The Project Gutenberg EBook of Gunnar et Nial, by Jules Gourdault

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Title: Gunnar et Nial
       scnes et moeurs de la vieille Islande

Author: Jules Gourdault

Release Date: March 21, 2008 [EBook #24888]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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GUNNAR ET NIAL

SCNES ET MOEURS DE LA VIEILLE ISLANDE

PAR

JULES GOURDAULT

TOURS

ALFRED MAME ET FILS

DITEURS

2e SRIE GRAND IN-8

PROPRIT DES DITEURS

[Illustration: Sauvez-moi! cria Rapp. (P. 158.)]

M DCCC LXXXVI





   TABLE


   PREMIRE PARTIE

   GUNNAR

   AVANT-PROPOS.

   CHAPITRE I.--Prambule rustique.--La terre de glace.
   --II.--Comment Rut prit femme, et ce qu'il en advint.
   --III.--Nial conseille et Gunnar agit.
   --IV.--Halvard le Rouge chez Gunnar.
   --V.--Gunnar dans les pays de l'Est.
   --VI.--La dernire croisire du vieux viking.


   DEUXIME PARTIE

   GUNNAR ET HALGIERDE

   CHAPITRE VII.--Quelle femme tait Halgierde, fille d'Hogi.
   --VIII.--Entre Bergtora et Halgierde.
   --IX.--Suite des reprsailles.
   --X.--Propos de femmes et couplets de skalde.
   --XI.--Le diffrend d'Otkel et de Gunnar.
   --XII.--Le coup d'peron, et ce qui s'ensuivit.
   --XIII.--Ce qu'il y a dans le pas d'un cheval.
   --XIV.--Le sige de Lidarende.--Mort de Gunnar .


   TROISIME PARTIE

   NIAL ET LES FILS DE NIAL

   CHAPITRE XV.--O le lecteur retourne en Norwge.
   --XVI.--Thraen.
   --XVII.--Le fils de Thraen
   --XVIII.--Le manteau de soie
   --XIX.--L'attaque de Bergtorsvol.
   --XX.--L'incendie.--Mort de Nial et de ses fils.


   QUATRIME PARTIE

   KARE ET FLOSE

   CHAPITRE XXI.--Sur le ting.
   --XXII.--Kare  l'afft.
   --XXIII.--Dans l'le de Rowsa.--Conclusion.




AVANT-PROPOS


Ce qu'on a essay de faire revivre dans la rustique iliade qu'on va
lire,--une iliade et une odysse tout ensemble,--c'est l'esprit des
vieilles _sagas_ nordiques, si populaires encore aujourd'hui chez les
populations scandinaves. Ce drame est comme le dernier battement d'ailes
du paganisme expirant en Islande. Les personnages mis en scne
appartiennent  cette classe de propritaires terriens,  l'occasion
guerriers et pirates, qui formaient l'aristocratie ombrageuse de la
petite rpublique insulaire, et autour desquels se groupaient, en
manire de clans, des clientles plus ou moins nombreuses
d'arrire-vassaux, de sous-fermiers et d'esclaves.

Pour ces fiers et farouches paysans, la considration et l'indpendance,
dans le sens qu'ils attachaient  ces mots, taient les biens suprmes
de la vie. La moindre atteinte porte  leurs droits, la plus lgre
offense faite  leurs personnes ou  leur honneur, un simple mot
injurieux, un couplet moqueur courant de bouche en bouche, exigeaient
une rparation clatante, craient une fatalit de reprsailles 
laquelle nul homme ne pouvait se soustraire, sous peine de dchoir  ses
propres yeux et d'encourir le mpris des autres. Et comme tous les
membres d'une famille taient solidaires de l'outrage essuy, les
vindictes s'enchanaient l'une  l'autre sans que la loi islandaise y
pt rien.

Devant la justice, le meurtre s'expiait par une composition en argent
(_wehrgeld_, prix du sang); mais l'opinion publique, la plupart du
temps, ne se contentait pas de cette satisfaction, et il fallait que la
partie lse et recours  une action personnelle. La vengeance tait
mme rpute chose si sainte, que les _sagas_ nous montrent l'aveugle
recouvrant momentanment la vue  l'aide d'un prodige, afin de
l'accomplir.

Il va de soi que, dans une telle socit, les qualits que l'on prisait
le plus taient le courage et la force physique. C'est par son courage
et sa force que Gunnar est l'homme suprieur de son temps. Toutefois la
force sans la sagesse n'a qu'une vertu trop souvent strile; c'est
pourquoi  ct du vaillant on a eu soin de placer le sage, qui n'est
pas moins honor que le vaillant, mais dont la sagesse, rduite 
elle-mme, risque aussi de demeurer sans effet.

De l dcoule le rcit tout entier. Tant que Gunnar, l'homme d'action,
et Nial, l'homme de rflexion, s'assistent l'un l'autre et marchent
ensemble, leurs ennemis ne peuvent prvaloir contre eux. En revanche,
Gunnar prit quand il cesse d'couter la voix de Nial, et Nial succombe
 son tour quand il n'a plus le bras puissant de son ami.

Quoique la narration soit simple de ton, les faits d'armes merveilleux
des hros, leurs aventures sur terre et sur mer confinent encore au
monde lgendaire et semblent du ressort de la posie; mais les dtails
de moeurs, aussi bien que les peintures du train de vie, sont d'une
exactitude rigoureuse, et c'est par l que la fiction et la ralit se
rejoignent.




GUNNAR ET NIAL

PREMIRE PARTIE

GUNNAR




CHAPITRE I

PRAMBULE RUSTIQUE--LA TERRE DE GLACE


Que le lecteur veuille bien, pour l'instant, dtourner sa pense de
notre train de vie d'aujourd'hui, qu'il oublie l'attirail si complexe et
si raffin de notre moderne civilisation avec ses chemins de fer, ses
bateaux  vapeur, ses fils lectriques, ses tlphones et ses mille
machines ingnieuses  faucher les pis et les hommes, enfants de la
terre les uns et les autres, pour prendre pied en plein Xe sicle,
aux confins de la Scandinavie,  l'poque des haches d'armes, des cottes
de mailles et des _vikings_ cumeurs de mer.

Le pays dans lequel nous le transportons est un des plus tranges de ce
bas monde, o se voient cependant bien des trangets. Situ sur la
ligne de la grande banquise polaire qui s'tend du Gronland au
Spitzberg, il mrite bien son nom de Terre-de-Glace[1] que lui donnrent
les navigateurs qui abordrent les premiers sur ses rives; mais, malgr
ses frimas et ses neiges, il mrite aussi celui de Terre-de-Feu, attendu
que son sol tout entier est form des laves et des cendres vomies par
les cratres de ses monts mergs jadis du sein de l'Ocan. C'est l,
vous le savez, que se trouve entre autres ce fameux Hcla ou la _cime du
manteau_[2], qui, avec l'Etna et le Vsuve, sis au bout oppos de
l'Europe, sous le beau ciel o fleurit l'oranger, a t regard, pendant
bien longtemps, comme un des soupiraux de l'enfer.

Ce n'est pourtant point, je me hte de vous le dire, aux feux d'aucun
volcan terrestre que doit s'allumer le drame qu'on va lire; l'tincelle
destine  l'alimenter jaillira du coeur mme de l'homme, cet autre
volcan sans cesse embras et toujours prt  faire ruption. Ce ne sera
d'abord qu'un faible jet, une toute petite lueur  peine perceptible;
mais, comme le dit la vieille _saga_[3], le tison s'allume avec le
tison, la flamme monte avec la flamme, et ce qui n'tait qu'un sourd
ptillement devient bientt, sans qu'on y prenne garde, un immense et
dvorant incendie.

* * *

Donc, il y aura un millier d'annes tout  l'heure, vivait en Islande un
riche paysan appel Hogi. Sa proprit, l'Hogistad, se trouvait dans la
valle de la Laxa, non loin de l'endroit o cette rivire se jette dans
le fiord[4] de Vam, embranchement de ce grand fiord de Breidi qui se
replie le long de la cte occidentale du pays.

Son pre Dalekol avait t du nombre de ces Norwgiens qui, pour
chapper au despotisme d'Harald aux beaux cheveux, s'taient embarqus
pour la Terre-de-Glace avec leurs biens, leurs familles et toute leur
clientle d'hommes libres et d'esclaves. Lui mort, il tait rest en
Islande, s'y tait mari, et de cette union tait ne une fille qui,
sous le nom d'Halgierde, jouera un des rles dominants de ce rcit.
Quant  la veuve de Dalekol, n'ayant pu se faire  sa nouvelle patrie,
elle tait retourne en Norwge, o, d'un second hymen, elle avait eu un
autre fils nomm Rut.

Ce Rut, devenu grand, avait rejoint en Islande son frre utrin, et s'y
tait fait btir, non loin de lui, une habitation, la Rutstad.

* * *

En ce temps-l, de mme qu'aujourd'hui, les plus grosses fermes
islandaises taient loin d'offrir un aspect agrable. C'taient de
lourdes et basses constructions en pierres de lave et en bois flott
dont le faite tait revtu d'une couche de tourbe o l'herbe poussait
dans la belle saison. Aussi ces rustiques demeures se confondaient-elles
volontiers de loin avec la vgtation rase d'alentour, et souvent le
voyageur ne les apercevait que lorsqu'il les avait juste sous ses yeux.

Mais, pour n'avoir rien de trs plaisant, ces _boers_, comme on les
appelle, n'en formaient pas moins, chacun pris  part, une sorte de
petit monde clos, arrang pour se suffire  soi-mme. Qu'on se figure,
runies  la file sous un toit commun, ou se faisant vis--vis sur deux
rangs, une srie de btisses (_hus_) dont la principale, la maison 
feu, renfermait l'appartement du matre, la chambre commune o se
runissait la famille, et d'ordinaire aussi la cuisine.  part venaient
la _stofa_, rserve aux femmes, puis le logis des htes et amis et les
divers magasins aux provisions.

On accdait  la plus grande pice, servant  la fois de salle  manger
et de lieu de rception, par un vestibule plus ou moins spacieux dont
l'issue extrieure donnait sur une sorte de prau pav. Cette pice
tait en outre munie de deux portes latrales, l'une pour les hommes,
l'autre pour les femmes; chaque sexe y avait sa place distincte; les
hommes s'asseyaient sur les bancs disposs de chaque ct du sige du
milieu ou sige d'honneur, lequel tait tourn vers le soleil, et les
femmes occupaient le banc transversal tabli plus loin sur une estrade.

Sous le toit tait gnralement mnage une soupente constituant une
faon d'tage suprieur et pourvue d'une lucarne. Les autres annexes de
l'habitation taient formes par les curies, les tables, la remise
aux traneaux (_sledi_), les greniers  fourrage et  grain, la forge,
et, si la maison tait prs de la mer ou sur un fiord y aboutissant,--ce
qui tait le cas le plus habituel,--une hutte-schoir pour le poisson,
et un hangar sous lequel on halait l'hiver, au moyen de rouleaux, le
navire  l'abri des intempries. Parfois aussi, chez les gens tout 
fait aiss, il y avait une cabine de bain,  ciel ouvert la plupart du
temps, o arrivait quelqu'une de ces sources chaudes si nombreuses dans
le pays.

* * *

Tout cet ensemble de constructions grandes et petites tait enceint
d'une clture.  ct d'elles se trouvait un jardin plant en legumes;
aux environs taient les prs pour les chevaux et les boeufs; plus haut,
sur les collines ou les monts d'alentour, se voyaient des ptis plus ou
moins rocheux; et quant aux pentes les mieux exposes, elles taient
amnages en cultures o se rcoltaient orges et pommes de terre.
N'oublions pas de mentionner la tourbire, lment indispensable entre
tous dans l'conomie domestique de la contre.

Ce qui manquait le plus dans ce paysage, c'taient les arbres.
Cependant,  l'poque lointaine o nous reporte ce rcit, bien des boers
islandais devaient offrir un cadre ou un arrire-plan de verdure qu'ils
ont compltement perdu depuis lors. Les vieilles chroniques ne nous
parlent-elles pas de grands bois (_skogar_) qui auraient jadis exist
dans l'le, et que les constructeurs de navires, les fondeurs et les
charbonniers exploitaient  l'envi selon leurs besoins? Une flore
tiole de plantes ligneuses est tout ce qu'il en reste actuellement, et
ce n'est tout au plus que dans les endroits le mieux abrits des
temptes de neige et du vent qu'on voit surgir du sol tourbeux, o
reposent les dbris putrfis des antiques forts, quelques essences un
peu plus releves, telles que des saules, des sorbiers, des bouleaux.

La faune locale,  toute poque, n'a gure t plus riche que la flore.
Seules deux espces domestiques ont toujours t abondamment
reprsentes dans le pays, qui fournit, l't, un foin excellent: ce
sont les moutons et les chevaux.

On connat cette race de poneys islandais, infatigable, sobre et
nerveuse, sans laquelle, en une rgion dnue de routes, il n'y aurait
pas moyen de voyager. Le paysan, dur  ses btes autant qu' lui-mme,
les lche volontiers, de nuit comme de jour, au milieu de la campagne,
et l o les ptis manquent, l'animal broute comme il peut les mousses
et les gramens des rochers.

L't, cette provende de hasard suffit  le maintenir frais et dispos
pour les longues courses du matre  travers les marais sems de
fondrires ou les plateaux de roche volcanique; mais, l'hiver, moutons
et chevaux ne trouvent pas aussi aisment  se repatre, et beaucoup
prissent avant le printemps.

* * *

Pour l'homme, l'hiver est aussi la triste saison. La neige intercepte
alors toute communication d'un boer  l'autre, et chaque famille, isole
durant des mois sous son toit, n'a d'autre ressource que la table, la
causerie, la lecture ou les longs rcits faits  la veille par quelque
hte tranger arriv en automne des lointains pays, et qui demeure
jusqu'au renouveau dans la maison o on l'a accueilli.

Mais aussi quel frmissement de joie et quel rveil subit de la vie
quand le printemps vient dissoudre les glaces, fondre la neige des
collines et des plaines et rouvrir aux eaux, jusqu'alors captives, le
chemin des fiords attidis et de la mer!

Cette rsurrection de la nature borale ne s'accomplit point sans fracas
ni trouble. Les torrents chapps des hautes cimes entranent dans leur
cours imptueux les matriaux dsagrgs des montagnes mmes d'o ils
s'panchent; de plateau en plateau et de pente en pente, ils se creusent
violemment leur lit  travers les blocs de lave et de basalte et les tas
de scories plutoniennes vomies par les ruptions successives des volcans
toujours embrass de l'Islande. Sur le versant sud particulirement, les
afflux d'ondes arrivent tout  coup comme de gigantesques avalanches et
submergent au loin le littoral, charriant avec eux d'immenses dbris de
glace.

Ailleurs, dans les parties de l'le que recouvre une haute couche de
cendres, la dbcle, quoique moins bruyante, n'en produit pas des effets
moins terribles. Le sol, entirement compos d'lments meubles et sans
cohsion, absorbe comme une ponge les eaux provenant de la fonte des
neiges, et de cette sorte d'engouffrement, qui apporte avec soi la
strilit, il rsulte les terrains spciaux, dits tantt les sables
tremblants, tantt les sables qui crvent, o nul cavalier n'ose
s'aventurer.

* * *

Enfin cette furie de dgel s'apaise. Au-dessous de l'ternel nv que
nulle chaleur solaire ne fondra, les monts infrieurs montrent  nu les
escarpements rocheux de leurs ttes. Sur les pentes il n'y a plus de
frimas que dans quelques crevasses o les souffles tides ne pntrent
pas, et, en regardant les lacs innombrables emprisonns aux creux des
vallons, on voit leurs nappes frissonner au vent.

Alors aussi, sur le sol lastique des tourbires, les brins de mousse se
remettent  pointer, et partout o il y a un peu de terre l'herbe tendre
verdoie. Quelques semaines encore, et, malgr les giboules de neige
qui, au coeur mme de la belle saison, reviendront dferler sur
l'Islande, les magnifiques prairies du pays taleront leurs pelouses
dclives entre les courants de laves figes et les grandes colonnades de
basalte.

L'homme du boer n'attend que ce moment pour secouer sa torpeur hivernale.
Dj tout est dispos pour cette reprise priodique de mouvement. Aux
runions de la salle commune pendant la longue nuit du Nord[5],
feriquement claire de temps  autre par la lueur des _aurores
borales_, les femmes ont prpar les vtements, les hommes les armes,
les engins de pche et d'agriculture. Les embarcations, calfates 
neuf, sortent des hangars et sillonnent derechef les baies
poissonneuses. Les huttes de schage et de salaison recommencent 
imprgner l'air de leurs cres senteurs. Au loin enfin l'Ocan dgag
rouvre ses espaces aux navigateurs aussi bien qu'aux _vikings_. C'est
l'poque o, d'une part, ces migrs de Scandinavie, qui sont venus
chercher la libert prs des glaces du ple, retournent volontiers pour
quelques semaines dans la mre patrie raviver les souvenirs de famille,
voir des parents, des amis, parfois mme venger une injure, et o,
d'autre part, les navires partis des ctes opposes abordent dans les
fiords islandais, amenant des visiteurs de Norwge, des marchands, des
conteurs de chroniques, srs de trouver partout bon accueil. Enfin et
par-dessus tout, c'est l'poque impatiemment attendue du solennel
rendez-vous de l'_alting_.

[Illustration: Grand geyser d'Islande.]

* * *

 mi-chemin des fameux jets d'eau chaude que l'on dsigne sous le nom de
_geysirs_ et le point du littoral ouest o s'lve aujourd'hui
Reykiavik, l'humble capitale de la Terre-de-Glace, le voyageur venant de
la Laxa plonge tout  coup dans un cirque grandiose encadr de toutes
parts de parois laviques et termin au sud par un lac: c'est le vallon
historique de Tingvalla, l'antique champ de Mars de l'Islande.

Tout alentour on n'aperoit que des montagnes rouges entre lesquelles
s'ouvrent un certain nombre de fissures. La principale de ces crevasses
est celle de l'_Allmanagia_, qui a prs de huit kilomtres de longueur.
De gigantesques remparts de roches aux formes les plus singulires
enserrent ce dfil  fond plat, dans les anfractuosits latrales
duquel poussent quelques arbustes chtifs.

 son extrmit orientale se dresse, comme une sorte de pninsule, un
plateau revtu de gazon et domin lui-mme par une butte. C'est l que
le peuple islandais, au premier ge de son histoire, avait plac le
sige de son parlement. Trois fois par an, aux mois d'avril, de juin et
d'octobre, ce site pique, qui n'est plus aujourd'hui qu'un morne ptis,
voyait s'ouvrir les dlibrations les plus tumultueuses et les plus
violentes dont les annales humaines fassent mention.

* * *

L'_alting_, comme on appelait ce parlement, n'tait pas seulement la
grande dite politique du pays, c'tait aussi la cour suprme par-devant
laquelle on portait les procs et qui tranchait toutes les causes
criminelles[6]; bien plus, c'tait, quelques semaines durant, une espce
de march, un gigantesque parloir en plein vent, o se traitaient toutes
les affaires entre familles et particuliers; on y venait faire des
ventes et achats, conclure les ligues, baucher les mariages[7].

La session commence, les juges prenaient place au sommet du _Logberg_
(montagne de la Loi); les assesseurs se groupaient au-dessous d'eux sur
les degrs de lave, tandis que le peuple coutait les sentences,
dispers  travers les rochers. Chaque chef de maison se prsentait sur
le _ting_[8] avec tous les siens, dans le plus complet appareil
militaire. Mme pour faucher l'herbe de ses prs ou ensemencer son champ
de pommes de terre, l'Islandais ne quittait jamais son glaive ou sa
hache[9].

Tout le temps que durait le congrs, la plaine basse sise au pied de la
montagne offrait l'aspect le plus vivant et le plus pittoresque. Une
agglomration de huttes et de tentes y formait une sorte de cit volante
occupe par les diverses familles prsentes aux comices. La paix ne
rgnait pas toujours entre ces clans rivaux et arms, qui apportaient
avec eux sur le ting mille ferments de jalousie et de haine. Aussi bien
souvent, pour peu que la loi ft en dsaccord avec les passions et
contrarit les ides de vengeance, n'hsitait-on pas  la transgresser.
La voix des juges tait touffe par des cris de fureur et de guerre, et
le forum-prtoire de la rpublique se transformait en un champ de
bataille o les parties plaidaient leurs procs par le fer et le sang.

Mais revenons aux deux personnages qui n'ont fait qu'apparatre dans ce
prambule.

Notes du chapitre:

[Note 1: _Island_, _Eis-Land_, _Ice-Land_.]

[Note 2: Ainsi surnomm des amas de vapeurs qui enveloppent son
front.]

[Note 3: Ou plutt le _Havamal_, sorte de livre sacr des proverbes
attribu par les Scandinaves  Odin lui-mme.]

[Note 4: On appelle _fiords_ ces golfes allongs et ramifis qui
entaillent profondment les ctes scandinaves et communiquent avec la
mer par un goulet plus ou moins troit. Certains d'entre eux, encadrs
de hautes rives  pic, forment un labyrinthe presque inextricable de
canaux et de dtroits o le soleil ne pntre qu' peine.]

[Note 5: Pour les Islandais, comme pour toutes les populations
voisines du ple, l'anne se divise en deux priodes: la nuit d'hiver,
o le soleil ne parat pas sur l'horizon; et l't, o le crpuscule
rejoint l'aurore.]

[Note 6: Ces comices populaires ont dur huit cents ans. Une
ordonnance du roi de Danemark les a supprims en 1800. Actuellement le
parlement national, qui a gard son vieux nom d'_alting_, sige 
Reykiavik.]

[Note 7: Aujourd'hui encore les paysans islandais, isols tout
l'hiver dans leurs boers, se donnent rendez-vous chaque anne  de
grandes foires d't o se rglent toutes les affaires et o se fait
l'change des nouvelles.]

[Note 8: _Ting_, le lieu de runion; _alting_ (le _ting_ de tous),
la runion mme.]

[Note 9: Le _Havamal_, dj cit, dit ceci: Ne fais jamais un pas
sans emporter tes armes. Qui sait si, le long du chemin, tu n'auras pas
besoin de tirer l'pe? Et encore: Avant d'entrer dans une maison,
regarde  toutes les fentres, regarde de tous cts: car qui sait si
tes ennemis ne sont pas l?]




CHAPITRE II

COMMENT RUT PRIT FEMME, ET CE QU'IL EN ADVINT


En l't de 975, Hogi et son frre Rut se trouvaient ensemble sur le
ting, o ils avaient leurs huttes cte  cte. Un soir qu'ils
cheminaient en silence au bord du petit ruisseau de la valle, le
premier se mit  dire tout  coup:

Rut, il te faut songer  la prosprit de ta maison; pourquoi ne te
maries-tu pas?

--C'est une ide qui m'est venue souvent, rpondit le jeune homme; mais
je ne sais  qui m'adresser. Cependant, si cela te fait plaisir...

--coute, interrompit Hogi, il y a en ce moment sur le ting nombre de
chefs avec leurs familles, et tu n'aurais que l'embarras du choix. Je
connais entre autres une jeune fille  laquelle j'ai pens pour toi.
Elle s'appelle Unne, et son pre est Mord, le jurisconsulte renomm qui
habite la Ranga. Elle est belle, de moeurs irrprochables, et chacun te
dira que nul homme en Islande ne saurait trouver un meilleur parti. Elle
est ici; veux-tu la voir?

--Tout de mme, fit brivement Rut.

* * *

Le lendemain, comme les deux frres gravissaient la montagne de la Loi,
ils passrent devant le groupe de huttes occup par les gens de la
Ranga. Quelques femmes sortaient de l'une d'elles.

Tiens, dit Hogi  Rut, voici Unne, la fille de Mord, dont je te parlais
hier. Te plat-elle?

--Tout de mme, rpondit Rut.

Puis, aprs quelques secondes de silence:

Je ne sais pourtant, ajouta-t-il, si je serai heureux avec elle...

--C'est un point qui ne s'claircit que plus tard, repartit
tranquillement Hogi, qui avait divorc depuis dix annes.

Quand la sance de la journe fut close, tous deux se dirigrent vers la
hutte de Mord et y entrrent.

L'homme de loi tait assis au fond de la cabane. Au salut des arrivants,
il se leva, prit la main d'Hogi, et le fit placer  ct de lui sur le
banc ainsi que son frre.

Aprs un change de propos divers, Hogi prit la parole en ces termes:

Mord, j'ai  vous toucher deux mots d'une affaire. Rut, que voici,
dsirerait devenir votre gendre. Je suis dcid, en ce qui me regarde, 
ne pas lsiner dans cette occurrence.

--Je sais, rpliqua le lgiste, que vous tes un homme riche et
puissant; mais votre frre m'est inconnu.

--Je suis sa caution, fit vivement Hogi.

--Il faudra donc que vous lui donniez une grosse dot, car tous mes biens
reviennent aprs moi  ma fille.

Pour toute rponse, l'autre dit de quelle quantit d'argent et de terre
il comptait avantager Rut. Mord parut satisfait, et il tablit
nettement,  son tour, le compte de l'avoir prsent et futur d'Unne;
puis, ces prliminaires achevs, Rut, qui avait tout cout en silence,
se leva et dit:

Appelons des tmoins.

Les tmoins prsents, Mord et Rut se donnrent la main; puis l'homme de
loi fit venir sa fille, et la dclara, sans plus d'ambages, fiance au
jeune frre d'Hogi. Le mariage tait fix  un mois.

La cour avait t brve, et bref aussi tait le dlai; mais, que le
lecteur le sache une bonne fois, ces barbares du Nord ne s'attardaient
pas  ce que, nous autres civiliss, nous nommons les bagatelles de la
porte. Unne, prise au dpourvu, hasarda cependant aprs coup quelques
respectueuses et timides objections; mais son pre lui repartit
froidement:

Pour une chose qui doit se faire, le plus tt n'en vaut que mieux.
Parole dcisive, que la mre corrobora de son ct en ajoutant devant
son mari:

Sachez, ma fille, que lorsque je fus fiance  votre pre, on ne me
demanda pas si cela m'agrait.

* * *

Quelques semaines aprs, au boer de Valli,--ainsi s'appelait la ferme que
Mord habitait dans la valle de la Ranga,--eut lieu la crmonie de
l'hymne. On omettra d'en parler ici en dtail, la chose n'important
point au rcit, et l'on gardera pour une autre occasion le tableau d'une
de ces mangeries scandinaves, doubles de buveries  l'avenant, par
lesquelles les sectateurs d'Odin et de Thor semblaient se prparer de
leur vivant aux festins encore plus gigantesques rservs aux lus dans
la Walhalla[10]. Une chose pourtant doit tre note, c'est que le
banquet se passa fort bien; les cornes d'hydromel et de bire furent
vides gaillardement  la ronde; seulement il n'y eut personne, au moins
parmi ceux des convives  qui lesdites libations n'taient pas le
pouvoir de rien remarquer, qui ne ft frapp, pendant le repas, de l'air
attrist de la nouvelle pouse.

* * *

Une fois  la Rutstad, Unne, selon l'usage du pays, fut investie du
gouvernement intrieur du logis, et elle n'avait point un dsir que son
mari ne s'empresst de satisfaire. Cependant, loin de se dissiper, sa
mlancolie ne fit qu'augmenter, et bientt il devint vident qu'une
incompatibilit absolue d'humeur sparait les poux. De querelles
ouvertes, pas la moindre; mais un beau jour, au bout de deux ans, Rut
s'tant absent, comme il avait coutume de le faire au printemps, pour
visiter les fiords de l'ouest, o taient ses pcheries, Unne s'enfuit
du domicile conjugal, et, comparaissant  l'alting, elle y dclara son
divorce dans les formes consacres par la loi; aprs quoi elle rentra
au boer de son pre.

Il s'ensuivit un procs; car l'pre Mord, qui dans toute cette affaire
avait paru de connivence avec Unne, rclama la dot qu'il avait verse,
et de plus un ddommagement pcuniaire. Rut ne voulut ni rendre la dot,
ni payer aucune sorte d'indemnit. Finalement le gendre proposa au
beau-pre de trancher la question conformment aux habitudes
scandinaves, c'est--dire en un combat singulier dans l'le de Holm,
champ clos dsign par l'usage afin qu'aucun des antagonistes ne pt
avoir le recours de la fuite; mais l'homme de loi dclina l'preuve, de
sorte que le gendre garda l'argent.

* * *

Rut et son frre Hogi s'en revinrent donc triomphants de l'alting. En
route, ils entrrent chez un paysan pour y passer la nuit. Tremps
jusqu'aux os par la pluie, qui n'avait cess de tomber tout le jour, ils
s'taient assis prs d'un grand feu dans une pice o deux petits
garons et une fillette s'amusaient en babillant sans rime ni raison,
comme c'est le propre de cet ge. Tout  coup l'un des enfants dit 
l'autre:

coute, je vais faire Mord; toi, tu seras Rut; et je te reprendrai ta
femme, parce que tu n'as pas t un bon mari.

--C'est cela; moi, je suis Rut, et toi tu n'auras pas l'argent que tu
demandes si tu ne te bats point contre moi.

Ils recommencrent ce jeu plusieurs fois aux grands clats de rire des
gens de la maison, si bien qu'Hogi se mit en colre et frappa
brutalement de son bton le petit qui faisait le personnage de Mord.

Va-t'en d'ici, lui cria-t-il, et cesse de te moquer de nous.

Rut, lui, appela l'enfant qui pleurait, et, tant de son doigt une bague
en or, il la lui donna en disant:

Tiens, et dornavant tche de ne plus faire de peine  personne.

Le marmot, tout rouge de plaisir, prit la bague et partit en courant.

Bientt aprs les deux frres eurent regagn leurs boers respectifs, et
il ne fut plus question jusqu' nouvel ordre du dbat de Rut et de
Mord... Mais sous la cendre couvait, je le rpte, l'invincible
tincelle destine  produire un embrasement qui devait dvorer des
gnrations.

Notes du chapitre:

[Note 10: Paradis de la mythologie scandinave, dont Odin et son fils
an Thor taient les principaux dieux.]




CHAPITRE III

NIAL CONSEILLE ET GUNNAR AGIT


 la partie sud-ouest de l'Islande se trouve un district hriss de
hautes montagnes ternellement couvertes de neiges et de glaces, et
sillonn par un grand nombre de torrents dont le plus mridional
s'appelle la Markar.  un certain endroit, cette rivire se divise; l'un
de ses bras court au midi, toujours sous le nom de Markar; l'autre,
appel la Quran, inflchit  l'ouest, grossi par le double affluent des
Ranga.

C'tait dans une espce de delta, au pied du versant tourn vers les
eaux, qu'tait situ le boer de Lidarende, demeure de Gunnar, fils
d'Hamund.

Si vous eussiez demand  la ronde: Quel est l'homme le plus valeureux
de l'Islande? Tout le monde vous et rpondu: C'est Gunnar.--Le plus
robuste et le plus redout? Gunnar.--Le plus intrpide nageur, le
meilleur buveur? Gunnar encore.

Haut comme le frne sacr d'Ygdrasil, superbe de visage, l'oeil bleu
clair, la chevelure blonde et ruisselante, vif de langage et skalde[11]
excellent, il n'avait point son pareil de la Terre-de-Glace au pays des
Wendes, qui est la Pomranie actuelle. Nul ne l'galait au maniement de
l'arc, de l'pe ou de la hache. Avec son arc il tait capable, tant que
durait sa provision de flches, de tenir en respect une arme entire.
D'un coup de son pe il faisait voler ses ennemis en morceaux, le tronc
d'un ct et la tte de l'autre; et Thor lui-mme, le plus fort des
dieux Scandinaves, n'tait pas plus terrible avec sa massue que le fils
d'Hamund, la hache ou la hallebarde  la main.

Avec cela, et malgr sa promptitude  l'action, le plus loyal des
hommes, le plus gnreux, le plus sr aussi dans ses amitis, et ayant
le got de la magnificence, ce qui ne lui tait point dfendu, car il
tait extrmement riche, grce surtout, disait-on, au butin gagn par
son pre dans ses expditions de viking avant qu'il et migr en
Islande. Tel tait Gunnar, le nouveau personnage qui entre en scne dans
notre rcit.

Sa mre tait une nice de Mord, le jurisconsulte que nous connaissons,
de sorte qu'Unne, l'pouse divorce de Rut, tait sa cousine. C'tait 
lui que celle-ci s'adressait toutes les fois qu'elle avait besoin
d'aide.

* * *

Or il advint que, ledit Mord tant all de vie  trpas peu de temps
aprs sa contestation avec Rut, Unne, qui par ses dissipations n'avait
pas tard  tre rduite  la gne, imagina d'avoir recours  Gunnar. Le
premier mouvement de ce dernier fut d'ouvrir sa bourse  sa cousine;
mais celle-ci refusa d'y puiser. Son unique dsir, le but de sa dmarche
auprs de lui, c'tait, disait-elle, de recouvrer la fameuse dot reste
en litige.

Le cas est fort dlicat, lui rpondit tout d'abord Gunnar; ton pre,
qui entendait la loi, n'y a pu russir, et moi, je ne suis nullement un
lgiste.

Il y avait, en effet, chez les Islandais de ce temps, pour saisir le
tribunal d'une affaire et la suivre par-devant les juges, une procdure
excessivement complique, tout un arsenal de formules qu'il tait
d'autant plus malais de connatre, que les lois n'taient encore ni
codifies ni crites comme elles le furent plus tard dans le livre
appel le _Graagaasen_ (l'Oie grise). Il en rsultait que quiconque
s'cartait si peu que ce ft d'une seule des prescriptions requises
donnait aussitt barre  son adversaire et perdait sa cause.

Oh! fit Unne pour rpondre aux objections de Gunnar, c'est par
l'intimidation et l'audace, bien plus que par les moyens lgaux, que Rut
a eu raison de mon pre. Le coeur, pour cette tche, te faillirait-il?

Gunnar,  ce mot, se mit  rire.

Eh bien, reprit la cousine, va consulter ton ami Nial  Bergtorsvol;
il te donnera quelque bon conseil.

Ainsi fut-il entendu.

* * *

Nial, fils de Torg, habitait entre la Quran et la mer un district
insulaire (les les de la Cte) form par un troisime bras de la
Markar.

C'tait, lui aussi, un homme fort riche, plein de noblesse dans le
caractre, mais extrmement pacifique d'humeur. Quoique le courage ne
lui manqut pas, il se fiait surtout en sa science.  une sagesse rare
et  d'infinies ressources d'esprit, il passait pour joindre le don de
divination, et, ds qu'il se mlait d'une affaire, le succs en tait
assur.

Trs avenant d'extrieur, il avait pourtant un dfaut rput alors fort
grave chez un homme: c'tait d'tre imberbe.

Quand Gunnar lui eut expos l'objet de sa visite, Nial rflchit un
instant; puis il dit:

La question est pineuse, en effet, et ne laisse pas d'offrir du pril.
Voici cependant la marche qui me semble la meilleure  suivre. Si tu te
conformes de point en point  mes instructions, tout ira bien; sinon,
mieux vaudrait t'abstenir.

Gunnar assura qu'il ne pcherait point d'un cart.

Eh bien, reprit Nial, demain matin tu te mettras en route, accompagn
de deux hommes. Chacun de vous emmnera deux chevaux, un gras et un
maigre. Toi, tu t'envelopperas d'un manteau de voyage grossier, sous
lequel tu porteras un habit rougetre par-dessus tes vtements
ordinaires. Tu auras avec toi une hache avec quelques marchandises de
forgeron, et, lorsque tu auras fait un bout de chemin dans la direction
de l'ouest, tu rabattras ton chapeau sur tes yeux. Les gens demanderont
en te voyant passer: Quel est donc ce gros personnage aux airs
mystrieux? Tes compagnons rpondront: C'est Hdin, le marchand du
fiord des les, qui voyage avec sa chaudronnerie. Cet Hdin est, tu le
sais, un mauvais garnement, un hbleur, un braillard, qui croit tout
connatre mieux que personne et cherche querelle  tous ceux qui le
contredisent. Tu offriras ta marchandise, en ayant soin de rompre chaque
fois le march avec force tapage et dispute. Arriv dans la valle de la
Laxa, tu coucheras  l'Hogistad, o, par parenthse, on ne te fera pas
un trop bon accueil, et le lendemain tu pousseras jusqu'au boer qui est
voisin de celui de Rut. L tu offriras derechef ta denre, mais en
exhibant ce que tu as de pis et en affectant de dissimuler les
bosselures des pices  coups de marteau. Le fermier de l'endroit saura
bien toutefois dcouvrir les dfauts; alors tu lui arracheras les objets
en l'injuriant, et, au premier mot malsonnant de riposte, tu tomberas
sur lui... Mnage seulement tes forces, de peur qu'on ne te
reconnaisse... Rut, averti de ce qui se passe, te fera venir chez lui,
te recevra bien, et en causant il te questionnera sur les uns et les
autres. Toi, tu n'auras que moqueries et mchants propos pour chacun. 
la fin, vous viendrez  parler de la Ranga.

--Eh! rpondras-tu, voil un pays o les hommes de savoir se sont faits
rares depuis que Mord n'est plus de ce monde.

Et l-dessus tu exalteras de ton mieux ledit Mord. Tu peux mme, en ta
qualit de skalde, rciter quelque chant propre  amuser Rut. Celui-ci
te parlera naturellement de son procs avec Mord, et te demandera si tu
le connais.

--Vaguement, diras-tu de l'air d'un homme que la chose intresse.

--Mord, ajoutera Rut, n'a t qu'un maladroit de ne pas reprendre
l'affaire  l'alting suivant; il aurait pu en sortir  son avantage pour
peu qu'il y et mis de constance.

--Comment cela? rpliqueras-tu d'un ton de curiosit pure.

Rut alors ne manquera pas de t'expliquer de quelle faon doit se faire
la citation. Il t'en rvlera de lui-mme la formule, dont tu noteras
soigneusement chaque mot dans ta mmoire. Peut-tre mme, en manire de
passe-temps, te demandera-t-il de la rpter. Tu t'en tireras d'abord de
travers, ce qui le fera rire et lui tera tout soupon de l'esprit. Il
te l'noncera de nouveau, et tu la rediras aprs lui comme un colier
qui ple aprs le matre, mais cette fois d'une manire correcte, et en
prenant tes compagnons  tmoin de la citation que tu adresses  Rut au
sujet de l'affaire confie  toi par la fille de Mord. De cette faon
il lui sera impossible plus tard d'opposer aucune sorte de dclinatoire
devant le tribunal, puisqu'il t'aura lui-mme indiqu la procdure 
suivre en l'espce...  la nuit, quand tout le monde sera plong dans le
sommeil, toi et tes compagnons vous prendrez sans bruit vos freins et
vos harnais, et, vous glissant dehors, vous partirez sur vos chevaux
gras en laissant les autres. Vous gagnerez les montagnes par les ptis,
et vous y resterez trois nuits, temps pendant lequel on vous cherchera.
Ensuite vous reviendrez chez vous, mais seulement de nuit, vous reposant
le jour... L't prochain, moi et les miens nous nous rendrons 
l'alting pour vous y aider  conduire l'instance.

