The Project Gutenberg EBook of Henri VIII, by William Shakespeare, 1564-1616

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Title: Henri VIII

Author: William Shakespeare, 1564-1616

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot, 1787-1874

Release Date: October 3, 2008 [EBook #26766]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI VIII ***




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Note du transcripteur.
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Ce document est tir de:

OEUVRES COMPLTES DE
SHAKSPEARE

TRADUCTION DE
M. GUIZOT

NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES.

Volume 8
La vie et la mort du roi Richard III
Le roi Henri VIII.--Titus Andronicus
POEMES ET SONNETS:
Vnus et Adonis.--La mort de Lucrce
La plainte d'une amante
Le Plerin amoureux.--Sonnets.

PARIS
A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS
1863

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                           LE ROI HENRI VIII

                               TRAGDIE



                                NOTICE
                         SUR LE ROI HENRI VIII

Quoique Johnson mette _Henri VIII_ au second rang des pices
historiques, avec _Richard III, Richard II_ et le _Roi Jean_, cet
ouvrage est fort loin d'approcher mme du moindre de ceux auxquels
l'assimile le critique. Le dsir de plaire  lisabeth, ou peut-tre
mme l'ordre donn par cette princesse de composer une pice dont sa
naissance ft en quelque sorte le sujet, ne pouvait suppler  cette
libert qui est l'me du gnie. L'entreprise de mettre Henri VIII sur la
scne en prsence de sa fille, et de sa fille dont il avait fait prir
la mre, offrait une complication de difficults que le pote n'a pas
cherch  surmonter. Le caractre de Henri est compltement
insignifiant; ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est l'intrt que le
pote d'lisabeth a rpandu sur Catherine d'Aragon; dans le rle de
Wolsey, surtout au moment de sa chute, se retrouve la touche du grand
matre: mais il parat que, pour les Anglais, le mrite de l'ouvrage est
dans la pompe du spectacle qui l'a dj fait reparatre plusieurs fois
sur le thtre dans quelques occasions solennelles. _Henri VIII_ peut
avoir pour nous un intrt littraire, celui du style que le pote a
certainement eu soin de rendre conforme au langage de la cour, tel qu'il
tait de son temps ou un petit nombre d'annes auparavant. Dans aucun
autre de ses ouvrages le style n'est aussi elliptique; les habitudes de
la conversation semblent y porter, dans la construction de la phrase,
cette habitude d'conomie, ce besoin d'abrviation qui, dans la
prononciation anglaise, retranchent des mots prs de la moiti des
syllabes. On n'y trouve d'ailleurs presque point de jeux de mots, et,
sauf dans un petit nombre de passages, assez peu de posie.

_Henri VIII_ fut reprsent,  ce qu'on croit, en 1601,  la fin du
rgne d'lisabeth, et repris,  ce qu'il parat, aprs sa mort, en 1613.
Il y a lieu de croire que l'loge de Jacques 1er, encadr  la fin dans
la prdiction qui concerne lisabeth, fut ajout  cette poque, soit
par Shakspeare lui-mme, soit par Ben Johnson  qui l'on attribue assez
gnralement le prologue et l'pilogue; ce fut, dit-on,  cette reprise,
en 1613, que les canons que l'on tirait  l'arrive du roi chez Wolsey,
mirent le feu au thtre du Globe qui fut consum en entier.

La pice comprend un espace de douze ans, depuis 1521 jusqu'en 1533. On
n'en connat, avant celle de Shakspeare, aucune autre sur le mme sujet.

F. G.




                            LE ROI HENRI VIII

                                TRAGDIE


PERSONNAGES

LE ROI HENRI VIII.
LE CARDINAL WOLSEY.
LE CARDINAL CAMPEGGIO.
CAPUCIUS, ambassadeur de l'empereur Charles V.
GRANMER, archevque de Cantorbry.
LE DUC DE NORFOLK.
LE DUC DE BUCKINGHAM.
LE DUC DE SUFFOLK.
LE LORD DE SURREY.
LE LORD CHAMBELLAN.
LE LORD CHANCELIER.
GARDINER, vque de Winchester.
L'VQUE DE LINCOLN.
LORD ABERGAVENNY.
LORD SANDS.
SIR HENRI GUILFORD.
SIR THOMAS LOVEL.
SIR ANTOINE DENNY.
SIR NICOLAS DE VAUX.
CROMWELL, au service de Wolsey.
GRIFFITH, gentilhomme, cuyer de la reine Catherine.
TROIS AUTRES GENTILSHOMMES
LE DOCTEUR BUTTS, mdecin du roi.
L'INTENDANT DU DUC DE BUCKINGHAM.
LE GARTER ou roi d'armes.
BRANDON ET UN SERGENT D'ARMES.
UN HUISSIER de la chambre du conseil.
UN PORTIER ET SON VALET.
UN PAGE DE GARDINER.
UN CRIEUR.
LA REINE CATHERINE, d'abord femme de Henri, ensuite rpudie.
ANNE BOULEN, sa fille d'honneur, et ensuite reine.
UNE VIEILLE DAME, amie d'Anne Boulen.
PATIENCE, une des femme de la reine Catherine.

PLUSIEURS LORDS ET DAMES, PERSONNAGES MUETS; DES FEMMES DE LA
REINE, UN ESPRIT QUI APPARAIT A LA REINE, OFFICIERS, GARDES ET AUTRES
PERSONNAGES DE SUITE.

La scne est tantt  Londres, tantt  Westminster, et une seule fois 
_Kimbolton_.




PROLOGUE

Je ne viens plus pour vous faire rire. Nous vous prsentons aujourd'hui
des choses importantes, d'un aspect srieux, lev, imposant,
pathtique, rempli de pompe et de tristesse, des scnes nobles et
touchantes, bien propres  faire couler vos pleurs. Ceux qui sont
capables de piti peuvent ici, s'ils le veulent, laisser tomber une
larme; le sujet en est digne. Ceux qui donnent leur argent dans
l'esprance de voir des choses qu'ils puissent croire trouveront ici la
vrit. Quant  ceux qui viennent seulement pour voir une scne de
spectacle ou deux, et convenir ensuite que la pice peut passer, s'ils
veulent tre tranquilles et bien intentionns, je ferai en sorte que,
dans l'espace de deux courtes heures, ils en aient abondamment pour leur
schelling. Ceux-l seulement qui viennent pour entendre une pice gaie
et licencieuse, et un bruit de boucliers, ou pour voir un bouffon en
robe bigarre, borde de jaune, seront tromps dans leur attente; car
sachez, indulgents auditeurs, qu'associer ainsi, aux vrits choisies
que nous allons vous offrir, le spectacle d'un fou, ou d'un combat,
outre que ce serait sacrifier notre propre jugement, et l'intention o
nous sommes de ne rien reprsenter ici que ce que nous jugeons
vritable, nous risquerions de ne pas avoir pour nous un seul homme de
sens: ainsi, au nom de la bont de votre me, et puisque vous tes
connus pour former le premier auditoire de la ville, et le plus
heureusement compos, soyez aussi srieux que nous le dsirons; imaginez
que vous avez sous vos yeux les personnages mmes de notre noble
histoire, comme s'ils taient en vie; imaginez que vous les voyez grands
et suivis de la foule des peuples et des empressements de mille
courtisans; et voyez ensuite comme en un instant cette puissance se
trouve atteinte par le malheur: et si alors vous avez le courage de rire
encore, je dirai qu'un homme peut pleurer le jour de ses noces.




                              ACTE PREMIER




SCNE I

A Londres.--Une antichambre du palais.

LE DUC DE NORFOLK _entre par une porte_, LE DUC DE BUCKINGHAM ET LE LORD
ABERGAVENNY _entrent par une autre porte_.


BUCKINGHAM.--Bonjour; je suis enchant de vous rencontrer. Comment vous
tes-vous port depuis que nous nous sommes vus en France?

NORFOLK.--Je remercie Votre Grce;  merveille, et toujours dans une
admiration toute nouvelle de ce que j'y ai vu.

BUCKINGHAM.--Une fivre survenue bien  contre-temps m'a retenu
prisonnier dans ma chambre le jour que ces deux soleils de gloire, ces
deux lumires se sont rencontrs dans la valle d'Ardres.

NORFOLK.--Entre Guines et Ardres; j'tais prsent. Je les vis se saluer
 cheval. Je les vis lorsqu'ils mirent ensuite pied  terre, se tenir si
troitement embrasss qu'ils semblaient ne plus faire qu'un. S'il en et
t ainsi, quelles seraient les quatre ttes couronnes capables entre
elles de contre-balancer un roi ainsi compos?

BUCKINGHAM.--Tout ce temps-l je restai emprisonn dans ma chambre.

NORFOLK.--Eh bien, vous avez donc perdu le spectacle des gloires de ce
monde. On peut dire que jusqu'alors les pompes avaient vcu dans le
clibat, mais qu'alors chacune d'elles s'unit  une autre qui la
surpassait. Chaque jour enchrissait sur le jour prcdent, jusqu'au
dernier, qui rassembla seul les merveilles de tous les autres ensemble.
Aujourd'hui les Franais tout brillants, tout or comme les dieux paens,
clipsaient les Anglais; le lendemain ceux-ci donnaient  l'Angleterre
l'aspect de l'Inde. Chaque homme debout semblait une mine; leurs petits
pages taient comme des chrubins tout dors; et les dames aussi, peu
faites  la fatigue, suaient presque sous le poids des richesses
qu'elles portaient, et l'effort qu'elles avaient  faire leur servait de
fard. La mascarade d'aujourd'hui tait proclame incomparable, la nuit
suivante vous la faisait regarder comme une pauvret et une niaiserie.
Les deux rois gaux en splendeur paraissaient chacun  son tour, ou le
premier ou le second, selon qu'ils se faisaient remarquer par leur
prsence. Celui qu'on voyait tait toujours le plus lou, et lorsqu'ils
taient tous deux prsents, on croyait n'en voir qu'un; et nul
connaisseur n'et hasard sa langue  prononcer un jugement entre eux.
Ds que ces deux soleils (car c'est ainsi qu'on les nomme) eurent par
leurs hrauts invit les nobles courages  venir prouver leurs armes,
il se fit des choses tellement au del de l'effort de la pense, que les
histoires fabuleuses furent reconnues possibles, et que l'on en vint 
croire aux prouesses de Bevis[1].

[Note 1: Les anciennes ballades anglaises ont clbr la gloire et
les exploits de Bevis, guerrier saxon, que son extraordinaire valeur fit
crer duc de Southampton, par Guillaume le Conqurant.]

BUCKINGHAM.--Oh! c'est aller bien loin.

NORFOLK.--Non, comme je suis soumis  l'honntet et tiens  la puret
de mon honneur, la reprsentation de tout ce qui s'est pass perdrait,
dans le rcit du meilleur narrateur, quelque chose de cette vie qui ne
peut tre exprime que par l'action elle-mme. Tout y tait royal: nulle
confusion, nulle disparate ne troublait l'harmonie de l'ensemble;
l'ordre faisait voir chaque objet dans son vrai jour; chacun dans son
emploi remplissait distinctement toute l'tendue de ses fonctions.

BUCKINGHAM.--Savez-vous qui a dirig cette belle fte, je veux dire qui
en a ajust le corps et les membres?

NORFOLK.--Un homme, certes, qui n'en est pas  son apprentissage de
telles affaires.

BUCKINGHAM.--Qui, je vous prie, milord?

NORFOLK.--Tout a t rgl par les bons soins du trs-vnrable cardinal
d'York.

BUCKINGHAM.--Que le diable l'emporte! Personne ne saurait avoir son
cuelle  l'abri de ses doigts ambitieux. Qu'avait-il affaire dans
toutes ces vanits guerrires? Je ne conois pas que ce pt de graisse
soit parvenu  intercepter de sa masse les rayons du soleil bienfaisant,
et  en priver la terre.

NORFOLK.--Certainement il faut qu'il ait eu dans son propre fonds de
quoi parvenir  ce point; car n'tant pas soutenu par ces aeux dont la
gloire aplanit le chemin  leurs descendants, n'tant pas distingu par
de grands services rendus, ni aid par des allis puissants, mais comme
l'araigne tirant de lui-mme les fils de sa toile, il nous fait voir
qu'il n'avance que par la force de son propre mrite; prsent dont le
ciel a fait les frais, et qui lui a valu la premire place auprs du
roi.

ABERGAVENNY.--Je ne saurais dire quels prsents il a reus du ciel; des
yeux plus savants que les miens pourraient le dcouvrir: mais ce que je
suis en tat de voir, c'est l'orgueil qui lui sort de partout; et d'o
l'a-t-il eu, si ce n'est de l'enfer? Il faut que le diable soit un
avare, ou bien qu'il ait dj tout donn, et que celui-ci refasse en
lui-mme un nouvel enfer.

BUCKINGHAM.--Eh! pourquoi diable dans ce voyage de France a-t-il pris
sur lui de dsigner, sans en parler au roi, ceux qui devaient
accompagner Sa Majest? Il y a fait passer toute la noblesse, et cela
fort peu dans l'intention de les honorer, du moins pour la plupart, mais
pour leur imposer une charge ruineuse; et sur sa simple lettre, sans
qu'il vous et fait l'honneur de prendre l'avis du conseil, ceux  qui
il avait crit taient obligs d'arriver.

ABERGAVENNY.--J'ai trois de mes parents, pour le moins, dont ceci a
tellement drang les affaires que jamais ils ne se reverront dans leur
premire aisance.

BUCKINGHAM.--Oh! il y en a beaucoup dans ce grand voyage qui se sont
cass les reins  porter sur eux leurs domaines. Et que nous a servi
toute cette parade?  nous mnager des ngociations dont le rsultat est
bien pitoyable.

NORFOLK.--Malheureusement, la paix conclue entre la France et nous ne
vaut pas ce qu'il nous en a cot pour la conclure.

BUCKINGHAM.--Aussi, aprs l'effroyable orage qui suivit la conclusion,
chacun se trouva prophte; et tous, sans s'tre consults, prdirent 
la fois que cette tempte, en dchirant la parure de la paix, donnait
lieu de prsager qu'elle serait bientt rompue.

NORFOLK.--L'vnement vient d'clore; car la France a rompu le trait:
elle a saisi nos marchandises  Bordeaux.

ABERGAVENNY.--Est-ce donc pour cela qu'on a refus de recevoir
l'ambassadeur?

NORFOLK.--Oui, sans doute.

ABERGAVENNY.--Vraiment une belle paix de nom! Et  quel prix ruineux
l'avons-nous achete!

BUCKINGHAM.--Voil pourtant l'ouvrage de notre vnrable cardinal!

NORFOLK.--N'en dplaise  Votre Grce, on remarque  la cour le
diffrend particulier qui s'est lev entre vous et le cardinal. Je vous
donne un conseil, et prenez-le comme venant d'un coeur  qui votre
honneur et votre sret sont infiniment chers; c'est de considrer tout
ensemble la mchancet et le pouvoir du cardinal, et de bien songer
ensuite que lorsque sa profonde haine voudra venir  bout de quelque
chose, son pouvoir ne lui fera pas dfaut. Vous connaissez son
caractre, combien il est vindicatif; et je sais, moi, que son pe est
tranchante: elle est longue, et on peut dire qu'elle atteint de loin; et
o elle ne peut atteindre, il la lance. Enfermez mon conseil dans votre
coeur; vous le trouverez salutaire.--Tenez, vous voyez approcher
l'cueil que je vous avertis d'viter.

(Entrent le cardinal Wolsey, la bourse porte devant lui, quelques
gardes et deux secrtaires tenant des papiers. Le cardinal et Buckingham
fixent en passant leurs regards l'un sur l'autre d'un air plein de
mpris.)

WOLSEY.--L'intendant du duc de Buckingham? Ah! o est sa dposition?

LE SECRTAIRE.--La voici, avec votre permission.

WOLSEY.--Est-il prt  la soutenir en personne?

LE SECRTAIRE.--Oui, ds qu'il plaira  Votre Grce.

WOLSEY.--Eh bien! nous en saurons donc davantage, et Buckingham
abaissera ce regard altier.

(Wolsey sort avec sa suite.)

BUCKINGHAM.--Ce chien de boucher[2] a la dent venimeuse, et je ne suis
pas en tat de le museler: il vaut donc mieux ne point l'veiller de son
sommeil. Le livre d'un gueux vaut mieux aujourd'hui que le sang d'un
noble.

[Note 2: Wolsey tait fils d'un boucher.]

NORFOLK.--Quoi! vous vous emportez? Priez le ciel qu'il vous donne la
modration; elle est le seul remde  votre mal.

BUCKINGHAM.--J'ai lu dans ses yeux quelque projet contre moi; son regard
est tomb sur moi comme sur l'objet de ses mpris: en ce moment mme, il
me joue quelque tour perfide. Il est all chez le roi; je veux le suivre
et l'effrayer par ma prsence.

NORFOLK.--Demeurez, milord; attendez que votre raison ait interrog
votre colre sur ce que vous allez faire. Pour gravir une pente
escarpe, il faut monter doucement d'abord. La colre ressemble  un
cheval fougueux qui, abandonn  lui-mme, est bientt fatigu par sa
propre ardeur. Personne, en Angleterre, ne pourrait me conseiller aussi
bien que vous: soyez pour vous-mme ce que vous seriez pour votre ami.

BUCKINGHAM.--Je vais aller trouver le roi; et je veux faire taire, en
parlant comme il sied  un homme de mon rang, ce roturier d'Ipswich, ou
bien je publierai qu'il n'y a plus aucune distinction entre les hommes.

NORFOLK.--De la prudence. N'allez point attiser pour votre ennemi une
fournaise si ardente que vous vous y brliez vous-mme. Un excs de
vitesse peut nous emporter au del du but, et nous faire manquer le prix
de la course. Ne savez-vous pas que le feu qui lve la liqueur d'un
vase jusque par-dessus les bords la perd en paraissant l'augmenter? De
la prudence, je vous le rpte; il n'y a point d'homme en Angleterre
plus capable de vous guider que vous-mme, si vous vouliez vous servir
des sucs de la raison pour teindre ou seulement calmer le feu de la
passion.

BUCKINGHAM.--Je vous rends grces et je suivrai votre conseil; mais je
sais par des informations, et des preuves aussi claires que les
fontaines en juillet, quand nous y apercevons chaque grain de sable, que
cet archi-insolent (et ce n'est point l'imptuosit de la bile qui me le
fait nommer ainsi, mais une honnte indignation) est un tratre
corrompu.

NORFOLK.--Ne l'appelez point tratre.

BUCKINGHAM.--Je l'appellerai ainsi en prsence du roi mme, et je
soutiendrai mon allgation ferme comme un banc de roche. coutez-moi
bien; ce saint renard, ou si vous voulez, ce loup, ou tous les deux
ensemble (car il est aussi froce qu'il est subtil, aussi enclin au mal
qu'habile  le faire, son coeur et son pouvoir se corrompant l'un par
l'autre), n'a voulu qu'taler son faste aux yeux de la France, comme il
l'tale ici dans ce royaume, en suggrant au roi notre matre l'ide
d'une entrevue qui a englouti tant de trsors, pour parvenir  un trait
coteux, et qui, comme un verre, se casse ds qu'on le rince!

NORFOLK.--J'en conviens, c'est ce qui est arriv.

BUCKINGHAM.--Je vous prie, veuillez bien m'couter. Cet artificieux
cardinal a dress les articles du trait comme il lui a plu, et ils ont
t ratifis ds qu'il a dit: Que cela soit; et cela pour servir tout
autant que des bquilles  un mort. Mais c'est notre comte cardinal qui
l'a fait, et tout est au mieux; c'est l'ouvrage du digne Wolsey, qui ne
peut jamais se tromper!--Et voici maintenant les consquences, que je
regarde en quelque sorte comme les enfants de la vieille mre: c'est que
l'empereur Charles, sous couleur de rendre visite  la reine sa tante
(car voil son prtexte, mais il est venu en effet pour marmotter avec
Wolsey), nous arrive ici dans la crainte o il tait que cette entrevue
de la France et de l'Angleterre ne vnt  tablir entre ces deux
puissances une amiti contraire  ses intrts; car il a pu entrevoir
dans ce trait des dangers qui le menaaient. Il ngocie secrtement
avec notre cardinal, pour l'engager  changer les projets du roi, et lui
faire rompre la paix; et c'est, je n'en doute pas, aprs avoir fait et
pav un pont d'or que l'empereur a exprim son dsir, et j'ai d'autant
plus de raisons de le croire que je sais certainement qu'il a pay avant
de promettre, en sorte que sa demande a t accorde avant qu'il la
formt. Il faut que le roi sache, comme il le saura bientt par moi, que
c'est ainsi que le cardinal achte et vend comme il lui plat, et  son
profit, l'honneur de Sa Majest.

NORFOLK.--Je suis fch d'entendre ce que vous dites du cardinal, et je
dsirerais qu'il y et l quelque erreur sur son compte.

BUCKINGHAM.--Il n'y a pas l'erreur d'une syllabe; je le dclare tel que
je vous le peins; la preuve vous le montrera tel.

(Entre Brandon avec un sergent d'armes, et devant lui deux ou trois
gardes.)

BRANDON.--Sergent, faites votre devoir.

LE SERGENT.--Au nom du roi, notre souverain, je vous arrte, milord duc
de Buckingham, comte d'Hereford, de Strafford et de Northampton, pour
crime de haute trahison.

BUCKINGHAM.--Tenez, milord, me voil pris dans ses filets; je prirai
victime de ses intrigues et de ses menes.

BRANDON.--Je suis fch de vous voir ter la libert d'agir dans cette
affaire; mais la volont de Sa Majest est que vous vous rendiez  la
Tour.

BUCKINGHAM.--Il ne me servira de rien de vouloir dfendre mon innocence;
on a jet sur moi une couleur qui me noircira dans ce que j'ai de plus
pur. Que la volont du ciel soit faite en cela et en toutes choses!
J'obis:--O mon cher lord Abergavenny.... Adieu.

BRANDON.--Eh mais, il faut qu'il vous tienne compagnie. (_Au lord
Abergavenny._) C'est la volont du roi que vous soyez mis  la Tour,
jusqu' ce qu'il ait pris une dtermination ultrieure.

ABERGAVENNY.--Comme a dit le duc, que la volont du Ciel soit faite, et
les ordres du roi accomplis.

BRANDON.--Voici un ordre du roi pour s'assurer de lord Montaigu, et de
la personne du confesseur du duc, Jean de la Cour; d'un Gilbert Peck,
son chancelier....

BUCKINGHAM.--Allons, allons, ce seront les membres du complot! Il n'y en
a point d'autres, j'espre?

BRANDON.--Il y a un chartreux!

BUCKINGHAM.--Ah! Nicolas Hopkins?

BRANDON.--Lui-mme.

BUCKINGHAM.--Mon intendant est un tratre! Le souverain cardinal lui
aura fait voir de l'or. Mes jours sont dj compts; je ne suis que
l'ombre du pauvre Buckingham effac ds cet instant par le nuage qui
vient d'obscurcir l'clat de mon soleil. Adieu, milord.

(Ils sortent.)




SCNE II

La chambre du conseil.--Fanfares de cors.

_Entrent_ LE ROI HENRI, LE CARDINAL WOLSEY, LES LORDS DU CONSEIL ET SIR
THOMAS LOVEL, _officiers, suite. Le roi entre appuy sur l'paule du
cardinal._


LE ROI HENRI.--Oui, ma vie et tout ce qu'elle a de plus prcieux vous
sont redevables de ce grand service; j'tais dj sous le coup d'une
conspiration prte  clater, et je vous remercie de l'avoir touffe.
Qu'on fasse venir devant nous ce gentilhomme du duc de Buckingham; je
veux l'entendre lui-mme soutenir ses aveux, et me rpter de point en
point la trahison de son matre.

(Le roi monte sur son trne; les lords du conseil prennent leurs places.
Le cardinal s'assied aux pieds du roi et  sa droite.)

(On entend du bruit derrire le thtre, et l'on crie Place  la reine!
La reine entre prcde des ducs de Norfolk et Suffolk, et se jette aux
pieds du roi, qui se lve de son trne, la relve, l'embrasse et la
place auprs de lui.)

CATHERINE.--Non, il faut que je reste  vos pieds; je suis une
suppliante.

LE ROI HENRI.--Levez-vous, et prenez place auprs de nous. Il y a
toujours une moiti de vos demandes que vous n'avez pas besoin
d'exprimer; vous avez la moiti de notre pouvoir, et l'autre vous est
accorde avant que vous la demandiez. Dclarez votre volont, et elle
sera excute.

CATHERINE.--Je rends grces  Votre Majest. L'objet de ma ptition est
que vous daigniez vous aimer vous-mme, et que, d'aprs ce sentiment,
vous ne perdiez pas de vue votre honneur et la dignit de votre rang.

LE ROI HENRI.--Continuez, madame.

CATHERINE.--Un grand nombre de personnes, et toutes d'une condition
releve, m'ont conjure de vous dire, de vous apprendre que vos sujets
souffrent cruellement; qu'on a fait circuler dans le royaume des ordres
qui ont port un coup fatal  leurs sentiments de fidlit; et quoique
dans leurs ressentiments, mon bon lord cardinal, ce soit contre vous
qu'ils s'lvent avec le plus d'amertume, comme le promoteur de ces
exactions, cependant le roi notre auguste matre (dont le Ciel veuille
prserver le nom de toute tache!), le roi lui-mme n'chappe pas  des
propos tellement irrvrents, que, brisant toutes les retenues qu'impose
la loyaut, ils se tournent presque en rvolte dclare.

NORFOLK.--Non pas presque, mais tout  fait, car, opprims par ces
taxes, tous les fabricants se trouvant hors d'tat d'entretenir les
ouvriers de leurs ateliers, ont renvoy les fileurs, cardeurs, fouleurs
et tisserands qui, incapables de tout autre travail, pousss par faim et
par le dfaut de ressources, se sont soulevs, affrontant l'vnement en
dsesprs; et le danger s'est enrl parmi eux.

LE ROI HENRI.--Des taxes! o donc? et quelle taxe enfin?--Milord
cardinal, vous qui tes avec nous l'objet de leurs reproches, avez-vous
connaissance de cette taxe?

WOLSEY.--Je rpondrai  Votre Majest que je ne les connais que pour ma
part personnelle dans ce qui concerne les affaires de l'tat: je ne suis
que le premier dans la ligne o mes collgues marchent avec moi.

