The Project Gutenberg EBook of La femme et le pantin, by Pierre Lous

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Title: La femme et le pantin
       roman espagnol

Author: Pierre Lous

Release Date: October 10, 2008 [EBook #26868]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME ET LE PANTIN ***




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Pierre Lous

LA FEMME ET LE PANTIN

--ROMAN ESPAGNOL--

(1898)




Table des matires


I Comment un mot crit sur une coquille d'oeuf tint lieu de deux billets
tour  tour.

II O le lecteur apprend les diminutifs de Concepcion, prnom
espagnol.

III Comment, et pour quelles raisons, Andr ne se rendit pas au
rendez-vous de Concha Perez.

IV Apparition d'une petite moricaude dans un paysage polaire.

V O la mme personne reparat dans un dcor plus connu.

VI O Conchita se manifeste, se rserve et disparat.

VII Qui se termine en cul-de-lampe par une chevelure noire.

VIII O le lecteur commence  comprendre qui est le pantin de cette
histoire.

IX O Concha Perez subit sa troisime mtamorphose.

X O Mateo se trouve assister  un spectacle inattendu.

XI Comment tout parat s'expliquer.

XII Scne derrire une grille ferme.

XIII Comment Mateo reut une visite, et ce qui s'ensuivit.

XIV O Concha change de vie, mais non de caractre.

XV Qui est l'pilogue et aussi la moralit de cette histoire.

* * *


Andr Lebey

Son ami

P. L.

* * *

  _Siempre me va V. diciendo_
  _Que se muere V. por mi:_
  _Murase V. y lo veremos_
  _Y despues dir que si._

* * *




I

COMMENT UN MOT CRIT SUR UNE COQUILLE D'OEUF TINT LIEU DE DEUX BILLETS
TOUR  TOUR.


Le carnaval d'Espagne ne se termine pas, comme le ntre,  huit heures
du matin le mercredi des Cendres. Sur la gaiet merveilleuse de Sville,
le _memento quia pulvis es_ ne rpand que pour quatre jours son odeur de
spulture: et le premier dimanche de carme, tout le carnaval
ressuscite.

C'est le _Domingo de Piatas_, le dimanche des Marmites, la Grande Fte.
Toute la ville populaire a chang de costume et l'on voit courir par les
rues des loques rouges, bleues, vertes, jaunes ou roses qui ont t des
moustiquaires, des rideaux ou des jupons de femmes et qui flottent au
soleil sur les petits corps bruns d'une marmaille hurlante et
multicolore. Les enfants se groupent de toutes parts en bataillons
tumultueux qui brandissent une chiffe au bout d'un bton et conquirent
 grands cris les ruelles sous l'incognito d'un loup de toile, d'o la
joie des yeux s'chappe par deux trous: _Anda! Hombre! que no me
conoce!_ crient-ils, et la foule des grandes personnes s'carte devant
cette terrible invasion masque.

Aux fentres, aux miradores, se pressent d'innombrables ttes brunes.
Toutes les jeunes filles de la contre sont venues ce jour-l dans
Sville, et elles penchent sous la lumire leurs ttes charges de
cheveux pesants. Les papelillos tombent comme la neige. L'ombre des
ventails teinte de bleu ple les petites joues poudrerizes. Des cris,
des appels, des rires bourdonnent ou glapissent dans les rues troites.
Quelques milliers d'habitants font, ce jour de carnaval, plus de bruit
que Paris tout entier.

Or, le 23 fvrier 1896, dimanche de Piatas, Andr Stvenol voyait
approcher la fin du carnaval de Sville avec un lger sentiment de
dpit, car cette semaine essentiellement amoureuse ne lui avait procur
aucune aventure nouvelle. Quelques sjours en Espagne lui avaient appris
cependant avec quelle promptitude et quelle franchise de coeur les noeuds
se forment et se dnouent sur cette terre encore primitive, et il
s'attristait que le hasard et l'occasion lui eussent t dfavorables.

Tout au plus, une jeune fille avec laquelle il avait engag une longue
bataille de serpentins entre la rue et la fentre, tait-elle descendue
en courant, aprs lui avoir fait signe, pour lui remettre un petit
bouquet rouge, avec un _Muchsima' grasia', cavayero,_ jargonn 
l'andalouse. Mais elle tait remonte si vite, et d'ailleurs, vue de
plus prs, elle l'avait tellement dsillusionn, qu'Andr s'tait born
 mettre le bouquet  sa boutonnire sans mettre la femme dans sa
mmoire. Et la journe lui en parut plus vide encore.

Quatre heures sonnrent  vingt horloges. Il quitta las Sierpes, passa
entre la Giralda et l'antique Alcazar, et par la calle Rodrigo il gagna
les Delicias, Champs-lyses d'arbres ombreux le long de l'immense
Guadalquivir peupl de vaisseaux.

C'tait l que se droulait le carnaval lgant.

 Sville, la classe aise n'est pas toujours assez riche pour faire
trois repas par jour; mais elle aimerait mieux jener que se priver du
luxe extrieur qui pour elle consiste uniquement en la possession d'un
landau et de deux chevaux irrprochables. Cette petite ville de province
compte quinze cents voitures de matre, de forme dmode souvent, mais
rajeunies par la beaut des btes, et d'ailleurs occupes par des
figures de si noble race, qu'on ne songe point  se moquer du cadre.

Andr Stvenol parvint  grand-peine  se frayer un chemin dans la foule
qui bordait des deux cts la vaste avenue poussireuse. Le cri des
enfants vendeurs dominait tout: _Huevo'! Huevo'!_ C'tait la
bataille des oeufs.

_Huevo'! Quien quiere huevo'?! A do' perra' gorda' la docena!_

Dans des corbeilles d'osier jaunes, s'entassaient des centaines de
coquilles d'oeufs, vides, puis remplies de papelillos et recolles par
une bande fragile. Cela se lanait  tour de bras, comme des balles de
lycens, au hasard des visages qui passaient dans les lentes voitures;
et, debout sur les banquettes bleues, les caballeros et les seoras
ripostaient sur la foule compacte en s'abritant comme ils pouvaient sous
de petits ventails plisss.

Ds le dbut, Andr fit emplir ses poches de ces projectiles
inoffensifs, et se battit avec entrain.

C'tait un rel combat, car les oeufs, sans jamais blesser, frappaient
toutefois avec force avant d'clater en neige de couleur, et Andr se
surprit  lancer les siens d'un bras un peu plus vif qu'il n'tait
ncessaire. Une fois mme, il brisa en deux un ventail d'caille
fragile. Mais aussi qu'il tait dplac de paratre  une telle mle
avec un ventail de bal! Il continua sans s'mouvoir.

Les voitures passaient, voitures de femmes, voitures d'amants, de
familles, d'enfants ou d'amis. Andr regardait cette multitude heureuse
dfiler dans un bruissement de rires sous le premier soleil de
printemps.  plusieurs reprises il avait arrt ses yeux sur d'autres
yeux, admirables. Les jeunes filles de Sville ne baissent pas les
paupires et elles acceptent l'hommage des regards qu'elles retiennent
longtemps. Comme le jeu durait dj depuis une heure, Andr pensa qu'il
pouvait se retirer, et d'une main hsitante il tournait dans sa poche le
dernier oeuf qui lui restt, quand il vit reparatre soudain la jeune
femme dont il avait bris l'ventail.

Elle tait merveilleuse.

Prive de l'abri qui avait quelque temps protg son dlicat visage
rieur, livre de toutes parts aux attaques qui lui venaient de la foule
et des voitures voisines, elle avait pris son parti de la lutte, et,
debout, haletante, dcoiffe, rouge de chaleur et de gaiet franche,
elle ripostait!

Elle paraissait vingt-deux ans. Elle devait en avoir dix-huit. Qu'elle
ft andalouse, cela n'tait pas douteux. Elle avait ce type, admirable
entre tous, qui est n du mlange des Arabes avec les Vandales, des
Smites avec les Germains, et qui rassemble exceptionnellement dans une
petite valle d'Europe toutes les perfections opposes des deux races.

Son corps souple et long tait expressif tout entier. On sentait que,
mme en lui voilant le visage, on pouvait deviner sa pense et qu'elle
souriait avec les jambes comme elle parlait avec le torse. Seules les
femmes que les longs hivers du Nord n'immobilisent pas prs du feu, ont
cette grce et cette libert.--Ses cheveux n'taient que chtain fonc;
mais  distance, ils brillaient presque noirs en recouvrant la nuque de
leur conque paisse. Ses joues, d'une extrme douceur de contour,
semblaient poudres de cette fleur dlicate qui embrume la peau des
croles. Le mince bord de ses paupires tait naturellement sombre.

Andr, pouss par la foule jusqu'au marchepied de sa voiture, la
considra longuement. Il sourit, en se sentant mu, et de rapides
battements de coeur lui apprirent que cette femme tait de celles qui
joueraient un rle dans sa vie.

Sans perdre de temps, car  tout moment le flot des voitures un instant
arrtes pouvait repartir, il recula comme il put. Il prit dans sa poche
le dernier de ses oeufs, crivit au crayon sur la coquille blanche les
six lettres du mot _Quiero_, et choisissant un instant o les yeux de
l'inconnue s'attachrent aux siens, il lui jeta l'oeuf doucement, de bas
en haut, comme une rose.

La jeune femme le reut dans la main.

_Quiero_ est un verbe tonnant qui veut tout dire. C'est _vouloir,
dsirer, aimer,_ c'est _qurir_ et c'est _chrir_. Tour  tour et selon
le ton qu'on lui donne, il exprime la passion la plus imprative ou le
caprice le plus lger. C'est un ordre ou une prire, une dclaration ou
une condescendance. Parfois, ce n'est qu'une ironie.

Le regard par lequel Andr l'accompagna signifiait simplement:
J'aimerais vous aimer.

Comme si elle et devin que cette coquille portait un message, la jeune
femme la glissa dans un petit sac de peau qui pendait  l'avant de sa
voiture. Sans doute elle allait se retourner; mais le courant du dfil
l'emporta rapidement vers la droite, et, d'autres voitures survenant,
Andr la perdit de vue avant d'avoir pu russir  fendre la foule  sa
suite.

Il s'carta du trottoir, se dgagea comme il put, courut dans une
contre-alle... mais la multitude qui couvrait l'avenue ne lui permit
pas d'agir assez vite, et quand il parvint  monter sur un banc d'o il
domina la bataille, la jeune tte qu'il cherchait avait disparu.

Attrist, il revint lentement par les rues; pour lui, tout le carnaval
se recouvrit soudain d'une ombre.

Il s'en voulait  lui-mme de la fatalit maussade qui venait de
trancher son aventure. Peut-tre, s'il et t plus dtermin, et-il pu
trouver une voie entre les roues et le premier rang de la foule... Et
maintenant, o retrouver cette femme? tait-il sr qu'elle habitt
Sville? Si par malheur il n'en tait rien, o la chercher, dans
Cordoue, dans Jrez, ou dans Malaga? C'tait l'impossible.

Et peu  peu, par une illusion dplorable, l'image devint plus charmante
en lui. Certains dtails des traits n'eussent mrit qu'une attention
curieuse: ils devinrent dans sa mmoire les motifs principaux de sa
tendresse navre. Il avait remarqu, ainsi, qu'au lieu de laisser pendre
toutes lisses les deux mches des petits cheveux sur les tempes, elle
les gonflait au fer en deux coques arrondies. Ce n'tait pas une mode
trs originale, et bien des Svillanes prenaient le mme soin; mais sans
doute la nature de leurs cheveux ne se prtait pas aussi bien  la
perfection de ces boucles en boule, car Andr ne se souvenait pas d'en
avoir vu qui, mme de loin, pussent se comparer  celles-l.

En outre, les coins des lvres taient d'une mobilit extrme. Ils
changeaient  chaque instant et de forme et d'expression, tantt presque
retrousss, ronds ou minces, ples ou sombres, anims d'une flamme
variable. Oh! on pouvait blmer tout le reste, soutenir que le nez
n'tait pas grec et que le menton n'tait pas romain; mais ne pas rougir
de plaisir devant ces deux petits coins de bouche, cela et pass la
permission.

Il en tait l de ses penses quand un _Cuidao!_ cri d'une voix
rude le fit se garer dans une porte ouverte: une voiture passait au
petit trot dans la rue troite.

Et dans cette voiture, il y avait une jeune femme, qui, en apercevant
Andr, lui jeta trs doucement, comme on jette une rose, un oeuf qu'elle
tenait  la main.

Fort heureusement, l'oeuf tomba en roulant et ne se brisa point, car
Andr, compltement stupfait de cette nouvelle rencontre, n'avait pas
fait un geste pour le prendre au vol. La voiture avait dj tourn le
coin de la rue, quand il se baissa pour ramasser l'envoi.

Le mot _Quiero_ se lisait toujours sur la coquille lisse et ronde, et on
n'en avait pas crit d'autre; mais un paraphe trs dcid, qui semblait
grav par la pointe d'une broche, terminait la dernire lettre comme
pour rpondre par le mme mot.




II

O LE LECTEUR APPREND LES DIMINUTIFS DE CONCEPCION, PRNOM ESPAGNOL.


Cependant, la voiture avait tourn le coin de la rue et l'on n'entendait
plus que faiblement le pas des chevaux sonner sur les dalles dans la
direction de la Giralda.

Andr courut  sa poursuite, anxieux de ne pas laisser chapper cette
seconde occasion qui pouvait tre la dernire; il arriva juste au moment
o les chevaux entraient au pas dans l'ombre d'une maison rose de la
plaza del Triunfo.

Les grandes grilles noires s'ouvrirent et se refermrent sur une rapide
silhouette fminine.

Sans doute il et t plus avis de prparer ses voies, de prendre des
renseignements, de demander le nom, la famille, la situation et le genre
de vie avant de se lancer ainsi, tte basse, dans l'inconnu d'une
intrigue, o, puisqu'il ne savait rien, il n'tait le matre de rien.
Andr, cependant, ne put se rsoudre  quitter la place avant d'avoir
fait un premier effort, et ds qu'il eut vrifi d'une main rapide la
correction de sa coiffure et la hauteur de sa cravate, il sonna
dlibrment.

Un jeune matre d'htel se prsenta derrire la grille, mais n'ouvrit
pas.

Que demande Votre Grce?

--Faites passer ma carte  la seora.

-- quelle seora? continua le domestique d'une voix tranquille o le
soupon n'altrait pas trop le respect.

-- celle qui habite cette maison, je pense.

--Mais son nom?

Andr, impatient, ne rpondit pas. Le domestique reprit:

Que Votre Grce me fasse la faveur de me dire auprs de quelle seora
je dois l'introduire.

--Je vous rpte que votre matresse m'attend.

Le matre d'htel, s'inclinant, releva lgrement les mains en signe
d'impossibilit; puis il se retira sans ouvrir et sans mme avoir pris
la carte.

Alors Andr, que la colre rendit tout  fait discourtois, sonna une
seconde et une troisime fois comme  la porte d'un fournisseur. Une
femme si prompte  rpondre  une dclaration de ce genre, se dit-il, ne
doit pas s'tonner de l'insistance qu'on met  pntrer chez elle; elle
tait seule aux Delicias, elle doit vivre seule ici, et le bruit que je
fais n'est entendu que par elle. Il ne songea pas que le carnaval
espagnol autorise des liberts passagres qui ne sauraient se prolonger
dans la vie normale avec les mmes chances d'accueil.

La porte resta close et la maison pleine de silence comme si elle et
t dserte.

Que faire? Il se promena quelque temps sur la place, devant les fentres
et les miradores o il esprait toujours voir apparatre le visage
attendu, et, peut-tre mme, un signe... Mais rien ne parut; il se
rsigna au retour.

Toutefois, avant de quitter une porte qui se fermait sur tant de
mystres, il avisa non loin de l un marchand de cerrillas assis dans un
coin d'ombre, et lui demanda:

Qui habite cette maison?

--Je ne sais pas, rpondit l'homme.

Andr lui mit dix raux dans la main et ajouta:

Dis-le-moi tout de mme.

--Je ne devrais pas le dire. La seora se fournit chez moi, et si elle
savait que je parle sur elle, demain ses mozos s'adresseraient ailleurs,
chez le Fulano, par exemple, qui vend ses botes  moiti vides. Au
moins je n'en dirai pas de mal, je ne mdirai pas, _cabeyro_! Rien que
son nom, puisque vous voulez le savoir. C'est la seora doa Concepcion
Perez, femme de don Manuel Garcia.

--Son mari n'habite donc pas Sville?

--Son mari est en _Bolibie_.

--O cela?

--En _Bolibie_, un pays d'Amrique.

Sans en entendre davantage, Andr jeta une nouvelle pice sur les genoux
du vendeur, et rentra dans la foule pour gagner son htel.

Il restait en somme indcis. Mme en apprenant l'absence du mari, il
n'avait pas trouv que toutes les chances se penchassent de son ct. Ce
marchand rserv, qui semblait en savoir plus qu'il n'en voulait dire,
laissait croire  l'existence d'un autre amant dj choisi, et
l'attitude du domestique n'tait pas faite pour dmentir ce soupon
d'arrire-pense... Andr songeait que quinze jours  peine s'tendaient
devant lui avant la date fixe de son retour  Paris. Suffiraient-ils
pour entrer en grce auprs d'une jeune personne dont la vie sans doute
tait dj prise?

Ainsi troubl par des incertitudes, il entrait dans le patio de son
htel, quand le portier l'arrta:

Une lettre pour Votre Grce.

L'enveloppe ne portait pas d'adresse.

Vous tes sr que cette lettre est pour moi?

--On me la remet  l'instant pour don Andrs Stvenol.

Andr la dcacheta sans retard.

Elle contenait ces simples lignes, crites sur une carte bleue:

_Don Andrs Stvenol est pri de ne pas faire tant de bruit, de ne pas
dire son nom et de ne plus demander le mien. S'il se promne demain,
vers trois heures, sur la route d'Empalme, une voiture passera, qui
s'arrtera peut-tre._

Comme la vie est facile! pensa Andr. Et en montant l'escalier du
premier tage, il avait dj la vision des intimits prochaines; il
cherchait les diminutifs tendres du plus charmant de tous les prnoms:

Concepcion, Concha, Conchita, Chita[1].




III

COMMENT, ET POUR QUELLES RAISONS, ANDR NE SE RENDIT PAS AU RENDEZ-VOUS
DE CONCHA PEREZ.


Le lendemain matin, Andr Stvenol eut un rveil rayonnant. La lumire
entrait largement par les quatre fentres du mirador; et toutes les
rumeurs de la ville, pas de chevaux, cris de vendeurs, sonnettes de
mules ou cloches de couvent, mlaient sur la place blanche leur
bruissement de vie.

Il ne se souvenait pas d'avoir eu depuis longtemps une matine aussi
heureuse. Il tira ses bras, qui se tendirent avec force. Puis il les
serra contre sa poitrine, comme s'il voulait se donner l'illusion de
l'treinte attendue.

Comme la vie est facile! rpta-t-il en souriant. Hier,  cette
heure-ci, j'tais seul, sans but, sans pense. Il a suffi d'une
promenade, et ce matin me voici deux. Qui donc nous fait croire aux
refus, aux ddains ou mme  l'attente? Nous demandons et les femmes se
donnent. Pourquoi en serait-il autrement?

Il se leva, mit un punghee, chaussa des mules et sonna pour qu'on ft
prparer son bain. En attendant, le front coll aux vitres, il regarda
la place pleine de jour.

Les maisons taient peintes de ces couleurs lgres que Sville rpand
sur ses murs et qui ressemblent  des robes de femme. Il y en avait de
couleur crme avec des corniches toutes blanches; d'autres qui taient
roses, mais d'un rose si fragile! d'autres vert d'eau ou oranges, et
d'autres violet ple.--Nulle part les yeux n'taient choqus par
l'affreux brun des rues de Cadiz ou de Madrid; nulle part, ils n'taient
blouis par le blanc trop cru de Jrez.