* * *

Gunnar suivit de point en point les instructions de son ami Nial. Il
prit avec lui deux hommes et partit dans la direction de la Laxa.

Des gens qu'il croisa en route demandrent quel tait ce personnage dont
on ne voyait que le bout du nez. Sur la rponse que c'tait Hdin, le
marchand du fiord des les, ils parurent fort aises de laisser derrire
eux un individu d'aussi mauvais renom.

Gunnar joua parfaitement son rle tout du long. Arriv dans la valle de
la Laxa, il coucha  la ferme d'Hogi, o les domestiques, sur l'ordre du
matre, s'abstinrent de se commettre avec lui. Le lendemain, il remonta
 cheval et gagna le boer voisin de la Rutstad. L il se prit de querelle
avec le fermier. Rut, averti du tapage, manda chez lui le faux Hdin, le
traita fort amicalement et lui donna la place d'honneur  sa table. De
propos en propos, la conversation prit le cours que Nial avait prvu;
Rut finit par prononcer la formule, et, la seconde fois, Gunnar la redit
sans se tromper.

Est-ce bien comme cela? demanda-t-il  son hte.

--Parfaitement, rpliqua celui-ci; la citation, le cas chant, ne
pourrait pas tre invalide.

--Eh bien, je te cite pour l'affaire que m'a commise Unne, fille de
Mord, reprit Gunnar d'une voix assez haute pour que ses compagnons
l'entendissent.

Rut, croyant  un simple jeu, ne conut nanmoins aucune dfiance, et,
le moment venu, on alla se coucher.

* * *

Cette mme nuit, Hogi, le frre de Rut, sauta de son lit en sursaut,
veilla ses gens et leur dit:

Il faut que je vous raconte un rve que je viens de faire. Il m'a
sembl qu'un ours norme sortait d'ici, suivi de deux oursons, et qu'ils
avaient pris le chemin de la Rutstad. Dites-moi, n'avez-vous rien
remarqu de particulier chez ce grand gaillard que nous avons hberg
hier soir?

Quelqu'un rpondit qu'il avait vu reluire sous sa manche un joyau et un
morceau d'toffe rouge, et que l'homme, en outre, portait au doigt un
anneau d'or.

En ce cas, s'cria Hogi, l'ours de mon rve, c'tait le gnie tutlaire
de Gunnar de Lidarende[12]... Vite, en route pour la Rutstad! nous
n'avons pas un instant  perdre.

Une fois l-bas, on veilla Rut.

As-tu des htes? lui demanda son frre.

--Oui, Hdin, le marchand du fiord des les.

--Non pas, mais un homme d'une tout autre trempe, Gunnar, fils
d'Hamund.

--Alors il m'a vaincu de ruse, et me voil pris.

--Comment cela?

Rut raconta ce qui s'tait pass.

Ce n'est pas l une ide de Gunnar seul, observa Hogi; Nial de
Bergtorsvol lui avait fait certainement la leon.

On chercha partout Hdin le marchand; il avait disparu.

On rassembla du monde, et pendant trois jours on battit le pays sans
rien dcouvrir.

Le temps de l'alting venu, les deux parties se prsentrent en justice.
Gunnar, assist de Nial et de ses tmoins, introduisit sa plainte
suivant la procdure en usage; mais, au lieu de la suivre par les voies
de droit, il fit  Rut ce que celui-ci avait fait  Mord; il lui posa
cette alternative: rendre la dot, ou accepter le combat singulier. Pour
la premire fois de sa vie, le frre d'Hogi recula. Plutt que de se
mesurer corps  corps avec le terrible champion de Lidarende, il aima
mieux se dessaisir de la dot, qui retourna ainsi aux mains de la cousine
de Gunnar.

Notes du chapitre:

[Note 11: On appelait _skaldes_ dans le Nord des espces de bardes,
des potes d'occasion, improvisateurs inspirs, qui chantaient aux ftes
et aux festins, clbrant de prfrence les faits de guerre auxquels ils
avaient eux-mmes assist.]

[Note 12: Les paens du Nord croyaient que chacun avait son esprit
gardien qui le prcdait ou le suivait sous la forme d'un animal.]




CHAPITRE IV

HALVARD LE ROUGE CHEZ GUNNAR


Dans l'automne de cette mme anne, trois navires arrivant de Norwge
atterrirent  la cte sud-ouest de l'Islande, non loin de Lidarende.
Leurs coques ventrues logeaient toutes sortes de marchandises, tonnes
d'hydromel et draps d'Angleterre, ambre de Livonie, anneaux d'or et
d'argent de Garderige (Russie), hanaps et cornes, sans parler d'une
provision de ces calendriers Scandinaves que l'on dsignait sous le nom
de _runes_.

Ds que les btiments eurent jet leur passerelle (_bryggia_), les
denres, la plupart de prix, et d'une provenance plus ou moins suspecte,
furent apportes en tas au rivage; puis on tablit prs du fiord des
espces de hangars surmonts de tentes, et sur la place mme, comme
c'tait la coutume, le march s'ouvrit.

Or le patron de la flottille tait un nomm Halvard le Rouge, vieux
marin  la peau tanne par les temptes et au visage coutur de
cicatrices. Le marchand se doublait en lui d'un viking, et, pour dire
la vrit vraie, ce n'taient que ses profits de viking qui lui
permettaient de faire le ngoce. Longtemps feu Hamund, le pre de
Gunnar, avait navigu en sa compagnie, et, aprs que ledit Hamund s'en
fut all dans le Walhalla, dont ses exploits lui ouvraient d'avance la
grande porte, se reposer de ses laborieuses pirateries, Halvard le Rouge
avait continu d'cumer consciencieusement l'Ocan.

Gunnar lui-mme avait fait, tout jeune, un voyage en Norwge avec son
pre, et il y avait vu ce viking, dont la taille gigantesque, le crne
de bison et la rousse chevelure n'taient jamais sortis de sa mmoire.
Aussi, bien que depuis lors il se ft coul une vingtaine d'annes,
n'eut-il aucune peine  le reconnatre quand celui-ci vint, suivant
l'habitude, demander l'hospitalit  son boer, qui se trouvait le plus
proche du fiord o avait abord la flottille. Suivant la coutume
galement, la saison tant avance, il invita Halvard le Rouge  passer
la nuit d'hiver sous son toit.

* * *

Bonne aubaine, s'il en fut jamais, pour les gens du logis et des
environs, voire mme pour ceux des districts loigns, que la prsence
d'un marin de cette encolure et de cette sorte, qui avait couru toutes
les mers du Nord et qui tait un vrai sac  nouvelles[13]!

C'tait aussi un sac  boisson d'une capacit fantastique. Des tonnes
entires d'hydromel et de bire paraissaient impuissantes  le remplir,
comme si, au fur et  mesure qu'on les y versait, la blonde liqueur et
le nectar piquant s'chappassent par quelque fissure invisible. Et quand
on demandait  Halvard ce qu'il avait vu de plus singulier dans ses
incessantes prgrinations:

Le plus singulier, rpondait-il, c'est ce que j'ai vu quand je suis
all  Byzance[14], la ville des villes, o rgne le grand empereur
d'Orient. Figurez-vous que dans ce pays, o il y a tout le long de
l'anne un soleil qui et, pour sr, contraint le dieu Odin, si
d'aventure il y et fait un tour,  rabattre les bords toujours
retrousss du vaste chapeau avec lequel il errait par ce monde du milieu
afin de pntrer les voies des humains, figurez-vous, dis-je, que l-bas
je me suis trouv avec des hommes qui taient d'aussi bons archers que
nous autres, et qui cependant ne buvaient que de l'eau. Jamais de vin,
jamais d'hydromel, jamais de bire, rien que de l'eau pure comme les
btes. Ils prtendent que c'est une loi du _prophte_ auquel ils
croient... En quoi d'ailleurs ils sont imits par ces moines que
l'empereur d'Allemagne, Othon, nous envoie en Danemark et en Norwge
pour nous convertir au dieu blanc des chrtiens[15]. Ceux-l, il est
vrai, ne se battent pas; ils passent tout leur temps  prier,  grener
ce qu'ils nomment leurs chapelets et  marmotter des refrains monotones.
Grand bien leur fasse! Pour moi, je tiens qu'un homme vritable n'est ni
un poisson ni un moine, et que si d'aventure une goutte d'eau, que ce
soit de l'eau de rivire ou de l'eau de mer, lui pntre par surprise
dans la gorge, il doit la recracher aussitt.

* * *

Mais qu'est-ce donc que ces moines et ces prtres qui font tant de
bruit dans les pays de l'Est[16]? demanda un jour Gunnar  son hte.
Jusqu'ici ils ne sont jamais venus en Islande, et tout porte  croire
qu'ils n'y viendront pas.

--Ils y viendront, sois-en sr, fils de mon frre d'armes. Ne vont-ils
pas,  ce qu'on prtend, jusque dans le pays des _hommes bleus_?

--Des hommes bleus?

--Oui, des hommes bleus[17], comme j'en ai vu, moi aussi, en Orient,
auprs du grand empereur de Byzance...; des gaillards qui ont de la
laine emmle pour cheveux et le nez tout cras sur la face. Avec cela,
souples et muscls  ne pas y croire!

--Voil, en effet, de merveilleuses choses, frre d'armes de mon pre,
et j'aimerais  voir cela de mes yeux. Pour moi pourtant le plus beau
pays c'est l'Islande.

--Bon, bon, fils d'Hamund; il ne tient nanmoins qu' toi, le renouveau
venu, de me suivre aussi loin ou aussi peu loin que tu voudras par les
replis du vieux fleuve Ifing[18]; mais il faut absolument que je
t'emmne quelque part avec moi. Je sais ce que je sais, que l'Islande
n'est pas la Norwge, que la Norwge n'est pas le Danemark, que la jaune
mer de l'Est[19] n'est pas le Belt aux eaux bleues, et que les bois de
htres du Sleswig et de la Scanie[20] ne ressemblent pas aux forts de
sapins wendes. Je sais aussi qu'on trouve l'ambre sur les rives du
Samland[21], et que Bornholm[22] n'est pas en terre ferme... Si
l'Islande est le plus beau pays, tu y reviendras, et, comme ton pre
Hamund s'est mari, tu te marieras  ton tour,  seule fin que la ligne
ne s'teigne pas. Pour moi, je remercie tous les dieux passs, prsents
et futurs, Odin, Balder[23], et la desse Frigg aussi bien que le dieu
blanc des _papas_[24], de ce qu'aucune femme n'a eu jamais l'ide de
m'pouser, ni moi celle d'pouser aucune femme. Tu feras, te dis-je, ce
que tu voudras; mais mon avis est que tout le mal ici-bas vient des
femmes. Nul ne sait ce que c'est que la haine jusqu' ce qu'il ait une
femme pour ennemie. Puisses-tu n'en pas faire l'exprience! Quant 
vouloir tenter de rendre bon ce qui est mauvais, autant essayer de
changer le fiel en miel, ou de boire l'Ocan dans une corne, ou d'aller
 pied d'ici  Drontheim. Je puis quelque jour prir dans cette mer dont
j'aime tant  renifler les senteurs, car je ne suis pas comme ric, le
roi de Sude, qui, pour faire un temps  son gr, n'avait qu' tourner
son chapeau; et je n'ai pas non plus sous ma dunette une de ces cordes 
noeuds des Finnois, qu'il suffit de dnouer pour avoir un bon vent...
Mais, que je trpasse sur terre ou sur mer, que je sois mang par les
requins ou bien par les milans aux pieds jaunes, il ne m'en soucie. Pour
la faon de vivre, chacun, vois-tu, peut avoir ses gots et ses
prfrences: les uns aiment mieux, par exemple, l'hydromel d'Angleterre
que la bire de Sleswig; d'autres, au contraire, prfrent la bire de
Sleswig (moi je les aime autant l'un et l'autre); mais, ds qu'il s'agit
de clore l'oeil pour ne le plus rouvrir ici-bas, je n'admets pas qu'on
regarde  la couche.

[Illustration: Odin.]

* * *

Bien parl, frre d'armes de mon pre! Mais j'y pense, toi qui mles
ensemble dans tes discours tous les matres de l'eau et du feu,  quels
dieux crois-tu donc toi-mme?

--, mon fils, voici ma rponse. M'est avis que, dans le temps o nous
sommes, bien des vieilles choses sont en train de disparatre du Nord,
pour cder la place  de nouvelles choses qui ne sont pas encore
compltement tablies. C'est comme qui dirait le jour et la nuit se
coudoyant, une aurore et un crpuscule tout ensemble... Au milieu de
tout cela, beaucoup n'y voient goutte, et, ainsi que fait le voyageur
arriv au carrefour de deux chemins galement inconnus et pleins de
mystres, ils s'arrtent perplexes en se grattant l'oreille. Quel est le
bon, et quel est le mauvais? Tel cependant, par habitude prise, continue
de croire  Odin et  Thor; tel autre s'en tient  Bielbog, ou  Pran,
qu'on vnre chez les Wendes; celui-ci leur prfre Czernebog, le dieu
noir; celui-l, au contraire, s'en vient au dieu blanc, et dlaisse
Thorgerda et Irpa, les vierges du bouclier scandinave, pour celle que
les missionnaires d'Othon appellent la vierge Marie... Il y en a,
n'est-ce pas? pour les gots de chacun... Mais,  ct de ces gens-l,
il en est d'autres, et je suis du nombre, qui se moquent de toutes ces
vtilles, et ne croient absolument qu'en eux-mmes, je veux dire en leur
bonne pe, en leur bras robuste, en leur tte bien attache aux
paules, en leur navire solidement charpent, et qui vont ainsi tout
droit leur chemin, sans se demander si ce chemin aboutit au paradis du
Thor ou  celui des chrtiens, au sjour d'Hela, la sombre desse, ou 
l'enfer dont parlent les moines. Voil, fils de mon frre d'armes, ma
croyance.

--Quel ge as-tu donc au juste?

--Si je vis jusqu'au prochain temps de _Jul_[25], j'aurai atteint mes
soixante-cinq ans.

--C'est  peu prs ce que je comptais.

--Mais pourquoi me fais-tu cette question?

--Parce que je trouve que cette foi en soi ne convient qu'aux jeunes
hommes, et que peut-tre, pour un vieillard, il n'est pas bon de ne pas
savoir o l'on doit aller sortir de ce monde.

--Ma parole! s'cria le viking en clatant d'un rire formidable, tu
t'exprimes presque de la mme faon que ces prtres chrtiens que j'ai
rencontrs un jour en Gothie, et dont, mes compagnons et moi, nous
voulmes, soit dit en passant, inventorier quelque peu l'glise. Par
malheur, il n'y avait rien dedans. C'tait une pauvre cabane de bois,
qui ressemblait aussi peu  ce temple de Thor aux piliers dors et
sculpts et aux statues couvertes de joyaux, qui s'lve tout prs de
Drontheim, qu'un vieux phoque tel que moi ressemble  une Walkyrie. Une
demi-douzaine de vases de fer-blanc, des bouts de cire, quelques linges
d'autel tout jaunis,  peine bons pour rapicer ma voilure, c'tait tout
ce qui s'y trouvait. Pas mme de viande, d'hydromel et de bire; mais de
la crme et du lait  foison, que les desservants du sanctuaire nous
offrirent et que nous acceptmes de grand coeur, attendu que nous
n'avions pas djeun.

--Et comment se termina l'aventure?

--Ma foi, nous nous en allmes, la crte basse, pendant que les prtres
et les chantres se mettaient en file pour se promener en chantant des
hymnes et en agitant des instruments de cuivre d'o sortait une fume
singulire qui vous prenait  la gorge et aux yeux. Ils faisaient,
parat-il, cette promenade autour de l'glise en l'honneur de leur grand
saint Michel, un ange plus haut plac que les autres, dont c'tait la
fte ce jour-l... Quand je dis que nous nous en allmes; non pas tous,
il y eut un des ntres qui nous faussa tout  coup compagnie, sous
prtexte que dans son enfance, au pays de Galles, sa patrie, il avait
dj cru au dieu blanc, et que ce qu'il venait de voir et d'entendre
avait brusquement rveill en lui comme un cho de choses oublies et
qu'il voulait essayer de rapprendre... Je te le dis, on en voit de toute
sorte quand on quitte pour de bon le coin de son feu, et c'est pourquoi,
au prochain _varonn_[26], je t'emmne avec moi, fils de mon frre
d'armes.

* * *

Ce fut au milieu de ces propos et d'autres semblables que s'coula
l'hiver islandais, et, le moment venu de remettre  la voile, Gunnar,
dont les rcits de son hte avaient allum la curiosit,--il avait alors
trente-deux ans environ,--rsolut de s'embarquer avec lui.

Comme de coutume, il voulut, sur ce point, prendre conseil de son sage
ami Nial, lequel lui rpondit brivement:

Pars, Gunnar; en quelque lieu du monde que tu ailles, je suis sr que
tu te comporteras comme un vaillant homme que tu es, et peut-tre mme,
depuis bien longtemps, les pays qui sont par del,--il dsignait du
doigt le bras de l'Ocan qui spare l'Islande de la
Norwge,--n'auront-ils pas vu un homme qui te vaille. Pars, je
veillerai pendant ton absence sur ta maison et Ranveige, ta vieille
mre.

 quoi Kulskiag, le frre pun de Gunnar, plus jeune seulement de
quelques annes, et qui pour le courage et la force tait aussi un digne
fils d'Hamund, ajouta aussitt:

Gunnar, je pars avec toi, pour revenir avec toi, je l'espre.

--Allez, frres, dit Hort, leur cadet, beau jouvenceau de seize ans 
peine; et si, par hasard, vous prissiez l-bas de la main des hommes,
il resterait la querelle de sang, et un jour ou l'autre je me
chargerais de vous venger.

--Bah! n'aie point ce souci, s'cria Halvard en riant; quelque chose me
dit que la flche qui tuera Gunnar n'est pas encore prs de se voir
empenne, ni le fer qui lui traversera les ctes de sortir de la main du
forgeron. Quant aux temptes, s'il en survient,--et il en surviendra
certainement,--j'offre d'avance ma vieille carcasse en ranon  celui
des dieux, quel qu'il soit, qui manie le vent et le tonnerre.

Notes du chapitre:

[Note 13: Les Islandais, retirs aux confins du monde, ont eu de
tout temps une telle passion pour les rcits des navigateurs, que ds
qu'un bateau touchait  leur le, la foule se pressait vers les
dbarquants. On raconte qu'un jour le peuple tait runi  l'alting, en
train de discuter une affaire des plus graves; les parties plaidaient
avec acharnement l'une contre l'autre, quand tout  coup, au plus fort
de la joute oratoire, on annonce que l'vque Magnussen arrive de
Norwge.  l'instant mme voil tout le peuple qui,  l'instar des
Athniens, oublie l'affaire qui l'occupait et court demander au prlat
le rcit de son voyage.]

[Note 14: _Nriklagard_, comme l'appelaient les gens du Nord. Disons
en passant que les empereurs grecs de Constantinople avaient alors une
garde du corps exclusivement compose d'Islandais, de Danois et de
Norwgiens, qui, sous le nom collectif de _Varangiens_, les
accompagnaient dans toutes leurs expditions.]

[Note 15: Le _dieu blanc_, le _Christ blanc_, c'tait ainsi que les
paens de Scandinavie dsignaient ordinairement Jsus-Christ.]

[Note 16: Les Islandais nommaient ainsi toutes les contres sises 
l'orient de leur le sur la mer Glaciale, jusqu' la terre de Garderige
(Russie actuelle) y comprise.]

[Note 17: C'est--dire des ngres.]

[Note 18: Pour les Scandinaves, la terre, _Mitgard_, tait entoure
par le fleuve _Ifing_ (Ocan).]

[Note 19: La Baltique, _Ost-See_ (mer de l'Est), comme elle
s'appelle encore aujourd'hui.]

[Note 20: Province mridionale de la Sude actuelle.]

[Note 21: La cte de Koenigsberg.]

[Note 22: le de la Baltique, au sud de la Sude.]

[Note 23: Balder, fils d'Odin et de Frigg, tait le dieu de la paix
ou du soleil.]

[Note 24: C'est sous ce nom qu'on dsignait primitivement les moines
en Norwge.]

[Note 25: Fte du dieu Thor, au solstice d'hiver, dont la date
correspond  notre Nol.]

[Note 26: C'est--dire au prochain renouveau: _varonn_, en
islandais, travaux du printemps; _heyonn_, travaux d't.]




CHAPITRE V

GUNNAR DANS LES PAYS DE L'EST


On ne racontera pas les menus incidents qui signalrent la navigation
d'Halvard le Rouge et de ses compagnons jusqu' la cte sud-ouest de
Norwge. Aprs avoir, suivant l'itinraire habituel des navires de
l'poque, rang les hautes roches  pic des les des Brebis (les
Froer), ils s'engagrent dans la large passe qui spare les Shetland
des Orcades, appeles aussi l'archipel des Phoques,  cause des bandes
nombreuses d'amphibies qui sans cesse voyagent dans ces eaux; et,
passant sous le cap Stadt, ils touchrent d'abord  Tonsberg, au fond de
la baie du mme nom, pour gagner ensuite l'le d'Hisingue, sise 
l'embouchure du Gotaelf.

L ils s'occuprent aussitt de recruter un quipage de guerre qu'ils
n'eurent pas de peine  trouver; car, si le vieil Halvard tait rput
le plus intrpide marin de ces parages, le nom de Gunnar l'Islandais
n'tait pas non plus inconnu en Norwge. Ils laissrent aussi leurs
btiments  coque ronde, qui taient spcialement propres au commerce,
pour se procurer ce qu'on appelait de _longs vaisseaux_, des nefs de
guerre ou _ellides_.

Les navires, au Xe sicle, taient  pont coup, c'est--dire ponts
seulement  l'avant et  l'arrire, trs exhausss l'un et l'autre
au-dessus de l'eau. La partie renfle de la proue correspondait  ce que
nous appelons le gaillard d'avant; c'tait sous elle et dans la section
mdiane non ponte, mais recouverte au besoin d'une tente, que
couchaient les hommes de l'quipage. L'arrire s'levait en dunette, et
le capitaine y avait sa cabine. La force de chaque btiment, au lieu de
s'valuer, comme aujourd'hui, d'aprs le nombre des canons, se mesurait
 celui des rames. Un navire de guerre de cinquante rames tait rput
du premier ordre; les cent hommes qui en formaient l'quipage se
relayaient par moiti pour tenir l'aviron[27].

Autour et en travers de la partie dcouverte de la coque rgnait une
galerie de faux pont o les combattants se plaaient. En dehors de
l'arsenal accoutum de gaffes, de lances et de flches, on embarquait
d'ordinaire  fond de cale une bonne provision de pierres qui, lances 
bras, formaient une redoutable artillerie. Un seul mt, une seule voile,
large et pesante,  bandes tricolores parfois, et une voile de misaine 
la proue. La rame tait le principal moyen de locomotion.

Mais l'originalit principale de ces btiments, qui n'existent plus
maintenant qu'en peinture, c'tait leur forme mme. Ils offraient
l'aspect d'animaux fantastiques. Leur proue et leur avant-bec taient
sculpts en tte de dragon, tandis que la poupe, avec le gouvernail et
la barre, figuraient par leurs replis le corps et la queue du monstre:
de l leur nom gnrique de _dragons_ ou de _serpents de mer_. La
plupart taient peints en outre de couleurs vives, et beaucoup mme
chargs de dorures.

* * *

Tels taient les longs navires qu'Halvard le Rouge et Gunnar avaient
frts  l'le d'Hisingue pour les courses maritimes qu'ils projetaient.
Ils taient seulement au nombre de trois, le _Bison_, le _Dauphin_ et la
_Cte-de-fer_. Halvard n'en avait pas voulu davantage.

Avec ces trois solides carnes montes par trois cents matelots, nous
sommes, dit-il, assurs de faire quelque chose de bon, et mme quelque
chose de meilleur qu'avec ces normes escadres qui ne servent qu' faire
fuir d'avance tout le monde devant soi, auquel cas, adieu  la fois la
gloire et le profit.

--Et de quel ct allons-nous d'abord? demanda Gunnar  son vieil ami; 
l'ouest, vers les ctes d'cosse, ou au sud de la Baie[28], vers
Funen[29] ou le Gotland?

--Au sud, repartit Halvard. J'ai appris que Vandel le pirate croisait
pour l'heure vers le Cattgat ou se trouvait quelque part aux aguets
dans les innombrables anses du rivage, et je sais qu'en cette saison-ci
les nefs de Vandel le pirate ne regorgent pas moins de butin qu'un lac
d'hiver de canards sauvages.

--Eh bien, en route pour le Sud.

* * *

La petite flottille partit donc. Halvard le Rouge et Gunnar montaient
ensemble la _Cte-de-fer_, Kulskiag tait sur le _Bison_, et Ogly le
Danois, un vieux camarade de vingt ans  Halvard, dirigeait la manoeuvre
 bord du _Dauphin_. Disons tout de suite que Gunnar, selon sa coutume,
s'tait quip d'une faon magnifique; il portait un riche pourpoint de
soie par-dessus sa _byrnie_ ou chemise de mailles, et tait coiff d'un
casque aux cerclures d'or tincelantes.

 peine les rames eurent-elles commenc de frapper le flot en cadence,
qu'un des hommes entonna la chanson du viking:

     Un viking n'a pas de demeure;--comme l'oiseau dans l'air et le
     poisson dans la mer,--sa demeure est partout o il y a profit et
     gloire  gagner;--comme l'oiseau dans l'air et le poisson dans la
     mer,--il poursuit sa proie  toute heure et  l'aventure...

     Une maison, qu'en pourrait-il faire?--Il dort, son bouclier d'une
     main et son pe de l'autre,--sous la vote du ciel, bleue ou
     noire.--Si le vent souffle avec violence,--au lieu de replier sa
     voilure, il la hisse;--plutt couler  pic que de rentrer un seul
     pouce de toile;--c'est bon pour les femmes, qui, sur le
     rivage,--serrent leurs cottes quand vient la rafale. Et si le
     viking reoit une blessure pendant le combat,--il ne s'attarde pas
      la bander,--il laisse couler le chaud filet de sang;--ce n'est
     que quand le cliquetis des armes a cess--qu'il songe  se calfater
     la peau.

* * *

Tout ce jour-l et le jour suivant, la flottille explora les
dchiquetures de la cte norwgienne, sans faire d'autre rencontre que
celle de quelques barques de pche. Le matin du troisime jour, elle
rencontra encore un pcheur auquel on demanda des nouvelles, et s'il n'y
avait pas dans les alentours quelques longs btiments aux allures
mystrieuses.

Oui, dirent les hommes; nous avons pch toute la nuit par ici, et il y
a quelques heures, comme le soleil venait de se lever, nous avons crois
deux nefs hautes sur l'eau qui entraient dans cette crique l-bas.

Le pcheur montrait une des baies voisines.

Immdiatement Halvard le Rouge et Gunnar disposrent tout pour l'action,
et les quipages ramrent  grande vitesse afin d'entrer dans la baie.

 peine eut-on contourn l'un des promontoires qui la fermaient, qu'on y
dcouvrit non pas seulement deux ellides, mais bien quatre, de la plus
belle taille, et Halvard reconnut en outre, du premier coup d'oeil, que
le commandant de ces serpents de guerre avait lui-mme aperu la
flottille et donnait l'ordre d'voluer sur elle.

* * *

[Illustration: Vaisseau normand au Xe sicle.]

Qu'en dis-tu, mon fils d'armes? demanda-t-il aussitt  Gunnar.
Combattons-nous sparment, ou attachons-nous nos navires ensemble pour
attendre l'assaut? Car, bien que ce pcheur ait tout  fait mal compt
sur ses doigts, je ne sache pas que, trois contre quatre, cela
constitue, dans la circonstance, une disproportion apprciable.

--Attachons nos navires, rpondit Gunnar; et aussitt le commandement
fut transmis de relier les nefs en une seule ligne, opration pour
laquelle il restait juste le temps ncessaire.

Dj les cornes sonnaient la charge  bord des vaisseaux ennemis, qui
venaient d'accomplir la mme manoeuvre et s'approchaient flanc contre
flanc, la proue en avant, ports  la fois par leurs rames et par la
mare refluante.

C'tait l'ordre habituel des combats de mer en ce temps-l. Le premier
objectif, de part et d'autre, tait de rompre la masse ennemie, soit en
coupant les attaches qui tenaient les navires adhrents, soit en forant
l'quipage adverse  les couper lui-mme pour s'enfuir ou pour modifier
sa tactique. Ce rsultat une fois atteint, la bataille entrait dans une
phase nouvelle, se transformait en une srie d'actions isoles, de duels
entre un vaisseau et un autre, o l'avantage final, d'ordinaire, restait
au parti vainqueur dans le premier choc, attendu que la rupture d'une
ligne prsupposait tout d'abord une chose:  savoir que les ponts de la
flottille oppose avaient t claircis de leurs hommes.

* * *

Quand les deux lignes flottantes furent arrives  porte de voix, il y
eut de chaque ct un arrt. Alors, du gaillard d'avant d'un des bords
ennemis, une voix,--c'tait celle de Vandel,--cria de loin aux
arrivants:

Qui tes-vous, vous qui tes entrs si audacieusement dans cette baie?
Abandonnez-nous vos navires, et vous aurez permission d'atterrir.

Un double clat de rire d'Halvard et de Gunnar rpondit  cette
sommation hautaine.

Hol! reprit aussitt Vandel en allongeant le doigt vers le fils
d'Hamund, qui, magnifiquement costum, on l'a vu, se tenait sur la
galerie de son ellide, attendant immobile l'vnement. Hol! est-ce
d'un oiseau vivant ce beau plumage? Qu'es-tu donc, toi? Homme, ou pain
d'pice?

--Pain d'pice, rpliqua Gunnar, mais pain d'pice trop dur pour tes
dents!

* * *

Il avait  peine envoy cette riposte, que, des deux cts, les troupes
donnaient le signal du combat, et les flches aussitt de voler, les
javelots et les pierres de siffler dans l'air et de retomber comme grle
sur les ponts, si bien que pendant quelque temps,  travers cette nue
de projectiles, on ne put distinguer qui avait l'avantage.

Bon! cria de nouveau la voix de Vandel, voil la bte l-bas qui se
hrisse!

Il parlait encore de Gunnar, que les vikings s'taient fait un plaisir
de viser particulirement. Sa chemise de mailles tait, en effet, toute
constelle de dards; il en ressemblait  un porc-pic, et il dut secouer
les piquants qui s'taient attachs  sa cotte protectrice.

Garde tes aiguilles pour te recoudre la peau tout  l'heure, riposta
encore une fois le fils d'Hamund.

* * *

Bientt cependant il parut clairement que les meilleurs viseurs, ds
l'abord, avaient t les marins d'Halvard.

En voil assez de ce jeu d'enfants! dit alors Gunnar  son vieil ami;
abordons-les, et que chacun y aille de l'pe et de la lance!

Incontinent l'ordre fut donn de marcher en avant. La _Cte-de-fer_ se
trouva pousse justement contre la nef de Vandel, qui, par rapport au
navire assaillant, se trouvait place  tribord, tandis que le _Bison_,
o tait Kulskiag, se heurtait  bbord contre une autre ellide, le
_Dauphin_ demeurant au milieu.

Certes, l'ennemi, disposant de quatre navires contre trois, et pu se
former en une ligne concave pour embrasser dans un fer  cheval les
galres opposes; mais, outre que cette manoeuvre l'et forc de
disloquer par avance sa masse en relchant ses amarres d'attache, il
n'tait dj plus temps de l'accomplir. Aprs le premier mouvement de
recul qui avait suivi, comme toujours, le choc brusque des proues, les
nefs s'taient mutuellement agrafes, et le corps--corps tait
commenc.

Gunnar le premier, de l'avant-bec de son btiment, avait saut sur le
pont de l'ellide monte par Vandel, et s'tait mis  tailler en pices
tout ce qui se trouvait devant lui. Quatre hommes taient tombs sous
ses coups avant que le pirate s'en ft aperu. Une douzaine de matelots
de la _Cte-de-fer_, en voyant le bond imptueux excut par le fils
d'Hamund, s'taient dpchs de s'lancer, eux aussi, sur les galeries
de faux pont de l'ennemi, et l, paule contre paule, ils rivalisaient
d'entrain et de vaillance. Halvard le Rouge et Kulskiag en avaient fait
autant de leur ct, suivis d'un groupe de marins d'lite; si bien que
c'taient, au-dessus des coursives, un fourmillement et un ple-mle
d'hommes impossible  dcrire.

* * *

Cette irruption tait,  vrai dire, un coup d'audace presque tmraire;
car les quatre vaisseaux de Vandel avaient encore leurs quipages bien
en force, et nul n'et jamais pu supposer que l'adversaire oserait
dbuter par une manoeuvre qui ne se hasarde d'ordinaire qu' la fin,
aprs que les ponts de l'ennemi ont t suffisamment balays. Mais son
audace mme en fit le succs. Les plus braves d'entre les vikings en
furent dconcerts tout d'abord, et, quand ceux-ci eurent t tus, non
sans avoir fait, eux aussi, du carnage parmi la troupe de leurs
agresseurs, les autres, saisis de panique, et s'imaginant avoir affaire
 des _trolls_[30] plutt qu' des cratures humaines, commencrent  se
laisser choir dans les coursives des bateaux, entre les bancs des
rameurs. La plupart, pris comme dans une trappe, y furent achevs 
coups de lance.

* * *

Pendant ce temps, Vandel et Gunnar s'taient rencontrs face  face 
tribord. Vandel avait aussitt lev sa hache pour tcher de fendre le
col  Gunnar; mais il n'atteignit que son bouclier, qui en fut bris net
par le milieu. Gunnar alors brandit son pe, qui se mit  tournoyer
dans les airs avec une vlocit si furieuse, que Vandel croyait voir
trois glaives  la fois et ne savait duquel il devait se garer. Quand
le coup retomba, ce fut pour trancher la jambe droite du pirate juste
au-dessus du genou; puis, d'un second coup port  ce tronc d'homme
vacillant, qui semblait ne pas vouloir s'abattre, Gunnar acheva d'en
faire un cadavre.

Au mme moment, Halvard le Rouge, Kulskiag et Ogly finissaient de
nettoyer les plats-bords de l'ennemi; si bien que Karl, le second de
Vandel, qui dirigeait l'action  bbord, n'osa plus, aprs la mort de
son chef, poursuivre davantage un combat dont l'issue d'ailleurs n'tait
plus douteuse. Il fit au plus vite trancher les attaches qui reliaient
son btiment au voisin, et s'enfuit de la baie  force de rames. Mais,
sur les trois autres ellides, il ne restait pas un homme qui ne ft mort
ou bless, et les blesss l'taient de telle sorte qu'ils n'avaient plus
besoin de mdecin. Seuls une vingtaine de matelots valides s'taient, 
la fin, jets  la mer, pour gagner la rive  la nage et y chercher un
refuge dans les bois.

Les vainqueurs purent donc prendre possession des richesses contenues
dans les trois vaisseaux, et, sur ce point, Halvard le Rouge ne s'tait
pas tromp dans ses prvisions: la croisire de printemps du pirate
avait t on ne peut plus fructueuse; les cales regorgeaient de denres
de toutes sortes, dpouilles des navires marchands que le viking avait
pu aborder.

Tous ces objets furent, suivant l'usage, apports _ la perche_,
c'est--dire au pied du mt-pavillon, et l on en fit le partage. Les
deux tiers environ de la cargaison furent le lot des trois capitaines,
Halvard le Rouge, Gunnar et Kulskiag, et le reste fut divis entre les
chefs secondaires et les hommes d'quipage.

Ouf! dit Gunnar  son frre, tandis que l'on distribuait le butin,
voil, ce me semble, une bonne matine.

--Profitable, en effet, et glorieuse, se hta d'ajouter le vieil
Halvard; mais, dis-moi un peu, mon fils d'armes, quel a donc t ton
pre nourricier?

-- quel propos cette question?

--C'est qu'en Norwge, de mme qu'en Islande, un dicton assure que l'on
n'a jamais que la moiti de la force de son pre nourricier. En ce cas,
ou le proverbe a menti, ou le mari de la femme qui t'a allait ne
pouvait tre que Thor en personne. Encore le fils d'Odin et de Frigg
a-t-il besoin,  ce qu'on prtend, de se ceindre les reins de son
baudrier et de revtir ses gants de fer pour jouir de la plnitude de sa
force, tandis que toi, mille ttes de corbeaux! je crois que du heurt de
ta carcasse nue tu bossellerais le marteau de Thor lui-mme!

Notes du chapitre:

[Note 27: Rappelons qu'au commencement des croisades ce fut avec ces
sortes de vaisseaux que les rois, princes et comtes des pays nord-ouest
de l'Europe descendirent le long des ctes d'Allemagne, de France et
d'Espagne jusqu'au dtroit de Gibraltar, o ils entrrent dans la
Mditerrane.]

[Note 28: Le golfe actuel de Christiania, qu'on appelait alors _la
Baie_ tout court, _Vigen_.]

[Note 29: L'le que nous nommons Fionie, et o se trouve _Odense_,
jadis la cit d'Odin.]

[Note 30: Gnies malfaisants de la mythologie scandinave.]




CHAPITRE VI

LA DERNIRE CROISIRE DU VIEUX VIKING


Trois mois durant, Halvard le Rouge et Gunnar continurent de tenir la
mer, allant du Cattgat au Grand-Belt, de Laaland aux rivages du Sund,
sans rencontrer nulle part un viking qui ft capable de leur rsister.
Vers la fin de l't seulement, chargs de butin et de gloire, ils
rsolurent de se reposer. Le roi de Danemark alors rgnant tait Svend,
fils et successeur du fameux Harald  la dent bleue, et le port
d'Hedeby, en Sleswig, tait sa rsidence habituelle.

Le fils d'Hamund et son vieil ami menrent donc leur flottille  Hedeby,
et, comme le bruit de leurs rcents exploits s'tait rpandu par tout le
pays, le monarque danois ne manqua pas de les accueillir avec une estime
et une faveur toutes particulires.

Nos hros demeurrent plusieurs semaines auprs de lui, prenant leur
part des festins et des jeux par lesquels ce prince clbrait sa
dernire victoire sur les Wendes. Et, bien que pour cette occurrence les
plus illustres champions du Nord se trouvassent runis  la cour de
Svend, il n'y en eut pas un parmi eux que Gunnar ne battt haut la main,
dans n'importe quel exercice du corps. Aussi le roi, merveill,
s'offrit-il  le combler de biens et d'honneurs s'il consentait  se
fixer en Danemark; il voulait mme lui donner sa propre nice en
mariage. Mais Gunnar dclina toutes ces ouvertures, si flatteuses et si
allchantes qu'elles fussent.

Le plus beau pays, c'est l'Islande! rptait obstinment le fils
d'Hamund.