CATHERINE.--Non, milord, vous n'en savez pas plus que les autres; mais
c'est vous qui dressez les plans dont ils ont comme vous connaissance,
et qui ne sont pas salutaires  ceux qui voudraient bien ne les
connatre jamais, et qui cependant sont forcment obligs de faire
connaissance avec eux. Ces exactions, dont mon souverain dsire tre
instruit, sont odieuses  entendre raconter, et on ne les saurait porter
sans que les reins succombent sous un tel fardeau. On dit qu'elles sont
imagines par vous; si cela n'est pas, vous tes malheureux d'exciter de
telles clameurs.

LE ROI HENRI.--Et toujours des exactions? De quel genre? De quelle
nature est enfin cette taxe? Expliquez-le-nous.

CATHERINE.--Je m'expose peut-tre trop  irriter votre patience; mais
enfin je m'enhardis sur la promesse de votre pardon. Le mcontentement
du peuple vient des ordres qui ont t expdis pour lever sur chacun la
sixime partie du revenu, exigible sans dlai; on donne pour prtexte
une guerre contre la France. Par l les bouches s'enhardissent, les
langues rejettent tout respect, et la fidlit se glace dans des coeurs
refroidis. L o l'on entendait des prires, on entend aujourd'hui des
maldictions; et il est vrai que la docile obissance ne se soumet plus
qu'aux volonts irrites de chacun. Je voudrais que Votre Majest prit
ceci promptement en considration; il n'y a point d'affaire plus
urgente.

LE ROI HENRI.--Sur ma vie, cela est contre notre volont.

WOLSEY.--Quant  moi, je n'y ai d'autre part que d'avoir donn ma voix
comme les autres, et cela n'a pass qu'avec l'approbation claire des
membres du conseil. Si je suis maltrait par des voix qui, sans
connatre ni l'tendue de mes pouvoirs ni ma personne, se font les
historiens de mes actions, permettez-moi de vous dire que c'est le sort
des gens en place, et que ce sont l les ronces  travers lesquelles est
oblige de marcher la vertu. Nous ne devons pas rester en arrire de
notre devoir, par la crainte d'avoir  lutter contre des censeurs
malveillants, qui toujours, comme les poissons dvorants, s'attachent 
la trace du vaisseau rcemment quip, et n'en remportent d'autre
avantage qu'une inutile attente. Souvent ce que nous faisons de mieux
sera interprt par des esprits malades, quelquefois de la plus pauvre
espce, qui nous en refuseront la louange ou la possession, et souvent
aussi ce que nous avons fait de moins bien tant de nature  frapper des
intelligences plus grossires, sera proclam comme notre chef-d'oeuvre.
Si nous restions tranquilles  la mme place, dans la crainte que nos
dmarches ne fussent ou tournes en ridicule ou blmes, nous pourrions
prendre racine dans nos places, ou demeurer de vraies statues d'tat.

LE ROI HENRI.--Tout ce qui est bien et fait avec prudence est  l'abri
de la crainte; mais il y a toujours quelque chose  craindre du rsultat
des choses jusque-l sans exemple. Avez-vous quelque prcdent pour une
pareille ordonnance? Je crois que vous n'en avez aucun. Nous ne devons
pas arracher violemment nos peuples  nos lois, pour les assujettir 
notre volont. La sixime partie de leur revenu! c'est une taxe qui fait
trembler! Quoi! nous prenons de chaque arbre les branches, l'corce et
une partie du tronc! Nous avons beau lui laisser sa racine; lorsqu'elle
est si horriblement mutile, l'air en boira la sve. Envoyez dans tous
les comts o l'on s'est lev contre cette taxe des lettres de pardon
pour tous ceux qui auront refus de s'y soumettre. Je vous prie, ayez
soin que cela soit fait; je vous en charge.

WOLSEY, _ son secrtaire_.--Approchez, j'ai  vous parler.--Ecrivez au
nom du roi, dans tous les comts, des lettres de grce et de pardon. Les
communes greves ont mauvaise ide de moi; faites courir le bruit que
c'est  notre intercession qu'elles doivent la rvocation de l'impt et
leur pardon. Je vous donnerai, dans un moment, des instructions
ultrieures sur toute cette affaire.

(Le secrtaire sort.)

(Entre l'intendant du duc de Buckingham.)

CATHERINE.--Je suis afflige que le duc de Buckingham ait encouru votre
disgrce.

LE ROI HENRI.--Cela afflige beaucoup de gens. Ce gentilhomme est
instruit, dou d'un rare talent pour la parole; personne ne doit plus
que lui  la nature; ses connaissances sont si grandes qu'il peut
clairer et instruire les plus savants, sans avoir jamais besoin pour
lui-mme du secours des autres. Et voyez, cependant, quand ces nobles
avantages sont mal employs, comment l'me venant  se corrompre, ils ne
se montrent plus que sous une forme vicieuse, plus hideux dix fois
qu'ils ne furent jamais beaux. Cet homme si accompli, qu'on avait compt
au rang des prodiges, qui, lorsque nous l'coutions avec une sorte de
ravissement, nous faisait passer les heures comme les minutes; cet
homme, madame, a chang en de monstrueuses habitudes les mrites qu'il
possdait jadis, et il est devenu aussi noir que s'il avait t tremp
dans l'enfer.--Prenez place  ct de nous (cet homme avait sa
confiance), et l'on vous apprendra, sur son compte, des choses  frapper
de tristesse tout homme d'honneur.--Ordonnez-lui de redire les pratiques
dont il a dj fait le rcit, et que nous ne saurions vouloir repousser
trop loin et clairer de trop prs.

WOLSEY.--Avancez, et racontez hardiment tout ce qu'en sujet vigilant,
vous avez recueilli sur le duc de Buckingham.

LE ROI HENRI.--Parle librement.

L'INTENDANT.--D'abord, il lui tait ordinaire de ne pas passer un jour
sans mler  ses discours ce propos criminel, que, si le roi venait 
mourir sans postrit, il ferait si bien qu'il s'approprierait le
sceptre: je lui ai entendu dire ces propres paroles  son gendre, le
lord Abergavenny,  qui il jurait avec menaces qu'il se vengerait du
cardinal.

WOLSEY.--Votre Majest voudra bien remarquer en ceci ses dangereux
sentiments: parce qu'il n'est pas en faveur autant qu'il le dsire,
c'est  votre personne que sa haine en veut le plus, et elle s'tend
mme jusque sur vos amis.

CATHERINE.--Docte lord cardinal, apportez de la charit dans toutes les
affaires.

LE ROI HENRI.--Poursuis; et sur quoi fondait-il son titre  la couronne,
 notre dfaut? Lui as-tu jamais oui dire quelque chose sur ce point?

L'INTENDANT.--Il a t amen  cette ide par une vaine prophtie de
Nicolas Hopkins.

LE ROI HENRI.--Quel est cet Hopkins?

L'INTENDANT.--Sire, c'est un moine chartreux, son confesseur, qui
l'entretenait sans cesse d'ides de souverainet.

LE ROI HENRI.--Comment le sais-tu?

L'INTENDANT.--Quelque temps avant que Votre Majest partit pour la
France, le duc tant  la Rose[3], dans la paroisse de
Saint-Laurent-Poultney, me demanda ce que disaient les habitants de
Londres sur ce voyage de France. Je lui rpondis qu'on craignait que les
Franais n'usassent de quelque perfidie sur la personne du roi. Aussitt
le duc rpliqua que c'tait en effet ce qu'on craignait, et qu'il
apprhendait que l'vnement ne justifit certain discours prononc par
un saint religieux, qui souvent, me dit-il, a envoy chez moi me prier
de permettre  Jean de la Cour, mon chapelain, de prendre une heure pour
aller apprendre de lui des choses assez importantes; et lorsque celui-ci
eut solennellement jur, sous le sceau de la confession, de ne rvler
ce qu'il venait de lui dire  personne au monde qu' moi seul, il
pronona ces paroles d'un ton grave et mystrieux: _Dites au duc que ni
le roi ni ses hritiers ne prospreront: exhortez-le  s'efforcer de
gagner l'amour du peuple: le duc gouvernera l'Angleterre._

[Note 3: Une maison de plaisance du duc de Buckingham.]

CATHERINE.--Si je vous connais bien, vous tiez l'intendant du duc; et
vous avez perdu votre emploi sur les plaintes de ses vassaux. Prenez
bien garde de ne pas accuser, dans un mouvement de haine, un noble
personnage, et de ne pas perdre votre me, plus noble encore: je vous le
rpte, prenez-y bien garde; oui, je vous en conjure avec instance.

LE ROI HENRI.--Laissez-le parler.--Allons, continue.

L'INTENDANT.--Sur mon me, je ne dirai que la vrit. Je fis observer
alors  milord duc que le moine pouvait tre du par les illusions du
diable, et qu'il tait dangereux pour lui de s'arrter  ruminer sur ces
ides avec assez d'application pour qu'il en sortit quelque projet qu'il
finirait par croire possible, et qu'alors vraisemblablement il voudrait
excuter. Bah! me rpondit-il, il n'en peut rsulter aucun mal pour
moi; ajoutant encore que, si le roi et succomb dans sa dernire
maladie, les ttes du cardinal et de sir Thomas Lovel auraient saut.

LE ROI HENRI.--Eh, quoi! si haineux? Oh, oh! cet homme est
dangereux.--Sais-tu quelque chose de plus?

L'INTENDANT.--Oui, mon souverain.

LE ROI HENRI.--Poursuis.

L'INTENDANT.--tant  Greenwich, lorsque Votre Majest eut rprimand le
duc  l'occasion de sir William Bloomer...

LE ROI HENRI.--Je me souviens de cela.--C'tait un homme qui s'tait
engag  mon service, et le duc le retint pour lui.--Mais voyons: eh
bien! aprs?

L'INTENDANT.--Si, dit-il, on m'avait arrt pour cela, et qu'on m'et
envoy, par exemple,  la Tour, je crois que j'aurais excut le rle
que mon pre mditait de jouer sur l'usurpateur Richard. Mon pre, tant
 Salisbury, tcha d'obtenir qu'il lui ft permis de paratre en sa
prsence: si Richard y et consenti, mon pre, au moment o il aurait
feint de lui rendre hommage, lui aurait enfonc son poignard dans le
coeur.

LE ROI HENRI.--Tratre dmesur!

WOLSEY.--Eh bien, madame, Sa Majest peut-elle vivre tranquille tant que
cet homme sera libre?

CATHERINE.--Que Dieu porte remde  tout ceci!

LE ROI HENRI.--Ce n'est pas tout. Qu'as-tu  dire de plus?

L'INTENDANT.--Aprs avoir parl du duc son pre et du poignard, il
s'est mis en posture; et, une main sur son poignard et l'autre  plat
sur son sein, levant les yeux, il a vomi un horrible serment, dont la
teneur tait que, si on le maltraitait, il surpasserait son pre, autant
que l'excution surpasse un projet indcis.

LE ROI HENRI.--Il a vu mettre un terme  son projet d'enfoncer son
poignard dans notre sein.--Il est arrt; qu'on lui fasse son procs
sans dlai. S'il peut trouver grce devant la loi, elle est  lui;
sinon, qu'il n'en attende aucune de nous. C'est, de la tte aux
pieds[4], un tratre dans toute la force du terme.

(Ils sortent.)

[Note 4: By day and night, parat tre une ancienne expression
signifiant de tout point, et rpondant  peu prs  celle-ci: de la tte
aux pieds.]




SCNE III

Un appartement du palais.

_Entrent_ LE LORD CHAMBELLAN ET LE LORD SANDS.


LE CHAMBELLAN.--Est-il possible que la France ait une magie capable de
faire tomber les hommes dans de si tranges mystifications?

SANDS.--Les modes nouvelles, fussent-elles le comble du ridicule et mme
indignes de l'homme, sont toujours suivies.

LE CHAMBELLAN.--Autant que je puis voir, tout le profit que nos Anglais
ont retir de leur dernier voyage se rduit  une ou deux grimaces, mais
aussi des plus ridicules. Quand ils les talent, vous jureriez sans
hsiter que leur nez a t du conseil de Ppin ou de Clotaire, tant ils
le portent haut.

SANDS.--Ils se sont tous fait de nouvelles jambes, et tout estropies;
quelqu'un qui ne les aurait jamais vus marcher auparavant leur croirait
les parvins ou des convulsions dans les jarrets.

LE CHAMBELLAN.--Par la mort! milord, leurs habits aussi sont taills sur
un patron tellement paen qu'il faut qu'ils aient mis leur chrtient au
rebut. (_Entre sir Thomas Lovel._) Eh bien, quelles nouvelles, sir
Thomas Lovel?

LOVEL.--En vrit, milord, je n'en sais aucune que le nouvel dit qui
vient d'tre affich aux portes du palais.

LE CHAMBELLAN.--Quel en est l'objet?

LOVEL.--La rforme de nos voyageurs du bel air, qui remplissaient la
cour de querelles, de jargon, et de tailleurs.

LE CHAMBELLAN.--J'en suis bien aise; et je voudrais prier aussi nos
messieurs de croire qu'un courtisan anglais peut avoir du sens, sans
avoir jamais vu le Louvre.

LOVEL.--Il faut qu'ils se dcident (car telles sont les dispositions de
l'ordonnance) ou  abandonner ces restes d'accoutrement de fou, ces
plumes qu'ils ont rapportes de France, et toutes ces brillantes
billeveses qu'ils y ajoutent, comme leurs combats et leurs feux
d'artifices, et toute cette science trangre dont ils viennent insulter
des gens qui valent mieux qu'eux; qu'ils abjurent net leur culte
religieux pour la paume, les bas qui montent au-dessus du genou, leurs
courts hauts-de-chausses bouffis, et toute cette enseigne de voyageurs,
et qu'ils en reviennent  se comporter en honntes gens; ou bien qu'ils
plient bagage pour aller rejoindre leurs anciens compagnons de
mascarade; l, je crois, ils pourront cum privilegio achever d'user
jusqu'au bout leur sottise et se faire moquer d'eux.

SANDS.--Il est grand temps de leur administrer le remde, tant leur
maladie est devenue contagieuse!

LE CHAMBELLAN.--Quelle perte vont faire nos dames en fait de frivolits!

LOVEL.--Oui, vraiment; ce seront de grandes douleurs, milords; ces russ
drles ont imagin un moyen tout  fait prompt pour venir  bout de nos
dames; une chanson franaise, et un violon; il n'est rien d'gal  cela.

SANDS.--Le diable leur donne du violon! je suis bien aise qu'ils
dlogent; car, certes, il n'y a plus aucun espoir de les convertir.
Enfin un honnte lord de campagne, tel que moi, chass longtemps de la
scne, pourra hasarder tout bonnement son air de chanson, se faire
couter une heure, et par Notre-Dame, soutenir le ton  l'unisson.

LE CHAMBELLAN.--Bien dit, lord Sands, vous n'avez pas encore mis  bas
votre dent de poulain.

SANDS.--Non, milord, et je n'en ferai rien, tant qu'il en restera un
chicot.

LE CHAMBELLAN.--Sir Thomas, o allez-vous de ce pas?

LOVEL.--Chez le cardinal: Votre Seigneurie est aussi invite.

LE CHAMBELLAN.--Et vraiment oui! il donne ce soir  souper; un grand
souper  quantit de lords et de dames: vous y verrez les beauts de
l'Angleterre, je puis vous en rpondre.

LOVEL.--C'est, il faut l'avouer, un homme d'glise qui a de la grandeur
dans l'me; sa main est aussi librale que la terre qui nous nourrit: la
rose de ses grces se rpand partout.

LE CHAMBELLAN.--Cela est certain, il est trs-noble; ceux qui ont dit le
contraire ont profr une noire calomnie.

SANDS.--Il le peut, milord; il a tout ce qu'il lui faut pour cela:
l'avarice serait en lui un pire pch que la mauvaise doctrine: les
hommes de sa sorte doivent tre des plus gnreux: ils sont faits pour
donner l'exemple.

LE CHAMBELLAN.--Sans doute, ils sont faits pour cela; mais peu en
donnent aujourd'hui de si grands.--Ma barge m'attend: vous allez nous
accompagner, milord.--Venez, mon bon sir Thomas: autrement nous
arriverions trop tard; ce que je ne veux pas, car c'est sir Henri
Guilford et moi qu'on a chargs d'tre les ordonnateurs de la fte.

SANDS.--Je suis aux ordres de Votre Seigneurie.

(Ils sortent.)




SCNE IV

La salle d'assemble du palais d'York.

_Hautbois. On voit une petite table  part, sous un dais pour le
cardinal: une autre plus longue, dresse pour les convives. Entrent par
une porte_ ANNE BOULEN, _et plusieurs autres dames invites  la fte.
Entre par l'autre porte_ SIR HENRI GUILFORD.


GUILFORD.--Mesdames, je vous donne  toutes la bienvenue, au nom de Sa
Grandeur: il consacre cette soire aux doux plaisirs et  vous; il se
flatte qu'il n'en est aucune dans cette noble assemble, qui ait apport
avec elle le moindre souci, et dsire voir,  tout le moins, la gaiet
que doivent inspirer  des gens de bonne volont, une trs-bonne
compagnie, de bon vin et un bon accueil. (_Entrent le lord chambellan,
lord Sands, et sir Thomas Lovel._) Ah! milord, vous vous faites
attendre: l'ide seule d'une si belle assemble m'a donn des ailes.

LE CHAMBELLAN.--Vous tes jeune, sir Henri Guilford.

SANDS.--Sir Thomas Lovel, si le cardinal avait seulement la moiti de
mon humeur laque, quelques-unes de ces dames pourraient recevoir, avant
de s'aller reposer, un petit impromptu, qui, je crois, serait plus 
leur gr que tout le reste. Sur ma vie, c'est une charmante runion de
belles personnes.

LOVEL.--Que n'tes-vous seulement pour cet instant le confesseur d'une
ou deux!

SANDS.--Je le voudrais de tout mon coeur: elles auraient de moi une
pnitence commode.

LOVEL.--Comment! Eh! vraiment donc, comment?

SANDS.--Aussi commode que pourrait la leur procurer un lit de plumes.

LE CHAMBELLAN.--Aimables dames, vous plat-il de vous asseoir? Sir
Henri, placez-vous de ce ct.--Moi, j'aurai soin de celui-ci.--Sa Grce
va entrer.--Allons donc, il ne faut pas vous geler; deux femmes l'une
prs de l'autre, il n'en peut sortir que du froid.--Milord Sands, vous
tes bon pour les tenir veilles. Je vous prie, asseyez-vous entre ces
deux dames.

SANDS.--Oui, par ma foi, et j'en rends grces  Votre
Seigneurie.--Permettez, belles dames (_il s'assied_): s'il m'arrive de
battre un peu la campagne, pardonnez-le-moi; je tiens cela de mon pre.

ANNE.--Est-ce qu'il tait fou, milord?

SANDS.--Oh! trs-fou, excessivement fou, et surtout en amour; mais il ne
mordait personne: tenez, prcisment comme je fais  prsent, il vous
aurait embrasse vingt fois en un clin d'oeil.

(Il embrasse Anne Boulen.)

LE CHAMBELLAN.--A merveille, milord.--Allons, vous voil tous bien
placs.--Cavaliers, ce sera votre faute si ces belles dames s'en vont de
mauvaise humeur.

SANDS.--Quant  ma petite affaire, soyez en repos.

(Hautbois. Le cardinal Wolsey entre avec une suite et prend sa place.)

WOLSEY.--Vous tes les bienvenus, mes aimables convives. Toute noble
dame ou tout cavalier qui ne se rjouira pas de tout son coeur n'est pas
de mes amis. Et pour gage de mon accueil,  votre sant  tous.

(Il boit.)

SANDS.--Votre Grce en use noblement.--Si l'on veut me donner un gobelet
de taille  contenir tous mes remerciments, ce sera toujours autant de
paroles pargnes.

WOLSEY.--Milord Sands, je vous suis redevable. Allons, gayez vos
voisines.--Eh bien, mesdames, vous n'tes pas gaies?--Cavaliers,  qui
donc la faute?

SANDS.--Il faut auparavant, milord, que le vin rouge soit mont dans
leurs jolies joues; et alors vous les entendrez parler jusqu' nous
faire taire.

ANNE.--Vous tes un joyeux voisin, milord Sands.

SANDS.--Oui, quand je trouve  faire ma partie.--A votre sant, madame,
et faites-moi raison, s'il vous plat: car je bois  une chose....

ANNE.--Dont vous ne pouvez me montrer la pareille[5].

[Note 5:

Here's to your ladyship, and pledge it, madam,
For 'tis to such a thing....
                           You cannot show me.

_Ladyship_ est pris dans son double sens de votre _seigneurie_, et votre
_qualit de femme_.]

SANDS.--J'ai dit  Votre Grce qu'elles parleraient bientt.

(On entend derrire le thtre les tambours et les trompettes, et une
dcharge de canons.)

WOLSEY.--Qu'est-ce que c'est que cela?

LE CHAMBELLAN.--Allez voir ce que c'est.

(Un serviteur sort.)

WOLSEY.--Quels accents guerriers! que peuvent-ils signifier? Mais n'ayez
pas peur, mesdames: par toutes les lois de la guerre vous tes
privilgies.

(Rentre le serviteur.)

LE CHAMBELLAN.--Eh bien? qu'est-ce que c'est?

LE SERVITEUR.--Une compagnie de nobles trangers, car ils en ont l'air.
Ils ont quitt leur barge et sont descendus  terre; et ils s'avancent
avec l'appareil de magnifiques ambassadeurs envoys par des princes
trangers.

WOLSEY.--Cher lord chambellan, allez les recevoir: vous savez parler
franais; je vous prie, traitez-les avec honneur, et introduisez-les
dans cette salle, o ce ciel de beauts brillera sur eux de tout son
clat.... Que plusieurs d'entre vous l'accompagnent. (_Le chambellan
sort accompagn, tous se lvent et l'on te les tables._) Voil le
banquet interrompu; mais nous vous en ddommagerons. Je vous souhaite 
tous une bonne digestion; et encore une fois, je rpands sur vous une
pluie de saluts. Soyez tous les bienvenus! (_Hautbois. Entrent le roi et
douze autres masques sous l'habit de bergers, accompagns de seize
porteurs de flambeaux. Ils sont introduits par le lord chambellan, et
dfilent tous devant le cardinal qu'ils saluent gracieusement_.) Une
noble compagnie!.... Que dsirent-ils?

LE CHAMBELLAN.--Comme ils ne parlent pas anglais, ils m'ont pri de dire
 Votre Grce qu'instruits par la renomme que cette assemble si noble
et si belle devait se runir ici ce soir, ils n'ont pu moins faire, vu
la grande admiration qu'ils portent  la beaut, que de quitter leurs
troupeaux, et de demander, sous vos favorables auspices, la permission
de voir ces dames, et de passer une heure de divertissement avec elles.

WOLSEY.--Dites-leur, lord chambellan, qu'ils ont fait beaucoup d'honneur
 mon humble logis; que je leur en rends mille actions de grces, et les
prie d'en user  leur plaisir.

(On choisit les dames pour danser; le roi choisit Anne Boulen.)

LE ROI HENRI.--C'est la plus belle main que j'aie touche de ma vie! O
beaut, je ne t'avais pas connue jusqu' ce jour.

(La musique joue: la danse commence.)

WOLSEY, _au chambellan_.--Milord?

LE CHAMBELLAN.--Votre Grce?

WOLSEY.--Je vous prie, dites-leur de ma part qu'il pourrait y avoir
quelqu'un dans leur compagnie, dont la personne serait plus digne que
moi de la place que j'occupe, et  qui, si je le connaissais, je la
remettrais, et lui offrirais en mme temps l'hommage de mon attachement
et de mon respect.

LE CHAMBELLAN.--J'y vais, milord.

(Le chambellan aborde les masques, et revient un moment aprs.)

WOLSEY.--Que vous ont-ils dit?

LE CHAMBELLAN.--Ils conviennent tous qu'il y a en effet parmi eux une
telle personne; mais ils voudraient que Votre Grce la devint; elle le
permet.

WOLSEY.--Voyons donc. (_Il quitte son sige d'honneur._) Avec votre
permission  tous, cavaliers.--C'est ici que je fixe mon choix, et je le
crois royal.

LE ROI HENRI.--Vous avez devin, cardinal.--Vous avez l vraiment un
cercle brillant! c'est  merveille, cardinal. Vous tes homme d'glise;
sans cela, je vous le dirai, cardinal, j'aurais eu sur vous de mauvaises
penses.

WOLSEY.--Je suis bien ravi que Votre Grce soit de si bonne humeur.

LE ROI HENRI.--Milord chambellan, coute, je te prie, approche; quelle
est cette belle dame?

LE CHAMBELLAN.--Sous le bon plaisir de Votre Grce, c'est la fille de
sir Thomas Boulen, vicomte de Rocheford, une des femmes de Sa Majest.

LE ROI HENRI.--Par le ciel, elle est ravissante. (_A Anne de Boulen_.)
Mon cher coeur, je serais bien peu galant de vous prendre pour danser,
sans vous donner un baiser.--Allons, cavaliers, une sant  la ronde.

WOLSEY.--Sir Thomas Lovel, le banquet est-il prt dans ma chambre?

LOVEL.--Oui, milord.

WOLSEY.--Je crains que la danse n'ait un peu chauff Votre Grce.

LE ROI HENRI.--Beaucoup trop, j'en ai peur.

WOLSEY.--Vous trouverez un air plus frais, sire, dans la chambre
voisine.

LE ROI HENRI.--Allons, conduisez chacun vos dames. (_A Anne Boulen_.) Ma
belle compagne, je ne dois pas vous quitter encore.--Allons,
gayons-nous.--Mon cher lord cardinal, j'ai une demi-douzaine de sants
 boire  ces belles dames, et une danse encore  danser avec elles;
aprs quoi nous irons rver  qui de nous est le plus favoris. Allons,
que la musique donne le signal.

(Ils sortent au son des fanfares.)

FIN DU PREMIER ACTE.




                             ACTE DEUXIME




SCNE I

Une rue de Londres.

_Entrent_ DEUX GROS BOURGEOIS, _venant de deux cts diffrents_.


PREMIER BOURGEOIS.--O courez-vous si vite?

SECOND BOURGEOIS.--Ah!--Dieu vous garde!--J'allais jusqu' la salle du
parlement, pour apprendre quel sera le sort de l'illustre duc de
Buckingham.

