Project Gutenberg's Lonore, ou l'amour conjugal, by Jean-Nicolas Bouilly

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Title: Lonore, ou l'amour conjugal
       fait historique en deux actes et en prose mle de chantes

Author: Jean-Nicolas Bouilly

Release Date: February 8, 2008 [EBook #24546]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LONORE, OU L'AMOUR CONJUGAL ***




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LONORE,

OU

L'AMOUR CONJUGAL,

FAIT HISTORIQUE,

EN DEUX ACTES ET EN PROSE MLE DE CHANTS.

Paroles de J. N. BOUILLY,

Musique de P. GAVEAUX,

_Reprsente pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre Feydeau, le
Ier. ventse, an 6e de la rpublique franaise._

       *       *       *       *       *

Hos natuta modos primum dedit....
VIRG. GEORG. lib. 2.

Ce sont les primes lois de la mre nature.
MONTAIGNE.

       *       *       *       *       *

 PARIS,

Chez BARBA, Libraire, au Magasin des pices de thtre, au petit
Dunkerque, prs le Pont-Neuf.

AN SEPTIEME.

       *       *       *       *       *

  ACTE PREMIER.

  SCNE PREMIRE.
  SCNE II.
  SCNE III.
  SCNE IV.
  SCNE V.
  SCNE VI.
  SCNE VII.
  SCNE VIII.
  SCNE IX.

  ACTE II.

  SCNE PREMIRE.
  SCNE II.
  SCNE III.
  SCNE IV.
  SCNE Ve. et dernire.

       *       *       *       *       *




PERSONNAGES, ACTEURS.

DOM FERNAND, ministre et Grand d'Espagne... C. DESSAULES.

DOM PIZARE, Gouverneur d'une prison d'tat... C. JAUSSERAND.

FLORESTAN, prisonnier... C. GAVEAUX.

LONORE, pouse de Florestan, et porte-clef sous le nom de FIDELIO... Ce.
Scro.

ROC, gelier... C. JULIET.

MARCELINE, fille de Roc... Ce. CAMILLE.

JACQUINO, guichetier et amoureux de Marceline... C. LESAGE.

Prisonniers.

Un Capitaine des Gardes.

Gardes.

Peuple.

_La scne se passe en Espagne, dans une prison d'tat, situe  quelques
lieues de Sville._

       *       *       *       *       *




ACTE PREMIER.

_Le thtre reprsente une cour entoure de btimens, dont les fentres
sont grilles. Sur chaque ct de la scne est une arcade grille qui
conduit dans diffrens pavillons. Celle  droite du spectateur mne dans
les cachots du secret; celle  gauche conduit dans une seconde cour. Au
fond est la grande porte d'entre, perce dans une paisse muraille 
crneaux, au-dessus de laquelle on apperoit la cime de plusieurs
arbres; auprs de cette porte est la loge du guichetier._

_Au lever de la toile, Marceline repasse du linge auprs de la coulisse
la plus prs de l'orchestre,  gauche du spectateur; auprs d'elle est
un petit fourneau o elle chauffe ses fers. Jacquino se tient au
guichet; il ouvre la porte  plusieurs personnes qui frappent pendant le
monologue suivant, et lui remettent des paquets qu'il dpose dans sa
loge._




SCNE PREMIRE.

MARCELINE, JACQUINO.


MARCELINE, (_repassant et regardant  la porte  chaque fois que l'on
frappe._)

FIDLIO ne revient point.... a n'est pas tonnant; il avoit tant de
courses, tant de commissions  faire!... oh d'puis queuqu'tems le pauvre
garon a ben du mal... Enfin c'est aujourd'hui qu'mon pre doit fixer
l'jour de mon mariage avec lui!... J'ai dans l'ide que, de tous les
jours de ma vie, celui-l s'ra le plus joli... Comme nous f'rons
gentiment nos affaires! Fidlio toujours porte-clefs, avec la survivance
de mon pre; et moi blanchisseuse des prisonniers; mtier o tout est
gain dans ce chteau.


PREMIER COUPLET.

  Fidlio, mon doux ami,
  Qu'il me tarde d'tre ta femme!
  Fille, hlas! ne peut qu' demi
  Avouer c'qui s'passe en son me:
  Mais sans rougir te caresser,
  Dans mes bras pouvoir te presser,
  Te dire a chaque instant: je t'aime....

(_Elle pousse un profond soupir et porte la main sur son coeur._)

  Si le seul espoir du bonheur,
  De plaisir, fait battre mon coeur,
  Qu'est-ce donc (_bis._) que le bonheur mme?


DEUXIME COUPLET.

  Accord, fidlit, repos;
  Oui, tel sera notre partage;
  Et bientt d'jolis p'tits marmots
  Viendront embellir not' mnage.
  Il me semble dj les voir
  Sur nos genoux, grimper, s'asseoir,
  Et nous balbultier: je t'aime....

(_Elle porte encore la main  son coeur en poussant le plus tendre
soupir._)

  Si le seul espoir du bonheur,
  De plaisir, fait battre mon coeur,
  Qu'est ce donc (_bis._) que le bonheur mme?


JACQUINO.

Si je n'ai pas ouvert ce matin cette porte deux cents fois... je ne
m'appelle pas Eustache-Innocent Jacquino... (_ Marceline._) Enfin l'on
peut causer. (_On frappe._) Encore!.... impossible de quitter ce maudit
guichet, impossible! (_il va ouvrir._)


MARCELINE, _ part._

Il va sans doute me parler encore de son amour, tenons-nous bien.


JACQUINO, _ personne qui vient de frapper, et fermant la porte sur
elle._

On lui r'mettra, on lui r'mettra... (_ Marceline._) J'espre qu'
prsent on ne nous interrompra plus.


_DUO._


JACQUINO.

  Mon p'tit bijou, ma p'tite belle,
  J'voudrois bien causer avec toi.

MARCELINE, _toujours travaillant._

Eh bien! que voulez de moi?

JACQUINO.

Mais n'faut pas faire la cruelle.

MARCELINE.

Parlez; que voulez-vous de moi?

JACQUINO.

Pour tes appas depuis long-tems j'soupire.

MARCELINE, _avec malice._

En vrit!

JACQUINO.

C'est comme un feu, comme un dlire.

MARCELINE.

En vrit!

JACQUINO.

  Enfin, pour trancher court, je t'aime;
  Et voudrois tre aim de mme:
  C'est-i'clair?

MARCELINE.

Je vous comprends bien.

JACQUINO.

Prends mon coeur, donne-moi le tien.

MARCELINE.

Un moment; il faut nous entendre!

JACQUINO.

Eh bien?....

(_On frappe  la porte du fond._)

MARCELINE, _souriant._

On frappe, allez, ne faites pas attendre.


ENSEMBLE.


JACQUINO. _allant ouvrir._

  Ah, jarny que c'est malheureux!
  V'l qu'mon amour alloit au mieux.


MARCELINE, _ part._

  Il me fait toujours les doux yeux:
  Ah! jarny! que c'est ennuyeux!


MARCELINE, _pendant que Jacquino va ouvrir._

  Qui? moi, je deviendrois sa femme!
   l'amour, au bonheur, moi, je renoncerois!
  Non, non, je sens que sur mon me,
  Fidlio rgne  jamais.

JACQUINO, _revanant aprs avoir ouvert et ferm la porte._

  a revenons  notre affaire....
  Bien, fidlement j't'aimerai.

MARCELINE.

  Pour moi, je n'pouserai
  Que celui qui saura me plaire.

JACQUINO, _ricanant._

Oh! si c'est qu'a, je te plairai..

MARCELINE.

C'est quellqu'fois difficile  faire.

JACQUINO.

  Quand tu serais ma mnagre,
  Je te carresserai,
  Je te dorlotterai,
  Je te rjouirai,
  Je serai si gentil, si soumis et si tendre!....

(_On frappe encore  la porte._)

On frappe, allez, ne faites pas attendre.


ENSEMBLE.


JACQUINO, _allant ouvrir._

Ah, jarny, que c'est malheureux! V'l qu'mon amour alloit au mieux.


MARCELINE, _ part._

Il me fait toujours les doux yeux; Ah, jarny! que c'est ennuyeux!


MARCELINE, _elle a fini de repasser._

(_ part._) Faut dcidment que j'lui parle ferme, et que j'lui donne
son cong. (_ Jacquino qui revient tout essoufl_) Tenez, Jacquino, je
suis trop franche pour vous tromper plus long-tems. Vous ne pouvez
m'convenir; j'vous l'dis  coeur ouvert et vrai, si vous voulez vous
marier, vous ferez bien d'vous adresser  une autre qu' moi.


JACQUINO.

Ah oui-d, p'tite effronte.... Oh vous avez beau faire, je vous aimerai
malgr vous; je n'saurois m'en empcher d'abord; n'faut pas vous
imaginer, m'am'zelle, que quand l'amour a pris son pli, a s'dplisse
aussi aisment que ce linge qu'vous r'passez l... (_Il le tire avec
impatience._) Et puis quand un'fois on a reu les avances d'un
amoureux...


