The Project Gutenberg EBook of L'enfer (2 of 2), by Dante Alighieri

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Title: L'enfer (2 of 2)
       La Divine Comdie - Traduit par Rivarol

Author: Dante Alighieri

Translator: Antoine Rivarol (de)

Release Date: September 26, 2007 [EBook #22769]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFER (2 OF 2) ***




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                        BIBLIOTHQUE NATIONALE

            COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES

                               * * * * * *

                           DANTE ALIGHIERI

                               * * * * * *

                               L'ENFER

                         POME EN XXXIV CHANTS

                          TRADUIT PAR RIVAROL

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                              TOME SECOND

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                                 PARIS

                     AUX BUREAUX DE LA PUBLICATION

                          1, Rue Baillif 1

                             * * * * * *

                                 1867




                            CHANT XVIII


                              ARGUMENT

  Division du huitime cercle, dont le fond est partag en dix valles
  ou boyaux concentriques; toutes les sortes de fraudes y sont punies.
  Description de la premire et de la seconde valle, o se trouvent
  les corrupteurs et les flatteurs.


Il est dans les Enfers un lieu nomm les VALLES MAUDITES: des roches
noirtres le revtent de toutes parts, et s'lvent  l'entour pour
former sa vaste ceinture; des valles ingales en partagent le fond, et
dcroissent de cercle en cercle jusqu'au gouffre large et profond
creus dans le centre.

Ce gouffre est pareil  une forteresse assise au milieu des fosss
nombreux qui la dfendent; et, comme on y voit des ponts lgrement
jets de foss en foss, ainsi dans le cirque infernal, des rocs
suspendus en arcades coupent les valles, et vont, comme  un centre
commun, se runir dans le gouffre [1].

Le monstre nous avait dposs au pied des remparts qui nous drobaient
ce huitime cercle; je m'avanai en suivant mon guide vers les hauteurs,
et c'est de l que mes regards descendirent au fond de la premire
valle, sjour nouveau de perfidies et de douleurs nouvelles.

J'y dcouvris des ombres nues, qui gardaient en deux files gales un
ordre toujours contraire: les unes venaient vers nous, et les autres
nous devanaient prcipitamment. Telle est, aux saintes heures du
jubil, la marche solennelle des Romains: on voit sur un pont la foule
religieuse qui se partage en deux colonnes, dont l'une s'avance vers le
temple, et l'autre revient et s'en loigne sans cesse [2].

J'aperus en mme temps, sur l'un et l'autre bords de la valle, des
dmons arms de griffes et de fouets noueux, qui se dressaient et se
courbaient tour  tour, en frappant  outrance les mes perverses.
Cruellement dchires, elles fuient d'une fuite ternelle, se drobant
et se retrouvant  jamais sous les coups de ces infatigables bras.

Tandis que je regardais, mes yeux s'arrtrent sur un des rprouvs, et
je dis aussitt:

--Celui-ci ne m'est point inconnu.

Pour l'envisager plus attentivement, je m'loignai de mon guide, et je
suivis l'ombre coupable, qui baissait la tte et voulait viter mon
coup d'oeil; mais je la reconnus et lui criai:

--O toi qui portes ainsi ton front vers la terre, tu fus jadis
Caccianimico [3], si tes traits n'ont point tromp mes yeux: dis-moi
quel crime t'a conduit dans cette lice de douleur?

--Ce n'est point sans dplaisir, me rpondit-il, que je ferai l'aveu
que tu demandes; mais je ne puis le refuser  ton langage, qui me
rappelle un monde o je ne suis plus. C'est moi qui sduisis la belle
Gisole, et qui l'ai vendue aux dsirs du marquis [4], quoi qu'en dise
la renomme; et je ne suis pas le seul Bolonais qui gmisse en ces
lieux: les rivages de la Savenne et du Reno [5] n'ont jamais retenti de
tant de voix bolonaises que les cavits sombres de cette triste valle;
tu le croiras sans peine si tu penses combien nous sommes tous altrs
de la soif de l'or.

Il parlait encore, et tout  coup un dmon fait siffler autour de ses
reins les noeuds du fouet vengeur, en lui criant:

--Marche, infme; il n'est point ici de femme  vendre.

Je retournai vers mon guide [6], et bientt nous arrivmes devant un
rocher qui du pied des remparts s'levait comme un vaste pont sur la
premire valle: nous le gravmes ensemble, et du haut de sa vote
escarpe, nos yeux plongrent sur les deux rangs de coupables.

--Tourne la tte, dit mon guide, et tu verras  visage dcouvert ceux
qui fuyaient devant nous, et que tu ne connais pas encore.

--Je me tournai; et je vis passer sous l'antique pont la file immense
des malheureux flagells. Aussitt, prvenant mon dsir, le sage me
dit:

--Considre la grande ombre qui s'avance; elle ne donne pas une larme 
cet pre chtiment, et la nuit des Enfers n'a pu ternir son royal
aspect. C'est Jason qui, par valeur et prudence, ravit  Colchos sa
toison fatale; c'est lui qui, passant  Lemnos, ne trouva dans cette
le impie qu'un peuple de martres et de veuves parricides. La jeune
Hypsiphile avait seule tromp ses froces compagnes [7]; les serments
et la grce de Jason amollirent son coeur; mais le perfide l'abandonna
sur ces bords malheureux, la laissant veuve et mre  la fois. Il paye
ici le prix de ses parjures, et dans cette vengeance les larmes de
Mde lui sont encore imputes. Ici les corrupteurs sans foi expient
avec lui les longs soupirs de leurs victimes... Tu connais maintenant,
ajouta mon guide, le premier sjour de la perfidie et ses premiers
supplices.

Cependant nous tions descendus sur un nouveau circuit o le pont vient
reposer sa base, et se relve encore pour embrasser la seconde valle;
et dj, du haut des rocs qui l'entourent, se faisaient entendre les
sanglots, le choc des mains et la pnible respiration des peuples
suffoqus dans ses flancs: les vapeurs qui s'en exhalent s'affaissent
lentement sur ses bords, et les abreuvent d'une lie infecte qui
repousse la vue et l'odorat dfaillant.

Nous gravmes  la hte sur le dos escarp du pont, et de l mes
regards tombrent au fond de l'impur foss: je crus voir alors le
cloaque du monde.

La foule des ombres confusment jetes dans cet immense gout se
soulevait pniblement hors de l'paisse surface.

Une d'entre elles avait frapp mes yeux, et je la considrais; mais je
ne distinguais rien sur sa tte dgotante.

Ce malheureux me regarda  son tour et me cria d'une voix touffe:

--Que trouves-tu dans moi plus que dans ceux-l?

--Je pense, lui rpondis-je, retrouver en toi Interminelli de Lucques
[8]; mais ce n'est plus l cette tte parfume que j'ai connue jadis.

--Voil, reprit-il en frappant son visage, o m'a conduit ma langue
adulatrice, et ce que m'a valu l'encens dont j'enivrais les hommes [9].

Mon guide se tourna vers moi, et me dit:

--Jette les yeux plus loin, sur cette ombre chevele qui s'agite et se
dchire avec fureur: c'est l'infme Thas, qui payait d'une parole les
profusions de ses amants [10]. Mais quittons, il est temps, un
spectacle trop immonde.




                                 NOTES

                        SUR LE DIX-HUITIME CHANT

[1] Le local du huitime cercle est fort bien dcrit; mais il demande
une grande attention pour tre entendu.

[2] Boniface VIII avait institu le jubil en 1300, poque o Dante
suppose qu'il fit son pome, quoiqu'il l'ait rellement fait quelques
annes aprs. La foule que cette solennit attira dans Rome fut si
grande, qu'on prit le parti de diviser le pont du chteau Saint-Ange
dans sa longueur, par une barrire qui sparait le peuple en deux
bandes: l'une qui allait  Saint-Pierre, et l'autre qui en sortait.

Ici, la premire file des coupables est de ceux qui ont vendu les
femmes aux plaisirs des autres; la seconde est de ceux qui les ont
sduites pour en jouir eux-mmes.

[3] C'tait un Bolonais nomm Venetico Caccianimico, qui se fit bien
payer par le marquis Obizo d'Est pour lui livrer sa soeur Gisole,
laquelle s'attendait  tre pouse.

[4] Cet Obizo d'Est, marquis de Ferrare, dont il est parl au douzime
chant, tait appel communment _le marquis_. C'tait un homme cruel et
sans foi. Il parat que tout le monde ne convenait pas que Caccianimico
lui et vendu sa soeur.

[5] Bologne est arrose par la Savenne et le Reno. Les Bolonais ont un
accent particulier: ils prononcent _sipa_ au lieu de _si_; comme on
dirait _ouida_ pour _oui_. Le texte fait allusion  cette locution
bolonaise.

[6] Il faut observer que les valles taient ranges en cercles, les
deux potes ne parcourent jamais qu'un arc de chacune: ils passent le
premier point qui se prsente pour arriver  la valle qui suit.

[7] En sauvant son pre Thoas, et ensuite son amant, il reste une
antique o on voit Hypsiphile qui reoit Jason.

[8] Il tait d'une famille trs-noble de Lucques, et s'accuse ici
d'avoir t un vil et bas flatteur.

[9] On voit que Dante, par ce rapprochement d'ides, tablit une
analogie entre le dpit et la peine, par le contraste mme qui en
rsulte. Le flatteur donne de l'encens aux hommes, qui lui rendent ce
qu'il y a de plus dgotant dans l'humanit.

[10] Thas tait une courtisane que Trence a introduite dans une de
ses pices. Dante cite mme les paroles que Trence prte  cette
courtisane; mais elles produisent un effet ridicule.




                              CHANT XIX


                               ARGUMENT

  Troisime valle, o sont punis les simoniaques, soit qu'ils aient
  vendu ou achet des bnfices. Imprcation du pote contre les grands
  biens et l'avarice de l'glise.

 Simon, mage imposteur! et vous, enfants de rapine, sacrilge race,
dont les mains adultres osent marchander l'pouse de Christ! c'est
pour vous que ma voix s'lve encore dans la troisime valle [1].

Dj, nous tions monts sur la roche qui se courbe en arc de l'un 
l'autre bord, et de son centre lev mon oeil mesurait la valle
profonde.  sublime sagesse, quelles formes varies tu daignes prendre
aux cieux, sur la terre et dans les Enfers!

Ainsi que, dans son premier temple, Florence voit les sacrs marbres du
baptme percs d'ouvertures gales dans leur forme et dans leur contour
[2], de mme je voyais l'infernale enceinte parseme de fosses
circulaires, creuses de toute part dans le pav noirtre. Chaque fosse
avait reu son coupable; mais chaque coupable, en tombant tte baisse,
ne se plongeait pas tout entier dans son troit spulcre: leurs jambes
se montrent encore, tandis que les troncs ensevelis pendent  la vote
souterraine. Des langues de feu s'attachent  leurs pieds renverss;
elles en parcourent la surface comme la flamme qui vacille dans un vase
en lchant ses bords onctueux [3].

Je regardais ces pieds allums qui se levaient et se baissaient
prcipitamment, qu'il n'est pas de liens dont ils n'eussent bris les
noeuds.

--Matre, disais-je, quel est celui dont les flammes plus irrites
s'agitent plus violemment? Ne pourrai-je entendre le rcit de ses
crimes et de ses maux?

--Si tel est ton dsir, reprit le sage, je descendrai et je te porterai
au fond de la valle, et l tu interrogeras le coupable.

-- bon gnie! lui rpondis-je, vous connaissez les voeux secrets de
mon coeur; toujours ses dsirs ont flchi sous vos volonts.

 ces mots, nous descendmes lgrement dans l'enceinte profonde, 
travers les feux qui l'clairent, et mon guide me dposa prs de celui
qui donnait, par ses mouvements convulsifs, le signe de douleur
immodre.

--Qui que tu sois, lui dis-je alors, triste fantme qui n'offres plus
que des tronons renverss, rponds, si tu peux,  ma voix.

En parlant ainsi, j'tais comme le prtre consolateur qui se penche
vers la fosse d'o l'homicide assassin le rappelle encore pour
temporiser avec la mort [4]; et tout  coup j'entendis la voix
souterraine:

--Te voil dj, Boniface? Es-tu l debout? Certes, un menteur
horoscope nous trompa tous deux? Tes mains sordides sont-elles sitt
lasses de s'enrichir? Ces mains, que tu ne craignis pas d'offrir  une
divine pouse pour l'touffer ensuite dans tes perfides embrassements
[5]?

Je restai,  ce discours, tel qu'un homme interdit; et ma bouche
confuse cherchait en vain une rponse  ces paroles mystrieuses.

--Rponds, me dit aussitt mon guide, rponds-lui que tu n'es pas celui
qu'il pense.

Je me penchai donc vers le coupable, et lui rpondis ainsi. Alors ses
pieds se tordirent avec plus d'horreur; il soupira profondment et
s'cria:

--Que dsires-tu de moi? Est-ce pour connatre ma condition dplorable
que tu n'as pas craint l'abord des Enfers? Apprends donc que ces pieds
ont chauss la mule pontificale, et que l'Ourse orgueilleuse me donna
le jour [6]. Ma folle tendresse pour ses fils ambitieux n'a que trop
fait voir quel sang coulait dans mes veines; mon avare main enfouissait
pour eux des trsors dans le monde, et creusait pour moi cette fosse
dans l'abme. L-bas, sous ma tte, gisent mes devanciers en crimes et
en puissance; ils ont tous pass par ce triste dtroit; et moi-mme,
quand celui que tu m'as sembl d'tre arrivera, je tomberai comme eux
dans ces vastes catacombes. Boniface me remplacera; mais ses pieds
brleront moins longtemps que les miens; sa tte renverse flottera
moins longtemps sous la vote spulcrale; car l'occident va bientt
vomir un autre pontife, d'oeuvres plus iniques [7]. Pasteur sans amour
et sans foi, nouveau Jason des Machabes [8], il sera l'ouvrage et
l'instrument d'un prince tranger, et c'est lui qui fermera la fosse
sur Boniface et sur moi.

Il achevait  peine; et moi qui ne pus retenir un zle trop amer
peut-tre, je m'criai:

--Ombre malheureuse, dis-nous si jadis le matre cleste vendit les
deux clefs  Barjne? Certes, il ne lui fit que ce court prcepte:
_Pierre, suivez-moi_. Et ce ne fut pas non plus  prix d'or que dans
l'assemble des frres le successeur de Judas [9] obtint la place
qu'avait perdue ce tratre. Vieillard avare, te voil maintenant! Garde
bien tes coupables trsors, qui t'ont donn l'audace de tirer le glaive
contre les rois [10]. Oh! si l'antique respect pour vos ombres
pontificales n'enchanait ma langue, elle vous poursuivrait bien plus
prement encore, pasteurs mercenaires! car votre avarice foule le monde;
elle est amre aux bons et douce aux mchants. C'est de vous qu'il
tait prdit  l'vangliste, quand il voyait celle qui tait assise
sur les eaux se prostituer avec les rois; celle qui naquit avec sept
ttes, et dix rayons qui s'clipsrent avec les vertus de son poux
[11]. C'est vous aussi qui vous tes fait des dieux d'or et d'argent;
et si l'idoltre encense une idole, vous en adorez mille. Ah!
Constantin, que de maux ont germ, non de ta conversion, mais de la dot
immense que tu payas au pre de ta nouvelle pouse [12]!

Ainsi parlait ma bouche avec amertume; et, soit repentir ou dsespoir,
les pieds du fantme et ses genoux frmissants se heurtaient sans
relche.

Cependant mon guide avait cout d'une oreille satisfaite ces dures
vrits; et bientt, me soulevant et me portant dans ses bras, il
suivit le premier sentier qui remontait sur les roches d'un nouveau
pont. Du haut de sa vote hardie, o la biche lgre n'et pas gravi
sans effroi, nous embrassmes d'un coup d'oeil l'ample sein de la
quatrime valle.




                                 NOTES

                        SUR LE DIX-NEUVIME CHANT


[1] Simon le magicien voulut acheter des aptres le don des miracles,
bien qu'il eut lui-mme de fort beaux secrets. On a appel depuis
simoniaques tous ceux qui ont trafiqu des choses spirituelles.

[2] Les anciens fonts baptismaux de Florence taient, comme le dit
l'auteur, percs de trous ronds, dans lesquels, sans doute, les prtres
plongeaient les enfants qu'ils baptisaient. Je me figure que ce marbre
perc de trous, et qui recouvrait les fonts, tait comme une table fort
mince, puisque le pote raconte, en parenthse, qu'il fut un jour
oblig de briser une de ces ouvertures pour dgager un enfant qui s'y
noyait; sur quoi ses ennemis l'accusrent d'irrligion. On n'a point
traduit les trois vers qui contiennent ce fait, parce qu'ils coupaient
dsagrablement et ralentissaient la rapidit de cette description.
J'ai lu quelque part que les fonts baptismaux de Saint-Marc  Venise
avaient eu la mme forme. Les fourneaux de nos cuisines peuvent, je
crois, en donner quelque ide. Il est fcheux de rencontrer dans un
pote des comparaisons tires d'objets qui n'existent plus, parce
qu'alors on est oblig d'en chercher d'autres pour expliquer les
siennes.

[3] Ce supplice des mes fiches dans leur trou, la tte en bas (pour
dsigner leur oubli des choses clestes et leur attachement  la terre),
rappelle ce vers de Perse:

  _ curvae in terris animae, et coelestium inanes_!

Cette fort de jambes et de pieds allums est une imagination fort
extraordinaire: mais ce qui doit surtout nous tonner, c'est que les
papes aient accept la ddicace d'un pome o ils sont si maltraits.
Le discours de Nicolas III, et la vive sortie que Dante fait contre lui
et ses pareils, est un morceau trs-loquent, et dut produire un grand
effet en Italie. Ce pontife, croyant parler  Boniface VIII, dit au
pote: _Te voil debout_; expression remarquable, parce que, pour un
pauvre malheureux pendu par les pieds depuis si longtemps, le suprme
bonheur tait d'tre debout.

[4] Autrefois on enterrait vifs les assassins, en le jetant la tte en
bas dans une fosse. Le confesseur tait forc  l'attitude que Dante
lui donne ici, pour entendre les dernires paroles du patient.

[5] Le tour que prend le pote pour maltraiter Boniface VIII est fort
ingnieux. Il faut toujours se rappeler que Dante suppose qu'il fit son
pome en 1300, poque o Boniface VIII sigeait encore, puisqu'il ne
mourut qu'en 1303. Mais le pote ne l'ayant rellement achev que sous
le pontificat de Clment V, successeur de Boniface, il peut prdire ici
ce qui lui plat sur des vnements dj arrivs.

[6] Le pape qui parle est Nicolas III, de la famille des Ursins ou des
Oursins. Il aima ses neveux jusqu'au scandale, et leur prodigua les
trsors de l'Eglise. C'est un de ceux qui ont le plus travaill 
l'lvation de la tiare et  l'avilissement des couronnes. En disant:
_Un menteur horoscope nous trompa tous deux_; il fait entendre au Dante
que les astrologues du temps lui avaient promis  lui et  Boniface un
plus long rgne.

[7] C'est de Clment V dont nous avons dj parl qu'il s'agit ici. Il
tait le sujet et la crature de Philippe le Bel, et c'est de concert
avec ce prince qu'il dtruisit l'ordre des Templiers. On sait que ce
pontife transporta le sige  Avignon pour se drober aux troubles dont
la ville de Rome tait dchire. Il a t fort maltrait par tous les
historiens d'Italie.


[8] Ce Jason tait frre d'Onias. Il obtint le grand pontificat de
Jrusalem  prix d'or, par la protection d'Antiochus, roi de Syrie.

[9] Saint Mathias fut choisi  la place de Judas, pour complter le
nombre de douze. Il n'est peut-tre pas inutile de dire que cet aptre
fut tir au sort.

[10] Charles d'Anjou, frre de saint Louis, roi de France, et roi
lui-mme de la Pouille et de la Calabre, refusa hautement sa fille au
neveu du pape Nicolas III. Quoiqu'il ait la chaussure rouge, disait ce
prince, son sang n'en est pas devenu plus digne de se mler  celui de
la maison de France. Jamais l'orgueilleux pontife ne put lui pardonner
cet affront: il se servit de tous les biens de l'Eglise pour faire la
guerre  Charles, et le dpouiller de ses royaumes.

[11] Application de l'Apocalypse. L'Eglise a perdu son clat, quand son
chef a perdu ses vertus. On dit que les sept ttes reprsentent les
sept sacrements; et les dix cornes ou rayons, le dcalogue.

[12] Le pote suit ici l'opinion vulgaire, que Constantin, en se
convertissant, donna  l'Eglise le patrimoine qu'on appelle _de
Saint-Pierre_. Arioste assure qu'Astolphe trouva l'original de cette
donation dans le royaume de la Lune.




                               CHANT XX


                               ARGUMENT

  Quatrime valle o sont punis ceux qui se mlent de prdire l'avenir.
  Entretien sur l'origine de Mantoue.--Astrologues, sorciers et
  sorcires.


Je touche au vingtime repos de ma douloureuse carrire; mais des
supplices nouveaux demandent encore de nouveaux chants.

Dj mes yeux plongeaient sur une terre trempe des larmes que les
ombres y versent en silence: elles marchent avec dtresse, en suivant
les dtours de la valle, comme, dans nos campagnes, la foule
religieuse passe en invoquant l'assemble des saints [1].

Je considrais ces malheureux; mais, parcourant d'un regard leurs
traits divers, je m'aperus, avec une surprise mle d'horreur, que les
troncs et les visages ne s'accordaient point entre eux: chaque coupable,
oppos  lui-mme, prsentait d'un seul aspect son front et son dos,
et semblait reculer et s'avancer  la fois. Tel n'est point encore le
paralytique, dont la tte, tourne par la contrainte du mal, ne peut
revenir sur son pivot nerveux.

Lecteur, si mes vers ne sont point un vain son pour ton me attendrie
juge toi-mme comment j'aurais pu contempler d'un oeil sec l'effigie de
notre humanit si tristement dfigure, et supporter le spectacle de
ces infortuns, versant  jamais des larmes qui n'arrosent plus leurs
poitrines!

Appuy sur les durs rochers qui s'levaient autour de moi, je les
inondais de mes pleurs, quand mon guide me dit:

--Eh quoi! ne serais-tu donc aussi qu'une me vulgaire? On est sans
piti pour des maux sans mesure. Ne sont-ils pas assez criminels, ceux
qui osrent tre les mules d'un Dieu? Relve-toi, et regarde celui que
la terre droba tout  coup  la vue des Thbains, qui lui criaient
[2]: Amphiaras, o fuis-tu donc loin du combat? Et cependant, il
tombait de gouffre en gouffre, et roulait aux pieds de Minos, qui
frappe  chacun l'invitable coup. Pour avoir port ses regards trop
avant, il ne voit plus qu'en arrire; et c'est ainsi qu'il rebroussera
dans l'ternit. Voil Tirsias [3], qui, transform deux fois, passa
tour  tour d'un sexe  l'autre: devenu femme pour avoir frapp deux
serpents, et les frappant encore pour reprendre sa dpouille virile.
Arons [4] vient ensuite, et son menton repose sur son dos. Il avait
creus sa grotte augurale dans ces montagnes o sans cesse le marbre
crie sous les efforts de l'habitant de Carrare [5]. C'est de l
qu'piant l'avenir, il promenait son oeil prophtique sur le miroir des
eaux et dans la vote des cieux. Vois encore celle dont les reins se
montrent  nu, tandis que son sein se couvre du voile pais de ses
cheveux: c'est la voyageuse Manto, qui, lasse enfin de sa course
vagabonde, s'arrta aux lieux o j'ai vu le jour; et c'est ici que je
te demande une oreille plus attentive [6]. Quand Thbes eut perdu
Tirsias et sa libert, Manto, jeune orpheline, s'loigna d'une patrie
esclave, et courut longtemps de climats en climats. Non loin du Tyrol,
o les Alpes opposent  la Germanie leurs immuables confins, se trouve
un lac, ornement de la belle Italie: on le nomme Bnac; et les fleuves
nombreux qui dsaltrent les champs de la Garde et de Valcamonique
viennent se reposer dans son vaste bassin. Les prlats de Brescia, de
Trente et de Vrone, pourraient, je pense, trouver au centre du lac la
borne qui termine et runit leur triple puissance [7]. Sur la rive plus
basse o Pescaire prsente  Bergame son front redoutable, le Bnac
panche les eaux dont il regorge, et les pousse comme un grand fleuve 
travers les campagnes; bientt l'Erident les reoit, prs de Governe,
sous le nom de Mincio; mais auparavant, et non loin de sa source encore,
 le nouveau fleuve tombe dans une plaine; et l, ses flots ralentis
s'tendent et croupissent comme un marais immense, o le soleil couve
la mort dans les ts brlants. Un champ inculte et dsert s'lve au
milieu de cette plaine marcageuse. C'est l que Manto, cette vierge
farouche, suivie de son cortge et fuyant l'aspect des hommes, se
choisit un asile: c'est l qu'elle exera son art, et qu'elle termina
sa vie. Aprs elle, des tribus parses dans la contre se rassemblrent
pour habiter un sjour que les eaux croupissantes protgent de tout
ct. Elles y fondrent une ville, et, sans interroger le sort [8], la
nommrent MANTOUE, en mmoire de celle dont le choix avait honor ces
lieux, et dont le tombeau les consacrait encore. Un peuple nombreux
vivait dans ses murailles avant que le fourbe Pinamont et prvalu sur
les crdules Casalodi [9]. Je t'ai rvl la naissance et les
accroissements de ma patrie, afin que si d'autres rcits parviennent 
ton oreille, ma parole soit  jamais le sceau de la vrit pour elle.