PREMIER BOURGEOIS.--Je puis vous pargner cette peine: tout est fini; il
ne reste plus que la crmonie de reconduire le prisonnier.

SECOND BOURGEOIS.--Y tiez-vous?

PREMIER BOURGEOIS.--Oui, j'y tais.

SECOND BOURGEOIS.--Je vous prie, dites-moi ce qui s'est pass?

PREMIER BOURGEOIS.--Vous pouvez aisment le deviner.

SECOND BOURGEOIS.--A-t-il t dclar coupable?

PREMIER BOURGEOIS.--Oui, vraiment, il l'a t; et condamn.

SECOND BOURGEOIS.--J'en suis afflig.

PREMIER BOURGEOIS.--Il y en a bien d'autres que vous.

SECOND BOURGEOIS.--Mais, de grce, comment cela s'est-il pass?

PREMIER BOURGEOIS.--Je vais vous le dire en peu de mots. Le noble duc
est venu  la barre; l, contre toutes les accusations, il a constamment
plaid, non coupable[6], et il a allgu plusieurs raisons, des plus
fortes, pour chapper  la loi. L'avocat du roi a mis en avant les
interrogatoires, les preuves et les dpositions de plusieurs tmoins; le
duc a demand d'tre confront  ces tmoins, _viv voce_, sur quoi on a
produit contre lui son intendant, sir Gilbert Peck, son chancelier, John
de la Cour, son confesseur, avec cet infernal moine Hopkins, qui a fait
tout le mal.

[Note 6: C'est le terme de la loi: l'accus plaide _guilty_, ou _not
guilty_.]

SECOND CITOYEN.--tait-ce le moine qui nourrissait son imagination de
ses prophties?

PREMIER BOURGEOIS.--Lui-mme. Tous ces tmoins l'ont fortement charg;
il a fait ses efforts pour rcuser leur tmoignage; mais cela ne lui a
pas t possible; en sorte que les pairs, sur ces preuves, l'ont dclar
convaincu de haute trahison; il a parl longtemps et savamment pour
dfendre sa vie; mais tout cela n'a produit que de la piti pour lui, ou
n'a pas t cout.

SECOND BOURGEOIS.--Et ensuite, comment s'est-il comport?

PREMIER BOURGEOIS.--Lorsqu'on l'a reconduit une seconde fois  la barre
pour entendre le son de la cloche de mort, son jugement, il a t saisi
d'une telle angoisse qu'on l'a vu couvert de sueur, et il a prononc,
d'un ton de colre et avec prcipitation, quelques paroles assez peu
intelligibles.--Mais bientt il s'est remis et a montr, le reste du
temps, de la douceur et la plus noble patience.

SECOND BOURGEOIS.--Je ne crois pas qu'il ait peur de la mort.

SECOND BOURGEOIS.--Certainement le cardinal est au fond de tout ceci.

PREMIER BOURGEOIS.--Cela est vraisemblable d'aprs toutes les
conjectures. D'abord on a disgraci Kildare, vice-roi d'Irlande, et
quand il a t destitu, le comte de Surrey a t envoy  sa place, et
en grande hte, de peur qu'il ne ft  porte de secourir son pre.

SECOND BOURGEOIS.--C'est un tour de politique odieusement habile.

PREMIER BOURGEOIS.--A son retour, n'en doutez pas, le comte de Surrey
l'en fera repentir. On remarque, et cela gnralement, que quiconque
gagne la faveur du roi, le cardinal lui trouve aussitt de l'emploi, et
toujours fort loin de la cour.

SECOND BOURGEOIS.--Tout le peuple le hait  mort, et, sur ma conscience,
tous voudraient le voir  dix brasses sous terre, et ils aiment et
idoltrent le duc en proportion; ils l'appellent le gnreux Buckingham,
le miroir de toute courtoisie.

PREMIER BOURGEOIS.--Restez  cette place et vous allez voir le noble
infortun dont vous parlez.

(Entre Buckingham, revenant de son jugement: des huissiers  baguette
argente le prcdent; la hache est porte le tranchant tourn vers lui;
il est entre deux rangs de hallebardes et accompagn de sir Thomas
Lovel, sir Nicolas Vaux, sir William Sands et du peuple)

SECOND BOURGEOIS.--Demeurons pour le voir.

BUCKINGHAM.--Bon peuple, vous tous, qui tes venus jusqu'ici pour me
tmoigner votre compassion, coutez ce que je vais vous dire, et ensuite
retournez chez vous et laissez-moi aller. J'ai subi dans ce jour la
condamnation des tratres, et je vais mourir sous ce nom. Cependant, le
ciel en soit tmoin, et s'il est en moi une conscience, qu'elle
m'entrane dans l'abme, au moment o la hache tombera sur ma tte, je
suis innocent et fidle. Je n'en veux point  la loi de ma mort; d'aprs
l'tat du procs, on m'a fait justice; mais je pourrais dsirer que ceux
qui ont cherch  me faire prir fussent plus chrtiens.--Qu'ils soient
ce qu'ils voudront, je leur pardonne de tout mon coeur. Cependant qu'ils
prennent garde  ne pas se glorifier dans le mal et  ne pas lever leur
coupable grandeur sur la ruine des hommes considrables; car alors mon
sang innocent pourrait crier contre eux. Je n'espre plus de vie dans ce
monde, et je ne solliciterai pas de grce, quoique le roi ait plus de
clmence que je n'oserais commettre de fautes. Je le demande au petit
nombre d'entre vous qui m'aiment et qui osent avoir le courage de
pleurer sur Buckingham; vous, mes nobles amis, mes compagnons, vous 
qui je peux dire que vous quitter est pour moi la seule amertume, que
cela seul est mourir; accompagnez-moi, comme de bons anges, jusqu' la
mort, et lorsque le coup de la hache me sparera de vous pour si
longtemps, faites de vos prires unies un sacrifice agrable qui aide
mon me  s'lever vers le ciel.--(_A ses gardes_.) Conduisez-moi, au
nom de Dieu.

LOVEL.--Au nom de la charit, je conjure Votre Grce, si jamais vous
avez cach dans votre coeur quelque animosit contre moi, de me
pardonner aujourd'hui avec sincrit.

BUCKINGHAM.--Sir Thomas Lovel, je vous pardonne aussi sincrement que je
veux tre pardonn moi-mme; je pardonne  tous. Il ne peut y avoir
contre moi d'offenses assez innombrables pour que je ne puisse les
oublier en paix; aucun noir sentiment de haine ne fermera mon
tombeau.--Recommandez-moi  Sa Majest, et si elle parle de Buckingham,
je vous prie, dites-lui que vous l'avez rencontr  moiti dans le ciel;
mes voeux et mes prires sont encore pour le roi, et, jusqu' ce que mon
me m'abandonne, ils ne cesseront d'implorer sur lui les bndictions du
Ciel! Puisse-t-il vivre plus d'annes que je n'en saurais compter
pendant le temps qui me reste  vivre! Puisse sa domination tre 
jamais chrie et bienveillante; et lorsque le grand ge le conduira  sa
fin, que la bont et lui n'occupent qu'un seul et mme tombeau!

LOVEL.--C'est moi qui dois conduire Votre Grce jusqu'au bord de la
rivire: l, je vous remettrai  sir Nicolas de Vaux, qui est charg de
vous accompagner jusqu' la mort.

DE VAUX.--Prparez tout: le duc s'avance; ayez soin que la barge soit
prte, et dcore de tout l'appareil qui convient  la grandeur de sa
personne.

BUCKINGHAM.--Non, sir Nicolas; laissez cela. La pompe de mon rang n'est
plus pour moi qu'une drision. Lorsque je suis venu ici, j'tais lord
grand conntable et duc de Buckingham: maintenant, je ne suis que le
pauvre douard Bohun; et, cependant, je suis plus riche que mes vils
accusateurs, qui n'ont jamais su ce que c'tait que la vrit. Moi,
maintenant je la scelle de mon sang, et je les ferai gmir un jour sur
ce sang. Mon noble pre, Henri de Buckingham, qui le premier leva la
tte contre l'usurpateur Richard, ayant dans sa dtresse cherch un
asile chez son serviteur Banister, fut trahi par ce misrable, et prit
sans jugement. Que la paix de Dieu soit avec lui!--Henri VII, succdant
au trne, et touch de piti de la mort de mon pre, en prince digne du
trne, me rtablit dans mes honneurs, et fit de nouveau sortir mon nom
de ses ruines avec tout l'clat de la noblesse. Aujourd'hui, son fils
Henri VIII a d'un seul coup enlev de ce monde ma vie, mon honneur, mon
nom, et tout ce qui me rendait heureux. On m'a fait mon procs, et, je
dois l'avouer, dans les formes les plus convenables, en quoi je suis un
peu plus heureux que ne l'a t mon infortun pre, et cependant,  cela
prs, nous subissons tous deux la mme destine: tous deux nous
prissons par la main de nos domestiques, par les hommes que nous avons
le plus aims; service bien peu naturel et peu fidle! Le Ciel a
toujours un but; cependant, vous qui m'coutez, recevez pour certaine
cette maxime de la bouche d'un mourant:--Prenez garde  ne pas vous trop
livrer  ceux  qui vous prodiguez votre amour et vos secrets; car ceux
dont vous faites vos amis, et auxquels vous donnez votre coeur, ds
qu'ils aperoivent le moindre obstacle dans le cours de votre fortune,
s'cartent de vous comme l'eau, et vous ne les retrouverez plus que l
o ils se disposent  vous engloutir. Vous tous, bon peuple, priez pour
moi. Il faut que je vous quitte: la dernire heure de ma vie, depuis
longtemps fatigue, vient maintenant de m'atteindre; adieu.--Et lorsque
vous voudrez parler de quelque chose de triste, dites comment je suis
tomb.--J'ai fini; et que Dieu veuille me pardonner!

(Buckingham sort avec sa suite, et continue sa marche.)

PREMIER BOURGEOIS.--Oh! cela vous navre le coeur.--Ami, cette mort, je
le crains, appelle bien des maldictions sur la tte de ceux qui en sont
les auteurs.

SECOND BOURGEOIS.--Si le duc est innocent, il en sortira de grands
malheurs; et cependant je puis vous donner avis d'un mal  venir, qui,
s'il arrive, sera plus grand encore que celui-ci.

PREMIER BOURGEOIS.--Que les bons anges nous en prservent! Que
voulez-vous dire? Vous ne doutez pas de ma fidlit?

SECOND BOURGEOIS.--Ce secret est si important qu'il exige la plus
inviolable promesse de secret.

PREMIER BOURGEOIS.--Faites-m'en part: je ne suis pas bavard.

SECOND BOURGEOIS.--J'en suis sr. Vous allez le savoir. N'avez-vous pas
entendu tout rcemment murmurer, quelque chose d'un divorce entre le roi
et Catherine?

PREMIER BOURGEOIS.--Oui; mais cela n'a pas dur; car lorsque ce bruit
est revenu au roi, dans son courroux il a envoy ordre au lord maire de
l'arrter sur-le-champ, et de rprimer les langues qui avaient os le
rpandre.

SECOND BOURGEOIS.--Mais ce mauvais bruit, mon cher, est devenu depuis
une vrit, et il se ranime plus vigoureusement que jamais: il parat
certain que le roi tentera ce divorce. C'est le cardinal, ou quelque
autre de ceux qui l'approchent, qui, par haine contre notre bonne reine,
ont jet dans l'me du roi un scrupule qui finira par la perdre; et ce
qui parat confirmer ceci, c'est que le cardinal Campeggio est arriv
tout nouvellement, et,  ce que je prsume, pour cette affaire.

PREMIER BOURGEOIS.--C'est le cardinal; et s'il machine tout cela, c'est
uniquement pour se venger de l'empereur, qui ne lui a pas accord
l'archevch de Tolde, dont il avait fait la demande.

SECOND BOURGEOIS.--Je crois que vous avez touch le but. Mais n'est-il
pas cruel que cela retombe sur elle?--Le cardinal viendra  ses fins; il
faut qu'elle soit sacrifie.

PREMIER BOURGEOIS.--Cela est dplorable!--Nous sommes dans un lieu trop
public pour raisonner sur cette affaire; allons y rflchir en
particulier.

(_Ils sortent_.)




SCENE II

Une chambre du palais.

_Entre_ LE LORD CHAMBELLAN _lisant une lettre_.


Milord, j'avais mis tout le soin dont je suis capable  m'assurer que
les chevaux que demandait Votre Seigneurie fussent bien choisis, bien
dresss, et bien quips. Ils taient jeunes et beaux, et de la
meilleure race du nord. Mais au moment o ils taient prts  partir
pour Londres, un homme au service de milord cardinal, muni d'une
commission et d'un plein pouvoir me les a enlevs, en me donnant pour
raison que son matre devait tre servi avant un sujet, si mme il ne
devait pas l'tre avant le roi; et cela nous a ferm la bouche, milord.
Je crains en effet que cela n'arrive bientt.-- la bonne heure, qu'il
les prenne; il prendra tout, je crois.

(Entrent les ducs de Norfolk et de Suffolk.)

NORFOLK.--Charm de vous rencontrer, mon bon lord chambellan.

LE CHAMBELLAN.--Je souhaite le bonjour  Vos Grces.

SUFFOLK.--Que fait le roi?

LE CHAMBELLAN.--Je l'ai laiss seul, plein de troubles et de tristes
penses.

NORFOLK.--Quelle en est la cause?

LE CHAMBELLAN.--Il parat que son mariage avec la femme de son frre
serre sa conscience de prs.

SUFFOLK.--Non, c'est sa conscience qui serre de trop prs une autre
femme.

NORFOLK.--Prcisment. C'est une oeuvre du cardinal, du cardinal-roi. Ce
prtre, aveugle comme le fils an de la fortune, change les choses 
son gr. Le roi apprendra un jour  le connatre.

SUFFOLK.--Priez Dieu que cela arrive: autrement il ne cessera jamais de
se mconnatre.

NORFOLK.--Qu'il agit saintement dans tout ce qu'il entreprend! et avec
quel zle! Maintenant qu'il a rompu l'alliance forme entre nous et
l'empereur, le puissant neveu de la reine, il s'insinue dans l'me du
roi; y rpand les doutes, les alarmes, les remords de conscience, les
craintes, les dsespoirs, et tout cela  propos de son mariage; et
ensuite pour l'en dlivrer, il lui conseille le divorce, il lui
conseille la perte de cette femme, qui, comme un joyau prcieux, a t
vingt annes suspendue  son cou, sans rien perdre de son lustre; de
celle qui l'aime de cet amour parfait dont les anges aiment les hommes
de bien; de celle qui, mme lorsque le plus grand revers de fortune
l'accablera, bnira encore le roi: n'est-ce pas l une oeuvre pieuse?

LE CHAMBELLAN.--Le Ciel me prserve de prendre part  tout cela! Il est
vrai que cette nouvelle est rpandue partout. Toutes les bouches la
rptent, et tous les coeurs honntes en gmissent. Tous ceux qui osent
pntrer dans ces mystres en voient le grand but, la soeur du roi de
France. Le Ciel ouvrira un jour les yeux du roi, qui se laisse depuis si
longtemps endormir sur cet homme audacieux et pervers.

SUFFOLK.--Et nous dlivrera de son esclavage.

NORFOLK.--Nous aurions grand besoin de prier, et avec ferveur, pour
notre prompte dlivrance, ou de princes que nous sommes, cet homme
imprieux viendra  bout de faire de nous ses pages: toutes nos dignits
sont l devant lui comme une masse indistincte, qu'il faonne  sa
guise.

SUFFOLK.--Quant  moi, milords, je ne l'aime, ni ne le crains; voil ma
profession de foi: comme j'ai t fait ce que je suis sans lui, sans lui
je me maintiendrai si le roi le trouve bon. Ses maldictions me louchent
autant que ses bndictions: ce sont des paroles auxquelles je ne crois
point. Je l'ai connu, et je le connais, et je l'abandonne  celui qui
l'a lev de cette sorte, au pape.

NORFOLK.--Entrons, et cherchons, par quelque autre proccupation, 
distraire le roi de ces tristes rflexions qui prennent trop d'empire
sur lui.--Milord, voulez-vous nous accompagner?

LE CHAMBELLAN.--Excusez-moi. Le roi m'envoie ailleurs: et de plus vous
allez voir que vous prenez mal votre moment pour l'interrompre.--Je
salue Vos Seigneuries.

NORFOLK.--Mille grces, mon bon lord chambellan.

(Le lord chambellan sort.)

(Norfolk ouvre une portire qui laisse voir le roi assis et lisant d'un
air mlancolique.)

SUFFOLK,--Qu'il a l'air sombre! Srement, il est cruellement affect.

LE ROI HENRI.--Qui est l? Ah!

NORFOLK.--Prions Dieu qu'il ne soit pas fch.

LE ROI HENRI.--Qui donc est l, dis-je?--Comment osez-vous vous immiscer
dans mes secrtes mditations? Qui suis-je donc? Eh! vraiment...

NORFOLK.--Un bon roi, qui pardonne toutes les offenses o la volont n'a
point de part. Ce qui nous fait manquer au respect qui vous est d,
c'est une affaire d'tat: nous venons prendre les ordres de Votre
Majest.

LE ROI HENRI.--Vous tes trop hardis.--Retirez-vous: je vous ferai
savoir vos heures de travail. Est-ce l le moment de s'occuper des
affaires temporelles? Quoi donc?... (_Entrent Wolsey et Campeggio_.) Qui
est l? Ah! mon bon lord cardinal?-- mon cher Wolsey, toi qui remets le
calme dans ma conscience malade, tu es fait pour gurir un roi. (_
Campeggio_.) Vous tes le bienvenu dans notre royaume, savant et
vnrable prlat; disposez-en ainsi que de nous.--(_ Wolsey_.) Cher
lord, ayez soin qu'on ne me prenne pas pour un donneur de paroles.

WOLSEY.--Sire, cela ne peut tre.--Je dsirerais que Votre Majest
voult nous accorder seulement une heure d'entretien en particulier.

LE ROI HENRI, _ Norfolk et  Suffolk_.--Nous sommes en affaires:
retirez-vous.

NORFOLK, _ part_.--Ce prtre n'a pas d'orgueil!

SUFFOLK.--Non, cela ne vaut pas la peine d'en parler.--Je ne voudrais
pas pour sa place en tre aussi malade que lui: mais cela ne peut pas
durer.

NORFOLK.--Si cela dure, je me hasarderai  lui porter quelque coup.

SUFFOLK.--Et moi un autre.

(Sortent Suffolk et Norfolk.)

WOLSEY.--Votre Grce a donn un exemple de sagesse au-dessus de tous les
princes de l'Europe, en vous rapportant librement de votre scrupule au
jugement de la chrtient. Qui pourrait maintenant s'offenser? Quel
reproche pourrait vous atteindre? L'Espagnol, qui tient  la reine par
les liens du sang et de l'affection, doit avouer aujourd'hui, s'il est
de bonne foi, la justice et la noblesse de cette discussion solennelle.
Tous les clercs, c'est--dire tous les clercs instruits et savants des
royaumes chrtiens ont la libert du suffrage: Rome, la gardienne de
toute sagesse, sur l'invitation qu'elle en a reue de votre auguste
personne, nous a envoy un interprte universel, cet excellent homme,
cet ecclsiastique intgre et savant, le cardinal Campeggio, que je
prsente de nouveau  Votre Majest.

LE ROI HENRI.--Et de nouveau je lui exprime, en le serrant dans mes
bras, ma joie de le voir, et je remercie le saint conclave de l'amiti
qu'il me tmoigne en m'envoyant un homme tel que je pouvais le dsirer.

CAMPEGGIO.--Votre Grce ne peut manquer, par la noblesse de sa conduite,
de mriter l'amour de tous les trangers. Je prsente  Votre Majest le
brevet de ma commission, en vertu duquel (de l'autorit de la cour de
Rome), vous, milord cardinal d'York, vous tes associ  moi, son
serviteur, pour le jugement impartial de cette affaire.

LE ROI HENRI.--Deux hommes d'gale force.--La reine va tre informe
tout  l'heure du sujet de votre mission.--O est Gardiner?

WOLSEY.--Je sais que Votre Majest l'a toujours trop tendrement aime
pour lui refuser ce que la loi accorderait  une femme d'un rang
infrieur au sien, des jurisconsultes qui puissent librement dfendre sa
cause.

LE ROI HENRI.--Oui, elle en aura, et les plus habiles; et ma faveur est
pour celui qui la dfendra le mieux: Dieu me prserve qu'il en soit
autrement.--Cardinal, je te prie, fais-moi venir mon nouveau secrtaire,
Gardiner; il est propre  cette commission.

(Wolsey sort.)

(Rentre Wolsey avec Gardiner.)

WOLSEY.--Donnez-moi la main; je vous souhaite beaucoup de bonheur et de
faveur: vous tes maintenant au roi.

GARDINER, _ part_.--Pour rester aux ordres de Votre Grce, dont la main
m'a lev.

LE ROI HENRI.--Approchez, Gardiner.

(Il lui parle bas.)

CAMPEGGIO.--Milord d'York, n'tait-ce pas un docteur Pace, qui avait
auparavant cette place?

WOLSEY.--Oui, c'tait lui.

CAMPEGGIO.--Ne passait-il pas pour un savant homme?

WOLSEY.--Oui, certainement.

CAMPEGGIO.--Croyez-moi, il s'est lev sur votre compte une opinion qui
ne vous est pas favorable, lord cardinal.

WOLSEY.--Comment! sur moi?

CAMPEGGIO.--On ne manque pas de dire que vous avez t jaloux de lui; et
que, craignant qu'il ne s'levt par son rare mrite, vous l'avez
toujours tenu tranger aux affaires, ce qui l'a tant affect, qu'il en a
perdu la raison, et qu'il en est mort.

WOLSEY.--Que la paix du ciel soit avec lui! C'est tout ce qu'un chrtien
peut faire pour son service. Quant aux vivants qui tiennent des propos,
il y a pour eux des lieux de correction.--C'tait un imbcile qui
voulait  toute force tre vertueux.--Pour cet honnte garon qui le
remplace, ds que je le commande il suit mes ordres  la lettre. Je ne
veux pas avoir si prs du roi des gens d'une autre espce. Retenez bien
ceci, frre, il ne faut pas nous laisser contrarier par des subalternes.

LE ROI HENRI, _ Gardiner_.--Exposez cela  la reine avec douceur.
(_Gardiner sort_.) Le lieu le plus convenable que je puisse imaginer,
pour la runion de tant de science, c'est Black-Friars. C'est l que
vous vous assemblerez pour examiner cette importante affaire.--Mon cher
Wolsey, ayez soin que tout ce qui est ncessaire s'y trouve dispos.--
milord! quel homme capable de sentiment ne serait pas afflig de quitter
une si douce compagne? mais la conscience, la conscience! Oh! c'est une
partie bien dlicate!--Et il faut que je la quitte!

(Ils sortent.)




SCNE III

Une antichambre des appartements de la reine.

_Entrent_ ANNE BOULEN ET UNE VIEILLE DAME.


ANNE.--Ni  ce prix non plus.--Voil ce qui blesse le coeur: Sa Majest
a vcu si longtemps avec elle et elle est si vertueuse, que jamais une
seule voix n'a pu l'accuser.--Sur ma vie, elle n'a jamais su ce que
c'est que de faire le mal.-- Dieu! aprs avoir vu sur le trne tant de
soleils achever leur cours, toujours croissant en grandeur et en
majest! il est dix mille fois plus douloureux de quitter cette gloire,
qu'il n'y a de douceur  l'acqurir!.... Aprs une telle suite d'annes
la rejeter, c'est une piti  mouvoir un monstre.

LA VIEILLE DAME.--Aussi les coeurs les plus durs s'attendrissent et
dplorent son sort.

ANNE.--O volont de Dieu! il vaudrait mieux qu'elle n'et jamais connu
la grandeur. Quoique la grandeur soit temporelle, cependant si dans
cette bagarre, la fortune vient  la sparer de celui qui en tait
revtu, c'est une angoisse aussi cruelle que la sparation de l'me et
du corps.

LA VIEILLE DAME.--Hlas! pauvre dame! la voil redevenue trangre.

ANNE.--On doit la plaindre d'autant plus. Je le jure avec vrit, il
vaut mieux tre n en bas lieu et se trouver au nombre de ceux qui
vivent contents dans l'obscurit, que de se voir lev dans d'clatantes
afflictions, et revtu d'une tristesse dore.

LA VIEILLE DAME.--Le contentement est notre plus grand bien.

ANNE.--Sur ma foi et mon honneur[7], je ne voudrais pas tre reine.

[Note 7: _Maiden head_.]

LA VIEILLE DAME.--Foin de moi, je voudrais bien l'tre, moi, et
j'aventurerais bien mon honneur pour cela, et vous en feriez tout
autant, malgr ces airs sucrs d'hypocrisie. Vous qui possdez  un
trs-haut degr les attraits d'une femme, vous avez aussi un coeur de
femme; et le coeur d'une femme a toujours t charm par l'lvation,
l'opulence et la souverainet; et pour dire la vrit, ce sont des
choses trs-dsirables, et quoique vous fassiez la petite bouche, la
complaisante capacit de votre conscience, pour peu qu'il vous plaise de
l'largir, se prterait fort bien  recevoir ce prsent.

ANNE.--Non, en vrit.

LA VIEILLE DAME.--Je vous dis que si en vrit, et en vrit.--Vous ne
voudriez pas tre reine?

ANNE.--Non, non, pour tous les trsors qui sont sous le ciel.

LA VIEILLE DAME.--Cela est trange: pour moi, toute vieille que je suis,
une pice de trois sous qui viendrait me faire la rvrence suffirait
pour me gagner  partager la royaut. Mais dites-moi, je vous prie, et
celui de duchesse, qu'en pensez-vous? tes-vous de force  porter le
poids d'un pareil titre?

ANNE.--Non, en vrit.

LA VIEILLE DAME.--En ce cas, vous tes d'une constitution bien faible.
Retranchons encore quelque chose: pour plus que je n'oserais dire, je ne
voudrais pas, si j'tais un jeune comte, me trouver dans votre
chemin.--Pour ce fardeau, si vous n'avez pas les reins assez forts pour
le porter, vous serez trop faible aussi pour faire jamais un garon.

ANNE.--Que venez-vous donc me conter l! Je jure une seconde fois que je
ne voudrais pas tre reine pour le monde entier.

