux.

--Ils sont tombs, me dit-il, dans les plus noirs cachots des Enfers,
o le poids de leurs crimes les retient: c'est l que tu les
rencontreras si tu pntres dans ces gouffres. Mais quand tu reverras
l'heureux clat du jour, rappelle-moi, je t'en conjure, au souvenir des
miens. Adieu, tu as reu mes dernires paroles.

Alors ses prunelles s'garrent dans leur orbe, et, lanant un dernier
regard sur moi, il baissa la tte et se replongea parmi les autres
enfants de tnbres.

--Un jour [6], me dit mon guide, la trompette cleste clatera sous ces
votes profondes, et l'abme, sollicit par une puissance ennemie,
vomira tous ses morts. Alors chacun d'eux ira visiter sa froide couche,
pour y reprendre sa chair et sa forme premire: mais ils ne se
rveilleront plus, aprs ces paroles dont le retentissement les
poursuivra dans leur ternit [7].

Ainsi nous traversions l'horrible mlange des flots bourbeux et des
ombres, et ma langue interrogeait le sombre avenir.

-- mon matre! disais-je, la sentence suprme doit-elle aigrir ou
temprer les maux des rprouvs? ou bien renatront-ils aux mmes
supplices?

--coute tes propres maximes, rpondit le pote: _La perfection d'un
tre est pour lui la mesure et du mal et du bien_. Ces esprits
malheureux seront toujours imparfaits, sans doute: mais, runis au
corps, ils s'uniront aussi  des douleurs nouvelles [8].

Tels taient nos entretiens, dont le silence couvre une partie; et
cependant nous avions parcouru le vaste circuit, et la descente d'un
nouveau cercle s'ouvrait devant nous. L, nous trouvmes Pluton,
antique ennemi de l'homme.




                               NOTES

                       SUR LE SIXIME CHANT


[1] L'image de Cerbre, et la description du supplice dgotant que
subit la gourmandise, conviennent trs bien  cette passion grossire.
Virgile ne traite pas ici le chien des enfers avec autant de
distinction que dans son _nide_. Il faut observer que Dante nomme
Cerbre _grand ver_; et que, pour faire supporter cette expression, je
l'ai agrandie en la gnralisant. _Reptile norme_ satisfait
l'imagination, et ne s'carte point du texte.

[2] C'tait un homme fameux par son got pour la bonne chre. Aprs
avoir dissip sa fortune, il usa de celle des autres, et passa pour un
joyeux convive. On lui donna le surnom de _Ciacco_, expression
florentine qui revient  celle de pourceau. (_Epicuri de grege porcus_.)

[3] Florence tait alors toute Guelfe, c'est--dire dvoue au Pape. Ce
parti s'tant lui-mme divis en Noirs et Blancs, la Rpublique se
trouva en danger, ce qui fit qu'on exila les chefs des deux factions;
mais les Blancs, qui prvalaient, abusant de leur triomphe, les Noirs
dputrent secrtement  Boniface VIII, pour lui demander quelque
prince de la maison royale qui rtablt l'ordre  Florence. Le Pape
leur donna Charles de Valois, et ce prince remit d'abord la paix dans
l'tat: mais bientt, gagn par les Noirs, il rappela de l'exil les
chefs de leur faction. Alors ceux-ci triomphrent  leur tour, et
chassrent les Blancs, qui se joignirent aux Gibelins dont l'Italie
tait pleine. Dante fut envelopp dans leur disgrce, et suivit comme
eux la fortune des Gibelins.

[4] On ne sait quels sont ces deux hommes justes que Ciacco dsigne
ici.

[5] Il sera parl en leur lieu de ces cinq personnages remarquables par
leur naissance et les grands rles qu'ils avaient jous dans la
Rpublique. Ils taient morts vers le temps  peu prs o le pote
entra dans le maniement des affaires.

[6] Ici, Virgile fait considrer  Dante ces immenses souterrains o
tant de peuples sont engloutis, et fait allusion au jugement final,
ainsi qu' la dernire sentence qui sera prononce aux rprouvs.

[7] Ces paroles sont: _Allez, maudits_, etc. Dante veut dire que les
rprouvs sortiront de l'Enfer pour assister au jugement dernier; mais
qu'aprs le jugement ils rentreront dans l'Enfer pour n'en plus
sortir.

[8] Jean XXII avait prch publiquement  Avignon la mme doctrine en
1333, ajoutant que non-seulement les peines des damns taient
imparfaites jusqu'au jour du jugement dernier, mais encore le bonheur
des lus. Quoique ce ft l'opinion de saint Augustin, ce Pape fut
rabrou par la facult de thologie de Paris, et Philippe de Valois fit
condamner cette double proposition par une assemble d'vques et de
docteurs. Jean XXII se rtracta.

Tout ceci prouve combien le monde s'occupait alors de l'tat des
damns. On croyait que, runies  leurs corps, les mes en seraient
plus parfaites, c'est--dire plus propres  souffrir.




                             CHANT VII


                              ARGUMENT

  Quatrime cercle, dans lequel Pluton ou Plutus, emblme des richesses,
  veille sur les avares et les prodigues.--Description de leurs
  supplices.--Entretien sur la Fortune.--Passage au cinquime cercle o
  les vindicatifs sont plongs dans le Styx.


Satan! Satan! s'cria Pluton d'une voix enroue [1]; mais le sage,
pour qui la nature fut sans voiles, me dit:

--Rassure-toi; ce monstre, malgr sa puissance, ne peut te fermer ces
rocs entr'ouverts; et le voyant cumer de fureur, il lui cria:
Tais-toi, loup infernal; que ta rage s'assouvisse de tes propres
entrailles: nous descendons vers l'abme, et notre voyage est crit
dans ces lieux o Michel foudroya ta rbellion.

 ces mots, le monstre s'abattit, comme la voile enfle des vents, qui
tombe humilie, si la tempte a bris son mt.

Nous voil au quatrime cercle. Nous voyons de plus prs les gouffres
o s'entassent les crimes du monde.

 justice du ciel! quels trsors de vengeance et de douleurs se
dployrent devant moi! Comment nos crimes peuvent-ils les puiser
encore!

Ici, l'affluence des ombres tonna mes regards. Je les voyais se
partager et parcourir dans un pnible jeu les deux croissants du cirque
infernal; et, comme on entend les hurlements de Scylla, quand le flot
qui jaillit heurte le flot qui s'engouffre ainsi, les deux partis,
chargs de poids normes, accouraient, se frappaient et s'criaient
ensemble:

--Pourquoi les enfouis-tu, et pourquoi les dissipes-tu?

Et, regagnant encore leurs hmisphres opposs, ils rptaient leur
choc et leur insultante clameur, s'extnuant sans repos dans cette
jote ternelle [2]. Si bien qu'mu de compassion, je dis  mon guide:

--Quelles sont ces mes? Sont-ce les ministres des autels que je vois 
ma gauche [3]?

--Tous ces esprits, me rpondit-il, se sont galement fourvoys dans
leur route pour avoir jug faussement du prix des richesses. Leur cri
te les dsigne [4], quand tu les vois s'entre-choquer dans le cercle o
leurs vices contraires les repoussent. Ceux dont le front tondu
blanchit  ta vue sont les enfants de l'glise, papes et cardinaux,
esclaves dont l'avarice compte et marque les ttes [5].

--Matre, dis-je aussitt, ne pourrais-je reconnatre quelqu'une de ces
mes jadis travailles de la honteuse soif de l'or?

--Ne l'espre pas, me dit-il: elles sont toutes dfigures sous le
masque du crime obscur qui dshonora leur vie. Une lutte interminable
rapproche et divise  jamais les prodigues et les avares. Ils se
prsenteront ensemble au grand jour, les premiers avec des cheveux
raccourcis, et les derniers tenant encore leurs mains fermes. Les uns
ont jet, les autres ont enfoui le doux prsent de la vie; et ils sont
tombs  la fois dans cette arne de douleur, qui, pour frapper tes
yeux, n'a pas besoin de mes vains discours. Or, vois, mon fils, quels
sont ces biens que la fortune verse dans ses courtes apparitions, et
que l'homme poursuit de ses brlants soupirs! Tout l'or qu'a vu l'oeil
du jour, et qui brille encore ici-bas, ne saurait payer le repos d'une
seule de ces mes haletantes.

--Antique sage, lui dis-je alors, quelle est cette fortune que vous
avez nomme, qui agite ainsi la balance des maux et des biens?

--Mortels aveugles, s'cria mon guide, quels nuages l'erreur vous
oppose sans cesse! coute-moi, et que ma parole descende dans ton
coeur... Celui dont le regard embrasse les mondes, entrelaant jadis
leurs orbes dans les cieux, dit  ses ministres de rgler la course des
torrents de lumire, et l'harmonie des globes. A sa voix, une divinit
puissante vint ici-bas s'asseoir au trne des splendeurs mondaines.
C'est elle dont la main promne de peuple en peuple et de race en race
la honte ou la gloire, et qui trouble  son gr les conseils de
l'humaine sagesse. Invisible comme le serpent sous l'herbe, elle
distribue aux enfants des hommes les fers ou les couronnes; et les
soupirs de l'ambition n'arrivent pas jusqu' elle. Collgue de l'empire
des mondes, elle prvoit, juge et rgle  jamais. L'inflexible
ncessit, qui la devance, sme les vnements devant elle, et
sollicite sans relche son infatigable vicissitude. La voix mensongre
des peuples a souvent fltri son nom; souvent, aprs des bienfaits,
elle a reu la plainte outrageuse de l'homme: mais heureuse dans sa
sphre et sourde  ces vaines clameurs, elle agite sa roue et poursuit
au sein des dieux sa paisible ternit [6]. Passons, il est temps, 
des scnes plus affligeantes: nos moments sont compts et dj l'toile
qui des bords de l'orient claira mon dpart roule dans les plaines du
couchant [7]!

Nous partagemes alors le cercle vers sa rive oppose, et nous y
dcouvrmes une source bouillante, dont les flots noirs et brlants
tombent dans un foss qu'ils ont creus.

Nous descendions, en suivant la pente obscure et les dtours silencieux
de ce triste ruisseau qui coule avec lenteur et se jette enfin dans le
cinquime cercle, o ses eaux dormantes forment le marais du Styx.

En fixant mes regards attentifs, j'entrevis des ombres nues et
forcenes qui agitaient les flots limoneux: elles se heurtaient tte
baisse, se frappant des pieds et des mains, et dchirant leurs flancs
de morsures cruelles.

--Voil, dit mon guide, ces furieux qui ont bu dans la coupe amre des
vengeances, et je veux que tu saches qu'il est encore au fond du
bourbier une foule qui gmit et qui redit sans cesse: Les vertiges
insenss de la colre ont troubl pour nous la douce srnit de la vie;
 ici, nous sommes rassasis d'amertume. Mais leur langue, qui lutte
contre l'pais limon, articule  peine cet hymne de douleur, et leurs
sanglots touffs sous le poids des eaux en font bouillonner la surface
[8].

Ainsi nous parcourions les contours de l'onde croupissante, et nos yeux
plongeaient sur la foule des coupables, lorsque nous arrivmes au pied
d'une tour.




                               NOTES

                      SUR LE SEPTIME CHANT


[1] Ces dmons qu'on trouve dans chaque cercle, et qui sont l'emblme
de quelque vice, ont toujours leurs noms pris de la fable, ce qui est
bizarre dans un pome chrtien. Le cri de Pluton est un cri de surprise
en voyant un homme vivant. Virgile, pour lui en imposer, lui rappelle
le crime et la chute de Lucifer, et nomme ce crime _superbo stupro_;
expression fort belle, en supposant que Satan et commis une sorte de
viol en s'levant contre son Crateur. On a affaibli cette expression 
dessein, en lui substituant celle de _rbellion_.

[2] Les prodigues et les avares se font ici un mutuel enfer; et le
pote imite, par la fatigue harmonieuse de son style, les perptuels
dbats de ces malheureux.

[3] Ici, le pote fait allusion  cette vieille tradition
de l'avarice des gens d'glise.

[4] Ce cri est: _Pourquoi les enfouis-tu, et pourquoi les dissipes-tu_?

[5] Le texte porte un sens trs-vague: _C'est un empire de dessus_ que
l'avarice exerce sur les enfants de l'glise. Dans la traduction,
_l'avarice compte et marque les ttes de ses esclaves_.

On conoit bien pourquoi les avares ressusciteront les mains fermes;
cette attitude convient  l'avarice: mais pour entendre pourquoi les
prodigues paratront avec des cheveux raccourcis, il faut se rappeler
qu'en Italie, et dans tout gouvernement fodal, un homme qui avait
dissip son bien, et qui tait oblig, pour vivre, d'entrer au service
d'un autre, se coupait les cheveux, en signe de dgradation.
_Raccorcierolle atitolo di serva_. (_Gierusalemme liberata_.)

[6] Ces dieux sont les gnies  chacun desquels le gouvernement d'un
monde est confi. L'glise admet ce systme, et l'ange qui rgit la
sphre du soleil se montre  saint Jean dans l'_Apocalypse_.

Aucun pote n'a rien dit de comparable sur la fortune, si ce n'est
qu'Horace, dans son Ode XXXVe du livre II, emploie la belle image de la
ncessit qui devance la fortune. _Te semper anteit sva
necessitas_.

[7] Il tait minuit pass. Ceci explique le _cadentia sidera somnos_ de
Virgile: les toiles tombaient de leur plus haute lvation, ou de leur
mridien, vers le couchant.

[8] Ce supplice est bien fait pour l'aveugle passion qui est ici punie:
les mes vindicatives n'ont pas oubli leurs fureurs, et doivent 
jamais les exercer sur elles-mmes.

