The Project Gutenberg EBook of Victor, ou L'enfant de la fort, by 
Franois-Guillaume Ducray-Duminil

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Title: Victor, ou L'enfant de la fort

Author: Franois-Guillaume Ducray-Duminil

Release Date: January 23, 2009 [EBook #27876]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VICTOR, OU L'ENFANT DE LA FORT ***




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VICTOR,

OU

L'ENFANT DE LA FORT.




AVIS.


Les Romances rpandues dans cet Ouvrage, se trouvent, mises en musique,
avec accompagnemens de harpe ou forte-piano, par le citoyen
_Ducray-Duminil_, chez M. _Imbault_, Marchand diteur de Musique, rue
Saint-Honor, au _Mont-d'Or_, prs la Croix-du-Trahoir, qui a les
Romances de _Lolotte et Fanfan_, Roman du mme Auteur.

* * *

Nous, soussigns, dclarons que les Ouvrages du citoyen DUCRAY-DUMINIL,
savoir: _Lolotte et Fanfan_, _Alexis_ ou _la Maisonnette dans les Bois_,
_Petit-Jacques et Georgette_, _le Codicile Sentimental_, _les Soires de
la Chaumire_, et _Victor_ ou _l'Enfant de la Fort_, ne se trouvent,
_avous par l'Auteur_, que chez le citoyen _le Prieur_, Libraire, rue de
Savoie, qui en est propritaire; que toute autre dition serait une
contrefaon, et que nous en poursuivrons les contrefacteurs pardevant
les Tribunaux.

DUCRAY-DUMINIL, LE PRIEUR.




_TABLE DES CHAPITRES_: premier volume.


CHAPITRE PREMIER.--La Veuve et l'Orphelin

CHAP. II.--Le Songe et l'Hospitalit

CHAP. III.--Trait de lumire

CHAP. IV.--Projets manqus, surcrot d'embarras

CHAP. V.--On croit toucher au dnouement

CHAP. VI.--Intrigue plus obscure que jamais

CHAP. VII.--Tactique, exposition

_LES NUITS DE LA FORT_.

Premire nuit de la fort

IIe Nuit de la fort

IIIe Nuit de la fort

IVe Nuit de la fort

Ve Nuit de la fort


TABLE DES CHAPITRES: second volume.


CHAPITRE PREMIER.--Combats; le nouvel OEdipe

CHAP. II.--Coup du sort

CHAP. III.--Faible adoucissement

CHAP. IV.--Une seule Faute, Nouvelle. La voiture publique, une nuit
d'auberge

CHAP. V.--Tout le monde la trompe

CHAP. VI.--On croirait lire un roman

CHAP. VII.--Nouveaux troubles, nouveaux voyages

CHAP. VIII.--L'Amour et l'Hymen

CHAP. IX.--Suites d'une Promenade solitaire

CHAP. X.--vnemens rapides

CHAP. XI.--Explication des Nuits de la fort

CHAP. XII, trs-court, mais qui promet


TABLE DES CHAPITRES: troisime volume.


CHAPITRE PREMIER.--Prsent d'amour qui doit jouer un rle

CHAP. II.--Un nouvel auteur vient enrichir la scne

CHAP. III.--Tristes suites d'une bonne rception

CHAP. IV.--Fte nocturne; abus de tout

CHAP. V.--L'aurait-on prvu?

CHAP. VI.--Voyage en enfer

CHAP. VII.--Histoire de Roger. Tel pre, tel fils

CHAP. VIII.--Forte leon qui ne sert  rien

CHAP. IX.--Vengeance digne de lui; politesse intresse

CHAP. X.--Nuit d'une vieille femme; ce que cela veut dire

CHAP. XI.--Aveux qui servent  claircir quelques traits obscurs

CHAP. XII.--Tout le monde le console


TABLE DES CHAPITRES: quatrime volume.


CHAPITRE PREMIER.--La Fort enchante

CHAP. II.--La lanterne magique; explications

CHAP. III.--La petite porte du chteau va s'ouvrir encore

CHAP. IV.--Mort imprvue; sacrifice  l'amour.

CHAP. V.--Entrevue nocturne; affront sanglant

CHAP. VI, qui divise,  dessein, l'intrt.

CHAP. VII.--Les Ruines et les Tombeaux

CHAP VIII.--Le beau Pcheur, Nouvelle.

CHAP IX.--On doit s'y attendre

CHAP X.--Ils touchent au bonheur.

CHAP XI, qu'il ne faut pas lire si l'on est sensible

CHAP XII, en Lettres

CONCLUSION




VICTOR,

OU

L'ENFANT DE LA FORT;

PAR

M. DUCRAY-DUMINIL,

Auteur de LOLOTTE ET FANFAN, d'ALEXIS, des PETITS MONTAGNARDS, &c.

* * *

Qui le consolera, l'infortun?.... Sa vertu!

* * *

TOME PREMIER.

 PARIS,

Chez LE PRIEUR, Libraire, rue de Savoie,

n. 12.

AN V.--1797.




UN MOT AU LECTEUR.


Prouver que la vertu est suprieure  tous les vnemens; qu'elle sait
braver les coups du sort, et ceux de la mchancet des hommes; qu'elle
est toujours grande, toujours sublime, mme quand elle a le malheur de
succomber sous les efforts du vice, tel est le but moral que s'est
prescrit l'Auteur. Si son _Victor_ intresse, s'il fournit quelques
mditations, quelques rveries touchantes au philosophe,  l'ami de
l'humanit; si son plan est senti enfin par ceux qui lisent avec
attention, qui cherchent toujours le fruit sous les fleurs, il sera bien
rcompens d'avoir entrepris cet Ouvrage, qu'on trouvera d'ailleurs
bizarre, romanesque, extraordinaire, invraisemblable, tout ce que l'on
voudra.




VICTOR,

ou

L'ENFANT DE LA FORT.





CHAPITRE PREMIER.

LA VEUVE ET L'ORPHELIN.


Minuit sonne!.... Un silence religieux succde au tumulte des villes, au
hennissement des chevaux, aux chants joyeux des agriculteurs.... Le
sommeil appesantit ses ailes noires sur la surface de notre hmisphre:
il en secoue les pavots et les songes; les songes!.... qui ne font
souvent que prolonger les peines de l'infortun, tandis qu'ils
rappellent  l'homme heureux les images riantes dont il a joui dans la
journe. C'est le moment du repos pour tous les mortels; c'est le
moment de la douleur pour le jeune Victor.

Il est seul dans son appartement, l'intressant Victor. Les deux coudes
appuys sur sa fentre, sa tte enfonce dans ses mains, il se livre aux
plus tristes rflexions. La lune claire la campagne: elle rflchit son
disque argent dans l'eau limpide du canal qui entoure le chteau de
Fritzierne; un lger zphyr balance mollement la cime des arbres: les
rossignols, les fauvettes, tous ces Orphes des bois sont endormis; le
cri lugubre de l'oiseau de Minerve trouble seul la tranquillit dont
veut jouir la nature; tout dispose  la mlancolie, tout invite au
recueillement.

Victor, occup de mille pensers divers, fixe ses regards distraits sur
les objets qui l'environnent; il regarde tout, et ne voit rien; il pense
 mille choses, et n'a pas une seule ide. Ses yeux sont humides de
larmes que ses paupires, immobiles, n'expriment point de ses yeux. Son
coeur bat, ses genoux flchissent; il semble qu'il ne puisse plus se
soutenir, et voil plus d'une heure qu'il est dans la mme position!....
Un lger nuage cependant obscurcit le disque argent de l'astre de la
nuit; il en affaiblit la clart; mais il en diverge les rayons sur des
bois, des plaines, des rivires, des fortifications. L'absence de la
lumire tire Victor de sa rverie; il promne ses regards avec plus
d'attention sur les objets qu'il peut distinguer encore: il les a vus
cent fois; mais il ne les a jamais fixs avec autant de volupt: tout
lui parat nouveau, parce qu'il sent davantage. Les vastes forts de la
Bohme, qu'il habite, se prsentent en masse  ses yeux tonns. Au pied
du mont des Gants, auprs duquel est situ le chteau de Fritzierne, il
apperoit l'Elbe sortant de sa source avec imptuosit, courant, au
milieu de mille sinuosits, arroser les plaines, les villes et les
hameaux. Il voit en imagination ce fleuve majestueux se grossir dans son
cours, traverser la Misnie, la Saxe, et porter  la mer, au-dessus de
Hambourg, le tribut de ses eaux gonfles, dans leur cours, par mille
torrens divers. Il apperoit la haute tour de Buntzlau, o
Boleslas-le-Cruel-massacra son frre Vinceslas qui venait lui demander
un asyle. Enfin, baissant les yeux sur les fortifications du chteau de
Fritzierne, il le voit flanqu de bastions, de tourelles, de
contre-forts, et dfendu par un large foss, qu'un pont-levis permet
seul de franchir.

Ce spectacle imposant doit tre familier  Victor; mais il ne lui a
jamais procur autant de jouissances. Eh quoi! s'crie-t-il, ces
tableaux magnifiques, ces superbes campagnes, ce chteau o l'on leva
mon enfance; je quitterais tout cela!.... je fuirais un protecteur, un
pre!.... j'aurais l'ingratitude de l'abandonner, quand il compte sur
moi pour adoucir les ennuis de sa vieillesse!.... Non, Victor, non, tu
t'auras point cette barbarie; tu vaincras une funeste passion, tu
respecteras la fille de ton protecteur, tu lui cacheras tes sentimens;
tu triompheras de l'amour, et tu jouiras du bonheur d'une famille qui
t'a reu dans son sein au sortir de ton berceau, qui te regarde comme un
ami que le ciel lui a envoy.... Mais, dieux! Clmence! tu ne sauras
donc jamais que je t'aime, que je t'adore.... jamais!.... L'ai-je pu
former ce cruel projet! Clmence! fille adorable! si tu savais, si
j'osais dire  ton pre!.... Ton pre pourrait-il blmer un amour
vertueux, un amour dlicat fond sur la reconnaissance, sur l'admiration
dont tes rares vertus m'ont pntr!.... Pourrait-il me repousser de son
sein, aprs m'avoir cent fois accabl des bonts les plus touchantes!
Non, non, le baron de Fritzierne est un philosophe, un sage; il fait peu
de cas de la naissance, de la fortune, de tous les dons du hasard; il
n'estime que l'honneur, la probit: il me jugera digne de la main de sa
fille. Oui, Clmence, oui, tu connatras mon amour; j'ose esprer que tu
le partageras: tu m'as donn tant de fois l'espoir d'tre aim! Nous
nous jetterons aux pieds du meilleur des pres; il nous embrassera, nous
unira.  Victor! quelle flicit t'attend!.... Que dis-tu, insens? o
va s'garer ton imagination? toi, malheureux enfant trouv dans une
fort; toi, infortun, sans parens, sans amis, sans appui sur la terre,
tu deviendrais le gendre du baron de Fritzierne, d'un des plus puissans
seigneurs de l'Allemagne! tu oserais rapprocher la distance....

Non, Victor, non; cesse d'esprer, cesse de rver, ce bonheur n'est pas
fait pour toi. Fuis, Victor, fuis, drobe-toi aux traits du malheur qui
t'attend; crains d'tre accus d'ingratitude, de sduction: tu le
serais, Victor, tu le serais, et tu en mourrais!.... C'en est fait, son
pre m'a refus aujourd'hui la permission de voyager loin de lui; il a
fait de vains efforts pour m'arracher le secret de mon coeur; demain, je
me prcipite de nouveau  ses genoux; je le presse, je le conjure de me
laisser partir, et s'il se refuse encore  mes voeux.... S'il s'y refuse,
que ferai-je? que deviendrai-je? Ah! malheureux!....

C'est ainsi que Victor flottait dans une mer de penses plus
douloureuses les unes que les autres. Il devait tout  M. de Fritzierne,
il adorait sa fille Clmence; mais son amour tait respectueux; jamais
il ne lui tait chapp un mot qui pt le dceler; jamais aucune de ses
dmarches n'avait dvoil le secret de son coeur; Clmence elle-mme
ignorait que sa tendresse tait paye de retour; car Clmence aimait
Victor, et Clmence, par des agaceries bien naturelles  un enfant,
avait allum cette funeste passion dans le coeur du homme. Clmence
avait dix-sept ans; elle tait vive, et simple comme l'innocence; son
ame ignorait ces dtours qui gnent le sentiment, qui en arrtent
l'explosion. Victor avait dix-huit ans; il tait grand, bien fait, dou
de toutes les qualits de l'esprit et du coeur. Clmence, leve avec
lui, n'avait pu rsister au charme que sa prsence, ses discours, ses
talens, lui avaient inspir. Elle l'aimait donc; mais elle croyait
n'aimer qu'un frre: son pre l'avait leve dans cette douce illusion.
Clmence se croyait attache  Victor par les liens du sang, et Clmence
se livrait sans contrainte  toute l'effusion d'un sentiment qu'elle
regardait comme celui de la tendresse fraternelle. Victor, lui Victor,
ne pouvait se livrer  cette douce erreur. Victor savait bien qu'il
n'tait point le frre, de Clmence.... Il ne connaissait qu'une partie
de l'histoire de sa naissance; mais il en savait assez pour dsesprer
de jamais obtenir la main de son amante. Le baron de Fritzierne,
vieillard de soixante-cinq ans, aprs avoir brill long-temps dans les
emplois politiques et militaires, aprs avoir prouv une foule de
malheurs, s'tait retir dans son chteau, o il vivait retir du
commerce des hommes. L, il avait lev Clmence et Victor: il aimait ce
dernier comme son propre fils; mais il tait extrmement riche; sa
naissance tait des plus distingues; il n'y avait pas d'apparence qu'il
voult jamais donner sa fille  un inconnu. Victor le craignait, Victor
prvoyait les suites funestes de sa fatale passion, et il s'tait
dtermin  voyager jusqu'au moment de l'tablissement de Clmence. Il
en avait parl  son pre, sans lui donner les vritable raisons qui le
foraient  s'loigner. Mais Fritzierne s'tait attendri; le bon
Fritzierne lui avait reproch, en versant quelques larmes, l'espce
d'abandon o il voulait le plonger. Victor n'avait pu rsister aux
pleurs de son bienfaiteur: il s'tait tu; son coeur avait gmi. Il tait
remont dans son appartement, l'ame oppresse, le feu sur les joues, et
les paupires charges de larmes. Loin de chercher un repos qui l'aurait
fui, il avait ouvert sa croise, et le spectacle de la nature venait
d'enchaner ses facults, de suspendre, pour un moment, l'excution de
son projet. Tantt il se proposait de fuir sans voir le baron ni sa
fille; et tantt il voulait crire  Clmence pour lui faire ses tristes
adieux. Il allait se mettre  son secrtaire dans cette intention; mais
les beauts des sites que la lune clairait  ses yeux, le retenaient 
sa fentre; il admirait, reprenait le cours de ses rflexions, admirait
encore et ne pouvait rien faire....

Quiconque a voyag dans la Bohme, quiconque a vu les montagnes, les
bois, les hameaux, les vieux chteaux qu'elle renferme, se fera aisment
une ide de la situation de manoir de Fritzierne: c'tait un
chteau-fort dans toute l'tendue du terme. Plac au milieu d'une
colline qui, par une suite d'lvations, formait le dernier monticule de
la chane des montagnes des Gants, il dominait sur un pays raboteux,
hriss de vieilles tours, de masures, de cteaux boiss, de prairies et
de ruisseaux. Il tait fortifi tout autour,  l'exception d'une petite
porte perce dans un des crneaux de la muraille, et qui donnait de
plain-pied sur la campagne. Sur le devant de la faade tait situ le
pont-levis, jet sur un large foss plein d'eau. Les jardins, levs en
amphithtres, taient immenses, entours de fortes murailles, flanqus
d'normes contre-forts; en un mot, il tait impossible de craindre,
d'aucun ct, l'attaque de brigands qui infestaient depuis long-temps
les vastes forts d'alentour. Ce chteau avait autrefois soutenu des
siges, et il tait encore capable de se dfendre contre toute
surprise.

C'tait l le sjour que, depuis vingt ans, le baron de Fritzierne
habitait paisiblement; c'tait l que la compassion avait tendu une main
protectrice  la jeunesse de Victor, dont les malheurs les plus cruels
avaient marqu la naissance, ainsi que nous le verrons par la suite....

Victor connaissait toutes les obligations qu'il avait au vieux baron;
mais Victor, combattu par l'amour, la reconnaissance et la dlicatesse,
ne pouvait rpondre aux bonts dont on l'avait accabl, que par une
fuite prcipite: c'tait mme le seul moyen qu'il et de prouver sa
gratitude  son bienfaiteur; il fallait, par gard pour ses bienfaits,
qu'il s'arracht de ses bras....

Victor venait de prendre cette rsolution. N ferme et courageux, il
tait incapable d'en changer. Son ame tait plus calme, son coeur moins
agit, ses penses avaient repris leur cours; une heure entire, passe
dans la fluctuation des ides les plus tristes, avait puis ses
facults morales et physiques; le sommeil commenait  lui faire
prouver son besoin imprieux, il allait fermer sa fentre pour goter
quelques heures de repos, dj il s'en loignait, lorsque des cris
affreux le rappellent au balcon. Il coute.... Plus rien.... Le silence
seul frappe son oreille attentive. Il va s'loigner de nouveau; les
mmes cris recommencent; mais ils sont plus aigus.... Victor entend
distinctement ces mots, prononcs dans la campagne, presque au-dessous
de lui: , qui que vous soyez, ne prenez que ma vie; n'arrachez point
celle du malheureux orphelin que vous voyez; c'est mon fils, c'est mon
fils, je l'ai adopt.... Barbares! que vous a-t-il fait?.... Eh! ne se
trouvera-t-il point quelque ame gnreuse qui vienne nous secourir!....

Victor, saisi d'effroi, cherche  distinguer les infortunes cratures
dont il entend les sanglots; mais la confusion rgne sur tous les
objets; il n'apperoit qu'un fer tincelant  la clart de la lune; on
agite ce fer; on semble en menacer les victimes.... Victor ne balance
point; il veille son domestique. Tous deux prennent leurs pistolets, et
se prcipitent vers la petite porte qui donne sur la campagne, et dont
ils ont une clef. Victor n'a qu'une inquitude; il craint d'arriver trop
tard; il craint que le sang ait coul!.... Bientt la porte se referme
sur eux; ils marchent au hasard, et n'entendent plus rien; mais Victor
dirige ses pas vers l'endroit o, de sa croise, il a vu briller le fer
de l'assassin: tous deux marchent doucement pour n'tre point
dcouverts....  peine ont-ils fait deux cents pas que, cachs derrire
une bruyre, ils apperoivent distinctement une femme  genoux, tenant
dans ses bras un jeune enfant de quatre  cinq ans; trois sclrats,
dont l'aspect est repoussant, tiennent le pistolet sur la gorge de
l'infortune, et l'un d'eux l'interroge en ces termes: Qu'as-tu vu?
qu'as-tu entendu? rponds, ou c'est fait de ta vie!--Hlas! je n'ai rien
entendu, rien vu, je vous le rpte,--Pourquoi t'es-tu crie: _Fuyons,
mon fils, ce sont des voleurs!_--La crainte, la terreur,  l'heure qu'il
est....--Mais tu as ajout: _Si Roger tait  leur tte! fuyons!_--J'ai
entendu parler de Roger comme d'un chef dont l'approche est
redoutable.--Tu ne le connais pas?--Moi....--Tu te
troubles!....Camarades, immolons l'enfant, et conduisons la mre  notre
chef. Cette femme en est connue; je ne sais quoi me dit qu'elle en est
connue....

Les trois brigands allaient consommer leur forfait sur l'enfant, que la
mre pressait contre son coeur; dj mme ils venaient de lui arracher
cette innocente crature, qui jetait des cris affreux.... Victor
s'lance, Victor s'crie: Arrte, sclrat, reois la punition de tes
crimes!....

Un coup de pistolet tend un des brigands  ses pieds. Un second veut
fuir, Valentin, le domestique de Victor, le poursuit, et le prive  son
tour de la vie. Le troisime brigand se sauve  toutes jambes et
disparat.... Le fidle serviteur revient joindre son matre, qu'il
trouve occup  rappeler les sens de l'inconnue qui s'est vanouie.
Valentin la prend dans ses bras, Victor serre l'enfant dans les siens;
et tous deux, chargs de ces prcieux fardeaux, regagnent la petite
porte, l'ouvrent, la referment soigneusement, et portent dans leur
appartement les infortuns  qui ils viennent de sauver la vie.

Qu'on se reprsente la situation d'un homme sensible, d'un homme comme
Victor, qui vient de commettre une bonne action. En est-il de plus
douce? Comme son coeur bat dlicieusement! comme son sang est rafrachi
par l'ide agrable qu'il vient de secourir l'humanit!

Victor fait asseoir l'inconnue, qui est un peu revenue  elle; il prend
l'enfant sur ses genoux, le presse, le caresse, et voit avec
satisfaction cet intressant enfant lui sourire, et jeter sur lui des
regards o se peignent dj la tendresse et la reconnaissance.... La
mre a recouvr l'usage de la parole. Qui tes-vous, lui demande
doucement Victor? Par quel hasard vous trouvez-vous seule,  une heure
du matin, dans un lieu aussi dsert?--Homme gnreux, ne me demandez pas
qui je suis; n'exigez pas que je vous fasse le rcit des malheurs qui
ont travers ma vie? Ce rcit douloureux, je ne pourrais le faire; je ne
le ferai jamais: je me suis impos la loi de cacher mes aventures  tout
le monde; la mort seule me les fera oublier; mais personne, non personne
ne les connatra.... Qu'il vous suffise de savoir que je suis une
pauvre femme, sans asyle, sans parens, sans amis, qui...--Sans parens,
sans ami! Oh! parlez, parlez, vous m'intressez  un point....--Je
m'tais retire dans un petit village  quelques lieues de Prague. L,
je vivais tranquillement du travail de mes mains et des dons que les
ames sensibles voulaient bien me faire. Un vieux laboureur, plus pauvre
encore que moi, venait de perdre son fils, l'espoir de sa vieillesse;
l'pouse de ce fils tait morte en donnant le jour  cet enfant que vous
voyez. Le laboureur ne put rsister  tant de coups; il expira dans mes
bras, et moi je me chargeai de l'orphelin, persuade que le ciel ne
m'abandonnerait pas. Mais, hlas! le sort ardent  me perscuter voulait
me chasser une seconde fois de mes foyers. L'avant-dernire nuit, le feu
prit au village et consuma une grande partie des masures. Des mchans
accusrent ma ngligence de ce malheur.... J'avais perdu mon asyle,
j'avais perdu la tendresse de ceux au milieu desquels je vivais; je pris
l'enfant dans mes bras, et je partis, rsolue d'aller implorer la
compassion d'une vieille parente que j'ai en Silsie, mais dont je
n'apprhende que trop la duret, s'il faut vous l'avouer.... Hier soir
je me suis gare dans ces routes tortueuses qui environnent votre
chteau; la nuit m'a surprise au milieu de mes inquitudes.... Que faire
dans cette cruelle extrmit! Je recommande cet enfant  Dieu; je
m'enfonce dans un vallon, o j'engage le petit  dormir sur un tertre de
gazon, bien dtermine  veiller toute la nuit auprs de lui. L'enfant
reposait depuis prs de deux heures environ, et je me croyais absolument
seule dans cet endroit cart, lorsque j'entends distinctement ces mots
qu'on prononce  voix basse, et tout prs de moi: As-tu assez dormi,
Morgan? Allons, allons, rveille-toi, voil l'heure d'aller  la
dcouverte. Tu sais que Roger doit camper aujourd'hui entre Kingratz et
Sarwitz: c'est le passage des voitures publiques; il y a l de bons
coups  faire....  ces mots,  ce nom de Roger, qui me retrace des
souvenirs trop douloureux, la frayeur s'empare de moi; je prends
l'enfant dans mes bras, je me lve, et nous fuyons; mais le petit ne
peut retenir ses cris; les deux sclrats nous dcouvrent, nous
poursuivent, nous atteignent, et.... vous savez le reste.... Gnreux
mortel! je vous dois ma vie, je vous dois plus!.... vous avez conserv
les jours de cet enfant qui m'est bien cher, puisqu'il n'a plus que moi
dans le monde! comment ferai-je pour acquitter jamais tant de
bienfaits!....--Comment vous ferez, ange du ciel! Ah! continuez de
donner vos soins  cet enfant, et vous aurez reconnu au-del tout ce que
j'ai eu le bonheur de faire pour vous et pour lui: c'est mriter tous
les bienfaits des hommes, qu'tre utile  un seul infortun!....

Victor tait charm de voir que la personne qu'il venait de secourir
tait digne de son estime. Il regardait avec dlices cette femme
vertueuse, qui faisait pour un enfant tranger ce que le baron avait
fait pour lui; il trouvait, dans la situation de l'inconnue, une sorte
de rapprochement avec la sienne propre, et son ame jouissait......
Cependant il pense que ces infortuns n'ont rien pris depuis douze
heures. Personne n'est veill dans le chteau.... Comment faire? C'est
Valentin qui va le tirer de cette sollicitude. Valentin, ce bon garon
que nous connatrons un peu mieux par la suite, a toujours en rserve
chez lui une armoire remplie de petites provisions. Valentin apporte 
l'inconnue de quoi rtablir un peu ses forces; et comme il est trop
honnte pour ne pas tenir compagnie  tout le monde et  toute heure, il
boit un verre de vin, dont il faut convenir qu'il a un peu
besoin......... Victor regarde avec plaisir ce tableau touchant; Victor
oublie et son amour, et ses projets: tant il est vrai que le sentiment
de l'humanit est le seul qui puisse remplir un coeur sensible sans
douleur, sans serremens, sans toutes ces affections pnibles qui
accompagnent toujours les passions!




CHAPITRE II.

LE SONGE ET L'HOSPITALIT.


Madame Wolf (c'est le nom que se donne l'inconnue) a fini son repas
frugal; son fils, Hyacinthe, s'est dj endormi sur un sige. Victor
engage madame Wolf  se reposer dans son propre lit: elle rsiste
d'abord; enfin elle cde. L'enfant est mis  ct d'elle, et Victor se
propose de passer le reste de la nuit dans un fauteuil,  ct de ses
htes. Valentin veut rester avec son matre; mais Victor lui ordonne de
se retirer, et le domestique obit.

Victor est trop mu pour pouvoir sommeiller; il regarde madame Wolf
dormir avec ce calme de l'ame que donne toujours la vertu; il examine
l'enfant qui entre dans la carrire tortueuse de la vie, et se demande
quel sort attend cet aimable enfant.

Victor rflchissait sur la bizarrerie de la fortune, qui tourmente
chaque individu sparment. Des penses un peu plus pnibles avaient
chass les ides agrables que venait de lui faire natre le bonheur
qu'il avait eu de sauver la veuve et l'orphelin des mains de trois
sclrats. Madame Wolf et Hyacinthe taient sans appui, sans secours.
Victor connaissait assez le coeur du baron de Fritzierne pour esprer
qu'il les garderait dans son chteau, et qu'il ferait pour le jeune
Hyacinthe ce qu'il avait fait pour lui. Il n'en doutait pas un moment;
mais il sentait que ces deux infortuns, qui lui devaient la vie,
taient un lien de plus qui l'attachait au chteau; il ne pouvait s'en
sparer. L'enfant attendait ses soins; il devait l'lever comme un fils
que le ciel venait de lui envoyer. Il se proposait donc de former son
coeur  la vertu, et de dvelopper ses facults physiques et morales.
Cette occupation d'ailleurs pourrait le distraire de sa fatale passion;
il lui donnerait tout son temps, ne verrait Clmence qu'aux heures du
repas, et toujours devant son pre. C'est une espce d'absence qu'une
grande occupation. Prs de Clmence, il ne la verra pas plus que s'il en
tait trs-loign; car Victor peut prendre ses repas chez lui,
sparment, ne rendre ses devoirs  M. de Fritzierne que le matin, et se
renfermer pendant tout le reste de la journe avec son lve, son petit
Hyacinthe. Oui, cela peut s'arranger ainsi; voil qui est dcid. Victor
restera au chteau, Victor ne verra plus Clmence qu'autant que la
biensance l'exigera. Sa passion, distraite par un autre objet,
s'affaiblira bientt; il oubliera Clmence, il l'oubliera.....

Insens, quelle est ton erreur! que ta raison est fragile, quand c'est
ton coeur qui la guide! Crois-tu qu'une premire impression s'efface
aussi aisment? crois-tu qu'on puisse oublier Clmence quand on a eu le
bonheur de la voir, d'admirer ses talens, ses perfections?...... Tu ne
la verras que rarement, et devant son pre! Mais Clmence s'attachera 
ton lve; elle te le demandera; elle viendra le trouver chez toi; elle
voudra lui donner des leons de musique, de talens agrables: tu
l'entendras chanter, cette fille cleste! tu la verras sourire, tu la
rencontreras chez toi, dans le parc, et par-tout dans ton coeur!.... Eh!
tu pourrais l'oublier! l'oublier! Il te faudra donc oublier aussi que tu
as une ame sensible? Il te faudra donc oublier les jeux de ton enfance
avec Clmence, ses agaceries piquantes, sa voix si touchante, ses
regards si doux, si expressifs? Non non, Victor, n'espre pas te
soustraire facilement  ses traits dangereux; n'espre pas vaincre un
amour si pur, si dlicat.... Eh! quand tu ne la verrais plus,
pourrais-tu jamais oublier que tu l'as vue, que tu l'as connue? Fuis le
danger, Victor; laisse la veuve et l'orphelin dans le chteau,
confie-les aux soins gnreux de ton bienfaiteur. Il demandait une
compagne pour sa fille, pour lui des amis, un appui dans sa vieillesse;
eh bien! les voil, ces amis qu'il cherchait. Madame Wolf parat bien
ne; elle est vertueuse, elle a du moins l'accent de la vertu: peux-tu,
Victor, peux-tu jamais tre mieux remplac?

Victor tait occup de ces diverses rflexions; ses yeux taient
attachs sur la veuve et l'orphelin, qu'il voyait reposer
tranquillement.... Tout--coup madame Wolf parat agite par un songe
funeste; son front se couvre de sueur, ses traits s'obscurcissent, sa
bouche veut articuler quelques mots.... Victor craint qu'elle ne se
trouve indispose; il va s'approcher d'elle, la secourir. Elle parat se
calmer..... ses yeux se referment..... elle dort.... Mais non: bientt
un nouveau trouble s'empare de ses sens; elle s'agite, elle jette un
cri....  ce cri lugubre et sourd succdent quelques murmures touffs.
Victor l'entend prononcer distinctement ces mots: Roger! barbare
Roger!.... que fais-tu? que veux-tu? la beaut, l'innocence, rien ne
peut te dsarmer!.... Cruel! frappe, frappe donc! arrache-lui la vie....
Cet enfant, tu le demandes! Non, non, cet enfant n'est plus en ton
pouvoir; je l'ai soustrait  la mort, a l'ignominie.... La mre te
reste!... Le monstre! il l'tend sans vie  mes pieds, ciel! oh ciel!...

 ce cri affreux, madame Wolf se rveille en sursaut; elle regarde
autour d'elle d'un air inquiet, apperoit Victor, et s'crie, en cachant
sa tte dans ses mains: le voil! c'est lui!--Qui donc, lui, s'crie 
son tour Victor tonn?... Il s'approche d'elle, lui prend la main, et
lui demande la cause de son trouble. Madame Wolf se frotte les yeux, le
considre long-temps avec une expression mle de douleur et d'effroi:
puis, revenant  elle, elle lui dit en soupirant: Pardonnez, gnreux
inconnu, pardonnez mon garement: il est la suite d'un songe effrayant.
Je voyais..... je croyais voir..... un homme qui..... vos traits.... Un
rapport, bien loign sans doute, tout a prolong mon erreur.
Pardonnez-moi si j'ai interrompu votre sommeil.--Mon sommeil! je ne
dormais point.... Je vous l'avouerai, madame, vous m'avez glac
d'effroi. Ce Roger que vous avez nomm....--Roger? Ciel! j'ai nomm
Roger?--Oui, madame; vous le voyiez prt  frapper la mre d'un enfant
que vous lui aviez soustrait; il semblait mme qu'il l'immolait  vos
yeux.--Malheureuse! qu'ai-je dit? (_se remettant._) Excusez-moi encore
une fois, homme sensible et dlicat. C'est... oui, c'est la scne de ce
soir qui s'est retrace  mon imagination..... Je croyais voir les
brigands dont vous m'avez dlivre; ils frappaient mon petit Hyacinthe.
Sa mre, qui n'est plus.... car elle n'est plus, sa mre!... elle tait
expose  leurs coups. Voil tout.--Voil tout, madame? Permettez-moi
une seule question. Vous m'avez dit que ce Roger, dont vous avaient
parl les voleurs, vous rappelait des souvenirs bien douloureux.....
Auriez-vous connu un homme qui portt ce nom?--Que trop, monsieur.--Ce
n'est pas sans doute ce Roger, ce chef des brigands qui infestent les
forts de l'Allemagne, celles de la Bohme?--Par piti, monsieur, par
piti ne m'interrogez point. Je vous ai dit que personne ne connatrait
mes malheurs, non, non, personne! S'il faut vous les raconter, s'il faut
 ce prix reconnatre le service signal que vous m'avez rendu, je le
sens, le sacrifice est au-dessus de mes forces, et je me vois dans la
dure ncessit de vous avouer mon ingratitude.--N'en parlons plus,
madame Wolf, n'en parlons plus; on doit respecter le secret des
infortuns, comme on doit respecter leur sommeil.... Remettez-vous un
peu, madame; le jour parat, tchez de reposer encore quelques heures.

Madame Wolf ne pouvait plus dormir; ses sens avaient t trop agits par
son rve pour pouvoir se plonger de nouveau dans cet engourdissement
salutaire que procure le sommeil. Elle se leva, et attendit, en causant
avec Victor de choses indiffrentes, le lever du baron de Fritzierne,
qui, ds six heures du matin, tait tous les jours dans son parc. Victor
regardait attentivement par la croise; il apperut enfin cet homme
respectable qui, un fusil sous le bras, s'amusait de temps en temps 
chasser les oiseaux. Victor recommande  madame Wolf de l'attendre. Il
vole au-devant de son bienfaiteur, et se prcipite sur sa main, qu'il
couvre de baisers.  mon pre! avez-vous bien pass la nuit?--Trs-bien,
mon Victor, et toi?--Moi, mon pre, la nuit la plus
dlicieuse....--J'entends, tu as bien dormi.  ton ge!.... Cependant je
te trouve les yeux un peu... rouges; tu es ple.--Mon pre...--Achve:
aurais-tu quelque chagrin? Penserais-tu encore au refus que je t'ai
fait hier de te laisser voyager? Crois-tu que je puisse aisment me
passer de toi, mon ami? Si c'est cela qui t'affecte, si tu viens encore
m'en parler, je t'en avertis, nous nous fcherons nous deux, mais
srieusement... Allons, mon Victor, consulte ton coeur, et s'il te dit
que tu peux me quitter sans regret, je te laisserai partir sans peine.

Ce peu de mots avait foudroy Victor; il ne venait point ritrer sa
demande, ce n'tait point l ce qui l'amenait auprs de M. de
Fritzierne; mais il avait le projet de lui en parler dans un autre
moment, et tout son espoir s'vanouissait. Cependant l'intrt de la
veuve et de l'orphelin l'emporta sur le sien propre: il oublia ses
affaires pour s'occuper de celles de ses protgs. Il se remit donc de
la premire impression que lui a faite la dfense du baron. Mon pre,
lui dit-il, je ne viens point vous parler d'un projet qui a eu le
malheur d'affecter hier votre sensibilit; je ne ritrerai point ma
demande, puisqu'elle vous dplat; un motif plus puissant m'engage 
rclamer votre gnrosit--Qu'est-ce que c'est, mon fils? as-tu besoin
de quelque chose? Parle, parle; que tes desirs soient inpuisables comme
l'envie que j'ai de t'accabler de mes bienfaits.--Homme divin!.... ce
n'est pas pour moi; non, ce n'est pas pour moi que je vous intercde;
vos bonts savent prvenir mes moindres voeux, et je n'en puis plus
former que pour votre bonheur!.... (_en souriant un peu._) Vous allez
peut-tre trouver plaisant l'aveu que je vais vous faire.... Une.... une
femme a pass la nuit dans ma chambre.--(_souriant aussi._) Une femme?
Quel ge?--Quarante ans, -peu-prs.--Oh! tu ne choisis pas
bien.--Pardonnez-moi, mon pre; je choisis trs-bien, comme vous
choisiriez; car c'est la vertu, c'est l'infortune  qui j'ai accord
l'hospitalit depuis une heure du matin.--Bon jeune homme! conte-moi
donc cela. T'es-tu trouv dans les grandes aventures?--Oh! trs-grandes,
mon pre: coutez-moi.

Victor lui fait un rcit exact de tout ce qui s'est pass pendant la
nuit; il n'oublie rien, pas mme les plus lgres circonstances du songe
de madame Wolf. Quand il a fini son rcit, le baron s'crie: O
est-elle, cette femme respectable, o est-elle? je veux la voir: si elle
est digne de mon estime, de la tienne, je la garde ici, je la donne  ma
fille pour compagne et pour amie.

Victor court promptement chercher madame Wolf; elle descend, tenant son
petit Hyacinthe par la main; elle se prcipite aux genoux du baron, qui
la relve avec bont, lui adresse quelques questions, fait venir un
domestique, et lui ordonne de prparer, sur-le-champ, un logement pour
la veuve. Les larmes de madame Wolf inondent les mains du bon
Fritzierne. Victor ne peut retenir les siennes, et le baron lui-mme
essuie sa paupire, que le sentiment a humecte de ses pleurs dlicieux.
Madame, dit-il  la veuve, mon fils m'a dit que vos aventures taient un
secret pour tout le monde; je le respecterai, et personne dans cette
maison ne vous fera des questions qui pourraient troubler la
tranquillit dont je veux que vous y jouissiez. Vous paraissez bien ne;
soyez la mre de ma fille: elle est encore enfant; c'est volage un peu,
c'est tourdi: formez son esprit, son exprience; pour son coeur, je ne
vous en parlerai pas; c'est le chef-d'oeuvre de la nature, selon moi du
moins; et je suis pre!..... Mais Victor vous dira..... Qu'en penses-tu,
Victor? crois-tu que l'loge soit outr?

Victor, interdit par cette question, rougit, et balbutie gauchement un
_oui, monsieur_, que l'on n'entend pas. Le baron continue: madame Wolf,
dans quelques annes d'ici, nous confierons votre Hyacinthe  mon
Victor: vous ne pouvez pas lui choisir un meilleur instituteur. Il est
jeune encore, mon Victor, il a dix-huit ans; mais je vous rponds que sa
raison est solide, que son coeur est pur, que son esprit est cultiv. Je
l'aime, oh! je l'aime!.... comme un tendre pre aime un fils
reconnaissant. Il n'est rien que je ne fisse, rien que je ne lui
donnasse pour assurer son bonheur; tous les biens, tous les sacrifices
qu'il me demanderait, il aurait tout, et il le sait bien. N'est-ce pas,
Victor, que tu me crois bien capable de te donner tout ce qui te ferait
plaisir, tout sans exception?--Sans exception; ah, mon pre!....--Il
connat bien mon amiti pour lui: c'est qu'il la mrite aussi. Bon
Victor! je ne te ferai point d'loge sur ta conduite de cette nuit: ton
coeur t'a dj rcompens; mais je te remercierai de m'avoir procur
l'occasion de faire le bien. Tu le sais, Victor; c'est m'obliger
au-del de toute expression, que m'amener des infortuns  secourir.

M. de Fritzierne, aprs ce peu de mots, fit quelques tours de jardin
avec Victor et madame Wolf. Cette femme estimable, qui entrevoyait enfin
l'aurore du bonheur, aprs avoir prouv tant de chagrin, tant
d'inquitudes, sentait son coeur palpiter plus aisment. Elle pressait
une des mains du baron tandis que de l'autre ct, Victor serrait contre
son coeur l'autre main de cet homme gnreux. On parla d'un genre de vie
 rgler, d'un plan d'ducation  suivre; ensuite tous se rendirent pour
djener au chteau, o Clmence attendait son pre, sans se douter de
la nouvelle compagne qu'il allait lui amener.

Par un effet de la sympathie naturelle  deux coeurs qui s'aiment,
Clmence avait mal dormi aussi pendant toute cette nuit. Sans savoir
quelle tait la cause du chagrin de Victor, elle avait remarqu, la
veille, que le front de ce frre qu'elle chrissait, tait surcharg de
nuages; qu'il respirait avec peine, et qu'il semblait mditer quelque
grand projet. Quelques mots mme chapps  son pre, lui avaient fait
entrevoir que ce projet tait de la quitter, de l'loigner d'elle.
Clmence perdre Victor! s'en voir spare pour long-temps, peut-tre
pour jamais! cette ide est affreuse quand on aime! Clmence donc avait
souffert toute la nuit, et s'tait bien promis de prendre son frre 
part ds le lendemain matin, de l'interroger, de lui arracher son fatal
secret. Clmence formait ce dessein, lorsqu'elle vit arriver son pre,
Victor tenant un enfant dans ses bras, et tous deux suivis d'une femme
dont les traits annonaient la vertu et le malheur. Clmence se lve
tonne; son pre lui prend la main: Ma fille, lui dit-il, depuis
long-temps tu n'as plus de mre; je vais t'en donner une, une bien
estimable, une que tu chriras sans doute autant que tu me chris
moi-mme. Vois-tu cette respectable femme? nous la devons  Victor; oui,
c'est ton bon frre qui, toujours sensible aux maux des infortuns, lui
a sauv la vie cette nuit,  elle et  cet enfant qu'elle a adopt. Elle
n'a point d'asyle, ma fille, cette chre madame Wolf; point de parens,
point d'amis! qu'elle trouve ici une fille, des frres, et une demeure
sre et tranquille. N'est-ce pas, ma fille, que tu approuves l'accueil
et les offres que ton pre vient de lui faire?--Mon pre, chaque action
que vous faites est un nouveau bienfait pour moi: cette dame, dont l'air
m'inspire dj le respect, est bien sre de trouver en moi une fille,
puisque mon pre et mon frre l'ont adopte.

Madame Wolf, pntre de la grace et de la sensibilit de Clmence, lui
demanda la permission de l'embrasser, non en qualit de mre, mais
comme une amie, une tendre amie qui voulait toujours l'tre. Clmence
se livra  ces douces effusions, et l'on servit le djener, pendant
lequel on parla de la fort, des dangers que madame Wolf y avait courus,
et du secours que le ciel lui avait envoy, en permettant que Victor
entendt ses cris.

Chacun se retira ensuite pour vaquer  ses diverses occupations. Madame
Wolf fut se reposer dans son appartement, et Clmence ne songea plus
qu' chercher le moment favorable de parler en particulier  son frre.
Tous deux avaient les mmes affections, les mmes inquitudes; tous deux
devaient se chercher, se plaindre, ou se consoler ensemble.




CHAPITRE III.

TRAIT DE LUMIRE.


Qu'il est dlicat, l'amour qu'prouve un coeur honnte pour un objet que
la barrire des prjugs ou des devoirs; spare pour jamais de lui!
Comme il est malheureux aussi, cet amour pur et touchant que l'espoir ne
peut alimenter! Tel le voyageur; spar d'une terre dlicieuse par un
abme qu'il ne peut franchir, fixe avec des yeux mouills de larmes
cette terre o tendaient tous ses pas; tel l'amant honnte et timide
adore en silence, et sans oser exprimer sa tendresse, l'objet qu'il sait
ne pouvoir jamais possder. Il souffre, l'infortun Victor; mais il est
incapable de manquer aux devoirs sacrs de la reconnoissance et de
l'hospitalit. Son amour est cependant  son comble: il lui est
impossible d'aimer moins ou d'aimer davantage; il faut absolument qu'il
prenne un parti, sans quoi il se trahira, il parlera, ou bien il mourra
de douleur. Un jour, un seul jour peut lui faire rompre le silence, le
perdre pour jamais, et avec lui, peut-tre, l'objet charmant dont il est
pris.

Oh! comme il est  plaindre!.... C'est la solitude qu'il cherche; c'est
dans un bosquet loign du chteau qu'il va gmir de ses maux. Seul,
tendu sur le gazon, il fixe le ciel en versant des larmes; il accuse sa
destine, il accuse l'amour, l'amour qu'il ne peut vaincre, et qui va le
forcer  la fuite ou  l'ingratitude. La fuite, c'est toujours le parti
qu'il veut prendre, c'est toujours le seul moyen qui lui reste de
reconnatre les bienfaits de son protecteur. Mais ces nouveaux venus ne
semblent-ils pas devoir l'attacher au chteau? Ce petit Hyacinthe, il
attend ses leons; on le lui a dj donn pour lve. Il faut que
Victor reste pour former Hyacinthe, pour l'lever, pour en faire un
homme instruit et vertueux.... Eh bien! ce jeune Hyacinthe est encore
trop enfant pour profiter de ses soins. Victor ne peut entreprendre
l'ducation de cette touchante crature que dans trois ou quatre ans:
qui empche Victor de voyager pendant ce temps? Trois ou quatre ans
suffiront pour teindre sa passion, pour changer son coeur, et peut-tre
la situation de Clmence! Effet bizarre et nouveau de l'amour de Victor,
il adore Clmence, et il voudrait la voir unie  un autre. S'il pouvait
lui trouver un poux, engager son pre  la marier sur-le-champ, comme
Victor s'empresserait de contribuer  cet hymen! quelle reconnoissance
il aurait envers son rival! ce serait un dieu pour Victor; il lui
sauverait la vie.... Mais Clmence n'a que quinze ans, il faut attendre
encore. Attendre? oui, attendre; mais en s'loignant, mais en se
sparant pour quelque temps de cet objet trop sduisant. Le danger est
pressant: un mot peut perdre Victor: ce mot il erre  tout moment sur
ses lvres. Il ne faut qu'un instant pour qu'il dise  Clmence: Je ne
suis point ton frre, je suis.... ton amant!.... Dieux! quelle
imprudence! S'il disait ce mot fatal, Victor, Clmence, Fritzierne,
tous, tous seraient  jamais malheureux. Il faut donc se taire, il faut
donc fuir!....

Victor cherche  s'affermir dans ce dernier parti, lorsque l'objet qui
trouble son repos, l'objet qu'il aime, qu'il redoute qu'il veut fuir, se
prsente  ses regards. Un lger bruit agite le feuillage, Victor tourne
la tte; il apperoit Clmence qui, la tte penche, les bras tendus
vers lui, s'avance, s'asseoit  ct de lui, lui prend la main et
l'embrasse sans prononcer une parole. Clmence embrasse Victor! Quel
baiser de feu pour ce dernier, tandis que Clmence ne croit lui donner
que le baiser de la nature!....

Victor, trop mu, repousse lgrement Clmence de la main. Mes caresses
te dplaisent, mon frre, lui dit navement cette touchante crature! tu
repousses ta soeur!--Ma soeur!....--Ai-je mal fait d'embrasser mon
frre?--Ton frre, Clmence!--Eh! oui, mon frre. Voyez donc comme il
prononce ce nom, ce nom autrefois si doux pour lui, et qui parat
aujourd'hui lui tre tranger!--Ah! Clmence, laisse-moi.--Je vous suis
importune?--Non; mais j'ai....--Vous avez du chagrin? Eh bien! est-ce l
le cas de me renvoyer? Qui partagera tes peines, qui les adoucira, si ce
n'est ta soeur, ta bonne soeur, qui t'aime, oh! qui t'aime!....--Tu
m'aimes?--Il en doute, je crois! Tiens, il faut que je te dise une
remarque assez singulire que j'ai faite. Tu sais combien je respecte,
combien je chris mon pre: eh bien! je ne sais pas pourquoi, il me
semble que tu m'es encore plus cher que lui. C'est peut-tre mal  moi;
mais mon coeur n'est pas matre de surmonter cet excs de
tendresse.--Que me dis-tu?....--La vrit.--Clmence, ah! Clmence, par
piti, loigne-toi; ne me vois, ne me parle jamais.--Bien oblige de ta
reconnaissance. C'est ainsi que tu rponds  l'aveu que je te
fais?--Clmence, il faut que nous nous sparions.-- propos, c'est ton
dessein  toi, je sais cela.--Tu sais?--C'est--dire, que tu veux me
faire mourir. Moi! moi! que t'ai-je fait, mchant?--Hlas!--Oui; parlez,
monsieur; dites-moi pourquoi vous me traitez, depuis quelque temps, avec
tant froideur? C'est affreux: vous m'vitez, vous ne me parlez plus,
vous repoussez mes caresses: l, tout--l'heure encore....--Ah! si tu
savais!....--Eh bien! parle, si tu as quelque secret, confie-le-moi;
verse-le dans mon sein. Je ne suis qu'une enfant, il est vrai, mais je
suis digne de ta confiance; je suis capable de garder ton secret aussi
bien que toi.  mon frre! mon cher frre! mon cher Victor!....

En disant ces mots, Clmence verse quelques larmes; elle passe ses bras
autour du cou de Victor; elle le presse, elle le serre contre son
coeur.... L'tat de Victor est trop violent; il va succomber, il va
parler; sa tte est gare, sa raison chancle; il ne voit que son
amante, il ne cde qu' l'amour... Clmence! Clmence! s'crie-t-il dans
un dlire effrayant, promets-moi, promets-moi de ne rien dire, de garder
dans ton sein l'aveu que je ne puis plus te cler?--Parle, oh! parle,
Victor.--Jure-moi....--Eh! ton coeur et le mien ne font qu'un; ton
secret, partag avec moi, n'est-il pas toujours  toi?--Femme
divine!.... apprends que je brle, apprends que je t'aime, que je
t'adore....--Eh bien quel mal? Et moi aussi, je t'aime, je
t'adore....--Mais je t'aime.... en amant!....--Et je t'aime aussi... en
amante!--Plus.... qu'un frre.--Plus qu'une soeur.--Eh! sais-tu, sais-tu
ce qui fait mon tourment?.... C'est que tu n'es pas ma soeur!--Je ne suis
pas....--Non, tu n'es pas ma soeur, je ne suis pas ton frre; je ne suis
qu'un amant ivre de tes charmes, de tes vertus, de tes perfections....
un enfant trouv dans une fort, recueilli, lev par ton pre comme son
propre fils: voil, voil tout ce que je suis....--Tu n'es pas mon
frre!.... Dieux! quel bonheur!--Eh quoi! tu me pardonnes de t'aimer! tu
ne me punis point!...--Eh! de quoi, mon ami? Au contraire, nous avons
maintenant l'espoir d'tre unis.--Qu'entends-je?--Ah! Victor, quel
heureux changement! Moi qui t'aimais, qui t'adorais.... plus qu'une soeur
ne le devait, sans doute, c'tait mon amant que j'idoltrais, c'tait
mon poux!--Ton poux?--Oui, mon poux!.... Victor, connais-tu mon
pre?--Je sais qu'il est bon.--Sais-tu aussi qu'il est exempt de
prjugs, d'orgueil et de cupidit?--Que veux-tu dire?--Qu'il nous
unira.--Comment espres-tu?--Apprends que ce secret que tu viens de me
confier, j'ai t vingt fois sur le point de le pntrer. Oui, j'ai eu
vingt fois l'ide.... Mais ma lgret, mon inexprience, tout m'a
empche de rflchir plus srieusement sur la conduite de mon pre 
mon gard. Apprends que mon pre m'a cent fois, mille fois dit: Aime
Victor, ma fille aime-le de toutes les forces de ton coeur. J'ai des
projets sur lui. Un jour ce frre chri pourrait faire ton bonheur et
celui de ma vieillesse. J'ai des raisons pour t'engager  l'aimer autant
que tu m'aimes.... Entends-tu, Victor, ce que mon pre voulait dire?
Comprends-tu que c'est de notre hymen qu'il parlait? Oh! mon ami, quelle
heureuse destine nous attend!

Victor, tonn, coute ce que lui dit Clmence; il est sur le point de
se livrer au plus doux espoir. L'amour aime  se flatter; mais Victor
sait penser. L'norme distance qui le spare du baron de Fritzierne
vient frapper ses regards. D'ailleurs, c'est Clmence, c'est une enfant
qui lui donne pour des ralits des conjectures vagues, des expressions
 double sens, que la gnrosit, l'amiti ont seules dictes  son
pre. Victor ne peut esprer de devenir l'poux de Clmence; il ne peut
se livrer  cette pense consolante, mais chimrique. Non, Clmence,
dit-il  son amante, non, il ne faut pas nous aveugler: je ne suis qu'un
orphelin, sans parens, sans connaissance mme de ma naissance; je ne
dois pas lever ma pense jusqu' toi. Jamais, non, jamais ton pre ne
consentira  un hymen aussi disproportionn. Il faut renoncer  cet
espoir flatteur, chre Clmence, il le faut. Ton pre a la bont de
m'estimer, de m'aimer comme son propre fils: ce sont les liens de la
fraternit, et non ceux de l'amour, qu'il a voulu resserrer entre nous
deux.... Clmence, te voil instruite de mon origine, de mon sort, de
mes projets. Garde bien ce secret dans ton coeur; que personne ne
s'apperoive que je te l'aie rvl. Clmence, j'ai ta parole, je la
rclame.--Mais quelle manie  toi de dsesprer comme cela de tout!
D'ailleurs, tu parles encore de projets: mon bien-aim, quels sont donc
ces projets que tu formes toujours?--Celui de te fuir; il le faut. Aprs
l'aveu que je t'ai fait sur-tout, je ne puis plus vivre avec toi; non,
je ne le puis plus. J'abhorre jusqu' l'ide de la sduction; elle
m'effraie, et je crains dj de m'en tre rendu coupable.--Toi, toi, mon
frre?.... Ah! pardonne ce nom, qui m'est chapp
involontairement.--Appelle-moi ton frre, Clmence; que je le sois
encore, toujours! Ce nom seul peut me ramener  l'honneur, au
devoir.--Mais voyez donc comme il parle!  coup sr, Victor, j'aime
encore plus la vertu que je ne te chris. Si je croyais que la
dclaration que tu viens de me faire, que je t'ai faite  mon tour, pt
enfreindre la plus lgre loi de l'honneur, je ne me pardonnerais jamais
cet entretien. Mais, Victor, mon pre est bon, sensible, gnreux; il ne
ressemble pas  ces grands de la terre, qui n'coutent que l'orgueil,
que la cupidit, dans l'tablissement de leurs enfans. Il voit les
hommes, et non les titres; il te regarde comme un fils, comme un gendre,
oui, comme un gendre, te dis-je. Si tu ne veux pas me croire? mchant,
c'est que tu veux me faire de la peine....

Clmence emploie mille raisons pour persuader  Victor ce dont elle-mme
est persuade, tous ses discours sont inutiles, Victor est dsespr
d'avoir clair Clmence sans l'aveu de son pre. Il pense avec raison
que c'tait  Fritzierne lui-mme  dvoiler  sa fille le vritable
tat de Victor: et que puisqu'il ne l'a pas fait jusqu' ce jour, c'est
qu'il avait apparemment des motifs que Victor ne devait pas pntrer,
ne devait pas contrarier au moins par son indiscrtion. Cette rflexion
effraie Victor: il craint les justes reproches du baron; il redoute les
suites de son imprudence, et tout le raffermit dans le dessein qu'il a
de s'loigner, et cela ds ce jour, le plutt possible; Clmence lui
promet cependant de ne point tmoigner qu'elle soit instruite. Tous deux
se prennent par le bras, et reviennent lentement au chteau, pntrs
d'une tristesse qui n'aurait pas d tre la suite d'un entretien o
l'amour pouvait s'exhaler sans crainte, sans tre gn par l'illusion de
la nature.

Coeurs vertueux, c'est ainsi que vous assujettissez les passions aux
devoirs de la raison, aux loix de la dlicatesse; c'est ainsi que vous
savez prouver, exprimer et sentir!

Tous deux arrivent au chteau, o ils apprennent avec surprise que M. de
Fritzierne les a mands pour une affaire importante. Ils se htent de se
rendre chez lui, et sont encore plus surpris de le trouver plong dans
une sombre rverie.

Mes enfans, leur dit-il, je vous ai runis pour vous faire part d'une
remarque assez singulire que je viens de faire... Victor, cette madame
Wolf, c'est une trange femme, ou du moins ses aventures doivent tre
bien extraordinaires....--Que s'est-il donc pass, mon
pre?--coutez-moi tous les deux. Vous savez que j'ai fait donner 
madame Wolf l'appartement qui est au bout de la seconde tourelle du
nord, du ct de la grande route, elle venait de s'y retirer
tout--l'heure, et moi, craignant qu'il lui manqut quelque chose, je
m'y tais rendu dans le dessein de voir si l'on avait bien suivi mes
ordres si tout y tait en rgle.... J'arrive; quelques exclamations
douloureuses qui frappent mon oreille m'engagent  m'arrter sur le
seuil de sa porte, qui est entr'ouverte. Je pousse mme un peu cette
porte, press, je l'avoue, par la curiosit; et j'apperois, sans tre
vu, madame Wolf appuye contre son lit, et tenant entre ses mains un
bijou qu'elle mouille de ses larmes, qu'elle baise mme de temps en
temps avec transport.... Quel rapport, s'crie-t-elle! quel rapport
frappant entre les traits de ce monstre et ceux du gnreux jeune homme
 qui je dois la vie!.... Oui, oui, c'est lui, c'est Victor, c'est
l'innocence elle-mme qui respire ici sous les traits du crime!.... Et
cette femme, cette femme malheureuse, trop malheureuse, hlas! il a sa
bouche, il a son sourire si doux!.... Mais o vont s'garer mes sens! Le
fils du baron de Fritzierne ne peut tre.... Non, non.... Mais pourquoi,
pourquoi faut-il que je rencontre ici les traits de mon perscuteur,
ceux du sclrat qui a tant fait souffrir ma pauvre matresse!.... 
Dieu! quel jeu bizarre de la nature! quelle tonnante fatalit! Je ne le
regarderai plus, ce cher Victor; non, je croirais toujours avoir
l'infme ravisseur sous mes yeux!....  ma matresse!  ma chre
matresse!....

Madame Wolf baise encore cent fois l'objet qu'elle tient; puis, elle le
dpose sur une table, et peu  peu elle s'endort profondment. Vous
jugez, mes enfans, combien ses discours me frapprent. Persuad que,
fatigue comme elle l'tait, elle ne se rveillerait pas de si-tt,
j'entrai doucement chez elle et je m'emparai du bijou dans le dessein de
le remettre dans l'instant  sa place; mais je l'ai apport jusqu'ici,
ne pouvant rsister au desir de vous le montrer. Le voil, Victor le
voil; examine-le bien; tout  l'heure nous irons le rendre  cette
infortune, qui sans doute n'aura pas encore cess de reposer.

Victor,  ce rcit, frmit involontairement; il ne sait pourquoi ses
cheveux se dressent sur son front. Une sueur froide glace ses membres.
Il prend le bijou, et le regarde attentivement avec Clmence, qui
partage son trouble par une sympathie qu'elle sait bien dfinir
maintenant. Ce bijou, c'est une double bote en or, enrichie de diamans.
Sur le couvercle on voit le portrait d'une femme jeune et jolie, mais
chevele, mais dont les vtemens sont dans le plus grand dsordre. Elle
lve une main vers le ciel, que ses yeux, humides de larmes, semblent
invoquer. De son autre main, montre une tombe entr'ouverte, laquelle on
lit: _Ici s'engloutissent les passions, les plaisirs et les peines_. Sur
le devant du tableau, aux pieds de cette femme dsole, est le berceau
d'un enfant nouveau-n; une banderole qui flotte sur le berceau laisse
lire ces mots: _Un malheureux de plus!...._

Victor regarde long-temps ce portrait avec attendrissement. Ouvre la
bote, lui dit le baron; pousse un petit bouton  gauche, tu verras
quelque chose de plus extraordinaire. Victor trouve le secret; et, dans,
le double fond, il apperoit un autre portrait, celui d'un homme dont
la ressemblance est si frappante avec Victor, que Clmence jette un cri
de surprise....

L'homme que retrace cette peinture peut avoir trente  trente-deux ans.
Il est arm de sabres et de pistolets; un norme bonnet fourr couvre sa
tte altire; son visage est ombrag de deux paisses moustaches; il
semble se reposer contre un arbre, et regarder attentivement une femme
qui, plus loigne, et dans l'ombre, alaite un petit enfant; au bas du
portrait est crit: _Je sais aussi connatre la nature!...._

 la vue de ce portrait, Victor reste immobile de saisissement.
Fritzierne s'en apperoit, s'approche de lui, et lui prend la bote des
mains. Avez-vous remarqu, mes enfans, dit-il, le rapport frappant qui
existe entre les traits de ce guerrier et ceux de Victor, quoique
celui-ci soit plus jeune et plus dlicat? Si nous rapprochons les
dernires expressions de madame Wolf avec celles qui lui chapprent
cette nuit, dans ce songe o elle crut voir un nomm Roger, un monstre,
percer de coups un enfant et sa mre; savez-vous que nous aurons devin
une partie de son secret?.... Mais ce qui me plonge, moi, dans une foule
de doutes plus bizarres les uns que les autres, c'est que l'homme qui
est peint dans le fond de cette bote, _l'homme sait aussi connatre la
nature_, je le connais!--Vous le connaissez, mon pre, s'crie
Victor!--Oui mon fils; eh! je ne le connais que trop!....--Qui
est-il?--C'est Roger, c'est ce fameux chef des brigands qui infestent
depuis si long-temps les forts de l'Allemagne, et depuis peu les
ntres, celles de la Bohme, celles qui nous avoisinent.--Eh! comment,
mon pre, o avez-vous vu ce monstre si gnralement dtest?--Dans une
occasion, mon fils, o.... ma vie.... Ne m'interroge pas, mon Victor;
laisse-moi mes malheurs! depuis si long-temps tu me les as fait
oublier!--Pardon, mille fois pardon, mon pre. Mais ce Roger.... quoi!
celui dont madame Wolf parlait dans son songe, celui qu'elle vient de
dsigner devant vous, celui qui est peint dans cette bote.... c'est ce
sclrat atroce que la justice poursuit sans pouvoir l'atteindre, qui
pille, brle, dvaste les chteaux, et qui trane  sa suite une arme
redoutable? c'est ce monstre, et je lui ressemble!.... moi, moi!
dieux!--Ne t'afflige pas, mon Victor: je le vois, les rapports les plus
indirects avec le crime blessent toujours une ame honnte; mais ceci est
un jeu du hasard. La nature produit souvent de ces ressemblances
physiques, monstrueuses, si l'on considre l'loignement moral qui
existe entre les deux tres qu'elle rapproche par les traits. Cet homme,
ce Roger est bien, c'est un blond; il a de grands yeux bleus, un nez
assez long, une petite bouche, le front haut. Tu as la masse de ses
traits, comme mille autres hommes peuvent l'avoir; mais tu n'en as pas
les dtails. Laissons donc l cette ressemblance qui t'affecte sans
cause, sans motif lgitime, et parlons de madame Wolf.--Je ne m'tonne
plus si, cette nuit, en se rveillant, elle s'cria _c'est lui_, en me
fixant! Elle croyait voir ce Roger qui venait de tourmenter son
imagination.--Sans doute, sans doute; mais, cette madame Wolf, quelle
liaison peut-elle avoir eue.... assez intime?.... Il parat qu'elle
tait l'amie, ou la femme de confiance de cette infortune qui est
peinte sur le dessus de la bote. Ce Roger apparemment.... mais cet
enfant; mais cette nourrice!.... Allons, quelque obstination que madame
Wolf mette  nous cacher ses aventures, il faut qu'elle me les confie 
moi; il faut qu'elle me dtaille.... d'ailleurs, j'ai des raisons, des
aveux aussi  lui faire. Qui sait?.... Mais non, non, cela n'est pas
possible, Voil ma tte qui travaille, qui s'chauffe, qui enfante 
son tour des chimres.... Si cette femme est venue pour troubler mon
repos! Que dis-je, elle est infortune, et je pourrais regretter un
moment l'hospitalit que je lui ai donne! Ah! loin de moi cette ide!
dt-elle m'arracher des larmes, dt-elle m'associer  ses peines; c'est
une jouissance que de s'attendrir avec les malheureux; et l'insouciance
sur les maux d'autrui est le plus bas de tous les vices du coeur!

M. de Fritzierne, en disant ces mots, se levait dj pour aller reporter
la bote dans l'appartement de madame Wolf, lorsque celle-ci parut. Son
repos avait t de courte dure: en se rveillant, elle n'avait plus
trouv prs d'elle son bijou prcieux, et l'inquitude l'avait conduite
chez le baron. Elle entre, apperoit son bijou, et reste immobile. Le
baron  son tour est interdit, et ne sait comment faire excuser son
indiscrtion. Madame, lui dit-il, troubl, je ne sais comment.... cette
bote..... le hasard.... l'intrt que vous m'inspirez....--Monsieur,
lui rpond madame Wolf, aussi mue que lui: vous m'aviez promis de
respecter mes secrtes inquitudes....

Elle ne peut achever, le baron ne sait que lui dire, et Victor et
Clmence se retirent par gard, pour ne pas gner leur pre, qu'ils
voient forc de rougir devant eux. Leur dlicatesse leur apprend qu'il
ne faut point ajouter au trouble de ceux que le hasard humilie  nos
yeux. M. de Fritzierne est seul avec madame Wolf: il est plus ferme,
plus tranquille, et l'engage  verser dans son sein les tourmens de son
ame. Je l'ai connu, lui dit-il, cet homme que retrace le fond de votre
bote; c'est Roger, c'est ce chef de voleurs, qui maintenant rode dans
nos forts.--Quoi! monsieur!...--Oui, madame, c'est lui,--Quoi! auriez
connu ce monstre?--Hlas! tenez, confiez-moi vos malheurs; je vous dirai
les miens, et tous deux nous nous consolerons mutuellement.--Monsieur,
monsieur!.... Ah! n'insistez pas, en grace, ne me pressez pas davantage?
C'est le secret d'une autre, d'une autre, qui n'est plus  la vrit;
mais, en lui fermant les yeux, je lui ai promis de ne le rvler 
personne,  personne! Vous entendez, mon cher monsieur? je l'ai dj dit
 votre aimable fils; s'il faut, par mon indiscrtion, reconnatre vos
bienfaits, j'y renonce, oui, j'y renonce: laissez-moi partir;
j'emporterai au moins le souvenir de vos vertus et.... mon
secret.--Femme cruelle!.... vous voulez donc gmir et pleurer seule? Je
vous en avertis, je verrai couler vos larmes, et je ne les essuierai
point. Vous ne savez pas, vous ne sentez pas ce que c'est qu'un ami!
vous vous en privez; eh bien! je ne vous en parlerai plus.... Peut-tre
votre rcit m'et-il t ncessaire pour quelques explications dont j'ai
besoin, relatives  ce Roger....--Ah! ne prononons jamais son nom!
Oublions-le, oublions les chagrins passs pour n'admirer que votre
bienfaisance et les vertus aimables de votre famille!--Madame Wolf,
votre obstination m'a fait de la peine; je me suis emport un peu: je
vous en demande pardon. Ne pensons plus  ce petit dml? J'viterai
les occasions de le faire renatre, et j'attendrai, sans vous
perscuter, que le temps, la confiance, l'amiti mme, que je me flatte
de vous inspirer par la suite, vous engagent  verser dans le sein d'un
ami des peines qui, ds ce moment, s'allgeraient de moiti. Adieu,
madame Wolf.

Le vieillard lui tendit sa main, qu'elle couvrit de larmes et de
baisers. Tous deux se sparrent; et Fritzierne fut rejoindre ses
enfans, qui, en blmant, comme lui, la rsistance de madame Wolf, lui
promirent de partager les gards qu'il voulait avoir dornavant pour
cette femme intressante.




CHAPITRE IV.

PROJETS MANQUS, SURCROT D'EMBARRAS.


Quelques jours se passrent sans qu'il arrivt rien au chteau.
Seulement on rpandait le bruit que la troupe de Roger se grossissait
dans les forts et qu'il avait le projet d'attaquer quelques-unes des
riches proprits desquelles il s'approchait. Le baron de Fritzierne
attachait  ce bruit plus d'importance que Victor, qui le regardait
comme un conte exagr. Quelle apparence en effet que des brigands, sans
tactique comme sans discipline, osassent attaquer des chteaux-forts qui
avaient autrefois soutenu le choc des armes les mieux rgles. Au
milieu de cette scurit, Victor n'abandonnait pas son projet, celui de
s'exiler de la maison de son bienfaiteur; il n'osait plus lui parler
encore de son desir de voyager, il tait sr d'en tre refus; il
fallait donc qu'il le quittt sans lui faire ses adieux, autrement que
dans une lettre qu'on lui remettrait aprs son dpart.

Victor, ferme dans cette rsolution, bien persuad que jamais il
n'obtiendra la main de Clmence, tourment mme de la crainte qu'en
restant plus long-temps, son amour ne vienne  se dcouvrir, Victor
prend la plume pour crire  son protecteur, au pre de son amante. Il
crit vingt lettres qu'il dchire successivement; enfin il s'arrte 
celle-ci:

* * *

_Homme respectable et cher,  qui, mme en fuyant, je crois prouver ma
reconnaissance, pardonne, pardonne si je ne t'ai pas serr dans mes bras
avant de te quitter; il m'en a cot pour me priver de te voir, mais tu
m'aurais retenu, et il faut que je m'loigne de toi!.... N'accuse pas
mon coeur, il est, il sera toujours  toi; mais une fatalit inouie, une
passion malheureuse!.... Adieu, n'en exige pas davantage.... Quelque
part o je serai, toi et ta fille vous serez l'objet de mes voeux, de mes
moindres penses!.... Ton fils pour la vie,_

_VICTOR_.

Victor relit cette lettre, puis il appelle son domestique: Valentin, lui
dit-il m'es-tu attach?--Ah, monsieur!--Il faut que tu me rendes un
grand service, mon cher Valentin. Tu vas tous les soirs prendre les
ordres de M. de Fritzierne, avant qu'il se mette au lit.--Oui,
monsieur.--Eh bien! mon ami, il faut ce soir, avant de sortir de chez
lui, que tu jettes cette lettre sur sa table sans qu'il
t'apperoive.--Cette lettre, monsieur?--Oui, mon ami.--Eh! que ne la lui
remettez-vous vous-mme?--Je ne le puis.--Vous ne le pouvez? J'entends,
monsieur, j'entends; je sais tout.--Eh! que sais-tu?--Que vous voulez
quitter cette maison; et qu'apparemment ce soir vous n'y serez
plus.--Eh! qui t'a dit?....--Clmence: oui, c'est Clmence elle-mme qui
m'a prvenu de vos desseins, mais avec une grace, une confiance, qui
m'ont pntr, moi.--Comment, Clmence t'a dit?....--Oui, monsieur: que
vous l'aimez, que vous n'tes pas son frre; que dans la persuasion o
vous tiez de ne jamais l'pouser, vous vouliez partir, la quitter, et
me quitter aussi, moi.--Clmence t'a confi,  toi, un secret dont
dpend...?--Oui, monsieur, j'ai son secret; elle m'a cru capable de le
garder. Apparemment qu'elle me rend plus de justice que mon matre.--Bon
Valentin!.... tu sais tout.--Oui, tout, tout; absolument
tout.--Garde-toi de jamais....--Elle ne m'a pas fait cette dfense-l,
elle; elle sait bien que je n'en ai pas besoin.--Mais enfin, comment
t'a-t-elle cont tout cela?--Oh! je m'en vais vous le dire. Comme elle
sait que vous avez de la bont pour moi, que je suis votre confident,
-peu-prs.... elle m'a dit, aprs m'avoir mis au fait: mon cher
Valentin, veille bien sur ton matre, sur ses moindres dmarches: prends
garde qu'il ne t'chappe; si tu le vois rveur, si tu le vois faire
quelques prparatifs de voyage, viens, viens sur-le-champ m'en
avertir.--Et tu lui aurais obi, tu m'aurais trahi?--Oui, monsieur; oui,
je vous aurais trahi; car 'aurait t pour votre bonheur. Pourquoi
voulez-vous vous en aller, voyons? qu'est-ce qui vous y force? Vous
aimez Clmence, eh bien! attendez du temps que vous l'obteniez; puisque
vous n'tes pas son frre, vous avez de l'espoir; avec a vous tes un
jeune homme si gentil, si bon, si raisonnable, si spirituel. M. de
Fritzierne ne vous refusera pas; non: il ne peut pas vous refuser, ou
bien j'irai lui dire moi-mme qu'il a tort, qu'il fait
mal.--Valentin!....--Oui, monsieur, j'irai! c'est que je n'aime pas les
injustices, moi, et a en serait une grande que de ne pas faire votre
bonheur; vous le mritez si bien!....

Victor ne peut s'empcher d'admirer le bon coeur de ce fidle serviteur:
cependant il emploie toute sa rhtorique pour lui prouver que tout
l'engage  suivre son projet. Il lui peint les grands, leurs prjugs;
et, quoique Valentin soutienne avec raison que le baron n'est pas de ces
grands-l, Victor lui donne tant de bonnes raisons, que le bon
domestique finit par tre de son avis. L'embarras de Victor ensuite,
c'est d'empcher que Valentin avertisse Clmence de sa fuite. Clmence
aime, Clmence est jeune, lgre; elle a d'ailleurs, pour esprer, des
motifs que Victor ne peut adopter. Clmence clatera, le baron saura
tout, et Victor frmit des consquences qui en rsulteront. Victor avait
d'abord le dessein d'crire une lettre d'adieux  Clmence; mais par
qui la lui fera-t-il remettre cette lettre? Par Valentin? Valentin
parlera: on ne peut se fier sur sa discrtion; sa tendresse pour son
matre peut l'abuser sur les moyens de faire son bonheur, il vient de le
prouver.... Que fera Victor? il se dcide  ne point crire  Clmence;
mais il a un autre moyen de lui faire savoir son dpart. Pour Valentin,
Victor va l'occuper si bien pendant toute la journe, qu'il lui sera
impossible de parler  personne, sur-tout  Clmence. Tout tant ainsi
arrang, Victor fait ses prparatifs, non sans avoir le coeur bien serr.
Il voit son pre, son amante et madame Wolf,  l'heure du repas, et
cette vue accrot encore ses regrets. Clmence, par extraordinaire,
semble affecter de ne le pas quitter pendant toute la journe: elle ne
sait rien cependant, il est bien sr que Valentin n'a pu la rejoindre,
et Valentin n'a pas pu le lui faire savoir par crit, puisque le bon
serviteur ne sait pas crire.

Par quel funeste pressentiment donc la sensible Clmence semble-t-elle
s'attacher plus particulirement aux pas de Victor? Hlas! elle est
agite, tourmente, sans savoir qu'elle est sur le point de perdre pour
jamais ce qu'elle aime!.... Pauvre Clmence! pauvre Victor! comme vous
m'intressez tous les deux!

Le soir, lorsque tout le monde est retir, Victor rentre chez lui, aprs
avoir jet des regards bien douloureux, peut-tre les derniers, sur tous
ceux qui lui sont chers.... Victor trouve dans son appartement Valentin
occup  remplir une petite valise de ses propres effets. Que fais-tu
l, Valentin, lui demande Victor tonn?--Vous le voyez bien, monsieur,
lui rpond Valentin avec un ton d'humeur ml de sensibilit.--Sont-ce
tes effets que tu arranges ainsi?--Il le faut bien.--Pourquoi
faire?--Eh! pour vous suivre. Quand un matre a la duret de partir
sans moi, croyez-vous que j'aie l'inhumanit de l'abandonner?--Quoi! tu
veux....--Vous suivre par-tout, ne vous quitter qu' la mort!--Mon
pauvre Valentin, y penses-tu? Songes-tu que je n'ai ni tat, ni fortune,
ni parens, ni amis?--Pour un tat, une fortune, ce n'est pas l ce qui
doit vous embarrasser: pour des amis, eh bien! vous en aurez un.--Homme
unique! tu veux partager ma misre?--Votre misre! Oh! non: vous ne
serez pas dans la misre, du moins pour quelque temps. Vous tes plus
riche que vous ne pensez, quoique vous n'emportiez rien. Voyez-vous
cette petite somme l, dans le coin de cette valise, sous ce linge; eh
bien! c'est le fruit de mes pargnes: il est  vous.--Jamais....--
vous,  moi,  nous.--Valentin, laisse-moi respirer. Ce trait, ce trait
sublime!....--Ce trait sublime! quelle expression est-ce a, pour une
action toute simple?--Comme j'tais entour d'tres vertueux!...
Valentin, Valentin, je ne veux pas absolument....--Ah! vous ne voulez
pas? eh bien! moi je veux; oui, je veux voyager aussi. Je suis mon
matre, peut-tre: vous ne pouvez pas m'empcher de m'en aller quand je
le voudrai. Eh bien! c'est ce soir,  prsent que je m'en vais. Je
suivrai la route que vous prendrez, voil tout; si vous ne voulez pas de
ma compagnie, vous me chasserez.--Te chasser, bon Valentin! chasser non
ami!--Eh! allons, voil qui est dit: nous faisons route ensemble,
n'est-ce pas?--Oui, mon ami, oui: ne nous quittons plus, ne nous
sparons jamais.... Tu seras mon frre, tu le seras; et par ce moyen je
tromperai la nature qui m'a refus des parens.

Victor est pntr de l'attachement de son fidle Valentin: il
l'embrasse, il le presse contre son coeur; et le bon serviteur, qui n'est
pas accoutum  pleurer, verse des larmes pour la premire fois. Quand
tout est prt, Victor envoie Valentin  son heure ordinaire dans
l'appartement de M. de Fritzierne. Tu remettras ma lettre, lui dit-il,
sur sa table, sans qu'il la voye; pendant ce temps je descendrai,
j'ouvrirai la petite porte, que je laisserai ouverte; et j'irai
t'attendre sur la grande route,  la premire merlette du carrefour de
la fort.

Valentin demande  son matre pourquoi il ne l'attend pas pour partir:
celui-ci lui objecte que deux personnes ensemble pourraient tre plutt
remarques que l'une aprs l'autre. D'ailleurs, il tremble toujours
qu'on ne vienne dranger ses projets, et c'est, selon lui, le seul moyen
d'en assurer l'excution. Valentin lui fait donner sa parole d'honneur
qu'il l'attendra; puis il le quitte pour aller remplir, pour la dernire
fois, son devoir ordinaire auprs du baron. Soudain Victor descend dans
la campagne pour remplir la promesse qu'il vient de faire  son
compagnon de voyage.

La nuit tait sombre, le ciel tait voil par quelques nuages qui
semblaient tre les prcurseurs de l'orage: dj quelques clairs partis
de l'orient, annonaient que ces nuages de feu reclaient la foudre dans
leurs flancs, et que bientt toute la nature serait livre aux plus
horribles dchiremens. Rien n'arrte Victor; il se retourne quand il est
sous les murs du chteau, cherche la croise de l'appartement o sans
doute repose Clmence sans trouble et sans inquitudes, s'assied sur un
monticule de gazon, et lui chante, avec la voix la plus touchante la
romance suivante, dans laquelle il a renferm ses tristes adieux:

      Toi qui reposes sans alarmes,
    coute la voix de l'Amour
    Il va quitter ce beau sjour,
    L'Amour n'y trouve plus de charmes!....
    Cet asyle va dsormais
    Causer mes regrets, ma souffrance:
    J'y laisse tout ce que j'aimais
    J'y laisse.... jusqu' l'esprance.

      Adieu, sjour o ma jeunesse
    Trouva, sous un toit protecteur,
    La bienfaisance, le bonheur,
    Et la tendre dlicatesse.
    Adieu!... je vous fuis pour jamais,
    Pour jamais je quitte Clmence:
    Si vous lui peignez mes regrets,
    Au moins laissez-lui l'esprance!

      cho, toi dont la voix plaintive
     cent fois rpt mes chants,
    Va porter mes adieux touchans
    Jusqu' son oreille attentive;
    Va lui dire aussi que mon coeur
    L'aime toujours avec constance;
    Mais qu'il a perdu le bonheur,
    Puisqu'il a perdu l'esprance!

      Plein de douleur, plein de courage,
    C'en est fait, adieu, je te fuis:
    J'emporte avec moi les ennuis;
    Mais j'emporte aussi ton image!
    Elle me fera tour--tour
    Supporter la vie et l'absence.
    Ah! que ne puis-je avec l'Amour;
    Emporter aussi l'esprance!....

Victor  peine a prononc ces mots, ces mots qu'il croit tre les
derniers qu'il adressera  celle qu'il aime, lorsqu'il se sent frapper
rudement sur l'paule. Il se retourne, et l'obscurit de la nuit
l'empche de bien distinguer celui qui l'accueille d'une manire aussi
brusque. Camarade, lui dit l'importun, c'est bien, trs bien chanter. On
voit que tu es amoureux, ta voix tremble, tes accens sont touffs; je
parie mme que tu verses quelques larmes.--Que vous importe?--Ah! c'est
vrai, c'est vrai, cela m'est gal  moi; je ne connais rien  ces belles
passions-l; mais je ne veux gner personne; on est libre de pleurer, de
gmir, de se lamenter pour une beaut cruelle, comme je suis libre, moi,
de faire mon mtier.--Aprs, que me voulez-vous?--Un mot, un petit mot
seulement. Es-tu de ce chteau?--De ce chteau?.... oui.... j'en tais
du moins.--Tu connais le baron de Fritzierne?--Si je le connais!--Eh
bien! il faut que tu lui remettes cette lettre.--Cette lettre?....
moi.... Eh! que ne la lui remettez-vous vous-mme?--Je ne le puis; j'ai
jur de ne jamais mettre le pied chez lui.--De quelle part cette
lettre?--De la part de.... c'est un secret.--Un secret?--Oui; mais il
faut qu'il la reoive, s'il ne veut prir.--Prir!--Cette lettre doit
lui sauver la vie.-- ciel! mon bienfaiteur! ses jours seraient
menacs!....--Trs-menacs.--Eh! par qui? Serait-ce toi qui....?--Moi?
oh! mon Dieu non. Je ne lui en veux pas absolument, moi: ce n'est pas
moi qui lui cris.--Eh! qui donc?--Un homme puissant, un homme dont la
seule menace est un arrt de mort; un homme enfin....  qui le vieux
baron doit une satisfaction.... dont ses jours rpondent.--Grand
Dieu!.... il est dans le danger, et j'allais, j'allais l'abandonner!....
Mais c'est un outrage qu'on lui fait; mon pre est vertueux, il ne peut
avoir offens personne.... Toi, qui t'es charg d'un pareil message, si
je savais que ton sang pt effacer la honte du soupon seul que tu
jettes sur le plus respectable des hommes, mon bras....--Eh! l'ami,
n'approche pas, je suis mieux arm que toi. Vois ces sabres, ces
pistolets, ces poignards....--Qui donc es-tu?--La lettre te le dira.
Adieu: fais ma commission, ou.... tu es perdu toi mme.

 ces mots l'inconnu s'loigne, laissant Victor ptrifi d'une pareille
rencontre. Il tient la lettre, Victor; de cette lettre dpend le sort de
son bienfaiteur; on le lui assure.... Que fera-t-il, Victor?....
suivra-t-il son premier dessein, ou rentrera-t-il au chteau? Il
rentrera, il rentrera; Victor ne peut balancer. _Cette lettre doit lui
sauver la vie_, a dit l'inconnu. Victor pntr d'une terreur qui fait
dresser ses cheveux, quitte ce lieu, tmoin de ses tendres adieux. Il ne
court pas, il vole vers la petite porte qu'il a laisse ouverte, et par
laquelle il ne voit pas encore venir son cher Valentin.... Victor, en
reprenant le chemin du chteau, sent son coeur battre violemment. Une
joie excessive succde  sa frayeur; il revoit avec ivresse les murs de
ce chteau qu'il allait quitter: on dirait qu'aprs l'en avoir chass,
on vient de lui rendre la permission d'y rentrer, tant il prouve de
plaisir  remonter chez lui. Pauvre Victor! tu n'attribues ces
sensations qu' l'espoir qui t'anime de rendre un service signal  ton
pre adoptif; et moi, Victor, et moi, je crois que ton amour et le desir
de revoir Clmence, entrent pour beaucoup dans cette joie nave qui te
transporte. Je suis ton historien, Victor, et je dois compte  mes
lecteurs des moindres mouvemens de ton coeur.

En remontant dans son appartement, Victor rencontre Valentin, qui se
rend tristement  la petite porte. Eh quoi! monsieur, vous voil! vous
vous impatientiez?--Tu as t bien long-temps, Valentin?--C'est vrai,
monsieur; c'est que monsieur le baron ne pouvait pas s'endormir, et
qu'il causait avec moi. Il a souvent la bont de me parler comme  son
ami. C'est qu'il me raconte des histoires plus drles!.... Et puis il
me fait jaser sur la France, mon pays: cela l'amuse, ce bon
vieillard!.... Eh bien! monsieur, partons, me voil prt.--Valentin,
nous ne partons pas.--Non, monsieur! oh! tant mieux!.... Eh! pourquoi
donc, s'il vous plat?--Tu le sauras. Vte de la lumire chez moi.--Quel
bonheur! quel changement! Tenez, je vous l'avoue  prsent, monsieur;
mais j'avais, l, un touffement.--Dpche-toi donc.--Srieusement, nous
restons?....--Nous restons pour cette nuit du moins.--Pour toujours,
monsieur, pour toujours; il faudra bien que tout s'arrange pour
cela.--Que veux-tu dire?--Je m'entends, il suffit.

Victor et Valentin rentrent chez eux; les paquets sont dfaits; tout est
remis en place, comme si l'on n'avait rien, drang, afin qu'on ne
s'apperoive pas de la moindre trace d'un projet de fuite qui aurait
constern toute la maison. Ensuite Victor raconte  Valentin ce qui lui
est arriv, et les propos tranges que lui a tenus l'inconnu, en le
chargeant de remettre une lettre  M. de Fritzierne. Le bon Valentin
ouvre de grands yeux  ce rcit; il ne peut concevoir ce que cela veut
dire. Je t'aurais bien engag, ajoute Victor,  rendre toi-mme cette
lettre  mon pre demain matin: tu serais venu me rejoindre ensuite  un
endroit indiqu; mais, outre que cette marche t'aurait expos  des
questions sur mon compte, je me serais reproch le double dsespoir o
ma fuite, et ce que peut contenir cette lettre, auraient plong tous
ceux qui me sont chers. D'ailleurs, Valentin, les jours de mon pre sont
menacs, on lui demande une rparation; quel que soit le mot de cette
nigme, je dois le secourir, le consoler; oui, je lui dois ma vie, mon
bras, tout, toute mon existence. Ah! Valentin!.... et je fuyais!.... et
cette lettre serait peut-tre venue demain lui percer le coeur une
seconde fois: il aurait appel Victor, Victor n'aurait plus t l!....
Comme il m'aurait accus d'ingratitude, de cruaut mme!.... Ah!
Valentin,  quel danger je viens d'chapper! Qu'il soit enseveli, qu'il
le soit, ce projet coupable, insens, form dans mon sein au moment mme
o ceux  qui je dois tout ont le plus besoin de ma tendresse. Valentin,
ta parole que jamais tu ne parleras....--Je vous la donne, monsieur;
mais cette lettre que vous avez crite  M. de Fritzierne, que j'ai
laisse sur sa table?....--Il ne la lira pas. Ds que le petit jour
paratra, avant qu'il se lve, tu t'introduiras chez lui, tu soustrairas
ce fatal billet adroitement, sous prtexte, s'il t'apperoit, d'avoir
oubli ce soir un objet utile. Prends bien garde  l'importance de la
commission dont je te charge. Pour que n'y manques pas, je ne veux pas
que tu te couches; tu resteras l toute la nuit  ct de moi; nous
converserons ensemble, et quand je croirai le moment favorable, je
t'enverrai chez mon pre.--C'est trs-facile a, monsieur. Il vous aime
tant, ce respectable vieillard! L, tout--l'heure encore il me parlait
de vous, il me disait....--Il te disait?....--Ah! c'est que je lui
disais que j'tais franais, moi. Ton matre est n d'une Franaise,
qu'il me disait.--D'une Franaise!....--Puis il ajoutait: J'aime les
Franais, moi; ils sont bons, confians, gnreux, sensibles. Ton matre,
un jour il sera heureux; je lui mnage un sort digne d'envie, et auquel
il ne s'attend pas. Voil comme il parlait de vous ce brave homme.
Tenez! monsieur, je n'ai qu'un gros bon sens, moi, mais je parie que ce
sort brillant qu'il vous destine, est la main de sa fille.

Victor ne partage point l'espoir dont le flatte son bon Valentin; il
secoue la tte avec l'air de la dfiance; puis il fixe la lettre qu'il a
entre les mains, et cherche  deviner ce qu'elle contient, de quelle
part elle peut venir. Cet homme, de qui il la tient, cet homme a des
manires brusques; un son de voix rauque, un langage rustique.... c'est
un secret que cette fatale lettre: _Il faut qu'il la reoive, s'il ne
veut prir...._ Grand Dieu! comme la nuit est longue au gr de
Victor!.... Comme il brle d'aborder son pre, qui lui confiera sans
doute cet trange secret! Tous deux prendront des mesures.... Comme
Victor serait heureux, s'il pouvait rendre, en cette occasion, un
service signal  son pre, lui sauver la vie, l'honneur peut-tre!....
comme il serait heureux!

Comme mon lecteur partage sans doute l'impatience de Victor, et que
d'ailleurs je ne veux pas lui faire passer la nuit entire avec l'amant
de Clmence et son Valentin, je lui dirai, pour abrger, que vers deux
heures du matin, Victor, abattu par les fatigues qu'avait prouves son
esprit, s'endormit profondment, les coudes appuys sur une table.
Valentin, qui se serait tenu volontiers veill, s'il et pu raconter
quelques histoires de son pays, regarda son matre avec envie, se frotta
les yeux, et ne tarda pas  suivre son exemple,  ronfler autant que le
lui permirent sa jeunesse, sa force et sa sant. Tous deux oublirent
l'heure prescrite et favorable pour retirer le billet des mains du baron
avant qu'il ait eu le temps de le lire. Ce ne fut qu' neuf heures du
matin que, confus, dsesprs, Victor et Valentin se rveillrent.
Pendant leur sommeil, trop prolong, il s'tait pass bien des choses
que nous allons connatre dans le chapitre suivant.




CHAPITRE V.

ON CROIT TOUCHER AU DNOUEMENT.


M. de Fritzierne s'tait lev  son heure ordinaire,  six heures; il
faisait dj quelques tours dans son appartement, lorsqu'il vit entrer
sa fille Clmence, chevele, dans un tat de pleur et d'affaissement
qui l'effraya.... Eh, bon Dieu! mon enfant, qu'as-tu, qu'as-tu
donc....?....--Mon pre, il est parti!.... il nous fuit!....--Il nous
fuit? qui?....--L'ami de mon coeur, mon frre adoptif, mon
amant!....--Victor?--Oui, mon pre, Victor est parti cette nuit; il
s'est loign pour jamais de ces lieux.--Est-il possible!.... Mais, non,
tu t'abuses; Victor ne peut tre un ingrat.--Il l'est, mon pre; il est
plus, il est barbare, inhumain, sans foi, sans probit.....--Tu me
diras peut-tre....

Fritzierne est interrompu par madame Wolf qui entre tristement, et
confirme au bon pre la nouvelle que vient de lui apprendre Clmence.
Fritzierne demande des dtails; sa fille les lui donne en ces termes:

J'tais retire chez moi, mon pre, triste, inquite des marques de
chagrin que j'avais apperues hier sur les traits de Victor, dont
d'ailleurs je connaissais les projets. J'avais fait loigner Lidy, ma
femme-de-chambre; et, ma fentre ouverte, les yeux fixs sur la
campagne, je respirais l'air frais du soir, tout en admirant la beaut
des clairs qui partaient de l'orient, et qui annonaient un orage
pouvantable. Je pensais  Victor,  vous, mon pre; et ces deux
cratures qui me sont si chres, faisaient battre dlicieusement mon
coeur. Tout--coup une voix enchanteresse, la voix de Victor vient
frapper mon oreille. C'est lui, je n'en peux douter. Il est dans la
campagne, vis--vis ma fentre:  la lueur des clairs, je remarque
qu'il porte un havresac sur ses paules, qu'il tient dans sa main un
bton, qu'il est en un mot dans tout l'attirail d'un voyageur. Tout de
suite l'ide de sa fuite se prsente  mon esprit; et pour me confirmer
dans cet horrible soupon, le cruel me chante une romance plaintive dans
laquelle il me fait ses adieux, en ajoutant qu'il faut qu'il s'loigne,
puisqu'il n'a plus d'esprance. Tel tait le refrain de cette romance
qui m'a perc le coeur. Je me tuais de crier, de l'appeler; mais, par un
effet bizarre de l'orage, il semblait que la foudre prt  tche
d'touffer mes accens. Les coups de tonnerre redoubls, le dchanement
des vents, tout empchait mes cris douloureux d'arriver jusqu' lui; et
de mon ct, je n'entendais que quelques mots perdus dans les airs, des
couplets qu'il continuait de chanter avec une tranquillit, un
sang-froid qui me pntraient d'indignation; mais ces, mots, comme ils
taient tristes! _C'en est fait, adieu, je te fuis; j'emporte avec moi
les ennuis.... Supporter la vie et l'absence..._ Voil ce qui frappait
mon oreille, voil ce qui me persuadait que je perdais Victor....

Je l'appelais encore, mais vainement, lorsqu'un homme est venu le
joindre. Cet homme, c'tait Valentin sans doute, Valentin qui m'avait
promis!.... Ah dieu!.... Tous deux, aprs s'tre consults un moment,
disparaissent  mes regards. Je ne vois plus Victor, je ne vois plus que
la mort et le dsespoir. Soudain je vole au logement de ce frre
barbare, de cet amant perfide.... Je parcours, une lumire  la main,
son appartement: je parcours un dsert...: Personne!.... personne!....
Du drangement, des meubles disperss.... des effets qui ne sont plus 
leur place, le plus grand dsordre.... Oh! mon pre, quel tat!.... Mes
genoux chanclent, une pleur mortelle couvre mon visage, une sueur
froide glace tous mes membres; j'ai  peine la force de revenir chez
moi, o je tombe sur le plancher, morte, morte, sans vie et sans
sentiment.... Au bruit de ma chte, ma fidelle Lidy accourt.... elle
s'empresse  me secourir; peine inutile!.... Elle prend le parti d'aller
chercher madame Wolf; elle arrive, cette bonne madame Wolf; elle
parvient enfin  me rendre  la vie,  la douleur,  la douleur que je
ne sentais plus, que je n'allais plus prouver. Mon tat les effraie;
elles me mettent sur mon lit, et ne peuvent tirer de moi que des mots
entrecoups. _Il me fuit, il me fuit_; voil tout ce que je puis leur
dire.... La nuit se passe dans ces mortelles souffrances. Enfin, sur le
matin, je leur dis la cause de mes maux, de mes longs regrets: elles
gmissent avec moi: nous apprenons que le jour a chass le sommeil de
vos yeux, et nous venons, madame Wolf et moi, dposer nos plaintes, nos
tristes plaintes dans le sein paternel....

M. de Fritzierne reste interdit au rcit de sa fille; il ne peut
concevoir.... Enfin, elle l'a vu s'loigner; elle a parcouru son
logement, et ne l'y a point trouv: il n'est donc que trop vrai!....
L'ingrat! s'cria-t-il, l'ingrat! il prparait donc ce coup  ma
vieillesse, cette rcompense  mes bienfaits! c'tait donc pour qu'il me
pert le coeur que je lui ouvrais mon sein!....  Victor! comme tu me
fais repentir de t'avoir adopt! Il est donc des occasions o les
actions mme les plus vertueuses, deviennent une source de tourmens!....
Mais, cet enfant.... me fuir!.... Quelle raison, quel motif a pu
l'engager?.... Le saurais-tu, Clmence? connatrais-tu la cause de cet
abandon, qui n'est pas naturel? car il nous aimait tous.--Mon pre, il
vous chrissait, il vous respectait; mais....--Parle, mon enfant; tu
l'as nomm tout--l'heure ton frre adoptif, ton amant mme; ces
expressions m'ont frapp... Saurais-tu?... Tout, mon pre; oui il
m'avait tout dit. Il n'tait pas mon frre, mais il m'aimait d'amour, du
moins il me le disait; et moi, j'tais sensible, bien sensible  sa
tendresse.--Quoi! sans mon aveu il avait os te divulguer un
secret?....--Eh! voil la cause de sa fuite, mon pre. Je vous dirai
tout, oui, vous serez mon confident; mais c'est  mon ami que je
parle.... Que l'auteur de mes jours oublie sa svrit pour n'ouvrir son
ame qu' l'amiti, qu' la confiance....--Ma svrit, ma fille! Eh! ce
mot, t'ai-je jamais donn sujet de t'en servir avec moi? Parle  ton
ami,  ton pre, c'est la mme chose.--Eh bien! je vous le disais,
Victor m'aimait; j'aimais Victor; mais Victor, tendre, soumis,
respectueux envers un pre vnrable qui l'avait accabl de bienfaits, a
craint d'tre accus d'avoir sduit ma jeunesse; il a craint de violer
les loix de l'hospitalit en nourrissant dans son coeur, dans.... le
mien, une passion sans espoir, sans but lgitime: ce sont-l ses
expressions. Jamais, s'est-il dit, jamais M. le baron de Fritzierne ne
donnera sa fille  un enfant trouv, sans tat, sans parens, sans
fortune.... Il me l'avait cach, son amour; mais j'avais dcouvert le
projet qu'il avait form de nous fuir. C'tait pour cela, c'tait par
dlicatesse qu'il vous demandait la permission de voyager, dans l'espoir
que l'absence changerait mon sort et mon coeur. Je le rencontre; je le
presse de s'expliquer sur cette envie de voyager. Vous le dirai-je, mes
caresses naves, mes tendres expressions, dont je crois trouver la
source dans la nature, mes instances, tout enfin lui arrache son secret.
Il me confie qu'il n'est point mon frre, qu'il m'aime, qu'il m'adore;
mais qu'aprs cet aveu, il ne peut plus rester avec nous, sans se
rendre coupable envers vous.... J'engage son domestique  pier toutes
ses dmarches,  me rendre compte de toutes ses actions. Il aura gagn
ce bon Valentin: tous deux sont partis; Victor nous chappe, il nous
chappe, mon pre, et vous savez, maintenant les causes de sa fuite, de
son dsespoir et du mien.

M. de Fritzierne presse les mains de sa fille. Il me connaissait bien
peu, s'crie-t-il!--C'est ce que je lui ai dit, mon pre.--Il m'estimait
bien peu pour me croire capable de sacrifier le bonheur de ma fille,
celui du jeune homme le plus estimable,  l'orgueil,  l'intrt, 
l'ambition,  toutes ces passions qui font le tourment des grands, et
qui les font dtester, pour la plupart,  juste titre. Jeune insens! il
ignorait que mon projet,  moi, tait de l'unir  ma Clmence, de
perptuer  jamais en lui le titre de fils, que je lui avais accord ds
sa naissance. Oui, ma fille, c'tait-l tout mon espoir, tout mon
bonheur; et je n'avais nourri moi-mme cette passion dans son coeur, dans
le tien, que pour la couronner un jour par le plus doux hymen.--Ah! mon
pre, j'en tais bien sre.... et il est parti.--Et il nous quitte, ma
fille! Quel contre-temps! quel cruel vnement! Jeunes gens, jeunes
gens, pourquoi manquez-vous toujours de confiance? pourquoi ne
venez-vous pas, l, bonnement, vous expliquer avec un pre? vous
craignez qu'il ne fasse pas votre bonheur: est-ce qu'un pre peut ne pas
vouloir le bonheur de ses enfans?....

Le baron avait port sur ses yeux ses deux mains, qui taient baignes
de ses larmes, lorsqu'un cri de Clmence le tira de sa rverie. Ciel!
mon pre, une lettre!--Comment!--Oui, une lettre de Victor! oh! je
reconnais bien son criture.

Le baron s'empare de la lettre avec empressement. Clmence ne respire
point; elle s'approche de lui, ainsi que madame Wolf. Le baron lit le
billet de Victor, qu'on a vu plus haut, le laisse tomber de
saisissement, et se jette dans un fauteuil, en portant la main sur son
coeur. Clmence, dans le plus grand trouble, ramasse le fatal billet, le
relit trois ou quatre fois de suite en l'arrosant de ses larmes, puis
elle s'crie douloureusement: Eh bien! mon pre, avais-je
tort?....--Non, ma fille. Il est donc parti! c'en est donc fait! et tous
mes projets, toutes mes esprances sont vanouis!.... Cruel Victor!
pourquoi causes-tu tant de maux  une famille qui t'accueillait comme un
fils, qui te prparait le bonheur et la paix?..... Il est parti!.... Ma
fille, c'est ici qu'il faut montrer du courage, de la patience.
Console-toi, ma fille; Victor nous crira, quelque part qu'il soit; sois
sre qu'il nous crira. Je rponds  sa premire lettre qu'il revienne,
qu'il revienne, que je lui donnerai ta main, qu'il sera ton poux.
Doutes-tu, mon enfant, qu'il ne s'empresse  venir nous rejoindre? Tu le
reverras, Clmence; oui, un heureux pressentiment me dit que tu le
reverras... bientt.--Ah! mon pre! et s'il n'crit pas?--Il est
impossible qu'il manque  ce devoir. Ce n'est pas un tyran qu'il fuit;
ce ne sont pas des perscuteurs qu'il vite. Il s'loigne d'un sjour o
sa dlicatesse ne lui permettait plus de rester. Quelle ame! quels
sentimens! combien ce jeune homme tait digne de mon estime, de ta
tendresse!--Vous le voyez, mon pre; mon coeur ne s'tait pas tromp sur
le choix de celui qui seul pouvait le rendre sensible.--Non, non: vous
tiez..... Vous tes faits l'un pour l'autre.... Eh bien! encore des
larmes, mon enfant? Allons, de la fermet donc. Viens embrasser ton
vieux pre, et promets-lui d'attendre avec constance que les vnemens
te ramnent un homme que je chris, que nous chrissons tous deux. Et
vous aussi, madame Wolf, vous aussi, vous versez des pleurs! Victor fut
votre librateur: vous connaissez comme nous les vertus de ce bon jeune
homme, et vous le regrettez comme nous... Mais, je vous le rpte;
l'espoir de le revoir ne m'abandonne pas. Madame Wolf, conduisez ma
fille dans son appartement, et ne la quittez pas; je vous en supplie, ne
la quittez pas.

Madame Wolf tenait dj la main de Clmence pour excuter l'ordre de son
pre, lorsque Clmence demanda  pntrer encore une fois dans le
logement qu'habitait Victor. Je reverrai ces murs, tmoins de ses
regrets; ces murs, qu'il a tant de fois frapps de mon nom en parcourant
sa chambre; je croirai l'y voir encore, et cette illusion adoucira mes
maux....

M. de Fritzierne s'oppose en vain  ce projet de sa fille: il lui
remontre qu'elle va rouvrir ses blessures, accrotre ses tourmens.
Clmence persiste dans son dessein: elle prtend qu'il est possible que
Victor ait dpos quelque part, chez lui, une lettre pour elle: elle
s'obstine  visiter les lieux qu'il a vus, qu'il a parcourus. Son pre
cde enfin  ses voeux; il la prend par la main, et s'appuyant sur le
bras de madame Wolf, tous trois s'acheminent vers le logement de Victor,
qu'ils croient trouver dsert, comme il s'est offert la veille aux
regards de Clmence.

Comme son coeur bat,  la pauvre Clmence!... comme elle se propose de
visiter les plus petits coins de ce rduit jadis habit par l'amant le
plus aimable!.... Avance, avance, tendre Clmence, l'amour te mnage une
surprise, oh! bien agrable....

Elle approche avec son pre et son amie. La porte de Victor est
entr'ouverte: elle la pousse. Quelle surprise! Est-ce un rve? est-ce
une illusion de ses sens gars, qui croient voir par-tout l'objet
qu'ils se peignent sans cesse?.... Est-ce bien l Victor? Oui, c'est
lui, c'est ce jeune homme qu'on croit bien loin. Il dort profondment,
tendu dans un fauteuil; Valentin est dans la mme position,  quelques
pas de lui. Tous deux n'ont point t rveills par le bruit que leurs
amis ont fait en entrant. Clmence va jeter un cri de joie; son pre lui
met la main sur la bouche. Son pre, aussi mu qu'elle, examine ce
tableau, ne peut en croire ses yeux. Tous trois s'avancent doucement
jusqu'au fauteuil o repose Victor. Victor parat agit par un songe; il
balbutie quelques mots, prononce le nom de Clmence, celui de son
pre... Clmence, dit-il tout bas, Clmence, l'amour.... un jour....
nous nous reverrons.... Mon pre.... homme respectable et cher...
consolez-la; dites-lui.... Ah! dieux!

Tels sont les mots entrecoups qui frappent l'oreille de nos trois amis.
Clmence n'y peut plus rsister.... elle colle ses joues mouilles de
larmes sur une des mains de Victor. Un doux pressentiment accrot
l'agitation de ce dernier... Oui, dit-il; nous nous reverrons.... un
jour..... dans les bras de ton pre..... Clmence!....

Il prononce ce nom avec force, et se rveille en sursaut.... Quel est le
premier objet qui frappe sa vue? c'est son amante, qui lui dit, en lui
serrant la main: Oui, oui, Victor, nous nous reverrons pour
toujours!.... jamais, jamais nous ne nous sparerons.--Toi dans ces
lieux, s'crie Victor!.... Ciel! mon pre!....

Victor, se lve confus; le cri qu'il vient de faire a rveill Valentin,
qui se frotte les yeux, apperoit la compagnie, et regarde tout le monde
d'un air stupfait. Victor se rappelle ses projets, sa fuite, sa lettre
 Fritzierne; puis il s'adresse  son valet: Imbcille, lui dit-il,
pourquoi m'as-tu laiss dormir?....--Eh! monsieur, est-ce ma faute? la
fatigue.... je ne sais quoi.... Je ronflais bien, voil tout ce que je
sais....--Mon pre, madame Wolf, et vous, belle Clmence! qui vous
amne?.... qui peut causer la.... douleur o je vous vois
plongs?....--Tu me le demandes, rpond Fritzierne!.... aprs avoir
tent de t'arracher de nos bras!--Vous savez donc....--Mais, Victor,
rplique Clmence, me suis-je trompe? il me semble qu'hier soir j'ai
reconnu ta voix, que tu m'as fait tes adieux.... Je suis venue te
chercher ici, tu n'y tais pas.--Il est vrai. (_Il se jette aux genoux
de Fritzierne_.) Mon pre, punissez-moi, accablez-moi des noms d'ingrat,
d'insens, je les ai mrits.... Vous avez lu ma lettre?--Oui, mon fils,
et tu vois la douleur qu'elle nous a cause.--Je vous fuyais, oui, je
m'loignais de ces lieux.... Mais si je vous en disais les motifs....
Non, jamais, que jamais un tel aveu ne sorte de ma bouche....--Je les
connais, Victor, je sais tout.--Vous savez tout?--Oui, que tu aimes
Clmence, qu'elle t'aime, et que tu ne t'loignais que dans la crainte
que je dsapprouvasse ta passion.--Dieux! qui a pu vous instruire?--Ta
jeune amante, elle-mme.--Ah! mon pre, que je suis coupable!--Coupable,
mon Victor! toi coupable, pour t'tre livr  l'ascendant irrsistible
des sentimens de la nature! Ah! Victor; que tu me connais mal.... Vous
me faites bien de la peine.... Je croyais que vous m'estimiez
davantage.--Quoi! mon pre, vous ne m'accablez pas du poids de votre
colre? vous permettez  mon coeur....--D'pancher toute sa tendresse.
Oui, mes enfans, je vous permets de vous aimer,
d'esprer...--D'esprer!--Vois-tu, interrompt Clmence, vois-tu que je
te l'avais bien dit, moi. Nous serons heureux, Victor; il ne faut jamais
nous sparer.--Jamais, jamais. Et j'ai pu mconnatre ce coeur
paternel!....

Victor se jette sur les mains du baron, il les couvre de baisers.
Clmence en fait autant sur le front de son pre; et madame Wolf,
attendrie, considre avec motion ce tableau touchant.

Quand les premiers momens d'effusion sont passs, Fritzierne demande 
Victor quel est le motif qui l'a fait rentrer au chteau, puisque, selon
toute apparence, il avait dj fait quelques dans la campagne pour fuir
 jamais ces lieux. Victor le prie de lui accorder un entretien
particulier: je ne puis, lui dit-il, le confier qu' vous seul, ce motif
puissant; c'est vous, c'est vous, mon pre, qu'il intresse.

Fritzierne reste tonn. Clmence se plaint d'tre de trop pour un
secret qui regarde son pre. Victor la prie de s'en fier  sa prudence,
 sa tendresse pour ce pre respectable. Clmence n'insiste pas; elle se
retire avec madame Wolf, en suppliant le baron de permettre qu'elle
aille le rejoindre aussi-tt qu'il aura fini de parler avec Victor. Le
baron le lui promet, et bientt il se trouve seul avec son fils
adoptif, qu'il serre encore une fois dans ses bras.

Mon pre, lui dit Victor, avez-vous quelque ennemi particulier?--Moi,
mon fils? pourquoi cette question?--Faites-moi la grace de me
rpondre.--Je crois n'avoir ni amis, ni ennemis; tu sais que je ne vois
personne.--Pardon; seriez-vous engag dans quelque affaire srieuse et
dlicate?--Non.... je ne comprends pas....--Ce que je vais vous dire va
justifier ma curiosit, qui vous parat peut-tre indiscrte.

Victor raconte au baron ce qui lui est arriv la veille, au moment o il
finissait de chanter sa romance. Cet homme, ajoute-t-il, avait un aspect
effrayant; il tait arm jusqu'aux dents. Il m'aurait fait trembler si
j'eusse t plus timide. Voici la lettre qu'il m'a remise, lettre qui
renferme, disait-il, un secret dont dpendent vos jours.--Et c'est pour
me la remettre toi-mme que tu es remont?--Votre vie tait en danger,
mon pre, et j'aurais pu vous abandonner!--Bon jeune homme! c'est  ta
tendresse pour moi que nous devons le plaisir de te revoir! Tu en seras,
tu en es bien rcompens.--Ah! mon pre, ma rcompense tait dj dans
le projet que j'avais form de venir vous offrir mon bras, s'il le
fallait, et des consolations.--Cher Victor!.... Mais voyons donc cette
lettre mystrieuse,  laquelle je ne comprends rien.

Fritzierne regarde la suscription; elle porte: _Au baron de Fritzierne,
en son chteau._ La main lui en est absolument inconnue. Il l'ouvre
enfin, et reste frapp d'tonnement en y trouvant la signature de Roger,
de Roger! ce chef des voleurs qui infestent les forts prochaines. Que
peut-il y avoir, s'crie-t-il, de commun entre ce sclrat et moi?
Voyons.

BARON,

_Tu sais si j'ai les moyens de punir lorsqu'on n'obit pas  mes
ordres...._

L'insolent!

_Je te proteste de respecter ton asyle, de ne point attaquer ton
chteau, si tu veux m'accorder une seule faveur...._

Une seule faveur! Qu'attend-il? Voyons.

_Une femme a t surprise dans la fort, il y a quelques jours, par
trois de mes hommes. Deux des plus courageux sont tombs sous les coups
de deux de tes gens, qui sont venus secourir la femme et l'enfant
qu'elle tenait dans ses bras. Le troisime s'est soustrait par la fuite
 leur rage. C'est lui qui m'a appris cette sanglante affaire. Baron, tu
l'as retire chez toi, cette femme. Je la connais; elle est
essentiellement ncessaire  mon repos. Il faut que tu me la livres dans
les vingt-quatre heures, il le faut. Tu la feras accompagner jusqu' mon
premier poste, dans la fort de Kingratz. L, je te jure, foi de
capitaine, qu'il ne sera fait aucun mal  son escorte. Penses y bien,
baron; si, le terme expir, cette femme n'est pas en mon pouvoir, tu me
verras de prs. Tremble!_

_Je te salue._

ROGER, _chef des indpendans_.

Qu'on juge de la surprise de Fritzierne et de Victor,  la lecture de ce
terrible billet! Ils restent quelques momens absorbs, sans pouvoir
prononcer une parole. On leur demande de livrer  des bandits la femme
la plus estimable, madame Wolf!.... Nous verrons dans le chapitre
suivant les rflexions qu'ils firent, et le parti auquel ils
s'arrtrent.




CHAPITRE VI.

INTRIGUE PLUS OBSCURE QUE JAMAIS.


Fritzierne rompt enfin le silence. Que dis-tu, Victor, de cet excs
d'audace?--Ne voyez-vous pas sur mon front le feu de
l'indignation?--Cette pauvre madame Wolf! ne lui aurions-nous donn
l'hospitalit que pour la livrer lchement au plus vil des
mortels!--Dieux! repoussons cette pense!--Que faire, mon fils, que
faire dans cette fcheuse conjoncture? Roger est  la tte d'une troupe
formidable; il est capable de faire le sige de mon chteau, de nous y
gorger tous.--Il y pourrait trouver quelque obstacle.--Je le connais,
c'est un sclrat, mais qui est dou d'un grand caractre. S'il s'est
mis dans la tte d'avoir cette infortune, rien ne lui cotera pour
venir  bout de ce projet.--Eh! mon pre, vous avez du monde ici; vous
me permettrez de me mettre  la tte de vos gens, et je vous rponds de
repousser ce monstre et sa troupe, quelque nombreuse qu'elle soit.--Il
connat madame Wolf; elle le connat aussi; elle porte mme son
portrait. Quel rapport peut avoir la vertu avec le crime? car  Dieu ne
plaise que je souponne cette femme d'tre coupable, de nous en avoir
impos par les dehors les plus sduisans! _Elle est,_ dit-il,
_essentiellement ncessaire  son repos!_ Quel mystre! Et quelle
obstination a-t-elle aussi de nous cacher ses malheurs? Cela dtruirait
en nous jusqu' l'ombre de la dfiance.... Allons, mon fils, il faut
prendre un parti.--Il est tout pris, mon pre, et je me flatte que vous
l'approuverez. Vous avez donn un asyle  une femme infortune, vous la
garderez, vous la protgerez, vous la dfendrez contre ses
perscuteurs.--Bien, bien, mon ami; nous mourrons s'il le faut, mais
nous aurons fait notre devoir....--Non, nous ne mourrons pas; nous
repousserons la force par la force; et, comme notre cause est juste,
nous aurons pour nous le ciel, et le courage que donne toujours le
sentiment de la justice.--Je te reconnais, mon fils: voil le langage de
la probit, de la valeur.... Cependant, avant de rpondre  Roger, il
faut absolument que nous parlions  madame Wolf; il faut que cette femme
nous donne au moins quelque ide des liaisons qu'elle a pu avoir avec un
homme dont personne ne peut prononcer le nom sans horreur. Je ne suis
pas tranquille sur ce point; et si elle persiste toujours  se taire, je
t'avouerai que je lui ferai sentir que sa prsence a troubl la
tranquillit dont jouissait cette maison.--Vous la congdierez, mon
pre?--Je ne dis pas cela; mais je veux qu'elle ait plus de confiance
en des gens dont elle expose le repos, et mme la vie.

Le baron fait appeler madame Wolf. Elle arrive bientt avec Clmence.
Hlas! elle ne se doute pas du nouveau coup qui va la frapper!....

Madame, lui dit le baron d'un ton srieux, je reois une lettre qui vous
concerne.--Moi, monsieur!--Un homme qui vous connat, qui a
essentiellement besoin de vous, m'crit pour que je vous engage 
l'aller trouver.--Moi!.... Eh! bon Dieu, qui peut se ressouvenir de moi
dans le monde! Je n'y ai plus d'amis, monsieur.--Non! mais vous pouvez y
avoir des ennemis.--(_Madame Wolf plit._) Je.... ne me rappelle....
pas....--L'homme en question est trs-connu de vous; vous avez mme son
portrait.--Ciel! (_Madame Wolf chancle, Clmence la soutient._)--Vous
rappelez-vous maintenant?....--Serait-ce lui.... non, non, cela ne se
peut.--Cela se peut, car cela est.--Roger! (_Elle tombe vanouie; on
s'empresse  la secourir; elle reprend ses sens._) Quoi! monsieur, c'est
une lettre de Roger que vous avez l entre vos mains?--Oui, madame;
lisez-la.--(_Madame Wolf lit la lettre, jette un cri, et cache sa figure
dans ses deux mains._) Grand Dieu, quand finiront tant de maux!--Quand
vous voudrez, madame, avoir assez de confiance en moi, pour me les
confier.--Ah! monsieur, (_Elle se jette aux genoux du baron._)
sauvez-moi, sauvez-moi, secourez-moi.--Oui, oui, je veux vous sauver, je
veux vous secourir, femme infortune. Relevez-vous, mais relevez-vous
donc?--Non, je reste  vos pieds jusqu' ce que vous me promettiez de ne
point cder aux voeux d'un barbare, d'un monstre qui a fait mon malheur,
le mien, et celui d'une femme, ah!.... bien plus  plaindre que
moi.--Vous craignez donc tout de sa fureur?--Tout!--Pour votre vie?--Ah!
s'il me tuait, ce serait le moindre des tourmens que j'attends de sa
frocit.--Pauvre madame Wolf, vous pntrez, mais en mme temps vous
dchirez bien cruellement mon coeur!--Homme gnreux!--Oui; mais que vous
n'estimez pas assez pour lui confier vos peines. (_Madame Wolf dtourne
la tte en se levant._) Parlez; quel rapport ce Roger a-t-il jamais pu
avoir avec vous? (_Madame Wolf se tait, et baisse les yeux._) O
l'avez-vous connu? comment possdez-vous son portrait? (_Toujours mme
silence._) Que veut-il de vous, enfin? Il faut pourtant que je le sache,
pour rgler la conduite que je dois tenir avec lui.--Monsieur....--Vous
vous taisez, femme inhumaine et dissimule; vous laissez enfonc dans
mon coeur le trait de l'indcision, de l'inquitude qui me tuent.--Oui,
oui, accablez-moi du poids de votre colre; je sens que je la mrite, je
le sens; mais je ne puis regagner votre indulgence: je ne puis
parler.--Vous ne pouvez parler!.... Il faut donc que je fasse tous les
frais de l'amiti, moi! Il faut donc que je vous reoive chez moi, que
je vous y protge, que je vous dfende, sans vous connatre, sans savoir
qui j'oblige, si je dfends le crime ou la vertu?--Le crime, oh
Dieu!--J'en suis fch: ce mot n'est point dans mon coeur; ma bouche l'a
prononc sans l'aveu de mon esprit; mais enfin que voulez-vous que je
pense d'une dissimulation aussi profonde?.... Madame Wolf, c'est aussi
manquer  tous les gards,  tous les procds.--Ah! je le sais,
monsieur, je ne le sais que trop; mais j'embrasse encore une fois vos
genoux....

Le baron la relve; elle continue: Je vous l'ai dit, je vous le
rpterai cent fois: ce secret n'est point  moi; il n'est point  moi,
ce fatal secret.... Grand Dieu! que ces perscutions acquittent bien la
dette de l'amiti! toi que j'ai tant aime, toi qui m'entends peut-tre
du fond de ton tombeau, femme admirable et malheureuse, tu vois ce que
je souffre pour toi! Ah! prte-moi donc cette force, ce courage qui ont
signal les derniers momens! j'en ai besoin,  mon amie! je ne peux plus
vivre, s'il faut rsister plus long-temps aux instances de ceux que
j'honore, qui me sont bien chers, et que j'offense en gardant le serment
que tu m'as arrach!....

Cette exclamation forte, nergique, ferme la bouche  M. de Fritzierne:
il se reproche d'avoir tant press une femme dont la vertu l'tonne, le
confond, et sur laquelle il jette des regards fixes pleins d'admiration
et de sensibilit. Pardon, madame, lui dit-il, pardon; je vois qu'un
serment sacr vous enchane, je me repens d'avoir essay de vous rendre
parjure.--Non, monsieur, non, ne m'excusez point, je vous prie; je suis
coupable, je le suis... Eh bien! je vais vous venger, me venger
moi-mme: je vais trouver Roger; oui, je cours me livrer  ce monstre:
je lui dirai, je suis  charge  mes bienfaiteurs,  toi,  toute la
nature; arrache-moi une vie sur laquelle tu as rpandu le poison du
remords et de la douleur ternelle: prends ta victime, elle attend de
toi le bienfait de la mort!....

En disant ces mots, madame Wolf se prcipite vers la porte: Ne me
retenez pas, s'crie-t-elle! il menace vos jours, je veux les sauver en
lui livrant les miens.... Laissez-moi, laissez-moi!....

Le baron, Victor et Clmence courent aprs cette insense, la forcent de
rentrer dans l'appartement, l'engagent  s'asseoir, et parviennent peu 
peu  rendre le calme  ses sens. Elle recouvre bientt l'usage de sa
raison, et rclame l'indulgence de ses amis, pour l'effroi qu'elle vient
de leur causer. Tous s'empressent autour d'elle, tous lui jurent de
mourir plutt que de la livrer  son bourreau. Cette femme intressante
baigne de larmes les mains de ceux qui lui tmoignent tant
d'attachement; elle leur prodigue les noms les plus doux. Un jour, leur
dit-elle, un jour, vous saurez peut-tre, vous connatrez les vnemens
les plus extraordinaires... Ils taient faits pour moi; mais ne
l'esprez pas, ne l'esprez pas de si-tt, cet aveu dchirant. Une....
circonstance seule, mais bien bizarre.... un rapprochement singulier,
que m'a fait natre l'aveu que Clmence vous a fait de son amour.... si
le hasard permettait que mes ides.... mais non, non, ne vous en flattez
pas: c'est une erreur, une illusion, un jeu de l'imagination....
Attendez tout du temps et de la loi imprieuse des vnemens.

Ce discours, presqu'inintelligible parut tellement dpourvu de bon sens
 nos trois amis, qu'ils craignirent pour la raison de madame Wolf: le
coup qui venait de la frapper tait si violent, qu'il pouvait avoir
drang son cerveau, et troubl ses sens. Clmence l'engagea  rentrer
chez elle,  prendre quelques momens de repos; elle y consentit, aprs
avoir implor de nouveau la gnrosit, la piti, la protection du baron
de Fritzierne, qui lui promit, de ne jamais l'abandonner.

Quand toutes deux se furent retires, le baron et Victor, que cette
scne avait singulirement mus, s'entretinrent long-temps, et des
menaces de Roger, et des moyens qu'ils devaient prendre pour en prvenir
les effets. Quand leur rsolution fut bien prise, Fritzierne crivit ce
peu de mots, en rponse  la lettre insolente du chef des brigands:

* * *

_Roger, je ne suis point accoutum  craindre l'arrogance, tu dois le
savoir. La femme que tu rclames est chez moi; elle n'en sortira pas:
ose venir l'y chercher toi-mme; mais tremble d'y trouver la punition de
tes forfaits. ALEXANDRE BOLOSQUI, baron de FRITZIERNE_.

* * *

Cette lettre crite, il s'agissait de la faire remettre au _chef des
indpendans_ d'une manire sre, et sans craindre de compromettre la vie
du porteur. C'est Victor, qui se charge de ce soin, malgr les instances
du bon pre qui voudrait la confier  quelques-uns de ses gens. Victor,
l'intrpide Victor prie le baron de lui permettre de porter cette lettre
 l'avant-poste des brigands. Fritzierne craint  juste titre la
mauvaise foi de ces sclrats. Rien n'effraie Victor: il promet d'tre
rentr avant la fin du jour, et part sur-le-champ, aprs s'tre arm de
sabre et de pistolets. Ds qu'il est parti, le baron sent l'imprudence
qu'il vient de commettre, en exposant ainsi les jours de son jeune ami;
mais il le connat prudent, en mme temps qu'il le sait ferme et
courageux. Le baron va trouver sa fille, madame Wolf, et, sans leur
faire partager ses inquitudes, il leur promet qu'avant peu ils
reverront leur bien-aim, et se console avec elles des tracasseries de
la journe. Suivons Victor, et voyons comment il va s'acquitter de la
mission dlicate dont il est charg.

