The Project Gutenberg EBook of Nelida, by Daniel Stern

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Title: Nelida
       Herve; Julien

Author: Daniel Stern

Release Date: October 10, 2008 [EBook #26863]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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NLIDA

HERV

JULIEN

PAR

DANIEL STERN

PARIS

MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS

1866




La premire production d'une intelligence originale est presque
toujours curieuse  tudier: on y dcouvre en espoir toutes les autres.
_Mmoires de Carnot_. Nous avons pens que le public serait de cet avis,
et c'est pourquoi nous rimprimons les premires oeuvres de l'crivain
minent  qui l'on doit quelques-uns des plus beaux travaux historiques
et philosophiques de notre temps. Si l'auteur de _Nlida_, d'_Herv_, de
_Julien_, a grandi en talent, et en renomme depuis l'poque (1842-1846)
o il livrait  la publicit ces fictions romanesques; si son esprit, de
plus en plus libre, s'est lev d'un essor plus hardi vers la vrit, il
n'en est pas moins vident que, ds les premiers essais d'une plume
encore inexprimente, il se rvle tout entier et tel qu'il sera
toujours: passionn, religieux, pris d'un noble idal, par-dessus tout
sincre avec lui-mme et avec autrui.

     LES DITEURS




NLIDA




PREMIRE PARTIE

     Alle Erscheinungen dieser Zeit zeigen dass die Befriedigung im
     alten Leben sich nicht mehr findet.

     HEGEL.


C'tait au mois de juin; le soleil,  son midi, inondait l'horizon de
clarts; pas un nuage ne voilait la splendeur du ciel. Une chaude brise
glissait sur l'tang et se jouait dans les roseaux sonores. Prs de la
rive,  l'ombre d'un rideau de peupliers, sommeillait un couple de
cygnes. Le nnuphar ouvrait ses ailes blanches sur le miroir des eaux.
Dans une barque, amarre au tronc d'un saule dont les rameaux flexibles
formaient au-dessus de leurs ttes une vote mobile et frache, deux
beaux enfants taient assis, qui se tenaient par la main. Le plus g
pouvait avoir une douzaine d'annes; c'tait un garon robuste,
hardiment dcoupl, aux yeux noirs, au teint brun: un enfant des
campagnes, panoui au soleil, accoutum  se jouer librement au sein de
la mre nature. L'autre tait une jeune fille qui paraissait avoir un ou
deux ans de moins. Rien n'galait la puret de ses traits; mais son
corps frle avait dj cette grce inquitante des organisations trop
dlicates ou trop htivement dveloppes; son cou, d'une blancheur mate,
flchissait sous le poids de sa chevelure d'or; une pleur maladive
couvrait ses joues; un lger cercle entourait ses yeux d'azur; tout
trahissait dans cette crature charmante l'alanguissement des forces
vitales.

--C'est trop ennuyeux de rester toujours  la mme place, dit le garon
en se levant brusquement; je vais dfaire la chane, et nous irons
l-bas voir le nid de sarcelles.

--J'ai peur, dit la jeune fille, en essayant de retenir dans ses deux
petites mains blanches la main vigoureuse et hle de son compagnon.

--Puisque c'est moi qui ramerai, reprit-il avec une gravit comique. Et
s'arrachant sans peine  la faible treinte qui lui faisait obstacle, il
dtachait la barque, saisissait l'aviron, et voguait vers le milieu de
l'tang sans couter les plaintes de sa compagne, qui, le suppliant du
regard, s'criait d'une voix craintive:--Guermann! Guermann!

Au bout de quelques instants d'un silence caus par un mlange d'effroi
et de plaisir:--O mon Dieu, reprit la jeune fille, si l'on nous voyait!
Regarde donc, je crois que la fentre de ma tante est ouverte.

Guermann leva les yeux; le soleil donnait en plein sur les croises du
chteau et les faisait tinceler comme des diamants; il n'y avait
personne au balcon de la vicomtesse d'Hespel.

--Elle ne nous reconnatrait pas de si loin, dit-il; d'ailleurs elle
n'est pas l; puis le grand mal si elle nous reconnaissait!

--Tu n'as donc pas peur d'tre grond, toi, reprit la jeune fille qui se
rassurait peu  peu; qu'est-ce que dit donc ta mre quand tu fais ce
qu'elle dfend?

--Oh! d'abord, ma mre n'a pas le temps de me dfendre grand'chose; et
puis, Nlida, quand je fais quelque chose de mal, elle ne gronde pas,
elle pleure.

--Et alors?

--Et alors, je l'embrasse.

--Et alors?

--Et alors elle prend un air moiti fch, moiti content, et elle me
dit: Mchant enfant! il faudra donc toujours tout te pardonner! Je
sais cela d'avance.

En devisant ainsi, les deux enfants taient arrivs  une partie de
l'tang obstrue par une masse de roseaux et d'autres plantes
aquatiques. Guermann carta avec prcaution une touffe de joncs dont les
soyeuses aigrettes semblaient des flocons de neige oublis par l'hiver
au sein de cette luxuriante verdure; et Nlida poussa un cri de joie en
apercevant le nid de sarcelles, o reposaient, doucement chauffs par
un rayon de soleil, huit ou dix petite oeufs d'un fauve verdtre, polis
et luisants, charmants  voir. Elle contempla longtemps ce spectacle
nouveau pour elle; jamais rien de semblable ne s'tait offert  sa vue;
car elle tait de ces tristes enfants des villes  qui la nature demeure
trangre, qui ne se sont jamais veills au chant de l'alouette, qui
n'ont jamais cueilli la mre sauvage sur la tige pineuse, et qui n'ont
pas vu le papillon dlivr ouvrir ses jeunes ailes dans l'atmosphre
embaume d'avril. Depuis la mort de ses parents, qu'elle avait perdus
tous deux comme elle tait encore au berceau, Nlida de la Thieullaye,
confie au soin de sa tante, la vicomtesse d'Hespel, avait  peine
quitt Paris. Cette anne pourtant, la vicomtesse s'tait dcide 
passer deux mois dans ses terres; mais l encore, elle craignait pour
Nlida les pernicieux effets du soleil et de la rose, et, de peur des
loups, des serpents, des chauves-souris et des crapauds dont elle avait
horreur, elle la laissait trs-rarement sortir. Elle lui avait interdit
surtout de dpasser jamais l'enceinte du parc, ferm de trois cts par
un grand mur, et de l'autre par l'tang o Nlida s'aventurait en cet
instant, malgr les dfenses les plus formelles.

Aprs qu'elle se fut longtemps oublie  examiner le nid:--Maintenant,
ramne-moi vite  la maison, dit la jeune fille.

Guermann reprit la rame; mais au lieu de se diriger vers la rive du
parc, il vint, sans tenir compte des instances de sa compagne, aborder
au ct oppos de l'tang que longeait un chemin public.

--Il fait bien trop beau pour rentrer dj, dit-il; allons nous promener
un peu; nous serons de retour avant qu'on se soit seulement aperu que
tu n'es plus au jardin.

Disant cela, il amarra la barque  un poteau, saisit dans ses bras
Nlida tremblante, l'enleva lestement, traversa le chemin en chantant 
tue-tte comme pour appeler et narguer les regards, sauta un foss,
enjamba une haie, et dposa son doux fardeau au bord d'un champ de
trfle en fleur.

La timide enfant, enhardie par le ton rsolu de Guermann, sduite  la
vue des horizons illimits qui s'ouvraient devant elle, excite par ce
vent de libert qui lui soufflait pour la premire fois  la face, se
mit  courir de tout son coeur et de toutes ses jambes  travers champs,
non sans faire plus d'un faux pas dans les sillons raboteux, non sans
demeurer souvent accroche aux branches par les rubans flottants de sa
robe de mousseline. Ces msaventures provoquaient de grands clats de
rire, que plus d'un cho surpris rptait au passage.

Aprs avoir longtemps couru, bondi, err au hasard, le long des haies
odorantes, sur la lisire moussue des bois, dans l'herbe des prairies,
foulant joyeusement sous leurs pieds, cueillant, pour les jeter
aussitt, des gerbes de marguerites, de boutons d'or, de digitales, les
deux enfants se trouvrent au bas d'un verger plant sur une colline
expose au midi, et dont une forte palissade gardait l'entre.

--Oh! les belles cerises! s'cria Nlida, en jetant un regard de
convoitise sur les baies rougissantes d'un arbre peu distant du chemin,
mais qu'elle croyait plac l hors de toute atteinte.

--Tu en veux? dit Guermann, dont l'oeil exerc avait dj reconnu un
endroit o les pieux taient moins solidement joints, et par lequel,
aprs plusieurs tentatives malheureuses, en s'corchant les mains et les
genoux jusqu'au sang, il parvint  se faire passage. Grimper au
cerisier, rompre une branche charge de fruits, reprendre son lan,
sauter par-dessus la palissade, tout cela fut l'affaire d'un clin d'oeil.

--Sauvons-nous! s'cria Guermann en saisissant le bras de Nlida
stupfaite; le pre Girard m'a vu; c'est un vieux grognon qui va nous
courir aprs.

Et, fuyant avec la rapidit d'un chevreuil effarouch par la meute, il
entrana la jeune fille, gagna l'tang en moins de dix minutes sans mme
se retourner pour voir s'il tait poursuivi, poussa Nlida dans la
barque, y sauta aprs elle, lana le petit esquif, d'un vigoureux coup
de pied, loin du rivage, fit force de rames, et se trouva bientt hors
de porte,  une grande distance du bord, au milieu des joncs et des
nnuphars. Alors seulement les deux enfants osrent regarder en arrire.
Le pre Girard arrivait en ce moment, tout essouffl, le visage
carlate, le front en sueur. Sa voix rauque et son poing ferm
envoyaient des menaces et des imprcations  l'effront sclrat qui
avait os, sous ses yeux mmes, lui drober ses plus beaux fruits.
Nlida se prit  pleurer.

--Mange tes cerises, lui dit Guermann, d'un ton si imprieux, qu'elle
obit machinalement, en laissant tomber une larme sur le fruit  demi
mr.

--J'ai eu tort de vouloir ces cerises, dit-elle bien bas, c'est mal de
voler.

--Tu vas me faire un sermon  prsent, n'est-il pas vrai? Mange tes
cerises et ne pleure pas; le pre Girard croirait que nous avons peur.

Lass de vocifrer en pure perte et de se voir narguer par un petit
vaurien, le pre Girard quitta la place en jurant qu'il allait porter
plainte au garde champtre. Nlida rentra consterne au chteau et fut
svrement rprimande sur l'tat pitoyable de sa toilette. Madame
Rgnier, la mre de Guermann, qui habitait une petite maison du village,
apaisa son hargneux voisin par un peu d'argent et beaucoup de bonnes
paroles. Quant  Guermann, il ne fit d'autre amende honorable, on ne put
lui arracher d'autre excuse que ces mots, dits d'un air fier et
ddaigneux: Elles n'taient pas dj si bonnes, ses cerises! et
d'ailleurs, ce n'est pas pour moi que je les avais cueillies.




I


Quatre ans avaient pass. Nlida tait entre au couvent de l'Annonciade
pour y faire sa premire communion, retarde d'anne en anne par un
tat de langueur presque constant, qui avait donn de srieuses
inquitudes. Elle devait rester dans le pensionnat que dirigeaient les
dames de l'Annonciade jusqu' ce qu'elle et accompli ses dix-huit ans;
c'tait l'ge fix  l'avance pour son mariage. La vicomtesse d'Hespel
tait compltement sous le joug des ides reues dans le monde. Elle ne
voyait dans l'union conjugale qu'un tablissement qui donnait aux femmes
un rang dans la socit; le mariage tait  ses yeux une affaire plus ou
moins avantageuse, dont les chances ne pouvaient et ne devaient se
calculer que la plume  la main, dans une tude de notaire. Pensant, non
sans raison, que mademoiselle de la Thieullaye, hritire d'une fortune
considrable, serait recherche par les meilleurs partis aussitt que
l'on annoncerait l'intention de lui donner un poux, elle en avait
conclu qu'elle pouvait sans scrupule s'pargner l'embarras de la
conduire au bal pendant plusieurs hivers, la vicomtesse prfrant, et de
beaucoup, y aller encore pour son propre compte. Nlida ignorait ses
projets; mais, les et-elle connus, elle ne s'en ft point affecte;
elle tait d'humeur douce et soumise, accoutume  un respect
instinctif, et n'avait encore jamais song  se rendre compte ni de ses
gots ni de ses dsirs. Elle entra donc sans rpugnance au couvent, et
bientt mme, sans oser se l'avouer, s'y trouva plus heureuse qu'elle ne
l'avait t dans la maison de sa tante.

Il y a dans la vie des communauts religieuses un charme solennel qui
attire et sduit les imaginations vives. Toutes ces existences
confondues en une seule existence, cette rgle cache sous laquelle tout
ploie, le silence sur toutes les lvres, l'obissance, ce silence de la
volont, dans tous les coeurs; de jeunes femmes, enveloppes de deuil,
qui chantent d'une voix suave de funbres cantiques, les sons puissants
de l'orgue vibrant sous des mains timides; toutes les svrits de la
religion voiles d'une grce touchante; je ne sais quel mlange
inexprimable enfin de joie et de tristesse, d'humilit et d'extase, qui
se rvle sur des visages d'une placidit mlancolique, tout cela
captive les sens mus et s'empare du coeur comme par surprise. Nlida,
plus qu'une autre, devait se laisser pntrer de cette posie du
clotre. Doue d'une organisation exquise, elle avait l'me croyante,
prdispose aux ardeurs mystiques. La douce enfant que nous avons vue,
en un beau jour de juin, aussi blanche que les nnuphars, aussi souple
que les roseaux de l'tang d'Hespel, la craintive rvolte qui courait
par la campagne avec un garon sans peur et sans vergogne, est devenue
une jeune fille calme et grave, d'une merveilleuse beaut; mais les
roses du printemps ne sont point closes sur sa joue; le sourire de la
confiante jeunesse n'entr'ouvre pas sa lvre srieuse; sa dmarche est
languissante; son accent plein de larmes; sa paupire, lente  se lever,
laisse chapper des regards abattus qui semblent, chargs de tristes
pressentiments, demander grce au destin; on dirait que toutes ses
facults inclinent vers la douleur.

Devinant avec le coup d'oeil d'une femme et d'une religieuse ce qu'il y
avait de susceptibilits dlicates dans la frle crature qui lui tait
confie, la suprieure du couvent la prit en quelque sorte sous sa
tutelle, et, au lieu de la faire coucher au dortoir, elle lui fit
prparer, voisine de la sienne, une cellule qu'on arrangea par ses
ordres avec un soin inusit. Le lit en bois d'acajou fut abrit sous des
rideaux de mousseline; un morceau de tapisserie, bien troit et bien
mince  la vrit, de peur de scandaliser les soeurs converses peu
habitues  voir de pareilles recherches, fut tendu au pied du lit,
afin que la jeune fille put s'y agenouiller matin et soir, sans trop
sentir le froid contact des dalles; au chevet, la suprieure suspendit
elle-mme un crucifix d'ivoire d'un travail prcieux; vis--vis, une
Vierge d'aprs Raphal orna la muraille nue; chose inoue dans la
svrit d'un monastre, la religieuse fit apporter du jardin et placer
au-dessous de la sainte image, comme pour la mieux honorer, deux plantes
de bruyre blanche, qu'elle ordonna de renouveler aussitt qu'on les
verrait se fltrir. Une table avec un miroir de toilette et deux chaises
en bois de figuier compltaient l'ameublement de la cellule; son unique
fentre ouvrait sur un quinconce de tilleuls, alors en pleine floraison,
d'o s'exhalait le plus suave parfum.

En installant Nlida dans ce petit rduit, la suprieure lui remit la
clef d'une armoire o se trouvaient runis une trentaine de volumes qui
ne faisaient point partie de la bibliothque du pensionnat. C'tait un
trsor secret, un choix trop bien appropri aux dispositions rveuses de
la jeune fille, de ces auteurs plus fervents qu'orthodoxes, plus sduits
que convaincus, qui n'ont cherch dans la doctrine que les sucs propres
 distiller le miel; qui n'ont vu dans l'vangile que les parfums de
Madeleine ou la blonde tte de Jean reposant sur le sein mu du Christ,
et qui parlent, imprudents, le langage amolli des tendresses humaines
pour exprimer les ardeurs du divin amour qui les consume. Nlida profita
avec bonheur de la libert qu'on lui laissait. L'attrait tout nouveau
pour elle de ces livres brlants, ces volupts de l'extase et du
ravissement en Dieu offertes ainsi tout d'un coup sans prparation, sans
contre-poids,  son imagination avide et aux instincts de sa jeunesse
qui commenaient  s'veiller, causrent un grand ravage dans son
esprit, Les effusions dithyrambiques des Thrse, des Chantal, des
Liguori, dans le sein de l'poux ou de l'ami cleste, firent sur elle
l'effet d'une musique enivrante qui plonge l'me et les sens en des
songes dlicieux. Bientt elle s'absorba dans ces lectures au point de
prendre en un dgot mortel les tudes de la classe et le caquet des
pensionnaires. Elle n'avait pas trouv d'ailleurs, parmi ces dernires,
une seule jeune fille vers laquelle elle se sentt attire. La plupart
taient des demoiselles nobles et riches comme elle, mais aussi pleines
de morgue, aussi entiches de leur noblesse et de leur fortune qu'elle
l'tait peu elle-mme. Toutes se voyaient au couvent  regret,
souhaitaient impatiemment d'en sortir, et ne s'entretenaient, dans leurs
panchements vaniteux, que des somptuosits de la maison paternelle et
des plaisirs sans nombre qui les y attendaient.

La suprieure venait presque chaque jour,  l'issue du dernier office,
s'asseoir auprs du lit de Nlida dj couche, et causait avec elle,
tantt de la premire communion qui approchait, tantt des dangers du
monde o la jeune fille allait vivre, tantt enfin de ses lectures dont
elle lui expliquait les symboles et le sens cach  un point de vue
d'une rare lvation, avec un don particulier de persuasion et
d'loquence. De jour en jour, la religieuse prenait un intrt plus vif
 son lve qui, de son ct, s'attachait  elle avec passion. Mre
Sainte-lisabeth, c'est ainsi qu'on l'appelait, avait port dans le
monde un nom illustre, et, sous l'humilit de la robe de bure et du
bandeau de lin, il tait facile de reconnatre encore en elle cette
habitude d'ascendant involontaire que donnent aux femmes une grande
naissance et une grande beaut. Elle n'tait pourtant plus belle,
quoiqu'elle comptt trente ans  peine; elle avait trop souffert.
L'ovale de son visage et t d'une puret parfaite, mais le chagrin
avait min ses joues; son nez droit et fier, les contours fins de sa
lvre plie rappelaient les plus nobles formes de la statuaire; mais ses
yeux noirs, ardents et secs, taient trs-enfoncs dans leur orbite, et
son front tait sillonn de rides qui se creusaient d'une manire
effrayante au moindre froncement de ses pais sourcils; tout en elle
portait la trace d'une lutte violente de passions domines plutt
qu'apaises. Lorsqu'elle allait au choeur, grande et un peu ploye sous
ses longs voiles noirs, sa croix d'argent brillant sur sa poitrine, on
prouvait en la voyant un sentiment mlang de respect, d'tonnement, de
curiosit et de crainte; on sentait l une force cache qui attirait et
repoussait tout  la fois; il semblait qu'on et la rvlation d'une
grande destine brise.

Un soir, rentrant  une heure plus avance que de coutume, aprs une
visite de surveillance dans les dortoirs, elle aperut de la lumire
dans la chambre de Nlida. Irrite de cette dsobissance et de l'abus
que faisait la jeune fille des privilges qu'on lui accordait, elle
entra vivement chez elle pour lui reprocher, avec svrit cette fois,
une veille prolonge si au del de l'heure permise; mais un spectacle
inattendu fit vanouir sa colre. Nlida, dans sa robe de nuit, tait
agenouille au pied du crucifix, les mains jointes, les yeux levs, le
visage baign de larmes. Ses cheveux dnous tombaient en larges ondes
sur son vtement blanc; ses deux pieds nus passaient  demi sous les
chastes plis qui l'enveloppaient tout entire; une petite lampe pose 
terre l'clairait d'une lueur vacillante, et dessinait sa silhouette
incertaine sur le fond sombre de la cellule; on et dit l'une des Marie
plore auprs du spulcre vide, ou l'un de ces anges contrists par les
pchs de l'homme, tels qu'ils apparaissaient,  Florence, dans l'glise
de Saint-Marc, au bienheureux frre de Fiesole. Mre Sainte-lisabeth
demeura immobile et contempla longtemps l'enfant de ses prdilections,
si absorbe dans l'ardente prire qu'elle ne voyait et n'entendait rien
autour d'elle; puis, saisie de respect  la pense de l'union
mystrieuse qui s'accomplissait l entre une me sans tache et le Dieu
d'amour, la religieuse ploya les genoux; et alors, pendant plusieurs
minutes, ces deux femmes, dont l'une avait renonc  toutes ses
esprances terrestres, tandis que l'autre posait  peine le pied sur le
seuil de la vie, firent monter vers le ciel la mme prire.

Toutes deux se levrent au mme moment, et, sans profrer une parole,
elles se jetrent dans les bras l'une de l'autre.--Qu'avez-vous? dit
enfin mre Sainte-lisabeth du ton le plus compatissant, oubliant
qu'elle tait venue l pour faire des reproches; pourquoi vous trouv-je
ainsi toute en pleurs? Auriez-vous quelque chagrin que j'ignore? Me
cacheriez-vous quelque chose, Nlida?

--Rien au monde, ma mre, reprit la jeune fille avec un accent de vrit
convaincant.

--Mais ces larmes, cette prire, si avant dans la nuit?

--Je souffre, ma mre, reprit l'enfant; je souffre beaucoup.

--Pourquoi ne pas me le dire plus tt? Pourquoi ne pas me confier vos
peines?

La religieuse s'tait assise auprs du lit; Nlida se mit  ses pieds,
et, prenant une de ses mains dans les siennes, elle y imprima ses lvres
brlantes.

--Seriez-vous ici  regret? continua mre Sainte-lisabeth, voyant que
la jeune fille gardait le silence.

--Pouvez-vous le penser? rpondit Nlida. Toute ma crainte, au
contraire, est d'en sortir trop tt. Le monde me fait peur; j'prouve 
l'ide d'y entrer une apprhension inexplicable; il me semble certain
que j'y offenserai Dieu et que j'y perdrai mon me. J'entends sans cesse
au dedans de moi une voix lugubre qui me dit que je dois mourir...
mourir, ou bien... mais je n'ose achever.

--Dites, mon enfant, reprit la suprieure en serrant la main de Nlida
dans sa main amaigrie.

--Ou bien, ma mre, ne jamais vous quitter, ne jamais voir le monde;
prendre le voile.

--Gardez-vous d'une telle dmence! s'cria la suprieure d'une voix
vibrante.

Nlida la regarda avec surprise.

Vous pensez donc, ma mre, que je ne suis pas digne...

--Enfant, reprit mre Sainte-lisabeth, sans lui laisser le temps
d'achever, vous ne savez pas ce que c'est que la vie du clotre! Et elle
fit  la jeune fille, qui se suspendait  sa parole, un tableau si
morne, si dsol, si pathtique et si profondment vrai de la vie
claustrale, de sa monotonie, de ses dgots, de ses petitesses
invitables, que l'enfant frissonna et qu'une question bien simple, mais
 laquelle la religieuse n'avait pas song sans doute, vint  ses
lvres:

--Vous tes donc bien malheureuse, ma mre?

Mre Sainte-lisabeth tressaillit des pieds  la tte.

--Je suis ce qu'il plat  Dieu, rpondit-elle en se levant brusquement,
peu importe. Mais, mon enfant, il est insens  moi de vous faire
veiller ainsi; votre tte s'exalte, votre corps s'puise, vous vous
forgez des chimres. Demain il faudra voir le pre Aimery et vous
mettre, plus entirement encore que par le pass, sous sa direction.
C'est un homme plein de sagesse et de prudence; il saura mieux que moi
vous donner des conseils salutaires et rendre la paix  votre me
inquite.

Disant cela, mre Sainte-lisabeth s'achemina vers la porte de la
cellule, en faisant signe  Nlida de ne pas la suivre.

Ni l'une ni l'autre ne put trouver un instant de sommeil pendant le
reste de la nuit.




II


 cinq heures du matin, la suprieure attendait le pre Aimery dans la
sacristie. C'tait une pice trs-basse d'tage, plus longue que large,
toujours humide, mme dans le fort de l't, parce qu'elle tait
au-dessous du sol. Une croise haute mais troite y jetait, par des
vitraux de couleur orange, une lumire bizarre et fausse. En face de la
croise, un Christ en os jauni par le temps tendait ses bras dcharns
sur un fond de drap noir encadr de buis, deux normes bahuts en vieux
bois rong des vers occupaient les parois latrales; l'un renfermait les
nappes d'autel, les candlabres, les vases, les ornements de toute
sorte; l'autre tait le vestiaire des prtres. Un confessionnal
dcouvert, form d'une planche en sapin perce d'un grillage, servait 
confesser les trangers qu'attirait la rputation du pre Aimery. Le
prie-Dieu du rvrend pre, un fauteuil et quelques chaises en
tapisserie achevaient de meubler cette pice d'aspect lugubre. La
religieuse, aprs l'avoir plusieurs fois arpente en tous sens, s'tait
enfin assise sur le fauteuil. Elle paraissait excessivement agite; de
temps  autre elle jetait les yeux sur la porte extrieure qui ne
s'ouvrait pas. Toute la nuit elle avait song  Nlida; elle se
repentait de l'avoir dissuade d'entrer en religion. Cette vocation que
la jeune fille croyait sentir, et dont elle lui avait dmontr la folie
avec tant de vhmence, lui apparaissait maintenant sous un tout autre
jour. Les penses gostes ne se prsentent pas de face aux nobles mes;
elles prennent de longs dtours, elles se parent de mille faux semblants
pour les abuser. Ainsi mre Sainte-lisabeth, qui, dans son premier
mouvement, avait combattu de tout son pouvoir l'exaltation de Nlida,
avait,  force d'y rflchir, senti natre dans son coeur un dsir ardent
de garder auprs d'elle cet enfant bien-aim. L'espoir d'associer  son
existence aride un tre sensible et charmant, l'espoir de se confier
enfin, de communiquer ses penses, lui causait un frmissement intrieur
qu'elle ne pouvait matriser. Elle tait si lasse de son autorit
drisoire! si lasse de commander  un troupeau imbcile de femmes dont
la plupart avaient quitt la broderie pour le chapelet, la romance pour
le psaume, sans mme s'apercevoir d'une diffrence, et dont les autres
n'avaient d'activit d'esprit que tout juste ce qu'il en fallait pour
semer dans la communaut les mesquines jalousies, les disputes et les
intrigues striles! Elle touffait sous le silence forc qui gardait les
issues de sa pense nergique. Mre Sainte-lisabeth tait une de ces
femmes  qui le gouvernement d'un royaume n'et pas sembl une charge
trop pesante. Son intelligence tait faite pour le mouvement des
affaires, son caractre pour le commandement. Loin de l, l'infortune
se voyait rduite  discuter le jour des voeux d'une professe,  fixer
l'ordonnance d'une procession dans le jardin d'un clotre,  rprimander
des novices pour avoir parl  la chapelle. Aussi elle se jetait avec
imptuosit au-devant de cette lueur d'esprance qui s'levait tout 
coup  son horizon; et pour justifier  ses propres yeux ce qu'elle
venait faire (car les mes altires, qui ne consentent jamais  se
justifier aux yeux d'autrui, ont toujours besoin d'apaiser le juge
rigide qui est en elles), elle se disait qu'aprs tout on avait vu des
exemples de vocations vritables; que Nlida semblait de nature  devoir
souffrir beaucoup dans le monde; qu'elle n'aurait pas la force
ncessaire pour affronter les fatigues et les motions de la vie active,
et que la monotonie du clotre serait moins contraire aux penchants de
son esprit contemplatif que la diversit des folles joies du sicle.

Comme elle raisonnait de la sorte, s'affermissant de plus en plus, ainsi
qu'il arrive, dans l'gosme de sa pense secrte, la porte s'ouvrit
sans bruit, et le pre Aimery se glissa plutt qu'il n'entra dans la
sacristie.

--Vous venez tard, mon pre, lui dit la suprieure en se levant  peine
de son fauteuil.

--Il est cinq heures et demie, ma soeur, et je ne dis la messe qu' six
heures, rpondit-il en tirant sa montre.

Mre Sainte-lisabeth se tut; son impatience lui avait fait trouver le
temps long, mais le pre Aimery tait exact comme l'horloge.

--N'y a-t-il rien de nouveau  la communaut? continua-t-il en tant sa
douillette de soie puce, qu'il posa soigneusement sur le dossier d'une
chaise, et ouvrant le vestiaire pour y prendre son _aube_.

--Rien  la communaut; mais au pensionnat, nous avons une lve qui
veut entrer en religion...

--Laquelle? interrompit le pre Aimery en levant sur la religieuse son
oeil gris et perant.

--Mademoiselle de la Thieullaye,

--Nlida de la Thieullaye? Cela ne se peut.

--Cette vocation me parat trs-vritable, dit la religieuse en
adoucissant sa voix qui prenait, lorsqu'elle le voulait, un accent
insinuant auquel personne n'avait sans doute rsist jadis; Nlida est
une enfant d'un jugement solide, trs-suprieure  son ge, et d'une
droiture d'intention que l'on ne peut suspecter.

--Je ne dis pas qu'elle n'a pas la vocation; je dis que nous ne devons
pas la laisser faire, reprit le confesseur d'un ton plus sec.

--Mais, mon pre, dit mre Sainte-lisabeth en s'animant un peu, vous ne
songez pas  la prcieuse conqute que ce serait pour la foi, et pour
notre ordre en particulier...

--Nous faisons trop de ces conqutes, dit le pre, qui avait pass son
_aube_ et qui marquait dans le missel la _Prface_ et les _Oremus_ du
jour; vous savez bien que nos ennemis nous accusent de conversions par
surprise; ils disent que nous attirons, que nous captons les jeunes
hritires; je crois entendre encore les propos tenus lorsque vous avez
pris l'habit. Non; mademoiselle de la Thieullaye a une grande fortune;
on sait qu'elle a t traite par vous avec des gards singuliers; c'en
est assez pour autoriser la calomnie; tout cela ameute contre nous; nous
sommes en des temps difficiles; il faut que mademoiselle de la
Thieullaye reste dans le monde, elle nous y servira beaucoup plus
efficacement qu'ici.

--Mais, mon pre, dit en l'interrompant la religieuse, qui plissait de
colre, tant la contradiction la trouvait peu prpare, si nous la
repoussons, elle prendra le voile ailleurs; elle se fera augustine,
carmlite, que sais-je?

--Cela n'est gure probable; et d'ailleurs, peu m'importe; il ne
convient pas, je vous le rpte, qu'elle prenne le voile ici.

--Mais, mon pre, dit la religieuse en levant la voix et ne se
contenant plus, il ne s'agit pas de savoir si cela vous convient, mais
si cela convient  Dieu, ce me semble.

Le pre Aimery leva les yeux de dessus le missel, et fixa sur la
suprieure un long regard o se peignait une sorte de compassion
ddaigneuse.

--Le zle de la maison du Seigneur vous dvore, madame, dit-il enfin,
non sans une nuance d'ironie. Prenez garde, vous avez les passions
vives; vous n'avez pas encore suffisamment appris la dfrence aux
opinions d'autrui.

--Je n'ai pas appris  reconnatre d'autorit suprieure  celle de
Dieu, dit la religieuse hors d'elle-mme.

--Vous vous croyez toujours chez M. le duc votre pre, continua le
confesseur sans paratre avoir entendu l'interruption, entoure de vos
nombreux esclaves...

--De grce, s'cria la religieuse en se dressant comme une vipre sur
qui l'on a march, ne me raillez pas; ne prenez pas toujours plaisir 
me pousser  bout, vous ne savez pas de quoi je suis capable!

Le pre Aimery la regarda avec un sang-froid crasant.

--Vous avez besoin de repos, ma soeur, reprit-il d'un ton fort doux; vous
semblez avoir mal dormi. Envoyez-moi cette jeune fille aprs la messe et
veuillez ordonner qu'on sonne; il va tre six heures.

Mre Sainte-lisabeth sortit en silence, aprs avoir jet sur le prtre
un regard tincelant de haine.




III


Le pre Aimery avait trop de pntration pour ne pas comprendre, au
langage de Nlida, que son trouble, ses langueurs et sa vocation
imaginaire venaient du confus veil de la jeunesse dans une nature
chaste, d'un vague besoin d'amour qui prenait le change, et d'une sorte
de faim de l'intelligence qui ne recevait pas, peut-tre, tous les
aliments dont elle avait besoin. Il hta le jour de la premire
communion, pensant avec justesse que ce divin apaisement de l'me
amnerait, au moins pour quelque temps, le calme des sens; or, gagner du
temps, pour lui, c'tait tout gagner. Mademoiselle de la Thieullaye une
fois rendue  sa famille, lui et son ordre cesseraient d'tre
responsables; on ne pourrait plus lui imputer les partis extrmes vers
lesquels la jeune enthousiaste serait, il le croyait du moins,
infailliblement entrane par son imagination romanesque. Il exigea que
Nlida se mlt beaucoup plus qu'elle ne l'avait fait jusqu'alors  la
vie des pensionnaires. Toujours docile, et prive d'ailleurs depuis
quelque temps des entretiens de la suprieure, qui ne venait plus la
trouver dans sa cellule, mademoiselle de la Thieullaye cessa d'user des
privilges qui lui avaient t accords, et rentra sous la rgle
commune.

Un matin, aprs l'tude, comme elle s'tait un peu attarde en classe,
elle s'apprtait  rejoindre les lves dans le jardin, et cherchait des
yeux de quel ct s'taient runies ses compagnes habituelles, lorsque
de bruyants clats de rire, au milieu desquels il lui sembla distinguer
une voix plaintive, vinrent frapper son oreille. Curieuse d'apprendre la
cause d'une gaiet si expansive, elle gagna la longue alle qui coupait
en deux le massif de tilleuls, et aperut  l'extrmit une scne qui
attira toute son attention. Au milieu des robes noires d'uniforme, une
jeune fille, grotesquement affuble de chiffons de toutes couleurs,
avait t attache  un arbre. La parure bizarre et les tranges
contorsions de la pauvre maltraite produisaient chez ses compagnes ces
explosions de joie qui se renouvelaient  chaque minute. Nlida, sans
rien comprendre encore  ce jeu cruel, voyait de loin la pantomime
anime des pensionnaires et leur danse autour de l'arbre.

--Que signifie cela? demanda-t-elle  une jeune fille qui passait en
courant.

--Chut! rpondit celle-ci en s'arrtant un instant: n'allez pas nous
trahir; la surveillante a t appele au parloir; on a oubli de la
remplacer, et nous en profitons pour nous amuser divinement. Je cours au
vestiaire pour ramasser encore quelques chles; nous avons habill
Claudine en reine de Saba; elle pleure, elle hurle, que c'est une
bndiction; jamais elle n'a t si drle; elle a commenc par vouloir
se dbattre, mais elle n'tait pas la plus forte, et nous l'avons
solidement attache au grand tilleul;  prsent nous lui prsentons des
bouquets de chardons, et nous lui chantons des litanies improvises.

Et la pensionnaire se mit  chanter en s'loignant: _Bcasse mystique,
tour de pain d'pice, reine des imbciles..._

Rvolte de cette profanation et saisie de piti pour la victime de ces
mchants coeurs, Nlida pressa le pas et fut bientt en vue de la bande
joyeuse qui s'arrta soudain  son approche. On avait au pensionnat un
respect involontaire pour mademoiselle de la Thieullaye.

--En vrit, mesdemoiselles, dit-elle en s'adressant aux danseuses
interdites, vous avez choisi l un passe-temps qui ne vous fait gure
honneur.

Personne ne souffla mot. C'taient de grandes filles de quinze  seize
ans qui s'amusaient ainsi. Nlida alla droit  la dsole Claudine,
dfit, non sans peine, les cordes dont on l'avait lie, arracha les
oripeaux qui la couvraient, et, la prenant par le bras, elle l'emmena en
dclarant que si rien de pareil se renouvelait, bien qu'elle dtestt la
dlation, elle avertirait la suprieure et le pre Aimery. Un silence
gnral fut la seule rponse des pensionnaires.

Lorsque Nlida fut un peu loigne, la jeune fille qu'elle venait de
soustraire  ces cruelles bouffonneries s'arrta tout  coup, se jeta 
ses pieds, embrassa ses genoux et fondit en larmes. Claudine de
Montclair tait, depuis son entre au couvent, le jouet favori des
lves. C'tait une douce enfant, aux trois quarts idiote. Elle avait
eu,  l'ge de dix ans, une fivre crbrale dont elle n'avait guri que
par des moyens violents, et depuis ce temps elle tait reste dans un
tat d'hbtement dont rien n'avait encore pu la tirer. Ses parents
l'avaient mise au couvent, esprant que le changement de lieu et
l'mulation de la vie commune agiraient favorablement sur son esprit;
mais son mal n'avait fait qu'empirer. En butte  la malignit de ses
compagnes, qui prenaient plaisir  augmenter la confusion de son faible
cerveau, intimide, ahurie, elle devenait de jour en jour moins capable
de discernement, et la dernire lueur de raison et bientt achev de
s'teindre en elle si, comme nous venons de le voir, Nlida ne l'et
dlivre et ne se ft hautement dclare sa protectrice.

Dire les transports de Claudine et les tranges manifestations de sa
reconnaissance ne serait pas chose facile. Plus son intelligence tait
obstrue, plus son coeur semblait susceptible de dvouement. Elle
s'attacha  Nlida comme un chien fidle; elle la suivait partout, ne la
quittait pas du regard, piait ses moindres gestes et lui rendait avec
orgueil des services d'esclave. Un jour,  la procession du
saint-sacrement, voyant que l'on effeuillait des roses au-devant du
prtre, elle se persuada que c'tait l la plus grande marque de
vnration que l'on pt donner  ceux que l'on aimait; et ds lors
Nlida ne fit plus un pas dans le jardin sans que Claudine, munie d'un
norme bouquet qu'elle se faisait envoyer chaque jour par ses parents
empresss  lui complaire, ne jett sous les pas de sa bienfaitrice des
jasmins, des tubreuses, des oeillets, les plus belles fleurs de la
saison, ivre de contentement quand Nlida ne pouvait s'empcher de
sourire.

Peu  peu, en ne se rebutant pas de causer avec elle comme si elle et
t en tat de tout comprendre, mademoiselle de la Thieullaye crut
apercevoir que la pauvre intelligence gare faisait halte et semblait
chercher  se reconnatre. Claudine avait souvent montr un got
trs-vif pour la musique. Sa voix tait juste et frache; elle qui
n'avait de mmoire pour rien, elle retenait et chantait avec une
fidlit surprenante des airs qu'elle saisissait  la premire audition.
Nlida se dit qu'il fallait frayer  cet esprit encore si dbile des
pentes insensibles, des routes fleuries o la pense ne rencontrt point
de choc; elle multiplia les leons de musique, fit admettre Claudine
dans les choeurs de la chapelle, et flatta son amour-propre par des
louanges  dessein fort exagres. Au bout de six mois, elle avait
obtenu des progrs surprenants et ne dsesprait pas de rendre sa chre
idiote compltement  la raison, lorsque le jour vint o elle dut
renoncer  cette oeuvre pieuse, quitter le couvent et entrer dans une vie
inconnue, redoute, o elle-mme allait avoir un si grand besoin de
guide et d'appui.




IV


Le ciel tait gris, l'air pesant. Depuis huit jours mademoiselle de la
Thieullaye avait fait ses adieux aux pensionnaires; selon la coutume du
couvent elle tait entre en retraite dans sa chambre et n'y voyait
personne que le pre Aimery. La vicomtesse d'Hespel n'avait pas annonc
avec certitude le jour o elle viendrait chercher sa nice, mais on
savait que cela ne pouvait tarder. Assise sur le rebord de sa fentre,
Nlida pensive laissait errer son regard, tantt sur la masse immobile
des tilleuls dont les feuilles affaisses sous le poids de l'atmosphre
orageuse penchaient vers la terre, tantt sur les nuages qui
s'amassaient, tantt sur Claudine qui allait et venait le long d'une
alle plante de roses trmires, rcitant, un cahier  la main, des
vers qu'elle s'efforait d'apprendre pour le concours. Chaque fois
qu'elle passait sous la croise de la cellule, elle s'arrtait,
regardait mlancoliquement Nlida, et lui envoyait un baiser.
Mademoiselle de la Thieullaye souriait et retombait dans sa rverie.
Tout  coup le roulement d'une voiture sur le pav de la cour et le
bruit d'un marche-pied qui s'abattait la firent tressaillir. Elle ne
douta pas que ce ne ft la vicomtesse. En effet, deux minutes aprs, on
vint l'avertir que madame la suprieure l'attendait au parloir. Nlida
prit machinalement son chapeau et son chle, descendit l'escalier et
traversa les corridors en se soutenant  peine; ses yeux s'emplissaient
de larmes; elle faillit se trouver mal lorsque la religieuse qui la
conduisait ouvrit la porte du parloir, et qu'elle se trouva en prsence
de sa tante et de mre Sainte-lisabeth. La vicomtesse s'avana pour
l'embrasser; mais la suprieure, se plaant entre elles deux, prit
Nlida par la main et, d'un air d'autorit, conduisit la jeune fille
tremblante au pied du crucifix qui sanctifiait jusqu' cette chambre
profane. L, s'agenouillant avec elle:--Prions, dit-elle d'une voix
ferme mais profondment altre, prions ensemble pour la dernire fois
peut-tre; demandons  Dieu, mon enfant, qu'en quittant ce pieux asile
vous ne quittiez pas aussi le respect de sa loi et la fidlit  son
amour. Vous allez entrer dans un monde o l'un et l'autre sont trop
souvent outrags. Puissiez-vous demeurer toujours ce que vous tes 
cette heure, Nlida, un coeur pur, rempli des choses du ciel! Recevez en
ce moment bien douloureux pour moi, et en recueillant toutes les
puissances de votre me, la bndiction du Seigneur que je vais appeler
sur vous et sur votre avenir.

La religieuse se leva; puis, avec un geste d'une majest triste et
lasse, comme une reine qui vient d'abdiquer, elle tendit sur Nlida
noye dans les pleurs sa main mue, et la bnit au nom du Pre, du Fils
et du Saint-Esprit...

--En vrit, dit la vicomtesse en se prcipitant dans la voiture
lgante qui l'attendait au perron, ces religieuses sont de singulires
femmes. Ne dirait-on pas que tu vas vivre chez des impies! Grce au
ciel, il n'en est rien; je me crois aussi bonne chrtienne que personne;
je dfie qu'on soit plus rgulire.

Nlida demeurait pensive. La voiture tait arrte  la grille
extrieure qui tournait lentement sur ses gonds. Une petite branche de
bruyre blanche frachement cueillie vint tomber sur les coussins.
Claudine! s'cria Nlida en se jetant  la portire. En ce moment les
chevaux impatients s'lanaient hors de la grille et prenaient
rapidement le chemin de l'htel d'Hespel.

--Ah a! mon enfant, dit la vicomtesse qui n'avait pas pris garde  cet
incident, proccupe qu'elle tait de voir ses chevaux se cabrer sous la
main du cocher, c'est fort bien, fort convenable  toi d'avoir montr 
cette suprieure quelque regret de la quitter, mais maintenant il t'est
permis d'tre gaie. Je t'ai fait prparer un appartement dlicieux; tu
vas avoir une femme de chambre pour toi seule; la couturire et la
lingre attendent chez moi pour prendre ta mesure et te faire au plus
vite un trousseau complet, car il me tarde de te voir quitter ce
ridicule accoutrement noir. D'aujourd'hui en huit, je te conduirai au
bal de l'ambassadrice d'Autriche. Rjouis-toi, mon enfant; voici tes
belles annes qui commencent.

La vicomtesse d'Hespel, comme toutes les personnes d'un esprit born, ne
doutait pas que les choses qui l'occupaient ne fussent d'un intrt
gnral, et ne s'apercevait jamais de l'inattention de ses auditeurs.
Cette fois encore elle ne vit pas, ce qu'il tait pourtant presque
impossible de ne pas voir, que mademoiselle de la Thieullaye, absorbe
dans une profonde tristesse, entendait  peine le flux de ses paroles et
et t absolument incapable d'en dire le sens. La voiture arrta devant
le pristyle de l'htel d'Hespel. Les laquais, en grande tenue, taient
rassembls pour recevoir leur jeune matresse. La vicomtesse et Nlida
traversrent cette nombreuse livre, montrent l'escalier couvert de
tapis et d'arbustes, et madame d'Hespel, qui avait hte de jouir de la
surprise de sa nice, l'introduisit dans l'appartement qu'elle lui
destinait. C'tait une pice octogone, tendue d'une gaze transparente
double de rose, releve de distance en distance par des glands, des
houppes, des galons et autres ornements d'un got plus que contestable.
Une immense glace  pied, charge de dorures, remplissait le panneau
principal. Un canap et des fauteuils en velours blanc, sem de bouquets
de roses en relief, avaient paru  la vicomtesse une merveille
d'lgance  ravir les yeux. Une fourrure d'hermine jete devant le lit
rose, des tagres couvertes de porcelaines, de cristaux et autres
babioles de toutes sortes, achevaient de donner  cet appartement
quelque chose de coquet et de manir, bien peu fait pour plaire  la
srieuse Nlida.

Il s'tablit toujours, quoique souvent  notre insu, un rapport entre
les objets extrieurs et notre tre le plus intime. La ligne, la forme,
la couleur, le son, l'odeur, la lumire et l'ombre sont autant de notes
d'une harmonie mystrieuse qui agit sur l'me, soit par un effet
d'apaisement et de satisfaction quand cette harmonie s'accorde comme un
accompagnement fidle avec la mlodie intrieure des sentiments et des
penses, soit en troublant, en irritant, lorsqu'il y a dsaccord et
lutte entre l'une et l'autre. Nlida se sentit trs-dsagrablement
affecte par tout ce luxe hors de propos. Toutefois, voyant la joie
nave de sa tante et son empressement plein de tendresse, elle s'effora
de lui en savoir gr, et balbutia quelques remerciements dont la
gaucherie fut mise, par la vicomtesse, sur le compte d'un excs
d'admiration bien naturel en pareil cas chez une pensionnaire.

Le reste du jour et les jours suivants furent employs  courir les
magasins pour acheter ici un velours, l un ruban, ailleurs une
dentelle. Madame d'Hespel faisait rgulirement chaque aprs-midi une
tourne dans les boutiques  la mode, et cela sans mme projeter aucune
emplette; elle aimait la conversation des faiseuses qui lui tmoignaient
une dfrence dont elle tait flatte; et lorsqu'elle rencontrait, dans
un magasin, quelqu'une de ses amies, les conseils rciproques, les
observations sur la forme d'un mantelet, la critique d'un chapeau vu la
veille  une trangre, animaient  tel point le discours, que souvent
on s'y oubliait jusqu' l'heure du repas. Ce fut dans ces rencontres, au
milieu des toffes dplies, des coiffures essayes et de l'tourdissant
babil des demoiselles de comptoir, que Nlida fit connaissance avec les
grandes dames du faubourg Saint-Germain, et reut une premire et
ineffaable impression de ce monde o elle tait appele  vivre.

Le jour du bal arriva. Malgr le dplaisir de sa tante et l'insistance
des couturires, mademoiselle de la Thieullaye tait parvenue  garder
dans sa toilette une parfaite simplicit. Ses cheveux, en dpit de la
mode qui les voulait crps et boucls, descendaient en bandeaux lisses
de chaque ct de son front. Elle refusa obstinment d'animer ses joues
ples d'un peu de rouge, et ne voulut charger d'aucun collier ses
paules dlicates. Au moment de monter en voiture, on s'aperut qu'il
manquait un bouquet de corsage. On passa chez la bouquetire en renom;
toutes ses corbeilles taient vides, La vicomtesse se mit en fureur.
Malgr les excuses de la marchande, qui rejetait la faute sur un garon
entr chez elle la veille, elle menaait de lui retirer sa pratique,
quand Nlida, qui, pendant ce colloque et dans l'espoir d'apaiser sa
tante, avait cherch dans tous les coins quelques fleurs assez fraches
pour en faire un bouquet passable, aperut au milieu d'un seau d'eau o
l'on avait jet ple-mle les plantes de rebut, un beau nnuphar
penchant mlancoliquement hors du vase sa tte alanguie. Un souvenir
depuis longtemps effac surgit  cette vue dans sa mmoire. Elle se
rappela l'tang d'Hespel, la barque sous le saule, le nid d'oiseaux, et
surtout la palissade si vaillamment escalade par son petit ami du
village. Ces images inopinment voques lui causrent un
attendrissement extrme. Elle saisit le nnuphar, en essuya la tige
humide avec son mouchoir de fine batiste, et, le passant dans sa
ceinture, elle dclara qu'elle trouvait cette fleur dlicieuse et
qu'elle n'en aurait pas choisi d'autre dans la serre la mieux fournie
des plantes les plus rares. Le caprice tait trange, mais il n'y avait
pas lieu  se montrer difficile; le temps pressait. La vicomtesse, sans
trop murmurer, remonta en voiture et, dix minutes aprs, elle entrait
avec sa nice dans les salons de l'ambassade.

La prsentation de mademoiselle de la Thieullaye avait t annonce;
c'tait un vnement que l'entre dans le monde d'une telle hritire.
Aussi lorsque la vicomtesse parut, attife, pomponne, panache,
luisante de fard et bouffante de dentelles, toutes les conversations
demeurrent suspendues, et chacun se tut pour mieux regarder la nouvelle
arrive. Ravie de l'effet qu'elle produisait, madame d'Hespel traversa
plusieurs salons, souriant aux unes, donnant la main aux autres, faisant
signe de l'ventail, s'accrochant par toutes ses garnitures aux
dcorations des hommes, suivie de Nlida ple et grave qui regardait
sans curiosit et sans motion le spectacle nouveau pour elle d'une fte
brillante.

--Elle est fort belle, disaient plusieurs hommes.

--Mais sans expression aucune, observait une merveilleuse sur le retour.

--Pourquoi sa tante ne lui met-elle pas un peu de rouge? ajoutait une
femme couperose.

--Elle a tout gard pour elle, rpondait un jeune lgant. Ne
remarquez-vous pas combien la vicomtesse acquiert de fracheur et
d'clat avec les annes? Chaque hiver, je trouve  son teint un velout
plus sduisant, des dgradations mieux observes. Depuis un mois elle
tourne dcidment  la rose du Bengale.

Tout en provoquant sur son passage ces remarques et d'autres analogues,
la vicomtesse avait pris place dans la salle de danse. Elle se hta de
prsenter Nlida  plusieurs jeunes personnes de son ge, entre autres 
une demoiselle Hortense Langin, qui paraissait la reine du bal.

--C'est la fille d'un notaire, dit la vicomtesse bas  sa nice; mais
elle n'en est pas moins reue partout comme si elle s'appelait Duras ou
la Trmoille; d'abord parce qu'elle est fort riche et que son pre a
rendu de grands services  quelques-uns des ntres, puis aussi parce
qu'elle est pleine d'esprit et comprend  merveille sa position. L'htel
de son pre est  deux pas de chez nous; ce sera pour toi une relation
commode.

Mademoiselle Langin combla Nlida de prvenances; elle lui nomma les
meilleurs danseurs, lui dsigna par leurs ridicules les danseuses  la
mode. Nlida fut charme de ses manires affables. Avant la fin du bal,
la belle Hortense, ravie de patronner une nouvelle prsente, affirmait
 chacun qu'elle tait intimement lie avec mademoiselle de la
Thieullaye et qu'elle allait la voir sans cesse.




V


Quel trange spectacle aux yeux d'un tre sens que le spectacle du
monde, c'est--dire de cette partie de la socit qui, opulente,
glorieuse, rserve aux nobles loisirs, est reconnue, salue par tous,
comme l'arbitre des biensances, comme la gardienne des moeurs lgantes
et de l'esprit d'honneur, et qui, dans son ddain superbe, ne tenant
compte que d'elle-mme, affecte de se nommer le _monde_ par excellence:
tant elle a jug tout ce qui tait en dehors d'elle indigne de son
attention et de son intrt! Quel assemblage d'inconsquences et
d'anomalies! Quelle conciliation singulire de maximes et d'usages en
apparence inconciliables! Avec quel art merveilleux on parvient 
maintenir debout cet difice bti de prjugs et de mensonges, dont
chaque partie est prs de tomber de vtust, et dont l'ensemble pourtant
prsente encore une masse assez imposante! Cette socit affirme qu'elle
est chrtienne; l'ducation qu'elle donne  la jeunesse destine de
gnration en gnration  la renouveler est de tous points,
assure-t-elle, conforme aux enseignements de l'vangile. Elle en fait
gloire et feint de ne pas s'apercevoir que la parole du Christ est la
rprobation svre de l'esprit qui l'anime; car le fils du charpentier
enseignait le mpris des richesses, la vanit des plaisirs, le nant des
grandeurs, et le monde pratique ouvertement l'avide poursuite de tous
ces faux biens, le culte aveugle de l'opinion, l'estime immodre des
honneurs et de la fortune. Cette contradiction est  tel point enracine
dans les moeurs, qu'elle ne soulve pas une difficult, pas un doute;
elle est discipline et ordonne  la satisfaction de tous. La loi de
l'vangile, observe sans accommodements, serait un joug trop rude; les
vices du sicle, montrs sans voiles, feraient horreur; un compromis
habile a tout mnag. On a gard le langage de Jsus, les pompes de
Satan, les oeuvres de tous deux. L'glise a ses jours, le tentateur a les
siens; on n'exerce pas la charit, mais on fait l'aumne; on ne pratique
pas le renoncement, mais on observe l'abstinence; on honore le duel,
mais on fltrit le suicide; on court en foule  la comdie, mais on
refuse la spulture au comdien; on lapide la femme adultre, mais on
porte le sducteur en triomphe. Qui ne s'tonnerait en venant 
considrer avec quel pharisasme prodigieux le monde a su interprter et
fausser le sens de la divine criture? Quelle tolrance pour le vice
hypocrite, quelle rigidit pour la passion sincre! Combien la
coquetterie ruse et la galanterie circonspecte y trouvent peu de
censeurs; mais l'amour, s'il osait s'y montrer, comme on le couvrirait
d'anathmes! L'amour? ne craignez pas de l'y voir; il en est banni comme
une faiblesse ridicule; il est banni de son plus pur sanctuaire, du coeur
mme de la jeune fille; il y est touff avant de natre par la cupidit
et la vaine gloire qui pervertissent tous les instincts, jusqu'au plus
naturel, au plus lgitime, au plus religieux de tous: le dsir du
bonheur dans le mariage.

Il tait impossible que l'esprit srieux, l'me dlicate, le caractre
invinciblement port  la droiture de Nlida ne fussent point froisss
par ce qu'il y avait de faux dans cette socit devenue la sienne. Mais
la jeunesse est lente  se rendre compte de ses impressions et  les
transformer en jugement. Il faut une force rare pour s'arracher au joug
de la coutume. L'opinion tablie semble tout naturellement l'opinion
respectable, et les intelligences les plus fermes se dfient
d'elles-mmes lorsqu'elles se sentent portes  franchir le cercle trac
par des mots aussi solennels que ceux de religion, de famille,
d'honneur: mots trois fois saints,  l'abri desquels le monde a su
placer les choses les moins dignes de vnration et de sacrifice. Aussi
Nlida, surprise, incertaine, cherchait vainement  mettre d'accord ce
qu'elle voyait et ce qu'elle entendait avec la voix intime de sa
Conscience. Tantt, elle se sentait attire par des grces si nobles
qu'elles semblaient presque des vertus; tantt elle tait repousse par
des hypocrisies grossires ou des maximes d'un gosme cynique. Les
entretiens des jeunes filles avec lesquelles elle s'tait lie n'taient
qu'un commentaire plus libre des conversations du couvent, et les fades
galanteries des jeunes gens au bal blessaient sa simple fiert qui n'y
trouvait rien  rpondre. Un ennui insurmontable la gagnait son coeur
attrist se rouvrait au dsir de la vie religieuse.

--Je voudrais voir madame la suprieure, dit Nlida, en entrant une
aprs-midi, trs-agite et trs-ple, au _tour_ du couvent de
l'Annonciade.

La vieille tourire, qui ne la reconnut pas d'abord, mit ses lunettes et
la regardant attentivement:

Ah! c'est vous mademoiselle Nlida, dit-elle d'un air contraint. Vous
demandez mre Sainte-lisabeth?... Elle n'y est pas; c'est--dire elle
est malade, ajouta-t-elle avec un embarras visible; mais si vous voulez
voir notre mre Saint-Franois Xavier, ou notre mre du Sacr-Coeur, ou
notre mre de la Grce...

Comme elle parlait ainsi, la porte intrieure s'ouvrit et Claudine
parut...

--Nlida! s'cria-t-elle d'un accent qui partait des entrailles et en
laissant chapper un grand portefeuille qu'elle tenait  la main.

Et, courant  Nlida, elle se jeta  son cou avec une violence qui
faillit les renverser toutes deux, et la couvrit de baisers, en poussant
des cris de joie.

--Mademoiselle Claudine, criait la tourire d'une voix enroue,
mademoiselle Claudine, y pensez-vous? Ramassez donc vos dessins,
mademoiselle; soyez donc convenable. Mademoiselle Claudine, vous allez
avoir un mauvais point. Rentrez donc en classe, mademoiselle.

Rien n'y faisait; la religieuse en tait pour ses peines, quand tout 
coup elle se tut et salua respectueusement en apercevant la figure du
pre Aimery  deux pas d'elle. La prsence du prtre fit  l'instant ce
que n'avait pu faire le flux de paroles de la tourire; Claudine courut
ramasser ses dessins, puis, sans lever les yeux, elle alla, confuse et
muette, se cacher dans un angle obscur du vestibule. Nlida s'tait
approche du rvrend pre.

--Vous ici! mon enfant, lui dit-il, d'un ton affectueux; il y a bien
longtemps qu'on ne vous a vue. Mais ce n'est pas un reproche que je vous
fais, c'est un regret que j'exprime. Je sais que nous n'avons que des
loges  vous donner depuis votre sortie du couvent.

--Mon pre, dit mademoiselle de la Thieullaye, je suis venue souvent
demander mre Sainte-lisabeth; on m'a toujours rpondu qu'elle ne
pouvait me recevoir.

--Elle fait une tourne d'inspection dans nos maisons de province, dit
le pre Aimery, d'un ton bref.

--J'avais aujourd'hui surtout, mon pre, un vif dsir de la voir. Je
voulais lui parler d'une chose dont je n'ose pas vous importuner.

--Venez, ma chre fille, dit le confesseur. Qu'y a-t-il de plus
important pour moi que d'couter mes enfants et de porter, s'il est
possible, la lumire dans leur esprit? Suivez-moi  la sacristie; nous y
causerons en toute libert.

Disant cela, le pre Aimery entra dans l'intrieur du couvent par une
petite porte pratique dans la muraille, et mademoiselle de la
Thieullaye le suivit aprs avoir fait un signe d'adieu  Claudine, qui
tait demeure tout le temps immobile, cloue  sa place, les yeux fixs
sur elle.

Le prtre marchait en silence dans un couloir troit et obscur, Nlida 
quelques pas derrire lui.  mesure qu'ils approchaient de la sacristie,
elle sentait son coeur battre avec inquitude. Le courage lui manquait.
Deux fois elle s'arrta, incertaine si elle ne retournerait pas en
arrire pour viter  tout prix cet entretien o elle se trouvait
engage sans l'avoir voulu. La confession de ses fautes ne lui avait
jamais caus d'effroi, mais elle prouvait un trouble insurmontable en
venant faire  un homme une confidence de jeune fille, en venant parler
de mariage  un prtre. Un instinct exquis de pudeur l'avertissait que,
dans les scrupules qu'elle allait confier, et dans les conseils qu'elle
allait entendre, il y aurait quelque chose qui ne serait pas dit, mais
qui serait sous-entendu, et dont une femme seule aurait d lui parler. 
cette pense, la honte lui montait au visage, et elle cherchait quelque
subterfuge pour sortir de peine, quelque feinte confidence qui lui
pargnt la vritable, quand le jour se fit dans le corridor; le prtre
venait d'ouvrir la porte de la sacristie et disait d'une voix que la
nature avait faite rogue et sche, mais que l'habitude rendait
caressante et mielleuse: entrez, mon enfant; ici personne ne viendra
nous dranger.

Rien n'tait chang dans la sacristie depuis le jour o mre
Sainte-lisabeth tait venue annoncer au pre Aimery la vocation de
mademoiselle de la Thieullaye; seulement il y faisait plus froid et plus
humide encore, car on tait au mois de septembre et de faibles rayons de
soleil peraient avec peine les pais vitraux. Nlida s'assit sur un
tabouret que le pre Aimery plaa en ligne droite  ct de son
fauteuil, de faon  ce qu'ils pussent se parler sans se voir, comme au
confessionnal.

--Auriez-vous froid? mon enfant, dit-il  la jeune fille, voyant qu'elle
serrait sur sa poitrine sa mantille de velours; voulez-vous que je fasse
demander la chaufferette de la mre tourire?

--Merci, mon pre, dit Nlida, en tchant de matriser le frisson qui
courait dans ses membres.

--Vous ne semblez pas bien portante, mon enfant, dit le confesseur en
prenant la main souple de Nlida dans sa main ride; vous tes
soucieuse, auriez-vous quelque contrarit de famille? tes-vous gne
dans l'exercice de votre religion?

--Nullement, dit Nlida un peu soulage de voir que le confesseur lui
pargnait par ses questions le premier embarras de la confidence; ma
tante est trs-bonne pour moi et me laisse une libert entire.

--Vous ne vous ennuyez pas, je suppose, continua le rvrend pre; vous
savez vous occuper, et d'ailleurs vous n'avez que trop de distractions
probablement, dans le monde o l'on vous mne.

--Je ne m'ennuie pas, mon pre. Et la main de Nlida, glace quand le
confesseur l'avait prise, devenait moite; son pouls,  peine senti
d'abord, battait avec violence. Le prtre crut comprendre.

--Vous avez peut-tre, mon enfant, dit-il en ralentissant sa parole et
en baissant la voix, quelque prfrence, quelque inclination secrte?
Auriez-vous fait un choix que vos parents dsapprouvent?

--Oh non, mon pre, s'cria Nlida avec vivacit; l'ide d'tre
souponne d'un sentiment coupable lui rendait tout son courage: on veut
me marier, mon pre.

--Eh bien, ma chre fille, dit le confesseur avec un petit sourire 
demi-malicieux et en serrant la main qu'il tenait toujours, je ne vois
rien l de fort affligeant; surtout si, comme je le pense, il s'agit
d'un mariage convenable, tel que vous pouvez prtendre  le faire.

--On veut me faire pouser le fils du duc de Valmer, que je n'ai jamais
vu, dit Nlida.

--C'est un fort grand seigneur, reprit le pre Aimery sans faire
attention  la dernire partie de la phrase. Il a une fortune
considrable, dit-on. Eh bien, ma chre fille, je vous fais mon
compliment bien sincre. Vous le voyez, la Providence est toujours
juste; elle vous rcompense comme nos prires le lui demandaient chaque
jour et comme vous mritez de l'tre, car vous tes une bonne et pieuse
enfant, Nlida.

--Mon pre, reprit la jeune fille avec hsitation et en retirant
involontairement sa main de la main du prtre, est-il donc bien, est-il
permis d'pouser un homme que l'on ne connat pas?

--Mais M. de Valmer n'est pas un inconnu, reprit le pre; il a d tre
facile de prendre des renseignements, et je suppose que madame votre
tante n'a pas nglig de s'enqurir...

--Mais moi, interrompit Nlida, je ne l'ai jamais rencontr, mon pre;
je ne connais pas mme son visage.

--On ne dit pas qu'il soit mal fait de sa personne, qu'il ait quelque
vice qui repousse?

--Je n'ai rien entendu dire de semblable, dit Nlida; mais comment
m'engager pour la vie, comment promettre de l'aimer? Sais-je si cela me
sera possible?

--Vous l'aimerez, mon enfant, reprit le confesseur. Vous tes trop sage
et trop bien ne pour qu'il en puisse tre autrement; vous lui saurez
gr du rang honorable que vous occuperez par lui dans la socit et des
agrments de votre vie nouvelle. S'il a des dfauts, qui n'en a pas?
vous les supporterez avec rsignation, parce que vous tes chrtienne,
et vous vous efforcerez, par votre douceur et vos prires, de l'en
corriger.

Nlida demeurait muette; qu'aurait-elle pu rpondre? que savait-elle de
la vie et de l'amour? Le pre Aimery parla longtemps encore. Aux timides
objections qu'elle hasarda il opposa d'abord la peinture des avantages
qu'une position aussi leve lui donnerait dans le monde; mais
s'apercevant bientt que des considrations de cette nature avaient peu
de prise sur l'esprit grave de la jeune fille, il lui fit envisager le
mariage au point de vue austre et ecclsiastique; il le lui fit voir,
ainsi qu'il le voyait lui-mme, des hauteurs de la thologie, et,
suivant la dfinition du Catchisme, comme un sacrement destin  donner
des enfants  l'glise. Habitu  considrer les joies de l'amour comme
des ncessits grossires ou des garements coupables, il attaqua de
toute sa logique l'instinct secret de la jeune fille; il fut disert et
rudit, sinon loquent; il invoqua l'exprience, la raison, les pres de
l'glise; il exhorta Nlida  se montrer forte,  s'lever au-dessus des
misres de la chair. Il lui fit honte, comme d'une faiblesse, de cette
tristesse sans cause, de cette voix de la nature qui l'avertissait, et
lorsqu'il la quitta pour aller, comme d'habitude, faire la confrence
des novices, il la laissa chagrine et sombre, mais rsigne au
sacrifice. Le projet de mariage avec le marquis de Valmer fut rompu par
suite de difficults survenues entre les notaires. Mademoiselle de la
Thieullaye n'en ressentit ni joie ni peine. Elle avait pris la
rsolution inbranlable de se plier aux convenances dont le prtre lui
faisait une loi suprme. Elle ne se permettait plus de rflchir.
L'homme de Dieu avait parl; elle se soumettait  cette parole comme 
l'expression infaillible de la volont divine.




VI


 quelque temps de l, Nlida se promenait une aprs-midi au bois de
Boulogne, seule avec sa tante, en calche dcouverte. La vicomtesse
avait ordonn d'aller au pas dans la grande alle, pour laisser  chacun
le loisir d'admirer une paire de chevaux jeunes et fringants que son
cocher attelait pour la premire fois. Mais il y avait trs-peu de monde
 la promenade; le temps tait incertain, l'air assez aigre. Madame
d'Hespel se dpitait sans oser le dire, et, maussadement enfonce dans
ses coussins, n'ouvrait pas la bouche. Nlida regardait courir les
tourbillons de poussire et de feuilles mortes que chassait la bise;
elle coutait la lointaine rumeur de Paris qui se mlait d'une faon
trange avec les harmonies naturelles de la campagne, avec le chant des
oiseaux, le craquement des branches, et s'allait perdre dans les
horizons paisibles du mont Valrien. Tout  coup le bruit d'un cheval,
qui passait au galop auprs de la calche, arracha une exclamation  la
vicomtesse:

--M. de Kervans! s'cria-t-elle en se penchant hors de la portire pour
suivre du regard le rapide cavalier.

--Qu'est-ce, ma tante? dit Nlida, qui n'avait pas entendu ce nom, tout
nouveau  ses oreilles.

Comme madame d'Hespel allait rpondre, un jeune homme de la tournure la
plus distingue, mont sur une belle jument arabe, s'approcha, et
pendant qu'il la retenait d'une main lgre et ferme il soulevait de
l'autre son chapeau avec une grce accomplie, et s'inclinant un
peu:--J'ose  peine esprer, madame la vicomtesse, dit-il, que vous
daignerez me reconnatre.

-- l'instant mme je vous nommais  ma nice, reprit madame d'Hespel en
faisant un geste qui quivalait  une prsentation, et je m'adressais la
mme question. Il y a, si je ne me trompe, quatre ans que vous avez
quitt Paris, et quatre ans,  mon ge, continua-t-elle en minaudant,
c'est un sicle. Je suis change  faire peur; vous me retrouvez
dcidment vieille.

Le comte de Kervans, qui pendant tout ce temps avait tenu ses yeux
pntrants attachs sur Nlida, n'entendit point ou feignit de ne pas
entendre. La vicomtesse fut force d'ajouter:

--Et nous revenez-vous cette fois _tout de bon_?

--_Tout de bon_, en vrit, madame, reprit le comte. Je mets fin  ma
vie voyageuse. Je viens d'acheter un petit htel dans votre rue.
Incessamment je vais en Bretagne pour arranger mon vieux manoir, refaire
des baux qui n'ont pas t augments depuis vingt ans, et chasser un
fripon de rgisseur qui m'a indignement vol,  ce qu'on m'crit. Puis
une fois de retour, vous verrez en moi un homme de tous points
recommandable.

--Contez-moi donc ce que vous tes devenu pendant ces quatre annes?