Les commentateurs, tromps par l'expression d'_accidioso fumo_, ont cru
que les mes qui sont au fond du bourbier taient celles des paresseux:
mais cette seconde foule, spare de celle qui agite la surface du Styx,
 n'est compose que d'mes plus vindicatives encore. _Accidioso fumo_,
qui revient au _lentis ignibus_ d'Horace, exprime trs-bien cette
rancune longue et _tenace_ des vindicatifs, qui ternise les haines et
trouble la paix des familles et de la socit.




                              CHANT VIII


                               ARGUMENT

  Suite du cinquime cercle, o on trouve Phlgias, emblme des
  vindicatifs.--Passage du Styx.--Premire entrevue des dmons.


Nous ne touchions pas encore au pied de la tour [1] lorsque nous vmes
deux flammes se placer sur le fate: bientt aprs, une troisime
rpondait  ce double signal, mais si lointaine, que ses rayons
tremblants expiraient dans l'ombre.

Je dis alors  celui dont l'oeil m'clairait dans ces abmes:

--Quelle main lve ces flammes et que nous prsagent-elles?

--Tu verrais dj, me dit-il, celui qui traverse l'eau marcageuse, si
ton regard perait les vapeurs qui dorment sur son sein.

Le trait que l'arc tendu repousse fuit d'une aile moins rapide que la
barque lgre qui venait  nous sous la rame d'un seul pilote. Il
s'criait de loin:

--Te voil donc, me maudite!

--Phlgias, Phlgias! tu te trompes cette fois, lui dit mon guide; nous
serons avec toi, mais seulement pour le trajet du Styx.

 ces mots, le nocher frmit et poussa des soupirs confus tel qu'un
homme qui, tromp dans son attente, ouvre une bouche plaintive et
s'abandonne aux regrets [2].

Mon guide fut le premier dans la barque; j'y descendis aprs lui: elle
parut fuir sous nos pieds, et l'antique proue, tonne de sa nouvelle
charge, traait dans l'onde un sillon plus profond.

Tandis qu'elle glissait sur l'immobile surface, une ombre souleva les
flots pais devant nous et me dit:

-- toi qui viens avant ton heure, quel es-tu?

--Je viens, mais je passe outre, rpondis-je; et toi, dis plutt qui tu
es, immonde et laid fantme?

--Tu le vois, je pleure avec ceux qui pleurent.

--Pleure  jamais, m'criai-je, ombre maudite; je te reconnais sous ton
masque hideux.

Aussitt l'ombre saisit  deux mains les bords de la nacelle; mais mon
guide la repoussant:

--Retire-toi, lui dit-il, et va hurler loin de nous.

Jetant ensuite ses bras autour de moi, il m'embrassait et s'criait:

--Bni soit le sein qui t'a conu! Je loue ton courroux gnreux contre
cet esprit superbe: on n'a pu recueillir dans sa vie entire le
souvenir d'une seule vertu; mais ses fureurs insenses vivent encore
ici-bas pour son tourment. Combien en est-il sur la terre qui fatiguent
tes yeux de leur pourpre odieuse et qui tomberont dans les fanges du
Styx, comme de vils sangliers, laissant  leur nom l'hritage de leur
opprobre!

--Matre, repris-je, tandis que nous sommes ici, ne pourrais-je voir
encore cette ombre infme se dbattre sur l'onde noire?

--Tu la verras, me dit-il, avant que cette proue touche au rivage.

Et bientt aprs la foule bourbeuse des enfants du Styx s'leva et se
jeta en fureur sur cette me, et j'entendais ces cris redoubls: 
PHILIPPE ARGENTI [3]. Le Florentin, dsespr, tournait sur lui-mme sa
dent meurtrire: je le vis, et j'en loue l'ternelle justice.

Ce spectacle m'arrtait encore lorsque, frapp des sons plaintifs qui
arrivrent jusqu' moi, je portai mes regards dans l'loignement.

--Dans peu, dit mon guide, tu dcouvriras la cit du prince des Enfers
et l'affluence des esprits resserrs dans ses murs.

--Dj, rpondis-je, mon oeil aperoit dans ces gorges lointaines des
tours rougissantes comme si la flamme les et pntres.

--Tu les vois, ajouta le pote, se colorer des feux de l'incendie
ternel allum dans leur sein.

Parcourant ainsi les fosss profonds dont cette terre de douleur est
entoure, nous parvnmes, aprs de longs dtours, aux murailles de fer
qui dfendent la cit, et le nocher farouche nous dit:

--Descendez, voil l'entre.

Des milliers d'anges [4], enfants dshrits des Cieux, gardaient la
porte de la cit. A ma vue, ils se disaient en frmissant:

--Quel est celui qui ose, encore vivant, fouler la rgion des morts?

Mais le sage qui me guidait tendit la main comme pour demander un
entretien secret: son geste suspendit leur courroux.

--Approche donc seul, dirent-ils, et laisse l ce tmraire qui n'a pas
craint de visiter notre empire: demeure avec nous et que, dans sa folie,
 il aille retrouver sans toi ses vestiges perdus dans la nuit.

Quelle fut ma consternation  ces paroles cruelles, qui m'taient pour
jamais l'espoir du retour!

-- bon gnie! qui tant de fois avez ranim ce coeur dfaillant, vous
dont le regard tutlaire me guidait sur le bord des abmes, ne
m'abandonnez pas, m'criai-je dans ma dtresse; et si l'abord de ces
lieux nous est ferm, retournons plutt ensemble sur nos premiers
pas.

--Rassure-toi, me dit le sage, et crois que le bras qui nous soutient
brisera ces obstacles: je ne t'abandonnerai pas dans ces demeures
sombres; tu peux attendre ici mon retour. Il me quitte  ces mots, et
je reste ainsi loin de sa prsence paternelle, suspendu entre le doute
et la frayeur.

Je ne pus entendre son entretien avec les rebelles; mais il le rompit
bientt. Ces antiques ennemis de l'homme s'loignrent prcipitamment;
et, rentrant en tumulte dans la cit, ils en fermrent  grand bruit
les portes sur mon guide. Je le vis alors revenir  pas lents:
l'abattement avait terni son visage, et ses regards teints tombaient 
ses pieds. Il soupirait et disait:

--Comment ont-ils os me fermer l'accs de leur demeure?

Il ajoutait ensuite:

--Mon trouble ne doit point t'alarmer; j'humilierai cette folle
rsistance, et c'est dans ces mmes remparts que leur orgueil
frmissant sera vaincu. Leur insolence n'est pas nouvelle: il est, plus
prs du jour, une porte qui atteste encore leurs fureurs, et qui n'a
plus roul depuis sur ses gonds fracasss; debout sur son seuil, tu as
lu l'inscription de mort [5].

Mais dj loin d'elle, franchissant les premiers cercles de l'abme,
s'avance  grands pas celui qui doit ouvrir devant nous ces portes
redoutes.




                                 NOTES

                         SUR LE HUITIME CHANT


[1] Cette tour est comme un poste avanc sur les bords du Styx. Ds
qu'il se prsente des mes  passer, il s'lve au sommet de la tour
autant de flammes, pour donner le signal aux dmons qui habitent au
del du fleuve, et qui rpondent en levant une autre flamme.

[2] Phlgias, roi des Lapithes, mit le feu au temple d'Apollon, pour se
venger de l'affront que ce dieu avait fait  sa fille. Quoique ce hros
de la fable se ft veng lgitimement, les potes, comme enfants
d'Apollon, se sont plu  le damner. Il s'occupe ici  passer les mes
au del du Styx, mais il ne quitte pas le sjour des vindicatifs.

[3] Argenti tait de l'illustre famille des Adhmars; homme puissamment
riche et d'une force de corps prodigieuse, mais d'une brutalit plus
grande encore. Boccace en fait mention.

L'exemple de ce Philippe Argenti, homme violent et colrique, aurait d
dtromper les commentateurs de l'opinion o ils sont tous que le Styx
est le sjour des paresseux. Il est vident d'ailleurs que les
paresseux et les colriques ne peuvent tre soumis au mme supplice; et
que les moins coupables, c'est--dire les paresseux, ne peuvent tre
les plus svrement punis: ce qui arriverait s'ils taient au fond du
bourbier. Une raison qui n'est pas moins dcisive, c'est que Dante a
plac tous les paresseux en purgatoire.

[4] C'est ici comme la forteresse des Enfers avec sa nombreuse
garnison. Il faut observer que le grand espace que nous avons parcouru
n'est que le vestibule des Enfers, rempli au del de l'Achron par les
mes tides; et en de, par les Limbes, les amants, les gourmands, les
avares avec les prodigues, et les vindicatifs. Nous passons maintenant
 des crimes plus graves et  un Enfer plus rigoureux.

[5] Il fait allusion  la porte des enfers, dont on a lu l'inscription
au troisime chant, et suppose que Lucifer et ses anges avaient
autrefois bris cette porte pour s'chapper et venir sur la terre. Dans
le premier vers de l'inscription, la _citt dolente_ dsigne clairement
les anges rebelles renferms effectivement dans la cit: ce que
j'observe pour justifier la traduction de ce premier vers, et de peur
qu'on n'accuse le pote de plonasme, pour avoir dit _citt dolente_ et
_eterno dolore_.




                               CHANT IX


                               ARGUMENT

  Les deux potes sont toujours en prsence de la cit.--Apparition des
  Furies.--Un ange vient ouvrir les portes de la cit.--Sixime cercle,
  o sont punies les mes infectes d'hrsies.


Le sage de Mantoue, qui lut ma frayeur sur mon front dcolor, calma
son trouble, et s'arrta dans l'attitude d'un homme qui coute; car
l'paisse nuit teignait nos regards dans son ombre.

--Nous vaincrons, disait-il, cette foule obstine: mais si celui qui
doit venir... que ne puis-je hter sa venue!

Ces mots entrecoups, qui s'accordaient mal entre eux, accrurent mon
motion: il semblait que mon guide et retenu sur ses lvres des
paroles plus affligeantes.

--Vit-on jamais, lui demandai-je, une me descendre des bords que vous
habitez, dans ces dernires profondeurs?

Il me rpondit:

--L'abme voit rarement les habitants des Limbes; mais il est vrai que
j'ai pntr jadis au del de ces remparts. La terre avait depuis peu
reu ma froide dpouille, quand la cruelle Ericton [1], qui du sein des
morts rappelait les esprits  la vie, me fora d'voquer une ombre au
cercle du tratre Judas, dans ce cachot central, dernier asile de la
nuit, le plus recul de la dernire enceinte des mondes [2]. Tu peux
croire que ces routes me sont connues. La cit des douleurs, qui nous
est ferme, baigne ses vastes flancs dans les eaux qui dorment  ses
pieds, et respire  jamais leur haleine impure.

Mon guide ajouta d'autres paroles, dont la trace fugitive chappe  mon
souvenir; car la tour qui levait devant moi ses crneaux flamboyants
appelait tous mes regards [3].

Tout  coup, les trois Furies se montrrent sur le fate qu'elles
surmontaient de tout leur corps. Elles agitaient leurs membres teints
de sang et les couleuvres verdtres qui ceignaient leurs reins, tandis
que d'autres serpents se jouaient comme les flots d'une chevelure sur
leurs tempes livides.

--Voil les Eumnides, me dit le sage, qui reconnut ces trois filles de
l'ternelle nuit: Tisiphone se dresse au milieu; Mgre est  sa gauche;
 Alecton pleure  sa droite.

Je les voyais se meurtrir le sein  coups redoubls et le dchirer de
leurs ongles cruels. Elles poussaient  la fois des cris si froces,
que je me jetai tout perdu dans les bras de mon guide.

--Appelons Mduse, disaient-elles en se courbant vers moi; changeons-le
en roche immobile: nous nous sommes mal venges de l'audacieux Thse.

--Dtourne les yeux, s'cria mon guide; si ton regard rencontrait la
soeur des Gorgones, tu aurais vu le jour pour la dernire fois.

Lui-mme aussitt, dtournant mon visage, jeta ses deux mains sur mes
paupires abaisses.

Sages qui m'coutez, c'est pour vous que la vrit brille dans la nuit
de mes chants mystrieux [4].

Cependant un bruit formidable croissait dans l'loignement; le Styx
s'tait mu, et l'onde tournoyante heurtait avec fracas son double
rivage. Tel sous un ciel embras, l'ouragan bat les forts mugissantes:
d'une aile vigoureuse, il brise et disperse les rameaux antiques; les
fleurs arraches volent dans ses flancs poudreux: il marche avec
orgueil, et chasse devant lui les animaux et l'homme pouvant.

Alors mon guide, cartant ses mains, me dit:

--Allonge tes regards vers ces lieux o le mlange plus pais de la
nuit et de la fume presse la surface cumeuse.

Je regardai; et, comme on voit sur les bords des tangs les timides
grenouilles se disperser devant la couleuvre ennemie, ainsi je vis la
foule des morts se prcipiter devant les pas de celui qui traversait le
Styx  pied sec. Il s'avanait, et repoussait avec un pnible ddain
les vapeurs grossires qui offusquaient sa vue.

Aussitt je me tournai vers mon guide; et au signe qu'il me fit, je
m'inclinai dans le silence et le respect, en prsence de l'envoy des
Cieux. Je le vis s'approcher d'un air courrouc et toucher avec sa
baguette les portes infernales, qui s'ouvrirent sans rsistance. Debout
sur leur horrible seuil, il dit  voix haute:

--Race odieuse, que le Ciel rejeta, qui peut donc rveiller votre
antique orgueil? Pourquoi vous opposer  cette volont qui ne ploya
jamais, et qui tant de fois s'est appesantie sur vos ttes? A quoi sert
de heurter sa destine? Votre Cerbre, s'il vous en souvient, porte
encore les marques de sa folle rsistance[5].

 ces mots, il passe et franchit devant nous la surface cumeuse, sans
nous parler; tel qu'un homme absorb tout entier dans sa pense, et qui
ne voit rien autour de lui.

Cependant la puissance de sa parole nous avait rassurs, et nous
entrmes sans obstacle dans la noire enceinte.