LA VIEILLE DAME.--En vrit, seulement pour la petite le d'Angleterre,
vous devriez risquer le paquet; moi je le ferais pour le comt de
Carnarvon; oui, quand ce serait la seule dpendance de la couronne.
Tenez! qui vient  nous?

(Entre le lord chambellan.)

LE CHAMBELLAN.--Bonjour, mesdames: qu'est-ce qu'il en coterait pour
savoir le secret de votre entretien?

ANNE.--Pas mme la peine de le demander, mon bon lord; cela ne vaut pas
la question. Nous nous affligions des chagrins de notre matresse.

LE CHAMBELLAN.--C'tait une gnreuse occupation, et bien digne de
femmes qui ont un bon coeur. Il faut esprer que tout ira bien.

ANNE.--_Amen_, s'il plat  Dieu.

LE CHAMBELLAN.--Vous avez une belle me, et les bndictions du Ciel
suivent les personnes comme vous; et pour vous faire connatre, belle
dame, que je dis la vrit, et qu'on fait un grand cas de vos nombreuses
vertus, Sa Majest vous tmoigne par moi toute son estime, et ne se
propose pas moins que de vous dcorer du titre de marquise de Pembroke,
et  ce titre il ajoute de sa grce mille livres de revenu annuel.

ANNE.--Je ne sais pas quel genre de dvouement je pourrais offrir. Tout
ce que je suis, et beaucoup plus encore, n'est rien. Mes prires ne sont
pas d'une vertu assez sainte, et mes voeux ne sont gure que de vaines
paroles, et cependant mes prires et mes voeux sont tout ce que je peux
offrir en retour. Je supplie Votre Seigneurie de vouloir bien tre
l'interprte de ma reconnaissance et de mes soumissions, et de tous les
sentiments que peut exprimer  Sa Majest une fille timide qui prie le
Ciel pour ses jours et sa couronne.

LE CHAMBELLAN.--Madame, je ne manquerai pas de confirmer l'opinion
avantageuse que le roi a conue de vous. (_ part_.)--Je l'ai bien
considre: l'honneur et la beaut sont si heureusement assorties en
elle qu'elles ont pris le coeur du roi. Et qui sait encore s'il ne
pourra pas sortir de cette lady un brillant qui claire toute cette le
de sa splendeur? _(Haut.)_--Je vais aller trouver le roi, et lui dire
que je vous ai parl.

ANNE.--Mon trs-honorable lord....

(Sort le chambellan.)

_LA_ VIEILLE DAME.--Oui, voil le monde: voyez, voyez! J'ai mendi seize
ans les faveurs de la cour, et je suis encore une mendiante de cour, et
quelque argent que j'aie sollicit, je n'ai jamais pu trouver le joint
entre trop tt et trop tard; et vous, ce que c'est que la destine! vous
qui tes tout frachement dbarque ici (maudit soit ce bonheur qui vous
arrive malgr vous!), on vous remplit la bouche avant que vous l'ayez
seulement ouverte.

ANNE.--Cela me parat bien trange.

LA VIEILLE DAME.--Quel got cela a-t-il? Est-ce bien amer? Un demi-noble
que non.--Il y eut jadis une dame (c'est une vieille histoire) qui ne
voulait pas tre reine; non, qui ne le voulait pas pour tout le limon
d'Egypte.--Avez-vous entendu parler de cela?

ANNE.--Allons, vous tes une railleuse.

LA VIEILLE DAME.--Je pourrais, sur votre sujet, m'lever plus haut que
l'alouette. Marquise de Pembroke! mille livres sterling par an! et cela
par pure estime, sans avoir d'ailleurs rien fait pour le mriter! Oh!
sur ma vie, ce dbut promet bien d'autres mille livres: la robe de la
Fortune a la queue plus longue que le devant.--A prsent, je commence 
voir que vous aurez assez de reins pour porter une duchesse.--Dites-moi,
ne vous sentez-vous pas un peu plus forte que vous n'tiez?

ANNE.--Ma bonne dame, cherchez dans votre imagination quelque autre
sujet qui vous gaye, et laissez-moi de ct: je veux n'avoir jamais
exist si cette faveur m'a le moins du monde mu le coeur: je le sens
manquer quand je songe aux suites. La reine est sans consolation, et
nous nous oublions trop longtemps loin d'elle.--Je vous prie, ne lui
parlez pas de ce que vous avez entendu ici.

LA VIEILLE DAME.--Quelle ide avez-vous de moi?




SCNE IV

Une vaste salle dans Black-Friars.


_Trompettes, symphonies, cors. Entrent d'abord deux huissiers, portant
de courtes baguettes d'argent; suivent_ DEUX SECRTAIRES, _en robe de
docteurs; aprs vient l'archevque_ de _Canterbry seul; il est suivi
des vques de Lincoln, d'Ely, de Rochester, et de Saint-Asaph. A
quelque distance marche un gentilhomme portant la bourse, le grand sceau
et un chapeau de cardinal; ensuite deux prtres portant chacun une croix
d'argent; suit le gentilhomme introducteur, tte nue, accompagn d'un
sergent d'armes, portant une masse d'argent, ensuite deux gentilshommes
portant deux grandes colonnes d'argent; marchent ensuite, l'un  ct de
l'autre, les cardinaux_ WOLSEY _et_ CAMPEGGIO; _deux nobles, portant
l'pe et la masse. Entrent ensuite_ LE ROI _et_ LA REINE, _et leur
suite. Le roi prend place sous le dais, les deux cardinaux s'asseyent
au-dessous de lui, comme juges. La reine se place  quelque distance du
roi, les vques se rangent sur chacun des cts, en forme de
consistoire; au-dessous d'eux sont les secrtaires. Les lords se placent
 la suite des vques._ LE CRIEUR _et le reste des personnages
prsents se tiennent debout, selon leur rang, autour de la salle_.

WOLSEY.--Qu'on ordonne le silence, tandis qu'on fera lecture de la
commission de la cour de Rome.

LE ROI HENRI.--Qu'avons-nous besoin de cette lecture? Elle a dj t
faite publiquement; et les deux parties ont galement reconnu son
autorit; c'est une perte de temps que vous pouvez nous pargner.

WOLSEY.--A la bonne heure. (_Au secrtaire_.) Faites votre office.

LE SECRTAIRE, _au crieur_.--Dites  Henri, roi d'Angleterre, de venir 
cette cour, etc.

LE CRIEUR.--Henri, roi d'Angleterre, etc.

LE ROI HENRI.--Je suis prsent.

LE SECRTAIRE.--Dites  Catherine, reine d'Angleterre, de venir  cette
cour.

LE CRIEUR.--Catherine, reine d'Angleterre, etc.

(La reine ne fait point de rponse; mais elle se lve de son sige,
traverse la cour, va au roi, et, se jetant  ses pieds, elle lui adresse
ce discours.)

CATHERINE.--Sire, je vous en conjure, rendez-moi justice, et
accordez-moi votre piti; car je suis une femme bien malheureuse, et une
faible trangre, ne hors de votre empire, n'ayant ici aucun juge
dsintress, ni aucune assurance d'une amiti impartiale et d'un
jugement quitable. Hlas! sire, en quoi vous ai-je offens? Quel motif
de mcontentement a pu vous donner ma conduite, pour que vous procdiez
ainsi  me renvoyer, et que vous me retiriez vos bonnes grces? Le Ciel
m'est tmoin que j'ai t pour vous une pouse fidle et soumise,
toujours prte  me conformer  votre volont, toujours en crainte
d'exciter en vous le moindre dplaisir, docile  votre physionomie,
triste ou gaie, selon que je vous y voyais enclin. Quand est-il jamais
arriv que j'aie contredit vos dsirs, ou que je n'en aie pas fait les
miens? Quel est celui de vos amis que je ne me sois pas efforce
d'aimer, mme lorsque je savais qu'il tait mon ennemi? et qui de mes
amis a conserv mon affection lorsqu'il s'tait attir votre colre, ou
mme n'a pas reu de moi des marques de mon loignement? Sire, rappelez
 votre souvenir que j'ai t votre femme avec soumission, pendant plus
de vingt annes, et que le Ciel m'a accord la joie de vous donner
plusieurs enfants. Si, dans tout le cours de cette longue dure
d'annes, vous pouvez citer et prouver quelque chose qui soit contraire
 mon honneur, au lien du mariage,  l'amour et au respect que je dois 
votre personne sacre, au nom de Dieu, renvoyez-moi, et que le mpris le
plus ignominieux ferme la porte sur moi, et m'abandonne  la justice la
plus svre. Souffrez que je vous le dise, sire: le roi votre pre tait
renomm pour un des princes les plus prudents, d'un esprit et d'un
jugement incomparables; Ferdinand, mon pre, roi d'Espagne, passait
aussi pour le prince le plus sage qui et rempli ce trne depuis bien
des annes: on ne peut rvoquer en doute qu'ils aient assembl autour
d'eux, dans chaque royaume, un conseil clair, choisi dans chaque
royaume, qui a discut cette affaire, et qui a jug notre mariage
lgitime: ainsi je vous conjure humblement, sire, de m'pargner, jusqu'
ce que je puisse envoyer en Espagne consulter mes amis dont je vais
implorer les conseils. Si vous le refusez, au nom de Dieu, que votre
volont s'accomplisse!

WOLSEY.--Vous avez devant vous, madame, et de votre choix, ces
respectables prlats, des hommes d'un savoir et d'une intgrit rares,
l'lite du pays, qui sont assembls ici pour dfendre votre cause. Il
est donc sans avantage pour vous de demander la prolongation de ce
procs, et je le dis autant pour votre repos que pour rectifier ce qui
trouble la conscience du roi.

CAMPEGGIO.--Ce que Sa Grce vient de vous dire est sage et raisonnable;
ainsi, madame, il convient que cette session royale procde de suite, et
que, sans aucun dlai, les moyens soient produits et entendus.

CATHERINE, _ Wolsey_.--Lord cardinal, c'est  vous que je parle.

WOLSEY.--A vos ordres, madame.

CATHERINE.--Cardinal, je suis prte  pleurer; mais dans l'ide que je
suis une reine (ou du moins j'ai rv longtemps que je l'tais) et dans
la certitude que je suis fille d'un roi, je veux changer mes larmes en
traits de flamme.

WOLSEY.--Veuillez tre patiente.

CATHERINE.--Je le serai quand vous serez humble; mais non auparavant, ou
Dieu me punirait. Je crois, et j'ai de fortes raisons de le croire, que
vous tes mon ennemi, et je rclame ici la loi pour vous rcuser; vous
ne serez point mon juge; car c'est vous qui avez allum ces charbons
entre mon seigneur et moi. Que la rose de Dieu puisse les teindre! Je
le rpte de toute la force de mon me, je vous dteste et rcuse[8]
pour mon juge, vous qu'encore une fois je regarde comme mon plus cruel
ennemi, et que je ne crois nullement ami de la vrit.

[Note 8: C'est la formule de rcusation: _Detestor et recuso_.]

WOLSEY.--Je dclare ici que ce discours est indigne de vous, madame, de
vous qui jusqu'ici ne vous tes jamais carte de la charit, et qui
avez toujours montr un caractre plein de douceur et une sagesse
suprieure aux facults d'une femme. Madame, vous me faites injure; je
n'ai aucune haine contre vous, aucun sentiment injuste contre vous ni
contre personne; tout, ce que j'ai fait jusqu'ici, et tout ce que je
ferai dans la suite, a pour garantie une commission mane du
consistoire, de tout le consistoire de Rome. Vous m'accusez d'avoir
souffl les charbons: je le nie. Le roi est prsent; s'il sait que mes
paroles contredisent ici mes actions, combien il lui est ais de
confondre, et avec bien de la justice, ma fausset! Oui, il le peut,
aussi bien que vous avez pu accuser ma vracit. S'il est convaincu que
je suis innocent de ce que vous m'imputez, il voit galement que je ne
suis pas  l'abri de votre injustice. Ainsi il dpend de lui d'y
apporter remde, et le remde c'est d'loigner ces penses de votre
esprit; et avant que Sa Majest se soit explique sur ce point, je vous
conjure, gracieuse dame, d'abjurer dans votre me vos paroles et de n'y
rien ajouter de pareil.

CATHERINE.--Milord, milord, je suis une simple femme, beaucoup trop
faible pour lutter contre tous vos artifices; votre bouche est pleine de
douceur et d'humilit; vous talez l'extrieur humble et doux qui
convient  vos fonctions et  votre ministre; mais votre coeur est
gonfl d'arrogance, de haine et d'orgueil; votre fortune et les bonts
de Sa Majest vous ont fait agilement franchir les premiers degrs, et
aujourd'hui vous voil mont  une hauteur o le pouvoir est  vos
ordres; vos paroles sont  votre service et secondent vos desseins,
selon l'emploi qu'il vous plat de leur imposer. Je dois vous dire que
vous tes beaucoup plus occup de l'lvation de votre personne, que de
la grandeur de vos fonctions spirituelles; je persiste  vous refuser
pour mon juge, et ici en prsence de vous tous, je fais mon appel au
pape; je veux porter ma cause entire devant Sa Saintet et tre juge
par lui.

(Elle fait un salut au roi, et va pour sortir.)

CAMPEGGIO.--La reine est obstine, rebelle  la justice; prompte 
l'accuser, elle ddaigne de se soumettre  sa dcision; cette conduite
n'est pas louable: elle s'en va.

LE ROI HENRI.--Qu'on la rappelle.

LE CRIEUR.--Catherine, reine d'Angleterre, paraissez devant la cour.

GRIFFITH.--Madame, on vous somme de revenir.

CATHERINE.--Qu'avez-vous besoin d'y faire attention? Je vous prie,
songez  vos affaires, et quand on vous appellera, retournez. Que Dieu
veuille me secourir! Ils me vexent au point de me faire perdre
patience.--Je vous prie, avancez; je ne veux point rester. Non, et
jamais on ne me reverra une autre fois comparatre dans aucune de leurs
cours pour cette affaire.

(Sortent la reine, Griffith et le reste de sa suite.)

LE ROI HENRI.--Fais ce que tu voudras, Catherine.--S'il se trouve un
homme dans le monde entier qui ose avancer qu'il possde une meilleure
pouse, qu'il ne soit jamais cru en rien pour avoir avanc un mensonge
en ce point. Si tes rares qualits, ton aimable douceur, ton anglique
et cleste rsignation, cet art d'une pouse d'obir avec dignit, et
tes vertus souveraines et religieuses pouvaient parler et te peindre, tu
serais toi seule la reine de toutes les reines de la terre. Sa naissance
est illustre, et elle s'est toujours conduite  mon gard d'une manire
digne de sa haute noblesse.

WOLSEY.--Gracieux souverain, je requiers trs-humblement Votre Majest
de vouloir bien dclarer en prsence de toute cette assemble (car il
est juste que je sois dgag au lieu mme o j'ai t li et dpouill,
quoique je n'y reoive pas une entire satisfaction), si jamais j'ai
entam la proposition de cette affaire  Votre Majest, ou jet dans
votre chemin quelque scrupule qui pt vous amener  la mettre en
question, ou si jamais, autrement qu'avec des actions de grces  Dieu
pour nous avoir donn une telle reine, je vous ai parl d'elle et dit le
moindre mot qui pt porter prjudice  sa grandeur actuelle, ou faire
tort  sa vertueuse personne.

LE ROI HENRI.--Milord cardinal, je vous dcharge du reproche; oui, sur
mon honneur, je vous en absous pleinement. Vous n'avez pas besoin d'tre
averti que vous avez beaucoup d'ennemis qui ne savent pas pourquoi ils
le sont, mais qui, comme les roquets d'un village, aboient lorsqu'ils
entendent leurs camarades en faire autant; quelques-uns d'eux auront
irrit la reine contre vous. Vous voil excus; mais voulez-vous tre
encore plus amplement justifi? J'ajouterai que vous avez toujours
souhait qu'on assoupt cette affaire; jamais vous n'avez dsir qu'on
l'entreprt; et mme souvent, et trs-souvent, vous avez oppos des
obstacles  ses progrs.--C'est sur mon honneur que je dis ce qui en est
de milord cardinal sur cet article, et qu'ainsi je le lave de toute
imputation.-- prsent, pour ce qui m'a port  cette dmarche, j'oserai
vous demander de me donner quelques moments et votre attention. Suivez
l'enchanement des choses: voici comme cela est venu.--Faites bien
attention.--D'abord ma conscience a t atteinte d'une alarme, d'un
scrupule, d'une syndrse, sur certains mots prononcs par l'vque de
Bayonne, alors ambassadeur de France, qui avait t envoy ici pour
traiter d'un mariage entre le duc d'Orlans et notre fille Marie.
Pendant la ngociation de cette affaire, avant que rien ft rsolu, il
demanda (je parle de l'vque) un dlai pendant lequel il pt avertir le
roi son matre de consulter si notre fille tait lgitime, tant sortie
de notre mariage actuel avec une douairire qui avait t l'pouse de
notre frre. Ce dlai demand branla l'intrieur de ma conscience avec
une force capable de la dchirer, et fit trembler toute la rgion de mon
coeur. Cette ide s'ouvrit ainsi une si large route, que, sous ses
auspices, une foule de considrations accumules vint se presser dans
mon me. D'abord je m'imaginai que le Ciel avait cess de me sourire: il
avait ordonn  la nature que le sein de mon pouse, s'il venait 
concevoir de moi un enfant mle, ne lui prtt pas plus de vie que le
tombeau n'en donne aux morts. Ses enfants mles taient tous morts l o
ils avaient t conus, ou peu de temps aprs avoir respir l'air de ce
monde. Il me vint donc en pense que c'tait un jugement de Dieu sur
moi, et que mon royaume, qui mrite bien le plus digne hritier de
l'univers entier, ne devait pas obtenir de moi une pareille joie. Par
une suite toute naturelle, je considrai le danger o j'exposais mes
royaumes par ce dfaut de ligne, et cette pense me fit souffrir des
transes cruelles. Ainsi ballott sur la mer orageuse de ma conscience,
je dirigeai ma marche vers ce remde dont l'objet nous rassemble ici en
ce jour: c'est--dire que je voulus clairer ma conscience que je
sentais cruellement malade, et qui n'est pas bien gurie encore, en
demandant l'avis de tous les vnrables pres et des savants docteurs de
ce pays.--Et d'abord, j'eus une premire confrence prive avec vous,
milord de Lincoln: vous vous souvenez de quel poids accablant j'tais
oppress lorsque je commenai  vous en faire la premire ouverture.

LINCOLN.--Je m'en souviens trs-bien, mon souverain.

LE ROI HENRI.--J'ai parl longtemps.--Veuillez dire vous-mme jusqu'
quel point vous avez clair mes doutes.

LINCOLN.--Avec le bon plaisir de Votre Majest, la question me frappa
tellement au premier abord,  cause de son extrme importance, et de ses
dangereuses consquences, que je confiai au doute mes plus hardis
conseils, et que je pressai Votre Majest de prendre la marche que vous
suivez dans cette cour.

LE ROI HENRI.--Je m'adressai ensuite  vous, milord de Cantorbry, et
j'obtins de vous la permission de faire cette convocation.--Je n'ai
laiss aucun des membres respectables de cette cour sans lui demander
son avis; et je procdai d'aprs votre consentement particulier  tous,
sign de votre main et scell de votre sceau. Ainsi, allez en avant; car
je n'ai point t pouss  ceci par aucun dgot contre la personne de
la bonne reine, mais par la force poignante des motifs que je viens
d'exposer. Prouvez que notre mariage est lgitime, et sur notre vie, sur
notre dignit royale, nous sommes satisfaits d'achever le reste du cours
de notre vie mortelle avec elle, avec Catherine, notre reine, et nous la
prfrons  la plus parfaite crature choisie entre toutes celles de la
terre.

CAMPEGGIO.--Avec la permission de Votre Majest, la reine tant absente,
il est d'une indispensable convenance que nous ajournions cette cour 
un autre jour: et dans cet intervalle il faut faire  la reine une
sommation pressante de se dsister de l'appel qu'elle se propose de
faire  Sa Saintet.

(Les prlats se lvent pour s'en aller.)

LE ROI HENRI, _ part_.--Il m'est ais d'apercevoir que ces cardinaux me
jouent; j'abhorre ces lenteurs dilatoires et les dtours de la politique
de Rome. O Cranmer, mon serviteur chri et plein de lumires, reviens,
je t'en conjure.  mesure que tu te rapproches de moi, je le sens, la
consolation rentre dans mon me. (_Haut_.) Rompez l'assemble: je vous
l'ai dit, retirez-vous.

(Ils sortent tous dans l'ordre dans lequel ils sont entrs.)

FIN DU DEUXIME ACTE.




                           ACTE TROISIME




SCNE I

Le palais de Bridewell.--Une pice des appartements de la reine.

LA REINE _et quelques-unes des femmes occupes  des ouvrages de leur
sexe_.


CATHERINE, _ une de ses femmes_.--Jeune fille, prends ton luth. Mon me
se sent toujours plus accable de ses ennuis: chante et dissipe-les, si
tu peux; quitte ton ouvrage.

CHANT.

/*
  Orphe avec son luth obligea les arbres
  Et les cimes des montagnes glaces
   s'incliner lorsqu'il chantait.
   ses accens, plantes et fleurs
  Ne cessaient d'clore. Comme le soleil et les pluies,
Il donnait aux lieux qu'il habitait un ternel printemps.
  Toutes choses, en coutant ses accords,
  Les vagues de la mer elles-mmes,
  Penchaient leur tte, et s'arrtaient autour de lui,
  Tant est grand le pouvoir de la douce musique.
  Elle tue les soucis; et les chagrins du coeur
  Expirent, ou s'assoupissent  sa voix.
*/

(Entre un gentilhomme.)

CATHERINE.--Qu'y a-t-il?

LE GENTILHOMME.--Sous le bon plaisir de Votre Majest, les deux
vnrables cardinaux attendent dans la salle d'audience.

CATHERINE.--Veulent-ils me parler?

LE GENTILHOMME.--Ils m'ont charg de vous l'annoncer, madame.

CATHERINE.--Priez Leurs Grces d'entrer. (_L'officier sort_.) Quelle
affaire peuvent-ils avoir avec moi, pauvre et faible femme, tombe dans
la disgrce? Maintenant que j'y pense, je n'aime point ces visites de
leur part. Ce devraient tre des hommes honntes: leurs fonctions sont
respectables, mais le capuchon ne fait pas le moine.

(Entrent Wolsey et Campeggio.)

WOLSEY.--Que la paix soit avec Votre Majest!

CATHERINE.--Vos Grces me trouvent ici faisant la mnagre: je voudrais
en tre une au risque de tout ce qui peut m'arriver de pis.--Que
dsirez-vous de moi, mes vnrables seigneurs?

WOLSEY.--Veuillez, ma noble dame, passer dans votre cabinet particulier,
nous vous y exposerons le sujet de notre visite.

CATHERINE.--Dites-le-moi ici. Je n'ai rien fait encore, sur ma
conscience, qui m'oblige  rechercher les coins: et je voudrais que
toutes les autres femmes pussent en dire autant, d'une me aussi libre
que je le fais! Milords, je ne crains point (et en cela je suis plus
heureuse que bien d'autres) que mes actions soient mises  l'preuve de
toutes les langues, exposes  tous les yeux, que l'envie et la mauvaise
opinion des hommes exercent leur force contre elles, tant je suis
certaine que ma vie est pure! Si votre objet est de m'examiner dans ma
conduite d'pouse, dclarez-le hardiment. La vrit aime qu'on agisse
ouvertement.

WOLSEY.--_Tanta est erga te mentis integritas, regina serenissima...._

CATHERINE.--O mon bon seigneur, pas de latin: je n'ai pas t assez
paresseuse, depuis que je suis venue en Angleterre, pour n'avoir pas
appris la langue dans laquelle j'ai vcu. Une langue trangre me rend
la manire dont on traite ma cause plus trange, plus suspecte. De
grce, expliquez-vous en anglais; il y a ici quelques personnes, qui,
pour l'amour de leur pauvre matresse, vous remercieront si vous dites
la vrit: croyez-moi, elle a t bien cruellement traite! Lord
cardinal, le pch le plus volontaire que j'aie jamais commis peut
s'absoudre en anglais.

WOLSEY.--Noble dame, je suis fch que mon intgrit et mon zle pour
servir Sa Majest et vous fassent natre en vous de si graves soupons,
quand ils devraient produire la confiance. Nous ne venons point en
accusateurs entacher cet honneur que bnit la bouche de tous les gens de
bien, ni vous attirer tratreusement aucun chagrin; vous n'en avez que
trop, vertueuse dame! Mais nous venons savoir  quelles dispositions
votre me s'est arrts dans l'importante question qui s'est leve
entre vous et le roi, vous donner, en hommes honntes et libres de tout
intrt, notre opinion sincre, et les moyens consolants qui peuvent
appuyer votre cause.

CAMPEGGIO.--Ma trs-honore dame, milord d'York, suivant son noble
caractre, et guid par le zle et le respect qu'il a toujours ports 
Votre Grce, oubliant, en homme de bien, la censure qui vous est
dernirement chappe contre sa personne et sa vracit, et que vraiment
vous avez pousse trop loin, vous offre ainsi que moi, en signe de paix,
ses services et ses conseils.

CATHERINE,  _part_.--Pour me trahir!--(_Haut_.) Milords, je vous rends
grces  tous deux de votre bonne volont. Vous parlez comme des hommes
de bien; je prie Dieu que vous le soyez en effet. Mais en vrit je ne
sais comment, avec le peu d'esprit que je possde, donner sur-le-champ,
 des hommes de votre savoir et de votre gravit, une rponse sur un
point de cette importance, et qui intresse de si prs mon honneur (et
peut-tre, je le crains, encore plus ma vie). J'tais  travailler avec
mes filles, et je ne songeais gure, Dieu le sait, ni  une pareille
visite ni  une pareille affaire. Au nom de ce que j'ai t (car je sens
dj la dernire crise de ma grandeur), mes bons seigneurs, laissez-moi
du temps et le loisir de me procurer des avis, pour dfendre ma cause:
hlas! je suis une femme, sans amis, sans espoir.

WOLSEY.--Madame, vous outragez par ces frayeurs la tendresse du roi:
vous avez beaucoup d'esprances et beaucoup d'amis.