MARCELINE.

Comment, que voulez-vous dire?


JACQUINO.

Sur'ment. L't dernier vous n'faisiez pas comme a vot' renchrie....
C'toit mon p'tit Jacquino par-ci, mon p'tit Jacquino par-l; vous
m'laissiez chauffer vos fers, plier vot' linge, porter vos paquets aux
prisonniers; enfin tout c'qu'une honnte fille peut permettre  un
honnte garon. Mais d'puis que M. Fidlio est entr dans c'hteau, l'on
n'voit plus qu'lui ou ne r'cherche qu'lui; on n's'occupe plus que d'lui.

MARCELINE.

Eh bien oui, je l'aime; et ce qu'il y a de plus joli encore, c'est que
j'en suis aime... mais j'dis aime!...


JACQUINO.

Fi, n'avez-vous pas de honte! Un garon qui vient d'je n'sais o, qui
appartient  je n'sais qui; et qu'vot pre a ramass par piti  cette
porte, (_il dsigne la parle du fond_) o depuis long-tems i'fesoit des
commissions  qui vouloit l'employer.


MARCELINE.

On sait bien qu'il est pauvre et orphelin, lui-mme i'n's'en cache pas;
mais a n'y fait' rien; tout 'a ne l'empchera pas d'tre bientt mon
mari.


JACQUINO, _avec emportement._

Et vous croyez que j'souffrirai a... qu'a n'soit pas d'vant moi
toujours; car il en arriverait malheur.




SCNE II.

LES MMES, ROC, _il rentre par l'arcade  droite du spectateur, qu'il
referme sur lui._


ROC.

Eh ben, vous vous fchez donc toujours, vous autres?


MARCELINE.

Pardine, v'l-t-il une heure qu'i'm'poursuit, qu'i'm'tourmente....


ROC.

Comment donc?


MARCELINE.

I'veut que j'l'aime et que j'l'pouse, rien qu'a, mon pre.


JACQUINO.

Certainement.


ROC, _ Marceline._

Et qu'est-ce que tu dis  cela, toi?


MARCELINE. Que l'un m'est aussi impossible que l'autre.


JACQUINO.

Oh! a m'est gal; j'entends et j'prtends..

ROC, _avec ironie._

Tu entends... tu prtends....


JACQUINO.

C'est qu'i'n'faut pas vous imaginer...


ROC, _brusquement._

Allons, tais-toi; eh ben oui, j'n'aurons qu'une fille, j'l'aurons faite
exprs ben tourne, ben gentille, (_il passe sa main sous le menton de
Marceline_) j'm's'rai donn ben d'la peine  l'lever,  la conserver
saine et sauve jusqu' seize ans... et tout a pour monsieur. (_Il fixe
Jacquino en riant._) Ah! ah! ah! ah!... (_ Marceline._) Fidlio n'est
pas encore de retour?


MARCELINE.

Non, mon pre.

(_On frappe  la porte du fond._)


JACQUINO, _courant ouvrir avec vivacit._

On va, on va.


ROC.

Il aura sans doute t forc d'attendre long-tems chez le forgeron.


MARCELINE.

Le voici!.... Le voici!....




SCNE III.

LES MMES, LONORE. (_Elle est vtue d'une veste de bure, petit gillet
rouge, culotte comme la veste, bottines, large ceinture de cuir noir,
serre par une grande boucle de cuivre; ses cheveux ramasss sur une
rsille. Elle a sur le dos une hotte charge de provisions; elle porte
aussi sur ses bras plusieurs chanes qu'elle dpose, en entrant, prs de
la loge du guichetier, et sur le cote une bote de fer-blanc attache 
une courroie, en forme de sautoir._)


MARCELINE.

Comme il s'est charg!... Mon dieu, comme la sueur coule de son visage!


ROC.

Attends, attends.... (_Il lui aide avec sa fille  dcharger sa hotte,
qu'on dpose auprs de l'arcade  la gauche du spectateur._)


JACQUINO, _ part et sur le devant du thtre._

C'toit bien la peine d'aller ouvrir si vite, pour me pas faire attendre
monsieur (_Il rentre dans sa loge._)


ROC, _ Lonore._

Mon pauvre Fidlio, lu en as assez au moins.


LONORE, _s'avanant en s'essuyant la figure avec son mouchoir._

Je ne m'en dfends pas, je suis un peu fatigu... ouff... j'ai cru qu'on
ne finiroit jamais de raccommoder ces maudites chanes.


ROC.

Sont-elles en bon tat?


LONORE

Oh rien n'y manque, je vous assure.... Je ne crois pas que les
prisonniers parviennent maintenant  les briser.


ROC.

 combien se montent tous les achats?


LONORE.

 douze piastres environ... En voici la note exacte.


ROC, _examinant la note que lui remet Lonore._

Bon! excellent! comment diable! Voil des articles o nous pourrons
gagner au moins le double... Vrai, je n'sais comment tu fais ton compte;
mais tu achtes tout bien moins cher que moi; j'ai plus gagn depuis six
mois que je t'ai mis  la tte des provisions, que je ne faisois
auparavant dans une anne entire.


LONORE.

Je fais.... du mieux qu'il m'est possible.


ROC.

On n'a pas plus d'zle, et surtout plus d'intelligence.... Aussi je sens
que chaque jour je m'attache  toi davantage; et quoique tu ignores ta
naisance, que tu sois sans aveu, sans parens, je suis dcid  faire de
toi mon gendre.


MARCELINE.

Ce s'ra-t-il bientt, mon pre?


ROC.

Ds que le gouverneur sera parti pour Sville; nous s'rons plus  notre
aise. Vous savez ben qu'il a coutume d'y faire un voyage tous les mois,
pour rendre compte de c'qui s'passe ici: il doit partir sous peu de
jours, et j'vous marie le lendemain d'son dpart, vous pouvez y compter.


MARCELINE.

Le lendemain de son dpart; voil qui est bien entendu?


LONORE, _affectant aussi un air de joie._

Le lendemain de son dpart? (_ part._) Comment sortir de ce nouvel
embarras?


ROC.

Ah a, mes enfans, vous vous aimez bien, n'est-ce pas? Mais a n'suffit
pas en mnage: il faut encore... (_Il fait le geste de quelqu'un qui
compte de l'argent._)


CHANSON.

PREMIER COUPLET.

  Sans un peu d'or, un peu d'aisance,
  Retenez bien cette leon,
  Dans la misre et l'abandon
  On trane une triste existence.
  Mais le moindre petit trsor
  Rend heureux, fait aimer la vie.
  Emplois, crdit, pouvoir, chteau, femme jolie:
  On obtient tout avec de l'or,
  Oh la bonne chose que l'or!


DEUXIME COUPLET.

  Il n'est aucune jouissance
  Que ne procure du comptant:
  On satisfait dans un instant
  Orgueil, ambition, vengeance.
  Parmi les grands on prend l'essort:
  On se dit homme d'importance,
  Lorsque dans l'antichambre est l'extrait de naissance,
  Mais tout se couvre avec de l'or:
  Oh ta bonne chose que l'or!
  (_Il bat son briquet et allume sa pipe._)


LONORE.

Vous avez beau dire, matre Roc, je soutiens, moi, que l'union de deux
coeurs bien assortis est la source du vrai bonheur, et que l'amour
conjugal surtout.... Oh! l'amour conjugal doit tre le premier trsor
qui existe sur la terre... Il en est un autre cependant qui ne me serait
pas moins prcieux... Mais tous mes efforts, je le vois avec douleur, ne
pourront me le faire obtenir.


ROC.

Et quel est ce trsor?


LONORE.

Votre confiance.... Pardonnez-moi ce petit reproche; mais souvent je
vous vois revenir des souterrains de ce chteau, hors d'haleine et
souvent de sueur; pourquoi.... ne me permettez-vous pas.... de vous y
accompagner? Il me seroit si doux de vous aider dans vos travaux, et de
partager vos fatigues!


ROC.

Tu sais bien que j'ai les ordres les plus prcis de n'laisser pntrer
qui que ce soit auprs des prisonniers d'tat.


MARCELINE.

C'est ben dit; mais il y en a tant dans cette forteresse!.... vous vous
tuez aussi.


LONORE.

Elle a raison, matre Roc.... On doit faire son devoir sans doute; (_du
ton le plus tendre._) mais il est bien permis, je pense, de songer
quelquefois  se mnager pour ceux qui nous aiment. (_Elle presse une de
ses mains dans les siennes._)


MARCELINE, _pressant contre son sein l'autre main de Roc._

 se conserver pour ses enfans.


ROC, _aprs les avoir fixs tous les deux avec attendrissement._

Il est certain qu'je n'peux pas rsister seul  tant de travaux; et il
faudra bien que le gouverneur, malgr toute sa svrit, me permette de
te conduire avec moi dans les cachots du secret.... (_Lonore laisse
chapper un grand mouvement de joie._) Il en est un cependant o, malgr
que j'sois ben sr de toi, Dom Pizare ne souffrira jamais que je te
conduise.