Victor marche pendant plus de deux heures avant de pouvoir dcouvrir le
carrefour de la fort de Kingratz, o il doit trouver l'avant-poste des
brigands. Son ame est tranquille, quoiqu'il ait lieu d'apprhender
quelque trahison de la part de ces sclrats. Au surplus, se dit-il,
c'est moi qui ai introduit chez moi, qui ai introduit chez mon pre
cette madame Wolf, aujourd'hui l'auteur de tout ce dsordre, c'est moi
seul qui dois en supporter les dangers, s'il y en a, et ne pas sacrifier
des serviteurs, ni d'autres innocens, pour une faute que j'ai commise;
car si le sjour de madame Wolf doit troubler le repos de mon pre et de
ma Clmence, c'est une imprudence  moi de leur avoir fait connatre
cette infortune. Quelle que soit l'issue de l'vnement d'aujourd'hui,
cela va toujours reculer ma flicit; car j'pouserai Clmence, je n'en
puis plus douter, je l'pouserai: quel bonheur! quel heureux
changement!.... et sur-tout quel homme, quel homme respectable que le
baron de Fritzierne!....  Victor, hte-toi de servir l'amiti, pour
revenir bien vte goter le repos, partager les douces effusions de
l'amour et de la nature!....

En rflchissant ainsi, Victor s'avance dans la fort, et ne doute pas
qu'il soit prs du lieu que Roger indique dans sa lettre, qu'il a sur
lui. Quelques coups de sifflet qu'il entend le confirment dans cette
ide, et troublent lgrement sa fermet. Bientt cinq  six hommes,
d'un extrieur effrayant, se prsentent  lui... Victor est bien arm;
mais il est vtu assez simplement pour ne point rveiller la cupidit de
ces sclrats: il marche droit vers eux. Ils se regardent, et ne savent
si c'est pour les combattre qu'un seul homme a l'intrpidit de les
aborder. N'approche pas, lui crie l'un d'eux, ou tu es
mort.--J'approcherai, leur rpond doucement Victor; c'est sur la foi des
traits que je viens vous rendre une rponse, que vous attendez sans
doute.--Que veut-il dire?--Est-ce ici le premier poste de la troupe des
indpendans?--Oui.--Eh bien! je vous demande votre parole d'honneur que
vous respecterez la mission dont je suis charg, et que vous
n'attenterez ni  ma vie, ni  ma libert.--Plaisant langage....
n'importe, tu peux parler.--En sret?--En sret.--Vous tes les
compagnons de Roger?--Et ses amis.--Je n'en doute point. Remettez-lui
donc sur-le-champ cette lettre; et dites-lui que c'est la rponse 
celle qu'il a envoye, hier  minuit, au chteau de Fritzierne.--Ah!
ah!.... et cette femme?--Remettez-lui, vous dis-je, cette lettre; elle
rpond  tout.--Camarades, regardez donc comme il ressemble  notre
capitaine?--En vrit (_dit un autre brigand_) c'est tout son
portrait.--(_Le premier._) Il est gentil! (_Le second._) C'est un
enfant.--(_Un troisime._) Si nous le gardions ici pour en faire un
lve?--(_Un quatrime._) Non, non; point de violence dans ce cas-ci,
mes amis: c'est un _ambassadeur_ du trs-grand seigneur, monseigneur le
baron de Fritzierne; il faut le laisser aller.--(_Le premier._) Sans
doute, et le droit des gens donc.--(_Le second._) D'ailleurs Roger se
fcherait; il est pour les procds, lui.--(_Tous deux._) Ah, ah, ah,
ah!... (_Le premier._) Allons, c'est bon, donne-nous ta lettre, et
va-t-en....  moins que tu ne veuilles parler toi-mme  notre
commandant?--Je n'ai rien  lui dire, rpond firement Victor!....

Il leur remet la lettre, et s'loigne sans affectation, comme un homme
qui ne craint rien. Cependant, quand il est tout--fait hors de la vue
des voleurs, il presse sa marche; son coeur bat plus violemment, et il
remercie la providence d'avoir permis qu'il chappt  un pril si
grand, si certain mme; car quoique Roger _aime les procds_, comment
se fier aux _procds_ d'une troupe de sclrats sans ame, sans
principes, comme sans dlicatesse.... Victor fait cette rflexion, et il
frmit.

Enfin il a repris sa route, qu'il suit avec plus de prcipitation. Il va
retrouver tout ce qu'il aime, Victor; il faut qu'il se hte de dissiper
l'inquitude  laquelle, sans doute, on est livr sur son compte. Comme
il jouit, comme il jouit en pensant au hasard singulier qui l'a empch
de fuir, de s'loigner pour jamais du bonheur dont il n'entrevoyait pas
l'aurore, qu'il ne croyait pas si prs de lui! C'est pourtant  sa
vertu,  sa tendresse pour son bienfaiteur, qu'il doit son retour; ah!
c'est  son retour qu'il doit la certitude d'tre bientt uni  l'objet
de son amour! Oh! oui, se dit-il, la vertu seule est la base du
bonheur. Elle matrise le hasard lui-mme; elle est au-dessus de tous
les coups du sort. Clmence! tu as tout dit  ton pre; il approuve nos
feux; nous serons heureux, nous le serons.  Clmence! quel bonheur que
j'aie form le projet de fuir, et que ce projet n'ait pas russi!...

Victor arrive bientt au chteau, o il est attendu avec impatience:
Victor est abattu par la fatigue; mais il recouvre ses forces pour
embrasser tous ses amis que le but de son voyage a plongs dans la
consternation. Tu as russi, lui dit Fritzierne, je le vois; mais une
autre fois je ne cderai pas aussi promptement  tes prires, je me
mfierai de ton ge et de ta valeur. Tu ne saurais croire, mon fils,
combien je me suis repenti de t'avoir laiss partir avec une mission
aussi dlicate.  ton ge j'en aurais fait autant que toi; mais au mien,
je sens que c'est une imprudence, une trs-haute imprudence, et que je
n'aurais pas d y prter les mains. Enfin c'est fait, te voil, nous te
serrons dans nos bras, et nous oublions le danger que tu as couru pour
ne jouir que du bonheur de te revoir.

Le pre le plus tendre n'emploierait pas des expressions plus
touchantes, en parlant  son enfant. Victor fut pntr jusqu'aux larmes
des marques d'affection du baron. Il l'embrassa avec effusion, puis il
lui raconta ce qui venait de lui arriver dans la fort.--Ma lettre est
remise, interrompit le baron: tant mieux, nous attendrons maintenant
l'effet qu'elle aura produit.

Madame Wolf qui causait tous ces embarras, en parut pntre de douleur.
Clmence, que l'absence de son amant avait galement afflige, s'occupa
du soin de consoler son ami. Toute cette famille passa une soire
tranquille, et fut goter sans trouble, un repos dont elle avait besoin
aprs tant d'agitations.




CHAPITRE VII.

TACTIQUE, EXPOSITION.


L'aurore avait  peine dchir les voiles de la nuit pour tracer sa
route du jour au pre de la lumire, lorsque le baron de Fritzierne fit
appeler Victor dans son appartement. Mon fils, lui dit-il, tu sais ce
que je t'ai dit hier sur le caractre de Roger. Il est capable de tout,
pour venir  bout d'enlever madame Wolf; il faut nous mettre sur la
dfensive, mon ami; il faut ne pas perdre un instant. Mon chteau est
fortifi; j'ai des hommes, des armes et de la poudre; non-seulement nous
sommes en tat de faire une longue rsistance, mais nous pouvons nous
flatter encore de repousser les assigeans les plus nombreux. C'est toi
que je charge de l'expdition, mon ami, si toutefois Roger a
l'imprudence de nous attaquer. Je suis g, moi, je n'ai plus ta force,
ni ta souplesse, j'ordonnerai en dedans; je veillerai  ce que vous
soyez bien servi,  ce qu'il ne vous manque rien; toi, tu commanderas
notre petite troupe, et je ne crains rien, si tu sais unir la prudence 
la valeur; car, mon fils, ce n'est pas tout que de savoir commander une
arme, mme la plus imposante, ce talent du gnral n'est pas seulement
de remporter la victoire, il faut encore qu'il sache mnager le sang des
hommes qu'il commande: c'est en pargnant la vie de ses soldats, en les
exposant le moins possible, qu'il prouve un vritable talent. Eh! quels
sont nos soldats  nous, dans cette occasion? tous gens utiles, qui font
valoir nos terres, nos possessions. Je puis rassembler -peu-prs cent
hommes dans tous ceux que j'emploie dans l'intrieur comme  l'extrieur
de mon chteau. Leurs jours me sont tous prcieux; et je t'en avertis,
je crains leur valeur, je crains mme leur tmrit; tous me sont
attachs, tous priraient pour moi. Il faut ici les guider, rprimer
leur imptuosit, et les mnager sur-tout; ce sont presque tous des
pres de famille, sages, vertueux et laborieux. Mon ami, nous
triompherons sans doute; mais si nous succombons, si nous prissons dans
cette entreprise, eh bien! nous mourrons pour avoir dfendu la vertu,
pour avoir combattu le crime. Ah, mon fils! comme cette mort est belle!
comme elle est glorieuse!

Victor presse la main du vieillard: Mon pre, lui dit-il, s'il faut que
je vous parle franchement, sans crainte d'tre accus de timidit, je ne
pense pas moi, que Roger, ce chef prtendu si redoutable, commette
l'inconsquence de nous attaquer dans un chteau-fort, pour ainsi dire
inexpugnable. Je crains davantage ses ruses et ses hostilits sourdes:
je crains, en un mot, la trahison, et envers vous et envers madame Wolf.
Voil je crois, les seules armes qu'il soit capable d'employer. Si nous
faisons tant de prparatifs, il a des espions, soyez sr qu'il a des
espions, nous aurons l'air de le craindre, d'avoir peur de lui et de la
troupe de bandits qu'il commande.--Tu crois que ses agens
s'introduiraient jusqu'ici?--Je ne doute pas qu'il n'en soit dj venu,
ou que quelqu'un de vos gens vous trahisse. Comment aurait-il appris que
madame Wolf est chez vous, que ce sont deux personnes attaches  vous
qui ont secouru cette femme et son petit Hyacinthe? comment peut-il
avoir dcouvert tout cela?--Ta remarque est juste.--Dans une maison
comme la vtre, aussi vaste, aussi habite, il va et vient tant de
monde, on saura que vous vous mettez en tat de sige, il l'apprendra
aussi-tt que nous en aurons divulgu le projet; et, s'il ne prend pas
les prcautions pour doubler ses forces, pour se rendre plus redoutable,
au moins sa vanit sera flatte de l'espce de terreur, qu'il inspire;
et il est humiliant d'tre l'objet du mpris d'un pareil sclrat!....

Fritzierne admire le jugement et la dlicatesse de son fils adoptif.
Celui-ci continue: Je pense donc, mon pre, pardon si j'ouvre un autre
avis que le vtre....--Parle, parle.--Je crois donc qu'il vaut mieux
laisser tous nos amis  leurs travaux, les prvenir seulement de se
tenir prts au moindre avertissement, prparer nos armes chez nous en
silence, affecter, en un mot, la plus grande scurit.--Charmant jeune
homme!.... Oui c'est cela, voil le parti qu'il faut prendre. Moi,
vois-tu, j'ai t militaire, je n'ai jamais suivi les cours des grands;
j'ai pass ma vie dans les camps, dans les combats; je voyais dj dans
cette affaire-ci un sige ouvert, une attaque dans les rgles.
J'oubliais que mes adversaires ne sont point des ennemis ordinaires,
qu'il n'y a point de champ d'honneur avec eux. Que veux-tu, mon projet
tait celui d'un homme qui aime encore le mtier des armes, et qui est
plein des rgles de la saine tactique. Ton avis vaut mieux; oh! il vaut
bien mieux que le mien, je l'adopte. Ainsi, fais, agis, dispose, prends
tes prcautions ds ce moment; moi, comme je te l'ai dit, je vais passer
la journe  visiter mon arsenal, mes armes, mes munitions de guerre, 
mettre tout en ordre, afin que tout se trouve sous votre main au moment
de l'attaque, si elle a lieu. Mon ami, ce Roger que tu ne crains pas, a
dj pill, incendi des chteaux presque aussi forts que le mien. C'est
un diable! cet homme-l; s'il eut t vertueux, il tait digne d'tre
gnral d'arme. Oh! il ne faut pas s'aveugler sur le pril, quand on
veut tre sr de le surmonter.--Vous avez raison, mon pre: aussi je ne
veux pas faire  vos yeux preuve de tmrit; mais d'une prudence et
d'un courage raisonns.--Bien, bien, mon fils: allons, va, je te donne
carte blanche; mais sur-tout rassure nos dames, qu'elles ne s'effraient
point, et qu'elles ne viennent pas mler  nos efforts guerriers, leurs
cris, leurs larmes, ou leur vanouissement; car les femmes sont comme
cela, je les connais.--Ne craignez rien, mon pre; l'asyle que je leur
prescrirai sera sr, inviolable; elles ne pourront ni trembler, ni nous
troubler.

Victor quitte le vieillard pour aller donner des ordres, et commencer
l'excution de son projet. D'abord il va trouver sparment chacun des
individus qui doivent composer sa petite garnison: tous lui jurent le
secret et l'obissance; il leur recommande aussi  tous de ne point
quitter leurs travaux pendant la journe; mais de venir passer la nuit
au chteau, et de se runir au moindre signal. Il ne leur promet point
de rcompenses, mais des armes: c'est la seule promesse  laquelle ils
soient sensibles. Cependant il ordonne  quelques-uns de se rpandre,
bien arms, dans la campagne, du ct de la Croix de Kingratz
particulirement, d'examiner tous les pas, toutes les dmarches des gens
de Roger. Comme les brigands n'en veulent qu'aux gens trs-riches,
trs-bien vtus, ces bons laboureurs ne craignent point d'tre attaqus
par eux. Ceux-ci partent pour leur mission, en promettant  Victor de
l'avertir de temps en temps, s'ils dcouvrent quelque chose de nouveau;
d'autres ont ordre de veiller, pendant le jour,  toutes les issues du
chteau, d'examiner attentivement ceux qui entrent, ceux qui sortent, et
d'arrter indistinctement quiconque ferait mme une question indiscrte.
Victor, sr que tous ses ordres seront suivis, revient trouver le baron
dans son arsenal, et l'aide, avec Valentin et quelques domestiques
affids,  en retirer les canons, les mortiers, les boulets, les fusils,
les pistolets, toutes les armes dont on peut avoir besoin. Le lecteur
demandera sans doute si son bon Valentin est charg de quelque ordre
particulier? Il a une place superbe, Valentin, il est commandant en
second. Quel honneur! comme il en est tout fier! au reste il a servi
autrefois, Valentin; c'est un Csar pour la prudence, un Alexandre pour
la valeur.

Voil donc toutes les prcautions prises, et cela par un jeune homme de
dix-huit ans, lev, non au milieu d'un camp, comme son pre adoptif,
mais dans un cabinet, au milieu des livres et des instrumens de
physique, de mathmatiques, &c. Qu'il est aimable, mon Victor! qu'il est
intressant! peu de hros, dont jusqu'aujourd'hui j'ai entrepris
l'histoire, m'ont touch comme ce jeune orphelin; peu ont autant mrit
mon estime. _Lolotte_ et son frre _Fanfan_ sont intressans; mais ce
sont des enfans[1]. _Alexis_ est un jeune homme bien infortun; mais
aussi il est trop susceptible, trop misanthrope[2]. _Petit Jacques_ et
_Georgette_ ont de la grace, de la navet; mais ce sont aussi des
enfans privs d'ducation, d'instruction[3]. Mon Victor, au contraire,
est bien lev, plein de candeur, de dlicatesse; il n'a pas un seul
dfaut; du moins, jusqu' prsent, je ne lui en ai dcouvert aucun; il
est doux, modeste, sensible, gnreux, plein de tendresse pour ceux 
qui il doit tout; il chrit la vertu, et la croit suprieure  tout. Oh,
mon Victor! comme il m'attendrit! comme il mrite d'tre heureux! Hlas!
le sera-t-il?... le sera-t-il, ce pauvre Victor?...

La journe se passa ainsi en prparatifs secrets: tout se disposait dans
l'intrieur du chteau pour une rsistance opinitre, tandis qu'
l'extrieur on ne se doutait pas qu'on y ft plus occup qu'
l'ordinaire. Clmence sre du courage et des talens de son ami, voyait
ces travaux sans crainte, y prtait mme la main avec une espce de
volupt, puisqu'elle aidait Victor; mais madame Wolf n'tait pas aussi
tranquille. Comme elle tait la cause de tous ces embarras, elle se
reprochait d'avoir troubl la tranquillit d'une famille trop gnreuse;
elle accusait sa destine, dont l'influence maligne tourmentait, avec
elle, tous ceux qui lui taient chers, tous ceux qui s'intressaient 
son sort. Il fallait toute la fermet, tous les tmoignages d'amiti du
baron, de Victor et de Clmence, pour l'empcher de se livrer au plus
sombre chagrin. Elle les fatiguait de ses regrets, de ses excuses, au
point qu'on la pria trs-srieusement de ne plus se servir de semblables
expressions; elle cda, mais elle n'en fut pas plus tranquille.

Vers le soir, les missaires de Victor vinrent lui apprendre qu'on avait
vu beaucoup de mouvement dans la fort, qu'on y avait entendu rouler des
pices de canon, essayer des armes, et que les brigands, plus arms qu'
l'ordinaire, faisaient des apprts de voyages, et paraissaient former
quelque grand projet. Tant mieux, dit Victor; ils nous verront de prs,
et se repentiront d'une entreprise  laquelle le ciel a peut-tre
attach leur chtiment.

Victor se garda bien de ngliger cet avis salutaire; il tait possible
que les brigands tournassent leurs pas d'un autre ct; mais il se
pouvait aussi que leur but ft de venir attaquer le chteau, ainsi que
Roger en avait menac Fritzierne. Nous passerons tous la nuit, dit
Victor; et si personne ne parat d'ici  demain, nous tcherons de
savoir quelle aura t la marche de ces sclrats.

En effet, toute la garnison de Victor se rendit au chteau: on lui
distribua des armes, des munitions; les pices furent pointes sur les
tours, tout fut prt, en un mot, pour attendre de pied-ferme les
premiers assaillans qui se prsenteraient. Passons la nuit avec eux, ami
lecteur, et voyons ce qui leur arriva.

L'appartement de Victor tait le seul d'o l'on pt, par sa position,
examiner les moindres mouvemens qui pourraient avoir lieu autour du
chteau du ct du chemin qui conduisait  l'toile de Kingratz. Ce fut
l que se rendirent Fritzierne, et mme Clmence et madame Wolf, qui
voulurent partager leurs inquitudes et leurs ennuis. Victor avait
mnag dans le milieu de la forteresse un asyle cart, impntrable et
sr, o les dames devaient se retirer au moindre signal d'hostilit. En
attendant ce signal redoutable, elles demandrent la permission de
rester avec le baron et Victor, on la leur accorda; et l'on ne s'occupa
plus, ainsi runis, que du soin de se distraire, par une conversation
intressante, du besoin du sommeil, auquel il ne fallait pas succomber.
Ce fut le vieillard qui se chargea de cette douce occupation. Quand il
vit autour de lui son fils, sa fille et son amie, il leur tint ce
discours:

Ah , Victor, je t'ai choisi pour mon gendre, tu le sais  prsent, tu
en es bien sr: c'est donc ta femme, c'est donc ton vieux pre, ce sont
donc tes possessions que tu vas dfendre. Je ne te dis point cela pour
exciter ton courage; il n'a pas besoin d'tre doubl par ces motifs
puissans. Ta conduite jusqu' prsent, ta tendresse, le desir de
conserver mes jours qui t'a fait renoncer  ton projet de fuite, tout me
prouve que je pouvais compter sur ton appui, sans mme te donner des
esprances pour le lgitimer. Oui, Victor, oui, tu seras l'poux de
Clmence; depuis long-temps, depuis ton enfance, j'ai nourri dans mon
sein cet espoir consolateur; je me suis dit: Voil celui qui me
succdera, qui soutiendra ma vieillesse, qui me consolera et protgera
ma fille, sa femme. Je ne choisirai point  ma Clmence un poux parmi
les grands de l'Allemagne; je les connais trop bien, ces grands, vains,
mchans et cupides. L'intrt, l'ambition ne me guideront point dans mon
choix. L'homme vertueux, voil le seul homme digne de sa main. Formons
donc  la vertu ce jeune enfant adoptif; inspirons-lui de l'amour pour
ma fille; persuadons  celle-ci qu'il est son frre, afin que l'amour
trompe la nature, et prenne sa place lorsque l'ge aura permis  l'hymen
de rclamer les deux coeurs que je lui dvoue. Pour Victor, je ne suis
pas fch qu'il sache qu'il ne m'appartient pas; cela peut lui donner le
got du travail et des sciences dont il croira avoir besoin un jour;
cela peut doubler sa reconnaissance, son attachement pour moi, et sa
tendresse pour ma fille. L'erreur des liens du sang empcherait
peut-tre cet amour que je veux lui inspirer de natre dans son coeur;
l'ide repoussante d'une passion pusillanime pourrait arrter en lui
l'essor du sentiment; instruisons-le. Dans les femmes, le sentiment
n'est pas aussi soumis que dans les hommes au calcul de la rflexion:
elles se livrent plus bonnement, plus ingnument  toute la force des
passions qu'elles prouvent. D'ailleurs, en regardant Victor comme son
frre, si le caractre de ma Clmence ne se dveloppe pas d'une manire
aussi heureuse que je le desire, elle ne le mprisera pas comme un
enfant trouv; l'envie ne trouvera aucun germe dans son coeur si elle me
voit lui prodiguer des caresses, des bienfaits; en un mot la distance au
titre de son poux lui paratra moins grande, moins indigne de sa
naissance, en cas que l'orgueil et la vanit tourmentent son jeune coeur.

Tels sont les raisonnement que j'ai faits, mes enfans, et qui m'ont
conduit  laisser l'une dans une erreur que je n'ai pas voulu faire
partager  l'autre. Tu seras son poux, mon gendre,  mon cher Victor;
c'est tout le bonheur, c'est tout l'espoir de ma vieillesse. Je n'exige,
pour terminer ces noeuds, qu'un seul claircissement: oui, c'est  une
seule condition, et qui ne te paratra pas trop dure, que je te donne et
ma fille et mes biens. Victor, tu vas me connatre, tu vas m'estimer
davantage.

Je viens de te dire que la naissance, la grandeur, la fortune, tous ces
hochets de la vanit m'taient indiffrens, absolument indiffrens dans
l'tablissement de ma fille; mais il me faut la probit, l'honneur;
voil les seuls titres de noblesse que j'exige de mon gendre et de sa
famille. Tes parens, Victor.... je ne les connais point; j'ignore qui
sont ceux  qui tu dois le jour, et il faut que je le sache; c'est bien
la moindre chose que je puisse exiger: mais je vais te mettre  ton aise
sur ce point. Quelque part que soit ton pre, quelque tat qu'il
exerce, ft-il mme dans la servitude, ou occup  ces mtiers manuels,
que la socit a l'orgueil d'appeler abjects, je ne lui demande qu'une
seule qualit, c'est qu'il soit honnte homme. On n'est pas moins
exigeant que je le suis, n'est-il pas vrai? Je te le rpte, quels que
soient la naissance, la fortune, l'tat, l'ducation mme de ton pre;
que ce soit un homme des champs ou de la ville, un riche ou un indigent,
un homme en place ou un ouvrier, s'il a de la probit, son fils
deviendra mon gendre: est-il possible de te donner plus de latitude?--Il
est vrai, mon pre; mais o le trouver?--Oh! je vais t'en faciliter tous
les moyens, en te racontant l'histoire de ton adoption: tu vas savoir
comment je t'ai trouv dans une fort, dans quel temps,  quelle poque,
et tu connatras toutes les circonstances qui ont accompagn, sinon ta
naissance, que j'ignore, mais les premiers pleurs que tu as verss en
entrant dans la carrire de la vie. Ce sont mme ces circonstances
bizarres, extraordinaires, qui m'engagent aujourd'hui  rclamer le nom
de ton pre, pour sceller l'union que je veux former. Victor, voil ma
manire de voir; la trouves-tu draisonnable?-Il s'en faut, mon
pre!--Exempt de la plupart des prjugs qui psent sur ce qu'on appelle
les convenances sociales, je n'ai qu'un seul prjug, moi; oui, je
l'avoue, j'en ai un puissant qui dirigera toujours toutes mes actions:
c'est que j'adore la vertu, et que j'excre le crime. La vertu, sans
naissance, sans fortune, est digne de tous mes hommages, de tous mes
bienfaits; mais le crime, ft-il couvert d'or, de titres et d'armoiries,
jamais, jamais!... la ligne qui nous spare ira se perdre dans mon
tombeau!....

Ah! monsieur, s'crie Victor dans l'ivresse de la joie, si vous me
donnez les moyens de retrouver mon pre, je rponds de mon bonheur, je
serai le plus fortun des poux.... Oh! n'en doutez pas, quel que soit
mon pre, il doit tre honnte homme; je le sens  mon coeur,  mes
principes,  mon amour pour le bien. Mon pre m'a donn son ame, j'en
suis sr; il ne fut, il n'est peut-tre que malheureux.--Eh bien,
reprend Fritzierne, ce serait un titre de plus  mon estime!--Mais
daignez donc me raconter ce qui vous arriva lorsque je me prsentais 
vos regards, faible nouveau-n, dans une fort, ce rcit que vous avez
toujours diffr....--Je vais te le faire enfin, mon Victor: coutez-moi
tous; vous allez connatre des vnemens si bizarres, si singuliers, que
long-temps ils paratront un songe  mes sens troubls  leur seul
souvenir; mais avant de parler du hasard qui me fit trouver l'enfant que
voici, je dois vous donner quelques explications prliminaires sur ma
vie, sur mes propres malheurs.

Victor, Clmence et madame Wolf se rapprochrent du vieillard, tandis
que Valentin se mit en observation  la croise; tous lui prtrent la
plus grande attention, et il commena son rcit en ces termes:

Je suis n  Pizeck, sur les bords du Moldaw, o mon pre avait un
chteau de plaisance. Je fis mes premires armes sous lui, et ce fut
bientt  tous les petits souverains qui tyrannisaient alors une partie
des cercles de l'Allemagne. Je ne vous parlerai point de mes campagnes,
ni des dgots que j'prouvais lorsque ma rputation me fit frquenter
les cours trangres; je ne vous dirai point que pouss, coudoy par la
foule de courtisans qui sont l, toujours l, j'eus lieu d'observer tout
 mon aise, et la bassesse de ceux-ci et la sotte impertinence de celui
qu'ils appellent leur matre. Qu'il vous suffise de savoir que je sus y
tudier les hommes, et que ce n'est pas l qu'ils se prsentrent  moi
du ct qui leur est le plus favorable. Fatigu de la grandeur, bien
petite, de tous ces messieurs, affaibli par une blessure presque
incurable que j'avais reue  l'arme, je voulus me retirer dans une
campagne que j'avais achete sur les bords de l'Elbe, en Silsie. J'y
avais pass deux ans lorsque j'appris que mon pre venait de mourir, et
qu'il fallait que je me rendisse sur-le-champ en Bohme, pour y
recueillir sa riche succession qui m'appartenait,  moi seul. Je vendis
donc ma petite possession rurale, et j'arrivai ici, ici mme dans ce
chteau o je songeai  mettre de l'ordre dans mes affaires.

Faut-il vous dire tout, mes enfans; faut-il vous dire que j'avais comme
vous connu l'amour, et que l'amour avait fait mes tourmens, comme il va
faire votre bonheur. Ccile-Clmence d'Ernest joignait aux graces de la
figure, la finesse de l'esprit et le charme des talens. Elle avait tout
pour plaire; je la vis, je l'aimai, que dis-je, je l'adorai; elle
dpendait d'une mre, d'une mre spirituelle et sense, mais svre,
trop svre envers une fille aussi accomplie. Lorsque j'entrai dans
cette maison, je fus surpris de la tristesse, de la timidit de Ccile
et de la duret de madame d'Ernest. J'y allais souvent; la mre
connaissait mme ma passion pour sa fille, et ne mnageait pas davantage
Ccile devant moi. Lorsque je prenais la libert de remontrer  madame
d'Ernest qu'elle schait le coeur de sa fille par ses manires brusques,
brutales mme, elle me rpondait les larmes aux yeux: Ah! monsieur, mon
cher monsieur!.... vous ne savez pas, vous ne vous doutez pas des motifs
de haine que je dois avoir.... Toute autre mre  ma place.... Mais,
non, non, je m'abuse: vous avez raison, mon cher Fritzierne, je sens que
mes procds envers cette enfant.... Mais soyez mon, gendre, mon ami;
devenez son poux, et chargez-vous du soin de la conduire, de la
morigner!.... Je n'aurai aucun droit sur elle, alors vous ne me
gronderez plus.

Sans faire beaucoup d'attention  ces discours, que j'attribuais 
l'humeur contrariante de cette femme, je pris le parti d'avouer mon
amour  la belle Ccile.... Elle reut cet aveu avec une espce
d'effroi.... Vous, monsieur, s'cria-t-elle, vous voudriez pouser une
malheureuse fille, prive de.... de tout ce qui peut lui rendre la vie
supportable!--Que dites-vous, mademoiselle?.... N'avez-vous pas une
mre?--Une mre, une mre!.... Oh! oui, oui, je ne le sais que trop.

Je crus entrevoir un refus dans ces mots, ou le soupon de tyrannie de
la part de sa mre, tyrannie  laquelle j'tais bien loin de me prter.
Enfin, que vous dirai-je? ma persvrance, mes soins et mon ardent
amour, tout parut vaincre la rsistance de Ccile. Elle consentit enfin
 m'pouser, ou plutt elle cda aux menaces de sa mre, ainsi que je
l'ai su par la suites.... Quelques mois aprs notre mariage, madame
d'Ernest mourut, et mon pouse ne parut pas beaucoup la regretter.
Cependant, pour l'loigner de l'aspect d'un sjour o sa jeunesse avait
t malheureuse, car elle tait en Silsie, o nous demeurions alors, je
l'emmenais avec moi dans ce chteau, o, comme je vous l'ai dit, la
succession de mon pre m'appelait. C'est ici, mes amis, que les plus
cruels malheurs m'attendaient. D'abord je m'apperus que ma femme
faisait de frquentes absences, qu'elle passait souvent des journes
entires loin de moi, et que, le soir, elle s'emportait lorsque je lui
demandais doucement les motifs de cet loignement. Elle venait de donner
le jour  une fille,  Clmence, que tu vois prs de toi, cher Victor;
et cette mre coupable, non contente d'avoir livr cette intressante
crature  des soins,  un lait mercenaires, ne s'occupait ni d'elle, ni
de moi.  la fin cette conduite me rvolta, et je pris tous les moyens
d'en percer l'obscurit. Une seule femme-de-chambre tait dans la
confidence de mon pouse. Je pressai, j'intimidai si bien cette femme,
qu'elle m'avoua que madame se rendait tous les jours,  une heure
convenue  l'entre de la montagne voisine, chez une fermire, o se
trouvait un jeune homme; que le jeune homme et ma femme laissaient l la
femme-de-chambre pendant des heures entires et qu'on ne savait o tous
deux allaient passer leur temps. Cette dcouverte me rendit furieux:
j'engageai la femme-de-chambre  garder le secret sur l'aveu qu'elle
venait de me faire; et ce jour mme, une heure aprs le dpart de ma
femme, je suivis ses pas, et me rendis chez cette fermire complaisante,
dont j'avais l'adresse.... J'entre: quel tableau frappe mes regards! Ma
femme assise auprs de son amant, passant nonchalamment une main autour
de son cou, et lui donnant l'autre, qu'il couvre de baisers.  cette
vue, la rage s'empare de mes sens.  le plus perfide des hommes, lui
dis-je, dfends tes jours!....

Ma femme jette un cri; l'inconnu se lve, nos sabres s'engagent, et je
le jette mort  mes pieds.... Ccile tombe vanouie; je la fais
transporter chez moi, o elle ne recouvre ses sens qu'une heure aprs
qu'on l'a mise dans son lit.... Je m'apprtais dj  lui faire tous les
reproches qu'elle mritait, lorsqu'elle me tint cet trange discours:
Monstre!.... homme barbare! tyran de ma jeunesse, digne de la mre qui
m'a sacrifie!.... apprends que c'est mon poux que tu as immol  ta
basse jalousie!....--Votre poux!--Oui, homme froce, oui, mon poux! Un
mariage secret nous avait unis long-temps avant que je te connusse. Ma
mre, qui nous avait tant perscuts tous deux, l'apprit, ce fatal
mariage.... elle fora mon poux  s'expatrier. La cruelle me persuada
ensuite qu'il tait mort, que je l'avais perdu pour jamais.... Je le
crus, hlas! Vous paraissez, vous demandez ma main. Ma mre me menace de
sa maldiction, de la mort mme.... Persuade que les liens de l'amour
sont rompus, je forme malgr moi ceux de l'orgueil, ceux de
l'intrt.... Mon amant, mon premier mari revient; je l'apprends, je le
vois.... Nous nous occupons ensemble des moyens de vous apprendre cet
vnement, et vous l'assassinez dans mes bras! Il n'est plus, il n'est
plus! et c'est moi qui cause sa mort!.... Je te rejoindrai, ombre chre
et sanglante, nous nous reverrons.... bientt! Les hommes nous ont
spars, mais la mort nous runira!.... Prenez soin, monsieur, au moins,
prenez soin du fils, puisque vous avez immol le pre!.... J'tais
mre.... avant d'tre  vous.... Je le cachais  tous les regards, ce
fils d'un homme  qui le sort avait refus la naissance, la fortune;
mais comme il aimait!.... quel poux!.... Vous trouverez dans ce
secrtaire la preuve lgitime d'un hymen que vous venez de rompre....
(_sa voix s'affaiblit._) Cet enfant, ce fils.... chri!.... la fermire
vous dira.... elle sait o il est.... o nous allions tous les jours....
l'embrasser.... son pre et moi.... Songez....

Ccile ne peut plus achever; elle expire.... tonn, attendri, effray
mme de cette mort peu naturelle, je me jette sur elle.... Dieux! son
sang coule.... Elle vient de se percer d'un poignard homicide....
L'infortune!.... et c'est moi qui cause tous ces maux!.... c'est moi
qui les tue, ces deux amans, ces deux poux!.... Malheureuse Ccile!....
marie secrtement avec moi!.... Eh! pourquoi ne m'a-t-elle pas
confi?.... J'tais assez dlicat pour lui remettre sa foi; nous serions
tous heureux....

Vous jugez, mes amis, de l'excs de ma douleur, de mon repentir. Je me
jette sur ce corps sanglant pour le ranimer du feu de mes baisers. Vains
efforts; il reste froid, froid.... glac.... Mais abrgeons cette scne
d'horreur.

Ds que j'eus fait rendre les derniers devoirs  l'infortune Ccile,
je courus au secrtaire, o je trouvais en effet un contrat en bonne
forme, qui constatait son mariage avec le nomm Friksy, interprte de
langues; mariage fait sous les auspices d'une vieille tante, de trois
amis communs, et six ans avant que je me prsentasse dans la maison de
madame d'Ernest. Un paquet de lettres frappa aussi mes regards: les
unes offraient la correspondance de deux poux spars par une mre
ambitieuse et cruelle; les autres, de la main de cette mre, annonaient
 Ccile la mort de son poux: quelques-unes, plus rcentes, semblaient
dtruire ce bruit; les dernires enfin taient de ce Friksy, qui
revenait en Bohme, et qui faisait  son pouse les plus vifs reproches
sur son nouveau mariage.

Que vous dirai-je? tourdi de tant d'vnemens imprvus, mon premier
soin fut de courir chez la fermire, pour savoir l'asyle du fils de deux
malheureux poux. Cet enfant, me disais-je, je l'adopterai; il sera le
frre de ma fille, et les tendres soins que je lui prodiguerai pourront
appaiser les mnes plaintifs de ses parens, dans le tombeau o je les ai
plongs....

Vain espoir: la fermire, effraye de ma fureur, du malheur qui tait
arriv chez elle, venait de fuir le canton  la hte. Personne ne savait
ce qu'elle tait devenue. Impossible  moi de la retrouver, impossible
de dcouvrir le fils de Ccile, dont cette femme seule connaissait
l'asyle....

Je ne vous dirai point quel fut l'excs de ma douleur, de mes regrets.
Aprs avoir fait des recherches infructueuses, je me voyais priv de la
consolation d'avoir auprs de moi un enfant intressant que j'avais
rendu orphelin. Je ne pouvais servir de pre  cet infortun, aprs lui
avoir ravi le sien!.... Le chagrin s'empara de mon coeur; la vie me
devint insupportable, le jour fatigant, la nuit cruelle par les tableaux
affreux qui se peignaient  mon imagination.... Quel tat, mes amis,
quel tat!.... Oui, me dis-je, le premier orphelin que je trouve, le
premier enfant abandonn que je rencontre, sera mon fils, quelque
danger, quelque obstacle que j'prouve  l'adopter,  l'lever. J'en
fais le serment devant Dieu, je vous le jure  vous,  vous, ombres
sanglantes, dont je n'ai pu excuter les derniers voeux, il remplacera
votre fils prs de moi; il sera le mien; et puisse le ciel, en faveur de
cette adoption, dtourner les coups de la maldiction, du malheur, qu'il
lance sur tout homme qui a vers le sang de ses semblables....

C'est  ce serment que je te dois, mon cher Victor, c'est ce serment
sacr qui m'a fait vaincre tous les prils auxquels je me suis expos
pour t'avoir, pour t'emporter chez moi, pour t'lever, pour te
soustraire  l'espce de fatalit qui entourait ton berceau. Redouble
d'attention pour m'entendre, mon ami; me voici arriv  toi,  ce qui te
regarde.




LES NUITS DE LA FORT

PREMIRE NUIT.


Qu'ils sont cruels, les aiguillons du remords, qu'ils sont cruels!
Comme il souffre, l'homme qui en ressent l'atteinte lorsqu'il est seul,
seul avec sa conscience!.... Le jour, la nuit, point de trve, point de
paix pour lui. Cette conscience timore, cet ennemi terrible, le
poursuit par-tout; par-tout il souffre: il n'est mieux que dans les
antres des forts, dans le silence de la nuit. L, il ressent une espce
de volupt  se rappeler ses torts,  les dtester,  dtester son
existence....

J'prouvais cet tat dchirant, mes amis; j'tais dans cette horrible
situation. Depuis la mort de deux poux que j'avais assassins, je
fuyais l'aspect du jour et des hommes; sur-tout la prsence des hommes
heureux. Tout m'tait devenu insupportable. Si j'eusse pu retrouver leur
enfant, cet intressant orphelin m'et consol, m'et dgag du poids de
mes remords; j'aurais cru, en l'levant comme mon fils, appaiser les
mnes sanglans de ses parens; il et t tout pour moi. Mais cet enfant,
j'avais perdu l'espoir de jamais le rencontrer. Quel moyen, en effet?
J'ignorais son nom, son asyle; lui-mme pouvait ignorer le secret de sa
naissance, le nom des auteurs de ses jours. Il tait isol dans la
nature, prs de moi, peut-tre, mais aussi loign que s'il et t 
mille lieues.... J'avais fait serment  Dieu,  ma conscience, d'adopter
le premier orphelin; mais je ne faisais aucune dmarche pour en trouver
un. Je passais les jours enferm seul dans l'endroit le plus tnbreux
de mon chteau. Les nuits, j'errais  et l dans mes jardins: les
rayons du soleil ne frappaient plus mes yeux, comme les pavots de la
nuit avaient cess de les fermer....

Depuis quelques jours j'avais pris l'habitude de sortir vers le soir,
et d'aller me promener dans la campagne au loin, souvent jusqu'
l'entre de la fort de Kingratz. On la disait, dans ce temps-l,
infeste par une troupe de brigands. J'aurais pu les craindre, j'tais
seul et sans armes; mais tout entier  ma douleur, livr  mes tristes
rflexions, je marchais toujours sans savoir o j'tais, o j'allais, et
l'aurore seule me faisait remarquer que je m'tais gar, que j'avais
pass la nuit entire  parcourir les vastes forts, dont je me htais
de sortir au point du jour, effray de mon imprudence, et remerciant le
ciel des m'avoir prserv de tout accident.

Une nuit, ma mlancolie m'avait entran plus avant qu' l'ordinaire
dans ces forts immenses. Je m'assis, accabl de lassitude, sur un
monticule de gazon, au pied d'un taillis d'arbrisseaux touffus. J'y
tais  peine, que quelques gouttes d'eau me tirrent de ma rverie, en
m'annonant un orage que je n'avais pas prvu. Je lve la tte, et
j'apperois quelques clairs violens qui sillonnaient une nue paisse
et noire. Bientt les clats de la foudre m'avertissent d'un danger
auquel il m'est impossible de me soustraire. Que faire dans ce fatal
moment? Les cataractes du firmament s'ouvrent, et m'abment dj d'un
torrent de pluie large et sulfureuse. Les chos d'alentour rptent les
longs et bruyans clats de la foudre; c'est un bruit violent et
continuel, qui semble produit par mille tonnerres prts  fondre sur ma
tte. Dans ce pril imminent, je sens chanceler mon courage et
s'affaiblir mes genoux.... Un coup affreux de tonnerre crase un arbre 
mes cts; les autres sont  tous momens frapps: seul, serai-je pargn
dans cette lutte affreuse des cieux contre la terre? Je rappelle ma
fermet; je ramasse, pour ainsi dire, toutes mes forces, et je fuis, je
fuis dans l'espoir de rencontrer un abri salutaire. La lueur des clairs
m'en fait dcouvrir un tout prs de moi. C'est une espce de grotte
forme par la nature, dans le creux d'un monticule couvert d'arbrisseaux
et de broussailles; elle est tapisse de verdure. La chte d'un torrent,
produit par les eaux de pluie, se fait entendre dans le fond; mais la
pente du terrain me fait juger que ce torrent va se perdre au loin dans
quelque cavit. Nul danger dans ce rduit, tout m'engage  m'y abriter,
tout m'y prsente la sret, la paix et la tranquillit.

J'entre dans cette grotte favorable, je m'y asseois; et bientt,
oubliant le dsordre de la nature, bien moins violent que celui qui
rgne dans mon coeur, je me livre de nouveau  mes penses affligeantes.
Je me rappelle mes malheurs, ceux que j'ai causs  deux tres
infortuns, et je verse des larmes. Peu  peu, par un effet de l'orage,
qui engourdit mes sens, mes yeux se ferment pour la premire fois
depuis bien long-temps. Je ne puis rsister au profond assoupissement
qui me domine; ma tte tombe sur le gazon, et je m'endors en prononant
le nom de la malheureuse Ccile..... Le sommeil, mes amis, ne devait pas
rafrachir mon sang; il tait trop agit pour me procurer le plus lger
repos.  peine suis-je endormi, que Ccile et son poux se retracent 
ma pense. Je les vois; ils m'accusent de leur mort; ils me montrent
leurs plaies sanglantes, le fer tincelant qu'ils viennent d'en
arracher. Je leur demande leur fils, leur fils,  qui je dois le
bonheur... Ils ne me rpondent point. Un tombeau s'lve, ces deux
ombres plaintives s'y prcipitent; elles m'entranent avec elles:
qu'apperois-je! le cadavre d'un jeune enfant qu'elles pressent dans
leurs bras.... Je tombe  la renverse, et le charme disparat.... Un
moment aprs je me trouve prs de ce fatal tombeau: il est ferm; mais
le mme enfant que j'ai vu est  ct de moi, il respire, il me tend ses
petits bras. Viens, lui dis-je, viens; tu seras mon fils; fils de
Ccile, tu seras mon bien, mon espoir, ma consolation. Je le saisis, je
le presse contre mon sein....  l'instant o je le presse, une foule
immense se prcipite sur moi; on m'arrache cette innocente crature, on
l'emporte, on la place, o, grands dieux? sur un chafaud!.... Un homme
coupable vient d'y expier ses crimes.... On s'crie autour de moi: C'est
son pre!.... Des bourreaux, des tortures, des flambeaux funbres, tout
glace mes sens pouvants.... Je cours, je m'loigne de cet affreux
spectacle.... Un fleuve agit se prsente  mes yeux.... la foudre
gronde sur ma tte.... J'apperois une petite nacelle.... je veux m'y
prcipiter.... je tombe dans le fleuve, et je me rveille en sursaut....

Ce rve effrayant m'avait agit au point que je me lve brusquement,
et fais quelques pas, croyant encore tre poursuivi par les images
horribles qu'il m'a traces; mais mon coeur bat moins violemment, mes
sens se calment, et j'prouve un mouvement de joie de me voir seul, hors
des dangers que j'ai courus en songe. Pendant cette espce de sommeil,
l'orage s'tait dissip, le ciel s'tait clairci, la nature avait
repris sa tranquillit premire, et l'aurore annonait dj le retour du
soleil. Il faisait assez clair pour que je pusse distinguer les objets
qui m'environnaient. J'allais, par pure curiosit, parcourir la grotte
qui venait de me servir d'asyle, lorsque j'apperus  mes pieds une
espce de portefeuille fait en forme de tablettes. Je le prends, je
l'examine extrieurement; et, bien persuad qu'il ne m'appartient pas,
je m'imagine qu'il a t perdu dans ce lieu par quelqu'un  qui,
peut-tre, il tait d'une grande utilit. Quelle est ma surprise, en
l'ouvrant, d'y trouver ces mots crits avec un crayon, et qui semblent
m'tre adresss:

* * *

_Homme infortun, mais qui paraissez vertueux et sensible, lisez, et
prononcez._

_Le hasard m'a conduit dans cette grotte, o vous reposiez. Au milieu
du songe qui vous agitait, vous avez laiss chapper quelques
exclamations. Oui, disiez-vous,_ j'adopte le premier enfant qui
s'offrira  mes regards; il sera mon fils, je le dois, j'en ai fait
serment, rien ne pourra m'empcher de le tenir.... _Homme gnreux,
venez donc au secours d'un malheureux enfant, d'une mre plus
infortune. Cette mre vous livrera son fils; mais promettez le secret,
promettez de ne point vous informer de son nom, de celui de ses parens:
qu'il vous suffise de savoir qu'il est n d'une Franaise et d'un
Allemand. Adoptez-le, quelque danger que vous puissiez courir, et vous
aurez secouru l'enfance, vous aurez soulag le malheur...._.

Frapp d'tonnement, j'interromps ici ma lecture pour regarder autour
de moi, si je n'apperois pas l'enfant qu'on recommande  mon humanit.
Rien ne s'offre  mes regards, je ne vois rien, et je reprends les
tablettes, o je lis:

* * *

_Que ce papier, que je mouille de mes larmes en y traant cette prire,
devienne l'interprte de votre sensibilit. crivez-y vos rponses 
toutes les questions que je vais vous faire_.

_tes-vous mari?_

_tes-vous pre?_

_tes-vous bien n?_

_Votre asyle est-il loign?_

_tes-vous libre?_

_tes-vous assez intrpide pour courir cette tonnante aventure?_

_Assez discret pour garder le secret?_

_Pour ne faire nulle question?_

_Pour cder aux moindres voeux de la mre de l'enfant?_

_En un mot, peut-on compter avec vous sur toutes les vertus qui
distinguent une belle ame, un grand coeur?_

_Voil ce qu'on vous prie d'expliquer. Ne craignez rien d'ailleurs; vos
jours, votre fortune seront plus en sret que jamais. Veuillez
rpondre, laisser les tablettes dans cette grotte, o l'on viendra les
chercher; et demain, trouvez-vous ici seul,  minuit.... on vous en dira
davantage._

P. S. _Homme sensible! la prire qu'on vous fait vous paratra
singulire; mais comptez, si vous y cdez, sur la reconnaissance
ternelle d'une femme, hlas! bien infortune!.... eh! vous ne pouvez
rejeter ses voeux, si vous avez connu le malheur!_

* * *

Vous jugez de ma surprise et de mon embarras. Quel tait ce malheureux
enfant qu'on abandonnait ainsi dans une fort,  la merci d'un inconnu?
Quels malheurs entouraient son berceau? On ne me parlait que de sa mre.
Son pre l'avait-il proscrit? Ce pre inhumain tait-il la cause de tant
de prcautions.... Je vous l'avouerai, mes amis, toutes les loix qu'on
me prescrivait me firent balancer un moment sur le parti que j'avais 
prendre. Je craignais de trop m'exposer en souscrivant aux desirs de
ceux qui m'crivaient. Ce mystre tonnant, ce rendez-vous donn, au
milieu de la nuit, dans une fort infeste de brigands, tout me fit
rflchir quelques momens: mais bientt mon indcision s'vanouit devant
le serment que j'avais prononc, et que je me rappelai. Il tait sacr;
il devait appaiser mes remords, calmer la colre des deux victimes  qui
je l'avais fait. Cet enfant qu'on m'offrait devait remplacer celui de
Ccile. J'avais jur d'adopter le premier qu'on me prsenterait, quelque
peine que j'en dusse prouver, dans l'instant ou par la suite. Je ne
songeais plus qu' tenir mon serment. Courons cette aventure, me dis-je,
j'en aurai la force; oui, j'aurai tous les sentimens qu'on exige de moi.
Donnons un frre  ma fille,  Clmence, et servons l'humanit aprs
l'avoir outrage en rpandant le sang d'un homme plus  plaindre que
coupable.

Me voil dcid  surmonter tous les vnemens,  braver tous les
dangers. Je relis les tablettes mystrieuses, et, me servant du mme
crayon qu'on y a fix, j'cris au bas cette rponse:

* * *

_Je suis veuf, pre d'une fille en bas ge. Mes biens sont
considrables. Mon chteau est voisin de cette fort. Personne ne peut
m'empcher de servir les infortuns, et je suis honnte homme. C'est
dire assez que j'accepte les propositions qu'on me fait. Demain, 
minuit, on peut me livrer l'enfant sans crainte; il trouvera chez moi,
ducation, protection, toute la tendresse d'un pre_.

* * *

Je ne jugeai pas  propos de me faire connatre davantage, ni de signer
cet crit: la prudence exigeait cette prcaution. Je remis les tablettes
 la place indique, et je revins chez moi me reposer un peu des
agitations dans lesquelles j'avais t plong pendant cette nuit entire
passe dans la fort.


IIe NUIT DE LA FORT.

Vous vous doutez bien, mes amis, que pendant toute la journe je fis
une foule de rflexions, qui toutes aboutirent  me confirmer dans le
projet d'adopter l'enfant qu'une mre me confiait. Dans tous les temps,
j'avais eu du got pour les aventures extraordinaires. Celle-ci exigeait
du courage, de la patience, c'tait assez pour qu'elle me plt; j'tais
d'ailleurs accabl de chagrins. En adoptant l'orphelin, je soulageais
ma conscience, et je me donnais une consolation, un dlassement au moins
pour le moment. Les soins que je devais donner  mon fils adoptif
pouvaient me distraire de ma noire mlancolie. Je verrai, me disais-je,
en lui le fils de Ccile, et je croirai Ccile venge.

Aprs m'tre bien affermi dans l'entreprise que je formais, j'attendis
le soir avec une espce d'impatience. Elle arriva enfin cette soire,
qui devait m'enchaner pour long-temps  l'enfance; au malheur! Je
sortis de chez moi  mon heure ordinaire, vers onze heures; mais pour
cette fois, je m'armai; je pris une paire de pistolets  ma ceinture, et
mon sabre sous le bras. Cette prcaution tait ncessaire; on pouvait
m'entraner dans un pige; les brigands de la fort pouvaient
m'attaquer; je pouvais enfin trouver l'occasion d'opposer de la
rsistance, soit en protgeant la mre et l'enfant, soit en me dfendant
moi-mme. Je partis donc bien arm, et, aprs avoir march pendant plus
d'une heure dans les longs dtours de la fort, je retrouvai ma grotte
chrie, celle qui m'avait prserv de l'orage, celle qui m'avait offert
les moyens de faire une bonne action. Il faisait trs-nuit; cependant il
tait impossible de distinguer les objets, et je n'avais point fait la
rflexion qu'il me serait difficile de trouver l'enfant qu'on devait
exposer dans la grotte. D'ailleurs si l'on avait crit de nouveau sur
les tablettes, pouvais-je en distinguer les caractres? Cette rflexion
m'alarma, et je me repentis de n'avoir point apport une lanterne
sourde. J'tais arriv  la grotte, dont la veille j'avais bien remarqu
la situation; mais devais-je y entrer sans craindre de fouler aux pieds,
d'craser peut-tre l'innocente crature qu'on y avait sans doute
dpose! Tout mon sang se glaa  cette ide; et j'allais me disposer 
attendre le jour  la porte de la grotte, lorsque je crus appercevoir
de la clart dans le fond de cette espce de souterrain. Je ne me trompe
point; c'est une lumire loigne, mais qui peut guider mes pas. Je sens
que j'ai besoin de toute ma fermet, d'un peu de tmrit mme, et je
m'avance, non sans prouver une espce de frmissement involontaire....
Mes yeux sont attachs  la terre.... Je crains de rencontrer sous mes
pieds ce que mon coeur brle de trouver.... Mes pas sont lents.... mes
regards se fixent en vain de tous les cts, je ne vois rien.  mesure
que je m'enfonce dans cette grotte tortueuse, mes yeux distinguent plus
aisment. J'apperois enfin la lumire qui m'a guid: c'est une
torche.... elle est enfonce dans la terre....  ct d'elle sont les
tablettes mystrieuses qui nous servent de fidle interprte: je les
ouvre prcipitamment, et j'y lis ces mots nouvellement tracs.

* * *

_On est satisfait des claircissemens que vous avez donns, et l'on
s'en repose entirement sur votre probit. Homme rare!.... prenez ce
flambeau.... suivez la grotte  droite.... vous y trouverez l'enfant._

* * *

Je suis l'avis qui m'est donn.... Me voil, un flambeau  la main,
cherchant dans les dtours obscurs d'un immense souterrain, non la
fortune, non les trsors de la cupidit, mais l'enfance et le
malheur.... La tendre piti guide mes pas chancelans.... la douce
humanit fait battre dlicieusement mon coeur, et quelques larmes de
sensibilit coulent de mes yeux attentifs....

Tu partages ma situation, mon cher Victor; je te vois m'couter,
haletant d'inquitude.... Tu suis ma dmarche incertaine, et tu soupires
aprs le moment o je te rencontrerai, faible nouveau-n, couch sur la
pierre, abandonn  la piti, aux soins de la tendre humanit....
C'tait toi, mon Victor: je te trouvai enfin; tu me tendais tes petits
bras; ta bouche semblait me sourire, et me demander un pre, une mre,
que la nature t'enlevait, peut-tre pour ne jamais les revoir!.... Comme
j'aime  me rappeler ce moment, ce doux moment o je t'apperus pour la
premire fois!.... Le voil! m'criai-je involontairement, le voil, ce
cher enfant!  mon Dieu, conserve-lui l'existence,  moi la vie, la
patience et la paix de l'ame!....

Mes genoux flchissent, mon coeur bat violemment, mes yeux se troublent,
je me laisse tomber sur la terre, et je prends dans mes bras l'enfant,
que je serre troitement contre mon sein. Pauvre petit, pauvre petit!
lui dis-je, qu'es-tu? qui sont les cruels qui te perscutent, qui
forcent ta pauvre mre  t'loigner,  t'abandonner? Oh! faut-il qu'
peine entr dans la carrire de la vie, ton berceau soit livr aux
orages du malheur! Tes yeux sont ouverts, petit ami, et c'est pour fixer
la pierre de ce souterrain, o l'on me confie le soin de tes jours!....
Tes premiers cris sont ceux de la douleur, tes premiers pas dans la vie
t'ont plong dans l'infortune. Mais non, non, tu n'es plus malheureux,
tu ne le seras plus, au moins. Je t'emporte, je t'emporte avec moi; tu
seras mon fils, tu seras le frre de Clmence, et peut-tre, par la
suite, seras-tu son poux.... Comme cette ide sourit  mon coeur! Je
vois dj mes petits-enfans, ma postrit dans cet enfant; je vois
l'appui de ma vieillesse, ma consolation, mon ami, tout mon bonheur 
venir.... Viens, viens, ne perdons pas de temps; arrachons ton enfance 
l'abandon; crons en toi un homme, et un homme heureux....

Tu pleures, Victor, tu pleures, Clmence, et vous aussi, madame
Wolf!.... ce rcit vous meut tous les trois; et moi-mme.... Viens, mon
Victor, viens essuyer les larmes que fait couler de mes yeux le souvenir
touchant du moment de ton adoption.... En voyant alors tes petites
mains, je me doutais bien qu'un jour elles seraient mouilles des
pleurs de ton vieux pre, oui, de ton pre, je le suis, je le fus ds
cet instant, qui sera toujours grav dans ma mmoire et.... dans mon
coeur!.....

(Ici Victor et le baron se serrrent troitement dans les bras l'un de
l'autre. Clmence porta sur ses lvres la main de son pre, et madame
Wolf parut plonge dans un trouble violent, auquel ses trois amis
n'eurent pas le temps de faire attention. Au bout d'un moment, M. de
Fritzierne reprit sa narration en ces termes):

L'enfant tait richement habill; je me doutais qu'il appartenait  des
gens trs-aiss. Il tait couch dans une espce de barcelonnette
couverte de rubans et d'toffes prcieuses; on l'avait dpos, dans ce
berceau, sur une pierre angulaire, qui formait comme un banc  cet
endroit du souterrain. Quand j'eus bien caress cette petite crature,
qui semblait me sourire, je songeais  l'emporter; et, charg de ce
prcieux dpt, je repris le mme chemin que j'avais parcouru dj. Je
croyais ma correspondance finie avec les trangers qui me le confiaient;
je me trompais:  la mme place o j'avais trouv la torche allume,
j'apperus un autre flambeau et d'autres tablettes; je les ouvris, aprs
avoir mis  terre ma barcelonnette.

* * *

_ prsent,_ m'y disait-on, _que vous possdez le bien le plus prcieux
dont une mre puisse se priver, accordez une faveur bien chre  cette
mre malheureuse, et qui l'attend de votre gnrosit. Gardez l'enfant
pendant toute la journe: il le faut pour sa sret, pour celle de sa
mre; mais souffrez qu'elle le nourrisse de son lait pendant la nuit;
promettez que demain vous l'apporterez ici  la mme heure, vous-mme,
car il ne faut mettre personne dans votre confidence. Voyez si vous
voulez consentir  le rendre  sa mre, toutes les nuits seulement? ce
n'est qu' cette seule condition qu'on peut vous le confier. Prononcez
oui  haute voix et sans crainte: on vous coute, il suffira de votre
parole_.

* * *

Cette loi qu'on m'imposait me parut bien dure  observer; il fallait me
rsoudre  venir passer toutes les nuits dans cette grotte.... Tout
autre que moi n'aurait pas souscrit  ce trait; mais j'avais vu
l'enfant; il tait si beau, si intressant!.... Un regard que je jetai
de nouveau sur lui acheva de me dterminer. _J'y consens_, m'criai-je
tout haut; _mais ce mange durera-t-il long-temps? l'enfant est-il 
moi, ou si je n'en ai que la garde pendant un temps prescrit?...._

J'attendais qu'on me rpondit: personne.... le silence le plus
absolu.... Je pris le parti de reprendre le berceau, l'enfant, et de
sortir de cette grotte pour revenir au chteau. Je laissais les deux
flambeaux, que j'eus le soin d'teindre pour ne donner aucun soupon, et
je pris sur moi les premires tablettes dans lesquelles on m'avait fait
les premires propositions. Bientt je perdis de vue la fort de
Kingratz; et je rentrai chez moi avant que le jour part. Je fis
veiller sur-le-champ la nourrice de ma fille Clmence, et je lui
confiais l'enfant, en lui disant, pour toute explication, que je l'avais
trouv. Cette bonne femme alaitait ma fille, qui n'avait que deux mois:
l'enfant de la fort pouvait avoir plus d'un an; mais il tait si
faible, si dlicat, qu'il avait besoin encore long-temps de cette
nourriture cleste dont la nature a rendu les femme dpositaires, et qui
est qui le premier aliment de tous les hommes. Je me proposais de
prendre une seconde nourrice pour l'orphelin; mais, dans le moment,
celle que j'avais chez moi me fut d'un grand secours. Quand j'eus pris
ces premiers soins, je me jetai sur mon lit, o je dormis avec un calme
qui m'tait tranger depuis bien long-temps, tant il est vrai qu'une
bonne action rafrachit le sang, et donne le repos aux coeurs les plus
troubls par les malheurs ou par les passions.


IIIe NUIT DE LA FORT.

 mon rveil, mon premier voeu fut pour qu'on m'apportt mon petit
Victor. Je lui avais donn ce nom que portait autrefois un Franais, mon
ami, avec lequel j'avais t fort li. J'aimais beaucoup les Franais;
je savais que la mre de l'enfant tait franaise, et ce titre
rveillait en moi des souvenirs agrables. L'enfant avait bien repos;
on en avait eu le plus grand soin; j'tais tranquille sur sa sant;
mais, d'un autre ct, j'tais tourment par la promesse que j'avais
faite de le porter toutes les nuits  sa mre; cette contrainte me
gnait singulirement, et il fallait tout l'intrt que j'avais
ressenti pour des malheurs que je supposais bien grands, pour avoir
souscrit  une condition aussi dure. Je devais cependant tenir ma
promesse; je me flattai d'ailleurs de tirer des explications de la mre
pendant ces entrevues nocturnes. Elle viendra, me dis-je, elle alaitera
son fils  mes cts, je la verrai, je lui parlerai, je l'interrogerai;
elle me confiera ses chagrins; et j'aurai le bonheur de lui offrir des
consolations, que sait-on, un appui, des secours peut-tre....

Cet espoir me fit dsirer la fin de la journe, trop longue  mon
impatience. La soire arriva enfin:  mon heure accoutume, je pris
l'enfant dans mes bras et partis pour la fort, toujours arm comme la
veille. Combien de rflexions je fis en chemin sur cette aventure
bizarre, extraordinaire, dans laquelle je me trouvais engag sans en
connatre le fond, sans en prvoir les suites!.... Comment se faisait-il
en effet qu'une femme se trouvt rgulirement toutes les nuits dans
une fort infeste de brigands? L'habitait-elle, cette fort? ou si elle
ne l'habitait pas, pourquoi choisissait-elle un rendez-vous aussi
dangereux, aussi effrayant pour un sexe timide? L'criture des deux
tablettes que j'avais vues, tait celle d'une femme. tait-ce la mre de
l'enfant avec qui je correspondais directement?.... Mais que
faisait-elle donc dans cette fort? y tait-elle retenue par quelque
lche ravisseur? Pourquoi se priver de son enfant pendant le jour, et ne
l'alaiter que la nuit? tait-elle alors dbarrasse de ses surveillans?
Ceux qui la perscutaient, qui la foraient  se priver de son fils,
taient-ils ses parens, son poux lui-mme?.... Compte-t-elle que je lui
porterai comme cela son fils toutes les nuits? n'en serai-je que le
gardien? m'enlvera-t-elle ensuite cette innocente crature au moment o
j'y serai le plus attach?.... Il faut qu'elle me satisfasse sur tous
ces points, il le faut. Si elle n'est point digne de mon estime, si sa
conduite est toujours aussi obscure, si je m'expose trop moi-mme en lui
donnant la satisfaction d'embrasser son fils, elle ignore mon nom, mon
asyle; je garderai l'enfant, et je ne reviendrai plus  la fort....
Mais quoi! soustraire un enfant  sa mre!.... Eh bien! est-ce faire son
malheur,  ce petit? Eh! n'aura-t-il pas en moi le plus tendre des
pres?

Je m'avance vers la grotte, plein, de ces ides, fermement dcid 
pntrer, ds cette nuit mme, le secret de la mre de mon petit enfant;
bien dtermin  lui rendre son fils, si elle s'obstine  se voiler
toujours  mes regards,  me cacher ses malheurs.... Je m'approche,
charg de mon prcieux fardeau...... La plus grande obscurit rgne
autour de moi.... Je fais quelques pas encore... Rien... Je vous avoue
qu'ici, mes amis, une espce de terreur vint se mler au dpit de me
voir tromp dans mon attente.... On me demandait l'enfant pour le
nourrir pendant la nuit, il tait tout naturel que je m'attendisse 
voir paratre une femme qui, remplissant  mes yeux les devoirs entiers
d'une mre, me convainqut qu'on n'avait pas voulu se jouer de ma
complaisance. Fut-ce la mre de l'enfant, fut-ce une nourrice
mercenaire, quelqu'un au moins devait se prsenter.... Mais toujours
rien!... personne!..... l'obscurit la plus profonde!....

Interdit, outr d'indignation, effray mme, j'allais abandonner la
grotte, sans toutefois me dessaisir de mon fils adoptif; j'allais
reprendre le chemin de la fort, quitter la vote immense qui
m'interceptait la sombre clart du firmament toil, lorsque l'incident
le plus tonnant glace tout--coup mes sens, et m'enfonce plus que
jamais dans l'aventure bizarre que je courais depuis trois jours...
Redoublez d'attention, mes amis, coutez-moi bien.

Au milieu des tnbres paisses qui m'environnent, une main, une main
invisible me saisit par le bras.... Cette main puissante cherche 
m'entraner; ou  m'arracher la faible crature qu'avec confiance je
rapporte  sa mre.... Tremblant, non pour moi, mais pour l'enfant
auquel dj je m'intresse comme un pre, je tente de me dgager. Que me
veut-on, m'criai-je?--Imprudent, me rpond-on! taisez-vous, et
suivez-moi sans effroi.--O me conduisez-vous, rpliquai-je avec un ton
de voix plus bas?--O la nature et le malheur rclament votre
gnrosit, votre sensibilit....--Mais pourquoi sans
lumire?....--Craignez-vous?.... Rendez, rendez-moi l'enfant, et fuyez
loin d'ici; trompez l'espoir d'une infortune qui a cru  votre probit,
 votre dlicatesse,  votre fermet.... Mais sachez qu'en abusant de sa
confiance, vous faites son malheur; oui, homme faible et timide, vous
causez  la mre des remords ternels, et  l'enfant, l'enfant que vous
tenez, la mort.--La mort?--La mort!.... tel est l'arrt de.... Dirai-je,
 ciel! l'arrt de celle qui lui a donn l'tre?--Quoi! sa
mre?....--Lui a donn la vie; si vous abandonnez l'enfant, cette mre
malheureuse se verra force de lui donner la mort.-- crime!.... Eh!
vous ai-je dit, vous ai-je fait entendre seulement que j'tais capable
d'abandonner cette innocente crature, qui dans ce moment me tend les
bras? Oui, je sens ce petit garon charmant, je le sens qui caresse mes
joues inondes de larmes; il me sourit sans doute, et moi je l'arrose
des pleurs de la compassion!.... Guide invisible et inhumain, homme,
femme, qui que vous soyez, votre conduite trange me fait bien du mal:
vous connaissez mon coeur sensible, bon, et vous en abusez d'une manire
bien cruelle!....

Pendant cette espce de dialogue, je suivais l'inconnu ou l'inconnue,
dont la main me pressait assez vigoureusement le bras gauche, et me
forait  cder, pour ne pas faire un clat sans doute imprudent. Le son
de sa voix paraissait appartenir  une femme; mais la force de son
poignet m'annonait un homme, et un homme fort; un autre indice encore
me persuadait que mon guide tait un homme, c'est qu'il marchait  pas
de gant; ses pas taient trs-grands, et je ne pouvais le suivre qu'en
pressant singulirement ma marche. Quand nous emes cess, moi de
l'interroger, lui de me rpondre, mille rflexions se prsentrent en
foule  mon esprit. Il me tenait toujours, et moi je me laissais
conduire comme un agneau; quelque chose mme me disait intrieurement
que je ne m'en repentirais pas, que je n'avais aucun danger  courir....
Je tenais toujours mon petit Victor, et je sentais que ma fermet ne
m'abandonnerait pas, tant que j'aurais dans mes bras cet enfant qui me
causait tant d'inquitude.

Enfin, aprs avoir suivi mon guide pendant tout au plus cinq minutes,
je me trouvai dans un lieu, obscur toujours, mais qui me parut meubl.
J'entendis remuer un fauteuil, une table fut culbute, une commode
rudement heurte, et tout cela, parce qu'une personne se leva
brusquement  mon arrive, et se prcipita vivement  ma rencontre.
Est-ce lui, s'cria-t-elle, est-ce mon fils?--Oui, madame, rpondit mon
guide; je vous l'amne avec son gnreux bienfaiteur....--Homme bon,
homme estimable, me dit la mre, si vous saviez.... Vous ne sa saurez
jamais.... non: vous ignorerez long-temps, toujours peut-tre, le secret
de sa naissance.... Il le faut, il est absolument ncessaire.... Mais
donnez-le-moi, donnez-le-moi, ce malheureux enfant; qu'il repose encore
une fois sur mon sein.... que ses lvres s'humectent encore une fois du
lait maternel.... Oh! donnez-moi mon fils, si vous ne voulez que
j'expire  vos pieds!

Quand on pense, mes amis, que cette scne se passait dans les tnbres,
que j'ignorais o j'tais, qui me parlait, comment je reverrais la
lumire du jour!.... vous frmissez; et, si jamais je publie mes
aventures, cette aventure du moins, quiconque la lira frmira comme
vous, s'il se met bien  ma place, s'il veut ne pas confondre cet
vnement avec ces rcits fabuleux, mensongers, exagrs,
invraisemblables, que nous rencontrons dans les romans, et qui n'ont
d'autre objet que de nous effrayer sans nous intresser, sans arriver 
un but moral: j'en ai lu aussi, moi, des romans; mais j'ai prouv!....
et des malheurs rels n'effacent que trop le souvenir de malheurs
imaginaires!.... Je reviens  ma situation.... elle tait pnible: je ne
savais si je devais exiger des aveux, des explications, ou cder 
l'effusion de la tendresse maternelle... Cependant cette femme venait
de donner un accent si douloureux  cette exclamation: _Oh! donnez-moi
mon fils, si vous ne voulez que j'expire  vos pieds!...._ Elle avait un
son de voix si touchant! toutes les facults de mon ame taient
tellement branles!.... un moment d'attendrissement, une espce
d'enchantement de mon coeur!.... enfin, je ne sais comment cela se fit,
mais l'enfant me fut pris dans mes bras, sans que je songeasse  le
retenir,  le refuser.

Soudain je me sentis repris par mon guide. On me fit faire une
vingtaine de pas, toujours dans l'obscurit: ensuite une porte se ferma
derrire moi; je me trouvai seul, absolument seul.... La clart d'un
flambeau frappa de loin mes yeux.... Une demi-heure s'coula toute
entire avant que j'arrivasse  l'endroit o brillait cette clart
salutaire. Je m'approche pour m'en emparer;  surprise! des tablettes
sont  ct; j'y lis ce que j'avais lu la veille  la mme place:
_Prenez ce flambeau; suivez la grotte  droite, vous y retrouverez
l'enfant_.

Pour le coup mon imagination se trouble; elle croit entrevoir quelque
chose de magique dans la suite de ces vnemens.... La tte presque
gare, je prends le flambeau; je cherche, comme j'avais cherch la
veille; je trouve et saisis l'enfant avec autant de plaisir que j'en
avais eu l'autre nuit  le dcouvrir: je reprends le chemin de la fort,
celui de mon chteau, et je rentre chez moi sans m'tre apperu du long
trajet que j'ai eu  faire pour y arriver, tant mon esprit tait troubl
des aventures extraordinaires dont je venais de me trouver le hros....
Bon Victor! pauvre ami!.... je te remis aux soins de ta nourrice, de la
nourrice de Clmence; tu dormis, toi, tu dormis!.... et moi je veillai;
toute la nuit tu occupas ma pense, toi et ta mre, ta mre invisible,
impntrable, mais sans doute infortune; oh oui, bien infortune!....


IVe NUIT DE LA FORT.

Je vous laisse  penser, mes amis, quelle foule de rflexions
m'assigea pendant toute la journe du lendemain. Le rle que la mre
inconnue me faisait jouer, tait si bizarre, si dangereux mme, que
malgr mon got pour les aventures extraordinaires, celle-ci commenait
 me dplaire singulirement; non que je me dtachasse de l'enfant;
hlas! cet innocent nouveau-n tait-il cause des inquitudes que
j'prouvais, des courses qu'on me faisait faire? devait-il souffrir des
malheurs ou de la bizarrerie de ses parens? fallait-il que je
l'exposasse de nouveau aux dangers que paraissait courir sa mre
infortune,  la mort mme que cette mre gare par le malheur sans
doute, pouvait lui donner dans un moment de dsespoir, ainsi que me
l'avait fait entendre le guide de la fort! Devais-je m'exposer
moi-mme  la cruelle incertitude d'en tre priv,  la crainte de me le
voir enlever par sa mre, plus calme ou moins malheureuse? Je l'aimais
dj ce pauvre enfant, oui, je sentais dj que son existence tait
ncessaire  la mienne, et que si je devais le perdre, il fallait me
rsoudre  perdre la paix et le bonheur. Charme inconnu qu'on prouve 
la vue de l'enfance abandonne, qu'tes-vous? par quel talisman
pntrez-vous l'homme sensible!.... Oh! quel empire vous aviez sur mon
ame! comme vous faisiez palpiter mon coeur! combien de larmes, combien de
soupirs vous m'arrachiez en fixant le petit Victor, ce fils du crime ou
du malheur!.... J'tais pre, j'avais reu Clmence dans mes bras, je
lui avais donn le premier baiser de la paternit, et jamais je n'avais
prouv,  la vue de ma fille naissante, les sensations dlicieuses que
me faisait prouver le petit Victor qui m'tait point mon fils!.... Qui
n'tait point mon fils, que dis-je! il l'tait ds ce moment, tout autre
homme l'aurait adopt pour moi: eh! les motions de la commisration
sont-elles autre chose que les douces treintes de la tendresse
paternelle!....

Je chrissais donc davantage l'enfant abandonn; mais je ne voulais
plus m'exposer aux dangers qu'on me faisait courir pour lui. Trois
courses nocturnes m'avaient fatigu, je me proposais de garder Victor,
de le faire svrer chez moi, et de ne plus le conduire  une mre assez
peu confiante en ma probit pour me cacher ses traits, son nom et ses
aventures. D'aprs ce que je faisais pour son fils, que craignait-elle
de m'ouvrir son coeur? Son secret et-il t moins sacr pour moi que son
enfant? Non, me dis-je, je ne le lui porterai plus; elle m'inspire trop
peu d'estime: elle peut tre infortune, mais,  coup sr, elle a la
tte gare, romanesque; elle a une ame qui n'est pas faite pour
s'pancher dans le sein d'un homme sensible et gnreux, elle ne reverra
plus son fils!....

(Ici madame Wolf, qui paraissait mue, fit un mouvement pour interrompre
le baron. Celui-ci, qui s'en apperut, se tut comme pour lui laisser la
facult de parler.... Madame Wolf se contenta, aprs une pause qui
tonna singulirement son bienfaiteur, de soupirer, de lever les yeux au
ciel, et de lui dire, d'une voix touffe: _Je vous demande pardon,
monsieur, je n'avais rien  dire.... J'ose vous prier de continuer!...._
Fritzierne fut le seul de sa famille qui fit attention  cette espce de
rticence de madame Wolf. Il parut s'inquiter; mais bientt il se
remit, et reprit ainsi son intressante narration.)

Fort de ces rflexions, je formai d'abord le projet de ne plus
retourner  la fort.... Cependant je changeai d'avis.... Je veux
absolument connatre cette femme singulire, me dis-je.... J'irai la
trouver cette nuit; mais j'irai seul, sans son fils; je la
questionnerai, je la supplierai de m'accorder sa confiance, de me
raconter ses malheurs: si elle s'y refuse, si elle s'obstine  me cacher
son sort, son nom, celui du pre de Victor, alors je la fuirai, je
l'abandonnerai pour toujours; et duss-je cacher son fils dans le coin
le plus obscur de l'univers, jamais elle ne dcouvrira son asyle ni le
mien!

Ce parti, j'en conviens aujourd'hui, ce parti tait peu rflchi; il
prouvait le dsordre de ma raison et de mon coeur; car allant seul voir
cette femme, en mettant la vue de son fils  des conditions que la
ncessit pouvait la contraindre de rejeter, je m'exposais  tout son
ressentiment, je m'exposais  perdre ma vie, ma libert, ou  voir cette
mre dsole s'attacher  mes pas, me suivre, ou me faire suivre
par-tout par ses gens, peut-tre par le guide vigoureux qui m'avait
dj entran dans la caverne, et cela dans l'espoir de dcouvrir mon
nom, ma retraite, celle de son fils.... Toutes ces conjectures, que je
ne fis pas alors, pouvaient tre fausses; mais enfin il tait possible
aussi qu'elles se vrifiassent: j'ignorais  qui j'avais affaire:
servais-je le crime, l'imprudence ou le malheur, je n'en savais rien! et
mon Victor, que je vois sourire sans doute de la peur  laquelle il
suppose que je cdai, ne peut pas me taxer de faiblesse, s'il se
rappelle que pendant trois nuits j'avais couru les aventures les plus
extraordinaires, des aventures que mille autres,  ma place, auraient
abandonnes ds la premire.

Je pris donc le parti de retourner seul  la fort, et j'y fus  mon
heure accoutume, je le rpte, sans le petit Victor, que j'avais confi
 sa fidelle nourrice; mais il tait crit que mon projet serait
renvers cette nuit-l, et que la fortune, cruelle me prparait un
vnement terrible autant qu'inattendu. Prtez-moi toute votre
attention.

La nuit la plus sombre couvrait la nature; le ciel n'tait clair que
par des milliers d'toiles, qui, par leur scintillation, ne donnaient
pas assez de clart pour distinguer les objets, mais en jetaient
cependant assez encore pour me faire reconnatre la route tortueuse qui
devait me conduire  mon souterrain.... Je marchais absorb dans mes
rflexions, et mditant dans mon esprit les moyens qu'il me fallait
prendre pour m'insinuer dans la confiance de la mre inconnue.... Dj
j'en avais trouv un que je croyais excellent, lorsqu'un coup de
sifflet, parti  mes cts, me rveille de ma mditation, et me rappelle
 la prudence, au courage. Je m'lance contre un arbre, et je me jette
sur mes armes; mais soin inutile!.... Une corde, que je n'avais pas
remarque  mes pieds, se dresse soudain; je me sens garrotter les
jambes, l'estomac et les bras, aprs l'arbre que j'avais embrass comme
un abri. Tout cela se fait sans que j'aie le temps de me dfendre, et
par des gens que je ne puis voir, car j'ai le dos tourn contre l'arbre,
et l'arbre me spare de mes bourreaux, qui, dans le moment, s'lancent
sur mon sabre, sur mes pistolets, et me dsarment avec une agilit qui
prouve leur long exercice dans ce genre de travail.

Vous dpeindre ma situation est une chose impossible. Je vous dirai
seulement que ma premire ide fut que j'tais trahi par les inconnus 
qui appartenait l'enfant, ou surpris par leurs ennemis. La suite me
prouva que mon malheur ne provenait d'aucune de ces deux causes.
Heureusement que je ne l'avais pas avec moi, cet aimable enfant,
heureusement.... (_ bonheur inoui!_ s'crie ici madame Wolf, avec un
accent plus fort que celui qui nat du simple intrt qu'excite un
rcit.... M. de Fritzierne, tonn de nouveau de cette exclamation,
fixe un moment l'tonnante madame Wolf, et continue) Heureusement que ce
pauvre enfant n'tait pas dans mes bras, car je l'en aurais vu tomber,
et peut-tre se briser la tte  mes pieds....

Aprs que les brigands m'eurent ainsi garrott, l'un d'eux m'adressa la
parole, et nous emes ensemble la singulire conversation que je vais
vous rapporter: Qui es-tu, me dit-il?--Qui es-tu toi-mme,
rpondis-je?--Tu le sauras; mais rponds, ou tu es mort. Qui
es-tu?--Militaire.--Comment t'appelles-tu?--Mon nom est un secret pour
les sclrats de ton espce.--Imprudent!.... que faisais-tu  cette
heure dans cette fort?--J'y cherchais ma route....--Un moment, reprend
un autre brigand, je connais cette voix; je me trompe fort, ou c'est
celle du fameux baron de Fritzierne.--Je le suis, rpondis-je.--Tu es
Fritzierne, je te reconnais, j'ai servi sous toi: je suis dserteur d'un
de tes rgimens.--Lche!....--C'est toi qui, dans la dernire guerre,
as trouv le secret de simplifier le travail des mines, et de faire
sauter une plus grande tendue de terrain avec moins de bras et moins de
poudre.--Eh bien! que me veux tu?--Camarades, c'est un des plus grands
savans de l'Europe. Il faut le mnager et le conduire  notre capitaine.
Quelle bonne prise!.... Comme Roger, qui aime l'art de la guerre, va
s'instruire avec un homme comme a!--Quel est ce Roger? (_Madame Wolf
frmit_.)--Un grand homme, que tu aimeras, car tu deviendras son ami, si
tu veux lui prouver de la confiance et de la franchise.--Un brigand qui
vous commande aurait ma confiance! Jamais, jamais....--Nous pardonnons
aux injures d'un homme dont le nom nous commande le respect. Notre
capitaine nous a cent fois racont tes exploits; il t'estime; et si nous
t'estimons  son exemple, c'est te prouver assez que nous ne sommes pas
des brigands.--Avez vous bientt dcid de mon sort?--Ton sort? il est
entre les mains de notre capitaine: c'est  lui que nous allons te
prsenter: seul il est matre de tes jours, de ta libert. Viens avec
nous, Fritzierne; nous te promettons d'avoir pour toi les plus grands
gards.

Ces gards, que ces messieurs me promirent, furent de me garrotter
fortement les bras, de me faire descendre un long bton entre les
jambes, pour m'empcher de courir, et de m'entraner au milieu d'eux,
aprs m'avoir dtach de l'arbre o ils m'avaient li d'abord.

Je marchais en silence, absorb sous le poids du malheur qui
m'accablait, formant mille rflexions plus douloureuses les unes que les
autres, et ne m'arrtant qu' celle de l'abandon o le destin condamnait
mon petit Victor, s'il me fallait rencontrer la mort parmi les monstres
dont j'tais l'esclave. Ma vie, je ne la regrettais pas; mais mon fils
adoptif, mon cher fils!....

Aprs une heure de marche, nous entrmes dans une espce de chaumire,
dont la porte se referma sur nous. Elle conduisait  un souterrain dans
lequel mes bourreaux s'enfoncrent. Trois d'entre eux m'attachrent 
une forte chane qui tait scelle dans le roc. Ils me laissrent un
flambeau, qui brlait  quelque distance; puis ils me dirent en riant:
Bonne nuit, baron de Fritzierne; demain matin, tu verras Roger notre
chef, notre pre et notre ami.

Bonne nuit!.... Les monstres!.... Ils partent, et bientt je ne vois
plus autour de moi qu'une affreuse solitude, des fers, toute l'horreur,
de la plus dure captivit!.....


Ve NUIT DE LA FORT.

Vous n'exigerez pas de moi, mes amis, que je vous dtaille les cruelles
rflexions qui m'assigrent, ni que je vous fasse un tableau dchirant
de la douleur  laquelle je fus en proie pendant toute cette nuit, plus
affreuse, plus longue que celle qui couvrait la fort; car le jour ne
pntrait pas dans mon cachot, et quand on vint m'en tirer, je crus voir
l'aurore natre, tandis que le soleil avait dj parcouru prs de la
moiti de sa carrire.... Il tait onze heures -peu-prs. J'tais
accabl par la fatigue et le dsespoir, lorsque je crus entendre les pas
de plusieurs hommes. Je ne me trompais pas. Je prtai l'oreille, et
bientt j'apperus huit  dix brigands, chargs de flambeaux, qui
venaient vers moi. L'un d'entre eux, qui paraissait suprieur aux autres
par sa taille, la richesse de ses vtemens et la fiert de son maintien,
s'cria: Eh quoi! vous avez laiss M. le baron de Fritzierne dans ce
caveau, charg de fers comme un vil criminel! Qui sont ceux qui ont
commis cette faute?....--(_Un brigand rpond:_) C'est Morgan qui l'a
ordonn.--Eh bien! reprend le chef, je condamne Morgan aux arrts
pendant huit jours. (_Il s'approche de moi:_) Baron de Fritzierne, tu
vois que ce n'est point par mon ordre qu'on t'a fait prouver un
traitement indigne de toi et de moi.... Qu'on dtache ses fers. (_On me
rend ma libert; Roger continue:_) Baron de Fritzierne, me
connais-tu?--Non.--Tu ne me connais pas? tu n'as jamais entendu parler
de Roger, chef des indpendans?--J'ai entendu parler de Roger, chef
d'une troupe de brigands.--(_Roger sourit avec amertume._) Baron de
Fritzierne, pargne-moi les injures. Je suis digne de ton estime, et je
veux la mriter.--Tu le peux, en me rendant la libert.--Tu n'es point
mon prisonnier; tu seras aussi libre ici que dans le sein de ta famille;
mais je te prie d'y passer quelques jours, de m'aider de tes conseils,
et de me donner ton amiti.--Mes conseils, mon amiti,  toi!--coute,
baron, dpose ta fiert; elle est dplace avec moi, et dans cette
occasion. Reste ici quelque temps; c'est une prire que j'adresse 
l'homme que j'estime: mais s'il me refuse, s'il me hait, tu sais que je
puis le traiter en ennemi.

Roger,  ces mots, me lance un regard furieux, se calme un peu, me
prend la main, et m'engage, du ton le plus affectueux,  le suivre dans
sa caverne.... Que pouvais-je faire, le braver? J'tais seul, sans
armes, en sa puissance: c'et t le comble de l'imprudence. Je me
dterminai  me contraindre,  le suivre,  attendre enfin le sort que
le ciel me rservait.

Il me conduisit dans une espce de souterrain, -peu-prs pareil  ceux
que j'avais dj parcourus depuis quatre nuits; mais celui-ci tait orn
de meubles prcieux, de sabres, de pistolets, et d'une quantit
considrable de caisses, qui paraissaient contenir des effets. L, Roger
me fit servir des rafrachissemens, et me quitta en me disant qu'il
reviendrait passer la soire avec moi. Deux de ses gens furent mis en
sentinelle  ma porte, avec ordre de me traiter avec tous les gards
possibles, mais de ne me point laisser sortir, quelque prtexte que je
prisse.

Seul, livr  moi-mme, je ne pus que gmir sur ma fatale destine,
sans pouvoir toucher  aucuns des mets qu'on avait servis devant moi.
Tout ce qui m'arrivait me paraissait un rve, et j'en fus tellement
abattu, que, vers le soir, lorsque Roger revint, il me trouva  la mme
place et dans la mme position o il m'avait laiss le matin.

Roger, prcd d'une douzaine de flambeaux, et de deux ou trois de ses
affids, entra donc dans mon cachot, et s'appercevant que je n'avais
pris aucune espce de nourriture, il s'assit prs de moi, et me dit avec
sensibilit: Vous voulez donc vous faire mourir, baron?.... Songez que
j'ai besoin que vous viviez; oui, j'en ai besoin: mon coeur veut
s'pancher dans le vtre; et, vous le dirai-je, ma propre sret dpend
de vous.--De moi, Roger?--De toi, mon ami!

Je frmis involontairement  ce nom d'ami qu'il me donne; et Roger qui
s'en apperoit reste un moment troubl...... Il se remet..... Je n'tais
pas n pour le crime, me dit-il, non, je n'tais pas fait pour l'tat
que je professe; mais je l'ai honor; oui, baron, je l'ai honor, ce
titre de chef qu'ils m'ont dcern, et que tu traites de chef de
brigands.... Si tu savais qui je suis.... Si je te racontais mes
malheurs, si je te faisais part des loix que je leur ai prescrites, de
la discipline que mes troupes observent, de la subordination, de toutes
les vertus militaires qu'on pratique ici, tu m'estimerais, baron; oui,
tu m'estimerais, et tu me dirais: Roger, tu tais n pour tre gnral
d'arme, pour tre un grand homme!

Il m'intressait!.... Je le fixai avec moins d'indignation; il cacha
son visage dans ses deux mains; puis il fit retirer son monde, except
les deux surveillans qui gardaient l'entre du souterrain; ensuite il me
tint cet trange discours. Baron de Fritzierne, il faut que tu me sauves
la vie; tu le peux.--Moi; et comment?--coute-moi avec la plus grande
attention?.... L'empereur a rsolu ma mort, il la veut; il connat mes
projets, ma puissance, il veut se dbarrasser d'un ennemi qui ravage ses
tats, et dont les succs multiplis accroissent de jour en jour et la
force et l'audace.... Je ne crains point ses armes; mais je crains la
trahison.... C'est l'arme du lche et la terreur du brave.... Tu ne
connais point ces routes tortueuses et souterraines, ces votes
tnbreuses o tu es, et que j'habite depuis que j'occupe la fort de
Kingratz? Ici le cruel Boleslas eut autrefois un chteau-fort; ici des
cavernes profondes furent creuses par lui, et prolonges jusqu'aux
montagnes de Tabor: celle-ci va se perdre sur la rive gauche du Muldau,
au pied des hautes fortifications de Pizeck. C'est par ces souterrains
que l'on a rsolu de m'investir et de me massacrer; j'en suis averti, je
le sais, et dj je suis certain que les bouches de ces affreuses
cavernes sont occupes par les espions de mon ennemi. Mes gens ont
entendu, sous ces votes sombres, des signaux effrayans; ils ont voulu
pntrer les endroits les plus reculs, un bruit singulier d'armes et de
trompettes leur a toujours inspir une terreur involontaire: ce n'est
point en pleine campagne qu'on veut m'attaquer; on sait trop  quel
point je suis redoutable! c'est dans des dfils obscurs et tortueux,
c'est par la ruse et par la perfidie qu'on veut me soumettre.... Baron,
tu peux me tirer de cet embarras. Tu connais le jeu des mines, tu sais
l'art d'enfermer le bitume, et de lui donner ensuite une explosion qui
porte la mort en dchirant les entrailles, de la terre; donne-moi ton
secret, donne-le-moi: Je fais sauter cette caverne, et avec elle les
espions qu'elle renferme: ensuite je quitte le pays, et la moiti de mes
trsors est  toi.

tonn de cette odieuse proposition, je voulus d'abord faire clater
mon indignation; mais, rflchissant qu'en m'insinuant davantage dans la
confiance de Roger, je pourrais adoucir mon sort, trouver peut-tre les
moyens de m'chapper de ses mains, je feignis d'entrer dans ses vues. Il
est tard, lui dis-je; le secret que tu me demandes, et que je consens 
te confier, exige des leons, des dessins, et par consquent du temps;
demain je te le communiquerai, non pour les trsors que tu me proposes,
je rougirais de les accepter, mais pour ton instruction, pour ta sret.
Il est cependant essentiel, avant que de commencer ce travail, que je
connaisse les dtours de tes souterrains, afin de mieux tablir mes
plans; consens  m'y conduire sur l'heure, cela me guidera dans mes
oprations, et demain mes projets te seront soumis.

Roger, ravi de la complaisance que je lui tmoigne, me serre la main,
se lve, et m'engage  le suivre.... Nous partons, accompagns de
quelques brigands arms et munis de flambeaux, et nous commenons
l'examen des souterrains, dont Roger m'indique les issues, et les
relations qu'ils ont avec le sol qui les couvre. Mon but, en lui
demandant de visiter ces cavernes, tait de m'clairer moi-mme sur les
moyens de me sauver. Je ne sais quel pressentiment mme me disait que
j'allais recouvrer ma libert, et j'coutais avec avidit toutes les
explications que me donnait Roger.

Nous avions dj mis plus de deux heures  cet examen, et nous n'avions
rien dcouvert encore qui pt nous inspirer de l'effroi, et justifier
les alarmes du chef des brigands, lorsqu'au fond d'une caverne sombre,
un bruit affreux de trompettes vint frapper nos oreilles, et nous
forcer  suspendre notre marche.... Roger plit, et j'avoue que moi-mme
je sentis mes cheveux se dresser sur ma tte, non que je dusse
apprhender rien de fcheux de la part de ceux qui en voulaient  Roger;
au contraire, c'tait d'eux seuls que je devais attendre ma libert;
mais je ne fus pas matre d'un premier mouvement de terreur....
Entends-tu, me dit Roger? ce sont eux.... Nous nous sommes trop
avancs.... Retournons, il serait imprudent de les chercher, de les
attaquer; il vaut mieux les engloutir tous sous les dbris de ces
souterrains qui les drobent  mes regards: cher baron, c'est de toi que
j'attends ce service signal....

Il dit, et m'engage, ainsi que sa troupe,  rtrograder; mais il n'est
plus temps; nous nous sommes en effet trop avancs.... Les soldats
envoys par l'empereur, avaient pi depuis deux jours toutes les
dmarches de Roger; ce brigand venait de tomber, sans y penser, dans une
embuscade; la trompette avait ralli ses ennemis; ils nous entouraient
de toutes parts, nous ne pouvions leur chapper....  peine avions-nous
fait quelques pas vers notre premire habitation, que nous nous trouvons
envelopps par plus de deux cents soldats qui fondent sur nous de toutes
les ouvertures des souterrains.... Je frmis soudain, dans la crainte
d'tre confondu avec les brigands; et, pour viter le sort qui les
attend, je saute sur le sabre de Roger, je le lui arrache, et me
rangeant du ct de ses aggresseurs; Sclrat, lui dis-je, combats un
ennemi de plus....

Les soldats, tonns, n'osent pas s'en fier  mon exclamation: on
m'arrte; et pendant qu'il se livre un combat, dont je dois ignorer
l'issue, quatre soldats m'entranent avec eux. Le bruit des armes  feu
et du choc des sabres me suit assez loin dans les souterrains que
j'avais encore  parcourir. Bientt je n'entendis plus rien, et je me
trouvai, au bout des cavernes, dans la fort au milieu d'une troupe
arme qui me conduisit  son commandant. Je n'tais pas embarrass de me
justifier; je reconnus d'ailleurs ce commandant qui avait servi
autrefois sous moi. Il me fit des excuses de la manire dont on m'avait
tran vers lui, et me fit reconduire, sous une bonne escorte,  mon
chteau, o je me htais de rassurer mes gens, et d'embrasser mon petit
Victor. J'avais besoin de repos, je m'y livrais long-temps, et me promis
bien de ne plus aller, la nuit,  la fort, d'abandonner la mre
inconnue, et de ne plus exposer l'enfant, ni moi, aux dangers des
courses nocturnes, dans un lieu o ma vie et ma libert venaient de
courir de si grands dangers.

* * *

FIN DE L'AVENTURE DE LA FORT.

Ici, M. de Fritzierne se reposa un moment, puis il continua ainsi son
intressant rcit. Vous tes sans doute curieux, mes amis, de savoir ce
que devint Roger au milieu de la troupe qui l'investit, et s'il succomba
sous les efforts des soldats envoys par le gouvernement? J'ai ignor
moi-mme les dtails du combat que j'avais vu commencer; j'ai su
seulement que Roger s'tait dfendu avec une intrpidit vraiment
hroque, que ses gens taient venus le secourir, et que ces sclrats,
aprs avoir perdu des leurs, et fait mordre la poussire  plusieurs de
leurs aggresseurs, avaient remport la victoire et s'taient vads.
Quelques jours aprs, on envoya contre eux des forces plus
considrables; mais on apprit que la troupe des brigands avait quitt
tout--fait la fort de Kingratz, et qu'ils s'taient rpandus, dans
l'Allemagne, qu'ils infestaient, sans qu'on pt parvenir  s'en emparer.
Depuis seize ans on n'en avait plus entendu parler dans nos contres,
et il n'y a pas plus de deux mois que Roger est revenu dans les forts
qui nous avoisinent: il est aujourd'hui plus redoutable que jamais; car
sa troupe s'est considrablement augmente, depuis que la paix qui a
suivi la dernire guerre a fait rentrer dans nos foyers une foule de
dserteurs, de gens habitus  piller,  voler,  incendier des villes
entires: tous les mauvais sujets se sont rangs sous les drapeaux
sanglans de ce chef redoutable, et c'est vraiment aujourd'hui une troupe
formidable, faite pour effrayer le prince, qui ne peut la dtruire que
par une espce de guerre civile. Mais laissons l'infme Roger, que je
n'ai vu qu'une seule fois, et revenons  toi, mon cher Victor,  toi
dont l'adoption m'a cot tant de peines, tant d'inquitudes.

Je n'entendis plus parler de la mre inconnue, ni de tout le mystre
qui avait entour ton berceau. Je pensai que cette femme, dont je
n'avais pu pntrer les secrets, tait morte ou passe dans d'autres
contres. (Ici madame Wolf lve les yeux au ciel, et laisse chapper un
soupir, que le baron remarque avec inquitude.) Qu'avez vous, madame
Wolf?--Rien, monsieur le baron; daignez continuer.... Cet enfant vous
fut donc laiss sans aucune rclamation.... sans qu'aucun signe, aucun
effet ait pu vous... faire... souponner?...--Pardonnez-moi... vous me
rappelez... j'oubliais de vous dire qu'au fond de la barcelonnette dans
laquelle il tait couch la premire fois qu'il me fut confi, il y
avait un portrait, un portrait de femme, je crois; oui, c'tait un
portrait de femme.... Eh! comment ai-je pu oublier si long-temps.... Je
l'ai mis dans ce secrtaire, et depuis seize ans, je n'ai pas eu la
curiosit de le regarder.... Tu vas le voir, Victor, je vais vous le
montrer, mes amis; ce sont sans doute les traits de sa mre; oh! oui,
oui, ce sont ses traits, je n'en puis douter! Le voici! le voici.

Le baron, tonn de n'avoir pas pens plutt  ce portrait, qu'il avait
oubli dans son secrtaire, courut le chercher. C'tait en effet un
portrait de femme. Autour du cercle d'or qui l'encadrait, en voyait
trois lettres initiales, A. D. L. et derrire, on lisait ces mots:
_Dreux, rue Parisis, 32_. Victor et Clmence baisaient ce portrait
prcieux en versant des larmes, et cherchaient  y retrouver quelques
traits qui pussent leur persuader qu'il retraait la figure d'une mre
infortune. Pendant que nos deux amans se livraient  cette recherche
intressante, le baron de Fritzierne, qui venait aussi d'examiner le
portrait, tomba tout--coup dans une profonde rverie. Il regarda
ensuite fixement madame Wolf, qui plit, et laissa chapper de ses yeux
quelques larmes. Madame Wolf, lui dit le baron trs-mu, vous avez une
bote sur laquelle.... (_madame Wolf se trouble_) oui, sur laquelle il
y a un portrait de femme.... Je ne l'ai vu qu'une fois, ce portrait qui
vous est si cher.... je ne sais; mais il me semble que je vois ici les
mmes traits que vous possdez!... Quel soupon me fait natre cette
ressemblance! Je ne sais pourquoi je frmis!... Madame Wolf, ah! madame
Wolf, de grace, daignez.... ayez la complaisance de me montrer cette
bote, qui ne vous quitte jamais....--Monsieur!....--Mais voyez, voyez
donc, madame Wolf, si ce n'est pas l la copie exacte de la femme....

Le baron, mu, prend le portrait des mains de Victor, et le met dans
celles de madame Wolf, qui y jette un coup-d'oeil, et s'crie avec
l'accent le plus douloureux: Oui, c'est elle, oh! c'est bien elle,
l'infortune!....

Cette exclamation plonge tout le monde dans le plus grand trouble. Vous
l'avez connue! c'est le seul cri que jettent ensemble le baron, Victor
et Clmence. Madame Wolf est presque vanouie; des soupirs gonflent sa
poitrine; elle pleure, et l'tat douloureux auquel elle est livre,
arrache des larmes de tous les yeux.... On attend d'elle une
explication, elle la doit, elle ne peut plus cacher ses malheurs
puisqu'ils sont lis  ceux de ses bienfaiteurs: elle va parler!....

Elle s'y dispose en effet; mais un incident nouveau, imprvu, vient
ajouter au trouble de tous les personnages, et reculer une explication,
dont nanmoins il va abrger la moiti. C'est dans le livre suivant que
je vais tracer les vnemens les plus singuliers et les plus touchans.
Amis de l'enfance, amis de l'infortune, venez vous attendrir  mes
tableaux; et vous; ames froides, vous qui ne croyez pas  la fatalit,
aux malheurs invitables, dont le hasard fait souvent dpendre notre
destine; vous qui ne savez pas que la vertu peut tre grande et
sublime au milieu des perscutions qu'elle n'a pu s'attirer ni viter,
ne lisez point mon livre, ne lisez point sur-tout mon dernier volume,
vous n'y verriez que les dfauts d'un roman, tandis que le lecteur
philanthrope et sensible y trouvera, j'ose le croire, l'histoire de
l'homme et la morale des tres malheureux.

FIN DU TOME PREMIER.

       *       *       *       *       *




VICTOR,

OU

L'ENFANT DE LA FORT;

PAR

M. DUCRAY-DUMINIL,

Auteur de LOLOTTE ET FANFAN, d'ALEXIS, des PETITS MONTAGNARDS, &c.

Qui le consolera, l'infortun?... Sa vertu!

TOME SECOND.

 PARIS,

Chez LE PRIEUR, Libraire, rue de Savoie, n. 12.

AN V.--1797.




CHAPITRE PREMIER.

COMBATS; LE NOUVEL OEDIPE.


Le baron de Fritzierne, Victor et Clmence, regardent avec un intrt
ml d'effroi, madame Wolf qui couvre de baisers et de larmes le
portrait de l'inconnue; ils sont trop troubls pour avoir la facult de
lui parler, de l'interroger; mais leurs regards fixs, leurs bras tendus
vers elle, expriment assez leur curiosit, et le desir qu'ils ont de
l'entendre s'expliquer sur un rapprochement aussi extraordinaire.
Quelle est cette femme, dont le baron et madame Wolf possdent chacun
un portrait? Est-ce cette amie dont madame Wolf veut garderie secret
jusqu'au tombeau? Personne n'en peut douter. Est-ce la mre de Victor?
C'est la mre de Victor, puisque son portrait se trouva au fond de sa
barcelonnette. Madame Wolf connat la mre de Victor, et sans doute son
pre; madame Wolf va, par des explications franches, abrger les
recherches de l'amant de Clmence; elle va hter son bonheur, puisque la
main de celle qu'il aime est attache  la dcouverte du secret de sa
naissance. Son pre enfin sera connu; son pre!.... Ah! sans doute cet
homme vertueux fut aussi infortun que celle pour qui il soupira. Tous
deux malheureux, tous deux perscuts apparemment par un tyran farouche,
spars peut-tre pour jamais, tous deux ont fini leurs jours loin de
l'autre, ou ensemble et par les mmes coups; madame Wolf sait tout cela;
madame Wolf va dvoiler ce mystre; et le baron, en apprenant le sort
et le nom du pre de Victor, va combler pour toujours les voeux de son
fils adoptif en lui donnant Clmence;  bonheur!

Telles sont les rflexions qui s'accumulent en foule dans la tte de
Victor; il ne peut les dtailler, ces rflexions mles de joie et de
tristesse; mais tandis que son coeur bat d'impatience et de sensibilit;
ses yeux, qu'humectent quelques larmes, entrevoient dj l'aurore d'un
bonheur prochain; les yeux expressifs du bon Victor sont attachs sur
les yeux de madame Wolf: sa bouche est ouverte, et sa langue veut
articuler quelques mots qu'il ne peut prononcer. Mille sentimens divers
assigent -la-fois le coeur de Victor: la curiosit, l'espoir du
bonheur, l'amiti, la reconnaissance et la voix de la nature.

Enfin, s'crie madame Wolf dans l'expansion du plus touchant abandon,
enfin il faut parler, il faut le dvoiler ce secret terrible!....  ma
tendre amie! toi qui reposes dans le silence du tombeau, le destin
m'affranchit du serment que tu as exig de moi; c'est pour ton fils que
je le romps, c'est ton fils qui m'en dgage; cet affreux secret est
encore  toi,  moi, puisqu'il n'est dpos que dans son sein, et dans
le sein gnreux et sensible de son second pre, de sa vertueuse
pouse.... coutez, mes amis, coutez, et frmissez....

Madame Wolf allait commencer le rcit le plus intressant pour nos amis;
dj chacun d'eux s'tait rapproch de cette femme tonnante, et le plus
grand silence rgnait autour d'elle, lorsque Valentin, qui, comme je
l'ai dj dit, tait rest en observateur  une des croises de
l'appartement, se prcipite sur Victor en s'criant: Aux armes! aux
armes! les voici!....--Qui?--Les brigands, Roger, les voici!

Un coup de vent qui soulve une colonne de poussire, et la disperse au
loin dans la campagne, ne produit pas un effet plus rapide que cette
exclamation inattendue n'en fit sur nos quatre amis runis. Ils se
lvent prcipitamment, dsesprs de cette interruption, mais embrass
par l'indignation et le feu du courage.... Rentrez, madame Wolf, s'crie
le baron; retire-toi,  ma Clmence! reprend  son tour Victor..... Les
deux dames vont sortir; Clmence revient; elle demande  son pre la
permission d'embrasser son ami. Qui peut deviner, dit-elle en
frmissant, qui peut deviner l'issue de ce combat?.... Le baron prsente
Victor  sa fille: les deux amans se serrent troitement: madame Wolf
revient  son tour presser les mains de ses deux bienfaiteurs; puis le
bon Valentin accompagne ces dames jusqu' la retraite qui leur est
prpare dans la tour la plus recule et la plus fortifie du chteau.

Comment remplirai-je maintenant la tche que je me suis impose?
Essaierai-je de tracer  mes lecteurs des descriptions de combats? Mon
crayon est-il assez fort pour dessiner des attaques, des volutions
militaires?.... Oui, je l'entreprendrai; mais j'abrgerai ce tableau
imposant, terrible; et si cette histoire intresse ceux qui me lisent,
ils me sauront gr au moins, malgr ma faiblesse, de ne les priver
d'aucuns des dtails qui servent  la lier dans toutes ses parties, 
lui donner de la clart, de la varit et de l'intrt.

 peine Clmence et madame Wolf sont-elles loignes, que Victor et le
baron se mettent  la croise o Valentin observait, pour tcher de
distinguer les forces de l'ennemi qui s'approchait.  peine y sont-ils,
qu' la lueur des flambeaux que portent les brigands, ils apperoivent
ces sclrats, arms de pied en cap, tranant avec eux des canons, des
machines, des matires combustibles, tout l'attirail formidable des
combats. Aux armes! s'crie  son tour l'intrpide Victor; en se
prcipitant dans les cours intrieures du chteau o sa petite troupe
est poste; et sur-le-champ, ce cri de deuil, _aux armes_! frappe de
tous cts les votes du manoir, nagure si tranquille, du vnrable
baron de Fritzierne. Tandis que la trompette sonne l'alarme dans les
cours, le son lugubre du beffroi se fait entendre dans la tourelle la
plus leve du chteau.

Cependant la troupe de Roger s'est avance dans la plaine; elle est sous
les murs des tours, presqu'au bord du large foss, et forme un
demi-cercle au milieu duquel on voit s'lever, comme le chne au milieu
des jeunes ormeaux, le superbe Roger, reconnaissable par l'aigrette
blanche qui orne la toque couleur de feu dont son front est ombrag: un
large cimeterre brille dans sa main, et sa ceinture est hrisse de
pistolets. Il est entour de l'lite de ses soldats; et ses ordres,
comme l'clair qui semble parcourir la moiti du firmament, volent en un
moment de l'aile gauche  l'aile droite de son arme. Elle est
formidable, son arme: plus de mille hommes la composent. Ici,  la tte
d'une brigade, distingue par un soleil d'or qui orne sa bannire, on
remarque l'effroyable Dragowitz: ce sclrat, dont la taille est
gigantesque, qui,  l'approche d'une action, roule ses yeux comme un
lion qui dchire sa pture sanglante, ce monstre couvert de forfaits
porte, pour toute arme, une norme branche d'arbre, qui, dans ses mains,
et pour le malheureux passant qu'il attaque, est vraiment la massue
d'Hercule. L, vous remarquez l'astucieux Fritzini, dont le corps maigre
et la figure blme n'annoncent pas la force; mais examinez ses yeux
louches et faux; entendez le son rauque de sa voix; suivez ses gestes,
ses moindres mouvemens, ils vous diront que c'est l'homme le plus
adroit pour les trahisons, le plus perfide pour les traits; c'est
l'Ulysse de la troupe dans le conseil; c'est le Thersite de l'arme dans
les combats. Plus loin sont,  la tte de leurs colonnes, les plus vils
brigands de la terre, Sermoneck, Alinditz, Morneck, Flibusket,
_Bernert_; et  leur suite, tous ceux qui se distinguent
particulirement dans l'attaque des voitures publiques, des courriers,
et mme des brigades qui courent les forts pour la sret publique.
Tous ces sclrats, que nous aurons occasion de retrouver par la suite,
sont bouillans d'impatience et de pillage; ils toisent dj des yeux le
superbe chteau de Fritzierne, et le regardent comme leur future
proprit: chacun brle de tenir sa part des richesses qu'il renferme;
chacun se dispose  combattre avec la plus grande intrpidit.

Quoi qu'il en soit, leur chef Roger ne sait point se prcipiter, sans
ordre et sans tactique, sur sa proie, comme une troupe d'coliers tombe
sur un cerisier qu'elle dpouille. Roger aime les batailles ranges, les
attaques en rgle; il a d'ailleurs affaire  un adversaire dont il
connat les talens dans l'art militaire; il veut lui prouver qu'il en
possde aussi: il est fier, Roger, et veut se donner, aux yeux du baron
de Fritzierne, la rputation d'un grand guerrier. En consquence, et
pour mettre des formes  l'action qu'il brle d'engager, un de ses
hrauts sonne trois fois du cor: on lui rpond de l'intrieur du
chteau. Roger croit qu'il va voir s'abaisser le pont-levis; il se
trompe; on le mprise trop pour parlementer avec lui, pour le traiter
comme un ennemi ordinaire; son hraut sonne encore du cor, on ne lui
rpond plus. L'indignation fait rougir de honte son front audacieux: il
fait recommencer; pour le coup, une voix trs-forte lui crie  travers
un des crneaux de la premire tour: On n'a rien de commun  dmler
ici avec un brigand tel que toi; fuis, si tu crains la mort.--Moi, fuir!
s'crie Roger en se retournant vers sa troupe. Amis, secondez ma fureur,
chargez....

 l'instant deux pices de canon sont diriges sur le pont-levis, dont
une des chanes est sur-le-champ rompue; mais un feu roulant part
aussi-tt des crneaux et du sommet des tours du chteau; la troupe de
Roger en est branle: elle se rallie. L'aile droite dirige toujours ses
attaques sur le pont-levis, qu'elle voudrait briser; tandis que l'aile
gauche roule des terres, des pierres et des pices de bois, pour remplir
le foss et tenter l'assaut.... Le feu des assigs redouble, et fait
mordre la poussire  plusieurs des brigands. Le chteau ne parat plus
qu'un vaste incendie, tant les batteries, places avec adresse, sont
bien diriges.... Victor est par-tout, par-tout il commande; il ranime
sa petite troupe, dont le courage crot  mesure que l'action s'engage.
Valentin fait aussi des merveilles; c'est lui qui dirige les canonniers.
Tout s'ordonne, tout se fait sans bruit, sans confusion, tandis que le
plus grand dsordre rgne parmi les brigands, qui poussent des cris de
rage. Victor ne peut s'empcher de frmir en voyant ces barbares relever
les corps de leurs camarades morts  leurs cts, et les prcipiter dans
le foss pour le combler plus vte, et arriver jusqu'au chteau en
foulant aux pieds les cadavres de leurs amis....

La nuit la plus obscure couvre ce combat sanglant, clair seulement par
les torches que portent une partie des brigands, et par la lueur rapide
et ple de la mousquetterie. Elle s'avance, cette nuit terrible, et la
victoire parat couronner les efforts des assigs. Roger a dj perdu
un grand nombre des siens; il prend une rsolution subite: l'ordre en
est donn, et sur-le-champ il est excut. Les colonnes commandes par
Dragowitz et Sermoneck se jettent  la nage dans le foss, et soutenues
par les poutres qui flottent sur l'eau bourbeuse, elles cherchent 
briser le pont-levis  coups de hache, tandis que trois autres colonnes,
commandes par Alinditz, Morneck et Roger lui-mme, attaquent le ct du
chteau qui donne de plain-pied sur la campagne, et o se trouve la
petite porte par laquelle Victor et Valentin ont t secourir madame
Wolf, au commencement de cette histoire. Le pont-levis rsiste aux
efforts de Dragowitz et de sa cohorte; une grle de pierres tombe du
haut du chteau sur ces misrables; ils sont noys ou blesss pour la
plupart, et, forcs d'abandonner leur entreprise; Sermoneck et les siens
vont rejoindre Roger, dont les succs paraissent plus certains. En
effet, la petite porte est enfonce; Roger plein d'espoir et d'audace,
se prcipite dans l'intrieur du chteau; il est bientt suivi d'une
partie de ses troupes, et les assigs, vainqueurs jusques-l, sont
perdus, perdus sans ressource, si le courage et la prudence les
abandonnent....

tourdi par le grand nombre de prcautions que Victor avait d prendre
avant l'action, il n'avait pas pens  cette petite porte, qui tait le
ct le plus faible du chteau: il et fallu la faire murer: Victor
l'avait oubli; il ignorait mme dans ce moment qu'elle tait enfonce,
et ne songeait qu' foudroyer le reste des malheureux qui s'taient
jets  la nage pour briser le pont-levis.... Pauvre Victor! la foudre
est sur sa tte, et tu ne l'entends pas gronder!..... Il tait donc
encore sur la tour du midi, l'intrpide Victor, occup  donner des
ordres, lorsqu'il entend crier  ses cts: Les voil, les voil! ils
nous poursuivent!....

Victor ne comprend rien  ces cris; mais il voit ses gens courir, se
culbuter, se prcipiter les uns sur les autres. Qu'y a-t-il donc?
parlez?--Ils sont l, l, dans le chteau; ils montent, sauvons-nous....

Un trait de lumire vient frapper Victor, il se rappelle sa ngligence
et frmit; mais il ne se dcourage point. Mon pre, dit-il au baron qui
combat  ses cts, mon pre, ralliez vos gens, et qu'ils me suivent....

Le baron ranime une partie des fuyards: tous jurent de mourir plutt que
d'abandonner leur jeune commandant; et Victor, suivi de Valentin et
d'une vingtaine de gens d'lite, descend prcipitamment; il entend
bientt les hurlemens de joie des brigands, qui, bien qu'ils
n'occupassent encore qu'une seule tour, se croyaient dj en possession
du chteau. Cette tour renfermait justement une quantit considrable de
matires combustibles, que Victor y avait amonceles d'avance, dans
l'intention de brler les richesses du baron, plutt que de les cder
lchement  Roger, en cas que la victoire se dcidt en faveur de ce
dernier. Victor fait prcipiter de la paille, des monceaux de lambris et
des bois enduits de rsine, dans les escaliers que les brigands montent
dj prcipitamment. Le feu est mis par-tout  ces matires
inflammables; une quantit considrable de soufre est allume; et,
pendant que les assigeans tourdis de cet incendie inattendu,
dlibrent, glacs d'effroi, sur le parti qu'ils ont  prendre, toutes
les portes de fer, qui peuvent communiquer de la tour  l'intrieur du
chteau, sont fermes sur eux. Tranquille sur ce point, et bien persuad
que le feu qu'il vient d'allumer ne peut percer les votes de la tour,
ni s'tendre dans le chteau, Victor remonte pour prendre d'autres
prcautions; mais,  terreur!.... un grouppe de brigands se prsente 
lui: c'est Roger  la tte de quelques-uns des siens!....

Roger, entran par son courage et l'espoir du succs, avait couru plus
vte que Morneck, Alinditz et leur troupe; il n'tait dj plus dans la
tour au moment o Victor en avait fait fermer les portes. Roger se
croyant suivi de ses amis, parcourait les longs corridors du premier
corps de btiment, et poursuivait les gens du baron qui fuyaient devant
lui. Qu'on juge de sa joie en voyant s'offrir  ses yeux justement
l'ennemi qu'il cherche, Fritzierne presque seul, accompagn d'un jeune
homme et de quelques vieux serviteurs!--Rends-toi, lui crie Roger, ou tu
es mort.--Roger! s'crie  son tour le vieux baron.--Roger! reprend
Victor tonn, tu es ce monstre? tu vas prir.....

 l'instant commence le plus terrible combat; les coups les plus violens
se portent de part et d'autre; Roger, qui attend toujours le secours des
siens, voit tomber  ses cts le pesant Sermoneck, et la plupart de ses
compagnons; c'est Victor qui les abat  ses pieds, Victor est comme
l'ouragan furieux qui entrane dans sa course les arbres les plus
levs. Victor garantit des coups de Roger son protecteur, qui, malgr
son ge, fait encore des prodiges de valeur; Victor voudrait faire
mordre la poussire au tratre Roger; mais les amis du perfide le
dfendent, et s'exposent seuls aux coups de Victor, qui les immole comme
la pierre, qui roule du haut du rocher, crase des milliers d'insectes
qui rampaient dans la plaine.... Enfin Roger est rest seul de sa petite
troupe; Roger cumant de rage, recule quelques pas en mutilant du pied
les cadavres de ses complices.... Victor lui crie de se rendre; le
sclrat l'ajuste avec un pistolet; il va tirer! le jeune hros se
prcipite sur le monstre, le dsarme, l'tend  ses pieds, et n'coutant
plus que sa juste colre, il le saisit par les cheveux, et se dispose 
lui couper la tte....

Roger va donc prir.... il va donc subir la peine due  ses forfaits....
Mais,  surprise! quel est l'imprudent qui vient suspendre les coups de
Victor?.... C'est une femme! c'est madame Wolf!.... Malheureux,
s'crie-t-elle en arrtant le bras de Victor prt  frapper!.... jeune
insens! qu'allez-vous faire?--Madame!....  crime! arrtez! Dieu! je
meurs!....




CHAPITRE II.

COUP DU SORT.


Madame Wolf perd connaissance; elle tombe, mais dans les bras de
Clmence, qui la suivait, ignorant la cause de sa fuite prcipite....
L'tonnement du vieux baron et de Victor est  son comble; Victor
sur-tout est immobile d'effroi et de saisissement. Pendant que nos hros
restent comme enchants, Roger se relve; il fixe madame Wolf en
plissant... Femme  qui je dois le tourment de ma vie, s'crie-t-il, tu
ne m'chapperas pas.... oui, je te retrouverai....

Il dit; et profitant de l'issue que lui offre un appartement ouvert
devant lui, il s'y sauve, ouvre une croise, et se prcipite dans le
foss, sans que Victor, Fritzierne, ni aucun des assistans songent  le
retenir.

Laissons Roger gagner la rive  la nage, jusqu' ce que les siens le
reconnaissant, le sauvent transports de joie. Laissons ce chef de
brigands, honteux de sa dfaite, pntr du regret d'avoir perdu une
partie de ses complices touffs dans les flammes de la tour, rallier sa
troupe  la hte, et fuir dans le fond de ses forts, aprs avoir encore
essuy le feu des batteries des tours, que Valentin et les gens du
baron, ignorant ce qui se passe en bas, font toujours jouer. Revenons 
nos amis, que nous avons laisss dans les corridors du chteau, et que
la tte de Mduse, ou la baguette de Mde, n'aurait pas ptrifis plus
promptement que ne l'a fait l'tonnante exclamation de madame Wolf.

Le baron et sa fille s'empressent d'loigner cette femme, qui n'a pas
encore recouvr ses sens, tandis que Victor, stupfait, sans voix comme
sans mouvement, cherche  se rendre compte de l'horreur qui soudain
vient de glacer ses sens; il prouve un sentiment qu'il ne peut dfinir;
il a vu fuir Roger, et n'a pas eu mme l'intention de l'arrter; l'ordre
que madame Wolf vient de lui donner d'pargner ce monstre, lui a paru
partir d'une voix cleste, d'une voix.... que sa conscience lui a fait
entendre en mme temps; d'une voix enfin qui a rsonn jusqu'au fond de
son coeur.... Il pense  madame Wolf, et ne sait si cette femme est
complice de Roger, ou si.... Il n'ose se livrer  toutes les rflexions
qui s'offrent en foule  son esprit; il reporte sa pense sur Roger, et
un mouvement de piti qu'il ressent pour ce misrable, le fait rougir de
honte et d'indignation....  crime, s'est cri madame Wolf!.... Eh
quoi! Victor allait commettre un crime en punissant un coupable! Quel
est donc ce coupable, grand Dieu!.... et combien il doit l'tre, ce
Roger, puisque la vertu peut elle-mme devenir criminelle sans le
savoir!....

Victor ne se livre pas long-temps  ce chaos de penses qui l'assigent.
Il songe bientt que sa prsence est plus ncessaire que jamais: le chef
de brigands s'est vad; il peut rallier ses troupes, et recommencer
l'attaque du chteau.... Victor cherche des yeux son bienfaiteur, madame
Wolf et Clmence; il n'a pas oubli que sa bien-aime s'est prsente 
ses regards,  moins que ce ne soit une illusion de l'amour; car tout ce
qui vient de se passer sous ses yeux lui parat un songe.... Hlas! il
ne sait pourquoi il craint le rveil!

Victor s'apperoit, enfin qu'il est seul. Il monte soudain sur les
plates-formes des tours; et l, runi  ses gens, rendu  l'objet
important qui doit seul l'occuper, il voit avec plaisir la retraite
prcipite des ennemis: il en sourit; mais ses yeux cherchent, sans
qu'il y pense, le perfide Roger, il l'apperoit au loin, et frmit
involontairement. Victoire, s'crie-t-on autour de lui! oui, victoire,
rpond-il en balbutiant! Plus de danger, plus de malheur, mon cher
matre, lui dit son Valentin, et notre hros rpte en soupirant, plus
de malheur!.... Il est presque dispos  ajouter: Il n'y en a plus 
craindre que pour moi!

Pauvre Victor! un funeste pressentiment t'agite; et moi, moi qui ne suis
que ton historien, je sens mon coeur palpiter, et mes genoux s'affaiblir
dans l'attente de la funeste explication que madame Wolf va bientt nous
donner  tous.