Sur la place mme, des orangers taient chargs de nuits, des fontaines
coulaient, des jeunes filles riaient en tenant des deux mains les bords
de leur chle comme les femmes arabes ferment leur hak. Et de toutes
parts, des coins de la place, du milieu de la chausse, du fond des
ruelles troites, les sonnettes des mules tintaient.

Andr n'imaginait pas qu'on pt vivre ailleurs qu' Sville.

Aprs avoir achev sa toilette et bu lentement une petite tasse d'pais
chocolat espagnol, il sortit au hasard.

Le hasard, qui fut singulier, lui fit suivre le plus court chemin, des
marches de son htel  la plaza del Triunfo; mais, arriv l, Andr se
souvint des prcautions qu'on lui conseillait, et soit qu'il craignt de
mcontenter sa matresse en passant trop directement devant sa porte,
soit au contraire qu'il ne voult point paratre  ce point tourment du
dsir de la voir plus tt, il suivit le trottoir oppos sans mme
tourner la tte  gauche.

De l, il se rendit  Las Delicias.

La bataille de la veille avait jonch la terre de papiers et de
coquilles d'oeufs qui donnaient au parc splendide une vague apparence
d'arrire-cuisine.  de certains endroits, le sol avait disparu sous des
dunes croulantes et barioles. D'ailleurs, le lieu tait dsert, car le
carme recommenait. Pourtant, par une alle qui venait de la campagne,
Andr vit venir  lui un passant qu'il reconnut.

Bonjour, don Mateo, dit-il en lui tendant la main. Je n'esprais pas
vous rencontrer si tt.

--Que faire, monsieur, quand on est seul, inutile, et dsoeuvr? Je me
promne le matin, je me promne le soir. Le jour, je lis ou je vais
jouer. C'est l'existence que je me suis faite. Elle est sombre.

--Mais vous avez des nuits qui consolent des jours, si j'en crois les
murmures de la ville.

--Si on le dit encore, on se trompe. D'aujourd'hui au jour de sa mort,
on ne verra plus une femme chez don Mateo Diaz. Mais ne parlons plus de
moi. Pour combien de temps tes-vous encore ici?

Don Mateo Diaz tait un Espagnol d'une quarantaine d'annes,  qui Andr
avait t recommand pendant son premier sjour en Espagne. Son geste et
sa phrase taient naturellement dclamatoires. Comme beaucoup de ses
compatriotes, il accordait une importance extrme aux observations qui
n'en comportaient point; mais cela n'impliquait de sa part ni vanit, ni
sottise. L'emphase espagnole se porte comme la cape, avec de grands plis
lgants. Homme instruit, que sa trop grande fortune avait seule empch
de mener une existence active, don Mateo tait surtout connu par
l'histoire de sa chambre  coucher, qui passait pour hospitalire. Aussi
Andr fut-il tonn d'apprendre qu'il avait renonc si tt aux pompes de
tous les dmons; mais le jeune homme s'abstint de poursuivre ses
questions.

Ils se promenrent quelque temps au bord du fleuve, que don Mateo, en
propritaire riverain, et aussi en patriote, ne se lassait pas
d'admirer.

Vous connaissez, disait-il, cette plaisanterie d'un ambassadeur
tranger qui prfrait le Manzanars  toutes les autres rivires, parce
qu'il tait navigable en voiture et  cheval. Voyez le Guadalquivir,
pre des plaines et des cits! J'ai beaucoup voyag, depuis vingt ans,
j'ai vu le Gange et le Nil et l'Atrato, des fleuves plus larges sous une
plus vive lumire: je n'ai vu qu'ici cette majestueuse beaut du courant
et des eaux. La couleur en est incomparable. N'est-ce pas de l'or qui
s'effile aux arches du pont? Le flot se gonfle comme une femme enceinte,
et l'eau est pleine, pleine de terre. C'est la richesse de l'Andalousie
que les deux quais de Sville conduisent vers les plaines.

Puis ils parlrent politique. Don Mateo tait royaliste et s'indignait
des efforts persistants de l'opposition, au moment o toutes les forces
du pays eussent d se concentrer autour de la faible et courageuse reine
pour l'aider  sauver le suprme hritage d'une imprissable histoire.

Quelle chute! disait-il. Quelle misre! Avoir possd l'Europe, avoir
t Charles Quint, avoir doubl le champ d'action du monde en dcouvrant
le monde nouveau, avoir eu l'empire sur lequel le soleil ne se couchait
point; mieux encore: avoir, les premiers, vaincu votre Napolon,--et
expirer sous les btons d'une poigne de bandits multres! Quel destin
pour notre Espagne!

Il n'aurait pas fallu lui dire que ces bandits-l fussent les frres de
Washington et de Bolivar. Pour lui, c'taient de honteux brigands qui ne
mritaient mme pas le garrot.

Il se calma.

J'aime mon pays, reprit-il. J'aime ses montagnes et ses plaines. J'aime
la langue et le costume et les sentiments de son peuple. Notre race a
des qualits d'une essence suprieure.  elle seule, elle est une
noblesse,  l'cart de l'Europe, ignorant tout ce qui n'est pas elle, et
enferme sur ses terres comme dans une muraille de parc. C'est pour
cela, sans doute, qu'elle dcline au profit des nations du Nord, selon
la loi contemporaine qui pousse aujourd'hui de toutes parts le mdiocre
 l'assaut du meilleur... Vous savez qu'en Espagne on appelle _hidalgos_
les descendants des familles pures de tout mlange avec le sang maure.
On ne veut pas admettre que, pendant sept sicles, l'Islam ait pris
racine sur la terre espagnole. Pour moi, j'ai toujours pens qu'il y
avait ingratitude  renier de tels anctres. Nous ne devons gure qu'aux
Arabes les qualits exceptionnelles qui ont dessin dans l'histoire la
grande figure de notre pass. Ils nous ont lgu leur mpris de
l'argent, leur mpris du mensonge, leur mpris de la mort, leur
inexprimable fiert. Nous tenons d'eux notre attitude si droite en face
de tout ce qui est bas, et aussi je ne sais quelle paresse devant les
travaux manuels. En vrit, nous sommes leurs fils, et ce n'est pas sans
raison que nous continuons encore  danser leurs danses orientales au
son de leurs froces romances.

Le soleil montait dans un grand ciel libre et bleu. La mture encore
brune des vieux arbres du parc laissait voir par intervalles le vert des
lauriers et des palmiers souples. De soudaines bouffes de chaleur
enchantaient ce matin d'hiver d'un pays o l'hiver ne se repose point.

Vous viendrez djeuner chez moi, j'espre? dit don Mateo. Ma huerta est
l, prs de la route d'Empalme. Dans une demi-heure, nous y serons, et,
si vous le permettez, je vous garderai jusqu'au soir afin de vous
montrer mes haras o j'ai quelques nouvelles btes.

--Je serai trs indiscret, s'excusa Andr. J'accepte le djeuner, mais
non l'excursion. Ce soir, j'ai un rendez-vous que je ne puis manquer,
croyez-moi.

--Une femme? Ne craignez rien, je ne vous poserai pas de questions.
Soyez libre. Je vous sais mme gr de passer avec moi le temps qui vous
spare de l'heure fixe. Quand j'avais votre ge, je ne pouvais voir
personne pendant mes journes mystrieuses. Je me faisais servir mes
repas dans ma chambre, et la femme que j'attendais tait le premier tre
 qui j'eusse parl depuis l'instant de mon rveil.

Il se tut un instant, puis sur un ton de conseil:

Ah! monsieur! dit-il, prenez garde aux femmes! Je ne vous dirai pas de
les fuir, car j'ai us ma vie avec elles, et si ma vie tait  refaire,
les heures que j'ai passes ainsi sont parmi celles que je voudrais
revivre. Mais gardez-vous, gardez-vous d'elles!

Et comme s'il avait trouv une expression  sa pense, don Mateo ajouta
plus lentement:

Il est deux sortes de femmes qu'il ne faut connatre  aucun prix:
d'abord celles qui ne vous aiment pas, et ensuite, celles qui vous
aiment.--Entre ces deux extrmits, il y a des milliers de femmes
charmantes, mais nous ne savons pas les apprcier.

Le djeuner et t assez terne si l'animation de don Mateo n'et
remplac, par un long monologue, l'entretien qui fit dfaut; car Andr,
proccup de ses penses personnelles, n'couta qu' demi ce qui lui fut
cont.  mesure que l'instant du rendez-vous approchait, le battement de
coeur qu'il avait senti natre la veille reprenait avec une insistance
toujours plus pressante. C'tait un appel assourdissant en lui-mme, un
impratif absolu qui chassait de son esprit tout ce qui n'tait pas la
femme espre. Il aurait tout donn pour que la grande aiguille de la
pendule Empire o il tenait ses yeux fixs ft avance de cinquante
minutes.--Mais l'heure qu'on regarde devient immobile, et le temps ne
s'coulait pas plus qu'une mare ternellement stagnante.

 la fin, contraint de demeurer et cependant incapable de se taire plus
longtemps, il fit preuve d'une jeunesse peut-tre un peu rcente en
tenant  son hte ce discours imprvu:

Don Mateo, vous avez toujours t pour moi un homme d'excellent
conseil. Voulez-vous me permettre de vous confier un secret et de vous
demander un avis?

--Tout  votre disposition, dit  l'espagnole Mateo en se levant de
table pour passer au fumoir.

--Eh bien... voici... c'est une question... balbutia Andr. Vraiment 
tout autre qu' vous je ne la poserais pas... Connaissez-vous une
Svillane qui s'appelle doa Concepcion Garcia?

Mateo bondit:

Concepcion Garcia! Concepcion Garcia! Mais laquelle? Expliquez-vous! il
y a vingt mille Concepcion Garcia en Espagne! C'est un nom aussi commun
que chez vous Jeanne Duval ou Marie Lambert. Pour l'amour de Dieu,
dites-moi son nom de jeune fille. Est-ce P... Perez, dites-moi? Est-ce
Perez? Concha Perez? Mais parlez donc!

Andr, compltement boulevers par cette motion soudaine, eut un
instant le pressentiment qu'il valait mieux ne pas dire la vrit; mais
il parla plus vite qu'il ne l'et voulu, et, vivement, rpondit:

Oui.

Alors Mateo, prcisant chaque dtail comme on torture une plaie,
continua:

Concepcion Perez de Garcia, 22, plaza del Triunfo, dix-huit ans, des
cheveux presque noirs et une bouche... une bouche...

--Oui, dit Andr.

--Ah! vous avez bien fait de me parler d'elle. Vous avez bien fait,
monsieur. Si je peux vous arrter  la porte de celle-l, ce sera une
bonne action de ma part, et un rare bonheur pour vous.

--Mais qui est-elle?

--Comment? Vous ne la connaissez pas?

--Je l'ai rencontre hier pour la premire fois; je ne l'ai mme pas
entendue parler.

--Alors, il est encore temps!

--C'est une fille?

--Non, non. Elle est mme, en somme, honnte femme. Elle n'a pas eu plus
de quatre ou cinq amants.  l'poque o nous vivons, c'est une chastet.

--Et...

--En outre, croyez bien qu'elle est remarquablement intelligente.
Remarquablement.  la fois par son esprit, qui est des plus fins, et par
sa connaissance de la vie, je la juge suprieure. Je ne lui ferai grce
d'aucun loge. Elle danse avec une loquence qui est irrsistible. Elle
parle comme elle danse et elle chante comme elle parle. Qu'elle ait un
joli visage, je suppose que vous n'en doutez pas; et si vous voyiez ce
qu'elle cache, vous diriez que mme sa bouche... Mais il suffit. Ai-je
tout dit?

Andr, agac, ne rpondit pas.

Don Mateo lui saisit les deux manches de son veston, et scandant par une
secousse la moindre de ses paroles, il ajouta:

Et c'est la PIRE des femmes, monsieur, monsieur, entendez-vous? C'est
la PIRE des femmes de la terre. Je n'ai plus qu'un espoir, qu'une
consolation au coeur: c'est que, le jour de sa mort, Dieu ne lui
pardonnera pas.

Andr se leva:

Nanmoins, don Mateo, moi qui ne suis pas encore autoris  parler de
cette femme comme vous le faites, je n'ai aucun droit de ne pas me
rendre au rendez-vous qu'elle m'a donn. Ai-je besoin de vous rpter
que je vous ai fait une confidence et que je regrette d'interrompre les
vtres par un dpart prmatur?

Et il lui tendit la main.

Mateo se plaa devant la porte:

coutez-moi, je vous en conjure. coutez-moi. Il n'y a qu'un instant,
vous me disiez encore que j'tais un homme d'excellent conseil. Je
n'accepte pas ce jugement. Je n'en ai pas besoin, pour vous parler
ainsi. J'oublie aussi l'affection que j'ai pour vous, et qui suffirait
bien, cependant,  expliquer mon insistance...

--Mais alors?...

--Je vous parle d'homme  homme, comme le premier venu arrterait un
passant pour l'avertir d'un danger grave, et je vous crie: N'avancez
plus, retournez sur vos pas, oubliez qui vous avez vu, qui vous a parl,
qui vous a crit! Si vous connaissez la paix, les nuits calmes, la vie
insouciante, tout ce que nous appelons le bonheur, n'approchez pas
Concha Perez! Si vous ne voulez pas que le jour o nous sommes partage
votre pass d'avec votre avenir en deux moitis de joie et d'angoisse,
n'approchez pas Concha Perez! Si vous n'avez pas encore prouv jusqu'
l'extrme la folie qu'elle peut engendrer et maintenir dans un coeur
humain, n'approchez pas cette femme, fuyez-la comme la mort, laissez-moi
vous sauver d'elle, ayez piti de vous, enfin!

--Don Mateo, vous l'aimez donc?

L'Espagnol se passa la main sur le front et murmura:

Oh! non, tout est bien fini. Je ne l'aime ni ne la hais plus. La chose
est passe. Tout s'efface...

--Ainsi, je ne vous blesserai pas personnellement si je m'abstiens de
suivre vos avis? Je vous ferais volontiers un sacrifice de ce genre;
mais je n'ai pas  m'en faire  moi-mme... Quelle est votre rponse?

Mateo regarda Andr; puis, changeant tout  coup l'expression de ses
traits il lui dit sur un ton de boutade:

Monsieur, il ne faut jamais aller au premier rendez-vous que donne une
femme.

--Et pourquoi?

--Parce qu'elle n'y vient pas.

Andr,  qui ce mot rappelait un souvenir particulier, ne put s'empcher
de sourire.

C'est quelquefois vrai, dit-il.

--Trs souvent. Et si, par hasard, elle vous attendait en ce moment,
soyez sr que votre absence ne ferait que dterminer son inclination
pour vous.

Andr rflchit, et sourit de nouveau.

Cela veut dire...

--... Que sans faire aucune personnalit, et quand la jeune femme 
laquelle vous vous intressez se nommerait Lola Vasquez ou Rosario
Lucena, je vous conseille de reprendre le fauteuil o vous tiez tout 
l'heure et de ne le plus quitter sans raison srieuse. Nous allons fumer
des cigares en buvant des sirops glacs. C'est un mlange qui n'est pas
trs connu dans les restaurants de Paris, mais qui se fait d'un bout 
l'autre de l'Amrique espagnole. Vous me direz tout  l'heure si vous
gotez pleinement la fume du havane mle au sucre frais.

Un court silence suivit. Tous deux s'taient assis de chaque ct d'une
petite table qui portait des _puros_ et des cendriers ronds.

Et maintenant, de quoi parlerons-nous? interrogea don Mateo.

Andr fit un geste qui signifiait: Vous le savez bien.

Je commence donc, dit Mateo d'une voix plus basse; et la feinte gaiet
qu'il avait dcouverte un moment s'teignit sous un nuage durable.




IV

APPARITION D'UNE PETITE MORICAUDE DANS UN PAYSAGE POLAIRE.


Il y a trois ans, monsieur, je n'avais pas encore les cheveux gris que
vous me voyez. J'avais trente-sept ans; je m'en croyais vingt-deux; 
aucun instant de ma vie je n'avais senti passer ma jeunesse et personne
encore ne m'avait fait comprendre qu'elle approchait de sa fin.

On vous a dit que j'tais coureur: c'est faux. Je respectais trop
l'amour pour frquenter les arrire-boutiques, et je n'ai presque jamais
possd une femme que je n'eusse aime passionnment. Si je vous nommais
celles-l, vous seriez surpris de leur petit nombre. Dernirement
encore, en faisant de mmoire le compte facile, je songeais que je
n'avais jamais eu de matresse blonde. J'aurai toujours ignor ces ples
objets du dsir.

Ce qui est vrai, c'est que l'amour n'a pas t pour moi une distraction
ou un plaisir, un passe-temps comme pour quelques-uns. Il a t ma vie
mme. Si je supprimais de mon souvenir les penses et les actions qui
ont eu la femme pour but, il n'y resterait plus rien, que le vide.

Ceci dit, je puis maintenant vous conter ce que je sais de Concha Perez.

C'tait donc il y a trois ans, trois ans et demi, en hiver. Je revenais
de France, un 26 dcembre, par un froid terrible, dans l'express qui
passe vers midi le pont de la Bidassoa. La neige, dj fort paisse sur
Biarritz et Saint-Sbastien, rendait presque impraticable la traverse
du Guipuzcoa. Le train s'arrta deux heures  Zumarraga, pendant que des
ouvriers dblayaient htivement la voie; puis il repartit pour stopper
une seconde fois, en pleine montagne, et trois heures furent ncessaires
 rparer le dsastre d'une avalanche. Toute la nuit, ceci recommena.
Les vitres du wagon lourdement feutres de neige assourdissaient le
bruit de la marche et nous passions au milieu d'un silence  qui le
danger donnait un caractre de grandeur.

Le lendemain matin, arrt devant Avila. Nous avions huit heures de
retard, et depuis un jour entier nous tions  jeun. Je demande  un
employ si l'on peut descendre; il me crie:

Quatre jours d'arrt. Les trains ne passent plus.

Connaissez-vous Avila? C'est l qu'il faut envoyer les gens qui croient
morte la vieille Espagne. Je fis porter mes malles dans une _fonda_ o
don Quichotte aurait pu loger; des pantalons de peau  franges taient
assis sur des fontaines; et le soir, quand des cris dans les rues nous
apprirent que le train repartait tout  coup, la diligence  mules
noires qui nous trana au galop dans la neige en manquant vingt fois de
culbuter tait certainement la mme qui mena jadis de Burgos 
l'Escorial les sujets du roi Philippe Quint.

Ce que j'achve de vous dire en quelques minutes, monsieur, cela dura
quarante heures.

Aussi, quand, vers huit heures du soir, en pleine nuit d'hiver et me
privant de dner pour la seconde fois, je repris mon coin  l'arrire,
alors je me sentis envahi par un ennui dmesur. Passer une troisime
nuit en wagon avec les quatre Anglais endormis qui me suivaient depuis
Paris, c'tait au-dessus de mon courage. Je laissai mon sac dans le
filet, et, emportant ma couverture, je pris place comme je pus dans un
compartiment d'une classe infrieure qui tait plein de femmes
espagnoles.

Un compartiment, je devrais dire quatre, car tous communiquaient 
hauteur d'appui. Il y avait l des femmes du peuple, quelques marins,
deux religieuses, trois tudiants, une gitane et un garde civil.
C'tait, comme vous le voyez, un public ml. Tous ces gens parlaient 
la fois et sur le ton le plus aigu. Je n'tais pas assis depuis un quart
d'heure et dj je connaissais la vie de tous mes voisins. Certaines
personnes se moquent des gens qui se livrent ainsi. Pour moi, je
n'observe jamais sans piti le besoin qu'ont les mes simples de crier
leurs peines dans le dsert.

Tout  coup le train s'arrta. Nous passions la Sierra de Guadarrama, 
quatorze cents mtres d'altitude. Une nouvelle avalanche venait de
barrer la route. Le train essaya de reculer: un autre boulement lui
barrait le retour. Et la neige ne cessait pas d'ensevelir lentement les
wagons.