--Un pays qui produit des hommes tels que toi est assurment une grande
terre, lui rpondit un jour le monarque; mais ne sais-tu pas que le
Danemark domine sur tout le Septentrion, de Rgen aux rivages des
Finnois, que de simples _jarls_[31], nos vassaux, sont eux-mmes plus
puissants que bien des souverains du Sud et de l'Est, et que dans les
salles de nos chteaux nous pouvons rassembler en un mme jour,  un
seul banquet, plus de convives que l'Islande ne compte d'habitants?

--Je le sais, repartit Gunnar.

--Et ne crois-tu pas que, si nous le voulions, nous disposerions d'assez
de guerriers et de longs navires pour conqurir l'Islande ta patrie?

--Votre pre Harald ne disposait pas de moins d'hommes que vous;
cependant il y rflchit  deux fois avant d'envoyer ses longs navires
conqurir l'Islande mon pays, et, quand il y eut rflchi  deux fois,
il rejeta tout  fait cette ide, et il n'y revint plus de sa vie.

--Cela est vrai, dit le prince danois; mais c'est que les dieux,
consults par lui dans leurs temples, ne lui parurent pas favorables 
ce projet.

--Ce fut du moins ce que lui dirent les prtres, je ne l'ignore pas plus
que vous,  roi Svend; pourtant ce ne furent ni les dieux du Danemark,
ni ceux de la Norwge ou de l'Islande, ni mme le Dieu nouveau des
chrtiens, qui l'empchrent d'excuter son dessein. S'il faut vous
expliquer ma pense, ce qui retint le roi votre pre, ce fut l'esprit
mme des hommes de l'Islande, incapables, il le savait bien, de se plier
au joug d'un monarque; et, aussi longtemps que durera cet esprit, nul
souverain ou jarl tranger, soit par ses navires, soit par ses
guerriers, ne pourra jamais conqurir l'Islande.

--Bien rpondu, poursuivit le roi; ces fires paroles conviennent  ta
bouche. Mais, tout en restant Islandais et libre, ne consens-tu point,
pour nous faire honneur,  tre notre homme-lige en Danemark?

--Pour cela, seigneur, j'y consens. En tant que paysan de l'Islande, je
ne dois hommage ni allgeance  personne; tout Islandais s'appartient 
lui seul. Hors de l'Islande, c'est diffrent, et je tiens pour ma part 
honneur, quand je visite telle ou telle contre, d'tre l'homme-lige du
prince qui y rgne et d'accepter le baisemain qu'il m'offre. En ce sens,
nous tombons d'accord; ce n'est qu'une vassalit de passage qu'on
laisse, en s'en allant, derrire soi, et qu'on peut tre heureux de
retrouver, parce qu'elle n'a en soi rien de servile.

--Eh bien, noble fils d'Hamund, changeons,  cette occasion, nos
prsents. Donne-moi, retenue par des noeuds de paix dans son
fourreau[32], la glorieuse pe avec laquelle tu portas nagure le coup
de mort  Vandel, et accepte de moi, galement enferme en une gaine de
paix, cette hallebarde que, dans le temps o j'errais exil dans le pays
de Galles, j'enlevai au tombeau d'un vieux viking. C'est une arme
magique, qui non seulement prserve de la mort celui qui la tient, mais
qui a de plus la proprit d'indiquer, par une rsonance prolonge, si
la blessure qu'elle vient de faire est mortelle. Nul autant que toi,
Gunnar, ne mrite d'tre honor de ce trophe.

* * *

Cependant la saison s'avanait, et Halvard le Rouge commenait  ronger
son frein.

coute, dit-il un jour  Gunnar, j'en ai assez de toutes ces ftes de
cour et de ce train de vie entre quatre murailles. J'aspire  entendre
le cri de la mouette, qui me plat infiniment mieux que le babil des
femmes et le chant des skaldes. Nous avons encore, avec nos navires, le
temps de faire une course d'automne. Qu'en penses-tu, mon fils d'armes?

--Je suis prt. Quand faisons-nous voile?

--Quand nous faisons voile? mais aujourd'hui mme,  la minute prcise
o je parle. Nous ne sommes pas, que je sache, comme ces filles
galloises auxquelles il est interdit de se marier avant qu'elles aient
fil assez de lin pour remplir leur bahut d'hymne. L'Ocan et nous,
nous sommes libres de convoler ensemble  toute heure, et c'est le seul
genre de mariage qui m'agre.

--Et de quel ct, cette fois, nous dirigerons-nous?

--Si tu le veux, nous irons visiter les rivages du Smaaland et de la
Gothie[33].

Gunnar prit donc cong du roi Svend, fort marri de la sparation, et la
flottille se remit en mer dans la direction de la Baltique.

Aprs avoir rang la cte sud de Laaland, puis les crayeuses falaises de
l'le de Moen, la vierge chevelue de la mer de l'Est, elle laissa le
Sund  sa gauche pour longer les rives de la Scanie et passer ensuite
entre cette terre et les hautes roches de l'le de Bornholm.

* * *

Nul incident digne d'tre narr ne marqua la navigation des vikings
jusqu'au del du lacis d'lots qui frangent le littoral scandinave
au-dessous de la moderne Carlskrona. Le temps n'avait cess d'tre
magnifique, et une jolie brise du sud-ouest caressait  souhait la poupe
des ellides.

Mais, l'aprs-midi du quatrime jour, comme on tait dj engag dans le
dtroit de Calmar, Halvard le Rouge, qui venait de monter sur la dunette
de la _Cte-de-fer_, eut tout  coup, en auscultant le ciel, un de ces
hochements de tte silencieux par lesquels tous les vieux loups de mer
se donnent  entendre  eux-mmes que les choses ne vont pas selon
leurs dsirs.

Une brusque saute de vent d'ouest en est venait, en effet, de se
produire, et  un zphyr rgulier avaient succd de petits coups d'aile
haletants, brefs et saccads, qui semblaient ne pas avoir assez de force
pour embrasser plus de vingt toises de mer.

Bien que, malgr cela, la Baltique continut de demeurer unie comme une
glace, et que pas un nuage ne tacht l'horizon, il tait  croire que le
vieux viking n'augurait rien de bon du changement; car au hochement de
son crne de marsouin succda aussitt un petit grognement sourd qui
quivalait  tout un pome.

Qu'as-tu donc  te parler en dedans? lui demanda Gunnar intrigu.
Est-ce que Ran, la desse de la mer, comploterait avec Loki, le mchant
dieu[34], de nous jouer quelque vilain tour?

--Je me moque de Loki et de Ran, repartit le viking en se grattant
l'oreille; mais en aucun temps, et surtout dans cette saison de l'anne,
je n'ai jamais eu un bien vif amour pour ces petits vents ni chauds ni
froids,  l'haleine essouffle, qui n'osent pas dire franchement ce
qu'ils vous veulent; mieux vaut tout de suite une bonne rafale pre et
mordante qui vous cingle carrment le visage et vous dcoiffe sans mme
crier gare... Bon, regarde  prsent, ajouta-t-il aprs un moment de
silence: a-t-on ide de pareille tratrise?

* * *

Gunnar regarda. L'atmosphre prsentait maintenant un calme de mort, et
un voile de vapeurs basses, hiss, semblait-il, par une main invisible,
s'tendait lentement  droite et  gauche sur la terre ferme et sur
l'le d'OEland, dformant au loin les aspects naturels par un de ces
phnomnes de mirage que les marins appellent _fe Morgane_.
Promontoires, arbres et rochers, tout apparaissait renvers; certains
objets mme se montraient ddoubls.

Un instant aprs mergea de l'horizon, comme par un coup de baguette
magique, un gros banc de nuages dont la couleur noircissait  vue d'oeil.

Je le disais bien, s'cria Halvard, ce petit vent de rien tait gros
d'une tempte. Elle va tre sur nous tout  l'heure, et nous surprendre
dans une passe o un long vaisseau, en pareille circonstance, ne doit
pas se trouver. Alerte! il faut virer de bord au plus vite, et fuir sous
le vent jusqu' l'une des anses qui se trouvent  l'entre du dtroit,
car la baie de Calmar est encore trop loin de nous.

Il avait  peine prononc ces mots, que de la masse de nuages noirs, qui
avait en moins d'un instant achev d'envelopper le ciel, jaillit un jet
de flamme rutilant qui parcourut en zigzag l'horizon et revint labourer
le sein de la mer, dont les vagues commencrent  se tumfier, sans
faire encore entendre aucun bruit.

Immdiatement l'ordre fut transmis d'excuter la manoeuvre voulue. Les
rameurs reculrent  bbord pour donner  tribord du champ aux ellides,
qui dcrivirent un cercle et tournrent.

* * *

Il n'tait que temps. Un second clair sillonna le ciel noir, et
l'averse clata torrentielle et brutale, une averse mle d'eau et de
grle et accompagne d'une terrible rafale.

Les trois navires couraient de toute leur vitesse devant la tourmente,
qui lanait d'normes paquets de mer sur leurs poupes et menaait chaque
fois de les submerger. Et Halvard le Rouge avait dit vrai: dans ce sund
troit de Calmar, encaiss partout de hautes rives, parsem de rcifs
insidieux, et o les vagues, sous l'action de la tempte, s'enroulent
littralement toutes ensemble, les longs vaisseaux des vikings taient
loin d'offrir la mme rsistance que les coques rondes de ngoce,
construites pour affronter au besoin les flots du canal d'Irlande et de
la Manche. Aussi bon nombre de rames s'taient-elles brises dans les
toletires, et les cales avaient-elles embarqu une masse d'eau dj
inquitante, quand l'entre du dtroit commena de se dessiner.

L il restait  accomplir l'opration la plus dlicate de toutes; car,
pour gagner la crique sudoise, o tait le salut de la flottille, il
fallait s'engager par un chenal troit et tortueux que bordait un semis
d'cueils  fleur d'eau, et au beau milieu de ce chenal tait un
bas-fond sur lequel les brisants faisaient rage. Ajoutons que les trois
navires allaient tre obligs,  ce pas critique, de modifier leur
allure et leur direction, et de prter, quoique pour peu d'instants,
leurs flancs plus ou moins mutils  la pleine fureur des autans. De
plus, l'obscurit s'tait paissie  tel point, que d'un bord  l'autre
on se voyait  peine. Des grlons d'une taille prodigieuse, de
vritables blocs de glace, s'taient mis  fondre en avalanche,
souffletant les visages des rameurs et martelant leurs mains bleuies de
froid.

Le tonnerre grondait sans discontinuer.

* * *

Tout  coup, sur la _Cte-de-fer_, un marin plus superstitieux que ses
camarades crut apercevoir au milieu des nuages une forme de femme
gigantesque qui allongeait le bras d'un air menaant vers les trois
navires en dtresse.

L'homme,  cette vue, fut pris d'pouvante.

La sorcire! s'cria-t-il en se levant. La voyez-vous qui chevauche
l-haut? Tenez, l o est mon doigt! Croyez-moi, cette tempte n'est pas
une tempte naturelle; c'est l'oeuvre des _Trolls_ ennemis, dchans
contre nous, et je vous dis que nous en avons pour la nuit.

--Avant de parler de la nuit, attends donc que le jour soit fini! lui
riposta Halvard en colre; et, si tu ne te rassieds pas, c'est moi qui
t'enverrai d'un coup de hache souper dans les cavernes de Ran!

--Plus d'un de nous y soupera, mme sans ta hache! hurla le viking au
milieu de la rafale, sans oser cependant bouger de place.

[Illustration: Mort d'Halvard le Rouge.]

-- la bonne heure! voil comme j'aime  t'entendre parler! repartit
Halvard avec son gros rire.

Sur l'entrefaite, la flottille arrivait  la passe terminale. Il y eut,
une minute durant, un ralentissement voulu dans la marche; puis Halvard
lui-mme, sur la _Cte-de-fer_, prit le gouvernail des mains du pilote,
et, s'adressant  tue-tte aux quipages des deux autres ellides:

Qu'on me suive! leur cria-t-il; les yeux ferms je trouverais la route,
et, dt-il grler sur nous des sorcires, que nul ne songe  son
garde-nez[35]!

* * *

Sur ce mot, l'intrpide viking lana le premier sa nef dans le chenal.
Par une double vite rapide et heureuse, celle-ci esquiva et le
bas-fond et le banc de rcifs longitudinal; aprs quoi il suffit aux
matelots d'voluer avec prcaution sur la droite pour se trouver
derrire une sorte de coude du rivage, au milieu d'une onde relativement
calme.  une toute petite distance de l s'ouvrait une crique en fer 
cheval dont l'entre tait d'autant plus aise que le terrain, trs haut
d'un ct, dessinait de l'autre une pente douce vers laquelle glissait
une colline herbue. Le talus protecteur du site formait justement peron
vers le Sund.

* * *

Halvard alors quitta le timon pour suivre la marche des deux autres
vaisseaux. Le _Bison_, mont par Kulskiag, venait, lui aussi, de
franchir sans encombre la section la plus dangereuse du canal, et il eut
vite fait de rallier la _Cte-de-fer_  l'entre du petit havre sudois.
Quant au _Dauphin_, que dirigeait toujours Ogly le Danois, il tait
encore en plein dans le ressac, et paraissait ne pouvoir en sortir.

Une ou deux minutes s'coulrent ainsi.

Il passera! il passera! s'crirent les matelots des navires sauvs.

Mais le _Dauphin_ ne passa pas. Juste  ce moment, la tempte sembla, de
dpit, souffler avec une violence redouble. Le navire d'Ogly, aprs
avoir tournoy  deux reprises sur lui-mme, alla heurter le banc de
rochers et s'y fendit en deux morceaux. Le gaillard d'avant s'tait, du
coup, trouv spar du reste de la coque.

Perdus! perdus! hurla le vieux viking  cette vue. Un si bon navire, et
tant de braves gens! Vite! enfants, ramez en arrire! Contre tous les
vents et tous les tonnerres, j'arracherai bien quelques-uns d'entre eux
aux mchoires de la mort!

Pas une protestation ne s'leva. Les deux ellides virrent de nouveau
pour tourner le dos  la baie souriante, aux vertes prairies du coteau
dclive, et se rejeter dans le noir tourbillon.

En avant! cria le chef  ses hommes, et que Thor soit ou non dans le
nuage[36], je m'en soucie comme d'un vieux grelin!

* * *

Comme il lanait ce dfi au ciel, un nouvel clair jaillit, fulgurant et
rapide; un dernier coup de tonnerre retentit, un coup de tonnerre auprs
duquel tous les clats de foudre prcdents n'avaient t qu'un petit
bruit de crcelle, puis un silence profond suivit cette dtonation
formidable qui avait branl et fait tressaillir jusqu'en leurs fibres
les plus secrtes la carcasse et le pont de la _Cte-de-fer_; et alors
qu'aperut-on? Le vieux viking, contempteur des dieux, gisait 
l'extrmit de la dunette, son norme corps renvers en arrire, de
telle sorte que sa rouge chevelure retombait en flots le long de la
poupe sur la figure sculpte de l'ellide.

Le marteau de Thor a frapp le capitaine! s'crirent avec effroi les
vikings.

Tous les bras cessrent aussitt de ramer.

Tenez! tenez! l-bas! la voici encore la femelle des Trolls! rugit le
matelot qui, une fois dj, avait cru voir la sorcire dans le nuage. De
chacun de ses doigts part le trait meurtrier... Malheur  nous tous, je
vous le rpte, si nous ne nous enfuyons au plus vite!

Il devenait d'ailleurs pleinement vident que toute tentative pour
tcher de retrouver, parmi les brisants furieux du canal, quelques
paves humaines du _Dauphin_, et t un pur acte de folie. Aussi
Gunnar, sans plus s'obstiner, donna-t-il l'ordre de battre en retraite
vers l'anse de la cte.

Amis, dit-il, Ogly le Danois et ses compagnons doivent tre maintenant
en route, par des voies o nul n'a rebrouss chemin, vers la demeure
qu'Hla, la sombre desse, habite au-dessus des neuf mondes[37]. Nous,
demain, au lever du soleil,--si les dieux permettent que le soleil se
lve demain comme les jours prcdents,--nous boirons la bire des
funrailles en l'honneur des braves qui nous ont quitts, et le plus
brave de tous, celui qui gt ici sur ce pont, la face troue par la
flche de feu  laquelle personne ne peut se drober, recevra de nous la
spulture qu'il convient de donner  un vrai viking.

Notes du chapitre:

[Note 31: _Jarl_ (prononcez _iarl_), gouverneur de province au nom
du roi.]

[Note 32: Les Scandinaves croyaient que cela portait malheur de
donner de l'acier nu  un ami; une arme ainsi offerte et accepte tait
cense _couper_ l'amiti,  moins que le donneur n'et soin
pralablement de se tirer avec ce fer un peu de son propre sang.]

[Note 33: Sude mridionale.]

[Note 34: Loki tait le dieu du mal dans la mythologie scandinave.]

[Note 35: Saillie en rabat du chapeau d'acier que portaient
ordinairement les vikings.]

[Note 36: Thor tait, chez les Scandinaves, le dieu du tonnerre.
Jeudi, en sudois, se dit _Thorstag_, jour de Thor, et en allemand
_Donnerstag_, jour du tonnerre.]

[Note 37: C'tait comme le logis d'attente o, dans les ides des
paens du Nord, les morts sjournaient pendant trois jours jusqu' ce
qu'on et fait le triage de ceux qui avaient mrit d'aller dans la
Wahalla; les autres, les non lus, demeuraient avec ladite Hla dans
l'enfer scandinave.]




DEUXIME PARTIE

GUNNAR ET HALGIERDE




CHAPITRE VII

QUELLE FEMME TAIT HALGIERDE, FILLE D'HOGI


Une demi-anne s'tait coule depuis les vnements qu'on vient de
raconter. Aprs avoir pass l'hiver  Drontheim, auprs du fameux jarl
Hakon, ce Julien l'Apostat de la Norwge avec lequel nous aurons
occasion de faire plus amplement connaissance par la suite de ce rcit,
Gunnar et son frre Kulskiag avaient profit du renouveau pour s'en
retourner en Islande avec quatre navires  coque ronde surchargs de
richesses et de butin.

Comme le bruit de leurs exploits de vikings les avait devancs dans
toute l'le, ce fut  qui accourrait  leur boer pour entendre le rcit
de leurs aventures.

Te voil maintenant plus que jamais le premier parmi nous, dit Nial le
sage  son ami; ta renomme va voler de bouche en bouche du fiord de
Borge  l'Eyfirdinga[38], et je prvois qu'au prochain alting chacun
n'aura d'yeux et de saluts que pour toi. Garde-toi bien de te laisser
enivrer  ces tmoignages bruyants et flatteurs. Tel qui t'exaltera trs
haut en paroles te jalousera au fond de son coeur, et, la premire fume
de gloire dissipe, il te faut t'attendre  trouver tes chemins sems de
maintes embches.

--Avec tes yeux pour les voir, et mon bras pour les carter, les
embches dont tu parles ne m'pouvantent gure.

--Oui, oui, repartit Nial,  nous deux nous pouvons faire beaucoup.
coute cependant: tu sais que le ciel, de temps  autre, vous envoie des
visions ou des rves o l'on peroit quelque chose de l'avenir. Eh bien,
la nuit qui a suivi ton retour, j'ai rv que la premire embche, et
non la moins dangereuse de toutes, tu la rencontrerais sur le ting mme.
Peut-tre ferais-tu bien de t'abstenir de paratre aux comices qui
approchent.

--Je sais, rpondit Gunnar, que tu es du petit nombre de ceux qui
possdent le don de seconde vue; mais je sais aussi que la destine est
une chose qui ne se peut changer. Odin lui-mme,  ce qu'on nous
enseigne, devant les yeux perants duquel l'avenir se droule tout
entier, n'ignore pas qu'il est appel  prir finalement par le loup qui
a t ordonn ds le dbut des choses pour l'exterminer, et, tout grand
Dieu qu'il est, il ne peut faire que cela n'arrive pas... Je songerai
nanmoins  ce que tu me dis.

[Illustration: Un fiord.]

* * *

L'poque de l'alting venue, les deux fils d'Hamund ne purent, malgr
tout, rsister  l'envie de s'y faire voir. Gunnar s'y prsenta, pour sa
part, quip d'une manire si somptueuse, que pas un des gros chefs
islandais n'tait capable de rivaliser avec lui. S'il y eut des envieux
de sa gloire, il n'y parut toutefois en aucune faon. Sa premire
tourne d'une hutte  l'autre fut marque par une ovation enthousiaste;
tout le monde le comblait  l'envi de flicitations et de serrements de
mains.

Gunnar est le premier homme de l'Islande; par Gunnar, le renom de
l'Islande a pntr jusqu'aux rives de Rgen; et voyez, il est avec tous
aussi affable et aussi modeste que s'il n'avait point fait ce qu'on
raconte.

Tels taient les propos qu'changeaient entre eux les notables de tous
les districts, rassembls au val Tingvalla.

Un jour que le fils d'Hamund descendait de la colline de la Loi, il vit
venir  lui une grande et belle personne vtue d'une robe magnifique et
d'un manteau carlate garni d'agrafes d'or. Sa chevelure,
extraordinairement paisse et soyeuse, lui flottait jusqu' la ceinture.

Elle s'arrta devant Gunnar, le salua gracieusement; et comme il
s'enqurait de son nom, car il la voyait pour la premire fois, elle lui
dit qu'elle tait Halgierde, fille d'Hogi.

La conversation ainsi engage, elle le pria de vouloir bien lui narrer
quelques pisodes de ses voyages.

Gunnar, bloui et charm, s'empressa de dfrer  son dsir; puis il
finit par lui demander si elle tait marie.

Non, rpondit Halgierde, et je ne crois pas que beaucoup d'hommes
s'avisent de songer  moi.

--Est-ce donc que personne ne vous parat digne de vous?

--Non pas; mais j'ai sur la question du mariage des ides  moi.

--Et que rpondriez-vous, poursuivit Gunnar, si je sollicitais votre
main?

--Quoi! fit-elle d'un ton de surprise, vous auriez srieusement cette
pense?

--Trs srieusement.

--Eh bien, adressez-vous  mon pre.

Et, sur ce mot, elle le quitta avec un sourire.

* * *

Gunnar alla tout droit  la hutte d'Hogi. Il y trouva celui-ci et Rut,
qui l'accueillirent aussi courtoisement que si entre lui et eux il n'y
avait jamais eu le moindre diffrend.

Gunnar formula sa demande, qui ne laissa pas d'tonner un peu les deux
frres.

Certes, rpondit Rut le premier, nous ne nous serions jamais attendus 
ce qu'une alliance unt nos familles. Nous savons ce que tu vaux,
Gunnar; aussi croyons-nous de notre devoir de ne te rien cacher de la
vrit. Halgierde a ses qualits; mais on lui trouve aussi de graves
dfauts. Elle a dj eu deux maris, et ses deux premiers mariages ont
t loin d'tre heureux...

--Voil, interrompit vivement Gunnar, une noblesse de procd que
j'apprcie. J'aimerais mieux, moi aussi, que certaines choses fussent
autrement que vous ne le dites... Nanmoins ne me refusez pas, ou je
croirais que vous vous souvenez encore de notre ancienne contestation.

--Pas le moins du monde, reprit Hogi; nous entendons demeurer tes amis,
mme si cette union ne se fait pas. Es-tu bien rsolu  la contracter?

--Je le suis, repartit Gunnar.

--Je vois, ajouta Hogi en souriant, que tu es capable de toutes les
audaces. Halgierde est-elle au courant des choses?

--C'est elle-mme qui m'envoie vers vous.

Au mme moment la jeune femme entra. Elle dclara elle-mme ses
fianailles, et l'on rgla les conditions de l'hymen.

Le lendemain, Gunnar courut  Bergtorsvol raconter l'vnement  Nial.
Ce dernier ne dissimula pas son mcontentement.

Tu pouvais faire un meilleur choix, rpondit-il, et ce que tu
m'annonces veille en moi de graves apprhensions pour l'avenir.
Peut-tre aurais-tu mieux fait de suivre mon conseil et de ne point
paratre au prsent alting.

--Kulskiag et moi nous tenions  y revoir une foule de braves gens, nos
amis, et je t'assure que la rception qui nous a t faite l-bas ne
cachait aucune pense de jalousie.

--Enfin ce qu'il y a de plus clair, c'est que cette Halgierde t'a
ensorcel.

--Ensorcel? J'ignore si c'est le mot; mais il me semble que, mme sans
que je l'eusse vue et qu'elle m'et parl, il et suffi qu'un corbeau,
messager de malheur ou non, ft venu dposer  mes pieds un de ses longs
cheveux d'or, pour que je me sentisse dsireux de l'pouser.

Il y eut un petit moment de silence; aprs quoi le bon Nial reprit en
souriant:

coute, il ne me sirait pas,  moi qui suis mari depuis longtemps, de
te parler en cette circonstance comme l'et pu faire, de son vivant,
Halvard le Rouge, aujourd'hui trpass. Promets-moi seulement que, quoi
qu'il arrive, nous resterons unis.

--Certes, quoi qu'il arrive, rien ne troublera jamais notre vieille
amiti.

--C'est bien, Gunnar; donnons-nous la main sur ce mot, conclut Nial en
reprenant un air grave.

Mais il ne put s'empcher d'ajouter:

C'est gal, quelque chose me dit que, si tout continue  se bien
passer, ce ne sera pas la faute d'Halgierde.

* * *

Tout enfant, la fille d'Hogi avait annonc une beaut rare, et fait
l'admiration de tous ceux qui la voyaient. Son oncle Rut convenait comme
les autres que, pour la majest de la taille, l'harmonie des lignes du
visage, la finesse et l'abondance des cheveux, elle n'avait peut-tre
pas sa pareille en Islande. Seulement il lui trouvait,  part lui, dans
le regard un je ne sais quoi dont il avait peur.

Un jour, il dnait chez son frre en socit de quelques amis. La
fillette tait en train de foltrer par terre dans la salle avec
d'autres enfants de son ge, quand son pre l'appela tout  coup:

Viens ici, mignonne!

Halgierde accourut aussitt, sa charmante figure anime par le jeu.

Hogi la prit doucement par le menton, l'embrassa, et, se tournant vers
Rut son cadet:

N'est-elle pas, lui dit-il, jolie  ravir?

Comme Rut ne rpondait pas, Hogi rpta sa question.

Oui, oui, repartit enfin l'oncle, c'est,  coup sr, une enfant
ravissante... Mais, ajouta-t-il aprs un silence, je me demande toujours
d'o sont venus dans notre famille ces yeux... dont je ne puis dfinir
l'expression...

Le propos vexa Hogi, et il s'ensuivit une courte bouderie entre les deux
frres.

* * *

Les annes s'coulrent. Halgierde devint chaque jour plus belle, et
l'on put remarquer bientt qu'elle tait consomme dans l'art de plaire.
Avec cela, prodigue, obstine, rancunire, elle inquitait de plus en
plus le bon Rut; et le pis, c'tait qu'un certain Tiolstolf, qui avait
t son pre nourricier, avait conserv sur elle une influence des plus
pernicieuses.

Ce Tiolstolf tait un mchant homme, d'une force et d'une habilet aux
armes peu communes, qui avait dj commis plusieurs meurtres sans payer
la moindre ranon. Halgierde avait voulu qu'il restt avec elle 
l'Hogistad, et elle ne faisait rien sans le consulter.

Or,  quelque distance du boer, dans la direction de la mer, demeurait un
riche fermier appel Thorwald. C'tait un homme de moeurs honorables et
fort estim, qui n'avait d'autre dfaut qu'un peu trop de vivacit dans
l'humeur.

Son pre l'exhortant un jour  se marier, il rpondit qu'il y songeait
en effet, et que son choix tait mme dj fait.

Et qui comptes-tu demander? continua le vieillard.

--Halgierde, fille d'Hogi.

Le pre secoua la tte.

Non, pas elle, mon fils! reprit-il. On la dit volontaire, emporte et
coquette; tu es toi-mme opinitre et violent... M'est avis que d'un tel
mariage il ne saurait rien rsulter de bon.

--C'est mon ide, et je m'y tiens, repartit le jeune homme.

--Soit! conclut le vieillard.

Le lendemain mme, le pre et le fils allrent trouver Hogi leur voisin.

Nos situations se valent, lui dit ce dernier; je ne dois pas vous
cacher pourtant qu'Halgierde a un caractre un peu difficile.

--Cela ne fait rien, rpondit Thorwald.

Et, sance tenante, l'affaire fut rgle, sans qu'Halgierde et voix au
chapitre.

Lorsque la jeune fille connut la chose, elle entra dans une grande
colre et courut vers son pre nourricier.

Console-toi, lui dit Tiolstolf, et compte sur moi. C'est la premire
fois que tu te maries, mais ce n'est sans doute pas la dernire. Il
faudra bien,  la rcidive, que l'on prenne ton avis.

Sur quoi ils se mirent  parler d'autre chose.

* * *

Pendant ce temps, Hogi disposait tout pour la noce. Il alla d'abord
inviter Rut, et lui dit:

Je te prie de ne pas m'en vouloir si j'ai conclu cet hymen en dehors de
toi.

--Certes, rpondit le frre, l'union est loin de m'agrer. Je te promets
nanmoins d'assister au repas.

Thorwald fit aussi ses invitations, et Halgierde convia de son ct au
festin un certain Svan qui tait son oncle maternel et qui habitait le
fiord des Ours,  la partie nord de l'Islande. Ce Svan tait un vilain
drle, hargneux, querelleur, et qui se connaissait en magie. Au banquet,
qui compta plus de cent couverts, Tiolstolf et lui se placrent cte 
cte, et, au grand tonnement des convives, on les vit l'un et l'autre,
 plusieurs reprises, s'entretenir tout bas avec Halgierde, qui riait 
chaque mot qu'ils disaient.

Cette faon de rire ne me plat gure, dit le pre de Thorwald  son
fils, comme ils s'en retournaient le soir chez eux; et ce qui me plat
encore moins, c'est la prsence de ce Tiolstolf.

Halgierde, en effet, avait exig que son pre nourricier la suivt au
domicile conjugal. De tout l'hiver, Thorwald et lui n'changrent que de
brves paroles. Quant  Halgierde, ds le lendemain de son mariage, elle
commena par donner libre cours  ses habitudes de gaspillage, si bien
que, le printemps venu, il y eut au logis disette de farine et de
poissons secs. Halgierde alors se mit en colre contre son mari, et lui
reprocha de la laisser manquer mme du ncessaire.  quoi Thorwald
rpondit que son approvisionnement de l'anne avait t le mme que
d'habitude, et que cela lui durait d'ordinaire jusqu'au milieu de l't.

Qu'est-ce que cela prouve? repartit la jeune femme d'un ton mprisant:
que tu es tout bonnement un avare, et que ton pre et toi vous vous
laissiez mourir de faim!

Le mari, courrouc de cette parole, frappa Halgierde  la joue avec une
telle force, que le sang jaillit; puis, sortant sans mot dire, il emmena
six de ses gens, et gagna  la rame quelques lots qu'il possdait dans
le fiord voisin, et o il avait une rserve de farine et de poissons
secs.

* * *

Halgierde cependant s'assit devant la porte, et elle tait en train de
ruminer sa colre quand Tiolstolf parut.

Ah! fit-il en l'apercevant, qui t'a donc marqu de rouge le visage?

--C'est mon mari, rpondit-elle; et il parat que tu t'en soucies peu,
puisque tu n'es pas mme venu  mon secours!

--Eh! le savais-je? dit le pre nourricier. Je suis, en tout cas, bon
pour te venger.

Il prit sa hache, sauta en canot, et rama vers les les du fiord.

Thorwald tait dans sa chaloupe, en train d'arrimer les objets que ses
hommes lui apportaient du rivage. Tiolstolf, d'un bond, fut  ct de
lui.

Voyons! dit-il, il faut que je t'aide, autrement tu n'en finiras
point... Ma parole! on croirait toujours que tu es manchot!

--Tu n'as rien  m'apprendre, sache-le bien! rpondit Thorwald d'un ton
ddaigneux.

--Si fait, riposta l'autre, j'ai  t'apprendre de quelle faon on doit
se conduire avec une femme... J'ajouterai que tu as maltrait Halgierde
pour la premire et la dernire fois.

 ce mot, Thorwald saisit un couteau de pcheur qui se trouvait prs de
lui, et le brandit vers Tiolstolf; mais l'autre, levant sa hache, en
assena un tel coup  Thorwald, que celui-ci eut le bras cass et laissa
chapper le couteau.

D'un second coup port sur la tte, son adversaire lui fracassa le
crne.

Au mme moment les gens de Thorwald arrivaient avec des sacs de farine.
Tiolstolf, sans perdre de temps, pratiqua d'un coup de hache un norme
trou dans le fond de la chaloupe, qui embarqua immdiatement le flot
sal; puis, sautant vite dans son propre canot, il s'loigna  force de
rames, tandis que l'autre bateau coulait avec sa charge et le corps
inanim de Thorwald.

Une fois  terre, il se dirigea en droite ligne vers le boer d'Halgierde,
sa hache ensanglante  l'paule.

La jeune femme tait toujours assise  la mme place.

Tiens! ta hache est de la mme couleur que ma joue! dit-elle 
Tiolstolf en l'apercevant.

--Oui, je viens de faire en sorte que tu puisses te remarier  ta
guise.

--Alors Thorwald est mort?

--Il l'est... Maintenant, comme il faut que je pourvoie  ma sret, je
m'en vais de ce pas vers le nord rejoindre notre ami Svan.

L-dessus il enfourcha un cheval, et s'enfuit au galop  travers la
plaine.

* * *

Le mme jour, Halgierde tait de retour chez son pre Hogi. Celui-ci, ne
sachant rien de ce qui tait arriv, accueillit sa fille avec joie.

Pourquoi Thorwald ne t'accompagne-t-il pas? lui demanda-t-il tout
d'abord.

--Thorwald est mort! dit Halgierde.

--Alors c'est Tiolstolf qui l'a tu! dit l'oncle Rut, survenant tout 
coup.

--Oui, ajouta simplement Halgierde.

--Mes pressentiments ne me trompaient pas, reprit Rut; ce mariage ne
pouvait engendrer que malheurs!

Quand le pre de Thorwald apprit la nouvelle, il rassembla un gros
d'hommes arms, et se dirigea au nord vers le fiord des Ours. Mais,
comme la troupe gravissait la dernire colline du chemin, il survint
tout  coup une nue si opaque, qu'elle fut oblige de s'arrter court.

Les cavaliers mirent pied  terre un moment. Quand ils voulurent ensuite
remonter en selle, il leur fut impossible de retrouver leurs chevaux
dans l'obscurit. Ils perdirent mme leurs armes, et tous  l'envi
s'garrent si bien parmi les roches et les prcipices, qu'ils n'eurent
bientt plus qu'un dsir, celui de pouvoir battre en retraite.

Par ma foi! s'cria le pre de Thorwald, c'est ce Svan qui nous
ensorcelle. Que je rattrape seulement mon cheval, et je jure que je file
au plus vite!

Au mme instant l'atmosphre s'claircit, et chacun retrouva ce qu'il
cherchait. Quelques hommes, plus obstins, essayrent nanmoins de
pousser outre; mais, trois fois de suite, le mme enchantement se
renouvela, de sorte que le plus vaillant tourna bride.

L'affaire se termina donc, selon l'usage du pays et du temps, par une
composition pcuniaire. Hogi paya au pre de Thorwald la somme de six
onces d'argent[39] comme ranon du meurtre de son gendre, et Rut lui
fit, de plus, prsent d'un manteau.

* * *

Deux annes s'coulrent. Halgierde s'tait remise  vivre sous le toit
paternel, quand un jour s'arrta devant le boer un groupe d'une dizaine
d'hommes  cheval  la tte duquel se trouvait Osvif, un riche fermier
qui avait sa demeure prs du fiord de Borge.

 peine eurent-ils expos l'objet de leur visite, qu'Hogi fit mander Rut
en toute hte.

Cette fois, lui dit-il, je ne veux pas agir sans te consulter. C'est
Osvif qui vient me demander la main d'Halgierde.

--Ne connat-il point l'histoire de Thorwald?

--Il la connat; mais il prtend qu'un second hymen est souvent plus
heureux qu'un premier, et que d'ailleurs il se gardera de Tiolstolf.

--Qu'il s'en garde, rpondit Rut; c'est mon meilleur conseil de
beaucoup... Mais il faut que, cette fois, Halgierde soit l'arbitre de
son propre sort.

On appela aussitt la jeune veuve. Celle-ci parut, vtue d'une robe
carlate et d'un manteau bleu du plus fin tissu, avec une ceinture
d'argent  la taille. Ses beaux cheveux retombaient en ondes dores sur
son sein.

Elle eut pour chacun un sourire gracieux, et quand Osvif, merveill,
lui demanda si elle consentait  le prendre pour mari, elle rpondit
sans hsiter:

De tout mon coeur, et je suis convaincue que rien ne troublera plus mon
bonheur.

La noce se fit deux semaines plus tard, en grande pompe,  l'Hogistad.
Tiolstolf, bien que toujours au boer, ne fut pas invit au banquet. Tout
le temps que la fte dura, on le vit rder, le sourcil fronc et la
hache leve, autour du logis; mais personne n'eut l'air d'y faire
attention, et nul incident ne troubla le repas.

Osvif alla s'installer chez lui avec sa femme, et pendant une anne le
couple vcut dans la plus parfaite harmonie.

Au commencement de l't, Halgierde donna le jour  une fille qui lui
ressemblait trait pour trait, et qui reut le nom de Thorgierde.
Tiolstolf, lui, tait demeur  l'Hogistad, o d'abord il parut bien se
conduire. Mais, un matin qu'il avait commis un acte de violence sur un
des serviteurs de la maison, Hogi le pria de s'en aller.

Pour toute rponse, Tiolstolf sella son cheval, prit ses armes, et se
dirigea vers le boer d'Osvif.

Il trouva Halgierde seule au logis.

Ton pre, lui dit-il, m'a chass, et je viens te demander asile.

--C'est  Osvif qu'il appartient de te rpondre quand il rentrera,
repartit la jeune femme.

--Vivez-vous donc d'accord  ce point?

--Tout  fait d'accord... Pas un nuage ne s'est lev entre nous.

Tiolstolf prit place silencieusement sur un banc.

Lorsque Osvif parut, Halgierde lui jeta les bras autour du cou, et lui
dit:

M'accorderas-tu ce que je vais te demander?

--Si je le puis honorablement, certes oui.

--Eh bien, Tiolstolf est ici. Permets-lui de rester avec nous. S'il te
donne le moindre sujet de contrarit, tu me trouveras avec toi contre
lui.

--Soit, rpondit Osvif. Je ne puis rsister  une prire faite de cette
faon; mais sache qu' la premire incartade je mettrai le compagnon 
la porte.