Quand l'amant de Clmence se fut un peu remis de son trouble, il songea
 donner les derniers ordres pour rtablir le calme dans le chteau, et
rendre au repos les gnreux serviteurs qui l'avaient aid  repousser
l'ennemi: il les assembla donc, et s'apperut que deux seulement avaient
pri sous les coups des brigands qui s'taient introduits dans la tour,
Victor donna des regrets  la mmoire de ces deux braves gens, puis il
distribua des rcompenses aux autres. Valentin fut ensuite charg par
lui de faire teindre les restes de l'incendie, de nettoyer la tour, de
remettre en un mot tout dans son premier tat. Laissons Valentin
s'occuper de ces soins avec le zle qu'on lui connat, et entrons avec
Victor chez M. de Fritzierne. Il est temps que Victor satisfasse sa
curiosit; il est temps qu'il demande  madame Wolf les motifs de son
trange conduite. Peut-tre a-t-elle dj parl, madame Wolf; Victor le
craint, et tremble involontairement. Il entre donc chez M. de
Fritzierne, qu'il trouve seul, et qu'il n'ose interroger; mais son
bienfaiteur l'embrasse avec la mme tendresse que la veille: son pre
adoptif le flicite sur sa victoire, dont il vient d'apprendre les
dtails. La leon est forte pour Roger, ajoute le baron; je doute que,
de long-temps, il lui prenne une nouvelle envie d'attaquer mon chteau,
ou quelque autre aussi bien fortifi.--J'en doute aussi, mon....
pre.... Et cette femme?--Tu lui en veux, je le vois, de ce qu'elle est
venue suspendre ta vengeance.--En a-t-elle dit les motifs?--Elle n'a
point encore parl.--(_Victor se remet de son trouble._) Elle.... n'a
point parl....--Non; son vanouissement, qui a t long, s'est termin
par un sommeil bienfaisant.... Ma fille est auprs d'elle. Tout ce qu'a
pu dire madame Wolf, c'est qu'elle ne veut s'expliquer que devant
toi.--Eh! concevez-vous, mon pre, une dmarche aussi
extraordinaire?--Cette femme m'tonne beaucoup, mon fils; elle
m'afflige, et mme m'inquite. C'est maintenant que je regrette l'asyle
que je lui ai donn.... Comment! Roger poursuit ses jours, nous nous
armons tous pour les dfendre, pour punir Roger, et c'est elle qui
dfend Roger, c'est elle qui cause sa fuite! Quelle peut tre sa liaison
avec ce monstre? quelle est la cause de son attachement pour un pareil
sclrat? Quels qu'en soient les motifs, je ne puis souffrir ici une
amie de ce brigand qui, tout--l'heure encore, et sous tes yeux, voulait
m'arracher la vie. Rien de commun entre le criminel et moi; tous ceux
qui lui appartiennent, par quelque lien que ce soit, sortiront de chez
moi; ils iront vivre avec celui dont ils respectent tant la coupable
existence. (_Victor plit._)--Daignez, mon pre, daignez m'accompagner
chez elle: je veux savoir absolument.... je ne puis vivre dans
l'affreuse inquitude qui me tue!--Souponnerais-tu?...--Moi, rien; oh!
rien, mon.... pre!--Oui, mon cher Victor, tu as raison: allons savoir
d'elle.... D'ailleurs, je veux lui parler avec une svrit qui
l'tonnera sans doute, mais que je crois qu'elle mrite. Viens, mon cher
fils!.... viens, mon gendre!

Le baron s'appuie sur le bras de Victor, et tous deux s'acheminent vers
la demeure de madame Wolf, o le coup de foudre le plus inattendu va
craser Victor. Victor! comme cette dmarche lui cote; comme il se
repent de l'avoir provoque! il voudrait pouvoir retarder le moment
d'une explication dans laquelle ses funestes pressentimens lui font
entrevoir le plus grand malheur pour lui; mais il n'est plus temps; ils
sont en route, et Victor ne peut plus reculer; ils sont en route, et le
baron prodigue  son fils adoptif les noms les plus tendres, les plus
douces caresses. Noms tendres! douces caresses de l'amiti! c'est
peut-tre la dernire fois que vous faites battre le coeur sensible de
mon jeune hros!

Ils arrivent enfin chez madame Wolf, qui ne repose dj plus. Madame
Wolf remercie sa jeune amie, la sensible Clmence, des soins gnreux
qu'elle a pour une infortune. Clmence veut lui arracher son secret:
madame Wolf n'ose le lui confier; elle craint trop d'affliger cette
intressante amie; elle voudrait retenir ses indiscrtes exclamations;
elle regrette d'avoir quitt son appartement pour se rendre dans la
galerie o Roger allait expirer sous les coups de Victor: mais, enferme
avec Clmence pendant l'action, on vient leur dire que Roger et les
siens ont pntr dans le chteau. Une minute aprs, on leur apprend que
l'intrpide Victor a rencontr le chef des brigands, et qu'il le combat.
Enfin, au bout d'un instant, on vient encore lui annoncer que Victor est
vainqueur, et que tout porte  croire que Roger va prir de la main de
ce jeune homme.... C'est  cette nouvelle que madame Wolf n'a pu se
contenir. Elle est partie pour empcher un crime; Clmence l'a suivie,
et l'on sait l'effet que produisit leur prsence sur tous les
combattans....  prsent il faut que madame Wolf justifie sa conduite;
il faut qu'elle parle. Qu'elle parle, grand Dieu! elle va donc enfoncer
le poignard dans le sein de son jeune bienfaiteur, de celui  qui elle
doit la vie! elle va donc dsesprer une famille qui l'a reue dans son
sein comme une parente, une amie! Elle sait, madame Wolf, elle sait que
le baron a promis sa fille  Victor, pourvu qu'il retrouve un pre, mais
un pre vertueux; elle sait que le baron, inflexible sur la probit, ne
peut unir son sang  un sang criminel; elle va rompre d'un seul mot un
hymen, l'espoir de deux amans! et il faut qu'elle le prononce, ce mot
terrible! Qu'on juge de sa douleur et de ses regrets! Elle cherche 
reprendre sa fermet,  se prparer  ce funeste aveu, au moment o elle
voit entrer le baron et Victor: elle devine le but de leur visite, et
frmit.

Tandis que l'innocente Clmence serre dans ses bras son jeune ami,
insensible, pour la premire fois, aux caresses d'un amour subordonn,
pour le moment,  un intrt plus vif, le baron s'approche de madame
Wolf. Madame, lui dit-il d'un ton le plus srieux, la paix et le
bonheur rgnaient ici, et vous en avez chass la paix et le bonheur. Un
ennemi cruel vous poursuivait; il nous attaque, il tombe en notre
pouvoir, et vous l'arrachez de nos mains!--Eh! monsieur!....--Rpondez,
madame; tes-vous la complice, la femme ou l'amie de ce monstre pour
lequel vous tmoignez un si grand attachement?.... Je vous prie de
m'expliquer sur-le-champ cet trange mystre.--Monsieur le
baron....--Oui, madame Wolf, reprend  son tour Victor; oui, vous
daignerez me dire pourquoi vous avez retenu mon bras, prt  frapper un
monstre.--Eh! malheureux, voulais-tu que je te laissasse gorger ton
pre!--Mon pre!--Son pre!....

Qui peut peindre cette scne de douleur?.... Victor tombe de sa hauteur
sur le plancher. Le baron, glac d'horreur, cache sa figure de ses deux
mains; et Clmence, au dsespoir, cherche  secourir son jeune ami,
qu'elle parvient  faire asseoir, ainsi que le baron.  malheur, s'crie
Victor en sanglotant!  malheur affreux!....

Madame Wolf poursuit: Vous avez voulu l'apprendre, cet horrible secret;
vous m'y avez force, famille dsole! Eh bien! le voil; oui, le doux,
le vertueux, l'intressant Victor est le fils d'un sclrat couvert de
tous les forfaits, de Roger, en un mot! La vertu peut donc natre du
crime: il en est un fatal exemple!-- mon Dieu, reprends ma vie, s'crie
douloureusement Victor, qui verse un torrent de larmes!--Jeune homme,
poursuit madame Wolf, rappelle ton courage, runis toutes les forces de
ton ame contre un coup aussi accablant.--Femme imprudente, rplique
Victor, qu'avez-vous dit? que vous ai-je fait? pourquoi me perdez-vous?
Que ne pouvez-vous me rendre ma paisible ignorance!.... Hlas! je n'ai
vcu que dix-huit ans, je vais mourir toute ma vie!--Mourir, interrompt
Clmence!--Accabl du fardeau d'une honteuse naissance, puis-je exister,
grand Dieu! puis-je exister?....

LE BARON, _se levant_.

Viens, ma fille, viens, suis-moi.

VICTOR, _se prcipitant  ses pieds_.

Vous me fuyez, mon p.... monsieur!.... quoi! vous m'abandonnez! Ah! je
ne suis donc plus, pour vous, qu'un objet d'horreur?

LE BARON, _lui prenant la main_.

Qu'un infortun.... que je plains.... Levez-vous, jeune homme. (_Il le
fixe._) Dieu!.... ce sont tous les traits du monstre!....

CLMENCE.

Mais il n'a pas son coeur, mon pre; il est vertueux!

VICTOR.

Vertueux! oh! oui, vertueux!.... Vous le savez, monsieur, vous vous
plaisiez vous-mme  me le dire.

LE BARON.

Oui, je te le disais, et je te le rpte encore: tu avais plus de vertus
que je n'en exigeais dans un fils, dans un gendre.... Mais quel mot
ai-je prononc! Moi donner ma fille au fils de Roger! Non, ne l'esprez
plus....

CLMENCE.

Ah! mon pre, vous faites mourir deux coeurs qui vous adoraient....

LE BARON.

Viens, ma fille: faut-il que je te ritre l'ordre de me suivre?

CLMENCE.

Moi, le quitter dans l'tat affreux....

(_Le baron prend Clmence par la main, et s'loigne._)

VICTOR.

Que n'ai-je fui.... que n'ai-je fui cette fatale demeure! Je m'loignais
d'ici pendant cette nuit orageuse.... j'allais errer loin de Clmence;
mais au moins j'aurais ignor le sang impur o j'ai puis la vie.... la
mort!

LE BARON, _revient attendri_.

Madame Wolf, je vous le recommande; prodiguez-lui les consolations de
l'amiti.... Malheureux Victor!

mad. WOLF.

Eh! monsieur, suis-je en tat moi-mme de le secourir, l'infortun!

Le baron s'loigne une seconde fois, en entranant sa fille, qui tend
une main  Victor. Victor s'crie avec l'accent du dsespoir: Je vous
suis par-tout, monsieur, ou je meurs  vos yeux!....

Le baron double le pas; Victor le suit, ainsi que sa fille, jusques dans
son appartement, o nous les retrouverons tous trois dans le chapitre
suivant; mais, avant de terminer celui-ci, je dois faire une courte
digression. Mon lecteur, dont je ne doute point de la sagacit, a sans
doute devin depuis long-temps que mon Victor est le fils de Roger. Il
est possible qu'avec cette connaissance, la scne douloureuse que je
viens de tracer n'ait pas fait sur son ame une trs-grande impression.
Il est possible aussi qu'ayant devin un secret qui lui paraissait
clair, il s'tonne de ce que les personnages que ce secret regarde ne
l'aient pas devin plutt, en mme temps que lui. Je le prie d'observer
d'abord que, dans un roman, les personnages devinent tout, parce qu'il
arrive toujours quelqu'un  propos pour les mettre au fait, parce que
tout le monde s'y runit des quatre coins de la terre, et qu'il ne doit
pas s'y garer seulement un petit enfant: mais que, dans une histoire
vritable, les hros sont assujettis aux rgles de la vraisemblance, et
qu'ils ressemblent  une famille, dont les secrets, les dfauts et la
conduite sont souvent mieux connus des voisins que de ceux qui la
composent. En second lieu, mon lecteur voudra bien se mettre  la place
de Fritzierne et de Victor. Il relira les scnes avec madame Wolf, o
ils peuvent concevoir quelques doutes, et il se dira franchement: Je
vois bien, moi, que Victor est l'enfant du crime et du malheur: mais 
sa place,  celle de son bienfaiteur, j'aurais repouss loin de moi une
ide si contraire aux principes d'honneur et de vertu qui sont dans leur
coeur.

Enfin il le sait, Victor; il connat le coupable auteur de ses jours.
Oh! qu'il est  plaindre, Victor!.... il est maintenant malheureux pour
sa vie entire: mais suivons le fil des nombreux vnemens qui vont
natre de cette affreuse dcouverte.




CHAPITRE III.

FAIBLE ADOUCISSEMENT.


Le baron, rentr chez lui, s'est jet dans un fauteuil. Clmence est 
ses pieds; elle arrose de larmes les mains de son pre. Victor se
promne  grands pas dans l'appartement. Absorb sous le poids du
malheur, il ne peut plus exprimer une seule de ses penses. Quelques
exclamations vagues sortent de temps en temps de sa bouche, et soulagent
son coeur oppress.... Le baron le regarde souvent, et souvent il
dtourne les yeux, comme saisi d'un mouvement d'horreur. Victor s'en
apperoit, et frmit  son tour en pensant  sa singulire ressemblance
avec Roger.... Cette scne muette se prolonge si long-temps, qu'elle
fatigue nos trois hros; Victor lui-mme est prt  tomber sans
connaissance. Monsieur, lui dit doucement Fritzierne, ma fille et moi
nous avons besoin de repos; j'espre que vous allez nous laisser matres
de nous y livrer au moins pendant la fin de cette funeste journe....

Victor veut rpliquer, il ne le peut, sa langue se glace sur ses lvres;
il jette un regard plein d'expression sur son bienfaiteur et sur
Clmence, qui s'en apperoit seule, et seule lui rpond en usant du mme
langage. Clmence lui fait mme signe de la main de se retirer, de la
laisser seule avec un pre qui a besoin de ses consolations.... Victor
sort d'un air si sombre et si effrayant, que le vieux baron, inquiet,
lui crie de loin: Mon ami, donne tes soins pour que tout rentre dans
l'ordre dans le chteau: je te ferai dire l'heure  laquelle tu pourras
me parler.... Je veux te parler, Victor, j'en ai besoin.

Ce peu de mots, le ton de bont avec lequel il est prononc, tout calme
un peu le sombre dsespoir de Victor, qui, sr d'ailleurs du zle de
son fidle Valentin, pour tout ce qui regarde le chteau, rentre chez
lui, ferme sa porte  double tour, pour n'tre point interrompu, et se
livre de nouveau  tout l'excs de sa douleur.

Comme tout ce qui l'entoure ajoute  son chagrin! ces meubles, prsens
de son bienfaiteur, cet appartement que ce gnreux bienfaiteur s'est
plu  orner pour son fils adoptif, tout cela change de physionomie aux
yeux de Victor; il n'est plus qu'un tranger pour le baron, et moins
qu'un tranger mme, car il est le fils de son plus mortel ennemi......
C'est lui, oui, c'est Victor qui a troubl la paix de ceux qui l'ont
lev; c'est lui qui les a rendus infortuns, et par son adoption, et
par le secours qu'il a donn  madame Wolf; c'est en introduisant madame
Wolf dans cette maison qu'il en a dtruit le charme, qu'il a caus sa
propre disgrace. Un secret pareil devait-il jamais tre dvoil? Victor
et prfr ignorer toute sa vie de qui il tient le jour, plutt que de
savoir qu'il le doit  un tre si mprisable! Si mprisable!.... Victor
ose-t-il bien se servir de cette expression en parlant de son pre!.....
Oui, il l'ose: les liens du sang ne sont rien  ses yeux auprs de la
vertu, de l'ducation et des tendres sentimens qui unissent un bon pre
 un fils respectueux lorsqu'ils ne se sont jamais quitts. La vertu ne
du vice lui doit-elle des gards? Un homme jet parmi d'autres hommes
sur cette terre d'infortunes, y est pour son compte; et s'il doit ses
malheurs  celui qui l'y a plac, n'a-t-il pas le droit de lui reprocher
ce funeste bienfait, plutt que de lui en tmoigner de la
reconnaissance? Il est dans cette triste situation, mon Victor; il a
connu le doux sentiment de la tendresse filiale, mais pour son
bienfaiteur; il ne peut prouver cette tendre affection pour un homme
qui lui a donn l'tre au milieu du sang, du carnage, et des forfaits
de tous genres.... Bons pres, fils reconnaissans qui lisez ceci,
n'accusez pas mon Victor de mconnatre la voix de la nature, qui touche
vos coeurs: cette voix n'est vraiment puissante que lorsqu'elle parle 
deux coeurs faits pour s'entendre et pour s'aimer: l'couter seule, cette
voix touchante, lorsqu'elle parle pour un tre pervers et vil, serait un
fanatisme, et tout fanatisme n'a d'empire que sur une ame faible: Victor
est trop grand pour y cder.

Victor, en se promenant  grands pas, jette par hasard un regard sur la
plaine,  travers sa croise: il apperoit quelques-uns des soldats de
Roger, qui achvent de lever leur camp, encore tout effrays de la
droute qu'ils viennent d'essuyer.... C'est donc l, se dit-il, la digne
socit de mon.... de Roger! voil donc ses complices! et c'est sans
doute pour ce mtier infme que j'tais n, si le sort n'et daign me
jeter dans les bras du plus respectable des hommes!  destin! tu fais
les coupables comme les hommes vertueux. Il n'appartient donc pas 
l'enfant dans son berceau de choisir entre le bonheur et l'infortune, le
crime et l'innocence, l'estime ou le mpris de ses concitoyens!....
Moi-mme! ne suis-je pas, ds ce jour, condamn  la honte,  l'infamie!
Ma naissance n'est point mon crime; eh bien! si elle se divulgue, ne
suis-je pas l'objet du mpris public? ne suis-je pas montr au doigt
par-tout comme le fils d'un sclrat? Hommes aveugles et insenss! vous
ne voyez jamais l'homme dans l'homme; vous n'exigez jamais de lui
d'autres vertus que celles qu'il n'a pas pu se donner!....

Victor est livr  ces tristes rflexions lorsqu'une voix douce
l'appelle  travers la porte de son appartement: Victor!--Ciel!
Clmence, c'est vous? entrez!--Non; un mot, un seul mot....

Victor ouvre; Clmence reste en dehors, et continue: C'est mon pre qui
m'envoie.--Votre pre!  bont!--Mon ami, le secret fatal que vient de
nous dvoiler madame Wolf, il faut qu'il ne soit connu que de mon pre,
de toi et de moi, entends-tu, mon ami? il faut qu'il reste enseveli dans
nos coeurs, et que personne de cette maison, pas mme ton fidle
Valentin, parvienne  le dcouvrir. Tel est l'ordre de mon pre, cher
Victor: il a, dit-il, des raisons pour cela, des motifs qu'il te
communiquera.--Homme gnreux!....--Ah a, sois prudent: n'est-ce pas
que tu seras prudent, et sur-tout que tu te consoleras? Voyez donc, il
est accabl de fatigue, et il se dsespre encore avec cela! Victor, si
vous m'aimez, oui, si tu crains de me voir mourir, tu surmonteras ta
douleur, et tu espreras.--Moi, esprer!--Oui: mon pre est bien plus
tranquille, et semble mditer quelque grand projet. Il est bien bon, mon
pre! il t'a lev, il t'aime! peut-il te bannir, faire ton malheur, le
mien; il me perdrait aussi d'abord; oh! il sait bien qu'il me perdrait
s'il ne m'unissait pas  toi. J'en mourrais, mon ami; et toi aussi,
n'est-il pas vrai?--Ange du ciel! que ton amour me touche; mais qu'il me
fait de la peine!.... Quoi! tu ne craindrais pas de donner ta main au
fils d'un....--Moi! pourquoi donc? est-ce que c'est ta faute,  toi?
est-ce que j'tais libre de me choisir un pre tel que le mien? va, je
n'ai ni ton esprit, ni ta science; mais je crois penser juste en ne
m'attachant qu' toi, qu' toi seul: que m'importent tes parens, puisque
je te connais, puisque je sais apprcier ton coeur, ton ame, toutes les
rares qualits qui brillent en toi?....-- Clmence! que ton pre ne
pense-t-il comme toi!--Il y reviendra,  ces sentimens raisonnables,
j'ose le croire, j'en suis mme sre; je sais comme il m'a parl!--Que
t'a-t-il dit?....--Je te dirai cela dans un autre moment. Il faut que
j'aille le rejoindre; il a besoin de moi, ce bon pre; il ne peut se
passer de mes consolations..... Adieu, adieu, Victor!.... pense 
l'ordre de ton bienfaiteur! que ce mystre...... tu m'entends.... Adieu,
je reviendrai bientt.

Clmence est partie, et Victor ne songe plus  s'enfermer.... Il a un
rayon d'espoir, Victor; il est plus calme, son sang est rafrachi, et sa
raison plus saine.... Tant il est vrai que les douces paroles de l'objet
qu'on aime, font couler dans tous nos sens un baume de consolation bien
salutaire. En effet, en y rflchissant bien, le baron n'a donc point
envie d'clater, de bannir son fils adoptif, puisqu'il lui ordonne le
silence sur ce grand vnement! Il est bien plus tranquille, a dit
Clmence: il semble mditer quelque grand projet?... Quel projet?....
Est-ce celui qu'il avait form avant ce fatal claircissement? serait-il
toujours dans l'intention d'unir Victor .... Insens! perds cet
espoir, perds ce frivole espoir, enfant du crime et du malheur! ne
connais-tu pas le baron de Fritzierne? ne sais-tu pas qu'il a sur la
probit, sur l'honneur, des prjugs.... Que dis-tu, des prjugs!....
Des opinions lgitimes, raisonnables, senses, et que tout le monde doit
approuver. L'homme qui mprise le rang et la fortune dans son gendre,
n'a point de prjugs; l'homme qui veut s'allier  une honnte famille,
est le vritable honnte homme, et le plus sage des pres.

Ainsi pense Victor, et Victor a raison.... Peut-tre dans ce sicle de
philosophie, o l'on saute  pieds joints sur tous les sentimens de la
nature, sur toutes les conventions sociales, peut-tre, dis-je,
l'opinion du baron de Fritzierne paratra-t-elle exagre  quelques
personnes. On le trouvera peut-tre ridicule de ne point estimer assez
les qualits personnelles de Victor, pour ne voir en lui qu'un homme
vertueux, pour l'isoler de son pre, pour ne pas lui faire un crime
d'un malheur qu'il n'a pu prvoir, ni prvenir, pour surmonter enfin ce
qu'on appellera un prjug comme celui de la noblesse ou de la fortune.
Doucement, philosophes prtendus, sans principes comme sans dlicatesse,
faites attention au temps o vivaient mes hros; plus d'un sicle s'est
coul depuis eux; et ce sicle, comme la trombe foudroyante qui, aprs
avoir dmt les vaisseaux, s'avance sur le rivage pour entraner dans
sa course les arbres et les masures du laborieux agriculteur; ce sicle,
dit de lumires, a moissonn les vertus sociales et prives; il a
mouss la dlicatesse, absorb les jouissances de l'ame, et tu le
sentiment. Du temps de mes hros, on faisait encore quelque cas de
l'estime publique; et l'estime publique, que l'intrigue, les cabales et
les factions ne s'arrachaient pas, l'estime publique valait quelque
chose. Si le respect qu'on a pour la vertu est un prjug, on l'avait
ce prjug-l; et mon vieux baron pouvait fort bien priser la fortune et
la noblesse ce qu'elles valent; mais faire un trs-grand cas de la
probit qui donne toujours de l'estime de soi-mme et des siens.

Victor, revenu  des ides plus douces, s'tait endormi, accabl par la
fatigue d'une nuit de combats et d'une matine de douleur. Dj plus des
trois-quarts d'un jour aussi fatal pour l'amant de Clmence s'taient
couls, et chacun dans le chteau avait employ ce jour  se reposer.
Vers le soir donc, Victor endormi sur son sige, se sent pouss
doucement; il se rveille, et apperoit Valentin, qui lui dit avec
l'accent de l'motion: Qu'avez-vous, mon bon matre?--Rien.--Rien! oh!
pardonnez-moi, vous avez quelque chagrin; car je vois que vous avez
vers des larmes.--Moi..... Tu te trompes, mon ami: les embarras de
cette nuit ont seuls occasionn cette altration de mes traits.--Vous
avez un secret que vous me cachez,  moi,  moi!.... Eh bien! je le
saurai.--Comment?--Oui, je le saurai: comme rien de ce qui vous regarde
n'est tranger  mademoiselle Clmence, elle connat le sujet de votre
douleur, et elle me le dira.-- toi?--Oui, monsieur,  moi. Oh! elle
fait quelque cas de ma discrtion, elle; elle ne me cache rien; mais
c'est dur pour un fidle serviteur de ne pouvoir consoler son matre, et
d'apprendre ses malheurs d'un autre que de lui.--Valentin, est-ce pour
cela que tu es venu?--Non, monsieur, ce n'est pas pour cela que j'ai
pris la libert de vous rveiller; mais me trouvant seul avec vous, j'ai
profit de cette circonstance pour prouver jusqu'o va votre confiance
en moi.--Valentin.... une autre fois.... tu sauras.... oh! je ne te
cacherai rien; mais, pour le moment, dis-moi ce qui t'amne? Viens-tu de
la part de Clmence?....--Non, monsieur: c'est M. le baron qui
m'envoie.... Vous avez des mystres pour moi....--M. le baron? que me
veut-il?--Vous voir.... Pour moi qui vous suis si attach!--Comment
t'a-t-il dit?--Va le trouver, qu'il m'a dit, ce pauvre jeune homme!....
Vous voyez bien, monsieur, que si je l'avais press un peu, lui, il
m'aurait dit la chose.--Aprs?--Valentin, a continu M. le baron; oui,
va trouver ton matre de ma part. Tu lui diras de se rendre ici avec ses
amis.--Avec ses amis!--Oui, ce sont ses propres expressions. Madame Wolf
y tait, qui avait l'air triste: Oh! triste!....--Voil
tout?--Pardonnez-moi monsieur, il y a encore quelque chose; mais je ne
puis vous dire a, parce que a m'est donn sous le secret.--Oh! parle,
mon cher Valentin?--Parle, mon cher Valentin!.... Eh! vous ne lui parlez
pas, vous  votre cher Valentin? Vous ne l'estimez pas assez pour lui
confier!....--Mon ami, tu me mets au supplice. Oh! dis tout, je verrai
aprs!....--Il faut qu'il soit arriv quelque chose de bien
extraordinaire dans cette maison: oui, quelque vnement bien malheureux
pour mon cher Victor, pour mon pauvre matre!.... Ce n'est srement pas
le combat de cette nuit, puisque nous avons remport la victoire; mais 
propos de cela, vous tes brave, monsieur; savez-vous que moi, qui ai
servi.... Oui, monsieur, j'ai servi autrefois dans mon pays, en France:
bah! j'ai vu....--Valentin, tu ajoutes  mon impatience par tes
ternelles digressions! Voyons, que t'a dit de plus mon bienfaiteur?--Il
m'a dit que vous aviez un grand chagrin, un violent chagrin; que vous
tiez capable de vous livrer au dernier dsespoir; puis il ajouta: Mon
ami, tu es un garon prudent, (il me connat, M. le baron!) tu
m'obligeras tu me rendras le plus grand service, en veillant sur ton
matre, en ne le quittant pas d'une minute, en le consolant. Songe que
je te confie sa vie, et avec elle l'espoir de ma vieillesse, et le
bonheur de ma fille.... Moi je lui ai rpondu: Monseigneur, soyez
persuad que....-- bonheur!.... que ces mots sont doux! l'espoir de sa
vieillesse, le bonheur de sa fille! pourrais-je donc encore
esprer!....--Oui, monsieur, esprez: Oh! esprez beaucoup. Puis
mademoiselle a joint ses instances  celles de son pre; mais avec tant
de graces! tant de sensibilit!.... un ton.... si touchant.... En vrit
les larmes m'en viennent aux yeux.--Et il me demande?--Sur-le-champ.
Allez-y, mon cher matre, ne perdez pas un moment....

Victor se dbarrasse de son bon Valentin, qui en revient toujours au peu
de confiance que son matre lui tmoigne; puis l'amant de Clmence,
entran par un reste d'espoir, qu'il lui est bien permis de concevoir,
se rend prcipitamment chez le baron, qui, ainsi que sa fille et madame
Wolf, avaient pass la plus grande partie de cette journe  se
reposer....  se reposer! autant qu'il est possible de le faire quand on
a l'esprit troubl par tant d'vnemens.

Victor se prsente en tremblant: madame Wolf, Clmence et le baron, le
regardent avec le plus tendre intrt. Assis-toi, Victor lui dit ce
dernier du ton le plus affectueux; assis-toi prs de nous, et coute-moi
avec attention.

Victor, un peu rassur, s'asseoit, et le baron continue:

J'ai pri madame Wolf de se rendre chez moi; je t'y ai fait venir
toi-mme, afin que tu entendisses le rcit des aventures de ta mre, et
le dtail des circonstances malheureuses qui t'ont fait natre d'un
homme, dont le nom seul est l'effroi des gens de bien. Madame Wolf
voudra bien nous faire ce rcit intressant; mais, avant qu'elle le
commence, je dois te prvenir, mon ami, que la rflexion m'a suggr un
projet qui, s'il russit, peut encore te mener au bonheur. Oui, mon cher
Victor, tu peux encore esprer d'obtenir ta Clmence, et tout concourt 
me fortifier dans cet espoir. Je ne m'expliquerai que lorsque madame
Wolf aura fini son rcit; mais ce que je t'en dis  prsent est
suffisant sans doute pour calmer ton esprit, et pour t'engager  prter
la plus grande attention  l'histoire que l'on va te raconter. (_Le
baron lui prend la main._) Me promets-tu, Victor, d'tre calme et
confiant en ton vieil ami?--Ah! mon.... monsieur! eh! que deviendrais-je
si vous me retiriez votre tendresse?....--Tu l'as encore, tu l'auras
toujours; et Clmence, qui me regarde avec tant d'expression, sait bien
que mon coeur brle de te donner un titre bien doux!.... Mais laissons
cela; tu sauras bientt mes intentions.... Parlez, madame Wolf;
racontez-nous les tranges vnemens qui ont fait natre Victor dans
une fort, et qui m'ont fait jouer,  moi-mme, un rle si singulier 
l'poque de sa naissance; car je ne doute pas maintenant que vous n'ayez
su que l'enfant m'avait t remis: vous tiez peut-tre le secrtaire
invisible des tablettes du souterrain?--Oui, monsieur, rpond madame
Wolf; c'est moi qui ai conduit toute cette affaire; mais ne vous ayant 
peine pas entrevu dans les souterrains de la fort, puisque je vous y
faisais voyager sans lumire; ignorant, ainsi que je vous le dirai, le
nom et la demeure du particulier  qui j'avais confi l'enfant....
ajoutez  cela dix-huit ans qui se sont couls depuis ce moment, il
n'est pas tonnant que je ne me sois pas dout, en entrant chez vous,
des rapports tonnans qui pouvaient exister entre vous, Victor et moi.
La ressemblance de Victor avec son pre me frappa cependant la premire
fois que je le vis: il doit s'en souvenir; mais ce n'est que par le
rcit que vous nous avez fait de son adoption, que j'ai t entirement
claire. Jugez de ma surprise et de ma douleur! Je ne pouvais rompre le
silence, puisque je vous aurais rendus tous malheureux! et jamais vous
n'auriez su que Victor est le fils de Roger, si je n'eusse craint cette
nuit un parricide! Entrane hors de mon asyle par l'horreur que
m'inspirait ce crime, je l'ai empch; mais ds-lors j'ai senti que je
ne pouvais plus me taire, et vous me trouvez dcide  vous faire un
rcit sincre et dtaill: coutez-moi tous, et sachez que si mon Victor
a une ame bien diffrente de celle de son pre, c'est qu'il a puis ses
principes et toutes ses vertus dans le coeur de sa mre, la plus
vertueuse et la plus intressante des femmes!

Il se fait un grand silence, et madame Wolf poursuit en ces termes:




CHAPITRE IV.

UNE SEULE FAUTE, Nouvelle.

La voiture publique, une nuit d'auberge.


Vous me permettrez de prendre ma narration d'un peu loin, et de vous
distraire par quelques anecdotes, quelques tableaux assez plaisans qui
se trouvent naturellement enchans  l'histoire de la femme estimable
dont je dois vous entretenir: mon rcit ne sera pas au commencement
aussi triste, aussi douloureux qu'il le deviendra vers la fin; mais je
suis force  ces pisodes trangers  Roger, pour ne rien vous laisser
ignorer de ce qui a pu affecter ma malheureuse amie. L'action est en
France.

Madame du Szil, jeune femme de dix-huit ans, venait de perdre son mari
dans un voyage que tous deux avaient fait  Calais.  peine arriv dans
cette ville, son poux tombe malade, et meurt dans ses bras au bout de
quatre jours de souffrances. Madame du Szil, triste, isole, sans
enfans, sans fortune comme sans parens; car elle avait fait un mariage
d'inclination qui l'avait brouille avec sa famille, une des plus
distingues de la Provence; madame du Szil se livre pendant quelque
temps  ses regrets; puis enfin elle songe au parti qui lui reste 
prendre. Ira-t-elle se jeter aux genoux de son pre, homme inflexible et
fier? Non; son coeur rpugne  cette humiliation: elle prfre s'adresser
au protecteur de son mari. M. du Szil lui avait racont cent fois,
pendant le court espace de temps que l'amour et l'hymen leur avaient
permis de passer ensemble, qu'il avait t lev par les soins du
marquis de Rosange, vieillard respectable, ami de ses parens qu'il avait
perdus en bas ge. C'tait M. de Rosange qui l'avait avanc dans le
service, qui avait fourni  tous ses besoins, et qui lui avait promis
de ne jamais l'abandonner. M. de Rosange savait que son protg s'tait
mari, en voyageant dans la Provence, avec une jeune personne qu'il
avait en quelque faon enleve  ses parens. M. de Rosange avait d'abord
blm cette conduite; mais ensuite il s'tait appais. Il avait crit
cent fois  du Szil qu'il voulait voir sa femme; et ce dernier, au
moment mme o la mort le frappait  Calais, formait le projet d'aller 
Paris, prsenter sa jeune et vertueuse pouse  son bienfaiteur. Ma
chre Constance, lui disait-il souvent pendant sa maladie, si je
recouvre ma sant, nous irons, oui, nous irons nous prcipiter dans les
bras du vnrable Rosange; il m'a servi de pre, il t'en tiendra lieu
aussi; lui seul peut, par la suite, calmer la colre de ton pre, et
nous faire pardonner notre amour par ton injuste famille....

Vains projets!..... La mort venait de les anantir, et madame du Szil
perdait son jeune poux au moment o il allait lui procurer cette utile
protection. Elle prend son parti: j'irai, se dit-elle; oui, j'irai me
prsenter, seule, hlas!  cet homme respectable; je lui dirai: J'ai
tout perdu! votre protg n'est plus; mais vous voyez devant vous sa
veuve dsole: elle avait son coeur, elle a conserv toutes ses
affections: il vous chrissait, elle vous chrit et vous honore;
pourra-t-elle se flatter de prendre sa place auprs de vous,
osera-t-elle esprer que vous la rendrez  son pre irrit,  sa
famille, dont votre bont tutlaire peut seule la rapprocher! Oui, vous
le ferez; vous aimiez mon poux. La moiti de son tre existe encore,
puisque je respire pour vous tmoigner sa vive reconnaissance, dette
sacre, la seule qu'il m'ait laisse, et que je me fasse un bonheur
d'acquitter!

Remplie de ces ides consolantes, madame du Szil rassemble le peu
d'effets qu'elle possde, et prend la voiture publique pour se rendre 
Paris chez M. de Rosange, dont elle sait l'adresse. C'est ici que
l'attend une aventure singulire, et qui doit influer sur le bonheur du
reste de ses jours.

Ne pouvant voyager avec une voiture  elle, vu le peu de facults
qu'elle avait, elle prit donc, comme je viens de vous le dire, une
voiture publique qui devait mettre huit jours  faire ce voyage, en
couchant dans des auberges. Dans cette voiture, taient deux vieillards,
homme et femme; un ecclsiastique, un militaire, une jeune personne, et
enfin un jeune homme qui paraissait trs-bien n, et que la nature avait
dou de la plus heureuse figure.

Madame du Szil, malgr son affliction, ne pouvait s'empcher
d'examiner les diverses figures de ses compagnons de voyage. Les deux
vieux poux, par le peu d'amiti qu'ils se prouvaient, par le ton aigre
de leur conversation, avaient l'air de s'ennuyer d'une longue
existence, passe ensemble peut-tre au milieu des ennuis et des
querelles de mnage: madame du Szil sut les dfinir, et se promit de
s'en amuser. L'ecclsiastique, homme fait, qui voulait affecter de la
gravit, pour provoquer un respect que ses manires gostes et peu
polies ne pouvaient inspirer, parut tre,  notre voyageuse, un sot et
un caffard. Le militaire tait assez bien, mais brusque et de mauvaise
socit; la jeune fille qui l'accompagnait, faisait assez connatre, par
son tourderie et sa conversation, l'espce de liaison qu'elle avait
avec lui. La seule personne douce qui pouvait frapper plus agrablement
madame du Szil, tait le jeune tranger, dont les manires taient
polies, dont la figure tait douce, spirituelle, et le ton excellent. Ce
n'est pas que, nouvelle matrone d'phse, madame du Szil sentt son
coeur s'arracher du tombeau de son poux pour voler  une nouvelle
passion; mais quand le sort vous contraint  voyager huit jours avec les
mmes personnes, c'est une espce de liaison qu'on contracte, il faut se
livrer malgr soi; il est donc ncessaire de choisir sa socit, et de
se fixer au moins  ceux qui nous offrent plus de rapport avec nos
gots, nos moeurs et notre ducation.

De son ct, les observations qu'avait faites madame du Szil, avaient
frapp le jeune tranger. Aucun personnage de la voiture ne lui avait
paru mriter son attention; mais madame du Szil tait jeune, jolie;
l'habillement de deuil qu'elle portait, joint  l'air de langueur
rpandue sur ses traits un peu dcolors par le chagrin, tout jetait sur
sa personne un intrt propre  toucher un coeur moins sensible et moins
brlant que ne l'tait celui du jeune tranger. Il regarde, il examine,
il admire madame du Szil, et ds ce moment l'amour le plus violent
embrase ses sens: vous verrez bientt quel fut l'effet de cette fatale
passion.

La voiture s'arrta le soir,  Boulogne,  l'auberge de la poste; o il
fallait coucher. Le jeune tranger ne ngligea rien pour prouver 
madame du Szil qu'elle l'avait intress; et, de son ct, madame du
Szil, qui ne suivait que l'impulsion de son coeur et de son esprit, lui
fit entendre aisment qu'elle l'avait distingu des autres voyageurs. Ce
soir-l, madame du Szil ne voulut point souper, et ne tint pas une
longue conversation avec les voyageurs.

Le lendemain, le jeune tranger eut soin de se placer, dans la voiture,
en face de madame du Szil, place qu'il n'occupait pas la veille; car
madame du Szil avait eu le sot abb pour vis--vis pendant toute la
journe; mais la place du coin prs la portire tant plus commode, le
jeune tranger qui l'avait, pria l'abb de l'accepter, celui-ci fut
enchant de cette marque de dfrence, et madame du Szil, qui crut que
c'tait par respect pour l'ge et pour l'habit ecclsiastique, que le
jeune tranger en agissait ainsi, lui en sut intrieurement bon gr.

Fatalit des rencontres et des premires entrevues! Si l'on pouvait
percer dans l'avenir, et voir dans la personne qu'on salue pour la
premire fois, l'tre qui doit changer un jour vos destines et causer 
jamais vos malheurs, combien serait-on plus attentif  rprimer les
premires affections de l'ame? combien serait-on plus scrupuleux sur le
choix de ses amis, de ses moindres liaisons mme!.... Mais poursuivons.

La conversation fut d'abord gnrale; elle roula sur les sites, sur les
campagnes qui s'offraient  la vue; ensuite le vieux poux raconta des
histoires, des anecdotes de voyages, qui endormirent profondment
l'ecclsiastique. Le militaire, pour viter de les entendre, se mit 
causer tout bas avec sa jeune amie place aussi en face de lui. Le vieux
conteur, piqu, se tourna vers sa femme, qu'il querella, et le jeune
tranger saisit cette circonstance pour adresser quelques questions 
madame du Szil, qui ne fit aucune difficult d'y satisfaire. Il apprit
ainsi d'elle qu'elle venait de perdre un poux qui lui tait bien cher,
qu'elle n'avait point d'enfans, que, prive de fortune, elle allait 
Paris implorer les bonts d'un protecteur qu'elle ne nomma point, et
qu'enfin son veuvage tait ternel.... Le jeune tranger parut
s'attendrir; sa sensibilit mut madame du Szil qui versa quelques
larmes: le jeune homme aurait bien voulu les essuyer, tant les beaux
yeux de madame du Szil faisaient d'impression sur son coeur; mais il se
contenta de lui offrir des motifs de consolation qu'il puisa dans sa
jeunesse, ses graces, l'appui qu'elle ne pouvait manquer d'attendre de
tout le monde, etc. Madame du Szil lui fit,  son tour, quelques
questions auxquelles il rpondit d'une manire un peu dtourne: il
tait noble, il allait  Paris aussi rejoindre son pre; mais il ne
devait pas faire la route entire dans la voiture publique; son
domestique venait au-devant de lui avec une chaise de poste; en un mot,
madame du Szil sut de lui bien moins de choses qu'elle ne lui en dit
sur son propre compte; car madame du Szil tait bonne, confiante; elle
lui raconta une partie de sa vie, sans cependant lui dire le nom de son
pre ni celui de son poux: encore, s'il l'avait demand, on les lui
aurait dit. Il inspirait tant d'intrt  notre sensible voyageuse!

Ce soir, on fut coucher  Montreuil,  l'auberge de la cour de France:
mmes attentions de la part de l'inconnu; mme confiance de madame du
Szil. Le lendemain, on descendit  Abbeville, et le surlendemain 
Princourt, o l'on arriva au grand jour: car on n'avait fait que cinq
lieues ce jour-l; il tait survenu un accident  la voiture, qui fut
raccommode le mme soir. Au petit jour on se remit en route, et l'on se
trouva pour dner  Amiens. Pendant qu'on prparait le dner, le jeune
inconnu demanda  madame du Szil la permission de lui faire voir cette
ville qui est grande et bien peuple. Madame du Szil y consentit, et
prit le bras de son cuyer qui, connaissant plusieurs personnes dans la
ville, lui fit voir la riche fabrique d'toffes de laine et celle de
poil de chvre. Ils admirrent ensemble la nef et le clocher de la
cathdrale, puis, aprs avoir fait un tour de promenade sur le cours,
ils rentrrent  leur auberge. Le jeune tranger avait fait en route
plusieurs emplettes, principalement chez un apothicaire, o il tait
entr seul: il tait indispos, disait-il, sujet  de violentes
palpitations de coeur, on lui avait enseign une poudre merveilleuse pour
calmer ces sortes d'incommodits. Il s'enferma seul d'abord; puis
madame du Szil le vit, sans y faire une grande attention, causer
long-temps, et non sans quelque chaleur, avec la jeune matresse du
militaire.

Remonts dans la voiture aprs le dner, madame du Szil remarqua que
cette fille lui adressait plus souvent la parole: comme elle avoit de la
gat et des saillies, elle amusa assez notre voyageuse, qui prit mme
quelque got  l'entendre. Depuis deux jours, sur-tout, le jeune
tranger pouvait  peine contenir son amour; il brlait, il tait au
plus haut degr de la passion, et cependant il n'en avait rien dit 
madame du Szil, qui ne s'en tait point apperue: il est vrai
qu'elle-mme prouvait un sentiment tendre, dont elle ne se rendait
point compte, mais qui la portait  l'indulgence,  l'intrt mme pour
tout ce que lui disait d'obligeant un jeune homme qu'elle trouvait
charmant: elle ignorait, hlas! le malheur qui l'attendait, malheur
qu'elle n'avait plus assez de prudence pour prvoir, ni assez de force
pour repousser.

La voiture devait aller coucher  Breteuil, pour rparer le temps qu'on
avait perdu  la rparer. Il tait prs de neuf heures lorsqu'on arriva
dans ce bourg: aussi n'y avait-il presque plus de chambres  donner 
l'auberge de l'Ange couronn, la meilleure de l'endroit. Ce contre-temps
dsespra madame du Szil, qui vit bien qu'il lui faudrait partager son
lit avec une des dames ses compagnes de voyage; ce qui la contrariait
beaucoup. En effet, quand on eut soup, il fallut faire le partage des
chambres: il ne s'en trouva que trois; il fut dcid en consquence que
le vieux mnage en aurait une, que le militaire, le prtre et le jeune
inconnu coucheraient dans la seconde, et qu'enfin la troisime, o il
n'y avait qu'un lit, serait donne  madame du Szil et  la compagne du
militaire. Que faire? point de moyen de passer la nuit autrement, il
fallut accepter cet arrangement.

On avait soup tous ensemble, et l'on avait mme fait quelques excs
excits par le militaire et l'abb, qui s'entendaient  merveille,
lorsqu'il s'agissait de boire. Madame du Szil n'avait rien pris de plus
qu' son ordinaire; cependant elle se sentait la tte lourde; des
billemens perptuels annonaient chez elle une extrme envie de dormir,
et ses yeux se fermaient  tout moment malgr elle. Retire dans sa
chambre avec sa jeune compagne, elle voulut rsister  cet
assoupissement auquel elle n'tait pas accoutume. Elle prit donc une
plume, de l'encre, du papier, et forma le projet d'crire une lettre
qu'elle pt laisser chez le marquis de Rosange, en cas qu'elle ne le
trouvt pas chez lui  son arrive  Paris. Cette lettre le prviendra,
se dit-elle; elle pargnera beaucoup  ma timidit. Il y verra l'objet
de ma visite, et je trouverai son front serein et ses bras ouverts,
lorsque je me prsenterai devant lui..... Oui, crivons....

Elle crit; mais  peine est-elle  la moiti de sa lettre, qu'il lui
est impossible de continuer; ses yeux se ferment tout--fait, et elle va
passer la nuit endormie sur son papier, si sa compagne, qui est dj
couche ne la rveille en l'engageant  se mettre au lit.

Madame du Szil se lve, laisse sans y penser sa lettre telle qu'elle
l'a commence, et toute dploye sur la table; puis elle se couche en se
plaignant d'une migraine affreuse et d'un lancement singulier dans la
tte. Mais un profond sommeil vint bientt engourdir ses sens.

Comment vous raconterai-je maintenant l'vnement singulier qui a
dcid du sort de sa vie entire! Quelles expressions emploierai-je pour
couvrir des dtails.... qu'une femme ne peut rapporter sans rougir:
essayons cependant de vous faire entendre.... Si vous me comprenez,
j'en aurai dit assez.

Le sommeil de madame du Szil devint bientt agit d'une manire
extraordinaire; elle crut rver qu'elle tait dans les bras de son mari;
et cette ide, embrasant son sang, elle perdit connaissance; mais elle
ne la recouvra que pour faire la funeste dcouverte de quelque ralit
dans son rve.... Un homme est dans ses bras; elle le repousse, vain
effort! Le crime est consomm. Qui es-tu, s'crie-t-elle, vil
sducteur?....-- la plus belle des femmes, je vous adore!....--Quoi,
vous!.... ciel! vous que j'ai cru si doux, si vertueux!.... Sortez,
sortez....

Madame du Szil a reconnu la voix du jeune tranger, et l'indignation a
succd  la terreur,  la colre!.... Elle lui dit: _sortez_; mais
d'une voix tremblante. Elle n'a plus la force de le repousser, elle ne
peut que verser un torrent de larmes!.... L'tranger en est mu. Je ne
suis point vicieux, lui dit-il, je ne suis qu'un jeune homme brlant,
ivre d'amour, et qui n'a pu rsister au desir de vous possder.... Oh!
daignez me pardonner!....--Te pardonner, monstre, aprs m'avoir
dshonore!....--Ma conduite vous prouvera mes remords et ma tendresse:
oui, quelque part o vous soyez, j'en jure par l'amour, je ne vous
abandonnerai point.... et peut-tre un jour.... si un pre n'exigeait
pas de moi un sacrifice!.... Oui, oui, un jour nous nous reverrons, nous
nous reverrons, j'en ai l'heureux pressentiment!....

 ces mots, le suborneur se retire, et madame du Szil n'a point le
courage de lui adresser de nouveaux reproches; elle est tellement
tourdie du crime dont elle vient d'tre la victime, qu'elle est
anantie dans une mer de rflexions douloureuses!.... Quel est cet
tranger, qui, mme au milieu des violences les plus coupables, conserve
encore l'accent et le langage du sentiment! L'amour seul aurait-il
caus sa faute? L'amour! que ce motif l'excuse auprs de madame du
Szil! Non, il ne peut tre vicieux, il n'est qu'gar!.... Mais dieux!
quelle fatale aventure!.... Si elle se rpand, si cette femme perfide,
instrument du crime, qui a livr  un suborneur sa place dans le lit de
l'innocence, si elle parle, quelle honte! quel dshonneur! Madame du
Szil verse toujours des pleurs, qui, peu  peu la replongent dans un
sommeil, dont les monstres, pour le troubler d'une manire aussi
criminelle, ont sans doute doubl la force par quelque boisson.

On la rveille enfin, et ce sont les cris du conducteur qui lui
annoncent que la voiture va partir. Madame du Szil ouvre les yeux et
frmit.... Son coeur se serre en se rappelant son malheur, et une rougeur
subite couvre son front. C'est elle qui rougit, c'est elle qui prouve
de la honte, tandis que les vrais coupables ont sans doute le calme et
la srnit de la vertu.... Madame du Szil ne peut se dcider 
poursuivre sa route avec ceux qui l'ont dshonore.... Que fera-t-elle?
Ira-t-elle se plaindre  l'hte,  l'htesse? De quoi? D'une aventure
dont le public est toujours dispos  rire, et dont le ridicule retombe
souvent sur la femme qui en est l'hrone! Non, il faut se taire, il
faut cacher  jamais au fond de son coeur ce fatal secret; mais en mme
temps, il faut fuir la prsence de ceux qui l'ont trompe; elle ne
pourrait soutenir leur vue ni leur sourire malin: elle doit donc rester
seule avec son dshonneur et ses regrets.

Je ne sais, monsieur le baron, si cette aventure vous a paru singulire
et peu commune; mais j'ai d vous la raconter pour vous amener 
l'histoire de ma tendre amie; car de cette nuit fatale, de ce crime
affreux commis sur la vertueuse madame du Szil, est ne ma malheureuse
compagne, la sensible Adle, ta mre,  mon cher Victor!.... Oui, mon
Victor, ta mre a d le jour  madame du Szil, et  ce jeune inconnu,
que nous retrouverons nanmoins par la suite; mais suivons le fi des
vnemens qui doivent nous le ramener.




CHAPITRE V.

TOUT LE MONDE LA TROMPE.


Madame du Szil se lve aux cris du conducteur, et fait ensemble toutes
les rflexions que je viens de vous communiquer. Elle met ses deux mains
sur son front, et se dtermine  cacher son malheur  tout le monde. Si
M. de Rosange, se dit-elle, si ce respectable bienfaiteur connaissait ma
faute!.... Je lui crivais,  ce digne ami de mon poux; je lui
marquais!....

Elle va pour mettre la main sur sa lettre, elle ne la trouve plus!
Ciel, s'crie-t-elle, qui peut me l'avoir prise!... Elle cherche encore
cette lettre, o le secret de son voyage est renferm; elle est
disparue.  sa place est un autre billet conu en ces termes:

* * *

_Je pars, j'emporte le regret d'avoir dshonor la plus estimable des
femmes! La raison a repris son empire sur mes sens trop imptueux!....
Je reconnais mon crime, et si je vis assez pour pouvoir le rparer, 
femme accomplie! aucun sacrifice ne me cotera.... Soyez tranquille sur
votre lettre, je l'ai, elle m'a appris votre nom; c'est tout ce que je
desirais savoir. Adieu. J'emporte  la fois, au fond de mon coeur, le
remords et l'amour, qui ne me quitteront qu'au tombeau.... Adieu! Il est
possible que vous ne me revoyiez jamais, mais vous me retrouverez
toujours prs de vous. J. R._

* * *

Madame du Szil relit plusieurs fois ce singulier billet; elle rougit
de nouveau  ces mots: _elle m'a appris votre nom; c'est tout ce que je
desirais savoir...._ Mais c'est sur-tout  cet endroit de la lettre que
sa pntration l'abandonne: _Il est possible que vous ne me revoyiez
jamais; mais vous me retrouverez toujours prs de vous...._ Que signifie
cette phrase mystrieuse! Quoi! cet homme coupable va donc l'obsder
sans cesse; il va donc jouir continuellement de son triomphe! Est-ce l
ce qu'il veut dire? _vous me retrouverez!_ Oui, sans doute, je ne te
retrouverai que trop, homme sans honneur, sans dlicatesse! Oui,  toute
heure, chaque jour, toute la vie, tu seras prsent  ma mmoire: tu
seras toujours l, l, devant mes yeux, pour faire rougir mon front, et
oppresser mon coeur que tu as lchement tromp.... Je te dois la perte de
ma vertu, de mon innocence, de ma tranquillit: juge si je dois te
retrouver sans cesse!

L'infortune descend dans la grande salle de l'auberge, dans
l'intention de congdier le conducteur de la voiture, et d'attendre
qu'il se prsente une autre occasion de continuer sa route. Elle apprend
par hasard que le jeune inconnu est parti seul, de grand matin.
Quoiqu'elle ne dt plus le rencontrer dans la voiture, elle ne voulut
pas y monter, pour ne plus revoir cette malheureuse femme qui l'avait
trahie, en la livrant  son sducteur. En consquence, le conducteur,
prvenu par elle, fouette ses chevaux, et la voiture part avec deux
voyageurs de moins. Je laisse le militaire et sa matresse, le vieux
couple et l'abb, s'entretenir peut-tre de cette aventure, qui leur
parat sans doute plaisante. Ils ignorent jusqu'aux noms des acteurs de
la scne, ainsi leur estime ou leur mpris doivent tre fort indiffrens
pour nous. Je reviens  madame du Szil, qui est reste dans l'auberge,
seule, en proie  sa douleur, et en attendant qu'il se prsente une
place dans une autre voiture qui puisse la conduire  Paris, o elle a
toujours dessein d'aller. La pleur que lui avait cause le chagrin de
la perte de son mari, s'tait encore accrue par la douleur qu'elle
prouvait de son aventure: sa faiblesse tait extrme, et sa raison
paraissait mme un peu aline. Dans cet tat cruel, elle tait si
intressante, que l'htesse s'empressa de lui prodiguer les soins les
plus touchans. Dans l'aprs-midi, madame du Szil se trouva mal; on fut
oblig de la mettre au lit, et l'htesse eut la complaisance de passer
elle-mme la nuit dans sa chambre. Le lendemain matin, madame du Szil
se sentit mieux, elle se leva; l'htesse ouvrit sa valise, y prit ce qui
tait ncessaire, et l'habilla avec les marques de l'amiti la plus
touchante. Tant de soins pntrrent de reconnaissance la sensible
madame du Szil, qui remercia l'htesse avec sensibilit; celle-ci lui
rpondit en l'embrassant, et en lui protestant que de tous les voyageurs
qui taient descendus chez elle, aucun ne lui avait encore inspir tant
d'intrt. Sur le soir il arriva un carrosse d'Amiens, dans lequel il se
trouva justement une place: madame du Szil la retint pour le lendemain
matin. Enchante de cet heureux hasard, qui lui faisait quitter une
maison triste par les souvenirs douloureux qu'elle lui rappelait, elle
sentit renatre ses forces et son courage; elle passa mme une bonne
nuit. veille de bonne heure, elle trouva l'htesse dans sa chambre,
occupe  remettre tout en place dans sa valise: cette femme avait
tellement mrit la confiance de madame du Szil, que cette dernire ne
craignait pas qu'elle dtournt quelques-uns de ses effets. Quand elle
eut ferm la valise, madame du Szil lui dit: N'avez-vous rien oubli,
ma chre htesse?--Rien, ma chre dame, rien: vous y trouverez tout,
tout, et mme plus que vous ne pensez.--Comment! que voulez-vous dire?
Je veux dire que j'y ai mis plus d'ordre qu'il n'y en avait, plus que
vous ne pensiez que j'tais capable d'en mettre apparemment.--Pardon,
chre htesse, je n'ai pas entendu vous chagriner. Voulez-vous bien me
dire combien je vous dois?--Rien, ma bonne dame, rien.--Comment,
rien!--Non, je suis paye.--Paye! et par qui?--Oh! par qui, par qui? je
suis paye, cela doit vous suffire.--Mais encore? Depuis deux jours que
je suis ici, ma dpense....--Ne vous regarde pas, encore une
fois...--Trs-srieusement, madame, je ne vous comprends pas, et je me
fche avec vous, si vous ne me dites sur-le-champ comment vous vous
trouvez paye, quand je ne connais personne capable....--Personne! (_en
souriant_) ah! personne! et ce beau cavalier qui s'en est all
l'avant-dernire nuit  cinq heures du matin, madame ne le connat pas,
non? (_Madame du Szil rougit._) Allons, il ne faut pas rougir pour
cela; au surplus si vous ne le connaissez pas, il vous connat bien,
lui; car, en s'en allant, il m'a recommand d'avoir pour vous les plus
grands soins, les plus grandes attentions; eh puis, c'est qu'il m'a
donn beaucoup d'argent pour cela.--Il vous a donn?....--Enfin je suis
contente.--Madame, je ne veux pas, je ne puis consentir.... je vous en
prie, ma chre htesse; des raisons particulires m'engagent  vous
prier de distribuer  quelques infortuns la somme qu'il vous a remise:
je veux payer ma dpense; elle me regarde, je crois; et ce monsieur si
obligeant!....--Oh! comme il m'a parl de vous! il m'a demand de
l'encre et du papier; puis il a crit une lettre qu'il a remise  cette
jeune personne qui a couch dans votre chambre: elle a d vous la
rendre, cette lettre, car il le lui a bien recommand; et puis, c'est
qu'il pleurait, ce pauvre jeune homme!....--Il....--Oui, madame, il
pleurait, il sanglotait  nous fendre le coeur  tous; car mon mari, qui
n'est pourtant pas bon, eh bien! il en avait la larme  l'oeil.

Madame du Szil, honteuse  l'excs de se voir dfraye par
l'tranger, veut rpondre  cette femme; mais le fouet du cocher se
fait entendre. Pierre, s'crie l'htesse en appelant un de ses garons,
portez vte la valise de madame  la voiture.

Pierre emporte la valise, le cocher appelle madame du Szil, elle est
oblige de partir: l'htesse lui demande la permission de l'embrasser,
madame du Szil se prte au desir de cette bonne femme; puis, sans lui
dire un mot, elle se prcipite dans la voiture, qui a dj fait une
lieue, sans que notre voyageuse ait pens  examiner les nouveaux
individus avec lesquels elle se trouve.

Elle y fut force cependant par une conversation assez vive qui se
tenait  ct d'elle, et  laquelle elle n'avait pas fait encore la plus
lgre attention. Oui, monsieur, disait un gros homme  un jeune
officier, je le poursuivrai par-tout, cet infme ravisseur, je lui
demanderai compte de sa conduite; il a dshonor ma fille!--Mais,
monsieur, rpondait l'officier, tes-vous sr?....--Sr, oh! trs-sr,
mon cher monsieur; et ma fille elle-mme sera bien punie, je la rejette
loin de mon sein paternel. Comment! elle se laisse.... sduire par un
homme qu'elle ne connat pas, qu'elle voit pour la premire fois, dont
mme elle ignore de nom?--Peut tre la violence....--Il n'y a pas de
violence, monsieur, qui puisse empcher une femme de rsister; quand
elle veut se dfendre, elle en trouve les moyens. On ne me persuadera
jamais qu'on puisse prendre une femme de force: elle peut faire quelques
faons d'abord; mais les sens s'en mlent, et puis votre serviteur.--Et
vous dites qu'elle est enceinte?--Oui, monsieur, elle l'est; vous voyez
qu'elle est dshonore  jamais.

 cette conversation, qui avait quelque rapport avec sa situation,
madame du Szil fut frappe d'une terreur soudaine. Ce mot: _elle est
enceinte_, lui fit craindre pour elle le mme sort; elle n'avait pas
encore prvu ce dernier malheur; un pressentiment funeste l'avertissait
intrieurement qu'il tait certain. Elle fit tous ses efforts pour
retenir ses larmes et cacher sa honte; mais elle fut sur le point de
perdre connaissance lorsque le vieillard fit  son ami le portrait du
suborneur de sa fille. Ce portrait s'accordait parfaitement avec celui
de l'audacieux tranger: mme taille, mmes traits, mme douceur.
Serait-ce lui, se dit-elle  elle-mme? serait-ce ce perfide, qui se
ferait un jeu cruel de tromper toutes les femmes qu'il rencontre?....

Madame du Szil crut n'avoir plus lieu de douter que ce ft lui; mais
elle fut bientt agrablement dsabuse, lorsque le vieillard ajouta:
Mais ce qui vous inspirera, monsieur, plus de mpris pour ce sclrat,
c'est qu'il a quarante ans au moins; c'est qu'il est mari, et pre de
famille comme moi....

Ces mots rpandirent la consolation dans l'ame de notre voyageuse; elle
sentit renatre sa fermet, et ne pensa mme plus aux funestes
applications qu'elle pouvait se faire  elle-mme dans la conversation
qu'elle entendait, tant il est vrai que le jeune inconnu avait
rellement touch le coeur de cette femme sensible, et qu'elle tait
dispose  lui pardonner moins, envers une autre, la conduite qu'il
avait tenue envers elle. Quand il la conjurait de lui pardonner sa
faute, le coupable avait, dans le coeur de sa victime, un dfenseur plus
puissant que lui, et qu'elle ne connaissait pas elle-mme, l'amour,
l'amour! qui fait excuser tous les torts de la jeunesse; mais cet amour,
chez madame du Szil, tait subordonn  l'estime de soi-mme,  la
crainte du mpris, du dshonneur;  la honte enfin d'avoir t trompe.

La voiture vint coucher le soir  Clermont  l'auberge du Cygne royal,
o madame du Szil obtint une chambre particulire pour elle seule. Vous
jugez combien fut agite la nuit qu'elle passa!... Le lendemain, elle
remonte tristement dans sa voiture qui se met en route; mais  peine les
chevaux ont-ils fait quelques pas, qu'un petit garon de l'auberge du
Cygne court aprs: Arrte, arrte, crie-t-il au cocher? Le cocher
arrte, le petit garon monte  la portire, puis prsentant un paquet 
madame du Szil: Voil, madame, lui dit-il, ce qu'on m'a dit de vous
remettre.-- moi?-- vous.--De quelle part?....

Le petit garon s'est dj sauv  toutes jambes, et la voiture s'est
remise en marche. Madame du Szil, interdite, sent que le paquet est un
peu lourd; et n'osant pas l'ouvrir devant des trangers, elle le met
dans sa poche, en affectant un air d'indiffrence qu'elle est bien
loigne d'prouver. En effet, qui peut la connatre sur cette route?
Quelle correspondance peut-elle avoir, puisqu'elle n'a ni amis, ni
parens qui s'intressent  sa triste existence! Elle a bien envie de
jeter ses soupons sur l'tranger; mais elle fait tous ses efforts pour
rprimer ce desir, pour dtourner sa pense d'un homme qui lui fait
horreur: du moins c'est ainsi qu'elle cherche  se faire illusion.

Ce fut  la dne, qui eut lieu  Luzarches, que madame du Szil voulut
examiner le paquet mystrieux; mais mille obstacles l'en empchrent.
L'auberge tait pleine de voyageurs curieux, qui, voyant une jeune
veuve, qu'un air de tristesse rendait plus intressante, l'obsdaient
avec importunit, dans quelque lieu qu'elle se retirt.... Il fallut
donc que notre belle voyageuse rprimt sa curiosit, et attendt
qu'elle ft arrive  Paris, o elle devait descendre le mme soir. Il
lui en cotait sans doute pour se contraindre ainsi; mais il le
fallait.

La nuit commenait  s'paissir lorsque madame du Szil se vit enfin au
comble de ses voeux: un vaste fauxbourg se prsente  ses regards, c'est
le fauxbourg Saint-Denis, c'est une des entres de Paris. Quel bonheur!
elle va tre libre, tranquille, et dgage des importuns, dont les
regards indiscrets l'ont assige pendant toute sa route. La voiture
s'arrte  la porte d'un roulage: chacun descend, se salue, se fait les
complimens d'usage. Madame du Szil abrge les siens, fait charger sa
valise sur les paules du seul commissionnaire qui se trouve l, et part
sans destination fixe, mais enchante de se voir dans une ville l'objet
de tous ses desirs. O va madame, lui demande le commissionnaire? Madame
du Szil regarde cet homme, dont la physionomie ouverte et franche
inspire de la confiance, et lui rpond d'un air indcis: Mon ami, je
n'en sais rien.--Madame ne va point chez des amis?--Hlas! mon cher, je
n'en ai point. Une dame aussi respectable que madame, ne devrait point
en manquer.--Je ne connais personne ici, j'y viens pour affaire....
Sauriez-vous m'indiquer quelque endroit honnte o une femme pt loger
dcemment? je n'aime point les maisons garnies.--Vraiment, si madame y
consentait.... j'ai ma mre qui demeure avec moi; la mre Michel, tout
le monde l'estime dans le quartier; elle a deux petites chambres
trs-propres que madame pourrait occuper.... pour ce soir toujours, car
il est tard. Madame verrait demain  prendre un autre logement, si le
ntre ne lui convenait pas.--J'accepte mon ami; tu me parais un honnte
homme, et....--Oh! pour a!....--O demeure ta mre?--C'est un peu loin
d'ici, madame; mais le quartier est beau; si madame connaissait Paris,
je lui dirais que c'est tout prs du Luxembourg.--J'en ai entendu
parler.--Quoi! de ma mre? De la mre Michel?

Madame du Szil ne put s'empcher de sourire de la navet de ce bon
garon, navet qui prouvait au fond sa tendresse pour sa mre: elle le
suivit sans crainte, et remercia mme intrieurement la providence de
lui envoyer un asyle plus sr, plus dcent, qu'une auberge, dont le nom
seul la faisait frmir. Elle traverse donc tout Paris avec son zl
conducteur, qui parat avoir dj pour elle les plus grands soins, et
qui mme cherche  la distraire de ses sombres rflexions, soit en lui
racontant quelque trait plaisant, soit en lui faisant remarquer les
rues, les quais et les ponts qu'ils sont obligs de traverser. Notre
belle voyageuse commenait  se fatiguer lorsque son guide s'arrta  la
porte d'une maison qui avait une apparence assez honnte. C'est ici, lui
dit-il, nous demeurons au troisime: cette rue-ci est la rue de
Vaugirard, voil le Luxembourg, et ce beau jardin que vous voyez, 
gauche, est le jardin de l'htel de Cond[4]. Madame du Szil monte;
elle est parfaitement reue par une femme dont l'extrieur annonce la
pauvret, mais qui porte sur sa figure la douceur de la bont, et l'air
ouvert de la franchise. La mre Michel, mise au fait par son fils, le
remercie de lui avoir amen une aussi belle trangre; elle montre les
deux chambres en question  madame du Szil, qui en est trs-contente;
puis la bonne mre s'occupe de faire son soup, qu'elle doit partager
avec sa nouvelle pensionnaire. Madame du Szil est enchante des
prvenances aimables de la mre et du fils; elle a voulu payer  ce
dernier le port de sa valise. Laissez donc, madame, a-t-il rpondu, cela
viendra avec autre chose: nous allons avoir des comptes ensemble....

Pendant que la mre Michel fait son petit mnage, madame du Szil prend
une lumire, et demande qu'on la laisse seule un moment dans sa chambre.
Entrons-y avec elle, et voyons ce que renferme le paquet que lui a remis
le petit garon de l'auberge de Clermont; car ce ne peut tre que pour
satisfaire sa curiosit que notre hrone a demand  ses htes un
moment de solitude.




CHAPITRE VI.

ON CROIRAIT LIRE UN ROMAN.


Seule et tranquille, madame du Szil se hte de dfaire les nombreux
cachets qui entourent le paquet mystrieux. Quelle surprise! une superbe
bote d'or enrichie de brillans! un portrait d'homme! Dieu! c'est celui
du jeune tranger: ce sont ses traits, il est parlant! madame du Szil
ne peut s'y tromper... Mais quels sentimens prouve-t-elle, madame du
Szil? Les traits d'un homme qui l'a si cruellement trahie, devraient
lui faire horreur? c'est tout le contraire; ces traits charmans la
fixent et l'attachent, elle se surprend  admirer ses beaux yeux pleins
de douceur, cette bouche qui a os.... Son coeur se serre, elle veut
dtourner ses regards.... impossible! L'amour est dans son coeur, l'amour
est peint sur ce portrait touchant, il est par-tout; comment lui
rsister. Cependant madame du Szil ouvre la bote; qu'y voit-elle? une
lettre et des rouleaux de louis!.... Eh quoi! ce perfide ose lui faire
accepter des prsens! prtend-il par-l ddommager sa victime de la
perte de l'honneur? espre-t-il faire oublier sa faute par des
bienfaits? ils sont insultans ses bienfaits, puisqu'ils sont le prix du
crime!.... Mais voyons sa lettre?.... Ce sont des vers!.... Une
romance!.... et sur un air que madame du Szil sait; car elle lui en a
fait entendre quelques phrases, en se promenant avec lui dans la ville
d'Amiens.... Voyons:

    ROMANCE DE L'INCONNU.

      Avais un coeur indiffrent;
    Avais jours purs et nuits tranquilles:
    En fuyant l'Amour tais franc;
    Mais, vains sermens! soins inutiles!
    Vois jeune veuve en son printemps,
    Vois graces et dlicatesse,
    Coeur me bat, et, depuis ce temps,
    Ne vis plus que pour la tendresse.

      Mon pauvre coeur, tout en moi,
    Ne veut lui dvoiler sa flamme;
    Crains de lui demander sa foi,
    Et renferme mienne en mon ame.
    Eh quoi! me dis, perfide Amour,
    Promets toujours bonheur, liesse!....
    Si dame ne m'aime  son tour,
    N'ai plus besoin de la tendresse!

      Mais un jour, hlas! jour fatal!
    Ose approcher dame endormie....
    Conseil mauvais et dloyal
    M'avait pouss vers mon amie.
    Baisers accroissent mon ardeur;
    Oublie honneur, vertu, sagesse!....
    Pardonne,  dame de mon coeur:
    Fut la faute de la tendresse.

Qu'il est tendre! qu'il est sensible et touchant! Voil ce que madame du
Szil n'ose penser; mais ce que ses yeux expriment. Ses yeux! ils
versent quelques larmes, sans doute de regret, de douleur du malheur qui
lui est arriv! Ou plutt ses larmes sont-elles de sensibilit,
d'intrt? Pour qui? Pour l'tranger audacieux!..... Mais sa
romance..... Comme elle est douce! il faut la relire; madame du Szil ne
peut rsister  ce desir.... On la relit; on essaie mme de l'adapter 
l'air que l'on sait; mais comme la voix est tremblante! comme on respire
difficilement! sur-tout  ce dernier couplet, qui rappelle.... Pourquoi,
pourquoi aussi a-t-il ravi un bien qu'il aurait pu mriter avec le
temps; un bien dont ils auraient mieux joui tous les deux!....

Les motions douces de la sensibilit ont succd  l'indignation dans
le coeur de madame du Szil; elle ne hait plus, elle sent enfin qu'elle
est dispose  aimer.... Mais, hlas! elle ne le reverra jamais, il l'a
dit; il a sans doute de fortes raisons qu'il ne peut rvler; mais _elle
le retrouvera toujours auprs d'elle_, ce sont ses expressions: oui,
sans doute, car ce portrait charmant ne doit plus la quitter; il lui
rappellera un aimable sducteur qui, dans le fond, mrite bien l'intrt
qu'on prend  lui, car ses desirs ayant t satisfaits, qui l'engage 
suivre encore une liaison o il ne peut esprer rien de plus que ce
qu'il a obtenu? l'amour sans doute; et s'il aime, il est digne d'tre
aim.... Ses bienfaits, on les acceptera. Qu'en faire d'ailleurs?
peut-on les lui rendre? on ignore son nom et sa demeure; mais on espre
que ce seront les derniers. Des vers, des lettres, des romances, tout
cela s'accepte quand on aime; mais l'argent porte avec lui quelque chose
d'humiliant.... Eh bien! c'est encore une preuve de sa tendresse: il
sait que celle qu'il aime n'a point d'autre ressource que l'espoir
qu'elle met en un protecteur qu'elle n'a jamais vu; il songe  prvenir
ses besoins, il prodigue mme; est-ce un motif pour lui en faire un
crime? Allons, cela est dcid, il n'y a rien que de charmant dans toute
sa conduite.

Madame du Szil serait encore  rflchir, si la mre Michel ne
l'avertissait que son souper est servi. Notre aimable voyageuse serre
prcipitamment sa bote et sa romance dans sa poche, puis elle vient
joindre son htesse, qui l'tonne par une ordonnance de souper 
laquelle elle est bien loin de s'attendre. Deux ou trois plats
seulement, mais recherchs, mais trs-proprement servis; il semble en
vrit qu'on l'ait attendue dans cette maison. Allons, allons, madame,
dit la mre Michel, mettez-vous l. Vous me permettez de manger avec
vous, n'est-ce pas? Pour mon fils, il va vous servir.--Pourquoi donc, la
mre, rpond madame du Szil? qu'il se mette  table, je le veux, je le
veux.--Non, non, non, madame; il sait trop, et moi aussi le respect qui
vous est d.

Notre aimable veuve ne peut obtenir que Michel prenne sa place; il est
debout derrire elle, et la sert avec un respect qui la flatte
intrieurement, et la fait soupirer de reconnaissance. Le repas fini,
madame du Szil se retira chez elle, et passa une excellente nuit. Le
lendemain il fut question de vider la valise: la mre Michel y mit la
main avec sa pensionnaire, et tous les effets furent rangs avec soin
dans une armoire. Quand on fut au fond de la valise, madame du Szil
resta toute tonne d'y trouver une forte bourse remplie d'or.... Elle
savait bien qu'elle ne possdait pas tant d'argent. Est-ce encore une
prvenance de l'inconnu? mais o, quand et comment aurait-il pu? Ah! je
me rappelle, s'crie-t-elle tout haut; puis, honteuse de cette
exclamation, elle prend la bourse, la serre, et continue tout bas ses
rflexions. En effet,  Breteuil, le surlendemain de cette nuit fatale,
l'htesse de l'auberge ne l'aida-t-elle pas  refaire sa malle! Cette
femme avait reu de l'argent de l'inconnu, de son propre aveu: c'est
elle qui, par l'ordre de l'tranger, a gliss cette bourse dans sa
valise, et voil l'explication de ces mots de l'htesse: _Vous y
trouverez tout, et mme plus que vous ne pensez_. Quel homme, quel homme
dlicat en procds, que cet aimable inconnu!

Madame du Szil se reposa quelques jours avant de se rendre  l'htel
du marquis de Rosange,  qui elle avait toujours l'intention de
s'adresser. Cette dmarche lui cotait, parce qu'il est toujours
dsagrable d'aller demander des secours. Enfin, un matin, elle se fait
accompagner par la mre Michel, qui lui indique les rues qu'elle doit
traverser pour se rendre  l'htel de Rosange, situ  la place royale.
Elle demande  parler au marquis; on lui rpond qu'il est depuis deux
mois dans une de ses terres avec son fils; on ne les attend tous deux
que sous trois mois au plus tard. Quel contre-temps pour madame du
Szil! elle est dans une ville o elle ne connat personne, seule, sans
tat, sans fortune, sans ressource; c'est alors qu'elle sent plus
vivement encore la perte de son poux; un vide affreux parat
l'entourer; elle ne jette ses regards que sur des trangers, qui ne
peuvent prendre  elle d'autre intrt que celui qu'on doit  ses
semblables. Madame du Szil revient tristement avec la mre Michel,
s'enferme pour rflchir, et se dcide  attendre les trois mois que M.
de Rosange doit encore passer  sa terre; elle est bien chez la mre
Michel: elle attendra le retour du marquis, d'autant plus qu'elle ne
manque pas d'argent, grace aux bienfaits de l'aimable inconnu....

La mre Michel et son fils ne ngligeaient rien pour prouver leur zle
et leur amiti  leur intressante pensionnaire; la mre l'accompagnait
par-tout dans Paris, et lui en faisait admirer les beauts; rentrs le
soir, le bon Michel, qui savait jouer quelques airs sur la flte,
accompagnait la belle veuve qui chantait. Michel avait appris la romance
favorite de madame du Szil: _Avais un coeur indiffrent_; et vous
devinez bien que celle-l tait chante et joue tous les jours; elle
charmait notre tendre veuve, et lui rappelait un homme qui voulait, 
force de dlicatesse, faire oublier un moment, le seul peut-tre de sa
vie o il en avait manqu. Mais une funeste dcouverte, que fit bientt
madame du Szil, vint lui rendre tous ses remords et toutes ses
inquitudes; elle s'apperut qu'un tre puisait la vie dans son sein, et
comme elle avait beaucoup d'amiti pour la mre Michel, elle lui fit
part de cette remarque, en lui disant toutefois qu'elle s'en tait
doute, qu'elle en avait mme parl  son mari quelques jours avant
qu'il expirt dans ses bras. La mre Michel parut enchante de cette
nouvelle; et, chose extraordinaire, qui prouvait sans doute l'intrt
que ces bonnes gens portaient  leur pensionnaire, le bon Michel en fit
des sauts de joie. Sa mre, pour modrer cette ivresse indiscrte, lui
fit en secret un signe que madame du Szil remarqua trs-bien, mais
qu'elle n'attribua qu' la peine que pouvait prouver la mre en voyant
sauter son fils comme un grand sot.

Cependant le nouvel tat de notre veuve change son plan de conduite:
elle n'ose plus aller trouver M. de Rosange: elle rougirait de lui
prsenter la mre d'un enfant qui n'appartient pas  l'poux dont elle
se rclame. Pourrait-elle en imposer, avancer de quelques mois la mort
de cet poux? Il serait si ais de la confondre alors  quels reproches,
 quel mpris ne s'exposerait-elle pas?... Elle se sent coupable,
l'infortune; elle croit que tout le monde doit deviner son secret.

Quelques jours aprs qu'elle eut fait  la mre Michel l'aveu de sa
grossesse, madame du Szil fut se promener au Luxembourg; ce fut Michel
lui-mme qui l'y engagea. Il fait beau, lui dit-il, l'air vous fera du
bien.... La promenade de madame du Szil dura prs de deux heures: quand
on est seul avec soi-mme, et qu'on sait rflchir, il est si doux de
parcourir des sites solitaires!.... Madame du Szil rentre  l'heure du
dner; la mre Michel lui dit d'un air ouvert: Il faut, madame, que vos
parens de l-bas se soient souvenus de vous; ils vous envoient une
caisse d'effets qui est d'une grandeur!--Comment?--Pendant que vous
tiez sortie, il est venu ici un domestique avec un voiturier; ils ont
mont dans votre chambre une caisse qui est bien  votre adresse, pardi,
je ne me suis pas trompe.--Et de quelle part?--Ils n'ont jamais voulu
me le dire: moi, j'ai pens que cela venait de la Provence, de votre
pre, que sais-je?

Madame du Szil court dans sa chambre; Michel et sa mre la suivent; en
une minute la caisse est ouverte, et un billet tout ouvert frappe
d'abord les yeux de la veuve; elle y lit:

* * *

_Ne rougissez pas femme estimable et chre, ne rougissez pas d'accepter
ces lgres marques de la tendresse d'un homme qui vous chrira
jusqu'au tombeau. Ces faibles prsens ne peuvent humilier que celle qui
a mis un prix  sa vertu: la vtre, que j'ai outrage, est encore
intacte et pure, puisque vous l'avez dfendue. Vous faites mon malheur,
et vous ajoutez  mes remords, si vous supposez au don de ces bagatelles
un autre motif que celui de la reconnaissance, et de l'amour dont je
brle toujours pour vous.... Je ne puis vous voir, hlas! un obstacle
insurmontable me spare de vous peut-tre pour toujours!.... Mais, en
vous crivant quelquefois, j'aurai du moins le bonheur de m'entretenir
avec vous, et mes regrets seront moins douloureux. Adieu: le hasard seul
m'a fait dcouvrir votre retraite; n'en changez pas, et sur-tout ne
dvoilez pas notre secret aux gens chez qui vous avez pris un asyle. J.
R._

* * *

Madame du Szil qui, ds les premiers mots de la mre Michel, s'tait
doute de la main qui lui faisait des prsens, avait eu d'abord l'ide
que cette femme la trahissait, et s'entendait peut-tre avec l'inconnu;
mais les derniers mots de cette lettre lui prouvrent qu'elle se
trompait: le hasard en effet sert toujours les amans; il se pouvait que
l'inconnu et dcouvert sa retraite: elle ne se cachait point dans le
quartier, et elle y portait le mme nom sous lequel elle tait peut-tre
connue de l'tranger. Notre belle veuve tait d'ailleurs confiante et
bonne; elle prit donc le parti de dire  ses htes qu'en effet cette
caisse lui venait de la Provence; puis elle les pria de la laisser
seule, ce qu'ils firent sur-le-champ. Madame du Szil, mue et confuse,
fit soudain l'inventaire de sa caisse: des toffes de tous genres, des
bijoux, et sur-tout de l'or, voil ce qu'elle y trouva. Il faut que cet
homme soit bien riche, se dit-elle.... Elle prouvait toujours une
certaine rpugnance  accepter; mais enfin elle ne pouvait restituer,
il fallait donc garder: c'est ce qu'elle fit.

J'abrge maintenant l'espace de temps qui s'coula depuis ce moment,
jusqu' l'poque o madame du Szil donna le jour  une fille charmante,
qu'elle nomma Adle. Elle avait rpandu le bruit que cet enfant tait de
son poux: tout le monde le crut, et cette femme intressante voulut
remplir, envers sa fille, tous les devoirs de la maternit; elle la
nourrit de son lait, et l'leva avec le plus grand soin, comme avec la
tendresse la plus touchante. L'ame finit par se faire aux grands
chagrins; madame du Szil s'habitua insensiblement  une position, qui
lui avait paru si critique dans le commencement, qu'elle s'imaginait
succomber bientt sous le poids de la honte, du repentir et du chagrin.
Toujours mme zle, mmes soins, mmes gards de la part de la mre
Michel et de son fils; toujours des lettres et des prsens de
l'inconnu, qui ne se nommait jamais, et qui mme avait l'air d'ignorer
qu'il ft pre. Madame du Szil formait quelquefois le projet de quitter
son asyle trop connu de l'tranger, et de se soustraire  ses bienfaits
dans quelque endroit cart qu'il ne pt dcouvrir; mais elle tait sans
fortune, sans ressources; eh puis elle tait mre: les prsens de
l'inconnu n'avaient plus rien qui pt l'humilier: elle les rendait  sa
fille, ces prsens d'un pre coupable; elle ne rougissait plus, en
songeant que ce qu'il croyait donner  l'amour, devenait le juste tribut
de la nature.

Quinze ans s'taient couls dans la pratique des devoirs maternels,
et, pendant ce temps, il s'tait pass quelques vnemens chez madame du
Szil. La mre Michel tait morte, et son fils, qui ne pouvait se
sparer de sa chre matresse, ainsi qu'il appelait la belle veuve,
avait pris un petit cabinet dans le haut de la maison, tandis que
madame du Szil avait lou pour son compte, et meubl  son got, les
quatre pices qui formaient le logement de la mre Michel. Madame du
Szil tait chez elle, et Michel la servait; il ne faisait plus de
commissions, Michel; il tait le domestique, le confident, et l'ami de
la veuve et de sa fille. La jeune Adle grandissait en beaut, en vertus
et en talens; sa mre lui avait donn tous les matres propres  faire
une brillante ducation; elle avait de l'esprit, du jugement et de la
raison; c'tait, en un mot, un chef-d'oeuvre de la nature. Je l'ai
connue, mes amis, je l'ai aime.... Ah! pardonnez les pleurs qui coulent
de mes yeux, c'est le juste tribut des regrets que je dois  sa cendre.
Me voici bientt  ses propres aventures.... Mais je vous dois encore
quelques dtails sur la mre, l'intressante madame du Szil.

Vous tes sans doute tonns, ainsi que je le fus moi-mme lorsque ses
malheurs me furent raconts par elle, de ce que l'inconnu trouva le
moyen, pendant prs de seize annes, de pourvoir, mme d'une manire
magnifique, aux dpenses de la mre et de la fille, sans chercher une
seule fois l'occasion de les voir. Vous tes surpris aussi de ce que
madame du Szil ne fit aucune dmarche pour connatre enfin l'homme
mystrieux de qui dpendait son sort et celui de sa fille; je vous
claircirai bientt vos doutes sur le premier point. Quant  la
rsignation de la belle veuve, je vous dirai qu'elle tait le fruit de
l'habitude et de la dlicatesse. Les lettres de l'inconnu taient
toujours si tendres, touchantes, que madame du Szil ne pouvait
attribuer son silence sur son nom et sa fortune, qu' un obstacle bien
puissant qui l'enchanait, et qu'il ne dpendait pas de lui de
surmonter. Quelle apparence en effet, s'il et pu se faire connatre,
qu'il ne l'et pas fait, tandis qu'il accablait cette famille de
bienfaits, toujours offerts avec dlicatesse et d'une manire
dtourne! Dans ses dernires lettres, il hasardait de parler de sa
fille, ce qui prouvait  la veuve qu'il tait instruit; mais il ne le
faisait jamais qu'avec les plus grands mnagemens, comme s'il craignait
d'offenser la vertu de madame du Szil, en lui rappelant une nuit
d'erreur, qu'il n'appelait que le seul tort de sa jeunesse. Les
personnes qui venaient de sa part remettre ses lettres ou ses prsens 
la veuve, ne se prsentaient jamais que lorsqu'elle tait absente, elle
et sa fille. C'tait toujours Michel qui les recevait, et qui
attribuait, ou feignait d'attribuer ces dons aux parens que sa matresse
disait avoir dans la Provence. Depuis quelque temps madame du Szil
n'tait plus dupe de la prtendue crdulit de Michel; elle le
souponnait fortement d'tre dans la confidence du pre d'Adle, et de
le connatre mme particulirement; mais, dlicate et fire, elle et
cru offenser l'inconnu, elle et cru se dgrader elle-mme, en forant
un domestique  violer un secret qui lui avait t confi; elle en
admirait davantage ce bon serviteur, et ne faisait aucune tentative pour
obtenir un claircissement qui peut-tre, en nuisant  l'homme gnreux
dont elle dpendait, aurait pu dtourner la source des bienfaits qu'il
rpandait journellement sur elle et sur sa fille. Avec cela sa fille
ignorait le secret de sa naissance: Adle se croyait, comme tout le
monde se l'imaginait, la fille de M. du Szil, qui avait perdu la vie
quelques mois avant qu'elle et vu le jour. Des dmarches, des
explications arraches, auraient forc cette tendre mre  faire  sa
fille d'autres explications dont elle aurait eu trop  rougir et que
d'ailleurs l'ge et le sexe de l'enfant ne permettaient pas qu'elle lui
ft.

Toutes ces raisons sont sans doute assez fortes pour motiver la
rsignation de madame du Szil, et pour m'engager  passer sur-le-champ
au rcit d'vnemens plus srieux, et dans lesquels la mre de mon
Victor va jouer un rle important, mais bien douloureux.

Ici madame Wolf se reposa quelque temps. Le baron la fora, ainsi que
Victor et Clmence,  prendre quelques rafrachissemens, dont ils
avaient tous besoin aprs tant de fatigues, et qu'il partagea avec eux.
Ensuite madame Wolf reprit son rcit ainsi qu'on le verra dans le
chapitre suivant.




CHAPITRE VII.

NOUVEAUX TROUBLES, NOUVEAUX VOYAGES.


Madame du Szil n'avait pas d'autre consolation que sa fille, qui
runissait toutes les qualits physiques et morales qu'on peut dsirer 
quinze ans. Adle tait grande, trs-forte, et la meilleure amie de sa
mre. La lecture, la musique, et les petits ouvrages du sexe, occupaient
les momens de ces deux tres vertueux: ils n'taient qu'eux deux, pour
ainsi dire, dans la nature, ou plutt ils ne faisaient qu'un; mais leur
bonheur ne devait pas tre de longue dure, ou du moins il allait tre
travers par une catastrophe terrible, inattendue.

Des voisins, amis de madame du Szil, lui offrent deux places dans une
loge qu'ils ont loue pour aller, ce soir mme, voir jouer une pice de
Molire au thtre des comdiens ordinaires du roi, rue des
Fosss-Saint-Germain-des-Prs. Madame du Szil n'avait pas t deux fois
au spectacle depuis ses malheurs, et sa fille n'avait pas non plus un
got trs dcid pour ce genre d'amusement. En gnral on les voyait
rarement dans un endroit public: leur got les portait vers la campagne;
elles aimaient les ftes champtres; et c'tait au loin qu'elles
allaient rver, lire, causer, ou admirer la nature. Cependant les places
qu'on leur offrait taient attrayantes: on donnait le Misanthrope, et ce
chef-d'oeuvre qu'elles connaissaient d'ailleurs, tait trop dans leurs
principes, pour qu'elles manquassent l'occasion de l'admirer. Nos dames
vont donc dans la loge de leurs voisins: le spectacle commence, et elle
y prtent la plus constante attention. Cependant, dans la loge en face
d'eux tait une femme de condition, trs-pare, surcharge de rouge et
de diamans, qui, depuis long-temps, fixait la veuve et sa fille avec une
curiosit mle de dpit.  ct d'elle tait un homme d'une quarantaine
d'annes, qui, de son ct, lorgnait la loge de nos dames, et paraissait
mettre,  les regarder, l'intrt le plus vif. La vieille marquise, car
c'en tait une, se lve tout--coup, avant que son cavalier ait le temps
de s'informer du sujet qui la trouble. Elle descend prcipitamment,
remonte avec un vieillard, reparat dans une autre loge voisine de celle
o elle tait, fixe de nouveau la loge de nos dames, et fait une
question  l'oreille du vieillard. L'homme de quarante ans entend
celui-ci rpondre distinctement  la marquise: _Ce sont elles_. Le
cavalier sort aussi de sa loge, fait le tour, et vient  celle o nos
dames, ignorant ce qui se passait, n'taient livres uniquement qu'au
spectacle.... Madame du Szil entend frapper doucement  sa loge: elle
ouvre; le cavalier, troubl, ne peut que lui dire ce peu de mots:
Retirez-vous.... prenez garde d'tre suivies; ne craignez rien; demain
je vous expliquerai ce mystre.

Le cavalier est sorti soudain en refermant la porte de la loge; mais
madame du Szil reste frappe du coup le plus violent.... Cet homme qui
vient de lui parler, ses traits, sa voix! elle l'a reconnu, c'est lui,
c'est l'inconnu, c'est le pre de son Adle!.... Elle jette un cri, et
s'vanouit. Sa fille, ses amis, dans la plus grande inquitude, la
transportent hors de la loge: elle recouvre ses sens; mais elle se
rappelle l'ordre qu'on vient de lui donner, et demande  rentrer chez
elle. On lui obit, on la ramne dans son appartement, o chacun lui
demande la cause de son trouble; elle ne peut la dire; elle prie en
grace qu'on la laisse seule; sa fille, sa tendre fille qui baigne ses
mains des larmes de la tendresse, est elle-mme repousse. Les amis se
retirent, Adle rentre dans une autre pice, o elle se livre  ses
inquitudes, et madame du Szil seule, repasse dans sa mmoire toutes
les circonstances de cette tonnante aventure. Quoi! c'est lui! oh!
c'est bien lui! Voil cet homme qu'elle n'a connu que six jours, et
qu'elle n'a pas revu depuis seize ans! Mais qu'a-t-il voulu dire? Qu'y
a-t-il? Quel danger peut courir madame du Szil? Demain, a-t-il dit, il
expliquera ce mystre! Grand Dieu! le malheur est-il arriv de nouveau?
va-t-il fondre sur la tte innocente d'une mre vertueuse?.... _Prenez
garde d'tre suivies!_.... Elle appelle sa fille: Adle?--Ma mre, ma
tendre mre! eh bien! tes-vous un peu calme?--Oui, ma fille; coute:
crois-tu que quelqu'un nous ait suivies tout--l'heure?--Je ne crois
pas, maman;  moins que cette mchante dame....--Quelle dame?....

Ici la jeune Adle rapporte  sa mre les observations que ses amis
ont faites, et qu'ils lui ont confies avant de se retirer, sur une dame
qui a beaucoup regard leur loge, qui est sortie, puis rentre avec un
vieillard, etc. Adle ajoute que le particulier qui est venu parler 
l'oreille de sa mre, tait plac  ct de cette dame si curieuse, et
qu'on le croit mme son mari.--Son mari! s'crie madame du Szil, en
cachant sa tte de ses deux mains: ah! malheureuse Adle!....

Adle ne peut comprendre le sens de cette exclamation: elle s'efforce
de consoler sa mre, que le mot _son mari_ vient de plonger dans le plus
grand dsordre. Allons, dit-elle, il n'y a que Michel qui puisse
m'expliquer ce mystre: fais-le venir, ma fille.

Adle appelle Michel; il n'y est point; elle demande si on l'a vu dans
la maison: on lui rpond qu'un domestique, tout essouffl, est venu le
chercher, et que Michel a charg le portier de dire qu'il ne rentrerait
peut-tre pas de la nuit, pour une affaire pressante qui concernait
madame, et qu'il lui confierait demain. Adle vient rendre ses propres
expressions  madame du Szil, dont l'inquitude et la douleur
redoublent. Il faut qu'elle se dtermine  passer la nuit entire dans
l'incertitude la plus cruelle, sans pouvoir attendre d'autres
claircissemens que des vnemens, qui doivent tre funestes, si elle en
croit ses pressentimens, qui ne l'ont jamais abuse.

Adle respecte le secret de sa mre; elle n'ose la prier de le verser
dans son sein; mais cette tendre mre lui dit souvent: Tu sauras tout,
mon Adle, hlas! je vois bien qu'il faut que tu saches tout!.... Mais
demain.... attends.... attendons toutes deux!.... Si nous sommes
menaces de quelque accident, il ne nous abandonnera pas; non, il ne
doit, il ne peut pas nous abandonner!...

Tous ces mots entrecoups de sanglots, sont autant d'nigmes pour la
sensible Adle; cependant elle se dcide, ainsi que sa mre,  attendre
les vnemens, et toutes deux passent une nuit cruelle, agite, sans
pouvoir se reposer.

Le lendemain matin, une voiture brillante s'arrte  la porte cochre.
Une dame en descend; elle monte, et se prsente du ton le plus courrouc
 madame du Szil. C'est la dame d'hier soir qui les examinait tant,
Adle la reconnat. Savez-vous qui je suis, dit cette dame  madame du
Szil?--Non, madame.--Je suis marquise, et femme d'un homme qui mne
avec vous la conduite la plus scandaleuse.--Avec moi, madame!--Oui, oui,
vous le connaissez bien, vous savez bien qui je veux dire.--Mais je
n'entends rien....--Voil le petit mnage que mon mari soutient en
ville! Et cette petite fille, c'est la sienne sans doute; on m'avait
vant sa figure, moi, je n'y vois rien que de trs-commun.

Je vous passe, mes amis, les expressions injurieuses dont se servit la
vieille irrite; je ne vous peindrai pas la surprise, l'effroi d'Adle,
non plus que le trouble et la douleur de sa mre. Qu'il vous suffise de
savoir qu'aprs avoir fait une scne pouvantable  madame du Szil, la
vieille sortit en la menaant d'obtenir, avant la fin du jour, un ordre
pour la mettre, ainsi que sa fille, dans une maison de force.

On ne peut pas se faire une ide de l'tat cruel dans lequel notre
belle veuve fut plonge aprs le dpart de la marquise. Elle perdit
connaissance; puis elle reprit ses sens pour maudire le jour fatal o
elle rencontra l'inconnu; ensuite elle recommanda sa fille  la
providence qui, jusques-l, avait pris soin d'elles. Incapable de
rflchir ni de prvenir le coup fatal dont on la menaait, madame du
Szil ne pouvait que se livrer  l'excs de sa douleur, lorsque Michel
entra ple et dfait. Ah! Michel, lui dit sa matresse en sanglotant,
qu'as-tu fait? tu m'as abandonne!--Non, madame; mais les momens sont
chers, daignez me rpondre: Est-elle venue?--Oui, Michel, elle est
venue; mais quelle est cette femme altire; et que signifie ce
mystre?--Je ne songerai  vous l'expliquer que lorsque je vous aurai
mises toutes deux en lieu de sret. Allons, madame, rappelez votre
courage; une chaise m'attend l-bas, il faut y monter sur-le-champ, il
faut cder aux voeux d'un homme qui vous adore, et qui veut vous protger
contre les injustes violences de sa femme.--De sa femme, grand Dieu!

Michel charge une valise des effets les plus prcieux de madame du
Szil, qui le regarde sans songer  l'aider. Cependant elle pense au
portrait de l'inconnu, elle le prend, l'examine avec une expression
douloureuse; puis elle le montre  sa fille, en lui disant du ton le
plus mu: Voil ton pre, mon Adle!... c'est le particulier que tu as
vu hier soir!.... Tu n'es pas le fruit de l'hymen, tu n'es pas mme
celui de l'amour; car ta mre a t trompe, sduite: ah Dieu! que ne
suis-je morte la veille de ce jour fatal!....

Adle tonne, attendrie, prend le portrait, le considre; puis elle
embrasse sa mre en fondant en larmes. Ma tendre mre, lui dit-elle, et
tu m'avais cach!....--Devais-je rougir  tes yeux, mon Adle!.... Mais
le destin, le cruel destin m'y force!.... La scne de cette femme
violente.... Qu'aurais-tu pens de moi!....

Pendant ce court entretien, qui se termine par des effusions de
tendresse entre la mre et la fille, Michel a tout prpar pour le
dpart. Il est temps, madame; il est temps, daignez me suivre.

Madame du Szil noye dans les larmes, faible, et soutenue par sa
fille, monte avec elle dans la chaise: c'est Michel qui les conduit, il
fouette ses chevaux, et fend l'air. Michel est le postillon de notre
veuve, il est impossible qu'elle lui parle en route, qu'elle tire de lui
la moindre explication. Elle ne sait o elle va, l'infortune; mais elle
a confiance en Michel, il ne peut la trahir, la livrer  ses ennemis. Ce
fut dans la voiture que madame du Szil raconta  sa fille les dtails
de sa courte liaison avec l'tranger, ainsi que l'histoire de sa
naissance, et le secret de son existence, que les bienfaits de l'inconnu
avaient jusqu' prsent rendue aise et mme heureuse. Adle ne pouvait
revenir de sa surprise, elle brlait du desir de voir cet homme
extraordinaire, et finissait par embrasser sa mre, par rassembler
toutes les facults de son coeur et de son esprit pour consoler cette
mre dsole. Michel courut pendant l'espace d'environ cinq heures sans
s'arrter. Il tait quatre heures du soir, lorsqu'il descendit de
cheval, au milieu de la grande rue d'une ville de province, dont nos
voyageurs ignoraient le nom. Michel donne le bras  ces dames, et leur
dit: Voil la retraite sre et tranquille que vous devez dsormais
habiter.

La porte d'une maison simple, mais commode s'ouvre; une femme, jeune
encore, et d'un extrieur dcent, parat: Entrez, mesdames, dit-elle 
nos voyageuses, je vous attendais....

Tout ceci parat un rve  madame du Szil, qui reste bien plus
tonne, lorsque Michel, aprs avoir dit  la matresse de la maison: Je
vous recommande mes chres matresses que je reverrai bientt, remonte
sur son cheval, et disparat avec la chaise qui les a amenes, et dont
il a retir la valise.

Je ne vous peindrai point le silence inquiet et douloureux de madame du
Szil et de sa fille; vous devez vous en faire une ide, si vous vous
mettez un instant  leur place.

Madame Germain, c'est le nom de leur nouvelle htesse, ne nglige rien
pour rassurer ses deux aimables compagnes qu'elle voit tremblantes et
dans un trouble difficile  dcrire. Soyez tranquilles, mesdames, leur
dit-elle, daignez m'accorder votre confiance, vous tes parfaitement en
sret chez moi.--Je le crois, madame, rpond la belle veuve; mais, de
grace, veuillez nous apprendre o nous sommes, et par quel ordre nous
sommes conduites ici?--Je vais satisfaire  toutes vos questions,
madame. Vous tes ici  Dreux, petite ville de Beauce, loigne tout au
plus de dix-sept lieues de Paris. Quant  moi, je m'appelle madame
Germain, et l'honneur d'avoir l'estime et l'amiti de M. le marquis de
Rosange.--Du marquis de Rosange, s'crie madame du Szil, en se
rappelant l'ancien bienfaiteur de son poux! du marquis de Rosange!
Quoi! vous connaissez ce vieillard respectable?--Ce vieillard, dont vous
parlez, madame, n'est plus depuis dix ans; c'est son fils qui a la bont
de m'estimer, et qui brle, depuis seize ans, pour vous de l'amour le
plus tendre et le plus constant.--Ciel! mon inconnu?...--N'est autre que
le marquis Jules de Rosange, fils du bienfaiteur de votre poux, que
vous veniez implorer  Paris, lorsqu'il vous arriva l'aventure de
Breteuil.--Qu'entends-je, grand Dieu! si son pre a su que la veuve de
son protg s'tait dshonore!....--Jamais, madame; ce secret n'est
connu que du marquis, de moi et de votre fidle Michel.... Mais je vois
que j'ajoute encore au trouble qui vous agite: daignez prendre quelque
nourriture, ensuite je me ferai un devoir d'claircir tous vos doutes.

Madame Germain fit servir le dner; et nos dames, rassures par le ton
obligeant et les manires franches de leur htesse, mangrent un peu,
mais sans got et sans apptit; elles avaient prouv depuis
vingt-quatre heures trop de rvolutions. Madame Germain ne cessait de
leur dire, soyez tranquilles, mesdames, la femme qui vous poursuit ne
saurait dcouvrir votre retraite, et d'ailleurs j'espre qu'elle
n'aurait aucuns droits chez moi.--Mais quelle est cette femme?--C'est
son pouse.--Comment a-t-il pu pouser une autre que celle qu'il
aimait?--C'est lui qui vous expliquera cela; car vous le verrez
bientt.--Nous le verrons!--Oui, du moins il m'a fait prvenir de
l'attendre sous quelques jours.-- bonheur!.... Mais comment avez-vous
su, madame?--C'est ce que je vais vous apprendre. J'tais autrefois
femme de confiance de la mre du marquis qui m'avait leve: mon mari
tait aussi au service de cette famille estimable. Devenue veuve, j'ai
pri ma matresse de me permettre de vivre tranquillement du fruit de
mes pargnes: elle y a consenti, et ses bienfaits ajouts  ce que je
possdais dj, m'ont permis d'acheter cette maison o je vis, depuis
dix ans, sans faste, mais dans une honnte aisance. Le marquis, qui a
des terres dans cette province, avait la bont de se reposer de temps en
temps chez moi, lorsque ses affaires l'appelaient dans ses possessions:
il avait hrit de la tendresse de sa mre pour moi, et en vingt
occasions il avait prouv que j'tais digne de sa confiance. Ce fut au
commencement de ce printemps qu'il me raconta son aventure avec vous et
les suites qu'elle avait eues. Il m'ajouta qu'il vous adorait, qu'il
chrissait sa fille, quoiqu'il ft priv du bonheur de vous voir par des
motifs puissans, mais que son seul espoir tait de se runir un jour 
vous deux, et de rparer les torts de l'amour et du destin. Mon pouse,
me dit-il ensuite, a des soupons; un domestique m'a trahi, j'en suis
sr; vous connaissez l'humeur altire de la marquise, elle est capable
de tout pour se venger d'une femme qu'elle croit bien plus sa rivale
qu'elle ne l'est en effet. Si jamais elle parvient  dcouvrir la
retraite de ma fille et de sa mre, permettez-moi, madame Germain, de
les cacher dans votre maison, promettez-moi de leur donner un asyle sr,
secret, et de leur accorder une part de cet attachement que vous me
prouvez tous les jours.... Je lui promis de seconder ses moindres voeux 
cet gard, et depuis ce temps, je ne le vis plus.... Cette nuit, je
dormais profondment, lorsque vers deux heures du matin, je fus
rveille en sursaut par un bruit extraordinaire: on frappait  ma porte
 coups redoubls: c'tait Michel, que j'introduisis aprs qu'il se fut
fait bien connatre. Je n'avais jamais vu Michel; mais le marquis m'en
avait parl comme d'un homme sr et probe qu'il avait plac auprs de
vous. Michel me remit une lettre dans laquelle le marquis me racontait
l'aventure arrive au spectacle, et me priait de tenir sur-le-champ la
parole que je lui avais donne de recevoir chez moi les deux dames
auxquelles il s'intressait:  l'instant, dis-je  Michel,
amne-les-moi, ces deux personnes infortunes dont je brle d'adoucir
les chagrins.... Michel est parti  cheval comme il tait venu, et je
lui dois le bonheur de vous possder en ce moment.

Madame du Szil remercia son htesse de l'explication importante
qu'elle venait de lui faire; puis elle parut inquite de ce que Michel
venait de la quitter si brusquement. Madame Germain lui rpondit: Le
marquis, tremblant qu'il ne vous arrivt quelque accident en route,
avait donn ordre  ce domestique de revenir sur-le-champ,  Paris, lui
rendre compte du succs de votre voyage. Et d'ailleurs il a des
arrangemens  prendre relativement  votre maison, aux effets que vous
avez laisss dans votre appartement. Ne craignez rien, encore une fois,
femme intressante; et vous, jeune personne digne d'une mre aussi
estimable, aidez-moi  dissiper ses inquitudes; vous tes toutes deux
chez une amie, une tendre amie, qui fera tout pour mriter que vous
l'appeliez par la suite de ce doux nom.

La veuve et sa fille embrassrent madame Germain, qui mla quelques
larmes de sensibilit  celles que ses amies rpandaient en abondance:
ensuite on conduisit les voyageuses dans leur appartement, o on les
laissa libres de se livrer, sans tmoins,  leurs rflexions.

Maintenant, monsieur le baron, belle Clmence, et toi, mon cher Victor,
voulez-vous me permettre de faire une courte digression? Voulez vous
connatre plus particulirement cette madame Germain, qui commence 
jouer un rle assez important dans cette histoire? Regardez moi, vous la
voyez devant vous.... Wolf est un nom suppos que j'ai pris  une poque
que vous connatrez.... Oui, je suis cette madame Germain, qui a connu
ton aeule, Victor, qui t'a reu dans ses bras, qui t'a remis dans ceux
du respectable baron de Fritzierne; enfin je suis cette madame Germain
qui a ferm les yeux  ta malheureuse mre, moissonne dans sa tendre
jeunesse, comme la violette du printemps. C'est ma maison que le marquis
de Rosange avait choisie pour soustraire aux regards de la jalousie deux
personnes auxquelles il tait attach par les plus doux liens. J'tais
prvenue sur les graces et les vertus de ces deux aimables femmes; mais
leur excellent caractre, leurs malheurs, le charme de leur entretien,
tout me pntra bientt pour elles d'une amiti si vive, si constante,
que les preuves que j'eus le bonheur d'en donner par la suite, ne
cotrent rien  mon coeur.

Ici, madame Germain (nous ne l'appellerons plus madame Wolf) fut
interrompue par le baron de Fritzierne, qui lui prouva son estime dans
les termes les plus flatteurs: la jeune Clmence embrassa cette femme
sensible, et Victor mu, attendri, ne put que se jeter sur une de ses
mains, qu'il couvrit des douces larmes de la reconnaissance.

Madame Germain remercia ses amis de l'intrt qu'ils lui prouvaient;
puis elle reprit ainsi son intressante narration.




CHAPITRE VIII.

L'AMOUR ET L'HYMEN.


Madame du Szil, retire avec sa fille, ne put s'empcher d'admirer la
providence, qui assigne  chaque individu une destine qu'il ne peut
fuir. Quoi! s'cria-t-elle, mon inconnu qui s'est cach  mes regards
depuis seize ans, cet tranger sensible et gnreux qui a su faire les
plus grands sacrifices pour rparer une seule faute, c'est le fils du
bienfaiteur de mon poux, c'est le jeune Jules dont M. du Szil m'a
parl autrefois avec tant d'intrt, l'ami de son enfance, le compagnon
de ses jeux, de ses moindres plaisirs!....

La veuve relit les lettres, que depuis long-temps elle reoit de
l'inconnu: aucune n'est signe; mais toutes sont souscrites d'un J. et
d'un R. ce qui fait bien Jules Rosange. Elle s'tonne de ne l'avoir
point devin; mais elle s'abuse, il tait impossible que sa pense
s'arrtt sur un jeune homme qu'elle ne connaissait que de nom, et
qu'elle ne pouvait pas supposer se rencontrer sur la mme route qu'elle
avait  parcourir, dans la mme voiture qu'elle a choisie. Les choses
les plus simples sont souvent tellement loignes de la vraisemblance,
qu'il y aurait de la folie  vouloir leur trouver des rapprochemens.

Adle et sa mre attendaient le marquis avec la plus vive impatience:
lui seul pouvait leur donner des explications indispensables sur bien
des points qu'elles ne comprenaient pas encore; mais voeux inutiles! le
marquis, qu'on attendait sous peu de jours, ne vint pas; un mois
s'coula sans qu'on entendt parler de lui, sans qu'on vt revenir le
fidle Michel lui-mme. L'inquitude, la douleur, et la rvolution
violente qu'avaient cause  madame du Szil l'entrevue du spectacle et
la scne affreuse de la vieille marquise, tout avait altr sa sant 
un point qu'un mdecin, appel, dclara que l'infortune avait tout au
plus huit jours  vivre. Sa fille et moi, nous ne quittions pas le
chevet de son lit, nous lui prodiguions les soins les plus empresss;
mais nous ne pouvions calmer le vif desir qu'prouvait la veuve de voir
Rosange, de mourir dans ses bras! Dans le transport de son cerveau, elle
l'appelait  grands cris, elle croyait le voir, lui reprochait sa fatale
destine, et retombait dans un accablement qui faisait craindre pour ses
jours. Adle ne savait que pleurer et implorer le ciel pour sa tendre
mre: moi, je m'occupais des soins que l'tat de mon amie exigeait, et
je ne pouvais concevoir le retard ni le silence du marquis. Enfin, un
jour que madame du Szil tait un peu plus tranquille, je vois s'arrter
 ma porte une calche couverte; le coeur me bat, je cours, et reconnais
sur-le-champ le domestique qui est derrire: c'est Michel!  bonheur!
s'il accompagne le marquis, nous allons rendre  la vie une femme
infortune! c'est Rosange en effet qui descend, se prcipite dans mes
bras, et me demande son amie. Votre absence, lui dis-je, a pens lui
coter la vie: elle est encore trs-mal; mais aussi pourquoi avez-vous
tant tard?....--Une forte raison, des embarras multiplis, me rpond le
marquis; je vous conterai tout cela, madame Germain; mais o est mon
amie, je viens faire son bonheur.

Je me hte d'aller annoncer  madame du Szil la plus heureuse
nouvelle; le marquis m'a suivie, il est dj dans la chambre, au lit de
madame du Szil, qui jette un cri de surprise et d'motion. Le marquis,
effray de la pleur et de l'tat languissant de l'infortune, recule
quelques pas, examine sa fille, et la presse contre son sein avec la
plus vive tendresse. Quel moment pour ces trois amis! comme ils avaient
soupir aprs ce moment fortun, et combien il leur avait cot!....
Rosange, lui dit madame du Szil d'une voix faible, la voil, ta fille,
la voil; hlas! pourra-t-elle jamais t'appeler son pre!--Elle le peut,
rplique vivement le marquis, elle le peut ds aujourd'hui: oh! recouvre
ta sant, femme adorable, et apprends la nouvelle la plus heureuse!....
Je suis libre, et je viens t'offrir ma main.--Quoi! votre pouse?--Elle
n'est plus, et sa mort me rend  mes premiers liens,  mes premires
affections. Deviens ma femme,  mon amie, et donne  ta fille un pre,
un rang estim, et quelque fortune!

Vous peignez-vous, mes amis, l'impression que cette nouvelle inattendue
produisit sur nous toutes. Madame du Szil ne peut prononcer un mot;
mais son front est color, ses yeux brillent de l'espoir du bonheur;
elle saisit la main de Rosange, qu'elle presse sur son coeur: Adle est
dans les bras de son pre, et moi je supplie ce dernier de nous faire le
rcit d'un vnement aussi heureux pour ma tendre amie. La malade, qui
tait un peu revenue de son trouble, tait en tat de l'entendre. Le
marquis ne se refusa point  satisfaire notre curiosit: nous prmes
tous des siges, et le marquis commena ainsi:

Le marquis de Rosange, mon pre, tait un des hommes les plus favoriss
de la nature du ct du coeur et de l'esprit. Grand guerrier, fin
politique, son gnie l'avait rapproch du souverain,  qui il avait mme
rendu les plus grands services. Je me souviens toujours de lui avoir
entendu raconter que combattant un jour aux cts du jeune roi, notre
grand monarque actuel Louis XIV, mon pre et le comte de Bellemare, son
ami, avaient eu le bonheur de sauver la vie deux fois  leur prince. Ce
jeune roi, reconnaissant et sensible, prit sur-le-champ le plus grand
intrt  Rosange et  Bellemare, qui ne se quittrent plus. Dans les
troubles civils, ces deux amis furent toujours du mme parti, et ne
contriburent pas peu, par leur courage et leur prudence,  borner les
prtentions de ceux qui soufflaient sur notre malheureuse France le feu
de la discorde. Louis XIV leur disait souvent: Je vous marierai tous
deux de ma main, messieurs, et s'il nat de l'un de vous une fille et de
l'autre un garon, je veux, je veux absolument qu'ils soient unis un
jour, pour que le gnreux sang qui coule dans vos veines reste toujours
dans la mme famille!....

Ces touchantes promesses ne furent pas sans effet. Le roi fit bientt
pouser au comte de Bellemare mademoiselle de Sancy, fille de l'un de
ses gnraux, et  mon pre, il donna mademoiselle de la Guiche, fille
de la premire dame d'honneur de la reine. Louis, en faveur de ces
mariages, donna aux deux amis des terres, des chteaux; mais, fidle au
voeu qu'il avait form de voir unir un jour les enfans des quatre poux,
il exigea, en cas que le caprice ou les passions de ces enfans les
loignassent d'une union qu'il desirait; il exigea, dis-je, que les
biens de celui qui refuserait passassent  la famille de l'autre;
j'entends par _ces biens_, ceux seulement qui venaient de ses largesses.
Tout fut donc ainsi dcid, arrang et sign. Bientt madame de
Bellemare donna le jour  une fille, et ce ne fut que plus de dix ans
aprs que M. de Rosange eut un fils. Quelque diffrence d'ge qui se
trouvt entre les jeunes gens, le projet d'union n'en fut pas moins
suivi. Les deux pres, enchants, firent savoir cette nouvelle au roi,
qui partagea leur satisfaction. J'tais donc destin, ds ma naissance,
 mademoiselle de Bellemare, et l'on m'habituait tellement  la voir un
jour mon pouse, que dans mon enfance, en jouant avec elle, quoiqu'elle
et dix ans de plus que moi, je ne l'appelais que ma petite femme, et
qu'elle me rpondait en me nommant son petit mari.

Cependant, en grandissant, je remarquais que le caractre de _ma petite
femme_ tait aigre, imprieux, et qu'il annonait beaucoup de
dispositions  la mchancet: je ne l'aimais pas; mais n'ayant point de
passion dans le coeur, habitu d'ailleurs  obir aux volonts de mes
parens, instruit aussi des arrangement pris pour cette union par le roi,
qui m'accablait de bonts, je me prparais  mon hymen sans crainte
comme sans plaisir.  l'ge de vingt ans, mon pre voulut me faire
voyager pendant deux ou trois ans, afin de me donner la connaissance des
hommes et des peuples. Je partis donc au grand regret de mademoiselle de
Bellemare, et accompagn d'un seul instituteur qui avait lev mon
enfance. Je ne vous ferai point ici l'histoire de mes nombreux voyages;
il vous suffira de savoir qu'aprs avoir vu l'Angleterre, j'arrivai 
Calais, o je trouvai une lettre pour moi chez un de mes correspondans.
Elle tait de mon pre; il m'ordonnait de revenir bien vte, attendu que
le roi voulait m'unir lui-mme  mademoiselle de Bellemare avant de
partir pour les frontires d'Allemagne, o il allait commander ses
armes en personne. Je devais, disait-il, m'arrter  Chantilly, o je
trouverais des domestiques et des chevaux qui avaient ordre de me
conduire, sans dbotter,  son chteau de Rosange, situ  quelques
lieues de Paris, o il tait depuis deux mois avec la famille Bellemare,
et o l'hymen devait se faire aussi-tt mon arrive. Cette prcipitation
qu'on mettait  former un lien o je prvoyais la perte de mon bonheur
et de ma libert, m'attrista; avec cela, mon digne instituteur tait
tomb dangereusement malade chez le correspondant o j'tais descendu.
Je ne pouvais partir sans lui, l'abandonner. Je restai donc quelques
jours, aprs avoir crit  mon pre pour lui faire part de l'obstacle
qui m'arrtait. Mon vieil ami mourut, je lui fis rendre les derniers
devoirs; aprs quoi je me prparai  partir. L'ennui que j'prouvais, le
desir que j'avais d'loigner encore mon arrive, tout me porta  faire
comme les coliers (passez-moi cette comparaison), qui prennent le plus
long chemin pour revenir  leur pension. Je me mis donc dans une voiture
publique, qui devait rester huit jours au moins en route: je ne puis pas
bien me rappeler aujourd'hui les motifs, dignes de ma jeune tte sans
doute, qui m'engagrent  voyager ainsi: peut-tre tait-ce ma destine
qui me poussait  prendre ce parti, car l'homme est plutt matris par
la fatalit qu'il ne l'est par sa propre volont!

J'tais n avec des passions brlantes, mais qui ne s'taient fixes
encore sur aucun objet: je vois madame du Szil, je la vois et
l'adore!.... Le feu de l'amour coulait dans mes veines au lieu de sang,
et si elle et bien examin mes yeux, si elle et eu plus d'exprience,
de connaissance du coeur humain, elle se serait apperue de mon ardeur,
qui s'exhalait  tout moment malgr moi. Je dis malgr moi, car je
voulais me contenir. Comment pouvais-je en effet exprimer ma tendresse 
une veuve en larmes, qui ne pensait qu' l'poux qu'elle venait de
perdre, qui n'existait que pour chrir sa mmoire!.... Tant de vertus,
tant d'amour pour un autre, m'enflammaient davantage, mais me foraient
au silence.... Dans la mme voiture tait une jeune personne qui
paraissait trs-lie avec un militaire qui l'accompagnait: Claire,
c'tait son nom, avait remarqu le feu de mes yeux; elle se douta de mon
amour, et m'en plaisanta; ce fut  Abbeville que j'eus l'imprudence de
lui confier qu'il me fallait mourir si j'tais oblig de renoncer  ma
passion. Claire et son ami se mirent  rire de ce qu'ils appelrent ma
navet; ils me donnrent les conseils les plus pernicieux, et
embrasrent tellement mes sens, que je leur promis de suivre leurs avis;
tout tait arrang, il ne fallait plus qu'une auberge commode o nous
pussions excuter notre joli petit plan. Cette auberge favorable se
prsenta  Breteuil. Vous vous rappelez mon amie, que le soldat et le
prtre se mirent  boire en soupant, et nous forcrent de suivre leur
exemple: ceci entrait dans nos projets. Claire avait mis dans votre
verre une poudre narcotique que j'avais achete  Amiens.... Elle devait
vous procurer un sommeil profond, ce qui arriva sans doute; car lorsque
vous ftes endormie, la trop officieuse Claire m'ouvrit votre porte, se
retira, et vous ne savez que trop  quel excs je fus coupable!....

Quand mon crime fut consomm, je rentrai dans la chambre o nous nous
tions retirs, le prtre, le militaire et moi: le bon ecclsiastique
tait si fort endormi qu'il ne s'tait pas apperu de mon absence; pour
le militaire, qui n'avait pas perdu son temps, puisque Claire tait
venue le trouver, il renvoya cette fille, et me demanda en riant des
nouvelles de ma victoire. Je ne pus lui rpondre, tant j'tais troubl:
effet singulier du remords dans un coeur gar, mais vertueux!
J'prouvais une confusion dont je ne pouvais me dfendre; et un nouveau
sentiment, plus doux, plus conforme  mes principes,  mon ducation,
l'amour sensible et dlicat prenait dans mon coeur une place qu'il ne
devait plus quitter. On a toujours prtendu que la jouissance tait le
tombeau de l'amour; j'prouvais un effet tout contraire: mon sang
s'tait rafrachi, ma tte s'tait calme; ma raison avait fait taire la
voix imprieuse des sens, je me rappelais vos larmes, vos prires, et le
plus vif intrt m'attachait  vous. Je me regardais comme un monstre
indigne de l'estime des honntes gens, de ma propre estime; je ne savais
quelle conduite tenir, quels sacrifices faire pour expier mon crime,
pour regagner votre tendresse; car je ne doutais pas que vous n'eussiez
quelque amiti pour moi; j'avais un peu d'amour-propre et beaucoup
d'amour, l'illusion m'tait permise. Oui, me dis-je, je veux l'aimer,
l'adorer toujours; mais quand et comment lui prouver ce nouveau
sentiment qui ne peut l'irriter; j'ignore son nom, quoiqu'elle m'ait
appris ses malheurs et le motif qui la guide  Paris.... Au moins je
dois lui demander pardon de mon crime, je le dois; je ne pourrais vivre
charg de sa haine.

Ces rflexions m'avaient agit tout le reste de la nuit. Au jour je
rentre chez vous comme un homme gar, dans l'intention dplace de
tomber  vos genoux, de vous exprimer mes regrets, je jette un regard
sur vous; un doux sommeil rafrachissait votre sang; je le respecte ce
sommeil, partage de l'innocence, et vais me retirer.... Une lettre
commence frappe mes regards sur une table; j'ose y porter la main, et
j'y lis:

* * *

_La veuve dsole du jeune du Szil est passe  l'htel de M. le
marquis de Rosange, pour prier ce respectable bienfaiteur de son poux,
de lui permettre de verser des larmes dans son sein paternel. C'est 
Calais que la mort l'a spare de l'poux le plus estimable. Depuis
quelque temps il se plaignait d'une indisposition,  laquelle on aurait
d...._

* * *

Votre lettre, que vous n'aviez pas finie, ne contenait que ce peu de
mots; mais il suffisait pour m'clairer, et pour me faire dtester
davantage mon crime. J'avais dshonor la veuve du protg de mon pre,
la veuve de l'ami de mon enfance; car votre poux orphelin, lev par
les soins de mon pre qui avait connu ses parens, tait mon frre et mon
compagnon de jeux, et je venais d'outrager sa mmoire!.... Non, me
dis-je, je ne l'abandonnerai jamais cette femme vertueuse! l'orgueil,
l'intrt et la protection vont me faire contracter des noeuds forcs;
mais ceux de l'amour seront plus sacrs, quoique plus secrets.
J'viterai l'occasion de la voir, puisque ma main tant au pouvoir d'une
autre, ma prsence ne pourrait que faire rougir ma tendre amie: elle et
moi, nous sommes aussi trop dlicats pour entretenir un commerce
scandaleux que l'hymen m'interdit. Pourquoi donc la reverrai-je? Pour
m'exposer au danger de troubler mon mnage? Non: qu'elle soit accable
de mes bienfaits; mais que mes traits s'effacent de sa mmoire, qu'elle
ignore jusqu' mon nom! il lui rappellerait son poux, et aggraverait ma
faute. Acquittons  jamais la dette de l'amour; mais vitons, par
l'absence, les piges qu'il pourrait tendre  l'hymen....