Dsireux de connatre ce nouveau sjour, j'avanais, regardant de
toutes parts: mais je ne dcouvris qu'une plaine immense, qui se
prolongeait devant moi comme une vaste scne de dsolation.

Ainsi que prs des bords o le Rhne fatigu croupit dans la campagne,
ou prs du golfe Carnaro [6] qui baigne les derniers contours de
l'Italie, on voit les champs tristement dcors de tombeaux; ainsi
voyais-je autour de moi la plaine hrisse de spulcres. Mais ici le
spectacle tait plus triste encore: des feux toujours allums
enveloppaient ces tombeaux, qui tincelaient comme le fer embras: ils
taient dcouverts, et de leurs bouches fumantes sortaient des cris
lamentables.

--Matre, dis-je alors, quelle est cette foule malheureuse couche dans
ces lits de douleur?

--Ce sont, me dit-il, les hrsiarques et leur nombreuse famille [7];
leur multitude excde encore ta croyance: ici, le disciple gmit  ct
de son matre [8]; mais ces prisons brlantes reclent des tourments
plus ou moins rigoureux.

 ces mots, il tourne vers la droite, et nous passons entre ces martyrs
de l'erreur et les remparts de la noire cit.




                                NOTES

                        SUR LE NEUVIME CHANT


[1] Virgile, pour rassurer Dante, tient ici un misrable propos. On
trouve en effet que cette Ericton, magicienne de Thessalie, voque une
me dans la _Pharsale_; mais que Virgile se dise charg de la
commission, voil le plaisant. D'ailleurs cette rsistance des dmons,
et la ncessit de leur en faire imposer par un ange sont une chtive
invention et un merveilleux bien dplac.

[2] Ceci est pris du systme de Ptolme: la terre occupant le centre
du monde, il faut ncessairement que le centre de la terre soit le
point le plus loign de la deuxime circonfrence de l'univers.

[3] Cette tour est au-dessus de la porte, et domine la cit.

[4] On ne voit rien ici qu'une application de la fable, des Furies et
de Mduse: et cette exclamation sur le sens allgorique me parat
froide, quoique d'un beau jet.

[5] On ne sait si le pote a voulu faire allusion  Hercule qui
enchana le Cerbre et le trana hors des Enfers. Il est toujours fort
bizarre qu'un ange rappelle un trait pareil aux dmons.

[6] Le golfe Carnaro est le _Sinus Phanaticus_ des anciens, dans
l'Istrie. Pola est btie sur ce golfe. Le pote parle encore de
l'embouchure du Rhne, prs d'Arles. Il s'est donn de grandes
batailles dans ces lieux, et les champs y sont remplis de tombeaux
qu'on voit de loin comme de petites collines semes de trs-prs.

[7] Quoique le pote nomme ici les hrsiarques, il ne veut point dire
les sectaires, les fondateurs de religions ou les schismatiques, qui
ont divis et troubl le monde par leur imposture; puisque c'est au
vingt-huitime chant qu'il les classe: il veut indiquer seulement les
incrdules, esprits forts, athes, matrialistes, picuriens et tous
les personnages enfin qui ont suivi des opinions singulires sur Dieu
et la Providence, mais qui n'ont fait du mal qu' eux-mmes. Il dsigne
aussi les hrtiques de toute espce,  qui on ne peut reprocher que
l'erreur, et non la mauvaise foi.

[8] Pascal dit que les hrsiarques sont punis en l'autre vie de tous
les pchs commis dans la suite des sicles par leurs sectateurs. Qu'on
poursuive cette ide en imagination, et on verra si ce qui a t dit de
ce misanthrope au Discours prliminaire est trop rigoureux.




                               CHANT X


                               ARGUMENT

  Suite du sixime cercle.--Dante apprend les malheurs dont il est
  menac.--Entretien sur l'tat des morts.


Je suivais mon guide dans un sentier secret entre les remparts et les
tombes embrases.

-- source de toute sagesse! lui disais-je, vous qui guidez mes pas
dans ce labyrinthe de la mort, daignez m'apprendre s'il est permis de
voir les coupables entasss dans leurs spulcres: tout est ici dans une
vaste solitude, et les tombeaux sont ouverts.

--Ils seront tous ferms, rpondit le sage, quand les morts y
rentreront  jamais, aprs avoir repris leur chair dans Josaphat. Ici,
dans ce canton dtourn, gt picure et sa nombreuse famille. Ils
enseignaient que l'homme meurt tout entier... Mais dans peu les dsirs
que tu m'as montrs et ceux que tu me caches seront galement
satisfaits.

--Matre, lui dis-je, vous avez sond les replis de mon coeur, et
vous savez combien, selon vos conseils, je rprime ses dsirs
curieux.

--Toscan, qui parcours ainsi vivant la cit du feu, daigne t'arrter
devant moi: la douceur de ton langage me frappe et m'apprend que tu es
de cette ville clbre  qui j'ai cot tant de larmes.

Ces paroles, sortant soudainement du fond d'une tombe, me firent
reculer tout mu vers mon guide, qui s'cria:

--Que fais-tu? Tourne les yeux, et vois Farinat [1], qui se dresse dans
son cercueil et le surmonte de la moiti de son corps.

J'avais dj mes regards sur lui et je le voyais debout, levant son
front superbe comme s'il et brav l'Enfer. Alors mon guide me pousse
vers lui,  travers les spulcres, en me disant:

--Va t'clairer dans son entretien.

Ds que je fus auprs de son tombeau, Farinat jette un coup d'oeil sur
moi, et s'crie, d'une voix ddaigneuse:

--Quels furent tes anctres?

Et moi, qui voulais le satisfaire, je ne lui dguisai rien. Aussitt il
fronce le sourcil, lve un moment les yeux et dit:

--Tes aeux ont t mes cruels ennemis, les ennemis de mes pres et de
tous les miens; aussi nous les avons deux fois disperss.

--S'ils ont fui devant vous, rpondis-je, ils ont su rentrer dans leur
patrie, et les vtres en sont encore exils.

Cependant,  ct de cette ombre, une autre levait sa tte hors du
mme cercueil, et semblait y tre  genoux [2]. Le fantme regardait
avec empressement autour de moi, comme si j'tais accompagn; et me
voyant seul, il me dit tout en pleurs:

--Si, pour honorer votre gnie, le Ciel vous a permis de visiter ces
tristes demeures, dites o est mon fils, et pourquoi n'est-il pas avec
vous?

--Le Ciel, rpondis-je, ne m'a pas laiss pntrer seul dans l'abme:
celui qui m'claire n'est pas loin d'ici, et sans doute que Guido,
votre fils, ne lui fut pas assez dvou.....

Je n'hsitai point  nommer son fils, car j'avais reconnu cette ombre 
son discours et au genre de son supplice. Tout  coup, ce malheureux
pre se dresse devant moi et s'crie:

--Qu'avez-vous dit? Mon fils ne fut pas! mon fils n'est donc plus! mon
fils ne jouit plus de la douce clart des cieux!

Et comme je tardais  lui rpondre, il tombe  la renverse et ne
reparat plus.

Mais la grande ombre de Farinat tait toujours devant moi et me
prsentait son visage inaltrable. Bientt, reprenant son premier
entretien:

--J'avoue, me dit-il, que les miens n'ont pas su rentrer dans leur
patrie, et ce souvenir me tourmente plus que cette couche enflamme.
Mais l'astre qui prside aux Enfers n'aura pas rallum cinquante fois
ses ples clarts, que tu me payeras cette courte joie [3]. A prsent,
s'il est vrai que le jour du triomphe ne soit point encore pass pour
toi, dis-moi qui peut ainsi rveiller ces haines implacables de ta
patrie contre tous les miens?

--Le massacre de tant de citoyens, et les flots de l'Arbia [4], encore
rouges de leur sang, justifient assez notre haine immortelle et nos
imprcations contre votre mmoire [5].

Farinat secoue la tte en soupirant et me dit:

--Ces mains n'ont pas tremp seules dans leur sang; et certes, Florence
m'avait trop donn le droit de me joindre  ses ennemis. Mais, quand
l'arme victorieuse signait la destruction de cette malheureuse ville,
seul, je rsistai et je sauvai ma patrie.

-- Farinat, lui dis-je alors, puisse enfin votre illustre race jouir
de quelque repos si vous daignez claircir le doute o s'gare ma
pense! Il semble, si je ne me trompe, que vous lisiez facilement dans
l'avenir, tandis que le prsent est voil pour vous.

Il me rpliqua:

--Notre esprit, semblable  ces yeux que l'ge a desschs, se porte
aisment dans les lointains; mais le tableau s'obscurcit en
s'approchant de nous, et notre vue s'teint dans le prsent si de
nouveaux morts ne descendent pour nous en instruire. Ainsi, le Ciel ne
nous a pas en tout frapps d'aveuglement; et toutefois ce dernier rayon
doit encore s'clipser quand le prsent et l'avenir iront se perdre
dans l'ternit [6].

--Maintenant, lui dis-je avec douleur, daignez apprendre  celui qui
est tomb  vos cts que son fils est encore vivant et que le doute o
j'tais plong a seul enchan ma langue et retard ma rponse.

Cependant la voix de mon guide avait frapp mon oreille: je pressai
donc avec plus d'instance cet illustre mort de me nommer les compagnons
de ses supplices.

--Parmi la foule dont je suis entour, je te nommerai seulement
Frdric II [7] et le Cardinal [8].

 ces mots, je le vois se replonger dans sa tombe; et, me rappelant
avec effroi la prdiction que je venais d'entendre, je retournai vers
mon guide. Il s'approcha et me dit:

--Quel est le trouble o je te vois?

Je lui rpondis sans rien dguiser.

--Eh bien, reprit-il, que ton me conserve un long souvenir des noirs
oracles de cette bouche ennemie, car, ajouta le sage en tendant la
main, lorsque tu paratras devant celle [9] qui dissipe d'un regard les
ombres de l'avenir, les hasards de ta course mortelle te seront tous
rvls.

Il dit, et se dtourna vers la gauche: nous suivmes, loin des remparts,
un sentier qui partageait la plaine et se perdait dans une valle dont
les vapeurs, toujours mortelles, s'exhalent dans l'antique nuit.




                                NOTES

                         SUR LE DIXIME CHANT


[1] Farinat, un de ceux dont le pote a demand des nouvelles  Ciacco
dans le VIe chant. Il tait de la famille des Uberti et avait jou le
plus grand rle dans la faction Gibeline; on l'accusait d'picurisme.
Il mourut au moment o Dante entrait dans les affaires.

[2] C'est Cavalcante, d'une illustre famille, accus aussi
d'picurisme. Il fut pre de Guido, pote un peu froid et sentencieux;
 quoi Dante fait allusion, en disant que Virgile ne le conduit pas.
Guido mourut en 1300  Florence. Il avait pous la fille de Farinat.

[3] Cinquante mois lunaires ou deux ans avant son exil. Le pote donne
ainsi l'poque o il est cens qu'il fit sa descente aux Enfers. Il la
donne plus clairement encore ailleurs. Il suppose ici, comme les
anciens, que la lune tait l'astre des Enfers; ce qui est difficile 
concevoir, l'Enfer tant creus dans le centre de la terre. Mais ceci
tient  de vieilles erreurs de physique et d'astronomie. On avait
d'abord cru que la terre tait plate, et qu'il n'y avait d'toiles que
sur nos ttes: le soleil se couchait tous les soirs dans la mer, et il
rgnait sous la terre des tnbres infinies, qui sont peut-tre ces
tnbres cimmriennes dont parle Homre. La lune passait seule sous nos
pieds, et allait clairer les Enfers de sa faible lumire: les morts
taient donc nos vrais antipodes, et ils comptaient par lunaisons.
C'est ainsi que l'antiquit voulait,  force d'erreurs, se faire un
corps de doctrine; et comme le champ de l'erreur est vaste, on
sacrifiait beaucoup de vrits pour obtenir un peu de vraisemblance.
Mais Dante, ayant cach son Enfer dans les entrailles de la terre, n'a
pu le faire clairer par la lune, et expliquer ainsi les absences de
cet astre. Ses erreurs sont moins congrues que celles des anciens; et
chez lui la vrit se trouve sacrifie sans aucun profit pour la
vraisemblance. (_Voyez_ la note 3 du chant IV.)

[4] Ce fleuve coule entre Sienne et Florence. Quatre mille Guelfes
furent massacrs sur ses bords en 1260: ce fut la bataille de
Monte-Aperto. Aprs la victoire, les Gibelins rsolurent de renverser
Florence de fond en comble; mais Farinat, qui avait plus que personne
contribu  la victoire, leur fit changer cette cruelle rsolution, et,
comme un autre Scipion, il tira son pe et menaa ceux qui soutenaient
cet avis sanguinaire. On chassa seulement tous les Guelfes de Florence;
mais ils revinrent ensuite, et les Gibelins n'y sont plus rentrs.
Florence, devenue entirement Guelfe, eut le malheur de se partager en
deux factions, la _noire_ et la _blanche_. La premire chassa l'autre,
et Dante exil avec tous les blancs, comme nous l'avons dit, devint,
vcut et mourut Gibelin. C'est ce malheur que lui prdit Farinat.

[5] Le pote fait allusion aux dits et aux anathmes que Florence
lanait tous les jours contre le parti Gibelin et la maison des Uberti;
car dans ce moment les Guelfes avaient le dessus, et se rappelaient
tous les maux que leur avait faits la faction Gibeline.

[6] Ceci est fort ingnieux, et prouve que, dans le sicle de l'auteur,
on s'occupait beaucoup de l'tat des damns. Aprs le jugement dernier,
le prsent, le pass et l'avenir tomberont dans la mer sans bornes de
l'ternit.