* * *

Tiolstolf, quelques mois durant, se matrisa; puis son naturel reprit le
dessus, et il emplit bientt tout le logis de querelles et de vacarme,
n'pargnant dans ses violences que la seule Halgierde, qui du reste ne
le dfendait jamais. Osvif voyait bien que les choses menaaient de
tourner mal; mais, craignant d'affliger sa femme, il diffrait de jour
en jour l'expulsion du pre nourricier.

Un matin, quelques moutons s'tant fourvoys dans les pturages des
montagnes, il dit  Tiolstolf de courir aprs eux avec d'autres
serviteurs de la ferme.

Est-ce que tu me prends pour ton esclave? lui rpondit insolemment
l'homme; marche devant, et je te suivrai.

Osvif alla aussitt trouver Halgierde, et lui annona sa rsolution de
chasser le vilain drle.

Alors, pour la premire fois, Halgierde prit vivement le parti de
Tiolstolf, et, d'un mot  l'autre, la dispute s'chauffa tellement,
qu'Osvif, impatient, fit comme avait fait autrefois Thorwald: il frappa
sa femme au visage.

Assez de criailleries lui dit-il, et incontinent il sortit.

Halgierde se mit  pleurer amrement. Toutefois, quand son pre
nourricier survint, et qu'avec son astuce habituelle il voulut l'aigrir
encore davantage au sujet de l'affront qu'elle avait essuy, elle le
pria fort schement de ne point se mler de ses affaires d'intrieur.

Tiolstolf s'loigna avec un ricanement plein de menace.

Osvif cependant, accompagn de quelques-uns de ses gens, avait gravi les
pentes voisines  la recherche du btail gar. Chacun battant les
buissons de son ct, il se trouva un moment seul derrire un haut
massif de rochers. Soudain une voix s'cria prs de lui:

Un dernier mot de l'esclave au matre!

C'tait Tiolstolf qui, clandestinement, avait escalad la montagne, et
le menaait de sa hache leve. Osvif se retourna brusquement, et tcha
de saisir au corps son ennemi; mais avant qu'il et pu l'treindre
l'arme terrible lui retombait sur la nuque, et il rendait l'me avec des
flots de sang.

Tiolstolf lui arracha l'anneau d'or qu'il portait au doigt, recouvrit
son corps de cailloux et redescendit vers le boer.

Osvif est mort! dit-il  Halgierde.

Celle-ci, sans en demander plus long, clata d'un rire sardonique et
dit:

C'est bien, va-t'en de ce pas trouver Rut.

* * *

Tiolstolf enfourcha son cheval, et s'en alla d'une traite jusqu' la
Rutstad. Il faisait nuit quand il arriva: tout le monde tait couch
dans la ferme.

Il mit pied  terre, attacha sa monture  un croc extrieur du schoir,
et, s'approchant de l'huis obscur, y donna un formidable coup de poing.

Rut, veill en sursaut, sauta vite  bas de son lit, passa son habit et
ses chaussures, et sortit le glaive  la main. Sur le seuil il reconnut
le visiteur.

Que veux-tu? lui dit-il.

--J'ai tu Osvif.

--Et que cherches-tu cans?

--C'est Halgierde qui m'envoie.

--Est-ce elle qui t'a command le meurtre?

--Non.

Sur ce mot, Rut brandit son pe. L'autre voulut parer le coup; mais sa
hache lui glissa des mains, et l'pe de Rut lui trancha  demi le cou.
La mort fut instantane.

 cinq annes de l, Gunnar pousait, lui troisime, la veuve de
Thorwald et d'Osvif.

* * *

La crmonie du mariage se fit  la manire scandinave, c'est--dire que
Gunnar, aprs les formalits d'usage accomplies devant les tmoins,
s'approcha du banc transversal sur lequel la fiance se tenait assise,
et l, dposant sur les genoux d'Halgierde une hache de silex qu'il
tenait  la main, et qui tait cense le marteau de Thor:

Par ce marteau sacr, dit-il d'une voix assez haute pour que tous les
assistants l'entendissent, moi, Gunnar fils d'Hamund, je te prends, toi,
Halgierde fille d'Hogi, pour ma _femme pouse_.

Sur quoi mnestrels et skaldes entamrent leurs harmonies et leurs
chants, harmonies et chants aussi primitifs que les rites mmes qu'ils
accompagnaient; puis eut lieu le banquet d'hymne, et, aprs le
banquet, la _chevauche_ nuptiale par laquelle le mari conduisait sa
femme du logis paternel  son propre toit, escort de tous les convives
du festin.

Toujours suivant la coutume, ce fut Hogi qui,  l'heure du dpart, prit
la main gauche de sa fille, et l'amena jusqu'au seuil du boer. L il
s'arrta un instant, et se retournant vers Gunnar, qui marchait
immdiatement aprs lui, il pronona cette parole, conscration dernire
du mariage:

Volontairement et de ma propre main, je conduis ma fille hors de ce
logis pour te la donner,  toi Gunnar, fils d'Hamund. Prends-la donc, et
sois bon pour elle, comme elle sera, elle aussi, bonne pour toi. Et
maintenant mettez-vous en selle, et puissent tous les dieux de l'Islande
aplanir les voies, quelles qu'elles soient, par lesquelles vous passerez
l'un et l'autre!

Alors Gunnar, s'avanant  son tour, prit la main droite d'Halgierde
dans la sienne, et mena la jeune femme jusqu' son coursier, en lui
disant:

 prsent, Halgierde, toi seule, et nulle autre, es ma lgitime
pouse.

Sur ce mot, tous les invits montrent  cheval, et, le cortge une fois
form, Gunnar donna le signal du dpart. Hogi seul demeura au logis.

La coutume voulait qu' quelque distance du boer conjugal la chevauche
devnt une sorte de course entre l'poux et l'pouse. Aussi, lorsqu'on
fut en vue de Lidarende, Gunnar et Halgierde, distanant la file,
peronnrent tout  coup leurs montures, luttant de vitesse  qui des
deux franchirait avant l'autre la porte de l'enclos.

Ici, pour la premire fois de sa vie, Gunnar ne remporta pas la
victoire. Au moment dcisif, le poney d'Halgierde, press par une
matresse cuyre, s'enleva d'un lan formidable en bousculant presque
au passage le cheval mont par le fils d'Hamund, et arriva le premier 
la haie.

Mauvais prsage! dit Nial  Kulskiag; ou je me trompe fort, ou il y a
l comme un signe que, si le dsaccord entre dans le mnage, ce sera
Halgierde qui finalement l'emportera sur Gunnar le vaillant.

Notes du chapitre:

[Note 38: L'Islande se divisait en quatre grands districts,
distingus d'aprs les points cardinaux. L'Eyfirdinga tait au nord, et
le Borge au sud.]

[Note 39: Disons une fois pour toutes au lecteur qu' cette poque
la monnaie tait rare. L'argent se versait le plus souvent au poids, par
once et par mark. En Islande particulirement, une once d'argent
ordinaire, _cyrir_, quivalait au prix d'une vache au march; un mark
d'argent pur reprsentait soixante onces, et le mark d'or pur huit fois
soixante onces.]




CHAPITRE VIII

ENTRE BERGTORA ET HALGIERDE


Halgierde cependant dploya tout d'abord  Lidarende une activit et une
bonne humeur qui firent le plus grand plaisir  Gunnar.

Pour cette fois du moins, disait ce dernier  Nial, ta double vue me
semble en dfaut; on trouverait avec peine une mnagre plus entendue
que la fille d'Hogi.

--Je m'en rjouis autant que toi, Gunnar, bien que la pire nigme de la
vie soit de savoir combien de temps ce qui est bon reste bon, et combien
de temps aussi ce qui est mauvais ne devient pas pire.

Aux approches de l'hiver, le nouveau couple fut invit  un grand festin
que le fermier de Bergtorsvol avait coutume de donner chaque anne  ses
parents et  ses amis.

C'est le moment d'informer le lecteur que Nial avait six enfants, trois
fils et trois filles. Sa femme, Bergtora, tait une personne au coeur
excellent, mais d'un caractre trs entier, vindicative, comme toute
Islandaise, et, comme toute Islandaise aussi, vive et acerbe  la
repartie.

L'an des fils, Skarphdin, qui avait pous une fille du district
appele Thorilde, offrait un type tout  fait  part. Il tait fort haut
de stature, avec un nez d'aigle, une chevelure brune et boucle, de trs
beaux yeux; seulement sa bouche tait trangement dforme par une
saillie de la mchoire suprieure, et son teint tait d'une pleur
livide.

Somme toute, aprs Gunnar, c'tait l'homme le plus martial qu'on pt
voir. Il avait d'ailleurs le verbe tranchant, la riposte imprieuse de
sa mre, et passait pour un skalde de valeur.

Ses trois frres, Grim, Helge et Atle, maris, eux aussi, ne lui
cdaient gure en valeur et en force; mais leur humeur tait moins
agressive, et l'on retrouvait parfois en eux quelque chose de la douceur
et de la rflexion de leur pre.

Tout ce monde, y compris les filles, dont aucune n'tait encore en
puissance d'poux, habitait le boer de Bergtorsvol.

* * *

Au banquet, Halgierde avait pris place, selon l'usage, sur le banc
rserv aux femmes, et l'on n'attendait plus que Thoralle, l'pouse
d'Helge. Cette Thoralle tait une bonne et charmante personne que Nial
aimait particulirement, une sorte de fe domestique, dont l'activit
prvoyante et discrte tenait tout en ordre au logis.

Elle parut enfin, et sa belle-mre Bergtora, la prenant par la main, la
conduisit vers Halgierde en disant:

Recule-toi un peu, je te prie, que ma bru s'assoie prs de toi.

Halgierde obit, mais d'un air rechign.

Un beau voisinage vraiment que celui de cette cendrillon! dit-elle
assez haut pour qu'on l'entendt.

Nul toutefois ne parut faire attention  ce propos malsonnant. Le repas
termin, Bergtora fit le tour de la table avec l'eau destine aux mains
des convives. Lorsqu'elle s'approcha d'Halgierde, celle-ci lui saisit le
bras et lui dit:

Toi et Nial, vous tes, ma foi, bien apparis... Tu as les doigts
pleins de nodosits, et lui, il n'a pas un poil au visage!

--C'est vrai, rpondit Bergtora; mais, que veux-tu, nous nous aimons
l'un l'autre tels que nous sommes... Thorwald, ton premier mari, tait
l'homme le plus barbu du pays, ce qui ne l'a pas empch de passer de
vie  trpas, grce  toi!

 cette rplique, Halgierde se leva furieuse, et, se tournant vers le
banc o sigeait Gunnar:

 quoi me servirait-il d'avoir pour poux le premier homme de
l'Islande, si une telle insulte restait impunie?

Pour toute rponse Gunnar quitta la table en disant:

Allons-nous-en! Si tu veux quereller, que ce soit chez nous, et non pas
ici, au foyer de l'homme que j'honore le plus! Je n'entends pas tre le
jouet de tes caprices!

Le couple se disposa aussitt  sortir.

Sur le seuil, Halgierde dit  Bergtora:

Souviens-toi que ce n'est pas fini comme cela entre nous.

--Tant pis pour toi! repartit l'autre.

Gunnar, sans plus souffler mot, regagna incontinent Lidarende, d'o il
ne bougea pas de tout l'hiver.

* * *

L't venu, il se mit en devoir de se rendre  l'alting, et au dpart il
dit  sa femme:

Surtout matrise-toi pendant mon absence, et vis en paix avec mes amis.

--Tes amis sont-ils donc les miens? riposta aigrement Halgierde.

--Il faut qu'ils le soient, reprit Gunnar, et il s'en alla sur cette
brve rponse.

Dans le mme temps, Nial partait galement pour Tingvalla avec ses trois
fils.

Or les deux amis possdaient en commun sur les rives de la Markar une
fort o chacun d'eux prenait le bois dont il avait besoin, sans que
l'usage de cette proprit indivise et jamais donn lieu  la moindre
contestation. Aprs le dpart de son mari, Bergtora envoya un de ses
serviteurs, nomm Svart, couper des broussailles dans ladite fort. La
chose vint aux oreilles d'Halgierde, qui rsolut de saisir cette
occasion de se venger.

Elle manda un mchant drle, du nom de Kol, qu'elle employait
ordinairement comme tcheron, et lui dit:

J'ai pour toi de la besogne. Va-t'en au bois de la Markar; tu y
rencontreras Svart le maraudeur. Fais en sorte qu'il ait maraud pour la
dernire fois.

Kol prend sa hache, monte  cheval, et galope vers le lieu indiqu. L
il surprend Svart en train de travailler, et le tue raide d'un coup sur
la nuque.

Quand la nouvelle de ce meurtre lui parvint  l'alting, Gunnar se hta
d'aller trouver Nial.

 combien estimes-tu la vie de Svart, ton esclave? Kol l'a tu sur
l'ordre d'Halgierde.

Nial rflchit un instant.

Donne-moi deux onces d'or... Svart tait mon esclave favori...

Puis il ajouta tristement:

Je prvois que les choses n'en resteront pas l. Le bras, dit le
proverbe, ne se rjouit pas longtemps de l'acte accompli... J'aurai
bientt  te verser  mon tour le prix du sang. Ta main, Gunnar, et
souviens-toi que, _quoi qu'il arrive, rien ne doit troubler notre
vieille amiti_.

* * *

 quelque temps de l, comme Nial et ses fils s'en taient alls  une
colline nomme Thorosfield, o ils avaient une exploitation, Bergtora,
de la porte de son boer, aperut au loin un individu mont sur un cheval
noir, et arm d'une lance et d'un glaive, qui semblait se diriger de son
ct. L'homme entra, en effet, dans l'enclos, et la femme de Nial lui
ayant demand qui il tait et ce qu'il voulait:

Je m'appelle Roste, dit-il; je viens des fiords de l'est, et je suis en
qute d'une condition. Peut-tre les gens d'ici pourront-ils
m'employer. Je m'entends  la culture ainsi qu' d'autres travaux
manuels.

--Nial et Skarphdin sont absents, rpondit Bergtora; mais je suis la
matresse du logis, et j'ai le droit de les suppler en toutes choses.

--Eh bien, voulez-vous louer mes services?

--coute, reprit la fermire, j'ai besoin d'un gaillard rsolu qui
excute  l'occasion tout ce qu'on lui commande. Te sens-tu assez de
coeur au ventre pour ne reculer devant aucune besogne?

--Pour cela, oui, repartit Roste d'un air entendu.

--Alors tu peux rester chez nous.

Quand Nial rentra le lendemain et qu'il aperut le nouveau venu, il
interrogea sa femme, qui lui dit:

C'est un domestique que j'ai engag hier, un homme trs actif,
semble-t-il.

--Il se peut que ce soit un bon travailleur, rpliqua le fermier; mais,
je ne sais pourquoi, sa figure ne me revient qu' moiti.

Skarphdin, en revanche, dclara que Roste lui plaisait beaucoup.

L'hiver s'coula. Au mois de juin suivant, Nial prit avec ses fils le
chemin de l'alting, et il eut soin, en partant, de se munir d'un gros
sac plein d'cus.

Eh! mon pre, que d'argent! lui dit Skarphdin; que veux-tu donc faire
de tout cela?

--C'est la somme que Gunnar m'a paye l'an dernier pour le meurtre de
Svart; j'ai comme une ide qu'il me faudra la lui restituer.

Skarphdin sourit sans rpondre.

* * *

Quelques jours aprs, Roste alla un matin trouver Bergtora:

N'avez-vous rien de particulier  me dire? lui demanda-t-il.

--Si fait. Connais-tu Kol?

--Kol de Lidarende? Si je le connais! Le drle et moi, nous avons mme
un compte  rgler.

--Eh bien, tche de le rencontrer, et arrange-toi pour qu'il ne nuise
plus  personne. Je te promets une bonne rcompense.

Roste prit sa lance, sauta en selle, et galopa vers les hauteurs qui
bordaient la rivire.  mi-cte il croisa quelques hommes qui lui dirent
que Kol tait au ptis. Il continua donc de gravir la pente; puis,
arriv en haut, il aperut le valet d'Halgierde, galement  cheval.

a va-t-il comme tu veux le travail? lui cria-t-il en courant sur lui.

--Qu'est-ce que cela peut te faire, rpondit l'autre,  toi et  ceux
que tu sers?

Il leva en mme temps sa hache; mais, d'un mouvement prompt comme
l'clair, Roste le transpera de sa lance et le jeta raide mort  bas de
sa monture.

Il poursuivit ensuite sa route jusqu' ce qu'il et rencontr
quelques-uns des tcherons de Lidarende.

Voyez donc l-bas, leur dit-il, ce qui est arriv  Kol! Je crois qu'il
a fait une chute de cheval dont il a peu de chances de revenir!

--Tu l'as donc tu? demandrent les hommes.

--Je ne sais pas; mais votre matresse ne manquera point, en tout cas,
de m'accuser.

Et sur ce mot il tourna bride pour regagner le boer de Bergtora.

* * *

Celle-ci se montra enchante et loua fort l'adresse de son serviteur.
Quant  Halgierde, le jour mme du meurtre, elle dpcha un exprs 
Gunnar, qui se trouvait, lui aussi, aux comices, et qui, au reu de la
nouvelle, se hta d'informer Nial de la chose.

Nial prit, sans mot dire, le sac d'argent qu'il avait emport de
Bergtorsvol, et, en compagnie de ses fils, il se rendit  la hutte de
Gunnar sur le ting.

Tous deux s'entretinrent quelque temps  l'cart.

La fatalit s'acharne aprs nous, dit Nial tristement. Fixe toi-mme le
prix du sang de Kol.

--Kol et Svart se valaient  peu prs, fit le mari d'Hargielde; tu sais
par consquent ce que tu me dois.

Nial versa le contenu de la sacoche  Gunnar, qui reconnut aussitt les
pices d'argent qu'il avait comptes l'anne prcdente  son ami.

La session de l'alting termine, les deux amis, dont cet incident
n'avait nullement altr les rapports, s'en retournrent chacun  leur
boer.

Nial demanda  sa femme la raison de la violence qu'elle avait commise.

La raison? rpondit Bergtora, c'est que jamais Halgierde n'aura le
dernier mot contre moi!

Halgierde, de son ct, s'emporta furieusement contre son mari,
lorsqu'elle apprit l'arrangement pcuniaire qu'il avait consenti avec
Nial.

Tu es bien prompt  t'accommoder! lui dit-elle avec force sarcasmes;
mais, quelque complaisance que tu montres, jamais tu n'obtiendras de moi
que je demeure en reste avec Bergtora!

Gunnar de rpliquer froidement:

Quoi que tu fasses aussi, jamais tu ne rompras, sache-le bien, le lien
d'amiti que m'unit  Nial!




CHAPITRE IX

SUITE DES REPRSAILLES


Hogi et Rut cependant taient morts, et,  peu prs  la mme poque,
l'oncle maternel d'Halgierde, le magicien Svan, du fiord des Ours, avait
pri d'une faon mystrieuse.

Un jour de printemps qu'il s'en tait all  la pche en mer, une
tempte effroyable avait clat, et sa barque, prcipite contre un
cueil, avait t mise en pices. Quelques marins, qui se trouvaient non
loin de l, assuraient avoir vu le naufrag voguer triomphalement sur
les flots, escort des gnies de l'abme, jusqu' un massif de rochers
qui s'tait entr'ouvert pour le recevoir; mais d'autres affirmaient
qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans ce rcit. Toujours est-il que
depuis lors ledit Svan avait disparu, et nul n'en avait eu de nouvelles.

Il laissait un fils naturel, appel Bryniolf, qui tait un homme de la
pire espce, ne reculant devant aucun mfait. Halgierde se hta de le
mander, lorsque Kol eut t tu par Roste, pour le mettre  la tte de
ses ouvriers. Gunnar ne fut point enchant du choix; mais, comme il ne
voulait fermer sa porte  aucun des parents de sa femme, il accepta ce
nouveau serviteur, vitant seulement de lui parler en dehors des
ncessits du travail.

 Bergtorsvol cependant Nial avait essay de se dfaire de Roste en
l'envoyant vers les fiords de l'Est; mais, quelques jours aprs, le
valet avait reparu, en disant qu'il tait indigne d'un homme libre de
paratre s'enfuir comme un vil esclave, et, sur les instances de
Bergtora, on avait consenti  le garder au logis.

Le temps de l'alting revenu, tous les hommes gagnrent Tingvalla, et les
femmes restrent seules dans leurs boers avec leurs domestiques des deux
sexes.

Un jour, Bergtora dit  Roste:

Monte  Thorosfield; tu y resteras une huitaine de jours  faire du
charbon dans la fort. Surtout qu'on n'en sache rien; car si Halgierde
souponnait ta prsence l-haut, tu serais un homme mort.

Le lendemain nanmoins, la femme de Gunnar tait informe du dpart de
Roste.

Elle appela aussitt son cousin Bryniolf.

Roste est au bois de Thorosfield, lui dit-elle, et je compte sur toi
pour qu'il n'en revienne pas.

L'autre d'abord parut hsiter.

Ah! reprit Halgierde, je m'aperois bien que Tiolstolf n'est plus l!
Tu as donc peur?

--Peur! s'cria le fils de Svan; et sur ce mot il partit au galop.

* * *

Arriv au bas de la colline boise, il vit une paisse colonne de fume
qui s'levait du milieu du fourr. Il s'lana dans cette direction,
puis, mettant pied  terre, il attacha son cheval  un arbre et se
faufila vers la charbonnire.

Roste tait devant son fourneau, tout noir des pieds  la tte, et
tellement absorb dans sa besogne, qu'il n'entendit pas venir Bryniolf.

Celui-ci se glissa  pas de loup derrire lui, et, levant sa hache, lui
en assena un formidable coup sur le crne.

Roste fit en l'air un tel bond, que la hache chappa des mains de
l'agresseur, puis, bien que bless  mort, il put encore saisir un
javelot et le dcocher  Bryniolf. Mais ce dernier se jeta par terre 
plat ventre, et le trait passa au-dessus de lui en sifflant.

C'est heureux pour toi, fit le valet de Bergtora, que tu m'aies attaqu
 l'improviste! Allons, ramasse ta hache, qui n'a pas trahi la main qui
la tenait, et va dire  Halgierde que tu m'as tu... Ce qui me console,
c'est qu'avant peu tu auras le mme sort!

En achevant ces mots, il rendit l'me.

Bryniolf ramassa sa hache, et courut dire  sa matresse que ses ordres
taient accomplis.

Halgierde fit immdiatement partir deux exprs, un pour Bergtorsvol,
charg d'annoncer  la femme de Nial que le meurtre de Kol tait veng,
l'autre pour Tingvalla, avec mission de prvenir Gunnar.

Ce fut cette fois  ce dernier de dsintresser, selon le taux lgal,
son voisin ls par la mort de Roste.

L'entrevue fut des plus cordiales, et, l'accord fait, les deux amis se
bornrent  se serrer la main en silence.

* * *

Te voil quitte envers Gunnar, dit Bergtora  son mari, quand celui-ci,
 son retour de l'alting, lui eut montr l'argent du wehrgeld; mais moi
je ne le suis pas envers Halgierde.

--Il n'est pas besoin de s'acquitter deux fois! rpondit Nial sans autre
reproche.

--Oh! poursuivit Bergtora, mon poux a l'humeur bien douce  prsent!

Quelle somme as-tu donc paye  Nial pour la mort de Roste? demanda de
son ct Halgierde  Gunnar, quand celui-ci revint  Lidarende.

--Le prix d'un homme libre, rpondit Gunnar, comme c'tait du reste mon
devoir.

--Allons! ajouta la femme d'un air mprisant, vous faites vraiment la
paire, Nial et toi, et ni l'un ni l'autre, certes, vous ne courez le
risque de mourir d'un coup de sang!

* * *

Il y avait alors  Bergtorsvol un certain Losing, dont le pre tait
mort au service de la mre de Nial, et qui lui-mme avait lev le fils
de son matre. C'tait un homme plein de vigueur, quoique d'un naturel
extrmement placide, et d'un dvouement  toute preuve. Skarphdin et
ses frres l'aimaient comme un pre.

L't suivant, Bergtora le fit appeler et lui dit:

Tu tais, Losing, d'une famille d'esclaves; nous t'avons affranchi.
Puis-je compter sur toi en toute occurrence?

--Assurment.

--Eh bien, je te charge de tuer Bryniolf.

--L'homicide n'est point mon affaire, rpliqua le brave serviteur;
nanmoins, si tu me le commandes formellement...

--Formellement, rpondit Bergtora.

Losing gagna immdiatement Lidarende, et, s'adressant  Halgierde en
personne:

O est Bryniolf? lui demanda-t-il.

--Que lui veux-tu?

--Qu'il me dise o il a enterr le corps de Roste; il parat que la
chose a t mal faite.

Halgierde lui indiqua o se trouvait son valet; puis elle ajouta:

Tu ne fais point mtier de tuer les gens; je pense donc qu'avec toi il
n'y a pas de danger.

Losing repartit qu'en effet il n'avait encore jamais vu couler le sang
de personne par son fait, et, sur cette rponse laconique, il partit.

Bientt aprs, au milieu de la route, il trouva Bryniolf.

Dfends-toi! lui cria-t-il; je n'entends point t'attaquer comme un
malfaiteur.

L'autre fondit sur lui, sa hache leve; mais Losing, d'un premier coup
de la sienne, lui brisa le manche de son arme, et, d'un second coup en
pleine poitrine, l'tendit sans vie sur le chemin.

Quelques pas plus loin, avisant des bergers d'Halgierde, il leur annona
qu'il venait de tuer Bryniolf, non par surprise et tratreusement, comme
celui-ci en avait us avec Roste, mais loyalement, dans un duel
rgulier, et il leur dit  quel endroit ils pourraient retrouver le
cadavre.

Quand la nouvelle parvint  Nial sur le ting, il fut d'abord si saisi,
qu'il se la fit rpter par trois fois.

Oh! s'cria-t-il enfin, voil cette fureur de meurtre qui gagne
maintenant jusqu'aux moutons mme. Qu'en dis-tu, Skarphdin, mon fils?

--Je dis qu'il fallait que Bryniolf ft vraiment prdestin  la mort
pour qu'il ait pri de la main de notre excellent pre nourricier,
l'homme le plus inoffensif de l'Islande.

* * *

Sur l'entrefaite arriva au boer de Lidarende un cousin de Gunnar, appel
Sigmund, qui, avec son navire, faisait le trafic d'Islande en Norwge et
poussait mme parfois jusqu'en Sude.  une grande force physique et 
certains agrments extrieurs il joignait un savoir remarquable et un
talent de skalde apprci. Une chose cependant gtait en lui tous ces
avantages: c'tait un esprit d'arrogance et de prsomption qui se
traduisait en railleries incessantes.

Gunnar le reut avec bienveillance, et l'invita, selon la coutume, 
passer l'hiver sous son toit.

J'accepte l'offre, rpondit Sigmund, pour moi et pour Skiold, qui
m'accompagne.

Ce Skiold tait un Sudois d'assez mauvais renom qui le secondait dans
toutes ses affaires, et avec lequel, la similitude d'humeur aidant, il
s'tait li d'une troite amiti.

Je veux bien aussi hberger Skiold, repartit Gunnar, quoique je ne le
voie pas des mmes yeux que toi; mais tu sais que ma femme est d'un
naturel trs fantasque; ne prte point l'oreille  ses suggestions, et
en toutes choses consulte-moi d'abord.

Sigmund demeura donc  Lidarende avec son ami, et Halgierde,  qui le
nouveau venu plaisait fort, affecta bientt de le combler de ses
prvenances. Ce fut au point que les gens du logis en arrivrent  se
demander qui tait le matre, de lui ou de Gunnar. Elle semblait
nanmoins avoir oubli Bergtora et ses penses de reprsailles, quand un
jour,  brle-pourpoint, elle dit  son mari:

J'ai beau essayer de me contraindre; je ne puis prendre sur moi de
laisser invenge la mort de Bryniolf.

Gunnar lui tourna le dos sans rpondre, mais immdiatement il envoya
prvenir Nial que Losing et  se bien garder.

Halgierde, en effet, cherchait de toutes parts un homme de main  qui
elle pt confier sa vindicte. Elle s'adressa d'abord  Thraen, un riche
Islandais qui habitait le boer de Grytaa, et qui venait d'pouser
Thorgierde, l'enfant ne du mariage d'Halgierde et d'Osvif; mais, aux
premiers mots qu'elle lui dit, celui-ci dclina la proposition. Alors
elle se tourna vers Sigmund:

Non, repartit galement ce dernier. Je ne veux point encourir la colre
de Gunnar, sans compter que le meurtre de Losing ne tarderait pas  tre
veng  son tour.

--Par qui donc? Serait-ce par ce blanc-bec de Nial?

--Non pas par lui, mais par ses fils.

--Oh! reprit Halgierde d'un air de ddain, le ngoce ne fait pas, je le
vois, les hommes valeureux!

* * *

Sigmund la quitta sans plus souffler mot; mais, appelant son ami Skiold,
il prit avec lui le chemin de Grytaa.

Que se passa-t-il entre lui et Thraen? Nul ne le sut; mais le
surlendemain, comme Gunnar tait absent de sa maison, les trois hommes
reparurent ensemble  Lidarende.

Nous sommes  tes ordres, dirent-ils  Halgierde; indique-nous
seulement ce que nous devons faire.

--Eh bien, partez pour le fiord de l'est o est rest le navire de
Sigmund; vous prtexterez que vous avez des marchandises  y prendre, et
vous n'en reviendrez qu'aprs l'ouverture de l'alting, c'est--dire
quand Gunnar et Nial seront aux comices avec tout leur monde. Ce sera le
moment pour agir.

Les trois hommes s'en allrent vers l'est. Quelques semaines aprs,
Gunnar, n'ayant nul soupon, se mit en route pour Tingvalla, et Nial en
fit autant de son ct. Celui-ci avait dcid, par prudence, qu'il
emmnerait son valet Losing; mais une circonstance imprvue l'en
empcha au dernier moment. Le domestique, qui tait en course  une
assez grande distance du boer, se trouva arrt au retour par le
dbordement d'une rivire, ce qui lui causa un retard de quarante-huit
heures environ.

Quand il reparut, Bergtora, qui avait les instructions de son mari, lui
dit de rejoindre Nial  l'alting; mais elle eut la malencontreuse ide
de l'envoyer d'abord au bois de Thorosfield jeter un coup d'oeil 
l'exploitation.

Aie bien soin, lui recommanda-t-elle, de revenir au plus tard le
lendemain.

Par malheur Halgierde sut la chose; elle en avisa aussitt ses vengeurs,
qui se htrent de monter  cheval pour prendre la direction de
Thorosfield.

En route, Sigmund dit  Thraen:

Laisse-nous agir seuls, Skiold et moi, et contente-toi d'assister  la
scne. Quatre bras suffisent pour la besogne.

Ainsi fut-il convenu. Quelques instants aprs, ils rencontrrent Losing,
et fondirent sur lui. L'autre se dfendit vaillamment. Il commena par
briser une lance  chacun de ses adversaires; puis Skiold lui ayant
coup la main droite, il continua de combattre de la gauche.  la fin
pourtant Sigmund le transpera d'un javelot, et il tomba inanim sur le
sol.

Les meurtriers recouvrirent le corps de cailloux et de broussailles.

Voil, je le crains, un fcheux exploit, dit Thraen  ses compagnons;
je me demande comment les fils de Nial prendront la nouvelle.

--Il n'importe, repartit Sigmund en entonnant des couplets de
circonstance, et tous trois ils regagnrent Lidarende.

* * *

Halgierde ne se sentit pas de joie; mais Ranveige, la vieille mre de
Gunnar, ne put s'empcher de dire  Sigmund:

Tu me parais dans une voie prilleuse. Pour cette fois, mon fils te
tirera d'embarras en s'accommodant avec Nial; nanmoins je t'engage  ne
plus te lancer sur les pistes que ma bru t'indiquera, si tu ne veux tre
assur d'y prir.

Halgierde,  ce mot, clata de rire; mais la vieille reprit d'une voix
grave:

Femme, ne te moque pas des vieillards; la sagesse descend des rides de
leur front.

Lorsque Gunnar connut ce nouveau meurtre, il alla avec son frre
Kulskiag trouver immdiatement Nial. Ce dernier tait seul dans sa
hutte.

Losing est mort, lui dit-il; nos maisons sont de plus en plus divises,
mais notre amiti n'a point reu d'atteinte. Fixe le wehrgeld que j'ai 
te payer.

Nial garda un instant le silence; son visage tait devenu ple. Il
rpondit enfin avec un soupir:

Donne-moi six onces d'or... Losing tait un serviteur comme il n'en est
pas beaucoup en Islande. Mes fils, s'ils taient ici, refuseraient 
coup sr toute composition; aussi me passerai-je de les consulter...
J'espre nanmoins qu'ils respecteront l'arrangement consenti entre
nous. Bientt aprs Skarphdin entra, et son pre l'informa de
l'vnement.

Non, certes, rpliqua le jeune homme, je ne romprai point l'accord fait
par toi; mais je crois que le jour est proche o, mes frres et moi,
nous aurons  nous mler de la querelle, et,  la prochaine offense, je
me souviendrai volontiers de toutes les autres.




CHAPITRE X

PROPOS DE FEMMES ET COUPLETS DE SKALDE


On a vu que, dans les boers islandais, les femmes avaient un logis 
part, sorte de gynce ouvert o elles travaillaient et jasaient
ensemble; ce qui n'empchait pas les hommes de venir aussi de temps 
autre prendre part au bavardage et  la gaiet qui ne cessaient de
rgner en ce lieu.

Or, un jour qu'Halgierde se trouvait ainsi dans sa _stofa_ avec sa fille
Thorgierde, son gendre Thraen et Sigmund, le cousin de Gunnar, quelques
mendiantes se prsentrent. Selon l'usage du pays, la matresse du logis
les fit entrer et asseoir; puis elle leur demanda ce qu'il y avait de
nouveau par le monde.

Rien que nous sachions, rpondirent-elles.

--O donc avez-vous pass la nuit?

-- Bergtorsvol.

--Ah! et que faisait Nial?

--Ma foi, toute son occupation consistait  se tenir silencieux dans un
coin.

--Et ses fils?

--Pour ceux-l, reprirent obsquieusement les pauvresses, on ne sait
gure  quoi ils sont bons. Skarphdin pourtant affilait une hache, Grim
arrangeait un arc, Helge mettait une poigne  un glaive, et Atle
assujettissait une prise  un bouclier.

--Oh! oh! repartit Halgierde, mditeraient-ils quelque grave entreprise?

--Nous l'ignorons, firent les femmes.

--Mais les gens de service, poursuivit Halgierde,  quoi
s'occupaient-ils?

--Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il y en avait un qui
transportait aux champs du fumier.

--Tiens! et pourquoi faire?

--Pour faire pousser l'herbe,  ce qu'il disait.

--En vrit, s'cria Halgierde en clatant d'un rire sardonique, pour un
si bon donneur de conseils, Nial me parat bien peu avis!

--Comment cela? dirent les mendiantes.

--Sans doute; puisque le fumier a une telle vertu, que ne s'en est-il
fait appliquer une charrete au menton, afin de s'y faire crotre la
barbe! Mais la dpense lui a fait peur... Allons, dornavant nous ne
l'appellerons plus que le _ladre sans poil_... Quant  ses fils, qui
sont, eux, barbus  souhait, probablement parce qu'ils ont t moins
avares du prcieux engrais, nous les nommerons les _barbes bien fumes_.
Voyons, Sigmund, en bon skalde que tu es, improvise-nous quelque chose
l-dessus.

* * *

Sigmund entama aussitt un chant o Nial et ses fils, affubls des
sobriquets qu'Halgierde venait de leur donner, taient l'objet de cent
moqueries. Toute l'assistance en riait encore aux clats, lorsque
Gunnar, qui du seuil avait tout entendu, parut dans la chambre.

 l'aspect de son visage courrouc, l'hilarit gnrale s'teignit.

Fou que tu es! dit-il  Sigmund, voil des couplets qui te coteront la
vie!

Puis, s'adressant  ses gens:

Si un seul d'entre vous rpte cette chanson ou y fait seulement la
moindre allusion, il sentira le poids de ma colre, et je le chasserai
sur-le-champ.

L-dessus il sortit, et telle tait la crainte qu'il inspirait, que nul
n'osa plus souffler mot du chant satirique. Mais les mendiantes, pensant
que Bergtora leur saurait gr de l'indiscrtion, se htrent d'aller 
Bergtorsvol et d'y narrer la scne en dtail.

* * *

Vers le soir, quand tout le monde fut  table, la femme de Nial se mit 
dire:

 propos, on vous a gentiment arrangs aujourd'hui, le pre et les
fils, et si vous avalez cet affront, c'est vraiment que vous avez des
coeurs de brebis.

--Qu'est-ce donc? demanda Skarphdin.

La mre raconta ce qui s'tait pass  Lidarende.

Peuh! fit Skarphdin, nous ne sommes pas des femmelettes pour prendre
la mouche  tout propos.

--Gunnar pourtant l'a prise pour vous, et Gunnar, je pense, n'est pas
une femmelette! Si vous laissez cette insulte impunie, il n'y a plus de
raison pour qu'aucune avanie vous meuve jamais.

--Oh! oh! notre petite mre est bien emporte! dit Skarphdin en
s'efforant de rire; mais la sueur lui perlait au front, et des taches
rouges enflammaient ses joues.

Grim, le second frre, se mordit les lvres sans rien dire. Helge, le
troisime, resta impassible.

Quant  Atle, il sortit un moment avec Bergtora, et celle-ci, en
revenant, tait toute tremblante de colre.

Femme, lui dit Nial, la vengeance est douce en prmices; mais souvent
le fruit en est amer.

* * *

Dans la nuit, comme il reposait, il entendit rsonner le bruit d'une
hache contre le mur extrieur du logis, et il s'aperut que les
boucliers n'taient plus appendus  leur place accoutume.

Qui a pris nos boucliers? demanda-t-il  Bergtora.

--Ce sont tes fils.

Nial se leva aussitt, mit ses chaussures et sortit. Il vit les quatre
jeunes gens en train dj de gravir la colline.

Skarphdin! cria-t-il, o allez-vous donc?

--Nous allons  la recherche du btail.

-- cette heure?

Skarphdin, au lieu de rpondre, entonna la chanson islandaise:

    Nous allons pcher le saumon;
    Vois-tu le filet qui se gonfle?...

Bonne chance donc! reprit Nial, et il rentra d'un air rsign.

Le lendemain,  l'aurore, Sigmund le skalde tait tu; Skarphdin
faisait porter sa tte  Halgierde, et Nial en tait quitte,  quelque
temps de l, pour payer de nouveau le wehrgeld  Gunnar.

Bientt cependant les choses allaient prendre une tournure plus grave.




CHAPITRE XI

LE DIFFREND DE GUNNAR ET D'OTKEL


La rcolte, cette anne-l, fut  peu prs nulle dans toute l'Islande,
si bien que les plus gros fermiers se trouvrent  court de grain et de
fourrage. On s'aida mutuellement comme on put, et Gunnar en particulier
se mit tellement en frais de largesses, qu'il finit par puiser, lui
aussi, sa rserve.