CATHERINE.--Ce que j'en ai en Angleterre m'est de bien peu d'avantage.
Pouvez-vous penser, milords, qu'aucun Anglais ose me donner conseil? ou
s'il s'en trouvait quelqu'un qui ft assez insens pour me servir
loyalement, pensez-vous, lorsqu'on saurait qu'il me soutient contre la
volont de Sa Majest, qu'il vct longtemps sous sa domination? Non,
non, mes amis, ceux qui doivent par leurs conseils carter mes
afflictions, ceux  qui doit s'attacher ma confiance, ne vivent point
ici; ils sont, ainsi que toutes mes autres consolations, loin d'ici,
dans mon pays, milords.

CAMPEGGIO.--Je voudrais que Votre Majest voult faire trve  ses
chagrins et accepter mon conseil.

CATHERINE.--Quel conseil, milord?

CAMPEGGIO.--Remettez votre cause  la protection et  la bont du roi.
Il vous aime, il est gnreux: votre honneur et votre cause y
gagneraient beaucoup; car si vous la perdez devant la loi, vous vous
sparez de lui disgracie.

WOLSEY.--Le cardinal vous parle avec sagesse.

CATHERINE.--Vous m'apprenez ce que vous souhaitez tous deux, ma ruine.
Est-ce l votre conseil chrtien?--Loin de moi, tous deux! Le ciel est
encore au-dessus de tout. L sige un juge qu'aucun roi ne peut
corrompre.

CAMPEGGIO.--Votre colre vous trompe sur nos intentions.

CATHERINE.--La honte en est  vous. Je vous ai pris pour deux saints
personnages; oui, sur mon me, deux vertus cardinales; mais vous tes,
je le crains bien, des pchs cardinaux, et des coeurs faux. Par
l'honneur! amendez-vous, milords.--Sont-ce l vos consolations, le
cordial que vous apportez  une malheureuse femme,  une femme sans
secours au milieu de vous, raille, outrage? Je ne vous souhaiterai pas
la moiti de mes misres: j'ai plus de charit: mais souvenez-vous que
je vous ai avertis: prenez garde, au nom du ciel, prenez garde qu'enfin
le poids de mes chagrins ne retombe tout  la fois sur vous.

WOLSEY.--Madame, c'est un vrai dlire. Vous tournez  mal le bien que
nous vous offrons.

CATHERINE.--Et vous, vous me rduisez  rien. Malheur sur vous, et sur
tous les hypocrites tels que vous! Voudriez-vous (si vous aviez quelque
sentiment de justice, quelque piti, si vous tiez autre chose que des
habits d'hommes d'glise), voudriez-vous que je remisse ma faible cause
entre les mains de celui qui me hait? Hlas! il m'a dj bannie de son
lit, et il y avait longtemps qu'il m'avait bannie de son coeur. Je suis
vieille, milords, et ne suis plus sa compagne que pour l'obissance? Que
puis-je craindre de pis qu'un tat si misrable? tudiez-vous donc  me
faire un malheur qui l'gale.

CAMPEGGIO.--Vos craintes vont plus loin.

CATHERINE.--Ai-je donc (laissez-moi parler pour moi, puisque la vertu ne
trouve point d'ami), ai-je vcu si longtemps son pouse, son pouse
fidle, et j'ose le dire sans vaine gloire, exempte du plus lger
soupon! ai-je toujours accueilli le roi d'un coeur plein de tendresse!
l'ai-je, aprs le ciel, aim plus que tout au monde! lui ai-je obi sans
rserve! ai-je port pour lui la tendresse jusqu' la superstition,
oubliant presque mes prires pour le soin de lui complaire! et cela pour
m'en voir ainsi rcompense? Cela n'est pas bien, milords. Trouvez-moi
une femme toujours constante dans l'affection de son poux, une femme
qui n'ait jamais eu, mme en songe, un plaisir qui ne ft pas le sien,
et au mrite de cette femme, lorsqu'elle aura fait tout ce qui est
possible, j'ajouterai encore une vertu.... une extrme patience.

WOLSEY.--Madame, vous vous cartez du but avantageux que nous vous
proposons.

CATHERINE.--Milord, je n'ose me rendre coupable du crime d'abandonner
volontairement le noble titre auquel m'a unie votre matre; la mort
seule pourra me sparer de ma dignit.

WOLSEY.--Je vous prie, coutez-moi.

CATHERINE.--Plt au ciel que mes pas n'eussent jamais foul cette terre
anglaise, que je n'eusse jamais prouv les flatteries qui y voient le
jour! Vous avez des visages d'anges; mais le ciel connat vos coeurs.
Que vais-je maintenant devenir, infortune que je suis? Je suis la femme
la plus malheureuse qu'il y ait au monde. _(A ses femmes.)_ Hlas! mes
pauvres amies, quel est votre sort maintenant, naufrages sur un royaume
o je ne trouve ni piti, ni ami, ni espoir, aucun parent qui pleure sur
moi, o l'on m'accorde  peine un tombeau, o, comme la tige du lis, qui
fleurissait jadis reine de la prairie, je vais pencher la tte et
mourir?

WOLSEY.--Si Votre Grce voulait seulement se laisser persuader que nos
vues sont honntes, vous trouveriez plus de consolation. Pourquoi
voudrions-nous, vertueuse dame, vous faire tort dans cette affaire? 
quelle fin? Hlas! nos places et le caractre de notre tat, tout
repousse cette ide. Nous sommes destins  gurir de tels chagrins et
non  les faire natre. Au nom de la vertu, considrez ce que vous
faites; combien vous vous nuisez  vous-mme et vous exposez  vous voir
spare tout  fait du roi par cette conduite. Le coeur des rois caresse
l'obissance tant ils en sont amoureux! mais ils se soulvent contre les
esprits opinitres et se montrent terribles comme la tempte. Je sais
que vous avez un doux et noble caractre, une me gale comme le calme;
je vous en conjure, daignez nous croire ce que nous faisons profession
d'tre, des mdiateurs de paix, vos amis et vos serviteurs.

CAMPEGGIO.--Madame, vous l'prouverez. Vous faites tort  vos vertus par
ces craintes d'une faible femme. Une me noble, telle que vous a t
donne la vtre, rejette toujours loin d'elle de pareilles dfiances,
comme une monnaie trompeuse. Le roi vous aime; prenez bien garde de
perdre cet avantage. Quant  nous, s'il vous plat de vous confier  nos
soins dans cette affaire, nous sommes prts  dployer tous nos efforts
pour votre service.

CATHERINE.--Faites ce que vous jugerez  propos, milords, et je vous en
supplie, pardonnez-moi si je ne me suis pas conduite comme je l'aurais
d. Vous le savez, je suis une femme dpourvue de l'esprit ncessaire
pour faire une rponse convenable  des hommes tels que vous. Je vous
prie, portez mes hommages  Sa Majest, il a encore mon coeur, et il
aura mes prires, tant que ma vie m'appartiendra. Venez, vnrables
prlats, gratifiez-moi de vos avis, elle vous les demande aujourd'hui
celle qui ne songeait gure, lorsqu'elle mit les pieds dans cette cour,
qu'elle dt un jour payer si cher ses grandeurs!

(Ils sortent.)




SCNE II

Une antichambre de l'appartement du roi.

_Entrent_ LE DUC DE NORFOLK, LE DUC DE SUFFOLK, LE COMTE DE SURREY ET LE
LORD CHAMBELLAN.


NORFOLK.--Si vous voulez maintenant unir vos plaintes, et les presser
avec constance, il est impossible que le cardinal y rsiste; mais si
vous ngligez l'occasion que vous offrent les circonstances, je ne
rponds pas que vous ne subissiez de nouvelles disgrces, ajoutes 
celles qui vous oppriment dj.

SURREY.--J'accueille avec joie la plus lgre occasion que je puisse
rencontrer de me venger de lui, en mmoire du duc, mon beau-pre[9].

[Note 9: Shakspeare a fait dans cette scne un double emploi du mme
personnage. Le duc de Surrey, gendre du duc de Buckingham, tait  cette
poque duc de Norfolk. Son pre, le duc de Norfolk, que l'on voit
paratre au commencement de la pice, tait mort en 1525, quatre ans
avant la chute du cardinal.]

SUFFOLK.--Quel est celui des pairs qui ait chapp  ses affronts, ou du
moins  la plus trange ngligence? Quand a-t-il respect en personne,
si ce n'est en lui-mme, le caractre de la dignit?

LE CHAMBELLAN.--Milords, vous parlez  votre gr; ce qu'il mrite de
vous et de moi, je le sais; mais que nous puissions faire quelque chose
contre lui, quoique ce moment-ci nous en offre l'occasion, j'en doute
beaucoup. Si vous ne pouvez pas lui fermer l'accs auprs du roi, ne
tentez jamais de l'attaquer; car il y a, dans sa langue, un charme
infernal qui matrise le roi.

NORFOLK.--Oh! cessez de le craindre, son charme est dtruit. Le roi a
trouv contre lui des faits qui ont gt pour jamais le miel de son
langage. Non, il est enfonc dans la disgrce de manire  ne s'en
relever jamais.

SURREY.--Duc, ce serait une joie pour moi d'entendre le rcit de ces
nouvelles une fois par heure!

NORFOLK.--Croyez-moi, elles sont certaines. Ses doubles intrigues, dans
l'affaire du divorce, sont dcouvertes; et il s'y montre sous l'aspect
que je pourrais souhaiter  mon ennemi.

SURREY.--Et comment ses pratiques sont-elles parvenues  la lumire?

SUFFOLK.--De la manire la plus trange.

SURREY.--Oh! comment, comment?

SUFFOLK.--La lettre que le cardinal crivait au pape s'est gare; elle
est venue sous les yeux du roi, qui y a lu comment le cardinal
persuadait  Sa Saintet de suspendre le jugement du divorce. S'il
avait lieu, disait-il, je m'aperois que mon roi a le coeur pris d'amour
pour une crature de la reine, lady Anne Boulen.

SURREY.--Le roi a lu cela?

SUFFOLK.--Vous pouvez en tre sr.

SURREY.--Cela fera-t-il son effet?

LE CHAMBELLAN.--Le roi voit par quelle marche couverte et ondoyante il
se dirige vers son but particulier; mais, dans ce point, toutes ses
mesures ont chou, et il apporte le remde aprs la mort du malade. Le
roi a dj pous cette belle.

SURREY.--Je voudrais bien que cela ft vrai.

SUFFOLK.--Puisse, milord, l'accomplissement de ce souhait faire votre
bonheur; car je puis vous assurer que la chose est ainsi.

SURREY.--Oh! que toute ma joie accompagne cette union!

SUFFOLK.--Je lui dis _amen_.

NORFOLK.--Tout le monde en fait autant.

SUFFOLK.--Les ordres sont donns pour son couronnement; mais cette
nouvelle est bien jeune encore, et il n'est pas besoin de la raconter 
toutes les oreilles.--Mais en vrit, milords, c'est une charmante
crature, et parfaite d'me et de figure. Je me persuade que le Ciel,
par son moyen, fera tomber sur ce pays quelque bienfait dont il
clbrera la mmoire.

SURREY.--Mais le roi digrera-t-il la lettre du cardinal? Le Ciel nous
en prserve!

SUFFOLK.--Je dis encore _amen_. Non, non, d'autres gupes qui
bourdonnent encore devant son visage ne lui feront que mieux sentir la
piqre de celle-ci. Le cardinal Campeggio est reparti furtivement pour
Rome: il n'a pris cong de personne; il a laiss l'affaire du roi toute
dmanche, et il s'est mis en route comme agent de notre cardinal pour
appuyer toute son intrigue. Je sais certainement qu' cette nouvelle le
roi a cri, ah!

LE CHAMBELLAN.--Dieu veuille l'irriter de plus en plus, et lui faire
crier, ah! encore plus fort.

NORFOLK.--Mais, milord, quand revient Cranmer?

SUFFOLK.--Il est de retour, dans les mmes opinions qui, ainsi que
celles de presque tous les collges clbres de la chrtient, ont
tranquillis le roi sur son divorce. Je crois que ce second mariage ne
tardera pas  tre dclar, et que le couronnement suivra de prs.
Catherine n'aura plus le titre de reine, mais celui de princesse
douairire, veuve du prince Arthur.

NORFOLK.--Ce Cranmer est un digne homme, et il s'est donn beaucoup de
peine dans l'affaire du roi.

SUFFOLK.--Beaucoup: aussi, pour sa rcompense, nous le verrons
archevque.

NORFOLK.--C'est ce que j'ai ou dire.

SUFFOLK.--Oui, n'en doutez pas. Le cardinal....

(Entre Wolsey et Cromwell.)

NORFOLK, _aux autres lords_.--Observez-le, observez-le: il a de
l'humeur.

WOLSEY. Le paquet, Cromwell, l'avez-vous donn au roi?

CROMWELL.--Remis entre ses mains, dans sa chambre  coucher.

WOLSEY.--A-t-il jet les yeux sur ce qu'il contenait?

CROMWELL.--Il l'a ouvert sur-le-champ; et le premier papier qui s'est
trouv sous sa main, il l'a lu de l'air le plus srieux: l'attention
tait peinte dans toute sa contenance, et il m'a charg de vous dire de
l'attendre ici ce matin.

WOLSEY.--Est-il prt  sortir.

CROMWELL.--Je crois qu'il va sortir dans l'instant.

WOLSEY.--Laisse-moi un moment. (_Cromwell sort_.) Ce sera la duchesse
d'Alenon, la soeur du roi de France: il faut qu'il l'pouse.--Anne
Boulen? non, je ne veux point d'Anne Boulen pour lui. Il y a ici quelque
chose de plus qu'un beau visage. Boulen! non, point de Boulen.--Je
voudrais bien recevoir promptement des nouvelles de Rome.--La marquise
de Pembroke!

NORFOLK.--Il est mcontent.

SUFFOLK.--Peut-tre sait-il que le roi aiguise sa vengeance contre lui.

SURREY.--Qu'elle s'aiguise assez, mon Dieu, pour faire justice!

WOLSEY.--Une fille d'honneur de la dernire reine, la fille d'un
chevalier, tre la matresse de sa matresse, la reine de la
reine!--Cette chandelle n'claire pas bien; il faut la moucher, et en
mme temps nous l'teindrons.--Que m'importe qu'elle soit vertueuse et
pleine de mrite? Je la connais aussi pour une luthrienne acharne, et
il ne serait pas salutaire pour nos intrts qu'elle repost sur le sein
de notre roi, dj difficile  gouverner. Et voil encore un hrtique,
un archi-hrtique qui s'lve, Cranmer, un homme qui s'est insinu dans
la faveur du roi, et qui est aujourd'hui son oracle.

NORFOLK.--Quelque ide le tourmente.

SURREY.--Je voudrais que ce ft une ide qui ft capable d'user la
fibre, la matresse corde de son coeur.

(Entrent le roi, lisant un papier, et Lovel.)

SUFFOLK.--Le roi, le roi.

LE ROI HENRI.--Quel amas de richesses il a accumules pour son lot! Et
quels flots de dpense semblent s'couler continuellement  chaque heure
de ses mains! Par la fortune! comment a-t-il pu amasser tout cela? Ah!
c'est vous, milords. Avez-vous vu le cardinal?

NORFOLK.--Seigneur, nous tions l  l'observer: il y a quelque trange
commotion dans son cerveau; il mord ses lvres, tressaille; puis il
s'arrte tout  coup, regarde la terre, et ensuite porte son doigt  son
front. Un moment aprs il se met  marcher prcipitamment, puis s'arrte
encore, se frappe violemment le sein, et aussitt adresse ses regards 
la lune: nous l'avons vu prendre les postures les plus tranges.

LE ROI HENRI.--Cela pourrait tre: il y a du trouble dans son me.--Ce
matin il m'a envoy des papiers d'tat que je lui avais demands  lire.
Et savez-vous ce que j'y ai trouv? Sur ma conscience, c'est bien par
inadvertance qu'il l'y avait mis. J'y ai trouv un tat qui contenait le
dtail de son argenterie, de son trsor, des riches toffes et
ameublements de sa maison; et je trouve que cela monte  un excs de
faste qui passe de beaucoup les bornes de la fortune d'un sujet[10].

[Note 10: Cette aventure des papiers livrs au roi par mgarde est
une pure invention du pote qui a transport au cardinal Wolsey ce qui
arriva  l'vque de Durham,  l'gard de ce mme cardinal Wolsey.
Thomas Ruthall, vque de Durham, membre du conseil priv de Henri VIII,
fut charg par ce prince de lui tablir un compte rendu de l'tat du
royaume. L'vque ayant fait ce travail, fit relier le volume qui le
contenait de la mme manire qu'un autre volume o il avait expos trs
en dtail le compte de sa propre fortune. Le roi lui ayant fait demander
le compte dont il l'avait charg, le cardinal l'envoya chercher dans sa
bibliothque par son secrtaire qui se trompa, et donna l'un pour
l'autre: le cardinal, aussitt qu'il se fut aperu de la mprise, porta
le livre au roi, lui insinuant que, lorsqu'il aurait besoin d'argent, il
avait un trsor tout trouv dans les coffres de l'vque. Celui-ci,
apprenant ce qui lui tait arriv, en conut un tel chagrin qu'il mourut
peu de temps aprs.

Le pote a encore enchri sur ce fait, et ajout dans le paquet remis au
roi par inadvertance, une lettre de Wolsey au pape.]

NORFOLK.--C'est un coup du ciel: quelque esprit aura mis ce papier dans
le paquet pour vous faire la grce de le placer sous vos yeux.

LE ROI HENRI.--Si nous pouvions croire que ses mditations s'lvent
au-dessus de la terre et sont fixes sur quelque objet spirituel, je le
laisserais plong dans ses rveries; mais j'ai bien peur que ses penses
ne rampent bien au-dessous du firmament, et qu'elles ne mritent pas une
contemplation aussi srieuse.

(Il s'assied, et parle bas  Lovel, qui va ensuite aborder Wolsey.)

WOLSEY.--Que le Ciel me pardonne.--(_Il s'avance vers le roi_.) Que Dieu
favorise Votre Majest!

LE ROI HENRI.--Mon bon lord, vous tes plein des choses du ciel, et
c'est dans votre me que rside l'inventaire de vos plus grands trsors.
C'taient eux sans doute que vous tiez l occup  passer en revue: 
peine pouvez-vous prendre sur vos soins spirituels un moment de loisir
pour tenir vos comptes temporels. Srement dans ceux ci, je vous crois
un assez mauvais conome, et je suis bien aise que vous me ressembliez
sur ce point.

WOLSEY.--Sire, j'ai distribu mon temps de la sorte; une partie pour les
saints offices de mon ministre, une autre pour vaquer  la part que
j'ai dans les affaires de l'tat: la nature rclame aussi ses heures
pour sa conservation; et moi, son faible enfant, comme les mortels mes
frres, je suis forc de me prter  ses besoins.

LE ROI HENRI.--Vous avez parl  merveille.

WOLSEY.--Et je souhaite que Votre Majest, comme j'espre lui en donner
occasion, fasse toujours marcher pour moi le bien faire avec le bien
dire.

LE ROI HENRI.--C'est encore bien dit; et c'est en effet une sorte de
bonne action que de bien dire. Cependant les paroles ne sont pas les
actions. Mon pre vous aimait, il me disait qu'il vous aimait, et il
confirmait sa parole par ses actions en votre faveur. Depuis que je
possde ma dignit, je vous ai tenu tout prs de mon coeur: je ne me
suis pas contente de vous placer dans les emplois dont vous pouviez
retirer de grands profits, mais j'ai mme pris sur mes revenus actuels
pour verser sur vous mes bienfaits.

WOLSEY, _ part_.--O peut tendre ce discours?

SURREY, _ part_.--Dieu fasse prosprer ce dbut.

LE ROI HENRI.--N'ai-je pas fait de vous le premier homme de l'tat? Je
vous prie, dites-moi, si ce que j'avance ici vous parat vrai, et, si
vous en convenez, dites-moi alors si vous devez m'tre attach ou non.
Que rpondez-vous?

WOLSEY.--Mon souverain, je confesse que vos grces royales, rpandues
sur moi chaque jour, ont t au del de ce que j'en pouvais payer par
mes efforts les plus assidus; cela aurait surpass les forces de
l'homme. Mes efforts, quoique toujours rests bien au-dessous de mes
dsirs, ont gal toute l'tendue de mes facults. Je n'ai de vues
personnelles que celles qui peuvent tendre au bien de votre auguste
personne, et  l'avantage de l'tat. Quant aux grandes faveurs que vous
avez accumules sur moi, pauvre indigne que je suis, je ne puis vous
rendre en retour que d'humbles actions de grces, et mes prires au ciel
pour vous, et ma loyale fidlit, qui a toujours augment et qui ne fera
que crotre de jour en jour, jusqu' ce que l'hiver de la mort vienne la
glacer.

LE ROI HENRI.--Trs-bien rpondu. C'est par l que s'illustre un sujet
loyal et soumis; l'honneur de son attachement en est la rcompense,
comme l'infamie, s'il le trahit, en est la punition. Je prsume que
comme ma main s'est libralement ouverte pour vous, que mon coeur vous a
prodigu son affection, que ma puissance a fait pleuvoir les honneurs
sur votre tte, plus que sur aucun autre de mes sujets, en retour vos
mains, votre coeur, votre intelligence, et toutes les facults de votre
me, devraient, indpendamment du devoir d'un sujet, m'appartenir  moi,
votre ami, par un sentiment particulier, plus qu' un autre.

WOLSEY.--Je proteste ici que j'ai toujours travaill pour les intrts
de Votre Majest, beaucoup plus que pour les miens; voil ce que je
suis, ce que j'ai t et ce que je serai, quand tous les autres
briseraient les liens du devoir qui les attachent  vous, et qu'ils le
rejetteraient de leur coeur; quand les dangers m'environneraient, aussi
nombreux que la pense peut les imaginer, et m'apparatraient sous les
formes les plus effrayantes; alors, de mme qu'un rocher affronte la
fureur des flots, mon devoir briserait les vagues de ce courant furieux,
et conserverait inbranlable mon attachement pour vous.

LE ROI HENRI.--C'est parler avec noblesse.--Retenez bien, milords, qu'il
a un coeur loyal: vous venez de le voir s'ouvrir devant
vous.--(_Remettant,  Wolsey les papiers qu'il tenait dans sa main_.)
Lisez ceci, et ensuite ceci: puis vous irez djeuner avec tout ce qu'il
vous restera d'apptit.

(Le roi sort, en lanant un regard de courroux sur le cardinal.--Les
lords se pressent sur ses pas et le suivent, en se parlant tout bas et
en souriant.)

WOLSEY.--Que signifie ceci? d'o vient ce courroux inattendu? Comment me
le suis-je attir? Il m'a quitt avec un regard menaant, comme si ma
ruine s'lanait de ses yeux. Tel est le regard que lance le lion
furieux sur le chasseur tmraire qui l'a irrit, puis il
l'anantit.--Il faut que je lise ce papier qui m'apprendra, je le crains
bien, le sujet de sa colre.--Oh! c'est cela, ce papier m'a
perdu!--Voil l'tat de tout cet amas de richesses que j'ai amonceles
pour mes vues, pour gagner la papaut, et pour soudoyer mes amis dans
Rome. O ngligence qui n'tait permise qu' un imbcile! Quel dmon
ennemi m'a fait mler cet important secret au paquet que j'envoyais au
roi?--N'y a-t-il donc point de remde  cette imprudence? Nul expdient
nouveau pour lui retirer cette pense de la tte? Je vois bien qu'elle
l'meut violemment.--Cependant je sais un moyen qui, bien employ, peut,
en dpit de la fortune, me tirer encore d'affaire.--Quel est cet autre
papier?--(_Il lit l'adresse.) Au pape_. Quoi! sur ma vie, la lettre que
j'adressais  Sa Saintet, et o je lui faisais part de toute l'affaire!
Puisqu'il en est ainsi, adieu. J'ai atteint le fate de mes grandeurs,
et, de ce plein midi de ma gloire, je me prcipite maintenant vers mon
dclin: je tomberai, comme une brillante exhalaison du soir, et personne
ne me reverra plus.

(Rentrent les ducs de Norfolk et de Suffolk, le comte de Surrey et le
lord chambellan.)

NORFOLK.--Cardinal, coutez les ordres du roi; il vous commande de
remettre sur-le-champ dans nos mains le grand sceau, et de vous retirer
dans le chteau d'Esher, appartenant  l'vch de Winchester, jusqu'
ce que Sa Majest vous fasse savoir ses intentions.

WOLSEY.--Un instant: o est votre commission, milords? Des paroles ne
peuvent avoir une si grande autorit.

SUFFOLK.--Qui osera les contredire, lorsqu'elles portent la volont
expresse du roi mane de sa propre bouche.

WOLSEY.--Jusqu' ce qu'on me montre quelque chose de plus que vos
paroles, et la volont que vous avez de satisfaire votre haine, sachez,
lords officieux, que j'ose et dois m'y refuser. Je vois maintenant de
quel ignoble lment vous tes ptris, c'est l'envie. Avec quelle ardeur
vous poursuivez ma disgrce, comme pour vous en repatre! Comme on vous
trouve coulants et faciles sur tout ce qui peut amener ma ruine! Suivez
le cours de vos envieux projets, hommes de malice; le christianisme vous
y autorise, et nul doute que vous ne receviez en son temps une juste
rcompense. Ce sceau que vous me redemandez avec tant de violence, le
roi, mon matre et le vtre, me l'a donn de sa propre main; il m'a
ordonn d'en jouir, ainsi que de la place et des honneurs qui y sont
attachs, pendant la dure de ma vie, et pour m'assurer la possession de
ses bonts, il les a confirmes par des lettres patentes. Maintenant qui
me les tera?

SURREY.--Le roi qui vous les a donnes.

WOLSEY.--Il faut donc que ce soit lui-mme.

SURREY.--Prtre, tu es un tratre bien orgueilleux.

WOLSEY.--Orgueilleux lord, tu mens. Il n'y a pas quarante heures encore,
que Surrey aurait moins trembl de brler sa langue, que de me parler
ainsi.

SURREY.--Vice carlate, c'est ton ambition qui a enlev de cette terre
gmissante le noble Buckingham, mon beau-pre; les ttes de tous tes
confrres cardinaux avec la tienne, attaches ensemble, et tout ce que
tu as de meilleur, ne valaient pas un cheveu de la sienne. Maldiction
sur votre politique! Vous m'avez envoy vivre en Irlande, loin des lieux
o j'aurais pu venir  son secours, loin du roi, loin de tous ceux qui
pouvaient obtenir sa grce du crime que tu lui as imput; tandis que
votre grande bont par une pieuse compassion se htait de l'absoudre
avec la hache.