Ce parti tait bizarre; mais il tait sage, et j'osai le croire
dlicat. C'est pour commencer mon plan de conduite que je substituai un
billet de moi  votre lettre que je gardai: l'htesse fut mise dans mes
intrts; et  force d'argent, je m'attachai le militaire, amant de
Claire. Ce jeune homme, aprs s'tre entendu avec Claire, partit avec
moi  cheval, et je le chargeai de vous devancer d'auberge en auberge,
jusqu' Paris, d'y suivre vos pas, et de me rendre compte de vos
moindres dmarches. Ce jeune homme tait moins vicieux qu'tourdi; ce
fut lui qui chargea le petit garon de l'auberge de Clermont de vous
remettre mon portrait, que j'avais fait faire  Londres,  l'insu de mon
pre, dans l'intention d'en faire un prsent  mademoiselle de
Bellemare. Ce fut lui qui, connaissant la mre Michel et son fils, mit
ces bonnes gens dans mes intrts, et vint ensuite  Rosange, me dire le
lieu de votre retraite. Lorsque Michel se trouva  la porte du roulage,
dans le fauxbourg Saint-Denis, il y tait exprs: c'tait la premire
fois de sa vie qu'il jouait le rle de commissionnaire. Mon confident,
le militaire, tait  deux pas qui vous montra du doigt  Michel, et lui
fit signe que vous tiez la personne qu'il attendait. Quand Michel vous
proposa son logement, que vous accepttes, c'tait par mon ordre, tout
tait prvu, arrang, et tout russit au gr de mes souhaits.

Pendant ce temps, j'tais chez mon pre, o je m'enchanais par
politique  un objet qui m'tait devenu odieux; mais la protection de
mon roi, ma fortune, la tendresse de mon pre, tout tait attach  ce
fatal hymen. Je me mariai donc, et j'eus une vritable furie attache 
mes pas; cette femme, soit par jalousie, soit par mchancet, ne me
laissait pas sortir un moment sans elle, ou sans avoir, dans mes propres
domestiques, un espion de ma conduite. Vous jugez combien je tremblais
qu'elle vous dcouvrt! je m'tais dbarrass du jeune militaire, qui
seul pouvait instruire ma femme; je donnai  ce jeune homme de
l'avancement  l'arme, o, depuis, j'ai toujours eu soin de lui. Michel
et sa mre taient dans ma confidence; mais ces tres taient si probes,
si fidles!.... Dupr, mon valet-de-chambre, homme sur qui je pouvais
aussi compter, tait charg de vous porter les faibles prsens que je
pouvais vous faire: il s'entendait  merveille avec Michel qui, de temps
en temps, venait me rendre compte de l'tat de votre sant, ou de celui
de vos affaires.

Rien n'gala la joie de la mre Michel et de son fils, quand vous leur
apprtes que vous alliez devenir mre: le bon Michel vint sur-le-champ
m'apprendre cette agrable nouvelle, qui changea soudain tous mes
projets. Je n'avais point d'enfant de la marquise, je me dcidai  n'en
jamais avoir de cette femme altire, qui prit, de-l, l'occasion de
s'imaginer que j'avais quelque intrigue cache. Je fus plus pi par
elle; mais la guerre que je fis, les diffrentes places que le roi
m'avait donnes, m'obligeant  des voyages frquens, j'eus mille
prtextes pour me dfendre de cder  l'hymen ce dont l'amour,  qui je
n'avais sacrifi qu'une fois, m'avait bien rcompens par le don
prcieux de la paternit. Depuis seize ans, je vous ai vue cinq  six
fois,  mon amie; j'ai aussi vu mon Adle; mais dans des endroits
publics, o l'on m'avertissait que vous alliez, et o il vous tait
impossible de me distinguer dans la foule. Quelles douces motions
j'prouvai, sur-tout en admirant ma fille, le modle de son sexe, par
ses graces et ses rares qualits!.... Combien je vous vouais de
reconnaissance, mon amie! combien je vous remerciais d'tre mre, quand
je ne pouvais, envers mon enfant, remplir les tendres devoirs d'un pre!

Enfin le moment du malheur approchait. Dupr, mon valet-de-chambre,
tait g; il tomba malade, et bientt ses jours furent compts par les
mdecins. Je ne sais quelle fausse dlicatesse saisit ce vieillard, qui
tait dvot; il prie la marquise de passer chez lui, et lui raconte que
depuis environ quinze ans, il porte de temps en temps, de l'argent et
des bijoux prcieux  une femme que son matre entretient: c'est ainsi
qu'il vous peint; car il ignore les rapports qui m'unissent  vous, je
ne lui en ai jamais fait la confidence. Il semble que ce vieillard
timor attende cet aveu pour expirer: il meurt, et n'a pas mme le temps
de dire votre adresse  la marquise; mais cette femme irrite se
rappelle que Dupr vient de lui dire que Bernard, l'intendant, connat
la matresse de son mari; Dupr la lui a montre un jour  la promenade.
La marquise fait venir Bernard et le questionne. Bernard convient qu'il
a vu l'inconnue; qu'il la reconnatrait bien; mais, comme il n'a jamais
eu une grande confiance dans les caquets des domestiques, il n'a pas
pens  demander  Dupr des renseignemens sur l'adresse ou le nom de
cette femme: ce sont ses expressions.

Ainsi la marquise sait tout, et ne sait rien: c'est  moi qu'elle
s'adresse alors, et n'en est pas plus avance, quelque violente que soit
la scne qu'elle me fait.... Mais c'est au spectacle qu'elle est
tout--fait instruite. Elle voit mes regards fixs sur vous avec
intrt; cette mchante femme conoit des soupons, fait venir Bernard,
qui vous reconnat, et sort furieuse pour mettre ses gens  votre
poursuite; j'ai le temps de vous prvenir, soins inutiles! Vous tes
suivie, je l'apprends, et j'envoie chercher Michel. Mon ami, lui dis-je,
il faut sauver ta matresse; cours  Dreux, crve tous mes chevaux,
porte cette lettre  madame Germain, qui, j'espre, voudra bien donner
un asyle  la mre et  la fille: tu reviendras soudain les chercher,
et ne perdras pas un moment pour les conduire dans le sein de l'amiti.

Voil le mystre de l'absence de Michel, lorsque vous rentrtes chez
vous, au sortir du spectacle; il a suivi mes ordres, et la marquise
s'est vu arracher ses victimes sans pouvoir les dcouvrir. La rage et la
fureur se sont empares du coeur de cette femme, qui, dans l'impuissance
de se venger, a pris le parti de tomber malade et de mourir de dpit.
Voil ce qui a retard mon dpart et celui de Michel; car je n'avais
plus que ce fidle serviteur  qui je pusse me confier; il m'tait utile
 Paris, pour vous avertir des moindres vnemens, en cas qu'il en
arrivt d'une nature  m'y retenir long-temps. Tel est le rcit exact
des vnemens qui m'ont conduit enfin  la libert, et qui me permettent
aujourd'hui de reprendre mes premiers liens, les seuls faits pour fixer
mon coeur, jaloux de se livrer  tous les sentimens que font prouver
l'amour et la nature.




CHAPITRE IX.

SUITES D'UNE PROMENADE SOLITAIRE.


Quand M. de Rosange eut fini de parler, Adle se jeta une seconde fois
dans ses bras; pour madame du Szil, elle ne put rsister  l'excs du
bonheur qui venait terminer ses maux. Aprs avoir balbuti quelques
exclamations, elle tomba dans une faiblesse qui nous fit craindre pour
sa vie. Nous nous retirmes, et le mdecin qui arriva bientt, nous
apprit qu'il dsesprait des jours de cette tendre amie. Vous vous
peignez notre douleur, et sur-tout celle du marquis, qui se reprochait
sa mort, et craignait de ne pouvoir rparer tous les maux qu'il avait
causs. Mais il avait une fille, le marquis; il lui devait un nom, un
tat dont sa malheureuse mre n'avait pu jouir. Le marquis prit son
parti; il mit dans ses intrts le respectable cur de Saint-Pierre, 
qui il confia ses fautes et le projet qu'il avait form. En consquence
le bon cur vint trouver madame du Szil; et, aprs l'avoir prpare par
degrs  la mort, qui s'avanait  grands pas, il la pria de permettre
que le marquis lui donnt sa main pour le bonheur et la fortune de sa
fille,  qui elle se devait  ses derniers momens. Madame du Szil
montra en cette occasion une fermet au-dessus de son sexe; elle
consentit  tout.... Ce fut donc au pied du lit de douleur que se
contracta l'acte le plus saint, le plus auguste, le plus utile,
puisqu'il rparait une faute, et donnait  une fille vertueuse une
existence civile. Je vous abrgerai les dtails de cette triste
crmonie, qui arracha des larmes de tous les yeux qui en furent
tmoins; je vous dirai seulement qu'un notaire fut mand, et que tout
fut fait dans les formes, et avec la plus grande sret pour Adle.
Madame du Szil avait renonc  l'espoir de jouir de cet hymen brillant;
elle sentit s'avancer sa fin sans la craindre, et bientt elle expira
dans nos bras, rsigne et satisfaite d'avoir fait au moins le bonheur
de sa fille....

Qu'on ne me demande pas la nature d'une maladie cruelle qui venait de
la plonger si prcipitamment dans le tombeau: on sait qu'il y a des
momens o un saisissement seul suffit pour causer  notre sexe des maux
irrparables!...... L'infortune venait de prir enfin, et le deuil le
plus sombre remplaait la tranquillit de ma maison...... Le marquis,
inconsolable, passa quelques jours avec nous; puis il nous laissa
Michel, et retourna  Paris, o l'appelaient des arrangemens de famille
relatifs aux biens et aux parens de sa premire femme; je dis de sa
premire femme, car il venait d'tre veuf deux fois en huit jours; mais
la perte qu'il avait faite en madame du Szil lui tait bien plus
sensible que la premire. Il partit donc en me recommandant sa fille.
J'ai encore affaire, m'a-t-il dit,  M. de Bellemare et  sa femme; ils
demeurent chez moi. Quand j'aurais eu le bonheur de conserver ma chre
du Szil, je n'aurais pu l'emmener sur-le-champ  Paris, dclarer
hautement mon nouvel hymen, et prsenter aux parens de ma premire
pouse une seconde femme et une grande fille toute leve. Tout cela
m'aurait demand du temps et des mnagemens; je vous aurais prie,
madame Germain, de donner encore, au moins pendant six mois, un asyle
chez vous  la mre de mon Adle; veuillez rendre le mme service la
fille de votre amie; je la confie  vos soins,  votre vertu; veillez
sur ses jeunes passions, tenez-lui lieu de l'appui qu'elle a perdu;
qu'elle retrouve enfin en vous toute la tendresse et toute la
surveillance d'une mre! Aussi-tt que j'aurai termin des affaires
d'intrt, trop longues peut-tre pour mon impatience, je vous
redemanderai ce trsor inapprciable, et j'espre que vous voudrez bien
alors quitter votre solitude, pour accompagner, prs de moi, votre
lve, et lui servir d'amie pendant toute sa vie!

Je remerciai M. de Rosange de la confiance qu'il me tmoignait, et je
lui promis de faire oublier  sa fille chrie qu'elle fut loigne de
ses parens. Adle embrassa son pre en versant un torrent de larmes, et
cette sparation fut presqu'aussi douloureuse que celle qui nous avait
privs pour jamais de l'infortune du Szil.

Aprs avoir donn quelque temps  la douleur, aux regrets, je songeai 
cultiver dans Adle les heureux talens qu'elle possdait, et, pour cela,
je lui fis voir un peu la socit. Par-tout elle tait adore: rien en
effet n'tait plus aimable que mademoiselle de Rosange. C'tait le coeur
et l'esprit de sa mre, avec plus de graces, plus de beaut et plus de
talens. Elle avait un caractre assez srieux, mais elle n'tait ni
triste, ni timide; elle savait faire briller tous ses avantages sans
nuire  ceux des autres, sans vanit comme sans faiblesse; mais ce qui
la distinguait particulirement, c'tait une franchise et une confiance
qui prenaient leur source dans un coeur pur et sensible. Cette qualit me
faisait trembler pour son bonheur; je me disais souvent: Si elle aime un
jour, elle aimera trop, et peut-tre sans distinguer si l'objet de sa
tendresse en sera digne! Elle avait devant les yeux l'exemple de sa
mre, et je m'appliquais  lui en fournir d'autres de passions
malheureuses: vains efforts! Toutes mes prcautions devaient rester sans
effets, et il tait crit que le seul malheur que je redoutais pour elle
devait lui arriver.

Huit mois s'taient couls, pendant lesquels nous avions reu
plusieurs lettres du marquis. Dans ses dernires, il nous marquait
qu'il nous engageait  prendre patience, que dbarrass bientt de la
famille Bellemare, il ne songeait plus qu' rendre sa maison et son
chteau de Rosange dignes de recevoir sa fille; tous ces arrangemens
pouvaient lui coter quelques mois, au bout desquels il se ferait un
devoir et un bonheur de prsenter sa fille  ses amis, et de dclarer sa
naissance. Ces lettres, toujours pleines de tendresse, faisaient notre
consolation: nous entrevoyions le bonheur, et l'espoir seul pouvait nous
faire supporter l'absence d'un homme qui nous tait galement cher 
toutes deux. Adle, pour surprendre agrablement son pre, et lui faire
un prsent, le seul qu'il pt accepter de sa fille, venait de se faire
peindre; elle se faisait une fte de lui prsenter elle-mme son
portrait, et de lui chanter, en s'accompagnant de sa basse de viole,
trois couplets qu'elle avait faits  cette occasion. Je crois me les
rappeler; si vous n'y trouvez pas, mes amis, un grand talent, comme
pote, au moins ils vous offriront des ides simples, vraies, et du
sentiment.

    ROMANCE.

    Pre sensible, ami fidle,
    Pour te faire un prsent flatteur,
    Un prsent digne de ton coeur,
    Un peintre a choisi ton Adle;
    En faisant pour toi ce portrait,
    S'il a retrac mon jeune ge,
    S'il m'offre  tes yeux trait pour trait,
    Il est content de son ouvrage.

    Des talens de notre jeunesse
    Qu'un pre aime l'accord touchant!
    Que l'art des vers, que l'art du chant
    Sont prcieux pour sa tendresse!
    Pour le payer d'un doux retour,
    Aux yeux d'un pre offrir l'image
    De l'enfant qui lui doit le jour,
    C'est lui prsenter son ouvrage.

    Si la nature, en traits de flme,
    Dans nos yeux mit le sentiment,
    Dans l'image de son enfant
    Un pre dcouvre son ame.
    Si l'on distingue, en chaque trait,
    De quelques vertus l'assemblage,
    C'est encore, avec le portrait,
    Lui rendre deux fois son ouvrage.

Ces couplets, dont Adle avait fait aussi la musique, n'attendaient
plus que l'arrive de M. de Rosange, ainsi que le portrait, sur le
cercle duquel ma jeune amie avait fait mettre A D L, _Dreux, rue
Parisis, 32_. espce de lgende qui signifiait _Adle,  Dreux, rue
Parisis, n. 32_.....

Ici, M. de Fritzierne interrompit madame Germain: Quoi! madame, ce
portrait? c'est celui que je possde, c'est celui que j'ai trouv dans
la barcelonnette de l'enfant de la fort?....--Oui, monsieur le baron,
reprit madame Germain: c'est celui-l mme. Il avait t fait pour un
pre, vous allez voir comme il passa dans d'autres mains coupables,
criminelles.... Mais n'anticipons pas sur l'vnement affreux et
dchirant qu'il me reste  vous rapporter: je touche  l'histoire de la
sduction la plus singulire! daignez me prter toute votre attention.

La ville de Dreux est btie dans un fond, entre deux collines: sur
celle  droite est la collgiale, et une antique dmolition qu'on
appelle le chteau. On y voit encore plusieurs hautes tours, dans
lesquelles Sully fit la premire exprience de l'invention de la mine.
L'autre colline  gauche, en venant de Houdan, offre un pays plat,
cultiv et couvert au loin de villages et de hameaux. Au pied de cette
colline serpente et murmure, au milieu des saules, la petite rivire de
_Blaise_, qui fait tourner plusieurs moulins. C'est sur le sommet de
cette colline, que les gens du pays appellent le _Blerat_, que nous
avions l'habitude de nous promener tous les soirs, mon Adle et moi.
Elle aimait la solitude et les entretiens philosophiques: ses gots
taient les miens, et tous deux nous jouissions du plaisir de nous
communiquer nos penses et nos moindres rflexions sur les lectures que
nous avions faites dans la journe.

Un soir que la conversation nous avait fait passer l'heure ordinaire
de la retraite, nous remarqumes dans ce lieu, ordinairement dsert 
cette heure, un jeune homme qui tourna plusieurs fois autour de nous, et
nous examina avec une attention particulire. La lune tait dans son
plein, et donnait presque  cette soire la clart d'un beau jour; en
sorte que l'on pouvait distinguer, non-seulement les objets, mais mme
les traits de la physionomie: l'affectation que mettait ce jeune homme 
passer et repasser auprs de nous, nous effraya d'abord: l'inconnu
cependant avait l'extrieur le plus dcent, et l'on distinguait plutt
de l'garement dans sa dmarche que l'envie de nuire. J'engageai
nanmoins tout bas ma jeune amie  doubler le pas. Elle tait moins
effraye que moi: le jeune inconnu lui inspirait de l'intrt; elle le
supposait accabl d'un violent chagrin, et elle ne se trompait pas; car,
pendant que marchions prcipitamment, nous l'appermes qui,
s'loignant de nous, descendait de la colline, et portait ses pas
rapides vers les bords de la rivire. Plus tranquilles, mais curieuses,
nous nous arrtmes en haut; mues par un pressentiment que l'inconnu
pouvait tre accabl par un dsespoir concentr, la crainte fit bientt
place en nous  la terreur. L'inconnu s'arrte contre un saule; puis, il
s'crie avec l'accent du dsespoir, et assez haut pour que nous
puissions l'entendre: Oui, voil le terme de tous mes maux! la mort, la
mort! cette onde salutaire me l'offre, osons la puiser dans son sein! tu
m'as abandonn,  ma mre! ombre de mon amie, reois le sacrifice d'une
vie qui ne peut plus couler pour toi!....

Il dit, et va se prcipiter dans la rivire: Arrtez, s'crie
involontairement Adle!....

Ce cri aigu dconcerte l'tranger, il se retourne: Qui que vous soyez,
nous dit-il, anges du ciel, car ce n'est pas la voix d'une mortelle que
je viens d'entendre,  laissez-moi, laissez-moi mourir! Vous ne
connaissez pas la douleur d'un fils qui a outrag sa mre, d'un amant
qui a perdu l'amante qu'il chrissait!....

L'tranger s'apperoit que nous volons vers lui, pour l'empcher
d'excuter son fatal dessein: Non, s'crie-t-il, vous ne m'arracherez
point  une mort que j'envie!....

Il tire un pistolet, s'ajuste.... Le coup part, et nous voyons
l'infortun tomber sans mouvement....

Qu'auriez-vous fait  notre place, mes amis? auriez-vous abandonn l
ce malheureux?.... Peut-tre nous blmez-vous aussi intrieurement de
nous tre laiss entraner si vte par la piti; mais est-il possible de
rsister  un premier mouvement de compassion pour un infortun qui ne
peut-tre  craindre, puisqu'il n'en veut qu' ses propres jours! Et
d'ailleurs, les accens de sa voix sont si touchans! ses exclamations
annoncent tant de sentiment, une si belle ame! il a parl de son amie
qu'il a perdue, de sa mre qu'il a outrage; il connat donc l'amour et
la tendresse filiale? Avec ces deux affections si pures, si dlicates,
peut-on inspirer quelque terreur? Non, on est  plaindre, on est
intressant, et l'on est fait pour attendrir tout le monde, sur-tout des
femmes.

Ah le malheureux! il est mort, m'criai-je, en entranant Adle vers le
chemin pour l'loigner de cet affreux spectacle. Non, ma chre Sophie
(c'tait le nom qu'Adle me donnait), non, mon amie, me rpond-elle, il
n'est que bless: tiens, tiens, vois comme il se dbat, le moindre
secours pourrait le rendre  la vie. Oh! viens, viens, allons le
soutenir un peu!....

Je suis machinalement ma jeune amie: nous descendons  la hte le
cteau, et nous approchons du bless, qui, levant sur nous des yeux
pleine de larmes, nous dit, du ton le plus reconnaissant: Cratures
clestes et sensibles, venez-vous me rendre  mes tourmens? Je voulais
les ensevelir avec moi dans la tombe; mais mon bras mal-adroit a mal
servi mon dsespoir; je n'ai fait que m'effleurer lgrement la tte: je
vous vois, vous m'empchez d'achever un crime; peut-tre, hlas! je vous
devrai la vie, je vous devrai le malheur!

Ces paroles m'attendrirent, et touchrent encore plus profondment ma
jeune amie, qui s'empressa de consoler l'tranger, de le rendre  la
vie,  la raison. Le sang du jeune homme coulait abondamment; Adle
dchira son mouchoir, et s'empressa de panser sa blessure, qui tait
absolument  ct de la tempe gauche. Il nous remercia affectueusement,
est nous pria de lui donner le bras jusqu' son auberge; nous ne crmes
point devoir lui refuser ce lger service; il se leva, et nous le
soutnmes toutes deux pendant le peu de chemin que nous avions  faire
jusqu' l'htel du Paradis o il demeurait, en face de la rue Parisis.
Il ne put que sangloter et se plaindre en route, sans pouvoir nous
donner aucuns dtails sur les malheurs qui l'avaient port  vouloir
mourir: Adle et moi nous tions trs-curieuses de les connatre; il
nous en promit le rcit pour un autre moment. Arriv chez lui, il nous
pria de ne point bruiter cette aventure, nous remercia encore des
secours que nous lui avions accords, et nous demanda notre adresse, en
nous priant de permettre qu'il vnt nous rendre ses devoirs aprs son
rtablissement.

Peut-tre aurais-je t assez prudente pour ne point lui indiquer ma
maison; mais Adle fut plus vive que moi, et lui dit, sans balancer, que
nous demeurions rue Parisis, n. 32. L'inconnu, satisfait, rentra, et
nous revnmes chez nous, attristes de cette aventure, qui fut le sujet
de notre conversation pendant le souper. Je crus m'appercevoir, et je
dois le dire, ds le mme soir, de la trace profonde que l'tranger
avait laisse dans le coeur de ma sensible Adle: elle en parlait avec
feu et  tout moment. Il a tout au plus trente ans, cet homme-l, me
disait-elle, n'est-ce pas, ma bonne amie, qu'il n'a que trente ans? Que
ses yeux sont expressifs! que le son de sa voix est touchant! comme il
est bien fait! quel bonheur qu'un coup de feu n'ait point dtruit un
ensemble aussi sduisant!

Telles taient les expressions de mon amie, et je vous avoue que je les
entendis avec peine, sans leur supposer nanmoins toute la passion
qu'elles avaient. Toute la nuit Adle ne dormit point; l'image de
l'inconnu vint troubler, ou plutt charmer son insomnie. Le lendemain
matin je m'apperus de quelque altration dans ses traits; je lui en
tmoignai mon inquitude; elle me dit que le triste tableau de la
veille avait t prsent  sa mmoire, et je me contentai de cette
rponse. Je m'apperus qu'elle parlait bas  Michel, et j'ai su depuis
qu'elle l'avait envoy  l'htel du Paradis pour savoir des nouvelles de
l'tranger. Funeste inconsquence qui enfla l'amour-propre de ce
dernier, et lui fit prendre tous les droits dont il abusa si trangement
par la suite. Quelques jours se passrent sans qu'Adle me parlt de
l'inconnu; mais elle devint rveuse, triste, ennuye, et je fus assez
aveugle pour ne pas me douter du motif de ce changement. Enfin le
quatrime jour on annona notre inconnu, et la joie brilla sur les
traits de mon amie. L'tranger tait parfaitement rtabli; il exalta
beaucoup nos bonts pour lui, et nous fit, sur ses prtendus malheurs,
un rcit qui me parut un conte, tant tait press et invraisemblable. Il
tait allemand; il se nommait Roger, baron de Walfein. Fix en France
avec sa mre (son pre tait mort  l'arme), il avait vu une beaut
charmante qu'il avait adore. Sa mre,  lui, ne voulant point consentir
 l'unir  l'objet de son amour, il avait quitt sa mre: son amante
l'avait suivi; mais devenue enceinte, l'infortune venait de mourir en
mettant au monde un enfant mort aussi. La douleur avait gar les sens
de Roger, qui n'osait plus revoir une mre, dont son absence faisait le
tourment; et c'tait dans l'intention de venger la nature et l'amour
affligs, qu'il avait voulu se donner la mort au moment o nous avions
t assez gnreuses pour l'engager, et l'aider mme  vivre, 
souffrir.

Je vous passe, mes amis, les voyages, les dtails sans nombre dont
Roger assaisonna sa longue narration; il vous suffira de savoir qu'elle
me fit quelque peine. Au milieu de ses exclamations sentimentales je
distinguai une immoralit choquante dans sa conduite, et j'tais fche
que mon Adle entendt des aventures faites pour blesser la dlicatesse
et la vertu. Que vous dirai-je? ds cette entrevue je jugeai l'homme,
sans pourtant le croire aussi pervers qu'il l'tait, et il me dplut
souverainement. Hlas! pourquoi ma sensible amie ne fut-elle pas aussi
clairvoyante que moi? elle se fut pargn bien des maux,  elle et  sa
famille infortune. Mais poursuivons.




CHAPITRE X.

VNEMENS RAPIDES.


Adle, jeune et sans exprience, crut voir dans le baron de Walfein, un
homme dou de toutes les vertus, et sur-tout un coeur fait pour aimer;
elle, s'apperut bien ds ce moment, ainsi qu'elle me l'avoua depuis,
qu'elle prouvait, pour ce jeune homme, un sentiment plus vif que celui
d'un simple intrt; mais elle ne s'en effraya point; et voyant que je
ne partageais point son estime ni son admiration pour Roger, elle se
dtermina  dissimuler avec moi; conduite rprhensible sans doute,
qu'elle n'aurait point tenue avec sa mre, ainsi qu'elle en est
convenue, mais dont elle pouvait user envers moi qui lui tais
trangre, et qu'elle ne connaissait que depuis quelques mois. L'amour
ne raisonne point; il dtruit souvent les plus rares qualits, et la
dissimulation, la feinte et le mensonge sont les premiers vices qu'il
jette dans le coeur de l'innocence qu'il a subjugue.

Par l'effet d'une fatalit insurmontable, je tombai malade sur ces
entrefaites, non dangereusement, mais assez pour m'aliter pendant une
quinzaine de jours. Adle profita de ce temps pour voir Roger; elle
prtextait avec moi des promenades champtres dont sa sant avait
besoin, et sortait, mais accompagne de Michel; car j'exigeais
absolument qu'elle ne se proment point seule. Elle fut donc oblige de
mettre Michel dans ses intrts: et ce bon garon, entirement dvou 
sa jeune matresse, qu'il avait vu natre; intress d'ailleurs par les
marques d'affection, plus que par les prsens qu'il recevait du perfide
Roger, garda quelque temps le secret  mon imprudente amie, et se prta
ainsi  une intrigue dont il fut, hlas! la premire victime. Les
dtails que je vais vous transmettre, je les ignorais alors; mais je
dois vous les donner, pour vous rendre plus claire la marche des
vnemens.

Ce fut donc pendant mon indisposition que ma jeune amie eut tout le
temps de se lier avec Roger: tantt ils se rencontraient  la promenade,
tantt c'tait chez moi, o Roger ne manquait pas de venir s'informer de
ma sant; tantt enfin c'tait  l'auberge mme du sducteur, o mon
Adle ne craignait pas d'aller djener, se croyant forte de la
compagnie de Michel. Par-tout, chez moi,  la promenade, chez lui, le
perfide Walfein saisissait l'occasion de parler d'amour  l'innocente
Adle, qui lui avouait franchement qu'elle l'aimait  son tour. J'ai
perdu tout ce que j'adorais, lui disait souvent Roger, mais je le
retrouve en vous; oui, vous m'offrez encore mieux que mon milie; vous
seule pouvez me la faire oublier; vous seule tes faite, dans la nature,
pour livrer mon coeur  une flamme nouvelle, plus pure, plus violente que
celle que j'ai ressentie pour milie.  Adle, Adle! que faut-il que
j'espre?....

Adle lui rpondait navement que, puisqu'il tait noble et riche (il
le disait, le monstre), rien n'empchait qu'ils fussent unis. J'ai un
pre, ajoutait-elle, un pre tendre et respectable  qui je dois
tout.... Il va venir, ce tendre pre, je l'attends incessamment; osez
lui demander ma main, en lui peignant votre amour pour moi; je lui
dirai, moi, que sans vous je ne puis exister. Il me chrit, mon pre; il
ne voudrait point laisser mourir son enfant; il nous unira. Mais, avant
tout, il faut instruire mon amie, madame Germain, de notre tendresse
mutuelle; nous lui devons cette marque d'estime, de confiance, et elle
saura bien la reconnatre en appuyant notre demande auprs de mon pre,
qui a pour elle une sincre amiti.

Ainsi parlait la nave Adle, et Roger cherchait toujours quelque
prtexte pour diffrer cet indiscret aveu qu'elle voulait me faire. Il
ne m'aimait pas, Roger: les sclrats sont pntrans, ils devinent d'un
coup-d'oeil les gens qui ne sont pas leurs dupes, et auxquels ils n'ont
aucun moyen d'en imposer. D'ailleurs, d'aprs la nature des projets
qu'il mditait, il lui tait bien plus facile d'abuser de la crdulit
d'un enfant, que de tromper l'exprience d'une femme raisonnable qui lui
paraissait avoir quelqu'esprit, de la droiture et du jugement. Il ne
voulait point pouser, Roger, il ne voulait que sduire. Je dois
convenir cependant qu'il aimait Adle, qu'il l'adorait mme; cet excs
de passion, qui le surprenait lui-mme, enflammait son sang, troublait
sa raison, et le rendait capable de tout pour possder l'objet de sa
tendresse.

Vous me demanderez peut-tre comment Roger se trouvait l, dans une
petite ville, et seul; vous voudriez que je vous dise ce qui l'y avait
amen, ce qu'il y faisait, et sur-tout si le rcit de ses premires
amours, de sa mre abandonne, &c. tait vrai; c'est ce que j'ai
toujours ignor. Tout ce que j'ai su, c'est qu'il exerait dj depuis
long-temps son infme mtier de brigand, mais en subalterne, et qu'au
moment mme o il filait la sduction la plus coupable avec ma
malheureuse amie, il avait des relations coupables avec une troupe de
voleurs qui infestaient alors la fort d'Anet, situe  trois lieues de
Dreux: cette fort sombre et touffue, qui avait servi autrefois aux
mystres des druides, couvrait les crimes de ces sclrats, au milieu
desquels Roger se trouvait toutes les nuits, ainsi que vous allez
l'apprendre.

Ma sant se rtablissait, et j'ignorais cette trame infme. Adle,
trop fidelle  suivre les mauvaises impressions qu'elle recevait de
Roger sur mon compte, ne me parlait plus de lui que d'une manire
trs-indiffrente; il venait souvent, mais ses entrevues n'avaient
l'apparence que de visites de politesse. J'attendais toujours, avec
impatience, l'arrive du marquis de Rosange, qui ne pouvait plus tarder,
et je me flattais qu'en emmenant sa fille  Paris, un nouveau genre de
vie effacerait de la tte de mon amie les lgres traces que le
chevalier de Walfein avait pu y laisser. Vain projet! Tout mon espoir
allait se renverser, et cela en vingt-quatre heures.

Un soir que Michel venait de se promener, il apperut beaucoup de monde
autour de l'auberge du Paradis; il s'informe: on lui rpond que depuis
long-temps la police cherche un grand coupable, et qu'on a de violens
soupons sur le jeune tranger qui, depuis quelque temps, habite cette
maison, et en sort toutes les nuits par got, soi-disant, et pour
mditer.

Un coup de poignard n'aurait pas perc plus avant le coeur de Michel,
que ne le fit cette nouvelle. C'est un archer mme qui lui fait ce
rcit, et qui, pour le convaincre, lui montre le signalement du fameux
voleur qu'il cherche, signalement qui s'accorde parfaitement avec celui
de Roger!.... Michel frmit, et demande s'il est pris: il s'est sauv,
lui rpond l'archer; mais il ne nous chappera pas!....

Le pauvre Michel revient tout en tremblant  la maison. La terreur
s'empare de ses sens; il redoute les liaisons qu'il a eues avec ce
monstre, en lui conduisant Adle; il ne veut point frapper cette
dernire d'un coup aussi violent; c'est  moi,  moi qu'il rserve cette
triste confidence et l'aveu de sa faute. Michel ne peut cependant se
persuader que le chevalier de Walfein soit le malfaiteur qu'on cherche;
mais si cela est, il est prudent d'avertir, d'arrter sa jeune
matresse sur le bord du prcipice, et c'est ce qu'il va faire.

Il tait tard, j'avais embrass mon Adle, et j'allais me retirer dans
mon appartement; Michel demande, tout bas,  m'y suivre,  me parler: il
est tout dfait, Michel; il m'effraie, je lui serre la main, en lui
faisant signe de la tte que je suis prte  l'entendre. Il monte, je
m'enferme avec lui; et, le coeur serr, comme accable d'un funeste
pressentiment, je lui dis d'un ton de voix touff: Qu'avez-vous 
m'apprendre, Michel?.... Ah! madame, s'crie-t-il, en se jetant  mes
pieds, je suis perdu, j'ai abus de votre confiance; j'ai fait le mal
sans le vouloir, sans le savoir; mais il en est temps encore; sauvez-la,
il en est temps, vous dis-je.--Sauvez-la! qui?....

Alors Michel m'apprend tout ce que j'ignorais sur l'amour d'Adle pour
Roger, et leurs entrevues; il termine ce rcit douloureux par la
funeste dcouverte qu'il vient de faire, et me laisse accable  la fois
sous le poids de la honte, du remords et de la terreur!  peine revenue
de mon trouble, je sens qu'il n'y a pas de temps  perdre pour rparer
mon imprudence, sauver mon amie, et la mettre entre les bras d'un
meilleur surveillant que moi, et je prends sur-le-champ mon parti.

Nous devions justement, le lendemain, aller nous promener au parc
d'Anet, fameux par les amours de Henri et de la belle Diane de Poitiers.
C'tait une partie arrange et provoque mme par Adle: nous devions
partir le matin, et ne revenir que l'aprs-midi; non le soir, car,
depuis quelque temps, on parlait beaucoup de vols et d'assassinats dans
les environs; nous ne devions pas nous risquer, la nuit, dans une fort
qu'on disait n'tre pas sre mme de jour. Je me dtermine donc  ne
point faire manquer la partie d'Anet,  ne rien dire  mon Adle de ce
que je sais; mais  quatre heures aprs-midi, Michel nous procurera une
calche bien attele; nous y monterons nous deux mon amie, et
sur-le-champ je prendrai la route de Paris: c'est dans la voiture que je
parlerai  mon imprudente Adle, tonne sans doute du chemin que je lui
ferai prendre; c'est alors que je lui montrerai l'abme o elle allait
se prcipiter: si elle me remercie de la conduite que je tiens, je serai
trop rcompense; si elle verse des larmes de regret, je braverai ses
larmes, et je la conduirai chez son pre, chez le marquis de Rosange, 
qui je dvoilerai l'erreur de sa fille, et que je supplierai de me
pardonner le peu de zle que j'ai mis  surveiller le bien prcieux
qu'il m'avait confi; il n'y a que ce parti  prendre, et Michel  qui
je donne des ordres en consquence, sort, bien persuad que mon projet
est le seul qu'on doive excuter dans une pareille circonstance.

Pntre de ces ides, je passe une nuit cruelle; mais le lendemain
matin, je reprends ma fermet, et sais me contraindre, au point
d'embrasser mon Adle avec autant de srnit qu' l'ordinaire: je me
charge en secret d'une partie de mes effets les plus essentiels;
j'emporte mme aussi quelques effets d'Adle, sans qu'elle s'apperoive
d'aucun dplacement, et nous montons dans une petite carriole couverte,
destine dans le pays  des promenades aux environs, et que mon fidle
Michel conduit.

Adle fut fort gaie pendant notre voyage, ce qui l'empcha de remarquer
que j'tais fort triste; mais je m'apperus qu'oblige de traverser la
fort avec nous, elle changea de couleur, et sentit son coeur se serrer,
funeste pressentiment du malheur qui nous y attendait tous. J'avais
regard jusqu'alors comme des contes les bruits qu'on rpandait de vols
et d'assassinats dans cette fort, perce de plusieurs grandes routes,
et d'ailleurs coupe par des petits btimens, rendez-vous de chasse des
seigneurs qui s'y rendaient souvent; mais je devais revenir de mon
erreur, et prouver la funeste ralit de ce que je considrais comme
des fables.

 peine avions-nous fait une lieue dans la fort d'Anet, que plusieurs
coups de sifflet viennent frapper notre oreille. Une bande de sclrats
sort des taillis, et entoure notre carriole avant que nous ayons le
temps d'en descendre. Nous jetons des cris perans, pendant que ces
monstres s'emparent de Michel qu'ils contiennent. On nous somme de
descendre, et l'on nous menace de nous brler la cervelle, si nous
rsistons. Comment descendre; nous sommes presqu'vanouies toutes deux.
On nous enlve, on nous porte  terre, et dans l'instant les brigands
forment deux troupes, dont l'une s'empare d'Adle, et l'autre veut
m'entraner au loin.... Me sparer de mon amie, plutt mourir!.... tel
est le cri que nous jetons ensemble, Adle et moi.

Pendant que les voleurs, qui n'coutent point nos cris, nous sparent
impitoyablement, ceux qui tenaient Michel, le lchent par inadvertance:
ce pauvre garon, se voyant libre, et n'ayant point d'armes pour nous
arracher des mains des monstres, veut courir vers le prochain hameau, en
appelant du secours; deux hommes  cheval paraissent et s'opposent  sa
fuite.... Quel est le premier? C'est Roger!.... Michel, qui le reconnat
aussi-bien que moi, s'crie: Sclrat! on ne m'a donc point tromp! tu
es capable de tous les forfaits!

Roger parat tonn; il court vers Adle comme pour la dfendre, et
dans l'instant, celui qui suit Roger tire un coup de pistolet qui tend,
sans mouvement,  ses pieds, le malheureux Michel!....

Je le vois, je jette un cri, et je tombe sans connaissance dans les
bras de mes satellites.

Hlas! mes yeux ne revoient la lumire que pour tre frapps de
l'horreur d'un cachot obscur o l'on m'a jete. Je crois mes sens en
proie  l'illusion d'un songe funeste, j'examine, je palpe, je suis
veille! Oui, c'est bien un souterrain o l'on m'a renferme; j'y suis
seule, seule hlas! Qu'est devenue ma malheureuse Adle? Qui m'en a
prive? a-t-elle perdu la vie comme mon fidle Michel!.... Ou plutt....
Dieux, quelle pense douloureuse!.... L'infme Roger s'en serait-il
empar? Serait-elle en sa puissance? serait-il, lui-mme, le chef, ou le
compagnon des misrables qui nous ont attaques?....

Je vous laisse, mes amis, calculer le nombre de rflexions cruelles qui
vinrent m'assiger. Je vous demande, s'il est une position plus triste,
s'il est tat plus dchirant!....

 peine apperois-je un rayon dtourn du soleil qui vient d'clairer
tant d'horreurs!.... Je me livre  mes regrets, je gmis, je crie, je
pleure, j'appelle.... Rien.... Un silence effrayant.... Je passe ainsi
deux jours, livre au plus violent dsespoir, sans voir personne, sans
autre nourriture qu'un pain grossier et une cruche d'eau, qu'on a
dposs en mme temps que moi dans cette obscure prison!....

Enfin, on ouvre mon cachot.... Est-ce la mort qu'on m'apporte, dis-je
d'un ton ferme? Non, me rpond une voix affectueuse, c'est votre
libert, c'est le bonheur!

Quelle voix! je la reconnais; oui, c'est celle de Roger. Quoi!
m'criai-je, vous ici, monsieur!--Oui, me rpond Roger (car c'tait
lui); j'ai eu le bonheur de dcouvrir la prison o ces sclrats vous
avaient plonge.... Ils ne sont plus, vous tes libre, et je viens vous
rendre  votre amie.--Adle....--Est chez moi.--Chez vous!--Avec ma
mre.--Votre....--Adle est maintenant mon.... pouse.--Ciel! elle
est?....--Sortez; une voiture nous attend; je vous conterai tout cela:
mais allons la rejoindre; elle meurt d'impatience de vous embrasser.

tourdie plus que jamais de tant de coups qui viennent me frapper
ensemble, entrane d'ailleurs par le vif desir de revoir mon amie, mon
imprudente Adle, je monte, avec Roger qui me soutient, une vingtaine de
degrs, et je me trouve,  surprise! dans la mme fort d'Anet,  la
porte d'un petit pavillon inhabit, et dont mon cachot ne formait qu'une
espce de cave ou de fondation. C'tait-l, me dit Roger, que ces
voleurs vous avaient renferme; je les ai dcouverts, et je les ai fait
mettre tous entre les mains de la justice; cette fort en est purge.

Je ne pouvais lui rpondre; je ne savais plus, s'il tait vertueux ou
criminel; je ne savais plus o j'tais moi-mme.

Nous montmes ensemble dans sa calche; il commenait  faire nuit:
nous voyagemes pendant plus d'une heure, et nous nous arrtmes, dans
l'obscurit,  la porte d'une auberge isole dans la campagne, mais hors
de la fort; et trs-peu loigne d'un village qu'on appercevait au
loin.

Il me raconta en route, que, passant par hasard dans la fort d'Anet,
au moment o les voleurs nous attaqurent, il eut le bonheur au moins de
sauver la vie  la jeune Adle, ne pouvant m'arracher en mme temps des
mains des autres brigands qui se sauvrent  son approche, et
m'entranrent, vanouie, dans leur repaire. Je l'interrompis l, pour
lui reprocher le meurtre de Michel.... Que me dites-vous l,
s'cria-t-il! De quelle horreur m'accusez-vous? Ah ciel! moi!.... Ce
pauvre garon! je l'ai tant pleur!.... C'est mon domestique qui, le
voyant courir vers moi, le prit pour un des voleurs qui vous
attaquaient, et lui cassa la tte, sans que j'eusse le temps de prvenir
ce funeste accident! Enfin, continua-t-il, je mis la jeune Adle,
vanouie comme vous, sur mon cheval, et je la transportai dans cette
maison, o je venais retrouver ma mre, ma respectable mre, qui
courait, hlas! aprs un fils dont l'absence allait causer sa mort!....
Adle, reconnaissante du service que je lui ai rendu, cdant d'ailleurs
 la force de mon amour, aux sollicitations de ma mre, m'a donn la
main.... Elle vous dira peut-tre que j'ai employ quelques violences
pour l'obtenir, cette main si chre; mais ne l'en croyez point: et
d'ailleurs, un amour imptueux est un tyran qui subjugue, qui entrane,
et peu de femmes savent inspirer une pareille passion.

Je me taisais, suffoque par la colre et l'indignation; je ne pouvais
concevoir Adle, ni Roger, ni moi-mme!.... Nous entrmes enfin dans
cette auberge, o, dans un appartement cart, le spectacle le plus
dchirant vint frapper mes yeux.




CHAPITRE XI.

EXPLICATION DES NUITS DE LA FORT.


Que vois-je, sur un lit de douleur! mon Adle presque expirante. Un
ecclsiastique est  ses cts; une vieille femme, sans doute la mre de
Roger, lui soutient la tte et parat sangloter.  mon amie,
m'criai-je, en me prcipitant sur la main d'Adle!

Elle me reconnat: J'allais mourir, me dit-elle, si je ne vous eusse
vue. Vous voil! vous m'tes rendue!.... Oh! que vous avez d souffrir,
si, vous avez ressenti ce que j'ai prouv depuis notre
sparation.--Chre et infortune Rosange!....--Ma bonne Sophie!--Mon
amie!--Prie-les de se retirer: leur prsence m'importune.

Roger verse quelques larmes, et emmne l'ecclsiastique dans une autre
pice: mais la vieille veut absolument rester; elle prtend que sa bru,
que sa chre fille ne doit point avoir de secret pour elle. Cette
vieille me parat tellement ridicule, que je ne puis retenir un sourire
de mpris dont elle s'apperoit, et qui va la fcher si son fils ne
l'appelle. Elle sort, en murmurant entre ses dents, et nous laisse
seules.

T'a-t-il appris, Sophie, me dit Adle?....--Quoi! dois-je croire,  mon
amie, que vous ayez pu consentir  pouser....--Il l'a fallu.
Approche-toi, et juge de mon affreuse situation. Roger m'aime; oh! il
m'aime de bonne-foi; et moi, je l'adore! que dis-je, oui je l'adorais!
tu as ignor jusqu' prsent ce fatal secret; pardonne, pardonne,  mon
amie! si j'ai fait une faute, une seule faute, hlas! j'entrevois que
j'en serai bien punie. Il m'avait vant souvent les sites du parc
d'Anet; je desirais le voir: Eh bien! me dit-il, j'attends ma mre, tel
jour; je dois mme aller au-devant d'elle: choisissez ce jour-l pour
votre promenade; nous nous y rencontrerons peut-tre, et j'aurai encore
le bonheur de vous voir!.... J'accepte le jour indiqu; je te presse,
Sophie, de lier cette partie; tu y consens; et voil que des voleurs
nous attaquent dans la fort. On te spare de moi; un homme se prsente,
c'est Roger; il fond sur les brigands qui me tenaient: Sclrats! leur
dit-il, lchez votre proie, ou vous tes morts!.... Je ne sais quelle
terreur s'empare de ces misrables; ils se sauvent tous, et me laissent,
sans mouvement, entre les bras de Roger qui s'empresse, ainsi que son
domestique, de me secourir!.... J'ouvre les yeux, et je me trouve devant
Roger qui me soutient, assis tous deux sur un cheval que son domestique
mne doucement par la bride. Je demande Sophie; on m'apprend que je
l'ai perdue, et l'on m'amne ici, livre aux regrets les plus
douloureux. Une femme se prsente; une femme ge et respectable, c'est
la mre de Roger; elle veut me consoler, c'est en vain; je ne pense qu'
mon amie, et je pleure!.... Sur le soir on m'apprend la mort de mon
pauvre Michel, tu par accident; pour le coup la fivre s'empare de mon
sang qu'elle brle; on me met au lit, et le transport le plus violent
vient agiter mon cerveau.... Hier matin, Roger entre dans cette chambre
o sa mre m'avait garde pendant la nuit; il tait suivi d'un
ecclsiastique. Roger s'approche de mon lit, tire un poignard.... Je
frmis!.... Ne craignez rien, me dit-il, c'est contre mon sein seulement
qu'est dirige cette arme meurtrire, si vous vous refusez  mes voeux.
coutez-moi, Adle; je suis noble, mais je suis sans fortune; jamais
votre pre ne m'accordera votre main.... Donnez-la-moi, cette main
prcieuse, il me la faut. C'est en prsence de ma mre, c'est entre les
mains de ce ministre des autels que nous allons jurer de nous aimer
comme poux! Adle, pensez-y bien; je me perce  vos yeux de ce fer
homicide, si vous ne consentez sur-le-champ  devenir mon pouse....

Vous jugez de mon trouble, chre Sophie, continua mon amie! Eh quoi,
barbare Roger! tu choisis le moment o, prive de mon amie!.... Est-il
possible de perscuter plus cruellement une femme! Roger me presse
toujours de consentir  cette union: il tourne le poignard contre son
coeur; sa mre veut arrter son bras: Laissez-moi, s'crie-t-il, je
meurs, si je ne l'obtiens!.... La mre tombe vanouie sur un sige;
l'ecclsiastique me presse: Allons, mon enfant, me dit-il, c'est un
homme qui vous adore! Voulez-vous tre cause de sa mort!.... J'tais
malade, ma Sophie: j'tais absorbe par la douleur, je croyais avoir
perdue pour toujours!.... Je n'attendais moi-mme que le trpas; je
voyais un homme prt  se tuer de dsespoir, et je l'aimais!.... Eh
bien! lui dis-je, prends donc ta victime: mais tu n'en jouiras pas
long-temps; le tombeau te la dispute, et va t'en sparer bientt.... 
peine eus-je achev ces mots, que la mre recouvre sa raison; Roger se
prcipite sur ma main qu'il couvre de baisers, et l'ecclsiastique se
met  faire je ne sais quelle crmonie trs-courte, aprs laquelle il
nous annonce que nous sommes maris. Absorbe par tant de secousses
-la-fois, je tombe dans un profond assoupissement, pendant lequel
j'ignore, hlas! jusqu' quel point Roger a pu abuser de ses droits
d'poux.... Le soir, je me trouve dans ses bras que je n'ai pas la force
de repousser, et l'on me rend  la vie,  l'espoir, en m'apprenant qu'on
a dcouvert les traces des brigands qui vous ont enleve. Je presse, je
supplie Roger; je lui annonce que je meurs s'il ne vous retrouve.... Il
me le promet, et ce matin, il se met en route pour vous retirer des
mains des malheureux qu'il a d livrer  la justice. Je vous embrasse
enfin, ma Sophie, et vous me revoyez marie, hlas, loin de vous, sans
le consentement de mon pre, de mon pre que je ne puis plus revoir,
jamais!.... Oh! les tratres, ils ont abus de ma jeunesse, de mon
inexprience, de mon fol amour, de la faiblesse de ma sant, de tout, de
tout! Je suis leur victime, leur esclave! Ils peuvent m'emmener
par-tout, faire de moi tout ce qu'ils voudront: je ne leur demande
qu'une grace, c'est de ne jamais me sparer de ma Sophie!

Ainsi parla mon amie, et je vis au trouble de sa narration, au dsordre
de ses ides, que sa raison tait un peu aline par tous les coups
qu'on venait de lui porter. Vous jugez de l'excs de ma douleur et de
mon indignation: je ne doutais pas un moment que la mre de Roger, et
peut-tre le prtre lui-mme, ne fussent supposs pour abuser de la
crdulit d'une enfant. Je souponnai mme le perfide Roger d'avoir
arrang le complot des voleurs dont il tait peut-tre parfaitement
connu. Toutes ces ides se prsentrent en foule  mon imagination, et
me pntrrent d'une secrte horreur; mais le mal tait fait; mon amie
tait dj assez accable: pouvais-je ulcrer encore son coeur en lui
faisant part de mes conjectures? c'et t l'achever! Je me contentai,
pour le moment, de la consoler, d'adoucir ses regrets, de veiller sur sa
sant, de contribuer, par ma prsence, qui lui tait si chre,  son
rtablissement, et je me promis d'attendre du temps et de mes remarques,
pour tre sre de la perfidie de Roger, ainsi que de ses complices, d'en
faire part alors  mon amie, et de prendre ensemble un parti.

Lorsque je me trouvai seule avec Roger, je lui fis tous les reproches
que mritait sa conduite, sans toutefois lui faire connatre les
soupons que je formais sur sa prtendue mre, et sur ses liaisons avec
les voleurs de la fort. Il convint, avec moi, qu'il avait choisi une
circonstance peu favorable pour engager Adle  lui donner sa main; mais
il se rejeta sur la violence de son amour. Maintenant, ajouta-t-il, elle
est ma femme; vous tes son amie, je vous laisse libre de rester en
France, ou de l'accompagner; mais je vous avertis que je l'emmne en
Allemagne, ma patrie, et que nous partons aprs-demain.

Roger se retire aprs ce peu de mots, et me laisse ptrifie.... Il
l'emmne en Allemagne, et sans revoir son pre! Son pre! qu'ai-je dit
osera-t-elle se prsenter  ses regards, l'oserai-je moi-mme? n'est-ce
pas  moi qu'il a confi sa fille? ne m'a-t-il pas rendue responsable de
ses moeurs et de sa main dont elle a dispos?.... Jamais, jamais je ne
pourrai supporter le poids de sa colre.... Que dois-je donc faire?....
accompagner par-tout mon Adle, crire  son pre, et sur-tout tcher de
faire diffrer le dpart de Roger. Ce parti pris, j'cris  monsieur de
Rosange; je lui avoue la faute de sa fille, mes torts, et je lui fais
part du voyage projet par l'poux d'Adle; cet poux perfide, je le lui
nomme, et je l'engage  employer tout son crdit pour faire rompre ce
mariage, sans doute illgal; je lui promets de lui donner souvent de nos
nouvelles, et de lui faciliter tous les moyens de reprendre les droits
qu'un pre doit avoir sur sa fille.

Quand cette lettre fut faite, je pris le parti d'attendre qu'il passt
un voiturier quelconque pour l'en charger, n'osant pas la confier aux
gens de Roger, gens d'assez mauvaise mine d'ailleurs, ni aux valets de
l'auberge, dans la crainte qu'elle soit intercepte. Je ne dis pas non
plus  mon amie que je venais d'crire  son pre, et, comme elle tait
trs-faible, j'esprai gagner quelques jours auprs de Roger pour
l'engager  diffrer son voyage. Vain espoir! Le mme soir Roger rentra
ple, gar et entirement dfait. Sa prtendue mre lui demanda ce
qu'il avait, il ne lui rpondit pas; mais il nous dclara  tous que
cette nuit mme nous partions pour l'Allemagne. En vain lui
reprsentai-je qu'Adle et moi nous avions des affaires  terminer en
France, qu'il fallait absolument que je retournasse  ma maison de
Dreux, o j'avais des effets prcieux.... Retournez-y, me rpondit-il
brusquement: je n'ai pas besoin de vous; mais pour Adle, elle ne me
quittera pas: elle peut se passer d'ailleurs de vos effets et des siens;
j'ai l-bas des moyens de fortune suffisans pour elle, pour vous et pour
moi.

Adle lui fit  son tour mille objections qu'il n'couta point; elle
pleura, parla de son pre; il lui tourna le dos, et fut s'enfermer avec
huit  dix hommes d'une figure repoussante, et qui, comme lui, devaient
faire, mais sparment, le voyage d'Allemagne. Quand je fus seule avec
Adle, je crus qu'il tait temps de frapper les grands coups, afin de
l'engager  fuir avec moi,  nous chapper des mains de Roger par tous
les moyens possibles. Je lui fis donc part, et des renseignemens donns
 Michel sur un fameux voleur,  l'htel du Paradis, renseignemens
qu'elle ignorait, et de toutes mes conjectures sur l'aventure de la
fort, sur la mre, sur l'ecclsiastique qui ne paraissait plus dans la
maison, et que j'avais tout lieu de croire des gens supposs. Adle
m'couta avec la plus grande attention: elle frmit d'abord; mais
bientt elle me calma, et chercha mme  dtruire tous mes soupons. Que
tu es injuste, me dit-elle, Sophie! peux-tu penser de pareilles horreurs
d'un homme que je ne crois pas d'ailleurs trs-dlicat, mais que je
jure tre incapable de tant de bassesses! Les voleurs de la fort, c'est
lui qui les a chasss, qui m'a sauve, arrache de leurs mains, et tu
supposes!.... Ah! Sophie, Sophie, je ne reconnais l ni ton coeur ni ta
raison! Il est vrai que sa mre me parat tre une vieille folle, sans
usage comme sans ducation; il est vrai aussi que Roger est un homme
trs-dissimul, qu'on ne sait rien de ses affaires; que je n'ai jamais
rien compris  son arrive dans cette auberge, o se trouvent,  point
nomm, sa mre et un ecclsiastique: il est encore vrai que tout est
mystrieux dans sa conduite, comme dans le genre de monde qu'il
frquente; mais si cet homme est dissimul, est-ce une raison pour le
croire un vil sclrat? il m'aime, Sophie, et l'amour n'entre point dans
le coeur des tres dgrads par le crime.

Ainsi me parlait Adle. Adle tait prvenue, aveugle par l'amour! Je
renonai au projet de lui faire entendre raison, et mme  celui de
l'engager  fuir son sducteur. Elle pleurait, elle parlait de son pre
qu'elle ne reverrait jamais, des mnes de sa vertueuse mre qu'elle
outrageait dans son tombeau: elle sentait tout le poids de sa chane;
mais elle tait dtermine  la porter. Malheureuse! elle me forait 
la consoler, quand mon seul projet tait de l'clairer.

Que vous dirai-je enfin? Nous partmes  minuit, et nous quittmes pour
jamais la France, o nous abandonnions un pre, qui bientt devait
accuser sa fille, m'accuser moi-mme, et mourir de douleur.... Nous
n'tions que quatre dans la voiture: Roger, sa mre, mon Adle et moi.
Mon Adle, faible et souffrante encore, me faisait craindre  tout
moment qu'elle ne pt supporter les fatigues du voyage. Elle les
souffrit enfin, et je vous abrgerai tous les dtails fastidieux d'une
route longue et souvent coupe par des repos, pour vous faire arriver
avec nous  Vienne en Autriche, o nous sjournmes quelque temps.
Roger, qui avait pris un tel ascendant sur nous, que d'un seul regard il
nous subjuguait, nous avertit que nous partirions sous quelques jours
pour Prague, o il comptait se fixer. Tant que nous fmes  Vienne, nous
ne le vmes presque point; il sortait avant le jour, et ne rentrait que
le soir, souvent trs-fatigu, et presque toujours accompagn de
quelques trangers avec lesquels il s'enfermait pendant une partie de la
nuit. Cette conduite qui confirmait mes horribles soupons, fit aussi
trembler son pouse; elle lui en fit des reproches: il lui rpondit
qu'en temps et lieu elle saurait ses secrets. Nous partmes enfin pour
Prague, o nous passmes huit jours, pendant lesquels Roger se conduisit
comme  Vienne. Pour cette fois Adle, qui dissimulait ses terreurs avec
moi, m'ouvrit tout--fait son coeur; elle m'avoua, en versant un torrent
de larmes, qu'elle craignait que ce que je lui avais dit en France ne
ft que trop vrai. Ce n'tait pas le moment de lui faire des reproches
de son peu de confiance, je fis tous mes efforts pour la rassurer; mais
le moment approchait qui devait claircir tous nos doutes.

Une nuit, nuit d'horreur et d'effroi, Roger nous veilla brusquement.
Il faut partir, nous cria-t-il, et vous prparer  un nouveau genre de
vie.... Nous frmissons....  peine habilles, il nous fait monter, sans
dire un seul mot, dans une espce de chaise  porteurs. Une troupe
d'hommes  cheval, et arms jusqu'aux dents, nous entoure: Roger
lui-mme se met  leur tte, et, aprs plusieurs heures de marche, nous
arrivons dans une fort. Un souterrain devient notre asyle, et Roger
nous annonce qu'il est nomm chef d'une troupe d'indpendans. Adle,
tremblante, a la navet de lui demander l'explication de ce mot; il la
lui donne en riant, et le rideau qui voilait ses crimes tombe
tout--fait devant nos yeux.

Je ne vous peindrai point notre douleur, celle d'Adle sur-tout, dont
la crdulit nous avait toutes deux entranes dans cet abme.... Il n'y
avait plus de moyen d'en sortir! Nous tions tout--fait en sa
puissance, nous tions perdues sans ressource!.... La prtendue mre de
Roger n'tait plus qu'une vieille femme qui servait la troupe;
l'ecclsiastique lui-mme tait le chef d'une de ses brigades. Adle
avait t trompe, je m'en tais apperue; mais son peu de confiance en
moi, et ma tendresse pour elle nous avaient gares toutes deux. Il
n'tait plus possible de compter sur la protection de M. de Rosange, ma
lettre tait encore dans mon portefeuille; et quand il l'aurait reue,
aurait-il eu des droits, en pays tranger, sur un homme qui faisait
trembler tous ceux qui osaient l'approcher?

Passons rapidement sur les tableaux horribles qui frapprent nos yeux
pendant prs de trois ans que nous passmes  gmir au milieu d'une
troupe de brigands, qui changeaient  tout moment de repaire, et des
mains desquels il tait impossible d'chapper.... Depuis quinze mois
Adle tait devenue mre, et les soins qu'elle donnait  son enfant
pouvaient seuls adoucir un peu l'amertume de notre position. Je dois
dire que Roger adorait toujours Adle, et qu'il chrissait son fils:
c'est lui qui avait fait faire ce portrait, que je possde, au fond
d'une bote d'or, o vous l'avez vu, appuy contre un arbre, et
regardant Adle qui nourrit son fils. Le monstre avait fait crire au
bas: _Je sais aussi connatre la nature._ Adle, dsole, avait ajout 
cette bote l'autre portrait o l'on voit, sur le berceau de son fils,
ces mots: _Un malheureux de plus!_ Adle dtestait ce sclrat, et ne
le voyait que pour lui reprocher sa sduction et ses crimes. Roger tait
violent, et malgr sa passion pour mon amie, il la menaait souvent de
lui arracher la vie, si elle persistait dans la haine qu'elle paraissait
lui avoir voue: l'infortune alors lui dcouvrait son coeur, en lui
disant: Frappe! je prfre la mort au crime de vivre avec toi.

Voil les scnes douloureuses qui se rptaient tous les jours sous mes
yeux.

Adle savait que Roger ne chrissait son fils que dans l'intention d'en
faire par la suite un brigand tel que lui. Cette pense la faisait
frmir ainsi que moi. J'ai vu mme, oui, j'ai vu des momens de dsespoir
o cette mre gare tait sur le point de poignarder son fils,  la
seule pense qu'il pourrait devenir un sclrat comme son pre!....
Osons, lui dis-je un jour, osons drober cette innocente crature au
crime qui l'entoure et qui l'attend: auras-tu le courage,  mon amie!
de te priver de cet enfant, pour qu'il soit vertueux?

Adle m'embrasse, et me rpond qu'elle sacrifiera tout, son amour, ses
droits de mre, pour le bonheur de son fils; et ds cet instant, je
cherche les moyens de le soustraire  son pre. Adle, puise par la
douleur, n'avait plus qu'une existence fragile:  tout moment je
craignais de la voir expirer dans mes bras. Son fils, trs-faible pour
son ge, avait eu besoin jusqu' ce moment du lait maternel; mais il
pouvait maintenant s'en passer; et s'il perdait sa mre, je prvoyais
que je ne pourrais jamais l'arracher des mains de son pre, qui
l'leverait dans ses affreux principes. Adle ne pouvait point se sauver
de la fort,  peine pouvait-elle se soutenir sur un sige, et
d'ailleurs elle tait trop surveille par Roger, trop connue des
brigands: moi, je ne pouvais l'abandonner. Je me dterminai donc 
livrer l'enfant au premier tranger; mais comment en trouver un assez
sr?.... Le hasard me servit. Sur la fin d'une nuit d'orage, j'apperus
un homme endormi dans un des obscurs souterrains qui communiquaient 
ceux que nous occupions dans la fort de Kingratz, o nous tions alors.
Cet homme endormi, c'tait vous, monsieur le baron; au milieu d'un rve
qui agitait vos sens, vous parliez d'enfant, d'adoption; j'examinai vos
traits, ils portaient tous les signes de la probit: la plus douce
confiance vient rafrachir mes sens. Oui, me dis-je, voil l'tranger
gnreux que je cherche.... J'cris sur des tablettes, et me retire; un
instant aprs je viens chercher votre rponse, et la porte  mon Adle.
Cette tendre mre frmit d'abord de l'ide d'tre spare de son enfant
mais bientt les fortes raisons qui lui commandent cette privation
l'emportent sur la tendresse maternelle: elle me laisse la matresse de
conduire cette intrigue secrte et dlicate.

Il y avait, parmi les brigands, un jeune homme, jadis dou de quelques
talens, et qui m'inspirait plus de confiance que les autres; c'tait lui
qui avait fait le portrait d'Adle, celui qui couvre la bote  double
fond que vous connaissez; je le mis dans mes intrts, et je n'eus pas
lieu de m'en repentir. Ce fut lui qui veilla sur vous pour vous garantir
des attaques de ses camarades; ce fut lui qui vous porta l'enfant dans
le souterrain; pauvre petit innocent! je l'avais richement habill.
J'avais mis au fond de sa barcelonnette le portrait que sa malheureuse
mre avait fait faire,  Dreux, pour le marquis de Rosange; mais pour
son nom et sa naissance, je ne pouvais les confier  l'tranger qui s'en
chargeait, il l'et repouss loin de lui!....

Ce fut encore mon fidle confident qui vous conduisit par le bras, la
troisime fois que vous vntes  la fort, et qui vous fit entrer chez
Adle, o, sans lumire, vous remtes l'enfant sur le sein maternel.
Vous savez toutes les particularits de votre adoption, je ne vous les
rpterai point; il me suffit d'avoir clairci ce qui pouvait se
rencontrer d'obscur dans votre rcit. Heureusement que vous ne revntes
point le lendemain avec l'enfant; car il n'aurait plus retrouv sa mre.
Le barbare Roger, troubl par quelques inquitudes que lui donnent les
troupes de l'empereur qui l'investissent, entre chez Adle; il lui
demande  embrasser son fils. Tu ne le reverras plus, lui rpond avec
fiert mon amie. Je l'ai soustrait  tes infmes projets; il ne sera
point un monstre tel que toi.--Malheureuse! o est-il?--Je l'ignore.--Eh
quoi! je ne reverrai plus mon fils!--Jamais! et si quelque homme
gnreux n'avait pas voulu s'en charger, mon fils et pri; pour lui
pargner l'exemple et les crimes de son pre, ce fer lui et perc le
sein.

Adle montre  Roger un poignard qu'elle tenait cach. Roger, furieux,
s'crie:  ton fils, barbare! tu aurais pu l'immoler; tiens, meurs
toi-mme, mre dnature, meurs!....

Le monstre saisit le poignet d'Adle, encore arm du fer meurtrier, le
tourne vers le sein de cette femme perdue, et se sert de la main mme
de l'infortune pour la poignarder. Je jette un cri terrible, et dj
l'assassin est sorti pour aller commettre de nouveaux forfaits.... Je
cherche tous les secours que je peux trouver, et je les prodigue  mon
amie, qui, baigne dans son sang, n'a pas encore perdu l'usage de la
parole. Je meurs, me dit-elle, plus malheureuse que ma mre, mais aussi
plus coupable! C'est moi, moi qui ai dirig le coup affreux qui me tue
aujourd'hui; je me suis perdue, et j'ai perdu avec moi la plus tendre
amie. J'ai fait mon malheur ensemble et le tien,  Sophie! Jure-moi,
jure-moi, sur ce fer encore sanglant, de ne rvler  personne mes
fatales erreurs; jure-moi que sur-tout mon pre, le vertueux, le
gnreux Rosange, les ignorera toujours! J'ai dshonor son nom, qu'il
m'a donn avec la bont la plus touchante. Que mes fautes, que mes
malheurs, tout s'ensevelisse avec moi dans la tombe! Ne fais point
rougir le front d'un pre de l'association honteuse que sa fille a
forme avec le plus vil des sclrats! Sophie! oh! prononce le serment
que j'exige; il adoucit mes remords, il me plonge seule et toute entire
dans la tombe!....

Je le prononce en pleurant, ce serment sacr, et elle continue: Si
jamais tu retrouves mon fils, sers-lui de mre,  mon amie! mais ne lui
raconte jamais mes malheurs! Qu'il ignore sa naissance: s'il est
vertueux, elle ferait son supplice; mais si quelque hasard la lui fait
dcouvrir, s'il doit  sa mre le malheur de sa vie entire, dis-lui
qu'il ne la maudisse point, cette mre malheureuse! Si le sang d'un
monstre coule dans ses veines, dis-lui que celui de sa mre peut en
purer la source, et qu'elle a expi, par sa mort, le crime de lui avoir
donn la vie.

L'infortune Adle, satisfaite de la promesse que je venais de lui faire
de ne rvler ses malheurs  personne, pas mme  son pre, vit
s'avancer la mort sans effroi; elle en, adoucit les momens par quelques
devoirs pieux; mais enfin elle expira vers le soir dans mes bras, et
dans le moment mme o j'entendis se livrer un combat sanglant dans les
premiers souterrains de la fort: c'est  ce combat que vous etes le
bonheur de vous sauver, M. le baron. Roger, d'abord envelopp par les
troupes impriales, fut secouru  temps par les siens, et parvint  se
rfugier dans l'intrieur des souterrains.  peine sorti du danger qu'il
vient de courir, il demande des nouvelles d'Adle: on ne lui rpond
point; il entre chez elle, et ne trouve plus qu'un cadavre; le
dsespoir et le remords garent ses sens; il s'accuse, il maudit Je
jour; il croit ranimer son amante du feu de ses lvres brlantes: elle
est glace!.... Il s'crie: Qu'on cherche madame Germain! qu'on me la
trouve! qu'elle me rende au moins mon fils! elle seule sait o il est,
mon fils! qu'elle me le rende, et que sa vue me ddommage de la perte
d'une femme que j'ai adore, et dont la haine m'a port au dernier degr
de frocit!....

Heureusement pour moi, j'avais fui ce lieu de douleur; et, guide par
mon fidle confident, qui connaissait les routes de la fort, j'tais
dj libre et en sret dans une chaumire isole, et cache  tous les
regards. J'y passai une nuit cruelle, et mon guide, qui revint le
lendemain, me dit que je n'avais plus d'autre parti  prendre que de
quitter le pays. Roger tait furieux de ma fuite; il voulait que je lui
rendisse son fils, et jurait que par-tout, en tout temps, il me
poursuivrait et me dcouvrirait. Voil le motif des perscutions que
j'ai prouves, et que j'prouve encore de sa part. _Je suis essentielle
 son bonheur_, dit-il toutes les fois qu'il croit me saisir; c'est
qu'il espre que je lui donnerai des nouvelles de son enfant, le seul
bien qu'il ambitionne aprs avoir perdu sa mre.

Tel est, mes amis, le rcit exact des aventures de mon amie, de la mre
de Victor: j'ai d vous les raconter, j'ai d empcher un parricide;
j'ai fait mon devoir; c'est  vous, M. le baron,  prendre un parti
digne d'une ame grande et gnreuse comme la vtre; nous attendons tout
de votre coeur, et de votre tendresse pour votre fils adoptif, pour le
fils de la malheureuse Adle.

Fin d'UNE SEULE FAUTE, Nouvelle.




CHAPITRE XII,

TRS-COURT, MAIS QUI PROMET.


Madame Germain, que nous n'appellerons plus madame Wolf, jugea  propos
de terminer l son rcit; elle pouvait avoir encore quelques aventures 
raconter; mais ces aventures lui taient particulires; elles n'avaient
plus le mme intrt pour ses auditeurs, puisqu'il n'tait plus question
que de ses voyages, jusqu'au moment o elle revint en Hongrie. Ce fut
alors qu'elle se chargea de l'orphelin Hyacinthe, fils d'un bon fermier
qui lui avait donn l'hospitalit, et qu'il lui arriva, dans un chemin
de traverse, l'aventure qui lui valut un asyle dans le chteau de
Fritzierne. Elle n'avait chang de nom que pour se soustraire aux
recherches de Roger, qui avait jur de l'atteindre en quelque lieu
qu'elle se retirt; et par un effet funeste de la bizarrerie du sort,
tout ce qu'elle avait fait pour s'loigner de son tyran, l'avait
justement ramene au point d'o elle tait partie; elle se retrouvait
prs de Roger, occupe de Roger, du souvenir de son pouse, des intrts
de son fils; enfin, tout ce qui lui tait arriv depuis seize ans ne lui
paraissait plus qu'un songe qui trouble vos sens pendant une nuit
agite, et vous rend, au rveil, aux coups du sort qui vous accablait la
veille.

Madame Germain cessa donc de parler, et Victor attendri, se saisit
encore une fois d'une de ses mains, qu'il couvrit de larmes et des
baisers de la reconnaissance. Il appela cette femme gnreuse sa seconde
mre, et Clmence elle-mme la remercia de lui avoir conserv son ami,
et d'avoir soustrait ses premiers ans, au crime et au malheur qui
assigeaient son berceau. Madame Germain les embrassa tous deux, et les
remercia de leur amiti, avec cette douce modestie que donne toujours
l'assurance o l'on est que l'on n'a fait que son devoir.

Pour le baron, il garda quelque temps le silence, et le rompit enfin,
pour faire quelques rflexions morales sur les vnemens singuliers qui
avaient fait le tourment de madame du Szil, et celui de sa fille Adle.
Il appuya sur-tout, devant Clmence, sur les malheurs auxquels
s'exposent les jeunes personnes qui, manquant de confiance envers leurs
parens ou leurs amis, se livrent aveuglment au charme trompeur des
passions, et ne calculent jamais les suites des fausses dmarches
auxquelles elles se laissent entraner. L'amour, ajouta-t-il l'amour
porte un bandeau sur ses yeux; c'est  la raison  le guider par la main
c'est  la sagesse  rgler ses pas et ses actions. Jeunes gens, jeunes
gens! vous mprisez les sages conseils d'un pre ou d'une mre tendre;
mais vous aurez des enfans  votre tour, et vous serez obligs de leur
dire ce que nous vous avons en vain rpt mille fois; vos enfans ne
vous couteront peut-tre pas plus que vous ne nous avez couts; car
c'est le sort des ingrats de faire  leur tour des ingrats, et le ciel
nous punit souvent dans nos enfans des chagrins que nous avons causs 
notre vieux pre....

Quand le baron eut prononc ces mots, il se tourna vers Victor, qui
devint tremblant comme un homme qui attend son arrt. Le baron
s'apperut de son trouble, et se hta de le faire cesser en lui prenant
la main, et en lui disant avec le ton de la plus tendre affection: Mon
cher Victor, mon cher fils, ne crains rien; ose lever les yeux sur un
bienfaiteur, et non sur un juge rigide. Tes malheurs ne viennent point
de toi, ta naissance n'est point ton crime; mais il est vrai qu'elle
peut nuire  ton bonheur. Il est un moyen d'en rparer les torts:
coute-moi, je vais te dire le projet que j'ai form, et dont je t'ai
donn quelque ide avant que madame Germain comment son intressant
rcit. coute-moi bien; tu vas juger de toute ma tendresse pour toi, et
du desir que j'prouve de te voir l'poux de ma fille.--L'poux de
Clmence, interrompit Victor! quoi! je pourrais esprer
encore?....--Oui, tu le peux, mon ami, reprend le baron; mais prte-moi
toute ton attention.

Il se fait un grand silence, et le baron continue: J'ai vu Roger, je
l'ai vu assez pour me former, sur son caractre, une faon de penser que
le rcit de madame Germain vient encore de confirmer. Roger a de rares
qualits au milieu des vices affreux qui le poussent vers le crime;
Roger est ferme, entreprenant, courageux, actif, et mme capable de
quelques procds gnreux. Cet homme s'est fait une habitude de son
tat, mais il n'est pas possible qu'au fond de son coeur il ne souffre,
il ne gmisse des extrmits auxquelles lui et ses gens se livrent
journellement; il doit tre las du brigandage, et peut-tre la
tranquillit, l'aisance et la pratique des devoirs sociaux, ne lui
seraient-elles pas trangres aprs vingt ans d'une vie trouble, agite
par la crainte, par les remords, et que l'chafaud a rclame cent fois.
Je ne sais si je m'gare, mais il me semble tout simple de croire que
Roger, fatigu du crime, peut y renoncer, pour le calme de sa conscience
et la sret de sa vieillesse; et encore, ce que ne pourraient point
faire la raison ni le remords, il est possible que la nature l'obtienne
de lui. Madame Germain nous a dit qu'il brlait de retrouver son fils,
et qu'il tait dispos  l'accabler de toute la tendresse d'un pre; il
est possible qu'en calculant les tourmens que son horrible tat cause 
ce fils chri, il y renonce,  cet tat vil et fltrissant; il est
possible qu'il renonce au crime pour assurer le bonheur de la vertu....
Va le trouver, Victor, rends-lui son fils pour un moment; dis-lui qu'il
ne tient qu' lui de se runir pour sa vie au fils d'Adle; dis-lui que
tu adores ma fille, mais que tu n'obtiendras mon aveu pour l'unir  toi,
que du moment o il aura quitt son infme mtier: j'oublierai ce qu'il
fut en faveur de ce qu'il consentira  devenir; mais comme je sens qu'il
me serait impossible de me lier avec un homme comme lui, ni de l'avoir
sous mes yeux, je lui donnerai une terre que je possde  vingt lieues
d'ici; il ira l'habiter sous un autre nom; et s'il tche, par quelques
vertus domestiques, de faire oublier Roger, je me ferai  mon tour
illusion sur lui, sur ta naissance; et mon gendre, ainsi que son pre,
n'entendront jamais sortir de ma bouche le plus lger reproche. Qu'en
penses-tu, Victor? puis-je faire davantage? En vrit, il me semble que
c'est pousser un peu loin le mpris des prjugs, et mme du point
d'honneur qui doit prsider  tous les tablissemens des familles
vertueuses.  mon ge, d'aprs ma conduite et mes principes, on tient un
peu au respect humain,  tous les usages qui forment la bonne socit,
et qui lient entre eux tous les habitans d'une vaste contre. Je te
l'avais dit; que ton pre ft indigent et sans naissance, peu
m'importait; mais j'exigeais qu'il ft vertueux, et il ne l'est pas.
Celui-l droge vraiment qui s'allie au vice, et je ne puis.... je ne
pouvais du moins donner ma fille au fils du plus grand coupable. Je fais
encore un effort sur moi-mme, et je le fais pour toi, pour toi que
j'aime, et que je ne puis abandonner au dsespoir de renoncer  une
passion que j'ai nourrie moi-mme dans ton sein.... Que ton pre rentre
dans la socit dont il fut le flau; qu'il change de nom et de moeurs;
je ne le verrai point, mais je pourrai me dire: Roger n'est plus, et le
pre de Victor ne fait pas rougir mon front, ni celui de mes enfans. Va
donc le trouver, Victor; aborde-le avec cette fermet, ce noble orgueil,
que doit conserver la vertu en prsence du vice; attaque avec
sensibilit son coeur paternel, si tu le trouves ouvert  tous les
sentimens de la nature; ou bien, s'il est mort pour ces tendres
sentimens, parle-lui comme un homme qui a le droit de reprocher  un
autre homme de lui avoir fait un prsent funeste en lui donnant la vie,
puisqu'il a rpandu sur cette existence malheureuse l'amertume, la honte
et l'opprobre.

Le baron de Fritzierne se tait, et Victor se livre avec dlices 
l'espoir consolant qui vient tout--coup charmer ses souffrances. Ah!
monsieur, s'crie-t-il! que de bonts, que de tendresse! Quoi! vous
voulez bien encore?.... Oui, monsieur, oui, je la soumettrai, cette ame
fire et rebelle! Clmence, nous serons heureux!.... Je le verrai, il
rougira, il me suivra; oh! oui, je rponds qu'il renoncera  tout pour
moi, pour lui-mme! Oui, Roger, ton fils te serrera dans ses bras, si tu
rponds  ses voeux; ou, si tu lui rsistes, il jure ici, par Clmence,
qu'il deviendra ton plus cruel ennemi: tous les liens de la nature, il
saura les rompre, si tu ne sais les resserrer! ces titres de pre et de
fils, si respectables quand ils sont lis par les moeurs, l'ducation et
la reconnaissance, ne sont plus que de vains prestiges quand ils sont
spars par l'infamie! Tu me verras, Roger, et tu connatras la
diffrence du sang qui coule dans nos veines; la voix du mien brle de
se faire entendre de toi, et j'en avouerai la source si je la trouve
dispose  s'purer.

Le baron, enchant de cette exclamation de Victor, lui serre la main en
le regardant avec tendresse. J'aime, mon fils, lui dit-il, j'aime cet
lan gnreux. Avec cette noble fiert, tu dois tre sr de ton succs;
mais, je te l'avoue, je le veux tout entier, ce succs qui doit faire
notre bonheur  tous. Point de capitulation avec les criminels; il faut
qu'il te cde sur-le-champ, ou que tu renonces pour jamais  la main de
Clmence. Le monstre pourrait temporiser, te garder prs de lui, et....
ciel! quelle horreur! s'il allait nourrir l'espoir de te plonger dans
ses excs, de former en toi un complice ou un successeur!.... Tu
dtournes tes yeux indigns, ton ame se soulve  un pareil soupon;
pardon, cher Victor! tu me connais, tu sais quelle estime j'ai pour tes
principes, pour ta probit: elle est sre, ta probit! elle saura
rsistera tous les genres de sduction.... Tu donneras quelques jours 
un pre, ou tu fuiras sur-le-champ un brigand; mais, je te le rpte, et
cette rsolution de mon esprit est irrvocable, si tu ne russis point,
si Roger ddaigne mes offres et ton bonheur, tu ne reverras jamais ma
fille. C'est  moi que tu viendras confier tes regrets, et c'est moi qui
songerai alors  te faire une existence douce, mais loin de moi, loin de
nous, et pour la vie!

Victor entend  peine ces derniers mots du baron, qui les prononce avec
une fermet froide, tranquille, et qui annonce un parti bien pris;
Victor n'est occup que des moyens qu'il prendra pour attaquer le coeur
de Roger: il en trouve mille, dont le moindre est immanquable. Il est
sr de russir, Victor; et Clmence, qui est intresse autant que lui 
cette importante ngociation, partage son espoir, en voyant son air
d'assurance. Pour madame Germain, elle se tait: elle ne peut deviner
l'impression que fera sur Roger la vue de son fils, et craint de
hasarder son jugement.

Ainsi, il est dcid que, demain, Victor ira trouver son pre! quelle
destine l'attend dans le camp des brigands! quelles aventures le
destin lui prpare-t-il dans ce repaire du crime et de la sclratesse!
S'il n'obtient rien d'un vieillard inflexible, il est perdu, et ne
retournera pas au chteau de Fritzierne pour en tre banni; mais s'il
parvient  changer le caractre de Roger, il devient heureux, et son
roman finit.... Voyons, attendons les vnemens qui vont se multiplier
dans le volume suivant, et laissons tous nos hros prendre un moment de
repos, aprs une nuit et une journe si agites. Moi-mme, que leurs
malheurs ont singulirement attendri, en les retraant sous les yeux de
mes lecteurs, je sens le sommeil peser sur ma paupire: ma veille a t
longue; trois heures sonnent, la nuit s'enfuit devant l'aurore qui
dchire ses voiles sombres; le jour naissant claire le sommet des
maisons qui entourent mon simple manoir; la clart vacillante de ma
lumire plit devant les rayons lumineux qui annoncent le retour du
soleil. C'est l'heure o l'homme de lettres quitte son manuscrit pour se
livrer au repos; mais les tableaux qu'il vient de tracer vont se peindre
 son imagination pendant son sommeil; et s'il a chant la vertu, il est
doux pour lui qu'un songe favorable le reporte encore au milieu de ses
hros!

FIN DU TOME SECOND.

       *       *       *       *       *




VICTOR,

OU

L'ENFANT DE LA FORT;

PAR

M. DUCRAY-DUMINIL,

Auteur de LOLOTTE ET FANFAN, d'ALEXIS, des PETITS MONTAGNARDS, &c.

Qui le consolera, l'infortun?.... Sa vertu!

TOME TROISIME.

 PARIS,

Chez LE PRIEUR, Libraire, rue de Savoie, n. 12.

AN V.--1797.




CHAPITRE PREMIER.

PRSENT D'AMOUR QUI DOIT JOUER UN RLE.


 vous! clbres romanciers allemands et anglais! toi, chantre loquent
des passions de _Werther_; toi, _Gothe_; toi, _Schiller_; vous tous,
conteurs estims qu'on recherche pour la nouveaut des ides, le
merveilleux des situations, le dessin des caractres et la force de
l'intrt, venez, venez faire rsonner ma faible lyre, venez me prter
vos pinceaux pour achever les tableaux qu'il me reste  retracer  mes
lecteurs; c'est ici que j'ai besoin de votre plume brlante, et de votre
narration rapide; c'est ici que votre inspiration m'est ncessaire pour
continuer les aventures singulires de mon Victor: il va entrer dans une
nouvelle carrire; et sa vertu, ferme et constante au milieu des efforts
qu'on va faire pour la corrompre, a besoin d'un peintre plus habile et
plus exerc que moi.... Mais que dis-je? vous, auteurs distingus que
j'invoque, vous avez fait des romans, vous avez cr, invent; il tait
facile  votre imagination riche et fconde d'amonceler des vnemens,
et de mettre par-tout l'illusion  la place de la ralit, le
vraisemblable  ct du vrai.... Moi, j'cris une histoire vritable; je
suis oblig de me renfermer dans les bornes qui me sont prescrites; je
ne puis rien changer, rien altrer  mon ouvrage, si je veux tre cru de
mon lecteur: quelque simples que soient mes rcits, ils mriteront sa
confiance, son indulgence; et j'aurai du moins le mrite d'avoir su
tirer de l'oubli les vertus, la constance, la fermet et la rsignation
d'un jeune homme que les coups les plus imprvus d'une fortune injuste
et cruelle vont attaquer successivement.

Victor passa une nuit agite par la crainte et l'esprance: il sentit
que, de la dmarche qu'il allait faire, dpendait le sort de sa vie
entire; il s'agissait d'obtenir Clmence ou de la fuir pour jamais. La
fuir! il en avait eu dj l'intention; il avait mme essay de
s'loigner d'elle: il en aurait eu la force alors; c'tait lui seul,
c'tait sa seule dlicatesse qui s'opposait  son bonheur. Il avait
d'ailleurs l'espoir de revenir, de la revoir un jour; mais  prsent,
c'est une fatalit invincible qui le poursuit: il est malheureux, non
par lui, mais par le hasard de sa naissance: s'il fuit Clmence, il la
fuit la honte et la rougeur sur le front.... Il est le fils d'un vil
criminel.... il lui semble qu'il porte sur ses traits le sceau de
l'infamie et de la rprobation.. Cependant il est possible qu'il
triomphe de Roger, il est vraisemblable mme qu'il le rendra, sinon  la
vertu, du moins  l'expiation du crime,  l'obscurit du remords. Alors,
il revient, il pouse Clmence, et tous ses malheurs sont termins.
C'est  cette dernire ide que Victor doit s'arrter; elle est plus
naturelle, elle rit mieux  son imagination: oui, Victor sera heureux,
il le sera!....

Telles sont les rflexions qui agitent son esprit jusqu'au moment o
Clmence demande  lui parler.... Clmence n'a pu reposer de la nuit:
elle a essay de fermer les yeux; mais un songe affreux est venu glacer
ses sens.... Elle a vu Victor enchan comme un vil criminel. Roger le
serrait dans ses bras; tous deux frappaient les votes sombres d'un
cachot de leurs lugubres gmissemens: des torches funbres venaient
tout--coup clairer ce lieu sinistre: elle entendait crier: _Lequel
des deux faut-il immoler?_ Des bourreaux s'emparaient de Roger, de son
fils, et ce Victor, qu'elle chrissait, disparaissait dans les airs,
entran par un monstre ail qui semblait vouloir le dvorer....

Clmence, perdue, s'tait rveille en poussant des cris affreux, et
elle venait chez son bien-aim pour chercher des consolations. Je
n'essaierai point de peindre une scne de tendresse bien naturelle entre
ces deux amans: Clmence fondait en larmes; il lui semblait qu'elle
voyait Victor pour la dernire fois, et l'arrt du baron de Fritzierne
lui paraissait injuste et barbare. Clmence n'esprait pas que Victor
gagnt le farouche Roger. Elle n'avait pas assez d'exprience, ni de
connaissance du coeur humain, pour se rendre raison de sa crainte; mais
les femmes ont une finesse de tact, une rectitude de jugement qui les
trompent rarement sur les rsultats d'une affaire qu'elles ne
connaissent souvent que par apperu, et sur laquelle des hommes clairs
s'garent, mme aprs l'avoir tudie  fond. Clmence croyait ne plus
revoir Victor, et lui prodiguait les adieux les plus tendres.... Dj
Victor s'tait charg de quelques effets qui lui taient ncessaires;
Clmence y joignit son portrait et plusieurs pices de linge qu'elle
avait tissues ou brodes de sa main. Elle voulait engager son ami 
diffrer son dpart de quelques jours: il faut te reposer un peu, lui
disait-elle, des fatigues du combat d'hier; d'ailleurs, les suites de ce
combat funeste exigent ta prsence ici: il y a beaucoup de dgt du ct
de la tour du Nord; il faut rparer les fosss, remettre toutes les
armes dans l'arsenal: veux-tu laisser tous ces embarras  mon vieux
pre,  ton bienfaiteur, et crois-tu que ton absence nous laissera le
courage de penser  autre chose qu' toi?....

Victor fut insensible aux larmes, aux prires de Clmence; il voulait
savoir sur-le-champ le sort qui l'attendait, et ne pouvait rester plus
long-temps dans une incertitude qui le dsesprait. Quant aux soins 
prendre pour les rparations du fort, il en avait charg Valentin, qui
devait trs-bien le remplacer. Victor voulait partir, rien ne devait
l'arrter, et Clmence lui promettait qu'elle le suivrait par-tout, s'il
arrivait que Roger ft insensible  ses instances. Victor tchait de
combattre cette rsolution, qui blessait la tendresse filiale et la
reconnaissance qu'elle devait  son pre, Clmence insistait, et ces
deux amans faisaient assaut de tendresse et de dlicatesse, lorsque
Valentin se prsenta les larmes aux yeux: Quoi! mon bon matre! vous
allez nous quitter?--Pour quelques jours, Valentin.--Pour long-temps,
monsieur, pour toujours peut-tre!--Qui te l'a dit?--Oh! je le
crains!--On t'a donc appris les motifs de mon dpart?--Oui, monsieur,
on m'a tout dit; je sais tout, et c'est toujours d'un autre que de vous;
en vrit c'est bien affreux!--Valentin?...--Oh! je vous en veux
beaucoup!--Mon ami?...--Je ne suis point votre ami, monsieur: on n'a
point de secret pour son ami, et je vois bien que je ne suis que votre
domestique.--Enfin, que sais-tu?--Le malheur de votre naissance; oh! mon
Dieu! comme c'est injuste a! quoi! il faut que vous soyez la victime du
hasard! est-ce votre faute  vous? avez-vous pu vous choisir un pre?
dfunt le mien, qui tait un brave homme pourtant, mais qui avait bien
des petits dfauts,  ce que disait ma mre, eh bien! il tait riche,
puis il avait tout mang: sans son inconduite, voyez-vous, je serais 
prsent.... qui sait ce que je serais?--Valentin, voulais-tu me dire
quelque chose?--Vous ne le devinez pas, monsieur, ce que je veux vous
dire? vous connaissez donc bien peu mon coeur? Quoi! vous me voyez l,
tout prt  partir avec vous,  vous accompagner par-tout, et vous ne
devinez pas a?--Valentin, il faut, cette fois-ci, il faut absolument
que tu restes.--Non, monsieur, non, je ne resterai pas ici. Vous croyez
que je vais vous laisser aller seul au milieu d'une troupe de brigands?
ils n'ont qu' vous tuer; moi, je me reprocherais votre mort.--Ils ne me
tueront point, Valentin.--Mais s'ils veulent vous retenir de force?--Je
ne crains point cette violence de leur part.--Eh bien! moi je la crains,
et je vais vous suivre:  deux on peut se dfendre au moins.

Le bon Valentin avait mis dans sa tte le projet de suivre son matre;
il fallut, pour l'en dtourner, que Victor et l'air de se fcher
srieusement, et que Clmence employt toute son loquence, pour engager
le fidle serviteur  ne point abandonner son pre, qui avait besoin de
ses soins.

Valentin se rsigna  rester, non sans verser quelques larmes de
sensibilit; puis, comme il sortait de l'appartement, il revint sur ses
pas:  propos, dit-il, j'oubliais, monsieur..... O tait donc ma tte?
Tenez, voil un paquet cachet que M. le baron m'a charg de vous
remettre.--Quoi! rpond Victor, ne veut-il point recevoir mes
adieux?--Non, monsieur, ce n'est pas qu'il vous en veuille; bien au
contraire, il pleure comme un enfant, et a me fait une peine!.... Mais
comme il craint de s'attendrir trop, comme il redoute les effets d'une
sparation qui lui cote, il m'a charg de vous prier de mnager sa
sensibilit, en partant sans le voir.

Victor, frapp de ce coup imprvu, mit sa main sur ses yeux, et resta
quelques momens accabl; mais bientt Clmence et Valentin parvinrent 
le calmer,  lui faire comprendre que le baron tait g, sensible, et
que ce n'tait que par tendresse qu'il refusait ses adieux.

Victor, pntr, dcacheta le paquet que Valentin venait de lui
remettre: il y trouva une trs-forte somme d'argent, et, ce qui le
flatta le plus, la bote d'or qui renfermait le portrait de sa mre.
Dedans cette bote tait une lettre ainsi conue:

* * *

_N'aggrave point ma douleur, mon cher Victor, en me faisant des adieux
trop touchans pour mon coeur. Pars, va mriter la main de ton amante, ou
t'en loigner pour jamais. En quelque lieu que tu sois, j'aurai soin de
ta fortune, et tu retrouveras toujours en moi ou un pre, ou un
bienfaiteur. Adieu._

_ALEXANDRE BOLOSQUI, baron de FRITZIERNE_.

* * *

Victor mouilla cette lettre de ses larmes, puis il y rpondit en ces
termes:

* * *

_Par-tout, homme sensible et gnreux, par-tout je me rendrai digne de
votre tendresse qui m'honore; mais si je ne puis obtenir de Clmence,
s'il me faut renoncer  cette amie de mon coeur, vous n'entendrez jamais
parler de moi; le dsespoir abrgera mes jours, et la mort viendra
mettre un terme et  mes malheurs, et  ma reconnaissance pour vous._

_VICTOR, l'enfant de la fort._

* * *

Valentin, qui se chargeait d'aller porter cette lettre au baron, voulait
revenir sur-le-champ, afin, disait-il, _de faire la conduite_  son cher
matre; Victor exigea qu'il ne l'accompagnt point. Reste, lui dit-il,
reste auprs de mon bienfaiteur; et toi aussi, Clmence, console cet
homme dont ma fatale adoption trouble les vieux ans; il souffre, il
pleure, et c'est moi, moi qui suis cause de tous ses maux. Va, Clmence,
va le presser dans tes bras caressans; dis-lui bien que si je ne russis
point, mon dpart d'aujourd'hui sera le seul chagrin que je lui
causerai.

Clmence ne peut se sparer de son ami; elle pense qu'elle ne le reverra
plus; elle entrevoit un avenir sinistre; elle tombe sur le bras de
Victor, et forme les projets les plus extravagans pour le suivre sous
des habits d'homme... Il n'a pas assez de sa douleur, Victor; il faut
que son coeur, oppress dj, soit bris par les gmissemens de celle
qu'il aime; il faut qu'il ait du courage pour tout le monde: on ne le
mnage point, ce pauvre Victor, on le tourmente de toutes les manires.

Clmence ne veut point s'arracher de ses bras; elle jure qu'elle y
restera, ou qu'elle le suivra par-tout. Victor ne sait plus comment se
dbarrasser de l'excs de sa tendresse; il a puis toutes les
ressources de la raison et des conseils.... Quelqu'un vient  son
secours, et c'est madame Germain. Madame Germain vient aussi pour
embrasser le fils de son amie, ce jeune homme qu'elle a tenu, nouveau
n, sur son sein; mais madame Germain a du courage, de la fermet; son
oeil est sec, quoique son coeur batte violemment. Elle donne  Victor des
avis sages pour se conduire auprs de Roger, dont le caractre lui est
parfaitement connu; puis aprs l'avoir instruit parfaitement des moyens
qu'elle juge  propos que Victor prenne pour russir, elle entrane
Clmence en lui parlant de son pre, d'un vieillard dsol, qui rclame
sa tendresse et ses soins consolateurs.... Clmence jette des cris, se
dbarrasse des bras de son amie, et revient  Victor; mais elle ne
pleure plus; son oeil est sec, son regard anim: elle arrache son voile
tissu d'or et de soie carlate: Tiens, Victor, dit-elle en le prsentant
 son amant, prends ce voile, qu'il te serve d'charpe, mais sur ton
coeur, et non sur tes vtemens; qu'il te conduise par-tout au champ
d'honneur, et qu'il te rappelle Clmence, et cette maison hospitalire
o ton enfance trouva un asyle tranquille et doux. Je ne sais, Victor,
je ne sais quel pressentiment me dit qu'un jour cette charpe amoureuse
nous servira  nous.... reconnatre,  nous.... runir! Jure par Dieu,
par l'honneur et par ta dame, qu'elle ne te quittera jamais, et que
jamais sur-tout elle n'ornera la tte d'une rivale.--Je te le jure,
s'cria Victor, transport d'amour, de crainte, d'espoir et
d'admiration!....

Victor mit un genou en terre et dcouvrit sa poitrine, sur laquelle
Clmence fixa l'charpe, don de l'amour et de la dlicatesse. Cette
crmonie, faite en prsence de l'amie d'Adle et du bon Valentin, eut
encore pour tmoin l'auteur de la nature, qui reut les voeux et les
prires des deux amans.  mon Dieu! s'crirent ensemble et Victor et
Clmence,  mon Dieu! toi qui connais nos coeurs et la puret de nos
sermens, daigne les consacrer, ces sermens inviolables, par ton auguste
protection; vois deux jeunes infortuns que le destin poursuit et
spare, fais qu'ils se runissent un jour pour clbrer ta justice, tes
bienfaits et les chastes plaisirs de l'hymen.

_Quand l'homme a pri il est plus tranquille_, a dit un grand homme. Nos
deux amans prouvrent la vrit de cette maxime. Ils se relevrent plus
fermes et plus rsigns. Clmence tendit la main  son ami, qui la
serra; puis madame Germain, Clmence et Valentin, laissrent Victor seul
et libre de partir.

Victor, ds ce moment, sentit se ranimer son courage, et ne songea plus
qu' son grand projet, celui de joindre Roger, et d'obtenir de lui ou
Clmence, ou la mort. Son lger bagage fut bientt prt; il le mit sous
son bras, et descendit  pas lents les degrs qui conduisaient  la
premire cour, o il devait traverser le foss du chteau. Le pont-levis
s'abaissa bientt; Victor le traversa, puis se retournant, il le vit se
relever derrire lui, peut-tre, hlas! pour la dernire fois!.... Son
coeur se serra, un funeste pressentiment vint agiter son esprit; il fit
quelques pas, puis s'arrta, et se retourna encore pour revoir les murs
du chteau qui reut sa jeunesse. En les fixant bien, il apperut,
derrire une croise, le vieux baron soutenu par madame Germain;  ct
d'eux tait Clmence, les coudes appuys sur l'appui de la croise, et
la bouche colle sur les vitraux plombs et de diverses couleurs. Tous
trois suivoient des yeux leur ami, cheminant tristement dans la plaine,
et semblaient dtermins  ne quitter ce lieu qu'aprs qu'ils ne
l'auraient plus distingu. Victor, mu, leur fit, en signe d'adieux, des
gestes de bras, qu'ils remarqurent, et auxquels ils rpondirent de la
mme manire. Adieu! adieu! adieu! se disaient rciproquement ces tres
si intressans, et leur langage muet dura jusqu'au moment o le baron,
n'y pouvant plus rsister, se retira de la croise en entranant sa
fille, qui paraissait y tre attache.

Victor comprit que son protecteur voulait faire cesser cette scne
touchante; il se retourna, et prit sur lui de marcher, et de suivre sa
route sans s'arrter une seconde fois.

Pauvre Victor! tu quittes des amis bien tendres il est vrai; mais tu vas
trouver un pre.... un pre! oui, Victor, un pre qui peut devenir
tendre aussi et sensible. Ne l'a-t-il pas fait mettre sur son portrait,
cette lgende consolante pour toi: _Je sais aussi connatre la nature._
Alors il regardait avec intrt ta mre, qui te nourrissait de son lait;
il l'adorait, cette mre infortune; il t'aimait aussi, et ta perte a
t pour lui le plus grand des malheurs. C'est dans l'espoir de te
retrouver, qu'au bout de dix-huit annes, il vient encore de perscuter
madame Germain; s'il l'avait en son pouvoir, les premiers mots qu'il
lui adresserait seraient ceux-ci: _Madame, rendez-moi mon fils; vous
savez o est mon fils, madame, rendez-le-moi._... Il peut donc encore
tre pre; et quelque sclrat qu'on soit, il est rare qu'on ne se rende
pas au cri touchant de la nature. Que vas-tu lui demander d'ailleurs,
Victor? qu'il fasse son propre bonheur en faisant le tien. Tu veux qu'il
abandonne le sentier dangereux du crime, pour prendre un tat plus doux,
plus estimable, plus sr; une honnte aisance, quelque considration et
les embrassemens d'un fils, voil ce que tu vas lui proposer; peut-il
refuser un sort qui fixe -la-fois sa tranquillit et la tienne?....
Mais que dis-je? ai-je donc oubli que cet homme, _qui sait connatre la
nature_, a massacr la femme qu'il avait trompe, sduite et dshonore?
Ai-je donc oubli que ce monstre fut l'effroi de son pays, comme il en
est l'horreur? Puis-je lui pardonner d'avoir donn la vie  un tre
qu'il destinait peut-tre  son infme mtier? Est-ce un bienfait que
cette existence douloureuse qu'il a donne  Victor, quand il la souille
par la rflexion de ses crimes, quand la naissance de Victor le bannit,
pour ainsi dire, d'une maison o les tres les plus vertueux lui avaient
tendu une main gnreuse; quand cette naissance infamante le prive d'une
pouse chrie, d'un bienfaiteur respectable, et rpand peut-tre le
voile sinistre du malheur sur sa vie entire?... Non, Roger n'est point
un pre! il ne peut tre susceptible de tendresse ni de retour; il n'a
pas mme de droits sur le coeur d'un fils; il doit le voir, non comme un
fils chri, mais comme un homme jet par hasard sur la terre; un
homme!.... envers qui il est comptable, et de l'existence qu'il lui a
donne sans le vouloir, sans le savoir; et des malheurs qu'il a jets
avec la vie sur cet homme infortun.

Telles sont les rflexions que Victor fait en marchant, rflexions qui
redoublent son courage, son indignation pour Roger, et le dterminent 
aborder ce chef de voleurs, ainsi qu'on le verra dans le chapitre
suivant.




CHAPITRE II.

UN NOUVEL ACTEUR VIENT ENRICHIR LA SCNE.


Victor avait march pendant plusieurs heures, et commenait  se
fatiguer beaucoup, lorsqu'il apperut enfin l'entre de la fort, dans
laquelle il pntra sans rencontrer qui que ce soit. Il avait t dj
une fois au camp des brigands, et se rappelait trs-bien l'endroit o
ils avaient leur premier poste. Il s'y rend, et ne trouve encore rien.
Ces malheureux auraient-ils fui cette contre, se dit-il? Les pertes
qu'ils ont prouves  l'attaque du chteau, la crainte peut-tre d'tre
dnoncs  la justice et poursuivis, tout peut les avoir engags  faire
une prompte retraite.

Victor craignait de ne pas les rencontrer, et il tait accabl, plus
encore par les fortes motions qu'il avait prouves, que par la
fatigue. Il allait s'asseoir au pied d'un arbre, lorsqu'au dtour d'une
espce d'alle, il apperut une colline sur le sommet de laquelle tait
bti un hermitage. Le saint homme qui avait ainsi consacr sa vie
entire  la solitude, tait au pied de la colline, occup  puiser de
l'eau, avec une coquille, dans un ruisseau limpide qui serpentait
mollement sur des cailloux. Victor apperut l'hermitage comme un port
consolant qui allait le mettre  l'abri de la chaleur du jour: il ne se
proposait point de demander  l'hermite des nouvelles des voleurs, dans
la crainte de lui paratre suspect; mais il esprait que le saint homme
voudrait bien partager avec lui et son toit et son eau. L'hermite, en
l'appercevant, parut inquiet, et l'examina quelque temps avec attention.
Mon pre, lui dit doucement Victor, j'ai bien chaud, et je suis d'une
lassitude....--Mon fils, rpondit l'hermite, donnez-moi le bras, et
suivez-moi dans cette cabane que vous voyez l-haut. Vous n'y trouverez
pas le faste ni les ornemens qui dcorent les palais des grands; mais au
moins vous y recevrez l'hospitalit, et je vous donnerai de quoi calmer
la soif qui vous dvore.

Victor prend le bras de l'hermite qui chemine tristement, et parat
consum d'une sombre inquitude. Au mme instant un homme  cheval passe
sur la grande route, qu'on apperoit  un quart de lieue. Ce cavalier
s'arrte, examine la cabane, l'hermite, Victor, et disparat en
s'enfuyant au grand galop.

L'hermite, qui a remarqu l'indiscrte attention du cavalier, murmure
tout bas: Il nous a vus! c'est fait de moi!....--Qu'avez-vous, mon pre,
lui demande Victor?--Peu de chose, mon cher fils; venez avec moi, je
vous expliquerai cela l-haut.

Tous deux arrivent  l'hermitage, o Victor se hte d'tancher sa soif
avec de l'eau pure que son hte lui donne. Un peu remis de sa fatigue,
Victor remarquant le trouble de l'hermite, ne put s'empcher de lui en
demander la raison. Cette fort, lui rpondit le solitaire, est depuis
long-temps infeste par des voleurs, que pousse au meurtre et au vol
l'infme Roger, leur chef (_Victor plit_). Je croyais y vivre
tranquille; jusqu' prsent, ne possdant rien que le peu d'aumnes que
je vais recueillir dans les villages voisins, je n'avais point fix
l'attention de ces misrables; mais depuis quelques jours un
vnement.... bien douloureux pour moi, et que je ne puis vous confier,
m'a mis en butte  leurs perscutions. Je ne sais s'ils me cherchent
pour m'arracher la vie, ou dans une autre intention; mais je sens que je
ne suis plus en sret ici, et je me dtermine  prier le ciel de
permettre que je lui rende le serment que je lui avais fait de passer ma
triste vie en ce lieu sauvage. Tout m'y rappelle mes malheurs, et je ne
puis les supporter!... Qui que vous soyez, jeune inconnu, qui me
paraissez tre un homme de bien, retirez-moi d'ici, prenez-moi avec
vous,  votre service? Vous voyagez, vous alliez peut-tre rejoindre un
pre, une pouse, vous tes un homme d'honneur! oh! ne rejetez point ma
prire; sauvez-moi des mains de ces sclrats  qui je ne suis que trop
connu! Par piti, emmenez-moi avec vous? Je suis jeune encore; mais
hlas! combien j'ai prouv de malheurs!

L'hermite, en disant ces mots, te son capuchon qu'accompagnait une
barbe longue et postiche. Victor, tonn, voit en lui un jeune homme de
vingt-cinq ans au plus, et d'une figure trs-intressante. Il est aux
pieds de Victor, et le prie de l'emmener avec lui, loin des brigands
dont, dit-il, _il n'est que trop connu_!.... Quelle position pour
Victor! Comme elle est embarrassante! C'est justement vers ces brigands
qu'il tourne ses pas! Osera-t-il le dire  ce jeune infortun, que sa
prsence va tout--coup pntrer d'horreur et d'effroi! Lui dira-t-il:
_Vous les fuyez, et moi, je les cherche; je les cherche, parce que ce
Roger que vous dtestez  juste titre, ce malheureux est mon pre!_....
Non, Victor n'aura point le courage de se dvoiler ainsi; il n'aura pas
la force d'affliger le jeune solitaire; mais, d'un autre ct, il ne
peut cder  ses voeux, il ne peut l'emmener avec lui, s'en faire un
compagnon, renoncer au projet qu'il a form de voir Roger, pour arracher
de ses mains un inconnu qui peut tre son complice ou devenir sa
victime. Toutes ces rflexions arrtent l'effusion de l'ame de mon
hros, prte  s'pancher dans le sein de l'inconnu: il est nanmoins
troubl, et ne peut que lui dire ce peu de mots: Jeune homme, n'implorez
pas plus long-temps l'assistance d'un homme plus infortun que vous; je
ne puis vous arracher de ces lieux, il faut que je sois seul, seul avec
ma honte et mes regrets: vous l'avez bien pens, je suis un homme
d'honneur, digne de votre amiti, digne de votre confiance; mais le
destin, qui me poursuit, ne doit pas vous associer aux coups dont il ne
cesse de m'accabler. Laissez-moi continuer ma route, et cherchez
ailleurs un homme plus heureux que moi, qui puisse cder  vos voeux.
J'ai respect vos secrets, c'est assez vous dire que les miens ne
peuvent sortir de mon sein.

Le jeune solitaire regarde Victor avec tonnement; il n'ose le presser
davantage; mais il se retourne, et pleure amrement. Victor remarque sa
douleur, et fait des efforts pour la calmer; pendant qu'ils sont occups
 ces doux panchemens, un gros de gens  cheval vient tout--coup les
circonvenir. On leur crie: Rendez-vous, ou vous tes morts!--Qui
tes-vous, leur dit Victor?--Indpendans.--C'est vous que je cherche,
leur rpond firement l'amant de Clmence.--Toi, reprennent les
brigands! et quel intrt?--Qu'on me conduise  Roger?--Que lui
veux-tu?--Vous le saurez; mais, pour le moment, qu'il vous suffise
d'apprendre qu'il a pour moi la plus grande amiti, et qu'il vous saura
gr de m'avoir offert  ses regards.

Les indpendans (nous leur donnerons pendant quelque temps ce nom qu'ils
ont adopt), tonns de l'air calme et fier de Victor, se contentent de
le dsarmer et de le placer au milieu d'eux. Pour le jeune solitaire
qu'on garrotte d'un autre ct, il regarde avec douleur Victor,  qui il
vient de donner l'hospitalit, et ne peut que lui dire: Vous, l'ami de
Roger! oh, vous m'avez tromp!

Victor lui crie de loin: Ne craignez rien, vous serez libre, et vous me
connatrez.

Cette petite brigade quitte la colline sur laquelle le jeune solitaire
jette un dernier regard, et tous cheminent lentement  travers les
bosquets touffus jusqu' l'entre d'une caverne sombre. L, les guides
de Victor descendent de cheval, et l'un d'eux se dtache pour aller
rendre compte au capitaine de la prise qu'ils viennent de faire, et du
voeu que forme un jeune homme de se prsenter devant lui. C'est dans
cette caverne sombre que Victor se voit sparer de son jeune solitaire,
pour qui il ressentait dj le plus vif intrt. En vain Victor supplie
ses guides de lui laisser son ami, ils sont sourds  ses cris: nous le
connaissons, lui disent ces cruels, c'est le petit Fritz; il a t lev
parmi nous, il est bien juste qu'il quitte sa maudite soutane de moine
pour revenir  son premier mtier.

Victor frmit  son tour, et sent l'indignation succder  l'amiti
qu'il portait dj  l'inconnu; mais celui-ci le supplie, en versant des
larmes, de ne pas le juger sans l'avoir entendu. On les spare enfin, et
Victor est rest seul avec ses gardes, qui semblent avoir pour lui, et
sans le connatre, une sorte de considration; tant il est vrai que le
courage et la fiert en imposent toujours aux hommes les plus
tmraires.

Au bout d'une heure d'attente, un des capitaines de Roger se prsente;
c'est Dragowik, un des chefs qui avaient attaqu le chteau de
Fritzierne. Dragowik reconnat Victor, et roule ses yeux pleins de rage
et d'espoir de la vengeance: C'est toi, dit-il  l'amant de Clmence,
c'est toi, jeune insens; quel heureux hasard t'a fait tomber dans nos
mains? tu viens donc t'offrir toi-mme en holocauste aux mnes plaintifs
de nos camarades que tu as fait gorger ou brler? je ne sais qui
retient ma colre,  ton aspect! Je devrais....

Dragowik, furieux, soulve son norme massue; il est prt  en craser
Victor, mais ceux qui le gardent arrtent le bras du gant: Victor lui
dit, avec l'accent du mpris: Lche! il est bien digne de toi
d'insulter ton ennemi dsarm! si je disais un mot, tu rentrerais dans
la poussire, et Roger lui-mme prendrait soin de ma vengeance; mais tu
es trop vil  mes yeux pour que je m'abaisse  t'expliquer le motif qui
me fait chercher ton capitaine. Qu'on me conduise  l'instant devant
lui, et tu vas plir en sachant qui je suis.

Dragowik, qui ne se connat plus, se retire, en disant aux guides de
Victor que Roger est prt  entendre notre hros.

On l'y conduit enfin: aprs avoir travers mille dtours souterrains,
Victor se trouve au pied d'une montagne dans une espce de plaine o
toutes les forces de Roger sont rassembles. Les mines hideuses et
rbarbatives des sclrats qui accourent en foule sur son passage, le
font frmir malgr lui: plusieurs d'entr'eux le reconnaissent pour
l'avoir vu  l'attaque du chteau, et l'accablent d'injures: Victor les
mprise, et sent se ranimer sa fermet par l'indignation qu'il prouve.
Il ne sait comment il abordera Roger; mais il est dispos  le traiter
avec toute la supriorit que la vertu doit avoir sur le vice. On le lui
montre enfin, ce Roger qu'il redoute et desire. Il est assis sur un
canon, entour de brigands comme lui, qui ont l'air de lui faire une
cour assidue: Victor plit; et Roger, qui le reconnat, puisque Roger a
pens expirer sous ses coups, fait un geste de surprise en s'criant:
C'est toi, jeune homme!....

VICTOR.

Je veux te parler en particulier.

ROGER.

 moi?

VICTOR.

 toi,  toi seul.

ROGER.

Qu'as-tu de si secret  me dire?

VICTOR.

Tu vas l'apprendre.

ROGER.

Je n'ai rien de secret pour mes amis, pour mes camarades d'armes; ou
renonce  me parler, ou parle librement devant eux.

VICTOR.

Je ne le puis.... Il s'agit d'un secret qui te concerne.

ROGER.

Qui me.... concerne? eh! quel intrt prends-tu?.... (_Il s'adresse 
ses officiers._) Mes amis, loignez-vous un peu. Je ne sais, ce jeune
homme,  qui d'ailleurs je dois la vie, excite en moi un intrt que je
ne puis dfinir.

(_Tous les brigands s'loignent, ainsi que ceux qui gardaient Victor._)

ROGER _continue_.

Nous sommes seuls, personne ne peut t'entendre: voyons, qu'as-tu  me
dire?

VICTOR, _firement_.

Me connais-tu, Roger?

ROGER.

Je te connais.... comme un ennemi que j'ai combattu.

VICTOR.

Sais-tu qui je suis?

ROGER.

Non.

VICTOR.

Eh bien! monstre, je suis ton fils!....

ROGER.

Mon....?

VICTOR.

Tu m'as donn le malheur d'exister: oui, homme cruel et sans honneur; tu
es mon pre, et tu juges assez de la rougeur qui couvre mon front, en te
donnant ce titre qui fait ma honte et mon supplice.

ROGER.

Quoi! tu serais...

VICTOR.

Le fils d'Adle, d'une femme vertueuse, que tu as sduite et
assassine.

ROGER.

Adle!.... grand Dieu!....

VICTOR.

Reconnais-tu ce portrait qui fut mis autrefois dans mon berceau?

ROGER, _mu_.

Ciel! c'est elle, la voil? voil ce portrait qu'elle me donna jadis
comme un gage de sa tendresse.

VICTOR, _avec ironie_.

Dont tu l'as rcompense d'une manire digne de toi!

ROGER, _trs-mu_.

Jeune homme, pargne-moi? Tant de coups -la-fois!.... Tu me parles d'un
ton!....

VICTOR.

Que tes forfaits ont mrit.

ROGER.

Un fils ose traiter ainsi....

VICTOR.

Tes crimes ont bris tous les liens de la nature: ils n'ont laiss entre
nous que l'infamie dont tu me couvres, et le dsespoir qui va terminer
mes jours!

ROGER.

Tmraire! oublies-tu que tu es en ma puissance?

VICTOR.

Un forfait de plus ne peut te coter. Rejoins donc le malheureux Victor
 l'infortune Adle! Frappe.

ROGER, _avec l'accent de la tendresse_.

Mon fils!.... mon cher fils, ah! plutt, viens dans mes bras; viens sur
ce sein paternel! Eh! crois-tu que je sois insensible au cri de la
nature?

VICTOR.

Quoi! une vie si criminelle n'a pu l'touffer, ce cri si puissant sur
les ames pures?

ROGER.

Tu ne me connais pas, mon fils; tu m'as jug d'aprs les rapports
mensongers d'un monde, d'un monde plus corrompu sans doute que ces
braves gens qui s'offrent  tes regards.

VICTOR, _souriant avec mpris_.

Qu'oses-tu dire, insens?

ROGER.

Je te ferai juger d'eux et de moi: oui, je te dvoilerai mon ame toute
entire: tu me connatras, et tu verras que je n'tais pas n pour le
crime, que j'ai fait tous mes efforts, au moins, pour l'riger en
courage et en grandeur d'ame.

VICTOR.

Dieu! quel discours!

ROGER, _avec sensibilit_.

Victor, viens seulement, viens dans les bras d'un pre! il n'a pu te
prouver sa tendresse dans ton enfance, puisqu'il n'a pas eu le bonheur
de l'lever.... Mais dis-moi donc, dis-moi qui m'a rendu mon fils, et
qui a bien voulu se charger de son ducation?

VICTOR.

Madame Germain vient de me rvler le fatal secret de ma naissance;
c'est elle qui m'a pris dans mon berceau pour me remettre aux mains du
respectable baron de Fritzierne, qui m'a servi de pre.

ROGER.

Et je l'ignorais!

VICTOR.

Nous l'ignorions tous. Ce n'est que pour viter un parricide, dont
j'allais me rendre coupable, que madame Germain a parl. Hlas! elle a
dtruit d'un seul mot mon bonheur, le calme de ma vie, et toutes mes
esprances!

ROGER.

Je ne t'entends pas, mon fils.

VICTOR.

Je crois bien que tu n'es pas fait pour m'entendre; mais je
m'expliquerai; oui, je te dirai bientt que toi seul peux me rendre le
bonheur que ton titre de pre m'a enlev; tu sauras qu'il ne dpend que
de toi que je sois heureux.

ROGER.

Il ne dpend que de moi, mon fils! Ah! doutes-tu que les plus grands
sacrifices me cotent! ma vie mme, je te la donnerais pour rparer les
maux dont tu te plains, mais dont je ne conois pas les motifs.

VICTOR, _se livrant  l'espoir_.

Parles-tu sincrement, Roger?

ROGER.

Reois les embrassemens d'un pre pour gages de sa tendresse et de son
dvouement  tes moindres desirs.

VICTOR, _se jetant dans ses bras_.

Ah! Roger, rends-moi mon pre? Oui, sois mon pre, si tu veux te rendre
digne de l'tre!.... Je sens, je sens l, dans mon coeur, qu'il m'est
impossible d'touffer la voix qui me parle pour toi. Ah! qu'il est
puissant le lien de la paternit!

ROGER, _le pressant contre son coeur_.

Enfant d'Adle,  mon cher fils! qu'ils me sont doux, ces tendres
panchemens! Oh! non, non, l'homme qui sait s'y livrer n'est point un
monstre: on est fait pour la vertu, ds le moment qu'on sent le bonheur
d'tre pre.... Mon ami, tu restes avec moi quelques jours?

VICTOR.

Renvoie-moi, Roger, renvoie-moi avant le coucher du soleil.... Je ne
puis m'habituer  l'air que tu respires ici.

ROGER.

Eh quoi! mon fils voudrait dj me quitter!.... N'as tu pas  me
parler?

VICTOR.

Mais, si tu veux, je puis sur-le-champ te dire....

ROGER.

Non, tu es fatigu.... Il faut que tu prennes quelque nourriture,
quelque repos; je ne puis me sparer si-tt de toi. Mon bonheur est si
grand!.... Permets que je te prsente....

VICTOR.

 qui, Roger?  ces misrables! Tu voudrais me forcer  rougir  leurs
yeux. Non, promets-moi le secret sur le malheureux lien qui nous unit,
ou je te quitte  l'instant.

ROGER.

Comme tu m'accables, mon fils! comme tu te plais  m'outrager! Je veux
bien mnager, pour le moment, ta fausse dlicatesse; mais bientt....

VICTOR.

Jamais, Roger.... Permets-moi cependant d'prouver l'empire que j'ai
sur ton coeur? Un malheureux jeune homme, un vertueux solitaire a t
pris avec moi par tes gens; daigne lui rendre la libert.

ROGER.

Il l'aura, mon fils, il aura sa libert; tu la desires, cela me suffit;
mais permets que je tire de lui quelques renseignemens qui me sont
ncessaires.... En attendant que je juge s'il est de ma sret de le
laisser aller, je veux qu'il soit libre, comme toi, dans mon camp. Vous
ne vous quitterez point, et je vous logerai ensemble. Il te faut un ami
tranger, puisque tu ne veux pas en voir un dans ton pre!....

Victor se tut, pntr de tant de marques de tendresse que lui donnait
Roger. En effet tait-il possible de joindre plus d'amiti  plus de
sensibilit! Victor croyait aborder un sclrat incapable de procds;
il l'avait mme trait avec une duret, indigne peut-tre d'un fils, et
il trouve en un chef de voleurs, un homme tendre, doux et sensible 
toutes les motions de la nature. Victor le regardait d'un air tonn
-la-fois et touch. Il n'avait plus la force de lui dire de dures
vrits. Il ne pouvait mme rsister au desir qu'il tmoignait de se
voir au moins un jour entier avec lui; il sentait son coeur agit par la
tendresse filiale ensemble et l'horreur. Roger lui paraissait un homme
surnaturel; et Victor ne put lui refuser de la dlicatesse, lorsqu'il
l'entendit appeler ses compagnons en leur disant: Messieurs, ce jeune
homme est le fils d'une victime innocente qui est tombe sous mes coups:
il m'est cher comme mon propre fils; j'entends que tout le monde ici ait
pour lui les plus grands gards: la moindre insulte qui lui serait faite
serait regarde, par moi, comme un outrage fait  ma personne, et je la
vengerais dans le sang du coupable. Vous m'entendez? il n'y aura point
de travaux aujourd'hui: que chacun se prpare aux honneurs que je veux
rendre  ce jeune tranger. Berner et Flibusket viendront recevoir mes
ordres.

Roger, aprs ce peu de mots, conduisit lui-mme Victor dans une espce
de grotte assez bien orne. Voil, lui dit-il en riant, ton appartement:
je te quitte pour un moment, mon cher fils; mais je reviendrai bientt,
et, en attendant, je vais t'envoyer ton ami.

Roger se retira en lui serrant la main, et Victor, rest seul, se livra
 ses rflexions.




CHAPITRE III.

TRISTES SUITES D'UNE BONNE RCEPTION.


Quel tait donc l'ascendant que Roger venait de prendre sur Victor?
Victor, tout--l'heure, le regardait avec horreur; il ne lui parlait
qu'avec le ton insultant du mpris; il frmissait d'indignation  son
aspect, et se proposait de quitter ce monstre, aprs en avoir tir une
rponse ou consolante, ou dsesprante!  prsent Victor n'est plus le
mme; il n'prouve plus tous ces sentimens que le point d'honneur avait
substitus  ceux de la nature; il a reu sans effroi les embrassemens
de Roger, il les lui a rendus mme avec effusion. Aurait-il en effet de
l'attachement pour cet homme tonnant? Il ne peut d'abord lui refuser
une certaine estime pour la grandeur de son caractre; il ne peut
repousser la satisfaction qu'il prouve d'avoir t reu de lui comme un
pre tendre qui retrouve un fils chri.... Roger d'ailleurs lui a promis
de faire pour son bonheur tous les sacrifices, mme celui de sa vie; ce
n'est point sa mort que Victor lui demande, c'est son repos, c'est sa
conversion, c'est son retour  la pratique des vertus prives. Roger,
qui s'attend sans doute  des sacrifices plus grands, fera sans peine
celui d'un mtier infme qu'il ne peut aimer, qu'il n'aimera plus ds
que Victor lui en aura dmontr toute la sclratesse et tout le danger.
Il vaincra sa rsistance, Victor, et cet espoir le ramne  la tendresse
filiale; il est prt  le nommer son pre.... Son pre, grand Dieu!
Victor cache son front dans ses deux mains, que brle la rougeur qui le
couvre.... Victor ensuite pense aux prils auxquels lui-mme est expos
dans ce camp de brigands: tre tmoin de leurs forfaits, de leur vie
scandaleuse, se voir expos  tre confondu avec eux, si l'heure de la
justice vient  sonner pour ces misrables; Victor ne peut repousser
cette ide effrayante;  tout moment il croit entendre le cliquetis des
armes, il croit voir les troupes de l'empereur qui cernent le repaire
des indpendans, et qui les fusillent jusqu'au dernier..... Victor se
trouble, son imagination s'exalte, son esprit travaille; il est prt 
quitter ces lieux funestes pour la vertu; mais sans rponse, sans
emporter l'espoir d'pouser Clmence!... Dans quelques heures il sera
instruit de son sort; il faut attendre; c'est pour l'amour, c'est pour
l'honneur qu'il court d'aussi grands dangers; l'amour et l'honneur, s'il
russit, se joindront bientt  la nature pour l'en rcompenser. Pauvre
Victor! quel homme s'est vu jamais dans une situation aussi cruelle que
la tienne?.... Je frmis, Victor, moi qui suis ton historien, et je
crains qu'il ne t'arrive un jour de plus grands malheurs.