Or au boer de Kirboi, situ entre les deux Ranga, au nord-ouest de
Lidarende, demeurait un certain Otkel, qui tait rput l'homme le plus
riche, mais aussi le plus avare du district.

Gunnar alla trouver ce paysan, et, lui faisant part de son embarras, il
le pria de lui cder une partie de son superflu.

En fait de provisions, rpondit schement Otkel, je ne possde que le
ncessaire; mais, si tu veux m'acheter un esclave, j'en ai un  te
vendre.

Gunnar, qui avait justement besoin d'un valet, consentit au march, et
Otkel lui livra un nomm Skarph, Islandais d'origine, qui tait l'homme
le plus fainant et le plus vicieux qu'on pt voir.

Le mari d'Halgierde s'en revint donc chez lui avec une bouche de plus 
nourrir, et pas le moindre surcrot de subsistances.

Lorsque Nial sut la chose, il partit avec ses fils pour sa proprit de
Thorosfield, y prit la charge de quinze chevaux en fourrages et en
vivres, et amena le tout  son ami.

Si tu veux m'en croire, lui dit-il, tu t'abstiendras dornavant de
t'adresser  d'autres que moi.

Gunnar le remercia cordialement, et l'on pense si ce trait de gnrosit
dlicate resserra encore l'intimit entre les deux chefs de famille.

* * *

Cependant Halgierde avait sur le coeur le procd insultant d'Otkel, et
elle songeait aux moyens de s'en venger. Quand le temps de l'alting fut
revenu, et que tout le monde fut parti pour les comices, elle appela
Skarph, son nouveau domestique.

Va  Kirboi, lui dit-elle; prends-y autant de beurre et de fromage que
deux chevaux en pourront porter, et, pour qu'on ne s'aperoive pas du
larcin, mets le feu au grenier.

--Je ne vaux pas cher, objecta Skarph, et j'ai bien des vilenies  mon
compte, mais jusqu' prsent je n'ai jamais vol ni incendi.

--Qu'est-ce  dire? riposta Halgierde d'un ton de menace; un chenapan
fini qui fait l'honnte homme! Obis-moi, ou sinon...!

La nuit venue, l'esclave prit deux chevaux et se dirigea du ct de
Kirboi. Bien que le chien de la ferme, qui le connaissait, se ft
abstenu d'aboyer aprs lui, il commena par le tuer pour plus de sret,
et, entrant dans le grenier de son ancien matre, il y chargea ses btes
de beurre et de fromage; aprs quoi il incendia le btiment et s'en alla
au galop.

Comme il approchait de Lidarende, il s'aperut qu'il avait perdu en
chemin sa ceinture, avec son couteau qui tait pass dedans, mais il
tait trop tard pour qu'il pt retourner en arrire.

* * *

Peu de temps aprs, Gunnar s'en revint de Tingvalla, accompagn de
plusieurs habitants du district de Sida qu'il avait invits  dner chez
lui. Parmi les mets servis sur la table figurait abondance de beurre et
de fromage.

Tiens! d'o sort donc tout cela? demanda-t-il avec tonnement.

Il savait que ces deux sortes d'aliments manquaient absolument au logis.

Ne t'inquite pas de ce dtail, et mange tranquillement, lui rpondit
Halgierde. Est-ce aux hommes  se mler des choses de cuisine?

Pour le coup, la patience chappa  Gunnar.

Me prends-tu donc pour un recleur? s'cria-t-il d'une voix
courrouce.

Et, comme avaient fait avant lui Thorwald et Osvif, il frappa violemment
sa femme  la joue.

C'est le troisime soufflet que je reois; il me sera pay le prix des
deux autres! dit Halgierde sans plus d'motion.

Et sur ce mot elle sortit de la salle.

* * *

Quand Otkel avait appris sur le ting l'incendie de son grenier, il
s'tait content de dire:

Voil ce que c'est que de placer la grange trop prs du fournil! Puis,
la session close, il avait regagn, lui aussi, sa maison.

Un matin qu'il tait sorti de chez lui pour visiter son ptis  moutons,
il vit, au bord de la Ranga, quelque chose qui brillait sur le sol.

Tiens! fit-il, qu'est-ce que cela? On dirait de la ceinture et du
couteau de ce gredin de Skarph.

Il ramassa les objets et alla les montrer  ses gens, qui tous les
reconnurent galement.

La chose lui parut louche, et il rsolut de l'claircir  tout prix.

Il manda quelques femmes du voisinage qui faisaient le mtier de
colporteuses, et, leur remettant de menues marchandises:

Allez-vous-en de boer en boer, leur dit-il, offrir cela aux matresses
des maisons, et ce qu'elles vous donneront en change, rapportez-le-moi
fidlement.

Les femmes commencrent leur tourne. Quinze jours aprs, elles
reparurent, pliant sous la charge.

Oh! dit Otkel en les voyant, on vous a libralement gratifies! O
avez-vous reu le plus gros de ce que vous portez?

-- Lidarende.

--C'est donc Halgierde qui vous a donn ces superbes fromages?

--Elle-mme, et,  voir de quel coeur elle y allait, on et dit que cela
ne lui cotait rien.

Otkel se fit apporter un de ses moules, et il essaya dedans les
fromages: ils s'y adaptaient exactement.

Plus de doute, s'cria-t-il, ceci est mon bien, et c'est Skarph qui,
sur l'ordre d'Halgierde, a pill ma grange et l'a incendie.

* * *

Le propos eut bientt fait le tour du district, et Kulskiag, aux
oreilles de qui il parvint, crut devoir en parler  son frre.

Eh! rpondit Gunnar, la chose ne me parat que trop vraie.

--Et que comptes-tu faire?

--M'en aller  Kirboi offrir  Otkel la rparation  laquelle il a
droit.

--Je ne puis que t'approuver, ajouta Kulskiah; c'est  toi de payer les
mfaits de ta femme.

Quelques jours aprs, Gunnar se prsentait chez Otkel.

Je viens, lui dit-il, m'entendre avec toi au sujet du dommage que
Skarph t'a caus. Veux-tu que les principaux du district prononcent
comme arbitres?

--Tu me proposes ce moyen, rpondit Otkel, parce que tu sais que les
gens du pays te sont en majorit favorables, tandis que moi, je ne suis
pas aim...

--Eh bien, reprit le fils d'Hamund sans se dpartir de son calme
courtois, fixe toi-mme le ddommagement que tu dsires.

--Je ne sais pas, je verrai, rpliqua le paysan.

Gunnar dut se retirer sur cette rponse vasive.

 peine se fut-il loign, que ledit Otkel alla consulter son intime ami
et voisin Valgard, qui tait le personnage le plus perfide et le plus
astucieux de toute la contre; aussi ne l'appelait-on communment que
Valgard le Faux. C'tait, de plus, un ennemi acharn de Gunnar.

L'autre lui conseilla de recourir aux lumires de Gissur le _gode_[40],
qui habitait le domaine de Mosfield, sis assez loin au nord-ouest par
del le torrent de la Thiorsa.

Si tu le veux, dit-il, je t'accompagnerai.

* * *

Otkel accepta la proposition, et les deux hommes partirent ensemble. En
route, Valgard dit  son ami:

coute, je sais que les longs trajets te rpugnent; laisse-moi faire
cette dmarche  ta place.

--Trs volontiers, rpliqua Otkel; je m'en rapporte compltement 
toi.

Valgard arriva donc chez Gissur, et lui expliqua de quoi il s'agissait.

Mais,  ce que je vois, fit remarquer le gode, Gunnar a port  Otkel
des propositions d'arrangement acceptables; pourquoi donc celui-ci les
a-t-il repousses?

--C'est qu'il voulait avant tout te consulter, sachant combien tes avis
ont de poids.

--Eh bien, assure-le de ma part, si tu m'as bien expos l'affaire, que
le meilleur pour lui est de souscrire aux offres d'accommodement de
Gunnar. Mon concours ne lui fera pas dfaut.

Valgard regagna Kirboi.

Gissur me charge de te prsenter ses saluts, dit-il  Otkel. Son
opinion est que, dans l'occurrence, tu aurais grand tort d'accepter une
rparation  l'amiable. La femme de Gunnar t'a vol; son mari est
coupable de recel: mieux vaut que tu intentes une plainte en justice.

 quelques semaines de l, Gunnar travaillait dans son enclos, le dos
tourn  la route, quand il entendit un galop de chevaux. C'tait Otkel
qui passait devant le boer, en compagnie d'une dizaine d'hommes. Sans
mme s'arrter, le fermier de Kirboi lui cria  haute voix devant ses
tmoins la formule d'assignation  l'alting, puis il disparut comme il
tait venu.

L'poque des assises arrive, Gunnar se rendit  Tingvalla, et l il
affecta de ne jamais paratre en public qu'escort de ses deux frres
Kulskiag et Hort, et de Nial et de ses fils. Ces hommes d'lite runis
lui formaient une sorte de garde d'honneur.

Tout le monde sut bientt sur le ting que l'intention du fermier de
Lidarende tait d'appeler sa partie adverse  une lutte en champ clos
dans l'le de Holm, et l'on ajoutait que c'tait contre le gode Gissur
qu'il voulait combattre personnellement.

Quand celui-ci fut inform de la chose, il courut immdiatement chez
Otkel.

Qui donc, lui dit-il, t'a conseill d'actionner Gunnar par-devant
l'alting?

--C'est toi-mme, parlant  Valgard.

--Valgard en a menti, comme toujours, s'cria l'homme de loi; prenons
des tmoins et allons chez Gunnar.

Gunnar, averti de son approche, s'tait ht de sortir de sa hutte avec
tout son monde, qu'il fit ranger en ordre de bataille.

Gissur s'avana et lui dit:

Nous venons t'offrir de prononcer toi-mme le verdict.

--Comment? fit Gunnar interdit; est-ce que ce n'est pas sur ton avis que
j'ai t cit en justice?

--Non, jamais je n'ai donn ce conseil  Otkel. Valgard le Faux l'a
tromp.

--Tu le jures?

Le gode pronona la formule de serment.

Eh bien, reprit firement Gunnar, je suis toujours prt  payer le
dommage que ma femme a caus; mais il me faut,  moi aussi, une
rparation pour cette faon offensante de me traduire drisoirement 
l'alting, et j'value l'indemnit qui m'est due de ce chef 
l'quivalent de celle que j'offre  Otkel. Si cette solution ne vous
agre pas, que le procs suive son cours lgal. Je sais, dans ce cas, ce
qu'il me reste  faire.

--Non, rpondit Gissur, nous souscrivons  tout ce que tu dis, et nous
ne te demandons qu'une chose, c'est d'tre dornavant l'ami d'Otkel.

--Pour cela, jamais! s'cria Gunnar. L'ami de Valgard le Faux ne saurait
devenir le mien, et, s'il n'est point fermement rsolu  me laisser
tranquille dsormais, j'estime que le plus sage pour lui, c'est d'aller
ds maintenant s'tablir dans quelque district un peu loign.

Ainsi et pu se trouver clos, ou du moins assoupi jusqu' nouvel ordre,
le diffrend d'Otkel et de Gunnar, si un incident tout fortuit ne ft
venu presque aussitt le ranimer.

Notes du chapitre:

[Note 40: Les _godes_,  la fois magistrats et pontifes, taient
chargs, chacun dans leur district, de rendre la justice, de convoquer
le peuple en assemble locale, de veiller  la paix du pays, et de
tarifer les marchandises sur les marchs. C'tait parmi eux qu'taient
lus les juges  chaque session de l'alting. La _goderie_ tait une
charge qui s'achetait, et le ressort en tait trs flottant, car tout
homme libre, en Islande, avait le droit de choisir le cercle de
juridiction qui lui convenait et de le quitter aussi  son gr.]




CHAPITRE XII

LE COUP D'PERON ET CE QUI S'ENSUIVIT


Au cours de ce mme t, Otkel voulut aller passer une huitaine de jours
 Dal, o il avait un ami du nom de Runolf. Il prit avec lui Valgard le
Faux, ses deux frres et quatre autres hommes, et il se mit en route
vers la Markar,  l'est de laquelle tait le boer de Runolf. Il devait
passer cette rivire  un gu voisin de Lidarende.

Comme il descendait la pente du coteau sur lequel se trouvaient les
champs de Gunnar, son cheval eut peur et partit  fond de train.

Gunnar tait justement en train de semer de l'orge, baiss vers la
glbe, sa hache et son manteau poss  terre prs de lui. Otkel ne
pouvait pas le voir, et Gunnar ne pouvait pas non plus voir Otkel.

Or le hasard voulut que l'animal emport filt juste au ras de lui.
Gunnar, surpris, se redressa brusquement, et l'peron d'Otkel, qui n'en
pouvait mais, lui dchira au passage l'oreille gauche, d'o le sang
jaillit avec abondance.

Une minute aprs Valgard et les autres arrivaient. Gunnar les prit
aussitt  tmoin de l'acte du brutalit d'Otkel.

Eh! dit Valgard, le mal n'est pas grand. Vas-tu pour si peu te mettre
en colre et brandir ta hallebarde, comme tu le fis dernirement sur le
ting en nous dictant ton arrt souverain?

--Je te souhaite,  toi et aux autres, de ne jamais me fournir
l'occasion de brandir, comme tu le dis, ma hallebarde! se contenta de
rpliquer Gunnar, et il rentra de ce pas  son boer, o il ne souffla mot
de l'aventure; de sorte que chacun crut que sa blessure tait l'effet
d'un simple accident.

* * *

Oktel et ses compagnons continurent leur route jusqu' Dal, et l,
quand tout le monde fut  table, Valgard raconta ce qui s'tait pass
prs de Lidarende.

Et quelle figure faisait Gunnar? demanda l-dessus un des convives.

--Ma foi, il m'a bien sembl qu'il pleurait.

--Voil, interrompit svrement Runolf, une parole calomnieuse que tu
regretteras. Gunnar lui-mme est homme  te prouver que ses yeux ne sont
point faits pour les pleurs. Puissent d'autres que toi encore ne pas
l'apprendre  leurs dpens!

Quand au bout de la semaine son ami le quitta, Runolf lui dit:

Peut-tre ferais-je bien de t'accompagner jusqu' Kirboi; Gunnar, en te
voyant avec moi, ne te cherchera point querelle.

Mais Otkel repoussa la proposition, en allguant qu'il passerait la
Markar un peu plus en aval, loin de Lidarende.

Cependant le mchant propos de Valgard le Faux avait t rapport  un
ptre, qui s'tait empress de l'aller redire  Gunnar.

C'est bon, avait rpondu celui-ci; occupe-toi de faire ton mtier, et
ne m'importune point de pareilles vtilles.

Le soir mme, toutefois, il entretint de la chose son frre Kulskiag;
puis le lendemain, qui tait le jour o Otkel devait regagner Kirboi, il
ceignit son glaive, se coiffa de son casque, prit sa hallebarde, et
ainsi quip galopa vers l'ouest.

Aprs avoir pass la Ranga prs de la ferme d'Hof, il descendit de
cheval et attendit.

Au bout de quelques instants Otkel et ses compagnons parurent.
Immdiatement il courut sur eux.

Voici ma hallebarde, leur cria-t-il, et je vais vous montrer comment je
pleure!

* * *

La troupe adverse mit vite pied  terre pour se ruer contre lui. Halkol,
un des frres d'Otkel, fut le premier  l'attaque. Des deux mains il
lana un norme javelot  Gunnar. Celui-ci se couvrit, et le dard
s'enfona dans son bouclier. Gunnar alors jeta ledit bouclier contre
terre avec une telle force, qu'il y resta fich par la pointe du
javelot; puis, saisissant son pe, il se mit  dcrire des moulinets si
vertigineux, que c'taient autant d'clairs fulgurants.

Dans un de ces moulinets il trancha le poignet droit au frre d'Otkel;
ensuite, se retournant vers Valgard, qui le menaait  dos de sa hache,
il lui fit d'un coup de sa hallebarde sauter l'arme des mains; puis,
d'un second coup lui traversant le ventre, il l'enleva ainsi embroch,
et l'envoya, la tte la premire, rejoindre sa hache dans le marais
voisin.

Otkel voulut profiter du moment pour couper le jarret de son ennemi;
mais, d'un bond prodigieux en l'air, Gunnar vita l'atteinte de l'pe;
aprs quoi, retombant d'aplomb sur ses jambes, il transpera Otkel  son
tour.

Soudain une voix s'cria:

Tiens bon. Gunnar, me voici!

C'tait Kulskiag qui, averti par sa mre Ranveige du dpart prcipit de
son frre, s'tait ht de saisir ses armes et de s'lancer ventre 
terre sur ses traces. Il commena par coucher  terre l'autre frre
d'Otkel, et Gunnar et lui,  deux contre quatre, eurent bientt raison
du reste de la troupe.

L'affaire revint  l'alting suivant; mais tel tait encore,  ce moment,
le prestige de l'homme de Lidarende, que tous les paysans de la valle
de la Markar et un grand nombre de ceux de la Ranga prirent  l'envi
parti pour lui, et obligrent les trois fils d'Otkel,--Bork, gil et
Starkad,-- recevoir le wehrgeld fix par les juges.

C'est gal, dit Nial  Gunnar, cette affaire me parat trs fcheuse.
On commence, vois-tu,  te jalouser fort, et dsormais chacun de tes
triomphes accrotra le nombre de tes envieux, et par consquent celui de
tes ennemis.

* * *

Quelque temps aprs, comme le fils d'Hamund se disposait  partir pour
le boer de Tung, situ sur un affluent de la Markar, afin d'y rendre
visite  Asgrim, le beau-pre d'Helge, Nial courut vite  Lidarende.

Tu as  faire un trajet assez long, dit-il  Gunnar; mfie-toi en
chemin des surprises. Tu n'ignores pas que, malgr l'accommodement
survenu, la querelle du sang reste ouverte entre toi et les fils
d'Otkel. Veux-tu que mes quatre fils t'accompagnent?

--Merci, rpondit Gunnar, je n'entends point qu'ils s'exposent pour
moi.

Et il sauta en selle, accompagn seulement de ses frres Kulskiag et
Hort.

Il demeura huit jours  Tung, et lorsqu'il prit cong d'Asgrim, celui-ci
lui proposa galement une escorte pour sa sret. Il la refusa et
partit.

Il venait de franchir la Thiorsau, cours d'eau vassal des grands fiords
de l'ouest, quand il se sentit pris de somnolence. La petite troupe
s'arrta donc au revers d'une colline, et Gunnar se coucha pour dormir.

Son sommeil fut trangement agit; un frisson secouait tous ses membres,
et ses lvres murmuraient des paroles sans suite. Hort voulut
l'veiller, mais Kulskiag l'en empcha.

 la fin, ce cauchemar cessa, ses yeux se rouvrirent, et il regarda
autour de lui d'un air effar.

Tu as fait quelque songe pnible? lui dit Kulskiag.

--Oui, un songe tel, que, si je l'eusse eu cette nuit  Tung, j'aurais
laiss l'un de vous deux chez Asgrim.

--Explique-toi donc, demanda Hort.

--J'ai rv qu'une bande de loups nous attaquait prs de Nafahole
(c'tait le nom des hauteurs qui se trouvaient un peu plus loin); moi et
Kulskiag nous en abattions un bon nombre; mais Hort tait mis en pices,
et un des fauves lui dvorait le coeur.

Hort,  ce mot, se prit  rire; mais Gunnar ajouta d'un ton de voix trs
srieux:

Frre, veux-tu que je te donne un conseil? Retourne immdiatement 
Tung.

--Je n'en ferai rien, certes, rpliqua le jeune homme; j'entends te
suivre, fuss-je assur de mourir en route.

* * *

Quelque temps aprs, tous les trois passaient la Ranga de l'ouest, et
s'acheminaient du ct de Nafahole. En approchant des collines, ils
aperurent une troupe arme qui piait leur marche. C'taient les trois
fils d'Otkel, Bork, Starkad et gil, accompagns d'une vingtaine
d'hommes. Ils avaient eu vent du voyage de Gunnar, et avaient pris leurs
dispositions afin de l'attaquer au retour.

Gunnar,  leur vue, piqua des deux, suivi de ses frres, vers une langue
de terre proche de la Ranga qui lui semblait propre  la dfensive. Ses
ennemis l'y rejoignirent aussitt.

En tte de la bande, dvalant ple-mle sur la pente abrupte, s'avanait
un certain Sigurd, dit la tte de porc, qui tait l'me damne de
Starkad. Gunnar lui dcocha prestement une flche. Sigurd n'eut pas le
temps de se couvrir de son bouclier; le trait lui entra par l'oeil gauche
et lui ressortit par la nuque. Ce fut le premier mort du combat.

Une autre flche, lance aussi par Gunnar, abattit un second homme, et
Kulskiag, du jet d'une norme pierre, fendit le crne  un troisime.

* * *

Sus! sus! cria Bork  ses gens; j'ai jur de ne point m'en retourner
sans sa tte!

--Viens donc la prendre! riposta Gunnar, qui jeta son arc, et, le
glaive d'une main, la hallebarde de l'autre, attendit le choc de pied
ferme.

Bork et gil fondirent  la fois sur lui. Il transpera l'un d'un coup
de hallebarde, et dcapita l'autre du tranchant de son pe.

Kulskiag, de son ct, serr de prs par un certain Svine, de sa hache
lui tranchait littralement le fmur. L'homme demeura un instant debout
sur son autre jambe, regardant d'un oeil hbt son moignon qui
rougissait le sol; puis il tomba mort.

Un nouvel adversaire se rua aussitt sur Kulskiag. Celui-ci l'embrocha
de sa hallebarde, et, le faisant tournoyer en l'air, le lana dans les
eaux de la Ranga. Hort, lui aussi, se comportait vaillamment. Il avait
dj fait mordre la poussire  deux de ses ennemis, quand un troisime,
nomm Thore, rcemment arriv de Norwge, lui enfona son glaive dans le
coeur. Le malheureux expira sur-le-champ.

Gunnar, qui venait de se dbarrasser de son septime assaillant, se
prcipita furieusement sur Thore, et, le frappant au dfaut des ctes,
lui partagea le corps en deux morceaux.

Fuyons! s'cria Starkad  cette vue; car nous avons affaire ici 
quelque puissance surnaturelle.

--Attends au moins que je te marque, pour qu'on voie bien que tu t'es
battu.

L'autre s'esquiva au plus vite; nanmoins le fer de son adversaire eut
le temps de lui entamer l'paule.

Toute la troupe dtala, laissant treize morts sur le champ de bataille,
et, parmi ceux qui s'enfuyaient, il n'y en avait pas deux qui ne fussent
blesss.

Hort tait la quatorzime victime.

Gunnar tendit le corps  fleur de terre sur son bouclier, et un tertre
surmont d'un petit _cairn_ en cailloux fut rig par-dessus le cadavre,
selon la mode islandaise et paenne. Tout le temps que dura cette
crmonie, le fils d'Hamund et son frre n'changrent pas entre eux une
parole; mais, au gonflement des veines de ses tempes et aux taches
rouges qui marquaient ses joues, on devinait assez quelles penses de
vengeance s'agitaient dans l'me de Gunnar.

* * *

On pouvait s'attendre  ce que l'affaire ft extrmement grave, si tous
les gens apparents aux victimes se coalisaient en justice contre le
meurtrier. Aussi Gunnar n'eut-il rien de plus press que d'aller 
Bergtorsvol demander conseil  son ami Nial.

Dans tout cela, lui dit ce dernier, je ne vois pas qu'il y ait eu de ta
faute; c'est l'inluctable fatalit qui t'a contraint  ce nouveau fait
d'armes; mais on commence, je te le rpte,  se lasser de tes
sanglants triomphes, et je crains qu'un fcheux remous d'opinion ne se
manifeste contre toi  l'alting. Compte nanmoins que je ferai de mon
mieux pour que tu reviennes victorieux de l'instance.

Quand les assises furent ouvertes, la partie plaignante se prsenta,
ayant  sa tte, outre Starkad et ses deux beaux-frres Thorgrim et
Onund, le gode Gissur en personne, dont Starkad avait entre temps pous
la fille, dans l'unique vue de le rallier  la cause des siens.

Gunnar, lui, tait assist de ses tenants ordinaires, et en outre d'un
cousin de feu Hogi, un certain Olaf, qui tait pour l'instant le plus
gros chef de la valle de la Laxa.

Le remous d'opinion prdit par Nial ne manqua pas, en effet, de se
produire; nanmoins, grce au crdit d'Olaf et  l'habilet de Nial
lui-mme, Gunnar, cette fois encore, s'en tira. On gagna les uns par des
prsents, on dsarma les autres par des promesses, si bien que l'homme
de Lidarende sembla sortir de ce nouveau procs plus fort et plus
respect que jamais.

Mais le sage Nial ne s'y trompait pas.

Prends bien garde, dit-il  Gunnar, ta popularit ne tient plus qu' un
fil. Si la force des choses t'entrane  un homicide de plus, rien, j'en
ai peur, ne pourra te sauver.




CHAPITRE XIII

CE QU'IL Y A DANS LE PAS D'UN CHEVAL


Un hiver encore s'est coul. La dite islandaise a repris sa session de
printemps au milieu d'un concours inusit de peuple, et mille
grondements, prcurseurs de l'orage, emplissent l'agreste vallon de
Tingvalla.

Le gode Gissur a fait le tour du ting pour recueillir l'adhsion des
chefs  l'instance qu'il doit introduire en justice au sujet du meurtre
de son gendre Starkad et de cinq autres de ses parents.

L'affaire appele, il gravit le Logberg suivi de ses tmoins, et expose
sa plainte dans les formes voulues. Le vieux Nial s'avance ensuite au
pied du roc o sige le _Logmadr_, et s'adressant aux juges assembls:

Est-il vrai, demande-t-il, que Gunnar et Kulskiag, s'en revenant
dernirement des les de la Cte, ont t derechef assaillis prs de la
Ranga par Starkad, fils d'Otkel, accompagn d'une douzaine d'autres
hommes?

--Cela est vrai, rpondent les juges.

--Est-il vrai aussi, reprend Nial, que, quelques semaines auparavant,
le mme Starkad, de complicit avec Onund et Thorgrim, avait projet
d'attaquer Gunnar dans son propre boer tandis que tous les gens de sa
maison se trouveraient aux champs, et que ce coup de main ne manqua que
parce qu'un ptre de Thorosfield avait eu vent de ce qui se tramait?

--C'est encore exact, fit un jur; mais une composition en argent, fixe
par un arbitrage  l'amiable, a rgl l'affaire dans le dlai voulu.

--Eh bien, poursuivit Nial, je demande ici, au nom de Gunnar, que douze
arbitres dcident galement dans l'instance prsente. Gunnar pourrait
lgalement protester contre l'accusation dont il est l'objet de la part
de Gissur, et solliciter un arrt de dboutance...

Des bruits confus s'levrent  ce mot de diffrents cts de
l'assemble; Nial continua toutefois sans se troubler:

...Mais Gunnar n'est point de ceux qui se drobent quand il s'agit de
verser le prix du sang, et, dt tout son avoir et le mien y passer, vous
ne le trouverez jamais insolvable.

* * *

Cette proraison fut de nouveau suivie de murmures hostiles. Nanmoins
un certain nombre de notables, aprs s'tre consults un instant,
appuyrent la requte de Nial, et le tribunal arbitral fut form.

Gunnar et Kulskiag, retirs dans leur hutte, attendaient silencieusement
la sentence.

Celle-ci fut prononce le jour mme. Elle fixait  un taux relativement
modr les indemnits pcuniaires  payer pour la mort de Starkad et de
ses compagnons; mais elle dclarait Gunnar et son frre condamns  un
exil de trois ans.

L'arrt portait, suivant l'usage, que si dans ce laps de temps les
bannis reparaissaient en Islande, toute personne apparente  l'une de
leurs victimes tait autorise  les tuer.

Les applaudissements de cette mme foule, qui avait tant de fois acclam
aux comices l'homme de Lidarende, salurent au loin cette sentence
draconienne.

Gunnar acquitta sans mot dire le wehrgeld, et aussitt, accompagn de
Nial, il reprit le chemin de la Markar.

Mon ami, lui dit en route ce dernier, obis docilement  la loi; donne
ce nouveau gage  ta gloire. Va-t'en comme jadis dans les pays de l'est
conqurir un surcrot de crdit et d'honneur. Tu trouveras,  ton
retour, ta considration si bien refaite d'elle-mme, que nul n'osera
plus te marcher sur le pied... Si tu agis autrement, tu es un homme
mort.

Gunnar rpondit qu'il n'avait nullement l'intention de violer la
sentence rendue contre lui. Ds le lendemain il fit parer un navire au
fiord le plus proche, et quelques jours aprs il disait adieu  tous ses
amis et ses serviteurs qui l'avaient escort jusqu' la Markar.

* * *

Son frre Kulskiag chevauchait en silence  ct de lui. Tout  coup la
monture de Gunnar ayant fait un faux pas, ce dernier mit pied  terre,
et  ce moment il promena ses regards sur la croupe des monts
d'alentour et sur les champs qui se trouvaient  leurs pieds.

Ah! le splendide coup d'oeil! s'cria-t-il comme merveill. Jamais il
ne m'a paru aussi beau! Vois, les pis jaunes mrissent pour la coupe,
et le foin est tout fauch sur le pr... Kulskiag, je tourne ici
bride... L'Islande est le plus beau pays!

--Je t'en prie, rpondit le frre, ne fais pas ce plaisir  tes ennemis,
respecte la loi; personne ne voudra plus se fier  toi, et il arrivera,
crois-le bien, ce que Nial a prdit.

--Non, non, je ne vais pas plus loin, rpta Gunnar, et je te conseille
de faire comme moi.

--Certes non, je ne veux pas rompre ma parole, ni maintenant ni en aucun
temps... Sparons-nous donc; mais dis aux miens que jamais je ne
reverrai l'Islande, car j'ai la certitude de ta fin prochaine, et je ne
saurais vivre ici sans toi.

Ils se quittrent, Kulskiag pour s'embarquer  destination des rives
trangres, Gunnar pour regagner Lidarende.




CHAPITRE XIV

LE SIGE DE LIDARENDE--MORT DE GUNNAR


 l'alting suivant le gode Gissur dclara Gunnar hors la loi, et,
aprs la dissolution de l'assemble populaire, assigna rendez-vous 
tous les adversaires du banni dans cette sombre gorge de l'Allmannagia
dont on a dcrit le site au lecteur.

 cette nouvelle, Nial courut au plus vite prvenir son ami. Il lui
offrit derechef le concours arm de ses fils, prts, disait-il,  mourir
pour lui; mais Gunnar, encore une fois, refusa fermement ce gnreux
sacrifice.

Quelque temps s'coula. Le fils d'Hamund allait et venait comme de
coutume, sans que personne ft mine de l'attaquer au dehors ou chez lui.
C'est qu'on attendait la moisson, poque o tous ses gens allaient tre
occups  faucher dans les les voisines, et o il devait rester seul au
logis avec Ranveige, sa vieille mre, sa femme Halgierde et un chien
d'Islande appel _Sam_, d'un instinct et d'un flair tellement
merveilleux, qu'il discernait du premier abord l'ami de l'ennemi et
n'aboyait jamais qu' bon escient.

Au jour dit, les conjurs prirent donc le chemin de Lidarende. Arrivs
prs de la haie de Gunnar, ils firent halte pour se concerter. Le
premier obstacle tait _Sam_; il fallait tout d'abord se dfaire de lui.
Le chien, qui rdait au dehors, vint de lui-mme au-devant de son
destin.  peine, en effet, eut-il aperu le premier homme de la bande,
qu'il lui sauta courageusement  la gorge. Un vigoureux coup de hache
sur la tte eut raison du fidle animal; mais avant de tomber mort il
poussa un hurlement comme personne n'en avait jamais entendu.

Gunnar, qui reposait sur son lit dans la mansarde de son boer, s'veilla
 ce cri de dtresse.

Hol! dit-il, Sam mon frre, il me semble qu'on joue un vilain jeu avec
toi!

Au mme moment il vit par la lucarne quelqu'un qui grimpait vers le
toit. C'tait Thorgrim, qu'on avait envoy voir en haut si Gunnar tait
bien chez lui. Il fut renseign  souhait, car celui-ci lui dtacha par
l'ouverture un bon coup de hallebarde qui le fit dgringoler prestement.
L'homme eut nanmoins encore assez de force pour courir vers le reste de
la troupe.

Eh bien? demanda Gissur, Gunnar est-il l?

--Allez-y voir, rpondit Thorgrim; pour moi, j'ai la preuve que sa
hallebarde du moins y est.

En achevant ces mots il tomba mort.

[Illustration: Souviens-toi du soufflet que tu me donnas!]

* * *

Les conjurs se rurent aussitt sur la maison; mais Gunnar les reut si
bien  coups de flches, qu'ils ne purent gure avancer en besogne. Un
instant ils s'arrtrent pour reprendre haleine, puis revinrent  la
charge.

Trois assauts successifs ayant chou, la troupe faisait mine de se
retirer, lorsque Gunnar, saisissant une flche qui tait reste fiche
dans une poutre prs de la lucarne: Voil, dit-il, un trait qui leur
appartient; je vais donc le leur renvoyer, pour qu'ils aient la honte
d'tre atteints par leurs propres armes.

--Mon fils, supplia la mre, ne fais pas cela, ne les rappelle pas ici,
puisque tu vois qu'ils s'loignent.

Gunnar lana nonobstant le projectile, qui blessa grivement un homme 
l'arrire-garde.

Tiens! dit Gissur, je viens de voir une main avec un anneau d'or qui
cueillait une flche sur le toit... M'est avis qu'ils n'ont pas l
dedans beaucoup de munitions, puisqu'ils en vont glaner au dehors... Si
nous reprenions un peu l'offensive?

--Brlons-le dans sa tanire, dit Onund.

--Pour cela, jamais! rpliqua Gissur, ma propre vie ft-elle en jeu!
Mais toi, qui passes pour un homme de ressources, tu inventeras bien
quelque autre expdient qui vaille.

* * *

Il y avait dans la plaine quelques cordages qui servaient d'amarres, en
cas de tempte, pour consolider la maison. Sur l'avis d'Onund on les
prit, on les enroula aux extrmits de la solive matresse qui
maintenait tout le chevronnage du toit, et l'on arracha ainsi la
membrure du fate.

Gunnar ne s'en aperut que lorsque la dislocation des poutres tait dj
chose consomme. Il continua nanmoins  se servir si bien de son
arbalte, que les ennemis ne pouvaient l'approcher.

Onund parla derechef de mettre le feu au logis; derechef aussi Gissur
repoussa la proposition.

 ce moment un des assigeants parvint  se hisser tout en haut, et
trancha par surprise la corde de l'arc de Gunnar. Celui-ci saisit
aussitt sa hallebarde, et l'homme retomba transperc au pied de la
muraille.

Gunnar cependant avait reu deux blessures.

Halgierde, dit-il  sa femme, coupe deux tresses de ta chevelure, afin
que ma mre m'en refasse une corde pour mon arbalte.

--Est-ce absolument indispensable? demanda Halgierde.

--Si indispensable, que ma vie en dpend. Si je puis continuer  jouer
de l'arc, ces gens-ci ne m'approcheront jamais.

Halgierde se croisa les bras et reprit:

Souviens-toi du soufflet que tu me donnas... Il m'est fort gal que ta
dfense se prolonge plus ou moins.

--C'est bien, rpliqua Gunnar; chacun entend l'honneur  sa faon; je ne
m'attarderai pas  te prier.

--Coquine que tu es! s'cria la mre; ta honte vivra ternellement!

Gunnar ne se relchait point dans sa rsistance. Il blessa encore
grivement huit hommes; mais enfin de lassitude il se laissa choir.

Ses ennemis alors s'avancrent, fondirent sur lui et le criblrent de
coups. Il put nanmoins se redresser une dernire fois, et se battit de
nouveau en dsespr jusqu' ce qu'il retombt mortellement atteint.

Amis, s'cria Gissur, nous venons de tuer le preux des preux! La
victoire, certes, nous a cot cher, et aussi longtemps que la terre
d'Islande sera habite, on se racontera le suprme fait d'armes de ce
vaillant.

Il donna ensuite des ordres pour que tout ft respect dans le boer, et
chacun reprit le chemin de sa maison.

* * *

La nouvelle de la mort tragique de Gunnar fit une profonde impression
dans le pays. Une assemble de district (_gauting_) fut tenue tout
exprs en cette circonstance; mais le dfunt ne laissait point d'enfant
mle qui pt assumer la tche de le venger. De ses deux frres, l'un
n'tait plus de ce monde; l'autre, Kulskiag, tait en Danemark, d'o la
nouvelle arriva bientt qu'il s'tait mari, fait chrtien, puis
transport avec sa femme au pays de Novgorod, chez les Varangiens, pour
s'y livrer au commerce des pelleteries.

Halgierde se hta de quitter Lidarende pour se retirer  Grytaa auprs
de son gendre Thraen. Seule Ranveige, la vieille mre de Gunnar, demeura
au boer.

Elle suspendit la hallebarde de son fils dans la salle d'honneur comme
une pieuse relique. Dfense fut faite  personne d'y porter la main.
Dans les nuits temptueuses de l'hiver, si parfois une rafale de vent,
passant  travers les poutres disjointes, faisaient rsonner l'arme
contre le mur, Ranveige s'veillait en sursaut et criait:

Qui touche  la hallebarde de Gunnar? Celui-l seul a le droit de la
prendre qui la lui veut porter dans la Walhalla!




TROISIME PARTIE

NIAL ET LES FILS DE NIAL




CHAPITRE XV

OU LE LECTEUR RETOURNE EN NORWGE


Dans l't de cette mme anne 993, o s'tait accompli le drame de
Lidarende, le fameux pirate Melkolf tait l'effroi des ctes
scandinaves. Sa flottille, compose de six longs btiments, les plus
vloces qu'on et encore vus, courait sans cesse du cap Nord au Smaaland
(Sude), jetant le grappin  tous les navires, et portant mme la
dsolation jusque dans le fiord de Christiania.

Vainement le jarl Hakon avait-il lanc ses meilleurs marins  la
poursuite de l'escadre cumeuse; il semblait que les temptes seules
pussent affranchir les mers borales du tribut qu'y prlevait le viking.

Un jour que Melkolf tait aux aguets au fond d'une anse du nord de
l'cosse, il vit dboucher dans la baie un bateau qui venait des Orcades
et portait  sa proue une tte de griffon. Immdiatement il donna
l'ordre de lui courir sus.

L'autre n'essaya pas mme de battre en retraite. En un clin d'oeil il fut
entour et son quipage somm de se rendre. Sur l'avant-pont se tenaient
trois jeunes gens de haute taille et  la mine fire, que le pirate, du
premier coup d'oeil, avait reconnus pour des Islandais.