--Ce que je suis devenu, madame, reprit M. de Kervans en flattant d'une
main fort belle, qu'il avait ngligemment dgante, la fine encolure de
son cheval, ce serait bien long  vous dire. J'ai voyag comme Joconde,
comme Childe-Harold, comme le Juif errant; j'ai vu l'Italie, la Grce,
Constantinople, la Russie, et mme en passant, un peu de Danemark, ma
parole d'honneur. J'ai observ profondment, et conclu de mes
observations que les hommes taient partout aussi maussades, mais que
les femmes n'taient nulle part aussi charmantes qu' Paris; voil
pourquoi je suis revenu.

Un sourire passa sur les lvres de la srieuse Nlida.

--Je vois que vous tes rest le mme, dit la vicomtesse; toujours
railleur, toujours...

--Me permettrez-vous de vous prsenter mes hommages? interrompit M. de
Kervans.

--Non-seulement je vous le permets, mais je vous invite  venir ds
demain. J'ai quelques personnes, nous danserons un peu.

--Mademoiselle voudra-t-elle me garder une valse? dit M. de Kervans,
curieux d'entendre enfin le son de voix de cette belle jeune fille
silencieuse.

--Je ne valse jamais, monsieur, rpondit Nlida.

--Mon enfant, dit la vicomtesse, je n'ai pas voulu te contrarier
jusqu'ici, mais demain, chez moi, tu ne peux te dispenser de valser; il
faut que tu animes le bal. D'ailleurs, et la vicomtesse se pencha 
l'oreille de sa nice, je t'en prie, pas de rigorisme affect.

--Je valserai avec vous, monsieur reprit mademoiselle de la Thieullaye
d'un ton de simplicit parfaite.

M. de Kervans s'inclina, puis, sur une indication de la main  peine
sensible, son cheval partit au galop. Nlida couta longtemps le rhythme
gal et cadenc de ce galop, sur le sol battu de l'alle devenue
dserte.

--C'est bien le garon le plus spirituel de France, s'cria la
vicomtesse ranime et joyeuse; personne n'tait plus  la mode que lui
quand il est parti. Il est obligeant, plein de savoir vivre, et,
par-dessus le march, il entend les affaires  merveille.

Le rez-de-chausse de l'htel d'Hespel, destin  la rception, tait
admirablement dispos pour un bal. La vicomtesse, chez laquelle on et
en vain cherch la moindre trace du got inn, qui, chez les natures
dlicates, n'est autre chose que le besoin de l'harmonie, et qui n'avait
pas non plus le got artiste que donne l'tude du beau, possdait en
revanche l'instinct de l'amusement et le gnie de la profusion. Elle
excellait  ordonner ces ftes banales o il ne saurait tre question de
deviner les prfrences et les habitudes de chacun, et auxquelles il
n'est pas ncessaire non plus d'imprimer un cachet personnel qui les
distingue; elle avait toujours vcu dans la meilleure compagnie; aucune
dpense ne l'arrtait; il n'en faut pas davantage, dans une ville comme
Paris, pour raliser des merveilles.

Ce soir-l, ses salons en stuc blanc charg d'or taient clairs avec
plus de splendeur que de coutume; des multitudes de girandoles en
cristal de roche  facettes tincelantes, se rptant  l'infini dans
des panneaux de glace, jetaient une vive lumire sur les draperies de
damas aux tons clatants. Des pyramides de cactus, qui ouvraient leurs
corolles ardentes dans cette chaude atmosphre, ajoutaient encore 
l'blouissement de l'oeil. Un orchestre puissant faisait retentir d'une
musique provocante ces espaces sonores o les femmes aux courtes
tuniques, aux cheveux parfums, ruisselants de pierreries, les bras nus,
les paules nues, arrivaient une  une et se prenaient la main, comme
des fes qui se rassemblent pour un joyeux sortilge.

--En vrit, vous tes jolie  ravir, ce soir, disait Hortense Langin 
Nlida retire avec elle dans un boudoir cart o l'air tait moins
touffant que dans la salle de danse; vous nous clipsez toutes.

Il est certain que Nlida n'avait jamais t aussi belle. Elle portait
une jupe de taffetas bleu glac de blanc, releve de ct par un bouquet
de jasmin naturel; une guirlande des mmes fleurs ceignait son front;
les feuilles dlicates de son bouquet, dpassant un peu l'toffe du
corsage, jetaient une ombre lgre et mobile sur sa peau d'albtre; une
longue ceinture flottante indiquait, sans trop les marquer, les purs
contours de sa taille virginale. Je ne sais quelle langueur attirante
temprait le srieux habituel de son visage. Il tait impossible
d'imaginer rien de plus arien, de plus chaste, de plus suave; on et
dit qu'elle tait enveloppe d'une gaze diaphane qui la voilait  demi
et la protgeait contre de trop avides regards.

--Je suis sans doute bien indiscret de rompre un si charmant
tte--tte, dit M. de Kervans qui parut en ce moment  la porte du
boudoir.

--Vous voil donc enfin, dit Hortense, en lui tendant une main qu'il
secoua  l'anglaise tandis qu'il saluait respectueusement mademoiselle
de la Thieullaye; je croyais que vous ne viendriez plus, et je ne sais
pas si j'ai encore une valse pour vous.

Et elle consultait les tablettes d'ivoire o il tait d'usage alors que
les danseuses trs-recherches crivissent le nom de leurs danseurs. M.
de Kervans les lui prit sans faon des mains et lut: le prince Alberti,
le marquis d'Hvas...

Je suis bien aise de voir que vous n'avez pas _drog_ pendant mon
absence, lui dit-il d'un ton railleur, en regardant Nlida qui souriait;
mais ne comptez pas sur moi, aimable Hortense; je suis devenu vieux;
j'ai vingt-neuf ans. C'est un grand ge et je ne danse plus.

Nlida le regarda  son tour d'un air surpris: elle n'avait pas oubli
la valse promise la veille au bois de Boulogne, et s'en tait mme
proccupe plus que de raison, car elle n'avait jamais vals et
redoutait un peu ce premier essai devant tant de monde.

--Ou du moins, continua M. de Kervans, je ne danse qu'en des
circonstances particulires, et jamais plus d'une fois dans un bal.

--Vous me proposez des nigmes, monsieur Timolon, dit mademoiselle
Langin un peu pique.

Ce colloque fut interrompu par l'orchestre qui joua une ritournelle
indiquant la mesure  trois temps.

--Puis-je esprer que ce sera celle-ci? dit M. de Kervans en
s'approchant de Nlida. Et sa voix prit soudain une inflexion tendre,
presque suppliante.

--Si cela vous est agrable, monsieur, reprit-elle en se levant.
Timolon lui offrit son bras. Mademoiselle Langin restait confondue,
lorsque heureusement, pour la sortir de peine, son valseur arriva; les
deux couples se dirigrent,  travers la foule, vers la salle de danse.

--Vous ne savez pas, monsieur, que je n'ai jamais vals, dit Nlida  M.
de Kervans; c'est une premire leon que je vais prendre, et je
crains...

--Ne craignez pas ce qui me comble de joie, interrompit Timolon.

--Mais je serai bien gauche, bien embarrasse.

--J'aurai de l'assurance pour deux, car je suis plein d'orgueil en ce
moment. N'ayez crainte; fiez-vous  moi, laissez-vous conduire, et tout
ira bien.

Ils taient arrivs dans le cercle des danseurs. Timolon passa son bras
autour de la taille de Nlida, qui fit un mouvement en arrire comme
pour fuir une treinte inaccoutume.

--Et d'abord, continua M. de Kervans, puisque vous m'accordez en cet
instant les droits d'un matre de danse, veuillez bien ne pas vous
roidir ainsi; il faut, au contraire, vous abandonner entirement.

Et il lui fit faire un tour pendant lequel elle se laissa enlever plutt
que conduire.

--C'est  merveille, je vous le jure; encore quelques leons, et vous
serez la meilleure valseuse de Paris; mais ne craignez pas d'appuyer
votre bras sur mon paule; cela me donnera plus de confiance, plus de
libert pour vous diriger... et puis (ceci est pour la galerie qui nous
observe) il ne faut pas autant baisser la tte; il faut vous rsigner 
me regarder quelquefois.

Et Timolon attachait ses yeux enivrs sur les yeux de la jeune fille
inquite; il osait presser doucement sa taille flexible; et sa main,
sans serrer la sienne, la retenait et l'enchanait par un magntisme
inexplicable.  mesure qu'ils rasaient le sol, d'une vitesse toujours
redouble, au son d'une musique dont le rhythme imprieux arrachait
Nlida  elle-mme, l'tourdissait, lui donnait le vertige, la jeune
fille mue, palpitante, pousse par une impulsion irrsistible dans un
tourbillon de lumire et de bruit, sentait monter  son cerveau les
perfides exhalaisons du jasmin et l'haleine embrase, toujours plus
proche, de Timolon qui l'attirait. Il y eut un moment o, pour la
garantir du choc d'un couple de valseurs sortis des rangs, il la saisit
si fortement et la rapprocha de lui d'un mouvement si brusque, que leurs
visages se touchrent presque. Nlida sentit  son front ple la
chevelure humide et chaude du jeune homme; elle vit son oeil ardent qui
plongeait sur elle; un frisson courut dans tout son corps; elle
dfaillit sous cette treinte et ce regard auxquels elle tait livre,
et sa lvre entr'ouverte et sa voix mourante laissrent tomber ces mots
que Timolon but avec ivresse comme un aveu d'amour: Soutenez-moi et
emmenez-moi d'ici, je me trouve mal.

Il l'arrta soudain, et sans lui laisser le temps de revenir  elle,
l'entrana, la porta presque dans le boudoir o il l'avait trouve avec
Hortense. La vicomtesse, qui les avait vu passer, accourut effraye.

--Voici votre tante, dit Timolon en dposant Nlida sur le divan; je
vous laisse avec elle. Pour Dieu! ajouta-t-il  demi-voix, ne valsez
jamais avec un autre que moi; je crois que j'en deviendrais fou.

Le reste de la soire se passa sans que M. de Kervans, guid par un
tact exquis, essayt de se rapprocher de Nlida, mme sous le plausible
prtexte de s'excuser auprs d'elle. Mademoiselle de la Thieullaye lui
en sut gr. Elle ne dansa plus, remonta chez elle avant la fin du bal,
s'endormit d'un sommeil agit, et s'veilla  plusieurs reprises,
croyant voir Timolon entrer dans sa chambre.

--... Faisons la paix, disait M. de Kervans  mademoiselle Langin qui
prenait une glace auprs d'un buffet charg d'une vaisselle en vermeil
o les mets les plus exquis, les fruits les plus savoureux, les plus
rares primeurs, dfiaient les palais blass et les gots difficiles.
Vous savez que je hais la jalousie.

--Rpondez-moi, dit mademoiselle Langin d'une voix saccade; pensez-vous
 l'pouser?

--Je ne pensais  rien tout  l'heure; c'est vous, avec vos querelles
ridicules, qui me forcez de songer  elle; d'ailleurs, aprs tout, que
vous importe? Elle ou une autre, ce sera toujours quelqu'un.

--Pourquoi pas moi, dit Hortense avec un cynisme qui contrastait
trangement avec son jeune visage et l'air modeste qu'elle avait su
prendre pour se faire bien voir dans la socit o elle tait admise.

--Ma chre enfant, reprit M. de Kervans en faisant jouer l'ventail
qu'Hortense avait pos sur le buffet, je vous l'ai dit si souvent! C'est
un malheur, mais qu'y faire? Je suis ptri de prjugs; et jamais, cela
est certain, ft-ce Vnus en personne, Vnus doue de toute la sagesse
de Minerve, jamais je ne consentirai  pouser une femme qui ne pourra
pas mettre sur sa voiture un double cusson.

Il y eut un instant de silence.

--Ce ne sera pas facile, reprit Hortense en suivant son ide. Nlida est
romanesque; elle voudra qu'on soit amoureux d'elle.

--Qu' cela ne tienne! dit Timolon.

--Elle ne vous croira pas; votre rputation est trop bien tablie...
Mais tenez, ajouta Hortense en baissant la voix, car plusieurs groupes
s'taient rapprochs du buffet, pour vous, je suis capable de tous les
sacrifices; voulez-vous que je m'y emploie? J'ai un grand ascendant sur
son esprit; avec toute son intelligence, elle est d'une navet
incroyable. Mais c'est  une condition...

Se voyant couts, ils rentrrent dans le bal.

 partir de ce jour, Timolon, avec l'agrment tacite de madame
d'Hespel, vit presque journellement mademoiselle de la Thieullaye. Il
usa de toutes les ressources de son esprit et de l'exprience que lui
donnait le commerce des femmes pour lui plaire et lui persuader qu'il
avait ressenti  son approche une soudaine et profonde passion.

Il ne mentait qu' demi. Blas par ses succs, dgot des moeurs faciles
et de l'esprit de salon, fatigu de la bonne et de la mauvaise compagnie
qu'il avait fini par trouver galement insipides, galement dpourvues
de vrit et de fantaisie, Timolon tait trs-attir par cette nature
sincre qui n'empruntait rien au dehors et qui laissait percer, sous le
voile d'une fiert chaste, les exaltations les plus romanesques. La
beaut de Nlida le charmait, son grand air flattait ses gots
aristocratiques, c'tait d'ailleurs pour lui un mariage superbe; il se
monta la tte, et ne tarda pas  se croire srieusement pris.
Mademoiselle Langin, voyant bien qu'il n'y avait plus pour elle le
moindre espoir de se faire pouser, et pensant que la meilleure manire
de conserver l'amiti de M. de Kervans,  laquelle elle tenait par
amour-propre, c'tait de le servir en cette occasion, s'y employa avec
une habilet consomme. Il n'en fallait pas tant pour sduire une femme
aussi aimante, aussi peu sur ses gardes que Nlida. Elle ne mit pas en
doute un seul instant la tendresse de Timolon. Les hommes du monde,
quand ils ont de l'esprit, poussent la galanterie jusqu'au gnie. Comme
ils ne font d'autre usage de leurs facults que celui de se montrer
aimables, comme toute leur ambition se concentre sur un seul point,
plaire aux femmes, car la faveur du beau sexe constitue la seule
supriorit reconnue dans les salons, ils arrivent en ce genre  un art
qui mrite d'tre admir. La grce ingnieuse de leurs soins, leurs
attentions si constantes et si dlicates, semblent ne pouvoir s'inspirer
que d'un coeur profondment touch, et produisent, au moins
momentanment, l'illusion d'un amour vritable.

Nlida se crut privilgie entre toutes les femmes quand Timolon,  ses
genoux, implora d'elle, dans les termes les plus choisis et les plus
tendres, le droit de lui consacrer sa vie; et ce fut avec une scurit
aveugle qu'elle s'abandonna ds ce jour  la douceur d'aimer et d'tre
aime.

Madame d'Hespel, ravie de ce mariage qui lui permettrait de montrer
souvent  ses cts le jeune mnage le plus lgant de Paris, courut
l'annoncer  toute la socit, pendant que M. de Kervans allait en
Bretagne mettre ordre  ses affaires et disposer son chteau pour y
conduire sa nouvelle pouse. Nlida confia au pre Aimery son heureuse
destine. Elle s'affligea beaucoup de ne pas voir mre Sainte-lisabeth,
toujours absente; et, nous le disons  regret, elle eut le tort, dans la
proccupation de son coeur, de ne pas songer  demander sa pauvre amie
Claudine de Montclair.




DEUXIME PARTIE




VII


Un matin, madame d'Hespel et Nlida prenaient le th dans une salle 
manger qui donnait sur le jardin. Un djeuner servi  l'anglaise
couvrait la table; les pagneuls de la vicomtesse sautaient sur les
chaises et jappaient impertinemment pour obtenir quelque morceau de
mofine ou de sandwich, qu'elle leur distribuait avec une rare
complaisance, lorsqu'un domestique vint lui remettre une carte de
visite, en ajoutant que la personne tait l, qui demandait  se
prsenter.

--Eh! sans doute, sans doute, s'cria madame d'Hespel, faites entrer
tout de suite. C'est Guermann Rgnier; tu te souviens bien, Nlida, le
fils de la voisine qui nous envoyait de si beaux abricots de son
espalier; ce doit tre un grand garon  prsent que ce petit vaurien;
il va se perdre sur le pav de Paris; mais c'est bon signe qu'il vienne
nous voir.

Comme elle parlait encore, la porte s'ouvrit et un jeune homme d'une
fort belle figure entra en saluant profondment. La vicomtesse, sans
quitter sa place, lui tendit la main; il s'approcha et porta cette main
 ses lvres. Nlida le regardait avec une curiosit mle de quelque
embarras, ayant peine  reconnatre dans ce jeune homme  la taille
lance, au visage pensif, au noble front, le petit villageois de
rustiques allures qu'elle avait connu jadis.

--Soyez le bienvenu, mon enfant; et d'abord asseyez-vous l, prs de
moi.  bas, Djett,  bas, disait la vicomtesse, en donnant du bout des
doigts une tape  son pagneul favori qui ne se pressait pas de cder sa
place. Comme vous voil grandi! et beau garon vraiment; qui aurait dit
cela? Et la chre mre, comment va son rhumatisme? Et son espalier,
est-il encore de quinze jours en avance sur celui d'Hespel? Qu'est-ce
que vous venez faire  Paris? des folies! pas trop, j'espre. Il faut
tre sage, mon enfant, il faut venir nous voir souvent; vous trouverez
toujours votre couvert mis chez moi, mon cher Guermann.

Ce fut pendant dix minutes un dluge de paroles protectrices qui ne
permit pas  Guermann de placer un mot. Plusieurs fois il rprima un
lger sourire.

--Vous tes mille fois bonne, madame, dit-il enfin, profitant d'un
moment o les chiens, oublis pour lui, importunaient de plus belle et
foraient leur matresse  s'occuper d'eux; ma mre se porte  merveille
et m'a charg de ses respectueux hommages. Moi, je suis  Paris depuis
longtemps dj; si je n'ai pas eu l'honneur de me prsenter chez vous
jusqu'ici, c'est qu'un travail incessant, presque au-dessus de mes
forces, absorbait mes heures. Il m'a fallu tout  la fois gagner ma vie
pour ne pas rester  la charge de ma mre, si peu riche, comme vous
savez, et m'efforcer d'acqurir un talent; il m'a fallu tudier et
produire; devenir artiste, car telle tait ma vocation, et rester
artisan, car telle tait la condition de mon existence prcaire. Ce
n'tait pas chose facile. Heureusement j'avais t, vous, ne le savez
que trop, madame, un enfant obstin et ingouvernable, c'est--dire un de
ces enfants qui deviennent des hommes persvrants et durs  la peine.
J'ai eu aussi la fortune de rencontrer un matre qui n'a cess de me
donner courage. Depuis cinq ans je travaille  l'atelier de...

--Vous tes peintre, interrompit la vicomtesse; ah! je vous en fais mon
compliment; c'est un tat bien agrable. Vous peignez l'aquarelle ou la
miniature?

--J'espre faire des tableaux d'histoire, rpondit le jeune homme avec
une assurance tranquille. Jusqu' prsent j'ai peint un peu de tout. Il
a fallu me conformer au got des marchands et subir leurs exigences, si
brutales avec quiconque n'a pas encore de rputation, et je viens de
terminer les deux seules toiles que je puisse vritablement avouer: le
portrait de ma mre et le Pcheur de Goethe. Le but de ma visite, madame,
tait de vous demander si vous voudrez bien honorer mon atelier de votre
prsence; mon matre a daign monter hier mes six tages et m'assurer
qu'il ne me renierait pas.

--Avec le plus grand plaisir, mon enfant, nous irons ds demain, Nlida
et moi; et si, comme j'en suis sre, vous avez fait une belle chose, si
vous n'tes pas trop exagr dans vos prix, je vous enverrai toute ma
socit, et vous aurez probablement d'ici  peu quelque bonne commande.

Disant cela, elle achevait son th et se levait pour passer dans le
jardin, lorsqu'on vint l'avertir que sa couturire l'attendait depuis
longtemps et demandait ses ordres. Nlida et Guermann, qui ne s'taient
encore rien dit, se trouvrent seuls en prsence sur le perron.

--C'est une bien belle vie que celle d'un grand artiste, dit Nlida en
descendant les degrs. (Quelque chose l'avertissait qu'elle avait 
rparer la bienveillante indlicatesse de sa tante.) Sentiez-vous dj
du got pour la peinture quand nous jouions ensemble  Hespel?

Ce _nous_, qui rtablissait l'ide d'galit, presque d'intimit entre
Guermann et elle, se plaa naturellement sur les lvres de la jeune
fille comme la plus indirecte et la plus exquise des rparations.
L'artiste le sentit ainsi, car, au moment mme, le pied de Nlida ayant
gliss sur la dernire marche, il saisit son bras pour la retenir, et la
serra peut-tre un peu plus longtemps qu'il n'et t strictement
ncessaire.

--J'ai toujours aim contempler les belles lignes  l'horizon, et, tout
enfant, mes yeux prenaient un plaisir infini au jeu de la lumire dans
le feuillage, reprit-il. Au temps que vous me rappelez, je m'tais dj
essay souvent  reproduire des formes qui me charmaient. J'avais
dessin, ou du moins cru dessiner, des troncs d'arbres, des animaux au
repos, le porche ogival de notre vieille glise; mais la premire fois
que je me complus dans mon oeuvre, le premier jour o je sentis un
tressaillement intrieur, une vocation, pardonnez-moi ce mot qui vous
semble peut-tre bien ambitieux, ce fut... Vous souvenez-vous de ce jour
o je volai pour vous une branche de cerises?

--Assurment, dit Nlida qui s'enfonait avec Guermann sous une longue
tonnelle de lierre et de vigne vierge; vous tiez un vrai bandit alors,
et moi une pauvre petite pleureuse.

--Vous savez qu'on vous gronda trs-fort. Votre tante fit connatre  ma
mre tout son dplaisir; on me signifia que je ne serais plus reu au
chteau, puisque je vous entranais  la dsobissance. Indign, le coeur
plein de rage, je ne songeai qu' me venger. Pendant plusieurs jours et
plusieurs nuits, je forgeai et je rejetai tour--tour une foule de
projets risibles, mais qui me paraissaient, dans le paroxysme de ma
colre, d'une excution trs-facile. Le plus timide n'allait  rien de
moins qu' brler le chteau d'Hespel,  vous enlever  travers les
flammes, et  tuer rsolument tous ceux qui oseraient tenter de me
barrer le chemin. N'oubliez pas que j'avais treize ans alors. Ces accs
d'une fureur concentre me brisrent. Bientt la douleur, une douleur
plus tranquille, quoique plus intense encore peut-tre, prit le dessus.
Je formai la rsolution calme, et j'oserais dire religieuse, de
conserver de vous quelque chose que personne dans l'univers ne pourrait
jamais me ravir, votre image.

--Comment! dit Nlida, vivement intresse  ce rcit.

--Me promettez-vous de ne pas vous offenser? continua Guermann; les
enfants, et un peu aussi les artistes, ne sont pas toujours responsables
de leurs actes.

--Ce que vous avez  confesser est donc bien terrible? dit Nlida en
souriant.

--Vous allez en juger, rpondit Guermann. Ou plutt non; ne jugez rien;
faites descendre sur moi toutes vos indulgences.

--Ne sommes-nous pas de vieux amis? une indulgence rciproque est le
lien de toute amiti vraie.

--Je tirai d'un bureau, o je l'avais serr avec soin, un portefeuille,
hritage de mon pre; j'allai dans la campagne, et, repassant exactement
par les sentiers o nous avions march ensemble, je vins m'asseoir sur
le bord d'un foss o vous vous tiez repose. L, mettant ma tte dans
mes deux mains et fermant les yeux afin de n'tre distrait par aucun
objet extrieur, je concentrai longtemps sur vous toute ma pense, je
m'imprgnai tout entier, si je puis m'exprimer ainsi, du souvenir de
votre grand front si fier, de votre belle chevelure, de votre doux et
triste regard; je fis  Dieu un voeu trange...

--Lequel? dit Nlida, de plus en plus attentive.

--Dispensez-moi de vous le dire, dit Guermann avec un sourire
mlancolique; je n'aurai jamais  l'accomplir. Puis, continua-t-il en
reprenant son rcit, saisissant un crayon avec un enthousiasme
incroyable dans un enfant tel que je l'tais alors, je traai d'une main
audacieuse une figure qui, certes, tait bien loin de vous galer en
beaut, mais qui pouvait,  des yeux prvenus et  un coeur plein de
vous, rendre un instant d'illusion et rappeler votre prsence. Lorsque
j'eus fini, je ressentis une si vive joie, je fus saisi d'un transport
tel, que je tombai  genoux devant mon oeuvre, et ma poitrine gonfle se
soulagea par un torrent de larmes. Quand je voulus me relever, mes
jambes ne me soutenaient plus; mon front tait baign d'une sueur
froide; je tremblais de tous mes membres. Ce fut avec une peine infinie
que je me tranai jusqu'au village; il fallut me mettre au lit. J'y
restai quinze jours, en proie  une fivre presque toujours accompagne
de dlire.

Le premier jour de ma convalescence,  peine en tat de parler,
j'annonai  ma mre que je voulais aller  Paris et devenir un grand
peintre. La pauvre femme fut consterne; elle pensa que j'tais repris
d'un accs, tant cette rsolution lui parut insense. Mais mon pouls
tait calme, et j'expliquai avec beaucoup de lucidit un projet qui
semblait bien arrt dans mon esprit. Le mdecin, qui ne manquait pas
d'un certain got, et qui avait vu le dessin rest sous mon chevet
pendant ma maladie, crut reconnatre dans cette esquisse hardie les
signes certains d'un talent vritable. Il rassura ma mre, et l'exhorta
 ne pas contrarier mon dsir. L'excellente femme consentit  tout;
mais, inquite pour mon jeune ge, elle me supplia d'attendre encore
deux annes. Le docteur calma mon impatience en promettant de guider mes
tudes et de me fournir de bons modles. Enfin, les deux annes
coules, nous vnmes  Paris; ma mre m'installa dans une petite
chambre, voisine de la demeure d'un de ses parents qui, par le plus
grand des bonheurs, se trouvait tre l'ami de... Celui-ci me reut  son
atelier sans vouloir accepter aucune rtribution. Confiante en la
Providence qui protgeait ainsi mes premiers pas, ma mre retourna dans
son village. Elle avait voulu me conduire chez madame d'Hespel, dont la
bont lui tait connue; je m'y refusai. Quand je serai devenu un grand
peintre, lui dis-je, j'irai moi-mme prier mademoiselle de la Thieullaye
de venir voir mon oeuvre; jusque-l il ne faut pas qu'elle entende parler
de moi. Je ne veux pas tre protg, je veux tre applaudi. Cela tait
bien orgueilleux, bien fou assurment; vous allez en rire de piti; et
pourtant me voici, aprs sept annes de silence et de travail; et si,
demain, un regard de vous s'arrte avec complaisance sur la toile que
j'ai anime de mon souffle, si vous prouvez quelque sympathie pour ces
crations de mon me et de ma main, je me sentirai le premier, le plus
grand entre les mortels. Sinon, si vous me trouvez indigne de vos
louanges, si votre coeur ne s'meut pas  la vue de mon oeuvre imparfaite,
je souffrirai immensment, je l'avoue, mais je ne me dcouragerai point.
Je m'enfermerai de nouveau, un an, dix ans, s'il est ncessaire; et, au
bout de ce temps, vous me reverrez encore, et je vous tiendrai le mme
langage. Je vous dirai comme aujourd'hui: Venez, venez chez le pauvre
artiste inspir ou abus; prononcez son arrt; donnez-lui sa couronne de
laurier ou sa couronne d'pines; car son gnie ou sa folie, sa gloire ou
sa misre viennent de vous, c'est vous qui en tes responsable devant
Dieu.

Guermann s'tait anim en parlant ainsi, et sa parole chaleureuse avait
un accent de vrit entranante. Nlida tait trs-mue. Elle entendait
pour la premire fois l'expression d'un enthousiasme potique, qui
n'tait ni le langage de l'amour ni celui de la religion, mais qui
s'inspirait de tous deux. Elle dcouvrait tout d'un coup, de la manire
la plus inattendue, et sans qu'il ft possible de s'en offenser, que
depuis sept annes elle rgnait sur un coeur plein de courage, sur un
noble esprit, sur un grand gnie peut-tre! Elle se voyait l'arbitre
d'une destine, ayant charge d'me, revtue soudain de ce caractre de
Batrix, qui a t le rve de toute les femmes capables de concevoir
l'idal; et disons-le, elle sentait natre au plus profond de son me un
immense orgueil. Ce sentiment n'tait peut-tre pas aussi chrtien qu'on
et pu le souhaiter dans une lve docile du pre Aimery; mais, nous le
demandons, quelle est la femme, si humble qu'on la suppose, qui repousse
avec bonne foi un culte dsintress et qu'elle consente en secret 
rsider sur l'autel pour y respirer, muette et voile, le pur encens du
sacrifice?

--Nous montrerez-vous ce portrait demain? dit Nlida, aprs un moment de
silence et en continuant de marcher.

Une faible brise jouait au-dessus de leurs ttes avec les festons
pendants du lierre et de la vigne vierge, qui s'entrechoquaient contre
le treillis de fer et formaient un bruissement continu, doux et
plaintif.

-- vous, quand vous l'ordonnerez, rpondit Guermann; mais il faudra que
nous soyons seuls. Jamais, except le bon docteur qui le dcouvrit par
surprise, personne n'a vu ce dessin; jamais personne ne le verra; ce
serait une profanation. Ce portrait est mon seul culte, ma seule idole.
Toute ma vie passe, tout mon avenir sont l dans ces quelques lignes
traces d'une main enfantine, sous la domination d'une puissance
invisible. Toute mon ambition, tout mon orgueil, ajouta-t-il aprs
quelques hsitation, sont dans ce nom que je n'ose plus prononcer...

--Nlida! s'criait en ce moment madame d'Hespel  l'autre extrmit du
berceau. Les deux jeunes gens s'arrtrent comme frapps d'un coup
lectrique.

--Nlida, dit Guermann  voix basse et se parlant  lui-mme. Ce n'est
pas moi qui l'ai dit, ajouta-t-il en levant les yeux sur la jeune fille.

Elle pressa le pas et se mit  courir pour rejoindre sa tante. Il
s'agissait d'un habit de cheval  essayer. Elle rentra en toute hte,
sans se retourner pour dire adieu  Guermann qui venait  quelques pas
derrire elle.

L'artiste prit aussitt cong de madame d'Hespel. La vicomtesse lui
promit encore de venir le lendemain  son atelier.




VIII


Une heure aprs, la vicomtesse faisait appeler Nlida.

--Mon enfant, lui dit-elle, apprtez-vous pour sortir; j'ai demand mes
chevaux, et nous irons surprendre Guermann  son atelier. En lui
promettant d'y aller demain, j'avais oubli les courses; aprs-demain
j'ai la matine musicale de madame de Blonay; jeudi la lecture de
Charles V; notre visite serait ajourne indfiniment, et j'en aurais du
regret. Je m'intresse beaucoup  ce jeune homme, beaucoup, beaucoup, et
je veux crire  sa mre comment j'aurai trouv ses peintures. Allons-y
tout de suite, ce sera bien plus aimable.

Nlida n'avait pas d'objection; elle monta en voiture avec sa tante, et,
dix minutes aprs, elles entraient toutes deux dans une troite alle de
la rue de Beaune, et montaient un escalier obscur, prcdes d'un
laquais fort surpris d'avoir  conduire sa matresse dans un pareil
lieu.

--Ouf! disait la vicomtesse en s'arrtant un peu  chaque tage et riant
aux clats; et de trois; et de quatre; encore un peu de vertu, et nous
sommes au ciel.

Nlida ne riait pas. L'aspect de cette maison misrable, de cet escalier
sale et tortueux, lui serrait le coeur. Quel contraste avec les degrs
couverts de tapis de l'htel d'Hespel et de toutes les somptueuses
demeures qu'habitaient ses amies! Ainsi que toutes les femmes de son
rang, leves dans le monde et pour le monde, mademoiselle de la
Thieullaye savait,  la vrit, qu'il y avait des pauvres; elle l'avait
entendu dire en chaire; elle en avait aperu de loin, dans les rues, et
faisait  toutes les qutes de larges offrandes; mais jamais une ralit
brutale n'avait frapp ses yeux; jamais elle n'avait t provoque  la
rflexion sur cette loi inexorable de travail et de misre qui pse si
rudement sur le plus grand nombre des hommes. Elle ne se faisait aucune
ide de la condition amre de ceux que des talents suprieurs, des
instincts levs, des moeurs dlicates, ne mettent pas  l'abri du
besoin, et qui, loin de pouvoir s'abandonner aux ambitions nobles qui
les sollicitent, se voient forcs de se courber sous un labeur grossier
qui leur assure  peine l'existence. Ces penses lui venaient pour la
premire fois en entrant dans la demeure de Guermann, de cet homme dont
elle se savait adore, et  qui son coeur dcernait en secret la palme du
gnie. Elle se rappelait ses paroles: Il a fallu que je devinsse
artiste en restant artisan; et des larmes s'amassaient au bord de sa
paupire, quand le domestique, arriv au sixime palier, sonna avec
force  une petite porte basse sur laquelle tait cloue une carte de
visite portant le nom de Guermann Rgnier. Quelques minutes se passrent
sans que personne vnt ouvrir. Le valet irrit allait ressaisir la
sonnette, lorsqu'on entendit le bruit d'une porte intrieure; des pas
lgers approchrent et une voix de femme, hsitant un peu, dit: Est-ce
toi, Virginie?

--C'est moi, rpondit madame d'Hespel en dguisant sa voix et
s'applaudissant de son stratagme. En effet, la cl tourna dans la
serrure, et la vicomtesse entrant brusquement se trouva dans une pice 
peine claire, face  face avec une ravissante crature qui, les bras
nus, les cheveux tombant sur ses paules, poussa un cri et s'enfuit par
une porte vis--vis la porte d'entre; madame d'Hespel l'entendit qui
disait:

--Guermann, ce sont des dames; o vais-je me cacher?

--C'est un modle apparemment, dit la vicomtesse  Nlida surprise d'une
si trange apparition; on est expos  cela chez les peintres. Par
bonheur, c'est une femme, et nous pouvons entrer.

Guermann parut  la porte de l'atelier. Il tait vtu d'une blouse et
d'un pantalon de toile grise; il tenait sa palette et son appuie-main.

--Mon Dieu, madame, s'cria-t-il en apercevant la vicomtesse vous me
voyez couvert de confusion. Excusez-moi de vous recevoir dans un
accoutrement pareil, mais je ne m'attendais pas...

--Bah, bah, cela ne fait rien du tout, mon enfant, interrompit la
vicomtesse en entrant rsolument dans l'atelier; l'impatience de voir
toutes vos belles choses nous a fait devancer le jour et l'heure. Nous
vous gnons peut-tre, ajouta-t-elle en jetant un regard inquisitif
autour d'elle; vous faisiez poser un modle?

La jeune fille qui lui avait ouvert et qui s'tait blottie derrire le
pole aprs avoir pris  la hte et jet sur ses paules un morceau de
rideau pourpre qui drapait un mannequin de cardinal, rougit jusqu'au
front. Les deux bras croiss sur sa poitrine, les yeux baisss, retenant
son haleine, elle tait dans un tat de contrainte et de souffrance
visible.

--Mademoiselle a l'obligeance de poser pour la chevelure, dit Guermann
avec gravit; je n'en connais pas de plus belle, et elle a bien voulu
consentir...

La jeune fille leva les yeux, deux yeux ptillants de jeunesse, et
regarda l'artiste d'un air qui voulait dire: Merci.

--Je ne suis pas assez riche pour payer des modles, reprit Guermann 
demi-voix, en conduisant la vicomtesse et mademoiselle de la Thieullaye
devant le chevalet qui portait sa composition d'aprs la ballade de
Goethe.

--Quel drle de sujet! dit madame d'Hespel; il faut savoir l'allemand
sans doute pour comprendre cela?

--Ce qui m'a dtermin dans le choix de ce sujet dit Guermann, en
s'adressant  Nlida qui contemplait avec motion ce tableau d'une
puret de lignes et d'une harmonie de ton qui devait frapper les yeux
les moins exercs, c'est un enfantillage et une prsomption. Un
enfantillage, parce que depuis ma premire jeunesse j'ai conu un got
passionn, absurde, ridicule pour les nnuphars, et que cette scne me
donnait l'occasion d'en faire.

Nlida s'approcha de la toile comme pour examiner un dtail, mais en
ralit pour cacher une vive rougeur.

--Une prsomption, parce que je savais que Goethe jugeait ce sujet
impossible, et qu'il avait blm beaucoup un peintre de l'avoir choisi.
Vous ne sauriez croire, mademoiselle, combien ce mot _impossible_
soulve dans le coeur d'un artiste de bouillonnements audacieux, comme il
provoque  la lutte, comme il excite  la tmrit. Cette parole de
Goethe retentit pendant six mois  mes oreilles, jour et nuit, sans me
laisser de trve. Je ne trouvai un peu de repos que lorsque ayant, pour
ainsi dire, accept le dfi, j'bauchai le tableau que vous voyez l; il
vous parat,  coup sr, une pauvre victoire remporte sur l'opinion du
grand pote; mais aux premiers jours d'un puril enivrement, il me parut
un chef-d'oeuvre tel, que je croyais  chaque instant voir se dresser
devant moi l'ombre de Goethe, sorti tout exprs de la tombe pour venir
m'applaudir et se reconnatre vaincu.

Pendant que Guermann parlait ainsi, la vicomtesse jetait les yeux  et
l dans tous les recoins de l'atelier; mais Nlida, curieuse, tonne,
pntrant pour la premire fois par ces quelques mots dans les mystres
de l'art, Nlida  qui s'ouvraient en ce moment des horizons tout
nouveaux de posie, coutait avidement les discours du jeune artiste et
ne songeait point  l'interrompre.

--Savez-vous, Nlida, que cette Naade vous ressemble? dit enfin madame
d'Hespel.

--Voici le portrait de ma mre, dit Guermann, pour dtourner l'attention
de la vicomtesse. Et, passant auprs de Nlida en approchant son
chevalet, il lui jeta ces mots qui entrrent dans le coeur de la jeune
fille comme un fer brlant:

--Je ne puis vivre pour vous; mais rien ni personne au monde ne saurait
m'empcher de vivre par vous.

--Ah! pour le coup, voil qui est merveilleux, s'cria la vicomtesse.
Cela est frappant, cela parle. C'est comme si on la voyait, cette bonne
madame Rgnier, avec son beau fichu des dimanches et sa broche
d'amthyste. Voil bien ces petites boucles _ la neige_, dont elle n'a
jamais voulu se dpartir, quoi que j'aie pu dire et faire. Ah! mon Dieu,
cela donne envie de rire, tant c'est ressemblant. Et son vieux fauteuil
 ramages... rien n'y manque; on dirait qu'elle va vous dire bonjour.
Franchement, mon ami, j'aime mieux cela que votre Naade; elle n'est pas
trop naturelle cette Naade; elle a bien un faux air de Nlida, mais
pourtant je n'ai jamais vu de femme comme cela.

--Je doute, en effet, madame, reprit Guermann, qui commenait  perdre
patience, que vous ayez vu beaucoup de Naades.

--Ah ! mon enfant, continua madame d'Hespel, sans faire attention 
cette rponse, nous ne voulons pas vous dranger plus longtemps, nous
reviendrons. Il faut que mademoiselle achve de poser, ajouta-t-elle, en
se rapprochant de la jeune fille qu'elle examina curieusement. Celle-ci,
qui avait repris contenance, et qui n'tait peut-tre pas fche d'un
examen qu'elle savait ne pas devoir lui tre dfavorable, regarda madame
d'Hespel avec gat et malice; un charmant sourire ouvrit sa lvre
vermeille et apptissante comme une cerise que vient de fendre un rayon
de soleil.

--Vous viendrez nous voir bientt, n'est-ce pas? reprit la vicomtesse en
se tournant vers Guermann qui la reconduisait. Il faut vous dire que je
suis peintre aussi, moi. Par exemple, je suis trs-coloriste; l'clat de
la couleur me sduit, et, peut-tre, j'en conviens, est-ce un peu aux
dpens de l'exactitude rigoureuse du trait.

Guermann sourit et promit de venir ds le lendemain; il accompagna la
vicomtesse jusqu'au bas de ses six tages, et, donnant la main  Nlida
pour l'aider  monter en voiture: Je vais rentrer dans le temple,
dit-il; l'esprit y est venu; mon travail est bni, ma destine
consacre.

Nlida rentra chez elle en proie  une grande agitation. Depuis le bal
chez sa tante, depuis cette valse perdue o le secret de sa jeunesse,
chapp dans le trouble de ses sens, avait t recueilli par un homme
qui allait devenir son poux, elle croyait avoir conu pour cet homme un
amour passionn, ternel. Tout ce qu'elle prouvait  l'approche de
Timolon, le lger embarras d'une pudeur dlicate, une reconnaissance
nave de ses soins, une admiration complaisante pour la supriorit de
son esprit et les agrments de sa personne; toutes ces sensations
confuses taient si nouvelles, si dlicieuses, que Nlida ne doutait pas
que ce ne fussent l les motions profondes d'une me pntre d'amour.
Le charme des confidences et les discours artificieux de mademoiselle
Langin entretenaient son erreur. Elle songeait aussi, avec ravissement,
 la vie potique qu'elle allait mener. Elle se reprsentait l'antique
chteau en Bretagne, que Timolon dcrivait si bien; les vastes landes
de bruyres roses, les roches druidiques, les courses  cheval  travers
la contre sauvage, le long des falaises retentissantes, sous l'escorte
d'un noble cavalier qui lui parlait le langage srieux et doux de la foi
jure et du lgitime amour. Se sentant attache dj par les liens d'une
sympathie rciproque, elle tait charme, confiante, calme, et
n'imaginait pas qu'il pt exister sur la terre de tendresse plus vive et
de flicit plus grande que la sienne.

Et tout  coup, c'est une autre pense qui se lve dans son me; c'est
une autre proccupation qui l'absorbe, une autre destine qui
l'intresse. C'est l'atelier du peintre, et non plus le chteau du grand
seigneur, qui attire son imagination et la retient captive; c'est
Guermann et non plus Timolon, dont elle voit l'image  ses cts!

 passion, passion, force impitoyable qui nous entrane et nous brise!
souffle embras qui nous pousse  travers la vie dans un tourbillon de
douleurs et de joies inconnues au reste des hommes! amour, dsir,
ambition, gnie, quel que soit le nom qu'on te donne, aigle ou vautour
jamais rassasi! heureux les mortels dont tu n'as pas daign faire ta
proie! heureux les pacifiques qui n'ont point senti ton approche!
Heureuse, entre toutes, la femme qui n'a jamais ou le frmissement de
tes ailes menaantes agiter l'air au-dessus de sa tte!




IX


Le lendemain, vers la chute du jour, Guermann entrait dans le petit
salon que madame d'Hespel appelait son atelier. C'tait une pice tendue
de satin vert, claire par le haut, encombre de prtendus objets d'art
et d'une multitude d'ustensiles, aussi lgants qu'incommodes, qui
servaient  la vicomtesse dans l'exercice de son talent de peinture.

--Vous me prenez en flagrant dlit, s'cria-t-elle en voyant Guermann,
et dans mon costume d'artiste.

C'tait une faon dtourne de lui faire remarquer ses bras nus encore
bien conservs, sa taille bien prise dans une robe juste en cachemire
feuille morte, et son tablier de dentelle noire coquettement relev
comme celui d'une soubrette de thtre.

--Vous allez ddaigner mes oeuvres, continua-t-elle, car vous autres
peintres _d'histoire_, comme on dit, vous faites fi du genre. J'avais
commenc l'huile il y a trois ans; mais franchement, cela sent trop
mauvais, c'est trop sale. J'ai prfr l'aquarelle, et je crois avoir
t  peu prs aussi loin que possible dans l'arrangement des
intrieurs. Or, mieux vaut la perfection dans un petit genre que la
mdiocrit dans un grand, n'est-il pas vrai?

--Sans aucune espce de doute, dit Guermann qui souriait
imperceptiblement.

--Tenez, mais soyez sincre, reprit la vicomtesse; je puis tout
entendre; je n'ai pas l'ombre de vanit. Voici d'abord le _Chien de la
famille_; c'est entirement de mon invention; ce chien a une prfrence
pour le petit garon que vous voyez l, et les autres enfants sont
jaloux. N'est-ce pas que j'ai bien rendu ma pense? Quel regard a la
petite fille, surtout! Oh! ce n'est pas grand'chose, reprit-elle avec un
peu d'humeur, voyant que Guermann n'ouvrait pas la bouche; il ne faut
pas chercher l une scne pique; mais c'est naf, c'est simple. Puis,
voici le _Retour du marin_. J'ai fait cela  Dieppe; un peintre anglais
a retouch la vague du premier plan qu'il trouvait trop bleue; mais il
m'a assur que les autres taient excellentes, quoique ce ft mon dbut.

--Permettez-moi de vous dire que vous tes une femme adorable, dit
Guermann en lui baisant la main.

La vicomtesse fut touche.

--Oh! dit-elle avec une certaine motion, c'est que je suis vraiment
artiste, moi; j'ai souffert la perscution pour l'art. Mes amies
trouvaient mauvais que je me livrasse autant  mon got de peinture;
elles prtendaient que cela m'entranait  des relations peu
convenables; elles m'ont mme menac de dserter mon salon. Mais j'ai
fait tte  l'orage, et je suis parvenue  tout concilier, j'ai un jour
spcial pour les artistes: le lundi. Je leur donne  dner; le soir on
chante, on dessine dans mes albums; quelquefois nous jouons des
charades; c'est fort intressant, et nous nous amusons beaucoup. Ceci,
continua-t-elle, sans se douter le moins du monde qu'elle ft en ce
moment plus impertinente que toutes ses amies, c'est la fille de mon
jardinier qui m'apporte des roses dans une corbeille. Veuillez remarquer
cette petite chenille verte; est-ce nature, cela? Mais il faut que vous
m'aidiez  terminer la chvre que j'ai mise pour remplir ce vide, 
gauche; je n'ai jamais pu parvenir  faire son poil assez luisant.

Guermann s'assit de la meilleure grce du monde et prit le pinceau de la
vicomtesse.

--Venez voir, dit madame d'Hespel  Nlida qui entra au bout de quelques
minutes, comme ce bon Guermann est obligeant. Le voil qui fait
merveille dans mon tableau. C'est admirable comme cette chvre ressort 
prsent; il faut en convenir, je l'avais tout  fait manque.

--Un peu de patience, madame la vicomtesse, dit Guermann sans se
dranger de son travail; vous avez une telle finesse de pinceau qu'il
m'est trs-difficile de ne pas faire tache. J'en ai pour une heure, au
moins. Me permettez-vous de m'tablir l?

--Bien, bien, mon enfant, vous m'enchantez. Malheureusement je suis
force de sortir, mais Nlida vous tiendra compagnie et je vous
trouverai en rentrant. Vous dnez avec nous.

La vicomtesse, toujours affaire, sortit avec ptulance, laissant, de la
meilleure foi du monde, mademoiselle de la Thieullaye et le jeune
artiste dans un dangereux tte--tte.

--Trouvez-vous rellement ces compositions jolies? dit Nlida en
s'asseyant sur un grand fauteuil en velours o la vicomtesse faisait
poser son chien.

--Je trouve votre tante la personne la mieux intentionne qu'il y ait au
monde, rpondit Guermann, et tout ce qui me rapproche de vous me semble
l'oeuvre des dieux. Nous sommes des parias, continua-t-il comme en se
parlant  lui-mme et suivant le cours intrieur des rflexions que le
babil inconsidr de madame d'Hespel avait provoques; je le sais. La
socit, dans son ddain superbe, nous traite comme de vils artisans qui
trafiquent d'un morceau de marbre ou de quelques aunes de toile
recouverte de couleur; elle se persuade que notre ambition suprme doit
tre d'obtenir les louanges des grands seigneurs blass et d'amuser
l'ennui des femmes nerveuses. Je n'ignore pas que, lorsqu'on a marchand
et pay le travail de nos mains (car lequel d'entre ces gens sans coeur
imaginerait qu'il y a l une inspiration de l'me?), lorsqu'on nous a
jet notre salaire, on se dtourne de nous comme de gens sans aveu...

--Vous tes injuste, dit Nlida, qui voyait les doigts du jeune artiste
se crisper et son visage s'enflammer de colre.

-- Nlida! reprit-il en se levant et en jetant loin de lui le pinceau
de madame d'Hespel, ils nous ddaignent, ils nous mprisent; mais
qu'importe! L'art est grand, l'art est saint, l'art est immortel.
L'artiste est le premier, le plus noble entre les hommes, parce qu'il
lui a t donn de sentir avec plus d'intensit et d'exprimer avec plus
de puissance que nul autre, la prsence invisible de Dieu dans la
cration. Il exerce ici-bas un sacerdoce outrag, mais auguste. C'est 
lui seul que la Divinit sourit dans l'harmonie des mondes; lui seul a
le secret de l'infinie beaut. Les transports de son me ravie sont le
plus pur encens que le Crateur voie monter de la terre vers le ciel.

Guermann marchait  grands pas dans la chambre. Nlida le suivait des
yeux, alarme de l'tat violent o il semblait tre, mais domine,
fascine, en quelque sorte, par sa parole enthousiaste qu'elle ne
comprenait qu' demi. Le jeune artiste dclama encore longtemps sur ce
ton. Il avait une sorte d'irritabilit nerveuse et une verve de colre
qui, par moments, touchaient  l'loquence. Prompt  saisir tout ce qui
caressait l'orgueil qui faisait le fond de sa nature, il avait accueilli
avec ardeur, en ces dernires annes, les thories qu'une cole clbre
prchait  la jeunesse. Les opinions saint-simoniennes avaient trouv en
lui un fervent adepte. Tout le temps que lui laissait l'exercice de son
art, il le consacrait  suivre les prdications et  se pntrer des
doctrines du nouvel vangile. Cette glorification de la beaut et de
l'intelligence, cet appel  la femme inconnue que chacun esprait en
secret rencontrer, cette _rhabilitation de la chair_, pour me servir de
l'expression consacre, tout cela tait bien fait pour sduire de jeunes
hommes dans la premire fougue des ambitions et des volupts. Guermann
surtout, dont aucune tude solide ne prmunissait l'esprit et qu'aucune
influence modratrice n'avertissait dans ses carts, se jeta avec
ivresse dans le torrent d'ides fausses et vraies, rationnelles et
insenses, qui,  cette poque, faisaient irruption dans la socit. Il
lut, il couta, il accepta tout au hasard, ple-mle, sans choix, sans
contrle, parce que tout flattait ses penchants dsordonns; et il
arriva en peu de temps, non  une conviction srieuse et sincre, mais
au sentiment pre et maladif des ingalits sociales et des prjugs
iniques qui se dressaient contre lui.

Se voyant cout avec un mlange de crainte et de surprise bien fait
pour charmer sa vanit, Guermann, dans les frquents tte--tte qui se
succdrent, rappela souvent le sujet favori de ses improvisations, et
dveloppa  Nlida, en voilant ce qui aurait pu inquiter ses croyances
et surtout ses chastes instincts, l'ensemble de la doctrine
saint-simonienne: jetant ainsi dans l'esprit de la jeune fille une
perturbation qui favorisait le trouble chaque jour croissant de son
coeur.

Madame d'Hespel, incapable de s'amuser longtemps d'une mme chose, avait
laiss l les pinceaux pour une oeuvre de charit dont elle se faisait
fondatrice. Elle tait tout le jour hors de chez elle et ne s'occupait
plus de Guermann, ni mme de Nlida,  qui sa position d'_accorde_
interdisait les visites et les runions du soir. Ainsi les deux jeunes
gens, par un hasard trange, se trouvaient livrs  eux-mmes, et se
voyaient dans une intimit constante avec la libert la plus entire,
sans que personne au monde pt songer  le trouver mauvais. Guermann
prenait un plaisir extrme  initier Nlida aux mystres de l'art et aux
premiers lments des thories, sociales. L'exquise organisation de la
jeune fille la rendait aussi apte au sentiment de la beaut dans la
forme qu' la perception des vrits abstraites. Comme nous l'avons dit,
c'tait un monde nouveau qui se dcouvrait  ses yeux, un temple dont
les portes d'ivoire s'ouvraient, comme par magie,  la parole du jeune
lvite. Elle n'avait aucune dfiance, et comment en aurait-elle eu?
Guermann parlait et appliquait  son art le langage mystique des
croyants. Le beau, selon lui, c'tait Dieu; l'art tait son culte;
l'artiste son prtre; la femme aime, c'tait la resplendissante
Batrix, pure et sans tache, qui guide le pote  travers les rgions
clestes.

Le profond respect qu'il gardait dans ses libres tte--tte avec
Nlida, l'intrt en apparence tranger qui les animait, aveuglaient la
jeune fille et la rassuraient de plus en plus sur la nature d'un
sentiment qu'elle n'avait pas vu natre sans effroi; ou plutt elle ne
pensait plus  s'en rendre compte; elle ne sentait pas le progrs
envahissant que Guermann faisait dans son coeur. Le voyant chaque jour,
elle n'avait pas le temps de s'apercevoir combien sa prsence lui tait
devenue ncessaire. En acceptant tacitement le rle de Batrix dont il
l'avait revtue, elle ne songeait pas qu'elle s'engageait et liait en
quelque sorte sa destine  celle d'un homme dont ne la rapprochaient ni
les liens du sang, ni mme les rapports sociaux. Elle oubliait tout
doucement Timolon en croyant ne faire que l'attendre. Le langage de
Guermann tait d'ailleurs  tel point diffrent, elle tait entre avec
lui dans un ordre d'ides si suprieur, qu'aucune comparaison ne pouvait
se prsenter  son esprit; aucun rapprochement n'tait possible. Elle
ignorait mme si Guermann tait instruit de son prochain mariage; jamais
leur entretien ne se rapportait  la vie relle. Le jeune artiste,
enthousiaste et inspir, l'avait ravie avec lui dans les sphres
idales, et semblait craindre d'en redescendre. Mais le jour n'tait pas
loin o ils allaient tous deux en tre prcipits.




X


Un jour Guermann tait seul avec Nlida dans l'atelier de madame
d'Hespel. Il lui montrait une srie de dessins d'aprs les stances du
Vatican, et la jeune fille coutait, attentive et charme, ce qu'il lui
racontait de l'existence pleine, fconde, panouie et glorieuse de
Raphal Sanzio, de ce _fils d'un ange et d'une Muse_, comme on l'a si
bien nomm. Elle s'tonnait avec candeur de l'amour du sublime artiste
pour une femme sans talent et sans vertu, pour une fille du peuple 
l'esprit inculte, pour une _Fornarina_ et ne trouvait pas que Guermann
en part assez surpris. Il se gardait bien pourtant de lui dire toute sa
pense. Il ne lui disait pas surtout ce qu'il y avait d'assez semblable
peut-tre dans sa propre vie; tant il est impossible qu'un peu de
duplicit ne se mle pas toujours aux rapports les plus purs entre
l'homme, cet tre fort et avide qui convoite et saisit hardiment toute
joie dans toute fange, et la femme, belle aveugle aux yeux ouverts, qui
passe  travers les ralits du monde en croisant sur sa poitrine les
plis de son voile. Comme ils taient l tous deux, elle penche sur ces
nobles fantaisies, sur ces crations quasi divines du _matre_ par
excellence, lui, assis  ses cts, tournant lentement les feuillets, on
apporta  Nlida une lettre que lui envoyait sa tante. Elle reconnut
l'criture et plit. Destin bizarre! et pourtant c'tait son jeune
fianc, c'tait l'poux de son choix qui lui crivait! Elle brisa le
cachet d'une main tremblante, et, pendant que Guermann suivait sur son
visage les traces d'une motion visible, elle lut ce qui suit:

Madame votre tante veut bien me permettre, mademoiselle, de vous
annoncer, sans son intermdiaire, une nouvelle qui me rend le plus
fortun des hommes: l'absurde procs qui menaait de me retenir ici
vient de se terminer par une transaction. Je pars aprs-demain;
j'accours me prosterner  vos pieds et vous demander de hter le jour o
vous daignerez quitter votre nom pour le mien, votre demeure pour la
mienne, et o il me sera permis de dire  la face du ciel l'amour
tendre, respectueux et dvou qui m'attache  vous.

Nlida n'acheva pas. Ses paupires se couvrirent d'un nuage; sa main
laissa chapper la lettre. Guermann s'en empara et la dvora d'un
regard. Hors de lui, emport par la passion, par le dsespoir, il saisit
la jeune fille demi-morte, et imprima sur ses lvres un baiser ardent.
Elle voulut s'arracher  ses bras, il la retint:

--Tu m'aimes, s'cria-t-il; je le sais, je le vois, je le sens au plus
profond de mon coeur, tu m'aimes. Les insenss! ils t'arrachent  moi, au
seul homme qui sache te comprendre! Pauvre enfant! Eh bien! va; obis 
leur loi brutale. Donne  ton mari, donne au monde, tes jours et tes
nuits, ta volont contrainte et ta parole glace. Tu ne saurais leur
donner ton me; elle m'appartient; j'y rgnerai malgr les hommes,
malgr toi-mme. Je ne te verrai plus, mais tu es  moi pour l'ternit.
Adieu, Nlida, adieu!

Et il disparut, laissant la jeune fille perdue, immobile, frappe de
stupeur.

--Guermann! Guermann! s'cria-t-elle enfin, en revenant  elle.

Et ce nom, ainsi prononc, lui rvla le mystre de son propre coeur.
Plus de doute, elle aimait; elle aimait passionnment, profondment. Il
le savait; il l'avait dit; elle lui appartenait. Le baiser qu'elle
sentait encore  ses lvres y laisserait une trace ineffaable; c'tait
le sceau d'une union que personne ne pouvait plus rompre. Elle le
croyait, elle le sentait ainsi, la candide enfant. Les droits de
Guermann lui paraissaient absolus dsormais. Elle n'imaginait pas
qu'elle pt sans crime se donner  un autre.

Tout le reste du jour et une partie de la nuit, elle les passa dans une
agitation et un trouble qui ressemblaient  la folie. Puis, ainsi qu'il
arrive dans les crises de la jeunesse, l'excs de l'motion produisit
l'accablement; la nature reprit ses droits; Nlida s'assoupit et reposa
pendant plusieurs heures.  son rveil, sa tte tait rafrachie, ses
ides taient lucides; elle prouvait le sentiment d'un captif qui voit
tomber ses chanes  ses pieds; elle tait rsolue, quoi qu'il dt en
advenir, de retirer sa promesse, de rompre son mariage, malgr les
prires, les reproches, l'clat, le scandale.

--Ne suis-je donc pas libre? se dit-elle. Qui pourrait me forcer  un
mariage devenu contraire  l'honneur? J'aime un homme digne de tout mon
amour, un homme qui n'est pas mon gal suivant le monde, mais qui est
mon suprieur devant Dieu; car son me est plus noble, sa vertu plus
grande, son intelligence plus vaste que la mienne. J'aime un homme de
gnie, je suis aime de lui, et je pourrais hsiter un instant?  Jsus!
 fils de Marie! s'cria-t-elle en se jetant  genoux la face dans ses
mains, je saurai suivre votre divin exemple. Vous n'avez point recherch
les grands de la terre pour en faire vos amis et vos disciples; vous
n'avez chri que les pauvres et les opprims. Vous nous avez enseign
qu' vos yeux il n'y avait d'autre rang, d'autre privilge que ceux
d'une conscience plus pure et d'une charit plus ardente. Quelle gloire,
d'ailleurs, et quelle flicit comparables  celle de pouvoir tout
donner, tout sacrifier, tout fouler aux pieds, pour un grand coeur en
butte aux traverses et aux preuves d'un injuste sort!

Et alors la jeune enthousiaste se figurait ses luttes avec la famille et
le monde sous des couleurs hroques; elle se voyait condamne par
l'opinion, dlaisse par ses amis, allant  la solitude avec son poux,
ne vivant que pour lui, l'encourageant d'une parole, le rcompensant
d'un sourire, priant, travaillant  ses cts. Elle subissait sans le
savoir la sduction la plus irrsistible pour les grandes mes: la
sduction du malheur. Quand le tentateur s'adresse  de nobles filles
d've, ce n'est ni la curiosit, ni l'orgueil, ni la volupt qu'il
excite en elles et qu'il flatte de promesses dcevantes; il ne leur
montre ni les royaumes de la terre, ni la science des enfers, ni les
trnes du ciel; mais au loin, sous un sombre horizon, un exil dsol o
gmit, seul et triste, un malheureux, un coupable peut-tre. Et la fille
d've, gnreuse imprudente, quitte aussitt les bosquets parfums et la
conversation des anges; elle sort du paradis terrestre, sans regret,
sans effort; elle va trouver celui dont la lvre maudit l'existence et
dont le coeur ne connat point la joie, pour souffrir avec lui, pour le
plaindre ou pour le consoler.

Entre une rsolution nergique et son excution, il y a tout un monde
d'incertitudes et de dfaillances. Lorsque Nlida, calme, forte, dcide
 tout braver, mit son chapeau et sa mantille sous prtexte d'aller,
comme elle le faisait souvent, chez mademoiselle Langin, dont la demeure
touchait la sienne, elle se sentit frissonner des pieds  la tte. Ce
qui lui tait apparu quelques minutes auparavant comme un acte hroque
prenait maintenant  ses yeux l'aspect d'une faute honteuse. Cette
sortie furtive, pour aller o? trouver un jeune homme chez lui, lui
dire, elle, la fire, la rserve Nlida, qu'elle l'aimait et qu'elle
voulait devenir son pouse... Il y avait l de quoi branler l'audace la
plus intrpide. Aprs une demi-heure passe dans une inertie
douloureuse, elle dfaisait machinalement les attaches de son chapeau et
rsolvait d'attendre encore, de remettre au lendemain... quand le bruit
d'une voiture de poste qui entrait dans la cour la fit tressaillir.
Pensant que c'tait peut-tre M. de Kervans, et ne pouvant soutenir
l'ide d'affronter sa prsente, elle courut mettre le verrou  la porte
qui communiquait avec l'appartement de madame d'Hespel, et se prcipita
dans un petit escalier de service qui aboutissait sous la vote. Le
visage cach sous un voile pais, la taille dissimule dans les plis de
sa longue mantille, elle franchit le seuil de la porte cochre encore
ouverte, et marcha d'un pas rapide sur le trottoir boueux et glissant de
la rue. Sans lever les yeux, sans regarder autour d'elle, elle traversa
la place et entra dans les Tuileries. Cinq heures sonnaient  l'horloge
du chteau. Une brume blafarde enveloppait le jardin; les marronniers
tendaient dans l'espace leurs rameaux noirs et rugueux; de distance en
distance, une statue morne marquait sa rude silhouette dans les vapeurs
de l'atmosphre, que teignaient d'une lueur rougetre les obliques
rayons d'un soleil mourant. La ple et tremblante jeune fille glissait
comme un fantme  travers le brouillard humide, sous les arbres
immobiles et dpouills. Son sang bouillant dans ses veines la rendait
insensible au froid de la brume qui perait lentement sa mantille de
soie. Son cerveau troubl ne lui laissait plus voir les objets que dans
un vague fantastique. Elle arriva ainsi, obissant  une impulsion
instinctive plutt qu' une volont dont elle et conscience, jusqu'
l'troite alle de la rue de Beaune. Elle s'y jeta brusquement, et, de
peur d'avoir  rpondre au concierge, monta rapidement l'escalier. Mais
bientt, par un de ces retours subits, connus seulement de ceux qui ont
t le jouet des passions, elle s'arrta; la force imptueuse qui
l'avait pousse flchit encore; une affreuse lueur de raison lui vint;
renonant aussitt  son dessein, elle saisit la rampe et s'y cramponna
avec force. Dj elle posait le pied sur la premire marche pour
redescendre, lorsqu'elle entendit  l'tage infrieur un bruit de pas.
Se figurant, dans le dsordre de son esprit, qu'elle allait se trouver
face  face avec quelqu'un qui l'avait suivie, avec M. de Kervans
peut-tre, une terreur panique s'empara d'elle. Elle reprit sa course
insense, monta encore deux tages, et, se jetant contre une porte
qu'elle crut reconnatre, elle tira avec violence le cordon de sonnette.

--Qui demandez-vous, madame? dit une voix trs-douce qui ne lui tait
pas trangre.

--L'atelier de M. Rgnier, dit Nlida.

--Vous vous tes trompe d'un tage, reprit la jeune fille qui ouvrait
et dont Nlida aperut avec une vague pouvante,  la faible lueur du
jour tombant, la riche chevelure noire et le visage vermeil. L'atelier
est au-dessus; mais c'est ici que nous demeurons, ajouta-t-elle, et si
vous dsirez voir M. Rgnier, il ne va sans doute pas tarder, car nous
dnons  cinq heures.

Puis, sans attendre de rponse, la jeune fille fit entrer mademoiselle
de la Thieullaye dans une petite chambre  coucher.

--Ah! c'est vous, mademoiselle, s'cria-t-elle en avanant  Nlida une
chaise de maroquin qu'elle dbarrassa de son ouvrage; pardon, je ne vous
avais pas reconnue tout d'abord. Mais seriez-vous malade?
continua-t-elle, voyant que Nlida oppresse ne pouvait articuler une
parole. Vous vous serez essouffle  monter trop vite. Voulez-vous un
peu de fleur d'oranger?

Mademoiselle de la Thieullaye fit signe qu'elle n'avait besoin de rien;
mais la bonne crature n'en alla pas moins  sa commode, prit dans le
tiroir un morceau de sucre, et, tout en le faisant fondre dans un grand
verre de cristal rouge qui, expos sur la chemine avec sa carafe,
formait l'ornement principal de cette modeste demeure.

--Si vous vouliez, je dferais vos agrafes: vous ne respirez pas bien 
l'aise, reprit-elle.

Nlida la regarda longtemps d'un air gar.

--Vous habitez avec M. Guermann? lui dit-elle enfin.

--Oui, mademoiselle.

--Vous tes sa parente?

La jeune fille sourit.

--Sa parente?... si l'on veut. Je suis sa femme.

--Je ne savais pas qu'il ft mari, dit Nlida d'une voix mourante.

--Mari? Entendons-nous, dit la grisette en offrant  mademoiselle de la
Thieullaye le verre d'eau sucre. Je peux bien vous dire cela,  vous;
ni M. le maire ni M. le cur ne nous ont rien fait promettre; mais nous
ne nous en aimons pas moins. J'ai bien soin de notre petit mnage; je
suis trs-fidle et pas du tout jalouse, par exemple. Je ne le tourmente
pas pour ses modles, quoique souvent... mais avec les artistes il ne
faut pas y regarder de si prs. Vous sentez-vous mieux? dit-elle, d'un
ton caressant,  Nlida qui avait aval machinalement le verre d'eau
tout entier.

--Je suis trs-bien, rpondit mademoiselle de la Thieullaye, d'une voix
si creuse et si teinte qu'elle semblait sortir de la poitrine d'un
agonisant; je reviendrai; c'tait pour un portrait.

Puis, se levant d'un mouvement nerveux, elle sortit malgr les instances
de la grisette, et descendit l'escalier avec une telle vitesse, que la
jeune fille effraye lui criait: Prenez garde, prenez garde; vous allez
vous heurter; on n'y voit pas clair; il y a une fausse marche l-bas en
tournant...

Arrive au dernier tage, Nlida entendit, distinctement cette fois, des
pas qui montaient. Elle se jeta tout effare dans un renfoncement de
porte o l'obscurit tait complte, et s'y blottit en retenant son
haleine. Une figure d'homme, enveloppe d'un manteau, passa prs d'elle
et l'effleura. Elle demeurait immobile, terrifie autant que morte,
lorsque le retentissement de la sonnette  l'tage suprieur la fit
bondir. Sans plus rien comprendre  ce qu'elle faisait, elle descendit
encore traversa l'alle, s'lana dans la rue, tourna l'angle du quai,
puis se mit  courir dans la direction oppose au pont Royal. Mais
bientt, avec cette facult de logique purile que conservent certains
fous dans leurs accs mme, elle s'arrta en se disant qu'il n'tait pas
convenable  une personne comme elle d'attirer les regards des passants,
et que, se trouvant seule,  une pareille heure, dans la rue, elle
devait marcher avec tranquillit, pour ne pas donner lieu  de
grossires mprises. En raisonnant de cette faon trange, elle suivait
le parapet et jetait sur l'eau sombre, claire de loin  loin par le
reflet des rverbres, de sinistres regards. Le brouillard
s'paississait de minute en minute.

Elle arriva  l'un de ces talus qui descendent  la Seine, et aprs
avoir regard autour d'elle pour s'assurer qu'elle n'tait pas suivie,
elle se mit  rire d'un rire convulsif et prit le chemin de la rivire.
Tout  coup un bras musculeux saisit le sien avec force, et une voix
d'homme lui dit d'un ton ferme:

--Arrtez, madame; ce que vous allez faire l n'est pas bien.

Nlida se retourna et vit prs d'elle un homme du peuple vtu de la
blouse des ouvriers.

--Excusez-moi, madame, continua-t-il, si je vous contrarie; je vous suis
depuis quelques instants, et j'ai devin  votre mise,  votre air
agit, que vous n'tiez pas ainsi seule, prs de la rivire, sans
quelque mauvais dessein. Laissez-moi vous ramener chez vous, madame.
Laissez-moi vous mettre dans une voiture. Il ne faut pas faire un
mauvais coup.