Victor, en proie aux plus vives inquitudes dans la grotte qu'on lui
avait dsigne pour tre son _appartement_, vit bientt arriver le jeune
solitaire, dont on venait d'adoucir le sort. Le jeune homme entre avec
timidit, ose  peine regarder son protecteur, et ne peut que lui dire:
Qui tes-vous donc, tranger gnreux?  votre voix tout change ici. Ah!
ne m'tez pas la douce certitude que vous tes vertueux! j'aime  le
croire, j'ai besoin de vous estimer; mais vos liaisons avec ces voleurs,
pardon.... elles me paraissent....--Dsabuse-toi, homme honnte et
confiant.--Dsabusez-moi vous-mme; dois-je voir en vous un ami? dois-je
vous regarder comme un complice de ces vils coupables?--Oui, je suis ton
ami, jeune homme, et je te le prouverai en te racontant mes aventures,
si tu veux bien, avant cela, me tmoigner assez de confiance pour me
conter les tiennes.--Oui, je l'aurai pour vous, cette confiance,
peut-tre imprudente; mais, duss-je aprs m'en repentir, je ne puis
renoncer  l'estime,  l'amiti que vous m'avez inspires: vous
m'couterez, et, si vous ne me connaissez point du tout les gens au
milieu desquels nous nous trouvons tous deux, mon rcit pourra les
offrir  vos yeux sous diffrens aspects qui vous intresseront.

On m'a toujours nomm Fritz; ma naissance fut long-temps un mystre
pour moi; elle l'est encore quant au nom de celle qui m'a donn le jour:
je ne connais que mon pre, un pre hlas! bien infortun. La Silsie
fut mon berceau; un petit hameau prs de Pisek....

Le jeune solitaire n'eut pas le temps de continuer son rcit; il fut
interrompu aprs ce peu de mots par Roger, qui vint, suivi de ses gens
portant une table somptueuse et couverte de mets. Mon fils, dit-il 
Victor, je viens dner avec toi.--Son fils, s'crie le jeune Fritz
tonn!--Oui, poursuit Roger, Victor est mon fils; je croyais, Fritz,
qu'il t'en avait fait la confidence.--Rassurez-vous, Roger, interrompit
Victor, ce n'est point une indiscrtion de votre part; mon ami allait
l'apprendre ce fatal secret;  prsent qu'il le sait, souffrez qu'il
reste avec nous.--Je le veux bien, reprit Roger, cela ne nuira point 
l'entretien particulier que je veux avoir avec lui. Reste, Fritz, et
remercie mon fils de l'honneur qu'il te procure de dner avec un homme
tel que moi.

Victor ne mangea point, il ne fut occup qu' regarder, avec un
sentiment d'horreur et d'effroi, les prtendus honneurs militaires que
Roger lui faisait rendre, et dont je vais essayer de faire une courte
description.

La grotte, ouverte dans tout son ceintre sur le devant, donnait sur une
espce de plaine, que terminait une montagne presqu' pic, garantie par
des halliers et des prcipices; presque tout le camp de Roger tait
fortifi de cette manire: nous le dcrirons dans un autre moment.

Pendant qu'un luxe recherch embellissait la table de Roger et de son
fils, on vit dfiler d'abord toute la troupe des indpendans, mieux
vtus, pour la plupart, que ne le sont les gens de cette espce, et tous
arms. Les ceintures, de diffrentes couleurs, distinguaient les
compagnies; la toque blanche et l'aigrette rouge ornaient la tte des
soldats du gant Dragowik; ceux de Morneck portaient l'charpe en
sautoir, et cette charpe, hrisse de petits pistolets garnis d'un
acier poli, brillait au soleil comme la plus riche broderie.

Aprs la compagnie de Morneck celle d'Alinditz se prsenta: la tunique
orange, les brodequins couleur de chair, la toque et la ceinture verte,
distinguaient cette compagnie, qui portait pour armes un large
cimeterre, et une espce de carabine suspendue  un large baudrier.

La troupe favorite de Roger, ses gardes-du-corps, si je puis le dire,
parurent ensuite: leur tunique tait blanche; la toque, l'aigrette et
l'charpe fatiguaient la vue par la plus belle couleur carlate. Un
baudrier couleur de chair soutenait un sabre  riche poigne, et leur
ceinture contenait trois paires de pistolets. Ils portaient, dans les
crmonies comme celle-ci, une longue pique dont le fer tait dor.

Quand toute cette troupe eut pass en revue, au son bruyant des cors et
des trompettes, elle forma, en face de Victor, plusieurs volutions
assez bien ordonnes, et telles qu'une troupe bien rgle aurait pu les
faire. Ensuite il s'ouvrit une espce de tournoi o les champions les
plus distingus se mesurrent. Mais c'tait particulirement dans ces
sortes de luttes qu'on remarquait la frocit et la tmrit des
indpendans; et si le son clatant d'un beffroi, que portaient deux
ngres, ne les eut spars  temps, on les et vu passer de la rage  la
fureur, et se massacrer pour faire briller rciproquement leur valeur.

Le tournoi fini, les vainqueurs furent conduits  Victor, que Roger pria
de les couronner. Notre hros se sentit une rpugnance si invincible
pour rendre cette espce d'hommage  des brigands qu'il mprisait, que
son pre, qui s'en apperut, fut oblig de se charger lui-mme de cet
honneur distingu. Le couronnement termin, la troupe dfila dans le
mme ordre qu' son arrive,  la grande satisfaction de Victor, que la
vue de tant de sclrats importunait.

Roger, se trouvant seul avec son fils et Fritz, adressa la parole 
Victor en ces termes: Eh bien! mon fils, que dis-tu de mes soldats?--Je
dis, Roger, que je rclame la parole que tu m'as donne ce matin, de
m'entendre, et de te rsoudre aux plus grands sacrifices pour ton
bonheur et le mien.--Parle.--Roger, je ne puis te le dissimuler, et il
est impossible que tu te le caches  toi-mme; aprs d'ailleurs la
fermet que je t'ai tmoigne aujourd'hui, je dois te dire toute la
vrit; coute-moi. Un grand seigneur, qui m'a servi de pre, le baron
de Fritzierne,  qui je dois tout, a une fille charmante: Clmence tait
l'objet de tous mes voeux; nous nous aimions dans l'espoir d'tre unis un
jour; on nous avait levs pour ce but et dans cet espoir: j'allais
l'pouser, j'allais tre heureux; le funeste secret de ma naissance se
dvoile, on apprend que je suis ton fils! Le nuage du malheur nous
enveloppe tous, la barrire du mpris spare de mon bienfaiteur, de mon
amante: on me rejette au loin comme le fils d'un chef de voleurs, et le
sang de la vertu ne peut plus s'unir  un sang dont la source se perd
dans le crime! Je veux fuir, je veux aller ensevelir ma honte dans le
fond des dserts, une voix bienfaisante et protectrice me rappelle. O
vas-tu, malheureux, me crie mon pre adoptif? penses-tu que je veuille
t'abandonner  l'opprobre qui couvre ta vie entire; reviens dans mes
bras, et profite de cette dernire marque de bont, le seul effort dont
je sois capable! Ton pre est n avec de grands moyens; il et t
l'homme le plus grand de son sicle, s'il n'en et fait la honte. Va le
trouver; dis-lui que je puis oublier son nom s'il veut en changer;
ajoute que je puis tirer le voile de l'oubli sur ses crimes, s'il ne
veut plus en commettre de nouveaux. J'ai une terre, je la lui donne;
j'ai de la fortune, je la partage avec lui: qu'il abandonne ses vils
complices; qu'il fuie une terre qu'il a arrose du sang de l'innocent;
qu'il vienne, en un mot, vivre dans la retraite, ignor, soustrait  la
justice des hommes, qui tt ou tard va l'atteindre; enfin qu'il ne soit
plus Roger, et je te donne ma fille, et tu deviens mon hritier; mais
s'il s'oppose  ton bonheur, au sien; s'il refuse mes bienfaits, fuis
loin de moi, va traner ta triste existence loin de ton bienfaiteur,
loin de ton amante; ni l'un ni l'autre ne peuvent respirer l'air que
respire le fils de Roger, si Roger s'obstine  vivre au milieu des
forfaits dont lui et ses complices attristent tous les jours ma
patrie!... Voil, Roger, voil ce que m'a dit le plus gnreux des
hommes, voil la loi qu'il m'a impose, et c'est le motif qui m'a fait
chercher ta prsence. Parle  ton tour, Roger, parle.... Te sens-tu la
vertu ncessaire pour quitter le vil mtier que tu professes, pour faire
le bonheur de ton fils, et assurer le repos de tes vieux jours?
J'attends ta rponse pour te serrer dans mes bras, ou pour te fuir 
jamais.

Roger parut un moment interdit: cette proposition,  laquelle il ne
s'attendait pas, faite avec vhmence par un fils qu'il adorait, le
dconcerta pendant quelques instans; il eut l'air de se recueillir;
mais bientt il reprit sa fermet, et dit  Victor avec un sourire
ironique: Voil bien, mon fils, la proposition inconsidre d'un jeune
tourdi, et les beaux sentimens d'un vieillard radoteur! Qui lui a dit,
 ce vieillard insens, que mon tat ft plus vil que l'tat qu'il a
fait toute sa vie, celui de gnral d'arme? Qui t'a dit,  toi, que mon
nom te dshonore, que je suis un chef de brigands, un sclrat qui
rpand le sang innocent? Pourquoi traites-tu mes camarades d'armes de
voleurs et de misrables? Tu viens de les voir! demande  ton Fritzierne
s'il a vu dans la Misnie, dans la Moldavie, dans toute l'Allemagne, des
troupes mieux tenues, plus soumises et mieux disciplines. Connat-il
nos principes, nos institutions? Les connais-tu, toi-mme? Savez-vous
tous deux que je fais trembler les souverains de l'Europe, et qu'un
souverain n'est, comme moi, qu'un chef adroit qui gouverne par la force
et par la terreur, qui prend le bien d'autrui  main arme, qui
s'enrichit, dans son inaction, aux dpens de l'homme qui travaille pour
le faire vivre, qui s'arroge le droit de vie et de mort sur ses sujets,
qui dpouille ses voisins, et qui ne fait tout cela que parce qu'il a
des troupes, de l'argent, des armes et du caractre? Que fais-je, moi?
J'ai des troupes, de l'argent, des armes, du caractre, et je fais ce
que fait un roi, un gnral d'arme: je prends le superflu de celui qui
a trop, je mets  contribution les villages o je passe, les villes
mme, si j'ai la force de m'en emparer. Mon empire n'est point stable,
il est vrai; mais il n'en est pas moins rel; j'ai des soldats et des
courtisans; je les flatte sous le titre d'gal, de mon camarade d'armes,
et mon empire sur eux est plus certain; ils sont plus heureux avec moi
que les sujets des vastes empires de l'Europe ne le sont sous leurs
souverains; ils se croient libres, et mes gaux: j'avoue qu'ils ne le
sont point rellement, et je te dois cet aveu pour justifier l'ambition
qui dvore mon coeur; il me suffit, il leur suffit  eux-mmes qu'ils
prennent l'apparence pour la ralit. Tu les traites de brigands! Leurs
moeurs, mon fils, sont plus pures, plus austres que celles des citoyens
d'une grande ville; tu en jugeras, lorsque je te ferai part des statuts
que je fais observer dans ma troupe. Aucun d'eux ne sait ce que c'est
que de dvaliser un passant; nous n'en voulons point au paisible
voyageur qui porte sur lui son bagage et sa petite fortune; mais le
riche insolent, le noble altier et couvert d'or, les peuplades entires,
les petits despotes des petites cits, voil les gens avec qui nous
aimons  partager. Que fait un gnral d'arme, par exemple, qui porte
le fer et la flamme chez des peuples paisibles, pour des intrts que
ceux-ci ne peuvent ou ne veulent pas connatre? Il pille, il tue, il
incendie des villes entires: sa prsence est comme le torrent
dvastateur qui roule du sommet du rocher pour draciner les arbres et
entraner dans son cours destructeur, les chaumires de la prairie.
Par-tout il lui faut de l'argent, et cela dans deux heures, ou dans
vingt-quatre heures au plus; par-tout le sang et le feu signalent son
passage.... Eh bien! l'tat militaire, cet tat spoliateur et meurtrier,
est pourtant noble, grand, sublime aux yeux du monde, vous ne craignez
pas de le professer, de le donner  vos enfans, et vous ceignez de
lauriers le front du vainqueur, sans penser aux meurtres et aux pillages
qui ont ciment sa victoire!.... Le gnral d'arme, le souverain qui
opprime ses sujets, mon fils, font en grand ce que je fais en petit, et
d'une manire moins cruelle, moins vexatoire qu'eux. Je me crois,
non-seulement leur gal en puissance, mais encore plus gnreux qu'eux
en procds; et ds l'instant que mon opinion est ainsi forme, ma
conscience est en repos. Ils rgnent sur des millions d'hommes; moi, je
n'en ai que douze cents sous mes ordres; mais ils me regardent tous
comme leur pre, et je les aime comme mes enfans.  prsent, tu me
proposes de les abandonner lchement, pour vivre dans l'obscurit, dans
l'inaction, comme l'homme que la nature a form sans moyens, sans
courage, sans caractre! Insens! tu me connais bien peu, pour me croire
lche et goste  ce point. Mais, me dis-tu, la justice peut
t'atteindre? qu'appelles-tu justice? dis donc la force, et je serai de
ton avis. Oui, je puis succomber sous le nombre, et je croirai alors
mourir pu champ d'honneur. C'est un gnral tu sur le champ de
bataille, c'est un roi dtrn et immol par un usurpateur. Mais je
serai regard, aprs ma mort, comme un brigand audacieux? L'homme qui ne
russit point, a toujours tort; celui qu'on sacrifie eut toujours des
vices ou des faiblesses; ses ennemis, ses assassins ont intrt  le
noircir aux yeux de la postrit; mais l'homme qui sait juger et
comparer, se dira toujours: Si l'infortun avait triomph, on l'aurait
trait de grand homme... Eh! que m'importe, d'ailleurs, le jugement de
mon sicle et de la postrit? Mon sicle et la postrit sont dans les
gnrations des hommes; ils vivent tous pour eux, je vis pour moi; je
jouis de ma propre estime, parce que je connais la force de mon ame, la
puret de mes intentions, et je n'attends point mon bonheur de l'estime
d'un monde que je n'estime pas moi-mme, quand je pense qu'il a plus de
vices encore que moi. Je me rsume donc, mon cher Victor; je ne puis
cder  tes voeux. Mes trsors, ma vie mme, j'aurais pu te les donner;
le sort de mes camarades, leur bonheur, leur amour, tout cela n'est pas
 moi, je ne puis en disposer. Ton baron est assez vain pour croire que
l'alliance de Roger ne peut l'honorer! Si le sort des armes me jetait
demain une couronne sur la tte, il ne balancerait plus. Que serais-je
alors  ses yeux? toujours Roger, n'est-ce pas? Non, je serais un grand
homme, un grand conqurant. Voil ma rponse, mon fils, elle t'afflige;
mais si je mprise les prjugs de ton Fritzierne, j'ai piti des tiens,
et j'espre les dtruire en te faisant mieux connatre et moi, et mes
amis.

Qu'on juge de l'effet que produisit sur le jeune Victor cette harangue
pleine de hauteur et de sophismes. Ds ce moment, il perdit tout espoir,
et sentit que la raison elle-mme, si elle habitait la terre, ne
pourrait changer le coeur dur, ambitieux et froce de cet homme qui avait
blanchi dans le crime. Que peut dire Victor? Roger a rponse  tout: il
croit que son fils doit se trouver honor de lui appartenir: il
s'imagine valoir les plus grands potentats, les plus fameux guerriers!
Impossible de lui prouver la bassesse de son tat, le mpris qui le
poursuit, la honte de l'chafaud qui l'attend. Il prendra les coups du
sort comme un roi dtrn! Quel orgueil! quel aveuglement! Eh quoi! le
sclrat a donc aussi sa conscience, ses principes, sa philosophie et sa
propre estime? Non, cela ne se peut pas, ou la nature a form cette
classe d'hommes d'une argile diffrente de la ntre, ou ils sont faits
autrement que nous; et leur tte, leurs organes, leurs sens sont
autrement organiss que ceux des honntes gens.

 Victor! es-tu bien le fils de cet homme  qui tu ressembles si peu?
est-ce bien le mme sang qui coule dans tes veines?..... Mystres de la
formation de l'homme, principes de vie, d'ame et de sentimens, que vous
tes tendus, profonds, incommensurables, et que vous tes tonnans dans
vos successions et dans vos dviations!.....




CHAPITRE IV.

FTE NOCTURNE, ABUS DE TOUT.


Victor, aprs la rponse de Roger, se lve, et ne peut que lui dire:
Adieu, Roger! j'esprais que ton coeur serait plus sensible au dsespoir
d'un fils; adieu!....

Roger l'arrte: O vas-tu, Victor? Tu veux dj te sparer de moi! Ah!
tu ne me connais pas; tu ne sais pas pourquoi je fais briller tant de
fiert, qui,  tes yeux, passe pour de l'orgueil! Victor, tu dois
prendre le temps, avant de nous juger, d'tudier nos moeurs, de connatre
nos loix, et d'apprcier notre conduite. Non, mon fils, non, je ne te
laisserai point partir si-tt; j'avoue mme que si tu veux te soustraire
 mes embrassemens, j'y mettrai de la rigueur, et que tout accs sera
ferm pour toi.--Quoi! vous voulez me retenir par la force?....--Non,
toujours; je ne veux point disposer de ta libert, ni contraindre tes
faux principes; tu partiras, tu iras.... o tu voudras; mais dans
quelques jours, mais lorsque j'aurai eu le temps de te faire bien
connatre les gens que tu mprises, ton pre lui-mme, que tu crains de
nommer de ce doux nom. Victor, tu es encore un enfant; tout imbu des
prjugs avec lesquels on a gar ta jeunesse, tu ne vois pas par tes
propres yeux, tu vois comme le monde que tu as connu, comme cet
orgueilleux baron qui t'a lev; tu as pris sa fausse philosophie, tu te
crois un sage, et tu n'es qu'un insens comme lui; tu juges sans savoir;
tu blmes, tu loues, tu condamnes, tu applaudis, tu mprises, tu
estimes, sans cause comme sans raison. Tu me parais instruit, tu as mme
de l'esprit, du got du jugement. Sais-tu, Victor, ce qui a fond les
socits? l'espoir du bonheur, et l'assurance de la proprit dans les
gouverns; sais-tu ce qui a dtruit ces socits? la tyrannie des
gouvernans. Dans ces contres, par exemple, o le despotisme d'un seul
pse sur des millions d'individus, o des petits tyrans subalternes
abusent du droit fodal, oppriment en cent manires les vassaux qui leur
sont soumis, une poigne d'hommes, fiers, ns pour tre libres, pour
devenir les gaux des potentats, qu'ils brlent de renverser de leur
trne, des hommes enfin assez pntrs du sentiment de leur dignit,
pour ne pas vouloir ramper, assez courageux pour entreprendre, ont
secou le joug de fer qui crasait leur tte, et se sont runis en
socit sous le titre naturel et sublime d'_indpendans_. Je ne te
cacherai pas que plusieurs d'entre eux avaient eu une jeunesse fougueuse
et peu vertueuse; que moi-mme, pouss avec ardeur vers le vice qui me
paraissait plus attrayant que la vertu, j'avais bien des torts  me
reprocher: quoi qu'il en soit, mon ami, ces hommes ardens, audacieux,
m'ont choisi pour leur chef et pour leur premier ami. Ds ce moment j'ai
form le projet de les rendre meilleurs, de les soumettre  des loix, 
des statuts,  des convenances sociales, et j'y suis parvenu. Rien de
beau, mon fils, comme les loix qui rgissent les indpendans! Leur
premier principe est d'craser les forts, et de mnager les faibles: les
chteaux, nous les dmolissons; les chaumires, nous les respectons; le
vertueux agriculteur peut mme compter sur nos secours, sur notre
bourse; mais le riche goste, le grand, superbe et insolent, doivent
tomber sous nos coups; ils rompent l'quilibre de la nature; ils
pompent, ils puisent tous les sucs nourriciers qui doivent alimenter
les membres les plus obscurs de la grande socit. Ils ressemblent  ces
branches parasites qui nuisent  l'arbre, et qu'il faut couper et jeter
au feu. Les grands seuls crasent la terre, et nous avons secou le joug
des grands, est-ce un crime?.... Les riches ont plus que le pauvre, et
nous prenons aux riches pour secourir le pauvre, est-ce un mal? Les
puissans abusent de leur pouvoir, nous leur retirons ce pouvoir fatal de
nuire, est-ce-l nuire  l'humanit? Quand nous avons attaqu ton
Fritzierne, ce n'tait pas  toi que nous en voulions, ce n'tait pas
ses gens, ses serviteurs, ses malheureux vassaux que nous brlions
d'exterminer; c'tait sur lui seul que nous dirigions nos coups. Ses
grandes richesses, nous voulions en prendre une partie, et donner
l'autre, suivant notre coutume, aux infortuns qu'il a faits. Son
chteau, nos voulions l'abattre: ne vois-tu pas que ses tours
orgueilleuses rompent la belle uniformit des plaines et des prairies;
il fallait les rduire  la hauteur des chaumires sur lesquelles elles
dominent, et qu'elles privent de la bnigne influence des vents et du
soleil... Voil nos principes et notre philosophie. Ici, nous ne
connaissons point de matres ni de titres fastueux, nous sommes tous nos
gaux dans le repos des armes; nous ne connaissons de rang que lorsque
nos travaux bienfaisans nous forcent  suivre les statuts que nous avons
faits nous-mmes. Chacun de nous est chri comme un camarade; chacun de
nous, s'il meurt, est regrett comme un frre. Tu vas en avoir un
exemple touchant. Le brave Sermonek, notre ami  tous, a perdu la vie, 
mes cts, dans les murs de ton insolent palais, nous avons eu le
bonheur de remporter les corps de plusieurs de nos malheureux compagnons
tus  cette affaire. Eh bien! un cnotaphe simple, mais digne de ces
dpouilles respectables, vient de leur tre rig; c'est ce soir mme
que nous jetons des fleurs sur leur tombe; suis-moi, Victor, sois tmoin
de cette auguste crmonie! Viens voir couler des larmes vraies, viens
entendre des sanglots touchans, et dis-moi, aprs avoir assist  ce
triste spectacle, s'ils sont des brigands ceux chez qui l'on trouve tant
d'amiti, tant de reconnaissance. La nuit commence  rpandre ses voiles
sur toute la nature; viens, Victor, nous nous retrouverons seuls
ensuite, et nous parlerons encore sur la demande indiscrte que tu es
venu me faire. Suis-moi donc, mon fils, et laisse-toi entraner, sans
systmes, sans prjugs,  tout l'excs de ta sensibilit; je te
prviens que nous allons la mettre  l'preuve.

Victor tourdi d'une doctrine si singulire, si neuve pour lui, n'a pas
la force de rpondre; il est d'ailleurs curieux de se convaincre
entirement de la sclratesse de Roger et de ses compagnons; il se
laisse guider par la main jusqu'au lieu o le spectacle le plus bizarre
va frapper ses regards tonns. Essayons de tracer  nos lecteurs le
tableau singulier qui s'offre  sa vue.

La nuit tait dj paisse quand Roger, Victor et Fritz arrivrent 
l'endroit indiqu: il tombait mme une pluie assez forte, qui ajoutait
au pittoresque de la scne.

Roger, pour asseoir son camp dans les vastes forts de la Bohme, avait
choisi une espce de valle couverte d'arbres, de collines, et sur-tout
perce par des grottes qui communiquaient  de vastes souterrains: ce
lieu avait jadis vu s'lever dans son sein une superbe forteresse qui
dfendait ces vastes contres, et dont les souterrains allaient se
perdre jusqu'au pied du mont des Gants. Les suites de la guerre et les
ravages du temps avaient dtruit cette forteresse, dont il ne restait
plus que quelques fortifications. Le Val-Noir, c'est ainsi qu'on nommait
ce site tnbreux, tait circonscrit dans une chane de montagnes
presqu' pic, et d'o s'chappaient des torrens, qui, roulant avec
fracas dans les routes tortueuses du Val-Noir, allaient grossir les eaux
des fleuves voisins. Les arbres qui couvraient en grande quantit la
valle, taient l'asyle nocturne des chouettes, des hiboux, de tous les
oiseaux sinistres; les btes fauves se rfugiaient aussi dans les
normes cavits des rochers; tout en un mot, dans ce lieu sinistre,
inspirait l'horreur, l'effroi et l'admiration pour les sublimes ouvrages
de la nature.

Au milieu d'une alle d'arbres touffus, on avait lev des gradins, sur
le sommet desquels s'levait une espce de tombeau surcharg d'urnes
cinraires et de lauriers. Le tout recouvert d'toffes cramoisies
surhausses de larmes noires tait couvert par une espce de dais, de la
mme toffe, attach au haut des arbres, et dont les quatre pentes
venaient tomber lgrement en draperie sur les quatre coins du monument.
Le myrte, symbole de l'amiti, s'levait par-tout autour du cnotaphe,
et le cyprs, signe du deuil et du regret, semblait crotre
naturellement auprs des urnes funbres: des torches et des flambeaux de
rsine, fixs en grande quantit sur le monument, clairaient des
lgendes qu'on y avait fixes de tous cts. Ici on lisait: _ils firent
plir les despotes_! L on voyait: _Leur vertu ne meurt pas toute
entire, puisqu'elle reste dans le coeur de leurs compagnons d'armes._ De
ce ct: _Pleurez-les, ils furent les amis de l'humanit._ Plus loin:
_Ils ont humili les superbes, le pauvre doit les bnir._

Enfin par-tout mille inscriptions places, semblaient faites pour
d'autres gens, pour de vritables bienfaiteurs de l'humanit. Victor
avait peine  contenir son indignation; mais elle redoubla quand il vit
commencer la crmonie.

Tous les indpendans marchant deux  deux, leurs armes renverses et
couvertes d'toffes noires, arrivrent lentement, portant chacun un
flambeau et une branche de myrte. Quelques femmes parurent ensuite avec
des enfans (sans doute les femmes et les enfans de ces brigands); leur
voix rauque et discordante psalmodiait une espce de chant funbre dont
le refrain tait:

    Nous, les hritiers de leur gloire,
    Vivons pour venger leur mmoire.

Ces horribles femmes, presque toutes ivres de liqueurs fortes, avaient
les cheveux pars et le regard froce; elles portaient des cassolettes
d'o s'chappaient des fumes d'aromates qui embaumaient l'air. Une
musique guerrire, mais sourde et lugubre, terminait le cortge,
derrire lequel on remarquait le terrible Dragowik donnant le bras 
Roger, que suivaient ses principaux chefs. L'obscurit de la nuit
combattue par des milliers de flambeaux, l'horreur d'un site sauvage, la
contrarit d'une pluie assez abondante, les chants aigres et sourds
des indpendans, tout ajoutait  l'espce de terreur que devait inspirer
 Victor la nouveaut de ce spectacle.

La troupe s'tant range autour du cnotaphe, Roger, Dragowik, Alenditz,
et Morneck montrent au tombeau. L, Roger, debout, pronona d'une voix
forte, et souvent avec l'motion de la douleur, l'oraison funbre qu'on
va lire.

CAMARADES ET AMIS,

Qu'elle est triste, qu'elle est lugubre cette soire qui nous
rassemble! qu'ils sont amers les pleurs que nous avons  verser! qu'il
est douloureux l'aspect de ce tombeau qui renferme les reliques
sanglantes d'une foule de hros que nagure nous serrions dans nos bras,
qui partageaient notre gloire comme nos dangers! Eh quoi! ils ne sont
donc plus, ces hommes gnreux qui ont pri pour nous, pour la cause de
l'humanit! C'est dans la tombe que se sont vanouis leurs hauts faits,
leurs vertus, tout ce qui caractrise l'homme fait pour tre distingu
de l'homme par un grand courage, par un grand caractre! C'est en
voulant humilier l'orgueil des grands de la terre, qu'ils sont tombs
sous les coups de ces grands, vils et mprisables; c'est en vous faisant
un rempart de leurs corps, qu'ils ont saisi la mort prte  vous frapper
tous. Indpendans! connaissez-vous les hros que vous pleurez?
connaissez-vous les pertes que vous avez faites? L, reposent Droik,
l'invincible; Golos, l'incorruptible; Wetler, le gnreux; Sptizlan, le
magnanime; les vertueux Fallax, Grandhon, Birtis, Feller, et tant
d'autres, dont vous admiriez la valeur, dont le titre d'amis vous
honorait tous; les uns, appels au noble tat que nous professons, par
la lecture des plus grands philosophes, avaient quitt patrie, honneurs,
richesses, famille, pour suivre la bannire des indpendans; les autres
leve ds leur tendre jeunesse, dans notre sein, avaient pris nos
principes, et suivi notre exemple, comme l'enfant  qui le lait maternel
donne la force, la vigueur et la sant qui conduisent l'homme  l'ge le
plus avanc. Tous avaient senti que le vritable honneur sur la terre,
que la seule gloire digne de l'ami des moeurs et des hommes, consiste 
combattre les puissans,  dpouiller le riche insolent,  punir
l'exacteur, le tyran, le despote, depuis la tte couronne jusqu'au chef
dur et barbare d'une simple famille; le tout pour consoler l'opprim,
soutenir le faible, encourager le timide, et venger les droits de la
nature, outrage par les droits injustes et tyranniques que l'homme
s'arroge sur l'homme, tout fier de ses grands titres ou de son immense
fortune. Tel est le but louable de notre sainte institution; telles sont
les vertus que nos malheureux camarades ont professes; tels sont en un
mot, l'exemple et la leon qu'ils nous laissent.

Parmi tant de noms glorieux que je vous ai cits, estimables
indpendans, aurais-je oubli de vous rappeler celui du grand Sermonek,
de cet intrpide vainqueur des plus grands seigneurs chtelains! Ah! cet
oubli ne vient point de mon coeur; il ne nat que de l'embarras o je
suis de vous parler sparment de tous les grands hommes dont nous
pleurons aujourd'hui le trpas. Moi, je ne planterais pas quelques
cyprs sur la tombe de Sermonek qui fut mon ami, mon vengeur,  qui j'ai
d trois fois la vie! Ah! ne m'accuse point d'ingratitude, ombre chre
et plaintive; ton nom, ta vie, et tes exploits seront sans cesse prsens
 ma mmoire, comme le souvenir de ta tendre amiti restera  jamais
grav dans mon coeur. Oui, je te vois encore attaquer le chteau-fort de
cet odieux comte de Mirleski; je te vois lui plonger un poignard dans
le sein, et nous apporter sa tte sanglante. Tu fis un acte de justice:
cet homme opprimait sa province, et ses grands biens ne pouvaient
satisfaire encore sa vile cupidit et sa basse avarice. C'est toi qui
sus attaquer  propos, dans un dfil, ce favori de l'empereur, ce
ministre oppresseur, ce marchal de Wirtemberg: tu vengeas ton pays; ce
sclrat en tait l'horreur et l'effroi. Rappellerai-je ce courage
intrpide qui te fit massacrer,  toi seul, toute la famille du baron
d'Erlach dans ses possessions d'Hongrie? Pas un enfant,  la mamelle
mme, n'chappa  ta juste fureur; les innocentes cratures auraient
suc avec le lait, les vices de leur parent; ils eussent t, comme lui,
les perscuteurs du pauvre, les oppresseurs des timides vassaux. On ne
peut rien ajouter  ces exploits brillans, quand on t'a vu brler, en un
jour, trois villages qui avaient eu la bassesse de nous combattre, pour
arrter notre glaive prt  frapper leur criminel seigneur. 
Sermoneck! que de services tu as rendus  l'humanit plaintive et
gmissante sous le joug des puissans! Si la mort t'a frapp, elle n'a pu
te rencontrer que sur la brche; c'est toujours l qu'elle attend les
hommes comme toi. Que ton ombre se promne aujourd'hui au milieu de tes
amis; qu'elle entende leurs regrets; qu'elle soit tmoin de leurs larmes
amres, et elle se dira: J'ai fait le bien; j'en suis assez rcompense
par le souvenir de mes gnreux compagnons, de tous ceux qui me furent
chers; et la tombe n'est pour le hros, que le passage rapide de la mort
 l'immortalit.

Indpendans! que ne peuvent-ils tre tous ici, ces gens du monde qui
vous jugent, non par ce que vous tes, mais par ce qu'ils vous font
tre! Que ne sont-ils tmoins de la puret de vos moeurs, ces grands de
la terre qui vous insultent et vous poursuivent, parce qu'ils sont
heureux! Ils plissent dj  votre nom seul, ils rougiraient de honte
en voyant vos vertus surpasser les leurs; ils se diraient: Voil
vraiment les amis des infortuns, voil les vrais vengeurs des droits de
la nature! ils ont pour tout bien le sentiment de leur indpendance, et
la tranquillit de leur conscience; nous avons contre nous nos titres
fastueux, notre luxe insultant, nos oppressions envers nos infrieurs;
ils doivent nous combattre, nous sommes leurs ennemis, nous sommes les
ennemis de tous ceux qui pensent, et qui nous dtestent.

Telle est, indpendans, la supriorit que vos vertus doivent vous
donner sur ces monstres; tel est le noble orgueil qui doit vous embraser
 la vue de ce tombeau qui renferme ces victimes de leur rage, vos amis,
vos compagnons d'armes. Jurez de les venger, indpendans! jurez de
poursuivre par-tout les tyrans de la socit, quelque clatante que
soit la pourpre qui les couvre, et prononcez, aprs moi, le serment
terrible que vous impose l'amour de l'ordre, des moeurs et de l'humanit.

Celui qui possde plus de biens qu'il ne lui en faut pour son
existence, et qui laisse mourir de faim  sa porte l'indigent timide
qu'il a dpouill, doit mourir.

TOUS LES INDPENDANS _ensemble_.

Il doit mourir!

ROGER.

Qu'il prisse, celui qui se fait un jeu des larmes du malheur, et
tourmente par ses passions une tendre pouse, des enfans sans dfense,
ou des serviteurs  qui il doit l'exemple des vertus!

LES INDPENDANS.

Qu'il prisse!

ROGER.

Mort aux potentats qui oppriment leurs peuples par des actes
tyranniques, par des exactions, ou qui les corrompent par le tableau de
leurs vices et de leur luxe spoliateur: mort aux tyrans!

LES INDPENDANS.

Mort aux tyrans!

ROGER.

Enfin, proscrivons l'ambitieux, l'goste, l'avare, le dissipateur, le
suborneur, l'envieux, le mchant, le calomniateur, l'incestueux;
immolons tous les pervers!

LES INDPENDANS.

Immolons tous les pervers!

ROGER.

Vous le jurez?

LES INDPENDANS.

Oui, oui, nous le jurons!

ROGER.

Que l'humanit bienfaisante, que la nature en deuil reoivent vos
sermens! Jamais on n'en a prononc de plus sacrs; jamais on n'a vu
d'hommes plus courageux, plus disposs  les sceller de leur sang!

Quand Roger eut fini de parler, il brla des aromates au pied du
cnotaphe, les chants lugubres recommencrent, et la musique guerrire
excuta diffrens morceaux. Une coupe fut ensuite promene  la ronde,
chacun y but; puis on la renversa sur le tombeau, en signe de libations.
Les flambeaux s'teignirent, l'obscurit la plus profonde succda  la
pleur sinistre des torches funraires, et chacun se retira.

Roger ne manqua pas de reconduire Victor dans sa grotte, et de lui
demander comment il avait trouv cette fte nocturne. Notre jeune ami,
trop agit par les diverses motions qu'il avait prouves, ne put lui
rpondre que par un regard expressif, o se peignirent -la-fois
l'horreur, l'effroi, le mpris et l'indignation. Roger lui dit en
souriant:

 demain, mon fils; je te mnage d'autres surprises, et pour me faire
connatre  toi tout entier; je te rciterai l'histoire de ma vie.

Roger se retira, et Victor resta seul avec Fritz.




CHAPITRE V.

L'AURAIT-ON PRVU?


Si le lecteur a prouv quelque impression au dbit de l'oraison funbre
de l'infme Sermoneck, il peut se douter de celle, plus profonde encore,
que dut ressentir Victor en entendant prononcer, par son pre, cette
prtendue oraison funbre du plus vil des brigands. On y difiait le
meurtre, le vol, le brigandage en tout genre, et tout cela au nom de
l'humanit, de la vertu. Eh quoi! ces noms sacrs doivent-ils se trouver
dans la bouche des sclrats? Ils prtendent venger la nature, et ils
l'outragent par leurs forfaits; ils veulent, disent-ils, proscrire
l'ambitieux, l'avare, le dissipateur, le jaloux, le mchant, &c. &c.
Mais, en supposant que ce ft en l'honneur de la vertu qu'ils
immolassent tous les hommes imbus de ces vices, ils ne laisseraient donc
plus personne sur la terre, car chaque homme a son dfaut; et vouloir
rformer la race humaine, se roidir contre des vices qui tiennent  la
fragilit du coeur de l'homme, des vices qui ont exist de tout temps et
qui existeront toujours, c'est le propre d'un fou ou d'un barbare. Ici
les prtendus rformateurs sont des misrables, qui prennent des
prtextes spcieux pour s'aveugler sur leurs crimes. Roger est un homme
adroit qui gouverne des criminels comme lui, ou sduit des ttes faibles
par des grands mots et des dclamations sophistiques, qu'il est bien
loign de prendre pour rgles de sa conduite; et ce Roger est le pre
de Victor! et Victor, qui le sait, ne meurt pas de douleur et de
honte!.... Il est donc des situations dans la vie, o l'opprobre mme ne
peut avilir ni dgrader l'homme qui ne l'a point mrit? L'ide seule
d'une pareille naissance et fait mourir autrefois de dsespoir le
sensible Victor; aujourd'hui qu'il en a la certitude, il est plong dans
une apathie stupide; il ne sait o il est, ce qu'il fait, ni ce qu'il
doit faire; ses sens sont glacs, sa langue est immobile, ses yeux sont
fixs vers la terre; il est trop absorb par la douleur pour verser des
larmes; il sent bien, Victor, qu'il lui est impossible de tirer aucun
parti du caractre de Roger, et cette persuasion, qui lui enlve
l'espoir d'obtenir son amante, fait son plus grand tourment.

Fritz le tire enfin de sa triste rverie.  mon ami! lui dit-il en
l'embrassant, combien je vous estime, et combien je vous plains!.... que
vous avez de vertu et de grandeur d'ame!.... Soutenez les coups du sort,
mon ami, tchez de leur rsister, et que mon exemple ajoute encore, s'il
est possible,  votre courage! Vous tes maintenant au fait de la folie
cruelle qui aline les ttes de tous ces prtendus indpendans, vous
allez apprendre les maux qu'ils m'ont faits  moi, et au plus malheureux
des pres: le vtre est coupable et n'est point puni; le mien, hlas!
est puni sans avoir jamais t coupable.... coutez-moi.

On m'a toujours nomm Fritz, ainsi que je vous l'ai dj dit; ma
naissance fut long-temps un secret pour moi, elle l'est encore quant au
nom de ma mre. Un petit hameau de la Silsie, sur les bords du Moldaw,
m'a vu ouvrir pour la premire fois les yeux au jour, au malheur. Autant
que je puis me le rappeler, mon pre, qui m'avait eu d'un mariage
secret, oblig de fuir son pouse et sa patrie, m'avait confi aux soins
d'une femme sans fortune, mais respectable et bonne: cette femme m'leva
au milieu des enfans du hameau, dans les mmes moeurs, et dans la mme
indigence que les enfans du pauvre. J'avais environ sept ans, et,
jusqu' cet ge, j'avais cru que la bonne Brigitte (c'tait ainsi qu'on
nommait la femme qui m'levait) tait ma mre: pour mon pre, je n'avais
pas pris le soin de m'informer de son nom, ni du motif qui l'loignait
de moi. J'tais livr  cet tat tranquille de l'enfance, qui ne
rflchit ni sur le pass ni sur l'avenir, lorsqu'un jour une dame se
prsente chez Brigitte; elle demande son fils, on me prsente  elle;
cette dame verse des torrens de larmes, me presse contre son sein, et me
prodigue mille caresses, auxquelles je ne sais rpondre que par le plus
grand silence et la plus froide insensibilit; j'tais fch
intrieurement de rencontrer une autre mre que ma bonne Brigitte, et je
tremblais qu'on ne m'arracht de ses bras pour m'en loigner  jamais.
Heureusement la visite de cette dame se termina promptement; elle parla
bas  Brigitte, lui remit une somme d'argent, m'embrassa, me couvrit
encore de ses larmes maternelles, et se retira. Brigitte,  qui je
demandai l'explication de cette scne pathtique, ne voulut pas me la
donner, et me promit de me satisfaire dans autre moment. Le lendemain,
nouvelle scne de sentiment; ce fut un jeune homme qui en fit les frais:
c'tait mon pre,  ce qu'il me dit; il ne pleura point, lui; mais avec
quelle tendresse il me parla! Pauvre Fritz, me dit-il! tu es le fils de
l'amour, et jamais l'hymen ne viendra lgitimer des noeuds que l'intrt
a rompus; mais au moins tu ne me quitteras jamais; ton pre expiera, par
ses bienfaits, la faute de t'avoir donn le jour, et tu lui tiendras
lieu de l'amie qu'une mre injuste et barbare lui a enleve, pour la
livrer  un poux qu'elle n'a pu choisir ni aimer.

Je n'entendais rien  ces exclamations, et je regardais mon pre avec
la mme froideur que j'avais tmoigne la veille  ma mre. Il me quitta
enfin, aprs avoir aussi parl bas  Brigitte,  laquelle il remit 
son tour une autre somme d'argent. Brigitte, reste seule avec moi, ne
put s'empcher de rire de mon tonnement stupide. Je voulus
l'interroger, elle ne me rpondit que par ce peu de mots: Fritz, fais un
paquet de tous tes petits effets; nous allons quitter cette demeure,
pour nous rapprocher de la dame que tu as vue hier, et du monsieur qui
nous quitte. Dame, mon enfant, ils t'ont donn le jour, ils reprennent
leurs droits sur toi; pour moi, je n'en ai plus qu' ton amiti.

Jusques-l j'tais rest insensible; mais le regret de quitter le lieu
qui avait charm mon enfance me fit verser des larmes, que ma bonne
Brigitte s'empressa d'essuyer. Chacun de nous deux fut vaquer  ses
petits arrangemens, et le lendemain nous quittmes le hameau, pour venir
occuper une espce de masure situe au bas d'une montagne, prs de cette
fort. L, ma bonne Brigitte me signifia qu'elle ne pouvait plus
demeurer avec moi, mais que tous les jours elle viendrait me voir avec
mon pre et ma mre. Elle me confia aux soins d'une vieille femme, son
amie apparemment, et partit sans me dire o elle allait porter ses pas.
Tant de mystres, tant de prcautions m'alarmrent; je devins sombre,
chagrin, et peu s'en fallut que je ne quittasse le canton pour aller
errer  l'aventure; mais mon pre vint me voir seul le lendemain; il
m'accabla de prsens et de caresses; je commenai  l'aimer. Il revint
le surlendemain, toujours aussi tendre, aussi sensible; je m'attachai
sincrement  cet homme intressant, et je ne pensai plus  le fuir.

Deux mois s'taient couls, pendant lesquels j'avais vu tous les
matins mon pre, et tous les soirs mon pre et ma mre ensemble, qui
venaient m'accabler de leurs caresses, et pleurer sur leurs malheurs.
J'avais mme eu la curiosit de suivre un jour ma bonne Brigitte, et
j'avais dcouvert qu'elle demeurait dans une ferme  quelques pas de
moi. Je n'tais pas instruit encore sur l'tat de mes parens, qui jamais
ne me faisaient de confidence; mais j'en savais assez pour deviner que
ma mre tait l'pouse d'un autre. Je me proposais de presser mon pre
de questions pour pntrer enfin le mystre qu'on me faisait, lorsqu'un
jour Je vis revenir Brigitte ple, chevele, et dans l'tat d'une femme
livre au dsespoir. Elle entre, s'asseoit, et ne peut que s'crier:
Malheureux Fritz! tu es perdu! je suis perdue moi-mme! nous n'avons
plus qu' fuir, qu' nous cacher!--Qu'avez-vous? Qu'est-il arriv?--Ton
pre! il n'est plus!... un homme furieux...--Achevez.--Ton pre est
tomb sous ses coups.--Quel est le monstre?.....--Hlas! le nouvel poux
de ta mre....--Ciel!....

Brigitte, encore frappe de la scne horrible qui vient de se passer
sous ses yeux, tombe, prive de sentiment, sur le plancher.... Pendant
que son amie lui donne des secours, mon premier mouvement m'entrane
vers la ferme dont je connais le chemin, et o je me doute bien que
l'accident vient d'arriver. Je cours, et j'arrive tout essouffl dans ce
lieu de douleur, o je ne trouve que mon pre infortun tendu sans
mouvement sur le carreau, et perdant son sang.... Je me jette sur lui en
fondant en larmes; je l'appelle, je dchire du linge, je chercher 
tancher le sang qui coule de sa blessure.... Il recouvre un peu ses
sens, me reconnat, me nomme, et retombe dans son vanouissement. Quelle
douleur pour moi! Je me jette  genoux, j'implore le ciel, je le prie de
sauver mon pre, de me rendre ce pre que je chris!....

 l'instant plusieurs hommes arms entrent dans la ferme: loin de
m'effrayer, je les regarde comme des protecteurs que la providence
envoie  mon secours: je les prie de rendre mon pre  la vie. Ils me
regardent en riant, chargent le moribond sur un de leurs chevaux, me
lient, me jettent sur un autre cheval, et m'entranent avec eux.

Qu'on juge de mes cris, de mes gmissemens! Je vois mon pre devant
moi; mais dans quel tat, grand Dieu! Le seul secours qu'on lui porte,
c'est de soutenir sa tte dcolore, et je vois clairement que les gens
qui nous enlvent ont sur nous quelques projets infmes. Je les
questionne, ils ne me rpondent point; je veux briser mes liens, je
mords, j'gratigne; ils se mettent  rire aux clats. Le petit espigle,
disent-ils! il sera excellent pour ce que nous en voulons faire!

Enfin notre escorte nous fait traverser un souterrain, et nous arrivons
ici, dans ce lieu mme o je vous parle, mon cher Victor; c'est assez
vous dire que les sclrats qui nous entranaient taient des gens de
Roger.... Vous frmissez! je vois que mon rcit vous touche jusqu'aux
larmes.... Je l'abrgerai pour pargner votre sensibilit; mais coutez
ce qui me reste  vous dire, vous allez me voir au comble du malheur!

 peine arriv ici, on me spare de mon pre, malgr mes cris et mes
prires.... Je suis bientt livr  un vieux brigand, qui me dclare
que, si je ne suis pas les instructions qu'il a ordre de le donner, je
recevrai, trois fois par jour, trente coups de plat de sabre. Ces
instructions consistent  faire de moi un apprentif voleur. Je refuse,
et je suis livr pendant plusieurs jours de suite, au cruel supplice
dont on m'a menac; je le supporte avec courage; mais enfin je forme un
projet assez adroit pour un enfant de mon ge. Qu'on me mne au
capitaine, dis-je  mon bourreau, ce n'est qu' lui seul que je puis
cder.

On me conduit  Roger; je lui promets la plus grande docilit  ses
ordres, s'il me permet de revoir mon pre, dont je sais qu'on prend
soin. Roger me permet cette satisfaction, et je cours au lieu qu'on
appelle ici l'infirmerie, o je retrouve mon pre infortun qui,  ma
vue, verse un torrent de larmes. On avait eu soin de sa sant; ses
plaies, qui n'taient point dangereuses, taient fermes. Il tait
presque convalescent. Notre entrevue fut bien triste, hlas! et ce fut
la seule que nous emes dans ce lieu de terreur! Il n'eut point le temps
de me dire la cause de ses malheurs, ni le nom de son assassin; nous ne
pmes nous entretenir que de la cruelle position dans laquelle nous nous
trouvions tous deux. Je me rappellerai toute ma vie les excellens
conseils que ce tendre et vertueux pre me donna: Mon cher fils, me
dit-il, la pit filiale t'a fait promettre  ces brigands de seconder
leurs forfaits; garde-toi de tenir cette promesse coupable; tout serment
bas sur le crime est nul; meurs plutt, s'il le faut, mais meurs
vertueux. Je ne sais quels desseins ces monstres ont sur moi; sans doute
ils veulent m'associer aussi  leurs crimes: mon fils, tu me verras me
percer moi-mme d'un fer homicide avant de cder  ces barbares, et tu
suivras mon exemple; n'est-ce pas, Fritz, que tu imiteras ton pre, et
que tu sauras mourir?

Je le lui promis en pleurant, et l'on vint nous sparer.... Je ne puis
vous dire combien il me fallut essuyer de traitemens durs pour rsister
aux sollicitations des indpendans, qui voulaient m'emmener avec eux
dans leurs expditions, et me faire jouer le rle d'observateur, rle
que mon ge et mon innocence auraient pu rendre funeste aux paisibles
propritaires ou voyageurs que j'aurais trahis. Je sus rsister enfin,
jusqu' une poque terrible qui me spara pour jamais de mon malheureux
pre.

Comme il tait parfaitement rtabli, les indpendans l'entranrent un
soir au fond de leurs plus obscurs souterrains, pour rsister,
disaient-ils, aux troupes de l'empereur qui cherchaient  les cerner.
Roger lui-mme, qui s'tait fait accompagner par un certain baron de
Fritzierne, que le sort avait fait tomber entre ses mains, courut les
plus grands dangers dans cette affaire; mais il s'chappa, lui; et mon
pauvre pre ne fut pas si heureux. Circonscrit par une troupe de
soldats, il fut pris, lui douzime, et conduit au commandant qui
l'interrogea: mon pre raconta ses malheurs, il ne fut pas cout; il
protesta de son innocence, on ne le crut point.... Mon pre, hlas!
n'avait ni un tat, ni un nom connu, ni des protections. On l'avait
pris, en quelque faon, les armes  la main, au milieu d'une troupe de
sclrats: vous savez avec quelle promptitude on examine et l'on juge en
Allemagne.... L'infortun fut envoy, avec ses onze brigands, dans la
grande forteresse de Prague, comme _esclave de galre_[5]!.... Il y
gmit encore mon cher Victor, il y gmit; et je n'ai pu saisir qu'une
seule fois l'occasion d'essuyer ses larmes!....

Je ne vous dirai point ce que je souffris quand j'appris le malheur
arriv mon pre! Je suppliai Roger de me rendre ma libert, il ne le
voulut point; mais il me promit d'adoucir mes regrets, en adoucissant
mon sort, et sur-tout en me laissant matre de mes actions. Il tint
parole. Roger, dans ce temps l, avait un fond de chagrin; on
l'attribuait  la mort prcipite d'une femme qu'il adorait, dont il
avait un fils, qu'une femme, nomme, je crois, madame Germain, venait de
lui enlever. Ses propres malheurs l'avaient rendu plus sensible  ceux
des autres. Il me donna, prs de lui, la fonction d'avoir soin de ses
armes, et ne souffrit pas qu'on m'engaget dans aucune affaire dont ma
conscience pt s'offenser. Je voyageai ainsi avec lui dans toute
l'Allemagne, o, depuis ses malheurs, il conduisit ses gens; et, 
l'exception de la libert que je ne pus obtenir, je n'eus que lieu de me
louer de ses procds  mon gard. Cependant nous tions revenus dans
ces forts, et j'avais toujours la crainte d'tre pris avec ces
brigands, et de subir la peine qu'on avait impose, avec tant
d'injustice,  mon pre. Je connaissais le grand caractre de Roger; je
savais qu'il tait homme  me laisser aller sur ma parole d'honneur de
revenir prs de lui. Je hasardai un jour de lui faire encore une prire,
qu'il avait dj repousse bien des fois. Roger, lui dis-je, je ne puis
plus supporter la vie si tu me refuses aujourd'hui la permission d'aller
passer un jour  Prague. Je te promets, sur mon honneur, de revenir;
mais, si je n'obtiens toi cette faveur, je te jure que je suis capable
d'attenter  mes jours.

Roger me fait mille objections que je dtruis, et consent enfin  me
laisser partir; mais il ne me donne que trois jours pour ce voyage, et
veut que je sois accompagn par deux de ses gens qui rpondront de moi,
me suivront par-tout et me ramneront au camp des indpendans. Ne
pouvant faire autrement, j'accepte les odieux compagnons qu'il me donne,
et nous partons tous les trois. Je ne vous dirai point, cher Victor,
avec quelle joie, mle de douleur, je vis s'lever, devant moi, les
hautes tours de la ville de Prague. Je volai, plutt que je ne marchai
vers la grande forteresse, o je demandai le prisonnier qui m'tait si
cher. Il se prsenta; mais dans quel tat,  ciel! Mon pre, faible,
sans force comme sans couleur, tait charg de chanes qui laissaient
nanmoins encore trop de libert  ses mains; car on l'employait, ainsi
que tous les autres esclaves de galre, aux ouvrages les plus vils et
les plus durs. L'infortun me reconnut  peine, tant ses malheurs
avaient altr sa mmoire et sa vue. Je ne vous peindrai point cette
entrevue douloureuse ensemble et dlicieuse. Vous devinez sans doute
tout ce que nous prouvmes. Il fallut cependant nous quitter; les deux
Argus, que m'avait donns Roger, ne me quittaient pas plus que leur
ombre. Mon pre, dsespr de la cruelle position o je me trouvais, me
donna une poudre narcotique, qu'il composait et vendait pour ajouter
quelques _creutzers_  ceux que la maison lui donnait pour exister: il
me conseilla de m'en servir pour me soustraire, s'il tait possible, 
mes surveillans: Va, mon fils, me dit-il, et si tu recouvres ta libert,
travaille  la faire rendre aussi  ton pre innocent, victime du hasard
et des jugemens prcipits des hommes! Je le serrai dans mes bras, et
nous nous sparmes.

De retour avec mes guides, je ne trouvai, pendant la route, aucune
occasion d'employer la poudre bienfaisante que mon pre m'avait donne;
ce ne fut que dans cette fort mme, au pied d'une colline, que je pus
m'en servir. Mes deux brigands, fatigus, proposrent de s'asseoir un
moment, avant de rentrer au camp, et de se rafrachir. Heureusement pour
moi, je m'tais empar de la gourde pleine de rhum; j'y jetai
adroitement la poudre en question, et j'eus bientt le plaisir de voir
mes guides cder au plus profond sommeil.... Plein de reconnaissance
envers l'tre suprme, j'allais courir toute la fort pour me sauver;
mais je rflchis que je pourrais bien y rencontrer d'autres compagnons
de Roger: le ciel m'inspira. Sur le haut de la colline tait un
hermitage, dont le vertueux propritaire n'existait plus depuis quelques
jours; j'y entrai, je m'emparai des habits de l'anachorte, et me
flattai, sous ce dguisement, de pouvoir chapper  la surveillance de
la troupe des indpendans; mais, hlas! vain espoir! Au moment o je me
propose de fuir, je vous vois, vous m'intressez, je vous accorde
l'hospitalit, et tous deux nous tombons entre les mains de ceux que
j'avais tant d'intrt d'viter.... Voil, cher Victor, le court rcit
de mes malheurs; je vous les ai tracs pour raffermir votre courage, et
consoler votre vertu humilie d'une naissance qui fait votre infortune.
 Victor! malgr l'innocence de mon pre, il est dans les fers, et la
honte de son tat n'en rejaillit pas moins sur moi aux yeux d'un monde
injuste et lger! Victor! votre sort est moins  plaindre que le mien:
vous pouvez briser tous les liens de la nature, dsavouer la source de
votre sang; au lieu que je ne puis repousser de mon coeur un pre
vertueux, et qui n'est malheureux que parce qu'il m'a donn le
jour!.....

Le rcit de Fritz avait singulirement mu Victor, qui se rappelait les
aventures du baron de Fritzierne. Quand Fritz eut fini de parler, Victor
lui dit: Vous n'avez omis, mon cher Fritz, qu'une seule chose, une chose
bien essentielle pour vous et pour moi; c'est de me nommer votre pre:
en grace, ne me laissez pas ignorer....--Est-ce que je ne vous ai pas
dit son nom?--Vous l'avez oubli.--Mon pre s'appelle Friksy.--Friksy,
grand Dieu! embrasse-moi, Fritz, tu vas tre heureux! Le baron de
Fritzierne, mon bienfaiteur, mon vritable pre, avait pous ta mre,
l'infortune Ccile-Clmence d'Ernest. Hlas! j'ai occup ta place chez
M. de Fritzierne: c'est toi qu'il a cherch long-temps pour t'adopter;
c'est toi qui devais tre son fils, l'poux de ma chre Clmence! 
Fritz! je vais te rendre tous ces biens dont je suis priv pour jamais!
Le baron aura assez de crdit pour te rendre ton pre qu'il a cru
immoler autrefois, et vous serez tous heureux!

Ici Victor raconte sommairement  Fritz ses aventures et celles de M. de
Fritzierne: Fritz est vraiment cet enfant que le baron chercha en vain,
aprs qu'il eut perc de coups le premier poux de la mre de Clmence,
chez la fermire, o l'avait conduit la femme-de-chambre de son pouse.
Quel bonheur pour Victor, de pouvoir rendre cet enfant  son
bienfaiteur! Il peut fuir maintenant, Victor; il laisse un consolateur
au baron.

Fritz, enchant de cette dcouverte, moins pour lui que pour son pre, 
qui la protection de M. de Fritzierne pouvait tre utile, serra Victor
contre son coeur, et nos deux amis, aprs quelques momens encore de
l'effusion la plus touchante, essayrent de goter quelques momens de
repos.




CHAPITRE VI.

VOYAGE EN ENFER.


Le lecteur pense bien que Victor ne dormit point: les pensers les plus
douloureux vinrent assiger son esprit troubl. D'abord la rsistance
que Roger opposait  ses voeux; l'opinitret de cet homme  vivre dans
le crime, ses prtendus principes, ce mlange de grandeur d'ame, de
philosophie, d'humanit, avec la cruaut, la fausset, le brigandage,
tout cela tonnait Victor. N avec un coeur droit, pur et sensible,
Victor ne concevait pas comment il pouvait exister des tres aussi
corrompus que son pre et ses complices. Massacrer au nom de l'humanit,
voler sous le voile spcieux de la justice, commettre tous les crimes,
en ne prononant toujours que le nom de la vertu, telle tait la
conduite de ces brigands qui osaient prendre le titre d'indpendans! 
Victor! quel horrible tableau!... Tu le fuiras, Victor, oui, ds que le
soleil ramnera la lumire, tu presseras Roger de te laisser partir, et
tu iras.... o, Victor? De quel ct iras-tu chercher le bonheur et le
repos? Tu ne peux plus rentrer chez ton bienfaiteur: lui-mme t'a
prescrit la loi de ne jamais le revoir.... Tu lui as dit,  lui et 
Clmence, un ternel adieu.... Malheureux Victor! tu perds tout, tout!
jusqu' l'espoir de revoir l'objet de ton amour!.... Mais ce jeune
Fritz, comme il va tre heureux! tu le renvoies  M. de Fritzierne qui
va accumuler sur lui toute la tendresse qu'il t'a retire: il va
remplacer Victor, ce jeune Fritz. Mais  ciel! y as-tu bien pens, avant
de lui dcouvrir le secret de sa naissance? as-tu prvu que Fritz verra
Clmence, qu'il l'adorera sans doute, car on ne peut la connatre sans
l'aimer? Fritz obtiendra peut-tre sa main, il deviendra l'poux de
Clmence; oui sans doute, et c'est mme un juste ddommagement que M. de
Fritzierne doit aux mnes de son pouse, aux malheurs de ce jeune homme
et  ceux de son pre que le baron a causs.... Dieu! quelle cruelle
rflexion! On est donc jaloux, mme de l'objet qu'on ne peut obtenir!...
Victor s'apperoit que cette passion cruelle entre dans son coeur, il
frmit, et veut l'en arracher; impossible! L'ide qu'un autre peut
possder Clmence, l'occupe, le tourmente, et il est sur le point de
regretter le service qu'il rend  Fritz.... Mais il est n juste et
modeste, Victor; il pense bientt avec douleur  la bassesse de sa
naissance,  l'opprobre dont son nom est environn, et il fait tous ses
efforts pour se rendre justice, pour mesurer la distance norme qui le
spare  jamais de celle qu'il aime. Il ne peut y renoncer; mais il sent
qu'il ne la mrite point, et revient peu  peu  la douce pense, que si
quelqu'un aprs lui, doit tre l'poux de Clmence, il est plus
convenable, il est plus juste que ce soit le jeune Fritz  qui elle est
destine depuis long-temps, et dont lui, Victor, avait la place dans le
chteau de Fritzierne, et la tendresse que lui devait le baron.... Le
voil un peu plus calme, Victor; mais il n'est pas tranquille dans le
camp des indpendans: l'exemple du malheureux Friksy, arrt au milieu
d'eux, et puni, quoique innocent, de leurs forfaits, l'effraie sur les
dangers qu'il court lui-mme. Il croit voir les troupes de l'empereur
l'arracher de l'asyle du crime pour lui en faire subir l'horrible
chtiment: et si l'on sait qu'il est le fils de Roger! plus de moyens
pour se justifier; plus d'espoir de prouver son innocence! L'ide de la
honte et de l'infamie le poursuit; elle a chass l'amour de son coeur;
que dis-je! elle n'a pu effacer cet amour qui doit tre ternel; mais
elle a su affaiblir la tendresse, le desir et jusqu' la jalousie.
Victor voit natre le jour, et jure qu'il ne le verra pas renatre dans
ces lieux funestes. Il veille son compagnon, son ami Fritz, pour fuir
avec lui; mais, hlas! ils doivent bientt se sparer; Fritz va prendre
la route du bonheur, et Victor!.... quel chemin prendra-t-il, o il ne
rencontre le regret, la douleur et l'amour, l'amour malheureux qui,
par-tout, va consumer son tendre coeur!....

Le soleil a dj commenc sa course lumineuse, et Victor, ainsi que
Fritz, croient tre les seuls veills dans le camp; mais ils ignorent
que le sommeil du crime est moins long que celui de la vertu, mme dans
les pleurs: tous les indpendans sont debout, un coup de canon les a
tous arrachs au repos, et c'est Roger lui-mme qui a prsid  ce
bruyant appel. Roger entre bientt dans la grotte de Victor, et veut
embrasser son fils; celui-ci le repousse: Roger, lui dit-il, j'en ai vu
assez, et je renonce  l'espoir de te rendre  la socit dont tu veux
tre le perscuteur: Roger! je rclame de toi une dernire faveur;
ouvre-moi les barrires insurmontables qui retiennent ici mes pas;
laisse-moi partir, voil la seule grace que je puisse te demander, et
que j'ose attendre de toi.--Eh quoi! dj mon fils, tu veux fuir un pre
qui t'aime?--Qui ne fait rien pour me le prouver.--Aurais-tu la folie de
penser encore au projet que tu avais form de m'arracher  la gloire qui
m'appelle, pour vivre avec toi dans le sommeil de la
nullit?--Laisse-moi partir?--Je me flattais que mon fils serait digne
de moi, et qu'il se ferait un honneur de travailler sous mes yeux  me
succder un jour.--Homme aveugle et barbare! serait-il bien dans ton
sein, cet infme projet de me retenir ici pour m'associer  tes
crimes?--Victor, ce ton peu respectueux pourrait lasser ma
patience.--Immole-moi plutt; ou si ton bras refuse d'obir  ton coeur
dnatur, donne-moi ce fer, et qu'il perce mille fois mon sein, avant
que je consente  voir une seconde fois se drouler ici les voiles de la
nuit!--(_Roger sourit avec l'air de la piti._) Victor, ton arrogance
excite mon mpris plutt que mon indignation. As-tu cru m'en imposer?
as-tu jug assez mal Roger, le chef suprme des braves indpendans, pour
croire qu'il s'intimiderait des cris d'un enfant? Victor, si tu veux
obtenir quelque chose de moi, ce n'est qu'avec le ton de la douceur et
du respect. Sache commander  ton orgueil, ou je t'avertis que le mien
me prescrira bientt les moyens de rprimer un audacieux qui m'outrage?

Roger avait prononc cette espce de menace avec l'accent du dpit et de
la colre: Victor sentit qu'il tait en sa puissance, que le noble
emportement de la vertu ne pouvait qu'irriter ce caractre altier;
Victor ne put que dtourner la tte, la cacher dans ses mains inondes
de larmes, et s'crier avec douleur: Hlas! faut-il que je ne rencontre
qu'un tyran dans un pre!....

Cette exclamation dsarma Roger qui prit Victor dans ses bras, et le
serra tendrement contre son coeur: Mon fils, lui dit-il, tu t'en iras, si
tu veux me fuir; oui, je jure sur mon honneur que je n'arrterai point
tes pas; mais, cruel Victor, laisse-moi donc jouir encore, pendant
quelques jours, du bonheur de voir un fils que je chris de toutes les
forces de mon ame? Si tu t'es form des prtextes pour me dtester, je
n'ai point de motifs pour te har! Je vois bien, sur ton visage, les
traits qui forment les miens; c'est bien le feu de mes yeux qui brille
dans tes yeux; c'est aussi la fiert de mon front qui dcore ton front;
mais que ton coeur est diffrent du mien! il ne te dit rien, ce coeur dur,
insensible, corrompu par les prjugs du monde: tu te dis vertueux, et
tu abhorres ton pre! Je suis vicieux, moi;  tes yeux: je suis le plus
criminel des hommes, et cependant j'aime mon fils, je connais les
douces treintes de la nature: lequel de nous deux, Victor, est le plus
prs de la vertu?....

Victor ne pouvait se soustraire aux touchantes caresses de Roger:
celui-ci l'accablait de ses embrassemens, et Victor ne savait plus les
repousser: il se remit nanmoins de son trouble pour supplier son pre,
avec l'accent le plus douloureux, de le laisser partir sur-le-champ,
avec son ami Fritz: Je te jure, Roger, ajouta-t-il, que nulle part, je
n'oublierai ta tendresse, ni la gnrosit de tes procds; tu seras
toujours prsent  ma mmoire,  mon coeur, et je me dirai sans cesse en
pensant  toi: Nul enfant ne possde un pre plus tendre; et sans
l'injustice du sort qui t'a pouss dans le crime, nul pre n'aurait eu
un fils plus soumis ni plus respectueux.--Tu viens de dire, Victor,
reprit Roger, une haute vrit! Oui, mon ami, c'est le sort, le sort
injuste et cruel qui m'a pouss vers l'tat que je professe!.... Un
court rcit de mes aventures va te le prouver, mon cher fils; ah! si
j'avais eu le bonheur, comme toi, de rencontrer un bienfaiteur, un
instituteur sage, clair, qui et port ma fougueuse jeunesse au bien,
je n'aurais pas prouv tant de vicissitudes qui ne m'ont pas permis,
par la suite, de choisir entre la haine ou l'estime de mes
semblables.--Quel bonheur! vous convenez, mon pre, vous convenez enfin
que votre tat....--Je ne conviens de rien, mon fils; je te dis
seulement que si j'avais t autrement dirig, j'eusse anobli ma
profession en la faisant en grand, avec toutes les formes que les gens
du monde mettent  l'tat militaire; j'eusse t un grand guerrier, au
lieu d'tre un chef de parti. Quoi qu'il en soit, j'ai russi pour moi;
je suis pur  mes propres yeux; n'ayant pu tre grand par des titres
fastueux, j'ai humili les grands de la terre, et j'en ai attach
quelques-uns  mon char de triomphe: exempt de prjugs, attach par
des principes certains,  la seule religion naturelle qui nous apprend 
culbuter les autres plutt que de les laisser nous fouler aux pieds, je
n'ai respect, ni les ministres d'un culte que je ne connais pas, ni les
dpositaires d'une autorit  laquelle je n'obis point, ni mme un sexe
soi-disant timide, dont je regarde l'empire comme humiliant pour l'homme
assez esclave de ses sens pour s'y soumettre. Pour dominer sur tout, il
faut renverser tout, rduire les forts, intimider les faibles, et se
donner raison par la force, quand on vous la refuse par la douceur:
c'est le principe de ceux qui bouleversent les empires, ou qui usurpent
les trnes. Oui, mon ami, le chemin de la fortune est comme le taillis
pais de nos forts; pour s'y faire un sentier, il faut couper toutes
les branches, tous les arbres mme qui s'opposent  notre passage. C'est
ce que j'ai fait: toujours heureux, j'ai soumis tous ceux que j'ai os
attaquer: je tiens en ma puissance des grands orgueilleux qui
m'insultaient autrefois, et qui me flattent maintenant pour m'arracher
un regard de piti. Viens voir mes prisons, mon fils, viens voir cette
tourbe de puissans que j'ai plongs dans la douleur et dans l'opprobre:
plusieurs te sont connus de noms; tu les interrogeras, tu verras encore
percer leur orgueil et leur brutalit sous le poids des fers dont je les
ai chargs. Ce tableau imposant t'apprendra ce que je puis, et tu ne me
blmeras plus de tenir  l'clat de la gloire et du pouvoir qui
m'environne.

Roger se lve, et prend Victor par la main. Victor voudrait se refuser 
l'accompagner; mais il n'a que peu de momens  rester encore; il veut
connatre Roger dans toute sa frocit: le tableau, dchirant sans
doute, qui va s'offrir  ses regards, lui fera juger compltement l'ame
atroce de ce chef de brigands.

Roger, Victor et Fritz traversent le camp des indpendans, o tout est
en mouvement pour une grande expdition qui se prpare. Victor dtourne
les yeux de ces figures rbarbatives, et s'efforce de ne point entendre
les propos horribles qui se tiennent dans les rangs de ces misrables.

Au fond d'un bois touffu de trembles et de sycomores, se trouve une
caverne sombre dont l'entre inspire l'effroi par les masses de rochers
qui la forment, et le bruit d'un torrent qui se prcipite dans la
caverne, comme dans un fleuve dbord. Un seul sentier est praticable
dans cette caverne lugubre qu'clairent rarement quelques rayons du
jour,  travers les fentes des rochers. C'est-l que Roger prend Victor
par le bras, afin de guider ses pas incertains: Fritz les suit, et tous
trois pntrent dans l'intrieur de la caverne, o, aprs avoir march
pendant quelque temps, un bruit affreux de chanes et de gmissemens
vient frapper leurs oreilles. Victor s'arrte saisi d'effroi; Roger
l'entrane avec lui, en le plaisantant sur ce qu'il appelle sa sotte
timidit. Le souterrain se prolonge, et les cris des prisonniers, qu'on
ne voit pas encore, se font toujours entendre. O sont-ils, ces
malheureux, demande Victor?--Sous tes pieds, rpond Roger.--Sous mes
pieds!....--Oui, regarde avec attention.

Victor se prosterne  terre, et remarque, de distance en distance, des
grilles de fer, places horizontalement, et qui avaient chapp  sa
vue. Ces grilles donnaient jour  des cachots fangeux et ftides. Victor
se relve, et sent ses genoux flchir sous lui. Qui marche, s'crie une
voix plaintive? Est-ce l'auteur de tous mes maux? est-ce Roger,
l'assassin de mes fils et de ma tendre pouse?....--Celui-l, dit Roger
 Victor, avait exerc mille vexations sur ses malheureux vassaux; c'est
le fameux Ferdinand, duc de Bohme: il y a dix ans que je l'ai saisi
dans son chteau, et jet dans ce cachot, o il expie le crime d'avoir
t un des plus grands seigneurs de l'Allemagne.

Plus loin, un malheureux agite ses chanes pesantes en s'criant:
Barbare Roger! vil sclrat! quand le ciel vengeur te punira-t-il de
tous tes forfaits! Hlas! j'tais sur le point d'pouser une amante
chrie qui rpondait  mes voeux; l'infme Roger attaque le palais de mon
pre, immole  mes yeux toute ma famille, brle notre antique castel:
mon amante s'offre  ses yeux; il veut la sduire, elle lui rsiste; le
monstre l'gorge  mes pieds; son sang rejaillit sur moi!....
Malheureux!....--Celui-ci, dit Roger  son fils, en impose: le dsespoir
a troubl sa raison; c'est le jeune Talem, fils du comte de Saxe: il
avait dix-huit ans lorsque je l'ai fait plonger dans cet abyme, dont il
ne sortira jamais.

 deux pas de cet infortun jeune homme, un autre prisonnier gmissait
ainsi, et semblait puiser mille consolations dans la religion:  mon
Dieu! disait-il, toi que j'ai servi si long-temps, comment as-tu pu
permettre qu'un malheureux chef de brigands vnt immoler tes prtres au
pied mme de ton saint autel! Je les ai vus tomber ces ministres de ta
divine religion! Tout fuyait; les fidles taient massacrs en se
sauvant de ton temple sacr devenu leur tombeau!.... Roger, monstre
affreux! tu m'as plong vivant dans la fosse aux lions; elle est devenue
pour moi la piscine salutaire o tous mes pchs me sont remis. Hlas!
je n'y passe pas une heure sans prier l'tre de misricorde de dissiper
ton aveuglement, et de te pardonner tes crimes, mme les tourmens
affreux que tu me fais souffrir!....--Ce cagot, mon fils, dit Roger,
c'est l'vque de Munich; son grand ge le fait radoter; il est plus
qu'octognaire, et j'espre que bientt sa mort me dlivrera de ses
prires, dont je n'ai pas besoin.

Il faut que je t'amuse un peu, continua Roger en riant, par un tableau
plus plaisant: Tiens, viens par ici; entends-tu ces cris, toutes ces
voix qui parlent ensemble, rien n'est plus comique: c'est un vaste
souterrain qui renferme -peu-prs deux cents femmes, mais dont les
professions taient autrefois bien opposes. Toutes les religieuses du
grand couvent de Munsterberg sont l-dedans avec toutes les courtisannes
d'Olmutz; j'ai trouv ce mlange-l trs-amusant: les unes prient, les
autres jurent; celles-ci invoquent Dieu, celles-l conjurent l'enfer;
souvent les courtisannes injurient ou battent les bguines, c'est un
vritable charivari: tiens, Victor, coute, coute....

Nous ne rpterons point  nos lecteurs les propos sales et obscnes qui
frapprent l'oreille dlicate du vertueux Victor. Qu'on se peigne
seulement la douleur et le dsespoir des vierges timides du Seigneur
vivant dans un souterrain ftide avec les femmes les plus prostitues,
qui, pour exhaler leur rage, les accablent d'injures et de mauvais
traitemens! L'ide d'une runion aussi rvoltante peut-elle entrer dans
la tte d'un homme!  Roger! ce trait affreux fit frmir ton fils, comme
il repousse sans doute mon sensible lecteur!....

Je ne finirais pas si j'avais  rendre compte de tous les soupirs que
Victor et Fritz entendirent dans ce lieu de douleur, o l'on avait runi
tous les genres de supplices et de tortures qu'ait pu imaginer la
frocit des hommes. L, c'tait un malheureux couch absolument dans la
fange, et dvor journellement par les reptiles les plus vnimeux. Ici,
l'infortun prisonnier, tendu sur le dos, tait oblig, pour respirer,
de soulever,  tout moment, une pierre norme qui crasait son frle
estomac. Dans ce coin, un autre, presque suspendu en l'air, tait fix
sur une espce de sige lard de cloux, par des chanes qui tiraient ses
bras vers la vote, et ses pieds  la terre de son cachot. Dans cet
autre coin enfin, tait une espce de four chauff assez fortement pour
que le prisonnier maigre et dcharn qui y tait renferm, ne pt poser
nulle part ses pieds ni ses mains, sans ressentir une chaleur
insupportable: en un mot, on n'avait rien nglig, dans ces horribles
cachots, pour faire souffrir mille morts aux infortuns, dont on y
entretenait la vie avec les alimens les plus grossiers. Roger passait
souvent sur ces prisons, qu'il appelait son lieu de plaisance; et pour
se venger des imprcations dont les prisonniers l'accablaient, il avait
la bassesse d'insulter  leur malheur en leur jetant du pain, comme
l'homme qui se plat, avec des miettes,  runir devant lui une foule de
poissons sur le bord d'un canal.

Victor oppress par la douleur, et par l'indignation, ne pouvait
profrer une parole. Soutenu par Fritz, qui partageait ses tourmens, il
tait prt  tomber en faiblesse; il pria Roger de lui pargner la suite
de ces horribles tableaux. Roger y consentit; mais en revenant sur ses
pas, Victor fut frapp des accens d'une voix douce, qui chantait la
romance suivante, qu'il couta.

    ROMANCE DU PRISONNIER.

      TRISTE prison, affreux barreaux!
    Cachot o gmit l'innocence!
    Ce n'est qu' vos murs qu'au silence
    Que je puis raconter mes maux.
        Loin d'une amie,
    Que mon tendre coeur adorait,
        Je perds la vie!....
    On doit succomber au regret
        Loin d'une amie!

       peine suis-je en mon printemps,
    Et dj la sombre tristesse
    Fltrit pour jamais ma jeunesse,
    Loin des travaux, loin des talens.

         mon amie
    J'ai dit un ternel adieu,
        C'est pour la vie!....
    Que je pense au moins, en ce lieu,
         mon amie!

      Si je sommeille en ces caveaux,
    Soudain la douleur me rveille
    Quand l'air apporte  mon oreille
    Le doux ramage des oiseaux!
        De son amie
    Le moineau chante les attraits,
        Toute sa vie!....
    Au moins ce tendre amant est prs
        De son amie

      Ici j'attendrai donc la mort!
    Adieu, ma fidelle Constance,
    Adieu: supporte mon absence,
    Ignore mon malheureux sort!
         mon amie,
    Tu dois bien me garder ta foi
        Toute ta vie!....
    Ici je vais mourir pour toi,
         mon amie!

Celui-ci, dit Roger, je l'appelle le beau chanteur; il ne fait que cela
du matin au soir: il est vrai qu'il a moins de sujets que les autres de
se dsesprer; il n'est point enchan, son cachot est assez commode,
et je lui ai mme promis tt ou tard sa libert: il se nomme Henri;
c'est un jeune artiste genevois que son malheur avait attach  un grand
seigneur qui voyageait en Allemagne; son matre est tomb sous mes
coups, et je n'ai renferm Henri, qui vivait ici parmi nous, que parce
qu'il me menaait  tout moment de m'assassiner.-- Roger! s'cria
Victor, accorde-moi sa libert! donne-moi sur-le-champ ce jeune homme,
et que ma visite dans ces tristes lieux ait au moins t utile  un
infortun!--Je te l'accorde, reprit Roger; il partira avec toi, si tu
persistes toujours dans le dessein de me quitter; mais j'espre encore,
mon fils, que tu ne voudras pas abandonner ainsi un pre qui te chrit!

Victor ne pouvait rpondre  cette interpellation. Une heure avant il
s'tait attendri au milieu des embrassemens de son pre; mais l'excs de
sa frocit, dont il vient d'avoir les preuves les plus rvoltantes, a
tout--fait sch son ame. Victor n'clatera plus en reproches; mais il
regarde Roger comme le sclrat le plus atroce qu'on puisse rencontrer.
Le mlange de son caractre le confond: sentimental et cruel, tendre et
farouche, spirituel et insens, grand en procds et lche dans sa
vengeance, tel est Roger! C'est un misrable brigand que Victor ne peut
plus voir ni entendre. Victor est pourtant rentr avec lui dans sa
grotte; Roger se prpare  lui faire le rcit de ses aventures: Victor,
l'ame froisse de ce qu'il vient de voir, aura-t-il la force d'couter
un rcit qui lui prpare sans doute encore plus d'une motion. Il l'aura
cette force d'ame si ncessaire, Victor; c'est le dernier acte de
complaisance dont il usera envers un homme qu'il brle de fuir. Il va
l'couter, Victor; ensuite il rclamera sa parole d'honneur de le
laisser partir, et rien ne pourra plus le retenir dans ces lieux
qu'habitent  la fois le crime et l'innocence, les regrets, le dsespoir
et la barbarie....

Ils sont donc tous revenus  la grotte de Victor: notre jeune hros et
son ami Fritz sont assis, et Roger, au milieu d'eux, commence sa
narration en ces termes:




CHAPITRE VII.

HISTOIRE DE ROGER.

Tel pre, tel fils.


Dans l'histoire de ma vie que je vais te raconter, mon fils, je ne te
cacherai rien des drangemens de ma jeunesse, ni des excs auxquels les
passions ardentes avec lesquelles je suis n ont pu me porter; duss-je
te donner des armes contre moi, tu sauras tout, et tu verras, ainsi que
je te l'ai dj dit, que ma jeunesse, mieux dirige, aurait pu me lancer
dans une autre carrire que celle o le hasard m'a pouss, sans que je
pusse jamais m'en carter: la mauvaise conduite des pres est souvent la
rgle de celle des enfans. Tu frmis!... coute-moi.

Je suis n sur les bords du Danube, dans une vaste plaine couverte de
bois, de hameaux, et qui s'tend depuis Chava jusqu' Straubing. Mon
pre, le baron de Walfein, y occupait un chteau-fort trs-antique, et
qui avait servi jadis de maison de plaisance aux anciens rois de
Bavire. Cet antique castel, baign d'un ct par le fleuve, qui le
rendait inexpugnable, tait flanqu par-tout, sur la plaine, de
tourelles, de contre-forts, et dfendu par un foss, autrefois plein
d'eau, alors  sec, mais trs-profond; plusieurs ponts-levis
facilitaient l'entre du fort, qui n'tait pas grand, mais trs-commode.
Pour tenir une si belle habitation, il fallait plus que le titre de
baron que portait mon pre; il fallait tre riche, et mon pre ne
l'tait point. On ne savait comment ce chteau lui appartenait, ni par
quels moyens il y soutenait sa famille, compose d'une femme, d'un fils,
et de douze serviteurs. Je me rappelle trs-bien que, dans ma tendre
enfance, nous manquions presque des choses les plus ncessaires  la
vie. Ma mre tait faible et souffrante; elle mourut bientt, et je
m'apperus que mon pre en avait une vive satisfaction. Ces deux poux
n'avaient pas t heureux ensemble; on ignorait le sujet de leurs
ternelles querelles, et quand je l'appris par la suite, je ne pus que
blmer mon pre, et regretter ma mre, vertueuse, dlicate, et qui
s'tait toujours oppose aux coupables actions qu'il avait commises. 
peine ma mre eut-elle ferm les yeux, que je remarquai beaucoup de
mouvement dans le chteau. Une foule de figures, trangres pour moi, y
abondrent, et lorsque j'en demandai les raisons  mon pre, il se
contenta, pour toute rponse, de m'enfermer dans un donjon troit, dont
les fentres taient extrmement leves; J'avais huit ans, et je
commenais  rflchir: cette conduite me parut singulire, et je me
promis bien d'en demander l'explication. Mon pre vint sur le soir me
dlivrer de ma prison. Je me plaignis amrement de son procd; il me
regarda d'un air furieux, et me dclara que si je me permettais encore
la moindre question sur des choses que mon ge ne me permettait pas de
savoir, il m'enfermerait pour ma vie dans le plus noir de ses
souterrains.

Cette menace me fit peur; je me contraignis, et me dcidai  rprimer
ma curiosit. Ds ce moment je m'apperus d'une aisance extraordinaire
dans la maison; on aurait dit que mon pre avait trouv un trsor; les
plus beaux meubles, les plus beaux bijoux, tout fut prodigu; nos repas
ne finissaient plus; mais les gens qui les partageaient avec nous, htes
trs-inconnus pour moi, avaient des figures et une conversation qui ne
me plaisaient pas du tout. Mon pre ne sortait pourtant jamais: il est
vrai qu'il m'enfermait tous les soirs dans ma chambre pour m'en faire
sortir le lendemain matin; et j'ignorais ce qu'il pouvait faire pendant
la nuit. Une chose m'inquitait aussi beaucoup, c'est que, pendant
chaque nuit que je passais ainsi seul et sans dormir, j'entendais un
bruit affreux qui me faisait des peurs pouvantables. Ce bruit sourd et
prolong se rpandait souvent en clats bruyans qui faisaient gmir les
vastes votes des corridors du chteau. On et dit que des gmissemens
longs et plaintifs se rptaient de moment en moment avec la mme
prcision et les mmes nuances. Je n'tais point n avec la peur du
diable ou des revenans, et cependant ce bruit singulier m'alarmait, et
faisait involontairement dresser mes cheveux sur mon front.

Je passai ainsi dans la terreur, et sans oser interroger mon pre, deux
annes, pendant lesquelles je changeai  vue d'oeil. Je profitais assez
de l'ducation soigne qu'on me donnait; je participais  l'immense
fortune que mon pre paraissait avoir acquise, et dont il faisait un
usage plus que permis. J'avais douze ans, et j'tais n avec des
passions violentes qui m'avaient avanc plus que les enfans de mon ge.
Je rsolus de ne point rester plus long-temps dans une incertitude qui
me dsesprait. Questionner le baron de Walfein, homme dur, intraitable,
c'et t m'exposer  tous les excs de sa colre: je le connaissais, je
n'avais d'autre parti  prendre, si je voulais dcouvrir ses secrets que
celui de l'pier et de me servir de ruses: c'est ce que je fis.

Tous les soirs, ainsi que je te l'ai dj dit, mon pre m'ordonnait de
monter chez moi, de me dshabiller et de me coucher; j'excutais ses
ordres, et une demi-heure aprs, il montait mme avec une lampe,
regardait si j'tais couch, se retirait, et fermait sur lui ma porte
avec des verroux qui taient en dehors. Toutes ces remarques, que
j'avais faites, m'inspirrent un projet hardi, mais dont la russite
tait sre. J'ajustai un jour un gros paquet de linge en forme de
poupe que je couchai dans mon lit, aprs l'avoir coiffe comme je
l'tais la nuit pour reposer. Ma poupe semblait tourner la tte du ct
du mur, et dormir profondment. Cela fait, je me dis: Je pourrai me
cacher quelque part dans le chteau; mon pre montera chez moi, me
croira endormi, fermera ma porte aux verroux; je pourrai satisfaire 
l'aise ma curiosit; et quand je me serai bien rendu compte du bruit
effrayant qui se fait la nuit dans la maison, je remonterai chez moi, je
tirerai les verroux; je rentrerai, me coucherai comme  mon ordinaire,
et il n'y paratra pas.

C'tait bien l un projet d'enfant, qui ne prvoit jamais tout. D'abord
il tait possible que je fusse rencontr, dans ma perquisition nocturne,
par mon pre, ou par quelqu'un de ses gens: alors j'tais perdu. En
second lieu, en rentrant chez moi le matin, je pouvais bien tirer les
verroux qui taient fixs  la porte en dehors; mais une fois entr,
pouvais-je les remettre, ces verroux? et n'avais-je pas  craindre que
mon pre, en venant m'veiller, ne se doutt de mon espiglerie? Tout
cela aurait arrt un autre que moi; mais je trouvai mon projet
excellent, et je l'excutai. Le soir donc, au lieu de me retirer sur
l'ordre de mon pre, je fus me cacher dans un coin noir o personne
n'allait jamais. Il faut que M. de Walfein ait t la dupe de ma poupe,
car je l'entendis mettre les verroux  ma porte, et rentrer
tranquillement chez lui; Dieu sait comme je m'applaudissais je mon
heureux stratagme! C'est un bonheur pour les enfans de tromper ceux qui
veillent sur toutes leurs dmarches; ils se croient plus fins, plus
adroits que ceux qu'ils abusent, et leur petit amour-propre jouit.

Cependant j'tais toujours dans ma cachette et j'attendais que le bruit
nocturne comment, pour diriger mes pas du ct o je l'entendrais;
mais j'tais destin  prouver une plus, grande frayeur.... J'entends
marcher et parler distinctement derrire moi,  travers une espce de
cloison que je n'ai pas remarque dans mon coin. Au mme instant, mon
pre descend prcipitamment, muni d'une lanterne sourde, et s'avance
droit vers moi. Quel moment! quel embarras pour moi! je ne sais que
devenir, ni comment me cacher; je prends le parti de me prosterner 
terre, et de me glisser,  plat ventre, de l'autre cot du mur. Cela me
russit, la sombre lumire que porte mon pre ne lui permettant pas de
distinguer les objets, et le bruit que font les gens qui causent plus
loin, l'empchant d'entendre celui que je fais. Le baron de Walfein
ouvre une porte que je ne connais pas, et dans l'instant, une grande
clart fixe mes regards, et m'expose  tre dcouvert. Je me relve,
m'loigne, et j'apperois de loin une chambre trs-bien claire:
plusieurs personnes, les mmes qui partagent notre table dans le jour,
sont habilles en ouvriers; mon pre leur parle un moment, et tout
disparat. tonn de ne plus les voir, je me hasarde  entrer dans la
chambre claire, que j'examine, sans pouvoir dcouvrir le ct par o
tout le monde est sorti. Ma tte se trouble, je me crois dans le palais
des fes dont j'ai lu les histoires, et je suis prt  remonter chez
moi, lorsque le bruit nocturne que j'attends se fait entendre de la
manire la plus effroyable. Dans les momens difficiles mon courage, au
lieu de s'abattre, se raffermit toujours; ma peur cde au desir de
m'claircir; et j'examine de nouveau la chambre claire, qui ne m'offre
toujours aucune issue. Une heure entire s'coule dans ces
perquisitions, et je commence  dsesprer de russir, lorsque, dans un
coin de la salle, je sens tout--coup le plancher cder sous mes pas;
une trappe fait la bascule sous mes pieds, et je roule quelques instans
sans savoir o je suis. Je m'arrte enfin sans m'tre bless, et je
m'apperois que c'est un escalier que j'ai descendu si prcipitamment.
Je suis enfin dans un souterrain, clair de distance en distance par
des lampes suspendues. C'est l que le bruit effrayant devient
insupportable; mais il ne fait plus  mon oreille l'effet d'une suite de
gmissemens; ce sont des coups violens qu'on frappe autour de moi, et
sans que je puisse distinguer personne. J'avance toujours effrontment,
et je remarque plusieurs rues dans ces longs et vastes souterrains.
Enfin, une espce de chambre taille dans le roc s'offre  mes regards.
Je n'y trouve personne: j'y entre. Qu'y vois-je? un trsor considrable!
des monceaux de pices d'or; ce sont des rixdallers, des florins, des
souverains, demi-souverains, &c. &c. Comme cette vue me rjouit! Je ne
doute pas que ce ne soit l la mine o mon pre puise journellement
pour faire des dpenses normes. N avec le mme got que lui pour ce
mtal si utile, je ne me fais aucun scrupule d'en remplir toutes mes
poches, et je me promets bien de revenir souvent  la cure, attendu
qu'il ne parat seulement pas qu'ont y ait touch. Enchant de cette
importante dcouverte, je sors de cette riche chambre, et je dirige
toujours mes pas du ct d'o vient le bruit. Enfin, au dtour d'une
espce de rue souterraine, j'apperois, dans le fond devant moi, une
foule de gens occups, les uns  limer, les autres  tourner une grande
roue, celui-l  frapper de grands coups de marteau sur du mtal,
ceux-ci enfin  faire aller des espces de presses.... Qu'est-ce donc,
me dis-je? est-ce ici la manufacture de toutes ces belles pices d'or
qui viennent de tant flatter ma vue?....

Je crois qu'on me remarque, et je me sauve  toutes jambes, en
regagnant le mme chemin par o je suis venu; mais,  malheur! je ne
puis plus retrouver l'escalier de la chambre claire. La peur me
saisit, je marche toujours, et plus j'avance, plus je me perds dans
l'immensit des souterrains qui cessent d'tre illumins.... Je ne sais
plus ce que je fais, ni o je suis; je cours comme un fou, au risque de
rencontrer des prcipices, ou de me blesser contre les murs. Enfin, une
lumire trs-loigne frappe ma vue: il semble qu'elle parte d'une
espce de caveau grill que j'apperois dans un fond. Je suis gar, me
dis-je, je suis perdu de toutes les manires, puisque mon pre ne peut
manquer de s'appercevoir de mon absence. Quand je devrais le rencontrer,
ce pre irrit, lui ou les siens, j'irai droit  cette lumire, et je
demanderai aux gens qui sont dans cette grotte, qu'ils veuillent bien me
ramener chez moi.

Mon parti pris, je l'excute avec fermet: je m'avance, et crois
rencontrer des perscuteurs; quelle est ma surprise d'appercevoir, 
travers une grille, une espce de cachot, clair par une seule lampe.
Un vieillard vnrable, et tendu sur une paille ftide; il est presque
nud, et parat consum par la douleur. Qui est l, s'crie-t-il, en
levant sa tte blanchie par les annes? qui peut venir ici  cette
heure?--Moi, lui rpondis-je navement, comme s'il devait me
connatre.--Qui, vous? un enfant, grand Dieu! serait-ce un ange
tutlaire envoy par le ciel, pour m'arracher  cette indigne
prison?--Vous tes en prison? Et qui vous y a mis?--Le baron Walfein!
pour me dpouiller de tous mes biens, pour s'emparer de ce chteau qui
m'appartenait.--Quoi! c'est mon pre qui vous a....--Walfein est votre
pre?--Oui: mon Dieu! je ne le croyais pas si mchant!--Bon enfant!
laisse-moi  ma douleur!--Non, je veux vous sauver, moi, vous retirer
d'ici.--Toi, et comment?--D'abord, j'ai beaucoup d'or: en
voulez-vous?--Eh! qu'en ferais-je dans ce lieu de douleur?--Il faut le
donner  celui qui vous apporte votre nourriture, afin qu'il vous ouvre
cette porte, et que vous puissiez vous sauver.--Eh! mon ami, mon geolier
est un sclrat comme son matre. Ils ont de l'or, dis-tu; c'est depuis
qu'ils se sont faits faux monnoyeurs.--Faux monnoyeurs, dites-vous?
c'est de la fausse monnaie que j'ai l?... Tenez, prenez tout, je n'en
veux plus.

Le vieillard admira ma candeur, et je causai si long-temps avec lui,
que lorsque je voulus me retirer, je m'apperus, par les jours des
souterrains, que, depuis long-temps le soleil tait lev. Je saluai le
vieillard, en lui promettant de venir bientt le dlivrer (je n'en avais
cependant aucun moyen), et je me mis  parcourir de nouveau les
souterrains. J'tais accabl de fatigue; lorsqu'enfin, je remarquai que
j'tais revenu prcisment  l'atelier o, pendant la nuit, j'avais vu
travailler tant de monde. Il n'y avait plus personne maintenant: il me
vint dans l'ide de m'emparer de deux limes que je trouvai sous ma main.
Je ne puis plus rentrer chez mon pre, me dis-je, sacs m'exposer  toute
sa colre: je veux fuir cette maison o l'on fait de la fausse monnaie.
Allons dlivrer le bon vieillard, et nous sauver avec lui.

Je cherche le chemin de sa prison, et je le retrouve avec un peu
d'attention. Bon prisonnier, lui dis-je, je viens vous sauver, et m'en
aller avec vous.  ces mots, je lui donne une de mes limes, je prends
l'autre, et tous deux, nous voil occups sans relche  limer les
barreaux de la porte. Je travaillais avec coeur, et lui aussi; mais je
crois que nous n'en aurions jamais fini, tant il y avait d'ouvrage, s'il
ne fut venu une ide unique au prisonnier: ce sont les gonds, me
dit-il, et les serrures qu'il faut limer, nous aurons plutt fait.

En effet, au bout d'une heure, la porte s'ouvre sous nos efforts
multiplis: j'entre, j'embrasse le vieillard et veux l'emmener avec moi.
Par o, me dit-il?--Eh! par l'escalier du chteau; oh! je le
retrouverai.--Y penses-tu, mon enfant! je serais reconnu, et tu serais
puni avec moi, pour avoir voulu me dlivrer.

Cette rflexion me glaa d'effroi. Attendez, lui dis-je, en mesurant
des yeux la hauteur d'une espce de soupirail qui donnait du jour  son
cachot, je trouve un excellent moyen.

Je dis et je cours vers l'atelier o je prends autant de cordes que je
puis en emporter. Je reviens  mon vieillard qui me prend sur ses
paules. Je m'lance dans le soupirail qui est troit -peu-prs comme
une chemine; et je me trouve, tenant toujours un bout du cordage qui
tombe dans le cachot, je me trouve, dis-je, dans une cour que je ne
connais point, mais o je ne remarque personne qui puisse me gner.
J'attache fortement le bout de ma corde  un crochet plac l par hasard
dans le mur, et mon vieillard, sec et maigre, heureusement pour lui,
monte aprs la corde, passe dans le soupirail, et se trouve bientt dans
la cour  mes cts.

Tu vois, mon cher Victor, que je n'tais pas n mchant; car je rendais
l  un homme que je ne connaissais point, et qui pouvait avoir des
torts envers mon pre, un service signal qui pouvait me compromettre et
perdre peut-tre mon pre; mais j'ai toujours t comme cela, moi, dans
tout le cours de ma vie, je n'ai jamais rflchi aux consquences, avant
d'entreprendre, et tout m'a russi, except cependant cette premire
affaire  laquelle je reviens.

Le vieillard et moi, nous tions dans la cour; mais il fallait en
sortir. Une forte porte dont la clef est prcisment de notre ct, nous
donne quelque espoir: nous l'ouvrons: mais  surprise! un bruit affreux
se fait soudain entendre dans le chteau: on entend crier par-tout:
sauvons-nous!.... Des gens en dsordre courent de tous les cts, sans
paratre nous remarquer.... Nous restons immobiles. Mon pre lui-mme,
mon pre, gar, dsespr, se prsente  nous. Ciel! s'crie-t-il, en
nous voyant; mon ennemi libre! il mourra. Un coup de pistolet tend 
l'instant le vieillard sans vie  mes pieds. Je jette un cri, mon pre
me prend par la main: Suivez-moi, Roger, me dit-il, ou vous tes perdu
avec moi!

Je le suis sans savoir o je vais: il me jette sur un cheval, y monte
avec moi, le pont-levis se baisse devant nous, nous fuyons  toutes
brides, et, le soir, nous sommes dj loin du chteau.

Pour l'intelligence de cette scne, je te dirai que mon pre, noble
d'extraction, mais sans moeurs et sans conduite, avait toujours eu
recours  l'industrie pour vivre. Le comte de Morlack, propritaire du
chteau, tait son ami, et l'avait engag  venir vivre avec lui; mon
pre avait dpouill de sa proprit ce vieillard qui gmissait depuis
dix ans dans les cachots de sa propre maison. Un beau chteau ne donne
point une existence, quand on n'a rien avec; mon pre le sentit, et
aprs avoir perdu sa femme, qui tait morte de chagrin, il se fit faux
monnoyeur avec quelques mauvais sujets comme lui. Ce petit mtier avait
t assez bien pendant deux ans; mais le duc de Bavire en avait eu
connaissance; et, au moment mme o je sauvais de sa prison le
malheureux comte de Morlack, une troupe de soldats s'avanait vers le
chteau pour y saisir mon pre et ses complices. M. de Walfein qui s'en
apperut, sentit qu'il ne pouvait rsister  une force aussi imposante,
et prit le parti de rassembler ses effets, et de fuir  la hte. C'est
ce qui l'empcha, ce matin-l, de venir tirer les verroux de ma
chambre, qu'il aurait trouve ouverte: il comptait ne m'emmener avec lui
qu'au moment mme o il aurait t prt  partir; et par ce moyen, il ne
s'tait point apperu de mon vasion nocturne. Qu'on juge de sa surprise
en me rencontrant avec le comte de Morlack! Le cruel immole ce vieillard
sans dfense, sans demander quel est son librateur! Les troupes du duc
de Bavire sont aux portes du chteau; mon pre n'a que le temps de me
mettre en croupe sur son cheval, et de se sauver avec moi, tandis que
ses complices cherchent  fuir aussi d'un autre ct.

Nous voil donc en voyage tous les deux, et c'est ici que va commencer
ma carrire d'aventurier, qui bientt va me porter vers de plus grandes
entreprises, et me mener peu  peu  la connaissance que je fis de ta
mre, ainsi qu' mon tablissement dans ces forts. Prte-moi la plus
grande attention, mon fils; et si tu as quelques reproches  faire  ma
jeunesse, n'en accuse que mon pre, dont les conseils pernicieux et
l'exemple funeste ont pens me perdre.




CHAPITRE VIII.

FORTE LEON QUI NE SERT  RIEN.


Mon pre ne m'avait pas dit un mot pendant la route; ce ne fut que le
soir, dans une auberge o nous nous arrtmes, qu'il me questionna sur
mon absence nocturne, et sr ma rencontre avec le vieux Morlack. Je lui
contai navement mes aventures dans les souterrains, et les moyens que
j'avais pris pour arracher le vieillard  sa prison o il me paraissait
injustement renferm. Walfein se contenta de me lancer un regard
furieux, et de me dire ce peu de mots: Si vous avez le malheur de dire 
qui que ce soit, un seul mot sur ce que vous avez pu voir cette nuit
dans mon chteau, je vous brle la cervelle. Je lui rpondis avec
aigreur, qu'il n'aurait pas cette peine-l, attendu que je comptais le
quitter  la premire occasion.... Il me donna quelques coups de poing
qui terminrent l'explication.

Le lendemain, nous nous remmes en route, et nous en fmes autant
pendant dix jours, au bout duquel temps, mon pre m'annona que nous
tions en France. Nous tions en effet  Strasbourg o mon pre se
proposait de mettre en oeuvre toute son ancienne industrie pour duper le
plus d'Alsaciens possible. L, il se fit passer pour un riche seigneur
qui voyageait pour l'instruction de son fils. Un de ses amis  qui il
avait donn rendez-vous  Strasbourg, vint l'y rejoindre. On tait
occup, dans cette ville,  se rjouir: les Franais venaient de la
prendre aux Impriaux; et c'tait tous les jours des ftes nouvelles;
mon pre et Verdier, son ami, lourent un htel superbe, prirent des
laquais, des chevaux, et reurent compagnie. Le jeu fut d'abord
l'aliment de nos dpenses, ensuite vinrent des gens confians qui
prtrent des sommes d'argent pour s'intresser dans de prtendus
projets de canaux, de fourrages, etc. que nos deux fripons imaginrent;
quand ils eurent entre les mains une somme assez forte, ils dcamprent,
et furent s'tablir dans une autre ville, o, changeant de noms, ils
firent les mmes escroqueries; puis de cette ville dans une autre, et de
cette autre dans une autre encore: il s'coula ainsi six annes pendant
lesquelles il ne leur arriva aucun vnement extraordinaire.

Les instructions de mon pre, son exemple, l'aisance dont il jouissait,
et peut-tre mes propres dispositions, tout m'avait donn du got pour
son genre de vie: je le servais trs-bien, c'tait moi, dont l'ge et la
candeur n'taient point suspects, qui allais  la dcouverte des dupes;
et pour mon compte, je m'amusais souvent  leur drober quelques bijoux,
larcins dont on tait bien loign de vouloir m'accuser. J'avais
dix-huit ans enfin, et j'aurais fait par la suite, un trs-mauvais
sujet, si j'avais continu  suivre toujours l'exemple corrupteur d'un
pre coupable; mais le moment tait venu o j'allais tre spar pour
jamais de ce pre imprudent. Nous tions  Paris, o nous faisions la
plus grande figure: mon pre s'tait associ  une bande de fripons qui
spculaient sur les fournitures du gouvernement:  la tte de cette
bande taient, disait-on, les premires ttes du ministre. Le petit
trafic de ces messieurs se divulgua; on en arrte une douzaine: mon pre
est de ce nombre, et je le vois, au milieu d'une belle nuit, arrach de
nos bras pour tre conduit  la Bastille. Verdier, lui comme fripon
subalterne et sans naissance, fut jet dans une autre prison. La peur
d'tre arrt  mon tour, me dtermina  fuir sur-le-champ l'htel
superbe que nous habitions. Je pris mes habits les plus simples, sans
oublier de me munir d'argent, et je fus m'tablir dans un petit cabinet
garni, sous le nom de Roger seulement, au fond d'un fauxbourg de Paris.
La tendresse filiale parlait  mon coeur comme l'amour paternel parlait 
celui de mon pre; c'est--dire, que je ne l'aimais pas plus qu'il ne
m'aimait, et que le sort qu'on pouvait lui rserver, m'tait fort
indiffrent. D'ailleurs, Walfein tait au secret  la Bastille;
impossible de le voir, de lui parler, de lui faire mme parvenir la
moindre chose. Toute communication tant interrompue entre nous, je ne
pensai plus  lui, et je ne m'occupai que de moi. J'avais trs-bien fait
de quitter notre htel; car,  peine en tais-je sorti, que tous nos
effets, mis d'abord sous les scells, avaient t distraits et pills
par les gens de justice. On s'tait bien apperu de ma fuite; mais je
n'tais point suspect, on ne s'inquitait pas du tout de ce que j'tais
devenu. Quand je vis que le temps s'coulait, et que mon argent
diminuait, je songeai  faire quelque chose. Un riche orfvre, mon
voisin, me prit chez lui pour apprendre son tat. Ce brave homme avait
une fille jeune et jolie qui m'avait souvent examin, lorsque je passais
devant sa boutique. Le desir de la connatre m'avait pouss  entrer lui
parler sous diffrens prtextes. Claire tait vive et coquette, notre
intelligence fut bientt au dernier degr, et ce fut elle-mme qui
engagea son pre  me prendre chez lui, afin que nous fussions moins
gns dans nos amours.

Combl d'amiti par le pre et de tendresse par la fille, j'tais
heureux; mais Claire ne l'tait pas autant que moi. Son pre la
perscutait pour qu'elle poust un homme g, de ses amis; Claire
rsistait; mais elle voyait venir le temps o il ne lui serait plus
possible de reculer sans avouer son amour pour moi. Claire tait
entreprenante. Elle me propose de fuir, avec elle, la maison paternelle.
Et des ressources, lui dis-je?--Nous en emporterons, il y en a ici.

Je la compris, et ds ce moment, nous nous occupmes des prparatifs de
notre voyage. C'tait Claire qui conduisait le commerce de son pre; il
lui tait trs-facile de dtourner les effets les plus prcieux; elle le
fit. Son pre avait une petite campagne  une lieue de Paris; son
bonheur tait d'y aller cultiver son jardin. Claire l'y envoya. Le jour
fix pour notre fuite, nous mmes dans une malle tous les effets d'or et
d'argent du magasin, et nous attendmes la nuit pour partir. J'avais
achet une calche trs-lgre et un cheval: le maquignon devait me
livrer tout cela  minuit prcis chez lui. La malle tait dj dpose
dans un htel garni, o j'avais t louer une chambre le matin, comme un
homme qui voyageait. Toutes nos prcautions taient bien prises; mais
hlas! au moment de commettre l'action la plus coupable, le ciel me
prparait une leon terrible qui, si je l'avais coute, m'aurait
pargn bien des maux!

Minuit sonne; Claire est dans l'htel garni, o elle m'attend comme mon
pouse. Il ne s'agit plus que d'aller chercher la voiture. Je sors seul,
 pied, et mon chemin me forant  traverser une place qu'on appelle 
Paris, la Grve, je m'arrte un instant pour examiner cette place o la
mort et l'infamie attendent journellement les hommes coupables, comme
moi, de rapt et de vol... Mon coeur se serre, un funeste pressentiment me
trouble, et je suis prt  verser des larmes.... Plusieurs flambeaux,
qui s'avancent vers moi, frappent mes yeux tonns: c'est un corps de
soldats  cheval. Ils entourent une voiture bien ferme, que devance un
charriot charg de charpente. Surpris de ce singulier cortge, je le
considre, moi troisime passant; mais la garde  cheval nous ordonne de
nous retirer; la curiosit me porte  entrer dans une alle que je
ferme sur moi; et, comme cette porte d'alle est surmonte de barreaux
de fer  jour, je grimpe jusqu' ces barreaux, o mon oeil fix sur la
place, voit le spectacle le plus affreux et le plus dchirant.

La place ne renferme plus aucun tranger curieux; le conducteur du
charriot charg de charpente, s'arrte en face de moi.  l'instant mme
un chafaud est dress. La garde, charge de flambeaux, entoure ce trne
de la mort. On fait descendre de la voiture un homme ple, dfait, et
que je crois reconnatre. Une espce de rapporteur lit  haute voix sa
sentence: Que deviens-je, grand Dieu!... L'homme qu'on va immoler, est
mon pre! c'est le baron de Walfein! Il monte sur l'chafaud, et s'crie
avec l'accent de la douleur!  mon fils! que n'es-tu tmoin de ma triste
fin!.... elle t'apprendrait quelle est la juste punition du vice, du
vice auquel je ne t'ai que trop entran; et tu reviendrais peut-tre 
la vertu.

 ces mots, il se jette dans les bras d'un vnrable ecclsiastique; et
moi, qui ne peux plus soutenir un si cruel tableau, je tombe de ma
hauteur sur le pav de l'alle dans laquelle je suis renferm..... Je
n'eus pas le bonheur de perdre connaissance; un heureux vanouissement
m'aurait empch d'entendre le coup de la hache meurtrire qui abattait
la tte coupable de l'auteur de mes jours; ce coup affreux frappa en
mme temps mon coeur, et il me sembla soudain qu'un songe funeste agitait
tous mes sens!

Je restai ainsi, sans force et sans mouvement pendant plus d'un
quart-d'heure; enfin, revenu  moi-mme, et n'entendant plus de bruit,
je me hasardai  ouvrir doucement la porte de mon alle. Il n'y avait
plus rien sur la place; je vis mme de loin le funeste cortge, qui s'en
retournait par l'arcade Saint-Jean, et qui semblait reporter  la
Bastille les restes inanims d'un homme qu'on venait d'en retirer,
avant, plein de vie.

Immobile encore, et saisi d'effroi, je voulus me persuader que tout ce
qui venait de frapper mes yeux tait le feu de mon imagination exalte;
mais bientt la cruelle ralit vint convaincre ma raison, et ne suivant
plus que le dlire de mon esprit, je fus me prcipiter  deux genoux sur
la place mme o mon pre venait de perdre la vie: Dieu! les pavs
taient encore teints de ce sang o j'avais puis le mien!.... Mon pre,
m'criai-je,  mon pre! tes derniers avis ne seront pas perdus pour
moi! je les suivrai, ces tristes conseils. Mon Dieu, je te le jure par
le sang de mon pre que j'inonde de mes larmes, oui, je vais me livrer
tout--fait  la pratique des vertus sociales et prives. Je renonce 
Claire,  tout ce qui pourrait me pousser au crime, et l'exemple de mon
pre sera toujours devant mes yeux, pour me faire viter sa fin
terrible.

La prire, quand elle part d'un coeur repentant et sincre, est un baume
consolateur qui rafrachit le sang, ranime les forces et raffermit
l'esprit; je l'prouvai, car ds que je me levai, je sentis mes genoux
moins faibles, ma raison tait revenue, et je n'tais plus livr qu'au
trouble qu'excitaient en moi mille rflexions auxquelles ce funeste
vnement devait donner lieu. En effet, pourquoi cette excution
nocturne, dans ce lieu, revtue de toutes les formes de la publicit,
quoiqu'on ait eu soin d'en loigner les curieux? Quel crime assez grand
avait commis le baron de Walfein? quels mnagemens un gouvernement qui
lui tait tranger, avait-il eu  garder avec lui, pour lui pargner la
honte de subir de jour, aux yeux de la multitude, une mort infamante?
Pourquoi, si l'on voulait s'en dfaire, l'avoir conduit dans cette
place, plutt que de le faire prir dans sa prison mme? En un mot,
quelle tait cette politique qui enfreignait les loix en paraissant les
suivre? Qui pouvait m'claircir tous ces doutes? Personne. Je n'avais
pas du tout envie d'aller m'informer des motifs qu'on avait eus de se
conduire ainsi. Mon malheureux pre tait mort enfin: son roman venait
de finir, tandis que le mien commenait. Jusques-l j'avais couru la
mme carrire que lui, et le mme sort pouvait m'attendre au bout de
cette carrire fatale qu'il avait mesure en entier quand  peine j'y
entrais... Qu'allais-je faire? quel parti devais-je prendre? Claire
m'attendait; mais j'avais promis  Dieu, aux mnes de mon pre, de
renoncer  Claire, d'viter le pige affreux qu'elle tendait  ma
jeunesse.... Claire n'tait plus  mes yeux que ce qu'elle tait en
effet, c'est--dire, une fille dnature, une femme sans probit, sans
moeurs et sans dlicatesse: je devais la fuir; mais, hlas! quelle
ressource me restait-il pour exister? Je ne pouvais plus rentrer chez
son pre, quelle que soit l'issue de la fuite nocturne de sa fille. Le
bon vieillard devait revenir chez lui le lendemain matin: on n'aurait
pas le temps de remettre tous les effets  leur place: Claire elle-mme
pouvait n'y pas consentir. Le plus sr moyen de tenir le serment que je
venais de faire, tait de ne plus voir Claire ni son pre, de ne plus
mme rester  Paris.... Mais en tais-je moins suspect aux yeux du pre
de Claire? Sa fille, en supposant que, ne me voyant pas revenir, elle
rentrt chez lui, sa fille elle-mme, pour se venger de mon abandon,
pouvait m'accuser, me noircir aux yeux du vieillard, et le crime que je
n'avais pas commis pouvait m'tre imput. Quel embarras! qu'il en cote,
me disais-je, pour sortir du labyrinthe du crime quand une fois on s'y
est engag!....

J'avais quitt la place fatale o je venais d'tre tmoin des derniers
momens de mon pre, et je marchais au hasard, sans savoir o j'allais,
bien dcid cependant  n'aller chercher ni ma voiture, ni Claire,
lorsqu'un homme passa dans une calche: il s'arrte et me dit: Pardon,
monsieur; n'est-ce pas vous qui m'avez achet ce matin cette voiture et
ce cheval, sur lesquels vous m'avez donn cinq louis d'arrhes?--Oui,
monsieur, rpondis-je en balbutiant.--J'allais  votre auberge, me
rpond le maquignon (je la lui avais en effet indique le matin); ne
vous voyant pas venir, j'ai pens que vous pouviez avoir quelque
affaire, et qu'il tait plus honnte que je me rendisse chez vous:
donnez-vous la peine de monter prs de moi....

Nouvel embarras pour moi. Le maquignon me presse de monter dans une
voiture que j'ai achete; que faire? puis-je lui confier mes chagrins,
mes nouveaux projets? Je monte, et je me laisse conduire, sans dire un
mot,  l'auberge mme o j'ai laiss Claire. Je lui parlerai, me
dis-je,  cette jeune insense; oui, je la ferai rentrer dans son
devoir, et tous deux nous trouverons les moyens de cacher les
prparatifs d'une fuite que je ne veux plus partager.

Arriv  l'htel garni, je paie le maquignon, qui se retire, et je
monte chez Claire, que je trouve livre  la plus grande inquitude. Te
voil, mon ami, me dit-elle avec humeur? qu'as-tu donc fait, mchant? Il
est deux heures; je commenais  craindre qu'il te ft arriv quelque
accident.--Oui, lui dis-je, il m'en est arriv un affreux!--Dieu!
conte-moi donc....

J'allais lui retracer la scne horrible dont j'avais t tmoin; mais
la prudence et la honte me retinrent; je me contentai de lui faire une
histoire que je terminai en lui disant que j'avais chang de dessein,
que je ne pouvais l'accompagner.

Qu'on juge du dsespoir de cette jeune personne. Aprs m'avoir dit en
pleurant qu'elle m'adorait, elle passa tout--coup des pleurs  la
colre; elle m'accabla des noms de tratre, de parjure; puis elle revint
encore aux larmes et aux prires. J'tais mu; mais je lui rsistais, et
dj je me flattais de l'emporter, lorsqu'elle s'cria avec le ton du
dsespoir: Tu me mprises, cruel, tu me dtestes; eh bien! prends un
poignard, plonge-le dans mon sein, dans ce sein qui porte un gage
touchant de notre amour! Tu l'ignorais, parjure, que j'allais devenir
mre; ce secret si doux, je me rservais  te le confier lorsque nous
aurions t en sret, et pour te rcompenser de ta constance. Immole
l'enfant et la mre, qui ne peuvent exister sans toi, la mre sur-tout,
qui te fait le sacrifice de ses parens, de son honneur, de tout ce
qu'elle avait de plus cher. Barbare, ramne-moi dans cet tat  mon
pre,  l'poux qu'il veut me donner! tu m'as mise dans la triste
situation de rougir aux yeux de tous les hommes!...

Claire tombe sur un sige, presque vanouie. L'aveu qu'elle vient de me
faire drange tous mes projets, et me rend  ma passion. Je suis pre,
me dis-je, et j'abandonnerais mon enfant et sa mre! Non, non, Claire
est vertueuse, elle m'encouragera  tre vertueux; ensemble nous pouvons
tenir la promesse que j'ai faite aux mnes de mon pre. C'en est fait,
m'criai-je; Claire, viens dans mes bras et partons.

Claire oublia soudain tout son ressentiment; elle essuya ses larmes, me
donna la main, et nous montmes dans la voiture, derrire laquelle j'eus
le soin d'attacher fortement la malle pleine d'argenterie, ainsi que
celle qui contenait nos effets.

Notre dessein tait de passer en Angleterre. Nous voyagemes de jour et
de nuit, moi, toujours tourment de ma scne nocturne, Claire occupe
seulement  me prouver la tendresse, et nous arrivmes  Calais sans
accident, sans nous tre apperus mme qu'on nous et poursuivis.

Nous vendmes nos effets, et nous restmes ensemble, en bonne
intelligence, environ une anne, pendant laquelle l'enfant, dont elle
avait berc mon espoir, ne vint point au monde. Claire n'avait trouv ce
mensonge, disait-elle, que pour me dterminer  la suivre. Elle me
faisait toujours beaucoup de questions sur les raisons qui m'avaient
ainsi refroidi pour elle tout--coup pendant la cruelle nuit de notre
dpart. J'en revenais toujours  l'histoire que j'avais fabrique alors,
et j'tais parvenu, sinon  la convaincre, du moins  la rduire au
silence sur cette affaire.

Cependant, Claire se drangeait sensiblement, et c'est sans doute ce
que l'on devait attendre d'une femme dont la conduite avec son pre
avait t si condamnable. Claire voyait du monde; elle passait mme les
nuits entires  jouer sans moi. Sa conduite commenait  me donner de
l'humeur, lorsqu'un jour elle rentra plus tard qu' l'ordinaire, me
regarda d'un oeil svre, et se contenta de me dire: Connaissez-vous un
nomm Verdier?

 ce nom de Verdier, je plis et frmis involontairement. Oui, lui
rpondis-je en balbutiant.--Il a connu votre pre aussi.--Je le
crois.--Vous avez bien fait, malheureux, de me cacher les crimes de
votre pre et sa mort honteuse, jamais je n'eusse pu vous aimer; mais je
sais tout, et c'en est assez. Adieu....

Claire me quitte  ces mots, et me laisse saisi d'horreur et d'effroi.
Je passe la journe dans l'inquitude, Claire ne revient point; la nuit
s'coule, elle ne revient point. Enfin deux jours aprs, j'apprends, par
un mot d'elle, qu'elle a cd aux voeux d'un mylord, et que jamais elle
ne me reverra.

Je n'avais plus d'argent; j'tais seul, et piqu d'avoir t quitt
d'une manire aussi humiliante. Je rsolus de m'en venger sur
l'inconstante Claire, et je passai plusieurs jours  mditer une foule
de projets, dont aucun ne m'aurait russi, si le hasard ne m'avait servi
 souhait, en m'envoyant un ami, ou plutt un complice de mes fureurs.

Un matin.... Mais avant de te raconter, mon fils, ce singulier
vnement, je dois t'inviter  te reposer un peu des diverses motions
que mon rcit a pu te faire prouver jusqu'ici. Le tableau dchirant de
la mort de mon pre t'a sur-tout singulirement affect. Il est affreux
enfin, et je te l'aurais pargn, si je ne me fusse impos la loi de ne
te rien cacher de tout ce qui m'est arriv. Cela t'amnera
insensiblement  la connaissance de mon caractre, et tu dois voir,
jusqu' prsent, qu'il tait plus faible que vicieux, j'entends faible
pour me livrer au crime; car, dans les grandes affaires, j'ai su
toujours dployer une fermet, un courage, j'oserai mme dire une
grandeur d'ame peu commune  l'humanit; tu en auras des preuves par la
suite; de mon rcit.

Ici Roger s'arrta, prit un verre d'une liqueur forte, en offrit  son
fils, qui le refusa, et continua en ces termes aprs quelques momens de
repos.




CHAPITRE IX.

VENGEANCE DIGNE DE LUI; POLITESSE INTRESSE.


Un matin que je rflchissais  la bizarrerie de ma destine, et que je
songeais  trouver quelques moyens nouveaux d'existence; je vis entrer
chez moi ce mme Verdier, dont Claire m'avait parl; ce Verdier, l'ami
de mon pre, son confident, qu'on avait jet autrefois en prison pour la
mme affaire qui avait conduit Walfein  la Bastille. Vous tes sans
doute tonn de me revoir, me dit-il; je viens jurer au fils l'amiti
que j'avais voue au pre.--Vous, Verdier, libre et dans ces
lieux!--Libre, mon ami, et prt  vous servir.--Eh! qui vous a appris ma
demeure?--Un incident que je vous dirai... Vous, avez-vous su la perte
que vous avez faite?--Ah! Verdier, ne comblez pas mes regrets!--Comment
avez-vous pu dcouvrir un vnement qu'on a cach  tout le monde?

Je fis part  Verdier du funeste hasard qui m'avait rendu tmoin des
derniers momens du baron de Walfein, et je lui demandai s'il savait
pourquoi on avait pris tant de prcautions pour ne point bruiter sa fin
tragique. Sans doute je le sais, me rpondit-il, et ces sortes
d'excutions nocturnes se multiplient plus qu'on ne le pense en France;
c'est un coup de la politique du gouvernement de ce vaste empire. Voici
le fait. Le baron de Walfein, qui, toute sa vie, n'avait t qu'un
intrigant, s'tait mis, comme vous l'avez su, dans une fourniture de
grains, de fourrages, &c. pour les troupes franaises:  la tte de
cette compagnie de fripons taient des ministres et mme des grands
seigneurs de la cour. La mine s'vente, la fraude est avre, plusieurs
de ces fournisseurs infidles sont arrts; mais ce ne sont ni les plus
fripons, ni les plus titrs. Votre pre gmit long-temps dans une sombre
forteresse.  la fin il est question de lui faire son procs; il est
condamn, c'est--dire qu'il paie pour les autres; mais si son affaire a
trop d'clat, le peuple murmurera, demandera d'autres ttes qu'on ne
peut lui donner: le baron de Walfein lui-mme peut parler, compromettre
des gens en place; les appeler  d'autres tribunaux: il est donc
ncessaire qu'il soit sacrifi sans bruit; et sa mort est infamante,
c'est sur la place mme consacre  l'opprobre qu'il doit prir, afin
que les registres qui constateront sa mort, prouvent qu'elle a t
dshonorante pour ses parens; s'il en a. Telle est, mon cher Roger,
ajouta Verdier, l'explication du tableau douloureux qui a frapp vos
regards; le malheureux baron ne vous savait pas si prs de lui; il
serait mort plus tranquille. Quant aux exclamations qu'il a faites, ne
les attribuez qu' la faiblesse de sa raison dans un moment si cruel;
oui, ces conseils de vertu, de sagesse, qu'il vous donnait, sont les
fruits d'une imagination trouble. Il n'y a pas de l'eau  boire, mon
ami, en suivant ces sottes maximes de la vertu, que les hommes ont sans
cesse en vnration, et qu'aucun d'eux ne pratique. Faites comme moi,
Roger; je suis toujours le mme train de vie, et je suis riche et
heureux.