* * *

C'taient, en effet, les trois fils de Nial, Skarphdin, Helge et Grim,
qui, sur le conseil de leur pre, dsireux d'offrir  leur humeur
belliqueuse et remuante le drivatif des lointaines aventures, s'taient
embarqus, comme jadis Gunnar, pour la terre de Norwge. Un coup de vent
les avait dtourns de leur route et pousss dans la direction de
l'cosse.

Quoique disposant  peine du cinquime des forces qu'avait le viking,
Skarphdin n'hsita pas un instant: d'un signe il commanda le combat, et
lui-mme, pour donner l'exemple, assena au pilote du navire qui se
trouvait bord  bord avec le sien un tel coup de sa hache _Rimegyge_ sur
la tte, que l'homme s'abattit pour ne plus se relever.

Grim, assailli par deux des pirates, en traversa un de sa hallebarde;
puis, faisant un bond prodigieux de ct, un de ces bonds o Gunnar
excellait, il retomba de tout son poids sur le second, qui n'atteignit
que son bouclier, et se vit clou  la renverse au bordage de son propre
bateau.

Cependant toute une grappe d'ennemis s'accrochait au navire islandais,
et la mle sanglante commenait. Skarphdin tait effrayant  voir,
avec son visage aigu d'oiseau de proie et la pleur mate de son teint.
Chaque tournoiement de sa Rimegyge faisait voler une tte ou un bras.

Helge, dans sa beaut douce et calme, ses longs cheveux voltigeant au
vent, combattait  l'arrire du bateau avec l'lite des marins du bord,
cherchant  joindre Melkolf lui-mme, qu'entourait un groupe de ses
gens.

Le sang ruisselait de toutes parts et la victoire flottait incertaine,
quand cinq btiments contournrent tout  coup la pointe recourbe de
terrain qui fermait la baie du ct de l'est. Ils arrivaient  force de
rames. Celui qui ouvrait la marche tait orn tout entier d'cussons, et
au mt se tenait adoss un homme vtu d'un pourpoint de soie, la tte
coiffe d'un casque d'or, et portant  la main une norme lance.

Hol! qui soutient ici cette lutte ingale? cria-t-il de loin aux
Islandais.

Les fils de Nial dirent qui ils taient.

Oh! rpondit l'tranger, vous portez un nom connu par tout le Nord;
moi, je suis Kare, fils d'Ethel. Islandais comme vous, je viens des
Hbrides, et  temps, je pense, pour vous tre utile.

* * *

L-dessus le combat reprit plus terrible. Kare commena par sauter sur
le gaillard d'avant du navire o se trouvait Melkolf. Celui-ci, sans lui
laisser le temps de se reconnatre, se rua contre lui le glaive au
poing. L'autre heureusement put esquiver le coup, dirig avec une telle
force, que la lame entire s'enfona dans la boiserie du bordage.

Kare leva l'pe  son tour; mais il n'atteignit que l'air invulnrable.
Dans un brusque mouvement de ct pour viter le fer qui le menaait,
Melkolf avait perdu l'quilibre, et tait tomb  l'eau comme une masse.

Hol! s'cria le fils d'Ethel, est-ce qu' l'instar de Fafnir le nain
tu voudrais te changer en un serpent de mer[41], afin de continuer entre
deux eaux l'honnte mtier auquel tu excelles? Attends un peu!

Ce disant, il saisit une lance, et, se penchant sur l'avant-bec du
navire, il la brandit d'une main sre contre le corps du pirate, qui,
dsireux de prendre le large, s'tait mis  frapper vigoureusement
l'onde de ses quatre antennes.

Celui-ci entendit le fer sifflant; il voulut replonger pour lui
chapper; mais, comme dit la vieille _saga_, la mer est un lment plein
de lourdeur, et la lance fut plus vite  son but que le plongeur au
sien. Kare avait vis l'homme par le milieu, et ce fut aussi le milieu
de l'homme qui fut bel et bien travers par la pique.

Le viking, avant d'expirer, leva un moment, comme deux rames que l'on
met en l'air, ses deux bras tout droits au-dessus de sa tte, un court
bouillonnement agita l'eau verte, une tache rouge y apparut, et c'en
fut fait  jamais de Melkolf, la terreur du Nord.

Au mme instant Helge et Grim, enjambant toute une ligne de cadavres
tendus  la file comme des cormorans, arrivaient  la rescousse de ce
ct. Le renfort tait inutile. Les vikings, dcourags par la mort de
leur chef, s'taient dcids  demander merci. Skarphdin leur fit grce
de la vie et leur permit de se retirer avec un de leurs btiments;
seulement ils durent livrer aux vainqueurs tout ce qu'ils possdaient
d'armes et de richesses.

* * *

Aprs cet exploit, les fils de Nial s'en allrent avec Kare  Rowsa, le
des Orcades o rsidait le comte Sigurd, tributaire du jarl Hakon de
Norwge, au service duquel tait temporairement le fils d'Ethel. Ils
passrent prs de lui tout l'hiver, et Helge devint mme, au mme titre
que Gunnar jadis l'tait devenu du roi Svend, l'homme-lige de Sigurd. Le
printemps revenu, ils firent, toujours en compagnie de Kare, diverses
expditions maritimes qu'on s'abstiendra de raconter au lecteur, dj au
courant de ce genre d'pope, et la seconde anne ils gagnrent le port
norwgien de Drontheim. Kare, retenu quelque temps encore aux Orcades
par ses fonctions de collecteur de l'impt dans les les et les
archipels voisins, ne devait les y rejoindre qu' la fin de la saison.

* * *

Hakon le Puissant, comme on l'appelait, et pu ds longtemps, s'il
l'avait voulu, prendre le titre de roi de Norwge, sans que Svend le
Danois, son suzerain nominal, et eu les moyens de l'en empcher; mais,
assur de son autorit et plus soucieux d'tre que de paratre, il
s'tait content de se faire appeler jarl, comme l'avait fait son pre
avant lui, et, avant son pre, son aeul. Les preuves n'avaient pas
manqu  sa vie. Exil pendant sa jeunesse  la cour d'Harald  la dent
bleue, il s'y tait vu, en compagnie de ce prince, contraint par
l'empereur Othon d'embrasser le christianisme. Mais,  peine rentr en
Norwge, il s'tait ht de rejeter, selon son expression favorite, la
soupe au lait de la foi nouvelle et de revenir aux farouches dieux de
ses anctres; de plus, pour mieux accentuer cette seconde conversion, il
avait fait aussitt mettre  mort les moines et les prtres venus avec
lui afin d'vangliser le pays.

Son chteau principal, ou plutt sa _grange_[42], pour employer
l'expression du temps, se trouvait en un lieu appel _Ladir_, au centre
du district actuel de Drontheim. Quant  la ville de ce nom, elle
n'existait pas alors, et ladite appellation ne s'appliquait qu'au canton
mme o vivaient les tribus d'hommes libres au concours desquelles
Hakon devait le plus clair de sa force.

C'tait aussi dans cette rgion, situe au nord des monts Dofrines, que
s'levait le plus grand sanctuaire paen de la Norwge, celui que le
jarl vnrait entre tous. Sis dans une clairire d'une des paisses
forts de pins de la valle, il tait bti tout en bois, mais
merveilleusement ouvrag et sculpt. De forme circulaire, avec un
videment correspondant  ce que nous nommons l'abside, un dme surmont
d'un clocher, et des fentres munies de vitres, ce qui tait une raret
pour l'poque[43], il reprsentait le type ordinaire de ces temples
primitifs en rotonde auxquels, en maint lieu du Nord, les chrtiens une
fois victorieux n'eurent qu' ajouter une croix et des cloches pour les
mtamorphoser extrieurement en glises.

 l'intrieur taient, cela va sans dire, les images des divers dieux
scandinaves, images charges de mille ornements de prix, tels que
broches, colliers d'or et bracelets.

* * *

Or, la veille mme du jour o les fils de Nial, aprs un an pass en
Norwge, se disposaient  se rembarquer pour l'Islande, il advint que le
jarl Hakon donna en son chteau de Ladir une fte somptueuse  l'un de
ses hommes liges, le vieux chef Gudbrand de la Valle[44].

Kare n'tait pas encore arriv. En revanche, pendant la fte mme, un
autre Islandais survint  la Grange: c'tait Thraen, ce gendre
d'Halgierde que le lecteur n'a sans doute pas oubli.

Depuis deux  trois ans, lui aussi, il voyageait dans les pays de l'Est,
et, comme c'tait un vaillant homme en mme temps qu'un marin trs
expert, le jarl Hakon l'avait retenu le plus possible auprs de lui, et
l'honorait d'une faveur toute spciale. Pour le moment, ledit Thraen
revenait d'une mission de confiance en Danemark, et, de mme que les
fils de Nial, il se prparait  mettre  la voile afin de retourner en
Islande.

Le repas venait de s'achever, les cornes circulaient  la ronde avec les
toasts accoutums, quand,  l'un des bouts de la salle, une querelle
s'leva entre deux des convives. L'un s'appelait Asvard; c'tait un des
familiers du jarl. L'autre, un homme d'une stature gigantesque, au
visage sombre et au regard mauvais, faisait partie de la suite de
Gudbrand. Seul parmi tous les invits, il avait gard avec lui sa hache,
dont il ne se sparait jamais, disait-il.

Hakon appela cet individu.

Avance ici; comment te nomme-t-on?

--On me nomme Rapp, fils de Geirolf, rpondit l'autre d'un air farouche.

--Ah! oui, je connais ton histoire. Tu as tu un homme en Islande, et
alors tu t'es enfui en Norwge, o notre fal Gudbrand de la Valle a
bien voulu t'accueillir sous son toit. Fais en sorte qu'il n'ait pas 
se plaindre de toi, sinon il pourra t'en cuire.

L'homme fit entendre un espce de grognement.

Qu'est-ce que tu dis? reprit le jarl. Sache que dans une salle remplie
de monde il n'est pas sant de murmurer dans sa barbe. Allons, retourne
 ta place, et ne trouble plus la paix de cette fte.

L'Islandais fit le geste de lever  demi sa hache comme s'il et eu la
vellit d'en essayer le fil sur Hakon; puis, tournant brusquement sur
lui-mme, au lieu de regagner sa place, il sortit incontinent de la
salle avec un ricanement sardonique. Nul ne s'occupa plus de l'incident,
et les libations continurent comme devant.

* * *

Le lendemain, dans la matine, Skarphdin et ses frres, ainsi que
Thraen, se trouvaient ensemble au fiord de Ladir, occups des derniers
apprts de leur dpart. Tout  coup un bruit inusit retentit par del
le petit bois de genvriers et de bruyres qui sparait le rivage de la
Grange, et une paisse colonne de fume s'leva plus loin au-dessus des
grands arbres de la valle.

Les fils de Nial et Thraen se demandaient ce que cela signifiait, quand
un homme dboucha du fourr, courant de toute la vitesse de ses pieds.

C'tait Rapp l'Islandais.

Sauvez-moi! cria-t-il tout d'abord  Skarphdin et  ses deux frres.

--Qu'as-tu donc fait?

--Voici la chose brivement, car les actes me vont mieux que les
paroles. J'ai pill le temple de Thor, j'y ai mis le feu, et comme les
soldats du jarl me traquaient, j'en ai tu deux avec cette hache.

--En ce cas, rpondit Helge, tu es un de ces oiseaux de malheur que
chacun doit se garder d'accueillir.

--Vous oubliez que je suis Islandais!

--Un Islandais hors la loi!

--C'est bien, que mes maldictions vous retombent sur la tte! riposta
haineusement le fugitif, et apercevant Thraen non loin de l, il courut
l'implorer  son tour.

Celui-ci d'abord le repoussa; puis, se laissant persuader, il consentit
 le recevoir dans une barque et  le conduire  son btiment, amarr 
une petite le du fiord.

Quelques instants aprs, le jarl parut avec ses gens.

O est Rapp? demanda-t-il  Helge.

--Nous ne savons pas, fit celui-ci.

--C'est bien, on le trouvera nanmoins.

Et il tourna le dos aux fils de Nial.

Ta rponse est d'un homme de coeur, la seule aussi que nous pouvions
faire, dit Grim  son frre. Reste  savoir de quelle faon Thraen
payera notre loyaut.

--Il n'importe, reprit Skarphdin. Seulement embarquons-nous sans
retard, et gagnons une des les que voici, afin de pouvoir appareiller
au premier bon vent.

* * *

Le jarl cependant avait t, tout le long du port, demander  chaque
capitaine o tait pass Rapp. Nul n'avait pu ou voulu le lui dire.

 la fin, avisant le navire de Thraen:

Bon, se dit-il, je suis sr de trouver l-bas ce que je cherche.

Il prend un canot et gagne le btiment du gendre d'Halgierde.

Nanmoins, malgr toutes ses recherches, il ne peut dcouvrir son homme,
de sorte qu'il se dcide  revenir au rivage. Mais, une fois  terre, il
se souvient d'avoir aperu dans l'eau  ct du navire deux tonneaux
placs bout  bout, et qu'il avait nglig de fouiller: le bandit, 
coup sr, devait s'y trouver.

Il y tait effectivement, Thraen ayant fait dfoncer les tonnes d'un
ct pour que le fugitif pt s'y loger plus  l'aise. Seulement, en
voyant le jarl rebrousser chemin vers le btiment, on relve bien vite
les tonneaux et on dissimule le brigand au milieu d'un tas de sacs 
marchandises.

Le jarl, encore du dans ses investigations, regagne de nouveau la
rive.  peine y a-t-il pos le pied, qu'il se rappelle avoir vu sur le
pont des sacs minemment propres  servir de cachettes, et pour la
troisime fois il retourne au navire.

Mais Thraen dballe aussitt son hte, et l'enveloppe dans la voilure
qui tait replie sur la vergue. Derechef le jarl en est pour sa peine.
Ce n'est qu' terre qu'il lui parat clair comme le jour que le bandit
s'est fourr dans la voile. Mais, entre temps,--c'tait  la brune,--un
vent favorable s'tant lev, Thraen en avait profit pour prendre le
large.

* * *

Le jarl, furieux de sa dconvenue, part aussitt avec quatre chaloupes
de guerre pour atteindre le navire des fils de Nial, qui n'ont pas
encore drap, et qu'il croit complices de la perfidie de Thraen.
Ceux-ci, en voyant venir la flottille, devinent de quoi il s'agit, et se
mettent immdiatement en dfense. Un combat s'engage, et les trois
frres, n'tant pas en force, sont capturs.

Comme, dans les ides du Nord, une excution nocturne passait pour une
sorte de meurtre et de flonie, on garrotte les prisonniers avec le
dessein de les mettre  mort le lendemain. Mais dans la nuit ils rompent
leurs liens, se glissent en silence par-dessus bord, et, ayant gagn la
cte  la nage, ils ont la chance de rencontrer un navire qui tait
justement celui de Kare.

Ils racontent  leur ami ce qui leur est arriv par la faute de Thraen,
et se dclarent prts  marcher contre le jarl pour tirer vengeance de
l'outrage odieux qu'il leur a inflig; mais Kare les dtourne de ce
projet insens.

Je vais, dit-il, lui parler moi-mme de l'affaire en lui remettant le
tribut que Sigurd m'a charg de lui porter; laissez-moi accommoder le
diffrend.

Effectivement, grce au concours que lui prte le propre fils d'Hakon,
il obtient de ce prince un ddommagement pour Skarphdin et ses frres.
Quelque temps aprs, ces derniers, ajournant leur retour en Islande,
regagnent avec leur ami les orcades, o ils passent encore un hiver,
admirablement traits par Sigurd. Le printemps venu, ils accompagnent
Kare dans de nouvelles expditions aux Hbrides, en cosse, dans le pays
de Galles et  l'le de Man. De chacune de ces courses aventureuses ils
rapportent un surcrot d'honneurs et de richesses. Enfin, l't de la
troisime anne aprs leur dpart de l'Islande, ils prennent cong de
l'excellent comte qui leur a offert une si bienveillante hospitalit, et
cinglent avec Kare vers la Terre-de-Glace.

Notes du chapitre:

[Note 41: Allusion  la lgende du nain scandinave qui, mtamorphos
en serpent, tait cens devoir rester jusqu' la fin des temps  veiller
sur des monceaux d'or sous-marins.]

[Note 42: On appelait ainsi une rsidence princire prs de laquelle
on emmagasinait toutes les provisions de bouche ncessaires; les
monarques et jarls avaient d'ordinaire plusieurs logis de ce genre.
Hakon, par exemple, en possdait une autre plus au sud,  Skuggi, prs
de la moderne ville de Bergen.]

[Note 43: Les fentres alors taient gnralement garnies de vessies
ou de corne, en place de verre et de talc.]

[Note 44: C'est--dire de la valle du mme nom, sise un peu plus au
sud.]




CHAPITRE XVI

THRAEN


Thraen cependant tait arriv sans encombre en Islande, et s'tait
aussitt rendu  son habitation de Grytaa, o toute sa famille l'avait
reu comme un gros chef de tribu qu'il tait. Ses longs voyages et le
rle qu'il avait jou en Norwge avaient encore accru la considration
naturellement due  sa personne et  ses richesses.

Il entretenait  demeure auprs de lui une troupe de quinze guerriers
mrites qui l'accompagnaient dans toutes ses sorties. Avec cela il
aimait beaucoup le faste. Son quipement ordinaire se composait d'un
manteau bleu par-dessus lequel il ceignait l'pe, d'un casque d'or,
d'un bouclier de prix et d'une pique qui tait un cadeau du jarl Hakon.

Rapp le bandit, qu'il avait ramen avec lui en Islande, tait demeur
son commensal et son confident de prdilection. Le drle tait aussi
entr fort avant dans les bonnes grces de la veuve de Gunnar, et l'on
jasait mme de l'intimit, un peu trop troite, semblait-il, qui rgnait
entre lui et Halgierde.

Telles taient les choses  Grytaa quand les fils de Nial reparurent 
leur tour. Kare, leur sauveur et ami, trouva au boer de Bergtorsvol
l'accueil que lui mritaient ses actions, et le printemps suivant vit se
clbrer son mariage avec Helga, une des filles de Nial. Bien qu'il et
achet au Mydal,  peu de distance de l sur la cte, un domaine d'une
certaine importance, il continua nanmoins de rsider la plus grande
partie de l'anne auprs de son beau-pre.

Quelque temps s'coula sans que les fils de Nial reparlassent des
violences qu'ils avaient subies par le fait de Thraen; puis un matin, 
la suite de divers colloques mystrieux, les quatre jeunes gens, et Kare
avec eux, partirent au galop du ct de Grytaa.

Thraen, averti de leur approche par une femme qui travaillait au dehors,
fit prendre aussitt les armes  ses hommes, et se posta avec eux et son
frre Ktil dans le vestibule de son boer, qui tait extraordinairement
spacieux. Halgierde elle-mme se plaa  l'intrieur prs de la porte,
ayant  ct d'elle Rapp, qui, selon sa coutume, lui parlait  voix
basse.

* * *

Bientt les fils et le gendre de Nial se montrrent. Skarphdin marchait
en avant; aprs lui venait Kare, que suivaient Grim, Helge et Atle.
Personne ne les honora du salut.

Puissions-nous tre ici les bienvenus! dit Skarphdin en franchissant
le seuil.

--Il n'y a point pour vous de bienvenue en ce lieu, se hta de rpondre
la veuve de Gunnar.

--Ce qui sort de ta bouche n'a pas de valeur, repartit ddaigneusement
le jeune homme; tu es le rebut et l'opprobre de ton sexe!

--Voil un propos qui te cotera cher, s'cria Halgierde furieuse.

Sans plus lui rpondre, Skarphdin s'adressa  Thraen:

Je viens, dit-il, causer avec toi de la rparation que tu juges
convenable de nous accorder pour ce que nous avons souffert en Norwge.

--Tiens! je ne savais pas, les vaillants, que vous battiez monnaie avec
vos exploits! repartit insolemment Traen.

Helge,  son tour, prit la parole:

Nous t'avons par le fait, sauv la vie, en dtournant sur nous la
colre du jarl,  l'gard duquel tu t'es mal comport au sujet de cet
homme.

Du doigt il dsignait Rapp.

Le bandit poussa une exclamation de fureur, et fit le geste de lever sa
hache.

Silence! lui cria Skarphdin; quelque jour on te teindra la peau en
rouge, comme tu le mrites!

--Hors d'ici les barbes bien fumes! hurla Halgierde, transporte de
rage; allez me rejoindre votre ladre sans poil!

Les fils de Nial regardrent les hommes qui se trouvaient l.

Rpterez-vous  votre tour cette injure? leur dit Skarphdin.

Tous la rptrent,  l'exception de Thraen, qui ordonna mme  ses gens
de se taire.

C'est bien, reprit Skarphdin;  prsent nous nous retirons.

Les jeunes gens regagnrent Bergtorsvol, o ils racontrent l'entrevue 
leur pre.

Toute la soire le vieillard conversa  voix basse avec ses enfants;
mais personne, pas mme Bergtora, ne fut mis dans le secret de
l'entretien.

* * *

 un mois de l,--l'hiver tait dj commenc,--Thraen, accompagn de
Rapp et de sept ou huit de ses gardes du corps, alla visiter Runolf,
qui, on se le rappelle, habitait le boer de Dal, par del la Markar. Au
repas il fut question de la querelle pendante, et Runolf, qui en toute
occurrence s'entremettait volontiers pour la paix, exhorta son hte 
s'accommoder.

Jamais! rpondit Thraen.

Quand celui-ci fut pour s'en retourner, Runolf le prit encore  part et
lui dit:

Garde-toi bien; j'ai comme une ide que, depuis la mort de Gunnar,
personne, dans nos pays de l'Ouest, n'est de taille  se mesurer avec
ceux que tu as offenss.

--Arrive ce que pourra! rpliqua Thraen en sautant en selle, et il
s'loigna avec les siens dans la nuit.

Le lendemain,  Bergtorsvol, la femme de Nial, s'veillant ds l'aurore,
entendit rsonner un bruit de fer contre la cloison: c'tait Skarphdin
qui dcrochait sa hache Rimegyge.

La mre se leva en hte et sortit.  la porte elle trouva son an avec
ses trois frres et son gendre Kare. Tous taient arms de pied en cap
et enfourchaient dj leurs montures.

Tu m'as l'air bien anim, mon fils, dit la vieille femme  Skarphdin;
jamais encore je ne t'ai vu ainsi! O allez-vous donc?

--Nous allons  la recherche des brebis.

--Tu as dj rpondu cela une fois  ton pre, et ce jour-l vous
partiez pour la chasse  l'homme.

Skarphdin se contenta de sourire, et Bergtora rentra au logis.

La troupe gagna rapidement les hauteurs d'o l'on dominait le chemin de
Dal, et l elle mit pied  terre pour interroger l'horizon.

L'attente ne fut pas longue. Au bout de quelques minutes on discerna
dans la brume lgre qui couvrait le fond de la valle un gros d'hommes
 cheval ctoyant la rive oppose de la Markar.

Les gens de Thraen,--car c'taient eux,--aperurent, eux aussi, le
groupe aux aguets.

Attention! s'cria l'un d'eux; j'ai vu l-haut, sur la colline,
tinceler des armes.

--Eh bien, rpondit Thraen, au lieu de traverser ici la rivire, nous
allons continuer d'aller en avant. Libre  eux de nous rejoindre si le
coeur leur en dit.

--Tiens! ils nous ont dpists, fit de son ct Skarphdin; les voil
qui poussent droit devant eux. Passons bien vite la Markar.

* * *

Le fleuve tait pris par les glaces; au milieu seulement il restait un
chenal libre, de douze coudes environ de largeur. Les fils de Nial
rsolurent de le passer  cette place.

Skarphdin s'lana le premier sur l'arne luisante et rigide, et,
arriv prs de la fissure, il la franchit d'un bond gigantesque. Ses
compagnons l'imitrent. Puis il courut sur Thraen, qui se trouvait un
peu en amont. Celui-ci venait d'ter son casque; avant qu'il et le
temps de le remettre, la hache Rimegyge, tournoyant dans l'air, lui
fendit la tte jusqu' la mchoire suprieure. Quelques dents, dtaches
du coup, tombrent sur le sol gel avec un bruit sec. Skarphdin en
ramassa une et la mit dans sa poche.

Tout cela fut l'affaire d'un clin d'oeil. Quand les gens de l'escorte
voulurent fondre sur l'imptueux agresseur, celui-ci avait dj fait
volte-face et tait hors d'atteinte. Quelqu'un lui jeta par derrire un
bouclier dans les jambes; mais Skarphdin esquiva l'obstacle, et en
quelques sauts rejoignit Kare et ses frres stupfaits.

Et d'un! leur cria-t-il;  votre tour maintenant!

Tous les cinq reprirent l'offensive. Grim et Helge se rurent contre
Rapp. Celui-ci allait frapper Grim de sa hache; mais Helge le prvint en
lui tranchant la main droite.

Il me reste la gauche! s'cria le bandit.

Il n'avait pas achev de parler, que Grim le transperait de sa
hallebarde.

L'homme tomba mort aussitt, et le reste de la troupe adverse prit la
fuite.

Les poursuivons-nous? demanda Kare.

--Non, rpondit Skarphdin; laissons une moiti de sa meute  Halgierde.

--J'ai une ide pourtant, reprit Kare, qu'un jour viendra o nous
regretterons de n'avoir pas tout tu.

--Oh! je n'ai pas peur d'eux! ajouta Skarphdin.

Et la troupe regagna Bergtorsvol.

Voil de gros vnements, dit Nial  ses fils quand il lui eurent
racont l'affaire; vous vous tes tous conduits en hros; mais j'ai peur
des suites de votre vaillance.




CHAPITRE XVII

LE FILS DE THRAEN


Il y eut nanmoins une trve d'assez longue dure. Le plus proche parent
de Thraen, c'tait son frre Ktil, qui possdait  l'est de la Markar
une habitation appele Mork. Or Ktil avait pous,  peu prs en mme
temps que Kare, une des filles de Nial, et comme en outre c'tait un
homme assez doux d'humeur, il se prta de la meilleure grce 
l'accommodement qui lui fut propos.

Malgr cela, Nial avait encore des craintes pour l'avenir. Il devinait
les sourdes menes que l'irrconciliable Halgierde ourdissait de sa
maison de Grytaa, et il sentait que le moindre incident pouvait ranimer
la querelle mal teinte entre les membres des familles ennemies.

Cet esprit de paix qui se levait en lui n'tait pas seulement un effet
de sa gnrosit d'me naturelle. Vers la fin de l't de l'anne
jusqu' laquelle nous a conduits cette histoire, un de ces _papas_ de
l'empereur Othon, dont Halvard le Rouge parlait  Gunnar, avait franchi
l'Atlantique du Nord pour essayer de convertir au _dieu blanc_ les
paens de la vieille Thul. Ce _papa_, qui s'appelait Stefner, tait
lui-mme Islandais d'origine, et, ainsi que tous ses congnres,
singulirement prompt  l'action.

Tant qu'il se contenta de prcher le long des fiords du sud-ouest, o se
groupait le plus gros de la population, le culte nouveau dj implant
dans une partie des tats scandinaves, les Islandais ne lui tmoignrent
pas une hostilit bien marque. La plupart se bornaient  faire contre
lui des couplets moqueurs et des pigrammes. Mais un jour que, pouss
par la ferveur de son zle militant, le moine avait renvers les idoles
d'un petit temple de Balder qui se dressait non loin de la Markar, les
paysans des alentours, excits par leurs godes, menacrent de le lapider
sur place, et le missionnaire n'chappa  la mort qu'en se rfugiant 
Bergtorsvol.

Nial accueillit le fugitif, et, comme l'hiver tait commenc,--on
informera en passant le lecteur que la premire nuit d'hiver tombait 
la date du 26 octobre,--il garda quelques mois  son boer le
convertisseur, contre lequel l'assemble du district avait rendu un
arrt d'expulsion excutable ds le printemps.

Que se passa-t-il dans cet intervalle entre le vieillard et le moine?
Bien des gens crurent, non sans quelque apparence, que le papa avait
repris en secret sur son hte, durant le long tte--tte de l'hiver, la
tentative de proslytisme que l'ire populaire avait entrave. Nul
cependant n'et pu dire, quand le missionnaire partit au renouveau, s'il
y avait eu oeuvre de conversion. Peut-tre le fermier de Bergtorsvol,
sans tre fait entirement chrtien, avait-il t, comme on disait
alors, tout simplement _sign de la croix_[45]. Toujours est-il que son
esprit semblait ouvert  de nouvelles ides, et que tous ses discours et
ses actes le montraient inclinant chaque jour davantage vers l'oubli
misricordieux des injures. Sa femme Bergtora, elle aussi, nagure si
pre  la vengeance, paraissait avoir subi l'influence de cette
rvolution mystrieuse. Seuls Skarphdin et ses frres conservaient leur
humeur farouche et violente, ne laissant pas mme de railler parfois,
avec une pointe d'irrvrence, la mansutude de Nial leur vieux pre.

* * *

Peu de jours aprs le rembarquement du moine, Nial partit seul un matin
pour le boer de Mork. C'tait l, on l'a dit, que demeurait Ktil.

Ce dernier s'y trouvait avec le petit Kelde, fils de son dfunt frre
Thraen.

Les deux hommes s'entretinrent longuement et amicalement jusqu'au soir;
puis  la nuit tombante Nial exprima le dsir qu'on ft venir l'enfant.

Celui-ci parut aussitt. Le vieillard lui dit de s'approcher, et lui
prsenta un anneau d'or. Le jeune Kelde prit la bague, et, aprs l'avoir
regarde, il la mit  son doigt.

Veux-tu accepter ce cadeau de moi? lui demanda Nial.

Le petit garon rpondit affirmativement.

Et dis-moi, reprit Nial, sais-tu qui a tu ton pre?

--Oui, c'est ton fils Skarphdin, rpliqua l'enfant; mais il ne faut
plus parler de cela, puisque l'affaire a t arrange moyennant l'amende
qu'il convenait.

--Bien rpondu! s'cria Nial; tu seras certainement un homme d'honneur.

--Ce que tu me dis me fait grand plaisir, rpliqua l'orphelin, car je
sais que tu lis dans l'avenir et que tu ne prononces jamais de vaines
paroles.

--coute, poursuivit le vieillard, je me charge de t'lever, si tu y
consens.

Kelde accepta la proposition avec joie, de sorte que Nial l'emmena avec
lui.

De jour en jour celui-ci s'attacha davantage  son protg, qui, en
grandissant, devint un beau et robuste jeune homme d'un naturel si doux
et si gnreux, que tout le monde l'aimait  l'envi. Non content de le
traiter comme un fils, Nial n'eut point de rpit qu'il ne l'et fait
lever au rang de gode, et ne lui et procur une alliance honorable
avec la fille d'un chef influent nomm Flose.

Kelde, aprs son mariage, alla demeurer  Vorsabo, boer situ au nord de
Bergtorsvol, que son pre adoptif lui avait donn.

* * *

En recueillant le fils de Thraen et en le comblant de ses bienfaits,
Nial avait vu dans le jeune homme un gage de paix  interposer entre lui
et ses ennemis. Quelques annes, en effet, s'coulrent, et il se
flattait de toucher au but, quand les rancunes implacables d'Halgierde
rouvrirent soudain le cycle des tueries.

Un jour que Kelde, en compagnie de la veuve de Gunnar, tait  dner au
boer de Samstad, chez son oncle Lyting, Atle, un des fils de Nial, vint 
passer dans le voisinage.

Kelde, dit brusquement Lyting, ne veux-tu point venger ton pre? Atle
est l sur la route. Je suis dispos  te prter mon concours.

--Ce serait mal reconnatre les bonts que Nial a eues pour moi, et ta
provocation me fait honte!

Sur ce mot, Kelde se leva de table, demanda son cheval et partit. Les
autres convives se retirrent galement.

Rest seul avec Halgierde, Lyting lui dit:

En ma qualit de beau-frre de Thraen, j'avais droit  une ranon pour
sa mort; chacun sait que je n'ai rien reu. Je ne suis donc li par
aucun accord, et j'entends me payer  ma guise.

--Tu as raison, quoique un peu tard, repartit ironiquement la veuve de
Gunnar.

Lyting appela une demi-douzaine d'hommes, et se mit en embuscade avec
eux dans le foss de la route par laquelle Atle devait revenir. Quand
celui-ci parut, tous fondirent sur lui  la fois. Le fils de Nial se
dfendit vaillamment: il blessa Lyting  la main et lui tua deux de ses
serviteurs; mais enfin il succomba sous le nombre. Son corps portait
plus de vingt blessures.

* * *

Le lendemain, Skarphdin tuait Lyting  son tour.

Or, par une trange fatalit, c'tait  Kelde, le neveu de la dernire
victime, que revenait le soin de rclamer le wehrgeld: il y avait l une
obligation  laquelle, pour rien au monde, un Islandais ne pouvait se
soustraire.

Kelde alla trouver Nial et lui dit:

Quelque indigne qu'ait t la conduite de Lyting  l'gard des tiens,
il tait mon oncle, et je viens te demander pour la forme la
satisfaction qui m'est due.

De part et d'autre, l'accord fut vite conclu; mais Skarphdin, en
apprenant la dmarche de Kelde, entra dans une grande colre contre lui.
Un autre gode des districts de l'ouest qui tait parent de Gunnar, et
qui en voulait mortellement  Kelde de ce que nombre de paysans avaient
quitt son ressort judiciaire pour aller  celui de son rival, saisit
avidement cette occasion d'exciter le fils de Nial contre le protg de
leur pre. Il se mit  leur faire  Bergtorsvol de frquentes visites o
il les comblait d'amnits et de flatteries, et bientt entre lui et eux
les relations devinrent si troites, que les trois autres n'entreprirent
plus rien sans consulter leur nouvel ami, qui s'appelait Gige.

[Illustration: Veux-tu accepter ce cadeau? demanda Nial.]

Le vieux pre observait avec peine ce qui se passait, et un jour que ses
fils et Kare, revenant de dner chez Gige, lui montraient diffrents
objets qu'ils avaient reus en don de leur hte: Voil, dit Nial, des
cadeaux qui, j'en ai peur, nous coteront cher!

Le rus gode s'appliquait en mme temps  circonvenir Kelde, et chaque
fois que, dans ses tournes, il s'arrtait  Vorsabo, c'tait pour lui
dire que les fils de Nial avaient tenu contre lui tel ou tel propos, et
qu'ils en voulaient secrtement  sa vie.

Quand bien mme tout cela serait vrai, rpondait invariablement Kelde,
j'aimerais mieux prir de leurs mains que de tenter rien  leur
prjudice.

Mais les mchantes calomnies du gode trouvaient plus d'cho de l'autre
ct. Peu  peu Skarphdin et ses frres, dont les mfiances taient
toutes veilles, se laissrent persuader que Kelde n'attendait dans son
silence hypocrite qu'une occasion sre de les tuer;  partir de ce
moment ils rompirent tout commerce avec lui, et affectrent mme de ne
plus lui parler quand d'aventure il venait chez eux.

Chacun  Bergtorsvol sentait qu'un malheur tait imminent. L'automne,
puis l'hiver, s'coulrent nanmoins sans autre incident; mais, avec le
retour du printemps, on vit se renouer les colloques secrets entre Gige
et les fils de Nial, et enfin... ce qui devait arriver arriva.

* * *

C'tait le soir, un peu avant le coucher du soleil. Les meurtriers,
blottis aux aguets derrire la haie de Vorsabo, aperurent Kelde qui
sortait de la maison, tenant son glaive dans une main et dans l'autre
une corbeille remplie de graines. Le jeune gode s'arrta un instant pour
contempler la chane des monts encore  demi poudrs de neige qui se
prolongeaient  l'est jusqu'au bord de la mer, ici prsentant comme un
front de bastions, l se dtachant en dentelles aigus comme les flches
d'une cathdrale gothique; puis il s'approcha de la clture et se mit en
devoir de semer.

Skarphdin bondit aussitt vers lui. Kelde, surpris, fit le geste de
s'enfuir.

N'espre pas m'chapper! lui cria son imptueux agresseur, et, ce
disant, il lui assena un coup de hache sur la tte.

Kelde tomba sur les genoux, et tous le frapprent simultanment.

* * *

En apprenant cette nouvelle de la bouche mme de ses fils, Nial ne put
s'empcher de leur dire:

J'aurais mieux aim que deux d'entre vous eussent pri et que Kelde ft
encore vivant!

L-dessus il se mit  pleurer.

Notre pre se fait vieux, et la sensiblerie le prend! rpliqua
irrespectueusement Skarphdin.

--C'est que je sais mieux que vous ce qui rsultera de tout cela.

--Quoi donc?

--Ma mort, la mort de votre mre, et la vtre  tous,  mes fils!

--Et  moi, que me prdis-tu? dit Kare  son tour.

--Toi, mon gendre, c'est diffrent; ta chance sera la plus forte, et
tous nos adversaires runis ne pourront prvaloir contre elle. Nanmoins
un jour viendra, je le crois, o ton glaive te tombera de lui-mme des
mains.

Notes du chapitre:

[Note 45: Ou encore, _sign du premier signe_. C'tait le premier
pas vers le baptme, mais non le baptme lui-mme. Beaucoup de gens,
mme en Danemark et en Norwge, o la lutte continuait assez vive contre
les deux religions rivales, se contentaient de ce demi-christianisme.
Ceux qui se trouvaient dans cet tat taient admis de leur vivant  la
socit des chrtiens; mais, quand ils mouraient, on les enterrait sur
les confins du cimetire sans qu'il ft rcit de prires sur leurs
corps.]




CHAPITRE XVIII

LE MANTEAU DE SOIE


L'alting d't est runi; les huttes et les tentes s'alignent au bas du
Logberg, et le moment approche o l'affaire du meurtre de Kelde va tre
porte devant l'assemble.

Suivant l'usage, les deux parties font leur tourne sur le champ de
justice pour essayer de gagner  leur cause le plus de monde possible.
Les trois fils de Nial, Kare, leur beau-frre, et Asgrim, beau-pre
d'Helge, s'en taient donc alls  la file, Skarphdin venant le
cinquime, visiter les principaux personnages.

Du campement de Gissur, qui, en sa qualit de parent d'Asgrim, avait
promis de tenir pour eux, ils s'taient rendus  celui d'un autre chef
appel Skapte. Au premier mot qu'Asgrim lui dit, celui-ci rpliqua en
termes presque injurieux; aprs quoi il fixa ses regards sur Skarphdin.

Ce dernier tait rest debout prs de la porte, tout de bleu vtu, une
ceinture d'argent sur les hanches, sa fameuse hache Rimegyge  la main,
un lger bouclier pass  son bras, un turban de soie autour de la tte
et les cheveux rejets derrire les oreilles, avec un air de dfi
guerrier qui sautait d'abord aux yeux de chacun.

Quel est donc, demanda Skapte, celui-ci, qui marche cinquime dans
votre cortge, cet homme de haute taille, aux traits anguleux, ple et
sombre, semblable  un _Jotu_[46], et qui a l'air de traner le malheur
 sa suite?