Tout en parlant ainsi, l'ouvrier faisait remonter la berge  Nlida,
docile comme une enfant  l'impulsion de cette main robuste qui ne la
lchait pas.

--Je vous remercie, dit-elle enfin.

Elle ne put rien ajouter. Un torrent de larmes s'chappa de ses yeux.

--Pleurez, madame, pleurez, dit l'ouvrier; cela soulage. Je sais cela,
moi. Je connais bien le chagrin, allez, madame. Et si ce n'tait ma
pauvre famille, j'aurais peut-tre fait depuis longtemps ce que vous
alliez faire. Je vous demande pardon, reprit-il, aprs un moment de
silence, de vous conduire ainsi, mais je n'ose pas vous laisser seule;
d'ailleurs il fait tant de brouillard et vous tes si cache sous votre
voile que personne ne peut vous reconnatre; et puis nous allons trouver
un fiacre.

Ils marchrent assez vite jusqu' l'endroit o se tiennent les voitures
de place; il n'y en avait pas une seule. L'ouvrier envoya aux cochers
absents une imprcation nergique.

--Demeurez-vous loin d'ici?

Nlida hsitait  rpondre.

--Ne croyez pas que ce soit par curiosit, madame, que je vous demande
cela; je voulais seulement savoir si vous auriez longtemps  marcher,
car vos pauvres jambes ne sont gure vaillantes en ce moment, et vous ne
voudriez pas vous laisser porter.

--Je demeure rue du faubourg Saint-Honor, dit Nlida, honteuse de sa
mfiance; je puis trs-bien aller jusque-l. Mais vous, cela vous
drange sans doute?

--Non, madame, ma journe est finie, et le souper qui m'attend ne
refroidit pas, dit l'ouvrier avec un singulier sourire. Du pain et un
morceau de fromage, c'est toujours bon, toujours apptissant, aprs dix
heures de travail.

Il se tut.

Nlida s'appuyait sur son bras avec un sentiment de respect
involontaire. Elle faisait un svre retour sur elle-mme.

--Que puis-je pour vous? dit-elle enfin en approchant de l'htel
d'Hespel. Elle avait la main sur sa bourse, mais elle n'osait pas
l'offrir  l'homme du peuple.

--Me faire une promesse, lui rpondit-il avec une grande simplicit;
mettre votre main, mignonne comme je n'en ai jamais vu, dans la mienne,
et me jurer, mais bien srieusement, devant Dieu, que jamais vous ne
recommencerez.

--Je vous le jure, dit Nlida mue, et elle lui prit la main.

--Adieu, madame, dit l'ouvrier  quelques pas de l'htel; il ne faut pas
qu'on vous voie rentrer avec moi.

--Dites-moi votre nom et votre adresse, dit Nlida.

--Je m'appelle Franois, et je loge rue Saint-tienne-du-Mont, n 8,
reprit l'ouvrier.

Nlida quitta son bras. Il resta  la mme place et la suivit des yeux
jusqu' ce qu'il et vu la grande porte cochre se refermer sur elle.

La jeune fille passa sans tre reconnue devant la loge du concierge qui
la prit pour une des femmes de service, ne pouvant imaginer que
mademoiselle de la Thieullaye rentrt ainsi  pied, seule,  de
semblables heures. Sa femme de chambre, la voyant ple, les traits
bouleverss, s'pouvanta et voulut envoyer qurir le docteur et la
vicomtesse qui dnait en ville; Nlida le lui dfendit, lui donna une
explication plausible de son malaise, et se mit au lit, en affirmant
qu'elle se sentait entirement remise. Dans le cours de la soire, la
femme de chambre entra plusieurs fois sur la pointe des pieds, et
n'entendant aucun bruit, voyant que Nlida reposait tranquille, elle en
conclut qu'elle dormait profondment, et ne jugea pas  propos
d'inquiter madame d'Hespel. Le lendemain, lorsqu'on vint chez
mademoiselle de la Thieullaye  l'heure accoutume, on la trouva
immobile, les yeux sans regard, les mains jointes et serres; on la crut
morte. Le mdecin, appel  la hte, reconnut un panchement au cerveau,
et dclara l'tat si grave, qu'il ne pouvait assumer sur lui la
responsabilit du traitement. Trois de ses plus clbres confrres
furent appels en consultation. Leur avis fut unanime; c'tait une
fivre crbrale trs-violente. Pendant deux jours, on employa les
moyens les plus nergiques sans obtenir d'autre rsultat qu'un lger
mouvement des lvres et des paupires. Madame d'Hespel et M. de
Kervans, arriv  Paris le jour mme o Nlida tombait malade,
veillaient tour  tour  son chevet. Tous deux la pleuraient dj comme
morte, lorsque le troisime jour, Timolon, en s'approchant du lit, crut
remarquer sur les joues de la malade une teinte un peu moins
cadavrique. Il prit sa main;  bonheur! pour la premire fois depuis
quarante-huit heures elle n'tait pas glace. Il se pencha sur elle et
pensa rver en voyant les yeux de la jeune fille qui semblaient suivre
ses mouvements et chercher  le reconnatre. Il fit une exclamation de
joie; elle l'entendit, car ses lvres s'ouvrirent comme pour rpondre.
Nlida, s'cria-t-il, m'entendez-vous, me reconnaissez-vous? Elle
serra sa main. Puis, fatigue de cet effort, elle referma les yeux et
rentra dans son assoupissement. Le mdecin arriva. Il trouva un mieux
sensible dans le pouls et une bonne moiteur  la peau. Pour favoriser ce
premier symptme de raction, il ordonna un redoublement d'applications
rvulsives. Par deux fois, dans la mme journe, Nlida donna encore des
signes de connaissance, qui firent concevoir l'espoir de la rendre  la
vie. En effet, la vie revint au coeur et au cerveau de la jeune fille, et
la premire image qu'elle entrevit fut celle d'un ami qui veillait avec
tendresse  ses cts; le premier son qui frappa son oreille fut une
parole d'amour. Elle crut sortir d'un horrible cauchemar. Une vision
confuse lui montrait, comme dans un miroir terni, des figures hideuses.
Elle avait t dupe de la plus insigne fourberie. Son me n'tait pas
faite pour la haine; la vengeance ne pouvait, y avoir accs; mais le
mpris, elle le crut du moins, avait tu d'un seul coup son amour. Elle
se considra comme une pauvre malade heureusement gurie d'un accs de
dlire. Presse de fuir Paris, elle hta par l'nergie de sa volont,
les progrs de la convalescence, et fixa elle-mme le jour de la
bndiction nuptiale.

Le 3 dcembre, une foule immense remplissait l'glise de Saint-Philippe.
Une longue file de carrosses encombrait les abords du parvis. La socit
la plus lgante tait rassemble dans le lieu saint. Les amis de M. de
Kervans venaient assister, le dpit dans l'me,  son bonheur. Hortense
Langin essayait, mais en vain, de faire bonne contenance sous sa capote
de satin rose, et d'affronter les regards malicieux qui se portaient sur
elle, car on n'avait pas ignor dans le monde ses projets sur Timolon.

Au coup de midi, les portes de la sacristie s'ouvrirent: La voici!
murmura-t-on de toutes parts. Qu'elle est belle! qu'elle est ple!

Mademoiselle de la Thieullaye s'avanait d'un pas ferme, quoique bien
faible encore, donnant le bras  un oncle de M. de Kervans, en grand
uniforme de lieutenant gnral. Elle avait l'air calme, profond,
majestueux et triste. On et dit quelque royale victime du destin
antique, une jeune Niob qui sent dj dans son sein toutes ses
esprances mortes.

Le pre Aimery fit un discours obsquieux o il exalta les vertus
chevaleresques hrditaires dans la famille de l'poux, et les grces
chrtiennes qui, de mre en fille, avaient orn la maison de l'pouse.

--Sont-ils heureux, ces gens riches! dit une femme du peuple  son
voisin en voyant mademoiselle de la Thieullaye monter en voiture.

--Pas tant que nous le croyons souvent, rpondit un homme en blouse.

Nlida se retourna vivement et chercha d'o partait cette voix qu'elle
crut reconnatre. Le soir mme, l'honnte Franois recevait par la
poste, dans sa mansarde de la rue Saint-tienne-du-Mont, un coupon de
200 fr. de rente avec ces mots tracs d'une criture fine et agite:

Une personne que vous avez sauve d'un coupable garement vous demande
de ne pas refuser cette petite somme qui vous aidera  soutenir votre
famille. Dites  votre mre de bnir la nouvelle pouse; recommandez 
vos enfants de prier pour elle.




TROISIME PARTIE



XI


Le chteau de Kervans tait situ sur le sommet d'un plateau d'o la
vue embrassait un horizon sans limites. D'un ct, ce plateau
s'abaissait insensiblement, durant l'espace de deux lieues, jusqu'aux
portes de Dol; de l'autre, il descendait par une pente assez brusque
jusqu' la mer, dont l'on entendait, par les gros temps, le flot
courrouc mugir contre la falaise.

Cette antique rsidence des sires de Kervans avait un aspect imposant,
plutt par la solidit et le ton svre du granit gristre et du schiste
noir dont elle tait btie que par la beaut du style. Soit que sa masse
norme ft le rsultat de constructions successives, soit qu'elle
appartint  cette poque de transition o les caractres des deux
architectures romane et gothique se mlaient encore et semblaient ne
pouvoir se dgager dans la pense de l'artiste, il n'y avait point
d'unit dans les dtails de ce grand ensemble. C'tait un carr pais,
flanqu  et l de tours rondes ou donjons, couronn de mchicoulis et
perc de jours rguliers, dont les uns conservaient encore le cintre un
peu surbaiss, tandis que d'autres s'ouvraient dj en ogives hardies.
De larges douves sches, o paissaient des daims et des chevreuils,
entouraient la cour principale; l'avant-cour tait plante d'ifs
sculaires, arrivs, dans un terrain qui leur tait particulirement
favorable,  un dveloppement prodigieux. L'attitude immobile et grave
de ces arbres, rangs avec symtrie sur deux lignes comme une garde
d'honneur, tranchait firement les abords du chteau d'avec le reste du
paysage, et semblait commander le respect  quiconque approchait de la
demeure fodale. Cette premire enceinte tait ferme par une grille 
l'cusson de Kervans, d'o partait une longue avenue droite qui suivait
le trac d'une ancienne voie romaine, et conduisait,  travers des
champs de bl noir, jusqu' la route de Dol.

De l'autre ct du chteau, un bois de chnes travers par un ravin
profond, non loin duquel gisaient plusieurs de ces roches gigantesques
que l'on croit avoir servi au culte des druides, formait,  l'aide
d'espaces habilement mnags, de perspectives bien ouvertes, d'alles
sables et de petites habitations jetes avec art sur des pentes
gazonneuses, un parc d'une beaut rare et de proportions grandioses.
Timolon avait dpens des sommes considrables pour rendre  la demeure
de ses anctres un peu de sa splendeur d'autrefois. L'orgueil de son nom
lui tenait fortement  coeur; et le seul intrt srieux, le seul dsir
persvrant qui lui restt, au lendemain d'une jeunesse sature de
plaisirs, c'tait de reprendre, autant que les circonstances le
permettraient, la grande existence de ses pres, et de ressaisir, 
force d'argent et d'habilet, la domination presque souveraine qu'ils
avaient exerce jadis sur toute la contre. L'anne qui suivit son
mariage avec mademoiselle de la Thieullaye fut uniquement employe 
meubler avec magnificence, en suivant les traditions du pays et de la
famille, les vastes salles de Kervans, dont les voussures  rinceaux,
les piliers massifs, les balustrades dcoupes  jour, les boiseries
sculptes et les hautes chemines  manteaux en pointe, se prtaient
merveilleusement  un systme de dcoration noble et riche. Chaque jour
on voyait arriver des tableaux restaurs, des meubles rares, des caisses
remplies d'antiquits celtiques ou romaines, que Timolon faisait
rechercher de tous cts. Il allait lui-mme frquemment  Paris et 
Londres, soit pour presser les ouvriers, soit pour s'assurer la
possession de quelque prcieux dbris historique qui lui avait t
signal. Un architecte et deux tapissiers surveillaient les travaux,
mais rien ne se faisait sans l'ordre du matre. Les plus minutieux
dtails le proccupaient; il s'tait passionn pour son oeuvre, et
voulait  chaque chose toute la perfection dont elle tait susceptible.

De son ct, Nlida ne restait pas oisive. Laisse matresse de l'emploi
de ses revenus par Timolon, qui avait en tout des faons de grand
seigneur, elle s'tait enquise des misres  soulager, et s'tait
rapproche, avec une intelligente sollicitude, de cette population rude
et sauvage, mais belle et honnte, qui l'entourait. Ainsi loigne du
monde, dans ce beau lieu d'une mlancolie fire si conforme  la
disposition de son me, charme de voir son mari toujours actif,
toujours satisfait, elle venait de passer dix-huit mois sans un nuage.
Le nom de Guermann n'avait jamais t prononc  Kervans. Nlida
commenait l une existence nouvelle sur laquelle ses chagrins passs
jetaient  peine une ombre lgre. Les journes s'coulaient vite,
remplies par de bonnes oeuvres et des promenades varies. Les rapports
des ouvriers, de nouveaux projets d'embellissement soumis  son
approbation, des lgendes bretonnes et des anecdotes de famille, que
Timolon contait avec verve et plaisir, abrgeaient les soires. Elle ne
doutait pas que son mari et elle n'eussent absolument les mme gots,
les mmes besoins; et, certaine que les mmes choses les rendraient
toujours heureux, elle se flicitait d'avoir chapp, comme par miracle,
 l'empire d'une passion funeste, pour trouver dans l'union la mieux
assortie un bonheur facile et inaltrable.

Au moment o nous reprenons cette histoire, l'aspect de Kervans avait
chang. Timolon, qui s'tait refus  voir personne tant que ses
curies, ses quipages de chasse et sa livre, n'avaient pas t au
grand complet, venait de conduire Nlida dans le voisinage. Des lettres
taient parties dans toutes les directions pour inviter ses amis 
passer la belle saison en Bretagne. La vicomtesse d'Hespel, mademoiselle
Langin, devenue baronne de Sognencourt, et une foule d'autres amis plus
ou moins intimes, taient accourus. C'tait, dans le chteau et dans le
parc, un retentissement perptuel de fanfares, de srnades; on ne
voyait que troupes bruyantes se rassemblant pour la chasse, pour la
pche, pour des repas transports  grands frais dans des sites
pittoresques. On s'apprtait  jouer la comdie. Timolon tait radieux.
Nlida essaya de partager sa joie; mais bientt elle ne se sentit pas 
sa place dans ces divertissements qui se succdaient sans relche; elle
se prit  regretter sa solitude, et peu  peu, sans qu'il y part, sous
un prtexte ou sous un autre, elle s'exempta des parties soi-disant
champtres, et ne se fit plus voir qu'aux heures o sa prsence tait
indispensable. Timolon ne s'en aperut pas autant qu'elle l'aurait cru;
il professait d'ailleurs pour la libert de chacun un respect qui
n'tait autre chose qu'une indiffrence courtoise; et quand il avait
bais la main de sa femme, en lui demandant si elle serait de la chasse
ou de la promenade, et qu'elle avait dit non, il n'insistait pas, et la
quittait sans mme savoir la cause de son refus.

 Kervans comme  Paris, la belle Hortense tait reine des ftes. Cinq
fois par jour, elle changeait de toilette. On la rencontrait le matin,
dans les alles du bois, en peignoir blanc, rptant un rle; 
djeuner, on la voyait paratre dans le plus savant nglig. Plus tard,
elle serrait sa taille de gupe dans une amazone  queue tranante et
s'lanait, cravache levs, sur une jument intrpide, dfiant les plus
hardis cavaliers  des tmrits prilleuses. Le soir, pare,
dcollete, elle valsait, chantait des romances, ou mme, sans se faire
trop prier, des chansons quelque peu grillardes; faisait-il clair de
lune, elle jetait sur ses blanches paules une mantille espagnole, et
proposait des promenades dans le parc, pour lesquelles on briguait
l'honneur de lui donner le bras. Ainsi, toujours coquette, toujours sous
les armes, elle tenait les hommes qui se disputaient ses bonnes grces
dans une rivalit active et une piquante incertitude, affublait son mari
de mille ridicules, se moquait  outrance de toutes les provinciales qui
osaient paratre  Kervans et savait toujours garder avec Timolon une
nuance de flatterie dfrente qui contrastait avec les airs mutins
qu'elle prenait pour se faire obir des autres, et  laquelle M. de
Kervans n'tait point insensible.

Plus d'une fois Nlida ressentit un grand malaise dans ces conversations
lgres o sa prsence apportait toujours un peu de gne. Plus d'une
fois, en voyant Timolon prendre un plaisir trs-vif aux saillies
impertinentes et aux quivoques peu voiles de madame de Sognencourt,
elle sortit du salon les larmes aux yeux. M. de Kervans ne trouvait
plus, ne cherchait plus l'occasion de causer seul avec sa femme. Il
prodiguait ces soins et ces attentions qu'elle avait reus comme des
marques d'amour, non seulement  la baronne, mais encore  toutes les
femmes invites aux ftes de Kervans. De vives atteintes de tristesse
rvlrent  Nlida un changement qu'elle ne dfinissait pas bien; aucun
soupon pourtant n'entra dans son coeur; mais, commenant  craindre que
le srieux de son esprit ne ft beaucoup moins du got de Timolon que
les grces smillantes de la baronne, elle se prit  envier la futilit
et la verve railleuse d'Hortense comme des dons qui l'eussent rendue
plus aimable aux yeux de son mari.

Trop fire et trop vraiment bonne pour vouloir troubler aucune joie par
une prsence chagrine, elle redoublait d'efforts pour cacher la
mlancolie qui pntrait de jour en jour plus avant dans son coeur: vains
efforts dont elle se soulageait quand arrivait la fin de la soire, et
que, seule dans sa chambre, elle pouvait pleurer en libert et
s'abandonner sans contrainte  sa tristesse.

La vicomtesse d'Hespel, dont l'affection pour sa nice tait, sinon bien
claire, du moins trs-sincre, s'aperut de l'altration de son
humeur, et, l'attribuant avec sa perspicacit habituelle  l'ennui d'un
trop long sjour en province, elle vint un matin annoncer  Nlida
qu'elle partait sous deux jours pour Paris et voulait l'emmener avec
elle.

--M'emmener? dit madame de Kervans avec une profonde surprise.

--Oui, mon enfant, reprit la vicomtesse, tu dois en avoir bien assez de
ta Bretagne bretonnante, depuis dix-huit mois que tu y vgtes. Il faut
revenir  Paris. Je te servirai de chaperon pendant quelques mois
encore, et nous nous amuserons autrement qu'ici, malgr ce train de
prince que vous y menez. On a beau faire, la campagne est toujours la
campagne.

--Je vous assure, ma tante, que je ne m'ennuie pas du tout.

--Petite hypocrite! Ton mari est de meilleure foi. Je lui ai confi mon
projet, et il m'a remercie en me disant qu'en effet, puisque tu
n'aimais ni la chasse, ni la comdie, ni aucun des plaisirs de la vie de
chteau, il serait tyrannique  lui de te retenir ici. C'est la perle
des maris que Timolon.

--Mais ma tante, je ne veux pas me sparer de lui, et je sais qu'il ne
peut pas quitter Kervans avant l'hiver.

--La belle sparation vraiment, quatre mois! Je ne te croyais pas si
tourterelle. D'ailleurs, entre nous, si tu es amoureuse de ton mari,
quitte-le un peu, par coquetterie; dix-huit mois de tte--tte, c'est
absurde, et je ne conois pas que Timolon n'ait pas dj fait mille
folies  un tel rgime. Si tu veux prolonger cette lune de miel dj si
prolonge, il faut te renouveler, devenir une autre femme. Quand ton
mari te retrouvera  Paris, entoure,  la mode, il sera flatt,
peut-tre un peu inquiet; il voudra te disputer aux autres, cela
stimulera son amour-propre...

--De grce, ma tante, ne parlez pas ainsi, interrompit Nlida, vous me
faites mal. Je vous remercie de votre intrt, mais je reste.

--Soit, reprit la vicomtesse un peu pique; seulement je te prdis que
tu t'en repentiras.

Cette conversation laissa  madame de Kervans une impression pnible.
Bien qu'habitue  l'tourdi babil de sa tante, elle demeura cette fois
sous le coup d'une apprhension singulire. Le ton d'assurance avec
lequel la vicomtesse lui avait dit: Tu t'en repentiras, lui faisait
froid au coeur. C'tait la premire fois qu'elle entrevoyait, dans une
possibilit lointaine, que Timolon pourrait cesser de l'aimer. Il avait
approuv la proposition de madame d'Hespel; il partageait donc les ides
de la vicomtesse. Mais aussitt Nlida se rappela que sa tante la
croyait ennuye, et que son mari avait dit: Il serait tyrannique  moi
de la retenir. C'tait par bont, par sollicitude, que Timolon
consentait  la voir s'loigner. Se reprochant d'en avoir dout un
instant, elle reprit pendant quelques jours sa srnit passe.




XII


Une aprs-midi, tout le monde tait all  une chasse  courre dans les
environs de Dol. Nlida, aprs avoir vu partir les chasseurs, tait
rentre au salon. Sans aucun nouveau motif de chagrin, elle tait
proccupe, distraite, et ne songeait point  remonter dans ses
appartements. Depuis quelque temps, elle ngligeait de visiter l'hospice
et l'cole qu'elle avait fonds  son arrive dans le pays. La tristesse
comprime les lans de l'me, et, si elle n'y teint pas la bont, du
moins elle lui te sa vigueur et son rayonnement. Madame de Kervans
passa la matine un livre  la main, sans lire, assise  une fentre
ouverte, d'o son regard plongeait dans la longue avenue que Timolon,
rest le dernier, avait prise pour rejoindre la chasse. Les murs de
Kervans n'avaient pas moins de huit pieds d'paisseur, et Nlida avait
adopt l'une des croises du salon pour s'y faire une petite retraite
o,  la faveur d'un paravent en bambou garni de plantes grimpantes,
elle tait tout  la fois prsente et isole au milieu de la compagnie.
Le bruit d'un cheval au galop la tira de sa rverie. M. de Verneuil
entrait dans la cour. C'tait un cousin de Timolon vieux garon,
d'humeur philosophique, d'excellent coeur, d'esprit insouciant, de
manires courtoises et de parole inconsidre, pour qui Nlida avait
assez d'amiti, et qui lui tmoignait le plus grand respect.

--J'accours par ordre marital, ma belle cousine, dit-il en sautant  bas
de son cheval avec la souplesse d'un jeune homme de vingt ans; mais ne
vous alarmez pas, ce n'est rien de grave. Je viens seulement vous prier
de mettre vos plus beaux atours pour le dner et de commander  Carlier
qu'il prpare la chambre Dauphine. Nous avons grande rception: la
marquise Zepponi, rien que cela!

M. de Verneuil s'tait approch de la fentre, et, s'appuyant sur le
jasmin d'Espagne qui la tapissait, il prit la main de Nlida qu'il porta
 ses lvres.

--Vous tes belle comme un ange aujourd'hui, chre cousine, reprit-il,
tant mieux. Comme elles vont toutes enrager, ces prtendues jolies
femmes! Vous mettrez une robe blanche, n'est-ce pas? et ce petit voile
de dentelle qui vous donne l'air d'une madone... il faut que ma cousine
me fasse honneur, ajouta-t-il en regardant Nlida avec tendresse;
d'ailleurs il s'agit de livrer bataille. Il faut que votre amie Hortense
et votre ennemie la marquise Zepponi restent sur le carreau.

--De qui parlez-vous? dit Nlida qui sortait d'une longue distraction.
Madame Zepponi? Voici la premire fois que j'entends ce nom.

--Vraiment? dit M. de Verneuil d'un air incrdule; mais c'est
impossible.

--Je vous assure que je n'ai jamais entendu parler d'une marquise
Zepponi.

--Alors, je ferais aussi bien de me taire; mais non; vous tes une femme
raisonnable, il est bon que vous soyez prvenue; n'allez pas me trahir,
au moins. Puisque Timolon ne vous a rien dit, c'est qu'il avait ses
motifs, apparemment.

Nlida gardait le silence. M. de Verneuil, tout en jouant avec une
branche de jasmin qui s'avanait au-dedans de la croise, et en la
faisant passer et repasser doucement sur les doigts de madame de
Kervans, reprit ainsi:

--La marquise, ou, pour parler comme ces Italiens, la Zepponi, est une
Sicilienne clbre par sa beaut et par ses amours. Plusieurs imbciles
se sont fait tuer pour ses beaux yeux, ce qui lui a donn un fameux
relief, comme vous pouvez croire. Lors de son dernier voyage en Italie,
Timolon a eu avec elle une aventure dont j'ignore les dtails, mais qui
a fait un bruit de tous les diables. Cette aventure n'a pas tourn  la
satisfaction de mon cousin. La marquise, aprs lui avoir fait des
avances monstrueuses, dit-on, l'a plant l sans couronner sa flamme
(style de l'empire), pour un petit prince rgnant sur dix pieds carrs
en Allemagne. La belle et le souverain voyagent depuis deux ans dans
toute l'Europe; mais les voici qui se brouillent  Londres. La marquise
retourne seule en Italie, et, je ne sais par quel hasard ou plutt par
quel infernal stratagme elle dbarque  Cherbourg et vient passer une
semaine chez son amie, madame Lecouvreur,  trois lieues d'ici. Il est
vident pour moi qu'elle y arrive avec l'espoir de reprendre Kervans
dans ses filets. Elle aura entendu parler de vous. Vous lui paraissez
valoir la peine qu'on vous supplante. La ruse comdienne voudrait bien
se divertir  vos dpens. La voil dj en pleine manoeuvre avec Timolon
qu'elle a rencontr  la chasse, toujours par hasard. Mais tenons ferme,
cousine, nous n'avons rien  craindre de personne. En apercevant une
grosse larme qui roulait le long de la joue ple de Nlida, M. de
Verneuil s'interrompit..

--Ah! je vous demande pardon, ma chre cousine, lui dit-il, en lui
serrant la main; je vous fais de la peine. Ce n'tait pas mon intention,
assurment. Comment pouvais-je imaginer que vous alliez prendre cela au
srieux?

--Vous ne me faites aucune peine, dit Nlida, en retenant ses larmes; je
sais que c'est une plaisanterie.

--D'ailleurs, vous n'tes pas jalouse; vous avez bien trop d'esprit pour
cela, reprit M. de Verneuil. Nous vous avons tous admire sous ce
rapport; car enfin vous auriez pu fort bien vous dispenser de recevoir 
domicile une ancienne matresse de votre mari et de la traiter en amie
intime. Mais c'est trs-fier, trs-ddaigneux; j'aime cela, moi!

--Que voulez-vous dire? reprit Nlida en relevant la tte et en fixant
sur M. de Verneuil ses beaux yeux humides.

--Ah ! vous tes donc innocente comme ce jasmin, ou bien vous vous
moquez de moi? Mais non, parole d'honneur, je crois que vous tes de
bonne foi. Eh bien, votre amie Hortense, fille du notaire, pouse de M.
Jaquet, qu'elle a drap, moyennant la somme de six mille francs, de la
ridicule baronnie de Sognencourt, tait la matresse de Timolon avant
votre mariage. Vous ne saviez pas cela?...

--C'est impossible! s'cria Nlida. Hortense est coquette, mais elle est
honnte, elle est pure; et Timolon m'aime trop...

--Timolon vous aime, je le crois pardieu bien, le beau mrite! qui ne
vous aimerait pas? Mais, premirement, il ne vous devait rien avant le
mariage. Depuis... coutez, voici dix-huit mois qu'il vous est fidle;
dix-huit mois, c'est une ternit pour un homme comme lui. Quant  votre
chre amie, c'est bien la plus mchante pcore que j'aie jamais
rencontre sur mon chemin, et Dieu sait que les comparaisons ne m'ont
pas manqu... Mais je bavarde comme un vieux garon que je suis, reprit
M. de Verneuil; il faut vous laisser  votre toilette. Encore une fois,
cousine, dfendons le terrain et ne baissons pas pavillon devant cette
maudite engeance italienne.

M. de Verneuil s'loigna sans se douter du trait empoisonn qu'il
laissait dans l'me de Nlida. Heureusement elle n'eut pas le loisir de
creuser ses tristes penses. Le matre-d'htel vint presque aussitt lui
demander ses ordres; le temps pressait. Les derniers mots de M. de
Verneuil avaient d'ailleurs rveill en elle l'instinct de la femme.
Madame de Kervans se para avec un soin inaccoutum, en songeant qu'une
trangre, belle et audacieuse, allait venir lui disputer l'amour de son
poux. Son coeur battait de colre, mais aussi d'un secret espoir de
triomphe; et lorsqu'on vint la prvenir qu'on apercevait des voitures
dans l'avenue, elle jeta sur son miroir un coup d'oeil o se peignait la
radieuse certitude d'une beaut souveraine.

Ce ne fut pas sans un vif sentiment de vanit satisfaite que Timolon
offrit la main  la marquise Zepponi pour descendre de calche, et qu'il
l'introduisit dans le vestibule de sa royale demeure. Cette pice avait
un air de grandeur vritable. La vote tait supporte par d'normes
piliers  chapiteaux composites; des fragments de sculptures et d'autres
objets d'art, qui tmoignaient  la fois du got et de l'opulence de
leur possesseur, garnissaient le pourtour. Une porte en chne,
magnifiquement sculpte, s'ouvrit  deux battants, et Timolon, donnant
le bras  la marquise, entra avec elle dans une longue galerie claire
par le haut et orne de portraits de famille. Au mme moment, la
portire en tapisserie de haute lisse, qui fermait l'extrmit oppose,
glissa sur son bton dor, et madame de Kervans, parut, venant
lentement au-devant d'eux, suivie de M. de Verneuil, de M. de
Sognencourt et de plusieurs voisins. (Hortense s'tait fait excuser sous
prtexte d'une migraine.) Timolon rougit d'orgueil en voyant Nlida si
belle. C'tait, en effet, une rencontre unique que celle de ces deux
femmes. Jamais, peut-tre, le gnie de la peinture ou de la statuaire
n'imagina une plus complte antithse dans la jeunesse et la beaut.
Toutes deux n'avaient pas vingt ans. lisa Zepponi tait un type
accompli de cette beaut relle qui, sans parler  l'me, exerce sur les
sens un empire d'autant plus irrsistible. L'ovale plein et color de
son visage rappelait les ttes de Giorgione ou de la troisime manire
de Raphal; son front bas tait encadr par deux bandeaux de cheveux
d'un noir luisant et bleutre. Sa prunelle brillante nageait dans le
fluide, pareille  une toile rflchie dans une source; ses lvres,
habituellement entr'ouvertes, laissaient voir deux ranges de dents
d'une blancheur de perle; son nez, dont les narines mobiles se
gonflaient  la moindre motion, les riches contours de ses bras et de
ses paules, sa dmarche nonchalante, et jusqu' son organe un peu
voil, tout en elle respirait la mollesse, promettait le plaisir et
trahissait l'ardeur des volupts. Nlida, depuis son mariage, avait pris
plus de force, quelque chose de plus assur dans le maintien. Une teinte
cendre s'tait rpandue sur l'or de sa chevelure, mais sa peau
transparente tait toujours aussi ple, et son regard n'avait rien perdu
de sa virginale puret. Lorsqu'elle s'avana  la rencontre de la
marquise, on et dit la Muse calme et pensive du Nord, en prsence d'une
riante courtisane athnienne. L'change de politesses entre ces deux
femmes fut aussi exquis que si rien ne se passait en elles de
tumultueux. Elles se regardrent de l'air le plus bienveillant, en se
parlant du ton le plus affable. Toutes les convenances furent gardes de
part et d'autre avec le tact de la meilleure compagnie.

La marquise loua tout ce qu'elle voyait, naturellement, simplement, en
personne accoutume  possder des splendeurs pareilles; elle parla avec
aplomb de son amiti pour M. de Kervans, et invita Nlida  venir
bientt voir l'Italie.

Madame de Kervans  son tour, encourage par les regards admiratifs des
hommes qui lui faisaient cortge, de M. de Verneuil surtout, qui
jouissait visiblement de sa supriorit, madame de Kervans, qui se
sentait belle et voyait sur le visage de son mari une approbation non
quivoque, soutint cette preuve, la premire de ce genre  laquelle
elle ft soumise, avec une aisance parfaite. Elle se montra prvenante
sans affectation, aimable avec dignit, presque gaie. Il serait
difficile de dire ce qui se passait dans le coeur de Timolon. En
retrouvant la marquise d'une manire si inattendue, en la revoyant
jolie, provocante, il s'tait senti repris d'un dsir violent de se
venger d'elle, de la punir de ses caprices. Les coquetteries redoubles
d'lisa durant la confusion et le bruit de la chasse l'avaient excit;
il s'tait oubli jusqu' lui faire une nouvelle dclaration. Sa vanit
tait compromise, la lutte engage; il fallait qu'il en sortt
vainqueur, ne ft-ce que pour le triomphe d'un jour. D'un autre ct, il
tait ravi de faire voir  cette femme ddaigneuse combien il lui avait
t facile de l'oublier auprs d'une pouse jeune et belle. Comme il
tait, avant tout, homme du monde et fier du nom qu'il portait, il
savait un gr infini  Nlida de se montrer si grande dame. Ce jour fut
un des plus glorieux de sa vie. Lui, si mesur, si impassible
d'ordinaire, anim par la chasse, par les excellents vins qu'il avait
fait servir  profusion, par une conversation seme de sous-entendus,
d'allusions caches, de piquants quiproquos, il ne se possdait pas.
Plus d'une fois, pendant la soire, il serra la main de Nlida avec
transport, tout en cherchant des yeux la marquise; une fois mme, il
prit une des longues boucles blondes de sa femme et la porta tendrement
 ses lvres. M. de Verneuil tait ravi; la marquise commenait  douter
de sa victoire et perdait contenance. Bientt, se plaignant, d'une
grande fatigue, elle demanda  se retirer, et Nlida rentre chez elle
s'abandonna en silence  la joie de son coeur. Pendant que ses femmes
dfaisaient sa robe et son voile, elle revenait avec un bonheur infini
sur les mille petits incidents de la soire. Elle se rappelait chaque
regard, commentait chaque parole, se croyant certaine d'avoir reconquis
le coeur, un moment distrait, de son mari. Deux heures s'coulrent sans
qu'elle songet  se mettre au lit. Se sentant les nerfs malades, elle
ouvrit sa fentre pour respirer l'air pur de la nuit. Le temps tait
trs-doux; les toiles scintillaient au firmament; tout tait
silencieux, tout dormait. Nlida eut envie de descendre dans le parc.
S'enveloppant la tte et les paules d'un grand chle, elle se glissa
sans bruit par un escalier drob, et sortit du chteau par une petite
porte qu'elle s'tonna de ne pas trouver ferme. Comme son premier
mouvement, dans ses joies et dans ses peines, taient toujours
d'invoquer Dieu, elle prit le chemin de la chapelle btie, au bord du
ravin,  saint Cornely, patron de l'Armorique, dans le lieu mme o,
suivant la lgende, s'tait accompli un de ses plus surprenants
miracles. Elle ouvrit, non sans quelque peine, la porte massive du
sanctuaire, o brlait nuit et jour une lampe consacre, et,
s'agenouillant sur les marches de l'autel, se mit  prier comme elle ne
l'avait pas fait depuis un temps considrable. Toute sa ferveur de jeune
fille lui revenait en ce moment; son me, allge d'un pesant fardeau,
se dilatait et s'levait joyeuse vers le ciel.

Tout  coup il lui sembla entendre sur le gravier des pas furtifs qui se
rapprochaient de la chapelle. Elle eut peur et demeura immobile; les pas
s'taient arrts prs de la porte. Au bout de quelques minutes,
n'entendant plus rien, elle crut s'tre trompe et se disposait 
sortir, lorsque de nouveaux pas plus accuss firent crier le sable, et
une voix bien connue dit trs-bas:--tes-vous l?

--Me voici sur le banc, rpondit-on.

Nlida, tremblante, s'appuya contre le bnitier. C'tait son mari et
Hortense qui venaient l. Que pouvaient-ils avoir  se dire de si
mystrieux? Quel affreux secret allait-elle surprendre encore? Elle
couta.

--D'o provient cet incommode caprice de vouloir me parler en plein air
et en pleines tnbres? dit Timolon avec brusquerie. Que me
voulez-vous?

Hortense rpondit en paroles entrecoupes que Nlida ne put saisir.

--Il est vraiment trop ridicule, reprit M. de Kervans, que ce soit vous
qui me fassiez une scne, tandis que celle qui aurait droit d'tre
jalouse se montre pleine de savoir-vivre et de convenance.

--Si votre femme est aveugle, tant mieux pour vous; mais, d'ailleurs,
qui donc a plus que moi le droit d'tre jalouse, Timolon?

Et la voix d'Hortense prit un accent de tendresse qui pera le coeur de
Nlida.

--Ne vous ai-je pas tout sacrifi? N'ai-je pas manqu pour vous les plus
beaux mariages?

--Qui vous en priait? interrompit M. de Kervans.

--Oubliant tous vos torts, n'est-ce pas moi qui ai dcid Nlida  vous
pouser? Aussitt que vous l'avez dsir, ne suis-je pas accourue dans
ce pays perdu, pour animer ce chteau et le rendre aussi gai que Nlida
le rendait triste? Ne me suis-je pas une seconde fois compromise, et
n'ai-je pas fait jouer  mon mari le plus sot personnage, rien que pour
vous divertir? Et vous, ingrat, quand  force d'abngation je crois vous
avoir ramen, le premier caprice vous entrane...

--Il fait bien humide ici, dit Timolon; nous reprendrons cela demain.
Vous n'aviez rien autre  m'apprendre?

Hortense clata en sanglots; mais, comme ils s'loignaient, madame de
Kervans n'entendit pas la fin du colloque.

Que de mouvements confus et tumultueux cet entretien surpris souleva
dans l'me de Nlida! que de turpitudes dvoiles! combien d'expriences
douloureuses se pressaient dans sa vie si pure! Partout, dans tous les
coeurs qu'elle avait vu s'ouvrir  elle, le mensonge et la trahison!
partout la perfidie rpondant  la sincrit de ses dvouements! Une
chose pourtant lui donnait presque de la joie, dans ces angoisses
cruelles: rien de nouveau ne lui tait rvl sur les relations de
Timolon avec la marquise. Hortense mme, ne les ayant vus ensemble que
le matin,  la chasse, s'exagrait beaucoup leur intimit, sans doute.
Elle n'avait pas t tmoin de ce qui s'tait pass le soir; elle ne
savait pas que tout tait chang, que ce caprice tait vanoui.

Nlida sortit de la chapelle en commentant cette ide rassurante. Elle
tait trop femme aussi pour n'avoir pas fait une comparaison qui la
ranimait. Timolon, si dfrent, si plein d'gards avec elle, ne parlait
 madame de Sognencourt que d'un ton railleur et mprisant. Il rendait
donc justice  toutes deux; il serait donc facile de rallumer dans son
coeur l'amour conjugal. Elle regagna sa chambre, l'me rouverte 
l'esprance et dcide  redoubler envers ses deux rivales de procds
et de politesses, puisque Timolon paraissait si sensible  ces
biensances extrieures.

Quelle ne fut pas sa surprise lorsque, le lendemain matin, au moment o
elle allait, chtelaine attentive, s'informer en personne des nouvelles
de son htesse, elle vit Hortense ple, dfaite, le sein palpitant, se
prcipiter dans sa chambre, et, lui tendant une lettre ouverte, lui
crier d'une voix touffe:

--Nlida, on vous trahit. Empchez votre mari de partir, ou vous tes
perdue.

Nlida, qui avait reconnu l'criture de Timolon, lut d'un coup d'oeil
ces deux lignes: Vous l'exigez, belle despote, je vous suivrai.  midi,
je pars avec vous et vous conduirai jusqu' Paris.

Hortense, les yeux fixs sur Nlida, les lvres blmes, attendait sa
rponse.

--Ce que vous faites-l n'est digne ni de vous ni de moi, dit enfin
madame de Kervans, qui avait surmont un premier saisissement
douloureux. D'o vous vient ce billet?

--Son valet de chambre le portait  la marquise Zepponi. Me doutant de
quelque trahison, je le lui arrachai des mains, en disant que j'allais
le remettre moi-mme. C'est mon dvouement pour vous, Nlida, qui m'a
fait faire ce mensonge. Cela est mal, continua-t-elle, trouble par le
regard calme et froid que madame de Kervans attachait sur elle. Cela
est trs-mal; mais je voulais vous sauver.

--Hortense, dit Nlida en mettant la main sur l'paule de sa perfide
amie, vous me faites piti. Je sais tout; je sais ce que vous avez t
et ce que vous tes pour moi. Le hasard m'a fait entendre votre
entretien d'hier soir prs de la chapelle.

Hortense fit un mouvement d'effroi; son visage se couvrit de pourpre.

--Ne craignez rien, continua Nlida; je ne vous perdrai point. Vous
dterminerez vous-mme ce qui sera possible et convenable dans nos
relations futures. Quant  M. de Kervans, il est parfaitement libre de
ses actions, et la lettre qui vous offusque n'a rien que de trs-simple.

Puis, sans laisser  Hortense le temps de rpondre, Nlida sortit, fit
un long dtour dans les corridors pour qu'on ne vit pas o elle allait,
et vint frapper  la porte de son mari. Elle avait pris une rsolution
dsespre.

--Entrez, dit Timolon. Ah! c'est vous, Nlida, ajouta-t-il en lui
prenant la main avec une grce empresse; n'tes-vous pas bien fatigue
de la soire d'hier? Vous avez t charmante, en vrit. Mais
asseyez-vous, je vous prie.

Et il lui avanait un fauteuil, de l'air le plus respectueux, comme il
l'et fait pour la reine.

--Timolon, dit Nlida d'un ton grave et fixant sur lui ses grands yeux
dont l'azur tait voil de larmes, je viens vous faire une prire.

--Dites plutt me donne un ordre, reprit M. de Kervans avec une
galanterie marque.

--Ce que j'ai  vous dire est srieux, Timolon; il y va de notre repos,
de notre bonheur.

M. de Kervans la regarda avec une indicible expression de surprise.

--Timolon, ne partez pas.

--Comment, reprit-il un peu troubl et cherchant  garder son aplomb.
Qui vous dit que je pars?

--Vous partez  midi avec la marquise Zepponi.

--Eh mais! sans doute, mon enfant, reprit-il en souriant avec une
indiffrence joue. Je vais la conduire  Dol. C'est mon devoir de
chtelain; vous ne voudriez pas m'y faire manquer.

--Vous allez  Paris, dit Nlida d'une vois ferme.

-- Paris? mais je vous jure que je n'y ai pas song, balbutia M. de
Kervans, qui, pour la premire fois de sa vie peut-tre, se sentait
interdit et perdait contenance. D'ailleurs, n'ai-je pas t bien souvent
 Paris? En quoi cela peut-il vous dplaire?

--Il ne m'appartient pas de vous faire de reproches, mais quelque chose
me dit que vous jouez votre vie et la mienne pour un caprice. Au nom de
votre pre, au nom de l'honneur, au nom de tout ce qui vous est sacr,
Timolon, je vous en conjure, ne partez pas!

Et Nlida, la fire Nlida, se laissa tomber aux genoux de son mari et
les embrassa d'une treinte suppliante. En cet instant, on entendit le
fouet du postillon et les grelots des chevaux de poste dans la cour.
Quelqu'un frappa  la porte.

--Relevez-vous, s'cria Timolon, ravi de cette dlivrance inespre.
Croyez  mon amour et comptez sur moi.

C'tait M. de Verneuil.

--O tes-vous donc? s'cria-t-il. On vous appelle, on vous cherche
partout. La marquise est en bas, en costume de voyage; elle veut dire
adieu  ma cousine. Mais je ne m'tonne pas que vous soyez distrait,
ajouta-t-il en jetant un regard malicieux sur Nlida dont la robe et la
chevelure taient en dsordre; de jeunes maris, cela ne voit ni
n'entend rien.

Nlida s'chappa, et, rassemblant tout son courage, elle descendit au
salon o l'attendait madame Zepponi, qui, n'ayant pas reu la rponse de
Timolon, tait hors d'elle-mme et se croyait joue. Nlida la
conduisit jusqu' sa voiture, excusant M. de Kervans, qu'on cherchait
de tous cts, disait-elle. lisa s'arrangeait avec colre dans ses
coussins et murmurait quelques paroles sans suite; le postillon  cheval
donnait le coup de fouet du dpart; la grille tait toute grande
ouverte...

--Arrtez! cria une voix imprieuse. Adieu, Nlida, dit M. de Kervans
en passant rapidement devant sa femme; je vais  Dol, je serai de retour
ce soir. Madame la marquise, vous m'avez permis de vous accompagner...

Et il s'lana dans la calche. Les yeux de la marquise s'illuminrent
de joie; elle jeta sur le chteau un regard triomphant. La voiture
disparut. Nlida courut s'enfermer dans sa chambre et tomba, la face
contre terre, en implorant la mort.




XIII


Le silence rgnait dans cette fodale demeure qui, huit jours
auparavant, rsonnait de fanfares, de concerts, de bals, de gais propos.
Hortense tait partie subitement sans oser reparatre devant Nlida.
Curieux de voir de ce qui adviendrait de Timolon et de la marquise, M.
de Verneuil avait pris la poste pour Paris; les voisins taient rentrs
chez eux. Nlida, seule, sans nouvelles de son mari, demeurait en proie
 la plus amre tristesse. Une fivre lente la consumait; sa pense ne
se fixait plus sur aucun objet distinct; toute occupation lui tait
devenue impossible; elle n'avait plus d'autre sentiment que celui d'un
abandon complet. Pauvre femme! elle voyait devant elle, au printemps de
sa vie, une longue suite de jours o pas une joie ne pourrait plus
natre; une infortune cause par l'homme auquel elle avait jur un
respect et une tendresse ternels. Cette pense l'accablait; les heures
s'coulaient lentes et mornes, la nuit ne lui apportait pas le sommeil;
elle attendait chaque matin une lettre qui n'arrivait pas. Cette anxit
toujours renouvele, cette esprance toujours plus cruellement due,
lui faisaient un mal affreux. Enfin, quinze jours aprs le dpart de son
mari, elle reut la lettre qu'on va lire:

     Vous me pardonnerez, n'est-il pas vrai, mon cher ange, de n'avoir
     pas cd  un caprice enfantin, le premier que je vous aie vu, et
     sans doute aussi le dernier. Des gens bien ns, tels que nous, se
     doivent l'un  l'autre une libert entire, car il est bien certain
     qu'ils n'en sauraient abuser. Je pars pour Milan avec madame
     Zepponi. Elle n'a pas trouv  Paris la personne qui devait
     l'accompagner, et je ne puis lui laisser faire seule un si long
     trajet. Quoi qu'on puisse vous dire de ce voyage de pure
     courtoisie, n'coutez pas les mchants propos. Ne donnez pas  nos
     envieux la joie de vous savoir inquite. Allez  Paris;
     prparez-vous  ouvrir votre maison  l'entre de l'hiver. Je serai
     ravi d'apprendre que vous vous amusez, et que vous avez tous les
     succs qui vous sont dus.

     Tout  vous,

     Timolon

     P.S. J'oubliais de vous dire que je prendrai peut-tre le plus
     long pour revenir, c'est--dire l'Algrie et l'Espagne. Le dmon
     des voyages me parle  l'oreille; je lui sacrifie volontiers; il
     m'a toujours t propice.

Cette lettre mit le comble au dcouragement de Nlida. Sans se l'tre
avou, elle avait pens quelquefois, dans sa candeur anglique, que son
mari, loin d'elle, serait tourment de remords insupportables. Elle
avait attendu un cri de sa conscience, un lan, un retour, et, rvant le
plus magnanime pardon, elle s'tait jur de lui faire oublier sa faute
en redoublant de tendresse et d'gards. Elle lut et relut vingt fois
cette lettre si trange, si polie, si glaciale, si peu soucieuse de ce
qu'elle devait souffrir. Tout ce qu'elle avait entrevu avec effroi du
monde et de ses habitudes, tait donc bien vritable. Les hommes les
meilleurs y pratiquaient ouvertement le plus abominable gosme; les
noeuds du mariage n'taient qu'un simulacre qui n'engageait  rien qu'
des politesses mutuelles, et la foi jure ne pesait pas un atome dans la
balance des fantaisies. Timolon n'tait ni troubl ni mu; il
n'hsitait pas; on et dit qu'il faisait la chose la plus simple du
monde; il paraissait mme croire que Nlida n'en ressentirait aucun
chagrin, puisqu'il l'engageait  chercher la dissipation et lui parlait
de succs et de plaisir.

 plusieurs reprises, Nlida essaya de rpondre. Elle commena, dchira
et recommena plus de vingt lettres. Aucune ne disait exactement ce
qu'elle aurait voulu dire. Tantt elle en trouvait l'expression trop
indiffrente, tantt elle croyait avoir trop laiss percer sa douleur;
elle craignait presque galement d'irriter Timolon par des reproches,
ou de le trop rassurer par une rsignation feinte. Et toujours les
sanglots venaient l'interrompre; ses larmes coulaient sur le papier, et
cette oeuvre de dsolation tait  refaire. Toute une semaine se passa
ainsi. Ses forces s'puisaient; elle ne quittait plus sa chambre; ses
yeux n'avaient plus de rayons; son haleine tait  peine sensible; la
vie se retirait doucement et comme  regret, de ce beau corps dans toute
la fleur de la jeunesse et de la beaut.

--Il y a en bas un jeune homme qui vient de la part de M. le comte, dit
le valet de chambre, en entrant, une aprs-midi, chez sa matresse; il
apporte un tableau pour la chapelle.

--Faites-le monter, dit madame de Kervans, dont le coeur battit  l'ide
qu'elle allait voir quelqu'un avec qui Timolon avait caus sans doute,
qui lui apportait un message peut-tre; et, comme si elle avait d
paratre devant son mari, elle passa  la hte dans son cabinet de
toilette et jeta sur sa chevelure nglige le voile de dentelle blanche
qui plaisait  Timolon. Que devint-elle, en rentrant dans sa chambre,
lorsqu'elle aperut, debout, appuye contre le marbre de la chemine, la
figure ple, grave et sombre de Guermann? Elle crut voir un fantme,
demeura un instant immobile, puis, saisie d'une purile frayeur, elle
poussa un cri et courut vers la porte.

--De grce, madame, dit Guermann en lui barrant le passage et la
ramenant presque de force vers son fauteuil o elle se laissa tomber, de
grce, coutez-moi! Quoi que vous puissiez croire, c'est un ami qui
vient  vous; un ami dvou, dsintress, prt  vous servir en toute
chose.

Et, s'agenouillant prs du fauteuil, il continua de parler pendant que
Nlida, sans mouvement et sans force, le regardait d'un oeil hagard.

--Vous devez me har, madame; vous devez me mpriser. Vous avez d voir
dans ma conduite une duplicit horrible...

Nlida, qui ne pouvait articuler un mot tant elle tait atterre, fit un
geste qui commandait le silence.

--Par piti, daignez m'entendre, dit-il, je repars dans une heure. Soyez
misricordieuse, j'ai tant souffert! J'ai droit  votre piti. Ma pauvre
mre, je l'ai perdue; elle est morte dans mes bras, il y a un mois 
peine; maintenant je n'ai plus personne au monde qui m'aime et me
plaigne, madame!

--Votre mre! dit Nlida. Et ses pleurs commencrent  couler.

--Plus personne, madame, continua Guermann; car cette femme que vous
avez vue, cette femme qui vous a dit qu'elle tait la mienne, elle n'est
rien, elle n'a jamais t rien pour moi. Oh! si j'avais pu vous ouvrir
mon coeur, alors! Vous m'auriez pardonn, vous m'auriez estim davantage,
peut-tre, en connaissant le martyre volontaire que je subissais, et
l'effort dsespr de mon amour pour rester digne de vous. Mais je ne le
devais pas. Un respect profond scellait ma bouche. Vous alliez pouser
un homme riche et noble. Je me persuadai qu'il saurait vous rendre la
vie, sinon heureuse, du moins douce et facile. Moi, je n'avais ni
gloire, ni rang, ni fortune. Malheureux! j'ai manqu de courage. Combien
j'en suis puni! Je vous dirai plus tard comment, par d'inous
stratagmes, je suis parvenu  savoir, presque jour par jour, ce que
vous faisiez. Pendant un an, je vous crus satisfaite, et j'tais
rsign; mais, depuis deux mois, je vois l'abme ouvert sous vos pas; je
vous vois trahie par tous ceux que vous aimiez, seule comme moi, plus
que moi encore; car enfin j'ai ma Muse, ma sainte Muse, qui m'encourage
et me sauve; mais vous, qui vous sauvera? Le monde va vous attirer, vous
sduire...

--Jamais! s'cria Nlida qui ne songeait dj plus  tout ce qu'il y
avait d'trange dans la prsence de Guermann  Kervans, et qui
prouvait cet apaisement inexplicable qu'apporte, dans les plus grands
dsespoirs, la voix d'un tre humain qui compatit  nos maux.

--Vous le pensez aujourd'hui, dit Guermann; mais demain, mais dans un
mois, mais dans un an?... La solitude vous dvore, ajouta-t-il en se
relevant et en s'asseyant auprs d'elle; pauvre femme! vous tes bien
abattue, bien mine dj par la souffrance.

--Mon mari reviendra, dit madame de Kervans...

--Il ne reviendra pas, interrompit Guermann; et s'il revient, votre sort
n'en sera pas meilleur. Il n'a jamais pu comprendre, il ne souponnera
jamais ce qu'une me comme la vtre recle de trsors divins. C'est un
homme  qui toutes les joies de la terre ont t donnes; les joies du
ciel lui sont interdites...

--Ne parlons pas de lui, dit Nlida. Parlons de votre pauvre mre...

--Avec elle sont mortes toutes mes joies d'enfant, reprit Guermann;
toutes les indulgences qui planaient sur mes fautes, toutes les paroles
simples et pieuses dont l'accent me rendait meilleur... Oh! une mre!
une mre! continua-t-il en se levant et marchant par la chambre avec une
agitation qu'il n'essayait plus de matriser, nul de nous ne sait qu'en
la perdant tout ce qu'il possdait en elle. Premier amour qui nous
prcde et nous attend dans la vie! premier rayon qui dissipe la nuit de
notre entendement! premier sourire qui pie et qui fixe notre premier
regard! premier baiser qui boit notre premire larme! premire parole
qui appelle sur nos lvres notre premier sourire!  ma mre! ma mre!
depuis que je vous ai perdue, je me sens seul sur la terre!...

Nlida, qui avait caus par sa naissance la mort de sa mre, Nlida, qui
n'avait pas de fils, sentit, en coutant la parole mue du jeune
artiste, la premire atteinte d'une tristesse indfinie, qui l'emporta,
comme un flot puissant, bien au del du sentiment exclusif de sa propre
douleur. Elle entendit, pour la premire fois, en elle, l'cho de cette
grande voix du malheur qui s'lve comme un choeur sinistre du sein de
l'humanit tout entire, et qui, une fois oue, laisse dans l'me une
impression d'pouvante qui tarit  jamais la source des consolations
gostes et des puriles esprances. Elle entrevit confusment la triste
parit des souffrances humaines; elle sentit que Guermann tait son
frre en douleur, et lui tendant la main:

--Que le pass soit oubli, dit-elle. N'en parlons jamais. Tous deux
nous souffrons beaucoup. Ayons courage. Si mon amiti vous est douce,
sachez que vous la retrouverez tout entire.

--Ange de misricorde! s'cria le jeune artiste en saisissant cette main
avec transport, parlez, ordonnez, que puis-je pour vous? Voulez-vous
tre affranchie du joug, voulez-vous tre venge?

--Venge? dit Nlida avec un sourire o se peignait la plus pure
expression de la mansutude chrtienne, et de qui!  Guermann! que Dieu
me pardonne mes fautes comme je pardonne ...

Elle ne put prononcer ce nom. Cherchant  dominer son motion, elle se
leva, alla  la fentre et revint au bout de quelques minutes, l'oeil en
pleurs, se rasseoir auprs de Guermann qui n'avait pas os la suivre et
se tenait debout, les yeux fixs sur son fauteuil vide.

--Avez-vous beaucoup travaill en ces dix-huit mois? reprit-elle d'une
voix attendrie.

Il la regarda longtemps comme un homme qui ne comprend pas bien la
question qu'on lui adresse et cherche  rassembler des souvenirs
lointains.

--Travaill? rpondit-il enfin. Oh! oui, j'ai beaucoup travaill. Est-ce
que cela vous intresse encore? Ma chre Naade! elle a eu un succs
inou. On m'en a donn une somme considrable; car je l'ai vendue,
Nlida; j'ai vendu une cration que vous aviez inspire, vendu une
partie de mon me et de mon sang  un marchand, vendu pour acheter un
coin de terre bnite.  pauvret! la dpouille mortelle de ma mre ne
pouvait tre honore que par le dshonneur de ma Muse!

Et  son tour, l'artiste, douloureusement affect, se prit  pleurer
comme un enfant. L'entretien, ainsi plusieurs fois bris et renou, se
prolongea pendant quelques heures. Guermann et Nlida taient, dans leur
tristesse, sous le charme de la prsence: charme qui se fait sentir aux
coeurs jeunes et sympathiques jusque dans les plus cruels dchirements.
La cloche du chteau, qui avertissait pour les repas, les tira de cette
rverie  deux. Madame de Kervans regarda Guermann avec une indicible
expression d'incertitude.

--C'est le signal de mon dpart, n'est-il pas vrai? lui dit-il. La noble
chtelaine de Kervans ne voudrait pas donner l'hospitalit au pauvre
artiste... Mais j'oubliais, continua-t-il en tirant de sa poche un
portefeuille, excusez-moi; j'ai l une lettre de votre tante, et je n'ai
pas song encore  vous la remettre.

Nlida lui prit des mains un petit billet satin, tout parfum d'ambre,
et lut ce qui suit:

Ma chre nice, notre ami Guermann, qui, par parenthse, a eu le plus
beau succs du monde  l'exposition, va faire une tourne artistique en
Bretagne. Je lui ai dit d'aller te voir et de dessiner pour moi ton beau
profil; je le veux placer dans la chambre que tu habitais avant ton
mariage. J'ai pens que tu ne serais pas fche de cette distraction, et
je charge notre cher Guermann de te dcider  revenir plus tt que plus
tard. Adieu, mon enfant, etc.

--Savez-vous ce que contient cette lettre? dit Nlida en regardant
Guermann d'un air de reproche.

--Je crois qu'il s'agit d'un portrait. Mais vous ne voulez pas que je
reste, je vais partir. Et pourtant je ne vous aurais pas gn beaucoup,
ce me semble. Je ne vous serais pas  charge; je ne paratrais devant
vous que lorsque vous l'ordonneriez. Seulement vous sauriez qu'il y a
l, sous le mme toit, un ami qui vous plaint, qui vous comprend, qui
souffre avec vous... C'est la plus humble des consolations  offrir;
mais que vous me rendrez fier si vous daignez l'accepter!

Le matre-d'htel vint avertir que la Comtesse tait servie. Nlida,
sans rpondre  Guermann, passa son bras dans le sien. Ils descendirent,
muets et rveurs, l'escalier  double rampe au bas duquel un sphinx en
marbre noir tendait ses ailes, immobiles et souriait d'un affreux
sourire.

Plusieurs jours se passrent sans que Guermann reprit avec Nlida aucun
entretien intime. Il ne sortait de la chambre qu'elle lui avait fait
prparer dans une des tourelles, d'o l'on avait la vue la plus tendue
et le meilleur jour pour la peinture, qu' l'heure de la promenade.
Madame de Kervans s'tait fait un devoir de reprendre ses visites 
l'hospice,  l'cole et chez ses pauvres privilgis. Guermann l'y
conduisait, car elle tait encore trop faible pour marcher seule. Comme
tous les artistes minents, il possdait ce don d'attraction qui sduit
et captive mme les natures les plus rudes. Les enfants du village le
suivaient, et l'ayant vu quelquefois prendre un crayon pour retracer une
physionomie ou un costume pittoresques, ils lui demandaient des
_images_. Les vieilles femmes lui contaient avec prolixit, sans se
proccuper de ce qu'il n'entendait pas leur langue, l'histoire de toutes
les rcoltes manques et de tous les bestiaux crevs avant l'ge depuis
un demi-sicle. Il tait gnreux; il savait donner avec grce. Nlida
retrouva avec lui les joies de la charit, oublies longtemps.

Pendant le repas, en prsence de la domesticit, la conversation roulait
sur des questions d'intrt gnral; le plus souvent sur l'art;
quelquefois aussi sur les publications rcentes des rformateurs sociaux
et sur les progrs des ides saint-simoniennes, fouriristes,
humanitaires, comme on disait alors, dont la confusion se faisait d'une
faon bizarre dans l'esprit de Guermann, plus dithyrambique que
logicien. Le soir, quand Nlida tait trop accable pour causer, il
allait prendre  la bibliothque des livres qu'elle n'avait jamais
ouverts. Rousseau faisait les principaux frais de ces lectures. Madame
de Kervans reste, mme aprs son mariage, sous l'empire des
instructions reues au couvent, n'avait os cder  la tentation de lire
aucun livre philosophique. Le pre Aimery, comme tous ceux de son ordre,
se montrait plein d'indulgence pour les faiblesses de la chair, mais
impitoyable pour les hardiesses de l'esprit. Il damnait sans merci la
philosophie tout entire, et ne parlait qu'en se signant de ces
_athes_, dnomination sous laquelle il fltrissait indistinctement tous
les penseurs qui avaient interrog la nature, la science et la raison,
pour y trouver le mot de l'nigme humaine.

Madame de Kervans fut trs navement surprise  la rencontre d'un si
grand nombre d'ides qui, jusque-l, lui taient demeures trangres.
L'intrt de ces hautes questions, sondes par un esprit aussi religieux
que Rousseau, ne pouvait manquer de saisir Nlida et de vaincre
l'alanguissement de ses facults. L'loquence de l'auteur d'mile lui
causait des frissonnements d'admiration et de sympathie. Trop peu rompue
encore aux subtilits du langage mtaphysique pour apercevoir l'abme
qui spare le dogme catholique de la profession de foi du vicaire
savoyard, elle coutait sans scrupule, et se laissait aller avec candeur
sur cette pente insensible qui la conduisait pas  pas, sans secousse,
hors de l'enseignement rvl et des croyances orthodoxes. Les jours se
succdaient ainsi, tristes, tranges et doux; et Nlida, sous la
salutaire influence de la charit qui ranimait son pauvre coeur et de
l'tude qui levait son intelligence, en arrivait presque 
l'acceptation de sa svre destine.




XIV


Guermann Rgnier aimait passionnment Nlida. Il l'aimait de toute son
imagination et de tout son orgueil, les deux puissances qui rgissaient
sa vie. En lui peignant l'empire qu'elle exerait sur lui, il ne l'avait
pas trompe. Cette anecdote de son enfance qu'il lui avait conte tait
vraie de tous points; l'image de Nlida et le premier veil de son gnie
se confondaient dans son esprit; le premier battement de son coeur avait
t pour l'art et pour elle; conqurir la gloire et conqurir Nlida,
c'tait pour lui un seul et mme dsir.

Guermann tait dou de facults rares. Il avait,  s'y mprendre, toutes
les apparences du gnie: une perception vive, un enthousiasme
communicatif, une facilit merveilleuse, de la flamme dans la parole et
sous le pinceau, une volont opinitre, une fiert indomptable, la soif
du beau sous toutes les formes. Mais il y avait dans son organisation
une lacune norme qui paralysait tous ses dons et devait les rendre
funestes  lui et aux autres. Il ne possdait que la force d'expansion.
La force de concentration, celle qui fait les philosophes, les grands
caractres et les vritables artistes, lui manquait. Il allait obissant
 tous ses instincts,  des impulsions contradictoires que rien ne
rglait ni ne refrnait, Guermann tait incapable de concevoir un ordre
gnral et de s'y assigner sa place. Pour tout dire en un mot, il
manquait de conscience, et ne connaissait de bien et de mal que le
succs ou l'chec de ses pres dsirs. Aussi, quoique dou d'une grande
gnrosit de nature, tait-il, par le fait, d'un pouvantable gosme.
Les circonstances n'avaient pas peu contribu  fortifier cette
personnalit dmesure. Aucun contre-poids n'avait t donn  ses
penchants. Son ducation premire, dans un village, sous les yeux d'une
mre subjugue, avait t  peu prs nulle, et, du jour o sa vocation
se dclara, presque tout son temps fut consacr  l'exercice matriel de
son art. Ainsi livr  lui-mme, il lut beaucoup, parce qu'il tait
avide de connatre, mais il lut, sans mthode et sans choix, toute
espce de livres, bons et mauvais, sublimes et dtestables. Le dsordre
se fit dans son esprit; la soif de l'impossible dvora son coeur.

L'amour de mademoiselle de la Thieullaye, ds qu'il l'entrevit, faillit
le rendre fou.  force de songer  elle, au hasard qui les avait
rapprochs ds leur enfance,  la conformit qu'il crut reconnatre
entre eux, il se persuada de trs-bonne foi que Nlida lui tait
destine. Il ne se dit pas un instant qu'il la perdrait; non,
rendons-lui cette justice, Guermann et recul, hsit du moins, s'il
avait pu envisager son dessein sous un jour pareil; mais il se croyait
rserv  de telles grandeurs, qu'il flicitait en secret la belle
patricienne d'tre chue en partage au plbien illustre. Certain de la
conduire  la gloire, il voyait dans son union avec elle l'union de ce
qu'il y a de plus sublime au monde, et rien ne l'eut tonn davantage
que de s'entendre dire qu'il commettrait une action mauvaise, en
provoquant et acceptant des sacrifices dont il ne sentait nullement
l'tendue.

On peut imaginer ce qu'il prouva en apprenant par la grisette avec
laquelle, suivant l'usage des tudiants parisiens, il faisait un mnage
extra-lgal, que mademoiselle de la Thieullaye tait venue chez lui. Il
se fit rpter vingt fois toutes les circonstances de cette visite, il
devina tout; il se sentit matre de cette destine. Mais, jugeant aussi
que le jour n'tait pas venu, il rsolut de ne pas risquer l'audacieux
dfi qu'il voulait jeter  la socit, avant de s'tre fait un nom qui
le revtit d'une force suffisante pour engager la lutte  armes gales,
et laissa passer dix-huit mois avec la patience que donne la certitude.

L'exposition fut pour lui un triomphe. La foule se porta spontanment 
son tableau, et son nom, nouveau dans l'art, fut rpt de bouche en
bouche. Avec l'exagration naturelle  un premier enthousiasme, la
presse parisienne le reprsenta  l'Europe comme le restaurateur de la
peinture moderne, comme un jeune Raphal dont la gloire clipsait tous
ses devanciers.

Ce fut au plus fort de ce bruit enivrant qu'il apprit, par des
intelligences qu'il s'tait mnages dans la maison de la vicomtesse,
les incidents que nous avons raconts plus haut. Il ne balana pas, son
heure avait sonn. Nlida tait malheureuse, dlaisse;  lui
appartenait la tche de la dlivrer, de la venger. Il pourrait donc
enfin faire jour  toutes ses haines,  tous les ressentiments qui
couvaient dans son coeur depuis le jour o il avait eu pour la premire
fois conscience des ingalits sociales. Il allait terrasser le prjug,
montrer au monde bloui et vaincu la toute-puissance du gnie effaant
toutes les distinctions inventes par les hommes, brisant, l'orgueil de
l'aristocratie, et soumettant  son empire la beaut, la vertu et
l'honneur de la premire entre les femmes! Rien ne lui semblait plus
facile que d'branler jusque dans ses fondements cette vieille socit
dcrpite qui ne lui avait pas fait une place selon son gr. Il croyait
fermement que, dans la satisfaction de sa passion goste, il allait
ouvrir l're attendue de la libert et de l'galit nouvelles.

Ce rve a t fait  diffrents degrs de fivre, cette chimre est
apparue sous bien des formes  plus d'un jeune plbien de notre triste
poque. Plus d'un, en lisant cette histoire, s'il est de bonne foi avec
lui-mme, se souviendra qu'entre le jour o finit pour lui l'tude
impose et le jour o la pauvret le contraignit d'appliquer ses
facults  quelque travail modeste et productif, bien des nuits se sont
coules dans la poursuite haletante de ces visions d'un impuissant
orgueil; il sourira peut-tre en se rappelant qu'il a treint en songe
bien des fantmes, essay sur sa tte bien des couronnes dont le poids
l'aurait cras, si le destin et cout ces puriles ambitions d'une
vanit en dlire.

Ds l'instant o Guermann vit madame de Kervans, il eut la certitude de
n'avoir rien perdu de son ascendant sur elle. Il reconnut qu'il avait
autant que jamais la facult d'mouvoir son me, d'intresser son
esprit, de sduire son imagination. Mais il vit bientt aussi qu'il
chouerait devant un seul obstacle, pour lui incomprhensible, devant la
simple notion du devoir, que tous ses paradoxes ne parvenaient point 
branler. Nlida seule, loin de tous les yeux, sans autre surveillant
qu'elle-mme, autorise en quelque sorte par l'indigne abandon de son
mari, n'en gardait pas moins la plus stricte rserve et le sentiment
inaltrable de l'honneur conjugal. L'amour de Guermann creusait en
dedans, mais elle conservait  l'extrieur une dignit si grande, une
hauteur de puret telle, que l'artiste bouillant et audacieux n'osait
rien risquer et rongeait son frein en silence.