WOLSEY.--Ma rponse  ce reproche et  tout ce que ce lord babillard
peut inventer contre ma rputation, c'est que rien n'est plus faux. La
loi a rendu au duc la justice qu'il mritait. Son noble jury, et la
noirceur de son crime tmoignent assez combien, dans l'affaire qui lui a
cot la vie, j'tais innocent de toute haine particulire contre lui.
Si j'aimais les longs discours, lord, je vous dirais que vous avez aussi
peu d'honntet que d'honneur, et qu'en fait de loyaut et de fidlit
envers le roi, toujours mon royal matre, j'oserais dfier un homme plus
solide que ne peuvent l'tre et Surrey et tous ceux qui partagent ses
folies.

SURREY.--Par mon me! prtre, votre longue robe vous protge: sans quoi
vous sentiriez le fer de mon pe dans la source de votre vie.--Milords,
pouvez-vous endurer tant d'arrogance? et de la part d'un tel homme? Si
nous nous conduisons avec cette molle faiblesse, et que nous nous
laissions surmener par un manteau d'carlate, adieu la noblesse; en ce
cas, que Sa Grce poursuive, et nous fasse de son chapeau rouge un
pouvantail comme pour les alouettes.

WOLSEY.--Toute bont devient poison pour toi.

SURREY.--Oui, la bont qui glane et amasse dans vos mains toutes les
richesses du royaume en un seul monceau, par d'odieuses extorsions, la
bont qui vous fait crire au pape contre le roi cette lettre
intercepte dans votre paquet, votre bont, puisque vous me provoquez,
sera mise dans tout son jour.--Milord de Norfolk, si vous tes vraiment
noble, si vous aimez le bien public, les prrogatives de notre noblesse
mprise, et de nos enfants, qui, s'ils vivent, se verront  peine de
simples gentilshommes, produisez  la lumire la somme norme de ses
pchs, le recueil des articles de sa vie.--Je veux vous faire trembler
plus que la cloche du saint sacrement lorsqu'elle vient  passer tandis
que votre brune matresse est dans vos bras  vous caresser, lord
cardinal.

WOLSEY.--Combien,  ce qu'il me semble, je pourrais mpriser cet homme,
si je n'tais retenu par le devoir de la charit!

NORFOLK.--Ce recueil, milord, est dans les mains du roi: ce que nous en
savons, c'est qu'il est bien odieux.

WOLSEY.--Mon innocence n'en sortira que plus pure et plus clatante
lorsque le roi connatra ma fidlit.

SURREY.--Cela ne vous sauvera pas.... Ah! grce  ma mmoire, je me
rappelle encore quelques-uns des articles et ils seront produits.
Maintenant si vous tes capable de rougir et de vous dire coupable,
cardinal, vous nous montrerez du moins quelque reste d'honntet.

WOLSEY.--Dites, monsieur: j'ose braver toutes vos imputations. Si je
rougis, c'est de voir un noble choquer toutes les biensances.

SURREY.--Il vaut mieux manquer de politesse et conserver sa
tte.--Rpondez  cette attaque. D'abord sans le consentement et 
l'insu du roi, vous tes parvenu  vous faire nommer lgat, et vous avez
abus de ce pouvoir, pour mutiler la juridiction de tous les vques.

NORFOLK.--Ensuite, dans toutes les lettres que vous avez crites  Rome
et aux princes trangers, vous employez toujours cette formule: _ego et
rex meus_, en sorte que vous reprsentiez le roi comme votre serviteur.

SUFFOLK.--Ensuite,  l'insu du roi et du conseil, lorsque vous tes all
en qualit d'ambassadeur vers l'empereur, vous avez eu l'audace de
porter en Flandre le grand sceau.

SURREY.--_Item_. Vous avez envoy d'amples pouvoirs  Grgoire de
Cassalis pour conclure, sans l'aveu du roi, ou l'autorisation de l'tat,
une ligue entre Sa Majest et Ferrare.

SUFFOLK.--Par pure ambition, vous avez fait frapper l'empreinte de votre
chapeau de cardinal sur la monnaie du roi.

SURREY.--Vous avez fait passer  Rome des sommes innombrables (quant 
savoir comment vous les avez acquises, c'est un soin que je laisse 
votre conscience), pour soudoyer Rome, et vous aplanir les chemins aux
dignits,  la ruine entire du royaume. Il y a bien d'autres faits
encore dont je ne souillerai pas ma bouche, parce qu'ils sont relatifs 
vous et odieux.

LE CHAMBELLAN.--Ah! milord, ne poussez pas trop durement un homme qui
tombe; c'est vertu de l'pargner. Ses fautes sont soumises aux lois, que
ce soit elles et non pas vous qui le punissent. Mon coeur gmit de le
voir rduit  si peu de chose, de si grand qu'il tait.

SURREY.--Je lui pardonne.

SUFFOLK.--Lord cardinal, comme tous les actes que vous avez faits
dernirement dans ce royaume, en vertu des pouvoirs de lgat, se
trouvent dans le cas d'un _prmunire_, l'intention du roi est encore
qu'on sollicite contre vous un acte qui confisque tous vos biens, vos
terres, vos domaines, vos chteaux, tout ce qui vous appartient, et vous
mette hors de la protection du roi. Telle est ma charge.

NORFOLK.--Et, sur ce, nous vous laissons  vos mditations sur les
moyens de vivre mieux  l'avenir. Quant  votre refus obstin de nous
remettre le grand sceau, le roi en sera instruit, et sans doute il vous
en remerciera; et ainsi, adieu, mon bon petit lord cardinal.

(Ils sortent tous, except Wolsey.)

WOLSEY, _seul_.--Et ainsi, adieu  la petite bonne volont que vous me
portez: adieu, long adieu  toutes mes grandeurs! Voil la destine de
l'homme: aujourd'hui pointent en lui les tendres feuilles de
l'esprance; demain les fleurs, dont les touffes paisses le couvrent de
leur parure rougissante: le troisime matin survient une gele, une
gele meurtrire, qui, au moment o dans sa simple bonhomie il croit ses
grandeurs en pleine marche vers la maturit, le dessche jusqu' la
racine; alors il tombe comme je le fais.--Comme ces enfants tourdis qui
nagent soutenus sur des vessies enfles, je me suis aventur, pendant
une longue suite d'ts, sur un ocan de gloire, j'ai t trop loin. A
la fin, mon orgueil, gonfl outre mesure, s'est drob sous moi, et il
me laisse maintenant, fatigu et vieilli dans les travaux,  la merci
d'un courant imptueux qui va m'engloutir pour jamais, vaine pompe et
gloire de ce monde, je vous hais! Je sens mon coeur nouvellement ouvert.
Oh! qu'il est misrable le pauvre malheureux qui dpend de la faveur des
rois! Entre ce sourire auquel nous aspirons, ce doux regard d'un
monarque et le coup dont ils nous prcipitent, il y a plus de transes et
d'angoisses que n'en cause la guerre et que n'en prouvent les femmes;
et lorsqu'il tombe, il tombe comme Lucifer pour ne plus esprer jamais.
(_Cromwell entre d'un air constern_.) Eh bien, Cromwell, qu'y a-t-il?

CROMWELL.--Je n'ai pas la force de parler, milord.

WOLSEY.--Quoi! confondu  la vue de mes infortunes? Ton courage doit-il
donc s'tonner de la chute d'un homme puissant? Ah! si vous pleurez, je
suis dchu en effet.

CROMWELL.--Comment se trouve Votre Grce?

WOLSEY.--Moi? bien. Jamais je n'ai t si vritablement heureux, mon bon
Cromwell. Je me connais  prsent moi-mme, et je sens au dedans de moi
une paix au-dessus de toutes les dignits terrestres, une conscience
calme et tranquille. Le roi m'a guri: j'en remercie humblement Sa
Majest; il a, par piti, t de dessus ces paules, colonnes ruines,
un poids capable de faire submerger une flotte, ma trop grande
lvation. Oh! c'est un fardeau, Cromwell, un fardeau trop pesant pour
un homme qui espre le ciel!

CROMWELL.--Je suis bien aise de voir que Votre Grce ait fait un si bon
usage de tout ceci.

WOLSEY.--J'espre que j'en ai fait bon usage. Je pourrais maintenant, ce
me semble, au courage que je sens dans mon me, supporter plus de
misres encore, et de beaucoup plus grandes misres que le lche coeur
de mes ennemis ne peut oser m'en faire subir.--Quelles nouvelles dans le
monde?

CROMWELL.--La plus importante et la plus fcheuse, c'est votre disgrce
auprs du roi.

WOLSEY.--Dieu le conserve!

CROMWELL.--La seconde, c'est que sir Thomas More est choisi lord
chancelier  votre place.

WOLSEY.--Cela est un peu prcipit.--Mais c'est un homme instruit.
Puisse-t-il jouir longtemps de la faveur de Sa Majest, et rendre la
justice pour l'honneur de la vrit et le repos de sa conscience, afin
que, lorsqu'il aura termin sa course et qu'il s'endormira dans le sein
des flicits, ses cendres soient honores d'un monument des larmes des
orphelins! Que dit-on encore?

CROMWELL.--Que Cranmer est de retour; il a t trs-bien reu, et il est
install lord archevque de Cantorbry.

WOLSEY.--Voil des nouvelles en effet!

CROMWELL.--La dernire, c'est que lady Anne, que le roi a depuis
longtemps pouse en secret, a t vue aujourd'hui publiquement avec
tous les honneurs de reine, et l'on ne parle  prsent que de son
couronnement prochain.

WOLSEY.--C'est l le poids qui a prcipit ma chute. Oh! Cromwell! le
roi m'a entirement abandonn: en cette femme seule est alle se perdre
toute ma gloire: le soleil n'annoncera plus ma puissance, et ne dorera
plus de sa lumire la noble foule qui s'empressait pour attendre mes
sourires.--Va, quitte-moi, Cromwell; je ne suis plus qu'un pauvre
disgraci, et indigne  prsent d'tre ton protecteur et ton matre. Va
trouver le roi (je prie le ciel que cet astre ne s'clipse jamais!), je
lui ai dit qui tu es, et combien tu es fidle; il t'avancera. Un reste
de souvenir de moi l'engagera (je connais son gnreux naturel)  ne pas
laisser prir aussi tes services si pleins d'esprances. Bon Cromwell,
ne le nglige point: tires-en parti et pourvois  ta sret  venir.

CROMWELL.--Ah! milord, faut-il donc que je vous quitte? Faut-il que
j'abandonne un si bon, si gnreux et si noble matre? Soyez tmoins,
vous tous qui n'avez pas un coeur de fer, avec quelle douleur Cromwell
se spare de son matre. Le roi aura mes services; mais mes prires
seront  jamais, oui,  jamais pour vous.

WOLSEY.--Cromwell, je ne croyais pas que tous mes malheurs pussent
m'arracher une larme; mais tu m'as forc, par ton honnte fidlit, 
sentir la faiblesse d'une femme. Essuyons nos yeux; et coute encore
ceci, Cromwell: lorsque je serai oubli, comme je vais l'tre, et
qu'endormi sous un marbre froid et insensible, il ne sera plus mention
de moi dans ce monde, dis que je t'ai donn une utile leon; dis que
Wolsey, qui marcha jadis dans les sentiers brillants de la gloire, qui
sonda toutes les profondeurs, tous les cueils des dignits, t'a
dcouvert, dans son naufrage, un chemin pour t'lever, une route sre et
infaillible, quoiqu'il l'ait manque pour lui-mme. Remarque seulement
ma chute, et ce qui a caus ma ruine. Cromwell, je te le recommande,
repousse loin de toi l'ambition. C'est par ce pch que tombrent les
anges; comment donc l'homme, image de son Crateur, peut-il esprer de
prosprer par elle? Sois le dernier dans ta propre affection: chris les
coeurs qui te hassent. La corruption ne profite pas plus que
l'honntet. Porte toujours la paix dans ta main droite pour faire taire
les langues envieuses: sois juste, et ne crains rien. N'aie pour but
dans toutes tes actions, que ton pays, ton Dieu et la vrit. Et alors
si tu tombes,  Cromwell, tu tomberas en bienheureux martyr. Sers le
roi; et je t'en prie, rentre avec moi: viens faire un inventaire de tout
ce que je possde jusqu' la dernire obole; tout cela est au roi: ma
robe et la puret de ma foi sont maintenant tout ce que j'ose dire 
moi. O Cromwell, Cromwell, si j'avais servi mon Dieu seulement avec la
moiti autant de zle que j'ai servi mon roi, il ne m'aurait pas, dans
ma vieillesse, expos nu  la fureur de mes ennemis!

CROMWELL.--Mon bon seigneur, ayez patience.

WOLSEY.--J'en ai aussi. Adieu, esprances de cour: mes esprances
habitent dans le ciel.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIME ACTE.




                           ACTE QUATRIME




SCNE I

Une rue du quartier de Westminster.

DEUX BOURGEOIS _entrent chacun de leur ct_.


PREMIER BOURGEOIS.--Je suis bien aise de vous rencontrer encore ici.

SECOND BOURGEOIS.--Et je m'en flicite aussi.

PREMIER BOURGEOIS.--Vous venez pour prendre votre place et voir passer
lady Anne au retour de son couronnement?

SECOND BOURGEOIS.--C'est l tout mon objet. A notre dernire entrevue,
c'tait le duc de Buckingham qui revenait de son jugement.

PREMIER BOURGEOIS.--Cela est vrai; mais alors c'tait un jour de deuil:
aujourd'hui c'est un jour d'allgresse publique.

SECOND BOURGEOIS.--Oui, les citoyens de Londres, je n'en doute pas,
auront dploy toute l'tendue de leur attachement pour leurs rois.
Pourvu que leurs droits soient respects, ils s'empressent toujours de
clbrer un pareil jour par des spectacles, de pompeuses dcorations, et
autres dmonstrations de respect.

PREMIER BOURGEOIS.--Jamais on n'en vit de si brillantes, et jamais, je
peux vous assurer, de mieux places.

SECOND BOURGEOIS.--Oserai-je vous demander ce que contient ce papier que
vous tenez l?

PREMIER BOURGEOIS.--Oui; c'est la liste de ceux qui font valoir les
privilges de leurs charges en ce jour, d'aprs le crmonial du
couronnement. Le duc de Suffolk est  la tte, et rclame les fonctions
de grand matre de la maison du roi; ensuite le duc de Norfolk, qui
prtend  celles de grand marchal: vous pouvez lire les autres.

(Il lui offre la liste.)

SECOND BOURGEOIS, _le remerciant_.--Je vous rends grces; si je n'tais
pas au fait de ces crmonies, votre liste m'aurait t fort utile. Mais
dites-moi, de grce, que devient Catherine, la princesse douairire?
Comment vont ses affaires?

PREMIER BOURGEOIS.--Je peux vous l'apprendre. L'archevque de
Cantorbry, accompagn de plusieurs savants et vnrables prlats de son
rang, a tenu dernirement une cour  Dunstable,  six milles d'Ampthill,
o tait la princesse; elle fut cite plusieurs fois  cette cour, mais
elle n'y comparut point: bref, pour dfaut de comparution et par suite
des scrupules qu'avait dernirement conus le roi, le divorce entre elle
et lui a t prononc sur l'avis de la plus grande partie de ces savants
personnages, et ce premier mariage dclar nul. Depuis le jugement, elle
a t transfre  Kimbolton o elle est actuellement, et malade.

SECOND BOURGEOIS.--Hlas! vertueuse dame! _(Fanfares.)_--Mais j'entends
les trompettes. Serrons-nous: la reine va passer.

ORDRE DU CORTGE.

1 Deux juges.

2 Le lord chancelier, devant lequel on porte la bourse et la masse.

3 Un choeur de chanteurs.

4 Le maire de Londres, portant la masse. Ensuite le hraut Garter, vtu
de sa cotte d'armes, et portant sur sa tte une couronne de cuivre dor.

5 Le marquis de Dorset, portant un sceptre d'or, et sur sa tte une
demi-couronne d'or. Avec lui marche le comte de Surrey, portant la
baguette d'argent avec la colombe, et couronn d'une couronne de comte,
avec les colliers de l'ordre des chevaliers.

6 Le duc de Suffolk, dans sa robe de crmonie, sa couronne ducale sur
la tte, et une longue baguette blanche  la main, en qualit de grand
matre. Avec lui marche de front le duc de Norfolk, avec la baguette de
grand marchal, et la couronne ducale sur la tte, et les colliers de
l'ordre des chevaliers.

7 Ensuite parat un dais port par quatre des barons des cinq ports.
Sous ce dais marche la reine, pare des ornements de la royaut, la
couronne sur la tte, et les cheveux orns de perles prcieuses. A ses
cts, sont les vques de Londres et de Winchester.

8 La vieille duchesse de Norfolk, avec une petite couronne d'or,
travaille en fleurs, conduisant le cortge de la reine.

9 Diffrentes dames et comtesses, avec de simples petits cercles d'or
sans fleurs.

SECOND BOURGEOIS.--Un cortge vraiment royal, sur ma parole!--Je connais
ceux-ci.--Mais quel est celui qui porte le sceptre?

PREMIER BOURGEOIS.--Le marquis de Dorset; et l'autre, le comte de Surrey
avec la baguette d'argent.

SECOND BOURGEOIS.--Un brave et hardi gentilhomme.--Celui-l doit tre le
duc de Suffolk?

PREMIER BOURGEOIS.--C'est lui-mme: le grand matre.

SECOND BOURGEOIS.--Et celui-ci milord de Norfolk?

PREMIER BOURGEOIS.--Oui.

SECOND BOURGEOIS.--Que Dieu te comble de ses bndictions! Tu as la plus
aimable figure que j'aie jamais vue.--Sur mon me, c'est un ange. Notre
roi peut se vanter de possder tous les trsors de l'Inde, et bien plus
encore quand il embrasse cette dame: je ne puis blmer sa conscience.

PREMIER BOURGEOIS.--Ceux qui portent le dais d'honneur au-dessus d'elle
sont quatre barons des cinq ports.

SECOND BOURGEOIS.--Ils sont bien heureux, ainsi que tous ceux qui sont
prs d'elle.--J'imagine que celle qui conduit le cortge est cette noble
dame, la vieille duchesse de Norfolk?

PREMIER BOURGEOIS.--C'est elle: et toutes les autres sont des comtesses.

SECOND BOURGEOIS.--Leurs petites couronnes l'annoncent.--Ce sont des
toiles et quelquefois des toiles tombantes.

PREMIER BOURGEOIS.--Laissons cela. _(La procession disparat au son
d'une bruyante fanfare_.--_Entre un troisime bourgeois.)_ Dieu vous
garde, monsieur; o vous tes-vous fourr?

TROISIME BOURGEOIS.--Parmi la foule, dans l'abbaye; on n'y aurait pas
gliss un doigt de plus: je suis suffoqu des paisses exhalaisons de
leur joie.

SECOND BOURGEOIS.--Vous avez donc vu la crmonie?

TROISIME BOURGEOIS.--Oui, je l'ai vue.

PREMIER BOURGEOIS.--Comment tait-elle?

TROISIME BOURGEOIS.--Trs-digne d'tre vue.

SECOND BOURGEOIS.--Racontez-la nous, mon cher monsieur.

TROISIME BOURGEOIS.--Je le ferai de mon mieux. Ces flots brillants de
seigneurs et de dames ayant conduit la reine au sige qui lui tait
prpar se sont ensuite carts  quelque distance d'elle; la reine est
demeure assise pour se reposer une demi-heure environ, sur un riche et
magnifique trne, offrant toutes les grces de sa personne aux libres
regards du peuple. Oh! croyez-moi, c'est la plus belle femme qui soit
jamais entre dans le lit d'un homme! Lorsqu'elle a paru ainsi en plein
aux regards du public, il s'est lev un bruit tel que celui des
cordages  la mer par une violente tempte, tout aussi fort, et compos
d'autant de tons divers: les chapeaux, les manteaux, et, je crois, les
habits aussi ont vol en l'air; et si leurs visages n'avaient pas tenu,
ils les auraient aussi perdus aujourd'hui. Jamais je n'ai vu tant
d'allgresse. Des femmes grosses, et qui n'en ont pas pour la moiti
d'une semaine, comme les bliers dont les anciens se servaient  la
guerre, frappaient la foule de leur ventre et faisaient tout chanceler
devant elles; pas un homme n'et pu dire: celle-ci est ma femme; tant on
tait trangement agenc les uns avec les autres comme un seul morceau.

SECOND BOURGEOIS.--Mais, je vous prie, que s'est-il pass ensuite?

TROISIME BOURGEOIS.-- la fin, Sa Grce s'est leve, et d'un pas
modeste elle s'est avance vers l'autel; l elle s'est mise  genoux,
et, comme une sainte, elle a lev ses beaux yeux vers le ciel, et a pri
dvotement. Ensuite elle s'est releve et a fait une inclination au
peuple. C'est alors qu'elle a reu de l'archevque de Cantorbry tous
les signes qui consacrent une reine, comme l'huile sainte, la couronne
d'douard le Confesseur, la baguette et l'oiseau de paix, et tous les
autres attributs noblement dposs sur elle: les crmonies acheves, le
choeur, compos des plus clbres musiciens du royaume, a chant le _Te
Deum_. Alors elle est sortie de l'glise, et elle est revenue dans la
mme pompe  York-place, o se donne la fte.

PREMIER BOURGEOIS.--Vous ne devez plus nommer ce palais York-place,
depuis la chute du cardinal il a perdu ce nom; il appartient au roi, et
s'appelle dsormais White-Hall.

TROISIME BOURGEOIS.--Je le sais: mais le changement est si nouveau que
l'ancien nom est encore tout frais dans ma mmoire.

SECOND BOURGEOIS.--Quels taient les deux vnrables vques qui
marchaient  ct de la reine?

TROISIME BOURGEOIS.--Stokesly et Gardiner: celui-ci vque de
Winchester (sige o il a t tout rcemment lev, de secrtaire du roi
qu'il tait): l'autre vque de Londres.

SECOND BOURGEOIS.--Celui de Winchester ne passe pas pour tre trop ami
de l'archevque, du vertueux Cranmer.

TROISIME BOURGEOIS.--Tout le monde sait cela: cependant la brouillerie
n'est pas considrable: et si elle s'envenimait, Cranmer trouverait un
ami qui ne l'abandonnerait pas au besoin.

SECOND BOURGEOIS.--Qui, s'il vous plat?

TROISIME BOURGEOIS.--Thomas Cromwell. Un homme singulirement estim du
roi, et vraiment un digne et fidle ami. Le roi l'a fait grand matre
des joyaux de la couronne, et il est dj membre du conseil priv.

SECOND BOURGEOIS.--Son mrite le mnera plus loin encore.

TROISIME BOURGEOIS.--Oh! srement; cela n'est pas douteux.--Allons,
messieurs, venez avec moi; je vais au palais, et vous y serez mes htes.
J'y ai quelque crdit; et, chemin faisant, je vous raconterai d'autres
dtails.

PREMIER ET SECOND BOURGEOIS _ensemble_.--Nous sommes  vos ordres,
monsieur.

(Ils sortent.)




SCNE II

A Kimbolton.

_Entre_ CATHERINE _reine douairire, malade et soutenue par_ GRIFFITH ET
PATIENCE.


GRIFFITH.--Comment se trouve Sa Grce?

CATHERINE.--O Griffith, malade  mort! Mes jambes, comme des branches
surcharges, ploient vers la terre, presses de dposer leur fardeau.
Avancez un sige.--Comme cela. A prsent, il me semble que je me sens un
peu plus  mon aise.--Ne m'as-tu pas dit, Griffith, en me conduisant,
que ce puissant fils de la fortune, le cardinal Wolsey, tait mort?

GRIFFITH.--Oui, madame. Mais je crois que Votre Grce souffre trop en ce
moment pour m'couter.

CATHERINE.--Je t'en prie, bon Griffith, raconte-moi comment il est mort.
S'il a fait une bonne fin, il m'a heureusement prcde pour me servir
d'exemple.

GRIFFITH.--Le bruit public est qu'il a fait une bonne fin, madame.--Car
lorsque le grand comte de Northumberland l'eut arrt  York, et voulut
l'amener pour tre interrog comme un homme violemment prvenu, il tomba
malade subitement, et son mal devint si violent qu'il ne pouvait rester
assis sur sa mule.

CATHERINE.--Hlas, le pauvre homme!

GRIFFITH.--Enfin,  petites journes il arriva  Leicester, et logea
dans l'abbaye, o le rvrend pre abb avec tous ses religieux le reut
honorablement. Le cardinal lui adressa ces paroles: _O pre abb, un
vieillard bris par les orages de la cour vient dposer parmi vous ses
membres fatigus: accordez-lui par charit un peu de terre_. Il se mit
au lit, o sa maladie fit des progrs si violents que, la troisime nuit
aprs son arrive, vers huit heures, qu'il avait prdit lui-mme devoir
tre sa dernire heure, plein de repentir, plong dans de continuelles
mditations, au milieu des larmes et des soupirs, il rendit au monde ses
dignits, au ciel son me bienheureuse, et s'endormit dans la paix.

CATHERINE.--Qu'il y repose doucement, et que ses fautes lui soient
lgres!--Cependant permets-moi, Griffith, de dire ce que j'en pense, et
pourtant sans blesser la charit.--C'tait un homme d'un orgueil sans
bornes, toujours voulant marcher l'gal des princes; un homme qui, par
son despotisme, a enchan tout le royaume. La simonie lui paraissait
lgitime, sa propre opinion tait sa loi, il vous niait en face la
vrit, et fut toujours double dans ses paroles comme dans ses desseins.
Jamais il ne montrait de piti que lorsqu'il mditait votre ruine; ses
promesses taient ce qu'il tait alors, riches et puissantes; mais
l'excution tait ce qu'il est aujourd'hui, nant. Il usait mal de son
corps et donnait au clerg un mauvais exemple.

GRIFFITH.--Ma noble dame, le mal que font les hommes vit sur l'airain;
nous traons leurs vertus sur l'onde. Votre Altesse me permettrait-elle
de dire  mon tour le bien qu'il y avait en lui?

CATHERINE.--Oui, cher Griffith. Autrement je serais mchante.