C'est un rcit de Norvge, que je vous conte l, n'est-il pas vrai? Si
nous avions t en pays protestant, les gens se seraient mis  genoux en
recommandant leur me  Dieu; mais, hors les journes de tonnerre, nos
Espagnols ne craignent pas les vengeances soudaines du ciel. Quand ils
apprirent que le convoi tait dcidment bloqu, ils s'adressrent  la
gitane, et lui demandrent de danser.

Elle dansa. C'tait une femme d'une trentaine d'annes au moins, trs
laide comme la plupart des filles de sa race, mais qui semblait avoir du
feu entre la taille et les mollets. En un instant, nous oublimes le
froid, la neige et la nuit. Les gens des autres compartiments taient 
genoux sur les bancs de bois, et, le menton sur les barrires, ils
regardaient la bohmienne. Ceux qui l'entouraient de plus prs
toquaient des paumes en cadence selon le rythme toujours vari du
_baile flamenco_.

C'est alors que je remarquai dans un coin, en face de moi, une petite
fille qui chantait.

Celle-ci avait un jupon rose, ce qui me fit deviner aisment qu'elle
tait de race andalouse, car les Castillanes prfrent les couleurs
sombres, le noir franais ou le brun allemand. Ses paules et sa
poitrine naissante disparaissaient sous un chle crme, et, pour se
protger du froid, elle avait autour du visage un foulard blanc qui se
terminait par deux longues cornes en arrire.

Tout le wagon savait dj qu'elle tait lve au couvent de San Jos
d'Avila, qu'elle se rendait  Madrid, qu'elle allait retrouver sa mre,
qu'elle n'avait pas de _novio_[2] et qu'on l'appelait Concha Perez.

Sa voix tait singulirement pntrante. Elle chantait sans bouger, les
mains sous le chle, presque tendue, les yeux ferms; mais les chansons
qu'elle chantait l, j'imagine qu'elle ne les avait pas apprises chez
les soeurs. Elle choisissait bien, parmi ces _copias_ de quatre vers o
le peuple met toute sa passion. Je l'entends encore chanter avec une
caresse dans la voix:

    _Dime, nia, si me quieres;_
    _Por Dios, descubre tu pecho..._


ou:

    _Tes matelas sont des jasmins,_
    _Tes draps des roses blanches,_
    _Des lis tes oreillers,_
    _Et toi, une rose qui te couches._


Je ne vous dis que les moins vives.

Mais soudain, comme si elle avait senti le ridicule d'adresser de
pareilles hyperboles  cette sauvagesse, elle changea de ton son
rpertoire et n'accompagna plus la danse que par des chansons ironiques
comme celle-ci, dont je me souviens:

_Petite aux vingt novios_

    _(Et avec moi vingt et un),_
    _Si tous sont comme je suis,_
    _Tu resteras toute seule._


La gitane ne sut d'abord si elle devait rire ou se fcher. Les rieurs
taient pour l'adversaire et il tait visible que cette fille d'gypte
ne comptait pas au nombre de ses qualits l'esprit de repartie qui
remplace, dans nos socits modernes, les arguments du poing ferm.

Elle se tut en serrant les dents. La petite, compltement rassure
dsormais sur les consquences de son escarmouche, redoubla d'audace et
de gaiet.

Une explosion de colre l'interrompit. L'gyptienne levait ses deux
mains crispes:

Je t'arracherai les yeux! Je t'arracherai...

--Gare  moi! rpondit Concha le plus tranquillement du monde et sans
mme lever les paupires. Puis, au milieu d'un torrent d'injures, elle
ajouta de la mme voix trs calme:

Gardes! qu'on me fournisse deux _chulos_, comme si elle tait devant
un taureau.

Tout le wagon tait en joie. _Ol_, disaient les hommes. Et les femmes
lui jetaient des regards de tendresse.

Elle ne se troubla qu'une fois, sous un outrage plus sensible: la gitane
l'appelait: Fillette!

Je suis femme, dit la petite en frappant ses seins naissants.

Et les deux combattantes se jetrent l'une sur l'autre avec de vraies
larmes de rage.

Je m'interposai: les batailles de femmes sont des spectacles que je n'ai
jamais pu regarder avec le dsintressement que leur tmoignent les
foules. Les femmes se battent mal et dangereusement. Elles ne
connaissent pas le coup de main qui terrasse, mais le coup d'ongle qui
dfigure ou le coup d'aiguille qui aveugle. Elles me font peur.

Je les sparai donc et ce n'tait pas facile. Fou qui se glisse entre
deux ennemies! Je fis de mon mieux; aprs quoi, elles se renfoncrent
chacune dans un coin avec un battement de pied de la fureur contenue.

Quand tout fut apais, un grand escogriffe vtu d'un uniforme de garde
civil[3] surgit d'un compartiment voisin. Il enjamba de ses longues
bottes la barrire de bois qui servait de dossier, promena ses regards
protecteurs sur le champ de bataille o il n'avait plus rien  faire, et
avec cette infaillibilit de la police qui frappe toujours le plus
faible, il appliqua sur la joue de la pauvre petite Concha un soufflet
stupide et brutal.

Sans daigner expliquer cette sentence sommaire, il fit passer l'enfant
dans un autre compartiment, revint lui-mme dans le sien par une seconde
enjambe de ses bottes caricaturales, et croisa gravement les mains sur
son sabre, avec la satisfaction d'avoir rtabli l'ordre public.

Le train s'tait remis en marche. Nous passmes Sainte-Marie-des-Neiges
dans un paysage de prodige. Un cirque immense de blancheur sous un
prcipice de mille pieds se refermait  l'horizon par une ligne de
montagnes ples. La lune clatante et glace tait l'me mme de la
sierra neigeuse et nulle part je ne l'ai vue plus divine que pendant
cette nuit d'hiver. Elle seule luisait, et la neige. Par moments, je me
croyais en route dans un train silencieux et fantastique,  la
dcouverte d'un ple.

J'tais seul  voir ce mirage. Mes voisins dormaient dj. Avez-vous
remarqu, cher ami, que les gens ne regardent jamais rien de ce qui est
intressant? L'an dernier, sur le pont de Triana, je m'tais arrt en
contemplation devant le plus beau coucher de soleil de l'anne. Rien ne
peut donner une ide de la splendeur de Sville dans un pareil moment.
Eh bien, je regardais les passants: ils allaient  leurs affaires ou
causaient en promenant leur ennui; mais pas un ne tournait la tte.
Cette soire de triomphe, personne ne l'a vue.

...Comme je contemplais la nuit de lune et de neige et que mes yeux se
lassaient dj de son blouissante blancheur, l'image de la petite
chanteuse traversa ma pense, et je souris du rapprochement. Cette jeune
moricaude dans ce paysage scandinave, c'tait une mandarine sur une
banquise, une banane aux pieds d'un ours blanc, quelque chose
d'incohrent et de cocasse.

O tait-elle? Je me penchai par-dessus la barrire d'appui et je la vis
tout prs de moi, si prs que j'aurais pu la toucher.

Elle s'tait endormie, la bouche ouverte, les mains croises sous le
chle, et dans le sommeil sa tte avait gliss sur le bras de la
religieuse voisine. Je voulais bien croire qu'elle tait femme,
puisqu'elle-mme nous l'avait dit; mais elle dormait, monsieur, comme un
enfant de six mois. Presque tout son visage tait emmitoufl dans son
foulard  cornes qui se moulait  ses joues en boule. Une mche ronde et
noire, une paupire ferme sur des cils trs longs, un petit nez dans la
lumire et deux lvres marques d'ombre, je n'en voyais pas plus, et
pourtant je m'attardai jusqu' l'aube sur cette bouche singulire,
tellement enfantine et sensuelle ensemble, que je doutais parfois si ses
mouvements de rve appelaient le mamelon de la nourrice ou les lvres de
l'amant.

Le jour vint, comme nous passions l'Escorial. L'hiver sec et terne des
alrededores avait remplac, dans l'horizon des vitres, les merveilles de
la sierra. Bientt nous entrmes en gare, et comme je descendais ma
valise, j'entendis une petite voix qui criait, dj sur le quai:

_Mira! Mira!_

Elle montrait du doigt les massifs de neige, qui d'un bout  l'autre du
train couvraient le toit des wagons, s'attachaient aux fentres,
coiffaient les tampons, les ressorts, les ferrures; et auprs des trains
intacts qui allaient quitter la ville, l'aspect lamentable du ntre la
faisait rire aux clats.

Je l'aidai  prendre ses paquets; je voulais les faire porter, mais elle
refusa. Elle en avait six. Rapidement, elle enfila les six anses comme
elle put, une  l'paule, la seconde au coude, et les quatre autres dans
les mains.

Elle s'enfuit en courant.

Je la perdis de vue.

Vous voyez, monsieur, combien cette premire rencontre est insignifiante
et vague. Ce n'est pas un dbut de roman: le dcor y tient plus de place
que l'hrone, et j'aurais pu n'en pas tenir compte; mais quoi de plus
irrgulier qu'une aventure de la vie relle? Cela commena vraiment
ainsi.

J'en jurerais aujourd'hui: si l'on m'avait demand, ce matin-l, quel
tait pour moi l'vnement de la nuit, quel souvenir j'aurais plus tard
de ces quarante heures entre cent mille, j'aurais parl du paysage et
non de Concha Perez.

Elle m'avait amus vingt minutes. Sa petite image m'occupa une fois ou
deux encore, puis le courant de mes affaires m'entrana autre part et je
cessai de penser  elle.




V

O LA MME PERSONNE REPARAT DANS UN DCOR PLUS CONNU.


L't suivant, je la retrouvai tout  coup.

J'tais depuis longtemps revenu  Sville, assez tt pour reprendre
encore une liaison dj ancienne et pour la rompre.

De ceci, je ne vous dirai rien. Vous n'tes pas ici pour entendre le
rcit de mes mmoires et j'ai d'ailleurs peu de got  livrer des
souvenirs intimes. Sans l'trange concidence qui nous runit autour
d'une femme, je ne vous aurais point dcouvert ce fragment de mon pass.
Que du moins cette confidence reste unique, mme entre nous.

Au mois d'aot, je me retrouvai seul dans ma maison qu'une prsence
fminine emplissait depuis des annes. Le second couvert enlev, les
armoires sans robes, le lit vide, le silence partout: si vous avez t
amant, vous me comprenez; c'est horrible.

Pour chapper  l'angoisse de ce deuil pire que les deuils, je sortais
du matin au soir, j'allais n'importe o,  cheval ou  pied, avec un
fusil, une canne ou un livre; il m'arriva mme de coucher  l'auberge
pour ne pas rentrer chez moi. Une aprs-midi, par dsoeuvrement, j'entrai
 la Fbrica[4].

C'tait une accablante journe d't. J'avais djeun  l'htel de
Paris, et pour aller de Las Sierpes  la rue San-Fernando,  l'heure o
il n'y a dans les rues que les chiens et les Franais, j'avais cru
mourir de soleil.

J'entrai, et j'entrai seul, ce qui est une faveur, car vous savez que
les visiteurs sont conduits par une surveillante dans ce harem immense
de quatre mille huit cents femmes, si libres de tenue et de propos.

Ce jour-l, qui tait torride, je vous l'ai dit, elles ne mettaient
aucune rserve  profiter de la tolrance qui leur permet de se
dshabiller  leur guise dans l'insoutenable atmosphre o elles vivent
de juin  septembre. C'est pure humanit qu'un tel rglement, car la
temprature de ces longues salles est saharienne et il est charitable de
donner aux pauvres filles la mme licence qu'aux chauffeurs des
paquebots. Mais le rsultat n'en est pas moins intressant.

Les plus vtues n'avaient que leur chemise autour du corps (c'taient
les prudes); presque toutes travaillaient le torse nu, avec un simple
jupon de toile desserr de la ceinture et parfois retrouss jusqu'au
milieu des cuisses. Le spectacle tait mlang. C'tait la femme  tous
les ges, enfant et vieille, jeune ou moins jeune, obse, grasse,
maigre, ou dcharne. Quelques-unes taient enceintes. D'autres
allaitaient leur petit. D'autres n'taient mme pas nubiles. Il y avait
de tout dans cette foule nue, except des vierges, probablement. Il y
avait mme de jolies filles.

Je passais entre les rangs compacts en regardant de droite et de gauche,
tantt sollicit d'aumnes et tantt apostroph par les plaisanteries
les plus cyniques. Car l'entre d'un homme seul dans ce harem monstre
veille bien des motions. Je vous prie de croire qu'elles ne mchent
pas les mots quand elles ont mis leur chemise bas, et elles ajoutent 
la parole quelques gestes d'une impudeur ou plutt d'une simplicit qui
est un peu dconcertante, mme pour un homme de mon ge. Ces filles sont
impudiques comme des femmes honntes.

Je ne rpondais pas  toutes. Qui peut se flatter d'avoir le dernier mot
avec une cigarrera? Mais je les regardais curieusement et leur nudit se
conciliant mal avec le sentiment d'un travail pnible, je croyais voir
toutes ces mains actives se fabriquer  la hte d'innombrables petits
amants en feuilles de tabac. Elles faisaient, d'ailleurs, ce qu'il faut
pour m'en suggrer l'ide.

Le contraste est singulier, de la pauvret de leur linge et du soin
extrme qu'elles apportent  leurs ttes charges de cheveux. Elles sont
coiffes au petit fer comme  l'heure d'entrer au bal et poudres
jusqu'au bout des seins, mme par-dessus les saintes mdailles. Pas une
qui n'ait dans son chignon quarante pingles et une fleur rouge. Pas une
qui n'ait au fond de son mouchoir la petite glace et la houppette
blanche. On les prendrait pour des actrices en costume de mendiantes.

Je les considrais une  une, et il me parut que mme les plus
tranquilles montraient quelque vanit  se laisser examiner. J'en vis de
jeunes qui se mettaient  l'aise, comme par hasard, au moment o
j'approchais d'elles.  celles qui avaient des enfants je donnais
quelques perras;  d'autres des bouquets d'oeillets dont j'avais empli
mes poches, et qu'elles suspendaient immdiatement sur leur poitrine 
la chanette de leur croix. Il y avait, n'en doutez pas, de bien pauvres
anatomies dans ce troupeau htroclite, mais toutes taient
intressantes, et je m'arrtai plus d'une fois devant un admirable corps
fminin, comme vraiment il n'y en a pas ailleurs qu'en Espagne, un torse
chaud, plein de chair, velout comme un fruit et trs suffisamment vtu
par la peau brillante d'une couleur uniforme et fonce, o se dtachent
avec vigueur l'astrakan boucl des sous-bras et les couronnes noires des
seins.

J'en vis quinze qui taient belles. C'est beaucoup, sur cinq mille
femmes.

Presque assourdi, et un peu las, j'allais quitter la troisime salle,
quand au milieu des cris et des clats de paroles, j'entendis prs de
moi une petite voix fute qui me disait:

Caballero, si vous me donnez une _perra chica_[5], je vous
chanterai une petite chanson.

Je reconnus Concha avec une stupfaction parfaite. Elle avait--je la
vois encore--une longue chemise un peu use, mais qui tenait bien  ses
paules et ne la dcolletait qu' peine. Elle me regardait en redressant
avec la main un piquet de fleurs de grenadier dans le premier maillon de
sa natte noire.

Comment es-tu venue ici?

--Dieu le sait. Je ne me souviens plus.

--Mais ton couvent d'Avila?

--Quand les filles y reviennent par la porte, elles en sortent par la
fentre.

--Et c'est par l que tu es sortie?

--Caballero, je suis honnte, je ne suis pas rentre du tout de peur de
faire un pch. Eh bien, donnez-moi un _ral_[6] et je vous
chanterai une soledad pendant que la surveillante est au fond de la
salle.

Vous pensez si les voisines nous regardaient pendant ce dialogue. Moi,
sans doute, j'en avais quelque embarras, mais Concha tait
imperturbable. Je poursuivis:

Alors avec qui es-tu  Sville?

--Avec maman.

Je frmis. Un amant, pour une jeune fille, est encore une garantie; mais
une mre, quelle perdition!

Maman et nous, nous nous occupons. Elle va  l'glise; moi je viens
ici. C'est la diffrence d'ge.

--Tu viens tous les jours?

-- peu prs.

--Seulement?

--Oui. Quand il ne pleut pas, quand je n'ai pas sommeil, quand cela
m'ennuie d'aller me promener. On entre ici comme on veut; demandez-le 
mes voisines; mais il faut tre l  midi, ou alors on n'est pas reue.

--Pas plus tard?

--Ne plaisantez pas. Midi, _Dios mio!_ comme c'est matin dj! J'en
connais qui n'arrivent pas deux jours sur quatre  se lever d'assez
bonne heure pour trouver la grille ouverte. Et vous savez, pour ce qu'on
gagne, on ferait mieux de rester chez soi.

--Combien gagne-t-on?

--Soixante-quinze centimes pour mille cigares ou mille paquets de
cigarettes. Moi, comme je travaille bien, j'ai une petite picette; mais
ce n'est pas encore le Prou... Donnez-moi aussi une picette,
caballero, et je vous chanterai une sgudille que vous ne connaissez
pas.

Je jetai dans sa bote un napolon et je la quittai en lui tirant
l'oreille.

Monsieur, il y a dans la jeunesse des gens heureux un instant prcis o
la chance tourne, o la pente qui montait redescend, o la mauvaise
saison commence. Ce fut l le mien. Cette pice d'or jete devant cette
enfant, c'tait le d fatal de mon jeu. Je date de l ma vie actuelle,
ma ruine morale, ma dchance et tout ce que vous voyez d'altr sur mon
front. Vous saurez cela: l'histoire est bien simple, vraiment, presque
banale sauf un point; mais elle m'a tu.

J'tais sorti et je marchais lentement dans la rue sans ombre, quand
j'entendis derrire moi un petit pas qui courait. Je me retournai: elle
m'avait rejoint.

Merci, monsieur, me dit-elle.

Et je vis que sa voix avait chang. Je ne m'tais pas rendu compte de
l'effet que ma petite offrande avait d produire sur elle; mais cette
fois je m'aperus qu'il tait considrable. Un napolon, c'est
vingt-quatre picettes, le prix d'un bouquet: pour une cigarrera, c'est
le travail d'un mois. En outre, c'tait une pice d'or, et l'or ne se
voit gure en Espagne qu' la devanture du changeur...

J'avais voqu, sans le vouloir, toute l'motion de la richesse.

Bien entendu, elle s'tait empresse de laisser l les paquets de
cigarettes qu'elle bourrait depuis le matin. Elle avait repris son
jupon, ses bas, son chle jaune, son ventail, et, les joues poudres 
la hte, elle m'avait bien vite retrouv.

Venez, continua-t-elle, vous tes mon ami. Reconduisez-moi chez maman,
puisque j'ai cong, grce  vous.

--O demeure-t-elle, ta mre?

--Calle Manteros, tout prs. Vous avez t gentil pour moi; mais vous
n'avez pas voulu de ma chanson, c'est mal. Aussi, pour vous punir, c'est
vous qui allez m'en dire une.

--Cela non.

--Si, je vais vous la souiller.

Elle se pencha  mon oreille.

Vous allez me rciter celle-l:

_Hay quien nos escuche?--No._
_--Quieres que te diga?--Di._
_--Tienes otro amante?--No._
_--Quieres que lo sea?--Si_.[7]

Mais, vous savez, c'est une chanson, et les rponses ne sont pas de
moi.

--Est-ce bien vrai?

--Oh! absolument.

--Et pourquoi?

--Devinez.

--Parce que tu ne m'aimes pas.

--Si, je vous trouve charmant.

--Mais tu as un ami?

--Non, je n'en ai pas.

--Alors, c'est par pit?

--Je suis trs pieuse, mais je n'ai pas fait de voeux, caballero.

--Ce n'est pas froideur, sans doute?

--Non, monsieur.

--Il y a bien des questions que je ne peux pas te poser, ma chre
petite. Si tu as une raison, dis-la-moi.

--Ah! je savais bien que vous ne devineriez pas! Ce n'tait pas possible
 trouver.

--Mais qu'y a-t-il, enfin?

--Je suis _mozita_[8].