Si Nlida avait eu plus d'exprience, si elle et t moins
essentiellement honnte, si l'ide du mal, en un mot, avait pu
l'approcher, elle aurait craint le pril auquel elle s'exposait en
recevant sous son toit, dans une profonde solitude, un homme qu'elle
avait passionnment aim. Un degr trs faible d'attention sur elle-mme
lui et fait dcouvrir que cette rsignation subite  une existence
dsole, ces joies de la charit senties avec plus de plnitude que
jamais, l'attrait de ces lectures mouvantes, et enfin la force et la
sant qui lui revenaient d'une manire visible, tout cela n'avait et ne
pouvait avoir qu'une cause: l'amour. Elle aurait compris qu'il lui et
t impossible, dans la situation dsespre o Guermann l'avait
trouve, d'accepter les soins ou mme la prsence de tout autre; elle se
serait demand si son bras aurait pu s'appuyer avec autant d'abandon sur
celui de M. de Verneuil, si une lecture faite par H. de Sognencourt et
ainsi touch la fibre la plus secrte de son coeur. Mais Nlida tait
trop honnte pour ne pas tre imprudente; elle ne savait pas plus se
dfier d'elle-mme qu'elle n'avait su se dfier des autres.

Un mois s'coula de la sorte. Chaque jour Guermann se sentait plus
certain d'tre aim et plus certain aussi de n'tre pas cout; son
orgueil tait bless  mort; toutes ses passions mauvaises se livraient
dans son me un combat furieux. Nlida, plus calme en apparence, tait
envahie sourdement par un poison perfide, qui, de proche en proche,
pntrait jusqu'au plus profond de son tre, sans se dceler encore par
de visibles symptmes; mais le premier hasard allait dtruire cette
scurit funeste.

Un soir, c'tait dans les derniers jours de juillet, les deux jeunes
solitaires de Kervans taient, comme de coutume, assis l'un prs de
l'autre dans le salon du rez-de-chausse. Tout le jour avait t
orageux; en ce moment le tonnerre grondait au-dessus du chteau; des
clairs multiplis peraient les rideaux de damas hermtiquement ferms
et jetaient dans la pice trs sombre des lueurs rapides. Une seule
lampe clairait la table et le livre o Guermann lisait, avec une
agitation fbrile et d'une voix saccade, les aveux de Saint-Preux 
Julie dans les premires lettres de la _Nouvelle Hlose_. Nlida, qui
depuis plusieurs nuits avait de nouveau perdu le sommeil et qui
ressentait en ce moment l'influence nervante de l'atmosphre charge
d'lectricit, quitta le sige qu'elle occupait pour aller reposer sur
un divan un peu loign. Guermann en ressentit un dpit puril. Sans
oser suspendre sa lecture, il lanait de loin  loin sur madame de
Kervans un regard  vide, esprant toujours surprendre  son visage une
motion qui rpondit  la sienne; mais ce grand front ple, cette lvre
srieuse, ce corps de madone couch dans son vtement blanc, ne
trahissaient aucun mouvement tumultueux.

Guermann, irrit par ce calme qui lui semblait presque une insulte,
levait sa voix et lui donnait un accent de plus en plus vibrant. Il en
vint  dclamer certains passages avec une puissance d'organe et de
geste qui ne pouvait laisser aucun doute sur l'application directe qu'il
en faisait  Nlida; mais en vain. Madame de Kervans demeurait
immobile, ne l'interrompait pas, ne levait pas les yeux; pas un pli de
sa robe ne froissait la soie du divan. On n'entendait que le bruit
rgulier et de plus en plus affaibli de son haleine. Indign,  bout de
patience, exalt par le retentissement de sa parole dans l'espace
sonore, Guermann, ne se contenant plus, jeta le livre loin de lui et
s'approcha, rsolu  dire enfin  cette femme hautaine qui ne voulait
rien comprendre, tout ce qu'il ressentait pour elle d'ardeurs brlantes
et de violents dsirs. Mais il s'arrta tout  coup en la voyant
endormie ou vanouie, c'est ce qu'il ne pouvait discerner. Les yeux de
Nlida taient clos, sa bouche tait dcolore, son bras alangui avait
gliss hors des coussins.

Nlida! dit Guermann, effray malgr lui de cette immobilit.

Elle ne rpondit pas.

Nlida! dit-il encore.

Elle ne fit aucun mouvement.

pouvant, il posa la main sur son coeur, et, soit hasard soit dessein,
il carta les plis de sa robe entr'ouverte, et vit avec blouissement
les plus belles formes que son oeil d'artiste et jamais contemples.
Cette vue lui donna le vertige.

 Galate, s'cria-t-il en la saisissant d'une treinte passionne,
marbre divin, veille-toi dans les bras de ton amant; veille-toi  la
vie, veille-toi  l'amour...

Nlida rouvrit les yeux, et, recouvrant tout  coup ses esprits, elle
s'arracha des bras de Guermann qui n'essaya pas de la retenir, tant le
regard qu'elle lui jeta commandait le respect. Elle alla lentement, en
silence,  la fentre, et, l'ouvrant malgr l'orage, elle s'appuya sur
le balcon que commenaient  mouiller de larges gouttes de pluie.
Guermann se laissa tomber  la place qu'elle venait de quitter, et
fondit en larmes.




XV


Rentre dans son appartement, madame de Kervans passa le reste de la
nuit en proie  l'une de ces crises que les plus tonnants contrastes de
notre nature, la lutte des tentations les plus violentes, des mouvements
les plus opposs, des rsolutions les plus inconciliables, peuvent seuls
faire natre et faire comprendre.

Sous la double action de l'orage qui embrasait l'atmosphre, et de cette
fivre de jeunesse qui, longtemps comprime, venait enfin d'clater dans
toute sa force, Nlida se voyait, comme  la lueur d'un clair, face 
face avec une vrit terrible. Ses yeux taient dessills. Pour la
seconde fois son existence, qu'elle avait cru fixe  jamais, tait
branle jusqu'en ses fondements; Guermann, en reparaissant dans sa vie,
pour la seconde fois en ressaisissait l'empire. Lui qu'elle avait fui,
qu'elle avait pu har, qu'elle avait cru mpriser, ramen prs d'elle
par une volont indomptable, tait encore une fois le matre souverain
de toutes ses penses.

Dans une situation pareille, un caractre moins nergique et trouv au
sein de son indcision une force illusoire. La plupart des femmes,
pusillanimes et chimriques tout  la fois, incapables de sonder leur
conscience d'une main ferme, nient le danger pour viter le combat et
s'exagrent la toute-puissance de leur vertu dans l'intrt mme de leur
faiblesse. De telles ruses n'taient pas compatibles avec cette
sincrit de nature qui chez Nlida n'avait pu un seul instant tre
altre ni par les maximes, ni par les exemples du monde. Ce n'tait pas
une telle femme qui pouvait,  demi consentante, se laisser glisser sur
une pente insensible et se rendre coupable de fautes chaque jour
regrettes, chaque jour aggraves. Non; elle sut voir d'un oeil svre
toute l'tendue de son mal. Elle osa se dire qu'encore un jour, encore
une heure semblable, et elle tait perdue. Elle comprit, en frmissant,
qu'il n'y avait plus de salut pour elle que dans une dtermination
instantane, plus de vertu que dans un parti extrme, il fallait fuir,
s'loigner de Guermann; lever entre elle et lui d'infranchissables
barrires; ne plus le revoir jamais... Fuir! mais o aller? o chercher
un refuge?  qui demander un refuge?  qui demander un appui et cette
force contre soi-mme, dont les mes les plus prouves avouent le
besoin aux heures de la tourmente?... Timolon?...  cette pense,
l'indignation la faisait plir; le juste orgueil des nobles coeurs
offenss se soulevait en elle. Une voix intrieure lui criait qu'une
telle faiblesse serait une faute irrparable. Cet tre si peu digne
d'estime, qui avait exerc sur son inexprience la facile sduction d'un
premier attrait, n'tait pas capable, elle le sentait bien, de
comprendre ni de soutenir l'hrosme d'un grand sacrifice. Il
l'entranerait de nouveau, il la retiendrait avec lui dans une sphre
purile et vaine o s'teindraient bientt les lments de grandeur et
de force que la passion venait de lui rvler dans son propre coeur. Ce
qui l'attendait auprs de Timolon, en supposant qu'il se laisst
ramener par des vellits de devoir et de tendresse, c'tait une
solitude morale pire que la mort, ou une communaut de plaisirs qu'elle
ne pouvait plus envisager sans dgot.

Lorsqu'un grand amour a fait battre un grand coeur, quand le sentiment de
la vrit ternelle est entr par lui dans une me puissante, toutes les
conventions phmres, toutes les proportions mesquines de la vie
sociale s'amoindrissent et s'effacent de telle sorte, qu'on les prend en
piti et qu'on cesse bientt de croire  leur existence. Ainsi, pour
Nlida, il n'y avait de choix possible qu'entre vivre et mourir: vivre
d'un amour immense, sans entrave et sans fin; mourir si la fidlit 
des serments tmraires, viols dj par celui qui les avait reus lui
commandait d'touffer son amour.

Nulle transaction ne se prsentait dans son esprit entre la libert
illimite et le rigide devoir.  saint orgueil des chastets dlicates,
tu ne fus pas insult un moment dans le coeur de cette noble femme.
Abriter sous le toit conjugal un sentiment parjure, cder  un amant en
continuant d'appartenir  un poux, marcher environne des hommages que
le monde prodigue aux apparences hypocrites, jouir enfin,  l'ombre d'un
mensonge, de lches et furtifs plaisirs, ce sont l les vulgaires
sagesses de ces femmes que la nature a faites galement impuissantes
pour le bien qu'elles reconnaissent et pour le mal qui les sduit;
galement incapables de soumission ou de rvolte; aussi dpourvues du
courage qui se rsigne  porter des chanes, que de la hardiesse qui
s'efforce  les briser!

Nlida, on l'a vu, n'tait pas faite ainsi.

... Le tonnerre avait cess de gronder; un vent du nord s'tait lev et
balayait l'orage; l'horloge de la chapelle venait de sonner quatre
heures. Aux lueurs incertaines de l'aube, les passereaux endormis sur
les toits s'veillaient un  un et s'entr'appelaient,  de longs
intervalles, d'une note mlancolique. Saisie par le froid pntrant de
ces heures qui prcdent le lever du soleil,  peine vtue, assise
immobile dans un grand fauteuil de bois noir adoss  la chemine o le
vent engouffr poussait des mugissements lamentables, madame de
Kervans, seule en prsence de Dieu, luttait contre l'angoisse
croissante d'une agonie qui allait tracer  son beau front un premier
pli ineffaable. Tout  coup elle crut entendre, dans le corridor qui
conduisait  sa chambre, un bruit de pas; sa respiration demeura
suspendue... Plus de doute, les pas se rapprochaient, s'arrtaient  sa
porte, la clef tournait dans la serrure... Qui pouvait-ce tre  une
telle heure de la nuit, aprs une telle soire? Quel autre que celui
auquel elle n'avait cess de songer? En effet, c'tait Guermann.

Elle n'prouva, en le voyant, ni surprise, ni effroi, ni colre. Elle
savait que leur heure  tous deux tait venue et que les paroles qu'ils
allaient changer seraient l'arrt suprme. Plusieurs minutes
s'coulrent dans une attente solennelle.

--Vous faites bien de garder le silence, dit Guermann en s'approchant,
je ne supporterais pas de vous en ce moment une parole amre, et je sais
que vos lvres dsormais n'en prononceront plus d'autres. Je pars. J'ai
voulu vous voir une dernire fois avant de quitter ces lieux que vous
m'avez tant fait aimer et que vous me faites tant har. J'ai voulu vous
dire un adieu ternel, par cette nuit de tempte si semblable  mon
coeur, avant que les tnbres ne fussent entirement dissipes; car vous
tes si belle, ajouta-t-il d'un accent plus mu, que si je vous voyais
encore  la pleine clart du jour, tout mon orgueil s'vanouirait, je
tomberais sans force  vos pieds, vous ne verriez en moi que votre
esclave. Il ne faut pas qu'il en soit ainsi; je ne le veux pas; vous
n'aurez pas ce triomphe. Vous tes un coeur sans amour; nul ne sera
jamais conduit par vous aux sphres radieuses; vous n'avez de Batrix
que la beaut. C'en est fait, je le sens bien, il n'y aura plus pour
moi, ici-bas, ni amour, ni flicit, ni gloire, car tout cela tait en
vous, tait vous. Vous, telle que vous auriez pu tre, si j'avais su
allumer dans votre me une tincelle du feu qui consume la mienne, mais
non pas vous telle que vous tes: vous insensible et froidement
prudente; vous qui fermez vos yeux  l'vidence d'un amour imprissable,
pour demeurer, languissante et nerve, dans les vulgaires liens d'une
goste sagesse...

Adieu, pauvre femme sans courage, dit-il en posant lentement sa main sur
la tte courbe de Nlida frmissante. Adieu, ma sainte chimre, ma
noble esprance, adieu, ma part d'immortalit... Puissent tous les
pardons du ciel descendre sur votre front pli! Puisse la connaissance
du mal que vous faites vous tre  jamais pargne!... Adieu.

--Vous ne partirez pas seul! s'cria Nlida en se levant et saisissant
le bras de Guermann... Vous ne partirez pas seul, car je vous aime!

Un clair de bonheur et d'orgueil illumina les yeux de l'artiste; les
battements de son coeur s'arrtrent, un tremblement convulsif courut
dans tous ses membres; il faillit tomber  la renverse.

--Vous auriez ce courage insens? s'cria-t-il enfin, sans oser lever
les yeux sur Nlida, tant il craignait de s'abuser encore; vous seriez
capable d'un dvouement si sublime?

Et sa bouche, en parlant ainsi, se contractait malgr lui avec ironie.

--Je me sens tous les courages, hors celui du mensonge, dit-elle.

Pour toute rponse, Guermann l'attira sur son coeur ivre d'amour... Il
n'est donn  aucune parole d'exprimer de tels transports succdant  un
tel martyre. Le rve de son me ardente s'accomplissait au moment o il
croyait le voir s'vanouir; l'impossible tait ralis; Nlida lui
appartenait; le ciel et la terre n'taient plus assez vastes pour son
bonheur.




QUATRIME PARTIE




XVI


Il est peu de contres o les forces de la nature revtent un caractre
plus imposant que dans les Alpes suisses, il n'en est point peut-tre
qui parlent  la passion un langage aussi conforme  ses instincts. Les
traces de l'homme civilis disparaissent dans ces solitudes de granit et
de neige; la voix du monde y est touffe par le grondement des
cataractes; le souvenir mme des entraves qu'apportent les lois et les
coutumes sociales  la satisfaction des penchants, s'efface au fond de
ces valles ombreuses o la vie pastorale se montre dans sa grce
tranquille et fire, o tout rappelle  l'me les joies perdues de la
simplicit primitive, lui suggre le ddain des vanits et la conduit 
la paisible possession d'un bonheur non disput.

Nlida, triste, morne, concentre en elle-mme durant la longue route
qu'elle venait de faire, Nlida,  peine sensible  la tendresse
passionne,  la sollicitude constante avec lesquelles Guermann tentait
de vaincre son douloureux silence, se sentit allge d'un poids crasant
lorsqu'elle eut franchit la frontire. Les tableaux aux proportions
gigantesques qui se droulrent devant ses yeux surpris, l'arrachrent
malgr elle  son accablement. Les exhalaisons vivifiantes des forts de
pins, l'air salubre de la montagne, la senteur aromatique des riches
pturages, entrrent par tous ses pores et firent circuler son sang que
la tristesse avait comme fig dans ses veines; le bien-tre physique
ragit vigoureusement contre la douleur morale.

Guermann piait avec anxit ces premiers symptmes d'un retour  la
vie. Voyant sur le visage de Nlida l'heureux effet de ces horizons
nouveaux et de ces grandioses solitudes, il se hta de quitter les
routes frayes et s'enfona avec elle dans les parties les moins
frquentes des Alpes. Sous la conduite d'un guide sr, il osa risquer
des ascensions difficiles, affronter des gtes inhospitaliers, braver la
fatigue, la faim, le danger mme. Il voyait avec une joie infinie, vers
la tombe du jour, sa compagne lasse presser le pas du mulet pour
gagner l'agreste htellerie, s'asseoir, avec un apptit d'enfant,  la
table sans nappe o on leur servait un repas plus que frugal, et se
jeter puise sur un rude grabat o le sommeil venait aussitt fermer sa
paupire. Toute communication entre eux et le monde extrieur tait
momentanment suspendue; aucune lettre, aucun journal ne pouvait les
atteindre dans ces courses capricieuses  travers la montagne. Guermann
n'entretenait Nlida que de l'avenir qui s'ouvrait  eux; il lui
peignait en traits de flamme le bonheur  la solitude, dans la svrit
du travail et dans la sainte ardeur d'une inaltrable affection. Ses
discours n'taient qu'un perptuel cantique, qu'un hymne enthousiaste 
l'amour. Tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait lui servait 
colorer ses tableaux mouvants; il prenait  tmoin la nature entire,
il l'invoquait, la conviait  partager sa flicit; la magie de sa
parole transformait les ralits en visions splendides.

Un soir, ils taient arrivs sur un des plateaux suprieurs du Faulhorn,
au-dessus de la rgion des sapins,  cette lvation o l'on ne
rencontre plus que quelques mousses chtives et cette ple fleur des
neiges que l'on nomme la renoncule glaciale. Un petit lac, d'une eau
sombre, les retint quelques instants sur ses bords. Aucun poisson n'y
pouvait vivre, leur dit le guide; jamais aucun chamois n'y tait venu
boire; jamais l'aile d'un oiseau n'avait ras son onde.

En ce moment _Vga_ se levait  l'horizon et jetait sur le lac endormi
un long sillage lumineux et tremblant.

-- ma bien-aime! s'cria Guermann en enlaant Nlida de son bras
magntique et lui montrant du doigt la vote thre, vois cet astre
doux et pur, comme il a piti du maudit, comme il le console! c'est
ainsi, toile du salut, que tu t'es leve sur ma vie...

Nlida se pencha sur l'paule du jeune artiste, et deux larmes de joie
glissrent sur sa joue.

La passion de Nlida pour Guermann tait de celles qui font vivre ou
mourir. La nature courageuse et enthousiaste de la jeune femme ne
pouvait, d'ailleurs, demeurer longtemps dans cet tat d'inertie o
l'avait plonge un premier remords. Bientt elle se reprocha ce remords
comme une faiblesse; et, dans son admiration excessive pour son amant,
elle se dit qu'une grandeur pareille tait suprieure  toutes les lois
humaines. La vie trange et solitaire qu'elle menait avec Guermann
entretenait cette exaltation; elle en arriva  se persuader que tous les
sacrifices, mme celui de la conscience, taient encore trop peu de
chose pour reconnatre un tel amour; et, s'abandonnant sans rserve 
l'pre sentiment de son bonheur, elle accepta, sans plus hsiter, toutes
les consquences de sa faute involontaire.

Un mois se passa ainsi, mois d'enchantements toujours renouvels et de
perptuelle magie. Nul ne saurait concevoir, s'il ne l'a ressenti,
quelle immense puissance de flicit recle le coeur de l'homme, quand il
a rejet courageusement tout ce qui fait obstacle, et que, loin des
haines jalouses, loin des soucis de la vie vulgaire, loin du monde et de
son influence fltrissante, il s'abandonne avec sincrit  l'ardeur de
dvouement et d'amour que Dieu a mise en lui.  vous, qui avez bu  la
coupe d'ivresse, vous vous plaignez qu'elle se soit brise dans vos
mains, et que les clats de son pur cristal vous aient fait des
blessures ingurissables! mes lches! coeurs pusillanimes! n'insultez
pas  votre infortune, elle est sacre. Vous tes les lus du destin;
vous avez approch Dieu autant qu'il est donn  la faiblesse humaine;
vous avez sond, dans vos joies et dans vos douleurs, dans vos
dsespoirs et dans vos extases, tout le mystre de la vie.




XVII


Un matin, en s'veillant, Nlida sentit un froid assez vif et aperut,
par l'troite fentre du chalet o elle venait de passer une semaine, la
cime de la montagne qu'elle avait gravie la veille, couverte d'un
manteau blanc, dont l'clat blouit ses yeux. C'tait la premire neige
tombe, c'tait le vent du nord qui surprenait le vallon et annonait
l'hiver. Il fallait songer  un abri plus sr; la vie nomade allait
devenir impraticable. Guermann proposa de passer la mauvaise saison 
Genve. Il y avait un ami, un ancien camarade, qui avait quitt la
peinture pour succder  ses parents dans un honnte ngoce dont les
bnfices lui assuraient une existence aise.

--Il m'aidera  vous tablir commodment, dit Guermann  Nlida, qui ne
voyait pas sans chagrin la ncessit de quitter le chalet solitaire; et
puis, pardonnez-moi de vous entretenir de mes soucis, il me facilitera
le moyen d'ouvrir un atelier, de donner des leons, de faire peut-tre
quelques portraits; car mon petit pcule ne saurait durer toujours; et,
vous savez nos conventions, vous savez que vous tes devenue la compagne
d'un bohmien, d'un artiste sans fortune, qui ne touchera jamais une
obole de vos richesses; vous savez que vous avez consenti  partager sa
misre...

--Quand partons-nous? dit Nlida en mettant sa belle main blanche sur la
bouche de Guermann, pour lui imposer silence.

Ils firent lentement les prparatifs du dpart. Nlida avait tout un
trsor prcieux  garantir des accidents du voyage: des plantes
cueillies dans les sentiers alpestres, des cristallisations trouves sur
le bord des glaciers, des morceaux de jaspe et d'agate, des plumes de
grbe, et de ces jolis ouvrages dcoups et sculpts par les ptres de
la montagne, dans le bois tendre de l'if et dans les cornes du chamois.
Les joies naves de la contemplation se perptuent dans les coeurs purs 
travers les rudes preuves de la vie.

Trois jours de route les conduisirent  Genve.

Ils descendirent  l'auberge. Guermann sortit aussitt pour aller  la
recherche de son ami; ce fut la premire fois, depuis sa fuite, que
Nlida se trouva seule. Son premier mouvement, en se sentant libre pour
plusieurs heures, car Guermann devait s'occuper de leur tablissement et
ne rentrerait pas, selon toute apparence, avant la fin du jour, ce fut
d'ouvrir son portefeuille de voyage et de prendre ce qui tait
ncessaire pour crire des lettres. Elle prouvait, depuis quelque
temps, un besoin insurmontable qu'elle avait rprim jusqu'ici, de peur
de dplaire  Guermann: elle voulait crire  sa tante et mme  son
infidle amie, non pour s'excuser  leurs yeux, ni pour implorer un
humiliant pardon, mais pour leur dire  toutes deux une parole
affectueuse, pour les assurer encore une fois de sa tendresse. Elle prit
la plume et traa d'une main ferme les lettres qu'on va lire.

      LA VICOMTESSE D'HESPEL.

     Ma chre, ma bien-aime tante, que vais-je vous crire? hlas! que
     puis-je vous crire? Je ne saurais me justifier, moins encore
     accuser personne. Je connais ma faute, je la dplore; j'en souffre
     et j'en souffrirai jusqu' ma dernire heure. Mais du moins qu'il
     me soit permis de repousser de toutes mes forces le reproche
     d'ingratitude, d'indiffrence ou d'oubli que vous me faites
     peut-tre. Non, ma chre tante, rien n'est effac dans mon coeur;
     vos bonts maternelles, vos indulgences infinies, tout s'y grave
     chaque jour en traits plus profonds. Je n'ose me flatter de vous
     revoir; ma destine me condamne  l'isolement; mais laissez-moi
     esprer que, si nous ne devons plus nous retrouver en ce monde, nos
     prires du moins se rencontreront aux pieds du Seigneur. Je
     m'estimerai bien heureuse d'avoir parfois de vos nouvelles, et vous
     me combleriez de reconnaissance si vous ne me les faisiez point
     trop attendre.

      MADAME LA BARONNE DE SOGNENCOURT.

     Hortense, Hortense! vous m'avez fait bien du mal; mais vous en
     gmissez sans doute au fond du coeur, car vous tes bonne, Hortense,
     et vous m'aimez, j'en suis certaine. Je ne vous ferai pas l'injure
     de vous offrir mon pardon;  Dieu ne plaise. Ne sais-je pas
     aujourd'hui combien certaines passions sont plus fortes que notre
     volont, et comment, avec la plus grande droiture d'intention, on
     peut tre entrane!

     Je n'ose crire  mon mari, mais, je vous en supplie, parlez-moi
     de Timolon, dites-moi o il est, ce qu'il fait, s'il parat
     heureux. Vous aurez peine  le comprendre, mais je ne cesse de
     penser  lui. Hlas! s'il et consenti  me faire un bien lger
     sacrifice, il m'et enchane  jamais par les liens d'une
     reconnaissance passionne.

     Je suis  Genve pour longtemps. Je ne verrai personne. Toute ma
     vie dsormais est consacre  un seul tre, un tre si noble et si
     grand, que je ne devrais lui parler qu' genoux. Je ne vous dirai
     point que je suis heureuse; je ne saurais m'abuser, je ne le suis
     pas, je ne le serai jamais. Le souvenir de mon pass est un hte
     sinistre qui ne me quittera plus. Mais je vis dans une abngation
     complte de moi-mme, absorbe, perdue dans la vie d'un autre, dans
     la contemplation d'un gnie immortel.

     Hortense, crivez-moi. Tendons-nous la main  travers nos
     tristesses,  travers nos fautes. Hortense, je sens que je vous
     aime toujours. Et vous?...

 peine madame de Kervans eut-elle acheve ces deux lettres, que
Guermann rentra. Il ne s'aperut pas qu'elle avait les yeux gonfls de
larmes.

--J'ai trouv Anatole, dit-il d'un ton joyeux; nous avons du bonheur. Il
m'a conduit tout au haut de la ville, dans une charmante maison qu'il
habite seul, et o il va nous louer un petit logement dont la vue sur le
Jura est dlicieuse. C'est une mansarde,  la vrit, ma pauvre Nlida.
Vous ne savez gure que par ou-dire, je suppose, ce que c'est qu'une
mansarde; mais, je vous l'ai dit, il y va de mon honneur de fuir la plus
lointaine apparence de luxe. Il faut mme que j'affiche ma pauvret.
Vous serez courageuse, je le sais, et vous monterez de vos deux pieds
d'ange les cinq tages de votre humble demeure... de mon paradis,
ajouta-t-il en s'agenouillant devant elle et baisant l'un aprs l'autre
ses pieds mignons. J'ai lou aussi un atelier dans la mme rue; j'ai
fait march avec un tapissier qui va nous fournir,  trs-bas prix, un
mobilier fort simple, mais qui n'a jamais servi  personne. Anatole veut
vous faire hommage d'un piano d'Erard, toujours ferm chez lui, dit-il.
Demain il viendra avec ses chevaux vous chercher et vous installer dans
son palais. tes-vous contente de votre majordome, Nlida?

--Est-il bien ncessaire que je voie M. Anatole? dit madame de Kervans,
effraye  l'ide de se trouver en prsence d'un tranger. (Jusque-l
elle avait chapp  tous les regards.) J'aimerais mieux m'en dispenser.

--C'est impossible, reprit Guermann. Vous aurez  chaque instant besoin
de lui.

--Moi, Guermann? Puis-je donc avoir besoin de quelqu'un au monde, hormis
vous!

Il lui prit la main et la baisa avec effusion.

--Faites-moi ce petit sacrifice, Nlida, reprit-il. Anatole est plein de
savoir-vivre, il n'abusera pas de la permission que vous lui donnerez.
Une solitude absolue ne vous vaudrait rien; croyez-moi, vous serez bien
aise d'avoir quelquefois une autre conversation que la mienne pour vous
dlasser.

Nlida, sourit d'un air incrdule et consentit comme elle faisait
toujours. Le lendemain,  midi, Guermann lui prsentait son ami Anatole,
qui, malgr la rserve discrte qu'il s'tait impose, ne put s'empcher
de jeter  plusieurs reprises sur madame de Kervans de longs regards
surpris dont elle se sentit blesse.

La vue de sa nouvelle demeure fit diversion. C'tait une mansarde propre
et riante. Le salon avait deux fentres d'o la vue s'tendait sur le
cours du Rhne et la ceinture bleue du Jura. Le piano tenait un des
cts; un large sofa, un fauteuil  ressorts et une corbeille remplie de
fleurs, donnaient  cette pice modeste un aspect agrable.

--Il va sans dire, madame, dit Anatole en faisant asseoir Nlida, que
mon jardin est entirement  votre disposition. Ordonnez-y comme chez
vous; vous n'y verrez jamais personne, pas mme le propritaire,
ajouta-t-il en souriant, que ses affaires retiennent tout le jour  un
maussade comptoir. Mais j'oubliais une chose, dit-il en se tournant vers
Guermann: nous avons en ce moment  Genve une excellente troupe
italienne; on donne ce soir la _Gazza ladra_; j'ai une loge
d'avant-scne; si madame me permettait de la lui offrir...

--Je vous suis oblige, monsieur, interrompit madame de Kervans, je ne
sortirai pas, je suis trs-fatigue.

--Une heure passe  entendre de la musique vous reposera, dit Guermann;
nous partirons aprs le premier acte si vous dsirez rentrer de bonne
heure.

Madame de Kervans fit un signe d'assentiment contraint. Il lui
rpugnait de s'exposer ainsi  tous les yeux dans un thtre. Toutes ses
dlicatesses de femme et d'amante taient froisses  l'ide d'aller
taler devant la foule le secret de sa destine; mais une dlicatesse
plus exquise encore lui fit taire son dplaisir. Elle aurait voulu que
Guermann le comprt et le partaget; il ne paraissait pas y songer. Il
prit un soin charmant  sortir de la caisse de voyage les plus belles
robes de Nlida, l'aidant avec grce  faire les apprts de sa toilette,
dont il voulut choisir et ordonner les plus petits dtails. En le voyant
si joyeux Nlida oublia ses scrupules, et, quand vint l'heure du
spectacle, elle tait presque rconcilie avec la pense de paratre en
public.

Mais son courage faillit l'abanbonner lorsqu'en entrant dans la loge
d'Anatole elle vit tous les regards se porter sur elle, toutes les
lorgnettes braques de son ct, toutes les femmes se pencher vers leurs
voisins et la dsigner avec effronterie! Genve est, comme on sait, une
ville de ngociants et de mthodistes, c'est--dire une ville o, par
esprit d'conomie et de dvotion, on se refuse les amusements les plus
lgitimes, en se rservant le plaisir hypocrite et bon march de la
mdisance. Par tous pays, d'ailleurs, deux individus jeunes, beaux,
qu'on suppose heureux l'un par l'autre, soulvent l'indignation et la
fureur de ce public hargneux qui se compose de toutes les femmes
honntes fatigues de l'tre, de toutes les femmes galantes qui veulent
donner le change sur la facilit de leurs moeurs par la svrit de leurs
jugements, de tous les vieux libertins qui hassent par tat la passion
noble et pure de tous les maris qui comparent; de tous ceux enfin, et le
nombre en est considrable, qui portent avec dpit le poids d'une vertu
force, les lourds ennuis du mnage, ou les cruels chtiments de la
dbauche.

Anatole s'tait diverti, pendant une partie de la journe, des propos
recueillis sur madame de Kervans et Guermann, dans des visites faites 
cette intention; il s'empressa d'aller de loge en loge pour entendre les
observations nouvelles que leur prsence au thtre provoquerait sans
doute, et revint au bout d'une demi-heure, l'air triomphant; Nlida,
pour se soustraire  tous les yeux, s'tait enfonce dans un coin de la
loge; elle avait lev l'cran de taffetas vert, et, la tte dans ses
mains, coutait la musique.

--Mon cher, dit Anatole  Guermann, sans qu'elle s'aperct de son
arrive, nous faisons  nous trois un effet prodigieux; je vous exploite
comme une mine d'or. Les questions ne tarissent pas. Je rponds 
quelques-unes, je laisse les autres en suspens; je prends de grands airs
de mystre; mais enfin personne n'ignore,  l'heure qu'il est, que tu es
le premier peintre de France, c'est--dire du monde; que, par-dessus le
march, tu as de l'esprit comme un dmon; et, ajouta-t-il en baissant un
peu la voix, que la femme qui t'aime est une grande dame du faubourg
Saint Germain. Toutes les mres de famille sont en moi; on ne parvient
pas  carter les demoiselles de la conversation. On vous dchire, mais
on est impatient de te connatre. Nos lgantes veulent dj que je les
conduise  ton atelier... Tu comprends? Je fais le difficile; je dis que
vous ne voulez voir personne, que vous tes trs-heureux dans votre
intrieur; de l un accroissement de curiosit. Demain,  mon rveil, je
suis certain de recevoir trente invitations qui ne me seront pas
destines, je te le jure; mais je suis bon diable, et je ferai semblant
de ne pas voir le but de ces cajoleries; je me laisserai faire. C'est
toujours agrable d'tre cajol, mme quand on sait que c'est 
l'intention d'un autre.

Guermann, en coutant ce babil amical, sentait chatouiller de nouveau sa
vanit longtemps endormie. Il vit dans ce que lui racontait Anatole bien
autre chose que les commrages d'une petite ville; il vit
l'accomplissement de ses rves, le monde soumis  son gnie, la socit
subjugue. Nlida dcouvrit avec surprise, en prenant son bras pour
rentrer chez elle, qu'une joie inaccoutume le possdait. Ce fut un
premier dsaccord dans leur pense intime, car elle avait entendu la fin
de la conversation d'Anatole, et regagnait sa demeure en proie  une
profonde tristesse. Elle sentait sa solitude profane par d'insolents
regards, son amour insult par des paroles mprisantes, son sanctuaire
envahi bientt peut-tre par ce monde qu'elle avait fui, et en prsence
duquel la rejetait tout  coup une fatalit impitoyable.




XVIII


Le lendemain on apporta  Guermann une lettre d'Anatole, qu'il passa 
Nlida aprs l'avoir lue: Mon cher ami, crivait le jeune ngociant, je
n'ai pas le temps d'aller te trouver. Je t'cris du comptoir pour te
prvenir que j'ai accept  dner chez madame S... _avec toi_. Je l'ai
fait sans te consulter, parce que tu aurais refus peut-tre, et tu
aurais eu tort. Madame. S... est une personne importante  Genve. Elle
tient le haut bout de la socit, et reoit tous les trangers de
distinction. Comme tu ne serais pas fch, m'as-tu dit, de faire
quelques portraits, il est bon qu'on te connaisse; or, tu ne saurais
paratre nulle part avec plus de convenance que l. Je viendrai te
prendre avant quatre heures.

--M. Anatole a raison, dit Nlida  Guermann, en lui rendant ce billet
dont l'criture lui brlait les yeux; il faut aller chez madame S...
cela vous distraira.

--Voici la premire parole dure que vous m'adressez, Nlida. Depuis
quand a-t-on besoin de se _distraire_ d'un bonheur tel que le mien?
Mais, malheureusement, Anatole dit trop vrai, il faut que je travaille,
que je gagne ma vie; il faut donc accepter ces tristes exigences d'une
socit dont j'ai besoin... Vous allez vous ennuyer, Nlida?

--Moi, mon ami? reprit-elle avec son anglique douceur, pas une minute.
J'ai l de la musique que je n'ai pas encore ouverte; ce piano est
excellent. Et puis, n'ai-je pas  mettre en ordre pour mon herbier
toutes les plantes que nous avons sches  Wallenstadt? Vous savez que
je prtends faire la flore de Wallenstadt, ajouta-t-elle en essayant de
sourire.

 quatre heures, Anatole vint prendre Guermann. Nlida resta seule.
Fidle  sa promesse, elle ouvrit son piano et essaya de chanter; mais
une saveur amre lui venait  la bouche; son gosier se serrait... Elle
alla chercher ses plantes et commena  les taler sur la table... Alors
les souvenirs du lac, de la montagne, de la solitude, de la passion
heureuse, inondrent son coeur, et de grosses larmes, longtemps
contenues, coulrent sur les tiges fanes et sur les ples corolles de
ces fleurs, cueillies nagure avec des ravissements de joie. L'preuve
tait trop forte. Elle quitta brusquement la table, et, renonant  se
faire violence, elle se jeta dans son fauteuil, la tte dans ses mains,
et se mit  penser  Guermann. Elle se le figura entrant chez madame
S..., composa dix conversations probables entre lui et la matresse de
la maison. Mais  mesure que le temps s'coulait, son cerveau se
troublait, puis par ce vain travail; elle ne fut bientt plus capable
d'autre chose que de suivre avec une inquitude toujours croissante le
mouvement insensible de l'aiguille sur le cadran, et d'couter d'une
oreille anxieuse les horloges voisines qui se rpondaient et sonnaient
l'une aprs l'autre, avec une lenteur lugubre, les heures de l'attente.

Guermann avait promis de rentrer  huit heures.  huit heures moins cinq
minutes il sonnait vivement  la porte. Nlida bondit sur son fauteuil,
courut  lui, lui jeta ses bras autour du cou; il la pressa mille fois
sur son coeur, comme s'il arrivait d'un lointain voyage; il revenait de
loin, en effet, il revenait du _monde_.

Aprs un moment de silence, pendant lequel les deux amants se
prodigurent les plus tendres caresses:

Maintenant, contez-moi votre longue absence, dit Nlida en faisant
asseoir Guermann sur le fauteuil et en s'asseyant sur ses genoux avec
une grce enfantine.

Pendant qu'elle passait et repassait ses doigts effils dans les masses
paisses de la chevelure du jeune artiste, il lui conta la conversation
sche, pdante et guinde du cercle choisi dont il avait eu l'honneur de
faire partie. Il lui traa la silhouette fine et caractristique des
hommes et des femmes auxquels il avait t prsent. Nlida finit par
rire aux clats de ce tableau piquant des ridicules d'une petite ville.

--N'y avait-il donc pas de jeunes femmes? demanda-t-elle.

--Il y en avait deux qui passent pour les beauts de l'endroit, rpondit
Guermann.

Et alors, prenant son crayon, il dessina sur une carte la taille, le
visage, la cambrure et les airs de tte de ces dames allobroges, comme
il les appelait. Il avait observ en peintre; rien ne lui avait chapp.
Nlida et prfr moins d'exactitude, surtout lorsqu'il en vint  des
rapprochements qui, bien que tous  son avantage, lui causrent une
impression dsagrable. La comparer  d'autres femmes, c'tait lui
assigner un rang, une place parmi elles. Nlida n'aurait jamais imagin
de comparer Guermann  personne. Pour elle le genre humain tait d'un
ct, son amant de l'autre, seul et incomparable, comme tout homme aim
par une femme chaste et passionne.

Plusieurs mois s'coulrent sans aucun changement notable dans la vie
des deux amants. Madame de Kervans avait reu les rponses de sa tante
et de son amie; son coeur en avait t navr. C'tait une cruelle et
dernire dception qui acheva d'endurcir son courage et la fit se
rfugier plus absolument, plus exclusivement que jamais, dans son amour.
Voici ce que lui crivait madame d'Hespel.

       *       *       *       *       *

Je vous rponds, puisque vous paraissez le dsirer, quoique je ne
puisse gure comprendre le prix que vous attachez  une lettre de moi.
C'est la dernire fois que vous verrez mon criture. Vous tes
l'opprobre de votre famille; vous la dshonorez par quelque chose de
bien pis qu'un crime, par un ridicule. Votre mari se montre plein de
tact. Au retour d'un voyage plus qu'autoris par des antcdents que
vous ignoriez sans doute, il a dit  ceux de ses amis qui auraient eu le
droit de l'interroger que vous aviez eu de tout temps des hallucinations
qui ont dgnr en folie. Du reste, il ne prononce plus votre nom, et
m'a dclar avoir donn ordre que vos revenus fussent rgulirement
dposs chez mon notaire qui vous en tiendra compte. Il n'avait pas
autre chose  faire, il ne pouvait pas se couper la gorge avec un homme
de rien, que nous avons tous vu dans un tat voisin de la domesticit.
Je ne vous dis pas de revenir  la raison. Tout est devenu impossible;
le monde et votre famille vous sont  jamais ferms. Que Dieu vous
prenne en piti: c'est la seule esprance qui vous reste.

La lettre d'Hortense tait dicte par le mme esprit et crite du mme
ton.

Vous vous abusez singulirement, ma pauvre Nlida, disait-elle  son
ancienne amie, en pensant qu'il me serait possible d'entretenir avec
vous la moindre relation. J'en suis au dsespoir, mais ce que je dois 
mon mari, le soin de ma rputation, l'avenir mme de ma petite fille,
auquel je dois songer ds  prsent, m'interdisent une correspondance
qui pourrait sembler l'approbation tacite du scandale que vous donnez au
monde. Croyez bien qu'il m'en cote et que mes voeux les plus sincres
vous accompagnent. Je souhaite que vous soyez heureuse, mais, hlas!
sans oser l'esprer. Le bonheur ne se rencontre ici-bas que dans la
stricte observance des lois sociales, et vous les avez trop follement
braves, chre et malheureuse amie, pour que vous puissiez jamais
trouver mme le repos.




XIX


Guermann travaillait avec ardeur  un grand tableau reprsentant Jean
Huss devant le concile. Ds qu'il faisait jour, il allait  son atelier.
Plus tard, Nlida venait l'y joindre, et passait de longues heures sans
presque lui parler, heureuse d'tre auprs de lui et de suivre les
progrs de son travail. Toutefois, madame de Kervans ne s'absorbait
plus aussi compltement dans la vie de Guermann. L'oisivet l'avait
fatigue vite. Les premires lectures philosophiques faites en Bretagne
avec son amant avaient ouvert son esprit aux nobles curiosits.
S'enhardissant peu  peu et dpouillant ses scrupules de jeune fille,
elle finit par entrer rsolument dans la voie du libre examen. Quelques
hommes distingus de Genve, que Guermann rencontra chez madame S..., et
qu'il lui fit connatre, aidaient et encourageaient ses tudes. Comme
elle avait un sincre amour de la vrit, elle acquit en peu de temps
des notions beaucoup plus justes et plus ordonnes que celles de
Guermann, qui n'avait jamais cherch dans les livres que des sophismes 
l'usage de ses passions, ou de hardis paradoxes propres  le faire
briller aux yeux des sots. L'intelligence de Nlida, procdant avec
mthode, s'affermissait en s'levant. Au bout de six mois, une
transformation sensible s'tait accomplie en elle, sa pense tait
compltement sortie des langes.  la foi aveugle avait succd le
sentiment rflchi;  la pratique catholique, une religieuse conception
de la destine humaine.

Enfin, le _Jean Huss_ fut achev. La ville entire accourut pour le
voir; Guermann fut enivr de louanges. Les invitations devinrent de plus
en plus pressantes; tous les salons le rclamrent. Il s'y laissa
conduire; et bientt de proche en proche, de motif en motif, il finit
par passer la majeure partie de ses soires hors de la maison. Ce n'est
pas qu'il trouvt un grand plaisir dans ce nouveau genre de vie; il
avait trop de got pour ne pas prfrer l'entretien naturel et plein
d'ides de Nlida au babil arrogant des prcieuses Genevoises; mais il
voyait avec satisfaction l'ascendant qu'il prenait dans cette socit
pleine de morgue, et se persuadait que, dans l'intrt mme de madame
Kervans et du respect dont il la voulait entoure, il tait ncessaire
qu'il se fit une rputation brillante, non seulement comme artiste, mais
encore comme homme du monde. Nlida, de jour en jour plus srieusement
occupe, paraissait d'ailleurs ne point souffrir de ces absences et ne
lui en tmoignait pas le plus lger dplaisir.

Au plus fort de cette dissipation mondaine, Guermann reut de Paris la
lettre suivante, que lui crivait l'ami auquel il avait adress son
tableau et confi le soin de ses intrts:

J'avais pens que tu pourrais te contenter d'envoyer ton _Jean Huss_,
sans venir toi-mme. Ce serait une faute. Par un hasard trange, qui,
nous ne saurions nous le dissimuler, peut tre ta gloire ou ta perte,
D... expose un _Savonarole_. Les comparaisons sont invitables. Tous les
lves de D... se mettent dj en campagne et le portent aux nues, en te
dprciant. L'enlvement de madame de Kervans et ta longue absence te
font le plus grand tort. On dit et on rpte que ton art ne te tient
plus au coeur. J'ai sond plusieurs critiques; la presse en masse te sera
hostile, si tu ne reviens au plus tt essayer de regagner le terrain
perdu, et reprendre l'ascendant que te donneront toujours ta parole
sympathique et la supriorit de ton esprit.

 la lecture de cette lettre, l'artiste frmit. L'ide d'un tel chec
n'tait plus supportable pour son amour-propre exalt. Il rentra chez
lui, sombre et brusque, et dclara  madame de Kervans qu'il partait le
soir mme. Son air farouche, son accent bref, la tromprent. Elle le
crut au dsespoir de quitter Genve, et affecta la plus complte
indiffrence, afin de ne pas branler une rsolution sage, qui
paraissait lui coter tant d'efforts. Guermann ne s'attendait pas  la
trouver ainsi. Il en prouva un grand soulagement, et monta en voiture,
sans chagrin, sans remords, le coeur ulcr, ne rvant que succs,
triomphe, vengeance. L'artiste, menac dans sa gloire, n'tait plus
sensible  d'autres douleurs; un instant avait suffi pour tarir dans
cette me orgueilleuse la source longtemps prserve de l'amour.

GUERMANN  NLIDA.

Charme de ma vie, me voici loin de vous! _Il le fallait_! c'tait une
ncessit pour tous deux, pour vous encore plus que pour moi. Sans cela
aurais-je pu m'arracher  tes bras,  ma bien-aime! Mais c'tait un
imprieux devoir. Il faut que le monde entier, Nlida, connaisse l'homme
que vous avez choisi et sache quel il est. Il me tarde,  ma Batrix,
que ton amour soit glorifi  la face de la terre, comme il l'est au
plus profond de mon coeur.

Il tait temps que je revinsse  Paris. Mes rivaux avaient bien mis 
profit mon absence; les nouveaux ennemis que m'a fait mon bonheur les
ont aids. On a rpandu mille bruits injurieux qui s'accrditaient:
J'avais renonc  la peinture; je vivais, insipide Nmorin, aux pieds de
ma bergre; mon talent tait perdu, mon gnie teint... _Jean Huss_ va
leur rpondre. Je sais de bonne source qu'il a t reu par le jury avec
acclamation. Les salons s'meuvent de mon retour. On se demande en
quelques lieux si l'on m'invitera; mais je suis bien tranquille. Vous
savez ce que c'est que le succs  Paris. Le succs y justifie tout. Le
mien sera immense; les journalistes m'entourent dj et semblent
comprendre enfin que j'ai plus d'avenir que les pitres talents qu'ils
s'essoufflaient  prner.

Le salon ouvre dans quinze jours. Le _Savonarole_ a, dit-on, un grand
clat de couleur, mais il est faible, trs-faible de dessin et de
composition. Cela ne pouvait pas tre autrement, et mes amis, depuis,
mon retour, commencent  le dire avec assurance, tandis que, moi absent,
ils baissaient humblement la tte. Oh! les amis! les amis! Combien je
sens davantage chaque jour ce que vaut ce courage noble et fier qui vous
a fait me suivre  travers la flamme. Nlida! soyez bnie, honore,
chrie entre toutes les femmes. Je ne suis que silence et prire devant
vous.

ANATOLE  GUERMANN.

Tu m'as recommand de te donner des nouvelles de madame de Kervans. Je
ne saurais te cacher, mon ami, que, depuis ton dpart, elle change  vue
d'oeil; elle ne se plaint pas, ses lvres essayent de sourire, mais il
est vident qu'elle souffre.  l'heure de la poste, elle a un mouvement
de fivre visible. Je suis l souvent, et je la vois plir et rougir en
lisant tes lettres. Quand il n'en vient point, elle tombe dans une
rverie que rien ne peut dissiper. Ce n'est qu'avec la plus grande peine
que nous la dcidons  sortir. Je dis _nous_, car R... et P... sont fort
assidus. Le dernier surtout, qui n'a pas trouv  Genve de femme qui
lui semblt digne de ses soins, a pour madame de Kervans des attentions
singulires. Il parle d'elle  tout propos, et, s'il n'tait si fort de
tes amis, je lui supposerais le dessein de la compromettre. Reviens le
plus tt possible. Madame de Kervans t'adore, et je la crois de ces
femmes qui peuvent mourir d'amour.

GUERMANN  ANATOLE.

Personne ne meurt d'amour, mon trs-cher; et je ne suis pas assez fat
pour supposer madame de Kervans aussi malheureuse que tu le dis. Elle
tousse parce qu'il fait froid  Genve; mon retour ne fera pas cesser la
bise. Il est tout simple qu'on lui fasse la cour; elle est belle,
spirituelle; elle s'est acquis, en se dvouant  moi, une sorte de
clbrit qui attire; je ne suis pas jaloux, et jamais je ne ferai prs
d'elle le sot et odieux mtier de gelier. Je ne puis quitter Paris
encore. Le salon ouvre demain, j'aurais l'air de fuir au moment, de la
bataille. Mais dans douze ou quinze jours, si rien de nouveau ne
survient, je partirai pour Genve. Adieu. Je te remercie de tes bons
soins, et t'embrasse cordialement.

ANATOLE  GUERMANN.

Je t'cris  la hte, mon cher ami, et dans un grand trouble. Reviens
au plus vite; il s'est pass ici des choses graves. Madame de Kervans
est au lit, fort malade  la suite d'une violente secousse qui peut
avoir, si tu n'accours, les plus funestes effets. Viens, il y va de ton
honneur. Voici ce qui est arriv. Avant-hier, la voyant plus morne et
plus souffrante, je fis tant d'instances qu'elle me promit de sortir un
peu  pied. Je n'tais pas libre; P... s'offrit  lui donner le bras. Tu
sais combien il est impopulaire  Genve. Il a une jactance et une
rputation de querelleur qui le font har. Probablement, fier de se
montrer en public avec madame de Kervans, il aura affect des airs
encore plus intolrables que de coutume; toujours est-il que, comme il
passait auprs d'un groupe de jeunes gens de la ville, l'un d'eux
profra  trs-haute voix un propos insultant pour lui et pour elle. Ne
pouvant en ce moment la quitter, il se contenta de jeter sa carte au
milieu du groupe, en faisant un geste significatif.

Madame de Kervans avait tout entendu. Elle se fit reconduire chez elle
dans un tat que tu peux imaginer, en implorant de P... la promesse
qu'il ne donnerait pas suite  cette affaire. Puis, me faisant appeler,
elle me conjura d'user de tous les moyens pour empcher l'clat. Cela
fut impossible. P... et le jeune S... ne cherchaient que le scandale. La
rencontre a eu lieu ce matin. P... n'a reu qu'une gratignure, mais un
grand mal est fait  madame de Kervans. Elle est compromise par ce duel
de la manire la plus dsolante. Les bruits de salon sont stupides; on
dit que tu l'abandonnes, qu'elle se console avec P..., etc., etc.

Au nom du ciel, reviens sans perdre une minute.

Cette lettre fut pour Guermann un coup de foudre. Il n'y avait pas 
balancer, il fallait partir... Partir au moment mme de son triomphe, au
moment o tout Paris avait les yeux fixs sur lui, et cela pour aller
trouver une sotte affaire, une femme malade, des reproches au moins
tacites, des commrages fastidieux. Pour la premire fois, il sentit
_l'entrave_ dans sa vie. Cette femme, qui en avait t l'clat,
l'impulsion dcisive, le point lumineux, devenait l'obstacle, _le
devoir_. Or, le sentiment du devoir tait en horreur  Guermann. Cette
longue route fut affreuse; une irritation concentre le rongeait. Il
arriva  Genve, le coeur plus plein de rage que d'amour. Mais en
revoyant Nlida, les joues creuses, les yeux teints, les lvres
plies, belle encore d'une incomparable majest dans la douleur, sa
mauvaise nature fut vaincue. Il tomba  ses pieds, l'treignit avec plus
d'ardeur qu'au premier jour, et lui fit oublier, dans le dlire de ses
transports, tout ce qu'elle avait souffert durant cette cruelle absence.

Le mdecin ordonna un climat plus doux. Guermann, lass de Genve et se
trouvant par la vente de son tableau en tat de faire face aux dpenses
d'un voyage, proposa de passer le Simplon et d'aller s'tablir  Milan.
Nlida accepta,  la condition que l du moins elle ne verrait
absolument personne et vivrait dans la retraite la plus entire.
Guermann promit tout ce qu'elle voulut.




XX


Guermann avait pris une lettre de crdit sur un banquier de Milan, qui,
ds son arrive, l'invita  un bal, o il fut prsent  toute la ville.
Malgr l'affectation qu'il avait mise jusque-l  s'enorgueillir de sa
pauvret, l'artiste plbien tait plus bloui qu'il n'et voulu se
l'avouer  lui-mme par les grandes apparences de la vie patricienne.
Plusieurs fois, en faisant  madame de Kervans, qui n'avait pas
consenti  le suivre dans le monde; le rcit des ftes o il allait sans
elle, il s'anima et lui vanta avec une si purile complaisance l'clat
et la somptuosit des palais italiens, la profusion des soupers, le luxe
des duchesses, que Nlida surprise en vint  se demander tout bas si
c'tait l le mme homme qu'elle avait entendu juger avec une rigidit
si austre les joies des enfants du sicle, le mme qui l'avait si
simplement et si firement arrache  des magnificences semblables, pour
la conduire  la pauvret et  la solitude. Elle ne fit point part 
Guermann de ses rflexions intrieures, mais le peu d'intrt qu'avaient
pour elle ces conversations, pleines de choses auxquelles elle voulait
demeurer trangre, se trahit souvent par des rponses distraites.
L'artiste vit dans cette distraction qu'il supposa plus volontaire
qu'elle ne l'tait, une protestation contre sa vie mondaine, et crut
devoir ritrer ses prires pour dterminer Nlida  l'accompagner. Il
s'tonna de trouver chez elle une fermet de refus  laquelle il n'tait
pas accoutum. Son amour-propre en souffrit; il insista, et, dans la
discussion assez vive qui suivit, il s'oublia jusqu' dire  madame de
Kervans qu'elle lui ferait le plus grand tort si elle se refusait ainsi
 nouer des relations que les moeurs italiennes rendaient faciles, et qui
les placeraient tous deux dans une situation infiniment plus avantageuse
 ses intrts et  sa renomme. Contre son attente, Nlida ne se laissa
pas vaincre par ce raisonnement. Elle rpondit avec la plus grande
douceur, mais aussi avec le srieux d'une personne qui a pris avec
rflexion un parti irrvocable: Je ne saurais croire, mon ami, lui
dit-elle, que ma prsence dans quelques salons, o l'on ne ferait que me
tolrer, puisse ajouter beaucoup  votre considration personnelle. J'y
serais pour vous un continuel sujet de proccupation et d'anxit. La
moindre nuance de froideur dans l'accueil de quelque grande dame vous
causerait une peine mortelle ou une irritation qui amnerait peut-tre
des scnes dplorables.  tout le moins, vous perdriez votre libert
d'esprit, et par consquent les avantages que vous attendez de ce
commerce avec les gens du monde. Et moi, Guermann, moi qui ai quitt de
mon plein gr mon pays, ma famille, ma socit naturelle, comment et
pourquoi essayerai-je de me glisser timidement dans un monde qui m'est
tranger et o je ne serais admise, vous l'avez dit vous-mme, qu' la
faveur d'une tolrance telle, qu'elle m'y rendrait l'gale et, en
quelque sorte, la compagne de femmes sans moeurs et sans honneur. Non,
mon ami; faites toujours, quant  vous, ce que vous jugerez convenable.
Puisque vous pensez que votre gloire et l'essor de votre gnie sont au
prix de ces sacrifices, faites-les rsolument et sans vous inquiter de
moi. La solitude m'est bonne, elle m'est chre. Tant que je vous y
verrai revenir avec amour, je ne me plaindrai point que vous ayez d la
quitter.

Ce refus tait trop raisonnable dans le fond, il tait trop adouci dans
la forme, pour que Guermann ost s'en montrer offens. Mais il sentit
avec dpit la supriorit morale que Nlida prenait sur lui en cette
circonstance. Cette supriorit devint chaque jour plus vidente et lui
devint aussi plus insupportable. Comme on l'a vu, madame de Kervans
avait un got srieux pour l'tude; la profonde retraite o elle vcut 
Milan, en favorisant son penchant  la mditation, acheva de donner 
son esprit une solidit et une vigueur rares chez une femme, rares
surtout chez les imaginations potiques, qui se bercent si volontiers
dans la rgion des nuages, et ne redescendent qu'avec des peines
infinies dans le domaine de la ralit. Guermann, au contraire, qui
avait pris insensiblement le train du monde, se levait tard, aprs des
veilles fatigantes, l'esprit offusqu des mille purilits qui font la
vie de salon. Il n'avait pas encore pu songer  commencer un travail
important. Il faut, pour composer une oeuvre d'art, tel qu'il tait
capable de l'excuter, un recueillement, auquel les proccupations de
son existence nouvelle taient trop contraires. Son esprit, et surtout
sa beaut, l'ayant mis bien vite  la mode parmi les merveilleuses
Milanaises, les commandes de portraits se succdaient sans relche. Ce
travail facile et lucratif convenait  la disposition prsente de son
humeur, et le mettait  mme de soutenir avec clat son personnage. Il
trouva bientt indispensable d'avoir une voiture et des chevaux, afin
d'arriver dans une tenue soigne chez ses lgants modles. Il voulut
aussi ne pas rester en arrire de quelques jeunes fils de famille qui
lui faisaient des avances, et donna des soupers dont toute la ville
parla avec enthousiasme. Sa vanit se gonflait.  mesure que ses
dpenses allaient croissant, le travail htif devenait plus ncessaire.
Il ne sentait pas le besoin de l'tude depuis qu'il ne songeait plus 
de srieux travaux, depuis surtout que la conversation frivole de ses
compagnons de plaisir lui fournissait des occasions faciles de briller
et de dominer. Il arriva qu'un jour, dans une discussion qui s'engagea
entre madame de Kervans et lui,  propos d'un livre qu'elle avait
tudi  fond et dont il avait parcouru quelques chapitres, il fut battu
et rduit au silence.  partir de ce moment, tout l'intrt qu'il avait
trouv jadis  causer avec elle s'vanouit. Il vit que ses paradoxes
avaient perdu leur prestige sur cet esprit nourri d'une substance plus
solide; il vit qu'il ne faisait plus d'_effet_; ds lors, il vita
soigneusement toute conversation grave, et le dsaccord augmenta entre
lui et elle.

--Devinez qui j'ai rencontr ce soir  la Scala,  qui j'ai t
prsent, et qui m'a demand de faire son portrait? dit Guermann 
Nlida qui plit, frappe soudain d'un pressentiment trange... la
marquise Zepponi.

 ce nom, madame de Kervans crut sentir un serpent se glisser dans son
sein et s'enrouler autour de son coeur.

--Et bien jolie, en vrit, continua Guermann; si jolie, que votre mari
serait excusable s'il avait quitt pour elle toute autre que vous,
Nlida.

La lgret de ce propos rvolta madame de Kervans.

--Vous avez refus, dit-elle d'une voix altre.

--Refus? Mais non. Pourquoi aurais-je refus?

--Parce que je ne veux pas que vous alliez chez cette femme! s'cria
Nlida en se levant d'un mouvement imptueux et en fixant sur Guermann
des yeux qu'il vit pour la premire fois brillants de colre; parce que
j'ai bien le droit, peut-tre, d'exiger  mon tour un sacrifice.

Et alors, sans attendre de rponse, madame de Kervans, en proie  une
souffrance aigu plus forte que sa volont, jetant loin d'elle toute
prudence et toute rserve, laissa dborder le flot d'amertume que son
orgueil et sa vertu avaient contenu jusque-l. Elle fit  son amant un
tableau pathtique des douleurs, des angoisses, des remords et des
dsespoirs auxquels sa vie tait livre, depuis le jour o cette
trangre lui avait enlev son poux; depuis l'heure surtout o
Guermann, abusant d'une confiance gnreuse, l'avait entrane dans une
voie fatale.

On et dit que le dmon de la vengeance l'inspirait; une loquence amre
coulait de ses lvres habituellement taciturnes. La rsignation lasse
abandonnait les rnes de son me; la vrit y parlait seule enfin.

Elle tait grande et belle ainsi, cette femme exaspre. L'indignation
animait ses joues ples d'un clat sinistre; l'clair tait dans ses
yeux; son accent vibrait, son geste avait pris tout  coup une autorit
singulire. Guermann la regardait avec admiration. Moins mu du sens
profond de ses paroles, que frapp en artiste de cette beaut nouvelle
qui se rvlait  lui, il demeura quelque temps silencieux,  la
contempler. Puis, emport  son tour par le seul enthousiasme dont il
ft susceptible:

Vous tes sublime ainsi, Nlida, s'cria-t-il; jamais la Malibran n'a
t plus saisissante.

Cette parole fit  madame de Kervans une de ces blessures dont on ne
gurit pas. Elle s'arrta soudain, jeta sur son amant un regard o se
concentra toute sa puissance de douleur et de reproche, vint se rasseoir
en silence, reprit une broderie qu'elle avait laisse sur la table, et
suivit avec application les arabesques dlicates sur la mousseline
transparente. Guermann, ne trouvant aucun moyen de renouer la
conversation d'une manire convenable, prit et rejeta tour  tour
plusieurs cahiers de musique ouverts sur le piano, puis il s'achemina
lentement vers la porte, esprant que madame de Kervans allait le
rappeler. Elle ne leva pas la tte; il sortit. Dsormais il y avait
entre eux, non plus seulement une msintelligence non avoue, mais un
principe d'hostilit reconnu par tous deux; un germe de haine tait sem
dans leur amour.

Le lendemain Guermann alla chez la marquise. Nlida ne le questionna
point; le nom d'lisa ne fut plus prononc. D'un aveu tacite, ils
vitaient tout ce qui, de prs ou de loin, pouvait la rappeler dans le
discours. Le portrait commenc, Guermann passa rgulirement trois ou
quatre heures de la journe au palais Zepponi. Il se fit,  la vrit,
une obligation rigoureuse de rester tous les soirs auprs de Nlida;
mais ce devoir, quoiqu'il se l'impost lui-mme, pesait  son caractre
impatient de tout frein. Comme madame de Kervans s'tait refuse  voir
personne, ces tte--tte n'taient jamais interrompus; la conversation
manquait d'aliments. Guermann sentait qu'il aurait mauvaise grce 
parler de sa vie mondaine. Il proposa des lectures; il les fit avec
ennui; elle les couta sans plaisir. De jour en jour il devenait plus
soucieux, elle plus taciturne. Ils en taient  cette triste priode des
amours imprieux qui ont voulu tre exclusifs et solitaires, et contre
lesquels la destine, qui n'accorde rien d'absolu  l'homme, commence 
retourner, avec ironie, la force mme qui les a fait triompher un
instant et qui semblait devoir les rendre invulnrables.

Un matin, on apporta  Nlida une lettre dont elle ne reconnut ni le
cachet ni l'criture. Son tonnement fut grand, car, depuis les rponses
qu'elle avait reues de sa tante et de son amie, elle n'avait plus crit
 personne. La tristesse rend dfiant. Elle apprhenda quelque nouveau
malheur, et demeura plusieurs minutes les yeux fixs sur les caractres
trs-fins de la lettre qu'elle avait ouverte, sans pouvoir se dcider 
les lire, ni mme  en regarder la signature.

Cette lettre tait ainsi conue:

Vous souvenez-vous de moi? Avez-vous gard dans votre mmoire le nom de
la pauvre Claudine? Je n'ose l'esprer. Les nobles mes comme la vtre
se souviennent ternellement du bienfait reu, mais elles ne daignent
pas se rappeler les grces qu'elles rpandent. Toutefois, je veux croire
que ma prsence ne vous sera pas importune, et que le spectacle d'un
bonheur que vous avez fait, d'une vie paisible et douce qui vous
appartient, ne vous causera point de dplaisir. Dans peu de jours, je
serai prs de vous. Nlida, l'enfant de votre adoption, de votre piti,
vous dira tout ce qu'elle a senti et refoul d'amour pour vous en ces
longues annes d'absence... Mais mon coeur m'emporte. Laissez-moi vous
conter en peu de mots ce que je suis devenue depuis que nous nous sommes
quittes, et comment il se fait que me voici en route pour aller vers
vous.

Aussitt aprs votre sortie du couvent, je tombai dans une profonde
tristesse. Tout me devint odieux dans ces murs o vous n'tiez plus. Je
ne pensais qu' vous, je ne parlais que de vous, je ne priais que pour
vous. Mes parents, absents depuis trois mois, vinrent me voir. Ils
furent surpris du progrs de mes tudes, et plus surpris encore de ma
douleur, qui annonait une vivacit de sentiment dont on ne me croyait
pas susceptible. Je les conjurai de me reprendre chez eux; ils y
consentirent avec joie. Je passai deux ans dans leur terre, en Touraine,
douce, soumise, assidue  mes tudes. Ma mre crut pouvoir songer  me
marier, mais cette illusion dura peu; ma rputation d'idiotisme m'avait
prcde, rien ne put la dtruire. La province est mchante parce
qu'elle est dsoeuvre. On m'y enviait ma fortune et l'on tablit vite en
principe qu'il tait impossible  un honnte homme de s'exposer au
danger d'avoir des enfants imbciles. Un mariage assez avanc fut rompu
par la clameur publique. Ma mre se dsesprait, lorsqu'un hasard
providentiel conduisit  Tours un jeune ngociant qui avait eu rcemment
occasion de rendre  mon pre un important service. On l'engagea 
s'tablir chez nous. Mes parents lui confirent leurs inquitudes  mon
sujet. Il dclara alors qu'en des circonstances ordinaires, il n'aurait
jamais os prtendre  ma main; mais que, puisqu'il en tait ainsi, il
croyait pouvoir m'offrir une fortune considrable et un nom respect. Ma
mre hsita, mais mon pre n'avait pas de prjugs; il lui dit qu'il
fallait seulement s'assurer si ce mariage me convenait. J'acceptai avec
transport. L'ide du bonheur dans la famille, d'enfants  lever, 
chrir, m'avait souvent fait verser des larmes; je commenais  redouter
un isolement ternel. Depuis trois ans que je suis marie, je suis la
plus heureuse des femmes. Nous avons un fils que nous idoltrons. Mais
tout ce bonheur ne m'a pas empche de songer  vous, Nlida.
J'entretenais souvent M. Bernard, c'est le nom de mon mari, de ce que
vous aviez t pour moi. Je voulus vous crire; il m'en dissuada en me
faisant, observer que je n'tais plus dans une position qui me permt de
rechercher l'amiti d'une grande dame; mais lorsque nous apprmes votre
fuite de Kervans: Pauvre femme, s'cria-t-il avec un accent qui m'alla
droit au coeur, elle court  sa perte. Son malheur et son dlaissement
sont invitables; elle aura besoin de nous, Claudine, et alors, je vous
le jure, elle trouvera deux amis au lieu d'un. Tchons de savoir
toujours ce qu'elle devient... Pardonnez-moi, Nlida, si je touche 
des choses aussi intimes et aussi pnibles. Le bruit public nous apprit
que vous n'tiez pas heureuse. Nous tions sur le point de partir pour
Naples, o mon mari veut nouer des relations commerciales. Nous devions
nous rendre  Marseille pour nous y embarquer. Passons par Genve, me
dit-il un jour. Qui sait? peut-tre pourrons-nous lui tre de quelque
secours... Nous voici  Genve, nous ne vous y trouvons plus. On nous
assure que vous tes en Lombardie. Mon mari, tant attendu  Naples
presque  jour fixe, m'offre de me conduire  Milan, et, si vous y tes
encore, de m'y laisser avec un valet de chambre dont il est parfaitement
sr. J'ai accept, et nous partons dans trois heures.  Nlida, Nlida,
que Dieu me protge et me conduise jusqu' vous, duss-je mourir de joie
en vous embrassant!

Madame de Kervans fut profondment touche de cette lettre qui lui
rappelait les jours les plus heureux, les seuls compltement heureux de
sa vie. Elle ne put s'empcher de faire des rapprochements cruels, et
qui jetrent un remords dans son coeur. Claudine, la pauvre idiote,
nglige, oublie, Claudine  qui elle n'avait pas donn une marque de
souvenir,  qui elle n'avait jamais pens ni dans ses joies ni dans ses
peines, revenait  elle et se jetait dans ses bras, quand tout le reste
l'abandonnait. Elle, la timide enfant, l'humble bourgeoise, elle avait
le courage de la fidlit; elle allait braver l'opinion et se montrer
aussi vaillante dans un sentiment dsintress que Nlida l'avait t
dans l'enthousiasme de la passion. Pas un mot de cette lettre ne
trahissait l'effort, le parti pris; tout en tait simple et vrai, tout
en tait grand  force de bont. Tandis que l'amie des jours prospres,
l'amie coupable et pardonne,  qui s'offrait un moyen inespr de laver
sa faute au prix de quelques paroles affectueuses, l'amie  qui elle
avait fait appel dans un lan de magnanime confiance, celle-l la
reniait honteusement et s'loignait de son chemin sans un regret, sans
une larme...