MARCELINE.

N'est-ce pas celui de c'prisonnier dont vous nous parlez quelquefois?


ROC.

Justement.


LONORE.

Il y a long-tems, je crois.... qu'il est dans ces prison?


ROC.

Deux ans passs.


LONORE.

(_Avec lan._) Deux ans, dites-vous... (_Revenant  elle._)

Il faut que ce soit un grand criminel.


ROC.

Ou qu'il ait d'grands ennemis; cela revient -peu-prs au mme.


MARCELINE.

On n'a donc jamais pu savoir d'o il toit, ni comment il se nommoit?


ROC, _fumant toujours._

Il a voulu souvent jaser avec moi d'tout cela....


LONORE.

Eh bien!


ROC.

Mais, comme dans mon tat il faut se donner le moins qu'on peut de
s'crets  garder, j'n'ai pas voulu l'entendre.... Oh! i-n'me tourment'ra
pas long-tems celui-l... il ne peut aller loin.


LONORE, _avec altration._

Comment donc?


ROC, _avec mystre._

Des ordres sont donns de le laisser prir de faim.


LONORE, _ part._

Ciel!


MARCELINE.

 mon dieu! qu'a-t-il donc fait pour a?


LONORE.

J'avois raison de vous dire... que c'toit  coup sr.... un grand
criminel.


ROC, _avec plus de mystre encore._

Depuis un mois dom Pizare me fait rduire chaque jour sa portion.... il
n'a plus que deux onces de pain noir par vingt-quatre heures, et une
demi-mesure d'eau.... Jamais d'lumire que celle d'ma lanterne.... Plus
d'paille.... rien.... c'qui fait qu'tous ses vtemens pourris....


MARCELINE.

Ah! gardez-vous bien d'y conduire mon Fidlio, ce spectacle affreux lui
f'roit trop de mal.... Pas vrai, mon ami?

LONORE.

Pourquoi donc?... Il faut bien s'accoutumer  tout.... surtout dans
notre tat. Oh! j'ai de la force et du courage.


ROC, _lui frappant sur l'paule._

Bien, mon garon, bien!.... je suis charm de t'voir ces
dispositions-l.... Tu f'ras ton chemin, c'est moi qui te l'dis, oh! tu
f'ras ton chemin.... Allons, allons, cela m'enhardit et me dcide 
demander au gouverneur.... Justement le voici.




SCNE IV.

LES PRCDES, PIZARE, GARDES. (_Il entre par l'arcade,  la gauche du
spectateur._)


PIZARE, _au chef des gardes._

Trois sentinelles sur le rempart.... douze hommes nuit et jour 
l'entre du pont-levis.... autant du ct du parc... et surtout qu'on
amne devant moi quiconque s'approcheroit des murs de ce chteau. Allez!
(_Les gardes se dispersent et disparoissent._) (_ Roc._) Y a-t-il
quelque chose de nouveau?


ROC.

Non, seigneur.


PIZARE.

O sont les dpches?


ROC, _lui remettant plusieurs lettres que Lonore tire de la bote
qu'elle porte._

Les voici.


PIZARE, _ouvrant les lettres qu'il examine._

Toujours des recommandations, ou des reproches.... Je n'en finirois pas
si je voulois couter tout cela.... (_s'arrtant sur une lettre._) Mais
que vois-je!.... Je crois reconnotre cette criture.... Lisons.... (_Il
ouvre la lettre et la lit sur le devant du thtre, aprs avoir fait
signa  Roc qu'il se retire, et emporte pendant ce tems-l la hotte de
Lonore dans l'arcade qui est auprs. Marceline lui aide ainsi que
Lonore qui a les yeux attachs sur Pizare jusqu' ce qu'elle soit
rentre dans la coulisse._)

Je vous donne avis que le ministre instruit que les prisons d'tat que
vous commandez, renferment plusieurs victimes du pouvoir arbitraire,
part demain pour aller les visiter et examiner lui-mme votre conduite;
prenez vos prcautions, et tchez s'il en est encore tems, d'chapper 
ses recherches.

Ciel! s'il dcouvrait que je tiens ici dans les fers ce Florestan qu'il
croit mort, et dont j'ai tant sujet de me venger; ce Florestan qui
voulut me dvoiler aux yeux de l'tat et m'arracher ses faveurs....
Ministre si vant, je saurai te tromper encore et me soustraire  ta
vigilance.... (_avec trouble et garement._) Il doit arriver
aujourd'hui!... Je n'ai pas un seul instant  perdre... (_au chef des
gardes qui traverse en ce moment le fond du thtre  la tte de
plusieurs soldats._) Capitaine? coutez. (_Il l'amne sur le devant de
la scne et lui parle  demi-voix._) Montez au donjon avec un trompette
dont vous serez bien sr.... vous regarderez attentivement et sans
relche sur la roule de Sville; aussitt que vous appercevrez de loin
une voiture accompagne de plusieurs gardes, vous m'en ferez donner le
signal par le trompette  l'instant mme.... Entendez-vous; le signal 
l'instant mme.... la plus grande exactitude surtout, et de la
discrtion; vous rpondez de tout sur votre tte. (_Le capitaine
s'loigne avec les gardes qu'il avait laisss au fond du thtre._) Quel
parti prendre maintenant pour me dbarrasser promptement de ce
Florestan? (_Aprs un moment de silence et de rflexion pendant lequel
il porte ses regards sur Roc qui rentre en ce moment sur la scne avec
Lonore et Marceline._) Il n'en est qu'un.... oui, c'est le seul, qui me
reste dans cette circonstance... Roc?


ROC.

Seigneur.


PIZARE.

Suis-moi; j'ai quelque chose d'important  te communiquer.


ROC, (_avec tonnement._)

 moi, seigneur.


PIZARE, _brusquement._

Suis-moi, te dis-je. (_Il sort par l'arcade qui est ouverte; Roc le
suit._)




SCNE V.

LONORE, MARCELINE.


MARCELINE.

Il va sr'ment profiter d'a, pour faire part de not'mariage au
gouverneur, et lui d'mander qu'il s'intresse  nous....

Enfin v'l donc qu'est dcid: je s'rai dans peu de jours la femme de
mon Fidlio!.... ah a, puisque nous v'l seuls, voyons, faut couv'nir
de nos faits.


LONORE, _avec embarras._

Bien volontiers.


DUO.


MARCELINE.

  Pour tre heureux en mariage,
  Il faut d'abord de la fidlit,
  Jamais je ne serai volage.


LONORE.

Jamais je ne serai volage.


MARCELINE.

Dj c'est un point d'arrt.


LONORE.

Oui, oui c'est un point arrt.


MARCELINE.

  Faut avec a d'la confiance.
  Jamais tu ne me tromperas!


LONORE, _ludant la rponse._

Jamais tu ne me tromperas?


MARCELINE, _avec abandon._

  Comme au fond d'un ruisseau, mon ami, tu liras
  Tout au fond de ma conscience.


ENSEMBLE.


LONORE, _ part._

  Quelle souffrance!
  Quel embarras!
  Et qu'il m'en cote, hlas!
  D'abuser de son innocence.
  Douce alliance!
  Jours plein d'appas!
  L'bonheur ne nous quittera pas,
  Oui, tout m'en offre l'assurance.


MARCELINE, _aussi  part._

  Douce alliance!
  Jours plein d'appas?
  L'bonheur ne nous quitter pas,
  Oui, tout m'en offre l'assurance.


LONORE.

  Qui, prs de toi, ne serait pas heureux.
  Intressante crature!


MARCELINE.

  Et puis il faudra que nature
  Vienne  son tour serrer nos noeuds.
  Va, va laisse-moi faire;
  Pour combler tous nos-voeux,
  D'un p'tit Fidlio j'te ferai bientt pre.
  L'premier mot qu'il prononcera.


LONORE.

Sera maman,


MARCELINE.

Sera papa.


ENSEMBLE.


LONORE.

Sera maman,


MARCELINE.

Sera papa.


MARCELINE.

Il me semble dj l'entendre.


LONORE, _vivement, et avec beaucoup d'motion._

  Ah! puissent tes enfans te rendre
  Mme tendresse et mme attachement!


MARCELINE.

   mon ami, quel doux frmissement
  J'prouve en ce moment!


ENSEMBLE.


LONORE, _ part._

  Quelle souffrance!
  Quel embarras!
  Et qu'il m'en cote hlas!
  D'abuser de son innocence!


MARCELINE, _aussi  part._

  Douce alliance!
  Jour plein d'appas!
  L'bonheur ne nous quittera pas:
  Oui, tout m'en offre l'assurance.

(_Pendant la ritournelle, Lonore tombe dans une profonde rverie)._


MARCELINE.

Allons, te voil encore tomb dans les rveries ordinaires; c'est
singulier, comme tu passes tout--coup d'la joie  la tristesse.... On
diroit, mon ami, que tu aurois des chagrins que tu voudrois cacher.