--Matre, rpondis-je, les oracles de la vrit reposent sur vos lvres;
et les lueurs de l'humaine raison n'blouiront plus un esprit clair
par vous. Daignez maintenant m'apprendre s'il est encore dans cette
foule une ombre digne de nos regards?

Le sage prit ainsi la parole:

--Celui dont tu vois la barbe paisse ombrager les paules florissait
jadis, quand la Grce, veuve de tant de hros, n'offrit plus qu' des
enfants le lait de ses mamelles: il fut collgue de Calchas; et ce sont
eux qui frapprent le cble, et donnrent en Aulide le signal du
dpart. On le nommait Euripyle [10], et ce nom consacre un de mes vers:
tu le sais, puisque mon pome entier vit dans ta mmoire. L'ombre qui
te prsente une si frle stature fut Michel Scot [11]; et certes il
connut bien tous les secrets de la fallacieuse astrologie. Vois Guido
Bonatti [12]; vois Asdent [13], qui voudrait n'avoir pas dsert ses
ateliers; mais son remords est tardif. Vois enfin ces femmes sacrilges
qui laissrent le fuseau pour souiller leurs mains de l'impie
attouchement des herbes magiques et des simulacres enchants. Mais
htons-nous, car dj la lune se penche dans la mer de Sville, et
blanchit la zone o se confondent les deux hmisphres [14]: hier elle
offrait  l'orient son disque entier; et tu l'invoquas sans doute plus
d'une fois dans les tnbres de la fort.

Ainsi parlait mon guide, sans cesser d'avancer.




                                 NOTES

                         SUR LE VINGTIME CHANT


[1] Allusion aux processions et aux litanies des Rogations.

[2] Un des sept rois qui allrent au sige de Thbes: il tait devin,
et avait prdit qu'il y mourrait. Il fut englouti avec son char devant
les murs de Thbes. Tout ceci est pris de la _Thbade: Illum ingens
haurit specus_, etc.

[3] Tirsias est fort connu. On sait qu'il avait joui tour  tour des
deux sexes. Voyez les _Mtamorphoses_ d'Ovide, liv. III. Il tait de
Thbes, et c'est de lui que naquit la fe Manto.

[4] Arons tait encore un devin, et Lucain en parle dans sa _Pharsale:
Arons incoluit desertae moenia lun, fulminis edoctus motus_, etc.

[5] Carrare, ville d'Italie dont le marbre est fort connu.

[6] On peut voir dans Virgile mme ce qu'il dit de l'origine de Mantoue
et de la fe Manto (_nide_, liv. X, vers 200 et suivants). Nous
ajouterons seulement que ce fut pour chapper  la tyrannie de Cron
que Manto s'enfuit de Thbes, et vint en Italie.

[7] Ces trois diocses ont effectivement leurs limites au centre du lac,
dans la petite le Saint-Georges, qui dpend des trois vchs.

[8] Ceci prouve qu'en effet on consultait le sort lorsqu'il s'agissait
de donner un nom  une ville.

[9] Le comte Albert Casalodi s'tait rendu matre de Mantoue; mais
Pinamont Bonacossi, s'apercevant que le peuple n'aimait pas les nobles,
conseilla  Albert de les chasser de la ville. Le comte suivit ce
conseil, et se priva de ses dfenseurs naturels. Alors Pinamont, aid
de la faveur du peuple, chassa les Casalodi, et s'empara de la ville,
qui avait ainsi perdu un grand nombre de familles. Au reste, cette
longue histoire de Mantoue ne valait pas les compliments que Dante fait
ici  son guide.

[10] Voici les vers o Virgile parle de cet Euripyle; _Suspensi,
Euripylum scitatum oracula Phoebi, mittimus_. C'est ici que Dante
appelle l'_nide, alta tragoedia_, comme on l'a dit au discours
prliminaire.

[11] Michel Scot florissait dans l'astrologie sous Frdric II. Il
prdit que cet empereur mourrait  Florence; et il se trouva que cet
empereur mourut dans une terre de la Pouille, nomme _petite Florence_.
Il prdit de lui-mme qu'il prirait d'un coup de pierre de telle
grosseur et de tel poids; et un jour qu'il entendait la messe, une
petite pierre se dtacha de la vote, et tomba sur sa tte. Le coup
tait lger; mais la pierre ayant le poids fatal, l'astrologue alla se
mettre au lit, et mourut pour l'honneur de l'art et pour sa propre
rputation.

[12] Astrologue n  Forli, s'tait attach au comte Guidon, qui ne
marchait jamais contre l'ennemi, et ne donnait aucune bataille qu'il ne
l'et consult. Il nous reste quelques ouvrages de Scot et de Bonatti,
qui sont devenus trs-rares.

[13] Asdent tait un cordonnier de Parme. Quoiqu'il ft sans lettres,
il se mit  prdire l'avenir, et annona la dfaite de Frdric sous
les murs de cette ville.

[14] Sville est  l'horizon occidental de l'Europe: la lune venait
donc de se coucher; il y a donc une nuit de passe, et quelques moments
de plus, puisque Virgile dit  Dante: Hier au soir, la lune dans son
plein se levait quand vous tes sorti de la fort pour me suivre aux
Enfers. Observons que, dans le texte, le pote dsigne la lune par
Can et son fagot d'pines, suivant en cela le conte populaire sur les
apparences que forment les taches de cet astre.

On sera peut-tre tonn que j'aie traduit: _Qui vive la piet quando 
ben morta_, par _on est sans piti pour des maux sans mesure_; et _le
natiche bagnava per lo fesso_, par _des larmes qui n'arrosent plus
leurs poitrines_: quelques autres passages causeront la mme surprise,
et on criera  l'inexactitude.

J'avoue donc que toutes les fois que le mot  mot n'offrait qu'une
sottise ou une image dgotante, j'ai pris le parti de dissimuler; mais
c'tait pour me coller plus troitement  Dante, mme quand je
m'cartais de son texte: la lettre tue, et l'esprit vivifie. Tantt je
n'ai rendu que l'intention du pote, et laiss l son expression:
tantt j'ai gnralis le mot, et tantt j'en ai restreint le sens; ne
pouvant offrir une image en face, je l'ai montre par son profil ou son
revers: enfin il n'est point d'artifice dont je ne me sois avis dans
cette traduction, que je regarde comme une forte tude faite d'aprs un
grand pote. C'est ainsi que les jeunes peintres font leurs cartons
d'aprs les matres.

L'art de traduire, qui ne mne pas  la gloire, peut conduire un
commenant  une souplesse et  une sret de dessin que n'aura
peut-tre jamais celui qui peint toujours de fantaisie, et qui ne
connat pas combien il est difficile de marcher fidlement et avec
grce sur les pas d'un autre. Plus mme un pote est parfait, plus il
exige cette runion d'aisance et de fidlit dans son traducteur.
Virgile et Racine ayant donn, je ne dis pas aux langues franaise et
romaine, mais au langage humain, les plus belles formes connues, il
faudrait se jeter dans tous les moules qu'ils prsentent et les serrer
de trs-prs en les traduisant, _vestigia semper adorans_. Mais Dante,
 cause de ses dfauts, exigeait plus de got que d'exactitude; il
fallait avec lui s'lever jusqu' une sorte de cration: ce qui forait
le traducteur  un peu de rivalit.




                               CHANT XXI


                                ARGUMENT

  Cinquime valle o sont punis les prvaricateurs, juges et ministres
  qui ont vendu la justice et la faveur des rois. Entretien avec les
  dmons.


Poursuivant ainsi un entretien qui n'est plus l'objet de mes chants,
nous parvnmes  la cinquime valle; et dj nous tions au centre du
pont qui se courbe sur elle, lorsque je m'arrtai pour connatre ce
nouveau sjour de douleurs et d'inutiles plaintes: mais je ne dcouvris
partout qu'une affreuse obscurit.

Ainsi qu'on voit au milieu des hivers la rsine onctueuse qui bout dans
les arsenaux de Venise, pour rparer les ruines de ses nombreux
vaisseaux; et cependant l'un prsente  l'toupe visqueuse ses flancs
vieillis dans les voyages; un autre lve dj son squelette rajeuni;
tout s'empresse: le chanvre tourne et se roidit en cordages; les rames
sont faonnes, et les voiles tendues; et sans cesse le marteau
retentit de la poupe  la proue [1]; ainsi je vis dans ces profondeurs
un noir bitume qui bouillait, par un secret pouvoir, sans le secours
des flammes, et qui s'attachait de toutes parts aux bords de la valle.
Je le considrais  travers ces tnbres visibles, mais je n'apercevais
que d'normes bouillons qui se gonflaient avec effort et s'affaissaient
lentement sur son paisse surface.

Ce spectacle m'occupait encore quand tout  coup mon guide s'cria:
Prends garde, me saisissant et me tirant  lui; et moi je tournai la
tte avec prcipitation, comme un homme emport par l'effroi, et je vis
accourir un ange de tnbres qui montait vers le pont, et s'avanait
aprs nous. Ciel, quel aspect! Il agitait effroyablement ses ailes, en
bondissant sur la roche escarpe; et sur sa robuste paule il portait
lgrement un malheureux qu'il retenait par les pieds, et dont la tte
pendait en arrire.

Des hauteurs o nous tions, il cria fortement:

--Compagnons, voici un des anciens de Lucques; recevez-le, car je
retourne  cette terre qui n'en manque pas: l, tout homme est  vendre,
except Bonture [2]; et pour de l'or, tout y est blanc ou noir.

Aussitt, jetant sa proie au fond de la valle, il repasse, et franchit
encore ces durs rochers avec plus d'ardeur qu'un dogue acharn sur les
pas des brigands.

Cependant le rprouv, qui d'abord s'tait englouti dans la poix
bouillante, reparut bientt au-dessus; mais les noirs esprits qui
voltigeaient sous la vote du pont lui crirent:

--Ne cherche pas ici la sainte face: te voil dans d'autres bains que
ceux de Serkio; plonge-toi vite ou crains nos fourches [3].

Et sans attendre, ils les allongrent sur sa tte, et le poussant tous
ensemble, ils lui disaient:

--Te voil pour jamais  l'ombre; trafiques-y, si tu peux, en cachette
[4].

Et ils le repoussaient toujours, comme on enfonce dans la chaudire
fumante la viande qui surnage et se dessche.

Alors le bon gnie me dit:

--Va te mettre  couvert sous ces roches pour viter la trop subite
entrevue des dmons; et moi, j'irai seul pour les prouver: sois sans
crainte, car j'ai dj vu de prs ces temptes.

En parlant ainsi, il passait vers la base du pont; mais il se montrait
 peine sur l'autre bord, qu'il eut certes besoin de toute sa
constance. Tels que des chiens en furie qui se prcipitent aux cris de
l'indigent, et le chassent avec fracas du seuil de nos demeures; tels,
 la vue du pote, les dmons s'lancrent de leurs rochers, et, se
jetant  sa rencontre, chacun d'eux lui prsentait en tumulte sa
fourche menaante. Mais il leur cria:

--Tratres, n'avancez pas: avant de lever vos mains sur moi, qu'un de
vous s'approche et m'entende, et qu'ensuite il frappe, s'il ose.

Tous s'arrtrent et s'crirent  la fois:

--Ami, cours  lui.

Aussitt l'un d'entre eux accourut, et dit  mon guide:

--Que veux-tu?

Mais le sage lui rpliqua:

--Penses-tu donc, malheureux esprit, que je vienne ici braver tes
fureurs sans l'aveu du destin? Ne retarde plus ma course; une me
encore vivante doit passer avec moi, et notre voyage est crit dans les
cieux.

 ces mots, l'orgueil du rebelle s'abattit, et les mains lui tombrent
de honte et d'pouvante.

--Amis, dit-il aux autres, laissez-le en paix.

Cependant le matre m'appela sans tarder:

-- toi qui te caches dans ces rocs, dsormais tu peux paratre!

--Et moi je me levai et j'accourus  sa parole; mais voyant la troupe
infernale qui s'branlait tout  coup, je craignis un retour perfide;
et comme ceux de Caprone, qui, malgr la foi du trait, ne passaient
qu'en tremblant  travers les files ennemies [5], je m'avanai en me
rangeant  ct de mon guide, observant toujours ces noirs visages et
leurs funestes regards. Ils abaissaient tous de longues fourches, et
l'un disait:

--Ne pourrais-je le toucher?...

--Frappe, frappe, disait l'autre.

Mais celui qui s'entretenait avec mon guide tourna sa tte, et rprima
d'un mot leur audace.

Ensuite, reprenant son entretien:

--Vous ne pouvez, nous dit-il, pntrer plus avant sur ces roches; car
il ne reste au fond de la sixime valle que les dcombres de l'antique
pont [6]; si donc votre dsir est d'aller au del, suivez d'abord les
dtours de ce foss, et bientt une autre arcade va s'offrir  vous.
Hier,  la sixime heure, nous avons compt douze sicles et
soixante-six ans depuis la chute du pont [7]. Voil, continua-t-il, dix
des miens qui marcheront devant vous; suivez-les sans crainte; ils vont
pier des ttes sur les bords de l'tang.

Alors il les appela par leurs noms, et, ayant donn un chef  cette
dcurie infernale:

--Allez, leur dit-il, visiter et nettoyer ces rivages: mais que ces
voyageurs arrivent en paix.

-- bon gnie! m'criai-je alors, en me penchant vers mon guide,
qu'est-ce donc que je vois? Laissons cette escorte, et poursuivons
plutt seuls le voyage, si ces routes vous sont connues. Eh quoi! votre
oeil clairvoyant n'aperoit donc pas leurs grincements de dents, et le
jeu de leurs perfides prunelles?

--Ne crains point, me dit le pote, et laisse les tordre ainsi leurs
bouches effroyables; car ils ne peuvent pas toujours dissimuler leurs
tortures [8].

Enfin la bruyante cohorte se mit en marche; mais chaque dmon en
partant se tournait vers le chef, et dans un affreux sourire lui
montrait ses dents et sa langue pendante, tandis que, courbant avec
effort les noires votes de son dos, il leur donnait pour le dpart un
signal immonde.




                                 NOTES

                      SUR LE VINGT ET UNIME CHANT


[1] La comparaison tire de l'arsenal de Venise tait bien plus
frappante au moment o Dante crivait, puisqu'alors Venise faisait
seule le commerce de l'Orient et tait la premire puissance maritime
de l'Europe; c'est elle qui avait fourni des vaisseaux pour le
transport des croiss en Asie.

[2] Les anciens de Lucques taient les premiers magistrats de cette
petite rpublique, comme les prieurs  Florence. Le pote les nomme
anciens de Sainte-Zite pour faire allusion  la grande vnration o
cette sainte est parmi eux. Ce Bonture tait l'me la plus vnale qui
ft  Lucques, et le diable plaisante en faisant une exception en sa
faveur. On ne sait, au reste, quel est le malheureux qui est prcipit
dans la poix bouillante.

[3] Ces diables font toujours les mauvais plaisants. Ils se moquent de
la dvotion des Lucquois pour la sainte face de Jsus-Christ, qu'on
garde en effet trs-prcieusement dans l'glise de Saint-Martin, 
Lucques. Le Serchio, qui arrose cette ville, est la mme rivire que
les Latins nommaient Anser.

[4] Allusion au trafic que Bonture faisait de la justice. Dante nomme
tous les prvaricateurs _Barattieri_. Louis XI, dans le _Rosier des
Guerres_, ouvrage qu'il adresse  son fils Charles VIII, parle aussi de
tricherie et de _Barat_.

[5] Caprone tait un fort chteau qui appartenait aux Pisans. Les
Lucquois, runis aux Guelfes de Toscane le prirent par capitulation.
Les assigs ne sortirent qu'en tremblant de leur citadelle pour
traverser le camp des assigeants qui taient en force, et dont la foi
tait suspecte, Dante s'tait trouv  ce sige, comme on l'a dit au
discours prliminaire.

[6] Le lecteur doit tre prvenu que ce diable fait ici un mensonge aux
deux voyageurs pour les garer dans la valle, comme on verra
bientt.

[7] Voici comment il faut entendre les paroles du texte. Ce diable dit
mot  mot: Hier, cinq heures plus tard que l'heure o nous sommes,
nous avons compt douze cent soixante-six ans depuis la chute du pont.
C'est comme s'il disait: Nous sommes aujourd'hui au samedi saint, et
il est sept heures du matin; cinq heures plus tard il serait midi; hier
donc, jour du vendredi saint,  midi (ou  la sixime heure, en
comptant  la juive), il y a eu 1266 ans qu'un grand tremblement de
terre fit tomber le pont.

On sait que ce tremblement arriva  l'heure o Jsus-Christ fut mis en
croix. Mais comme Dante date de l'incarnation, il faut ajouter 1266 ans
les trente-quatre dont Jsus-Christ tait g lorsqu'il mourut; ce qui
fait juste 1300 ans, poque du premier jubil institu par Boniface
VIII et de la descente de Dante aux enfers. Ce pote a voulu y
descendre le soir du vendredi saint, et y passer, comme Jsus-Christ,
jusqu'au jour de Pques.

[8] Virgile se trompait; les diables ne faisaient tant de grimaces que
pour se moquer entre eux de la crdulit des deux voyageurs. Le chef
rpond  ces grimaces par un pet, puisqu'il faut le dire. Dante rend
ces diables fort ridicules, dans un sicle o la religion leur faisait
jouer le plus grand rle. Il faut croire d'ailleurs que le pote avait
eu de pareils tableaux sous les yeux, car le gouvernement populaire et
les guerres civiles offrent souvent ce mlange d'horreurs et de sales
bouffonneries.

Je me suis aperu, au moment de l'impression, que quelques personnes
n'avaient pas bien saisi la note 2 du chant III. Il faut qu'il y rgne
une mtaphysique trop subtile puisqu'elle chappe aux prises de
certaines imaginations; je vais donc lui donner plus de corps puisque
l'occasion s'en prsente.

On a vu au chant III, note 2, que les mots _air_ et _toiles_, n'ayant
point une liaison ncessaire dans notre esprit, et mme dans la nature,
on ne gagnait rien  les sparer comme a fait Dante en disant un _air_
sans _toiles_. En effet, parmi nos ides, les unes marchent seules,
les autres paraissent toujours associes, et nous en avons beaucoup
qu'on ne peut unir sans art et sans effort. Or, toutes les fois que nos
ides arrivent par paire, on gagne un effet en les sparant; et cela ne
se fait point encore sans effort et sans art. Par exemple, le soleil et
la lumire, l'aurore et ses couleurs, la nuit et les toiles, sont
indivisiblement unis; et si je dis un _soleil_ sans _lumire_, une
_aurore_ sans _couleurs_, une _nuit_ sans _toiles_, je produis de
l'effet. Mais, si je spare des choses qui sont dj distinctes et
loignes (quoiqu'elles ne se repoussent pas), comme l'aurore et les
arbres, l'air et les toiles, et que je dise _une aurore_ sans _arbres_,
_un air_ sans _toiles_, je n'obtiens que des phrases sans
physionomie.

De mme, quand deux ides sont irrconciliables, on ne les rapproche
point sans qu'il en rsulte une secousse agrable ou terrible 
l'imagination. Ainsi, l'ombre et la blancheur, la cruaut et la bont,
les tnbres et la vision tant incompatibles, on gagne beaucoup  dire
des _tnbres visibles_, comme dans ce chant XXI; _des ombres
blanchissantes_, comme au chant IV; et _une cruelle providence_, comme
au chant XIV. Cette traduction offre quelques expressions cres
d'aprs ce double artifice; mais il faut craindre de l'user. Le premier
qui a dit _un esprit matriel_, a fort bien dit; car il a forc la
matire et l'esprit  s'unir dans la mme expression: mais on l'a tant
rpte, que ces deux mots se sont familiariss dans notre pense,
malgr leur haine naturelle; et l'effort qui les rapproche ne se fait
plus sentir.

Il reste  prsent une conclusion facile  tirer; c'est qu'on ne gagne
qu'une plate justesse  unir ce qui est dj uni, comme en disant _un
soleil lumineux_, ou _du sang rouge_; et rciproquement  sparer ce
qui est dj spar, comme en disant _une nuit sans jour, une brutalit
impolie_.  moins pourtant qu'on n'affectt de fondre ensemble des
choses dj tout identifies, ou d'en sparer d'autres qui s'excluent
d'elles-mmes, afin de produire quelque effet plaisant. Par exemple, on
ne peut dire d'une manire srieuse que Dante ait fait un _Enfer sans
agrment_; Jrmie, _des lamentations sans gaiet_; et _qu'ils sont
morts tous les deux le dernier jour de leur vie_. Ceci peut servir 
expliquer comment il est possible que la vrit prte le flanc au
ridicule, et pourquoi le sublime et le plaisant ont souvent les mmes
limites.




                               CHANT XXII

                                ARGUMENT

  Suite de la cinquime valle.--Prvaricateurs qui ont vendu les grces
  et les emplois.--Combat de deux dmons.--Passage  la sixime valle.


J'ai vu les armes s'branler, les bataillons se dployer, se heurter
et fuir en droute: j'ai vu aux champs d'Arezzo [1] les escadrons
lgers se prcipiter dans les plaines: j'ai entendu le choc des
tournois et des jotes guerrires, et les tambours et les trompettes,
l'airain des temples et les signaux des villes, se mler aux clairons
toscans et aux instruments barbares: mais ni le bruit des batailles, ni
le cri d'un navire  la vue du port ou des toiles, n'ont rien qui
ressemble au signal de la troupe infernale [2].

Nous suivions la maligne escorte des esprits: quels compagnons,  ciel!
mais l'Eglise a ses saints, et la taverne ses suppts [3].

J'avanais toutefois, sans perdre de vue la poix bouillante, afin de
reconnatre les peuples qui s'en abreuvent  jamais; et comme un pilote
voit les dauphins dont les croupes nombreuses, se jouant dans les
vagues, lui prsagent la tempte: ainsi je voyais les dos recourbs des
coupables, qui, pour allger leurs peines, se levaient sur l'pais
bitume, et s'y replongeaient soudain.

D'autres encore, dont les ttes bordaient les deux cts de la valle,
disparaissaient tour  tour,  l'approche du chef des dmons qui
marchait en avant.

Je les voyais s'enfoncer dans la rsine noire, tels que des grenouilles
au fond de leurs marcages; et comme souvent l'une d'entre elles, plus
tardive, ne suit pas ses compagnes, ainsi je vis, et j'en frissonne
encore, un seul de ces infortuns qui osa trop attendre.

Tout  coup l'esprit malfaisant, qui serrait les bords de plus prs,
l'accrocha par sa gluante chevelure, et l'enleva comme une loutre qui
pend  l'hameon.

 cette vue, la race maudite cria tout d'une voix:

--Fais-lui sentir, compagnon, fais-lui sentir tes ongles.

Je dis alors  mon guide:

--Htez-vous d'apprendre, s'il est possible, quel est le malheureux
tomb dans ces mains ennemies.

Le pote s'approcha de lui au mme instant, et lui demanda quelle tait
sa patrie, il rpondit:

--J'ai vu le jour dans le royaume de Navarre: ma mre, veuve d'un poux
dissipateur, adultre et suicide, engagea ma jeunesse au service d'un
courtisan. Je sus dans la suite m'approcher du coeur du bon roi
Thibault; mais je ne tardai pas  faire auprs de lui le trafic dont je
rends compte dans la poix bouillante [4].

Le Navarrois, parlant ainsi au milieu des dmons, tait comme la souris
tremblante au milieu des chats perfides.

Dj l'un d'entre eux,  qui deux longues dfenses hrissaient les
lvres, lui faisait sentir leur pointe cruelle; mais le chef
l'entourant de ses bras:

--Laissez, laissez, dit-il aux autres; c'est  ma fourche qu'il est d.

Et d'abord se tournant vers mon guide, il lui cria:

--Faites-le parler encore avant qu'on le dchire.

Le sage prit donc la parole:

--Connatrais-tu quelque me italienne dans la poix obscure?

Le coupable rpondit:

--Il en est une que les mers d'Italie ont vu natre, et j'tais nagure
 ses cts. Que n'y suis-je encore! je n'aurais pas devant moi ces
griffes et ces crocs.

--C'est trop de patience, cria l'un des dmons.

Et, lui jetant sur les bras sa fourche recourbe, il en arrachait des
lambeaux: un autre en mme temps s'attachait  ses jambes; et
l'infernal dcurion s'acharnait comme eux autour de l'ombre
malheureuse.

Quand les monstres se furent un peu lasss, mon guide voulut parler 
cet infortun qui regardait avec effroi toutes ses blessures.

--Quel est donc, lui dit-il, cet homme d'Italie que tu viens de quitter
pour ton malheur?

--C'est, rpliqua-t-il d'une voix faible, le juge de Gallure [5], frre
Gomite, ce vase d'iniquit, qui, tenant dans ses mains les ennemis de
son matre, les renvoya si contents de lui; ils ont eu, dit-il, la
libert, et moi leur or. C'est ainsi que sa main vnale trafiqua
toujours des dignits et des grces. Sans cesse le snchal de Logodor
[6] est avec lui, et la Sardaigne est l'ternel objet de leurs plus
doux entretiens.  moi, chtif! j'allais en dire davantage; mais ne le
voyez-vous pas grincer des dents, celui qui s'apprte  me dchirer?

Le chef des autres en vit un prt  frapper, qui tordait sa prunelle
effroyable, et lui dit en le heurtant:

--Laisse-nous donc, mauvais gnie.