GRIFFITH.--Ce cardinal, quoique issu d'une humble tige, fut cependant
incontestablement form pour parvenir aux grandes dignits. A peine
sorti du berceau, c'tait dj un savant mr et judicieux. Il tait
singulirement clair, d'une loquence persuasive. Hautain et dur pour
ceux qui ne l'aimaient pas, mais doux comme l't  ceux qui le
recherchaient. Et s'il ne pouvait se rassasier d'acqurir des richesses
(ce qui fut un pch), en revanche, madame, il tait,  les rpandre,
d'une gnrosit de prince. Portez ternellement tmoignage pour lui,
vous deux, fils jumeaux de la science, qu'il a leve on vous, Ipswich
et Oxford, dont l'un est tomb avec lui ne voulant pas survivre au
bienfaiteur  qui il devait sa naissance, et l'autre, quoique imparfait
encore, est cependant dj si clbre, si excellent dans la science, et
si rapide dans ses progrs continuels, que la chrtient ne cessera d'en
proclamer le mrite.--Sa ruine lui a amass des trsors de bonheur, car
ce n'est qu'alors qu'il s'est senti et connu lui-mme, et qu'il a
compris combien taient heureux les petits; et pour couronner sa
vieillesse d'une gloire plus grande que celle que les hommes peuvent
donner, il est mort dans la crainte de Dieu.

CATHERINE.--Aprs ma mort, je ne veux pas d'autre hraut, d'autre
narrateur des actions de ma vie, pour garantir mon honneur de la
calomnie, qu'un historien aussi honnte que Griffith. Celui que j'avais
le plus ha vivant, tu as su, par ta religieuse candeur et par ta
modration, me le faire honorer dans sa cendre. Que la paix soit avec
lui!--Patience, tiens-toi prs de moi.--Place-moi plus bas: je n'ai pas
encore longtemps  te fatiguer.--Bon Griffith, dis aux musiciens de me
jouer cet air mlancolique que j'ai nomm ma cloche funbre, tandis
qu'assise ici, je mditerai sur l'harmonie des clestes concerts, o je
vais bientt me rendre.

(On joue une musique lente et mlancolique.)

GRIFFITH.--Elle s'est endormie. Bonne fille, asseyons-nous et restons
tranquilles, de crainte de la rveiller.--Doucement, chre Patience.

UNE VISION.

On voit entrer en procession l'un aprs l'autre, et d'un pas lger, six
personnages vtus de robes blanches, portant sur leur tte des
guirlandes de lauriers, des masques d'or sur leurs visages, avec des
branches de laurier ou de palmier dans les mains. D'abord ils
s'approchent de la reine et la saluent, ensuite ils dansent. Et, dans
certaines figures, les deux premiers tiennent une guirlande suspendue
sur sa tte, pendant que les quatre autres lui font de respectueux
saluts. Ensuite les deux premiers, qui tenaient la guirlande, la passent
aux deux qui les suivent, et qui commencent la mme crmonie: enfin la
guirlande passe aux deux derniers, qui rptent la chose. Et alors on
voit la reine, comme dans une inspiration, donner dans son sommeil
plusieurs signes de joie, et lever ses mains vers le ciel. Ensuite les
esprits disparaissent en dansant et emportant la guirlande avec eux. La
musique continue.

LA REINE, _en s'veillant_.--Esprits de paix, o tes-vous? tes-vous
tous vanouis, et me dlaissez-vous ici dans cette vie de misres?

GRIFFITH.--Madame, nous sommes ici.

CATHERINE.--Ce n'est pas vous que j'appelle. N'avez-vous vu entrer
personne depuis que je me suis assoupie?

GRIFFITH.--Personne, madame.

CATHERINE.--Non? Quoi! vous n'avez pas vu, dans l'instant mme, une
troupe d'esprits clestes m'inviter  un banquet? Leurs faces,
brillantes comme le soleil, jetaient sur moi mille rayons. Ils m'ont
promis le bonheur ternel, et m'ont prsent des couronnes, que je ne me
sens pas digne encore de porter, Griffith, mais je le deviendrai; oui,
assurment.

GRIFFITH.--Je me rjouis beaucoup, madame, de voir votre imagination
remplie de songes si agrables.

CATHERINE.--Dis  la musique de cesser: ses sons me deviennent fatigants
et pnibles.

(La musique cesse.)

PATIENCE, _ Griffith_.--Remarquez-vous comme Sa Grce a chang tout 
coup; comme sa figure s'est allonge; comme elle est devenue ple et
froide comme la terre? Regardez ses yeux.

GRIFFITH.--Elle s'en va, ma fille: prions, prions.

PATIENCE.--Que le ciel l'assiste!

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Sous le bon plaisir de Votre Grce....

CATHERINE.--Vous tes bien insolent. Ne mritons nous pas plus de
respect[11]?

[Note 11: Il avait nglig de mettre le genou en terre, selon
l'usage, en abordant les rois et reines d'Angleterre.]

GRIFFITH.--Vous tes blmable, sachant qu'elle ne veut rien perdre de
son ancienne grandeur, de lui manquer d'gards  ce point. Allez vous
mettre  genoux.

LE MESSAGER.--J'implore humblement le pardon de Votre Altesse; c'est
l'empressement qui m'a fait manquer au respect. Un gentilhomme, venant
de la part du roi pour vous voir, est l qui attend.

CATHERINE.--Faites-le entrer, Griffith: mais, pour cet homme, que je ne
le revoie jamais. (_Griffith sort avec le messager, et rentre avec
Capucius_.) Si la faiblesse de ma vue ne me trompe pas, vous devez tre
l'ambassadeur de l'empereur, mon royal neveu, et votre nom est Capucius?

CAPUCIUS.--Lui-mme, madame, et votre serviteur.

CATHERINE.--Ah! seigneur, les temps et les titres sont trangement
changs pour moi, depuis que vous m'avez connue pour la premire fois!
Mais, je vous prie, que dsirez-vous de moi?

CAPUCIUS.--Noble dame, d'abord de rendre mes devoirs  Votre Grce;
ensuite, le roi a dsir que je vinsse vous voir: il est sensiblement
afflig de l'affaiblissement de votre sant; il me charge de vous porter
ses royales assurances d'attachement, et vous prie instamment de ne pas
vous laisser abattre.

CATHERINE.--O mon bon seigneur! ces consolations viennent trop tard;
c'est comme la grce aprs l'excution. Ce doux remde, s'il m'et t
donn  temps, m'et gurie; mais  prsent je suis hors de la puissance
de toute consolation, si ce n'est celle des prires.--Comment se porte
Sa Majest?

CAPUCIUS.--Bien, madame.

CATHERINE.--Puisse-t-il continuer de mme... et rgner florissant,
lorsque j'habiterai avec les vers, et que mon pauvre nom sera banni du
royaume!--Patience, cette lettre que je vous avais charge d'crire
est-elle envoye?

PATIENCE.--Non, madame.

(Patience remet la lettre  Catherine.)

CATHERINE.--Monsieur, je vous prie humblement de remettre cette lettre
au roi, mon seigneur.

CAPUCIUS.--Trs-volontiers, madame.

CATHERINE.--J'y recommande  sa bont l'image de nos chastes amours, sa
jeune fille. Que la rose du ciel tombe sur elle, abondante en
bndiction! Je le prie de lui donner une vertueuse ducation. Elle est
jeune, et d'un caractre noble et modeste: j'espre qu'elle saura bien
mriter; je lui demande de l'aimer un peu en considration de sa mre,
qui l'a aim, lui, le ciel sait avec quelle tendresse! Ensuite ma
seconde et humble prire est que Sa Majest prenne quelque piti de mes
femmes dsoles, qui ont si longtemps et si fidlement suivi mes
fortunes diverses: il n'y en a pas une seule parmi elles, je puis le
dclarer (et je ne voudrais pas mentir  cet instant), qui par sa vertu
et par la beaut de son me, par l'honneur et la dcence de sa conduite,
ne puisse prtendre  un bon et honnte mari, ft-ce un noble; et
srement ceux qui les auront pour pouses seront des maris heureux.--Ma
dernire prire est pour mes domestiques.--Ils sont bien pauvres; mais
la pauvret n'a pu les dtacher de moi.--Qu'ils aient leurs gages
exactement pays, et quelque chose de plus pour se souvenir de moi. S'il
avait plu au ciel de m'accorder une plus longue vie et quelques moyens
de les rcompenser, nous ne nous serions pas spars ainsi.--Mon bon
seigneur, au nom de ce que vous aimez le mieux dans ce monde, et si vous
dsirez chrtiennement le repos des mes trpasses, soyez l'ami de ces
pauvres gens, et pressez le roi de me rendre cette dernire justice.

CAPUCIUS.--Par le ciel, je le ferai, ou puisse-je n'tre plus considr
comme un homme!

CATHERINE.--Je vous remercie, honnte seigneur. Rappelez-moi en toute
humilit  Sa Majest; dites-lui que ses longs dplaisirs vont
s'loigner de ce monde. Dites-lui que je l'ai bni  l'instant de ma
mort, car je le ferai.--Mes yeux s'obscurcissent... Adieu,
seigneur.--Griffith, adieu.--Non, pas  vous, Patience, vous ne devez
pas me quitter encore.--Conduisez-moi  mon lit.--Appelez d'autres
femmes.--Quand je serai morte, chre fille, ayez soin que je sois
traite avec honneur; couvrez-moi de fleurs virginales, afin que
l'univers sache que je fus une chaste pouse jusqu' mon tombeau: qu'on
m'y dpose aprs m'avoir embaume. Quoique dpouille du titre de reine,
cependant qu'on m'enterre comme une reine et la fille d'un roi. Je n'en
peux plus...

(Ils sortent tous conduisant Catherine.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




                             ACTE CINQUIME




SCNE I

Une galerie du palais.

GARDINER, _vque de Winchester, parat prcd d'un_ PAGE _qui porte un
flambeau. Il est rencontr par_ SIR THOMAS LOVEL.


GARDINER.--Il est une heure, page; n'est-ce pas?

LE PAGE.--Elle vient de sonner.

GARDINER.--Ces heures appartiennent  nos besoins et non  nos plaisirs.
C'est le temps de rparer la nature par un repos rafrachissant, et il
n'est pas fait pour qu'on le perde  des inutilits.--Ah! bonne nuit,
sir Thomas. O allez-vous si tard?

LOVEL.--Venez-vous de chez le roi, milord?

GARDINER.--Oui, sir Thomas, et je l'ai laiss jouant  la prime avec le
duc de Suffolk.

LOVEL.--Il faut que je me rende aussi auprs de lui, avant son coucher.
Je prends cong de vous.

GARDINER.--Pas encore, sir Thomas Lovel. De quoi s'agit-il? Vous
paraissez bien press? S'il n'y a rien l qui vous dplaise trop fort,
dites  votre ami un mot de l'affaire qui vous tient veill si tard.
Les affaires qui se promnent la nuit (comme on dit que font les
esprits) ont quelque chose de plus inquitant que celles qui se
dpchent  la clart du jour.

LOVEL.--Milord, je vous aime et j'ose confier  votre oreille un secret
beaucoup plus important que l'affaire qui m'occupe en ce moment. La
reine est en travail, et,  ce que l'on dit, dans un extrme danger: on
craint qu'elle ne meure en accouchant.

GARDINER.--Je fais des voeux sincres pour le fruit qu'elle va mettre au
monde: puisse-t-il vivre et avoir d'heureux jours! mais pour l'arbre,
sir Thomas, je voudrais qu'il ft dj mang des vers.

LOVEL.--Je crois que je pourrais bien vous rpondre _amen_. Et cependant
ma conscience me dit que c'est une bonne crature, et qu'une jolie femme
mrite de nous des voeux plus favorables.

GARDINER.--Ah! monsieur, monsieur!..--coutez-moi, sir Thomas. Vous tes
dans nos principes; je vous connais pour un homme sage et religieux:
permettez-moi de vous dire que jamais cela n'ira bien.... Cela n'ira
jamais bien, sir Thomas Lovel, retenez cela de moi, que Cranmer,
Cromwell, les deux bras de cette femme, et elle, ne soient endormis dans
leurs tombeaux.

LOVEL.--Savez-vous que vous parlez l des deux plus minents personnages
du royaume? Car Cromwell, outre la charge de grand matre des joyaux de
la couronne, vient d'tre fait garde des rles de la chancellerie et
secrtaire du roi, il est sur le chemin, et dans l'attente encore de
plus grandes dignits que le temps accumulera sur sa tte. L'archevque
est la main et l'organe du roi. Qui osera profrer une syllabe contre
lui?

GARDINER.--Oui, oui, sir Thomas, il s'en trouvera qui l'oseront; et
moi-mme, je me suis hasard  dclarer ce que je pense de lui;
aujourd'hui mme, je puis vous le dire, je crois tre parvenu 
chauffer les lords du conseil. Je sais, et ils le savent aussi, que
c'est un archi-hrtique, une peste qui infecte le pays, et ils se sont
dtermins  en parler au roi, qui a si bien prt l'oreille  notre
plainte que, daignant prendre en considration dans sa royale
prvoyance, les affreux prils que nous avons mis devant ses yeux, il a
donn ordre qu'il ft cit demain matin devant le conseil assembl.
C'est une plante venimeuse, sir Thomas, et il faut que nous la
dracinions. Mais je vous retiens trop longtemps loin de vos affaires.
Bonne nuit, sir Thomas.

LOVEL.--Mille bonnes nuits, milord! Je reste votre serviteur.

(Sortent Gardiner et son page.)

(Lovel va pour sortir, le roi entre avec le duc de Suffolk.)

LE ROI HENRI.--- Charles, je ne joue plus cette nuit: mon esprit n'est
point au jeu, vous tes trop fort pour moi.

SUFFOLK.--Sire, jamais je ne vous ai gagn avant ce soir.

LE ROI HENRI.--Ou fort peu, Charles, et vous ne me gagnerez pas quand
mon attention sera  mon jeu.--Eh bien, Lovel, quelles nouvelles de la
reine?

LOVEL.--Je n'ai pu lui remettre moi-mme le message dont vous m'avez
charg: mais je me suis acquitt de votre message par une de ses femmes,
qui m'a rapport les remercments de la reine, dans les termes les plus
humbles; elle demande ardemment  Votre Majest de prier pour elle.

LE ROI HENRI.--Que dis-tu? Ah! de prier pour elle? Quoi, est-elle dans
les douleurs?

LOVEL.--Sa dame d'honneur me l'a dit, et m'a ajout qu'elle souffrait
tellement, que chaque douleur tait presque une mort.

LE ROI HENRI.--Hlas, chre femme!

SUFFOLK.--Que Dieu la dlivre heureusement de son fardeau et par un
travail facile, pour gratifier Votre Majest du prsent d'un hritier!

LE ROI HENRI.--Il est minuit: Charles, va chercher ton lit, je te prie;
et dans tes prires souviens-toi de l'tat de la pauvre reine.
Laisse-moi seul, car cette pense qui va m'occuper n'aimerait pas la
compagnie.

SUFFOLK.--Je souhaite  Votre Majest une bonne nuit, et je n'oublierai
pas ma bonne matresse dans mes prires.

LE ROI HENRI.--Bonne nuit, Charles. _(Suffolk sort. Entre sir Antoine
Denny_.) Eh bien, que voulez-vous?

DENNY.--Sire, j'ai amen milord archevque, comme vous me l'avez
command.

LE ROI HENRI.--Ah! de Cantorbry?

DENNY.--Oui, mon bon seigneur.

LE ROI HENRI.--Cela est vrai.--O est-il, Denny?

DENNY.--Il attend les ordres de Votre Majest.

LE ROI HENRI.--Va: qu'il vienne.

(Denny sort.)

LOVEL, _ part_.--Il s'agit srement de l'affaire dont l'vque m'a
parl: je suis venu ici fort  propos.

(Rentre Denny avec Cranmer.)

LE ROI HENRI.--Videz la galerie. (_A Lovel qui a l'air de vouloir
rester_.) Eh bien, ne vous l'ai-je pas dit? Allons, sortez: qu'est-ce
donc?

(Lovel et Denny sortent.)

CRANMER.--Je suis dans la crainte.--Pourquoi ces regards sombres? Il a
son air terrible.--Tout ne va pas bien.

LE ROI HENRI.--Eh bien, milord, vous tes curieux de savoir pourquoi je
vous ai envoy chercher?

CRANMER.--C'est mon devoir d'tre aux ordres de Votre Majest.

LE ROI HENRI.--Je vous prie, levez-vous, mon cher et honnte lord de
Cantorbry. Venez, il faut que nous fassions un tour ensemble: j'ai des
nouvelles  vous apprendre. Allons, venez: donnez-moi votre main.--Ah!
mon cher lord, j'ai de la douleur de ce que j'ai  vous dire, et je suis
sincrement affect d'avoir  vous faire connatre ce qui va s'ensuivre.
J'ai dernirement, et bien malgr moi, entendu beaucoup de plaintes
graves; oui, milord, des plaintes trs graves contre vous: aprs examen,
elles nous ont dtermin, nous et notre conseil,  vous faire
comparatre ce matin devant nous. Et je sais que vous ne pouvez vous
disculper assez compltement, pour que, durant la procdure  laquelle
donneront lieu ces charges sur lesquelles vous serez interrog, vous ne
soyez pas oblig, appelant la patience  votre aide, de faire votre
demeure  la Tour. Vous ayant pour confrre dans notre conseil, il
convient que nous procdions ainsi, autrement nul tmoin n'oserait se
produire contre vous.

CRANMER.--Je remercie humblement Votre Majest, et je saisirai, avec une
vritable joie, cette occasion favorable d'tre vann  fond, en telle
sorte que le son et le grain se sparent entirement; car je sais que
personne autant que moi, pauvre homme, n'est en butte aux discours de la
calomnie.

LE ROI HENRI.--Lve-toi, bon Cantorbry. Ta fidlit, ton intgrit, ont
jet des racines en nous, en ton ami.--Donne-moi ta main: lve-toi.--Je
te prie, continuons de marcher.--Mais, par Notre-Dame, quelle espce
d'homme tes-vous donc? Je m'attendais, milord, que vous me demanderiez
de prendre la peine de confronter moi-mme vos accusateurs et vous, et
de vous laisser vous dfendre sans aller en prison.

CRANMER.--Redout seigneur, l'appui sur lequel je me fonde, c'est ma
loyaut et ma probit. Si elles viennent  me manquer avec mes ennemis,
je me rjouirai de ma chute, ne m'estimant plus moi-mme ds que je ne
possderais plus ces vertus.--Je ne redoute rien de ce qu'on peut
avancer contre moi.

LE ROI HENRI.--Ne savez-vous donc pas quelle est votre position dans le
monde et avec tout le monde? Vos ennemis sont nombreux, et ce ne sont
pas de petits personnages; leurs trames secrtes doivent tre en
proportion de leur force et de leur pouvoir; et la justice, la bont
d'une cause, n'emportent pas toujours un arrt tel qu'on le leur doit.
Ne savez-vous pas avec quelle facilit des mes corrompues peuvent se
procurer des misrables corrompus comme elles pour prter serment contre
vous? Ces exemples se sont vus. Vous avez  lutter contre des
adversaires puissants et contre des haines aussi puissantes. Vous
imaginez-vous avoir meilleure fortune contre des tmoins parjures, que
ne l'eut votre Matre, dont vous tes le ministre, lorsqu'il vivait
ici-bas sur cette terre criminelle? Allez, allez; vous prenez un
prcipice affreux pour un foss qu'on peut franchir sans danger, et vous
courez au-devant de votre ruine.

CRANMER.--Que Dieu et Votre Majest protgent donc mon innocence, ou je
tomberai dans le pige dress sous mes pas!

LE ROI HENRI.--Soyez tranquille: ils ne peuvent remporter sur vous
qu'autant que je le leur permettrai. Prenez donc courage et songez 
comparatre ce matin devant eux. S'il arriva que leurs accusations
soient de nature  vous faire conduire en prison, ne manquez pas de vous
en dfendre par les meilleures raisons possibles, et avec toute la
chaleur que pourra vous inspirer la circonstance. Si vos reprsentations
sont inutiles, donnez-leur cet anneau, et alors, formez devant eux appel
 nous. Voyez, il pleure cet excellent homme! il est honnte, sur mon
honneur. Sainte mre de Dieu! je jure qu'il a un coeur fidle, et qu'il
n'y a pas une plus belle me dans tout mon royaume.--Allez, et faites ce
que je vous ai recommand. (_Sort Cranmer_.) Ses larmes ont touff sa
voix.

(Entre une vieille dame.)

UN DES GENTILSHOMMES, _derrire le thtre_.--Revenez sur vos pas. Que
voulez-vous!

LA VIEILLE DAME.--Je ne retourne point sur mes pas. La nouvelle que
j'apporte rend ma hardiesse convenable. Que les bons anges volent sur la
tte royale, et ombragent ta personne de leurs saintes ailes!

LE ROI HENRI.--Je lis dj dans tes yeux le message que tu viens
m'apporter. La reine est-elle dlivre? Dis oui; et d'un garon.

LA VIEILLE DAME.--Oui, oui, mon souverain, et d'un charmant garon. Que
le Dieu du ciel la bnisse  prsent et toujours! c'est une fille qui
promet des garons pour la suite. Sire, la reine dsire votre visite, et
que vous veniez faire connaissance avec cette trangre: elle vous
ressemble, comme une cerise  une cerise.

LE ROI HENRI.--Lovel!

(Entre Lovel.)

LOVEL.--Sire?

LE ROI HENRI.--Donnez-lui cent marcs. Je vais aller voir la reine.

(Sort le roi.)

LA VIEILLE DAME.--Cent marcs! Par cette lumire, j'en veux davantage! Ce
cadeau est bon pour un valet; j'en aurai davantage, ou je lui en ferai
la honte. Est-ce l payer le compliment que je lui ai fait, que sa fille
lui ressemblait? J'en aurai davantage, ou je dirai le contraire: et tout
 l'heure, tandis que le fer est chaud, je veux en avoir raison.

(Ils sortent.)




SCNE II

Un vestibule prcdant la salle du conseil.

UN HUISSIER DE SERVICE, DES VALETS; _entre_ CRANMER.


CRANMER.--J'espre que je ne suis pas en retard, et cependant le
gentilhomme qui m'a t envoy de la part du conseil m'a pri de faire
la plus grande diligence.--Tout ferm! Que veut dire ceci?--Hol! qui
est ici de garde? Srement, je suis connu de vous?

L'HUISSIER.--Oui, milord; et cependant je ne peux vous laisser entrer.

CRANMER.--Pourquoi?

L'HUISSIER.--Il faut que Votre Grce attende qu'on l'appelle.

(Entre le docteur Butts, mdecin du roi.)

CRANMER, _ l'huissier._--Soit.

BUTTS.--C'est un mchant tour qu'on veut lui faire! Je suis bien aise
d'avoir pass si  propos: le roi en sera instruit  l'heure mme.

(Sort Butts.)

CRANMER, _ part_.--C'est Butts, le mdecin du roi! avec quel srieux il
attachait ses regards sur moi en passant! Dieu veuille que ce ne ft pas
pour sonder toute la profondeur de ma disgrce!--Ceci a t arrang 
dessein, par quelques-uns de mes ennemis, pour me faire outrage. Dieu
veuille changer leurs coeurs! je n'ai jamais en rien mrit leur haine.
S'il en tait autrement, ils devraient rougir de me faire ainsi attendre
 la porte; un de leurs collgues au conseil, parmi les pages, les
valets et la livre! Mais il faut se soumettre  leur volont, et
j'attendrai avec patience.

(Le roi et Butts paraissent  une fentre.)

BUTTS.--Je vais montrer  Votre Majest une des plus tranges choses...

LE ROI HENRI.--Qu'est-ce que c'est, Butts?

BUTTS.--J'imagine que Votre Majest a vu cela fort souvent?

LE ROI HENRI.--Par ma tte, dites-moi donc de quel ct?

BUTTS.--L-bas, mon prince: voyez le haut rang o l'on vient de faire
monter Sa Grce de Cantorbry, qui tient sa cour  la porte, parmi les
suivants, les pages et les valets de pied.

LE ROI HENRI.--Ah! c'est lui, en vrit. Quoi? est-ce l l'honneur
qu'ils se rendent les uns aux autres? Fort bien. Il y a heureusement
quelqu'un au-dessus d'eux tous.--Je croyais qu'il y aurait eu entre eux
assez d'honntet rciproque, de politesse au moins, pour ne pas
souffrir qu'un homme de son rang, et si avant dans nos bonnes grces,
demeurt  faire le pied de grue en attendant le bon plaisir de leurs
seigneuries, et  la porte encore comme un messager charg de paquets.
Par sainte Marie! Butts, il y a ici de la mchancet.--Laissons-les et
fermons le rideau; nous en entendrons davantage dans un moment.

(Entrent le lord chancelier, le duc de Suffolk, le comte de Surrey, le
lord chambellan, Gardiner et Cromwell. Le chancelier se place au haut
bout de la table du conseil,  la gauche: reste un sige vide au-dessus
de lui, comme pour tre occup par l'archevque de Cantorbry. Les
autres se placent en ordre de chaque ct. Cromwell se met au bas bout
de la table, en qualit de secrtaire.)

LE CHANCELIER.--Matre greffier, appelez l'affaire qui tient le conseil
assembl.

CROMWELL.--Sous le bon plaisir de vos seigneuries, la principale cause
est celle qui concerne Sa Grce l'archevque de Cantorbry.

GARDINER.--En a-t-il t inform?

CROMWELL.--Oui.

NORFOLK.--Qui est prsent?

L'HUISSIER.--L dehors, mes nobles lords?

GARDINER.--Oui.

L'HUISSIER.--Milord archevque; il y a une demi-heure qu'il attend vos
ordres.

LE CHANCELIER.--Faites-le entrer.

L'HUISSIER, _ l'archevque_.--Votre Grce peut entrer  prsent.

(Cranmer entre et s'approche de la table du conseil.)

LE CHANCELIER.--Mon bon lord archevque, je suis sincrement afflig de
siger ici dans ce conseil, et de voir ce sige vacant. Mais nous sommes
tous des hommes, fragiles de notre nature; et par le seul fait de la
chair, il y en a bien peu qui soient des anges. C'est par une suite de
cette fragilit et d'un dfaut de sagesse que vous, qui tiez l'homme
fait pour nous donner des leons, vous vous tes gar vous-mme dans
votre conduite, et assez grivement, d'abord contre le roi, ensuite
contre ses lois, en remplissant tout le royaume, et par vos
enseignements et par ceux de vos chapelains (car nous en sommes
informs), d'opinions nouvelles, htrodoxes et dangereuses qui sont des
hrsies, et qui, si elles ne sont pas rformes, pourraient devenir
pernicieuses.