LONORE.

Moi! point du tout, je t'assure.


MARCELINE.

Eh bien, imite-moi donc: je ne fais que chanter et rire, moi, surtout,
d'puis qu'il est dcid que tu s'ras mon mari.


LONORE.

Ah! si comme toi, j'avois une famille!.... Si comme toi, je connoissois
mon pre!....


MARCELINE.

Comment tu penses toujours a a.... tu m'avois cependant bien promis
d'tre plus raisonnable.

LONORE.

Que veux-tu? malgr moi cette ide me suit par-tout et me tourmente sans
cesse.


MARCELINE.

Je ne m'tonne donc plus de c'que tu disois l'autre jour en rvant.


LONORE; _avec altration._

En rvant.... Moi, j'ai parl en rvant.


MARCELINE.

Certainement; et bien distinctement encore.... Tu venois d'faire tes
commissions: accable de fatigue et d'chaleur, tu t'tois endormi sous
les arbres qui sont dans cette cour. (_Elle dsigne l'arcade qui est
ouverte._) Je m'approchai bien doucement, bien doucement, persuade que
tu jouissois d'un sommeil paisible.... Mais tu me parus agit; de longs
soupirs sortoient du fond de ta poitrine, et avec ce ton... l.... de
quelqu'un bien en peine, tu prononas ces mots:.... Je le
dcouvrirai... oui, oui, je le dcouvrirai.


LONORE, _avec le plus grand trouble._

Et.... Je ne dis rien autre chose!


MARCELINE.

Je n'entendis que cela.


LONORE, _reprenant ses sent par degrs._

Tu le vois, Marceline; le besoin de connotre les auteurs de ses jours,
est si bien command par la nature, qu'il nous poursuit jusque dans les
bras du sommeil.


MARCELINE.

C'est aussi te donner trop d'tourmens.... oh! je m'promets bien quand tu
s'ras mon mari, de n'pas t'laisser faire de ces vilains rves-l....
Mais voici bientt l'heure o les prisonniers du p'tit pavillon vont
v'nir prendre l'air dans ces cours, je vais emporter chez nous tout mon
linge, afin d'sparer c'qui vient  chacun d'eux. (_Elle va chercher le
linge qui est sur la table qu'elle pousse tout prs de la coulisse, et
sous laquelle elle met ses fers et son fourneau._)


LONORE.

Attends, je vais t'aider.


MARCELINE.

Non, non; c'est inutile.... Mon pre ne va pas tarder  r'venir, faut
l'attendre ici, afin d'savoir c'que le gouverneur.... Et s'il y a
d'bonnes nouvelles pour nous, tu viendras tout de suite m'en faire part.


LONORE.

Sois tranquille.


MARCELINE.

Allons, du courage, mon ami, du courage!.... Va, si tu es sans parens,
sans famille, songe bien que ta Marceline t'aime assez pour te tenir
lieu de tout.... (_Elle s'loigne en la regardant tendrement._)
Entends-tu bien; de tout..... oui, oui... de tout.... (_Elle sort par
l'arcade ouverte, en regardant Lonore  qui elle fait des signes
d'amiti, jusqu' ce qu'elle soit tout--fait disparue._)




SCNE VI.


LONORE, _seule._

Quel abandon touchant! Quel aimable candeur!.... qu'il est pnible pour
moi de la tromper ainsi!.... mais tout m'y contraint, et cette ombre
impntrable dont je me couvre depuis si long-tems m'est ncessaire pour
achever mon entreprise... l'achever.... le pourrai-je?.... que
d'obstacles  vaincre! que de dangers  courir!... n'importe; je touche
au moment tant dsir de pntrer dans les cachots secrets de cette
forteresse; tout me dit que mon poux y vit encore; Dieu m'a donn des
forces au-del de mes esprances.... Allons, quoi qu'il puisse m'en
arriver, il faut achever mon ouvrage.


ROMANCE.

PREMIER COUPLET.

  Qu'il m'a fallu depuis deux ans
  De courage et de patience!
  Toujours sont des fardeaux pesans;
  Nouveaux dangers, craintes, souffrances....
  Ah! je l'prouve en ce moment,
  Rien dans la nature n'gale
  Ce feu sacr, ce sentiment
  De la pit conjugale.


DEUXIME COUPLET.

   toi qui causes tous nos maux,
  Je crois le voir.... je crois t'entendre!...
  Oui, tu gmis dans ces cachots;
  Et je ne saurois y descendre....
  Ah, si par les soins que j'ai pris,
  Je peux franchir cet intervalle;
  C'est alors que j'aurai le prix
  De la pit conjugale!




SCNE VII.

LONORE, ROC.


ROC. (_Il revient avec prcipitation._)

FIDLIO?... es-tu seul?... Il faut que j'te parle.

LONORE, _sur lu devant de la scne._

Comme vous paroissez mu, matre Roc! Le gouverneur vous auroit-il mal
accueilli?


ROC.

Ben au contraire; je n'l'ai jamais vu aussi confiant, aussi familier....
J'lui ai d'abord fait part de ton mariage avec Marceline; il en a paru
charm, m'a fait l'loge de ta fidlit, de ton intelligence, et m'a
permis de te conduire, et a, ds aujourd'hui, dans tous les cachots des
prisonniers d'tat....


LONORE, _rprimant un grand mouvement de j'oie._

Ds aujourd'hui!...


ROC.

Oui.... et nous allons commencer par celui de c't'inconnu dont nous
parlions tantt.... Il faut que dans une heure il soit....


LONORE.

Quoi donc!


ROC.

Mort....


LONORE, _frappe._

Mort!


ROC.

Et qu'il ne reste pas la moindre trace de son existence.


LONORE, _avec la plus vive motion._

Mort; dites-vous!


ROC.

J'en ai d'abord frmi... l'gouverneur assure que l'intrt de l'tat en
dpend; qu'il y va du r'pos et d'l'honneur d'une des premires familles
d'Espagne: tant y a que j'ai promis....


LONORE, _avec explosion._

D'assassiner ce malheureux!


ROC.

Non pas, non pas... Voici c'dont nous sommes convenues


LONORE, _avec une vivacit dvorante._

Voyons.... voyous....


ROC.

Trois heures vont sonner....


LONORE.

Oui, dans l'instant.


ROC.

Les prisonniers du p'tit pavillon vont v'nir prendre l'air, suivant
l'usage...


LONORE.

Sans doute; eh bien?


ROC.

Mais donne-moi donc l'tems d'parler.... Nous allons profiter de
c'moment-l pour descendre tous les deux, et  l'insu de qui que ce
soit, dans l'endroit o est enchan l'prisonnier dont il s'agit. L,
sans lui dire un seul mot, et sans rpondre aux questions qu'il pourra
nous faire, nous nous mettrons  dcombrer l'entre d'une citerne
profonde, qui se trouve sous les restes d'un vieux cachot spar du
sien. Nous ne perdrons pas une seule minute; et sitt notre ouvrage
termin, j'en donnerai l'signal dont je suis convenu; nous ouvrirons la
porta  laquelle se prsentera un homme masqu que nous introduirons
dans le souterrain... et... qui... qui achvera le reste.


LONORE.

Je vous entends... oui, oui.... je vous comprends.


ROC.

Nous remontrons ensuite ici, et nous partagerons cette bourse. (_Il la
tire de son sein._) que le gouverneur vient de me donner, et qui
contient cent piastres d'or.


LONORE, _affectant une grande joie._

Cent piastres d'or!


ROC.

J'tois bien sr que a t'f'roit l'mme effet qu' moi.... oui...
cinquante pour chacun.... mais c'est  condition qu'i n's'ra jamais
question de rien; j'l'ai bien promis au gouverneur; tu connois sa
svrit, son pouvoir: songe bien qu'un seul mot nous perdroit tous les
deux.


LONORE.

Ne craignez, rien, ne craignez rien, vous dis-je.... et soyez sr que ce
secret important.... m'intresse autant que vous.... (_Aprs un moment
de silence et de rflexion._) Oui, je vous accompagnerai... je suis trop
fier de votre confiance... et de celle du gouverneur, pour ne pas y
rpondre... je n'ai pu, je l'avoue, me dfendre d'un premier
mouvement...


ROC.

Oh! bien naturel: je l'ai i'senti tout d'mme.


LONORE, _avec adresse, et passant familirement un bras sur le col de
Roc._

Mais, aprs tout, de quoi s'agit-il?... d'ouvrir une cistern; voil
tout... nous devons ignorer l'usage qu'on vent en faire...


ROC.

C'est , c'est .


LONORE.

Ce n'est pas  nous d'aller au-del des ordres qu'on nous donne... et
quand bien mme il s'agiroit d'un crime... (_Elle frissonne_) ce que je
suis loin de penser.... nous ne pouvons jamais en tre les complices.


ROC.