Ainsi l'ombre tremblante reprit son discours:

--Si votre dsir est de voir et d'entendre d'autres coupables, j'en
ferai paratre de Toscane et de Lombardie; mais la prsence des esprits
les retiendrait toujours: qu'on me laisse donc seul sur le roc, et d'un
sifflement qui m'est connu, j'en vais attirer sept aprs moi; car tel
est notre usage quand le moment de respirer est venu.

 ces mots, l'un des dmons, souriant avec horreur, secoua la tte et
dit:

--Voyez l'invention du tratre qui pense nous chapper?

--Certes, rpliqua ce grand matre d'artifice, si je suis tratre,
c'est aux miens puisque je les appelle  de nouvelles douleurs.

Mais un dmon plus crdule prit la parole, et dit  l'infortun:

--Si tu t'chappes, ce n'est point  la vitesse de mes pieds, mais au
vol de mes ailes, que je veux me fier, et je plongerai sur toi jusque
dans la poix bouillante. Amis, quittons la rive, et cachons-nous dans
ces roches: prouvons si un seul prvaudra contre dix.

Lecteur, connais  prsent la fin de l'artifice. Dj le dmon qui
s'tait montr le plus dfiant se retirait vers les roches, suivi de
tous les siens, quand le Navarrois saisit l'instant, se dresse sur ses
pieds, et d'un saut lger se drobe au rivage et  ses ennemis. Le
bruit de sa chute les consterna, et celui dont le conseil causait
l'affront de tous, s'lana tout  coup en criant: Je t'aurai; mais
en vain; car, plus prompte que son vol, la Crainte prcipita l'ombre au
fond du gouffre, et l'ange, en volant, n'effleura que sa surface. Ainsi,
 quand le faucon tombe et s'approche, le canard fuit et se glisse dans
l'onde et le faucon repasse dans les airs.

Cependant un des noirs esprits, furieux de l'outrage, avait d'une aile
rapide suivi son compagnon; et, charm de le voir manquer sa proie, il
se tourna plein de rage contre lui, et le lia de ses ongles crochus.

L'autre, comme un lger pervier, fut prompt  l'empoigner de ses
robustes serres, et je les vis tomber tous deux dans la poix ardente.

La violence du feu les spara; mais pour s'lever du gouffre, ils
agitaient inutilement leurs ailes gluantes.

Le chef attrist fit voler aussitt quatre des siens sur l'autre bord;
ils s'abattirent lgrement, et prsentrent leurs fourches allonges
aux deux malheureux, qui levaient faiblement leurs bras dj roidis
sous la crote enflamme du bitume.

Nous partmes alors, et nous laissmes l notre escorte se dbattre 
loisir.




                                 NOTES

                       SUR LE VINGT-DEUXIME CHANT


[1] Le pote fait allusion  la bataille de Campaldino, gagne sur les
habitants d'Arezzo. Il s'y comporta fort bien. On a vu qu'il a dj
fait mention de la prise de Caprone,  laquelle il avait contribu. Il
est rare que les potes tirent leurs comparaisons des affaires o ils
se sont trouvs: mais Dante tait pote et guerrier  la fois.

[2] On est fch que Dante revienne encore ici  l'insolente trompette
dont s'tait servi ce diable, et qu'il arrte si longtemps
l'imagination du lecteur sur cette ide, en l'entourant de tant de
comparaisons, pour la faire mieux ressortir.

[3] Le pote, par cette expression proverbiale, parat vouloir
s'excuser de la bassesse et des expressions burlesques de ses diables.
Le traducteur a tch de voiler par la noblesse de son style la navet
grossire de son texte. Il a nglig de rendre les noms que Dante donne
 ces dix dmons, parce qu'ils sont d'une harmonie ridicule; et parce
que le court rle que jouent ces farfadets rend leurs noms fort
inutiles  connatre. Puisque ce pote ne voulait pas leur donner plus
de majest, il et bien fait de s'en passer: la police des Enfers se
serait bien faite sans eux.

[4] Il se nommait Janpol: sa mre, qui tait d'une bonne maison, se
trouvant dans l'indigence aprs la mort de son mari, mit son fils au
service d'un baron qui tait  la cour de Thibault, roi de Navarre.
Janpol gagna les bonnes grces du roi et ne profita de sa faveur que
pour vendre  prix d'or les dignits et les emplois du royaume. Dante
donne un caractre trs-fin  Janpol, pour faire allusion au proverbe
qui dit, qu'un Navarrois en sait plus que le diable.

[5] Vers l'an 1117, les Pisans et les Gnois, ayant conquis la
Sardaigne, partagrent cette le en quatre judicatures ou bailliages:
le premier nomm _Logodor_, le second _Cagliari_, le troisime
_Gallure_, et le quatrime _Alborea_. Nino Visconti, de Pise, ayant
obtenu le dpartement de Gallure, y tablit pour son lieutenant frre
Gomite. Les exactions et les injustices criantes de ce Gomite, qui
s'tait laiss corrompre par les ennemis de son matre, et leur avait
vendu la libert, furent cause que Nino le fit pendre. Gomite portait
le nom de _frre_, parce qu'il tait de l'ordre des _Frres joyeux_,
dont il sera parl ci-aprs.

[6] Frdric II eut un fils naturel qui possda le bailliage de
Logodor. Michel Zanche fut son snchal et finit par s'emparer du
bailliage; mais il fut bientt assassin, comme on verra au chant
XXXIII.




                              CHANT XXIII

                               ARGUMENT

  Descente  la sixime valle o sont punis les hypocrites. Passage 
  la septime valle.


Tranquilles et sans escorte, nous marchions comme deux solitaires en
silence, mon guide en avant, et moi sur ses traces [1].

Le combat des deux anges occupait ma pense, et s'y peignait sous
l'emblme de la grenouille et du rat chants par sope [2]: j'avanais,
et toujours la nave peinture devenait plus ressemblante.

Mes penses succdant ainsi  mes penses, il m'en vint une qui me
glaa d'horreur. Ces noirs esprits, me disais-je, sont tombs dans un
pige honteux et cruel; et si la soif de la vengeance irrite encore
leur naturel froce, ils seront bientt sur nous plus lgers et plus
acharns qu'un lvrier sur la proie qu'il happe dans sa course.

Ple d'effroi et les cheveux hrisss, je m'arrtai tout attentif:

--Matre, criai-je, si nous ne fuyons ensemble, les dmons sont  nous.
Je sens leur approche, et je crois les entendre.

--Quand je serais, me dit-il, un miroir fidle, je ne rendrais pas les
traits de ton visage plus promptement que mon coeur n'a reu
l'impression du tien: une crainte, une pense frappaient  la fois ton
me et la mienne. Mais, s'il est vrai que la descente de cette sixime
valle ne soit pas impraticable, nous chapperons au sujet de tes
craintes.

Il parlait encore lorsque je vis les monstres accourir avec les ailes
tendues et leurs bras allongs pour nous saisir; mais tout  coup le
pote m'enlve dans les siens; et comme une mre qui s'veille  la
lueur des flammes, court  son fils, l'emporte, et tremblante pour lui
seul, fuit demi-nue  travers l'incendie; ainsi mon guide se jette  la
renverse et s'abandonne  la pente des rocs.

Plus rapide que l'eau dans son troit canal, quand elle prcipite les
ailes de la roue et fait tourner la meule, le bon gnie glisse au fond
de la valle, me portant sur son sein comme un pre, et non comme un
guide.

 peine ses pieds touchaient le fond de la nouvelle enceinte, que la
troupe des dmons parut sur nos ttes; mais ils n'taient plus 
craindre, car la haute Providence qui leur livra la cinquime valle
les exila pour jamais dans ses confins.

Cependant nous regardmes, et nous vmes passer devant nous la foule
des ombres dont ces lieux taient peupls. Chacune d'elles marchait
d'un pas lent et pnible sous le faix d'une ample robe qui se courbait
en froc sur leurs ttes, ainsi qu'on en voit sur les dortoirs de
Cologne; mais le raide contour et les plis immobiles de celles-ci
reluisaient d'or  leur surface, et cachaient au dedans une paisse
doublure de plomb, si vaste et si lourde, qu'au prix d'elle la chape de
Frdric et sembl de la paille lgre [3].  manteaux accablants
d'ternelle dure! ces ombres malheureuses suivaient, en pleurant, les
dtours de la noire enceinte, et paraissaient vaincues de fatigue et de
lassitude.

J'observais leur abattement profond en marchant  leurs cts dans la
valle obscure; mais elles se tranaient avec tant de peine sous le
poids de leur vtement, que je les devanais toujours, et chaque pas me
portait vers de nouveaux coupables. Je dis alors  mon guide:

--Daignez voir parmi ces ombres s'il en est une dont la vie ait mrit
le regard des hommes.

Et aussitt un des rprouvs qui venait aprs nous, reconnut le parler
toscan, et s'cria:

-- vous deux qui fendez si lgrement l'paisse nuit, arrtez; c'est
de moi peut-tre que l'un apprendra ce qu'il demande  l'autre.

Le matre se tournant  ces mots:

--Attends ce malheureux, me dit-il, et songe  ralentir ta marche, pour
qu'il puisse te suivre.

Je m'arrtai, et j'en vis deux qui montraient bien sur leurs visages le
pnible dsir qu'ils avaient de me joindre; mais leur pesante charge et
l'pret du sentier retardaient leurs efforts.

Lorsqu'ils furent enfin devant moi, ils me regardrent longtemps d'un
oeil troubl, et, se tournant l'un vers l'autre, ils se disaient:

--Celui-ci me parat vivre encore, au mouvement de ses lvres; car s'il
tait mort, par quel bonheur irait-il ainsi  la lgre?

Ensuite levant la voix:

-- Toscan, me dirent-ils, qui viens te mler  la triste assemble des
hypocrites, ne refuse pas de nous dire qui tu es!

--Je suis n dans la grand'ville, rpondis-je, et j'ai bu dans les
claires eaux de l'Arno. Vous voyez devant vous ce corps que j'eus
toujours au monde; mais apprenez-moi qui vous tes, vous dont les yeux
teints et les joues caves s'abreuvent de tant de larmes: dites quels
sont les maux dont vous donnez des marques si douloureuses?

Un d'eux me rpondit:

Ces chapes dores que tu nous vois sont d'un plomb si pais, qu'elles
font craquer nos membres, comme les poids font crier les ressorts et le
joug des balances. Nous avons t frres joyeux, et tous deux Bolonais
[4]. On nommait celui-ci Lothaire, et moi Catalan: ta rpublique nous
constitua l'un et l'autre ensemble comme un chef unique, pour teindre
ses discordes; mais ses rues changes en dserts attestent encore ce
que nous avons t pour elle.

-- frres, m'criai-je, ce sont vos crimes!...

Et je m'interrompis tout  coup devant un coupable mis en croix sur la
terre, et perc de trois piques [5].

En me voyant, il tordit ses membres avec plus d'horreur, et poussa
d'affreux soupirs  travers sa barbe touffue.

L'ombre qui marchait avec moi prit alors la parole:

--Ce crucifi que tu regardes a dit aux Pharisiens qu'il tait bon
qu'un seul prt pour tous. Il expose ainsi sa nudit au milieu du
chemin, et doit y sentir  jamais ce que pse chacun de nous au
passage. Plus loin, dans ces mmes fosss, est ainsi tendu son
beau-pre [6]: plus loin encore sont ainsi renverss tous ceux de leur
synagogue; perfide mre, en qui furent maudits les enfants de
Jacob [7].

Je vis alors mon guide contempler avec tonnement ce juif crucifi avec
tant d'opprobre dans ces lieux d'ternel exil.

Ensuite il leva les yeux, et dit  l'ombre bolonaise:

--Daignez maintenant nous apprendre s'il est une issue vers l'autre
ct de la valle pour chapper aux noirs esprits qui nous
poursuivaient dans ces rocs.

L'ombre rpondit:

--On trouve plus prs d'ici que vous ne l'esprez, le rocher qui du
pied de l'enceinte premire se relve dix fois sur les valles
maudites: seulement il est tomb dans celle-ci; mais il offre encore un
passage  travers ses dbris qui pendent en ruine sur la cte, et
remplissent le fond de la valle.

 ces mots, le sage baissa la tte, et s'arrta, ajoutant aprs un
court silence:

--L'esprit qui veille au del sur l'tang de bitume nous a donn des
paroles bien trompeuses.

--J'ai reu de mes anciens, reprit le Bolonais, que cet ennemi de
l'homme tait la souche de tout vice, et surtout le pre du mensonge.

Aussitt mon guide, plein d'motion sur son visage, doubla le pas, et
je suivis ses traces chries, loin du pnible aspect des ombres et de
leurs insupportables vtements [8].




                                 NOTES

                        SUR LE VINGT-TROISIME CHANT


[1] Le texte dit, comme deux frres mineurs.

[2] Tout le monde sait que, pendant que le rat et la grenouille se
dbattaient, ils furent tous deux mangs par un milan: le pote
rapproche cette fable du dsastre arriv  ces deux dmons.

[3] Frdric II faisait couvrir les criminels de lse-majest d'une
chape de plomb: on les plaait ensuite auprs d'un grand feu o la
chape et le coupable fondaient ensemble. Jean sans Terre en fit faire
une pareille pour l'archidiacre de Norwich, qui succomba bientt sous
le poids de cet trange vtement. Il semble, en lisant l'histoire de
ces temps malheureux, que le pote ait plutt exerc ses yeux que son
imagination.

Ces chapes dores  l'extrieur, et de plomb au dedans, sont un emblme
de l'hypocrisie, comme les _spulcres blanchis_ de l'Evangile.

[4] Il y eut plusieurs gentilshommes de Bologne, de Modne et de Reggio,
qui pour se drober aux impts et aux discordes publiques, demandrent
au pape Urbain IV d'riger en leur faveur un ordre religieux et
militaire qui pt, comme celui des Templiers, combattre contre les
infidles, et maintenir la foi et la justice. Le pape rigea l'ordre,
et les chevaliers furent nomms _Frres de Sainte-Marie_. Au lieu de
combattre, ils se mirent  vivre ensemble, et  se traiter l'un l'autre
splendidement avec leurs enfants et leurs femmes, ne conservant de la
vie monacale que le got pour la bonne chre, si bien que le peuple les
appela _Frres Joyeux_. Quand Mainfroi, premier support des Gibelins en
Italie, eut perdu dans la Pouille son trne et sa vie, les Guelfes
prirent vigueur, et le peuple de Florence se soulevant contre ses
chefs qui taient Gibelins, le lieutenant de Mainfroi fut chass de la
ville. Dans cette crise, la rpublique se choisit deux magistrats
suprmes parmi les _Frres Joyeux_: l'un nomm Catalan Malavolti, et
l'autre Lothaire Liandolo, tous deux Bolonais; l'un Guelfe, et l'autre
Gibelin. Mais bien qu'ils fussent de faction diverse, ils se laissrent
corrompre par l'or des Guelfes, et s'unirent pour chasser les Gibelins
de Florence, qui n'y sont plus rentrs. On brla et on dmolit par leur
ordre les maisons de la famille des Uberti, dont taient Farinat et
Mosca, comme nous avons dj dit aux notes du dixime chant, et ainsi
qu'on le verra au trente-huitime.

[5] C'est Caphe qui dit en parlant de Jsus-Christ: Il vaut mieux
qu'un prisse pour tous que tous pour un.

[6] Celui-ci est Anne, beau-pre de Caphe.

[7] Les hrsies tant le fruit de la subtilit et du loisir, et la
synagogue tant une assemble de docteurs qui ergotisaient du matin au
soir, il devait arriver que de cette foule d'opinions qui s'levaient
et se dtruisaient tour  tour, il en natrait enfin une fatale au
judasme.

[8] Virgile tait honteux de s'tre laiss tromper par le Diable. Il
avait fait plus de chemin qu'il ne fallait, et avait t oblig, pour
avoir manqu le pont, de se prcipiter le long des rochers qui bordent
la valle.




                             CHANT XXIV

                              ARGUMENT

  Descente  la septime valle, o sont punis les voleurs et brigands
  qui ont us de mensonge et de fourberies.


Vers le retour de l'anne, jeune encore, o dj le soleil plonge son
front plissant dans l'urne pluvieuse [1]: quand le jour s'accrot des
pertes de la nuit, et que les voiles transparents de la gele imitent
au matin la robe clatante de la neige [2], le ptre qui n'a plus de
fourrages se lve et regarde autour de lui; mais voyant partout
blanchir la plaine, il se bat les flancs, et troubl par son malheur,
il rentre sous ses toits, court, s'crie et se dsespre.

Il sort enfin, et renat  l'esprance lorsqu'il voit qu'un temps si
court a chang l'aspect des champs: dj la houlette en main, il chasse
devant lui son troupeau, qui bondit sur la verdure.

C'est ainsi que le trouble du pote passa de son front sur le mien, et
que par un aussi prompt retour, j'eus le remde aprs le mal; car ds
que nous fmes devant les ruines du pont, le bon gnie, me regardant de
ce mme coup d'oeil dont il m'avait ranim au pied de la colline [3],
ouvrit les bras; et, aprs avoir considr ces masses de dbris d'une
vue plus attentive, il me prit et me porta sur son sein; ensuite, comme
un sage qui agit et dlibre  la fois, il marcha d'un pas mesur, et
me souleva sur la pointe d'un roc, cherchant de l'oeil un autre appui,
et me disant:

--C'est l qu'il faut te prendre; mais vois d'abord s'il peut te
soutenir.

Certes, ce n'taient point ici des sentiers pour des malheureux vtus
de plomb, puisque l'ombre lgre du pote, et moi suspendu dans ses
bras, nous gravissions de pointe en pointe avec tant de fatigue dans
ces dcombres; et si ce ct ne m'et offert des roches moins
sourcilleuses, j'aurais succomb sans doute, et mon guide peut-tre
avec moi.

Mais comme de foss en foss un rempart s'lve et l'autre s'abaisse,
les valles maudites se penchent ainsi comme un vaste amphithtre et
psent sur l'abme creus dans leur centre [4].

J'tendis enfin mes bras vers les derniers rocs qui hrissent le sommet
de la cte; et l, sans pouls et sans force, j'appuyai mon flanc hors
d'haleine sur la pierre tranchante.

--Relve-toi, me cria le matre, et secoue ta mollesse; car ce n'est
point sur la plume et sous les courtines que la gloire t'attend, la
gloire, sillon de lumire que l'homme doit laisser aprs lui, s'il n'a
point gliss dans la vie, comme la fume dans l'air, ou l'cume sur
l'onde. Viens dsormais, et, vainqueur de ta faiblesse, montre-moi ces
mouvements gnreux d'une me qui ne se trane point sous la grossire
enveloppe des sens. Ne crois pas qu'il te suffise d'tre chapp de ces
gouffres; il est encore une colline et des hauteurs plus inaccessibles
[5]; entends-moi donc, et que ton coeur se rveille  ma voix.

J'tais dj debout, et, montrant  mon guide des forces que je n'avais
point:

--Me voil, lui dis-je; ne doutez plus de mon courage.

Et aussitt je mis le pied dans les routes troites de ces rochers, qui
me parurent encore plus pres et plus escarpes.

J'avanais toutefois, en parlant  voix haute, pour ne point trahir ma
dfaillance, et j'atteignis enfin le comble du pont qui embrasse la
septime valle.

L, mon oreille fut frappe de je ne sais quelle voix confuse,
semblable aux frmissements inarticuls de la rage.

Je m'arrtai plus attentif; mais en vain je penchais ma tte, des yeux
mortels ne pouvaient sonder ces profondes retraites de la nuit.

--Matre, dis-je aussitt, descendons sur l'autre bord; car du haut de
ces roches aigus, j'coute sans entendre, et je regarde sans rien
distinguer.

--Descendons, me rpondit le sage, il n'est point d'autre rponse  tes
justes dsirs.

Aussitt nous descendmes vers la base du pont; et je dus alors
envisager de plus prs le fond de l'obscure valle: mais je la vis
partout couverte de serpents qui fourmillaient dans son ample sein.

Leur multitude tait de toute race et de toute forme; et ce n'est point
sans frissonner que je me rappelle encore leur effroyable confusion.

Que l'Afrique ne vante plus ses familles d'aspics et de basilics, et
les phalanges de couleuvres et de dragons qui peuplent ses dserts; car
jamais les sables de la mer Rouge ou de la noire Ethiopie n'talrent
dans leur triste fcondit des monstres de nature si cruelle et si
diverse.

Sur cet horrible mlange de reptiles entrelacs, des ombres nues
couraient pouvantes, sans trouver un seul abri dans les Enfers: elles
couraient les bras raidis et tourns sur le dos, et leurs mains taient
entortilles de couleuvres qui se repliaient en ceinture autour leurs
flancs.

Je regardais, et voil qu'un serpent, lanc prs des bords o nous
tions, pique un coupable  la gorge; et, dans un clin d'oeil, le
coupable enflamm se consume et tombe rduit en cendres; mais cette
poussire en tombant se ramassait d'elle-mme, et tout  coup, se
dressant sous sa premire forme, le rprouv se montra debout. Ainsi la
sage antiquit nous peint le phnix mourant et renaissant aprs cinq
sicles; ne vivant, au lieu des fruits et de l'herbe des champs, que du
suc de l'amomum et des pleurs de l'encens; expirant enfin sur un lit de
myrrhe, de nard aromatique [6].

Cependant tel qu'un homme frapp d'un invisible mal, ou renvers par
l'esprit immonde, tombe d'une chute inopine, et se relve ensuite tout
branl de l'affreuse secousse; plein de trouble, il regarde autour de
lui, et soupire en regardant: tel tait le coupable devant nous. 
svre justice du ciel, quels coups chappent de tes mains!

Mon guide alors dit  ce malheureux:

--Quel fut ton nom et ta patrie?

--La Toscane, rpondit-il, m'a vomi nagure dans cette gueule de
l'abme; je suis Vannifucci, le froce; ma vie a t de la brute, non
de l'homme, et Pistoie fut ma digne tanire [7].

--Matre, dis-je aussitt, interrogez-le, avant qu'il s'chappe: qu'il
dise pour quel crime il est tomb si avant, car je l'ai vu jadis homme
de sang et de carnage [8].

Le rprouv, qui l'entendit, ne se cacha point: ses yeux se levrent
sur moi, et son visage se couvrit d'une hideuse rougeur.

--Il m'est plus dur, s'cria-t-il, d'tre surpris par toi dans la
misre o je suis, que d'avoir perdu la clart du jour: mais je ne puis
nier ce que tu vois. Apprends donc que je suis descendu si bas pour
avoir drob les vases de l'autel, et rejet le crime sur une tte
innocente [9]. De peur cependant que tu n'ailles te rjouir un jour du
souvenir de mes maux, entends ce que ma bouche t'annonce. Voil que
Pistoie se dlivre des Noirs, et que Florence adopte un autre peuple et
d'autres moeurs: des vallons de Magra s'lve une vapeur de guerre;
la tempte s'avance; on combat aux champs de Pizne; l'orage tombe sur
la tte des Blancs; et je te prdis tout pour te percer le coeur [10].




                                 NOTES

                       SUR LE VINGT-QUATRIME CHANT


[1] L'anne commence vritablement au solstice d'hiver, quand le soleil
quitte le tropique du capricorne pour remonter vers nos climats, ce qui
arrive au 22 dcembre. Ici, le pote, en disant que le soleil entre
dans l'urne, c'est--dire dans le verseau, dsigne la fin de janvier,
temps o l'anne est bien jeune encore.

[2] Les voiles transparents de la gele sont ici opposs  la robe
clatante de la neige, que Dante appelle soeur de la gele.

[3] Comme on a vu dans le premier chant.

[4] Chaque valle tant un cercle enferm entre deux remparts de
rochers empils par gros quartiers les uns sur les autres; le rempart
qui formait l'enceinte extrieure tait plus vaste et plus lev que
celui qui formait l'enceinte intrieure; et celui-ci  son tour
surpassait en hauteur et en circuit le rempart qui suivait, comme on
voit dans des cercles concentriques. Les ponts qui coupaient les
valles taient des arcades nues et sans chausse, de sorte qu'il
fallait sans cesse monter et descendre sur l'extrados des ponts; et
cette route festonne devait tre bien pnible. La peinture qu'en fait
Dante est d'une grande beaut.

[5] Il fait allusion ici  la colline du purgatoire.

[6] Cette comparaison du phnix est ingnieuse, et celle qui la suit
est terrible; par l'une, le pote rend ses ides plus sensibles; par
l'autre, il ajoute  leur effet. Dante emploie souvent l'artifice des
doubles comparaisons avec la mme intelligence. Il dsigne dans la
dernire ceux qui tombent du haut mal et qu'on appelait autrefois des
_possds_.

On ne peut que regretter ici l'_ultime fascie_, trs-belle expression
si elle tait applique  l'homme, et ridicule en parlant d'un oiseau.
Quoi qu'il en soit, les jeunes potes, pour qui cet ouvrage doit tre
une mine d'expressions et d'images, pourront, d'aprs l'_ultime fascie_,
appeler le dernier drap mortuaire _les derniers langes de
l'homme_.

[7] Ce Vannifucci, ou Jean Fucci, tait un btard de la famille de
Lazarri, de Pistoie, homme d'un caractre violent. Il vola les vases et
les ornements d'une glise et fut cause que plusieurs innocents furent
pendus.

[8] Il aurait donc d tre puni avec les violents. (_Voyez_ chant XII.)

[9] Ici, les serpents et les reptiles monstrueux vont servir au supplice
des voleurs qui ont us de fourberie. Chez les Romains, tout crime
commis par dol et subreption s'appelait _stellionat_, du nom d'un petit
lzard extrmement fin. Ce crime est encore chez nous celui des fausses
hypothques, etc.