[7] Le fameux Frdric II, fils de Henri VI, tant perscut par les
papes. Grgoire IX l'accusa publiquement d'tre l'auteur du livre des
_trois Imposteurs_, attribu par d'autres  son chancelier _Pierre des
Vignes_. Le pontife lui reprochait surtout de donner la prfrence 
Mose et  Mahomet sur Jsus-Christ. Il se peut que ce grand empereur
ait tendu sa haine pour les papes sur la religion mme. Il mourut
excommuni et en odeur d'athisme, en 1250, laissant le monde aussi
troubl  sa mort, qu'il l'avait trouv  sa naissance. On dit que
Mainfroi, son fils naturel, l'touffa dans son lit. Les papes
perscutrent ce fils comme ils avaient perscut le pre.

[8] Octavien Ubaldini, homme de crdit et d'autorit, nomm cardinal
par Innocent IV, en 1244. Il fut employ dans des lgations importantes;
 et, chose trange! il fut attach toute sa vie aux Gibelins. Si
j'avais une me, disait-il, je la perdrais pour eux. Ces paroles
indiscrtes lui ont valu sans doute la place qu'il occupe ici. On
l'appelait le _cardinal_ par excellence.

Peut-tre sera-t-on surpris que Dante, qui tait Gibelin lorsqu'il fit
son pome, damne ainsi les principales ttes du parti. Mais si on y
fait attention, on verra qu'il antidate son pome, et qu'il se suppose
toujours Guelfe en le faisant, parce que ses anctres l'avaient t, et
qu'il le fut lui-mme la premire moiti de sa vie. Au reste, on voit
partout que ce ne sont pas ses ennemis personnels qu'il damne, mais les
ennemis de sa patrie et de l'humanit, papes et empereurs, sans
distinction.

[9] Batrix. Elle conduit Dante au Paradis, et ce pote y apprend de la
bouche de son aeul tous les vnements qui doivent arriver.



                              CHANT XI


                              ARGUMENT

  Dernier coup d'oeil sur les hrtiques.--Les deux potes marchent vers
  le septime cercle.--Division gnrale de tout l'Enfer, tant de ce
  qu'on a vu que des trois cercles qui restent  voir.


Sur les derniers bords de cette valle, des roches entr'ouvertes
s'levaient en cercle: c'est de l que nos yeux plongrent sur un
thtre de crimes nouveaux et de douleurs inconnues; mais le souffle
empoisonn que l'abme exhale par cette noire enceinte me fora de
reculer vers un grand spulcre qui s'offrait  nous, avec cette
inscription: JE GARDE LE PAPE ANASTASE, QUE PHOTIN ENTRANA DANS SES
ERREURS [1].

--Ici, me dit le sage, il faut suivre  pas lents cette pente escarpe,
car tes sens ne pourraient tout  coup supporter la vapeur de l'abme.

--Matre, repris-je, faites que les moments de cette longue marche ne
soient pas perdus pour moi.

--J'ai prvu ta pense, me dit-il; apprends donc que ces rocs normes
pressent de leur vaste contour trois cercles plus resserrs, et que des
coupables sans nombre sont entasss dans leurs profondeurs. Mais, pour
qu'il te suffise ensuite de les juger d'un coup d'oeil, connais d'abord
et les causes et la nature de leurs peines. Tout crime que le courroux
du Ciel poursuit fut toujours une offense commise ou par violence ou
par fraude. Mais la fraude tant le vice de l'humaine nature [2], le
Ciel voit les perfides d'un oeil plus irrit, et les dvoue  des
tourments plus rigoureux: l'Enfer entier pse sur leurs ttes. La
violence est punie dans le premier cercle; et, comme ce crime se montre
sous une triple forme, trois donjons se partagent cette premire
enceinte, car le violent offense son Dieu, son prochain et soi-mme,
ainsi que tu vas l'entendre [3]. L'homme est coupable envers l'homme,
lorsqu'il attente  sa vie, qu'il verse son sang ou qu'il porte la
dsolation dans ses hritages: aussi les brigands, les incendiaires et
les homicides sont tourments  jamais dans le premier donjon. Le
second recle ces furieux qui ont lev sur eux-mmes leur main
sanguinaire, lorsque, aprs avoir dissip les biens de la vie, ils
n'ont pu la supporter. C'est l qu'ils sont condamns  des regrets
sans fruit et sans terme. Enfin le troisime donjon resserre plus
troitement ceux qui ont brav le Ciel en le provoquant par des
blasphmes, en teignant sa lumire dans leur coeur, en outrageant la
nature et ses saintes lois. Les enfants de Gomorrhe et de Cahors [4] y
sont marqus du mme sceau que les impies. Mais la perfidie, ce poison
de l'me, est le crime de celui qui trompe les hommes, et de celui qui
trahit les siens. Celui qui trompe les hommes brise les liens dont le
Ciel a voulu les unir. Il est puni dans le second cercle, o la
sduction, l'hypocrisie, la simonie, la dbauche, le vol et le mensonge
forment avec d'autres vices leur excrable hirarchie. Celui qui trahit
les siens foule aux pieds l'amour, l'amiti, la foi; ces noeuds doux et
sacrs de la nature. Il est ternellement garrott dans le troisime
cercle, dans ce dernier cachot, centre obscur et resserr du monde, que
la cit des Enfers presse de tout son poids.

--Matre, lui dis-je, votre parole a dessill mes yeux: je connais
maintenant cet empire de la douleur, et les nombreuses tribus qui
l'habitent. Mais daignez m'apprendre pourquoi la cit du feu n'est
point ouverte pour ces coupables que nous avons dj vus dans une lutte
sans repos, sous les coups de la tempte,  la pluie ternelle, et dans
les marais du Styx: et, s'ils ne sont point coupables, pourquoi
sont-ils ainsi tourments?

--Comment, dit le sage, ta pense peut-elle s'garer ainsi loin de toi!
rappelle  ton souvenir cet oracle de la morale: Le Ciel nous rejette
pour les crimes de nos passions, pour ceux de la rflexion et pour ce
froce endurcissement du coeur qui est le dernier degr du vice; mais
il poursuit avec moins de rigueur les crimes des passions. Ainsi les
infortuns que tu as rencontrs dans le vestibule des Enfers sont avec
justice spars de ces races maudites sur qui le ciel puise toute sa
svrit.

-- vous, lui rpondis-je, qui dissipez mes doutes, vous faites ainsi,
pour mon oeil satisfait, briller la vrit dans les ombres de l'erreur!
Mais, illustre sage, je n'ai pu concevoir comment l'usure offense la
divinit mme; daignez encore rompre ce premier noeud.

--coute donc, reprit-il, ce que la philosophie te crie sans cesse: La
nature dcoule de l'essence de Dieu mme qui lui donna des lois. Or,
si tu suis les maximes de cette philosophie, tu reconnatras que les
lois humaines empruntent leur faible clat de ces lois ternelles du
monde, et que l'homme a t le disciple de son Dieu. Ainsi par le droit
de son origine la sagesse de l'homme, seconde fille du Ciel, ira
s'asseoir entre la nature et son auteur [5]. C'est cette sagesse,
science de la vie, que les livres sacrs donnent aux peuples naissants
pour fondement des socits; mais l'infme usurier, abjurant cette
raison, outrage galement et la nature et l'ordre qui naquit d'elle [6].
 prsent, suis mes traces, car le temps hte ma course. Les clestes
poissons ont prcd le jour [7], et le char du nord roule sur les
bords de l'occident. Voici le prcipice qui nous recevra dans ses
routes prilleuses.




                                NOTES

                         SUR LE ONZIME CHANT


[1] On voit que c'est du pape Anastase II dont il s'agit ici. Il fut
accus d'avoir ni la divinit de Jsus-Christ, suivant en cela les
ides de l'vque Photin, qui avait t condamn pour la mme opinion.
Ce pontife vivait en 490. Il nous reste de lui une lettre  Clovis o
il le flicite sur sa conversion.

[2] La bte ne peut en effet user de fraude, la fraude tant le mauvais
usage de la raison.

[3] Qu'on ne passe pas lgrement sur toutes ces distinctions:
Montesquieu, liv. XVIII, chap. XVI, rduit toutes les injustices 
celles qui viennent de la violence et  celles qui viennent de la ruse.
Au livre VIII, chap. XVII, il dit: les crimes vritablement odieux sont
ceux qui naissent de la fourberie, de la finesse et de la ruse.

Il y a des chapitres du _Trait des dlits et des peines_ et des
commentaires de Voltaire sur cet ouvrage, qui ressemblent beaucoup  ce
XVe Chant. Consultez la vue gnrale de l'Enfer,  la tte du volume,
pour mieux saisir la distribution que le pote en fait ici.

[4] Cahors tait fameux par ses usuriers. La cour du
pape tait  Avignon, et les usuriers  sa porte.

[5] On voit par tout ceci combien Dante tait suprieur  la
philosophie scolastique de son sicle. Ses distinctions sont nettes et
sa thologie fort simple. Le dbut de l'_Esprit des lois_ est le mme
quant au sens. Au liv. XXVI, chap. I, Montesquieu parle de cette
sagesse humaine qui a fond toutes les socits. Il l'appelle droit
politique gnral, et dit que c'est la sublimit de la raison humaine,
que de statuer l'ordre et les principes qui doivent gouverner les
hommes.

[6] On ne voulait pas absolument alors que l'argent produist l'argent,
et tout intrt tait trait d'usure, parce qu'on ne regardait pas
l'argent comme une vritable marchandise, mais seulement comme un
signe. On se trompait: l'argent est signe et marchandise  la fois.

[7] C'est le moment qui prcde l'aube. Il y a bientt une nuit
d'coule. Les poissons, prcdant le jour, annoncent que fvrier est
pass, et qu'on est en mars. Dante descend aux Enfers le jour du
vendredi-saint, qui se trouve dans ce mois.




                              CHANT XII


                               ARGUMENT

  Premier donjon du septime cercle, o sont punis _les violents contre
  le prochain_.--Le Minotaure qui se nourrissait de chair humaine,
  emblme des tyrans et des assassins.--Les Centaures.


Dj nous tions penchs sur les bords du gouffre qu'un oeil mortel ne
peut sonder sans effroi: la descente s'y prsentait, comme auprs de
Vrone, sur ces rocs entasss que le temps et la terre branle
prcipitrent du front des montagnes sur les flancs de l'Adige: le
voyageur y reste suspendu, cherchant sa route dans leurs fentes
inclines.

La honte de la Crte, le Minotaure, fruit d'une illusion monstrueuse,
tait tendu sur les pointes dont la cte est hrisse. En nous voyant,
il tomba dans un accs de rage, et se mordit les flancs.

--Eh quoi! lui cria mon guide, crains-tu de voir le hros d'Athnes qui
purgea le monde de ton aspect? Retire-toi, monstre; celui-ci ne vient
point instruit par ta soeur, mais il veut connatre le sjour de tes
supplices.

Comme un taureau frapp du coup mortel fuit et revient d'un pas
convulsif, ainsi le Minotaure s'cartait en dsordre.

--Plonge-toi dans cette ouverture, me dit le sage, nous passerons
tandis que le spectre s'agite prs de nous.

Alors nous descendmes dans ces pres sentiers: ils taient couverts de
dbris et de roches mobiles, qui, ne pouvant rsister au poids de mon
corps, se drobaient sous mes pieds. Le sage pote vit mon tonnement
et me parla ainsi:

--Ces marques de destruction et de ruine ont frapp tes regards sans
doute; apprends donc qu'au moment de ma premire descente, ce rocher
n'tait pas ainsi fracass [1]. Mais la grande Ombre, qui vint arracher
aux Enfers tant d'illustres captifs ne s'tait point encore montre aux
habitants des Limbes, quand tout  coup les profondes cavits de
l'abme s'branlrent; et je crus, dans ce tremblement universel, que
le temps avait ramen ces crises de repos et de mort o doit un jour
rentrer la nature [2]. C'est alors que cette antique roche
s'entr'ouvrit, et s'croula... Laisse  prsent tomber tes regards au
fond du gouffre; voici le fleuve de sang dont les ondes bouillantes
abreuvent  jamais les tyrans du monde.

 vertiges insenss! transports aveugles, qui agitez si imptueusement
notre courte existence, et la prcipitez dans ce lac d'ternelle
douleur! J'ai vu, suivant la parole de mon guide, le fleuve redoutable
embrasser les contours de cette noire enceinte; et bientt aprs des
Centaures [3] arms de flches, tels qu'on les vit jadis dans nos
forts, coururent en foule sur ces rivages sanglants.

Ils s'arrtrent  notre aspect, et trois d'entre eux s'tant avancs,
l'arc en main, le premier s'cria, en nous menaant de ses traits:

-- vous qui descendez le prcipice, parlez de loin, et dites-nous 
quel supplice vous allez!

--Nous rpondrons  Chiron, dit mon guide, quand nous serons plus prs
de lui: mais toi, modre cette fougue qui eut jadis un si triste
succs.

Alors le pote m'avertit que c'tait l Nessus, celui qui, mourant pour
la belle Djanire, s'assura d'une prompte vengeance [4]. Chiron, matre
d'Achille, suivait tout pensif; et Pholus [5], le plus furieux des
Centaures, tait  ses cts. On voit ces monstres parcourir lgrement
les bords du fleuve, et percer de leurs traits les mes qui se
soulvent hors des flots o le sort les plongea.

Quand nous fmes prs d'eux, Chiron agita son arc, et releva la barbe
paisse qui ombrageait ses joues. Bientt, ouvrant sa bouche
dmesure:

--Avez-vous vu, dit-il  ses compagnons, celui qui s'avance? Les
pierres roulent sous ses pas; on ne les voit point ainsi fuir sous les
pieds des morts.