Je demandai  Verdier comment il avait connu Claire. S'il faut vous
l'avouer, me dit-il, je la rencontrai un jour dans une maison assez
suspecte. Les riches Anglais qui ont besoin de femmes ou d'argent, y
trouvent  satisfaire tous leurs desirs. On joue dans cette maison;
c'est ce qui m'y attirait. Claire, je ne sais comment, vint  parler de
Roger son ami: ce nom me frappa, je la pris en particulier; et pour lui
mieux dsigner le Roger que je connaissais, je lui parlai de votre pre
et de sa triste fin, prsumant qu'elle savait tout cela: point du tout,
elle l'ignorait, et je m'apperus trop tard de mon indiscrtion. Claire
s'emporta contre vous, jura qu'elle ne passerait pas vingt-quatre heures
avec vous; et en effet je sus depuis qu'elle vous avait quitt pour
vivre avec mylord Kingham, le plus lourd et le plus sot seigneur de
toute l'Angleterre. C'est par Claire encore que j'ai su votre adresse,
et je me suis empress de venir vous voir pour vous consoler et vous
offrir mes services.

J'embrassai Verdier, dont l'appui me devenait si ncessaire; et nous
rglmes ensemble des plans de conduite, qui me rpugnrent d'abord,
mais que sa morale, qui tait assez de mon got, me fit adopter.  quoi
bon se gner, me disait Verdier, pour demander aux autres ce qu'ils ont
de trop, et ce dont nous n'avons pas assez? L'excs du bien des riches
appartient de droit  l'indigent, et si l'on ne l'obtient pas de bonne
volont, il faut le demander de force.

Je fus de son avis, et ds ce moment, je roulai dans ma tte le vaste
projet que j'ai excut depuis, lorsque les circonstances me l'ont
permis. Pour l'instant, je ne songeai qu' me venger de Claire, et nous
en trouvmes, nous deux Verdier, les moyens. Plusieurs amis communs, qui
furent mis dans le secret, promirent de nous aider; et ce fut Verdier
qui se chargea d'attirer la victime dans le lieu du sacrifice. Verdier
tait grand, bien fait, et encore aimable, quoiqu'il ne ft plus dans la
premire jeunesse: Verdier fut charg de faire une cour assidue 
l'ingrate Claire, sans lui dire qu'il me voyait. Verdier russit; au
bout d'un mois il fut en tat de nous annoncer qu'il avait obtenu un
rendez-vous; que la belle devait se trouver, le soir mme, derrire les
murs d'Hyde-Park, o il lui avait promis de la conduire dans sa petite
maison de Saint-James. Aussi-tt nous nous distribumes nos rles, que
nous joumes  merveille.

Il tait environ onze heures du soir lorsque Verdier fut chercher sa
belle, qui l'attendait dj depuis une demi-heure. Verdier fait
l'empress auprs d'elle; il brle d'amour, il voudrait obtenir
sur-le-champ le gage flatteur de la tendresse de Claire; Claire rsiste.
Dans votre petite maison, lui dit-elle, on verra ce qu'on pourra faire
pour vous. Verdier la fait monter  ct de lui dans sa calche, qu'il
fait voler; et, au lieu de la conduire dans une petite maison (car il
n'en a point), c'est  deux milles de Londres, dans un petit bois touffu
o nous l'attendions, qu'il nous amne cette beaut facile. Claire
s'apperoit trop tard qu'elle est prise pour dupe; elle crie, elle verse
des larmes, accable d'injures son compagnon de voyage; mais son
dsespoir redouble quand elle me reconnat: nous tions six, tous arms
d'un excellent fouet de poste, avec lequel nous nous proposions de la
faire danser[6]. Je m'empare d'elle, et aprs lui avoir reproch son
inconstance, je lui applique sur les paules un premier coup qui est
soudain suivi de mille autres, que lui prodiguent mes camarades. Claire
tombe bientt  terre, puise de douleur, et poussant les plus longs
gmissemens. Alors pour lui ter les moyens de plaire  d'autres, et de
les tromper comme elle m'avait tromp, nous lui coupmes le nez, les
oreilles, et une partie des joues.... Tu frmis, Victor! Ne m'accuse pas
de cette cruaut, je n'en tais pas capable: ce fut Verdier, qui, malgr
moi, et pour s'amuser, fut charg par les autres de cette expdition,
dont, je l'avouerai nanmoins, je finis par rire comme eux.

Cependant nous allions abandonner la victime sur la place mme o elle
perdait son sang, lorsqu'un homme seul, et qui paraissait descendu d'une
calche arrte plus loin, vint droit  nous. Nous crmes d'abord que
c'tait quelque passant attir dans ce lieu par les cris de l'infortune
Claire; mais notre surprise et notre joie redoublrent, lorsque Verdier
nous dit qu'il le reconnaissait, que c'tait le gros mylord Kingham, le
nouvel amant de Claire. Mylord Kingham, jaloux de son amante, l'avait
suivie de loin  Hyde-Park; la voyant l monter avec un inconnu dans une
calche, il avait pris la mme route que Verdier; mais effray de voir
tant de monde autour de Claire, il s'tait tenu  l'cart jusqu'au
moment o, indign des cruauts qu'on exerait sur cette femme, il
s'tait montr croyant en imposer par sa prsence. Il est vrai que sa
vue nous dconcerta d'abord un peu; mais l'intrpide Verdier, se
remettant bientt, rsolut de se divertir encore aux dpens du nouveau
venu. Il fora mylord  se dshabiller; puis sa seigneurie subit, comme
sa triste amante, la peine de la flagellation,  laquelle nous nous
bornmes.

Cela fait, nous le laissmes gmir  ct de sa matresse, et nous nous
servmes de sa calche, que nous joignmes aux ntres, pour fuir  la
hte le petit bois o nous avions pouss la raillerie un peu plus loin
qu'il ne fallait. Nous le sentmes aprs, mais trop tard. Mylord Kingham
avait du crdit; il avait t battu; Claire tait dfigure pour sa vie:
on pouvait nous faire un trs-mauvais parti. Nous rsolmes de fuir tous
les sept, d'abandonner l'Angleterre, pour aller exercer nos talens dans
un autre pays, et de ne jamais nous sparer: je dis exercer nos talens,
car plusieurs d'entre nous en avaient. Je ne sais lequel, par exemple,
avait eu l'adresse de dpouiller mylord Kingham de son or et de tous ses
bijoux. Il nous le dit en riant aprs, et nous offrit cordialement un
partage que nous acceptmes.

Je me trouvai donc associ, en quelque faon malgr moi,  ces gens peu
dlicats, dont les principes, qui ne me plurent pas d'abord, devinrent
bientt les miens; et nous vmes ensemble l'Espagne, l'Italie, tous les
royaumes d'Europe, o nous nous amusmes tout uniment  dtrousser les
passans. Je sentais bien que j'tais voleur en petit, et qu'alors
c'tait un mal: il faut l'tre en grand, me dis-je, ou ne pas l'tre du
tout. C'tait toujours mon projet de former une troupe formidable, et de
me mettre  sa tte; mais il fallait des moyens pour cela, et je n'en
avais pas encore assez. Notre troupe nanmoins s'tait considrablement
augmente, et je commenais  la discipliner: il n'tait plus question
de voler un simple passant, encore moins de tuer ou mme de blesser, ce
que je ne me suis jamais permis qu' mon corps dfendant; mais c'tait
particulirement l'adresse qu'il fallait employer pour extorquer des
sommes d'argent des uns, ou des bijoux des autres. Cependant, comme il
nous arrivait souvent que l'un de nous tombait entre les mains de la
justice, et que nous avions  craindre son indiscrtion, nous passions
alors dans un autre empire, comme ces oiseaux passagers qui, fuyant les
frimas, vont chercher le printemps de contre en contre. Une affaire
semblable nous fit quitter la Suisse; et comme il ne nous restait plus
que la France et l'Allemagne  parcourir, nous nous dcidmes  voir
d'abord la France, et  regarder l'Allemagne, dont la police tait bien
plus relche que par-tout ailleurs, comme une retraite paisible pour
nos vieux jours.

Je rentrai donc en France, avec la troupe dont alors je n'tais point
le chef; c'tait Verdier qui la commandait, et qui s'en acquittait en
homme de tte. Je t'avoue que mon coeur se serra en revoyant Paris, non
dans la crainte d'tre recherch pour l'enlvement de Claire (il y avait
dix ans qu'on m'avait perdu de vue, et j'tais singulirement chang);
mais par le souvenir de mon pre. Je me rappelais ses derniers momens;
et, loin d'avoir suivi ses sages conseils, je me voyais dans une
carrire bien propre  m'attirer une fin aussi funeste que la sienne.
Tout cela me fortifiait dans le dessein, que je nourrissais, de me
mettre au-dessus des loix par des forces imposantes, et au-dessus de ma
conscience par des formes dignes d'un philosophe ennemi des grands, mais
protecteur du pauvre et ami de la nature. Verdier, quoique dou d'un
trs-grand sens, tait incapable d'entrer dans mes vues: il n'avait
point de dlicatesse, point de principes stables; il tait d'ailleurs
cruel et intress: c'tait assez pour ne jamais devenir un grand homme.
Il est vrai que j'tais son conseil, son ami, aussi matre que lui dans
la troupe, et que mes sages avis arrtaient souvent la fougue de son
caractre, faux, d'ailleurs, et peu constant dans son amiti.

Cependant, aprs avoir gagn beaucoup dans Paris, nous sentmes qu'il
tait bientt temps de quitter cette capitale, dont nous tions
l'effroi. On commenait les spectacles  trois heures, pour viter qu'on
rentrt tard chez soi. Le soir, on ne rencontrait personne que nous dans
les rues: nous cassions les lanternes, et par le moyen de l'obscurit la
plus profonde, que nous savions nous procurer ainsi, nous attaquions
jusqu'aux gens de la police qui fuyaient devant nous.

Ce joli petit mtier ne pouvait durer long-temps.  tout moment je
proposais, au conseil, de partir pour d'autres provinces: le jeu
plaisait trop  ces messieurs pour le quitter si-tt; ils ne
m'coutaient pas, reculaient toujours le dpart que je pressais; et
bientt, hlas! l'exprience prouva que j'avais raison de craindre.
Voici ce qui nous arriva un jour.

Nous tenions, rgulirement tous les matins, un conseil dans le bois de
Boulogne, bois trs-touffu, isol au milieu des champs, et situ  trois
quarts de lieue de Paris. Un jour Verdier manque au conseil: chacun de
nous, ignorant ce qu'il est devenu, cherche sa trace, et le lendemain il
ne parat pas encore. Pour le coup, l'inquitude nous saisit, et nous
convenons, si Verdier est encore absent tout le jour, de partir tous au
milieu de la nuit, et de nous runir, dans la fort d'Anet, par des
chemins dtourns. Je rentre chez moi, accabl de tristesse, et
craignant, au moindre bruit que j'entends, de voir entrer des estafiers
disposs  m'arrter.... La matine entire se passe, et je commence 
craindre qu'en restant chez moi, il soit plus facile aux gens de la
police de me trouver, en cas que Verdier soit entre leurs mains, qu'il
ait nomm ses complices, et qu'on me cherche. Je descends donc,
tremblant, dans le dessein d'errer  l'aventure en attendant la nuit qui
doit, ou dtruire mes craintes, ou couvrir ma fuite: une femme, ge et
respectable, qui demeurait au-dessous de moi, me fait appeler: je
connaissais cette dame comme une excellente voisine, qui m'avait rendu
souvent des petits services, sans se douter de l'tat dangereux que je
professais. J'entre chez elle, croyant qu'elle va m'apprendre qu'on pie
mes dmarches: c'est tout le contraire, ce sont des consolations qu'elle
me demande,  moi,  moi dont le courage chancelant a besoin d'tre
raffermi!

Je trouve cette dame au lit, plonge dans le plus grand abattement. Mon
cher voisin, me dit-elle d'une voix faible, vous m'avez inspir de la
confiance, et je veux vous en donner une preuve. Vous me connaissez peu:
vous savez cependant que je vis seule, retire, sans domestique, que ma
faible fortune ne me permet pas d'avoir, sans autre socit enfin qu'une
vieille parente qui demeure  deux pas d'ici, et chez laquelle je vais
passer mes soires. coutez, coutez le rcit affreux de ce qui m'est
arriv cette nuit, et daignez me donner des conseils sages et prudens
sur la conduite que je dois tenir?

Mon trouble tait extrme, et cette dame me proposait de partager le
sien! Peu s'en fallut que je ne la quittasse sur-le-champ, en prtextant
quelques affaires pressantes, pour ne pas entendre son histoire, que je
prsumais tre un vritable radotage. La suite me prouva que j'avais
trs-bien fait de lui tmoigner de la complaisance. Je m'assis prs
d'elle, et la priai de parler, ce qu'elle fit en ces termes.

Je revenais hier soir, mon cher voisin, de chez la parente en question:
je m'tais attarde, il est vrai; il tait huit heures, et vous savez
qu'il y a tant de voleurs aujourd'hui, qu'il est imprudent  une femme
seule de rentrer trop tard. Je revenais enfin, lorsqu'au dtour de cette
rue, deux hommes, pris de vin, m'accostent, et me croyant apparemment
plus jeune et plus jolie, veulent  toute force m'emmener chez eux, en
me tenant des propos que la pudeur m'empche de vous rapporter. Je me
dbats, ils insistent; je crie, ils veulent me fermer la bouche; enfin
je ne sais ce que je serais devenue sans un passant, un homme fait, d'un
extrieur trs-dcent, qui vient  mon secours, tire son pe, et met en
fuite les deux agresseurs. J'tais reste sans mouvement, appuye contre
une borne; l'inconnu vient  moi, remet son pe dans le fourreau, te
son chapeau, et me prenant doucement la main: Madame, me dit-il, je me
trouve bien heureux que le hasard m'ait fait passer ici assez  propos
pour vous tirer des mains de deux misrables qui vous
insultaient.--Monsieur, lui dis-je, bien rassure, je ne sais comment
vous prouver ma reconnaissance.--Vous plaisantez, madame, ma rcompense
est dans le faible service que j'ai eu le bonheur de vous rendre.
Cependant, madame, comme ces coquins ne sont pas loin, et qu'ils
pourraient encore vous attaquer si je vous quittais, permettez-moi de
vous offrir mon bras jusqu' votre demeure.--Ah! monsieur, combien vous
m'obligez! je n'aurais pas os abuser  ce point de votre
complaisance.--Daignez la mettre, madame,  toutes les preuves, et je
vous jure que vous ne pourrez jamais la lasser.

Je prends le bras du gnreux inconnu, et nous arrivons ensemble, en
causant avec intrt sur divers points, jusqu' la porte de l'alle de
cette maison, que j'ouvre avec mon passe-par-tout.... Permettez-moi,
ici, mon cher voisin, de reprendre haleine. Le trouble o m'a jete
l'incident qu'il me reste  vous raconter, est encore trop violent, et
je crains qu'il ne me conduise au tombeau.....

Ici ma voisine se repose un moment, puis elle continue ainsi son rcit,
qui, jusques-l, m'intressait fort peu.




CHAPITRE X.

NUIT D'UNE VIEILLE FEMME; CE QUE CELA VEUT DIRE.


J'ouvre donc la porte de mon alle; et l'honnte inconnu me salue comme
pour se retirer. Voulez-vous, monsieur, lui dis-je, vous donner la peine
de monter chez moi, pour prendre quelque chose, et vous reposer un
moment?--Volontiers, me dit-il, madame, si toutefois cela ne vous gne
point.--Nullement, monsieur: je suis seule, ma matresse, et sans
domestique mme, car ma fortune est trs-borne.

En disant ces mots, je ferme l'alle, et nous montons ici, o je
m'empresse de me procurer une lumire que je pose sur cette console. 
peine mon inconnu voit-il de la lumire, qu'il se lve d'un air gar,
marche vers la porte de ma chambre, la ferme  double tour, et en met
la clef dans sa poche. tourdie de cette action d'un homme, qui, peu
auparavant, me paraissait si honnte et si doux, je m'crie en
tremblant: Que faites-vous donc l, monsieur?--Rien, madame; gardez-vous
de crier seulement, ou vous tes morte!....

Le malheureux tire deux pistolets de sa poche, et les pose sur la
chemine, en ajoutant: Ne craignez rien, madame, touffez vos cris et
calmez vos inquitudes. Je ne suis point un voleur, ni un assassin, je
ne veux vous faire aucun mal; mais il faut que je couche ici.--Il faut,
dites-vous?....--Oui, madame, il faut que je passe la nuit chez vous,
dans cette chambre. Ne me souponnez point, de grace, de vouloir
attaquer votre vertu! Je vous jure que vous pouvez vous mettre au lit
tranquillement, et vous livrer au repos. Pour moi, ce fauteuil est
excellent; je vais m'y asseoir, y passer cette nuit cruelle, et je vous
promets de ne point troubler votre sommeil....--Mais, monsieur, cela est
affreux! que voulez-vous que je pense?....--Tout ce qu'il vous plaira,
madame.-- ciel! et personne pour me secourir!....--Je vous ai dj
prie de vous taire, madame, ou c'est fait de vos jours!....

Le cruel me poursuit, le pistolet sur la gorge; et moi, saisie
d'effroi, je tombe sur un sige, livre au plus profond
vanouissement.... je ne recouvre la raison que pour remarquer tous les
soins que l'inconnu me prodigue de la manire la plus affectueuse. Il a
trouv mon flacon, et me l'a fait respirer; il m'a mme dlace, mais
avec tous les mnagemens qu'exige la modestie. Quel est donc cet homme
tonnant? Il me rassure un peu nanmoins. Ah! monsieur, lui dis-je, en
versant un torrent de larmes, il est affreux d'abuser ainsi de ma
confiance! Moi qui vous croyais si honnte! vous me rendez un service
signal, et c'est pour me livrer aux plus mortelles inquitudes! Qui
tes-vous, de grace, qui tes-vous?--Je vous le rpte, madame, je suis
un honnte homme, incapable de vous faire le moindre mal, au dsespoir
de vous causer ce dplaisir; mais il le faut, oui, madame, il faut que
je reste ici jusqu' demain matin.--Mais quelle raison?....--C'est mon
secret.... Couchez-vous, madame, je vous en conjure, et cessez de
craindre.--Non, monsieur, je resterai prs de vous; oh! je vous promets
que je veillerai aussi.--Faites ce qu'il vous plaira....

Je ne vous peindrai point ma situation, mon cher voisin; vous devez
vous en faire une ide. Je pris donc mon parti, quoique toujours
tremblante. Je multipliai les lumires, et je m'assis, en fixant
l'inconnu dont les moindres gestes me glaaient d'effroi.... Jamais
femme s'est-elle trouve dans une circonstance pareille!....

L'inconnu ne me dit plus mot; il lut et relut plusieurs lettres sur
lesquelles il parut verser quelques larmes; il en couvrit mme une des
baisers les plus tendres: ensuite, il crivit; puis enfin il me demanda
des ciseaux que je lui donnai. Alors, je le vis se couper tous les
cheveux, jusqu' la peau. Une fiole, qu'il avait dans sa poche, lui
servit  teindre sa barbe, ses sourcils, et  se faire des rides: en un
mot, il devint bientt tellement mconnaissable, que moi-mme je crus
voir un vieillard vnrable, au lieu d'un homme beau et assez jeune
encore, qui s'tait offert  mes regards. Je le fixais en silence, et
mon tonnement redoublait: il n'eut pas l'air de s'en appercevoir, et ne
m'adressa pas une parole jusqu'au moment o, voyant paratre le jour, il
entendit qu'on commenait  aller et venir dans la rue. Alors, il tira
de sa poche une bourse pleine d'or qu'il rpandit sur la chemine.
Madame, me dit-il du ton le plus doux et le plus reconnaissant, vous
tes la femme la plus respectable que je connaisse. Vous m'avez rendu
un service signal!.... Si vous en connaissiez toute l'tendue, vous
sentiriez que je ne puis jamais en perdre le souvenir. Une affaire
d'honneur me force  fuir mon pays. On me poursuivait moi-mme, hier
soir, au moment o ces deux misrables vous insultaient. Je n'ai pu voir
une femme dans un tel embarras, sans lui prter le secours de mon bras.
Je ne sais comment moi-mme je n'ai pas t arrt, ayant eu
l'imprudence de vous accompagner; mais enfin, vous m'avez offert de
monter chez vous, et soudain j'ai pens que cet asyle pourrait me
soustraire  toutes les perquisitions. Si je vous avais dit mon secret,
si je vous avais prie doucement de me donner l'hospitalit, vous ne
l'auriez peut-tre point fait, dans la crainte de vous trouver
compromise dans mon infortune. J'ai prfr un moyen, brusque peut-tre,
qui a pu vous effrayer, ce dont je suis dsespr; mais il m'a servi au
moins, et maintenant je ne cours plus aucun danger. Daignez accepter cet
or, madame, comme une faible marque de ma reconnaissance, et
permettez-moi de me retirer.

En prononant ces mots, qui me calment sans doute, mais qui redoublent
ma surprise, il remet ma clef  ma porte, l'ouvre, et descend
prcipitamment en emportant ses pistolets, et laissant ici son pe, que
vous voyez encore sur cette chaise. Eh bien! mon voisin, que dites-vous
de cela?

La dame se tut, et tu penses bien, mon cher Victor, que je trouvai son
aventure trs-neuve et trs-singulire. Elle ne m'intressait pourtant
que relativement  cette bonne dame qui tait encore toute affecte de
la grande frayeur qu'elle avait prouve. Eh quoi! madame, lui dis-je,
vous n'avez pas pu faire parler cet homme, dcouvrir ce qu'il est, ce
qu'il fait?--Non, mon voisin: cependant, le hasard m'a servie
trs-favorablement, et je crois tenir une partie de son secret. Ce
matin, en m'occupant de mon mnage, que j'ai encore eu la force de
faire, j'ai trouv par terre ces deux lettres, qui sans doute sont
tombes de la poche de l'inconnu, sans qu'il s'en appert: c'est pour
cela, mon voisin, que j'ai pris la libert de vous faire appeler; c'est
pour que vous les lisiez, et que vous me disiez ensuite ce que je dois
en faire.

Je pris les lettres, et je les lus; la premire paraissait tre de
l'inconnu: la voici, je l'ai toujours garde, ainsi que la rponse. Je
vais te les lire, mon fils, et tu vas connatre l'homme qui avait fait
une si belle peur  ma bonne voisine.

* * *

_Lche Dutervil! tu m'as ravi l'objet que j'adorais! tu as arrach
milie des bras de son pre, des miens! Homme sans honneur et sans
dlicatesse, dis-moi, dis-moi en quel lieu tu as cach cette beaut qui
doit verser des torrens de larmes, puisqu'elle m'aime, et qu'elle te
dteste! Son pre, son amant, tout ce qui la chrit la rclame, et nous
sommes tous prts  implorer l'assistance des loix pour te forcer  nous
la rendre. Ose descendre dans la plaine o je t'attends? ose venir
franchement t'expliquer avec moi si tu ne crains ma juste vengeance?
Viens, sclrat, viens, et rends la vie  l'infortun VALSANGE_.

Voici la rponse:

_Vous m'accusez  tort d'avoir enlev la belle milie; je ne sais,
comme vous, ce qu'elle est devenue, et je pleure, comme son pre, comme
Valsange, sur les garemens de cette jeune imprudente, qui sans doute
aura cd aux voeux de quelque indiscret, en vous trompant, vous, qu'elle
devait pouser, et moi qui l'adorais sans espoir. Voil ma
justification. Si elle ne vous satisfait pas, je suis prt  vous
donner toutes celles que vous exigerez de moi. DUTERVIL_.

* * *

Tout cela n'avait rien appris de positif  ma bonne voisine, et
nanmoins ces lettres furent pour moi un trait de lumire; car la
dernire tait de la main de Verdier, oui de Verdier, notre capitaine,
qui sans doute avait pris un faux nom pour russir dans quelque intrigue
amoureuse. Je savais d'ailleurs, de sa propre bouche, qu'il aimait la
fille d'un conseiller au parlement, qui demeurait dans le marais; il
m'avait appris qu'il jouait, auprs du pre, le rle d'un homme bien n
et fort riche; qu'enfin, son milie tait promise  un nomm Valsange,
et que lui, Verdier, se promettait de la soustraire un jour  son pre
et  son amant. C'est sans doute, me dis-je, ce qu'il a fait: Valsange
aura rejoint le prtendu Dutervil, et il l'aura fait tomber sous ses
coups. Voil ce qu'il est naturel de prsumer dans une affaire aussi
obscure. Je ne balanai point sur le parti que j'avais  prendre. Je
priai ma voisine de me prter ces deux lettres, l'assurant que j'allais
faire toutes les informations possibles sur les deux personnes qui les
avaient crites, et lui promettant de l'instruire bientt du succs de
mes dmarches.

Tu sens bien, mon fils, que je promettais l ce que je n'avais pas
intention de tenir. La lettre de Verdier tait trop importante pour
notre compagnie, pour que je la laissasse errer dans les mains d'une
autre, au risque de la voir tomber entre les mains de la justice. Je
sortis donc, et j'attendis avec impatience la nuit qui devait me runir
 mes camarades que je voulais instruire de tout. Elle arriva, cette
nuit tant dsire, et je me htais de me rendre au bois de Boulogne, o
je trouvai le conseil assembl. Je comptais lui apprendre quelque chose,
et c'tait lui qui tenait dj le fil de toute cette intrigue.  mon
arrive, on me remit un paquet  mon adresse et cachet. Je l'ouvris, et
reconnaissant encore l'criture de Verdier, je lus  haute voix ce qu'il
contenait: Voici ce que j'y trouvai.

* * *

_Je suis mourant, mon ami, et cependant les cruels qui m'entourent se
font un jeu cruel de prolonger, de ranimer mme ma triste vie, pour le
livrer au supplice infamant et cruel qu'on destine  ceux qui suivent
notre fatale carrire. Je n'ai qu'un moment pour crire, qu'un geolier
sduit par moi, pour vous faire parvenir ma lettre, je me hte de la
remplir, et de vous faire part, en peu de mots, du malheur qui me
poursuit, et qui peut retomber sur vous tous, si vous ne vous htez de
vous y soustraire. Voici les faits:_

_J'adorais milie, fille de M. de Slinvil. Je m'tais introduit dans
la maison du pre sous le nom du chevalier Dutervil. J'avais, 
m'entendre, des terres, des chteaux, et sur-tout une charmante maison
de campagne  Vincennes. J'avais en effet lou une maison dans ce
village, o j'esprais attirer milie, et l'enlever ensuite pour la
soustraire  tous les yeux. Je n'y ai que trop bien russi!... milie
m'avait suivi, milie me prfrait  un certain Valsange qui lui tait
promis en mariage. Ce Valsange, apprenant qu'milie a fui la maison de
son pre, se doute que j'ai pu contribuer  sa fuite. Il vient 
Vincennes, me demande; on lui dit que je ne veux recevoir personne. Il
s'arrte dans la plaine qui borde ma maison, m'crit une lettre
insultante,  laquelle je rponds par des subterfuges. Je n'entends plus
parler de lui, je le crois bien loin, et sur le soir, je laisse milie
seule pour me rendre au milieu de vous. Au dtour d'une rue, un homme
m'aborde, et tire l'pe sur moi; c'est Valsange! J'ai tout dcouvert,
me dit-il, tu m'as ravi milie; prends donc ma vie que je ne puis plus
supporter sans celle que j'aimais._

_tourdi de cet abord imprvu, je me mets en dfense; mais bientt, je
tombe baign dans mon sang, et mon ennemi, qui me croit mort, cherche 
se sauver. J'entends des cris, la garde accourt, je lui dsigne mon
assassin, et l'on se met  sa poursuite. J'ignore ce qu'il est devenu.
Pour moi, les gens qui m'environnent, trop humains, hlas! m'enlvent,
me portent dans une maison o l'on appelle un commissaire qui
m'interroge, me fouille, et dcouvre bientt que je ne suis que ce
Verdier, ce chef de voleurs, que la police cherche inutilement depuis si
long-temps!... Je suis transport, mourant, dans une troite prison, o
l'on a la cruaut de prendre soin de mes jours.... Voil mon tat, mes
amis. J'attends maintenant la mort, et avant tout, les interrogatoires,
les questions ordinaires, extraordinaires, toutes les tortures en un
mot, que les hommes ont imagines pour tourmenter leurs semblables. Je
tiendrai ferme, je ne compromettrai personne; je vous le jure, mes amis,
par les mnes de Walfein, mon patron, mon matre, qui m'a appris 
mourir. Adieu: plaignez-moi, et sauvez-vous. VERDIER DESGOTS._

P.S. _J'apprends  l'instant que Valsange, mon assassin, qui s'tait
coup les cheveux, et se sauvait dguis, dans la crainte d'tre
compromis pour avoir immol un homme qu'il croyait gentilhomme, est
revenu sur ses pas, quand il a su que je n'tais que le formidable
Verdier. Il a aujourd'hui la lchet de se porter mon accusateur et de
se joindre  ceux qui me poursuivent.... milie, la malheureuse milie
s'est poignarde en apprenant le vritable nom de celui  qui elle avait
donn son coeur_!...

Cette lettre fit sur nous l'effet de la grle qui dtruit l'espoir du
laboureur. Nous convnmes tous qu'il n'y avait pas un moment  perdre,
et qu'il fallait  l'instant quitter Paris. Nous partmes donc  la
hte, emportant avec nous nos effets les plus prcieux, et nous fmes
nous rfugier dans la fort d'Anet, fort paisse, inexpugnable en
quelque faon, et qui avait servi autrefois  la clbration occulte des
sombres mystres des Druides.

C'tait-l, mon fils, o l'amour vrai, l'amour pur et sincre, devait,
pour la premire fois, toucher mon coeur farouche, et m'asservir  la
femme la plus belle, la plus estimable et la plus infortune. J'arrive 
l'histoire de ta mre, mon cher Victor, et je ne te cacherai aucun des
moyens que j'employai pour la sduire, duss-je redoubler ta haine et
ton mpris pour moi; mais non, tu me sauras gr de ma franchise, et tu
excuseras l'amour qui seul a fait mon crime, l'amour  qui tu dois ta
naissance, et qui m'a rendu le plus heureux, le plus tendre des pres.

Nous nous tions tablis, ainsi que je te l'ai dit, dans la fort
d'Anet, o nous commencions  travailler avec quelques succs, et sans
craindre les poursuites de la justice, poursuites inutiles dans une
fort o l'art et la nature nous favorisaient. Plusieurs de nous
allaient souvent dans les villes ou villages voisins pour y connatre
l'opinion qu'on avait de nous, ou les moyens qu'on pouvait prendre pour
nous faire tomber dans quelque pige. Mes camarades m'avaient donn, 
moi, la surveillance de la ville de Dreux; j'y avais pris un logement 
l'auberge du Paradis, o je me faisais passer pour un infortun qui
voyageait pour chercher des consolations.

Je remarquai, dans la rue Parisis, une jeune personne charmante, qui
logeait dans une maison simple, mais propre, avec une femme un peu plus
ge qu'elle, et qui paraissait tre sa parente ou son amie. Ds que je
vis Adle, je l'adorai; mais ne sachant comment m'introduire chez elle,
ayant besoin d'ailleurs d'inspirer un intrt prompt, une passion vive,
pour ne point perdre, en soupirs, un temps que je devais  mes
camarades, je me dcidai  prendre un parti violent pour me faire
remarquer. Les femmes, me dis-je, s'intressent aisment et avec force 
tout ce qui a l'air du malheur ou du dsespoir d'amour: jouons une
comdie, et voyons si la petite voudra y prendre un rle.

Mon projet bien conu, je l'excutai. Je savais qu'Adle et sa compagne
allaient se promener souvent sur le Blra; je m'y trouvai un soir, et
feignant de vouloir m'arracher la vie, je sus les attirer vers moi.
Alors je leur fis un conte; j'tais un amant malheureux qui avait
outrag une mre respectable, &c. &c. je ne me rappelle mme plus tout
ce que je leur dbitai. Elles me crurent, et ds ce moment je jouai
l'amant passionn auprs de la jeune personne, qui me rendit bientt
tendresse pour tendresse.

Je m'tais apperu que madame Germain n'tait pas ma dupe; je savais
d'ailleurs qu'Adle tait la fille naturelle d'un riche seigneur, de qui
je ne pouvais esprer d'obtenir sa main. Je rsolus de me cacher de
madame Germain et d'enlever Adle. Michel, leur domestique, tait un
honnte garon, incapable de se laisser sduire par les prsens, ni
d'entrer dans mes vues. Je me l'attachai par l'extrieur de la probit,
et sur-tout par des marques de la plus douce affection. Tous les jours
le bon Michel m'amenait sa jeune matresse  l'insu de la dugne, qui
d'ailleurs tait tombe malade, heureusement pour moi; et toutes les
nuits j'allais retrouver dans la fort mes camarades, qui me
reprochaient assez souvent l'inaction dans laquelle l'amour me tenait.
Eh bien! leur dis-je un jour, il n'y a qu'un moyen de me rendre  mes
travaux; aidez-moi  enlever Adle; prtez-vous  tous les rles que je
vous distribuerai pour m'assurer la possession de cette beaut, sans
laquelle je ne puis vivre, et je vous promets de vous seconder comme je
faisais autrefois. Ils me chrissaient tous; ils me promirent donc de
faire tout ce que j'exigerais de leur amiti.

Une circonstance fcheuse vint ensuite hter l'excution de mes
projets, et presser notre dpart de France, dpart qui me mit  la tte
de la troupe, et me permit d'excuter les plans de rforme que je
prmditais depuis long-temps.




CHAPITRE XI.

AVEUX QUI SERVENT  CLAIRCIR QUELQUES TRAITS OBSCURS.


Depuis notre sjour dans la fort d'Anet, la nuit la plus profonde
couvrait  nos yeux le sort de notre capitaine Verdier, dont nous
n'avions pas entendu parler. Un clair affreux vint dchirer, cette nuit
perfide, et nous annoncer la foudre qui, grondant sur nos ttes, tait
prte  nous frapper. J'apprends un jour, par un correspondant sr, que
Verdier venait de prir sur un chafaud, et, ce qui est le plus cruel,
que ce lche a eu la bassesse, avant de mourir, de nommer ses complices!
Je suis le premier sur sa liste fatale, moi, le fils de son ancien ami;
moi, son confident et son camarade le plus dvou! On sait o je suis,
et des satellites entourent dj l'auberge du Paradis, au moment o
j'apprends ces tristes nouvelles!... J'ai le bonheur de me sauver assez
 temps pour n'tre point arrt, et j'arrive tout essouffl  la fort,
o je me hte de rallier mes compagnons.

Amis, leur dis-je d'une voix forte, nous sommes trahis par Verdier; on
suit nos traces, et c'est par miracle, sans doute, que je viens
d'chapper aux poursuites des gardes que ce monstre nous a envoys avant
de perdre, au milieu des supplices, une vie qu'il a souille des plus
grands forfaits. Il faut de la tte ici, mes amis, il faut agir, et
sur-tout il faut nous runir, nous serrer tous, afin d'opposer une
rsistance opinitre  ceux qui voudraient nous attaquer; mais on ne
l'osera point, et nous avons tout le temps de prendre des mesures pour
notre sret. Permettez-moi maintenant d'ouvrir un avis, un avis
salutaire, le seul, je crois, qu'il nous reste  suivre. Je suis n en
Allemagne prs de la Bohme, dont je connais les vastes et sombres
forts. L'Allemagne, est un pays que nous n'avons pas encore visit;
allons nous y tablir; parcourons-la rapidement, amassons-y des trsors,
et retournons ensuite dans les immenses forts de la Bohme, o nous
pourrons fonder une colonie, une ville mme, comme fit jadis, en Italie,
l'heureux Romulus, qui suivait notre profession. Laissons  des filoux,
 des escrocs subalternes, les petits vols; voyons, agissons en grand,
et prenons un nom distingu, noble, qui, mettant en repos notre
conscience, nous rende intrpides, estimables mme aux yeux du monde.
Nous dtestons les riches et les grands, parce que les riches et les
grands sont les tyrans du pauvre et de l'homme obscur. Nous bravons
l'empire des loix humaines, parce que les loix humaines sont toutes en
faveur du puissant, et toutes contraires  la philosophie,  la religion
naturelle. Que notre profession s'anoblisse; que notre titre pompeux,
imposant, annonce nos principes et nos intentions; qu'on ne nous
combatte plus comme de vils brigands, mais comme une formidable
corporation; qu'on traite avec nous de puissance  puissance; en un mot,
que nous soyons recommandables  nos propres yeux, et que le fils de
famille ne rougisse plus d'entrer dans notre illustre corps. Je propose
le nom d'Indpendans; est-il adopt?

Oui, oui, s'crient ensemble tous mes camarades! Je continue: Amis! que
vous prouvez bien la puret de vos intentions, la grandeur de votre ame!
Oui, Indpendans, puisque ce nom vous plat; vous tes faits pour former
une socit  jamais clbre. Je vous le prdis, vous vous trouverez
grossis de tout ce qu'il y a d'hommes fiers, ns pour secouer le joug
des prjugs et des tyrans de la terre; vous formerez une arme dont le
plus grand d'entre vous sera le chef, et vous ferez plir, sur leurs
trnes chancelans, les despotes de l'Europe. Indpendans, soyez justes
maintenant, soyez magnanimes, et mritez le nom respectable que vous
prenez. Ne perscutez pas le faible, le timide; donnez  celui qui n'a
rien, prenez  celui qui possde trop; consolez l'infortun, humiliez le
superbe, crasez le puissant, et vous serez bnis de toute la terre
comme les amis, les dfenseurs de l'humanit. Quel est celui qui ne
voudrait partager vos travaux, cueillir vos lauriers et mriter votre
estime? Quel est l'homme courageux qui ne brlera entrer dans vos rangs,
de combattre  vos cts? Moi-mme, je sens que mon ame s'lve: jusqu'
prsent j'ai rougi de faire le plus vil des mtiers; je n'ai travaill
qu'avec peine; je sentais l, l, dans mon coeur, ma conscience qui me
reprochait une vie nuisible  la socit; j'entendais sa voix me crier:
Cesse de maltraiter ton semblable qui te repousse comme un brigand;
sois gnreux pour le faible; mais sois son vengeur, et tu n'auras plus
de remords. Oh, mes amis! qu'il est beau d'abjurer une profession vile
et dangereuse en soi, pour prendre le titre et les principes que dicte 
l'homme fier la plus saine philosophie! Indpendans, choisissez-vous un
chef maintenant, car il vous en faut un qui soit l'ame de vos penses,
et l'agent de vos moindres volonts: quel qu'il soit, ce chef que vous
allez choisir, je baisse mon pe devant lui, et je lui jure respect et
obissance.

Je savais, mon fils, l'effet que produisent sur des hommes assembls
ces sortes de dclamations; je me souvenais, ainsi qu'il arrive souvent,
que celui qui fait des propositions de ce genre, est presque toujours
nomm chef, et c'tait mon espoir. Il ne fut pas du;  peine eus-je
parl, qu'une voix unanime me proclama  l'instant capitaine de la
troupe des Indpendans. Je fis les remercmens d'usage, aprs quoi je
songeai  l'tendue des obligations que m'imposaient ce grade, et les
principes philosophiques que j'avais toujours dans mon coeur. J'avais
affaire  une troupe indiscipline, habitue au vol, au meurtre mme, et
 tous les vices que donnent une mauvaise ducation et des passions
honteuses; il me fallait assujettir des hommes drgls  des loix, 
une discipline, et c'tait sans doute une tche pnible et difficile 
remplir; je la remis  un autre moment: pour l'instant je ne m'occupai
que des prcautions  prendre pour viter les poursuites de la justice,
et des prparatifs du dpart de la troupe. Mon amour ensuite revint
occuper ma pense, et je me dcidai  enlever sur-le-champ mon Adle.

Il tait tard, je ne pouvais plus rentrer dans la ville; mais je savais
qu'Adle et son amie avaient prmdit, pour le lendemain, une partie de
plaisir; c'tait mme moi qui l'avais engage  voir le village d'Anet,
dans l'esprance, comme elle devait passer par la fort, de l'entraner
dans quelque pige. J'avais, heureusement pour moi, jet cette, ide
dans la tte d'Adle, qui l'avait gote. Je savais en mme temps que la
jeune personne ne me cderait jamais, si le lien du mariage, vrai ou
faux, ne levait ses scrupules; je m'arrangeai donc en consquence, et
pour assurer mon triomphe, et pour mnager ses prjugs.

Tout arriva ainsi que je l'avais prvu. Adle et madame Germain
passrent par la fort, accompagnes de Michel. Je les fis attaquer par
un gros de mes gens, qui sparrent les deux amies. J'arrivai  point
nomm, comme pour dlivrer Adle des mains de ceux qui tenaient. Un coup
de pistolet, tir par un des miens, nous dbarrassa du sentimental
Michel, et lorsque j'eus fait jeter madame Germain dans la cave d'un
petit pavillon, je fis conduire Adle dans une auberge prochaine dont
l'hte m'tait dvou.

Ce fut l que j'eus besoin de toutes les ruses dont j'tais capable,
pour faire consentir Adle  m'pouser. Un de mes gens, que j'avais
habill en ecclsiastique, joua le caffard  merveille: une vieille
servante de la troupe passa pour ma mre, et je feignis de vouloir me
tuer, plutt que d'tre forc de renoncer  une main qui m'tait si
chre.

Que te dirai-je? la malheureuse Adle fut tellement tourdie par tous
ceux qui assigeaient son lit de douleur, qu'elle consentit  m'pouser,
et je fus heureux. Cependant elle n'avait qu'un cri pour me demander son
amie madame Germain. Ceci m'embarrassait, et me contrariait le plus.
J'avais fait jeter cette femme dans une espce de cachot pour m'en
dbarrasser; j'esprais qu'elle y resterait jusqu' ce que le hasard
l'en fit sortir. Point du tout; il fallait l'aller chercher dans sa
prison; il fallait me donner un surveillant importun que j'avais lieu
de har, et qui pouvait  tous momens pntrer mes secrets. Tu juges de
mon embarras. Cependant j'adorais Adle, je la voyais prte  mourir, si
je lui refusais le bonheur d'embrasser son amie, et la mort d'Adle et
t bientt suivie de la mienne. J'tais le matre, d'ailleurs, de faire
ce que je voulais; une femme de plus ne pouvait m'en imposer, quand mme
elle et voulu contrarier mes projets; et puis j'allais partir avec ma
troupe, et je pouvais garder encore long-temps le secret sur ma
vritable profession. Une fois arriv en Allemagne,  la tte de mes
gens, je ne craignais plus de me dcouvrir; dans ce cas, une amie prs
d'Adle pouvait tre utile  cette infortune, en cas qu'elle ne voult
couter que son dsespoir en apprenant que je l'avais trompe. Toutes
ces considrations me dterminrent  consentir  ce qu'elle exigeait de
moi. Je fus chercher madame Germain, qu'il ne me fut pas difficile
d'abuser sur le fond de l'vnement qui l'avait spare de sa jeune
amie; et lorsque j'eus runi ces deux femmes, que je laissai pleurer
tant qu'elles voulurent, je ne m'occupai plus que des prparatifs du
voyage de la troupe.

Il tait temps d'y songer, car les patrouilles et les brigades de
cavalerie se multipliaient dj autour de la fort. Le soir mme,
quelques-uns des miens furent obligs de faire la petite guerre, et deux
restrent morts dans cette action. Ce malheur me dcida  partir dans la
mme nuit: je le signifiai aux deux femmes, qui me firent mille
objections; mais je ne les coutai point, et lorsque j'eus bien pris mes
dimensions, je les fis monter avec moi dans une voiture, et nous
partmes. Toute ma troupe s'tait divise, et prenait divers chemins,
qui tous devaient la runir  Prague. Les prcautions taient si bien
prises, que tous mes gens eurent le bonheur de passer les frontires de
France et d'entrer en Allemagne, o nos inquitudes devaient cesser. Des
correspondans srs m'avertissaient, de ville en ville, des progrs de
leur marche, et tous mes voeux taient combls, puisqu'en fuyant un
danger certain, j'emmenais avec moi une femme que j'adorais, et dont
l'ame, bonne et douce, rpondait  ma tendresse par la plus tendre
confiance. Il n'en tait pas de mme de son amie: madame Germain n'tait
point ma dupe; je savais mme qu'elle donnait de mauvais conseils  mon
Adle, et qu'elle cherchait  m'aliner son coeur; mais elle n'y
russissait point, et c'tait ce qui me rassurait.

Je fus d'abord m'installer  Vienne en Autriche, o je fis beaucoup de
recrues pour ma troupe. De l je me rendis  Prague, et bientt enfin je
vins m'tablir dans ces vastes forts, o je dcouvris tous mes secrets
aux deux amies. Je ne te peindrai point leur surprise, leur douleur
mme, qui ne m'mut point, puisqu'elle tait un effet de leurs prjuges.
Je ne fis nulle attention  leurs gmissemens, et je ne songeai qu'
organiser la troupe des Indpendans, dont j'tais le capitaine.

Ce fut alors que j'eus tout lieu de m'enorgueillir de ce titre pompeux.
Jamais gnral d'arme ne vit des soldats plus soumis, jamais chef ne
fut plus aim de ses subalternes.  tous momens il me venait des sujets
nouveaux, des hommes instruits, pleins de mrite et de talens divers;
tous se rangeaient avec joie sous mes bannires, et tous me juraient
obissance et respect. Je rdigeai par crit des statuts, que je te
lirai si tu l'exiges, et dont les principales bases sont:

Respect  la vieillesse et au malheur.

Faites l'aumne: c'est le premier devoir de l'humanit.

Protgez un sexe timide: que ce ne soit jamais en vain qu'il embrasse
vos genoux.

L'enfance a des droits sacrs  votre gnrosit: c'est l'espoir de la
gnration.

Adorez un tre suprme, et ne vous mlez d'aucune des jongleries des
diverses religions de la terre.

Vengez-vous toujours de vos ennemis; car, si vous les laissez vivre,
ils se vengeront de vous.

Sacrifiez-vous pour votre ami, si vous prsumez qu'il soit capable de
se sacrifier pour vous.

Que le partage d'un trsor pris par tous, soit commun  tous: celui qui
en dtourne la plus lgre part  son profit, est priv, pendant un an,
de l'honneur de travailler avec ses compagnons.

L'envie et la jalousie sont bannies de la troupe: le jaloux et
l'envieux sont condamns aux travaux de la servitude.

Un jour d'ivresse est puni par une anne de prison au pain et  l'eau.

Chaque Indpendant jure, par le sang qui coule en ses veines, de ne
jamais trahir ses camarades, s'il tombe entre les mains de ses ennemis,
quelque supplice qu'on lui fasse souffrir.

Il jure aussi, sur l'honneur, d'tre fidle  la troupe, et de ne
jamais la quitter, etc. etc.

Enfin, mon fils, je ne finirais pas, s'il me fallait te rciter tous
les chapitres du code des Indpendans; mais, ce qui te surprend
peut-tre, c'est qu'on l'observe  la lettre, ce code philosophique,
vraiment digne des amis de la nature et de l'humanit. Aucun de mes gens
ne peut se soustraire  la rigueur des peines rpressives qu'il
contient, et ses camarades sont les premiers  y condamner le coupable,
s'il s'en trouve. Me diras-tu encore  prsent que nous sommes des
brigands, des sclrats? J'avoue que nous avons t moins probes que
nous le sommes; oui, j'ai fait des fautes sans doute; j'tais jeune, et
pouss au vice par l'exemple de mon pre et par mes socits; mais
j'avais l, dans mon coeur, l'amour des grandes vertus; j'tais n fier,
entreprenant, courageux, et, j'ose le dire, gnreux: j'abhorrais
l'oppression, je chrissais la noble profession de dfenseur de mes
semblables; je l'ai prise; voil ce que je suis; et, si tu en exceptes
l'ambition qui m'a toujours anim, je ne me connais plus un seul dfaut.
Voil ton pre, cher Victor: si tu le juges encore dfavorablement, tu
es injuste et dnatur.... Mais poursuivons.

J'tais heureux au milieu de la vie active que le destin me
prescrivait; toujours voyageant, toujours au milieu du feu, du carnage
et des pleurs, je me consolais des chagrins attachs  mon tat dans les
bras d'une femme charmante qui ne me repoussait plus que faiblement. Ce
bonheur, hlas! ne devait pas durer! Adle devient mre, et ds ce
moment, je ne la reconnus plus; elle passa, de la froideur qu'elle
m'avait toujours tmoigne, au mpris le plus insultant,  la haine la
plus prononce.... Elle ne me voyait plus que pour m'accabler de
reproches, et pour m'annoncer qu'elle allait s'arracher la vie. Cette
mre coupable mme, oserai-je te l'apprendre, voulait te poignarder dans
ton berceau!...

Moi qui chrissais mon fils! moi qui voulais l'lever pour me succder!
moi qui comptais en faire, un jour, un hros comme son pre!... quelle
douleur vint me saisir en voyant le dsespoir d'une mre dnature!
Combien j'prouvai d'inquitudes en pensant  l'alination de son
cerveau, au sombre dsespoir dont elle tait sans cesse tourmente!...
Je n'osais plus laisser son enfant sur son sein, qui, en lui donnant le
lait maternel, nourrissait le projet de l'assassiner! Dj plusieurs
fois j'avais donn ordre qu'on lui arracht mon fils infortun,
l'espoir de ma vieillesse, elle ne voulait pas consentir  cette
sparation; et quand je quittais cette femme furieuse, j'tais
continuellement tourment de la crainte de ne plus retrouver mon fils
que priv de la lumire du jour! Quelle horrible situation pour un pre!

Cette conduite d'Adle me la rendit odieuse, au point qu'au milieu des
scnes affreuses que nous emes ensemble, je fus vingt fois tent de
l'immoler pour me conserver mon enfant. Je voyais bien que son dlire ne
venait que de ses prjugs: je savais qu'elle voyait avec horreur que je
destinasse mon fils au noble mtier que je professais. Elle ne voulait
pas, disait-elle, qu'il devnt un sclrat comme son pre! c'tait,
ainsi qu'elle avait l'audace de me parler. J'aurais plaint son
aveuglement, s'il se ft born  lui arracher des pleurs; mais vouloir
massacrer l'innocent  qui elle venait de donner le jour, me menacer de
sa mort, me priver de mon fils!... je ne pouvais supporter cette ide
douloureuse!...

Enfin le jour fatal qui devait me plonger dans un deuil ternel,
arriva. Ce jour-l j'avais, dans mon camp, le baron de Fritzierne, dont
j'estimais les talens. Je lui demandais des conseils pour me conduire
dans une affaire qui me causait quelques inquitudes. Je l'coute avec
attention, je parcours, avec lui, mes vastes souterrains; une petite
guerre s'engage entre moi, mes gens, et une partie des troupes de
l'empereur qui voulait me cerner dans mon camp; j'en sors victorieux: le
baron de Fritzierne m'chappe, je ne sais par quel moyen; dsol de sa
retraite prcipite, je rentre chez Adle, je lui demande mon fils. Tu
ne le reverras plus, me rpond-elle, je l'ai soustrait  tes infmes
projets; il ne sera pas un monstre tel que toi!...

gar, perdu, hors de moi  cette affreuse nouvelle, je saisis le
poignard dont Adle est arme, et je le plonge  plusieurs reprises dans
son sein dnatur[7]! Tu frmis, Victor! pardonne, mon fils; ou,
pardonne  la fureur, insense peut-tre, d'un pre tromp dans sa plus
chre esprance! c'est pour toi, mon fils, que je l'ai commis, ce
meurtre abominable; oui, c'est pour toi que j'ai poignard ta mre! elle
m'tait odieuse, m'ayant priv de mon enfant!... Elle mourut!...

 peine la vis-je glace du froid de la mort, que mon ancienne
tendresse pour elle se rveilla; je voulus la ranimer par le feu de mes
baisers.... Caresses inutiles, regrets tardifs!... elle n'tait plus!...
Je demande madame Germain; je veux qu'elle me rende mon fils!... Madame
Germain s'est sauve. Plus d'espoir; j'ai perdu toute ma famille, et je
ne suis plus qu'un barbare, livr seul  mes remords!...

Que te dirai-je, mon fils, je fis long-temps de vaines perquisitions
pour retrouver madame Germain, qui avait chang de nom et de climat:
j'envoyai plusieurs de mes gens, avec son signalement, dans les
diffrens tats de l'Europe, tous revinrent sans me ramener cette femme,
qui, seule, savait le secret de ta retraite. Ce ne fut que dix-huit ans
aprs cette fatale sparation, et ces jours derniers, ainsi que tu le
sais, que trois des miens rencontrrent, presque au pied du chteau de
Fritzierne, une femme qui ressemblait beaucoup, m'ont-ils dit depuis, 
cette madame Germain que je cherchais tant. Cette femme tenait un enfant
dans ses bras. On allait la conduire vers moi, j'aurais t instruit:
deux des gens de Fritzierne sortent du chteau, tombent sur mes soldats
dont deux restent sans vie; et le troisime, qui a le bonheur de se
sauver, se cache un moment pour voir ce que va devenir la femme qu'on
vient de secourir si heureusement. Il voit bientt qu'un de ses
dfenseurs la prend dans ses bras, tandis que l'autre se charge de
l'enfant, et tous rentrent au chteau de Fritzierne.... Instruit de cet
vnement, j'cris au baron pour qu'il me rende cette femme, qui peut
tre madame Germain; le baron me rpond avec hauteur; je l'attaque dans
son chteau, o le sort des armes pense me faire succomber sous tes
coups. Une femme parat, elle arrte ton bras prt  commettre un
parricide; je la reconnais; c'est cette mme madame Germain aprs qui
soupire mon coeur paternel; mais la place n'est pas propre  une
explication, je me sauve par une fentre, tombe dans le foss dont les
miens me retirent, et je rentre ici, dsespr d'avoir fait une fausse
expdition, et de ne pouvoir forcer madame Germain  m'claircir sur le
sort de mon fils.

Je l'ignorerais encore, si tu n'tais venu, mon cher Victor, si tu
n'tais venu toi-mme trouver franchement un pre qui ne peut abuser
d'une dmarche aussi loyale. Je t'ai promis de consentir  une
sparation, dont la seule ide brise dj mon coeur; mais enfin je te
l'ai promis, et je tiendrai ma parole.... Pars quand tu voudras, mon
fils, va retrouver ton Fritzierne, que tu prfres  Roger: va recevoir
les froids prsens de la bienfaisance, au lieu de rpondre aux tendres
caresses de ton pre: je ne t'en empcherai pas. Tu vivras loin de moi,
sans le moindre souvenir de mon amiti, tandis que je verrai sans cesse
ton image prs de moi: oui, tes traits, qui sont les miens, resteront
toujours gravs dans mon coeur, et je ne penserai  toi que pour t'aimer,
au lieu que la mmoire de mes aventures, de mes prisons, de tout ce que
tu as vu dans mon camp ne servira qu'a redoubler ta haine pour
moi!....

Ainsi parla Roger; et Victor qui l'avait cout avec attention, Victor
que plusieurs particularits de son rcit avaient souvent pntr
d'horreur et d'indignation, ne songea pas  dtruire la certitude que le
chef des Indpendans avait d'tre dtest de son fils. Victor ne trouva
rien  lui dire que ces mots: Je suis charm, Roger, que tu tiennes la
parole d'honneur que tu m'as donne de me laisser partir: je vais user
sur-le-champ d'une permission qui comble mes voeux!--Quoi! si-tt, mon
fils, lui dit Roger en soupirant!-- l'instant, reprit Victor en se
levant.

Roger le regarda fixement d'un air troubl; puis il s'loigna en
prononant ce peu de mots avec l'accent de la douleur: Jeune insens!...
Ah, Dieu!... non, tu n'es qu'un ingrat!...




CHAPITRE XII.

TOUT LE MONDE LE CONSOLE.


Victor repassa avec Fritz qui, seul dans ces lieux, tait fait pour
l'entendre, les divers vnemens de la vie de Roger. Eh quoi! lui
dit-il, voil donc le fruit d'une ducation vicieuse et d'une coupable
inclination! Roger fils d'un faux monnoyeur, apprend sous son pre tous
les crimes qu'il commet ensuite: il nous cache sans doute une foule de
petits traits de sa jeunesse qui l'ont port d'abord  l'horrible
vengeance qu'il a exerce sur Claire, et qui depuis l'ont forc 
s'engager dans une troupe de misrables bandits: mais qu'elle m'a frapp
sur-tout, la leon affreuse que le destin lui donna la nuit mme de
l'enlvement de la fille de son matre! Ciel! tre tmoin de la mort
funeste d'un pre puni par les loix, et suivre ses traces! et s'exposer
au mme chtiment! n'est-ce pas-l le comble de l'aveuglement et de la
sclratesse! Fritz,  Fritz! quel fatal voyage j'ai fait ici! Que je me
repens d'avoir pu attendre quelque retour  la vertu de la part de cet
homme endurci dans le crime, de cet homme pervers, qui est mon pre,
hlas! et dont l'image ainsi que les discours seront toujours prsens 
ma mmoire!...  mon ami! quelle mer de rflexion pour moi, et quelle
destine cruelle m'a rendu le jouet des caprices de cet homme
intraitable et barbare!... Je vais le fuir pour jamais, il est vrai;
mais n'emporterai-je pas dans mon coeur l'ide de ses liens avec moi?
ide dchirante, humiliante, qui me fera par-tout viter les regards des
hommes, et qui me forcera  fuir la socit, o je croirai toujours voir
tous les yeux fixs sur moi!... Mais, que dis-je, insens! dois-je
m'abaisser ainsi; dois-je oublier assez la dignit de mon tre, la
puret de mon ame, pour ne pas m'isoler d'un tre vicieux, que je n'ai
pu choisir pour mon pre, et qui ne l'a jamais t que par l'acte qui
m'a donn le jour! Ne suis-je pas comme ces branches vertes,
vigoureuses, qui sortant d'un arbre mort, raniment l'espoir de
l'agriculteur? Il monde ces branches fructifres, et les greffant sur
un tronc plus sain, il a la satisfaction de les voir tendre leurs
superbes rameaux. Oui, mon ami, c'est dans le sein mme de l'opprobre
que je recouvre ma fiert; c'est dans le sjour du vice que je sens
mieux le prix de ma vertu. Qu'elle me console, qu'elle me soutienne,
cette vertu sublime! quelle me donne des forces pour me roidir contre
les coups du sort! Je serai toujours suprieur au malheur, je le sens,
je le dois, et rien ne pourra fltrir mon ame, rien ne pourra plus
abattre mon courage. Je te le promets, Fritz: j'en jure par les mnes de
ma mre, sacrifie au caprice du plus cruel des hommes! C'est pour moi
qu'elle a perdu la vie; c'est la crainte de me voir suivre l'exemple de
son sducteur qui l'a mise en butte  la rage de ce vil mortel: ses voeux
seront combls, mme au-del du tombeau: je serai vertueux, et c'est
ainsi que je vengerai, que je bnirai sa mmoire.... Fritz, partons,
partons, quittons ces horribles lieux....

Fritz et Victor se disposent  quitter pour jamais le camp des
Indpendans, lorsqu'un jeune homme se prsente  eux, un jeune homme
dont l'extrieur doux, honnte et modeste, annonce qu'il n'est point du
nombre des sclrats qui servent Roger. Estimable tranger, dit-il 
Victor en se prcipitant  ses genoux, que ne vous dois-je pas! vous
venez de briser mes fers, vous me rendez ma libert, et j'ignore par
quels motifs vous avez pu vous intresser  ce point au sort d'un
infortun qui n'attendait plus que la mort!

Victor reconnat dans ce jeune homme, le genevois Henri qui avait chant
une romance plaintive dans les prisons de Roger. Levez-vous, Henri, lui
dit Victor, et jetez-vous plutt dans mes bras.

Le jeune Henri s'y prcipite; et tous deux, sans se connatre, prouvent
dj les douces treintes de la plus tendre amiti. Roger m'a donc tenu
parole, ajoute Victor; il a bris vos chanes!--Oui, reprit Henri, et
c'est  vous que je dois ce bonheur inattendu. Roger est venu
tout--l'heure dans mon triste cachot. Henri, m'a-t-il dit, tu devais
souffrir encore long-temps pour la manire indigne dont tu m'as trait;
mais un jeune homme qui m'est bien cher, un ange descendu du ciel, mon
fils en un mot (_Victor rougit_), oui, mon fils, qui ressemble bien peu
 son pre, demande ta libert: il exige que je te rende  la lumire du
jour,  ta patrie, je veux combler ses voeux; sors, sois libre, et va le
remercier d'un bienfait que tu ne dois qu' ses sollicitations et  ma
tendresse pour lui. Va le trouver, Henri; et s'il persiste toujours 
fuir un pre qui le chrit, offre-lui de ma part ces prsens, faibles
marques de mon amiti; mais dis-lui que, s'il veut rester ici, il sera
mon ami, mon appui, mon soutien le plus cher; ajoute que je n'exigerai
de sa complaisance aucune action qu'il puisse juger tre indigne de lui.
Il ne fera rien autre chose que recevoir les tendres caresses de son
pre, et j'loignerai mme de ses regards jusqu'au tableau des moeurs et
des travaux de mes soldats; dis-lui bien, Henri, que je lui rendrai ce
sjour plus doux, plus agrable que le chteau de Fritzierne, et qu'il y
sera plus matre que moi, puisque mon coeur lui sera soumis.... Ainsi m'a
parl Roger, gnreux Victor! J'ai d vous rendre ses moindres parole;
mais je crois juger assez bien votre ame pour croire qu'elle repoussera
ces perfides sductions. Fuyez, Victor, puisque vous ne partagez point
les affreux principes de celui qui vous a donn l'tre; fuyez, et
regardez-moi dornavant comme un esclave soumis  vos moindres volonts.

Victor embrassa l'estimable Henri, qui le baigna des larmes de la
reconnaissance. Jeune homme, lui dit Victor avec une motion qui
marquait l'lvation de son ame, je bnis mon voyage en ces lieux,
puisqu'il a pu me procurer le bonheur de vous en arracher! Ma propre
infortune disparat devant votre flicit, et je suis heureux de faire
un heureux.... Vous tes libre, Henri, et vous le serez toujours:
retournez  Genve, allez o vous voudrez; je ne prtends vous gner en
rien; vous n'tes point mon esclave, soyez mon ami; mais partez, et
laissez-moi seul  ma douleur.

Vous tes malheureux, interrompit Henri, et vous voulez que je vous
abandonne! Ciel! que vous me connaissez peu!... Eh! d'ailleurs, o
voulez-vous que je porte mes pas? Dans ma patrie? Puis-je revoir encore
ces lieux qui me furent jadis si chers, mais qu'un amour malheureux m'a
rendu odieux pour jamais! Je n'ai plus de patrie, Victor, plus d'amis,
plus de parens, plus de toit hospitalier qui puisse me recevoir: je n'ai
plus qu'un librateur gnreux; c'est  lui que je consacre ma vie, mes
pas, mes moindres penses. Ah! Victor, ne me repoussez pas, ne
m'loignez pas de vous; il m'est trop doux de rencontrer un homme
vertueux et de m'associer  son sort!...

Victor employa mille raisonnemens pour prouver au jeune Henri qu'il
devait voyager seul, Henri ne l'couta point, et s'obstina  vouloir le
suivre par-tout o il irait. Fritz vint  son tour jurer au fils d'Adle
qu'il ne se sparerait point de lui. J'irai, lui dit Fritz, oui, j'irai
chez M. de Fritzierne, qui m'a priv de ma mre: je lui dirai, voil
cet enfant de Clmence d'Ernest; il ne veut point de vos biens, il ne
demande point la main de votre fille, il n'exige de vous que la libert
de son pre. Vous lui devez son pre qui a manqu de prir sous vos
coups; il faut que vous le lui rendiez: il est innocent d'ailleurs le
malheureux Friksy, c'est un motif pour vous intresser en sa faveur; il
est si beau de protger l'innocence!.... M. de Fritzierne m'entendra; il
est bon, il comblera mes voeux, et mon pre une fois libre, nous
partirons tous ensemble, nous accompagnerons, Henri et moi, notre ami
Victor par-tout o il desirera porter ses pas.--Mais y penses-tu,
interrompit Victor? pendant le temps que tu passeras au chteau de
Fritzierne je serai bien loin, mon ami, si loin que tu ne pourras jamais
me rejoindre.--Si loin, reprit Fritz! Eh! ne viens-tu pas avec moi
revoir ton bienfaiteur, le baron de Fritzierne, et sa fille que tu
adores?--Moi, grand Dieu!--Mon ami, je l'exige; oui, je t'emmne; c'est
au chteau que nous nous rendrons tous les trois. Eh! quelle raison
as-tu pour fuir des tres qui te sont si chers?... Tu n'as pas russi,
dis-tu, dans ta mission auprs de Roger; le baron t'a dfendu de le
revoir si tes sollicitations auprs du chef des indpendans ont t
inutiles. Eh quoi! tu prendrais  la lettre quelques exclamations du
dpit ou de l'indignation! Tu crois qu'on aurait la cruaut de te fermer
l'entre d'une maison o l'on a lev, o l'on a chri ton enfance?
Aveugle Victor, rends plus de justice au coeur sensible et gnreux de
ton bienfaiteur! Penses-tu qu'il puisse se priver de toi avec autant
d'indiffrence que tu te spares de lui? Je ne l'ai jamais vu; je ne le
connais que d'aprs ton rcit, et les loges que tu en fais; mais un
homme comme lui n'est point assez esclave des prjugs ni de l'orgueil,
pour abandonner un enfant qu'il a lev, parce que le sort injuste et
tyrannique le poursuit: au contraire, Victor, c'est un motif de plus
pour lever son ame, pour attendrir son coeur sensible, pour le forcer en
un mot aux plus nobles procds. Viens, Victor, viens, et crois-en
l'heureux pressentiment qui me dicte ces conseils, plus sages et plus
rflchis que tu ne penses.

Ainsi parlait le bon Fritz; et Victor, qu'il ne pouvait persuader,
frmissait toujours  la seule ide de rentrer au chteau de Fritzierne,
au mpris des ordres du baron qui l'en bannissaient pour jamais. Victor,
ainsi circonvenu par Fritz, qui voulait l'entraner au chteau, et par
Henri, qui jurait de le suivre par-tout, prouvait des contrarits qui
enflammaient son sang et obstinaient son esprit: il rsistait toujours;
mais il n'avait encore que deux personnes aprs lui; il devait lui en
arriver une troisime plus entte encore et plus difficile  repousser.

Au milieu de ces combats de gnrosit auquel se livrent nos trois
amis, un bruit assez fort se fait entendre; on va, on vient, on court,
on, s'crie: Tu ne le verras pas.... Une voix suppliante prononce ces
mots: Menez-moi  votre capitaine! il m'entendra, lui; il verra que je
dis la vrit.--Qui es-tu?--Je suis son domestique, vous dis-je; c'est
moi qui l'ai lev!...

Victor, que ces clameurs tonnent, croit distinguer la voix de Valentin;
il s'avance, et l'apperoit en effet: c'est Valentin qui, reconnaissant
son matre, se dbarrasse des mains des soldats qui le tiennent, et
court se prcipiter dans les bras de son jeune ami. Le bon Valentin est
pendu au de Victor; il le serre troitement; il pleure de joie; il
s'crie: Le voil, le voil; ils ne l'ont pas tu!...

Victor, mu, veut se dbarrasser des bras de Valentin qui l'touffe.
Laisse-moi donc, lui dit-il, et dis-moi ce qui t'amne ici.--Rien, rien,
rpond Valentin en balbutiant, ce n'est rien que le desir de vous
revoir.... L, vous voyez bien, vous ne pensiez pas  moi du tout,
n'est-ce pas? Vous aviez oubli votre pauvre domestique: oh! voil comme
vous tes; moi, je suis oblig de vous aimer malgr vous!... Enfin, vous
voil! Je rvais que vous tiez mort, assassin; oui, mon cher matre,
la nuit dernire, voil que j'tais  peine endormi, lorsque je vois un
gros chat noir qui semblait....

Victor interrompt Valentin qui va lui raconter son rve: Mon ami, lui
dit-il, abrge, les momens sont prcieux: dis-moi donc comment tu as
fait pour parvenir en ce lieu?

Valentin, qui s'est un peu remis, regarde autour de lui, apperoit deux
trangers qu'il n'a pas encore remarqus, et reste interdit. Parle,
reprend Victor, parle librement devant ces deux amis qui connaissent mes
malheurs, et qui s'y intressent. Que fait-on au chteau? Qu'y dit-on?
Parat-on s'y inquiter de mon absence? Clmence, la belle Clmence
coute-t-elle les consolations de son pre, de son amie? Mais parle
donc, Valentin, si tu veux me prouver ton zle et ton amiti.

Valentin, toujours tonn, lui rpond: Si vous me faites tant de
questions -la-fois, je ne pourrai, voyez-vous, rpondre  aucune.
D'abord je ne pourrai jamais vous conter tout a de point en point, a
ne finirait pas. Comment d'abord vous dire que notre jeune matresse
pleure du matin au soir; que le jour, la nuit, elle ne quitte pas sa
fentre, d'o elle jette les yeux, tant loin qu'elle peut, sur la Fort
de Kingratz qui parat un point, mais o elle semble vous regarder,
quoiqu'elle ne vous voie pas. Quand vous avez t parti c'tait une
dsolation! M. le baron s'est renferm chez lui, et n'en est sorti que
vers le soir, pour prendre quelque lgre nourriture. Clmence est
reste chez madame Wolf, madame Germain du moins, moi, j'ai toujours ce
nom de madame Wolf dans la tte: madame Germain donc l'a console et la
console encore; mais la pauvre madame Germain a besoin elle-mme de
consolation. Hier, M. le baron est entr chez ces dames. Ma fille,
a-t-il dit  Clmence, ranime donc ta force et ton courage. Il n'est pas
encore dcid que tu ne reverras pas ton amant: il lui faut le temps de
parler  Roger; et d'ailleurs, il est possible que Roger, s'il aime son
fils, cherche  le garder quelques jours auprs de lui; c'est tout
naturel: s'il revient, tu seras heureuse; mais s'il ne revient pas, je
t'engage, mon enfant,  faire tous tes efforts pour l'oublier: je vais
plus loin, je t'ordonne en ce cas, de renfermer ta douleur au fond de
ton ame, afin de ne point agraver la mienne; oui, la mienne, ma chre
fille! Penses-tu que je ne regrette point Victor? Crois-tu que je
puisses oublier la tendresse respectueuse, toutes les vertus de ce jeune
homme que j'ai lev? Puis-je ne pas gmir d'avoir sauv son enfance du
malheur et de l'opprobre qui entourait son berceau, pour tre forc
aujourd'hui de l'loigner de moi, de le livrer aux hasards de sa
destine? Va, Clmence, sois ferme au milieu de ta tristesse: si tu ne
dois jamais revoir Victor, surmonte tes regrets, et ne me prive pas
-la-fois de mes deux enfans!... C'est comme cela qu'a gmi monsieur. On
voyait qu'il souffrait; et, comme j'tais l, moi, il m'a parl
long-temps, mais long-temps, et cela avec sa bont ordinaire; car vous
savez qu'il m'aime beaucoup, M. le baron. C'est moi qu'il aime 
rencontrer le premier tous les matins quand il descend dans son jardin:
lui et moi, nous sommes toujours les premiers levs dans la maison, et
c'est une habitude que j'ai prise du temps que j'tais....--Valentin,
interrompit Victor, tu ne me dis point comment tu es venu ici.--Oh! m'y
voil. Quand j'ai entendu hier M. le baron parler comme cela  Clmence
et  madame Germain, je me suis dit: Il faut que j'aille voir un peu ce
que fait l-bas notre jeune matre; a me tourmentait aussi de ne plus
vous voir, oh! je n'y tais plus; c'est que je vous aime tant!... Avec
cela, le vilain rve de cette nuit! Je me suis rveill avec l'ide
qu'il vous tait arriv un grand accident. Que sais-je, me dis-je, s'il
est en prison chez ces voleurs, s'il souffre beaucoup, s'ils veulent le
tuer, mon secours pourrait lui tre utile; allons-y; et je suis parti
sans dire bonjour  personne. Quand j'ai t dans la fort, j'ai entendu
plusieurs coups de sifflet, c'est ce que je demandais: a m'a fait un
plaisir extrme! Aussi-tt ils sont venus trois ou quatre sur moi: ils
n'ont pas voulu me voler, oh! pour cela, je suis trop honnte pour le
dire; mais ils m'ont demand ce que je faisais l; moi, je leur ai dit
que je les attendais.--Pourquoi faire?--Pour me conduire  M. Roger,
votre chef.--Que lui veux-tu?... Enfin, que vous dirai-je, aprs bien
des difficults, ils m'ont amen ici. Mais ce qui me dsesprait, c'est
qu'ils ne voulaient pas croire que je vous connusse, et je suis sr que
si vous n'aviez pas paru, je serais encore l  me disputer avec ces
gens-l qui sont trs-grossiers et trs-mal levs. Enfin, je vous vois!
Dieu-merci, il ne vous est rien arriv de fcheux, et maintenant je ne
vous quitte plus.

Victor sourit d'abord du rcit naf de Valentin: ensuite il lui fit
quelques lgers reproches sur ce qu'il avait abandonn ses matres sans
rien leur dire, ajoutant que son absence pouvait les plonger dans
l'inquitude. Bon, reprit Valentin, ils peuvent bien s'en douter, car
hier j'ai dit quelques mots dtourns qu'ils ont paru comprendre, et
auxquels ils n'ont point rpondu; c'tait assez me prouver qu'ils me
permettaient de venir vous rejoindre. Au surplus, qu'ils s'inquitent,
ou ne s'inquitent point, je vous retrouve, et je vous suis par-tout o
vous serez. Si vous retournez au chteau, j'y rentrerai avec vous; si
vous n'y allez pas, j'accompagne vos pas en quelque lieu que vous les
portiez. Dame, mon cher matre, je vous suis attach; et si vous ne vous
souciez pas de m'avoir pour domestique, moi je ne suis pas assez ingrat
pour abandonner un si bon matre.

Voil une nouvelle perscution pour Victor, qui brle d'tre seul livr
 sa douleur. Il ne sait comment rsister aux sollicitations de Fritz,
de Henri, de Valentin: tous tes trois veulent suivre ses pas; comment
fera-t-il pour les contenter? Victor cependant est n ferme et dcid;
quand il a pris un parti, personne ne peut l'en faire changer; mais ici,
c'est une lutte d'amiti; il parvient  la fin  faire entendre raison 
ses trois amis; et, aprs bien des dbats, il est convenu que Fritz se
rendra avec Valentin au chteau de Fritzierne, o Fritz se fera
connatre, et portera les derniers adieux de Victor, qui ne reverra plus
cet asyle heureux de son enfance. Pour l'infortun Victor, il ira
voyager avec Henri; Victor portera sa douleur dans quelque coin isol de
la terre, o, loin de Roger, loin du baron, et sur-tout de Clmence, il
s'efforcera, par des travaux journaliers, d'oublier son amante et son
pre. Victor est n pour tre priv de tout ce qui peut tre cher aux
autres hommes; il ne peut vivre avec un pre coupable; il n'ira pas
s'offrir aux yeux du baron, implorer sa piti, quand il connat son
inflexible, disons mieux, sa juste fiert: une seule ressource tait
offerte  Victor; celle d'attendrir Roger, de le forcer  sacrifier sa
criminelle profession au bonheur de son fils; ce moyen n'a pas russi:
Victor n'a donc plus qu' fuir son bienfaiteur dont il se rappelle les
ordres, terribles sans doute, mais irrvocables. Telle est sa destine,
il s'y soumet, et n'a pas mme la faiblesse d'en murmurer; tant il est
vrai que la vertu trouve dans ses principes une force incalculable pour
rsister aux coups les plus cruels du destin qui la poursuit. Telle est
la morale de Victor, morale qu'il a suivie jusqu' prsent, et qu'il
aura plus d'occasions encore de suivre par la suite.

Victor voulait refuser l'or et les autres prsens que Roger lui faisait
parvenir par les mains de Henri; mais Henri fut moins scrupuleux que
notre hros; il se chargea de cette petite fortune, dont tous deux
pouvaient avoir besoin dans le cours des voyages qu'ils se proposaient
de faire ensemble, et sans doute il tait trs-prudent de se mnager des
ressources contre l'indigence.

Aprs avoir fait leurs prparatifs, Victor, Henri, Fritz et Valentin,
sortirent du camp des Indpendans par le mme souterrain qui les y avait
vus entrer. Un des gens de Roger avait reu de son matre l'ordre
d'assurer leur retraite, qui se fit sans accident jusqu' la sortie de
la fort, o leur guide les abandonna. Roger n'avait pas reparu, et sans
doute il avait voulu s'pargner l'motion d'une sparation qui lui
cotait beaucoup. Roger, au milieu de ses excs, avait de la grandeur et
de l'lvation dans l'ame. Il aurait pu retenir son fils, s'opposer 
son dpart; il ne le fit point, et Victor sut intrieurement apprcier
ce procd d'un homme,  qui il ne pouvait reprocher le moindre mauvais
traitement pendant le court sjour qu'il avait fait chez lui; au
contraire, il avait t accabl des marques de sa tendresse; mais il ne
pouvait lui pardonner sa naissance, et la seule ide de ses crimes le
lui rendait  jamais odieux.

Victor sentit son ame se dilater en sortant de la fort; il respira plus
librement, et l'air lui parut tre plus pur que celui du camp des
Indpendans.

Pauvre Victor!... tu viens de subir des preuves bien cruelles!... Tout
ce que tu viens de voir a laiss dans ta tte une foule d'ides
douloureuses que tu n'as pas la force d'approfondir. Te voil libre,
maintenant, et plus tranquille; mais quels nouveaux malheurs vont encore
fltrir ta jeunesse!... j'en prvois de cruels, d'inattendus, que je
n'aurai peut-tre pas la force de raconter  mes lecteurs.... Mais, que
dis-je? si tu as eu le courage de les supporter, je dois avoir celui de
les transmettre  l'histoire.... Pauvre Victor! que tu as encore 
souffrir!

FIN DU TOME TROISIME.

       *       *       *       *       *




VICTOR,

OU

L'ENFANT DE LA FORT;

PAR

M. DUCRAY-DUMINIL,

Auteur de LOLOTTE ET FANFAN, d'ALEXIS, des PETITS MONTAGNARDS, &c.

Qui le consolera, l'infortun?.... Sa vertu!

TOME QUATRIME.

 PARIS,

Chez LE PRIEUR, Libraire, rue de Savoie,

n. 12.

AN V.--1797.




CHAPITRE PREMIER.

LA FORT ENCHANTE.


Victor a quitt enfin le repaire effroyable qu'habite l'auteur de ses
jours, antre affreux o se commettent tous les crimes. Il n'espre plus
le bonheur, Victor; il est plus tranquille, mais plong dans cette
espce d'apathie que donnent la douleur, et la certitude d'avoir puis
tous les moyens d'tre heureux. Il est accompagn de trois bons et
fidles amis; il les regarde  peine, il ne leur rpond point; ses yeux
sont attachs  la terre; il marche les bras croiss, et sa tte
enfonce dans sa poitrine. Il souffre trop pour se plaindre; il marche
jusqu'au dtour d'un sentier, o, levant les yeux par hasard, il
apperoit au loin, devant lui, les hautes tours du chteau de
Fritzierne. La croise de son appartement frappe d'abord ses regards,
qu'il reporte ensuite sur celle de la chambre de Clmence. On lui a dit
que Clmence passe les jours et les nuits, les yeux fixs sur la plaine;
il croit voir en effet Clmence derrire sa croise; il lui semble
qu'elle le voit, qu'elle le fixe, qu'elle lui fait mme signe de rentrer
au chteau..... Victor s'arrte, et sent ses genoux s'affaiblir: il est
prt  tomber sur la terre; mais sa force se ranime  la seule pense
que ses trois amis vont encore le perscuter pour qu'il revienne
s'expliquer avec le baron. Pour viter leurs vives instances, qu'ils
sont sur le point de redoubler, il dtourne ses regards de la
forteresse, et fait  Henri une question insignifiante pour dtourner
son attention. Henri, et sur-tout Fritz, qui connat les malheurs de
Victor, se sont apperus de ses souffrances: ils vont lui en parler.
Victor rompt la conversation, et propose,  cette place mme, une
sparation qui va briser son coeur. Voici ton chemin, Fritz, dit-il  ce
jeune homme: ce sentier va te conduire au pont-levis du grand chteau
que tu vois l-bas; c'est-l que respire Clmence; c'est-l que tu vas
la voir tous les jours,  toute heure, et que tu vas sans doute
t'enflammer pour cette crature cleste. Sois heureux, Fritz; rends-toi
digne de sa main, de son coeur sur-tout; qu'elle m'oublie pour toi, et je
n'en serai point jaloux. Aime-la, Fritz, tu le dois, mais dis-lui bien
que je vais vivre et mourir fidle  sa tendresse; que je renonce  tout
engagement pour ne m'entretenir qu'avec son image, que je porterai 
jamais dans mon coeur.  Fritz! parle-lui souvent de moi!
promets-le-moi, Fritz, et sois sr que mes penses se partageront sans
cesse entre mon amante et mon ami!.... Valentin, adieu, adieu, mon bon
Valentin; conduis Fritz  ton matre; qu'il apprenne que c'est-l ce
fils de son pouse qu'il a cherch si long-temps en vain, et qui
m'aurait priv de ses bienfaits, s'il l'et rencontr. Oui, Fritz, si le
baron de Fritzierne et trouv cet enfant d'un couple dont il avait fait
le malheur, il n'et point t la nuit  la fort, il ne m'et point
adopt; j'aurais couru une autre carrire, et je n'aurais pas ador
Clmence!..... Valentin, remets entre les mains du baron mon ami que je
te confie: il me fera aisment oublier, et le bonheur renatra dans le
chteau.... Adieu, mes amis, adieu; embrassez-moi tous les deux, et
sparons-nous....--Encore quelques pas ensemble, s'crient -la-fois et
Fritz et Valentin.--Non, non, rpond Victor; ce serait prolonger mon
tourment, et vous ne voulez pas agraver ma douleur. D'ailleurs voil
Henri qui m'accompagne: Henri me reste; il trouve assez de moyens dans
son coeur pour adoucir ma peine et me consoler, s'il est possible de me
consoler.... Adieu.

Victor prend la main de Henri; tous deux suivent une route qui s'offre 
eux, et Fritz parcourt tristement, avec Valentin, le chemin qui mne au
chteau. Valentin tourne de temps en temps la tte pour voir encore son
jeune ami, et fait entendre les sanglots les plus touchans.... Mais
Victor rsiste au desir de revoir encore le chteau-fort; il marche avec
Henri, et cherche, par des entretiens divers,  rprimer sa curiosit, 
calmer ses regrets. Force tonnante de la part d'un jeune homme de
dix-neuf ans; courage hroque, et que peut donner seule l'habitude du
malheur.

 prsent que nos quatre amis sont spars, le lecteur est libre de
suivre avec moi les deux voyageurs qui l'intressent le plus. Veut-il
que je le mne au chteau avec Fritz et Valentin? il ne tient qu' moi,
et nous pouvons sur-le-champ nous introduire chez le baron, voir la
rception qu'il va faire au fils de son pouse.... Mais non: je devine
que mon lecteur prfre suivre son jeune ami, l'intressant Victor, qui
voyage sans savoir o il va, avec un homme qu'il ne connat pas, mais
qui s'est attach  lui, en lui donnant des preuves de la plus touchante
affection. Voyageons avec lui et notre hros, puisque ces deux amis nous
intressent le plus pour le moment.

Ils ctoyrent d'abord les hautes montagnes du Tabor, au pied desquelles
ils se trouvaient, jusqu' Tentschbrod, et arrivrent le soir  Kolin,
ville fameuse depuis par la bataille dans laquelle le marchal Daun
dlivra Prague, et obligea le roi de Prusse  se retirer. Ils avaient
tellement march, qu'ils taient accabls de fatigue; ils se reposrent
donc un jour entier dans ce lieu, qui offrait des sites assez agrables.
Le surlendemain ils continurent leur route, et furent coucher  Prague,
belle et grande capitale de la Bohme, qu'ils se donnrent le temps de
visiter pendant trois jours. Victor tait trop occup de sa douleur pour
donner une grande attention  l'tude des arts; cependant il visita le
palais des rois, la superbe maison-de-ville, situe sur la grande place
de la ville neuve; les htels Lobkowitz, Tschernin; l'universit, o
l'on comptait alors plus de trente mille tudians; le collge des
Jsuites, &c. Mais ce qui le frappa le plus, ce fut le magnifique pont
jet sur le Moldaw, et dont les vingt-quatre arches forment dix-sept
cents pieds de long. Victor poussa un profond soupir en passant au pied
du fort qui renfermait les prisonniers; il pensa au malheureux Friksy
qui y gmissait injustement, et cette ide lui rappela ses malheurs,
sur lesquels l'obligeant Henri s'efforait sans cesse de l'tourdir.

Comme ils n'avaient point de but dtermin, et que tous les deux taient
sans parens, sans amis, sans protecteur, ils marchrent au hasard, et
sortirent de Prague pour aller  Tunsklaw, et de l  Velbern: le site
de ce ct tait plus conforme  la mlancolie de Victor. Cette partie
de la Bohme est moins riante et moins peuple; on y voit peu de
villages et peu de bois; les chemins y sont affreux jusqu' Aussig; on
est oblig de marcher sur le ct d'une montagne ayant l'Elbe  droite.

Il ne leur arriva rien de particulier pendant les cinq jours qu'ils
marchrent pour arriver  Dresde, o ils s'arrtrent pour visiter cette
capitale de l'lectorat de Saxe, qui depuis devait souffrir un sige
affreux[8]. Elle tait digne alors de fixer la curiosit de nos
voyageurs, qui visitrent long-temps ces deux villes que l'Elbe runit
par un pont de dix-neuf cent vingt toises. Ils y virent beaucoup
d'difices magnifiques, entre autres le palais de l'lecteur, le
Zwinger, le palais indien, le trsor, la bibliothque, le cabinet
d'histoire naturelle, et sur-tout la galerie des tableaux, la plus belle
collection qui ft alors en Europe. Au Gros-Garten,  un mille de la
ville, ils virent la galerie des statues, o se trouvent de trs-beaux
fragmens, entre autres un de Lisippe.  quatre lieues plus loin, 
Meissen, ville bien situe, dans un pays agrable et rempli de
vignobles, ils furent visiter la fabrique de la belle porcelaine de
Saxe, et bientt ils se remirent en route, dans l'intention d'aller voir
Lipsick. Deux jours aprs ils passrent le Moldaw en bateau,  un mille
de Wurtzen, et le lendemain ils arrivrent  Lipsick, la patrie du
clbre Libnitz.

Depuis prs d'un mois qu'ils voyageaient, ils taient si fatigus,
qu'ils rsolurent de se fixer quelque temps dans cette belle ville,
situe dans une plaine, entre la Saale et le Moldaw. En consquence, ils
prirent un logement dans une auberge assez commode, au bout d'un des
fauxbourgs qui conduisent au dlicieux bois de Rosendhall. Ce bois, o
l'on voit une quantit prodigieuse de rossignols, tait la promenade
favorite de Victor, qui aimait  rver seul dans des endroits
solitaires, tandis que son ami, plus curieux que lui, passait des
journes entires  visiter tout ce qu'il y avait d'intressant  voir
dans la ville.

Un soir que Victor pensait  Clmence, objet bien propre  lui donner
des distractions, il oublia l'heure de rentrer  la ville; et
s'appercevant  la chute du jour qu'il tait tard, il voulut reprendre
son chemin; mais il lui fut impossible de le retrouver. Ce bois
charmant, mais dsert et dangereux mme, pendant la nuit, offre mille
sinuosits: Victor les parcourt, et s'gare de plus en plus. Quel
embarras! S'il tait seul, Victor, il ne se troublerait point, il ne
regretterait point d'tre gar; mais il a un ami, un ami sensible et
fidle qui va s'inquiter de son absence, qui peut-tre en ce moment
verse dj des larmes, et court dans la ville en demandant Victor  tous
ceux qu'il rencontre. Quelle douleur pour Victor!... Il marche, marche
encore, et ne rencontre aucune issue qui le fasse sortir de cette
immense fort. Que fera-t-il?... Il prend son parti, s'asseoit sur un
tertre de gazon, et attend paisiblement que le jour renaisse, ou qu'il
rencontre quelque guide gnreux qui le rende  son ami. Victor est donc
assis; l'obscurit la plus profonde rgne autour de lui, et son repos
n'est troubl que par le chant multipli des milliers de rossignols qui
perchent autour de lui. Victor se plat d'abord  cette douce mlodie;
mais toujours l'ide de l'inquitude du bon Henri le tourmente, et il se
reproche son imprudence.

La nuit a dj couru dans son char d'bne la moiti de sa carrire; les
htes ails des bois se sont tous endormis, pour attendre en silence le
retour de l'aurore, qu'ils doivent saluer de leurs chants; Victor
lui-mme sait que ce silence absolu de la nature l'invite  cder aux
pavots que le dieu du sommeil verse sur ses paupires; il s'endort, et
bientt un rve doux -la-fois et funeste agite ses sens; il croit voir
Clmence, il croit voir le baron de Fritzierne, qui lui reprochent sa
fuite, et son peu de confiance en leur tendresse. Clmence s'avance vers
lui; elle tient une lumire, elle l'appelle, elle lui tend les bras. Mon
pre, s'crie Victor! mon pre! mon amie! c'est moi, je reviens 
vous!.... L'agitation qu'excite en lui cette exclamation le rveille en
sursaut, et Victor reste trs-tonn, en voyant devant lui une femme,
munie d'une lanterne, qui le presse dans ses bras, en lui disant: Te
voil, te voil enfin; reviens, reviens consoler ton pre et celle qui
te fut si chre!....

Victor, croyant que ce qu'il voit n'est qu'une prolongation de son rve,
regarde, et ne peut que nommer Clmence....--Oui, mon fils, tu la
reverras, lui dit la femme qui le presse contre son coeur... Victor se
frotte les yeux, et se convainc que ce qu'il voit n'est plus un songe,
mais une ralit. Cependant, inconnu  tout le monde, seul dans ces
forts,  cent lieues du chteau de Fritzierne, qui peut le reconnatre?
qui peut s'intresser  son sort?... Il regarde la femme secourable; il
voit qu'elle est ge, que ses traits lui sont parfaitement trangers.
Qui tes-vous, lui dit-il, madame; et comment vous trouvez-vous ici prs
de moi?--Je te cherchais, mon fils, lui rpond l'inconnue; je savais
que tu devais venir cette nuit, mon poux me l'avait dit; et, brlant du
desir de te voir, j'ai fui le sommeil pour parcourir les vastes routes
de Rosendhall, o je prsumais que tu pouvais t'tre gar.--Je m'y suis
gar en effet, madame; mais vous vous mprenez sans doute; je n'ai pas
l'avantage de vous connatre, et....--Je sais, mon fils, je sais bien
que tu ne me connais pas, que tu ignores qui je suis, et c'est ce qui me
fait jouir de ton trouble et de ta surprise; mais tu reconnatras bien
ton pre, que tu appelais  grands cris lorsque je t'ai veill. Tu
disais: _Mon pre! je reviens  vous!...._ Reviens  lui, mon fils; oui,
reviens  ce pre qui t'aime, et qui ne t'a banni de sa prsence, que
parce que tu lui prescrivais des loix trop imprieuses, et qu'il ne
pouvait suivre.--Des loix!--Sans doute; exiger de lui qu'il quittt sa
profession, ses amis, c'tait trop fort, mon enfant; et,  ce prix, il
ne pouvait faire ton bonheur.--(_Victor frmit_.) Ciel, madame! quoi!
vous connatriez celui qui m'a donn le jour, cet homme barbare  qui je
dois mes malheurs?--Il n'est point barbare, mon fils, il t'aime, et tu
as tort de repousser ses caresses paternelles; mais enfin tu vas le
revoir.... Viens, suis-moi.--Moi, vous suivre?--Il le faut.--Eh quoi!
Roger serait ici? impossible.--Ne penses qu' ton pre, mon fils, et
oublie tes malheur, qu'il brle de faire cesser.--Ce bois serait plein
de voleurs, et Roger serait  leur tte? mais cela ne se peut pas.--Que
parlez-vous de voleurs, jeune insens? donnez un nom plus juste, plus
honorable  la profession de votre pre. Qu'est-ce que vous entendez
donc par des voleurs?--Mais madame est-ce bien Roger?--Roger! toujours
Roger! Ne voyez que votre pre, encore une fois; c'est lui qui vous tend
les bras, et je me trouve bien heureuse de pouvoir lui rendre son fils
lorsqu'il reviendra.--Il n'est donc pas ici?--Non; je l'attends demain,
ou aprs demain au plus tard.--Roger?--Ta tte se trouble, mon fils:
suis-moi, te dis-je, et laisse-toi conduire.--Je ne le puis; un ami, qui
m'est bien cher, est en ce moment inquiet de mon absence. Daignez
m'indiquer le chemin de la ville; que je retrouve mon ami, et bientt je
verrai s'il est de ma sret de cder  vos voeux....

La vieille reste quelques momens indcise puis elle continue: Eh bien!
viens, mon fils, suis mes pas; je vais te remettre dans ton chemin, et
demain j'espre te voir plus raisonnable.

Victor tonn de tout ce qu'il vient d'entendre, suit avec fermet
l'inconnue qu'il croit folle ou mal intentionne. Il est prt  se
dfendre de toute surprise. Sa main est sur la poigne de son cimeterre,
et il va le tirer au moindre signal effrayant qu'il entendra. Aprs
l'avoir fait marcher long-temps, la vieille s'arrte, et au mme
instant la lumire qu'elle porte dans sa lanterne redouble et devient
clatante. Surpris de ce prodige, Victor va en demander la cause,
lorsque deux espces de gans lumineux s'approchent de lui, et cherchent
 l'intimider par des traits de feu qui semblent jaillir de leurs yeux.
Qu'est-ce cela, s'crie Victor! suis-je dans le pays des enchanteurs! ou
veut-on me traiter comme un enfant!....

Victor tire son sabre, et sa premire victime va tre la vieille, si
elle ne se sauve: c'est ce qu'elle fait; mais au mme instant plusieurs
hommes arms se prcipitent sur Victor: en une minute il est dsarm,
garrott et entran dans une espce de petit fort, dont la porte se
referme sur lui.

Victor est laiss-l seul, sans lumire, et il ignore o il est. Il ne
doute pas que cette fort ne soit infeste, comme celle de la Bohme, de
brigands, dont il est la proie; mais ces brigands, sont-ce les gens de
Roger? Est-ce la troupe des Indpendans? Roger lui-mme se serait-il
transport dans le bois de Rosendhall? Quelle apparence qu'il ait tabli
si promptement son camp dans un bois si beau, si frquent pendant le
jour, et qui sert de promenade aux habitans de la ville de Lipsick! 
moins que Roger n'ait form le projet de s'emparer de Victor, d'obtenir
de lui par la force ce qu'il ne lui a pas accord par la douceur, et
qu'il n'ait fait suivre ses pas; mais si loin!.... cela n'est pas
croyable. O est-il donc, Victor, et que veut-on de lui? Voil les
tristes rflexions qu'il fait, et le souvenir de Henri, inquiet et
dsol, vient encore agiter son esprit.

Au bout d'un moment une porte s'ouvre, et son cachot s'claire. Il voit
entrer la vieille qui l'a entran dans ce pige; elle est suivie de
deux hommes  qui elle ordonne de dtacher les fers de Victor. Victor
est maintenant libre, mais sans armes. La vieille s'approche de lui.
Homme mchant et intraitable, lui dit-elle, que t'ai-je fait pour que ta
aies tent de m'arracher la vie? Ta raison sera donc toujours aline?
tu seras donc toujours un ingrat? Eh quoi! je veux te rendre au meilleur
des pres, que tes malheurs ont touch, et c'est ainsi que tu rponds 
mes bonts! Quel intrt ai-je, moi,  te rconcilier avec l'auteur de
tes jours? Que suis-je, pour m'intresser  toi? Suis-je ta mre?
T'ai-je vu jamais? Apprends, jeune insens, que je suis la seconde
pouse de ton pre, et que, d'aprs le rcit qu'il m'a fait de tes
folles prtentions et de ta fuite prcipite, c'est moi qui ai form le
projet de terminer sa profonde douleur, en lui rendant son fils. Je
savais que tu devais passer cette nuit dans ce bois; j'ai t t'y
chercher, j'ai tout employ pour te consoler; et pour reconnatre mes
soins, tu veux m'ter la vie; tu menaces mes gens; tu veux te battre
contre eux!.... Eh bien! je te retire mes bonts; reste ici, restes-y
seul, et sans moi, jusqu'au retour de ton pre. Il connatra tes
fureurs, et tu seras trop heureux d'implorer mon appui pour dsarmer sa
juste colre.

 ces mots la vieille se retire, et laisse encore dans l'obscurit
l'infortun Victor, qui ne sait plus ce qu'il doit penser de sa cruelle
position. Il est absorb dans ses rflexions; un incident nouveau vient
l'en tirer. C'est une voix douce qui l'appelle: Cher amant, est-ce toi?
On me prive de ta vue; rponds-moi, oh! rponds moi.

Victor croit d'abord reconnatre la voix de Clmence, tant son esprit
est frapp du souvenir de son amante. Il attend que la voix se fasse
entendre une seconde fois: silence absolu. Victor s'crie  son tour,
sans trop se rendre raison de ce qu'il dit: Clmence! serait-ce toi?
serait-ce toi, Clmence?--Oui, c'est moi, lui rpond la voix; c'est
ta....

L'loignement l'empche d'entendre distinctement le mot qu'ajoute la
voix: Victor entend seulement qu'il se termine en _ence_; mais ce n'est
point-l la fille de Fritzierne: Victor ne peut se tromper  cet organe
charmant, qui tant de fois a frapp son oreille. Ce n'est point-l sa
voix; ce ne peut tre Clmence;  moins qu'enleve depuis par Roger,
prisonnire de ce monstre, ou d'un de ses complices, la douleur et les
larmes n'aient altr le son de sa voix.

C'est ainsi que lorsque l'imagination se porte vers une prsomption, on
trouve mille raisons pour se persuader ce qui parat vraisemblable.
Victor a dans l'ide maintenant que c'est bien Clmence qu'il a
entendue, et il ne se donne plus la peine de chercher des motifs
lgitimes qui puissent tourner ses soupons en certitude.

Encore un incident nouveau, et sa raison va entirement s'aliner.




CHAPITRE II.

LA LANTERNE MAGIQUE;

EXPLICATIONS.


Victor brle de s'entretenir encore avec la personne qu'il ne voit pas,
et qu'il suppose tre Clmence: il l'appelle, l'appelle toujours, elle
ne lui rpond plus; mais un vnement inattendu vient le glacer
d'effroi, et faire dresser d'horreur ses cheveux sur son front. Il
apperoit tout--coup, au fond de son cachot, une faible clart, non
fixe comme celle d'une bougie, mais tendue et assez semblable  un
nuage blanc qui serait venu couvrir un des murs de sa prison. Cette
clart faible et brumeuse offre bientt  ses regards l'effigie
blanchtre et sans forme d'un homme dont il est impossible de distinguer
les traits. Une voix, plus forte que la premire, crie  Victor: Voil
ton pre, le reconnais-tu?

Victor, effray, cherche  distinguer les objets; le simulacre qu'on lui
prsente porte en effet la stature de Roger; il croit mme remarquer ses
habitudes.... Tout disparat!

Un instant aprs la mme clart reparat, et c'est maintenant un
simulacre de femme qui s'offre  ses regards. La mme voix crie encore:
Voil ton amante; mrite qu'elle te soit rendue!.... C'est en effet la
taille de Clmence; Victor, qui la reconnat, veut s'lancer vers elle,
tout disparat de nouveau. Cruels, s'crie Victor; qui que vous soyez,
ne vous jouez pas d'une manire aussi barbare de ma fragile raison; si
vous possdez Clmence, rendez-la-moi; rendez-la-moi, mais n'abusez pas
de mon malheur!....

On ne rpond pas, et Victor se trouve de nouveau dans l'obscurit la
plus parfaite. Il y passe ainsi le reste de la nuit sans pouvoir se
rendre raison de ce qu'il a vu, de ce qu'il a entendu. Le jour enfin
vient clairer sa prison, par une espce de crneau grill qu'il n'a pas
remarqu. Victor voit bien clair maintenant, il est plus tranquille;
mais, pour se rassurer davantage, il visite la chambre dans laquelle il
est, et sur-tout le ct de mur o il a vu tour--tour les ombres de
ceux  qui il pense sans cesse. Ce mur est comme les autres; il ne
renferme aucune fausse porte, aucune cavit. Par o donc s'est opr ce
prodige tonnant! Victor est confondu, et ne peut qu'attendre du temps
l'explication des merveilles dont il a t tmoin.

Cependant le soleil a dj clair le tiers de notre hmisphre, et
personne n'a paru: Victor commence  se dsesprer d'une aussi longue
captivit; mais un bruit, qu'il entend prs de lui, fixe son attention;
on parle, haut, assez haut pour que Victor distingue ce qu'on dit. Mon
ami, dit la vieille femme, je te jure que ton fils est ici: je l'ai
rencontr, cette nuit, dans la fort, et j'ai mme eu recours  quelque
violence pour le contenir dans la chambre d'ici  ct.--Y penses-tu, ma
chre femme, interrompt une voix d'homme, inconnue  Victor? tu as fait
quelque bvue; car c'est moi qui le ramne, mon fils, que j'ai rencontr
aussi, ce matin, dans la fort.--Quoi! monsieur, rpond la vieille,
monsieur serait ton fils?--Eh oui, repart l'homme inconnu; le voil,
c'est ce grand garon-l; qu'en dis-tu, il est bien tourn, n'est-ce
pas?--Eh mais, mon Dieu, rplique la vieille, quel est donc ce pauvre
jeune homme que j'ai tant tourment depuis minuit? Moi, je voulais te
faire un cadeau en te prsentant, la premire, un fils que tu chris, et
je me suis trompe. Oh bien! je te rponds que je lui ai fait plus d'une
belle peur.--Il faut le dlivrer, ma femme, et lui faire mille
excuses.--C'est juste, c'est dans l'ordre.

L'explication du mari et de la femme cesse, et bientt Victor entend
ouvrir la porte de sa prison; mais, quelle est sa surprise, en
reconnaissant son ami Henri, qu'accompagnent la vieille et son mari, et
qui se prcipite soudain dans ses bras, en s'criant: Ciel! c'est
Victor!--C'est toi, mon cher Henri, interrompt Victor? eh comment te
trouves-tu ici?--Voil mon pre, reprend Henri, c'est moi qu'on
cherchait, et c'est toi qu'on a pris  ma place.--Eh! par quel
hasard?....--Je t'expliquerai tout cela; pour le moment, je dois me
hter de retirer mon ami d'un asyle si indigne de lui!

Henri prend Victor par la main, et tous montent dans un appartement, o
la vieille s'empresse de tmoigner ses regrets  notre hros. Pardon,
lui dit-elle, je ne connaissais pas le fils de mon poux: je savais
seulement qu'il tait  Lipsick: un de mes gens, qui l'a vu natre, l'a
reconnu dans un des fauxbourgs de cette ville. Il venait, disait-on, se
promener, tous les soirs, au bois de Rosendhall; j'avais tout lieu de
croire, vous trouvant cette nuit endormi, que c'tait vous. Ajoutez-y la
conformit qui s'est rencontre entre vos demandes et mes rponses, tout
devait confirmer mon erreur. Apparemment que vous avez fui votre pre
pour des motifs semblables  ceux qui ont port Henri  quitter le sien?
Vous avez donc une amante qui s'appelle aussi Constance? C'est
singulier, moi, j'aurais jur que vous tiez Henri; mais je vous ai
nomm, je crois; il fallait donc m'clairer?--Non madame, reprit Victor,
vous ne m'avez pas nomm, c'est moi qui vous ai dit souvent, et
imprudemment sans doute, le nom de mon pre, de Roger.--J'entendais bien
que vous parliez souvent de Roger; mais je croyais que vous me citiez le
nom d'un ami que vous regrettiez: d'ailleurs je ne connais point du tout
ce Roger, moi; je ne pouvais pas deviner....--Mais, interrompit le pre
de Henri, il y a un Roger dont la troupe infeste depuis long-temps les
forts de la Bohme: ce n'est pas celui-l?

Victor n'osait rpondre; mais son ami Henri se hta de le tirer de cet
embarras: Non, mon pre, dit-il au vieillard, c'est un autre Roger.
Quant  moi, mon cher Victor, juge de mon inquitude en ne te voyant pas
rentrer? J'ai attendu jusqu' deux heures du matin, mais voyant que tu
ne revenais point, je me suis rappel que tu allais souvent te promener,
le soir, au bois de Rosendhall: ses sombres rflexions, me dis-je, l'y
auront retenu; et, s'il ne s'y est pas gar, il peut tre arriv
quelque accident  mon ami, dans ce bois qu'on dit n'tre pas sr la
nuit. Plein de cette ide douloureuse, je suis sorti, j'ai battu,
pendant plusieurs heures, toutes les routes de ce bois tortueux. J'avais
bien remarqu cette espce de tour o nous sommes; mais j'ignorais
qu'elle ft habite. Quelle est ma surprise! un homme se prsente  moi,
c'est mon pre!.... Il m'engage  venir ici; il possde, dit-il,
l'amante que mon coeur a tant chrie; je cde  ses instances, et je
retrouve mon cher Victor, mon librateur! Ah! quel heureux moment qui me
rend -la-fois mon pre, mon amante et mon ami!

Henri embrasse Victor, qui rpond  ses caresses naves; puis on se met
 table pour prendre quelque nourriture, dont tout le monde a besoin.
Constance est appele; Constance a revu son amant: tous deux se sont
prouv leur tendresse et leur fidlit; elle est assise prs de Henri,
et tous les convives sont satisfaits, except Victor, que le tableau de
l'amour heureux afflige, non par envie, mais par le regret de ne point
voir Clmence prs de lui, comme Constance est aux cts de Henri.
Victor cependant craindrait que son ami ne prt son trouble pour une
basse jalousie; il se hte de reprendre sa srnit.  prsent, dit-il 
la vieille femme,  prsent que je suis dsenchant, daignez me dire,
madame, si vous avez ici des sorciers? apprenez-moi donc la cause des
images surnaturelles qui ont frapp cette nuit mes regards, ou que j'ai
cru voir, du moins; car il est trs-possible que tout cela soit un jeu
de mon imagination exalte.

Ce n'est point un jeu de votre raison, lui rpondit la belle-mre de
Henri, ce sont des ralits que mon art a su prsenter  vos regards
tonns: vous saurez que mon mari et moi, nous possdons  fond la
physique, et que nous nous mlons avec succs de la magie noire, de la
magie blanche, de toutes les espces de magies possibles: nous sommes
aids par une troupe de Bohmiens, qui nous sert  merveille: nous
disons le pass, nous prdisons l'avenir, et tout Lipsick a eu lieu
d'admirer nos talens: on vient nous trouver ici, comme on allait
chercher les Sibylles chez les anciens; c'est notre tat, et nous
l'exerons avec honneur: c'est ce qui m'a fait me rcrier cette nuit,
lorsque vous m'avez demand si nous tions des voleurs. Voil le
mystre, M. Victor. Les deux gans que vous avez vus dans le bois, et
les ombres que j'ai fait passer devant vos yeux, dans votre cachot, sont
des effets de notre art. On peut vous en faire voir bien d'autres, si
cela est capable de vous amuser.

Victor sourit, et remercia la vieille. Il n'tait pas curieux, Victor,
et sur-tout de ces prestiges, de ces divinations, qui servent plutt 
troubler le cerveau qu' augmenter l'entendement humain. Il vit
clairement qu'il tait au milieu d'une troupe de ces Bohmiens qui vont,
courant tous les pays d'Europe, pour dire la bonne aventure, et il
prouva de la peine en pensant que son ami Henri tait le fils d'un
homme qui professait un tat si bas; mais bientt, tournant ses regards
sur lui-mme, il rougit du regret qu'il venait de former, et convint
qu'il serait trop heureux encore d'avoir un pre comme celui de Henri.

Sur le soir, Victor, qui sentit bien que son ami allait se fixer au sein
de sa famille, voulut quitter ses htes: Henri s'y opposa; il prtendit
que Victor ne devait jamais le quitter; ou bien qu'il allait, lui,
abandonner son pre et son amante pour tenir la promesse qu'il avait
faite  son librateur de le suivre par-tout.

Tant d'importunits fatigurent Victor  la fin. Victor sentait le prix
de l'amiti; il tait capable de tous les sacrifices pour fournir sa
part de procds dans la socit intime d'un second lui-mme; mais
Victor avait en horreur la profession du pre de Henri; il lui aurait
fallu d'ailleurs vivre dans une fort, et ce genre de vie lui et trop
rappel Roger et sa naissance. Victor n'et point quitt son ami dans
toute autre circonstance; mais, dans cette conjoncture, rien ne pouvait
le retenir. Il profita d'un moment o on le laissa seul, et sortit; mais
il se trouvait dans le mme embarras que la veille: il ne connaissait
point les routes du bois de Rosendhall, et risquait  s'y perdre de
nouveau. Il faisait jour nanmoins: un passant qu'il pria de le
reconduire, lui rendit ce service.

Cet tranger qui l'accompagnait tait un aubergiste de Lipsick, qui
venait de faire quelques provisions  un village prochain: il se mit 
causer avec Victor. Monsieur, lui dit-il, je vous demande pardon si je
vous ennuie d'une histoire qui peut ne pas vous intresser; mais je la
dis  tout le monde, dans l'espoir de rencontrer celui qui en est
l'objet. Vous saurez, monsieur, qu'un pauvre domestique s'est prsent
tantt chez moi tout en nage, et dans un tat de lassitude qui me
faisait piti. Monsieur, m'a-t-il dit, n'auriez-vous pas chez vous un
jeune homme de la Bohme, qui voyage avec un ami? on les appelle Victor
et Henri. Non, mon ami, lui ai-je rpondu. Ah, mon Dieu! s'est-il cri,
que j'ai de malheur! j'ai dj fait toutes les auberges de cette ville,
et voil le mtier que je fais depuis Prague. J'ai dj crev trois
chevaux, car je vais ventre  terre pour tcher de rejoindre quelque
part ce bon Victor, qui est mon matre, monsieur, et un bon matre. Je
ne sais s'il est en de ou au-del de la route que je trace; s'il s'est
arrt dans quelque maison particulire, ou s'il a pris des chemins
dtourns. Dame, tout cela est possible, et dans ce cas mon malheur
serait certain; car je suis le plus infortun des hommes si je ne le
retrouve pas. Il faut que je le voie, monsieur, il le faut; je ne puis
vivre loign d'un jeune homme si vertueux et si malheureux!.... En
disant ces mots, ce bon domestique pleurait; il m'a touch moi-mme
jusqu'aux larmes. Je lui ai indiqu diffrens moyens de s'informer de
l'homme qu'il cherche, dans toutes les villes o il doit passer encore;
car il ira, m'a-t-il dit, jusqu' Calais, o il prsume que son matre
doit s'embarquer pour l'Angleterre. Oh, monsieur! quel excellent coeur
que celui de ce brave homme! et qu'un matre est heureux quand il a
l'art de se faire aimer ainsi de ses serviteurs!

Le conducteur de Victor avait dbit ce court rcit sans remarquer
l'intrt qu'il excitait chez son compagnon de voyage.  peine a-t-il
fini, que Victor s'crie: Il est ici, ce bon Valentin! ah! courons,
courons, monsieur, au-devant de ce bon, de ce loyal
domestique....--Quoi! reprit l'tranger, vous seriez.... mais en effet,
voil bien le signalement qu'il m'a donn! oui, vous tes Victor; est-ce
vous qui tes Victor?--C'est moi, monsieur (_et Victor redouble le
pas_).--Ah! mon Dieu, vous serez assez malheureux pour ne plus le
rencontrer: il doit tre sorti de Lipsick; je l'ai vu monter  cheval;
il allait, disait-il,  Wirtemberg, et de l  Potzdam,  Berlin, au
diable, que sais-je, moi? ce garon-l va comme le vent. L, voyez quel
malheur! il faut maintenant que vous couriez aprs lui  votre tour, 
moins qu'il n'ait t chez vous: tes-vous  l'auberge?--Oui,  la ville
de Londres.--Il fallait donc descendre chez moi?--Pouvais-je
deviner?....--Ah, c'est vrai. Votre hte sait-il votre nom?--Je crois
que oui....--Oh! vous ne le rejoindrez pas,  moins qu'il ne soit pas
encore sorti de la ville; dame, s'il partait  prsent, nous le
rencontrerions, ici, sur ce chemin mme; c'est la route de Duben; eh
puis, il faut qu'il passe l'Elbe, dans un bateau plat, avant d'arriver 
Wirtemberg.... s'il n'est pas parti; oh! tenez, tenez, quel est ce
cavalier qui presse si fort son coursier? Mon Dieu.... oui.... non....
il serait bien singulier!.... la rencontre serait vraiment
romanesque.... on ne le croira pas.... C'est lui pourtant, oui, c'est
lui, je me rappelle bien sa figure!.... Ah! mon Dieu! je ne me sens pas
de joie.... il vous tenez?.... il vous reconnat, il vous salue.... ah!
le pauvre malheureux, il tombe de son cheval, il va se blesser!
Doucement donc, mon ami, nous allons  toi.... il ne tient point  la
terre.... enfin le voil dans vos bras!....

C'tait en effet le bon Valentin, qui, appercevant son cher matre de
loin, n'avait pas eu la force de se tenir sur son cheval: il tait
tomb; mais au mme instant il s'tait relev, et il tait dj coll
contre le sein de Victor, avant que celui-ci et eu le temps de le
reconnatre. Victor, bon Victor, vous voil, s'crie Valentin! quel
hasard! il est fait pour moi. Mon Dieu, je te remercie de m'avoir fait
retrouver mon cher matre! J'allais partir pourtant, oui, je m'en
allais: dame, je n'avais pas pu rencontrer votre demeure. Oh mon Dieu,
mon Dieu! pour cette fois-ci, nous ne nous sparerons plus!

Valentin saute de joie, il fait des folies qui prouvent son bon coeur; et
Victor, qui verse des larmes de sensibilit, ne peut que s'crier:
Valentin, quel attachement! comme il me pntre: mais comment as-tu pu
deviner la route que j'ai prise?--C'est bien difficile, monsieur; ne me
l'avez-vous pas dite vous-mme, l-bas, au pied de la montagne du Tabor,
o nous nous sommes spars, la route que vous alliez prendre?--Moi, je
t'ai dit....--Sans doute; si vous l'avez oubli, moi, j'ai bonne
mmoire, et il y a une forte raison pour cela; c'est que ma mmoire est
l, dans mon coeur, et que mon coeur n'oublie jamais les gens qu'il aime.
Oui, monsieur, je vous ai demand, en pleurant, o vous comptiez aller.
Mon cher Valentin, m'avez-vous dit de mme, je n'ai pas de but
dtermin; mais, comme il faut pourtant que j'aille quelque part,
j'irai voir la Prusse, de l je me rendrai en Hollande, et je passerai
ensuite en Angleterre, o je fixerai le cours de mes jours trop
malheureux. Vous me l'avez dit comme cela, monsieur: c'est ce qui a fait
que j'ai suivi vos traces, et que j'ai eu le bonheur de vous rencontrer.
Il n'y a pas long-temps que je suis parti du chteau, non; il n'y a que
huit jours: aussi j'ai crev trois chevaux: bah! cela m'a t gal, j'en
ai achet un autre, et qui est bien gentil; n'est-ce pas, monsieur,
qu'il est bien joli, mon cheval?

Victor sourit de sa navet. Mon ami, lui dit-il, donne-moi donc des
nouvelles de mon bienfaiteur, et de la belle Clmence?--Ah bah! reprit
Valentin, il est arriv bien des choses, bien des vnemens! tout le
monde a bien du chagrin dans le chteau.--Eh pourquoi?--Pardi pourquoi?
de votre absence peut-tre, eh puis encore.... mais vous saurez tout
cela quand nous serons chez vous. N'est-ce pas chez vous que nous
allons  prsent?--Oui, mon ami.--Quelle joie pour moi de retourner sur
mes pas! ne vous inquitez point; j'en ai beaucoup  vous dire, mais
vous saurez tout.... L, mon matre, montez sur mon cheval: pour moi,
j'irai fort bien  pied,  ct de vous; car vous n'irez qu'au pas, si
vous le voulez bien.

Valentin force son matre  prendre sa monture, et Victor l'accepte pour
ne pas dsobliger ce bon garon, qui en a vraiment plus besoin que lui.
Valentin et l'tranger, qui venaient de conduire Victor dans les
sentiers sinueux du bois de Rosendhall, vont derrire en s'entretenant
du bonheur d'une rencontre aussi inespre. L'aubergiste s'en tonnait
toujours: Eh pourquoi? lui dit Valentin, qui tranchait souvent du
philosophe. Un grand chemin est fait pour tous les voyageurs, n'est-ce
pas? il faut qu'ils passent tous ncessairement par la mme route pour
se rendre d'une ville  l'autre? eh bien! une rencontre comme la ntre
ne dpend pas d'un quart-d'heure de plus ou de moins. Quand deux
personnes partent de deux points opposs, et qu'elles suivent la mme
direction, il faut bien qu'elles se rejoignent: le plus hasardeux, c'est
de voir l ces deux personnes, n'est-ce pas, dans le mme moment? eh
bien! si elles se cherchent, cela est moins tonnant, n'est-il pas vrai?

L'aubergiste fit un signe approbatif, quoiqu'il ne comprt pas trop le
galimatias que Valentin venait de lui dbiter. Peu  peu on arriva  la
ville, o l'aubergiste, qui tait un excellent homme, salua Victor et
Valentin, en leur tmoignant sa satisfaction de les voir runis. Victor
et son fidle serviteur se rendirent sur-le-champ  l'auberge du
premier, o l'on tait dj inquiet de son absence. Victor fit monter
Valentin chez lui, et l, ce bon domestique lui raconta tout ce qui
c'tait pass au chteau depuis son retour. Mais comme Valentin est un
peu verbeux, et qu'il assaisonne toujours ses narrations de mille
digressions aussi fatigantes pour Victor qu'elles le seraient pour le
lecteur, je vais prendre de son rcit les principaux faits, en y
joignant ceux que Valentin peut ignorer, mais qui sont venus depuis  ma
connaissance, et je les raconterai sommairement, pour retarder le moins
qu'il me sera possible, la marche des vnemens qui vont bientt se
succder.




CHAPITRE III.

LA PETITE PORTE DU CHTEAU VA S'OUVRIR ENCORE.


Le dpart de Victor pour le camp de Roger, avait plong, ainsi qu'on l'a
vu par le premier rcit de Valentin, tout le chteau dans la douleur et
la consternation. Clmence sur-tout tait inconsolable, et son esprit
roulait mille projets sinistres, dans le cas o elle ne dt plus revoir
son ami. Madame Germain, dont la prsence dans cette maison en avait
banni pour jamais le calme et le bonheur, ne pouvait consoler sa jeune
amie, puisqu'elle-mme avait besoin de consolation; et M. de Fritzierne,
livr  une sombre tristesse, s'enfermait chez lui toute la journe, et
ne voyait ces dames qu'aux heures du repas, o personne encore n'osait
parler. Valentin les quitte un matin brusquement pour aller, comme on
sait, rejoindre son matre dans le camp des Indpendans: surcrot de
douleur pour tout le monde; on craint que Victor, dsesprant de rentrer
chez son protecteur, n'ait fait mander Valentin pour l'accompagner dans
sa fuite. Heureusement cette affreuse inquitude n'est pas de longue
dure. Quelques heures aprs l'absence de Valentin, Clmence, qui ne
quitte point sa croise, voit revenir Valentin accompagn d'un jeune
homme. D'un jeune homme! Comme son coeur bat! c'est Victor sans doute;
oui, c'est lui, on n'en peut douter. Clmence, sans se donner le temps
d'examiner le compagnon de voyage de Valentin, court chez son pre. Le
voil, le voil, s'crie-t-elle!--Qui, mon enfant, Valentin?--Non; oui,
Valentin et Victor.--Victor!--Victor!

Le nom de Victor vole  l'instant de bouche en bouche, et va jusqu'
madame Germain, qui accourt prcipitamment vers l'appartement du baron.
Victor revient donc, dit cette femme sensible?--Oui, il est avec
Valentin: tous deux approchent maintenant du pont-levis. Le baron,
Clmence et madame Germain, descendent, volent au-devant de leur jeune
ami, et la joie clate sur leurs fronts.... Mais,  douleur! le
pont-levis s'abaisse: Valentin y passe tristement le premier, celui qui
le suit est un tranger inconnu  tout le monde! ce n'est pas
Victor!....

Clmence reste immobile. Madame Germain et le baron se regardent avec
l'expression de la douleur, et Valentin, pour augmenter leur trouble,
s'crie de loin: Il est parti, parti pour toujours!--Ciel! nous ne le
reverrons donc plus, dit douloureusement Clmence!--Plus jamais, rpond
Valentin!--Ah! mon pre!....