VI

O CONCHITA SE MANIFESTE, SE RSERVE ET DISPARAT.


Elle avait dit ces mots avec un tel aplomb que je m'arrtai, perdant
contenance pour elle.

Qu'y avait-il dans cette petite tte d'enfant provocante et rebelle? Que
signifiait cette attitude dcide, cet oeil franc et peut-tre honnte,
cette bouche sensuelle qui se disait intraitable comme pour tenter les
hardiesses?

Je ne sus que penser, mais je compris parfaitement qu'elle me plaisait
beaucoup, que j'tais enchant de l'avoir retrouve et que sans doute
j'allais rechercher toutes les occasions de la regarder vivre.

Nous tions arrivs  la porte de sa maison, o une marchande de fruits
dballait ses corbeilles.

Achetez-moi des mandarines, me dit-elle. Je vous les offrirai l-haut.

Nous montmes. La maison tait inquitante. Une carte de femme sans
profession tait cloue  la premire porte. Au-dessus, une fleuriste. 
ct, un appartement clos d'o s'chappait un bruit de rires. Je me
demandais si cette petite fille ne me menait pas tout simplement au plus
banal des rendez-vous. Mais, en somme, l'entourage ne prouvait rien; les
cigarires indigentes ne choisissent pas leur domicile et je n'aime pas
 juger les gens d'aprs la plaque de leur rue.

Au dernier tage, elle s'arrta sur le palier bord d'une balustrade de
bois et donna trois petits coups de poing dans une porte brune qui
s'ouvrit avec effort.

Maman, laisse entrer, dit l'enfant. C'est un ami.

La mre, une femme fltrie et noire, qui avait encore des souvenirs de
beaut, me toisa sans grande confiance. Mais  la faon dont sa fille
poussa la porte et m'invita sur ses pas, il m'apparut qu'une seule
personne tait matresse dans ce taudis et que la reine mre avait
abdiqu la rgence.

Regarde, maman: douze mandarines; et regarde encore: un napolon.

--Jsus! dit la vieille en croisant les mains. Et comment as-tu gagn
tout cela?

J'expliquai rapidement notre double rencontre, en wagon et  la
Fabrique, et j'amenai la conversation sur le terrain des confidences.

Elles furent interminables.

La femme tait ou se disait veuve d'un ingnieur mort  Huelva. Revenue
sans pension, sans ressources, elle avait mang, en quatre ans d'une
existence pourtant modeste, les conomies du mari. Enfin, une histoire,
relle ou fausse, que j'avais entendue vingt fois et qui se terminait
par un cri de misre:

Que faire? Moi, je n'ai pas de mtier, je ne sais que m'occuper du
mnage et prier la Sainte Mre de Dieu. On m'a propos une place de
concierge, mais je suis trop fire pour tre servante. Je passe mes
journes  l'glise. J'aime mieux baiser les dalles du choeur que de
balayer celles de la porte, et j'attends que Notre-Seigneur me soutienne
au dernier moment. Deux femmes seules sont si exposes! Ah! caballero,
les tentations ne manquent pas  qui les coute! Nous serions riches, ma
fille et moi, si nous avions suivi les mauvais chemins! Mais le pch
n'a jamais pass la nuit ici. Notre me est plus droite que le doigt de
saint Jean et nous gardons confiance en Dieu qui connat les siens entre
mille.

Conchita, pendant ce discours, avait achev, devant une glace cloue au
mur, un travail de pastelliste avec deux doigts et de la poudre sur tout
son petit visage trop brun. Elle se retourna, claire par un sourire de
satisfaction, et il me sembla que sa bouche en tait transfigure.

Ah! reprit la mre, quel souci pour moi, quand je la vois partir le
matin pour la Fabrique! Quels mauvais exemples on lui donne! quels
vilains mots on lui apprend! Ces filles n'ont pas de carmin dans les
joues, caballero. On ne sait jamais d'o elles viennent quand elles
entrent l le matin, et si ma fille les coutait, il y a longtemps que
je ne la verrais plus.

--Pourquoi la faites-vous travailler l?

--Ailleurs, ce serait la mme chose. Vous savez bien ce que c'est,
monsieur: quand deux ouvrires sont douze heures ensemble, elles parlent
de ce qu'il ne faut pas pendant onze heures trois quarts et le reste du
temps elles se taisent.

--Si elles ne font que parler, il n'y a pas grand mal.

--Qui donne le menu, donne la faim. Allez! ce qui perd les jeunes
filles, ce sont les conseils des femmes plus que les yeux des hommes. Je
ne me fie pas  la plus sage. Telle qui a le rosaire en main porte le
diable dans sa jupe. Ni jeune ni vieille, jamais d'amie: c'est ce que je
voudrais pour ma fille. Et l-bas, elle en a cinq mille.

--Eh bien, qu'elle n'y retourne plus, interrompis-je.

Je sortis de ma poche deux billets et je les posai sur une table.

Exclamations. Mains jointes. Larmes. Je passe sur ce que vous devinez.
Mais quand les cris eurent cess, la mre m'avoua en secouant la tte
qu'il faudrait bien nanmoins que l'enfant reprt son travail, car la
somme tait due, et au-del, au logeur,  l'picier, au pharmacien,  la
fripire. Bref, je doublai mon offrande et pris cong sur-le-champ,
mettant une pudeur et un calcul galement naturels  me taire ce jour-l
sur mes sentiments.

* * *

Le lendemain, je ne le nie pas, il tait dix heures  peine quand je
frappai  la porte.

Maman est sortie, me dit Concha. Elle fait son march. Entrez, mon
ami.

Elle me regarda, puis se mit  rire.

Eh bien! je me tiens sage devant maman. Qu'en dites-vous?

--En effet.

--Ne croyez pas au moins que ce soit par ducation. Je me suis leve
toute seule; c'est heureux, car ma pauvre mre en aurait t bien
incapable. Je suis honnte et elle s'en vante; mais je m'accouderais 
la fentre en appelant les passants, que maman me contemplerait en
disant: _Qu gracia!_ Je fais exactement ce qu'il me plat du matin au
soir. Aussi j'ai du mrite  ne pas faire tout ce qui me passe par la
tte, car ce n'est pas elle qui me retiendrait malgr les phrases
qu'elle vous a dites.

--Alors, jeune personne, le jour o un novio sera candidat, c'est  vous
qu'il devra parler?

--C'est  moi. En connaissez-vous?

--Non.

J'tais devant elle, dans un fauteuil de bois dont le bras gauche tait
cass. Je me vois encore, le dos  la fentre, prs d'un rayon de soleil
qui zbrait le plancher...

Soudain elle s'assit sur mes genoux, mit ses deux mains  mes paules,
et me dit:

C'est vrai!

Je ne rpondis plus.

Instinctivement, j'avais referm mes bras sur elle et d'une main
j'attirais  moi sa chre tte devenue srieuse, mais elle devana mon
geste et posa vivement elle-mme sa bouche brlante sur la mienne en me
regardant profondment.

Primesautire, incomprhensible: telle je l'ai toujours connue. La
brusquerie de sa tendresse m'affola comme un breuvage. Je la serrai de
plus prs encore. Sa taille cdait  mon bras. Je sentais peser sur moi
la chaleur et la forme ronde de ses jambes  travers la jupe.

Elle se leva.

Non, dit-elle. Non. Non. Allez-vous-en.

--Oui, mais avec toi. Viens.

--Que je vous suive? et o cela? chez vous? Mon ami, vous n'y comptez
pas.

Je la repris dans mes bras, mais elle se dgagea.

Ne me touchez pas, ou j'appelle; et alors nous ne nous reverrons plus.

--Concha, Conchita, ma petite, es-tu folle? Comment, je viens chez toi
en ami, je te parle comme  une trangre; tout  coup tu te jettes dans
mes bras, et maintenant c'est moi que tu accuses?

--Je vous ai embrass parce que je vous aime bien; mais vous, vous ne
m'embrasserez pas sans m'aimer.

--Et tu crois que je ne t'aime point, enfant?

--Non, je vous plais, je vous amuse; mais je ne suis pas la seule,
n'est-ce pas, caballero? Les cheveux noirs poussent sur bien des filles,
et bien des yeux passent dans les rues. Il n'en manque pas,  la
Fabrique, d'aussi jolies que moi et qui se le laissent dire. Faites ce
que vous voudrez avec elles, je vous donnerai des noms si vous en
demandez. Mais moi, c'est moi, et il n'y a qu'une moi de San Roque 
Triana. Aussi je ne veux pas qu'on m'achte comme une poupe au bazar,
parce que, moi enleve, on ne me retrouverait plus.

Des pas montaient l'escalier. Elle se retourna vers la porte et ouvrit 
sa mre.

Monsieur est venu pour prendre de tes nouvelles, dit l'enfant. Il
t'avait trouv mauvaise mine et te croyait malade.

...Je sortis une heure aprs, trs nerveux, trs agac, et doutant 
part moi si je reviendrais jamais.

Hlas! je revins; non pas une fois, mais trente. J'tais amoureux comme
un jeune homme. Vous avez connu ces folies. Que dis-je! vous les
prouvez  l'heure mme o je vous parle, et vous me comprenez. Chaque
fois que je quittais sa chambre, je me disais: Vingt-deux heures, ou
vingt heures jusqu' demain, et ces douze cents minutes ne finissaient
pas de couler.

Peu  peu, j'en vins  passer la journe entire en famille. Je
subvenais aux dpenses et mme aux dettes, qui devaient tre
considrables, si j'en juge par ce qu'elles me cotrent. Ceci tait
plutt une recommandation et d'ailleurs aucun bruit ne courait dans le
quartier. Je me persuadai facilement que j'tais le premier ami de ces
pauvres femmes solitaires.

Sans doute, je n'avais pas eu grand-peine  devenir leur familier; mais
un homme s'tonne-t-il jamais des facilits qu'il obtient? Un soupon de
plus aurait pu me mettre en garde, auquel je ne m'arrtai point: je veux
dire l'absence de mystres et de contrainte  mon gard. Il n'y avait
jamais d'instant o je ne pusse entrer dans leur chambre. Concha,
toujours affectueuse, mais toujours rserve, ne faisait aucune
difficult pour me rendre tmoin mme de sa toilette. Souvent, je la
trouvais couche le matin, car elle se levait tard depuis qu'elle tait
oisive. Sa mre sortait, et elle, ramenant ses jambes dans le lit,
m'invitait  m'asseoir prs de ses genoux runis.

Nous causions. Elle tait impntrable.

J'ai vu  Tanger des Mauresques en costume, qui entre leurs deux voiles
ne laissaient nus que leurs yeux, mais par l, je voyais jusqu'au fond
de leur me. Celle-ci ne cachait rien, ni sa vie ni ses formes, et je
sentais un mur entre elle et moi.

Elle paraissait m'aimer. Peut-tre m'aimait-elle. Aujourd'hui encore, je
ne sais que penser.  toutes mes supplications, elle rpondait par un
plus tard que je ne pouvais pas briser. Je la menaai de partir, elle
me dit: allez-vous-en. Je la menaai de violence, elle me dit: vous
ne pourrez jamais. Je la comblai de cadeaux, elle les accepta, mais
avec une reconnaissance toujours consciente de ses bornes.

Pourtant, quand j'entrais chez elle, une lumire naissait dans ses yeux,
qui n'tait point artificieuse.

Elle dormait neuf heures la nuit, et trois heures au milieu du jour.
Ceci except, elle ne faisait rien. Quand elle se levait, c'tait pour
s'tendre en peignoir sur une natte frache, avec deux coussins sous la
tte et un troisime sous les reins. Jamais je ne pus la dcider 
s'occuper de quoi que ce ft. Ni un travail d'aiguille, ni un jeu, ni un
livre ne passrent entre ses mains depuis le jour o, par ma faute, elle
avait quitt la Fabrique. Mme les soins du mnage ne l'intressaient
pas: sa mre faisait les chambres, les lits et la cuisine, et chaque
matin passait une demi-heure  coiffer la chevelure pesante de ma petite
amie encore mal veille.

Pendant toute une semaine, elle refusa de quitter son lit. Non pas
qu'elle se crt souffrante, mais elle avait dcouvert que s'il tait
inutile de se promener sans raison dans les rues, il tait encore plus
vain de faire trois pas dans sa chambre et de quitter les draps pour la
natte, o le costume de rigueur gnait sa nonchalance. Toutes nos
Espagnoles sont ainsi:  qui les voit en public, le feu de leurs yeux,
l'clat de leur voix, la prestesse de leurs mouvements paraissent natre
d'une source en perptuelle ruption; et pourtant, ds qu'elles se
trouvent seules, leur vie coule dans un repos qui est leur grande
volupt. Elles se couchent sur une chaise longue dans une pice aux
stores baisss; elles rvent aux bijoux qu'elles pourraient avoir, aux
palais qu'elles devraient habiter, aux amants inconnus dont elles
voudraient sentir le poids chri sur leur poitrine. Et ainsi se passent
les heures.

Par sa conception des devoirs journaliers, Concha tait trs espagnole.
Mais je ne sais de quel pays lui venait sa conception de l'amour; aprs
douze semaines de soins assidus, je retrouvais, dans son sourire,  la
fois les mmes promesses et les mmes rsistances.

* * *

Un jour, enfin, hors d'tat de souffrir plus longtemps cette perptuelle
attente et cette proccupation de toutes les minutes, qui troublaient ma
vie au point de la rendre inutile et vide depuis trois mois vcus ainsi,
je pris  part la vieille femme en l'absence de son enfant et je lui
parlai  coeur ouvert, de la faon la plus pressante.

Je lui dis que j'aimais sa fille, que j'avais l'intention d'unir ma vie
 la sienne, que, pour des raisons faciles  entendre, je ne pouvais
accepter aucun lien avou, mais que j'tais rsolu  lui faire partager
un amour exclusif et profond dont elle ne pouvait prendre offense.

J'ai des raisons de croire, dis-je en terminant, que Conchita
m'aimerait, mais se dfie de moi. Si elle ne m'aime point, je n'entends
pas la contraindre; mais si mon seul malheur est de la laisser dans le
doute, persuadez-la.

J'ajoutai qu'en retour, j'assurerais non seulement sa vie prsente, mais
sa fortune personnelle  l'avenir. Et, pour ne laisser aucun doute sur
la sincrit de mes engagements, je remis  la vieille une trs forte
liasse, en la chargeant d'user de son exprience maternelle pour assurer
l'enfant qu'elle ne serait point trompe.

Plus mu que jamais, je rentrai chez moi. Cette nuit-l, je ne pus me
coucher. Pendant des heures je marchai  travers le patio de ma maison,
par une nuit admirable et dj frache, mais qui ne suffisait pas  me
calmer. Je formais des projets sans fin, en vue d'une solution que je
voulais prvoir bienheureuse. Au lever du soleil, je fis couper toutes
les fleurs de trois massifs et je les rpandis dans l'alle, sur
l'escalier, sur le perron pour faire  ses pas jusqu' moi une avenue de
pourpre et de safran. Je l'imaginais partout, debout contre un arbre,
assise sur un banc, couche sur la pelouse, accoude derrire les
balustres ou levant les bras dans le soleil jusqu' une branche charge
de fruits. L'me du jardin et de la maison avait pris la forme de son
corps.

Et voici qu'aprs toute une nuit d'une attente insupportable et aprs
une matine qui semblait ne devoir plus finir, je reus vers onze
heures, par la poste, une lettre de quelques lignes. Croyez-le sans
peine, je la sais encore par coeur.

Elle disait ceci:

_Si vous m'aviez aime, vous m'auriez attendue. Je voulais me donner 
vous; vous avez demand qu'on me vendt. Jamais plus vous ne me
reverrez._

CONCHITA.

Deux minutes aprs, j'tais  cheval, et midi n'avait pas sonn quand
j'arrivai  Sville, presque tourdi de chaleur et d'angoisse.

Je montai rapidement, je frappai vingt fois.

Le silence.

Enfin une porte s'ouvrit derrire moi, sur le mme palier, et une
voisine m'expliqua longuement que les deux femmes taient parties le
matin dans la direction de la gare, avec leurs paquets, et qu'on ne
savait mme pas quel train elles avaient pris.

Elles taient seules? demandai-je.

--Toutes seules.

--Pas d'homme avec elles? Vous tes sre?

--Jsus! je n'ai jamais vu d'autre homme que vous en leur compagnie.

--Elles n'ont rien laiss pour moi?

--Rien; elles sont brouilles avec vous, si je les crois.

--Mais reviendront-elles?

--Dieu le sait. Elles ne me l'ont pas dit.

--Il faudra bien qu'elles reviennent pour chercher leurs meubles.

--Non. La maison est meuble. Tout ce qui leur appartenait, elles l'ont
pris. Et maintenant, seigneur, elles sont loin.




VII

QUI SE TERMINE EN CUL-DE-LAMPE PAR UNE CHEVELURE NOIRE.


L'automne passa. L'hiver s'coula tout entier, mais son souvenir ne
s'effaait point d'un dtail et je sais peu d'poques aussi dsastreuses
dans ma vie, peu de mois aussi vides que ceux-l.

J'avais cru recommencer une existence nouvelle, j'avais cru fixer pour
longtemps, peut-tre pour toujours, mon intimit amoureuse et tout
croulait avant les noces. Je ne gardais mme pas dans la mmoire une
heure d'union vritable avec cette petite; non, pas un lien, pas une
chose accomplie, rien qui pt me consoler mme par la vaine pense que,
si je ne l'avais plus, du moins je l'avais eu et qu'on ne m'terait pas
cela...

Et je l'aimais! Oh! que je l'aimais, mon Dieu! j'en tais venu  croire
qu'elle avait raison contre moi et que je m'tais conduit en rustre avec
cette vierge de lgende. Si je la revois jamais, me disais-je, si j'ai
cette grce du Ciel, je resterai  ses pieds, jusqu' ce qu'elle me
fasse signe, duss-je attendre des annes. Je ne la brusquerai point: je
comprends ce qu'elle prouve. Elle se sait d'une condition o l'on prend
ses pareilles comme matresses au moins, et elle ne veut pas d'un
traitement infrieur  son caractre. Elle veut m'prouver, tre sre de
moi, et si elle se donne, ne pas se prter. Soit; je serai selon son
dsir. Mais la reverrai-je? Et aussitt je me reprenais  ma dtresse.

Je la revis.

Ce fut un soir, au printemps. J'avais pass quelques heures au thtre
del Duque, o le parfait Orejn jouait plusieurs rles, et en sortant de
l, par le silence de la nuit, je m'tais longtemps promen dans la
Alameda spacieuse et dserte.

Je venais seul, en fumant, par la calle Trajano, quand je m'entendis
doucement appeler par mon nom, et un tremblement me saisit, car j'avais
reconnu la voix.

Don Mateo!

Je me retournai: il n'y avait personne. Pourtant, je ne rvais pas
encore...

Concha! criai-je. Concha! O es-tu?

--_Chito!_ voulez-vous bien vous taire! Vous allez rveiller maman.

Elle me parlait du haut d'une fentre grille, dont la pierre tait 
peu prs  la hauteur de mes paules. Et je la vis, en costume de nuit,
les deux bras draps par les coins d'un chle puce, accoude sur le
marbre, derrire les barres de fer.

Eh bien! mon ami, c'est ainsi que vous m'avez traite, continua-t-elle
 voix basse.

Mais j'tais bien incapable de me dfendre...

Penche-toi, lui dis-je. Encore un peu, mon coeur. Je ne te vois pas dans
cette ombre. Plus  gauche, o claire la lune.

Elle y consentit en silence, et je la regardai, avec une ivresse
absolue, pendant un temps que je ne puis mesurer.

Je lui dis encore:

Donne-moi ta main.

Elle me la tendit  travers les barreaux, et sur les doigts, et dans la
paume et le long du bras nu et chaud, je fis traner mes lvres...
J'tais fou. Je n'y croyais pas. C'tait sa peau, sa chair, son odeur;
c'tait elle tout entire que je tenais l sous mon baiser, aprs
combien de nuits d'insomnie!

Je lui dis encore:

Donne-moi ta bouche.