[10] Dante se fait prdire ici la ruine des _Blancs_ et son propre
exil. Le marquis Malespine, de la valle de Magra, conduisait la petite
arme des _Noirs_ et mit en droute celle des _Blancs_, prs de la
plaine du Pizenum.




                            CHANT XXV

                             ARGUMENT

  Suite de la dernire valle, o sont punis les concussionnaires.


 ces mots, le sacrilge tourna contre le Ciel ses poings ferms, et,
les dployant avec furie [1], s'cria:

--Prends,  Dieu! c'est toi que je brave.

Mais soudain une couleuvre (et leur race depuis ne m'est plus odieuse)
lui serra la gorge de noeuds redoubls, comme pour dire: _Tu ne
parleras plus_. Ensuite une autre, s'attachant  ses bras, se
raidissait tellement sur sa poitrine, qu'il ne pouvait branler la tte.
Ah! Pistoie, Pistoie, que ne t'embrases-tu de tes propres mains,
puisqu'il ne peut sortir de toi qu'une race funeste au monde! Je n'ai
point vu dans tous les cercles de l'Enfer un esprit si rvolt contre
Dieu, pas mme celui qui tomba des murailles de Thbes [2]; et je l'ai
vu s'enfuir, ayant ainsi perdu la parole.

Aprs lui vint un Centaure furibond qui courait en criant:

--O est-il, o est-il, le froce?

Et je crus voir depuis son immense croupe jusqu' sa face humaine, plus
de couleuvres que n'en pourraient nourrir les marcages de Toscane.
Droit sur son dos, paraissait un dragon flamboyant aux ailes dployes,
couvrant de feu tout ce qu'il rencontrait.

--Voil Cacus, dit mon guide, lui qui remplit de tant de meurtres et de
sang les roches du mont Aventin. Il ne tient pas la mme route que ses
frres [3], pour avoir dtourn le grand troupeau d'Hercule: mais par
ce vol il termina ses crimes et sa vie, rendant le dernier soupir aux
premiers coups de l'immortelle massue.

Mon guide parlant ainsi, le Centaure passait outre; et trois esprits,
qui s'avanaient vers nous, auraient sans doute chapp  notre vue si
l'un d'eux n'et cri:

--Qui tes-vous?

Ce qui rompit notre entretien, et fit tomber nos regards sur eux.

Je les considrais sans les reconnatre, lorsqu'il arriva que l'un dit
 l'autre:

--O sera donc rest Cianfa [4]?

Et soudain je portai mon doigt sur ma bouche, comme pour demander au
sage un moment de silence.

Maintenant, lecteur, je permets que ta foi se refuse  ce que je vais
dire, puisque le tmoignage de mes yeux n'a pu me le persuader
encore.

Les trois ombres taient toujours devant moi, lorsqu'un serpent qui
rampait sur six pieds s'lance vers l'un des coupables, et s'attache
tout entier  lui.

D'un triple effort, il lui serre en avant les bras, les flancs et les
genoux; lui ramne en arrire sa queue autour des reins, et, le
pressant ici face  face, lui creuse d'une seule morsure et l'une et
l'autre joue.

Le lierre chevelu se lie moins troitement  l'arbre que l'affreux
reptile  cet infortun; ils se fondent ensemble comme la cire amollie,
et mlent si bien leurs couleurs qu'on ne distingue dj plus l'un de
l'autre: c'est ainsi qu' l'aspect des flammes, le papier se colore
d'une sombre rougeur, o le blanc et le noir se confondent.

Les deux ombres, qui les contemplaient ainsi, s'crirent avec effroi:

--Angel, comme tu changes! Voil que tu n'es plus ni homme ni serpent
[5].

Et dj les deux ttes n'en formaient qu'une, o dans un seul visage
paraissait le confus mlange de deux figures: les bras, la poitrine et
les jambes se perdirent dans un assemblage que l'oeil n'a jamais vu:
plus de traits primitifs: tre simple et double  la fois, le fantme
pervers marchait et s'loignait de nous  pas lents.

Cependant, comme on voit sous l'ardente canicule le lzard dsertant
ses buissons, fuir en clair  travers les sentiers; tel parut,
s'chappant vers les deux autres coupables, un reptile enflamm, noir
et luisant comme l'bne.

Il frappa l'un d'eux au nombril, premier passage des aliments dans nous,
et tomba vers ses pieds tendu.

L'homme frapp le vit, et ne cria point; mais, immobile et debout, il
billait comme aux approches du sommeil ou d'une brlante fivre: il
billait, et regardait le reptile, qui le regardait lui-mme: tous deux
se contemplaient: la bouche de l'un et la blessure de l'autre fumaient
comme deux soupiraux, et les deux fumes s'levaient ensemble.

Qu'ici, tmoin du prodige, Lucain se taise sur les malheurs de Sabellus
et de Nasidius [6]; qu'Ovide ne parle plus de Cadmus et d'Arthuse; car,
s'il changea l'un en dragon et l'autre en fontaine, jamais il n'opposa
deux natures de front, les forant d'changer entre elles leur matire
et leur forme. Mais le serpent et l'homme firent cet horrible accord.

Je vis la croupe de l'un se fendre et se diviser, et les jambes de
l'autre s'unir sans intervalle; ici la peau s'tendre et s'amollir, et
l se durcir en cailles. Ensuite les bras du coupable dcroissant 
ses cts, le monstre allongea deux de ses pieds vers ses flancs, et
les deux autres runis plus bas lui donnrent le sexe que perdait
l'ombre malheureuse.

Sous la fume qui les voilait toujours, les deux spectres se coloraient
diversement; et l'un quittait enfin les cheveux dont l'autre ombrageait
sa tte, l'homme tomba sur son ventre, et le serpent se dressa sur ses
pieds.

Alors, et sans dtourner leurs affreux regards, l'un se montra sous une
face et des traits moins informes; et l'autre, pareil au limaon qui
replie ses yeux, n'offrait dj plus qu'une tte effile, o
disparaissaient tour  tour le nez, la bouche et les oreilles.

Mais la fume s'vanouit; et soudain le nouveau reptile dardant une
langue acre, fuit en sifflant dans la nuit profonde.

L'homme nouveau l'insulte en crachant aprs lui; et se tournant ensuite
vers l'autre compagnon:

--Je veux, lui dit-il, que Bose rampe dans la valle aussi longtemps
que moi [7].

Ainsi j'ai vu le septime habitacle se former et se transformer; et si
mes tableaux sont horribles, ils ont du moins la nouveaut [8].

Enfin, quoique mes yeux et mon me confuse se perdissent dans ces
horreurs, toutefois encore je remarquai Puccio Sciancato [9], le seul
des trois esprits qui n'et pas subi d'preuve: l'autre tait, 
Gaville! celui dont le sang t'a cot tant de larmes [10].




                                 NOTES

                       SUR LE VINGT-CINQUIME CHANT


[1] Le texte dit qu'il fit la figue au ciel.

[2] C'est Capane qu'on a vu au quatorzime chant.

[3] Cacus aurait d tre puni, avec les autres centaures, dans le
fleuve de sang (_Voyez_ le chant XII). Il s'occupe ici  poursuivre
Vannifucci.

[4] Ce Cianfa Donati tait parent de Dante par les femmes. Il vient de
disparatre aux yeux des compagnons de ses supplices, pour avoir subi
quelque mtamorphose pareille  celle qu'on va voir.

[5] Je crois que c'est Cianfa lui-mme, chang en serpent, qui vient de
s'attacher  cet Angel, qui tait de la famille Brunelleschi. Ces deux
Florentins s'taient unis pour piller la rpublique: ils s'unissent ici
pour leur mutuel supplice: ide ingnieuse, dont la terrible excution
fournit une note critique. C'est que les comparaisons tant toujours un
objet secondaire dans une description, il faut bien prendre garde aux
couleurs qu'on y emploie: elles contrarient l'ordonnance gnrale, si
elles ne se fondent pas bien dans la teinte dominante; car il est vrai,
en posie comme en peinture, que les reflets de lumire doivent tenir
de la couleur des corps dont ils partent, et qu'il se fait par l dans
un tableau un change harmonieux des jours et des ombres. Ainsi
l'pithte de _chevelu_ que Dante donne au lierre, reflte un jour
effrayant sur le reptile auquel cet arbuste est compar: par ce mot
seul, le serpent se trouve hriss de poils. Le pote n'a pas toujours
ce grand got, il faut l'avouer.

[6] Sabellius et Nasidius, deux soldats de l'arme de Caton, furent
piqus par des serpents en traversant les sables d'Afrique. Voyez
l'affreux tableau de leur mort dans Lucain. Il faut observer que, dans
la mtamorphose de l'homme et du serpent, la fume qu'ils exhalent tous
deux va de l'un  l'autre, comme pour tablir l'change des deux
substances, et qu'ils se contemplent attentivement comme pour prendre
modle de leur nouvelle forme l'un sur l'autre pendant l'action du
venin.

[7] Bose, Florentin, de la famille des Donati, qui vient d'tre chang
en serpent, tandis que le serpent est devenu homme.

[8] Voil en effet des tableaux o Dante se montre bien dans cette
magnifique horreur sur laquelle Tasse s'est tant rcri. Hardiesse de
style, fiert de dessin, pret d'expression, tout s'y trouve; les
trois vers qui terminent la tirade font frmir d'admiration, car ce
n'est plus de l'italien, _non mortale sonans_; c'est le _mens divinior_;
c'est l'Enfer dans toute sa majest:

  _Cosi vid'io la settima zavorra
  Mutar e trasmutare; e qui mi scusi
  La novit, se fior la lingua abborra_.

On croit d'abord que l'imagination du pote, lasse des supplices de
Vannifucci et d'Angel, va se reposer; quand tout  coup elle se relve
et s'engage dans la double mtamorphose du serpent en homme et de
l'homme en serpent, sans reprendre haleine, sans user mme d'une simple
transition. Aussi parat-il bientt que Dante a eu le sentiment de sa
force par le dfi qu'il adresse  Lucain et  Ovide: et non-seulement
il est vrai qu'il les a vaincus tous deux dans cette dernire tirade,
mais il me semble qu'il s'est fort rapproch du Laocoon dans le
supplice d'Angel.

C'est des trois derniers vers qu'on vient de citer qu'est tire
l'pigraphe de l'ouvrage. Elle prsente plus d'un sens: _Qu'ici la
nouveaut m'excuse si mon langage est barbare_; ou bien, _si mon
langage repousse la parure_; ou enfin, _si mes tableaux ne respirent
qu'horreur_: on a suivi cette dernire intention. Il est inutile de
faire observer combien Dante s'est lev dans ces XXIVe et XXVe chants.

[9] Puccio Sciancato, autre Florentin.

[10] Il se nommait Guercio Cavalcante et fut tu par les habitants de
Gaville, terre situe sur les bords de l'Arno. Les amis de Cavalcante
vengrent sa mort en massacrant les habitants de Gaville. On voit que
c'est lui qui vient de passer de l'tat de serpent  celui d'homme;
aussi fait-il deux actes d'homme en crachant et en parlant, aussitt
aprs sa mtamorphose.

Il y a des esprits chagrins et dnus d'imagination, _censeurs de tout,
exempts de rien produire_, qui sont fchs qu'on ne se soit pas
appesanti davantage sur le mot  mot dans cette traduction; ils se
plaignent qu'on ait toujours cherch  runir la prcision et
l'harmonie, et que donnant sans cesse  Dante on soit si souvent plus
court que lui. Mais ne les a-t-on pas prvenus au _Discours
prliminaire_, que si le pote fournit les dessins, il faut aussi lui
fournir les couleurs? Ne peuvent-ils pas recourir au texte? et, s'ils
ne l'entendent pas, que leur importe? Je leur demande si on eut
beaucoup fait pour la gloire de Dante et le plaisir des lecteurs en
traduisant  la lettre ce passage du XVIIIe chant: _Ah! comme ces
dmons leur faisaient lever les jambes  coups de fouet! aucun de ces
malheureux n'attendait le second coup, encore moins le troisime_; et
une foule d'autres passages aussi heureux?

Croira-t-on, par exemple, qu'il s'est trouv des gens qui n'ont pu
passer trois rimes fminines de suite aux trois premiers vers de
l'inscription de l'Enfer? Comme s'ils ne sentaient pas ce que produit
cette heureuse monotonie! comme si Racine n'avait pas employ le mme
artifice dans le monologue du grand-prtre Joad!

  Aux accents de ma voix, Terre, prte l'oreille,
  Ne dis plus,  Jacob? que ton Seigneur sommeille:
  Pcheurs, disparaissez: le Seigneur se rveille.

Comme si enfin, dans quelques circonstances, l'art ne brisait pas
lui-mme sa rgle pour produire un plus grand effet! On affecte encore
d'tre surpris que le septime vers de l'inscription italienne, _avant
moi il n'y eut de choses cres que des choses ternelles_, soit rendu
par celui-ci: _J'ai de l'homme et du jour prcd la naissance_. C'est
pourtant la mme pense retourne, et c'tait l'unique manire de la
rendre, si on veut y rflchir. Il n'y avait que l'ange, le chaos et
l'ternit quand l'Enfer fut construit; donc il le fut avant le jour,
avant l'homme et avant le temps.




                              CHANT XXVI

                               ARGUMENT

  Huitime valle o sont punis les capitaines qui ont us de la fourbe
  plus encore que du courage.--Mauvais conseillers.


Rjouis-toi, Florence, puisque ta renomme, franchissant les mers et
les empires, a retenti jusque dans les Enfers.

J'ai vu, non sans rougir, cinq de tes citoyens au cercle des brigands
[1]; et ce qui fait ma honte ne peut faire ta gloire: mais si parfois
la vrit se mle aux songes du matin [2], dans peu tu pleureras au gr
de tes voisins jaloux.

Et, que ton sort n'est-il dj rempli! je n'aurais pas  porter dans
mon coeur cette cruelle attente.

Mon guide, abandonnant ces lieux, remonta les hauteurs escarpes d'o
nous tions d'abord descendus; je le suivais dans une route solitaire,
tour  tour port sur mes pieds, ou suspendu par mes mains au milieu
des roches et des dbris.

Le trouble o me jeta, o me rejette encore le spectacle que je vis
alors sera toujours prsent  ma mmoire; toujours cet effroi salutaire
veillera sur mon coeur: je n'irai pas m'envier  moi-mme le fruit de
tant de larmes, si toutefois le ciel ou quelque heureux instinct
m'appellent  la vertu [3].

Comme dans la saison o le flambeau du monde fatigue de sa prsence nos
climats brls; vers l'heure o la mouche lgre fait place aux
insectes de la nuit, le laboureur voit du haut des collines les vers
luisants sems comme des tincelles dans la plaine [4]: ainsi je vis du
sommet de ces rocs la huitime valle toute resplendissante: mais ces
clarts recelaient des mes criminelles, et me semblaient se mouvoir
dans la profonde enceinte, pareille  cette nue embrase o disparut
lie, quand deux chevaux de feu, se dressant vers le ciel,
l'emportrent loin d'lise, qui le suivait  peine de ses yeux blouis.

Tout entier  ce spectacle, je me penchais hors du pont qui surmonte la
valle, et j'y serais tomb sans l'appui des rochers o mes mains
s'attachrent.

Alors mon guide rompit le silence.

--Les feux mouvants que tu regardes nous drobent autant de coupables;
chacun d'eux marche envelopp du feu qui le consume.

--Matre, rpondis-je, telle tait ma pense; mais ne pourrais-je
savoir quelle est cette flamme qui s'lve et se partage, comme jadis
au bcher d'tocle et de son frre [5]?

--C'est, reprit-il, pour Ulysse et Diomde qu'elle fut allume; c'est
l qu'ils pleurent, compagnons de crimes et de supplices, la surprise
de Troie, l'enlvement du Palladium, le deuil et la mort de la tendre
Didamie [6].

--Ah! si leur voix, m'criai-je, pouvait percer le vtement de feu qui
les entoure, j'oserais les interroger. Mais,  sage pote! c'est  vous
qu'il appartient de sonder et de remplir les dsirs de mon coeur.

--Je me rends, dit le sage,  ta prire; mais garde-toi de les
interroger toi-mme: ces hros de la Grce mpriseraient ton langage
[7].

Cependant la flamme s'avanait, et quand elle passa devant nous, mon
guide prit ainsi la parole:

-- vous qu'une mme flamme unit et divise, si j'ai pu vous plaire en
consacrant vos noms dans mes vers, daignez m'apprendre comment et dans
quelle plage lointaine l'un de vous a termin sa course [8]?

L'antique flamme balana son plus haut sommet, et, s'excitant comme au
souffle de l'air, elle sut imiter le rapide jeu d'une langue qui parle,
et former ainsi sa rponse:

--Aprs m'tre chapp des fers de Circ, qui m'avait retenu plus d'un
an sur des rives alors sans nom, je ne pus vaincre en moi le vague
instinct qui me poussait  errer dans le monde, pour m'instruire des
vices et des vertus des hommes. J'oubliai les charmes et l'enfance de
Tlmaque, et la vieillesse de mon pre, et l'amour de Pnlope, qui
dut faire son bonheur et le mien: je m'engageai dans la haute et pleine
mer avec un seul vaisseau et quelques compagnons qui me furent toujours
fidles. Nous vmes le double rivage de l'Ibre et du Maure, parcourant
et visitant les les dont ces mers sont peuples, et nous tions dj
consums de travaux et d'annes quand nous parvnmes au dtroit o le
grand Hercule termina sa course et posa les bornes du monde.  mes
amis! m'criai-je, qui par tant de prils tes parvenus enfin  ce
dernier terme des routes du soleil, ne refusez pas au crpuscule d'une
vie qui vous chappe la gloire de le suivre encore vers des mondes
inhabits. Vous n'tes pas ns pour ramper sur la terre, mais pour vous
lever aux grandes dcouvertes par les sentiers de la vertu. Ces
courtes paroles remplirent mes compagnons d'une telle ardeur, que,
laissant  jamais les contres du matin, ils inclinrent le gouvernail
au midi, et le vaisseau poursuivit son vol occidental. Dj l'toile du
nord se cachait sous les eaux, et la nuit nous montrait un autre ple
et d'autres cieux; dj la lune avait cinq fois rallum ses clarts,
depuis que l'Ocan nous reut dans son sein, lorsqu'une montagne
obscure et perdue dans l'loignement nous apparut: elle me semblait si
haute que mes yeux ne pouvaient lui rien comparer. Nous nous
rjouissions  sa vue mais, hlas! notre joie fut courte. Un tourbillon,
sorti de ces terres inconnues, frappa les cts du navire, et le
secouant trois fois de la poupe  la proue, trois fois le fit tourner
sur lui-mme, et rouler dans les abmes. Ainsi nous disparmes, comme
il plut au destin, et l'Ocan se ferma sur nos ttes.




                                 NOTES

                        SUR LE VINGT-SIXIME CHANT


[1] Il vient de nommer les cinq Florentins au chant
prcdent, Cianfa, Angel, Bose, Sciancato et Cavalcante.

[2] On a cru longtemps que les rves du matin taient les
avant-coureurs de ce qui doit arriver. Le pote emploie cette tournure
pour annoncer  Florence les maux dont elle fut afflige en ce temps-l,
outre les calamits des guerres civiles. J'ai lu dans les histoires du
temps qu'on reprsenta  Florence une pice intitule l'_Enfer_, o on
jouait les damns et les diables; pice dans le genre des _Mystres_
qui se jourent depuis en France; car en tout nous avons toujours t
moins avancs que l'Italie. Le grand concours de peuple que ce
spectacle avait attir sur un des ponts le fit crouler, et il se noya
une infinit de personnes. Il y eut aussi dans ce mme temps un
incendie qui consuma prs de quinze cents maisons  Florence, etc.

[3] Dante emploie, sous diffrentes formes, le supplice du feu, et par
les petits exordes qui prcdent ses descriptions, on voit qu'il tait
plus frapp de ce tourment que des autres; tandis qu'au gr de
certaines imaginations, les serpents sont bien plus terribles.

[4] Cette comparaison est plus frappante en Italie, o on voit souvent
la campagne tout enflamme de vers luisants.

[5] Ceci est tir de la _Thbade_: les deux frres ennemis, s'tant
tus l'un l'autre, furent mis sur le mme bcher; mais la flamme en
s'levant se partagea, comme si elle et t l'organe de la haine que
s'taient voue les deux princes.

[6] Il faut bien que Dante partage la prdilection de Virgile pour les
Troyens, puisqu'il damne Ulysse et Diomde pour de tels motifs.

[7] Dans quelle langue Dante et-il interrog ces princes? Virgile
va-t-il leur parler grec? Ceci est difficile  expliquer,  moins que
Virgile n'ait voulu faire entendre que Dante tait un mauvais orateur,
ou que la langue italienne pouvait ne pas plaire  des Grecs. Il est
certain que le latin avait jadis la prminence dans l'Europe, et
qu'encore aujourd'hui les Italiens traitent leur langue de _lingua
volgare_. Chez eux, comme chez nous, l'histoire, la posie et tout ce
qu'il y a d'important, s'crivaient en latin. Ce prjug a tenu nos
langues modernes dans une longue enfance.

[8] Il veut forcer Ulysse  parler, et ce hros prend en effet la
parole pour raconter l'histoire de ses voyages et de sa mort, si
diffrente de ce qu'on lit dans l'_Odysse_. On voit ici qu'il s'gare
longtemps dans la Mditerrane, en visitant toutes ces les, dont le
voyage serait pour nous une partie de plaisir. Il arrive dj vieux 
Gibraltar, et continue sa route, en tirant toujours  l'occident, comme
s'il allait dcouvrir l'Amrique. Mais quoique, ds le temps de Dante,
il court dj quelques bruits qu'il existait un autre monde au del
des mers, ce pote, ne perdant jamais son sujet de vue, ne fait
rencontrer  Ulysse qu'une haute montagne qui s'lve du milieu de la
mer Atlantique, et se perd dans le ciel; c'est le Purgatoire. Comme il
n'est pas donn  l'homme d'y arriver vivant, Ulysse et ses compagnons
sont submergs  sa vue.

Il ne faut cependant pas croire que ce voyage d'Ulysse vers Gibraltar
soit sans fondement. Il passe, au contraire, pour vraisemblable que ce
prince ne revit jamais Ithaque et Pnlope. Pline prtend que Lisbonne
ou Ulisbonne a reu son nom d'Ulysse. Au reste, si ce hros et
continu son voyage au del de Gibraltar, il aurait rencontr les
Canaries, ou les Fortunes, comme tant d'autres navigateurs de
l'antiquit. (_Voyez_ Plutarque dans la _Vie de Sertorius_.)




                              CHANT XXVII

                               ARGUMENT

  Suite de la huitime valle.--Aventure du comte Guidon, guerrier sans
  foi et conseiller sinistre.


Cette flamme avait reu les dernires paroles de mon guide et fendait
l'paisse nuit, en s'loignant de nous: mais une autre s'avanait
auprs d'elle, dont j'admirais les mouvements et le confus murmure:
elle rugissait comme jadis le taureau de Sicile [1], qui rendait en
mugissements les cris des victimes renfermes dans son sein; et par ce
cruel artifice, que son auteur prouva le premier, on vit l'airain
anim par la douleur.

C'est ainsi que les plaintes du coupable, gares dans les replis
ondoyants de la flamme, s'chappaient en sons inarticuls; mais enfin,
elles s'ouvrirent un passage vers la cime tincelante, qui, pour les
exprimer, se mouvait en langue de feu; et j'entendis une voix humaine
[2]:

-- toi, disait-elle, que vont chercher mes paroles, et dont j'ai
reconnu le langage; ne me refuse pas ton entretien, et daigne t'arrter
un moment; tu vois que je m'arrte, moi qui brle, et, s'il est vrai
que tu sois tomb nagure des douces contres de l'Italie, o j'ai
mrit mon malheur, apprends-moi si la Romagne est en guerre ou en paix;
car c'est elle qui m'a vu natre, prs des sources du Tibre.

J'avais encore la tte penche vers le fond de la valle quand mon
guide tendit sa main pour me dsigner l'ombre qui parlait, et me dit:

--C'est  toi de rpondre; elle est de ta patrie [3].

Aussitt prenant la parole:

--me infortune que ces feux me drobent, apprenez, lui dis-je, que
votre Romagne n'est et ne fut jamais sans guerre, dans le coeur de
ses tyrans; mais elle jouissait hier de quelque ombre de paix. L'aigle
de Polente couvre Ravenne et Cervia de ses ailes [4]. La terre que les
Franais tremprent de leur sang suit aujourd'hui la fortune du lion
vert [5]; mais ceux de Rimini sont encore sous la dent du vieux loup et
de son louveteau; et ce sont eux qui ont dvor le malheureux Montagne
[6]. Le lionceau du champ d'argent fait trembler Faenza et Imola, et
change de parti comme de saison [7]. Enfin la cit qu'arrose le Savio,
se partageant entre le mont et la plaine, respire et gmit  la fois
sous la tyrannie et la libert [8]. Maintenant daignez,  l'exemple des
autres, m'apprendre votre nom, et me dire si le monde a gard quelque
bruit de vous et de vos oeuvres.