C'est c'que je m'suis dit... C'est singulier, comme ta faon d'voir les
choses s'accorde toujours avec la mienne... Allons, voil qui est bien
entendu... (_lui donnant un trousseau de clefs._) Tiens, voici les clefs
du p'tit pavillon: j'te r'garde ds ce moment comme un s'cond moi-mme;
aussitt que tu entendras sonner trois heures, tu ouvriras cette grille
aux prisonniers; (_Il dsigne l'arcade qui est ferme._) tu viendras
ensuite me r'trouver chez nous, o j'vais, en t'attendant, me
prcautionner des outils ncessaires pour notre travail... Allons, mon
Fidlio, allons; voil une bonne journe qui s'prpare pour toi; il faut
en profiter, mon garon, il faut en profiter.

(_Il sort par l'arcade  la gauche du spectateur._)




SCNE VIII.


LONORE, _seule._

Oui, oui, j'en profiterai... excrable Pizare! Je saurai djouer tes
complots et braver ta barbarie.


AIR. (_Le mouvement en est vif et plein de force._)

   toi, mon unique esprance,
  Toi qui venges le juste et frappes le mchant,
  Sauve  la fois, Dieu tout-puissant,
  L'amour, l'hymen et l'innocence....
  Dans un moment peut tre, hlas!
  Sur mon poux une main sanguinaire....
  Soutiens une force;  ciel! arme mon bras;
  Dans son cachot condois mes pas.
  Si je ne puis le rendre la lumire,
  J'y pourrai du moins recueillir
  Ses adieux, son dernier soupir...
   toi, mon unique esprance, etc.

J'ai pens vingt fois me trahir devant ce gelier.....  travers sa
rudesse, il porte un coeur vraiment sensible... Si je lui dcouvrois qui
je suis!... Peut-tre que mon dvouement, la singularit de ma
situation.... mais il est trop attach aux profits de son emploi, pour
accepter mes offres; il redoute trop la puissance et l'inflexibilit du
gouverneur, pour ne pas me sacrifier  ce barbare. Non, non; il faut
suivre mon projet.... (_Ici on entend l'horloge._) Trois heures sonnent;
excutons d'abord les ordres qu'on m'a donns; ils sont sacrs pour moi,
puisqu'ils ont pour objet le soulagement de tant d'infortuns. (_Ella va
ouvrir la grille, et revient sur le devant du thtre._) Allons, le sort
en est jet.... sauvons mon poux, ou mourons avec lui. (_Ella sort._)




SCNE IX.

PRISONNIERS DE TOUT GE.

(_Ils descendent de la grille pendant le morceau suivant; et remplissent
le thtre._)


CHOEUR.

  Que ce beau ciel, cette verdure,
  Versent sur nous un baume frais!
  Qu'il cruel, douce nature,
  D'tre priv de tes bienfaits!


UN PRISONNIER.

  Mais livrons-nous  l'esprance,
  Peut-tre un jour la providence
  Pourra de notre sort adoucir la rigueur
  Et nous rendre l'indpendance.


TOUS LES AUTRES, _chacun  part avec l'lan le plus vif._

  Je pourrais, juste ciel, retrouver le bonheur?
  Et renatre  l'indpendance?....


LE PRISONNIER.

  Parlez plus bas... de la prudence!
  Craignez, craignez le gouverneur!


TOUS LES AUTRES.

  Parlons plus bas.... de la prudence!....
  Craignons, craignons le gouverneur.


CHOEUR GNRAL.

  Que ce beau ciel, cette verdure,
  Versent sur nous un baume frais!
  Qu'il est cruel, douce nature,
  D'tre priv de tes bienfaits!

(_En achevant ce morceau, qui doit finir insensiblement, ils sortent par
l'arcade qui est  la gauche du spectateur, et la toile tombe._)


FIN DU PREMIER ACTE.




ACTE II.

_Le thtre reprsente un souterrain obscur. Sur le ct de la scne, 
la gauche du spectateur, est un avancement formant l'entre d'un vieux
cachot, auprs duquel sont plusieurs gross
es pierres. Sur l'autre ct
de la scne, et vis--vis, est un pareil avancement tout--fait en
ruines et environn de dcombres, formant un creux, dans lequel est une
citerne; au-dessus de ces ruines sont plusieurs crvasses,  travers
lesquelles on aperoit les marches d'un escalier qui se perd dans le
lointain. Au fond du thtre est une grande porte double, perce dans
une paisse muraille, et leve sur plusieurs marches de pierre._




SCNE PREMIRE.


FLORESTAN, _seul._

(_Pendant la ritournelle, il sort du cachot qui est  la gauche du
spectateur, et vient s'asseoir sur les pierres qui sont auprs, Il est
attach, par le milieu du corps,  une longue chane, dont l'extrmit
est scelle dans le mur._)


RECITATIF.

  Dieu! quelle obscurit!.... quel ternel silence!....
  Quoi! spar de tout, et seul dans l'univers!....
  N'est il donc point, grand dieu, de terme  ma souffrance?
  Dois-je finir mes jours dans ces indignes fers?


ROMANCE.

PREMIER COUPLET.

  Faut-il au printems de mon ge
  Languir dans la captivit?
  Eh quoi, l'abandon, l'esclavage
  Sont le prix de la vrit?
  Pour un destin si dplorable
  De quoi suis-je coupable, hlas?
  D'un tyran, d'un monstre excrable
  J'ai dvoil les attentats.

DEUXIME COUPLET.

(_Il tire un portrait de son sein._)

   toi dont l'image chrie
  Seule est tmoin de mes douleurs,
  Ma Lonore,  tendre amie!
  Rsigne-toi, sche tes pleurs:
  Si l'on termine ma carrire;
  Eleve ton me, et dis-toi:
  Jusques  mon heure dernire,
  Mon poux fut digne de moi.

(_Ici on apperoit  travers les crvasses, Roc et Lonore qui
descendent l'escalier  la lueur d'une lanterne._)

TROISIEME COUPLET.

   seul appui de l'innocence,
  Justice, o donc est ton pouvoir!
  Ah! si tu ne prends ma dfense,
  Il ne me reste plus d'espoir....
  Mais je m'affoiblis, je chancelle....
  La faim.... le froid, glacent mes sens....
  Viens,  mort!.... c'est toi que j'appelle;
  Viens mettre un terme  mes tourmens!

(_Il tombe accabl sur les pierres qui sont auprs de lui;
son visage est cach dans ses mains._)




SCNE II.

FLORESTAN, ROC, LONORE, (_La porte du fond du thtre s'ouvre: Roc
entre le premier; il porte  la main une grosse lanterne et sous le bras
une gourde pleine de vin; Lonore descend ensuite portant sur l'paule
une pelle de bois et deux pioches._)


LONORE, _ demi-voix._

Comme il fait froid dans ce souterrain!


ROC.

a n'est pas tonnant... Il est si profond!


LONORE, _regardant de tous cots avec inquitude et avidit._

J'ai cru que nous n'en trouverions jamais l'entre.


ROC, _s'avanant du cot de Florestan._

Le voici....


LONORE.

O donc?


ROC, _lui montrant Florestan._

L.... Etendu sur ces pierres.


LONORE, _d'une voix altre, et cherchant  reconnotre le prisonnier._

Il parot sans mouvement.


ROC.

Il est peut-tre mort.


LONORE, _frissonnant._

Vous croyez!

(_Florestan fait un mouvement convulsif._)


ROC, _ demi-voix._

Non, non: il sommeille.... Il faut en profiter pour nous mettre 
l'ouvrage: nous n'avons pas de tems  perdre.

(_Il va  la droite du spectateur._)


LONORE, _ part et le suivant._

Impossible de dmler aucun de ses traits; impossible!...  mon dieu, si
c'est lui, protge-moi!


ROC. (_Il pose la lanterne sur le haut de l'avancement qui se trouve
auprs de lui, et le thtre s'claire  moiti._)

C'est l... sous ces dcombres que se trouve la citerne en question....
Il ne s'agit que de creuser un peu, afin d'en dgager l'entre....
donne-moi cette pioche, et mets-toi l. (_Il descend dans un creux
jusqu' la ceinture, pose prs de lui sa gourde et son trousseau de
clefs. Lonore reste sur le bord, et lui prsente une pioche._) Tu
trembles, je crois, as-tu peur?


LONORE, _officiant un air ferme et assur._

Oh que non!.... c'est que j'ai froid.


ROC, _brusquement._

Allons, allons, tu vas t'rchauffer en travaillant.


DUO.

(_Pendant ce morceau, qui doit tre chant  demi-voix,
Lonore profite  momens o Roc baisse la tte pour regarder
le prisonnier qui conserve son attitude._)


ROC, _piochant la terre au fond du creux._

  Dpchons-nous, ferme  l'ouvrage!
  Sous peu de tems on doit venir.


LONORE, _piochant aussi, mais un peu loigne de Roc._

  Comptez, comptez sur mon courage,
  Et sur mon zle  vous servir.


ROC, _enlevant une grosse pierre de l'endroit o il est descendu._

  Enlev avec moi cette pierre;
  Soutiens-la bien.