Mais elle secoua la tte et retira sa main.

Plus tard.

Oh! ce mot! que de fois je l'avais entendu dj, et il revenait, ds la
premire rencontre, comme une barrire entre nous!

Je la pressai de questions. Qu'avait-elle fait? Pourquoi ce dpart
prcipit? Si elle m'avait parl, j'aurais obi. Mais partir ainsi,
aprs une simple lettre et si cruellement!

Elle me rpondit:

C'est de votre faute.

J'en convins. Que n'aurais-je pas avou! Et je me taisais.

Pourtant je voulais savoir. Qu'tait-elle devenue depuis de si longs
mois? D'o venait-elle? Depuis quand tait-elle dans cette maison
grille?

Nous sommes alles d'abord  Madrid, puis  Carabanchel o nous avons
des parents. De l, nous sommes revenues ici, et me voil.

--Vous habitez toute la maison?

--Oui. Elle n'est pas grande, mais c'est encore beaucoup pour nous.

--Et comment avez-vous pu la louer?

--Grce  vous. Maman faisait des conomies sur tout ce que vous lui
donniez.

--Cela ne durera pas longtemps...

--Nous avons encore de quoi vivre ici honntement pendant un mois.

--Et aprs?

--Aprs? Est-ce que vous croyez srieusement, mon ami, que je serai
embarrasse?

Je ne rpondis rien, mais je l'aurais tue de tout mon coeur.

Elle reprit:

Vous ne m'entendez pas. Si je veux rester ici, je saurai comment faire;
mais qui vous dit que j'y tienne tant? L'anne dernire, j'ai couch
pendant trois semaines sous le rempart de la Macarena. Je demeurais l,
par terre, presque au coin de la rue San-Luis, vous savez,  l'endroit
o se tient le _sereno_; c'est un brave homme; il n'aurait pas permis
qu'on s'approcht de moi pendant mon sommeil, et il ne m'est jamais rien
arriv, que des aventures en paroles. Je puis retourner l demain, je
connais ma touffe d'herbe; on n'y est pas mal, croyez-moi. Dans le jour,
je travaillerai  la Fbrica ou ailleurs. Je sais vendre des bananes,
sans doute? Je sais tricoter un chle, tresser des pompons de jupe,
composer un bouquet, danser le flamenco et la sevillana. Allez, don
Mateo, je me tirerai d'affaire!

Elle me parlait  voix basse et pourtant j'entendais sonner chacun de
ses mots comme des paroles sinatiques dans la rue vide et pleine de
lune. Je l'coutais moins que je ne regardais bouger la double ligne de
ses lvres. Sa voix tintait dans un murmure clair comme un carillon de
cloches de couvent.

Toujours accoude, la main droite plonge dans ses cheveux lourds et la
tte soutenue par les doigts, elle reprit avec un soupir:

Mateo, je serai votre matresse aprs-demain.

Je tremblais:

Ce n'est pas sincre.

--Je vous le dis.

--Alors, pourquoi si tard, ma vie! Si tu consens, si tu m'aimes...

--Je vous ai toujours aim.

--... Pourquoi pas  l'heure o nous sommes? Vois comme les barreaux
sont carts du mur. Entre eux et la fentre, je passerais...

--Vous y passerez dimanche soir. Aujourd'hui, je suis plus noire de
pchs qu'une gitane; je ne veux pas devenir femme dans cet tat de
damnation: mon enfant serait maudit, si je suis grosse de vous. Demain,
je dirai  mon confesseur tout ce que j'ai fait depuis huit jours et
mme ce que je ferai dans vos bras pour qu'il m'en donne l'absolution
d'avance: c'est plus sr. Le dimanche matin, je communierai  la
grand-messe et, quand j'aurai dans mon sein le corps de Notre-Seigneur,
je lui demanderai d'tre heureuse le soir et aime le reste de ma vie.
Ainsi soit-il!

Oui, je le sais bien. C'est une religion trs particulire; mais nos
femmes d'Espagne n'en connaissent pas d'autre. Elles croient fermement
que le Ciel a des indulgences inpuisables pour les amoureuses qui vont
 la messe, et qu'au besoin il les favorise, garde leur lit, exalte
leurs flancs, pourvu qu'elles n'oublient pas de lui conter leurs chers
secrets. Si elles avaient raison, pourtant! que de chastets
pleureraient, durant la vie ternelle, une vie terrestre insignifiante.

Allons, reprit Concha, quittez-moi, Mateo. Vous voyez bien que ma
chambre est vide. Ne soyez,  cause de moi, ni impatient, ni jaloux.
Vous me trouverez l, mon amant, dimanche soir, tard dans la nuit; mais
vous allez me promettre auparavant que jamais vous ne parlerez  ma
mre, et qu'au matin vous me quitterez avant l'heure o elle s'veille.
Ce n'est pas que je craigne d'tre vue: je suis matresse de moi, vous
le savez; aussi je n'ai besoin de ses conseils, ni pour vous, ni contre
vous. C'est un serment jur?

--Comme il te plaira.

--C'est bien. Soyez li par ceci.

Et renversant la tte elle fit glisser entre les barreaux tous ses
cheveux comme un ruisseau de parfums. Je les pris dans mes mains, je les
pressai sur ma bouche, je me baignai le visage dans leur onde noire et
chaude...

Puis ils s'chapprent de mes doigts et elle ferma la fentre sombre.




VIII

O LE LECTEUR COMMENCE  COMPRENDRE QUI EST LE PANTIN DE CETTE HISTOIRE.


Deux matins, deux jours et deux nuits interminables succdrent. J'tais
heureux, souffrant, inquiet. Je crois bien que sur les sentiments
contradictoires qui m'agitaient en mme temps, la joie, une joie trouble
et presque douloureuse, dominait.

Je puis dire que pendant ces quarante-huit heures, je me reprsentai
cent fois ce qui allait arriver, la scne, les paroles et jusqu'aux
silences. Malgr moi, je jouais en pense le rle imminent qui
m'attendait. Je me voyais, et elle dans mes bras. Et de quart d'heure en
quart d'heure, la scne identique repassait, avec tous ses longs
dtails, dans mon imagination puise.

L'heure vint. Je marchais dans la rue, n'osant m'arrter sous ses
fentres, de peur de la compromettre, et pourtant agac en songeant
qu'elle me regardait derrire les vitres et me laissait attendre dans
une agitation touffante.

Mateo!

Elle m'appelait enfin.

J'avais quinze ans, monsieur,  cet instant de ma vie. Derrire moi,
vingt annes d'amour s'vanouissaient comme un seul rve. J'eus
l'illusion absolue que pour la premire fois j'allais coller mes lvres
aux lvres d'une femme et sentir un jeune corps chaud plier et peser sur
mon bras.

M'levant d'un pied sur une borne et de l'autre sur les barreaux
recourbs, j'entrai chez elle comme un amoureux de thtre, et je
l'treignis.

Elle tait debout le long de moi-mme, elle s'abandonnait et se
raidissait  la fois. Nos deux ttes jointes par la bouche se penchaient
ensemble sur l'paule en haletant des narines et en fermant les yeux.
Jamais je ne compris aussi bien, dans le vertige, l'garement,
l'inconscience o je me trouvais, tout ce qu'on exprime de vritable en
parlant de l'ivresse du baiser. Je ne savais plus qui nous tions, ni
rien de ce qui avait eu lieu, ni ce qu'il adviendrait de nous. Le
prsent tait si intense que l'avenir et le pass disparaissaient en
lui. Elle remuait ses lvres avec les miennes, elle brlait dans mes
bras, et je sentais son petit ventre,  travers la jupe, me presser
d'une caresse impudique et fervente.

Je me sens mal, murmura-t-elle. Je t'en supplie, attends... Je crois
que je vais tomber... Viens dans le patio avec moi, je m'tendrai sur la
natte frache... Attends... Je t'aime... mais je suis presque vanouie.

Je me dirigeai vers une porte.

Non, pas celle-l. C'est la chambre de maman. Viens par ici. Je te
guiderai.

Un carr de ciel noir toil, o s'effilaient des nues bleutres,
dominait le patio blanc. Tout un tage brillait, clair par la lune, et
le reste de la cour reposait dans une ombre confidentielle.

Concha s'tendit  l'orientale sur une natte. Je m'assis auprs d'elle
et elle prit ma main.

Mon ami, me dit-elle, m'aimerez-vous?

--Tu le demandes!

--Combien de temps m'aimerez-vous?

Je redoute ces questions que posent toutes les femmes, et auxquelles on
ne peut rpondre que par les pires banalits.

Et quand je serai moins jolie, m'aimerez-vous encore?... Et quand je
serai vieille, tout  fait vieille, m'aimerez-vous encore? Dis-le-moi,
mon coeur. Quand mme ce ne serait pas vrai, j'ai besoin que tu me le
dises et que tu me donnes des forces. Tu vois, je t'ai promis pour ce
soir, mais je ne sais pas du tout si j'en aurai le courage... Je ne sais
mme pas si tu le mrites. Ah! Sainte Mre de Dieu! si je me trompais
sur toi, il me semble que toute ma vie en serait perdue. Je ne suis pas
de ces filles qui vont chez Juan et chez Miguel, et de l chez Antonio.
Aprs toi je n'en aimerai plus d'autre et, si tu me quittes, je serai
comme morte.

Elle se mordit la lvre avec une plainte oppresse, en fixant les yeux
dans le vide, mais le mouvement de sa bouche s'acheva en sourire.

J'ai grandi, depuis six mois. Dj je ne peux plus agrafer mes corsages
de l't dernier. Ouvre celui-ci, tu verras comme je suis belle.

Si je le lui avais demand, elle ne l'et sans doute pas permis, car je
commenais  douter que cette nuit d'entretien s'achevt jamais en nuit
d'amour; mais je ne la touchais plus: elle se rapprocha.

Hlas! les seins que je mis  nu en ouvrant ce corsage gonfl, taient
des fruits de Terre Promise. Qu'il en soit d'aussi beaux, c'est ce que
je ne sais point. Eux-mmes je ne les vis jamais comparables  leur
forme de ce soir-l. Les seins sont des tres vivants qui ont leur
enfance et leur dclin. Je crois fermement que j'ai vu ceux-ci pendant
leur clair de perfection.

Elle, cependant, avait tir du milieu d'eux un scapulaire de drap neuf
et elle le baisait pieusement, en surveillant mon motion du coin de son
oeil  demi ferm.

Alors je vous plais?

Je la repris dans mes bras.

Non, tout  l'heure.

--Qu'y a-t-il encore?

--Je ne suis pas dispose, voil tout.

Et elle referma son corsage.

Vraiment je souffrais. Maintenant je la suppliais presque avec
brusquerie en luttant contre ses mains qui redevenaient protectrices. Je
l'aurais chrie et malmene  la fois. Son obstination  me sduire et 
me repousser, ce mange qui durait depuis un an dj et redoublait  la
suprme minute o j'en attendais le dnouement, arrivait  exasprer ma
tendresse la plus patiente.

Ma petite, lui dis-je, tu te joues de moi, mais prends garde que je ne
me lasse.

--C'est ainsi? Eh bien, je ne vous aimerai mme pas aujourd'hui, don
Mateo.  demain.

--Je ne reviendrai plus.

--Vous reviendrez demain.

Furieux, je remis mon chapeau et sortis, dtermin  ne plus la revoir.

Je tins ma rsolution jusqu' l'heure o je m'endormis, mais mon rveil
fut lamentable.

Et quelle journe, je m'en souviens!

Malgr mon serment intrieur, je pris la route de Sville. J'tais
attir vers elle par une invincible puissance; je crus que ma volont
avait cess d'tre; je ne pouvais plus dcider de la direction de mes
pas.

Pendant trois heures de fivre et de lutte avec moi-mme, j'errai dans
la cale Amor de Dios, derrire la rue o demeurait Concha, toujours sur
le point de parcourir les vingt pas qui me sparaient d'elle... Enfin je
l'emportai, je partis presque en courant dans la campagne et je ne
frappai point  la fentre adore, mais quel misrable triomphe!

Le lendemain, elle tait chez moi.

Puisque vous n'avez pas voulu venir, c'est moi qui viens  vous, me
dit-elle. Direz-vous encore que je ne vous aime point?

Monsieur, je me serais jet  ses pieds.

Vite, montrez-moi votre chambre, ajouta-t-elle. Je ne veux pas que vous
m'accusiez de nonchalance, aujourd'hui. Croyez-vous que je ne sois pas
impatiente, moi aussi? Vous seriez bien surpris si vous saviez ce que je
pense.

Mais ds qu'elle fut entre, elle se reprit:

Non, au fait, pas celle-ci. Il y a eu trop de femmes dans ce vilain
lit. Ce n'est pas la chambre qu'il faut  une _mozita_. Prenons-en une
autre, une chambre d'amis, qui ne soit  personne. Voulez-vous?

C'tait encore une heure d'attente. Il fallait ouvrir les fentres,
mettre des draps, balayer...

Enfin tout fut prt, et nous montmes.

Dire que j'tais cette fois assur de russir, je ne l'oserais; mais
enfin j'avais des esprances. Chez moi, seule, sans protection contre
mon sentiment si connu d'elle, il me semblait improbable qu'elle se ft
risque avant d'avoir fait en pense le sacrifice qu'elle prtendait
m'offrir...

Ds que nous fmes seuls, elle dfit sa mantille, qui tait attache
avec quatorze pingles  ses cheveux et  son corsage, puis, trs
simplement, elle se dshabilla. J'avoue qu'au lieu de l'aider, je
retardais plutt ce long travail, et que vingt fois je l'interrompis
pour poser mes lvres sur ses bras nus, ses paules rondes, ses seins
fermes, sa nuque brune. Je regardais son corps apparatre de place en
place, aux limites du linge, et je me persuadais que cette jeune peau
rebelle allait enfin se livrer.

Eh bien, ai-je tenu ma promesse? dit-elle, en serrant sa chemise  la
taille, comme pour mouler son corps souple. Fermez les jalousies, il
fait une lumire odieuse dans cette chambre.

J'obis, et pendant ce temps elle se coucha silencieusement dans le lit
profond. Je la voyais  travers la moustiquaire, blanche comme une
apparition de thtre derrire un rideau de gaze...

Que vous dirai-je, monsieur? Vous avez devin que cette fois encore je
fus ridicule et jou. Je vous ai dit que cette fille tait la pire des
femmes et que ses inventions cruelles dpassaient toutes les bornes;
mais jusqu'ici vous ne la connaissez pas encore. C'est maintenant
seulement qu'en suivant mon rcit vous allez, de scne en scne, savoir
qui est Concha Perez.

Ainsi, elle tait venue chez moi, pour s'abandonner, disait-elle. Ses
paroles d'amour et ses engagements, vous les avez entendus. Jusqu'au
dernier moment, elle se tint en amoureuse vierge qui va connatre la
joie, presque en jeune marie qui se livre  un poux; jeune marie sans
ignorance, je le veux bien, mais pourtant mue et grave.

Eh bien, en s'habillant chez elle, cette petite misrable s'tait
accoutre d'un caleon, taill dans une sorte de toile si raide et si
forte, qu'une corne de taureau ne l'aurait pas fendue, et qui se serrait
 la ceinture ainsi qu'au milieu des cuisses par des lacets d'une
rsistance et d'une complication inattaquables. Et voil ce que je
dcouvris au milieu de mon ardeur la plus perdue, tandis que la
sclrate m'expliquait sans se troubler:

Je serai folle jusqu'o Dieu voudra, mais pas jusqu'o le voudront les
hommes!

Je doutai un instant si je l'tranglerais, puis--vraiment, je vous
l'avoue, je n'en ai pas de honte--mon visage en larmes tomba dans mes
mains.

Ce que je pleurais, monsieur, c'tait ma jeunesse  moi, dont cette
enfant venait de me prouver l'irrparable effondrement. Entre vingt-deux
et trente-cinq ans, il est des avanies que tous les hommes vitent. Je
ne pouvais pas croire que Concha m'et ainsi trait si j'avais eu dix
ans de moins. Ce caleon, cette barrire entre l'amour et moi, il me
semblait que dornavant je le verrais  toutes les femmes, ou que du
moins elles voudraient l'avoir avant d'approcher de mon treinte.

Pars, lui dis-je. J'ai compris.

Mais elle s'alarma tout  coup, et m'enveloppant  son tour de ses deux
petits bras vigoureux que je repoussais avec peine, elle me dit en
cherchant ma bouche:

Mon coeur, tu ne saurais donc aimer tout ce que je te donne de moi-mme?
Tu as mes seins, tu as mes lvres, mes jambes brlantes, mes cheveux
odorants, tout mon corps dans tes embrassements et ma langue dans mon
baiser. Ce n'est donc pas assez, tout cela? Alors ce n'est pas moi que
tu aimes, mais seulement ce que je te refuse? Toutes les femmes peuvent
te le donner, pourquoi me le demandes-tu,  moi qui rsiste? Est-ce
parce que tu me sais vierge? Il y en a d'autres, mme  Sville. Je te
le jure, Mateo, j'en connais. _Alma mia! sangre mio!_ aime-moi comme
je veux tre aime, peu  peu, et prends patience. Tu sais que je suis 
toi, et que je me garde pour toi seul. Que veux-tu de plus, mon coeur?

Il fut convenu que nous nous verrions chez elle ou chez moi, et que tout
serait fait selon sa volont. En change d'une promesse de ma part, elle
consentit  ne plus remettre son affreuse cuirasse de toile; mais ce fut
tout ce que j'obtins d'elle; et encore la premire nuit o elle ne la
porta point, il me sembla que ma torture en tait encore avive.

Voici donc le degr de servitude o cette enfant m'avait amen. (Je
passe sur les perptuelles demandes d'argent qui interrompaient sa
conversation et auxquelles je cdais toujours;--mme en laissant cela de
ct, la nature de nos relations est d'un intrt particulier.) Je
tenais donc chaque nuit dans mes bras le corps nu d'une fille de quinze
ans, sans doute leve chez les Soeurs, mais d'une condition et d'une
qualit d'me qui excluaient toute ide de vertu corporelle--et cette
fille, d'ailleurs aussi ardente et aussi passionne qu'on pouvait le
souhaiter, se comportait  mon gard comme si la nature elle-mme
l'avait empche  jamais d'assouvir ses convoitises.

D'excuse valable  une pareille comdie, aucune n'tait donne, aucune
n'existait. Vous en devinerez vous-mme la raison par la suite. Et moi,
je supportais qu'on me bernt ainsi.

Car ne vous y trompez pas, jeune Franais, lecteur de romans et acteur
peut-tre d'intrigues particulires avec les demi-virginits de villes
d'eaux, nos Andalouses n'ont ni le got, ni l'intuition de l'amour
artificiel. Ce sont d'admirables amantes, mais qui ont des sens trop
aigus pour supporter sans frnsie les trilles d'une chanterelle
superflue. Entre Concha et moi, il ne se passait rien, mais rien,
comprenez ce que veut dire rien. Et cela dura deux semaines entires.

Le quinzime jour, comme elle avait reu de moi la veille une somme de
mille douros pour payer les dettes de sa mre, je trouvai la maison
vide.




IX

O CONCHA PEREZ SUBIT SA TROISIME MTAMORPHOSE.


C'tait trop.

Dsormais, je voyais clair dans cette petite me de roue. J'avais t
mystifi comme un collgien et j'en restais confus encore plus
qu'afflig.

Rayant de ma vie passe la perfide enfant, je fis effort pour l'oublier
du jour au lendemain, par un coup de volont, une de ces intentions
paradoxales dont les femmes escomptent toujours le fatal avortement.

Je partis pour Madrid dcid  prendre pour matresse, au hasard, la
premire jeune femme qui attirerait mes yeux.

C'est le stratagme classique, celui que tout le monde invente et qui ne
russit jamais.

Je cherchai de salon en salon, puis de thtre en thtre, et je finis
par rencontrer une danseuse italienne, grande fille aux jambes muscles
qui aurait t une fort jolie bte dans les boxes d'un harem, mais qui
ne suffisait sans doute point aux qualits qu'on attend d'une amie
unique et intime.