La flamme, s'inclinant et se dressant tour  tour, gmit et me rpond:

--Tu partirais sans entendre ma voix si mes paroles devaient tre
reportes dans le monde: mais s'il est vrai que jamais crature n'ait
remont de ces bords au sjour des vivants, je parlerai sans crainte
d'infamie. J'ai d'abord fait la guerre, et depuis j'ai port le froc,
esprant qu'un coeur ceint du sacr cordon obtiendrait l'oubli de ses
erreurs passes; et je l'eusse obtenu sans le prtre maudit qui me
rengagea dans le crime et la perdition, comme tu vas l'entendre [9].
Aux belles annes de ma vie, et tant qu'il m'est rest quelque chaleur
dans les veines, j'ai combattu, je l'avoue, moins en lion qu'en renard;
m'enveloppant si bien de mes finesses, et conduisant ma trompeuse
renomme avec tant d'artifice, que la terre ne parlait plus que de ma
gloire et de ma sagesse. Toutefois me voyant arriv  cette froide
saison o l'homme devrait ployer la voile et rentrer dans le port, je
me retirai du labyrinthe o je m'tais plu d'garer ma jeunesse, et
dans l'amertume de mon coeur je versai les larmes salutaires du
repentir. Mais,  disgrce! le prince des nouveaux Pharisiens avait
alors la guerre, non avec le Juif et l'Arabe, mais aux portes de
l'glise, avec des vrais Chrtiens; et pourtant aucun d'eux n'avait
commerc en pays infidle, ou prt son bras aux ennemis de la foi
[10]. Et comme jadis Constantin, dans les cavernes du Soracte, montrait
sa lpre au solitaire Sylvestre, et demandait gurison [11]; ainsi
Boniface descendit dans mon clotre, et l, sans pudeur pour son habit
pontifical et pour ma robe grise, signe de pnitence, il me montra son
coeur gangren d'ambition, sollicitant ma politique de lui donner
conseil, et de gurir sa fivre. Mais je restai muet, tant j'eus piti
de son ivresse! Alors il insista, et me dit: Ne crains rien;
apprends-moi seulement l'art d'emporter Prneste, et je t'absous
d'avance: je puis, comme tu sais, ouvrir le Ciel et le fermer  mon
choix; c'est pourquoi j'ai les deux clefs dont sut mal se servir mon
devancier [12]. Le poids de sa raison entrana la mienne, et je ne vis
plus de danger que dans le silence. Ds que vous me lavez, lui dis-je,
du mal que je suis prt  faire, _promettre et ne pas tenir_ vous fera
triompher de tous vos ennemis. Or, quand j'eus rendu l'me, saint
Franois descendit pour m'enlever; mais l'ange noir accourut et lui
dit: Arrtez; c'est  moi qu'il est d: il me fut dvolu pour le
conseil frauduleux qu'il donna, et ds lors je n'ai plus lch prise;
car il n'est pas d'absolution sans pnitence, et le coeur ne saurait se
repentir et pcher  la fois: il faut ici quelque distinction. Ah!
malheureux, comme je frissonnai quand Lucifer me saisit et me dit: Tu
ne t'attendais pas  ma thologie! Aussitt il m'emporte, et me jette
aux pieds de Minos, qui, tournant huit fois sa queue sur ses
impitoyables flancs, la mordit avec rage, et s'cria: Qu'il tombe au
feu de flonie. Et me voil depuis gmissant, et perdu dans les feux
dont je marche environn [13].

Ainsi parlait cette ombre d'une voix lamentable; et cependant elle
glissait loin de nous, courbant sans cesse et redressant ses flammes
languissantes. Mais nous, quittant ces lieux, nous gravissions
au-dessus des profondeurs o sont rangs de nouveaux coupables.




                                 NOTES

                       SUR LE VINGT-SEPTIME CHANT


[1] On sait que Phalaris, tyran de Sicile, demanda  Prille, artiste
Athnien, quelque nouvelle invention, quelque moyen inconnu de
tourmenter ses sujets. L'artiste imagina un taureau d'airain dans
lequel on enfermerait un homme, et qu'ensuite on chaufferait par de
grands feux; les cris de ces malheureux devaient, en sortant de la
bouche du taureau, en imiter les mugissements. Le tyran, frapp de
l'ingnieuse cruaut de Prille, voulut qu'il essayt lui-mme la
machine, et, ce qui n'est pas moins satisfaisant dans l'histoire, c'est
qu'on trouve que Phalaris y fut brl  son tour.

[2] C'est le comte Gui ou Guidon de Montefeltro qui parle et qui va
raconter sa vie. C'est de lui qu'on a dj fait mention en plusieurs
notes.

[3] Les deux potes semblent s'tre partag les personnages qu'ils
rencontrent aux Enfers; ceux de l'antiquit sont pour Virgile, et Dante
est charg des modernes.

[4] Le prince de Polente, chez qui Dante se rfugia et mourut, s'tait
rendu matre de Ravenne et de Cervia. Il avait pour armes une aigle
mi-partie.

[5] C'est la ville de Forli, o Jean de Pas,  la tte d'une arme de
Franais, fut taill en pices par le comte Guidon. Un petit tyran,
nomm Ordelaffi, qui portait pour armes un lion vert, gouvernait Forli
au moment o parle Dante.

[6] Par le vieux loup et son louveteau, le pote dsigne Malatesta et
Malatestino, pre et fils tyrans d'Arimino, ou de Rimini. C'est
Malatestino qui fut l'poux, et le bourreau de Franoise de Polente,
dont on a vu l'aventure au chant V. Ces deux princes avaient assassin
Montagne, chef du parti Gibelin. On voit par tout ceci qu'outre les
villes occupes par les papes et les empereurs, et celles qui s'taient
formes en rpubliques, il y en avait beaucoup d'usurpes par des
tyrans particuliers.

[7] C'taient les armes de Pagan, matre de Faenza et d'Imola. Il
passait du parti Gibelin au parti Guelfe, selon ses intrts.

[8] La ville de Csenne tant situe entre le mont et la plaine, on
sent bien que ce ne sont pas ceux de la montagne qui taient les
esclaves.

[9] C'est Boniface VIII que le comte Guidon apostrophe ici, et qu'il
appelle plus bas, _prince des nouveaux Pharisiens_. On connat les
longs dmls de ce pape avec les princes Colonna: on sait avec quelle
fureur il les perscuta, faisant raser leur palais, qui tait prs de
Saint-Jean-de-Latran, publiant une croisade contre eux, et les
poursuivant  main arme dans toutes les villes de leur domaine. Cette
famille infortune,  qui il ne restait plus que la ville de Prneste,
aujourd'hui Palestrine, vint se jeter aux pieds de l'altier pontife,
qui voulut bien leur pardonner, moyennant qu'on lui livrt Prneste
pour garantie de leur soumission:  peine l'eut-il en sa puissance,
qu'il la fit raser. Les Colonna, au dsespoir, reprirent les armes,
seconds par les Gibelins: mais ils furent malheureux; et, dans la
crainte de perdre la libert, ils se retirrent en France, chargs
d'excommunications. Philippe le Bel, ennemi de Boniface, leur donna des
secours. Tout le monde sait que Sciarra Colonna revint avec Nogaret
souffleter le pontife, et le faire prisonnier dans Agnanie, ou
Alagnie.

[10] Il fait allusion  ces Chrtiens qui ne profitrent de la folie
des croisades que pour faire un bon commerce avec les Turcs, et encore
plus  ceux qui leur aidrent  prendre Saint-Jean-d'Acre sur les
Chrtiens mmes.

[11] Dans le temps o on dfigurait l'histoire pour soutenir les
prtentions de l'glise, quelques moines crivirent que Constantin,
ayant la lpre, alla trouver l'vque des Chrtiens, qui tait cach
dans une caverne du mont Soracte (aujourd'hui Saint-Sylvestre),  Rome,
et l'intercda pour en obtenir sa gurison. L'vque profita de
l'occasion, et conclut un march fort avantageux avec l'empereur: il
lui rendit la sant, et le prince lui donna la ville de Rome et son
territoire.

[12] Boniface se moque ici du pauvre saint Clestin,  qui il avait
extorqu la tiare  force de subtilits. Il en a t parl au chant
III. Dante prend tous les styles pour vexer ce pontife, qui lui avait
fait tant de mal, en introduisant Charles de Valois et la faction noire
 Florence.

[13] Voltaire s'est gay  traduire cet pisode dans le style de sa
_Pucelle_. Il n'y a gure que ce morceau et celui des diables qui
puissent supporter ce style, si on veut du moins entrer dans la
vritable intention de Dante. Il n'a point prtendu faire un Enfer
burlesque; et bien qu'on eut pu russir  lui donner cette tournure,
trois rflexions en auraient empch. La premire, c'est que la plupart
des imaginations de ce pote, qui n'ont plus aujourd'hui que le ct
plaisant, n'en laissaient pas mme le soupon pour des esprits
religieux, pntrs d'avance de toute la terreur que Dante voulait leur
inspirer. La seconde, c'est qu'au treizime sicle la langue toscane
tait rpublicaine, et chaque mot y participait de la souverainet;
mais quatre ou cinq cents ans d'intervalle, la familiarit que le temps
nous fait contracter avec certaines expressions, et surtout le
changement du gouvernement ont fait d'une langue rpublicaine un
langage de populace. Enfin la langue franaise elle-mme gagne plus aux
traductions en style soutenu qu'en style ml; il fallait que Dante,
pour produire tout son effet, se prsentt dans notre langue tel qu'il
s'offrit autrefois dans la sienne. Quelques personnes demanderont
peut-tre pourquoi l'_Enfer_ n'a pas t traduit en vers. C'est qu'un
pome national, hriss de notes et tout en dialogues, n'aurait pu se
faire lire en vers d'un bout  l'autre, soit qu'on gardt les _dit-il_
et les _rpondit-il_, soit qu'on les supprimt; d'ailleurs, il fallait
que la traduction servit sans cesse de commentaire au texte; ce qu'on
ne peut attendre que de la prose. L'_Enfer_ pouvait tre traduit en
vers par fragments; mais il s'agissait ici de le faire connatre tout
entier.




                              CHANT XXVIII

                                ARGUMENT

  Neuvime valle, o sont punis les sectaires et tous ceux dont
  l'opinion ou les mauvais conseils ont divis les hommes.


Qui pourrait jamais raconter d'une voix assure les spectacles de sang
et de blessures qui s'talrent devant moi?

Toute langue se refuserait sans doute, et la parole et la pense
seraient galement sans force et sans vertu.

En vain on assemblerait les gnrations qui dorment dans les champs de
la Pouille, thtre de tant de guerres; et les peuples tombs sous le
fer de Turnus et d'Annibal, et ceux dont les ossements attestent encore
les victoires de Guiscard, les malheurs de Mainfroi et la prudence du
vieil Alard [1]; toute cette multitude de cadavres sanglants et mutils
n'galerait pas les horreurs que m'offrit la neuvime valle.

Un homme se prsenta d'abord, ouvert de la gorge  la ceinture: ses
intestins fumants pendaient sur ses genoux; et son coeur palpitait 
dcouvert.

Je m'arrtai, en le voyant ainsi massacr, et je le considrai; mais 
son tour il jeta les yeux sur moi, et prenant  deux mains les deux
cts de sa poitrine, il me cria:

--Vois toutes mes entrailles; vois donc comme est trait Mahomet. Ali
pleure et marche devant moi, la tte fendue jusqu'au menton: avec nous
marchent et pleurent les sectaires et sminateurs de scandale; comme
ils ont divis le monde, ils vont ainsi tronqus et misrablement
dcoups: car un Ange est l-bas qui nous attend, et nous passe tour 
tour au tranchant de son glaive; et quand nous avons parcouru le cercle
de douleur, il rouvre encore nos blessures qui se referment sans cesse
[2]. Maintenant, dis-nous qui tu es, toi qui t'arrtes l-haut, pour
temporiser sans doute avec ta dure destine.

--Celui-ci, rpliqua mon guide, ne connat encore ni trpas ni
damnation; et moi qui les connais, je viens le conduire de cercle en
cercle  travers l'abme: tu peux croire  la vrit de mes paroles.

Les morts qui l'entendirent au fond de la valle suspendirent leur
marche, et me contemplrent, dans leur surprise oubliant leurs
tourments.

--Va donc, toi qui verras dans peu le soleil; et dis  ton frre Dolcin
[3] qu'il s'arme et s'approvisionne, s'il ne veut bientt me suivre
ici-bas; car les Novarois le forceraient au milieu des neiges, malgr
sa retraite escarpe.

Ainsi parla Mahomet; et portant vers la terre son pied dj suspendu,
il poursuivit sa marche douloureuse [4].

Mais un autre, au milieu de cette foule, s'tait aussi arrt de
surprise, avec une oreille arrache, les lvres et le nez coups; et
tournant vers moi son visage ainsi dshonor, il me dit:

-- toi qui n'es pas descendu pour souffrir, et que j'ai vu jadis en
Italie, si trop de ressemblance ne m'abuse, ressouviens-toi de Pierre
de Mdicina [5]; et quand tu fouleras la douce plaine qui tombe de
Verceil  Mercabo, tu pourras dire aux deux premiers citoyens de Fano,
 Guido et Anjolello [6], que si la prvision des morts n'est pas un
vain songe, ils seront jets tous deux hors d'une barque, et noys prs
de Cattolica, par l'ordre d'un tyran barbare. Du levant au couchant, et
dans toute son tendue, la Mditerrane ne fut jamais souille d'un tel
acte de perfidie; non pas mme par les pirates, ou la race d'Argos; car
le tratre [7], qui ne voit que d'un oeil (et sous qui tremblent les
terres que voudrait n'avoir pas vues telle ombre [8] qui est  mes
cts), les attirera l'un et l'autre, et les traitera de sorte que,
pour conjurer la tempte, ils n'auront plus besoin de voeux ni de
prires.

--Si tu veux, lui rpondis-je, qu'un jour ma voix te rappelle au
souvenir des tiens, fais donc que je sache  qui il en a tant cot
d'avoir vu les terres de Rimini?

Le spectre alors porta sa main sur le menton d'une ombre qui s'tait
approche, et lui tenant la bouche ouverte:

--Le voil, me dit-il, mais il ne parle plus. Cet ennemi du Snat vint
trouver Csar qui chancelait du Rubicon, et le poussant au del lui dit
cette parole: _Quand tout est prt, tout retard est funeste_.

Oh! qu'il me parut constern, avec sa langue tranche jusque dans les
racines, ce Curion qui osa trop parler! Mais tout  coup un autre qui
avait les deux mains coupes, levant dans l'air obscur ses moignons
dont le sang ruisselait sur son visage, me cria:

--Qu'il te souvienne encore du Mosca [9] qui dit, hlas! _ce qui est
fait est fait_; d'o sont venus tous les maux de Florence.

--Et la perte de ta race, lui criai-je.

Ce qui fit qu'ajoutant douleur  douleur, il me quitta, poussant des
cris, et comme alin.

Cependant j'tais encore  regarder la foule qui s'coulait, et je vis
ce que je tremblerais d'affirmer sans tmoin, si je n'avais pour moi la
conscience, incorruptible et franche interprte d'un coeur sans
reproche.

Je vis donc, et je crois voir encore marcher un corps sans tte, et
suivre ainsi le triste troupeau: mais ce corps portait d'une main sa
tte par les cheveux, comme une lampe suspendue; et cette tte nous
fixait et rptait l'antique _hlas_! le coupable se prcdant et
s'clairant ainsi lui-mme, comme un en deux, et deux en un: effroyable
mystre d'une justice qui prend de telles formes!

Quand il fut parvenu au pied de notre pont, le fantme leva son bras
vers nous, pour approcher sa tte et les paroles qu'elle
prononait.

--Toi, qui vas respirant au milieu des morts, arrte et considre mes
souffrances: vois s'il en est de comparables; et pour qu'un jour tu me
nommes l-haut, apprends que je fus Bertrand de Bornio, sinistre
conseiller du prince Jean [10]. C'est moi, nouvel Architofel, qui
soulevai le fils contre le pre: aussi, pour avoir divis ce qu'unit la
nature, je porte ma tte spare de son tronc, par un supplice image de
mon crime.




                                NOTES

                       SUR LE VINGT-HUITIME CHANT


[1] Le pote rappelle ici cinq grands combats tous donns dans la
Pouille. Celui de Turnus et d'ne; la bataille de Cannes; celle que
Robert Guiscard, un des fils de Tancrde de Hauteville, remporta en
1070 sur les habitants mme de la Pouille; celle o Mainfroi perdit la
vie contre Charles d'Anjou, frre de saint Louis; enfin la victoire
dcisive du mme Charles contre Conradin, neveu de Mainfroi et dernier
rejeton de la maison de Souabe. Cette victoire fut attribue aux
conseils d'Alard, vieil officier franais, qui, au retour de la
Terre-Sainte, s'tait attach au service de Charles d'Anjou.

[2] On est un peu scandalis de voir Mahomet et son gendre Ali traits
si misrablement.

[3] Mahomet s'intresse au sort d'un abb Dolcin, n  Novare, qui, se
voyant perscut par son vque, s'enfuit sur les montagnes du Trentin,
o il attroupa 3  4,000 personnes, en leur prchant la communaut des
biens et celle des femmes. On le poursuivit sur une montagne escarpe,
entre Novare et Verceil, et on affama sa petite arme. Il fut pris et
condamn au dernier supplice, qu'il souffrit avec grandeur, plutt que
d'abjurer sa doctrine. Quelques-uns de ses disciples, et sa femme, qui
tait jeune et belle, imitrent sa constance. Dolcin tait fort
loquent pour son sicle; il avait t nourri et lev par un prtre
savoyard; et, ayant un jour t surpris faisant un vol, il s'tait
enfui  Turin. Il crivit contre l'ingalit des conditions et contre
l'glise; il voulut ramener les hommes  l'tat qu'on nomme _pure
nature_; enfin, il chercha la perscution et la gloire. On est frapp
des rapports qu'eut ce novateur avec un crivain de nos jours; la seule
diffrence se trouve dans la catastrophe.

[4] Par cette phrase, Mahomet s'arrte, parle et marche  la fois, il
est moiti sur terre et moiti en l'air. C'est une grande finesse de
l'art que ce style toujours remuant, qui fait sans cesse travailler
l'imagination. Le secret consiste  suspendre l'action au moment o
elle se fait, et  ne jamais la peindre acheve. Les grands peintres
saisissent toujours ce demi-chemin d'action qui laisse deviner ce qui
vient de se passer et ce qui va suivre. En reprsentant l'action dj
faite, le tableau n'a plus de mouvement; un coup d'oeil suffit au
spectateur, dont l'imagination n'espre plus rien.

[5] Pierre de Mdicina tait un intrigant qui sut gagner la confiance
des diffrents princes d'Italie; mais il ne profita de l'accs qu'il
avait auprs d'eux que pour les brouiller ensemble.

[6] Guido Casero et Angiolello Cagnano taient les deux premiers
citoyens de Fano. Malatestino, tyran de Rimini, leur manda un jour de
venir dner avec lui, sous le prtexte de quelque affaire importante.
Ils s'embarqurent sans dfiance; mais leurs guides, suivant l'ordre
secret qu'ils en avaient reu, les jetrent dans la mer, prs de
Cattolica.

[7] Malatestino tait borgne et bossu.

[8] Cette ombre est celle de Curion, chass du Snat pour son
attachement au parti de Csar. Il passa dans son camp et c'est dans
Lucain qu'on trouve les paroles que lui prte Dante:

  _Tolle moras; semper nocuit differre paratis_

[9] _Mosca_, de la maison des Uberti: le mme dont
a t parl au chant VI.

Un jeune homme nomm Buondelmonte, qui devait pouser une demoiselle de
la maison des Amidei, leur fit l'affront d'pouser une Donati. Aussitt
les offenss et tous les amis se rassemblrent pour dlibrer sur la
vengeance; mais Mosca, bouillant de colre, dit qu'il fallait agir et
non dlibrer, et, ayant rencontr le coupable, le pera de plusieurs
coups de poignard. De l naquirent ces querelles interminables de
famille  famille dont Florence fut si longtemps travaille.

La maison des Uberti, comme nous l'avons dj vu, fut rase et leur
race exile  jamais. Mosca se retire doublement malheureux par les
maux qu'il a faits  son pays et par la ruine de sa famille qu'il vient
d'apprendre. Tout ceci devait tre bien frappant aux yeux des
Florentins, qui se rappelaient le crime de Mosca, qui voyaient dans les
rues la place o avait t le palais des Uberti, et qui entendaient
chaque jour dans leur glise les imprcations qu'un prtre lanait, par
ordre de la Rpublique, contre cette maison. (_Voyez_ la note 5 du
chant X.)

[10] _Bertrand de Bornio_. Henri II, roi d'Angleterre, le plaa auprs
du prince Jean son fils, qui employait des sommes considrables en
folles dpenses. Bertrand, au lieu de prcher la modration au jeune
prince, lui inspira l'indpendance et le fit rvolter contre son pre.
On en vint aux mains, et Jean fut bless  mort dans le combat. On
rapporte qu'ayant emprunt cent mille florins aux Bardi, de Florence,
il mit dans son testament cette clause o on remarque je ne sais quel
mlange d'hrosme et de superstition: Je donne mon me au diable, si
le roi mon pre ne tient pas mes engagements avec les Bardi.

Le pote continue de proportionner et d'approprier la peine au dlit.
Seulement, dans le supplice de Mahomet, on est fch de le voir passer
du terrible  l'atroce et au dgotant. Son coeur palpitant  dcouvert,
n'est dj que trop fort: mais comment rendre _il tristo sacco che
merda f di quel che si trangugia_? Il faut laisser digrer cette
phrase aux amateurs du mot  mot.

Je ne relverai plus les choses de cette nature: c'est avec un pote
aussi parfait que Virgile, qu'il faudrait noter les dfauts; mais avec
Dante, il faut remarquer les beauts.




                              CHANT XXIX

                               ARGUMENT

  Passage  la dixime valle, o sont punis les charlatans et les
  faussaires.


La foule des morts, le sang et les blessures m'avaient plong dans une
si douloureuse ivresse, que mes yeux, noys de larmes, ne se lassaient
pas d'en verser.

--Que fais-tu donc? me dit le sage. N'es-tu pas rassasi du spectacle
de ces ombres mutiles? Ce n'est pas ainsi que je t'ai vu plus haut; et,
si tu crois nombrer leur multitude, songe  l'immense contour de la
valle [1]: dj la lune passe sous nos pieds [2], le temps qui nous
fut mesur s'coule, et ce qui reste  parcourir est encore autre que
tu ne penses.

--Si le sujet de mes larmes vous tait mieux connu, lui dis-je, vous
m'en laisseriez rpandre encore.

Cependant, il s'tait avanc; et moi, poursuivant l'entretien:

--J'ai cru, repris-je, au fond de l'enceinte o j'attachais mes regards,
reconnatre un homme de mon sang qui pleurait avec la foule
malheureuse.

--N'arrte pas, me dit le pote, n'arrte pas plus longtemps tes
regrets sur lui; car je l'ai vu l-bas te dsigner en te menaant de la
main, et ses compagnons l'ont nomm Gri du Bello [3]; mais il s'est
drob pendant tes dernires paroles avec cette ombre d'Angleterre.

-- bon gnie, m'criai-je, c'est la mort funeste dont il a pri, et
dont les siens n'ont pas veng l'outrage, qui m'a valu cet affront!
mais son fier silence parle avec plus de force  mon me attendrie.

C'est dans ces entretiens que nous poursuivions notre route, et nous
parvnmes ainsi  la dixime et dernire des valles maudites: mais
nous tions  peine vers la base du pont, que, de ses cavits sombres,
il s'leva des cris mls de plaintes, des voix perantes et
lamentables, dont les sons aiguiss par la piti pntrrent tous mes
sens; si bien que je m'arrtai par trop d'motion, levant les mains et
fermant mes oreilles.

Tel que serait, au dclin d'un t malfaisant, le spectacle des
hpitaux de Sardaigne, des marais de Toscane et des vallons du Clain,
versant  la fois leurs malades dans une mme fosse; telle s'offrit la
dixime valle, et tel s'exhalait de ses flancs un air de corruption et
de mort.

Aussitt nous descendmes de la vote du pont vers la rive oppose, et
c'est alors que je reconnus la place o l'inexorable justice appelle et
retient  jamais les faussaires.

Lorsque autrefois, dans sa grande mortalit, l'le d'gine vit tomber
depuis l'homme jusqu' l'insecte, et que d'une fourmilire il sortit,
suivant les potes, de nouveaux citoyens pour la repeupler [4], sans
doute il ne fut pas plus triste d'y voir chaque jour la foule des
mourants, qu'il ne l'tait ici de contempler les ombres malades
languissamment parses dans toute la valle et sous diverses attitudes:
celle-ci couche sur son ventre et immobile, celle-l haletante sur les
flancs de sa compagne, et telle autre qui se tranait en rampant.

Nous marchions cependant pas  pas et en silence dans ces gorges
obscures, coutant et remarquant ces spectres moribonds qui ne
pouvaient se soutenir; et j'en vis deux assis, adosss l'un  l'autre,
tous deux encrots d'une lpre immonde. Jamais l'cuyer que l'oeil du
matre ou le sommeil sollicite ne promena d'une main plus agile son
trille lgre, que ne faisaient les deux coupables, ramenant sans
cesse leurs ongles de la tte aux pieds, et se dfigurant de coups et
de morsures, pour apaiser l'effroyable prurit qui les dvorait; et
comme le poisson se dpouille sous le tranchant du couteau, ainsi leur
peau tombait en cailles sous l'effort de leurs infatigables
doigts.

Mon guide s'adressant au premier:

--Malheureux, lui dit-il, dont le supplice est de tenailler et de
dchirer ton corps sans relche, apprends-nous s'il est ici quelque me
d'Italie, et puissent, dans ce travail, tes mains dsespres ne pas
tomber de lassitude!