-- Claudine, dit madame de Kervans en se parlant  elle-mme, on voit
bien que vous n'tes pas du monde, vous. Le monde a repouss la pauvre
insense. Insense, en effet reprit-elle avec amertume, car elle ose se
rapprocher de ceux qui souffrent; elle ose tendre la main  ceux que le
monde fltrit; elle ose aimer ceux dont l'amiti n'est plus une
gloire!...

Et Nlida, qui ne pleurait plus depuis longtemps, car sa souffrance
tait brlante et desschait en elle la source des larmes, sentit sa
paupire se mouiller. Elle s'effraya presque de son attendrissement, et
prit, la rsolution de ne pas confier ses chagrins  Claudine.

Le soir mme, les deux amies taient dans les bras l'une de l'autre.
Claudine n'tait plus la mme femme; le bonheur l'avait rendue presque
belle. Une douceur anglique harmoniait ses traits, peu rguliers
d'ailleurs. Son regard conservait encore la lenteur et l'incertitude
d'une pense qui doute d'elle-mme, mais il avait par moment une
expression ravissante de tendresse et de joie. Sa taille avait pris un
dveloppement superbe, et ses chairs conservaient la fracheur et le
velout de la premire jeunesse. Il y avait en elle un charme
indfinissable, qui manait d'un coeur pur et d'un esprit auquel la
connaissance du mal avait t pargne. Plusieurs jours se passrent en
entretiens sans cesse repris et briss. Madame de Kervans s'informa de
ses anciennes relations du couvent; elle voulut savoir des nouvelles
prcises de la suprieure.

--Hlas! lui dit Claudine, les bruits les plus dsolants circulaient
dans le pensionnat la dernire fois que j'y suis alle; on disait, mais
je ne puis le croire, que notre sainte mre avait rompu ses voeux, quitt
le clotre; qu'elle s'tait jete dans toutes sortes d'intrigues
politiques. On parlait de socits secrtes, de complot rpublicain.
Cela m'a fendu le coeur d'entendre ainsi dchirer une personne que je
rvre...

Cette nouvelle ne surprit pas madame de Kervans autant que la bonne
Claudine se l'tait imagin. Nlida avait cru deviner souvent qu'un
orage grondait sur la vie de mre Sainte-lisabeth. Certaines natures
ont d'instinct le secret l'une de l'autre. Les mes passionnes se
reconnaissent jusque dans le silence et la circonspection du clotre.




XXI


--Combien je vous suis reconnaissant, madame, dit Guermann  Claudine la
premire fois qu'ils se trouvrent seuls, de tout le bien que vous
faites  madame de Kervans. Votre arrive ici est un coup du ciel. La
prsence d'un tiers tait devenue indispensable entre Nlida et moi, et
personne autre que vous n'et t agr par elle. Laissez-moi vous le
dire sans fatuit aucune, vous avez pu d'ailleurs vous en apercevoir
aisment, madame de Kervans se consume dans une proccupation unique;
son amour trop exclusif la dvore. Ses anciennes plaies aussi se sont
rouvertes dans les constantes rflexions de cette solitude que rien ne
vient jamais distraire; mes mains sont trop rudes pour panser de telles
blessures. Je ne sais quel malentendu s'est gliss entre nous; il menace
chaque jour de s'accrotre; et,  vous dire ma pense sans dtour, je
crois qu'une absence, une sparation, si courte qu'elle soit est
aujourd'hui ncessaire pour rtablir entre nous la confiance et la
libert d'esprit qui ont disparu sans qu'il y ait, j'en ai la
conviction, de la faute de personne. Si vous pouvez dcider madame de
Kervans  faire avec vous un petit voyage,  changer le cours de ses
ides, il est certain qu'elle s'en trouverait bien, et que nous ferions
cesser ainsi, sans secousse et sans explication pnible, un tat de
choses aussi fcheux pour elle que pour moi.

Claudine trouva Guermann fort raisonnable, et s'en rjouit. Elle ne
savait pas que la raison, quand elle intervient si tard dans les
positions extrmes, ne sert point  gurir le mal, mais seulement  en
sonder toute la profondeur. Madame de Kervans consentit assez
facilement  faire une excursion  Florence; Guermann promit de la
rejoindre aussitt qu'il aurait termin un portrait commenc depuis
quelque temps. Les deux amies se mirent en route dans la voiture de
Claudine. L'artiste les accompagna jusqu'au premier relais, et, il faut
bien le dire, il prouva une sensation de bien-tre inaccoutum en
rentrant seul  Milan, en se voyant libre, soustrait, du moins pour
quelques jours, au plus irritant des spectacles: celui d'une douleur
profonde que l'on a caus par sa faute et qui ne veut ni se plaindre ni
se consoler.

Depuis quelques jours, il tait mcontent; le portrait de la marquise
Zepponi _ne venait pas bien_. Il attribuait la non-russite de son
travail, cette espce d'_empchement_ de son pinceau,  l'atmosphre
pesante qu'il respirait chez lui et  la proccupation o le jetait,
quoi qu'il en et, le fier silence de Nlida. Il alla encore le jour
mme chez la marquise; elle lui parut claire d'une manire nouvelle;
il dchira sa toile et recommena immdiatement une autre esquisse dont
la hardiesse, le mouvement et la vrit, lui donnrent une satisfaction
complte. Prs d'une semaine se passa. Les lettres qu'il recevait de
Florence taient bonnes. Nlida voyait avec intrt les galeries, les
glises, les mille chefs-d'oeuvre de l'art toscan. Elle lui adressait
presque chaque jour une espce de journal, dans lequel elle jetait au
hasard ses impressions spontanes. Le plus souvent ces pages, crites
avec tout l'abandon d'un esprit qui se parle  lui-mme, rvlaient une
dlicatesse et une puret de got suprieures; par moment, lorsqu'elles
taient dictes par l'enthousiasme, elles s'levaient  une grande
loquence. Guermann tait tout  la fois enorgueilli et humili par
cette lecture. La femme qui sentait, pensait et crivait ainsi, lui
appartenait, c'tait de quoi le rendre fier; mais, lorsque, en faisant
un retour sur lui-mme, il se disait que lui, artiste pourtant, il et
t incapable d'exprimer, en des termes si prcis, un jugement aussi
prompt, aussi sr, la conscience de son infriorit lui causait un
malaise insupportable.

Le portrait d'lisa avanait avec rapidit; chaque jour elle donnait 
Guermann des sances de cinq  six heures, sans jamais se plaindre de la
moindre fatigue. Il tait pris de son ouvrage; elle tait prise de
lui: de l, une sorte d'quivoque dont il ne s'apercevait pas, mais qui
jetait la marquise en des perplexits infinies.

L'avant-veille du jour fix par l'artiste pour aller rejoindre madame de
Kervans, il y eut,  l'occasion du mariage d'un jeune archiduc, bal
par et masqu  la Scala. M. Negri, le banquier auprs duquel Guermann
tait accrdit, l'invita  venir dans sa loge. En y entrant, ses yeux
furent blouis du spectacle qui s'offrit  eux. Cette immense salle
tait splendidement claire par un lustre de dimensions colossales et
par des candlabres placs, de distance en distance, entre les cinq
rangs de loges. Dans le parterre, lev au niveau du thtre,
s'agitaient, se croisaient en tous sens, au son d'un puissant orchestre,
des flots bigarrs de masques et de dominos. On se heurtait, on
s'accostait, on s'apostrophait, on s'injuriait, le tout au
divertissement des loges, o les femmes, en grande parure, tincelantes
de diamants, couvertes de fleurs, recevaient les hommages d'une cour
empresse. Partout des yeux brillants de plaisir; des paules nues; de
beaux bras appuys sur des coussins de soie; des colliers de rubis et
d'meraudes, ruisselant sur des cous d'ivoire; des ventails agaants,
couvrant et dcouvrant tour  tour des sourires coquets; des attitudes
languissantes, des bouquets effeuills, des regards changs, rapides et
brillants comme l'clair; une rumeur confuse, assez semblable au
bourdonnement d'une ruche d'abeilles; de loin  loin, quelque cri sorti
de la foule, quelque prodigieux clat de rire, qui faisait pencher
toutes les ttes hors de toutes les loges; en un mot, un ensemble
indfinissable de mouvement, de lumire, de couleur, de musique et de
bruit, une sorte de vertige universel, au sein duquel le plaisir et la
licence se donnaient ample carrire.

--Eh bien, qu'en dites-vous? s'cria M. Negri, qui voyait l'tonnement
de Guermann avec un certain orgueil national. N'est-ce pas l un coup
d'oeil unique? Vive Milan, pour s'y divertir en carnaval! Nos dames ne
sont pas prudes, et pour un bel tranger tel que vous, surtout, il n'est
vraiment rien qu'elles ne fassent. Savez-vous qu'on ne regarde plus que
vous au Corso, depuis quelque temps?  votre place, je mettrais
l'occasion  profit, Vous verrez ici, ce soir, toutes nos plus jolies
femmes. Tenez, voil, aux avant-scnes, la duchesse Lina et son amant,
le comte de Pemberg; voil la Giuseppina Toldi avec sa soeur Caroline;
l-bas, au numro 22, c'est la marquise Merini avec Berthold; il vient
de quitter pour elle la Rughetta, qui se meurt de jalousie; regardez
plutt, au numro 4, ces joues ples et ces yeux rouges! Mais o donc
est la marquise Zepponi? C'est une Sicilienne, mais elle surpasse en
beaut toutes nos Milanaises. Ah! la voici qui entre avec son _cavalier
servente_.

Un valet en grande livre tirait les rideaux de la loge qui faisait face
 celle de M. Negri. lisa, enveloppe d'un manteau d'hermine, s'assit
sur le fauteuil de droite. Un jeune homme la suivait; il lui remit sa
lorgnette, qu'elle prit sans faire la moindre attention  lui; puis,
laissant tomber son manteau en arrire, elle fit, d'un coup d'oeil, le
tour de la salle. Lorsqu'elle arriva  la loge du banquier, celui-ci lui
adressa un profond salut, auquel elle rpondit par un regard inquiet et
passionn jet sur Guermann. Ce regard le troubla pour la premire fois.
Par une de ces bizarreries du coeur que l'on n'explique point, _il
sentit_ ce qu'il n'avait fait que _voir_ jusqu'alors: c'est que la
marquise Zepponi tait merveilleusement belle.

M. Negri proposa  Guermann de faire un tour dans la salle. L'artiste
fut presque aussitt invit  souper par plusieurs jeunes gens et les
suivit dans leur loge. Aprs le souper, ils allrent ensemble au foyer;
c'tait l que se nouaient les intrigues et que s'engageaient les
aventures. Ses compagnons furent presque aussitt interpells et
successivement emmens par des dominos. Il se trouvait seul, fatigu du
bruit, un peu tourdi par les fumes du vin et les vapeurs de cette
atmosphre touffe, l'esprit offusqu de mille images, de mille
sensations confuses, et se disposait  quitter le bal lorsqu'un bras de
femme s'enlaa au sien, et une voix dguise sous le masque, mais qui le
fit tressaillir, lui dit en franais:

--J'ai  te parler; viens.

Guermann se laissa guider par ce bras qui, en le pressant doucement, le
fit traverser avec une prodigieuse dextrit le plus pais de la cohue.
Lorsqu'ils furent arrivs  un endroit des corridors dlaiss par la
foule, o quelques rares promeneurs passaient seuls de loin  loin et o
l'on pouvait parler sans tre entendu:

--On dit que tu pars, reprit le masque; n'en fais rien. Il ne faut pas
que tu partes, entends-tu?

--Et que feras-tu, beau masque, pour m'en empcher? dit Guermann en
souriant.

--Tout ce qu'il faudra, tout ce que tu voudras, si tu es capable
d'amour, de discrtion, de prudence.

--De prudence? reprit Guermann en s'efforant de donner un tour plaisant
 la conversation si bizarrement entame par le domino, de prudence?
j'ai vingt-trois ans; de discrtion? je suis Franais; d'amour? je pars
prcisment parce que je suis amoureux.

Le domino lcha son bras. Il y eut un moment de silence; puis le
saisissant de nouveau avec force:

--Tu veux partir parce que tu es amoureux d'une femme, et tu resteras,
parce que tu seras amoureux d'une autre.

Ces paroles furent dites avec un accent trange.

--Tu comptes donc beaucoup sur tes beaux yeux, charmant masque, reprit
Guermann en affectant de rire quoiqu'il se sentit assez srieusement
mu; en effet, bien que je ne les voie qu'imparfaitement, ils me
semblent les plus beaux du monde.

--Je compte sur mon amour, rpondit le domino d'un ton pntr; je
compte sur un pressentiment qui me dit que ta main serrera la mienne
ainsi (et elle lui serrait la main avec passion), que ta bouche me dira,
avec l'accent que j'ai en ce moment, cet accent qui ne saurait tromper:
je t'aime.

Le domino se remit  marcher  pas prcipits, regardant souvent en
arrire pour voir s'il n'tait pas suivi; il monta jusqu'aux cinquimes
galeries, ouvrit brusquement une loge, y fit entrer Guermann, y entra
aprs lui en refermant la porte au verrou; tout cela fut l'affaire d'une
seconde. Les rideaux de la loge taient ferms; une petite lampe
l'clairait d'un jour douteux.

--Vous ne savez pas qui je suis, dit l'inconnue  Guermann en lui
prenant la main; vous ne le saurez peut-tre jamais. Que vous importe?
Je suis une femme jeune et belle, qui vous aime perdument. Je ne vous
dirai ni o ni quand je vous ai vu; mais ce que je vous avouerai, c'est
que ds le premier instant o vous avez paru devant moi, j'ai senti
qu'un irrsistible attrait m'entranait vers vous, j'ai cru mme, tant
ma folie tait grande, que cet attrait devait tre mutuel; que vous
deviez vouloir mon amour comme je voulais le vtre,  tout prix. Mais
vous tes Franais, vous; vous ne connaissez pas comme nous ces
soudaines et invincibles sympathies ces ardeurs brlantes qui nous font
mourir!

--Je vous l'ai dit, madame, interrompit Guermann qui, mme dans l'tat
d'excitation o l'avait jet cette veille dsordonne, conservait le
dsir d'chapper  une vulgaire aventure de bal masqu; je suis un
Franais froid et sec comme tous les Franais et, qui pis est aussi
amoureux qu'il m'est possible de l'tre... ailleurs.

--Tu me railles, dit le domino, en quittant la main qu'il avait
jusque-l tenue dans la sienne; le sentiment violent et irrflchi qui
m'a pousse vers toi ne t'inspire que du ddain. J'aurais d le prvoir.
Eh bien, tout est dit. Je n'ai plus de raison de me drober  ta vue.
Connais la femme qui a os t'aimer la premire et te le dire dans une
heure d'inconcevable garement; raille-moi, insulte-moi; fltris-moi des
noms les plus odieux; ils me seront doux encore puisqu'ils tomberont sur
moi de tes lvres; couvre-moi de ton mpris tout entire; ris-toi,
non-seulement de ma passion, mais de ma personne; regarde en face celle
qui demain ne sera plus; regarde-la de ce regard glac qui donne la
mort... Je suis lisa Zepponi.

En parlant ainsi, lisa rejeta le capuchon qui la couvrait; son masque
se dtacha; l'imptuosit de son geste enleva la flche d'or qui
retenait sa chevelure, dont les ondes noires se rpandirent jusqu'
terre. Ses joues taient d'une pleur de marbre; ses yeux tincelaient
dans l'ombre; ses lvres remuaient convulsivement. puise par l'effort
qu'elle venait de faire, elle tomba sans mouvement aux genoux de
Guermann.

Un lger coup frapp  la porte la fit se relever en sursaut. Guermann
s'lana pour repousser celui qui oserait essayer d'entrer.

--Ce n'est rien, dit lisa tout  coup calme et rassise. J'avais
oubli... c'est ma femme de chambre qui vient m'avertir qu'il est temps
de rentrer chez moi. Effectivement, ajouta-t-elle en remettant son
masque et en entr'ouvrant avec prcaution le rideau de la loge, la Scala
se vide, il doit tre bien prs du jour... Oubliez-moi.

--Jamais! s'cria Guermann sans trop savoir ce qu'il disait.

--Eh bien, alors,  demain, dit lisa avec une tranquillit qui
contrastait de la manire la plus trange avec ce qui venait de se
passer.

Et elle fit signe  Guermann de ne pas la suivre.

L'artiste rentra chez lui dans un tat de trouble voisin de l'ivresse.
Il se jeta tout habill sur son lit et s'endormit d'un sommeil de plomb.
Quand il s'veilla il tait fort tard; un grand jour clairait le
dsordre de sa chambre. Le valet de l'htel y tait entr sans doute,
car le feu tait allum, et il trouva des lettres de Florence sur la
table.  la vue de rcriture de Nlida, il prouva une motion
douloureuse qui ressemblait presque  un remords et lui fit prendre
soudain une dtermination plus conforme  la prudence et  la loyaut
qu'on n'aurait pu l'attendre de lui. Il rsolut de ne point aller au
rendez-vous de la marquise et de partir immdiatement pour Florence.
Sans plus rflchir, il se mit  faire ses prparatifs. Comme il
cherchait dans la chambre de madame de Kervans un cahier de musique
qu'elle le priait de lui apporter, il ouvrit le bureau o elle avait
coutume d'crire, et vit tout  l'entre un livre en maroquin noir qu'il
avait quelquefois aperu entre ses mains, mais qu'elle avait toujours
ferm prcipitamment  son approche. Guermann n'tait pas curieux, mais
une tentation irrsistible le prit de feuilleter ce mystrieux livre. Un
grand nombre de pages taient dchires; d'autres,  demi effaces, ne
contenaient plus qu'un nom, une date, une aspiration vers Dieu...
L'artiste n'avait pas l'esprit assez calme pour chercher le sens de ces
fragments sans suite; mais il tomba sur une feuille entirement remplie,
crite d'une encre encore toute frache, et la lut d'un bout  l'autre
avec une hte fivreuse. Voici ce que la main de Nlida y avait trac:

 ma douleur, sois grande et calme; creuse dans mon me un lit si
profond, que personne, pas mme _lui_, n'entende ta plainte. Accomplis
ton oeuvre en silence; entrane avec toi mon amour loin des rives o
fleurit l'espoir. Je ne me dfends plus contre ton flot amer; cesse donc
d'cumer et de mugir.  ma douleur, sois grande et calme!

 ma colre, sois fire et magnanime; embrase et consume mon coeur, mais
ne te rpands plus en paroles. Reste cache, mme  Dieu; car tu es si
juste,  ma colre, que Dieu te pourrait exaucer, et alors tu serais
vaincue, tu cesserais d'tre; et moi je veux que tu sois immortelle
comme l'amour qui t'a engendre.  ma colre, sois fire et magnanime!

 mon orgueil, ferme  jamais mes lvres; scelle mon me d'un triple
sceau. Ce que j'ai dit, nul ne l'a compris; ce que j'ai senti, nul ne
l'a devin. Celui que j'aimais n'a pntr qu' la surface de mon amour.
C'est  toi seul que je me fie.  mon orgueil, ferme  jamais mes
lvres!

 ma sagesse, n'essaye pas de me consoler; en vain tu voudrais me
rendre infidle  mon dsespoir; je sais qu'il descend des rgions o
rien ne finit. Dans sa beaut sinistre, il a convi mon me  des noces
ternelles; rien ne doit plus briser l'anneau qui nous lie.  ma
sagesse, n'essaye pas de me consoler!

 cette lecture, le sang de Guermann frmit dans ses veines. Tous ses
bons propos s'vanouirent; sa mauvaise nature l'emporta encore. La
colre et la rage s'emparrent de lui; ses doigts se crisprent avec
fureur; son orgueil venait de recevoir un coup mortel. Il se voyait
devin, compris, jug, par un orgueil plus grand que le sien, par un
esprit d'une force qu'il n'avait pas souponne. La femme qui avait t
son esclave s'tait affranchie, et si elle consentait  porter encore
ses chanes, ce n'tait plus avec aveuglement, c'tait avec conscience;
ce n'tait plus pour rester fidle  un autre, c'tait pour se rester
fidle  elle-mme. Cette pense le jeta dans la plus violente
exaspration. Il sonna, demanda  l'instant mme une voiture, et, s'y
prcipitant comme s'il et craint d'tre retenu, il cria au cocher d'une
voix de tonnerre: _Strada del corso, palazzo Zepponi_.




XXII


Nlida n'tait plus, en effet, cette femme soumise et douce, ignorant la
vie, s'ignorant elle-mme, que nous avons vue, entrane par ses rves,
prendre au hasard tous les chemins qui s'ouvraient devant elle. Elle
avait subi la grande preuve de la destine humaine; l'preuve qui brise
les coeurs faibles, qui dgrade les mes communes, mais qui initie  la
sagesse les caractres vritablement vertueux; elle avait failli. Nul
homme ne saurait concevoir dans toute son tendue ni la vraie justice ni
la vraie bont, s'il n'a senti au moins une fois en sa vie les
contrastes de sa nature et la fragilit de son tre. Dans toute faute
reconnue, porte avec courage, il y a un germe d'hrosme; ce germe
tait dans l'me de Nlida, il y grandissait depuis un an, il s'y
fortifiait dans le sentiment de jour en jour plus intense d'un
dvouement dsespr et d'un sacrifice inutile.

Les lignes que Guermann venait de lire avec tant d'indignation, c'tait
le cri de ses entrailles, la rsolution ferme, invariable, de souffrir
en silence et de subir jusqu'au bout, sans espoir et sans plainte, le
douloureux martyre d'une vrit trop tard connue. Elle tait partie pour
Florence avec une pense assez analogue  celle de son amant; elle aussi
voulait mettre un intervalle, faire pour ainsi dire un temps d'arrt
entre l'illusion, le doute, l'enthousiasme et le dsespoir de ces deux
annes passes, et l'acceptation calme et forte d'un malheur sond
jusqu' sa racine. Elle avait vu clair enfin dans l'me de Guermann.
Elle ne le sentait plus assez grand pour que sa faute,  elle, ft
justifie. Ds lors, elle n'avait plus rien  attendre de l'avenir.

Claudine, la voyant tranquille, occupe, d'humeur sereine se trompa 
ces symptmes, et, lorsque son mari vint la retrouver  Florence, elle
voulut se rjouir avec lui de l'heureux rsultat de ses soins. Il n'osa
pas la dsabuser, mais un seul regard, jet sur le visage min et
fbrile de madame de Kervans, lui en apprit davantage et lui fit
augurer bien mal de cette rsignation apparente. On attendait Guermann
de jour en jour. Il ne venait pas; aucune lettre n'arrivait. Claudine
commenait  s'inquiter, mais elle feignait la scurit la plus
entire, inventait  cet inconcevable silence mille motifs absurdes, et
croyait que madame de Kervans acceptait de bonne foi ces explications,
parce qu'elle ne prenait pas la peine de les contredire. M. Bernard, qui
donnait le bras  Nlida dans les courses d'art que l'on faisait chaque
jour, la sentait presque d'heure en heure marcher avec plus de peine,
respirer avec plus d'effort, parler d'un accent plus ingal et plus
nerveux. Il redoutait de voir se prolonger cette incertitude, et
cherchait un prtexte plausible pour aller  Milan, lorsqu'un matin il
reut pour madame de Kervans un paquet et une lettre timbrs de Munich,
qu'il lui remit avec un singulier serrement de coeur. Contrairement  ses
habitudes de discrtion, il resta auprs d'elle pendant qu'elle lisait.
Son anxit fut longue. Nlida semblait ne lire qu'avec beaucoup de
peine une criture bien connue pourtant, et cette lettre tait d'une
longueur dsesprante.

--Ne me quittez pas, monsieur, s'cria enfin madame de Kervans en le
regardant avec garement et en saisissant sa main. Ne me quittez pas une
minute, car je crois que je deviens folle!

Et elle lui tendit la lettre qu'elle venait de lire.

--Lisez! lisez! continua-t-elle; lisez donc vite et dites-moi que je me
trompe. Ce n'est pas lui qui a crit cela, n'est-ce pas?

Pendant que M. Bernard lisait  son tour, Nlida, les yeux attachs sur
les siens, tenant toujours sa main serre, semblait attendre son premier
regard ou sa premire parole, comme un arrt de vie ou de mort:

Cinq minutes se passrent ainsi.

--Il n'y a qu'une chose  faire, madame, dit enfin cet homme froid et
bon en se levant et en forant madame de Kervans  se lever avec lui,
qu'une chose compatible avec le respect de vous-mme. Quittez l'Italie;
rentrez en France; allez  la campagne, chez Claudine. Ne prenez aucun
parti dans un pareil moment. Contentez-vous de vivre et d'attendre.
Attendez tout du temps, tout de vous: vous tes une de ces nobles
cratures qui ne peuvent pas prir misrablement. Vous ne devez pas vous
laisser dtruire par la force mauvaise que vous avez trop longtemps
subie, par une passion indigne...

--Plus un mot, dit Nlida; que ce soit pour vivre ou pour mourir,
n'importe. Vous dites vrai; il faut que je revoie mon pays. J'ai un
pardon  y chercher avant de quitter la terre.

Voici ce que Guermann Rgnier crivait  Nlida de Kervans deux ans
aprs l'avoir enleve:

     Il est une _douleur_ plus _grande_, mais moins _calme_ que la
     vtre, madame, c'est la mienne, en ne trouvant plus dans votre coeur
     aucun des sentiments dont mon coeur a besoin.

     Il est une _colre_ plus lgitime; c'est celle qu'allume en moi la
     condamnation inique que vous faites peser sur ma vie.

     Il est un _orgueil_ qui ne vous parlera plus qu'une fois, car vous
     l'avez bless  mort. C'est celui d'un homme que vous mconnaissez,
     parce que votre me pusillanime et votre esprit timide ne sauraient
     concevoir que des existences ordonnes suivant les mesquines
     proportions de la rgle commune.

     Il est une _sagesse_ qui me dit que nous ne pouvons plus nous
     comprendre, et que nous devons nous quitter jusqu' ce que vos yeux
     s'ouvrent  une lumire nouvelle, qu'il ne dpend pas de moi de
     vous faire apercevoir.

     Votre silence obstin, votre protestation irritante contre ma vie
     depuis plus d'une anne, ont fait au-dedans de moi un mal qui
     serait peut-tre irrparable, si je ne me htais de fuir une
     influence si funeste. N'interprtez pas mal ce dernier mot. Je
     quitte Milan, je me soustrais momentanment  l'action destructive
     que vous exercez sur mon esprit, mais mon dvouement vous reste.
     Dans quelque lieu que j'aille o que vous soyez, si vous avez
     besoin de moi, faites un signe et j'accours. Mais, avant toutes
     choses, il faut que je sauve l'artiste en moi, il faut que la
     flamme qui vivifiait mon gnie se rallume. Elle prirait dans
     l'atmosphre o vous voudriez me faire vivre.

     Je pars pour T... Le grand-duc que j'ai rencontr  Milan et qui
     vient de faire btir un Muse, me charge d'y peindre  fresque la
     vote d'une galerie leve sur les dessins du premier architecte de
     l'Allemagne. Ce travail glorieux fera voir  mes amis et  mes
     ennemis ce dont je suis capable. On me croit dchu, on se persuade
     (et je sais que c'est aussi l votre pense) que parce que je ne
     vis pas comme un anachorte et parce que, depuis quelque temps, je
     ne fais que des oeuvres d'un ordre infrieur, je suis devenu
     inhabile aux grandes choses. Dans deux ans, ma rponse  mes
     dtracteurs, ma rponse  vos injustices, sera crite en caractres
     ineffaables sur les murailles d'un palais splendide.

     Adieu, madame! Vous tes avec des amis dvous. Je suppose qu'ils
     resteront prs de vous et vous aideront  vous tablir d'une
     manire convenable, soit  Florence, soit  Naples que vous
     dsiriez voir, et dont le climat me semble devoir tre le plus
     favorable  votre sant. Rien ne vous empche en ce moment de
     reprendre une manire de vivre conforme  votre rang et  votre
     fortune. Lorsque mes premiers travaux seront termins, d'ici  six
     mois environ, j'irai vous rejoindre l o vous serez fixe, et nous
     pourrons peut-tre ds lors, recommencer cette existence  deux
     dont j'aurais t heureux toujours, si vous ne l'aviez pas
     empoisonne comme  plaisir.

     Sinon... Mais je ne veux pas prvoir des tristesses plus grandes
     dans ma tristesse dj presque insupportable.

     Adieu, madame! adieu, Nlida! Laissez-moi vous dire _au revoir._

Contre toute attente, madame de Kervans quitta l'Italie sans qu'aucune
dmonstration extrieure trahit ce qui se passait en elle. Durant toute
la route, elle demeura silencieuse, mais assez calme, et sut trouver
encore d'affectueuses paroles pour remercier Claudine et son mari des
soins touchants qui lui taient prodigus.

Mais arrivs  Lyon, M. Bernard vit qu'elle tait brise et qu'il serait
impossible de continuer la route. Il redoutait moins un sjour l
qu'ailleurs, parce qu'il savait que madame de Kervans n'y tait jamais
venue avec Guermann, et qu'elle n'y trouverait aucun de ces souvenirs
vivants, pour ainsi dire, si funestes dans les douleurs sans remde.

Au fond de son coeur, il regardait la rsolution prise par Guermann comme
un vnement douloureux, mais qui devait avoir pour Nlida, si elle
surmontait son dsespoir, des consquences dsirables. M. de Kervans
est un homme d'esprit, disait-il souvent  Claudine, lors qu'il se
trouvait seul avec elle; il comprendra qu'il n'a rien de mieux  faire
que de reprendre sa femme. Peut-tre demandera-t-il pour la forme un
sjour de quelques mois dans un couvent, puis il ira l'y voir, ne
parlera pas du pass, la ramnera en Bretagne, et le monde, aprs la
grimace oblige, sera ravi de retrouver une femme belle et riche, dont
le principal tort  ses yeux est seulement d'avoir t trop sincre et
de n'avoir pas mis  profit la tolrance qui lui tait assure au prix
de la plus facile hypocrisie.

Lorsqu'il eut tabli sa femme et Nlida dans une bonne auberge, M.
Bernard alla s'informer au bureau de la poste aux lettres de la demeure
d'un de ses parents avec lequel il avait des relations fort amicales,
quoique peu frquentes. Une diffrence d'opinion trs-tranche les
sparait plus encore que la distance des lieux. L'honnte ngociant, peu
soucieux de commotions politiques ou de rformes sociales, dvou de
coeur et d'esprit  la prosprit de sa fortune et au bien-tre de sa
famille, tait, comme on peut croire, un partisan dtermin du
gouvernement. Son cousin, au contraire, ancien lve de l'cole
polytechnique, s'tait lanc  corps perdu dans le radicalisme; on le
disait  la tte d'une socit secrte; plusieurs fois son nom avait t
compromis dans les complots rpublicains qui,  cette poque, menaaient
encore la dynastie nouvelle. Il n'y avait donc pas lieu entre ces deux
hommes  un commerce bien intime. Cependant la parent et la sympathie
naturelle aux coeurs honntes avaient conserv leurs droits, et ce fut
avec une joie vritable que M. Bernard s'achemina vers le faubourg de la
Guillotire, et qu'il frappa  la porte de son cousin mile Frez.

Aprs les premires questions sans rponse qui se croisent et se mlent
au retour d'une longue absence, M. Bernard conta brivement  son cousin
les tristes vnements qui l'amenaient  Lyon et les inquitudes qui l'y
retenaient. Comme il prononait le nom de madame de Kervans, il fut
interrompu par une femme qu'il n'avait pas aperue jusque-l, car la
pice o il se trouvait tait fort sombre, et elle tait reste assise 
l'extrmit oppose de la chemine, prs de laquelle il causait avec
Frez.

--Madame de Kervans est ici! s'cria cette femme en venant  lui et
l'interpellant avec une vivacit singulire; o donc? Conduisez-moi 
l'instant prs d'elle, monsieur, je vous prie.

Cette prire ressemblait fort  un ordre. M. Bernard, stupfait,
balbutia quelques paroles d'excuses sur l'tat de souffrance qui ne
permettrait pas  madame de Kervans de recevoir...

--Je suis certaine qu'elle me recevra, dit l'trangre. Puis, se
penchant  l'oreille de Frez, elle lui parla  voix basse.

--Faites ce que dsire madame, reprit celui-ci. Sa prsence ne peut que
faire du bien  votre amie.

M. Bernard ne fit plus d'objection. Il offrit son bras  l'inconnue, non
sans quelque dplaisir  la pense de traverser toute la ville avec une
femme aussi bizarrement accoutre.

L'trangre portait une robe noire d'une toffe grossire; une norme
croix de bois pendait  son cou; au lieu de mettre un chapeau pour
sortir, elle jeta sur ses cheveux gris, coups et spars comme ceux
d'un homme, une charpe de laine qui lui enveloppa la tte et les
paules.

--Je suis accoutume  marcher seule, dit-elle en refusant le bras de M.
Bernard; je ne m'appuie sur personne.

Il ne fut qu' demi fch de cette impolitesse. Durant le trajet qui
sparait la demeure de Frez de l'htel du Nord, M. Bernard fut fort
surpris de voir que le costume qu'il trouvait si insolite n'attirait
aucunement l'attention. Son tonnement redoubla lorsque, passant devant
des boutiques ouvertes, il vit des artisans se lever et saluer la
personne bizarre  laquelle il servait de guide. Quelques enfants du
peuple, qui jouaient dans la rue, quittrent leur jeu en l'apercevant et
coururent  elle. Les grondant de leur fainantise, elle leur recommanda
de venir la trouver le lendemain. M. Bernard tait tout bahi; enfin ils
arrivrent  l'htel.

--Qui dois-je annoncer  madame de Kervans? dit-il en mettant la main
sur la porte de l'appartement. Sans rpondre, l'trangre se prcipita
dans la chambre. Ma mre! s'cria Claudine, qui l'aperut en premier
lieu; et les deux femmes se jetrent dans les bras l'une de l'autre.
Nlida fit un effort pour se lever, et retomba sur le canap o elle
tait tendue. L'trangre courut  elle. Ce ne furent, pendant
plusieurs minutes, qu'embrassements, sanglots, paroles entrecoupes. M.
Bernard, rest discrtement sur le seuil, voyant qu'il n'avait rien 
craindre de cette rencontre, repartit sans avoir t aperu de sa femme,
et retourna chez Frez, curieux d'avoir enfin l'explication de cette
nigme.

--La personne que vous venez de conduire, lui dit son cousin sans
attendre qu'il l'interroget, est la femme la plus extraordinaire que
j'aie jamais rencontre. Elle a t longtemps suprieure du couvent de
l'Annonciade; elle a rompu ses voeux par les motifs les plus honorables.
Vous n'tes pas assez des ntres, continua Frez en mettant la main sur
l'paule de M. Bernard, pour que je vous dise le secret de sa vie. Mais
ce qu'il y a de certain, et ce que personne n'ignore, c'est qu'elle
exerce ici sur la classe ouvrire, sur les pauvres, sur les femmes en
particulier, une action presque miraculeuse, et dont les fruits ne
tarderont pas  se faire connatre. Elle s'est cr par ses bienfaits,
par sa haute raison, par son loquence, une sorte de souverainet qui
sied  son caractre viril et aux instincts de sa royale nature. C'est
une grande femme, en vrit, et qui laissera des traces de son passage
sur la terre.

Les deux amis causrent longtemps encore M. Bernard ne se lassait pas
d'interroger Frez, sur l'existence, incomprhensible  son point de
vue, de l'trangre, lorsque mre Sainte-lisabeth, nos lecteurs l'ont
reconnue dj, entra dans la chambre, et, allant droit  lui:

--Madame de Kervans n'est pas en tat de faire la route de Paris,
dit-elle. D'ailleurs, Paris ne lui vaudrait rien. Vous ne pouvez rester
ici sans un fcheux arrt dans vos affaires, m'a dit Claudine;
laissez-moi Nlida; je rponds d'elle. Personne, en ce moment, ne
saurait lui faire plus de bien que moi. Je vais m'tablir  l'htel,
dans sa propre chambre, jusqu' ce qu'on puisse la transporter ici. Je
ne la quitterai pas une minute; je vous donnerai exactement de ses
nouvelles; si elle se sent plus forte et tmoigne le dsir de retourner
 Paris, vous viendrez la chercher... Tout cela est convenu avec
Claudine, ajouta-t-elle d'un ton d'impatience, voyant que M. Bernard
semblait hsiter; allez aider votre femme  faire ses prparatifs de
dpart; dans une heure, je serai  l'htel du Nord.

M. Bernard, qui subissait dj l'ascendant de mre Sainte-lisabeth,
voulut lui parler de l'avenir de Nlida et de l'espoir qu'il nourrissait
de la runir  son mari. La religieuse le regarda avec un singulier
sourire.

--Votre projet, entre tous ses inconvnients, a celui de venir trop
tard, dit-elle. Vous ne lisez donc pas les journaux? Puis, cherchant
dans une pile de gazettes et de revues entasses sur la table, elle prit
un _Moniteur_  six ou huit jours de date, o elle lut ce qui suit:

Un accident affreux vient, de plonger dans la consternation le
dpartement d'Ille-et-Vilaine. M. le comte de Kervans, dernier hritier
de l'illustre famille de ce nom, a t tu  la chasse par
l'inadvertance d'un de ses voisins. Ces sortes d'accidents se
renouvellent si frquemment que nous croyons de notre devoir, etc...

M. Bernard ne rpondit rien, et sortit aprs avoir serr la main 
Frez.





CINQUIME PARTIE




XXIII

_Allein_ musst Du entfalten deine Schwingen,
_Allein_ Dich auf die See des Lebens wagen.
_Allein_ nach Deinem Idealen jagen,
_Allein, allein_, nach Deinem Himmel ringen.

                             GEORGE HERWEGH.


Prs d'un mois s'tait coul. Nlida, qui avait reu une nouvelle
secousse en apprenant la mort de son mari, tait bien loin de reprendre
des forces. Les esprances de mre Saint-lisabeth ne se ralisaient
pas, et la religieuse commenait  partager les apprhensions de Frez,
qui regardait l'tat de madame de Kervans comme ingurissable. Elle
aurait voulu et n'osait aborder de front cette tristesse taciturne; elle
redoutait et souhaitait tout  la fois une crise qui pouvait tre
funeste, mais qui pouvait aussi dterminer le rveil de cette lthargie
morale o Nlida semblait se complaire.

Un soir, elles taient toutes deux dans la chambre qu'occupait Nlida,
assises de chaque ct de l'tre, et faisaient de la charpie pour un
bless. Les doigts de madame de Kervans effilaient machinalement la
toile; sa pense tait loin.

--Nlida, Nlida, dit enfin mre Sainte-lisabeth, ne pouvant plus
contenir sa douleur irrite, je ne suis pas contente de vous, mon
enfant. Ce n'est pas l que j'avais droit d'attendre de votre affection
et de votre courage.

Nlida leva les yeux sur elle, la regarda avec une indicible surprise,
se tut quelques instants, puis, pousse par un mouvement irrsistible,
se jeta dans ses bras et fondit en larmes.

--Nous voici comme en ce jour o je vous trouvai priant dans votre
cellule, dit la religieuse d'un ton grave. Dieu a des desseins sur nous,
Nlida, puisqu'il nous runit encore aujourd'hui dans les mmes
sentiments, aprs de si cruelles preuves.

Nlida secoua la tte.

--Dieu ne peut avoir de dessein sur une morte, dit-elle; il n'y a plus
de vie en moi; je n'ai plus rien  faire en ce monde, ni pour moi ni
pour les autres.

--Ne blasphmez pas, s'cria la religieuse; au nom du ciel, ne
blasphmez pas contre Dieu, contre la vie, contre vous-mme. L'gosme
froce de certaines douleurs est la plus coupable des impits.

Nlida,  ce reproche fait avec amertume, s'arracha des bras de la
religieuse et se rassit en silence sur son fauteuil.

--Ma destine est accomplie, reprit-elle, voyant que mre
Sainte-lisabeth ne rompait pas le silence.

--La destine! Ce n'est l qu'un vain mot. Notre destine, c'est notre
caractre; ce sont nos facults, gouvernes ou ingouvernes par notre
volont ou notre lche abandon. Qui donc oserait prtendre, avant
l'heure de la mort, qu'il a fait de lui-mme une oeuvre acheve, digne
d'tre loue par l'artiste ternel, admise dans le sein de l'infinie
beaut? Vos facults sont grandes, Nlida; svre sera le compte que
vous aurez  en rendre.

--Je ne vous comprends pas, ma mre; que puis-je donc faire aujourd'hui?
Que pourrais-je vouloir?

--J'ai tort, dit la religieuse d'un ton beaucoup plus doux, en prenant
la main de Nlida qu'elle serra avec tendresse; vous ne sauriez trouver
un sens  mes paroles, car je ne vous ai jamais ouvert mon coeur. Vous ne
me connaissez pas encore. Vous fatiguerai-je par le rcit abrg de ma
vie? Quand vous m'aurez entendue, peut-tre pourrons-nous aisment nous
comprendre. Si nous ne le pouvons pas, nous saurons du moins que nous
n'avons plus  rester ensemble. Je vous rendrai  vos amis, auxquels je
vous ai arrache avec une passion jalouse et une immense esprance, et
je reprendrai avec rsignation ma voie solitaire.

--Je vous coute de toute mon me, dit Nlida, en approchant son
fauteuil du tabouret o mre Sainte-lisabeth s'asseyait toujours.

La religieuse se recueillit un instant et commena ainsi:

Je n'ai pas connu ma mre. Mon pre tait un homme d'un esprit ferme,
d'un caractre froid, d'une raison solide, d'un coeur... je n'ai jamais
su s'il avait un coeur. Le got exclusif des affaires, auxquelles il
avait longtemps pris part, absorbait tout ce qu'il pouvait y avoir en
lui d'lan et de vie. Le reste, y compris ses enfants, le trouvait
insensible. Il ne paraissait pas se soucier d'tre aim; il n'en aurait
pas eu le temps. Il lui suffisait d'tre obi, et en cela tout ce qui
l'entourait lui donnait une satisfaction complte. Sa volont n'tait
jamais ni conteste ni mme examine; on s'y soumettait comme  une
force immuable, comme  une justice abstraite, qu'il y aurait eu folie 
tenter de flchir. J'avais une soeur d'un premier lit, leve en
Allemagne, chez une tante maternelle. Quant  moi, si j'tais rest  la
maison, c'tait plutt,  coup sr, parce que mon pre, toujours occup
d'autre chose, n'avait pas song  me mettre ailleurs, que par aucun
motif puis dans la tendresse paternelle. Je n'tais jamais malade,
point bruyante, trs-peu expansive, et fort indpendante dans mes
allures. Je ne lui tais donc point  charge; il n'y avait jamais lieu 
s'apercevoir que je fusse l. De cette faon, je restai pendant bien des
annes, toujours sous ses yeux dans qu'il part ni jouir ni souffrit de
ma prsence. D'ducation, il va sans dire que je n'en reus aucune. 
quinze ans, c'est  peine si j'avais ouvert un livre. Toutefois mes
facults n'taient point restes en souffrance, loin de l. Mon pre,
qui n'avait pas d'amis dans le sens que vous et moi attacherions  ce
mot, avait des relations politiques fortement noues. Son salon tait le
rendez-vous habituel des ministres passs ou futurs, et de tout ce qui
marquait d'une manire quelconque dans la diplomatie, l'administration
et le journalisme. On y causait avec libert et sagesse. On y jugeait
les hommes et les choses  un point de vue lev, avec l'inflexible
rigueur d'une logique exempte de passion. Ce fut l, dans un coin de ce
salon o j'tais oublie plutt qu'admise, que, les yeux et les oreilles
tout grands ouverts, je recueillis avec avidit mes premires notions
sur le train du monde. Mon esprit, port  l'observation, contracta dans
le grave entretien de ces intelligences d'lite des habitudes de pense
et une trempe de caractre vigoureuses. Encourage par la tendresse de
l'un des aimables vieillards qui se rassemblaient chez nous, j'osai
plusieurs fois lui adresser des questions qui le surprirent. Il me fit
parler et dcouvrit que, non-seulement j'tais au courant de toutes les
matires que l'on traitait devant moi, mais encore que j'tais capable
d'une argumentation serre, que je saisissais avec promptitude le point
juste des questions, les tranchant souvent  ma faon avec une sagacit
peu commune.

Savez-vous, dit-il un jour  l'un de nos habitus, tonn de le voir me
parler depuis prs d'une heure avec un srieux qui pouvait en effet
sembler trange, savez-vous que nous avons l une petite Roland? Elle
nous fera une _lettre au roi_ le jour o il en sera besoin.

Le nom me resta.

Je voulus savoir si la comparaison tait flatteuse, et je me fis
apporter par le secrtaire de mon pre les Mmoires de la fire
girondine. Une seule chose me frappa et fit une impression profonde sur
mon esprit: ce fut le rle srieux qu'une personne de mon sexe avait pu
jouer; l'ascendant qu'elle avait exerc sur de mles intelligences et le
martyre sublime qui avait couronn la lutte hroque. Les femmes
pouvaient donc aussi tre grandes, fortes, tre quelque chose enfin!
Cette pense me donnait la fivre. Madame Roland acquise  mon
admiration, je voulus connatre les autres femmes dont la France avait
gard la mmoire. Hlose, Jeanne d'Arc, madame de Maintenon, madame de
Stal, devinrent pour moi un objet particulier d'tude; puis j'agrandis
mon cercle, et j'entrai dans le domaine de l'histoire et de la
philosophie. Le secrtaire de mon pre me venait en aide.

Frez tait un homme d'une capacit rare, et, sous le silence que sa
position lui commandait, il couvait des passions fougueuses. Rpublicain
jusqu' la moelle des os, il n'attendait que l'heure o un petit
hritage ncessaire  son indpendance lui serait chu, pour renoncer 
un emploi servile et se jeter ouvertement dans le parti qui conspirait
alors le renversement de la monarchie. Voyant mon enthousiasme pour les
ides gnreuses, il laissa avec moi toute dfiance, et, dans les longs
tte--tte qui suivirent mes lectures, il m'initia aux projets de la
jeunesse radicale. Je sentais les fibres les plus secrtes de mon coeur
remues  ces perspectives d'avenir. Le jour ne suffit bientt plus  ma
soif de connatre. Je passai des nuits entires  lire,  dvorer
l'histoire de la rvolution franaise, les crivains du dix-huitime
sicle et tous les crits saillants de nos modernes socialistes. J'avais
plac au-dessus de ma table le portrait de madame Roland. Frez me
persuada que je ressemblais  mon hrone. Ds ce moment, une voix
mystrieuse ne cessa de murmurer  mon oreille que moi aussi peut-tre
un jour...

Sur ces entrefaites, la mort de sa belle-soeur obligea mon pre 
reprendre auprs de lui cette fille ane de qui je vous ai parl et que
je n'avais jamais vue. Elle arriva escorte, suivant la mode allemande,
d'une dame de compagnie sche et roide, qui m'inspira ds l'abord une
aversion insurmontable. Quant  ma soeur, je dois avouer que j'eus
beaucoup de peine  me familiariser avec l'trange aspect de sa
personne. Elle n'tait pourtant pas laide, du moins de cette laideur qui
se peut dfinir, mais elle tait aussi dpourvue de charme qu'il est
possible de l'tre  vingt-deux ans, avec un beau teint, une belle
chevelure et des traits passables. Soit qu'elle ft dispose  une
obsit excessive, soit que le corps de baleine dans lequel elle
s'emprisonnait et excit la nature  une raction, soit qu'elle et
trop mang de farineux, ou trop peu pens, ou trop peu souffert,
toujours est-il qu'elle tait afflige d'un embonpoint ridicule et
qu'elle n'avait pas forme humaine. Comme, au surplus, elle ne se doutait
pas de sa disgrce, elle en augmentait l'impression importune par des
prtentions inqualifiables. Elle portait le nez haut, se renversait en
arrire, parlait d'un ton rogue, et s'affublait de couleurs clatantes,
comme une reine de thtre. Son entre dans le salon de mon pre fut un
vritable dsastre. Les vieilles gens sont difficiles en beaut.

Savez-vous que votre dlicieuse soeur ressemble  s'y mprendre  l'un
de ces beignets souffls et vides qui portent un nom si malhonnte, me
dit le moqueur et cynique vieillard qui m'avait donn mon cher surnom.

Je partis d'un clat de rire qui gagna tout le cercle. J'ignore si ma
soeur avait entendu. Le fait est qu'elle plit, et, ds ce moment, je pus
m'apercevoir que j'avais allum dans son coeur une haine qui ne devait
plus s'teindre, et dont les effets ne se firent pas attendre. Chaque
jour vit s'envenimer l'hostilit latente de notre situation rciproque.
Dans le corps disgraci que je viens de vous dcrire logeait un esprit
des plus minces, mais entich, enivr, encrass de sa propre excellence.
Ma soeur avait t coute comme un oracle  la cour de Hildburghausen,
o sa qualit de Franaise lui donnait un avantage incontestable. Rien
ne fut plus drle que de la voir garder  Paris le sentiment arrogant et
altier d'une prminence qui n'existait plus, se montrer fire d'tre
franaise, de parler franais, d'crire correctement le Franais, de
porter des chapeaux franais. Je n'ai jamais rencontr de vanit plus
gare. Sa dame de compagnie, qui la flagornait avec impudeur, dcouvrit
un jour que je n'avais pas fait d'tudes rgulires comme on les entend
dans les pensionnats, et que mes phrases n'taient pas toujours alignes
avec une rectitude grammaticale. Je crois qu'elle en pleura d'aise, et,
me parlant avec un ddain plein de compassion, elle me conseilla de me
faire prter par ma soeur un trait sur les adverbes de lieux, petit
chef-d'oeuvre compos pour l'instruction de la jeune princesse de
Hildburghausen, et dont toutes les cours de l'Allemagne avaient demand
des copies, la modestie de ma soeur ne lui ayant pas permis de le faire
imprimer. Je me contins plus qu'il n'tait dans mon caractre, et je
promis de consulter Euphrasie sur des difficults de la syntaxe. Mais
cela ne servit de rien. On ne trompe pas l'envie. Elle n'avait pu,
malgr l'aveuglement de son amour-propre, s'empcher de remarquer le peu
d'effet qu'elle produisait dans le salon de notre pre avec ses
dissertations  perte de vue sur les participes, et ses descriptions
interminables des crmonies de la cour de Hildburghausen. Peu  peu,
les rares interlocuteurs qui s'approchaient par politesse du canap o
elle sigeait avec une dignit magistrale, dsertaient la place et
venaient se grouper dans l'embrasure de la fentre, autour d'un tabouret
fort semblable  celui-ci, dit mre Sainte-lisabeth dont ces souvenirs
de jeunesse dridaient depuis quelques minutes le front sombre et
soucieux. L, assez gauchement perche, je me tenais, ma tapisserie  la
main, jetant de loin  loin dans la conversation, une parole, ou
seulement un regard, qui lui donnait un essor nouveau et lui prtait un
charme que les discussions entre hommes perdent bien vite, quand une
femme n'est pas l pour les maintenir dans une certaine mesure dlicate
et tempre. Ma soeur s'aigrit, et, comme elle tait fort calcule, elle
se dit que, tant que je resterais dans la maison, non-seulement elle n'y
ferait aucun effet, mais encore, chose plus grave, elle n'y trouverait
pas d'pouseur. Son parti fut pris  l'instant de m'en faire sortir au
plus vite et par tous les moyens. Mon imprudence la servit. Comme je
vous l'ai dit, j'avais un got passionn pour l'tude et pour
l'entretien srieux de mon jeune matre. Il tait fort occup durant le
jour; rien ne me parut plus simple que de lui donner rendez-vous dans ma
chambre, aprs le th qui se prenait au salon  dix heures. Je lui
lisais des rsums de mes lectures, lui exposant les difficults qui
m'arrtaient. Ces tte--tte se prolongeaient souvent trs-tard; il
arriva ce qui ne pouvait manquer d'arriver: Frez devint amoureux de moi
et commena une correspondance  laquelle son exaltation et mon
ignorance absolue de la valeur de certains termes dans le langage du
monde donnrent une apparence criminelle. Ma soeur et sa dame de
compagnie taient aux aguets. On surprit nos lettres. On dnona  mon
pre nos rendez-vous nocturnes. Il entra dans une colre pouvantable,
chassa Frez, et m'ayant fait comparatre, il me signifia qu'il me
donnait vingt-quatre heures de rflexions, soit pour pouser un cousin
que j'avais dj refus  deux reprises, soit pour entrer dans un
clotre. Mon pre, en me posant cette alternative, ne doutait pas que je
ne dusse choisir le mariage; il se trompait.

Ce cousin tait un hobereau de Lot-et-Garonne, chasseur enthousiaste et
agriculteur sordide. Je frmis  la seule pense d'une existence dont
les limites les plus vastes et les joies les plus intenses seraient le
gouvernement d'une basse-cour et les pripties d'une traque au renard.
Dieu ne m'avait pas donn l'instinct de la maternit; c'est  peine si
je comprenais l'amour tel que je le voyais dpeint dans les romans; je
ne concevais d'autre bonheur que celui de la domination; mon coeur ne
battait dj plus qu' l'ide d'une grande destine. J'avais t
plusieurs fois, en ces derniers temps, au couvent de l'Annonciade, voir
une de mes parentes qui s'tait faite religieuse par dsespoir amoureux.
C'tait une faible crature, qui gmissait et se lamentait tout le long
du jour. Elle me disait souvent:

Que n'es-tu  ma place? Tu n'aimeras jamais personne, tu serais
contente de commander, tu mnerais tout le monde ici  la baguette;
avant deux ans on te nommerait suprieure.

Ces paroles, dites tourdiment, n'taient pas sorties de ma mmoire.
J'avais cherch de tous cts quelle voie tait ouverte  mes ambitions
confuses; je n'en trouvais aucune. Un mariage, quelque brillant qu'il
ft, me plaait sous le pire des jougs, celui du caprice d'un individu
qui pouvait tre noble et intelligent  la vrit, mais qui pouvait
aussi tre vulgaire et stupide. D'ailleurs, le mariage, c'tait le
mnage, le gynce, la vie des salons. C'tait le renoncement presque
certain  l'expansion de ma force,  ce rayonnement de ma vie sur
d'autres vies, dont l'image seule enflammait mon cerveau d'irrfrnables
dsirs. L'ide de diriger un jour une communaut tout entire et
l'ducation de deux cents jeunes filles, toujours renouveles et
recrutes dans les premiers rangs de la socit, s'empara de moi comme
la seule qui pt me conduire  un but digne d'efforts. Si je pouvais, me
disais-je, infiltrer dans Ces jeunes coeurs les sentiments dont le mien
dborde; si, au lieu de la morgue et de la vanit dont on les nourrit,
je parvenais  les pntrer des principes d'une galit vraie; si
j'allumais dans leur me pur et enthousiaste amour du peuple, j'aurais
fait une rvolution... Ce mot me donnait le vertige.

Je dclarai  mon pre que je voulais entrer au couvent de l'Annonciade
en qualit de novice. Il sourit de piti, ne voyant dans ce dessein que
le puril enttement d'un amour contrari. Ma soeur l'entretint dans
cette pense, car elle savait que son indiffrence n'irait pas jusqu'
me voir sans chagrin prendre un parti aussi extrme, et l'assura qu'au
bout de quinze jours de noviciat mon obstination serait dompte; mon
pre ne m'en parla plus, et, vingt-quatre heures aprs, ayant fait
avertir la suprieure des Dames de l'Annonciade, il me fit conduire au
couvent. Euphrasie, en m'embrassant, me sourit d'un sourire o se
peignait toute l'hypocrite satisfaction de sa mdiocrit rancunire.

La premire personne que je vis au couvent; aprs la suprieure, ce fut
le pre Aimery; sa capacit me frappa. Je discernai vite en lui une
nature semblable  la mienne par l'ambition, le courage et la
persvrance; il parut me deviner aussi. Cette rencontre me sembla
providentielle. Je le savais tout-puissant dans son ordre et
trs-influent dans le monde. Je l'associai dans ma pense  tous mes
projets, et, sans lui ouvrir mon coeur encore, je lui livrai en esprit
toutes mes esprances. Peu de temps aprs mon entre au couvent, mon
pre tomba malade; il mourut l'avant-veille du jour fix pour mes
premiers voeux, attendant toujours que je vinsse me rtracter et implorer
mon pardon. Sous prtexte de me distraire, mais en ralit pour
m'prouver, on me fit quitter Paris et l'on m'envoya successivement dans
les maisons de province les plus recules. Ma conduite, pendant six
annes, fut la plus difiante dont on et mmoire au couvent. Elle ne
trahit absolument rien qu'une pit exemplaire et une abngation
complte de toute volont. Ma naissance et ma fortune me donnaient en
surplus des avantages tels, que, le jour de l'lection venu, je fus
nomme suprieure  l'unanimit. Ds que j'eus le pouvoir en main, je
songeai  m'ouvrir au pre Aimery; je ne doutais pas de le trouver prt
 me seconder. Nous emes ensemble une confrence que je n'oublierai de
ma vie. Elle dura six heures d'horloge. Nous commenmes par tablir
notre point de dpart; il tait le mme: concentrer en nos deux
personnes la plus grande force d'autorit possible; obtenir au dedans
une soumission aveugle; nous entendre pour gagner ou distraire ceux de
nos chefs qui pourraient nous faire obstacle; flatter, sduire la
jeunesse qui nous tait confie; nous insinuer par elle dans l'intrieur
des familles. Jusque-l tout allait  merveille; mais tout  coup il se
fit dans l'entretien une immense dchirure. Le terrain sur lequel nous
marchions sans plus de prcaution, nous croyant dj d'accord, s'boula
avec fracas; le pre Aimery et moi, nous nous trouvmes spars par un
abme. Le but de toute cette influence reconquise, de cette puissance
exerce au dedans et au dehors, c'tait pour lui le rtablissement plein
et entier de l'ancienne omnipotence de son ordre au profit de tout ce
que je regardais comme d'iniques prjugs. Il me laissa entrevoir de
secrtes affiliations avec les chefs de la noblesse, des promesses
changes, des engagements pris pour le retour d'un tat de choses qui
me faisait horreur... Ma surprise fut violente. Je ne sus pas me
contenir, et, dans un torrent de paroles o mes esprances si longtemps
comprimes se livrrent passage, je laissai chapper avec une imprudence
d'enfant le secret de ma vie entire. Le pre Aimery me regarda
longtemps comme s'il avait eu devant les yeux une personne frappe
d'alination mentale; puis je le vis faire une prire intrieure; puis,
enfin, il me dclara que j'tais d'une fourberie insigne, que j'avais
tromp lui et tout le monde avec une adresse satanique, mais qu'il
saurait bien m'empcher de nuire; que, puisqu'on ne pouvait me retirer
l'autorit que me confrait ma dignit nouvelle, il exercerait du moins
une surveillance de tous les instants et me dnoncerait  la premire
parole imprudente qui m'chapperait. Il ajouta, du reste, en
s'adoucissant, qu'il esprait que le temps et la rflexion
rassainiraient mes ides et me rendraient  moi-mme.

Quand il m'eut quitte, je crus  mon tour que tout ce que je venais
d'entendre ne pouvait tre vritable; que le prtre avait parl ainsi
pour me tenter... Mais cette illusion dura peu, et je me vis face  face
avec la plus triste destine.

Je ne vous dirai pas, ce serait trop long, toutes les tortures des
annes suivantes; mes vains efforts pour gagner le pre Aimery au moins
 des modifications partielles dans l'enseignement, mes tentatives
avortes auprs de quelques autres ecclsiastiques, et enfin l'inaction
absolue  laquelle je me vis condamne par, leur vigilance souponneuse.
Quand vous entrtes au couvent, Nlida, j'tais plonge dans le plus
morne dsespoir. La vue de votre visage clair d'une lumire divine, ce
que j'entrevis de noble, de grand et de fier dans votre me, ralluma en
moi l'instinct de la vie; et, lorsque vous me dtes que vous vous
sentiez la vocation, j'en ressentis une joie que je ne sus pas assez
dissimuler. Le pre Aimery suspecta quelque embche; il se persuada
probablement que vous partagiez mes opinions et qu'il aurait deux
esprits rebelles  contenir au lieu d'un; bref, il s'opposa  votre
prise d'habit, et nous emes  cette occasion des querelles fort vives,
qui finirent par la menace de me faire destituer dans une assemble
gnrale. Je sentis en frmissant que d'un jour  l'autre, en effet, je
pourrais me voir dpouille de l'autorit qui tait ma sauvegarde et
tomber sans dfense entre les mains de mes ennemis. Ce fut alors que je
conus un premier projet de fuite.

Une lettre que je reus peu aprs de Frez, par l'intermdiaire d'une
ancienne femme de chambre qui m'tait reste dvoue, fixa ce vague
projet et en hta l'excution. Frez m'apprenait qu'il tait mari 
Genve, o il venait de fonder un journal. Il rassemblait autour de lui
des hommes de talent, et travaillait pour la bonne cause. Sa femme,
ajoutait-il, partageait toutes ses ides et l'aidait avec zle.

Ces derniers mots furent dcisifs. Je m'chappai du couvent avec ma
fidle Rose. Elle m'avait procur un passe-port et une chaise de poste
que je trouvai toute prte chez elle. Trois jours aprs j'tais en
Suisse. Pendant deux ans j'y vcus  peu prs cache, craignant toujours
les poursuites du pre Aimery. Mais un silence complet de ce ct, comme
aussi celui de ma soeur, qui, marie honorablement en Allemagne, ne se
souciait gure d'entendre parler de moi, me rassura. Pendant ce temps,
je m'tais prpare, je puis dire, avec ferveur,  la mission  laquelle
je me croyais appele, et lorsque Frez rsolut de rentrer en France et
de fixer  Lyon le centre de son activit, je lui dclarai que j'tais
dcide  le suivre.

Vous vous tonnerez peut-tre, Nlida, de me voir chercher un asile sous
le toit d'un homme dont la passion pour moi m'tait connue. Vous
penserez sans doute qu'il n'tait pas loyal de venir me jeter  la
traverse d'une union paisible et de m'exposer  troubler le bonheur de
deux tres que je respectais? Il est certain que j'agissais sans
prudence. Je fus plus heureuse que sage. J'avais quitt un jeune homme,
je retrouvai un vieillard, un front pliss par la mditation, un coeur
absorb par les passions politiques, des sens teints par la force de la
pense. Quand nous nous revmes, nous parlmes  peine de nous. La
cause, la sainte cause pour laquelle Frez tait prt  donner sa vie,
l'absorbait entirement. Il se rjouit de trouver en moi une auxiliaire
dont il s'exagra la valeur. Trs fort la plume  la main, Frez n'avait
pas le don de la parole et ne pouvait agir directement sur les masses.
Il me trouva loquente, me conjura de jeter loin de moi tout scrupule et
de ne pas craindre de prcher ouvertement nos doctrines. J'essayai
d'abord de faire quelques proslytes parmi les femmes. Je voulais fonder
une association, une espce de couvent libre o l'on ne ferait d'autre
voeu que celui de charit. Mais, hlas! que je fus vite rebute! Tous ces
cerveaux taient si creux, tous ces coeurs si frivoles! Ces femmes
s'enivraient d'ides comme les hommes se grisent d'un vin dont ils n'ont
pas l'habitude, et ce qui les animait d'un certain enthousiasme
extravagant pour les ides nouvelles, c'tait l'espoir assez peu
dissimul de pouvoir s'abandonner sans frein et sans honte  leurs
penchants. Dcourage de ce ct, je dirigeai mes efforts d'un autre.
J'avais t souvent avec Frez dans les ateliers et dans les prisons o
il portait des secours et des esprances; je trouvai l de si mles
courages, de si simples et si hroques vertus, qu'une ide longtemps
nourrie en silence me revint avec force.

Notre pays, me disais-je, depuis la dernire rvolution, n'a pas repris
son quilibre. Deux classes de la socit, la noblesse et le peuple,
sont en proie  de vives souffrances; l'une subit un mal imaginaire,
l'autre un mal rel; la noblesse, parce qu'elle se voit dpouille de
ses privilges et de ses honneurs par une bourgeoisie arrogante; le
peuple, parce que le triomphe de cette bourgeoisie, amene par lui au
pouvoir, n'a t qu'une dception cruelle. Il commence  regretter, par
comparaison, ses anciens matres. Comme il lit peu l'histoire, il ne se
souvient que des manires affables et des largesses du grand seigneur.
Pourquoi ces deux classes, claires par l'exprience, ne
s'entendraient-elles pas contre leur commun adversaire? Pourquoi les
instincts courageux du peuple, l'esprit d'honneur de la noblesse, ne
triompheraient-ils pas d'une bourgeoisie goste et dj nerve par le
bien-tre? Pourquoi ne tenterait-on pas ce rapprochement? Pourquoi les
femmes, qui ont  la fois et par nature toutes les dlicatesses de
l'aristocratie et l'ardeur de charit du peuple, ne seraient-elles pas
les aptres et les intermdiaires de cette alliance?

Frez encourageait mes illusions. Il est des temps, me disait-il, o
l'esprit de vrit se retire des hommes. La vue prophtique des choses
est alors donne  la femme, qui prononce, souvent mme sans en avoir
l'intelligence complte, les paroles de salut. C'est une femme qui a
fait la France chrtienne; c'est une femme qui l'a sauve du joug
tranger; ce sera une femme encore; tout me le dit, qui allumera le
flambeau de l'avenir.

Ainsi exalte, enhardie, je redoublai de zle et je parvins  former une
nombreuse association d'ouvriers que j'clairai d'abord sur leurs
intrts matriels; je leur fis honte de leur ivrognerie, des rivalits
stupides et sanglantes du compagnonnage; puis je les amenai  dsirer,
pour leurs enfants et pour eux-mmes, un cours rgulier d'instruction
morale. Me voyant coute avec docilit, l'ide me vint de complter mon
oeuvre en allant trouver dans les chteaux quelques femmes bonnes et
pieuses, que j'esprais intresser en leur prsentant mon oeuvre au point
de vue de la charit chrtienne. Je me procurai une lettre pour l'une
des plus considrables de la province. Elle me reut bien et
m'introduisit auprs de ses amies; j'agis cette fois avec une
circonspection trs-grande; allant pas  pas, de proche en proche,
obtenant en premier lieu de l'argent, puis des sympathies vives, nouant
ensuite des rapports personnels entre les plus clairs de mes
aristocratiques adeptes et les familles d'ouvriers auxquelles je
connaissais les habitudes les plus dlicates. L o je voyais du
penchant pour les doctrines nouvelles, je me hasardais plus avant.
Chaque jour nous nous applaudissions, Frez et moi, des succs de ma
propagande, lorsque mon mauvais destin me fit dcouvrir par le pre
Aimery. Ce fut ma perte. Il me dnona dans les chteaux comme une
religieuse sans moeurs, chappe du clotre. Aussitt toutes les portes
me furent fermes. Mais sa haine ne se borna pas l. Il sut m'atteindre
jusque parmi ces honntes artisans dont j'tais devenue la mre et la
soeur; il me fit passer prs d'eux pour un espion; la mfiance se glissa
dans leur me, et j'ai dsormais  lutter contre des obstacles de tout
genre que je dsespre d'aplanir.

Nlida, qui avait cout la religieuse avec une attention toujours
croissante, lui dit en attachant sur elle ses deux grands yeux qui
brillaient d'un clat effrayant dans ses joues creuses et ternes.

--Vous voyez bien, ma mre, que vous dsesprez aussi.

--Je dsespre de moi, non de la cause, reprit la religieuse; la
Providence est juste; elle ne pouvait vouloir pour de si nobles fins un
instrument si misrable. Mon but tait grand, mais mon mobile tait
petit; et tous, nous devons subir la peine de nos fautes. L'ambition m'a
dvore; le dsir de me faire un nom m'a entrane  des voeux coupables;
je suis entre au clotre sans avoir la foi aveugle qui m'y aurait
soutenue; je n'ai cherch que la domination; deux fois elle m'chappe au
moment o je crois la saisir. Oui, Nlida, une justice rigoureuse
s'exerce dans la destine de l'homme. Vous me voyez brise par
l'instrument choisi pour mon lvation. J'ai rompu sans vertu des voeux
faits sans loyaut; ces voeux me poursuivent et anantissent mon ouvrage.
J'ai voulu l'clat d'une grande renomme; l'opprobre qui s'attache si
justement au parjure fltrit mon front.

D'ailleurs, continua-t-elle, je suis un tre incomplet, parce que je
n'ai jamais aim. Je n'ai pas connu ce sentiment sublime qui fait vivre
d'une double vie. Je n'ai dsir ni un poux ni un enfant; je n'ai t
qu'une femme orgueilleuse, aussi grande en apparence qu'on peut le
devenir par la force de l'esprit, mais une bien chtive crature en
ralit,  qui la nature avait refus un coeur capable d'amour.

Et la religieuse, pour la premire fois depuis bien des annes, pleura 
chaudes larmes. Se matrisant enfin, elle s'cria: Mais ce que je n'ai
pu faire, ce qui n'a pu m'tre accord, d'autres plus dignes ou plus
fortuns l'accompliront.  Nlida! si vous aviez la moiti de mon
courage! si vous consentiez seulement  vivre, si vous voyiez, si vous
entendiez une seule fois ces flagrantes misres que j'ai si souvent
exhortes, vous auriez honte de votre dsespoir. Et vous seriez exauce,
vous, ajouta la religieuse en prenant la main de madame de Kervans et
en la serrant dans la sienne, car vous tes digne d'une telle destine.
Vous n'tes plus ni une amante goste ni une pouse infidle; vous tes
la veuve libre et prouve qui a conquis, par la douleur et l'amour, le
droit de se consacrer aux grandes penses. Votre me ne s'est jamais
ouverte aux passions mauvaises; Dieu y peut verser encore ses plus purs
rayons.