--Je m'appelle Skarphdin, rpondit le fils de Nial, et tu m'as vu
souvent sur le ting. J'ai sur toi cet avantage de n'avoir pas besoin de
m'enqurir de ton nom. Tu t'appelles Skapte; mais nagure tu avais pris
le nom de Borstekuld: tu venais alors de tuer Krake... Tu te barbouillas
de noir, tu t'enduisis la tte de goudron, puis tu allas te cacher dans
un trou en terre, et quand tu voulus quitter le pays, tu te fis mettre 
bord du navire dans un sac  farine.

* * *

Les solliciteurs se rendirent ensuite chez Snorre le gode, un des sages
les plus renomms de l'Islande, un homme qui passait, comme Nial, pour
avoir le don de prescience. Lui aussi il refusa son aide, ou du moins se
dclara neutre; puis apercevant Skarphdin:

Quel est, dit-il, celui-ci qui marche cinquime dans votre cortge,
cet homme ple, au visage dur, au sourire moqueur, qui tient si
firement sa hache?

--Mon nom est Hdin, rpondit derechef le fils de Nial; mais d'ordinaire
on m'appelle Skarphdin[47]. Qu'as-tu encore  me dire?

--Ton air est vaillant et superbe; mais je crois que tu as joui du
meilleur de ta destine, et que dsormais tes jours sont compts.

--Nous devons tous payer notre dette  la mort, reprit Skarphdin; mais
tu ferais mieux de venger ton pre que de t'amuser  me prdire malheur.

--Voil une parole que plus d'un m'a dite avant toi; aussi entends-je y
demeurer froid.

Les visiteurs sortirent sur ce mot et allrent  la hutte de Gudmund le
Puissant, un chef des districts du Nord, dont la maison se composait de
plus de cent personnes.

Je ne serai pas contre toi, rpondit-il tout d'abord  Asgrim; quant 
te servir, j'y rflchirai, et nous en reparlerons.

Puis, comme Asgrim le remerciait:

Tu as, dit Gudmund, avec toi un homme d'un aspect si martial, que je ne
crois pas avoir jamais rencontr son pareil.

--De qui veux-tu parler?

--De celui-ci, qui marche cinquime  ta suite, de cet homme  la
chevelure noire et au teint ple. Rien qu' voir l'audace et la
rsolution que respire sa personne, je l'aimerais mieux que dix autres
dans mon escorte... Et cependant il a l'air de quelqu'un qui trane le
malheur aprs lui.

--Chacun de nous porte avec lui son malheur, repartit Skarphdin; le
mien est d'avoir tu Kelde le gode; le tien, c'est d'avoir t vaincu
par Thorkel et de servir depuis lors de sujet  ses chants moqueurs.

* * *

O allons-nous maintenant? demanda le jeune homme quand ils furent
dehors.

--Chez Thorkel, que tu viens de nommer, rpondit Asgrim. Celui-l est un
champion sans pareil, et si nous pouvons nous le concilier, ce sera pour
nous un gros avantage. Seulement c'est un homme trange et fantasque,
devant lequel il nous faut peser avec soin nos paroles: c'est pourquoi
je te prie, Skarphdin, de ne plus te jeter imptueusement en travers de
notre entretien.

Skarphdin sourit en silence, et ils entrrent dans la hutte de Thorkel.

Celui-ci tait assis au milieu du banc, ses hommes de guerre  ses
cts. Aprs un change civil de saluts, Asgrim dit:

Nous venons te prier de vouloir bien nous prter assistance devant le
tribunal.

Thorkel rpondit:

Vous tes all dj chez Gudmund, qui sans doute vous a promis son
appui; qu'avez-vous donc besoin du mien?

--Gudmund ne nous a rien promis, reprit Asgrim.

--C'est que votre affaire probablement ne lui inspire pas beaucoup de
sympathie, repartit le chef redout. Je ne comprends gure, dans ce
cas, la dmarche que vous tentez auprs de moi. Avez-vous cru que je me
laisserais plus aisment induire que Gudmund  pouser une mchante
cause?

Devant cet accueil peu amical, Asgrim ne rpliqua rien; mais Thorkel,
continuant:

Quel est, dit-il, celui-ci, qui marche cinquime dans votre cortge,
cet homme au visage ple et dur,  l'air fatal, qui roule des regards si
farouches?

--Je m'appelle Skarphdin, se hta de riposter le fils de Nial, et je
t'engage  ne point me persifler. On ne te voit pas souvent sur le ting,
et,  dire vrai, tu fais beaucoup mieux de rester chez toi  garder ton
btail.

Thorkel se leva d'un bond et tira son pe.

Ce fer, dit-il, a got du sang de plus d'un vaillant; il gotera aussi
du tien la prochaine fois que nous nous retrouverons!

Skarphdin, ricanant, brandit Rimegyge:

Cette hache  la main, rpliqua-t-il, j'enjambe un ruisseau de douze
coudes[48], et chaque fois qu'elle tournoie dans l'air il y a un homme
qui mord la poussire!

Puis, cartant Kare et ses frres qui taient devant lui, il s'lana
vers Thorkel en lui criant d'une voix terrible:

De deux choses l'une: ou tu vas rengainer ton glaive et te rasseoir, ou
d'un coup sur ta tte je te fends jusqu'aux deux talons!

Thorkel rengaina et se rassit. Ce fut la premire et l'unique fois de sa
vie qu'il fit preuve d'une pareille soumission.

Asgrim et ses compagnons sortirent de la hutte.

O allons-nous  prsent? demanda encore Skarphdin.

--Tout droit chez nous, rpondit Asgrim.

--Oui, fit l'autre, en voil bien assez de ce mtier de mendiant.

De retour  leur campement, ils racontrent  Nial tous les incidents de
leur tourne.

Eh bien, rpondit tristement le vieillard, laissons les choses suivre
leur cours.

Quant  Gudmund, en apprenant l'affront que Skarphdin avait inflig 
Thorkel, il eut un tel mouvement de joie, qu'il dit aussitt  son frre
Einar:

Ds que les assises seront ouvertes, nous sortirons avec tous nos
hommes pour prter assistance aux fils de Nial.

* * *

Le vendredi suivant, les deux parties comparurent en justice: d'un ct,
Flose, le beau-pre de Kelde avec tous ses tenants et amis; de l'autre,
Asgrim, le gode Gissur, le vieux Nial et ses gens. Skarphdin, Grim et
Helge taient rests en bas dans leur hutte, avec Kare, leur beau-frre,
attendant, silencieux et farouches, le rsultat de l'instance entame.

Quand les juges eurent pris place sur leurs siges, les plaignants
exposrent leurs griefs, et les tmoins prtrent le serment d'usage.
Nial se leva ensuite et demanda qu'on voult bien l'couter.

Dans un langage simple et digne, il dit ce qu'il avait fait pour Kelde,
l'extrme douleur qu'il avait ressentie de cette mort qui plongeait son
me dans la nuit; il ajouta que la plainte de Flose tait lgitime, et
sollicita la permission de lui offrir une satisfaction au nom de ses
fils.

Gissur et Asgrim se joignirent  Nial pour prier le principal demandeur
de se prter  l'accommodement propos.

Flose hsita d'abord; puis, sur les instances de plusieurs autres chefs
minents, il donna son assentiment. En consquence, douze arbitres
furent choisis par moiti dans les deux parties, et la dlibration
commena.

L'affaire paraissait  tous d'une extrme gravit; on carta nanmoins
tout d'abord l'ide d'une sentence de bannissement, la plupart du temps
dpourvue de sanction[49], pour s'en tenir  une peine pcuniaire; mais
on reconnut d'un commun accord que les coupables devaient tre frapps
d'une amende dont le taux ft encore sans exemple, et que cette amende
devait tre acquitte sance tenante jusqu'au dernier sou.

Ainsi fut-il rsolu. Seulement, comme les dfendeurs n'avaient pas avec
eux la somme suffisante, et qu'il importait d'en finir le jour mme, il
fut dcid que chaque homme prsent,  commencer par les arbitres
eux-mmes, y contribuerait,--suivant une coutume parfois pratique sur
le ting,--en versant son appoint personnel par manire de provision et
d'avance.

Tout le monde se prta de bonne grce  cet arrangement, tant on
redoutait les complications dont ce procs exceptionnel semblait gros,
et Nial alla chercher ses fils et son gendre pour qu'ils jurassent, eux
aussi, l'accord intervenu avec Flose.

Par malheur, un incident, dont Nial lui-mme fut la cause sans le
vouloir, vint tout gter au dernier moment. Il eut l'ide d'ajouter au
tas d'argent, comme cadeau d'honneur pour le chef de la partie adverse,
un manteau de soie du plus fin tissu.

Voil, dit Flose aprs avoir compt la somme, ce qui s'appelle des cus
sonnants; mais qui donc m'a mis cela par-dessus le march? s'cria-t-il
en levant en l'air le manteau.

Nul ne dit mot.

Flose rpta sa question avec un ricanement de moquerie, sans plus
obtenir de rponse.

Ainsi, cria-t-il derechef, personne n'ose faire connatre le
propritaire de cet atour de femme?

--Que veux-tu dire? demanda Skarphdin, que, pendant tout le cours de la
procdure, son mauvais sourire n'avait point quitt.

--Je veux dire, puisque tu tiens  le savoir, que le propritaire de cet
objet ne peut tre que ton blanc-bec de pre!  lui seul sied un
colifichet de ce genre, car,  le voir, on ne sait vraiment s'il est
homme ou femme!

--C'est mal  toi, repartit Skarphdin, de parler ainsi d'un vieillard
digne de respect! Heureusement ce vieillard a des fils qui ne reculent
jamais devant la vengeance!

Ce disant, il reprit le manteau et jeta en change  Flose une paire de
chausses blanches.

Tiens! ajouta-t-il, voil quelque chose qui fera mieux ton affaire, car
il parat qu'une fois la semaine tu te mtamorphoses en sorcire pour
aller au sabbat du diable sur le _Svinefield_!

 ce mot, Flose, furieux, repoussa du pied le monceau d'argent, en
disant qu'il ne voulait plus accepter un denier.

C'est par le sang, vocifra-t-il, que mon gendre Kelde doit tre
veng!

Il fit un signe  ses hommes, et tous avec lui regagnrent leurs huttes.

Allons! dit Nial en quittant galement la place suivi de ses fils,
cette fois encore mes tristes pressentiments ne vont que trop se
raliser!

* * *

Les gens qui s'taient cotiss pour parfaire la somme parlaient de
reprendre leur quote-part; mais Gudmund le Puissant s'cria:

Reprendre ce que j'ai une fois donn! non, certes; ni maintenant ni
jamais je ne commettrai pareille vilenie!

--Il a raison! dirent les autres, et nul ne voulut plus toucher  une
pice du tas.

Mon avis, observa Snorre le gode, est que deux d'entre nous conservent
cette somme en dpt jusqu'au prochain alting; quelque chose me dit que
nous pourrons alors en avoir besoin.

Gissur et un autre prirent chacun la moiti de l'argent, et l'on se
spara.

 quelques jours de l, une centaine d'hommes se trouvaient de nouveau
runis dans l'enceinte de rochers de l'Allmannagia pour y conclure un
pacte d'alliance. Flose, choisi pour chef par les conjurs, reut le
serment individuel de chaque Islandais prsent: tous s'engagrent
solennellement  ne se point dsister de l'oeuvre de vengeance tant qu'un
seul des fils de Nial serait vivant, et  garder rigoureusement secret
jusqu' l'poque fixe pour l'action le plan au courant duquel chacun
venait d'tre mis.

Notes du chapitre:

[Note 46: Dans la mythologie scandinave, gant ennemi des dieux et
des hommes.]

[Note 47: C'est--dire: _le rude Hdin_.]

[Note 48: Voyez ci-dessus, p. 169.]

[Note 49: En effet, nombre des hommes condamns  l'exil par
l'alting prfraient s'enfuir dans les districts sauvages du centre de
l'le, et l, sous le nom d'_outlaws_, ils menaient une vraie existence
de brigands.]




CHAPITRE XIX

L'ATTAQUE DE BERGTORSVOL


 Bergtorsvol vivait une femme appele Saun. Elle tait fort ge, et
les fils de Nial la traitaient volontiers de vieille folle, parce
qu'elle bavardait sans cesse  tort et  travers, ce qui ne l'empchait
pas de s'entendre  bien des choses et de faire mainte prdiction qui se
ralisait.

Un matin elle prit une baguette, et, allant  un tas de renoue qui
tait empil contre la maison, elle se mit  le battre avec fureur.
Skarphdin,  cette vue, clata de rire, et lui demanda la cause de
cette grande colre contre le monceau d'herbes.

C'est, dit-elle, qu'on s'en servira pour mettre le feu au logis, le
jour o l'on voudra brler Nial et Bergtora ma matresse. Prends-le
donc, jette-le  l'eau, ou fais-le disparatre le plus tt possible.

-- quoi bon? rpondit Skarphdin; si la destine le veut ainsi, il se
trouvera bien un autre combustible pour faire l'office de ce tas de
renoue.

La vieille n'en continua pas moins tout l'hiver  rpter son propos, et
 dire qu'il fallait porter toutes ces herbes  l'intrieur de
l'habitation; mais elle en fut pour son refrain, et nul ne prit au
srieux sa lubie.

* * *

Le beau temps revenu, Flose et ses compagnons demeurrent nanmoins chez
eux, occups de leurs travaux agricoles, et de tout l't ne donnrent
signe de vie.

Le premier jour de l'hiver suivant tombait le treizime d'octobre. Six
semaines environ avant cette date, Flose commena ses prparatifs pour
l'expdition projete, et manda ceux qui avaient promis de le suivre.

Chacun se prsenta avec deux chevaux et un armement complet.

Ds l'aurore, le dimanche 2 septembre, Flose fit dire pour lui et ses
hommes une messe  Svinefield; aprs quoi toute la troupe, ayant
djeun, se mit en route vers Bergtorsvol, de manire  y arriver le
jeudi avant le repas du soir.

Le matin de ce dernier jour, deux des fils de Nial, Grim et Helge,
taient partis pour un boer voisin, et ils avaient averti leur mre
qu'ils ne rentreraient que le lendemain.

Dans la soire, en se mettant  table, Bergtora dit  ses gens:

Que chacun de vous choisisse le morceau qui lui plat. J'ai ide que
c'est la dernire fois que je vous donne  souper...

-- Dieu ne plaise! lui rpondirent-ils.

--C'est pourtant comme je vous le dis, et je pourrais m'expliquer plus
au long si je le voulais.

--Comment cela?

--coutez, reprit-elle: si mes fils Grim et Helge reparaissent ce soir
avant que vous ayez fini de manger, eh bien, ce sera un signe que mon
pronostic se ralisera.

On servit le repas. Quelques instants aprs, Nial dit:

C'est singulier! il me semble que la maison n'a plus de toit, que je
vois par-dessus le mur de pignon, et que la table et les mets nagent
dans une mer de sang!

* * *

Tout le monde fut pris d'pouvante; mais Skarphdin, avec son ton de
raillerie habituel, rappela les convives  un maintien plus convenable.

Allons, fit-il en souriant, ne donnons point prise aux mauvais propos
par des lamentations dplaces. Quoi qu'il arrive, montrons du courage
et une me virile.

Avant que la table ft desservie, Grim et Helge rentrrent.

Pour le coup, le plus brave se sentit le coeur oppress.

Pourquoi donc revenez-vous sitt? demanda Nial  ses fils.

--C'est que nous avons rencontr quelques femmes qui nous ont dit avoir
vu une centaine d'hommes bien arms chevaucher dans la direction de
notre boer; nous en avons conclu que Flose devait tre arriv de l'Est,
et nous n'avons pas voulu tre ailleurs que l o tait notre frre
Skarphdin.

En consquence, Nial dfendit que personne ce soir-l se mt au lit, et
chacun fut pri de faire bonne garde.

* * *

Dans le voisinage de Bergtorsvol se trouvait un vallon. La bande ennemie
y tait descendue pour y attendre la tombe de la nuit en faisant
pturer les chevaux.

Le moment venu, Flose donna l'ordre de se remettre en route, en
recommandant  ses hommes de se tenir seulement bien cachs et de ne
s'avancer que lentement, pour tcher de surprendre le plan de dfense
des adversaires.

Nial s'tait post en avant de la maison avec ses fils, son gendre Kare
et les gens de service, en tout une trentaine de personnes environ.

Flose aperut le groupe; il s'arrta aussitt et dit:

Les voil sur leurs gardes, et la chose est fcheuse pour nous; pourvu
qu'ils conservent cette position, il nous sera difficile de les
attaquer.

--Une belle entreprise alors que la ntre, s'cria un conjur du nom de
Grane, si nous n'osons pas mme prendre l'offensive!

--Oh! repartit Flose, nous prendrons l'offensive, lors mme qu'ils
resteraient au dehors; mais dans ce cas nous prouverons de telles
pertes, qu'il ne survivra pas grand monde pour raconter de quel ct
aura t l'avantage.

* * *

Tiens! dit dans l'autre camp Skarphdin, nos ennemis ont fait halte; on
dirait qu'ils ont peur de nous attaquer!

--M'est avis, observa Nial, qu'ils seraient encore plus embarrasss pour
nous attaquer si nous rentrions... La maison est aussi solide que celle
de Lidarende, et pourtant, bien que Gunnar ft seul, ils ont mis un
temps infini  l'y assaillir.

--C'est que ses adversaires taient des gens loyaux  leur faon, et
qu'ils aimaient mieux manquer leur coup que d'avoir recours 
l'incendie; mais ces gens-ci ne balanceront pas  nous mettre le feu aux
trousses, s'ils ne voient pas d'autre moyen de russir. Ils pensent, et
en cela ils n'ont pas tort, que leur mort est certaine plus tard si nous
chappons. Or, pour mon compte, je ne me sens pas la moindre envie de me
laisser enfumer comme un renard dans son terrier.

--Mes fils prtendent donc  prsent me donner des avis! rpondit Nial.
Quand vous tiez jeunes, vous suiviez mes conseils, et vous vous en tes
toujours bien trouvs.

--Conformons-nous  la volont de notre pre, dit Helge; ce sera pour
nous le meilleur de beaucoup.

--Eh! je n'en suis pas bien sr! grommela Skarphdin; je crois que cette
fois il est mal inspir et court  sa perte; mais, aprs tout, ne ft-ce
que par condescendance pour ses cheveux blancs, je veux bien me faire
rtir avec lui... La mort ne m'effraye nullement, sous quelque forme
qu'on me la prsente.

Puis s'adressant  Kare:

Restons  ct l'un de l'autre, beau-frre; ne nous sparons pas, quoi
qu'il advienne.

--C'est bien mon intention, repartit Kare,  moins que le sort,  la
dernire minute, n'en dcide autrement, auquel cas je n'y pourrai rien.

--Venge-nous alors, reprit Skarphdin, comme nous te vengerons
nous-mmes si nous te survivons.

--C'est entendu.

Tout le monde rentra donc au boer, et l'on se posta dans le vestibule.

* * *

Flose vit s'oprer le mouvement.

Nous les tenons  prsent, s'cria-t-il. C'est leur mauvais gnie qui
leur suggre cette ide de retraite... En avant bien vite, et occupons
tout d'abord la porte, pour que personne ne puisse s'chapper, car ce
serait un jour notre mort!

Un cordon de gardes fut plac autour de la maison, pour le cas o il y
et eu quelque issue secrte; puis Flose et ses hommes s'approchrent de
la faade.

Aussitt l'change des traits commena. Le premier de la troupe
assaillante qui s'aventura trop avant tomba sous la fameuse hache
Rimegyge.

Tu l'as vite dpch! dit Kare  son beau-frre; pour sr il n'en est
pas un qui te vaille parmi nous.

--Eh! je n'en suis pas bien sr! rpondit, cette fois encore,
Skarphdin en souriant.

Les fils de Nial, ainsi que son gendre, blessrent bon nombre de leurs
ennemis, sans que ceux-ci pussent faire le moindre progrs.

Voil dj bien du dgt de notre ct! dit Flose tout  coup. Autant
de tus que de blesss! Nous ne viendrons jamais  bout de ces gens-l
par la force... Il me semble mme que tel d'entre nous qui se montrait
tout  l'heure si agressif en paroles, ajouta-t-il en regardant Grane,
qui avait des premiers recul, est  prsent bien mou dans l'action...
Il nous faut pourtant prendre un parti, et de deux choses choisir l'une:
ou nous retirer, et dans ce cas nous sommes srs de prir bientt, ou
appeler le feu  notre aide.

--Oui, oui, brlons-les! s'cria en choeur toute la bande.




CHAPITRE XX

L'INCENDIE--MORT DE NIAL ET DE SES FILS


Quelques hommes allrent chercher des broussailles; on en forma un
bcher devant la porte, et l'on y mit le feu.

Hol! cria Skarphdin, on se propose donc de faire la cuisine?

--Oui, rpondit un des conjurs, et c'est toi qui cuiras!

Les femmes du logis cependant arrivrent avec des vases pleins d'eau et
de petit lait; elles versrent le tout par la fentre, de sorte que le
feu,  peine allum, s'teignit.

Alors un homme dit  Flose:

Si nous embrasions ce tas de renoue, qui est l juste  point contre
la maison? On le jetterait par la lucarne d'en haut sur le plancher de
la mansarde, et l'effet, cette fois, en serait sr.

Le conseil fut suivi, et ceux du dedans ne s'aperurent de la chose que
lorsque tout flambait dj.

Alors les femmes commencrent  crier et  se lamenter.

Ne vous dsolez donc pas ainsi, leur dit Nial; ce n'est l qu'une
incommodit passagre, par laquelle sans doute nous ne passerons qu'une
fois; car,  supposer que nous rtissions dans ce monde, Dieu nous en
tiendra compte dans l'autre en nous exemptant des flammes ternelles.

Bientt cependant toute la maison est en feu. Nial alors s'approche de
la porte.

Flose est-il l? demande le vieillard, et puis-je changer un mot avec
lui?

--Me voici, rpond le chef de la troupe.

--Eh bien, reprend Nial, veux-tu entrer en accommodement avec mes fils,
ou permettre  quelqu'un de sortir d'ici?

--Pour un accommodement avec tes fils, je m'y refuse, rpliqua Flose; je
ne m'en irai point qu'ils ne soient tous passs de vie  trpas... J'ai
rsolu d'en finir d'un coup. Quant aux femmes, aux enfants et aux
serviteurs de chez vous, je suis prt  leur livrer passage.

* * *

Nial rentra et fit part de l'offre aux intresss.

Va-t'en d'abord, Thoralle, fille d'Asgrim, dit-il  la femme d'Helge.

--Soit, rpondit Thoralle; je me spare de mon mari tout autrement que
je ne m'y attendais; mais je rclamerai vengeance de mon pre et de mes
frres!

--Va toujours, repartit Nial, et que la bndiction de Dieu
t'accompagne!

Thoralle quitta donc la maison, et avec elle sortit un gros de
serviteurs. Astride, la femme de Grim, se mit en devoir d'en faire
autant; sur le seuil, une ide lui vint. Elle appela Helge et lui dit:

Viens avec moi; je vais te couvrir d'un manteau et d'une coiffe.

Helge hsita d'abord; puis il finit par cder. Astride lui noua un
mouchoir autour de la tte, et Thorilde, pouse de Skarphdin, l'affubla
d'un manteau. Il sortit ainsi entre ses deux belles-soeurs, auxquelles se
joignit Helga, femme de Kare.

Hol! s'cria Flose en apercevant le groupe, m'est avis que voil une
gaillarde de belle carrure... Sus! arrtez-moi a!

Helge se dbarrassa prestement de son manteau, saisit son pe, qu'il
avait au ct, et trancha le jarret du premier qui se prsenta; mais
Flose, survenant par derrire, assena au jeune homme un tel coup sur la
nuque, que la tte fut dtache du tronc. Puis il alla vers la porte, et
appela Nial et Bergtora, en disant qu'il dsirait leur parler.

Nial parut  l'entre du boer.

coute, lui dit Flose, je viens t'offrir la sortie libre; c'est  tes
fils et  Kare que j'en veux; je n'entends nullement que tu brles avec
eux.

--Je ne bougerai pas, rpliqua Nial; je suis un vieillard,  qui toute
ide de vengeance et de meurtre demeure dornavant trangre; mais quant
 vivre dshonor, jamais!

--Et toi, femme, reprit Flose en s'adressant  Bergtora, n'es-tu pas
dispose  te retirer? pour rien au monde je ne voudrais te voir prir
par le feu.

--Toute jeune, je me suis marie avec Nial, rpondit Bergtora, et je
lui ai promis de partager sa bonne et sa mauvaise fortune.

Sur cette parole le couple rentra.

* * *

Qu'allons-nous faire maintenant? demanda Bergtora  son mari.

--Nous reposer, rpondit Nial... Il y a si longtemps que j'aspire aprs
le repos!

Bergtora se tourna vers Thord, un jeune fils de Kare que Nial avait pris
avec lui afin de faire son ducation, et le pria de sortir pour chapper
 la mort. L'enfant repartit:

Tu m'as promis, grand'mre, que nous ne nous sparerions jamais tant
que je voudrais rester auprs de toi, et j'aime mieux mourir avec toi et
Nial que de vous survivre.

Bergtora prit alors le garon et le porta sur le lit. Nial appela son
esclave de confiance, qui avait jusqu'alors diffr de sortir, et il lui
dit:

Avant de t'en aller, remarque bien o nous nous mettons, et de quelle
manire nous nous arrangeons, car je suis rsolu  ne plus bouger de
place, quelles que soient la fume et la chaleur. Tu sauras alors plus
tard o l'on pourra retrouver nos cadavres.

Il donna l'ordre au serviteur de prendre la peau d'un boeuf frachement
corch, et de l'tendre sur lui et sa femme aprs qu'ils se seraient
placs cte  cte. Puis les deux poux se mirent sur le lit, ayant
entre eux le petit Thord.

Notre pre se couche de bonne heure aujourd'hui! dit Skarphdin  Kare
son beau-frre en voyant ce qui se passait. De la part d'un vieillard
harass, cela se conoit. Puisse le rveil lui tre doux!

Et, pour la premire fois de sa vie, le fier jeune homme courba le front
vers la terre, et quelque chose comme une larme furtive perla sous sa
paupire d'aigle.

Nial et Bergtora demeuraient immobiles et silencieux sur leur couche.

L'esclave prit la peau, l'tendit sur le groupe rsign, et gagna la
porte pour sortir  son tour.

* * *

Du toit et de la mansarde qui brlaient, des tisons enflamms ne
cessaient de pleuvoir dans la chambre. Skarphdin, Kare et Grim les
ramassaient au fur et  mesure qu'ils tombaient, et les jetaient sur les
assaillants.

Cela dura quelque temps, et comme du dehors on s'tait remis  lancer
des traits, ils les attrapaient galement au vol et les renvoyaient 
l'ennemi, si bien que Flose pria ses compagnons de cesser tout envoi de
projectiles.

Ce jeu-l ne vaut rien pour nous, leur dit-il; vous pouvez bien
attendre que le feu les contraigne  se tenir cois.

Cependant la grosse charpente du fronton s'tait disloque.  l'un des
pignons restait une traverse qui reposait de biais sur le vestibule et
la crte du mur; mais dj,  sa partie mdiane, elle tait plus d'
moiti consume.

Les trois hommes demeurs dans le boer se prcipitrent de ce ct, et
Kare dit  Skarphdin:

Voici peut-tre un moyen de nous sauver. Saute sur cette poutre avant
qu'elle soit tout  fait calcine. Je vais t'aider, et je monterai
ensuite. Une fois dehors, il nous sera facile de filer inaperus dans la
direction de la fume.

--Saute d'abord, dit Skarphdin, et je te suis.

--Non,  toi de passer le premier, rpliqua l'autre.

--Point, j'entends que tu me prcdes.

--Allons, soit! reprit enfin Kare. C'est le devoir de tout homme de
sauver sa vie quand il le peut; ainsi ferai-je... Seulement, si tu ne te
htes pas  ton tour, je crains que nous ne nous revoyions jamais; car,
pour mon compte, une fois dehors, je n'aurai gure envie de me rejeter
dans la fournaise afin de t'en tirer...  chacun alors de suivre sa
voie!

--Je serai fort heureux, beau-frre, si tu parviens  t'chapper,
rpondit Skarphdin; en ce cas tu te chargeras de la vengeance.

* * *

Kare prit au lambris un ais enflamm et grimpa sur la traverse. Arriv
sur le mur, il lana l'norme brandon sur les gens du dehors; ceux-ci se
rejetrent vivement de ct. Alors, profitant de l'effarement gnral,
les vtements et la chevelure tout en feu, il sauta du haut de la
muraille, et se mit  courir dans le sens o le vent chassait la fume.

Est-ce que quelqu'un ne vient pas de sauter de ce mur? s'cria un des
assaillants les plus proches.

--Nullement, repartit un autre; c'est sans doute Skarphdin qui nous a
encore envoy un tison.

Cette parole ayant dissip tout soupon, Kare continua de courir jusqu'
ce qu'il et atteint un ruisseau. Il se plongea dedans pour teindre le
feu qui le dvorait; aprs quoi il reprit sa course au milieu de la
fume, et ne s'arrta que prs d'un foss, o il se coucha pour se
reposer.

* * *

Immdiatement aprs lui, Skarphdin avait saut sur la traverse;
malheureusement, lorsqu'il atteignit la place o elle tait le plus
consume, la poutre se brisa sous lui, et il fut prcipit sur le sol.
Il renouvela toutefois sa tentative, et il grimpait  mme la muraille
quand une autre solive s'croula sur sa tte, et derechef le jeta par
terre.

Allons! se dit-il, je vois ce qu'il en est; Kare, mon beau-frre,
risque fort de m'attendre.

Il rampa nanmoins le long de la paroi pour essayer de gagner la sortie;
mais il fut surpris dans ce mouvement par un des assaillants, nomm
Lambe, qui venait juste  ce moment d'escalader extrieurement le mur.

Tiens, lui cria d'en haut ce dernier, on dirait que tu pleures 
prsent, Skarphdin!

--Pas le moins du monde, dit le fils de Nial en relevant la tte;
seulement la chaleur un peu forte me cause quelques picotements dans les
yeux; mais toi, continua-t-il, il me semble que tu ris?

--Ma foi, oui, je ris, repartit l'homme, et c'est la premire fois que
je suis franchement gai depuis le jour o tu tuas Thraen, prs de la
Markar.

--Tiens! riposta Skarphdin, voici,  ce propos, un souvenir de lui dont
je te gratifie!

Il tira de sa poche une des dents molaires de Thraen, qu'il avait
ramasse lorsque celui-ci avait roul sur le sol gel, et il la lana si
violemment dans l'oeil droit de Lambe, que la prunelle jaillit de
l'orbite et que l'homme se laissa choir au pied du mur.

Skarphdin courut alors  son frre Grim, qui se dmenait  l'autre bout
de la pice, et tous deux s'efforcrent de pitiner sur le feu pour
l'teindre. Quand ils arrivrent au milieu de la salle, Grim tomba
cras par une poutre: il tait mort. Skarphdin, d'un bond gigantesque,
avait russi  esquiver le choc; mais ce ne fut qu'un rpit d'une
seconde.  peine reprenait-il l'quilibre, qu'un pouvantable craquement
se produisit: c'tait le toit tout entier qui croulait.

* * *

Flose et ses compagnons demeurrent devant le boer incendi jusqu'
l'aurore du lendemain vendredi. Comme le jour commenait  poindre, ils
virent arriver un homme  cheval qui leur dit s'appeler Geirmund et tre
un parent de Thraen.

Combien de gens ont pri l dedans? demanda le nouveau venu.

Flose dnombra les victimes: Nial, Bergtora et sa femme, tous leurs
fils, Kare et Thord.

Oh! reprit Geirmund, tu mets parmi les morts un homme avec lequel j'ai
caus ce matin mme.

--Qui donc? demanda Flose.

--C'est Kare. Ses cheveux et ses vtements taient tout roussis, et la
lame de son pe tait devenue bleue; mais il disait qu'il en
renouvellerait avant peu la trempe dans ton sang et dans celui de ta
troupe incendiaire.

--Malheur  nous! s'cria Flose. L'homme que nous avons laiss fuir ne
nous laissera ni trve ni repos, et plus d'un d'entre nous, je le
prvois, est appel  perdre bientt la vie.

Cependant un des conjurs s'tait mis  entonner un chant de joie sur la
mort de Nial.

Tais-toi, dit Flose, il n'y a point l de quoi chanter. Que Nial ait
pri dans les flammes, l'vnement ne nous rapporte pas grand honneur.

Il grimpa sur les ruines du pignon avec quelques autres. L ils crurent
percevoir une sorte de murmure rythm qui partait du brasier au-dessous
d'eux.

C'est la voix de Skarphdin, dit un des hommes. Je serais curieux de
savoir si c'est un vivant ou un mort qui nous chante cette chanson.
Mettons-nous  la recherche des corps.

--Non pas, rpondit Flose; il faudrait tre fou pour s'attarder  une
telle besogne au moment o, par tout le pays, on rassemble des forces
contre nous. Mon avis est qu'il nous faut dguerpir au plus vite.

L-dessus il sauta en selle, et toute la troupe suivit son exemple.

* * *

Aprs sa rencontre avec Geirmund, Kare avait emprunt un cheval et gagn
divers boers amis o il raconta ce qui s'tait pass. Bientt se trouva
runie une troupe d'hommes dtermine et nombreuse, qui se divisa en
plusieurs escouades, afin de battre le pays en divers sens; mais nulle
part ils n'eurent de nouvelles de Flose et de ses gens.

Kare, avec quinze de ses amis, prit de son ct le chemin de
Bergtorsvol, pour exhumer des dcombres de la ferme les corps des
victimes. En route, le groupe se grossit, si bien qu'en arrivant au lieu
de l'incendie il comptait une centaine de cavaliers.

On chercha d'abord le cadavre de Nial, qu'on retrouva dans une paisse
couche de cendre. La peau de boeuf tait toute recroqueville; au-dessous
d'elle gisaient le vieillard et sa femme. Chose singulire! leurs corps
n'avaient aucunement t atteints par le feu. Seul le petit Thord, qui
tait couch entre eux deux, avait un doigt compltement brl, l'ayant
laiss passer par mgarde hors de la peau de boeuf.

On porta les tristes dpouilles dans l'enclos attenant  l'habitation,
et l on remarqua sur la face de Nial une expression de srnit
lumineuse dont tout le monde fut vivement frapp. Jamais encore,--chacun
en convint,--on n'avait vu un tel aspect  un mort.

On rechercha ensuite le cadavre de Skarphdin. Le fier jeune homme tait
rest debout, emprisonn entre les dbris du fatage, la tte et le
buste appuys au mur de pignon, les jambes consumes jusqu'aux genoux,
mais le reste de sa personne intacte, y compris les vtements.

Il avait les dents enfonces dans les lvres, les yeux ouverts, non
encore teints, et les mains croises sur la poitrine. Avec sa fameuse
hache Rimegyge, il avait entaill si profondment la muraille, qu'elle y
tait entre jusqu' la moiti du fer, ce qui l'avait prserve de
l'action du feu.

Voil, dit quelqu'un, une arme digne de figurer comme relique  ct de
la hallebarde de Gunnar.

Kare prit la hache; elle lui revenait de droit.

Il sera temps d'en faire une relique quand elle aura accompli toute son
oeuvre, dit-il en se la mettant  l'paule.

Quant aux restes de Grim, l'autre fils de Nial, on les dcouvrit au
milieu de la pice, avec ceux de la vieille Saun, qui n'avait point
voulu se sparer de son matre, et quatre autres cadavres.




QUATRIME PARTIE

KARE ET FLOSE




CHAPITRE XXI

SUR LE TING


Aprs avoir quitt Bergtorsvol, Flose s'tait tenu post durant trois
jours avec tous les siens sur une montagne d'o il pouvait voir ses
ennemis battre en bas la contre; puis, le premier pril conjur, il
s'tait ht de regagner  l'est son habitation de Svinefield, afin de
se mettre en qute d'appuis pour la prochaine session de l'alting. Grce
 son crdit personnel et aussi  des dons en argent, il eut aisment
gagn  sa cause les principaux chefs du district oriental o il
demeurait. Son beau-pre Liot, de Sida, lui promit le premier
assistance; Geite, un riche fermier du pays, se dclara galement pour
lui; autant en firent Thorstein et Viarne, deux autres paysans ses
voisins, de sorte qu'il put rentrer  son boer et y attendre le retour du
printemps.

Quant  Kare, il s'tait tout d'abord rendu  Tunge, chez Asgrim, son
parent et ami, auprs duquel sa femme Helza et ses deux belles-soeurs
Astrid et Thoralle avaient elles-mmes cherch un asile. Reu  bras
ouverts par lui et son fils Thorald, il passa avec eux tout l'hiver,
ruminant nuit et jour sa vengeance, et ne parlant que des vnements de
Bergtorsvol. Parmi les chefs influents dont le concours lui tait acquis
en justice, il pouvait compter Gissur le gode, Kraak le Vaillant, du boer
de Hof, et Thorgier, un neveu de Nial qui habitait la ferme de Halt.

Quand les assises furent pour s'ouvrir, Asgrim dit  son ami:

Pars en avant avec vingt hommes et mon fils Thorald, afin de prparer
nos huttes sur le ting; j'attendrai, pour te rejoindre, Thorgier et son
monde.

Kare se mit incontinent en chemin.

* * *

Quelques jours plus tard, Flose et les cent conjurs dont la fortune
tait lie  la sienne quittaient,  leur tour, Svinefield. Le trajet
tant assez long, ils couchrent, la premire nuit, dans un boer
appartenant  l'un d'entre eux, et le matin de la seconde journe ils
entrrent dans la valle de l'Ouest.

Tunge, la maison d'Asgrim, se trouvait prcisment sur leur route. Quand
ils n'en furent plus qu' une courte distance, Flose dit  ses gens:

Nous allons djeuner chez Asgrim; tchez que tout se passe comme il
faut.

Un quart d'heure aprs, un esclave d'Asgrim qui tait en train de
travailler au dehors aperut la troupe dans le lointain. Il courut
prvenir son matre aussitt. Celui-ci dit:

C'est sans doute Thorgier qui arrive. Vite qu'on se dispose  le
recevoir. Nettoyez la maison, et dressez les tables.

Le groupe cependant se rapprochait, et l'on entendait des cris et des
rires bruyants.

Asgrim alla sur le pas de la porte.

Ce n'est pas Thorgier, dit-il tout  coup; ses gens ne feraient pas ce
tapage... La vengeance chemine silencieuse et grave. Ce doit tre Flose
avec sa bande incendiaire. Ils veulent sans doute nous demander
l'hospitalit en manire de dfi... C'est bien, qu'on achve les apprts
commands!

Bientt Flose parut. Il entra, suivi des siens, dans l'enclos. L toute
la troupe mit pied  terre, et les hommes franchirent le seuil  la
file.

Asgrim avait lui-mme pris place  la table d'honneur. Il reut Flose
sans le saluer, et lui dit:

Le repas est servi; que chacun de vous en fasse son profit.