--Nous en fmes tous deux, rpondit-il en pleurant, nous que tu vois
sous cette lpre horrible. Mais toi, qui es-tu pour nous interroger
ainsi?

--Je passe, reprit mon guide, et je descends de cercle en cercle pour
montrer les Enfers  cet homme vivant.

 ce mot, les deux lpreux et tous ceux qui l'entendirent, troubls de
surprise, s'cartrent l'un de l'autre et se tournrent vers moi pour
me considrer.

--C'est  toi maintenant de les entretenir, me dit le sage.

Et moi, prenant la parole:

--S'il est vrai, leur criai-je, que votre mmoire n'ait point chapp
au souvenir des hommes, ne refusez pas de nous dire qui vous tes, et
que la honte du supplice n'enchane pas vos langues.

--Je fus d'Arezzo, rpondit le premier, et c'est Albert de Sienne qui
causa ma mort [5]. Je feignis un jour de lui dire que je pourrais
m'lever et voler dans les airs: ce jeune insens dsira mon secret; et
parce que je ne pus le changer en Ddale, il m'accusa devant celui qui
se croyait son pre, et je fus conduit au bcher. Mais ce qui fut le
sujet de ma mort ne l'est pas ici de mes peines: c'est pour l'alchimie
que l'infaillible juge m'a jet dans la dixime valle.

--Fut-il jamais, dis-je  mon guide, nation plus frivole que la
Siennoise? Certes, pas mme la Franaise [6].

 quoi le second lpreux ajouta:

--Exceptez-en le Stricca, si modr dans ses dpenses [7]; et Nicolo,
inventeur de la riche mode, qui le premier parfuma ses repas des pices
de l'Orient [8]; et toute cette jeunesse folle avec qui d'Abaillat et
d'Ascian perdirent l'un sa raison et l'autre sa fortune [9]. Mais pour
que tu saches quel est celui qui ajoute ainsi  tes paroles,
regarde-moi et tche de m'envisager; tu me reconnatras pour l'ombre de
Capochio, qui falsifiait les mtaux, et tu te souviendras sans doute
que de mon naturel: j'tais assez bon singe [10].




                                 NOTES

                      SUR LE VINGT-NEUVIME CHANT


[1] Le texte dit que cette neuvime valle a vingt-deux milles de
circuit, ou environ sept lieues: la suivante n'a plus que onze milles;
on peut juger, comme elles vont toujours en dcroissant par moiti, de
la vaste ampleur des premires. Observons pourtant que la terre ayant
trois mille lieues de diamtre, il s'en faut que Dante ait donn  son
Enfer l'tendue qu'il pouvait lui donner: mais de son temps la vraie
mesure de la terre n'tait pas connue. Les commentateurs se sont amuss
 calculer scrupuleusement la grandeur de chaque cercle.

[2] Nous rpterons encore ici que Dante fit sa descente aux Enfers
vers la fin du mois de mars 1300, le soir du vendredi-saint, la lune
tant en son plein  l'orient. Au chant XX, il s'tait dj pass une
nuit entire, comme nous l'avons vu: maintenant que la lune est sous
leurs pieds, il faut que le soleil soit sur leurs ttes, puisque ces
deux astres sont en opposition: il est donc midi pour eux, jour du
samedi-saint. Ils ont donc employ une nuit et la moiti du jour: ils
n'ont par consquent plus qu'environ treize  quatorze heures  passer
encore dans l'Enfer; c'est--dire, depuis midi jusqu'au del de minuit,
puisqu'on sait que Jsus-Christ ressuscita la nuit du samedi au
dimanche, de fort grand matin; et Dante affecte d'y rester aussi
longtemps que Jsus-Christ. Je crois qu'on y peut valuer leur sjour 
trente-six heures tout au plus.

[3] Geri du Bel, parent de Dante du ct des femmes. Un des Sachetti le
tua, et sa mort ne fut venge que trente ans aprs, par un de ses
neveux, qui assassina un Sachetti. Le pote insiste sur la ncessit de
cette vengeance; ce qui est tout  fait dans les moeurs italiennes, et,
j'ose dire, conforme  la justice. Dans une rpublique agite de
guerres civiles, o les lois ne sont plus coutes, ou le souverain
dguis n'a plus de droits, chacun rentre dans les siens: il faut alors
qu'un meurtre soit puni par un meurtre, et ainsi de suite, jusqu' ce
que l'ordre naisse enfin de l'excs du dsordre.

[4] On peut lire, au livre VII des _Mtamorphoses_, la description de
cette peste, qui dpeupla l'le d'gine: Jupiter changea en hommes
toutes les fourmis de l'le, pour la repeupler.

[5] Ce charlatan se nommait Grifolin. Il voulut vendre le secret de
voler  Albert, btard de l'vque de Sienne. Le jeune homme donna, en
effet, beaucoup d'argent  Grifolin, qui se moqua de lui: mais l'vque,
instruit de la supercherie, fit condamner au feu, comme sorcier, celui
qui venait de prouver qu'il ne l'tait pas, puisqu'il n'avait pu
s'envoler. Cet vque se croyait pre d'Albert, pour avoir aim sa mre;
mais il parat que les infidlits de cette femme avaient rendu la
paternit du prlat fort incertaine.

[6] Le pote frappe d'un seul coup sur les Franais et les Siennois. En
effet, si le tmoignage des historiens et des potes trangers ou
nationaux suffit, aprs sept  huit cents ans, pour tablir le
caractre d'une nation, il est incontestable qu'on ne peut sans
injustice refuser la frivolit aux Franais.

[7] Tout ceci est ironique. Plusieurs jeunes gens de Sienne, tous fort
riches, vendirent un jour chacun leur patrimoine, et firent une bourse
commune, d'o ils tirrent sans mesure et sans dfiance jusqu' ce
qu'il n'y restt plus rien. Ils tombrent alors dans la plus affreuse
misre. Outre les plaisirs ordinaires, ils aimaient beaucoup  monter
des chevaux ferrs d'argent, espce de luxe fort  la mode en ce
temps-l. Le Stricca s'tait rendu un des plus recommandables par ses
prodigalits.

[8] Nicolo passa pour un Lucullus pour avoir employ le premier les
pices dans les ragots. Il composa un livre o il dveloppa ses
principes, et on appela sa cuisine la _riche mode_; d'o on peut
conclure qu'avant lui on mangeait la viande sans pices, et que le
_boeuf  la mode_, aujourd'hui si bourgeois, fut jadis un fort grand
luxe.

[9] L'Abaillat et Caccia d'Ascian, deux autres prodigues.

[10] Capochio avait tudi avec Dante. Il commena par des recherches
sur la pierre philosophale, et finit par tre faux monnayeur.

Quoique Dante ait bien tabli la hirarchie des vices, on doit
s'apercevoir qu'il n'a pu graduer leurs punitions dans un ordre aussi
vident: car ce sont les lois et la morale qui ont dcid de la gravit
des crimes, et c'est l'imagination qui apprcie la rigueur des
supplices; aussi quelques personnes seront peut-tre plus frappes des
premiers tourments que des derniers, contre l'intention du pote. Il
faut donc, pour adopter ses divisions, se prter  toutes les illusions
qu'il nous offre; et puisqu'il rembrunit de plus en plus ses couleurs,
se pntrer aussi de plus en plus de la terreur dont il environne
chaque supplice.

Toute illusion disparatrait en effet, et il n'y aurait plus de posie
si on jugeait cet ouvrage de sang-froid. L'ternit tant galement
attache  tous les tourments, qu'importe  notre raison que ce soit
par la glace ou par le feu qu'on souffre? D'ailleurs, pourquoi classer
les rprouvs? Un homme n'est point coupable d'un crime  l'exclusion
de tous les autres; un avare a pu tre encore gangren de beaucoup
d'autres vices: il faudra donc qu'il se montre dans plusieurs cercles
de l'Enfer, toujours le mme, et toujours diffremment tourment? Enfin,
ces divisions perptuelles amenaient ncessairement des formes
monotones: _Qui tes-vous? Comment avez-vous pu vivant descendre
ici-bas_? etc. Sans compter qu'en plaant  l'entre de l'Enfer les
crimes des passions, et en ne rservant que des sclratesses pour la
fin, le pote s'est trouv d'une grande ressource.

Voil ce que la raison dirait du plan de ce pome; parce qu'il ne peut
y avoir en effet de sujet heureux qu'une action simple entoure de ses
pisodes. Mais combien de dfauts sont rachets par quelques beauts
vraiment potiques! Et que ne doit-on pas  cet homme original, assez
grand pour s'lever dans l'interrgne des beaux-arts, et s'y former 
lui seul un empire spar des anciens et des modernes?




                               CHANT XXX

                               ARGUMENT

  Suite de la dixime valle. Le pote poursuit trois sortes de
  faussaires: ceux qui ont falsifi leur propre personne, les faux
  monnayeurs et les faux tmoins.


Lorsque Junon, furieuse contre Sml, poursuivait sur tout le sang
thbain le cours de ses vengeances, Attamas, frapp de vertige, voyant
accourir sa femme, qui portait ses deux fils, s'cria: Tendons les
rts, voici la lionne et ses lionceaux; et lui-mme allongeant ses
bras, et saisissant le plus jeune, l'agite en cercle, et de sa main
dsespre le froisse contre les rochers: soudain, la mre et son autre
fils s'lancent dans les flots [1]. Et quand la fortune eut renvers
les hautes destines d'Ilion, et frapp sur ses ruines le dernier de
ses rois, Hcube supporta ses rudes pertes, et sa misre, et sa
captivit, et le spectacle de sa fille gorge: mais, trouvant un jour
son Polydore sans vie, tendu sur un rivage, l'infortune aboya de
douleur, et sa raison ne connut plus de frein [2].

Mais les Furies, qui mirent en deuil la ville de Priam et les remparts
de Thbes, n'taient pas comparables aux deux ombres ples et nues qui
passrent tout  coup devant moi, cumant comme le sanglier chapp de
sa bauge, et courant sur tout ce qu'elles rencontraient.

Je vis la premire ombre qui avait assailli et renvers Capochio, le
mordre aux noeuds du cou, et le traner ainsi contre le fond raboteux
de la valle.

L'homme d'Arezzo, qui restait l tout constern, me dit:

--C'est Jean Schichi le Florentin, que tu as vu dans cette me
furibonde [3].

--Puisses-tu, lui rpondis-je, chapper aux dents cruelles de sa
compagne, si tu m'apprends son nom et sa patrie!

--C'est, reprit-il, l'ombre de l'antique Myrrha, que l'amour rendit
faussaire, lorsque, sous une forme emprunte, elle entra dans le lit de
son pre, et lui fit partager ses feux illgitimes [4]. Mais le
Florentin, pour l'appt d'une belle jument, contrefit le visage du
riche Donati, et dicta les volonts dernires d'un homme dj
mort.

Quand ces deux forcens, qui promenaient leurs fureurs en
tourbillonnant dans toute la valle, se furent drobs  ma vue, je
voulus remarquer la file des autres rprouvs, et j'en vis un qui,
malgr ses deux jambes, que l'ampleur de son ventre ne cachait pas
encore, s'tait arrondi en forme de luth, tant l'hydropisie dont il
tait gonfl avait rompu toute proportion entre son buste et sa tte!
Il paraissait tenir, comme un tique brl de soif et de fivre, sa
bouche entr'ouverte et ses lvres renverses.

-- vous, s'criait-il, qui, par une faveur que je ne puis comprendre,
parcourez sans souffrir la rgion des douleurs, arrtez et considrez
la profonde misre de matre Adam [5]! Je vivais autrefois dans les
douceurs de l'abondance; et maintenant, hlas! c'est une goutte d'eau
qui ferait mon bonheur. Les clairs ruisseaux qui tombent des collines
du Casentin, pour se mler aux flots de l'Arno; la molle verdure et la
frache obscurit de leurs rivages, viennent sans cesse se peindre 
mon esprit; et ce n'est pas en vain! Ces riantes images sont toujours
l, pour attiser le feu qui me consume; et c'est ainsi que la svre
justice qui me chtie soulve contre moi les souvenirs des lieux o
j'ai fait mon malheur. J'y vois cette Romne o je falsifiais les
florins, et o mon corps fut rduit en cendres. Ah! si du moins je
voyais ici l'ombre maudite d'Alexandre, de Guide ou de leur frre, je
n'en donnerais pas la vue pour toutes les eaux de Branda [6]! Il est
vrai qu'un des trois a dj pris place avec nous, si ces esprits
errants ne m'ont point abus: mais que m'importe si je suis immobile!
que ne puis-je, me soulevant un peu, avancer d'une ligne en un sicle!
j'irais et je les chercherais parmi la foule, dans tous les coins de
l'immense valle; car c'est pour eux que je me suis perdu, en frappant
des florins  trois carats d'alliage.

--Maintenant, lui dis-je, fais-moi connatre ces deux malheureux qui
gisent  tes cts, et qui fument comme des mains humides en hiver.

--Ils taient l sous la mme attitude, me dit-il, quand je tombai dans
le gouffre; ils n'en ont pas chang et n'en changeront pas. L'une est
la perfide accusatrice de Joseph; l'autre, le tratre Sinon [7]: c'est
une fivre aigu qui leur fait jeter cette paisse fume.

Alors ce dernier, furieux de s'entendre nommer si obscurment, frappa
le ventre de l'hydropique, dont la peau tendue bondit et rsonna sous
le coup.

Lui ne fut pas moins prompt  le frapper au visage, en disant:

--Si mon corps n'est plus qu'une masse immobile, mes bras auront encore
quelque lgret.

--Comme ils l'ont eue, dit Sinon, pour frapper les florins, et non pour
aller au bcher.

--Tu dis vrai cette fois, reprit l'Italien; et c'est ainsi qu'il
fallait dire lorsqu'on t'interrogeait  Troie.

Et le Grec:

--Je faussai ma foi, je l'avoue; mais tu falsifias les coins: chacun
est ici pour ses crimes, moi pour un et toi pour cent.

--Parjure, dit le premier, souviens-toi du cheval de bois, et rougis,
si tu peux, d'un crime si connu.

--Rougis plutt, ajouta l'autre, avec la soif qui te sche la langue,
et les eaux de ton ventre, qui s'lve en montagne et te borne la vue.

--Maudite soit ta bouche! cria le monnayeur, si j'ai la soif, j'en
porte le remde, et les eaux des fontaines tariraient prs de toi.

Tout entier  leurs paroles, je les coutais l'un et l'autre, quand mon
guide, rougissant de colre, me dit:

--Vois  quel point tu viens de m'irriter!

Et moi, qui reconnus tout son courroux  la svrit de sa voix, je me
tournai vers lui plein d'une telle confusion que je ne puis encore en
supporter le souvenir. J'tais devant lui, tel qu'un homme qui, se
voyant dans un songe menac de quelque pril, voudrait bien qu'en effet
ce ne ft qu'un songe: j'tais, dis-je, sans profrer une parole, et je
dsirais d'obtenir un pardon qu' mon insu j'obtenais par mon silence.

--Moins de regrets, me dit le sage, laveraient plus d'erreurs: reviens
de ta confusion; mais souviens-toi, si jamais la fortune te rserve 
de pareils dbats, que mon ombre t'environne toujours; et qu'en les
honorant de ta prsence, tu forces ta raison  rougir d'elle-mme [8].




                                 NOTES

                         SUR LE TRENTIME CHANT


[1] Ce morceau est pris du livre IV des _Mtamorphoses_ d'Ovide.

[2] On peut consulter, au sujet d'Hcube, le livre XIII des
_Mtamorphoses_ d'Ovide ou lire la tragdie d'Euripide, qui porte ce
nom, Polydore tait le dernier des enfants de Priam et d'Hcube. Pour
le drober aux malheurs de la guerre, son pre et sa mre l'avaient
confi, avec un trsor considrable, au roi de Thrace, leur voisin.
Mais ce barbare, apprenant le sort funeste de Priam, fit assassiner et
jeter dans la mer le jeune Polydore et s'empara de son or. Hcube,
mene en captivit par les vainqueurs, trouva et reconnut sur un rivage
le cadavre de son fils. La fable dit qu' cette vue elle fut change en
chienne par les dieux, qui, par piti, lui trent la raison afin de
lui ter en mme temps le sentiment de ses maux. Il se peut en effet
que l'excs de chagrin ait fait tomber cette reine infortune dans la
lycanthropie. Montaigne a fait un beau chapitre pour prouver que nous
pouvons rsister quelque temps aux malheurs qui se succdent coup sur
coup; mais enfin, le coeur se lasse de son effort; il vient un moment
o la digue se rompt, et la douleur se fait jour par les cris et les
sanglots, souvent mme par le dlire, comme dans Hcube.

[3] Il tait de la famille des Cavalcante et avait le talent de
contrefaire qui il voulait. Bose Donati, dont on a dj vu le supplice
au chant XXV, homme extrmement riche, tant mort sans testament, Simon,
son parent, cacha cette mort et engagea Schicchi  se mettre dans le
lit du dfunt, et  dicter un testament o il l'instituerait, lui Simon,
lgataire. La chose russit, et Simon lui donna en rcompense une
jument de prix.

C'est le stratagme du _Lgataire universel_.

[4] Myrrha coucha avec son pre Cynire et en eut Adonis. (Liv. X des
_Mtam_. d'Ovide.)

[5] Matre Adam, monnayeur de Brescia, qui s'attacha aux comtes de
Romne et falsifia les florins pour leur profit, et sans doute aussi
pour le sien. Sa manoeuvre tant dcouverte, il fut condamn  tre
brl. Ces florins portaient d'un ct l'image de saint Jean-Baptiste,
patron de Florence, et de l'autre une fleur de lis.

[6] Branda, belle fontaine de Sienne. L'ardeur avec laquelle matre
Adam soupire aprs les ruisseaux du Casentin et les eaux de cette
fontaine fournit une situation pathtique, que Tasse a emprunte.

[7] Sinon et la femme de Putiphar sont trop connus pour en parler.

[8] Il y a beaucoup  parier qu'il s'tait pass quelque chose de
pareil au snat de Florence entre des personnages connus. N'a-t-on pas
vu le grave Caton traiter Csar d'ivrogne en plein snat et lui jeter
au nez le billet de Serville? Et dans l'_Iliade_, Achille et Agamemnon
se mnagent-ils davantage? Le gouvernement populaire et les guerres
civiles, en donnant plus de physionomie aux passions, leur donnent
aussi des traits plus grossiers.




                              CHANT XXXI

                               ARGUMENT

  Neuvime cercle de l'Enfer, partag en quatre girons o sont punis
  tous les genres de tratrise.--Les gants bordent le neuvime cercle.


La mme bouche qui d'un mot avait caus mon abattement et ma honte
daigna me ranimer encore, et dissiper la rougeur de mon front: c'est
ainsi que la lance d'Achille, instrument de vie et de mort, frappait et
gurissait tour  tour [1].

Nous laissions enfin la dernire des valles maudites, et nous
traversions pas  pas et en silence le dernier rempart qui
l'environne.

Sur ces hauteurs rgnait un perptuel combat de la nuit et du jour, et
mes regards me prcdaient  peine dans ce douteux mlange de la
lumire et des ombres, quand tout  coup j'entendis un cor retentissant,
dont le son et touff tout autre son, et qui, s'enflant de plus en
plus sous ces votes profondes, attirait  lui nos yeux et nos penses.
Ce n'est point ainsi que sonna le terrible Roland, dans la journe o
Charlemagne perdit ses Paladins [2].

En dirigeant mon oeil vers ces lointains, je crus entrevoir les sommets
de plusieurs grandes tours.

--Matre, dis-je aussitt, quelle est cette contre?

--Ta vue et ta pense, me rpondit-il, s'garent dans les tnbres et
dans l'loignement; avance, et tu verras dans peu combien la distance a
tromp tes sens.

Me prenant ensuite par la main avec tendresse:

--Apprends, me disait-il, pour me prparer  la surprise, que ce ne
sont pas l des tours, mais des gants enfoncs dans le puits de
l'abme, qu'ils surmontent de la ceinture en haut.

Ainsi que l'air, moins charg de vapeurs, transmet aux yeux des images
plus pures, de mme, en approchant de plus prs, la nuit m'offrait des
tableaux moins confus: l'illusion m'abandonnait et l'effroi me gagnait.

Semblable en effet  Montereggione dont la cime se couronne de tours
[3], le puits infernal me prsentait debout autour de lui ses normes
gants, dont les fronts sourcilleux bravent encore les foudres de
Jupiter: et dj mon oeil distinguait leurs traits difformes, leurs
vastes poitrines et leurs bras qui s'allongent sans mesure  leurs
cts.

Bnie soit la nature qui, bornant sa fcondit, n'engendre plus ces
excroissances qui fatiguaient la terre! Et si, de peur qu'on ne
l'accuse d'impuissance, elle produit encore les baleines et les
lphants, l'homme du moins voit sans terreur ces masses animes, qui
n'ont pas, comme le gant, la force et le gnie  la fois.

Le premier de tous portait une tte pareille  la boule qui termine le
dme de Saint-Pierre; et le reste de son corps suivait cette
proportion: si bien qu' moiti plong dans l'abme, dont le bord
formait sa ceinture, trois hommes monts l'un sur l'autre et les bras
tendus, n'auraient encore pu toucher aux votes de son dos [4].

En nous voyant, il ouvrit sa bouche dmesure, d'o s'chapprent des
mots entrecoups; effroyable assemblage dont jamais ne se servit aucune
langue, et que n'entendit jamais oreille humaine [5].

--me confuse, lui cria le sage, prends ton cor, seul interprte qui te
convienne: le voil qui pend sur ta large poitrine.

Et se tournant vers moi.

--Le monstre vient de se nommer, me dit-il; c'est Nembroth, roi de
Babel, par qui nous vint la confusion des langues: mais laissons-le;
car nos paroles seraient pour lui ce que les siennes ont t pour
nous.

Nous suivmes alors notre route, et nous avions mesur la porte d'une
flche quand nous trouvmes l'autre gant, plus froce et plus norme
encore: il tait cinq fois entour d'une mme chane qui le garrottait
de son cou  sa ceinture, et lui retenait un bras en avant et l'autre
en arrire. Par quelle main fut enchan ce robuste colosse!

--Voil, dit mon guide, l'audacieux qui s'prouva contre l'tre
suprme: phialte est son nom, et c'est lui qui signala sa force quand
les gants assembls alarmrent les dieux. Il ne lvera plus ces mains
qui menacrent le Ciel [6].

--Ne pourrais-je, lui dis-je alors, mesurer de mes yeux l'immense
Briare?

--Dans peu, rpondit le sage, tu verras Ante: libre comme nous, il
pourra nous entendre et nous porter au fond de l'abme. Mais celui que
tu veux connatre est bien loin d'ici: semblable  phialte, et
garrott comme lui, son aspect est encore plus farouche.

Comme il parlait, phialte secoua sa chane, et, tel qu'un tremblement
de terre, il branla les roches du puits, qui retentirent dans leurs
profondeurs: j'eusse expir d'effroi  ses pieds si la vue de ses fers
ne m'et rassur; mais le sage pote ayant doubl le pas, je le suivis,
et bientt nous dcouvrmes Ante, dont la stature dominait firement
le contour du gouffre.

-- vous, qui terrassiez les lions d'Afrique dans cette valle clbre
par la gloire de Scipion et la fuite d'Annibal, et qui seul auriez pu,
dans le combat des gants et des dieux, donner la victoire aux enfants
de la terre [7], daignez maintenant nous tendre vos bras secourables,
et ne refusez pas de nous porter sur les rives glaces du Cocyte. C'est
vous que ma bouche implore, et non les Titye et les Typhon; rendez-vous
 ma prire, et celui qui me suit vous payera du seul bien dont le
dsir tourmente encore les ombres; il rveillera votre renomme dans ce
monde o lui sont rservs de longs jours, si la mort n'en prvient pas
le terme [8].

Ainsi parla mon guide; et, sans tarder, le gant dploya vers lui cette
main dont jadis Hercule sentit la rude treinte.

--Approche, me dit le sage en me tendant les bras.

Et, ds qu'il m'eut saisi, Ante nous enleva d'un seul groupe et comme
un seul fardeau.

En le voyant s'tendre et se courber vers nous, je crus, dans ma
frayeur, voir la Garisende, qui se penche et menace de sa chute
quiconque la regarde [9]. Mais Ante nous dposa lgrement au fond du
gouffre de Lucifer, et se redressa comme un mt de vaisseau.




                                 NOTES

                       SUR LE TRENTE ET UNIME CHANT


[1] On dit que Tlphe, au sige de Troie, prouva cette proprit de
la lance d'Achille: bless d'abord par ce hros, il fallut qu'il se ft
donner un second coup dans le mme endroit pour tre guri. _Opusque
meae bis sensit Telephus hastae_. (OVIDE.)

[2] Les romanciers du dixime sicle disent que Roland, accabl par le
nombre au combat de Roncevaux, donna du cor d'une manire si terrible,
qu'on l'entendit  huit lieues de distance.

[3] Montereggione tait un fort chteau prs de Sienne, flanqu de
grandes tours.

[4] Cette boule avait trente-six pieds de circonfrence: on peut juger
par l des proportions que le pote va donner au gant qu'il dcouvre.
Il ajoute que trois Flamands de la plus grande taille, en prenant ce
gant de la ceinture en haut seulement, n'auraient pu atteindre aux
boucles de ses cheveux.