Nlida sourit d'un amer sourire.

--Sais-je seulement aujourd'hui prier encore ce Dieu que vous invoquez,
dit-elle? Sais-je comment il veut qu'on le prie? Puis-je croire
encore?...

--Qu'est-il besoin de croire? reprit la religieuse avec feu.
Contentez-vous d'esprer! Dans le triste temps o nous virons, je crains
qu'ils ne mentent aux autres ou qu'ils ne se mentent  eux-mmes, ceux
qui disent qu'ils croient. La foi exige par les religions tablies,
cette foi qui s'lve sur les ruines de la raison, rpugne aujourd'hui 
une crature sense, car elle semble une insulte  l'attribut le plus
divin de la nature humaine. Tout est incomplet, insuffisant. La
certitude abstraite des philosophes est drisoire, car elle ne satisfait
ni le coeur ni l'imagination. L'homme, cet tre chtif et born, n'a pas
trop de toutes ses puissances pour s'lever jusqu' Dieu; mais quand il
a concentr sur un seul point toutes les forces de son esprit, de son
coeur et de sa volont, il ne parvient pas toujours  la foi; il n'arrive
le plus souvent qu' l'esprance.

La soif de l'idal est en vous, Nlida. L'idal a fait la force et
l'angoisse de votre vie. Vous avez cru le trouver dans le renoncement du
clotre; je m'applaudirai toujours, malgr vos infortunes, de vous avoir
dsabuse. Il vous est apparu dans le mariage; c'est l qu'il serait
pour la plupart des femmes, si la socit n'avait fauss les conditions
naturelles de ce srieux contrat. Plus tard, vous l'avez cherch dans
l'amour passionn d'un seul; ce fut votre illusion la plus funeste. Loin
de moi la pense d'accuser celui que vous avez aim; il ne vaut
peut-tre ni plus ni moins qu'un autre homme; l'gosme a revtu chez
lui sa forme la plus belle: la forme potique. Mais il n'tait pas digne
de votre sublime abngation; il sentait que vous tiez aveugle, et
cette conscience lui causait de grands tourments dont il se dlivrait
par de grandes faiblesses. Voulez-vous pleurer ternellement une erreur
rparable? Voulez-vous vous abmer dans les larmes? Voulez-vous rendre 
Dieu une me vide de bien?...

Mre Sainte-Elisabeth avait parl longtemps. La lampe s'teignait et les
premires lueurs de l'aube pntraient dans la chambre. Les rues
dsertes commenaient  retentir de ces bruits graves qui annoncent le
rveil des travailleurs. Quelques charrettes, apportant  la ville les
provisions de la journe, roulaient pesamment sur le pav sonore. La
religieuse alla  la fentre; Nlida se leva et la suivit en silence.
Toutes deux s'appuyrent sur le balcon et regardrent, tantt la rue o
passait de loin  loin un ouvrier charg de ses outils, tantt le ciel
o de ples toiles luttaient encore contre la clart envahissante du
jour.

--_Venez  moi,_ a dit notre sauveur  ceux-l, reprit la religieuse en
montrant la rue; eh bien! moi je vous dis: _Allez  eux_.

Nlida se pencha sur cette main inspire, et murmura d'une voix mue
quelques paroles que mre Sainte-lisabeth devina plutt qu'elle ne les
comprit...

--Vous consentiriez  vivre? dit la religieuse avec transport.

--J'essayerai du moins, rpondit Nlida.




XXIV


En s'loignant de Nlida d'une faon si brusque, en se jouant ainsi
d'une vie dont il s'tait empar avec tmrit et dont il devait compte
 Dieu et aux hommes, Guermann tait bien loin de comprendre toute
l'tendue de sa faute; il n'en avait pas mme envisag les consquences
probables. Depuis longtemps dj, il agissait et parlait comme un homme
ivre  demi. Sa longue oisivet et l'excitation factice de sa vie
mondaine avaient jet en lui une perturbation au sein de laquelle ne se
faisait plus entendre que le sourd grondement de son orgueil bless. Il
tait tourment d'un besoin unique: celui d'chapper  tout prix  la
conscience de ses torts,  ce mcontentement aigu de soi-mme, chtiment
inexorable des organisations suprieures, quand elles font un vain
emploi de leurs facults. Il pensa tout gagner en ne voyant plus auprs
de lui la ple et svre figure de madame de Kervans, dont le silence
accablant le forait  rentrer en lui-mme; et comme  ses yeux l'clat
d'un succs justifiait, glorifiait mme toute faute, il saisit avec
avidit l'occasion de ramener  lui l'attention publique, ne doutant pas
qu'blouie par le prestige de sa clbrit reconquise, Nlida, qu'il
aimait encore bien plus qu'il ne le pensait lui-mme, ne confesst
bientt ses injustices et ne s'inclint, repentante et heureuse, devant,
le gnie de son amant un instant mconnu.

La secousse donne  ses nerfs par une rsolution si violente, le
souvenir de son facile succs auprs de la marquise Zepponi, et, plus
que cela, les vagues perspectives d'une position suprieure  saisir
d'emble dans un monde et dans un pays nouveaux, troublrent de plus en
plus, pendant la longue route, ses esprits inquiets. Lorsqu'il arriva 
T..., toutes les ambitions de sa jeunesse s'taient rveilles, et les
battements presss de son coeur semblaient voler au-devant d'un grand et
prochain accomplissement.

Il prit  peine quelques instants de repos et courut au palais du
grand-duc. Son Altesse tait absente; mais des ordres avaient t donns
pour que, aussitt arriv, Guermann ft conduit chez le premier
chambellan, intendant des thtres et ftes de la cour. Il tait dix
heures du matin.

L'antichambre du haut personnage tait remplie de clients et de
solliciteurs, assis cte  cte sur d'troites banquettes qui faisaient
le tour de la pice, attendant silencieusement, patiemment,
religieusement, l'oeil braqu sur la porte de Son Excellence, la minute
fortune o cette porte archi-sainte s'ouvrirait pour l'un d'entre eux.
L'arrive de Guermann causa un lger mouvement d'oscillation dans
l'assemble. Les derniers assis se pressrent pour faire place 
l'tranger; mais il ne daigna pas s'en apercevoir, et, au bout de
quelques minutes il se mit  arpenter le plancher d'un pas bruyant, en
murmurant toutes sortes de paroles irrvrencieuses qui firent
s'entre-regarder, de l'air de la plus profonde surprise, les
solliciteurs taciturnes. Guermann, pour lequel la socit mal vtue, mal
peigne, mal assise, avec laquelle il se trouvait, socit d'acteurs en
dtresse, de chanteurs mrites, d'auteurs besogneux, n'embellissait pas
les heures de l'attente, sentait la colre lui monter au cerveau. Il
s'approcha machinalement du pole, quoique l'atmosphre ft touffante,
et s'y brla les doigts. Il alla  la fentre; elle donnait sur un toit
couvert en ardoises, o de larges gouttires recevaient et dversaient
avec un bruit monotone, dans, une espce de rservoir en plomb, les
flots ternes d'une pluie de dcembre. Cette vue n'tait pas
rjouissante. Guermann referma, d'un geste de colre, le petit rideau de
mousseline empese qui se dchira. Enfin, mettant le comble  ses
tmrits, il revint au milieu de la chambre, auprs d'un guridon qui
en faisait le seul ornement, et ouvrit un livre qu'on y avait laiss:
c'tait l'almanach de Gotha. L'assemble des solliciteurs s'mut; mais
tout  coup la porte de l'Excellence s'ouvrit, et,  la stupfaction
gnrale, un valet appela M. Guermann Rgnier. L'artiste heurta le
guridon et fit tomber  terre le livre respectable. Une jeune fille se
leva, le ramassa et le remit  sa place, aprs avoir soigneusement
rtabli le signet  la feuille o elle pensait qu'il avait d tre.
Pendant ce temps Guermann paraissait devant le premier chambellan de la
cour grand-ducale. Cet homme important, vtu de sa robe de chambre,
prenait son caf  la crme, sans se dranger en aucune faon, tout en
faisant tremper dans sa tasse une norme rtie au beurre:

--Vous tes monsieur Rgnier, peintre franais? dit-il.

Guermann s'inclina  demi, en mettant la main sur une chaise, o il se
serait assis infailliblement si le chambellan lui en et laiss le
loisir.

--Veuillez tirer deux fois ce cordon de sonnette, continua l'Excellence;
monseigneur le grand-duc est en voyage; mais il a daign commander que
vous fussiez log dans son palais et nourri  ses frais,  la troisime
table. Voici la personne charge de vous installer, ajouta-t-il en
dsignant une espce de secrtaire venu au coup de sonnette. Vous aurez
 vous prsenter aujourd'hui ou demain chez M. le directeur du Muse; il
vous montrera la galerie qui vous est destine. Vous ferez bien de vous
mettre immdiatement  l'ouvrage, afin que monseigneur,  son retour,
trouve quelque chose d'achev.

Guermann faillit rpondre une colossale impertinence; mais,  un signe
de l'intendant, la porte par laquelle on l'avait introduit s'tait
rouverte; un solliciteur tait entr.

L'artiste n'eut que le temps de saluer  la franaise, c'est--dire le
moins bas possible, et suivit le secrtaire en jurant intrieurement que
Son Excellence le chambellan, intendant des thtres et ftes de la cour
grand-ducale, lui payerait cher quelque jour sa morgue ridicule.

Le secrtaire fit traverser  Guermann plusieurs cours de service.
Arrivs dans la cour des curies, ils montrent un petit escalier raide
et obscur, assez semblable  celui de l'atelier de la rue de Beaune; cet
escalier aboutissait  un couloir sur lequel donnaient des portes
numrotes. Le secrtaire mit la clef dans la serrure de la porte n 1
et introduisit Guermann dans une assez grande chambre  coucher, fort
basse d'tage, aussi peu claire que possible par deux fentres 
petits carreaux octogones cercls de plomb. Un norme pole, flanqu de
deux crachoirs, contristait de sa masse noire et informe cette pice
inhospitalire; un lit garni de rideaux jaunes  franges cramoisies, des
fauteuils en velours d'Utrecht, un tapis fan, rapic de morceaux
presque neufs, deux affreuses gravures reprsentant le grand-duc et la
grande-duchesse en habit de gala, et enfin un piano, meuble rarement
oubli en Allemagne, mais si exigu qu'on aurait pu le prendre pour un
jeu de tric-trac, l'enlaidissaient de cette sorte de luxe misrable qui
caractrise par tous pays les logements subalternes des demeures
princires.

-- l'tage suprieur, il y a une pice claire par le haut qui sera
mise ds demain  votre disposition, monsieur, dit le secrtaire en
adressant pour la premire fois la parole  Guermann; Son Excellence
pense qu'elle sera convenable comme atelier. Voici la fille de chambre
charge du service de cette partie de la maison, ajouta-t-il, en voyant
entrer la servante, grosse Maritorne aux cheveux de chanvre, aux yeux
bleu de faence, sans cils ni sourcils, qui tenait d'une main une cruche
 eau et de l'autre une pile de serviettes:

--Annchen, au premier coup de cloche, vous conduirez monsieur dans la
salle  manger n. 3.

Annchen sourit.

--On dne  deux heures, monsieur, continua le secrtaire; vous
trouverez votre place marque et votre couvert mis  la grande table du
rez-de-chausse, je vais envoyer prendre vos effets  l'auberge. Vous ne
dsirez rien autre?

--Absolument rien, monsieur, rpondit l'artiste d'un ton courrouc.

--Qui est-ce qui dine  la table n 3? dit-il  la servante, aussitt que
le secrtaire fut hors de la chambre.

--C'est un excellent dner, monsieur, soyez tranquille, rpondit Annchen
souriant toujours et ne comprenant qu' moiti l'allemand problmatique
de Guermann; tous les dners sont faits ici dans la mme cuisine; on ne
sert pas un plat de plus  une table qu' l'autre.

--Je ne vous demande pas cela, interrompit Guermann se contenant 
peine, car, depuis une heure, sa vanit recevait coup sur coup des
piqres envenimes; je vous demande quelles sont les personnes qui
dinent  cette table?

--Oh! une superbe socit, monsieur! Il y a d'abord madame la premire
femme de chambre qui a t trois ans  Paris; puis, monsieur le caissier
particulier, bien bon enfant, qui n'est pas du tout fier, et qui
trinquera volontiers avec monsieur  la sant du grand Napolon, dont il
parle toujours; puis madame la seconde gouvernante des enfants...

--Il suffit, dit Guermann en prenant son chapeau; vous direz que je ne
dine pas  table. Et il sortit en frappant la porte de telle sorte, que
la pauvre fille pouvante laissa tomber  terre sa pile de serviettes,
en se demandant si tous les Franais taient donc vraiment fous comme
elle l'avait entendu dire. Guermann descendit les escaliers quatre 
quatre, se perdit dans les cours, se fourvoya dans mille impasses. Aprs
bien des alles et venues, trouvant enfin une grille entr'ouverte qui
donnait sur la rue, il sortt du palais dans un tat d'exaspration
difficile  peindre, et marcha longtemps au hasard, par la pluie
battante, ne sachant ni o il allait ni ce qu'il voulait. Sa premire
pense avait t de remonter incontinent dans une voiture publique et de
prendre une route quelconque pour retourner en Italie. Ce projet, en se
modifiant sous l'action calmante de la pluie, devint l'intention bien
arrte de rentrer  l'htel o il tait descendu, de s'y tablir, et de
refuser firement cette munificence princire qui le faisait loger dans
le quartier des curies et dner avec des femmes de chambre. Un peu plus
loin, il rsolut d'aller trouver la grande-duchesse pour l'instruire de
ce qui se passait,  son insu selon toute apparence, et ne devait tre
imput qu' la brutale malveillance de l'intendant.

La pluie tombait toujours et traversait peu  peu le drap lger de sa
redingote. Tout en ralentissant le pas, Guermann commena  raisonner
avec plus de sang-froid; il songea au personnage ridicule qu'il ferait
aux yeux de madame de Kervans, s'il revenait prs d'elle comme un
enfant capricieux et dsappoint; il se remit en mmoire l'tat de sa
bourse qui lui permettait bien de vivre encore indpendant pendant
quelques mois, mais non de prolonger son inaction et de rejeter, d'une
seule colre, les avantages d'un traitement considrable et d'un travail
important.

L'humidit et le froid gagnaient ses paules, Il finit par conclure que
l'absence du grand-duc tait la cause unique de tous ces malentendus
qui, probablement d'ailleurs, dans les coutumes allemandes, n'avaient
pas toute l'importance que les habitudes franaises le faisait y
attacher; insensiblement il reprenait, sans en avoir bien conscience, le
chemin du palais ducal, lorsque, traversant une place plante de
tilleuls, il se trouva en vue d'un monument assez vaste et dont
l'architecture rgulire attira son attention. Un trange battement de
coeur sembla l'avertir.

--Quel est ce monument, monsieur? dit-il en arrtant un bourgeois qui,
sans souci de la pluie, se promenait gravement sous les tilleuls en
fumant sa pipe.

--C'est le nouveau Muse, monsieur.

 ces mots, Guermann sentit un frmissement intrieur tel, qu'il plit.

C'tait comme un rebondissement soudain de son orgueil abattu. Toute sa
colre, toute son irritation, tous ses dsespoirs s'vanouirent devant
une seule pense:

Ici est la gloire de mes jours  venir, ici est l'immortalit de mon
nom!...

Il salua le bourgeois, et, entrant vivement sous le portique du Muse,
il demanda M. le directeur. Cette fois, Guermann n'attendit pas. Le
directeur tait trop curieux de voir, de juger, d'apprcier et de
dprcier cet intrus, ce Franais que lui imposait un caprice du
grand-duc, pour ne pas l'accueillir avec empressement.

--Eh bien, monsieur, que vous semble de notre Muse? dit-il  Guermann
d'un air suffisant, aprs le premier change de politesses banales.

--Je le trouve d'une architecture irrprochable, dit Guermann
froidement.

--Cela doit vous paratre bien petit, bien mesquin,  vous qui venez de
Paris?

--Je ne fais pas de rapprochements, monsieur, interrompit Guermann. Le
Louvre est le Louvre, et je ne compare pas le duch de T..., tout
grand-duch qu'il est, au royaume de France.

Le directeur fit la moue, et prenant un trousseau de cls accroch
au-dessus de son bureau:

--Vous plairait-il de voir l'intrieur, monsieur? reprit-il avec un peu
plus de politesse; la plupart des salles sont acheves; monseigneur le
grand-duc vous a rserv la galerie du milieu; c'est un retard assez
fcheux dans les travaux, mais nous serons plus que rcompenss sans
doute par l'excellence de l'oeuvre. Je me sens une grande impatience de
voir vos cartons, monsieur. Vous savez que rien ne doit s'excuter ici
sans mon approbation... Cela est de pure forme, ajouta-t-il en voyant le
visage de Guermann s'assombrir. Avec un artiste de votre mrite, il ne
peut tre question de corrections.

--En effet, monsieur, si je pensais que mes cartons dussent tre soumis
 aucune espce de censure pralable, je renoncerais immdiatement au
travail que je tiens de l'insigne confiance de Son Altesse.

Le directeur, sans rpondre, passant devant Guermann, lui fit monter un
escalier de marbre orn de bas-reliefs de Schwanthaler, et l'introduisit
dans la premire salle du Muse, destine  la collection des antiques;
les murs et les plafonds reprsentaient des sujets mythologiques peints
 fresque.

--Cette premire salle est l'ouvrage de deux de mes lves, dit le
directeur avec une satisfaction contenue; ce _Jugement de Paris_ vient
d'tre termin par le jeune Ewald de Cologne; c'est un enfant qui ira
loin.

Guermann put louer en toute sincrit le style noble et l'effet
grandiose de ces compositions.

--Je sais qu'en France on reproche aux artistes allemands la faiblesse
de leur excution, reprit le directeur; ce reproche repose sur une
erreur de jugement. La fresque exige des qualits de hardiesse peu
compatibles avec le soin des dtails et le fini. Vous avez peint la
fresque, n'est-il pas vrai? demanda le directeur en montrant du doigt 
Guermann le plafond de la galerie dans laquelle ils venaient d'entrer.
Voici une belle place pour vous distinguer, le jour en est excellent,
chose rare pour les peintures de plafond.

Guermann ressentit,  la vue de cette immense galerie, un douloureux
serrement de coeur; une sueur froide mouilla son front. Il demeura muet,
parcourant d'un oeil pouvant cette vote solennelle dans sa blancheur
blouissante, ce vaste espace inond de lumire. Son regard, en
retombant, rencontra le regard ironique, du directeur. Il s'imagina voir
Mphistophls.

En cet instant, une horrible souffrance lui fut rvle. Le doute entra
dans son me; il crut se sentir au-dessous de sa tche; il mesura
l'effrayante disproportion de sa force et de son dsir. Tel un oiseau
voyageur, planant au-dessus de l'Ocan, sent,  je ne sais quel
engourdissement de ses ailes, qu'il a trop prsum de leur vigueur, et
qu'elles ne le porteront pas jusqu'au rivage.

 Nlida! si vous aviez pu connatre l'humiliation intrieure et les
poignantes angoisses de cette seule minute de doute, vous vous seriez
trouve trop venge.




XXV


Rentr dans sa chambre, Guermann s'y renferma tout le reste du jour et
les jours suivants. La fatigue du voyage, les motions qui se
combattaient en lui, dterminrent quelques accs d'une fivre bien
caractrise, qui firent, comme il arrive souvent, d'un mal moral un mal
physique. Son esprit, forcment dtourn de la proccupation qui le
dvorait, recueillit dans cette inactivit une vigueur nouvelle, et,
lorsqu'il put quitter son lit et prendre possession de son atelier, la
facult cratrice tait ravive en lui. Il composa, coup sur coup, sans
hsitation, sans trouble, quatre belles esquisses qui, avec de lgres
modifications, devaient former l'ensemble de sa grande fresque.

Ce travail fit descendre dans son coeur un apaisement momentan qui le
rendit moins accessible aux misres de sa vie extrieure, et lui fit
voir d'un oeil plus indiffrent la situation d'infriorit que lui
imposait l'tiquette de la cour de T...

Il n'tait pas retourn chez le directeur; il savait par sa voisine de
table, cette premire femme de chambre venue  Paris, au caquet de
laquelle il avait fini par s'habituer faute de mieux, que le plus
mauvais vouloir l'attendait partout, et qu'on ne pardonnait pas au
grand-duc le tort qu'il faisait aux artistes du pays en appelant un
tranger  T... La grande-duchesse elle-mme, patriote dans l'me, se
refusait, sous un prtexte ou sous un autre,  recevoir, avant le retour
de son mari, ce Franais qu'on lui avait dpeint comme un
rvolutionnaire buveur de sang. Heureusement Guermann avait t assez
content de son esquisse pour vouloir la transporter sur le carton, et ce
travail srieux remplissait ses heures en donnant le change  ses
ardeurs inquites.

Un matin, comme il venait de monter  son atelier et prparait sa
palette d'une humeur assez rassise, on frappa  sa porte; avant qu'il
et pu rpondre, un jeune homme qui ne lui tait pas connu entra
rsolument, et s'avanant vers lui: Vous tes Guermann Rgnier, lui
dit-il avec un accent allemand trs-prononc, je suis Ewald de Cologne,
donnez-moi la main. Il y avait sur le visage de ce jeune homme une
telle expression de franchise et de cordialit; son sourire tait si
doux, son front si ouvert; ses beaux cheveux blonds tombaient avec tant
de grce sur son vtement de velours, que Guermann, pour la premire
fois depuis bien longtemps, se sentit gagn par une sympathie soudaine.
Serrant la main de cet ami improvis:

--Soyez le bienvenu, monsieur, lui dit-il d'un ton affectueux, et
souffrez que je m'excuse de m'tre laiss prvenir...

--Entre artistes, est-il besoin de ces faons, dit Ewald; et il dposait
sur une chaise, comme quelqu'un qui veut s'tablir, son chapeau de forme
tyrolienne en castor gris, qu'ornait une cocarde de soie verte borde de
poil de chamois et surmonte d'une aigrette en plume de coq de bruyre.
Vous ne pouviez pas savoir que j'tais de retour, ajouta-t-il en jetant
sur les dessins de Guermann un regard rapide et profond, ce regard
d'artiste qui sonde d'un coup d'oeil l'homme tout entier dans le moindre
fragment de son oeuvre; moi je n'aurais pas eu la patience de vous
attendre. Je connais votre Jean Huss, vous connaissez mon Jugement de
Paris; par consquent, nous nous connaissons et nous devons nous aimer,
ce me semble?

Guermann sourit sans rpondre. Ce tmoignage naf d'une admiration
dsintresse le flattait, mais il tait presque dconcert par ces
allures promptes et familires.

--Sur ma parole, vous faites bien, mon cher Guermann, continua Ewald
sans se proccuper de la rserve insolite de l'artiste franais, en
plantant l cette maudite peinture de chevalet et en venant nous aider
ici. Il y a de grandes choses  faire dans ces galeries. L'architecte
est un brave, qui n'a pas lsin sur le jour. Avez-vous dj peint la
fresque?

 cette question, qui lui tait pour la seconde fois adresse, Guermann
prouva, comme la premire fois, une sensation de malaise
indfinissable. Il voulut mentir, mais le regard sincre du jeune Ewald
lui imposa la vrit.

--Non, dit-il, et j'avoue que je commence  redouter un peu...

--Quoi? interrompit Ewald; qu'est-ce, pour un artiste, qu'une difficult
de procd? Huit jours de travail, pas plus. Moi, qui ne sais rien de ce
que vous savez comme un matre, je sais ce procd de la fresque depuis
mon enfance; je vous aurai bientt pass toute ma science, allez, et je
ne vous la ferai pas payer cher... Ah! mais, voici une magnifique tte,
dit-il en tirant d'un carton dans lequel il feuilletait depuis quelques
minutes, une figure de la Mditation,  laquelle, sans le savoir et sans
le vouloir, Guermann avait donn les traits, l'attitude et l'expression
de madame de Kervans... Franchement, c'est ce qu'il y a de mieux dans
tout ce que je viens de voir. C'est nouveau, c'est invent, cela! c'est
cr d'un crayon de Michel-Ange! Et les yeux du jeune artiste brillaient
d'une admiration non quivoque. Guermann demeura confus en entendant
vanter comme une cration de son gnie ce qui n'tait qu'une
rminiscence de son amour. Il tomba, comme cela lui arrivait frquemment
depuis quelque temps, dans une subite rverie. Le souvenir de Nlida
rentra dans son coeur, mouvant et cruel.

Ewald remarqua le trouble de Guermann, et craignant de dtourner
peut-tre par sa prsence une inspiration de la muse, il abrgea sa
visite et quitta l'atelier bien plus tt qu'il n'avait compt, en
promettant toutefois de revenir ds le lendemain.

Il revint en effet, non-seulement le lendemain, mais le surlendemain,
mais chaque jour; il revint, attir par la riche nature de Guermann, par
le charme de ses manires et par ce qu'il y avait d'trange,
d'incomprhensible pour lui, dans le dsordre d'ides et le vague
tourment de cette organisation si puissante et si faible tout  la fois.
Il voyait Guermann souffrir presque constamment; et, sa candeur,
germanique ne pouvant admettre comme un sujet, de srieux chagrin le
sentiment des ingalits sociales dont celui-ci l'entretenait sans
cesse, il coutait avec stupeur les imprcations que l'artiste irrit
profrait d'une lvre de plus en plus amre. Il supposait qu'une douleur
secrte, le mal du pays peut-tre, ou plutt, sans doute, l'absence
d'une femme aime, se rpandait ainsi en de feintes colres, et il n'en
aimait que mieux son nouvel ami; mais, plutt que de combattre ses
ides, il jugea qu'il serait utile de l'arracher  une solitude
malfaisante, et que, bon gr mal gr, il fallait essayer de le
distraire. Ce fut dans ces intentions cordiales qu'il sollicita Guermann
de l'accompagner une fois  la _cave_ des Bndictins, o il passait
rgulirement ses soires avec de jeunes tudiants. Guermann l'y suivit.
La socit d'Ewald avait pour lui un charme indicible, et, bien qu'ils
ne se fussent jamais rien dit de leur vie intime, une convenance tacite
les rapprochait. Ewald regardait Guermann avec admiration et tristesse,
comme on regarde le volcan fumant qui menace; et Guermann respirait avec
complaisance les manations de cette me simple, honnte, enthousiaste
et tendre, qui lui livrait, sans en rien retenir, tous les parfums de sa
potique jeunesse.

La surprise de Guermann fut grande lorsque, arriv dans la cour en
arcade d'un ancien couvent de Bndictins, Ewald descendit cinq ou six
marches dgrades, et l'introduisit, en ouvrant une porte de chne 
gros clous de fer, dans la taverne la plus renomme et la mieux
frquente de T... Une atmosphre dtestable de fume de tabac, mlange
d'odeur de bire et de viande grille le prit  la gorge, un bruit
infernal l'assourdit.

--Courage! dit Ewald; il en faut un peu, j'en conviens, au premier
moment; mais tout  l'heure vous serez accoutum et vous n'y penserez
plus. Je vous ai annonc comme un homme chagrin; vous ne serez oblig 
aucun frais, et, si je ne me trompe, le spectacle de cette vie facile et
expansive, les plaisirs d'une camaraderie affectueuse au fond, quoique
un peu brutale dans sa forme, ne seront pas sans intrt pour vous.

Comme il parlait ainsi, le matre de la taverne, le brasseur Anton
Krger, vint au-devant d'eux en culotte courte, bas chins et tablier
blanc boutonn sous le menton, son bonnet de coton  la main, son
trousseau de cls  la ceinture. Saluant Ewald avec un respect
familier:--Je souhaite le bonsoir  mes htes, dit-il en jetant un
regard de satisfaction sur l'tranger dont la prsence allait donner un
grand relief  sa taverne; ma bire est exquise aujourd'hui, tous ces
messieurs en sont dans le ravissement. Pendant qu'il vantait ainsi sa
marchandise et qu'Ewald avanait vers le fond de la taverne,  travers
les flots d'une fume opaque claire de loin  loin par une chandelle
charbonneuse, Guermann jetait un rapide coup d'oeil sur la scne bizarre
qui se montrait  lui.

La cave des Bndictins n'avait pas usurp son nom; c'tait une
vritable cave, aux murailles suintantes, drapes de toiles d'araignes
et recevant par d'troits soupiraux le jour du dehors. Le fond en tait
rempli par d'normes tonneaux de bire; des tables et des bancs de bois
taient symtriquement rangs le long du mur. L'unique servante de ce
lieu de dlices, la propre fille de M. Krger, la frache Baby, dont les
nattes pendantes tresses de rubans flottants, la jupe rouge garnie de
velours noir, la gorgerette de fine toile blanche, le riche collier de
grenat, et surtout le regard assur et la preste allure, annonaient une
beaut sre d'elle-mme, allait et venait sans relche de , de l, des
tables au garde-manger, du garde-manger aux tonneaux, rpondant  chacun
de l'oeil et de la voix, multipliant ses sourires et rprimant de temps
en temps, d'une parole svre, le geste un peu trop expressif de quelque
tudiant audacieux.

--Messieurs, dit le jeune artiste en s'approchant de la table o ses
nombreux amis taient rassembls, je vous prsente M. Guermann Rgnier,
peintre franais.

Le vacarme tait tel  cette joyeuse table, que les plus proches
seulement entendirent; le reste ne fit pas attention  l'arrive du
nouvel hte, et le bruit des disputes, des toasts, des clats de rire,
le choc des verres, le cliquetis des fourchettes, les harangues
improvises et les factieuses galanteries  la belle Hb qui servait
cet Olympe burlesque, allrent leur train et semblrent mme crotre en
clat et en intensit.

--Qu'est-ce qu'ils ont donc ce soir? dit Ewald  son voisin, personnage
un peu plus grave, dont la toque reposait plus doctement sur son front
chauve, et qui, commodment accoud sur la table, fumait sa pipe d'un
air magistral.

--C'est Reinhold qui les a mis en train; il arrive de Berlin o il s'est
laiss engluer  toutes les btises de Schelling. Il a t jusqu' nous
dire tout  l'heure que Hegel n'avait pas bien compris l'identique
absolu. C'tait un peu trop fort  avaler. Mller a rpondu comme il
convenait. Si je n'avais pas mis le hol, ils allaient se battre sance
tenante. Les Philistins ont eu si peur qu'ils ont dcamp, en laissant
leurs verres  moiti pleins.

Guermann coutait de toutes ses oreilles ces tranges discours, et
examinait curieusement le groupe qui sigeait  l'autre bout de la
table. Il vit l des figures ouvertes et riantes qui, avec moins
d'intelligence et de charme, rappelaient le type noble d'Ewald. Le
costume de ces jeunes bacheliers, ajoutait encore  la juvnile
placidit de leurs traits. Presque tous taient vtus de la redingote
courte serre  la taille, ou de la blouse de velours orne de galons et
de houppes de soie. Leurs cous blancs, un peu fminins, sortaient
librement de la chemise rabattue sans cravate. Quelques-uns portaient en
bandoulire des cornes d'aurochs montes en argent. Tous tenaient  la
main de longues pipes,  tte de porcelaine, sur lesquels on voyait
gravs les portraits de quelque grand homme: Luther, Gutemberg,
Beethoven ou Goethe. Chacun avait devant soi le verre classique 
couvercle d'tain, plus large du bas que du haut, qui contient une
demi-bouteille de bire, et dans lequel l'tudiant vient rgulirement
chaque soir noyer le peu de raison amasse depuis son dernier repas,
c'est--dire pour les plus sobres, depuis trois ou quatre heures 
peine.

Ewald, qui suivait sur le visage de Guermann la trace de ses
impressions, vit qu'aprs le premier moment de curiosit satisfaite, il
ne prenait plus grand plaisir  cette lutte de poumons, de gosiers et de
gestes, que les tudiants honorent du nom de discussion libre; se levant
alors tout  coup de son sige, et frappant sur la table un vigoureux
coup de poing qui fit tressaillir tous les verres et se tourner vers lui
tous les regards:

--M'est avis, messieurs, dit-il, que nous rabchons comme M. de
Schlegel, et que nous raisonnons comme des Philistins. Croyez-moi,
laissons en paix Hegel et Schelling, et pour fter mon excellent ami, le
peintre parisien, chantons-lui en choeur une chanson allemande. Allons,
messieurs!

     Wo ist des Deutschen Vaterland?

Aussitt tous les jeunes gens se levrent, passant soudain de la plus
grosse gaiet  une sorte de recueillement religieux. L'un d'eux ayant
donn le ton d'une voix sonore, ils dirent avec une puissance et avec
une svrit de mesure irrprochable la chanson du professeur Arndt,
chanson clbre o s'exhale, avec la permission des trente-deux
gouvernements de l'Allemagne, tout l'excdant de patriotisme et
d'indpendance qui travaille la jeunesse des coles.

Guermann tait trop artiste pour ne pas prouver un vritable plaisir 
l'audition de cette belle musique, excute avec tant de franchise et de
verve. Devenu aussi plus expansif par l'action de la bire qu'il n'avait
pu s'empcher de boire malgr une premire rpugnance, il s'approcha du
jeune Reinhold qui avait chant les solos, et, lui tendant la main, lui
exprima avec chaleur son admiration.

Ce serrement de main dtermina une explosion gnrale. Une vingtaine de
mains furent tendues  Guermann presque  la fois. Des invitations 
boire s'ensuivirent. Il ne crut pas pouvoir refuser; Ewald l'avait
prvenu que ce serait une impolitesse. Toutefois, celui-ci s'apercevant
que l'effet de la boisson se faisait un peu trop sentir, et redoutant
dans les discours de Guermann un certain accent de morgue aristocratique
et un ton de grand seigneur qui, pass d'abord inaperu, commenait 
faire dresser l'oreille  quelques-uns, il saisit un prtexte et,
quittant la taverne au plus fort du tapage, il reconduit Guermann, dont
les jambes n'taient plus trs-solides, jusqu' sa chambre du palais
ducal.




XXVI


...--Et pourquoi voulez-vous que je m'irrite de ce qui se fait, se dit
et se pense, l o je ne me soucie pas d'tre? dit Ewald  Guermann dans
une discussion souvent renouvele depuis la soire de la taverne. Que
m'importe  moi, je vous prie, cette espce de prison dore que vous
appelez le monde, quand je possde de droit divin la cration tout
entire, avec tout ce qu'elle renferme de visible  mon oeil et
d'apprciable  mon intelligence?

--Mais comment, disait Guermann, vous dont l'me est gnreuse et forte,
n'tes-vous pas possd du dsir de chtier l'orgueil de ces privilgis
du sicle, et de _rhabiliter_ en votre personne (c'tait le grand mot
saint-simonien qui revenait toujours  sa bouche) une classe d'hommes
nobles et opprims?...

--Encore une fois qu'y gagneraient-ils, mon cher Guermann? Vous me
trouvez trop modeste; ne serait-ce pas, au contraire, que mon orgueil
est plus grand que le vtre? car il ne daigne point envier des biens qui
ne sont point enviables. Vous me croyez sans ambition? J'en ai une,
jamais assouvie, mais aussi jamais dcourage: celle de me rapprocher de
plus en plus, dans mon art, de l'idal divin.

--Admettons que vous fassiez sagement de ne pas vouloir pntrer dans
une socit qui ne vous accueillerait qu'avec condescendance, reprenait
Guermann; comment est-il possible que vous, vous, d'organisation exquise
s'il en ft, dlicat et sensible comme une femme, vous puissiez
supporter chaque jour...

--Ah! nous y voil, interrompit Ewald en riant... les joies grossires
de la taverne, le contact peu velout de mes rudes amis, n'est-il pas
vrai? Que voulez-vous, Guermann! Quand j'ai pass tout le jour dans un
srieux travail, en entretiens graves avec la Muse, j'ai besoin de
reposer mes nerfs, de retremper mes esprits fatigus aux libres flots de
la vie matrielle. La taverne est une raction ncessaire qui rtablit
l'quilibre dans tout mon tre. J'y apporte, je ne vous le cache pas, le
sentiment d'une supriorit qui flatte suffisamment mon secret orgueil.
Ce qu'il y a encore en moi de vanits, de jalousies, de chagrins
peut-tre, j'en bourre ma pipe, et je vois peu  peu mes soucis
s'lever, tourbillonner et s'vaporer dans l'air en spirales joyeuses...
comme ceci, tenez! Et il aspirait une norme bouffe de tabac, qu'il
laissait s'chapper lentement et  longs intervalles de ses belles
lvres roses, en lui faisant dcrire toutes sortes d'arabesques
fantastiques.

--Vous tes un sage, dit Guermann en soupirant.

--En tous cas, je ne suis pas all chercher ma sagesse bien loin, reprit
Ewald; il ne m'a pas fallu passer les mers; je n'ai consult ni le
sphinx d'gypte, ni les chos du Parthnon, ni les ruines du Colyse. Je
n'ai mdit ni Bouddha, ni Confucius, ni Pythagore. Toute ma science et
toute ma doctrine sont rsumes dans un seul axiome, grav l sur le
couvercle de ma tte de pipe...

Et il fit lire  Guermann, qui ne put s'empcher de sourire, cette
devise italienne:

     Fumo di gloria non vale fumo di pipa.

Guermann coutait ces discours, et d'autres analogues, avec des
sentiments trs-complexes. Tantt il rendait justice  la droite raison,
 la philosophie simple et forte de son jeune ami; tantt, au contraire,
il prenait en piti cette commune sagesse, et se sentait presque du
ddain pour une rsignation si vulgaire. Sur ces entrefaites, le
grand-duc revint. Mais Guermann ne le trouva pas  T... ce qu'il avait
t  Milan. Soit qu'en Italie le souverain se ft laiss entraner plus
qu'il n'tait dans sa nature par cette facilit de moeurs et cet
enthousiasme du beau qui tablissent, dans la patrie du Raphal et de
Lon X, une sorte de niveau entre le grand seigneur et l'artiste; soit
que les intrigues de ses courtisans et les prventions de la
grande-duchesse eussent influ sur son esprit; toujours est-il qu'il se
montra poli, rien au del, et qu'aprs une visite officielle  l'atelier
et une invitation  dner avec des subalternes, il ne donna plus 
Guermann signe de vie.

Quel contraste, pour l'artiste orgueilleux et avide d'motions, entre la
vie anime de Milan et cette existence monotone, en prsence d'un
travail lent, hriss de difficults, et dont les rsultats lui
apparaissent  lui-mme comme fort douteux! La solitude n'est bonne
qu'aux forts. Guermann n'tait hant dans la sienne que par des esprits
malfaisants. La prsence d'Ewald, dont il avait ressenti un soulagement
passager, commenait  lui devenir importune. Les conseils qu'il avait
t forc d'accepter, les rapports d'infriorit o il se sentait
vis--vis d'un homme plus jeune que lui et qui ne se considrait encore
lui-mme que comme un lve, le rejetaient si loin de cette souverainet
artistique dont il avait cru s'emparer d'emble, que plusieurs fois il
se demanda avec angoisse s'il ne s'tait pas forg des chimres, en se
croyant appel  un grand avenir, et s'il n'et pas mieux fait... Ici
mille projets plus inexcutables les uns que les autres harcelaient son
esprit. D'affreux cauchemars le tenaient haletant durant des nuits
entires; ses nerfs taient devenus  tels point irritables, que le
travail matriel mme lui cotait des efforts pnibles. Confus de ses
dlais, il avait fait construire au Muse un vaste chafaudage, et par
deux fois dj il y tait all, rsolu  commencer enfin cette fresque
redoutable, par deux fois son courage avait failli; aprs avoir parcouru
en tous sens les chelles et les planches, il tait revenu chez lui
dsespr. Sa constitution, nagure si robuste, s'affaiblissait de plus
en plus; bientt il en arriva  une sorte d'effroi puril  la vue d'un
visage humain, car il croyait surprendre dans tous les yeux le reproche
ou la moquerie, et il dfendit brusquement  Ewald la porte de son
atelier. Celui-ci obit avec tristesse, et alors Guermann, incapable de
tenir un pinceau, incapable de soulever le poids intrieur qui
l'touffait, demeura des jours entiers la tte appuye dans ses mains,
pleurant des larmes amres. Dans l'tat de prostration o il s'tait
laiss tomber, le souvenir de madame de Kervans reprit sur lui un
empire absolu. Un remords superstitieux s'empara de son coeur; il crut
voir, dans les doutes de son esprit et dans les dfaillances de son
talent, la punition de ses torts; et, comme les dterminations les plus
promptes et les partis les plus extrmes avaient toujours eu pour lui un
attrait irrsistible, deux mois, jour pour jour, aprs avoir quitt
Milan, Guermann crivait  Nlida la lettre qu'on va lire, lettre o ne
se trahissait que trop l'incohrence de ses penses:

Nlida! Nlida! Ah! laisse-moi le rpter cent fois, mille fois, ce nom
sacr! Il m'oppresse, il me brle, il me dchire aujourd'hui: mais, si
tu le veux, il exercera encore sur moi la force magique des anciens
jours.

Viens,  viens! ne perds pas une heure, pas une minute. Viens dans mes
bras lasss d'treindre ton fantme, viens contre ma poitrine qui ne
peut plus contenir ses gmissements!

 Nlida! quels mystres de grandeur et d'amour je te rvlerai encore!
Ma pense est si forte qu'elle m'crase; je ne puis la porter seul. Il y
a en moi tout un monde qui veut sortir du chaos; c'est ton regard, je le
sens, qui doit sparer la lumire des tnbres.

Je ne puis voler vers toi, l'honneur m'enchane ici. Je t'attends, et
je me meurs d'impatience et d'amour!...

Cette lettre ne parvint jamais  son adresse. Nlida avait quitt
l'Italie. Personne ne savait ce qu'elle tait devenue. Trois semaines se
passrent, trois semaines pendant lesquelles Guermann vcut dans une
fixit d'ides effrayante.  chaque roulement de voiture dans les cours
du palais,  chaque bruit de pas sur l'escalier, il s'veillait comme en
sursaut, bondissait sur sa chaise, courait  la porte ou  la fentre.
Puis il venait reprendre sa place et le cercle mille fois parcouru de
ses sombres penses.

Un matin, il se levait  peine, et, par une de ces inconsquences
frquentes qui caractrisaient son inexplicable nature, il s'tait jet
 genoux et demandait au ciel avec ardeur le prompt retour de Nlida
(car il sentait la vie se consumer en lui, et il avait peur), lorsqu'un
valet de place entra en grande hte, apportant la nouvelle qu'une jeune,
dame venait de descendre  l'htel de _l'Empereur_ et voulait le voir
tout de suite.

--Nlida! s'cria Guermann; et il se prcipita hors de la chambre d'une
telle vitesse, que le valet n'essaya pas mme de le suivre et se mit 
causer avec la servante occupe  laver les escaliers, lui contant son
message significatif, et lui dpeignant avec complaisance les beaux
quipages de la belle dame arrive d'Italie et le superbe appartement du
rez-de-chausse qu'elle avait retenu pour six mois tout de suite.

En un clin d'oeil Guermann fut  l'htel de l'Empereur. Un domestique
l'avait vu venir de loin; il tait attendu, car, au moment o la porte
de l'appartement s'ouvrit, deux bras de femme se jetrent autour de son
cou et deux lvres ardentes brlrent sa joue. Guermann se laissa tomber
 terre, dfaillant sous l'clair sinistre qu'avait lanc sur lui l'oeil
noir et embras d'lisa Zepponi.




XXVII


La soire tait sereine. Quelques toiles se montraient, ples et
tremblantes, dans un ciel encore baign des derniers feux du soleil
couchant. Les lilas en fleur embaumaient l'atmosphre. Cach dans les
branches roses d'un arbre de Jude, un rossignol faisait vibrer l'air
mu des notes presses de sa cadence amoureuse. Accoude sur la muraille
 hauteur d'appui d'une large terrasse qui dominait la ville, mre
Sainte-Elisabeth, l'oeil attach sur le vaste horizon, causait avec
Frez.

--N'en doutez pas, disait la religieuse de ce ton grave et sacerdotal
qui lui tait habituel, l'esprit du bien est demeur vainqueur dans
cette grande me. D'elle-mme elle a form la rsolution forte et sage
de reprendre la direction de sa fortune, de retourner en Bretagne, et de
consacrer ses revenus  raliser, en partie du moins, les projets que
nous osions  peine concevoir il y a six mois. Elle accepte, comme une
dernire expiation, les preuves qui l'attendent dans des lieux si
pleins de son pass. Le mari de Claudine vient la chercher pour la
conduire  Kervans. Elle m'a fait promettre de la rejoindre, et je me
suis engage pour vous aussi; vous nous devez vos conseils et votre
aide.

--Imprudente! dit Frez en secouant la tte d'un air d'improbation, on
voit bien que vous n'avez jamais connu les faiblesses du coeur. Vous
laissez cette femme  peine gurie s'exposer aux plus dangereux
souvenirs!

--Il n'est plus de dangers pour ma sainte fille, s'cria la religieuse.
Sa volont est debout, sa pense affranchie. Nous ne la verrons pas
tomber dans les tristes excs des coeurs faibles qui ne peuvent se sauver
de l'amour que par la haine, de l'enthousiasme que par le dsespoir.
Elle a le respect calme du pass, parce qu'elle a la foi inbranlable de
l'avenir. Elle parle de son amour en pote et de ses erreurs en
philosophe. Son me a fait silencieusement le travail interne et
inaperu du glacier des Alpes; elle a rejet, par sa force propre et
sans secousse, sur ses bords, tous les lments trangers qui en
ternissaient la puret naturelle.

Mre Sainte-Elisabeth parla encore longtemps de Nlida, sa proccupation
constante et son plus cher souci. Frez ne l'interrompit plus. Tout 
coup, en reportant les yeux sur lui, elle s'aperut qu'il tait plong
dans une profonde rverie et ne paraissait plus entendre.

-- quoi pensez-vous donc? lui dit-elle.

Il sourit doucement, et attachant sur elle un long regard ml de
reproche et d'amour: Vous tes bien loquente, Faustine, lui dit-il en
l'appelant pour la premire fois par son nom de jeune fille, mais tenez!
ce rossignol, qui chante l-bas dans les jeunes rameaux, l'est plus que
vous encore, car, depuis un quart d'heure que je l'coute, il m'enlve 
toutes les ralits prsentes et m'emporte, sur les ailes de sa joyeuse
chanson, dans le monde des rves et des souvenirs. Savez-vous o j'tais
tout  l'heure quand vous m'avez arrach  mon illusion? Vous
souvient-il d'un soir?... Il y a de cela dix ans passs... minuit avait
sonn; nous tions seuls dans votre chambre. Vtue encore de votre habit
de fte, vous m'aviez fait appeler, studieuse enfant, pour me lire une
grave tude d'histoire. Par un caprice que je me gardai de combattre,
vous vouliez, disiez-vous, prouver la force de vos yeux en lisant  la
clart d'un rayon de lune, et vous aviez cach la lampe derrire le
paravent. Je m'appuyai sur le balcon de la fentre. Comme aujourd'hui,
les lilas fleurissaient dans le jardin de votre pre, et la vote du
ciel tait jonche d'toiles; vous vous mites  lire, srieuse et calme;
comme aujourd'hui, moi je n'coutais pas. Je suivais d'un oeil bloui le
mouvement accentu de vos lvres de Muse, et je contemplais votre beau
bras nu qui soutenait votre front pench. Tout  coup, cdant  une
force irrsistible, je sentis mes genoux ployer, et je me trouvai, par
un mouvement involontaire, en adoration devant vous... Vous lisiez
toujours et ne me voyiez pas... Au bout de quelque temps, vos yeux
fatigus se dtournrent:--Je ne distingue plus rien, dites-vous en
fermant le cahier. Alors, m'apercevant  vos genoux, vous ftes une
exclamation de surprise; je saisis votre main, la mienne tait brlante.
Que voulez-vous lire sur cette page morte? m'criai-je. Faustine, lisez
dans mon coeur, lisez-y les secrets de la vie, les secrets de l'amour.
Votre regard s'attacha sur moi sans colre; je me tus pourtant,
pouvant de ce que j'avais dit, de ce que vous alliez dire. Vous
demeuriez silencieuse. Au bout d'une minute, je vis, je crus voir une
larme mouiller votre paupire... Merci, balbutiai-je, et je m'enfuis
sans tourner la tte, craignant une parole qui me la reprit, cette
larme, la premire, la seule que je vous aie vue verser.  Faustine,
Faustine, si vous m'aviez aim!...

--Mais que me disiez-vous tout  l'heure? reprit Frez d'un ton
indiffrent et d'une voix rassise. Madame de Kervans part pour la
Bretagne?

--Ds demain, rpondit mre Sainte-Elisabeth en ramenant et croisant sur
sa poitrine son charpe de laine. Mais le temps frachit, l'humidit se
fait sentir, rentrons... Et elle marcha de son pas royal vers la maison
ensevelie dans les tnbres, en regardant la fentre haute o l'on
voyait brler, derrire le rideau de mousseline, la lampe solitaire de
madame de Kervans.

Pendant cette conversation, Nlida achevait de donner des ordres pour
son prochain dpart. Au moment o elle y songeait le moins, sa porte
s'ouvrit et elle vit entrer M. Bernard.

--Soyez le bienvenu, s'cria-t-elle en courant  lui; je vous attends,
vous me trouvez prte, mon dernier combat est livr, j'ai hte de
partir.

Le visage ple de M. Bernard, la profonde altration de ses traits,
pouvantrent madame de Kervans.

--Juste Dieu! s'cria-t-elle, qu'y a-t-il? Serait-il arriv quelque
malheur? Claudine...

--Claudine va bien, dit M. Bernard en reconduisant Nlida jusqu' son
fauteuil o il l'obligea de s'asseoir; mais rassemblez toutes vos
forces, madame, une nouvelle preuve vous est rserve...

--Bont divine! s'cria madame de Kervans en cachant son visage dans
ses deux mains. Encore!

--La main de Dieu s'appesantit sur celui que vous avez aim, madame;
depuis un mois il est gravement atteint...

--O est-il? conduisez-moi vers lui, htons-nous, dit Nlida qui jetait
avec garement sur ses paules son manteau de voyage...

--Madame, dit M. Bernard avec le sang-froid qui ne l'abandonnait jamais,
ma voiture est en bas, et je suis  vos ordres... Mais il est de mon
devoir de vous faire rflchir  ce que vous allez faire... la route est
longue... d'aprs les dtails qu'on me donne, il reste bien peu
d'espoir...

--Partons! dit Nlida.

--Il est douteux qu'il vous reconnaisse, reprit M. Bernard, et je dois
encore vous prvenir que vous trouverez  son chevet une trangre...

--Quand tous les dmons de l'enfer seraient auprs de lui, s'cria
Nlida, j'irais.

--Ne voulez-vous pas dire adieu  votre amie? dit M. Bernard.

--Ce courage-l, je ne l'ai pas, rpondit Nlida en baissant la tte;
partons sans que personne nous voie. J'ignore o je vais, je ne sais ce
que je fais; je ne sais si c'est un devoir que j'accomplis ou une faute
que je commets encore... mais il n'est pas temps d'en dlibrer,
partons.




XXVIII


La marquise Zepponi, en venant trouver Guermann, avait obi  l'lan
spontan de sa nature irrflchie. Son vif penchant, irrit par
l'absence, avait pris les caractres d'une passion: passion italienne,
plus ardente que fire, qui ne se laissa ni dcourager par le rude
accueil de Guermann, ni mme contenir par des signes non quivoques de
son indiffrence. Les hommes vaniteux ont un mpris souverain pour les
femmes faciles. Aprs les premiers jours d'explications et de querelles
qui l'avaient un peu ranim en lui donnant l'occasion de parler de
madame de Kervans, Guermann tait retomb dans son absorption; et,
comme les inquitudes, les questions et les larmes d'lisa l'irritaient,
non-seulement il ne se montra plus chez elle, mais encore il dserta
l'atelier o elle n'avait pas craint de venir le chercher, et se mit 
courir la campagne, passant des jours entiers, et quelquefois des nuits,
 errer par les chemins.

Ces singularits ne pouvaient demeurer inaperues dans une aussi petite
ville que T... On les grossit, on les amplifia de telle faon, que
bientt l'artiste exalt passa pour compltement fou. L'alarme gagna de
proche en proche, et l'intendant des concerts persuada  la
grande-duchesse qu'il serait fort dangereux pour elle et pour ses
enfants de continuer  loger dans l'intrieur du palais un homme
insens, qui, d'une minute  l'autre, pouvait devenir furieux.

Avertie de ce qui se prparait, la marquise Zepponi loua une maison de
campagne aux portes de la ville. Elle dit  Guermann qu'il y allait de
son honneur de quitter le palais, puisqu'il avait  peu prs renonc 
son travail, et, par toutes sortes de petits artifices, elle obtint
qu'il viendrait s'tablir pour quelques semaines en bon air et loin du
bruit avec elle.

Guermann parut d'abord se trouver bien de ce changement de lieu; son
humeur s'adoucit; il reut d'un visage moins farouche les soins vraiment
touchants de la marquise. Cependant, sa maigreur de plus en plus
sensible, ses longs silences obstins dont il sortait par d'tranges
clats de rire, la perte totale du sommeil et de l'apptit donnaient au
mdecin, qui l'observait attentivement, de srieuses inquitudes. Le
retour du printemps ne fit qu'aggraver le mal; la fivre s'tablit en
permanence; de frquents accs de dlire jetrent l'pouvante dans le
coeur de la marquise. Son dvouement croissait avec le danger; elle
veillait jour et nuit au chevet de Guermann et supportait avec une
rsignation qui ne lui tait pas naturelle ses paroles amres. Autant
les femmes de plaisir sont, inintelligentes des douleurs morales, dont
elles ont horreur, autant elles sont d'instinct charitables et
compatissantes aux maux physiques.

Afin de mieux guider le mdecin dans le traitement d'une maladie qui
prsentait des caractres peu explicables, lisa lui avait fait
connatre ce qu'elle savait de la vie passe de Guermann. Sa surprise
fut grande quand elle le vit subitement frapp de la pense qu'une ide
fixe, un regret profond, pouvait avoir caus cet tat de souffrance,
auquel la science ne trouvait pas de remde; il s'expliquait par la
proccupation constante de Nlida beaucoup de choses qu'il n'avait pu
comprendre, et dclara sans dtour  la marquise que la prsence d'une
personne aussi chre pouvait encore, mais pouvait seule, peut-tre,
amener une crise heureuse et sauver le malade. lisa prit sans hsiter
la rsolution, hroque pour une femme jalouse, d'crire  M. Bernard en
le conjurant d'amener sa rivale. Nous avons vu l'effet que produisit
cette lettre sur madame de Kervans. L'intervalle qui s'coula entre le
jour o la marquise l'crivit et le temps o la rponse pouvait arriver,
fut plein d'angoisses. Guermann, tomb dans un silence obstin, ne
semblait mme plus reconnatre ceux qui l'approchaient. On ne le
dcidait que trs difficilement  prendre quelques breuvages  peine
suffisants pour entretenir la vie en lui; l'puisement faisait des
progrs rapides; lisa lisait avec terreur dans les yeux du mdecin,
qu'elle n'osait plus interroger, l'arrt presque certain d'une mort
prochaine.

Un soir, plus lasse, plus abattue encore que de coutume, s'tant
loigne un instant du malade assoupi, elle avait ouvert la fentre de
la chambre voisine, et respirait d'une poitrine embrase la frache
brise des champs. Le silence tait partout, au dedans et au dehors.
Ple, chevele, un grand chle jet sur ses paules nues, lisa
regardait au hasard dans la campagne, lorsqu'un bruit lointain de roues
sur le chemin caillouteux la fit tressaillir. Le bruit se rapprochait;
bientt elle aperut,  travers les branches  peine feuilles des
acacias du jardin, une voiture s'arrter  la petite porte verte. La
clef de fer tourna en grinant dans la serrure; la porte s'ouvrit. lisa
poussa un cri en voyant se dessiner dans l'ombre et s'avancer par
l'alle de rosiers qui menait droit au perron, la forme blanche de
madame de Kervans appuye sur M. Bernard. Elle mit ses deux mains sur
son coeur qui battait avec une vitesse effrayante, et se prcipita hors
de la chambre.

Quelle rencontre! et que le sort s'amuse  de sinistres jeux! Pour la
seconde fois, il mettait en prsence ces deux femmes, destines 
souffrir l'une par l'autre, l'une avec l'autre. Une premire fois, dans
un splendide lieu de fte, elles s'taient tendu une main frmissante de
jalousie; elles avaient chang un regard de dfi o brillait encore
toutes les prsomptions de la jeunesse; aujourd'hui,  deux pas d'un
mourant, si ples toutes deux qu'on les prendrait pour des fantmes,
leurs mains se cherchent dans une treinte que le malheur a rendue
sincre, leurs yeux se rencontrent sans haine; aucune tincelle n'en
jaillis plus: une mme terreur les glace, une mme fatalit les brise.

Sans articuler une parole, lisa entrana madame de Kervans sur un banc
de pierre qui bordait l'alle; l, d'une voix entrecoupe,  travers un
dluge de larmes, elle lui apprit dans quel tat tait
Guermann.--Sauvez-le, sauvez-le! s'criait-elle en attachant sur madame
de Kervans ses grands yeux gars; vous seule, pouvez l'empcher de
mourir!

Et la pauvre femme, humble et superstitieuse, incapable de contenir le
dsordre de ses esprits, implorait le pardon de Nlida, faisait voeu
d'entrer au clotre, s'abandonnait enfin  tout l'excs de la passion
dsespre.

Habitue  matriser ses douleurs, madame de Kervans, en serrant
doucement les mains de la marquise, l'exhorta  plus de calme, puis, la
laissant au bras de M. Bernard, elle s'avana seule vers la maison.

Son instinct la conduisit tout droit  la chambre du malade. Les rideaux
soigneusement ferms n'y laissaient pntrer qu'une faible lueur. Elle
arriva au lit de Guermann sans tre aperue. En jetant les yeux sur lui,
elle eut peine  le reconnatre, tant la souffrance avait altr ses
traits. Ses cheveux, qu'il avait laiss crotre depuis plusieurs mois,
tombaient en longues mches noires sur ses joues amaigries dont ils
faisaient encore ressortir la pleur livide; sa bouche tait contracte,
l'harmonie de son beau visage dtruite. Se penchant sur le lit de son
amant, en contenant les larmes qui la suffoquaient, Nlida attacha sur
ses yeux, perdus dans le vide, un regard o se concentra tout ce qu'elle
avait de volont et d'amour; le malade tressaillit, fit un mouvement
brusque, et, se levant sur son sant, il regarda d'abord autour de lui,
puis sa vue s'arrta longtemps sur madame de Kervans comme sur un objet
qu'il cherchait  reconnatre. Elle baissa les yeux et demeura immobile
pour lui donner le temps de rassembler ses esprits; ce moment fut une
ternit! Lorsqu'elle releva les yeux, elle rencontra ceux de son amant,
non plus hagards et vagues cette fois, mais fixs sur elle et clairs
du rayon intrieur.

--Nlida! murmura Guermann. Un long silence suivit cette exclamation.

--Nlida! reprit-il avec un sourd gmissement. Elle voulut parler, la
crainte scella ses lvres.

--Que vous tes belle! dit Guermann. Et sa main fit un mouvement pour
chercher celle de madame de Kervans. Tout ce que le coeur de Guermann
avait encore d'amour, tout ce que l'me de Nlida renfermait de pardon
fut chang dans cette treinte suprme.

Au bout de quelques minutes: Oh! oui, oui, tu es belle et tu es bonne,
murmura-t-il; je t'ai appele, tu m'as entendu et tu viens... Oh! que je
t'aime!...--Et les larmes inondrent son visage...--Mais il est trop
tard...

Nlida ne put se contenir davantage; elle se jeta dans les bras de
Guermann, et recueillit d'une lvre d'amante ses pleurs amers.

En ce moment, le docteur et Ewald, qui ne passaient pas un seul jour
sans venir voir Guermann, entraient dans la chambre. Au bruit que fit la
porte, Nlida s'arracha des bras de son amant qui la serrait avec une
force convulsive.

Il jeta sur ceux qui entraient un regard sombre:

--Qu'on me laisse seul, s'cria-t-il d'une voix redevenue tout  coup
imprieuse et vibrante. Je veux mourir en paix. Qu'on me laisse mon
dernier rve!

On les laissa.

--Nlida, reprit Guermann avec un accent dchirant, n'est-ce pas, tu
pardonnes tout?

--Qu'ai-je  pardonner? dit-elle en essuyant de sa main tremblante la
sueur froide qui mouillait le front de Guermann. Oubliez le pass.
Vivez...

--Pourquoi vivre? la vie est amre, dit-il.

--Vivez pour vos travaux, pour votre honneur, pour votre gloire...

--Ah! vous ne m'aimez plus, dit-il en l'interrompant avec un douloureux
sourire... Vous ne me dites pas de vivre pour notre amour...--Puis aprs
un moment de silence: Il tait si beau, si pur, si profond et si grand,
ton amour! Du jour o j'ai pu te quitter, j'ai quitt, pour ne plus les
retrouver jamais, ma vertu, mon repos, mon bonheur, mon gnie.

--Vous retrouverez tout, dit Nlida.

--J'ai tout retrouv, puisque te voil prs de moi, dit-il en la
regardant comme en extase. Ta main, en passant sur mon front, en enlve
les sombres penses. Ton haleine purifie l'air que je respire, et qui
tout  l'heure encore, brlait ma poitrine. Tes paroles sont une mlodie
ineffable  mon oreille...

Il retomba dfaillant sous l'motion trop vive... ses yeux se fermrent.
Madame de Kervans crut qu'il rendait le dernier soupir.  ses cris, le
mdecin, rest dans la chambre voisine, entra prcipitamment.

Aprs avoir tt le pouls de Guermann, il fit signe  M. Bernard qui
l'avait suivi, d'emmener Nlida.

Guermann vcut deux jours encore, mais sans recouvrer l'usage de ses
sens. Son agonie fut douce et tranquille. Il ne parut plus souffrir.

Il est permis d'esprer que cette dernire treinte d'une main
magntique, que ce dernier regard d'un amour souverain, furent pour
cette me haletante un gage de la paix ternelle. Nlida put croire que,
du moins  l'heure de la mort, elle avait t pour son amant ce qu'elle
aurait voulu tre dans sa vie: la prire exauce, la faute pardonne, la
Batrix qui montre les cieux ouverts.

      *       *       *       *       *

Que devint Nlida? Si le lecteur s'intresse  cette femme courageuse
assez pour dsirer connatre le lendemain de ses jours d'preuve; s'il
veut apprendre quelle maturit peut succder  une telle jeunesse, quel
soir  un tel matin; s'il demande quel est le port o se reposent
ici-bas les mes ainsi faites, nous le lui dirons peut-tre en son lieu;
mais ne doit-il pas dj le pressentir?

Chez les femmes les plus hautement doues, le coeur, dans ses lans
rapides, dpasse de si loin la pense, qu' lui seul il agite, soumet,
bouleverse et entrane au hasard toute la premire moiti de
l'existence. La pense, plus lente en sa marche, grandit, d'abord
inaperue, au sein des orages; mais peu  peu elle s'lve au-dessus
d'eux, les connat, les juge, les condamne ou les absout; elle devient
souveraine. Le combat fut long et cruel pour Nlida, et quand elle entra
en possession des forces que la nature lui avait donnes, elle se trouva
en prsence d'ennemis extrieurs aussi formidables que l'avait t son
amour. La lutte recommena sous d'autres aspects et dans une autre
arne. Quelles en furent l'issue et la rcompense? Il n'est que trop
facile de le deviner.

N'appartenons-nous pas  un temps o rien ne s'accomplit, o nul
n'achve aucune tche? Les hommes et les choses ne semblent-ils pas
frapps aujourd'hui de je ne sais quel ironique anathme? Ne voyons-nous
pas autour de nous tout enthousiasme gar, toute force disperse, toute
volont engloutie dans la sombre tourmente de nos incertitudes?

Seulement quelques-uns, et Nlida est de ce nombre, rptent malgr
tout, sans jamais se lasser, au plus fort des tnbres extrieures, la
sainte parole du psalmiste, espoir dsespr des nobles coeurs: _Quoi
qu'il en soit, Dieu est bon_.

FIN DE NLIDA




HERV

ENVOI

 M. E. DE G...

 vous qui avez combattu seul.
Souffert en silence,
Triomph sans joie.
 vous, qui tes mon ami.




I


Au mois de septembre 1832, une voiture de poste entrait  l'htel
Meurice; une femme jeune et remarquablement belle tait seule dans cette
voiture. On l'attendait. En la conduisant  l'appartement retenu pour
elle, le matre de l'htel lui remit une lettre; elle la saisit
vivement, en brisa le cachet et lut ce qui suit:

Enfin te voil donc  Paris; te figures-tu mon chagrin de n'y pas tre
pour te recevoir? Aprs une si longue absence, il me tarde tant de te
presser sur mon coeur. Oh! je t'en supplie, Thrse, viens au plus vite
retrouver ta vieille amie. Je suis  Vermont, avec mon mari, qui joint
ses instances aux miennes. Tu n'as fait qu'entrevoir Herv le jour de
notre mariage; c'est  peine si tu te le rappelles; mais lui, il te
connat, il t'aime pour tout ce que je lui ai dit de toi, pour les
adorables lettres que je lui ai lues avec orgueil. Songe qu'il y aura
bientt huit ans que nous sommes spares; songe  tout ce que nous
aurons  nous dire, et hte-toi de venir reprendre notre intimit, nos
interminables causeries du couvent. Sois bonne comme tu l'tais alors.
Souviens-toi que tu ne refusais jamais rien  ta petite Georgine. Que
ferais-tu d'ailleurs  Paris dans cette saison? Il n'y a personne. Ta
famille est disperse; ta soeur est aux eaux de Toeplitz. Crois-moi, viens
l'attendre  Vermont. Viens prendre ta part de ma douce vie, te rjouir
de me voir heureuse auprs d'un mari que j'estime, que je vnre, que
j'adore. Ne pense pas que j'exagre, Herv est adorable. Il a fait de
moi, de cette enfant gte que tu as connue si ignorante, si
inconsidre, si futile, une femme srieuse, attache  ses devoirs, une
mre attentive. Il m'a sauve de tous les cueils; il m'a corrige de
tous mes travers; il m'a rendue presque digne de lui, et cela sans une
parole amre, sans un reproche, sans avoir jamais exerc sur mon esprit
la moindre contrainte. Quel noble coeur qu'Herv! Comme tu vas l'aimer
tout de suite! Il y a tant de rapports entre vous deux. Mais, goste
que je suis, je ne te parle que de moi et je ne sais pas si tu peux
m'entendre sans tristesse. Tes parents m'ont bien assur,  la vrit,
que tu vivais contente  New-York; que tu dirigeais en partie les
affaires de ton mari; qu'elles prospraient; que vous aviez un
tablissement superbe; que tu ne regrettais point trop Paris. Ton
beau-frre a mme ajout que ta tte s'tait calme et que, grce au
ciel, tu tais gurie des ides romanesques. Mais toi, tu ne m'as
presque rien dit de ton intrieur; je n'ai pas su deviner non plus
l'tat de ton me au ton de tes lettres qui n'tait ni triste, ni gai,
ni exalt, ni tout  fait calme pourtant. J'attends donc tes
confidences, et je ne puis que te rpter: Viens, viens dans mes bras
qui te sont ouverts; viens dans ma maison qui est la tienne.

Une larme mouilla les yeux de Thrse, reste seule dans sa chambre.

--me charmante! murmura-t-elle, coeur plein d'enchantements! Je l'avais
bien prvu, le monde ne devait se montrer  toi que sous ses couleurs
les plus sduisantes; ta lvre ne devait goter que le miel au bord de
la coupe. Rien qu'en approchant des lieux o tu vis, je sens ta bnigne
influence. Il me semble que ces huit annes passes, si pesantes, si
mornes, se dtachent de moi. Je crois respirer de nouveau l'air libre de
mon enfance. J'oublie dj mes jours sans soleil, mes devoirs
inexorables et la chane si courte qui m'attache  un sol aride. Mon
coeur frmit d'une joyeuse impatience, j'ai comme hte de vivre. Je crois
entendre encore la voix de mes illusions perdues et le battement d'ailes
de mes jeunes esprances.  Georgine, Georgine, quelle magie il y a
encore pour moi rien que dans ton nom! Je t'ai toujours aime, non comme
mon amie, mais comme ma fille, comme mon enfant de prdilection. Si je
t'avais vue toujours prs de moi, si j'avais pu  toute heure contempler
ton front serein et ton doux sourire, mon sort ne m'et point sembl
trop rude; je l'aurais accept sans dchirement, peut-tre mme sans
effort.

Thrse sonna et fit demander immdiatement des chevaux de poste. Puis
elle crivit,  sa soeur pour lui apprendre qu'ayant obtenu de son mari
la permission de passer trois mois en France, elle allait en donner un 
Georgine et rejoindrait sa famille dans le courant d'octobre.