LONORE, _enlevant la pierre avec beaucoup de peine._

  Ne craignez rien:
  J'y mets ma force toute entire.


ROC.

Encore un peu.... bon! bon!


LONORE.

Attendez.


ROC.

Bien! c'est a.


LONORE.

Portez sur moi....

(_Ils font rouler la pierre sur les dcombres._)


ROC.

Nous y voil!...

(_Ils reprennent haleine._)


ENSEMBLE. (_Ils piochent._)

  Dans un instant on doit venir.
  Dpchons-nous; ferme  l'ouvrage!


LONORE.

  Comptez, comptez sur mon courage
  Et sur mon zle  vos servir.


ROC.

  Oui, je suis sr de ton courage
  Et de ton zle  me servir.


LONORE, _ part et regardant le prisonnier, pendant que
Roc travaille, courb au fond de la fosse._

  Qui que tu sois, pauvre victime,
  Je veux te sauver du trpas:
  Non, non, je ne souffrirai pas
  Que l'on consomme un si grand crime.


ROC, _se relevant tout--coup._

Que dis-tu l tout bas?


LONORE.

Moi; je ne parle pas....

(_Elle se remet  piocher._)


ENSEMBLE.

  Dpchons-nous, ferme  l'ouvrage!
  Sous peu de tems on doit venir.


LONORE.

  Comptez, comptez sur mon courage
  Et sur mon zle  vous servir.


ROC.

  Oui, je suis sur de ton courage
  Et de ton zle  me servir.

(_Pendant la ritournelle, Roc boit  sa gourde; Florestan revient de son
abattement et relve sa tte, sans tourner encore son visage du ct de
Lonore._)


LONORE.

Il se rveille!


ROC, _s'arrtant de boire tout--coup._

Il se rveille, dis-tu?


LONORE, _avec le plus grand trouble, et cherchant la figure du
prisonnier._

Oui, oui.... il vient de relever la tte.


ROC.

Il va sans doute faire encore mille questions, il faut que j'lui parle
seul... Voil qui est -peu-prs termin... (_Il remonte de la fosse._)
Descends  ma place, et acheve d'enlever le reste de ces dcombres, afin
qu'on puisse ouvrir aisment cette citerne.

(LONORE, _elle descend dans la fosse en frmissant._)

(_ part pendant que Roc s'approche doucement de Florestan._)

Ce qui se passe en moi est inexprimable.... Ecoutons!....


Roc, _ Florestan._

Eh ben, vous v'nez donc d'prendre quelques momens de repos! C'est
toujours a.


FLORESTAN, _sans dtourner encore la tte._

De repos, dites-vous?


LONORE, _toujours  part._

Cette voix....


FLORESTAN, _sur le mme ton et dans la mme attitude._

Ah, dites plutt de l'accablement le plus affreux.... de la mort la plus
douloureuse.


LONORE.

Si je pouvois un seul instant dcouvrir sa figure!


FLORESTAN, _toujours  Roc._

Serez-vous toujours insensible au cri de l'innocence?... N'aurez-vous
jamais piti du malheureux Florestan?

(_En prononant ces derniers mots, il tourne sa figure du ct de
Lonore._)


LONORE.

Enfin le voil... (_elle tombe perdue sur le bord de la fosse._)


Roc, _toujours  Florestan._

Eh! que voulez-vous que je fasse?... J'excute les ordres qu'on m'donne:
c'est mon mtier.


FLORESTAN.

Ah! je n'exige rien qui soit contre votre devoir; mais ne pourriez-vous,
sans y manquer, m'apprendre enfin qui commande en ces lieux; quel est le
gouverneur de ces prisons d'tat?


ROC.

(_ part._) Je n'risque rien maintenant de l'satisfaire;
(_ Florestan._) le gouverneur de ces prisons, c'est dom Pizare.


FLORESTAN.

Pizare, dites-vous!... Ah! je ne suis plus surpris des tortures sans
nombre dont je suis accabl.... c'est lui dont j'osai divulguer les
crimes, l'abus d'autorit; c'est lui qui trouvant encore le moyen
d'arracher des ordres suprieurs, m'a fait plonger vivant dans ce sjour
de mort, dont sans doute il ne s'est fait nommer gouverneur, que pour
exercer sur moi la plus cruelle vengeance.


LONORE, _reprenant ses sens par degrs._

 monstre! ta barbarie me rend toute ma force.


FLORESTAN.

Si vous vouliez me servir, l'amiti la plus tendre,... (_mouvement
d'indiffrence de Roc._) les bndictions d'une famille entire (_autre
mouvement d'indiffrence_) votre fortune assure; (_Roc fait un
mouvement d'motion_) vous n'tes pas fait pour tre le complice d'un
assassin; sauvez-moi, arrachez-moi de ces cachots affreux.


ROC, _aprs un instant de rflexion._

Non, non; impossible!


FLORESTAN.

Je ne vous demande pas de briser vous-mme ces fers confis  votre
garde; mais envoyez au plutt  Sville: nous ne devons pas en tre
loigns;... sur la place d'Armes est l'htel qui porte mon nom; vous y
ferez demander Lonore Florestan....


LONORE, _toujours  part._

Il est loin de penser qu'en ce moment elle creuse sa fosse.


FLORESTAN.

Pardonnez si  ce nom chri, tout mon coeur s'est mu vous la ferez
instruire que j'existe encore.... vous lui apprendrez l'endroit o je
suis enchan, le nom du barbare qui commande en ces lieux.... elle
obtiendra ma libert, ma vie.... et vous aurez -la-fois protg la
vertu, servi l'amour, et sauv l'innocence.


ROC.

Impossible, vous dis-je, je me perdrois sans vous tre utile.


FLORESTAN.

Eh bien, puisqu'il faut que je termine ici mon sort, daignez du moins en
adourir l'amertume, et ne me laissez pas expirer lentement de misre et
de besoin;... ces vtemens pourris par l'humidit de ce cachot, forment
sur mon corps une glace mortelle... depuis un jour entier pas la moindre
nourriture: si vous saviez ce que je souffre!


LONORE, _s'lanant et se retenant avec effort le long de la muraille._

Quelle preuve!  mon dieu!


FLORESTAN.

Par piti, une seule goutte d'eau, pour rafrachir un peu mes entrailles
brlantes.... une goutte d'eau; c'est bien peu de chose; ne me la
refusez pas.


ROC, _ part._

Il me dchire malgr moi.


LONORE, _examinant Roc._

Il parot s'attendrir.


FLORESTAN, _ Roc, du ton le plus pntrant._

Vous ne me rpondez rien?


ROC, _avec motion._

Je n'puis vous procurer ce; que vous m'demandez.... tout ce que j'puis
vous offrir, c'est un reste de vin que j'ai l dans ma gourde....
Fidlio?


LONORE, _portant la gourde avec la plus grande prcipitation._

La voil.... la voil....


FLORESTAN, _regardant Lonore._

Quel est donc ce jeune homme?


ROC.

Mon porte-clefs... et mon gendre sous peu de jours... (_Presentant la
gourde  Florestan._) c'est peu de chose; mais vrai, j'vous l'offre de
bon coeur.... (_ Lonore pendant que Florestan boit._) comme tu es mu,
toi!


LONORE, _avec le plus grand trouble._

Eh qui ne seroit pas?... vous-mme, matre Roc...


ROC.

Il est vrai... ce diable d'homme a un son de voix...


LONORE.

Oh, oui... qui pntre jusques au fond du coeur.


TRIO.

FLORESTAN, _aprs avoir bu une bonne partie du vin._

  Que l'ternelle providence
  Rpande sur vous ses bienfaits!
  Non, non, je n'oublierai jamais
  Cette prcieuse assistance.


ROC, _bas  Lonore qu'il lire  l'cart._

  Sans crainte on peut le secourir:
  Dans un instant il va prir.


LONORE, _ part._

  Comme je me sens tressaillir!
  Prenons bien garde  me trahir!


FLORESTAN, _aussi  part._

  Ah! si je pouvait parvenir
   les toucher,  les flchir.


ROC.

  Sans crainte on peut le secourir:
  Dans un instant il va prir.


LONORE.

  Comme je me sens tressaillir!
  Prenons bien garde  me trahir!

FLORESTAN.

  Ah! si je pouvois parvenir,
   les toucher,  les flchir!


LONORE, _bas  Roc et avec ngligence,
tirant un morceau de pain de sa poche._


ENSEMBLE, _chacun  part._

  Ce peu de pain que par mgarde
  J'ai conserv sur moi...


ROC.

  Je t'entends: non, garde-toi,
  C'est nous exposer; prenons garde!


LONORE.

Vous me privez d'un grand plaisir.


ROC.

  Non, je ne saurois consentir
   cette imprudence extrme.


LONORE, _d'un ton marqu._

  Sans crainte on peut le secourir:
  Dans un instant il va prir....


ROC.

Aux ordres c'est desobir.


LONORE, _d'un ton plus marqu encore._

Dans un instant il va prir.