GARDINER.--Et cette rforme doit tre prompte, mes nobles lords; car
ceux qui faonnent un cheval fougueux ne prtendent pas l'adoucir et le
dresser en le menant  la main; mais ils entravent sa bouche d'un mors
inflexible, et le chtient de l'peron jusqu' ce qu'il obisse au
mange. Si nous souffrons par notre mollesse et par une purile piti,
pour l'honneur d'un seul homme, que ce mal contagieux s'tablisse, adieu
tous les remdes; et quelles en seront les consquences? des secousses,
des bouleversements, et l'infection gnrale du royaume, comme
dernirement nos voisins de la haute Allemagne nous en ont donn  leurs
dpens un exemple dont le dplorable souvenir est encore tout frais dans
notre mmoire.

CRANMER.--Mes bons lords, jusqu'ici pendant tout le cours de ma vie et
de mes fonctions, j'ai travaill, et non sans une grande application, 
diriger mes enseignements et la marche ferme de mon autorit, dans une
route sre et uniforme dont le but a toujours t d'aller au bien; et il
n'y a pas un homme au monde (je le dis avec un coeur sincre, milords)
qui abhorre plus que moi et qui, soit dans l'intrieur de sa conscience,
soit dans l'administration de sa place, repousse plus que je ne le fais,
les perturbateurs de la paix publique. Je prie le Ciel que le roi ne
rencontre jamais un coeur moins rempli de fidlit. Les hommes qui se
nourrissent d'envie et d'une perfide malice, osent mordre les meilleurs.
Je demande instamment  Vos Seigneuries que, dans cette cause, mes
accusateurs, quels qu'ils soient, me soient opposs face  face, et
qu'ils articulent librement leurs accusations contre moi.

SUFFOLK.--Eh! milord, cela ne se peut pas. Vous tes membre du conseil;
repouss par cette dignit, nul homme n'oserait se porter votre
accusateur.

GARDINER.--Milord, comme nous avons des affaires plus importantes, nous
abrgerons avec vous. L'intention de Sa Majest et notre avis unanime
est que, pour mieux approfondir votre procs, on vous fasse conduire de
ce pas  la Tour. L, redevenant homme priv, vous verrez plusieurs
personnes vous accuser sans crainte, de plus de choses, j'en ai peur,
que vous n'tes en tat d'en repousser.

CRANMER.--Ah! mon bon lord de Winchester, je vous rends grces; vous
ftes toujours un excellent ami. Si votre avis passe, je trouverai en
vous un juge et un tmoin, tant vous tes misricordieux. Je vois votre
but; c'est ma perte. La charit, la douceur, milord, sied mieux  un
homme d'glise que l'ambition. Cherchez  ramener par la modration les
mes gares, n'en rebutez aucune.--Faites peser sur ma patience tout ce
que vous pourrez; je me justifierai, j'en fais aussi peu de doute que
vous vous faites peu de conscience de commettre chaque jour l'injustice.
Je pourrais en dire davantage, mais le respect que je porte  votre tat
m'oblige  me modrer.

GARDINER.--Milord, milord, vous tes un sectaire: voil la pure vrit.
Le fard brillant dont vous vous colorez ne laisse apercevoir  ceux qui
savent vous dmler que des mots et de la faiblesse.

CROMWELL.--Milord de Winchester, permettez-moi de vous le dire, vous
tes un peu trop dur: des hommes d'un si noble caractre, fussent-ils
tombs en faute, devraient trouver du respect pour ce qu'ils ont t.
C'est une cruaut que de surcharger un homme qui tombe.

GARDINER.--Cher matre greffier, j'en demande pardon  votre honneur;
vous tes, de tous ceux qui s'asseyent  cette table, celui  qui il est
le moins permis de parler ainsi.

CROMWELL.--Pourquoi, milord?

GARDINER.--Ne vous connais-je pas pour un fauteur de cette nouvelle
secte? Vous n'tes pas pur.

CROMWELL.--Pas pur?

GARDINER.--Non, vous n'tes pas pur, vous dis-je.

CROMWELL.--Plt  Dieu que vous fussiez la moiti aussi honnte! vous
verriez s'lever autour de vous les prires des hommes et non leurs
craintes.

GARDINER.--Je me souviendrai de l'audace de ce propos.

CROMWELL.--Comme il vous plaira. Souvenez-vous aussi de l'audace de
votre conduite.

LE CHANCELIER.--C'en est trop. Contenez-vous, milords: n'avez-vous pas
de honte?

GARDINER.--J'ai fini.

CROMWELL.--Et moi aussi.

LE CHANCELIER.--Quant  vous, milord, il est arrt,  ce qu'il me
parat, par toutes les voix, que vous serez sur-le-champ conduit
prisonnier  la Tour, pour y rester jusqu' ce qu'on vous fasse
connatre le bon plaisir du roi.--N'tes-vous pas tous de cet avis,
milords?

TOUS.--C'est notre avis.

CRANMER.--N'y a-t-il donc point d'autre moyen d'obtenir misricorde que
d'tre conduit  la Tour, milords?

GARDINER.--Quelle autre voudriez-vous attendre? Vous tes trangement
fatigant. Qu'on fasse venir ici un homme de la garde.

(Entre un garde.)

CRANMER.--Pour moi! Faut-il donc que j'y sois conduit comme un tratre?

GARDINER, _au garde_.--On vous le consigne pour le conduire srement 
la Tour.

CRANMER.--Arrtez, mes bons lords: j'ai encore un mot  vous dire. Jetez
les yeux ici, milords. Par la vertu de cet anneau, j'arrache ma cause
des serres d'hommes cruels, et je la remets dans les mains d'un beaucoup
plus noble juge, dans celles du roi mon matre.

LE CHANCELIER.--C'est l'anneau du roi!

SURREY.--Ce n'est pas un anneau contrefait?

SUFFOLK.--C'est vraiment l'anneau royal, par le ciel? Je vous l'ai dit 
tous, lorsque nous avons mis en mouvement cette dangereuse pierre,
qu'elle retomberait sur nos ttes.

NORFOLK.--Croyez-vous, milords, que le roi souffre qu'on blesse
seulement le petit doigt de cet homme?

LE CHANCELIER.--C'est maintenant trop certain; et combien sa vie ne lui
est-elle pas prcieuse! Je voudrais bien tre tir de ce pas.

CROMWELL.--En cherchant  recueillir les propos et les informations
contre cet homme dont la probit ne peut avoir d'ennemis que le diable
et ses disciples, le coeur me disait que vous allumiez le feu qui brle;
maintenant songez  vous.

(Entre le roi qui lance sur eux un regard irrit; il prend sa place.)

GARDINER.--Redout souverain, combien nous devons tous les jours rendre
de grces au Ciel qui nous a donn un prince non-seulement si bon et si
sage, mais encore si religieux; un roi qui, en toute obissance, fait de
l'glise le soin principal de sa gloire, et qui, pour fortifier ce pieux
devoir, vient, par un tendre respect, assister de sa personne royale au
jugement de la cause qui s'agite entre elle et ce grand coupable!

LE ROI HENRI.--vque de Winchester, vous ftes toujours excellent pour
les compliments improviss; mais sachez que je ne viens point ici
aujourd'hui pour m'entendre adresser ces flatteries en face: elles sont
trop basses et trop transparentes pour cacher les actions qui
m'offensent. Ne pouvant atteindre jusqu' moi, vous faites le chien
couchant, et vous esprez me gagner par des mouvements de langue; mais
de quelque faon que vous vous y preniez avec moi, je suis certain d'une
chose, c'est que vous tes d'un naturel cruel et sanguinaire.--_(A
Cranmer_.) Homme de bien, asseyez-vous  votre place. A prsent, voyons
si le plus fier d'entre eux, le plus hardi, remuera seulement contre
vous le bout du doigt: Par tout ce qu'il y a de plus sacr, il vaudrait
mieux pour lui mourir de misre, que d'avoir seulement un instant la
pense que cette place ne soit pas faite pour vous.

SURREY.--S'il plaisait  Votre Majest...

LE ROI HENRI.--Non, monsieur, il ne me plat pas.... J'avais cru que je
possdais dans mon conseil des hommes de quelque sagesse et de quelque
jugement; mais je n'en trouve pas un. tait-il sage et dcent, lords, de
laisser cet homme, cet homme de bien (il en est peu parmi vous qui
mritent ce titre), cet homme d'honneur, attendre comme un gredin de
valet  la porte de la chambre, lui votre gal? Eh quoi! quelle honte
est-ce l? Ma commission vous ordonnait-elle de vous oublier jusqu' cet
excs? Je vous ai donn pouvoir de procder envers lui comme envers un
membre du conseil, et non pas comme envers un valet de pied. Il est
quelques hommes parmi vous, je le vois, qui, bien plus anims par la
haine que par un sentiment d'intgrit, ne demanderaient pas mieux que
de le juger  la dernire rigueur s'ils en avaient la facult, que vous
n'aurez jamais tant que je respirerai.

LE CHANCELIER.--Votre Grce veut-elle bien permettre, mon trs-redout
souverain, que ma voix vous prsente notre excuse  tous. Si l'on avait
propos son emprisonnement, c'tait (s'il est quelque bonne foi dans le
coeur des hommes), c'tait beaucoup plutt pour sa justification et pour
faire clater publiquement son innocence, que par aucun dessein de lui
nuire: j'en rponds du moins pour moi.

LE ROI HENRI.--Bien, bien.--Allons, milords, respectez-le. Recevez-le
parmi vous, pensez bien de lui, soyez bien pour lui, il en est digne.
J'irai mme jusqu' dire sur son compte que si un roi peut tre
redevable  son sujet, je le suis, moi, envers lui pour son attachement
et ses services. Ne venez plus me tourmenter, mais embrassez-le tous:
soyez amis; ou ce serait une honte, milords.--Milord de Cantorbry, j'ai
 vous prsenter une requte que vous ne devez pas rejeter: il y a ici
une belle jeune fille qui n'a pas encore reu le baptme; il faut que
vous soyez son pre spirituel, et que vous rpondiez pour elle.

CRANMER.--Le plus grand monarque aujourd'hui existant se glorifierait de
cet honneur: comment puis-je le mriter, moi, qui ne suis qu'un de vos
obscurs et humbles sujets?

LE ROI HENRI.--Allons, allons, milord, je vois que vous voudriez bien
vous pargner les cuillers[12]. Vous aurez avec vous deux nobles
compagnes, la vieille duchesse de Norfolk et la marquise de Dorset: vous
plaisent-elles pour commres?--Encore une fois, milord de Winchester, je
vous enjoins d'embrasser et d'aimer cet homme.

[Note 12: L'usage tait de faire prsent  l'enfant qu'on tenait sur
les fonts de baptme de cuillers dores, qu'on appelait _les cuillers
des aptres_. Les gens magnifiques en donnaient douze sur chacune
desquelles tait la figure d'un aptre. De moins gnreux se rduisaient
aux quatre vanglistes. Quand on n'en donnait qu'une, elle tait
consacre au patron de l'enfant.]

GARDINER.--Du coeur le plus sincre, et avec l'amour d'un frre.

CRANMER.--Que le Ciel me soit tmoin combien cette assurance de votre
part m'est chre!

LE ROI HENRI.--Homme vertueux, ces larmes de joie montrent l'honntet
de ton coeur. Je vois la confirmation de ce que dit de toi la commune
voix: _Faites un mauvais tour  milord de Cantorbry et il sera votre
ami pour toujours_, Allons, milords, nous gaspillons ici le temps: il
me tarde de voir cette petite faite chrtienne. Restez unis, lords,
comme je viens de vous unir: ma puissance en sera plus forte, et vous en
serez plus honors.

(Tous sortent.)




SCNE III

La cour du palais.

_Bruit et tumulte derrire le thtre_.

_Entre_ LE PORTIER _avec son_ VALET.


LE PORTIER.--Je vais bien vous faire cesser ce vacarme tout  l'heure,
canaille. Prenez-vous la cour du palais pour Paris-Garden[13]? Allez,
malotrus, allez brailler ailleurs.

[Note 13: _Paris-Garden_ tait le nom de l'arne aux ours.]

UNE VOIX, _derrire le thtre_.--Mon bon monsieur le portier,
j'appartiens  la charcuterie.

LE PORTIER.--Appartiens  la potence, et va te faire pendre, coquin.
Est-ce ici une place pour beugler ainsi? Apportez-moi une douzaine de
btons de pommier sauvage, et des plus forts: ceux-ci ne sont pour eux
que des badines.--Je vous trillerai la tte. Ah! vous voulez voir des
baptmes? croyez-vous trouver ici de la bire et des gteaux, brutaux
que vous tes?

LE VALET.--Je vous prie, monsieur, prenez patience. Il est aussi
impossible,  moins de balayer la porte avec du canon, de les renvoyer,
que de les faire dormir le matin du premier jour de mai, ce qu'on ne
verra jamais. Autant vaudrait entreprendre de reculer Saint-Paul que de
les faire bouger.

LE PORTIER.--Puisses-tu tre pendu! Comment sont-ils entrs?

LE VALET.--Hlas! je n'en sais rien. Comment le flot de la mare
entre-t-il? Autant qu'un robuste gourdin de quatre pieds (vous voyez ce
qui m'en reste) a pu distribuer de coups, je n'ai pas t  l'pargne,
je vous jure.

LE PORTIER.--Vous n'avez rien fait.

LE VALET.--Je ne suis pas Samson, ni sir Guy[14], ni Colbrand, pour les
faucher devant moi. Mais si j'en ai mnag aucun qui et une tte 
frapper, jeune ou vieux, mle ou femelle, cocu ou faiseur de cocus, que
je ne gote jamais de boeuf! Et je ne voudrais pas manger de la vache,
Dieu l'ait en sa garde!

UNE VOIX _derrire le thtre_.--Entendez-vous, monsieur le portier?

LE PORTIER.--Je vais tre  toi tout  l'heure, monsieur le sot.--(_Au
valet_.) Tiens la porte ferme, coquin.

LE VALET.--Comment voulez-vous que je fasse?

LE PORTIER.--Ce que je veux que vous fassiez? Que vous les renversiez
par douzaine  grands coups de bton. Est-ce ici la plaine de
Morefields, pour y venir passer en revue? ou avons-nous quelque sauvage
indien, fait d'une singulire faon[15], et rcemment arriv  la cour,
pour que les femmes nous assigent ainsi? Bon Dieu! que de germes de
fornication  cette porte! Sur ma conscience chrtienne, ce seul baptme
en engendrera mille; et l'on trouvera ici le pre et le parrain, et le
tout ensemble.

[Note 14: _Sir Guy de Warwick_, chevalier clbre dans les anciennes
romances, par qui fut tu,  Winchester, le gant danois Colbrand.]

[Note 15: _With the great tool_.]

LE VALET.--Il y en aura que plus de cuillers, mon matre.--Il y a l,
assez prs de la porte, un quidam qui,  sa face, doit tre un
brlot[16]; car, sur ma conscience, vingt des jours de la canicule
brlent sur son nez: tous ceux qui sont autour de lui sont placs sous
la ligne; ils n'ont pas besoin d'autre punition. Je vous ai attrap
trois fois ce dragon flamboyant sur la tte, et trois fois son nez a
fait une dcharge contre moi: il se tient l comme un mortier, pour nous
bombarder. Il avait prs de lui la femme d'un revendeur de menues
friperies, qui criait contre moi jusqu' ce qu'enfin son cuelle
pique[17] a saut de sa tte, en punition de ce qu'elle allumait une
telle combustion dans l'tat. J'avais manqu une fois le mtore, et
attrap cette femme, qui s'est mise  crier: _A moi, gourdins_! Tout
aussitt j'ai vu de loin venir  son secours, le bton au poing,
quarante drles, l'esprance du Strand, o elle loge: ils sont venus
pour fondre sur moi; j'ai tenu bon et dfendu mon terrain: ensuite ils
en sont venus, avec moi, aux coups de manche  balai; je les ai encore
dfis: lorsque tout  coup une file de jeunes garons retranchs
derrire eux, dtermins garnements, m'ont administr une telle grle de
cailloux, que j'ai t fort content de retirer mon honneur en dedans, et
de leur laisser emporter l'ouvrage. Je crois, ma foi, que le diable
tait de leur bande.

LE PORTIER.--Ce sont tous ces jeunes vauriens qui tonnent au spectacle,
o ils se battent  coups de pommes mordues, et que nul autre auditoire
ne peut endurer que la tribulation de _Tower-hill,_ ou les habitants de
_Lime-House_[18], leurs chers confrres. J'en ai envoy quelques-uns _in
limbo patrum_; c'est l qu'ils pourront bien chmer ces trois jours de
fte, outre le petit rgal du fouet qui viendra aprs.

[Note 16: _A brazier_. _Brazier_ veut dire un brasier, et un homme
qui travaille. Il a fallu, pour donner quelque sens  la plaisanterie,
s'carter un peu du sens littral du mot.]

[Note 17: Bonnet piqu, ayant apparemment la forme d'une cuelle.]

[Note 18: On croit que la _tribulation_ de _Tower-Hill_ tait le nom
d'une assemble de puritains. Quant  _Lime-House,_ c'est le quartier
qu'habitaient les fournisseurs des diffrents objets ncessaires pour
l'quipement des vaisseaux; comme ils employaient des ouvriers de
diffrents pays, et de religions diverses, dans les temps de querelles
religieuses, ce quartier tait renomm pour la turbulence de ses
habitants.]

(Entre le lord chambellan.)

LE CHAMBELLAN.--Merci de moi, quelle multitude ici! Elle grossit 
chaque instant; ils accourent de tous cts, comme si nous tenions une
foire. O sont donc ces portiers? ces fainants coquins!--(_Aux
portiers_.) Vous avez fait l un beau tour! Voil une brillante
assemble!--Sont-ce l tous vos fidles amis des faubourgs? Il nous
restera beaucoup de place, vraiment, pour les dames, lorsqu'elles vont
passer en revenant du baptme!

LE PORTIER.--Avec la permission de Votre Honneur, nous ne sommes que des
hommes; et tout ce que peuvent faire, sans tre mis en pices, des
hommes en si petit nombre que nous le sommes, nous l'avons fait. Une
arme entire ne les contiendrait pas.

LE CHAMBELLAN.--Sur ma vie, si le roi m'en fait reproche, je vous chasse
tous sur l'heure, et je vous impose de plus une bonne amende pour votre
ngligence. Vous tes des coquins de paresseux qui demeurez occups aux
bouteilles, tandis que vous devriez tre  votre service.--coutez; les
trompettes sonnent. Les voil dj de retour de la crmonie.--Allons,
fendez-moi la presse, et forcez un passage pour laisser dfiler
librement le cortge; ou je vous trouverai une prison pour vous y
divertir une couple de mois.

LE PORTIER.--Faites place pour la princesse.

LE VALET.--Vous, grand vaurien, serrez-vous, ou je vous caresserai la
tte.

LE PORTIER.--Vous, l'habit de camelot,  bas des barrires, ou je vous
empalerai sur les pieux.

(Ils sortent.)




SCNE IV

Le palais.

_Entrent des trompettes, sonnant de leurs instruments; suivent deux
aldermen, le_ LORD MAIRE, GARTER, CRANMER, LE DUC DE NORFOLK, _avec son
bton de marchal, deux nobles qui portent deux grandes coupes  pied,
pour les prsents du baptme. Ensuite quatre nobles soutenant un dais
sous lequel est la_ DUCHESSE DE NORFOLK, _marraine, tenant l'enfant
richement envelopp d'une mante; une dame lui_ porte _la robe. Suivent
la_ MARQUISE DE DORSET, _l'autre marraine, et des dames. Tout le cortge
passe en crmonie autour du thtre, et_ GARTER, _lve la voix_.


GARTER.--Ciel, dans ta bont infinie, accorde une vie prospre, longue
et toujours heureuse,  la haute et puissante princesse d'Angleterre,
lisabeth!

(Fanfares. Le roi Henri avec sa suite.)

CRANMER, _s'agenouillant._--Voici la prire que nous adressons  Dieu,
mes deux nobles compagnes et moi, pour votre royale Majest, et pour
notre bonne reine. Que toutes les consolations, toutes les joies que le
Ciel ait jamais places dans les enfants pour le bonheur de leurs
parents, se rpandent  chaque instant sur vous dans la personne de
cette gracieuse princesse!

LE ROI HENRI.--Je vous remercie, mon bon lord archevque.--Quel est le
nom de l'enfant?

CRANMER.--Elisabeth.

LE ROI HENRI, _ Cranmer_.--Levez-vous, lord.--(_Il baise l'enfant_.)
Dans ce baiser reois ma bndiction. Que Dieu te protge! Je remets ta
vie en ses mains.

CRANMER.--_Amen!_

LE ROI HENRI.--Mes nobles commres, vous avez t trop prodigues. Je
vous en remercie de tout mon coeur; et cette jeune lady vous en
remerciera aussi, ds qu'elle saura assez d'anglais pour cela.

CRANMER.--coutez-moi, Sire, car c'est le Ciel qui m'ordonne de parler;
et que personne ne prenne pour flatterie les paroles que je vais
prononcer; l'vnement en justifiera la vrit.--Cette royale enfant
(que le Ciel veille toujours autour d'elle!), quoique encore au berceau,
promet dj  ce pays mille et mille bndictions que le temps fera
clore. Elle sera (mais peu d'hommes vivants aujourd'hui pourront
contempler ses grandes qualits) un modle pour tous les princes ses
contemporains, et pour ceux qui leur succderont. Jamais Shba ne
rechercha avec tant d'ardeur la sagesse, et l'aimable vertu, que le fera
cette me pure. Toutes les grces souveraines qui concourent  former un
tre aussi auguste, avec toutes les vertus qui suivent les bons princes,
seront doubles dans sa personne. Elle sera nourrie dans la vrit; les
saintes et clestes penses seront ses guides; elle sera chrie et
redoute; son peuple la bnira; ses ennemis trembleront devant elle
comme un champ d'pis battus, et inclineront leur front dans la
tristesse. Le bien va crotre et prosprer avec elle; sous son rgne
tout homme mangera en sret, sous l'ombrage de sa vigne, les fruits
qu'il aura plants, et chantera  tous ses voisins les joyeux chants de
la paix; Dieu sera vraiment connu; et ceux qui l'entoureront seront
instruits par elle dans les voies droites de l'honneur; et c'est de l
qu'ils tireront leur grandeur, et non de la noblesse du sang et des
aeux.--Et cette paix fortune ne s'teindra pas avec elle. Mais, ainsi
qu'aprs la mort de l'oiseau merveilleux, le phnix toujours vierge, ses
cendres lui crent un hritier, aussi beau, aussi admirable que lui; de
mme, lorsqu'il plaira au Ciel de l'appeler  lui dans cette valle de
tnbres, elle transmettra ses dons et son bonheur  un successeur, qui,
renaissant des cendres sacres de sa gloire, gal  elle en renomme,
s'lvera comme un astre, et se fixera dans la mme sphre. La paix,
l'abondance, l'amour, la vrit et le respect qui auront t le cortge
de cette enfant choisie se placeront auprs de son successeur et
s'attacheront  lui comme la vigne. La gloire et la renomme de son nom
se rpandront et fonderont de nouvelles nations partout o le brillant
soleil des cieux porte sa lumire.--Il fleurira, et, comme un cdre des
montagnes, il tendra ses rameaux sur toutes les plaines
d'alentour.--Les enfants de nos enfants verront ces choses et bniront
le Ciel.

LE ROI HENRI--Tu nous annonces des prodiges.

CRANMER.--Elle arrivera pour le bonheur de l'Angleterre  un ge avanc;
une multitude de jours la verront rgner; et il ne s'en coulera pas un
seul qui ne soit couronn par quelque action mmorable. Hlas! plt 
Dieu que je ne visse pas plus loin, mais elle doit mourir, il le faut:
il faut que les anges la possdent  leur tour. Toujours vierge elle
rentrera dans la terre comme un lis sans tache, et l'univers sera dans
le deuil.

LE ROI HENRI.--O lord archevque! c'est par toi que je viens de
commencer d'exister; jamais avant la naissance de cette heureuse enfant,
je n'avais encore possd aucun bien. Ces oracles consolants m'ont
tellement charm, que, lorsque je serai dans les cieux, je serai encore
jaloux de contempler ce que fait cette enfant sur la terre, et que je
bnirai l'auteur de mon tre.--Je vous remercie tous.--Je vous ai de
grandes obligations,  vous, lord maire, et  vos dignes adjoints. J'ai
reu beaucoup d'honneur de votre prsence, et vous me trouverez
reconnaissant.--Lords, remettez-vous en marche.--Vous devez tous votre
visite  la reine qui vous doit des remercments; si elle ne vous
voyait, elle en serait malade. Que dans ce jour nul ne pense qu'il ait
aucune affaire  son logis; tous resteront avec moi. Ce petit enfant
fait de ce jour un jour de fte.

(Tous sortent.)

PILOGUE

Il y a dix  parier contre un que cette pice ne plaira pas  tous ceux
qui sont ici. Quelques-uns viennent pour prendre leurs aises, et dormir
pendant un acte ou deux; mais ceux-l nous les aurons, j'en ai peur,
rveills en sursaut par le bruit de nos trompettes; il est donc clair
qu'ils diront, _cela ne vaut rien_: d'autres viennent pour entendre des
railleries amres sur tout le monde, et crier, _cela est ingnieux_; ce
que nous n'avons pas fait non plus. En sorte que, je le crains fort,
tout le bien que nous devons esprer d'entendre dire de cette pice
aujourd'hui dpend uniquement de la disposition compatissante des femmes
vertueuses; car nous leur en avons montr une de ce caractre. Si elles
sourient, et disent _la pice ira bien_, je sais qu'avant peu nous
aurons pour nous ce qu'il y a de mieux en hommes; car il faut bien du
malheur pour qu'ils s'obstinent  blmer, lorsque leurs belles leur
commandent d'applaudir.

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.









End of Project Gutenberg's Henri VIII, by William Shakespeare, 1564-1616

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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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ways including including checks, online payments and credit card
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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