Le lendemain elle arrivait  Vermont. C'tait une ravissante demeure, un
chteau bti  l'italienne sur le versant d'une colline, au bas de
laquelle roulait une petite rivire. La vue s'tendait au loin sur une
plaine fertile. Les abords taient riants, les jardins plants avec un
got exquis, le paysage avait une dlicieuse fracheur.  mesure qu'on
approchait, on se sentait plus attir. Le murmure de la rivire, le
chant de milliers d'oiseaux sous les ombrages, les tons clatants, les
riches nuances des fleurs jetes  profusion sur les tapis de verdure,
les parfums qui s'en exhalaient et qui embaumaient l'atmosphre, tout
rvlait un sjour privilgi; il tait impossible de s'en figurer les
habitants autrement que comme des tres satisfaits et paisiblement
heureux. Thrse reut avec attendrissement cette impression d'une
nature si charmante qu'elle agissait mme sur les esprits les moins
prpars  en tre mus, et quand elle aperut Georgine venant radieuse
 sa rencontre, appuye sur le bras d'Herv, elle crut voir la
ralisation d'un de ces romans anglais qui se plaisent aux scnes de
famille, une image vivante de cette flicit paradisienne accorde ds
ici-bas dans le mariage  quelques femmes que leur ange gardien n'a pas
quittes.

Les deux amies se prcipitrent dans les bras l'une de l'autre et se
tinrent longtemps embrasses.

--Fais-toi donc voir! s'cria enfin Thrse. En vrit, je ne te
reconnais plus. Tu n'tais que jolie quand je t'ai quitte; je te
retrouve tout  fait belle.

--Vous l'entendez, dit Georgine en se retournant vers Herv, nous
verrons maintenant ce qu'elle va dire des enfants. O sont-ils donc
rests? Tenez, Herv, conduisez Thrse; moi, je cours chercher ces
chers trsors.

Herv offrit son bras  Thrse. Il la remercia avec cordialit de
l'empressement qu'elle avait mis  rejoindre Georgine et de la joie que
sa prsence allait rpandre  Vermont. Puis, tournant assez court aux
phrases d'usage:

--Comment la trouvez-vous? dit-il. Avez-vous parl vrai? vous
semble-t-elle embellie?

Thrse lui rpta ce qu'elle venait de dire, ajoutant que le visage de
Georgine, son attitude, sa dmarche avaient pris un caractre noble et
grave, infiniment prfrable  son joli minois du couvent.

--Eh bien! reprit Herv, ce changement extrieur qui vous frappe est
l'expression d'un changement intime bien plus marqu, bien plus complet
encore. Quand vous avez connu Georgine, quand je l'ai pouse, c'tait
une aimable et gracieuse enfant, rien de plus; aujourd'hui, vous ne
tarderez pas  vous en apercevoir, c'est une femme distingue. Son
intelligence s'est ouverte  tous les beaux sentiments. Elle me rend
bien fier...

--Et heureux? dit Thrse en lui prenant la main.

--Quelle question! reprit Herv en souriant; on voit bien que vous
arrivez d'Amrique. Vous avez vritablement des ides de l'autre monde;
vous croyez au bonheur. Dans notre vieux monde  nous, il n'y a que les
niais et les envieux qui y croient.

En ce moment, ils entraient au chteau; Georgine les attendait, tenant
ses enfants par la main. L'un, garon de six  sept ans, ressemblait
trait pour trait  son pre; l'autre tait une petite fille  la
chevelure dore, aux grands yeux bleus, au teint transparent, un
chrubin du Corrge. Ds qu'ils aperurent Herv, ils se jetrent sur
lui, sautrent sur ses genoux, se cramponnrent  son cou; il n'y eut
plus moyen de les en arracher.

--Voil une prsentation bien solennelle, dit Georgine; mais que
veux-tu? ce sont de petits sauvages levs dans les bois; ils adorent
leur pre et ne m'coutent plus ds qu'il est l.

Le reste du jour se passa en entretiens affectueux et familiers. Les
jours suivants, Thrse fut initie  tous les dtails de la vie de
chteau telle qu'on l'entendait  Vermont. Il rgnait dans cet intrieur
une libert si sagement ordonne, tant de paix; les matres taient si
indulgents, les serviteurs si attentifs, les enfants si joyeux, tous les
visages si ouverts, Thrse voyait surtout chez Herv et chez Georgine
un soin si constant, et qui paraissait si naturel, de se complaire,
qu'elle ne pouvait se figurer la plus lgre ombre  ce tableau. Le
temps de son sjour tait dj presque coul; elle avait dj pass
trois semaines dans une intimit continuelle avec les deux poux, sans
qu'un seul mot, un seul regard, un seul incident et pu faire concevoir
 sa pntrante amiti le moindre doute sur leur bonheur  l'un et 
l'autre. Seulement, de temps en temps, elle se rappelait la singulire
rticence d'Herv lorsqu'elle lui avait demand si Georgine le rendait
heureux. Involontairement elle cherchait une signification  ce qui,
sans doute, n'avait t qu'une plaisanterie banale. Elle commentait de
vingt faons diverses les paroles qu'il avait dites. Souvent aussi le
beau front d'Herv, dj dpouill au-dessus des tempes, le timbre de sa
voix pntrant et attrist, un lger pli d'ironie qu'elle surprenait 
sa lvre, mme dans le sourire, la faisaient rver et lui jetaient 
l'esprit mille perplexits, mille conjectures vagues et romanesques.
Mais aucune de ces conjectures ne portait atteinte  la haute opinion
qu'elle avait conue de lui. Elle admirait de plus en plus ce coeur fier
et simple, cet esprit dlicat qui savait ennoblir toutes les vulgarits
de la vie, cet homme qui ressemblait si peu aux autres hommes, et qui,
possdant tous les avantages qui excitent l'envie, exerait en mme
temps toutes les vertus qui la dsarment.

Chaque jour elle lui faisait une place plus large dans son coeur, et
bientt elle n'aurait pas su discerner qui de lui ou de Georgine
occupait le plus sa pense et la retenait par de plus doux liens. Un
refroidissement insensible avait mme succd  l'imptuosit des
premires caresses entre les deux amies. Thrse ayant doucement vit
de rpondre aux questions un peu indiscrtes de Georgine, celle-ci
s'tait sentie froisse, et, sans rien tmoigner, elle avait, de son
ct, mis fin aux panchements, aux confidences. Occupe de ses enfants,
de sa maison, d'un nombreux voisinage rendu plus anim par l'approche
des lections et la candidature d'Herv, elle ne trouvait plus de temps
pour les tte--tte, et Thrse semblait plutt tre devenue l'amie de
son mari que la sienne. Cependant je ne sais quelle gne subsistait
entre Herv et cette dernire. Ils taient tous deux rservs,
circonspects, et leurs entretiens, quoique familiers, n'avaient rien de
vritablement intime.

Thrse, d'abord charme, panouie au sein de l'atmosphre bienveillante
de Vermont, retombait peu  peu dans une sorte d'absorption et de
mlancolie. Souvent elle s'chappait du chteau, faisait seule de
longues courses; elle errait alors  l'aventure, et ne rentrait parfois
qu' l'heure des repas. Un matin, par un de ces beaux soleils d'automne
qui percent lentement la brume et jettent des teintes si vives aux
arbres  demi dpouills, elle s'tait loigne plus que de coutume.
D'tranges proccupations, des rves bizarres, avaient agit son
sommeil. Elle tait dans cette disposition vague et languissante 
laquelle ne peuvent toujours se soustraire les natures les plus fortes.
 chaque instant ses yeux s'emplissaient de larmes; tout ce que la
posie a cr d'images tendres et dangereuses lui revenait confusment 
la mmoire; se parlant  elle-mme, elle disait  haute voix et comme
pour se soulager de ses propres penses, des chants d'amour, des vers
tendres ou passionns. Elle se croyait seule et suivait sans contrainte
le cours de sa rverie, lorsqu'un bruit de pas sur les feuilles sches
la fit tressaillir.

--Thrse! dit une voix bien connue; Thrse, rpta Herv, car c'tait
lui, ne voulez-vous donc point m'entendre; je vous y prends enfin en
flagrant dlit de roman. La voil donc retrouve, cette femme
sentimentale, cette potesse de qui l'on m'avait tant parl!
Aujourd'hui, elle fait des affaires de banque et raille tout ce qui
n'est pas palpable comme de l'or, positif comme de l'arithmtique; mais
un beau matin elle fuit au bocage et rpte aux chos d'alentour des
vers amoureux.

Disant cela, il s'approcha gaiement, prit le bras de Thrse, le passa
doucement dans le sien, serra sa main brlante et se mit  marcher avec
elle. Elle tait interdite et demeurait muette.

--Pardonnez ma sotte plaisanterie, reprit Herv en la regardant avec
surprise; je vois que je viens de heurter un sentiment intime, une
disposition de l'me que j'aurais d respecter. C'est un nouveau
malentendu ajout  tous ceux qui sont dj entre nous. Je vous assure,
Thrse, que je souffre de cela. Depuis prs d'un mois, nous nous voyons
sans cesse; vous tes l'amie intime de ma femme; j'estime votre
caractre, j'admire votre esprit. J'aimerais, ajouta-t-il avec quelque
hsitation, oui, j'aimerais tre aussi votre ami. Je voudrais que vous
me connussiez bien, que vous pussiez aimer en moi, non pas l'homme que
je parais, mais l'homme que je suis; et cependant, je le sens, nous
vivons  mille lieues l'un de l'autre. Je suis un tranger pour vous,
Thrse, moi qui devrais tre votre frre. Je ne sais si je puis mme
accepter les sentiments affectueux que vous semblez avoir pour moi...
J'aurais besoin de vous parler une fois  coeur ouvert.

Thrse releva la tte, son visage s'claira de joie; Herv allait
au-devant de son plus ardent dsir; il prvenait une demande qui, bien
souvent dj, avait err sur ses lvres, et qu'une excessive
apprhension de lui dplaire avait seule refoule. Tout ce que Georgine
lui avait dit de son mari lui semblait incomplet, insuffisant; une voix
secrte lui criait qu'il y avait l un mystre  pntrer, un de ces
mystres d'amour, peut-tre, dont les femmes sont toujours avides...

--Herv, dit-elle, mon ami, puisque vous devinez si bien ce que je
pense, ce que je souhaite depuis le premier instant o je vous ai vu,
puisque vous me jugez digne de votre confiance,  quoi bon vous dire que
vous trouverez en moi un esprit recueilli, pntr de la religion du
silence, un coeur qui peut tout comprendre, car il a connu, lui aussi, le
vertige de certaines heures funestes et l'effrayante fascination
qu'exerce le mal sur la perversit de nos penchants. J'ai connu la
curiosit et l'orgueil... C'est vous dire que j'ai ctoy bien des
abmes.

--Vous devinez donc que je vais avoir un triste rcit  vous faire, dit
Herv, puisque vous me promettez votre indulgence?...

--Mon indulgence, dit Thrse; ce mot aurait-il un sens entre nous? Qui
donc aurait le droit d'en gracier un autre?  mes yeux, il n'y a pas de
fautes, il n'y a que des malheurs.

Herv lui serra la main.

--coutez-moi, reprit-il; ces heures ne se retrouveront peut-tre plus.
Vous exercez en ce moment sur moi une influence presque surnaturelle;
vous avez le rameau miraculeux qui dcouvre les sources caches; mon
coeur se dilate en votre prsence; mais bientt un silence de plomb va
retomber sur lui. coutez-moi, puis oubliez ce que je vais vous dire,
car personne, non, personne au monde, n'a jamais su, ne saura jamais ce
que vous allez entendre.

--Comment? dit Thrse, votre femme elle-mme, Georgine, ignorerait-elle
une seule particularit de votre vie; lui cacheriez-vous quelque chose?

--Prendre sa femme pour confidente, reprit Herv, c'est une erreur
funeste. Cela ne peut et ne doit point tre. L'ducation d'une jeune
fille, ses prjugs, ses instincts mmes, lui rendent ce rle
impossible. Comment attendre d'un tre qui ne connat rien de la vie,
l'apprciation quitable de ce tourbillon de paroles, de penses,
d'actes contraires et inconsquents qui tourmente et entrane la
jeunesse de l'homme? L'pouse tendre et nave sera indigne, afflige
outre mesure, au rcit de tant et de si vulgaires garements; elle
mprisera peut-tre celui qu'elle doit avant tout respecter. Non,
l'homme doit savoir porter seul le fardeau de son pass quel qu'il soit;
il n'y a de dignit possible dans le mariage qu' ce prix.

Un long silence se fit; ils continuaient de marcher; le ciel se couvrait
de nuages, un vent froid s'tait lev et sifflait dans les branches
mortes; des nues de corneilles traversaient les alles du bois en
faisant entendre leur rauque croassement; je ne sais quoi de lugubre
dans la nature avait succd  la promesse d'une matine splendide;
quelque chose de morne et de sinistre semblait planer au-dessus d'Herv
et de Thrse et les pntrait de tristesse.

Herv rompit enfin le silence et parla ainsi:

 vingt-deux ans, je devins amoureux d'une femme qui en avait plus de
trente; son visage avait perdu l'clat de la premire jeunesse, mais
tout ce que la grce la plus exquise, un soin constant de plaire, un
insatiable dsir de captiver peuvent donner de sduction et de charme
tait en elle et me ravissait. Encore aujourd'hui, Thrse, en dpit de
tant d'annes qui ont pes sur mon front et ralenti le sang dans mes
veines, je ne prononce pas son nom sans un pnible effort.

--Je comprends, dit Thrse...

Quand vous aurez entendu ce que j'ai  vous dire d'elle, reprit Herv,
je crains que vous ne me compreniez plus. Mais n'importe... Continuons.
Le mari d'liane, excellent homme, enrichi par des spculations
industrielles qui lui prenaient tout son temps, laissait  sa femme une
libert entire. Elle ne paraissait pas en avoir abus, car sa
rputation tait bonne, et l'on ne tenait sur elle que trs-peu de ces
propos inconsidrs auxquels n'chappent pas les femmes les plus
vertueuses. liane voyait beaucoup de monde; elle tait fort recherche
 cause de son esprit et de son lgance. Il ne me vint pas en pense
qu'elle pourrait deviner seulement que je l'aimais. Je n'avais aucune
exprience ni des autres ni de moi-mme; je n'tais ni fat, ni
prsomptueux, ni pntrant. J'tais simple et vrai dans l'exaltation la
plus romanesque. Je mettais tout mon bonheur  contempler liane, 
l'couter,  m'enivrer de son regard, de son accent expressif,  suivre
ses mouvements, ses moindres gestes,  pier les occasions d'tre prs
d'elle; tout cela sans rien prtendre, sans rien esprer, je crois mme
sans un dsir. J'tais si jeune, il y avait en moi une telle
surabondance de vie, que mon amour tait  lui-mme son but et sa
rcompense. liane avait trop de pntration pour ne pas s'apercevoir,
ds l'abord, de l'empire qu'elle exerait sur moi. Je crois qu'elle s'en
applaudit et qu'elle rsolut de le rendre absolu. Cela ne lui fut pas
difficile. Elle parvint sans aucune coquetterie apparente, par des
manires cordiales, des discours pleins de prudence, des conseils
affectueux, parfois mme des rprimandes enjoues, en un mot, par toute
une attitude prise de soeur ane,  me mettre en entire confiance et 
loigner en mme temps de son entourage les soupons qui auraient pu
contrarier son dessein: bientt, chose sans exemple dans le monde o
elle vivait, il fut tout simple pour son mari et pour ses amis, de me
voir chez elle  peu prs  toute heure, tantt  lui faire des
lectures, tantt  l'accompagner au piano, car elle chantait divinement,
tantt  lui servir de secrtaire pour sa nombreuse correspondance.
Depuis, en rflchissant au pied sur lequel je me trouvais au bout de si
peu de temps dans sa maison, en songeant combien cela et t impossible
 une autre femme, je suis rest confondu devant tant d'habilet et de
savoir-faire; mais alors je ne rflchissais pas, je me laissais aller
au flot qui me portait. L'amour me pntrait tout entier; liane s'tait
empare de toutes mes facults. Son esprit actif, son imagination vive,
donnaient un continuel aliment  ma pense; elle embrasait mes sens par
des familiarits dont elle ne semblait pas souponner le danger, et
quand,  ses heures d'abandon, elle me laissait entrevoir le fond de son
me, j'y dcouvrais de si nobles douleurs, de si belles rvoltes contre
la mesquinerie et l'inutilit de son existence, des lans si purs vers
le beau et le vrai, que je me rcriais contre l'injustice du sort,
contre l'aveuglement d'une socit ingrate qui ne tombait pas  genoux
en adoration devant cet ange exil du ciel. Six mois se passrent ainsi
dans les rapports les plus tranges qui aient peut-tre jamais exist
entre un homme de mon ge et une femme encore jeune. Je ne lui avais pas
dit une seule fois que j'tais amoureux d'elle; elle ne paraissait pas
s'en douter; il tait tabli que nous avions grand plaisir  tre
ensemble, que nous nous aimions beaucoup, et nous ne cherchions pas 
dfinir les termes. J'tais devenu si insatiable que, non content de la
voir tous les jours, je lui crivais la nuit d'normes lettres
auxquelles elle rpondait assez souvent par quelques lignes
affectueuses, mais o ne se trouvait jamais, ainsi que je le compris
plus tard, une phrase de sens douteux, jamais une parole qui et pu la
compromettre.

Un jour que je me prsentais chez elle  l'heure accoutume, on me dit
 l'antichambre qu'elle tait rentre souffrante du bal, qu'une fivre
violente s'tait dclare, et qu'elle ne pouvait me recevoir. Une
semaine entire s'coula sans qu'on me laisst parvenir jusqu' elle.
Les nouvelles devenaient de plus en plus alarmantes; le mdecin
paraissait soucieux et refusait de s'expliquer. Je crus que je
deviendrais fou. Une continuelle obsession des penses les plus
absurdes, des rsolutions les plus extravagantes, obscurcissait mon
cerveau; une douleur inoue dchirait mon coeur; liane souffrait et je
n'tais pas prs d'elle; liane tait en danger, et je ne pouvais prier
 son chevet; liane allait peut-tre cesser de vivre et ce n'tait pas
moi qui recevrais la dernire treinte de sa main adore; ce n'tait pas
moi qui recueillerais son dernier soupir. Je n'tais donc rien pour
cette femme si chre; rien dans sa vie, rien  l'heure de sa mort. Le
hasard d'un jour nous avait rapprochs; je ne tenais  elle par aucun
lien; je n'tais ni son frre, ni son mari, ni son amant. Son amant! ce
mot, qui ne fit d'abord que traverser mon esprit sous la forme d'une
plainte vague, y revint bientt comme un regret, puis s'y fixa comme une
esprance.

Je n'tais pas l'amant d'liane, mais je pouvais le devenir. Ds ce
moment,  puissance de la passion,  certitude de la jeunesse! je ne
doutai plus de son salut, je n'eus plus d'apprhension pour elle, il n'y
eut plus de place dans mon coeur pour le dcouragement. L'avenir
m'apparut comme un ami qui me tendait la main et qui me criait: Aie
confiance. La dernire fois que j'avais vu liane, j'tais un enfant
sans volont, recevant passivement toutes les impressions du dehors sans
ragir sur aucune; lorsque je la revis, j'avais conscience de moi;
l'amertume d'une premire douleur avait sevr mon me; d'enfant j'tais
devenu homme, je voulais possder liane ou mourir. Enfin, je reus un
matin un billet d'elle qui ne contenait que ces mots:

Je suis sauve, venez.

Vous dire mon ivresse, mon dlire quand je revis son criture, ne
serait possible dans aucune langue. Je poussais des cris, de vritables
rugissements de joie. Je tenais ce billet  deux mains comme si je
craignais qu'on ne me l'enlevt; je dvorais des yeux ces caractres qui
rayonnaient  m'blouir; puis je les posai sur mon coeur pour contenir
des battements si violents qu'ils me causaient une souffrance aigu; je
les portai  mes lvres brlantes; je tombai  genoux et je rendis
grce... Si ce fut  elle, si ce fut  Dieu, je l'ignore. Tout ce que je
sais, c'est qu'en ce moment j'adorai, je bnis un tre puissant et bon
qui me rendait heureux. Oh! pour ce seul instant, s'il pouvait renatre,
pour ce seul lan, pour cette seule tincelle qu'une immense esprance
fit jaillir d'un immense amour, je voudrais revivre ces annes si
terribles; je reprendrais la chane de mes misres; je subirais toutes
les tortures de ce pass si douloureux; je renoncerais  la
tranquillit,  la paix que j'ai reconquise; je renoncerais  l'estime
des hommes, et, je vous le dis bien bas, je renoncerais  ma propre
estime que j'ai reconquise aussi!

Thrse leva les yeux sur Herv avec l'expression d'une indicible
surprise.

-- Thrse! Thrse! ce langage vous tonne, il vous effraye presque.
Vous avez cru aussi, qui ne le croirait? que j'tais un homme mort aux
passions de la jeunesse, calm par l'exprience et la rflexion. Vous
avez pens que cet empire salutaire que j'exerce sur les autres par la
persuasion et l'exemple, je le devais  une sagesse voisine de la
froideur,  une intelligente insensibilit. Convenez-en, vous avez pens
qu'Herv tait aujourd'hui un homme vou au culte de l'utile, absorb
par les affaires et par les honntes calculs d'une ambition modre?
Cela est vrai comme tout est vrai en ce monde:  moiti. Mon me est
aujourd'hui comme les terrains de formation successive; tant de couches
y sont superposes qu'il m'est difficile  moi-mme d'en retrouver le
fond. Mais ce que je sais, ce que je sens surtout  certains jours de
souffrances plus intenses, c'est qu'elle a conserv une ardente soif
d'amour, un ddain complet de cet ordre, de cette rgularit qui
encadrent aujourd'hui ma vie; le sentiment d'un isolement profond au
sein des affections les plus tendres, et l'amer, le coupable regret des
orages de ma jeunesse.

Herv se tut, Thrse n'osa rompre le silence. Rien n'est plus auguste
que l'aveu des misres d'une grande me; rien d'affligeant pour l'esprit
comme de pntrer le nant des plus fortes volonts, de toucher la
couronne d'pines qui ceint le front de ceux qui ont triomph
d'eux-mmes, et d'entendre la plainte touffe qui gronde au fond de
toute satisfaction humaine. Aprs avoir fait quelques pas sans rien
dire, Herv reprit ainsi:

--Quand j'entrai chez liane, elle tait seule, couche sur une chaise
longue; ses longs cheveux noirs, que j'avais toujours vus boucls avec
le plus grand soin, tombaient en dsordre sur ses paules; son regard,
si brillant d'ordinaire, tait abattu; sa voix presque teinte; elle
paraissait avoir beaucoup souffert. liane, m'criai-je en me
prcipitant  ses genoux et en couvrant sa main de larmes, liane, tu
vis, tu m'es rendue! Et je relevai la tte, et mon regard s'attacha sur
le sien avec pret, comme pour ressaisir en une minute tout le bonheur,
toute la joie que j'avais perdus loin d'elle. C'tait la premire fois
qu'il m'arrivait de la tutoyer; elle n'en parut pourtant point surprise.
Elle se souleva  demi, et posant la main sur ma tte, ainsi qu'elle
avait accoutum de le faire lorsqu'elle tait un peu mue:

--Pauvre Herv, dit-elle, vous m'aimez beaucoup.

--Beaucoup? m'criai-je, quel mot! Veux-tu savoir combien je t'aime,
liane, laisse-moi, laisse-moi te presser, t'treindre contre ma
poitrine, tu y sentiras un coeur qui ne bat que pour toi! Et, par un
mouvement soudain, avant qu'elle pt se dfendre, je passai mon bras
autour de sa taille et je l'attirai vers moi. Elle n'eut que le temps de
cacher son visage sur mon paule, je couvris son cou d'ardents baisers.
Parvenant enfin  se dgage:

--Herv, me dit-elle, et il n'y avait dans son accent ni trouble, ni
colre, vous savez bien que je ne m'appartiens pas, que des sentiments
aussi exalts ne sauraient entrer dans ma vie. J'ai un mari que
j'estime, des enfants dont les caresses sont la rcompense de mes
sacrifices. Dieu bnit en eux, j'en suis certaine, le renoncement de ma
jeunesse; mon coeur saigne parfois, mais mon front est sans tache, et
l'orgueil d'une conscience pure est ma force dans l'affliction. Dites,
Herv, voudriez-vous me la ravir?

--M'aimes-tu, m'criai-je sans lui rpondre; m'aimes-tu?

--Herv, ne le savez-vous pas? ne voyez-vous pas que vous tes mon
meilleur, mon plus cher ami?

--Un de vos amis, repris-je avec ironie, le meilleur mme de vos amis;
je suis reconnaissant de la place que vous m'avez faite, mais cette
place, je ne m'en sens pas digne. Si vous ne devez avoir pour moi qu'une
amiti banale, il est impossible que je vous revoie. Je sais bien que
vous quitter, c'est mourir, mais vivre auprs de vous d'une misrable
aumne d'affection distribue  parts gales entre vos nombreux amis,
c'est  quoi je ne me rsoudrai jamais. Non, non, liane, mon amour est
trop absolu, trop profond, trop fou peut-tre, pour accepter, en change
de ce qu'il vous donnerait, un sentiment btard, subordonn  mille
calculs. Il me faut votre amour, liane, il me le faut tout entier, ou
bien vous me voyez en ce moment pour la dernire fois.

D'o m'tait venue tout  coup cette nergie, cette audace? je ne
saurais l'expliquer. Le dveloppement de la force morale ne s'accomplit
pas chez l'homme dans une progression rgulire et continue. Il y a tel
vnement, telle pense qui peut faire en une minute l'oeuvre de
plusieurs annes; une de ces minutes avait sonn pour moi. liane le
comprit, car ds ce jour, je pourrais dire ds cette heure, elle changea
de manire; elle quitta le ton de supriorit condescendante qu'elle
avait eu jusque-l, elle se montra craintive, suppliante; elle m'avoua
qu'elle m'aimait d'amour, de l'amour le plus tendre et le plus exclusif;
mais elle me conjura de ne pas abuser de cet aveu, de ne pas la rendre
parjure  son mari, hypocrite avec le monde, tremblante devant Dieu.

Son langage fit sur moi l'impression qu'elle voulait. Je n'tais point
dvot, mais comme tous les hommes, mme les plus corrompus, j'aimais la
pit des femmes, et j'tais facilement sduit par le ct potique de
la religion. Tout en combattant l'exagration de ses ides, j'admirais
la rsistance d'liane, et j'tais si fier de sa vertu, que je ne savais
plus, par moment, si je serais joyeux ou triste de la voir succomber.
Nos tte--tte, qu'elle avait rendus moins frquents, taient devenus
plus orageux. C'taient, de mon ct, de vives supplications; des appels
 ma gnrosit, du sien. Quelquefois les rles changeaient; j'arrivais
chez elle calme, apais; c'tait elle alors qui semblait oublier sa
rsolution et qui me prodiguait des marques de tendresse inexplicables
de la part d'une femme qui voulait et croyait rester fidle.

Pour vous faire concevoir jusqu'o allaient la bizarrerie,
l'inconsquence de nos rapports, les singuliers incidents que sa retenue
et son laisser-aller, sa dvotion et son caprice amenaient dans notre
liaison, je vous citerai un fait entre mille. Elle m'avait plusieurs
fois exprim la curiosit la plus vive de voir mon appartement; c'tait
un enfantillage, disait-elle, mais elle tenait  savoir dans quel ordre
mes livres taient rangs, si mon bureau tait bien plac; o je mettais
mes armes; enfin, elle disait  ce propos cent folies charmantes que
j'osais  peine couter, tant elles prsentaient  mon esprit
d'enivrantes images. C'tait le temps des bals de l'Opra. Son mari
tait absent. Elle me proposa un jour, sans aucun prambule et comme si
elle m'et dit la chose du monde la plus simple, de venir la prendre 
minuit; elle ajouta qu'elle serait masque, que nous serions censs
aller au bal, et qu'au lieu de cela je la conduirais chez moi o elle
resterait jusqu'au jour. Pour un homme perdument pris, comme je
l'tais, d'une femme honore, il y avait de quoi perdre l'esprit; je me
contins, dans la crainte que, si elle voyait mes transports, elle ne
comprt mieux l'imprudence de sa dmarche, et je la quittai aussitt,
pensant n'avoir jamais assez de temps pour dignement prparer un lieu
que sa prsence allait consacrer.

Je n'ai jamais t prodigue, je n'ai jamais fait  aucune poque de ma
vie, par vanit, o par got du luxe, aucune dpense excessive; mais ce
jour-l, pour qu'liane se trouvt bien chez moi pendant une heure, je
dpensai en quelques minutes mon revenu de toute une anne. Je passai le
reste du jour  courir dans les magasins les plus clbres, j'aurais
voulu inventer des recherches nouvelles, de nouveaux raffinements de
confort et d'lgance, pour lui arracher un mouvement de surprise. Mon
premier soin, comme je lui connaissais la passion des fleurs, fut de
faire acheter les plus magnifiques plantes, les arbustes les plus rares,
et de transformer le cabinet o je travaillais en vritable bosquet. Au
milieu de ce bosquet je fis placer un meuble sculpt en forme de chaise
longue, recouvert d'une toffe de l'Inde, que l'on venait d'achever pour
tre envoy en Russie. Aprs avoir vainement cherch un tapis qui me
part assez moelleux pour son pied de fe, je fis arranger  la hte une
fourrure d'hermine, que j'tendis devant la chaise longue, en songeant
avec ravissement  l'effet que feraient sur ce tapis de neige ses deux
petits souliers de satin, noirs et lustrs comme l'aile d'un corbeau.
Sous un grand mimosa, dont les branches flexibles la recouvraient 
moiti, je fis dresser une table o il n'y avait que la place juste de
deux couverts. J'ordonnai un souper fort simple en apparence, mais
compos de primeurs extravagantes. Une corbeille en vermeil
admirablement cisele, contenait des fruits savoureux, dignes d'tre
servis  une souveraine; je remplis moi-mme deux flacons de cristal
d'un vin exquis, qu'un de mes oncles, vieux marin, avait rapport des
les.

Je m'tais aperu qu'liane aimait la bonne chre et qu'il lui arrivait
de boire capricieusement plus que les femmes ne le font d'habitude. Je
n'ose pas dire que j'avais comme une vague ide, un espoir confus que
peut-tre ce vin capiteux, bu sans dfiance, porterait le dsordre  son
cerveau, rendrait sa raison chancelante; vous allez trouver que c'tait
l une pense ignoble, bien peu digne de l'amour idoltre qu'liane
m'avait inspir. Mais, Thrse, voyez-vous, les hommes sont ainsi faits;
les plus dlicats ne sont pas exempts de grossirets inqualifiables.
L'image de la femme aime n'est jamais assez isole sur l'autel que nous
lui dressons pour que d'tranges confusions ne se fassent pas dans notre
esprit. Lorsque nous nous inclinons devant elle, semblables au flot qui
vient saluer la rive, nous dposons  ses pieds, comme malgr nous, le
limon de nos habitudes corrompues, l'cume de nos souvenirs.

liane vint chez moi le 28 fvrier,  une heure du matin; je n'ai
jamais oubli cette date.




II


Lorsqu' la lueur des candlabres dont les branches sortaient du milieu
d'arbustes en fleurs, elle entrevit ces apprts de notre tte--tte, ce
luxe fantasque prodigu  elle seule, dans un pauvre petit rduit o
elle n'avait compt trouver que l'ameublement modeste d'un tudiant,
elle fut surprise, sa vanit fut  tel point flatte, qu'elle ne trouva
de paroles ni pour me remercier ni pour me gronder. Par un mouvement
prompt, elle dnoua son masque et laissa glisser  terre son domino. En
voyant son charmant visage illumin de joie, ses paules et ses bras nus
se dgager des plis noirs du satin, j'eus un moment de vertige. Elle
tait si blanche, sa robe troite et collante dessinait une taille si
svelte, ses grands yeux m'blouissaient de tant de flammes, que je crus
voir une apparition, la reine des ondines ou la fe Titania. Elle
s'aperut sans doute que mon imagination s'exaltait, et que j'tais sur
une pente o bientt il ne lui serait pas facile de m'arrter, car elle
employa sa ruse habituelle pour me contenir. Elle se hta de me parler
avec vivacit, avec enjouement, et mme avec une pointe d'ironie; elle
poussa la cruaut jusqu' critiquer mon tapis d'hermine, et jusqu'
prtendre qu'une plante de gardnia, qui se trouvait auprs de la chaise
longue o elle s'tait couche, lui causait un mal de tte affreux.
Enfin elle me tourmenta, me harcela, m'irrita, me drouta si bien, que
je ne pensais plus  lui proposer de souper, lorsque tout  coup elle
s'lana de son repos, et courant s'asseoir  table elle se prit 
manger avec un apptit merveilleux. Je restais l mcontent, confus de
mon personnage, me sentant gauche et le devenant de plus en plus. Elle
en arriva  vouloir me faire trouver notre situation plaisante, alors je
ne me contins pas. Dans la disposition romanesque o je me trouvais, la
raillerie m'tait odieuse; nous nous disputmes assez vivement: je me
souviens de tous ces dtails comme si c'tait hier; enfin elle me tendit
la main; nous fmes une espce de paix; nous achevmes gaiement notre
petit souper. Deux heures s'taient passes dans ces conversations 
demi hostiles; elle se plaignit d'une extrme fatigue, et se recouchant
sur la chaise longue, elle ne tarda pas  fermer les yeux et 
s'endormir.

Je la contemplai d'abord avec une motion religieuse; ce sommeil si
calme d'une femme que j'adorais, et qui se trouvait chez moi, loin de
toute surveillance, livre  ma merci, tait la chose la plus potique
que je pusse imaginer. Toutefois mes sens taient trop excits, ma
pense tait trop trouble, pour que de violents dsirs ne s'emparassent
pas de moi. Je ne pus m'empcher de dposer sur son front un long
baiser. Elle ouvrit les yeux  moiti et me parla d'une voix mourante.
Ce qu'elle me dit, la rsistance qu'elle m'opposa, ce que j'arrachai 
sa lassitude ou ce que j'obtins de son amour, je ne saurais plus, je
n'ai jamais su le discerner. C'tait assez pour que je pusse
m'enorgueillir de ma victoire; ce n'tait pas assez pour qu'elle et 
rougir de sa chute.

Vous pouvez imaginer combien de pareilles scnes exaspraient ma
passion et me faisaient son esclave. Ce qui vous surprendra peut-tre,
c'est que notre liaison ft reste secrte et que le monde, dont liane
redoutait excessivement l'opinion, ne se jett pas  la traverse de nos
amours. Mais outre qu'elle avait des prcautions inoues, une prudence
toujours veille, elle tait si matresse d'elle-mme, elle parlait de
moi avec un si parfait aplomb, qu'il tait presque impossible de rien
souponner. D'ailleurs la pit d'liane, sa rgularit dans l'exercice
de ses devoirs religieux, son assiduit auprs des pauvres de la
paroisse, lui conciliaient  tel point l'affection des ecclsiastiques
et des vieilles femmes, qu'elle avait autour d'elle comme une milice
sacre toujours prte  la dfendre en toute occasion.

Quelque temps aprs cette nuit trange, un matin que j'tais chez
liane, on annona le comte de Marcel. C'tait un homme de quarante ans
environ, brave, spirituel, de la meilleure compagnie, loyal et mme
chevaleresque, disait-on, dans ses rapports avec les hommes, mais
dbauch, cynique, et sans moralit aucune quand il s'agissait des
femmes qu'il affectait de mpriser. Sa prsence inopine chez liane, o
je ne l'avais jamais rencontr, me surprit et me dplut. Ce qui me
dplut bien davantage ce fut de lui voir prendre avec elle un ton lger,
persifleur, et s'tablir dans son salon avec une familiarit ngligente
qui me sembla dpasser les bornes de la libert permise. Je donnai de
frquentes marques d'impatience pendant sa longue visite, et, lorsqu'il
quitta la place, j'clatai en indignation, presque en reproche. Je ne
concevais pas comment une femme honnte pouvait recevoir un homme
pareil, je n'aurais pas suppos qu'une personne qui se respectait
entendt de tels propos, souffrit une manire d'tre si inconvenante.
Enfin je donnai un libre cours  ma colre que fomentait dj le premier
levain d'une violente jalousie. Le comte tait beau, je n'avais pu
m'empcher de lui trouver du mordant, du trait dans l'esprit, une
certaine lgance, un grand air jusque dans le cynisme, quelque chose
enfin de suprieur, de voulu dans son laisser-aller apparent, qui me
causait une irritation sourde; et je me vengeais, en le rabaissant le
plus possible, de tous ces avantages dont je ne possdais aucun. Un des
plus singuliers effets de la jalousie, c'est qu'elle cause tout  la
fois d'imbciles aveuglements et des divinations en quelque sorte
surnaturelles. Pour la premire fois depuis que j'aimais liane,
j'observai dans ses rponses un certain embarras qui ne me parut pas
d'accord avec sa franchise ordinaire. Une ombre glissa dans mon coeur; ce
ne fut pas le doute, je me serais cru le dernier des hommes si j'avais
hsit  la croire en ce moment; ce fut comme une lointaine et vague
possibilit entrevue de ne pas la croire entirement toujours.

Elle m'expliqua que,  la vrit, elle avait peu attir M. de Marcel
jusqu'ici, parce que ses principes trop connus lui inspiraient la mme
rpulsion qu' moi, mais elle ajouta que d'anciennes relations de
famille, d'importants services rendus  ses parents, lui faisaient un
devoir de l'accueillir en ami, et autorisaient jusqu' un certain point
les liberts qu'il prenait chez elle. Elle parla longtemps sur ce ton.
Je ne rpondis rien, je n'aurais pas os avouer de la jalousie; des
conseils dans ma bouche eussent t dplacs. J'en avais dj trop dit;
je me tus. Je devins pensif, et, rentr chez moi, je m'abandonnai  une
grande tristesse. Un sentiment inconnu jusqu'alors envahit mon coeur.
C'tait une douleur fivreuse, sans nom et sans objet, un chagrin dont
la purilit me faisait rougir, et dont pourtant je ne savais pas me
dfendre; j'tais jaloux, perdment jaloux; et cela  propos d'une
misre,  propos de rien; jaloux de la plus vertueuse femme qu'il y et
au monde; c'tait de quoi me prendre moi-mme en grande piti.

Ds ce jour commena pour moi une priode de souffrance toujours
croissante; je ne crois pas qu'il soit au monde de tourments plus odieux
que celui d'un coeur fier aux prises avec la jalousie, cette passion
basse que les potes ont tent d'ennoblir, mais dont le principe est,
presque toujours, dans un intrt goste et brutal ou dans un
amour-propre dsordonn. Il est bien rare que l'amour pur, si emport
qu'on le suppose, se montre jaloux et dfiant. C'est ce qu'il y a de
maladif, de mauvais en nous, qui sert d'aliment aux flammes de la
jalousie. J'en fis alors la triste preuve, car,  ses premires lueurs,
je dcouvris en moi des petitesses, des lchets dont je n'avais pas
jusque-l souponn l'existence.

Ma passion pour liane, en paraissant s'accrotre, changea de nature.
Je n'allais plus chez elle avec simplicit et ouverture de coeur, pour
jouir de sa douce prsence et des panchements de notre amour. J'y
allais avec la pense de rencontrer Marcel, avec une sorte de dsir pre
de les surprendre, de rompre leur tte--tte. J'tais dsappoint quand
il ne s'y trouvait pas. Son nom me revenait sans cesse  la bouche,
liane le prononait-elle, au contraire, mon coeur se serrait
douloureusement et mes yeux s'emplissaient de larmes. Je m'aperus
bientt qu'liane vitait de me faire rencontrer avec le comte, et je
crus mme surprendre, quand je les voyais dans le monde, o il ne la
quittait gure, des sourires d'intelligence changs entre eux. J'en
devins comme fou, et je m'oubliai un jour jusqu' vouloir exiger
d'liane qu'elle cesserait de le voir; je lui fis d'absurdes menaces:
puis voyant que je n'obtenais rien ainsi, je me montrai faible comme un
enfant; je pleurai sur son sein, je la conjurai de prendre en piti ma
souffrance. Elle me rpondit qu'elle ne pouvait faire un pareil clat,
que les choses s'arrangeraient d'elles-mmes par le prochain dpart de
Marcel. Elle raisonnait  perte de vue, quand moi je divaguais de la
faon la plus dplorable. Aussi dans ces sortes de scnes, qui se
renouvelrent plusieurs fois, je finissais toujours par lui demander
pardon; je la quittais mcontent de moi, admirant sa sagesse et
maudissant ma folie. Quant au comte, il ne semblait pas s'apercevoir de
ces orages. Il ne me tmoignait ni loignement ni sympathie; il tait
avec moi strictement poli, rien de plus, rien de moins, et ne tenait
gure compte de ma prsence. Moi je le hassais; j'aurais voulu le tuer;
j'piais sans cesse un sujet de querelle. Je fus trop exauc: j'tais
rserv au plus triste des chtiments,  celui que l'homme, gar par sa
passion, rencontre dans l'accomplissement mme de ses aveugles dsirs.

Il y avait prs de deux mois que duraient mes angoisses; je ne voyais
pas d'issue  ce labyrinthe de soupons, de reproches, d'explications,
de rvolte o j'tais entr. Mon cerveau fatigu n'avait plus la facult
d'envisager sainement quoi que ce soit, mon coeur se gonflait d'amertume;
j'tais dans un tat lamentable. Vous concevez ce que je dus prouver,
lorsqu'un jour, en entrant chez liane, je la vis accourir au-devant de
moi, ce qu'elle ne faisait jamais, et se jeter  mon cou en fondant en
larmes.

Depuis mes ridicules querelles, elle s'tait montre plus froide, plus
rserve. Je m'attendais si peu  une dmonstration pareille, que je
demeurai ptrifi, en croyant  peine mes yeux.

--liane! m'criais-je.

Et dans ce nom, prononc ainsi en la serrant contre mon coeur, je
retrouvai ma joie, mon espoir, mon aveugle amour.

--Herv, me dit-elle, m'aimes-tu encore? me pardonnes-tu tes
tristesses? les chagrins que je t'ai causs, veux-tu les oublier? Herv!
si tu savais, ah! j'en suis cruellement punie!

Ses sanglots lui couprent la parole. Troubl, mu, orgueilleux tout 
coup, je la conduisis, je la portai presque jusqu' son fauteuil, et je
m'agenouillai devant elle.

Alors seulement je vis l'altration effrayante de ses traits; une
pleur mortelle couvrait ses joues, son oeil tait ardent et sec.

--Que j'tais insense, reprit-elle, de croire  un bon sentiment chez
cet homme pervers! Herv, si tu savais comme il m'a traite!... Quel
affront sanglant!...

--Que dites-vous? m'criai-je. Quand, o, comment? Qu'a-t-il fait? O
se cache-t-il?  mon Dieu! depuis si longtemps je me contiens! La voil
donc arrive enfin, mon heure!... Mais encore une fois, liane,
qu'a-t-il fait?

Un affront public, un outrage dont il se vante sans doute en ce moment
dans tout Paris. Hier soir,  l'ambassade de Sardaigne, sa soeur, la
marquise de R***, qu'il affecte d'aimer pour faire croire qu'il est
capable d'aimer quelque chose, tait venue s'asseoir auprs de moi; sans
nous connatre autrement que de vue nous changemes cependant quelques
paroles. Mais tout  coup M. de Marcel, qui tait  l'autre bout du
salon, fendit la foule, vint droit  sa soeur, et jetant sur moi un
regard impudent: Vous n'tes pas bien l, Marguerite, dit-il en
haussant la voix, ce n'est pas l une place convenable pour vous. Puis
il lui prit le bras et l'emmena dans une autre pice. Son intention
tait vidente. Soit qu'il voult faire comprendre que sa soeur tait une
trop grande dame pour se commettre avec une bourgeoise, soit que dans
son rle d'homme  bonnes fortunes, il entrt de donner  croire  tous
ceux qui nous entouraient qu'il tait mon amant et qu'il ne voulait pas
voir sa soeur auprs de sa matresse, toujours est-il que le coup a
port, et qu'aujourd'hui, si vous ne dtournez les propos en donnant le
change, je suis la fable de la ville.

--Je cours lui en demander raison, m'criai-je.

--Vous n'y pensez pas, reprit-elle; le comte vous recevra en fumant sa
pipe; il vous dira qu'il ne sait  qui vous en avez, vous plaisantera
sur l'intrt que vous prenez  moi, et cette dmarche ne servira qu'
me compromettre davantage. Non, non, j'ai pens  tout, j'ai rflchi
toute la nuit. Il n'y a qu'un moyen, il faut lui rendre au centuple son
insolence; il faut l'insulter publiquement, et cela dans la personne de
sa soeur. C'est son seul endroit vulnrable; il a l'orgueil de son nom 
un point inou. Allez ce soir au bal de lord C***, vous les y trouverez,
elle et lui, sans aucun doute; saisissez un moment o il sera prs
d'elle, trouvez moyen de lancer quelques mots railleurs sur la marquise;
il rpondra, cela est certain; une querelle s'engagera naturellement, et
je serai doublement venge.

Cette combinaison, si habile qu'elle ft, ou peut-tre  cause de son
habilet, rvolta tout ce qu'il y avait en moi d'honntet et de
dlicatesse.--Prenez garde, liane, lui dis-je, votre trop juste
ressentiment vous emporte. Vous me demandez une chose impossible.
Insulter une femme, qui, aprs tout, n'est aucunement coupable envers
vous, ce serait une lchet.

--Ce ne sera point une lchet, interrompit liane, puisqu'il y aura l
un homme pour la dfendre. D'ailleurs je la hais, ajouta-t-elle avec un
accent qui m'pouvanta.

--Au nom du ciel, liane, songez...

--Je songe, reprit-elle, que vous tes bien circonspect.

Ce mot si blessant fit son effet. Je fus d'une pitoyable faiblesse.
Faisant taire ma conscience, et mon honneur, je n'coutai plus que sa
colre; je promis tout ce qu'elle voulut, comptant un peu sur le hasard;
mais le hasard qui sert les volonts fortes ne vient jamais en aide aux
caractres faibles. La marquise de R..., qui avait eu pendant longtemps
une rputation irrprochable, tait cette anne-l en butte  la
malignit du monde. Son mari voyageait depuis prs d'une anne; on
voyait assidment chez elle un jeune homme fort  la mode; on remarquait
qu'elle devenait triste, soucieuse; les plus tmraires dans leur
mchancet faisaient observer que sa taille svelte perdait de sa grce,
qu'elle prenait un embonpoint singulier; le mot de grossesse avait mme
t prononc. Ce fut de ces honteux propos que je me souvins lorsque,
tant arriv au bal, la vue de Marcel ranima ma colre et chassa mes
derniers scrupules. Je me htai d'engager la marquise pour une prochaine
valse, et, le moment venu, je vis avec une joie vraiment froce que son
frre l'avait rejointe et qu'il ne pourrait pas ne pas entendre les
impertinences que j'allais lui dire. Quand l'orchestre donna le signal
je m'approchai de la marquise, et, feignant de la regarder avec
inquitude: Voici, madame, la valse que vous avez daign me promettre,
dis-je, mais, en vrit, je me fais scrupule d'user de mon droit; vous
paraissez fatigue, souffrante mme; peut-tre le repos vous serait-il
plus conseillable que la danse.

Soit que la malheureuse femme ft rellement coupable, soit qu'elle et
connaissance des bruits qui couraient, elle rougit. Marcel, qui tait
derrire sa chaise, attacha sur moi un oeil interrogatif, c'tait ce que
je voulais.

--Je ne suis point lasse, monsieur, me dit-elle timidement et je
danserai volontiers.

--J'en serais heureux, madame, continuai-je avec une dtestable
effronterie, mais vous respirez avec peine... Il est des circonstances,
ajoutai-je en me penchant  son oreille, o la plus lgre fatigue peut
devenir dangereuse.

--De grce, monsieur, dit la marquise d'un air suppliant et entirement
dcontenance par les sourires que ces insinuations avaient appels sur
les lvres de ceux qui nous entouraient...

En ce moment Marcel se leva, et me sparant de la marquise par un
mouvement brusque:

Vous avez raison, monsieur, me dit-il; je suis galement d'avis que ma
soeur ne danse pas, et, si vous le trouvez bon, nous irons pendant la
valse faire un tour de jardin ensemble.

Je le suivis.




IV


En descendant les degrs du perron, Marcel me dit d'un accent bref:

--Le ton que vous venez de prendre avec ma soeur ne me convient pas,
monsieur; j'ignore ce que vous lui avez dit et je n'ai pas souci de
l'apprendre; mais votre air railleur m'a dplu et je vous prie de
vouloir bien m'expliquer...

--Je ne donne point d'explication des airs que je puis avoir,
interrompis-je, ayant hte d'en venir  un cartel, prenez-les comme bon
vous semblera.

--Il suffit, dit Marcel; veuilles avoir l'obligeance de rester ici une
minute, un de mes amis va venir de ma part pour s'entendre avec vous.

Je fis une lgre inclination de tte. Un quart d'heure aprs, le
tmoin du comte et un de mes cousins, qui fit l'office de mon second,
taient convenus que le lendemain  huit heures on se battrait  l'pe,
c'tait l'arme  la mode cette anne-l, au bois de Boulogne. Rentr
chez moi, je fis, avec une solennit empresse, mes dispositions en cas
de mort. J'crivis  liane une lettre remplie de conseils vangliques.
Je pardonnai aux ennemis que je n'avais pas, je laissai des souvenirs
aux amis que je n'avais gure davantage; enfin je passai la nuit dans un
accs d'hrosme fivreux, dans un monologue dclamatoire, dont je n'ai
pu m'empcher de sourire quelquefois depuis en y songeant.

Heureusement un sommeil de quelques heures, l'air vif du matin, la
prsence de Marcel et des tmoins me ramenrent  un sentiment plus
simple et plus calme des choses. Je puis vous le dire, aujourd'hui que
certes nulle vanit rtrospective ne se mle  ce rcit, je me battis
avec le sang-froid et l'adresse d'un homme consomm dans l'habitude des
armes, et j'entendis Marcel, au moment o, bless assez grivement, il
s'appuyait sur son tmoin, dire ces paroles qui me semblrent un brevet
d'honneur dans la bouche d'un homme aussi rput pour sa bravoure:

--En vrit, on ne s'est jamais battu plus galamment; cela s'appelle
manier l'pe en gentilhomme.

Le chirurgien dclara que la blessure de Marcel ne prsentait aucun
danger immdiat. J'en fus heureux. Ce duel avait tout  coup apais ma
colre; je ne me souvenais plus d'avoir t jaloux; je ne songeais qu'
la satisfaction de m'tre bien montr dans une semblable rencontre. Le
plaisir d'avoir veng liane ne venait mme qu'en seconde ligne. Vous ne
pouvez vous figurer combien on est fier, dans la jeunesse, d'acqurir la
certitude qu'on est vritablement brave et qu'on sait faire bonne
contenance en prsence du danger. Un premier duel est une crise dans la
vie d'un homme: c'est comme une initiation, comme, dans un autre ordre
d'ides, un sacrement reu: c'est une confirmation de l'honneur.

Ne pouvant me prsenter chez liane aussi matin, je lui fis savoir
l'issue de mon affaire avec M. de Marcel, et dans l'aprs-midi, j'allai
suivant l'usage m'informer de l'tat du bless. On me dit qu'il se
sentait aussi bien que possible, que le chirurgien assurait toujours que
la blessure n'avait aucun caractre alarmant. Le comte avait donn
l'ordre de me faire entrer si j'en tmoignais le dsir. J'avoue que je
fus flatt de cet ordre, et je me fis immdiatement annoncer  M. de
Marcel. Il me parut bien; il tait  peine un peu pli et se mouvait
dans son lit sans aucune gne apparente. Il me reut avec une extrme
politesse. Aprs avoir rpondu brivement  mes questions sur l'tat o
il se trouvait:

-- mon tour, monsieur, me permettez-vous, me dit-il, de vous
interroger? Je n'en ai pas le droit, et vous avez rpondu  l'avance, de
la pointe de votre pe,  tout ce que je pourrais vouloir
d'claircissements sur le sujet qui a amen notre rencontre; toutefois,
monsieur, j'ai prs du double de votre ge, je pourrais tre votre pre;
me direz-vous,  ce titre, comment il se peut qu'un homme d'honneur, un
gentilhomme, qui a du monde et du savoir-vivre, s'attaque  une femme
ainsi que vous l'avez fait hier.

Je demeurai un peu confus. Le comte m'avait toujours impos malgr moi.
En ce moment son accent tait si calme, si noble, il avait si
compltement raison de me parler ainsi, que pour toute rponse je
balbutiai.

--J'ai dj eu l'honneur de vous dire, continua-t-il, que je n'ai point
entendu vos propos; je n'ai pas questionn ma soeur; je ne veux pas
apprendre de vous ce que vous lui avez dit; mais enfin, monsieur, qui le
saurait mieux que vous? ce n'est pas de ce ton goguenard et impertinent
qu'il convient d'aborder une femme comme elle, n'est-il pas vrai?

--Pourquoi donc, alors, dis-je en reprenant contenance, pourquoi, vous,
monsieur le comte, aviez-vous insult la veille, au bal, une femme
galement digne de tous vos respects?

--Ah! j'en tais certain, s'cria Marcel en faisant un mouvement
brusque qui lui arracha un signe de douleur, c'est cette dtestable
crature qui est derrire tout cela! C'est liane qui vous pousse...
Mais savez-vous bien, monsieur, de qui vous parlez, quand vous l'appelez
une femme respectable?

Je le priai avec calme, quoique la colre m'et fait tout  coup monter
le rouge au front, de ne pas s'exprimer ainsi devant moi sur le compte
d'une personne qui m'tait chre. Il sourit avec ironie.

--coutez, monsieur, me dit-il en reprenant son sang-froid, je n'ai
aucun intrt  calomnier madame... auprs de vous. Quoi que vous en
puissiez penser, je ne dispute ses faveurs  personne. Je ne suis point
jaloux de mes nombreux rivaux; mais tenez, je vais vous parler en
gentilhomme, vous avez aujourd'hui gagn mon coeur par votre parfaite
tenue, par votre bonne grce  manier l'pe. Un homme qui se bat bien,
qui est correct en matire d'honneur, comme nous disons, nous autres
vieux du mtier, a droit  toutes mes sympathies. La faon dont vous
vous tes comport ce matin, m'a non-seulement fait vous pardonner la
cause de notre querelle, mais encore (ne me trouvez pas trop singulier),
elle m'a vivement intress  vous. Je vous le rpte, je serais votre
pre: eh bien, laissez-moi vous donner un conseil. Vous tes jeune, vous
avez de l'avenir, ne vous emptrez pas dans les lacs de cette femme,
vous ne savez pas jusqu' quel point cela peut vous devenir funeste.

Je voulus l'interrompre.

--Mon Dieu, je vous choque, je blesse en ce moment un sentiment exalt
peut-tre; vous n'tes pas le premier qu'liane a sduit; c'est une
vritable sirne... Mas croyez-moi, si vous vous y abandonnez, vous ne
recueillerez de cet amour qu'ennuis et dgots de toute sorte; peut-tre
mme finirez-vous par faire de mauvaises actions pour lui plaire, car
elle exerce un pouvoir inou sur tout ce qui l'entoure, personne ne
l'approche impunment... Moi qui vous parle, et qui ne me suis pas pris
comme un enfant dans ses piges, vous voyez pourtant que me voici puni
de ne m'tre pas toujours tenu  distance.

Le comte avait, en me parlant, un accent si vrai, si loyal, son regard
tait si paternel, sa parole si simple et en mme temps si pleine
d'autorit, qu'il m'imposa silence; il continua ainsi:

--Mais il ne faut pas que son triomphe soit complet; il ne faut pas
que, pour une aussi vile crature, deux hommes d'honneur se
mconnaissent, se prennent de haine l'un pour l'autre; il y a assez
longtemps qu'elle fait des dupes. J'ai acquis le droit de la dmasquer;
je le ferai.

Je croyais, en entendant le comte parler de la sorte, que le dlire
m'avait pris. Je sentais le sol se drober sous moi; j'tais comme
frapp de la foudre. Marcel sonna, fit ouvrir son secrtaire, demanda un
grand portefeuille  serrure qui s'y trouvait, et me le montrant:

--Ce portefeuille, me dit-il, contient  peu prs tout le secret de la
vie d'liane; il renferme une longue correspondance et d'autres papiers
crits de sa main, dans lesquels toute la fausset, tout l'odieux de son
caractre sont dvoils. Elle qui a, toute sa vie, t prudente,
circonspecte de telle faon que le monde, encore  l'heure qu'il est, ne
souponne rien de ses dportements, elle a commis une faute immense:
elle s'est confie une fois, une seule fois, mais entirement, sans
restriction, sans pruderie, je vous le jure,  une femme; et cette femme
l'a trahie pour moi.

Je fis une exclamation.

--Ce n'tait pas une grande dame, ce n'tait pas mme une honnte
femme, c'tait tout simplement une courtisane, mais trs-bonne, et
valant cent fois mieux qu'liane qu'elle avait connue, je ne sais o ni
comment, et dont elle tait devenue, sans trop en avoir conscience,
l'instrument, la confidente, le recours,  certaines heures de ces
dangers auxquels les femmes qui mnent de front plusieurs intrigues sont
souvent exposes.

Cette chre Zlia qui m'aimait, je crois, assez sincrement, mais qui
pourtant ne m'avait jamais laiss deviner ses relations mystrieuses
avec liane, est morte il y a six mois, fort tourmente d'une sorte
d'engouement qui m'avait pris pour son amie en la voyant dans le monde.
Voulant me prmunir sans doute contre les dangers qu'elle prvoyait,
elle me remit  son lit, de mort le portefeuille ci-joint, en me faisant
jurer de le brler aprs l'avoir lu; mais on ne tient pas les serments
faits aux femmes, cela ne compte pas; j'ai gard le portefeuille, et le
voici  vos ordres, si vous voulez avoir une ide nette de ce que peut
tre la corruption chez le beau sexe quand une fois il s'en mle.

J'avoue, continua le comte, que lorsque je parcourus ces pages, qui
reclaient le secret de tant d'intrigues, de perfidies, de mensonges, il
me prit une violente curiosit, la maladie de notre temps, la curiosit
de la dpravation. Je fus moins sage alors que je ne vous parais
aujourd'hui; je voulus connatre liane et devenir son amant. Cela ne
fut pas difficile. Elle sut  n'en pas douter que je possdais cette
correspondance. Ds lors il s'engagea entre nous une lutte pleine de
pripties; elle voulait ravoir le portefeuille, moi je voulais le
garder, de nous deux je fus le plus habile; elle cda sans condition,
s'en rapportant  ma bonne foi, comme vous pourrez vous en convaincre
dans quelques billets qu'elle n'a pas craint de m'crire, car elle
n'avait plus rien  risquer avec moi; elle jouait le tout pour le tout.
Ces lettres, je les ai jointes  celle de Zlia, elles sont l aussi.

En ce moment on annona le docteur. Marcel me fit signe de prendre le
portefeuille. Je lui serrai la main et je sortis en silence, la mort sur
les lvres, l'enfer dans le coeur. Quand j'arrivai chez moi, je ne sais
ce que j'avais pens en route, quelle trange confusion s'tait faite
dans mon cerveau, ni comment j'avais pu oublier si vite la parole du
bless, son regard convaincu, tout ce qui enfin mettait hors de doute la
vracit de son rcit; mais j'tais persuad que ce qui venait de se
passer ne pouvait tre qu'une plaisanterie, une vengeance peut-tre,
exerce par Marcel, une preuve faite sur ma crdulit, dont j'allais
trouver l'explication et l'excuse dans le portefeuille.

Cela tait bien incroyable, bien impossible assurment, mais pour moi,
tout au monde tait croyable, tout tait possible, hormis l'avilissement
d'liane. Je posai le portefeuille sur ma table, je le regardai
longtemps d'un oeil hbt; un nuage tait devant mes yeux, il me
semblait que quelque chose de glac s'tait pos sur mon coeur; je ne me
sentais plus ni impatience ni curiosit, je n'avais pas mme peur; tous
les ressorts de mon tre taient relchs; ce grand branlement, ce choc
inattendu avaient comme arrt soudain en moi la vie et l'intelligence.
Ce fut par un mouvement machinal que je tournai la clef dans la serrure
du portefeuille, et certes si quelqu'un ft entr en ce moment et m'et
demand ce que je faisais l, je n'aurais pas su rpondre. Il y a dans
la vie de l'homme des heures rapides, dcisives, charges de choses, o
l'on dirait que le destin a hte de faire son oeuvre  lui tout seul, et
ne laisse ni  la volont ni  la rflexion le temps d'agir.

La vue mme de l'criture d'liane ne me fit pas sortir de ma torpeur;
je ne pouvais plus en douter, pourtant, le rcit de Marcel se
confirmait; j'avais bien l sous les yeux une volumineuse
correspondance, dont quelques mots saisis au hasard, en tournant
rapidement les feuilles, me blessaient comme des pointes aigus. Je suis
certain que ces lettres passrent plus de vingt fois dans mes mains
tremblantes, avant que j'eusse bien compris de quoi il s'agissait. Enfin
un billet de date toute rcente, adress  Marcel, me causa une
sensation plus vive, m'entra plus avant et d'une pointe plus acre dans
le coeur.

Je m'veillai comme en sursaut; une sueur froide inonda mon visage, ma
douleur clata et je me laissai tomber  terre en poussant des cris. Je
crois que je restai l plusieurs heures  pleurer et  me tordre. Je ne
pense pas que tristesse plus amre ait jamais envahi plus compltement
une me aussi ouverte, aussi mal dfendue; ce fut comme un flot noir qui
passa tout  coup sur ma tte et qui emporta avec lui, pour ne jamais me
les rendre, ma jeunesse, mon amour et mon facile bonheur. Un coup frapp
 ma porte m'arracha  cette premire crise de pleurs et de sanglots.
J'allai ouvrir. C'tait un billet d'liane qu'on m'apportait. Je le
jetai sans le regarder. Mon transport s'tant un peu calm, mon cerveau
tant devenu un peu plus lucide par l'abondance de mes larmes, je me
rassis, et j'eus cette fois le courage de lire jusqu'au bout la fatale
correspondance. Lecture effroyable! Marcel ne m'avait pas tromp.

Ces lettres, crites sans doute dans des moments o liane ressentait
le besoin, qui saisit mme les plus hypocrites, de soulever un instant
le masque qui les offusque, laissaient voir  nu des vices, des
turpitudes o l'oeil le plus aguerri et hsit  plonger. Ce n'taient
pas seulement les intrigues multiplies d'une femme galante dont je
trouvais les trop certains indices, c'taient encore les raffinements
d'une froide corruption et toutes les bassesses que le got immodr de
la dpense et du faste peut faire commettre  un tre sans moralit et
sans autres principes que ceux d'un pouvantable gosme.

Vous ne pourrez jamais vous figurer, ma chre Thrse, quel affreux
ravage porta en moi cette nuit de dsolation, o je ne fis que lire et
relire ces lettres funestes. Quand on a acquis l'exprience du monde, on
se reporte difficilement  ces heures de jeunesse o la passion libre,
forte, croyante et simple, rgne seule sur le coeur.  ce moment de la
vie, on ne se reprsente jamais le mal que sous des dehors repoussants;
la beaut, les grces du corps semblent une image fidle de la
perfection de l'me; une femme aime est toujours un ange. On ne
pourrait pas comprendre l'existence de ces tres dous de tous les
charmes et gangrens de tous les vices, tels qu'une socit vieillie
dans la corruption peut seule les produire.

J'ai quelque peine, moi-mme,  me rappeler de quelle hauteur j'tais en
ce moment prcipit. L'excs de ma douleur tait tel que je n'avais plus
aucune notion ni de temps ni de lieu. Je demeurai toute la nuit et tout
le jour suivant seul, enferm dans ma chambre, l'oeil fixe et morne, sans
parler, sans songer  prendre de nourriture. J'coutais machinalement le
bruit gal et rgulier de ma pendule, je suivais les mouvements du
balancier; il me semblait voir quelque chose de mystrieux et de
terrible dans les chiffres du cadran, et quand l'aiguille les touchait,
j'prouvais une angoisse purile. Quelquefois je me jetais  genoux,
mais je me relevais tout  coup en clatant de rire comme un insens. Le
soir venu, mon domestique, inquiet de n'avoir pas t appel une seule
fois dans la journe, vint me demander si je n'avais pas d'ordre  lui
donner. Sa vue me rendit la conscience de moi et de ce qui s'tait
pass.

Je pensai  Marcel et j'envoyai savoir de ses nouvelles. Au bout d'une
demi-heure, on revint me dire qu'on tait assez inquiet, que le comte
avait pass une nuit dtestable, qu'une fivre trs-forte s'tait
dclare le matin, et qu'un second mdecin venait d'tre appel. Les
gens de la maison croyaient, ajouta mon domestique, que le chirurgien
qui avait fait les premiers pansements s'tait tromp, et que la
blessure tait bien plus grave qu'on ne l'avait craint d'abord. Un peu
secou par ces nouvelles, je voulus aller moi-mme savoir l'exacte
vrit, mais une dfaillance de coeur me prit encore. Aprs avoir renvoy
mon domestique, je me laissai tomber sur mon fauteuil. liane!
m'criai-je douloureusement, liane!...  l'instant mme, et comme si
elle et pu m'entendre, elle ouvrait ma porte et je la vis devant moi.

Frappe sans doute de ma pleur et du bouleversement de mes traits:

--Qu'avez-vous, Herv? s'cria-t-elle, m'aurait-on trompe?...
Seriez-vous bless? Pourquoi ne m'avoir pas crit? Pourquoi n'tre pas
venu?

Cette voix si douce, ce regard qui descendait sur moi comme un rayon, me
donnrent encore un moment d'illusion, presque de bonheur. Je la
contemplai sans rien dire, puis je fondis en larmes. Elle s'tait
approche de moi; mon fauteuil touchait  la table sur laquelle j'avais
laiss le portefeuille de Marcel tout ouvert; son chle, en frlant
cette table, fit voler en l'air quelques-unes des lettres. Il faut
croire qu'elle connaissait le portefeuille, ou que, voyant sa propre
criture, elle devina  l'instant mme, car elle plit.

--Qu'est-ce que cela? me dit-elle vivement.

--C'est un souvenir que me laisse Marcel, lui dis-je en attachant sur
elle un regard qui l'et tue, si cette femme avait eu un coeur; c'est un
legs; il va peut-tre mourir, il ne veut pas que je puisse vivre aprs
lui. Il m'a donn vos lettres...

Aussitt, et comme pour s'assurer que je ne l'abusais pas, elle
s'lana sur le portefeuille.  la faon dont elle le saisit, toutes les
lettres s'en chapprent. Elle ne put plus douter, elle tait trahie,
dvoile. J'ignore ce qui se passa dans son esprit, je ne sais quel
dmon lui inspira subitement la seule chose qui pt la sauver, mais sans
presque changer de visage et sans hsiter une minute, elle se jeta  mes
genoux et joua la plus transcendante comdie qui jamais, peut-tre, ait
t joue depuis que l'on se trompe et que l'on se trahit dans ce monde.

Nier tait impossible; expliquer, attnuer, excuser, rien de tout cela
ne se pouvait; elle comprit vite, car elle avait le gnie du mal.

--Herv! Herv! s'cria-t-elle d'une voix qui et mu le marbre, et en
tenant malgr moi mes genoux embrasss, Herv, je suis la plus misrable
des cratures, la dernire des femmes! Il n'y a pas en ce monde de
chtiment assez rude pour moi; je ne sais pas de parole qui me fltrisse
assez; une fatalit pouvantable m'a entrane; je suis tombe de
dception en dception, d'garement en garement, jusqu'au plus profond
de l'abme; j'ai enfin commis le plus grand des crimes, puisque j'ai
aussi trahi votre amour, votre saint et noble amour. Je ne vous demande
ni piti ni pardon. Je sais que vous ne pouvez plus aimer une femme
telle que je suis devenue, malgr Dieu lui-mme qui m'avait fait natre
avec un noble coeur et capable peut-tre de grandes vertus... Mais
voyez-vous, Herv, ne me refusez pas la dernire grce que j'implore de
vous. Je ne survivrai pas  la douleur de voir se briser si cruellement
mon dernier espoir de vertu... votre amour. Mais je veux avoir eu du
moins le seul courage qui me soit possible, celui d'une sincrit sans
bornes; je veux que vous entendiez comme un prtre ma confession tout
entire, et peut-tre prononcerez-vous sur ma tte courbe une parole de
paix et de misricorde.

Elle continua ainsi longtemps; elle fut pathtique, loquente; elle
droula  mes yeux toute une vie de drglements et d'hypocrisie  faire
trembler. Mais telle est la puissance de l'aveu, que,  mesure qu'elle
s'accusait, elle semblait se purifier et se grandir. Ce qui m'avait fait
horreur  lire loin d'elle, je l'coutais avec une sorte de terreur
presque respectueuse; les actes les plus condamnables, au moment o elle
s'en confessait, se paraient  mes yeux d'une beaut sinistre; elle me
fascinait et me dominait en raison mme de sa honte, car je ne voyais
plus dans ses bassesses que son courage  me les rvler. On et dit, 
me voir ple, frmissant, perdu, et  l'entendre, elle, me parler d'une
voix vibrante, sa belle main tenant la mienne avec force, comme si elle
et craint que je ne lui chappasse, on et dit que j'tais le coupable
et qu'elle allait m'absoudre ou me condamner. Enfin, que vous dirais-je?
elle tait divinement belle. Il vint un moment o je n'entendis plus
rien, o mon regard perdu dans le sien n'y vit plus que les flammes d'un
ardent amour, o mes lvres attaches  ses lvres y burent le poison
d'une volupt terrible, o tout disparut, tout s'abma, tout s'anantit
dans le sentiment de cette volupt.