[5] C'est Nembroth, ou Nemrod, qui prononce dans le texte un vers
inintelligible, compos de mots qui ont la tournure hbraque, et ne
sont rellement d'aucune langue. Je l'ai omis, parce qu'il donnait un
air puril  ce morceau, par une trop grande exactitude  vouloir tout
peindre. Il se peut que le gant ait dit des mots baroques, mais le
pote ne doit pas les avoir retenus. C'est surtout avec Dante que
l'extrme fidlit serait une infidlit extrme: _Summum jus, summa
injuria_.

[6] phialte, Briare et tous les autres sont trop connus pour avoir
besoin de notes.

[7] On est toujours tonn du peu de convenance qui rgne dans la
plupart des dtails de ce pome. N'est-il pas singulier, en effet, que
le sage Virgile aille flatter Ante, au point de lui dire, qu'il n'a
manqu que lui pour que les gants l'aient emport sur les dieux? On
voit que pour mieux rendre une situation particulire, il contrarie
l'ordonnance du tableau gnral. D'ailleurs on a quelque peine 
souffrir ce perptuel mlange des hros de la Fable et de la Bible, et
que les gants soient punis dans un Enfer chrtien, pour s'tre
rvolts contre les dieux des Paens. _Non vultus, non color unus_.

[8] D'un bout de ce pome  l'autre, on voit les morts sensibles aux
propos qu'on tient d'eux sur la terre: la crainte du blme et le dsir
de la bonne renomme se joignent encore  leurs autres tourments, et
Dante se sert de ce double ressort pour exciter les ombres  rpondre 
toutes ses demandes. Ce n'est pas l le moindre artifice de ce
pome.

[9] La Garisende est une tour  Bologne, qui surplombe beaucoup et
effraye ceux qui la voient pour la premire fois, surtout quand un
nuage passe sur elle; car on voit alors combien elle s'carte de la
perpendiculaire.

Le pote trouve  l'entre de ce neuvime cercle un mlange de jour et
de nuit, ce qui choque fort la vraisemblance; car on ne conoit pas
d'o peut venir ce jour. (Voyez les deux notes 3 des chants IV et X.)




                             CHANT XXXII

                              ARGUMENT

  Premier giron dit de Can, o sont punis les parricides et tratres
  envers les parents. Passage au second giron dit d'Antnor, o se
  trouvent les tratres  la patrie.


Si je pouvais, par des sons plus pres et plus durs, former
l'effrayante harmonie que demanderait ce gouffre central, dernier
support de tous les gouffres, j'enflerais mes conceptions et ma voix:
mais, puisqu'elle m'est refuse, je ne commencerai pas sans frmir; car
ce n'est point un frivole dessein, ou l'apprentissage d'une langue au
berceau, que de poser la base des Enfers et du monde [1]. Puissent donc
ces vierges sacres, qui donnrent aux accords d'Amphion la force
d'lever les murs de Thbes, attacher  mes vers toute la terreur du
sujet!

 race proscrite entre toutes les races, et dvolue au sjour dont il
m'est si dur de parler, mieux et valu pour vous la condition de la
bte [2]!

Dj nous tions loin des pieds du gant, et j'avanais au fond du
cercle obscur, les yeux toujours attachs  la haute muraille du
puits.

--Regarde, me dit-on alors, o tu poses le pied, et ne viens pas ici
fouler les ttes de tes malheureux frres.

Je me tourne  ces mots, et je dcouvre un lac glac qui s'tendait
devant moi comme une mer de cristal. Jamais le Danube et le Tanas,
sous leur zone de glace et dans l'hiver le plus rigoureux, ne
chargrent leur lit de voiles si pais: aussi les monts Tabernick et
Pietrapana seraient en vain tombs sur la vote du lac: elle n'et
point croul sous leur masse [3].

Je vis ensuite des ombres livides, enfonces jusqu'au cou dans la glace,
comme des ttes de grenouilles, qui dans les nuits d't bordent les
marcages; et j'entendis le cliquetis de leurs dents, comme on entend
claquer le long bec de la cigogne. Tous ces coupables se tenaient la
face baisse; mais la fume de leur haleine et les pleurs de leurs yeux
tmoignaient assez quel tait pour eux l'excs du froid et de la
douleur [4].

En ramenant mes regards de la surface du lac  mes pieds, j'aperus
deux ttes de coupables, opposes front  front, et dont les cheveux
s'taient entremls.

--Qui tes-vous, leur criai-je, malheureux qui vous pressez ainsi face
 face?

 ce cri, les deux ttes se renversrent pour mieux m'envisager: mais
les larmes dont leurs paupires taient gonfles, s'chappant tout 
coup avec abondance, coulrent sur leurs joues, et, saisies par le
froid, s'y durcirent en chanes de glaons; fixant ainsi visage sur
visage, comme le bois sur le bois quand le fer les unit. Dsesprs du
surcrot de douleur, les rprouvs se heurtrent comme deux bliers en
furie [5].

Alors un autre  qui le froid avait fait tomber les oreilles, et qui
baissait la tte, me cria:

--Pourquoi t'obstiner  nous tant regarder? Si tu dsires connatre ces
deux-ci, apprends qu'Albert fut leur pre, et que la valle qu'arrose
le Bizencio tait leur hritage; tous deux d'un mme lit, et tous deux
si dignes de la fosse glace, que tu fatiguerais de tes recherches le
cercle de Can sans trouver leurs pareils. Non pas mme l'ombre
dnature qu'Artus pera de sa main paternelle [6]; pas mme Focacia
[7]; pas mme encore celui dont la tte me borne la vue, ce Mascaron,
que tout Toscan doit connatre [8]. Et pour trancher tout discours avec
toi, apprends enfin que je suis Carmicion de Pazzi [9], et que
j'attends Carlin qui doit me faire oublier [10].

En marchant ensuite vers le point o tendent tous les corps [11], je
voyais d'autres ttes ranges en grand nombre sur la glace, toutes
grinant des dents et la lvre retire; et je passais moi-mme
tremblant et transi sous ces votes d'ternelle froidure.

Mais je ne sais quel hasard ou quel destin voulut que mon pied heurtt
le visage d'un coupable, qui me cria douloureusement.

--Pourquoi donc me fouler? Si tu ne viens pas rveiller les vengeances
de Monte-Aperto [12], pourquoi me frappes-tu?

--Matre, dis-je alors, souffrez qu'en peu de mots je sorte du doute o
je suis.

Et mon guide s'tant arrt:

--Quel es-tu donc, toi qui maudis les autres? criai-je  l'ombre qui
blasphmait encore.

--Dis plutt qui tu es, reprit-elle, toi qui vas dans l'Antenor,
frappant ainsi les visages? C'en serait trop, quand tu serais encore
vivant [13].

--Je le suis, m'criai-je; je vis encore, et tu peux te satisfaire avec
moi, si tu dsires quelque renomme.

--C'est plutt de l'oubli que je dsire: va, suis ta route, et ne
m'importune plus; tu viens ici flatter mal  propos.

Aussitt, la saisissant par sa chevelure:

--Il faudra bien que tu te nommes, lui dis-je, ou cette main t'en
punira.

--Je ne me nommerais pas, criait-elle, quand tu frapperais mille fois
sur ma tte chevele.

Et j'avais dj dans la main des tresses de cheveux entortilles, que
je secouais avec force: mais le coupable rsistait et baissait la tte
en criant, lorsqu' ses cts un autre prit la parole:

--Qu'as-tu donc, Bocca? Ne te suffit-il pas de claquer des dents, si tu
n'y joins tes cris? Quel dmon te possde encore?

--Ah! maudit tratre! m'criai-je, te voil nomm; tu peux dsormais te
taire, je n'en porterai pas moins des nouvelles de toi.

--Va donc, reprit-il, en parler  ton gr; mais une fois sorti d'ici,
n'oublie pas cette langue si prompte  me nommer: j'ai vu, pourras-tu
dire, ce Bose de Duera qui pleure, dans l'tang glac, l'argent de la
France [14]; et si on t'interroge sur d'autres, tu nommeras Beccaria,
dont Florence a vu tomber la tte [15]; et Soldanier et Ganellon, qui
gisent prs de lui [16]; et ce Tribaldel, enfin, qui ouvrit au milieu
de la nuit les portes de sa ville [17].

J'avais dj quitt cette ombre, lorsque je vis plus loin deux
malheureux fixs dans une mme fosse; tellement que la tte du premier
surmontait et couvrait la tte du second: mais celui qui dominait
s'tait acharn sur l'autre, et lui dvorait le crne et le visage,
comme un homme affam dvore son pain; ou comme on vit jadis les tempes
et les joues de Mnalippe sous la dent du forcen Tyde [18].

--Ombre inhumaine, lui criai-je, apprends-nous donc les causes de tant
de haine et de frocit; car si tu peux les justifier, je veux un jour,
sachant la condition de l'un et l'offense de l'autre, en appeler au
jugement des hommes, si toutefois celle par qui je parle ne se glace
d'horreur!




                                NOTES

                     SUR LE TRENTE-DEUXIME CHANT


[1] Le pote suit toujours le systme de Ptolome. Si notre plante
occupait le milieu de l'univers, ce dernier cercle, qui se trouve au
centre de la terre, serait en effet la base et le centre de tout.

Dante avertit qu'il faut autre chose qu'_une langue qui dit papa,
maman_, pour dcrire ce dernier cercle de l'Enfer; ce qui signifie
simplement que ce n'est pas  un enfant, mais  un crivain
vritablement homme, qu'il convient d'en parler. On croirait d'abord
qu'il se plaint de l'tat d'enfance o tait de son temps la langue
italienne: mais ce n'est pas cela. A quelque poque qu'un homme crive,
il ne croit pas que sa langue soit au berceau; on aurait inutilement
dit  nos auteurs gaulois qu'ils vieilliraient dans peu. D'ailleurs,
quand Dante parut, l'italien s'tait dj mis  la distance o il
devait tre  jamais du latin; et trente ans aprs lui, Ptrarque et
Bocace l'y fixrent, l'un par sa prose et l'autre par ses vers. Le
toscan n'avait point suivi les rvolutions qu'a prouves la langue
franaise; c'tait un langage tout form, hriss de proverbes, comme
nos patois de Provence et de Gascogne, indiquant la maturit des
peuples qui le parlaient, et n'ayant besoin, pour s'purer et s'anoblir,
que d'tre crit et parl dans une capitale. Dante est donc plutt
obscur et bizarre que surann. Quand on a dit au _Discours
prliminaire_ qu'il employa une langue qui avait bgay jusqu'alors, on
a voulu dire que l'Italie n'avait point d'ouvrage classique au
treizime sicle, et que par consquent Dante n'avait point de modle
quand il entreprit d'illustrer la langue toscane en l'levant  des
sujets piques.

[2] Ce terrible exorde rappelle les paroles de Jsus-Christ sur Judas,
et prpare l'esprit au mlange d'horreur et de piti que va bientt
causer le spectacle des tratres et de leur supplice.

[3] Tabernick et Pietrapana sont deux montagnes la premire en
Esclavonie et l'autre en Toscane.

[4] Dante, aprs avoir peint l'effet du froid sur ces ttes par le
grelottement des dents et la fume de l'haleine, dit qu'elles se
tenaient la face baisse sur le lac; c'tait pour laisser couler les
larmes que leur arrachait la douleur qu'elles gardaient cette attitude.
Toutes les fois qu'elles se relvent, leurs pleurs se glent autour de
leurs paupires et sur leurs joues; ce qui augmente encore leurs
douleurs.

[5] Ce sont ici deux frres, tous deux fils d'Albert, seigneur de la
valle de Falteron, o coule le Bizencio,  trois lieues environ de
Florence. Aprs la mort de leur pre, ils se mirent  piller leurs
vassaux et leurs voisins et commirent les plus grandes violences. Mais
la cupidit qui les avait unis les divisa bientt; ils en vinrent aux
armes et s'entreturent. Leur supplice est d'tre  jamais colls l'un
contre l'autre dans le cercle de Can et d'y nourrir leur inimiti
fraternelle dans une lutte sans repos et sans terme.

[6] L'ombre qui vient de nommer les deux frres dsigne ici Mauduit,
fils d'Artus, ce roi d'Angleterre si fameux dans nos romanciers. Il
s'tait mis en embuscade pour tuer son pre; mais Artus le prvint et
le pera d'un coup de lance.

[7] Focacia Cancellieri avait tu son oncle, et ce meurtre fut cause
que les Cancellieri, la plus puissante famille de Pistoie, se
divisrent entre eux, ce qui forma les deux partis des _Noirs_ et des
_Blancs_. Nous avons dit comment ces dissensions pntrrent dans
Florence.

[8] Mascaron avait aussi tu son oncle.

[9] L'ombre se nomme elle-mme. C'tait un homme de la famille des
Pazzi qui en avait tu un autre de celle des Uberti.

[10] Carlin, aussi de la famille des Pazzi, avait trahi la confiance
des Gibelins en livrant un chteau aux Guelfes de Florence.

[11] Le pote passe avec son guide vers le giron dit d'_Antnor_,
prince troyen, qui fut souponn d'avoir livr la ville de Troie aux
Grecs. Horace dit qu'il avait seulement conseill de leur rendre Hlne,
afin de couper la guerre dans sa racine; et il se peut bien que Pris
ait trouv que c'tait l le conseil d'un tratre; mais Dante n'aurait
pas d le damner si lgrement. On est tent de dire, en voyant sa
prdilection pour tout ce qui concerne Troie, que ce pote, persuad
d'ailleurs qu'il descendait des anciens Romains, n'tait pas loign de
se croire un peu de sang troyen dans les veines. C'est ainsi qu' la
renaissance des lettres, Ronsard et quelques autres crurent ne pouvoir
chanter les rois de France qu'en leur donnant un peu du sang d'Hector,
afin, pour ainsi dire, de les rendre piques: tant Homre et Virgile
avaient ouvert et ferm pour eux les sources de l'intrt et du
merveilleux! Il y a seulement cette diffrence, que Dante tait un
pote rpublicain, et que, s'tant fait le hros de son pome, il s'en
est appliqu tout le merveilleux et l'intrt.

[12] Celui qui crie et qui est nomm plus bas tait un Florentin de la
famille des Abatti, appel Bocca. Dans la bataille de Montaperti, o
4,000 Guelfes furent massacrs sur les bords de l'Arbia (comme on a vu
aux notes du chant X, sur Farinat), ce Bocca, gagn par l'argent des
Gibelins, s'approcha de celui qui portait l'tendard, et lui coupa la
main; les Guelfes, ne voyant plus leur tendard, se mirent en fuite et
furent massacrs. Il a raison de craindre que tout Florentin ne veuille
se venger de cette horrible trahison.

[13] Parce qu'en effet, quoique tout homme et le droit de punir un
tratre, il semble qu'tant sous la main de la justice divine, il en
devienne comme sacr; et c'est ce respect pour les morts que Bocca
invoque ici.

[14] Bose Duera tait de Crmone et fut charg par les Gibelins de
s'opposer au passage d'une arme franaise que Charles d'Anjou faisait
venir en Italie contre Mainfroi; mais il se laissa corrompre par
l'argent des Franais et leur abandonna le passage.

[15] L'abb Beccaria, de Pavie, fut l'envoy du pape  Florence et
s'ingra de vouloir ter le gouvernement aux Guelfes pour le donner aux
Gibelins. On dcouvrit ses manoeuvres, et il eut la tte tranche.

[16] Soldanier tait Gibelin, et avait trahi cette faction pour
s'attacher aux Guelfes.

Gano ou Ganellon, envoy par Charlemagne auprs des Sarrasins d'Espagne,
leur conseilla d'attaquer l'arme de ce prince, qui s'tait engage
dans les dfils. Son avis fut excut, et l'arrire-garde de l'arme
franaise fut mise en pices. Le fameux Roland y prit avec les autres
paladins: c'est la grande journe de Roncevaux.

[17] Tribaldel tenait la ville de Fanza pour le comte de Montefeltro,
et il en ouvrit les portes aux Franais qui remplissaient alors la
Romagne, o le pape Martin IV les avait attirs.

[18] Tyde, pre de Diomde, fut bless mortellement au sige de Thbes,
par Mnalippe. Furieux de se voir mourir, il voulut qu'on lui apportt
la tte de son ennemi, et la dchira  belles dents. Minerve, offense
de cette action barbare, abandonna ce hros, qu'elle avait toujours
protg, et le laissa prir.

C'est ici que commence la terrible aventure d'Ugolin, morceau connu de
tout le monde. Comme la plupart des lecteurs courront d'abord  cet
pisode, je vais le faire prcder d'une note, afin qu'on puisse le
lire sans distraction.

Ugolin, comte de la Gherardesca, tait un noble Pisan, de la faction
Guelfe: il s'accorda avec Roger, archevque de Pise, lequel tait
Gibelin, pour ter  Nino Visconti le gouvernement de la ville. Ils y
russirent et gouvernrent ensemble; mais bientt l'archevque, jaloux
de l'ascendant que son collgue prenait sur lui, voulut le perdre. Pour
y parvenir, il fit courir des bruits qu'Ugolin avait trahi la patrie,
en livrant quelques chteaux aux Florentins et aux Lucquois, sous
couleur de restitution; et quand il vit les esprits bien prpars, il
vint un jour, suivi de tout le peuple, et prcd de la croix,  la
maison du comte, et, l'ayant saisi avec ses quatre enfants, il les fit
jeter ensemble dans une tour. Quelques jours aprs, soit pour empcher
qu'on n'apportt de la nourriture  ces malheureux, ou qu'il craignt
quelque retour du peuple, il vint fermer lui-mme la porte de la tour,
et en jeta les clefs dans la rivire. Cette prison fut depuis appele
_la Tour de la faim_.

Le pote, supposant avec art que ce qu'on vient de lire est connu de
tout le monde, ne fait raconter  Ugolin que ce qui se passa dans la
tour, entre lui et ses enfants, depuis qu'on leur eut ferm la porte et
refus toute nourriture: dtail qu'en effet le public ne peut
connatre.

Nous observerons que le comte Ugolin se trouve dans ce cercle, parce
qu'il tait vrai sans doute qu'il avait trahi les intrts de sa patrie,
et que, malgr toute la piti qu'inspirent ses malheurs, il faut que
justice se fasse. Mais c'est par une justice plus grande encore que la
tte de Roger est abandonne  la fureur d'Ugolin, qui doit assouvir 
jamais sur elle sa faim et sa vengeance. Cet archevque avait aussi
trop outrag la nature en condamnant un pre et ses quatre enfants 
finir leurs jours d'une manire si cruelle, les uns en prsence des
autres.




                             CHANT XXXIII

                               ARGUMENT

  Aventure d'Ugolin. Passage au troisime giron dit _de Ptolome_, o
  sont punis les tratres envers leurs bienfaiteurs.


Le fantme suspendit son atroce repas, et, s'essuyant la bouche  la
chevelure du crne qu'il rongeait, prit ainsi la parole:

--Tu veux donc que je renouvelle l'immodre douleur dont le souvenir
seul me fait tressaillir avant que je commence: eh bien, s'il est vrai
que mes paroles puissent tomber comme l'opprobre sur la tte du tratre
que je tiens, tu vas m'entendre sangloter et parler. Je ne sais qui tu
es, ni comment te voil: mais tu parais Florentin, si ta voix ne
m'abuse. Or, quand tu sauras que je fus le comte Ugolin, et celui-ci
l'archevque Roger, tu sauras aussi pourquoi sa tte m'est livre; car
tu n'ignores pas sans doute comment le perfide, m'ayant dj trahi dans
son coeur, me fit ensuite prendre et mettre  mort. Mais ce que tu ne
peux avoir appris, c'est combien cette mort fut horrible: entends-moi
donc, et tu pourras alors juger le crime et la vengeance. J'avais dj
compt plus d'un jour,  travers les soupiraux de la tour qui a mrit
par moi et qui doit encore mriter par d'autres d'tre appele la _Tour
de la faim_, lorsque je fis un songe, fatal prsage de mes malheurs. Je
songeai que celui-ci, tel qu'un matre fort et puissant, chassait un
loup et ses louveteaux vers la montagne qui s'lve entre Lucques et
Pise, et que les Guaslandi, les Sismondi et les Lanfranchi [1], avec
une meute de chiennes maigres et lgres, couraient en avant: au bout
d'une courte poursuite, le loup et ses petits me paraissaient puiss,
et je voyais les chiennes affames se jeter sur eux et leur ouvrir les
flancs. Je m'veillai vers le matin et m'approchai de mes enfants. Ils
dormaient encore, mais en dormant ils gmissaient et demandaient du
pain [2]. Ah! que tu es cruel si ton coeur ne frmit d'avance de tout
ce qu'on prpare au mien! Et pour qui donc pleureras-tu si tu ne
pleures pour moi? Dj, mes fils taient debout, car l'heure du manger
approchait, et chacun attendait son pain avec crainte,  cause du songe;
lorsque j'ous tout  coup l'horrible tour se murer par en bas.
Immobile, je regardai mes quatre enfants, sans parler, sans pleurer;
l'oeil fixe, et le coeur durci comme la pierre, ils pleuraient, eux; et
mon Anselmin me dit: Comme tu nous regardes, mon pre! Qu'as-tu donc?
Et cependant je ne pleurai point, je ne parlai point de tout ce jour et
la nuit d'ensuite, jusqu'au retour d'un autre soleil. Mais, ds
qu'une faible lueur eut pntr dans le cachot, je me mis  considrer
leurs visages l'un aprs l'autre; et c'est alors que je vis o j'en
tais moi-mme. Transport, forcen de douleur, je me mordis les bras;
et mes fils croyant que la faim me poussait, m'entourrent en criant:
Mon pre, il nous sera moins dur d'tre mangs par toi: reprends de
nous ces corps, ces chairs que tu nous as donnes. Je m'apaisai donc
pour ne pas les contrister encore; et ce jour et le jour suivant nous
restmes tous muets. Ah! terre, terre, que n'ouvris-tu tes
entrailles!.... Comme le quatrime jour commenait, le plus jeune de
mes fils tomba vers mes pieds tendu, en disant: Mon pre,
secours-moi. C'est  mes pieds qu'il expira; et tout ainsi que tu me
vois, ainsi les vis-je tous trois tomber un  un, entre la cinquime et
la sixime journe: si bien que, n'y voyant dj plus, je me jetai
moi-mme, hurlant et rampant, sur ces corps inanims; les appelant deux
jours aprs leur mort, et les rappelant encore, jusqu' ce que la faim
teignt en moi ce qu'avait laiss la douleur.

Ainsi parlait cette ombre, tordant les yeux, et reprenant avec voracit
le malheureux crne qui se rompait sous l'effort de ses dents.

Ah! Pise, opprobre de la belle Italie, puisque tes voisins sont lents 
te punir, puissent les les de Gorgone et de Capre, s'arrachant de
leurs fondements, venir s'asseoir aux bouches de ton fleuve, afin que,
regorgeant jusqu' toi, il noie tes enfants dans tes places publiques!
Car ft-il vrai que le comte Ugolin et livr tes forteresses, tu ne
devais pas du moins attacher  la mme croix le pre et les enfants:
c'est leur enfance, nouvelle Thbes, qui fait leur innocence [3]!

Cependant nous tions dj passs vers des lieux o les ombres sont
encore plus troitement enchanes dans les glaons: elles s'y trouvent,
non la face baisse, mais le visage renvers; si bien que leurs pleurs
sans cesse amoncels dans les cavits de l'oeil, s'y durcissent en
votes de cristal, et les larmes fermant ainsi le passage aux larmes,
la douleur, qui ne peut s'exhaler, se retire toujours, et retombe avec
plus d'amertume au fond du coeur [4].

J'avanais, et, bien qu'engourdi par la rigueur du froid, je crus
sentir je ne sais quel vent effleurer mon visage.

--Quel est, dis-je  mon guide, le souffle que je sens? Tout mouvement
n'est-il pas teint dans cette morte atmosphre?

--Bientt, reprit-il, tu connatras par tes yeux la nature et les
causes de ce que tu cherches.

Il achevait  peine, qu'une des ttes fixes sur la dure surface nous
cria:

--Ombres impies, et si impies, que la dernire place des Enfers vous
est donne, arrachez-moi des yeux ces voiles cruels, afin que mon coeur
trop plein puisse verser un peu de sa douleur, avant que mes larmes ne
se glent encore.

--Si tu dsires mon assistance, lui dis-je, apprends-moi qui tu es; et
puiss-je aller m'asseoir  ct de toi, si je te la refuse!

L'ombre reprit:

--Je suis frre Albric, et c'est moi qui donnai les fruits de
trahison: ils me sont bien pays avec usure [5].

--Eh quoi! lui dis-je, est-il donc vrai que tu sois dj mort?

--J'ignore, ajouta-t-il, le destin du corps que j'ai laiss l-haut:
car tel est le privilge de cette Ptolome, qu'un homme puisse y tomber
de son vivant; et pour que tu dlivres plus tt mes yeux de leurs
glaons, je t'apprendrai que, lorsqu'une me porte aussi loin que moi
la perfidie, elle descend aussitt dans ces froides citernes; et
cependant un dmon s'empare de son corps et lui fait achever le bail de
la vie. Il y a telle ombre qui transit derrire moi, et qui semble
peut-tre respirer encore parmi vous; je veux dire Branca d'Oria, que
nous avons depuis longues annes; tu peux en parler, toi qui viens de
quitter le monde [6].

--Je crois, lui dis-je, que tu m'abuses; d'Oria n'est point mort; il
mange, boit et converse avec les hommes.

--Il est pourtant vrai, reprit cette ombre, qu'un dmon l'a remplac,
lui et le complice de sa trahison, et qu'ils sont descendus ici avant
que Michel Zanche tombt dans la poix bouillante. Maintenant, je t'en
conjure, tends vers moi ta main secourable, et ne me refuse pas.