Mais dj mon guide pouvait atteindre  la vaste poitrine o se
runissent les deux natures du monstre [6]; il prit donc ainsi la
parole:

--Celui que je guide dans ces gouffres est encore un mortel; il suit
l'irrsistible destin, et non pas une vaine curiosit. Une me,
descendue des clestes choeurs [7], le confie  mes soins: il n'est pas
rprouv, et je ne suis point une ombre perverse. Je te conjure donc,
par celle qui m'envoie dans ces routes inaccessibles, de nous donner un
des tiens pour nous conduire au passage du fleuve, et porter celui-ci
vers l'autre rive: car il ne peut, sous sa dpouille terrestre, suivre
le vol lger des ombres.

Il dit, et Chiron, se tournant vers Nessus, lui ordonne de nous
conduire et de nous faire viter la rencontre des autres Centaures.

Aussitt le nouveau guide nous transporte sur ces rives baignes d'un
sang tide et toujours retentissantes des sanglots qui se mlent aux
bouillonnements du fleuve. Je voyais sa surface hrisse de ttes qui
sortaient  moiti de l'onde fumante. Le Centaure nous dit:

--Voil les tyrans, ces hommes de sang et de rapine; leurs larmes
coulent  jamais dans ces flots colors; c'est l que pleure Alexandre
de Phre [8], et Denys dont les cruauts ont si longtemps travaill la
Sicile. Vois les sommets de ces deux ttes; l'une couverte d'un poil
noir est d'Ezzelin [9]; l'autre  cheveux blonds est d'Obizo d'Est [10],
 qui prit par les mains de son fils.

 ces mots, je regardai le pote, qui me dit:

--coute Nessus, car je ne parlerai qu'aprs lui.

Je vis alors le Centaure s'arrter devant des coupables qui avaient la
tte entire hors du fleuve; il nous montra une ombre  l'cart et nous
dit [11]:

--Celle-ci a perc aux pieds des autels le coeur que la Tamise honore.

Ensuite parurent de nouveaux rprouvs: j'en reconnus un grand nombre.
L'onde bouillante flottait autour de leurs reins; et ce fleuve
dcroissant peu  peu, le sang baignait peu  peu les pieds des autres
coupables.

--Ainsi que tu vois, me dit le Centaure, les ondes s'abaisser ici, de
mme elles s'lvent et croissent en profondeur vers l'hmisphre
oppos, o la tyrannie gmit sous leur poids. C'est l que l'inexorable
vengeance retient Attila, flau du monde; l sont Pyrrhus [12] et
Sextus [13]: c'est l que les deux Renier [14], qui versrent le sang
de tant de voyageurs, mlent  des flots de sang des larmes ternelles.

Aprs ces paroles, Nessus nous laisse sur le rivage, et se rejette dans
le lit du fleuve.




                                NOTES

                       SUR LE DOUZIME CHANT


[1] Allusion  la descente de Jsus-Christ aux Enfers et au tremblement
de terre qui arriva  sa mort. Virgile tait descendu des Limbes au
fond de l'Enfer avant cette poque, comme il l'a dit lui-mme au chant
XIX.

[2] Allusion  cette ide, que la vie du monde est une guerre
perptuelle: de sorte que, si un jour les lments venaient  faire
alliance, et les grandes pices de la machine  s'emboter, il en
rsulterait un craquement ou un choc effroyable, effet de la runion
gnrale; et bientt aprs un calme et un repos de mort.

[3] Les Centaures taient des monstres malfaisants, qui avaient
ensanglant le festin des noces de Thtis et Ple. Ce sont eux que
Voltaire a pris pour des ombres qui se promnent  cheval dans les
Enfers.

[4] La mort d'Hercule est connue.

[5] Virgile parle de Pholus dans l'_nide_. Il fut tu par Hercule.

[6] Un Centaure tait homme jusqu' l'estomac, et l commenait le
poitrail de cheval, et tout le reste du corps en tait. Le pote veut
dire que Virgile tait  porte de Chiron.

[7] Batrix.

[8] Cet Alexandre tait un tyran cruel  Phre en Thessalie. Plopidas
lui fit la guerre, et sa femme le livra aux ennemis.

[9] Ezzelin tait de Roman prs Bassano; il s'empara de la marche
Trvisane, et y commit des cruauts qui lui ont mrit les excrations
des historiens et des potes d'Italie.

[10] Obizo d'Est, marquis de Ferrare, fut un tyran cruel: son fils
naturel l'touffa dans son lit.

[11] C'est Gui, fils de Simon de Montfort, qui tua dans une glise, 
Viterbe, Henri, fils de Richard III, roi d'Angleterre. On transporta le
corps de ce prince  Londres, et on y voyait son tombeau avec sa statue,
 qui tenait en main une coupe d'or, et dans cette coupe son coeur
embaum, qu'il prsentait  son frre.

[12] Pyrrhus, le fils d'Achille, ou le roi d'pire, qui passa sa vie 
verser le sang des hommes; conqurant inquiet et imprudent.

[13] C'est peut-tre Sextus, fils de Pompe, qui fit le mtier de
pirate, Lucain dit qu'il tait indigne du grand nom de son pre:
_Sextus erat magno proles indigna parente_. Peut-tre est-ce le fils de
Tarquin, ou enfin Nron qui s'appelait Sextus.

[14] Renier Cornetto et Renier Pazzo: tous deux d'une famille illustre,
et fameux assassins.

Il faut observer que ce fleuve de sang est circulaire, et que son lit
tant pench, il doit avoir beaucoup de profondeur d'un ct, et
presque pas de l'autre. C'est l'effet de tout liquide dans un vase
inclin. Les voyageurs passent par la partie leve, qui est presque 
sec.




                            CHANT XIII


                             ARGUMENT

  Deuxime donjon, o sont punis _les violents contre eux-mmes_, tant
  les suicids que ceux qui se font tuer.--Description de leur supplice.
  Les harpies et les chiennes noires, double emblme des peines qui
  donnent le dgot de la vie.


Le Centaure ne touchait pas encore l'autre bord, et dj nous
pntrions dans une fort o l'oeil n'apercevait les vestiges d'aucun
sentier; mais o des troncs sans verdure et sans fruits, couverts de
feuilles noirtres, tendaient leurs bras tortueux, hrisss de noeuds
difformes et d'pines empoisonnes: tels ne sont point encore ces bois
hideux o se plat la bte sauvage, prs des rives de Ccine [1].

Les harpies, dont les tristes oracles prcipitrent la fuite des
Troyens, voltigeaient sur ces rameaux impurs: je voyais ces monstres 
visage humain, dployant sous leurs vastes ailes un corps velu et des
griffes aigus et rptant sans cesse leurs cris mlancoliques.

--Avant de pntrer plus loin, me dit le sage, apprends que nous sommes
 la seconde enceinte, et que tu la quitteras pour entrer dans les
sables brlants: ouvre les yeux, et tu verras ici ce que tu ne pourrais
croire sur ma parole.

Je m'arrtai tout perdu, car une seule me ne s'tait pas encore
offerte  ma vue; et cependant,  travers les cris des harpies,
j'entendais des voix plaintives qui se prolongeaient dans cette
affreuse solitude. Il semblait que notre prsence et dissip les mes
criminelles dans l'paisseur de la fort, d'o leurs gmissements
arrivaient jusqu' nous.

Mon guide croyant que telle ft ma pense, me dit:

--Si tu veux savoir la vrit, arrache  cet arbre un de ses rameaux.

Je lve donc ma main sur l'arbre, et j'emporte un de ses rameaux. Le
tronc aussitt frmit et s'crie:

--Pourquoi me dchires-tu?

Je vois alors couler un sang noir, et j'entends encore le mme cri:

--Pourquoi me dchires-tu? Mon infortune ne peut donc t'attendrir? Je
fus homme avant d'animer ce tronc; et ta main cruelle aurait d
m'pargner, quand je n'eusse t qu'un reptile [2].

Ainsi que le bois vert ptille au milieu des flammes, et verse avec
effort sa sve qui sort en gmissant, de mme le tronc souffrant
versait par sa blessure son sang et ses plaintes. Immobile, et saisi
d'une froide terreur, je laisse chapper le rameau sanglant.

--Ombre trop malheureuse, dit alors mon guide, celui-ci t'a blesse
pour avoir cout mon conseil; mais pardonne-lui cet outrage; il
n'aurait pas port sur toi sa main cruelle, s'il et pu croire un tel
prodige sans le voir. Daigne  prsent, pour qu'il puisse expier son
offense, lui rvler ta condition passe; il honorera ta mmoire dans
le monde o son destin le rappelle.

Le tronc nous rendit ainsi sa rponse:

--Ma douleur cde au charme de tes paroles: ce que tu dis m'invite  te
faire le rcit de tous mes maux. Je vivais auprs de Frdric, et
matre de son coeur, je l'ouvrais et le fermais  mon gr. Mais sa
haute faveur et mon incorruptible fidlit me creusaient des abmes.
Cette furie, dont l'oeil empoisonn veille sur le palais des Csars,
l'Envie, peste des cours, souleva contre moi ses satellites: en vain
j'avais su les carter; leur foule irrite prvalut sur l'esprit du
matre, et je vis rapidement les dlices et la gloire cder la place au
deuil et  l'ignominie. Rassasi d'amertumes, je crus par la mort
mettre un terme  ma misre, et ce crime envers moi fut le premier
d'une vie sans reproche. Je vous jure par ces racines, nouveaux
soutiens de mon affreuse existence, que mon coeur fut toujours fidle 
son digne matre [3]; et si l'un de vous doit revoir la terre des
vivants, je le conjure de n'y pas oublier un infortun dont le souffle
de l'envie a fltri la mmoire.

L'esprit se tut; et, aprs un court silence, mon guide me dit:

--Hte-toi de l'interroger encore, s'il te reste quelque dsir; le
temps est cher.

--Hlas! rpondis-je, daignez plutt l'interroger pour moi; car mon me
succombe  la piti.

Le sage prit donc ainsi la parole:

--Ombre prisonnire, si tu dsires que ce mortel ne mprise pas ton
dernier voeu, ne refuse point de nous dire par quels invisibles
noeuds des esprits s'attachent  des troncs; et si jamais un seul a
pu rompre cette inconcevable alliance?

Le vieux tronc soupire avec effort, et le souffle qu'il exhale nous
porte cette rponse:

--Mon entretien sera court. Quand une me furieuse a rejet sa
dpouille sanglante, le juge des Enfers la prcipite au septime
gouffre: elle tombe dans la fort, au hasard; et telle qu'une semence
que la terre a reue, elle germe et crot sous une forme trangre.
Arbuste naissant, elle se couvre de rameaux et de feuilles que les
harpies lui arrachent sans cesse, ouvrant ainsi  la douleur et aux
cris des voies toujours nouvelles. Nous paratrons toutes au grand jour;
 mais il nous sera refus de nous runir  des corps dont nous nous
sommes volontairement spares. Chacune tranera sa dpouille dans
cette fort lugubre, o les corps seront tous suspendus: chaque tronc
aura son cadavre, ternel compagnon de l'me qui le rejeta [4].

Nous coutions encore les derniers accents de l'ombre, et tout  coup
un grand bruit frappa mes oreilles. Il tait pareil  celui que le
chasseur entend dans les forts quand le sanglier, fuyant les chiens
aux abois, heurte les chnes et fait frissonner leur feuillage; et
bientt nous dcouvrons  notre gauche deux malheureux nus et dchirs,
rapidement emports  travers les arbres qui s'opposaient en vain 
leur fuite imptueuse [5]. Nous entendions les cris du premier:

-- mort,  mort, je t'implore!

Et l'autre, qui suivait d'une course moins lgre, lui disait:

-- Lano [6]! ce n'est pas ainsi que tu fuyais aux champs d'Arezzo.

Mais tout  coup l'haleine lui manqua, et nous le vmes tomber et se
traner sous un buisson.

Cependant une meute de chiennes noires, affames et lgres comme des
lvriers chapps de la chane, remplissaient la fort sur leurs
traces: elles se jetrent en fureur sur celui qui haletait dans le
buisson; et, l'ayant dchir entre elles, en emportrent les membres
palpitants.

Alors mon guide me prit par la main, et s'avana vers le buisson tout
sanglant, qui poussait des cris lamentables.

-- Jacques de Saint Andr [7]! que t'a servi, disait-il, de me prendre
pour ton asile? Avais-je mrit de partager ton supplice?

--Quel es-tu donc, lui dit mon guide, toi qui pousses par tant de
plaies tes cris et ton sang?

--Vous avez t tmoins, nous rpondit-il, du traitement cruel que
j'prouve: daignez rassembler mes tristes dbris autour de mes racines.
Infortun! ma main dsespre hta ma dernire heure, et je me fis de
ma maison un infme gibet [8]. Ce fut dans ma patrie, dans cette ville
qui a rpudi son Dieu tutlaire, en pousant un nouveau culte. Aussi
ce Dieu des batailles a maudit nos armes  jamais; et si son image
n'et encore protg les bords de l'Arno, c'est en vain, je crois, que
nos malheureux citoyens eussent tent de recueillir les restes fumants
de leur murailles foudroyes par Attila.




                               NOTES

                      SUR LE TREIZIME CHANT


[1] Rivire qui coule dans le Volateran.

[2] C'est Pierre des Vignes, n  Capoue. Il devint chancelier de
Frdric II. Les courtisans, jaloux de sa faveur, l'accusrent de
s'entendre avec le pape Innocent, ennemi de ce prince. Frdric se
laissa prvenir et fit crever les yeux  Pierre des Vignes, qui, ne
pouvant survivre  la perte de sa vue et de son crdit, se tua. Ce
chancelier fut accus d'avoir crit le livre _des Trois Imposteurs_,
pour servir le ressentiment de son matre contre les papes.

[3] Le discours de ce misrable est bien digne d'un courtisan.

[4] Ces mes suicides qui ont rtrograd du rgne animal au rgne
vgtal, et qui viendront se prsenter nues  la face des nations, en
tranant leurs cadavres juguls, pour venir ensuite les accrocher
chacune  leur arbre: voil des imaginations et un coloris bien
extraordinaires.