Elle fit de son mieux: elle tait affectueuse et facile. Elle m'apprit
des vices de Naples dont je n'avais nulle habitude et qui lui plaisaient
plus qu' moi. Je vis qu'elle s'ingniait  me garder auprs d'elle, et
que le souci de son existence matrielle n'tait pas le seul motif de ce
zle tendre et ardent. Hlas! que n'ai-je pu l'aimer! Je n'avais aucun
reproche  lui faire. Elle n'tait ni infidle ni importune. Elle ne
paraissait pas connatre mes dfauts. Elle ne me brouillait pas avec mes
amis. Enfin, ses jalousies, toutes frquentes qu'elles fussent, se
laissaient deviner et ne s'exprimaient point. C'tait une femme
inapprciable.

Mais je n'prouvais rien pour elle.

Pendant deux mois je m'astreignis  vivre sous le mme toit que Giulia,
dans son air, dans sa chambre de la maison que j'avais loue pour nous
deux au bout de la rue Lope de Vega. Elle entrait, passait, marchait
devant moi, je ne la suivais pas des yeux. Ses jupons, ses maillots de
danseuse, ses pantalons et ses chemises tranaient sur tous les divans:
je n'tais mme pas atteint par leur influence. Pendant soixante nuits,
je vis son corps brun allong prs du mien dans une couche trop chaude,
o j'imaginais une autre prsence ds que la lumire s'teignait... Puis
je me sauvai, dsesprant de moi-mme.

Je revins  Sville. Ma maison me parut mortuaire. Je partis pour
Grenade, o je m'ennuyai; pour Cordoue, torride et dserte; pour
l'clatante Jrez toute pleine de l'odeur de ses celliers  vin; pour
Cadiz, oasis de maisons dans la mer.

Le long de ce trajet, monsieur, j'tais guid de ville en ville, non pas
par la fantaisie, mais par une fascination irrsistible et lointaine
dont je ne doute pas plus que de l'existence de Dieu. Quatre fois, dans
la vaste Espagne, j'ai rencontr Concha Perez. Ce n'est pas une suite de
hasards: je ne crois pas  ces coups de ds qui rgiraient les
destines. Il fallait que cette femme me reprt sous sa main, et que je
visse passer sur ma vie tout ce que vous allez entendre.

Et en effet tout s'accomplit.

* * *

Ce fut  Cadiz.

J'entrai un soir dans le _Baile_ de l-bas. Elle y tait. Elle dansait,
monsieur, devant trente pcheurs, autant de matelots, et quelques
trangers stupides.

Ds que je la vis, je me mis  trembler. Je devais tre ple comme la
terre; je n'avais plus ni souffle, ni force. Le premier banc, prs de la
porte, fut celui o je m'assis, et, les coudes sur la table, je la
contemplais de loin comme une ressuscite.

Elle dansait toujours, haletante, chauffe, la face pourpre et les
seins fous, en secouant  chaque main des castagnettes assourdissantes.
Je suis certain qu'elle m'avait vu, mais elle ne me regardait pas. Elle
achevait son bolro dans un mouvement de passion furieuse, et les
provocations de sa jambe et de son torse visaient quelqu'un au hasard
dans la foule des spectateurs.

Brusquement, elle s'arrta, au milieu d'une grande clameur.

_Qu guapa!_ criaient les hommes. _Ol! Chiquilla! Ol! Ol! Otra
vez!_

Et les chapeaux volaient sur la scne; toute la salle tait debout. Elle
saluait, encore essouffle, avec un petit sourire de triomphe et de
mpris.

Selon l'usage, elle descendit au milieu des buveurs pour s'attabler en
quelque endroit, pendant qu'une autre danseuse lui succdait devant la
rampe. Et, sachant qu'il y avait l, dans un coin de la salle, un tre
qui l'adorait, qui se serait mis sous ses pieds devant la terre entire
et qui souffrait  crier, elle alla de table en table et de bras en
bras, sous ses yeux.

Tous la connaissaient par son nom. J'entendais des Conchita! qui
faisaient passer des frissons depuis mes orteils jusqu' ma nuque. On
lui donnait  boire; on touchait ses bras nus; elle mit dans ses cheveux
une fleur rouge qu'un marin allemand lui donna; elle tira la tresse de
cheveux d'un banderillero qui fit des pitreries; elle feignit la volupt
devant un jeune fat assis avec des femmes, et caressa la joue d'un homme
que j'aurais tu.

Des gestes qu'elle fit pendant cette manoeuvre atroce qui dura cinquante
minutes, pas un seul n'est sorti de ma mmoire.

Ce sont des souvenirs comme ceux-l qui peuplent le pass d'une
existence humaine.

Elle visita ma table aprs toutes les autres parce que j'tais au fond
de la salle, mais elle y vint. Confuse? ou jouant la surprise? oh!
nullement! vous ne la connaissez pas. Elle s'assit en face de moi,
frappa dans ses mains pour attirer le garon et cria:

Tonio! une tasse de caf!

Puis, avec une tranquillit exquise, elle supporta mon regard.

Je lui dis, d'une voix trs basse:

Tu n'as donc peur de rien, Concha? Tu n'as pas peur de mourir?

--Non! et d'abord ce n'est pas vous qui me tuerez.

--Tu m'en dfies?

--Ici mme, et o vous voudrez. Je vous connais, don Mateo, comme si je
vous avais port neuf mois. Vous ne toucherez jamais  un cheveu de ma
tte, et vous avez raison, car je ne vous aime plus.

--Tu oses dire que tu m'as aim?

--Croyez ce qu'il vous plaira. Vous tes seul coupable.

C'tait elle qui me faisait des reproches. J'aurais d m'attendre 
cette comdie.

Deux fois, repris-je, deux fois tu m'as fait cela! Ce que je te donnais
du fond de mon coeur, tu l'as reu comme une voleuse, et tu es partie,
sans un mot, sans une lettre, sans mme avoir charg personne de me
porter ton adieu. Qu'ai-je fait pour que tu me traites ainsi?

Et je rptais entre mes dents:

Misrable! misrable!

Mais elle avait son excuse:

Ce que vous avez fait? Vous m'avez trompe. N'aviez-vous pas jur que
j'tais en sret dans vos bras et que vous me laisseriez choisir la
nuit et l'heure de mon pch? La dernire fois, ne vous souvenez-vous
plus? Vous croyiez que je ne sentais rien. J'tais veille, Mateo, et
j'ai compris que si je passais encore une nuit  vos cts, je ne
m'endormirais pas sans me livrer  vous par surprise. Et c'est pour cela
que je me suis enfuie.

C'tait insens. Je haussai les paules.

Ainsi, voil ce que tu me reproches, lui dis-je, quand je vois ici la
vie que tu mnes et les hommes qui passent dans ton lit?

Elle se leva, furieuse.

Cela n'est pas vrai! Je vous dfends de dire cela, don Mateo! Je vous
jure sur la tombe de mon pre que je suis vierge comme une enfant,--et
aussi que je vous dteste, parce que vous en avez dout!

Je restai seul. Aprs quelques instants, je partis, moi aussi.




X

O MATEO SE TROUVE ASSISTER  UN SPECTACLE INATTENDU.


Toute la nuit j'errai sur les remparts. L'intarissable vent de la mer
douchait ma fivre et ma lchet. Oui, je m'tais senti lche devant
cette femme. Je n'avais que des rougissements en songeant  elle et 
moi; je me disais en moi-mme les pires outrages qu'on puisse adresser 
un homme. Et je devinais que le lendemain je n'aurais pas cess de les
mriter.

Aprs ce qui s'tait pass, je n'avais que trois partis  prendre: la
quitter, la forcer, ou la tuer.

Je pris le quatrime, qui tait de la subir. Chaque soir, je revenais 
ma place, comme un enfant soumis, la regarder et l'attendre.

Elle s'tait peu  peu adoucie. Je veux dire qu'elle ne m'en voulait
plus de tout le mal qu'elle m'avait fait. Derrire la scne, s'ouvrait
une grande salle blanche o attendaient, en somnolant, les mres et les
soeurs des danseuses; Concha me permettait de me tenir l par une faveur
particulire que chacune de ces jeunes filles pouvait accorder  son
amant de coeur. Jolie socit, vous le voyez.

Les heures que j'ai passes l comptent parmi les plus lamentables. Vous
me connaissez: vraiment je n'avais jamais men cette vie de bas cabaret
et de coudes sur la table. Je me faisais horreur.

La seora Perez tait l, comme les autres. Elle semblait ne rien
connatre de ce qui avait eu lieu calle Trajano. Mentait-elle aussi? je
ne m'en inquitais mme pas. J'coutais ses confidences, je payais son
eau-de-vie... Ne parlons plus de cela, voulez-vous?

Mes seuls instants de joie m'taient donns par les quatre danses de
Concha. Alors, je me tenais dans la porte ouverte par o elle entrait en
scne, et pendant les rares mouvements o elle tournait le dos au
public, j'avais l'illusion passagre qu'elle dansait de face pour moi
seul.

Son triomphe tait le _flamenco_. Quelle danse, monsieur! quelle
tragdie! C'est toute la passion en trois actes: dsir, sduction,
jouissance. Jamais oeuvre dramatique n'exprima l'amour fminin avec
l'intensit, la grce et la furie des trois scnes l'une aprs l'autre.
Concha y tait incomparable. Comprenez-vous bien le drame qui s'y joue?
 qui ne l'a pas vu mille fois j'aurais encore  l'expliquer. On dit
qu'il faut huit ans pour former une _flamenca_, ce qui veut dire qu'avec
la prcoce maturit de nos femmes,  l'ge o elles savent danser elles
ne sont dj plus belles. Mais Concha tait ne flamenca; elle n'avait
pas l'exprience, elle avait la divination. Vous savez comment on le
danse  Sville. Nos meilleures _bailerinas_, vous les connaissez;
aucune n'est parfaite, car cette danse puisante (douze minutes! trouvez
donc une danseuse d'opra qui accepte une variation de douze minutes!)
voit se succder en elle trois rles que rien ne relie: l'amoureuse,
l'ingnue et la tragdienne. Il faut avoir seize ans pour mimer la
seconde partie, o maintenant Lola Sanchez ralise des merveilles de
gestes sinueux et d'attitudes lgres. Il faut avoir trente ans pour
jouer la fin du drame o la Rubia, malgr ses rides, est encore, chaque
soir, excellente.

Conchita est la seule femme que j'aie vue gale  elle-mme pendant
toute cette terrible tche.

Je la vois toujours, avanant et reculant d'un petit pas balanc,
regarder de ct sous sa manche leve, pour baisser lentement, avec un
mouvement de torse et de hanches, son bras au-dessus duquel mergeaient
deux yeux noirs. Je la vois dlicate ou ardente, les yeux spirituels ou
baigns de langueur, frappant du talon les planches de la scne, ou
faisant crpiter ses doigts  l'extrmit du geste, comme pour donner le
cri de la vie  chacun de ses bras onduleux.

Je la vois: elle sortait de scne dans un tat d'excitation et de
lassitude qui la faisait encore plus belle. Son visage empourpr tait
couvert de sueur, mais ses yeux brillants, ses lvres tremblantes, sa
jeune poitrine agite, tout donnait  son buste une expression
d'exubrance et de jeunesse vivace: elle tait resplendissante.

Pendant un mois il en fut ainsi de nos relations. Elle me tolrait dans
l'arrire-boutique de son estrade thtrale. Je n'avais pas mme le
droit de l'accompagner  sa porte, et je ne gardais ma place auprs
d'elle qu' la condition de ne lui faire aucun reproche, ni sur le
pass, ni sur le prsent. Quant  l'avenir, j'ignore ce qu'elle en
pensait; pour moi, je n'avais nulle ide d'une solution quelconque 
cette aventure pitoyable.

Je savais vaguement qu'elle habitait avec sa mre--dans l'unique
faubourg de la ville, prs de la plaza de Toros,--une grande maison
blanche et verte qui abritait aussi les familles de six autres
_bailerinas_. Ce qui se passait dans une telle cit de femmes, je
n'osais l'imaginer. Et pourtant, nos danseuses mnent une vie bien
rgle: de huit heures du soir  cinq heures du matin elles sont en
scne; elles rentrent extnues  l'aube, elles dorment, souvent toutes
seules, jusqu'au milieu de l'aprs-midi. Il n'y a gure que la fin du
jour dont elles pourraient abuser; encore la crainte d'une grossesse
ruineuse retient-elle ces pauvres filles, qui d'ailleurs ne se
rsoudraient pas tous les soirs  augmenter par d'autres fatigues les
efforts d'une pnible nuit.

Toutefois je n'y songeais pas sans inquitude. Deux des amies de Concha,
deux soeurs, avaient un frre plus jeune qui vivait dans leur chambre ou
dans celles des voisines et excitait des jalousies dont je fus tmoin
plusieurs fois.

On l'appelait le _Morenito_[9]. J'ai toujours ignor son vrai nom.
Concha l'appelait  notre table, le nourrissait  mes frais et me
prenait des cigarettes qu'elle lui mettait entre les lvres.

 tous mes mouvements d'impatience, elle rpondait par des haussements
d'paules, ou par des phrases glaciales qui me faisaient souffrir
davantage.

Le Morenito est  tout le monde. Si je prenais un amant, il serait 
moi comme ma bague et tu le saurais, Mateo.

Je me taisais. D'ailleurs, les bruits qui couraient sur la vie prive de
Concha la reprsentaient comme inattaquable, et j'avais trop le dsir de
la croire telle pour ne pas accepter, de confiance mme, des rumeurs
sans fondement. Aucun homme ne l'approchait avec le regard si
particulier de l'amant qui retrouve en public sa femme de la nuit
prcdente. J'eus des querelles  ce propos, avec des prtendants que je
gnais sans doute, mais jamais avec personne qui se vantt de l'avoir
connue. Plusieurs fois, j'essayai de faire parler ses amies. On me
rpondait toujours: Elle est _mozita_. Et elle a bien raison.

De rapprochement avec moi, il n'tait mme pas question. Elle ne me
demandait rien. Elle ne m'accordait rien. Si joyeuse autrefois, elle
tait devenue grave et ne parlait presque plus. Que pensait-elle?
Qu'attendait-elle de moi? C'et t peine perdue que de lire dans son
regard. Je ne voyais pas plus clair dans cette petite me que dans les
yeux impntrables d'un chat.

* * *

Une nuit, sur un signe de la directrice, elle quitta la scne avec trois
autres danseuses, et monta au premier tage, pour faire une sieste, me
dit-elle. Elle avait souvent de ces absences d'une heure, dont je ne
prenais pas ombrage, car toute menteuse et fausse qu'elle ft, je
croyais ses moindres paroles.

Quand nous avons bien dans, m'expliquait-elle, on nous fait un peu
dormir. Sans cela, nous aurions des rves sur la scne.

Elle tait donc monte cette fois encore, et pour respirer un air plus
pur, j'avais quitt la salle pendant une demi-heure.

En rentrant, je rencontrai dans le couloir une danseuse un peu simple
d'esprit et, cette nuit-l, un peu grise, qu'on surnommait la _Gallega_.

Tu reviens trop tt, me dit-elle.

--Pourquoi?

--Conchita est toujours l-haut.

--J'attendrai qu'elle s'veille. Laisse-moi passer.

Elle paraissait ne pas comprendre.

Qu'elle s'veille?

--Eh bien, oui, qu'as-tu?

--Mais elle ne dort pas.

--Elle m'a dit...

--Elle t'a dit qu'elle allait dormir? Ah! bien!

Elle voulait se contenir. Mais quoi qu'elle en et, et malgr ses lvres
pinces avec effort, le rire clata dans sa bouche.

J'tais devenu blme.

O est-elle? dis-le-moi immdiatement! criai-je en lui prenant le bras.

--Ne me faites pas de mal, caballero. Elle montre son nombril  des
_Ingls_[10]. Dieu sait que a n'est pas ma faute. Si j'avais su
je ne vous aurais rien dit. Je ne veux me brouiller avec personne, je
suis bonne fille, caballero.

Le croiriez-vous? Je restai impassible. Seulement un grand froid
m'envahit, comme si une haleine de cave s'tait glisse entre mes
vtements et moi; mais ma voix n'tait pas tremblante.

Gallega, lui dis-je, conduis-moi l-haut.

Elle secoua la tte.

Je repris:

On ne saura pas que tu m'as parl. Fais vite... C'est ma _novia_, tu
comprends... J'ai le droit de monter... Conduis-moi.

Et je lui mis un napolon dans la main. Un instant aprs, j'tais seul,
sur le balcon d'une cour intrieure, et par la porte-fentre je voyais,
monsieur, une scne d'enfer.

Il y avait l une seconde salle de danse, plus petite, trs claire,
avec une estrade et deux guitaristes. Au milieu, Conchita nue et trois
autres nudits quelconques de femmes, dansaient une _jota_ forcene
devant deux Anglais assis au fond. J'ai dit nue, elle tait plus que
nue. Des bas noirs, longs comme des jambes de maillot, montaient tout en
haut de ses cuisses, et elle portait aux pieds de petits souliers
sonores qui claquaient sur le parquet. Je n'osai pas l'interrompre.
J'avais peur de la tuer.

Hlas! mon Dieu! jamais je ne l'ai vue si belle! Il ne s'agissait plus
de ses yeux ni de ses doigts: tout son corps tait expressif comme un
visage, plus qu'un visage, et sa tte enveloppe de cheveux se couchait
sur l'paule comme une chose inutile. Il y avait des sourires dans le
pli de sa hanche, des rougissements de joue au tournant de ses flancs;
sa poitrine semblait regarder en avant par deux grands yeux fixes et
noirs. Jamais je ne l'ai vue si belle: les faux plis de la robe altrent
l'expression de la danseuse et font dvier  contre-sens la ligne
extrieure de sa grce; mais l, par une rvlation, je voyais les
gestes, les frissons, les mouvements des bras, des jambes, du corps
souple et des reins muscls natre indfiniment d'une source visible: le
centre mme de la dame, son petit ventre noir et brun.

...J'enfonai la porte.

La regarder dix secondes et me jurer que je ne l'assassinerais pas,
c'tait tout ce que ma volont avait pu faire. Et maintenant rien ne me
retiendrait plus.

Des cris perants m'accueillirent. J'allai droit  Concha et je lui dis
d'une voix brve:

Suis-moi. Ne crains rien. Je ne te ferai pas de mal. Mais viens 
l'instant, ou prends garde!

Ah! non! elle ne craignait rien! Elle s'tait adosse au mur, et l,
tendant les bras de chaque ct:

Pas plus que le Christ ne partit de la croix, _moi_ je ne partirai
d'ici! cria-t-elle, et tu ne me toucheras pas parce que je te dfends
d'avancer plus loin que la chaise. Laissez-moi, madame. Descendez, vous
les autres. Je n'ai besoin de personne, je me charge de lui!




XI

COMMENT TOUT PARAT S'EXPLIQUER.


On nous laissa. Les Anglais avaient disparu les premiers.

Monsieur, jusqu' cette heure-l, j'aurais trait de misrable un homme,
n'importe lequel, dont on m'aurait dit qu'il et frapp une femme. Et
pourtant je ne sais par quel ascendant sur moi-mme je parvins  me
contenir en face de celle-ci. Mes doigts s'ouvraient et se refermaient
comme pour trangler un cou. Une lutte puisante se livrait en moi entre
ma colre et ma volont.

Ah! c'est bien le signe suprme de la toute-puissance fminine, que
cette immunit dont nous les cuirassons. Une femme vous insulte  la
face, elle vous outrage: saluez. Elle vous frappe: protgez-vous, mais
vitez qu'elle se blesse. Elle vous ruine: laissez-la faire. Elle vous
trompe: n'en rvlez rien, de peur de la compromettre. Elle brise votre
vie: tuez-vous s'il vous plat!--Mais que jamais, par votre faute, la
plus fugitive souffrance ne vienne endolorir la peau de ces tres exquis
et froces pour qui la volupt du mal surpasse presque celle de la
chair.