ROC.

Eh bien!... va donc l'offrir loi-mme....


LONORE, _offrant la morceau de pain  Florestan avec le plus grand trouble._

Tenez.... prenez!...


FLORESTAN, _saisissant la main de Lonore._

  Dieu! quelle douce voix!
  Ah! laissez-moi baiser cette main mille fois....
  Que je l'arrose de mes larmes!


LONORE, _ part._

Moment plein d'horreur et de charmes!


ROC.

  Sans crainte on peut le secourir:
  Dans un instant il va prir.


LONORE.

  Comme je me sens tressaillir!
  Prenons bien garde  me trahir!


FLORESTAN.

  Oui, oui, je pourrai parvenir
   les toucher,  les flchir.

(_Pendant la ritournelle, Florestan dvore le petit morceau de pain_)


ROC, _ Lonore aprs un moment de silence gnral._

Tout est prt; je vais donner l'signal. (_Il va au fond du thtre._)


LONORE, _ part._

C'est ici qu'il faut de la force et du courage.

ROC, _ Lonore, en revenant chercher son trousseau de clefs qui est sur
une pierre a cot de la fosse._

Ne reste pas auprs de lui; et surtout n'lui fais rien connotre...


LONORE.

Soyez tranquille.


FLORESTAN, _ Lonore, pendant que Roc va ouvrir la porte._

O va-t-il!... (_Roc donne un grand coup du sifflet et ouvre la porte._)
quel est ce signal effrayant?... Est-ce ma mort que l'on prpare?


LONORE, _avec la plus grande altration._

Non, non.... rassurez-vous, cher prisonnier...


FLORESTAN.

 ma Lonore, je ne te verrai donc plus!...


LONORE, _ part, et rprimant un mouvement qui l'emporte vers
Florestan._

Tout mon coeur s'lance vers lui... (_ Florestan._) Rassurez-vous, vous
dis-je... souvenez-vous bien; quoi que vous puissiez voir on entendre...
souvenez-vous que par-tout il est une providence... oui, oui, il est une
providence! (_Elle s'loigne et va du ct de la citerne._)


FLORESTAN, _ part, et la suivant des yeux._

Que veut-il dire? chaque mot de sa bouche va jusqu'au fond de mon coeur.




SCNE III.

LES PRECEDENS, PIZARE, _dguis et masqu._


PIZARE, _ Roc, et dguisant sa voix._

Tout est-il prt?

ROC.

Oui, il ne s'agit plus que d'ouvrir la citerne.


PIZARE.

C'est bon... Fais retirer ce jeune homme.


ROC, _ Lonore._

Allons, loigne-toi.


LONORE, _avec le plus grand trouble._

Qui!... moi!.. et vous?...


ROC.

Ne faut-il pas que j'dtache les fers du prisonnier?... Allons, allons,
loigne-toi.


_Lonore s'loigne d'abord au fond du thtre, et s'approche ensuite,
dans l'ombre, du ct de Florestan, en tenant toujours les yeux attachs
sur l'homme masqu._


PIZARE, _ part._

Oui, pour que tout soit  jamais enseveli dans l'ombre, je me dferai
d'eux (_Il dsigne Roc et Lonore._) avant la fin du jour.


ROC, _ Pizare._

Faut-il le dchaner?


PIZARE.

Non, non, il faut auparavant... (_ part._) le tems presse... (_Il
saisit son poignard._) Frappons!


(_Au moment o Pizare s'avance pour frapper Florestan, Lonore s'lance
en jetant un cri perant, et le couvre de son corps._)


LONORE.

Je le dfends... il ne mourra point.


PIZARE.

Eh quoi! jeune tmraire....


LONORE.

Il ne mourra point, vous dis-je... ou je pris avec lui.


FLORESTAN.

Quel si vif intrt!...


ROC.

Je n'peux r'venir de ma surprise.


LONORE.

C'est ici qu'il faut dchirer le voile qui me couvre (_ Roc._) apprenez
donc que ce jeune orphelin qui a su vous intresser, que ce porte-clefs
qui depuis un an fait auprs de vous un service irrprochable, et si peu
fait pour son sexe, est une femme inspire par l'amour conjugal...


ROC.

Une femme?


LONORE.

Voyez, en un mot, l'pouse de cette victime souffrante, et connoissez en
moi Lonore Florestan.


FLORESTAN.

Dieu!


PIZARE.

Qu'entends-je?


ROC.

Est-il bien possible!


FLORESTAN.

 prodige de force et du vertu!


LONORE, _toujours  Roc._

Ne souffrez pas qu'on fasse couler le sang de mon poux; le ciel ne m'a
fait pntrer dans cet abme que pour empcher le plus noir des
attentats... Secourez-moi, vous qu'il a choisi pour tre mon soutien,
rpondez aux dcrets de la justice ternelle.


PIZARE, _s'lanant entre Roc et Lonore, et les sparant avec force._

Eh quoi! tu pourrois cder  une femme, oublier  la fois ton devoir et
ta fortune!... Vois donc qui je suis (_Il arrache son masque_), et
reconnois Pizare!


ROC, _intimid._

Le gouverneur!


FLORESTAN, _avec force._

Pizare!....


PIZARE, _avec fureur._

Oui, Pizare.


FLORESTAN, _s'lanant et agitant ses chanes._

Ah sclrat! (_Tableau, moment de silence._)


PIZARE, _donnant une bourse  Roc, qu'il loigne peu--peu._

Voici cent piastres d'or que j'ajoute  celles que je t'ai donnes!...
Tu connois mon crdit, mes trsors, ma puissance; balanceras-tu
maintenant  me seconder dans ce que je viens faire?.... Allons,
sparons-les.... (_Il s'avance une seconde fois pour frapper
Florestan._)


LONORE, _tirant subitement de son sein un pistolet  deux coups, et le
prsentant sur la poitrine de Pizare._

Si tu avances, tu es mort.

(_Pizare s'arrte interdit et surpris: on entend aussitt sonner la
trompette._)


PIZARE, _ demi-voix, et avec le plus grand garement._

Ciel! dj le ministre!...


ROC, _ part et  l'cart._

Le ministre, dit-il!


PIZARE, _avec le plus grand garement._

 rage,  contre-tems funeste!... (_ part._) il faut que je paroisse au
plutt devant lui.... que je quitte ce dguisement.... (_Roc._) Viens,
sortons; nous reviendrons ici quand il en sera tems. (_il emmne Roc._)


LONORE, _courant aprs Roc et l'arrtant par ses habits._

Vous pourriez nous abandonner.... nous livrer  ce vil assassin! (_Elle
tombe aux pieds de Roc, qui saisit cet instant pour lui arracher le
pistolet qu'elle tient  la main: elle se dbat en poussant des cris
perans._)


FLORESTAN.

Et je suis enchan!

(_Roc se dbarrasse de Lonore, sort avec Pizare qui l'a vu arracher le
pistolet, et ferme la porte sur eux._)




SCNE IV.

LONORE, FLORESTAN.


LONORE, _avec le plus grand abattement._

Et j'ai pu me laisser ravir cette arme!... c'en est fait, je perds dans
un instant le fruit de tous mes travaux.... plus d'espoir... non, non,
plus d'espoir!.... (_Elle tombe vanouie sur les dcombres de la
citerne._)


DUO.


FLORESTAN.

  Je ne puis revenir de mon tonnement....
  Est ce bien toi, toi que j'adore!
  Pas le moindre soupir, le moindre mouvement....
  Lonore!....
  Lonore!....

(_il s'lance vers elle; il est retenu par sa chane._)

  Vains efforts!... elle va mourir,
  Et je ne puis la secourir!....
  Chane cruelle!
  Lonore!...


LONORE, _encore sans connaissance._

Qui m'appelle?...


FLORESTAN.

C'est Florestan,.... c'est ton poux....


LONORE, _revenant peu--peu._

Que cette voix,... que ces accens sont doux!


FLORESTAN, _lui tendant les bras._

De la vertu rare et parfait modle!...
Lonore!


LONORE, _se relevant et s'appuyant le long de la muraille._

Qui m'appelle?


FLORESTAN.

C'est Florestan,.... c'est ton poux!


LONORE.

Quoi Florestan!.... quoi, mon poux!...

(_Elle l'apperoit, jette un cri, se relve avec
lan, retombe puise, et ne trane dans ses bras._)


ENSEMBLE.

  Est-ce bien toi, toi que je presse
  Et dans mes bras et sur mon coeur?
   doux momens!  douce ivresse!
  Vous rparez un sicle de douleur.


LONORE.

Unique objet de ma tendresse!...


FLORESTAN.

Comme tu rchauffes mon coeur!....


LONORE.

Viens encore l.... que je te presse!


FLORESTAN.

Baume divin!... douce chaleur!...


ENSEMBLE.

  Est-ce bien toi, loi que je presse,
  Et dans mes bras et sur mon coeur?
   doux moment,  douce ivresse!
  Vous rparez un sicle de douleur.