[5] Ceux qui couraient dans la fort ne s'taient pas tus eux-mmes;
c'taient des dissipateurs peu soucieux de la vie, qui s'taient
prcipits dans les dangers et y avaient pri.

[6] Ce Lano tait un gentilhomme de Sienne, qui, aprs avoir dissip sa
fortune, fut envoy au secours des Florentins contre ceux d'Arezzo. Il
fut surpris en chemin par l'ennemi; et quoiqu'il pt lui chapper, il
aima mieux se faire tuer.

[7] Jacques de Saint-Andr, gentilhomme de Padoue, grand dissipateur.
C'est lui qui vient de se glisser sous le buisson. Les chroniques du
temps le reprsentent comme une espce de fou, qui donna des soupers
ridicules, et qui occupait chaque jour d'une nouvelle extravagance les
oisifs de Padoue.

[8] Ce buisson fut quelque Florentin dont on ignore le nom; car dans
ces temps malheureux plusieurs se pendirent  Florence. Il parle ici de
l'opinion o on tait dans cette ville, que sa conservation dpendait
de la statue de Mars qui en avait t le patron, et devait  jamais en
tre le palladium. Quand Florence se fit chrtienne, on ddia  saint
Jean le temple de Mars: mais pour ne rien perdre, on plaa la statue de
ce Dieu au haut d'une tour, sur les bords de l'Arno. Lorsqu'en 802
Charlemagne releva les murs de Florence qu'Attila avait dtruite, il
fallut retirer du fond de la rivire la statue de Mars, qui y avait t
renverse: on la plaa sur le pont, d'o elle protgeait ceux qui
rebtissaient la ville.




                              CHANT XIV


                               ARGUMENT

  Troisime donjon, dans lequel sont punies trois sortes de violences.
  Celle contre Dieu, ou l'impit; celle contre nature, ou la sodomie;
  et celle contre la socit, ou bien l'usure.--Description du supplice
  des impies.--Allgorie sur le temps et sur les fleuves d'Enfer.


L'arbuste achevait son rcit d'une voix plus faible; et moi, que
l'amour de la patrie et la compassion dchiraient  la fois, je me
htai de rassembler autour de lui ses membres pars.

Ensuite je marchai sur les pas de mon guide, vers les confins o se
termine la fort.

C'est l que l'ternelle justice prend des formes nouvelles et plus
effrayantes: l, notre vue s'gara dans une terre dsole, o le ciel
avait teint tout germe de vie; des sables arides et profonds en
remplissaient l'tendue, tels qu'ils s'offrirent  Caton dans la
brlante Libye.

Nous avancions sur ces striles bords, en ctoyant la fort qui, aprs
avoir baign son premier contour dans le fleuve de sang, forme avec ses
derniers troncs la hideuse ceinture de cette plage nue et dserte.

 vengeance du ciel! de quel effroi le spectacle que tu m'offres va
remplir l'me de mes lecteurs! J'ai vu la foule innombrable des mes
disperses dans ces rgions: mon oreille a retenti des rugissements de
leur dsespoir. Une cruelle providence donnait  leur supplice des
formes et des lois diverses. Les unes, gisantes et renverses, taient
immobiles: les autres taient assises et courbes; enfin beaucoup
d'autres couraient perdues dans ces dserts. Cette troupe errante
tait la plus nombreuse; mais celle que le sort avait fixe poussait
des cris plus dsesprs.

Sur ces plaines sablonneuses, des flammes descendaient lentement en
pluie ternelle, ainsi que la neige qu'un ciel tranquille verse 
flocons sur les Alpes: ou pareilles  ces feux qu'Alexandre voyait
tomber aux rives de l'Indus, et qui s'teignirent quand la terre,
durcie sous les pieds des soldats, ne maria plus ses vapeurs aux
influences d'un ciel brlant [1]. C'est ainsi que la vote infernale
panche  jamais ses torrents embrass: le sable qui les reoit s'en
pntre; et, s'enflammant comme l'amorce lgre, rend tous ces feux aux
rprouvs et double ainsi leurs tortures. Consums, forcens,
transpercs de douleur, ils se roulent et se dbattent, repoussant,
secouant sans cesse les flches dvorantes qui se succdent sans
discontinuation [2].

-- vous! dis-je  mon guide, qui n'avez prouv d'autre obstacle
ici-bas que dans l'obstination des anges rebelles, daignez m'apprendre
quelle est cette grande ombre qui semble mpriser ses tourments et dont
le front superbe n'a point flchi sous des torrents de feu?

Cette ombre m'entendit, et me cria:

--Tel je fus sous les cieux, tel je suis aux Enfers: que Jupiter irrit
foudroie encore ma tte; il appellera Vulcain  son aide, ainsi qu'aux
champs de Thessalie; il lassera les noirs Cyclopes, et m'environnera de
ses tonnerres; et moi, je braverai toujours sa vengeance [3].

Alors mon guide leva la voix, telle que je ne l'avais point encore
entendue:

-- Capane, s'cria-t-il, tes peines s'accroissent de ton indomptable
orgueil; et ton coeur obstin a trouv dans ses fureurs des tortures
dignes de lui.

Ensuite, se tournant vers moi:

--Voil, me dit-il d'un ton plus calme, un des sept rois qui
assigrent Thbes: il mprisa le Ciel et parat le mpriser encore;
mais tu viens de l'entendre, il a trouv dans son fol orgueil un assez
cruel vengeur. Maintenant suis mes pas sur les bords de la fort, et
garde-toi d'avancer dans les sables ardents.

Je le suivis en silence vers un ruisseau qui sortait de la fort, et
fuyait dans les sables. Je ne me rappelle point sans frissonner ses
flots rougissants, tels que les eaux thermales de Viterbe, dont la
dbauche arrose ses rduits [4]. Le ruisseau coulait sur un fond de
pierre, et ses bords nous offraient une voie large et solide. Mon guide
me dit:

--Depuis que nous avons franchi le seuil toujours ouvert de ces tristes
demeures, ton oeil n'a point vu de prodige semblable  ce ruisseau qui
absorbe sans cesse les flammes qui pleuvent dans son sein.

Je le conjurai alors de satisfaire les dsirs que ces paroles
rveillaient en moi, et il me parla ainsi:

--Une le, aujourd'hui sans gloire, est assise au milieu des mers:
c'est la Crte, dont le premier roi rgna sur un sicle innocent. Le
mont Ida s'y voit encore. Autrefois, des sources pures et des forts
verdoyantes paraient sa tte; mais le temps a fltri tous ses honneurs.
C'est l que Cyble cacha le berceau de son fils, et que les Corybantes
couvraient de leurs sons bruyants les cris du jeune dieu. Dans les
flancs caverneux du mont, un vieux gant est debout: il tourne le dos 
Damiette, et ses regards vers Rome, qu'il fixe attentivement. Sa tte
est d'or pur; sa poitrine et ses bras d'argent; l'airain forme sa
taille, et le reste est du fer le plus dur, except le pied droit, qui
est d'argile; et c'est sur lui que le colosse entier repose. L'or de sa
tte ne s'est point altr; mais ses autres membres s'entr'ouvrent de
toutes parts: ces fentes nombreuses se remplissent de larmes qui
tombent goutte  goutte, et vont se frayer un sentier dans les cavits
de la montagne. Filtres dans des routes secrtes, elles se rassemblent
aux Enfers pour y former le Styx, l'Achron et le Phlgton: enfin
elles se prcipitent, par cet troit canal, dans le dernier gouffre de
l'abme, et prennent le nom de Cocyte [5].

--Puisqu'il est vrai, repris-je alors, que ce ruisseau traverse
l'empire des ombres, pourquoi le voyons-nous pour la premire fois?

--Tu sais, me dit le sage, que les Enfers sont creuss en cercle, de
degrs en degrs jusqu'au centre du monde, et quoique notre descente
approche de son terme, nous n'avons vu que la dixime part de chaque
enceinte: ainsi la rvolution d'un cercle entier sera la mesure et la
fin de notre voyage [6]. Ne sois donc pas surpris si les abmes nous
offrent encore des objets inconnus.

--Mais, repris-je aussitt, le Phlgton et le Lth, ce fleuve d'oubli
que vous n'avez point nomm, o sont-ils?

--Apprends, rpondit l'illustre pote, que la rivire de sang t'a dj
montr le Phlgton; et, quant au fleuve d'oubli, n'espre pas le
rencontrer dans ces gouffres: il arrose des lieux o le repentir, le
pardon et l'esprance habitent [7]. loignons-nous, il est temps, des
bords de la fort: ce ruisseau, o les traits de flamme viennent
s'teindre, trace le sentier devant nous.




                                 NOTES

                         SUR LE QUATORZIME CHANT


[1] On dit que c'est Alexandre lui-mme qui fit part de ce phnomne 
Aristote. Cette double comparaison est ici d'un grand effet: dans la
premire, on peut admirer le _ciel tranquille_, qui ne se presse point
dans ses vengeances, et qui semble compter sur l'ternit.

[2] On a tch d'imiter, par le jeu des participes en __ et en _ant_,
les contorsions de ces malheureux. Le texte dit qu'ils font une danse
nomme _tresca_: on trouve au roman de la Rose, _karoles_, _danses_ et
_tresches_.

[3] Comme dans la guerre contre les gants. Ici l'attitude du
personnage rpond trs bien  son caractre. Les grands potes ne
manquent jamais  cette rgle qui veut qu'on lise les dispositions de
l'me sur les traits du visage ou sur l'attitude gnrale du corps; de
sorte qu'on pourrait deviner les sentiments du personnage avant qu'il
parle, ou le reconnatre mme avant que le pote l'ait nomm. C'est
d'aprs cette rgle que M. Diderot relve trs-justement les
traducteurs d'Homre, et mme Longin, qui ont prt  Ajax un propos de
Capane, tandis qu'Homre lui donne une attitude suppliante.

[4] Ces eaux minrales passent  Viterbe dans le quartier des filles,
et leur servent  des usages attests par la couleur dont elles sont au
sortir de l. On plaait jadis les filles sur le bord des eaux, d'o
sont venus les mots de _Bordel_ et de _Ribaud_.

[5] Voici l'explication de cette belle allgorie: La Crte a t le
berceau de Saturne et de Jupiter, premiers rois dont parle la tradition,
 par consquent le thtre des premiers vnements du monde. Ce vieux
gant est le Temps, qui n'a d'existence que celle que lui donne
l'histoire dans le souvenir des hommes; il tourne le dos  Damiette,
c'est--dire  l'Orient, o se sont passes les premires rvolutions
du globe, et o les anciennes monarchies des Mdes et des Grecs ont
occup jadis son attention; il regarde Rome, qui est devenue le centre
de tout, et qui a donn  l'Occident l'empire qu'a perdu l'Orient. Les
diffrents mtaux qui composent ce colosse dsignent les poques ou les
ges connus sous les noms de sicle d'or, d'argent, d'airain et de fer.
Le pied d'argile, qui porte le corps entier, est le sicle mme o
vivait l'auteur; et c'est toujours le mauvais temps que celui o l'on
existe. Les crevasses dont la tte, c'est--dire l'ge d'or, est seule
excepte, reprsentent les secousses et les catastrophes que les crimes
des hommes ont causes au monde; elles sont assez nombreuses et
fournissent assez de larmes pour former les fleuves qui arrosent les
Enfers, et qui sont ainsi le rsultat des pleurs et des crimes de
chaque sicle.

[6] Dante donne ici une ide fort claire de son voyage et de son Enfer.
Il y a dix grandes enceintes qui le partagent; il ne voit, en
descendant de l'un  l'autre, que la dixime partie de chacune: il sera
donc au dernier cercle, c'est--dire au centre du globe, quand il aura
parcouru la valeur d'un cercle entier.

[7] Il veut dire le Purgatoire.




                               CHANT XV


                               ARGUMENT

  Suite du troisime donjon.--Supplice des _violents contre nature_,
  c'est--dire des sodomistes.--Entretien de Dante et de son prcepteur.


Les solides bords du ruisseau nous levaient au-dessus de la plaine
sablonneuse, et l'humide atmosphre qui les environne nous protgeait
contre les dards enflamms. Ces bords taient pareils aux digues que la
Flandre oppose aux assauts de l'Ocan, ou tels que ces longs remparts
qui rpriment le cours de la Brenta, lorsqu'enfle du tribut des neiges
elle menace les champs de Padoue: mais la main qui avait affermi les
digues du ruisseau leur avait donn moins de force et de hauteur.

Dj, la fort plus lointaine se drobait  nos regards, lorsque nous
apermes des ombres qui venaient vers nous en ctoyant notre route.

Chacune d'elles nous regardait avec une attention pnible et clignotait,
 comme le vieillard qui tient un fil sous ses doigts tremblants et ne
peut le joindre  l'aiguille trop dlie; ou comme, aux approches de la
nuit, quand la lune trop jeune fatigue nos yeux de sa lumire
incertaine. Tout  coup, un de ces malheureux me reconnat, et saisit
les bords de ma robe, en s'criant:

-- prodige!

Et moi qui voyais ses bras tendus vers moi, je considrais plus
attentivement ses traits noircis et brls, et je le reconnus malgr
l'altration de son visage.

-- Latini, m'criai-je en portant ma main sur son front, est-ce donc
vous que je vois ici [1]?

--Souffre, me rpondit-il, souffre,  mon fils! que je m'loigne de mes
tristes compagnons, et que je retourne un moment sur mes pas avec toi.

--Daignez plutt vous asseoir avec moi, lui dis-je, si mon guide le
permet.

--Mon fils, reprit l'infortun, un seul de nous qui suspendrait sa
marche resterait cent ans immobile sous la pluie de feu. Poursuis donc
ta route, et je marcherai au-dessous de toi; ensuite, je retournerai
vers les compagnons de mes malheurs.

Craignant de descendre dans les sables, je penchais la tte vers lui,
et j'avanais dans l'attitude d'un homme qui s'incline [2].