Clmence tombe prive de sentiment. Madame Germain, aide de quelques
serviteurs qui sont l, s'empresse de la faire transporter chez elle, o
elle lui prodigue tous les secours possibles. Le baron, pendant ce
temps, fait entrer chez lui Valentin et l'tranger, qu'il fixe d'un air
inquiet: cet tranger, on sait que c'est Fritz. Fritz, qui remarque
l'inquitude du baron, se hte de la faire cesser. Oui, monsieur, lui
dit-il, le vertueux, le gnreux Victor vous fuit pour toujours, et
c'est bien malgr moi; car le ciel sait les efforts que j'ai faits, les
prires que j'ai employes pour l'engager  venir avec confiance se
jeter de nouveau dans vos bras hospitaliers; mais Roger est un sclrat
intraitable, endurci dans le crime, sourd  la voix de l'honneur, de la
raison, au cri mme de la nature: Victor n'a pu adoucir son coeur froce;
vos bienfaits, une retraite paisible, l'oubli de ses forfaits, Roger a
tout refus. Victor alors s'est souvenu de la dfense expresse que vous
lui avez faite de le recevoir: rien n'a pu le faire changer de
rsolution, il est parti, et c'est au moment o je reois de lui le
service le plus signal, que, moi-mme, je suis priv, pour la vie
peut-tre de cet ami gnreux  qui je dois la libert et le bonheur de
voir M. le baron de Fritzierne.--Ciel! s'crie le baron, il m'a trop
obi! Mais qui tes-vous donc, vous, jeune homme, qui paraissez vous
intresser tant au malheureux Victor?--Permettez-moi, monsieur,
d'embrasser vos genoux avant de vous rvler mon sort funeste, et
d'intercder vos bonts, dont j'ai besoin, non pour moi, mais pour mon
malheureux pre qui fut jadis votre victime.--Ma victime!--Votre main
furieuse, gare, le pera de coups; et il ne dut l'existence qu'aux
barbares au milieu desquels il fut charg de fers.--Je ne vous entends
pas, jeune homme, expliquez-vous. Votre pre, dites-vous, est tomb sous
mes coups! O donc?  l'arme peut-tre?--Non,  deux pas d'ici, au
pied de ces montagnes, dans la ferme qu'on voit l bas.--Dieux! quel
soupon! Vous seriez?....--Le fruit d'un premier hymen contract en
secret par votre pouse et l'infortun Friksy!--Vous!  bonheur! tu
serais cet enfant que j'ai tant cherch, et pour lequel j'ai fait le
serment d'adopter le premier nouveau-n qui s'offrirait  mes yeux,
serment que j'ai tenu  l'gard de Victor!--Vous le voyez  vos pieds,
cet enfant respectueux, qui vous implore pour son pre.--Ton pre! il
n'est donc point mort, ton pauvre pre?--Il l'est, hlas! civilement:
couvert de la livre du crime, il porte, innocent, les chanes destines
aux coupables; il est esclave de galres  Prague!....--Que
m'apprends-tu-l! Quelle faute a-t-il donc commise?--Celle de m'avoir
donn le jour, celle d'avoir enflamm votre injuste fureur, celle
d'avoir t pris au milieu des complices de Roger, qui, eux-mmes, le
retenaient prisonnier dans leur camp.--Je t'entends, et je sens toute
l'tendue de tes peines. Ma vieillesse tait donc destine aux remords!
C'est moi, oui, c'est moi qui ai caus tous ses maux, je le vois, et je
dois tout employer, mon crdit, ma fortune, ma vie mme, pour les
effacer. Tu m'expliqueras son affaire, et je te promets de te rendre ton
pre.--C'est un service dont Fritz ne perdra jamais le souvenir.--Fritz!
c'est donc-l ton nom? Pauvre Fritz! au lieu d'un pre, tu en auras deux
dornavant. Tu resteras ici, et tu me tiendras lieu du jeune homme le
plus intressant, de mon fils adoptif, de Victor qui me fuit, hlas!
mais que je ne puis jamais oublier! Il a pris ta place ici; elle t'tait
destine, cette place dans ma maison et dans mon coeur! Reprends-la, sois
mon appui, mon consolateur, et que ton pre brise des chanes, qu'il n'a
pas mrites, pour venir augmenter le cercle de ma famille et de mes
amis.--Mais Victor!--Victor! ah! tu brises mon coeur! L'insens! prendre
 la lettre un ordre que ncessitait peut-tre la prudence mais que la
raison avait seule dict! Ne connaissait-il pas ma tendresse pour lui!
c'tait par-l qu'il fallait m'attaquer. Partir d'ailleurs seul, sans
ressources, sans crdit, sans amis, sans parens! Si je pouvais deviner
la trace de ses pas! si je pouvais!.... Mais non, non, que la raison
reprenne son empire sur mon faible coeur! Victor adorait ma fille, ma
fille l'aimait; ils taient destins l'un  l'autre, et je ne pouvais
les unir! Ils eussent t bien plus malheureux en vivant ensemble sous
le toit paternel, en se voyant tout le jour, en se jurant  toute heure
un amour qu'ils ne devaient jamais voir couronner. Victor a bien fait;
s'il tait revenu ici, je n'aurais pu le repousser de mon sein; il vaut
mieux qu'il m'ait vit la douleur de lui rappeler mes ordres rigoureux;
il a bien fait de fuir sans me voir, sans voir Clmence. Je trouverai
peut-tre des moyens de l'accabler de loin de mes bienfaits et de ma
protection.... Mais, ma pauvre fille, ma pauvre fille, mon ami! ce coup
va la tuer; je vais perdre mon enfant, s'il faut qu'elle dsespre de
voir celui qu'elle aime de toutes les forces de son ame! Oh! madame
Germain, qu'avez-vous fait? Pourquoi nous avez-vous dvoil le fatal
secret de la naissance de Victor? Vous seule le possdiez ce secret
funeste! Sans vous, sans votre sjour chez moi, je les unissais ces
jeunes gens, et nous ignorions tous  jamais le malheur qui me force
aujourd'hui de les dsunir! Que vous nous faites payer cher
l'hospitalit que nous vous avons donne!.... Mais pardon, pardon, cher
Fritz, si je m'occupe d'un autre, quand je ne devrais que te presser
contre mon coeur. Mais cet autre, Fritz, c'est Victor, c'est le jeune
homme le plus estimable!.... Tu l'as connu, dis-tu? c'est lui qui t'a
rendu  ma tendresse? Quel procd, Fritz! qu'il est grand, qu'il est
noble et gnreux! Il perd tout, et n'est point jaloux de voir un autre
jouir des bienfaits dont il est priv. Il aime Clmence, et c'est lui
qui t'envoie vivre prs de Clmence!  Fritz! j'en eusse fait mon fils,
il et t ton plus tendre ami; quelle perte nous faisons tous les
deux!....

Fritz veut calmer les regrets de M. de Fritzierne, impossible. Ce
respectable vieillard est satisfait de revoir cet enfant de son pouse,
mais en mme temps il ne peut supporter l'ide accablante d'tre spar
de son Victor. Eh! si le pre prouve une douleur si forte, qu'on juge
de celle  laquelle sa fille est livre. Elle est inexprimable: Clmence
n'a recouvr ses sens chez madame Germain que pour dtester la lumire
du jour, qu'on a, dit-elle, la cruaut de lui rendre. Elle appelle
Victor, elle croit voir Victor; sa raison est en proie au dlire le plus
effrayant. Sa sant en est tellement altre qu'elle passe plusieurs
jours entre la vie et la mort; c'est ce que craignait le baron. Il faut
qu'il rassemble toutes les forces de son ame, pour n'tre point abattu
lui-mme sous les coups multiplis que lui porte le destin. Enfin
Clmence se rtablit visiblement par les secours de l'art qui nous
gurit, et sur-tout par les consolations de tous ceux qui l'entourent;
elle a vu souvent Fritz prs de son lit de douleur, sans demander ce que
c'est que ce jeune tranger: elle l'apprend enfin, mais avec froideur,
avec insensibilit; elle ne peut s'intresser  ce frre que lui donna
sa mre, elle ne pense qu' Victor, et Victor seul occupe ses moindres
penses. Quel tat douloureux! Il cesse enfin, pour faire place chez
elle  un dsespoir sombre et concentr auquel son pre se mprend. Le
baron croit que sa fille est enfin rsigne: elle ne parle plus de
Victor, elle parat mme n'y plus penser. Le baron, enchant de ce
changement inespr, profite de ce calme apparent pour lui parler de
Fritz, pour lui vanter les traits et les bonnes qualits de ce jeune
homme: il voudrait mousser les traits de l'amour en les portant vers la
tendresse fraternelle: il voudrait dtourner sur un frre une partie des
tendres sentimens que Clmence livre tous  son amant. Tel est l'espoir
de Fritzierne, tel est son but. Il se flatte mme de russir; mais soins
inutiles, il est  la veille de perdre le fruit de ses peines, et le
dsespoir de Clmence est d'autant plus  craindre, qu'il clate moins
en pleurs ou en exclamations.

Clmence ne se flatte plus de revoir Victor; Clmence n'a point la folle
prsomption de chercher  le retrouver en courant aprs lui; mais
Clmence ne peut plus vivre dans des lieux o elle ne rencontre plus
celui qui en faisait le charme. L'air qu'elle respire a perdu sa puret
depuis qu'elle ne le partage plus avec Victor; le chteau de Fritzierne
lui semble un dsert affreux; chaque appartement, chaque meuble mme
lui rappelle un homme qui semblait l'embellir de sa prsence: son pre
lui-mme, son pre ne lui est plus aussi cher qu'auparavant. C'est son
pre d'ailleurs qui cause les malheurs de Victor et les siens; c'est sa
vanit cruelle, ce sont ses funestes prjugs qui ont loign son ami.
Eh! qu'importait  l'hymen la source o Victor avait puis la vie, quand
l'amour avait oubli cette erreur de la nature, quand toutes les vertus
de Victor avaient pur cette source perdue et arrte dans son cours?
S'informe-t-on, en respirant la rose, du fumier qui a rchauff sa tige
dbile, augment sa force et sa croissance? Pense-t-on, en voyant couler
le ruisseau limpide, au torrent cumeux et dvastateur qui l'a laiss
tomber de ses flancs bourbeux, pour le laisser courir dans la plaine o
il s'est clarifi? A-t-on jamais reproch aux froids brumeux, aux neiges
de l'hiver, d'avoir pntr les plantes potagres que le printemps a
moins de peine ensuite  faire germer? Non, Victor n'avait rien de
commun avec son pre; ses vertus taient  lui, il ne fallait voir que
ses vertus; de mme qu'il ne faut voir que les vices d'un jeune homme
qui a gt, par l'abus des passions, l'excellente ducation que lui
avait donne un pre respectable. Non, voil le monde; le jeune
dbauch, fils d'un homme vertueux, aurait pu pouser Clmence; au lieu
que l'honnte homme, n d'un pre criminel, n'est pas digne de sa main!
Quel honteux prjug! Et M. de Fritzierne, homme estimable  mille
autres gards, se laisse subjuguer par ce faux calcul de la vanit! il
chasse Victor, et fait le malheur de sa fille! Sa fille lui doit-elle
encore sa tendresse, quand sa tendresse  lui est moins forte que son
orgueil? Clmence doit-elle sacrifier sa libert, sa jeunesse,  la
consolation d'un homme qui s'est cr, de bonne volont, des sujets de
chagrin,  lui et  tous ceux qui l'entourent? L'amour ne peut composer
avec la nature martre. Clmence ne doit plus rien  son pre, elle se
doit tout entire  son amant. Elle n'ira point chercher vainement ses
traces, qu'elle ignore; mais elle se retirera dans un asyle pieux: c'est
au pied des autels d'un dieu rmunrateur; c'est au milieu de ses
vierges pures et religieuses qu'elle ira cacher sa douleur, terniser
ses regrets.  douze lieues environ de l'asyle paternel, qui devait
devenir le toit conjugal de Clmence et de Victor, est une sainte
maison, o l'on reoit, sans faire aucune question, les jeunes personnes
qu'un dsespoir d'amour pousse vers une pieuse vocation; c'est l que
Clmence va se rendre  l'insu de son pre, de madame Germain, de tout
le monde. C'est aux pieds de la respectable suprieure de cette auguste
communaut qu'elle ira dposer ses douleurs et son espoir; c'est enfin
sous le voile de la religion et de la charit chrtienne qu'elle
cachera  jamais,  tous les regards, et son amour et ses regrets. Le
parti en est pris; Clmence ne pense plus qu' excuter son projet; elle
ne pleure plus, Clmence, elle ne gmit plus; mais comme elle souffre
intrieurement!

Le baron de Fritzierne, qui croit que le temps a calm un peu l'excs
des regrets de sa fille, ne pense plus qu' se rendre  Prague avec
Fritz, pour briser les chanes du malheureux Friksy. En consquence,
aprs avoir engag Clmence  attendre patiemment son retour,  se
consoler sur-tout, il recommande sa fille aux soins tutlaires de madame
Germain, et part un matin, en promettant de revenir le lendemain.
Clmence le voit, d'un oeil sec, traverser le pont-levis du chteau, qui
vient de se baisser devant lui; mais au moment o le baron va monter
dans sa voiture, Clmence ne peut rsister au desir de l'embrasser, en
lui disant un adieu qu'elle sait tre ternel. Mon pre, s'crie-t-elle
en versant un torrent de larmes, oh! serrez encore votre fille dans vos
bras paternels!--Y penses-tu, mon enfant? d'o te vient cet excs de
douleur? ne semble-t-il pas que je vais faire un voyage de long cours?
Embrasse-moi une seconde fois, ma fille, je le veux bien; mais dissipe
ta tristesse, et songe que tu me reverras demain au soir.--Je... vous...
reverrai, mon pre!--Oui, ma fille, et j'espre te ramener quelqu'un
qui, en augmentant la socit de cette maison, contribuera  te
consoler,  me consoler moi-mme de l'absence d'un ami qui nous tait si
cher.

Le baron monte dans sa voiture, o Fritz est dj plac. Clmence lve
encore ses bras vers son pre, qu'elle fixe avec la plus tendre
expression, qu'elle regarde mme avec attention, comme si elle ne
l'avait jamais vu.... Fritzierne prie madame Germain d'loigner sa
fille, qui lui parat trop sensible  cette sparation. Madame Germain
entrane Clmence, et la voiture du baron disparat.

Clmence est rentre; elle est plus tranquille, et son projet se retrace
de nouveau  son esprit; elle sent que c'est l le moment de l'excuter,
et s'y dispose pendant toute la journe avec un calme, un sang-froid
tonnans dans une jeune personne de dix-huit ans, et qui annonce un
grand caractre. Clmence a vu qu'on a toujours laiss, dans la chambre
de Victor, la clef de la petite porte qui donne de plain-pied sur la
campagne, de cette petite porte par laquelle Victor et Valentin avaient
t, quelques mois avant, arracher madame Germain des mains des gens de
Roger. Clmence s'empare secrtement de cette clef, elle fait encore
plusieurs tours dans cette chambre, jadis habite par l'amant le plus
intressant, et semble interroger chaque objet qui la dcore, comme pour
savoir s'il a souvent entendu sortir le nom de Clmence de la bouche de
Victor. Elle touche les endroits que Victor a touchs, et croit y
remarquer encore la trace de ses doigts. Elle va sortir enfin; mais un
objet qu'elle n'avait point remarqu, frappe sa vue; c'est une armille,
espce de bracelet que Victor a port long-temps  son bras. Cette
armille, d'or et de rubis, porte une tresse des cheveux de ce jeune
homme, qu'elle-mme a tissus autrefois. Bijou prcieux qui a appartenu 
Victor, qui a touch son bras valeureux, tu ne quitteras plus Clmence;
elle te cache soigneusement dans son sein, sur son coeur. Oh! que ne
peux-tu parler! que ne peux-tu redire un jour  ton matre, s'il
retrouve son amie, tous les battemens de ce coeur sensible sur lequel on
t'a plac, tous les soupirs dont Victor a t l'objet!

Clmence va retrouver madame Germain,  qui elle a intrt de cacher ses
desseins. Clmence tremble qu'elle n'ait des soupons; elle prend garde
de se trahir; et pour mieux composer son maintien timide, elle parle de
son pre, du bonheur qu'elle aura de le revoir, et du plaisir qu'elle
prouvera  l'aspect du malheureux Friksy, dont sans doute les fers
seront briss. Madame Germain est peu en tat de lui rpondre: cette
femme estimable et sensible porte depuis long-temps dans son coeur le
trait mortel du chagrin qui doit bientt la conduire au tombeau; elle
est dans un tat de langueur et de consomption, dont elle cache encore 
ses amis tout le danger qu'elle ne se dissimule point. Elle est bien
loigne de souponner le nouveau coup que Clmence va porter  sa
sensibilit; elle coute cette enfant, qu'elle croit plus calme qu'elle,
et s'efforce de sourire pour la faire sourire aussi.

Ames trempes pour l'amiti, que vous tes grandes et magnanimes! comme
vous touchez mon coeur! et qu'il me serait doux de pouvoir chanter votre
flicit! mais, hlas! c'est une destine faite exprs pour la vertu: il
faut que les coeurs dlicats soient malheureux; ils ont tant d'occasions
d'tre froisss par les caprices, les passions, et la duret de la
plupart des hommes. S'il faut tre insensible pour tre heureux, un bon
coeur est donc le plus fatal prsent de la nature!

La nuit arrive: c'est le moment favorable pour Clmence. Son amie lui a
propos de passer la nuit prs d'elle; elle a refus son amie, sous le
vain prtexte de prfrer la lecture au sommeil, et elle s'est enfin
retire seule dans son appartement, dont elle a loign Lidy, sa
femme-de-chambre. Clmence a fait ses prparatifs: ils sont bien lgers:
elle n'emporte que des bijoux, prcieux sans doute, mais moins que ne
l'est  ses yeux le bracelet de Victor qu'elle porte sur son coeur.
Clmence attend que l'aurore succde  la nuit; car elle ne veut pas
s'engager seule dans l'obscurit, dans des routes qu'elle ne connat
pas. Trois heures sonnent  l'horloge du chteau, et quelques rayons
lumineux, partis de l'orient, prcdent dj le char du soleil, en
chassant devant eux la nuit, qui se hte de replier ses voiles... C'est
l'heure que Clmence a prescrite  son dpart: elle descend, ne
rencontre personne jusqu' la petite porte des champs, ouvre cette porte
favorable, et la referme sur elle, aprs avoir laiss la clef en-dedans.
La voil dans la campagne, et il ne lui serait plus possible de rentrer,
quand elle le dsirerait. Elle marche au hasard: elle ne manque point de
force ni de courage, la pauvre Clmence; mais comme son coeur bat! comme
ses yeux sont humides de larmes!... Pleure, Clmence, pleure; tu quittes
la maison paternelle pour courir une carrire nouvelle, seme de
chagrins et d'aventures: hlas! te conduira-t-elle au bonheur?




CHAPITRE IV.

MORT IMPRVUE; SACRIFICE  L'AMOUR.


Laissons Clmence errer au hasard; nous la retrouverons bientt.
Revenons maintenant  Victor,  qui son fidle Valentin raconte en ces
termes la fuite de son amante. Oui, mon cher matre, Clmence se sauve
ainsi une belle nuit!.... La matine du lendemain se passe sans qu'on
s'apperoive qu'il manque quelqu'un au chteau. Ces dames ne se levaient
pas ordinairement aussi matin que moi et les autres gens de la maison:
cependant madame Germain, qui tait trs-indispose, s'inquita de ne
point voir venir son amie, suivant son usage, s'informer des nouvelles
de sa sant. Madame Germain sort de son appartement, se rend  celui de
Clmence, et, ne l'y trouvant point, parcourt la maison avec
inquitude, et comme agite d'un sombre pressentiment. Du chteau elle
va courir tout le parc, personne: elle appelle; elle nous met tous  la
recherche de Clmence, point de Clmence! Quelle situation pour cette
bonne dame! un pre lui a recommand sa fille, et elle ne lui rendra
point sa fille,  son retour!.... Mais qu'est-elle devenue, cette jeune
personne si douce, si timide? aurait-elle fui la maison de son pre? Ce
sont l les premiers soupons de madame Germain; et c'est moi, mon cher
matre, qui ai le malheur de les tourner en certitude. Je me rappelle la
clef et la petite porte du chteau; j'y descend et la clef est aprs la
serrure, en dedans. Qui l'a mise l? Clmence, sans doute: elle est
sortie par-l; madame Germain,  qui je fais part de cette remarque, en
est trop certaine, et soudain la fivre brle son sang et le dsespoir
s'empare de son esprit. Elle ne sait si elle doit  son tour fuir ou
rester. Enfin elle reste, elle attend M. de Fritzierne, dont elle va
percer le coeur.... C'est la seconde fois qu'une jeune personne, confie
 ses soins, s'chappe de ses mains.... M. de Fritzierne arrive dans
l'aprs-midi, comme il l'a promis. Il amne avec lui Friksy, le pre de
Fritz, dont il a fait clater l'innocence. Le baron, satisfait de la
bonne action qu'il vient de commettre, est plus joyeux qu' son
ordinaire: il demande sa fille,  qui il veut prsenter le premier poux
de sa mre: on ne lui rpond point; il m'interroge; moi, je me garde
bien de lui dire la perte qu'il a faite pendant mon absence; enfin il
veut parler  madame Germain; madame Germain, qui redoute sa prsence,
n'ose s'offrir  ses yeux. Le baron souponne quelque malheur; il laisse
l Fritz avec son pre, et monte prcipitamment chez madame Germain,
qu'il trouve dvore par une maladie aigu, et plonge dans la plus
profonde douleur. Ma fille, madame, o est-elle, lui demande assez
vivement monsieur?--Vous l'avez perdue, pre infortun!--J'ai perdu ma
fille! qu'est-elle devenue? est-elle morte?--Je n'ose le
croire.--Parlez, madame Germain? o est ma fille?--Vous me l'aviez
confie, baron, je devrais vous la rendre; mais elle a tromp ma
surveillance; cette nuit elle s'est chappe, elle a fui cette
maison.--Ma fille a fui son pre! non, non, cela ne se peut pas!--Cela
n'est que trop vrai, monsieur!....--Qu'avez-vous fait, femme imprudente!
vous avez rpandu,  grands flots, la coupe du malheur dans ma maison!
c'est vous qui avez loign de moi toute ma famille! ma fille, mon
Victor! sans vous ils seraient heureux! ils seraient poux, et moi je me
verrais le plus heureux des pres!--Je le savais bien, monsieur, lorsque
vous me pressiez de vous confier mes peines, que vous me blmeriez un
jour d'avoir parl. Je voulais me taire, je l'avais jur; c'est vous, 
votre tour, que j'accuserai de m'avoir fait trahir le serment que
j'avais fait  mon amie. Vous l'avez voulu, et vous me reprochez
aujourd'hui mon indiscrtion! et d'ailleurs l'aurais-je jamais divulgu
ce funeste secret, sans le combat qui s'est livr entre Roger et Victor?
devais-je laisser commettre un parricide sous mes yeux, quand je pouvais
l'empcher? J'arrache Roger des mains de son assassin, je veux encore
dissimuler; vous me forcez de parler, il faut m'expliquer, je ne puis
rsister  vos instances,  vos ordres mme; et vous m'accusez de tous
les maux qui ont suivi cette triste explication! Ah! c'est plutt  vous
qu'il faut vous en prendre, homme vain, aveugle esclave des prjugs!
qui vous empchait d'unir ces deux enfans? Victor tait-il moins cher 
votre coeur, avait-il perdu ses rares qualits?.... Non, vous l'avez
banni de votre prsence, vous avez dsespr votre fille, qui ne
l'adorait que parce que vous aviez jet cet amour brlant dans son coeur!
vous avez forc cette fille, vertueuse jusqu'alors,  franchir les
bornes du devoir: elle vous quitte, elle devient ingrate, dnature, et
c'est vous, vous qui l'avez amene  ce point de dsobissance. Pleurez,
pre dur et orgueilleux; accusez-moi maintenant; je suis coupable sans
doute; oh! oui, je suis coupable; c'est moi qui ai dtruit votre
bonheur, celui de vos enfans, je le sais; et la mort, qui ne peut
tarder, va me punir de ce tort involontaire. Je la sens s'approcher,
cette mort qui va me runir  ma malheureuse amie. Dj je vois Adle
sortir de son tombeau; ses bras vont m'entraner dans sa tombe, o elle
m'attend. Adieu, monsieur, je ne puis rsister  tant de coups: cherchez
vos enfans, que je regrette peut-tre plus que vous, et laissez-moi
mourir!....

Le ton de reproche et d'aigreur qui dominait dans ces dernires
paroles de madame Germain, pera le coeur sensible de monsieur. Il lui
parut singulier de s'entendre appeler pre dur et orgueilleux, lui qui
avait fait dj tant de sacrifices  l'orgueil et  la nature. Il sortit
de la chambre de madame Germain sans lui rpondre un mot, fit venir son
intendant, lui recommanda d'avoir les plus grands soins pour la malade,
ainsi que la plus exacte surveillance dans le chteau; puis il y laissa
Friksy avec son fils, monta en voiture, et disparut sans nous dire o il
allait.

Nous pensmes tous qu'il courait aprs sa fille, ou qu'il allait
prendre des prcautions pour qu'on la lui rament, ce qui est assez
naturel. Nous restmes donc seuls dans ce chteau, jadis si agrable, et
nous prodigumes tous les secours dont nous fmes capables 
l'infortune madame Germain; mais, hlas! nous ne pmes la sauver; elle
succomba  sa douleur, et mourut dans nos bras le surlendemain,  deux
heures trois quarts du matin.

Pardon, mon bon matre, si vous me voyez verser encore quelques larmes
aprs toutes celles que j'ai rpandues.... Je l'aimais, cette bonne
madame Germain! et elle avait aussi de l'amiti pour moi.... Hlas!
c'est moi qui lui ai ferm les yeux. Un moment avant d'expirer, elle me
fit appeler: Mon cher Valentin, me dit-elle d'une voix faible, daigne
prendre soin du petit Hyacinthe, de ce pauvre orphelin que je comptais
lever tranquillement dans un asyle simple et champtre,  l'abri des
revers qui ont travers ma vie! Ce pauvre petit, il n'avait que moi: 
qui puis-je le recommander maintenant, si ce n'est  un honnte homme
comme toi qui l'as sauv des mains des voleurs et qui couronneras ton
ouvrage, en le gardant jusqu' son adolescence? Tu me le promets,
Valentin, et je meurs plus tranquille!....

Puis elle ajouta: Valentin, si tu rencontres jamais cet infortun
Victor, ce fils de mon amie, cet enfant que j'ai reu dans mes bras, et
dont je cause aujourd'hui le malheur, Valentin ne l'abandonne pas,
sers-lui de guide, d'ami, de confident; exige de lui qu'il me pardonne
ses infortunes: oh! Valentin! je ne puis plus vivre en horreur  Victor,
 Clmence,  M. le baron lui-mme, qui me laisse mourir loin de
lui!.... Valentin! c'est trop, mille fois trop pour briser un coeur,
moins faible mme que le mien.... Je sens que ma langue se glace, que le
froid de la mort monte jusqu' mon coeur.... Je ne puis plus....
prononcer.... que les noms si chers d'Adle.... de Victor!.... et.... je
meurs....

Elle expire, en effet, et je ne vois plus qu'un cadavre inanim! Oh mon
Dieu, mon cher matre, que ce tableau m'a fait de peine! il est l,
encore devant mes yeux, et je crois qu'il y sera tant que je vivrai. On
peut donc mourir de douleur!... je ne l'aurais jamais cru.... Il faut
pourtant que j'en revienne  mon histoire, et m'y voici.

Madame Germain n'tait plus; je lui avais fait rendre les honneurs
funbres, et je l'avais place moi mme dans un des bosquets du parc, o
son corps repose encore: que pouvais-je faire-l, moi, seul dans ce
chteau avec Friksy et son fils, qui ne pensaient qu' l'inquitude o
les livrait l'absence du baron? Je me rappelai les derniers voeux de
madame Germain: elle voulait, disait-elle, que je prisse soin de son
petit Hyacinthe; elle desirait que je retrouvasse son cher Victor:
suivons ses dernires volonts, me dis-je; et je les excutai. D'abord
je mis le jeune Hyacinthe chez une bonne fermire de la montagne
voisine, qui, moyennant une bonne somme d'argent une fois donne, me
promit d'lever son enfance et de me le reprsenter toutes les fois que
je le desirerais. Ensuite je pris un cheval, et je me dcidai  courir
sur vos traces que je pouvais deviner, puisque vous m'aviez dit la
route que vous vous proposiez de prendre. Je ne dis donc mon projet 
personne; je remis seulement mes clefs et mes comptes  l'intendant, et
je partis. Dieu sait si j'ai couru depuis ce temps-l; mais enfin je
vous ai rencontr, mon cher matre; et, si mes voeux sont combls,
j'espre que ceux que madame Germain a manifests avant de mourir seront
suivis de mme. Nous ne nous quitterons plus, mon bon, mon aimable
matre; n'est-ce pas que nous ne nous quitterons jamais?

Victor protesta encore une fois au fidle serviteur qui aimait  se
rpter, que jamais il ne se sparerait de lui, et notre hros se livra
aux justes regrets que devait lui causer la mort d'une femme qui avait
t l'amie de sa mre, qui l'avait vu natre, qui l'avait enfin sauv de
la honte, du crime peut-tre, en l'arrachant au coupable Roger. Il est
vrai que cette madame Germain, aprs avoir fait son bonheur, en
confiant son enfance au baron de Fritzierne, causait aujourd'hui tous
ses maux; c'tait son entre dans le chteau qui en avait banni Victor
et Clmence.... Clmence! elle tait donc aussi errante, vagabonde!
Victor ne savait que sa fuite, sans connatre ses projets; Victor
croyait que Clmence n'tait sortie du chteau de Fritzierne que pour
courir aprs son amant, pour le chercher par tout l'univers: quelque
insense que ft cette rsolution qu'il attribuait  Clmence, Victor ne
pouvait la blmer d'un excs d'amour, qui, en troublant sa raison,
l'avait force  manquer aux devoirs de la pit filiale. Mais de quel
ct a-t-elle tourn ses pas? S'il le savait, Victor, comme il se
hterait d'aller la rejoindre! comme il volerait vers cet objet cher et
si aimant! Elle n'a point de parens, point d'amis chez qui elle puisse
aller: elle court donc  l'aventure, et le baron de Fritzierne erre
aussi au hasard pour chercher ses traces, qu'il ne connat pas plus que
Victor! Ciel! quelle rflexion douloureuse vient frapper Victor! Si le
baron s'tait imagin que Victor est le complice de la fuite de
Clmence! s'il prsumait que Victor, en fuyant, ait pu entraner sa
fille avec lui, lui donner un rendez-vous, un point de ralliement pour
se rejoindre! il est possible que M. de Fritzierne forme ces injustes
soupons; et alors il accusera Victor, et Victor passera  ses yeux pour
un vil sducteur! Comme il souffre, Victor, de cette ide affreuse qui
afflige son esprit et son coeur. Il ne suffit donc pas, s'crie-t-il, de
ne point faire le mal, on peut donc tre toujours souponn de l'avoir
commis, et l'on n'en est pas moins en butte aux traits du mpris et de
la haine des hommes! Surmontons cette nouvelle crainte, qui peut n'tre
que trop fonde, reposons-nous sur la tranquillit de ma conscience:
elle est mon guide, mon soutien, mon consolateur, et sans ma
conscience, sans le tmoignage de ma probit que j'ai l, dans mon coeur,
je ne pourrais plus supporter la vie!

Ainsi parla Victor. Comme il tait tard, et que le repos lui tait
ncessaire, il songea  en prendre un peu, en engageant Valentin  en
faire autant prs de lui. Valentin ne se fit pas prier, et ce bon garon
dormit comme un homme que le sort n'a livr ni aux remords, ni aux
regrets, ni aux douleurs.

Victor, que le sommeil fuyait depuis long-temps, se promit bien de
suivre le dessein qu'il avait d'abord conu de parcourir toute
l'Allemagne. Clmence, se dit-il, Clmence, qui me cherche sans doute,
prsumera bien que je n'irai pas changer de climat, encore moins visiter
les autres empires de l'Europe. Un amant banni des lieux qu'habite sa
matresse est comme la timide fauvette, qui, effraye par les cris de
joie de l'indiscret qui veut lui ravir le nid de ses petits, fuit de ce
nid  tire-d'aile, mais tourne sans cesse autour, le guette de l'oeil, ne
le perd jamais de vue, dans l'espoir d'y rentrer, si le ravisseur a la
sensibilit de respecter sa triste famille. Tel est l'amant bien pris;
il fuit, mais il ne peut abandonner la patrie de celle qu'il adore;
l'air qu'elle respire lui est ncessaire, et s'il ne peut rester prs de
l'asyle de son amante, il ne s'en loigne jamais assez pour n'avoir pas
la facult d'y retourner en peu de temps. Si Clmence a fait cette
rflexion, elle cherchera Victor dans les environs de la Bohme. Dans
les environs de la Bohme! et si son pre la retrouve, s'il la contraint
 le suivre, comme cela est prsumable, elle est de nouveau perdue pour
Victor. Singulier effet de l'amour joint  la dlicatesse! Victor
regrette que Clmence ait fui son vieux pre, et Victor serait dsespr
que le baron retrouvt Clmence; il lui semble mme qu'elle est  lui
maintenant, qu'il va la rejoindre aisment, qu'ils sont comme ensemble,
puisqu'elle n'est plus sous la puissance paternelle. Victor aurait
desir qu'elle ne quittt jamais son pre, et Victor desire maintenant
qu'elle puisse se soustraire  ses recherches.... Voil l'amour, voil
ses indcisions et ses erreurs.

Victor se propose donc de retourner dans son pays, de visiter exactement
la Saxe, la Silsie, la Moravie, l'Autriche, la Bavire, la Franconie,
tous les cercles qui entourent la Bohme, il ne ngligera pas une
masure; et si ses recherches sont infructueuses, en tournant autour du
climat sauvage qui a vu natre Clmence, il parcourra l'Allemagne
entire, la Prusse, la Pologne, la Hongrie, l'Italie, la Savoie, la
France, toute l'Europe, en un mot; par-tout il demandera Clmence, aux
hommes, aux forts, aux chos, et il faudra bien qu'il la trouve, si
elle n'est pas rentre au chteau de son pre. Il lui sera trs-facile
de s'claircir sur ce dernier point, en engageant Valentin  entretenir
une correspondance suivie avec la fermire qui s'est charge d'lever le
petit Hyacinthe. Cette fermire est voisine du manoir de Fritzierne;
elle saura tout ce qui s'y passera, en rendra un compte exact 
Valentin; et si Clmence n'est pas retrouve par son pre, ce bonheur
doit tre rserv  Victor, qui ne prendra plus de repos jusqu' cette
heureuse dcouverte. Voil qui est convenu; Victor en fait le serment
sur le portrait de Clmence, et sur l'charpe carlate que son amante a
fixe sa poitrine avant qu'il parte pour le camp de Roger. Victor baise
mille fois ce voile prcieux qui ceignit jadis la tte de Clmence, et
que les zphyrs se plurent  soulever sur ses paules. Cette charpe,
don sacr de l'amour, est le gage de la tendresse de son amie; il y a
trac ces mots sur la soie: _Dieu, l'amour et l'honneur_; c'est la
devise des anciens paladins, c'est la devise que Victor chrit; elle
lui dit de mettre sans cesse sa confiance en l'tre suprme, de penser
toujours  celle qu'il adore, et d'couter, en toute occasion, la voix
de sa conscience, qui l'a dj soutenu dans les secousses violentes
qu'il a prouves.

Victor, fort de la rsolution qu'il a prise, voit s'avancer  pas lents
le char radieux du soleil; il veille Valentin, qui, fatigu comme il
l'est, va dormir toute la journe, et tous deux se disposent  retourner
en Bohme, qu'ils vont traverser seulement pour entrer de-l dans la
Bavire, qu'ils veulent d'abord parcourir.

Ils sont prts  partir, lorsqu'un jeune homme entre prcipitamment chez
eux, et se jette dans les bras de Victor, qu'il accable des plus tendres
reproches: c'est Henri. Henri s'est apperu la veille que son ami
s'tait chapp secrtement de la maison de son pre. Henri s'est dout
que Victor revenait chez lui, et, ds l'aurore, il s'est empress de se
rendre  Lipsick, pour tcher de ramener son ami au bois de Rosendhall.
Henri lui fait les propositions les plus agrables. Il va se marier,
Henri; il va pouser Constance, qu'il adore. Nous irons, dit-il 
Victor, ma femme et moi o tu voudras. Constance est une riche
hritire, dont les biens immenses sont plus que suffisans pour nous et
pour toi; tu seras heureux enfin, cher Victor, tu seras tranquille; et
si tu peux parvenir  oublier Clmence, si tu peux te faire une raison
sur le malheur de ta naissance, tu passeras avec nous des jours doux, et
fils par la tendre amiti. Moi oublier Clmence, lui rpond Victor! eh!
je viens encore tout--l'heure de jurer de lui consacrer mes moindres
voeux et mes moindres dmarches! Non, Henri; je pars, je vais chercher
cette amie de mon coeur, et je ne prends plus de repos que je ne l'aie
rencontre, quelque part sur la terre.

Henri, qui ne comprend rien  cette rsolution de Victor, fait tous ses
efforts pour l'en dtourner: il ne peut y parvenir; Victor est
inbranlable; les grands biens, la vie tranquille, l'tat heureux qu'on
lui propose, il refuse tout: c'est Clmence qu'il lui faut, ce n'est
point la fortune; il ne voit que Clmence: tout entier  l'amour, il ne
sent plus rien pour l'amiti. Victor enfin embrasse Henri, le remercie
de ses offres avantageuses, et lui dit un ternel adieu.

Ingrat ami, lui dit Henri en versant quelques larmes, tu me quittes, tu
renonces  la vie paisible que je te propose; va courir mille aventures
nouvelles; va t'exposer de nouveau aux coups du malheur qui semble te
poursuivre, et que tu parais chercher; je ne te presse plus, mais je
souffre beaucoup de ton insensibilit. Tu me mprises peut-tre
maintenant, parce que tu as vu hier mon pre, parce qu'il professe un
tat, bas  la vrit, que je n'ai jamais approuv, et que je vais lui
faire quitter. Si tu me juges comme lui, Victor, apprends  me
connatre; lis ce cahier que j'ai crit exprs pour toi; il contient le
dtail de mes aventures; tu verras qui je suis, qui j'ai voulu tre, et
ce que je me propose de devenir. Adieu, Victor; garde ces mmoires d'un
homme qui t'a trop peu connu; mais qui emportera au tombeau le souvenir
de ton amiti, de tes rares qualits et de ta bienfaisance. Adieu.

Henri soupire, serre encore une fois Victor dans ses bras, et se retire.
Victor mu de cette touchante sparation, mais s'enorgueillissant
d'avoir eu le courage de sacrifier l'amiti  l'amour, jeta les yeux sur
le cahier de Henri, pendant que Valentin s'occupait de quelques
prparatifs ncessaires pour le dpart.

Ce cahier de Henri, je ne puis l'offrir  mes lecteurs: c'est le seul
qui se soit gar parmi les nombreux manuscrits du temps qu'il m'a fallu
consulter pour crire cette histoire. Heureusement ce cahier perdu
n'occasionne point une lacune dans la marche des vnemens qui donnent
de l'intrt  ces mmoires. J'ai su seulement, par quelques dtails
oiseux que je retranche ici pour ne point faire de longueurs, j'ai su,
dis-je, que Henri tait le fils d'un riche Gnevois; son pre, qui
s'occupait le physique et de chimie, mangea toute sa fortune en
inventions, secrets, ou dcouvertes prtendues utiles. Le jeune Henri,
qui n'avait pas la manie de faire le devin, le sorcier, comme son pre,
adorait Constance, fille d'un grand seigneur, son voisin. Tout avait t
arrang pour leur mariage; mais la folie du pre de Henri montait de
jour en jour  son comble; le pre de Constance retira sa parole, et le
jeune Henri fit les plus vifs reproches au sien, en l'engageant 
renoncer  son vil mtier. Celui-ci n'couta point son fils; il voyagea,
fit rencontre d'une troupe de Bohmiens, pousa la vieille qui les
conduisait, et fut se fixer dans le bois de Rosendhall, prs de
Lipsick, o il s'occupa plus que jamais de la magie noire, de toutes
les sottises de l'astrologie. Henri, que son pre avait quitt sans le
prvenir, s'attacha plus particulirement au grand seigneur, pre de
Constance: ne pouvant devenir l'poux de cette jeune personne, il pria
son pre de l'employer comme son secrtaire. Celui-ci y consentit; mais
bientt, appel en Prusse par une succession, il partit avec sa fille et
Henri. Ces trois voyageurs traversent l'Allemagne, sont saisis par la
troupe de Roger. Le pre de Constance meurt sous leurs coups, ainsi que
ses gens; Constance elle-mme est laisse sans mouvement sur le corps
sanglant de son pre; et Henri, jeune homme qui peut faire un lve pour
la troupe des Indpendans, est entran, malgr ses cris et ses larmes,
par les brigands, qui, peu aprs, en entendant les menaces qu'il fait
d'immoler Roger, le plongent dans les cachots de ce monstre, dont Victor
a le bonheur de le dlivrer. Pour Constance, elle fut recueillie par la
troupe des Bohmiens de Rosendhall, qui la portrent, presque mourante,
 leur chef. Le pre de Henri, reconnaissant l'amante de son fils, prit
soin de ses jours, et eut le bonheur de la rendre  la vie. Ce fut
quelque temps aprs que la vieille, qui ne connaissait pas le fils de
son poux, entendit dire  ses gens qu'on avait vu ce jeune homme 
Lipsick, et qu'il venait tous les soirs se promener au bois. La vieille
se trompa, comme on sait, prit Victor pour Henri, et tout se dcouvrit.
Maintenant Constance tait libre d'pouser Henri: elle allait combler
ses voeux; et Henri, qui brlait de runir Victor  sa famille, se
proposait de forcer son pre  renoncer  la magie,  congdier la
troupe de Bohmiens, et  partager tranquillement avec lui les grands
biens de son pouse.

Voil tout ce que j'ai pu dcouvrir de cette histoire, trs-longue selon
toute apparence, dans le cahier perdu crit de la main de Henri
lui-mme; car le manuscrit que j'ai suivi pour crire l'histoire de
Victor, portait en tte de la page o la visite de Henri et le don qu'il
fait de son cahier sont dtaills, le chiffre 281, et je l'ai repris au
chiffre 412, pour suivre la vie de mon hros, ainsi qu'on va le voir
dans le chapitre suivant; ce qui prouve que la lacune est de 131 pages.
Au surplus, j'engage mon lecteur  ne point regretter cette lacune, car
il me semble qu'il perd plus de dtails inutiles et verbeux que de faits
vraiment intressans, faits trangers d'ailleurs  l'histoire
intressante de l'Enfant de la Fort.




CHAPITRE V.

ENTREVUE NOCTURNE; AFFRONT SANGLANT.


Victor a lu le cahier de Henri; il y voit un amour travers comme le
sien, mais plus heureux, puisqu'il est couronn. Victor est enchant du
bonheur de son ami; quoiqu'il n'ait pas l'intention de le partager; il
admire en mme temps la dlicatesse de ses procds. Si je n'aimais pas,
se dit-il, la maison de Henri serait pour moi un port assur contre les
orages qui ont dj travers ma vie, et qui peuvent obscurcir encore mes
tristes jours. Voil un homme riche qui sait mes malheurs, ma naissance,
et qui, loin de me mpriser, m'offre sa fortune et son amiti constante.
 Victor! faut-il que tu aies connu l'amour! faut-il qu'un serment,
fait il y a quelques momens, force tes pas  errer long-temps, toujours
peut-tre, et sans trouver la femme divine que tu vas chercher!.... Que
dis-je! pourrais-je si-tt le regretter, ce serment solemnel! aurais-je
la bassesse de me repentir d'aimer Clmence! Victor, qu'as-tu dit? qui a
pu te faire regretter ces liens charmans qui t'enchanent  la beaut, 
l'innocence,  la vertu? Rougis, Victor, rougis, et songe  suivre la
loi que tu viens de t'imposer.... elle est aussi sacre pour toi que le
fut jadis, pour le baron de Fritzierne, le serment qu'il fit aux mnes
de son pouse de t'adopter, de t'lever comme son fils. Pars, Victor, et
cherche Clmence; c'est-l le seul port o tu puisses trouver le
vritable bonheur....

Valentin est prt, et Victor l'est aussi. Tous deux quittent enfin la
ville de Lipsick, reviennent sur leurs pas, traversent de nouveau la
Saxe, et se retrouvent, au bout de quelques jours dans la Bohme, o il
semble que leur destine soit d'errer toujours. Comme leur dessein n'est
que de passer rapidement par ce royaume, qui leur rappelle Roger, sa
troupe et des souvenirs trop douloureux, ils prennent sur la gauche, et
vont se rendre enfin  Amberg, capitale du haut palatinat de Bavire
dans le Nordgow, et qui n'est qu' huit lieues de Ratisbonne.

Je ne dirai point comment Victor s'informe en route de Clmence, avec
quel soin il interroge tous ceux qu'il rencontre, comment il s'y prend
pour dsigner celle qu'il cherche, ni les clats de rire ou les signes
de piti qu'il provoque par ses questions ingnues. Il faut tre amant,
et par consquent avoir la tte un peu frappe, pour former le projet
bizarre, impraticable  l'apparence, d'aller demander une femme,
inconnue  tout le monde,  chaque passant qu'on rencontre, et, pour
ainsi dire, dans chaque maison qui s'offre  nos yeux. Je ne dis point
que Victor faisait cette recherche  la lettre; mais il n'en tait pas
moins importun  tous ceux qu'il interrogeait. Il lui semblait qu'un
dieu protecteur, le dieu des amans sans doute, devait lui faire
rencontrer  la fin celle qu'il brlait de revoir. Enfin, se disait-il,
elle est quelque part dans la nature; je visiterai tous les coins du
globe; je passerai ma vie, s'il le faut,  cette recherche, et je
russirai....

Ordinairement, dans les romans, on fait voyager ses hros sans dire au
lecteur s'ils ont de l'argent, ou des ressources pour s'en procurer. Il
est sens que cela va tout seul, qu'un amant qui court le monde, a tout
ce qu'il lui faut pour se soustraire au besoin; et ce sont des vtilles
d'ailleurs auxquelles les romanciers ne pensent jamais. Moi, qui cris
une histoire vritable, je ne dois rien omettre; et le chapitre de
l'argent en voyage est assez essentiel, pour qu'on me permette une
lgre explication  ce sujet. D'abord Victor a reu dans le camp des
Indpendans une somme d'or considrable, que son pre lui a fait
remettre par les mains du jeune Henri. En second lieu, cet Henri qui
doit sa libert  Victor, cet ami sensible et gnreux, n'a pas oubli
de lui laisser,  sa dernire visite, une marque de sa reconnaissance.
C'est Valentin que le jeune Henri a pris  part. Ton matre, lui a-t-il
dit, me fuit pour jamais; charge-toi, mon ami, de ce faible prsent,
bien au-dessous des obligations que ses services signals m'ont
imposes.

Valentin a voulu refuser la bourse qu'Henri lui a remise; mais Henri a
insist, et Valentin a mis l'or dans sa poche sans en parler, pour le
moment,  son matre; ce n'est qu'au bout de quelques jours que Victor
apprend ce trait de bienfaisance de son ami. Il blme d'abord Valentin
d'avoir reu un prsent aussi considrable, mais il n'est plus temps de
le rendre; Valentin d'ailleurs lui fait observer que l'argent est encore
plus ncessaire que l'amour. Victor sourit de cette maxime intresse,
et Valentin se charge de faire par-tout la dpense. Ainsi Victor est 
l'abri du besoin; il peut voyager: le lecteur est certain maintenant
qu'il ne manquera de rien: je ne reviendrai donc plus sur ce point.

Victor et Valentin avaient quitt la Bavire; ils avaient visit
l'Autriche, suivant leur projet, et ils taient maintenant dans la
Moravie, qu'ils parcouraient avec les mmes soins, sans dcouvrir encore
l'objet de leurs voeux. Ils ne se lassaient pas: le courage de Victor
s'augmentait par l'amour, et le zle de Valentin doublait par l'amiti
qu'il portait  son matre.

Un jour, ils avaient quitt la ville d'Iglaw, et ctoyaient paisiblement
les bords de l'Igla, dans l'espoir de se rendre  Brow, petit village
situ  deux lieues. Le ciel, qui jusqu' ce moment avait t pur, se
couvrit tout--coup de nuages, et l'orage le plus affreux vint les
accueillir. Seuls, dans une campagne dserte, ils ne purent que se
rfugier sous une roche, qui, par sa sommit, offrait une espce de toit
salutaire au voyageur mouill par l'orage. La pluie, la grle, le
tonnerre, tout ce dsordre de la nature dura jusqu'au soir. La nuit mme
commenait  couvrir l'horizon, lorsque l'orage cessa, et permit  nos
amis de quitter leur retraite pour chercher un abri plus commode. Les
terres taient trempes, les chemins impraticables; nos voyageurs furent
obligs de prendre une route pierreuse, et qui tait fraye sur une
espce de montagne. Ce fut sur ce mont lev que Victor apperut prs de
lui une maison claire, qu'il n'avait pu remarquer d'abord, attendu que
la montagne la lui cachait pendant qu'il en ctoyait le pied. Allons
frapper l, dit Victor; on ne peut nous y refuser l'hospitalit pour
cette nuit seulement.

Ils frappent; un vieillard, d'un extrieur assez vnrable, leur ouvre,
et, sur leur demande, se hte de les faire entrer dans l'intrieur de sa
maison, en fermant la porte sur eux. Ils racontent qu'ils sont gars;
le vieillard les plaint, et leur sert  souper. Il semble habiter seul
cette maison assez considrable; ou du moins c'est lui seul qui parat,
qui sert ses htes, et qui les conduit aprs dans un appartement
commode, o deux lits offrent  Victor la commodit de faire coucher son
domestique prs de lui.  peine sont-ils disposs  se livrer au
sommeil, qu'ils entendent un bruit sourd, auquel ils prtent toute leur
attention. Leur porte s'ouvre, et quelqu'un marche droit au lit de
Victor. Ils sont sans lumire, et ne peuvent distinguer les objets; mais
Valentin est bientt lev; il a saisi ses armes, et se prpare 
dfendre son matre, qui sans doute est tomb avec lui dans un pige. Ne
craignez rien, leur dit une voix douce, bons trangers, n'ayez aucune
inquitude, je suis une femme.--Une femme!

Oui, je suis une femme perscute par un pre cruel, et qui implore
votre appui.--Parlez, madame, lui dit Victor.--Le matre de cette
maison, ce vieillard hospitalier que vous avez vu ce soir, est mon pre;
c'est un homme respectable, qui a occup autrefois des emplois
honorables; mais, hlas! il n'a que moi d'enfant, et il m'a sacrifie 
un homme que je dteste.--Il vous a marie?--Non, pas encore; mais c'est
demain que je dois prononcer le _oui_ fatal: demain est le jour fix
pour mon malheur. Nos parens, nos amis doivent se rendre en ce lieu, qui
est une maison de campagne de mon pre, et la triste crmonie doit se
faire!....--Quel est donc cet poux qui vous est odieux  ce
point?--C'est un sclrat, j'ai tout lieu de le croire. Ses liaisons
sont affreuses, ses manires brusques et son tat, un mystre. Il a
sduit mon pre par un extrieur compos, doux, tendre, et sensible en
apparence; mais j'ai eu tout le loisir de l'tudier: il est faux,
mchant, et je lui souponne des relations que je ne puis vous dire,
mais qui sont bien criminelles.--Vous m'effrayez, madame! et vous n'avez
pas essay d'clairer votre pre?--J'ai fait tous mes efforts pour
rompre cette union qui me dsespre: mon pre est aveugle sur le compte
de Forly. Mon pre d'ailleurs n'est point riche, et Forly nous apporte
des biens considrables,  ce qu'il dit.--Eh! qu'exigez-vous de moi,
madame?--Bon tranger, vous saurez que je suis garde  vue ici par ce
monstre qui doit tre mon poux; il pie mes moindres dmarches; et mon
pre lui-mme, qui connat ma rpugnance pour cet hymen, me tient en
quelque faon prisonnire, jusqu'au moment o j'aurai contract les
liens du mariage.--Eh bien?--Je vous ai apperu hier  travers une
porte, et sans tre vue de mon pre. Votre air doux, le son touchant de
votre voix, la franchise de votre langage, tout m'a persuad que vous
vous prteriez  me sauver de cette funeste maison. J'ai trouv une
seconde clef de la porte de cette chambre, et je suis venue implorer
votre appui.--Encore une fois, que me demandez-vous?--Daignez me prter
vos habits; vous en avez d'autres sans doute. Je descendrai par cette
fentre, la seule de cette maison par o l'accs de la campagne soit
facile, et je fuirai pour jamais mes tyrans.--C'est-l ce que vous
desirez, madame?--Oui monsieur; oh! daignez ne pas me refuser!--Cela
m'est impossible, madame; je n'abuserai point de l'hospitalit que votre
pre me donne pour faciliter la fuite de sa fille. J'aime  croire que
vous vous plaignez  juste titre; mais je n'ai entendu que vous dans
cette affaire; j'ignore si quelques circonstances attnuantes la rendent
moins tragique que vous ne le dites. Je n'ai pas l'honneur de vous
connatre, mme de vue. J'arrive dans cette maison, o je n'ai vu votre
pre qu'une seule fois: il m'a paru respectable, votre pre, il m'a reu
avec bont; je n'y rpondrai point par une trahison: il vous sera libre
de fuir par la suite, mais moi je ne seconderai point vos
projets.--Homme barbare! tu dchires mon coeur par ta froideur cruelle et
dsesprante!--Comment, madame, avez-vous os mme venir seule,  cette
heure, trouver deux inconnus, qui, moins honntes, pourraient abuser de
votre position et de votre confiance imprudente? est-il de la dcence de
votre sexe....--Je ne vous demande point de conseils, monsieur, mais des
services.--Vous feriez mieux de suivre les uns que d'exiger les
autres.--Vous me dsesprez! vous ne savez pas jusqu'o ma douleur peut
m'entraner.--Que prtendez-vous faire, madame? sortez, je vous prie, de
ce lieu, ou demain votre pre sera instruit de tout.--Il le sera donc en
mme temps de mon vasion?

La femme inconnue ouvre, en disant ces mots, la croise de la chambre de
Victor, et se prcipite dans la campagne! Dieu! s'crient ensemble
Victor et Valentin, en courant  la croise, elle s'est tue!....

L'inconnue ne s'tait pas tue en tombant, comme le craignaient nos
amis; mais elle tait reste au bas de la croise, baignant dans son
sang. Quel malheur! quel malheur affreux! que feront nos voyageurs! Ils
prennent leur parti: Valentin, qui peut tre plus adroit que Victor 
trouver les issues d'une maison qu'aucun d'eux ne connat, Valentin
court les escaliers en appelant du monde. Un homme, qui lui est
tranger, ouvre une porte, en sort en tenant une lumire, et demande ce
qu'il y a? Venez, monsieur, venez avec moi, lui crie Valentin.

L'tranger suit le domestique de Victor, et tous deux rentrent dans la
chambre o l'amant de Clmence est livr au plus grand trouble.  la
clart de la lumire que tient l'tranger, Victor croit reconnatre
quelques-uns de ses traits; il est prt  lui demander en quel lieu il
l'a vu; mais il remet cette question peut-tre indiscrte, et ne peut
que lui raconter navement, et dans tous ses dtails, la conversation
qu'une femme, qu'il ne connat pas, vient d'avoir avec lui, ainsi que
l'action dsespre de cette femme, qui sans doute s'est blesse.
L'tranger, trs-mu, regarde par la croise, et s'crie: Matilde!
est-ce bien vous! avez-vous pu commettre cet acte de dmence!--Oui,
barbare Forly, s'crie  son tour Matilde d'en bas! et c'tait pour
viter de te donner ma main; mais le sort ne l'a pas voulu.... Je
meurs, hlas! je meurs!....

Forly, car c'est lui, sort de la chambre, va rveiller du monde. Des
domestiques se lvent  la hte, vont ouvrir les portes de la maison; on
court  la malheureuse Matilde, qu'on relve et qu'on porte dans
l'intrieur, chez son pre,  qui l'on apprend cette triste nouvelle.
Victor, Valentin se sont transports aussi chez le vieillard, et sont
tmoins de tout ce qui s'y passe. Frdrik, dit Forly au pre de
Matilde, voil un trait de folie de votre fille des mieux caractriss!
Eh quoi, Matilde, s'crie Frdrik, fille imprudente et insense! vous
avez pu....  la veille d'un hymen qui faisait tout mon espoir!....--Il
est recul au moins ce fatal hymen, rpond Matilde d'une voix faible et
souffrante!....

Tout le monde s'empresse auprs de l'infortune, qui a le bras droit
absolument cass; et Forly, qui parat en effet dur et brutal, ainsi que
Matilde l'a annonc, s'approche de Victor, le fixe d'un air sombre, et
lui dit  voix basse: Demain, j'aurai deux mots  vous dire.--Parlez
sur-le-champ, lui rpond de mme l'amant de Clmence.--Non, non, demain,
nous nous verrons de prs.

Victor ne peut concevoir ce que lui veut le brusque Forly; il s'en
inquite peu, et rpte au vieux Frdrik les dtails de la visite de
Matilde, et du refus qu'il lui a fait de se prter  ses voeux, refus qui
a caus un malheur qu'il tait impossible de prvoir. Frdrik fait 
Victor des loges sur la dlicatesse de son procd, et le conjure de
retourner chez lui pour y goter un repos qu'il est dsespr de voir
interrompu. Victor le prie obligeamment de lui permettre de lui offrir
des consolations pendant le reste de cette cruelle nuit, et le vieillard
y consent. Forly se retire, en tmoignant une insensibilit qui choque
vraiment Victor. Matilde est reporte chez elle, o les soins les plus
pressans lui sont prodigus, et Victor reste seul, ainsi que Valentin,
avec Frdrik, qui leur conte en peu de mots les motifs du dsespoir de
sa fille.

Elle a toujours eu, leur dit-il, l'esprit romanesque, et mme un peu
alin. Vous avez vu ce jeune homme qui sort d'ici; c'est le gendre que
je me suis choisi. Forly est trs-riche, mais c'est un homme qui a
beaucoup voyag sur mer; les marins ne sont pas galans: il n'a pas plu 
Matilde; j'ai pens que la rudesse seule du caractre de Forly tait la
cause de cet loignement pour un hymen que je brlais de terminer. J'en
ai prescrit le jour; c'est aujourd'hui qu'il devait se clbrer, cet
hymen fortun, ici mme, dans la chapelle de ma maison. Hier, mon gendre
est revenu de la ville, o il va tous les jours pour des affaires que
j'ignore, mais qu'il veut, dit-il, terminer. Il tait trs-fatigu: je
l'ai envoy se reposer. Ma fille tait renferme chez elle, tout mon
monde tait couch, seul je veillais lorsque vous avez frapp. Je vous
reois ici, enchant, en vous offrant l'hospitalit, de pouvoir vous
engager  partager tous les plaisirs que devait offrir cette journe, et
ma fille, plus qu'indiscrte, va vous importuner: vous lui refusez, avec
raison, des services indignes de votre dlicatesse, et l'insense nous
plonge tous dans la douleur! Ah! monsieur, quelle scne douloureuse pour
le coeur d'un pre!.... Vous resterez nanmoins; n'est-ce pas que vous
promettez vos consolations encore pendant toute cette
journe?--Monsieur, des affaires presses....--Vous resterez, je
l'exige, et en bonne compagnie, car j'attends plus de trente personnes;
mes amis, mes parens! que leur dire, hlas! que leur dire!

Victor se serait bien remis en route  l'heure mme; mais il voulait se
donner le temps d'apprcier ce Forly, qui avait, disait-il, deux mots 
lui dire. Victor cherchait  se rappeler en quel lieu il l'avait vu,
car il ne lui tait point du tout inconnu. Que lui voulait ce Forly, qui
lui avait tmoign de l'humeur? tait-il jaloux? croyait-il que sa
prtendue tait venue  un rendez-vous chez lui? Quelles extravagances
passaient donc par la tte de cet homme, dont les traits d'ailleurs
annonaient la fausset et la brutalit?.... Matilde tait sacrifie;
elle avait eu raison, l'infortune! Un pre faible et crdule la livrait
 un homme peu fait pour tre aim d'une femme sensible; mais quand
Victor aurait cru Matilde, quand il aurait eu plus de sujets de la
plaindre et de la servir, pouvait-il, tranger dans une maison o il est
reu avec honntet, pouvait-il faire vader la fille de son hte, et
s'exposer ainsi aux reproches mrits de tout le monde? Oui, le pre a
raison, sa fille a la tte un peu drange, sa conduite le prouve; et
Victor, qui a bien assez de ses propres malheurs, est trs  plaindre
d'avoir mis le pied dans cette maison, o on veut lui faire une affaire
particulire d'un vnement qu'il n'a pu empcher.

Le lendemain, la maison se remplit de gens pars qui croient venir  une
noce, et qui apprennent avec chagrin l'accident de la nuit. Frdrik
cherche  faire bonne contenance. Il fait servir un superbe repas, et
l'on se met  table. Forly cependant ne parat point encore, et c'est
lui que Victor attend. On vient dire tout bas  Victor qu'on le demande
au jardin. Victor, ne doutant point que ce ne soit son agresseur,
descend, et rencontre en effet Forly, qui plit  son approche, et lui
dit d'un ton brusque: Me reconnaissez-vous?--Je vous ai vu quelque part,
mais je ne sais o.--Vous ne vous rappelez pas mes traits?--Non.--Prenez
garde  ce que vous dites, car vous pourriez me perdre ici; mais si je
prvoyais, si je me doutais que vous eussiez cette pense, je prendrais
l'avance, et je vous perdrais vous-mme.--Moi, homme grossier et
malhonnte, vous pourriez me perdre: qu'ai-je fait? peut-on
m'accuser?...--Je sais qui vous tes.--Vous savez?--Il suffit. Matilde
s'est plaint  vous cette nuit. Elle a pu pntrer mes secrets, vous les
communiquer.... J'exige que vous sortiez sur-le-champ de cette maison;
sur-le-champ, vous m'entendez, ou je saurai vous en faire
chasser.--Impudent!--Vous connaissiez Matilde: elle n'aurait pas t
vous trouver chez vous  une heure si indue, si vous n'tiez son
confident.--Je vous jure...--Allons, allons, il tait fort bien arrang,
votre petit projet. Vous feigniez d'tre gar, de demander
l'hospitalit ici, et tout cela tait convenu avec Matilde.--Forly, je
n'ai jamais dguis la vrit; et quand je vous proteste....--Toutes vos
protestations ne m'intimideront pas. Vous faites semblant de ne pas me
connatre, et vous me connaissez; mais vous allez vous retirer
sur-le-champ de cette maison, je le veux; sinon....--D'autres affaires
m'appellent: je me proposais de reprendre ma route dans quelques heures;
mais tes menaces m'engagent  prier le respectable pre de Matilde  me
souffrir ici quelques jours. Si cet arrangement ne te plat pas, je suis
prt  te donner toute autre satisfaction.

Victor et Forly vont peut-tre mesurer leurs armes  l'insu de Valentin
et de tous les convives, lorsque Frdrik lui-mme se prsente, et
demande  son gendre futur quel motif peut l'loigner d'une socit
aimable et choisie qui l'attend.--Vous le saurez l-haut, lui rpond
Forly.

Tous trois montent dans le salon  manger, o la compagnie se plaint de
l'absence de Forly. Je ne puis, messieurs, s'crie tout haut le mchant
homme, je ne puis vous dissimuler la cause de mon indignation, ni
souffrir que vous vous compromettiez tous avec cet homme. Ce misrable
que vous voyez (_il dsigne Victor_), vous ne le connaissez point: eh
bien! c'est le fils de l'infme Roger!--Ciel! s'crie-t-on de toutes
parts....

Un coup de foudre vient de frapper tous les convives:  ce nom de Roger,
les femmes fuient en criant, et les hommes restent saisis d'horreur.
Victor est ptrifi: il n'a point la force de poursuivre, encore moins
de dmentir le perfide Forly; il n'a point le courage de s'excuser, il
ne peut prononcer un seul mot; mais comme il est atterr! La pleur de
la mort a dcolor ses traits si doux. Il fixe avec effroi Forly, qui
jouit de son trouble; et s'il n'tait pas appuy sur Valentin, qui est
aussi stupfait que lui, il tomberait, priv de sentiment!

Quelle horrible situation! Eh! faut-il dj qu'il partage l'infamie d'un
nom, quand il ne partage point les crimes qui lui ont donn cette
funeste clbrit!




CHAPITRE VI,

QUI DIVISE,  DESSEIN, L'INTRT.


Victor est rest seul, absolument seul avec Valentin; tout le monde
s'est loign de lui comme d'une bte froce dont l'approche est
redoutable. Les femmes vont se trouver mal dans les appartemens, tandis
que les hommes descendent au jardin, et se runissent pour tenir
conseil. Les uns proposent de livrer  la justice, c'est leur
expression, le fils du plus grand sclrat qui soit sur la terre.
D'autres pensent qu'avant tout, il faut l'enfermer dans une cave, et
mettre tous les chiens en sentinelle  sa porte. Le vieux Frdrik
frmit d'horreur quand il songe qu'il a reu chez lui le fils de Roger;
mais Forly, qui lui fait des reproches sur sa trop grande facilit 
recevoir des trangers, ouvre un avis plus doux, et qu'il a bien ses
raisons pour appuyer. Mes amis, dit-il, mes amis, coutez-moi: je ne
suis point mchant; non, je ne veux pas la punition du coupable. Il n'a
fait aucun mal ici, n'est-ce pas? eh bien! laissons-le aller,
croyez-moi, laissons-le aller; qu'il aille ailleurs trouver le juste
chtiment de ses crimes, et ne nous mlons plus de cette affaire.

Ainsi parle le tratre Forly. On n'est pas de son avis, on le combat, il
rpond. Pendant cette espce de dbat, Valentin, qui a vu par une
fentre le groupe des opinans, pense, avec raison, qu'il est question de
perscuter son pauvre matre. Sauvons-nous, monsieur, dit-il  Victor,
qui est encore cras sous le coup qu'on vient de lui porter;
sauvons-nous, ou vous tes perdu.--Eh! que m'importe? c'est l'existence
que je crains, et non la mort.--Si ce n'tait que la mort, mon bon
matre; mais les cachots, les questions, les interrogatoires; il faut
tant de temps pour prouver son innocence, tandis qu'il ne faut qu'une
minute pour paratre coupable! Allons, mon Victor, croyez-moi, tandis
qu'ils sont occups, descendons doucement, et gagnons la porte qui est
ouverte.--Moi, fuir, Valentin! moi, me sauver comme un vil criminel!
Non; je veux absolument m'expliquer, je veux punir cet abominable Forly,
que je reconnais bien  prsent. Le monstre! il faut que son sang lave
l'affront qu'il vient de me faire devant tant de monde; il faut, te
dis-je, que je le trouve, et qu'il tombe sous mes coups.--Quel est donc
ce Forly?--C'est  lui de trembler....--Monsieur, monsieur, ils
montent.--Qui?--Le matre de la maison et tous ses amis.--Eh bien! ils
m'entendront.--Ils ne vous couteront pas, et vous tes perdu sans
ressource.

Frdrik arrive en effet  la tte du conseil: Forly est  ses cts.
Jeune homme, dit Frdrik  Victor, jeune homme, dont l'aspect est si
intressant et le langage si doux, mais qui porte une ame perverse et un
nom odieux aux honntes gens, remercie-nous de borner,  un simple
bannissement, la vengeance que les loix rclament de nous. Fuis,
va-t-en, et n'infecte plus de ton souffle impur l'air qu'on respire
ici.--Monsieur....--Fuis, te dis-je, ou crains que mes gens n'exercent
sur toi et sur ton complice, leurs bras vigoureux.--coutez-moi; cet
homme que vous voyez, ce prtendu Forly...--Faut-il que j'emploie la
violence pour te chasser d'un lieu o ta prsence a port le malheur et
l'pouvante?....--C'est-lui, monsieur, c'est Forly qui...--Imite ton
complice, crois-moi, sauve-toi sans retard, (_Valentin entrane en effet
Victor_.)--Non, vous m'couterez, s'crie de nouveau l'infortun Victor,
en se prcipitant aux genoux du vieillard, homme bienfaisant et
sensible, vous seul saurez mes malheurs, si vous daignez m'entendre.

On n'coute plus Victor; chacun le pousse, Forly le premier; on
l'emporte et on le jette, ainsi que Valentin,  la porte de la maison,
qui se referme sur eux, sans qu'ils aient pu faire entendre deux mots de
justification au milieu des criailleries de ceux qui venaient de le
chasser d'une manire si ignominieuse. Victor se retourne; il apperoit
les parens et amis du vieillard aux croises, et arms de fusils. Ils le
menacent de le tuer, s'il fait un seul geste pour rentrer.

Victor va braver cette nouvelle menace; mais Valentin, qui tremble de
tout son corps, entrane son matre, et le porte, pour ainsi dire,
jusques par-del la montagne, o ils ne voient plus la maison, et ne
sont plus vus de personne.

 mesure que je dcris les tristes aventures de mon hros, je sens que
les expressions me manquent de plus en plus pour peindre l'tat de son
ame aprs les secousses violentes qu'il prouve. Comment dcrire ici la
douleur de ce bon jeune homme? comment se faire mme une ide de toutes
les rflexions qu'il doit faire? Le voil chass honteusement, banni
d'une socit honnte  qui il fait horreur, et pourquoi? parce qu'il
doit le jour  un sclrat dont le nom fait plir tout le monde! Voil
donc qu'il porte la peine de l'infamie! voil donc les malheurs qui
l'attendent toute sa vie! exil de tous les coins de la terre o il sera
reconnu, il va payer, par la vie la plus orageuse, le crime d'une
naissance qu'il n'a pu empcher, et qu'il n'a pas demande au destin.
Honte, opprobre, douleurs et regrets, voil son partage! est-il un homme
sur la terre plus  plaindre? en est-il un plus intressant?

Victor reste quelques momens sous la pointe du rocher qui, la veille,
l'a garanti des effets de l'orage. Valentin est auprs de lui; le bon
Valentin essuie ses larmes, et le console avec toute la navet, toute
l'expansion d'un bon coeur; mais Valentin n'est pas encore tranquille sur
les suites de cette affaire. Il craint que les gens de la maison de
Frdrik ne changent de dessein; il apprhende qu'on poursuive son
matre, qu'il tremble dj de voir gmir long-temps dans des cachots
avant qu'il puisse se justifier. Valentin l'engage  marcher encore
jusqu' la nuit, et  se retirer pendant quelques jours dans un lieu
cart, ou peu frquent. Vous ne savez pas, ajoute-t-il, mon cher
matre, vous ne devinez pas l'impression d'horreur qu'on prouve, dans
toute l'Allemagne, au seul nom de Roger; le fils de Roger paratrait une
excellente capture, et c'est  qui s'en ferait honneur. Je ne conois
pas mme comment ces gens-l vous ont laiss chapper.--Je le conois
assez, moi, lui rpond Victor. C'est ce prtendu Forly, ce misrable
dhont, qui les aura presss de me congdier ainsi: il avait trop
d'intrt de me voir hors de cette maison. Apprends que le barbare Forly
n'est autre que ce farouche Morneck, un des officiers de l'arme de
Roger, que j'ai vu  l'attaque du chteau de mon bienfaiteur, et que
j'ai bien plus remarqu dans le camp des Indpendans, lors de la revue
que Roger fit faire de ses troupes devant moi. Oui, mon ami, c'est
Morneck lui-mme, que j'tais bien loign de souponner d'abord dans
Forly; mais que j'ai bien reconnu lorsqu'il a dvoil, d'une manire si
lche et devant tout le monde, le fatal secret de ma naissance. Ce
sclrat a craint que je me fusse rappel ses traits et sa profession;
il a redout que j'clairasse sur sa trahison le crdule Frdrik, qu'il
trompe sous un nom suppos, comme Verdier, l'ami de Roger, sduisit
autrefois la fille de M. de Slinvil, et le monstre a jur ma perte; il
m'a fait chasser honteusement pour prvenir ma franchise, et n'a pas
voulu me laisser parler, pour prvenir des explications qui l'eussent
perdu  ma place. La malheureuse Matilde avait bien raison de redouter
l'hymen de ce brigand, dont elle souponnait l'infme conduite. Hlas!
si j'avais pu me douter du danger qu'elle courait, je me serais empress
de lui procurer les moyens de fuir: je les lui ai refuss; elle a t la
victime de son dsespoir, et moi je l'ai t de l'excs de ma
dlicatesse. Il est donc dcid, grand Dieu! que tout ce que je ferai
pour pratiquer la vertu tournera contre moi pour agraver mes peines!...
Eh bien! elle est dans mon coeur, cette vertu que je chris malgr ses
dangers; elle y est grave en traits de feu, et n'en sortira jamais. Que
les hommes me perscutent, que le destin me poursuive, que toutes les
actions de ma vie soient empoisonnes par les prjugs ou les faux
raisonnemens de la socit, je serai toujours fidle  l'honneur, que
j'ai jur de suivre;  Dieu, dont je dois respecter les arrts,
dussent-ils me frapper; et  mon amante, que je continuerai de chercher
toujours. J'ai fait ce serment sacr, je l'observerai religieusement, et
avec toute la fermet que donnent une conscience paisible et un amour
excessif. Oui, Clmence, je t'adorerai toujours; tu sais ma naissance,
toi; et, bien loin de me mpriser, tu me chris d'autant plus que je
suis malheureux; tu es donc la seule, la vritable amie que j'aie sur la
terre? Oh! combien je serais ingrat, si je ne rpondais pas  tant
d'indulgence,  tant de tendresse!

Monsieur, interrompit Valentin les larmes aux yeux, monsieur!.... vous
n'avez qu'une amie, dites-vous? ah! vous oubliez donc votre pauvre
Valentin!.....--Moi, mon fidle, moi, t'oublier quand tu me sacrifies
tout, quand tu t'associes  mes peines,  mes courses vagabondes,  mon
opprobre mme; car tu viens de courir les mmes dangers que moi: si
j'tais un sclrat aux yeux de ces insenss, tu passais pour mon
complice.  bon Valentin! j'ai une amante adorable; mais j'ai aussi un
ami, un tendre ami, qui ne me quittera jamais, tant que je ne lasserai
point son zle ni son amiti!--Moi, me lasser, mon matre! ah! vous ne
le pensez pas!...

Victor et Valentin se serrrent troitement avec la plus touchante
effusion; ensuite Victor, qui se trouvait plus consol par le charme de
la confiance, et sur-tout par le calme de la vertu, se leva, et tous
deux reprirent leur route; mais ils jugrent  propos, par prudence
seulement, de s'enfoncer dans des chemins tortueux, et de traverser une
vaste plaine qui se trouvait devant eux, et dans laquelle on
n'appercevait qu'un seul btiment, dont l'extrieur annonait de loin
une glise.

Voil, dit Victor, un de ces temples o les mortels vont abaisser leur
front devant l'tre qui les a crs; c'est le lieu de la prire;
c'est-l que l'homme, seul avec Dieu, lui demande pardon de ses erreurs,
et implore sa misricorde. Allons-y, Valentin; entrons dans cet asyle
pieux, et qu'un saint recueillement nous gagne la protection de l'tre
suprme, qui, jusqu' prsent, ne nous a point abandonns. Prions-le
pour l'infortun Victor, pour son fidle serviteur, et sur-tout pour
l'adorable Clmence, qui, si elle n'est point rendue  son pre, est
peut-tre  prsent en butte aux traits du malheur pour moi, pour moi
qu'elle aime et qui l'adore. J'ai pri souvent, Valentin, et j'ai
remarqu que toutes les fois que j'ai pri, mon ame a t plus
tranquille.

Valentin est de l'avis de son matre, et tous deux s'acheminent vers
l'glise qu'ils croient habite, o ils s'imaginent rencontrer la paix
du coeur et la tranquillit; mais qui va leur offrir des aventures
nouvelles.

Avant de les raconter, ces aventures singulires, je dois revenir 
Clmence, que j'ai laisse seule, fuyant, avec la nuit qui se dissipe,
la maison de son pre, o elle ne voit plus son amant. Rejoignons
Clmence, cher lecteur, et suivons ensemble ses pas tremblans, sa marche
incertaine, que l'amour seul peut acclrer.

Trois heures donc ont sonn  l'horloge du chteau; l'aurore commence 
parotre, et Clmence a dj referm sur elle la petite porte qui donne
dans la campagne. Clmence se rappelle que c'est par cette porte,
favorable aux amans, que Victor a dj voulu la fuir. Elle se souvient
qu' quelque distance du chteau, Victor avant de le quitter, ainsi
qu'il en avait l'intention, se retourna pour voir encore une fois la
croise de son amante, et lui chanta une romance plaintive qui lui
exprimait ses tristes adieux. Clmence se retourne de mme, aprs avoir
fait -peu-prs trois cents pas; elle examine la maison paternelle, ce
berceau paisible de son enfance. Elle pleure, Clmence, et dtaille avec
des yeux inquiets tout l'extrieur du manoir de Fritzierne, qu'elle voit
sans doute pour la dernire fois!... Clmence soupire et chante  son
tour, les couplets suivans qu'elle improvise, ainsi qu'il est trs-ais
de le voir, par le ton plus simple que potique qui en fait le charme.

    ROMANCE.

      Ce fut dans ce lieu solitaire
    Qu'un jour un amant malheureux
    Fit  celle qui lui fut chre
        Les plus tendres adieux.
    _Je n'emporte point l'esprance_,
    Disait-il en fuyant Clmence,
    Sa Clmence qu'il adorait!
    Pensait-il qu'elle survivrait
        Aux regrets de l'absence!

      Hlas! je suis l'infortune
    Que fuyait ce cruel amant;
    Il croyait que sa destine
        Me touchait faiblement.
    Livre  ma douleur amre,
    Loin de lui triste et solitaire,
    Je ne puis exister sans lui!....
    Pour lui je m'arrache aujourd'hui
        Des bras d'un tendre pre.

      Adieu, castel, o mon enfance
    Reut la touchante leon
    De la vertu, de l'innocence;
        Adieu, vaste maison!
    Tu n'tais plus pour la tendresse,
    Pour la douce dlicatesse,
    Qu'un triste et douloureux sjour!....
    Tu n'tais plus fait pour l'Amour,
        Et l'Amour te dlaisse.

Clmence a chant; mais elle a chant bas, de peur d'tre entendue de
quelque voyageur indiscret. Elle regarde encore le chteau, sur-tout la
croise de l'appartement de son pre; puis elle se remet en marche. Elle
sait -peu-prs, Clmence, quelle route elle doit prendre pour se rendre
 l'abbaye de Belverne, o elle a rsolu de consacrer sa vie au culte
des autels. Elle a douze lieues  faire pour trouver cette abbaye, ce
port assur toujours ouvert aux victimes de l'amour. Clmence sent bien
qu'elle ne peut faire tant de chemin en un jour; mais elle espre aller
passer la nuit  Bodwits, petit village qui n'est qu' quatre lieues de
l'abbaye de Belverne, et le lendemain matin elle arrivera  cette
maison, o elle entrera pour n'en sortir jamais. Tel est son projet, tel
elle espre l'accomplir. Qu'elle est intressante, Clmence, voyageant
en habit simple, un bton et une pannetire dans les mains! elle souffre
la chaleur du jour, marche, marche toujours, et ne pense qu' Victor et
au but de son voyage. Elle supporte des fatigues qui jusqu'alors lui
taient trangres; et aprs avoir fait huit lieues plus longues que
toutes les lieues de France, elle se trouve au coucher du soleil dans ce
village de Bodwits, aprs lequel elle soupirait tant. Clmence ne
voulait point entrer dans une auberge; elle desirait que quelque
personne estimable lui donnt l'hospitalit pour une nuit. Le hasard
offrit  ses yeux une bonne femme assise sur la porte d'une espce de
ferme, et qui paraissait se reposer un peu des travaux du jour, avant de
se livrer au repos. Eh! bon dieu, ma belle enfant, dit la bonne femme 
Clmence qui l'intressa, vous paraissez bien fatigue?--Madame, je le
suis en effet  un point...--Que n'entrez-vous ici pour vous reposer un
peu?--Avec plaisir, ma bonne dame, puisque vous voulez bien me le
permettre. (_Elle entre_.)--Allez-vous bien loin comme cela?--Jusqu'
l'abbaye de Belverne, o je vais dire au monde un ternel adieu.--Quoi!
si-tt,  votre ge? quand le monde, que vous ne connaissez pas encore,
vous offre tous ses plaisirs? y pensez-vous, ma belle enfant?--J'y ai
assez pens, ma chre dame; ce monde dont vous me citez les plaisirs, ne
me promet  moi que peines et que douleurs.--Est-il possible? Ah,
j'entends, je comprends; c'est un dsespoir d'amour qui fait votre
vocation. Vous aimez, n'est-ce pas, et votre amant vous a trahie?--Il
ne m'a point trahie, madame; il m'aime autant que je l'aime, mais nous
ne pouvons tre unis.--C'est cela; j'ai bien devin, en vous voyant
porter vos pas vers l'abbaye de Belverne, que c'tait l le motif qui
vous y conduisait. Ce monastre n'a t institu que pour des personnes
comme vous. C'est bien malheureux, ma chre enfant, qu'une jolie
demoiselle comme vous soit aussi infortune. Cependant vous ignorez une
chose qu'il faut que je vous dise.... Non, je ne vous dirai pas cela ce
soir; vous tes peut-tre peureuse, cela troublerait votre sommeil, et
vous ferait faire de vilains songes.--Eh quoi donc?--Rien, rien; demain
 votre lever, je vous apprendrai des choses tonnantes, et qui pourront
vous dtourner de votre projet.--Rien ne peut m'en dtourner.--Ah! vous
dites cela; mais si vous saviez....--Parlez, je vous prie, ma chre
dame, je n'ai rien  craindre, plus rien  redouter, puisque le plus
grand malheur m'est arriv, celui d'tre prive pour jamais de
Victor.--Ah! c'est Victor. Eh! est-il jeune, Victor?--Un an de plus que
moi.--Et vous avez seize ans?---peu-prs.--Pauvre enfant! quel malheur!
mon dieu, mon dieu! il y a des parens bien durs dans le monde, il y a
des parens bien durs!... Ah a, restez ici: n'allez pas  l'auberge: une
jolie personne comme vous!.... Ce n'est pas l'embarras, il y en a une
l, tenez, en face de ma porte, _ l'pe couronne_ qu'on l'appelle;
oh! elle est bonne, et toujours frquente par d'honntes voyageurs;
mais si vous prfrez une chambre rustique, mais commode, un asyle
dcent pour une personne de votre sexe qui est seule, je vous offre ma
chambre, qui est ici dessus, dont la vue donne sur la rue, et puis au
loin sur la campagne. Voulez-vous accepter cette offre franche et
dsintresse?--Femme charitable et hospitalire, vous prvenez mes
voeux, et m'vitez la peine que m'aurait cause la ncessit de passer
une nuit dans une maison publique, ce que je n'ai pas encore
fait.--Allons, c'est dit; mais souvenez-vous que demain j'ai  vous
parler; qu'il faut que je vous conte des choses, oh! des choses qui vous
feront dresser les cheveux sur la tte, et puis vous me direz encore si
vous voulez toujours vous isoler d'un monde dont vous devez faire
l'ornement.

Clmence ne devinait point quelle espce de secret la paysanne avait 
lui rvler; cette bonne femme ne voulait s'expliquer que le lendemain
matin. Ce secret ne pouvait concerner Clmence; elle n'tait point
connue de la femme hospitalire: cependant cela devait, disait-elle,
l'engager  rester dans le monde. Clmence devait tre plus inquiette de
son silence que de sa franchise. Quoi qu'il en soit, Berthe (c'est le
nom de la paysanne) conduisit sa jeune htesse dans la chambre qu'elle
lui destinait, aprs lui avoir fait prendre une collation saine et
donne de bon coeur. Cette chambre donnait en effet sur la rue, et
offrait des points de vue charmans. Clmence, seule, ouvrit sa croise,
et se mit  rflchir sur la bizarrerie de sa destine.

Eh quoi! se dit-elle, me voil donc, moi, fille d'un des plus riches
seigneurs de la Bohme; moi que mes biens et ma naissance appelaient au
plus brillant tat de l'Allemagne! me voil donc errante, vagabonde,
sans asyle, prive d'un pre, d'un poux! cette madame Wolf, qui a
rpandu le malheur sur la maison paternelle, a dtruit tout d'un coup
mon espoir et celui de l'homme le plus aimable, hlas! et le plus
malheureux. Victor est errant de son ct, et moi, je suis pour jamais
spare de lui.... je ne le verrai plus! Dieu!... et mon pre... mon
pre! quelle sera sa douleur quand il apprendra ma fuite! Il la sait 
prsent: oh oui, il y a dj plusieurs heures qu'il sait ma faute, et
l'abandon o je livre sa vieillesse. Ma faute! en est-ce une, sans
revenir sur tous les torts dont j'accuse intrieurement mon pre, est-ce
une faute que de se livrer aux pieux exercices de la religion? fais-je
un crime en me mlant parmi les vierges du Seigneur? en faisant  Dieu
le sacrifice de ma fortune, de ma vie, j'allais presque dire de mon
amour!... Mon pre pourrait-il m'en blmer? il le saura, d'ailleurs, mon
pre; oui, lorsque j'aurai prononc le serment ternel et irrvocable de
cultiver les autels d'un Dieu de misricorde, une lettre de ma main
apprendra au baron le sacrifice que sa fille aura fait  l'amour. Il
saura tout, et ne pourra plus s'opposer  rien.  mon pre!  Victor! il
n'y a plus que le secours de la religion qui puisse me faire supporter
votre absence!....

Clmence se livre long-temps  ces rflexions qui lui en suggrent mille
autres. Clmence ne songe point  se livrer au repos du sommeil: dj la
nuit a parcouru plus du tiers de sa carrire, et elle est l, l,  sa
croise dans la mme agitation que Victor prouva pendant cette nuit
funeste o il eut le malheur d'aller arracher madame Wolf des mains des
gens de Roger. Ce fut un malheur pour lui sans doute, puisque sans cet
acte de bienfaisance, il n'et point connu cette femme qui possdait
seule le secret de sa naissance. Clmence est donc dans cette position,
lorsqu'elle en est tire par le bruit d'une voiture qui s'arrte sous sa
croise  la porte de _l'pe couronne_. Elle ne sait pourquoi elle
frmit involontairement. Elle ne craint pas qu'on la poursuive,
puisqu'on ignore la route qu'elle a prise, et cependant ce bruit imprvu
arrte son sang et fait battre son coeur. Bientt un domestique frappe 
coups redoubls  la porte de l'auberge, et personne ne lui rpond. Ils
n'ouvriront pas, dit le domestique  son matre, qui est enfonc dans la
voiture. Frappe toujours, lui rpond le matre.

Est-ce la foudre qui vient de frapper Clmence? elle est tombe dans sa
chambre; et si elle a conserv quelque connaissance, c'est pour sentir
se confirmer le malheur qui vient de l'accabler. Quelle est donc cette
voix trangre qui cause son effroi? trangre! eh non, elle ne l'est
pas pour Clmence. Elle n'a pu s'y tromper, c'est la voix de son pre.

Comment donc le baron de Fritzierne a-t-il devin la trace de ses pas?
Comment a-t-il suivi la route qu'elle a tenue? c'est apparemment l'effet
du hasard, ou de quelque incident que nous ignorons pour le moment. Quoi
qu'il en soit, c'est bien son pre dont elle entend la voix. Il descend
de sa voiture, il frappe lui-mme  la maison en face, on lui ouvre
enfin; il gronde, on s'empresse de le servir: Clmence n'entend plus
rien. Au bout d'un moment, la chambre de l'auberge, qui donne justement
en face de ses croises, s'claire. Clmence, qui, heureusement pour
elle, est sans lumire, y voit entrer son pre prcd de son
domestique, et de deux garons de l'auberge. Clmence peut suivre tous
ses mouvemens. On lui apporte quelque nourriture, dont il prend
trs-peu. Ensuite les domestiques sortent; le baron est seul. Il se
promne  grands pas, il crit, dchire sa lettre, crit de nouveau, se
promne encore, et passe ainsi plusieurs heures dans une agitation qui
brise le coeur sensible de Clmence: elle est prte  faire cesser les
tourmens d'un pre, elle va voler dans ses bras; mais par o? comment?
rveillera-t-elle la bonne Berthe? fera-t-elle un clat, au milieu de la
nuit, dans un village? Il vaut mieux attendre le jour; quand tout le
monde sera lev, elle pourra faire savoir au baron qu'elle est l,
qu'elle brle de lui demander un pardon gnreux de sa faute.....
Clmence ne respire pas: sa bouche est colle sur la vitre de sa petite
fentre, elle examine son pre, et son tat ne peut se dcrire.

Cependant le jour parat, et Clmence ne pense point qu'elle peut tre
vue par le baron. Bientt elle en fait la rflexion, et se retire. Elle
ne sait plus que faire. Ses premiers projets renaissent dans son esprit;
elle trouve de nouveau mille raisons pour les suivre; et si son pre
ignore qu'elle est si prs de lui, si elle le voit remonter dans sa
voiture et partir, elle reprendra la route de l'abbaye de Belverne, o,
une fois dans le clotre, il n'aura plus le droit de la rclamer.
Clmence ne peut pardonner au baron le prjug qui l'a rendu assez
inhumain pour bannir Victor: Clmence est peut-tre coupable
d'ingratitude; mais son coeur est pourtant sensible et tendre: qui peut
donc lui donner cet loignement si condamnable pour l'auteur de ses
jours!... Vous tous qui raisonnez ainsi, vous qui osez blmer Clmence,
je vous dirai: Si vous connaissez l'amour, et qu'on vous donne  choisir
entre un pre, que vous trouvez injuste, et un amant perscut, que
ferez-vous? de quel ct pencheront vos affections?

Laissons Clmence combattre le devoir et le desir religieux qui la porte
vers l'abbaye de Belverne; profitons du moment o elle se cache dans la
chambrette pour viter les regards de son pre, qui peuvent  tout
moment se porter vers sa fentre, et revenons  Victor qui chemine avec
Valentin, vers l'glise qu'il apperoit dans la plaine, et o l'appelle
 son tour le desir pieux et fervent de prier.




CHAPITRE VII.

LES RUINES ET LES TOMBEAUX.


Victor, tout troubl encore de la scne affreuse qu'il vient d'prouver,
consol nanmoins par sa vertu qui le soutient toujours, marche donc
avec son fidle serviteur. La nuit approche, et menace d'tre aussi
orageuse que celle de la veille: ils se flattent de trouver un asyle
chez le pasteur de l'glise, et avancent toujours. Ils arrivent enfin 
l'glise, et bien  propos, car des torrens de grle et de pluie tombent
du firmament, et les clairs semblent, en dchirant la nuit qui
s'paissit, rendre  la terre quelques rayons lumineux du soleil. Ils
entrent; cette glise est ouverte, elle est mme en ruines, et des
monceaux de pierres, de colonnes brises, annoncent la dgradation la
plus complte. Victor et Valentin, qui sont  couvert, examinent
ensemble ces ravages du temps ou de l'inconstance humaine. Cette glise
ne leur parat plus tre une paroisse de village, ainsi qu'ils se
l'taient d'abord imagin; elle fut sans doute une abbaye clbre;
l'ordonnance et la grandeur du btiment claustral, qu'on apperoit  la
faveur des clairs,  travers les vitraux briss de l'glise, annoncent
assez que cette abbaye antique fut habite par un nombre considrable de
cnobites. Victor ne se dit pas moins: Puisque ce lieu dsert fut
autrefois un temple destin  la prire, que ses votes soient encore
frappes de celles d'un mortel infortun! Dieu entend, de tous les
points de la terre, le cri du malheur; ces voeux monteront, aussi bien
ici qu'ailleurs, au pied de son trne auguste.

Valentin, qui ne voit ni ciel ni terre, lorsqu'il n'claire point,
serait assez d'avis que son matre quittt ce lieu effrayant, o
perchent, prs de lui, les oiseaux nocturnes et sinistres qu'il entend
s'envoler, effrays d'y voir deux personnes; mais Victor ne craint rien:
il s'agenouille, engage son valet  en faire autant, et commence une
prire mentale que Valentin est bien loign de partager, puisqu'il
tremble au moindre bruit.  peine sont-ils dans cette position, que le
choeur de l'glise s'claire. Une religieuse, absolument voile, parat,
tenant un flambeau dans sa main, s'approche de l'autel, tout bris qu'il
est, et s'agenouille en priant  son tour. Valentin veut faire un cri de
surprise, Victor lui met sa main sur la bouche, et le contient dans une
attitude silencieuse quoique tonne. Tous deux respectant la pieuse
occupation de cette vierge du Seigneur, retiennent pour ainsi dire leur
respiration, et attendent qu'elle soit leve pour lui adresser la
parole. Quelques instans aprs, la religieuse dpose le flambeau sur
l'autel, et disparat: Valentin, qui court aprs elle en l'appelant,
remarque qu'elle s'est retire par une petite porte cache derrire
l'autel, et qui est trs-bien ferme. Valentin est au dsespoir de
n'avoir point interrog la religieuse: il aurait su s'il tait possible
qu'elle donnt l'hospitalit  son matre et  lui.  prsent, il a beau
frapper, personne ne lui rpond; voil ce qu'a produit la discrtion de
Victor. Ne t'alarme pas, mon cher Valentin, lui dit son matre; l'orage
continue, il est vrai, nous ne pouvons nous exposer  reprendre notre
route; mais cette maison est habite, je suis sr  prsent qu'elle est
habite: cette sainte femme ne peut tre seule ici; coute-moi, prends
ce flambeau, et cherchons quelque moyen de nous introduire dans la
communaut. Je me trompe fort, si, derrire les dbris de cette
chapelle, je n'apperois pas une porte entr'ouverte.

Valentin ne craignait point les hommes, quelque nombreux qu'ils
fussent; il aurait brav une arme, Valentin; mais, comme les plus
grands caractres ont leurs faiblesses, Valentin croyait au diable, aux
revenans; il avait peur des morts, on ne l'et pas fait passer un
quart-d'heure sans lumire dans une cave. Qu'on juge de son effroi, en
voyant la ferme rsolution o tait Victor de parcourir ce vaste
difice: il ne fit pas semblant de craindre, de peur de passer pour
poltron, et prit le flambeau qui brlait sur l'autel. Il pria cependant
Victor de marcher devant, comme le plus jeune et le plus alerte; puis il
le suivit, en tremblant  son aise et de tous ses membres.

Une porte tait en effet entr'ouverte: Victor la pousse, et les longs
gmissemens qu'elle fait sur ses gonds retentissent au loin dans des
souterrains qu'ils annoncent. N'allons pas l, monsieur, dit Valentin,
ce ne sont que des caveaux o sans doute on enterre ici les morts. Il
faut les voir, mon ami, rpondit Victor; et Valentin se tut.

 l'entre de ces votes sombres tait une inscription, crite en langue
esclavonne, celle qu'on parlait alors dans la Bohme, et en lettres
capitales qui paraissaient faites  la main:

* * *

_Qui que vous soyez, ne cherchez point  pntrer ces ruines funbres:
respectez l'amour malheureux qui vient d'y fixer son sjour_.

* * *

Qu'est-ce que cela veut dire?.... Un amant, infortun comme Victor,
serait-il cach dans les dtours tortueux de ces souterrains? Victor
sent redoubler sa curiosit, tandis que le peu de courage qui restait 
Valentin, va l'abandonner tout--fait. Victor avance.... Un tombeau
frappe sa vue; on lit dessus la pierre qui le couvre:

* * *

_Elle connut l'amour, et vint pleurer ici le sducteur qui la rendit
mre, et l'abandonna ensuite lchement. ROSELLE DRIC gt ici depuis
l'an 1602_.

* * *

Comme cette inscription frappa Victor! Il allait la relire, lorsque son
pied accrocha par mgarde un angle du tombeau: plusieurs pierres s'en
dtachrent, et le bruit qu'elles firent en tombant effraya tellement
Valentin, que son flambeau s'chappa de ses mains, et s'teignit.

Valentin, qui croit que le bruit qu'il a entendu vient du fond du
cercueil, a laiss tomber le flambeau, et le voil, ainsi que son
matre, dans la plus profonde obscurit. Imprudent, lui dit Victor,
qu'as-tu fait?--Eh! monsieur, j'en suis plus fch que vous!  prsent
que devenir! donnez-moi le bras, en grace, et tchons de sortir de ce
lieu maudit par le mme chemin qui nous y a conduits.

Valentin ramasse le flambeau, auquel brlent encore quelques flamches,
et saisit fortement le bras de Victor, qui consent  retourner sur ses
pas. Ils marchent  ttons; mais au lieu de reprendre leur premire
route, ils s'garent sans y penser, et arrivent  une espce d'oratoire
creus dans le roc, clair par une bougie qui brle sur un prie-dieu.
Sur le mur on lit:

* * *

_Je l'adore, et c'est pour lui que je m'enterre, toute vivante, dans
ces cavernes sombres_.

* * *

Plus loin, sur un autre mur:

* * *

_Ici je viens penser  lui: ici je prie Dieu qu'il dirige un jour sa
course vagabonde vers cet asyle du malheur_.

* * *

C'est quelque infortune, s'crie Victor, qui, comme moi, est spare
pour toujours de l'objet de sa tendresse.  sombre dsespoir! quelle est
donc la femme capable de tant d'amour!....

Victor rallume le flambeau de Valentin, et le lui rend; il s'empare
lui-mme de la bougie qui brle sur le prie-dieu, et il poursuit son
examen. Il ne sait pourquoi il s'intresse  l'inconnue qui a trac ces
caractres: hlas! existe-t-elle encore, ou repose-t-elle  jamais dans
quelques-uns de ces tombeaux!

Une espce de caveau assez orn de sculptures s'offre  ses regards. Une
tombe  moiti ouverte est place dans un coin.  l'approche de Victor,
il s'en chappe un oiseau sinistre qui fait une peur affreuse au pauvre
Valentin. Victor lui reproche son peu de courage, s'approche du
monument, et y lit ces mots:

* * *

_Constance-Adlade de Munster, fille du duc de Mensterberg, pronona
dans cette abbaye des voeux ternels, l'an 1582. Son pre voulait la
marier  un grand qu'elle n'aimait pas: son coeur s'tait donn au beau
page Hillerin, qui l'adorait. Le page mourut de dsespoir, et la belle
Constance de Mensterberg vint expier ici le malheur de son rang, qui
l'avait prive de l'amant le plus tendre. Fuyez l'amour qui cause tant
de peines, vous tous qui lirez cette pitaphe, et priez Dieu pour l'ame
de celle qui repose sous cette pierre_.

* * *

Les rangs, l'orgueil et la fortune, s'cria Victor, ont donc t de tous
les temps les tyrans de l'amour?.... Il fit une courte prire sur la
tombe de l'infortune Mensterberg, puis il continua sa route
souterraine.

Ce fut une espce de cellule qu'il rencontra ensuite: elle tait peu
orne; on y distinguait seulement un mchant lit, une table, quelques
siges, et un squelette, qui fit reculer d'effroi le timide Valentin. On
lisait sur les murs:

* * *

_Ici, je me familiarise avec l'ide de la destruction. Le malheureux
ne vit point, il meurt sans cesse; il faut qu'il apprenne  souffrir le
moment heureux qui doit le conduire de cet engourdissement  la mort_.

* * *

Victor remarqua que quelqu'un tait venu, peu de momens avant, dans
cette cellule; car il trouva un mouchoir tremp de larmes. Quelle est
donc cette infortune, dit-il? car sans doute c'est celle qui s'est
enterre vivante, suivant ses propres expressions, dans ces cavernes
sombres. Serait-ce la religieuse que nous avons vue dans l'glise?
serait-elle seule, seule ici? Une femme! ah Dieu! quel amour! quelle
vertu!

Victor rencontra encore un tombeau, mais dont l'inscription le frappa
plus que toutes celles qu'il avait dj lues. Ce tombeau, simple et sans
faste, taill seulement dans le roc, tait totalement dcouvert. On y
voyait un cadavre, dont les traits n'taient pas assez dfigurs, pour
qu'on ne remarqut point que c'tait celui d'une jeune fille qui avait
t belle. Un portrait tait coll sur sa bouche, qui semblait encore le
baiser; et tandis que l'une de ses mains tenait encore ce portrait
entirement dcolor, l'autre main supportait une planche de marbre sur
laquelle on avait grav:

* * *

_Son coeur est l contre mon coeur; ses cheveux servent de coussin  mes
cheveux. Lopold dort ici avec son Alexandrine. Tous deux constans, tous
deux spars et perscuts par un rival puissant et jaloux, n'ont pu se
rejoindre que dans la tombe. Pleurez, amans, pleurez, et apprenez que
l'espoir d'une telle runion fut la plus douce consolation qu'ils eurent
pendant leur courte vie._

_Alexandrine gt ici depuis 1599, et Lopold, dont on n'a pu obtenir
que le coeur et les cheveux, fut runi  celle qu'il avait adore, en
1608_.

* * *

Quittons cet asyle des morts, s'cria Victor; il me fait trop de
mal.--Oui, quittons-le, monsieur, interrompit Valentin; il y a dj plus
de deux heures que je voulais vous le proposer: je n'aime pas cela, moi,
a m'attriste trop.

Valentin, enchant de la rsolution que vient de prendre son matre, le
suit avec plus de fermet. Tous deux apperoivent enfin un escalier, le
montent, croyant se retrouver dans l'glise, et restent fort tonns de
voir un vaste jardin, sem de croix noires de tous les cts. C'est le
cimetire, monsieur, s'crie Valentin: o diable nous sommes-nous encore
fourrs?....

Comme tous les murs offrent des brches, il est facile de sortir de ce
lieu triste encore, et il est d'ailleurs instant de se rfugier dans la
maison, car l'orage semble tre redoubl, et les coups de tonnerre se
succdent avec une rapidit effrayante.

Victor et Valentin montent de vastes escaliers, et se trouvent enfin
dans de longs corridors. Ici Valentin est plus tranquille, et Victor,
qui ne trouve rien de curieux  voir dans ce btiment ruin, ne cherche
qu'une chambre o il puisse passer le reste de la nuit. Une cellule est
ouverte; il y a mme quelques meubles. Nos deux voyageurs la visitent
bien par-tout, et s'y enferment dans le dessein d'attendre le jour et la
fin de la pluie. Leur intention n'est pas de dormir, ce qui ne serait
pas prudent dans un endroit ouvert de tous cts, o ils n'ont encore
apperu qu'une femme, quelques recherches qu'ils aient faites. Il est
probable, en effet, que cet antique monastre est inhabit: une seule
femme s'y trouve, et sans doute c'est celle qui s'y est renferme par
dsespoir.

Victor, accabl par la chaleur insupportable de l'air qu'il respire,
dpose ses armes, une partie de ses vtemens. Il examine tranquillement
le tableau effrayant que lui offre la nature en feu, lorsqu'il croit
entendre des soupirs assez prs de lui. On parle mme, on se plaint....
et il est impossible de distinguer ni le son de la voix, ni les
exclamations de la personne qui gmit.... Victor coute; c'est sans
doute dans une cellule voisine, car en mettant l'oreille contre le mur 
gauche, on entend plus distinctement que c'est la voix d'une femme. Je
ne puis rsister au desir de la trouver, s'crie Victor; il faut que je
la voie, que je la console. Viens avec moi, Valentin, ou reste l; je
vais tcher de pntrer dans cette cellule, dont l'entre est sans doute
 ct de la ntre.--Je vous suis, monsieur, rpond Valentin, je ne suis
pas fait pour vous abandonner.

Victor se rhabille  la hte, reprend ses armes, et sort avec son valet.
Ils croient entrer chez l'inconnue; ils se trompent. Point de porte 
ct de la leur; un long mur de corridor, et voil tout. Ils se mettent,
en consquence,  courir toute la maison, en haut, en bas, de tous les
cts. Ils entrent par-tout o l'on peut entrer, frappent  toutes les
portes qui sont fermes, et qu'on n'ouvre pas. Rien, personne; le
silence, et l'cho qui rpte le bruit qu'ils font, voil tout.

 la fin Victor commence  se lasser, lorsqu'une porte fragile qui n'est
pas ferme, et qui cde  sa main qui la pousse, lui offre un tableau
inattendu. Une femme, la religieuse sans doute qu'il a vue dans
l'glise, car elle est vtue de mme, est appuye, la tte dans ses deux
mains, sur une table; elle dort profondment, et Victor qui l'examine
avec attention, sans pouvoir distinguer ses traits, cachs par ses
mains, ne sait s'il doit se permettre d'interrompre son sommeil....
Valentin est de cet avis; mais Victor connat trop les rgles de la
dcence et de la dlicatesse pour se permettre une semblable
importunit, qui peut d'ailleurs effrayer l'inconnue, et nuire  sa
sant. Victor respecte donc son repos; mais il examine tout, il cherche
s'il ne trouvera pas quelque indice qui puisse l'clairer sur le sort de
cette femme. Est-ce elle qu'il a entendue gmir, ou sont-elles plusieurs
religieuses qui portent le mme habit? cela doit tre. Quelle apparence
en effet qu'une femme reste seule dans des ruines, que n'habiterait pas
l'homme le plus intrpide? celle qui pleurait d'ailleurs ne peut pas
s'tre si vte endormie: elle tait alors  l'autre bout du btiment, du
moins il a fallu parcourir bien des dtours pour venir retrouver
celle-ci... Elles sont plusieurs, il n'y a pas de doute, et ce serait
une inconsquence que d'en rveiller une pour s'informer du chagrin
d'une autre. Attendons, dit Victor, attendons quelques momens, ou
plutt, crois-moi, l'orage se dissipe, le jour commence  renatre,
reprenons notre route, et laissons-l cette aventure qui, dans le fond,
m'est fort indiffrente. Je ne pense qu' Clmence, Valentin, toutes les
autres femmes ne peuvent m'intresser, et je n'ai pas besoin de
m'affliger sur les malheurs des autres, quand j'ai bien de la peine 
supporter les miens. Partons, Valentin.--Oui, partons, monsieur.

Victor et Valentin, avant de sortir de la chambre o dort l'inconnue,
jettent encore sur elle un dernier regard. Un bijou charg de diamans,
et qui ressemble assez au bracelet d'un riche Bohmien, brille sur elle,
o il est presque cach par les replis de son voile. Victor ne fait pas
plus d'attention  ce bijou; et Valentin, qui brle de sortir de ce
lieu, ne l'a mme pas remarqu. Tous deux descendent, traversent une
grande cour dont les portes sont brises, et se retrouvent enfin dans la
campagne, o le temps, plus serein, leur permet de choisir une route.
Ils en prennent une au hasard, et aprs quatre heures environ de
marche, ils rencontrent enfin un lieu habit, qu'on leur dit tre un
petit village, voisin de la ville de Brinn.

Ils s'y reposrent une partie du jour, et s'amusrent  examiner la
beaut du chteau de Spilberg, qui, plac sur une hauteur hors de la
ville de Brinn, en fait la principale dfense. Vers la fin du jour,
Victor qui pensait sans cesse  Clmence, voulut revoir l'charpe
prcieuse dont elle l'avait dcor. Je le couvrirai de baisers, se
dit-il, ce voile chri qui ne me quittera jamais, et je me rappellerai
du devoir qu'il m'impose d'tre fidle  l'amour.

Victor dcouvre sa poitrine, o il croit retrouver l'objet qui lui est
si cher.  surprise! il ne l'a plus! O, quand et comment a-t-il perdu
ce bijou prcieux? qui le lui a pris? Ciel! s'crie Victor, je me
rappelle.... l-bas, dans cette abbaye, j'ai t mes vtemens, je les ai
mis sur un sige, et tout--coup, frapp par des accens plaintifs, je
les ai repris  la hte. C'est-l, oui, c'est-l que j'ai oubli mon
charpe.... Oh! courons, volons; je perds la vie, je meurs si je ne la
retrouve!--Quoi! monsieur, reprit Valentin, nous allons encore revoir ce
vilain sjour des morts? Peine inutile! quelqu'un aura pris votre
charpe, vous ne la reverrez plus.--Eh! qui veux-tu? il n'y a personne,
qu'une femme ou deux tout au plus, dans cette maison abandonne;
personne ne va o nous avons t; c'est si haut, il y a tant de
dcombres  traverser, et le btiment est si peu fait pour piquer la
curiosit! Retournons-y, Valentin; viens avec moi, mon ami. Oh! si tu
savais l'tendue de mes regrets!....

Victor se lve, Valentin le suit tristement, et tous deux, aprs s'tre
munis en route de plusieurs flambeaux, car la nuit approche, reprennent
le chemin de l'abbaye, qu'ils doivent retrouver aprs quatre heures de
marche. Ils entrent dans le btiment, aprs avoir allum des flambeaux 
leur lanterne sourde.... Ils ne rencontrent encore personne. Victor
monte prcipitamment  la cellule o il s'est repos la nuit dernire:
il la retrouve, la reconnat bien; mais, hlas! son charpe n'y est
plus! Quelqu'un l'a prise; mais qui? Pendant que Victor se livre  ses
regrets, Valentin, qui cherche autour de la cellule avec son flambeau,
jette un cri de surprise. Oh, monsieur, monsieur! lisez, lisez donc ce
qu'on a crit l; votre nom, monsieur, votre nom!

Victor s'approche, et reste frapp d'tonnement en lisant ce qui suit:

* * *

_Est-ce bien Victor qui est venu visiter, cette nuit, ces lieux
dserts? ou bien est-ce quelque misrable qui lui a drob son bijou le
plus prcieux?... Oh! qui que tu sois, si tu reviens ici, daigne
dissiper ma mortelle inquitude! Ou rends-moi mon ami, ou laisse-moi
l'charpe dont je le ceignis moi-mme, comme un don de l'amour_.

* * *

Victor transport de joie, comprend par ces mots que Clmence est dans
cette maison abandonne; c'est elle peut-tre qu'il a vue sous l'habit
de religieuse..... Victor et Valentin courent de nouveau toute la
maison: ils croient,  tout moment, qu'ils vont rencontrer Clmence:
vain espoir! Clmence ne parat point. Ils vont dans les souterrains,
par-tout! personne, personne....

Laissons Victor occup de cette recherche dont il commence  dsesprer,
et rentrons dans le village de Bodwits, o nous verrons ce que fit
Clmence pour viter son pre, qui tait venu loger justement dans une
auberge en face de la maison o la bonne Berthe avait donn
l'hospitalit  l'amante de Victor.




CHAPITRE VIII.

LE BEAU PCHEUR, nouvelle.


Le jour parat, et Clmence se doute que le baron gote quelques momens
de repos; car il ne se montre plus  travers sa croise, et le plus
profond silence rgne chez lui. Clmence, absorbe elle-mme par le
voyage de la veille et les inquitudes de la nuit, s'endort
insensiblement, mais bientt on frappe  sa porte; elle se rveille en
sursaut, et tremble sans savoir pourquoi. Qui est l, dit-elle en
frmissant?--C'est moi, c'est Berthe votre htesse: venez donc, venez
donc voir un beau carosse, des domestiques richement habills, tout
l'attirail d'un des plus grands seigneurs de l'Allemagne; sans doute
qu'il est descendu cette nuit,  l'pe couronne?--Ma bonne htesse, je
ne suis pas curieuse.--On dit qu'il va monter en voiture, nous le
verrons.--Permettez-moi de reposer encore?--Dame, je l'ai vu
tout--l'heure; c'est un beau vieillard! il m'a salu avec une bont!...
moi, j'avais presque envie, si je n'avais craint de lui manquer, de
l'engager  venir voir mon clos, que j'ai l derrire ma maison, et qui
est tenu!.... Ah!.... je lui aurais donn du bon lait, et vous auriez
djen avec lui. Nous aurions eu tout le temps de le voir!

Clmence sent redoubler son trouble: elle craint que la bonne Berthe
n'accomplisse son projet, ne rencontre le baron, et ne l'amne chez
elle, ce qui serait trs-possible. Le meilleur moyen d'arrter ce
malheur, c'est d'occuper cette femme... Clmence ouvre sa porte. Entrez,
ma chre htesse, dit-elle  Berthe; asseyez-vous donc l?--Vous
tes-vous bien repose, ma belle enfant?--Trs-bien.--Je craignais hier
soir en voyant votre air abattu, que vous tombassiez malade; mais vous
ne l'auriez pas t long-temps chez moi, car j'ai un compre qui possde
des secrets capables de ressusciter des morts?--Ah , pendant que nous
sommes seules, et avant que je parte, car je ne tarderai pas  me mettre
en route, contez-moi donc ces choses si effrayantes que vous n'avez pas
voulu me dire hier au soir?--Fort bien, mais c'est que je voudrais le
voir partir.--Qui donc?--Ce grand seigneur.--Eh laissez l votre grand
seigneur: on dirait que vous n'en avez jamais vu.--Oh! il n'en passe pas
beaucoup de ce train l par ici, et moi je suis rarement sortie de ce
village, o je suis ne.--Vous devez connatre en ce cas l'abbaye de
Belverne qui n'est qu' quatre lieues de cet endroit?--Si je la connais!
j'y ai t plus de vingt fois. Dfunt mon mari tait mme sur le point
d'y tre jardinier.--C'est une belle abbaye, n'est-ce pas? il y a
beaucoup de religieuses?--Ah bien oui! des religieuses! vous ne savez
donc pas, mon enfant? c'est justement cela que je voulais vous raconter
hier soir: mais des histoires de diables, de revenans, dame a peut
faire peur aux jeunes filles, et troubler leur repos; c'est ce que j'ai
craint.--Que parlez-vous de diables, de revenans?--coutez, coutez, mon
enfant: vous voulez aller  l'abbaye de Belverne? eh bien, vous n'irez
pas, vous ne pouvez pas y aller: ce que je vais vous dire vous fera
changer de rsolution, j'en suis sre.

La bonne femme, qui allait raconter une histoire, ne songeait plus 
guetter le dpart du baron de Fritzierne: c'tait ce que demandait
Clmence, qui s'inquitait peu du conte qu'elle allait lui dbiter.
Clmence donc feignit de lui prter la plus grande attention, et Berthe
commena son rcit naf en ces termes.

Il y avait une fois, il y a trois cents ans peut-tre, une belle
princesse, qu'on appelait Sigisbethe, si je ne me trompe; oui c'tait
Sigisbethe qu'elle se nommait. Elle tait la fille du duc de Saxe, qui,
je crois, alors tait roi d'une partie de l'Allemagne; oui c'tait le
roi ou l'empereur de Saxe. Au surplus, cela est indiffrent pour
l'histoire de la princesse.

Sigisbethe donc tait belle, jeune et riche, c'tait trop de perfection
sans doute. Tous les seigneurs les plus galans de la cour de son pre,
s'empressaient de lui plaire; les souverains mme, ses voisins, se
faisaient un honneur de briguer sa main et son coeur. Sigisbethe tait
insensible  tous ces hommages.

Elle n'aimait point encore, et bravait mme l'amour qu'elle jurait, en
riant, de ne jamais connatre. Il ne faut point badiner, voyez-vous,
avec ce petit dieu, qui fait ses coups  la sourdine, et s'attache plus
obstinment  ceux qui ont l'air de le fuir. Sigisbethe un jour tait
occupe  cultiver des fleurs dans le jardin de son palais, lorsqu'on
vint lui annoncer que l'cuyer du prince de Souabe demandait l'honneur
d'une audience. Sigisbethe se douta que cet cuyer venait de la part
d'un nouvel aspirant  sa main; et, comme elle tait, tous les jours,
tourdie de semblables visites, elle refusa, pour le moment, de recevoir
l'cuyer. Celui-ci insiste; et pour se dbarrasser de cet importun, elle
dit qu'on l'introduise dans les jardins, o sans faon elle l'coutera
et le congdiera. Elle tait  sa volire lorsque l'cuyer se prsenta,
suivi d'un nombreux cortge de gens chargs de prsens. L'aspect imprvu
d'une campagne magnifique, au sortir d'une plaine aride, ne frappe pas
plus agrablement l'oeil du voyageur, que la vue de l'cuyer ne fit
d'impression subite sur le coeur de la pauvre Sigisbethe. Le plus beau
cavalier du monde se prsente  ses regards, met un genou en terre,
baisse un oeil bleu plein de douceur, et lui dit: Belle princesse, frapp
du bruit de votre beaut et de vos vertus, le prince mon matre, vous
conjure par ma timide voix, d'agrer ses voeux, son respect, sa
tendresse, et le desir qui l'anime de devenir votre poux. Permettez-moi
de vous offrir son portrait, et de vous prier d'accepter ces prsens,
faibles tmoignages de son estime pour une si grande princesse!....

Sigisbethe, frappe soudain d'un trait qui lui perce le coeur de part en
part, n'a pas la force de rpondre  l'cuyer; elle le regarde, et ne
lui dit mot. L'cuyer  son tour, tonn d'un silence qu'il prend pour
du mpris, lve ses regards sur les beaux yeux de Sigisbethe, et le mme
trait que vient de lancer l'amour, blesse deux coeurs  la fois...
Princesse, lui dit-il en balbutiant, que dirai-je au prince mon
matre?--Loyal cuyer, reprend la princesse aussi trouble, je ne puis
vous rpondre en ce moment. Vos offres, le coeur que vous me....
Pardonnez si..... Revenez tantt dans mon cabinet, mais seul..... Nous
parlerons, je vous parlerai du moins de votre matre, et vous saurez
mes intentions.

L'cuyer baise le pan de la robe de la princesse et se retire.
Sigisbethe, reste seule avec ses oiseaux, continue de leur donner de la
nourriture; mais elle est distraite, et ne sait plus ce qu'elle fait.
Une tourterelle et son fidle amant se becquetent dans un coin de la
volire, Sigisbethe, qui ne les a jamais remarqus, y fait plus
d'attention. Elle soupire en voyant les nids des tendres fauvettes, et
regardant peu  peu le portrait du prince de Souabe qu'elle a pris des
mains de l'cuyer, elle est effraye de la laideur de ce prince qui ose
prtendre  sa main. Elle compare les traits que lui offre le portrait,
avec les traits si beaux de l'homme qui vient de lui parler, et regrette
que ce charmant cuyer ne soit pas le prince lui-mme. Ds le moment
qu'elle a form ce regret, Sigisbethe, qui a de l'esprit et du jugement,
descend dans son coeur. Elle y remarque un amour naissant; et, loin de
chercher  le combattre, elle brle de s'y livrer, tant il est vrai
qu'une premire inclination est insurmontable. Sigisbethe attend avec
impatience le moment qui doit lui ramener le bel cuyer; il arrive, ce
moment fortun. Huguenin est introduit; Huguenin et Sigisbethe
s'entretiennent long-temps, d'abord du prince de Souabe; ensuite
Sigisbethe lui fait des questions sur son tat, sa fortune. Huguenin est
sans bien; il n'a que sa naissance et les bonts de son matre. Restez 
ma cour, lui dit Sigisbethe, et faites dire  votre matre qu'il vous
faut du temps pour lui gagner mon coeur; que j'ai exig d'ailleurs votre
sjour prs de moi. Cette prfrence que je ne donne  aucun des autres
cuyers qui me sont envoys, ne peut que le flatter.--Je ne le puis,
belle princesse, rpond Huguenin en soupirant, mon matre va partir pour
la guerre qui s'allume du ct de la Prusse, et il faut que je lui rende
une prompte rponse.--Partez donc, et revenez, revenez sur-tout... De
tous ceux qui m'ont fait, comme vous, des propositions de... mariage,
vous seul tes fait pour russir  m'enflammer.... Votre parole de franc
cuyer que vous reviendrez.--Je vous la donne, princesse. Hlas! que mon
matre est heureux!....

Huguenin prononce ces mots en se retirant. La princesse le rappelle, et
lui remet son portrait que le tendre Huguenin admire long-temps.
Gardez-le, lui dit Sigisbethe; si vous le trouvez bien fait, gardez-le
quelque temps, il vous sera toujours loisible de le remettre  votre
matre.

Huguenin s'en retourne, et ds ce moment la cour de Sigisbethe, ses
palais, ses superbes jardins, tout cela n'est plus qu'un dsert pour
elle. Elle passe les jours entiers sur la plate-forme de sa haute tour,
pour regarder de loin si elle voit revenir l'cuyer.... Si son nain
donne du cor, s'il entre quelqu'un au palais, le coeur lui bat; elle se
lve prcipitamment, et court comme si elle allait au-devant
d'Huguenin.... Mais hlas! Huguenin ne revient pas! deux annes entires
s'coulent, et Huguenin ne parat plus. Sigisbethe est au dsespoir;
elle change  vue d'oeil: son pre, tout le monde s'en apperoit, et son
pre s'en afflige avec tout le monde. Sigisbethe n'a plus de got que
pour la solitude, pour les promenades champtres. Elle sort le matin
toute seule, et ne rentre que le soir, sans qu'on sache o elle a t.
C'est dans la campagne, c'est dans les bois voisins que Sigisbethe va
passer des journes entires; c'est au bord des ruisseaux, au milieu des
beauts de la nature, qu'elle va penser au bel cuyer.  la fin, cette
conduite dplat au duc de Saxe son pre. Il veut qu'elle choisisse un
poux, et lui annonce que puisque son coeur ne s'est dcid pour aucun de
ses soupirans, il va les rassembler dans un tournoi dont le vainqueur
obtiendra sa main. Dj le jour est fix pour cette fte, et de tous
les cts de l'Europe, on voit arriver des paladins plus richement arms
les uns que les autres. Sigisbethe voit ces prparatifs avec effroi,
elle ne peut supporter l'ide d'tre  un homme qu'elle ne peut aimer,
quel qu'il soit, puisqu'elle n'en adore qu'un seul, et qui ne peut
prtendre  sa main.

Vous croyez peut-tre, ma belle enfant, deviner mon histoire? Oui, vous
pensez sans doute que le bel cuyer va revenir, qu'il combattra masqu
dans le tournoi, et que, se signalant par ses exploits, il sera le
vainqueur et l'poux de Sigisbethe. Point du tout; c'est en effet l la
marche de ces sortes d'histoires que l'on m'a lues autrefois; mais
celle-ci est vritable, et ne ressemble pas aux autres. Vous allez voir.

Sigisbethe profite encore des derniers momens de libert qui lui
restent pour aller faire ses promenades champtres. Un jour qu'elle a
retard son retour au palais, elle se trouve presque surprise par la
nuit, et, se sentant accable par la fatigue et la soif, elle entre dans
la cabane d'un pcheur, dont le toit couvert de paille s'offre  ses
regards. Une bonne femme y prpare une collation frugale. J'ai soif, ma
bonne, lui dit Sigisbethe, voulez-vous me donner 
boire?....--Volontiers, ma belle dame, lui rpond la bonne femme, qui
s'empresse de lui offrir du laitage. tes-vous seule ici, lui demande
Sigisbethe?--Avec mon fils, madame, un brave jeune homme qui s'occupe de
la pche pour nous faire vivre. Il va rentrer, madame, vous allez le
voir; c'est un bien gentil garon!

Sigisbethe, qui ne pense qu'au bel cuyer, se soucie peu de voir un
autre gentil garon: elle se lve pour se retirer, mais une romance,
qu'on chante au-dehors de la cabane, frappe agrablement son esprit, qui
croit distinguer une voix trop connue de son coeur. Voil la chanson du
pcheur, ma belle enfant; je la sais, car j'ai t berce avec cela. Je
ne chante pas bien; mais vous entendrez -peu-prs l'air.

    CHANSON DU PCHEUR.

        Au bord d'une rivire
      O tendait ses filets,
    Pcheur, dans sa couleur amre,
      Exprimait ses regrets:
      Dame de haut parage
      Avait touch mon coeur;
          Mais,  douleur!
      N'ai pu d'un doux servage
      Promettre le bonheur
           mon ardeur.

        Bien que de ma naissance
      Puisse vanter l'clat,
    tais plong dans l'indigence,
      Sans honneurs, sans tat.
      Je pars de ma province,
      Plein de timidit,
          De loyaut;
      Je portais, pour mon prince,
      Voeu de fidlit
           la beaut.

        Vas trouver chtelaine
      Qui soudain prend ma foi:
    Un moment la rends souveraine
      De mon coeur, de tout moi.
      N'ai plus que la puissance
      D'admirer ses beaux yeux:
          Jour malheureux!
      Perds mon indiffrence
      Et lui fais mes adieux,
          Triste, amoureux!

        Alors, dans ma souffrance,
      Quitte l'habit galant;
    Et, sous celui de l'indigence,
      Deviens sombre et dolent.
      Prends filets et nacelle,
      Me fais, dans ma douleur,
          Pauvre pcheur.
      Ne pense qu' ma belle,
      Et les coups du malheur
          Brisent mon coeur

Sigisbethe, entrane par des soupons bien fonds, court vers le
chanteur, qui entre en mme temps. Quelle surprise pour la princesse de
reconnatre Huguenin!... Huguenin, de son ct, revoit l'objet de sa
tendresse, et ne peut croire  son bonheur.... Ah! princesse, lui
dit-il, en se prcipitant  ses pieds, vous avez entendu ma chanson?
elle dit tout, elle m'accuse sans doute; mais vous aurez la gnrosit
de pardonner  ma tmrit. Je n'ai pas t matre de mon coeur en
voyant tant d'attraits, tant de vertus! vous pouvez punir Huguenin
d'oser vous adorer; mais vous ne lui arracherez jamais son amour.--Que
dis-tu mon ami, lui rpond la princesse en le forant  se relever; eh!
suis-je la matresse moi-mme de renoncer aux tendres sentimens que tu
m'as inspirs! Oui, mon cher Huguenin, si, depuis deux ans tu as renonc
pour moi  la cour,  la faveur de ton matre; si, sous l'habit d'un
simple pcheur, tu as nourri tes feux  la vue de mon portrait, depuis
deux ans aussi tes traits sont gravs dans mon coeur; je t'adore,
Huguenin, et je vais te le prouver.