Les Orientaux ne les mnagent pas comme nous, eux qui sont les grands
voluptueux. Ils leur ont coup les griffes afin que leurs yeux fussent
plus doux. Ils matrisent leur malveillance pour mieux dchaner leur
sensualit. Je les admire.

Mais, pour moi, Concha demeurait invulnrable.

Je n'approchai point. Je lui parlais  trois pas. Elle tait toujours
debout le long du mur, les mains croises derrire le dos, la poitrine
bombe et les pieds runis, toute droite sur ses longs bas noirs, comme
une fleur dans un vase fin.

Eh bien! commenai-je, qu'as-tu  me dire? Voyons, invente!
dfends-toi! mens encore, tu mens si bien!

--Ah! voil qui est superbe! s'cria-t-elle. C'est moi qu'il accuse. Il
entre ici comme un voleur, par la fentre, en brisant tout, il me
menace, il trouble ma danse, il fait partir mes amis...

--Tais-toi!

--... Il va peut-tre me faire chasser d'ici, et c'est  moi,
maintenant, de rpondre! c'est moi qui ai fait le mal, n'est-ce pas?
Cette scne ridicule, c'est moi qui la cherche! Tiens, laisse-moi, tu es
trop bte!

Et comme, aprs sa danse mouvemente, des perles de sueur naissaient en
mille endroits de sa peau brillante, elle prit dans un buffet une
serviette-ponge, et se frictionna du ventre  la tte comme si elle
sortait du bain.

Ainsi, repris-je, voil ce que tu faisais dans la maison mme o je te
vois! Et voil ton mtier! voil la femme que j'aime!

--N'est-ce pas, tu n'en savais rien, innocent?

--Moi?

--Mais non. C'est bien cela. Tous les Espagnols le rptent; on le sait
 Paris et  Buenos Aires; des enfants de douze ans  Madrid vous disent
que les femmes dansent toutes nues dans le premier bal de Cadiz. Mais
toi, tu veux me faire croire qu'on ne t'avait rien dit, toi qui n'es pas
mari, toi qui as quarante ans!

--J'avais oubli.

--Il avait oubli! Il vient ici depuis deux mois, il me voit monter
quatre fois par semaine  la petite salle...

--Tais-toi, Concha, tu me fais mal affreusement.

-- ton tour, donc! Je me vengerai, Mateo, de ce que tu m'as fait ce
soir, car tu agis mchamment, par une jalousie stupide, et je me demande
de quel droit! Car enfin qui es-tu pour me traiter ainsi? Es-tu mon
pre? non! Es-tu mon mari? non! Es-tu mon amant?

--Oui! je suis ton amant! je le suis!

--Vraiment! tu te contentes de peu!

Elle clata de rire.

J'avais pli de nouveau.

Concha, mon enfant, dis-moi, parle-moi, tu en as un autre. Si tu es 
quelqu'un, je te jure que je te quitte. Tu n'as qu'un mot  dire.

--Je suis  moi, et je me garde. Je n'ai rien de plus prcieux que moi,
Mateo. Personne n'est assez riche pour m'acheter  moi-mme.

--Mais ces hommes, ces deux hommes qui taient l tout  l'heure...

--Quoi encore? Est-ce que je les connais?

--C'est bien vrai? Tu ne les connais pas?

--Mais non, je ne les connais pas! O veux-tu que je les aie vus? Ce
sont des _Ingls_ qui sont venus avec un guide d'htel. Ils partent
demain pour Tanger. Je ne me suis gure compromise, mon ami.

--Et ici? ici mme?

--Voyons, regarde: est-ce une chambre? cherche dans toute la maison: y
a-t-il un lit? Enfin tu les as vus, Mateo. Ils taient habills comme
des mannequins, le chapeau sur la tte et le menton sur la canne. Tu es
fou, je te le dis, tu es fou de faire un scandale pareil quand je n'ai
pas un reproche  recevoir de toi.

Elle se serait dfendue plus mal encore, je crois que je l'aurais
justifie. J'avais un tel besoin de pardon! je ne craignais que de la
voir avouer.

Une dernire question me torturait d'avance.

Je la posai tout tremblant:

Et le Morenito?... Concha, dis-moi la vrit. Cette fois, je veux
savoir. Jure-moi que tu ne me cacheras rien, que tu me diras tout s'il y
a quelque chose. Je t'en supplie, ma petite enfant!

--Le Morenito?... Il tait dans mon lit ce matin.

Je restai un moment sans conscience, puis mes bras se refermrent sur
elle, et je l'treignis, ne sachant moi-mme si je voulais l'touffer,
ou la ravir  quelqu'un d'imaginaire.

Elle le comprit, et tout en riant, elle s'cria:

Lche-moi! lche-moi, Mateo. Tu es dangereux pour une minute. Tu me
prendrais de force dans un accs de jalousie. Bien. Maintenant, reste o
tu es! je vais t'expliquer... Mon pauvre ami, il n'y a pas de quoi
trembler comme tu le fais, je t'assure.

--Tu crois?

--Le Morenito habite avec ses deux soeurs, Mercedes et la Pipa. Elles
sont pauvres; pour elles et leur frre, il n'y a qu'un lit, et qui n'est
pas large. Aussi, depuis qu'il fait si chaud, elles aiment mieux dormir
moins serres, aprs leurs huit heures de danse, et elles envoient le
petit aux voisines. Cette semaine, maman fait l'Adoration Perptuelle 
la paroisse; elle n'est pas l quand je suis au lit; alors Mercedes m'a
demand si j'avais une place pour son frre et je lui ai rpondu oui. Je
ne vois pas ce qui peut t'inquiter.

Je la regardais sans rpondre.

Oh! reprit-elle, si c'est encore cela, sois tranquille! Je ne lui cde
pas plus que ses soeurs, tu sais. Crois-m'en sur parole. C'est  peine
s'il m'embrasse quatre ou cinq fois avant de dormir et puis je lui
tourne le dos, comme si nous tions maris.

Elle tira son bas sur sa cuisse droite et ajouta sans se hter:

Comme si j'tais avec toi.

L'inconscience, la hardiesse ou la rouerie de cette femme, car je ne
savais  quoi m'en tenir, achevaient d'garer tous mes sentiments, hors
celui de la souffrance morale. J'tais encore plus malheureux
qu'irrsolu; mais malheureux  pleurer.

Je la pris sur mes genoux, trs doucement. Elle se laissa faire.

Mon enfant, lui dis-je, coute-moi. Je ne peux plus vivre ainsi que je
fais depuis un an  ton caprice. Il faut que tu me parles en toute
franchise et peut-tre pour la dernire fois. Je souffre abominablement.
Si tu restes encore un jour dans ce bal et dans cette ville, tu ne me
reverras plus jamais. Est-ce cela que tu veux, Conchita?

Elle rpondit, et d'un ton si nouveau qu'il me semblait entendre une
autre femme:

Don Mateo, vous ne m'avez jamais comprise. Vous avez cru que vous me
poursuiviez et que je me refusais  vous, quand au contraire c'est moi
qui vous aime et qui vous veux pour toute ma vie. Souvenez-vous de la
Fbrica. Est-ce vous qui m'avez aborde? Est-ce vous qui m'avez emmene?
Non. C'est moi qui ai couru aprs vous dans la rue, qui vous ai entran
chez ma mre, et retenu presque de force tant j'avais peur de vous
perdre. Et le lendemain... vous rappelez-vous aussi? Vous tes entr.
J'tais seule. Vous ne m'avez mme pas embrasse. Je vous vois encore,
dans le fauteuil, le dos tourn  la fentre... Je me suis jete sur
vous, j'ai pris votre tte avec mes mains, votre bouche avec ma bouche
et,--je ne vous l'avais jamais dit,--mais j'tais toute jeune alors, et
c'est pendant ce baiser, Mateo, que j'ai senti fondre en moi le plaisir
pour la premire fois de ma vie... J'tais sur vos genoux, comme
maintenant...

Je la serrai dans mes bras, bris d'motion. Elle m'avait reconquis en
deux mots. Elle jouait de moi comme elle voulait.

Je n'ai jamais aim que vous, poursuivit-elle, depuis cette nuit de
dcembre o je vous ai vu en chemin de fer, comme je venais de quitter
mon couvent d'Avila. Je vous aimais d'abord parce que vous tes beau.
Vous avez des yeux si brillants et si tendres qu'il me semblait que
toutes les femmes avaient d en tre amoureuses. Si vous saviez combien
de nuits j'ai pens  ces yeux-l. Mais ensuite je vous ai aim surtout
parce que vous tes bon. Je n'aurais pas voulu lier ma vie  celle d'un
homme goste et beau, car vous savez que je m'aime trop moi-mme pour
accepter de n'tre heureuse qu' moiti. Je voulais tout le bonheur et
j'ai vu bien vite que, si je vous le demandais, vous me le donneriez.

--Mais alors, mon coeur, pourquoi ce long silence?

--Parce que je ne me contente pas de ce qui suffit  d'autres femmes.
Non seulement je veux tout le bonheur, mais je le veux pour toute ma
vie. Je veux vous pouser, Mateo, pour vous aimer encore quand vous ne
m'aimerez plus. Oh! ne craignez rien: nous n'irons pas  l'glise, ni
devant l'alcade. Je suis bonne chrtienne, mais Dieu protge les amours
sincres, et j'irai en paradis avant bien des femmes maries. Je ne vous
demanderai pas de m'pouser publiquement parce que je sais que cela ne
se peut pas... Vous n'appellerez jamais doa Concepcion Perez de Diaz la
femme qui a dans nue dans l'horrible bouge o nous sommes, devant tous
les _Ingls_ qui ont pass l...

Et elle clata en larmes.

Concepcion, mon enfant, disais-je boulevers, calme-toi. Je t'aime. Je
ferai ce que tu voudras.

--Non, cria-t-elle avec un sanglot. Non, je ne le veux pas! C'est une
chose impossible! Je ne veux pas que vous souilliez votre nom par le
mien. Voyez, maintenant, c'est moi qui n'accepte plus votre gnrosit.
Mateo, nous ne serons pas maris pour le monde, mais vous me traiterez
comme votre femme et vous me jurerez de me garder toujours. Je ne vous
demande pas grand-chose: seulement une petite maison  moi quelque part,
prs de vous. Et une dot. La dot que vous donneriez  celle qui vous
pouserait. En change, moi je n'ai rien  vous donner, mon me. Rien
que mon amour ternel avec ma virginit que je vous ai garde contre
tous.




XII

SCNE DERRIRE UNE GRILLE FERME.


Jamais elle n'avait pris ce ton, si mu et si simple, pour m'adresser la
parole. Je crus avoir enfin dgag son me vritable du masque ironique
et orgueilleux qui me l'avait cele trop longtemps et une vie nouvelle
s'ouvrit  ma convalescence morale.

(Connaissez-vous, au muse de Madrid, une singulire toile de Goya, la
premire  gauche en entrant dans la salle du dernier tage? Quatre
femmes en jupe espagnole, sur une pelouse de jardin, tendent un chle
par les quatre bouts, et y font sauter en riant un pantin grand comme un
homme...)

Bref, nous revnmes  Sville.

Elle avait repris sa voix railleuse et son sourire particulier; mais je
ne me sentais plus inquiet. Un proverbe espagnol nous dit: La femme,
comme la chatte, est  qui la soigne. Je la soignais si bien, et
j'tais si heureux qu'elle se laisst faire!

J'tais arriv  me convaincre que son chemin vers moi n'avait jamais
dvi; qu'elle m'avait rellement abord la premire et sduit peu 
peu; que ses deux fuites taient justifies, non par les misrables
calculs dont j'avais eu le soupon, mais par ma faute, ma seule faute et
l'oubli de mes engagements. Je l'excusais mme de sa danse indcente, en
songeant qu'elle avait alors dsespr de vivre jamais son rve avec
moi, et qu'une fille vierge,  Cadiz, ne peut gure gagner son pain sans
prendre au moins les apparences d'une crature de plaisir.

Enfin, que vous dire? je l'aimais.

Le jour mme de notre retour, je choisis pour elle un _palacio_[11]
dans la calle Lucena, devant la paroisse San Isidorio. C'est un quartier
silencieux, presque dsert en t, mais frais et plein d'ombre. Je la
voyais heureuse dans cette rue mauve et jaune, non loin de la calle del
Candilejo, o votre Carmen reut don Jos.

Il fallut meubler cette maison. Je voulais faire vite, mais elle avait
mille caprices. Huit jours interminables passrent au milieu des
tapissiers et des emmnageurs. C'tait pour moi comme une semaine de
noces. Concha devenait presque tendre, et si elle rsistait encore, il
semblait que ce ft mollement, comme pour ne pas oublier les promesses
qu'elle s'tait faites. Je ne la brusquai point.

Lorsque je crus devoir lui constituer d'avance sa dot de
matresse-pouse, je me souvins de sa rserve le jour o elle m'avait
demand ce gage de constance future. Elle ne m'imposait aucun chiffre.
Je craignis de rpondre mal  sa discrtion et je lui remis cent mille
douros qu'elle accepta d'ailleurs comme une simple picette.

La fin de la semaine approchait. J'tais excd d'impatience. Jamais
fianc ne souhaita plus ardemment le jour des noces. Dsormais je ne
redoutais plus les coquetteries des temps couls: elle tait  moi,
j'avais rpondu  son pur dsir de vie heureuse et sans reproche.
L'amour qu'elle n'avait pu me cacher pendant sa dernire nuit de
danseuse allait s'exprimer librement pour de longues annes tranquilles,
et toute la joie m'attendait dans la blanche maison nuptiale de la calle
Lucena.

Quelle devait tre cette joie, c'est ce que vous allez entendre.

Par un caprice que j'avais trouv charmant, elle avait voulu entrer la
premire dans sa nouvelle maison enfin prte pour nous deux, et m'y
recevoir comme un hte clandestin, toute seule,  l'heure de minuit.

J'arrive: la grille[12] tait ferme aux barres.

Je sonne: aprs quelques minutes, Concha descend, et me sourit. Elle
portait une jupe toute rose, un petit chle couleur de crme et deux
grosses fleurs rouges aux cheveux.  la vive clart de la nuit, je
voyais chacun de ses traits.

Elle approcha de la grille, toujours souriante et sans hte:

Baisez mes mains, me dit-elle.

La grille demeurait ferme.

 prsent, baisez le bas de ma jupe, et le bout de mon pied sous la
mule.

Sa voix tait comme radieuse.

Elle reprit:

C'est bien. Maintenant, allez-vous-en.

Une sueur d'effroi coula sur mes tempes. Il me semblait que je devinais
tout ce qu'elle allait dire et faire.

Conchita, ma fille... Tu ris... dis-moi que tu ris.

--Ah! oui, je ris! je vais te le dire, tiens! s'il ne te faut que cela.
Je ris! je ris! es-tu content? Je ris de tout mon coeur, coute, coute
comme je ris bien! Ha! ha! je ris comme personne n'a ri depuis que le
rire est sur les bouches! Je me pme, j'touffe, j'clate de rire! on ne
m'a jamais vue si gaie; je ris comme si j'tais grise. Regarde-moi bien,
Mateo, regarde comme je suis contente!

Elle leva ses deux bras et fit claquer ses doigts dans un geste de
danse.

Libre! je suis libre de toi! Libre pour toute ma vie! matresse de mon
corps et de mon sang! oh! n'essaye pas d'entrer, la grille est trop
solide! Mais reste encore un peu, je ne serais pas heureuse si je ne
t'avais pas dit tout ce que j'ai sur le coeur.

Elle avana encore, et me parla de tout prs, la tte entre les ongles,
avec un accent de frocit.

Mateo, j'ai _l'horreur_ de toi. Je ne trouverai jamais assez de mots
pour te dire combien je te hais. Tu serais couvert d'ulcres, d'ordure
et de vermine que je n'aurais pas plus de rpulsion quand ta peau
approche de ma peau. Si Dieu le veut, c'est fini maintenant. Depuis
quatorze mois, je me sauve d'o tu es, et toujours tu me reprends et
toujours tes mains me touchent, tes bras m'treignent, ta bouche me
cherche. _Qu asco!_ La nuit, je crachais dans la ruelle aprs chacun
de tes baisers. Tu ne sauras jamais ce que je sentais dans ma chair,
quand tu entrais dans mon lit! Oh! comme je t'ai bien dtest! comme
j'ai pri Dieu contre toi! J'ai communi sept fois depuis le dernier
hiver pour que tu meures le lendemain du jour o je t'aurais ruin.
Qu'il en soit comme Dieu voudra! je ne m'en soucie plus, je suis libre!
Va-t'en, Mateo. J'ai tout dit.

Je restais immobile comme une pierre. Elle me rpta:

Va-t'en! Tu n'as pas compris?

Puis, comme je ne pouvais ni parler ni partir, la langue sche et les
jambes glaces, elle se rejeta vers l'escalier, et une sorte de furie
flamba dans ses yeux.

Tu ne veux pas t'en aller! cria-t-elle. Tu ne veux pas t'en aller? Eh
bien! tu vas voir!

Et, dans un appel de triomphe, elle cria:

Morenito!

Mes deux bras tremblaient si fort que je secouais les barres de la
grille o s'taient crisps mes poings.

Il tait l. Je le vis descendre.

Elle jeta son chle en arrire et lui ouvrit ses deux bras nus.

Le voil, mon amant! Regarde comme il est joli! Et comme il est jeune,
Mateo! Regarde-moi bien: je l'adore!... Mon petit coeur, donne-moi ta
bouche!... Encore une fois... Encore une fois... Plus longtemps...
Qu'elle est douce, ma vie!... Oh! que je me sens amoureuse!...

Elle lui disait encore beaucoup d'autres choses...

Enfin... comme si elle jugeait que ma torture n'tait pas au comble...
elle... j'ose  peine vous le dire, monsieur... elle s'est unie  lui...
l... sous mes yeux...  mes pieds... J'ai encore dans les oreilles,
comme un bourdonnement d'agonie, les rles de joie qui firent trembler
sa bouche pendant que la mienne touffait,--et aussi l'accent de sa
voix, quand elle me jeta cette dernire phrase en remontant avec son
amant:

La guitare est  moi, j'en joue  qui me plat!




XIII

COMMENT MATEO REUT UNE VISITE, ET CE QUI S'ENSUIVIT.


Si je ne me suis pas tu en rentrant chez moi, c'est sans doute parce
que au-dessus de mon existence dchire une colre plus nergique me
soutint et me conseilla. Incapable de dormir, je ne me couchai mme
point. Le jour me trouva debout et marchant, dans la pice o nous
sommes, des fentres  la porte. En passant devant une glace, je vis
sans tonnement que j'tais devenu gris.

Au matin, on me servit un premier djeuner quelconque sur une table du
jardin. J'tais l depuis dix minutes, sans faim, sans souffrance, sans
pense, quand je vis venir  moi du fond d'une alle, presque du fond
d'un rve, Concha.

Oh! ne soyez pas surpris. Rien n'est imprvu quand on parle d'elle.
Chacune de ses actions est toujours,  coup sr, stupfiante et
sclrate. Tandis qu'elle approchait de moi, je me demandais
anxieusement quelle convoitise la poussait, du dsir de contempler une
fois encore son triomphe, ou du sentiment qu'elle pourrait peut-tre,
par une manoeuvre aventureuse, achever  son profit ma ruine matrielle.
L'une et l'autre explication taient galement vraisemblables.

Elle se pencha de ct pour passer sous une branche, ferma son ombrelle
et son ventail, puis s'assit en face de moi, la main droite pose sur
ma table.

Je me souviens qu'il y avait derrire elle un massif et qu'une bche
luisante et mince y tait plante dans la terre. Pendant le long silence
qui suivit, une tentation m'obsda de prendre cette bche  la main, et
de la trancher en deux, l, comme un ver rouge...

J'tais venue, me dit-elle enfin, savoir comment tu tais mort. Je
croyais que tu m'aimais davantage et que tu te serais tu dans la nuit.

Puis elle versa le chocolat dans ma tasse vide et y trempa ses lvres
mobiles en ajoutant comme pour elle-mme:

Pas assez cuit. C'est bien mauvais.