--Quel trange destin, me disait-il, a pu te conduire ici-bas avant ton
heure, et quel est celui qui guide tes pas?

--J'tais, lui rpondis-je, au sjour des vivants, et ma course tait
encore loin de son terme, lorsque je m'garai dans une valle solitaire
[3]. Hier, aux premiers rayons du jour, je gravissais avec effroi dans
ses profondeurs, o je retombais sans cesse; et c'est l que m'est
apparu le pote illustre qui daigne me guider par ces routes difficiles
au terme de mon voyage.

--Eh bien, ajouta l'ombre, si tu suis ton heureuse toile, tu trouveras
la gloire dans le port: j'ai prvu ta belle destine [4]; et si la mort
n'et prcipit mon heure dernire, j'aurais pu ranimer ton coeur, et
te montrer un ciel propice au milieu des orages. Car sache que les
ingrats enfants des rochers de Fisole n'ont point oubli leur froce
origine [5]: leur haine payera tes bienfaits; et sans doute aussi que
la vigne bienfaisante ne devait pas natre parmi les ronces venimeuses.
C'est une race avare, envieuse et superbe: une antique renomme la dit
aveugle [6]. Mais toi, mon fils, tu t'carteras de leurs voix impies;
et quand leurs partis diviss t'imploreront  la fois, tu rejetteras
galement leurs voeux insenss: le ciel te rserve cet honneur. Que
les monstres de Fisole, arms par la discorde, se dchirent entre eux;
mais qu'ils respectent les rejetons sacrs des Romains, si jamais il en
crot sur ce sol criminel qui fut jadis leur sainte patrie!

--Hlas! rpondis-je, si le ciel n'et rejet mes voeux, je jouirais
encore de votre prsence dsire; vos traits dfigurs par la douleur,
ce front, ce regard paternel vivent encore dans mon coeur dchir; je
reconnais cette voix qui, dans une vie passagre, m'appelait 
l'immortalit: aussi le monde entendra vos bienfaits, tandis que le
trpas ne glacera point ma langue. Vos prsages ont pntr mon me: je
les rappellerai  mon souvenir, s'il m'est permis un jour d'entendre
les oracles de celle qui voit la vrit [7]. Ce n'est pas pour la
premire fois que l'annonce du malheur frappe mon oreille: mais que la
fortune bouleverse  son gr ma courte vie, je vous jure que mon
coeur pourra braver ses coups, tant qu'il aura la paix de la vertu.

 ces mots, le sage de Mantoue me regarde, en me disant:

--L'oreille a bien entendu, quand le coeur a senti.

Cependant j'avanais, et je priais Latini de me nommer les plus
illustres de ceux qui partageaient ses peines:

--Il est bon, me disait-il, que tu connaisses quelques-uns d'entre eux;
mais il vaut mieux se taire sur les autres, car leur nombre est grand
et les moments sont courts. Apprends en peu de mots que tous ces
esprits ont brill dans les lettres et la doctrine, mais qu'un mme
vice a souill leur vie et leur gloire. J'ai vu dans cette foule
malheureuse Priscian et Franois d'Accursi [8]; et j'aurais pu voir, si
ce spectacle mritait un dsir, le scandaleux prlat que l'autorit
papale transporta des bords de l'Arno au sige de Vicence, o reposent
ses impurs ossements [9]. Que ne puis-je,  mon fils, prolonger mon
entretien avec toi! mais le temps borne ma course et mes paroles. Je
vois dans ces sables lointains un tourbillon qui s'avance, et des
coupables qui le suivent: il ne m'est pas permis de me trouver avec
eux. Adieux! je recommande  ta tendre amiti le TRSOR, fruit de mes
veilles, o mon esprit vit encore [10].

Il dit, et s'loigne plus prompt que le vainqueur agile qui remporte le
drapeau vert dans les champs de Vrone [11].




                                NOTES

                        SUR LE QUINZIME CHANT


[1] Brunetto Latini, orateur, pote et philosophe, avait fond 
Florence une clbre cole, d'o sortirent quelques bons crivains, et
entre autres Dante. Latini fut secrtaire de la rpublique, et eut
beaucoup de part au gouvernement: mais les troubles de sa patrie le
forcrent de s'en exiler, et il vint  Paris, o il composa quelques
ouvrages. Ses moeurs lui ont valu sans doute la place qu'il occupe ici.
On ne peut qu'applaudir au pote austre qui punit ainsi le vice,
malgr son amiti pour le coupable. Voltaire, qui avait plus d'lgance
dans ses moeurs, n'a pas laiss (pour le mme crime) de vouer aux
dgots de la postrit les noms de quelques-uns de ses
amis.

[2] On ne peut dessiner les attitudes avec plus de vrit. Le pote
tant lev sur les bords du ruisseau, il parat que son prcepteur
allait  peine  sa ceinture.

[3] Il donne ici l'heure o il s'achemina vers les Enfers, et le temps
qu'il y a dj pass. On la trouve plus clairement encore au chant XX.

[4] Brunetto Latini s'tait ml d'astrologie, avec tout son sicle.

[5] Florence tait une colonie fonde par Sylla. Aprs qu'Attila l'eut
saccage, Charlemagne la rtablit, et appela les habitants de Fisole
pour la repeupler: c'tait un village bti sur des rochers voisins de
Florence. Ces nouveaux colons ne se mlrent jamais bien avec les
anciennes familles, et ce fut l une des sources de toutes les guerres
qui dchirrent dans la suite cette petite rpublique. Dante prtendait
descendre des anciennes familles romaines chappes aux Barbares.

[6] Les Florentins s'appelaient _orbi_, ou _aveugles_, par sobriquet.

[7] Il dsigne Batrix, et fait allusion  son pome du _Paradis_.

[8] L'un grammairien, et l'autre jurisconsulte.

[9] Andr de Mozzi, par son got effrn pour l'amour antiphysique,
ayant trop scandalis Florence dont il tait vque, fut transport,
par l'autorit du pape, au sige de Vicence, o il mourut.

[10] Ouvrage de Brunetto Latini, intitul _Tesoro_ ou _Tesoretto_. Il y
traite de tout ce qu'on savait de philosophie dans ce temps-l. Ce qui
pourra tonner, c'est qu'il ait crit ce livre en franais, et que,
pour justifier la prfrence qu'il lui donne sur sa propre langue, il
ait avanc que le patois de France, ou le roman, tait de son temps la
plus agrable langue de l'Europe.

[11] Le premier dimanche de carme, on faisait autrefois des courses 
Vrone, pour gagner un drapeau vert, nomm _pallio_.




                               CHANT XVI


                                ARGUMENT

  Suite du troisime donjon, et des _violents contre nature_.--On a vu
  dans le chant prcdent les littrateurs: ce sont ici les militaires
  atteints du mme vice.--Chute de Phlgton dans le huitime cercle.


Dj se faisait entendre le murmure sourd et confus de l'onde qui
s'engloutit au huitime cercle, semblable au bourdonnement lointain des
abeilles [1]: et bientt nous dcouvrmes au loin une foule de
malheureux que la pluie enflamme poursuivait prement dans ces
dserts.

En me voyant, trois d'entre eux accoururent et s'crirent ensemble:

-- toi dont l'habit nous rappelle une patrie coupable, daigne un
moment nous attendre!

 leur cri, mon guide s'arrte:

--Attendons-les, me dit-il; cet honneur leur est bien d; et je pense
que, sans l'invincible obstacle de ces feux errants, tu volerais le
premier  leur rencontre.

J'envisageais cependant ces trois infortuns: Ciel, quel aspect! jamais
le temps n'affaiblira le souvenir et la douloureuse image de leurs
membres cicatriss, ulcrs, dvors par la flamme. Ils s'avancrent en
poussant l'ternel soupir du dsespoir; et quand ils furent devant nous,
 je les vis marcher en cercle, et s'entre-suivre; ainsi qu'un lutteur
agile rde autour de son ennemi, en piant le moment de la victoire;
mais chacun d'eux, en tournant ainsi, ramenait sans cesse ses regards
vers nous.

Un seul rompit le silence:

--Eh! si notre condition dplorable, me dit-il, si nos visages
sillonns par les flammes ne te donnent que de l'horreur pour nous et
nos prires, ne refuse pas du moins  notre mmoire de nous dire qui tu
es, me vivante, qui peux ainsi fouler le sol brlant des Enfers! Cette
ombre qui me prcde, et que tu vois si misrablement dchire, fut
jadis autre que tu ne penses. C'est Guido Guerra [2], neveu de la
gnreuse Gualdrade: ses sages conseils et sa vaillance ont rempli le
monde. Celui-ci fut Aldobrandini Tegiao [3], dont le nom devrait tre
si cher  sa patrie; et moi, je suis Rusticuci [4], qu'une pouse
implacable a fait passer des angoisses de l'hymen aux flammes de
l'abme.

Il parlait encore, et, s'il m'et t donn de franchir ces flammes qui
nous sparaient, j'aurais dj vol dans leurs embrassements.

--Ce n'est point l'horreur, m'criai-je, ce sont les traits poignants
de la compassion qui dchirent mon me inconsolable depuis que mon
guide vous a fait connatre  moi. Je suis de votre patrie, et j'appris
ds mon enfance  rpter vos noms; votre mmoire honore, vos exploits
ont charm longtemps mon oreille. Je laisse maintenant la coupe amre
du monde, et je passe au banquet de la manne cleste, suivant la fidle
parole de mon guide; mais l'abme doit auparavant me recevoir dans ses
entrailles.

--Que ta bouche, reprit l'illustre infortun, respire longuement le
souffle de la vie; et puisse ta gloire te survivre  jamais! Daigne 
prsent nous dire si la gnrosit et la valeur habitent encore dans
nos murailles, ou si elles en sont exiles sans retour: car Borsier [5],
 descendu nagure parmi nous, aigrit sans cesse nos douleurs par ses
rcits affligeants.

--Malheureuse Florence! une race d'hommes nouveaux et le dbordement
des richesses ont fait germer dans toi l'orgueilleuse ingalit et tous
les maux qui te dchirent!

Ainsi! m'criai-je en levant les yeux; et les trois ombres se
regardrent entre elles, comme frappes de la vrit [6].

--Heureux qui peut comme toi, me dirent-elles, puiser ses rponses  la
source du vrai! Mais quand tu reverras le paisible front des toiles,
et qu'chapp de la nuit ternelle il te sera si doux de dire _je l'ai
vue_, daigne encore nous rappeler au souvenir des tiens.

Aussitt, rompant leur cercle, ces ombres lgres disparurent, plus
rapides que l'oiseau, plus promptes que la parole.

Cependant mon guide s'tait loign, et dj le bruit des eaux,
croissant de plus en plus, et touff le son de nos voix. Semblable au
fleuve qui lave la cte orientale de l'Apennin, et reoit son nom du
paisible cours de son onde [7], mais qui change bientt et de cours et
de nom, lorsque, suspendu prs de Forli, il tombe et bondit en fureur
sur le penchant cumeux des Alpes, et qu'il inonde les champs trop
solitaires de Saint-Benot; ainsi le triste ruisseau prcipite ses
flots rougetres dans ces rocs entr'ouverts, et, les brisant avec
fracas, assourdit cette lugubre enceinte.

J'avais autour de mes reins une corde qui les soutenait par ses noeuds
redoubls. C'est avec elle que je m'tais promis de saisir la panthre:
je la dlie, aux ordres de mon guide; et, aprs avoir rassembl ses
nombreux anneaux dans ma main, je la prsente au sage, qui s'avance
aussitt sur les bords du gouffre [8], et la jette loin de lui dans
cette bouche tnbreuse.

--Quel sera l'vnement, disais-je alors, en le voyant se pencher et
suivre de l'oeil la corde flottante au fond de l'abme.

Heureux l'homme prudent qui possde son me devant l'oeil scrutateur
qui juge l'oeuvre et la pense! Mon guide connut o s'garait la
mienne:

--Bientt, me dit-il, ce que j'attends paratra, et tes doutes
finiront.

Me prserve le Ciel de rvler aux enfants des hommes des vrits qui
ont l'air du mensonge: je ne veux point que mon front rougisse quand ma
bouche est pure. Il est cependant une vrit que je vais drober au
secret des ombres.

Ici, lecteur, je jure par ces vers, si le temps ne fltrit pas leur
gloire, que mes yeux ont vu sortir du fond de la noire enceinte une
figure que le plus intrpide n'et pas envisage sans plir: elle
montait en nageant dans l'paisse nuit, tel qu'un plongeur s'lve du
fond des mers, aprs avoir arrach l'ancre retenue dans les cueils:
d'un pied lger il repousse les flots, et remonte en les sillonnant de
ses bras allongs.




                                 NOTES

                         SUR LE SEIZIME CHANT


[1] Les deux voyageurs coupent toujours le cercle par son diamtre: ils
suivent le ruisseau qui va se perdre dans le centre, et y forme par sa
chute une cataracte.

[2] Guido Guerra commandait 400 chevaliers florentins, tous de faction
guelfe,  la bataille de Bnvent, remporte par Charles d'Anjou sur
Mainfroy. C'est  sa valeur qu'on attribua la victoire. Charles y gagna
le royaume des Deux-Siciles, et aida Guido  rentrer dans Florence; ils
y rtablirent les Guelfes, et les Gibelins en furent chasss. Comme
Dante avait t lev dans le parti guelfe, Guido Guerra, par le grand
rle qu'il y avait jou, tait un homme bien respectable  ses yeux.

[3] Tegiao Aldobrandini tait de la maison des Adhmars. Si les Guelfes
avaient suivi son conseil, ils n'auraient pas t battus 
Monte-Aperto. (Voy. le chant X, note 4.)