Mais je le refusai; et c'est au nom de l'humanit que je lui fus
Impitoyable [7].

Ah! Gnois, Gnois, race trangre  toutes les vertus, et noire de
tous les crimes, pourquoi n'tes-vous pas extermins du milieu des
peuples! car c'est avec l'esprit le plus pervers de la Romagne que j'ai
trouv l'un de vos citoyens [8]: partag pour ses crimes entre la terre
et les Enfers, son me trempe dans les eaux du Cocyte, et son corps
marche et respire au milieu de vous, dans vos maisons et dans vos
temples.




                                NOTES

                     SUR LE TRENTE-TROISIME CHANT


[1] C'taient trois familles nobles de Pise, opposes  la faction et
aux intrts d'Ugolin: elles s'taient unies  l'archevque, et avaient
servi sa vengeance. (Voyez la grande note sur Ugolin, au chant
prcdent.)

[2] Le pote suppose que les enfants ont aussi de leur ct un songe de
mauvais augure, et qu'ils s'veillent tous dans l'attente du malheur
qui doit leur arriver.

[3] Dans cette belle imprcation, Dante compare la ville de Pise 
celle de Thbes,  cause du crime de l'archevque: car on sait que
Thbes tait devenue clbre par les crimes de la famille d'OEdipe.
Ensuite il souhaite que la Gorgone et la Capre, deux petites les de
la mer de Toscane, aillent fermer l'embouchure de l'Arno qui traverse
la ville de Pise, afin que ce fleuve, ne pouvant plus se jeter dans la
mer, rebrousse contre son cours, et vienne noyer les habitants de Pise.
Il finit par un raisonnement simple et pressant sur l'innocence des
fils d'Ugolin. J'observerai que lorsqu'un mot rveille vivement le mot
qui le suit, les ides semblent aussi germer plus vivement l'une de
l'autre. Ainsi l'argument de Dante, outre qu'il est de toute vrit,
tire encore beaucoup de force de la collusion des deux mots, _enfants_
et _enfance_. Racine a dit: _Pour rparer des ans l'irrparable
outrage_: artifice de style dont il faut user sobrement.

[4] Nous sommes au giron de Ptolome, c'est--dire des tratres envers
leurs bienfaiteurs. Ce Ptolome les reprsente tous, soit que le pote
ait voulu dsigner le roi d'gypte qui fit mourir Pompe dont il avait
reu tant de services, ou un autre Ptolome qu'on trouve dans la Bible,
et qui assassina le grand-prtre, son bienfaiteur. On sait comment
Tasse a imit la pense qui termine cette description. Armide voulait
crier: _Barbare, o me laisses-tu seule_? Mais la douleur ferma le
passage  sa voix, et ce cri lamentable revint avec plus d'amertume
retentir sur son coeur.

[5] Albric, de la famille Manfredi,  Fanza, fut de l'ordre des
Frres joyeux: il tait brouill avec ses confrres depuis longtemps,
lorsqu'un jour il feignit de se rconcilier avec eux, et les invita 
un grand dner. Sur la fin du repas, il dit de servir le fruit; et  ce
mot, qui tait le signal convenu, les convives furent tous gorgs. Les
fruits de frre Albric taient passs en proverbe.

[6] Branca d'Oria, d'une noble famille de Gnes, invita aussi  un
repas, et fit mourir par trahison son beau-pre, Michel Zanche, dont il
est parl au vingt-deuxime chant, note 6; il fut aid dans son crime
par un de ses parents. Le pote dit qu'ils descendirent tous deux en
Enfer plus vite que le malheureux qu'ils assassinaient.

[7] Quoique Dante se ft engag par serment envers cet Albric, il se
fait une vertu d'tre parjure envers lui, tant sa trahison l'avait
rvolt.

[8] Cet esprit de la Romagne tait toujours Albric, et le Gnois tait
d'Oria. Ceci fait allusion  un proverbe italien, peu favorable aux
Romagnols: ils passent pour la pire nation de l'Italie, et Albric est
ici reprsent comme le plus mauvais d'entre eux. Il est aussi la
dernire ombre qui parle dans les Enfers.

Il me semble que, dans un sicle o la religion tait si puissante sur
les esprits, ce dernier supplice que Dante emploie, dut produire un
effet bien effrayant. Albric et d'Oria, avec son parent, taient trois
citoyens coupables de grands crimes  la vrit, mais illustres par
leur naissance, connus de tout le monde, et tous trois pleins de vie.
Dante vient affirmer,  la face de l'Italie, que ces trois hommes ne
vivent plus, que ce qu'on voit n'est que leur enveloppe anime par un
dmon, et que leur me est en Enfer depuis longues annes. C'tait
montrer la main de Dieu au festin de Balthazar. Aussi reste-t-il une
tradition du dsespoir o il rduisit ces trois coupables. On ne peut
sans doute faire un plus bel usage de la posie et de ses fictions, que
d'imprimer de telles terreurs au crime: c'est faire tourner la
superstition au profit de la vertu.

Je n'insiste pas sur les beauts de l'pisode d'Ugolin; j'observerai
seulement que l'extrme pathtique et la vigueur des situations ont
tellement soutenu le style du pote, qu'on y peut compter cent vers de
suite sans aucune tache. C'est l qu'on reconnat vraiment le pre de
la posie italienne. Si Dante n'a pas toujours t aussi pur, c'est 
la bizarrerie des sujets qu'il faut s'en prendre. Ptrarque, n avec
plus de got et un gnie moins imptueux, s'exera sur des objets
aimables. La _Jrusalem_ est, comme on sait, le sujet le plus heureux
que la posie ait encore embelli. D'ailleurs, au sicle de Tasse, les
limites de la prose et des vers taient mieux marques; la langue
potique avait repouss les locutions populaires; elle n'admettait plus
que les mots sonores; elle avait cart ceux qui embarrassent par un
faux air de synonymie; elle savait jusqu' quel point elle pouvait se
passer des articles; enfin, comme le langage est le vtement de la
pense, on avait dj pris les mesures les plus justes et les formes
les plus lgantes. Mais Dante n'a point connu ce mrite continu du
style; il tombe quand le choix des ides ou la force des situations ne
le soutiennent pas.




                             CHANT XXXIV

                               ARGUMENT

  Quatrime et dernier giron, dit de Judas, o Lucifer, tratre envers
  Dieu, est entour de tratres envers leurs bienfaiteurs. Sortie de
  l'Enfer.



VOICI LES TENDARDS DU PRINCE DES ENFER [1].

--Regarde en avant, me dit le sage, et vois si tu peux les distinguer.

Je regardai, et je crus entrevoir je ne sais quel grand difice; comme
lorsqu'un pais brouillard ou la nuit obscure s'affaissent dans les
campagnes, on voit de loin un moulin agitant ses bras au souffle des
vents.

J'avanais; et pour me drober  la rigueur de l'air qui frappait mon
visage, je marchais derrire mon guide, unique abri qui ft en ces
lieux.

Dj, et ce n'est point sans frissonner que je le dis, dj nous tions
au dernier giron de l'Enfer;  ce giron o les ombres sont ensevelies
dans la profonde glace, d'o elles apparaissent comme des ftus dans le
verre et sous toutes les attitudes; renverses, debout, tendues ou
courbes comme un arc, et touchant de leurs fronts  leurs pieds [2].

Quand nous fmes assez avancs pour qu'il plt au sage de me montrer la
crature qui fut jadis si belle, il me fit arrter, et s'cartant de
moi:

--Voil Satan, me dit-il, et voici les lieux o tu dois t'armer de
toute ta constance.

Je m'arrtai alors, chancelant et transi, dans un tat que la parole ne
saurait exprimer: ce n'tait point la vie, ce n'tait point la mort;
eh! qu'tais-je donc hors de l'une et de l'autre!...

Je voyais au centre du glacier le monarque de l'empire des pleurs
s'lever de la moiti de sa poitrine en haut; et ma taille galerait
plutt la stature des gants, qu'ils ne pourraient approcher de la
longueur de ses bras.

Quel tait donc le tout d'une telle moiti [3]?

S'il fut jadis l'ornement des cieux, comme il est  prsent l'effroi
des Enfers, c'est bien lui qui doit tre le centre des crimes et des
tourments, lui qui osa mesurer de l'oeil son crateur!

Mais combien redoubla ma terreur quand je vis son norme tte compose
de trois visages; le premier s'offrant en face, les deux autres
s'levant sur chaque paule, et tous trois se runissant pour former la
crte effroyable dont il tait couronn!

Le premier visage tait rouge de feu, l'autre tait livide, et les
peuples qui boivent aux sources du Nil portent la noire image du
troisime.

 chaque face rpondaient deux ailes aussi vastes qu'il le fallait au
plus grand des archanges, et telles que l'Ocan ne vit jamais sur ses
flots de voile si dmesure.

Il agitait deux  deux ces ailes sans plumage; et les trois vents qui
s'en chappaient allaient glacer les tangs du Cocyte [4].

De tous ses yeux tombaient des larmes qui se mlaient  l'cume
sanglante de ses lvres, et de chaque bouche sortait un coupable que le
monstre broyait sous ses dents; ternel bourreau d'une triple victime!

Mais il tourmentait plus effroyablement encore, du tranchant de ses
ongles, l'infortun qui sortait de la bouche du milieu, et dont il
retenait la tte et les paules englouties.

--Ce premier des trois, et certes le plus malheureux, me dit mon guide,
est le tratre Judas: des deux autres que tu vois  ses cts, et qui
pendent la tte en bas, l'un est Brutus qui souffre et se tait; l'autre
est l'norme Cassius [5]. Mais il faut partir, car la nuit approche;
notre course est finie, et _tout est parcouru_.

Alors, suivant son dsir, j'enlaai mes bras autour de son cou; et ds
que le monstre, en dployant ses ailes, eut dcouvert l'paisse toison
dont ses flancs taient hrisss, mon guide s'y attacha, et descendit
de flocons en flocons  travers les glaces, m'emportant ainsi suspendu;
mais il touchait  peine  la ceinture de l'ange, que je le vis,
allongeant ses bras et s'aidant de ses mains, tourner pniblement sa
tte o taient ses pieds, et monter comme s'il ft rentr dans
l'abme.

--Soutiens-toi, me cria-t-il hors d'haleine; c'est par de telles
marches qu'il faut sortir de l'Enfer.

Et s'levant aussitt vers les rochers entr'ouverts sur nos ttes, il
sortit et me dposa sur leurs bords.

Assis  ses cts, je levai les yeux pour contempler encore Lucifer, et
je ne vis plus que ses jambes renverses qui se dressaient devant moi.

Que le stupide vulgaire se figure maintenant le trouble o je fus alors,
lui qui ne voit pas quel est le point du monde que j'avais franchi.

Mais bientt le sage me cria:

--Relve-toi; la route est longue, le sentier difficile, et dj le
soleil est aux portes du matin [6].

Ce n'taient pas ici des sentiers faits par la main des hommes, mais
une suite de cavits et de prcipices, route impraticable aux mortels,
et toujours hae de la lumire.

--Matre, dis-je alors, avant de m'arracher de ces entrailles du monde,
daignez carter d'un mot les nuages qui offusquent ma pense.
Apprenez-moi ce qu'est devenu le glacier; pourquoi Lucifer est ainsi
renvers, et comment, dans un si court espace, le soleil a remont du
soir vers le matin?

--Tu crois tre encore, me rpondit-il,  la mme place o tu m'as vu
me prendre aux flancs du reptile immense qui sert d'axe  la terre; et
nous y tions, il est vrai, lorsque je descendais le long de ses ctes
velues; mais quand tu m'as vu tourner sur moi-mme et remonter, je
passais alors avec toi le centre du monde, ce point unique o tendent
tous les corps. Tu foules maintenant les votes opposes au cercle de
Judas; te voil dans l'hmisphre qui rpond au ntre; voici l'antipode
de cette masse aride que forment les trois parties de la terre habite,
et dont le centre fut arros du sang de l'Homme-Dieu: le jour luit pour
ce monde quand il s'teint pour l'autre. L'archange, dont tu ne vois
plus que les pieds renverss, est toujours debout dans les Enfers.
C'est sur cette moiti du globe qu'il tomba du haut des cieux; la terre
pouvante se retira devant lui, et, se couvrant du voile de ses eaux,
s'enfuit vers nos climats; mais force de donner retraite  ce grand
coupable, elle ouvrit un abme dans son sein, et s'carta pour s'lever
en montagne vers l'un et l'autre hmisphre [7].

Il est, par del les Enfers, une troite et obscure issue qui retentit
 jamais de la chute d'un ruisseau; et c'est l que mon oreille fut
avertie de la distance o j'tais de Lucifer [8]. Le ruisseau tombe
lentement  travers les rochers qu'il creuse dans sa course ternelle.

Nous gravmes aussitt le dur sentier qu'il ouvrait devant nous, mon
guide en avant et moi sur ses traces; et, remontant ainsi sans trve et
sans relche, nous parvnmes au dernier soupirail, d'o nous sortmes
enfin pour jouir du spectacle des cieux.




                                 NOTES

                      SUR LE TRENTE-QUATRIME CHANT


[1] Dante a cru donner une vritable parure  ce dernier chant, en
dbutant par le premier vers du _Vexilla regis_, hymne que l'glise
chante dans la semaine sainte.

[2] Ce silence qui rgne au milieu de tant de maux; ce calme dchirant
d'une douleur immodre qui ne peut se manifester; ce repos de mort o
paraissent languir les premires victimes de l'Enfer: voil le dernier
coup de pinceau par lequel le pote a voulu terminer son grand tableau.
Trente chants ont t employs en dialogues, en plaintes et en
gmissements: la douleur s'est fait entendre par tous ses langages;
elle s'est montre sous toutes ses formes, et la varit de tant de
dessins a t comme soumise  un seul ton de couleur. Mais ici, par un
grand contraste, tout est muet. Les coupables, cachs dans l'paisseur
de la glace, luttent sourdement contre leurs souffrances, et le mal est
 la racine de l'me. Satan lui-mme, centre des crimes et des
tourments, n'est plus l'ange de Milton, brillant de jeunesse et
d'orgueil, et disputant avec Dieu de l'empire du monde: c'est un
malheureux vaincu, tomb aprs six mille ans de tortures et de
captivit, dans l'abrutissement du dsespoir.

Il faut avouer que cette grande et belle imagination est entoure de
plus de bizarreries, que le pote n'en a sem dj dans le reste de son
pome. Il est triste de voir trois visages  Lucifer, de le voir mcher
trois coupables, de voir Dante et Virgile s'accrocher  ses poils pour
sortir de l'Enfer, etc., etc.

[3] Dante a eu tort de vouloir calculer les dimensions de Satan; il
fallait plutt lui laisser cette taille indfinie que Milton lui donne;
ce beau vague dans lequel se trouve toujours le Jupiter d'Homre. Ce
Dieu, faisant trembler l'Olympe du mouvement de ses sourcils, nous
parat tre dans la haute et pleine majest qui convient au matre du
monde; aussi, le pote s'est bien gard d'assigner une tendue  ses
sourcils. S'il avait eu cette purile intention, et qu'il leur et
donn, par exemple, la longueur d'un arpent, les Claudiens seraient
venus ensuite qui les auraient faits longs de cent, et qui auraient cru,
en effet, leur Jupiter cent fois plus terrible que celui d'Homre.

C'est d'aprs ce principe de got qu'on doit trouver ridicule le mme
Jupiter lorsqu'il se vante de pouvoir porter tous les dieux suspendus
au bout d'une chane: car, bien que la force de chaque dieu ne soit pas
limite, et que Jupiter, luttant contre eux tous  la fois, nous donne
une grande ide de la sienne, il me semble qu'une chane, objet trop
connu, ne doit pas tre le moyen d'une puissance inconnue et sans
bornes. Il ne faut jamais que notre imagination donne sa mesure.

[4] Chtive invention, pour expliquer l'tat de conglation o se
trouve cette dernire enceinte. Le pote, en dcrivant les ailes de
Lucifer, dit qu'elles taient telles qu'il les fallait  un tel oiseau,
et qu'elles taient faites de peau, comme celles des chauves-souris. A
propos du visage de ngre qu'il lui donne, j'observerai que, dans les
premiers sicles de l'glise en peignait toujours le Diable sous la
figure d'un thiopien: la race noire tait alors assez rare en Europe
pour faire la plus grande sensation toutes les fois qu'on en voyait:
les ngres taient donc les reprsentants du Diable. Mais depuis les
voyages d'Afrique, cette espce s'est tellement rpandue en Europe, que
l'imagination mme des enfants n'en tant plus frappe, on ne sait plus
quelle couleur donner au Diable.

[5] La philosophie s'indignera peut-tre de voir ici Brutus et Cassius
si maltraits. Mais il faut croire que Dante a jug ces stociens
farouches d'aprs Plutarque: le faux enthousiasme d'une libert qui
n'existait plus les gara; ils ne virent point que Rome n'avait plus le
choix d'un matre, et que _Csar tait le mdecin doux et bnin que les
dieux avaient donn  l'empire malade_: en le massacrant sans fruit
pour la rpublique, ils ne furent que deux meurtriers; le premier d'un
pre, et l'autre d'un bienfaiteur. Le pote donne  Cassius l'pithte
d'_norme_, parce qu'il tait en effet d'un forte complexion.

[6] Le texte porte que le soleil remonte  _mezza terza_. Pour entendre
ceci, il faut bien connatre la division de la journe en Italie. Le
soleil fait _terza_ dans la premire partie de la matine, _sesta_ dans
la seconde, _nona_ dans la troisime, et il arrive  son mridien: il
en descend et fait _mezzo vespro_ dans la premire portion de
l'aprs-midi, _vespro_ dans la suivante, etc. _Mezza terza_, qui est
l'heure dont il s'agit ici, sonne avant _terza_, c'est--dire avant le
lever du soleil: c'est l'instant o les boutiques s'ouvrent, et o les
travaux commencent. On sent bien que ces divisions varient de l't 
l'hiver, suivant la longueur et la brivet des jours. C'est ainsi que,
quoique une heure d'hiver soit gale  une heure d't, une matine
d't est plus longue qu'une matine d'hiver. Je ne parlerai pas des
horloges d'Italie, ni de la manire dont on y compte les heures; mais
j'observerai que c'est l'glise qui a dtermin cette manire de
diviser le jour par tierce, sexte, none, etc.

Virgile et mieux fait sans doute de parler en pote que de dsigner le
point du jour par une expression populaire: _mezza terza_ lui devait
tre aussi inconnu que _le coup de l'Angelus_. Mais Dante, qui
n'observe aucune convenance, le fait parler en homme du peuple, d'un
bout de l'Enfer  l'autre: il en fait quelquefois un petit thologien
fort dtermin, et plus souvent un bon homme  proverbes et 
sentences. On peut voir au haut de la page 75 du vingt-sixime chant,
comment il le fait discourir en patois lombard avec Ulysse et Diomde.
(Voyez aussi la note 5 du premier chant.)

[7] Dante a trs-bien dcrit les effets de la gravitation, qui attire
les corps sublunaires au centre du globe. Il est vident qu'en
descendant on a les pieds les premiers, comme aussi la tte la premire
en montant: il faudrait donc qu'un homme fit la culbute, et mit sa tte
o taient ses pieds, quand il passerait le point central de la terre.
Le pote a fort bien vu aussi que notre plante est tout environne de
cieux, et que le soleil se lve sous nos pieds quand il se couche sur
nos ttes. Mais comme de son temps l'Amrique n'tait pas dcouverte,
et que l'homme en voyageant trouvait toujours l'Ocan pour borne
ternelle,  l'orient et au couchant, au nord et au midi; on avait
conclu qu'il n'y avait de continent ou de terre habitable que l'Europe,
l'Asie et l'Afrique, et que l'Ocan occupait  lui seul tout le reste
du globe. C'est ce qu'on peut voir dans _le Songe de Scipion_ et dans
_la Cit de Dieu_. Dante, regardant ces erreurs comme des choses
dmontres, les met  profit dans ce dernier chant. Il raconte que
Lucifer tomba du ciel sur la terre du ct de nos Antipodes. La terre,
qui tait alors mle de continents et de mers (quoiqu'elle ne ft pas
encore habite), eut peur en voyant tomber l'archange et ses lgions;
elle se retira tout entire du ct o nous sommes, et opposa de
l'autre l'Ocan aux rebelles, comme un grand bouclier. Mais le Diable
pera le profond Ocan, et vint s'enfoncer la tte la premire dans le
noyau du globe. Ainsi la terre, force de le recevoir, dilata ses
entrailles pour former les Enfers, et poussa deux excroissances: l'une
au milieu de ce mme Ocan, qui est la montagne du Purgatoire; l'autre
au milieu de notre hmisphre: ce sont les hautes montagnes d'Asie sur
lesquelles Jsus-Christ est mort; car telles taient les opinions du
temps, qu'il fallait que le salut du monde se ft opr prcisment au
milieu du monde. Il faut conclure de tout ceci que Lucifer tait moiti
dans l'Enfer, et moiti dans l'paisseur de la terre; que la montagne
o Jsus-Christ mourut rpondait perpendiculairement  sa tte, et la
montagne du Purgatoire  la plante de ses pieds; enfin, que le centre
de son corps tait le centre du monde. Et voil comment Dante
expliquait des erreurs par des fables.

[8] Le texte porte que cette issue tait loigne de Lucifer de toute
la grandeur de la _tombe_. Comme cette _tombe_ n'a pas encore t
nomme, on ne peut dire ce que c'est;  moins que le pote ne dsigne
le dernier cercle mme de l'Enfer, o Satan est enseveli, et qu'on peut
considrer comme une tombe sphrique, ayant deux ouvertures: celle par
o les deux voyageurs sont arrivs (c'est le puits des Gants), et
l'autre l'issue mme par o ils s'chappent. Le pote semble favoriser
cette explication en disant plus haut _qu'il foule les votes opposes
au cercle de Judas_. On voit que, s'il a mis environ trente-six heures
 la revue de l'Enfer, il n'en met gure plus de trois  quatre pour le
retour, puisque rien ne l'arrte plus en chemin. Un temps si court
prouve qu'il ne croyait pas d'avoir quinze cents lieues  faire en
droite ligne, du centre  la surface du globe. Mais qu'importent ces
dtails et ces mesures scrupuleuses dans une description locale, toute
d'imagination? Dante, press de sortir, chafaude comme il peut ses
machines, et le lecteur doit partager son impatience.

Quoi qu'il en soit de ce pome, si la traduction qu'on en donne est lue,
on ne verra plus deux nations polies s'accuser mutuellement, l'une de
charlatanisme pour avoir trop vant Dante, et l'autre d'impuissance
pour ne l'avoir jamais traduit.




                            TABLE DES MATIRES

                             DU SECOND VOLUME


CHANT XVIII.--Division du huitime cercle, dont le fond est partag en
dix valles ou boyaux concentriques; toutes les sortes de fraudes y
sont punies.--Description de la premire et de la seconde valle, o se
trouvent les corrupteurs et les flatteurs.

CHANT XIX.--Troisime valle, o sont punis les simoniaques, soit
qu'ils aient vendu ou achet des bnfices.--Imprcation du pote
contre les grands biens et l'avarice de l'glise.

CHANT XX.--Quatrime valle, o sont punis ceux qui se mlent de
prdire l'avenir.--Entretien sur l'origine de Mantoue.--Astrologues,
sorciers et sorcires.

CHANT XXI.--Cinquime valle, o sont punis les prvaricateurs, juges
et ministres qui ont vendu la justice et la faveur des rois.--Entretien
avec les dmons.

CHANT XXII.--Suite de la cinquime valle.--Prvaricateurs qui ont
vendu les grces et les emplois.--Combat de deux dmons.--Passage  la
sixime valle.

CHANT XXIII.--Descente  la sixime valle, o sont punis les
hypocrites.--Passage  la septime valle.

CHANT XXIV.--Descente  la septime valle, o sont punis les voleurs
et brigands qui ont us de mensonge et de fourberies.

CHANT XXV.--Suite de la dernire valle, o sont punis les
concussionnaires.

CHANT XXVI.--Huitime valle, o sont punis les capitaines qui ont us
de la fourbe plus encore que du courage.--Mauvais conseillers.

CHANT XXVII.--Suite de la huitime valle.--Aventure du comte Guidon,
guerrier sans foi et conseiller sinistre.

CHANT XXVIII.--Neuvime valle, o sont punis les sectaires et tous
ceux dont l'opinion ou les mauvais conseils ont divis les hommes.

CHANT XXIX.--Passage  la dixime valle, o sont punis les charlatans
et les faussaires.

CHANT XXX.--Suite de la dixime valle.--Le pote poursuit trois sortes
de faussaires: ceux qui ont falsifi leur propre personne, les faux
monnayeurs et les faux tmoins.

CHANT XXXI.--Neuvime cercle de l'Enfer, partag en quatre girons, o
sont punis tous les genres de tratrise.--Les gants bordent le
neuvime cercle.

CHANT XXXII.--Premier giron, dit de Can, o sont punis les parricides
et tratres envers leurs parents.--Passage au second giron, dit
d'Antnor, o se trouvent les tratres envers la patrie.

CHANT XXXIII.--Aventure d'Ugolin.--Passage au troisime giron, dit de
Ptolome, o sont punis les tratres envers leurs bienfaiteurs.

CHANT XXXIV.--Quatrime et dernier giron, dit de Judas, o Lucifer,
tratre envers Dieu, est entour de tratres envers leurs
bienfaiteurs.--Sortie de l'Enfer.


                                FIN

         Paris.--Imprimerie de Dubuisson et Ce, rue Coq-Hron 5





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