FLORESTAN, _par mots entrecoups._

Mais dis-moi donc... par quel moyen que je ne puis comprendre... par
quel prodige as-tu pu pntrer jusqu' moi?


LONORE, _de mme._

 l'empressement que mit Pizare... aussitt ta disgrce...  se faire
nommer gouverneur de cette forteresse, je ne doutai plus que tu y
respirois encore.... je quittai Sville sans faire part de mon projet 
personne.... et vins seule,  pied, m'tablir sous ce dguisement  la
porte de ces prisons... o je suis parvenue  intresser le gelier; ton
perscuteur lui-mme... en un mot,  devenir porte-clefs.


FLORESTAN.

Et tu as pu rsister  tant de fatigues!


LONORE.

Tu m'inspirois.... mes forces toient inpuisables.


FLORESTAN.

Supporter tant d'humiliations!


LONORE.

Rien n'est humiliant, quand le coeur s'en glorifie.


FLORESTAN.

Jamais.... non jamais on ne poussa aussi loin l'hrosme de l'amour.
Laisse-moi... ah! laisse-moi te contempler et t'admirer encore, (_avec
douleur_) Faut-il que des momens aussi doux soient pays par tant de
travaux et de peines... (_avec force._) ah! si j'avois l'arme que t'a
ravie cet inflexible gelier; malgr le peu de forces qui me restent,
malgr le poids de ces chanes normes, je sens que je vendrois encore
cher notre vie.


(_On entend tout au fond du thtre, le choeur suivant qui s'approche par
degrs._)


CHOEUR.

  Vengeance!
  Vengeance!
  Il faut obir promptement.


LONORE, _avec force._

Voici notre dernier moment!


FLORESTAN.

Non, non, pour nous plus d'esprance.


ENSEMBLE.

  Mais en subissant le trpas,
  Je mourrai du moins dans tes bras.


CHOEUR, _beaucoup plus rapproch._

  Vengeance!
  Vengeance!


FLORESTAN, LONORE _ensemble._

  Non, non, pour nous plus d'esprance....
  Mais en subissant le trpas,
  Je mourrai au moins dans tes bras.

(_L'orchestre exprime le tumulte la plus grand; la porte
s'ouvre, et le thtre se remplit des personnages suivans._)




SCNE Ve. et dernire.

LES PRECEDENS, DOM FERNAND, _accompagn de sa suite_, PIZARE, _tenu par
plusieurs gardes;_ ROC, MARCELINE, JACQUINO, PRISONNIERS, PEUPLE,
GARDES, portant des flambeaux.


ROC, _accourant avec prcipitation, et dsignant  Dom Fernand Lonore
et Florestan serrs dans les bras l'un de l'autre._

Les voil!.... les voil!.... Sauvez-les, seigneur, achevez mon ouvrage!


FLORESTAN.

Que vois-je!... Dom Fernand!


DOM FERNAND, _fixant Lonore et Florestan toujours dans la mme
attitude._

Lui-mme:... oui, je viens briser vos fers et terminer vos malheurs.


LONORE.

Ah seigneur! votre seule prsence nous fait tout oublier. (_Elle tombe
aux pieds de Dom Fernand qui la relve aussitt._)


DOM FERNAND.

Relevez-vous, madame;... vous  mes pieds! ce seroit  moi de tomber aux
vtres, pour vous exprimer le respect qu'impriment vos vertus.


FLORESTAN.

Si vous saviez ce qu'elle a fait pour moi!


DOM FERNAND.

Je sais tout: cet homme vient de m'en instruire. (_Il dsigne Roc._)


ROC.

Pardon si j'ai paru vous trahir un moment; mais j'nai feint de cder 
votre perscuteur que pour vous sauver plus srement tous les deux; (_
Lonore, en lui remettant le pistolet qu'il lui avoit arrach,_) et si
j'ai mis tant d'violence  vous arracher cette arme, (_d'un ton marqu_)
c'est que je craignois, en vous la laissant ici, qu'elle n'vous donnt
l'envie d'attenter  vos jours. (_ Florestan._) Ah! j'avois besoin de
les conserver, ces jours prcieux, pour me consoler des maux que ce
barbare m'a forc de vous faire endure.... (_ Pizare, tirant deux
bourse de sa poche._) Tiens, voil tout l'or que tu m'as fait accepter;
j'aimois, je l'avoue, ce vil mtal; mais tu m'en as dgot pour jamais.
(_Il jette les deux bourses aux pieds de Pizare._)


DOM FERNAND, _ Pizare._

Et vous avez pu abuser  ce point de ma confiance! vous avez pu
m'annoncer la mort de cet infortun, pour accumuler sur sa tte tous les
tourmens que peut suggrer la vengeance!.... Ah! que je me repens
d'avoir cd  vos conseils perfides, et que les grands sont  plaindre,
quand ils sont mal environns!... (_ Roc._) Dtachez les fers de cette
victime respectable.... Non, non; donnez-moi les clefs de ses chane; si
peu mrites (_Roc dtache de son trousseau plusieurs clefs qu'il remet
 Dom Fernand._) C'est  vous, femme rare et magnanime, c'est  vous
seul qu'appartient l'honneur de dlivrer votre poux.

(_Lonore prend les clefs avec prcipitation, et va dtacher les chanes
de Florestan qui lui baise les mains, et la serre dans ses bras._)


MARCELINE, _ part, pendant que Lonore dchane Florestan._

Qui jamais auroit cru que c'Fidlio toit une femme?


DOM FERNAND, _ Florestan qui s'avance vers lui, soutenu par Lonore._

Florestan?


FLORESTAN.

Seigneur?


DOM FERNAND.

Combien y a-t-il que vous tes dans ces fers?


FLORESTAN.

Je l'ignore; les jours se confondent, pour moi, sans cesse avec les
nuits, je n'ai pu les compter.


DOM FERNAND.

Je prtends le savoir.


ROC.

Seigneur, il doit y avoir deux ans et quelques jours.


DOM FERNAND, _aux gardes qui entourent Pizare._

Qu'on enchane ce monstre  la place de sa victime! (_on entrana Pizare
dans le cachot de Florestan._) Et bientt je le ferai condamner au nom
des lois,  supporter pendant le mme tems, les tortures qu'inventa sa
barbarie.


FLORESTAN.

Ah! sauvez-le de cet arrt terrible... Son supplice, seigneur, seroit
plus cruel que le mien: pour le supporter, il n'aura pas comme moi
l'innocence.


LONORE.

Grce, seigneur, grce pour lui!


DOM FERNAND.

Non, non, on peut pardonner  l'erreur de l'inexprience... mais
pargner ce monstre qui se repaissoit du plaisir barbare d'assassiner
son semblable; jamais... non jamais... (_Il prend Lonore d'une main_)
Venez, modle des pouses, honneur de votre sexe!... , je veux publier
par-tout ce que vous avez fait, de pareils traits consolent de
rencontrer des Pizare... (_prenant Florestan de l'autre main._) Et vous,
 qui ma funeste confiance a fait endurer tant de maux, venez reprendre,
auprs de moi, la place qui vous est due; et soyez mon ami. Ah je n'ai
pas trop du reste de ma vie, pour expier ce que je vous ai laiss
souffrir.


FLORESTAN.

Ah! seigneur, tant de bonts me le paie avec usure.


LONORE, _ Marceline._

Et toi, charmante crature dont j'ai trahi la confiance et tromp la
bonne foi... (_Elle dsigne Florestan._) Mais voil mon excuse...


MARCELINE.

Ah! je n'vous en veux pas... Mais o trouver jamais un vrai Fidlio?

JACQUINO.

Si al'vouloit s'contenter d'queuq-z-un qui rafolt d'elle...


LONORE.

Quel que soit l'poux qu'elle choississe; je me charge de sa dot, et lui
voue  jamais la plus tendre amiti.


DOM FERNAND.

Sortons de ce triste sjour, o le crime vient enfin d'tre dmasqu.
Empressons-nous d'en effacer le souvenir par le retour immuable de la
justice et de la vrit.


FINALE.

CHOEUR GNRAL.

                         |LONORE ET FLORESTAN.| nos |
  La main des dieux sche|                     |     | larmes.
                         |  Tous les autres.   | vos |

  Clbrons tour--tour
  Le pouvoir et les charmes
  De la constance et de l'amour!


DOM FERNAND.

  Vous qui, de Lonore, applaudissez le zle,
  La patience et l'intrpidit,
  Femmes, prenez-la pour modle,
  Et faites consister, comme elle,
  Votre bonheur dans la fidlit!


CHOEUR GNRAL.

                          | vos |
  La main des dieux sche |     | larmes.
                          | nos |

  Clbrons tour--tour
  Le pouvoir et les charmes
  De la constance et de l'amour!
  Chantons, bnissons ce beau jour!


FIN.





End of the Project Gutenberg EBook of Lonore, ou l'amour conjugal, by 
Jean-Nicolas Bouilly

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LONORE, OU L'AMOUR CONJUGAL ***

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     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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