Herv s'interrompit. Thrse lcha son bras. Elle respirait  peine. Ils
firent quelques pas spars.

--Ne vous lassez pas de moi, dit enfin Herv, nous approchons de la
conclusion. Encore un peu de patience, et le rcit de mes pitoyables
faiblesses sera termin.

Je tombai dans une sorte d'assoupissement caus, je pense, par la
longue tension de mes nerfs, l'abondance de mes larmes, et aussi
l'absence totale de nourriture depuis vingt-quatre heures. C'tait une
complte prostration de forces. Je ne sais au bout de combien de temps
je m'veillais, mais il faisait sombre, les lumires taient teintes;
je rallumai une bougie, tout en cherchant  rappeler mes esprits; je ne
savais pas si je sortais d'un affreux cauchemar, d'une lthargie... Je
regardai autour de moi comme pour chercher liane. Il n'y avait personne
dans la chambre; mes yeux rencontrrent la table; le portefeuille avait
disparu.

Je ne m'arrterai pas davantage  vous peindre ma fureur et mon
dsespoir; la Providence avait choisi ces jours pour puiser sur moi sa
colre. Vers neuf heures du matin, on m'apporta un billet d'liane ainsi
conu:

Le comte de Marcel est au plus mal; on s'tait grossirement tromp sur
sa blessure. La fivre et le dlire ne l'ont pas quitt depuis douze
heures. Il n'a plus, selon toute apparence, que trs-peu d'instants 
vivre. Mon coeur est bris par ce malheur; je ne me consolerai jamais de
la fin si cruelle d'un de mes meilleurs amis. Vous comprendrez,
monsieur, qu'il me devienne impossible, au moins d'ici  bien longtemps,
de vous recevoir chez moi.

La lecture de ce billet ne me causa presque aucune motion, tant je les
avais toutes puises la veille. Notre coeur est aussi impuissant pour la
douleur que pour la joie. Il y a un terme que nous ne dpassons gure:
au del c'est l'abrutissement ou la dfaillance. Le fond des deux
calices est vite atteint; c'est un breuvage de mme saveur et d'effet
pareil, une lie narcotique qui engourdit l'me et la plonge dans une
stupide insensibilit.

Une seule pense me restait distincte: je voulais partir, quitter 
l'instant Paris, ne plus voir un visage connu, fuir ces tristes
murailles qui semblaient charges de maldictions. Je croyais, j'tais
bien jeune, qu'on se fuyait soi-mme, et que, en allant loin, bien loin,
au del des monts et des mers, j'irais aussi, peut-tre, au del de ma
douleur.

Je m'embarquai  Marseille pour l'Amrique du sud. Pendant les huit
jours que je restai l  attendre le premier vaisseau qui ferait voile
pour Rio-Janeiro, j'appris deux nouvelles funestes: la mort de Marcel et
le retour  Paris de son beau-frre, le marquis de R***, qui, averti par
des amis charitables, avait saisi une correspondance, portait partout
ses plaintes et menaait d'un procs qui alla achever de perdre la
marquise, dj cruellement compromise par le duel et la mort de son
frre, dont elle tait regarde comme l'unique cause.

Durant toute la traverse, je quittai  peine ma chambre, si l'on peut
donner ce nom aux six pieds carrs qui contenaient mon lit et ma table.
J'avais d'effroyables accidents nerveux, on me prenait pour un homme
frapp d'alination mentale; personne n'tait dsireux de m'aborder,
mais j'avais un compagnon invisible, le sentiment constant, aigu, de mon
crime, le remords, qui ne me laissait de repos ni jour ni nuit. Un reste
de religion, ou peut-tre tout simplement l'horreur naturelle d'une
organisation robuste pour la destruction, m'empchrent d'attenter  ma
vie. Tout ce que je fis, tout ce que je tentai pendant prs de deux
annes pour trouver du rpit fut vain. J'allais, j'allais toujours, sans
m'arrter, de ville en ville, de dsert en dsert; je parcourus les plus
beaux pays du monde, je vis les scnes les plus grandioses de la nature;
je pressai, j'entassai les images dans ma mmoire, mais ma pense, sans
se lasser non plus, franchissait tous les obstacles que j'levais entre
elle et ma faute; elle s'acharnait  sa proie; et cette proie c'tait
mon propre coeur que rien ne soulageait alors, que rien depuis n'a su
gurir.

Les motions du jeu me tentrent; je gagnai d'abord immensment, puis
je perdis  peu prs tout ce que je possdais, sans plus m'affecter de
la perte que du gain. Seulement cette ruine presque totale me fora de
revenir en Europe et de me rapprocher de ma famille, qui ne savait ce
que j'tais devenu et  laquelle je fus contraint de recourir. Ce fut
une dernire misre assez vivement ressentie par mon orgueil. Je ne pus
me rsoudre toutefois  remettre les pieds sur le sol de la France. Je
dbarquai  Livourne, d'o je me rendis  Florence. Je m'tais dtermin
presque machinalement  aller l plutt qu'ailleurs, J'avais rencontr 
bord un moine italien avec lequel, durant la traverse, il m'tait
arriv de causer plus longuement et plus intimement que je ne l'avais
fait depuis mes malheurs. Ce moine tait un Dominicain, jeune encore,
mais fatigu, soit, comme on le racontait, par des abstinences et des
macrations volontaires, soit par une maladie des poumons gagne dans ce
voyage au Brsil, qu'il avait entrepris pour les intrts de son ordre.
Il allait tenter de se gurir en essayant les climats les plus doux de
l'Italie. Il devait habiter successivement Florence, Pise et Naples.

Le pre Anselme, c'est ainsi qu'on l'appelait, m'avait inspir sinon de
l'intrt, mon coeur tait mort  tous les sentiments bienveillants, du
moins une respectueuse curiosit. Ds le premier jour o nous nous
tions abords, il avait paru trouver du plaisir  s'entretenir avec
moi. Ces entretiens, d'abord trs-vagues, avaient pris peu  peu, grce
 lui, quelque chose de plus srieux et de plus intime.

Tout en gardant le silence sur son vritable nom et sur les vnements
de sa vie, le moine me laissa entrevoir qu'il avait travers bien des
orages, et que le monde et ses cueils ne lui taient pas inconnus. Il
s'exprimait en franais avec une facilit rare; il abordait tous les
sujets avec convenance et libert. Sa parole, quoique simple, touchait
toujours au fond des choses et donnait beaucoup  penser. C'tait un
noble esprit et un noble coeur. Un jour que, sans rien prciser, je lui
avais parl de mes ennuis, de mes courses sans but et de mon loignement
 rentrer dans ma patrie:

--Pourquoi ne feriez-vous pas avec moi le voyage d'Italie? me dit-il.

Il n'en avait pas fallu davantage pour me dcider  suivre ses pas.
Aprs quelques mois de sjour  Florence, il ne se trouva pas bien de
l'air trop vif, et rsolut de passer la mauvaise saison  Pise. Pendant
tout cet hiver, je le vis sans cesse. Nous faisions ensemble des
promenades le long de l'Arno,  San Rossore, dans la fort de pins qui
s'tend des cascines jusqu' la mer, et surtout dans les galeries du
Campo-Santo. Cette nature douce et triste, ces oeuvres de l'art dont je
pntrais chaque jour davantage les solennelles beauts, agissaient sur
mon esprit et m'arrachaient  la constante obsession de ma misre. Il me
prenait quelquefois des tressaillements subits d'admiration et
d'enthousiasme. La vie rentrait en moi. J'en arrivai  prouver le
besoin de confier mes peines, et je fis au pre Anselme, en dguisant
les noms et les circonstances, la confession de mon indigne amour et des
fautes o il m'avait entran. C'tait un jour que nous revenions d'une
course en plein midi le long de la mer; le ciel n'avait pas un nuage; la
lumire inondait la grve solitaire. Le moine marchait silencieux et
pensif  mes cts. Quand je cessai de parler, il rflchit quelques
instants, puis, me regardant avec une tendresse profonde:

--Mon enfant, me dit-il, coutez la parole d'un homme qui  suivi, lui
aussi, les sentiers de la perdition; croyez-moi, il n'est permis  aucun
de nous de dsesprer de sa vie. L'irrparable aux yeux de Dieu n'existe
pas. Si vous tes poursuivi de trop cuisants remords, si vous croyez la
doctrine catholique, il y a des asiles ouverts  la pnitence:
faites-vous chartreux ou trappiste; si, au contraire, comme je le pense,
votre coeur est moins frapp de remords que tourment de regrets, si vous
avez moins de dsespoir de vos fautes que de retours cruels vers des
illusions perdues, alors, mon enfant, sachez ressaisir les rnes de
votre me. Sachez tre homme. Il n'est personne ici-bas, pas mme le
galrien attach  son boulet, qui ne puisse encore tre bon  son
semblable. Quand nous n'avons plus dans notre coeur de quoi nous rendre
heureux nous-mmes, c'est alors souvent qu'il se trouve dans notre
esprit de plus riches trsors  rpandre autour de nous. Vous tes
jeune; vous avez une patrie, une famille; vous avez l'humanit  aimer
comme le Christ l'a aime jusqu' la fin. Et, tenez, ajouta-t-il en me
dsignant la tour penche (nous arrivions en ce moment sur la place du
Dme), vous savez l'histoire de cette tour que le peuple regarde comme
miraculeuse. Elle s'levait sous les yeux de l'architecte, droite,
fire, audacieuse, quand tout  coup, arrive  moiti de sa hauteur, le
terrain s'affaissa, et chacun pensa que l'difice allait s'crouler.
Mais l'artiste, confiant en Dieu et en sa volont, ne perdit pas
courage. Il sut trouver le remde au moment du plus grand pril. Il
taya fortement la tour; puis, s'tant assur que l'affaissement du sol
ne pouvait dpasser une certaine profondeur qu'il calcula avec
prcision, il modifia ses mesures, il changea ses lignes, il acheva son
campanile sur un plan inclin qui est aujourd'hui l'merveillement de
tous, et fait paratre son oeuvre bien plus belle dans sa singularit
qu'elle ne l'et t si aucun accident ne ft survenu.

Ceci est un apologue, mon noble ami, poursuivit le pre Anselme en
souriant doucement. Notre vie, c'est la tour de Pise. Nous la commenons
avec audace et certitude, nous la voulons droite et haute; mais tout 
coup le terrain sur lequel nous btissons vient  s'effondrer. Notre
volont fait dfaut, nous croyons que tout est perdu. Souvenons-nous
alors de Bonanno Pisano, imitons-le: tayons d'abord notre me, puis
faisons la part de nos fautes. Mais, continuons, ne craignons pas la
peine, achevons notre vie penche; et qu'on puisse au moins douter en
nous voyant s'il n'a pas mieux valu qu'elle ft ainsi, et si une
perfection plus complte n'et pas t peut-tre moins admirable.

Le soir mme de cet entretien je reus des lettres qui m'annonaient la
mort de mon frre an. Il ne laissait pas d'enfants. J'allais me
trouver chef de famille, possesseur d'une grande fortune territoriale.
Je crus reconnatre dans cet vnement et dans cette concidence le
doigt de Dieu. Je rsolus de rentrer immdiatement en France, et d'y
commencer une vie nouvelle. J'allai prendre cong du pre Anselme; il
parut heureux de ma dtermination et me serra dans ses bras. Mon pre,
lui dis-je, bnissez en moi la rsignation et la volont que vous y avez
mises.

Il fit, en silence, sur ma tte, le signe de la croix.

Nous ne nous sommes jamais revus.

Le reste, vous le savez.  mon arrive ici, d'anciens amis de ma
famille me parlrent de mariage. J'y tais assez dispos. Tout ce qui
devait fixer, rgler mon existence me semblait bon. Je ne devais plus y
laisser de place pour le hasard. On me fit connatre la mre de
Georgine, et plusieurs fois nous allmes ensemble voir cette dernire au
couvent. Je la trouvai jolie; je la savais bonne; elle tait pauvre. Je
me laissai sduire par la pense de rparer une injustice du sort. Je me
dis que, ne pouvant plus jouir de rien par moi-mme, je jouirais du
moins de tous les plaisirs de cette jeune fille leve dans les
privations et dans une austre simplicit. Je crus que cette me 
guider, cette intelligence  conduire serait un intrt noble et
constant dans ma vie. Je dsirais passionnment avoir de beaux enfants,
et vous voyez que le Ciel m'a exauc. Georgine est heureuse par moi,
elle le sent, elle m'aime.  chaque heure du jour, elle sait me le
tmoigner. J'ai la conviction d'avoir fait autour de moi un bien rel.
Dans ce pays, depuis huit ans que je l'habite, la misre a disparu. Le
ncessaire est assur  tous; beaucoup mme ont ce modique superflu qui
fait si aisment bnir l'existence  ceux qui vivent de leur travail. Je
suis  la veille d'entrer dans la vie politique. J'espre alors faire
plus en grand ce que je fais maintenant sur une trs-petite chelle. Je
ne suis pas insensible au dsir d'attacher mon nom  quelque rforme
utile pour mon pays.

--Vous ne me dites pas ce qu'est devenue liane? interrompit Thrse;
l'avez-vous revue?

--Jamais! dit Herv. Elle avait quitt la France quand j'y suis rentr.
On m'a dit qu'elle s'tait fixe  Naples. Je n'en sais pas davantage.
Voici la premire fois, depuis huit annes, que je prononce son nom.

Ils entraient dans la cour du chteau; la cloche avait depuis longtemps
appel pour le djeuner; des domestiques taient partis dans plusieurs
directions pour avertir Herv et Thrse.

--Mais arrivez donc! leur cria Georgine du plus loin qu'elle les
aperut; les enfants s'impatientent, le cuisinier se dsespre; on n'a
pas ide de se promener par ce temps l et  de pareilles heures.

Disant cela elle tendit la main  Thrse, embrassa Herv, et ne vit pas
sur le visage de tous deux qu'un mystre venait d'tre rvl, qu'un
lien nouveau et secret unissait leurs coeurs; heureuse Georgine! elle ne
devina pas l'orage qui grondait sur sa tte.

Il est sur la terre des tres singulirement prservs; ils passent 
ct des plus graves vnements sans les voir; ils se trouvent mls aux
drames les plus terribles sans les souponner; ils reoivent l'treinte
d'une main convulsive sans que rien en eux frmisse, et sourient dans la
bnignit d'une ignorance tranquille aux coeurs dvasts, aux fronts qu'a
touchs la foudre: ce sont de bonnes et douces natures qui vivent leur
temps et s'en vont de ce monde sans y avoir fait ni mal ni bien.
Georgine tait un peu de celles-l.

Les jours suivants, Herv et Thrse ne se parlrent plus. Le rcit
d'Herv avait boulevers le coeur de Thrse; lui-mme se sentait
profondment branl. Il y a des rvlations qui sont des rvolutions.
Il est des dangers contre lesquels le silence est la seule armure.

Un matin Thrse tait descendue au salon un peu plus tt que de
coutume; il n'y avait personne encore. Un feu mal allum emplissait
l'tre d'une fume paisse; les vitres, charges de brume, ne laissaient
pas percer le regard sur les jardins. La table tait encore dans le
dsordre de la veille. L'ouvrage commenc de Georgine, les jouets des
enfants, un volume de Walter-Scott, dont Herv faisait le soir lecture,
y taient rests. Le piano tait ouvert. Dans une corbeille, place en
face des fentres, quelques chrysanthmes penchaient mlancoliquement
leurs ttes violaces; je ne sais pourquoi ce salon parut  Thrse
d'une tristesse lugubre. Elle essaya de lire un journal, elle ne put;
elle se mit au piano, prluda longtemps, mais aucune phrase ne
s'achevait sous ses doigts; elle voulut chanter, alors les pleurs
qu'elle rprimait se mirent  couler. Tout  coup elle sentit une main
se poser doucement sur son paule, elle se retourna: c'tait Herv qui
la regardait avec une indicible expression de tendresse et de douleur.

--Vous ressemblez  liane, lui dit-il; seulement vous tes beaucoup
plus belle.

En ce moment la porte s'ouvrit; c'tait Georgine avec les enfants et
deux voisins qui venaient s'tablir  Vermont pour plusieurs jours.
Thrse s'chappa et fut cacher ses larmes. C'est ainsi, par un incident
insignifiant, par un hasard vulgaire, que se brisent souvent, au moment
o ils vont se nouer, les fils de deux destines. Tout fut dit: la
dernire parole qui devait tre change entre Herv et Thrse vint se
perdre dans les compliments et les lieux-communs de la politesse de
province.

Le lendemain,  sept heures du matin, un beau cheval sell et brid
attendait devant le perron du chteau; sur la selle du domestique qui
devait suivre, une petite valise tait attache. Herv parut; il remit
un billet au valet de chambre qui lui ouvrt la porte d'entre.

--Quand madame sera veille, vous lui donnerez cette lettre.

Disant cela, il monta lentement en selle, traversa au pas la cour du
chteau, puis, piquant des deux, il s'lana au galop dans la longue
avenue. Au bout de quelques minutes, un dtour du chemin le ramena, en
vue de Vermont. Il s'arrta, regarda longtemps une fentre dont les
jalousies venaient de s'ouvrir:

Thrse! murmura-t-il, et il s'loigna de toute la vitesse de son
cheval.

Sa lettre  Georgine motivait son dpart. Les intrts de son lection
l'appelaient  la petite ville de B... et l'y retiendraient une huitaine
de jours. Thrse, malgr les instances de Georgine, quitta Vermont
avant le retour d'Herv. Elle demeura fort peu de temps dans sa famille
et s'embarqua pour New-York. Georgine n'eut plus de ses nouvelles qu'
de rares intervalles.

Aujourd'hui, l'ocan est entre Herv et Thrse. Ils ne se reverront
pas, ou du moins ils ne se reverront que lorsque l'ge les aura rendu
mconnaissables l'un  l'autre. Ils taient faits pour s'aimer; le
devoir les spare, et chacun d'eux, sans se l'tre dit, garde au fond de
son coeur un ineffaable et cher regret. Leur histoire est celle de
plusieurs d'entre nous. Passer un jour tout auprs d'un bonheur immense,
le voir, croire qu'on le saisirait en tendant la main, et ne pas s'y
arrter pourtant, c'est l'hrosme ignor de bien des nobles coeurs. J'en
sais qui se pleurent et qui s'appellent tout bas  travers l'espace. 
mon Dieu! vous qui leur avez donn la force des grands sacrifices,
donnez-leur-en du moins l'amre volupt!

FIN DE HERV




JULIEN

      UNE AMITI BRISE

     Je devais crire votre nom en tte de cette petite esquisse. Je me
     l'tais promis dans un temps irrvocablement pass. Aujourd'hui,
     Madame, vous ne devinerez mme pas ce nom que je tais et qui me fut
     si cher. La vie se passe en vains efforts et en plus vains regrets.
     Nous avions voulu nous aimer.




I


Quelle promesse dplorable vous m'avez arrache! vous exigez que je
n'attente plus  mes jours; vous voulez que je vive. Et pour qui, grand
Dieu! et pourquoi? Y aurait-il quelqu'un ici-bas  qui ma vie pt tre
bonne? Croyez-vous qu'il y ait l-haut un Dieu qui se plaise au
spectacle de nos misres? Moi, je ne crois rien, je n'aime rien, pas
mme vous. Je subis votre ascendant; j'ai pour vous une sorte
d'admiration triste et strile qui m'amne l o vous tes et qui m'y
fait rester de longues heures  vous couter sans presque vous entendre,
 vous regarder sans presque vous voir. N'abusez pas de l'empire que je
vous ai laiss prendre. N'en croyez pas votre enthousiaste tendresse,
elle vous trompe. Il n'y a plus rien en moi  raviver; vous ne trouverez
plus une tincelle sous ce tas de cendres o vous vous fatiguez en vain
 la chercher. Depuis longtemps je porte avec fatigue le poids de mon
propre coeur comme une femme porte son fruit mort dans son sein. Aurlie,
je suis un enfant maudit; j'ai tu ma mre en venant au monde; je n'ai
pas pu aimer mon pre; une soeur ne m'a point t donne, je vous ai
rencontre trop tard. Si vous m'aviez tendu la main deux ans plus tt,
il tait temps encore, peut-tre; vous m'auriez appris ce que c'est que
l'orgueil, l'ambition, l'amour, ces beaux mots qui vibrent si
loquemment sur vos lvres. Aujourd'hui tout est dit. Aurlie,
rendez-moi ma libert, laissez-moi mourir.




II


Non, Julien, cet espoir n d'hier, l'espoir de te sauver, il est dj
entr trop avant dans mon coeur pour qu'il dpende de toi de l'y dtruire
si vite. Cette nuit ta mre m'est apparue, ple, belle, pleine de
majest, comme je la vis le jour de sa mort. Elle te tenait, tout petit
enfant, dans ses bras et te pressait contre sa poitrine; mais elle ne te
regardait pas. Ses grands yeux restaient attachs sur un point dans
l'espace que, malgr tous mes efforts, il m'tait impossible
d'apercevoir; seulement la voix mystrieuse et familire que l'on entend
dans les rves me disait que ce lieu invisible c'tait le monde infini,
o les mes prouves et purifies se rejoignent un jour.

Je me suis veille confiante et calme. Le beau front transfigur de ta
mre, son regard profond et comme fix sur l'ternit avec une solennit
tranquille, ont dissip soudain mes doutes, mes terreurs. Julien, ta
pauvre mre qui m'aimait qui me nommait sa fille ane, elle me choisit
pour te ramener  elle. Elle veille sur nous; elle m'inspirera. Je
triompherai de cette force sinistre ou plutt de cette faiblesse
obstine qui est en toi. Je te sauverai malgr toi-mme. Non, Julien, je
ne te dlie pas de ton serment. Dsormais ton existence m'appartient; tu
me l'as donne, je veux la donner  Dieu. Tu penses que mon enthousiasme
m'abuse? L'enthousiasme ne trompe pas; il est tout-puissant; il cre ce
qu'il affirme. Tu seras grand, Julien, et pour cela tu n'as qu'
continuer de vivre. Ce n'est pas en vain, crois-moi, que la nature a
fait avec tant d'amour ton noble et gracieux visage; ce n'est pas en
vain que ton coeur a saign, que des larmes prcoces ont creus sur ta
joue ce sillon imperceptible  d'autres yeux qu'aux miens, parce que la
jeunesse le voile encore de ses plus brillantes couleurs; ce n'est pas
en vain que tu as affront les redoutables secrets de la mort avant
d'avoir pntr ceux de la vie; et, laisse-moi te le dire dans mon
orgueil: ce n'est pas en vain que je t'aime.




III


Quand vous connatrez le mal dont je suis atteint, quand vous saurez ce
que je suis, vous renoncerez  me gurir.




IV


Nous ne savons pas ce que nous sommes, enfant; nous savons seulement ce
que nous avons t. Parle, je t'couterai religieusement.




V


J'aime mieux vous crire que vous dire ma vie. Votre prsence me
trouble, elle dnaturerait peut-tre mes paroles, et je veux tre vrai,
absolument vrai, avec la seule crature humaine qui me paraisse digne de
tout amour et de toute vnration.

D'aprs ce que vous m'avez appris de ma mre, je dois croire que j'tais
n trs-semblable  elle. Ds ma plus tendre enfance, j'avais, ainsi
qu'elle, des lans de pit singulire et des visions d'un monde peupl
d'anges et d'esprits radieux; j'tais rveur, mlancolique, un peu
sauvage. Mon plus grand plaisir tait de contempler le ciel et les
toiles. Souvent, la nuit, je me levais en cachette, j'ouvrais ma
fentre et je m'agenouillais devant la constellation de la Lyre, o je
me figurais que ma mre tait alle et d'o elle pouvait me voir. Ainsi
qu'elle encore, j'aimais passionnment les fleurs et la musique; quand
j'entendais jouer certains airs aux orgues des rues, je fondais en
larmes.

 mon entre au collge, j'avais douze ans, j'tais un enfant obissant
et doux, port  la tendresse, vrai en toutes choses, d'une conscience
timore, plein de respect pour mes matres, et croyant de coeur et d'me
tout ce qui m'avait t enseign touchant les mystres de la religion.
Vous avez sans doute quelquefois ou parler des coutumes barbares du
collge, de ces usages traditionnels qui font du dernier arriv dans les
classes le sujet de toutes les rises, la victime lgitimement sacrifie
 la malice universelle. Quoique douloureusement surpris de l'accueil
hostile qui me fut fait, je supportai assez bien les premires preuves,
et je ne fus vritablement atteint que lorsque la raillerie se prit  ma
pit qui tait fervente et sincre. Un soir, avant de me coucher,
m'tant agenouill suivant mon habitude pour prier Dieu, je fus
dcouvert par un de mes voisins de dortoir. Il me montra du doigt aux
autres, et tous, clatant de rire, se mirent  parodier, sous mes yeux,
mes naves pratiques. Ds le lendemain matin, le bruit se rpandit 
l'tude que j'tais, un petit bat, un cafard, un jsuite  qui il
fallait faire passer l'envie de rciter des patentres. Bientt, malgr
quelques rprimandes des surveillants, il n'y eut sorte de perscution 
laquelle je ne me visse en butte. Tantt, je trouvais dans mon pupitre
de hideuses caricatures des crmonies du culte, tantt des vers infmes
sur les mystres; aux rcrations on m'affublait d'une manire de
soutane, on me liait  un arbre du jardin, puis les lves venaient un 
un, avec force gnuflexions grotesques, me faire des confessions
bouffonnes et me demander l'absolution. Vous pouvez vous figurer combien
se langage si nouveau pour moi, cette effrayante unanimit de moquerie
tombe tout  coup sur mon pauvre coeur plein d'adoration, dut y porter
un coup terrible. J'essayai de me dfendre, mais que pouvais-je seul
contre tous ces enfants cruels et effronts? J'tais accabl par le
nombre. Voyant d'ailleurs que ma rsistance ne servait qu' les exciter,
je souffris passivement leurs outrages, mais ce ne fut pas sans un grand
bouleversement intrieur; ma sant s'altra, je tombai dans une sorte
d'hbtement, d'idiotisme, qui lassa enfin leur perversit; ils
passrent  d'autres divertissements et me laissrent dans un isolement
complet.

Un jour que je me promenais dans une alle carte, un lve plus g
que moi de plusieurs annes vint  ma rencontre et, me tendant la main,
m'aborda d'un ton affectueux qui me causa le premier mouvement de joie
que j'eusse encore prouv depuis ma sortie de la maison paternelle. Eh
bien, mon pauvre Julien, me dit-il, te voil tout seul; ne veux-tu pas
te promener un peu avec moi? Cette proposition me sembla une si grande
marque de condescendance, elle tait pour moi un honneur tel, que pour
toute rponse je le regardai d'un air bahi. Il prit mon bras; nous
fmes plusieurs tours d'alle, et au bout d'un quart d'heure il m'avait
offert son amiti pour la vie et accept en change un dvouement sans
bornes. Ce jeune homme s'appelait Lonce. Ses manires taient
distingues, son humeur tait gale. Il ne lui fut pas difficile de
conqurir mon coeur. Il devint le confident et le consolateur de mes
peines. Il blma mes camarades de la perscution qu'on m'avait fait
subir; mais en mme temps, avec un sang-froid et une douceur insinuante
qui firent un effet dsastreux sur mon esprit, il m'expliqua que, s'ils
avaient tort dans la forme, ils avaient parfaitement raison quant au
fond; qu'il tait impossible qu'un garon d'esprit tel que moi put
ajouter foi aux billeveses que j'affectais de croire; et lorsque je
l'interrompis pour lui jurer que ma dvotion tait sincre: Alors je te
plains, reprit-il, de n'avoir pas su deviner  toi seul que tout cela
n'est que sottise, invention des prtres pour nous faire peur et nous
tenir sous le joug. Puis il me droula un charmant et complet petit
systme d'athisme, le seul vrai, le seul dmontr par l'exprience, et
cru, ajouta-t-il, par tous les gens senss.

Il ne me convainquit pas du premier coup, mais il y revint souvent. Il
avait beaucoup lu; il parlait avec facilit, avec lgance, sans
passion; je l'aimais; il me persuada peu  peu que ce qu'il pensait
devait tre fond en raison. Lorsqu'il eut gagn ce point, il passa des
thories philosophiques  l'application morale, des notions gnrales la
conduite particulire; au bout de six mois il avait si bien russi, il
avait form un si digne lve, que je surpassais en fanfaronnade
d'impit les plus anciens et les plus pervertis du collge. Le jour de
la premire communion arriva, je n'y songe pas encore aujourd'hui sans
frissonner. Je commis volontairement, par dfi, ce que je ne pouvais
m'empcher de considrer encore comme un pouvantable sacrilge. Mais ma
nature tait si profondment religieuse qu'elle se rvolta contre mon
esprit dprav: au moment o le prtre posait l'hostie sur mes lvres je
m'vanouis; il fallut m'emporter de la chapelle, et j'eus pendant prs
d'un mois des convulsions qui firent craindre pour ma vie.

Pensant que le rgime du collge tait trop rude pour ma sant, mon pre
me reprit chez lui et j'achevai mon ducation avec un prcepteur.
J'tais tenu fort svrement et ne puis rien me rappeler de ces annes
d'tudes, si ce n'est que peu  peu les impressions du collge
s'effacrent, et que, de l'impit affiche, je tombai dans une
indiffrence presqu'aussi dplorable. Je venais d'avoir dix-neuf ans
lorsque mon pre fut atteint de la maladie qui l'emporta. C'tait comme
vous savez un homme d'un caractre froid; il avait toujours paru viter
plutt que rechercher ma confiance, et il m'inspirait plus de respect
que de tendresse. Je fus donc extrmement surpris lorsque, pour la
premire fois,  son lit de mort, il me parla avec un accent mu que je
ne lui connaissais pas, et me dit ces mots qui se sont gravs au plus
profond de ma mmoire:

Julien, je vais mourir. Je vois venir ma dernire heure sans effroi,
presque sans regret. Vous tes arriv  un ge o l'on n'a plus gure
besoin de guide, o l'on souffre mme, impatiemment l'autorit
paternelle. Si vous devez faire des folies et des sottises, je ne vous
en empcherais pas, et les faisant moins librement, vous les feriez plus
sottement. Je voulus l'interrompre. Laissez-moi achever, reprit-il;
mes moments sont compts. Ne nous abandonnons point  de puriles
lamentations; la mort n'est pas un mal; c'en serait un grand de vivre
toujours dans un monde tel que le ntre.

Depuis votre enfance, Julien, sans que vous vous en soyez dout, je vous
ai suivi pas  pas, J'ai observ tous les mouvements de votre esprit et
de votre coeur; rien ne m'a chapp, et je crois vous avoir pntr
autant qu'il est donn  un homme d'en pntrer un autre. Avant de vous
quitter pour toujours, je veux vous faire part du rsultat de mes
observations; cela vous pargnera peut-tre quelques annes de trouble,
d'activit mal dpense, des regrets, des remords,  tout le moins une
grande perte de temps. La plupart de nos fautes, et par consquent de
nos malheurs, viennent de ce que nous apprenons trop tard  nous
connatre nous-mmes. Dieu vous a donn une belle me, mon enfant; vous
n'avez aucune mauvaise passion  combattre, aucune inclination vicieuse
 touffer; mais je ne vois pas non plus en vous le germe des mles
vertus. Vous avez le got du bien; une certaine force vous manque pour
en avoir l'amour. Votre intelligence est ouverte aux nobles curiosits,
mais elle ne se porte vers aucune tude avec une particulire ardeur.

Je crains pour vous cette facilit  tout comprendre qui empche de se
fixer sur rien; je crains encore plus, je l'avoue, quelque chose de
flottant, d'indtermin dans votre nature, une dlicatesse peut-tre
excessive, qui vous rendra difficiles les rsolutions nergiques, les
persvrants efforts, la rudesse ncessaire  certains hrosmes.
Htez-vous de tracer les lignes principales de votre vie, si vous ne
voulez pas qu'elle s'essaie, s'gare et se lasse en mille chemins.
Entrez au plus vite dans la carrire que vous prfrez; mariez-vous
jeune. Si le bonheur doit tre quelque part pour vous, il sera, j'en
suis convaincu, dans la modration, dans les affections de famille, dans
une convenance choisie. Vous n'tes pas de ces hommes qui font leur
destine; vous tes de ceux qui doivent se borner  rgler leur
existence.

Ces derniers mots me rvoltrent. Ils taient trop vrais dans leur
svrit pour ne pas blesser au vif mon amour-propre. Mon pre, dj
trs-affaibli, cessa de parler. Je quittai sa chambre sans rien trouver
 lui rpondre. Je ne rflchis point sur ce qu'il venait de me dire; je
le vis mourir avec une indiffrence que ma jeunesse seule pouvait
excuser et sur laquelle j'ai vers depuis des larmes amres. Il s'en
faut que ce soit un bien pour l'homme d'chapper  certaines douleurs.

Je dsirais depuis longtemps entrer dans la diplomatie. Mon pre avait
obtenu pour moi la promesse du premier poste d'attach d'ambassade qui
viendrait  vaquer. Aussitt que les convenances de mon deuil le
permirent, je demandai une audience au ministre, qui tait de nos amis;
il me ritra sa promesse et me conseilla, en attendant qu'elle pt
s'effectuer, d'aller dans le monde afin d'apprendre  connatre les
hommes. Je le remerciai de son intrt et je suivis son conseil;
qu'avais-je de mieux  faire? J'tais libre, riche, curieux et oisif.
Bientt je me trouvai lanc dans le tourbillon de la vie lgante,
emport par un courant de frivoles plaisirs et de devoirs plus frivoles
encore.

La premire curiosit, la premire proccupation d'un jeune homme en
entrant dans le monde, ce sont les femmes. Leur plaira-t-il? sera-t-il
aim d'elles? telles sont les questions qu'il se pose incessamment, les
penses qui l'assigent et jettent le trouble  son cerveau. Tantt son
imagination l'entrane loin des ralits; parmi les formes
enchanteresses qui passent et repassent devant ses yeux blouis, il en
choisit une plus accomplie que toutes les autres, il la pare de mille
grces, il l'orne des dons les plus rares; puis, pris de sa chimre, il
se transporte avec elle dans une sphre idale; il y prodigue les scnes
d'amour, les actions d'clat; il se cre un rle sublime dans un drame
impossible; toutes les dlices et tous les hrosmes s'y rencontrent.
Tantt, au contraire, un mal secret l'oppresse. Ardent et timide,
s'interrogeant lui-mme, avec anxit, sa jeunesse, son inexprience lui
semblent des obstacles insurmontables. Les regards de femme, qui
l'attirent comme un irrsistible aimant, il les fuit, tant il redoute de
les trouver ddaigneux ou distraits.

Ce tourment-l fut le mien. Je n'avais pas l'ombre de fatuit; j'aurais
pu sans cela m'apercevoir que je ne dplaisais point, mais les artifices
si nouveaux pour moi de la coquetterie me mettaient en dfiance. Je ne
me sentais pas de force  jouer ce jeu subtil, et quand l'occasion me
souriait, quand je me voyais seul en prsence des femmes auxquelles
j'aurais le plus souhait de plaire, la crainte du ridicule paralysait
ma langue et glaait mes esprits. Cependant mes vingt ans se faisaient
sentir; ma jeunesse rongeait son frein; une langueur perfide me
pntrait. Je ne trouvais plus qu'ennui dans les plaisirs, que fatigue
dans le travail, qu'accablement dans la solitude. Je me sentais
emprisonn dans mes hsitations, et du fond de mes nuits sans sommeil
j'appelais  grands cris la dlivrance. Je n'ignorais pas que, en dehors
de ce qu'on appelle la bonne compagnie,  ct du cercle des biensances
o les hommes vivent de leur vie factice, au-dessous de ces apparences
conventionnelles qui les contiennent pendant quelques heures, s'ouvre
pour eux une autre existence, libre de toute entrave, affranchie de
toute retenue. J'avais rpugn jusqu'alors  suivre mes amis au sein de
ces ralits grossires, dont les rcits ne m'inspiraient que du dgot;
une grande puret naturelle s'alliait chez moi  une dlicatesse presque
fminine. Je parvins, non sans effort,  vaincre l'une et l'autre. Un
jour que ma jeunesse avait parl bien haut, un jour que les irritants
manges d'une coquette avaient exaspr mon amour-propre, j'acceptai
d'un coeur tremblant, mais d'une voix hardie, une partie de jeunes gens.
 peine engag, j'en eus du regret; une crainte purile s'empara de moi.
J'apprhendai de manquer de l'aplomb convenable, de trahir mon innocence
par quelque gaucherie. Je rougis de honte en songeant  la sotte
contenance que j'allais avoir, et je rsolus, pour chapper  cette
humiliation, de me familiariser avec le vice, en faisant en quelque
sorte mon apprentissage de corruption. Aurlie, pardonnez-moi
d'attrister votre esprit par de tels tableaux; mais comment omettre dans
mon rcit une circonstance si dcisive? comment ne pas vous parler de la
morne sduction de ces amers plaisirs par lesquels la plupart des hommes
commencent la vie? Oh! si l'on savait ce qu'il en cote  certaines
natures pour se dgrader, si l'on tait dans le secret des combats que
se livre  elle-mme une me orgueilleuse avant de consentir  descendre
dans les rgions o se plaisent les mes vulgaires; si l'on pouvait
comprendre de quel affreux courage il faut s'armer pour fltrir  vingt
ans dans son sein le premier espoir d'amour et de volupt; si l'on
connaissait les angoisses, les dgots qui prcdent et suivent
certaines fautes, on ne trouverait plus dans son coeur le courage de les
condamner. Nous les couvririons de notre silence comme d'un manteau; une
triste compassion serait  leur gard notre seule justice.

      *       *       *       *       *

Il tait trois heures du matin; il avait gel, la lune clairait les
rues dsertes, les toiles scintillaient au ciel dont pas un nuage ne
voilait la puret; un vent froid me coupa le visage et me rveilla d'un
affreux cauchemar. Le silence loquent de cette nuit solitaire qui me
saisissait, tourdi que j'tais encore par les fumes du punch et les
propos dits et entendus dans l'ivresse, la beaut auguste de ce ciel
toile, inondant soudain mon oeil appesanti par l'orgie, la srnit de
ces profondeurs radieuses suspendues au-dessus de ma tte, clairant
tout  coup les tnbreux abmes que je venais de dcouvrir dans mon
propre coeur, tout cela m'accabla  la fois et me courba sous le
sentiment d'un abaissement profond, d'une irrparable chance.

Je me mis  marcher avec hte, comme pour me fuir moi-mme, et j'essayai
de fredonner un refrain d'opra pour narguer ma conscience; mais bientt
le retentissement de mes pas sur le pav sonore me devint insupportable;
ma chanson s'arrta dans mon gosier brlant; je passai devant une
glise; sans trop savoir ce que je faisais, je me laissai tomber sur une
des marches du parvis. L, cachant mon visage dans mes mains, je cessai
de me contenir; je m'abandonnai  la faiblesse de mon coeur, et de longs
sanglots le soulagrent. Combien de temps je restai ainsi dfaillant et
bris, je l'ignore. Ce que je sais, c'est que cette douleur qui semblait
si intense ne changea point mes voies, ne dtermina aucune rforme dans
ma vie. Ces pleurs, ces sanglots n'taient que l'instinctive rvolte
d'une organisation dlicate aux prises avec des ralits brutales; ce
n'tait point le srieux repentir d'une me vraiment touche. Les jours
suivants me virent plus rsolu, plus affermi dans le dsordre; et
bientt mes amis se flicitrent d'avoir acquis en moi un compagnon
d'une aussi agrable humeur. Je menai, pendant six mois environ, une vie
pitoyable. Au bout de ce temps, le courage me manqua. L'effort que
j'avais t oblig de faire pour vaincre ma rpulsion, l'exagration du
personnage que j'tais contraint de jouer pour dissimuler ma vritable
nature, me donnaient une sorte de fivre qui me soutenait; mais quand
l'habitude eut entirement pris le dessus, quand je ne fus plus
proccup de l'effet que je produisais sur les autres, quand je me
trouvai  l'aise dans mon rle de rou, l'ennui me prit au coeur et la
monotonie de ces ignobles divertissements me causa un dgot
insurmontable. Alors je souhaitai de quitter Paris; les rves de
l'ambition vinrent chatouiller ma pense; je brlai de commencer enfin
ma carrire. Ayant redoubl d'instances, j'obtins d'tre envoy ... et
je partis en toute hte, ranim, oublieux, le coeur confiant et l'esprit
superbe, comme si j'allais  la conqute du monde.

En m'annonant ma nomination, le ministre m'avait flicit de dbuter
dans la carrire sous les auspices d'un homme aussi minent que M. R...
Notre ambassadeur tait reconnu pour un esprit de premier ordre. Dans
plusieurs ngociations importantes il avait exerc une influence
dcisive. Son opinion tait toujours d'un grand poids. Le bruit courait,
et cela ne surprenait personne, qu'il serait prochainement appel 
diriger les affaires.

Quand je le vis, sa rputation me sembla reste au-dessous de son
mrite; il m'imposa singulirement. Bien qu'il n'et ni la tenue ni les
manires d'un grand seigneur, il possdait au plus haut degr une sorte
de souveraine et tranquille impertinence qui lui donnait, avant mme que
d'avoir parl, la supriorit sur tous ceux qui l'abordaient. Son front
ple, son oeil impntrable, son geste rare et caractristique, le
patient ddain de sa parole toujours prcise et d'une logique
rigoureuse, lui assuraient dans la discussion l'autorit dont il
s'emparait par sa seule prsence.

Je ne ngligeai rien pour conqurir, non pas sa bienveillance, c'tait
un sentiment impossible  lui supposer, mais son attention. Protg par
la mmoire de mon pre, avec lequel il avait combattu, sous la
restauration, les ennemis de la libert, ayant russi  le contenter
dans plusieurs travaux qu'il m'avait choisis, il daigna, au bout d'assez
peu de temps, m'admettre dans une sorte d'intimit; il causa, sinon avec
moi, du moins en ma prsence, et me fournit ainsi l'occasion vivement
dsire d'tudier un homme qui, au dire de tous, possdait le gnie des
affaires et de la haute politique.

Cette tude fut longue. Mes notions premires ne m'aidaient pas 
comprendre; mon point de dpart tait faux. Je n'avais d'autre opinion,
d'autres principes que ceux qui germent naturellement dans une me
honnte  la vue des misres de la socit. Je croyais que le
gouvernement d'un peuple ne devait tre autre chose que l'application la
plus complte possible des grandes lois de la justice naturelle; que le
but de tous les efforts, c'tait le nivellement graduel et rgulier des
ingalits sociales, la rpartition plus quitable des biens de la terre
commune; je pensais qu'assurer  tous le pain quotidien, la nourriture
du corps et celle de l'intelligence, faire une place au soleil  cette
multitude qui gmit courbe sous le poids du travail, c'tait l le voeu
de ceux qui font les rvolutions. Je m'attendais  trouver dans M. R...
l'expression puissante de ma pense encore confuse. Il tait du
tiers-tat; il en faisait gloire. Je devais croire que dans les rangs
d'une classe si longtemps opprime il aurait nourri des sentiments de
justice vivaces et impatients. Combien je me trompais! Aux yeux de M.
R..., gouverner c'tait dominer; c'tait briser ou faire ployer toutes
les volonts sous la sienne. Comme il ne craignait plus rien de la
noblesse et que le tiers-tat lui semblait assez asservi par l'amour du
bien-tre et les puriles vanits, il ne s'occupait que du peuple qu'il
redoutait comme une force brutale, menaante, contre laquelle il
fallait, au plus vite, lever d'inexpugnables remparts. L'avnement des
proltaires, il en parlait comme de l'invasion des Barbares. Pourtant,
M. R... avait ce qu'on appelle des ides religieuses: c'tait un penseur
dans l'ordre chrtien; mais il n'avait retenu de l'vangile que le
principe de la soumission et l'image du peuple juif se ruant sur la
vrit pour la crucifier. M. R... tait, en un mot, un esprit fortement
tremp, mais une me sans rayons; une intelligence circonscrite par la
personnalit; un homme qui et voulu arrter  lui la marche des choses,
et  qui tout progrs semblait accompli depuis que son ambition ne
rencontrait plus d'obstacles.

Tout ce que j'avais d'ides gnreuses, d'enthousiastes dsirs,
d'ambition mme, fut refoul par cette imposante figure, qui tenait dans
ses mains rigides l'avenir de mon pays. Mes beaux romans politiques, mes
chimres sociales s'vanouirent au souffle glac de cet homme qui
m'apparaissait comme une personnification du destin: calme, fort,
impntrable et inflexible. Je me sentais si petit, si faible auprs de
lui, que le dcouragement le plus complet s'empara de moi. Dsabus sur
le but de mes travaux, j'en perdis le got; l'ambition me parut un
sentiment puril, indigne d'animer un grand coeur. Je retombai dans un
dsoeuvrement assez triste, et, de ce dsoeuvrement, naquit un amour plus
triste encore, qui fut mon illusion dernire.

Je ne vous parlerais pas de cette affection qui effleura  peine ma vie,
si, en la traversant, elle n'avait emport avec elle, comme un vent
strile, le dernier bon grain tomb  terre des pis dors de ma
jeunesse. La femme dont je devins pris tait bien le produit le plus
achev qu'ait jamais offert  l'admiration du vulgaire la socit
aristocratique. Toute sa personne tait tudie, mais nulle contrainte
ne se faisait sentir; l'habitude et un savant exercice l'avaient rendue,
en quelque sorte, naturellement affecte. Si la ncessit de se montrer
simple et vraie avait pu se rencontrer dans son existence, je crois
qu'elle en et t singulirement embarrasse; depuis si longtemps le
naturel avait disparu sous l'artifice, que bien certainement elle
n'aurait plus su o le prendre.

Ne bonne, intelligente, mais livre au monde ds son enfance, et ds
lors emporte par cette pitoyable mulation qui y tient les femmes
haletantes sous l'aiguillon de la vanit, la comtesse de... s'tait
jete dans mille travers, dans d'inexplicables inconsquences. Ainsi, au
retour des offices divins, qu'elle frquentait assidment, on la voyait
se parer et se farder comme une courtisane; ainsi, elle qui et frmi 
la pense d'une liaison coupable, elle avait de complaisants sourires
pour les empressements les plus quivoques; elle vivait enfin sans
scrupule dans un compromis continuel entre des choses en apparence
inconciliables. Elle traitait la religion comme le monde; sa ferveur
tait une sorte d'amour platonique qui n'engageait  rien; sa dvotion
n'tait autre chose que de la coquetterie avec Dieu.

Ce que j'eus  souffrir de cette liaison n'est pas croyable. J'aimais
cette femme non pour ce qu'elle tait, mais pour ce qu'elle aurait pu
tre. J'ai souvent pens qu'elle m'aimait aussi, mais elle tait faible
et vaniteuse: elle n'avait ni le courage de la faute, ni l'hrosme de
la vertu. Elle m'crivait des lettres pleines d'amour, puis elle me les
redemandait en laissant percer les craintes les plus outrageantes. Je la
quittais souvent exalte, dtermine  tout braver pour moi; une heure
aprs, je la retrouvais prude et minaudire, en prsence d'une foule
d'imbciles dont elle semblait ne pouvoir se passer. Parfois elle disait
de ces choses hardies et naves, entranantes et dlicates comme les
femmes passionnes en trouvent au plus profond de leur coeur; mais
aussitt elle leur donnait pour commentaires les lieux-communs les plus
dplorables, les plus vulgaires banalits. Je rsistai trois mois  ces
irritantes alternatives; puis un jour, sans motif, sans qu'aucun
incident ft survenu, sans la prvenir, je saisis une occasion qui
s'offrait, et je partis pour la France en vitant mme de prendre cong
d'elle.

Vous me croirez difficilement, Aurlie, si je vous dis qu'en la
quittant... j'tais rsolu, inbranlablement rsolu au suicide. Une
lassitude sans cause, un engourdissement de toutes mes facults,
pesaient sur moi et me rendaient odieux les actes les plus ordinaires de
la vie; mon seul but, en retournant  Paris, tait de revoir encore une
fois les lieux o j'avais commenc de vivre, et d'y choisir bien 
l'aise, sans rien prcipiter, l'heure et les circonstances o il me
conviendrait de mourir. Ce qui m'amenait l, vous devez le comprendre
d'aprs le rcit que je viens de vous faire, ce n'tait pas un choc
inattendu, c'tait un successif et continuel dsabusement. Mon me
n'tait pas brise par le dsespoir, elle succombait sous l'action lente
de la dsesprance. Je n'accusais ni le sort ni les hommes; je quittais
la vie comme on quitte avant la fin un banquet dont on trouve les mets
insipides. Je ne voyais plus  l'horizon rien  dsirer, rien  tenter,
rien mme  craindre; aussi je n'tais pas press de m'en aller, et je
mis une sorte de complaisance  savourer les derniers moments que je
m'accordais  moi-mme.

Ayant envoy ma dmission au ministre, sous prtexte de sant, je ne fus
plus oblig de voir personne. Je m'enfermais chez moi avec des livres et
des fleurs, et je louai aux italiens une petite loge trs-cache o
j'allais plusieurs fois le semaine entendre de la musique. Il y avait
pour moi un attrait vif et singulier dans ce lieu o la socit se
montrait pare de toutes ses grces. J'aimais  me dire (l'orgueil a
aussi sa sensualit): tous ces plaisirs, tous ces enchantements de la
jeunesse et de la fortune n'ont plus de pouvoir sur moi, aucune de ces
illusions ne m'blouit; ces femmes si belles, si pares, si coquettes,
je pourrais leur plaire, obtenir leur amour, je n'en veux pas; ces
jeunes gens si heureux des faveurs de la mode, je pourrais les galer ou
les clipser, je n'en ai nul souci; ces prtendus hommes d'tat qui
viennent ici se dlasser de leurs travaux, je pourrais au bout de bien
peu d'annes tre des leurs, les traiter comme mes pairs, mais je souris
de piti en les regardant, et je refuse l'honneur de leur compagnie.

Si vous saviez, ma noble amie, combien les choses de ce monde paraissent
petites et misrables  quiconque est bien dtermin  mourir; combien
toutes les proportions s'amoindrissent  l'oeil de celui qui a gravi les
hauts sommets de la pense, ces sommets o nous porte tout d'un coup le
sombre enthousiasme du renoncement volontaire. C'est la vie forte et
puissante qui prcipite l'homme dans les voies de l'erreur. La mort est
soeur de la vrit. On dirait que, pour temprer les horreurs de son
approche, elle aime  se faire prcder de cette soeur auguste, et
qu'avant d'enlever l'me  son existence terrestre, elle consent  lui
laisser voir les choses finies sous le rayon infini. La vrit parle au
coeur qui va mourir,  l'intelligence qui va s'teindre; et ce qu'elle
nous dit alors, Aurlie, croyez-moi, il n'est plus en notre pouvoir de
l'oublier jamais. Je ne sais plus quel saint personnage a dit: Je ne
croyais pas qu'il ft si doux de mourir. Moi, je disais avec une
satisfaction tranquille: je ne croyais pas qu'il ft si simple de
mourir.

J'avais fix le 28 fvrier pour l'accomplissement de mon dessein.
C'tait un jour de bal  l'Opra. En partie pour gagner l'heure o les
quais sont dserts, en partie par le dsir d'prouver ma propre
rsolution et d'affronter un violent contraste, j'entrai dans la salle
et j'allai m'asseoir  une galerie des cinquimes d'o je pouvais
embrasser l'ensemble de ces saturnales. En plongeant dans ce gouffre, je
crus avoir tout d'un coup la vision d'un cercle de l'_Enfer_ de Dante.
C'tait bien _la bufera infernal, che mai non resta_.  travers une
vapeur chaude et paisse, montait jusqu' moi, pareille au mugissement
de la mer houleuse qui se brise sur les galets, une immense et sourde
rumeur. Les sons stridents des instruments de cuivre clataient par
moments comme un rire de dmon au sein de ce bruit. Des tourbillons de
formes tranges, haletantes, perdues, presses sans relche par le
rhythme imprieux de la musique, semblaient, en se poursuivant, obir 
une ncessit incomprhensible. L'oeil se lassait en vain  vouloir
saisir quelque chose de distinct dans ce chaos de couleurs et de lignes
mouvantes. C'tait l'orgie effrne de la matire, le triomphe de la
chair rvolte contre l'esprit, la personnification du vertige.

Je regardai cela longtemps avec une extrme tristesse.

Le sentiment qui amne ici, me disais-je, tout ce peuple qui va demain
reprendre la chane de ses misres et expier, par un travail au-dessus
de ses forces, une heure d'oubli, qu'est-ce donc, si ce n'est le
sentiment qui me conduit au tombeau: le besoin d'chapper  une vie
odieuse,  des ralits crasantes? Eux, les pauvres d'esprit, ils s'y
soustraient par l'ivresse des sens; moi,  qui ont t donnes la
science et la raison, je ne puis m'y soustraire que par l'ivresse
suprme de l'intelligence: le suicide. Et tout en songeant ainsi, je
traversai la foule bigarre, je repoussai doucement des masques de
femmes qui m'accostaient, et je m'acheminai vers la Seine. Le temps
tait froid, le ciel pur comme en cette nuit de douloureuse mmoire o,
dfaillant sur les marches d'une glise, j'avais pleur mes premires
illusions ravies. Cette fois je ne pleurais pas; mon oeil tait sec, ma
tte calme; comme je vous l'ai dit, mourir me semblait et me semble
encore l'action la plus simple du monde.

Sous les arcades de la rue de Rivoli, je heurtai presque du pied un
homme tendu  terre, qui paraissait dormir d'un profond sommeil. Les
haillons dont il tait couvert annonaient la misre. Je m'arrtai un
instant  le considrer; il y avait dans le caractre de sa figure et
dans la manire dont sa tte reposait sur son bras une noblesse
remarquable; je songeai  l'veiller pour lui donner quelques pices
d'or restes dans ma bourse, mais je ne pus me rsoudre  troubler son
sommeil. Qui sait, me disais-je, quels sont les bonheurs renferms dans
ce repos, et quelles consolations mystrieuses descendent sur
l'infortun qui dort? Je glissai tout ce que j'avais d'argent sous un
pli des vtements de cet homme, de manire  ce que, en s'veillant, il
dt s'en apercevoir tout de suite, et je lui dis adieu comme  mon
dernier ami. Avant une heure, pensai-je, la main qui t'a secouru,  toi
dont j'ignore le nom, mais que j'ai aim une minute, avant de mourir,
cette main sera raide et glace; mais la joie qu'elle t'aura donne
vibrera dans toute sa force, et cette joie en enfantera d'autres; et qui
pourrait dire ce que produira dans ta destine ce dernier acte d'une
volont qui va rentrer dans le nant?... Mais non, il n'est point de
nant; rien ne prit, tout se transforme; ce qui a t ne peut plus
cesser d'tre; tout est en Dieu et Dieu est tout... Qu'est-ce que notre
existence phmre? Qu'est-ce que notre passage ici-bas?... L'ombre d'un
nuage qui fuit sur le pli d'une onde qui s'efface!

Ce furent l mes dernires penses, le reste fut machinal. J'arrivai sur
le Pont-des-Arts, j'piai un moment o personne ne passait et je me
prcipitai. Il faut croire que l'instinct de la conservation triompha de
ma volont; car on me retrouva  six cents pas de l, vanoui sur la
rive. Par un hasard, dois-je dire providentiel, le mdecin qui fut
appel pour me donner des soins tait votre ami; mon nom lui tait
connu; il vous parla de moi. Le lendemain, en m'veillant, je vis votre
noble et grande figure penche sur mon lit, et je sentis deux larmes
tomber sur ma joue. Le reste, vous le savez. Vous savez combien je vous
vnre. J'ai cout  genoux l'histoire simple et grave de votre vie;
j'admire l'hrosme constant qui vous a fait toujours tout sacrifier 
la notion du devoir que vous avez puise au sein de vos croyances; mais
n'exiges pas que je vous imite; je ne puis agir comme vous, parce que je
ne crois pas comme vous. Mon premier pas dans la vie de l'me a t un
sacrilge; mon premier pas dans la vie du coeur une dbauche; mon premier
pas dans la vie de l'intelligence la rencontre d'un gosme
tout-puisssant. Qu'ai-je encore  apprendre? qu'ai-je  esprer?
Laissez-moi donc mourir!




VI


Je ne te dirai pas d'agir comme moi, Julien; je ne te prcherai pas mme
mes croyances. Quand Dieu daigne regarder une me, elles y naissent
soudain dans un tressaillement d'amour; mais la parole humaine est
impuissante  les imposer. Tout ce que je puis faire, c'est de prier la
mansutude infinie de ne pas trop longtemps diffrer. Il est plusieurs
chemins qui conduisent au royaume cleste. Le catholicisme, vois-tu, mon
enfant, c'est la route royale; elle est droite, borde de larges fosss
qui empchent qu'on ne dvie; de grands esprits de tous les sicles,
pareils  des arbres majestueux, y donnent au croyant leur
rafrachissant ombrage; les sacrements, comme des bornes milliaires,
marquent la distance franchie; un sacerdoce vigilant est sans cesse
occup  rparer les ravages faits par l'impit et la licence; on
marche dans cette magnifique voie avec confiance, avec certitude, car la
foi dcouvre de bien loin  l'horizon le triangle lumineux, la
dlivrance promise: c'est la route o mon Ange gardien m'a conduite.

Toi, Julien, qui as abandonn le droit et facile chemin, toi qui as os
dsesprer de la vie et de toi-mme, tu ne reviendras au Seigneur que
par de plus longs et de plus incertains sentiers; mais tu lui reviendras
parce que tu es de la race des potes; tu lui reviendras par la
contemplation de la beaut, toi qui as connu les divins enthousiasmes et
qui as senti dans ton coeur le frmissement sacr de la vie idale.

Tu peux encore aimer, Julien; largis ton me et ta pense pour
comprendre et treindre l'ternelle et toujours jeune nature; repose ta
tte fatigue sur le sein de cette mre bienfaisante, dont les mamelles
ne tarissent jamais. Depuis l'astre qui traverse le firmament jusqu'
l'insecte qui se trane sur un brin d'herbe; depuis la baleine qui fend
les mers jusqu' l'infusoire qui nat et meurt dans une goutte d'eau;
depuis le cdre couronn de nuages jusqu' la roche inerte qui repose 
ses pieds, aime tout, unis-toi  tout, et tu te sentiras soulev et
port bien prs de Dieu. Julien, Julien! ne meurs pas. Tu m'as dit que
tu n'avais pas de hte: ne dtermine donc rien. Laisse encore, quelques
jours seulement, ton sourire plein de grce traverser, comme un rayon
d'espoir et d'amour, la brume dj si froide de mes jours d'automne.




VII


Le docteur S... part tout  l'heure pour la Suisse. Il va chez des amis
 moi, qui sont les plus excellentes gens que j'aie jamais connus. Va
avec lui, j'ai besoin de demeurer un peu seule. Ta tristesse et ton
dcouragement me gagnent; cela ne doit pas tre, il faut nous sparer
pour un peu de temps. Tu m'as promis de m'obir en aveugle, pars donc.
Si tu te dplais plus l-bas qu'ici, tu reviendras.




VIII


Vous le voulez, je vous obis, quoique je ne puisse rien comprendre  ce
caprice. Que pouvait-il donc y avoir de mieux pour moi que de vous voir
le plus souvent possible avant de mourir? Dois-je croire que je vous
gnais, que ma tristesse vous devenait importune? Quoi qu'il en soit,
Aurlie, je pars. Adieu.




IX


     Valle du Rhne.

En vrit, vous avez eu raison de m'envoyer ici. Ce lieu semble fait
pour ceux qui ne savent ni vivre ni mourir. Il est comme pntr d'une
mlancolie rsigne. On peut y attendre patiemment. Auprs de vous,
Aurlie, je le sens maintenant, j'tais honteux de moi-mme;
l'atmosphre que vous respirez tait trop forte pour mon me alanguie.
Je souffrais de trouver dans le coeur d'une femme une constance, une
fermet que je cherchais en vain dans le mien. Sans le vouloir, vous me
faisiez trop tristement sentir l'infriorit de ma nature. Je vous
admire trop, Aurlie, pour vivre  l'aise auprs de vous; et puisque
vous voulez que je vive, enfin, vous avez bien fait de m'loigner.

La maison qu'habitent les M... est simple et de peu d'apparence au
dehors, mais commode et hospitalire  l'intrieur. Une avenue de
platanes y conduit. Les murs tapisss de jasmin, le sable toujours bien
liss de la cour, les plates-bandes encadres de buis d'o s'exhale un
parfum de rsda et de chvrefeuille, semblent vous inviter, par leur
charme familier, aux douceurs d'une existence obscure. Un verger s'tend
au midi jusqu'au pied de la montagne; l des pommiers, des poiriers, des
cerisiers sont pars dans un dsordre plein de bonhomie, sur une pelouse
qu'arrose un petit cours d'eau toujours limpide et murmurant. Une haie
de ronces et de clmatites borne cet enclos. Tout auprs, un sentier aux
allures ngligentes se glisse comme une couleuvre sous les chtaigniers
qui couvrent le premier plateau de la montagne, et de l, en suivant les
dchirures d'un torrent, il grimpe jusqu'au sommet, d'o l'oeil plonge
sur la valle sombre.  la tombe de la nuit, le paysage se revt d'une
beaut incomparable. La chane des Alpes dcoupe  l'horizon ses masses
d'un bleu violet. De distance en distance,  un plan plus loign, on
voit resplendir quelque pic neigeux, que les dernier rayons du soleil
couchant teignent de pourpre et d'or. Le silence descend sur la
campagne; on n'entend que le mugissement du Rhne qui se prcipite,
impatient et comme ddaigneux de sa rive, vers les horizons majestueux
et paisibles du lac Lman. Les troupeaux, en regagnant l'table, jettent
dans l'air le rhythme ingal et doux de leurs clochettes. On respire
partout une saine odeur de mlze et de plantes aromatiques; et quand
une brise lgre effleure en courant les hautes cimes des bouleaux, on
dirait l'esprit des nuits heureuses qui passe.

J'ai t reu dans la famille M... comme je dsirais l'tre, sans
empressement et sans contrainte. Au bout de trs-peu d'heures, il
semblait que j'avais toujours t l. Les habitudes d'intrieur n'ont
pas chang. Seulement ils ont eu l'art de me faire croire qu'avant mon
arrive, quelque chose devait leur avoir manqu. Ils ont la politesse
inne des gens de coeur. Ils ne s'inquitent ni ne se mettent en peine de
beaucoup de choses, parce qu'ils savent qu'_une seule est ncessaire_.
Ils ont l'air de supposer que je dois me plaire avec eux, et me donnent
ainsi une sorte de tranquillit qui me fait du bien.

M. M... est un homme loyal et bon, assez vieux pour avoir dj eu le
temps de se rconcilier avec la vieillesse; sa femme est aimable; c'est
une sainte personne qui s'ignore elle-mme. Elle a pass sa vie dans la
srnit des vertus faciles et ne se doute seulement pas qu'il y ait au
monde de mauvaises passions et des tres mal ns. Quant  leur fille, je
ne sais rien d'elle, si ce n'est qu'elle chante divinement, qu'elle se
met au piano toutes les fois que je l'en prie, et qu'on lui a donn un
nom italien infiniment doux  prononcer: elle s'appelle Gemma.




X


Tu ne m'cris plus, Julien. D'autres que toi me donnent de tes
nouvelles. On me dit que tu es mieux portant, que tu parais moins
absorb. Ces une grande joie pour mon coeur, mais c'est une tristesse de
penser que tu n'prouves pas le besoin de me le dire.




XI


Je viens de faire avec Mme M... et sa fille une longue tourne dans
l'Oberland. Je n'aurais jamais cru que l'action des choses extrieures
pt tre aussi forte. La nature, dans son silence, est plus loquente
que la parole humaine. Oui, Aurlie, le spectacle de cette nature
grandiose a fait sur mon esprit un effet inconcevable. Ces monts
immaculs, ces pyramides de glace, ces lacs combls par des volcans, ces
roches menaantes o s'abritent les touffes roses du rhododendron, ces
bantes cavernes o conduisent des sentiers parfums de cyclamens, le
grondement de l'avalanche qui se prcipite, l'iris qui se balance dans
la vapeur argente des cascades, le cri de l'aigle et le bramement du
chamois sur les cimes abandonnes, la fertilit des troits plateaux
dispute  la svrit des monts, toute cette nature  la fois terrible
et gracieuse, sombre et riante, ce contraste d'une ternelle immobilit
avec les convulsions d'un chaos qui se transforme, cette lutte
formidable des esprits de la terre entre eux, agit puissamment sur moi.
Il me semble que si je pouvais vivre toujours ici, sans aucun commerce
avec le monde, je bnirais encore l'existence, et je rendrais grces 
Dieu de m'avoir empch de mourir.




XII


Et cette jeune fille au nom mlodieux, est-elle belle?




XIII


Je ne sais pas si elle est belle; je sais que chaque jour je la trouve
plus semblable  ce que j'tais aux jours de ma premire jeunesse. Elle
est de ces femmes en qui rside,  leur insu mme, un mystre sacr
d'ineffable tristesse. Sous sa longue paupire, on sent une force
attirante et douce. Elle a des alternatives subites et singulires de
gaiet sans cause et d'abattement mlancolique; il lui prend des rires
d'enfant  propos de rien; puis, tout  coup, on voit le rayon
disparatre  ses beaux yeux, une ombre plit son front, ses joues se
dcolorent, tout son corps semble s'affaisser sous un poids invisible;
elle ressemble alors  un palmier du dsert, dont les feuilles droites
et fires s'inclinent soudain et s'abaissent tristement sous le souffle
orageux du _simoun_ qui passe. Comme rien n'a t fauss en elle par le
monde ou l'ducation (elle ne s'est jamais loigne de sa mre et n'a
jamais quitt la valle), comme ses ides et ses sentiments n'ont pas
t froisss par l'exprience, elle est  la fois enthousiaste et
sense, nave et forte; son me a des clarts merveilleuses; on sent que
toutes les esprances y ont un libre accs, et que tous les dvouements
s'y trouveraient  l'aise.




XIV


Tu l'aimeras, Julien; car cette femme est ce que tu aurais t si le
vent aride du monde n'avait fltri dans ton coeur la fleur de l'idal. Tu
l'aimeras, parce qu'il est impossible qu'un tre aussi semblable  toi
ne t'inspire pas un sentiment durable. On dit que l'amour nat des
oppositions, des contrastes; que les caractres forts subjuguent les
natures faibles, que les imaginations vives sduisent les esprits
positifs, que les ardeurs du sang mridional s'allument surtout  la vue
des froides beauts du nord; cela est vrai pour la plupart des hommes,
chez lesquels une vie dsordonne a perverti les primitifs instincts. La
curiosit pousse alors l'un vers l'autre les tres les plus
dissemblables, parce que, pour les coeurs et les sens blass, l'amour
n'est qu'un accident, une surprise, une mutuelle recherche de l'imprvu,
une sorte de jeu dont les combinaisons sont plus varies quand les
esprits sont plus contraires. Mais l'amour vrai et profond, cet amour si
diffrent de l'autre par son essence et sa dure, qui nat sans effort,
qui grandit sans secousse, et sur lequel le temps est sans puissance,
celui-l, Julien, c'est le rapprochement naturel d'lments semblables,
c'est l'harmonie de deux coeurs au timbre pareil, c'est l'accord
mystrieux que rendent deux mes prdestines, quand le doigt de Dieu
vient  s'y poser aux heures de jeunesse et d'enthousiasme. Tu aimeras
Gemma.




XV


Que devenez-vous, Aurlie? Depuis deux mois je n'ai pas reu une seule
ligne de vous. M'auriez-vous oubli Oh! cela n'est pas possible.
Seriez-vous malade? Pourquoi ne pas me le faire savoir? Toutes les
flicits du ciel et de la terre, ne savez-vous pas que je les
quitterais  l'instant sur une parole de vous? Aurlie, ma mre,
crivez-moi.




XVI


Au moment o tu recevras cette lettre, mon cher Julien, j'aurai quitt
la France. Dans trs-peu de jours, je serai  Rome et j'y prendrai le
voile au couvent de la Trinita-dei-Monti. Depuis bien des annes c'tait
un projet arrt dans mon esprit; mais Dieu a toujours envoy sur mon
chemin quelqu'un de plus malheureux que moi  secourir, de plus
chancelant  fortifier. Maintenant je crois avoir acquis le droit de
songer  mon repos. Tu es heureux; tu vas pouser la femme que tu aimes.
Je n'ai plus rien  faire ici-bas. Si tu as une fille, appelle-la
Aurlie. Ce nom, je vais le quitter comme le dernier anneau qui
m'attache  un monde dont je ne dois plus me souvenir. cris-le en
caractres ineffaables dans ton coeur, et qu'il y rappelle toujours une
affection qui fut sans partage et sans bornes. Adieu, Julien.








End of the Project Gutenberg EBook of Nelida, by Daniel Stern

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