Quand elle eut achev, elle se leva, ouvrit son ombrelle, et me dit:

Rentrons. Je te rserve une surprise.

Et je pensai:

Moi aussi.

Mais je n'ouvris pas la bouche.

Nous montmes l'escalier de la vranda. Elle courait en avant et
chantait un air de zarzuela connue avec une lenteur qui voulait sans
doute m'en faire mieux sentir l'allusion:

    _Y si  mi no me diese la gana_
    _De qu furas del brazo con l?_
    _--Pus iria con l de verbena_
    _Y  los toros de Carabanchel!_


De son propre mouvement elle entra dans une pice... Monsieur, ce n'est
pas moi qui l'ai pousse l... ce qui est arriv ensuite, ce n'est pas
moi qui l'ai voulu... Notre destine tait ainsi faite... Il fallait que
tout arrivt.

La pice o elle entra, je vous la montrerai tout  l'heure, c'est une
petite salle toute tendue de tapis, sourde et sombre comme une tombe,
sans autres meubles que des divans. J'y allais fumer autrefois.
Maintenant, elle est abandonne.

J'y pntrai derrire elle; je fermai la porte  clef sans qu'elle
entendt la serrure; puis un flux de sang me monta aux yeux, une colre
amasse jour  jour depuis plus de quatorze mois, et, me retournant vers
sa face, je l'assommai d'un soufflet.

C'tait la premire fois que je frappais une femme. J'en restais aussi
tremblant qu'elle, qui s'tait rejete en arrire, l'air hbt,
claquant des dents.

Toi... toi... Mateo... tu me fais cela... Et au milieu d'injures
violentes, elle cria:

Sois tranquille! tu ne me toucheras pas deux fois!

Elle fouillait dans sa jarretire o tant de femmes cachent une petite
arme, quand je lui broyai la main et jetai le couteau sur un dais qui
touchait presque au plafond.

Puis je la fis tomber  genoux en tenant ses deux poignets dans ma seule
main gauche.

Concha, lui dis-je, tu n'entendras de moi ni insultes, ni reproches.
coute bien: tu m'as fait souffrir au-del de toute force humaine. Tu as
invent des tortures morales pour les essayer sur le seul homme qui
t'ait passionnment aime. Je te dclare ici que je vais te possder par
la force, et non pas une fois, m'entends-tu? mais autant de fois qu'il
me plaira de te saisir avant la nuit.

--Jamais! jamais je ne serai  toi! cria-t-elle. Tu me fais horreur: je
te l'ai dit. Je te hais comme la mort! Je te hais plus qu'elle!
Assassine-moi donc! tu ne m'auras pas avant!

C'est alors que je commenai  la frapper en silence... J'tais vraiment
devenu fou... je ne sais plus bien ce qui s'est pass... mes yeux voyaient
mal... ma tte ne pensait plus... Je me souviens seulement que je la
frappais avec la rgularit d'un paysan qui bat au flau,--et toujours
sur les mmes points: le sommet de la tte et l'paule gauche... Je n'ai
jamais entendu d'aussi horribles cris...

Cela dura peut-tre un quart d'heure. Elle n'avait pas dit une parole,
ni pour demander grce ni pour s'abandonner. Je m'arrtai quand mon
poing fut devenu trop douloureux, puis je lui lchai les deux mains.
Elle se laissa tomber de ct, les bras tendus devant elle, la tte en
arrire, les cheveux dfaits, et ses cris se transformrent brusquement
en sanglots. Elle pleurait comme une petite fille, toujours du mme ton,
aussi longtemps qu'elle pouvait sans reprendre haleine. Par moments, je
croyais qu'elle touffait. Je vois encore le mouvement qu'elle faisait
sans cesse avec son paule meurtrie, et ses mains dans ses cheveux
retirer les pingles...

Alors j'eus tellement piti d'elle et honte de moi, que j'oubliai
presque, pour un temps, la scne atroce de la veille...

Concha s'tait releve un peu: elle se tenait encore  genoux, les mains
prs des joues, les yeux levs  moi... Il semblait qu'il n'y avait plus
l'ombre d'un reproche dans ces yeux-l, mais... je ne sais comment
m'exprimer... une sorte d'adoration... D'abord ses lvres tremblaient si
fort qu'elle ne pouvait pas articuler... Puis je distinguai faiblement:

Oh! Mateo! comme tu m'aimes!

Elle se rapprocha, toujours sur les genoux, et murmura:

Pardon, Mateo! Pardon! je t'aime aussi...

Pour la premire fois, elle tait sincre. Mais moi, je ne la croyais
plus. Elle poursuivit:

Que tu m'as bien battue, mon coeur! Que c'tait doux! Que c'tait
bon!... Pardon pour tout ce que je t'ai fait! J'tais folle... Je ne
savais pas... Tu as donc bien souffert pour moi?... Pardon! Pardon!
Pardon, Mateo!

Et elle me dit encore, de la mme voix douce:

Tu ne me prendras pas de force. Je t'attends dans mes bras. Aide-moi 
me lever... Je t'ai dit que je te rservais une surprise? Eh bien, tu le
verras tout  l'heure, tu le verras: je suis toujours vierge. La scne
d'hier n'tait qu'une comdie, pour te faire mal... car je puis te le
dire, maintenant: je ne t'aimais gure, jusqu'aujourd'hui. Mais j'tais
bien trop orgueilleuse pour prendre un Morenito... Je suis  toi, Mateo.
Je serai ta femme ce matin si Dieu veut. Essaye d'oublier le pass et de
comprendre ma pauvre petite me. Moi, je m'y perds. Je crois que je
m'veille. Je te vois comme je ne t'ai jamais vu. Viens  moi.

Et en effet, monsieur, elle tait vierge.




XIV

O CONCHA CHANGE DE VIE, MAIS NON DE CARACTRE.


Ceci ferait une fin de roman, et tout serait bien qui finirait par une
telle conclusion. Hlas! que ne puis-je m'arrter l! Vous le saurez
peut-tre un jour: jamais un malheur ne s'efface au cours d'une
existence humaine; jamais une plaie n'est gurie; jamais la main
fminine qui sema l'angoisse et les larmes ne saura cultiver la joie
dans le mme champ dchir.

Huit jours aprs ce matin-l (je dis huit jours; cela n'a pas t long),
Concha rentra, un dimanche soir, quelques minutes avant le dner, en me
disant:

Devine qui j'ai vu? Quelqu'un que j'aime bien... Cherche un peu... J'ai
t contente.

Je me taisais.

J'ai vu le Morenito, reprit-elle. Il passait dans Las Sierpes, devant
le magasin Gasquet. Nous sommes alls ensemble  la Cerveceria. Tu sais,
je t'ai dit du mal de lui; mais je n'ai pas dit tout ce que je pense. Il
est joli, mon petit ami de Cadiz. Voyons, tu l'as vu, tu le sais bien.
Il a des yeux brillants avec de longs cils; moi j'adore les longs cils,
cela fait le regard si profond! Et puis, il n'a pas de moustaches, sa
bouche est bien faite, ses dents blanches... Toutes les femmes se
passent la langue sur les lvres quand elles le voient si gentil.

--Tu plaisantes, Conchita... ce n'est pas possible... Tu n'as vu
personne, dis-le-moi?

--Ah! tu ne me crois pas? Comme il te plaira... Alors je ne te dirai
jamais ce qui s'est pass ensuite.

--Dis-le-moi immdiatement! m'criai-je en lui saisissant le bras.

--Oh! ne t'emporte pas! je vais te le dire! Pourquoi me cacherais-je?
C'est mon plaisir, je le prends. Nous sommes alls ensemble en dehors de
la ville, _por un caminito muy clarito, muy clarito, muy clarito,_  la
Cruz del Campo. Faut-il continuer? Nous avons visit toute la maison
pour choisir le cabinet o nous aurions le meilleur divan...

Et comme je me dressais, elle acheva, derrire ses deux mains
protectrices:

Va, c'est bien naturel. Il a la peau si douce, et il est tellement plus
joli que toi!

Que voulez-vous? je la frappai encore. Et brutalement, d'une main dure,
de faon  me rvolter moi-mme. Elle cria, elle sanglota, elle se
prosterna dans un coin, la tte sur les genoux, les mains tordues.

Et puis, ds qu'elle put parler, elle me dit, la voix pleine de larmes:

Mon coeur, ce n'tait pas vrai... Je suis alle aux toros... J'y ai
pass la journe... mon billet est dans ma poche... prends-le... J'tais
seule avec ton ami G... et sa femme. Ils m'ont parl, ils pourront te le
dire... J'ai vu tuer les six taureaux, et je n'ai pas quitt ma place et
je suis revenue directement.

--Mais alors, pourquoi m'as-tu dit?...

--Pour que tu me battes, Mateo. Quand je sens ta force, je t'aime, je
t'aime; tu ne peux pas savoir comme je suis heureuse de pleurer  cause
de toi. Viens, maintenant. Guris-moi bien vite.

Et il en fut ainsi, monsieur, jusqu' la fin. Quand elle se fut
convaincue que ses fausses confessions ne m'abusaient plus, et que
j'avais toutes les raisons de croire  sa fidlit, elle inventa de
nouveaux prtextes pour exciter en moi des colres quotidiennes. Et le
soir, dans la circonstance o toutes les femmes rptent: Tu m'aimeras
longtemps, j'entendais, moi, ces phrases stupfiantes (mais relles: je
n'invente rien): Mateo, tu me battras encore? Promets-le moi: tu me
battras bien! Tu me tueras! Dis-moi que tu me tueras!

Ne croyez pas, cependant, que cette singulire prdilection ft la base
de son caractre. Non; si elle avait le besoin du chtiment, elle avait
aussi la passion de la faute. Elle faisait mal, non pour le plaisir de
pcher, mais pour la joie de faire mal  quelqu'un. Son rle dans la vie
se bornait l: semer la souffrance et la regarder crotre.

Ce furent d'abord des jalousies dont vous ne pouvez avoir ide. Sur mes
amis et sur toutes les personnes qui composaient mon entourage, elle
rpandit des bruits tels, et au besoin se montra directement si
insultante que je rompis avec tous et restai seul. L'aspect d'une femme,
quelle qu'elle ft, suffisait  la mettre en fureur. Elle renvoya toutes
mes domestiques, depuis la fille de basse-cour jusqu' la cuisinire,
quoiqu'elle st parfaitement que je ne leur parlais mme pas. Puis elle
chassa de la mme faon celles qu'elle avait choisies elle-mme. Je fus
contraint de changer tous mes fournisseurs, parce que la femme du
coiffeur tait blonde, parce que la fille du libraire tait brune, et
parce que la marchande de cigares me demandait de mes nouvelles quand
j'entrais dans sa boutique. Je renonai en peu de temps  me montrer au
thtre: en effet, si je regardais la salle, c'tait pour me repatre de
la beaut d'une femme, et si je regardais la scne, c'tait une preuve
dcisive que je devenais amoureux d'une actrice. Pour les mmes raisons,
je cessai de me promener avec elle en public: le moindre salut devenait
 ses yeux une sorte de dclaration. Je ne pouvais ni feuilleter des
gravures, ni lire un roman, ni regarder une Vierge, sous peine d'tre
accus de tendresse  l'gard du modle, de l'hrone ou de la Madone.
Je cdais toujours, je l'aimais tant! Mais aprs quelles luttes
fastidieuses!

En mme temps que sa jalousie s'exerait ainsi contre moi, elle tentait
d'entretenir la mienne, par des moyens qui, de factices qu'ils taient
en premier lieu, devinrent plus tard vritables.

Elle me trompa. Au soin qu'elle prenait de m'en avertir chaque fois, je
reconnus qu'elle cherchait moins sa propre motion que la mienne; mais
enfin, mme moralement, ce n'tait gure une excuse valable, et en tout
cas, lorsqu'elle revenait de ces aventures particulires, je n'tais pas
en tat de faire leur apologie, vous le comprendrez sans peine.

Bientt, il ne lui suffit plus de me rapporter les preuves de ses
infidlits. Elle voulut renouveler la scne de la grille, et cette fois
sans aucune feinte. Oui! Elle machina, contre elle-mme, une surprise en
flagrant dlit!

Ce fut un matin. Je m'veillai tard: je ne la vis pas  mon ct. Une
lettre tait sur la table et me disait en quelques lignes:

_Mateo qui ne m'aimes plus! Je me suis leve pendant ton sommeil et
j'ai t retrouver mon amant, htel X..., chambre 6; tu peux me tuer l si
tu veux, la serrure restera ouverte. Je prolongerai ma nuit d'amour
jusqu' la fin de la matine. Viens donc! j'aurai peut-tre la chance
que tu me voies pendant une treinte,_

_Je t'adore._

CONCHA.


J'y allai. Quelle heure que celle-l, mon Dieu! Un duel suivit. Ce fut
un scandale public. On a pu vous en parler...

Et quand je pense que tout ceci tait pour m'attacher! Jusqu'o
l'imagination des femmes peut-elle les aveugler sur l'amour viril!

Ce que je vis dans cette chambre d'htel survcut dsormais comme un
voile entre Concha et moi. Au lieu de fouetter mon dsir comme elle
l'avait espr, ce souvenir se trouva rpandre sur tout son corps
quelque chose d'odieux et d'ineffaable dont elle resta imprgne. Je la
repris pourtant; mais mon amour pour elle tait  jamais bless. Nos
querelles devinrent plus frquentes, plus pres, plus brutales aussi.
Elle s'accrochait  ma vie avec une sorte de fureur. C'tait pur gosme
et passion personnelle. Son me foncirement mauvaise ne souponnait
mme pas qu'on pt aimer autrement.  tout prix, par tous les moyens,
elle me voulait enferm dans la ceinture de ses bras. Je m'chappai
enfin.

Cela se fit un jour, tout  coup, aprs une scne entre mille,
simplement parce que c'tait invitable.

Une petite gitane, marchande de corbeilles, avait mont l'escalier du
jardin pour m'offrir ses pauvres ouvrages de joncs tresss et de
feuilles de roseaux. J'allais lui faire une charit, quand je vis Concha
s'lancer vers elle et lui dire avec cent injures qu'elle tait dj
venue le mois prcdent, qu'elle prtendait sans doute m'offrir bien
autre chose que ses corbeilles, ajoutant qu'on voyait bien  ses yeux
son vritable mtier, que si elle marchait pieds nus c'tait pour
montrer ses jambes, et qu'il fallait tre sans pudeur pour aller ainsi
de porte en porte avec un jupon dchir  la chasse des amoureux. Tout
cela, sem d'outrages que je ne vous rpte pas, et dit de la voix la
plus rogue. Puis elle lui arracha toute sa marchandise, la brisa, la
pitina... Je vous laisse  deviner les sanglots et les tremblements de
la malheureuse petite. Naturellement je la ddommageai. D'o bataille.

La scne de ce jour-l ne fut ni plus violente ni plus fastidieuse que
les autres; pourtant elle fut dfinitive: je ne sais pas encore
pourquoi. Tu me quittes pour une bohmienne!--Mais non. Je te quitte
pour la paix.

Trois jours aprs, j'tais  Tanger. Elle me rejoignit. Je partis en
caravane dans l'intrieur, o elle ne pouvait me suivre, et je restai
plusieurs mois sans nouvelles d'Espagne.

Quand je revis Tanger, quatorze lettres d'elle m'attendaient  la poste.
Je pris un paquebot qui me conduisit en Italie. Huit autres lettres me
parvinrent encore. Puis ce fut le silence.

Je ne rentrai  Sville qu'aprs un an de voyages. Elle tait marie
depuis quinze jours  un jeune fou, d'ailleurs bien n, qu'elle a fait
envoyer en Bolivie avec une hte significative. Dans sa dernire lettre,
elle me disait: Je serai  toi seul, ou alors  qui voudra. J'imagine
qu'elle est en train de tenir sa seconde promesse.

J'ai tout dit, monsieur. Vous connaissez maintenant Concepcion Perez.

Pour moi, j'ai eu la vie brise pour l'avoir trouve sur ma route. Je
n'attends plus rien d'elle, que l'oubli; mais une exprience si durement
acquise peut et doit se transmettre en cas de danger. Ne soyez pas
surpris si j'ai tenu  coeur de vous parler ainsi. Le carnaval est mort
hier; la vie relle recommence; j'ai soulev un instant pour vous le
masque d'une femme inconnue.

Je vous remercie, dit gravement Andr, en lui serrant les deux mains.




XV

QUI EST L'PILOGUE ET AUSSI LA MORALIT DE CETTE HISTOIRE.


Andr revint  pied vers la ville. Il tait sept heures du soir. La
mtamorphose de la terre s'achevait insensiblement par un clair de lune
enchant.

Pour ne pas revenir par le mme chemin--ou pour toute autre raison,--il
prit la route d'Empalme aprs un long dtour  travers la campagne.

Le vent du sud l'enivrait d'une chaleur intarissable qui,  cette heure
dj nocturne, tait encore plus voluptueuse.

Et comme il s'arrtait, les yeux presque ferms, pour jouir de cette
sensation nouvelle avec frisson, une voiture le croisa, et s'arrta
brusquement. Il s'avana; on lui parlait.

Je suis un peu en retard, murmurait une voix. Mais vous tes gentil,
vous m'avez attendue. Bel inconnu qui m'attirez, devrais-je me confier 
vous sur cette route dserte et sombre? Ah! Seigneur, vous le voyez
bien: je n'ai gure envie de mourir, ce soir!

Andr jeta sur elle un regard qui voyait toute une destine; puis,
devenu soudain trs ple, il prit la place vide auprs d'elle. La
voiture roula en pleine campagne jusqu' une petite maison verte 
l'ombre de trois oliviers. On dtela les chevaux. Ils dormirent. Le
lendemain, vers trois heures, ils reprirent le harnais. La voiture
repartit pour Sville et s'arrta, 22, plaza del Triunfo.

Concha en descendit la premire. Andr suivait. Ils entrrent ensemble.

Rosalia! dit-elle  une femme de chambre. Fais mes malles, vite! Je
vais  Paris.

--Madame, il est venu ce matin un monsieur qui a demand Madame, et qui
a beaucoup insist pour entrer. Je ne le connais pas, mais il a dit que
Madame le connat depuis longtemps et qu'il serait bien heureux si
Madame daignait le recevoir.

--A-t-il laiss une carte?

--Non, Madame.

Mais en mme temps, un domestique se prsentait, portant une lettre, et
Andr sut plus tard que la lettre tait celle-ci:

_Ma Conchita, je te pardonne. Je ne puis vivre o tu n'es pas. Reviens.
C'est moi, maintenant, qui t'en supplie  genoux._

_Je baise tes pieds nus._

MATEO.


_Sville,_ 1896.

_Naples,_ 1898.

       *       *       *       *       *


NOTES:

[1] Prononcer: Conntcha, Conntchita, etc.

[2] _Novio_, et le fminin _novia_, correspondent exactement  ce que
les ouvriers franais appellent une _connaissance_. C'est un mot dlicat
en ceci qu'il ne prjuge rien et qu'il dsigne  volont l'amiti,
l'amour ou le plus simple concubinage.

[3] Gendarme espagnol.

[4] La manufacture de tabacs de Sville.

[5] Un sou.

[6] Cinq sous.

[7]

  Quelqu'un nous coute?--Non.
  --Tu veux que je te dise?--Dis.
  --Tu as un autre amant?--Non.
  --Tu veux que je le sois?--Oui.



[8] _Mozita_ est un mot plus familier que _Virgen_, et que les jeunes
filles emploient plus librement pour exprimer qu'elles sont restes
pures. Le mot franais qui traduit la mme nuance est aujourd'hui
dconsidr.

[9] Le petit brun.

[10] Le mot _Ingls_ (Anglais) dsigne tous les trangers, en Espagne.

[11] Htel priv.

[12] Les maisons espagnoles sont fermes par une grille  travers
laquelle on voit, au-del d'un large passage, le patio, cour intrieure
d'une architecture trs orne, avec une fontaine et des plantes vertes.





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Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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