Les conjurs dposrent leurs armes, s'installrent sur les bancs et
mangrent. Quatre hommes seulement demeurrent debout tout arms aux
cts de Flose.

Tout le temps que dura le repas, Asgrim ne pronona pas une parole; mais
son visage tait rouge pourpre.

Quand Flose et ses compagnons furent repus, les femmes desservirent les
tables, et quelques-unes apportrent de l'eau pour que les convives se
lavassent les mains. Flose, d'un air moqueur, affectait de prendre ses
aises, comme s'il et t dans sa propre maison.

* * *

Soudain Asgrim se saisit d'une cogne de bcheron qui tait prs de lui,
et, sautant  deux pieds sur le banc, il la brandit sur la tte de
Flose. Mais un des hommes arms vit le mouvement; il arracha l'arme des
mains d'Asgrim, et fit le geste de l'en frapper  son tour.

Flose l'arrta:

Qu'on ne lui fasse point de mal! commanda-t-il; nos provocations l'ont
pouss  bout, et il s'est conduit comme un homme intrpide.

Puis s'adressant  son hte:

Quittons-nous en paix, ajouta-t-il; nous nous retrouverons bientt sur
le ting, et l nous reprendrons notre affaire.

--Assurment, rpondit Asgrim, et j'espre qu'au lendemain des assises
vous vous montrerez moins prompts  l'action.

Flose ne rpliqua rien. Il sortit avec les siens de la maison, et
s'loigna aussitt en aval.

Un peu plus loin, il rencontra Liot, son beau-pre, et des hommes des
fiords orientaux qui se rendaient aussi aux comices. Il leur raconta la
scne de Tunge.

Quelques-uns le lourent fort; mais Liot dit d'un ton grave:

Tu as eu grand tort, et de telles bravades il ne peut rsulter rien de
bon.

Aux approches du val Tingvalla, la petite arme se rangea en bataille,
afin d'effectuer militairement son entre sur le ting.

Bientt aprs Thorgier, le neveu de Nial, partait galement de son boer
accompagn d'une troupe imposante,  laquelle se joignirent
successivement, au cours du trajet, ses deux frres Thorleif et Grim,
Kraak de Hof avec tous ses tenants, puis Asgrim et le gode Gissur.
Arriv aux abords du champ de justice, ce second escadron forma, lui
aussi, l'ordre de combat, et ce fut d'une allure si martiale qu'il
dboucha au milieu de la plaine, que Flose et ses gens, en l'apercevant,
se mirent instinctivement en dfense, et peu s'en fallut qu'on n'en vnt
aux mains. La journe s'coula toutefois sans que la paix des comices
ft trouble; mais on sentait frmir dans l'air comme un souffle de
menace, et tout le monde s'accordait pour reconnatre que jamais encore,
de mmoire d'homme, on n'avait vu au pied du Logberg un dploiement de
forces aussi formidable et une aussi grande affluence de chefs minents
venus de tous les coins de l'Islande.

* * *

Ds le lendemain, Flose commena sa tourne de hutte en hutte,
accompagn de son ami Viarne. Il alla chez divers gros chefs qui
taient, comme lui, des districts de l'Est, et qui, pour la plupart,
s'engagrent  lui prter leur appui. Il y en eut nanmoins plusieurs
qui exigrent pralablement de l'argent.

Voil certes de vaillants auxiliaires, dit Flose  son compagnon; mais
il nous faudrait un juriste.

--J'en connais un, rpondit Viarne, un qui peut-tre n'a point son
pareil. Il connat tous les arcanes de la loi, et nul ne l'gale en
subtilit. Seulement, je dois t'en prvenir, il est aussi cupide que
retors.

--Qu' cela ne tienne... Comment le nomme-t-on?

--C'est Eyolf. Le voici justement l-bas.

L'homme dsign tait assis devant la porte de sa hutte, un manteau
carlate autour des paules, un diadme d'or sur la tte et une hache
garnie d'argent  la main.

Viarne l'aborda aussitt, et en reut le plus gracieux accueil.

J'ai besoin de ton aide, lui dit-il. Tu es le premier juriste de
l'Islande, et tout ce dont tu te mles russit.

--Oh! repartit Eyolf, je n'ai pas cette opinion de moi-mme, et je ne
sais vraiment...

--Trve de phrases! interrompit Flose, que tout ce prambule agaait; je
viens te prier de te charger de mon affaire contre le gendre de Nial.

Eyolf se leva d'un air majestueux et scandalis  la fois.

Je vois maintenant, rpliqua-t-il, o tendaient toutes ces belles
paroles; croyez-vous donc que je suis un de ces hommes que chacun peut
tourner  sa guise?

Flose lui mit doucement la main sur l'paule, et le forant  se
rasseoir entre lui et Viarne:

coute-moi donc. Il faut, je le sais, plus d'un coup de cogne pour
abattre un arbre.

Ce disant, il tira de son doigt un anneau d'or du plus grand prix, et,
le passant  la main de l'homme de loi:

Accepte ceci comme un gage de l'esprit de sincrit qui m'anime.

--S'il en est ainsi, rpondit Eyolf, je ne puis vraiment rien te
refuser; seulement garde-toi bien de dire que j'ai reu de toi quelque
chose; ta cause serait perdue avant d'tre plaide.

--C'est pure affaire d'amiti entre nous, repartit Viarne au
jurisconsulte, et l-dessus les deux amis s'loignrent.

Un moment aprs, Snorre le gode vint  passer devant la hutte d'Eyolf.
Il s'arrta pour causer avec lui; puis tout  coup il lui prit la main,
et, relevant la manche de son vtement, il se mit  regarder l'anneau
d'or.

Tu as l un joyau de toute beaut... L'as-tu achet, ou est-ce un
cadeau?

Eyolf ne rpondit pas.

Si on te l'a donn, reprit le gode en le quittant, c'est un prsent qui
peut te coter cher!

* * *

En compagnie de Gissur et d'Asgrim, Kare faisait aussi sa tourne. Il se
dirigea d'abord vers la hutte de Skapte, le mme qui, l'anne
prcdente, lui avait dj refus son concours. Cette fois encore ce
dernier repoussa toutes les ouvertures. Penses-tu, dit-il, que j'aie
oubli les paroles d'insulte que Skarphdin m'a jetes ici mme  la
face? Jamais je ne serai avec aucun de vous!

En revanche, Gudmund le Puissant, qu'allrent voir ensuite les
solliciteurs, se montra plein d'empressement et de zle.

Oui, dit-il, je vous veux assister avec tous mes hommes devant le
tribunal, et aussi l'pe  la main, s'il le faut. Skapte a beau vous
bouder, son fils Holmud est mon gendre, et comme ce dernier m'obit en
toutes choses, vous tes srs galement de l'avoir pour vous.

Chez Snorre le gode, l'accueil ne fut pas moins amical.

Il n'y a point de cause meilleure que la vtre, dit-il  Asgrim et 
Kare. Quel genre d'appui dsirez-vous de moi?

--Ce qu'il nous faudrait surtout, repartit Asgrim, ce sont des
auxiliaires bien arms et qui n'aient pas peur...

--Je crois, en effet, rpondit le gode, qu'il faut s'attendre  un
cliquetis de fer. coutez-moi donc; j'irai avec vous devant les juges.
S'il y a combat, et que vous ne soyez pas les plus forts, repliez-vous
du ct de ma hutte; vous me trouverez prt  vous soutenir avec tout
mon monde. Si, au contraire, vous avez le dessus, et que vos adversaires
veuillent s'enfuir vers les gorges de l'Allmannagia, o ils n'auraient
plus rien  craindre de vous, je me charge de leur en fermer l'accs.
S'ils se retirent d'un autre ct, libre  vous de les poursuivre;
seulement, quand je jugerai l'instant venu, je m'avancerai avec tous mes
gens pour vous sparer, et il faut, dans ce cas, que vous me promettiez
de cesser immdiatement le combat.

Gissur, Kare et Asgrim engagrent leur parole de faire ce que le gode
demandait; aprs quoi celui-ci ajouta:

Un mot encore. J'ai vu  la main d'Eyolf un anneau qui n'y tait pas il
y a quelques jours. Ce doit tre Flose qui l'en a gratifi pour prix de
ses services juridiques; il est bon que vous sachiez ce dtail.

* * *

Au jour fix pour les dbats, les deux parties se trouvrent face 
face, quipes et armes de pied en cap, au bas de la montagne de la
Loi. De part et d'autre les hommes portaient un signe de reconnaissance
 leur casque, pour le cas o l'on en viendrait au combat.

Ce fut, en effet, ce qui arriva. Aprs avoir us  l'envi toutes les
malices de la procdure, toutes les roueries compliques de la chicane
et les dclinatoires insidieux  l'usage des godes de tous les pays, les
adversaires, exasprs, en appelrent  la force. Ce fut le jeune
Thorald, fils d'Asgrim, qui donna le signal du conflit en se ruant sur
un parent de Flose. Immdiatement une clameur guerrire emplit la
valle, et la sauvage mle s'engagea.

Kare tua, pour commencer, trois hommes de sa main, parmi lesquels
Viarne, l'ami de Flose. Asgrim ne fut pas en reste. Skapte tait
accouru, lui aussi. Lorsqu'il aperut son fils Holmud dans la suite de
Gudmund le Puissant, il poussa un cri de fureur et s'lana pour
rappeler le jeune homme; mais, atteint  la cuisse par un dard que
Thorgier lui avait dcoch, il tomba et ne put se relever. Il fallut que
ses gens le tranassent par terre jusqu' la cabane d'un pelletier qui
se trouvait dans le voisinage.

Ds le dbut de la lutte, les vengeurs de Nial s'taient partags en
deux groupes. L'un, conduit par Gudmund, Thorgier et Kare, avait attaqu
ceux des chefs du Nord et de l'Est qui s'taient dclars pour la cause
adverse; l'autre,  la tte duquel taient Gissur, Asgrim et Thorald,
s'taient jets sur Flose et les siens.

On se battit longtemps avec une vaillance gale des deux parts;  la fin
pourtant ce furent les gens de Flose qui reculrent. Dj ils opraient
leur retraite vers les dfils de l'Allmannagia, quand Snorre le gode et
sa troupe apparurent pour leur barrer le passage. Ils se replirent
alors vers le sud, le long de la rivire qui arrose la plaine.

Dans ce moment ils vinrent  passer prs de la cabane d'un nomm Solve,
qui tait assis devant sa porte, en train de faire cuire son repas dans
sa marmite toute fumante.

Par ma foi! s'cria l'homme, voil une belle dbandade de poltrons!

Thorkel l'entendit, et, pris de fureur:

Attends, fit-il, je m'en vais te mettre ta viande au pot!

Il saisit l'homme par les pieds, le leva en l'air, et le plongea, la
tte la premire, dans le chaudron bouillant.

Le malheureux expira sur-le-champ.

* * *

Juste  ce moment, Flose recevait un javelot  la jambe. Il s'affaissa
d'abord sous le coup; puis, se relevant d'un effort nergique, il reprit
sa course.  peu de distance derrire lui venait Eyolf.

Tiens, dit Kare  Thorgier, qui menait  ct de lui la poursuite,
j'aperois l notre homme  la bague. Si nous lui faisions payer le prix
de son joyau?

--Je m'en charge, reprit Thorgier.

Il ramassa un dard qui tait  terre, et le lana dans le dos d'Eyolf
avec une telle force, que celui-ci tomba mort du coup.

Ce fut la dernire victime de la journe; car, sur l'entrefaite, Snorre
le gode, arrivant avec tous les siens, se jetait en travers de la plaine
et faisait cesser l'effusion du sang.

Par son entremise, la paix fut conclue. On enterra les cadavres, on
s'occupa de soigner les blesss, et le lendemain, comme si rien ne
s'tait pass, le procs reprit son cours.

De l'aveu de Kare et de Flose, douze hommes furent choisis pour trancher
l'affaire sous la prsidence du gode Snorre.

Les arbitres fixrent d'abord les amendes  payer des deux parts pour le
prix du sang rpandu la veille; puis on aborda la question de
l'incendie.

La mort de Nial, celle de Bergtora, de Skarphdin, de Grim, d'Helge et
des autres, furent tarifes proportionnellement; seul le trpas du petit
Thord, fils de Kare, ne fut l'objet d'aucune dcision, parce que le pre
persista  repousser tout accommodement.

Enfin Flose et ses complices furent condamns, comme jadis Gunnar,  un
exil de trois annes, et tenus de quitter le pays dans le cours de l't
suivant au plus tard.




CHAPITRE XXII

KARE  L'AFFUT


Les cobannis, au sortir du ting, chevauchrent d'abord ensemble vers
l'est; puis, sur la nouvelle que Kare, en compagnie de Thorgier et de
Gudmund, s'tait dirig vers le nord, Flose crut pouvoir congdier ses
hommes, en leur recommandant nanmoins de cheminer le plus possible en
troupe. Lui-mme il regagna Svinefield.

Kare et Thorgier cependant n'avaient pas continu leur marche vers le
nord. Ds le lendemain, se sparant de Gudmund le Puissant, ils avaient
rabattu droit au sud, et, la Thiorsau une fois traverse, avaient pouss
jusqu' la Markar.

L, vers le milieu de la journe, ils rencontrrent deux vieilles femmes
qui les reconnurent et leur dirent:

Doucement, vous deux! Vous galopez, ce semble, bien  l'tourdie!

--Qu'y a-t-il donc?

--Il y a que Lambe et d'autres ont couch cette nuit par ici, et il
n'est pas  supposer qu'ils aient sur vous une bien forte avance.

--Bon! dit Kare, raison de plus pour lcher la bride  nos btes.

Un peu plus loin, ils croisrent un paysan qui menait un cheval charg
de tourbe. L'homme, en les voyant, s'arrta.

Quel dommage, dit-il que vous ne soyez pas en force!

--Pourquoi cela? demanda Thorgier.

--Eh! vous pourriez faire une belle chasse.

--Tu as donc aperu du gibier?

--Oui, certes, reprit le porteur d'un air entendu.

--Combien de ttes?

--Une douzaine.

--Loin d'ici?

--Non, tout prs de la rivire.

--En avant! s'cria Kare.

--Oh! ne vous pressez pas; ceux dont je parle flnent paisiblement.

* * *

Arrivs au bord du cours d'eau, les deux cavaliers dcouvrirent dans un
repli de terrain quelques hommes qui semblaient sommeiller, leurs
hallebardes poses par terre  ct d'eux.

Les veillons-nous? dit Thorgier.

--Assurment, repartit Kare; nous ne pratiquons pas le guet-apens, et ne
tuons pas les gens endormis.

Ils se mirent  crier. Les autres s'veillrent et saisirent aussitt
leurs armes. Kare et Thorgier attendirent qu'ils se fussent compltement
quips, puis le premier se prcipita contre l'adversaire qui se
trouvait le plus proche. C'tait Thorkel, fils de Sigfus. Thorgier en
mme temps se ruait sur Sigmund.

D'un coup de la Rimegyge, Kare atteignit Thorkel au noeud de l'paule, et
lui trancha la moiti du tronc; mais, assailli lui-mme de ct par
Ledolf et un autre, il et couru risque de succomber si Thorgier, qui
venait de tuer Sigmund, n'et, par une volte-face imptueuse, plong son
pe dans le coeur de Ledolf. Le second assaillant,  cette vue, essaya
de se drober par la fuite; mais la terrible Rimegyge lui retomba si
violemment sur l'chine, qu'aprs avoir tourn sur lui-mme il s'abattit
mort aux pieds de Kare.

Vite en selle! cria Lambe.

Les huit survivants prirent le large, et gagnrent d'une traite
Svinefield, o ils racontrent l'vnement  Flose.

Il fallait s'y attendre, dit ce dernier; une autre fois tchez d'tre
un peu mieux sur vos gardes!

* * *

Tout le reste de l't et l'hiver suivant, Flose demeura  son boer,
occup des apprts de son prochain dpart. Le printemps venu, il acheta
un navire norwgien qui se trouvait dans un fiord de la cte, se pourvut
de marchandises, et manda plusieurs de ses cobannis pour s'entendre avec
eux au sujet du voyage.

Kare cependant avait disparu de chez lui, et des voisins affirmaient
encore l'avoir vu se diriger vers le nord.

Cette fois nous n'avons plus  le craindre; il doit tre chez Gudmund
le Puissant, dit  ce propos Lambe  Flose.

--Eh! repartit ce dernier, je me mfie un peu de ces rumeurs. Prenez
garde, j'ai fait un rve qui ne me pronostique rien de bon.

Derechef Flose, en prenant cong de ses amis, leur recommanda de
cheminer en troupe et de ne point se relcher de leur vigilance. Il les
embrassa ensuite en disant:

Vous voil seize au dpart d'ici; j'ai peur que plusieurs d'entre vous
ne manquent au rendez-vous final.

--Quoi que l'homme fasse, il ne peut chapper  son sort, rpondit
Grane brivement.

La troupe, contournant le jokul[50], s'arrta pour coucher le premier
jour dans un boer appel Thorsmark, o demeurait un certain Biorn, dont
la femme tait parente de Gunnar. Celui-ci les reut fort amicalement,
et comme ils lui demandaient des nouvelles de Kare:

Je l'ai vu, dit-il; j'ai caus avec lui; mais il y a dj longtemps de
cela, et il s'en allait vers le nord. Il m'a paru fort abattu, abandonn
de tous, et j'ai ide qu'il ne tient plus beaucoup  vous rencontrer.

-- merveille! s'cria Grane, nous voil dbarrasss de lui.

--Je n'en suis pas aussi sr que toi, lui repartit Modolf, un de ses
compagnons, et Kare, mme seul, est  redouter.

* * *

Le gendre de Nial n'tait point chez Gudmund le Puissant. Il se tenait
cach depuis longtemps dans une habitation toute voisine qui appartenait
galement  Biorn. Celui-ci courut aussitt le rejoindre et l'informer
de l'arrive de ses ennemis dans cette partie suprieure du district.

Eh bien, dit Kare, vite en route!

Dans la nuit mme ils montrent tous deux  cheval et allrent se placer
en embuscade prs de la Skaptau, rivire situe  peu prs  mi-route
entre la Markar et Svinefield.

Le lendemain matin, les compagnons de Flose partirent  leur tour.

O donc est Biorn? dirent-ils  sa femme.

--Il a quelque argent  toucher l-bas dans l'est, et il a pris cong de
moi au petit jour.

Nul ne conut de soupon, et la troupe se mit en chemin. Non loin de la
Skaptau ils se sparrent, Glum et quatre hommes avec lui ayant affaire
 un boer plus  l'est; les autres s'assirent pour se reposer.
Quelques-uns sommeillaient dj, quand un cri retentit tout prs d'eux.

C'est Kare! dit Grane se redressant d'un bond.

Il n'avait pas achev de parler, qu'un dard lanc par Biorn frappait le
manche de la hache de Modolf.

Immdiatement le combat s'engagea.

* * *

Modolf le premier fondit sur Kare l'pe haute; mais le gendre de Nial
para le coup, et d'une riposte prompte comme l'clair fit sauter le
glaive de son adversaire, puis d'un second coup lui enleva le poignet.

Au mme moment Grane dcochait  Kare un javelot; mais de la main gauche
celui-ci russit  le saisir au vol, et le lui renvoya d'une telle
force, que l'autre eut la poitrine transperce. Une seconde de plus
nanmoins, et Hald, qui s'approchait en rampant, allait trancher les
deux jarrets de Kare, lorsque Biorn cloua l'agresseur par terre d'un
coup de sa hallebarde.

Le terrible Kare tua encore deux ennemis  lui seul, tandis que son ami
en blessait grivement pareil nombre. Trois hommes seulement restaient
sains et saufs. Affol d'pouvante, le reste de la troupe enfourcha au
plus vite ses chevaux, et, cette fois encore, les survivants coururent
d'une seule traite jusqu' Svinefield.

De tous les hommes qui vivent en Islande, dit Flose en apprenant
l'vnement, je n'en connais pas beaucoup qui vaillent Kare... J'ai peur
dcidment que bien peu d'entre vous me suivent en Norwge!

* * *

Kare et Biorn cependant ne crurent pas devoir retourner  Thorsmark.
Aprs s'tre consults un instant, ils profitrent de ce que trois
paysans passaient sur la route avec des chevaux de bt pour se diriger
ostensiblement vers le nord; mais  peine les hommes eurent-ils disparu
en amont derrire les hauteurs qui bordaient la Skaptau, qu'ils
obliqurent vers un marcage environn de grands blocs de lave, et l
ils mirent pied  terre.

Je n'en puis plus, dit Kare  Biorn; il faut que je me repose un
instant. Fais bonne garde.

 peine tait-il couch depuis un quart d'heure, qu'il se redressa en
disant:

Ces cris de corbeaux m'empchent de dormir.

Son ami leva les yeux vers le ciel; de longs vols noirs d'oiseaux
croassants fendaient les airs au-dessus de la Skaptau.

Quelques instants aprs, on entendit hennir des chevaux. Biorn grimpa
sur une roche.

C'est Glum, dit-il, et quatre autres. Ils ne nous voient pas;
laissons-les passer.

Au mme instant, la monture de Kare poussa un hennissement  son tour,
et se mit  gratter du pied le sol dclive, si bien que quelques scories
laviques dvalrent avec fracas sur la pente.

Ils nous voient maintenant, reprit Biorn. Alerte! les voici qui
s'approchent.

Effectivement les amis de Flose venaient de sauter  bas de leurs
chevaux, et pntraient dans l'enceinte rocheuse. Glum, qui marchait en
avant, fondit sur Kare avec sa hallebarde; mais Biorn eut le temps de
dtourner l'arme, dont la pointe se brisa contre terre. Kare n'eut plus
qu' lever son pe pour trancher le cou  son adversaire, qui tomba
expirant.

Deux autres ennemis, Skal et Rse, eurent successivement le mme sort.
Le quatrime blessa  l'paule le gendre de Nial; mais ce fut son
dernier exploit, car la hache de Biorn lui cassa les deux jambes.

Le cinquime et unique survivant de la troupe s'enfuit aussitt: c'tait
Hilde, fils de Thorstein.

Et maintenant, dit Kare  son compagnon, en route pour de bon vers le
nord! Ds demain tous les gens du district seront sur pied, et il n'y a
que chez Gudmund le Puissant qu'on ne s'avisera pas de venir nous
chercher.

Hilde, lui, regagna Svinefield, et Flose en le voyant s'cria:

De tous les hommes qui vivent en Islande je n'en connais pas un qui
vaille Kare!

Puis, le soir mme, ce qui restait des cobannis, rassembls auprs de
lui  son boer, reurent l'avis de se tenir prts  filer ds l'aurore
vers le fiord o attendait le navire norwgien.

Notes du chapitre:

[Note 50: Il s'agit ici du jokul de l'Ouest, un des plus hauts
sommets de l'le. On appelle en Islande _jokul_ (par opposition 
_fell_, montagne moins leve), toute cime qui reste l'anne entire
couverte de neige et de nvs.]




CHAPITRE XXIII

DANS L'ILE DE ROWSA--CONCLUSION


 quelques jours de l, Flose levait l'ancre  destination de la
Norwge. La traverse fut d'abord heureuse, puis le temps ne tarda pas 
se gter; il survint une violente tempte, accompagne d'un brouillard
si pais, que l'on ne voyait plus  se conduire. Le btiment perdit sa
route, et finalement se trouva de nuit jet  la cte. Toute la
cargaison fut engloutie, et vingt hommes prirent, parmi lesquels seize
des conjurs. Le reste put gagner le rivage.

Quand le jour parut, deux marins reconnurent le pays pour l'avoir
prcdemment visit: c'tait l'le de Rowsa, une des Orcades.

Mieux et valu que nous eussions atterri en quelque autre endroit, dit
Flose  ses hommes, car le comte Sigurd, qui gouverne cans, tait un
chaud protecteur et ami pour les fils de Nial, et Helge lui tait mme
attach par un lien de vassalit. Notre vie est  sa merci. Mais
n'importe, payons de rsolution et d'audace.

Aprs avoir fait quelques pas dans les terres, les naufrags
rencontrrent des habitants de l'le, qui leur indiqurent le chemin 
prendre pour gagner le palais du gouverneur. Arriv en prsence de
Sigurd, Flose dclina son nom.

Le comte tait dj inform des vnements de Bergtorsvol.

Quelles nouvelles m'apportes-tu d'Helge mon vassal? demanda-t-il au
nouveau venu.

--Je l'ai tu, rpondit Flose.

--Qu'on l'empoigne, lui et tous les autres! dit Sigurd  ses gens; ce
qui fut fait en un instant.

Mais sur l'entrefaite arriva un des vassaux du comte, un certain
Wrsten, qui tait frre de la femme de Flose. En voyant celui-ci
prisonnier, il s'adressa au gouverneur, et lui offrit pour ranon de son
parent tout ce qu'il possdait. Le comte se montra d'abord inflexible;
mais Wrsten, qui tait fort en crdit auprs de lui, ne se tint pas
pour battu; d'autres insulaires notables appuyrent sa dmarche, si bien
que finalement Flose obtint sa grce.

Non seulement Sigurd lui rendit sa libert, en relchant du mme coup
tous ses compagnons; mais, en prince magnanime qu'il tait, il
l'installa  son service aux lieu et place d'Helge, fils de Nial, et le
combla bientt de ses faveurs.

* * *

Quand il fut rest quelque temps chez Gudmund, Kare, inform du dpart
de Flose, revint trouver son ami Asgrim.

Que comptes-tu faire? lui dit ce dernier.

--M'embarquer  mon tour, et traquer partout le reste de la bande.

--Vraiment, repartit Asgrim, on a bien raison de dire que depuis que
Gunnar et Skarphdin ne sont plus, tu es le premier homme de l'Islande.

Quinze jours plus tard Kare tait en mer.

Il eut une excellente traverse et toucha terre  Fridaroe, entre le
Hialtland et les Orcades. Il avait l un ami intime, David le Blanc,
chez lequel il passa l'hiver, et durant ce sjour il fut mis au fait de
l'arrive de Flose  Rowsa.

Or il advint que, vers la Nol, le comte Sigurd reut la visite de son
beau-frre le jarl Gill, qui rgissait les les du Sud (les Hbrides),
et aussi celle d'un roi d'Irlande du nom de Sigtryg.

Le jour de la fte, le gouverneur et ses htes se trouvant  table, les
deux princes trangers exprimrent le dsir d'entendre le rcit de
l'incendie de Bergtorsvol. Ce fut Lambe, un des conjurs, celui-l mme
 qui Skarphdin, avant de mourir, avait fait sauter un oeil de l'orbite,
qui fut charg de retracer les dtails de l'pique entreprise.

On lui avana un sige d'honneur, et il entama sa narration.

* * *

Le hasard voulut que, ce mme jour, Kare, venant de Fridaroe, et abord
avec son ami David et quelques autres  l'le de Rowsa, et qu'il se
prsentt au palais du comte  l'heure du festin.

Lambe tait justement en train de raconter les faits  sa fantaisie.
Kare et ses compagnons, arrts au dehors, l'coutaient parler.

Et quelle figure faisait Skarphdin dans le brasier? demanda  un
moment le roi Sigtryg.

--Il se tint d'abord assez bien, rpondit le conteur; mais  la fin il
se mit  pleurer.

 ce mot, Kare ne put se matriser davantage.

[Illustration: Staffa, dans les Hbrides.]

Tu en as menti! cria-t-il de la porte, et, s'lanant au milieu de la
salle, l'pe  la main, il se prcipita sur le rapsode, et lui trancha
le col d'un seul coup. La tte roula sur la table, devant les coupes des
nobles convives, et ceux-ci furent inonds de sang.

C'est Kare! s'cria Sigurd, qui avait reconnu le gendre de Nial; qu'on
le saisisse et qu'on le mette  mort!

Personne ne bougea; tous les gens de l'le avaient gard de lui un
souvenir affectueux doubl de respect.

Sigurd, rpondit Kare, sache que ce que je viens de faire c'est pour
venger le meurtre d'un de tes faux!

--C'est vrai, dit Flose  son tour, et Kare est en droit d'agir de la
sorte, puisqu'il a refus, sur le ting, tout accommodement avec nous.

Kare se retira sans que nul le poursuivt, et, remettant  la voile avec
ses amis, il regagna aussitt Fridaroe.

* * *

Disons au lecteur que l'intention du roi Sigtryg, en venant trouver
Sigurd  Rowsa, tait de rclamer son appui contre un autre prince
irlandais avec lequel il tait en guerre. Aprs avoir longtemps hsit,
le comte finit par cder aux sollicitations de son hte, et, au nombre
des auxiliaires qu'il mena lui-mme en Irlande, se trouvrent quinze des
compagnons de Flose. C'tait tout ce qui restait de la troupe
incendiaire.

Flose, lui, n'avait pas voulu tre de l'expdition. Son me, lasse de
tant d'horreurs, inclinait de plus en plus vers la paix. Aussi Anschar,
un prtre d'cosse, tant venu sur l'entrefaite  Rowsa pour y achever
l'oeuvre d'vanglisation commence avant lui par les moines allemands,
l'ennemi de Kare fut-il le premier  accepter la parole de pardon avec
le baptme selon tous les rites.

Peu de temps aprs il alla aux Hbrides, et l il apprit que dans une
grande bataille, tout rcemment livre en Irlande, le roi Sigtryg avait
t mis en droute et le comte Sigurd tu avec les quinze conjurs  sa
suite.

 cette nouvelle Flose eut le coeur serr d'une telle affliction, qu'il
rsolut de se rendre  Rome, comme faisaient alors tous les grands
pcheurs, pour y implorer le pardon de ses fautes. Ayant donc reu du
jarl Gill un bon navire et une somme d'argent, il s'embarqua pour le
continent, et de l s'en fut  pied vers la Ville ternelle, o le pape
en personne, dit la chronique, voulut bien lui donner l'absolution.

Il s'en revint ensuite par l'Est, c'est--dire par terre, vers le
Nord. L'hiver le retrouva en Norwge, prs du jarl ric, fils d'Hakon,
et enfin dans le cours de l't suivant il cingla vers la terre
d'Islande, o il se rinstalla, le coeur soulag, dans son habitation de
Svinefield.

* * *

Et Kare? On sut bientt que, lui aussi, il s'tait converti au dieu
blanc, et que le mrite de cette conversion revenait encore  Anschar
l'cossais. Alla-t-il comme Flose en plerin jusqu' Rome pour s'y faire
absoudre de ses pchs? C'est un point que l'histoire n'a pas clairci.
Il parat seulement qu'aprs un voyage dans diverses rgions de
l'Angleterre et de l'cosse, il revint passer encore un hiver chez David
le Blanc  Fridaroe, et qu'au printemps de la mme anne il se rembarqua
 son tour pour l'Islande.

La traverse fut longue et pnible; le navire se brisa en arrivant, et
peu s'en fallut que tout l'quipage ne prt au port.

 terre, la tempte continuait de souffler, effroyable.

De quel ct chercherons-nous un abri? demandrent les gens de Kare.

-- Svinefield, rpondit-il; c'est le point de refuge le plus proche de
la cte.

Et il ajouta en lui-mme:

Je veux voir quel accueil Flose me fera.

On se dirigea donc vers Svinefield. Flose se trouvait chez lui. Ds que
Kare parut sur le seuil, il le reconnut. Il alla  lui les mains
tendues, l'embrassa, et, le faisant asseoir sur le sige d'honneur, il
le pria de passer l'hiver avec lui;  quoi l'autre consentit de grand
coeur.

Bref, la rconciliation fut si bien scelle, que, la femme de Kare tant
venue  mourir, ce fut la propre nice de Flose, Hildegunne, qui
remplaa au foyer conjugal la fille de Nial, soeur de Skarphdin.

Flose eut, dit-on, une fin assez mystrieuse. Il voulut, sur ses vieux
jours, s'en aller querir des bois de construction en Norwge. L't
d'ensuite, sa cargaison prte, il se disposa  remettre  la voile. On
lui fit remarquer le mauvais tat o se trouvait son navire.

Oh! dit-il, il est assez bon pour un vieillard que la mort prendra
demain!

Et il s'embarqua.

Depuis lors on n'entendit plus jamais parler de lui ni de son btiment;
mais bien des fois,  Bergtorsvol, le boer des Nial tant rebti  neuf,
on vit Kare pleurer silencieusement.

* * *

Notre histoire se trouve ainsi conduite  sa fin. Kare et Flose furent,
 vrai dire, les deux premiers grands chefs islandais rallis  la
religion des papas. Ils furent aussi longtemps les seuls. Vainement les
bans de missionnaires se succdaient-ils dans la vieille Thul, le
paganisme n'entendait point cder la place sans combat. Enfin le roi
Olaf de Norwge, le grand convertisseur de la fin du sicle, entreprit
de donner l'assaut dcisif  la dernire citadelle du dieu Thor. Ses
prdicateurs, enhardis par quelques conversions de marque, osrent
paratre sur le ting mme, la croix d'une main et l'pe de l'autre.

Cette attitude rsolue ne manqua pas d'influencer les barbares, dont
beaucoup se prsentrent au baptme. Bientt deux camps se formrent, et
un beau Jour,--c'tait au commencement du XIe sicle,--une bataille
en rgle se livra au pied du Logberg entre les paens et les chrtiens.

Cette solution  la mode islandaise pouvait seule trancher la question.
Les chrtiens ayant eu l'avantage, l'alting, sur la proposition de
Snorre le gode, le plus ardent des nouveaux convertis, dclara,  la
pluralit des suffrages, que le christianisme serait dsormais la
religion officielle du pays.

Ajoutons que la premire glise fut btie  Tingvalla mme, que le
premier vch s'tablit  Skalholt, entre les Geysirs et la mer,
c'est--dire dans la valle de la Vita, et que le premier titulaire du
sige fut le propre fils du gode Gissur, qui avait t ordonn en
Allemagne.

Nanmoins l'influence du dogme nouveau ne transforma pas du jour au
lendemain les moeurs traditionnelles d'une contre o tout l'difice de
l'tat social reposait sur une fausse ide de l'honneur et sur une sorte
de divinisation des vertus de la force brutale. Longtemps encore
l'antique culte se maintint, retranch dans les pratiques extrieures,
et son esprit survcut surtout dans cette soif de vengeance et de
meurtre, dans cette furie de guerres intestines qui devaient amener
l'extermination de plusieurs notables familles de l'le, et, vers le
milieu du XIIIe sicle, l'asservissement final de l'Islande.

FIN


COLLECTION FORMAT GRAND IN-8.--2e SRIE

CHAQUE VOLUME EST ORN DE DEUX GRAVURES

AGNS DE LAUVENS, ou MMOIRES DE SOEUR SAINT-LOUIS, par L. Veuillot.

BERTRAND DU GUESCLIN (HISTOIRE DE), comte de Longueville, conntable de
France; d'aprs Guyard de Berville.

CHARLES VIII, par Maurice Griveau.

CHATELAINES DE ROUSSILLON (LES), par Mme la Csse de la Rochre.

CORSE (HISTOIRE DE LA), par Louis Boell.

CRILLON (VIE DE), par M. H. Garnier, lve de l'cole des chartes.

DAHOM (LE), SOUVENIRS DE VOYAGE ET DE MISSION, par M. l'abb Laffitte.
Carte de la cte des Esclaves et notice par M. Borghero, sup. de la
Mission.

DTROIT DE MAGELLAN (LE), Scnes, tableaux, rcits de l'Amrique
australe, par Henri Feuilleret.

DUCHESSE-ANNE (LA), Histoire d'une frgate, par Olivier Le Gall.

TATS-UNIS ET LE CANADA (LES), par M. Xavier Marmier.

GAULOIS NOS AIEUX (LES), par M. Moreau-Christophe, laurat de
l'Institut.

GUNNAR ET NIAL, Scnes et moeurs de la vieille Islande, par J. Gourdault.

ILLUSTRATIONS D'AFRIQUE, par M. le comte de Lambel.

IMPRESSIONS ET SOUVENIRS D'UN VOYAGEUR CHRTIEN, par M. Xavier Marmier,
de l'Acadmie franaise.

JOSEPH HAYDN, Scnes de la vie d'un grand artiste; traduit de Franz
Seebourg, par J. de Rochay.

LOUIS XI ET L'UNIT FRANAISE, par Charles Buet.

LOUIS DE LA TRMOILLE, ou LES FRRES D'ARMES, par Thophile Mnard.

MES PRISONS, ou MMOIRES DE SILVIO PELLICO, traduction par M. l'abb
J.-J. Bourass, chanoine de Tours.

MUNGO PARK, sa vie et ses voyages, par Henri Feuilleret.

NAUFRAGS AU SPITZBERG (LES), par L. F.

ORPHELINE DE MOSCOU (L'), ou LA JEUNE INSTITUTRICE, par Mme Woillez.

PAIENS ET CHRTIENS, par le comte Anatole de Sgur.

PANTHRE NOIRE (LA), Aventures au milieu des Peaux-Rouges du Far-West;
adapt de l'anglais, par Bndict-Henry Rvoil.

PARAGUAY (LE), par M. le comte de Lambel.

PAUL ET VIRGINIE, par Bernardin de Saint-Pierre, dition revue.

PAYS DES NGRES (LE) ET LA CTE DES ESCLAVES, par M. l'abb Laffitte.

PERDUS EN MER, imit de l'anglais, par Mme la Csse Drohojowska.

PROMENADES ET ESCALADES DANS LES PYRNES: LOURDES,--LUZ,--BARGES,--PIC
DU MIDI,--CIRQUE DE GAVARNIE,--CAUTERETS,--LAC DE GAUBE,--MONT
PERDU,--MONT CANIGOU, par M. Jules Leclercq.

PUPILLE DE SALOMON (LA), par Mlle Marthe Lachse.

RCITS SUR L'HISTOIRE DE LORRAINE, par Auguste Lepage.

ROBINSON CATHOLIQUE (LE), par Marie Guerrier de Haupt.

SAINTE MAISON DE LORETTE (LA), par M. l'abb A. Grillot.

SAINT VINCENT DE PAUL (VIE DE), par Jean Morel.

SANCTUAIRES DES PYRNES (LES), PLERINAGES D'UN CATHOLIQUE IRLANDAIS,
traduit de l'anglais de Lawlor. esq., par Mme la Csse L. de
L'cuyer.

SERMENT (LE), ou l'Ambition strile, pisode de la guerre d'Amrique
(1861-1865), imit de l'anglais, par Adam de l'Isle.

VENGEANCE DU FARMER (LA), Souvenirs d'Amrique, par Karl May, traduit
par J. de Rochay.

VIE DES BOIS ET DU DSERT (LA), Rcits de chasse et de pche, par
Bndict-Henry Rvoil, avec deux histoires indites, par Alex. Dumas
pre.

VIEUXBOURG, ou la Petite ville; imit de l'anglais, par Adam de l'Isle.

VOYAGE AU PAYS DES KANGAROUS, adapt de l'anglais, par B.-H. Rvoil.

17386.--Tours, Impr. Mame.






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things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

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from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
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request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
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1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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