[4] Jacques Rusticuci, Florentin, d'une famille peu remarquable, mais
fort riche, se distingua par son courage et sa libralit. Ayant t
contraint de se sparer d'une femme trop querelleuse, il tomba dans le
dsordre qu'on expie au septime cercle. Ces trois ombres rdent sans
cesse en parlant  Dante, parce qu'il ne leur est pas permis de rester
en place, ainsi qu'on a vu au chant XV.

[5] Guillaume Borsier, homme de bonne socit, chri de tous les
princes d'Italie. Boccace raconte une de ses facties dans la huitime
Nouvelle de la premire Journe.

[6] Cette coupe de phrase dessine mieux l'attitude des interlocuteurs,
et rend plus vivement l'effet que produit la rponse de Dante.

[7] Ce fleuve s'appelle d'abord _Aqua Cheta_, et aprs sa chute
_Montone_. Il a son embouchure  sept lieues de Ravenne.

[8] Le gouffre conduit au huitime cercle, o sont punis les Perfides,
comme l'ont t les Violents au septime cercle; mais par des supplices
plus rigoureux. On croirait que Dante veut dsigner, par la corde qui
est autour de ses reins, les finesses dont le coeur de l'homme est
naturellement envelopp. Comme il va descendre au sjour des Perfides,
il doit y laisser les livres du vice qu'on y expie. Mais ds que la
corde touche au fond du gouffre, un monstre, emblme de la perfidie,
reconnat le signal, et monte aussitt. Il avait t tent de lier la
panthre avec cette corde; allgorie assez vague, sur laquelle on ne
peut faire que des conjectures, soit que la panthre reprsente la cour
de Rome, ou les passions de la jeunesse, comme on a vu au premier
chant. Au reste, on voit, par un autre passage du _Purgatoire_, que
c'tait alors la mode d'avoir les reins ceints d'une corde. Voil sans
doute pourquoi les moines, qui n'imaginrent rien, prirent, avec
l'habit de leur sicle, le cordon qui en tait une dpendance. Ce fut
par les moeurs qu'ils se distingurent alors. Observons, en finissant,
que l'usage des habits courts a fait tomber celui des cordes et des
ceintures.




                              CHANT XVII


                               ARGUMENT

  Description du monstre de la fraude, nomm Grion.--Il porte les deux
  potes sur son dos au fond du huitime cercle: mais avant de quitter
  le septime, Dante jette un coup d'oeil sur ce qui lui reste  voir
  dans le troisime donjon, et y trouve les usuriers, qu'il nomme
  _violents contre la socit_.


--Voici le monstre qui darde une queue acre, qui franchit les monts,
infecte les sicles et les climats, et renverse le vaillant et le fort
[1].

Aprs ces paroles, mon guide, tendant la main, fit signe au monstre de
s'approcher des lieux o nous tions; et ce vivant symbole de la fraude
s'avana d'abord sur les rochers, en dcouvrant son buste, tandis que
sa queue flottait encore au fond du gouffre. Son visage tait le
paisible emblme du juste; mais le reste de son corps se terminait en
serpent. Deux griffes velues sortaient de ses paules. Les vives
couleurs qui peignaient sa poitrine et les anneaux dcroissants de sa
longue croupe offraient plus de varits que les tapis de l'Orient ou
que les toiles d'Arachn. Comme on voit la barque hors des flots
reposer sa proue sur le rivage; ou le Castor  demi plong dans l'onde
se partager entre deux lments pour dpeupler les rivires du Germain
affam [2], ainsi je voyais la bte cruelle s'appuyer sur les rocs qui
terminent l'enceinte sablonneuse: et cependant elle repliait en dessous
les contours de sa croupe, dont la pointe, semblable au dard du
scorpion, se jouait dans le vague de l'air.

--Passons, dit mon guide, prs des lieux o le monstre s'est abattu.

Et aussitt je le suivis en descendant vers la droite, et nous
laissmes dix pas entre nous et l'aride plaine.

Non loin du bord o j'tais, je dcouvris des mes qui taient assises
en grand nombre dans les sables brlants.

Le matre me dit alors:

--Va et considre leurs supplices, afin que tu puisses remporter une
pleine connaissance de cette dernire enceinte; mais abrge tes
entretiens, et cependant j'irai et je parlerai au monstre qui doit nous
porter dans l'abme sur sa croupe vigoureuse.

Je restai seul dans ce troisime et dernier donjon [3], o les
coupables sont assis  jamais: des larmes cuisantes abreuvent leurs
paupires, et leurs mains dsespres repoussent et reoivent sans
cesse les feux qui les assaillent de toutes parts: ainsi dans les
brlants ts, un dogue furieux se dbat sous les aiguillons presss
des insectes.

Je laissai tomber mes regards sur leurs visages, ternel aliment des
flammes, et je ne pus en reconnatre un seul: mais j'aperus des
bourses diversement colores qui pendaient  leurs cous; et chaque
infortun semblait encore en repatre sa vue. En m'approchant davantage,
 je dcouvris sur une bourse tissue d'or un lion peint de l'azur des
cieux [4]; et, promenant mes regards plus loin, je vis une oie, blanche
comme la neige, clater sur la pourpre [5]. Enfin un des coupables, qui
portait une truie azure sur une toile d'argent, me cria [6]:

--Que fais-tu dans cette fosse? loigne-toi: mais puisque tu vis encore,
 apprends que je garde  mes cts une place pour Vitalian [7]: je suis
tomb des champs de Padoue parmi ces Florentins dont les cris importuns
appellent sans cesse l'illustre chevalier aux trois boucs [8].

Il parlait ainsi, et tordait autour de ses lvres sa langue dessche,
comme un taureau qui lche ses naseaux cumants: et moi qui n'avais
point oubli la parole de mon guide, je revins  lui en m'loignant de
ce spectacle de douleurs.

Il tait dj mont sur les puissantes paules du monstre:

--Rassure-toi, me cria-t-il; il n'est pas d'autre chemin pour descendre
dans l'abme: tu vas t'asseoir devant moi, et je te couvrirai des
atteintes de son dard.

Tel qu'un malade dont les ongles dcolors et les nerfs tremblants se
glacent aux approches de la fivre; tel je devins  ces paroles. Mais
la honte qui rend l'esclave intrpide sous l'oeil du matre, me fit
sentir son aiguillon, et je montai sur la croupe hideuse.
Soutenez-moi! voulais-je m'crier alors; et ma langue ne put
articuler ces mots.

Cependant le bon gnie me soulevait et me serrait dans ses bras:

--Grion [9], dit-il au monstre, tu peux descendre; mais plonge-toi
lentement dans le gouffre, et pense au nouveau fardeau que tu portes.

Comme la nacelle, en quittant le rivage, recule d'abord sur les flots;
ainsi l'animal frauduleux se retirait de la pente escarpe, et
dtournait ensuite sa masse norme, embrassant un long circuit, et
balanant dans l'air ses bras velus, tandis que sa queue ondoyante
serpentait en arrire. Le trouble de Phaton, lorsque, dans sa route
embrase, les rnes chapprent de sa main dfaillante; l'effroi du
malheureux Icare, lorsqu'il sentit couler sur ses bras nus la cire
amollie, et qu'il entendit la voix de son pre: Hlas, tu te perds!
rien n'galera l'horreur qui me saisit en me voyant environn d'air de
toute part, et ne dcouvrant dans l'immense nuit que le monstre qui
m'emportait. Il planait avec lenteur, en tournoyant dans un cercle
allong, et l'air qui cdait  ses mouvements effleurait  peine mon
visage.

Cependant le fracas de l'onde, qui se brise et rebondit sur la pierre,
accablait ma tte perdue [10]; j'osai me pencher et regarder
au-dessous de moi, et je reconnus, en frmissant, la vaste enceinte o
nous descendions: des spectacles inconnus passaient tour  tour sous
mes yeux; et la lueur des flammes, et les gmissements qui s'levaient
de toute part, troublaient de plus en plus mes sens consterns.

Enfin Grion s'abattit au pied des rocs dcharns qui pressent le fond
du gouffre, et, libre de son double fardeau, s'lana loin de nous
comme un trait lger. Ainsi le faucon, las de planer sans fruit dans
les nues, revient aux yeux tonns du chasseur, qui lui crie: Eh quoi,
tu descends! L'oiseau confus dcrit rapidement un immense dtour, et
va s'abattre loin de son matre indign.




                                 NOTES

                        SUR LE DIX-SEPTIME CHANT


[1] Le pote personnifie la fraude, et s'en sert pour se faire porter
avec son guide au fond du huitime cercle, dont la descente serait
impraticable sans ce moyen.

[2] Dante traite les Allemands de _lurchi_, goulus ou ivrognes. On
trouve dans Lucilius: _Edite_, Lurcones, _comedones vivite ventres_.
Les castors se tiennent moiti dans l'eau, moiti dehors, quand ils
pient les poissons. Ils sont communs dans le Danube.

[3] On va voir dans le reste du troisime donjon les usuriers. Le pote,
 pour varier sa manire, ne les nomme pas, mais les dsigne par leurs
armoiries.

[4] Armes de Gianfigliacci, maison de Florence.

[5] La famille des Ubriacchi,  Florence.

[6] Les Scrovigni, de Padoue.

[7] Vitalian, grand usurier de Padoue.

[8] Ce chevalier, qui avait trois boucs pour armes, tait Jean Buyamont,
 fameux usurier de Florence. La manire dont ce damn en parle est
ironique, et sa grimace le prouve.

[9] Grion, roi des trois les Balares, avait trois ttes, selon la
fable. Il est ici l'emblme de la fraude,  cause de son triple visage.

[10] Le monstre qui porte les deux potes forme, en descendant, une
spirale, et le Phlgton tombe  leurs cts.




                            TABLE DES MATIRES

                             DU PREMIER VOLUME


AVERTISSEMENT

DE LA VIE ET DES POMES DE DANTE

VUE GNRALE DE L'ENFER

CHANT PREMIER.--A la chute du jour, le pote s'gare dans une
fort.--Il y passe la nuit, et se trouve au lever du soleil devant une
colline o il essaye de monter, mais trois btes froces lui en
dfendent l'approche.--C'est alors que Virgile lui apparat et lui
propose de descendre.

CHANT II.--Le jour dont la naissance est indique dans le premier chant
tire vers sa fin. Le pote hsite sur le point de descendre aux Enfers;
mais son guide le rassure, en lui apprenant que Batrix est descendue
du ciel pour l'envoyer  lui. Alors ils s'avancent tous deux vers les
souterrains.

CHANT III.--Les deux potes arrivent  une immense porte ouverte en
tous temps.--Aprs avoir lu l'inscription, ils passent dans la premire
enceinte de l'Enfer, que le fleuve Achron partage en deux
moitis.--Description du premier supplice.--Discours de Caron.

CHANT IV.--Dante se rveille au del du fleuve, sur le bord des limbes
qui forment le premier cercle des Enfers.--Il y voit les enfants morts
sans baptme et les hommes qui n'ont suivi que la loi naturelle.

CHANT V.--on trouve le juge des Enfers  l'entre de ce deuxime cercle,
o sont punies les mes que l'amour a perdues.--Description de leur
supplice.--Aventure de Franois d'Arimino.

CHANT VI.--Troisime cercle, o sont punis les Gourmands.--Cerbre,
emblme de la gourmandise.--Prdiction sur les affaires du
temps.--Entretien sur la vie future.

CHANT VII.--Quatrime cercle, dans lequel Pluton ou Plutus, emblme des
richesses, veille sur les avares et les prodigues.--Description de
leurs supplices.--Entretien sur la Fortune.--Passage au cinquime
cercle, o les Vindicatifs sont plongs dans le Styx.

CHANT VIII.--Suite du cinquime cercle, o on trouve Phlgias, emblme
des vindicatifs.--Passage du Styx.--Premire entrevue des dmons.

CHANT IX.--Les deux potes sont toujours en prsence de la
cit.--Apparition des Furies.--Un ange vient ouvrir les portes de la
cit.--Sixime cercle, o sont punies les mes infectes d'hrsies.

CHANT X.--Suite du sixime cercle.--Dante apprend les malheurs dont il
est menac.--Entretien sur l'tat des morts.

CHANT XI.--Dernier coup d'oeil sur les hrtiques.--Les deux potes
marchent vers le septime cercle.--Division gnrale de tout l'Enfer,
tant de ce qu'on a vu que des trois cercles qui restent  voir.

CHANT XII.--Premier donjon du septime cercle, o sont punis _les
violents contre le prochain_.--Le Minotaure qui se nourrissait de chair
humaine, emblme des tyrans et des assassins.--Les Centaures.

CHANT XIII.--Deuxime donjon, o sont punis _les violents contre
eux-mmes_, tant les suicids que ceux qui se font tuer.--Description
de leur supplice.--Les harpies et les chiennes noires, double emblme
des peines qui donnent le dgot de la vie.

CHANT XIV.--Troisime donjon, dans lequel sont punies trois sortes de
violences.--Celle contre Dieu, ou l'impit; celle contre nature, ou la
sodomie; et celle contre la socit, ou bien l'usure.--Description du
supplice des impies.--Allgorie sur le temps et sur les fleuves d'Enfer.

CHANT XV.--Suite du troisime donjon.--Supplice des _violents contre
nature_, c'est--dire des sodomistes.--Entretien de Dante et de son
prcepteur.

CHANT XVI.--Suite du troisime donjon, et des _violents contre
nature_.--On a vu dans le chant prcdent les littrateurs: ce sont ici
les militaires atteints du mme vice.--Chute de Phlgton dans le
huitime cercle.

CHANT XVII.--Description du monstre de la fraude, nomm Grion.--Il
porte les deux potes sur son dos au fond du huitime cercle: mais
avant de quitter le septime, Dante jette un coup d'oeil sur ce qui lui
reste  voir dans le troisime donjon, et y trouve les usuriers, qu'il
nomme _violents contre la socit_.


Paris.--Imprimerie de Dubuisson et Ce, rue Coq-Hron, 5.





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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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works, and the medium on which they may be stored, may contain
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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