En disant ces mots, Sigisbethe dtache son voile brod, ses aigrettes,
ses pierreries; elle te sa robe d'azur parseme de fleurs d'or; tous
ses bijoux, tous ses riches ajustemens sont dposs; elle prend dans un
coffre qui est ouvert, un simple habit de laine, une coiffe  toque
rouge, tous effets appartenant  la prtendue mre du faux pcheur; et
dans un moment, cette belle princesse, dont le faste blouissait les
yeux, n'est plus qu'une simple bergre. Si le respect, dit-elle ensuite
au bel cuyer, qui la regarde tonn, si le respect t'empche de porter
tes voeux jusqu' la princesse de Saxe, tu ne dois plus te reprocher
d'oser aimer la bergre Sigisbethe.--Comment?--Je reste ici, je partage
tes travaux, ta tendresse, et je dis un ternel adieu  la cour, 
toutes ses grandeurs, qui taient sur le point de me priver pour jamais
de mon ami. Huguenin, voil ma main; je te jure,  la face du ciel,
amour fidle et loyaut.

Huguenin est transport de joie; il ne peut concevoir son bonheur, ni
l'excs du sacrifice que lui fait Sigisbethe. Ces deux amans se serrent
troitement; bientt usant des droits d'poux, l'amour vient enrichir de
ses fruits prcieux un hymen fait seulement sous les auspices de
l'ternel.... Sigisbethe a pass seize annes dans cette cabane, o elle
est devenue mre d'une fille qui compte quinze printemps. Je ne vous
dirai point quelle fut la douleur du prince de Saxe, qui crut sa fille
enleve ou passe dans d'autres climats: il lui prit une maladie si
singulire, que, perclus de tous ses membres, ce ne fut qu'au bout de
seize ans qu'un charlatan, plus habile que tous ses mdecins, lui rendit
l'usage de ses jambes. Comme on lui avait ordonn, pour sa sant, de
faire de longues courses  pied, le prince allait passer des journes
entires  courir les champs, suivi d'un seul cuyer. Un jour qu'il
avait t plus loin qu' son ordinaire, il rencontra une jeune fille
dont la vue le frappa singulirement. Elle tait occupe  faire un
bouquet; et le prince, dont elle n'tait pas connue, ne put rsister au
desir de lui faire quelques questions. C'est sans doute, lui dit-il,
pour quelque berger fortun, ma belle enfant, que vous faites ce beau
bouquet?--Vous vous moquez, monseigneur, je n'ai point d'amant; je n'ai
qu'un pre et une mre que je chris.--Que font-ils?--Ils sont
pcheurs.--Ils s'appellent?--Huguenin: pardi tout le monde les connat
et les aime, ils sont si respectables!--Sont-ils riches?--Ils auraient
pu l'tre,  ce qu'ils disent souvent; mais ils ont prfr la pauvret
 la fortune, parce qu'ils disent qu'ils s'aiment mieux comme
a.--Conduisez-moi vers eux, je veux leur faire compliment d'avoir une
fille aussi intressante; eh puis, ma visite peut leur tre plus utile
que vous ne pensez.--Avec bien du plaisir, monseigneur; mais, pour le
moment, ils ne sont pas dans la cabane que vous voyez l, c'est la
ntre. Mon pre et ma mre sont sur la rivire  pcher dans leur yacht;
ils vont rentrer dans le moment, car voil l'heure de dner.--Je les
attendrai en me reposant, car je suis fatigu.

La jeune fille fait entrer le prince dans la cabane, sans se douter de
l'imprudence qu'elle commet. Le prince s'entretient avec elle; et,
suivant la frivolit de son ge, elle lui montre ses beaux ajustemens
des jours de fte. Ma mre en a de plus beaux que cela, ajoute-t-elle;
mais jamais je ne les lui ai vu porter: tenez, ils sont l, dans ce
grand coffre: oh! vous allez voir; a blouit, tant c'est riche.

L'enfant dvoile aux regards du prince les ajustemens brillans que
portait Sigisbethe le jour o elle rencontra le beau pcheur; et le
prince, qui reconnat les bijoux de sa fille, reste saisi d'tonnement.
Pendant qu'il cherche  pntrer ce mystre, Huguenin rentre avec
Sigisbethe: tous deux, enlacs amoureusement, s'aident rciproquement 
porter le fardeau utile qu'ils viennent de drober au fleuve. Ils
entrent:  surprise! Sigisbethe reconnat son pre qui l'accable de
reproches.... C'est donc pour vivre avec un homme vil, avec un homme des
champs, que tu as quitt ton pre, lui dit le prince, qui ne sait pas la
naissance d'Huguenin?--Mon pre, Huguenin n'est point ce que vous
pensez: il est....--Il va prir!....

Le vieillard sent ses forces se ranimer; il se lve, et d'un coup de
cimeterre il abat  ses pieds le malheureux Huguenin sans vie et baign
dans son sang!.... Quel tableau pour sa tendre pouse! elle veut se
percer d'un fer homicide; son pre l'en empche, et se blesse
mortellement lui-mme, en cherchant  arracher ce fer des mains de sa
fille. Sigisbethe est au comble du dsespoir; son poux n'est plus; son
pre va mourir  ses yeux, quel tat!....

Sur le soir, le prince de Saxe expire, et la princesse prend un parti
violent, concentr, qui tarit ses pleurs sans rien diminuer de ses
regrets. Elle rentre au palais avec sa fille, y fait transporter le
corps de son pre et celui de son poux; puis elle se fait reconnatre,
dpose les rnes du gouvernement entre les mains d'un de ses plus
proches parens, et va demander au prince d'Olmutz, son cousin, la
permission de fonder un monastre dans ses tats. Le prince d'Olmutz y
consent, et Sigisbethe fonde l'abbaye de Belverne du nom de son poux,
qui s'appelait Huguenin de Belverne. Sigisbethe fait dposer dans un
superbe tombeau les restes prcieux du malheureux Huguenin; puis elle ne
pense plus qu' se livrer  l'exercice des devoirs pieux. Sigisbethe
avait avec elle sa fille, qu'elle voulait retirer du monde, et dtourner
des maux que causent les passions: elle appela  elle toutes les femmes
que l'amour avait rendues malheureuses, et elle obtint que les victimes
de l'amour qui se rfugieraient dans son monastre, ne pourraient plus
tre rclames ni perscutes par leurs parens et leurs suprieurs.
Telle fut la cause de la rgle singulire de cette maison, qui fut
bientt remplie d'une quantit considrable de religieuses, et qui n'en
a jamais manqu: tant il y a dans le monde de personnes aimables dont
l'amour cause les tourmens!....

Sigisbethe fut remplace par sa fille Ragonde, et successivement les
femmes les plus distingues devinrent suprieures de l'abbaye de
Belverne, o les trangers venaient de trs-loin admirer les tombeaux et
les lgendes amoureuses que les saintes personnes de cette maison
mettaient par-tout, jusque dans leurs cellules. Les vastes souterrains
de l'abbaye servirent souvent de spulture  des couples malheureux,
runis par la mort. On y voyait la tombe d'un page de Mensterberg et de
la belle Adlade de Munster: on y voyait des choses trs-curieuses pour
ceux qui connaissent le sentiment de la tendresse.... Mais tout cela ne
s'y voit plus, et vous allez savoir pourquoi.

Mais pardon si je m'interromps, c'est que j'entends, je crois: oui,
c'est ce grand seigneur qui monte en voiture; il faut que je voie
cela.....

Ici la bonne Berthe coupe sa narration, ouvre la fentre de la chambre
de Clmence, qui frmit, et lui crie, en regardant dans la rue: Venez
donc, ma chre enfant, venez donc le voir; mettez-vous l,  ct de
moi; vous ne le verrez pas: il me salue: bon voyage, monseigneur....
Vous ne pourrez le voir, mademoiselle; le voil dans sa voiture, le
laquais est derrire; le cocher fouette ses chevaux, tout cela part: oh!
mon Dieu, mon Dieu, les beaux chevaux! la belle voiture! les beaux
habits!.....

Berthe se retire de la fentre, et Clmence, que son indiscrtion a fait
trembler, se rassure en entendant le bruit de la voiture qui s'loigne,
qui la spare peut-tre pour jamais du baron. Clmence n'a pas fait
beaucoup d'attention  l'histoire de Sigisbethe; elle tait trop
trouble.  prsent qu'elle ne craint plus d'tre surprise par son pre,
elle va couter plus attentivement la bonne Berthe, qu'elle prie de
continuer et d'abrger un peu son rcit. Berthe lui dit que ce qu'il lui
reste  raconter n'est pas long, et elle continue ainsi.




CHAPITRE IX.

ON DOIT S'Y ATTENDRE.


L'abbaye, ainsi que je vous l'ai dit, tait une des plus florissantes
de l'Allemagne dans ces derniers temps. Cette sainte maison tait le
recours des jeunes amans, et l'effroi des parens, qui ne pouvaient plus
y exercer de droits sur leurs enfans. Tout allait bien, lorsqu'un jour
le bruit se rpand qu'on entend toutes les nuits un bruit affreux dans
les souterrains de l'abbaye. C'est particulirement du ct des tombeaux
que ce bruit sourd et continuel tait le plus effrayant. Les uns disent
que ce sont des diables qui viennent y tourmenter les morts; d'autres
assurent, et c'est le seul bruit qui se soit confirm, que toutes les
nuits, les cadavres de Sigisbethe et d'Huguenin, quoique morts depuis
prs de trois cents ans, se lvent de leur tombeau, se dressent,
descendent, et vont embrasser troitement les corps de tous ceux qui,
comme eux, ont t fidles et constans. Plusieurs religieuses ont la
curiosit de vrifier le fait; toutes remontent des caves ples,
tremblantes, effrayes d'avoir vu les deux revenans. Plusieurs ajoutent
mme qu'un grand chien noir, qui a des ailes comme un hibou, empche les
vivans de pntrer dans cet asyle des morts. D'autres soutiennent encore
qu'une espce de serpent vert se bat avec les deux revenans, et leur
dispute l'approche des tombeaux au milieu des sifflemens les plus aigus.
Enfin l'abbesse se dcide  descendre elle-mme dans les souterrains,
accompagne du jardinier et de plusieurs personnes de la communaut....
Bientt l'effroi s'empare de ses sens, les flambeaux que portent le
jardinier et d'autres curieux, sont teints; et,  la lueur d'une espce
d'clair, l'abbesse voit clairement Huguenin et Sigisbethe qui se
promnent, leurs grands bras tendus comme cela, et s'arrtent de
tombeau en tombeau, le long des vastes caves de la maison souterraine.
Ces spectres lugubres poussent des gmissemens, auxquels rpondent
toutes les ames des autres corps enferms dans les diverses tombes. Il
n'y a plus de doute que ce ne soit des revenans. L'abbesse n'a point vu
le grand chien noir ail; mais elle a vu le serpent vert tout comme je
vous vois. On fait des neuvaines, on dit jour et nuit des prires, on
met toutes les cloches en branle, tout cela n'y fait rien; toujours le
mme charivari. Ce qu'il y a de singulier, c'est que, pendant le jour,
on ne trouvait rien de dplac dans les caveaux; tout y tait comme tout
avait toujours t; mais la nuit ce n'tait plus cela; c'tait, comme je
vous l'ai dit, un combat pouvantable entre le diable et les revenans
qui voulaient absolument embrasser toutes les tombes de ceux qui
avaient aim comme eux. Nous en avions ici des peurs effroyables, ainsi
que dans tous les villages voisins. Nous n'osions plus laisser sortir
nos enfans, ni revenir trop tard des champs tous les soirs; car il y a
des gens du pays qui assurent que, vers le milieu de la nuit, Huguenin
et Sigisbethe sortaient de leurs souterrains, et venaient se promener
jusque dans la campagne, o le mouvement de leur respiration faisait un
bruit comme celui d'un moulin, et qui s'entendait de trs loin.

Enfin, que vous dirai-je aprs tout cela? Vous saurez que l'abbesse ne
pouvant plus vivre dans cette maison o personne n'osait plus venir la
trouver, o ses religieuses elles-mmes se cachaient jour et nuit,
l'abbesse, dis-je, demanda  ses suprieurs une autre maison. Comme il
n'y en avait point d'assez vastes pour contenir toutes ses compagnes, on
les divisa dans plusieurs autres monastres, et l'institution de
Belverne se perdit. Il y a -peu-prs une semaine que l'abbaye n'est
plus habite du tout; mais ce qui semble certifier que vraiment le
diable y revenait, y revient peut-tre encore, c'est que la colre de
Dieu poursuit ce btiment vide et ruin. Il y a trois jours environ que
le feu du ciel l'a presque rduit en cendres; oui, un violent coup de
tonnerre a dmoli le peu qu'il y restait de bons murs, et maintenant il
serait trs-dangereux de visiter ses dcombres. On assure d'ailleurs que
les revenans y sont toujours, quoique l'on n'y entende plus le mme
bruit. Personne n'ose s'en approcher, et l'on se croirait perdu,
abandonn du ciel, si l'on mettait seulement le pied sous ses portiques
dmolis.

Voil, mon enfant, voil ce que je ne voulais pas vous dire hier au
soir, dans la crainte d'alarmer votre imagination, de vous faire faire
de vilains rves cette nuit. Voil ce qu'est  prsent l'abbaye de
Belverne, o vous vouliez vous enterrer. Vous voyez maintenant que
j'avais raison de vous prdire que vous n'iriez pas. Vous sentez bien
que cela vous est impossible. Qu'iriez-vous faire dans un vaste btiment
dsert, o il n'y a ni portes ni fentres, o le diable revient, ce qui
est encore pis? Non, mon enfant, vous serez raisonnable, et vous
tcherez de surmonter votre douleur, de rentrer chez vos parens. Vous
avez un pre, sans doute: je donnerais quelque chose pour qu'il ft l,
ici, pour que j'eusse le plaisir de vous rconcilier avec lui. Si je
savais o il est, en vrit j'irais le chercher, tant vous m'inspirez
d'intrt, tant je desire de vous voir heureuse. Puisque vous ne pouvez
pas aller  l'abbaye, retournez chez vous, mon ange: voil le conseil
que je dois vous donner, et que vous recevrez de tous les honntes
gens.

Berthe a termin sa narration, et Clmence n'a t frappe que d'une
seule circonstance de son rcit; c'est l'impossibilit o elle est
maintenant d'aller se rfugier  l'abbaye de Belverne. Que
deviendra-t-elle? o ira-t-elle? Retournera-t-elle au chteau de
Fritzierne? elle n'osera jamais; et d'ailleurs son pre n'y est plus, il
voyage, il cherche sans doute sa fille.... Que deviendra donc Clmence?

En attendant qu'elle prenne un parti, elle se propose toujours d'aller
visiter l'abbaye: elle ne craint ni le diable ni les revenans;
d'ailleurs elle n'ajoute aucune foi  tout ce radotage de la bonne
femme. J'irai, se dit-elle; je verrai ce saint lieu o je me proposais
de renfermer  jamais ma douleur; et, lorsque je l'aurai vu, je
poursuivrai ma route pour chercher ailleurs une autre retraite pieuse
aussi, mais habite par des femmes respectables.

Clmence a form ce projet; elle salue l'honnte Berthe, la remercie de
l'hospitalit qu'elle a bien voulu lui donner; et sans lui dire o elle
va, elle sort de cette maison qui l'a soustraite heureusement aux
recherches de son pre. La bonne femme la voit partir avec regret; mais
enfin elle l'embrasse, et rentre chez elle la larme  l'oeil et le coeur
serr.

Clmence brle de voir cette fameuse abbaye fonde par la tendre
Sigisbethe. Les quatre lieues qu'elle doit faire lui paraissent bien
longues: elle les franchit enfin; elle arrive, et le soleil a marqu
dj la moiti du jour. D'abord les dgradations considrables de cet
antique btiment lui inspirent une espce de vnration religieuse; elle
entre dans l'glise, qui n'est point ferme, s'agenouille au pied de
l'autel, prie et devient plus calme. Elle traverse ensuite une vaste
cour, monte dans un grand btiment, qu'elle visite et parcourt sans y
rencontrer qui que ce soit. Clmence se hasardera bien  parcourir de
mme les souterrains; mais la clart du jour n'y pntre pas; et, sans
craindre le diable ni les revenans, il est imprudent de se hasarder,
sans lumire, dans des caves qu'on ne connat point. Clmence cependant
fait quelques pas dans un caveau, et reste trs-tonne d'y voir un
autel charg de reliques, et devant lequel brle une lampe qui claire
ce saint asyle. Clmence est jeune, vive, et sur-tout trs-courageuse;
elle s'empare de la lampe, et, remarquant bien le chemin qu'elle trace,
elle s'enfonce un peu plus avant dans les souterrains. Au bout d'un
corridor s'offre une grille de fer qui est ouverte. Clmence passe par
cet endroit, et elle apperoit devant elle le tombeau superbe d'Huguenin
et de Sigisbethe: elle n'en peut douter  l'inscription qu'elle lit;
mais comme la terreur qu'inspirent les morts est toujours trs-forte,
Clmence se rappelle les courses nocturnes de ces deux cadavres, qui,
dit-on, ouvrent de grands bras.... Il semble qu'elle les voit; sa vue
se trouble, son coeur se serre, elle est prte  fuir ou  tomber en
faiblesse; mais bientt elle rappelle ses sens, sa fermet, sa raison;
pour se convaincre de la sottise des contes qu'on a fait courir, elle
s'approche du monument, soulve un coin cass de la pierre spulcrale
qui couvre la tombe, et voit trs-distinctement,  la faveur de sa
lampe, deux espces de momies places l'une  ct de l'autre, et
couches dans le fond d'une tombe beaucoup plus profonde qu'il ne le
fallait pour contenir ces deux corps. Vous voil donc, se dit-elle
mentalement, vous voil donc, amans autrefois si beaux, si tendres et si
passionns; je vous salue, restes sacrs de Sigisbethe et d'Huguenin! je
vous salue!... Oh! qu'est-ce que c'est donc que la vie; que sont donc
les passions, les vains plaisirs, la vanit des hommes, devant la mort,
devant un sommeil ternel!... Qu'elle est forte, la leon que donnent
les tombeaux!....

Clmence va recouvrir le cercueil; mais  terreur!.... une voix se fait
entendre! on s'crie: Qui vient troubler le silence de ce lieu terrible?
vient-on m'arracher  l'empire de la mort  qui j'appartiens?....

Pour le coup, l'homme le plus courageux perdrait ici toute sa
fermet.... Qu'on juge de ce que doit devenir une jeune personne de
dix-sept ans!.... Clmence s'est laiss tomber de sa hauteur; elle est
reste sans sentiment sur le marbre glac qui orne cette chapelle.... Je
ne sais combien il s'coule de temps jusqu'au moment o Clmence
recouvre ses sens.... Elle revient  elle enfin; mais c'est pour voir
redoubler son effroi. Elle n'a plus de lumire, Clmence; sa chute a
entran sa lampe, qui s'est teinte. Elle est toujours tendue sur le
marbre; mais quelqu'un la tient, quelqu'un la serre dans ses bras, et
parat l'embrasser troitement. C'est  prsent que Clmence, dont
l'esprit n'est pourtant point faible, croit srieusement aux grands
bras de Sigisbethe et d'Huguenin; elle s'imagine qu'elle a viol le
silence des tombeaux, et que, pour l'en punir, Sigisbethe, qui lui a
parl, est sortie de sa tombe pour la tourmenter. C'est Sigisbethe qui
l'touffe, ce n'est pas Huguenin; car le spectre qui l'crase a des
vtemens de femme.

Clmence fait rapidement ces rflexions, et va mourir d'effroi, si les
embrassemens qu'on lui prodigue se prolongent encore. On se lve enfin,
et Clmence entend la mme voix qui lui dit: Ne craignez rien, femme,
que j'ai trop effraye sans le vouloir, ne craignez rien; je ne suis
point une ombre, je ne suis point un revenant, je suis une mortelle
comme vous, qui n'a plus, il est vrai, que quelques momens  vivre, mais
qui existe encore, qui existe pour vous rendre  la lumire, pour vous
secourir!....

Ce peu de mots calme Clmence, qui rougit de sa terreur de bonne femme.
Qui tes-vous donc, madame, dit Clmence  l'inconnue? comment tes-vous
ici? o suis-je moi-mme?--Je ne dois pas vous rpondre, rpliqua
l'inconnue, avant de vous avoir rendue au jour, que vous avez besoin de
revoir.... Relevez-vous, aimable personne; et comme je suis faible et
mourante, daignez me prter le secours de votre bras, je guiderai vos
pas.

Clmence n'a plus peur; elle se lve, prend le bras de l'inconnue, qui
peut  peine marcher, et se laisse conduire. Bientt elles se trouvent
toutes deux sous les votes d'un vaste clotre qui donne de plain-pied
sur un jardin. L'inconnue fait entrer Clmence dans une espce de
cellule, o elle lui prodigue tous les secours dont elle doit avoir
besoin aprs une frayeur aussi forte. Clmence regarde avec douleur
l'inconnue, qui porte des vtemens de religieuse, blancs et de fin lin.
La curiosit sans doute, lui dit cette religieuse, vous a porte 
visiter cette maison abandonne? vous tes descendue dans le souterrain,
vous avez visit la tombe de nos fondateurs, et vous ne m'avez pas
apperue apparemment? J'tais, il est vrai, penche sur une urne
cinraire dans un coin, o je priais, o je mditais, avant de rendre 
Dieu une vie qu'il lui a plu de traverser par mille infortunes. Vous
avez troubl ma mditation par le bruit que vous avez fait prs du
tombeau. tonne de voir l, prs de moi, une femme que je n'avais pas
entendue entrer, je me suis crie, et soudain je vous ai vue tomber.
Vous jugez de ma douleur, en voyant un effet si triste de la peur que je
venais de vous inspirer. Je me suis trane vers vous, et graces au
ciel, je me suis apperue que vous respiriez.

Clmence remercia la religieuse de ses soins obligeans, puis elle la
pria de lui raconter ses malheurs, et de lui dire si elle tait seule
dans cette vaste maison, ainsi que les motifs qui l'engageaient  y
rester.

L'amour a fait le tourment de ma vie, lui rpondit la religieuse; c'est
ce qui m'a engage, jeune encore,  entrer dans cette pieuse retraite o
l'on recevait alors les infortunes comme moi. Je ne vous dirai point
des aventures que je n'ai pu oublier, et qui ont altr ma raison. Je
vous apprendrai seulement la vrit sur les histoires de diables, de
revenans qu'on a fait courir sur cette maison, histoires qu'on vous a
dites, sans doute, et qui ont peut-tre caus votre effroi
tout--l'heure au tombeau de Sigisbethe.

Ce dbut piqua singulirement la curiosit de Clmence, qui s'approcha
de la religieuse et lui prta la plus grande attention.

Je m'appelle soeur Sophie: leve pour ainsi dire dans cette maison, j'y
avais perdu la sant sans y perdre l'habitude de pleurer mes malheurs.
Il y a quelques jours qu'une de mes amies, soeur Bonne, qui vivait ici
avec moi, perdit entirement l'usage de la raison. Elle devint folle, se
jeta dans un puits, et ds ce moment on n'en entendit plus parler. Je la
regrettais, et je sentais que ma raison  moi n'tait gure plus saine
que la sienne; je craignais sur toutes choses de tomber en dmence,
comme si je pressentais que ce malheur devait bientt m'arriver. Le
lendemain de cet vnement j'tais au choeur; toutes nos dames taient
rentres, et j'tais reste la dernire  prier. Un particulier
s'approche de la grille qui donnait dans l'glise: Soeur Sophie, me
dit-il, savez-vous le malheur affreux!......--Quoi donc, m'criai-je, en
m'approchant de la grille?--Votre amant, que son pre avait sacrifi 
l'intrt en l'arrachant  votre amour, n'a pu supporter la vie: il
vient de s'empoisonner; hlas! il est mort en prononant votre nom....

Cette nouvelle est un coup de foudre pour moi... Tout--coup un
blouissement vient passer sur mes yeux: mon cerveau se drange, et je
perds  mon tour la raison.... Je ne vois plus le particulier qui vient
de m'annoncer la mort de mon amant; je ne vois plus l'glise, je ne vois
plus rien, que la mort que je cherche. Je cours prcipitamment vers le
petit clotre; le puits dans lequel s'est jete mon amie, soeur Bonne, se
prsente  mes yeux, et je m'y prcipite sans tre vue de personne. Ce
n'est que depuis deux jours que je me rappelle tout ce qui m'est arriv
depuis cet vnement; car alors, et pendant tout le cours de mes
extravagances, j'agissais sans savoir ce que je faisais, ni sans m'en
rendre raison.  prsent que le voile est dchir, je puis vous raconter
des folies d'un genre nouveau, et qui ont caus la dsertion de cette
abbaye.

Je tombe donc dans un puits trs-profond, mais o il y a fort peu
d'eau. Le froid que j'prouve, joint au coup violent que je me suis
donn, tout me rappelle un peu  moi; et comme la mort est toujours
repoussante quand on la voit de prs, je cherche  lui chapper, en
gravissant le mur avec les pieds et les mains, jusqu' une ouverture que
j'y remarque  deux pieds au-dessus de ma tte. J'arrive dans cette
ouverture salutaire, et je m'y glisse en rampant, attendu qu'elle est
trs-troite.  force de travail, je parviens  trouver le terme de
cette espce de soupirail; il me conduit  un souterrain ftide, rempli
de btes venimeuses, et qui, selon toutes les apparences, tait un
puisard de la maison. Je dtache des pierres qui tiennent  peine, et me
voil dans une vaste salle souterraine, o je suis tout tonne de
rencontrer soeur Bonne, mon amie, qui me regarde, se met  rire du rire
de l'insens, et ne me dit pas un mot... Je ne sais si je lui parlai;
car ma tte tait encore plus drange que la sienne, et ma folie plus
triste, en ce que je poussais sans cesse des gmissemens plaintifs, et
que je courais toujours sans me reposer. Cependant, comme tout ce qui
respire s'entend, en quelqu'tat que soit l'esprit, nous nous attachmes
bientt l'une  l'autre, et nous prommes de ne jamais nous sparer.
L'aspect des trangers nous fatiguait, nous effrayait mme; car je me
rappelle que les figures que je voyais, me semblaient monstrueuses, et
les tailles gigantesques. Nous restmes quelques heures dans cette salle
souterraine qui tait mure, et par consquent inaccessible.

Peu  peu le vide de notre tte, qui s'augmentait par le dfaut de
nourriture, nous porta aux dernires extravagances. Nous parvnmes 
faire une brche au petit mur qui fermait l'entre de cette espce de
fondation, et de-l, nous nous rpandmes dans les souterrains que nous
ne voulmes point franchir. Le bruit qu'on faisait sur nos ttes nous
importunait au point, que pendant le jour nous nous retirions dans la
citerne o nous dormions; mais la nuit nous allions nous coucher dans la
tombe de Sigisbethe, qui est trs-profonde; de-l, nous; nous levions
comme des spectres; puis, nous prcipitant sur tous les tombeaux que
nous pouvions rencontrer, nous les embrassions, nous appelions  grands
cris les morts qu'ils renfermaient, et nous bravions les regards de ceux
qui venaient nous observer avec effroi. Quant  notre nourriture, il
nous tait ais d'en drober dans les caves que nous parcourions aussi,
et dont nous faisions fuir tout le monde.

Tel est l'excs de dmence o nous tions plonges, et qui fit croire
qu'il y avait des revenans dans les souterrains. On dserta l'abbaye, et
nous emes plus d'tendue pour donner carrire  nos courses
effrayantes. Vous desirez savoir maintenant comment j'ai recouvr la
raison; c'est le coup le plus inattendu, un coup, hlas! qui va me
conduire  la mort!.... Il y a trois jours, que courant avec ma compagne
dans ces vastes clotres que vous voyez d'ici, la foudre est tombe sur
le clotre, dont une partie s'est croule sur nous. Soeur Bonne est
morte, crase sur la place; et moi, frappe mortellement de tous les
cts du corps par des pierres normes, j'ai trouv le moyen de me
retirer des dcombres; mais par un effet bizarre, sans exemple, de la
peur que j'ai prouve, ma folie m'a quitte, et je me suis retrouve
telle que j'tais autrefois. Ce n'est qu'hier, et par un voyageur
secourable qui voulait m'arracher  ces tristes lieux, que j'ai su que
la dsertion de mes compagnes n'avait d'autre motif que nos
extravagances: on les a grossies dans le public; on en a fait une
histoire de diables, de revenans; on y a joint un serpent vert, un chien
noir ail, et mille autres sottises; mais, dans le fait, il faut
convenir que notre apparition nocturne tait faite pour effrayer, et
que tous ceux qui nous virent  moiti nues, sortant du tombeau de
Sigisbethe et d'Huguenin, durent prouver une terrible frayeur! Voil,
ma chre demoiselle, le malheur affreux auquel j'ai t en butte; voil
l'vnement peut-tre le plus singulier dont on ait jamais entendu
parler. On ne le croira pas, et moi je voudrais bien ne l'avoir pas
prouv.

Ce court rcit de la religieuse pntra de douleur la sensible Clmence:
sa tte se monta, elle jura  soeur Sophie qu'elle ne la quitterait pas
qu'elle ne l'ait rendue  la vie,  la sant. Soeur Sophie qui en effet
n'avait que trs-peu d'heures  vivre, la remercia de ses soins
obligeans, et la pria seulement de vouloir bien fermer ses yeux  la
lumire qu'elle allait perdre pour jamais.

Clmence la soutint pour remonter dans sa cellule, qui tait dans le
milieu du premier corridor du btiment. J'ai voulu, lui dit l soeur
Sophie d'une voix faible, j'ai voulu voir encore, avant de mourir, ces
lieux funestes tmoins de ma folie. Je disais, lorsque vous tes entre
dans la chapelle de Sigisbethe, un ternel adieu  cette amante qui a
fond notre abbaye. Je la quitte, hlas! cette maison, au moment o
j'aurais pu l'habiter avec plus de facilit; car je ne l'aurais jamais
quitte.--Vous ne l'auriez jamais quitte, interrompit Clmence! Eh!
comment vous seriez-vous procur les choses ncessaires  la vie?--Il y
a de tout ici, lui rpondit soeur Sophie: nos soeurs en se retirant  la
hte, effrayes des revenans, n'ont point tout emport. Voil cette
armoire, des habits, du linge; plus loin sont des meubles assez commodes
encore. L-bas dans les offices, cuisines, bchers, &c. il y a des
provisions de toute espce, et pour plusieurs annes. Du pain? Eh bien!
avec de la farine qu'on a laisse dans les greniers, on peut en faire;
mais pense-t-on  tous ces dtails, quand on est fortement occup d'une
douleur vive, ternelle! Je ne voulais que vivre et mourir au pied de
l'autel qui, le premier, a reu de moi le serment de me consacrer 
Dieu. La prire, la mditation, voil quelle devait tre l'occupation du
reste de ma vie..... Hlas! y a-t-il sur la terre une femme capable de
faire  l'amour un pareil sacrifice?--Oui, s'cria Clmence comme
inspire; oui, soeur Sophie: il existe une femme aussi pieuse, aussi
courageuse que vous, et cette femme, c'est moi.--Vous!  votre
ge?--J'ai tout perdu en perdant Victor, je renonce au monde,  tout, et
je reste ici.

La religieuse tonne voulut dtourner Clmence de son projet insens;
elle se fatigua sans russir. Clmence la veilla toute la nuit, et le
lendemain matin elle expira dans les bras de l'amante de Victor.
Clmence alors ne s'occupa plus que de son projet de retraite; et aprs
avoir employ plusieurs jours  tudier tous les dtours de cette vaste
maison, elle prit l'habit de religieuse, le grand voile qui leur
couvrait autrefois la figure, et elle se dtermina  rester ainsi seule,
absolument seule, dans une abbaye ouverte de tous les cts, et dont les
ruines inspiraient  la fois l'horreur et l'effroi. Ce genre de vie
aurait pu altrer sa sant, et mme aliner son cerveau; mais un enfant
de son ge ne rflchit point: elle se livre au dsespoir, et forme des
projets d'autant plus bizarres que sa douleur est plus forte. Les
impressions d'un premier amour sont violentes, et poussent au dlire le
coeur sensible qui les prouve. Clmence ne pouvait plus vivre avec
Victor, Clmence devait dtester le monde, et chrir la retraite.

Laissons-la fltrir les roses de son printemps au milieu des larmes, des
regrets et de l'exercice des devoirs pieux: voyons maintenant ce que
devient Victor, aprs avoir cherch vainement, dans toute la maison
isole, et son charpe et Clmence, qui sans doute y est cache,
puisqu'elle a crit de sa propre main le nom de Victor, joint  la
phrase la plus expressive pour un amant.

Victor dsol de l'inutilit de ses recherches, jure de ne point quitter
ce lieu qu'il n'en ait parcouru jusqu'au moindre dtour: il va
recommencer ses courses, lorsque Valentin lui crie: Eh! mon cher matre,
voil l-bas, voyez-vous, dans ce jardin, au pied d'un crucifix... C'est
une religieuse, je crois; allons la trouver?

Victor regarde: il apperoit un femme vtue de blanc, et  genoux: elle
tient dans ses mains une charpe carlate, qu'elle semble mouiller de
ses larmes. C'est son charpe; c'est Clmence sans doute. Victor vole,
il traverse les terrasses, les broussailles de ce vaste jardin, qui
n'est plus entretenu. Il s'crie de loin: Clmence! et arrive  temps
pour soutenir dans ses bras son amante, qui ne peut que dire:
Victor!....  mon Dieu! vous me l'avez rendu!....

Quoi! c'est Clmence, c'est elle, auprs de laquelle il a pass, hier,
toute une nuit sans la reconnatre! C'est Clmence qu'il a vue entrer
dans l'glise, et son coeur ne lui a pas dit qu'elle tait l, sous ce
long voile qui la cachait  ses regards! C'est Clmence dont il a
entendu les gmissemens! C'est Clmence enfin qu'il a vue dormir dans
une cellule, sur une table, la tte enfonce dans ses deux mains! Dieu!
il tait si prs d'elle, et il la fuyait! Il la fuyait, Victor! c'est
son charpe.... don prcieux de l'amour. Ah! Clmence avait bien raison
quand elle en orna Victor, de s'crier: _Je ne sais quel pressentiment
me dit qu'un jour cette charpe amoureuse nous servira  nous runir_!
Oh Victor! que tu dois la chrir!

Valentin est venu retrouver ces deux amans: il pleure de joie, Valentin,
en revoyant sa jeune matresse. Mais comme elle est dj change! La
pleur de son front, le creux de ses joues, tout annonce qu'elle a bien
souffert. Elle a souffert! Elle aime donc bien Victor? Oui, elle le
chrit, elle l'adore, et il est difficile de dire lequel des deux a le
plus de tendresse pour l'autre. Quitte  l'instant cet asyle de douleur,
ma chre Clmence!--Mon doux ami, je te revois! je ne suis plus qu'
toi.

Clmence va reprendre ses premiers vtemens. Elle reparat bientt, mise
comme elle l'tait le jour de sa fuite, et nos trois amis, heureux, bien
heureux d'tre runis, reprennent la route de Bodwitz o ils veulent
s'arrter chez la bonne Berthe, dont Clmence vante  Victor les vertus
hospitalires.

Quittons aussi, ami lecteur, quittons avec nos hros la vaste abbaye de
Belverne, que nous ne reverrons plus, et laissons l les caveaux, les
souterrains, les tombeaux, pour ne plus nous occuper que de l'algresse
de deux amans que le sort n'a cependant point encore cess de
perscuter.




CHAPITRE X.

ILS TOUCHENT AU BONHEUR.


Victor, Clmence et Valentin descendent chez Berthe, qui, fort tonne
de revoir sa belle voyageuse, ainsi qu'elle appelle Clmence, lui donne,
de mme qu' ses deux compagnons, les marques de la plus franche amiti.
Eh bien! lui dit-elle, je savais bien, moi, que vous ne prendriez pas
l'habit religieux?--Pardonnez-moi, ma chre htesse, je l'ai pris.--O
donc cela?-- l'abbaye.--Quoi! dans cette maison inhabite? Et le
diable?--J'ai vu le diable.--Ah bon Dieu! et Sigisbethe, avec son fidle
Huguenin?--Je les ai dcouverts, ainsi que leurs grands bras.--Bont
divine! asseyez-vous donc, ma chre, et contez-moi cela! Je veux tre la
premire  l'apprendre  tout le village.--Clmence lui raconta ce qui
lui tait arriv  l'abbaye; elle n'oublia pas de dtruire le conte des
revenans, en lui faisant part des folies de soeur Sophie et soeur Bonne;
puis elle lui apprit qu'elle avait enfin retrouv son amant, ainsi que
son bon serviteur Valentin, qui avait lev son enfance.

La bonne femme enchante, lui dit quand elle eut fini: C'est charmant!
voil de quoi m'entretenir pendant un mois au moins avec mes voisines.
Ah , vous resterez ici tous les trois, n'est-ce pas? Vous vous
donnerez le temps de vous reposer de tant de fatigue; coutez: je ne
suis  prsent qu'une pauvre femme. Autrefois j'tais plus riche, fille
d'un bon fermier, qui m'a dshrite pour une amourette: j'aurais pu
avoir de belles fermes, de bonnes terres; mais j'ai t jeune comme
cette belle enfant; j'ai fait des extravagances, je me suis marie par
inclination, et puis il a fallu travailler, dame, travailler comme
quatre pour avoir seulement cette petite maison avec le beau clos, qui
est derrire, et qui fait vraiment l'admiration des voyageurs. Toute
pauvre que je suis, je suis cependant assez  mon aise encore pour
pouvoir exercer l'hospitalit, et voil la seule richesse qui me plaise.
Vos malheurs me touchent; je vous aime: ainsi vous resterez ici quinze
jours, un mois, tant que vous voudrez.

Nos trois amis acceptrent ses offres, se promettant intrieurement de
l'en bien rcompenser. Ils restrent en consquence une quinzaine de
jours chez la bonne Berthe, et c'est le seul moment de calme qu'ils ont
got depuis l'entre de madame Wolf au chteau de Fritzierne. Cependant
Victor voulut mettre  profit ce moment de stagnation. Il engagea
Valentin  crire  la bonne fermire de Bohme,  qui il avait confi
l'enfance du jeune Hyacinthe. Tu lui demanderas, ajouta-t-il, des
nouvelles de ce qui se passe au chteau, et sur-tout tu ne lui diras
point, dans ta lettre, que tu es avec moi, ni que j'ai eu le bonheur de
rejoindre Clmence. Tu feras comme si tu voyageais seul, et dans
l'intention de chercher une autre condition: c'est seulement pour
satisfaire ta curiosit que tu lui demandes ces dtails: tu me
comprends?

Valentin rpondit  son matre qu'il l'entendait  merveille, et suivit
ses ordres avec beaucoup d'intelligence: sa lettre partie, il en
attendit la rponse, qui ne tarda pas  lui parvenir par le courrier;
mais Valentin, fort tonn de trouver le paquet plus fort qu'il ne le
croyait, fut trouver Victor, Clmence, et Berthe qu'on avait mise dans
le secret. Il fut convenu que la rponse de la fermire serait
dcachete devant Clmence et Berthe. On le fit, et voici ce qu'on y
trouva.

* * *

_Premire lettre, de la fermire._

Pour rpondre  l'honneur de la vtre, mon cher monsieur, j'aurais t
bien embarrasse, ne connaissant pas la manire de coucher sur le
papier; mais j'ai t trouver, au chteau de Fritzierne, M. Fritz, qui
vous aime toujours beaucoup, et qui regrette tous les jours son ami
Victor, ainsi que la belle Clmence. Je l'ai pri de se charger de ma
rponse. Il l'a fait, et je vous l'envoie avec celle-ci. Lisez-la; elle
sera plus intelligible que tout le griffonnage que j'aurais pu faire. Je
vous salue, et prie Dieu qu'il vous fasse rencontrer d'aussi bons
matres que ceux que vous avez perdus.

THRSE, _femme_ TOBY.

* * *

_P. S._ Le petit Hyacinthe se porte  merveille. Moi et les miens nous
avons toujours le plus grand soin de cet enfant, qui est gentil 
croquer.

* * *

_Seconde lettre, de Fritz  Valentin._

Tu demandes des dtails de ce qui s'est pass au chteau depuis ton
dpart, mon cher Valentin! Je vais te les donner le plus clairement
qu'il me sera possible, et je dois cette marque de confiance au zle, 
l'amiti que tu as toujours marqus  ton matre, mon ami, l'infortun
Victor que je pleure tous les jours.

Si quelque jour tu le rencontres, ce malheureux jeune homme, si le
hasard te le fait trouver en quelque coin de la terre, montre-lui ma
lettre, et qu'il apprenne qu'il a en moi un tendre ami. Que ne puis-je
tre, hlas! son consolateur!

Tu sauras donc que ton dpart inattendu et prcipit augmenta pour nous
le deuil qui couvrait dj cette maison. La mort de madame Germain, la
fuite de Clmence, l'absence du pre de cette intressante enfant, tout
nous plongea dans la solitude la plus profonde. J'tais l, moi, seul
avec les domestiques, et mon pre; mais mon pauvre pre, le bon Friksy,
qui ne connaissait personne au chteau, et ne pouvait s'intresser qu'au
baron  qui il devait sa libert; mon pauvre pre, absorb encore par le
souvenir d'un long malheur, n'tait gure propre  me distraire de mes
regrets. Nous passmes ainsi quinze jours, au bout desquels nous vmes
revenir le baron de Fritzierne, ple, dfait et plong dans la plus
sombre douleur. Nous nous prcipitons au-devant de lui. Il nous salue,
et nous demande des nouvelles de madame Germain. Elle n'est plus, lui
dis-je.--L'infortune, rpond-il! Cette femme gnreuse et sensible n'a
donc pu rsister au regret d'avoir port le malheur dans le sein de ma
famille! Elle n'est plus; et, victime de la fatalit comme moi et mes
enfans, elle a souffert pour les fautes des autres! Modle touchant de
la plus parfaite amiti! reois le tribut de larmes que doit tout homme
honnte  la cendre de celle qui sut se faire des peines des chagrins de
ses amis, et qui n'a pu leur survivre!... Et.... Clmence n'est point
revenue?...--Vous ne l'avez rencontre nulle part?--Nulle part!... Avant
sa fuite, je l'entendais souvent former des voeux pour finir ses jours
dans quelque retraite pieuse: ds que je vis qu'elle m'avait quitte, 
mon retour de Prague, je me doutai qu'elle tait partie pour se rendre
dans une maison religieuse; la plus prochaine de ces contres, est la
fameuse abbaye de Belverne, qui n'est qu' douze lieues de mon chteau.
J'avais entendu parler de cette abbaye clbre par les amours de sa
Fondatrice, et plus encore par l'asyle qu'on y accordait aux jeunes
filles qu'un dsespoir amoureux engageait  se retirer du monde.
C'est-l, me dis-je, que ma fille est alle. Il n'y a pas de doute
qu'elle n'ait form le projet de se retirer dans ce monastre, plus
conforme que tout autre  ses gots,  ses malheurs et  sa mlancolie.
J'tais bien loign, mon cher Fritz, d'accuser Victor de la fuite de ma
fille. Ce jeune homme est incapable de m'enlever mon enfant, de la
sduire, de lui conseiller d'abandonner son vieux pre. Non, Victor a
trop de vertu pour enfreindre les loix de l'hospitalit, pour donner un
rendez-vous  Clmence, et la ravir  ma vieillesse. Je me dcidai donc
 partir sur-le-champ pour l'abbaye de Belverne. Si je n'arrive pas 
temps, me dis-je; si ma fille a prononc des voeux indiscrets, si mme
elle est entre avant moi dans cette maison, redoutable aux pres de
famille, je ne pourrai plus la reprendre; on ne me la rendra pas, et je
serai malheureux  jamais: il n'y a donc pas un moment  perdre.

Je ne vous dis rien de mon projet, continua le baron; je monte en
voiture, et j'arrive vers minuit au village de Bodwitz, qui n'est qu'
quatre lieues de l'abbaye. L, je m'arrte dans la premire auberge.
Demain, me dis-je, il sera temps de me prsenter  l'abbaye qui doit
tre ferme  cette heure, et inaccessible  tous les trangers. Si ma
fille, qui n'a pu aller aussi vte que moi, quelque moyen qu'elle ait
pris pour voyager; si ma fille n'y est pas encore arrive, je l'y
attendrai, et je compte assez sur la probit de l'abbesse pour croire
qu'elle ne m'enlvera point mon enfant. Je passai, dans mon auberge, une
nuit cruelle, agite; j'crivis  l'abbesse, en cas qu'on ne
m'introduist pas sur-le-champ auprs d'elle. Je dchirai vingt fois ma
lettre, et je m'arrtai enfin  un billet trs-court, et dict par le
regret, par la tendresse paternelle. Le lendemain matin, je remontai en
voiture, et j'arrivai trois heures aprs  l'abbaye, dont je vis
s'lever le dme  mes yeux, avec un tressaillement de peine ensemble et
d'algresse. Mais quelle est ma surprise! L'abbaye est dserte! elle est
ruine, et n'offre plus, pour ainsi dire, qu'un monceau de dcombres!
J'y entre, je la parcours, et n'y trouve personne.... Je vous avoue que
je ne pus me dfendre d'un sentiment tout--la-fois respectueux et
terrible, en visitant les votes silencieuses de ce vaste monument, dont
je sors enfin pntr d'horreur et d'effroi. Je m'informe aux environs
des causes de la dgradation de ce monastre: on me fait des contes de
diables, de revenans qui me font piti, et je remonte dans ma voiture,
le coeur serr et l'ame brise de douleur. Puisque cette maison n'existe
plus, me dis-je, ma fille ne peut s'y renfermer. Elle aura su plutt que
moi, l'abandon o l'on a laiss cette abbaye. Des contes de revenans,
aussi effrayans que ceux-ci, volent de bouche en bouche, depuis les
vieilles femmes jusqu'aux jeunes filles. Tandis qu'on craint de nous les
dbiter,  nous autres hommes graves et incrdules, on en fait le
plaisir des veilles, la conversation des enfans et des femmes. Clmence
aura su que l'abbaye ne pouvait plus lui offrir un port assur contre la
svrit de son pre, et elle aura tourn ses pas d'un autre ct; mais
o? de quel ct? grand Dieu!

Dans cette incertitude, poursuit toujours le baron, et toujours
persuad que ma fille avait choisi pour retraite une maison religieuse,
j'ai parcouru, depuis quinze jours, tous les monastres que l'Allemagne
peut contenir aux environs de la Bohme seulement; car je ne suis pas
assez insens pour courir,  mon ge, aprs un enfant qui a bien su se
cacher, puisqu'elle a eu le courage de me quitter. Peut-tre est-elle
encore dans l'Allemagne, peut-tre est-elle passe dans quelque pays
tranger; voil ce que j'ignore. Tout ce que je puis vous dire, mon cher
Fritz, c'est que je reviens seul, sans elle, priv de mon enfant, de
tout ce qui pouvait faire la consolation de ma vieillesse.  mon ami!
j'ai tout perdu, ma fille, mon fils adoptif, madame Germain!..... Il ne
me reste plus ici personne qui puisse me rappeler ces tres si chers,
personne avec qui je puisse causer de l'enfance de Clmence et de
Victor, si ce n'est ce bon Valentin, qui les a vus natre. O est-il?
pourquoi ne s'est-il pas offert dj  mes regards?--Ce pauvre Valentin,
monsieur, vous ne le verrez plus; il a quitt le chteau sans prvenir
d'autre personne que votre intendant,  qui il a remis ses comptes et
ses clefs.--Quoi! Valentin aussi?... Tout le monde m'abandonne donc?
Quelle ingratitude! On me fuit comme un tyran! on veut me laisser l,
seul, mourir consum par la douleur et les regrets! Qu'est devenu
Valentin? est-il all retrouver son matre, avec qui il pouvait
correspondre? Cela est possible: oui, c'est cela sans doute, et je ne
puis le blmer; au contraire, je suis charm que ce fidle serviteur
puisse accompagner Victor quelque part o il soit, le consoler, et lui
tenir lieu d'un ami qu'il a perdu en moi.... Mais aussi, pourquoi
l'ai-je banni?  mon Dieu! l'homme le moins susceptible d'orgueil, de
vanit, est donc encore l'esclave et la victime des prjugs!....
J'aurais d le rendre plus heureux, ce pauvre Victor; j'aurais d
oublier sa naissance pour l'unir  ma fille.... Oublier sa naissance! je
frmis!.... Le pouvais-je? Fritz, dites-moi, le pouvais-je? et tous les
pres de famille se seraient conduits comme moi; je dirai plus, il n'y
en a pas un peut-tre qui ait pu montrer tant de patience et tant
d'indulgence au fils de son plus cruel ennemi. Ah, Fritz! que vais-je
devenir? que vais-je devenir, mon cher Fritz?

Le baron pleurait, sanglotait; mon pre et moi nous fmes tous nos
efforts pour lui offrir quelques motifs de consolation. Il fut sourd 
tout, s'enferma chez lui, et passa la nuit entire  verser des larmes.
Il passa toute la journe du lendemain  crire des lettres aux
principaux gouverneurs des villes et provinces de l'Allemagne, il leur
dsignait sa fille, et les conjurait de la faire chercher, de la lui
rendre. Quand ses lettres furent parties, le baron parut plus
tranquille. Il fit un tour de jardin avec nous; mais ds qu'il apperut
le tombeau de madame Germain, que tu as fait riger dans un des
bosquets, sa douleur s'accrut, et ses larmes redoublrent. Nous
l'arrachmes de ce lieu de douleur, et nous rentrmes avec lui.

Depuis ce temps, mon ami, le chagrin parat le consumer visiblement. Il
est chang  faire compassion, en un mot, c'est un homme qui approche de
sa tombe. Nous aurons la douleur de le voir mourir bientt dans nos
bras. Oui, mon pauvre Valentin, il nous le dit tous les jours, et nous
n'avons que trop de sujet de craindre ce coup du sort. Oh! Valentin, si
jamais tu rencontres Clmence! mon ami, dis-lui, dis-lui qu'elle
revienne, qu'elle ne cause point la mort d'un pre qui la chrit.
Ramne-la plutt toi-mme, Valentin. Elle n'est point ingrate. Son coeur
est excellent, si sa tte est lgre. Oh! si elle pouvait lire cette
lettre, comme elle se repentirait des maux qu'elle cause au plus tendre
des pres!... Ce matin encore, il prononait son nom, celui de Victor...
S'il tait l, Victor, si sa fille revenait, je ne doute pas, Valentin,
que le baron ne soit capable de faire leur bonheur.... Mais adieu, je
ne puis plus crire, mon coeur est trop oppress! Quelques larmes mme
coulent de mes yeux, et mouillent cette triste lettre.... que je finis
en te donnant mille assurances de mon affection.

FRITZ.

* * *

Cette lettre qui avait arrach quelques larmes  celui qui l'avait
crite, en faisait couler de plus amres des yeux de nos trois amis, qui
tous y taient cits; Clmence, sur-tout, Clmence sentit son coeur se
briser. L'tat affligeant de son pre, tat cruel dont elle s'accusait,
faisait son supplice. Ses remords lui dictent bientt un avis salutaire,
le seul qu'elle pt suivre. Viens, Victor, dit-elle  son ami, viens le
retrouver, ce vieillard infortun. Il est, dit-on, capable de nous unir:
il nous unira; oui, il nous unira! Un heureux pressentiment me
l'assure.--Clmence, rpond Victor, en hsitant, penses-tu bien?... Je
ne pense plus qu'au malheur de causer la mort de mon pre. Je ne le
puis, je ne le puis.....--Clmence, je le chris autant que toi; mais
peux-tu esprer qu'il consente...--J'en suis certaine: Je lui dirai: Mon
pre, me voil, soumise et repentante. Je vous ramne Victor, dont
l'existence est attache  la mienne. Le voici prs de vous, mon pre!
unissez-nous, unissez-nous, ou nous mourons tous deux de dsespoir  vos
pieds... Penses-tu, Victor, qu'aprs une preuve aussi douloureuse,
aprs s'tre vu priv de sa fille depuis prs d'un mois; penses-tu, te
dis-je, qu'il aura la cruaut de nous laisser mourir de douleur  ses
pieds? Je te jure que je ne m'en relverai pas qu'il n'ait consenti 
notre bonheur.  Victor! partons, partons, il n'y a pas un moment 
perdre, si nous voulons retrouver ce malheureux pre, qu'un moment peut
plonger dans la tombe.

Victor entran par la touchante loquence de son amie, cde enfin  ses
instances, aprs avoir rsist quelques instans; mais comme Victor unit
la prudence  la reconnaissance, il pense qu'il est  propos de faire
crire de nouveau  Fritz par Valentin, et d'attendre sa rponse pour
reprendre la route du chteau. Valentin, ajoute-t-il, crira  Fritz
qu'il a rejoint Clmence, que Victor n'est pas loign non plus; mais
que Clmence, avant de se hasarder  reparatre devant un pre irrit,
le conjure de consentir  son bonheur, et de lui pardonner. Il faut pour
ainsi dire, mettre le retour de Clmence  la condition de notre hymen;
sinon Clmence, qui est prte  chapper  Valentin, s'loignera de
nouveau, et jamais on ne la reverra. Je ne veux pas que cela soit
prsent d'une manire aussi dure que je le propose; mais il faut faire
entendre adroitement que notre hymen serait un motif bien puissant pour
ramener Clmence  la maison paternelle. Vous m'entendez, mes amis,
mieux que je ne puis m'exprimer dans le trouble qui m'agite; et je vais
dicter  Valentin la lettre telle que je conois qu'elle doit tre.

Valentin prit une plume, du papier, et Victor lui dicta la lettre
suivante destine  Fritz:

* * *

Je n'ai que le temps de vous crire trs-peu de lignes, monsieur: j'ai
dcouvert l'asyle de Clmence; mais l'homme puissant qui la protge et
dont elle s'est fait un appui par l'intrt qu'elle inspire  tout le
monde, est capable de la soustraire  toutes les recherches,  tous les
regards, si le plan que lui-mme m'a charg de vous proposer, ne russit
pas. Il pense, cet homme puissant, que monsieur le baron ne doit pas
s'opposer plus long-temps  l'hymen de Victor et de Clmence, si
toutefois on parvient  retrouver Victor un jour. Il serait fch,
dit-il, de la rendre  son pre, pour la voir toujours malheureuse; ce
sont ses expressions. J'ai lu votre lettre  ma jeune matresse, qui
fondait en larmes: elle voulait partir sur-le-champ, aller se jeter aux
pieds de son pre, implorer son pardon; mais son protecteur l'a retenue;
c'est lui qui s'oppose aux lans du repentir et du remords. Voyez,
monsieur Fritz, ce que vous pouvez me mander  ce sujet. Indiquez-moi la
conduite que je dois tenir, et sur-tout que votre rponse soit prompte;
car le protecteur de Clmence est sur le point de l'emmener en France,
sa patrie. Je suis, &c.

VALENTIN.

* * *

Dans cette lettre, Valentin ne disait point que Victor ft retrouv;
cela et donn un air d'intelligence aux deux amans: il valait mieux en
effet sonder les dispositions du baron: et, si le lecteur a pens que
Victor faisait un mensonge, en citant un Franais protecteur de
Clmence, il l'accuse  tort d'une bassesse indigne de sa probit. Je
vais le dsabuser.

Depuis quelques jours il tait descendu  l'auberge de _l'pe
couronne_ un respectable vieillard franais qui paraissait riche et
bien n. Berthe, qui tait  l'afft de tous les voyageurs, avait
dcouvert que c'tait un riche seigneur, et qu'il s'appelait le baron
d'Ermanc. La bonne femme, bavarde et curieuse  l'excs, avait d'abord
li conversation avec le vieux baron; puis elle l'avait engag 
parcourir son clos. M. d'Ermanc, homme bon et familier, avait vu
Victor, Clmence, et s'tait singulirement intress  ces deux jeunes
gens. Il avait demand  Berthe ce qu'taient ces deux Allemands:
Berthe, qui ne pouvait jamais parler sans faire des histoires, et ne
voulait pas d'ailleurs compromettre ses htes en dvoilant leurs
malheurs, avait fait  M. d'Ermanc le roman suivant. Le jeune homme est
bien n. On l'appelle Victor de Walfein: il est devenu amoureux de la
jeune personne, qui est la fille d'un des plus puissans seigneurs de
l'Allemagne. Le jeune homme l'a enleve; ils se sont maris depuis
secrtement, et Victor voyage pour soustraire sa jeune pouse aux
recherches de son pre  elle, qui la poursuit par-tout. M. d'Ermanc
qui ne connaissait point l'empire des prjugs quand ils peuvent gner
l'amour, s'intressa vivement  nos deux amans, et leur promit mme ses
secours, son appui, sa protection, si jamais le malheur les forait 
recourir  lui. Berthe avait mis Victor et Clmence au fait du conte
qu'elle avait dbit  M. d'Ermanc. Les deux amans lui en avaient fait
d'abord quelques reproches, mais bientt ils sentirent qu'il tait bien
plus dcent pour Clmence qu'elle passt pour la femme de Victor, et ils
se donnrent pour poux  M. d'Ermanc, qui leur voua la plus tendre
amiti. Tous les soirs ce vieillard venait lire ou causer avec eux. Il
paraissait voyager pour son agrment, et n'tant point press de quitter
ce village, il profitait du sjour que Victor et Clmence y faisaient,
pour jouir de leur socit. C'est M. d'Ermanc que Victor avait en vue
en dictant la lettre de Valentin: Victor tait ce protecteur de
Clmence; et Victor ne doutait point que s'ils en priaient le vieillard,
il ne se ft un vrai plaisir de les mener en France, o il se rendait.
Victor n'avait donc point imagin de mensonge bas et indigne de lui: il
tait toujours tranquille avec sa conscience.

Ds que cette lettre fut partie, on songea  prvenir les effets qui
pouvaient en rsulter. Il tait possible qu'au lieu de rpondre par
crit, Fritz ou M. de Fritzierne vinssent eux-mmes trouver Valentin, et
chercher Clmence. Le baron tait capable de se mettre en voyage, pour
arracher sa fille des mains du protecteur qui voulait, disait-on, la
retenir. Il fallait parer ce coup. En consquence M. d'Ermanc,  qui
l'on dit que le pre de Clmence avait dcouvert la retraite de
Valentin, se chargea de conduire Victor et Clmence dans une ville
prochaine, et de les protger contre toute surprise. Le jour mme que la
lettre partit, M. d'Ermanc monta en voiture avec Victor et Clmence;
tous trois partirent pour Bolendith, gros bourg situ  trois lieues, et
il fut convenu que Valentin, dont les dmarches pouvaient tre pies,
rejoindrait ses matres par des chemins dtourns.

Il fut trs-heureux pour eux que, par prudence, ils eussent quitt la
maison de Berthe; car quelques heures aprs leur dpart, des agens du
gouverneur de la province vinrent faire chez cette femme, comme dans
tout le village, des perquisitions inutiles. C'tait une suite des
lettres que Fritzierne avait crites  tous les gouverneurs des villes
d'Allemagne, pour les engager  faire chercher sa fille. Valentin  qui
l'on n'en voulait point, vit cette recherche en riant, et s'applaudit
d'tre rest seul dans ce village peu sr. Quelques jours aprs Valentin
reut une lettre, qu'il se hta de porter  Bolendith, dans l'asyle o
M. d'Ermanc tenait Victor et Clmence cachs. M. d'Ermanc se retira
par discrtion, et nos trois amis lurent, avec des transports de joie
inexprimable, la lettre suivante, qui tait de Fritzierne lui-mme:

* * *

Fritz m'a communiqu ta lettre, mon cher Valentin: elle m'a rappel
pour quelques momens  la vie, prte, hlas!  m'chapper. Si je n'tais
souffrant sur mon lit de douleur, j'aurais t moi-mme chercher mon
enfant, mais je ne le puis. Fritz est occup prs de moi, et son pre,
dont la tte est affoiblie par le malheur, n'est pas capable de me
satisfaire sur ce point. C'est donc  toi que j'ai recours, mon ami; 
toi, bon et fidle serviteur, dont les services signals sont au-dessus
de ma reconnaissance. Rends-moi ma fille, Valentin, ramne-la-moi, et
dis-lui, que si elle arrive assez  temps pour revoir encore son pre
mourant, elle recevra de sa bouche la promesse, qu'il jure ici par
l'honneur d'accomplir, de l'unir  son amant,  mon cher Victor. Cet
infortun Victor, que je me reproche mille fois le jour d'avoir loign
de ma maison! Si nous pouvions le retrouver!... Mais au moins j'aurai
satisfait ma fille; et, runi  cet enfant que je chris, tous deux nous
prendrons des moyens pour faire chercher, par toute l'Allemagne, par
toute l'Europe, s'il le faut, par le moyen des ambassadeurs, ce jeune et
intressant Victor, que nous reverrons sans doute. Prie seulement le
ciel de me conserver assez de jours pour accomplir cet hymen qui me
verra entrer plus tranquille au tombeau. Mais sur-tout, Valentin,
ramne-moi ma fille: montre ma lettre  l'homme gnreux qui lui a donn
sa protection, et si cet homme manquant  la dlicatesse dont il parat
susceptible, voulait encore la retenir, emploie l'autorit des loix que
je te charge d'implorer. Un mot de toi m'engagerait alors  employer le
crdit des amis puissans que j'ai dans ma patrie. Adieu, Valentin. Ma
fille, ma fille, ou je meurs!...

_ALEXANDRE BOLOSQUI,
baron de FRITZIERNE_.


Rien n'gale l'algresse de mes hros  la lecture de cette lettre
tendre et touchante. Ils s'empressent de dire  M. d'Ermanc que le pre
de Clmence leur pardonne (ce sont leurs expressions, pour ne point
dmentir le roman qu'a dbit Berthe au vieillard); ils font leurs
adieux  ce vieillard respectable, qui leur tmoigne ses regrets, et se
disposent  partir sur-le-champ, pour le manoir de Fritzierne, o ils
vont runir enfin l'amour, l'hymen et la nature!... Comme il va tre
surpris agrablement, M. de Fritzierne, en revoyant Victor avec
Clmence! on lui dira la petite ruse dont on s'est servi, et il
pardonnera!...

Ils vont donc tre heureux, mes hros! ils vont donc jouir du repos
aprs tant de traverses! tout est termin pour eux; il ne peut plus leur
arriver d'vnemens fcheux, le malheur ne peut plus les
atteindre!...... Doucement, doucement, hlas!.... C'est au fate du
bonheur que l'infortune se plat  vous saisir!..... Ils vont prouver
cette triste vrit. Ils touchent  l'accident le plus affreux!.... 
mon esprit, comment auras-tu la force de dicter  ma plume l'horrible
catastrophe que je dois retracer  mon lecteur!....




CHAPITRE XI,

QU'IL NE FAUT PAS LIRE SI L'ON EST SENSIBLE.


 mon cher lecteur!.... runissez toutes les forces de votre ame pour
supporter le coup affreux que je vais vous porter!.... Vous allez voir
votre ami Victor en proie aux traits les plus aigus du malheur; et, s'il
vous a intress dans le cours de cet ouvrage, vous ne pourrez lire,
sans verser des larmes, la cruelle aventure  laquelle il va sans doute
succomber.... Reprenons nous-mmes notre fermet qui chancle, et
poursuivons.

M. d'Ermanc avait lou,  Bolendith, un appartement garni dans lequel,
ainsi que je l'ai dj dit, il avait cach Victor et Clmence, qu'il
croyait poursuivis par un pre irrit: ce pre venait de pardonner, lui
disait-on; Victor et Clmence allaient se jeter dans son sein, et M.
d'Ermanc, qui souffrait beaucoup de se voir spar de ces jeunes gens,
auxquels il s'tait attach, ne songeait plus qu' poursuivre le cours
de ses voyages. Tandis que Valentin fait les prparatifs ncessaires
pour se procurer une voiture, M. d'Ermanc fait ses adieux  ses jeunes
amis. Valentin a trouv une calche; il revient, et engage ses matres 
y monter. Victor embrasse encore M. d'Ermanc, qui compte avec son hte.
Cet hte de la maison garnie tait un de ces babillards qui ont toujours
quelques histoires  raconter. Monsieur et madame, dit-il  Victor et 
Clmence, qu'il croit prts  faire un voyage de long cours, si j'ai un
conseil  vous donner, c'est de ne pas passer par des chemins dtourns,
car la bande du fameux Roger, qui est disperse, comme vous le savez,
s'est jete dans nos campagnes, o elle fait les plus grands ravages:
on les poursuit cependant, et l'on ne peut manquer de dtruire
entirement ces sclrats, puisqu'ils ont perdu l'esprit depuis
l'arrestation de leur chef.--Ciel, s'crie Victor, entran par un
mouvement involontaire, Roger est arrt!--Oui, arrt, heureusement
pour toute l'Allemagne; ce monstre a t conduit dans les prisons de
Vienne, d'o l'on dit qu'il sera tir, sous trois ou quatre jours, pour
marcher au supplice....--Ah! mon Dieu, s'crie Victor en tombant de sa
hauteur!....

Ce cri douloureux et l'vanouissement subit du malheureux jeune homme,
tout fixe les regards attentifs de l'hte, qui s'crie  son tour avec
effroi: Ciel! je reconnais ce misrable! je l'ai vu chez le vieux
Frdrik, mon ami, d'o on l'a chass avec ignominie. Tremblez tous,
c'est le fils de Roger!--Lui, reprend M. d'Ermanc avec le plus grand
trouble!.... Infortun, interrompt Clmence en versant un torrent de
larmes! veux-tu mourir, veux-tu rejoindre ta mre, la malheureuse
Adle!...--Adle, reprend M. d'Ermanc en se jetant sur Victor, qu'il
relve et serre dans ses bras! tu serais le fils d'Adle de Rosange!....

Victor est inanim, Clmence et d'Ermanc lui prodiguent mille soins, et
Valentin cherche  rprimer les clats de l'hte, qui crie par la
fentre:  moi,  moi! arrtez! un brigand! le fils de Roger! ils vont
me tuer si vous ne venez me secourir.

En un instant la maison est cerne, la porte enfonce, et Victor et
Valentin sont au milieu d'une troupe de furieux qui cherchent  les
arracher des bras de leurs amis. En vain M. d'Ermanc s'crie: Ce sont
mes enfans, ce sont mes enfans, vous dis-je, j'en rponds!....

On les entrane....

La troupe est bientt grossie d'une foule d'archers qui veulent aussi
enlever Clmence. M. d'Ermanc s'y oppose. C'est ma fille, leur dit-il,
entendez-vous que c'est ma fille avec laquelle je voyage? Voil mes
papiers, je suis connu, je crois, et je n'ai rien  dmler avec vous.

Au moins vous serez tmoin dans cette affaire, lui crie-t-on. Oui,
certes, je le serai; je serai plus mme!.... Hlas! ranime tes sens, ma
pauvre enfant, et attends tout de ma protection!--Ils l'entranent,
digne vieillard, s'crie Clmence, et vous ne voulez point que je suive
mon poux!....--Imprudente! taisez-vous, lui rpond M. d'Ermanc! nous
le suivrons. Croyez-vous que je l'abandonne! puis-je abandonner mon
fils!--Votre fils!--Oui, voil mon secret! Je suis Rosange, et le pre
d'Adle qui lui donna le jour!....--Vous,  bonheur! vous le protgerez,
mon pre, vous le consolerez, vous prouverez son innocence!--Il est donc
innocent?--S'il l'est! son coeur est plus pur que le jour qui nous
claire.--Viens, ma fille, viens, et espre....

Nous saurons dans un autre moment par quel effet du hasard le marquis de
Rosange se rencontre l sous un nom suppos: nous apprendrons comment il
a su que sa fille Adle avait t la victime de la sduction de l'infme
Roger, ce qui lui fait dcouvrir ici que Victor est son petit-fils: tous
ces dtails nous les retrouverons ailleurs; mais, pour le moment, nous
suivrons tous les infortuns, et nous entrerons avec Victor dans
l'affreux cachot o l'on va le plonger. Vous frmissez, lecteur!....
laissez l ce livre, il vous fera trop de mal!....

Il n'est plus question de Fritzierne, d'hymen, ni de bonheur. Clmence
ne suit plus que son amant. Elle est monte avec Rosange dans la
voiture, amene par Valentin pour une toute autre destination. Cette
voiture devait la conduire aux autels, elle la mne peut-tre  la
mort....  fatalit! qu'on ose donc nier encore ton cruel empire sur les
destines des mortels!....

Clmence voit de loin le terrible cortge au milieu duquel Victor, li
comme un vil criminel, est en butte aux injures d'une multitude
grossire et trompe, qui fait mme des efforts pour assouvir sa
vengeance, pour dchirer sa victime... Le nom du fils de Roger circule
de bouche en bouche, et la foule qui se grossit veut arracher
l'infortun des mains des archers qui l'entourent, et le sauvent
heureusement des fureurs populaires.... Valentin est garrott aussi, il
est derrire son matre, le pauvre Valentin! tous deux ont recouvr leur
tranquillit: le calme de leur conscience les soutient; ils savent bien
d'ailleurs qu'il leur est trs-facile de prouver leur innocence, et ils
marchent les yeux baisss, fermes et disposs  se roidir contre les
coups du sort; mais quelle marche pnible! comme elle est humiliante!
comme elle est douloureuse pour la vertu!

M. de Rosange et Clmence suivaient tristement dans leur calche, et
cette troupe arrive en deux jours  Vienne, o elle s'arrte devant la
porte de la grande prison, remarquable par un tableau frappant de la
mort de Jsus et de celle des deux larrons sur le Calvaire. Victor et
Valentin furent jets dans des cachots spars, et M. de Rosange prit,
avec Clmence, un logement prs de la promenade du Prater. Essayons
maintenant de dcrire la prison de Victor. Un caveau long de treize
pieds, large de six  huit, haut de six pieds au plus; une porte de
quatre pieds et demi, paisse de cinq pouces, forme de planches, ayant
entre elles des plaques de fer, et surmonte d'une grille de fer
trs-troite: une ouverture de quatorze pouces de long sur neuf de
large, et qui sert de fentre  ce cachot, voil le rduit de Victor.
L'infortun y est enchan comme un grand criminel: sa chane pesante
tient par une extrmit au mur, et de l'autre aux pieds de l'amant de
Clmence: une autre chane lie encore ses poignets, qui sont carts
par une barre de fer de la longueur de deux pieds!.... Quel supplice
vous font dj souffrir les hommes avant de s'informer si vous l'avez
mrit!.... Il est l, Victor, dans cette cruelle position, et ne sait
plus penser, ne peut plus rflchir. On lui crie  travers sa porte que,
dans deux heures, il sera interrog. Cette nouvelle lui donne un rayon
d'espoir; mais bientt un nouveau sujet de terreur vient accrotre ses
inquitudes.... Son cachot est voisin de la chambre appele des
tortures; c'est dans cette chambre, frappe depuis des sicles des cris
de douleur des malheureux, qu'on met les criminels  ce que nous
appelons en France la question. Tandis que Victor gmit dans son cachot,
il entend les cris violens d'un infortun qu'on torture: le bruit des
tenailles, des taux, des divers instrumens avec lesquels on le
martyrise, frappe les oreilles du sensible Victor, qui ne peut que
s'crier:  mon Dieu! soutiens mon courage, s'il me faut passer par
cette cruelle preuve!.... Les cris du malheureux redoublent; Victor
reconnat sa voix, c'est celle de son pre!.... Victor est abattu, n'est
plus soutenu sur la terre que par sa chane qui le retient....

Au bout d'un moment on vient le chercher: c'est pour tre interrog. Les
Allemands sont prompts  interroger et juger les coupables aprs leur
incarcration. Victor se raffermit; on le fait monter dans une espce de
greffe, tourelle vitre de tous les cts, et dont la vue donne sur la
grande place. L, deux juges, un magistrat et trois officiers, lui font
mille questions, auxquelles il rpond en racontant l'histoire de sa
naissance et de son adoption. Comme cette histoire parat trop longue
aux magistrats, qui l'coutent  peine, on parle de le confronter avec
son pre. Victor frmit, et bientt il voit entrer Roger, ple, dfait
et charg de chanes. Qu'avez-vous fait, barbares, s'crie Roger?
qu'avez-vous fait en arrtant ce jeune homme, qui n'est point complice
de mes excs? Cruels! est-ce pour redoubler les maux que vous me faites
souffrir, que vous chargez de fers, sous mes yeux, un fils que m'avait
donn l'amour, un fils qui m'a t ravi  l'ge d'un an, que je n'ai
revu depuis qu'une seule fois, et pour l'entendre me reprocher mes
crimes? Ce fils est moins le mien que celui de l'honnte homme qui l'a
adopt, l'a lev, a form son coeur  la vertu. Il est vertueux, Victor,
et vous le traitez comme un vil criminel. Allez, hommes froces et plus
inhumains que moi, vous avez bien l'art de me dlivrer de mes remords;
oui, vous me rendez fier de vous avoir perscuts.

Le magistrat veut faire retirer Roger, Roger veut parler  Victor, qui,
tremblant, humili, n'a pas la force de le regarder. On entrane Roger,
qui s'crie de loin: Tu vois, Victor, la triste fin de mes jours; on
n'a pu me vaincre, on a employ la trahison pour me faire tomber dans un
pige infme.

Roger est parti, et le magistrat fait encore quelques questions 
Victor, qui y satisfait; puis on le ramne dans son lugubre cachot, o
il passe la nuit la plus cruelle.

Le lendemain matin on le fait monter de nouveau au greffe: Dieu! qu'y
rencontre-t-il avec les juges de la veille? Clmence, Clmence son
amante, et M. de Rosange, qu'il ne connat pas encore pour son aeul.
Clmence, s'crie Victor, as-tu pu t'exposer  revoir un
malheureux?....--Victor, rpond Clmence, espre, mon ami: tiens, tu
vois ce respectable vieillard, qui ne m'a pas quitte?....--Digne
d'Ermanc!....--Ce n'est point d'Ermanc, mon ami, c'est le pre
d'Adle, M. de Rosange.--M. de Rosange!--Oui, mon fils, interrompt
Rosange, je suis cet infortun dont Roger sduisit, enleva la fille...
Juges, juges intgres qui m'coutez, savez-vous qu'au lieu de charger de
chanes ce jeune homme, vous lui devriez justice, vengeance de la
sduction qu'un sclrat a employe envers sa mre? Juges qui
m'entendez, brisez, brisez soudain ces fers qu'il n'a point mrits, ou
je vous appelle tous au tribunal de Dieu, qui doit vous juger un jour 
votre tour, et suivant vos actions. La fatalit de sa naissance a seule
caus l'erreur du peuple qui vous l'a dnonc; on a cru que le fils de
Roger ne pouvait qu'tre un affreux brigand: vain jugement des hommes!
Cet enfant n'a rien de commun avec son pre, pas mme l'ducation, qu'il
a reue d'un autre, d'un autre bien diffrent de Roger, et qui a donn 
Victor son ame et ses vertus. Prononcez maintenant; retiendrez-vous
encore injustement l'innocence dans les fers, ou la ferez-vous triompher
par une justification prompte, clatante et solemnelle?

Les juges restent un moment touchs de cette courte harangue; puis ils
se consultent tout bas, et ordonnent ensuite qu'on reconduise Victor
dans sa prison. M. de Rosange et Clmence sont au dsespoir: on est
oblig de les arracher des bras de Victor, o ils vont laisser leur ame
et leur existence. On les loigne enfin, et Victor rentre dans son
cachot. Le soir M. de Rosange, qui ne cessait de faire des dmarches et
de solliciter, apprit qu'il tait question de faire venir au tribunal le
baron de Fritzierne pour tre entendu en tmoignage. Cette nouvelle
pntra de terreur la sensible Clmence, qui craignit que la nouvelle du
malheur de Victor n'abrget les jours de son pre. Heureusement pour ce
vieillard mourant, M. de Rosange obtint qu'on ne lui porterait pas ce
coup mortel.

Le lendemain de ce jour de douleur, Victor fut confront avec son fidle
Valentin, qui, interrog sparment, avait confirm les dpositions de
son matre. Victor accabla de tendresse et de consolations ce digne
serviteur qui ne souffrait que pour lui. Victor lui protesta de ses
regrets ternels, et l'assura que les mmes dmarches que son aeul
faisait pour le matre, serviraient  prouver en mme temps l'innocence
de son estimable ami.

On les spara bientt, et tous deux furent rendus  leur triste
solitude.

Une nuit s'coule encore, nuit d'horreur et de deuil qui prcdait un
jour plus affreux!.... Ds la pointe du jour, le bruit sourd d'un
tambour voil se fait entendre dans la prison; la cloche lugubre du
beffroi sonne le lent et triste tintement de la mort. On entend crier:
il va mourir; et dj la fatale voiture, la dernire qu'on donne aux
coupables, fait gmir le pav de la cour sous le poids norme de ses
roues de fer. L'ange exterminateur plane sur la forteresse, et chacun
des dtenus attend qu'on vienne lui dire si c'est pour lui qu'on fait
ces barbares prparatifs.

Victor, que la mort ne peut plus effrayer aprs avoir support
l'opprobre et l'infamie, Victor entend passer l'homme sinistre  qui la
loi remet son glaive pour frapper les criminels. Victor l'entend
demander tout prs de sa porte: Dans quel cachot est-il?--L, lui
rpond-on; et Victor frmit.

Il frmit, non pour lui, je le rpte; mais s'il meurt, le coup qui va
l'atteindre va frapper Clmence, sa sensible amie; Clmence ne pourra
supporter le jour; Rosange, Fritzierne, et le bon Valentin lui-mme,
tous ses amis vont le suivre au tombeau. Dieu, s'crie-t-il, Dieu
crateur de tout! m'as-tu donc destin  une mort si honteuse! as-tu
rserv  mes amis des regrets si longs, si cuisans! Non, il n'est pas
possible que l'innocent prisse, ou l'ordre de la nature serait
renvers: ta justice est pure comme l'azur des cieux que tu as forms!
Tu connais mon coeur, tu sais s'il t'adore, s'il a jamais manqu de
confiance en ta divine providence:  mon Dieu! tu ne me laisseras point
prir! tu, ne causeras point une douleur si dchirante  ceux qui me
sont chers! tu prouveras ta grandeur, ta bienfaisance, et tu ne porteras
pas au dernier degr la rigueur que tes dcrets ineffables te font
exercer souvent sur la vertu malheureuse!....  mon Dieu! pardonne,
pardonne, je n'ose point murmurer, je ne puis que me plaindre et te
prier!....

Victor est accabl par la terreur, la fatigue, la fivre et tous les
maux du corps et de l'esprit. Ses sens sont troubls: il croit que la
mort l'appelle, que c'est pour lui qu'on dresse l'chafaud: il entend,
de sa prison, les coups de maillet du charpentier qui travaille  cette
machine effroyable.... La voix de l'excuteur a frapp son oreille, le
tambour drap s'approche, le tintement du beffroi redouble, les cris de
la multitude nombreuse qui attend la victime, cris tumultueux et
semblables au bruit des vagues de la mer, sont plus aigus; tout annonce
qu'il approche, le terrible moment de la destruction d'un homme....

Victor respire  peine.... Dieu! on ouvre sa prison, ses cheveux se
dressent sur son front. Un geolier dtache ses chanes, seulement au
pied droit; ce geolier est suivi de plusieurs hommes d'une figure
sinistre. Il suit. On le fait monter.... o? dans ce mme greffe, dont
la vue donne sur la place. Il voit cette place couverte d'une foule
innombrable. Cette foule curieuse et avide de supplices entoure un
chafaud, revtu d'un drap noir sem de larmes blanches.... Pour qui,
grand Dieu! quel sang va couler!....

On entre dans le greffe: c'est Roger, suivi des magistrats, et
accompagn d'un ecclsiastique. Je t'ai mand, mon fils, dit-il 
Victor, qui est presque insensible; oui, j'ai voulu te voir  mes
derniers momens: j'ai voulu te faire un aveu sincre de mes crimes, que
j'ai dguiss en vain sous les systmes les plus faux et les plus
dangereux! Je vais mourir, mon fils; et, si ta douleur te rappelle celle
que j'prouvai jadis en voyant le supplice de mon pre, que la leon
qu'elle te donne soit plus forte, plus utile que celle que je reus
alors, et dont je ne profitai point. Tu vas tre libre, Victor, tu vas
recommencer la carrire de la vie, dans laquelle tu es  peine entr;
n'oublie jamais mon exemple, mes remords, et que ce triste moment soit
sans cesse devant tes yeux: il te rappellera qu'il est une heure suprme
o le coupable ne peut plus se faire illusion sur ses crimes; il te dira
enfin combien tu fus heureux de ne pas vivre sous mes yeux, de ne pas
cder ensuite  mes perfides conseils, et que si la vertu est
quelquefois perscute, elle est forte, console par elle-mme au milieu
des peines de la vie, tandis que le criminel meurt faible, timide, et
rong par ses remords dchirans..... Adieu, Victor; embrasse-moi, et
pardonne-moi ta triste existence!....

Victor ne voit rien, et entend  peine ce que lui dit le coupable Roger.
Celui-ci s'approche de son fils, colle sur ses joues ses lvres dvores
par le feu des douleurs; puis il se retourne, et disparat avec ceux gui
l'accompagnent. Victor est rest seul, et le barbare geolier qui l'a
amen a la cruaut, pour n'tre pas priv du spectacle de la mort de
Roger, de laisser son fils dans ce greffe, ouvert de tous les cts sur
la place, en face de l'chafaud. Victor demande  fuir ce lieu; le
geolier ne l'coute pas, et se met tranquillement  une croise. Bientt
les cris du peuple annoncent que le coupable est mont sur l'chafaud,
la hache meurtrire brille, et la tte de Roger tombe au milieu des
applaudissemens d'un peuple dont il tait l'horreur et l'effroi.

Soudain des cris nouveaux se font entendre. Une foule immense se
prcipite vers la prison; on entend cette foule rpter: _Le fils de
Roger! le fils de ce monstre!_.... Victor, ananti, persuad que le
peuple demande sa tte, n'a pas la force d'adresser une question au
geolier inhumain qui va le reconduire dans son cachot. On ouvre
prcipitamment la porte du greffe; c'est le duc d'Autriche qui se
prsente lui-mme aux yeux de Victor: le duc va droit  ce jeune homme
et l'embrasse. Infortun, lui dit le duc, il n'y a qu'un moment que je
sais vos malheurs: on m'a appris votre injuste dtention, et je
m'empresse de la faire cesser. Venez, venez, et pardonnez-moi, si la
curiosit de voir tomber sous le glaive des loix un sclrat qui a
ravag mes tats, a retard de quelques momens l'heure de votre libert.
Vous ne pouvez regretter un homme que vous n'avez point connu, et  qui
votre ame est bien loigne de ressembler: le prjug du sang ne peut
avoir d'empire sur un coeur aussi grand que le vtre: suivez-moi, jusqu'
mon palais, et que mes bienfaits vous fassent oublier, s'il est
possible, la fatalit de votre naissance, et les maux qu'elle vous a
causs.

Victor ne sait s'il rve, ou s'il est veill: il ne peut que s'crier:
Et mon fidle Valentin?--Il est dj libre, lui dit une voix qu'il croit
reconnatre; cette voix, c'est celle mme de Valentin, qui presse son
matre dans ses bras. D'un autre ct, Clmence et M. de Rosange
l'accablent de leur vive amiti; Victor est trop press: il a trop de
sensations -la-fois.... Il tombe sans connaissance, cet intressant
jeune homme, et les gens du duc le portent jusqu' la voiture de ce
seigneur, qui y monte aussi avec Rosange, Clmence et le pauvre Valentin
dont les malheurs ont fait oublier l'tat.

Rosange supplie le duc de permettre que Victor soit transport chez
lui, prs de Clmence. Le duc y consent, et la fille de Fritzierne est
au comble de la joie: c'est Clmence qui a sauv Victor, c'est Clmence,
qui, ce matin mme, en apprenant la condamnation de Roger, a frmi
d'horreur, s'est transporte jusqu'au palais du duc,  qui elle a
racont l'histoire de Victor, avec cette touchante loquence de l'amour
et de la candeur qui est peinte sur son jeune front. Le duc s'est
attendri, et lui a promis de dlivrer son ami, soudain aprs la mort de
l'infme Roger. Il a tenu parole, cet estimable seigneur, Victor est
libre maintenant; mais, hlas! Victor est priv de sentiment: il est
plong dans le sommeil de la mort.  Dieu! ses amis vont-ils le perdre
au moment o ils le retrouvent!.....

Arriv chez Rosange, Victor est mis au lit, et le duc se retire, aprs
avoir promis  ces tendres amis de venir souvent lui-mme s'informer de
la sant de son jeune protg: c'est ainsi qu'il appelle Victor.

Cependant le fils d'Adle a recouvr ses sens; mais un transport furieux
agite son cerveau, une fivre brlante dvore son sang: des gens de
l'art sont appels: ils se consultent; mais bientt ils apprennent 
Rosange et  Clmence, que leur ami n'a plus que quelques jours 
vivre....... Ciel! quelle affreuse nouvelle!.....

Les plus grands soins sont prodigus au malade, et Clmence, malgr
toutes ses occupations, prend le temps encore d'crire  son pre, de
qui elle n'a point eu de nouvelles, et qu'elle apprhende de perdre,
s'il apprend les affreux vnemens qui viennent de se succder si
inopinment.

Je vais laisser parler Clmence et ses correspondans dans le chapitre
suivant: heureux d'tre parvenu  tracer celui-ci, avec le plus de
rapidit qu'il m'a t possible, pour ne point retenir trop long-temps
l'attention de mon lecteur sur des cachots, des chafauds, des
supplices, que je n'aurai plus  retracer, heureusement pour mon coeur,
que ces tableaux affreux ont bris.




CHAPITRE XII

EN LETTRES.


_CLMENCE au baron de FRITZIERNE._

Que faites-vous,  mon pre! o tes-vous!...... Qu'avez-vous pens de
votre fille? Vous lui crivez la lettre la plus tendre, la plus
touchante; _qu'elle vienne_, lui dites-vous; _cette fille que je chris,
et je ferai son bonheur; je l'unirai  celui qu'elle aime_; et votre
fille ne vole pas dans vos bras paternels, et vous n'entendez plus
parler de cette fille, que vous accusez sans doute d'ingratitude!....
Non, mon pre, non, elle n'est point ingrate, votre Clmence; elle ne le
fut, et ne le sera jamais..... Elle allait reprendre la route du toit
paternel, elle avait rejoint..... Mon pre, osera-t-elle vous l'avouer:
elle avait retrouv Victor; tous deux allaient vous presser contre leur
coeur qui vous vnre.... Hlas! un malheur inattendu..... inoui.... vous
avez sans doute entendu dire, mon pre, que Roger tait tomb entre les
mains de la justice. Victor l'apprend, Victor lui-mme est compromis
comme fils de cet homme abhorr!...... Une prison devient la sombre
demeure de votre fils adoptif; et bientt, tableau effroyable! il est
tmoin du supplice de Roger, comme Roger le fut jadis de celui du baron
de Walfein; mais, mon pre, la situation de Victor a t plus affreuse.
Ce monstre lui a parl  ses derniers momens, il a eu l'audace de
souiller, par le baiser du crime, l'incarnat de l'innocence qui dcore
le front de mon amant! Puis-je vous rendre nos douleurs; Victor est
libre enfin, mon pre, il est libre, grace  la puissante protection du
duc d'Autriche, qui, lui-mme, a t briser ses fers dans son cachot.
Mais comme il est crit que je dois tre  jamais malheureuse, le
dsespoir, la honte, l'horreur des cachots, des tableaux horribles qui
ont frapp ses yeux, tout a plong Victor dans une maladie effrayante,
dsespre,  ce que disant les mdecins. Victor n'a plus que quelques
jours  vivre. Tout l'art des docteurs est impuissant, il a trop, trop
souffert, l'infortun!....

Ah, mon pre!..........

Daignez me donner de vos chres nouvelles; et si vous pouvez vous
transporter ici, vous y trouverez le malade, qui prononce souvent votre
nom, votre fille qui ne peut se rsoudre  quitter son ami dans cet tat
funeste, et un bon vieillard, le marquis de Rosange, aeul de Victor,
que nous avons eu le bonheur de rencontrer. Oh! mon pre, venez, ou du
moins crivez-moi bien vte.

Votre fille, CLMENCE DE FRITZIERNE.

_P. S._ Pardonnez au trouble de ma lettre: je ne suis pas  moi; je ne
suis qu' l'amour et  la nature....

Vous voudrez bien adresser votre rponse  M. le baron d'Ermanc, prs
la cathdrale de S.-tienne, derrire les jardins de Schoenburn, 
Vienne.

_Fritz  Clmence._

Votre respectable pre, mademoiselle, n'a pu rpondre  votre lettre; il
ne l'a pas mme lue, c'est moi qui lui en ai fait connatre les tristes
dtails. Nous allons perdre M. le baron de Fritzierne, belle Clmence;
nous l'allons perdre, et c'est le coup qui vous accable tous, qui vient
de le frapper. Je vais m'expliquer le plus succinctement qu'il me sera
possible; car il m'est difficile de quitter plus d'un quart-d'heure, le
chevet du lit de douleur, o il attend sa destruction.

M. le baron attendait l'effet de sa lettre  Valentin; et dj dans
l'espoir de vous voir bientt rentrer au chteau, son front avait
repris plus d'clat, plus de srnit. Il se sentait beaucoup mieux; il
s'occupait des dtails d'une petite fte qu'il voulait vous donner, et
je le voyais revenir  vue d'oeil. Mon pre et moi, nous faisions tout
pour fortifier son espoir, comme vous pensez bien. Cependant trois jours
s'taient couls dj, et nous n'avions pas de rponse. Ce retard
commenait  inquiter M. le baron, lorsque vers le soir, le bruit court
que le trop fameux Roger, qui avait transport son camp de la Bohme
dans l'Autriche, vient de tomber dans une embuscade; il est pris, la
nouvelle est sre, et ses gens, qui n'ont plus de courage, ayant perdu
leur chef, fuient, refluent dans nos campagnes, comme ces feuillages que
disperse au loin un ouragan furieux. Je sors un moment pour m'informer
des dtails de cette affaire, qui remplit de joie tous nos habitans, et,
au moment o je baisse le pont-levis, un homme s'y prcipite, un homme
ple, gar, qui cherche  s'introduire dans le chteau. Je le
poursuis, il monte, et se jette prcisment dans la chambre du baron,
aux pieds duquel il tombe. Ne me perdez pas, s'crie-t-il, je suis
poursuivi, ne me perdez pas!..... Je regarde cet homme, et je reconnois
Morneck, l'un des infmes suppts de Roger.....  l'instant, la justice,
qui le rclame, demande  entrer: nous lui livrons ce sclrat, qui,
furieux de n'avoir pu nous attendrir, nous dit: Baron de Fritzierne, tu
me fais prir; mais j'ai pris d'avance le soin de ma vengeance. Ce cher
Victor, ton fils adoptif, je l'ai fait connatre d'abord dans une
maison, dont je l'ai fait chasser honteusement, et j'ai eu soin
d'envoyer son signalement dans toute l'Allemagne; c'est le fils de
Roger, il faut qu'il prisse si Roger prit.

Le farouche Morneck part pour le supplice qui l'attend, et nous restons
frapps d'un coup de foudre. Ciel! s'crie le baron, Victor est en
Allemagne, prs de nous peut-tre; et il est en horreur  tout le
monde, dsign comme fils d'un brigand, prt  succomber avec lui!.....

Le baron n'en put dire davantage ce soir l: il sentit sa faiblesse
redoubler, et le lendemain nous apprmes, par la voix publique, que
l'infortun Victor tait renferm dans la mme prison que son pre. On
nous dit mme qu'il tait mari, et que sa femme et son beau-pre
avaient t arrts avec lui. Nous ne crmes point  la fable de son
hymen; mais cette affreuse nouvelle, qui nous dsola tous, fut plus
sensible encore  M. le baron. Il se mit au lit ce jour l, et depuis,
il n'en est pas sorti. Je lui ai lu votre lettre, qui nous a
tranquilliss sur la libert de Victor, mais qui a redoubl notre
affliction, en apprenant sa maladie mortelle.  mon Dieu, que de maux!
quand finiront-ils?

Adieu, mademoiselle; votre pre m'engage  vous prier de l'instruire,
tous les jours, d'heure en heure, s'il est possible, de l'tat du
malheureux Victor, dont il a la bont de se reprocher la mort. Il vous
prie aussi de lui donner quelques dtails sur les aventures de M. de
Rosange, dont la rencontre inopine l'a singulirement surpris. Je suis
avec respect, etc.

FRITZ.

_P. S._ Je vous donnerai souvent aussi des nouvelles de la sant de M.
le baron.

_Clmence  Fritz._

Je suis au dsespoir, bon ami. Eh quoi! sur le point de perdre mon pre
et mon amant! est-il une situation plus affreuse! De quel ct dois-je
prodiguer mes soins? me dois-je plus  la nature qu' l'amour? Oh!
guidez-moi: mes affections sont tellement partages, que je ne sais plus
o les porter tout entires. Cependant, je suis ici prs d'un malheureux
moribond: irai-je le quitter pour aller rejoindre un pre que je ne
retrouverai peut-tre plus existant? je risquerais  ne fermer les yeux
d'aucun des deux. Vous tes-l, vous, Fritz; vos soins touchans et
dlicats peuvent remplacer prs de mon pre ceux de la pit filiale; et
je vous conjure de les redoubler, de me conserver le plus tendre des
pres: que ne puis-je aussi vous conserver votre ami!

Hier il a eu un lger moment de calme, et nous a tous reconnus pour la
premire fois depuis son malheur. Cela nous a donn quelque espoir, mais
il n'a pas t de longue dure; une heure aprs il est retomb dans ce
dlire effrayant qui lui retrace Roger et sa mort funeste. Ah! mon ami,
je succombe sous le poids de mes peines, et je sens que mes forces
s'affaiblissent aussi de jour en jour.... Si je perds Victor et mon
pre, je meurs, oui, je meurs....

Vous me demandez le rcit des aventures de M. de Rosange: hier il nous
les a racontes pendant le moment de calme de mon cher Victor. Mon jeune
ami a paru y prter une grande attention; il a mme eu la force
d'adresser quelques mots tendres  son aeul, qui en a vers des larmes
de sensibilit. Ces aventures ne sont pas longues; elles sont
intressantes seulement en un point, c'est que Michel, ce bon Michel que
madame Germain et Adle avaient cru voir tomber mort dans la fort
d'Anet, n'tait point mort. Michel n'avait t que bless, mais
trs-grivement, comme vous allez le voir. On aime  retrouver les gens
qui nous ont intresss dans un rcit. J'prouvai cette douce
satisfaction, en apprenant que le bon Michel n'avait point perdu la vie.
Il resta long-temps baign dans son sang, puis il revit enfin la
lumire; mais ce fut pour s'appercevoir de son tat et de sa solitude.
Il se douta bien que ses matresses taient devenues la proie de
l'infme Roger, et chercha  se lever. Un voyageur en voiture, qui
passait justement dans ce lieu, s'apperut des efforts que faisait un
homme bless pour lutter contre la mort; il descendit, et ne pouvant en
tirer une seule parole, il le fit mettre dans sa voiture, et le
conduisit  Anet, o il le fit panser. L, Michel recouvra l'usage de la
parole; il remercia son bienfaiteur, et le pria en grace de le conduire
 Paris, tout bless qu'il tait,  l'htel de Rosange, place Royale. Le
voyageur y consentit, quelque imprudent que ft ce voyage; et le fidle
Michel descendit, ou plutt fut descendu chez son matre, qui, effray
de le revoir dans cet tat, n'apprit de lui que quatre jours aprs, et
la cause de sa blessure, et les malheurs de sa fille. Michel, aprs
s'tre accus d'imprudence, n'eut que le temps de dire  M. de Rosange
que le ravisseur de sa fille s'appelait Roger, qu'on le croyait tre un
des brigands qui depuis long-temps parcouraient la France; que ce Roger
tait Allemand d'origine, et qu'il lui avait entendu dire souvent que,
s'il n'obtenait pas la main d'Adle, il s'en retournerait dans son pays:
il est possible, ajouta Michel, que, si ce misrable a enlev Adle,
comme j'ai tout lieu de le croire, il l'ait emmene en Allemagne.

Michel, aprs ce court expos, sentit redoubler ses douleurs; et le
lendemain il expira, au grand regret de M. de Rosange, qui chrissait ce
fidle serviteur. La situation de M. de Rosange tait des plus
embarrassantes: il accusait sa fille, il accusait madame Germain, et
recourait au gouvernement franais, qui lui promettait toujours de
l'aider dans ses recherches, et n'avanait en rien. M. de Rosange
voyagea, courut tous les pays, et revint en France, o il se dcida 
traner sa malheureuse vieillesse loin de sa fille, loin de tout le
monde....

Ce ne fut qu'aprs bien des annes que M. de Rosange sentit se rveiller
en lui le desir de revoir l'Allemagne, et d'y chercher de nouveau son
Adle. Il avait entendu parler de la clbrit de Roger, et ne doutait
pas que ce ne ft le ravisseur de sa fille; mais il savait en mme temps
que ce Roger tait inabordable, et que c'tait en vain que les troupes
les mieux disciplines songeaient  l'attaquer. Quoi qu'il en soit, M.
de Rosange revint en Bohme, et prit des informations. Il apprit que
Roger avait eu en effet une pouse nomme Adle, mais qu'elle n'tait
plus depuis long-temps, et que le fils qu'elle avait eu de son sducteur
courait le monde, sans qu'on st ce qu'il tait devenu, si mme il tait
mort ou vivant. M. de Rosange, au dsespoir d'apprendre la mort de sa
fille, ne prvoyant pas pouvoir jamais rencontrer ce fils, qui sans
doute ne se vantait pas de sa fatale naissance, M. de Rosange prit le
parti de revenir doucement en France, aprs avoir essay de distraire
ses chagrins en voyageant. Il avait chang de nom, et pris celui de
d'Ermanc pour se soustraire aux perquisitions indiscrtes, et pour
oublier, s'il lui tait possible, tous les malheurs qu'il avait prouvs
sous le nom de Rosange. Il se persuadait d'ailleurs que la femme de
Roger tait connue sous le nom d'Adle de Rosange; il ne voulait plus
porter un nom souill par l'hymen d'un brigand: c'est dans le cours de
ses voyages qu'il me rencontra avec Victor chez la bonne Berthe, et
qu'il prit  nous un intrt qui, s'il n'tait pas motiv par les liens
du sang, ainsi qu'il serait peut-tre fanatique de le croire, n'en tait
pas moins fort; il apprit ensuite, chez le mchant hte de Bolendith,
que Victor tait son fils, et runit ses efforts aux miens pour le
soustraire au nouveau malheur qui vint le frapper. Maintenant ce
vieillard respectable donnerait sa fortune pour sauver son petit-fils,
mais, hlas! son dsespoir ne fait qu'accrotre le mien, et nous ne
pouvons que pleurer ensemble.

Voil, mon cher Fritz, les dtails que vous desiriez savoir:
apprenez-les  mon pre, et donnez-moi de ses chres nouvelles. Je
retourne auprs de mon ami, qui, vient-on de me dire, retombe dans son
affreux transport.  mon Dieu! peut-tre va-t-il expirer dans mes
bras!....

CLMENCE DE FRITZIERNE.

_P. S._ J'ai appris de vous, avec bien de la joie, que le perfide
Morneck avait subi la peine due  ses forfaits: ce misrable a fait
dernirement bien du mal  mon ami!

_Clmence  Fritz._

Vous ne m'crivez pas, Fritz, et votre silence sur l'tat de mon pre me
tue, me dsole, et ajoute au chagrin cuisant qui me mine. Je ne sais
comment vous dpeindre notre douleur  tous... Nous allons le perdre
demain, ce soir, peut-tre au moment o je vous cris. Victor, mon cher
Victor n'a plus que quelques momens  vivre.... Je suis si trouble!....
je verse tant de larmes, que je ne sais plus o j'en puise encore: il
faut que la source de mes pleurs soit intarissable..... Hier au soir il
pouvait prononcer quelques mots faibles, que nous avions bien de la
peine  entendre. Il nous demanda  se recueillir avec un ministre des
autels, et nous dit, avec plus de calme que nous n'en mettions 
l'couter, qu'il sentait s'approcher sa fin sans crainte comme sans
regrets.... Sans regrets, lui dis-je; et Clmence, que tu laisses seule
en proie  son dsespoir!....

Il me serra la main, me regarda d'un oeil tendre, quoique mourant, et
retomba dans son effrayant transport. Dans ces momens de dlire, il
frotte sans cesse sa figure avec ses mains, comme pour effacer le
baiser horrible que Roger lui donna avant de marcher au supplice.... Ce
matin un prtre est venu: il semble que Victor l'attendait pour
recouvrer l'usage de la parole. Nous l'avons laiss seul avec le pieux
ecclsiastique, qui, un moment aprs, est sorti de la chambre du malade,
l'oeil humide de pleurs, le coeur oppress:  mon Dieu! s'est cri ce
saint homme, c'est un ange que ce jeune infortun! c'est un ange que tu
vas recevoir dans ton sein!....

Puis il est sorti, et nous sommes entrs chez Victor, qui nous a paru
tranquille et rsign. Son aeul et moi, nous lui prodiguons les soins
les plus empresss. Son fidle Valentin ne le quitte pas un moment; il
passe toutes les nuits  ses cts, et pleure sans cesse. M. le duc
vient aussi nous voir: il nous a envoy ses mdecins, qui se sont
consults hier..... mais le rsultat de leur consultation a toujours
t comme avant, la mort. La mort! si jeune, si jeune, et si prs du
bonheur!....  dcrets immuables de la divine Providence, que vous tes
profonds et terribles!....

Je ne puis continuer; mon coeur, bris par tant de coups, ne bat plus que
faiblement; ma main tremble, mes yeux se couvrent de nuages... Adieu...
En grace, parlez-moi de mon pre; peut-tre n'est-il plus; peut-tre,
trop discret ami, craignez-vous de me dvoiler ce terrible secret:
parlez, parlez sans crainte; mon ame est arrive  un tel point de
souffrance, que rien ne peut l'accabler plus qu'elle ne l'est. Je
m'attends  tout, je prvois tout, comme le malheureux fixe la pointe du
rocher qui se dtache, et roule avec fracas jusqu'au lieu o elle va
l'craser.... Adieu.... Demain, ce soir sans doute, je ne vous crirai
que pour vous apprendre..... la mort..... du plus intressant.... du
plus malheureux des hommes.... Je pleure, et ne puis plus que signer:

CLMENCE DE FRITZIERNE.

_Fritz  Clmence._

Il n'est plus, mademoiselle!.... Le respectable auteur de vos jours a
ferm les yeux  la lumire, hier, dans mes bras,  quatre heures aprs
midi.... Il vous a nomme, il a nomm Victor.... et sa langue s'est
glace, et la tombe s'est ouverte pour l'engloutir  jamais... Je suis
trop troubl pour vous en dire davantage.... Ayez la bont de me donner
vos ordres. Tout le chteau est dans une consternation!... Heureusement
que j'ai les yeux sur tout....

Votre lettre, que j'ai reue ce matin..... oh! comme elle m'a fait de la
peine! comme elle a redoubl ma douleur! Quoi! deux coups aussi violens,
ensemble, dans le mme moment!.... Je tremble de dcacheter la premire
lettre qui va m'arriver de Vienne!..... Mon bienfaiteur, mon ami, votre
pre, votre amant, faut-il que nous perdions tout!....

J'ai fait embaumer le corps du vnrable Fritzierne; et, je le rpte,
j'attends les ordres de son hritire, de sa fille infortune.

FRITZ.

_Valentin  Fritz_.

Tout le monde est si troubl; il y a tant de dsordre, tant de dsespoir
ici, que c'est moi qu'on a charg de vous crire..... Quelle triste
nouvelle pour Clmence, que celle dont vous venez de l'instruire!.....
Ce n'tait pas assez de la mort de son pre, il fallait....  Dieu!
comment pourrai-je vous faire ce douloureux rcit?....

Victor n'avait plus que quelques heures  vivre: c'tait l'opinion des
mdecins, de tous ceux qui connaissaient son tat, et ce bon jeune
homme, fatigu du poids de la vie, voyait s'avancer, sans effroi, la
mort qui devait le plonger dans un sommeil bienfaisant, tandis qu'elle
allait livrer ses amis  d'ternels regrets.... Cette nuit,
mademoiselle, son aeul et moi, nous n'avions pas voulu le quitter;
cette nuit, nuit d'horreur et de deuil, il a pu appeler mademoiselle;
mademoiselle court  lui: Clmence, lui dit-il d'une voix faible, tu ne
m'as point donn des nouvelles de ton pre.--Mon ami.... mon pre.....
mon pre n'prouve plus de douleurs.--Il est rtabli?....--J'espre que
tu vas bientt aussi te rtablir.--Je le reverrai donc, ce vieillard
respectable, qui a pris soin de mon enfance.--Ciel! que dis-tu?--En
effet, insens que je suis! ma tte faible.... J'ai donc oubli que je
vais mourir?--Non, tu ne mourras point....--Clmence, mon heure est
marque. Tout--l'heure, dans ce transport violent qui vient de
m'agiter, le songe que fit jadis ton pre dans le souterrain de la
fort, avant mon adoption, ce songe affreux s'est retrac  mes sens
gars.... Cet chafaud, ces bourreaux, ces tortures, ces flambeaux
funbres, j'ai vu tout cela, j'ai vu.... ce qui s'est prsent 
toi-mme, -peu-prs de la mme manire, la nuit qui prcda mon dpart
du chteau pour le camp de Roger.... La foudre grondait sur ma tte; on
s'criait, c'est son pre!.... Le sceau de la rprobation attach sur
mon front, par les furies sans doute, me faisait reconnatre et
repousser de tout le monde..... Ce signe affreux de l'opprobre et de
l'infamie, il le portera toute sa vie, disait-on... Je demandais la
mort... L'ange exterminateur a paru alors; je l'ai vu, oh! bien vu, arm
de son glaive flamboyant.... Il s'apprtait  me frapper; il me disait:
Pris, enfant du crime....  l'instant un spectre est sorti de son
tombeau: c'tait Roger; il m'entranait dans ses bras dcharns; il
m'touffait, il m'touffe encore, Clmence,  l'instant o je te
parle.... Le vois-tu? tu le vois sans doute, l, l; il me fixe, il veut
imprimer encore sur mes joues dcolores le baiser affreux.... qu'il me
donna.... Tu ne le repousses point, Clmence, tu ne me dlivres point de
ce monstre!.... Mon Dieu, mon Dieu!.... oh! comme il te regarde
toi-mme!.... Clmence!.... il m'entrane encore.... un gouffre
affreux.... l'abme de la mort, il m'y plonge... c'en est fait... je
meurs, je meurs,  ma chre Clmence!

 ces mots il laisse tomber sa tte: il n'a plus de respiration, et le
froid de la mort semble le glacer peu  peu. Nous croyons qu'il n'est
plus, et nous remplissons l'air de nos cris aigus. Le mdecin, qui le
quitte rarement, monte, effray de nos gmissemens... Il regarde Victor,
et dtourne la tte....--Est-il mort, lui crions-nous?...--Je n'oserais
l'assurer..... Cette lthargie parat..... plus.... srieuse.--Parlez,
parlez; il n'est plus, n'est-il pas vrai?--Je vous jure, famille
dsole, que je n'en suis pas certain moi-mme.

Le mdecin l'examine de nouveau, et nous, nous sommes autour de lui,
l'oeil fixe, le cou tendu, n'osant  peine respirer... Il ne l'est pas
encore, s'crie le mdecin.... coutez, coutez tous; entendez-vous
comme il soupire?--Oh, mon Dieu!

Nous nous prcipitons tous  genoux, les mains leves vers le ciel, que
nous conjurons de nous rendre notre ami. Il n'est point mort; et sa
jeunesse, le temps, tout peut encore faire esprer... enfin un
pressentiment, tout ranime un peu notre espoir et notre courage.

Mais le jour est reparu, et Victor est encore dans la mme situation. Au
moment o je vous cris.... il est comme inanim, et sans le lger
mouvement de sa poitrine, on le croirait descendu dj dans la nuit
ternelle.... Mademoiselle, fatigue d'un moment d'effroi aussi
violent, m'a ordonn de vous crire, et je le fais. S'il y a
aujourd'hui quelque chose de nouveau, en bien ou en mal, je vous le
marquerai sur-le champ. Pour mon pauvre matre, le malheureux baron de
Fritzierne, mademoiselle vous prie de conserver ses restes prcieux dans
la chapelle du chteau.... Quel que soit l'vnement qui doit arriver
ici, pas plus tard qu'aujourd'hui, car l'tat de Victor ne peut durer,
mademoiselle ira, si elle en a la force, nous irons tous rendre les
honneurs funbres au plus respectable des pres. Plt au ciel que nous
n'ayons pas  remplir avant, ici, d'aussi tristes devoirs!....

Adieu, monsieur: je retourne auprs de mon pauvre matre... Votre
obissant serviteur,

VALENTIN.

_Valentin  Fritz_.

Par o commencerai-je, monsieur, le dtail de tout ce qui s'est pass
ici, depuis quatre jours que je ne vous ai crit? Comment vous
apprendre un vnement qui va bien affecter votre sensibilit! sans
doute votre inquitude est extrme, de n'avoir point reu de nos
nouvelles dans l'espace de quatre jours! j'ai voulu vous apprendre
quelque chose de positif, et je le puis enfin aujourd'hui.
Rassurez-vous, rjouissez-vous, Victor est sauv!....

Oui, Victor est sauv; il respire, il est hors de danger, il est mme
convalescent. Sa raison est revenue avec sa sant, et nous devons ce
bonheur au secours le plus inattendu. Ce pauvre jeune homme!... Nous
sommes tous ici dans une joie!.... Prtez-moi votre attention.

Lors du service que monsieur le duc rendit  mon bon matre et 
moi-mme, en brisant nos fers, j'crivis cette heureuse nouvelle  tous
ceux qui nous intressaient,  l'estimable Berthe, sur-tout, cette brave
femme du village de Bodwits, qui nous avait reus chez elle avec tant
d'affection, et qui avait bien souffert de l'arrestation de Victor.
Depuis, je lui avais fait part de la maladie de Victor, ainsi que de sa
condamnation prononce par les mdecins. Cette sensible femme, ne
pouvant rsister au desir de revoir ceux qu'elle nommait ses bons amis,
arrive chez nous,  Vienne, dont elle a fait le voyage, et au moment o
nous l'attendions le moins. C'tait lundi matin, un instant aprs que
j'eus fait partir la dernire lettre que je vous crivis. Berthe entre
donc: elle est accompagne d'un vieux laboureur qui lui a donn le bras,
et dont les cheveux blancs et la figure vnrable inspirent le respect.
Berthe demande  voir son jeune ami. Chacun pleure, chacun
gmit.--Serait-il mort, s'crie Berthe?--Il l'est peut-tre  prsent!
hlas, nous n'attendons plus que son dernier soupir!--Je veux le voir,
il faut absolument que mon vieux parent que voil, l'examine; il peut le
rendre  la vie!--Lui, ce vieillard!--Ce bon vieillard. Il n'est pas
mdecin, lui, ce n'est pas un charlatan, il ne se mle point de l'art de
gurir: il ne possde qu'un seul secret que lui a laiss un brave homme,
qu'il a retir de la rivire o il se noyait. Ce secret est unique pour
les maux dsesprs; j'ai vu vingt personnes ressuscites par son
moyen.--Grand Dieu, s'il tait possible!........--Victor est-il
rellement abandonn des mdecins?--Tous se sont retirs, mme celui qui
l'a veill cette nuit.--Eh bien! que cote-t-il d'essayer le secret du
pre Mervel?

Mademoiselle s'oppose d'abord  ce que l'on fasse, sur son amant,
l'essai d'une drogue qui peut le prcipiter plus vte au tombeau; mais
enfin Victor expire, tous les secours de l'art sont insuffisans: il ne
peut revenir seul  la vie qui lui chappe. M. de Rosange, le duc et
moi, nous faisons faire  mademoiselle toutes ces rflexions, qu'elle
finit par approuver; mais elle ne veut point assister  cette cure
douteuse, elle va se renfermer, pleurer et se reprocher, toute sa vie,
la mort de son ami, s'il faut qu'elle soit acclre par le secret qu'on
va hasarder.

Mademoiselle se retire en effet, et nous approchons tous de Victor,
savoir, monseigneur, M. de Rosange, Berthe, le laboureur et moi. Le
vieux Mervel regarde Victor, qui n'a plus de mouvement. Un souffle lger
ternit seulement la glace qu'on approche de ses lvres........ Le vieux
Mervel s'empresse de distiller, goutte  goutte, dans la bouche du
mourant, une certaine potion, qui peu--peu le rappelle au sentiment, 
la vie!..... Je ne vous dirai point les effets de ce secret surprenant
sur le corps dbile de mon chef matre. Il vous suffira de savoir que
deux heures aprs il parlait, et que le lendemain matin, il tait hors
de tout danger.

Jugez des transports de joie de mademoiselle, qui tait reste chez
elle, seule, et livre  la plus mortelle inquitude. On lui apprend
cette espce de miracle.... Elle accourt, elle se prcipite sur son ami,
qui la reconnat, et qui semble sortir d'un rve effrayant. Plus de
transport, plus de fivre, plus de lthargie; une extrme faiblesse
seulement, voil ce qu'prouve Victor...  mon Dieu! quelle ivresse nous
saisit! quelle reconnaissance nous tmoignons  Berthe, et sur-tout au
vieux Mervel! Ce vieillard gnreux nous assure que, sans l'intrt
qu'prouvait Berthe pour son ami Victor, intrt qu'il a partag, il
n'aurait point risqu l'preuve de son secret, tant il a peur de passer
pour un charlatan; mais Berthe l'a tant press, tant sollicit, qu'il
n'a pu refuser de la suivre. Monseigneur le duc d'Autriche, pour
rcompenser ce brave homme, l'a pris  son service pour la culture de
ses jardins, et a bien voulu donner une petite pension  la bonne
Berthe, qui a promis de vendre sa maison de Bodwitz, dont elle ne
regrette que le beau clos qui faisait l'admiration des voyageurs, et de
suivre par-tout nos amans.

Que vous dirai-je, M. Fritz? depuis ce temps tout est bien chang dans
la maison. Victor va de mieux en mieux; il s'est mme lev un peu ce
matin; et les mdecins, qui l'avaient abandonn, sont confondus de cette
cure tonnante. Nous n'avons plus d'autre chagrin ici, que le juste
regret que nous prouvons tous de la mort de M. le baron de Fritzierne.
Victor, qui n'a su qu'hier ce malheur, en a bien pleur. M. de Rosange
lui-mme, qui brlait du desir de voir, d'embrasser M. le baron, de
remercier cet homme gnreux des soins qu'il a pris de son petit-fils,
M. de Rosange partage notre douleur, et nos amans sur-tout sont
inconsolables. Cependant, s'ils ont perdu un bon pre, le sort leur en a
fait rencontrer un autre bien tendre aussi, et bien estimable. M. de
Rosange est l'aeul de Victor; il a connu l'amour, puisqu'il a chri
madame du Szil et sa fille Adle. M. de Rosange ne peut que s'attacher
de plus en plus  Victor,  Clmence, dont il est maintenant le pre,
l'appui et le seul protecteur.

Voil o nous en sommes, M. Fritz. Tout va bien maintenant; et, ds que
la convalescence de notre ami commun nous le permettra, nous irons tous
en Bohme, o nous vous retrouverons. Attendez-nous incessamment, et
remerciez, comme nous, la divine providence, qui a rendu le plus
vertueux des hommes  la vie,  la reconnaissance,  l'amour enfin, et
sans doute  l'hymen.... Je suis, &c.

VALENTIN.




CONCLUSION.


Aprs avoir soumis  mon lecteur les lettres qu'il vient de lire, et qui
lui ont appris, avec leurs dtails, la mort du gnreux Fritzierne,
ainsi que l'espce de rsurrection de notre intressant Victor, il ne me
reste plus qu' l'instruire de ce qui se passa, entre nos amis, depuis
la convalescence du fils d'Adle.

Victor se rtablit trs-promptement; et, cdant aux consolations de tous
ceux qui lui taient chers, il oublia, autant qu'il lui fut possible, et
sa maladie, et la mort funeste de Roger, qui l'avait cause. Clmence
tait libre maintenant de lui donner la main, et Clmence, seule
hritire du nom et des grands biens d'un des plus riches seigneurs de
l'Allemagne, se glorifiait de faire le bonheur de son amant. Elle en
parla donc  Victor, qui en fut pntr de reconnaissance, ainsi qu'
M. de Rosange, qui fut ravi de cet hymen. En consquence, ds que Victor
eut recouvr ses forces, Clmence, Victor, Rosange, Valentin, et Berthe,
qui avait eu le temps de revenir de Bodwits, o elle avait arrang ses
petites affaires, tous nos amis furent saluer le sensible duc
d'Autriche, qui les accabla de prsens, en leur promettant sa protection
pour la vie; puis ils retournrent en Bohme, o les attendaient Fritz
et son pre.

Quelles motions diverses prouvrent Clmence et Victor,  la vue du
manoir de Fritzierne, qui avait vu s'lever leur enfance sous les
auspices du meilleur des pres, du plus gnreux bienfaiteur! Victor et
Clmence, se tenant par le bras, versrent ensemble des larmes, excites
par les mmes sentimens. Ils examinrent l'extrieur de la forteresse,
et se dirent rciproquement: Voil tes croises, Victor.--Voil ton
appartement, Clmence; ce fut l que je chantai une romance plaintive,
la premire fois que j'eus l'intention de te fuir.--Et cette petite
porte, Victor, la reconnais-tu? ne fut-elle pas ouverte tour--tour pour
deux amans malheureux?-- Clmence! qui nous aurait dit qu'aprs tant de
maux, nous arriverions au mme point d'o nous tions partis?--Victor,
entrons, soutiens-moi; le coeur me bat: hlas! le matre de ce chteau,
mon pre, ton bienfaiteur, il y est encore, Victor, mais il ne peut plus
recevoir nos embrassemens..... Ah! mon ami, j'ai abrg les jours d'un
pre, ce remords sera toujours l toute ma vie.....

Victor s'effora de consoler Clmence: le pont-levis s'abaissa devant
eux, ils entrrent; et Fritz, ainsi que son pre, se prcipitrent dans
leurs bras. Aprs avoir donn quelques jours au repos, on s'occupa des
derniers devoirs  rendre aux restes prcieux du baron; et cette
crmonie religieuse et triste se fit avec toute la pompe qu'exigeait
le rang de M. de Fritzierne. Son corps fut dpos dans le parc, en face
du bosquet o reposait celui de la pauvre madame Germain. Une superbe
pyramide fut leve sur le cercueil du baron: on y grava ces mots:

                _L'an 1699,_
   _fut dpos le corps d'ALEXANDRE BOLOSQUI,_
           _baron de FRITZIERNE._
  _La tendresse paternelle et la bienfaisance_
       _firent le charme de ses jours;_
           _elles le conduisirent_
               _au tombeau!_
       _Passant, arrte-toi; pleure,_
                 _pleure_
      _sur cette pierre, que placrent_
              _sur sa tombe_
  _sa fille dsole et son gendre Victor,_
          _l'Enfant de la fort._

M. de Rosange, qui assista  ce convoi funbre, versa des larmes,
sur-tout, sur la tombe de madame Germain, son ancienne amie, la
confidente de ses amours, et la victime des erreurs de sa fille.

Quand tous ces embarras furent termins, mademoiselle de Fritzierne
pousa solemnellement son cher Victor, dans la chapelle de son chteau;
et les deux poux, heureux enfin, et runis pour la vie, ne songrent
plus qu' partir, avec M. de Rosange, pour la France, o ils voulaient
se fixer. Les malheurs de Victor, sa naissance, toutes ses aventures,
avaient fait trop de bruit en Allemagne, pour qu'il pt s'y fixer. Le
monde est mchant et jaloux: le bonheur actuel de Victor, ses grandes
richesses, pouvaient exciter la mdisance; on et peut-tre os le
nommer le fils de Roger, titre qui inspirait l'horreur et l'effroi: il
valait mieux s'expatrier, et chercher ailleurs un sol qu'il n'et point
arros de ses larmes, des hommes pour qui il ft absolument nouveau!
c'est ce qu'il fit.

Victor et son pouse vendirent donc toutes leurs proprits
d'Allemagne, ainsi que leur superbe chteau, en se rservant seulement
la portion du parc o reposaient leur pre et madame Germain: ce jardin
devait rester dans leur famille, et passer  leurs enfans, sans qu'ils
pussent s'en dfaire, ainsi qu'ils avaient le projet de leur en
prescrire la loi. Ce n'est pas que nos deux poux qui allaient habiter
une autre contre, voulussent venir de temps en temps visiter cet asyle
des morts; mais ils le gardrent par respect pour la mmoire d'un pre
infortun.

Ils donnrent  Fritz, une de leurs terres de Silsie; o ils le
dterminrent  vivre avec son pre, qui faible et presqu'en dmence,
avait besoin de tous les soins de la pit filiale. Puis ils partirent,
avec Rosange, Berthe et Valentin: aprs un voyage assez long, ils
arrivrent  Paris, le 20 janvier de l'anne 1701, et descendirent  la
place royale, dans l'htel mme de M. de Rosange, que des subalternes
fidles avaient gard pendant la longue absence de leur matre. Victor
ensuite, qui prit le nom de Rosange, d'aprs le voeu et le testament que
son aeul avait dj fait en sa faveur, Victor acheta un magnifique
htel dans le fauxbourg S.-Germain, prs de la rue de Cond, qu'avait
autrefois habit madame du Szil, et nos deux poux s'y retirrent avec
M. de Rosange, qui ne voulut point les abandonner. Ce fut mme dans ce
quartier-l, qu'ils retrouvrent Henri, mari avec Constance, et qui,
comme nos hros, tait pass en France avec ses parens.

Victor et son pouse s'aimrent toujours: Valentin les servit jusqu' sa
mort, avec Hyacinthe, cet enfant adopt par madame Germain, et que
Valentin avait retir, en Bohme, des mains de la fermire  qui il
l'avait confi: Hyacinthe fut un bon serviteur, et heureux chez ses
matres. La bonne Berthe eut la garde de la porte de l'htel, et fut
accable de bienfaits. M. de Rosange mourut trs-g, et Victor et
Clmence vcurent trs-long-temps: ils eurent des enfans qui leur
fermrent les yeux, et qui, en hritant de leur nom, de leurs grands
biens, profitrent de l'exemple de leurs malheurs, de leur courage, de
leur constance, et furent vertueux.

FIN.




NOTES:

[1] _Lolotte et Fanfan_.

[2] _Alexis_, ou _la Maisonnette dans les bois_.

[3] _Petit-Jacques et Georgette_, ou _les Petits Montagnards
Auvergnats_, trois ouvrages du mme auteur, qui se trouvent chez le mme
libraire.

[4] Le lecteur ne doit pas oublier qu'il y a plus de cent ans que cette
histoire est arrive.

[5] Nom qu'on donne, en Allemagne,  une classe de prisonniers.

[6] Je prie le lecteur de se souvenir que c'est Roger, un chef de
brigands, qui parle.

[7] Roger ici manque de mmoire, car ce fut avant le combat du
souterrain qu'il poignarda Adle, s'il faut en croire le rcit de madame
Germain.

[8] Par le roi de Prusse, en 1751.






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Franois-Guillaume Ducray-Duminil

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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